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Title: Études Littéraires - XVIIIe siècle.
Author: Faguet, Émile, 1847-1916
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Études Littéraires - XVIIIe siècle." ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica)



EMILE FAGUET

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE



ÉTUDES LITTÉRAIRES

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

  PIERRE BAYLE--FONTENELLE
  LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU
  VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU
  BUFFON--MIRABEAU--ANDRÉ CHÉNIER.



AVANT-PROPOS

Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, s'adresse
particulièrement aux étudiants en littérature. Ils y trouveront les
principaux écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en leurs idées
qu'en leurs procédés d'art. C'était un peu une nécessité de ce sujet,
puisque les principaux écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des hommes
qui ont prétendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute
différente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des
deux grands siècles littéraires de la France, qui sont le XVIIe et le
XIXe, ou des temps où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions
et à poursuivre des controverses.

Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien des égards, le XVIIIe
siècle paraîtra, par ma faute peut-être, peut-être par la nature des
choses, singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et celui qui le
suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne
pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire
et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inférieur,
au point de vue philosophique, au siècle de Descartes, de Pascal et de
Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, d'une part
au siècle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siècle de
Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très relative
d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relevé, a
des causes multiples dont j'essaie de démêler quelques-unes.

Un homme né chrétien et français, dit La Bruyère, se sent mal à l'aise
dans les grands sujets. Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si
à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement, n'a
été ni chrétien ni français. Dès le commencement du XVIIIe siècle
l'extinction brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement du
XVIIIe siècle la diminution progressive de l'idée de patrie, tels ont
été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790.
L'une de ces disparitions a été brusque, dis-je, et comme soudaine;
l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidité encore, et, en
1750 environ, était consommée, heureusement non pas pour toujours.

J'attribue la diminution de l'idée de patrie, comme tout le monde, je
crois, à l'absence presque absolue de vie politique en France depuis
Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états sociaux ruinent l'idée ou
plutôt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la
vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excités créant
une instabilité extrême dans la vie nationale et comme un étourdissement
dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appelé
une «émigration à l'intérieur», c'est-à-dire le ferme dessein chez
beaucoup d'hommes de réflexion et d'étude de ne plus s'occuper du pays
où ils sont nés, et en réalité de n'en plus être;--autant, et pour les
mêmes causes, dans un état social où le citoyen ne participe en aucune
façon à la chose publique, et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai
dire, qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte à ne se
réveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce
qui est arrivé en France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très
bien, au seuil même du siècle, quand il voulait faire revivre l'antique
constitution française, et, par les conseils de district, les conseils
de province, les Etats généraux, ramener peuple, noblesse et clergé,
moins encore à participer à la chose nationale qu'à s'y intéresser[1].
Et on se rappellera qu'à l'autre extrémité de la période que nous
considérons, la Révolution française a été tout d'abord cosmopolite, et
non française, a songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est devenue
«patriote» que quand le territoire a été Envahi.

[Note 1: Voir notre _Dix-septième Siècle_, article Fénelon. (Société
française d'Imprimerie et de Librairie.)]

Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensée du
XVIIIe siècle n'a été aucunement tournée vers l'idée de patrie, que
l'indifférence des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur
du pays est prodigieuse en ce temps-là, et que la langue seule qu'ils
écrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, même au point de
vue purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites
conséquences.

La disparition de l'idée chrétienne a des causes plus multiples
peut-être et plus confuses. La principale est très probablement ce qu'on
appelle «l'esprit scientifique», qui existait à peine au XVIIe siècle,
et qui date, décidément, en France, de 1700. La «philosophie» du XVIIIe
siècle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent
«esprit philosophique», c'est toujours esprit scientifique qu'il
faut entendre. Le XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit
scientifique, et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien et
«géomètre», non scientifique à proprement parler. Il était mathématicien
et géomètre, c'est-à-dire aimait la science purement _intellectuelle_
encore, et que l'esprit seul suffit à faire; il n'aimait point la
science réaliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se
fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. «_Les hommes ne
sont pas faits pour considérer des moucherons_, disait Malebranche, _et
l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée
de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la
transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand
on n'a rien à faire et pour se divertir_.»--Pour les esprits les plus
philosophiques et les plus austères, de telles occupations n'étaient
pas même un «divertissement permis». C'étaient une forme de la
concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un véritable péché, et
une subtile et funeste tentation; c'était, pour parler comme Jansénius,
une «_curiosité toujours inquiète, que l'on a palliée du nom de science.
De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous
regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne
veulent savoir que pour les savoir seulement_.»--Littérature, art,
philosophie, métaphysique, théologie, science mathématique et tout
intellectuelle, voilà les différentes directions de l'esprit français au
XVIIe siècle.

Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des voyageurs, par la
médecine qui grandit et que le développement de la vie urbaine invite
à grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurité, par
l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, Tournefort,
Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, Duvernay, les sciences physiques et
naturelles deviennent la préoccupation des esprits. Elles profitent,
pour devenir populaires, de la décadence des lettres et de la
philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop
apparent de 1700 à 1720 environ; elles deviennent même à la mode, et les
femmes savantes ont partout remplacé les précieuses, et les présidents
à mortier en leurs académies de province ne dédaignent point de
«considérer des moucherons» et de disséquer des grenouilles. Elles ont
cause gagnée en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit du siècle.
Comme il arrive toujours à l'intelligence humaine, trop faible pour voir
à la fois plus d'un côté des choses, la science nouvelle paraît toute la
science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relègue
dans l'ombre les explications théologiques, ou métaphysiques ou
psychologiques qui en avaient été données. Tout sera expliqué désormais
par les «lois de la nature», le surnaturel n'existera plus, _l'humain_
même disparaîtra; plus de métaphysique, plus de religion; et jusqu'à la
morale, qui n'est pas dans la nature, n'étant que dans l'homme, finira
elle-même par être considérée comme le dernier des «préjugés».

Ajoutez à cela des causes historiques dont la principale est la funeste
et à jamais détestable révocation de l'Edit de Nantes. Encore que le
protestantisme n'ait nullement été, en ses commencements et en son
principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle,
insensiblement et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer par
degrés en pur rationalisme, encore est-il qu'il était dans sa destinée
de devenir tel. Il a été, chez les peuples qui l'ont adopté, un passage,
une transition lente d'une religion à un état religieux, et d'un état
religieux à une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif
et lent eût pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription
des protestants sous Louis XIV. La Révocation a eu, comme toute mesure
intransigeante, des conséquences radicales; elle a supprimé les
transitions, et jeté brusquement dans le «libertinage» tous ceux qui
auraient simplement incliné vers une forme de l'esprit religieux plus à
leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare qu'on préfère un athée à un
schismatique. A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des athées que
l'on fait.

Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le
trouble moral qu'ont jeté dans les esprits la Régence et les scandales
financiers de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de départ,
absolument perdu tout esprit chrétien.

Ni chrétien, ni français, il avait un caractère bien singulier pour un
âge qui venait après cinq ou six siècles de civilisation et de culture
nationales; il était tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La
tradition est l'expérience d'un peuple; il manquait de tradition, et
n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a
de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, la curiosité, la malice,
l'intempérance, le verbiage, la présomption, l'étourderie, le manque
de gravité et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine
générosité, bonté de coeur, facilité aux larmes, besoin de s'attendrir,
et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
tout proche, se croit toujours tout près de le saisir, et en a
perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience.

Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches,
les essais, les théories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les
incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupé
et tout brûlé derrière lui: il avait tout à retrouver et à refaire. Il
touchait, du moins, à tous les matériaux avec une fièvre de découverte
et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante et divertissante,
reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idées
que l'humanité avait cent fois tournées et retournées en tous sens,
et ne les renouvelant guère, parce qu'avant de les trancher il ne
commençait pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où l'on ait
plus improvisé; il en est peu où l'on ait inventé plus de vieilleries
avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale.

Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siècle est
arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à
peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas
précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien
conduit; c'étaient des protestations; elles avaient un caractère
presque strictement négatif; ce n'était que le XVIIIe siècle prenant
définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas
et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le
christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme à trouver la
vérité, liberté de croyance et de pensée, mépris du passé sous le nom de
loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, ce fut le XVIIIe siècle,
et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation,
la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.--Par suite,
grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de la personne
humaine prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de l'humanité qui
conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut
le découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte l'hommage
qu'on a retiré à la tradition.--Par suite encore, tendance générale à
l'idée, un peu vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle,
entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer:
l'égalité _réelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation
même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité financière
relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à
la fortune commence à établir; plus que tout l'horreur de _l'autorité_,
toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se
conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du
sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs
intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base
commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien
d'une inégalité systématique entre les hommes.

Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes qu'antifrançaises, je
veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait
pris et gardé forme en France, et contre l'ancienne France elle-même
telle qu'elle s'était constituée et aménagée, devinrent, peu à peu,
comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
n'est pas humain, je dis le scepticisme même dans le sens le plus élevé
du mot, à savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut
toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idée à
laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espère par
quelque chose. Le XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion
provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a trouvé deux.

Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du
sentiment.

C'étaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui était si cher.
Autorité, tradition, conscience collective et continue de l'humanité
sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, se
consulte lui-même; «_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la
lumière_»; que chacun interroge l'oracle personnel, l'être spirituel
qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de nécessité à
laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, et celui-ci c'est la
raison;--l'autre, plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe,
a des transports, crie et pleure, obéit à une sorte de nécessité qu'il
appelle l'émotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est partagé: les tendres
ont été pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes
ont été plutôt de la religion de la raison, les femmes de la religion du
sentiment. Rationalisme et sensibilité ont régné parallèlement vers
la lin de cet âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils
dérivaient de la même source qui n'est autre qu'orgueil personnel et
grande estime de soi, mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de
l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux règles de
conduite, aux morales les plus différentes; et aussi, dans les esprits
communs et peu capables de discernement, dans la foule, frères ennemis
vivant côte à côte, prenant tour à tour la parole, mêlant leurs voix
en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoqués en même
temps d'une même foi indiscrète et d'un même enthousiasme confus.

N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des cultes, des élévations, des
manières de religions en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà
un caractère religieux. De l'instrument même dont il s'était servi pour
détruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siècle avait fini par
faire une religion nouvelle, et la pensée humaine avait parcouru le
cercle qu'elle parcourt toujours.--De même le sentiment, la passion,
sévèrement refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux par la
religion traditionnelle, après avoir protesté contre elle et réclamé
leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis
d'insurgés, étaient devenus dogmes eux-mêmes et religions, et le cercle,
de ce côté-là aussi, était parcouru.

Entre ces deux divinités nouvelles et les deux groupes de leurs
croyants, restaient en grand nombre, et restèrent toujours, ceux que
l'évolution de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas entraînés
jusqu'à son terme, les hommes du «pur» XVIIIe siècle, les hommes à la
d'Holbach, qui s'en tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à
n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la
pure et simple négation, comme trop sèche et trop attristante; et le
sentiment et la raison, comme choses trop évidemment individuelles, et
qui sont trop autres d'un homme à un autre, pour être de vrais liens des
âmes, _relligiones_, et soupçonnées de n'être devenues des divinités
que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient
cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir à
l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers d'autres solutions encore
ou expédients.

Mais il était important de marquer la dernière borne du stade parcouru
par le XVIIIe siècle, et celle surtout où il a comme «tourné». On a fait
remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siècle, à le prendre
en général, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irréligion
plutôt déiste, tandis que l'irréligion du XVIIe siècle était athée.
Cette vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. La minorité
irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; la majorité irréligieuse du
XVIIIe siècle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime à y
croire.

[Note 2: Vinet, _Histoire de la littérature française au XVIIIe
siècle.--Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle_.]

La raison c'est précisément qu'elle est majorité. Tout parti qui réussit
devient conservateur, et toute doctrine qui a du succès se moralise et
s'épure et s'élève autant que sa nature et son essence le comportent. Le
succès est une responsabilité, et se fait sentir comme tel. Une doctrine
qui a des partisans, à mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a
charge d'âmes, cherche à aboutir à une morale, et à prendre au moins un
air et une dignité théocratique. C'est pour cela que la philosophie du
XVIIIe siècle, et d'assez bonne heure, ménagea au moins le mot Dieu,
sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et
toujours et de plus en plus transforma en véritables objets de culte,
sanctifia et divinisa les instruments mêmes de sa critique, et les armes
mêmes de sa rébellion.

Voilà comme le fond commun et l'esprit général du siècle que nous
étudions. Quelle littérature en est sortie, c'est ce qui nous reste à
examiner.

Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; et c'est bien
ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il n'y a point à cela de
raison générale que j'aperçoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les
philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop orgueilleux et trop
affairés pour être très sérieux. Ils sont restés très superficiels,
brillants du reste, assez informés même, quoique d'une instruction trop
hâtive et qui procède comme par boutades, pénétrants quelquefois,
et ayant, comme Diderot, quelques échappées de génie, mais en somme
beaucoup plutôt des polémistes que des philosophes. Leur instinct
batailleur leur a nui extrêmement; car un grand système, ou simplement
une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les
philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne
se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il
envisage avec le même intérêt, et presque avec la même complaisance, sa
pensée et le contraire de sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque
chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les
concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un
peu légers, les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à la fois
que leur idée actuelle à prouver et leur adversaire à confondre, ce
qui est une seule et même chose; et quand ils se contredisent, ce qui
pourrait être un commencement de voir les choses sous leurs divers
aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être
limité dans l'affirmative et dans la négative tour à tour, mais non pas
les voir ensemble.

Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu de largeur, de peu
d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siècles
passés, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de
la philosophie.

Il était difficile, à moins d'un grand et beau hasard, c'est-à-dire de
l'apparition d'un grand génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la
produit, que ce siècle fût un grand siècle poétique. Il ne fut pour cela
ni assez novateur, ni assez traditionnel.

Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre du XVIIe siècle, en
remontant à la source où le XVIIe siècle avait puisé et qui était loin
d'être tarie; il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique
_et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle_, qui, après tout,
s'est beaucoup plus inspiré des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et
prolonger l'esprit classique français qui n'avait pas dit son dernier
mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.

Et il pouvait, décidément novateur, avec du génie, créer, à ses risques
et périls, ce qui est toujours le mieux, une littérature toute nationale
et toute autonome.

Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par être novateur stérile;
puis il a été traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par
_petite imitation_, traditionnel par contrefaçon.

Il a commencé par être novateur. Il était naturel qu'il le fût en
littérature comme en tout le reste et qu'il repoussât la tradition
littéraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature les représentants
d'une réaction presque violente contre l'esprit classique français en
général, et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont «modernes», et
irrespectueux autant de l'antiquité classique que de l'école littéraire
de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était d'être
novateur par simple négation, et sans avoir rien à mettre à la place de
ce qu'on prétendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère que
des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, mais ils méprisent
toute la poésie; ils méprisent la haute littérature classique, mais
ils méprisent à peu près toute la haute littérature. Si, comme font
d'ordinaire les nouvelles écoles littéraires, ils songeaient à se
chercher des ancêtres par delà leurs prédécesseurs immédiats qu'ils
attaquent, ils remonteraient à Benserade et à Furetière. Esprit précieux
et réalisme superficiel, voilà leurs deux caractères. «Roman bourgeois»
avec le _Gil Blas_, comédie romanesque et spirituellement entortillée
avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de
la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, avec les _Lettres
Persanes_, églogues fades et prétentieuses, fables élégantes et
malicieuses sans un grain de poésie, voilà ce que font les plus grands
d'entre eux. Cette première école, malgré un bon roman de mauvaises
moeurs, deux ou trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent
singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand
siècle.

Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous
le verrons, mais en majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée
de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le moins du monde.
Conservateur en toutes choses, et seulement forcé, pour les intérêts
de sa gloire, à feindre et à imiter une foule d'audaces qui n'étaient
nullement conformes à son goût intime, dans le domaine purement
littéraire il était libre d'être conservateur décidé et obstiné, et
il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition ses
contemporains qui s'en détachaient. Il prêcha Boileau et crut continuer
Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent à sa
suite. Mais c'était là la tradition prise par son petit côté. Ce
que, surtout au théâtre, l'école de Voltaire nous donna, ce fut une
«imitation» des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans la grande
tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les
imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter à la
première source, imiter ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire
des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le
XVIIIe siècle est une sorte de conservation des procédés, et c'est pour
cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une tragédie
ou une comédie. Une tragédie coulée dans le moule de Racine, ou une
comédie _développée_ sur un portrait de La Bruyère comme un devoir
d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le grand art du XVIIIe
siècle. Elles viennent de là la sensation de vide et l'impression de
profonde lassitude que laissèrent dans les esprits, vers 1810, les
derniers survivants de cette sorte d'atelier littéraire. Le grand art
du XVIIIe siècle est une manière de mandarinat très lettré, très
circonspect, très digne, et très impuissant.

Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant Voltaire, avait laissé
quelque chose derrière elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou
atténués, ou transformés en faiseurs de madrigaux et en poètes du
_Mercure_; mais les réalistes étaient restés. Partis d'assez bas, ils ne
s'élevèrent jamais, et même au contraire; mais ils furent intéressants;
ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils
créèrent toute une école de romanciers et de nouvellistes intelligents,
vifs de style, piquants, parfois même, quoique trop peu, observateurs,
parfois même et, comme par hasard, donnant un petit livre où il y a du
génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, dont il faut bien
savoir que le roman français moderne a fini par sortir. Seulement ce
n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.

Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent à ces
romanciers, le goût du réel et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont
des romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes qui ne sont
pas réalistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une
certaine sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une sensibilité
fausse, et d'effort et de commande, est répandue dans toutes leurs
oeuvres, jusqu'à ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les
sources de la vraie et profonde sensibilité.--Et ils ne sont pas assez
réalistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses
moeurs, ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils observent
vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure.
Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette littérature,
celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, n'est pas
nationale. Ni chrétien ni français, c'est le caractère général; ceux-ci
ne sont pas plus français que les autres, et, précisément, si l'école
de 1715, dont ils dérivent, si cette école novatrice n'a pas été plus
féconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme
insuffisamment autochtone, c'était une littérature nationale, curieuse
de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour
d'esprit spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins il fallait
essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a pas songé.

Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincère; un
«grand art» sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefaçon
ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, agréable et de peu de
fond, aucune poésie, voila soixante années, environ, de ce siècle.

Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie.

Un homme doué d'imagination et de sensibilité se rencontra, c'est-à-dire
un poète. Rousseau émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse
qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.--Un autre, de
sensibilité beaucoup moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle,
mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique,
déroula le grand spectacle des beautés naturelles, et écrivit l'histoire
du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est
restée profonde.

Un troisième, beaucoup moins grand, traversé du reste trop tôt par la
mort, s'avisa d'être un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui
l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beauté antique,
et donna au XVIIIe siècle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poète
écrivant en vers.

Enfin, très pénétré des grandes leçons de ces trois artistes, très
digne d'eux, en même temps profondément original, comprenant la nature,
comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi
croyant que la littérature et l'art devaient redevenir français et
chrétiens, apportant une poétique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une
imagination à renouveler presque toutes les formes de l'art littéraire,
un grand poète apparaît vers 1800, ferme le XVIIIe siècle, quoique en
retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le
dix-neuvième[3].

[Note 3: Voir dans nos _Etudes littéraires sur le XIXe siècle_
l'article sur _Chateaubriand_. (Société française d'Imprimerie et de
Librairie.)]

Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira donc,
s'offusquera, et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands
siècles dont il est précédé et suivi.--Cependant n'oublions point, et
qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli tour dans les menus objets
littéraires, et qu'il a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui
sont propres. Il a créé des genres de littérature, ou, si l'on veut, et
c'est mieux dire, il a ressuscité des genres de littérature que l'on
avait, à très peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature
politique; il a presque créé la littérature scientifique; il a presque
créé la littérature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme
de l'école de 1715, et même il n'en a pas été longtemps; et il a fondé
une école lui-même. Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a
_essayé_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité pour
y réussir, il a du moins, à qui aura plus de sang-froid, montré le vrai
chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature dans la
science, qu'il a fait entrer la science dans la littérature, et que,
désormais, il est comme interdit d'être un grand naturaliste sans savoir
exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. Ces agrandissements du
domaine littéraire sont les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles
il est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.

On remarquera peut-être avec malice que les conquêtes du XVIIIe siècle
se sont renversées contre lui, que les sciences qu'il a créées se sont
retournées contre les idées qui lui étaient chères.

Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la science politique; et
la science politique est peu à peu arrivée à cette conclusion que la
politique est une science d'observation, ne se construit nullement par
abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre
chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de
pathologie historique; conception modeste et réaliste, qui, pour avoir
été celle de Montesquieu, n'a nullement été celle du XVIIIe siècle en
général, et tant s'en faut.

Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies l'histoire
civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie,
et semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque
complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, enseigne qu'au
contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie
d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se
développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite, pour
peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;
qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que
par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une
accumulation et comme une stratification de petits progrès.

Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences
naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes
de celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni
à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la
sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de
la «race» et de «l'aristocratie». Elles sont assez patriciennes, et un
peu contre-révolutionnaires.

Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des oeuvres
dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les
retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom,
sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste
encore à notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que faible par
certains côtés, demeure grande et nous est chère. Que ce n'ait été ni un
siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser;
mais c'est un siècle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et
la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et
le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.

Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, j'étais en
mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec
application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois,
que de complaisance.

J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les
auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des
guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de
vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe
siècle ayant presque tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je
crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent à la
rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction
moyenne ait lues de ses yeux.

On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr avec plus d'intérêt que
le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner
ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore très bon, très nourri
et très judicieux, et plein d'aperçus sur les littératures étrangères,
très utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite le cours sur la
_Littérature française au XVIIIe siècle_, du sagace, profond et si
pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regretté Edmond Scherer; le
_Marivaux_ si complet et si agréable en même temps de M. Larroumet;
l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans préjudice du bon
livre, plus scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; les
différents articles de M. Ferdinand Brunetière, et particulièrement
ses _Le Sage, Marivaux, Prévost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume
intitulé _Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française_
(troisième série).--J'ai profité de ces maîtres, dont je suis fier que
quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop
indigne d'eux.

Janvier 1890.

E. F.



DIX-HUITIÈME SIÈCLE



PIERRE BAYLE


I

BAYLE NOVATEUR

Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe
siècle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes,
et cela, encore que généralement admis, n'est pas trop faux; cela est
même vrai; seulement il faut savoir que jamais éclaireur n'a moins
ressemblé à ceux de son armée, et que, s'il les eût connus, il n'est
personne au monde, non pas même les jésuites et les dragons de Villars,
qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que ses successeurs.

Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très exactement. On
feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siècle,
tant littéraire que philosophique et «religieux», qui apparaissent.
Bayle est «moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent un peu
«bas», et, du reste, est aussi fermé à la grande poésie, et même à toute
poésie, qu'il soit possible. Voltaire aura le goût plus large et plus
élevé que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et négateur;
il ne croit qu'au petit fait et aux grandes conséquences du petit
fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme
historique, et là où nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble,
l'explosion d'un grand sentiment et le déploiement soudain de grandes
forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien
conduite. Savez-vous où est, à peu près, le sommaire de la _Pucelle_ de
Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et
encadré par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie
bouffonne et irrévérencieuse, et cette méthode du burlesque appliqué à
la métaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout
entier, depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries sur le
système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean est un imbécile, et Dieu,
modifié en Leibniz est un grand génie; Dieu modifié en trente mille
Autrichiens a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens), ces
plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle,
ou plutôt elles ont commencé par être de Bayle.

--«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape
parlant _ex cathedra_ peuvent être comparées à celles du paganisme
touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien
répondant à une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de
respect; mais enfin son jugement, quand même il aurait été rendu _ex
cathedra_, ou plutôt _ex tripode_, ne passait pas pour irréformable.
Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes était le juge
de dernier ressort: voilà le concile.»--Cela est-il assez voltairien?
C'est du Bayle.

Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au sentiment du
surnaturel, mais le goût de l'agression, et de la polémique, et de la
taquinerie irréligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis
point de nier Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il
se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener
subtilement et captieusement son lecteur à la négation de Dieu, à la
méconnaissance de la providence, et à la persuasion que tout finit à
la tombe; mais encore il prend plaisir à bien montrer aux hommes,
patiemment, obstinément, avec la persistance tranquille de la goutte
d'eau perçant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire à ces
choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mène tout droit,
autant tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne, et
qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont
admirablement bien avisés en croyant. Ce détour malicieux, tactique
absolument continuelle chez lui, sent le mépris et un peu d'intention
méchante; c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre dans la cause de la
négation, et, si l'on n'y réussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le
tient doucement pour un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et
de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait être autre chose.
C'est du plus pur XVIIIe siècle.

Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué et aussi désobligeant
que possible de l'obscénité. Les détails scabreux recherchés avec soin
et étalés avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austère.
Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et réprimé au XVIIe, recommence
à couler de source et à déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà
jusqu'à ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette, pour un
temps, une nouvelle digue.

La défense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation
très grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, à
l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand
sang-froid, qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et pour
être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent à tout le monde,
intéressent tout le monde, éveillent, entretiennent et satisfont toutes
les curiosités. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique,
mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger à l'être
un peu, et même énormément, dans le seul but de ne point leur rester
étranger. Un savant même est bien forcé d'être à peu près à la mode.

Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle qui se dessine à nos
yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si
on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux
origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que l'humanité en
s'organisant s'est éloignée du bonheur, en se civilisant s'est dénaturée
et pervertie, idée familière au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et
devenue populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans Bayle, à la
vérité en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il,
que l'effort, humain ou divin, pour éloigner progressivement le monde de
l'état primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonté
de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une idée singulière des
Platoniciens que, par exemple, Dieu ait créé le monde par bonté. La
création est plutôt une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur.
«Tout était insensible dans cet état: le chagrin, la douleur, le crime,
tout le mal physique, tout le mal moral y était inconnu... La matière
contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les
misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été féconds, pernicieux
et funestes qu'après la formation du monde. La matière était une
Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer.»--Bayle s'amuse, car il s'amuse
toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas autre chose que
la doctrine de Rousseau poussée à l'extrême, en telle sorte qu'elle
pourrait être ou page d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou
parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.

[Note 4: Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la
surprirent en traversant un marais desséché par les habitants, malgré la
défense de l'oracle.]

Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, cette
impertinence savante et froide à l'adresse de toutes les croyances
communes de l'humanité, cet art de ne pas être convaincu, et de ne pas
laisser quelque conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des
autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude,
pressant, impérieux et haletant, en tant que visant à un but plus élevé
que lui-même, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement
tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit à une sorte de
désorganisation des forces humaines et à une manière de lassitude
sociale. Bayle le sait, et le dit fort agréablement: «On peut comparer
la philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir consumé
les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et
carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie
réfute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, elle réfute
les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, elle va si loin
qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s'asseoir.»

Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et où l'inscription ne
laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte.
Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que
l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des
éditions revues, corrigées et peu augmentées du _Dictionnaire_ de Bayle,
que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le
magasin d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à Volney.
Le XVIIIe siècle commence.



II

BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE

Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle à
un philosophe de 1750. Presque tout son caractère et presque toute sa
tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme
très modeste, très sage, très honnête homme dans la grandeur de ce mot.
Laborieux, assidu, retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le
fracas et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas même celui
qu'entraîne une influence sur les autres hommes. De petite santé et
d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, même de tout
divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à proprement
parler, relations. La _vita umbratilis_ a été la sienne, exactement, et
il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en
main, pour mieux lire, et pour relire en résumé--et voilà toute son
existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport immédiat avec
ses semblables. L'idée n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il
s'ensuit que ce n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont
elle a besoin; et c'est là une première différence entre lui et ses
successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des
pensées.

Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, qu'il n'a pour
ainsi dire pas de passions. Son trait tout à fait distinctif est même
celui-là. Il n'est pas seulement un honnête homme et un sage--on l'est
avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut
pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrême et un étonnement
profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les
hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus étrange, dans le combat des
passions contre la conscience, est que la victoire se déclare le plus
souvent pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience et
l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux que le bon sens en
est comme étourdi, et il ne faut pas s'étonner que «les païens aient
rangé tous ces gens-là au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait agités d'une divine
fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait même aucun
compliment d'être un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas
un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eût été
comme effaré, et se serait demandé quelle divine fureur agitait tous ces
névropathes.

Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres.
Les hommes du XVIIIe siècle ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui
avaient des lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens
persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une action
immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prétention de mener
leur siècle quelque part, et ils ne savaient pas trop à quel endroit;
mais ils l'y menaient avec véhémence; gens qui étaient capables d'être
sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté sur leur propre
importance; gens qui faisaient leur métier d'hommes de lettres, à la
condition, avec le privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en
sortir.

--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans réserve, sans
lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, et sans autre ambition
que de continuer de l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de
labeurs, de recherches désintéressées et de tranquille mépris du monde
qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du véritable homme de
lettres qu'il songe à la postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois
douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.

«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que
les siècles à venir ne se fâchent en apprenant que vos veilles ne vous
ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? Dormez en
repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous êtes
peu soucié de la fortune, content de vos livres et de vos études, et de
consacrer votre temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très
bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant être condamnés aux
galères qu'à passer leur vie à l'entour des pupitres, sans goûter aucun
plaisir ni de jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils
croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, François
Junius) était sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, à
moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
pour des vétilles...»

Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, il apparaît aussi
peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos
cathédrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus
obscur du grand édifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son
monument. Des exigences de publication l'y obligèrent. «A quoi bon?
disait-il. Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il semble
bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.

Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses
concordent, aussi bien que toutes les vanités des hommes du XVIIIe
siècle, tout de même les orgueilleuses et ambitieuses idées générales
des philosophes de 1750 sont absolument étrangères à Pierre Bayle. Il ne
croit ni à la bonté de la nature humaine, ni au progrès indéfini, ni à
la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui «est trop
indisciplinable pour profiter des maladies des siècles passés, et
_chaque siècle se comporte comme s'il était le premier venu_».
L'humanité ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle
est en mouvement. La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était pas
un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» Mais il n'en est
rien. «D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les réitérations
continuelles de la bascule n'auront rien gagné sur le coeur humain.»
Ce serait un bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler _de centro
oscillationis moralis_, où l'on raisonnerait sur des principes à peu
près aussi nécessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des
vibrations des pendules».

On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes en lui parlant du
règne de la raison et de la toute-puissance à venir de la raison sur les
hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une
est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mène
jamais. Elle est pour lui le seul souverain légitime de l'homme, et le
seul qui ne gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «_soutenir
le droit et nier le fait_»; à soutenir «qu'il faut se conduire par la
voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie». La raison en
est (dont Pascal s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour
la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie redoutable
de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre
l'empire, d'un seul coup nous serions des êtres si absolument
raisonnables et sages que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de
crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la vérité, le simple
bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces
biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne à
celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute
agitation et tourment?

Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et
intéressée de la vérité, n'en a pas une moindre de la clarté. Il peut
approuver ce qui est clair, il n'aime passionnément que ce qui est
obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont détruit ou effacé
de mystères. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laissé qui leur
assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de
mépris dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. «C'est
l'incompréhensible qui est un agrément.» Quelqu'un qui inventerait une
doctrine où il n'y eût plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à
la vanité de se faire suivre par la multitude».

Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanité.
L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce
qu'il aime à ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve,
c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, et
d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop
comprendre pour permettre qu'on la rêve. La raison est donc comme une
sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. «Je
sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»--Il est donc d'un esprit très
étroit de travailler à fonder le rationalisme dans le genre humain;
c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle
aime à dire, tout à fait surprenante.

Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne n'a cru plus
fort et n'a dit plus souvent que l'humanité vit de préjugés, qui,
seulement, se succèdent les uns aux autres et se transforment, comme de
sa substance intellectuelle.

Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe
siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai dit qu'il n'a point de passion;
il a celle-là. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui
qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs
contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira à
faire l'éloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolérance qui
animait les religions antiques. Il laisse ce panégyrique à faire à
Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile à une doctrine d'être
tolérante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir
un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il
penche très sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a
dissimulé l'intolérance du protestantisme. Il insiste même avec
complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très
bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié personnelle;
mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin,
ou même d'Erasme, la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son
bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où il est. Il
l'eût peut-être trouvé jusque dans l'_Encyclopédie_, et l'eût dénoncé.
Je dirai même que j'en suis sûr.

Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se distingue
des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité d'affirmation des
philosophes du XVIIIe siècle leur vient, pour la plupart, de leurs
connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont
mise. Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, et
sa _Dissertation sur les comètes_ est un prétexte à philosopher, non
proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux
catégories d'articles sont d'une regrettable et très significative
sécheresse: c'est à savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et
ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si
sa critique est superficielle, hésitante, ou, pour mieux dire, assez
indifférente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants,
il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté à Gassendi. Inutile
de dire que c'est là une lacune fâcheuse. A un certain point de vue ce
lui a été un avantage. La certitude scientifique a comme enivré les
philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, et leur a donné le
dogmatisme intempérant le plus désagréable, le plus dangereux aussi.
Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que
Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si c'est son incompétence
scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse réserve; mais
toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre
que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le pontificat scientifique
lui est inconnu, et que, rebelle à l'ancienne révélation, ou il n'a
pas assez vécu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour
accepter la nouvelle.

Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points de repos de son
esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment
modérés. En général sa méthode, ou sa tendance, consiste à montrer
aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement
sceptiques, et beaucoup moins attachés qu'ils ne l'estiment aux
croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle à extraire, avec une lente
dextérité, de la pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle
renferme et cache, et non point à arracher, comme Pascal, mais à dérober
doucement à chacun une confession d'infirmité dont il fait un aveu de
scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement,
le catholicisme au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, le
protestantisme au socinianisme et le socinianisme à la libre pensée. Il
aimera, par exemple, à nous montrer combien la pensée de saint Augustin
est voisine de celle de Luther, combien il était nécessaire que le
calvinisme finît par se dissoudre dans le socinianisme, et comment,
après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, c'est-à-dire plus de
religion.--Il n'y a pas jusqu'à Nicole qu'il n'engage nonchalamment,
qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
de pyrrhonisme.

Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie d'infinies distances
entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non
point du tout entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre les
hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être point d'accord; mais,
en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions
désarmant, leurs vanités disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent
à peu près la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne
désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.

Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement,
et merveilleusement apte, merveilleusement disposé aussi, et à les
distinguer nettement pour les bien faire entendre, et à les concilier,
ou plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer à quel
point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement à l'une
d'elles. On l'a appelé «l'assembleur de nuages», et voilà une singulière
définition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été.
Personne ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, et jeter
sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais il aime ensuite, cessant
de l'isoler et de la circonscrire, à la montrer toute proche des autres
pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et
confondre l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.

Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en disconvenir, mais
il n'y a jamais eu de négation plus douce, moins insolente et moins
agressive. Son athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière
respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas s'adresser à la
raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas
son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut,
en conscience, nous promettre de nous conduire à la croyance, niais que
d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaître, il
ne se permet pas de mépriser.--Il se tient là très ferme, dans cette
position sûre, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse
pas d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour plaire à un
croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus choquant est l'athéisme
dogmatique, impérieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus
aussi le déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à Dieu
sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme à un directeur de la
sûreté générale.

Quand Bayle laisse échapper une préférence entre les systèmes, et semble
incliner, c'est du côté du manichéisme. Il n'y croit non plus qu'à rien,
mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec
sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il tient de sa rectitude
d'esprit, mais aussi qui est facile à un homme qui n'a ni préjugé, ni
parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du
déisme, du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal dans
le monde, que là était le noeud de tout débat, et le point où toute
discussion philosophique ramène. C'est parce qu'il y a du mal sur la
terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre
qu'on en doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque,
et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend à ne le point
comprendre. Et il en est qui ont supposé qu'il y avait deux Dieux, dont
l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte
éternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.--
C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte,
à peu près, de l'énigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la
nature est immorale, et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme
lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en dégager, secoue le
mal derrière lui, s'en détache, y retombe, se débat encore, et appelle à
l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des
faits, et de la nature de l'homme et de ses désirs, et de ses espoirs,
et, précisément, même de ses incertitudes et de son impuissance à se
rendre compte.

--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les
faits eux-mêmes décorés d'appellations théologiques. Ce n'est pas une
explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une théorie.
Il existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, disent les
philosophes ou les théologiens. Le manichéen répond: «Je la résous en
disant: il existe une contrariété. Des deux termes de cette antinomie
j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté,
j'ai donné deux noms aux deux éléments du conflit. Tout est expliqué.»

Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce
qu'elle n'est qu'une constatation, un peu résumée. Ce qu'il aime, ce
sont des faits, clairs, vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen
lui plaît, comme une bonne table des matières, sur deux colonnes. Du
reste, sa démarche habituelle est de faire le tour des idées, de les
bien faire connaître, d'en faire un relevé exact, et d'insinuer qu'elles
ne résolvent pas grand'chose.

En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautés
ambitieuses et de théories systématiques. Il semble même persuadé qu'il
ne faut écrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes
rendront vite défectueuses et funestes dans la pratique les plus
subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il
est à l'opposé même des écoles qui croient qu'un grand peuple peut
sortir d'une grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît plus
faux que la prétendue souveraineté de la raison. Il est très franchement
monarchiste, conservateur et antidémocrate. Sans étudier à fond la
question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent
point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté du peuple, il
lui fait la suprême injure: il ne la tient pas pour une théorie. Il la
prend pour un appareil oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner
les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans
les ouvrages des tyrannicides appartenant aux écoles les plus
diverses.--Seulement son impartialité ordinaire est ici un peu en
défaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de
la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, et c'est surtout aux
jésuites que Bayle l'impute de préférence. Il n'ignore pas, et connaît
trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_
par Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux jésuites aussi
bien qu'aux luthériens, et il déclare même que «l'opinion que l'autorité
des rois est inférieure à celle du peuple et qu'ils peuvent être punis
en certains cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es pays
du monde, dans tous les siècles et dans toutes les communions [6]»; mais
il assure que si ce ne sont pas les jésuites qui ont inventé ces deux
sentiments, ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus
extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du crime de
Jacques Clément et sur le _De Rege et regis institutione_ de
Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici,
s'intéresse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille
et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et inébranlable
pour protéger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires
philosophiques se contente de mépriser la foule illettrée, brutale et
incapable de raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en choses
politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des théories à
exciter ses passions, à décorer d'un beau nom ses violences et à excuser
d'un beau prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout
franchement de l'avis de Hobbes.

[Note 5: Article sur _Hobbes_.]

[Note 6: Article _Loyola_.]

[Note 7: Article _Mariana_.]

Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; il est la
modération même. L'excès quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il
ne considère pas comme un excès, le choque, le désole et le désespère.
Son idéal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal;
mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son
exemple, quelle bonne règle morale ce serait déjà que l'intérêt bien
entendu, avec un peu de bonté, qui serait encore de l'intérêt bien
compris. Labeur, patience, égalité d'âme, contentement de peu,
tranquillité, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition
et envie sont plus que des fléaux, étant des ridicules du dernier
burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie,
pour ne pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, et
c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Læli_ revient à l'esprit en le
lisant, en y ajoutant _cum grano salis_.

Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie au XVIIIe siècle
et qui n'a rien de son esprit. Il eût bien haï les philosophes, et les
aurait raillés un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup
de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est
ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi
parce que Voltaire, s'il est intolérant, est partisan de la tolérance,
et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits
communs. Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: «Un Bayle
bilieux.» Mais voilà précisément la différence. Aussi emporté et âpre
que Bayle était tranquille et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond
d'idées de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à moitié, dans
une foule d'idées qui étaient fort éloignées de ses penchants propres,
si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement
contradictoires; et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses
représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait communes avec
Bayle, un ton de violence et un emportement qui les dénature.

Bayle représente un moment, très court, très curieux et intéressant
aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle et qui n'est pas encore le XVIIIe,
un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude
intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant
protestant que catholique, du XVIIe siècle s'épuise déjà; l'effort
rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas précisément commencé
encore. Bayle en est à un rationalisme tout négateur, tout infécond,
et tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, et
Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle
dira: «Je suis effrayé de la conviction qui règne autour de moi.» C'est
tout à fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même
que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si
convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eût bien quelque chose
de cela.



III

LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS

A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement
à marquer sa place et à déterminer son influence, il est agréable
et profitable. Il est très savant, d'une science sûre, et qui va
scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il
corrige. Très modeste en son dessein, il n'avait, en commençant, que
l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des
fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il es très indulgent
et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre
rectificatif: «'ai peu de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il
en relève une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.

Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. La
longueur des chapitres ne dépend pas de l'importance de l'homme ou de
la question qui en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes
qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle
écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils étaient dignes de l'être
et de rester tels, s'étalent comme insolemment sur de nombreuses pages
énormes. Des gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant.
D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est
sceptique si à fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail.
Il est si indifférent qu'il s'intéresse également à toutes choses; et
Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose
qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à poursuivre--et l'autre
aussi. Personne n'a été comme Bayle amoureux de la vérité pour la
vérité, sans songer à voir ou à mettre entre les vérités des degrés
d'importance. Il en résulte, sauf une petite réserve que nous ferons
plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait
le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni
beaucoup de finalité dans cet ouvrage.

Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il
savait, c'était la mythologie, l'histoire et la géographie ancienne,
l'histoire des religions (très bien, admirablement pour le temps), la
théologie proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne du
XVIe et du XVIIe siècle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu,
c'était la littérature, la poésie, l'histoire du moyen âge.--Ce qu'il
ne savait pas du tout, c'étaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce
dictionnaire, c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent
d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout de la
France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante, des particularités
d'histoire ancienne, et presque une histoire complète du développement
du christianisme, et presque une histoire complète des philosophies; et
ni Voltaire, quand il travaille à son _Dictionnaire philosophique_,
ni Diderot quand il travaille à la partie philosophique de
l'_Encyclopédie_, n'ignorent ces deux derniers points.

Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables. Quelque
chose est plus désobligeant que les lacunes: ce sont les commérages et
les obscénités. Le mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où il n'y aurait
ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas à
excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur
ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plaît personnellement
et bien pour son compte à ces récits ridicules, ou scabreux. Il goûte
ces plaisirs secrets de petite curiosité malsaine qui sont le péché
ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et
confinés. Il lui manque d'être homme du monde. Il ne l'est ni par le bon
goût, ni par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains sujets,
ni par l'indifférence a l'égard des choses qui sont la préoccupation
des collégiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa
gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux
de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et
voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre à
la pareille: la principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son
article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été l'amant de Madame
Jurieu.

Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et
ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique
ruse de guerre employée, ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis
Montaigne jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle ne trompe
personne, et même que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme
vous savez bien, à présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu
comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent tout livre
rationnellement athéistique comme une introduction à la vie dévote. A
ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui
devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sûr à
l'avance que tout article sur le platonisme, le manichéisme, le
socinianisme, la création, le péché originel ou l'immortalité de l'âme,
finira par là.

Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers.
C'est là où l'on cherche sa pensée sur les questions graves et
périlleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un
article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à
couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention probable
du lecteur, ose davantage, et traite à fond un problème capital, au coin
d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est
mal fait, moitié incurie (au point de vue artistique), moitié dessein,
et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter
plutôt qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il
n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas des découvertes là
précisément où l'on se préparait à tourner deux feuillets à la fois.
C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre à quatre.

Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui est bien à l'honneur
de Bayle: c'est que tous ces défauts que je viens d'indiquer diminuent
et s'effacent presque à mesure que Bayle avance. Les histoires grasses
ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et
morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commère
cède toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit finir avec regret.

Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable lecture. C'est le
livre d'un honnête homme très intelligent avec un peu de vulgarité.
Son impartialité, relative, comme toute impartialité, mais réelle,
sa modestie, sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et
malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond et plein esprit de
tolérance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolérance était
son fond même, et l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il
s'élève, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de
l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction même, c'est qu'il
s'agit de tolérance, c'est qu'il a à exprimer son horreur des
persécutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du
fanatisme, de la stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée
qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas
dit: «Aimez-vous les uns les autres»: mais il a répété toute sa vie,
avec une véritable angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns
les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi il ne faut pas
dire comme Voltaire: «C'était une âme divine.» Mais c'était une âme
honnête, droite et bonne.

Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à lire; car si ses
articles sont longs, son style est vif, aisé, franc, et va quelquefois
jusqu'à être court. Il a deux manières, celle du haut des pages et celle
des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et lourd; en
petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot pressé
de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse
et prudente, et très souvent, presque toujours, il est charmant.
On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmés,
contraints et retenus, mais qui vous accompagnent après le cours tout
le long des quais, et alors sont extrêmement instructifs, amusants,
profonds et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement
intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du
cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensée et toute
la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des
chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse de
Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un semblant de huis-clos,
dans un enseignement au moins apparemment confidentiel.

Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier, une manière
d'_humour_ naïve, de malice qui semble ingénue, avec toutes sortes
d'épigrammes qui ressemblent à des traits de candeur. C'est le
scepticisme joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets
avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir
amusé. Les raisons de Desmarets avaient beau être solides; la saison ne
leur était pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas moindre
garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière. Elle est bien aimable.
Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une
demi-moue?--De même: «Nous regardons la stupidité comme un grand
malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la
bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement: ils leur voudraient voir
un grand génie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux
valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant d'esprit; car
la gloire de donner son nom à une secte est un bien chimérique en
comparaison des maux réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait
point sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces hommes
dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront point d'hérésie.» Ce
ton de plaisanterie atténuée, adoucie et fourrée d'hermine, est
admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravité, et le beau
sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du célibat paraît
incommode à une infinité de gens: le mariage est pour eux celui de tous
les sacrements dont la participation paraît la plus chère et précieuse;
et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à celui de la
_Fréquente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint
quand il publia, sur une autre matière, un ouvrage qui a fait beaucoup
de bruit.»--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde;
quelquefois, très rarement, elle devient plus méchante.

[Note 8: J'abrège le texte.]

Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement, de quelque
bonté qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume.
M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne,
peut-être en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes, les
confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis, téméraires, ne
sont jamais un mal tout pur... Il en résulte des utilités par rapport
aux sciences et à la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres
civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnête
homme l'a fait à l'égard de celles qui désolèrent la France au XVIe
siècle. Il prétend qu'elles raffinèrent le génie à quelques personnes,
qu'elles épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles servirent
de bain aux uns, aux autres d'étrille... A la vérité, le public se
passerait bien de telles étrilles ou de telles limes.» Voilà, à peu
près, jusqu'où va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
pas écrit _Candide_. Mais on voit très bien qu'il aurait été très
capable de le concevoir.

Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement
instructive et suggestive, mais combien agréable, attachante,
enveloppante et amicale. C'est un délicieux causeur, savant,
intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit
souvent qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque et pour leur
en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il
était lui-même une bibliothèque, une grande et savante bibliothèque,
incomplète à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais livres
dans les petits coins.



IV

C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont fait comme leur
moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop
dit que Bayle s'en fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que
le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un
animal qui a besoin d'être convaincu. Voilà un auteur qui, d'un solide
bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les
préjugés, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que
la raison ne mène à rien, et n'est qu'un dernier préjugé plus flatteur
et séduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une
nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme
de leur maître trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi impérieux,
aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public
que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait à rien ils tirent
des raisons à démontrer qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de
l'humanité ils tirent des raisons à prouver que l'humanité doit s'adorer
elle-même, puisqu'elle n'a plus autre chose à adorer, ce qui est une
conséquence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par
le plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être le promoteur
d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien
involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota,
cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de
Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi;
personne n'est le potier de soi-même.

Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu besoin, car
il était peu inconsolable, c'est qu'il avait réfuté à l'avance ses
disciples dévots jusqu'à le travestir; c'est qu'il n'y a guère aucune de
leurs théories dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité
et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un précurseur de
XVIIIe siècle qui en dégoûte.--Il eût pu très légitimement se laver les
mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait,
l'était un peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre, à
savoir son influence, et la direction, très inattendue de lui, de son
propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considéré cette dernière
aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se
divertissait doucement, comme une des bonnes «scènes de la grande
comédie du monde», comme un effet des «maladies populaires de l'esprit
humain»; et il n'est pas à croire que son scepticisme désenchanté et
malicieux en eût été diminué.



FONTENELLE



Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été très intelligent et qui
n'a été artiste à aucun degré. C'est la marque même de cet homme, et ce
sera longtemps la marque de cette époque. Ce qui manque tout d'abord à
Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la vocation, et la vocation
c'est l'originalité, et l'originalité, si elle n'est point le fond de
l'artiste, du moins en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure,
non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'être ceci ou
cela, mais avec la volonté d'être quelque chose. Et ce que pourra être
ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose,
vers, que voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste, ou
romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot
n'existe même pas encore. Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu
des Corneille, des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries
en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture.
Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Céladon et du
Trissotin.--Plusieurs disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux.
Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point sot. Ce
qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond solide, c'était sa
curiosité intelligente. Ce poète de ruelles, ce «pédant le plus joli
du monde», faisait avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes,
comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait pendant quelques
jours. Où était-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques,
avec l'abbé de Saint-Pierre, Varignon le mathématicien, d'autres encore
qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»[9]. Tous
jeunes, «fort unis, pleins de la première ardeur de savoir», étudiaient
tout, discutaient de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne
partie des différentes langues de l'Empire des lettres», travaillaient
énormément, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau
du XVIIIe siècle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un
savant, un publiciste idéologue, un historien, un mondain curieux de
toutes choses, déjà journaliste, d'un talent souple, et tout prêt à
devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idées; ces gens sont
comme les précurseurs de la grande époque qui remuera tout, d'une main
vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance et témérité.--De
tous Fontenelle est le mieux armé en guerre et par ce qu'il a, et par
ce qui lui manque. Il est de très bonne santé, de tempérament calme, de
travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espèce de sensibilité.
Ses sentiments sont des idées justes: loyauté, droiture, fidélité à ses
amis, correction d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là en se
disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris et de bon goût de
les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que
ses poésies amoureuses. Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le
mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie simple et retirée,
d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la
maison plus agréable.» Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais
non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son
amour-propre même n'est pas une passion. C'est dire que la passion
lui est inconnue. Il est né tranquille, curieux et avisé. Il est né
célibataire, et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le
XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident, et mourant plus
tôt, par aventure.

[Note 9: Éloge de Varignon.]



I

SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES

Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a
pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car
l'intelligence, même des idées, a besoin de l'amour des idées pour se
soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en
comprenant admirablement toutes les idées, il n'aura jamais pour elles
la passion qui fait qu'on en crée, qu'on les multiplie, qu'on les
poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des
systèmes puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine vie, parce
qu'on a jeté en elles une âme humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour
le moment considérons-le dans les choses d'art. Véritablement, il
n'y entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et vraiment
précurseur au point de vue philosophique, il est arriéré en choses de
lettres. Cela est très vrai. Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de
Louis XIII. Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de Corneille,
mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont des grâces surannées et
de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais
appris depuis très longtemps.--Ses opéras, qui sont très soignés, sont
d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit à pousser le doux, le
tendre et le passionné. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne
sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté bien
singulière. On sent que cela est écrit par un homme avisé qui sait très
bien où est l'écueil, et qu'on a toujours fait parler les pâtres comme
des poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes,
et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là qu'un mérite négatif,
et n'être pas faux ne signifie point du tout être réel. Les bergers de
Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune
espèce de caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni
spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne
fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il semble que Fontenelle voudrait
peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore
une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais réelle, pour
composer des scènes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible
pour être un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins
du monde au succès des tentatives galantes de ses héros et ne tiendrait
nullement à être à leur place. On voit aisément dès lors combien ces
scènes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une
tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de
jeunesse.--Cette singulière destinée d'un écrivain qui, après Molière et
Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Théophile, a dû bien
surprendre, et, en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660,
les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit Fontenelle» leur est
souverainement désagréable, et leur paraît étrange. Le phénomène, de
soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par
excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force créatrice,
mais qui est doué d'une grande facilité d'assimilation et d'exécution.
Ces gens-là ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et
non pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs
immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait
une avec les objets de leurs premières admirations et de leurs premières
études, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle,
en littérature pure, est un homme qui adore l'_Astrée_, comme fait La
Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en
lui. Il la réédite, et, n'était une autre direction que son esprit
devait prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de _Psyché_, moins les
deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire une _Astrée_ un peu
moins longue.--Sa critique est comme ses poésies, et les explique
bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est très
intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne
faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut
un commencement de faculté créatrice, un grain de génie artistique,
juste la vertu d'imagination et de sensibilité qui, plus forte d'un
degré, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait
une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à
accomplir, et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et capable
d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit réalisé par un autre
ce qu'il n'était capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il
fallait qu'il pût au moins le rêver.--Fontenelle n'a pas même eu le rêve
du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait une petite guerre
indiscrète, ingénieuse et taquine, qui n'a point de trêve. À chaque
instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà
les raisonnements de cette antiquité si vantée»[10].--«Nous ne sommes
arrivés à aucune absurdité aussi considérable que les anciennes fables
des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un
point si absurde»[11].--Il faut se débarrasser «du préjugé grossier de
l'antiquité»[12]. Il y a là pour lui comme une obsession. On dirait un
chrétien du IIIe siècle attaquant les païens, ou un homme de parti
de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus
indifférent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en
effet, sa critique, toute de détail, a bien ce caractère. Dans son
_Discours sur la nature de l'Églogue_, il fait son procès à Théocrite,
puis à Virgile, reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et à l'autre
surtout d'être trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il
arrive à Théocrite d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est
une série de chicanes puériles.--Quand lui-même s'élève un peu, et
laisse cette petite guerre pour des considérations plus sérieuses, il
montre une inquiétante infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie,
c'est-à-dire la poésie. Le _Silène_ de Virgile lui paraît une étrange
absurdité, à lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la
majesté de la nature. C'est que _Silène_ est lyrique, et c'est le
lyrisme qui est la chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe
siècle commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien,
quoique «anciens», aux Dacier. C'est ce sens de la grande poésie qui
manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à
d'autres causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité dont
précisément le caractère est d'avoir converti en poésie tout ce qu'elle
touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siècle soit la
suite du XVIIe. L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il
est bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste
à peindre élégamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la
poésie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens,
et trop même pour être bien entendu de son temps; et Fénelon avait le
sens de la grande mythologie, et d'Homère, autant que de Virgile; et
Boileau, «moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre Perrault,
non seulement Homère et Pindare, mais le lyrisme des poètes hébreux, et
donne à ce propos la définition de la poésie lyrique en homme qui sait
ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de
poésie prosaïque, prennent le dessus, parce que quelque chose disparaît
alors, qui, tout compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra
qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût ardent du beau
pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands
orateurs, et même les grands critiques.--Soit, et de grande poésie, et
de lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il ne soit plus
question. Mais quand les enthousiastes s'éloignent, les réalistes
arrivent. C'est une loi d'histoire littéraire en effet, et nous verrons
qu'au XVIIIe siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à
quel point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et non
un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins réaliste
qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue[14]. C'est là qu'il
trouve Virgile tour à tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que
faut-il donc être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai, nous
montrer cette poésie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est
dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses
joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour ses chèvres, du
laboureur pour ses boeufs ou ses blés qui poussent; et aussi
les vignerons attablés, les moissonneurs buvant à la dernière
gerbe...--Nullement. «La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle
ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et
de chèvres, cela n'a rien par soi-même qui puisse plaire.»--Qu'est-ce
donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs?
--Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes aiment à ne rien
faire; ils «veulent être heureux, et voudraient l'être à peu de frais».
La tranquillité des campagnards, voilà le fond du charme des églogues,
et c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de ces ouvrages,
non les laboureurs qui travaillent péniblement, ou les pêcheurs qui
peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela.
L'_Astrée_, et non les _Géorgiques_. A défaut de la poésie qui est
l'expression des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle ne comprend
pas même celle qui est l'expression de sa vie réelle dans la simplicité
touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silène
de Virgile, il ne goûterait les paysans de La Fontaine.--Que lui
reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent
point l'antiquité, qui, précisément, a, tour à tour, ouvert ces deux
sources éternelles de poésie. A la vérité, s'il a persisté dans cette
erreur de jugement, il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte
qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire. Il était très
souple, et quoique vain, très avisé. Il vit assez vite, non point qu'il
n'était pas poète, mais qu'on ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça,
et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la littérature
française,

  Et son carquois oisif à son côté pendait.

Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme d'esprit. Il l'était
véritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les
façons dont on peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du
Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province, mais
de son temps aussi, fréquemment, et même du temps qui va venir. Ses
_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus
souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du
piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance.
Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient à notre
époque. Un mariage, un procès, une dame qui change de soupirant, le tout
vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades. Il y en a d'exécrables.
A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un
catholique, changeait de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de
pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une toute particulière
pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'étais tout à fait
fâché de croire que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas
trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...»--Il y en
a de plaisantes, sinon comme idées, du moins comme grâce de geste, pour
ainsi dire, et de mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris
la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir d'être aimée de moi...
Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt
ans, s'il le faut. Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en
avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre
beauté. Je ne veux que le nécessaire, que vous aurez toujours... Je
ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux
réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à rien, vous pourrez
rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--Sans doute, il y a
encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la
phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide, la pirouette
sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--On peut mesurer la
distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le
même. Grâce au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de
La Bruyère, la grande phrase patiemment tressée du commencement du XVIIe
siècle s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être entortillé
en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est créé, la phrase
rapide et cinglante, qui va être si redoutable aux mains d'un Voltaire.

[Note 10: Histoire des oracles.]

[Note 11: Origine des Fables.]

[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.]

[Note 13: Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.]

[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue]

Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise, le «coup de
patte» lancé de côté et retiré du même mouvement, si familier à Le Sage,
et qui est une des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes
souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai
désiré avec un égal empressement la tendresse, et l'indifférence de
Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre,
et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut
tirer.»--C'est ici même le genre d'esprit particulièrement propre à
Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous
la retrouverons souvent dans les _Éloges_: «M. Dodart était laborieux.
Ses amusements étaient des travaux moins pénibles. Il lisait beaucoup
sur les matières de religion; car sa piété était éclairée, et il
accompagnait de toutes les lumières de la raison la respectable
obscurité de la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps des
_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse à manier la langue,
à lancer l'épigramme et surtout à la retenir, n'est plus ce je ne sais
quoi «immédiatement au-dessous de rien» qu'il était au temps de La
Bruyère.



II

SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES

Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour
occuper une grande place dans le monde des lettres, à la condition de
trouver sa voie. Il était de ceux qui ne la trouvent point tout de suite
parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était de ceux
qui peuvent ne jamais la trouver, précisément parce qu'ils ont l'esprit
souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont
besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement
Fontenelle. Le moment où il parut dans le monde, celui surtout où il
commençait à être connu sans être encore illustre, était le temps où les
découvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme
était le sien. La science moderne date du XVIIe siècle. Descartes,
Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en même temps, font aux yeux de
l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matière des méditations
de l'esprit humain. Les littérateurs du XVIIe siècle sont trop de purs
artistes pour avoir tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils
sont moralistes, très prompts à observer les changements des goûts, ils
n'ont pas été sans s'apercevoir de cet état nouveau des esprits et de
son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine,
l'astrolabe de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et Molière fait
une place, d'avance, à madame du Châtelet ou à la «marquise» de
la _Pluralité des mondes_ dans son salon, agrandi désormais, des
Précieuses.--Au commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse de
plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne heure. Il n'était
pas plus lettré, de vocation, que savant. Il était intelligent et
curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les
sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose de
mode, et il était homme à suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont
pas une forte originalité. Surtout elles étaient chose que l'antiquité
n'avait point connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les
sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel de la querelle
des anciens et des modernes. S'il est une idée à laquelle tient un peu
cet homme qui ne tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose
de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, même
en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps où il a eu
l'honneur de naître. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect
de la tradition, et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est point son
fait. Il est «homme de progrès.» Dans l'idée du progrès il y a de très
bons sentiments, et toujours aussi une très notable partie de fatuité.
Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage très
respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore
un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues
des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en
paradoxes, et en adresses légères à taquiner les opinions reçues. Elle
consiste à prouver combien Phryné est incomparablement supérieure à
Alexandre, autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur les
conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse
de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime
point les idées traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être
plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères étaient aussi
habiles que nous. Très doucement, en homme du monde, il a continué
pendant quelque temps cette petite guerre, qui était le prélude de la
guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme, par exemple, sans
le gêner, car qu'est-ce qui pouvait gêner cet homme si souple et qui
glissait dans toute étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que
le christianisme aussi est une antiquité, sans compter qu'il est
un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du premier coup, en
stratégiste consommé. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquité
païenne, il fait deux petits traités, l'un sur «_l'Origine des fables_»,
l'autre sur «_les Oracles_», qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice
tranquille et grave, et de scepticisme à la fois discret et contagieux.
Il y laisse tomber comme par mégarde quelques gouttes d'une essence
subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques, doivent
d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la perte de toute croyance.
Le procédé est habile, l'adresse légère, l'art très délicat. Les fables
ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne
serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance quand à l'origine des
croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits
naturels de l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples,
en leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont parées des
prestiges de l'art, et, parfois, recommandées de quelques considérations
morales. Il ne faut pas les détester, il faut s'en débarrasser doucement
par l'efficace de la raison. Car nous avons les nôtres, moins ridicules
que celles des anciens, mais que le temps nous fait chérir comme eux les
leurs. «Nous savons aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs,
mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes
éclairés des lumières de la vraie religion et, à ce que je crois, des
rayons de la vraie philosophie_.»--Il n'a pas dit quelles étaient ces
erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la
philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni
de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les
peuples, grecs, romains, phéniciens, gaulois, américains et chinois
commence par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de
conséquences. Attendez! «... _excepté le peuple élu, chez qui un soin
particulier de la providence a conservé la vérité_.» Restriction pieuse
et précaution honnête, à laquelle ce n'est pourtant point la faute de
l'auteur si l'on trouve un air d'épigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le
plus doux du monde, que Fontenelle nous amène à cette modeste conclusion
qui ne vise personne et n'est assurément qu'un conseil de haute
prudence: «Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de
peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler.»

Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin de la complicité du
lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est
l'homme dont parle La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun
grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a raison: il en
a assez dit.»--Même art, avec un peu plus d'insistance et une malice un
peu plus appuyée dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspiré
par le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme
que certains chrétiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin
que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux
choses: de ce que certains oracles païens avaient annoncé l'avènement du
christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cessé.
De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué de
sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant quatre cents ans après
Jésus; et la première blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les
vérités de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie.
Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche même de leurs
ennemis, ont supposé que les oracles étaient inspirés par les _démons_,
c'est-à-dire par les anges déchus, à qui Dieu a permis de dire
quelquefois la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que
les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et Fontenelle
énumère religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de
montrer, non pas tant, soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont
se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les prophéties,
celles qui sont d'origine païenne sont vaines et ridicules, que de
prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au
monde comme ce petit livre.

Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement perfide,
l'ancien auteur de l'_île de Bornéo_, satire par allégorie du
catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais
qui avait eu un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles
de Fontenelle.--Aussi bien la science commençait à l'attirer pour
elle-même, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le
christianisme et l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte
à les mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement
sincère et presque désintéressée. Fontenelle a commencé par des opéras
comiques et continué par des pamphlets. La _Pluralité des Mondes_ est un
ouvrage de savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et des
souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une légère démangeaison
d'embarrasser les théologiens, et une certaine vanité à se montrer
recherché des belles. Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la
lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de
tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censée l'écouter.
Pour les habitants de la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop
bien d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait embarrassant en
théologie qu'il y eût des hommes qui ne descendissent point d'Adam...;
mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des
hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui
parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me
rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me
vienne de bien des endroits[16].»--Pour sa marquise, il faut confesser
qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: «... Vous
voyez, Madame, que la Géométrie est fille de l'intérêt, la Poésie de
l'amour, et l'Astronomie de l'oisiveté.--En ce cas, je vois bien qu'il
faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle que lui a ménagé
Fontenelle est bien désobligeant. Sous prétexte de donner une suite
naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'à les interrompre à tout
moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop
visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a
parlé, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous
rappeler sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ] ou
[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont
que des signes de ponctuation.--Et puis ce procédé du dialogue, quand
l'écrivain y est si scrupuleusement fidèle, est impatientant. Je
souhaiterais que l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué
de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une
conversation, et je crains d'être gênant. Le plus simple, le plus
naturel et le plus poli dans un livre destiné au public, est encore de
lui parler.

[Note 15: Nouvelles de la République des Lettres.]

[Note 16: _Pluralité_, Préface.]

Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de grand mérite. Pour
la première fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a
comme malgré lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort pour
abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté par les finesses et les
petites grâces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et
quelquefois l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout de
Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie contenue, et que l'auteur
s'obstine à contenir, mais qui éclate. C'est un passage presque éloquent
que celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce tableau
mouvant, glissant devant nos yeux, des différents peuples humains. En
ce même point de l'espace où Fontenelle cause avec une grande dame, au
milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau,
puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des
Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce
sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes chevelues, et puis
des têtes rases; et tantôt des villes à clocher, tantôt des villes à
longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes à tours de
porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle
est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait
que l'auteur se contient, s'observe, se prémunit contre l'éloquence par
le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a
été, malgré lui: c'est sa punition.

Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation, ou avec
l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite leçon de
cosmographie. Il est bon apôtre encore avec sa précaution de dire qu'il
met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont
pas des hommes. C'est précisément cela qui forme une difficulté nouvelle
dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants
dans toutes les planètes?--Très probablement.--Semblables à
nous?--Assurément non! qui ont une autre nature, une autre complexion,
d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est
pour eux tout différent, et l'âme tout autre?--Sans doute.--Et notre
vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique, vérité morale,
qu'est-elle donc?--Une vérité relative, une vérité de ver de terre, qui
ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous?

C'est le «_vérité en deçà des Pyrénées_» de Montaigne et de Pascal, mais
renouvelé et agrandi, plus frappant de cette énorme différence qu'on
sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe
siècle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec véhémence cet
argument du sixième sens ou du quinzième, que Fontenelle introduit le
premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours.

La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y sentait
admirablement à l'aise. Il la comprenait très bien; il en était
l'interprète clair et élégant auprès des gens du monde: elle lui servait
de prétexte perpétuel à faire entendre sans tumulte et sans scandale
qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait à
son scepticisme l'apparence, la dignité, et peut-être pour lui-même
l'illusion d'une croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément, une
arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait, s'en amusait et s'en
faisait honneur. Il en enveloppait ses épigrammes, et en habillait
décemment sa frivolité. Du reste, il en avait le goût; mais il n'en
avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa tournure
d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province de la science
et l'agrandit, ou cherche à entendre les rapports qui unissent les
différentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une
découverte bien précise ou un système bien général. Fontenelle lit
tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise rien, et fait des
rapports qui sont excellents. Il est le secrétaire général du monde
scientifique.--Non pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne
perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que désormais
la vérité devra être scientifique, et que la science est la source,
désormais trouvée, de toute opinion générale. Le mot lui échappe, qui
porte loin. Il appelle la science _Philosophie expérimentale_.

L'auteur des _Éloges_ est bien le même homme que l'auteur de l'_'Origine
des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouvé un terrain solide
où il établit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais
derrière lui un corps de réserve.--Il y a infiniment gagné, même au
point de vue littéraire. Il a tant été dit que ces _Eloges_ sont des
chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout à fait,
pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son
parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une
académie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de
bonhomie, sans la moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit
d'esprit. Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans
paraître y songer. Le trait, qui est fréquent, est naturel à ce point
qu'il n'est pas même dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure
juste, disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir entendu,
qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ éloges, dans celui
d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un
ton qui imposât davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans
être fastueuse, plus déclarée. Mais toutes ces courtes biographies de
laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles
de vérité, de tact et de goût. Le _portrait littéraire_ n'y est jamais
fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracée
d'une manière ineffaçable en quelques traits. Ce sont des éloges, et
rien n'y est dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits
défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté, parfois leur
ignorance des manières et des usages, leurs manies même, et les aliments
pesés de celui-ci, et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et
ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et
ce qui domine, sans étalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont
bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probité, leur loyauté,
leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piété, leur
dévotion même naïve et comme enfantine, et délicieuse en sa bonhomie,
comme celle de ce mathématicien[17] qui disait «qu'il appartient à la
Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien d'aller
au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils sont exquis ces savants de 1715,
vivant de leurs leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand
seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant
en Europe comme une petite république dont les citoyens ne sont connus
que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur
régularité de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du
Régent: «Je le connais. J'ai fréquenté dans son laboratoire. _Oh!
c'est un rude travailleur_.»--Fontenelle en vient a les aimer,
personnellement. C'était la passion dont il était capable. Et quelque
chose se communique à lui, à sa manière, à son style, de leur candeur,
de leur simplicité, de leur solidité, de leur vérité.

[Note 17: Ozanam.]



III

Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre le monde, les
lettres et les sciences. Ce génie moyen était bien fait pour une sorte
de situation intermédiaire. Elle convenait à ses goûts aussi, à son
besoin d'être en vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des
salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et
l'un lui était un divertissement, agréable et nécessaire de l'autre. De
cela il se composait un bonheur délicat, élégant et discret, qui était
bien celui qu'il avait défini naguère[18], quand il indiquait que le
bonheur humain ne pouvait être qu'une absence de peine, faite d'esprit
avisé, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla
longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez ménagé sa monture pour
la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitée, c'est-à-dire
extrêmement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance,
puisqu'il le répétait[19]: «d'une mort douce et paisible, et par la
seule nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit avec des
querelles littéraires qui n'aboutirent à rien, et sans bruit ni
éclat, il avait soulevé les plus graves questions que Voltaire et
l'_Encyclopédie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout,
posées, sans paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable,
les présentant comme la Science opposée à la Foi, le Progrès opposé à
la Tradition et l'Expérience au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui
devait naître de là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez
lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction, deviendra chez
d'autres une doctrine, et chez d'autres un entêtement, et chez d'autres
encore une fureur. Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste
élégant, les dents du dragon.

[Note 18: _Du bonheur_.]

[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.]



LE SAGE



I

TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT
LITTÉRAIRE

Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a rien trouvé de
nouveau. Il a été dit un peu partout que Le Sage est le créateur du
roman réaliste en France, et il a été dit, peut-être encore plus, qu'il
formait une transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et
je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalités,
ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de
donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre
fois.--Homme de transition entre les deux siècles, Le Sage l'est
excellemment. Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré,
méconnu, repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout un côté
du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé d'être, tant il
appartient au temps où il écrit. Il ne manque guère d'exprimer son
admiration et son culte pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon,
c'est-à-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper, malgré
ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voilà les dieux
qu'il ne cesse d'opposer au héros du jour. Il est «classique» et il est
«ancien». Il est pour ceux qui parlaient «comme le commun des hommes»,
et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe, d'avoir dit «que le
peuple est un excellent maître de langue»[20]. Il y a de son temps cinq
ou six «Fabrice» qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut
reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle, un peu
Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses épigrammes,
dont il trouve insupportables «les expressions trop recherchées»,
les «phrases entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et
«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les pensées
«souvent très obscures», les vers «mal rimés», etc.[21].--C'est
presque une affectation chez lui que de ne point vouloir être de cette
littérature-là, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les
compliments que les épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme
écrivain vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel et
simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas seulement avec la
netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style
léger et enjoué», lui dit le duc de Lerne. «Ton style est concis et même
élégant, lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop
naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire plein d'emphase,
qu'Olivarès, homme à la mode, trouve «marqué au bon coin».--Evidemment,
pour Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement du
XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide décadence. Il est homme de
1660. Il n'est pas sûr qu'il eût écrit les _Précieuses ridicules_ et les
_Femmes savantes_; mais il les refait, discrètement, à sa manière, à
plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui échappe, et
le mauvais l'exaspère; et de la _Henriade,_ en son _Temple de mémoire_,
malgré l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout à
fait un retardataire.

[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.]

[Note 21: _Ibid._, et X, 5.]

Notez que du siècle précédent il en est aussi par la tournure
d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct
généralisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse
point de protester contre l'excès où l'on a poussé cette considération,
que les hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales, les
conceptions qui s'étendent loin et embrassent un très grand nombre
d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, à sa manière, il
aime aussi généraliser, et sinon avoir des idées universelles, du moins
tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie
humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits
des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et
ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que soulève
le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe,
de fripon, d'écolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de
lettres, d'homme d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari
tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que
traverse successivement _Gil Blas_. Le goût du XVIIe siècle est là.
Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands
aspects, les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire le
tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensée
humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la société, avec
tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers.

Et voyez encore de qui Le Sage procède directement, où sont ses origines
et comme ses racines littéraires. Il est tout autre que La Bruyère;
mais il est né de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine
originalité, il écrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrangé
en petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des _Caractères_,
cent imitations ou contrefaçons du livre à la mode se succédèrent. La
centième, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un
cadre, mais même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est un
homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits,
des anecdotes, des actualités, des _nouvelles à la main_. Comparez aux
_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute,
mais, plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des paradoxes,
des espiègleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau
de moeurs; et dans Duclos il en sera de même, et aussi dans les romans
de Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les
deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs». Très
naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutôt à ce qui précède qu'on
songe, qu'à ce qui suit.

Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre
les deux âges, mais appartiendrait tout simplement au précédent. Il
est vrai; mais à côté de ces inclinations d'esprit qui en font un
contemporain de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond, Le
Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute autre date, un peu
trop même peut-être, et c'est ce qu'on verra par la suite.



II

LE «RÉALISME DANS» LE SAGE

Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de son temps que le
considérer comme réaliste. Presque au contraire. Le réalisme en effet a
son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour au
naturel, à l'observation exacte, au goût du réel, et une réaction très
violente contre le genre romanesque. Le réalisme remplit les satires de
Boileau, les comédies de Molière, le _Roman bourgeois_ de Furetière,
aimé de Boileau, et les _Caractères_ de La Bruyère. En 1715, le réalisme
n'est point une nouveauté, c'est une tradition, et bien plus novateurs
seront ceux qui de la sphère des faits se jetteront dans celles
des idées et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour au
romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme très peu prétentieux du
reste, et modeste dans ses ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne
croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il
collectionne, et il écrit des «caractères» avec l'assaisonnement d'un
«roman comique». Seulement, si, à proprement parler, il n'invente rien,
il apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se trouve que
cette nature est comme merveilleusement appropriée à cet art, ne le
dépasse pas, ne reste point en deçà, s'y accommode et le remplit
exactement. Le Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité
de le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il l'est plus
qu'éminemment; il l'est exclusivement.

Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne n'a été plus
curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde où il lui était
permis de regarder.--Mais ce monde n'était pas le très grand monde,
et ce n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Très honnête
homme, et même presque héroïque dans sa probité, encore est-il qu'il n'a
guère fréquenté que dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits
bourgeois.--Précisément! Je ne dirai pas tout à fait: «C'est ce qu'il
faut,» mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un
mauvais point de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le plus bas
sont tout aussi réels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est
pas mauvais de le répéter; et, pourtant l'art réaliste a deux écueils
dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et
l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand réaliste
moderne, Balzac, a échoué piteusement à vouloir faire des portraits de
duchesses, et tel autre moins grand, très bien doué encore, Zola, a
dénaturé le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les
bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par conséquent une
exclusion. C'est sa raison d'être. S'il était la reproduction exacte de
la nature tout entière, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue,
avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant
tout, à la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en
voir qu'une portion. Or l'art réaliste, comme tout autre, est un point
de vue, et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des choses la
circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se
pique, de par son nom même, est de nous donner la vérité même des moeurs
humaines?

La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste, ne pourra être que
la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra être pris
à mi-côte. Pour le sens commun, qui se marque à l'usage courant de
la langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent et comme
assidûment nos regards. Un grand homme, comme Napoléon, est parfaitement
réel; seulement il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur il
est légendaire, relégué, même en un entretien populaire, dans le domaine
du poème épique.--Et il en est tout de même d'un scélérat hors de la
commune mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez que
vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi
bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de nécessité
rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit
réalité--chose singulière mais incontestable--ne dit donc pas toute la
réalité, mais ce qui, dans le réel, paraît plus réel, parce qu'il est
plus ordinaire. L'art réaliste, comme un autre art, et précisément parce
qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra
s'interdire la peinture des caractères trop particuliers soit par
leur élévation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par
leur singularité. Or Le Sage était, par sa situation dans la vie,
admirablement placé pour observer, sans effort et naturellement, les
limites de cet art. Il ne le créait point; et souvent il en semble le
créateur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait
inventé pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les créatures
d'exception, ou seulement les hommes d'un monde élevé et raffiné; car,
petit bourgeois modeste, timide même, à ce qu'il me semble, et un peu
farouche, il ne faisait guère que passer dans les salons, parfois même
un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il ne devait pas se plaire dans la
peinture des trop vils coquins; car il était très honnête homme, et,
notez ce point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes,
n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du vice qui est un travers de
fantaisie dépravée chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou
cette affectation de tenir les scélérats pour personnages poétiques, qui
est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur naïf chez certains
artistes d'ailleurs très réguliers et très bourgeois.--Restait qu'il fût
un bon réaliste en toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion
d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-là.

Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses prédécesseurs,
en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins
_essentiellement_ qu'ils ne le sont par réaction contre les romanesques
qui les précédaient eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange.
Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est
cela, sans doute, mais ce n'est pas tout à fait cela. Le réalisme est
une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut
pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel cas nous serions
déjà dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est
précisément un des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est
pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière. Ai-je besoin de dire
que quand nous donnons Racine pour un réaliste, nous ne cédons point
à un goût de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais
qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est réaliste, par son goût
du vrai, du précis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond,
qui du reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui est d'une
espèce si délicate et précieuse, et son goût d'une certaine noblesse de
sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui
se répand sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste qui est poète
et qui est homme de cour.--Le Sage est réaliste sans aucun de ces
mélanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le goût de la
réalité, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matière
même du réalisme.

Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement l'habitude et le
goût des moeurs moyennes, il faut presque une moralité moyenne
aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par là un
commencement d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice,
vrai ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni
un trop grand mépris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des
vulgarités humaines. Philinte eût été bon réaliste, lui qui voit ces
défauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis à l'humaine nature,
et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve les autres
sans étonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine élévation morale
donne de l'imagination, étant probablement elle-même une forme de
l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus mauvais qu'ils
ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou même
La Bruyère, et encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer à
montrer les scélératesses des hommes pour se prouver à eux-mêmes, avec
insistance et obstination chagrine, à quel point ils ont raison de les
mépriser. Et nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la
réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se
produire, et tel esprit délicat, par goût d'élévation morale, fermera
les yeux aux petitesses humaines, s'habituera à ne les point voir,
et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de
l'imagination de Corneille est dans sa haute moralité, ou sa moralité
tient à son tour d'imagination; car que la morale rentre dans
l'esthétique ou que l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici
il n'importe.

Eh bien, le bon Le Sage n’est ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il
est tranquille dans une conception de la nature humaine où il entre du
bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne
s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont point entre eux
un abîme. Vous le voyez très bien écrivant une bonne partie des
_Caractères_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez
point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de
se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse,
mettant très haut et prenant très sérieusement sa fonction et sa mission
de moraliste. Non, sans être un simple baladin, comme Scarron, il
n'a pas une vive préoccupation morale qui circule au travers de ses
imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère ou comme Rabelais.
C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le
trait et noircit les peintures. Il n'en a guère que contre certaines
classes de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers, les
comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les
coquins sans complicité, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les
peint très juste. Il ne se refuse point du tout à voir des honnêtes gens
dans le monde, des hommes bons et charitables, même de bonnes femmes,
dévouées et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni
d'ardeur, ni d'étonnement, très juste ici encore, et du même ton
placide. Mais où il excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes
qui sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et qu'il ne
faudrait que très peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou
sans défaillance prévue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus
capable de vérité que personne. La réalité ne se déforme point en
passant à travers sa conception générale de la vie; parce que de
conception générale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il
pessimiste ou optimiste? Soyez sûr que je n'en sais rien, ni lui non
plus. Croit-il l'homme né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et
comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il
voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit très bien.
Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait
concentrer les images, aviver les contours, et rafraîchir les couleurs.
--Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire que le «bon
réaliste» ne doit pas avoir de personnalité.--Ce ne serait point une
idée si fausse. L'art réaliste est la forme la plus impersonnelle de
l'art, celle où l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus
à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalité
de l'un peut être dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera
lyrique, ou élégiaque, ou orateur; et la personnalité de l'autre peut
être dans ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est
le cas du plus grand nombre;--et la personnalité de celui-ci peut être
dans sa curiosité, dans son intelligence, et dans son goût de voir
juste, et alors, comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le
Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui semble n'avoir eu
ni passion forte, ni goût décidé, ni système, ni idée fixe, ni manie,
ni vif amour-propre, ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons
«n'était quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer et
par le goût (aidé du besoin de vivre) de consigner ses observations.



III

L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE

Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les écueils de l'art
réaliste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour
lui qu'une absence de défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le
mérite fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand bon sens.

Quand les hommes--car dès qu'il s'agit d'art réaliste il ne faut guère
songer à avoir des lectrices--quand les hommes s'éprennent d'art
réaliste, c'est par un désir assez rare, mais qui leur vient
quelquefois, par réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice,
de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se présente.
Nous aimons successivement toutes choses, en art, et même la vérité.
Mais voyez comme pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût
particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et même plus
qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses réelles.
Et ceci n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact que nous
demandons au romancier réaliste des inventions et non absolument des
choses vues, des créations de son esprit, et non des faits divers; mais
inventions et créations qui donnent, plus que choses vues et faits
divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il
faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon
sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination légère et facile,
qui est surtout une faculté d'arrangement,--et beaucoup de bon sens,
c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme instinctivement les limites
du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du
chimérique,

Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prévoir et
qui se trompe rarement dans ses prévisions, et nous disons que cet homme
a «le sens du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette de
la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont
réels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble
qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups
habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens
est celui qui ne met pas à la loterie. De même en art l'homme de bon
sens est celui qui aura le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne
des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière du réalisme. Ce
bon sens en art est fait de tranquillité d'âme, d'absence de parti pris,
de modération, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me
semble, et d'une certaine répugnance à trancher net, à déclarer un homme
tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce
qui est toujours exagérer. Cet art n'est point fait d'observations et
d'enquête; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en dépend
point. Car on peut être observateur très injuste, et voir avec iniquité.
Personne n'a plus observé que notre Balzac, et ses observations étaient
soumises à une imagination, et à une passion qui les déformaient à
mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est
le fond même du vrai réaliste.

Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est comme effrayé devant
ses personnages; «Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur
dire: «Je vous connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez
guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes, et les hommes ne
vont pas bien loin dans aucun excès. Vous serez des friponneaux; car il
n'y a guère de bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère
de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très bêtes; car la bêtise
absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de génie; car il est
très rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore là une
exception, et les êtres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous
le deveniez, je serais très étonné, et je ne m'occuperais plus de vous.»

Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son _Turcaret_ est bien
remarquable à cet égard. Le sujet est d'une audace inouïe pour le temps,
et la modération est extrême dans la manière dont il est traité. Pour la
première fois dans une grande comédie, le public verra en scène un gros
financier voleur, et pour la première fois une fille entretenue, et
pour la première fois un favori de fille. Les trois témérités de notre
théâtre contemporain sont hasardées, toutes trois ensemble, du premier
coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y
ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et
«moderne».--Mais ces trois témérités, il n'y avait guère que Le Sage qui
les pût faire passer. Ce n'est point qu'il atténue, qu'il tourne les
difficultés; non, mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en
être ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas qu'il est
hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation. Tout y est bien qui doit
y être, dans ce drame: braves gens ruinés par le financier, financier
«pillé» par une «coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est
un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle, qui, cent
cinquante ans après Le Sage du reste, découvre ce monde-là, et ose
l'exposer au jour. Il sera comme étourdi de son audace et, dans son
émotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;
l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle» et «navrante»;
il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: «quels êtres puissamment
abjects, et quelle puissante audace il y a à les peindre!»--et de tout
cela il résultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est
guindé et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidité, car
s'il eût été timide, c'est devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage
borne sa peinture à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces
monstres sont des monstres très bourgeois, parce que c'est bien ainsi
qu'ils sont dans la vie réelle.--Cette «coquette» est d'une inconscience
naïve qui n'a rien de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et
pour le «frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout
scrupule et n'a point perdu toute honnêteté; car, notez ce point, elle
est capable encore d'être blessée de la perversité des autres: «Ah!
chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la
vérité même.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas
dissimulé sa scélératesse, de l'avoir montré voleur et cruel, mais de
n'avoir pas insisté sur ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus
ridicule que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie,
dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du monde. Scélérat,
un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en présente;
burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et
de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est
ce que nous voyons de lui à tout moment; c'est en quoi il est «réel»,
c'est-à-dire dans le continuel développement et non dans l'accident de
non être.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils
n'ont pas une vie «intense», ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils
vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont
pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui
n'est point théâtral. S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la
lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.

_Gil Blas_ est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du roman réaliste,
parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naïf des choses
comme elles sont. Petits filous, petits débauchés, petites coquines,
petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien
aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de
médiocrité dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marqué
ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est
celle d'un tour que l'on fait dans la rue.

--Et par conséquent cela ne vaut guère la peine d'être
rapporté.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans
le passé, retracez-vous à vous-même votre propre vie. C'est précisément
cette impression de médiocrité très variée que vous allez avoir. Cent
personnages très ordinaires, dont aucun n'est un héros, ni aucun un
gredin, tous avec de petits vices, de petites qualités et beaucoup de
ridicules; cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un peu
trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois vous avez fait assez
bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout à fait à votre
honneur, et sans la bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà
ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer,
vous donner dans un livre cette même sensation, avec le plaisir de la
trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous
aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de Le Sage. Son héros
c'est vous-même; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou
plutôt pour ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens
bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept ans à travers le monde,
sur la mule de mon oncle.

Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et
il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans
léser personne. Nous avons tous passé par là. Et le monde qu'il traverse
se charge de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation
d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à se délier, et à se
battre, par la force s'il peut, par la ruse plutôt. Une dizaine de
mésaventures l'avertiront suffisamment de ces nécessités sociales. Mais
remarquez que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un caractère
amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur
chagrine consisteraient à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du
fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses petits défauts. Il
est volé, dupé et mystifié parce qu'il est vaniteux, imprudent, étourdi;
parce qu'il parle trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi
de suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et un peu trop
guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à être jamais profondément
dépravé.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait
dépassée. Il faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne
donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses à
l'ordinaire. Ce serait ou déclamation ou conception lugubre de la vie
que de faire commettre à Gil Blas, désormais instruit, de véritables
forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel que la
vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère de moyen ordre
elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles
peuvent pervertir, elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité
que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des loups, un
reste de naïveté et de candeur. Disgracié, mais sa disgrâce ignorée
encore, il rencontre une de ses créatures, qui se répand en actions de
grâces et en protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie
son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend un air «froid et
rêveur» et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise,
comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de
la Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel
procédé.» Il reçoit encore des leçons d'immoralité; il peut en recevoir
encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier
jour, et Dieu merci!

Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et détruit ses scrupules,
elle affine son intelligence, et par là, tout compte fait, le ramène aux
voies de la raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et tant
de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore
ce dernier trait. N'est-ce point une idée très heureuse que d'avoir
ramené Gil Blas de sa retraite sur le théâtre des affaires? Il est
tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons
notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette
sagesse la nécessité entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutât. Le
prince qu'il a servi monte sur le trône. Notre homme revient à Madrid,
sans précipitation à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par ce
qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté sur le passage du
Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut
repartir: «_Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher_, j'eus la
_complaisance_ de continuer le même manège _pendant trois semaines_.» On
sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard à
son jardin, sans doute; mais il était naturel qu'il eût au moins une
rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il
n'ait été relaps au moins une fois?

Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la moindre affectation
de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se
mêle à ce bon sens, à cette vue juste de la condition humaine. C'est
l'imagination du poète comique. Elle est très difficile à définir,
n'étant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculté d'invention. Elle
consiste, ce me semble, à _vivifier l'observation--et à lier entre elles
les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la
voie. Le poète comique observe les hommes, qui se présentent toujours à
nous en leur complexité, c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour
les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il essaye de
saisir la qualité ou le défaut principal de chacun d'eux, de l'isoler
de tout le reste, et de le considérer à part. Cela fait, s'il a de
bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculté abstraite_,
de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de
«l'ambitieux », du «jaloux», ce qui est absolument la même chose.--S'il
s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une manière de critique des
caractères, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit
de son analyse, sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son
esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y accommodent,
le complètent, l'élargissent, qu'est-il arrivé? C'est que l'imagination
est intervenue; c'est que cette complexité de l'être humain, notre
poète, après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une sorte
de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a rétablie moins riche
à coup sûr qu'elle n'est dans la réalité; l'a rétablie dans les limites
de l'art, qui étant toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie
juste assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a
reconstituée.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est
ce que le poète comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait
excellemment.

Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit
circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur âme?
Il faut reconnaître, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est
point bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est un mérite,
je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopté c'est un air de
vérité de plus. Il ne voit pas le fond de ces âmes, parce que les
âmes de ces héros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la
psychologie» d'un intrigant, d'une rouée et de son associé, d'un garçon
de lettres moitié valet, moitié truand, d'un archevêque beau diseur,
d'un ministre qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires. Les
âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie Le Sage; et les âmes
moyennes sont, de toutes les âmes, celles qui sont le moins des âmes.
Celles des grands passionnés, celles des hommes supérieurs, celles des
solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas
peuple, où l'on peut étudier les profondeurs secrètes, et les singuliers
aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art
psychologique bien plus pénétrant.

--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du réel ne donne
que la sensation de la médiocrité.--Sans aucun doute; seulement la
médiocrité vraie, bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît
son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage, autant,
si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualités, était
merveilleusement habile à la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un
art supérieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de
faire, il l'a fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est
pas peu.

Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les
observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord
la même chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce
don de la vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage
vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais
eux-mêmes, et qui, de plus, servent à montrer le personnage dans la
suite et la succession des différents aspects de sa nature vraie. On
peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de
Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable
à lui-même, et sous un aspect nouveau. Il y a là et un don de
renouvellement et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type qui
sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne
dépasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il
en est le lien naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme
présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude, tantôt dans une
autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais
l'attention se détache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle
y soit sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.--Et avec quel sentiment
juste de la réalité, encore, pour ce qui est du train naturel des
choses! Elles ne se succèdent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop
vite. Par un art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu
partout sans être particulièrement saisissable nulle part, elles
semblent aller du mouvement dont va le monde lui-même. On ne trouve
là ni la précipitation amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent
factice, du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce
divertissement perpétuel des digressions, qui est un charme dans Sterne,
mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément
du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne va pas sans
inquiétude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens
du réel que jusqu'à la succession des faits et le mouvement dont ils
vont a l'air, chez lui, de la démarche même de la vie.

Les épisodes même, les aventures intercalées, qui sont une mode du temps
dont il n'est aucun roman de cette époque qui ne témoigne, ont un air de
vérité dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste
au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le
héros picaresque s'arrête un instant, avec complaisance, à écouter un
roman d'amour et d'estocades, et s'y délasse un peu. On sent qu'il en
avait besoin. On sent que ce sont là comme les rêves de Gil Blas entre
deux affaires ou deux mésaventures. Il a pris plaisir à se raconter à
lui-même une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et
de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes dans une
fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait trêve ainsi au
réel. Nous lui en savons gré.

Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour bien marquer
l'intention, ne met ces histoires-là que dans les épisodes. Ce sont
choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se
racontent pour s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas
responsable. Lui se réserve la réalité.--Notez encore qu'à mesure que
le roman avance, ces épisodes sont moins nombreux. L'action, sans se
précipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à
mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité, Gil
Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur sa route; et c'est la
même chose; et sa pensée est moins souvent traversée de Dons Alphonse et
d'Isabelle. Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation ou
en songes; et c'est encore le train véritable de la vie: car il faut
toujours en revenir à cette remarque; et le roman se termine par la plus
bourgeoise et la plus tranquille des conclusions.

C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre, ce roman, quoi qu'on
en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer
(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire
pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux
bien; mais il est bien lié, et il est en progression, et il s'arrête sur
un dénouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une
ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où l'on se retrouve
aisément. Dans quelle partie du livre se trouve telle scène
caractéristique? D'après l'âge de Gil Blas, et la tournure d'esprit
particulière chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le
livre. Voilà la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition
supérieure encore, l'impression générale est d'une grande unité.
Ignorez-vous que les _Pensées_ de Pascal et les _Maximes_ de La
Rochefoucauld sont livres mieux composés, tels qu'ils sont par la
volonté ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre
bien disposé, bien _arrangé_, bien symétrique et où l'unité et la
concentration de pensée font défaut; parce que toutes les idées des
_Maximes_ et des _Pensées_ se rapportent et se ramènent à une grande
pensée centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent,
la montrant toujours?--À un degré inférieur il en est de même de _Gil
Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page
suggère, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et
que la dernière complète. Cette conception n'est point sublime; elle
consiste à penser que l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et
qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillité
de ton et d'un style très naturel et très uni, ce qui revient à dire que
dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité
d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie (c'est Le Sage
qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie médiocre, et, aux
plaisanteries de ce genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou
trop mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire, ni assez
sot pour s'en fâcher.--Voilà une belle philosophie!--Je n'ai pas dit
qu'elle fût belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime
fort bien, d'où je conclus qu'il est bien fait.



IV

LE SAGE PLUS VULGAIRE

Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien songé à tout cela, et
est-il bien le philosophe même de moyen ordre que nous disons? Il l'est
dans _Gil Blas_, et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant
_Gil Blas_ partie par partie, à des intervalles très éloignés, il
ait toujours retrouvé cette même direction de pensée et ce même état
d'humeur, et ce même ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas même
cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer au
plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du réalisme de tendre
au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends
très bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas
ces peintures de l'humanité moyenne, et ne trouvent jamais assez de
délicatesse et de distinction dans la littérature. Si on les pressait,
ils nous diraient: «Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes
plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment au-dessous.
L'étude de la réalité n'est jamais qu'un acheminement ou un prétexte
a explorer les bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception
distinguée et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous tenez
jamais.»--Il y a du vrai en vérité, je ne sais pourquoi. Voilà un homme
qui a écrit le _Gil Blas_, qui a montré un sens étonnant du réel, qui
s'est tenu, comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui n'est pas
distingué, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas
très moral, mais qui n'a pas le goût de l'immoralité, et qui, du reste,
est honnête homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples
qu'il nous entretient, avec complaisance peut-être, en tout cas avec
une remarquable impuissance à nous entretenir d'autre chose, _Guzman
d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de
la littérature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voilà des gens
qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des leçons d'immoralité. Ils
naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en
bandits, après avoir fait souche de canaille.

Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement
ennuyeux.--Quel intérêt voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle
variété, et quel éveil de curiosité, et où se prendre, dans une série
de fourberies se continuant par des vols auxquels succèdent des
espiègleries de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est Guzman
qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est Guzman qui est le volé; le
divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et
je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme, que
l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre
réaliste, il ne la garde plus tout à fait. Il penche vers les coquins,
il faut l'avouer. Où est mon bon archevêque de Grenade qui n'était
qu'un honnête sot? Je vois dans _Guzman_ tel évêque qui est absolument
enchanté de l'habileté de son laquais à lui voler ses confitures. Quel
adroit coquin! Quel génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien!
Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des
compliments à ajouter à ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que
ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour mériter
l'applaudissement du maître et entrer en faveur! Voilà le goût pour les
coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave.
Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal
moral est toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine des
lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyère qui
marque son mépris des malhonnêtes gens à chaque page, et ne veut pas
qu'un livre de portraits satiriques signé de lui s'en aille à la
postérité sans un chapitre où se montre le grand honnête homme et le
chrétien; et c'est Molière qui écrit _Scapin_, mais qui écrit _Alceste_
aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la préoccupation des choses
morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient
presque au même.

Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation, moins ce souci, du
moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des
choses de la conscience, et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un
degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de
l'échelle. Nous aurons deux phénomènes littéraires très curieux: le
goût du bas, et le goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les
amateurs de méchanceté. Et ce sera la _Pucelle_, et Crébillon fils et
Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'étude du XVIIIe
siècle, plus on s'aperçoit de cette brusque rupture qui s'est faite, dès
son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumière s'est
éteinte. L'affaiblissement des idées religieuses a eu pour effet une
diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps,
dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire la
conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en
passent. Et voilà comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du
XVIIe siècle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui
qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre
modeste une transition d'un âge à l'autre.



V

Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur
qui a laissé un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de
narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut
se défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé à
ne pas s'aviser assez des qualités incomparables qu'il cache sous sa
bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait
le désespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un
bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux grands éloges
oratoires, ni aux grandes théories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui
ont excellé dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils
n'ont pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur
encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur
compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus
_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'être par
«fragments bien choisis», dans les livres des autres.



MARIVAUX



Ce sera un divertissement de la critique érudite dans quatre on cinq
siècles: on se demandera si Marivaux n'était point une femme d'esprit du
XVIIIe siècle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux dès
à présent, font alors totalement défaut, il est à croire qu'on mettra
son nom, avec honneur, dans la liste des femmes célèbres.--Si on se
bornait à le lire, on n'aurait aucun doute à cet égard. Il n'y eut
jamais d'esprit plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est
femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style. Il l'était,
dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa susceptibilité très vive,
une certaine timidité, l'absence d'énergie et de persévérance, une
grande bonté et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et
après des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos.
Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui
souffrent, son goût pour les salons et les relations mondaines,
complètent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure
d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à ce sexe, qu'il a, souvent,
peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilité, et coquetterie, et
grâce un peu maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité,
pensée fine, brillante et légère, incapable des grands objets, et se
brisant à les saisir. Je n'ai pas dit mauvais goût, je dis coquetterie,
démangeaison de toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources
un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain
manque de suite dans les démarches de son esprit? Il quitte, reprend,
et quitte encore les plus chers objets de son étude; il a comme de
l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degré
d'originalité lui manque, ou plutôt, car ici il y a lieu à de grandes
réserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie
originalité, et une fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?--Il y a
toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant mystère.
Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement dans les
définitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour
lui. Il impatiente par une inégalité de talent qui semble une inégalité
d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux,
quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui.
Décidément c'est l'érudit du vingt-cinquième siècle qui a raison.



I

MARIVAUX PHILOSOPHE

Il était absolument incapable d'une idée abstraite. Comme le goût de
son temps était à la philosophie, il a philosophé de tout son coeur, en
plusieurs volumes; car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait
à la mode. Il semble même avoir eu une grande inclination pour cette
mode-là. A plusieurs reprises il a voulu courir la carrière de
publiciste. Après le _Spectateur français_, l'_Indigent philosophe_;
après l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les
_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'étaient feuilles volantes,
sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer, au hasard des
circonstances, ses idées sur toutes choses. La lecture en est cruelle.
On préférerait l'abbé de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la
discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une idée
fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires
sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs
entortillés dans des phrases difficiles, ou des banalités de sentiment
délayées dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide.
On saisit là le fond de la pensée de Marivaux, qui était qu'il ne
pensait point. On s'est efforcé de trouver dans ces volumes au moins des
_tendances_ philosophiques, intéressantes à relever, comme indication
du tour d'esprit général de l'aimable écrivain. On le montre ennemi du
préjugé nobiliaire, très touché de l'inégalité des conditions sociales,
etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la
complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne nous donne sur ces
sujets, faiblement exprimées, que les idées courantes, et qui couraient
depuis bien longtemps. Ses dissertations sont démocratiques comme la
satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de
Massillon. C'étaient là propos de salon, à remplir les heures, et rien
de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire à
quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous
tient les discours d'un homme qui n'a rien à dire.--«Du moment qu'il se
fait journaliste...», me répondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste
est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on
s'attendrait à trouver, çà et là, quelque passage révélant un homme qui
réfléchit, ou qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses.
C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et probablement
l'incapacité d'en avoir, est un trait important du personnage que nous
considérons. À lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette
lacune; à lire le _Spectateur_, on s'en assure.

La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert des idées
littéraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un «moderne», ce que
je ne songe nullement à lui reprocher; car non seulement il est permis
d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais de l'être, quand on est
artiste, pour avoir le courage d'être original. Marivaux est donc contre
les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer une
idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la manière dont il plaide sa
cause. Tout à l'heure, il était diffus et vide, maintenant il est
inintelligible et inextricable:

«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui
pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle. Eh bien, un
jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs?
Non! cette façon a je ne sais quel caractère ingénieux et fin dont
l'imitation littérale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de
courir vraiment après l'esprit, l'empêchera d'être naturel. Ainsi, que
ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, ni le fin, ni le noble d'aucun
auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent
à une autre sorte de fin, d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet
ingénieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs
qu'en supposant le caractère des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se
nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait
indiquer à quoi ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit
à son geste naturel.»

Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est ainsi qu'il parle.
Ce qui précède est à là fin de la septième feuille du _Spectateur_; le
galimatias est plus terrible au commencement de la huitième.

--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_:

«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus
grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y
a point d'autre secret pour cela que d'avoir une âme capable de se
pénétrer jusqu'à un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est
cette profonde capacité de sentiment qui met un homme sur la voie de ces
idées si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique
ces tours si familiers, si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces
mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraîner
avec eux l'image de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux
situations qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui
justifie tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas
régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à bon
compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessât
d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la
nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster.»

Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée pure, même très peu
abstraite, échappe complètement, qui n'ont ni prise pour la saisir,
ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un
«penseur» à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes
du XVIIIe siècle tient en partie à cette raison.

--Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste.--Ce n'est pas
encore tout à fait le vrai mot, et c'est chose curieuse même, comme
ce romancier si agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et
qu'on ne trouverait guère dans Marivaux de véritables études de moeurs
ni de copieux renseignements sur la société de son temps. Dans ses
journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que très peu de
détails de moeurs. Il trouve le moyen de faire des «chroniques» non
politiques, rarement littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux
n'apparaît point. Il n'a pas même cette vue superficielle des choses
environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du
fond, et dans une forme abandonnée et languissante qui, malheureusement,
n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent
les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des mémoires pour ne
pas servir à l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques
exceptions. On a relevé avec raison ce passage où nous apparaît un
pauvre jeune homme, distingué, aimable, causeur spirituel, et qui
devient absolument muet, stupide et paralysé de terreur devant son père.
Voilà qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je qu'il me
semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier et exceptionnel,
et forme un renseignement plutôt sur l'époque antérieure que sur celle
dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
des Français pour les étrangers, parce que c'est là un travers qui
paraît bien s'introduire en France précisément dans le temps que
Marivaux l'observe et le dénonce. Le passage, du reste, est charmant:

«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est pas faite
comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement,
ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment tout ce qui se fait
chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voilà ce qu'on
appelle une vanité franche. Mais nous autres, Français, il faut que nous
touchions à tout et nous avons changé tout cela. Nous y entendons bien
plus de finesse, et nous sommes autrement déliés sur l'amour-propre.
Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer
ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent
à dénigrer nos meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles
venues de loin. Ces gens-là _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le
fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout
le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout
habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment
assez flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en
profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne
l'étonneront point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance
contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de son
pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute
nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en sait plus
que les étrangers eux-mêmes.»

À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements une manie qui
n'existait point à l'âge précédent, qui est un caractère assez important
de tout le XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe
psychologique est très finement démêlé.

Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait
des observations déjà faites, par exemple sur les financiers et les
directeurs, sans les renouveler par le détail ou par la forme. Dans ses
romans même, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va suivre; mais je
fais une remarque générale qui m'inquiète un peu: voici deux romans de
moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent
dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et dans la société où il
vit, des romans où le petit détail des actions humaines a sa place, des
«romans où l'on mange», comme on a dit spirituellement, enfin des
romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère que des gens
parfaits, et un autre où il n'y a guère que de plats gueux et des femmes
perdues. Je ne sais pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est
le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles
et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse; voici une dame qui a
la passion du désintéressement, en voici une autre qui est l'idéal même.
Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante et dans
tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on
en vient à se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme
bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une tentation
de quinquagénaire, très pardonnable quand on connaît Marianne.
Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eût vécu, en présence de
la résistance de la jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée.

Voilà l'aspect général de _Marianne_; on y voit comme un parti pris
d'optimisme et une indiscrétion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_
où je ne trouve ni un honnête homme ni une femme sage, où tout roule,
je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des
instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mêle, de
ce qui, d'ordinaire, le relève, le déguise, ou au moins l'habille.
Lui, rien que lui. Par lui les intérieurs sont troublés, les familles
désunies, robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt, on
épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient à tout.

Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que
l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je
crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination
domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni dans le bien
ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties
d'observation très distingués, qu'il faut connaître; mais, en leur fond,
ils ne procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été conçus dans
le réel; un peu de réel s'y est seulement ajouté. Ils procèdent chacun
d'une idée, et un peu d'une idée en l'air, d'une fantaisie séduisante,
qui a amusé l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a
écrit cela.

C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme par boutades. La
preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur
fantasque d'imagination, dans cette excentricité laborieuse qui le guide
plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de ses sujets. Il s'en
ira écrire des comédies mythologiques où figurent Minerve, Cupidon et
Plutus, échangeant des «discours sophistiqués et des raisonnements
quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de Cydias; et ce que ces
singulières productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en
effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalité attifée
de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la Pudeur, ce qui
est le fin du fin, le plus piquant ragoût, et il dit: «Moi! je l'adore,
et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent
partout où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier n'est
point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui
sont commis à sa garde; voilà ses officiers...»--Que tout cela est joli,
et que voilà un rien bien travaillé!

Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême en cela?
Rien autre que la Moralité à allégories du moyen âge. Ne doutez point
qu'il n'en ait écrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux
gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient
de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît _la fidélité d'un
ami!_»--«Ci gît _la parole d'un Normand!_»--«Ci gît _l'innocence d'une
jeune fille!_»--«Ci gît _le soin que sa mère avait de la garder_», ce
qui est bien plus finement imaginé encore, car il faut renchérir.--Et
les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_
sort d'un petit bois et les arrête; une dame qui se nomme _Cupidité_ les
soutient et les encourage, et le drame continue ainsi...

N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus toute la
littérature classique, et qu'est-ce à dire, sinon, d'abord que Marivaux
a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit
s'abandonne à ces singulières démarches parce qu'il n'est pas nourri
et soutenu de connaissances solides et de vérité?--Il y a autre chose,
certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les
idées et les observations morales, et les grands siècles littéraires
sont riches, avant tout, de cette double matière. Quand elle fait un
peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur
certains points, recule tout à coup, par delà les grandes générations
littéraires dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres
pensaient peu, observaient moins encore, et où la littérature était une
frivolité pénible, et une charade très soignée.



II

MARIVAUX ROMANCIER

Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il donc?--Il avait de
très grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas
confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont très différents.
Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue
l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don
de voir juste. Il se pénètre de réalité de toutes parts. Il voit une
multitude de détails, du menus faits, «principes» ténus et innombrables
de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples
impressions du réel que se fait l'étoffe du son esprit. Il peut n'être
pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre,
et qu'il garde sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir
les sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées,
l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. Personne n'est plus
sûr moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le
psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez
sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux et facilement
saisissables de son art. Il peut n'être pas plus informé que chacun de
nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent;
ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils
supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent venir, et où ils
mènent, et pénétrer comme leur constitution, comme leur physiologie.

Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier
admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui
n'est que psychologue, pourra être un romancier de grand mérite, mais
incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de
l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout
psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voilà pourquoi ses
romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont
des parties éclatantes de vérité: certaines choses qu'il a vues, il les
a très profondément pénétrées.

Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il l'était
absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'être
romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Réunir
beaucoup de documents sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et
le plus souvent il se borne à écrire les _Caractères_. Coordonner ses
documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous
les yeux du lecteur par la machine simple et légère d'un récit un peu
lent, l'idée peut lui en plaire, et il écrira le _Gil Blas_; mais il
faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations
que ceux du simple moraliste.

Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et
sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où,
peut-être, vient que Marivaux a toujours commencé les siens et ne les a
jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa manière d'étudier est
déjà une façon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui
jette de tous côtés avec promptitude des regards exercés et puissants;
il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le creuse et le scrute
avec patience pour remonter à ses origines, quitte à redescendre ensuite
à ses conséquences. Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion,
soutenant tel point de la chaîne d'une observation ou d'un souvenir,
et comblant discrètement les lacunes avec quelques hypothèses. Il va,
vient, induit, déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit
récit de la naissance, du développement, de la grandeur et de la
décadence d'un fait moral, qu'il s'expose à lui-même.--Que le roman
sorte naturellement de là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet,
avec tous ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. Quant
à la tentation de l'écrire, elle est sûre.

Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop,
qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien
dont le moraliste ou l'historien des idées puisse faire son profit. Mais
il y a à chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des
romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au récit. Et quel
est le caractère de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des
observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune
fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je suis bien malheureuse, et
voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable...»--Un
mari lui écrit: «Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon
égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... de l'autre...
etc.»--L'_Indigent philosophe_ devrait être, comme le _Spectateur_, un
recueil de réflexions diverses: très vite il se tourne de lui-même en
récit picaresque.

Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on
voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-être, que c'est
roman très mince d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire
d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations légèrement
différentes, et entouré, pour qu'il y ait cadre, à peu près de n'importe
quoi.

_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont conçus ainsi, avec plus de
prétentions, plus de suite, plus de succès aussi; mais au fond tout de
même.

Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, l'amour-propre
dans le désir de plaire. Il a vu une jeune fille française, assez froide
de coeur et de sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion,
et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal,
incapable d'exaltation, à peu près fermée aux ardeurs religieuses et
parfaitement à l'abri des emportements de l'amour, ne désirant
que plaire et inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a
d'elle-même, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une
foule de vertus moyennes qui la rendent très aimable et très recherchée.
Elle est née avec des instincts de délicatesse, de précaution à ne point
se salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez elle comme une
forme de son amour-propre: quel que soit le miroir où elle se regarde,
que ce soit sa petite glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des
autres, elle veut s'y voir à son avantage.

En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le
mouvement de dégoût violent d'un coeur orgueilleux, la nausée d'une
patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le désir qui la poursuit,
elle se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. Tant
qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut,
l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on
lui achète, tant qu'on n'a rien demandé en échange, cela peut passer
pour charités paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil
refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un
sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture méritait un
soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut
qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je
fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois
l'amour-propre s'est tiré d'affaire.

Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations franches, et aux
propositions sans périphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui
tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la
robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se
gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter cette robe-là, offerte
autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-même sur ses
épaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut
se regarder dans son miroir.

Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, puisqu'elle ne
capitule point; mais elle négocie. Elle ne fait point de sortie; elle
s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de
la guerre. Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup
d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être habile. Marianne
la définit elle-même bien finement: «On croit souvent avoir la
conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais
à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en
faire.»

Ses coquetteries auront le même caractère que ses défenses; et comme ses
résistances étaient mesurées juste à ce que l'amour-propre exige, ses
demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignité qui est
ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est à l'église. On se
place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y
étale point. La modestie, c'est la dignité, et l'on est modeste; mais
l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse les bornes;
c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce
mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces
vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce
n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de
son bras; mais il n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si,
dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point
qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute
de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont
involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'être.

Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait naître, comment se
comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle
inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes
passions ne vont point à des femmes comme Marianne; elles vont plus
haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a
vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un homme mûr
et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le
libertin est repoussé; l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes
sérieux: il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de Valville, est
accueilli, sévèrement puni d'un instant d'infidélité, et, en définitive,
serait épousé, si Marianne avait terminé son oeuvre[23].

[Note 23: Il épouse dans le dénouement que le continuateur de
Marivaux a ajouté.]

Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la
défensive. Elle ne s'abandonne ni à l'amour, ni même au plaisir d'être
aimée, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend d'être
dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle se montre attentive, et
rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voilà que Valville est
infidèle, et où en serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir
que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous
confondons le perfide par une petite scène de générosité dédaigneuse
très bien conduite: «Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»--Et
alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous,
ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre
vanité satisfaite, dans notre amour-propre chatouillé, dans notre
dignité qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation
que d'autres trouveraient amère, mais que nous trouvons très suffisante!

«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; mais je dis
agréablement émue: cette dignité de sentiments que je venais de montrer
à mon infidèle; cette honte et cette humiliation que je laissais dans
son coeur; cet étonnement où il devait être de la noblesse de mon
procédé; enfin cette supériorité que mon âme venait de prendre sur la
sienne, supériorité plus attendrissante que fâcheuse... tout cela me
chatouillait intérieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voilà
qui était fait: il ne lui était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle
Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir
la paix avec lui-même... et c'étaient là les petites pensées qui
m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient
pour moi, ni combien elles tempéraient ma douleur.»

Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui est clair; mais,
d'abord, vous prenez le vrai chemin pour être aimée, et du reste, vous
êtes une petite personne clairvoyante, très ferme, très sûre de soi,
très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment,
et qui trouve dans ce sentiment tous les réconforts du monde; et c'est
plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-même vous vous
regardez dans votre miroir.

Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce n'est guère que
l'étude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui
ont ensemble étroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les
autres. Mais c'est une étude psychologique très poussée, et souvent très
finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu délayé.
Marivaux connaît bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles;
mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les ressorts déliés
et frêles d'un caractère féminin. À ne considérer dans _Marianne_ que
Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un très grand charme. Sur
le reste je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je
crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de pénétration
psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre
la structure secrète, compter les contractions, isoler les fibres.

Le _Paysan parvenu_, à ne regarder encore que le personnage principal,
est beaucoup moins distingué. Ne crions pas trop vite à la pure
convention. Il y a de la vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par
les femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement
contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux
en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque
béate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent très
vite une force naturelle, une puissance sereine et inévitable du
monde physique, une sève. Il a la placidité d'un élément. Il en a
l'inconscience. Les succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées
profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.

À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un
patelinage de paysan madré, qui est un bon détail, et met un peu de
variété dans la monotonie forcée, et comme essentielle, d'un tel
personnage.

La progression même, dans le développement du caractère, est bien
observée. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques
timidités. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de
l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle
s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation en usage chez
les honnêtes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques écus
de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce
qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'épouser
la suivante, à certaines conditions que le maître de la maison veut
imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop délicat, mais
qui ne s'accommode pas encore de tout.

Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne
à son étoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait
qui est à lui. Distinction très fine: il est à l'aise, et très vite,
beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.
À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gêné, voudrait se
cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voilà rétabli dans
ses avantages.--Il y a des détails excellents. On lui offre une place;
il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre femme de
celui à qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil
Blas à la place de Jacob? Je crois l'entendre: «Je m'en allai très
confus et faisant réflexion que le bonheur des uns est toujours formé
du malheur des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard;
j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» M. Jacob, lui,
rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat
de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil
Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont différents. Cette
place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera,
ou mieux. Sa carrière est ailleurs que dans les antichambres
ministérielles, et plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même
d'effronterie que dans son métier.

Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble,
jusqu'au terme logique et naturel de son développement (ce qui tient
peut-être à ce que Marivaux n'a pas terminé lui-même le _Paysan
parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupçon que l'assurance de
l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob,
doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalité. Se sentir
sûr de l'amour de toutes les femmes développe étrangement le fond
de férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant
d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de
dignité; surtout certitude que ces gens-là ne se bornent pas à être des
misérables et deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué
de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu l'être pour être Don
Juan, et surtout à faire comme Don Juan, on est sûr de le devenir. Le
_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très
bien vu à cet égard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est
peut-être trompé.

[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant,
qui pourrait être intitulé le _Sous-officier parvenu_, et où ce trait
est très bien marqué, peut-être même avec excès.]

Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère de rendre sa
femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle après
l'avoir saisie comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui a
épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. C'est peut-être
reculer devant le point délicat, difficile et intéressant.--Passons, et
après tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le
plus petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, et dont
il fallait au moins qu'il eût comme un germe. Il est bénin, et tout
passif. Il est choyé, dorloté, engraissé et doucement papelard. Souvent
on le prendrait plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il
n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un génie féminin,
et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur
ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans
songer que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément parce
qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le
trait principal est bien saisi; mais qui s'arrête comme à mi-chemin de
son évolution naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis
parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, ne pas
réussir, du moins entièrement.

Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée d'un trait délié
et fin, à laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plénitude,
les dons, pour tout dire, du grand moraliste.

Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que
c'est à cette conclusion que je suis forcé de venir. Marivaux est
un psychologue; il fait un bon «portrait» ou un bon «caractère»; il
l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour
montrer son modèle dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau
de lumière et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit
avoir écrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une assez
grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure
centrale ait autant de réalité qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses
romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel.

J'exagère un peu. Dans _Marianne_, après Marianne, il y a M. de Climal.
Dans le _Paysan_, après Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux
bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou
trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges infiniment
heureux de fausse dévotion qui ronronne et de libertinage honteux qui
balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait général,
et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à
son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime, selon les
circonstances. La complexité, dans la composition d'un personnage, est,
suivant les cas, trait de génie ou signe d'impuissance. Le mal est que,
pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.

Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la vérité; mais elle est
pâle, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la mémoire.
Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières
discrètes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voilà ce que je
me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout.

Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir de matière ses
personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour
cela qu'il les tue à mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_,
Mlle Habert à la moitié du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les
soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition n'est
peut-être qu'une indigence d'invention.

Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est
que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui
écrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre
assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante,
et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et
surtout une, qui ont de la vérité; et il remplit les espaces vides avec
ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air,
le goût général, les lieux communs et les manies intellectuelles de
son époque. Or dans l'époque dont il est, il y a surtout deux goûts
dominants en littérature d'imagination: c'est à savoir la vertu et le
dévergondage.

Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue déjà du lecteur: il
sait que Crébillon fils commence de très bonne heure au XVIIIe siècle,
avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie
quelquefois, c'est que la «vertu», la vertu à la mode de Jean-Jacques,
«l'âme vertueuse et sensible» n'est point née sous les auspices de
Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au
commencement du siècle. On la trouve dans ces mêmes _Lettres Persanes_
à l'épisode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le théâtre
sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas de vue que le théâtre de
La Chaussée est exactement contemporain des deux romans de Marivaux.

Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé ni le libertinage,
ni la sensibilité, et que l'un et l'autre sont venus à peu près
ensemble, dès que l'influence du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme
frère et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et
se soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent. Dès que la gravité
chrétienne a cessé de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de réprimer
les esprits, le libertinage s'y est insinué; et dès que le libertinage
s'y est introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité, y
a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement. On est
licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le
spectacle du malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous ce
couvert, on continue d'être libertin en toute décence. Et le lecteur
peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de vertu enveloppe un peu de
cynisme; et l'auteur se sauve de ses écarts par la beauté morale de
ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et
dévergondage s'en vont de concert tout le long du siècle, jusqu'à
Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme à l'autre, et qui ont à
l'un et à l'autre, unis et enlacés jusqu'à se confondre, fait de si
grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventés.

Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas de moi; elle
est de Marivaux. C'est lui qui établit cette règle de l'union nécessaire
de la licence et de l'honnêteté. Il gronde Crébillon fils: Vous êtes
trop cru, lui dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais
tempérées par des tendances vertueuses; «nous sommes naturellement
libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous
traiter d'emblée sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans
vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point
à bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences
extrêmes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en
repos, qui a du goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son
esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais honnêtement, avec
des façons, avec de la décence.»--Que disais-je?

Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au
XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la vérité, dans Marivaux. Là où
Marivaux est supérieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a
comblé les vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans;
c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas
directement, et qu'il la laisse aller d'elle-même.

Sensibilité conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second
tiers) où la jeune fille est menée dans le monde, conduite chez le
ministre, etc. Il y a là une scène dans le cabinet ministériel, avec
larmes, génuflexions, genoux embrassés, et ministre la main sur son
coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un
huissier au second plan ouvrant les bras à demi étendus dans un geste
qui veut dire: «Spectacle divin pour une âme sensible!»

Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames qui veulent du bien
à M. Jacob; détails scabreux, peintures lascives qui se répètent
à satiété; une certaine gorge de madame de Fécourt qui reparaît
régulièrement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi très
conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes:
mademoiselle Habert à part, je confesse que je confonds toutes les
autres, et que j'attribue peut-être à madame de Fécourt la gorge de
madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a même un peu de
libertinage dans _Marianne_, et le, pied, déchaussé par accident, de
Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de
madame de Ferval.

En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui
est autour du lui; cela n'a pas d'originalité parce que ce n'est pas
conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matière commune
dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un
bien joli mot quelque part: «... moins à la honte de mon coeur qu'à la
honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu
celui de tout le monde...»--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et
puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour étendre un peu
son domaine; mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et
les traces d'une possession véritable.

Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espèce,
d'interminables réflexions. «Je suis naturellement babillard», dit-il en
une préface. Il l'est doublement, étant de complexion un peu féminine,
et faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu,
et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence. Il peint deux dévotes
engloutissant des plats énormes avec des mines dégoûtées qui doivent
donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes, qu'elles
n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le
dit, déjà longuement, et ensuite:

«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs de
dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché la
sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles
s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres
mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent
gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre
et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable et
chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient
trouvé le secret de la gloutonnerie...»

Ah! c'est fini!--Non!

«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les
viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient
qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de ne
pas l'être; c'était (_allez! allez!_) à la faveur de cette singerie que
leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.»

Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que son lecteur est très
inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au
jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse
de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique blessée. Elle
évite de prononcer le nom de la lingère. Puis, à un moment donné,
perdant la tête: «Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur!
elle s'est trahie! «--Ah! cette marchande de linge...., répond Valville;
c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire où vous êtes.»
Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli,
il est très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais
Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé:

«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de
nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que Valville est
à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer;
que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu
de comprendre (_le voilà parti!_) que je n'envoie chez elle que parce
que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger
d'aller dire à mes parents où je suis; _c'est-à-dire qu'il_ la prend
pour ma commissionnaire: c'est là toute la relation qu'il imagine entre
elle et moi.»

Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse, s'en excuse,
s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique.
Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas
l'ombre. On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à
Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec
les défauts et les qualités aussi que comporte ce genre. Il est fait
de l'élude très minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de
réflexions et de considérations; et cela fait un fond un peu dénué, et,
pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui,
mais de ses voisins: un peu de ce réalisme des vulgarités qui avait
commencé à poindre avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en
France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un certain goût de
s'encanailler; un peu de sensibilité et de vertu larmoyante; un peu de
polissonnerie.

Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates
extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants.
C'est qu'ils ont été écrits comme par deux hommes, l'un psychologue,
contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est
exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siècle
qui connaissait le goût du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des
pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y
a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'où suit dans
l'ouvrage commun quelque incohérence.

Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu près tout seul, et sans
collaborateur trop apparent? Oui, et c'est là que nous allons le
considérer pour achever de le bien connaître.



III

MARIVAUX DRAMATISTE

Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était l'endroit où
ses qualités devaient se trouver dans tout leur jour,--où ce qui lui
manquait n'est point nécessaire,--où, enfin, il se pouvait qu'il fût
contraint de renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont plus
graves qu'ailleurs.

Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le théâtre en vit;
c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui
réussissent à la scène, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont
point des tableaux très riches et abondants des moeurs humaines que le
théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très nette, très diligente
et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque pièce, et c'en est
assez; c'est l'évolution, bien suivie en ces phases successives, d'un
ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et opposer d'une manière
dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de
personnages, tous bien saisis, c'est-à-dire d'une multitude de
renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de
personnages trop complexes, sous peine de n'être plus clair. Au théâtre
l'homme est comme dépouillé de tous les accessoires de son caractère, il
est réduit à ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces
passions sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout leur
développement.

Essayez de mettre _Gil Blas_ au théâtre. Vous vous apercevrez d'abord
que tant de personnages si variés, tous si précieux pourtant, deviennent
inutiles et gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et
ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance
énorme; et que dès lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est
trop en surface pour les proportions que vous êtes contraint de lui
donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il
faut laisser tomber, et un caractère qu'il faut creuser davantage.

Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre précisément parce qu'il
savait creuser un caractère, et parce que le grand tableau de moeurs,
qu'il n'eût pas su remplir, ne lui était pas demandé là.

Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. Ceci encore, au
théâtre, n'était point mauvais. Le théâtre n'admet le réalisme qu'à
légères doses, parce que le réalisme est tout fait de menus détails, et
que le théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique réaliste
a de la saveur au théâtre; mais les grandes passions éternelles (sous
de nouvelles couleurs et regardées d'un nouveau point de vue, tous
les cinquante ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas tarder à
revenir, et où le spectateur vous ramène.

Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie fade ou manie de
libertinage, n'avaient guère leur place sur la scène, où la gauloiserie
est bien reçue, mais où l'art de provoquer des mouvements honteux est
absolument proscrit; où les sentiments délicats sont bien accueillis,
mais où la comédie larmoyante n'avait pas encore pu s'établir en
faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie
sentimentale, il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; mais j'ai
cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses
volumes, et aussi n'y a-t-il pas songé en un genre d'ouvrages où la mode
ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.--Enfin
ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur de quintessence
et d'explicateur à perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses
confuses à force d'être multipliées, et galimatias dans la finesse,
pouvaient le perdre absolument au théâtre,--à moins que le théâtre ne
l'en détournât. C'était partie de va-tout. Subsistant, ces défauts
eussent été là odieux; mais précisément parce qu'ils devenaient odieux,
ils pouvaient, là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force
d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans une circonstance
où une sottise serait énorme, ou bien on la fait, ou bien son énormité
vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à
peu près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive
qu'ils se contiennent.

Rien ne montre mieux que cet exemple combien le théâtre est une bonne
discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le
théâtre a ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités,
de dons aimables et un peu suspects, de grâces légèrement inquiétantes.
Comme il faut être court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à
de simples nonchalances;--comme il faut être vif, ses analyses se sont
ramassées en traits rapides et pénétrants, et les coups de sonde ont
remplacé les longues galeries souterraines;--comme il faut être clair,
son galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; et de
tout cela s'est formé le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est
le plus joli des défauts, ou la plus périlleuse des qualités, ou une
bonne grâce qui s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.

Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, où ses dons
avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur
correctif; et où il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a
d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a de commun ne
pouvant guère y trouver place.

Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare et précieuse. La
première impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce
qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de
métier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un métier à
lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable.
Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle extérieur
au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les
sépare, corrigée par une circonstance accidentelle qui les réunit;--et
point de tuteur barbare, de père terrible, d'oncle sauvage et
stupide;--et pas davantage de _peinture de la société_ (oh! non!);
point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers
d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets flibustiers, de
parvenus, de femmes galantes, de dévotes, de directeurs;--et point
non plus de _comédies de caractère_: point de pièce qui s'intitule le
distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, le
grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariâtre,
le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement
de dix lignes de La Bruyère en cinq actes!--Quel singulier théâtre!
Voilà qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose que cela,
et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi.

On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un genre nouveau,
une sorte de _comédie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des
«nouvelles», ou bien plutôt, de petits romans traités dans la manière
dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques qu'il se
puisse. Cette comédie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire
rien du tout--à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger
les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse ni un miroir; elle
est faite d'une douce et légère aventure de coeurs entre gens qu'on n'a
jamais rencontrés dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce
théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur
les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et
de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, à cette
conclusion, très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays
qui n'est nullement géographique. Les suivantes sont des dames très
bien élevées, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont
ingénieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont
des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables manques de
réflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas
une grande distance, non seulement d'allures, mais même de race, entre
maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent ces rôles chacun selon
son «emploi» et rétablissent la différence; mais examinez, et vous
verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les mères (le plus
souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères dressent
des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie
et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est léger, capricieux,
aérien, fait de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, loin
des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on n'a jamais posé le
pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a
les moeurs les plus douces, les caractères les plus aimables, des
imperfections qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y habiter.

--Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, et diffère de
toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune
d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des
âmes, cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine réalité,
qui consiste à ressembler aux nôtres tout en étant beaucoup plus belles;
elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à
sentir, à se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement dans
la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la joie, à hésiter dans
l'incertitude, à se mouvoir enfin librement dans l'atmosphère légère et
pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux
parler l'historien de moeurs, n'a guère que faire ici, il me semble
que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris
autrement la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement en
dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fût, mais qui étaient
bien des âmes humaines, et qu'il regardait de très près. Il n'est
fantaisiste que de première apparence, et parce qu'il supprime à peu
près le support matériel et l'habitacle ordinaire des esprits humains;
mais avec les ressorts mêmes de ces esprits, il ne badine point; il
n'invente pas, il est très informé et très diligent, et il arrive ainsi
que ce théâtre, qui contient si peu de _réalité_, contient plus de
_vérité_ que beaucoup d'autres.--Il est très libre, très dégagé, très
affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il
paraît très imaginaire, et tout à coup on s'aperçoit qu'il est très
profond. Figurez-vous qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas des
Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien d'homérique.» Il eût
répondu sans doute: «Ce ne sont guère des Français davantage. Ce
sont des hommes. J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains en
eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du souci de la couleur des
temps et des lieux. S'il me conduit à tracer des développements de
passion qui ne soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient
vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans un autre
ordre, Marivaux procède de même. La couleur locale de la comédie,
c'est le réalisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-être, étant
connaisseur en choses de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité
pure. Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient en l'esprit, et
d'où il part pour en faire une? Allons chercher une comédie qu'il n'a
point faite, et dont il n'a jeté sur le papier que la matière:

«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie était de
philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela
m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse de savoir si
bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris
de sa pénétration. Elle m'en croyait enchanté. Savez-vous ce qui arriva?
C'est que pendant qu'elle définissait les passions, je lui en donnai en
tapinois une pour moi, que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance,
et qui m'ennuya à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut
fâchée de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,
comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela
en me retirant. Elle ne parlait des passions que par théorie. Il n'y
avait que son esprit qui les connût, et je les lui avais mises dans le
coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus à les sentir qu'à les
examiner.»

Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et ç'aurait pu devenir
une comédie de Marivaux. C'est une analyse d'une façon d'aimer. La
Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu
l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que
parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le sujet de cette
comédie que Marivaux n'a pas écrite.

La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour
avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'être sûre de
ne point le ressentir, quand on cause en théoricien, avec une froide
raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet,
il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien!
quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de
s'entretenir avec une femme supérieure.»

LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanité de l'amour pour trouver
un homme aimable; mais je sais connaître le mérite. Le marquis est fort
bien. Voilà un homme qui m'apprécie.

LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est fâcheux.
Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne
sait avec qui causer. Il me manque...

Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre
femme est sans doute languissant...

LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme supérieure est intimidant. Les
femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent.

LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empêche de sentir?

LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction.

LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-être.

LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'à moitié. Mais
il n'est point de secret pour vous; et connaître le fond de la passion,
c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage!

LA COMTESSE.--Pour qui?

LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui
ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les
philosophes; on les admire.

LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme déguisée de
l'amour?

LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une façon de le ressentir.
À ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien!

LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime!

LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez à badiner. Mais ce
serait pour faire une étude sur la fatuité des hommes en ma pauvre
personne.

LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'étais
sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-être de le croire! Il
est très borné, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce
pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si
on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le
décourager en l'éblouissant...»

Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, en saisir les
éléments, démêler les parties dont il se compose, et de ces légers
mouvements du coeur, de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs
et de leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties
couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux yeux des personnages, et
surtout aux leurs.

Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de
faire ce travail menu et délicat d'analyse. À vrai dire, il n'y en a
qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour.
Il ressemble aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est tout
simplement d'avoir introduit l'amour dans la comédie française; et cette
petite découverte était une très grande nouveauté,

Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des
amoureux sur notre théâtre comique; seulement il n'y avait pas eu de
peintures de l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les
comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. L'auteur comique
nous présentait une Angélique qui était amoureuse de Valère, et un
Valère qui était le soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était
chose acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des débats;
et ce qui s'opposait à cette passion, et comment elle finissait par
triompher des obstacles, là était la matière de la comédie. Il semblait
que l'amour fût un fait tout simple, qu'on ne décompose point,
irréductible à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On
nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas à y
revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comédie part de là, et
elle porte sur autre chose.»--C'est pour cela que vous voyez tant de
titres de comédies qui annoncent des analyses de caractère: _Avare,
Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comédie qui
s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme à bonnes fortunes_, je n'ai pas
besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, on s'aperçoit bien
que chez nos comiques l'amour est même à peine un _ressort_; il est une
manière de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux
des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme il est entendu,
au théâtre, que c'est les amoureux qui ont raison, à condition qu'ils
soient aimés, l'auteur nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et
Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je vais me moquer.
Quant à eux, je ne m'en occuperai qu'au dénouement; et c'est bien
naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez
l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, et
jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine
pourrez-vous citer comme sortant de cette règle le _Dépit amoureux_, qui
n'est qu'une comédie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie
une étude sur une manière comique d'aimer, et en grande partie autre
chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru
moins du domaine de la comédie que du roman.

Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, qui ne pût servir
que d'un point de départ. Il a vu qu'il était composé de beaucoup
d'éléments divers, qu'il avait ses raisons d'être, et ses
développements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_
par conséquent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comédie en
lui-même_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comédie, d'avoir des
obstacles extérieurs à lui.

Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout parce qu'il
avait une admirable psychologie féminine, j'entends une psychologie de
la femme comme il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est
quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. Par exemple, c'était,
c'est peut-être encore une banalité que d'estimer que les femmes sont
fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai
que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en tiennent à
leurs paroles. À ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois
d'artifice. Mais c'est une injustice véritable. Comment un être qui est
tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que
mentir. Précisément parce qu'il a conscience que la vivacité de ses
sentiments et son incapacité de réflexion livre à tout venant ses
secrets, il essaye peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce
n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper
autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: la vérité
sort et éclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses
regards, de toutes ses attitudes, et se précipite de tout son être. Ce
qu'il pense, il vous l'apprend toujours «par une impatience, par une
froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux,
en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la
jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence
de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate,
ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est
charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire.
Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour
qui perce à travers son silence[25]?»

[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.]

Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles
éprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un théâtre tout
nouveau dans la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, et
que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et
précisément Marivaux est un Racine à mi-chemin, un Racine qui ne pousse
pas le conflit des passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences
funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'écrit
que le second acte d'_Andromaque_.

On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», que l'amour
en ses commencements incertains et indécis, et qui s'ignore encore.
C'est que c'est là, et non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour.
L'amour déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui il
s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout seul. Car de deux
choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou
il est heureux, et il n'y a rien à en tirer du tout. L'amour commençant,
au contraire, peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant que le
spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il
hésite, recule, louvoie, se prend aux pièges des précautions dont il se
défend; par tout ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte,
de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par être
confondu, de mille autres choses, et là est le drame gai et divertissant
de l'amour.--Dans une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le
fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent clairement
qu'ils aiment, _qui est celui du dénouement_, et, au contraire des
autres, c'est par la déclaration d'amour que ce genre de drame doit
finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies de
Marivaux.--On conçoit combien cette manière d'entendre la comédie rend
le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec sûreté le travail
insaisissable d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et le
rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il
doit étudier des passions si indécises encore que ceux qui ont le
plus d'intérêt à s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le
spectateur qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement
et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence,
sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait,
facile à faire connaître une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives
d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a de la gageure
dans cette conception de l'art et le désir malicieux, la prétention
piquante de vouloir être compris sans presque rien dire. Marivaux a de
la femme jusqu'à la coquetterie.

Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est que, d'abord,
cette science si sûre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la
complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a
pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour
seulement, n'a su démêler si finement ce qui entre dans la composition
d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle
circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui
l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, c'est ce qu'il voit
et montre ensuite.--Ici, il est fait de dépit amoureux (_Surprises_):
que deux personnes qui ont juré de ne plus aimer se rencontrent et
se confient leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles en
arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: «Comme celui-ci sait me
comprendre!»--Là il est fait d'impatience de ce qu'on possède et du
désir de ce qu'on vous défend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est
fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me soupçonne d'aimer! J'ai
bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! écartons cette idée...» Il
ne faut pas l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est
s'en préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (_Jeu de l'amour et du
hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être aimé, de bonté,
de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous
répète que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'à force de se
dire: «C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: «Serait-ce si
fou?» (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances,
une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme
Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend et nous
inquiète un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu
languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqué chaque
inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait
véritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses
premières amours. On sent que le présent n'efface qu'à moitié le passé,
que le désir ne fait qu'un peu tort à la gratitude. Au fond il les aime
toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme
il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de
fait, qui est dans l'homme, est indiqué, avec mesure du reste, d'une
manière très heureuse.--Silvia, au contraire, dès qu'elle aime ailleurs,
n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est ruiné absolument par
le nouveau. Elle n'est plus retenue même par un regret; elle ne se sent
plus attachée que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.

Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait? bien
superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne
serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous
montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et
autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait précisément
de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection;
mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la
comédie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette
et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour
parler comme Stendhal, qui, fortifié par l'accoutumance, l'estime, les
bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre,
est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les
conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir à la comédie
de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est
redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est
dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des
sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car
tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison même, forme
un petit drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame
divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, «après beaucoup de
mystère», comme dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.

Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce
qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à
côté; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce
sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a
connue Chamfort à celui qui lui plaisait.--Arrêtez, répondit le galant;
si vous le savez, je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de
la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans doute, le grand amour
romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux,
même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même
qu'être aimé pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque
chose qui nous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple,
s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour,
né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est
tout au moins une préférence. Ainsi de suite; et de tels sentiments
on peut encore s'accommoder.»--Eh! oui! et c'est de ce train que
vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de l'amour
susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré
et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.

Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que «s'il existe
un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui
est caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» Eh bien,
c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou, du
moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces
autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, dont il
a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps;
mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps
caché au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comédie de l'amour
est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est
un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans
les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux
ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui
s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à
l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance
à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un
obstacle extérieur: on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres
passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencent
à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait
aux personnages pour les exciter un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas
t'apercevoir que tu aimes!»

Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, parce que l'auteur
y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu
attifé. Ses personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de
plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend
très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger
parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à
Arlequin. «Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il
ne l'épouse pas.--A la vérité, il sera d'abord un peu triste; mais il
aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il
l'épouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui
qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»--Voilà leur
manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.

Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et
cette bonté qu'il mêle à toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le
_Legs_ est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un
peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu;
les hommes de ce genre ont très souvent beaucoup de succès, des succès
sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un
de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son
amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va
l'amour-propre chez une femme, à apprivoiser un ours; c'est une belle
victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité,
et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais il fallait plus que la
finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir.

Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout
nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de très profond sous
les apparences d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse de
l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie des terres nouvelles.
Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, «il
connaît tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»;
Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là où personne n'est allé,
il n'y a pas même de sentiers.»

La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est
bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chez lui aucun art de
«composition», j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de
«métier». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce
qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits
matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire
une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue
dans les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant
d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou
les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art
même de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le
progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le
mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution
même des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention
proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit
parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est
point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement
son invention à trouver une _situation_, et, la situation trouvée,
laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance
commune à tous les grands psychologues au théâtre de réduire l'intrigue
à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à _Bérénice_; et quand il
a trouvé ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on
lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: «Précisément! J'ai
l'invention par excellence. L'invention _consiste à créer quelque chose
de rien_.»

A la vérité, dans un grand drame, une situation et l'évolution naturelle
des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments,
d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps
pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire
que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les
pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers
aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et
mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis
que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue,
que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un
psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il
n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit,
il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où l'intrigue lui
est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine où le
secours de l'intrigue lui serait indispensable.

C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites
pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence,
qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée du
mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont
pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples
machines, mais machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant
accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son tour, fait son
chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère.

De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux: ils ont une
certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent
point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le
théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un
caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on
se dit après coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet
inattendu-là, c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas
le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements
psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée
par l'art.

Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne
peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre),
qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement même de
ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements de passion
si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si
délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour
être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se
comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si
lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience.
On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou
qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque
temps?»

Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi n'est-ce point pour
le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre
amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point
d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de
ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et le chatouillement
que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de
suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et
à ne pas trop le sentir.»

Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y
eut jamais hommes aussi habiles qu'eux à manier leur coeur comme un
instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment
compliqué.



IV

Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La Rochefoucauld et ami
de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eût causé finement avec Joubert
ou avec Henri Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.--Il en tient,
certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crébillon
fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un
temps où la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et
délié en un temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le monde
a vu un peu gros en toute chose. Malgré son Jacob, il a la connaissance,
le sentiment et le goût de l'amour très délicat, très pur, très
timide et un peu inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à
l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.--Il est un de
ces hommes du XVIIe siècle que le XIXe siècle comprend et prend plaisir
à comprendre. Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi
pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son
mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit tout son mérite. En l'un ou
en l'autre, il eût été plus goûté, et même il fût devenu plus digne de
l'être. Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités de
sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouvé place. Il eût, au
théâtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comédie, ce qui avait
à peine été essayé jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine
ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas
grand, mais il est considérable, parce qu'il a inventé quelque chose
dont on ne s'était point avisé, et qu'il est assez difficile même
d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molière
jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il fait beaucoup songer à
Racine, à un Racine qui aurait passé par l'école de Fontenelle. Il a
beaucoup bavardé, un peu coqueté, et dit deux ou trois choses exquises,
qui, quand on y regarde d'un peu près, se trouvent être des choses
profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour
cela que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, de
cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux,
qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.



MONTESQUIEU



La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un
caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du
grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun
rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;
et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce
qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être
précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un
caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne
font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes,
qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine,
ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être
enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste
étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel.

Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un
homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate,
un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose
encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres,
admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles
brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement
qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de
gravitation.

Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie
qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer
ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune
d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-être ce qu'il y a de mieux à
faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte
ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera
envelopper toutes ses pensées--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il
y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusées parmi
ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont
au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui,
sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du
moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité.



I

MONTESQUIEU JEUNE

Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très
spirituel, très curieux; très intelligent, très frivole, et qui semble,
dans tous les sens de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus
d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser.
Il ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui étaient
religion, morale, et patriotisme sous forme de dévouement à une
royauté patriote; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme
littéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une
certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même
celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura
une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du XVIIIe
siècle, et au delà.--En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il
s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans
des comédies sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans s'en
inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec
cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des
autres, comme de lui-même; se moquant de l'antiquité autant au moins que
du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant
une des religions du siècle qui le précède; mettant en question l'art
lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il
a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et un peu
impertinent.

Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, el il lui en
restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient
pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un
Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction
forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même
charmant, «la galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain;
mais sans attachement durable ni profonde émotion; «Je me suis attaché
dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai
cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain[26]». Il a l'âme la
moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui; car
l'athéisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de
la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à
l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en
parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme
d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
aucunement.

[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). «Dans
le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit
par l'amour même.» (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idée que c'est
dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-même, et
l'on s'accorde à l'y reconnaître.)]

Il n'est pas chrétien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre
le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais
acéré et rude, à la Voltaire: «Il y a un autre magicien plus fort...
c'est le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le
pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas
du vin; et mille autres choses de cette espèce.» Voilà le ton général
des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont
nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée.
En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des
_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas
changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton
grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra
le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de
railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins
encore le sentiment.

Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il méprise
les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, pêle-mêle, surtout les
lyriques[27], ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres
des passions» parce que nos poètes dramatiques sont surtout des
moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poètes sont pour
lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du
vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les
plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs
et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour «l'harmonieuse
extravagance» des lyriques, pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle
les romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur»,
pour tous ces hommes dont «le métier est de mettre des entraves au bon
sens, et d'accabler la raison sous les agréments». On sent là l'homme de
raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en
soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des
idées n'a pas aimé les «maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu
de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent et qui les
peignent.

[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.]

Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de
Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les
effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait
d'avance, et, d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui
montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un
économiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces découvertes, demande
_Rhédi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et
au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur
l'humanité?--_Usbeck_ va-t-il répondre par les arguments de Goethe:
Qu'importe? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus
d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée
de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par «_l'homme à
quatre pattes_» de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente
le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers,
et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne
vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares «où un singe
pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait
même distingué par sa gentillesse?»--Il est possible; mais de l'art
pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les
raisonnements d'Usbeck.

[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.]

De son temps, il en est encore par un certain souci de choses
scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie
expérimentale_. «Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes...»,
disait La Bruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un
insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour
inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup,
le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use
du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses
études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie
des sciences? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point
à ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe
siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque
encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, l'idée plus ou
moins arrêtée que là est la clef d'un monde nouveau.

Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout dans la manière
dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_
sont significatives. Voltaire a raison, cela est «facile à faire»,
j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous
reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit.
Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui
saute aux yeux? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on,
de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très sérieux, très
convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe,
donnant le dernier mot de la misère humaine et encore d'une sensibilité
déchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyère un
Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les _Lettres Persanes_.

Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalière, un
sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace
toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et
cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré
d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que
voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur
de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit-maître, un
directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas même cela, le front
plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une
coquette, le geste fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur.
Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien saisies au
vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, «des choses qui sont de
tous les temps et de tous les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que
ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond
commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une
vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique
ne lui échappe point; l'homme lui échappe.

Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin
sur l'homme, révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il
me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre
et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible
moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien
que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir
l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme
éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
tiendra à cela.

Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme
de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il
lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans
l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps
des salons littéraires et scientifiques.» Faites bien attention
à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses
correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire
des bêtises aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est l'époque
où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout
homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au
moins un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui se piquent
de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce
qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme
vague de l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène à être
libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps
de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage
précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une
gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane,
et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.

Même avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce
travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralité des Mondes_
il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il paraît que ce
n'est pas trop de tout un sérail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant
s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le sable d'un parc où
il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres.
Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les mémoires
d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait dire. Toute
une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grâces
maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est
que c'est un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.

Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès
les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point
différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et
raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point
le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le
scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on
le regrette.

Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des hommes que
Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans
le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de
celui-là.



II

MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ

Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un homme
extraordinaire pour cette date, un homme qui n'était point du tout
de son temps, et qui semblait appartenir à l'époque précédente, un
adorateur de l'antiquité. «Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine
de la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... cette
antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un coup nous voilà bien
loin de Fontenelle. Montesquieu dépasse la Régence. Sous le sceptique
aimable et léger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle,
de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y a un homme qui
est attiré vers quelque chose de solide et de grave. Du mépris que
les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique,
christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui
que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la mode.

Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquité,
ce n'est pas précisément ce que l'antiquité a de plus grand; ce n'est
pas l'art antique. A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il?
Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», ce n'est
pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant.
Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de
Massillon, marque singulière d'une forte originalité, qui le sauvera. Il
aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live
et Tacite. Le développement d'un grand peuple, fort par ses vertus,
sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les
censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul
homme, une seule pensée traversant les âges, toute pleine d'une force
inébranlable et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le
sens et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur une grande
force, l'empire romain établi sur la vertu romaine, le Capitole éclatant
rivé à son rocher indéracinable, cela plaît à ce méridional, à ce
gallo-romain, à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et
des Girondins.

Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point fausse, mêlée
seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vérité dramatique et
oratoire, une antiquité faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse
de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et
des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des lettrés un
idéal excellent et précieux de vertu austère, de simplicité hautaine, de
frugalité un peu fastueuse, d'énergie et de constance infatigable; qui,
par l'image répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement en
vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière de religion. Les
Français ont été très sensibles à cet ascendant. Bossuet, si bien
défendu par une autre religion, a senti celle-là, assez pour la
comprendre. Montesquieu en est très pénétré, en un temps où on l'a
complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? Il est,
en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine
classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siècle l'a mis en
honneur, notre XVIIe siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en
perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il revivait avec une
force singulière, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi,
sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme
une superstition domestique, ce qui avait été un culte national et
devait devenir un fanatisme.



III

SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES

Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne,
qui est curieux de moeurs singulières, de coutumes locales, de relations
de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec
passion, avec une grande application de réflexion aussi; car si les
_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa
source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux
de sciences, comme aussi bien il l'est lui-même; on ne l'est point
d'exotisme. Au XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais
surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants.
Au XVIIe siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande,
son influence est si loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe
siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de
ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de
légiférer à Paris pour l'humanité toute entière en devait sortir.

Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes manières qu'on
avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il
a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres
édifiantes et curieuses des missions étrangères; Description des Indes
occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi à
l'établissement de la Compagnie des Indes_, etc., voilà ses excursions
de bibliothèque.--Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de
l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui se passe loin
de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de
la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la
transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe
et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la
Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les
plus célèbres de toute l'Europe.

Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste,
d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti
par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le
spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas
artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le
style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas
fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans
sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit,
resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de la
_Grandeur et décadence_ que fût sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau
rêve antique, il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur
a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de
portée, de fonds plus riche; moins imposant et moins maîtrisant.



IV

IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU

En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu
par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force
systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en
Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées
dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni
idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la
beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut
prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit
Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de très bonne
heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle théorie sur les
peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive,
tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des
réalités palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici,
tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement
des impôts. Le sociologue positif apparaît.--Le voici encore, plus
accusé (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble
s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes
une première fois se présente à sa pensée: «Il semble que la liberté
soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour
celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberté
à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»--Soit; nous
allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les
développements des nations, les grands mouvements des peuples, les
accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par
d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les
poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
marée; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera
aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce «_Discours_» immortel où nous
voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible
main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin
mystérieuse.

[Note 29: Lettre CXVII.]

--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous
l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux
forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté
humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mêmes,
ressorts sans appui, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple,
soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle
encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la
raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une
loi bien faite peut faire une époque.--N'en doutez point, il le croit.
C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui
apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces
naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des
systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds: «L'amour de
la liberté, la haine des rois conserva longtemps la Grèce dans
l'indépendance et étendit au loin le gouvernement républicain[30].» Une
loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est
au-dessus des faits. Elle est, malgré eux et par elle-même. «La justice
est éternelle et ne dépend point des conventions humaines.» Elle oblige
les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle
résulte de leurs contrats. Si elle en dépendait, ce serait une vérité
terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. «S'il
y a un Dieu, il faut _nécessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas
possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il
voit la justice il tant _nécessairement_ qu'il la suive...»

[Note 30: _Persanes_, CXXXI.]

Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à
la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous
serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de
l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe,
et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un
être hypothétique supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait
nécessairement juste»[31]. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu
rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a
une plus élevée, qui est la charité; mais c'est un sentiment) au centre
et au sommet du monde, comme une force indépendante des fois naturelles,
créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de
l'univers?

[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.]

Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais
un peu de mal tout à l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guère
au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les
questions graves sont touchées, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine
des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dégénère soit en
république, soit en despotisme (lettre CII); périls des gouvernements
sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII);
ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe
et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le
sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
qu'il en est un qui écrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait même pas
impossible que tous y missent la main.



V

L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»

Et, en effet, il en a été ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera,
agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce
grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut
le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de
travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec
ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son
savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité,
ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, très souple
d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit
des notes et écrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les
_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui
s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science
juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions
du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets
très différents, qui n'ont pour lien commun qu'un même esprit général.
Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un
livre unique auquel il a donné un seul titre.

Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout
simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais
seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de
système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et
direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait
et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la
prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton
ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots
hautains qui sentent la force[32], les généralisations ambitieuses; plus
tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard
encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté
dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins
passionnément poursuivi?

[Note 32: «Tout cède à mes principes.»--«J'ai posé les principes et
j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»]

Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous
connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel
esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des
grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant
de temps à autre. S'il y a déjà de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres
Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit
des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle
considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique
aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent
encore à l'amusement de tous».--L'homme du bel air n'a pas disparu.

Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le
voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes.
Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande
vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une
particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la
côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre
composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour
les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère.
Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus
longue.

Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce
qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de
l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome.
Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect
de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre
faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à
la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà
l'essence de toute république. La République est: _soyez vertueux_. Il
s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce
mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu
«_politique_», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de
la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant
Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a
raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la
plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie
poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que
la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute.

Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie
moderne, l'idéal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicité
voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de
son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi
avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au sérieux, et
dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les
forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de
Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa
pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande
influence.

Et si l'érudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur
moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la
République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la
Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour
lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le
sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que
les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non
point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par
une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais
l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur»
accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir
d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant
dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que
Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en
use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par
le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les _Persanes_
il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur
brillante et un peu étourdie, des airs, du _paraître,_ de la vanité.
La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet
_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie
tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que
cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut
confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se
faire de la monarchie cette idée-là.

Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence
d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se
dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle
des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les
_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, à en faire toute une théorie.
Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne
leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs
lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la
nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là
les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de
soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle
région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La
famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids[33].
Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un
état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est
pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés.
Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la
famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité,
forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à
la montagne[34].

[Note 33: Livre XVI, ch. 2.]

[Note 34: XVI, 9.]

Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes
varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts,
un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes,
offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol
qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui
les soutient ou qui les accable.

--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie physiologique
appliquée aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils
comportent naturellement. Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple
comme un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, s'accroître,
fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, idées, préjugés,
religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement,
éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer,
disparaître...

--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient
d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne
s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est
fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera
intéressant de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur
elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer
les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de
législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu
est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; il aime à
croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes
de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui
sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et
s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de
la nature des choses» et s'il le croit, il ne croit pas moins que
les lois sont des rapports justes entre les idées.--Et par suite il
arrivera, conséquence assez piquante, que l'inventeur même, en France,
de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux
des législateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: «les
législateurs doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire
qu'ils eussent quelque chose à faire.

--N'aperçoit-il point la contrariété?--Si vraiment Montesquieu n'a point
remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où
se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes; mais quand la
variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en
point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses
différents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie
des climats il ne la pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison
législative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;
mais il croit que le législateur peut et doit les combattre (Livre
XVI).--Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat,
elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion qu'elle lui
est contraire. «Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux
vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» Il faut
opposer les «_causes morales_» aux «_causes physiques_» (XIV, 5),
combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie
fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie
(XIV, 5); etc.

Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le
législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont
aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions,
comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences
des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine
rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V,
10). «Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque
constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de
cette même nature.»

Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout
à l'heure; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un
naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un
démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des
institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais
croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là
plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un
balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de
l'établir.

C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme
chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais
l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent,
il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du
plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu y cède avec ravissement.
En présence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un
peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à
force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger,
améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices,
que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes;--et
qui peut-être ne se trompe pas.

Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais
seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne
Montesquieu, de par son intelligence même, qui est infiniment souple et
admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et
de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à
être systématique.--Car un système est, selon les cas, une idée, une
passion ou une table des matières.--C'est une idée chez ceux qui ne sont
pas très capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conçu ou emprunté
une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les
routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre
chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une
idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme
inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur
présente.--C'est un simple _memento_, une méthode de classement, pour
les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments,
d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon
ordre et à les retrouver aisément.

Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni dans l'intelligence.
Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoir plusieurs.
Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées
générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer
successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait
faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit
des lois_ suggérant tout un système historique ou politique qui ferait
la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de croire
que c'est supériorité.

De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre
chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui qui a
une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les
états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque
propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et
traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle,
mais au plus bas degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de
comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui
n'ont pas même été encore inventés, il est précisément au sommet de
l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et
si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà
Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voilà l'_Esprit des
lois_.

C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet
homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage
toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de
chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe
mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir,
ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se
transformer en son contraire même. Il est tour à tour: monarchiste, pour
savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_
dans une classe privilégiée qui entoure le prince et qu'elle tombe par
l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une
aristocratie subsiste par la _modération_, c'est-à-dire par la prudence
et la sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie
et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération
l'abandonne;--démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce
cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut
un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ même, pour gagner une
pareille gageure;--despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre
le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un
despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un
pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard
qui ne se renouvelle point.

[Note 35: _Arsace et Isménie histoire orientale_.]

Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour
nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à
ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur
superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme
est antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le célibat,
diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie
terrestre au profit d'une autre.» Que le même lecteur regarde le livre
suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs
citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables
de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à
eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et
sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne peut
subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte,
ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par conséquent dans
sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au
jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de
départ.

C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire
de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans
son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que
signifie cet éloge de l'_État-couvent_ établi par les Jésuites au
nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien
Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: comme il a bien vu que
Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans
idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à
la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre; qu'il y
a quelque chose de cet esprit dans toutes les républiques antiques, et
dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques
de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour
église la patrie, et faisant voeu pour elle d'égalité, de frugalité, de
pauvreté et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la
_vertu_ tenue pour principe des États républicains et cette autre idée
que l'État républicain convient aux pays limités et concentrés; et toute
cette admirable critique de la constitution républicaine, écrite par
un philosophe solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu de
l'Europe monarchique.

[Note 36: Livre IV, ch. 6.]

[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.]

Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si
sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui
dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir
prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu
que la Révolution française serait conquérante; cela sans songer à la
Révolution française; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la
théorie générale: «Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres
d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre
civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes
de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune
parce qu'il la dépasse. Continuons: «_Tout le monde, noble, bourgeois,
artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages
sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les
guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans
la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se
met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé presque
toujours tout de travers[38].»

[Note 38: _Grandeur et Décadence_, XI.--_La Grandeur et Décadence_
est un chapitre détaché de l'_Esprit des Lois_ et publié à l'avance]

Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les suites nécessaires
du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire:
«L'inconvénient n'est pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré
à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du
gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont
encore gouvernés par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir,
si, par une grande conquête_, le despotisme s'établissait à un certain
point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans
cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins
pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»--
Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_
par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de génie politique plus
habile à pénétrer l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.

[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale]

A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né
d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se
faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer
dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout
entière, à s'y mêler et à vivre d'elle; non moins apte encore à la
quitter, et à recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une
liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus
prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre
était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de
la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas
autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères,
quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les
ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que
celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en
étranger sa propre âme; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer
dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois
familière et dont on sait ne pas dépendre.

Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il
le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner,
le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie
intellectuelle. Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est
peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en
donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé
prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées
nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il a fait naître
chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson
qui ondoie et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était dans
le grain.



VI

SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT DES LOIS.»

Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte
et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force
d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de
didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais
enseigné? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de
leçons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science
politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique
explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer
quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre
toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer
un corps de doctrine, en surprenant les moments où, sans qu'il y songe,
sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque
Montesquieu nous dit: «Dans tel cas... tout est perdu!» on peut croire
que ce qu'il désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.

Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée,
et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que
Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la
_Sagesse_ politique, exprimer la leçon que l'_Esprit des Lois_ contient,
et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce
qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en
montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce
me semble, à peu près, ce qu'il dira.

Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, d'hérédité et
comme de climat, étant né de famille au-dessus de la moyenne, sans être
grande, et dans un pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est
violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première grande
violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de
Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental.
L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il
ait éprouvé. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du
despotisme est restée le fond même de Montesquieu.

Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il est un état violent
qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il
le déteste parce qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré,
il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire
agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour
ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des
passions pour l'établir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez
cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance suppose de l'ignorance
dans celui qui obéit; _elle en suppose même chez celui qui commande_. Il
n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»--Voyez ce qu'il reprochait
dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV; c'est surtout
d'avoir été un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance,
ménagements délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le
révolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir.
Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte; le despotisme
c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42].

[Note 40: _Esprit_ (v. 14).]

[Note 41: _Persanes_, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»]

[Note 42: _Esprit_, v. 13]

Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui en porte la
marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez qu'il l'applique à Dieu.
L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les
affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire;
c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. Il soumet Dieu à la
justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu,
il faut nécessairement qu'il soit juste.... [43].» Il ne veut pas de
la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu
arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: «Ceux qui
ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande
absurdité»[44]; mais ceux-là aussi lui sont insupportables «qui
représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de
sa puissance»[45]. Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne
diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui[46]. Il s'amuse,
dans une des _Persanes_, à dire que si les triangles avaient un Dieu, il
aurait trois côtés. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur
du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une
constitution. Il ne la voit guère que comme l'essence des règles
éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.

[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ]

[Note 44: _Esprit_, L 1.]

[Note 45: _Esprit_, ibid.]

[Note 46: _Esprit_, ibid.]

Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit de la démocratie
pure. Personne n'a parlé plus magnifiquement que lui des démocraties
anciennes. C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le
gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penché vers la
ruine. «Le peuple mené par lui-même porte toujours les choses aussi
loin qu'elles peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet sont
extrêmes[47]. Aussi toute démocratie est sur la pente ou du despotisme
ou de l'anarchie. L'esprit «d'égalité extrême» la porte à considérer
comme des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler au plus
bas. Dans ce désert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran,
à moins que l'idée de despotisme ne soit tout à fait insupportable,
auquel cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dégénère en
anéantissement»[48].

[Note 47: _Esprit_, v, ii.]

[Note 48: _Esprit_, viii.]

Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la
recherche des moyens pour l'éviter sera toute sa méthode. Dans tout son
ouvrage on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret
par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour
Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les
nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de
raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement
très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment
instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons
d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut
atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible,
et la liberté étant comme une sorte de réussite.

Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et
grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et
dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le
pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève pourtant, ou croit
s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et
de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment;
--de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme,
et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus
forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de
force, peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans
la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le
récompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli
l'humanité.

Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé
tout à l'heure des éléments dans la démocratie et il ne les oubliera
pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser
son rêve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme
lui-même.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour
Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la République?
Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le
principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de
son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant.
Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie
restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre--et il le veut assez
considérable--de citoyens distingués par la naissance, préparés par
l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se
sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit
de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idées
singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps
et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner
l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous
aux fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges de
magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un
cri d'indignation[49]. Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il
sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en
cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du
gouvernement[50]. Comme il veut une séparation absolue entre le pouvoir
exécutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit
absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement
il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là.
Sous prétexte que les citoyens peuvent avoir des différends avec le
gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts
particuliers du citoyen soient sacrifiés à l'intérêt du gouvernement,
Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi
solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.

[Note 49: «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques,
parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait
pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: «La
fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la
vie des hommes, un métier de famille!»]

[Note 50: vi. 1.]

[Note 51: xi, 6.]

Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire
l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles héréditaire[52],
l'aristocratie étant «héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est
pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois
garanties, modération, stabilité et compétence.

[Note: 52: XI, 6.]

Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a
autant de raisons de glisser au despotisme que la démocratie. Sans aller
plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être
héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand elle le devient»
(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une
contrariété des choses mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce
qu'elle fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie parce
qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle
fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui arrive
vite à n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans la démocratie
manque l'intelligence des intérêts généraux: dans l'aristocratie manque
le souci des intérêts généraux. Et obéissant à sa nature, qui est
concentration du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire de plus en plus
restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le
plus fort l'emporte: nous voilà encore au despotisme.

Nous retournerons-nous du côté de la monarchie?--Mais c'est le
despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient à cette distinction. Pour
lui la monarchie même non parlementaire, même sans Chambres délibérantes
à côté d'elle, n'est point le despotisme.

Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu ont été surpris
de cette assertion, et l'ont considérée comme une singularité de son
imagination. L'idée peut être une erreur; mais elle n'est pas une
nouveauté. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de
Bossuet[53]; c'est une idée commune aux publicistes de l'ancien régime
qu'une monarchie sans dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie
sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est
contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcée d'obéir
à rien, mais elle _doit_ obéir à quelque chose. Elle a devant elle
vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit tenir compte des
coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays où il n'y a ni lois, ni
religion, ni honneur, ni conscience.

[Note 53: «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de
Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui
se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir contre,
ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2,
1)]

Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente
au despotisme et trop grande facilité à l'établir, mais non point
despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple,
n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend.

La monarchie ne doit donc pas être repoussée _a priori_. Elle est très
acceptable. Elle a même pour elle un singulier avantage: elle fait faire
par _honneur_, par besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait
ailleurs par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer des
sentiments, et des sentiments qui sont très bons: fidélité personnelle,
amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui
profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle
fait une sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de
concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être languissamment, on
l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous
voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous
plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, dans vingt
ans, avec une mémoire que la grande patrie n'a guère.--Mais le
despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie
y tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi
soit fort et ne soit pas très intelligent[54], qu'il soit si capricieux
«qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses
qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de
ses volontés». Cela se rencontre bien vite et est bien vite imité.

[Note 52: vii, 7.]

Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui suit. Aristote
savait le secret, et Cicéron avait très bien lu Aristote. Il faut un
gouvernement mixte, qui, par une combinaison très délicate des avantages
des différents gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, et soit
aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble organisé des forces qui
luttent contre la mort toujours menaçante: la mort des États, c'est le
despotisme.

Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les
meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et unir, à certains moments,
aristocratie et démocratie, dans des proportions très heureusement
rencontrées. Nous avons une force de plus, une institution particulière
apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la
entrer dans notre système. Montesquieu s'arrête à la _monarchie
aristocratique entourée de quelques institutions démocratiques_.

La monarchie, en effet, est excellente à la condition d'être à la fois
soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule.
Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'égaux et un chef.
C'est pour cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont
despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière humaine, avec
un trône au milieu. Elle est un organisme, où tout doit être poids et
contrepoids, résistances concertées et équilibre. Egalité absolue avec
chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité absolue avec
chef immuable, c'est, selon le caractère du chef, despotisme capricieux
encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement même de la liberté,
c'est l'inégalité.

Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui contrôle,
et quelqu'un qui obéisse; et entre ces personnes diverses de l'unité
nationale des rapports, fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait
le dépôt. Entre le roi et la foule des _Corps intermédiaires_, qui
limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là et préparent
l'obéissance de celle-ci. Une noblesse héréditaire est un bon corps
intermédiaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et
héréditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. Elle est un
excellent corps de _veto_; c'est la «faculté d'empêcher» qui est son
office propre[56].--Le clergé est un corps intermédiaire assez utile.
Bon surtout où il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une
monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment
fort encore par son ubiquité, sa ténacité, «algue» qui amortit, énerve
le flot.

[Note 55: II, 4.]

[Note 56: **, 6.]

[Note 57: *, 1]

Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le dépôt des lois». Sauf
en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances idéales,
limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples
précédents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout où
il y a organisme social. Elles ne sont que les définitions du jeu de cet
organisme. Mais il est des pays où on les sent plutôt qu'on ne les voit.
Elles en sont plus redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont
plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. Il
est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura
la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef,
aura des privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) parce qu'il
aura un office social[58].

[Note 58: «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte
garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore un
pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». «Dans la
plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modéré parce que le
prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l'exercice
du troisième.» (_Esprit_, XI, 6, alinéa 7.)]

Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple doit obéir, mais
non pas être tout passif. Incapable de «conduire une affaire, de
connaître les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter», en un
mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache
ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses
souffrances il y a la révolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la
désespérance qui distendent et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le
peuple aura donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car «il
est admirable pour cela», qui interviendront dans la direction générale
des affaires publiques. Il aura même sa part dans le pouvoir judiciaire,
non pas en ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne
la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement
temporaires, seront tirés du corps du peuple, chargés d'appliquer la
loi, sans avoir droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant
non en équité, mais sur le texte[60].

[Note 59: II, 2.]

[Note 60: XI, 6.]

--Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, et les
institutions démocratiques mises en présence.

Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: exécutive,
législative, judiciaire.

Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant,
le magistrat en a le dépôt, et juge d'après elle. Ces pouvoirs sont
scrupuleusement séparés. Le législateur ne jugera pas; car, alors, il
ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus
de liberté.

Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue
des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la préparation d'un
caprice. Plus de liberté.

Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait les mêmes
tentations que tout à l'heure le législateur. Il ne jugera point; car
il jugerait pour gouverner. Ses arrêts seraient des services, qu'il se
rendrait. Plus de liberté.--Il ne nommera même pas les juges, car
il ferait des juges des instruments, et de la justice un système de
récompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberté.

Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à faire, si ce
n'est honneur, et souci du bien général. La liberté c'est chaque pouvoir
public s'exerçant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'exécution
doit être prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un homme.--La
délibération doit être lente: le pouvoir législatif sera aux mains
de deux assemblées, de nature différente, dont l'une aura toutes les
chances de ne pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de
l'autre.--Le dépôt des lois et la justice sont choses de nature
permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui,
par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractère
d'éternité. «Voilà la constitution fondamentale du gouvernement dont
nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de deux parties, l'une
enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux
seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la
législatrice.»

Et rien ne marchera!--Pardon! ces différents ressorts, forment en effet
un équilibre, et il semble qu'ils «devraient former une inaction». Mais
les choses agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; il faut
«qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et
«qu'aller de concert», et c'est précisément ce qu'il nous faut[61].

[Note 61: XI, 6. alinéas 55, 56.]

Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers
linéaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie
française? Royauté et vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»?
Clergé, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs
intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce point la part
nécessaire et désirable d'institutions démocratiques?--Sans aucun doute;
et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un
conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, s'il faisait une
constitution, un restaurateur ingénieux des plus anciens régimes. Il
n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a été. C'était un
«très bon gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou du moins qui
avait en soi la capacité de devenir meilleur: «La liberté civile du
peuple (_communes_), les prérogatives de la noblesse et du clergé, la
puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois
pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré».
Tirer du gouvernement «gothique» toute l'excellente constitution qu'il
contenait en germe, voilà quel aurait dû être le travail du temps et des
hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont
amené le résultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts
de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de la
France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogée de la
monarchie française, qui en est la décadence, une monarchie mêlée de
despotisme, qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme
sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. Il est temps de
revenir aux principes et en même temps aux précédents, aux principes
rationnels et aux précédents historiques, qui justement ici se
rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberté.

[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensées_.]

Un retour en arrière éclairé par la connaissance de l'esprit des
constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre
façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur
le Duc, est rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu à la
fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que
les nations se développent selon le mouvement naturel des puissances
qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles
étaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables sont
nécessaires à tout gouvernement humain, et cette mécanique, il
l'applique à la constitution française. Mais l'historien et le
mécanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se
rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idéal, c'est à
la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait pas si difficile
qu'elle fût encore, que le sociologue les rapporte; les forces réelles
et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du
mécanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu.



VII

MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE

Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien, Montesquieu
paraît très grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout
ce qu'il a vu. Il était capable de se détacher de son temps et d'y
revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques,
et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute
historique, tirée du fond même de l'organisation sociale qu'il avait
sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble était assez forte pour
prédire ce que deviendrait ce pays même quand les anciennes forces dont
était composé son organisme auraient disparu.--Son livre est un étonnant
amas d'idées, toutes intéressantes, et dont la plupart sont profondes.
Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux
défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée de faire une
constitution puis une autre, puis une troisième, sans compter qu'il
persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais
qu'on le prenne, il paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre
comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante à travers
toutes les conceptions humaines dont sont pénétrés comme d'un seul
regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice
secret. Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et très
régulier, construit d'après les lois d'une logique dogmatique
impérieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laissé autour
d'elle d'énormes matériaux à construire des édifices tout différents.

C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système, se suffit à
lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est une façon de dire qu'il
se complète. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement
épris d'idées pures, agençant la machine sociale comme par données
mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est
autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne
sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives,
vertus ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie morale
partout. Il est étrange qu'on ait cru[63] qu'à ce livre il manque une
morale. L'erreur vient de ce qu'il est très vite dit que le fonds des
sociétés est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer
le cadre savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le mieux pour
produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut
disparaître, matériellement, à travers la multitude des minutieuses
considérations politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce
livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures volontés sont
au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal
conçue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on
comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes
forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides.

[Note 63: Nisard.]

Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être un peu trop
optimiste. Il l'est de deux manières: par trop croire aux hommes, et par
trop croire à lui-même, Il a trop confiance dans la bonté humaine. En
plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Défense de l'Esprit des
Lois_, on le voit très préoccupé de combattre Hobbes et la théorie du
«_Bellum omnium contra omnes_». L'homme naturel, «sorti des mains de la
nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre
contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un être timide
et doux, et c'est l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans
Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du
reste, à ce que toutes les grandes idées modernes ont leur commencement
dans Montesquieu.

Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part
de férocité dans l'homme que je reprocherai à Montesquieu, étant très
enclin à penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt
de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. L'homme n'est point
un fauve; mais c'est un être très incohérent, en qui rien n'est plus
rare que l'équilibre des forces mentales, et en un mot la raison.
Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner
raisonnablement, et que, parce qu'un système politique raisonnable, par
exemple, peut être connu par un homme, il peut et doit être pratiqué par
les hommes. Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. Avec un
esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous
pouvez être sûr qu'il connaît votre objection mieux que vous. Je sais
très bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il
enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire, pour
un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du
despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités
et non pas seulement comme à des théories, à la vertu des démocraties,
à la modération des aristocraties, surtout à la capacité politique des
foules. Il _a affirmé_ très énergiquement que le peuple ne se trompe
point dans le choix de ses représentants, et il en donne comme exemple
Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange. Pour Athènes, cela
ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Sénat. J'ai
parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui
ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury avec
insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir en même temps
(alinéa 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme
aveugle d'un texte précis, sans être jamais une «opinion particulière
du juge». Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger
sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il pas que c'est
précisément avec le jury que les jugements seront toujours des opinions
particulières, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours
jugé «en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger, je le veux bien;
mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges
incapables d'en avoir une autre, cela m'étonne.

Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, un peu de
l'homme qui n'est pas moraliste très informé ni très sûr. Je serais
tenté de dire que ses admirables qualités d'esprit et de caractère
lui sont source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade
qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et
merveilleusement à l'abri des passions: il est un peu porté à en
conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnés. Cher
grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous sépare de
nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme; puisque posséder la vérité
intellectuelle et la vérité morale, cela mène encore à une illusion, qui
est de croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits
un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire un défaut, pour être tout à
fait dans le vrai? Peut-être bien.

J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux
hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il
croit peut-être trop à l'efficace de son système, quand il en est à
faire un système. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses
précautions, et retirer à moitié sa critique au moment qu'on l'aventure.
Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de scepticisme, et qu'il dit
tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le
mieux à tel peuple. Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est
difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa théorie, de
ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et
qu'un Etat bien organisé par lui serait, par cela seul, un très bon
Etat. Il lui échappera de dire que dans «une nation libre il est très
souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit
qu'ils raisonnent: _de là sort la liberté qui garantit des effets de ces
mêmes raisonnements_»--De là sort la liberté, ou plutôt c'est la
liberté même, d'accord; mais «qui garantit des effets des mauvais
raisonnements», je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le _point
dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le point
dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le despotisme qu'il finit par
croire presque que la liberté est un bien en soi, par conséquent un but,
et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop. Il me
semble que la liberté n'est point précisément un but, mais un état, un
«milieu», comme on dit maintenant, où la raison peut s'exercer mieux
qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une
fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne mal ou bien.

Sa conception même de la liberté a quelque chose de «formel»; et, comme
tout à l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui
peut y conduire, de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la
formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de faire ce que
la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est là le _signe_ à quoi l'on
connaît un despotisme d'un État libre; mais si toute la liberté était
là, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien
qu'il peut en être.--C'est que la liberté n'est pas seulement le droit
de n'obéir qu'à la loi, elle est la capacité de faire des lois qui ne
ressemblent pas à un despote. Elle est un sentiment d'équité et de
justice partant de la majorité des citoyens, se déversant et se fixant
dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous
lesquelles ils se sentent libres et organisés selon l'équité.--Elle
n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un
peuple despotique dans l'âme peut renverser le despotisme; après quoi,
il fera immédiatement des lois despotiques. Aussitôt qu'il ne subira
plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-même; car la majorité est
solidaire de la minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés;
la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-là même que
vous liez, dans un état violent dont est gêné le peuple entier où une
violence existe, dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant
de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite.

Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine
réservé des droits individuels devant lequel doit s'arrêter même la loi,
il ne me paraît pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est
avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-à-dire un respect et un
amour réciproques de la dignité de la personne humaine, c'est-à-dire
une solidarité, c'est-à-dire une charité, il l'a eue peut-être; car il
déteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément
sentie; mais il ne l'a pas exprimée.

Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car cette forme et ce
mécanisme social où la liberté vraie s'exerce, ces conditions les
meilleures pour que l'idée libérale puisse se dégager et venir remplir
et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si
délicatement et prudemment et fortement établies, qu'il suffirait d'un
minimum de libéralisme dans l'âme de la nation, pour qu'en un pareil
système il eût tout son effet, et parût presque plus grand dans ses
effets qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il nomme
liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le
contraindre à être.

Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systèmes
politiques qu'il préconise, de même que je le trouvais un peu trop
optimiste aussi dans l'idée qu'il a de la capacité politique des
peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant
l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberté, c'est
qu'il le voit dans l'organisation sociale, rêvée par lui, qui est la
plus propre à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace le
cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque
de l'offrir à un peuple pour que demain il en soit digne. «Donnez
aux hommes, semble-t-il dire, les procédés pratiques pour n'être ni
tyrannisés ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont
en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme,
peut-être aventureux.

Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la nécessité
de son office. On ne peut pas être sociologue sans un peu d'optimisme.
C'est pour cela que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait
écrire une _politique_, c'est-à-dire un code sans sanction, une
législation supérieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'éclat
de la vérité qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont
séduits à la vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des
instincts humains, on sera peut-être historien, non sociologue. On ne
dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire;
et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements,
les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si vrai que c'est
souvent ce que fait Montesquieu, n'étant sociologue qu'une partie du
temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur.
L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est
évident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au
plus haut point. Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par
une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure; et par conséquent
que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas
à la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il
reste qu'il le mette sur la terre.



VIII

«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait Fénelon d'un autre,
et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout
inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu
a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est
impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il
comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et
le contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à
son système et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
_l'entre-deux_, il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une
pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui.

On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus
intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus
délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les
idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
former des groupes et des systèmes, et comme des mondes; voir «tout
céder à ses principes», «poser les principes et voir tout le reste
suivre sans effort»; et aussi n'être point esclave de ses principes, et
savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées
qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une
gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de
l'intelligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme
et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré
par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même
comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long
travail pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom
dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de
tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'êtes jamais
si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le
plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que
je parle à la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le
plus exquis de tous les sens_.»

Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un
entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de coeur, d'infinis
et renaissants plaisirs. Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir
la lumière», et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte
d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une
idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance.
Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être
vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était
tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du
monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que,
si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du
moins, le signe qu'on la cherche.

Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même
pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le
suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser
à l'extrême et mettre en système _une_ des idées de Montesquieu, presque
dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui
sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser
selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné,
quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a
raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable,
que ce soit par sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus
belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un
idéal.

On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu
tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets
qu'il rencontre. «Il annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement
Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux
et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement
trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que
lui. «Je suis, dit-il lui-même, avec son esprit charmant, comme cet
antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil
sur les Pyramides, et s'en retourna.»--Je n'aime pas à le contredire, et
je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans
tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées
toutes, et surtout les plus hautes.



VOLTAIRE



I

L'HOMME

Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une représentation du
_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: «C'est une très jolie
satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay.»--Le propos
est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois
gentilhomme français du temps de la Régence, devenu très riche, un peu
audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et
d'éducation.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme très spirituel,
ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et très intelligent,
ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a
tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel.

«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des
bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce
qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste.
Voltaire n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le
bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spéculations le
rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni élévation philosophique,
et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble peu à
Platon, et nullement à Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute,
le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur
naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même d'aucun
chevalier.

Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il est éminemment
pratique. Voltaire est un homme d'affaires de génie, et le sens du réel
est son sens le plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie de
sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en
1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques
années, n'a plus besoin que de considération, la cherche dans la
littérature parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées à
lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament
artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits; mais qui se
sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans,
s'il le faut, les idées courantes, et produire des oeuvres d'art
distinguées selon les formules connues. Ce n'est pas un monument à
élever; c'est une fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a
fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.

Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être
précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner quand on
le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour
la «canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter avec une «suite
enragée», comme disait de Saint-Simon le duc d'Orléans. On le verra
poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une
sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi de la
religion, et, à ce titre, au moment où le malheureux est déjà proscrit
et traqué partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil
séditieux»[64], ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d'un
adversaire de la peine de mort.

[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).]

On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à
toute l'Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il
a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre
Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre
savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à Frédéric; ne jamais
manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-l'Évêque contre
tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. La
prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit
strict. Jamais l'idée de la liberté de penser contre lui n'a pu entrer
dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela;
dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....» Il ne veut rien
entendre. Il n'a ni le détachement du philosophe, ni l'élévation du vrai
artiste. Il ne songe qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne
l'adule pas.

En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque titre que
ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes,
grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II,
Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont
toujours prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes,
toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme un valet; mais à
celui-ci on pardonne, «et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
nous rengage de plus belle.»--«Il fut donné à celui-ci de tromper les
peuples»; mais non point de prévaloir contre les rois.--Richelieu ne
lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d'assez mauvais
tours. Mais que voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous
dans la chambre du roi», si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Fréron
avec délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et
qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en
sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reçu de meilleure grâce
les petits coups de pied familiers des puissances. C'est même alors
qu'il est tout à fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une
dignité»,--qui supplée à l'autre.

C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la
souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois Dalembert lui écrit:
«Mais si! cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera
honneur de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment le touchant
peu; il redouble de colère. Mais Dalembert s'avise de lui écrire:
«Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugez
s'il est protégé!» Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné Mais
il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre. Il a le mépris pour
le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage
de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et
il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silésie
est une chose aussi qui a son charme; il prémunit Frédéric contre les
remords qu'il en pourrait avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?...
Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos
_Mémoires_... N'aviez-vous pas des droits très réels?.... Je trouve
Votre Majesté trop bonne...»--Sire, dit le renardt vous êtes trop bon
roi.

Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent.
Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous
ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés
de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_
et sauf, j'en suis sûr, _le poème de Fontenoy_, il les a tous démentis.
Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se
démentir et mentir, c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est
occupée. Combler Maffei de compliments sur sa _Mérope_, et cribler la
_Mérope_ de Maffei d'épigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire à Mme
de Luxembourg qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française
qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l'univers
entier qu'il n'a jamais écrit le _Dictionnaire philosophique_;
conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et
écrire à Duclos: «Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les
_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile
d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont
pas même des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule.
Il est menteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère.
Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses
tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bénit et de communier
solennellement dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait
danger à ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours
peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce
n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.

Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite,
troublée quelquefois par le noble souci de plaire au «Trajan» de
Versailles ou au «Salomon» de Potsdam, et le désagrément de n'y pas
réussir; mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit
tard.

Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le 27 janvier 1733:
«J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-à-dire que j'ai perdu une
bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente
qu'on dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui
annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'étais obligé
d'honneur à la faire mourir dans les règles.... Je lui amenai un
prêtre.... Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu
était dans l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui m'eût
fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres».--Il voit
arriver sa propre mort avec une gaîté moindre; mais il lui fait encore
bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il
a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville
florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en
s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances.
Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa
popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera
compté par la postérité comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa
vie, et ce qui, du reste, est très bien. C'est une conscience qu'il
se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se ménage au dernier
moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquât encore. Il est
complet désormais; le bourgeois s'est épanoui en gentilhomme terrien, en
grand seigneur attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et
le cordon à Versailles.

Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent acteur», mais un
peu en acteur, avec une insuffisante simplicité. Quand il communie à son
église, c'est par intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à
l'évêque d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage de
seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c'est son «privilège»,
ses «vassaux», à l'issue de l'office.

C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu'une solide
estime publique: «Je n'ai jamais eu de _popularité_, s'il vous plaît,
disait Royer-Collard, dites un peu de _considération_». Pour Voltaire,
ç'a été l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé
le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette «royauté
intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses
contemporains l'admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le
méprise même beaucoup, et évite de lui écrire. Duclos se tient sur
la réserve et le tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à
l'occasion, et les occasions sont fréquentes, et d'un ton qui va jusqu'à
surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et
lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de
temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se
puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a été bien
vertement sifflé dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
sur le théâtre?--Des rois, des princes lui écrivent amicalement, sans
doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint à l'Arétin, et
si l'on examine d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes motifs,
et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à Ferney il y a des analogies.

C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait la distinction
du bien et du mal profondément. C'était le coeur le plus sec qu'on
ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu'on ait
constatée. Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons par
le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que
l'intelligence sert à quelque chose. Mais le fond du caractère est bien
là. Il est peu sympathique et singulièrement inquiétant.



II

SON TOUR D'ESPRIT

Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se
trouvent réunis dans un homme. Que va-t-il sortir de là? Un grand
ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un
et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, et même
homme de guerre, du moins par ses inventions de ses «chars assyriens»,
nous ne parlerons pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est
la définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de persuasion,
un génie d'émotion, un génie de peinture, un génie d'exaltation ou
de mélancolie, ou de vérité ou de logique. Voltaire a un génie de
curiosité. Ce qu'il veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout
savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de l'agronomie à
la métaphysique en passant par la musique et l'algèbre, et remplir des
pages. Il a touché absolument à toutes choses. Faire le tour de son
temps, savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où l'on y
passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces, très rares, et ç'a
été son effort, et presque son succès.--Seulement, d'abord il était
pressé; ensuite il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient
condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas;
il était égoïste, et voilà pourquoi ce génie universel a été étroit;
universel par dispersion, étroit, borné et sans profondeur sur chaque
objet. Pour comprendre à fond quelque chose,--que vais-je dire là, et
qui peut rien comprendre à fond?--pour pénétrer seulement assez
loin dans une étude, la première condition est le détachement, le
renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est
incapable de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un amour
passionné pour les idées, une joie profonde à sentir qu'on n'est plus
soi-même, mais l'idée qu'on a eue, et qui à son tour vous possède, une
abolition de l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit
être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que
Montesquieu éprouve à chérir les théories qui enchantent son esprit, à
jouir pleinement et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus
parfait, le plus exquis de tous les sens». Certes, en de pareils
moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le détachement, pour
un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la
personnalité délicieusement oubliée et détruite;--et ce sont ces moments
que Voltaire n'a jamais connus.

La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit une très haute
distinction. Il y faut davantage; et c'est à ce degré que Voltaire
ne s'est pas élevé. Il s'éprend des idées avec avidité, non avec
enthousiasme; il a du plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les
idées l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour
à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et, sans s'en
apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un
instant connu, non le fond et l'intimité, mais les brillants dehors, les
abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours légers qui
la dessinent.--Superficiel parce qu'il est étroit, étroit parce qu'il
est égoïste, c'est bien l'homme; avec quelle légèreté gracieuse, quel
élan preste et précis, quel investissement rapide et vif, à la française
et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son
nom éclatant et sonore, je le sais; mais enfin à la course, et avec des
oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et
peu de résultats.

Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien approfondi, ce
semble; et qu'est-il?

Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain
ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité de l'âme, ou à l'âme purement
matérielle et mortelle?--Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique
et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain
point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?--En histoire est-il
fataliste, ou croit-il à l'action de la volonté individuelle sur le
cours des destinées?--En politique est-il libéral ou despotiste?--En
religion, oui, même en religion, est-il abolitioniste radical, ou
abolitioniste modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes religieux,
mais conservateur du culte?--Je défie qu'on réponde par un oui ou par un
non bien tranché sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on
sera plus rapproché du non que du oui, ou du oui que du non, et sur
certaines à égale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est
sincère, on ne pourra adopter la négative certaine ou l'affirmative
absolue, et, si on le relit, s'y tenir.

Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante». Il aime à
croire, et il prend les idées au sérieux; il est convaincu, et il est
pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronté
dans la vie sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce
qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; il désire
qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans
leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du
dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a
conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il a la conviction
impérieuse et visant à l'acte. Seulement ses convictions sont multiples,
fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres
d'elles-mêmes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent
d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le détail.

Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me répondre
oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_,
qui l'aura le plus frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_),
et la société bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_),
et la société mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, «_Méchants_»).
Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se
méprise (_Marseillais et Lion_). Très souvent vous le prenez pour un
pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main le progrès et la
réalisation prochaine de toutes les promesses du progrès. Il vous dira:
«J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime
(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si
malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la tradition de Vauvenargues et
le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un à l'autre.--Il
vous dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs
qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point un
charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me
vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est contre
Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne
conduise à la religion, comme à ce qui le justifie à la fois, et le
répare.--Il vous dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient,
comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous
ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme
n'est pas né mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette
maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris de cette
maladie, la communiquent au reste des hommes...» Et voilà du pur
Rousseau, l'homme né bon et perverti par l'état de société, et corrompu
par ses gouvernements, et Voltaire va écrire l'_Inégalité parmi les
hommes_.

--Et c'est _Candide_ qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs même que
dans _Candide_: L'homme est fou; «historien, je m'amuse à parcourir les
petites maisons de l'univers.» Le monde est un gouffre: «_Ubicumque
calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand
naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_» Et dans ses
moments de pessimisme il est le plus désespéré et le plus désespérant
des pessimistes; et si dans le poème sur le _Tremblement de terre de
Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et précaire, à l'espoir
(_Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion; tout sera bien un
jour, voilà notre espérance_), dans _Candide_ éclate et largement
et longuement se déploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni
exception, ni espoir, ni plainte même et blasphème, forme encore, sans
le vouloir, de la prière, et partant de l'espérance; ni recours à
l'avenir humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à rien, sinon
à la résignation muette, qui n'est que le désespoir, bien plus, qui est
comme la lassitude du désespoir.

Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis
aux questions où chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus
parfait équilibre. Il est impossible de savoir ici de quel côté je
ne dis pas il penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus
pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avançant dans la
vie il semble avoir plus incliné du côté du déterminisme. En attendant,
pendant cinquante ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé du
danger qu'il y aurait pour l'homme à se croire esclave de la force des
choses: «Nier la liberté c'est détruire tous les liens de la société
humaine.»--«Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une
manière si contradictoire, et _ce qu'il y a à gagner_ à se regarder
comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un être libre.»--«Le bien
de la société exige que l'homme se croie libre; je commence à faire plus
de cas du bonheur de la vie que d'une vérité.»--Et il vous dira,
bon logicien: une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de
l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré sa volonté, il
pourrait déranger les lois immuables du monde. Par quel privilège
l'homme ne serait-il pas soumis à la morne nécessité que tout le reste
de la nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion que nous en
avons, illusion qui nous est nécessaire, comme d'autres, et qui nous
maintient dans l'état où nous devons être pour ne pas mourir: «La
liberté dans l'homme est la santé de l'âme.»

Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une _entité_, un être en nous
qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette
négation il n'a pas varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté
donnée à la matière humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres
pour se développer et se soutenir.--Mais survit-elle à la matière
qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une
faculté d'une matière essentiellement périssable. Et il insiste cent
fois sur cette considération.

--Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni récompense
par delà le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: «On chantait
publiquement sur le théâtre de Rome: _Post mortem nihil est_....» et
ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se
gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»--Il importe infiniment,
réplique Voltaire, et dans le même ouvrage (_Dictionnaire
philosophique_); je tiens essentiellement à l'âme immortelle parce qu'il
n'est rien à quoi je tiens plus qu'à l'_Enfer_: «Nous avons affaire à
force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de petites gens, brutaux
et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas
d'enfer, et que l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les
oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»--Et, donc, en style élevé:
«Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle!»

Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux
yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est à elle qu'il
a toujours aimé à revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans
interprétation abusive et sans chicane, elle ne suggère que l'athéisme.
Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, à le nier, et il est
étonnant qu'à croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il
n'y en avait point.--Son idée de Dieu est d'une part un expédient, et
d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en
l'air et ne tenant à rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un
architecte qui a fait le monde, comme un «horloger» dont l'horloge où
nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette
un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit que «tout est
art dans l'univers» (_Histoire de Jenni_), et déclare qu'il y a un grand
artiste.--Mais son raisonnement repose sur des prémisses qu'il a mis
tous ses soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu près, à
montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais été réglée; et d'autre
part, quand l'idée de l'horloger lui vient à l'esprit, vite s'appliquer
à admirer l'horloge, c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on
n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse les
arguments mêmes dont on s'est servi pour lui faire procès. Ce serait
perfide si ce n'était léger, et cela va contre le but, puisque cela va
par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire: Je
crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et
vous la trouvez athéistique.

Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu présente à
son esprit d'une manière constante. Il n'y croit que quand il veut
le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idée de Dieu du
pessimisme même. Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu,
reconstruit rapidement un système optimiste, c'est un homme qui ne croit
en Dieu que tant qu'il l'enseigne.

L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il
tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur». Dieu est pour lui un service
auxiliaire et supérieur de la police: «Il ne faut point ébranler
une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le
reste_....»--«Mon opinion est utile au genre humain, la vôtre lui est
funeste....»--«Ah! laissons aux humains la crainte et l'espérance!»--«Si
Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet
tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie les domestiques:
«Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement
d'être égorgé cette nuit....»[65].--Mille autres traits; car c'est à
cette idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de
plus athéistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait
que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expédient
social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrité, bref
un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement l'argument de
Voltaire pour prouver _l'absence réelle_ de Dieu; et il est bien vrai
que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on
l'invente.

[Note 65: Mallet-Dupan témoin oculaire (_Mercure Britannique_).]

C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on écrit cent
volumes où rien ne mène à lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où
au contraire tout, sauf strictement les pages où il est question de
lui, l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour
écarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'âme.--C'est ce qui
me faisait dire que chez Voltaire l'idée de Dieu est «en l'air» et ne
tient à rien. Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle
est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidité, ou
une étourderie.--Et précisément l'idée de Dieu est la seule qui ne soit
rien si elle n'est pas tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède
qui n'en parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et chacune,
s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par où
on revient bien à dire que, comme presque toutes les idées de Voltaire,
l'idée de Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont il
a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il
prend pour une conception de son esprit. Il est théiste comme nous
verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa
religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidité.

Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près l'esprit,
aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire se donnait pour
un homme qui connaît son impuissance métaphysique, s'il s'avouait
«agnostique» et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer le
secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour
l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant,
intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un
inconnaissable qui nous dépasse et que nous tâchons en vain à atteindre.
Plus souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et bâcle une
métaphysique comme une tragédie contre Crébillon. Son esprit, vulgaire
en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas
besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait
besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes
successives, qui au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de
contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; et c'est ce que
je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est là.

Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, en politique,
en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur
positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble
que oui: il repousse de toutes ses forces les idées innées. L'homme,
animal plus compliqué que les autres, mais seulement plus compliqué, est
guidé par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il
n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, surnaturelle,
qui nous distingue des autres êtres animés. Donc point de loi morale, ce
semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un
but en dehors du but commun, qui n'est que persévérer dans l'être. Point
de loi morale; car ce but autre que celui de persévérer dans l'être, ce
n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui
pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est
enseigné par une idée innée, par une _révélation_, à nous particulière,
choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale.

--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour
elle, il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a
parlé. «Il a donné sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même
semence»; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on
ne dise point_ que la conscience est un effet de l'hérédité, de
l'éducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_
de Dieu à notre âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale
établie, et une idée théologique, un minimum, si l'on veut, d'idée
théologique admis par Voltaire[66].

[Note 66: _Poème sur la loi naturelle_]

--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à Rome qu'à Athènes,
comme dit Cicéron, universelle et constante dans l'humanité. Montrez-moi
un peuple où le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!--Fort
bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il ne va plus
loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or
définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre
ainsi, voilà que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée
qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin d'une
loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de
conservation chez un être fait pour vivre en société; l'instinct de
persévérance dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en
société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils
dussent se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre
chose que: les hommes ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie
pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que résistant
à la mort sociale que la morale est une morale, c'est à partir du moment
où, le trépas social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle
dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique
seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne,
dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose
qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité d'être, ne dérive
point de nos besoins mêmes, et semble être une véritable révélation.
L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale
commence à la charité.--Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint
pas; et voilà qu'après l'avoir niée par ses principes généraux, puis
avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin
qu'il ne l'a pas connue.

En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou
spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et
de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune
intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou
croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence
universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou
croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutent et s'appliquent,
les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins,
_l'esprit humain_, l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?

Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est aisée: Voltaire le
repousse absolument. C'est contre «l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est
contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute
l'idée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'_Essai sur les
moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a
indéfiniment et cruellement réédité l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le
surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire
qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver
l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu.
S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr l'idée de la
Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il
l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement, en ses livres
d'histoire, avec la dernière énergie.

Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le goût qu'il a pour
montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce
goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à
écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série
des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très
générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde
peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées,
quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité? Vous
y voyez des _lois_. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un
esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui
donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au
même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet écrivant son
_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans
l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que
c'est vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un expédient,
elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet _dans_
l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer,
puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois
réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous
n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et
alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception
théologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse
de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans
signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.

Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre et d'extirper le
surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte
la marque d'aucune intelligence, que les révolutions des empires y
dépendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain
de sable,--et c'est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici
avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal, là
où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation.

Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée de providence dans
l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait
l'être. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire
que le hasard, agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, ou
ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous.
Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son étude, et si
d'intelligence générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à
y contempler des intelligences particulières. Il est, du moins il veut
être, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux
hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous
avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait Rousseau, que
l'homme est né bon et que de méchants gouvernements l'ont perverti.
Les gouvernements ont cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les
corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est
le domaine et la matière de la volonté de quelques-uns. Idée importante
dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà
pourquoi il a tant aimé les grands princes et a aimé à les voir plus
grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, Pierre le Grand, Frédéric,
Catherine, ce sont les héros de sa pensée. C'est que ce sont eux qui
ont fait l'histoire, ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il le
croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est même un peu pour
ceci qu'il croit cela.

Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. Elle
reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire;
elle éclate ici et là dans une tête élue; mais elle existe; et désormais
elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond
d'aristocratisme et de monarchisme va gêner son fond de positivisme et
de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire
est donc suspendu par une grande intelligence unie à une grande volonté,
par un grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan,
commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traversé de temps
en temps par le génie? Voilà la providence générale remplacée par des
providences particulières, le monothéisme historique remplacé par
un polythéisme historique.--Voltaire a été, j'avais tort de dire
embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été partagé sur cette affaire,
comme il l'est toujours. Il a beaucoup donné au hasard, il a donné
beaucoup au génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans
le sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites maisons de
l'humanité; puis tout à coup salue un grand aliéniste, qui quelquefois
n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à un
«petit fait» un grand événement dont il pourrait faire remonter la cause
à un grand homme. Il passe d'un système à l'autre. Son histoire en
devient comme bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un état
de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un
peuple en un temps; tantôt elle est, comme il y tient aussi, ramassée
autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit,
souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque page, et, les cent
volumes lus, laissant l'impression la plus confuse!

En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme ou despotisme? Plus
celui-ci que celui-là, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas
laissé de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent
dans le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire l'homme
bon, capable de progrès par l'intelligence et le «lumières». Il le dit,
quelquefois: «Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple
en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire
quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le
peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et
de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,
dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques passages de ce
genre dans ses ouvrages. Il aimait même à prononcer le mot de liberté.
On ne combat point une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est
libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.--Mais il
est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberté. Toutes
les formes du libéralisme, c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose
s'opposant à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a détesté
les Parlements, les Etats généraux et la liberté de la presse. On
peut citer, de la _Henriade_, une jolie définition, et élogieuse, du
gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_
pour autorité en matière politique, on y trouve aussi cette jolie
épigramme contre le gouvernement par les assemblées:

  De mille députés l'éloquence stérile
  Y fit de nos abus un détail inutile:
  Car de tant de conseils l'effet le plus commun,
  Est de voir tous nos maux sans en soulager un.

Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est
pas appliqué à la politique. Il y entrait peu, et ne la goûtait pas.
Il n'en a pas les premières notions. Il n'a exactement rien compris à
l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat
social_ était quelque chose. Quand il prétend réfuter, en passant,
Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc
n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré
par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à ces hauteurs qu'il
s'élève. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitié ignorance,
moitié mépris. Voltaire en science politique n'a absolument rien à nous
apprendre.

En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il
faut reconnaître que la guerre au surnaturel a été sa grande tâche, et
préférée. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanité est
celle-ci:

Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination inventé par
les poètes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolérance
absolue; liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de conquête,
paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au
surnaturel dans le monde. Dès lors «les deux puissances», la spirituelle
et la temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, et pour des
idées qu'on ne comprend pas, persécutions, oppressions, assassinats,
bûchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du
surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, omnipotence de l'autre,
retour à l'antiquité, paix, bonheur.

Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une
conception d'ensemble qui est claire, c'est une idée générale qui est
précise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps;
Victor Hugo en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut
se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est:
«écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois «Ecrasons l'infâme!»; mais
il a dit assez souvent de ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas
seulement de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion
pour la foule. «Il faut une religion pour le peuple», le mot fameux est
de lui. Il faut une religion pour la canaille, «qui sera toujours la
canaille, et qui ne sera jamais éclairée», etc.--Ici la contradiction
est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout
à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de
théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans
le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et
souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme
et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il
apportait--ce que j'admets qu'on peut prétendre--si cela est vrai, ou si
l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une
aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des _Ingénus_; il faut
sauver ces hommes qui pâtissent et les arracher à leur torture.--Dire:
il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais
j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur
lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples
y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une
cruauté.--Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à
partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est
utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.

Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop
léger pour être cruel. Il dit des choses énormes en pirouettant sur son
talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond
jusqu'au bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au bout de l'idée
contraire; pour être inconséquent avec une souveraine intrépidité de
certitude; pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux
novateur, réactionnaire enragé, toujours avec la même netteté de pensée
et de décision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais
autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de
limpidité, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,
c'est un chaos d'idées claires.



III

SES IDÉES GÉNÉRALES

Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, comme je l'ai dit,
l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se
placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins
ou les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idées, les
créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand
bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les
conversations libres entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous
ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec
eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas
d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc
_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosité, qu'il aime le
théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il
n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au
libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que
le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent
contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il déteste
les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en
déchaîner encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le
principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont
contradictoires.

Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle
où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de
l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas
de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu,
pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce
qu'il aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon),
où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et
Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la
noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les
aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de
Saint-Simon, alors récemment connu, quand il est mort.

Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prévoit niveleuse,
et il est riche; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature
médiocre, et il est un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix;
aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a pas
fait une phrase de sa vie».--Et certes, mieux vaut entrer dans une
aristocratie de gouvernement despotique, c'est-à-dire ouverte au talent,
à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une
démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite.--Donc Louis
XIV, Catherine, Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait
ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote,
une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui
plaît.--Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point
de clergé autonome, ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi
serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement personnel, sans
profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que
signifient-ils? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme.
Montesquieu est à peu près inintelligible.

Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait
son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais,
vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient,
en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales,
une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes
vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste
naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie,
parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le
centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour
le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le
monde qu'il ne suppose constitué comme lui.--Voltaire lui-même a bien
spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de
l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut
que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous
vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui
est l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons et taupes
en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je
le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de
détachement. Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus,
intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel, est
anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez réfléchi sur les
propos de son hanneton.

L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement à
croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous
les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans
son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans
l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir
d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de
sentir de M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.--«A qui
fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», «Il n'y a pas lieu de
croire?...» sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_.
A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre? A
qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux
cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été
persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler
le sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez
philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait été assez peu pour être un
persécuteur fanatique.»--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont
pas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui
est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une
impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans
l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrétiens;
donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; la
persécution est de l'essence du christianisme, a été inventée par
lui, et avant lui n'existait pas, et après lui n'existera plus. Le
polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie
sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été
tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains
de Salamine, ni de la loi d'_asébeia_ comportant peine de mort, ni
d'Anaxagoras, ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de
Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue.
Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à
manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss,
Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle différence entre la coupe d'un
poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, _laisse_
expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne
parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant
quatre siècles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci précisément
devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui
ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les
persécutions n'ont pas existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de
chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni
jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires,
n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible!
Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.

A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire
se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'à cette idée que les hommes ont
toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent
autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours
été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale
qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux
de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le
christianisme, le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement
le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne
ensuite; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les
sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres; et voilà que
le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée
du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir
juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va
s'assassiner pour des idées comme auparavant; que, seulement, les
théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime
d'être hérétique par celui d'être aristocrate.

Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique à l'histoire
naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des
idées de son temps pour comprendre le passé historique, tout de même il
est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour comprendre ou
imaginer le passé préhistorique. Les théories de Buffon paraissent
extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes
sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle
plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir.
Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetées là par des
pèlerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa génération
spontanée et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est pas même à
examiner.--Et cet autre qui croit à la variabilité des espèces, et que
les nageoires des marsouins pourraient bien être devenues avec le
temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels
fous!--Investigations curieuses pourtant, hypothèses fécondes dont un
renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra
sortir, et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, examine
avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle à
la curiosité publique, et, ce que vous n'êtes en rien, précurseur.

C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité essentielle de
tout homme, je l'ai accordé, mais chez Voltaire plus grave que chez
d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand
il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si différent de
lui-même. Il reste au fond identique à soi. Optimiste il l'est à la
façon d'un homme du XVIIe siècle, et avec, les arguments de Fénelon.
Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposées pour la
répartition des eaux en vue de la plus grande commodité l'homme[67]...
(Voir dans Fénelon la première partie du _Traité sur l'existence de
Dieu_.) Un monde créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le
monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu,
donc sa cause finale, donc sa raison d'être, voilà l'univers. Pour un
contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.

[Note 67: _Dissertation sur les changements arrivés dans notre
globe_.]

Et quand il est pessimiste, c'est le même système à l'inverse, mais le
même système. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste
à accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme,
comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour
l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'être
content de vous. Au moins il faudra réparer. Vous lui devez quelque
chose.»--Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme
anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme
sur le créateur; croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu
serait, je crois, mieux dit.

Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se ramène à cela.
Il est le sentiment énergique qu'un immense effort des choses a été
accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint
quelquefois ce but si considérable; que le monde est à peu près digne de
nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le
monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel
effort n'a pas laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses à
nos souffrances et les lacunes du monde à nos déceptions; nous trouvons
l'univers habitable, mais défectueux, donc intelligent mais capricieux
ou étourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et
toujours prêt à reparaître de la théologie humaine, et comme c'est bien
la religion vraie des hommes, même très intelligents, quand on creuse un
peu, qu'un commerce familier avec la divinité, dans lequel on la craint,
on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!

Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, dispersé et
curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et
qu'on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idées
fondamentales qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré
même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement
inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l'ont précédé, et ne
dépassant nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple;
surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement successif de
l'esprit, et redisant à soixante-dix ans son _credo_ philosophique,
politique et moral de la trentième année.

Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il
advienne, à un moment donné, qu'on sorte un peu de soi-même, de son
système, de sa conception familière, du cercle où notre caractère et
notre première éducation nous ont établis et installés. Cette sorte
d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même très
entêtés, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore
de leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire.
Voltaire est un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on peut
n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant
philosophiques à la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet
ce qu'il donne longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et d'une
part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif à la popularité,
il ne demandera pas mieux que de se pénétrer, autant qu'il pourra, de
son esprit, pour l'exprimer à son tour et le répandre. Et de là viendra
un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est
antireligieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et
administratives. De tout cela c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au
tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il
exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en devenir cruellement
monotone. Quant à la politique proprement dite, il n'y entend rien,
ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. Il s'y
est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître Newton, très contesté
alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait
Newton, et n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un
génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie
d'imagination. Descartes crée _son_ monde, Newton démêle _le_ monde, le
pèse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que
d'imagination, est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un
goût de précision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique
qu'il a contribué à donner à ses contemporains et qui est précieux.
Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa
réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est pas inventeur
en sciences géométriques, ce qui n'est donné qu'à ceux qui y consacrent
leur vie, son influence y fut très bonne, son exemple honorable, son
encouragement précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait
le lien utile et nécessaire qui doit unir l'Académie des sciences à
l'Académie française.

En matière de réformes administratives il a fait mieux. Il a montré
l'impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes
intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop
ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables erreurs.
Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me
semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit
compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu,
quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque
d'avoir été un théoricien politique très médiocre, en considérant que
négliger la haute sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à
faire dans l'administration, la police et la justice, était donner un
excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été
à souhaiter que le XVIIIe siècle se pénétrât. Ici Voltaire est
inattaquable et vénérable. C'est le bon sens même, aidé d'une très
bonne, très étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que des
choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits
livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre d'idées, est un
chef-d'oeuvre.

Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu
près), intime, et qu'il doit à lui-même, au développement naturel de ses
instincts. C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes
les manières délicates, mesurées, judicieuses, ordonnées et commodes,
qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu,
assez avare («l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), et la
charité n'est guère son fait. Cependant le développement complet d'un
instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir
à son contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses
conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien aime à jouir, et
il sacrifie volontiers les autres à ses jouissances; mais il arrive à
reconnaître ou à sentir que le bonheur des autres est nécessaire
au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un très
désagréable concert à entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire
cela se réduit à ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune.
Pour un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée au moins
jusqu'aux frontières, cela devient une vive impatience, une
insupportable douleur à savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et
qu'il serait facile qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du
reste, en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai
de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foulés
d'impôts, tracassés de procès, «travaillés en finances» horriblement,
lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la fièvre
de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il parle un peu trop, mais
qui n'est pas, j'en suis sûr, une simple phrase.--Et l'on se doute que
je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en défends
nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait
parfois que Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d'activité
intellectuelle a la défense des accusés et à la réhabilitation des
condamnés innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa
vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à la place que prennent
ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le
biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet est
contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher de répéter le mot de
Gilbert:

  Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_?
  Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.

Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez Voltaire, et au
même moment, et dans la même phrase, avec une dureté assez déplaisante
pour des infortunes identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et
Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de
rouer un de leurs frères[68]...» Oui, sans doute, encore, il y a, dans
ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et
forme de sa «combativité». Il a été en procès toute sa vie et contre tel
juif d'Allemagne, ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et
contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour Calas, il y en a
bien une vingtaine pour M. de Morangiès, lequel n'était nullement une
victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment
de pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits
ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un
singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion
qu'il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt à un
crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, sa haine étant plus
grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite,
aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se décide pour le
bon sens, la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.

[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.]

On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part
moitié influence de son temps, qui fut clément et pitoyable, moitié
propre impulsion et développement, dans une heureuse direction, de ses
instincts intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est dépassé, ce
qui veut dire s'est complété. Une partie de son oeuvre de penseur est
sérieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop
restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des démarches
d'humanité et de bon secours. «_J'ai fait un peu de bien, c'est mon
meilleur ouvrage_», est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade.

Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire pas une grande
vénération, ni une admiration bien profonde. Un esprit léger et peu
puissant qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les
grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité,
au moyen âge, au christianisme ni à aucune religion, à la politique
moderne, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu,
ni à Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut
bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand
flambeau sur le chemin de l'humanité.

Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensées et s'assurant
sur une dernière lecture, récente, attentive et complète de ses
ouvrages, on essaye de se le représenter à un de ces moments où l'homme
le plus sautillant et répandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_,
s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensée
générale et s'en rend un compte précis, voici, ce me semble, comme il
apparaît.--Positiviste borné et sec, impénétrable, non seulement à la
pensée et au sentiment du mystère, mais même à l'idée qu'il peut y avoir
quelque chose de mystérieux, il voit le monde comme une machine très
simple, bien faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et
indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui est digne d'une
admiration réservée et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet,
il a horreur de toute grande révolution dans l'artifice social et même
de toute théorie politique générale et profonde ayant pour mérite et
pour danger de pénétrer et partant d'ébranler, en pareille matière, le
fond des choses.--Monarchiste ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais
le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni
limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé d'aucun corps,
aristocratie, magistrature ou clergé, qui ait à lui une existence
propre.--Antidémocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut
rien pour la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même
l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur
acharné, _même en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend,
et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants
peut-être encore, d'intimidation.--Et ce qu'il rêve, c'est une société
monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'à l'extrême,
où le roi paye les juges, les soldats et les prêtres, au même titre;
ait tout dans sa main; ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par
Parlement; fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion
pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les
tragédies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se
fâche contre les philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les
rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! «Il ne s'agit
pas de faire une révolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais
d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.»
Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric accueille et
recueille les Jésuites; son vrai idéal, c'est Catherine II. La société
qu'il a rêvée c'est celle de Napoléon Ier.

Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire
est trop léger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du système qu'il
conçoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur
rien les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il n'a pas
l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'être du
monarchiste; antidémocrate, sans être sérieusement aristocrate, il n'a
pas les qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus
conservatrices.

Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une
qualité, très religieuse, quoi qu'elle en ait et très grave, qui est
l'humilité; que le positiviste sincère est surtout frappé des bornes
étroites et des voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent
et répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: «Bornons-nous,
puisque nous sommes bornés; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si
probable que nous ne saurons jamais; à l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_
ajoutons _aude nescire_»;--et que c'est là une disposition d'esprit
plus respectueuse du grand mystère que toute téméraire affirmation,
puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit
savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est
positiviste assuré et audacieux, avec un petit déisme très positif
aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour en trois pas, dont il
est fâcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui
au défaut d'être un peu naïvement positif, joint celui d'être trop
pratique. Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui s'arrête au
seuil du mystère, mais précisément parce qu'il y est arrivé.

Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, qui n'est autre
chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un
sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un
lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur;
et que ce coeur, s'il n'est pas un Sénat éternel, doit être une famille
éternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le
point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays,
mais respect encore et fidélité au trône: ce ne sera qu'une génération
sacrifiée à la perpétuité du pays); puissant parfois et vigoureux et
alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; mais toujours
conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpétuité, et parce qu'un
pays n'est autre chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre
éternité.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est
monarchiste sans être dynastique, il est monarchiste sans être patriote,
d'où il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de
conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son
indifférence pour le pays dont il est, est telle qu'elle a étonné même
ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent même
au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la
Prusse, débordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes
à Constantinople, voilà sa politique extérieure, cent fois exposée.
C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rêver.--Ce n'est
pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas compte. Que
d'énormes monarchies, qui ne risquent pas d'être catholiques et qu'il
espère naïvement qui seront «philosophiques», se forment dans le
monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère
blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, mais
d'indifférence à l'endroit du pays, qui se soit vu.

Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est pas le mépris du
peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple
est incapable de gouverner ses affaires, et que, par conséquent, il faut
se dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. Il n'a
que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. Il veut tenir la foule
dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un système qui peut se
défendre; mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée et
pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant adversaire, il devrait
être démocrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui
n'est pas monarchie pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, ou
gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est
si personnel, et puisque c'est notre ridicule à tous de tenir pour le
meilleur l'état où nous serions les personnages les plus considérables,
qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement des
«hautes capacités» et des «lumières». Nullement. Diderot y songe plus
que lui. C'est même une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu
être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception de l'Etat.
Cependant, si l'Eglise a été un ordre. C'est qu'elle était en
ces temps-là la corporation des capacités.--Mais la vraie idée
aristocratique est totalement étrangère à ce contempteur du peuple. Il
n'est aristocrate que par négation.

Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et
fécond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passé. C'est
une sorte de piété filiale. C'est le sentiment que le passé a une vertu
propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles
sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la
continuité des efforts, de la longueur de la tâche, et de la patience
commune. La tradition, c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec
les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout
ce qu'elle retient et vénère du passé.--Et cela est vrai que le passé a
une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent! Comme
d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans
effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en
lui un viatique et un principe d'énergie morale; de même un peuple dans
les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement,
qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort
et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules
dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes,
je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi
quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piété. Il
est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espèce de respect.
Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise
dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension
beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des
souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du
Palladium.--Il n'y a pas â s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait
l'humanité ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un
peu _déclassée_; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne
un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire
sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et odieux.

On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps.
Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur
aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a
beaucoup de bon sens, et que ses idées de détail sont très justes, très
vraies, très pratiques, et excellentes à suivre. Le Voltaire négatif, le
Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est
admirable. S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez pas les sorciers; ne
pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les églises;
ne rouez pas les blasphémateurs; ne _questionnez_ pas par la torture;
n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations dans
un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la _seule_
fortune sans mérite; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à
chausse-trapes et à parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui
ruine les enfants pour les crimes des pères; ne prodiguez pas la peine
de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez
pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir
son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez très
propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole;
inoculez-vous»;--s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie avec
sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une
centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées
est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît
concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il
avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait
une âme. C'est bien un peu ce qui manquait à notre homme.

[Note 69: Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de
la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville
et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des
décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de
ses «humeurs» et boutades.]



IV

SES IDÉES LITTÉRAIRES

Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses autres idées.
Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard:
elles le sont en effet; et elles se ramènent à une certaine unité en ce
qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes.
--Au premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie
littéraire au moment d'une grande croisade des «modernes», et il prend
parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte,
Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, contre
Montesquieu, la poésie elle-même qu'il sent méprisée par le
raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idées
pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction,
autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que l'on
continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus
que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il
en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans
lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.

Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, à la façon d'un Racine,
d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux
encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des
littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère
perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homère,
de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère
sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui
n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière
depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement supérieure
à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne
d'intéresser un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur
à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et
d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu
près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand,
de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique
conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus
puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité.

C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est
comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est
conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un
classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme
en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il
s'attache. Le goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance
de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique
et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde
de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité
vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des
grandeurs de notre âme--et, _parce que_ tout cela est bien compris et
possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres,
clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but,
ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que
clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce
qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté,
mais ne pas soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.

Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de
proportions dans les oeuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse,
voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le
siècle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et
de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait
une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui
est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un
assez bon acheminement. «Il faut avoir passé par là», ou plutôt on peut
avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des
choses.

Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes
oeuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut
juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste
rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque les deux tiers, au
moins, tombent; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler
de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesuré, il est
harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand
créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu
aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace,
Horace surtout.

Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. Pascal n'est pas
compris, du moins celui des _Pensées_. C'est que Pascal, sans qu'on
s'occupe ici ni du philosophe ni du théologien, est le plus grand poète,
peut-être, du XVIIe siècle.

Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien curieux, c'est
dans les questions de «bon goût» proprement dit et de bienséance. Le
grand défaut des auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir
trop souvent _manqué de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier
dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» de ces beaux ouvrages en
est «déparée»[70]. Comparez le portrait si correct et bien compassé de
la reine d'Egypte dans le _Séthos_ de l'abbé Terrasson et le portrait de
Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous serez étonné de voir combien le grand
maître de l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson[71].» La
Fontaine est charmant; il a un «instinct heureux et singulier» et
fait ses fables «comme l'abeille la cire»; mais que de trivialités
quelquefois, que de «bassesses», que de «négligences» et que
d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il n'ait «ni rime ni
_mesure_».--Il n'y a pas jusqu'à ce bon Rollin qui n'ait donné dans
le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer
la «balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne saurait se
souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-même n'est pas constamment
élégant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des «traits de
comique» qui sont absolument insupportables dans une tragédie. Ah! quel
dommage!

[Note 70: _Temple du goût_.]

[Note 71: _Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et
de l'éloquence dans la Langue française.--Caractères et portraits_.]

Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières délicatesses et de ces
étranges dégoûts. En littérature aussi c'est un gentilhomme, certes,
mais trop récemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur
la noblesse.

Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire «nervosité» d'homme
de théâtre, il a reçu comme le coup et la secousse de Shakspeare,
pendant son séjour en Angleterre, et il a crié en France la gloire du
grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout à la fin de
sa carrière, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de
_Zaïre_, sans doute; c'est aussi que le goût intime reprend le dessus;
et que le goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment
préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le goût de Boileau devenu
beaucoup plus étroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe.
Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle:
trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton,
merveilleux, éloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de
la conception artistique du grand siècle, et non cette conception même;
et cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans substance et sans
sève, prenez-la pour l'art lui-même; ayez cette illusion; vous aurez
celle de Voltaire, et l'explication, du même coup, de ce qu'il y a,
manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans
l'art de Voltaire et de son groupe.

Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe
siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le de sa force de sa vertu
première, réduisez-le à n'être plus un art de penser comme les anciens,
et un commerce perpétuel avec eux, et une puissance de renouvellement
par leur exemple; réduisez-le à n'être plus qu'un instinct et une
habitude d'imitation, et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un
procédé s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile comme à
Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare: et s'appliquant, encore, à des
modèles qui sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux oeuvres
du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de l'art poétique et un autre
secret de la façon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout
chemin, à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art.

Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de Voltaire? Non pas!
N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualité maîtresse, petite
ou grande, qui fait son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est
son instinct de _curiosité_. C'est par là que, de tous côtés, il échappe
à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire de Voltaire, c'est
d'avoir résisté à la réaction contre le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu
que le XVIIe siècle était grand; mais une autre partie de son rôle,
c'est d'avoir fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être
accusé d'être, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose.
Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, d'histoire de moeurs. Cela
fait que son goût, étroit pour nous, est quelquefois plus large que
celui de ses contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort
heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, tel des hommes
de son temps y trouvait des grossièretés qu'il ne tient pas pour telles.
«Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois
gigots de mouton dans une marmite?...»--«Eh! mon Dieu, répond Voltaire,
c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine à
Demir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme.»--«Pourquoi tant louer la
force physique de ses héros? Cela n'est pas du ton de la cour.»--«Non,
mais avant l'invention de la poudre, la force du corps décidait de tout
dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les
hommes; par cette supériorité seule les nations du Nord ont conquis
notre hémisphère depuis la Chine jusqu'à l'Atlas.»

Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions à travers
toutes les littératures à peu près, et toutes les histoires, Voltaire
a rapporté de quoi tempérer quelquefois ce que son esprit avait
naturellement d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un
demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier
ses procédés d'imitation. De ses Italiens il tient un certain goût de
fantaisie folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) de son
ferme propos de noblesse académique dans l'art. De ses Espagnols, qui
n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais,
tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que
celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas dire hardiesses, et
quelques saillies, assez heureuses. Il a loué éternellement Quinault, il
est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite
à l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a
inventé _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il était homme de
théâtre, grand premier rôle de naissance, et que la grandeur du
spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, démenti cet
enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais
exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces vingt
passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.

En somme, il aimait passionnément la littérature, ce qui est très bien,
sans la bien comprendre, ce qui est étrange. Cela tient à ce qu'il
n'était pas poète et à ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette
complexion mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui,
sans bien sentir l'art, se donne, et même aux autres, l'illusion qu'il
est un artiste.



V

SON ART LITTÉRAIRE

J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire
critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans
Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se
donne à elle-même des raisons par des exemples. Il y a des hommes de
génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors
ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés.
Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse,
d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est
pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; et qui
ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: «et je vais le
montrer, en en faisant un». On reconnaît généralement les premiers à ce
qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent
des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon
et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des
idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à
composer des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels Marmontel,
Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire,
outre ce talent ou plutôt cette souplesse à transformer sa critique en
exemples agréables, qu'il prend et donne pour des modèles, a un talent
original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosité, et c'est ce qui
en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce,
d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en
fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier
des plus aimables.

Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la
critique qui s'échauffe.

Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts,
dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un
transport de l'âme tout entière, de l'intelligence et non de tout
l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence
du premier, est d'être presque toujours des oeuvres d'imitation; car
la critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se
surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui
corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.

C'est là les caractères essentiels de tous les _grands_ ouvrages
artistiques de Voltaire. De quoi est née la _Henriade?_ Du traité sur
le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Le traité a été fait
après; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant,
mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un
héros qu'on n'aime point; Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur»,
éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est
un héros sympathique une histoire vraie et grande, des pensées
philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car
vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et
philosophique, et des vers d'une prose solide et serrée, comme:
«_Nil actum reputans si quid superesset agendum_», et je songe à une
_Henriade_.»--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poème très
intelligent.

Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très pénétrante
des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne
se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et
l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond
des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour,
l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans
les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou
quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la _Henriade_ est
un poème très intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne
comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très
amusante. Le sens critique que l'a conçue; mais le génie de curiosité
l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien
racontées, et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés en prose
admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur
à des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la
_Henriade_? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet),
en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule
d'événements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent
les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif
plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du coeur et un grand
calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France,
surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair
et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, Henri IV et ce
cher siècle de Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire lui-même.
La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait
à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le
plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.

La _Pucelle_ est moins amusante. On peut même dire qu'elle est
illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces
personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il
écrire un très grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai
que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point
les aventures où des hommes sont engagés qui sont bouffonnes par
elles-mêmes; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des
aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce,
ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent;
ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne
comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin, pour sentir tout
de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque.
Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions
de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collégien
vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux
contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques
du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les
entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y
renoncer absolument. Cela confond.

Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces
avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque
chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des
petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a
l'Arioste.

Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour
laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France
depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas
le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Ménippée_. Mais c'est
sans doute assez parlé de la _Pucelle_.

C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel point l'art de
Voltaire est une critique qui cherche à se transformer en invention.
La tragédie de Voltaire est sortie de la théorie de Voltaire sur
la tragédie. C'est une date importante pour l'étude de la critique
dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur préfère Corneille,
lui préfère Racine, et croit qu'après Racine, il n'y a qu'à imiter
Racine en le corrigeant. Que manque-t-il à Racine? C'est de cette
question et de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la
tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque à Racine de
l'_action_. Il manque à Racine du _spectacle_. Deux pièces hantent
sans cesse la pensée de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action
de _Rodogune_ ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et
Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains,
on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont
persuadés.

Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le théâtre de
Racine. Malgré son adoration pour Racine et ses superbes mépris pour
Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché
de Corneille que de Racine. Le théâtre français pour lui est un recueil
«d'élégies amoureuse»; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_.
Qu'est-ce à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'à
1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce qui est la plus incroyable
méprise littéraire qui se soit vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux
des héros de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage,
il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de
folie, et au bout desquels, invariablement, et comme conséquences
fatales, arrivent en effet, en réalité, assassinats, suicides et
«grandes tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend
pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les
supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie
tragique de Racine, qui «fait longueur», par des incidents, «parce que
toutes les tragédies françaises sont trop longues»: voilà le dessein et
l'effort de Voltaire.

Or remplacer le détail psychologique, qui est tout Racine, par un détail
matériel, on a dit que c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que
Corneille l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et
vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais
puissant; c'est celui que les écoliers connaissent; c'est celui qui
a créé les âmes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de
Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a
écrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bâti trente
mélodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles,
dont quelques-uns, comme _Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_,
sont très amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de
méprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce théâtre-là que
Voltaire a inventé. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence
lamentable, il n'a pas inventé autre chose.

Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent aux mémoires,
Corneille, le Corneille mélodramatiste du moins, beaucoup moins familier
aux esprits, Racine n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il
n'est qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.--Tant y a que c'est là
ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable
dextérité. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi,
quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, sans psychologie,
sans peinture des variations et des démarches compliquées des
sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est où
il s'est montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était «dépasser»
Racine en marchant à reculons; ce n'était peut-être pas donner un
théâtre nouveau à la France: il est vrai que c'était lui en rendre un.

Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noyé
la tragédie dans un mélodrame. _Sémiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et
sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est réduit à
rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractère le plus profond
et le plus intéressant du théâtre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans
Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il écrit.
Ajoutez que sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement obscure, à
peu près indéfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que
de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et
quelle «méprise»!

_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage
principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans
ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de
Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux
qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui
crée autour de lui des dévouements aveugles et forcenés.--Il n'y a
qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Séide.
Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur
Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une
maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt de curiosité bien
ménagé.

_Mérope_ c'est _Andromaque_; mais le procédé est le même que ci-dessus.
Dans Racine, dès le premier acte, _Andromaque_ est placée entre Pyrrhus
et Astyanax à sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se
produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque
pendant cinq actes en cet état d'incertitude, parce qu'il sait que
cette incertitude est toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des
mouvements divers d'une âme pressée entre deux devoirs, il saura faire
toute une pièce, et que c'est son art même.--Que Voltaire est plus
prudent! Ce n'est qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans
cette situation. Le reste sera incidents, méprises invraisemblables,
complication étrange, bizarre (et intéressante du reste) de menus faits,
de péripéties et de coups de théâtre qui supposent une combinaison bien
extraordinaire de circonstances et une bonne volonté un peu forte du
parterre.--La _convention_ propre au mélodrame, c'est la naïveté du
spectateur.

_Zaïre_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de
la jalousie seule cinq actes de tragédie, pour Voltaire ce n'est pas du
théâtre. Que Zaïre ait perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve
son père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» et qu'il
y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant le temps que prennent ces
choses, on n'est pas forcé d'avoir du génie.

_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait
épousé une fille recherchée autrefois par Sévère, et que Sévère revienne
tout-puissant, voilà une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais
elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez
que Polyeucte ait un père qui a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que
Sévère ait été persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore
que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ignore
que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point
de départ d'_Alzire_ et vous voyez combien de méprises et de brusques
révélations et de beaux coups de théâtre vous pouvez attendre.--Quant à
Pauline entre Polyeucte et Sévère, c'est chose moins importante et qui
pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; n'en faites aucun
doute. Par exemple, Alzire demandera à Guzman la grâce de Zamore,
c'est-à-dire à l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. Main
elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une réticence, et
c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira:
«J'assassinais Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément la
scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait
tout un long combat où Alzire, s'avançant, reculant, revenant par
détours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler
celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant trop, et
vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant douce à Guzman pour regagner
le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous
les évolutions tantôt habiles, tantôt moins adroites de sa stratégie
pieuse, nous donnât tout un tableau riche et varié des agitations de
son coeur.--Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut
qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout
à l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de
Racine.

_Irène_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Mérope_, Voltaire n'aborde la
véritable tragédie qu'au troisième acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au
lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants
séparés par un crime ne sont séparés par ce crime qu'à la fin du
troisième acte. Et ces deux amants, Corneille, naïvement, les fait se
parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se
dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche le plus possible
de se parler. Le spectateur ne demande qu'à les voir l'un en face de
l'autre, et il ne les voit jamais que séparément.

L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, dans la composition
et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme
_Tancrède,_ sont fondés, non sur l'analyse des sentiments de l'âme
humaine, mais sur une méprise initiale que tous les personnages font des
efforts inouïs pour prolonger. Les héros de Voltaire sont des hommes
chargés par lui de ne se point connaître contre toute apparence, et de
retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment
de la reconnaissance. Ils y mettent un zèle admirable.--Ces tragédies
sont tellement des mélodrames qu'elles commencent déjà à être des
vaudevilles. On sait qu'entre le mélodrame moderne et le vaudeville, il
n'y a aucune différence de fond. L'un ont fondé sur une ou plusieurs
méprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est
qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, et les
personnages du mélodrame doivent se prêter complaisamment à la méprise,
et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo.
Les tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. Combien
le chemin est étroit en même temps que sinueux, que doit suivre
docilement Mérope, sans faire un pas à droite ou à gauche, pour en
arriver à lever le poignard sur la tête de son fils avec un reste de
vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les
yeux. C'est ce que les auteurs de petits théâtres appellent «filer le
quiproquo.» Il y avait déjà quelque chose de cela dans _don Sanche
d'Aragon_. Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même
qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans un grand nombre de ses
tragédies.

L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en
partie le mérite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au
moins important à considérer en ce qu'il marque fortement la distance
entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de
ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» des spectateurs. C'est un
esprit, et je ne dis que la même chose en d'autres termes, d'optimisme
relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros tragiques ni
comme trop épouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit très
«philosophiquement», et comme il convient en un siècle de «lumières»,
l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus souvent par Corneille,
et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait
peut-être le contraire) amollie et énervée.--La tragédie était un
spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, avant tout; mais
aussi, un peu, pour faire réfléchir l'homme sur l'affreuse misère de sa
condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard
où il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées et
folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou
subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare,
Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une,
tragédie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime à adoucir les choses.
L'épicurien reparaît ici. Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas
«Crébillon le barbare». Il veut que les grands crimes soient commis,
puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il aime qu'ils soient commis
par mégarde. Il a pleuré bien des fois (on le voit par une dizaine
de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre
Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne que Joad ne
laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif;
ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas les
grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et
qui, partant, ne se fait pas une idée vraie de la tragédie.

Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. Sémiramis sera
tuée par son fils, mais par méprise, et à cause de l'obscurité qui règne
dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se
consoler.--Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans la confusion
d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il
pourra s'excuser auprès des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même
que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans son droit;
il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la tragédie philosophique.

Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue à expliquer la
dernière manière de Voltaire tragique, ou plutôt une manière que, sans
abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière.
--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus.
Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels
il donne le nom de tragédie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les
_Scythes_, et les _Guèbres_, et les _Lois de Mînos_. Ce sont des
histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la justice,
l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, sous forme de
dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Bélisaîres_. Le mélodrame s'est
dégagé peu à peu de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur.
Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de tragédie classique;
en gardait les formes extérieures; sous cette enveloppe multipliait
les complications et les rouages, et faisait du tout une tragédie à
quiproquos. Maintenant il se montre à nu, simple histoire édifiante et
un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la liront un peu de vertu
bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul
reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.

Cette transformation de la manière dramatique de Voltaire est due à
deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une évolution
naturelle: le mélodrame a pris conscience de lui-même, a grandi, et a
brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui
le mélodrame, tout franc, et sans mélange de vieille tragédie, s'est
produit et développé, avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec
Sedaine. Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son coeur; puis,
après deux ou trois variations successives, n'aimant pas à être en
minorité, il s'est habitué à ce genre et a fait des comédies sur ce
modèle; et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. Remarquez
que dans sa correspondance, à deux ou trois reprises, il finit par
donner à ses _Scythes_ leur véritable nom; guéri de ses vieilles
répugnances, il les appelle «_un drame_»; et il a raison. Au fond sa
tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il a mis cinquante
ans à s'en apercevoir.

Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont écrites dans une
langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifférente. C'est une
langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;
elle est de ceux qui font des tragédies en 1750.--Il est étonnant,
même, à quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire.
Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle
n'est pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. Une noblesse
banale continue, et une élégance facile, implacable, voilà ce qu'elle
nous présente. L'ennui qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient
surtout de là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer
une de ces négligences involontaires de Corneille, ou un de ces
prosaïsmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un
écart au moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se divertir un
peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la
fausse noblesse ordinaire tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse
un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades
véritablement éloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaïre_ est célèbre.
Elle est justement célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est
pas incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il
y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont décidément
ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de
s'éprendre d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, avec
ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, et avec éclat. Les
tragédies de Voltaire sont des mélodrames entrecoupés de «Discours sur
l'homme»; on en peut détacher d'assez belles dissertations, comme celle
d'_Alzire_ sur la tolérance. C'est butin tout prêt pour les «_morceaux
choisis_»; et c'est bien le péché de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres
d'art, travaillé pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.

On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie théâtrale»,
c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquité, et,
indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen âge, temps
modernes, Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême Orient, etc.--Puis on
le lui a reproché, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes,
Guèbres, Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des Français
du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce grand progrès est bien
illusoire. C'est la «couleur locale» qu'il fallait donner au théâtre
si l'on faisait tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des
mandarins.--Le reproche fait à Voltaire d'avoir manqué de couleur locale
me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur
locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation
de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive à
le comprendre qu'après mille patients efforts. Par définition cela est
impossible à mettre au théâtre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne
pouvant pas être compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera
du drame la plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, à
quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai
qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre pour venger son injure, à voir
cela en scène je ne serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me
renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si
Joad m'intéresse, au contraire, c'est que (sauf quelques détails très
rapidement jetés, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et
me dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un prêtre juif,
formellement, exclusivement; c'est un prêtre chef de parti, comme moi,
homme du XVIIe siècle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la
mesure.

Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir point fait des
Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.

Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacré de
l'antiquité?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose
de théâtre; mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à plus,
je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le réveille, le dispose
bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition nécessaire pour bien écouter,
_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait
bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au début de _Phèdre_,
du sérail au début de _Bajazet_, de l'Euripe au début d'_Iphigénie_,
et du Temple au début d'_Athalie_. Passé le premier acte, sa tragédie
pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est l'histoire d'une
femme amoureuse ou d'un prêtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir
l'histoire ou la géographie pour la suivre; mais l'impression première
était utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de même, et il a
eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je
dirai presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, de couleur
locale, il l'a donnée.

Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous que, de son
temps, on était, sur ce point, en arrière de _Bajazet_, et de Corneille.
On n'osait plus s'écarter de l'antiquité grecque et latine: «C'est au
théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur
la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du
royaume.»--«L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvée_,
d'Otway. Remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser
sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée
naturellement sous des noms véritables... Cela seul en France eût fait
tomber sa pièce.»--Voltaire n'a point élargi le domaine tragique, il a
tout simplement varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,
inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre de la
routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce sens que c'était une
excitation. Ce n'était point ouvrir une source; mais c'était stimuler
l'attention du public, l'imagination des auteurs. De là, bien plus que
de Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. Les drames
romantiques de 1830 sont des tragédies de Voltaire enluminées de
métaphores. Et si ce n'est pas un très grand service rendu à la
littérature française d'avoir, en revenant à _Don Sanche_, conduit à
_Hernani_, c'en est un de n'en être pas resté a _Manlius_.

Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies de la dernière
manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de
petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman
conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est,
le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte déduit lentement, en
dialogue, en vers de dix syllabes, une comédie du Voltaire n'est jamais
autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire,
je dis quelquefois: «Sachez les lire en prose. Abstraction faite du
vers, elles intéressent.» Je dirai des comédies: «Lisez-les comme
des contes, prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle
psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne)
nulle observation même des petits travers et ridicules courants. Mais ce
sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La
suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme
dialoguée elle-même, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et
il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte
est fait cependant, et il est agréable. La verve, l'invention facile de
petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée
et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté,
tout simplement.

L'_Enfant prodigue_ est de même, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais
dramatique, et ce n'est jamais _en scène_. On ne voit jamais les
forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre,
s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ écrit
par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon crédule
du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ écrit par
Voltaire, Harpagon sérait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en
monologue. Ils ne se heurteraient guère.

Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scène, même à la
lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y
posant et s'y mouvant, a la vie scénique, en un mot, chose plus facile
à sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus dans ses
comédies que dans ses tragédies. Des contes, rien de plus; un conte
moitié sentimental, moitié satirique comme l'_Ecossaise_; un conte
sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus
romanesque; un conte vertueux et «attendrissant», dans le goût de La
Chaussée, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, où le
_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'intérêt.
Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont
d'un intérêt médiocre.--C'est dans son théâtre comique que l'impuissance
psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants
éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que
les qualités ou de créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de
l'art.

Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé,
toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a
touché a toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas
capable de _détachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la
même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs,
et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit
essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux
autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la
faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de
s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération
de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou
notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme,
qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité,
détachement très difficile; ou en s'observant soi-même sans
complaisance, détachement plus rare encore;--et il leur faut
la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien
aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli
de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance
de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme
penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les
sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien.--Et comme nous
avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus conservatrices, déiste
sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe
monarchique, et ainsi de suite; il a été poète, aussi, sans le fond et
la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés
qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui
d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux,
intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et
c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé.



VI

SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»

Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin de
connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa
distinction. Sans avoir le plein dévouement au vrai, il en a le goût.
Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas
celle-là, il est très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience
même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce
qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été refaits chacun
dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans
humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indéfiniment
leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquête sur le monde,
qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d'une longue
existence et d'une inépuisable puissance du travail. Il la poursuit
toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désespoirs. C'est la
partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait
et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_
sent trop le pamphlet, et souvent inquiète et parfois irrite, le _Siècle
de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de
conscience, d'exactitude et de grand talent.

Et sans doute, reprenant mes considérations générales, je pourrais bien
dire qu'ici encore la pénétration de Voltaire a ses limites ordinaires;
que, si bien informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement
général de l'histoire de l'Europe moderne lui échappe; que sa politique
est bornée comme elle est peu généreuse; que l'écrasement des petits par
les colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, redoutable et
ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas
vu venir, ou s'y est résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; que,
comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passé parfois lui
fait défaut; que l'âme du XVIIe siècle français, si près de lui, à
savoir la grandeur morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, est
chose dont il ne s'aperçoit guère.--Mais j'aime mieux voir de quel soin
minutieux il poursuit le menu détail instructif, le trait de moeurs
caractéristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une
sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs qu'il admire au moins
pour sa gloire littéraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en
tout Voltaire, que dans le _Siècle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il
y en a.--Et, peut-être on me dira que Voltaire est bien adroit, et
que le _Siècle de Louis XIV_ écrit à Berlin était une jolie parade à
l'adresse de ceux qui l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle
bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me
figurer l'homme qui a été Français au moins en ceci que personne ne fut
jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui
venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; et, par le soin
qu'il prend de dresser un monument à l'honneur de sa patrie, se
consolant, ou se châtiant, de l'avoir quittée.

On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualité
maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et
que--sauf cette intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit
les lois d'existence et de développement de l'humanité, qui est celle
d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a
toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes
les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira
toujours, parce que le mérite essentiel de l'histoire est la clarté, et
que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours
que le tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'_Essai sur les
moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _récits_ du _Siècle de Louis
XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacité, de verve et de
lumière.

On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment composés. Sauf
_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur récit, ces ouvrages ne
sont jamais construits, aménagés et ramassés autour d'une idée centrale
qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et
recommencent. On l'a dit du _Siècle_; on ne l'a pas dit assez
de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent
indéfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce
de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire
intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadée. C'est une étude
sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie elle-même à chaque instant, et
laisse la place à l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou
au désordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes
satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre fermé,
cherchez à en retrouver ou rétablir la ligne générale et le dessin.

C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de tout son siècle.
Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a été perdu dans les
choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont
plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de
Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle sont invertébrés.
Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi
secrète, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées
sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance
dans leurs écrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont
toujours un peu déséquilibrés.

La curiosité est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait
les grouper toutes deux autour du médaillon de Voltaire. Voltaire est un
éternel désir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir;
et au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait pas à la
curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de son talent, a fait même
son talent le plus original, le plus pur et le plus sincère. Ici les
choses sont à l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme,
la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle
le sert. Car si le détachement est une condition du grand art, la forte
attache à soi-même est une condition du petit; ou plutôt les hommes
ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui
qui suppose et qui exige le détachement, et art inférieur, ou genres
secondaires, ceux qui permettent à l'auteur de ne pas cesser de songer
à soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son
succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage où il faisait
les honneurs de sa propre personne, divinement accommodée. Le conte en
prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en
prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens précis
du mot, sa maison parée et brillante, où il vous reçoit avec mille
grâces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le
principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maître
de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui intéresse ce n'est ni
le héros ni l'aventure, mais les réflexions, les digressions, les
intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans
anglais, ni en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai
romancier est un être assez singulier qui rencontre un homme dans la
rue, s'intéresse à sa façon de marcher et le suit toute sa vie, pour
raconter aux autres ce qu'était cet homme et quelle était sa manière de
penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. Ce
qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agréable à
une pensée satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.

Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses
petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux
de ses tragédies ou comédies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de
vrais romans, ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme
celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée de Voltaire se
promenant à travers des aventures divertissantes destinées à lui servir
et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire
philosophique_ conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.--Et c'est
pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et
moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et
se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes,
au lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement,
nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on
n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une
demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de
gracieux et d'inquiétant.

Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme c'est bien la
coquetterie qui est la région moyenne où Voltaire se trouve le plus à
l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses épigrammes sont bien
loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums
de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les Nonotte, les
Pompignan même et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine
l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie
des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre
part l'amour, l'amitié l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref,
ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange décidée,
déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne
peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc tranquilles avec vos
éternels Salomon et Sémiramis.»--Mais ses simples «amabilités» sont
ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand
seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir quelque chose, ou à
rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se
faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une
jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de
finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre
juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout
son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple
aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. C'est un délice que la
première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des
_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce,
loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction
à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se
dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un
éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.--
Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille
de gentillesse narquoise, d'espièglerie élégante et fine, qui n'oublie
rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier.
On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un
enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.

Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté bien des
hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été miraculeux dans l'usage des
dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui eût
été de se restreindre à ces genres qui ne demandent que le talent
adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire
philosophique_ moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes
questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq
ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de l'histoire;
un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à
des contemporains sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait
pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand des
Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un
peu de mépris.--Il s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans
doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur
parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce
qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice en toutes choses. Il n'y
a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se
croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les
qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur de la pensée des
autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand
penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble,
la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses
passions n'ont point eu de part.



VII

Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort,
qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand
poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour
lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand
philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart.
Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses
méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce
qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on
sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on
les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a
conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes
une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance,
lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et
fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos
pour lui, comme il était venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses
semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en
opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus
chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a
augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique,
antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie
que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est
qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est
sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.--Une révolution
littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui,
l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu
ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire,
qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant
le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était
le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps,
tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire
a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de
Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration
en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand
il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»:

  ..... on ne va pas sur Pégase monté
  Avec si gros bagage à la postérité.

Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un
pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés,
quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches!
Que de questions soulevées, et résolues!»--Il en faut rabattre. Quand
on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu
d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans
Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est
le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique
religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même,
qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,--et on les retrouve
ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui
lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très
instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très
vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui
est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque
en impose.

Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré
d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres
devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince.
Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne
laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté
intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de
ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit
entré pour quelque chose.

Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus
grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes
de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent
brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni
Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me
donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je
le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de
l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race,
comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui
fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de
la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous
ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus
spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est
un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit
abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un
Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des
plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est
conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est
étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être
irrespectueux, c'est un Français.--Voltaire est léger, décisif et
batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins,
et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du
charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de
métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et
charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un
Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté,
et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices:
c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès
de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas
très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont
tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce
défaut, en faveur des autres.

Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec
peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait
fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire
Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne
retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus
étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le
prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces
élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps,
même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de
la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que
par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par
sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue
excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa
grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il
n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien
grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que
la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique
de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent
qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de
bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français;
et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment
pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités,
même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires,
de son esprit.



DIDEROT



I

L'HOMME

Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression de la société.
Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de
la petite société du XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête
allemande» de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage!
Diderot est éminemment Français, et Français du centre, Français de
Champagne ou de Bourgogne, Français de la Seine ou de la Marne. Et
il est Français de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le
parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire le grand bourgeois, riche,
somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils
d'artisan aisé, qui a fait ses études en province, qui s'est marié
pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie
à un cinquième étage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une
grande dame, impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant
bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, et qu'il soigne très,
affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les
caractères communs de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux,
sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, «se crève
de mangeaille», comme lui dit une contemporaine, vide goulûment des
bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait à
noter, raconte ces choses avec complaisance.

Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant
trente ans un travail à rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne
trouve jamais que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses
amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour n'importe qui,
bûcheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois
coups de cognée de trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il
ne songe jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême
ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de lui sans cesse, se
mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les
affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur,
conseiller implacable et même sottement impérieux. Il ne faut pas que
Rousseau vive à la campagne: «Il n'y a que le méchant qui vive seul».
Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison
humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!» Il ne faut pas
que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il
leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève,
sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il l'accompagne à pied s'il
ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de
Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière;
sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié bien
encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple.
Leurs bons sentiments manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot l'est
à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine espièglerie
de jeunesse avec un moine à qui il extorque de l'argent sous promesse
d'entrer dans son ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se
plaît à la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des farces et
drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise société qu'il
s'épanouit de tout son coeur; il lâche devant des enfants des énormités
de propos «qui font piétiner la mère de famille», et il les répète dans
sa correspondance; il donne à sa fille des leçons de morale, à bonne
fin, mais d'une crudité extraordinaire, et, un peu inquiet, demande
ensuite à tous ses amis s'il n'a pas été un peu loin.

Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, généreux, probe et
large en affaires, homme de famille malgré ses maîtresses, aimant son
père, sa mère, sa soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire
de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en
particulier, de son père, en des termes qui font qu'on adore, un bon
moment, son père et lui.--Moralité faible, délicatesse nulle, penchants
grossiers, vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts,
plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement dans le travail,
honnêteté, rectitude et sincérité, mais lourdeur de main dans les
relations sociales, voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du
reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le voilà avec ses
qualités et ses défauts; et voilà Denis Diderot.

Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un de nous, très
nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui
ressemble. Nous ne songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à
l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours que, comme
il faisait à Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou.
C'est un bon compère.

Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour cause, mais fait sa
vie, en partie double, avec ses défauts et ses qualités! D'une part
il fait l'_Encyclopédie_. C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon
employé». Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel,
travailleur admirable, écrivain lucide, sachant, du reste, faire
travailler les autres, et excellent «chef de division»; il est l'honneur
et le modèle de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce
lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du moins point
d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie
qu'il y a écrite, article par article, est fort convenable, nullement
alarmante, très orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et
s'essouffle à nous prévenir que ce n'est point sa vraie pensée que
Diderot écrit là. Il s'y montre même plein de respect pour la religion
du gouvernement. Un bon employé sait entendre avec dignité la messe
officielle.

D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y détend. Ce sont
ses débauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous écrits
en sortant d'une très bonne table. Ce sont propos de bourgeois français
qui ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. Ils
sont une dizaine, tous de classe moyenne et de «forte race». L'un est
philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre
amateur de théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille,
l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, l'autre est
ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment,
n'a de méthode ni de clarté; tous ont une verve magnifique et une
abondance puissante; et on a rédigé leurs conversations, et ce sont les
oeuvres de Diderot.



II

SA PHILOSOPHIE

Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et
contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être
systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable
et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez
souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste,
qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus
que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus
peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute
l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par
lui-même aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considérer
comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui,
j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie
sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manichéisme_,
sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout
plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de
Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire
naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se
font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse
de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes,
Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux
mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez,
encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie,
légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent
à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus
ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur
des reconnaissances hardies et impétueuses.

Ses premiers ouvrages, _Essai sur le mérite et la vertu, Pensées
philosophiques_, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement,
d'heureuses trouvailles. Mais déjà la _Lettre sur les aveugles_ et la
_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera
celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur
le mérite et la vertu_ était religieux et «déiste»; les _Pensées
philosophiques_ étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être
considérées comme une esquisse de «morale indépendante»; les _Lettres_
sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie
athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde
à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne
hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se
débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais
successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils
se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces»
s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se
faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et
toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en
son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des
recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient.

En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet
paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768[72], et toutes sous
l'influence de la grande _loi de continuité_ de Leibniz, voyant entre
tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la
doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que
les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et
comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe,
s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force
de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas
encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui
du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais
considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le
savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient
réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination; et dans
l'_Interprétation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles
Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit
énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait
déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste:
«De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour
ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, _n'en serait-il pas de
même des espèces entières?..._ Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité
avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus
dans la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce
qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a
passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il s'est
écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a
peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à
subir qui nous sont inconnus...?»

[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).--
Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De
la nature_ (1766); _Considérations philosophiques sur la gradation
naturelle des formes de l'être_ (1768).]

Et plus tard, dans le _Rêve de d'Alembert_, il mettait en vive lumière,
par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles
Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une
collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait
dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et
d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...» Voyez cet essaim
d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette
branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est
composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres
et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront
plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon,
l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre
cité que nous appelons plante ou animal; et cette circulation éternelle,
c'est l'univers.

Enfin, dans le _Rêve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le
transformisme constitué, la formule définitive du transformisme:
«_Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins
produisent les organes._» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante
ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot
de Pascal sur l'hérédité[73]. Il arrive souvent que les hommes
d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore
à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui
commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression
trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail
ramènera.

[Note 73: «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature
est première habitude.»]

Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière
vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan
préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice,
évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement,
créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres
espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la
sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans
l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des
végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des
choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit
son esprit et la vision où son imagination se complaît.--Il est
matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation
que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de
lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le
recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui
est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un
endroit où elle n'a que faire[74]:

[Note 74: Début du _Second entretien sur le fils naturel_.]

Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:

«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de
l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses
habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au
cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler
d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents
des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au
fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute
dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de
cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et
qui l'apaise à son gré.

«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la
source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet
de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers,
il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion
s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui
part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide
jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et
permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le
tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette
chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant
lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.»

Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car
l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot.
L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature
auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la
nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se
pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la
nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après
l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant
de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à
votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô
superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers
où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion,
ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux
usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc,
enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera
de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te
déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer.
Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la
route de ta vie....»

[Note 75: _De la poésie dramatique_.--Du drame moral.]

--C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier
philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point
est le _Supplément au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile
d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en
l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans
dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est
parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième.
Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des
tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme
naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et
il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie.
Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par
_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances
extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la
misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans
pudeur[76].»--Et à la bonne heure!

[Note 76: _Supplément au voyage de Bougainville_.]

Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son
instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si
vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de
votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans
la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre
de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques,
civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort,
ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une
poignée de fripons se promettait de lui imposer.»--Voulez-vous,
au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses
affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»[77].

[Note 77: _Supplément au voyage de Bougainville_.]

On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de
Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère
et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état
social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des
supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous
les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu
cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en
a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait
davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la
morale.--Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé
devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot,
débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé
droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.

Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution»
des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien
que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état
d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume
plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle
désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience
de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop
étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet,
Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans
l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes
diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis
de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers,
législation dure, répression implacable, religion austère, morale,
luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il
faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On
commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme
une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a
commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce
qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes
après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache
à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas
raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour
ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste
la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant
Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on
réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont
belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le
«sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à
une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité
de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le
culte.

Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de
l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et
presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort.
Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions
méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a
raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les
animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en
conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature
est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite,
ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte
dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale,
respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se
porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant,
est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre
l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui
y est allé.

N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il
n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où
il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme
d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont
gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de
l'_Encyclopédie._ Considérez toujours Diderot comme un homme qui
s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa
parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de
ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de
sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de
Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de
son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage
intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard,
plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées
profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.--Et
ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très
intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire
naturelle.

Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en
faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute,
une _règle_ des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et
d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations
sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le
mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_,
la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive;
et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.

A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois
dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit
s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet,
père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à
elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait,
ce serait une _règle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et
dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus fréquemment,
il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est
souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu,
isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même
s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et
vertueuse. L'homme de bien _crée le devoir_, fait la loi morale. Il ne
la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un
père avec ses enfants_» et dans _Est-il bon? Est-il méchant?_ il
a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en
possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle
inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument
dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point
qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.--Un homme,
pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en
ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté
tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer
des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble
tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et
qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et
au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que,
partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui
fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.

C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale
de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable,
et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son
immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel
et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le _consensus_ qui
est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de
loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre,
peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse
générale, point de morale aucunement. La morale est une invention
d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel
qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou
quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement
interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien,
même contre le gré de la loi civile.

Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et
intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le
XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès,
s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de
l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et
les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont
fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires,
lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme
artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social,
religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour,
ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à
peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le
modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser
tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir
le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme
sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité,
ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner
tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos
décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute
pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la
reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement
réussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction
et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs
amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée
saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil
des radicaux du XVIIIe siècle.

Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je
pense beaucoup plus à Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux
tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que
Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la légèreté, de l'étourderie,
d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes
disait que le méchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est
plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons
mouvements et d'étranges écarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on
a pu dire et qui a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»



III

SES OEUVRES LITTÉRAIRES

On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté qu'il n'en avait
pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près ce que je vais dire. J'en ai
le droit, parce que je ne résiste jamais à répéter un lieu commun quand
je le crois juste.

Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. Il a, nous
l'avons vu, une certaine imagination dans les idées, une certaine
imagination philosophique. Le _Rêve de d'Alembert_ est une sorte
de poème matérialiste, non sans beauté, non sans beautés surtout.
L'imagination littéraire est autre chose. Elle consiste à créer des
âmes, ou à inventer des événements. Elle est faite d'une puissance
singulière à sortir de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre
âme, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. C'est une
aptitude particulière et innée que rien ne remplace. L'observation y
aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le détachement facile
y aide, mais ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait
pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation
pénétrante et patiente. Il avait le détachement et la sympathie; mais
cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un
caractère, fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais
raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggéré à
l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a tracé des silhouettes, et
raconté des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de
genre.

Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme
personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement
et fortement que Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait
voir, qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous
le connaissez, rond, à fleur de tête, interrogateur, tout en dehors,
tout jeté en avant, curieux, avide et qui semble se précipiter sur
les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aimé à
regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le
fiacre où il roulait la moitié de sa journée, il revoyait la figure,
l'attitude, le geste, la scène; puis, devant son papier, il revoyait
encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant.

Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des
historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les
fait entrer dans un récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce
sont les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il a bien
vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. Et dans chacune de
ses histoires, après des préparations quelquefois longues, qui sont des
hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans
nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; cette femme suppliante
aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui
part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers cette
femme impérieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues.
Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de
physionomie, les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé
dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de
son talent, qui est très grand et très Original.

[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.]

[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.]

Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, il écrit la
_Religieuse_, où l'ennui le dispute au dégoût; il écrit les parties
d'invention de _Jacques le Fataliste_, à savoir l'histoire proprement
dite de Jacques et de son maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a
plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a à un haut degré)
que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du
style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond
est singulièrement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de
caractères, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la
vérité, et c'est toujours à _Jacques le Fataliste_ que je songe, il
produit une illusion agréable, ce qui est encore du talent: il mêle,
suspend, ramène, entrecroise et entrelace cinq ou six récits différents,
chacun peu intéressant en lui-même, de manière à toujours faire croire
que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre est plus
intéressant que celui qu'il fait; et il y a là comme un chatouillement
de curiosité, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de
foisonnement copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper,
jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours,
en se mêlant, se quittant et courant les uns après les autres. Il y a là
un peu de diversité d'accent; car Diderot était l'homme des digressions,
des échappées, et des parenthèses plus longues que les phrases; mais il
y a un peu de procédé aussi et d'attitude; et surtout il y a plus
de verve de conteur que d'imagination de créateur, ou, pour parler
simplement, de romancier.

Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout à
l'heure qu'il réussit à peu près à faire une grâce, n'en révèle pas
moins une singulière pauvreté de fond. Où la composition est absente,
mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention même
qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouvé
ou une forte idée à vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et
puissant, qui vous obsède. _Gil Blas_ est composé, quoi qu'on puisse
dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son
unité. _Candide_ est composé. Il gravite autour d'une _idée_ dont on
sent toujours la présence, et qui de temps à autre, fréquemment, ramène
à elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_
ni les _Bijoux_ ne sont composés, parce que Diderot, demi-artiste,
demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est
ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,
souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, complet et
vraiment vivant, ni autour d'une idée importante et considérable.

Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui descende
profondément dans la mémoire, parmi toutes les improvisations
prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. Là encore c'est
l'oeil qui a guidé la main. Le neveu de Rameau est un personnage réel
que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir de curiosité. Il
l'a aimé du regard avec passion. Mais cette fois le personnage était
si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en
particulier qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès inouï
et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot a tant aimé à le
regarder, qu'il en a oublié d'être distrait, qu'il en a oublié
les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions à
l'interlocuteur imaginaire, et les réponses de celui-ci et les répliques
à ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur son héros;
qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce
qu'il n'a jamais, la soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est
enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un
personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude
de Saint-Simon.--Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement
dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de génie.--Sauf
cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et
diffus, ou un _novelliste_ à qui manque ce qui est le charme même de la
nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu
de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement,
mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son
existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne réfléchit, le livre
fermé, sur une pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste
qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scène presque
inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lâchaient
point leur proie; et c'est ce que je me plais à répéter.

Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où il a le moins
réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, pour y entrer, pour s'y
reconnaître, pour y avoir l'emploi de ses qualités. Et d'abord remarquez
qu'il a beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un grand
raisonneur en questions théâtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et
la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doué pour
être d'une part un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être
capable d'oublier toute théorie quand il prend sa plume de théâtre,
condition nécessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare.
D'ordinaire, des théories familières et chères au critique, les unes
s'évanouissent et lui échappent, dont il faut le féliciter, quand
il conçoit une pièce de théâtre; mais quelques-unes restent, celles
auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de
créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est pas chose plus
grave, que la théorie reste parce que l'imagination n'est pas venue.
Ceci est le cas de Diderot.

Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; d'idées vagues,
obscurcies encore par ce verbiage incohérent et fumeux, qui lui est
naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce
chaos, où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que
je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.

Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le monde; car, d'âge
en âge, le naturel de l'époque précédente paraît le pire conventionnel
à celle qui vient; et cela est nécessaire, parce que, seulement pour
se maintenir au même degré de conventionnel, il faut réagir contre le
conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le
pur procédé en deux générations.--Il voulait donc plus de naturel, ce
qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins
de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage
entre à la Comédie française; il ne comprend rien à des gens qui parlent
un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes répliquent par une
réponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent
cérémonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue
ne comprendrait rien, non plus, à une femme toute blanche d'un blanc de
céruse, qui garde une immobilité absolue et qui ne cligne pas des
yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à des
personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir
que d'un côté et même à une certaine place précise; que l'art est
précisément l'art, et reste l'art, en se séparant franchement de la
nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement
_une certaine ressemblance_, à l'exclusion des autres, et qu'on frémit
à imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la révérence et
qui, par un mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers;
que, précisément parce que le théâtre, le plus complexe des arts, donne,
non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de
la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le
trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même de l'art,
qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vérités ou de
contre-réalités salutaires, préservatrices, artistiques pour tout dire;
et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude
noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux
parlant et marchant devant les Français de 1750, sont justement de
ces contre-réalités qui ne constituent point l'art, mais en sont les
_conditions_ nécessaires.

Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant,
d'introduire un peu de réalité nouvelle, c'est-à-dire, pour beaucoup
mieux parler, de modifier par un souci de la réalité le conventionnel de
l'âge précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir dans le même
se continuant, s'imitant et se répétant; j'en suis d'avis, et j'ai pris
soin de le dire, et je félicite Diderot, sinon de sa théorie, du moins
de sa préoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a
gardé.

[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des
valets et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets
et servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est
bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.]

Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. En cela il
était dans la tradition du théâtre français et surtout de la critique
dramatique française. Sur ce point, l'indépendant Diderot est d'accord
avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel et
avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle au XIXe, de théoricien
dramatique qui n'ait vivement insisté sur la nécessité de moraliser le
théâtre, et de moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe siècle
ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était mêlé de bon et
de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un côté, l'idée de
remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes;
d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la
direction morale, qui autrefois venait de la religion, commençant à
languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guère
que la littérature qui pût recueillir ou essayer de prendre cette
succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis
de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant
accoutumé d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que
le drame fût non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte
de soutenance de thèse. «J'ai toujours pensé qu'on discuterait un jour
au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire
à la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen
(le théâtre) si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de
préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!»

Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le théâtre en substituant
la peinture des _conditions_ à la peinture des _caractères._ Entendez
par «condition» l'état où est un homme dans la famille: on est «un
père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: on est magistrat, on
est soldat, etc.

La critique s'est trop exercée sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas
méprisable. Ce qu'il y avait de suranné dans l'ancienne conception des
«caractères» au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus
des abstractions. On étudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_
contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui
strictement ne fût que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme
en soi, et encore réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre
compte tenu des impressions que ses entours ont dû faire sur lui et de
l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, voilà ce que les dramatistes
prétendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils
n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue française dont
ils faisaient méthodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme
peut être né contradicteur, et, partant, être cela; mais qu'il est bien
plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions
exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père
depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix
ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres
termes, le caractère acquis remplace le caractère inné.--J'ai la
prétention, dont je m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup
plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.

Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à la «comédie de
caractères» un chemin nouveau que ce sera à elle d'éprouver. Mais
Diderot a peut-être tort de croire qu'il faille _substituer_ purement
et simplement les conditions aux caractères, comme si les conditions
étaient tout, et les caractères si peu que rien. Notez d'abord que les
conditions sont: ou des effets du caractère,--ou des forces en lutte
contre le caractère,--et autant que dans les deux cas il faut
s'inquiéter du caractère autant que de la condition. Je suis époux et
père parce que j'étais _né_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous
croyez et prétendez étudier ma condition, c'est mon caractère que
vous étudiez, et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun
renouvellement de l'art.--Ou bien je suis époux et père, par suite de
circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas né pour cela; et alors
le drame sera très probablement la lutte entre mon caractère et ma
condition, entre mon caractère inné et mon caractère acquis, dont
les forces commencent à se montrer; auquel cas il faut bien que vous
connaissiez mon caractère autant que ma condition; et la pire erreur
serait de ne vouloir connaître et peindre que cette dernière, puisque
par cette omission ou négligence, c'est le drame même qui disparaîtrait.

De plus, à considérer les conditions comme de véritables caractères,
tant on suppose qu'elles ont pétri, modelé et sculpté l'homme qu'elles
ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractères
d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères
innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne
humaine plutôt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des
modifications de caractère, et non des caractères.--Dès lors, autant
elles sont intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont
modifié, autant elles sont comme vides et comme sans support, présentées
sans ce caractère et abstraites de lui.--Et de là cette conséquence
curieuse: loin que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait
à donner des abstractions pour des caractères, voilà qu'il y tombe plus
qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procède exactement de même.
Eux nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui nous donne pour
tout un homme, une habitude prise, ou un préjugé, ou une mine. Peindre
l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge
d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est
abstraire; mais écrire le _Père de famille_ c'est abstraire encore. Ce
qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculté
maîtresse, modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa
condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que
font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par
exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _père de famille_ qu'il faut
écrire, mais l'avare père de famille, et c'est précisément ce qu'a fait
Molière quand il a créé Harpagon.--D'où il suit qu'au lieu de faire un
pas en avant, Diderot en faisait un en arrière sur ceux qui, tout en
procédant par «caractère», d'instinct n'en montraient pas moins l'homme
concret et complet, en présentant ce caractère dans le cadre que la
«condition» lui faisait, avec l'appoint que la «condition» y ajoutait,
dans le jeu, enfin, et le branle où la «condition» ne pouvait manquer de
le mettre.

Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir
une partie de la vérité, et celle justement que les contemporains
n'aperçoivent pas, c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour
abstraction, il valait mieux pencher vers celles où l'on ne songeait
pas, que rester dans celles où l'on s'obstinait. La théorie de Diderot
avait donc et de la justesse et surtout de la portée.

Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la
pensée de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa
doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais
moraliste, médiocre et même à peu près nul comme psychologue, il
ne devait guère voir dans l'homme que des instincts innés qui se
développent, grandissent, et se font leur voie; «naturaliste» et grand
adorateur des forces matérielles, il devait voir l'homme plutôt comme
engagé dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument
asservi par elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que
comme une cause, et comme une résultante que comme une force, et dès
lors c'était l'homme déterminé et «conditionné», c'était l'homme
tellement modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, et en
dernière analyse exactement défini par elle, qu'il devait s'imaginer, et
par conséquent croire qu'il fallait peindre.

De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de la théorie à
la pratique, n'en a guère retenu qu'une, c'est à savoir l'idée qu'il
fallait moraliser sur la scène. Il a peu rencontré et même peu cherché
ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des caractères,
il n'a pas davantage peint véritablement des «conditions». Le _naturel_
de Diderot s'est réduit à éviter le discours suivi et à mettre souvent
_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il
pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu
que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulées comme, dans
Balzac, étaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces
déclamations qui dépassent les limites légitimes et traditionnelles du
ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.

Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce théâtre de Diderot de
la façon la plus indiscrète et aussi la plus désobligeante. On voit bien
pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur
cette doctrine de la moralisation par le théâtre. Elle n'était pas
nouvelle; mais par la manière dont Diderot prétendait l'appliquer elle
avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et
dogmatise de deux façons, par la _maxime_, comme au XVIe siècle, et par
les conclusions, par les tendances que comportent et que suggèrent les
dénouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de
belles leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le théâtre
de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle dans le théâtre de
Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et
tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. Sa comédie nouvelle
n'est qu'une «comédie ancienne» où il n'y aurait que des parabases.

Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but
poursuivi. Le propos délibéré de mettre une doctrine morale en lumière
est, d'expérience faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il y en a
d'autres) de ne point réussir en une oeuvre littéraire. On n'a jamais
vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont
concluantes.--Peut-être cela tient-il tout simplement à ce qu'il en est
tout de même dans la vie réelle. L'acte moral est toujours chose louable
et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa
vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant,
pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerté, qu'il
n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-même, qu'il ait un
certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que
d'une leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien plutôt
qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en
littérature. Nous aimons tirer la leçon morale des faits qu'on nous met
sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.

Voilà une des raisons pour lesquelles le _Père de Famille_ et le _Fils
naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres
raisons. Deux choses manquent essentiellement à Diderot, qui ne laissent
pas d'être importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des
hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue.
Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, parce que chaque
homme lui était une cible d'éloquence. Toute personne qui entrait
chez lui était immédiatement roulée dans le flot bouillonnant de son
discours. Un torrent est médiocre observateur et mauvais miroir.--Et il
ignorait l'art du dialogue pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête.
Les dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot sont pleins
de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont
des monologues animés. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec
lui-même. Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; mais
il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux seuls toute une
discussion. «Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me répond....
Tout beau! dira quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces
gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, n'ont jamais eu
ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses
dialogues. Il dit quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir
souvent avec soi: voilà les moyens de se former au dialogue.» Le second
ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqué toute sa vie; le premier est le
vrai, et Diderot ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout son
temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot
qu'on entend. A peine déguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupé par
des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait
à mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru
que le dialogue consistait à mettre beaucoup de _tirets_ dans une
dissertation.

Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. C'est celle où il
ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, et où il a peint le seul
caractère qu'il connût un peu, à savoir le sien. C'est _Est-il bon?
Est-il méchant?_--Dans _Est-il bon?_ point de prétention moralisante;
point de «condition», et au contraire, un caractère qui n'est modifié
par aucune condition particulière; et enfin le défaut ordinaire de
Diderot devient ici presque une qualité, puisque ce défaut consistait à
ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-même qu'il
s'établit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a à dire, sur
la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les
longueurs; et que cette comédie ne peut être mise à la scène, et je le
crois; mais le personnage central est singulièrement vivant et d'un bien
puissant relief. Ce Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux
et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet homme de moralité
douteuse et de générosité toujours en éveil, qui poursuit et atteint des
buts excellents par des moyens à mériter d'être pendu, et dont la bonté
s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, naturelle à tout
homme, se divertit sous cape du moyen employé; cela est original,
piquant, inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme le titre, qui
résume très bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y
a bien en chacun de nous tous un être qui voudrait avoir la joie de
conscience des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification
bien combinée et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel,
cet homme-là; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratégies si
suspectes qu'il ne risque pas d'être fade.

L'étrangeté même de la composition de cette comédie n'est pas pour me
déplaire, au moins à la lire. C'est une comédie faite comme _Jacques le
Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.
Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite déconcertant
et désespérant, si le principal personnage ne formait centre, et ne
ramenait assez clairement tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq
ou six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. Elles lui
reviennent et lui retombent sur les bras tour à tour: «Ah! voici
l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la
pousser où il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,
cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me
mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui
jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup
vaille! Et à l'affaire Bertrand!...»--Autant de dextérité qu'il y a, du
reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais,
discrètement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il méchant?_
serait une chose très distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très
originale.



IV

DIDEROT CRITIQUE D'ART.

Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement sa conversation,
et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le
_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familière_.
Il n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il avait cette
demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste à être transporté de ce
qu'on voit, à décrire avec ravissement ce qu'on a vu et à y ajouter
quelque chose. Diderot est incapable de créer, mais il est très capable
de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir saisi ses yeux,
saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une
ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un
spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et replace, imagine
des détails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire,
inférieure, mais précieuse encore, et que tant s'en faut que tout
le monde ait, qui retient, achève, et recompose. Les _Lettres à
mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement
contées, de scènes joliment décrites, de croquis, de silhouettes et
d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère
au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit
dans une sorte de lumière chaude et dans une atmosphère qui vibre et
paraît vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures;
le tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la sensation
de plénitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de
Crébillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux
que je ne pourrais l'exprimer.

Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette imagination _à la
suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitié de son office,
mais vive encore et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt
un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il
a regardés; c'était encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont très
souvent admirables. Il décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé
ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spéciale
que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des
couleurs, s'est comme vidé, l'imagination excitée se donne carrière.
Elle reprend la matière que le peintre lui a fournie et la dispose d'une
autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées avec infiniment de
souplesse, de vivacité et de bonne grâce: puis elle s'émancipe encore,
dépasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait
par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu contenue encore, qui
est charmante. Ces échappées de fantaisie sont plus agréables ici, et
moins inquiétantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront
pas trop loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne peut
s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, toujours un peu,
et, partant, un peu maîtrisées par le souvenir de l'oeuvre qui les a
inspirées. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans
ses périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa
verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.

Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique artistique de
Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute
littéraire. Variations d'un lettré à propos de tableaux.--Il est un peu
vrai. Et c'est ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le
fond même de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce
n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le théâtre
des idées de peintre, et sur la peinture des idées de littérateur. Il
a voulu au théâtre des _tableaux_ et sur les toiles des scènes de
cinquième acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux yeux et pour une
peinture qui parlât aux coeurs; et quand on est méchant, on dit qu'il a
été bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre.
Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne
faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les séparer jusqu'à
mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frères. A les
confondre, il est vrai qu'on leur fait parler à tous une langue de
Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, de nature ou par effort,
entièrement étranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne
connaître que le métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit
pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, même pour
son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas
faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine
dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le
critique ne doit pas se tromper d'émotion, et transporter devant les
toiles l'état d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers où
Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion,
peut-être risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en
arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, à ne savoir
d'une pièce que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que
tel ton est juste et tel douteux.

Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce qu'a été Diderot, et
c'est le «métier» aussi bien au théâtre qu'au salon qu'il a peu connu;
mais ses impressions générales sont justes, et il ne s'est trompé ni sur
Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si
littéraire, c'est que la peinture de son temps est bien littéraire
aussi. Il a affaire à des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même
souvent: _Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité_;
--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amènent
l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cédant pour
un temps à la Nécessité_;--_L'Etude qui veut arrêter le Temps_;--_La
Justice que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit_. «Je
défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; les peintres
du temps de Diderot avaient l'intrépidité de traiter ces sujets-là
avec leur pinceau. Ils étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient
pathétiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y
songe bien, ce qui doit étonner ce n'est point du tout que Diderot
ait été littéraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a été
modérément. Et c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que
je serais tenté de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence
prédominante et funeste du «point de vue littéraire».

Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sûr,
d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, et voilà deux points
qui ne sont pas si peu de chose. Partout où nous pouvons contrôler la
critique de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées,
nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations
est entièrement juste, et affiné; et que pour savoir d'où vient la
lumière, où elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, il est peu
d'oeil plus savant et plus exercé que le sien.

Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, moitié du littérateur
(et qui sont nécessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passé
maître? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste
choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un écrit, compose, ou
recompose, admirablement un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut
l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui
saute aux yeux d'abord. Et quand il défait un tableau pour le refaire,
on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
moins que celui qu'il critique a bien les défauts de composition qu'il
relève.

Et de même, le moment précis de l'action qui est celui que le peintre
doit saisir comme comportant le plus de clarté, le plus de beauté des
figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est
souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout
le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sûre du «moment» du
peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir
une action se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter
juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour indiquer le
commencement d'où elle vient et suggérer la fin où elle va, et pour être
belle en soi, et pour être pleine de sens dans la plus grande clarté.
«Chardin, La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent
point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais presque le seul de
ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme
elles étaient ordonnées dans ma tête.»--Je le crois fort, et cela va
beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même du littérateur
né pour sentir l'art. Un critique d'art doit être un peintre à qui ne
manque que le métier. C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.

--Mais le métier lui-même, la technique, pour parler plus noblement, est
partie essentielle de l'art à ce point que n'en pas rendre compte c'est
causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il
faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beauté
propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et
minutieusement goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à fond la
technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers
pour savoir quel est le secret de la beauté d'un vers de Lamartine
ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté
d'_expression_ qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits pour
éveiller dans les âmes certaines sensations générales, un peu confuses,
il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont,
aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M.
Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont
un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le même fait chacun
en sa langue devant un homme qui ne sait que le français. Le Français ne
les comprend pas; mais à leur mimique il entend très bien que la chose
racontée est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il
ne perd nullement son temps à les entendre et regarder. Très sensible
même, femme, enfant, ou méridional, il pourra même rire, pleurer ou
sourire à leur récit. Voilà ce que la foule entend aux choses des arts.
Chaque art a sa _langue_ particulière, tous ont un _langage_ commun.

[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.]

Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel service pourra-t-il
rendre au Français qui écoute? Prétendre le faire entrer dans le talent
de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point
songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait
qu'il commençât par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler
l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel
mot plus nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence du
récit, donner une idée générale, confuse encore, sans doute, mais déjà
plus saisissable du fait raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce
que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans
la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, dans le domaine de
l'expression, et il donne, par quelques vues discrètes sur la technique,
un peu plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression
générale qui affectait la foule.

Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui écrit au XIXe siècle
pour un public plus familier déjà aux choses de peinture, un peu plus
d'interprétation technique, quelques leçons de langue poussées un peu
plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction brillante du
sentiment général du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et
nos critiques modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire,
de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces limites.--Un critique d'art
sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en décrivant
un tableau, pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la
critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement
qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maître incontesté de
la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et
éloquent initiateur.



V

L'ÉCRIVAIN.

Diderot est grand écrivain par rencontre et comme par boutade, et il
trouve une belle page comme il trouve une grande idée, avec je ne sais
quelle complicité du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent
un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est pas un homme, dit La Bruyère;
ce sont plusieurs.» Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.--Il y
a l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles de
l'Encyclopédie.--Il y a l'écrivain dur et obscur qui expose une théorie
philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rhéteur fieffé qui a
donné à Rousseau le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son
tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, au cours d'une
exposition très calme ou d'une lettre très tranquille, s'échappe en
apostrophes et prosopopées qu'on sent parfaitement factices. Le voilà
qui écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie....
Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en
être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que mon amie me
restât. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je
m'en épuiserais pour l'en rassasier.»--Ceci pour s'excuser auprès de
Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette amie même,
à Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage
en Russie, à la même date, avec la plus parfaite tranquillité. Et il y
a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, d'une prompte et vive
saillie, qui jette une scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un
tel mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle perfection
de forme, qu'on ne songe plus à la forme, qu'on ne s'en aperçoit plus,
qu'on croit voir, sentir et penser soi-même, que l'intermédiaire entre
vous et la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, a
disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. C'est en cela que
Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Mérimée
souvent, sont des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de pages
où l'on est tout étonné de le trouver de cette famille.

Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète.
Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il
descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite
immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout périt: il n'y a que
le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.»--Il trouve le
symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination,
et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse dont le
retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire ses ondes sonores:
«Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui
le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais ni
gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et
babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur
tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie
prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage,
inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence
son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et
les ténèbres de la nuit.»--Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver
dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensée, un sentiment et une
«strophe» de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi
qu'en_ ait dit Buffon: le style est la mélodie intérieure de notre
pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est
inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, multiple, versatile,
girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le
quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant,
quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non
surveillé, non châtié, non corrigé, son style d'improvisateur, comme
sa pensée, est capable de bassesses, d'obscurités, d'incorrections,
de gaucheries, de grâces, de vivacités aisées et brillantes, parfois
d'échappées subites vers les hauteurs, et même de sérénités imposantes.



VI

Quelques intuitions de génie, quelques récits plein de verve, quelques
silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlées
d'obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé
Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, ni comme système philosophique,
ni comme oeuvre d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par
son infatigable activité, par ses qualités estimables, et presque
inestimables, de caractère et de bon coeur, il a tenu une très grande
place en son temps; il a été le lien entre les esprits et les caractères
les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
et personne plus que lui n'était né directeur de journal. Il ne lui a
manqué qu'un vrai et grand génie, ou peut-être seulement de la suite
dans les idées, pour mener son siècle, que personne n'a mené, comme il
est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.--Il l'a rempli d'un
grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remué. Il a vécu dans
cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément naturel.
Il a fort agrandi le calme atelier de son père, et fabriqué beaucoup
plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier
que le travail grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires
racontées, les discussions et la rhétorique. De pensée calme, de
réflexions, de méditation, de contemplation, au milieu de tout cela,
aussi peu que rien. Vrai Français des classes moyennes, sans esprit,
sans distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, de
facilité au travail et à la parole, avec un idéal peu élevé, peu de
scrupules de moralité, et un très bon coeur. Il s'est laissé aller à
cette nature, si mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et
de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, comme de
réflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment
seulement, de notre infirmité, de notre misère, et de notre puissance à
nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, on ne peut être
qu'une force de la nature très intéressante. Il l'a été. Ce n'est pas
peu.

Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu dans son temps et très
en lumière comme remueur d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme
artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses écrits
les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis
les uns après les autres, à de longs intervalles, quelques-uns tout
récemment, des bibliothèques particulières ou des armoires à manuscrits
les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation ç'a été un
étonnement et une joie littéraire. On le croyait toujours la veille
beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration à son égard
ont été renouvelées et rajeunies périodiquement comme par son bon ami le
hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte
de dévotion littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec soin
autour de son monument.

Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire,
s'est fort échauffée aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siècle,
beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus
scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée
au service de la «saine philosophie». Cela n'a pas laissé de grossir sa
cour.

Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes
trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes
de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité
d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent,
et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe;
romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art
d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare
et supérieure; écrivain inégal, dont quelques pages sont des
chefs-d'oeuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage
intarissable mêlé de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est
décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente
quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siècle s'appliquant enfin
franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut être sans le
vouloir; à la société, à la religion, à la morale; ne laissant debout
que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la
communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous
forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un
autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire,
plus que Rousseau, la revanche de la «nature» contre ce que les hommes
ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
L'obéissance et l'adhésion complaisante à l'instinct naturel, c'est son
fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le
comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en
est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier l'instinct
individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions
vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus
impérieux de notre nature.



JEAN-JACQUES ROUSSEAU



I

SON CARACTÈRE

Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin
1712. Sa vie jusqu'à la quarantième année, et même toute sa vie, fut un
roman. Déclassé dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, depuis
les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et
industriel forain, presque secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois,
favori soudoyé de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu
voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, infiniment sensible aux
beautés naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition,
n'écrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur,
toujours regardant avec délices le ciel, les verdures et les eaux,
ou caressant avec extase un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva
jusqu'à l'âge mûr.--C'est la vie de jeunesse et l'éducation d'un _Gil
Blas_ sensible, imaginatif et passionné. Il pouvait en sortir un «neveu
de Rameau» de la pire espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non
point un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, qui n'existait
pas, mais le fond sensible. Rousseau avait très bon coeur. Faible,
et sans aucune espèce d'énergie morale, il était bon, compatissant,
charitable, et, très réellement et non pas seulement en phrases,
«fraternel».--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier
trait. Rousseau est un candide. Son cynisme même, quand il n'est pas
une forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. Le premier
mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontané d'élan vers
autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commencé par
adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté lamentable,
honorable et touchante. Les grandes amitiés qu'il a fait naître,
et qu'il n'a pas toujours réussi à lasser, lui vinrent de là; les
affections posthumes qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs se
sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à l'apprivoiser, à le
ramener, à le garder.» Il a donné, il donnera toujours cette illusion,
parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien
douceur et naïve tendresse.

Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui est très dangereux,
lorsque manque le correctif de l'humilité. Sans vraie religion, sans
instinct moral primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante,
d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie vient du bon sens très
puissamment aidé par l'éducation religieuse ou au moins morale. Rousseau
n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le
meilleur des hommes, et s'il était bonté de tout son coeur, il était
orgueil des pieds à la tête. Il l'était avec candeur, avec passion, et
avec exaltation, comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries
de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à presser l'humanité
entière sur son coeur, et, aussi, il songeait à lui, avec des transports
de complaisance, à sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement
et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait un piédestal, que
plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il
prendra des attitudes.

Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et une imagination
romanesque que tout a contribué à entretenir et que rien n'a contenu. Le
roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à
quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et dans tout son être,
l'a marqué profondément, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune
chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est,
jusqu'à quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de l'âge mûr, et
de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, comme dans l'âge mûr il y a
toujours en nous des retours de l'être antérieur, souvent, même en sa
maturité, il commençait par voir une chose nouvelle en jeune homme,
et en était ravi; puis, très vite et brusquement, il la voyait en
vieillard, et en frémissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu
tendre, le rêve s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le
contour et changé la couleur des choses.

Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était quand il rencontra
la société humaine. Jusqu'à quarante ans, il ne l'avait pas habitée. Le
vagabondage produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur voit
plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connaît l'homme;
car à changer sans cesse on ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau
avait eu des aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela avoir
acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant ses yeux, et l'avait
infiniment amusé; mais il ne le connaissait point. Du contact du
Rousseau que nous connaissons avec la société, et du froissement
terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante ans, celui
qui a pensé et qui a écrit.

Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des champs, des bois, des
marches à pied, des rêveries, des amours faciles, et d'une imagination
puissante et charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce
qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une compagne
stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais
avec certitude, c'est que c'est à elle que toutes les fautes graves de
Rousseau doivent être imputées;--c'était La Fontaine moins léger et déjà
hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même âge, même éducation
provinciale et champêtre, même candeur, même tendresse caressante,
même imagination romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, et,
remarquez-le, même absence de manuscrits jusqu'à quarante ans.--Il fut
accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et
il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas averti. Ces
grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naïveté, et sa
bonté, et son orgueil aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs
et simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter qu'elle ne
pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins
les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de
plus simple? Mais courir au château de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay
s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait pas songé à cette
contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, à peu près, l'ordre de
suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et
onéreux, toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait pas
prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, maladroit
par conséquent, tergiversant, non sans une certaine duplicité, comme il
arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient à se
faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers contacts avec le
monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas,
mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une héroïne de
l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand
une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront
compromis tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et des
lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières écoles.--Serrer
sur son coeur toute la troupe encyclopédique, et croire que ces gens
de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son
affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans
l'école et la discipline dans le rang, et qu'ils sont très durs pour
qui vit et pense d'une façon indépendante: voilà une de ses premières
expériences.

L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint très vite
à détester cette société humaine pour laquelle, je ne dirai point il
n'était pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il était
fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et à laquelle
quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un misanthrope
de naissance n'eût pas souffert des petites misères sociales; un homme
candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel
qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de
l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.--Ajoutez sa maladie, qui
était de celles qui développent l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez
son intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en
convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en
délivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'était un mystère
pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien
autre chose que la manie des persécutions et la folie des grandeurs,
affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une
l'autre; et voilà le dernier état moral de Rousseau.

N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, à travers toutes
les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le goût de
Rousseau pour les amitiés mondaines, et les protecteurs et les
bienfaiteurs, persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; que,
jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances affreuses et
adorées dont il fut toujours dégoûté et toujours épris; que le passage
continuel d'un transport de confiance à un accès de désenchantement et
de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle machine, et l'inclinait
de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce
qu'il y a d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages de ce
singulier philosophe n'aura plus rien qui vous étonne.

Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est plus rare, ne
sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses
ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est
l'_Inégalité_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le
roman de l'éducation, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et
c'est la _Nouvelle Héloïse_; le roman de sa propre vie, et c'est les
_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier,
tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa
tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, de vertu facile et
d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en
guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal
accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente,
d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la
refaire;--d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique,
un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein
d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie.



II

LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».

Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inégalité parmi les hommes_.
Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On
en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le
crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi.
C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru
n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par
en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
la _Nouvelle Héloïse_, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé
d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son
coeur, que Rousseau mettra en scène. La _Nouvelle Héloïse_ est le rêve
d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à
regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. _Et
pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien
connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes
méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque
forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle
de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même.
«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est
son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son
orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler.

Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il
devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?--Ici intervient la
réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système.
Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne
ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile
et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les
trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes.
Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout
entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en
suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est
le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées;
elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en
état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état
de nature a dû exister.--Il a existé.--Il faut le retrouver, et y
retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce
n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille
ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une
erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne
qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à
l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais
rêve d'une nuit de l'humanité.»

C'était une idée toute nouvelle,--très vieille aussi; nouvelle forme
d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis
primitif, et de la _chute_. L'homme est né bon et heureux. La nature ne
pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir
de son état. Il s'est perdu, il est _tombé_. Son effort, désormais,
est éternellement à se relever et à revenir.--Cette idée, presque
instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le
sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de
l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion
que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société,
le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu
de sécurité pour la faiblesse).--L'idée rationnelle qui est au fond de
cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme.
Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a
attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une
éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour
chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons
l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu
au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle
coi?

Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il
rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que
je serais très porté à croire--l'idée théologique de la chute. Il voyait
l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par
une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon...
s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il
reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera
Rousseau lui-même.

Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le
croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa
transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a
faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur
les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le
_Discours sur l'Inégalité_, et presque enfantin, n'en est pas moins
un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en
société; il n'a pas été moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser.
«L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance,
innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur
humain.

L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur
comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une
sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que
l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie
naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle
de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet
à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de
reprendre haleine.--Il est très vrai; mais l'état social développe, ou
plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui
lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la
simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure
et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la
sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.--De
même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse
humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les
premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux
sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts,
locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque
chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi
conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement
deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables
tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient
_la civilisation_, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal
reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des
efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et
toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme
éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan
toujours plus disproportionné à ses forces.--Il y a là une immense
méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière.

Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens,
non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par
ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne
faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à
l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de
lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point
seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état
seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les
précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais
plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris
de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris
des vanités et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est à ce
troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le
second, et même sur le premier.

C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son
siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un
progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit
capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais
dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé,
et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue
perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il
croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable
de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec
redoublement de foi et un raffinement de certitude.

Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de
dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour,
et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est
bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde
de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe
encore si vraiment elle n'était que dans le _Discours sur les lettres
et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inégalité_. Mais elle est
reprise et résumée magistralement (après l'_Emile_) dans la _Lettre
à Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie
formellement le lecteur au discours sur l'_Inégalité_, dont il affirme
que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme
comme le fondement et le centre.

Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à
prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on
connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits».
Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure
invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et
partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus
tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le
mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce
prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est
que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de
nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas
nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y
pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme
à un retour et à une restauration est mettre au principe de
l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons
des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles,
c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent
qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le
poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du
reste très intéressante, de romancier. Le _Discours sur l'Inégalité_,
l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de
verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une
histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la
sociologie.

Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de
l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très
bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine
y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme
primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout
un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme
complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal
entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est
peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est
celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_
social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son
minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au
clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la
tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les
hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe,
vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une
demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son
état de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le
_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit
autre chose que ce qu'il vient de dire.



III

LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»

Il l'a professé et proclamé dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une
éloquence spécieuse et entraînante qui est d'un grand maître. D'un coup
d'oeil sûr de polémiste, qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la
place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si la littérature
est l'expression suprême de la civilisation, le théâtre est l'expression
extrême et comme aiguë de la littérature et de l'état littéraire. Là le
dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas
d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-même. Il fait une
oeuvre d'art, et il la joue. Il conçoit une statue, il la crée; et cette
statue c'est lui-même, sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il
conçoit un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement,
il fait semblant de le vivre, entre deux décors.--Arrivé là, l'homme est
aussi loin de l'état de nature, si l'état de nature existe, qu'il est
possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême
amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau ce doit être
l'extrême dégradation.

De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le
théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs
en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état
violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline
les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels
dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à
nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était.
Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois
par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société
de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la
génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée
maîtresse de la _Lettre sur les spectacles_.

Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, son idée ici est
bien contestable.--Ce ne serait point «école de mauvaises moeurs» qu'il
devrait dire, mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa
pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre doit habituer les
hommes, grâce à l'instinct d'imitation, à exprimer des sentiments
qu'ils n'éprouvent point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite
le théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et une sorte
d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste à savoir précisément si
les moeurs factices que le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et,
à passer, comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par
l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet ce fond.--C'est
ce qu'il est très difficile de prouver. Le théâtre présente au public
des moeurs figurées de telle sorte qu'elles puissent être comprises
aisément d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées par eux.
Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, que les hommes assemblés
n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion
pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les hommes assemblés ne
peuvent aisément comprendre que des moeurs moyennes. L'énormité des
crimes et l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne nous
doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour être vite saisis par
nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent,
cela va de soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux,
communs à un très grand nombre, à un nombre immense d'individus. Cela
est une nécessité, une condition même de l'art dramatique, une manière
d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier but, qui est, sans
doute, d'être compris sur-le-champ.--Dès lors c'est une _moyenne_ des
moeurs que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il est vrai
que les moeurs qu'il représente, il nous les communique peu à peu, il
s'ensuivrait qu'il ne déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais
qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant
des moeurs factices imitées de moeurs moyennes, il nous inclinerait à
avoir les moeurs de tout le monde.

Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le
théâtre fait comme la société; seulement ni le théâtre ni la société ne
dépravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot,
le fait ressembler davantage à son semblable en l'en rapprochant. C'est
l'originalité, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la société
détruit dans l'humanité à user, pour ainsi dire, les hommes les uns
contre les autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le
théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, à la
longue, fait périr.--Et il resterait à examiner si ce nivellement de
l'humanité n'est point, justement, une décadence, si mieux vaudrait, ou
moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et
si les chances seraient que celles-là l'emportassent, ou celles-ci. Mais
ce n'est point dans cet ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je
n'ai point à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau juge le
théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est plutôt à croire que le
théâtre est neutre.

A un autre point de vue, Rousseau institue une théorie qui n'aboutit
point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour réfuter les défenseurs
du théâtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire
la loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit les sentiments
du parterre, suit les moeurs de son temps»; que «jamais une pièce bien
faite ne choque les moeurs de son siècle»; et il conclut que le
théâtre ne saurait corriger un goût auquel sa première règle est de se
conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans
nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par
notre sentiment intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait
produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est
très juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre
ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner
de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur
communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction
de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la première que l'homme
est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'où vient l'art, si
ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqué comment
l'homme, si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu exécrable;
de même qu'il n'a jamais expliqué comment l'homme, né dans l'état de
nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le même problème.

Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau à l'endroit de
la vertu moralisatrice du théâtre, quand je songe à l'idée vraiment
candide, et peut-être pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou
qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux
effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'à tenir
le théâtre pour une école de morale, je ne suis pas sans lui accorder
une très légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire,
influence. L'argument est trop facile qui consiste à dire: le théâtre
n'a jamais corrigé personne. Il n'a jamais corrigé précisément tel
vicieux, tel ridicule ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident
qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère générale,
un état d'opinion, un «milieu», comme on dit en langage scientifique,
qui ne laisse peut-être pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux
ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à mi-chemin de
l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. Rousseau reconnaît que c'est le
goût général qui est la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général»
le théâtre le renvoie au public, mais «développé», comme dit Rousseau
encore, renforcé, plus vif, exprimé en traits brillants, ou en types et
caractères saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms
propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de
génie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis très disposé à
croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas
rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, vivifié et
comme illuminé par le théâtre, se forme une opinion publique qui pèse,
un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent
désormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être
agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes
un peu plus conformes à leurs pensées et un peu moins à leurs passions,
ce n'est pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est
un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse
un peu le bon sens public qui, à son tour, pèse sur moi. «Vous dites
qu'il n'a corrigé personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de
corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_.» Ce mot d'Emile
Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du
théâtre quand on ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni de
mépris.

[Note 82: Préface des _Lionnes Pauvres_.]

Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux
de l'esprit ne soient pas d'un caractère beaucoup plus élevé ni d'un
effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on
reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art
et littérature sont presque un peu plus que des divertissements, ils
commencent à être des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont
un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on m'accorde cela (je
sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne
me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à
revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes
de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de chances de ne pas être
démoralisante. Le théâtre s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas
dire que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller trop loin; mais
il est certain que les hommes assemblés ont plus de pudeur que chacun
pris à part: il est certain que les hommes assemblés veulent qu'on les
respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne
permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De là vient
que tous les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, je ne
sais quel musée secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture,
poésie, roman, tous, sauf l'architecture et le théâtre, parce que tous
deux sont arts de grand jour et de pleine lumière.

Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire et artistique
(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est
que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce
genre de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, ou, si
l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait
donc que l'austère moraliste qui se défie de tous les arts et qui les
condamne, fit presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire
que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commençant, le
théâtre, s'il est, peut-être, le moins nuisible des arts, est aussi de
tout ce qui est art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine,
l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la plus vive;
et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que
Rousseau, avec une sorte de colère et d'inquiétude, poursuit en lui.



IV

L'ÉMILE.

Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant
de plus près, dans l'_Émile_. L'_Émile_ est un roman d'éducation destiné
à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le
système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La société
corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre
chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît
et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas _le faire
descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au
moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel
est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes,
de la société des enfants, et _même de la famille_. Les reproches
ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à
Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison
que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par
Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature
même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même
d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou
de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la
question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il
dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très
logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique.
Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de
cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son
élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant
d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non
seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge
que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille
elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il
semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait,
l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le
père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que,
quand Emile a quinze ans, le père est mort.--Rien de plus juste d'après
l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore,
dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous
un autre nom, la _tradition_, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés
et de _méprises sur sa destinée_ que l'humanité a légué et lègue,
toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme
naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il
faudrait tâcher de retrouver.

--Mais alors retranchez aussi le précepteur!--Mais non, puisque la
société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc
quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,
un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le
gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il
protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle.
Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement
«l'éducation négative».

Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute
chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il
n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille,
et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes.
Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est
l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit
jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter.

--Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque
qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car
ce que sait l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, et
cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité qui recommence.--A
ceci Rousseau répond par la seconde partie de son système. «L'éducation
négative, c'est son premier point; son second point c'est ce que
j'appellerai l'_éducation positive indirecte_. Le maître doit d'abord
empêcher la société d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas
enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions
où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire et excité
à s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les réflexions
que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et
l'intelligence que peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour
abréger l'éducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et
créer autour de lui un monde abrégé, arrangé, mais vrai. De là cette
sorte de machination perpétuelle qu'on a tant remarquée dans _l'Emile_,
et ces «coups de théâtre pédagogiques»[83] qui y sont si multipliés.
L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, il est vrai; mais sa
méthode aussi, sous peine d'être absolument vaine et sans aucun effet,
les exige.

[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.]

--Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.--Mais alors, il
l'ignorera?--Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant
l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce
que c'est qu'un droit.--Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il
ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier,
qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques
mésaventures concertées l'en dégoûtera.--Ainsi de suite.

Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation
morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idée
confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extérieurs
sur nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu je ne sais
trop quel dessein d'instruire l'homme à se gouverner par l'extérieur.
Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre à les diriger
elles-mêmes (comment? je le vois mal) de manière qu'en définitive elles
nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je
ne suis pas sûr de bien comprendre,--que l'hygiène bien entendue, une
habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, des exercices
physiques, etc., étaient ces choses extérieures dont nous dépendons,
mais qui aussi dépendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger,
concerter de manière a nous assurer de leur bonne influence sur notre
âme. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermédiaire des choses qui nous
gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier à nous mouvoir, et
nous étions maîtres de nous indirectement.--Telle était cette «_morale
sensitive_» ou ce «_matérialisme du sage_», idée ingénieuse et non sans
justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée en projet[84].

[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.]

Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui
l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui
le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce système
d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a
de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance
et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une
grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même,
ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur
l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.

Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur
ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au
regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une
part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est
d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un
plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va
qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce
qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il
ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale,
supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est
d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère
exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille
elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans
chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq
ans de son existence?

Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait:
«C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave,
précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société,
je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un
enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il
donnera l'exemple et le modèle.»

--Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans
une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale
à l'immensité du labeur.--N'importe; Rousseau tient à son système parce
que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque
impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que
Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au
fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit
théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du
tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais
prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit
de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut
l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré
à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste,
pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et
contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune
lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de
religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que
ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus
aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort
le développement spontané de l'_intelligence_ dans son disciple, il
n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la _volonté_
dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne
veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut
qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore
à une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une
contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle
matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas;
empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le
_non_ une fois prononcé soit un mur d'airain[85].»

[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.]

Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que
l'éducation de l'_Emile_ est une éducation ultra-aristocratique
toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé.
Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis
qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée _à la Rousseau_,
que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur,
et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite _en société_? Je
n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille
n'est pas même soulevée.

Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord,
qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle
de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi
artificielle que possible.

La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à
Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un
petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler
pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a
pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu
d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout
pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier
lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et
solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.

Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on
ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres,
puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en
sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on
doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est
l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est
forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est
vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi
dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle
soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation;
elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme.
Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où
Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas
besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel,
pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela,
une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du
raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une
longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage,
aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation
véritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une
autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le
savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une
intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que
ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais
ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus,
que songe Rousseau.

L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés
de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce
qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est
meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent
absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct
déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner
une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité,
d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner
cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une
supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme
un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté,
qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas,
l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est
qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et
pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son
caractère se retrouve peut-être ici.

Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce
qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit
de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un
animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se
créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à
maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les
mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et
d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme
ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le
distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de
l'éducation, de «l'_humanitas_», comme disaient les anciens. On ne le
trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il
est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la
confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la
vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux
philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi
loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.
Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion
naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il
devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout
le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la
démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours
de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires,
commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un
beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un
dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir
et abouti à Dieu.

Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt
qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de
l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout
entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par
l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de
naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout
«sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne
vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation
aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne
sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au
moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie
personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère,
qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle
comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire
mention.

C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme
toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur,
autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste,
avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je,
oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette
éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine
d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle,
et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il
est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit
lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en
plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout
inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié,
que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti
de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de
jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que
l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se
borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en
vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il
s'admire.--Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il
se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des
contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans
l'_Emile_ vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau
a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant
toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le
gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a
pas laissé d'être gêné à bien faire les parts.

Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez
sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans
l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,
qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à
chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que
s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre
pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille,
et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque
plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un
«directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas
à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu
dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de
belles amours; et le livre s'achève comme une _Nouvelle Héloïse_ dont
le dénouement serait heureux.--Il avait bien été un peu cela dès son
principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes
sont un peu des oeuvres de l'imagination.

Et n'y a-t-il rien à tirer de l'_Emile_?--Une seule leçon, mais
importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est
bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de
l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il
y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment
faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est
pas original n'est pas un style;--nous enseignons à penser, et toute
pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une
formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est
pas une méthode, c'est un mécanisme;--nous enseignons à sentir, et
un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une
déclamation;--nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est
l'abdication de la volonté.--L'enseignement va donc, par définition,
contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à
les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de
l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela
n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le
duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple
absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner;
car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni
moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous
avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par
suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité
d'enseigner.--On se débat dans cette contradiction naturelle et
nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen
terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose
des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement
mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y
résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse
entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes
générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui
est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et
l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés,
est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce
qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée
et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de
développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait
le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls,
et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même.

Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte,
et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui
dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si
fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a
dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il
s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais
oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit,
mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut
nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue.
Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant
montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts
personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à
ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où
elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au
lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de
telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan,
le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est
taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai
disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être
un paresseux qui n'a fait que nous écouter;--en un mot, croire que
l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire,
l'incliner doucement et sensiblement à être tel.

Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne
l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une
très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont
des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.

Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car,
remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui,
ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à
l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme
d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation,
grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle
et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber.
Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu
au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le
suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour
lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de
l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à
croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un
unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut
des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par
leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où
celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de
s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à
l'inégalité des esprits.

Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il
y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Héloïse_
(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois,
tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les
vraies données du problème, qu'elle est une conquête.



V

LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»

La _Nouvelle Héloïse_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses
_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour»
n'a été plus juste que de Rousseau écrivant _Julie_. Julie est la femme
qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être;
Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il
a cherché et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le
Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être.

Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position
fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne
laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.--Ils sont dans le faux
comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils
font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle
jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste,
retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les
guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à
cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de
concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande
folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas
précisément, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres
passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur
jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre
coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent
surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil,
partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde,
à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations
extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui
en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas
engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent
eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le
roman dont ils pâtissent.

Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même!
Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de
l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une
exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du
singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage
intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs,
dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Héloïse_
sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Héloïse_ est le roman
picaresque du coeur.

Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon
logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence
nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés
volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse
pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que
deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point
impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la
longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user
peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir
dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir
des mêmes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce
que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue
le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne
comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel.
Les personnages avaient fait comme une association de singularités.
Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant
l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans
qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une
catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux
n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la
renouvellent en même temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit était
donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens
commun.

Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces
personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont
déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les
personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées.

Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque
le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de
simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter
entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi
dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée,
tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie
morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi
sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père,
Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point»,
comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais
passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un
roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille,
timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau
lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à
sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses
fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité
et de candeur.

Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris
du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est
décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et
Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel
et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et
pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste
de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps
capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors,
il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme,
une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être
beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes
caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme,
au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi
bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était
à peu près inconnu avant la _Nouvelle Héloïse_; et cela intéressa comme
une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de
le sentir, tout un renouvellement du roman.

Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut
la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et
gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il
ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des
autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent
amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette
contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps
regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus
séductrices que ses joies, est d'une fine observation.

Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas
moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus
vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux.

Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par
une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit
ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle
d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est
grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux
premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard,
trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour
résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre
homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de
maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des
femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse
(bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des
grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans
trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à
une autre femme.--Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de
la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et
l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi
fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des
premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et
désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle
croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.

Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments,
facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans
compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et
aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité;
et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en
bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour
la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine
était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les
contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient
lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans
où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des
vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de
sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une
vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On
leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant
un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices,
quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément
leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait
vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non
point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en
ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse»,
comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond,
abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient
le goût naturel et comme l'appétit de la douleur.

Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère.
On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses
personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait
Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un
héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque
des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est
chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que
la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle
de la _Nouvelle Héloïse_. C'était se faire des sentiments déclamatoires,
mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils
venaient, ils avaient été vivants et profonds.--Le siècle n'en fut
pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La
philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion,
besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle
était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à
la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends
s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des
grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant
d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement
du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus
prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction
morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence
humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la
conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place,
aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et
attendri.

Tant de choses dans un roman!--Elles y étaient parce que Rousseau s'est
mis tout entier dans la _Nouvelle Héloïse_, avec un peu de ses vices,
beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup
de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon
coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme
bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier
s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré.



VI

LES «CONFESSIONS»

Ses _Confessions_ n'en sont que le complément. Elles sont plus
piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage
parce qu'il y dit _je_; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que
le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous
apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa
philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une
confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau
l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de
Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de
paresse gaie, d'_insociabilité_, et, disons-le, d'immoralité.

Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes
surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même,
et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le
souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau
de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa
misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et
d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et
ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore
fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse
et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite
avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué,
le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les
asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose,
et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.--Ne
vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec
orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se
faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un
sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le
monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent,
mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long
regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte
fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson,
le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au
rêve.

Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt,
plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces
arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la
vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je
pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec
bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle
l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie,
candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée,
oubliée, si facile peut-être à reconquérir.

Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste
aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être
incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au
fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis
apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un
enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre
et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs
d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des
artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous
consentions à la subir.

Et voilà aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau
qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la
grossièreté de l'auteur--aidée de celle du temps--a laissé des
souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le
sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable
qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les
_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché
naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un
peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se
détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en
est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait
laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des
colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que
lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il
ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout:
«Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de
vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus
ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.

Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante
parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de
désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il
y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se
donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on
est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de
génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de
celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du
moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les
mémoires sont alors une explication des opinions et des théories,
explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son
sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à
écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est
passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un
vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient
être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me
soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,--d'autant qu'ils
seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux.

Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau
et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut,
assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans,
l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons
plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre
lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec
les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de
sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons
que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les
mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit
chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le
Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu
par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la
demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le
Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant
il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours,
il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou
presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore.
Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il
est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le
temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse!
L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un
merveilleux effet: il a fait une résurrection.

Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par
l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener
les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants,
les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein
de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise;
plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des
informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur
l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses
trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne
heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la
désespérance et de la folie.



VII

SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES

L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, une certaine
originalité même dans la conception de la vie suffisent à faire un grand
romancier et une manière de brillant poète; elles ne suffisent point
à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point été un grand
philosophe. Ses idées philosophiques et ses idées politiques sont dignes
d'attention plutôt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire
de leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie est très
élémentaire, et les «cahiers scolastiques», comme disait Diderot en
parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus
brillants de forme, plus entraînants par leur mouvement oratoire et
plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour
l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il était naturel,
d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne
volonté instinctive, et après avoir songé, comme nous l'avons vu, à
transformer ses confuses sensations du bien en un système, il en est
revenu à une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et
en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache fortement sans renouveler
les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, à
peu près intact, des antiques croyances théologiques, il le relient,
il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure qu'il avance, à y
adhérer, et il le fait aimer par l'élévation naturelle de l'éloquence
avec laquelle il l'exprime.

Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a
vraiment d'originalité, et n'a eu de charmes pour ses contemporains,
qu'en ce qu'elle n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle
était professée par un homme un peu indigne d'en être l'apôtre.--Elle
n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache à un nouveau
principe et à quoi elle emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est
ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de
Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a besoin que pour
ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il
a besoin pour lui-même. Cela fait, certes, une différence, surtout dans
le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; mais la
profondeur est la même ici et là, et la puissance, sinon de persuasion,
du moins de conquête est égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à
craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et
partisan du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant même de
l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément de l'avis de Rousseau, en
le lisant; et je ne vois guère de différence plus essentielle. Tous deux
aboutissent au même point par des chemins très divers. L'un a besoin
d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque
consolation et quelque espérance; et ce minimum est le même où Voltaire
trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une
douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et une assurance sans
devoir.--Cette philosophie religieuse est à très bon marché, vraiment,
et à très bon compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et
l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De
ses deux aspects elle séduisit le monde d'alors, par Voltaire les
gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de tempérament
oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus
que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour
ne pas traiter légèrement deux grands hommes de pensée du reste, il me
serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en dire plus, que je ne
fais.

Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au même, la
«religion» de Voltaire et «la religion» de Rousseau partent de
sentiments très différents, il s'ensuit que les idées de Rousseau sur
la _question religieuse_ s'écartent de celles de Voltaire. Il y a une
certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons noté,
certaines tendances, certain goût et certain air de directeur de
conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le
prêtre qui est le côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du
_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu «écraser
l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. Il le voulait plus
philosophe, plus «éclairé» et moins croyant, devenant un simple
«officier de morale»; mais gardant son influence, salutaire, douce, non
plus rude, impérieuse et terrible, mais son influence encore, sur la
société. C'est là un des rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y
insiste un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par lui.

Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux
écoles très différentes, au point de vue de la question religieuse,
sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant
du reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et à «écraser»; à
Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essayé d'associer la
religion ancienne aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et
un clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis la vision
aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux écoles ont traversé toute
la période révolutionnaire et toute la période contemporaine, et on les
retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idées
au XIXe siècle, représentant du reste deux penchants divers, très
persistants l'un et l'autre, de l'esprit français.

Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. Il n'a pas un système
lié et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnaît
de bonne grâce. Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et
que nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste s'y rattachent
et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondément.--L'optimisme
misanthropique c'est la définition même de Rousseau.--Le monde est bon
parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se retranche et d'où
il ne serait pas aisé de le faire sortir. Le monde est bon; seulement,
vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le
mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique,
dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne,
à laquelle _Candide_ est une réponse, avec une assurance et une
intrépidité de conviction très significatives. Le mal moral, l'homme
serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le péché est
de lui. Il est une monstruosité que l'homme a introduite sur la terre.
Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait à expliquer
comment et pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau
nierait, du moins si aisément capable de le devenir; et c'est, bien
entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais éclairci.
Il s'en tire, comme nous tous, par la considération du parfait et de
l'imparfait, par cette idée que l'homme, s'il était parfait, serait
Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit être
borné, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et
si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme créateur du mal,
cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu,
cette objection.

Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a inventé, à bien peu
près, si presque entièrement, que, retranché le mal physique créé par
l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal
physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les maladies par
ses imprudences et ses intempérances. Il a créé les accidents par son
humeur aventureuse et sa fureur de braver les éléments dans un dessein
de lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par la sottise
qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller plus loin, le désastre
de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a
bâti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, ont bien
peu de chose à craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais
la mort sans maladie, sans accident et sans crime, après une longue vie
saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un
dernier sommeil, l'engourdissement suprême, la simple impossibilité
d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voilà le
système tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au contraire.

Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette vue du monde
est-elle assez étroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais
le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs
accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle
qui veut que les êtres animés vivent uniquement de la mort, prématurée
et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant
aujourd'hui, la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal n'est pas
une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans
quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal
organisé, si bien que vie et mal sont tout simplement la même chose:
voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien étrange.--Il semble que la
pensée, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de
leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte
d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une
certaine direction, d'autant elle laisse toute une région de ce qu'elle
explore étrangère à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.

L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la misanthropie,
confirmé au contraire et comme renforcé par la misanthropie, chéri
d'autant plus que la malice des hommes le gêne; le monde cru bon, non
seulement malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention
des hommes, l'a pour un temps offusqué et apparemment enlaidi, voila
où Rousseau se tient obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.--Ses
misères même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne laisse pas d'être
juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est
singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres
de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau,
misérable et persécuté, qui la bénisse.--Il n'a point tort, et le
pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas
à une énergique volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il
accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel à l'homme,
besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considération de
malheurs personnels, se prend à tout.--Mais si le pessimisme ordinaire
est le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le besoin de se
consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fondé sur la notion
du devoir, sur cette idée qu'il n'y a que le bien moral qui compte et
que celui-ci il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme
système que le système adverse;--et s'il se complique d'un mépris infini
pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil,
et cette opinion, peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres
estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le
redresser.

Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques,
rares et courts du reste (_Lettre à Voltaire sur le désastre de
Lisbonne_.--_Lettres à M. l'abbé de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce
qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres
demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à M. de Mirabeau, et
surtout à ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de
Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littéral du mot, des _lettres de
direction_, c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant,
bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très souvent
exquises. Les «sermons» de «Julie» et les «lettres de direction» de
Rousseau, avec quelques pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce
qu'il y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» dans tout le
XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle est là. Elle est courte.
Elle est mêlée, et d'une essence toujours un peu basse. Il est très rare
qu'il ne s'y égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile et
si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualité qui
ne laisse pas d'être un peu grossière. Les sages du XVIIIe siècle n'ont
pas eu des mains à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je dis
les plus fines et pures, ne détestaient point une certaine lourdeur de
tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, même à leur
gloire, avec les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le
«_Sénèque à Lucilius_» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, partie dans
l'_Emile_, partie dans _Héloïse_, partie, et c'est encore ici qu'il
est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins
misanthrope et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un
grand romancier, et un grand poète, et un peintre amoureux et touchant
des beautés naturelles,--ensuite un médiocre philosophe,--enfin un
moraliste délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami des
coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, non sans quelque
douce et insinuante puissance à les guérir.



VIII

LE «CONTRAT SOCIAL»

Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement,
ne pas tenir à l'ensemble de ses idées.

Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des
idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme,
s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention
sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?--Eh bien,
ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait
à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de
polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social
et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd.

Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver
justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut
pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des
prétendues servitudes qu'il impose et des prétendues dégradations qu'il
entraîne. Le discours sur l'_Inégalité_ est dans ce sens; mais c'est
le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne
considérer l'_Inégalité_ que comme une boutade de Rousseau jeune,
soufflé très fort par Diderot.

[Note 86: En particulier M. Champion dans son très beau livre sur
l'_Esprit de la Révolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_,
février 1889.]

S'il n'y avait que l'_Inégalité_ d'un côté et le _Contrat_ de l'autre,
je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes
qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de
l'_Inégalité_, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop
fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle
dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent,
et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas
seulement dans l'_Inégalité_. Elle est, seulement, et sans la mettre où
elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inégalité_,
dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle
Héloïse_ et dans la _Lettre à Mgr. de Beaumont_; et j'ai montré que dans
cette dernière (après l'_Emile_), Rousseau renvoie à l'_Inégalité_,
en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en
accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc
cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de
Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes
adversaires, pris à l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de
Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;--à moins qu'on
ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction
avec le _Contrat social_, ce à quoi je ne m'oppose point.

Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau.
Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper
ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.--«L'homme est né
libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du
Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est
mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né
libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et
nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode
ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit:
«Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que
possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus
possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société
soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est
l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme
absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de
Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant
la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester,
libéral intransigeant, anarchiste.--Il a été le contraire; je n'y peux
rien.

Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il
y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas très
lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien
des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du _Contrat_ est
nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute
sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de
demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir
que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par
conséquent qu'il n'y a de droit que le sien,

Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà
l'idée maîtresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu
chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur
chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas
vrai, Rousseau?--peut légitimement disposer de moi à son plein gré et
resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il
pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus
en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile,
la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa
chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps,
comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir
selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon
sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai
accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de
mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin
général du _Contrat_.

Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux.
Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore,
Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul
qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une
autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et
brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais
s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces
législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des
droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la
minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état
n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie,
et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui
n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des
gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des
gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions
mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament,
dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous
sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera
impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas
ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être
représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés
du peuple _ne sont pas_ ses représentants; ils ne sont que ses
commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le
peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant
l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est
rien.»--Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à
la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir
despote capricieux et irresponsable.

Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu,
remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est
jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est
une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se
permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu.
Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur
qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme
se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne
risque pas même d'être méprisée.--C'est pourtant à ce despote sans frein
que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il
n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.

Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple
souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de
toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs.
Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à
la députation[87]. «La fonction de juge doit être un état passager
d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité
d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il
est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que
rendre les juges très attentifs....»--à quoi, si ce n'est à plaire à
ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti?
Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une
constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une
reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et
capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire
à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective,
c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de
Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son
danger.

[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.]

J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu
quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement
à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses
gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne
reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très
judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour
choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un
parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans
le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière
de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau,
vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de
l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à
d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de
l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée
de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont
tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans
les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard
superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur
est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que
les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les
autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours
assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion
qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une
nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir
le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un
certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés
par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre
les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine
violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne
fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou
à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection
n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même
l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses
répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un _veto_.
Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que
même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une
législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique,
selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui
part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou
incomplète.

Peut-être aussi--je n'en sais rien du reste--peut-être aussi les
quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers
«l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il
était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop
inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le
«citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de
la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.--Sans doute quand
ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes
libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très
éloignées encore des démocraties modernes.

Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême
dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et
«composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est
certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la
tyrannie qui puisse être.

Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y
mènent point?--Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de
Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on
sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé
sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu
dans une cité protestante durant tout le premier développement de son
esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux
tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie
politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme
de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de
Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et
comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient à ce que ce
n'est pas Rousseau qui a écrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui
en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que
Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre.

[Note 88: Voir notre _Dix-Septième siècle_, article _Fénelon_.
(Lecène, Oudin et Cie.)]

Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité
qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui
Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en
avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements
le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes
ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène
(quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours
légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Même
doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de
Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se
répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il
faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les
_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est
de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement:
La société humaine est par elle-même et dans son origine une société
d'égalité et d'indépendance.--L'établissement de la souveraineté
anéantit cette indépendance.--Cet établissement ne détruit pas et ne
doit pas détruire la société naturelle.---Il doit servir à lui
donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est
Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne
faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur
l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature
de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son
autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction
humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie»,
soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut
servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».--De Burlamaqui
encore cette idée[89] que la démocratie exige un Etat d'un territoire
peu étendu, etc.

[Note 89: Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le
texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)]

Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne
faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les
leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées
générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me
parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée,
trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre
religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part
Grotius parmi les livres de chevet de son père.)--Cette école, tout
entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée
libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement
moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire _qu'il n'y a pas
de souveraineté_; qu'il y a un aménagement social qui établit une
_autorité_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et
qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée,
et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser,
qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec
beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée
était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour
les hommes de la Révolution elle est restée confuse.

--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande
influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir,
Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait
remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre
l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutôt un critique
sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter
des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit
positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur
la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant
diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet:
ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en
puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et
tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et
formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on,
un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses
membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout
rassemblé[91].»--Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins
qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt,
Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de
ses idées;--et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il
y a de libéralisme dans le _Contrat social_; car il y en a.

[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.]

[Note 91: _Contrat social_, II, 2.]

Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il
la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais
les _délégations_ de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs
délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant
tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il
jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps
politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de
puissance exécutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois
les exécute [93].»

[Note 92: _Contrat social_, III, 1.]

[Note 93: _Contrat social_, III, 4.]

Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que
Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la
souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est
l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté
ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La
volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne
peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou
d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté
générale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas
à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94].» Donc le peuple
ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature
propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il
faudrait ajouter son aptitude) à _penser généralement_, à décider sur
les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du
moment même qu'il est législateur, ne peut être ni _gouvernement_, ni
_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier,
viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre
une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les
chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle
n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi
pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.

[Note 94: _Contrat social_, II, 4.]

Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le
texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce
texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point
corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très
nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier
point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main
de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.

Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à
rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à
ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus
heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas
assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi
qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que
Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté
individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a
glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où
elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes.
--Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante
apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé
les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en
relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.

Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que
si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la
souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et
s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les
sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur,
proclamait avec éloquence et avec passion.--Et c'était aussi, partie
grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans
son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite
et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en
finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine,
encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à
ses idées générales, encore que même dans le _Contrat_ il s'en écarte,
Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant,
glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les
hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt
mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser,
pour une grande part au moins, responsable.



IX

ROUSSEAU ÉCRIVAIN

Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur,
puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles
pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et
plier les coeurs.

Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui
l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens
commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant
dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus
grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle
de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a
mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des
théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger
perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit
et de tout ce qu'il pense.

Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale,
froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie
telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de
nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans
des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories
politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation
et l'étude des faits, mais des constructions _à priori_ et des
abstractions de «promeneur solitaire».

Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la
marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué
d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien
n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il
arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes
de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_,
c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on
s'enivre de _raisonnement_, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en
ses transformations successives, d'une idée générale devenant système
politique, système pédagogique, système religieux, système social.

Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de
perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve
fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très
systématique et très séduisante, voilà Rousseau.

Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du
génie, telle _intuition_, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur
lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met
d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la
voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et
féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement
doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux
et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on
s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme
des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais
inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à
poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent;
en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie,
qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas
connaître.

Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un
rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style
oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque
depuis Bossuet.

A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau
développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du
XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en
puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée
aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court,
nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme
tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes.

Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences
entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs
contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les
élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est
l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte
avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style
oratoire.

Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout
ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme,
jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de
les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la
conduite du discours, et, plutôt que _l'ordre_ véritable, ce _mouvement_
qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce _mouvement_
que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités
fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il
oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas
le don.

C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de
cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours
qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et,
sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.

Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement
un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit,
qui respire et qui brille.

C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain,
orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce
que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu
faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les
Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération
littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les
Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout
son élève passionné, George Sand.

A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain
éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus
sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la
révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie
dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a
retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes,
et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais
qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé?



X

Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur,
le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il
était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour
l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire.

Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait
l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les
traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et
avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces
autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps,
il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition
du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion,
c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il
fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et
c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de
plus inattendu--et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de
considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme
une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit
audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre
humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le
genre humain croit qu'il subsiste.--C'était, sous la forme d'un rêve
doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée
révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous
avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau
disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais
été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est
bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort.
Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï,
qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec
Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes,
là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit,
en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui
s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même.

En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses
contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se
montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent
à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime,
l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au
fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine
à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de
le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le
surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en
demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande
et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir
si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre
nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une
vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de
pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs
des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible.

S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et
il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse,
de mollesse, de _non-sécheresse_, et de rêverie sentimentale.--C'était
un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de
vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un
âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire
naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en
ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les
attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par
les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De
quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui
le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et
rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec
une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux
raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à
l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de
toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est,
à les faire considérer comme, des élégances.--C'était un poète,
mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui
l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité
heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au
lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou
en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en
chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la
dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré,
du point de départ ou du chemin.

Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et
comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée,
Prevost, Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces larmes.
La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à eux: et il est juste de leur
en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient
pas eu l'autorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et
qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie
qui fît des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les
autorisât et les consacrât par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement
mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur le trône.
Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque part que fait le poète
dramatique[95]. Le poète, selon lui, «suit le goût public en le
développant», et ne fait que penser ce que le public va penser lui-même,
«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau a donné
l'exemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte
d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des
larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le
directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont
passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à
demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les
effets durent encore, a été de remplacer, pour une partie considérable
de la nation, les prêtres par les romanciers.

[Note 95: Lettre à Dalembert sur les spectacles.]

C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand
révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme
nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les
moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne
faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique.
Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau
que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, _la société
à la Rousseau_, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs,
brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant,
et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à
laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière
façon de fausseté d'esprit.

En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce
qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien
déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société
polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole
même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et
chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui
reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle
n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle
y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis
défiante et irascible.--Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter
sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire
d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne,
et songe vite à en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus mêmes, la
simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux
idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit
faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de
l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.--Rousseau a donné
en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté
et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe
sociale, et sa manière de s'y accommoder.

Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et
riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins
figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique.
Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande
âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître
parfois un étudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur
de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination,
l'égale par la puissance du regard, et le dépasse par la clarté de la
vue.--Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; il
n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est
une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à l'esprit et au
coeur humains.



BUFFON



I

SON CARACTÈRE

De l'homme qui vit de la vie de son siècle au risque de se disperser,
mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins
que ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de celui qui se
détache de son siècle jusqu'à s'en isoler complètement, et à tel point
qu'il n'y tient pas même en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque
de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais cela pour une
si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y
coule et s'y dépense, et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit
le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est le plus grand, je
ne sais; mais le second au moins paraît plus fort, plus vigoureusement
doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus
original.

Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de
Rousseau, homme du XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle _central_, il ne
s'est occupé ni de politique, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni
de roman, ni de théologie. Il n'a pas été de l'Encyclopédie, il n'a pas
été de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a
pas même été d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a
pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les plus grands de ses
contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietés, Montesquieu
lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais
assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire
une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire
une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein XVIIIe siècle il
a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il
est difficile d'être moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a
pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il
étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle va du
moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru
sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en
société; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble
ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du
tout.--Il compte par milliers de siècles et seulement de l'apparition
d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement
comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan
des âges, et le XVIIIe siècle se confond si exactement avec le XIIIe ou
XIVe siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son
existence.

Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût même pour
l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants
dominants du XVIIIe siècle, le plus fort peut-être. Ce n'est pas même
cela précisément. Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire
naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» et une
démangeaison d'indépendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord à
l'histoire naturelle. Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était
plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur du Jardin du Roi et
se préoccupant de Linné, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire
naturelle, c'est-à-dire dans le monde entier, moins les vétilles, s'y
sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut
jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en détournât.

Car s'il était hors de son siècle, il était également hors de l'histoire
et n'était pas plus lié par la tradition que séduit par les nouveautés;
et, à vrai dire, choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots qui
n'avaient pour lui aucune espèce de signification. Quelques paroles de
complaisance courtoise, comme précautions à l'endroit de la Sorbonne et
de l'Église, c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du
passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi impérieuses, et plus
bruyamment impérieuses, il s'est contenté de les ignorer. Il voulait
être, et il était presque, une pure intelligence en face des choses
éternelles, les regardant et tâchant de les comprendre. Il a travaillé
ainsi cinquante ans, en se levant de très grand matin, sans faire
attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni même aux louanges; car, une
fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se
jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout autant de les surfaire que
d'en retrancher.

Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, la patience, la
lucidité, et la fierté sans inquiétude, c'est-à-dire sans vanité. «Assez
de génie, beaucoup d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela
un jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: c'est la
définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement un peu les termes, et
disons: un grand génie, et une liberté de pensée comme je ne vois pas
qu'il y en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable et plus
constante.

La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu,
appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé
morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on
peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements,
ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni
brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il
souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain
vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est
dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une
chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là, il
semble presque échapper à l'humanité; et pour ce qui est de son siècle,
par là il s'en détache d'une manière qui tient du prodige.

Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point
de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la
profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils
recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur est au dedans
de nous-mêmes; _il nous a été donné_; le malheur est au dehors, et nous
l'allons chercher.» Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et
nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions changer la nature
même de notre âme; _elle ne nous a été donnée que pour connaître, et
nous ne voudrions l'employer qu'à sentir_. Et il en résulte que les
hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont
«raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient
les supprimer». Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée et
dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que malheureuse et abrégée. «_La
plupart des hommes meurent de chagrin_.»

Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas
été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie
admirablement bonne, du moment qu'il avait «une âme pour connaître», et
puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre en
une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne
l'a pas quitté une minute pendant toute son existence. Le secret de
la vie naturelle de l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa
destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et
les plus nobles.

On définit incomplètement, mais avec netteté par les contraires. Songez
à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade,
le passionné, l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait
équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile
et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme. Buffon a écouté «le
silence éternel de ces espaces infinis»; et il n'en a pas été effrayé.
Il a vécu «toute sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été
incommodé, et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que les hommes
pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer comme un
«supplice insupportable».

C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans le démentir, ce
singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort
étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter
autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant
ni une boutade, a été lui-même, à travers tout son siècle, un long,
sévère et imperturbable paradoxe.



II

LE SAVANT

C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a
manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le
labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté;
ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique,
c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le
sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et
les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un
caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée;
ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès
qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit
humain qui les a produits.

Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit.
Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et
sur ses deux grandes généralisations, _Théorie de la terre_ et _Epoques
de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir
observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des
animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales,
ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable
minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse
embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de
l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il
y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir
du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les
fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font
aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son
métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il
exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait
qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment
pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins
aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet
vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset;
il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à
la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé
et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie,
minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa
main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain.

Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de
son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans
sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère
bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée
d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard,
lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions,
classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par
l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu,
d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.

A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la
liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a
varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse
nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange
d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter
les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait
commencé par la _Théorie de la terre_, où il rapportait à peu près
exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la
planète. Trente ans plus tard, il écrivait les _Epoques de la nature_,
où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu
primitif. C'est qu'entre la _Théorie de la terre_ et les _Epoques de
la nature_, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient
ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches
vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire
la _Théorie de la terre_, il n'importe, si, en réalité, elles la
complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe
d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai
au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant
une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la
science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants
de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause,
croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que _de_ la
pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines
espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne
vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait
pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y
restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres
l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent,
changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils
diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente.
Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont
eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un
point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et
l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux _pourrait
bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation_.

J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les
autres poisons actifs, même celui de la morsure d'un animal enragé,
pourrait bien être cette matière active trop exaltée.»--Et voici que
Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement l'idée que
la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au
lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être un
fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien être
des invasions d'animaux, et la théorie microbienne, juste inverse de la
doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair.

Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées foisonnent chez
lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalière
qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies
qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs d'idées et créateurs de
disciples. Il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En
géologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux
est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire--en
géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à
comprendre et à faire entendre que l'état actuel du globe est le
résultat d'une longue succession de changements dont il est possible
de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier écrit
l'histoire de la planète.--En zoologie, il est le créateur d'une
véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces,
et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les
mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une
nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.--Enfin en
physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop
cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus
ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu
près un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue
un peu indécise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle,
beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les
théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on
veut, qu'un agrandissement.

[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tirée des leçons
de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.]

Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des
choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement
ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été
suggestive, évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer des
questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la
curiosité la plus inventive qu'on ait connue.

Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus
utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le
doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que
sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont
il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses
antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il
a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir les _abstractions_, les
_classification_, et les _causes finales_. A l'état où elles étaient
alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et
trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.

L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, non pour une simple
vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais
pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque
chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui
gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée
était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire: «_nulla
fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute
génération suppose des sexes_»; c'est simplement constater la majorité
des cas observés; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur
des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des
observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était à faire de
ces «axiomes», de ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement
Buffon, des principes supérieurs à l'observation et à la recherche, et
devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme
des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner
toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils
tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la _Raison
suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, étaient comme des
divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et
à la glorification desquelles le savant n'a qu'à se consacrer. C'est
la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit
perpétuellement le monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles
soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles,
et pour les prouver.

Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou
Perfection ne sont que des «êtres moraux créés par des vues purement
humaines» et des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? Qui
ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une
entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu'une idée, si
grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne
sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des
obligations et des limites? La science, à ce compte, devient vite une
apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où
la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et
nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source
du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboutissement, altérant
par conséquent presque à coup sur la sincérité de la recherche et la
rectitude de la pensée.

Il en va de même des classifications trop superstitieusement respectées.
Il faut classer par seul amour de la clarté, et non jamais par croyance
en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire de
la classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table
des matières. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire
avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait
écrit quelque part. Encore ici comme tout à l'heure, les classifications
ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après
des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre
esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront
toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le
sont autant les uns que les autres, ils peuvent être seulement plus
clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que
dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus _humains_, non plus
_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais
quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un
égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification
c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire
pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en
elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe même de toute
observation et de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.

Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter
l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa
réalité; car lui ne classe pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle
ne comprend que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, elle
est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, il est vrai, et ce serait
renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que
de ne pas la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; mais à la
condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des
apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la
nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire,
du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de l'unité et de
la continuité de la nature, voilà le devoir du savant.

Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences
naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causes finales
tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science
achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y
aura un fait inconnu, l'ignorance où nous en sommes empêche de conclure,
et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire
que tel phénomène existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention
générale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut
avoir saisie, ce que seul celui là pourra se flatter d'avoir fait qui
connaîtra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur
les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent:
telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci était le but de
celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout
de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et
récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens;
elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout; ce
serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et
d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes
finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de
causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité de toutes les séries dans
tous les sens, à l'extrémité de tous les rayons de cette circonférence
qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait
exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre
légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur
essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen
de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la
consommation de la science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des
âges.

Ne nous en servons donc _jamais_. «La reproduction se fait _pour que_
le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours également
couverte de végétaux et peuplée d'animaux, _pour que_ l'homme trouve
abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et
dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à
l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont
maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions
fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses
uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les
fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient»
que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces
proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux
du savant.

Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a
chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance
des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes
c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la
science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de
lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses
vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi.
L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour
une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui
commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il
croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou
c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est
l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans
un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi,
de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procédés de notre
esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable
que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain
qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit
du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins
l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre
ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en
débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est
la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il
redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue.
C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace,
ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il
profite.

Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a
promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu
lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à
la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut
décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses
proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon
avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait
que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette
idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et
qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes
s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en même temps il est
homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de
théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office
de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une _vue_, qu'un
_aperçu_, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de
faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de
les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage.

Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se
représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues
de l'univers, en voici à peu près le résumé.

La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il
ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas
à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles
s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.--Deux forces
universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force
d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet
indirect, effet par réaction, de la première.--Il y a deux sortes de
matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise
qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante,
ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force
d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est
matière vivante est nommé végétal ou animal.--La planète que nous
habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments
calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes
presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux
actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les
animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains
autres mangeant les animaux végétariens.

Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est
probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de
fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle
tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre
part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et
brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus
grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient
d'elle-même et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est
refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute
matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et
se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.--Elle
s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà
et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties
plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à
sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et
les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait
bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons
de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant,
retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs,
indéfiniment.

Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues
plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les
cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées
par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre,
au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en
proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles;
enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui
sont ce que nous appelons les océans.

Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En
elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite
partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface
de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une _force
d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers,
autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière
qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit
solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui.
C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont
qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère
moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la
reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect
superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues
sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes
primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé
leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont
constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière
calcaire.

Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu
à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des
grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble,
laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est
encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux
différents modes d'_expansion_, toute prête à recréer la vie dont elle
vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule,
et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant,
puis la reformant de nos cadavres.

Les végétaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force
d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur
convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas.
Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent
et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites
sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur
individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie
de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne
vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie;
autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement
parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une
collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.--Ils ne veulent
pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre
dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans
vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils
n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être.
De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend
conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous
appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.»

Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont
d'un point à un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons
animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube
vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie,
et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils
sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte
tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a
sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent,
puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils
combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but
ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur
vouloir-vivre est précis, énergique et _circonstancié_, qu'il n'est
pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais
ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et
même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà,
il sait peser et choisir.

L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble;
il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée,
volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont
sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles.
L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de
réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire
de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées
une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est
amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut
parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est
simplement un _sens_, un sens plus raffiné et plus délicat qur les
autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et
d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine
conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très
nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être
quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a
disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle
circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement
presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien
dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à
l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans
doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément.
C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en
lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements
produits par la sensation du fouet durent encore; les uns
contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une
troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance
penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut
donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre
douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut
d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une
façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles
volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées,
former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà
de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est
la limite des animaux.

[Note 97: Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.]

Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est
un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations,
pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui
s'appellent _idées_, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui
s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres
hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger,
s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de
généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de
tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur
la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres,
est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre.

Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre
les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en
repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup
trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de
différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et
la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force
d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force
attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et
les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature
travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la
matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en
quelque sorte, par un «moule intérieur».--La nature façonne le minéral
comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse,
elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en déposant
quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur,
exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à
l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec
certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la
nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille
le végétal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en
profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de
lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun
des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui
est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier,
mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit,
s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend,
dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un
mot, à trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matière
brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le
marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne
organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens
et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans
toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans
toutes les dimensions.

Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique
et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces
du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions
insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein
confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en
général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir
comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne
sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous
entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une
résistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espèce
de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel
degré est déjà un individu.--Il est entendu que les végétaux n'ont pas
un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers
le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la _Vallisnérie_ mâle,
attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface
du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le végétal
est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par
bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous
détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour
lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce,
et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite
et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un
végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une
transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne.

Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de
sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus _uns_
par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous
d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont
au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie,
plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les
mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins,
peut-être moins, que la sensitive.--Et d'une façon générale il est vrai
que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal
aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la
nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de
ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air
(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les
sources de vie.

Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que
ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en
connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous
aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre.
_Elles sont opposées_, même, _à la marche de la nature_ qui se fait
uniformément, insensiblement _et toujours particulièrement_.» Comptez
que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à
déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a
cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire
sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle
double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par
accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini
ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on
serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices.

Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite
absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue,
il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les
perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le
chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs
actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en
reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui
distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas
qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance
que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous,
et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et
encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des
accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et
déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce
qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue.

--D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de
variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une
première _chose vivante_ unique qui s'est modifiée de mille façons au
cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de
nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces.

--Il y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui
de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des
espèces[98].

[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon
considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan:
_Edition complète de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond
Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetière: article
de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.]

Sur le premier nous serons très réservé, parce que c'est une affaire de
philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus que de science de
la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison
d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous
les autres êtres organisés»; et qu'en créant les animaux «l'Être suprême
n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de
toutes les manières possibles.» Non, encore que ce ne puisse être là
qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits;
car, «quoique tous les êtres variant par des différences graduées à
l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on
peut suivre de très loin.... Que l'on considère, par exemple, que le
pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a
été pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette
ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences
apparentes; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de cette
conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes,
des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux
reptiles, des reptiles aux poissons, etc.»--_Une seule idée organique_
se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété,
revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant
toutes un ordre général, un «dessein primitif», oui, cela est possible,
cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la
nature; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que
l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus
intelligent; et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une
forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons
mêmes, ce n'est qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins
à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que
brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et
probablement peu susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous
prononçons pas.

Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus
affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une
des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses
est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite,
à l'endroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline,
avant toute autre considération, à croire que l'espère animale change
avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des «faunes» selon les
différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit
à l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la
faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais,
cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs
analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de
l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent
dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence
du type primitif, une altération, une dégradation,--écartons ces
idées de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guère
scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que
l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles
conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, à beaucoup
d'égards, sont comme «des productions de la terre; ceux d'un continent
ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés,
rapetissés, changés au point d'être méconnaissables. _En faut-il
plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas
inaltérable?_ que leur nature peut varier et même changer absolument
avec le temps?»

Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle se modifie au
moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de
la guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les
variations de la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres
que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces.
Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris
gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles
géologiques,

  _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._

L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. «Cette espèce
était certainement la première (?), la plus grande et la plus forte de
tous les quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus
petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr sans nous
avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée!
Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées
ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par
l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un
climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles
étaient autrefois!»

Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, temps, ne
laissent, par conséquent, subsister que celles qui sont les mieux
armées, d'une façon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement,
le plus précisément, le plus fortement le genre de défense, le genre
de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce
qu'elles sont_; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, les espèces
se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant
entre elles de grands vides autrefois sans doute occupés; et les fortes
différences que nous remarquons entre les espèces ne sont qu'une preuve
de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. «Les espèces faibles
ont été détruites par les plus fortes»; et celles-ci restent seules, et
voilà pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique
est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une
évolution, lente à nos yeux, mais continuelle. «Toutes les espèces
animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non,
sans aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou _plutôt
diminué_? «Oui, très apparemment.--Et cette évolution se poursuit; les
espèces ne seront pas les mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «_Qui
sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie,
il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont le tempérament différera
de celui du renne autant que la nature du renne diffère de celle de
l'éléphant_?»--Les «moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas
éternels et indéfiniment immuables; ils sont des arrêts momentanés de
l'invention de la nature, des succès de son invention créatrice où
un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des
combinaisons réussies où la matière organique trouve une installation
convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions générales
devenues autres, ils ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment
quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place à d'autres, ce
qui veut dire que la vivace matière trouve, en tâtonnant, se fait, se
crée un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle «réussite», grâce à
quoi elle entre dans un nouveau stade.

Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la terre du moins,
mais jusqu'à ce que la planète, progressivement refroidie, ne soit plus
que mers glacées, humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive,
recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes d'une pellicule
de glaçons.

Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur l'univers, tel est
le sommaire de son histoire du monde.

Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, sans tirer
indiscrètement à nos systèmes ce libre esprit qui fut le plus
indépendant des systèmes rigoureux et fermés qui jamais ait été, on doit
dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire
de la science générale depuis Descartes jusqu'à Charles Darwin. Il est
le maître et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-mêmes, de notre
grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait
comme «lever» toutes les idées dont la science moderne a fait des
systèmes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou
tout pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes ne le
raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause
qu'elles commenceraient par ne point l'étonner. Il a porté en son
esprit, au moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli
qui semblent s'exclure, ou que c'est à un avenir éloigné de concilier
peut-être, c'est que, possédant au plus haut degré l'esprit de
généralisation sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une
foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant comme la science
elle-même, qui s'aide, un temps, d'une hypothèse, et ne se lient pas
pour obligée de la garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et
grands systèmes, et l'homme le moins systématique qui fût au monde.

Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le plus beau poème
qui ait été composé en France. Il est, au moins, le plus grand poète du
XVIIIe siècle, et il faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on
sait en choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son oeuvre est
de celles que dans l'antiquité on écrivait en vers, comme poèmes sacrés.
En France elle a été écrite en prose--ce dont à certains égards il faut,
d'ailleurs, se féliciter--parce que le faux goût classique avait comme
retourné les choses, et, réservant la versification au récit d'un festin
ridicule ou à la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement à
la prose la description du monde et le récit de la genèse. Mais il
n'importe, et Buffon n'en a pas moins écrit notre _De natura rerum_. Il
l'a écrit avec la même passion pour la science que Lucrèce, sans rien
de la «passion» proprement dite et de la sensibilité douloureuse et
tragique que le grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que
Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que Lucrèce, est
beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, le calme, la liberté
d'esprit, et la tranquillité de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à
comprendre et à faire comprendre, et qui regarde les choses pour les
entendre, non pour se révolter contre elles, non pas davantage pour
faire de la manière dont il les entendra un argument contre qui que ce
puisse être. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales
dans la nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, on peut
dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, qu'il se contente de la
science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but
que son objet. Il participe du calme inaltérable de son modèle;
l'inscription fameuse: «_Majestati naturae par ingenium_», est plus
juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les _Templa serena_ de Lucrèce,
c'est Buffon qui les a habités.



III

LE MORALISTE

Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, ni y avoir songé, il
a une science morale très élevée, et singulièrement plus pure que celle
des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses,
et l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules qui sont de
convenance, et dont la rareté et le ton froid montrent qu'elles ne sont
en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son
oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et même assez
obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du tout à sa digression sur
l'immortalité de l'âme humaine que je songe en ce moment. On peut la
tenir elle aussi pour mesure de précaution, et, comme Dalembert disait,
pour «style de notaire». Mais l'esprit général de ce livre sur les
évolutions de la matière et de la force est spiritualiste, en ce sens
qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang,
n'est nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans l'océan bourbeux
et lourd de la matière, nullement confondu avec elle, nullement tenu
pour n'en être qu'une modification très ordinaire et un aspect comme un
autre.

Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. Il le tient pour
incomparable à tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est
loin d'avoir les idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre
à l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon naturaliste,
évidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais
il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des
animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent
fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui: «le règne
minéral, le règne végétal, le règne animal, _le règne humain_». Or c'est
où l'on connaît et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en
est la marque. Il y a deux tendances générales, dont l'une est d'aimer à
confondre l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne s'en distingue
point, qu'il est gouverné par les mêmes forces, et n'a point de loi
propre, et à lui conseiller plus ou moins, et de façons diverses, de
s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de vivre
comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont
l'autre consiste au contraire à remarquer plus ce qui distingue l'homme
du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à tenir
un compte vigilant et complaisant des facultés qu'il semble bien que
l'homme ait seul parmi tous les êtres, à y rappeler son attention, et
à lui persuader de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus
qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met à part
d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui
fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances,
ses facultés, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses
privilèges.

De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans
hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en
vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici
il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des
«causes finales» à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à
l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il
a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il
éprouve à voir qu'on le «classe» trop décidément avec eux. C'est une
observation peut-être plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument
juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque
vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec
chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on
admet une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il n'en
diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le
singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et
cela, évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de Buffon.

[Note 99: Ouvrage cité plus haut.]

Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments
sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut
rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, _au
contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de
sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Si les espèces se sont
définies elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si elles se
sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux
douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées; si,
de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa
perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis
pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à
jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des espèces, la mieux
douée, et la mieux douée précisément en usant du temps comme auxiliaire
et instrument, l'espèce capable d'accumulation de ressources, capable
d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours
prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un vide énorme entre elle et
l'espèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à
part, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne
peut lui être comparé même de loin!

Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal tellement
supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la
planète, il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y
en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de
l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement
intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus
violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il
multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et
détruit les espèces végétales et animales qui lui nuisent, et aussi,
détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont
utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.

Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale
est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le
seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue,
assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se
prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux
n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la
plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans
des contrées particulières; les animaux sont à beaucoup d'égards des
productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»--C'est
de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je
ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: «Tout marque dans
l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres
vivants; il se soutient droit et élevé; son attitude est celle du
commandement...» [100].

[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premières pages.]

Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée
par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux
caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun
raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progrès, et il
est capable de génie individuel.

Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de cet autre terme,
nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait,
il ne le fait pas toujours de la même façon; il est inventeur, il
imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille
qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor
qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela
signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut
avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal
chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque
chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le repos; il est
l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-être que
l'évolution organique exceptionnellement énergique qui l'a si fort
séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son
souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer,
de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction
inébranlable et obstinée qu'il s'améliore.--Et soyons sincères, et
reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès
a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe
plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que l'homme, né
pour être mangé par le lion et par le pou, très exactement destiné par
la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique
et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et
humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit,
uniquement parce qu'il était inventeur, les moyens d'échapper à ces
fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel
el primitif. Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine,
existe; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte
période, et voisine de celle où nous sommes.

Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste
en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la
nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner,
s'en dégager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant
que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse
très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de
libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue
que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la
meilleure idée de l'indéfini.

Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son
siècle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siècle, j'en
suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part
avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à
travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a
eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature
et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir
savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en
opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau,
veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure
et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison
contraire.--Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne
encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est.
Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon aussi; mais le XVIIIe siècle y
croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est
pas du tout la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands
perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement
apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont
pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se
former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il
a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et
avec une lenteur désespérante, et l'homme aussi, quoique plus alerte;
que l'homme a mis, très probablement, un millier d'années à réaliser ce
progrès de n'être plus mangé par le lion; qu'il y a tout lieu de penser,
par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que
tout progrès général sensible à un homme dans la brève carrière de la
durée de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est
par définition le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès
se remette en marche pour réparer lentement le faux; que tout progrès
par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.

Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose,
ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom,
et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie.
Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le
pousserait sur ce point Buffon dirait: «Si je m'aperçois du progrès que
je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un
progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue à
un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui
est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier
incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en
observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais,
j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose.
Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit
un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre
(s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail
est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, à
elle toute seule, veut faire une montagne.»

L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères
particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal,
l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel
Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler,
d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une
même espèce, les uns que les autres; il y a chez eux comme une âme de
l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille
qui a inventé la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que
_l'abeille_ existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns
prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la
nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont
malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque
de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre
eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des
autres.»--L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est
constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il
ne l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur et éducable,
il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se
trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait
trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès.

C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et étudier
mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les
hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci,
comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits et des passions, et
ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourvoir
à leurs besoins et également répartie dans toute l'espèce, comme les
fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» Le Swift ou
le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième
individu humain, ou le cent mille et unième; ou bien n'aurait pas lu
l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.

Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; il serait
au dessus et au-dessous de la vérité; car l'homme, à considérer les
ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des
animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans
la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des
siens, cela est évident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins
sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui
lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les
impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration,
etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence;
et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus
le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un
homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un
homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est
celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu près, personne dans la
tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès. L'espèce humaine n'a
pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement
(sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les
inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux
inventions, très imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et
indéfiniment modifiable par l'éducation.

C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne
pensent guère; et ce qui met l'humanité au-dessus de l'animalité,
c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y
souscrit.

Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte
ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la
tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'être pas
indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les
antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie
la période lunisolaire de six cents ans «savaient autant d'astronomie
que Dominique Cassini», et avaient donc une science générale «qui ne
peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui «suppose deux ou
trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues
pendant un long temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous sont
parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à
reconnaître leur existence passée.» Il en est ainsi. Une civilisation,
lentement, se forme et se développe; puis _la terre se refroidit_, les
hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent vers les contrées
riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles
d'ignorance suivent les trente siècles de lumière». C'est la diffusion
de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte
que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin
de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs.

Persuadons-nous donc que l'homme est né pour savoir, pour exercer son
intelligence et agrandir son entendement, et que c'est là sans doute
tout l'homme, puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et
ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque
c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: «Considérons l'homme sage,
_le seul qui soit digne d'être considéré_: maître de lui-même, il l'est
des événements; content de son état, il ne veut être que comme il a
toujours été, ne vivre que comme il a toujours vécu; se suffisant à
lui-même, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur être
à charge; occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, il
perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de
nouvelles connaissances, et se satisfait à tout instant sans remords et
sans dégoût; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»

Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée.
Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale»; et si
peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit de
Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.

On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal,
que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la
morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des
devoirs que la singularité même et l'excellence de sa nature imposent
à l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent
l'homme des animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus nettement,
celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette
idée qu'il est _obligé_. La morale de Buffon est que l'homme est très
noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale
suffisante, à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient.
Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: «Pensez, sachez, et
considérez ceux qui pensent et savent comme vos guides». Il pouvait
ajouter brièvement: «Et soyez justes et bons; car c'est une manière
aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» Encore que très
élevée, la morale de Buffon, comme toute sa pensée, comme toute sa vie,
comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe,
elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui en son siècle est quelque
chose; ensuite elle est fondée tout entière sur ce principe que tout
avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modèle,
de ne pas l'adorer, de ne pas, même, lui être complaisant et docile; que
tout avertit l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et
créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, de plus en plus
supérieur à elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le
temps peut abolir en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila
toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et
peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru lui-même, et d'un spiritualisme
qui, n'ayant rien de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et
n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que le langage d'un
naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme
de celle des bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de
son extrême modestie même reçoit une extrême autorité. Buffon le
naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit
aperçu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquiétant et le plus
compétent du _naturalisme_ du XVIIIe siècle.



IV

L'ÉCRIVAIN--SES THÉORIES LITTÉRAIRES

C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son discours de réception
à l'Académie française, que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui
passeront à la postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y
songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses
idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait l'instinct de
dignité, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste,
un certain penchant à la noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se
retrouve dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble appartenir
plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était. Il est avant tout
«éloquent», sa parole est «belle», plutôt qu'elle n'est vive, piquante,
rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa
grande histoire se déroule majestueusement, dans une grande unité, avec
une suite assurée, dans un ordre sévèrement médité et préparé, comme un
seul «discours» continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions.
Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur
l'histoire universelle. Tout cela revient à dire que le génie de Buffon,
comme tous les génies oratoires, vise à l'impression d'ensemble et
au grand effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose
d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres
imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance
et pour les admirer dans leur grandeur.

Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on a pu même dire
que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions
d'animaux si divers, montre des ressources singulièrement variées de
pittoresque. Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a
comme une sympathie toujours prête pour ses modestes héros, qui sait
relever leurs mérites, faire éclater leurs beautés, bien saisir et
à chacun bien conserver son caractère propre, et donner ainsi à la
physionomie son unité, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans
doute il est trop orné; il s'applique trop; il est trop l'homme
qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop
complaisamment son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce n'est pas
assez sans s'en apercevoir.--Défaut commun, du reste, à presque tous les
hommes de science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir assez
bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se
convaincre eux-mêmes qu'eux aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans
cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du
défaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, à ce qu'il me semble;
car les parties de ses ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe,
sont d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française (_Discours
de réception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a écrit en
collaboration avec des savants ses élèves (_Quadrupèdes, Oiseaux_).
Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours très
heureusement, mais il reçoit cependant et subit la contagion de la
coquetterie littéraire des hommes de science, et du trop beau style.
Mais dans les livres qu'il a écrits tout entiers lui-même, géologie,
minéralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit
plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie de la terre,
époques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave,
plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et même sans chaleur,
comme il convient à un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et
que ses idées les plus grandes n'étonnent pas; je ne sais pas enfin
meilleur modèle du style propre à l'exposition scientifique.

Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et
sans précisément se répéter, donne à la même idée, pour la faire mieux
entendre, plusieurs formes équivalentes, plusieurs tours ramenant
au même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne serait
indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui expose des choses toutes
nouvelles et qui songe au grand public, une nécessité, dont, cent ans
plus tard, l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.

Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce
que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux
points de vue qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon
ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la variété de ses tours. En
peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant
la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité
de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de
l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des objets; mais il
conserve toujours sa dignité imposante; c'est toujours la nature qu'il
peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle manifeste sa
toute-puissance.»

On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires de Buffon rien
qu'à connaître les principaux caractères de son style. Ce style est le
style oratoire, ou, pour être plus précis, le style de l'exposition
oratoire, c'est-à-dire non pas celui de l'orateur à la tribune, à la
barre, ou à la chaire, mais celui de la _leçon_ faite par un homme
naturellement éloquent. Il est méthodique, grave, mesuré, imposant,
majestueux et _nombreux_. Il n'est ni animé par une passion vive, ni
alerte et armé en guerre comme le style des polémistes. C'est le style
d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce que Buffon a
été amené à recommander comme le style parfait, ou approchant de la
perfection; car toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer
pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que l'analyse
et l'exposition raisonnée de ses propres qualités d'écrivain. C'est
ainsi qu'il en a été de Buffon écrivant le _Discours sur le style_.
Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que «la
confidence un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie littéraire,
et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes
leçons de détail et des aperçus profonds qu'il renferme.

Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; et, du reste,
sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y
mettre une _rhétorique_ complète, même sommaire. L'admiration qu'on a
éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après coup le titre _faux_
de «Discours sur le style»; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a
donné, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait
tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours trompe l'attente
qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait pas provoquer, et prête à
des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas
exposé. Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception de
M. de Buffon à l'Académie française», ou, comme l'auteur le définit
lui-même dans les premières lignes, «_ce sont quelques idées sur le
style_». Voilà le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.

Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. On ne peut plus
reprocher à ce discours où sont si vivement recommandées les qualités de
composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand
on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le style, de les exposer dans
un ordre un peu libre et abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très
incomplet. Il devait l'être. Il devait ne contenir que _quelques idées
sur le style_ les plus chères à l'auteur et les plus importantes à ses
yeux. Il devait n'être, pour parler le langage des savants, qu'une
contribution à l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un
mérite supérieur.

Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vérités
indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les
ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensée que
l'auteur qui met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature
et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idée de
Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme,
même_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que
le style est une peinture du _caractère, des moeurs_ et de la _façon
de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus éloigné que cela de la pensée de
Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style
c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par
conséquent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce
soit.

Voilà les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas
croire qu'il révèle les véritables sources du grand style; il n'en
montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan,
l'ordre, l'unité, sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de
là naissent _toutes_ les qualités du style, et cela n'est pas vrai. De
là naissent la clarté, la précision, l'aisance, la vivacité même et
un certain mouvement, et un caractère grave, imposant, qui recommande
l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il
y a d'autres qualités du style qui tiennent au _sentiment_ et à
l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant
de l'art d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination et
sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, des grands romanciers,
des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque
toujours, il semble que Buffon l'ait oublié.

Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. La preuve
c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parlé, seulement en
essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui
est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les
idées, du plan;--ensuite en recommandant à plusieurs reprises de les
tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage
où il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme à leur
cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait un plan... il sera pressé de
faire éclore sa pensée; il aura du plaisir à écrire... _la chaleur
naîtra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ à chaque expression... les
objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant à la
lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du
plaisir qu'on a à écrire quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie
n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de
composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser sa matière et
d'en bien voir comme étalées devant nos yeux toutes les parties dans un
bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de chaleur
et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer à
Démosthène le serment sur les morts de Marathon et à Racine le «_qui te
l'a dit_?» d'Hermione.

Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à s'en occuper. Il
n'aime pas les poètes et les orateurs passionnés; son orateur préféré
est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_
le montre. C'est là que l'on trouve qu'il faut «_se défier du premier
mouvement_»; éviter «_l'enthousiasme trop fort_», et mettre partout
«_plus de raison que de chaleur_». Voilà le fond de la pensée de Buffon.
Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien
fait, c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa théorie. Elle
est étroite. Elle ne tient pas compte de la littérature de sentiment, ni
de la littérature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau
poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion
et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle
les remplace.

On peut même ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction.
Buffon ne cesse de recommander le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en
quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut
qu'on se défie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur,
l'éveil de la sensibilité, l'élan de la nature, et en un mot le naturel.
C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment où il naît,
le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple écart
de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commençant point par «s'en
défier».--De même Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner
toujours les choses «par les termes les plus généraux» (ce qu'il
se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle
géologie), par les termes les plus généraux, c'est-à-dire par les termes
abstraits et les périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus
apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il
déteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'apprêt, l'arrangement,
l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de
leur côté, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la
naïveté.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse
d'une théorie littéraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La
Fontaine. La Fontaine jugé au point de vue du _Discours sur le style_,
est mauvais. La question est tranchée: c'est le _Discours sur le style_
qui a tort.

Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des
lacunes et des erreurs de ce petit traité si fécond, tout au moins, en
réflexions. Mais en finissant comme nous avons commencé, prenons-le en
lui-même et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'écrire,
rapidement présentée par un savant, grand écrivain, à l'usage des
savants qui voudront écrire. Il est un petit traité d'_exposition
scientifique_. A ce titre il n'est pas éloigné d'être excellent. Comment
faut-il s'y prendre pour écrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon,
ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour écrire des
ouvrages du même genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose.

Il y a eu une époque où le _Discours sur le style_ était considéré
comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est le temps où d'illustres
professeurs avaient apporté dans les chaires supérieures de l'Université
ces qualités d'exposition large et éloquente dont le _Discours sur le
style_ donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, et la règle et le
modèle de cette éloquence particulière, intermédiaire, qui n'est ni la
simple et profonde éloquence du coeur et de la passion, ni l'éloquence
de la tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, mais
l'éloquence au service de l'enseignement, tendant à instruire d'une
façon élevée et avec une manière imposante, plutôt qu'à toucher et à
émouvoir. Dans cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair,
lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles et le fond de
l'art. De là la grande fortune du _Discours sur le style_. Les leçons
qu'il donne ne sont pas à mépriser, et non seulement ceux à qui il
s'adresse spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver
profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont bien à leur place,
et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portée.



V

Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand poète et ce grand
sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Révolution française. Ce lui fut
une chance heureuse; car il en aurait été un peu incommodé, et n'y
aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, leurs
passions, leurs efforts généreux même en vue d'un but prochain, sont
choses qu'habitué à la marche insensible et sûre de la nature, il ne
comprenait point et trouvait singulièrement méprisables. Son dédain
pour «l'histoire civile» est extrême, excessif même pour un homme qui,
surtout naturaliste, n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand
mérite. Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du reste,
simples misères: «La tradition ne nous a transmis que les gestes de
quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du
genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul
pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer
comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plût au ciel_ que
le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou
la gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre de
l'oubli!»--Cette petite portion de «l'histoire civile» qui s'étend de
1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche
de la nature, et même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus
désagréable à traverser. La providence qui veillait sur lui a donc
comblé une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort
opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que
cela.

Il avait fait un très beau livre, et accompli une très grande oeuvre.
Il avait presque créé l'histoire naturelle, et du même coup il l'avait
affranchie. Elle existait, confondue avec la «physique», chez ces
timides et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement
du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle était
alors très sérieuse, volontairement très réservée en ses conclusions
et très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses successeurs
«philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle
était devenue très prétentieuse, très audacieuse, et s'était mise au
service d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, avec
Diderot, immorales. Elle était devenue une forme, ou un auxiliaire, ou
instrument de l'athéisme libérateur. C'est de cette compromission, très
dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher qu'elle devint
une véritable science, que Buffon l'a délivrée.

Sans être religieux lui-même, il a eu de la science cette idée juste et
digne d'elle, qu'elle n'a pas à se mettre au service d'une doctrine de
combat et qu'elle déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru
qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine dont sortir est
une désertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est
redevenue ce qu'elle était chez nos bons savants tranquilles de 1700,
mais agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les hommes de
l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à Buffon cette sécession, qui était
une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifférent, et peut-être un
dédaigneux, c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs adversaires.

Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son
impassibilité d'observateur, et précisément un peu parce qu'il n'en
sortait pas, il dirigeait vers des conclusions très contraires à leurs
tendances générales, relevant l'homme, le montrant obéissant aux lois
de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et lui persuadant que son
devoir, ou tout au moins sa dignité, n'étaient point à se confondre avec
elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du
nouvel esprit scientifique et du goût des sciences naturelles, s'arrêtât
précisément au plus grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point,
ni ne l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant
des écoles, c'est ce qui les désobligea sans doute extrêmement.

La science y gagna en dignité, en indépendance, en aisance dans sa
marche, et en autorité.

L'influence de Buffon comme savant a été considérable. Son grand mérite
d'abord et comme sa victoire, a été de conquérir le public à la science
de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la science
politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les préoccupations
et dans le commerce du monde lettré. Il a été comme un Fontenelle grave,
imposant, qui a attiré le public mondain à la science, sans faire à ce
public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie
suspecte à le séduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire
naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de
génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le
plus inoffensif et le plus aimable.

Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, le défigurent,
et poussent à l'excès, d'une intrépidité de dogmatisme qui l'eût fait
sourire avec toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes de
ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; dont les autres, comme
Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de génie et des
créateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et dire
qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est une nouveauté qui
vient de lui; et que son idée du lent et éternel progrès de la nature
créant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant
et s'ingéniant dans des constructions plus délicates et subtiles, puis
créant avec l'homme l'être capable d'un perfectionnement dont nous
ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues
philosophiques_ de M. Renan son expression éloquente, poétique et
audacieuse, et comme son écho magnifiquement agrandi.

Son influence comme poète n'a pas été moins grande que sa contribution
de savant à la conscience de l'humanité. La plus grande idée poétique
qu'ait eue le XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La
majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est étrange,
quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si
tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite
Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu
que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse être
fait. La vérité, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que
le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation,
exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans
Rousseau. La grande vision de l'éternelle puissance qui a pétri nos
univers, et le sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire
écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des côtes, c'est dans
Buffon qu'on les trouve à chaque page, et soyez sûrs que la phrase de
Chateaubriand sur «les rivages _antiques_ des mers» est d'un homme qui a
lu Buffon.

A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois poètes, qui sont
Buffon, Rousseau et Chénier, et tous les trois, inégalement, ont eu dans
les imaginations du XIXe siècle un sensible prolongement de leur pensée.
Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilité;
Buffon a appris aux hommes l'histoire et la géographie de la nature, et
les a invités à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a retrouvé
le sentiment de la beauté antique; et l'on rencontrera ces trois
grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans
Chateaubriand, vous savez assez que tout le siècle dont noua sommes en
a reçu la contagion, et a continué, jusqu'à l'époque où le réalisme a
reparu, à les entretenir.



MIRABEAU



I

CARACTÈRE--TOUR D'ESPRIT--ÉTUDES

Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique
du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de
Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout
entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action,
placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne
disserte plus, mais exécute.»

Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent
dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses
passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous
les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes,
subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme
Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot,
orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme
Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe
siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception,
d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.--Avec cela,
ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît
d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur
de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait
que le manque en est moins pénible et répugnant.

Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures.
Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque,
joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme
de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en
enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de
nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable,
et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se
dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun
redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la
révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un
côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte
existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est
surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un
continuel redoublement d'orages.

Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il
acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était
romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses
lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle,
pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette
mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et
non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en
hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême
de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la
neige un chasseur aventureux et allègre.

Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit
en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont
d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui
est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle
Héloïse_;--ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être,
plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son
coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le
plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue
et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et
ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels
jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de
fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme
une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est
cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus
captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant
mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement
amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries
de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers,
sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de
vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les
épreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque,
hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal,
et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce
qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé
dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté
par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et
exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents
contraires.

Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du
XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et
toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel,
et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans
colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette
affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté,
ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas
traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est
incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue
habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette
région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi
lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des
croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.--Le
mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands
problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme
des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il
n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est
incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en
sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude.

Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez
fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de
toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y
croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des
Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de
la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait
fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents,
suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que
parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale
avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société...
l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de
l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient
susceptibles des êtres périssables.»

Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la
liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une
vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative
des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre
utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il
grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge,
il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la
raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne
verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur
donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....»

L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée
dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse,
une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs
dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus
vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une
providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant
lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation
des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un
avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté:
voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours
été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui
certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de
vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus
entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.--C'est bien la
croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et
son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes,
encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés.
C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi
en lui.

Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son
romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent
épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur
et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté
d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci,
quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et
prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais
du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept
gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la
monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la
législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux
connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un _Essai sur le
despotisme_, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur
les _Lettres de cachet_, il écrit un _Mémoire sur les salines de
la Franche-Comté_, des traités sur la _Liberté de l'Escaut_, sur
_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_,
sur la _Question des eaux_, sur l'administration financière de Necker;
et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on
trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique
peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti,
longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux
dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement,
entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si
elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours
complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a été
d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.

Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que
Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable
de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête,
et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les
plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs
de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans
conteste, le plus savant.

Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du
choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le
pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de
Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos
de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est très curieuse et
doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme.
Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle,
Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion
commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette
hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée.
Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait
l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de
Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du
réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui
dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter,
c'est l'almanach.»

Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772,
c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de
Rousseau sur la question de l'_état de nature_. Il sent déjà, en homme
d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en
inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres
satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les
institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les
hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de
découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette
recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs
sociétés.»--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que
pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est
que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment
homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque
la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses
semblables qu'une association momentanée, _il est encore féroce,
dévastateur_, et n'a guère que _des idées de carnage, de bravoure,
d'indépendance et de spoliation_».--Dès que Mirabeau s'occupe de
questions politiques, il écarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en
dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le
temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux
«remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la
métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière
d'Eson.

On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec
l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se
placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.



II

LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU

Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment,
longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce
qui était possible.

Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait
jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans
compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples
modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le
tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.--Le Français
ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très
difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée,
libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul,
passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore,
aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la
liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture
lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne
pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré
que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent
est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à
accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre.

C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large,
parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de
l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de
caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins
plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les
choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le
mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le
traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi
le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été
écrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en
entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat_. Tous les
principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec
la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires,
liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté
individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division
et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première
«constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution
de Mirabeau.

Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible,
allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée
nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il
put lire un fragment de sa _Lettre à Frédéric-Guillaume II_, écrite dix
ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu
une opinion de circonstance.

Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur
d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de
sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent
nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos
propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de
bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit
chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois
obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les
opinions philosophiques et religieuses. _Il faut réprimer les mauvaises
actions, mais souffrir les mauvaises pensées_, et surtout les mauvais
raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire
aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent
servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du
genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les
événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse,
une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des
guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y
songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant
qu'ils sont très utiles[101].»

[Note 101: _Lettres à Mauvillon._]

Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la
décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les
_assemblées provinciales_[102]. Il avait un système d'ensemble tout
prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté,
force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la
province.

[Note 102: _Dénonciation de l'agiotage_.]

C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien
intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu
instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme
toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins
l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le
gouvernement.

Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en
conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans
l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute
la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première
Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des
maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée
ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme
exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat,
c'est une nation affranchie.

Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a
combattue constamment pendant toute son existence parlementaire.
A travers la Constituante, il a vu la Convention, et à travers la
Convention le rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement
son admirable prévoyance. Voici sa prophétie qui n'est point obscure,
qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties,
entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite a
l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789:

«Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée
dans l'art de l'effectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de
liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y
précipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit législatif
était encore chez elle un esprit à naître, une disposition à former;
si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà
l'avenue législative où elle est entrée, conviendrait-il de n'environner
les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense
le sort du trône et de la nation?--Les sages démocraties se sont
limitées elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie où
les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée
représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de
l'assujettir à des formes sévères _et de prémunir sa propre liberté
contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir_.--Quand le
pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme,
il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul;
nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la révolution
était inversée; si le Corps législatif, avec de grands moyens de devenir
ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forçait un jour la
nation à se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à se
réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles
naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants
seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale,
après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait
en mettant tout de niveau, c'est-à-dire en écrasant tout. _La liberté
publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître
absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le
mépris, sous un despotisme presque nécessaire_.--Serait-ce là le fond
de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la
Constitution qui s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons
nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous
allons entrer.»

Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire
ne songeait qu'à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse
de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait
prévoir. C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le _veto_,
et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est
cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines
de réalité: «Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les
représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur
députation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les
représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose
des emplois et des grâces? Manqueront-ils de prétextes pour justifier
cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les
grâces si indignement prostituées!...»

C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la
situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: «Nous
ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour
former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop
vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un
roi préexistant, des préjugés préexistants: il faut autant que possible
assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du
passage.... Mais si nous substituons l'irascibilité de l'amour-propre
à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites
passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats
réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, _et c'est
vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la
Monarchie_, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur.»

Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est
confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu
dans un esprit. Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»;
mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en
effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne
devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour
réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir
évoqués.

C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et trop justifiée de
l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de
paix et de guerre: «Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré
sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les
suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et
de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre
qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète
_qui serait par le fait un second pouvoir exécutif_?... Ne pourrait-on
pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les
préparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par
cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec
la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir exécutif ne
serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois,
nous gouvernerions.»

La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer
toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté
que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse,
avec une indomptable fermeté, la loi de la séparation des pouvoirs:
voilà presque tout le rôle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait déjà
dit en 1784 aux Bataves: «Pour que les lois gouvernent et non les
hommes, il faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire
soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le répéter à une assemblée
dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son
droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs
possibles. Il a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que
l'effet d'un équilibre entre les forces sociales; et entre une royauté
qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir,
voyant le danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans
l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un
équilibre et une répartition régulière de puissances.

Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante
de l'assemblée que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du
pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du premier coup
mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension
et d'invasion de celle-là.

Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que
suivi par l'Assemblée constituante; à la fois craint, désiré et
méprisé de la cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les
subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à
ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut
fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets
allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une
mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et, ce qui est pis,
ignominieuse.

A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son
influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi,
élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il
fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève
de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le
Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un
équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a
vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir
personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif; et voilà certes
de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée
nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée,
et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore que meilleur que l'un
ou l'autre absolutisme, qui était vain et illusoire. De ces deux forces,
seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait
dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant elle-même, la
première finît par reparaître, ce que, du reste, il a prévu. Deux forces
sociales, seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce
qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se
contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une
ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était
que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque
chose.

Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance
secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans
la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et
libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi
d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau
avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est
trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un
rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé
sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait
avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour
qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance
ou d'action.--Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé,
et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni
emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût
été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi
ne pût être jugé que par des juges.--Par exemple encore, étant donné
qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps
sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on
démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est
légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre
dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique.
Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et
simplement _pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort_, il était
habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en
corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la
chambre populaire.

Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très
familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit?
Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu,
qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple,
parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que
l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique?
Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il
pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces
elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer?
Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée
qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il?

Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point
faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau.
Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de
l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur.
Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet
obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la
noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi
irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il
aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de
noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui
par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à
l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne
peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres
hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.--Remarquez
bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme
libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus
encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses
paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des
formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté
contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: _car, il ne
faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et
toute assemblée particulière porte avec elle des germes
d'aristocratie_»[103].--L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non
sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut
qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle
légifère, et qu'il gouverne.

[Note 103: Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus
terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui
demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et
finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»]

«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de
Mirabeau, «_le roi règne et ne gouverne pas_» est une formule
aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut
pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi
conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi _Veto_.
Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts
généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire
respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est
toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme
un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée
politique de Mirabeau c'est une «_Démocratie royale_», comme il n'a pas
dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple
libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le
représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce
roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette
assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme
toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement
aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps
législatif: voilà son système.

Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de
l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour
le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à
propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage
de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à
rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections
provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère
sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une
théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très
grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est
défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme,
mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les
freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient
nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il
n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière.
Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû
se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous
peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les
conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son
tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.--Et il a essayé de ce
système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir,
mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une
Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de
contrepoids.

Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi
et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de
l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir
personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple
de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes.
Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée,
mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans
cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir
exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement
séparés.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que
ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à
l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne
pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et
«aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et
même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir
au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas
ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait
tenter.

Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait
admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien
entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à
peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et
distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est
beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique
selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui
est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un
de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un
peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent
vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au
travail intellectuel.

Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très
rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une
haute raison et une spacieuse et facile intelligence.

Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne
laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans
tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de
la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de
mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais,
presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par
un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni
son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour,
sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible.
Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et
cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien
définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant
de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai,
plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux,
est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien,
quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine
froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il
n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du
XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et
presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote,
ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de
la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très
intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir
et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes
politiques que l'histoire ait montrés.



III

L'ORATEUR

Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il
l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière
et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style
périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en
traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou
aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans
ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque
qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui
«est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures.
Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus
encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu
quand il écrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_,
par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est
plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il
apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui
s'essaie dans ses écrits.--Il a appris à écrire dans Diderot et dans
Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à
tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a _parlé_,
avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,
une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis
abordant la tribune, il a _parlé_, mais avec plus de retenue et de
circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés,
surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but.

Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le
manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase,
presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant.
Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore
ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il
était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse,
et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le
discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses
débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer,
il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours.
Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez
froides dans le goût de la _Nouvelle Héloïse_, et, à la première page,
sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours,
souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble
trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique
serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de
contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus
tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil,
et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des
raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent,
serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.--Il est à peine besoin
de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois,
et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est
plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en
est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus
solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine
nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est
presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible
chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi
des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de
déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours
de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance
des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine
surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable
sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son
effet.



IV

Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale
et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas
chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe
politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de
songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la
révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un
plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a
régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il
n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée.
Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus
grande, son sillon est plus profond et plus fécond.--En 1750 il eut été
un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré
et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de
Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et
aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe
siècle.--En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement
rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie
constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant
personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout
au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées
de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être
alternativement adorés et exécrés de la foule.--Cette destinée, qu'il
a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort
prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où
il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni
être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré
et un politique de grandes vues.--Personne, malgré les apparences, n'a
plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France,
et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle
devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à
l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate
secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain
à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu
l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert
ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un
roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier
rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment
où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris
et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de
vivre davantage.--La gloire littéraire n'est pas une compensation
suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation.
Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur
flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu
amère.



ANDRÉ CHÉNIER



I

L'HELLÈNE

Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le
vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier
apparaît dans le XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un
_cas_ extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de
prose, un «ancien» dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer
la littérature, un «grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que
possible de ces sources antiques de l'art européen.

Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr c'est un
fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard.
Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment
du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation
une manière d'acquiescement et de la complaisance une forme de mépris
intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par
l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils étaient les premières
ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les
derniers de leurs disciples.

Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, nom
par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette
passion dont étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première
découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué, pour
les écrivains du XVIe siècle français, complète cette analogie. On voit
bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.
A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son goût est plus pur que
celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de
l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession
et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui
déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du
Bellay, à coup sûr il l'eût, aimé, et certes il lui ressemble par
beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du
mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de
sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et d'instincts belliqueux et
proscripteurs; et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente.
presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement.
Un homme de la Pléiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable,
et homme du monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.

Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des
erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la
Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,
nonobstant la _Défense et illustration_, de piller plutôt le Capitole
que le Temple de Delphes. Chénier est grec plus profondément, plus
intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elégies_, il
n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments épiques, qui sont
ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et
l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse
médités, transformés en substance de son esprit. «Il est du pays», comme
disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a roulé
Myrto.

Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la
Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du
mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui
ont été capables de méditation, et que les Grecs ont connu beaucoup
plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de
Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim
du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans
Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu
des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, si souvent, du
sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, médité sur le secret
obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque,
la Grèce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux
autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer
retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le
ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades.

Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. Il déteste ces artistes
«tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants
comme leur air nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages».
Fuyons de toutes nos forces «la pesante ivresse

  De ce faux et bruyant Permesse
  Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»

et ne respirons que les senteurs fines et délicates, l'odeur de bruyère
et de thym qui vient, dans un murmure de flûte, des pentes de l'Hymette
ou des ravins de Sicile.

Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que
tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la
simplicité homérique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le
_Mendiant_; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante
encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce
qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui
ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure,
déliée et élégante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en
songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints,
délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait
parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans
musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives
et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un
mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce
sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.

C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa
façon de voir les choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le
sentiment de beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du
XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il transmettra à
d'autres.

C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été presque de
même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, du discret, et de
l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que
voilà bien ce que n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces
idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers d'alcôve, et ces
experts en sensibilité bourgeoise du XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se
figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon
père ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-même, et
je parle de celui qui fut poète, non point, par conséquent, de celui qui
a fait des vers, face à face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_,
ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît;
remonter jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à
Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la trouvant trop nue, et
insuffisamment fastueuse, «la douce muse théienne».

Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulût
rester longtemps inédit, il publiait, de temps en temps, quelques vers.
Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non pas
tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses amis, aux bons du
Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-être,
hélas! le trouvant bon, à coup sûr le sentant dans le goût des
contemporains, c'était le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de
Châteauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en écrivant ces
poèmes, les pires défauts du temps en toute leur lamentable perfection,
nous le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul dans sa
chambre, entouré de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'à
satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque «se
frayer murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement à ses
oreilles.

Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire.
Chénier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment
délicat et sûr des choses grecques et de la beauté antique; mais isolé,
c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une
véritable petite renaissance des études antiques, qui, certes, n'a pas
créé Chénier mais dont Chénier a profité. On venait de retrouver Pompéi,
et les esprits, non pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là.
Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraître, dont Chénier, qui connut
Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que
Chénier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux études sur
l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu
indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'était les voyageurs en
Grèce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier
s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacrée des
impressions et des souvenirs. Et, à l'écart, au milieu de ses médailles,
de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait
la Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.--C'était tout un
petit monde grec, très passionné, très épris, un peu inaperçu en son
temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son
oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement connu
cette société de grands travailleurs et de demi-artistes, et a
parfaitement entendu ce petit bruit-là. Son originalité, à lui poète, a
été d'aller de ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits
et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y sentir une vraie
renaissance, un retour au vrai classique français, et la tradition
renouée.

Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par les «imitations» et
traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une
sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans
André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est
pas la moins grande, où il n'est nullement entré, mais il a eu en toute
perfection le sens de l'épique, et de l'idyllique des Hellènes, le sens
d'Homère, de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce comme
un Romain très intelligent des choses grecques la comprenait, comme
l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, à
dessein, tout en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a
touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est comme promené
autour d'Athènes, à quelque distance, sans y entrer. Encore
pratique-t-il Aristophane, et le goûte, et l'imite souvent. Précisément,
c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de génie poétique,
Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique
charmant à la rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la
grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets
de l'imagination humaine; et Chénier pouvait entrer en commerce avec
Aristophane. Ce n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais
c'était du moins le cap Sunium.

Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon par sa faculté
créatrice, du moins par son goût, par son tour d'esprit, par la
direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur,
soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les
savants, ne se souciait.

Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment
original, un autre Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son
temps, et peut-être trop.



II

CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE

Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé en France et a
passé sa jeunesse à Paris de 1780 à 1791; sa mère est née grecque, mais
c'est une Parisienne qui préside un salon littéraire où trône Lebrun.
C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait entrevu et même embrassé
un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eût
échappé à l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française,
ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y a pas échappé.--Un
homme écrit trois pages dans sa matinée, l'une pour lui, impression,
sensation, réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame chez
laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en beau style; l'autre,
lettre à un ministre ou conseiller d'État. Ces trois pages ne se
ressemblent aucunement: l'une a été écrite par l'homme, l'autre par
l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel. Il y a dans
Chénier de la poésie, de la poésie mondaine, et de la poésie officielle.

De ces deux dernières la première est bien mêlée, souvent bien mauvaise,
et la seconde, fréquemment, ne laisse pas d'être à faire frémir.
C'est le goût du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le
satisfaire. La poésie mondaine, la poésie élégante de ce temps est
spirituelle, un peu fade et extrêmement tourmentée. C'est une rhétorique
laborieuse et périlleuse où l'on procède par trouvailles rares et
rencontres extraordinaires d'expressions imprévues ou de syntaxes
surprenantes. «Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abîme, de
paraître le conquérir»: voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une
expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier venu. Chénier a
ce style. Il dira, même dans un fragment antique:

  ......et j'étais misérable
  Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris
  N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de pierres et crier
pour se faire craindre, voilà tout à fait l'élégance, un peu bien
pénible et torturée, de 1780.

Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle grimace du sentiment
qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger
qui dit à une bergère:

  Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?

est bien un berger de 1780.

Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans les choses de
sentiment, est ce qui jette sur toute poésie amoureuse la plus sensible
impression de froideur. Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire
parler la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour trop
ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et dès lors que
nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: «On
m'éteignit;

  Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse.
  On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.
  Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,
  Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.

La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais à coup sûr elle
n'est pas amoureuse.

Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment de cette
sorte. Mais l'impression générale en est au moins tiède. C'est un ambigu
assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de
l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraîne avec de
très grands efforts, et des grâces un peu mignardes du XVIIIe siècle,
mélange bizarre, quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et
de Pompadour.--Voilà pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans
l'histoire très obscure des amours d'André Chénier, il est si difficile
de savoir à qui s'adressent ces adorations composites et pour qui
fut bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce à des
courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou que songe Chénier? On ne
sait trop, et dans la même pièce le ton de l'homme de cour, et le ton
du Catulle ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. Une dame
pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde
qui parle, ou si c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une
strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et passionné.

Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement
factice, mais de factice, il faut, après une lecture de ces Elégies
franco-romaines, lire notre grand élégiaque Musset, ou Henri Heine;
et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier
élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui écrit
l'élégie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un
grand rêve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poésie,
anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, qu'il peut contenir, et
qu'il contient en effet chez ceux qui l'éprouvent.

Et je ne cherche pas à éviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle
est charmante. Un procédé très heureux, que Chénier a employé plusieurs
fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal
du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au lecteur. Ailleurs ce
n'est qu'un procédé, ici il y a un grand air de vérité, et la scène se
fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison;
d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui peu à peu se fait
plus distincte; un prisonnier écoute, se rapproche, entend, finit par
voir la prisonnière, et pleure avec elle.

[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.]

Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les
mémoires, la sotte pudeur de ne pas répéter: _«Je ne veux point mourir
encore!--Je plie et relève ma tête.--L'Illusion féconde habite dans mon
sein.--J'ai les ailes de l'espérance.--Ma bienvenue au jour me rit
dans tous les yeux»_; et merveilleusement opposés l'un à l'autre en
demi-chute et en chute de strophe: «_Je veux achever mon année... Je
veux achever ma journée._»

Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas dénuée de toute rhétorique,
cette série d'images trop voisines les unes des autres (l'épi, le
pampre, le printemps, la moisson, la rose à peine ouverte) est un
développement, et un développement qui allait devenir un peu languissant
au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais on a eu le temps d'être
inquiet. Chénier avait déjà composé ainsi dans sa pièce _À mademoiselle
de Coigny_: «Blanche et douce colombe...»--«Blanche et douce brebis...»
Rien de plus dangereux que cette méthode, parce que rien n'est plus
facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux
désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche et douce gazelle...» Le
trait final lui-même de _la Jeune_ _Captive_ sinon la dépare, du moins
ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme
se dessiner vaguement une révérence trop correcte et un sourire trop
accompli.

  Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
  Ceux qui les passeront près d'elle,

n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu
le tour et le geste. On n'est pas impunément du siècle de Boufflers.
Lamartine lui-même, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront
d'y être nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.

Quant à ses poésies _officielles_ et destinées à la publication, on
voudrait qu'elles ne fussent pas d'André Chénier. L'_Hymne à la France_
est bien d'un écolier de Lebrun. C'est un modèle du style classique en
honneur au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions mesquines,
menues et coquettes, et en périphrases élégantes. C'est là qu'on voit
les canaux qui «joignent l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins
départis en tous lieux»; et le poète cherchant un asile obscur où «sa
main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice». C'est là
qu'on peut admirer:

  «...Ces réseaux légers, diaphanes habits,
  Où la fraîche grenade enferme ses rubis.»

Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me tenir de
signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge de
Camille:

  Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.
  Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,
  M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.

Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'énergie et
tout le relief qu'on lui connaît:

  J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,
  La mendicité blême, et douleur amère.

Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surchargé,
une certaine grandeur de composition, est bien difficile à goûter de nos
jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne
pour admettre ces apostrophes multipliées: «_O France!... ô Raison!...
ô soleil!... ô jour!... ô peuple!... hommes!... Salut, peuple
français..._»; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation:

  Aux bords de notre Seine
  Pourquoi ces belliqueux apprêts?
  Pourquoi vers notre cité reine,
  Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...?
  De quoi rit ce troupeau?.......

Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodés
à la description de scènes révolutionnaires. Rien de plus étrange,
je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce
_Tiers-Etat_ comparé à Latone «_déjà presque mère_» courant la terre
pour «_mettre au jour les dieux de la lumière_», et dont la salle du Jeu
de Paume «_fut la Délos_».

L'_Hymne sur les Suisses de Châteauvieux_ a un début éloquent et
d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt que la mythologie et
les réminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gâter,
jusque-là qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent
dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les poètes chantaient
autrefois la chevelure de Bérénice et qu'ils chantent maintenant les
Suisses de Châteauvieux. C'était le bel air des choses en ce temps-là.
Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait
apparaître, au sommet glacé de Rhodope. Rien de plus glacé. Mais c'était
la poésie élevée, noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait
autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son maître, et Marie-Joseph
Chénier pour son frère. Mais en vérité, quand il se donnait tant de mal
pour écrire dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos à
lui-même.



III

CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE

Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de devenir tout
différent de ce qu'il était, et un tel maître poète que tout ce que nous
avons de lui n'eût plus passé que pour études préliminaires; et ce qu'il
a rêvé, je ne doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était,
par ses idées, par les penchants les plus impérieux de son esprit, par
une partie au moins, très considérable, de ses études, le plus éveillé
et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la
philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arrêtée encore, mais
qui se rapprochait du matérialisme, ou plutôt du _naturalisme_, adorait
Lucrèce, savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant bien
loin du pur hellène, et en plein courant du XVIIIe siècle.

Il voulait profiter des découvertes de la science moderne, et écrire en
vers ce poème du monde que Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien
ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur cette
fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que sur l'esprit
scientifique de cette époque. Traduire Buffon en vers a été l'ambition
de trois poètes distingués de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes,
de Delille et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une pleine
sincérité et naïveté d'admiration:

  Souvent mon vol armé des ailes de Buffon
  Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
  La ceinture d'azur sur le globe étendue.....

Dans les plans et projets relatifs à _Hermès_ que nous possédons, nous
trouvons des pages entières qui ne sont que des résumés de la «genèse»,
de la géologie, de l'embryologie, et même de l'anthropologie de
Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée dans
Buffon, de la constitution forcément aristocratique de l'humanité,
toujours guidée par les grands hommes de pensée et de savoir, ne pouvant
se passer d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne dût se
retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'_Hermès_[106]. A cela il eût
ajouté un peu de Lucrèce, pour la partie irréligieuse[107]; car Chénier
était irréligieux, et _Hermès_ l'eût été, et ce semble un peu de
Rousseau pour ce qui aurait eu trait à la première constitution des
sociétés[108].

[Note 105: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de
l'_Hermès_, les sec. II, III, IV, VI.]

[Note 106: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de
l'_Hermès_ sec. I.]

[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.]

[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.]

Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière grandeur. En tout
cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poétique,
l'instinct et le flair sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût
dont il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème aurait eu cela
de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eût résumé la pensée du
siècle où il aurait paru, qu'il nous eût donné dans un grand tableau la
conception du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou moins
précise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poème est grand pour
beaucoup de raisons diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à
cette définition répondent aussi bien l'_Ennéide_ que l'_Iliade_ et le
_Paradis Perdu_ que la _Divine Comédie_. Je ne sais donc si l'_Hermès_
eût été un des grands poèmes de l'humanité, mais je vois qu'il en
courait le risque et qu'il en prenait le chemin.

Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop scientifique et
«matérialiste» au sens purement littéraire du mot. N'oublions pas, car
je crois que nous nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre,
n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilité. Son
imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est
une belle et très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte
verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques
fragments qu'il a écrits semblent l'indiquer, décrit, admirablement
décrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu animé,
peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouvé
ces imaginations, «ces visions» qui transforment, au risque de la
dénaturer un peu, mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité
scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces procédés de
poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se sentent très bien et ne se
définissent guère. Chénier dit dans un fragment de l'_Hermès_:

  Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,
  Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.
  Je poursuis la comète aux crins étincelants,
  Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
  Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...
  En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
  Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
  Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.

Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts et d'un très
vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque part, et certes dans un
poème indigne de contenir cette page:

  J'aime!--voilà le mot que la nature entière
  Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,
  Sombre et dernier soupir que poussera la terre
  Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!
  Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,
  Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!
  La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
  A voulu traverser les plaines éthérées
  Pour chercher le soleil, son immortel amant;
  Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;
  Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes
  Se sont mis en voyage autour du firmament.

Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi
physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui
aurait manqué à Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une manie;
mais encore est-il que Chénier n'en a pas même été menacé.

Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme
renouvelé André Chénier. Il l'eût renouvelé, je le crois assez; car il
le forçait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de
ce qu'il avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant dans
l'_Invention_, qu'il faut considérer comme la préface de l'_Hermès_,
c'est que Chénier, dans ce manifeste littéraire, ou dans cette poétique,
comme on voudra, conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il
n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait guère prévoir
qu'il dût, ou seulement qu'il voulût devenir.

Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer et entretenir en soi
une âme et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanément
par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou
d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations à la
manière antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur
contour, comme les voyait un ancien du siècle de Périclès ou de l'âge
d'Auguste, et entendre, et peut-être goûter de la même façon, et trouver
la même forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même parfum
aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct personnel, atavisme,
éducation, ou tour de force de génie artificiel, ç'avait été le propre
caractère tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de «Camille» ou
de «Fanny».

--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être _inventeur_, avant
toute chose, «aux seuls inventeurs la vie étant promise»; c'est de ne
plus «avoir les seuls anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne
plus «les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et dire cent
fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas croire «qu'un objet né sur
l'Hélicon a seul de nous charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout
dit et que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre «la
Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux hommes; c'est de puiser une
inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine,
pourra être indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des choses
telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire telles que les yeux
modernes ont appris à les voir.

Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maîtres,
mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus
ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet
usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous
apprennent à écrire avec netteté, avec force et avec éclat, et qu'on
croie bien qu'eux seuls, d'ici à longtemps, peuvent nous donner cet
enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les
contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voilà
la nouvelle pensée d'André Chénier, comme son nouveau dessein, et elle
ressemble à l'ancienne en ce que la préoccupation de l'antique y
est encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est toute la
conception d'André Chénier qui s'est comme renversée. L'aimable poète
qui jusque-là sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un
peu jeunes, a pour but désormais et pour maxime:

  Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.

De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a bien au moins
trois Chéniers, l'un antique dans sa pensée et dans sa forme; l'autre
contemporain de ses contemporains par sa manière de penser et de sentir,
et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore
soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisième enfin, qui
voulait naître, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui,
sauf la forme, que du reste il eût certainement été forcé de modifier
tout en la gardant forte et pure, prétendait bien dépasser le premier et
oublier complètement le second.

Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est intéressant que
comme indication de tendances, et promesses, et déjà demi-puissance
de renouvellement; et dans toute étude sur André Chénier c'est bien
toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.



IV

OEUVRES EN PROSE

Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent pas la mesure d'un
beau talent ordinaire de polémiste; et tout en faisant honneur au génie
d'André Chénicr en font encore plus à son caractère. Il a brillamment
soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la
justice; il a parfaitement mérité l'échafaud, et voila, sans lui faire
beaucoup de tort, à quoi l'on pourrait borner l'appréciation de ses
articles et pamphlets.

Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui frappe en lisant
ces pages, c'est le caractère sain et pur de la langue. André Chénier a
quelque chose, on l'a vu, de la déclamation de l'époque révolutionnaire
dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune
trace, ce qui surprend, mais agréablement, dans ses articles. Ils sont
écrits, à très peu près, dans la langue sévère et sobre du XVIIe siècle.
Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme
qui deviendrait très facilement orateur, et qui, dit-on, à ses heures,
l'était en effet. Elève de Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il
l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop
longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, comme dans
les plus courts écrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante.
Rappelez-vous une page de Mirabeau, à peu près au hasard, car il n'a
pas, et c'est son défaut, en plus d'un style, et lisez cette page de
Chénier, qui du reste vaut qu'on la lise:

«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage
d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un
bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients s'évanouissent bientôt
d'eux-mêmes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en
alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on
voit les germes de haines publiques s'enraciner profondément; si l'on
voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au
hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter
sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de
citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les coins de
l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière,
fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes;
si l'on voit paraître souvent, et en armes, et dans des occasions
semblables, cette dernière classe du peuple, qui, ne connaissant rien,
n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui
veut la payer; alors ces symptômes doivent paraître effrayants.»

Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le ton ordinaire
dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui
seulement chez les hommes de mérite et d'éducation littéraire devenait
un style, est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande allure.
Quelquefois (encore que très rarement) il touche à la vraie et grande
éloquence, et rappelle la dialectique enflammée des _Provinciales_. Ce
qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru
dans l'expression, serait une page de Pascal:

«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que,
disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est
vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y
être, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie
ne serait plus dangereuse et ne mériterait pas son nom, si elle n'avait
l'art de ne répéter que les paroles qu'elle a entendues sortir des
lèvres de la vertu... C'est ainsi que certains démagogues se revêtent
d'une autorité censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la
même manière que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et
diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même
et être ennemi de Dieu et de la vertu.»

Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse
d'ironie se ramasse en un trait vif et acéré et qui part en sifflant. Je
dis que cela est tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait,
et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doué
que Chénier, et tout fulminant d'honnête colère, et contemporain de
Chamfort, sans trouver quelquefois une épigramme souple, brillante et
aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du
peuple, celui de pendre en émane aussi; mais il est bien affreux que
ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentant»--«Je
reconnais là cet _honneur de corps_, l'éternel apanage de ceux qui
trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit à eux.»--Mais
Chénier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est
convaincu, vigoureux, élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un
peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a
laissé de beaux vers.



V

L'ÉCRIVAIN

À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu
inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons
plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des
_Elégies_, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une
expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier,
et de très près, le style des _Idylles_ et des fragments épiques. Il
est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la
création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée
à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des
musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on
pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualité du son_.
La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les
abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots
lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt
encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose
oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup
plus _nombreuse_, et _rythmée_, que mélodieuse à proprement parler. Elle
ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et
de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine,
l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase
musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très
sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je
cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver.

Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en
chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers
latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers français
ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe,
Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset
qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de
la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à
proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire,
c'est qu'ils sont amis de l'oreille.

Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et
tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout
à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout
au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents
indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'_Aveugle_, ni la _Jeune
Tarentine_, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais
dites-vous à haute vois ces quatre vers:

  Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;
  Sur l'immobile arène il l'admire couler,
  Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,
  Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.

Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule,
que Victor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec
admiration en 1819:

  .......Il monte. Sous nos pieds
  Etend du vieux lion la dépouille héroïque.
  Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,
  Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.
  Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
  Brille autour du héros, et la flamme rapide
  Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.

Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'_Hermès_, qui n'a pas été
écrit. C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur
l'histoire du monde comporte et réclame surtout le talent descriptif
et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier
n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis

  L'Océan éternel où bouillonne la vie.

jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie
scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point

  Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.



VI

LE VERSIFICATEUR

On a beaucoup exagéré l'invention rythmique d'André Chénier, la réforme,
la révolution rythmique apportée par André Chénier dans la versification
française. Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là même
qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la
versification de son temps; il ne s'en était pas encore fait un qui lui
fût personnel. Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore un
conquérant.

En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un mauvais chemin,
il remontait à la Pléiade, et retrouvait cette liberté de coupes que
Ronsard et ses amis, un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais
la liberté de coupes n'est nullement par elle seule une invention de
rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers «n'ose
pas enjamber», cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber,
cela ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant
pourquoi.

Un rythme est l'expression d'une pensée,--ou l'image d'un
sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout
rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour donner
la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, mouvement ou forme,
qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte.
D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison
appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant
un déplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles
inutiles finit par faire perdre de vue toute espèce de rythme et par
donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de
Gautier, et la plupart des vers de Baïf;--et enfin risquer une coupe
exceptionnelle, à dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas
atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le rhythme juste qui le
devait produire, c'est un contre-sens rythmique.

Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents dans Chénier. Il
a deux procédés coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet
monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois).
Ce sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; il en abuse.
Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas
_dans sa sensation actuelle_, au moment même où il veut peindre quelque
chose, et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles sont plutôt
un procédé qu'une inspiration.

Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité des coupes
exceptionnelles ramène le vers à la prose pure:

  La liberté du génie et de l'art
  T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière
  De nature et d'éternité
  Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière
  Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,
  Dompte les coeurs La liberté......

C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe d'amener ainsi qu'il suit
un rejet ambitieux:

  _Strophe XI_.

  L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté
  Vole, débris infâme et cendre inanimée;
  Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté
  Altière, étincelante, armée.

  _Srophe XII_.

  Sort!--.....

Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut
dire. Dans l'exemple précèdent, ni _vole_, ni _sort_, à les prendre en
eux-mêmes seulement, ne sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe
sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumée
et de la cendre d'un château fort incendié. Il exprimerait mieux une
flèche dardée ou une fusée qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec
qui exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant sur les
ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De même dans cette
peinture des élections de 1789:

  Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.
  Versailles les attend. On s'empresse d'élire;
  _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir
  Les représentants de l'Empire.

Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrête point,
de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses
alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période
poétique. Son style en prose est périodique, son style en vers ne l'est
nullement, à l'ordinaire. Comme il était doué, comme il adorait les
anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette
période en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent
longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et
pénible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et
deux décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux alexandrins
tombent sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur deux octosyllabes,
tantôt trois alexandrins sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur un
décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille française; c'est une
méthode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme à mesure
qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille dès qu'elle
s'apprête à suivre une courbe mélodique. Elle y renonce, et on lit tout
le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de
l'auteur, qu'il est écrit en vers libres.

Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, en vers
lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il trouva la strophe pleine,
nettement coupée et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune
Captive_.

Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque l'inventeur, un
rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans
l'invective et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il
appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. «L'Iambe»
consiste dans l'entrelacement _régulier_ et continu de l'alexandrin à
rime féminine et de l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans
la versification française, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux
octosyllabes, rimes croisées, formaient une strophe; puis, après un fort
repos, une autre strophe semblable commençait. De ce système rythmique
Chénier avait même sous les yeux un exemple tout récent, la dernière ode
de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, c'est de supprimer le repos. Dès lors on
a un rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une marche ardente
en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les
distiques élégiaques latins, plus courts, partant plus rapides par
eux-mêmes, et, en outre, avec une plus grande différence entre le vers
long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de
l'élan.--Et comme le rythme est continu, le poète peut y _faire
sa strophe_ à son gré, tantôt partir de l'octosyllabe, tantôt de
l'alexandrin, tantôt s'arrêter en chute de période sur l'alexandrin et
tantôt sur l'octosyllabe, varier ses effets à l'infini dans un dessin
rythmique arrêté pourtant et très net qui est une certitude pour
l'oreille.

Chénier avait comme tourné autour de ce rythme dont il avait l'instinct
secret et la confuse impatience. Dans «_À Byzance_» on surprendra les
tâtonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mêle alexandrins
et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrêtant sur
un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et
s'arrêtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à la chute (et
remarquez que dans tout cela le décasyllabe, dont l'union soit à
l'octosyllabe soit à l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est
enfin l'ïambe pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme:
«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; et il le manie déjà
avec beaucoup d'aisance, de sûreté et de vigueur.--Dans les _Suisses de
Châteauvieux_, et surtout dans les _Vers écrits à Saint-Lazare_, il en
fera un admirable instrument de passion et d'éloquence.



VII

On voit quel homme supérieur était Chénier et quel grand homme il allait
devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poète imitateur qui
allait se dégager et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui
avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection de forme
capable de soutenir tous les sujets et d'être à la hauteur d'une forte
inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose
comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un
Juvénal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes
études, et la mémoire indiscrète d'un Properce.

Il était peu connu comme poète à l'époque où il a vécu. Il était
discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de
Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de
poésie de son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant que
Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de l'édition de Latouche,
et fût absolument ignoré auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six
mois après sa mort dans la _Décade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le
_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles
dans une note du _Génie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs
fragments du poème _L'Aveugle_ dans les notes de ses élégies.

Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. Mais il était
inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les
nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution
romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de
poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions
littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent
si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des
leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur
de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard,
sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le
père de tout le «classicisme» français. L'erreur fut la même à l'égard
de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier
avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs.
Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique et même pour
soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à
l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est
prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un
précurseur de la littérature moderne.

C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui
s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était
véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des
imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le
soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui seront familiers
à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot
à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après
avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins justes: «C'est notre
plus grand classique en vers depuis Racine».

Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine partie de la
littérature du XIXe siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait,
tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de
son temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique et en tirer
d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à
Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le
recommandait à son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui,
il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui ont cherché leur
inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiment antiques,
quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par
Chénier, grâce à une information un peu plus complète.--C'est là toute
une école beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa
trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est
une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais
toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André
Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus
Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.

Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y
compte; malgré, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite école un peu
indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité,
et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui
procède un peu d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare;
malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution,
s'amuse quelquefois à se donner la sensation de l'antique à la manière
de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste
André Chénier; malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son
esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps
comme au sien, reste un peu un isolé. Il est un phénomène curieux de
déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que
prosaïque; classique et connu seulement à l'époque romantique; admiré
par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait
le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins,
par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent
mal classé.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant à lui, l'idée de
ce qu'il voulait devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il
avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il reste.

Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix
ans plus tard, il eût peut-être désavoué, c'est de le lire dans une
bonne édition, comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant en
notes la clef de ses imitations et réminiscences. C'est alors comme
notre bibliothèque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une
voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des
mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent à
nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fête de lumière gaie et
d'harmonies légères:

  Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.

Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous
donnerait un traducteur de génie. Et il voulait faire autre chose; et il
l'aurait fait. Et ce ne sont là que ses études et exercices. Il faut les
admirer et les chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop
imiter les années d'apprentissage même d'un grand poète, sinon comme
exercice aussi, et années d'apprentissage.



FIN



TABLE DES MATIÈRES

  AVANT-PROPOS

  PIERRE BAYLE

  I.--Bayle novateur
  II.--Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être
  III.--Le «Dictionnaire» lu de nos jours
  IV.--Conclusion

  FONTENELLE

  I.--Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires
  II.--Ses idées et ses ouvrages philosophiques
  III.--Conclusion

  LE SAGE

  I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue
purement littéraire.
  II.--Le «réalisme» dans Le Sage
  III.--L'art littéraire de Le Sage
  IV.--Le Sage plus vulgaire
  V.--Conclusion

  MARIVAUX

  I.--Marivaux philosophe
  II.--Marivaux romancier
  III.--Marivaux dramatiste
  IV.--Conclusion

  MONTESQUIEU

  I.--Montesquieu jeune
  II.--Montesquieu amateur de l'antiquité
  III.--Son goût pour les récits de voyages
  IV.--Idées générales de Montesquieu
  V.--«L'Esprit des lois», livre de critique politique
  VI.--Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois»
  VII.--Montesquieu moraliste politique
  VIII.--Conclusion

  VOLTAIRE

  I.--L'homme
  II.--«Son tour d'esprit
  III.--Ses idées générales
  IV.--Ses idées littéraires
  V.--Son art littéraire
  VI.--Son art dans les «genres secondaires»
  VII.--Conclusion

  DIDEROT.

  I.-L'homme
  II.--Sa philosophie
  III.--Ses oeuvres littéraires
  IV.--Diderot critique d'art
  V.--L'écrivain
  VI.--Conclusion

  JEAN-JACQUES ROUSSEAU

  I.--Son caractère
  II.--Le «Discours sur l'inégalité»
  III.--La «Lettre sur les spectacles»
  IV.--«L'Emile»
  V.--La «Nouvelle Héloïse»
  VI.--Les «Confessions»
  VII.--Idées philosophiques et religieuses de Rousseau
  VIII.--Le «Contrat social»
  IX.--Rousseau écrivain
  X.--Conclusion

  BUFFON

  I.--Son caractère
  II.--Le savant
  III.--Le moraliste
  IV.--L'écrivain--Ses théories littéraires
  V.--Conclusion

  MIRABEAU

  I.--Caractère--Tour d'esprit--Etudes
  II.--Le système politique de Mirabeau
  III.--L'orateur
  IV.--Conclusion

  ANDRÉ CHÉNIER

  I.--L'Hellène
  II.--Le Français du XVIIIe siècle
  III.--Le poète philosophe
  IV.--Oeuvres en prose
  V.--L'écrivain
  VI.--Le versificateur
  VII.--Conclusion.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Études Littéraires - XVIIIe siècle." ***

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