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Title: Bouvard et Pécuchet
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
Language: French
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Gustave Flaubert
BOUVARD ET PÉCUCHET

Oeuvre posthume (parution 1881)


Table des matières

CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X


CHAPITRE I

Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se
trouvait absolument désert.

Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait
en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu, un
bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.

Au delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le
grand ciel pur se découpait en plaques d’outremer, et sous la
réverbération du soleil, les façades blanches, les toits
d’ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse
montait du loin dans l’atmosphère tiède; et tout semblait engourdi
par le désoeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d’été.

Deux hommes parurent.

L’un venait de la Bastille, l’autre du Jardin des Plantes. Le plus
grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet
déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps
disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une
casquette à visière pointue.

Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s’assirent à
la même minute, sur le même banc.

Pour s’essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que
chacun posa près de soi; et le petit homme aperçut écrit dans le
chapeau de son voisin: Bouvard; pendant que celui-ci distinguait
aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot:
Pécuchet.

-- Tiens! dit-il nous avons eu la même idée, celle d’inscrire
notre nom dans nos couvre-chefs.

-- Mon Dieu, oui! on pourrait prendre le mien à mon bureau!

-- C’est comme moi, je suis employé.

Alors ils se considérèrent.

L’aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet.

Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage
colore. Un pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des
souliers de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise
à la ceinture; -- et ses cheveux blonds, frisés d’eux-mêmes en
boucles légères, lui donnaient quelque chose d’enfantin.

Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu.

L’air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.

On aurait dit qu’il portait une perruque, tant les mèches
garnissant son crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure
semblait tout en profil, à cause du nez qui descendait très bas.
Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting manquaient de
proportion avec la longueur du buste; et il avait une voix forte,
caverneuse.

Cette exclamation lui échappa: -- Comme on serait bien à la
campagne!

Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage
des guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins
à se sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi.

Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l’eau
hideuse où une botte de paille flottait, sur la cheminée d’une
usine se dressant à l’horizon; des miasmes d’égout s’exhalaient.
Ils se tournèrent de l’autre côté. Alors, ils eurent devant eux
les murs du Grenier d’abondance.

Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus
chaud dans les rues que chez soi!

Bouvard l’engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du
qu’en dira-t-on!

Tout à coup un ivrogne traversa en zigzag le trottoir; -- et à
propos des ouvriers, ils entamèrent une conversation politique.
Leurs opinions étaient les mêmes, bien que Bouvard fût peut-être
plus libéral.

Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé, dans un tourbillon de
poussière. C’étaient trois calèches de remise qui s’en allaient
vers Bercy, promenant une mariée avec son bouquet, des bourgeois
en cravate blanche, des dames enfouies jusqu’aux aisselles dans
leur jupon, deux ou trois petites filles, un collégien. La vue de
cette noce amena Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, --
qu’ils déclarèrent frivoles, acariâtres, têtues. Malgré cela,
elles étaient souvent meilleures que les hommes; d’autres fois
elles étaient pires. Bref, il valait mieux vivre sans elles; aussi
Pécuchet était resté célibataire.

-- Moi je suis veuf dit Bouvard et sans enfants!

-- C’est peut-être un bonheur pour vous? Mais la solitude à la
longue était bien triste.

Puis, au bord du quai, parut une fille de joie, avec un soldat.
Blême, les cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle
s’appuyait sur le bras du militaire, en traînant ses savates et
balançant les hanches.

Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une réflexion obscène.
Pécuchet devint très rouge, et sans doute pour s’éviter de
répondre, lui désigna du regard un prêtre qui s’avançait.

L’ecclésiastique descendit avec lenteur l’avenue des maigres
ormeaux jalonnant le trottoir, et Bouvard dès qu’il n’aperçut plus
le tricorne, se déclara soulagé car il exécrait les jésuites.
Pécuchet, sans les absoudre, montra quelque déférence pour la
religion.

Cependant le crépuscule tombait et des persiennes en face
s’étaient relevées. Les passants devinrent plus nombreux. Sept
heures sonnèrent.

Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant
aux anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations
individuelles. Ils dénigrèrent le corps des Ponts et chaussées, la
régie des tabacs, le commerce, les théâtres, notre marine et tout
le genre humain, comme des gens qui ont subi de grands déboires.
Chacun en écoutant l’autre retrouvait des parties de lui-même
oubliées; -- et bien qu’ils eussent passé l’âge des émotions
naïves, ils éprouvaient un plaisir nouveau, une sorte
d’épanouissement, le charme des tendresses à leur début.

Vingt fois ils s’étaient levés, s’étaient rassis et avaient fait
la longueur du boulevard depuis l’écluse d’amont jusqu’à l’écluse
d’aval, chaque fois voulant s’en aller, n’en ayant pas la force,
retenus par une fascination.

Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand
Bouvard dit tout à coup:

-- Ma foi! si nous dînions ensemble?

-- J’en avais l’idée! reprit Pécuchet mais je n’osais pas vous le
proposer!

Et il se laissa conduire en face de l’Hôtel de Ville, dans un
petit restaurant où l’on serait bien.

Bouvard commanda le menu.

Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le
corps. Ce fut l’objet d’une discussion médicale. Ensuite, ils
glorifièrent les avantages des sciences: que de choses à
connaître! que de recherches -- si on avait le temps! Hélas, le
gagne-pain l’absorbait; et ils levèrent les bras d’étonnement, ils
faillirent s’embrasser par-dessus la table en découvrant qu’ils
étaient tous les deux copistes, Bouvard dans une maison de
commerce, Pécuchet au ministère de la marine, -- ce qui ne
l’empêchait pas de consacrer, chaque soir, quelques moments à
l’étude. Il avait noté des fautes dans l’ouvrage de M. Thiers et
il parla avec le plus grand respect d’un certain Dumouchel,
professeur.

Bouvard l’emportait par d’autres côtés. Sa chaîne de montre en
cheveux et la manière dont il battait la rémoulade décelaient le
roquentin plein d’expérience; et il mangeait le coin de la
serviette dans l’aisselle, en débitant des choses qui faisaient
rire Pécuchet. C’était un rire particulier, une seule note très
basse, toujours la même, poussée à de longs intervalles. Celui de
Bouvard était continu, sonore, découvrait ses dents, lui secouait
les épaules, et les consommateurs à la porte s’en retournaient.

Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre
établissement. Pécuchet en contemplant les becs de gaz gémit sur
le débordement du luxe, puis d’un geste dédaigneux écarta les
journaux. Bouvard était plus indulgent à leur endroit. Il aimait
tous les écrivains en général, et avait eu dans sa jeunesse des
dispositions pour être acteur!

Il voulut faire des tours d’équilibre avec une queue de billard et
deux boules d’ivoire comme en exécutait Barberou, un de ses amis.
Invariablement, elles tombaient, et roulant sur le plancher entre
les jambes des personnes allaient se perdre au loin. Le garçon qui
se levait toutes les fois pour les chercher à quatre pattes sous
les banquettes finit par se plaindre. Pécuchet eut une querelle
avec lui; le limonadier survint, il n’écouta pas ses excuses et
même chicana sur la consommation.

Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son
domicile qui était tout près, rue Saint-Martin.

À peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et
fit les honneurs de son appartement.

Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses
angles; et tout autour, sur des planchettes, sur les trois
chaises, sur le vieux fauteuil et dans les coins se trouvaient
pêle-mêle plusieurs volumes de l’Encyclopédie Roret, le Manuel du
magnétiseur, un Fénelon, d’autres bouquins, -- avec des tas de
paperasses, deux noix de coco, diverses médailles, un bonnet turc
-- et des coquilles, rapportées du Havre par Dumouchel. Une couche
de poussière veloutait les murailles autrefois peintes en jaune.
La brosse pour les souliers traînait au bord du lit dont les draps
pendaient. On voyait au plafond une grande tache noire, produite
par la fumée de la lampe.

Bouvard, à cause de l’odeur sans doute, demanda la permission
d’ouvrir la fenêtre.

-- Les papiers s’envoleraient! s’écria Pécuchet qui redoutait, en
plus, les courants d’air.

Cependant, il haletait dans cette petite chambre chauffée depuis
le matin par les ardoises de la toiture.

Bouvard lui dit: -- À votre place, j’ôterais ma flanelle!

-- Comment! et Pécuchet baissa la tête, s’effrayant à l’hypothèse
de ne plus avoir son gilet de santé.

-- Faites-moi la conduite reprit Bouvard l’air extérieur vous
rafraîchira.

Enfin Pécuchet repassa ses bottes, en grommelant: Vous
m’ensorcelez ma parole d’honneur! -- et malgré la distance, il
l’accompagna jusque chez lui au coin de la rue de Béthune, en face
le pont de la Tournelle.

La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et
des meubles en acajou, jouissait d’un balcon ayant vue sur la
rivière. Les deux ornements principaux étaient un porte-liqueurs
au milieu de la commode, et le long de la glace des daguerréotypes
représentant des amis; une peinture à l’huile occupait l’alcôve.

-- Mon oncle! dit Bouvard, et le flambeau qu’il tenait éclaira un
monsieur.

Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d’un toupet
frisant par la pointe. Sa haute cravate avec le triple col de la
chemise, du gilet de velours, et de l’habit noir l’engonçaient. On
avait figuré des diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés
aux pommettes, et il souriait d’un petit air narquois.

Pécuchet ne put s’empêcher de dire: -- On le prendrait plutôt pour
votre père!

-- C’est mon parrain répliqua Bouvard, négligemment, ajoutant
qu’il s’appelait de ses noms de baptême François, Denys,
Bartholomée. Ceux de Pécuchet étaient Juste, Romain, Cyrille; --
et ils avaient le même âge: quarante-sept ans! Cette coïncidence
leur fit plaisir; mais les surprit, chacun ayant cru l’autre
beaucoup moins jeune. Ensuite, ils admirèrent la Providence dont
les combinaisons parfois sont merveilleuses. -- Car, enfin, si
nous n’étions pas sortis tantôt pour nous promener, nous aurions
pu mourir avant de nous connaître! et s’étant donné l’adresse de
leurs patrons, ils se souhaitèrent une bonne nuit.

-- N’allez pas voir les dames! cria Bouvard dans l’escalier.

Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.

Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères, -- tissus
d’Alsace rue Hautefeuille 92, une voix appela: -- Bouvard!
Monsieur Bouvard!

Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet qui
articula plus fort.

-- Je ne suis pas malade! Je l’ai retirée!

-- Quoi donc!

-- Elle! dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.

Tous les propos de la journée, avec la température de
l’appartement et les labeurs de la digestion l’avaient empêché de
dormir, si bien que n’y tenant plus, il avait rejeté loin de lui
sa flanelle. -- Le matin, il s’était rappelé son action
heureusement sans conséquence, et il venait en instruire Bouvard
qui, par là, fut placé dans son estime à une prodigieuse hauteur.

Il était le fils d’un petit marchand, et n’avait pas connu sa
mère, morte très jeune. On l’avait, à quinze ans, retiré de
pension pour le mettre chez un huissier. Les gendarmes y
survinrent; et le patron fut envoyé aux galères, histoire farouche
qui lui causait encore de l’épouvante. Ensuite, il avait essayé de
plusieurs états, maître d’études, élève en pharmacie, comptable
sur un des paquebots de la haute Seine. Enfin un chef de division
séduit par son écriture, l’avait engagé comme expéditionnaire;
mais la conscience d’une instruction défectueuse, avec les besoins
d’esprit qu’elle lui donnait, irritaient son humeur; et il vivait
complètement seul sans parents, sans maîtresse. Sa distraction
était, le dimanche, d’inspecter les travaux publics.

Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords
de la Loire dans une cour de ferme. Un homme qui était son oncle,
l’avait emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. À sa
majorité, on lui versa quelques mille francs. Alors il avait pris
femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, son
épouse disparaissait, en emportant la caisse. Les amis, la bonne
chère, et surtout la paresse avaient promptement achevé sa ruine.
Mais il eut l’inspiration d’utiliser sa belle main; et depuis
douze ans, il se tenait dans la même place, MM. Descambos frères,
tissus, rue Hautefeuille 92. Quant à son oncle, qui autrefois lui
avait expédié comme souvenir le fameux portrait, Bouvard ignorait
même sa résidence et n’en attendait plus rien. Quinze cents livres
de revenu et ses gages de copiste lui permettaient d’aller, tous
les soirs, faire un somme dans un estaminet.

Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ils
s’étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes.
D’ailleurs, comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle
particularité, telle imperfection indifférente ou odieuse dans
celui-ci enchante-t-elle dans celui-là? Ce qu’on appelle le coup
de foudre est vrai pour toutes les passions. Avant la fin de la
semaine, ils se tutoyèrent.

Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l’un
paraissait, l’autre fermait son pupitre et ils s’en allaient
ensemble dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées,
tandis que Pécuchet multipliant les pas, avec sa redingote qui lui
battait les talons semblait glisser sur des roulettes. De même
leurs goûts particuliers s’harmonisaient. Bouvard fumait la pipe,
aimait le fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet
prisait, ne mangeait au dessert que des confitures et trempait un
morceau de sucre dans le café. L’un était confiant, étourdi,
généreux. L’autre discret, méditatif, économe.

Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet la
connaissance de Barberou. C’était un ancien commis-voyageur,
actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames,
et qui affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva
déplaisant et il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur --
(car il avait publié une petite mnémotechnie) donnait des leçons
de littérature dans un pensionnat de jeunes personnes, avait des
opinions orthodoxes et la tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.

Aucun des deux n’avait caché à l’autre son opinion. Chacun en
reconnut la justesse. Leurs habitudes changèrent; et quittant leur
pension bourgeoise, ils finirent par dîner ensemble tous les
jours.

Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on
parlait, sur le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du
commerce. De temps à autre l’histoire du Collier ou le procès de
Fualdès revenait dans leurs discours; -- et puis, ils cherchaient
les causes de la Révolution.

Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent
le Conservatoire des Arts et Métiers, Saint-Denis, les Gobelins,
les Invalides, et toutes les collections publiques. Quand on
demandait leur passeport, ils faisaient mine de l’avoir perdu, se
donnant pour deux étrangers, deux Anglais.

Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement
devant les quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les
papillons, avec indifférence devant les métaux; les fossiles les
firent rêver, la conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent les
serres chaudes par les vitres, et frémirent en songeant que tous
ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu’ils admirèrent du
cèdre, c’est qu’on l’eût rapporté dans un chapeau.

Ils s’efforcèrent au Louvre de s’enthousiasmer pour Raphaël. À la
grande bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exact
des volumes.

Une fois, ils entrèrent au cours d’arabe du Collège de France; et
le professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient
de prendre des notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les
coulisses d’un petit théâtre. Dumouchel leur procura des billets
pour une séance de l’Académie. Ils s’informaient des découvertes,
lisaient les prospectus et par cette curiosité leur intelligence
se développa. Au fond d’un horizon plus lointain chaque jour, ils
apercevaient des choses à la fois confuses et merveilleuses.

En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n’avoir pas vécu
à l’époque où il servait, bien qu’ils ignorassent absolument cette
époque-là. D’après de certains noms, ils imaginaient des pays
d’autant plus beaux qu’ils n’en pouvaient rien préciser. Les
ouvrages dont les titres étaient pour eux inintelligibles leur
semblaient contenir un mystère.

Et ayant plus d’idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une
malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de
partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la
campagne.

Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin; et passant par
Meudon, Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils
vagabondèrent entre les vignes, arrachèrent des coquelicots au
bord des champs, dormirent sur l’herbe, burent du lait, mangèrent
sous les acacias des guinguettes, et rentrèrent fort tard,
poudreux, exténués, ravis. Ils renouvelèrent souvent ces
promenades. Les lendemains étaient si tristes qu’ils finirent par
s’en priver.

La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le
grattoir et la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et
les mêmes compagnons! Les jugeant stupides, ils leur parlaient de
moins en moins; cela leur valut des taquineries. Ils arrivaient
tous les jours après l’heure, et reçurent des semonces.

Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur métier les
humiliait depuis qu’ils s’estimaient davantage; -- et ils se
renforçaient dans ce dégoût, s’exaltaient mutuellement, se
gâtaient. Pécuchet contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard
prit quelque chose de la morosité de Pécuchet.

-- J’ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques!
disait l’un.

-- Autant être chiffonnier s’écriait l’autre.

Quelle situation abominable! Et nul moyen d’en sortir! Pas même
d’espérance!

Un après-midi (c’était le 20 janvier 1839) Bouvard étant à son
comptoir reçut une lettre, apportée par le facteur.

Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba
évanoui sur le carreau.

Les commis se précipitèrent; on lui ôta sa cravate; on envoya
chercher un médecin.

Il rouvrit les yeux -- puis aux questions qu’on lui faisait: --
Ah! ... c’est que... c’est que... un peu d’air me soulagera. Non!
laissez-moi! permettez! et malgré sa corpulence, il courut tout
d’une haleine jusqu’au ministère de la marine, se passant la main
sur le front, croyant devenir fou, tâchant de se calmer.

Il fit demander Pécuchet.

Pécuchet parut.

-- Mon oncle est mort! j’hérite!

-- Pas possible!

Bouvard montra les lignes suivantes:

ÉTUDE DE Me TARDIVEL, NOTAIRE.
Savigny-en-Septaine 14 janvier 39.

«Monsieur,

«Je vous prie de vous rendre en mon étude, pour y prendre
connaissance du testament de votre père naturel M. François,
Denys, Bartholomée Bouvard, ex-négociant dans la ville de Nantes,
décédé en cette commune le 10 du présent mois. Ce testament
contient en votre faveur une disposition très importante.

«Agréez, Monsieur, l’assurance de mes respects.

«TARDIVEL, notaire.»

Pécuchet fut obligé de s’asseoir sur une borne dans la cour. Puis,
il rendit le papier en disant lentement:

-- Pourvu... que ce ne soit pas... quelque farce?

-- Tu crois que c’est une farce! reprit Bouvard d’une voix
étranglée, pareille à un râle de moribond.

Mais le timbre de la poste, le nom de l’étude en caractères
d’imprimerie, la signature du notaire, tout prouvait
l’authenticité de la nouvelle; -- et ils se regardèrent avec un
tremblement du coin de la bouche et une larme qui roulait dans
leurs yeux fixes.

L’espace leur manquait. Ils allèrent jusqu’à l’Arc de Triomphe,
revinrent par le bord de l’eau, dépassèrent Notre-Dame. Bouvard
était très rouge. Il donna à Pécuchet des coups de poing dans le
dos, et pendant cinq minutes déraisonna complètement.

Ils ricanaient malgré eux. Cet héritage, bien sûr, devait se
monter...? -- Ah! ce serait trop beau! n’en parlons plus. Ils en
reparlaient.

Rien n’empêchait de demander tout de suite des explications.
Bouvard écrivit au notaire pour en avoir.

Le notaire envoya la copie du testament, lequel se terminait
ainsi: En conséquence je donne à François, Denys, Bartholomée
Bouvard mon fils naturel reconnu, la portion de mes biens
disponible par la loi.

Le bonhomme avait eu ce fils dans sa jeunesse, mais il l’avait
tenu à l’écart soigneusement, le faisant passer pour un neveu; et
le neveu l’avait toujours appelé mon oncle, bien que sachant à
quoi s’en tenir. Vers la quarantaine, M. Bouvard s’était marié,
puis était devenu veuf. Ses deux fils légitimes ayant tourné
contrairement à ses vues, un remords l’avait pris sur l’abandon où
il laissait depuis tant d’années son autre enfant. Il l’eût même
fait venir chez lui, sans l’influence de sa cuisinière. Elle le
quitta grâce aux manoeuvres de la famille -- et dans son isolement
près de mourir, il voulut réparer ses torts en léguant au fruit de
ses premières amours tout ce qu’il pouvait de sa fortune. Elle
s’élevait à la moitié d’un million, ce qui faisait pour le copiste
deux cent cinquante mille francs. L’aîné des frères, M. Étienne,
avait annoncé qu’il respecterait le testament.

Bouvard tomba dans une sorte d’hébétude. Il répétait à voix basse,
en souriant du sourire paisible des ivrognes:

-- Quinze mille livres de rente! et Pécuchet, dont la tête
pourtant était plus forte, n’en revenait pas.

Ils furent secoués brusquement par une lettre de Tardivel. L’autre
fils, M. Alexandre, déclarait son intention de régler tout devant
la justice, et même d’attaquer le legs s’il le pouvait, exigeant
au préalable scellés, inventaire, nomination d’un séquestre, etc.!
Bouvard en eut une maladie bilieuse. À peine convalescent, il
s’embarqua pour Savigny -- d’où il revint, sans conclusion
d’aucune sorte et déplorant ses frais de voyage.

Puis ce furent des insomnies, des alternatives de colère et
d’espoir, d’exaltation et d’abattement. Enfin, au bout de six
mois, le sieur Alexandre s’apaisant, Bouvard entra en possession
de l’héritage.

Son premier cri avait été: -- Nous nous retirerons à la campagne!
et ce mot qui liait son ami à son bonheur, Pécuchet l’avait trouvé
tout simple. Car l’union de ces deux hommes était absolue et
profonde.

Mais comme il ne voulait point vivre aux crochets de Bouvard, il
ne partirait pas avant sa retraite. Encore deux ans; n’importe! Il
demeura inflexible et la chose fut décidée.

Pour savoir où s’établir, ils passèrent en revue toutes les
provinces. Le Nord était fertile mais trop froid, le Midi
enchanteur par son climat, mais incommode vu les moustiques, et le
Centre franchement n’avait rien de curieux. La Bretagne leur
aurait convenu sans l’esprit cagot des habitants. Quant aux
régions de l’Est, à cause du patois germanique, il n’y fallait pas
songer. Mais il y avait d’autres pays. Qu’était-ce par exemple que
le Forez, le Bugey, le Roumois? Les cartes de géographie n’en
disaient rien. Du reste, que leur maison fût dans tel endroit ou
dans tel autre, l’important c’est qu’ils en auraient une.

Déjà, ils se voyaient en manches de chemise, au bord d’une plate-
bande émondant des rosiers, et bêchant, binant, maniant de la
terre, dépotant des tulipes. Ils se réveilleraient au chant de
l’alouette, pour suivre les charrues, iraient avec un panier
cueillir des pommes, regarderaient faire le beurre, battre le
grain, tondre les moutons, soigner les ruches, et se délecteraient
au mugissement des vaches et à la senteur des foins coupés. Plus
d’écritures! plus de chefs! plus même de terme à payer! -- Car ils
posséderaient un domicile à eux! et ils mangeraient les poules de
leur basse-cour, les légumes de leur jardin, et dîneraient en
gardant leurs sabots! -- Nous ferons tout ce qui nous plaira! nous
laisserons pousser notre barbe!

Ils s’achetèrent des instruments horticoles, puis un tas de choses
qui pourraient peut-être servir telles qu’une boîte à outils (il
en faut toujours dans une maison), ensuite des balances, une
chaîne d’arpenteur, une baignoire en cas qu’ils ne fussent
malades, un thermomètre, et même un baromètre système Gay-Lussac
pour des expériences de physique, si la fantaisie leur en prenait.
Il ne serait pas mal, non plus (car on ne peut pas toujours
travailler dehors), d’avoir quelques bons ouvrages de littérature;
-- et ils en cherchèrent, -- fort embarrassés parfois de savoir si
tel livre était vraiment un livre de bibliothèque. Bouvard
tranchait la question.

-- Eh! nous n’aurons pas besoin de bibliothèque.

-- D’ailleurs, j’ai la mienne disait Pécuchet.

D’avance, ils s’organisaient. Bouvard emporterait ses meubles,
Pécuchet sa grande table noire; on tirerait parti des rideaux et
avec un peu de batterie de cuisine ce serait bien suffisant. Ils
s’étaient juré de taire tout cela; mais leur figure rayonnait.
Aussi leurs collègues les trouvaient drôles. Bouvard, qui écrivait
étalé sur son pupitre et les coudes en dehors pour mieux arrondir
sa bâtarde, poussait son espèce de sifflement tout en clignant
d’un air malin ses lourdes paupières. Pécuchet huché sur un grand
tabouret de paille soignait toujours les jambages de sa longue
écriture -- mais en gonflant les narines pinçait les lèvres, comme
s’il avait peur de lâcher son secret.

Après dix-huit mois de recherches, ils n’avaient rien trouvé. Ils
firent des voyages dans tous les environs de Paris, et depuis
Amiens jusqu’à Évreux, et de Fontainebleau jusqu’au Havre. Ils
voulaient une campagne qui fût bien la campagne, sans tenir
précisément à un site pittoresque, mais un horizon borné les
attristait. Ils fuyaient le voisinage des habitations et
redoutaient pourtant la solitude. Quelquefois, ils se décidaient,
puis craignant de se repentir plus tard, ils changeaient d’avis,
l’endroit leur ayant paru malsain, ou exposé au vent de mer, ou
trop près d’une manufacture ou d’un abord difficile.

Barberou les sauva.

Il connaissait leur rêve, et un beau jour vint leur dire qu’on lui
avait parlé d’un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise.
Cela consistait en une ferme de trente-huit hectares, avec une
manière de château et un jardin en plein rapport.

Ils se transportèrent dans le Calvados; et ils furent
enthousiasmés. Seulement, tant de la ferme que de la maison (l’une
ne serait pas vendue sans l’autre) on exigeait cent quarante-trois
mille francs. Bouvard n’en donnait que cent vingt mille.

Pécuchet combattit son entêtement, le pria de céder, enfin déclara
qu’il compléterait le surplus. C’était toute sa fortune, provenant
du patrimoine de sa mère et de ses économies. Jamais il n’en avait
soufflé mot, réservant ce capital pour une grande occasion.

Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite.

Bouvard n’était plus copiste. D’abord, il avait continué ses
fonctions par défiance de l’avenir, mais s’en était démis, une
fois certain de l’héritage. Cependant il retournait volontiers
chez les Messieurs Descambos, et la veille de son départ il offrit
un punch à tout le comptoir.

Pécuchet, au contraire, fut maussade pour ses collègues, et sortit
le dernier jour, en claquant la porte brutalement.

Il avait à surveiller les emballages, faire un tas de commissions,
d’emplettes encore, et prendre congé de Dumouchel!

Le professeur lui proposa un commerce épistolaire, où il le
tiendrait au courant de la Littérature; et après des félicitations
nouvelles lui souhaita une bonne santé. Barberou se montra plus
sensible en recevant l’adieu de Bouvard. Il abandonna exprès une
partie de dominos, promit d’aller le voir là-bas, commanda deux
anisettes et l’embrassa.

Bouvard, rentré chez lui, aspira sur son balcon une large bouffée
d’air en se disant: Enfin. Les lumières des quais tremblaient dans
l’eau, le roulement des omnibus au loin s’apaisait. Il se rappela
des jours heureux passés dans cette grande ville, des pique-niques
au restaurant, des soirs au théâtre, les commérages de sa
portière, toutes ses habitudes; et il sentit une défaillance de
coeur, une tristesse qu’il n’osait pas s’avouer.

Pécuchet jusqu’à deux heures du matin se promena dans sa chambre.
Il ne reviendrait plus là; tant mieux! et cependant, pour laisser
quelque chose de lui, il grava son nom sur le plâtre de la
cheminée.

Le plus gros du bagage était parti dès la veille. Les instruments
de jardin, les couchettes, les matelas, les tables, les chaises,
un caléfacteur, la baignoire et trois fûts de Bourgogne iraient
par la Seine, jusqu’au Havre, et de là seraient expédiés sur Caen,
où Bouvard qui les attendrait les ferait parvenir à Chavignolles.
Mais le portrait de son père, les fauteuils, la cave à liqueurs,
les bouquins, la pendule, tous les objets précieux furent mis dans
une voiture de déménagement qui s’acheminerait par Nonancourt,
Verneuil et Falaise. Pécuchet voulut l’accompagner.

Il s’installa auprès du conducteur, sur la banquette, et couvert
de sa plus vieille redingote, avec un cache-nez, des mitaines et
sa chancelière de bureau, le dimanche 20 mars, au petit jour, il
sortit de la Capitale.

Le mouvement et la nouveauté du voyage l’occupèrent les premières
heures. Puis les chevaux se ralentirent, ce qui amena des disputes
avec le conducteur et le charretier. Ils choisissaient
d’exécrables auberges et bien qu’ils répondissent de tout,
Pécuchet par excès de prudence couchait dans les mêmes gîtes. Le
lendemain on repartait dès l’aube; et la route, toujours la même,
s’allongeait en montant jusqu’au bord de l’horizon. Les mètres de
cailloux se succédaient, les fossés étaient pleins d’eau, la
campagne s’étalait par grandes surfaces d’un vert monotone et
froid, des nuages couraient dans le ciel, de temps à autre la
pluie tombait. Le troisième jour des bourrasques s’élevèrent. La
bâche du chariot, mal attachée, claquait au vent comme la voile
d’un navire. Pécuchet baissait la figure sous sa casquette, et
chaque fois qu’il ouvrait sa tabatière, il lui fallait, pour
garantir ses yeux, se retourner complètement. Pendant les cahots,
il entendait osciller derrière lui tout son bagage et prodiguait
les recommandations. Voyant qu’elles ne servaient à rien, il
changea de tactique; il fit le bon enfant, eut des complaisances;
dans les montées pénibles, il poussait à la roue avec les hommes;
il en vint jusqu’à leur payer le gloria après les repas. Ils
filèrent dès lors plus lestement, si bien qu’aux environs de
Gauburge l’essieu se rompit et le chariot resta penché. Pécuchet
visita tout de suite l’intérieur; les tasses de porcelaine
gisaient en morceaux. Il leva les bras, en grinçant des dents,
maudit ces deux imbéciles; et la journée suivante fut perdue, à
cause du charretier qui se grisa; mais il n’eut pas la force de se
plaindre, la coupe d’amertume étant remplie.

Bouvard n’avait quitté Paris que le surlendemain, pour dîner
encore une fois avec Barberou. Il arriva dans la cour des
messageries à la dernière minute, puis se réveilla devant la
cathédrale de Rouen; il s’était trompé de diligence.

Le soir toutes les places pour Caen étaient retenues; ne sachant
que faire, il alla au Théâtre des Arts, et il souriait à ses
voisins, disant qu’il était retiré du négoce et nouvellement
acquéreur d’un domaine aux alentours. Quand il débarqua le
vendredi à Caen ses ballots n’y étaient pas. Il les reçut le
dimanche, et les expédia sur une charrette, ayant prévenu le
fermier qu’il les suivrait de quelques heures.

À Falaise, le neuvième jour de son voyage, Pécuchet prit un cheval
de renfort, et jusqu’au coucher du soleil on marcha bien. Au delà
de Bretteville, ayant quitté la grande route, il s’engagea dans un
chemin de traverse, croyant voir à chaque minute le pignon de
Chavignolles. Cependant les ornières s’effaçaient, elles
disparurent, et ils se trouvèrent au milieu des champs labourés.
La nuit tombait. Que devenir? Enfin Pécuchet abandonna le chariot,
et pataugeant dans la boue, s’avança devant lui à la découverte.
Quand il approchait des fermes, les chiens aboyaient. Il criait de
toutes ses forces pour demander sa route. On ne répondait pas. Il
avait peur et regagnait le large. Tout à coup deux lanternes
brillèrent. Il aperçut un cabriolet, s’élança pour le rejoindre.
Bouvard était dedans.

Mais où pouvait être la voiture du déménagement? Pendant une
heure, ils la hélèrent dans les ténèbres. Enfin, elle se retrouva,
et ils arrivèrent à Chavignolles.

Un grand feu de broussailles et de pommes de pin flambait dans la
salle. Deux couverts y étaient mis. Les meubles arrivés sur la
charrette encombraient le vestibule. Rien ne manquait. Ils
s’attablèrent.

On leur avait préparé une soupe à l’oignon, un poulet, du lard et
des oeufs durs. La vieille femme qui faisait la cuisine venait de
temps à autre s’informer de leurs goûts. Ils répondaient: Oh très
bon! très bon! et le gros pain difficile à couper, la crème, les
noix, tout les délecta! Le carrelage avait des trous, les murs
suintaient. Cependant, ils promenaient autour d’eux un regard de
satisfaction, en mangeant sur la petite table où brûlait une
chandelle. Leurs figures étaient rougies par le grand air. Ils
tendaient leur ventre, ils s’appuyaient sur le dossier de leur
chaise, qui en craquait, et ils se répétaient: -- Nous y voilà
donc! quel bonheur! il me semble que c’est un rêve!

Bien qu’il fût minuit, Pécuchet eut l’idée de faire un tour dans
le jardin. Bouvard ne s’y refusa pas. Ils prirent la chandelle, et
l’abritant avec un vieux journal, se promenèrent le long des
plates-bandes.

Ils avaient plaisir à nommer tout haut les légumes: Tiens: des
carottes! Ah! des choux.

Ensuite, ils inspectèrent les espaliers. Pécuchet tâcha de
découvrir des bourgeons. Quelquefois une araignée fuyait tout à
coup sur le mur; -- et les deux ombres de leur corps s’y
dessinaient agrandies, en répétant leurs gestes. Les pointes des
herbes dégouttelaient de rosée. La nuit était complètement noire;
et tout se tenait immobile dans un grand silence, une grande
douceur. Au loin, un coq chanta.

Leurs deux chambres avaient entre elles une petite porte que le
papier de la tenture masquait. En la heurtant avec une commode, on
venait d’en faire sauter les clous. Ils la trouvèrent béante. Ce
fut une surprise.

Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis
s’endormirent; Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue,
Pécuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d’un
bonnet de coton; -- et tous les deux ronflaient sous le clair de
la lune, qui entrait par les fenêtres.

CHAPITRE II

Quelle joie, le lendemain en se réveillant! Bouvard fuma une pipe,
et Pécuchet huma une prise, qu’ils déclarèrent la meilleure de
leur existence. Puis ils se mirent à la croisée, pour voir le
paysage.

On avait en face de soi les champs, à droite une grange, avec le
clocher de l’église, -- et à gauche un rideau de peupliers.

Deux allées principales, formant la croix, divisaient le jardin en
quatre morceaux. Les légumes étaient compris dans les plates-
bandes, où se dressaient, de place en place, des cyprès nains et
des quenouilles. D’un côté, une tonnelle aboutissait à un vigneau,
de l’autre un mur soutenait les espaliers; -- et une claire-voie,
dans le fond, donnait sur la campagne. Il y avait au delà du mur
un verger, après la charmille un bosquet, derrière la claire-voie
un petit chemin.

Ils contemplaient cet ensemble, quand un homme à chevelure
grisonnante et vêtu d’un paletot noir, longea le sentier, en
raclant avec sa canne tous les barreaux de la claire-voie. La
vieille servante leur apprit que c’était M. Vaucorbeil, un docteur
fameux dans l’arrondissement.

Les autres notables étaient le comte de Faverges, autrefois
député, et dont on citait les vacheries, le maire M. Foureau qui
vendait du bois, du plâtre, toute espèce de choses, M. Marescot le
notaire, l’abbé Jeufroy, et Mme veuve Bordin, vivant de son
revenu. -- Quant à elle, on l’appelait la Germaine, à cause de feu
Germain son mari. Elle faisait des journées mais aurait voulu
passer au service de ces messieurs. Ils l’acceptèrent, et
partirent pour leur ferme, située à un kilomètre de distance.

Quand ils entrèrent dans la cour, le fermier, maître Gouy,
vociférait contre un garçon et la fermière sur un escabeau,
serrait entre ses jambes une dinde qu’elle empâtait avec des gobes
de farine. L’homme avait le front bas, le nez fin, le regard en
dessous, et les épaules robustes. La femme était très blonde, avec
les pommettes tachetées de son, et cet air de simplicité que l’on
voit aux manants sur le vitrail des églises.

Dans la cuisine, des bottes de chanvre étaient suspendues au
plafond. Trois vieux fusils s’échelonnaient sur la haute cheminée.
Un dressoir chargé de faïences à fleurs occupait le milieu de la
muraille; -- et les carreaux en verre de bouteille jetaient sur
les ustensiles de fer-blanc et de cuivre rouge une lumière
blafarde.

Les deux Parisiens désiraient faire leur inspection, n’ayant vu la
propriété qu’une fois, sommairement. Maître Gouy et son épouse les
escortèrent; -- et la kyrielle des plaintes commença.

Tous les bâtiments, depuis la charreterie jusqu’à la bouillerie,
avaient besoin de réparations. Il aurait fallu construire une
succursale pour les fromages, mettre aux barrières des ferrements
neufs, relever les hauts-bords, creuser la mare et replanter
considérablement de pommiers dans les trois cours.

Ensuite, on visita les cultures. Maître Gouy les déprécia. Elles
mangeaient trop de fumier; les charrois étaient dispendieux, --
impossible d’extraire les cailloux, la mauvaise herbe empoisonnait
les prairies; -- et ce dénigrement de sa terre atténua le plaisir
que Bouvard sentait à marcher dessus.

Ils s’en revinrent par la cavée, sous une avenue de hêtres. La
maison montrait de ce côté-là, sa cour d’honneur et sa façade.

Elle était peinte en blanc, avec des réchampis de couleur jaune.
Le hangar et le cellier, le fournil et le bûcher faisaient en
retour deux ailes plus basses. La cuisine communiquait avec une
petite salle. On rencontrait ensuite le vestibule, une deuxième
salle plus grande, et le salon. Les quatre chambres au premier
s’ouvraient sur le corridor qui regardait la cour. Pécuchet en
prit une pour ses collections; la dernière fut destinée à la
bibliothèque; et comme ils ouvraient les armoires, ils trouvèrent
d’autres bouquins, mais n’eurent pas la fantaisie d’en lire les
titres. Le plus pressé, c’était le jardin.

Bouvard, en passant près de la charmille découvrit sous les
branches une dame en plâtre. Avec deux doigts, elle écartait sa
jupe, les genoux pliés, la tête sur l’épaule, comme craignant
d’être surprise. -- Ah! pardon! ne vous gênez pas! -- et cette
plaisanterie les amusa tellement que vingt fois par jour pendant
plus de trois semaines, ils la répétèrent.

Cependant, les bourgeois de Chavignolles désiraient les connaître
-- on venait les observer par la claire-voie. Ils en bouchèrent
les ouvertures avec des planches. La population fut contrariée.

Pour se garantir du soleil, Bouvard portait sur la tête un
mouchoir noué en turban, Pécuchet sa casquette; et il avait un
grand tablier avec une poche par devant, dans laquelle
ballottaient un sécateur, son foulard et sa tabatière. Les bras
nus, et côte à côte, ils labouraient, sarclaient, émondaient,
s’imposaient des tâches, mangeaient le plus vite possible; -- mais
allaient prendre le café sur le vigneau, pour jouir du point de
vue.

S’ils rencontraient un limaçon, ils s’approchaient de lui, et
l’écrasaient en faisant une grimace du coin de la bouche, comme
pour casser une noix. Ils ne sortaient pas sans leur louchet, --
et coupaient en deux les vers blancs d’une telle force que le fer
de l’outil s’en enfonçait de trois pouces. Pour se délivrer des
chenilles, ils battaient les arbres, à grands coups de gaule,
furieusement.

Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon -- et des pommes
d’amour qui devaient retomber comme des lustres, sous l’arceau de
la tonnelle.

Pécuchet fit creuser devant la cuisine, un large trou, et le
disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts
qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus
amèneraient d’autres récoltes, procurant d’autres engrais, tout
cela indéfiniment; -- et il rêvait au bord de la fosse, apercevant
dans l’avenir, des montagnes de fruits, des débordements de
fleurs, des avalanches de légumes. Mais le fumier de cheval si
utile pour les couches lui manquait. Les cultivateurs n’en
vendaient pas; les aubergistes en refusèrent. Enfin, après
beaucoup de recherches, malgré les instances de Bouvard, et
abjurant toute pudeur, il prit le parti d’aller lui-même au
crottin!

C’est au milieu de cette occupation que Mme Bordin, un jour,
l’accosta sur la grande route. Quand elle l’eut complimenté, elle
s’informa de son ami. Les yeux noirs de cette personne, très
brillants bien que petits, ses hautes couleurs, son aplomb (elle
avait même un peu de moustache) intimidèrent Pécuchet. Il répondit
brièvement et tourna le dos -- impolitesse que blâma Bouvard.

Puis les mauvais jours survinrent, la neige, les grands froids.
Ils s’installèrent dans la cuisine, et faisaient du treillage; ou
bien parcouraient les chambres, causaient au coin du feu,
regardaient la pluie tomber.

Dès la mi-carême, ils guettèrent le printemps, et répétaient
chaque matin: tout part. Mais la saison fut tardive; et ils
consolaient leur impatience, en disant: tout va partir.

Ils virent enfin lever les petits pois. Les asperges donnèrent
beaucoup. La vigne promettait.

Puisqu’ils s’entendaient au jardinage, ils devaient réussir dans
l’agriculture; -- et l’ambition les prit de cultiver leur ferme.
Avec du bon sens et de l’étude ils s’en tireraient, sans aucun
doute.

D’abord, il fallait voir comment on opérait chez les autres; -- et
ils rédigèrent une lettre, où ils demandaient à M. de Faverges
l’honneur de visiter son exploitation. Le Comte leur donna tout de
suite un rendez-vous.

Après une heure de marche, ils arrivèrent sur le versant d’un
coteau qui domine la vallée de l’Orne. La rivière coulait au fond,
avec des sinuosités. Des blocs de grès rouge s’y dressaient de
place en place, et des roches plus grandes formaient au loin comme
une falaise surplombant la campagne, couverte de blés mûrs. En
face, sur l’autre colline, la verdure était si abondante qu’elle
cachait les maisons. Des arbres la divisaient en carrés inégaux,
se marquant au milieu de l’herbe par des lignes plus sombres.

L’ensemble du domaine apparut tout à coup. Des toits de tuiles
indiquaient la ferme. Le château à façade blanche se trouvait sur
la droite avec un bois au delà, et une pelouse descendait jusqu’à
la rivière où des platanes alignés reflétaient leur ombre.

Les deux amis entrèrent dans une luzerne qu’on fanait. Des femmes
portant des chapeaux de paille, des marmottes d’indienne ou des
visières de papier, soulevaient avec des râteaux le foin laissé
par terre -- et à l’autre bout de la plaine, auprès des meules, on
jetait des bottes vivement dans une longue charrette, attelée de
trois chevaux. M. le Comte s’avança suivi de son régisseur.

Il avait un costume de basin, la taille raide et les favoris en
côtelette, l’air à la fois d’un magistrat et d’un dandy. Les
traits de sa figure, même quand il parlait, ne remuaient pas.

Les premières politesses échangées, il exposa son système
relativement aux fourrages; on retournait les andains sans les
éparpiller, les meules devaient être coniques, et les bottes
faites immédiatement sur place, puis entassées par dizaines. Quant
au râteleur anglais, la prairie était trop inégale pour un pareil
instrument.

Une petite fille les pieds nus dans des savates, et dont le corps
se montrait par les déchirures de sa robe, donnait à boire aux
femmes, en versant du cidre d’un broc, qu’elle appuyait contre sa
hanche. Le comte demanda d’où venait cet enfant; on n’en savait
rien. Les faneuses l’avaient recueillie pour les servir pendant la
moisson. Il haussa les épaules, et tout en s’éloignant proféra
quelques plaintes sur l’immoralité de nos campagnes.

Bouvard fit l’éloge de sa luzerne. Elle était assez bonne, en
effet, malgré les ravages de la cuscute; les futurs agronomes
ouvrirent les yeux au mot cuscute. Vu le nombre de ses bestiaux,
il s’appliquait aux prairies artificielles; c’était d’ailleurs un
bon précédent pour les autres récoltes, ce qui n’a pas toujours
lieu avec les racines fourragères. -- Cela du moins me paraît
incontestable.

Bouvard et Pécuchet reprirent ensemble: Oh! incontestable.

Ils étaient sur la limite d’un champ tout plat, soigneusement
ameubli. Un cheval que l’on conduisait à la main traînait un large
coffre monté sur trois roues. Sept coutres, disposés en bas,
ouvraient parallèlement des raies fines, dans lesquelles le grain
tombait par des tuyaux descendant jusqu’au sol.

-- Ici dit le comte je sème des turneps. Le turnep est la base de
ma culture quadriennale et il entamait la démonstration du semoir.
Mais un domestique vint le chercher. On avait besoin de lui, au
château.

Son régisseur le remplaça, homme à figure chafouine et de façons
obséquieuses.

Il conduisit ces messieurs vers un autre champ, où quatorze
moissonneurs, la poitrine nue et les jambes écartées, fauchaient
des seigles. Les fers sifflaient dans la paille qui se versait à
droite. Chacun décrivait devant soi un large demi-cercle, et tous
sur la même ligne, ils avançaient en même temps. Les deux
Parisiens admirèrent leurs bras et se sentaient pris d’une
vénération presque religieuse pour l’opulence de la terre.

Ils longèrent ensuite plusieurs pièces en labour. Le crépuscule
tombait; des corneilles s’abattaient dans les sillons.

Puis ils rencontrèrent le troupeau. Les moutons, çà et là,
pâturaient et on entendait leur continuel broutement. Le berger,
assis sur un tronc d’arbre, tricotait un bas de laine, ayant son
chien près de lui.

Le régisseur aida Bouvard et Pécuchet à franchir un échalier, et
ils traversèrent deux masures, où des vaches ruminaient sous les
pommiers.

Tous les bâtiments de la ferme étaient contigus et occupaient les
trois côtés de la cour. Le travail s’y faisait à la mécanique, au
moyen d’une turbine, utilisant un ruisseau qu’on avait, exprès,
détourné. Des bandelettes de cuir allaient d’un toit dans l’autre,
et au milieu du fumier une pompe de fer manoeuvrait.

Le régisseur fit observer dans les bergeries de petites ouvertures
à ras du sol, et dans les cases aux cochons, des portes
ingénieuses, pouvant d’elles mêmes se fermer.

La grange était voûtée comme une cathédrale avec des arceaux de
briques reposant sur des murs de pierre.

Pour divertir les messieurs, une servante jeta devant les poules
des poignées d’avoine. L’arbre du pressoir leur parut gigantesque,
et ils montèrent dans le pigeonnier. La laiterie spécialement les
émerveilla. Des robinets dans les coins fournissaient assez d’eau
pour inonder les dalles; et en entrant, une fraîcheur vous
surprenait. Des jarres brunes, alignées sur des claires-voies
étaient pleines de lait jusqu’aux bords. Des terrines moins
profondes contenaient de la crème. Les pains de beurre se
suivaient, pareils aux tronçons d’une colonne de cuivre, et de la
mousse débordait les seaux de fer-blanc, qu’on venait de poser par
terre.

Mais le bijou de la ferme c’était la bouverie. Des barreaux de
bois scellés perpendiculairement dans toute sa longueur la
divisaient en deux sections, la première pour le bétail, la
seconde pour le service. On y voyait à peine, toutes les
meurtrières étant closes. Les boeufs mangeaient attachés à des
chaînettes et leurs corps exhalaient une chaleur, que le plafond
bas rabattait. Mais quelqu’un donna du jour. Un filet d’eau, tout
à coup se répandit dans la rigole qui bordait les râteliers. Des
mugissements s’élevèrent. Les cornes faisaient comme un cliquetis
de bâtons. Tous les boeufs avancèrent leurs mufles entre les
barreaux et buvaient lentement.

Les grands attelages entrèrent dans la cour et des poulains
hennirent. Au rez-de-chaussée, deux ou trois lanternes
s’allumèrent, puis disparurent. Les gens de travail passaient en
traînant leurs sabots sur les cailloux -- et la cloche pour le
souper tinta.

Les deux visiteurs s’en allèrent.

Tout ce qu’ils avaient vu les enchantait. Leur décision fut prise.
Dès le soir, ils tirèrent de leur bibliothèque les quatre volumes
de la Maison Rustique, se firent expédier le cours de Gasparin, et
s’abonnèrent à un journal d’agriculture.

Pour se rendre aux foires plus commodément, ils achetèrent une
carriole que Bouvard conduisait.

Habillés d’une blouse bleue, avec un chapeau à larges bords, des
guêtres jusqu’aux genoux et un bâton de maquignon à la main, ils
rôdaient autour des bestiaux, questionnaient les laboureurs, et ne
manquaient pas d’assister à tous les comices agricoles.

Bientôt, ils fatiguèrent maître Gouy de leurs conseils, déplorant
principalement son système de jachères. Mais le fermier tenait à
sa routine. Il demanda la remise d’un terme sous prétexte de la
grêle. Quant aux redevances, il n’en fournit aucune. Devant les
réclamations les plus justes, sa femme poussait des cris. Enfin,
Bouvard déclara son intention de ne pas renouveler le bail.

Dès lors maître Gouy épargna les fumures, laissa pousser les
mauvaises herbes, ruina le fonds. Et il s’en alla d’un air
farouche qui indiquait des plans de vengeance.

Bouvard avait pensé que vingt mille francs, c’est-à-dire plus de
quatre fois le prix du fermage, suffirait au début. Son notaire de
Paris les envoya.

Leur exploitation comprenait quinze hectares en cours et prairies,
vingt-trois en terres arables, et cinq en friche situés sur un
monticule couvert de cailloux et qu’on appelait la Butte.

Ils se procurèrent tous les instruments indispensables, quatre
chevaux, douze vaches, six porcs, cent soixante moutons -- et
comme personnel, deux charretiers, deux femmes, un valet, un
berger, de plus un gros chien.

Pour avoir tout de suite de l’argent ils vendirent leurs
fourrages; -- on les paya chez eux; l’or des napoléons comptés sur
le coffre à l’avoine leur parut plus reluisant qu’un autre,
extraordinaire et meilleur.

Au mois de novembre ils brassèrent du cidre. C’était Bouvard qui
fouettait le cheval et Pécuchet monté dans l’auge retournait le
marc avec une pelle. Ils haletaient en serrant la vis, puchaient
dans la cuve, surveillaient les bondes, portaient de lourds
sabots, s’amusaient énormément.

Partant de ce principe qu’on ne saurait avoir trop de blé, ils
supprimèrent la moitié environ de leurs prairies artificielles, et
comme ils n’avaient pas d’engrais ils se servirent de tourteaux
qu’ils enterrèrent sans les concasser, -- si bien que le rendement
fut pitoyable.

L’année suivante, ils firent les semailles très dru. Des orages
survinrent. Les épis versèrent.

Néanmoins, ils s’acharnaient au froment; et ils entreprirent
d’épierrer la Butte; un banneau emportait les cailloux. Tout le
long de l’année, du matin jusqu’au soir, par la pluie, par le
soleil, on voyait l’éternel banneau avec le même homme et le même
cheval, gravir, descendre et remonter la petite colline.
Quelquefois Bouvard marchait derrière, faisant des haltes à mi-
côte pour s’éponger le front.

Ne se fiant à personne, ils traitaient eux-mêmes les animaux, leur
administraient des purgations, des clystères.

De graves désordres eurent lieu. La fille de basse-cour devint
enceinte. Ils prirent des gens mariés; les enfants pullulèrent,
les cousins, les cousines, les oncles, les belles-soeurs. Une
horde vivait à leurs dépens; -- et ils résolurent de coucher dans
la ferme, à tour de rôle.

Mais le soir, ils étaient tristes. La malpropreté de la chambre
les offusquait; -- et Germaine qui apportait les repas, grommelait
à chaque voyage. On les dupait de toutes les façons. Les batteurs
en grange fourraient du blé dans leur cruche à boire. Pécuchet en
surprit un, et s’écria, en le poussant dehors par les épaules:

-- Misérable! tu es la honte du village qui t’a vu naître!

Sa personne n’inspirait aucun respect. -- D’ailleurs, il avait des
remords à l’encontre du jardin. Tout son temps ne serait pas de
trop pour le tenir en bon état. -- Bouvard s’occuperait de la
ferme. Ils en délibérèrent; et cet arrangement fut décidé.

Le premier point était d’avoir de bonnes couches. Pécuchet en fit
construire une, en briques. Il peignit lui-même les châssis, et
redoutant les coups de soleil barbouilla de craie toutes les
cloches.

Il eut la précaution pour les boutures d’enlever les têtes avec
les feuilles. Ensuite, il s’appliqua aux marcottages. Il essaya
plusieurs sortes de greffes, greffes en flûte, en couronne, en
écusson, greffe herbacée, greffe anglaise. Avec quel soin, il
ajustait les deux libers! comme il serrait les ligatures! quel
amas d’onguent pour les recouvrir!

Deux fois par jour, il prenait son arrosoir et le balançait sur
les plantes, comme s’il les eût encensées. À mesure qu’elles
verdissaient sous l’eau qui tombait en pluie fine, il lui semblait
se désaltérer et renaître avec elles. Puis cédant à une ivresse il
arrachait la pomme de l’arrosoir, et versait à plein goulot,
copieusement.

Au bout de la charmille près de la dame en plâtre, s’élevait une
manière de cahute faite en rondins. Pécuchet y enfermait ses
instruments; et il passait là des heures délicieuses à éplucher
les graines, à écrire des étiquettes, à mettre en ordre ses petits
pots. Pour se reposer, il s’asseyait devant la porte, sur une
caisse, et alors projetait des embellissements.

Il avait créé au bas du perron deux corbeilles de géraniums; entre
les cyprès et les quenouilles, il planta des tournesols; -- et
comme les plates-bandes étaient couvertes de boutons d’or, et
toutes les allées de sable neuf, le jardin éblouissait par une
abondance de couleurs jaunes.

Mais la couche fourmilla de larves; -- et malgré les réchauds de
feuilles mortes, sous les châssis peints et sous les cloches
barbouillées, il ne poussa que des végétations rachitiques. Les
boutures ne reprirent pas; les greffes se décollèrent; la sève des
marcottes s’arrêta, les arbres avaient le blanc dans leurs
racines; les semis furent une désolation. Le vent s’amusait à
jeter bas les rames des haricots. L’abondance de la gadoue nuisit
aux fraisiers, le défaut de pinçage aux tomates.

Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets -- et du
cresson de fontaine, qu’il avait voulu élever dans un baquet.
Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus.

Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances.
Il s’épanouissait, montait, finit par être prodigieux, et
absolument incomestible. N’importe! Pécuchet fut content de
posséder un monstre.

Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l’art:
l’élève du melon.

Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes
remplies de terreau, qu’il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa
une autre couche; et quand elle eut jeté son feu repiqua les
plants les plus beaux, avec des cloches par-dessus. Il fit toutes
les tailles suivant les préceptes du bon jardinier, respecta les
fleurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras,
supprima les autres; et dès qu’ils eurent la grosseur d’une noix,
il glissa sous leur écorce une planchette pour les empêcher de
pourrir au contact du crottin. Il les bassinait, les aérait,
enlevait avec son mouchoir la brume des cloches -- et si des
nuages paraissaient, il apportait vivement des paillassons. La
nuit, il n’en dormait pas. Plusieurs fois même, il se releva; et
pieds nus dans ses bottes, en chemise, grelottant, il traversait
tout le jardin pour aller mettre sur les bâches la couverture de
son lit.

Les cantaloups mûrirent.

Au premier, Bouvard fit la grimace. Le second ne fut pas meilleur,
le troisième non plus; Pécuchet trouvait pour chacun une excuse
nouvelle, jusqu’au dernier qu’il jeta par la fenêtre, déclarant
n’y rien comprendre.

En effet, comme il avait cultivé les unes près des autres des
espèces différentes, les sucrins s’étaient confondus avec les
maraîchers, le gros Portugal avec le grand Mogol -- et le
voisinage des pommes d’amour complétant l’anarchie, il en était
résulté d’abominables mulets qui avaient le goût de citrouilles.

Alors Pécuchet se tourna vers les fleurs. Il écrivit à Dumouchel
pour avoir des arbustes avec des graines, acheta une provision de
terre de bruyère et se mit à l’oeuvre résolument.

Mais il planta des passiflores à l’ombre, des pensées au soleil,
couvrit de fumier les jacinthes, arrosa les lys après leur
floraison, détruisit les rhododendrons par des excès d’abattage,
stimula les fuchsias avec de la colle forte, et rôtit un
grenadier, en l’exposant au feu dans la cuisine.

Aux approches du froid, il abrita les églantiers sous des dômes de
papier fort enduits de chandelle; cela faisait comme des pains de
sucre, tenus en l’air par des bâtons. Les tuteurs des dahlias
étaient gigantesques; -- et on apercevait, entre ces lignes
droites les rameaux tortueux d’un sophora-japonica qui demeurait
immuable, sans dépérir, ni sans pousser.

Cependant, puisque les arbres les plus rares prospèrent dans les
jardins de la capitale, ils devaient réussir à Chavignolles? et
Pécuchet se procura le lilas des Indes, la rose de Chine et
l’Eucalyptus, alors dans la primeur de sa réputation. Toutes les
expériences ratèrent. Il était chaque fois fort étonné.

Bouvard, comme lui, rencontrait des obstacles. Ils se consultaient
mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne
savaient que résoudre devant la divergence des opinions.

Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande; le manuel Roret la
combat.

Quant au plâtre, malgré l’exemple de Franklin, Rieffel et M.
Rigaud n’en paraissent pas enthousiasmés.

Les jachères, selon Bouvard, étaient un préjugé gothique.
Cependant, Leclerc note les cas où elles sont presque
indispensables. Gasparin cite un Lyonnais qui pendant un demi-
siècle a cultivé des céréales sur le même champ; cela renverse la
théorie des assolements. Tull exalte les labours au préjudice des
engrais; et voilà le major Beatson qui supprime les engrais, avec
les labours!

Pour se connaître aux signes du temps, ils étudièrent les nuages
d’après la classification de Luke-Howard. Ils contemplaient ceux
qui s’allongent comme des crinières, ceux qui ressemblent à des
îles, ceux qu’on prendrait pour des montagnes de neige -- tâchant
de distinguer les nimbus des cirrus, les stratus des cumulus; les
formes changeaient avant qu’ils eussent trouvé les noms.

Le baromètre les trompa; le thermomètre n’apprenait rien; et ils
recoururent à l’expédient imaginé sous Louis XV, par un prêtre de
Touraine. Une sangsue dans un bocal devait monter en cas de pluie,
se tenir au fond par beau fixe, s’agiter aux menaces de la
tempête. Mais l’atmosphère presque toujours contredit la sangsue.
Ils en mirent trois autres, avec celle-là. Toutes les quatre se
comportèrent différemment.

Après force méditations, Bouvard reconnut qu’il s’était trompé.
Son domaine exigeait la grande culture, le système intensif, et il
aventura ce qui lui restait de capitaux disponibles: trente mille
francs.

Excité par Pécuchet, il eut le délire de l’engrais. Dans la fosse
aux composts furent entassés des branchages, du sang, des boyaux,
des plumes, tout ce qu’il pouvait découvrir. Il employa la liqueur
belge, le lisier suisse, la lessive, des harengs saurs, du varech,
des chiffons, fit venir du guano, tâcha d’en fabriquer -- et
poussant jusqu’au bout ses principes, ne tolérait pas qu’on perdit
l’urine; il supprima les lieux d’aisances. On apportait dans sa
cour des cadavres d’animaux, dont il fumait ses terres. Leurs
charognes dépecées parsemaient la campagne. Bouvard souriait au
milieu de cette infection. Une pompe installée dans un tombereau
crachait du purin sur les récoltes. À ceux qui avaient l’air
dégoûté, il disait: Mais c’est de l’or! c’est de l’or. -- Et il
regrettait de n’avoir pas encore plus de fumiers. Heureux les pays
où l’on trouve des grottes naturelles pleines d’excréments
d’oiseaux!

Le colza fut chétif, l’avoine médiocre; et le blé se vendit fort
mal, à cause de son odeur. Une chose étrange, c’est que la Butte
enfin épierrée donnait moins qu’autrefois.

Il crut bon de renouveler son matériel. Il acheta un scarificateur
Guillaume, un extirpateur Valcourt, un semoir anglais et le grand
araire de Mathieu de Dombasle. Le charretier le dénigra.

-- Apprends à t’en servir!

-- Eh bien, montrez-moi!

Il essayait de montrer, se trompait, et les paysans ricanaient.

Jamais il ne put les astreindre au commandement de la cloche. Sans
cesse, il criait derrière eux, courait d’un endroit à l’autre,
notait ses observations sur un calepin, donnait des rendez-vous,
n’y pensait plus -- et sa tête bouillonnait d’idées industrielles.
Il se promettait de cultiver le pavot en vue de l’opium, et
surtout l’astragale qu’il vendrait sous le nom de café des
familles.

Afin d’engraisser plus vite ses boeufs, il les saignait tous les
quinze jours.

Il ne tua aucun de ses cochons et les gorgeait d’avoine salée.
Bientôt la porcherie fut trop étroite. Ils embarrassaient la cour,
défonçaient les clôtures, mordaient le monde.

Durant les grandes chaleurs, vingt-cinq moutons se mirent à
tourner, et peu de temps après, crevèrent.

La même semaine, trois boeufs expiraient, conséquence des
phlébotomies de Bouvard.

Il imagina pour détruire les mans d’enfermer des poules dans une
cage à roulettes, que deux hommes poussaient derrière la charrue -
- ce qui ne manqua point de leur briser les pattes.

Il fabriqua de la bière avec des feuilles de petit chêne, et la
donna aux moissonneurs en guise de cidre. Des maux d’entrailles se
déclarèrent. Les enfants pleuraient, les femmes geignaient, les
hommes étaient furieux. Ils menaçaient tous de partir; et Bouvard
leur céda.

Cependant, pour les convaincre de l’innocuité de son breuvage, il
en absorba devant eux plusieurs bouteilles, se sentit gêné, mais
cacha ses douleurs, sous un air d’enjouement. Il fit même
transporter la mixture chez lui. Il en buvait le soir avec
Pécuchet, et tous deux s’efforçaient de la trouver bonne.
D’ailleurs, il ne fallait pas qu’elle fût perdue.

Les coliques de Bouvard devenant trop fortes, Germaine alla
chercher le docteur.

C’était un homme sérieux, à front convexe, et qui commença par
effrayer son malade. La cholérine de Monsieur devait tenir à cette
bière dont on parlait dans le pays. Il voulut en savoir la
composition, et la blâma en termes scientifiques, avec des
haussements d’épaule. Pécuchet qui avait fourni la recette fut
mortifié.

En dépit des chaulages pernicieux, des binages épargnés et des
échardonnages intempestifs, Bouvard, l’année suivante, avait
devant lui une belle récolte de froment. Il imagina de le
dessécher par la fermentation, genre hollandais, système Clap-
Mayer; c’est-à-dire qu’il le fit abattre d’un seul coup, et tasser
en meules, qui seraient démolies dès que le gaz s’en échapperait,
puis exposées au grand air; après quoi, Bouvard se retira sans la
moindre inquiétude.

Le lendemain, pendant qu’ils dînaient, ils entendirent sous la
hêtrée le battement d’un tambour. Germaine sortit pour voir ce
qu’il y avait; mais l’homme était déjà loin; presque aussitôt la
cloche de l’église tinta violemment.

Une angoisse saisit Bouvard et Pécuchet. Ils se levèrent, et
impatients d’être renseignés, s’avancèrent tête nue, du côté de
Chavignolles.

Une vieille femme passa. Elle ne savait rien. Ils arrêtèrent un
petit garçon qui répondit: -- Je crois que c’est le feu? et le
tambour continuait à battre, la cloche tintait plus fort. Enfin,
ils atteignirent les premières maisons du village. L’épicier leur
cria de loin: -- Le feu est chez vous!

Pécuchet prit le pas gymnastique; et il disait à Bouvard courant
du même train à son côté: -- Une, deux; une, deux; -- en mesure!
comme les chasseurs de Vincennes.

La route qu’ils suivaient montait toujours; le terrain en pente
leur cachait l’horizon. Ils arrivèrent en haut, près de la Butte;
-- et, d’un seul coup d’oeil, le désastre leur apparut.

Toutes les meules, çà et là, flambaient comme des volcans -- au
milieu de la plaine dénudée, dans le calme du soir.

Il y avait, autour de la plus grande, trois cents personnes peut-
être; et sous les ordres de M. Foureau, le maire, en écharpe
tricolore, des gars avec des perches et des crocs tiraient la
paille du sommet, afin de préserver le reste.

Bouvard dans son empressement faillit renverser Mme Bordin qui se
trouvait là. Puis, apercevant un de ses valets, il l’accabla
d’injures pour ne l’avoir pas averti. Le valet au contraire, par
excès de zèle avait d’abord couru à la maison, à l’église, puis
chez Monsieur, et était revenu par l’autre route.

Bouvard perdait la tête. Ses domestiques l’entouraient parlant à
la fois; -- et il défendait d’abattre les meules, suppliait qu’on
le secourût, exigeait de l’eau, réclamait des pompiers!

-- Est-ce que nous en avons! s’écria le maire.

-- C’est de votre faute! reprit Bouvard. Il s’emportait, proféra
des choses inconvenantes; -- et tous admirèrent la patience de M.
Foureau qui était brutal cependant, comme l’indiquaient ses
grosses lèvres et sa mâchoire de bouledogue.

La chaleur des meules devint si forte qu’on ne pouvait plus en
approcher. Sous les flammes dévorantes la paille se tordait avec
des crépitations, les grains de blé vous cinglaient la figure
comme des grains de plomb. Puis, la meule s’écroulait par terre en
un large brasier, d’où s’envolaient des étincelles; -- et des
moires ondulaient sur cette masse rouge, qui offrait dans les
alternances de sa couleur, des parties roses comme du vermillon,
et d’autres brunes comme du sang caillé. La nuit était venue; le
vent soufflait; des tourbillons de fumée enveloppaient la foule; -
- une flammèche, de temps à autre, passait sur le ciel noir.

Bouvard contemplait l’incendie, en pleurant doucement. Ses yeux
disparaissaient sous leurs paupières gonflées; -- et il avait tout
le visage comme élargi par la douleur. Mme Bordin, en jouant avec
les franges de son châle vert l’appelait pauvre Monsieur, tâchait
de le consoler. Puisqu’on n’y pouvait rien, il devait se faire une
raison.

Pécuchet ne pleurait pas. Très pâle ou plutôt livide, la bouche
ouverte et les cheveux collés par la sueur froide, il se tenait à
l’écart, dans ses réflexions. -- Mais le curé, survenu tout à
coup, murmura d’une voix câline: -- Ah! quel malheur,
véritablement; c’est bien fâcheux! Soyez sûr que je participe! ...

Les autres n’affectaient aucune tristesse. Ils causaient en
souriant, la main étendue devant les flammes. Un vieux ramassa des
brins qui brûlaient pour allumer sa pipe. Des enfants se mirent à
danser. Un polisson s’écria même que c’était bien amusant.

-- Oui! il est beau, l’amusement! reprit Pécuchet qui venait de
l’entendre.

Le feu diminua. Les tas s’abaissèrent; -- et une heure après, il
ne restait plus que des cendres, faisant sur la plaine des marques
rondes et noires. Alors on se retira.

Mme Bordin et l’abbé Jeufroy reconduisirent Messieurs Bouvard et
Pécuchet jusqu’à leur domicile.

Pendant la route, la veuve adressa à son voisin des reproches fort
aimables sur sa sauvagerie -- et l’ecclésiastique exprima toute sa
surprise de n’avoir pu connaître jusqu’à présent un de ses
paroissiens aussi distingué.

Seul à seul, ils cherchèrent la cause de l’incendie -- et au lieu
de reconnaître avec tout le monde que la paille humide s’était
enflammée spontanément, ils soupçonnèrent une vengeance. Elle
venait, sans doute, de maître Gouy, ou peut-être du taupier? Six
mois auparavant Bouvard avait refusé ses services, et même soutenu
dans un cercle d’auditeurs que son industrie étant funeste, le
gouvernement la devait interdire. L’homme, depuis ce temps-là,
rôdait aux environs. Il portait sa barbe entière, et leur semblait
effrayant, surtout le soir quand il apparaissait au bord des
cours, en secouant sa longue perche, garnie de taupes suspendues.

Le dommage était considérable, et pour se reconnaître dans leur
situation, Pécuchet pendant huit jours travailla les registres de
Bouvard qui lui parurent un véritable labyrinthe. Après avoir
collationné le journal, la correspondance et le grand livre
couvert de notes au crayon et de renvois, il découvrit la vérité:
pas de marchandises à vendre, aucun effet à recevoir, et en
caisse, zéro; le capital se marquait par un déficit de trente-
trois mille francs.

Bouvard n’en voulut rien croire, et plus de vingt fois, ils
recommencèrent les calculs. Ils arrivaient toujours à la même
conclusion. Encore deux ans d’une agronomie pareille, leur fortune
y passait!

Le seul remède était de vendre.

Au moins fallait-il consulter un notaire. La démarche était trop
pénible; Pécuchet s’en chargea.

D’après l’opinion de M. Marescot, mieux valait ne point faire
d’affiches. Il parlerait de la ferme à des clients sérieux et
laisserait venir leurs propositions.

-- Très bien! dit Bouvard on a du temps devant soi! Il allait
prendre un fermier; ensuite, on verrait. Nous ne serons pas plus
malheureux qu’autrefois! seulement nous voilà forcés à des
économies!

Elles contrariaient Pécuchet à cause du jardinage, et quelques
jours après, il dit:

-- Nous devrions nous livrer exclusivement à l’arboriculture, non
pour le plaisir, mais comme spéculation! -- Une poire qui revient
à trois sols est quelquefois vendue dans la capitale jusqu’à des
cinq et six francs! Des jardiniers se font avec les abricots
vingt-cinq mille livres de rentes! À Saint Pétersbourg pendant
l’hiver, on paie le raisin un napoléon la grappe! C’est une belle
industrie, tu en conviendras! Et qu’est-ce que ça coûte? des
soins, du fumier, et le repassage d’une serpette!

Il monta tellement l’imagination de Bouvard, que tout de suite,
ils cherchèrent dans leurs livres une nomenclature de plants à
acheter; -- et ayant choisi des noms qui leur paraissaient
merveilleux, ils s’adressèrent à un pépiniériste de Falaise,
lequel s’empressa de leur fournir trois cents tiges dont il ne
trouvait pas le placement.

Ils avaient fait venir un serrurier pour les tuteurs, un
quincaillier pour les raidisseurs, un charpentier pour les
supports. Les formes des arbres étaient d’avance dessinées. Des
morceaux de latte sur le mur figuraient des candélabres. Deux
poteaux à chaque bout des plates-bandes guindaient horizontalement
des fils de fer; -- et dans le verger, des cerceaux indiquaient la
structure des vases, des baguettes en cône celle des pyramides --
si bien qu’en arrivant chez eux, on croyait voir les pièces de
quelque machine inconnue, ou la carcasse d’un feu d’artifice.

Les trous étant creusés, ils coupèrent l’extrémité de toutes les
racines, bonnes ou mauvaises, et les enfouirent dans un compost.
Six mois après, les plants étaient morts. Nouvelles commandes au
pépiniériste, et plantations nouvelles, dans des trous encore plus
profonds! Mais la pluie détrempant le sol, les greffes d’elles-
mêmes s’enterrèrent et les arbres s’affranchirent.

Le printemps venu, Pécuchet se mit à la taille des poiriers. il
n’abattit pas les flèches, respecta les lambourdes; -- et
s’obstinant à vouloir coucher d’équerre les duchesses qui devaient
former les cordons unilatéraux, il les cassait ou les arrachait,
invariablement. Quant aux pêchers, il s’embrouilla dans les sur-
mères, les sous-mères, et les deuxièmes sous-mères. Des vides et
des pleins se présentaient toujours où il n’en fallait pas; -- et
impossible d’obtenir sur l’espalier un rectangle parfait, avec six
branches à droite et six à gauche, -- non compris les deux
principales, le tout formant une belle arête de poisson.

Bouvard tâcha de conduire les abricotiers. Ils se révoltèrent. Il
abattit leurs troncs à ras du sol; aucun ne repoussa. Les
cerisiers, auxquels il avait fait des entailles, produisirent de
la gomme.

D’abord ils taillèrent très long, ce qui éteignait les yeux de la
base, puis trop court, ce qui amenait des gourmands: et souvent
ils hésitaient ne sachant pas distinguer les boutons à bois des
boutons à fleurs. Ils s’étaient réjouis d’avoir des fleurs: mais
ayant reconnu leur faute, ils en arrachaient les trois quarts,
pour fortifier le reste.

Incessamment, ils parlaient de la sève et du cambium, du
palissage, du cassage, de l’éborgnage. Ils avaient au milieu de
leur salle à manger, dans un cadre, la liste de leurs élèves, avec
un numéro qui se répétait dans le jardin, sur un petit morceau de
bois, au pied de l’arbre.

Levés dès l’aube, ils travaillaient jusqu’à la nuit, le porte-jonc
à la ceinture. Par les froides matinées de printemps Bouvard
gardait sa veste de tricot sous sa blouse, Pécuchet sa vieille
redingote sous sa serpillière; -- et les gens qui passaient le
long de la claire-voie les entendaient tousser dans le brouillard.

Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel; et il en
étudiait un paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans
la pose du jardinier qui décorait le frontispice du livre. Cette
ressemblance le flatta même beaucoup. Il en conçut plus d’estime
pour l’auteur.

Bouvard était continuellement juché sur une haute échelle devant
les pyramides. Un jour, il fut pris d’un étourdissement -- et
n’osant plus descendre, cria pour que Pécuchet vînt à son secours.

Enfin des poires parurent; et le verger avait des prunes. Alors
ils employèrent contre les oiseaux tous les artifices recommandés.
Mais les fragments de glace miroitaient à éblouir, la cliquette du
moulin à vent les réveillait pendant la nuit -- et les moineaux
perchaient sur le mannequin. Ils en firent un second, et même un
troisième, dont ils varièrent le costume, inutilement.

Cependant, ils pouvaient espérer quelques fruits. Pécuchet venait
d’en remettre la note à Bouvard quand tout à coup le tonnerre
retentit et la pluie tomba, -- une pluie lourde et violente. Le
vent, par intervalles, secouait toute la surface de l’espalier.
Les tuteurs s’abattaient l’un après l’autre -- et les malheureuses
quenouilles en se balançant entrechoquaient leurs poires.

Pécuchet surpris par l’averse s’était réfugié dans la cahute.
Bouvard se tenait dans la cuisine. Ils voyaient tourbillonner
devant eux, des éclats de bois, des branches, des ardoises; -- et
les femmes de marin qui sur la côte, à dix lieues de là
regardaient la mer, n’avaient pas l’oeil plus tendu et le coeur
plus serré. Puis tout à coup, les supports et les barres des
contre-espaliers avec le treillage, s’abattirent sur les plates-
bandes.

Quel tableau, quand ils firent leur inspection! Les cerises et les
prunes couvraient l’herbe entre les grêlons qui fondaient. Les
passe-colmar étaient perdus, comme le Bési-des-vétérans et les
Triomphes-de-Jodoigne. À peine, s’il restait parmi les pommes
quelques bons-papas. Et douze Tétons-de-Vénus, toute la récolte
des pêches, roulaient dans les flaques d’eau, au bord des buis
déracinés.

Après le dîner, où ils mangèrent fort peu, Pécuchet dit avec
douceur:

-- Nous ferions bien de voir à la ferme, s’il n’est pas arrivé
quelque chose?

-- Bah! pour découvrir encore des sujets de tristesse!

-- Peut-être? car nous ne sommes guère favorisés! -- et ils se
plaignirent de la Providence et de la Nature.

Bouvard, le coude sur la table, poussait sa petite susurration --
et, comme toutes les douleurs se tiennent, les anciens projets
agricoles lui revinrent à la mémoire, particulièrement la
féculerie et un nouveau genre de fromages.

Pécuchet respirait bruyamment; -- et tout en se fourrant dans les
narines des prises de tabac, il songeait que si le sort l’avait
voulu, il ferait maintenant partie d’une société d’agriculture,
brillerait aux expositions, serait cité dans les journaux.

Bouvard promena autour de lui des yeux chagrins.

-- Ma foi! j’ai envie de me débarrasser de tout cela, pour nous
établir autre part!

-- Comme tu voudras dit Pécuchet; -- et un moment après:

-- Les auteurs nous recommandent de supprimer tout canal direct.
La sève, par là, se trouve contrariée, et l’arbre forcément en
souffre. Pour se bien porter, il faudrait qu’il n’eût pas de
fruits. Cependant, ceux qu’on ne taille et qu’on ne fume jamais en
produisent -- de moins gros, c’est vrai, mais de plus savoureux.
J’exige qu’on m’en donne la raison! -- et, non seulement, chaque
espèce réclame des soins particuliers, mais encore chaque
individu, suivant le climat, la température, un tas de choses! où
est la règle, alors? et quel espoir avons-nous d’aucun succès ou
bénéfice?

Bouvard lui répondit:

-- Tu verras dans Gasparin que le bénéfice ne peut dépasser le
dixième du capital. Donc on ferait mieux de placer ce capital dans
une maison de banque; au bout de quinze ans, par l’accumulation
des intérêts, on aurait le double sans s’être foulé le
tempérament.

Pécuchet baissa la tête.

-- L’arboriculture pourrait bien être une blague?

-- Comme l’agronomie! répliqua Bouvard.

Ensuite, ils s’accusèrent d’avoir été trop ambitieux -- et ils
résolurent de ménager désormais leur peine et leur argent. Un
émondage de temps à autre suffirait au verger. Les contre-
espaliers furent proscrits, et ils ne remplaceraient pas les
arbres morts -- mais il allait se présenter des intervalles fort
vilains, à moins de détruire tous les autres qui restaient debout.
Comment s’y prendre?

Pécuchet fit plusieurs épures, en se servant de sa boîte de
mathématiques. Bouvard lui donnait des conseils. Ils n’arrivaient
à rien de satisfaisant. Heureusement qu’ils trouvèrent dans leur
bibliothèque l’ouvrage de Boitard, intitulé _L’Architecte des
Jardins_.

L’auteur les divise en une infinité de genres. Il y a, d’abord, le
genre mélancolique et romantique, qui se signale par des
immortelles, des ruines, des tombeaux, et un ex-voto à la Vierge,
indiquant la place où un seigneur est tombé sous le fer d’un
assassin; on compose le genre terrible avec des rocs suspendus,
des arbres fracassés, des cabanes incendiées, le genre exotique en
plantant des cierges du Pérou pour faire naître des souvenirs à un
colon ou à un voyageur. Le genre grave doit offrir, comme
Ermenonville, un temple à la philosophie. Les obélisques et les
arcs de triomphe caractérisent le genre majestueux, de la mousse
et des grottes le genre mystérieux, un lac le genre rêveur. Il y a
même le genre fantastique, dont le plus beau spécimen se voyait
naguère dans un jardin wurtembergeois -- car, on y rencontrait
successivement, un sanglier, un ermite, plusieurs sépulcres, et
une barque se détachant d’elle-même du rivage, pour vous conduire
dans un boudoir, où des jets d’eau vous inondaient, quand on se
posait sur le sofa.

Devant cet horizon de merveilles, Bouvard et Pécuchet eurent comme
un éblouissement. Le genre fantastique leur parut réservé aux
princes. Le temple à la philosophie serait encombrant. L’ex-voto à
la madone n’aurait pas de signification, vu le manque d’assassins,
et, tant pis pour les colons et les voyageurs, les plantes
américaines coûtaient trop cher. Mais les rocs étaient possibles
comme les arbres fracassés, les immortelles et la mousse; -- et
dans un enthousiasme progressif, après beaucoup de tâtonnements,
avec l’aide d’un seul valet, et pour une somme minime, ils se
fabriquèrent une résidence qui n’avait pas d’analogue dans tout le
département.

La charmille ouverte çà et là donnait jour sur le bosquet, rempli
d’allées sinueuses en façon de labyrinthe. Dans le mur de
l’espalier, ils avaient voulu faire un arceau sous lequel on
découvrirait la perspective. Comme le chaperon ne pouvait se tenir
suspendu, il en était résulté une brèche énorme, avec des ruines
par terre.

Ils avaient sacrifié les asperges pour bâtir à la place un tombeau
étrusque c’est-à-dire un quadrilatère en plâtre noir, ayant six
pieds de hauteur, et l’apparence d’une niche à chien. Quatre
sapinettes aux angles flanquaient ce monument, qui serait surmonté
par une urne et enrichi d’une inscription.

Dans l’autre partie du potager une espèce de Rialto enjambait un
bassin, offrant sur ses bords des coquilles de moules incrustées.
La terre buvait l’eau, n’importe! Il se formerait un fond de
glaise, qui la retiendrait.

La cahute avait été transformée en cabane rustique, grâce à des
verres de couleur. Au sommet du vigneau six arbres équarris
supportaient un chapeau de fer-blanc à pointes retroussées, et le
tout signifiait une pagode chinoise.

Ils avaient été sur les rives de l’Orne, choisir des granits, les
avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans une charrette,
puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant
les uns pardessus les autres; et au milieu du gazon se dressait un
rocher, pareil à une gigantesque pomme de terre.

Quelque chose manquait au delà pour compléter l’harmonie. Ils
abattirent le plus gros tilleul de la charmille (aux trois quarts
mort, du reste) et le couchèrent dans toute la longueur du jardin,
de telle sorte qu’on pouvait le croire apporté par un torrent, ou
renversé par la foudre.

La besogne finie, Bouvard qui était sur le perron, cria de loin:

-- Ici! on voit mieux!

-- Voit mieux fut répété dans l’air.

Pécuchet répondit:

-- J’y vais!

-- Y vais!

-- Tiens! un écho!

-- Écho!

Le tilleul, jusqu’alors l’avait empêché de se produire; -- et il
était favorisé par la pagode, faisant face à la grange, dont le
pignon surmontait la charmille.

Pour essayer l’écho, ils s’amusèrent à lancer des mots plaisants.
Bouvard en hurla d’obscènes.

Il avait été plusieurs fois à Falaise, sous prétexte d’argent à
recevoir -- et il en revenait toujours avec de petits paquets
qu’il enfermait dans sa commode. Pécuchet partit un matin, pour se
rendre à Bretteville, et rentra fort tard, avec un panier qu’il
cacha sous son lit.

Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers
ifs de la grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques)
avaient la forme de paons -- et un cornet avec deux boutons de
porcelaine figuraient le bec et les yeux. Pécuchet s’était levé
dès l’aube; et tremblant d’être découvert, il avait taillé les
deux arbres à la mesure des appendices expédiés par Dumouchel.
Depuis six mois, les autres derrière ceux-là imitaient, plus ou
moins, des pyramides, des cubes, des cylindres, des cerfs ou des
fauteuils. Mais rien n’égalait les paons, Bouvard le reconnut,
avec de grands éloges.

Sous prétexte d’avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon
dans le labyrinthe. Car il avait profité de l’absence de Pécuchet,
pour faire, lui aussi, quelque chose de sublime.

La porte des champs était recouverte d’une couche de plâtre, sur
laquelle s’alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes,
représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes
nues, des pieds de cheval, et des têtes de mort!

-- Comprends-tu mon impatience!

-- Je crois bien!

Et dans leur émotion, ils s’embrassèrent.

Comme tous les artistes, ils eurent le besoin d’être applaudis --
et Bouvard songea à offrir un grand dîner.

-- Prends garde! dit Pécuchet tu vas te lancer dans les
réceptions. C’est un gouffre!

La chose pourtant, fut décidée.

Depuis qu’ils habitaient le pays, ils se tenaient à l’écart. --
Tout le monde, par désir de les connaître, accepta leur
invitation, sauf le comte de Faverges, appelé dans la capitale
pour affaires. Ils se rabattirent sur M. Hurel, son factotum.

Beljambe l’aubergiste, ancien chef à Lisieux devait cuisiner
certains plats. Il fournissait un garçon. Germaine avait requis la
fille de basse-cour. Marianne la servante de Mme Bordin viendrait
aussi. Dès quatre heures la grille était grande ouverte, et les
deux propriétaires, pleins d’impatience, attendaient leurs
convives.

Hurel s’arrêta sous la hêtrée pour remettre sa redingote. Puis, le
curé s’avança revêtu d’une soutane neuve, et un moment après M.
Foureau, avec un gilet de velours. Le Docteur donnait le bras à sa
femme qui marchait péniblement en s’abritant sous son ombrelle. Un
flot de rubans roses s’agita derrière eux; c’était le bonnet de
Mme Bordin, habillée d’une belle robe de soie gorge de pigeon. La
chaîne d’or de sa montre lui battait sur la poitrine, et les
bagues brillaient à ses deux mains, couvertes de mitaines noires.
-- Enfin parut le notaire, un panama sur la tête, un lorgnon dans
l’oeil; car l’officier ministériel n’étouffait pas en lui l’homme
du monde.

Le salon était ciré à ne pouvoir s’y tenir debout. Les huit
fauteuils d’Utrecht s’adossaient le long de la muraille, une table
ronde dans le milieu supportait la cave à liqueurs, et on voyait
au-dessus de la cheminée le portrait du père Bouvard. Les embus
reparaissant à contre-jour faisaient grimacer la bouche, loucher
les yeux, et un peu de moisissure aux pommettes ajoutait à
l’illusion des favoris. Les invités lui trouvèrent une
ressemblance avec son fils, et Mme Bordin ajouta, en regardant
Bouvard, qu’il avait dû être un fort bel homme.

Après une heure d’attente, Pécuchet annonça qu’on pouvait passer
dans la salle.

Les rideaux de calicot blanc à bordure rouge étaient, comme ceux
du salon, complètement tirés devant les fenêtres; -- et le soleil,
traversant la toile, jetait une lumière blonde sur le lambris, qui
avait pour tout ornement, un baromètre.

Bouvard plaça les deux dames auprès de lui, Pécuchet le maire à sa
gauche, le curé à sa droite; -- et l’on entama les huîtres. Elles
sentaient la vase. Bouvard fut désolé, prodigua les excuses; et
Pécuchet se leva pour aller dans la cuisine faire une scène à
Beljambe.

Pendant tout le premier service, composé d’une barbue entre un
vol-au-vent et des pigeons en compote, la conversation roula sur
la manière de fabriquer le cidre. Après quoi on en vint aux mets
digestes ou indigestes. Le Docteur, naturellement fut consulté. Il
jugeait les choses avec scepticisme, comme un homme qui a vu le
fond de la science, et cependant ne tolérait pas la moindre
contradiction.

En même temps que l’aloyau, on servit du bourgogne. Il était
trouble. Bouvard attribuant cet accident au rinçage de la
bouteille, en fit goûter trois autres, sans plus de succès -- puis
versa du Saint-Julien, trop jeune, évidemment; et tous les
convives se turent. Hurel souriait sans discontinuer; les pas
lourds du garçon résonnaient sur les dalles.

Mme Vaucorbeil, courtaude et l’air bougon (elle était d’ailleurs
vers la fin de sa grossesse), avait gardé un mutisme absolu.
Bouvard ne sachant de quoi l’entretenir lui parla du théâtre de
Caen.

-- Ma femme ne va jamais au spectacle reprit le docteur.

M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que les
Italiens.

-- Moi dit Bouvard je me payais quelquefois un parterre au
Vaudeville, pour entendre des farces!

Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces?

-- Ça dépend de quelle espèce répondit-elle.

Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite
elle indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses
talents de ménagère étaient connus, et elle avait une petite ferme
admirablement soignée.

Foureau interpella Bouvard: -- Est-ce que vous êtes dans
l’intention de vendre la vôtre?

-- Mon Dieu, jusqu’à présent, je ne sais trop...

-- Comment! pas même la pièce des Écalles? reprit le notaire ce
serait à votre convenance, madame Bordin.

La veuve répliqua, en minaudant: -- Les prétentions de M. Bouvard
seraient trop fortes!

On pouvait, peut-être, l’attendrir.

-- Je n’essaierai pas!

-- Bah! si vous l’embrassiez?

-- Essayons tout de même! dit Bouvard -- et il la baisa sur les
deux joues, aux applaudissements de la société.

Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations
amenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Les
rideaux s’ouvrirent, et le jardin apparut.

C’était dans le crépuscule, quelque chose d’effrayant. Le rocher
comme une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube
au milieu des épinards, le pont vénitien un accent circonflexe
par-dessus les haricots -- et la cabane, au delà, une grande tache
noire; car ils avaient incendié son toit pour la rendre plus
poétique. Les ifs en forme de cerfs ou de fauteuils se suivaient,
jusqu’à l’arbre foudroyé, qui s’étendait transversalement de la
charmille à la tonnelle, où des pommes d’amour pendaient comme des
stalactites. Un tournesol, çà et là, étalait son disque jaune. La
pagode chinoise peinte en rouge semblait un phare sur le vigneau.
Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient des feux,
et derrière la claire-voie, débarrassée de ses planches, la
campagne toute plate terminait l’horizon.

Devant l’étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet
ressentirent une véritable jouissance.

Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas
compris, ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacun
à tour de rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard
et Pécuchet avaient charrié de l’eau pendant toute la matinée.
Elle avait fui entre les pierres du fond, mal jointes, et de la
vase les recouvrait.

Tout en se promenant on se permit des critiques: -- À votre place
j’aurais fait cela. -- Les petits pois sont en retard. -- Ce coin
franchement n’est pas propre. -- Avec une taille pareille, jamais
vous n’obtiendrez de fruits.

Bouvard fut obligé de répondre qu’il se moquait des fruits.

Comme on longeait la charmille, il dit d’un air finaud:

-- Ah! voilà une personne que nous dérangeons! mille excuses!

La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la
dame en plâtre!

Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la
porte aux pipes. Des regards de stupéfaction s’échangèrent.
Bouvard observait le visage de ses hôtes, -- et impatient de
connaître leur opinion:

-- Qu’en dites-vous?

Mme Bordin éclata de rire: Tous firent comme elle. Le curé
poussait une sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en
pleurait, sa femme fut prise d’un spasme nerveux, -- et Foureau,
homme sans gêne, cassa un Abd-el-Kader qu’il mit dans sa poche,
comme souvenir.

Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner son monde
avec l’écho, cria de toutes ses forces:

-- Serviteur! Mesdames!

Rien! pas d’écho. Cela tenait à des réparations faites à la
grange, le pignon et la toiture étant démolis.

Le café fut servi sur le vigneau -- et les Messieurs allaient
commencer une partie de boules, quand ils virent en face derrière
la claire-voie un homme qui les regardait.

Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une
veste bleue sans chemise, la barbe noire taillée en brosse; et il
articula d’une voix rauque:

-- Donnez-moi un verre de vin!

Le maire et l’abbé Jeufroy l’avaient tout de suite reconnu.
C’était un ancien menuisier de Chavignolles.

-- Allons Gorju! éloignez-vous dit M. Foureau. On ne demande pas
l’aumône.

-- Moi? l’aumône! s’écria l’homme exaspéré. J’ai fait sept ans la
guerre en Afrique. Je relève de l’hôpital. Pas d’ouvrage! Faut-il
que j’assassine? nom d’un nom!

Sa colère d’elle-même tomba -- et les deux poings sur les hanches,
il considérait les bourgeois d’un air mélancolique et gouailleur.
La fatigue des bivouacs, l’absinthe et les fièvres, toute une
existence de misère et de crapule se révélait dans ses yeux
troubles. Ses lèvres pâles tremblaient en lui découvrant les
gencives. Le grand ciel empourpré l’enveloppait d’une lueur
sanglante -- et son obstination à rester là causait une sorte
d’effroi.

Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d’une bouteille. Le
vagabond l’absorba gloutonnement; puis disparut dans les avoines,
en gesticulant.

Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient
le désordre. Mais Bouvard irrité par l’insuccès de son jardin prit
la défense du peuple; -- tous parlèrent à la fois.

Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde
que la propriété foncière. L’abbé Jeufroy se plaignit de ce qu’on
ne protégeait pas la religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme
Bordin criait par intervalle: -- Moi d’abord, je déteste la
République et le docteur se déclara pour le progrès. Car enfin,
monsieur, nous avons besoin de réformes.

-- Possible! répondit Foureau; mais toutes ces idées-là nuisent
aux affaires.

-- Je me fiche des affaires! s’écria Pécuchet.

Vaucorbeil poursuivit: -- Au moins, donnez nous l’adjonction des
capacités. Bouvard n’allait pas jusque-là.

-- C’est votre opinion? reprit le docteur. Vous êtes toisé!
Bonsoir! et je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre
bassin!

-- Moi aussi, je m’en vais dit un moment après M. Foureau; et
désignant sa poche où était l’Abd-el-Kader: Si j’ai besoin d’un
autre, je reviendrai.

Le curé, avant de partir confia timidement à Pécuchet qu’il ne
trouvait pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des
légumes. Hurel, en se retirant salua très bas la compagnie. M.
Marescot avait disparu après le dessert.

Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une
seconde recette pour les prunes à l’eau-de-vie -- et fit encore
trois tours dans la grande allée; -- mais en passant près du
tilleul le bas de sa robe s’accrocha; et ils l’entendirent qui
murmurait: -- Mon Dieu! quelle bêtise que cet arbre!

Jusqu’à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent
leur ressentiment.

Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois
petites choses par-ci, par-là; et cependant les convives s’étaient
gorgés comme des ogres, preuve qu’il n’était pas si mauvais. Mais
pour le jardin, tant de dénigrement provenait de la plus basse
jalousie; et s’échauffant tous les deux:

-- Ah! l’eau manque dans le bassin! Patience, on y verra jusqu’à
un cygne et des poissons!

-- À peine s’ils ont remarqué la pagode!

-- Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion
d’imbécile!

-- Et le tombeau une inconvenance! Pourquoi inconvenance? Est-ce
qu’on n’a pas le droit d’en construire un dans son domaine? Je
veux même m’y faire enterrer!

-- Ne parle pas de ça! dit Pécuchet.

Puis, ils passèrent en revue les convives.

-- Le médecin m’a l’air d’un joli poseur!

-- As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait?

-- Quel goujat que M. le maire! Quand on dîne dans une maison, que
diable! on respecte les curiosités.

-- Mme Bordin dit Bouvard.

-- Eh! c’est une intrigante! Laisse-moi tranquille.

Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de
vivre exclusivement chez eux, pour eux seuls.

Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des
bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les
chambres. Chaque soir, en regardant le bois brûler, ils
dissertaient sur le meilleur système de chauffage.

Ils tâchèrent par économie de fumer des jambons, de couler eux-
mêmes la lessive. Germaine qu’ils incommodaient haussait les
épaules. À l’époque des confitures, elle se fâcha, et ils
s’établirent dans le fournil.

C’était une ancienne buanderie, où il y avait sous les fagots, une
grande cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l’ambition
leur étant venue de fabriquer des conserves.

Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois; ils en
lutèrent les bouchons avec de la chaux vive et du fromage,
appliquèrent sur les bords des bandelettes de toile, puis les
plongèrent dans l’eau bouillante. Elle s’évaporait; ils en
versèrent de la froide; la différence de température fit éclater
les bocaux. Trois seulement furent sauvés.

Ensuite, ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, y
mirent des côtelettes de veau et les enfoncèrent dans le bain-
marie. Elles sortirent rondes comme des ballons; le
refroidissement les aplatirait. Pour continuer l’expérience, ils
enfermèrent dans d’autres boîtes, des oeufs, de la chicorée, du
homard, une matelote, un potage! -- et ils s’applaudissaient,
comme M. Appert d’avoir fixé les saisons; de pareilles
découvertes, selon Pécuchet, l’emportaient sur les exploits des
conquérants.

Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant le
vinaigre avec du poivre; et leurs prunes à l’eau-de-vie étaient
bien supérieures! Ils obtinrent par la macération des ratafias de
framboise et d’absinthe. Avec du miel et de l’angélique dans un
tonneau de Bagnols, ils voulurent faire du vin de Malaga; et ils
entreprirent également la confection d’un champagne! Les
bouteilles de chablis, coupées de moût, éclatèrent d’elles-mêmes.
Alors, ils ne doutèrent plus de la réussite.

Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner des
fraudes dans toutes les denrées alimentaires.

Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se
firent un ennemi de l’épicier, en lui soutenant qu’il adultérait
ses chocolats. Ils se transportèrent à Falaise, pour demander du
jujube; -- et sous les yeux même du pharmacien soumirent sa pâte à
l’épreuve de l’eau. Elle prit l’apparence d’une couenne de lard,
ce qui dénotait de la gélatine.

Après ce triomphe, leur orgueil s’exalta. Ils achetèrent le
matériel d’un distillateur en faillite -- et bientôt arrivèrent
dans la maison, des tamis, des barils, des entonnoirs, des
écumoires, des chausses et des balances, sans compter une sébile à
boulet et un alambic tête-de-maure, lequel exigea un fourneau
réflecteur, avec une hotte de cheminée.

Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentes
sortes de cuite: le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé,
la morve et le caramel. Mais il leur tardait d’employer l’alambic;
et ils abordèrent les liqueurs fines, en commençant par
l’anisette. Le liquide presque toujours entraînait avec lui les
substances, ou bien elles se collaient dans le fond; d’autres
fois, ils s’étaient trompés sur le dosage. Autour d’eux les
grandes bassines de cuivre reluisaient, les matras avançaient leur
bec pointu, les poêlons décoraient le mur. Souvent l’un triait des
herbes sur la table, tandis que l’autre faisait osciller le boulet
de canon dans la sébile suspendue. Ils mouvaient les cuillers; ils
dégustaient les mélanges.

Bouvard, toujours en sueur, n’avait pour vêtement que sa chemise
et son pantalon tiré jusqu’au creux de l’estomac par ses courtes
bretelles; mais étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme
de la cucurbite, ou exagérait le feu. Pécuchet marmottait des
calculs, immobile dans sa longue blouse, une espèce de sarrau
d’enfant avec des manches; et ils se considéraient comme des gens
très sérieux, occupés de choses utiles.

Enfin ils rêvèrent une crème, qui devait enfoncer toutes les
autres. Ils y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du
kirsch comme dans le marasquin, de l’hysope comme dans la
chartreuse, de l’ambrette comme dans le vespetro, du calamus
aromaticus comme dans le krambambuli; -- et elle serait colorée en
rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom l’offrir au
commerce? Car il fallait un nom facile à retenir, et pourtant
bizarre. Ayant longtemps cherché, ils décidèrent qu’elle se
nommerait la Bouvarine!

Vers la fin de l’automne, des taches parurent dans les trois
bocaux de conserves. Les tomates et les petits pois étaient
pourris. Cela devait dépendre du bouchage? Alors le problème du
bouchage les tourmenta. Pour essayer les méthodes nouvelles ils
manquaient d’argent. Leur ferme les rongeait.

Plusieurs fois, des tenanciers s’étaient offerts. Bouvard n’en
avait pas voulu. Mais son premier garçon cultivait d’après ses
ordres, avec une épargne dangereuse, si bien que les récoltes
diminuaient, tout périclitait; et ils causaient de leur embarras,
quand maître Gouy entra dans le laboratoire, escorté de sa femme
qui se tenait en arrière, timidement.

Grâce à toutes les façons qu’elles avaient reçues, les terres
s’étaient améliorées -- et il venait pour reprendre la ferme. Il
la déprécia. Malgré tous leurs travaux les bénéfices étaient
chanceux, bref s’il la désirait c’était par amour du pays et
regret d’aussi bons maîtres. On le congédia d’une manière froide.
Il revint le soir même.

Pécuchet avait sermonné Bouvard; ils allaient fléchir; Gouy
demanda une diminution de fermage; et comme les autres se
récriaient, il se mit à beugler plutôt qu’à parler, attestant le
Bon Dieu, énumérant ses peines, vantant ses mérites. Quand on le
sommait de dire son prix, il baissait la tête au lieu de répondre.
Alors sa femme, assise près de la porte avec un grand panier sur
les genoux recommençait les mêmes protestations, en piaillant
d’une voix aiguë comme une poule blessée.

Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francs par
an, un tiers de moins qu’autrefois.

Séance tenante, maître Gouy proposa d’acheter le matériel; -- et
les dialogues recommencèrent.

L’estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s’en mourait de
fatigue. Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire que
Gouy, d’abord en écarquilla les yeux et s’écriant: -- Convenu, lui
frappa dans la main.

Après quoi, les propriétaires suivant l’usage offrirent de casser
une croûte à la maison; et Pécuchet ouvrit une des bouteilles de
son malaga, moins par générosité que dans l’espoir d’en obtenir
des éloges.

Mais le laboureur dit en rechignant: -- C’est comme du sirop de
réglisse, et sa femme pour se faire passer le goût implora un
verre d’eau-de-vie.

Une chose plus grave les occupait! Tous les éléments de la
Bouvarine étaient enfin rassemblés.

Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l’alcool,
allumèrent le feu et attendirent. Cependant, Pécuchet tourmenté
par la mésaventure du malaga prit dans l’armoire les boîtes de
fer-blanc, fit sauter le couvercle de la première, puis de la
seconde, de la troisième. Il les rejetait avec fureur, et appela
Bouvard.

Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter vers les
conserves. La désillusion fut complète. Les tranches de veau
ressemblaient à des semelles bouillies; un liquide fangeux
remplaçait le homard; on ne reconnaissait plus la matelote. Des
champignons avaient poussé sur le potage -- et une intolérable
odeur empestait le laboratoire.

Tout à coup, avec un bruit d’obus, l’alambic éclata en vingt
morceaux, qui bondirent jusqu’au plafond, crevant les marmites,
aplatissant les écumoires, fracassant les verres; le charbon
s’éparpilla, le fourneau fut démoli -- et le lendemain, Germaine
retrouva une spatule dans la cour.

La force de la vapeur avait rompu l’instrument, d’autant que la
cucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau.

Pécuchet, tout de suite, s’était accroupi derrière la cuve, et
Bouvard comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils
demeurèrent dans cette posture, n’osant se permettre un seul
mouvement, pâles de terreur, au milieu des tessons. Quand ils
purent recouvrer la parole, ils se demandèrent quelle était la
cause de tant d’infortunes, de la dernière surtout? -- et ils n’y
comprenaient rien, sinon qu’ils avaient manqué périr. Pécuchet
termina par ces mots:

-- C’est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie!

CHAPITRE III

Pour savoir la chimie, ils se procurèrent le cours de Regnault --
et apprirent d’abord que les corps simples sont peut-être
composés.

On les distingue en métalloïdes et en métaux, -- différence qui
n’a rien d’absolu, dit l’auteur. De même pour les acides et les
bases, un corps pouvant se comporter à la manière des acides ou
des bases, suivant les circonstances.

La notation leur parut baroque. -- Les Proportions multiples
troublèrent Pécuchet.

-- Puisqu’une molécule de A, je suppose, se combine avec plusieurs
parties de B, il me semble que cette molécule doit se diviser en
autant de parties; mais si elle se divise, elle cesse d’être
l’unité, la molécule primordiale. Enfin, je ne comprends pas.

-- Moi, non plus! disait Bouvard.

Et ils recoururent à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin
-- où ils acquirent la certitude que dix litres d’air pèsent cent
grammes, qu’il n’entre pas de plomb dans les crayons, que le
diamant n’est que du carbone.

Ce qui les ébahit par-dessus tout, c’est que la terre comme
élément n’existe pas.

Ils saisirent la manoeuvre du chalumeau, l’or, l’argent, la
lessive du linge, l’étamage des casseroles; puis sans le moindre
scrupule, Bouvard et Pécuchet se lancèrent dans la chimie
organique.

Quelle merveille que de retrouver chez les êtres vivants les mêmes
substances qui composent les minéraux. Néanmoins, ils éprouvaient
une sorte d’humiliation à l’idée que leur individu contenait du
phosphore comme les allumettes, de l’albumine comme les blancs
d’oeufs, du gaz hydrogène comme les réverbères.

Après les couleurs et les corps gras, ce fut le tour de la
fermentation.

Elle les conduisit aux acides -- et la loi des équivalents les
embarrassa encore une fois. Ils tâchèrent de l’élucider avec la
théorie des atomes, ce qui acheva de les perdre.

Pour entendre tout cela, selon Bouvard, il aurait fallu des
instruments. La dépense était considérable; et ils en avaient trop
fait.

Mais le docteur Vaucorbeil pouvait, sans doute, les éclairer.

Ils se présentèrent au moment de ses consultations.

-- Messieurs, je vous écoute! quel est votre mal?

Pécuchet répliqua qu’ils n’étaient pas malades, et ayant exposé le
but de leur visite:

-- Nous désirons connaître premièrement l’atomicité supérieure.

Le médecin rougit beaucoup, puis les blâma de vouloir apprendre la
chimie.

-- Je ne nie pas son importance, soyez-en sûrs! mais actuellement,
on la fourre partout! Elle exerce sur la médecine une action
déplorable. Et l’autorité de sa parole se renforçait au spectacle
des choses environnantes.

Du diachylum et des bandes traînaient sur la cheminée. La boite
chirurgicale posait au milieu du bureau. Des sondes emplissaient
une cuvette dans un coin -- et il y avait contre le mur, la
représentation d’un écorché.

Pécuchet en fit compliment au Docteur.

-- Ce doit être une belle étude que l’Anatomie?

M. Vaucorbeil s’étendit sur le charme qu’il éprouvait autrefois
dans les dissections; -- et Bouvard demanda quels sont les
rapports entre l’intérieur de la femme et celui de l’homme.

Afin de le satisfaire, le médecin tira de sa bibliothèque un
recueil de planches anatomiques.

-- Emportez-les! Vous les regarderez chez vous plus à votre aise!

Le squelette les étonna par la proéminence de sa mâchoire, les
trous de ses yeux, la longueur effrayante de ses mains. -- Un
ouvrage explicatif leur manquait; ils retournèrent chez M.
Vaucorbeil, et grâce au manuel d’Alexandre Lauth ils apprirent les
divisions de la charpente, en s’ébahissant de l’épine dorsale,
seize fois plus forte, dit-on, que si le Créateur l’eût fait
droite. -- Pourquoi seize fois, précisément?

Les métacarpiens désolèrent Bouvard; -- Pécuchet acharné sur le
crâne, perdit courage devant le sphénoïde, bien qu’il ressemble à
une selle turque, ou turquesque.

Quant aux articulations, trop de ligaments les cachaient -- et ils
attaquèrent les muscles.

Mais les insertions n’étaient pas commodes à découvrir -- et
parvenus aux gouttières vertébrales, ils y renoncèrent
complètement.

Pécuchet dit, alors:

-- Si nous reprenions la chimie? -- ne serait ce que pour utiliser
le laboratoire!

Bouvard protesta; et il crut se rappeler que l’on fabriquait à
l’usage des pays chauds des cadavres postiches.

Barberou, auquel il écrivit, lui donna là-dessus des
renseignements. -- Pour dix francs par mois, on pouvait avoir un
des bonshommes de M. Auzoux -- et la semaine suivante, le messager
de Falaise déposa devant leur grille une caisse oblongue.

Ils la transportèrent dans le fournil, pleins d’émotion. Quand les
planches furent déclouées, la paille tomba, les papiers de soie
glissèrent, le mannequin apparut.

Il était couleur de brique, sans chevelure, sans peau, avec
d’innombrables filets bleus, rouges et blancs le bariolant. Cela
ne ressemblait point à un cadavre, mais à une espèce de joujou,
fort vilain, très propre et qui sentait le vernis.

Puis ils enlevèrent le thorax; et ils aperçurent les deux poumons
pareils à deux éponges, le coeur tel qu’un gros oeuf, un peu de
côté par derrière, le diaphragme, les reins, tout le paquet des
entrailles.

-- À la besogne! dit Pécuchet.

La journée et le soir y passèrent.

Ils avaient mis des blouses, comme font les carabins dans les
amphithéâtres, et à la lueur de trois chandelles, ils
travaillaient leurs morceaux de carton, quand un coup de poing
heurta la porte. -- Ouvrez!

C’était M. Foureau, suivi du garde champêtre.

Les maîtres de Germaine s’étaient plu à lui montrer le bonhomme.
Elle avait couru de suite chez l’épicière, pour conter la chose;
et tout le village croyait maintenant qu’ils recelaient dans leur
maison un véritable mort. Foureau, cédant à la rumeur publique,
venait s’assurer du fait. Des curieux se tenaient dans la cour.

Le mannequin, quand il entra, reposait sur le flanc; et les
muscles de la face étant décrochés, l’oeil faisait une saillie
monstrueuse, avait quelque chose d’effrayant.

-- Qui vous amène? dit Pécuchet.

Foureau balbutia: -- Rien! rien du tout! et prenant une des pièces
sur la table: -- Qu’est-ce que c’est?

-- Le buccinateur! répondit Bouvard.

Foureau se tut -- mais souriait d’une façon narquoise, jaloux de
ce qu’ils avaient un divertissement au-dessus de sa compétence.

Les deux anatomistes feignaient de poursuivre leurs
investigations. Les gens qui s’ennuyaient sur le seuil avaient
pénétré dans le fournil -- et comme on se poussait un peu, la
table trembla.

-- Ah! c’est trop fort! s’écria Pécuchet. Débarrassez-nous du
public!

Le garde champêtre fit partir les curieux.

-- Très bien! dit Bouvard! nous n’avons besoin de personne!

Foureau comprit l’allusion; et lui demanda s’ils avaient le droit,
n’étant pas médecins, de détenir un objet pareil? Il allait, du
reste, en écrire au Préfet. -- Quel pays! on n’était pas plus
inepte, sauvage et rétrograde! La comparaison qu’ils firent d’eux-
mêmes avec les autres les consola. -- Ils ambitionnaient de
souffrir pour la science.

Le Docteur aussi vint les voir. Il dénigra le mannequin comme trop
éloigné de la nature; mais profita de la circonstance pour faire
une leçon.

Bouvard et Pécuchet furent charmés; et sur leur désir, M.
Vaucorbeil leur prêta plusieurs volumes de sa bibliothèque,
affirmant toutefois qu’ils n’iraient pas jusqu’au bout.

Ils prirent en note dans le Dictionnaire des Sciences médicales,
les exemples d’accouchement, de longévité, d’obésité et de
constipation extraordinaires. Que n’avaient-ils connu le fameux
Canadien de Beaumont, les polyphages Tarare et Bijoux, la femme
hydropique du département de l’Eure, le Piémontais qui allait à la
garde-robe tous les vingt jours, Simorre de Mirepoix mort ossifié,
et cet ancien maire d’Angoulême, dont le nez pesait trois livres!

Le cerveau leur inspira des réflexions philosophiques. Ils
distinguaient fort bien dans l’intérieur, le _septum lucidum_
composé de deux lamelles et la glande pinéale, qui ressemble à un
petit pois rouge. Mais il y avait des pédoncules et des
ventricules, des arcs, des piliers, des étages, des ganglions, et
des fibres de toutes les sortes, et le foramen de Pacchioni, et le
corps de Pacini, bref un amas inextricable, de quoi user leur
existence.

Quelquefois dans un vertige, ils démontaient complètement le
cadavre, puis se trouvaient embarrassés pour remettre en place les
morceaux.

Cette besogne était rude, après le déjeuner surtout! et ils ne
tardaient pas à s’endormir, Bouvard le menton baissé, l’abdomen en
avant, Pécuchet la tête dans les mains, avec ses deux coudes sur
la table.

Souvent à ce moment-là, M. Vaucorbeil, qui terminait ses premières
visites, entr’ouvrait la porte.

-- Eh bien, les confrères, comment va l’anatomie?

-- Parfaitement! répondaient-ils.

Alors il posait des questions pour le plaisir de les confondre.

Quand ils étaient las d’un organe, ils passaient à un autre --
abordant ainsi et délaissant tour à tour le coeur, l’estomac,
l’oreille, les intestins; -- car le bonhomme de carton les
assommait, malgré leurs efforts pour s’y intéresser. Enfin le
Docteur les surprit comme ils le reclouaient dans sa boîte.

-- Bravo! Je m’y attendais. On ne pouvait à leur âge entreprendre
ces études; -- et le sourire accompagnant ses paroles les blessa
profondément.

De quel droit les juger incapables? est-ce que la science
appartenait à ce monsieur! Comme s’il était lui-même un personnage
bien supérieur!

Donc acceptant son défi, ils allèrent jusqu’à Bayeux pour y
acheter des livres. Ce qui leur manquait, c’était la physiologie;
-- et un bouquiniste leur procura les traités de Richerand et
d’Adelon, célèbres à l’époque.

Tous les lieux communs sur les âges, les sexes et les tempéraments
leur semblèrent de la plus haute importance. Ils furent bien aises
de savoir qu’il y a dans le tartre des dents trois espèces
d’animalcules, que le siège du goût est sur la langue, et la
sensation de la faim dans l’estomac.

Pour en saisir mieux les Fonctions, ils regrettaient de n’avoir
pas la faculté de ruminer, comme l’avaient eue Montègre, M. Gosse,
et le frère de Bérard; -- et ils mâchaient avec lenteur,
trituraient, insalivaient, accompagnant de la pensée le bol
alimentaire dans leurs entrailles, le suivaient même jusqu’à ses
dernières conséquences, pleins d’un scrupule méthodique, d’une
attention presque religieuse.

Afin de produire artificiellement des digestions, ils tassèrent de
la viande dans une fiole, où était le suc gastrique d’un canard --
et ils la portèrent sous leurs aisselles durant quinze jours, sans
autre résultat que d’infecter leurs personnes.

On les vit courir le long de la grande route, revêtus d’habits
mouillés et à l’ardeur du soleil. C’était pour vérifier si la soif
s’apaise par l’application de l’eau sur l’épiderme. Ils rentrèrent
haletants; et tous les deux avec un rhume.

L’audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement.
Mais Bouvard s’étala sur la génération.

Les réserves de Pécuchet en cette matière l’avaient toujours
surpris. Son ignorance lui parut si complète qu’il le pressa de
s’expliquer -- et Pécuchet en rougissant finit par faire un aveu.

Des farceurs, autrefois, l’avaient entraîné dans une mauvaise
maison -- d’où il s’était enfui, se gardant pour la femme qu’il
aimerait plus tard; -- une circonstance heureuse n’était jamais
venue; si bien, que par fausse honte, gêne pécuniaire, crainte des
maladies, entêtement, habitude, à cinquante deux ans et malgré le
séjour de la capitale, il possédait encore sa virginité.

Bouvard eut peine à le croire -- puis il rit énormément, mais
s’arrêta, en apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet.

Car les passions ne lui avaient pas manqué, s’étant tour à tour
épris d’une danseuse de corde, de la belle-soeur d’un architecte,
d’une demoiselle de comptoir -- enfin d’une petite blanchisseuse;
-- et le mariage allait même se conclure, quand il avait découvert
qu’elle était enceinte d’un autre.

Bouvard lui dit:

-- Il y a moyen toujours de réparer le temps perdu! Pas de
tristesse, voyons! je me charge si tu veux...

Pécuchet répliqua, en soupirant, qu’il ne fallait plus y songer. -
- Et ils continuèrent leur physiologie.

Est-il vrai que la surface de notre corps dégage perpétuellement
une vapeur subtile? La preuve, c’est que le poids d’un homme
décroît à chaque minute. Si chaque jour s’opère l’addition de ce
qui manque et la soustraction de ce qui excède, la santé se
maintiendra en parfait équilibre. Sanctorius, l’inventeur de cette
loi, employa un demi-siècle à peser quotidiennement sa nourriture
avec toutes ses excrétions, et se pesait lui-même, ne prenant de
relâche que pour écrire ses calculs.

Ils essayèrent d’imiter Sanctorius. Mais comme leur balance ne
pouvait les supporter tous les deux, ce fut Pécuchet qui commença.

Il retira ses habits, afin de ne pas gêner la perspiration -- et
il se tenait sur le plateau, complètement nu, laissant voir,
malgré la pudeur, son torse très long pareil à un cylindre, avec
des jambes courtes, les pieds plats et la peau brune. À ses côtés,
sur une chaise, son ami lui faisait la lecture.

Des savants prétendent que la chaleur animale se développe par les
contractions musculaires, et qu’il est possible en agitant le
thorax et les membres pelviens de hausser la température d’un bain
tiède.

Bouvard alla chercher leur baignoire -- et quand tout fut prêt, il
s’y plongea, muni d’un thermomètre.

Les ruines de la distillerie balayées vers le fond de
l’appartement dessinaient dans l’ombre un vague monticule. On
entendait par intervalles le grignotement des souris; une vieille
odeur de plantes aromatiques s’exhalait -- et se trouvant là fort
bien ils causaient avec sérénité.

Cependant Bouvard sentait un peu de fraîcheur.

-- Agite tes membres! dit Pécuchet.

Il les agita, sans rien changer au thermomètre; -- c’est froid,
décidément.

-- Je n’ai pas chaud, non plus reprit Pécuchet, saisi lui-même par
un frisson mais agite tes membres pelviens! agite-les!

Bouvard ouvrit les cuisses, se tordait les flancs, balançait son
ventre, soufflait comme un cachalot; -- puis regardait le
thermomètre, qui baissait toujours. -- Je n’y comprends rien! Je
me remue, pourtant!

-- Pas assez!

Et il reprenait sa gymnastique.

Elle avait duré trois heures, quand une fois encore il empoigna le
tube.

-- Comment! douze degrés! -- Ah! bonsoir! Je me retire!

Un chien entra, moitié dogue moitié braque, le poil jaune, galeux,
la langue pendante.

Que faire? pas de sonnettes! et leur domestique était sourde. Ils
grelottaient mais n’osaient bouger, dans la peur d’être mordus.

Pécuchet crut habile de lancer des menaces, en roulant des yeux.

Alors le chien aboya; -- et il sautait autour de la balance, où
Pécuchet se cramponnant aux cordes, et pliant les genoux, tâchait
de s’élever le plus haut possible.

-- Tu t’y prends mal dit Bouvard; et il se mit à faire des
risettes au chien en proférant des douceurs.

Le chien sans doute les comprit. -- Il s’efforçait de le caresser,
lui collait ses pattes sur les épaules, les éraflait avec ses
ongles.

-- Allons! maintenant! voilà qu’il a emporté ma culotte!

Il se coucha dessus, et demeura tranquille.

Enfin, avec les plus grandes précautions, ils se hasardèrent l’un
à descendre du plateau, l’autre à sortir de la baignoire; -- et
quand Pécuchet fut rhabillé, cette exclamation lui échappa:

-- Toi, mon bonhomme, tu serviras à nos expériences!

Quelles expériences?

On pouvait lui injecter du phosphore, puis l’enfermer dans une
cave pour voir s’il rendrait du feu par les naseaux. Mais comment
injecter? et du reste, on ne leur vendrait pas de phosphore.

Ils songèrent à l’enfermer sous la machine pneumatique, à lui
faire respirer des gaz, à lui donner pour breuvage des poisons.
Tout cela peut être ne serait pas drôle! Enfin ils choisirent
l’aimantation de l’acier par le contact de la moelle épinière.

Bouvard, refoulant son émotion, tendait sur une assiette des
aiguilles à Pécuchet, qui les plantait contre les vertèbres. Elles
se cassaient, glissaient, tombaient par terre; il en prenait
d’autres, et les enfonçait vivement, au hasard. Le chien rompit
ses attaches, passa comme un boulet de canon par les carreaux,
traversa la cour, le vestibule et se présenta dans la cuisine.

Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des
ficelles autour des pattes.

Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Il fit
un bond et disparut.

La vieille servante les apostropha.

-- C’est encore une de vos bêtises, j’en suis sûre! -- Et ma
cuisine, elle est propre! Ça le rendra peut-être enragé! On en
fourre en prison qui ne vous valent pas!

Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pas
une n’attira la moindre limaille.

Puis, l’hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la
rage, revenir à l’improviste, se précipiter sur eux.

Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations -- et pendant
plusieurs années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt
qu’apparaissait un chien, ressemblant à celui-là.

Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les
pigeons qu’ils saignèrent l’estomac plein ou vide, moururent dans
le même espace de temps. Des petits chats enfoncés sous l’eau
périrent au bout de cinq minutes -- et une oie, qu’ils avaient
bourrée de garance, offrit des périostes d’une entière blancheur.

La nutrition les tourmentait.

Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la
lymphe et des matières excrémentielles? Mais on ne peut suivre les
métamorphoses d’un aliment. L’homme qui n’use que d’un seul est,
chimiquement, pareil à celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin
ayant calculé toute la chaux contenue dans l’avoine d’une poule,
en retrouva davantage dans les coquilles de ses oeufs. Donc, il se
fait une création de substance. De quelle manière? on n’en sait
rien.

On ne sait même pas quelle est la force du coeur. Borelli admet
celle qu’il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille
livres, et Keill l’évalue à huit onces, environ. D’où ils
conclurent que la Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman
de la médecine. N’ayant pu la comprendre, ils n’y croyaient pas.

Un mois se passa dans le désoeuvrement. Puis ils songèrent à leur
jardin.

L’arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ils l’équarrirent.
Cet exercice les fatigua. -- Bouvard avait, très souvent, besoin
de faire arranger ses outils chez le forgeron.

Un jour qu’il s’y rendait, il fut accosté par un homme portant sur
le dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des
livres pieux, des médailles bénites, enfin le Manuel de la Santé,
par François Raspail.

Cette brochure lui plut tellement qu’il écrivit à Barberou de lui
envoyer le grand ouvrage. Barberou l’expédia, et indiquait dans sa
lettre, une pharmacie pour les médicaments.

La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections
proviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons,
dilatent le foie, ravagent les intestins, et y causent des bruits.
Ce qu’il y a de mieux pour s’en délivrer c’est le camphre. Bouvard
et Pécuchet l’adoptèrent. Ils en prisaient, ils en croquaient et
distribuaient des cigarettes, des flacons d’eau sédative, et des
pilules d’aloès. Ils entreprirent même la cure d’un bossu.

C’était un enfant qu’ils avaient rencontré un jour de foire. Sa
mère, une mendiante, l’amenait chez eux tous les matins. Ils
frictionnaient sa bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient
pendant vingt minutes un cataplasme de moutarde, puis la
recouvraient de diachylum, et pour être sûrs qu’il reviendrait,
lui donnaient à déjeuner.

Ayant l’esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la
joue de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps
la traitait par les amers; ronde au début comme une pièce de vingt
sols, cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils
voulurent l’en guérir. Elle accepta; mais exigeait que ce fût
Bouvard qui lui fît les onctions. Elle se posait devant la
fenêtre, dégrafait le haut de son corsage et restait la joue
tendue, en le regardant avec un oeil, qui aurait été dangereux
sans la présence de Pécuchet. Dans les doses permises et malgré
l’effroi du mercure ils administrèrent du calomel. Un mois plus
tard, Mme Bordin était sauvée.

Elle leur fit de la propagande; -- et le percepteur des
contributions, le secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout
le monde dans Chavignolles suçait des tuyaux de plume.

Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la
cigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignit
des pilules d’aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes,
Bouvard eut des maux d’estomac et Pécuchet d’atroces migraines.
Ils perdirent confiance dans le Raspail, mais eurent soin de n’en
rien dire, craignant de diminuer leur considération.

Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent à
saigner sur des feuilles de chou, firent même l’acquisition d’une
paire de lancettes.

Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puis consultaient
leurs livres.

Les symptômes notés par les auteurs n’étaient pas ceux qu’ils
venaient de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec,
du français, une bigarrure de toutes les langues.

On les compte par milliers, et la classification linnéenne est
bien commode, avec ses genres et ses espèces; mais comment établir
les espèces? Alors, ils s’égarèrent dans la philosophie de la
médecine.

Ils rêvaient sur l’archée de Van Helmont, le vitalisme, le
Brownisme, l’organicisme, demandaient au Docteur d’où vient le
germe de la scrofule, vers quel endroit se porte le miasme
contagieux, et le moyen dans tous les cas morbides de distinguer
la cause de ses effets.

-- La cause et l’effet s’embrouillent, répondait Vaucorbeil.

Son manque de logique les dégoûta; -- et ils visitèrent les
malades tout seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte de
philanthropie.

Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens
dont la figure pendait d’un côté, d’autres l’avaient bouffie et
d’un rouge écarlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec
les narines pincées, la bouche tremblante; et des râles, des
hoquets, des sueurs, des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.

Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fort
surpris que les calmants soient parfois des excitants, les
vomitifs des purgatifs, qu’un même remède convienne à des
affections diverses, et qu’une maladie s’en aille sous des
traitements opposés.

Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral,
avaient l’audace d’ausculter.

Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au Roi, pour qu’on
établit dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils
seraient les professeurs.

Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de
Falaise leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ils
l’engagèrent à fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_,
c’est-à-dire des boulettes de médicaments, qui à force d’être
maniées, s’absorbent dans l’individu.

D’après ce raisonnement qu’en diminuant la chaleur on entrave les
phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du
plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à
tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.

Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode
nouvelle d’introduire des thermomètres dans les derrières.

Une fièvre typhoïde se répandit aux environs: Bouvard déclara
qu’il ne s’en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier
vint gémir chez eux. Son homme était malade depuis quinze jours;
et M. Vaucorbeil le négligeait.

Pécuchet se dévoua.

Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations,
ventre ballonné, langue rouge, c’étaient tous les signes de la
dothiénentérie. Se rappelant le mot de Raspail qu’en ôtant la
diète on supprime la fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de
viande. Tout à coup, le docteur parut.

Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le
dos, entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient.

Il s’approcha du lit, et jeta l’assiette par la fenêtre, en
s’écriant:

-- C’est un véritable meurtre!

-- Pourquoi?

-- Vous perforez l’intestin, puisque la fièvre typhoïde est une
altération de sa membrane folliculaire.

-- Pas toujours!

Et une dispute s’engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet
croyait à leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des
organes. -- Aussi j’éloigne tout ce qui peut surexciter!

-- Mais la diète affaiblit le principe vital!

-- Qu’est-ce que vous me chantez avec votre principe vital!
Comment est-il? qui l’a vu?

Pécuchet s’embrouilla.

-- D’ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture.

Le malade fit un geste d’assentiment sous son bonnet de coton.

-- N’importe! il en a besoin!

-- Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.

-- Qu’importe les pulsations! Et Pécuchet nomma ses autorités.

-- Laissons les systèmes! dit le Docteur.

Pécuchet croisa les bras.

-- Vous êtes un empirique, alors?

-- Nullement! mais en observant.

-- Et si on observe mal?

Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l’herpès de Mme
Bordin, histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenir
l’agaçait.

-- D’abord, il faut avoir fait de la pratique.

-- Ceux qui ont révolutionné la science, n’en faisaient pas! Van
Helmont, Boerhave, Broussais, lui-même.

Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la
voix:

-- Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin?

Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à
pleurer.

Sa femme non plus ne savait que répondre; car l’un était habile;
mais l’autre avait peut-être un secret?

-- Très bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme
nanti d’un diplôme: ... Pécuchet ricana. Pourquoi riez-vous?

-- C’est qu’un diplôme n’est pas toujours un argument!

Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative,
dans son importance sociale. Sa colère éclata.

-- Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour
exercice illégal de la médecine! Puis se tournant vers la
fermière: Faites-le tuer par monsieur tout à votre aise, et que je
sois pendu si je reviens jamais dans votre maison.

Et il s’enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne.

Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande
agitation.

Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes.
Vainement avait-il soutenu qu’elles préservent de toutes les
maladies, Foureau n’écoutant rien, l’avait menacé de dommages et
intérêts. Il en perdait la tête.

Pécuchet lui conta l’autre histoire, qu’il jugeait plus sérieuse -
- et fut un peu choqué de son indifférence.

Gouy, le lendemain eut une douleur dans l’abdomen. Cela pouvait
tenir à l’ingestion de la nourriture? Peut-être que Vaucorbeil ne
s’était pas trompé? Un médecin après tout doit s’y connaître! et
des remords assaillirent Pécuchet. Il avait peur d’être homicide.

Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner
lui échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n’était pas la peine de
les avoir fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles!

Foureau se calma -- et Gouy reprenait des forces. À présent, la
guérison était certaine; un tel succès enhardit Pécuchet.

-- Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces
mannequins...

-- Assez de mannequins!

-- Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves sages-
femmes. Il me semble que je retournerais le foetus?

Mais Bouvard était las de la médecine.

-- Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop
nombreuses, les remèdes problématiques -- et on ne découvre dans
les auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la
maladie, de la diathèse, ni même du pus!

Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.

Bouvard, à l’occasion d’un rhume, se figura qu’il commençait une
fluxion de poitrine. Des sangsues n’ayant pas affaibli le point de
côté, il eut recours à un vésicatoire, dont l’action se porta sur
les reins. Alors, il se crut attaqué de la pierre.

Pécuchet prit une courbature à l’élagage de la charmille, et vomit
après son dîner, ce qui l’effraya beaucoup. Puis observant qu’il
avait le teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se
demandait: Ai-je des douleurs? et finit par en avoir.

S’attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se
tâtaient le pouls, changeaient d’eau minérale, se purgeaient; --
et redoutaient le froid, la chaleur, le vent, la pluie, les
mouches, principalement les courants d’air.

Pécuchet imagina que l’usage de la prise était funeste.
D’ailleurs, un éternuement occasionne parfois la rupture d’un
anévrisme -- et il abandonna la tabatière. Par habitude, il y
plongeait les doigts; puis, tout à coup, se rappelait son
imprudence.

Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à la
demi-tasse; mais il dormait après ses repas, et avait peur en se
réveillant; car le sommeil prolongé est une menace d’apoplexie.

Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à force de
régime atteignit une extrême vieillesse. Sans l’imiter absolument,
on peut avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa
bibliothèque un Manuel d’hygiène par le docteur Morin.

Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là? Les plats qu’ils
aimaient s’y trouvent défendus. Germaine embarrassée ne savait
plus que leur servir.

Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la
charcuterie, le hareng saur, le homard, et le gibier sont
réfractaires. Plus un poisson est gros plus il contient de
gélatine et par conséquent est lourd. Les légumes causent des
aigreurs, le macaroni donne des rêves, les fromages considérés
généralement, sont d’une digestion difficile. Un verre d’eau le
matin est dangereux; chaque boisson ou comestible étant suivi d’un
avertissement pareil, ou bien de ces mots: mauvais! -- gardez-vous
de l’abus! -- ne convient pas à tout le monde. -- Pourquoi
mauvais? où est l’abus? comment savoir si telle chose vous
convient?

Quel problème que celui du déjeuner! Ils quittèrent le café au
lait, sur sa détestable réputation; et ensuite le chocolat, -- car
c’est un amas de substances indigestes; restait donc le thé. Mais
les personnes nerveuses doivent se l’interdire complètement.
Cependant, Decker au XVIIe siècle en prescrivait vingt décalitres
par jour, afin de nettoyer les marais du pancréas.

Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d’autant plus
qu’il condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et
casquettes, exigence qui révolta Pécuchet. Alors ils achetèrent le
traité de Becquerel où ils virent que le porc est en soi-même un
bon aliment, le tabac d’une innocence parfaite, et le café
indispensable aux militaires.

Jusqu’alors ils avaient cru à l’insalubrité des endroits humides.
Pas du tout! Casper les déclare moins mortels que les autres. On
ne se baigne pas dans la mer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin
veut qu’on s’y jette en pleine transpiration. Le vin pur après la
soupe passe pour excellent à l’estomac. Lévy l’accuse d’altérer
les dents. Enfin, le gilet de flanelle, cette sauvegarde, ce
tuteur de la santé, ce palladium chéri de Bouvard et inhérent à
Pécuchet, sans ambages ni crainte de l’opinion, des auteurs le
déconseillent aux hommes pléthoriques et sanguins.

Qu’est-ce donc que l’hygiène?

-- Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà affirme M. Lévy; et
Becquerel ajoute qu’elle n’est pas une science.

Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard,
du porc au choux, de la crème, un Pont-l’Évêque, et une bouteille
de Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et
ils se moquaient de Cornaro! Fallait-il être imbécile pour se
tyranniser comme lui! Quelle bassesse que de penser toujours au
prolongement de son existence! La vie n’est bonne qu’à la
condition d’en jouir. -- Encore un morceau? -- Je veux bien. --
Moi de même! -- À ta santé! -- À la tienne! -- Et fichons-nous du
reste! Ils s’exaltaient.

Bouvard annonça qu’il voulait trois tasses de café, bien qu’il ne
fût pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles,
prisait coup sur coup, éternuait sans peur, et sentant le besoin
d’un peu de champagne, ils ordonnèrent à Germaine d’aller de suite
au cabaret, leur en acheter une bouteille. Le village était trop
loin. Elle refusa. Pécuchet fut indigné.

-- Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d’y courir.

Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses
maîtres, tant ils étaient incompréhensibles et fantasques.

Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le
vigneau.

La moisson venait de finir -- et des meules au milieu des champs
dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtre
et douce. Les fermes étaient tranquilles. On n’entendait même plus
les grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humant
la brise qui rafraîchissait leurs pommettes.

Le ciel très haut, était couvert d’étoiles; les unes brillant par
groupes, d’autres à la file, ou bien seules à des intervalles
éloignés. Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion
au midi, se bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il y avait entre
ces clartés, de grands espaces vides; -- et le firmament semblait
une mer d’azur, avec des archipels et des îlots.

-- Quelle quantité! s’écria Bouvard.

-- Nous ne voyons pas tout! reprit Pécuchet. Derrière la voie
lactée, ce sont les nébuleuses; au delà des nébuleuses des étoiles
encore! La plus voisine est séparée de nous par trois cents
billions de myriamètres! Il avait regardé souvent dans le
télescope de la place Vendôme et se rappelait les chiffres. Le
Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a
douze fois la grandeur du soleil, des comètes mesurent trente-
quatre millions de lieues!

-- C’est à rendre fou dit Bouvard. Il déplora son ignorance et
même regrettait de n’avoir pas été, dans sa jeunesse, à l’École
Polytechnique.

Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra
l’étoile polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y,
Véga de la Lyre toute scintillante, et au bas de l’horizon, le
rouge Aldebaran.

Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles,
quadrilatères et pentagones qu’il faut imaginer pour se
reconnaître dans le ciel.

Pécuchet continua:

-- La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans
une seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nous
parvenir -- si bien qu’une étoile, quand on l’observe, peut avoir
disparu. Plusieurs sont intermittentes, d’autres ne reviennent
jamais; -- et elles changent de position; tout s’agite, tout
passe.

-- Cependant, le Soleil est immobile?

-- On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd’hui,
annoncent qu’il se précipite vers la constellation d’Hercule!

Cela dérangeait les idées de Bouvard -- et après une minute de
réflexion:

-- La science est faite, suivant les données fournies par un coin
de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu’on
ignore, qui est beaucoup plus grand, et qu’on ne peut découvrir.

Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur des astres
-- et leurs discours étaient coupés par de longs silences.

Enfin ils se demandèrent s’il y avait des hommes dans les étoiles.
Pourquoi pas? Et comme la création est harmonique, les habitants
de Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d’une taille
moyenne, ceux de Vénus très petits. À moins que ce ne soit partout
la même chose? Il existe là-haut des commerçants, des gendarmes;
on y trafique, on s’y bat, on y détrône des rois! ...

Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le
ciel comme la parabole d’une monstrueuse fusée.

-- Tiens! dit Bouvard voilà des mondes qui disparaissent.

Pécuchet reprit:

-- Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des
étoiles ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes
maintenant! De pareilles idées vous renfoncent l’orgueil.

-- Quel est le but de tout cela?

-- Peut-être qu’il n’y a pas de but?

-- Cependant! et Pécuchet répéta deux ou trois fois cependant sans
trouver rien de plus à dire. -- N’importe! je voudrais bien savoir
comment l’univers s’est fait!

-- Cela doit être dans Buffon! répondit Bouvard, dont les yeux se
fermaient. Je n’en peux plus! je vais me coucher!

Les Époques de la nature leur apprirent qu’une comète, en heurtant
le soleil, en avait détaché une portion, qui devint la Terre.
D’abord les pôles s’étaient refroidis. Toutes les eaux avaient
enveloppé le globe. Elles s’étaient retirées dans les cavernes;
puis les continents se divisèrent, les animaux et l’homme
parurent.

La majesté de la création leur causa un ébahissement, infini comme
elle. Leur tête s’élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur
de si grands objets.

Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer; -- et ils
recoururent comme distraction, aux Harmonies de Bernardin de
Saint-Pierre.

Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques,
humaines, fraternelles et même conjugales, tout y passa -- sans
omettre les invocations à Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours! Ils
s’étonnaient que les poissons eussent des nageoires, les oiseaux
des ailes, les semences une enveloppe -- pleins de cette
philosophie qui découvre dans la Nature des intentions vertueuses
et la considère comme une espèce de saint Vincent de Paul,
toujours occupé à répandre des bienfaits!

Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les
forêts vierges; -- et ils achetèrent l’ouvrage de M. Depping sur
les Merveilles et beautés de la nature en France. Le Cantal en
possède trois, l’Hérault cinq, la Bourgogne deux -- pas davantage
-- tandis que le Dauphiné compte à lui seul jusqu’à quinze
merveilles! Mais bientôt, on n’en trouvera plus! Les grottes à
stalactites se bouchent, les montagnes ardentes s’éteignent, les
glacières naturelles s’échauffent; -- et les vieux arbres dans
lesquels on disait la messe tombent sous la cognée des niveleurs,
ou sont en train de mourir.

Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes.

Ils rouvrirent leur Buffon et s’extasièrent devant les goûts
bizarres de certains animaux.

Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle,
ils entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s’ils
avaient vu des taureaux se joindre à des juments, les cochons
rechercher les vaches, et les mâles des perdrix commettre entre
eux des turpitudes.

-- Jamais de la vie! On trouvait même ces questions un peu drôles
pour des messieurs de leur âge.

Ils voulurent tenter des alliances anormales.

La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier
ne possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien; et l’époque
du rut étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le
pressoir, en se cachant derrière les futailles, pour que
l’événement pût s’accomplir en paix.

Chacune, d’abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles
ruminèrent, la brebis se coucha; -- et elle bêlait sans
discontinuer, pendant que le bouc, d’aplomb sur ses jambes torses,
avec sa grande barbe et ses oreilles pendantes, fixait sur eux ses
prunelles, qui luisaient dans l’ombre.

Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable de
faciliter la nature. Mais le bouc se retournant contre Pécuchet,
lui flanqua un coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie
de peur, se mit à tourner dans le pressoir comme dans un manège.
Bouvard courut après, se jeta dessus pour la retenir, et tomba par
terre avec des poignées de laine dans les deux mains.

Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard,
sur un dogue et une truie, avec l’espoir qu’il en sortirait des
monstres et ne comprenant rien à la question de l’espèce.

Ce mot désigne un groupe d’individus dont les descendants se
reproduisent. Mais des animaux classés comme d’espèces différentes
peuvent se reproduire, et d’autres compris dans la même en ont
perdu la faculté.

Ils se flattèrent d’obtenir là-dessus des idées nettes, en
étudiant le développement des germes; et Pécuchet écrivit à
Dumouchel, pour avoir un microscope.

Tour à tour ils mirent sur la plaque de verre des cheveux, du
tabac, des ongles, une patte de mouche. Mais ils avaient oublié la
goutte d’eau, indispensable. C’était, d’autres fois, la petite
lamelle; -- et ils se poussaient, dérangeaient l’instrument; puis,
n’apercevant que du brouillard accusaient l’opticien. Ils en
arrivèrent à douter du microscope. Les découvertes qu’on lui
attribue ne sont peut-être pas si positives.

Dumouchel, en leur adressant la facture, les pria de recueillir à
son intention des ammonites et des oursins, curiosités dont il
était toujours amateur, et fréquentes dans leur pays. Pour les
exciter à la géologie, il leur envoyait les Lettres de Bertrand
avec le Discours de Cuvier sur les révolutions du globe.

Après ces deux lectures, ils se figurèrent les choses suivantes.

D’abord une immense nappe d’eau, d’où émergeaient des
promontoires, tachetés par des lichens; et pas un être vivant, pas
un cri; c’était un monde silencieux, immobile et nu. -- Puis de
longues plantes se balançaient dans un brouillard qui ressemblait
à la vapeur d’une étuve. Un soleil tout rouge surchauffait
l’atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, les roches
ignées jaillissaient des montagnes; et la pâte des porphyres et
des basaltes qui coulait, se figea. -- Troisième tableau: dans des
mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi; un bouquet
de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des coquillages
pareils à des roues de chariot, des tortues qui ont trois mètres,
des lézards de soixante pieds. Des amphibies allongent entre les
roseaux leur col d’autruche à mâchoire de crocodile. Des serpents
ailés s’envolent. -- Enfin, sur les grands continents, de grands
mammifères parurent, les membres difformes comme des pièces de
bois mal équarries, le cuir plus épais que des plaques de bronze,
ou bien velus, lippus, avec des crinières, et des défenses
contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines où
fut depuis l’Atlantique; le paléothérium, moitié cheval moitié
tapir, bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre,
et le _cervus giganteus_ tremblait sous les châtaigniers, à la
voix de l’ours des cavernes, qui faisait japper dans sa tanière,
le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup.

Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par
des cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C’était comme
une féerie en plusieurs actes, ayant l’homme pour apothéose.

Ils furent stupéfaits d’apprendre qu’il existait sur des pierres
des empreintes de libellules, de pattes d’oiseaux, -- et ayant
feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles.

Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la
grande route, M. le curé passa, et les abordant d’une voix
pateline:

-- Ces messieurs s’occupent de géologie? fort bien!

Car il estimait cette science. Elle confirme l’autorité des
Écritures, en prouvant le Déluge.

Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de
bêtes, pétrifiés.

L’abbé Jeufroy parut surpris du fait; après tout, s’il avait lieu,
c’était une raison de plus, d’admirer la Providence.

Pécuchet avoua que leurs enquêtes jusqu’alors n’avaient pas été
fructueuses, -- et cependant les environs de Falaise, comme tous
les terrains jurassiques, devaient abonder en débris d’animaux.

-- J’ai entendu dire répliqua l’abbé Jeufroy qu’autrefois on avait
trouvé à Villers la mâchoire d’un éléphant. Du reste, un de ses
amis, M. Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et
archéologue, leur fournirait peut-être des renseignements! Il
avait fait une histoire de Port-en-Bessin où était notée la
découverte d’un crocodile.

Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d’oeil; le même espoir
leur était venu; -- et malgré la chaleur, ils restèrent debout
pendant longtemps, à interroger l’ecclésiastique qui s’abritait
sous un parapluie de coton bleu. Il avait le bas du visage un peu
lourd avec le nez pointu, souriait continuellement, ou penchait la
tête en fermant les paupières.

La cloche de l’église tinta l’angélus.

-- Bien le bonsoir, messieurs! Vous permettez, n’est-ce pas?

Recommandés par lui, ils attendirent durant trois semaines la
réponse de Larsonneur. Enfin, elle arriva.

L’homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte
s’appelait Louis Bloche; les détails manquaient. Quant à son
histoire, elle occupait un des volumes de l’Académie Lexovienne,
et il ne prêtait point son exemplaire, dans la peur de dépareiller
la collection. Pour ce qui était de l’alligator, on l’avait
découvert au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes,
à Sainte-Honorine, près de Port-en-Bessin, arrondissement de
Bayeux. Suivaient des compliments.

L’obscurité enveloppant le mastodonte irrita le désir de Pécuchet.
Il aurait voulu se rendre tout de suite à Villers.

Bouvard objecta que pour s’épargner un déplacement peut-être
inutile, et à coup sûr dispendieux, il convenait de prendre des
informations -- et ils écrivirent au Maire de l’endroit une
lettre, où ils lui demandaient ce qu’était devenu un certain Louis
Bloche. Dans l’hypothèse de sa mort, ses descendants ou
collatéraux pouvaient-ils les instruire sur sa précieuse
découverte? Quand il la fit, à quelle place de la commune gisait
ce document des âges primitifs? Avait-on des chances d’en trouver
d’analogues? Quel était par jour le prix d’un homme et d’une
charrette.

Et ils eurent beau s’adresser à l’Adjoint, puis au premier
Conseiller Municipal, ils ne reçurent de Villers aucune nouvelle.
Sans doute les habitants étaient jaloux de leurs fossiles? À moins
qu’ils ne les vendissent aux Anglais. Le voyage des Hachettes fut
résolu.

Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen.
Ensuite une carriole les transporta de Caen à Bayeux; -- et de
Bayeux, ils allèrent à pied jusqu’à Port-en-Bessin.

On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des
cailloux bizarres -- et sur les indications de l’aubergiste, ils
atteignirent la grève.

La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une
prairie de goémons jusqu’au bord des flots.

Des vallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d’une
terre molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses
strates inférieures, une muraille de pierre grise. Des filets
d’eau en tombaient sans discontinuer, pendant que la mer au loin,
grondait. Elle semblait parfois suspendre son battement; -- et on
n’entendait plus que le petit bruit des sources.

Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à
sauter des trous. -- Bouvard s’assit près du rivage, et contempla
les vagues, ne pensant à rien, fasciné, inerte. Pécuchet le ramena
vers la côte pour lui faire voir un ammonite, incrusté dans la
roche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles s’y
brisèrent, il aurait fallu des instruments, la nuit venait,
d’ailleurs! -- Le ciel était empourpré à l’occident, et toute la
place couverte d’une ombre. -- Au milieu des varechs presque
noirs, les flaques d’eau s’élargissaient. La mer montait vers eux;
il était temps de rentrer.

Le lendemain dès l’aube, avec une pioche et un pic, ils
attaquèrent leur fossile dont l’enveloppe éclata. C’était un
ammonite nodosus, rongé par les bouts mais pesant bien seize
livres, et Pécuchet, dans l’enthousiasme, s’écria: -- Nous ne
pouvons faire moins que de l’offrir à Dumouchel!

Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des orques,
et pas de crocodile! -- à son défaut, ils espéraient une vertèbre
d’hippopotame ou d’ichthyosaure, n’importe quel ossement
contemporain du Déluge, quand ils distinguèrent à hauteur d’homme
contre la falaise, des contours qui figuraient le galbe d’un
poisson gigantesque.

Ils délibérèrent sur les moyens de l’obtenir.

Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet en dessous,
démolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans
l’abîmer.

Comme ils reprenaient haleine, ils virent au-dessus de leur tête,
dans la campagne un douanier en manteau, qui gesticulait d’un air
de commandement.

-- Eh bien! quoi? fiche-nous la paix! et ils continuèrent leur
besogne, Bouvard sur la pointe des orteils, tapant avec sa pioche,
Pécuchet les reins pliés, creusant avec son pic.

Mais le douanier reparut, plus bas, dans un vallon, en multipliant
les signaux: ils s’en moquaient bien! Un corps ovale se bombait
sous la terre amincie, et penchait, allait glisser.

Un autre individu, avec un sabre, se montra tout à coup.

-- Vos passeports!

C’était le garde champêtre en tournée; -- et au même moment
survint l’homme de la douane, accouru par une ravine.

-- Empoignez-les, père Morin! ou la falaise va s’écrouler!

-- C’est dans un but scientifique répondit Pécuchet.

Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre,
qu’un peu plus ils étaient morts.

Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire
qui s’émietta sous la botte du douanier.

Bouvard dit en soupirant: -- Nous ne faisions pas grand mal!

-- On ne doit rien faire dans les limites du Génie! reprit le
garde champêtre. D’abord qui êtes-vous? pour que je vous dresse
procès!

Pécuchet se rebiffa, criant à l’injustice.

-- Pas de raisons! suivez-moi!

Dès qu’ils arrivèrent sur le port, une foule de gamins les
escorta. Bouvard rouge comme un coquelicot, affectait un air
digne. Pécuchet, très pâle, lançait des regards furieux; -- et ces
deux étrangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs
n’avaient pas une bonne figure. Provisoirement, on les colloqua
dans l’auberge, dont le maître sur le seuil, barrait l’entrée.
Puis le maçon réclama ses outils; ils les payèrent; encore des
frais! -- et le garde champêtre ne revenait pas! pourquoi? Enfin
un monsieur qui avait la croix d’honneur, les délivra; et ils s’en
allèrent, ayant donné leurs noms, prénoms et domicile, avec
l’engagement d’être à l’avenir plus circonspects.

Outre un passeport, il leur manquait bien des choses! et avant
d’entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent le
_Guide du voyageur géologue_ par Boné.

Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une
chaîne d’arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois
marteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous la
redingote, et vous préserve ainsi de cette apparence originale,
que l’on doit éviter en voyage. Comme bâton, Pécuchet adopta
franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue
pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou
parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer la
soie contenue, à part, dans un petit sac. Ils n’oublièrent pas de
forts souliers, avec des guêtres, chacun deux paires de bretelles,
à cause de la transpiration et bien qu’on ne puisse se présenter
partout en casquette ils reculèrent devant la dépense d’un de ces
chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus,
leur inventeur. Le même ouvrage donne des préceptes de conduite:
Savoir la langue du pays que l’on visite, ils la savaient. Garder
une tenue modeste, c’était leur usage. Ne pas avoir d’argent sur
soi, rien de plus simple. Enfin, pour s’épargner toutes sortes
d’embarras, il est bon de prendre la qualité d’ingénieur!

-- Eh bien! nous la prendrons!

Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents
quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.

Tantôt sur les bords de l’Orne, ils apercevaient dans une
déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre
des peupliers et des bruyères; -- ou bien ils s’attristaient de ne
rencontrer le long du chemin que des couches d’argile. Devant un
paysage, ils n’admiraient ni la série des plans, ni la profondeur
des lointains ni les ondulations de la verdure; mais ce qu’on ne
voyait pas, le dessous, la terre; -- et toutes les collines
étaient pour eux encore une preuve du Déluge.

À la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques. Les
grosses pierres seules dans les champs devaient provenir de
glaciers disparus; -- et ils cherchaient des moraines et des
faluns.

Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur
accoutrement -- et quand ils avaient répondu qu’ils étaient des
ingénieurs une crainte leur venait; l’usurpation d’un titre pareil
pouvait leur attirer des désagréments.

À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs
échantillons, mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y en
avait le long des marches dans l’escalier, dans les chambres, dans
la salle, dans la cuisine; et Germaine se lamentait sur la
quantité de poussière.

Ce n’était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes,
que de savoir les noms des roches; la variété des couleurs et du
grenu leur faisait confondre l’argile avec la marne, le granit et
le gneiss, le quartz et le calcaire.

Et puis la nomenclature les irritait. Pourquoi dévonien, cambrien,
jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n’étaient
pas ailleurs qu’en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura?
Impossible de s’y reconnaître! ce qui est système pour l’un est
pour l’autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les
feuillets des couches, s’entremêlent, s’embrouillent; mais Omalius
d’Halloy vous prévient qu’il ne faut pas croire aux divisions
géologiques.

Cette déclaration les soulagea -- et quand ils eurent vu des
calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phillades à
Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l’oolithe partout, et
cherché de la houille à Cartigny, et du mercure à la Chapelle-en-
Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus lointaine,
un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l’argile de
Kimmeridge!

À peine descendus du paquebot, ils demandèrent le chemin qui
conduit sous les phares. Des éboulements l’obstruaient; -- il
était dangereux de s’y hasarder.

Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades
aux environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, Rome s’il
le fallait.

Ses prix étaient déraisonnables; mais le nom de Fécamp les avait
frappés: en se détournant un peu sur la route, on pouvait voir
Étretat -- et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendre au
plus loin, d’abord.

Dans la gondole Bouvard et Pécuchet firent la conversation avec
trois paysans, deux bonnes femmes, un séminariste, et n’hésitèrent
pas à se qualifier d’ingénieurs.

On s’arrêta devant le bassin. Ils gagnèrent la falaise, et cinq
minutes après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d’eau
avançant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent
une arcade qui s’ouvrait sur une grotte profonde. Elle était
sonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes de
haut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles.

Cet ouvrage de la nature les étonna; et ils s’élevèrent à des
considérations sur l’origine du monde.

Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était
plutonien. Le feu central avait brisé la croûte du globe, soulevé
les terrains, fait des crevasses. C’est comme une mer intérieure
ayant son flux et reflux, ses tempêtes. Une mince pellicule nous
en sépare. On ne dormirait pas si l’on songeait à tout ce qu’il y
a sous nos talons. -- Cependant le feu central diminue, et le
soleil s’affaiblit, si bien que la Terre un jour périra de
refroidissement. Elle deviendra stérile; tout le bois et toute la
houille se seront convertis en acide carbonique -- et aucun être
ne pourra subsister.

-- Nous n’y sommes pas encore dit Bouvard.

-- Espérons-le! reprit Pécuchet.

N’importe! cette fin du monde, si lointaine qu’elle fût, les
assombrit -- et côte à côte, ils marchaient silencieusement sur
les galets.

La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et
là, par des lignes de silex, s’en allait vers l’horizon tel que la
courbe d’un rempart ayant cinq lieues d’étendue. Un vent d’est,
âpre et froid soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et
comme enflée. Du sommet des roches, des oiseaux s’envolaient,
tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois, une
pierre se détachant, rebondissait de place en place, avant de
descendre jusqu’à eux.

Pécuchet poursuivait à haute voix ses pensées: -- À moins que la
terre ne soit anéantie par un cataclysme? On ignore la longueur de
notre période. Le feu central n’a qu’à déborder.

-- Pourtant, il diminue?

-- Cela n’empêche pas ses explosions d’avoir produit l’île Julia,
le Monte-Nuovo, bien d’autres encore.

Bouvard se rappelait avoir lu ces détails dans Bertrand -- Mais de
pareils faits n’arrivent pas en Europe?

-- Mille excuses! témoin celui de Lisbonne! Quant à nos pays, les
mines de houille et de pyrite martiale y sont nombreuses et
peuvent très bien en se décomposant, former les bouches
volcaniques. Les volcans, d’ailleurs, éclatent toujours près de la
mer.

Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin,
une fumée qui montait vers le ciel.

-- Puisque l’île Julia reprit Pécuchet, a disparu, des terrains
produits par la même cause, auront peut-être, le même sort? Un
îlot de l’Archipel est aussi important que la Normandie, et même
que l’Europe.

Bouvard se figura l’Europe engloutie dans un abîme.

-- Admets dit Pécuchet qu’un tremblement de terre ait lieu sous la
Manche. Les eaux se ruent dans l’Atlantique. Les côtes de la
France et de l’Angleterre en chancelant sur leur base,
s’inclinent, se rejoignent, et v’lan! tout l’entre-deux est
écrasé.

Au lieu de répondre, Bouvard se mit à marcher tellement vite qu’il
fut bientôt à cent pas de Pécuchet. Étant seul, l’idée d’un
cataclysme le troubla. Il n’avait pas mangé depuis le matin. Ses
tempes bourdonnaient. Tout à coup le sol, lui parut tressaillir, -
- et la falaise au-dessus de sa tête pencher par le sommet. À ce
moment, une pluie de graviers, déroula d’en haut.

Pécuchet l’aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur,
cria, de loin: -- Arrête! arrête! la période n’est pas accomplie.

Et pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec son bâton
de touriste, tout en vociférant: La période n’est pas accomplie!
la période n’est pas accomplie!

Bouvard en démence, courait toujours. Le parapluie polybranches
tomba, les pans de sa redingote s’envolaient, le havresac
ballottait à son dos. C’était comme une tortue avec des ailes, qui
aurait galopé parmi les roches; une plus grosse le cacha.

Pécuchet y parvint hors d’haleine, ne vit personne; puis retourna
en arrière pour gagner les champs par une valleuse que Bouvard
avait prise, sans doute.

Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la
falaise, de la largeur de deux hommes, et luisant comme de
l’albâtre poli. À cinquante pieds d’élévation, Pécuchet voulut
descendre. La mer battait son plein. Il se remit à grimper.

Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça. À
mesure qu’il approchait du troisième, ses jambes devenaient
molles. Les couches de l’air vibraient autour de lui, une crampe
le pinçait à l’épigastre; il s’assit par terre les yeux fermés,
n’ayant plus conscience que des battements de son coeur qui
l’étouffaient. Puis, il jeta son bâton de touriste, et avec les
genoux et les mains reprit son ascension. Mais les trois marteaux
tenus à la ceinture lui entraient dans le ventre, les cailloux
dont ses poches étaient bourrées tapaient ses flancs; la visière
de sa casquette l’aveuglait, le vent redoublait de force; enfin il
atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était monté plus
loin, par une valleuse moins difficile.

Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat.

Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent
au bas d’un journal, un feuilleton intitulé De l’enseignement de
la géologie.

Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était
comprise à l’époque.

Jamais il n’y eut un cataclysme complet du globe; mais la même
espèce n’a pas toujours la même durée, et s’éteint plus vite dans
tel endroit que dans tel autre. Des terrains de même âge
contiennent des fossiles différents comme des dépôts très éloignés
en renferment de pareils. Les fougères d’autrefois sont identiques
aux fougères d’à présent. Beaucoup de zoophytes contemporains se
retrouvent dans les couches les plus anciennes. En résumé, les
modifications actuelles expliquent les bouleversements antérieurs.
Les mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de
sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne sont après tout que
des abstractions.

Cuvier jusqu’à présent leur avait apparu dans l’éclat d’une
auréole, au sommet d’une science indiscutable. Elle était sapée.
La Création n’avait plus la même discipline; et leur respect pour
ce grand homme diminua.

Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose
des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.

Tout cela contrariait les idées reçues, l’autorité de l’Église.

Bouvard en éprouva comme l’allégement d’un joug brisé.

-- Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me
répondrait sur le Déluge!

Ils le trouvèrent dans son petit jardin où il attendait les
membres du Conseil de fabrique, qui devaient se réunir tout à
l’heure, pour l’acquisition d’une chasuble.

-- Ces messieurs souhaitent...?

-- Un éclaircissement, s’il vous plaît, et Bouvard commença.

Que signifiaient dans la Genèse, l’abîme qui se rompit et les
cataractes du ciel? Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n’a
point de cataractes!

L’abbé ferma les paupières, puis répondit qu’il fallait distinguer
toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d’abord nous
choquent deviennent légitimes en les approfondissant.

-- Très bien! mais comment expliquer la pluie qui dépassait les
plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues! y pensez-
vous, deux lieues! une épaisseur d’eau ayant deux lieues!

Et le maire, survenant, ajouta: -- Saprelotte, quel bain!

-- Convenez dit Bouvard que Moïse exagère diablement.

Le curé avait lu Bonald, et répliqua: -- J’ignore ses motifs;
c’était, sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples
qu’il dirigeait!

-- Enfin, cette masse d’eau, d’où venait-elle?

-- Que sais-je? L’air s’était changé en pluie, comme il arrive
tous les jours.

Par la porte du jardin, on vit entrer M. Girbal, directeur des
Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propriétaire; et
Beljambe l’aubergiste donnait le bras à Langlois l’épicier, qui
marchait péniblement à cause de son catarrhe.

Pécuchet, sans souci d’eux, prit la parole.

-- Pardon, monsieur Jeufroy. Le poids de l’atmosphère (la science
nous le démontre) est égal à celui d’une masse d’eau qui ferait
autour du globe une enveloppe de dix mètres. Par conséquent, si
tout l’air condensé tombait dessus à l’état liquide, il
augmenterait bien peu la masse des eaux existantes.

Et les fabriciens ouvraient de grands yeux, écoutaient.

Le curé s’impatienta.

-- Nierez-vous qu’on ait trouvé des coquilles sur les montagnes?
qui les y a mises, sinon le Déluge? Elles n’ont pas coutume, je
crois, de pousser toutes seules dans la terre comme des carottes!
Et ce mot ayant fait rire l’assemblée, il ajouta en pinçant les
lèvres: À moins que ce ne soit encore une des découvertes de la
science?

Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la
théorie d’Élie de Beaumont.

-- Connais pas! répondit l’Abbé.

Foureau s’empressa de dire: -- Il est de Caen! Je l’ai vu une fois
à la Préfecture!

-- Mais si votre Déluge repartit Bouvard avait charrié des
coquilles, on les trouverait brisées à la surface, et non à des
profondeurs de trois cents mètres quelquefois.

Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la tradition du
genre humain et les animaux découverts dans de la glace, en
Sibérie.

Cela ne prouve pas que l’Homme ait vécu en même temps qu’eux! La
Terre, selon Pécuchet, était considérablement plus vieille. -- Le
Delta du Mississippi remonte à des dizaines de milliers d’années.
L’époque actuelle en a cent mille, pour le moins. Les listes de
Manéthon...

Le comte de Faverges s’avança.

Tous firent silence à son approche.

-- Continuez, je vous prie! Que disiez-vous?

-- Ces messieurs me querellaient répondit l’abbé.

-- À propos de quoi?

-- Sur la sainte Écriture, monsieur le Comte!

Bouvard, de suite, allégua qu’ils avaient droit, comme géologues,
à discuter religion.

-- Prenez garde dit le comte. Vous savez le mot, cher monsieur, un
peu de science en éloigne, beaucoup y ramène. Et d’un ton à la
fois hautain et paternel: Croyez-moi! vous y reviendrez! vous y
reviendrez!

Peut-être! -- mais que penser d’un livre, où l’on prétend que la
lumière a été créée avant le soleil, comme si le soleil n’était
pas la seule cause de la lumière!

-- Vous oubliez celle qu’on appelle boréale dit l’ecclésiastique.

Bouvard, sans répondre à l’objection, nia fortement qu’elle ait pu
être d’un côté et les ténèbres de l’autre, qu’il y ait eu un soir
et un matin quand les astres n’existaient pas, et que les animaux
aient apparu tout à coup, au lieu de se former par
cristallisation.

Comme les allées étaient trop petites, en gesticulant, on marchait
dans les plates-bandes. Langlois fut pris d’une quinte de toux. Le
capitaine criait: Vous êtes des révolutionnaires! Girbal: La paix!
la paix! Le prêtre: Quel matérialisme! Foureau: Occupons-nous
plutôt de notre chasuble!

-- Hou! Laissez-moi parler! Et Bouvard s’échauffant, alla jusqu’à
dire que l’Homme descendait du Singe!

Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour
s’assurer qu’ils n’étaient pas des singes.

Bouvard reprit: -- En comparant le foetus d’une femme, d’une
chienne, d’un oiseau...

-- Assez!

-- Moi, je vais plus loin! s’écria Pécuchet. L’homme descend des
poissons! Des rires éclatèrent. Mais sans se troubler: le
Telliamed! un livre arabe! ...

-- Allons, messieurs, en séance!

Et on entra dans la sacristie.

Les deux compagnons n’avaient pas roulé l’abbé Jeufroy, comme ils
l’auraient cru -- aussi Pécuchet lui trouva-t-il le cachet du
jésuitisme.

Sa lumière boréale les inquiétait cependant; ils la cherchèrent
dans le manuel de d’Orbigny.

C’est une hypothèse, pour expliquer comment les végétaux fossiles
de la baie de Baffin ressemblent aux plantes équatoriales. On
suppose, à la place du soleil, un grand foyer lumineux, maintenant
disparu, et dont les aurores boréales ne sont peut-être que les
vestiges.

Puis un doute leur vint sur la provenance de l’Homme; -- et
embarrassés, ils songèrent à Vaucorbeil.

Ses menaces n’avaient pas eu de suites. Comme autrefois, il
passait le matin devant leur grille, en raclant avec sa canne tous
les barreaux l’un après l’autre.

Bouvard l’épia -- et l’ayant arrêté, dit qu’il voulait lui
soumettre un point curieux d’anthropologie.

-- Croyez-vous que le genre humain descende des poissons?

-- Quelle bêtise!

-- Plutôt des singes, n’est-ce pas?

-- Directement, c’est impossible!

À qui se fier? Car enfin le Docteur n’était pas un catholique!

Ils continuèrent leurs études, mais sans passion, étant las de
l’éocène et du miocène, du Mont-Jorullo, de l’île Julia, des
mammouths de Sibérie et des fossiles invariablement comparés dans
tous les auteurs à des médailles qui sont des témoignages
authentiques, si bien qu’un jour, Bouvard jeta son havresac par
terre, en déclarant qu’il n’irait pas plus loin.

La géologie est trop défectueuse! À peine connaissons-nous
quelques endroits de l’Europe. Quant au reste, avec le fond des
Océans, on l’ignorera toujours.

Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral:

-- Je n’y crois pas, au règne minéral! puisque des matières
organiques ont pris part à la formation du silex, de la craie, de
l’or peut-être! Le diamant n’a-t-il pas été du charbon: la houille
un assemblage de végétaux: -- en la chauffant à je ne sais plus
combien de degrés, on obtient de la sciure de bois, tellement que
tout passe, tout coule. La création est faite d’une matière
ondoyante et fugace. Mieux vaudrait nous occuper d’autre chose!

Il se coucha sur le dos, et se mit à sommeiller, pendant que
Pécuchet la tête basse et un genou dans les mains, se livrait à
ses réflexions.

Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par des
frênes dont les cimes légères tremblaient. Des angéliques, des
menthes, des lavandes exhalaient des senteurs chaudes, épicées;
l’atmosphère était lourde; et Pécuchet, dans une sorte
d’abrutissement, rêvait aux existences innombrables éparses autour
de lui, aux insectes qui bourdonnaient, aux sources cachées sous
le gazon, à la sève des plantes, aux oiseaux dans leurs nids, au
vent, aux nuages, à toute la Nature, sans chercher à découvrir ses
mystères, séduit par sa force, perdu dans sa grandeur.

-- J’ai soif! dit Bouvard, en se réveillant.

-- Moi de même! Je boirais volontiers quelque chose!

-- C’est facile reprit un homme qui passait, en manches de
chemise, avec une planche sur l’épaule.

Et ils reconnurent ce vagabond, à qui Bouvard autrefois avait
donné un verre de vin. Il semblait de dix ans plus jeune, portait
les cheveux en accroche-coeur, la moustache bien cirée, et
dandinait sa taille d’une façon parisienne.

Après cent pas environ, il ouvrit la barrière d’une cour, jeta sa
planche contre un mur, et les fit entrer dans une haute cuisine.

-- Mélie! es-tu là, Mélie?

Une jeune fille parut; sur son commandement, alla tirer de la
boisson et revint près de la table, servir ces messieurs.

Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de
toile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de
son corps sans un pli; -- et le nez droit, les yeux bleus, elle
avait quelque chose de délicat, de champêtre et d’ingénu.

-- Elle est gentille, hein? dit le menuisier, pendant qu’elle
apportait des verres. Si on ne jurerait pas une demoiselle,
costumée en paysanne! et rude à l’ouvrage, pourtant! -- Pauvre
petit coeur, va! quand je serai riche, je t’épouserai!

-- Vous dites toujours des bêtises, monsieur Gorju répondit-elle
d’une voix douce, sur un accent traînard.

Un valet d’écurie vint prendre de l’avoine dans un vieux coffre,
et laissa retomber le couvercle si brutalement qu’un éclat de bois
en jaillit.

Gorju s’emporta contre la lourdeur de tous ces gars de la campagne
puis, à genoux devant le meuble, il cherchait la place du morceau.
Pécuchet en voulant l’aider, distingua sous la poussière, des
figures de personnages.

C’était un bahut de la Renaissance, avec une torsade en bas, des
pampres dans les coins, et les colonnettes divisaient sa devanture
en cinq compartiments. On voyait au milieu, Vénus-Anadyomène
debout sur une coquille, puis Hercule et Omphale, Samson et
Dalila, Circé et ses pourceaux, les filles de Loth enivrant leur
père; tout cela délabré, rongé de mites, et même le panneau de
droite manquait. Gorju prit une chandelle pour mieux faire voir à
Pécuchet celui de gauche, qui présentait sous l’arbre du Paradis,
Adam et Ève dans une posture fort indécente.

Bouvard également admira le bahut.

-- Si vous y tenez, on vous le céderait à bon compte.

Ils hésitaient, vu les réparations.

Gorju pouvait les faire, étant de son métier ébéniste. -- Allons!
Venez! et il entraîna Pécuchet vers la masure, où Mme Castillon,
la maîtresse, étendait du linge.

Mélie quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de la
fenêtre, son métier à dentelles, s’assit en pleine lumière, et
travailla.

Le linteau de la porte l’encadrait. Les fuseaux se débrouillaient
sous ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil
restait penché.

Bouvard la questionna sur ses parents, son pays, les gages qu’on
lui donnait.

Elle était de Ouistreham, n’avait plus de famille, gagnait une
pistole par mois -- enfin, elle lui plut tellement qu’il désira la
prendre à son service pour aider la vieille Germaine.

Pécuchet reparut avec la fermière, et pendant qu’ils continuaient
leur marchandage, Bouvard demanda tout bas à Gorju, si la petite
bonne consentirait à devenir sa servante.

-- Parbleu!

-- Toutefois dit Bouvard, il faut que je consulte mon ami.

-- Eh bien! je ferai en sorte. Mais n’en parlez pas! à cause de la
bourgeoise.

Le marché venait de se conclure, moyennant trente-cinq francs.
Pour le raccommodage on s’entendrait.

À peine dans la cour Bouvard dit son intention relativement à
Mélie.

Pécuchet s’arrêta, afin de mieux réfléchir, ouvrit sa tabatière,
huma une prise, et s’étant mouché:

-- Au fait, c’est une idée! mon Dieu, oui! pourquoi pas?
D’ailleurs, tu es le maître!

Dix minutes après, Gorju se montra sur le haut-bord d’un fossé --
et les interpellant:

-- Quand faut-il que je vous apporte le meuble?

-- Demain!

-- Et pour l’autre question, êtes-vous décidés?

-- Convenu! répondit Pécuchet.

CHAPITRE IV

Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues; -- et
leur maison ressemblait à un musée.

Une vieille poutre de bois se dressait dans le vestibule. Les
spécimens de géologie encombraient l’escalier; -- et une chaîne
énorme s’étendait par terre tout le long du corridor.

Ils avaient décroché la porte entre les deux chambres où ils ne
couchaient pas et condamné l’entrée extérieure de la seconde, pour
ne faire de ces deux pièces qu’un même appartement.

Quand on avait franchi le seuil on se heurtait à une auge de
pierre (un sarcophage gallo-romain) puis, les yeux étaient frappés
par de la quincaillerie.

Contre le mur en face, une bassinoire dominait deux chenets et une
plaque de foyer, qui représentait un moine caressant une bergère.
Sur des planchettes tout autour, on voyait des flambeaux, des
serrures, des boulons, des écrous. Le sol disparaissait sous des
tessons de tuiles rouges. Une table au milieu exhibait les
curiosités les plus rares: la carcasse d’un bonnet de Cauchoise,
deux urnes d’argile, des médailles, une fiole de verre opalin. Un
fauteuil en tapisserie avait sur son dossier un triangle de
guipure. Un morceau de cotte de mailles ornait la cloison à
droite; et en dessous, des pointes maintenaient horizontalement
une hallebarde, pièce unique.

La seconde chambre, où l’on descendait par deux marches,
renfermait les anciens livres apportés de Paris, et ceux qu’en
arrivant ils avaient découverts dans une armoire. Les vantaux en
étaient retirés. Ils l’appelaient la bibliothèque.

L’arbre généalogique de la famille Croixmare occupait seul tout le
revers de la porte. Sur le lambris en retour, la figure au pastel
d’une dame en costume Louis XV faisait pendant au portrait du père
Bouvard. Le chambranle de la glace avait pour décoration un
sombrero de feutre noir, et une monstrueuse galoche, pleine de
feuilles, les restes d’un nid.

Deux noix de coco (appartenant à Pécuchet depuis sa jeunesse)
flanquaient sur la cheminée un tonneau de faïence, que chevauchait
un paysan. Auprès, dans une corbeille de paille, il y avait un
décime, rendu par un canard.

Devant la bibliothèque, se carrait une commode en coquillages,
avec des ornements de peluche. Son couvercle supportait un chat
tenant une souris dans sa gueule, -- pétrification de Saint-
Allyre, -- une boîte à ouvrage en coquilles mêmement; et sur cette
boîte, une carafe d’eau-de-vie contenait une poire de bon-
chrétien.

Mais le plus beau, c’était dans l’embrasure de la fenêtre, une
statue de saint Pierre! Sa main droite couverte d’un gant serrait
la clef du Paradis, de couleur vert pomme; sa chasuble que des
fleurs de lis agrémentaient était bleu ciel, et sa tiare très
jaune pointue comme une pagode. Il avait les joues fardées, de
gros yeux ronds, la bouche béante, le nez de travers et en
trompette. Au-dessus pendait un baldaquin fait d’un vieux tapis où
l’on distinguait deux amours dans un cercle de roses -- et à ses
pieds comme une colonne se levait un pot à beurre, portant ces
mots en lettres blanches sur fond chocolat: Exécuté devant S.A.R.
Monseigneur le duc d’Angoulême, à Noron, le 3 d’octobre 1817.

Pécuchet, de son lit, apercevait tout cela en enfilade -- et
parfois même il allait jusque dans la chambre de Bouvard, pour
allonger la perspective.

Une place demeurait vide en face de la cotte de mailles, celle du
bahut renaissance.

Il n’était pas achevé. Gorju y travaillait encore; varlopant les
panneaux dans le fournil, et les ajustant, les démontant.

À onze heures, il déjeunait; causait ensuite avec Mélie, et
souvent ne reparaissait plus de toute la journée.

Pour avoir des morceaux dans le genre du meuble Bouvard et
Pécuchet s’étaient mis en campagne. Ce qu’ils rapportaient ne
convenait pas. Mais ils avaient rencontré une foule de choses
curieuses. Le goût des bibelots leur était venu, puis l’amour du
moyen âge.

D’abord, ils visitèrent les cathédrales; -- et les hautes nefs se
mirant dans l’eau des bénitiers, les verreries éblouissantes comme
des tentures de pierreries, les tombeaux au fond des chapelles, le
jour incertain des cryptes, tout, jusqu’à la fraîcheur des
murailles leur causa un frémissement de plaisir, une émotion
religieuse.

Bientôt, ils furent capables de distinguer les époques -- et
dédaigneux des sacristains, ils disaient: -- Ah! une abside
romane! Cela est du XIIe siècle! voilà que nous retombons dans le
flamboyant!

Ils tâchaient de comprendre les symboles sculptés sur les
chapiteaux, comme les deux griffons de Marigny becquetant un arbre
en fleurs. Pécuchet vit une satire dans les chantres à mâchoire
grotesque qui terminent les cintres de Feuguerolles; -- et pour
l’exubérance de l’homme obscène couvrant un des meneaux
d’Hérouville, cela prouvait, suivant Bouvard, que nos aïeux
avaient chéri la gaudriole.

Ils arrivèrent à ne plus tolérer la moindre marque de décadence.
Tout était de la décadence -- et ils déploraient le vandalisme,
tonnaient contre le badigeon.

Mais le style d’un monument ne s’accorde pas toujours avec la date
qu’on lui suppose. Le plein cintre, au XIIIe siècle domine encore
dans la Provence. L’ogive est peut-être fort ancienne! et des
auteurs contestent l’antériorité du roman sur le gothique -- Ce
défaut de certitude les contrariait.

Après les églises ils étudièrent les châteaux forts, ceux de
Domfront et de Falaise. Ils admiraient sous la porte les rainures
de la herse, et parvenus au sommet, ils voyaient d’abord toute la
campagne, puis les toits de la ville, les rues s’entrecroisant,
des charrettes sur la place, des femmes au lavoir. Le mur dévalait
à pic jusqu’aux broussailles des douves -- et ils pâlissaient en
songeant que des hommes avaient monté là, suspendus à des
échelles. Ils se seraient risqués dans les souterrains, mais
Bouvard avait pour obstacle son ventre, et Pécuchet la crainte des
vipères.

Ils voulurent connaître les vieux manoirs, Curcy, Bully, Fontenay-
le-Marmion, Argouges. Parfois, à l’angle des bâtiments, derrière
le fumier se dresse une tour carlovingienne. La cuisine garnie de
bancs en pierre fait songer à des ripailles féodales. D’autres ont
un aspect exclusivement farouche, avec leurs trois enceintes
encore visibles, des meurtrières sous l’escalier, de longues
tourelles à pans aigus. Puis, on arrive dans un appartement, où
une fenêtre du temps des Valois ciselée comme un ivoire laisse
entrer le soleil qui chauffe sur le parquet des grains de colza,
répandus. Des abbayes servent de grange. Les inscriptions des
pierres tombales sont effacées. Au milieu des champs, un pignon
reste debout -- et du haut en bas est revêtu d’un lierre que le
vent fait trembler.

Quantité de choses excitaient leurs convoitises, un pot d’étain,
une boucle de strass, des indiennes à grands ramages. Le manque
d’argent les retenait.

Par un hasard providentiel, ils déterrèrent à Balleroy, chez un
étameur, un vitrail gothique, -- qui fut assez grand pour couvrir
près du fauteuil la partie droite de la croisée jusqu’au deuxième
carreau. Le clocher de Chavignolles se montrait dans le lointain,
produisant un effet splendide.

Avec un bas d’armoire, Gorju fabriqua un prie-Dieu pour mettre
sous le vitrail, car il flattait leur manie. Elle était si forte
qu’ils regrettaient les monuments sur lesquels on ne sait rien du
tout, -- comme la maison de plaisance des évêques de Séez.

-- Bayeux, dit M. de Caumont, devait avoir un théâtre. Ils en
cherchèrent la place inutilement.

Le village de Montrecy contient un pré célèbre, par des médailles
d’empereurs qu’on y a découvertes autrefois. Ils comptaient y
faire une belle récolte. Le gardien leur en refusa l’entrée.

Ils ne furent pas plus heureux sur la communication qui existait
entre une citerne de Falaise et le faubourg de Caen. Des canards
qu’on y avait introduits reparurent à Vaucelles, en grognant: --
Can can can d’où est venu le nom de la ville.

Aucune démarche ne leur coûtait, aucun sacrifice.

À l’auberge de Mesnil-Villement, en 1816, M. Galeron eut un
déjeuner pour la somme de quatre sols. -- Ils y firent le même
repas, et constatèrent avec surprise que les choses ne se
passaient plus comme ça!

Quel est le fondateur de l’abbaye de Sainte-Anne? Existe-t-il une
parenté entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe siècle une
nouvelle espèce de pommes, et Onfroy gouverneur d’Hastings, à
l’époque de la conquête? Comment se procurer L’Astucieuse
Pythonisse, comédie en vers d’un certain Dutrésor, faite à Bayeux,
et actuellement des plus rares? Sous Louis XVI, Hérambert Dupaty,
ou Dupastis Hérambert, composa un ouvrage, qui n’a jamais paru,
plein d’anecdotes sur Argentan. -- l s’agirait de retrouver ces
anecdotes. Que sont devenus les mémoires autographes de Mme Dubois
de la Pierre, consultés pour l’histoire inédite de Laigle, par
Louis Dasprès, desservant de Saint-Martin? -- Autant de problèmes,
de points curieux à éclaircir.

Mais souvent un faible indice met sur la voie d’une découverte
inappréciable.

Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l’éveil;
-- et sous l’apparence de colporteurs, ils se présentaient dans
les maisons, demandant à acheter de vieux papiers. On leur en
vendit des tas. C’étaient des cahiers d’école, des factures,
d’anciens journaux, rien d’utile.

Enfin, Bouvard et Pécuchet s’adressèrent à Larsonneur.

Il était perdu dans le celticisme, et répondant sommairement à
leurs questions en fit d’autres.

Avaient-ils observé autour d’eux des traces de la religion du
chien comme on en voit à Montargis; et des détails spéciaux, sur
les feux de la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires,
etc.? Il les priait même de recueillir pour lui, quelques-unes de
ces haches en silex, appelées alors des celtoe, et que les druides
employaient dans leurs criminels holocaustes.

Par Gorju, ils s’en procurèrent une douzaine, lui expédièrent la
moins grande -- les autres enrichirent le muséum.

Ils s’y promenaient avec amour, le balayaient eux-mêmes, en
avaient parlé à toutes leurs connaissances.

Un après-midi, Mme Bordin, et M. Marescot se présentèrent pour le
voir.

Bouvard les reçut, et commença la démonstration par le vestibule.

La poutre n’était rien moins que l’ancien gibet de Falaise,
d’après le menuisier qui l’avait vendue -- lequel tenait ce
renseignement de son grand-père.

La grosse chaîne dans le corridor provenait des oubliettes du
donjon de Torteval. Elle ressemblait suivant le notaire, aux
chaînes des bornes devant les cours d’honneur. Bouvard était
convaincu qu’elle servait autrefois à lier les captifs. Et il
ouvrit la porte de la première chambre.

-- Pourquoi toutes ces tuiles? s’écria Mme Bordin.

-- Pour chauffer les étuves! mais un peu d’ordre, s’il vous plaît!
Ceci est un tombeau découvert dans une auberge où on l’employait
comme abreuvoir.

Ensuite, Bouvard prit les deux urnes pleines d’une terre, qui
était de la cendre humaine, et il approcha de ses yeux la fiole,
afin de montrer par quelle méthode les Romains y versaient des
pleurs.

-- Mais on ne voit chez vous que des choses lugubres!

Effectivement, c’était un peu sérieux pour une dame, et alors il
tira d’un carton plusieurs monnaies de cuivre, avec un denier
d’argent.

Mme Bordin demanda au notaire, quelle somme aujourd’hui cela
pourrait valoir.

La cotte de mailles qu’il examinait, lui échappa des doigts; des
anneaux se rompirent. Bouvard dissimula son mécontentement.

Il eut même l’obligeance de décrocher la hallebarde -- et se
courbant, levant les bras, battant du talon, il faisait mine de
faucher les jarrets d’un cheval, de pointer comme à la baïonnette,
d’assommer un ennemi. La veuve, intérieurement, le trouva un rude
gaillard.

Elle fut enthousiasmée par la commode en coquillages. Le chat de
Saint-Allyre l’étonna beaucoup, la poire dans la carafe un peu
moins. Puis arrivant à la cheminée:

-- Ah! voilà un chapeau qui aurait besoin de raccommodage.

Trois trous, des marques de balles, en perçaient les bords.

C’était celui d’un chef de voleurs sous le Directoire, David de La
Bazoque, pris en trahison, et tué immédiatement.

-- Tant mieux, on a bien fait! dit Mme Bordin.

Marescot souriait devant les objets d’une façon dédaigneuse. Il ne
comprenait pas cette galoche qui avait été l’enseigne d’un
marchand de chaussures, ni pourquoi le tonneau de faïence, un
vulgaire pichet de cidre; -- et le saint Pierre, franchement,
était lamentable avec sa physionomie d’ivrogne.

Mme Bordin fit cette remarque: -- Il a dû vous coûter bon, tout de
même?

-- Oh pas trop! pas trop!

Un couvreur d’ardoises l’avait donné pour quinze francs.

Ensuite, elle blâma, vu l’inconvenance, le décolletage de la dame
en perruque poudrée.

-- Où est le mal? reprit Bouvard, quand on possède quelque chose
de beau? et il ajouta plus bas: Comme vous, je suis sûr?

Le notaire leur tournait le dos, étudiant les branches de la
famille Croixmare. Elle ne répondit rien, mais se mit à jouer avec
sa longue chaîne de montre. Ses seins bombaient le taffetas noir
de son corsage; et les cils un peu rapprochés, elle baissait le
menton, comme une tourterelle qui se rengorge. Puis d’un air
ingénu:

-- Comment s’appelait cette dame?

-- On l’ignore! c’est une maîtresse du Régent, -- vous savez --
celui qui a fait tant de farces!

-- Je crois bien! les mémoires du temps! ... et le notaire, sans
finir sa phrase déplora cet exemple d’un prince, entraîné par ses
passions.

-- Mais vous êtes tous comme ça!

Les deux hommes se récrièrent; et un dialogue s’en suivit sur les
femmes, sur l’amour. Marescot affirma qu’il existe beaucoup
d’unions heureuses. -- Parfois même, sans qu’on s’en doute, on a
près de soi, ce qu’il faudrait pour son bonheur. L’allusion était
directe. Les joues de la veuve s’empourprèrent; mais se remettant
presque aussitôt:

-- Nous n’avons plus l’âge des folies! n’est-ce pas monsieur
Bouvard?

-- Eh! eh! moi, je ne dis pas ça! et il offrit son bras pour
revenir dans l’autre chambre. Faites attention aux marches. Très
bien! Maintenant, observez le vitrail.

On y distinguait un manteau d’écarlate et les deux ailes d’un ange
-- tout le reste se perdant sous les plombs qui tenaient en
équilibre les nombreuses cassures du verre. Le jour diminuait; des
ombres s’allongeaient; Mme Bordin était devenue sérieuse.

Bouvard s’éloigna, et reparut, affublé d’une couverture de laine,
puis s’agenouilla devant le prie-Dieu, les coudes en dehors, la
face dans les mains, la lueur du soleil tombant sur sa calvitie; -
- et il avait conscience de cet effet, car il dit: -- Est-ce que
je n’ai pas l’air d’un moine du moyen âge? Ensuite, il leva le
front obliquement, les yeux noyés, faisant prendre à sa figure une
expression mystique.

On entendit dans le corridor la voix grave de Pécuchet:

-- N’aie pas peur! c’est moi!

Et il entra, la tête complètement recouverte d’un casque -- un pot
de fer à oreillons pointus.

Bouvard ne quitta pas le prie-Dieu. Les deux autres restaient
debout. Une minute se passa dans l’ébahissement.

Mme Bordin parut un peu froide à Pécuchet. Cependant, il voulut
savoir si on lui avait tout montré.

-- Il me semble? et désignant la muraille: Ah! pardon! nous aurons
ici un objet que l’on restaure en ce moment.

La veuve et Marescot se retirèrent.

Les deux amis avaient imaginé de feindre une concurrence. Ils
allaient en courses l’un sans l’autre, le second faisant des
offres supérieures à celles du premier. Pécuchet ainsi venait
d’obtenir le casque.

Bouvard l’en félicita et reçut des éloges à propos de la
couverture.

Mélie avec des cordons, l’arrangea en manière de froc. Ils la
mettaient à tour de rôle, pour recevoir les visites.

Ils eurent celles de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux,
puis de personnes inférieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers,
jusqu’aux servantes des voisins; -- et chaque fois, ils
recommençaient leurs explications, montraient la place où serait
le bahut, affectaient de la modestie, réclamaient de l’indulgence
pour l’encombrement.

Pécuchet, ces jours-là, portait le bonnet de zouave qu’il avait
autrefois à Paris, l’estimant plus en rapport avec le milieu
artistique. À un certain moment, il se coiffait du casque, et le
penchait sur la nuque, afin de dégager son visage. Bouvard
n’oubliait pas la manoeuvre de la hallebarde; enfin, d’un coup
d’oeil ils se demandaient si le visiteur méritait que l’on fît le
moine du moyen âge.

Quelle émotion quand s’arrêta devant leur grille, la voiture de M.
de Faverges! Il n’avait qu’un mot à dire. Voici la chose.

Hurel, son homme d’affaires, lui avait appris que cherchant
partout des documents ils avaient acheté de vieux papiers à la
ferme de la Aubrye.

Rien de plus vrai.

N’y avaient-ils pas découvert, des lettres du baron de Gonneval,
ancien aide de camp du duc d’Angoulême, et qui avait séjourné à la
Aubrye? On désirait cette correspondance, pour des intérêts de
famille.

Elle n’était pas chez eux. Mais ils détenaient une chose qui
l’intéressait s’il daignait les suivre, jusqu’à leur bibliothèque.

Jamais pareilles bottes vernies n’avaient craqué dans le corridor.
Elles se heurtèrent contre le sarcophage. Il faillit même écraser
plusieurs tuiles, tourna le fauteuil, descendit deux marches -- et
parvenus dans la seconde chambre, ils lui firent voir sous le
baldaquin, devant le saint Pierre, le pot à beurre, exécuté à
Noron.

Bouvard et Pécuchet avaient cru que la date, quelquefois, pouvait
servir.

Le gentilhomme par politesse inspecta leur musée. -- Il répétait:
Charmant, très bien! tout en se donnant sur la bouche de petits
coups avec le pommeau de sa badine, -- pour sa part, il les
remerciait d’avoir sauvé ces débris du moyen âge, époque de foi
religieuse et de dévouements chevaleresques. il aimait le progrès,
-- et se fût livré, comme eux, à ces études intéressantes. -- Mais
la Politique, le conseil général, l’Agriculture, un véritable
tourbillon l’en détournait!

-- Après vous, toutefois, on n’aurait que des glanes; car bientôt,
vous aurez pris toutes les curiosités du département.

-- Sans amour-propre, nous le pensons dit Pécuchet.

Et cependant, on pouvait en découvrir encore à Chavignolles, par
exemple, il y avait contre le mur du cimetière dans la ruelle, un
bénitier, enfoui sous les herbes, depuis un temps immémorial.

Ils furent heureux du renseignement, puis échangèrent un regard
signifiant est-ce la peine? mais déjà le Comte ouvrait la porte.

Mélie, qui se trouvait derrière, s’enfuit brusquement.

Comme il passait dans la cour, il remarqua Gorju, en train de
fumer sa pipe, les bras croisés.

-- Vous employez ce garçon! Hum! un jour d’émeute je ne m’y
fierais pas. Et M. de Faverges remonta dans son tilbury.

Pourquoi leur bonne semblait-elle en avoir peur?

Ils la questionnèrent; et elle conta qu’elle avait servi dans sa
ferme. C’était cette petite fille qui versait à boire aux
moissonneuses quand ils étaient venus. Deux ans plus tard, on
l’avait prise comme aide, au château -- et renvoyée par suite de
faux rapports.

Pour Gorju, que lui reprocher? Il était fort habile, et leur
marquait infiniment de considération.

Le lendemain, dès l’aube, ils se rendirent au cimetière.

Bouvard, avec sa canne, tâta à la place indiquée. Un corps dur
sonna. Ils arrachèrent quelques orties, et découvrirent une
cuvette en grès, un font baptismal où des plantes poussaient.

On n’a pas coutume cependant d’enfouir les fonts baptismaux hors
des églises.

Pécuchet en fit un dessin, Bouvard la description; et ils
envoyèrent le tout à Larsonneur.

Sa réponse fut immédiate.

-- Victoire, mes chers confrères! Incontestablement, c’est une
cuve druidique!

Toutefois qu’ils y prissent garde! La hache était douteuse. -- Et
autant pour lui que pour eux-mêmes il leur indiquait une série
d’ouvrages à consulter.

Larsonneur confessait en post-scriptum, son envie de connaître
cette cuve -- ce qui aurait lieu, à quelque jour, quand il ferait
le voyage de la Bretagne.

Alors Bouvard et Pécuchet se plongèrent dans l’archéologie
celtique. D’après cette science, les anciens Gaulois, nos aïeux,
adoraient Kirk et Kron, Taranis, Ésus, Nétalemnia, le Ciel et la
Terre, le Vent, les Eaux, -- et, par-dessus tout, le grand
Teutatès, qui est le Saturne des Païens. -- Car Saturne, quand il
régnait en Phénicie épousa une nymphe nommée Anobret, dont il eut
un enfant appelé Jeüd -- et Anobret a les traits de Sara, Jeüd fut
sacrifié (ou près de l’être) comme Isaac; -- donc, Saturne est
Abraham, d’où il faut conclure que la religion des Gaulois avait
les mêmes principes que celle des Juifs.

Leur société était fort bien organisée. La première classe de
personnes comprenait le peuple, la noblesse et le roi, la deuxième
les jurisconsultes, -- et dans la troisième, la plus haute, se
rangeaient, suivant Taillepied, les diverses manières de
philosophes c’est-à-dire les Druides ou Saronides, eux-mêmes
divisés en Eubages, Bardes et Vates.

Les uns prophétisaient, les autres chantaient, d’autres
enseignaient la Botanique, la Médecine, l’Histoire et la
Littérature, bref tous les arts de leur époque. Pythagore et
Platon furent leurs élèves. Ils apprirent la métaphysique aux
Grecs, la sorcellerie aux Persans, l’aruspicine aux Étrusques --
et aux Romains, l’étamage du cuivre et le commerce des jambons.

Mais de ce peuple, qui dominait l’ancien monde, il ne reste que
des pierres, soit toutes seules, ou par groupes de trois, ou
disposées en galeries, ou formant des enceintes.

Bouvard et Pécuchet, pleins d’ardeur, étudièrent successivement la
Pierre-du-Post à Ussy, la Pierre-Couplée au Guest, la Pierre du
Jarier, près de Laigie -- d’autres encore!

Tous ces blocs, d’une égale insignifiance, les ennuyèrent
promptement; -- et un jour qu’ils venaient de voir le menhir du
Passais, ils allaient s’en retourner, quand leur guide les mena
dans un bois de hêtres, encombré par des masses de granit
pareilles à des piédestaux, ou à de monstrueuses tortues.

La plus considérable est creusée comme un bassin. Un des bords se
relève -- et du fond partent deux entailles qui descendent jusqu’à
terre; c’était pour l’écoulement du sang; impossible d’en douter!
Le hasard ne fait pas de ces choses.

Les racines des arbres s’entremêlaient à ces rocs abrupts. Un peu
de pluie tombait; au loin, les flocons de brume montaient, comme
de grands fantômes. Il était facile d’imaginer sous les
feuillages, les prêtres en tiare d’or et en robe blanche, avec
leurs victimes humaines les bras attachés dans le dos -- et sur le
bord de la cuve la druidesse, observant le ruisseau rouge, pendant
qu’autour d’elle, la foule hurlait, au tapage des cymbales et des
buccins faits d’une corne d’auroch.

Tout de suite, leur plan fut arrêté.

Et une nuit, par un clair de lune, ils prirent le chemin du
cimetière, marchant comme des voleurs, dans l’ombre des maisons.
Les persiennes étaient closes, et les masures tranquilles; pas un
chien n’aboya. Gorju les accompagnait, ils se mirent à l’ouvrage.
On n’entendait que le bruit des cailloux heurtés par la bêche, qui
creusait le gazon. Le voisinage des morts leur était désagréable;
l’horloge de l’église poussait un râle continu, et la rosace de
son tympan avait l’air d’un oeil épiant les sacrilèges.

Enfin, ils emportèrent la cuve.

Le lendemain, ils revinrent au cimetière pour voir les traces de
l’opération.

L’abbé, qui prenait le frais sur sa porte, les pria de lui faire
l’honneur d’une visite; et les ayant introduits dans sa petite
salle, il les regarda singulièrement.

Au milieu du dressoir, entre les assiettes, il y avait une
soupière décorée de bouquets jaunes.

Pécuchet la vanta, ne sachant que dire.

-- C’est un vieux Rouen reprit le curé, un meuble de famille. Les
amateurs le considèrent, M. Marescot, surtout. Pour lui, grâce à
Dieu il n’avait pas l’amour des curiosités; -- et comme ils
semblaient ne pas comprendre, il déclara les avoir aperçus lui-
même dérobant le font baptismal.

Les deux archéologues furent très penauds, balbutièrent. L’objet
en question n’était plus d’usage.

N’importe! ils devaient le rendre.

Sans doute! Mais au moins qu’on leur permît de faire venir un
peintre pour le dessiner.

-- Soit, messieurs.

-- Entre nous, n’est-ce pas? dit Bouvard sous le sceau de la
confession!

L’ecclésiastique, en souriant les rassura d’un geste.

Ce n’était pas lui, qu’ils craignaient, mais plutôt Larsonneur.
Quand il passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve --
et ses bavardages iraient jusqu’aux oreilles du gouvernement. Par
prudence, ils la cachèrent dans le fournil, puis dans la tonnelle,
dans la cahute, dans une armoire. Gorju était las de la trimbaler.

La possession d’un tel morceau les attachait au celticisme de la
Normandie.

Ses origines sont égyptiennes. Séez, dans le département de l’Orne
s’écrit parfois Saïs comme la ville du Delta. Les Gaulois juraient
par le taureau, importation du boeuf Apis. Le nom latin de
Bellocastes qui était celui des gens de Bayeux vient de Beli Casa,
demeure, sanctuaire de Bélus. Bélus et Osiris même divinité. Rien
ne s’oppose dit Mangon de la Lande à ce qu’il y ait eu, près de
Bayeux, des monuments druidiques.

-- Ce pays, ajoute M. Roussel, ressemble au pays où les Égyptiens
bâtirent le temple de Jupiter-Ammon. Donc, il y avait un temple et
qui enfermait des richesses. Tous les monuments celtiques en
renferment.

En 1715, relate dom Martin, un sieur Héribel exhuma aux environs
de Bayeux, plusieurs vases d’argile, pleins d’ossements -- et
conclut (d’après la tradition et des autorités évanouies) que cet
endroit, une nécropole, était le mont Faunus, où l’on a enterré le
Veau d’or.

Cependant le Veau d’or fut brûlé et avalé! -- à moins que la Bible
ne se trompe?

Premièrement, où est le mont Faunus? Les auteurs ne l’indiquent
pas. Les indigènes n’en savent rien. Il aurait fallu se livrer à
des fouilles; -- et dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet,
une pétition, qui n’eut pas de réponse.

Peut-être que le mont Faunus a disparu, et que ce n’était pas une
colline mais un tumulus? Que signifiaient les tumulus?

Plusieurs contiennent des squelettes, ayant la position du foetus
dans le sein de sa mère. Cela veut dire que le tombeau était pour
eux comme une seconde gestation les préparant à une autre vie.
Donc, le tumulus symbolise l’organe femelle, comme la pierre levée
est l’organe mâle.

En effet, où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté.
Témoin ce qui se faisait à Guérande, à Chichebouche, au Croisic, à
Livarot. Anciennement, les bornes des routes et même les arbres
avaient la signification de phallus -- et pour Bouvard et Pécuchet
tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture,
des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de
pharmacien. Quand on venait les voir, ils demandaient: À qui
trouvez-vous que cela ressemble? puis, confiaient le mystère -- et
si l’on se récriait, ils levaient, de pitié, les épaules.

Un soir, qu’ils rêvaient aux dogmes des druides, l’abbé se
présenta, discrètement.

Tout de suite, ils montrèrent le musée, en commençant par le
vitrail, mais il leur tardait d’arriver à un compartiment nouveau,
celui des Phallus. L’ecclésiastique les arrêta, jugeant
l’exhibition indécente. Il venait réclamer son font baptismal.

Bouvard et Pécuchet implorèrent quinze jours encore, le temps d’en
prendre un moulage.

-- Le plus tôt sera le mieux dit l’abbé. Puis il causa de choses
indifférentes.

Pécuchet qui s’était absenté une minute, lui glissa dans la main
un napoléon.

Le prêtre fit un mouvement en arrière.

-- Ah! pour vos pauvres!

Et M. Jeufroy, en rougissant fourra la pièce d’or dans sa soutane.

Rendre la cuve, la cuve aux sacrifices? Jamais de la vie! Ils
voulaient même apprendre l’hébreu, qui est la langue mère du
celtique, à moins qu’elle n’en dérive? -- et ils allaient faire le
voyage de la Bretagne, -- en commençant par Rennes où ils avaient
un rendez-vous avec Larsonneur, pour étudier cette urne mentionnée
dans les mémoires de l’Académie celtique et qui paraît avoir
contenu les cendres de la reine Artémise -- quand le maire entra,
le chapeau sur la tête, sans façon, en homme grossier qu’il était.

-- Ce n’est pas tout ça, mes petits pères! Il faut le rendre!

-- Quoi donc?

-- Farceurs! je sais bien que vous le cachez!

On les avait trahis.

Ils répliquèrent qu’ils le détenaient avec la permission de
monsieur le curé.

-- Nous allons voir.

Et Foureau s’éloigna.

Il revint, une heure après.

-- Le curé dit que non! Venez vous expliquer.

Ils s’obstinèrent.

D’abord on n’avait pas besoin de ce bénitier, -- qui n’était pas
un bénitier. Ils le prouveraient par une foule de raisons
scientifiques. Puis, ils offrirent de reconnaître, dans leur
testament, qu’il appartenait à la commune.

Ils proposèrent même de l’acheter.

-- Et d’ailleurs, c’est mon bien! répétait Pécuchet. Les vingt
francs, acceptés par M. Jeufroy, étaient une preuve du contrat --
et s’il fallait comparaître devant le juge de paix, tant pis, il
ferait un faux serment!

Pendant ces débats, il avait revu la soupière, plusieurs fois; et
dans son âme s’était développé le désir, la soif, le prurit de
cette faïence. Si on voulait la lui donner, il remettrait la cuve.
Autrement, non.

Par fatigue ou peur du scandale, M. Jeufroy la céda.

Elle fut mise dans leur collection, près du bonnet de Cauchoise.
La cuve décora le porche de l’église; et ils se consolèrent de ne
plus l’avoir par cette idée que les gens de Chavignolles en
ignoraient la valeur.

Mais la soupière leur inspira le goût des faïences -- nouveau
sujet d’études et d’explorations dans la campagne.

C’était l’époque où les gens distingués recherchaient les vieux
plats de Rouen. Le notaire en possédait quelques-uns, et tirait de
là comme une réputation d’artiste, préjudiciable à son métier,
mais qu’il rachetait par des côtés sérieux.

Quand il sut que Bouvard et Pécuchet avaient acquis la soupière,
il vint leur proposer un échange.

Pécuchet s’y refusa.

-- N’en parlons plus! et Marescot examina leur céramique.

Toutes les pièces accrochées le long des murs étaient bleues sur
un fond d’une blancheur malpropre; -- et quelques-unes étalaient
leur corne d’abondance aux tons verts et rougeâtres, plats à
barbe, assiettes et soucoupes, objets longtemps poursuivis et
rapportés sur le coeur, dans le sinus de la redingote.

Marescot en fit l’éloge, parla des autres faïences, de l’hispano-
arabe, de la hollandaise, de l’anglaise, de l’italienne; -- et les
ayant éblouis par son érudition: -- Si je revoyais votre soupière?

Il la fit sonner d’un coup de doigt, puis contempla les deux S
peints sous le couvercle.

-- La marque de Rouen! dit Pécuchet.

-- Oh! oh! Rouen, à proprement parler, n’avait pas de marque.
Quand on ignorait Moustiers toutes les faïences françaises étaient
de Nevers. De même pour Rouen, aujourd’hui! D’ailleurs on l’imite
dans la perfection à Elbeuf!

-- Pas possible!

-- On imite bien les majoliques! Votre pièce n’a aucune valeur --
et j’allais faire, moi, une belle sottise!

Quand le notaire eut disparu, Pécuchet s’affaissa dans le
fauteuil, prostré!

-- Il ne fallait pas rendre la cuve dit Bouvard mais tu t’exaltes!
tu t’emportes toujours.

-- Oui! je m’emporte et Pécuchet empoignant la soupière, la jeta
loin de lui, contre le sarcophage.

Bouvard plus calme, ramassa les morceaux, un à un; -- et, quelque
temps après, eut cette idée:

-- Marescot par jalousie, pourrait bien s’être moqué de nous?

-- Comment?

-- Rien ne m’assure que la soupière ne soit pas authentique?
tandis que les autres pièces, qu’il a fait semblant d’admirer,
sont fausses peut-être?

Et la fin du jour se passa dans les incertitudes, les regrets.

Ce n’était pas une raison pour abandonner le voyage de la
Bretagne. Ils comptaient même emmener Gorju, qui les aiderait dans
leurs fouilles.

Depuis quelque temps, il couchait à la maison, afin de terminer
plus vite le raccommodage du meuble. La perspective d’un
déplacement le contraria et comme ils parlaient des menhirs et des
tumulus qu’ils comptaient voir:

-- Je connais mieux leur dit-il; en Algérie, dans le Sud, près des
sources de Bou-Mursoug, on en rencontre des quantités. Il fit même
la description d’un tombeau, ouvert devant lui, par hasard; -- et
qui contenait un squelette, accroupi comme un singe, les deux bras
autour des jambes.

Larsonneur, qu’ils instruisirent du fait, n’en voulut rien croire.

Bouvard approfondit la matière, et le relança.

-- Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient
informes, tandis que ces mêmes Gaulois étaient civilisés au temps
de Jules César? Sans doute, ils proviennent d’un peuple plus
ancien?

-- Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme.

-- N’importe! rien ne dit que ces monuments soient l’oeuvre des
Gaulois. -- Montrez-nous un texte!

L’académicien se fâcha, ne répondit plus; -- et ils en furent bien
aises, tant les Druides les ennuyaient.

S’ils ne savaient à quoi s’en tenir sur la céramique et sur le
celticisme c’est qu’ils ignoraient l’histoire, particulièrement
l’histoire de France.

L’ouvrage d’Anquetil se trouvait dans leur bibliothèque; mais la
suite des rois fainéants les amusa fort peu, la scélératesse des
maires du Palais ne les indigna point; -- et ils lâchèrent
Anquetil, rebutés par l’ineptie de ses réflexions.

Alors ils demandèrent à Dumouchel quelle est la meilleure histoire
de France.

Dumouchel prit en leur nom, un abonnement à un cabinet de lecture
et leur expédia les lettres d’Augustin Thierry, avec deux volumes
de M. de Genoude.

D’après cet écrivain, la royauté, la religion, et les assemblées
nationales, voilà les principes de la nation française, lesquels
remontent aux Mérovingiens. Les Carlovingiens y ont dérogé. Les
Capétiens, d’accord avec le peuple s’efforcèrent de les maintenir.
Sous Louis XIII, le pouvoir absolu fut établi, pour vaincre le
Protestantisme, dernier effort de la Féodalité -- et 89 est un
retour vers la constitution de nos aïeux.

Pécuchet admira ces idées.

Elles faisaient pitié à Bouvard, qui avait lu Augustin Thierry,
d’abord.

-- Qu’est-ce que tu me chantes, avec ta nation française!
puisqu’il n’existait pas de France, ni d’assemblées nationales! et
les Carlovingiens n’ont rien usurpé, du tout! et les Rois n’ont
pas affranchi les communes! Lis, toi-même!

Pécuchet se soumit à l’évidence, et bientôt le dépassa en rigueur
scientifique! Il se serait cru déshonoré s’il avait dit:
Charlemagne et non Karl le Grand, Clovis au lieu de Clodowig.

Néanmoins, il était séduit par Genoude, trouvant habile de faire
se rejoindre les deux bouts de l’histoire de France, si bien que
le milieu est du remplissage; -- et pour en avoir le coeur net,
ils prirent la collection de Buchez et Roux.

Mais le pathos des préfaces, cet amalgame de socialisme et de
catholicisme les écoeura; les détails trop nombreux empêchaient de
voir l’ensemble.

Ils recoururent à M. Thiers.

C’était pendant l’été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle.
Pécuchet, un petit banc sous les pieds, lisait tout haut de sa
voix caverneuse, sans fatigue, ne s’arrêtant que pour plonger les
doigts dans sa tabatière. Bouvard l’écoutait la pipe à la bouche,
les jambes ouvertes, le haut du pantalon déboutonné.

Des vieillards leur avaient parlé de 93; -- et des souvenirs
presque personnels animaient les plates descriptions de l’auteur.
Dans ce temps-là, les grandes routes étaient couvertes de soldats
qui chantaient la Marseillaise. Sur le seuil des portes, des
femmes assises cousaient de la toile, pour faire des tentes.
Quelquefois, arrivait un flot d’hommes en bonnet rouge, inclinant
au bout d’une pique une tête décolorée, dont les cheveux
pendaient. La haute tribune de la Convention dominait un nuage de
poussière, où des visages furieux hurlaient des cris de mort.
Quand on passait au milieu du jour près du bassin des Tuileries,
on entendait le heurt de la guillotine, pareil à des coups de
mouton.

Et la brise remuait les pampres de la tonnelle, les orges mûres se
balançaient par intervalles, un merle sifflait. En portant des
regards autour d’eux, ils savouraient cette tranquillité.

Quel dommage que dès le commencement, on n’ait pu s’entendre --
car si les royalistes avaient pensé comme les patriotes, si la
Cour y avait mis plus de franchise, et ses adversaires moins de
violence, bien des malheurs ne seraient pas arrivés.

À force de bavarder là-dessus, ils se passionnèrent. Bouvard,
esprit libéral et coeur sensible, fut constitutionnel, girondin,
thermidorien. Pécuchet, bilieux et de tendances autoritaires, se
déclara sans-culotte et même robespierriste.

Il approuvait la condamnation du roi, les décrets les plus
violents, le culte de l’Être Suprême. Bouvard préférait celui de
la nature. Il aurait salué avec plaisir l’image d’une grosse
femme, versant de ses mamelles à ses adorateurs, non pas de l’eau,
mais du chambertin.

Pour avoir plus de faits à l’appui de leurs arguments, ils se
procurèrent d’autres ouvrages, Montgaillard, Prudhomme, Gallois,
Lacretelle, etc.; et les contradictions de ces livres ne les
embarrassaient nullement. Chacun y prenait ce qui pouvait défendre
sa cause.

Ainsi Bouvard ne doutait pas que Danton eût accepté cent mille
écus pour faire des motions qui perdraient la République; -- et
selon Pécuchet Vergniaud aurait demandé six mille francs par mois.

-- Jamais de la vie! Explique-moi plutôt, pourquoi la soeur de
Robespierre avait une pension de Louis XVIII?

-- Pas du tout! c’était de Bonaparte; et puisque tu le prends
comme ça, quel est le personnage qui peu de temps avant la mort
d’Égalité eut avec lui une conférence secrète? Je veux qu’on
réimprime dans les mémoires de la Campan les paragraphes
supprimés! Le décès du Dauphin me paraît louche. La poudrière de
Grenelle en sautant tua deux mille personnes! Cause inconnue, dit-
on, quelle bêtise! car Pécuchet n’était pas loin de la connaître,
et rejetait tous les crimes sur les manoeuvres des aristocrates,
l’or de l’étranger.

Dans l’esprit de Bouvard, montez-au-ciel-fils-de-saint-Louis, les
vierges de Verdun et les culottes en peau humaine étaient
indiscutables. Il acceptait les listes de Prudhomme, un million de
victimes tout juste.

Mais la Loire rouge de sang depuis Saumur jusqu’à Nantes, dans une
longueur de dix-huit lieues, le fit songer. Pécuchet également
conçut des doutes, et ils prirent en méfiance les historiens.

La Révolution est pour les uns, un événement satanique. D’autres
la proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté,
naturellement sont des martyrs.

Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot de
rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas
suivre cette méthode dans l’examen des époques plus récentes? Mais
l’Histoire doit venger la morale; on est reconnaissant à Tacite
d’avoir déchiré Tibère. Après tout, que la Reine ait eu des
amants, que Dumouriez dès Valmy se proposât de trahir, en prairial
que ce soit la Montagne ou la Gironde qui ait commencé, et en
thermidor les Jacobins ou la Plaine, qu’importe au développement
de la Révolution, dont les origines sont profondes et les
résultats incalculables! Donc, elle devait s’accomplir, être ce
qu’elle fut; mais supposez la fuite du Roi sans entrave,
Robespierre s’échappant ou Bonaparte assassiné -- hasards qui
dépendaient d’un aubergiste moins scrupuleux, d’une porte ouverte,
d’une sentinelle endormie, et le train du monde changeait.

Ils n’avaient plus sur les hommes et les faits de cette époque,
une seule idée d’aplomb.

Pour la juger impartialement, il faudrait avoir lu toutes les
histoires, tous les mémoires, tous les journaux et toutes les
pièces manuscrites, car de la moindre omission une erreur peut
dépendre qui en amènera d’autres à l’infini. Ils y renoncèrent.

Mais le goût de l’Histoire leur était venu, le besoin de la vérité
pour elle-même.

Peut-être, est-elle plus facile à découvrir dans les époques
anciennes? Les auteurs, étant loin des choses, doivent en parler
sans passion. Et ils commencèrent le bon Rollin.

-- Quel tas de balivernes! s’écria Bouvard, dès le premier
chapitre.

-- Attends un peu dit Pécuchet, en fouillant dans le bas de leur
bibliothèque, où s’entassaient les livres du dernier propriétaire,
un vieux jurisconsulte, maniaque et bel esprit; -- et ayant
déplacé beaucoup de romans et de pièces de théâtre, avec un
Montesquieu et des traductions d’Horace, il atteignit ce qu’il
cherchait: l’ouvrage de Beaufort sur l’Histoire romaine.

Tite-Live attribue la fondation de Rome à Romulus. Salluste en
fait honneur aux Troyens d’Énée. Coriolan mourut en exil selon
Fabius Pictor, par les stratagèmes d’Attius Tullus, si l’on en
croit Denys; Sénèque affirme qu’Horatius Coclès s’en retourna
victorieux, Dion qu’il fut blessé à la jambe. Et La Mothe le Vayer
émet des doutes pareils, relativement aux autres peuples.

On n’est pas d’accord sur l’antiquité des Chaldéens, le siècle
d’Homère, l’existence de Zoroastre, les deux empires d’Assyrie.
Quinte-Curce a fait des contes. Plutarque dément Hérodote. Nous
aurions de César une autre idée, si le Vercingétorix avait écrit
ses commentaires.

L’Histoire ancienne est obscure par le défaut de documents. Ils
abondent dans la moderne; -- et Bouvard et Pécuchet revinrent à la
France, entamèrent Sismondi.

La succession de tant d’hommes leur donnait envie de les connaître
plus profondément, de s’y mêler. Ils voulaient parcourir les
originaux, Grégoire de Tours, Monstrelet, Commines, tous ceux dont
les noms étaient bizarres ou agréables.

Mais les événements s’embrouillèrent faute de savoir les dates.

Heureusement qu’ils possédaient la mnémotechnie de Dumouchel, un
in-12 cartonné avec cette épigraphe: Instruire en amusant.

Elle combinait les trois systèmes d’Allévy, de Pâris, et de
Feinaigle.

Allévy transforme les chiffres en figures, le nombre 1 s’exprimant
par une tour, 2 par un oiseau, 3 par un chameau, ainsi du reste.
Pâris frappe l’imagination au moyen de rébus; un fauteuil garni de
clous à vis donnera: Clou, vis = Clovis; et comme le bruit de la
friture fait ric, ric des merles dans une poêle rappelleront
Chilpéric. Feinaigle divise l’univers en maisons, qui contiennent
des chambres, ayant chacune quatre parois à neuf panneaux, chaque
panneau portant un emblème. Donc, le premier roi de la première
dynastie occupera dans la première chambre le premier panneau. Un
phare sur un mont dira comment il s’appelait Phar à mond système
Pâris -- et d’après le conseil d’Allévy, en plaçant au-dessus un
miroir qui signifie 4, un oiseau 2, et un cerceau 0, on obtiendra
420, date de l’avènement de ce prince.

Pour plus de clarté, ils prirent comme base mnémotechnique leur
propre maison, leur domicile, attachant à chacune de ses parties
un fait distinct; -- et la cour, le jardin, les environs, tout le
pays, n’avait plus d’autre sens que de faciliter la mémoire. Les
bornages dans la campagne limitaient certaines époques, les
pommiers étaient des arbres généalogiques, les buissons des
batailles, le monde devenait symbole. Ils cherchaient sur les
murs, des quantités de choses absentes, finissaient par les voir,
mais ne savaient plus les dates qu’elles représentaient.

D’ailleurs, les dates ne sont pas toujours authentiques. Ils
apprirent dans un manuel pour les collèges, que la naissance de
Jésus doit être reportée cinq ans plus tôt qu’on ne la met
ordinairement, qu’il y avait chez les Grecs trois manières de
compter les Olympiades, et huit chez les Latins de faire commencer
l’année. -- Autant d’occasions pour les méprises, outre celles qui
résultent des zodiaques, des ères, et des calendriers différents.

Et de l’insouciance des dates, ils passèrent au dédain des faits.

Ce qu’il y a d’important, c’est la philosophie de l’Histoire!

Bouvard ne put achever le célèbre discours de Bossuet.

-- L’aigle de Meaux est un farceur! Il oublie la Chine, les Indes
et l’Amérique! mais a soin de nous apprendre que Théodose était la
joie de l’univers, qu’Abraham traitait d’égal avec les rois et que
la philosophie des Grecs descend des Hébreux. Sa préoccupation des
Hébreux m’agace!

Pécuchet partagea cette opinion, et voulut lui faire lire Vico.

-- Comment admettre objectait Bouvard, que des fables soient plus
vraies que les vérités des historiens?

Pécuchet tâcha d’expliquer les mythes, se perdait dans la _Scienza
Nuova_.

-- Nieras-tu le plan de la Providence?

-- Je ne le connais pas! dit Bouvard.

Et ils décidèrent de s’en rapporter à Dumouchel.

Le Professeur avoua qu’il était maintenant dérouté en fait
d’histoire.

-- Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les
voyages de Pythagore! On attaque Bélisaire, Guillaume Tell, et
jusqu’au Cid, devenu, grâce aux dernières découvertes, un simple
bandit. C’est à souhaiter qu’on ne fasse plus de découvertes, et
même l’Institut devrait établir une sorte de canon, prescrivant ce
qu’il faut croire!

Il envoyait en post-scriptum des règles de critique, prises dans
le cours de Daunou:

-- Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaise preuve;
elles ne sont pas là pour répondre.

-- Rejetez les choses impossibles. On fit voir à Pausanias la
pierre avalée par Saturne.

-- L’architecture peut mentir, exemple: l’Arc du Forum, où Titus
est appelé le premier vainqueur de Jérusalem, conquise avant lui
par Pompée.

-- Les médailles trompent, quelquefois. Sous Charles IX, on battit
des monnaies avec le coin de Henri II.

-- Tenez en compte l’adresse des faussaires, l’intérêt des
apologistes et des calomniateurs.

Peu d’historiens ont travaillé d’après ces règles -- mais tous en
vue d’une cause spéciale, d’une religion, d’une nation, d’un
parti, d’un système, ou pour gourmander les rois, conseiller le
peuple, offrir des exemples moraux.

Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux.
Car on ne peut tout dire. Il faut un choix. Mais dans le choix des
documents, un certain esprit dominera; -- et comme il varie,
suivant les conditions de l’écrivain, jamais l’histoire ne sera
fixée.

C’est triste, pensaient-ils.

Cependant on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en
faire bien l’analyse -- puis le condenser dans une narration, qui
serait comme un raccourci des choses, reflétant la vérité tout
entière. Une telle oeuvre semblait exécutable à Pécuchet.

-- Veux-tu que nous essayions de composer une histoire?

-- Je ne demande pas mieux! Mais laquelle?

-- Effectivement, laquelle?

Bouvard s’était assis. Pécuchet marchait de long en large dans le
musée; quand le pot à beurre frappa ses yeux, et s’arrêtant tout à
coup:

-- Si nous écrivions la vie du duc d’Angoulême?

-- Mais c’était un imbécile! répliqua Bouvard.

-- Qu’importe! Les personnages du second plan ont parfois une
influence énorme -- et celui-là, peut-être, tenait le rouage des
affaires.

Les livres leur donneraient des renseignements -- et M. de
Faverges en possédait sans doute, par lui-même, ou par de vieux
gentilshommes de ses amis.

Ils méditèrent ce projet, le débattirent, et résolurent enfin, de
passer quinze jours à la Bibliothèque municipale de Caen, pour y
faire des recherches.

Le Bibliothécaire mit à leur disposition des histoires générales
et des brochures, avec une lithographie coloriée, représentant, de
trois quarts, Monseigneur le duc d’Angoulême.

Le drap bleu de son habit d’uniforme disparaissait sous les
épaulettes, les crachats, et le grand cordon rouge de la Légion
d’honneur. Un collet extrêmement haut enfermait son long cou. Sa
tête piriforme était encadrée par les frisons de sa chevelure et
de ses minces favoris; -- et de lourdes paupières, un nez très
fort et de grosses lèvres donnaient à sa figure une expression de
bonté insignifiante.

Quand ils eurent pris des notes, ils rédigèrent un programme.

Naissance et enfance, peu curieuses. Un de ses gouverneurs est
l’abbé Guénée, l’ennemi de Voltaire. À Turin, on lui fait fondre
un canon, et il étudie les campagnes de Charles VIII. Aussi, est-
il nommé, malgré sa jeunesse, colonel d’un régiment de gardes-
nobles.

97. Son mariage.

1814. Les Anglais s’emparent de Bordeaux. Il accourt derrière eux
-- et montre sa personne aux habitants. Description de la personne
du Prince.

1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi
d’Espagne, et Toulon, sans Masséna, était livré à l’Angleterre.

Opérations dans le Midi. Il est battu, mais relâché sous la
promesse de rendre les diamants de la couronne, emportés au grand
galop par le Roi, son oncle.

Après les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit
tranquille. Plusieurs années s’écoulent.

Guerre d’Espagne. -- Dès qu’il a franchi les Pyrénées, la Victoire
suit partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève le Trocadéro,
atteint les colonnes d’Hercule, écrase les factions, embrasse
Ferdinand, et s’en retourne.

Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles, dîners
dans les préfectures,_ Te Deum_ dans les cathédrales. Les
Parisiens sont au comble de l’ivresse. La ville lui offre un
banquet. On chante sur les théâtres des allusions au Héros.

L’enthousiasme diminue. Car en 1827 à Cherbourg un bal organisé
par souscription rate.

Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va
partir pour Alger.

Juillet 1830. Marmont lui apprend l’état des affaires. Alors il
entre dans une telle fureur qu’il se blesse la main à l’épée du
général.

Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.

Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements de la ligne --
et ne trouve pas un seul mot à leur dire.

De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes. Ça
ne l’ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s’assoit au
pied d’un chêne, déploie une carte, médite, remonte à cheval,
passe devant Saint-Cyr, et envoie aux élèves des paroles
d’espérance.

À Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.

Il s’embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa
carrière.

On doit y relever l’importance qu’eurent les ponts. D’abord il
s’expose inutilement sur le pont de l’Inn, il enlève le Pont-
Saint-Esprit et le pont de Lauriol; à Lyon, les deux ponts lui
sont funestes -- et sa fortune expire devant le pont de Sèvres.

Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il
joignait une grande politique. Car il offrit soixante francs à
chaque soldat, pour abandonner l’Empereur -- et en Espagne, il
tâcha de corrompre à prix d’argent les Constitutionnels.

Sa réserve était si profonde qu’il consentit au mariage projeté
entre son père et la reine d’Étrurie, à la formation d’un cabinet
nouveau après les ordonnances, à l’abdication en faveur de
Chambord, à tout ce que l’on voulait.

La fermeté pourtant ne lui manquait pas. À Angers, il cassa
l’infanterie de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie,
et au moyen d’une manoeuvre, était parvenue à lui faire escorte --
tellement, que Son Altesse se trouva prise dans les fantassins à
en avoir les genoux comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause
du désordre, et pardonna à l’infanterie, véritable jugement de
Salomon.

Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence en
obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes
contre lui.

Détails intimes -- traits du Prince:

Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec
son frère à creuser une pièce d’eau que l’on voit encore. Une fois
il visita la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le
but à la santé du Roi.

Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, à lui-
même: Une, deux; une, deux; une, deux!

On a conservé quelques-uns de ses mots:

À une députation de Bordelais: -- Ce qui me console de n’être pas
à Bordeaux c’est de me trouver au milieu de vous!

Aux protestants de Nîmes: -- Je suis bon catholique; mais je
n’oublierai jamais que le plus illustre de mes ancêtres fut
protestant.

Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu: -- Bien, mes amis!
Les nouvelles sont bonnes! Ca va bien! très bien.

Après l’abdication de Charles X: Puisqu’ils ne veulent pas de moi,
qu’ils s’arrangent!

Et en 1814, à tout propos, dans le moindre village: -- Plus de
guerre, plus de conscription, plus de droits réunis.

Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassent tout.

La première du comte d’Artois débutait ainsi: -- Français, le
frère de votre roi est arrivé.

Celle du prince: -- J’arrive! Je suis le fils de vos rois! Vous
êtes Français.

Ordre du jour, daté de Bayonne: -- Soldats, j’arrive!

Une autre, en pleine défection: -- Continuez à soutenir avec la
vigueur qui convient au soldat français, la lutte que vous avez
commencée. La France l’attend de vous!

Dernière à Rambouillet. -- Le roi est entré en arrangement avec le
gouvernement établi à Paris; et tout porte à croire que cet
arrangement est sur le point d’être conclu. Tout porte à croire
était sublime.

-- Une chose me chiffonne dit Bouvard c’est qu’on ne mentionne pas
ses affaires de coeur?

Et ils notèrent en marge: Chercher les amours du Prince!

Au moment de partir, le bibliothécaire se ravisant, leur fit voir
un autre portrait du duc d’Angoulême.

Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil,
l’oeil encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux
plats, voltigeant.

Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats,
ou bien crépus, à moins qu’il ne poussât la coquetterie jusqu’à se
faire friser?

Question grave, suivant Pécuchet; car la chevelure donne le
tempérament, le tempérament l’individu.

Bouvard pensait qu’on ne sait rien d’un homme tant qu’on ignore
ses passions; -- et pour éclaircir ces deux points ils se
présentèrent au château de Faverges. Le comte n’y était pas, cela
retardait leur ouvrage. ils rentrèrent chez eux, vexés.

La porte de la maison était grande ouverte. Personne dans la
cuisine. Ils montèrent l’escalier; et que virent-ils au milieu de
la chambre de Bouvard? Mme Bordin qui regardait de droite et de
gauche.

-- Excusez-moi dit-elle en s’efforçant de rire. Depuis une heure
je cherche votre cuisinière, dont j’aurais besoin, pour mes
confitures.

Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise, et dormant
profondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.

-- Qu’est-ce encore? Vous êtes toujours à me diguer avec vos
questions!

Il était clair qu’en leur absence, Mme Bordin lui en faisait.

Germaine sortit de sa torpeur, et déclara une indigestion.

-- Je reste pour vous soigner dit la veuve.

Alors ils aperçurent dans la cour, un grand bonnet, dont les
barbes s’agitaient. C’était Mme Castillon la fermière. Elle cria:
Gorju! Gorju!

Et du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement:

-- Il n’est pas là!

Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en
émoi. -- Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle
déboucla leurs guêtres sans murmurer.

Ensuite, ils allèrent voir le bahut.

Ses morceaux épars jonchaient le fournil; les sculptures étaient
endommagées, les battants rompus.

À ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint
ses pleurs et Pécuchet en avait un tremblement.

Gorju se montrant presque aussitôt, exposa le fait: il venait de
mettre le bahut dehors pour le vernir quand une vache errante
l’avait jeté par terre.

-- À qui la vache? dit Pécuchet.

-- Je ne sais pas.

-- Eh! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l’heure!
C’est de votre faute!

Ils y renonçaient du reste: depuis trop longtemps, il les
lanternait -- et ne voulaient plus de sa personne ni de son
travail.

Ces messieurs avaient tort. Le dommage n’était pas si grand. Avant
trois semaines tout serait fini; -- et Gorju les accompagna jusque
dans la cuisine où Germaine en se traînant, arrivait, pour faire
le dîner.

Ils remarquèrent sur la table, une bouteille de calvados, aux
trois quarts vidée.

-- Sans doute par vous? dit Pécuchet à Gorju.

-- Moi? jamais.

Bouvard objecta: -- Vous étiez le seul homme dans la maison.

-- Eh bien, et les femmes? reprit l’ouvrier, avec un clin d’oeil
oblique.

Germaine le surprit: -- Dites plutôt que c’est moi!

-- Certainement c’est vous!

-- Et c’est moi, peut-être qui ai démoli l’armoire!

Gorju fit une pirouette. -- Vous ne voyez donc pas qu’elle est
saoule!

Alors, ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur, elle
empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son
bonnet de coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour
Gorju.

La vieille éclata.

-- Si ce n’est pas une abomination! que vous passiez des journées
ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espèce de
Parisien, mangeur de bourgeoises! qui vient chez nos maîtres, pour
leur faire accroire des farces.

Les prunelles de Bouvard s’écarquillèrent. -- Quelles farces?

-- Je dis qu’on se fiche de vous!

-- On ne se fiche pas de moi! s’écria Pécuchet, et indigné de son
insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa; qu’elle eût à
déguerpir. Bouvard ne s’opposa point à cette décision -- et ils se
retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son
malheur, tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler.

Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se
demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s’était
brisé, que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju, -- et s’il
avait déshonoré Mélie?

-- Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notre
ménage, et nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et
les amours du duc d’Angoulême!

Pécuchet ajouta: -- Combien de questions autrement considérables,
et encore plus difficiles!

D’où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il
faut les compléter par la psychologie. Sans l’imagination,
l’Histoire est défectueuse. -- Faisons venir quelques romans
historiques!

CHAPITRE V

Ils lurent d’abord Walter Scott.

Ce fut comme la surprise d’un monde nouveau.

Les hommes du passé qui n’étaient pour eux que des fantômes ou des
noms devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets,
gardes-chasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui
délibèrent, combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent,
chantent et prient, dans la salle d’armes des châteaux, sur le
banc noir des auberges, par les rues tortueuses des villes, sous
l’auvent des échoppes, dans le cloître des monastères. Des
paysages artistement composés, entourent les scènes comme un décor
de théâtre. On suit des yeux un cavalier qui galope le long des
grèves. On aspire au milieu des genêts la fraîcheur du vent, la
lune éclaire des lacs où glisse un bateau, le soleil fait reluire
les cuirasses, la pluie tombe sur les huttes de feuillage. Sans
connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes,
et l’illusion était complète. L’hiver s’y passa.

Leur déjeuner fini, ils s’installaient dans la petite salle, aux
deux bouts de la cheminée; -- et en face l’un de l’autre, avec un
livre à la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour
baissait, ils allaient se promener sur la grande route, dînaient
en hâte, et continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se
garantir de la lampe Bouvard avait des conserves bleues, Pécuchet
portait la visière de sa casquette inclinée sur le front.

Germaine n’était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait
fouir au jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des
choses matérielles.

Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière
d’une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes,
forts comme des boeufs, gais comme des pinsons, entrent et partent
brusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d’affreuses
blessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il
y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des
déguisements -- et tout se mêle, court et se débrouille, sans une
minute pour la réflexion. L’amour conserve de la décence, le
fanatisme est gai, les massacres font sourire.

Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le
fatras de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, Marchangy ni
d’Arlincourt.

La couleur de Frédéric Soulié, comme celle du bibliophile Jacob
leur parut insuffisante -- et M. Villemain les scandalisa en
montrant page 85 de son _Lascaris_, un Espagnol qui fume une pipe
une longue pipe arabe au milieu du XVe siècle.

Pécuchet consultait la biographie universelle -- et il entreprit
de réviser Dumas au point de vue de la science.

L’auteur, dans _Les Deux Diane_ se trompe de dates. Le mariage du
Dauphin François eut lieu le 14 octobre 1548, et non le 20 mars
1549. Comment sait-il (voir _Le Page du Duc de Savoie_) que
Catherine de Médicis, après la mort de son époux voulait
recommencer la guerre? Il est peu probable qu’on ait couronné le
duc d’Anjou, la nuit, dans une église, épisode qui agrémente _La
Dame de Montsoreau_. _La Reine Margot_, principalement, fourmille
d’erreurs. Le duc de Nevers n’était pas absent. Il opina au
conseil avant la Saint-Barthélémy. Et Henri de Navarre ne suivit
pas la procession quatre jours après. Et Henri III ne revint pas
de Pologne aussi vite. D’ailleurs, combien de rengaines, le
miracle de l’aubépine, le balcon de Charles IX, les gants
empoisonnés de Jeanne d’Albret. Pécuchet n’eut plus confiance en
Dumas.

Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues
de son _Quentin Durward_. Le meurtre de l’évêque de Liège est
avancé de quinze ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne
d’Arschel et non Hameline de Croy. Loin d’être tué par un soldat,
il fut mis à mort par Maximilien, et la figure du Téméraire, quand
on trouva son cadavre, n’exprimait aucune menace, puisque les
loups l’avaient à demi dévorée.

Bouvard n’en continua pas moins Walter Scott, mais finit par
s’ennuyer de la répétition des mêmes effets. L’héroïne,
ordinairement, vit à la campagne avec son père, et l’amoureux, un
enfant volé, est rétabli dans ses droits et triomphe de ses
rivaux. Il y a toujours un mendiant philosophe, un châtelain
bourru, des jeunes filles pures, des valets facétieux et
d’interminables dialogues, une pruderie bête, manque complet de
profondeur.

En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.

Il s’enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants,
aurait voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter
Venise! Il poussait des soupirs, ne savait pas ce qu’il avait, se
trouvait lui-même changé.

Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les
pièces de théâtre. Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre
Charlemagne, plusieurs Philippe-Auguste, une foule de Jeanne
d’Arc, et bien des marquises de Pompadour, et des conspirations de
Cellamare!

Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car
il existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut
détruire. Louis XI ne manquera pas de s’agenouiller devant les
figurines de son chapeau; Henri IV sera constamment jovial; Marie
Stuart pleureuse, Richelieu cruel -- enfin, tous les caractères se
montrent d’un seul bloc, par amour des idées simples et respect de
l’ignorance -- si bien que le dramaturge, loin d’élever abaisse,
au lieu d’instruire abrutit.

Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit à lire
_Consuelo_, _Horace_, _Mauprat_, fut séduit par la défense des
opprimés, le côté social, et républicain, les thèses.

Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda au
cabinet de lecture des romans d’amour.

À haute voix et l’un après l’autre, ils parcoururent La _Nouvelle
Héloïse, Delphine, Adolphe, Ourika_. Mais les bâillements de celui
qui écoutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientôt
laissaient tomber le livre par terre. Ils reprochaient à tous
ceux-là de ne rien dire sur le milieu, l’époque, le costume des
personnages. Le coeur seul est traité; toujours du sentiment!
comme si le monde ne contenait pas autre chose!

Ensuite, ils tâtèrent des romans humoristiques; tels que Le
_Voyage autour de ma chambre_, par Xavier de Maistre, _Sous les
Tilleuls_, d’Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit
interrompre la narration pour parler de son chien, de ses
pantoufles, ou de sa maîtresse. Un tel sans-gêne, d’abord les
charma, puis leur parut stupide; -- car l’auteur efface son oeuvre
en y étalant sa personne.

Par besoin de dramatique, ils se plongèrent dans les romans
d’aventures, l’intrigue les intéressait d’autant plus qu’elle
était enchevêtrée, extraordinaire et impossible. Ils s’évertuaient
à prévoir les dénouements, devinrent là dessus très forts, et se
lassèrent d’une amusette, indigne d’esprits sérieux.

L’oeuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une
Babylone, et comme des grains de poussière sous le microscope.
Dans les choses les plus banales, des aspects nouveaux surgirent.
Ils n’avaient pas soupçonné la vie moderne aussi profonde.

-- Quel observateur! s’écriait Bouvard.

-- Moi je le trouve chimérique finit par dire Pécuchet. Il croit
aux sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui
par les coquins, vous remue les millions comme des centimes, et
ses bourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses.
Pourquoi gonfler ce qui est plat, et décrire tant de sottises? Il
a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre
sur les machines à imprimer. Comme un certain Ricard avait fait le
cocher de fiacre, le porteur d’eau, le marchand de coco. Nous en
aurons sur tous les métiers et sur toutes les provinces, puis sur
toutes les villes et les étages de chaque maison et chaque
individu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de la
statistique ou de l’ethnographie.

Peu importait à Bouvard le procédé. Il voulait s’instruire,
descendre plus avant dans la connaissance des moeurs. Il relut
Paul de Kock, feuilleta de vieux ermites de la Chaussée d’Antin.

-- Comment perdre son temps à des inepties pareilles? disait
Pécuchet.

-- Mais par la suite, ce sera fort curieux, comme documents.

-- Va te promener avec tes documents! Je demande quelque chose qui
m’exalte, qui m’enlève aux misères de ce monde!

Et Pécuchet, porté à l’idéal tourna Bouvard, insensiblement vers
la Tragédie.

Le lointain où elle se passe, les intérêts qu’on y débat et la
condition de ses personnages leur imposaient comme un sentiment de
grandeur.

Un jour, Bouvard prit _Athalie_, et débita le songe tellement
bien, que Pécuchet voulut à son tour l’essayer. -- Dès la première
phrase, sa voix se perdit dans une espèce de bourdonnement. Elle
était monotone, et bien que forte, indistincte.

Bouvard, plein d’expérience lui conseilla, pour l’assouplir, de la
déployer depuis le ton le plus bas jusqu’au plus haut, et de la
replier, -- émettant deux gammes, l’une montante, l’autre
descendante; -- et lui-même se livrait à cet exercice, le matin
dans son lit, couché sur le dos, selon le précepte des Grecs.
Pécuchet, pendant ce temps-là, travaillait de la même façon; leur
porte était close -- et ils braillaient séparément.

Ce qui leur plaisait de la Tragédie, c’était l’emphase, les
discours sur la Politique, les maximes de perversité.

Ils apprirent par coeur les dialogues les plus fameux de Racine et
de Voltaire et ils les déclamaient dans le corridor. Bouvard,
comme au Théâtre-Français, marchait la main sur l’épaule de
Pécuchet en s’arrêtant par intervalles, et roulait ses yeux,
ouvrait les bras, accusait les destins. Il avait de beaux cris de
douleur dans le _Philoctète_ de La Harpe, un joli hoquet dans
_Gabrielle_ de Vergy -- et quand il faisait Denys tyran de
Syracuse une manière de considérer son fils en l’appelant
_Monstre, digne de moi!_ qui était vraiment terrible. Pécuchet en
oubliait son rôle. Les moyens lui manquaient, non la bonne
volonté.

Une fois dans la Cléopâtre de Marmontel, il imagina de reproduire
le sifflement de l’aspic, tel qu’avait dû le faire l’automate
inventé exprès par Vaucanson. Cet effet manqué les fit rire
jusqu’au soir. La Tragédie tomba dans leur estime.

Bouvard en fut las le premier, et y mettant de la franchise
démontra combien elle est artificielle et podagre: la niaiserie de
ses moyens, l’absurdité des confidents.

Ils abordèrent la Comédie -- qui est l’école des nuances. Il faut
disloquer la phrase, souligner les mots, peser les syllabes.
Pécuchet n’en put venir à bout -- et échoua complètement dans
Célimène.

Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneurs
assommants, les valets intolérables, Clitandre et Sganarelle aussi
faux qu’Égisthe et qu’Agamemnon.

Restait la Comédie sérieuse, ou tragédie bourgeoise, celle où l’on
voit des pères de famille désolés, des domestiques sauvant leurs
maîtres, des richards offrant leur fortune, des couturières
innocentes et d’infâmes suborneurs, genre qui se prolonge de
Diderot jusqu’à Pixérécourt. Toutes ces pièces prêchant la vertu
les choquèrent comme triviales.

Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sa
jeunesse. Ils ne faisaient guère de différence entre Victor Hugo,
Dumas, ou Bouchardy; -- et la diction ne devait plus être pompeuse
ou fine, -- mais lyrique, désordonnée.

Un jour que Bouvard tâchait de faire comprendre à Pécuchet le jeu
de Frédéric Lemaître, Mme Bordin se montra tout à coup avec son
châle vert, et un volume de Pigault-Lebrun qu’elle rapportait, ces
messieurs ayant l’obligeance de lui prêter des romans,
quelquefois.

-- Mais continuez! car elle était là depuis une minute, et avait
plaisir à les entendre.

Ils s’excusèrent. Elle insistait.

-- Mon Dieu! dit Bouvard rien ne nous empêche! ...

Pécuchet allégua, par fausse honte, qu’ils ne pouvaient jouer à
l’improviste, sans costume.

-- Effectivement! nous aurions besoin de nous déguiser. Et Bouvard
chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec, et le
prit.

Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le
salon.

Des araignées couraient le long des murs -- et les spécimens
géologiques encombrant le sol avaient blanchi de leur poussière le
velours des fauteuils. On étala sur le moins malpropre un torchon
pour que Mme Bordin pût s’asseoir.

Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard était
partisan de _La Tour de Nesle_. Mais Pécuchet avait peur des rôles
qui demandent trop d’action.

-- Elle aimera mieux du classique! _Phèdre_ par exemple?

-- Soit.

Bouvard conta le sujet. -- C’est une reine, dont le mari, a, d’une
autre femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme -- y
sommes-nous? En route!

-- Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée,

-- Je l’aime!

Et parlant au profil de Pécuchet, il admirait son port, son
visage, cette tête charmante, se désolait de ne l’avoir pas
rencontré sur la flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui
dans le labyrinthe.

La mèche du bonnet rouge s’inclinait amoureusement; -- et sa voix
tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel de prendre en
pitié sa flamme. Pécuchet, en se détournant, haletait pour marquer
de l’émotion.

Mme Bordin immobile écarquillait les yeux, comme devant les
faiseurs de tours. Mélie écoutait derrière la porte. Gorju, en
manches de chemise, les regardait par la fenêtre.

Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le délire des
sens, le remords, le désespoir, et il se rua sur le glaive idéal
de Pécuchet avec tant de violence que trébuchant dans les
cailloux, il faillit tomber par terre.

-- Ne faites pas attention! Puis, Thésée arrive, et elle
s’empoisonne!

-- Pauvre femme! dit Mme Bordin.

Ensuite ils la prièrent de leur désigner un morceau.

Le choix l’embarrassait. Elle n’avait vu que trois pièces: _Robert
le Diable_ dans la capitale, le _Jeune Mari_ à Rouen -- et une
autre à Falaise qui était bien amusante et qu’on appelait _La
Brouette du Vinaigrier_.

Enfin Bouvard lui proposa la grande scène de _Tartuffe_, au
troisième acte.

Pécuchet crut une explication nécessaire:

Il faut savoir que _Tartuffe_...

Mme Bordin l’interrompit. On sait ce que c’est qu’un Tartuffe!

Bouvard eût désiré, pour un certain passage, une robe.

-- Je ne vois que la robe de moine dit Pécuchet.

-- N’importe! mets-la!

Il reparut avec elle, et un Molière.

Le commencement fut médiocre. Mais Tartuffe venant à caresser les
genoux d’Elmire, Pécuchet prit un ton de gendarme.

-- Que fait là votre main?

Bouvard bien vite répliqua d’une voix sucrée:

-- Je tâte votre habit, l’étoffe en est moelleuse. Et il dardait
ses prunelles, tendait la bouche, reniflait, avait un air
extrêmement lubrique, finit même par s’adresser à Mme Bordin.

Les regards de cet homme la gênaient -- et quand il s’arrêta,
humble et palpitant, elle cherchait presque une réponse.

Pécuchet eut recours au livre: -- La déclaration est tout à fait
galante.

-- Ah! oui, s’écria-t-elle, c’est un fier enjôleur.

-- N’est-ce pas? reprit fièrement Bouvard. Mais en voilà une
autre, d’un chic plus moderne, et ayant défait sa redingote, il
s’accroupit sur un moellon et déclama la tête renversée.

_Des flammes de tes yeux inonde ma paupière._
_Chante-moi quelque chant, comme parfois, le soir,_
_Tu m’en chantais, avec des pleurs dans ton oeil noir._

-- Ça me ressemble pensa-t-elle.

_Soyons heureux! buvons! car la coupe est remplie,_
_Car cette heure est à nous, et le reste est folie._

-- Comme vous êtes drôle!

Et elle riait d’un petit rire, qui lui remontait la gorge et
découvrait ses dents.

_N’est-ce pas qu’il est doux_
_D’aimer, et de savoir qu’on vous aime à genoux?_

Il s’agenouilla.

-- Finissez donc!

_Oh! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,_
_Doña Sol! ma beauté! mon amour!_

-- Ici on entend les cloches, un montagnard les dérange.

-- Heureusement! car sans cela...! Et Mme Bordin sourit, au lieu
de terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle se leva.

Il avait plu tout à l’heure -- et le chemin par la hêtrée n’étant
pas facile, mieux valait s’en retourner par les champs. Bouvard
l’accompagna dans le jardin, pour lui ouvrir la porte.

D’abord, ils marchèrent le long des quenouilles, sans parler. Il
était encore ému de sa déclamation; -- et elle éprouvait au fond
de l’âme comme une surprise, un charme qui venait de la
Littérature. L’Art, en de certaines occasions, ébranle les esprits
médiocres; -- et des mondes peuvent être révélés par ses
interprètes les plus lourds.

Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait des
taches lumineuses dans les fourrés, çà et là. Trois moineaux avec
de petits cris sautillaient sur le tronc d’un vieux tilleul
abattu. Une épine en fleurs étalait sa gerbe rose, des lilas
alourdis se penchaient.

-- Ah! cela fait bien! dit Bouvard, en humant l’air à pleins
poumons.

-- Aussi, vous vous donnez un mal!

-- Ce n’est pas que j’aie du talent, mais pour du feu, j’en
possède.

-- On voit reprit-elle -- et mettant un espace entre les mots que
vous avez... aimé... autrefois.

-- Autrefois, seulement -- vous croyez!

Elle s’arrêta.

-- Je n’en sais rien.

-- Que veut-elle dire? Et Bouvard sentait battre son coeur.

Une flaque au milieu du sable obligeant à un détour, les fit
monter sous la charmille.

Alors ils causèrent de la représentation.

-- Comment s’appelle votre dernier morceau?

-- C’est tiré de _Hernani_, un drame.

-- Ah! puis lentement, et se parlant à elle-même ce doit être bien
agréable, un monsieur qui vous dit des choses pareilles, -- pour
tout de bon.

-- Je suis à vos ordres répondit Bouvard.

-- Vous?

-- Oui! moi!

-- Quelle plaisanterie!

-- Pas le moins du monde!

Et ayant jeté un regard autour d’eux, il la prit à la ceinture,
par derrière, et la baisa sur la nuque, fortement.

Elle devint très pâle comme si elle allait s’évanouir -- et
s’appuya d’une main contre un arbre; puis, ouvrit les paupières,
et secoua la tête.

-- C’est passé.

Il la regardait, avec ébahissement.

La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte. Une
rigole coulait de l’autre côté. Elle ramassa tous les plis de sa
jupe, et se tenait au bord, indécise.

-- Voulez-vous mon aide?

-- Inutile!

-- Pourquoi?

-- Ah! vous êtes trop dangereux!

Et, dans le saut qu’elle fit, son bas blanc parut.

Bouvard se blâma d’avoir raté l’occasion. Bah! elle se
retrouverait; -- et puis les femmes ne sont pas toutes les mêmes.
Il faut brusquer les unes, l’audace vous perd avec les autres. En
somme, il était content de lui; -- et s’il ne confia pas son
espoir à Pécuchet, ce fut dans la peur des observations, et
nullement par délicatesse.

À partir de ce jour-là, ils déclamèrent souvent devant Mélie et
Gorju tout en regrettant de n’avoir pas un théâtre de société.

La petite bonne s’amusait sans y rien comprendre, ébahie du
langage, fascinée par le ronron des vers. Gorju applaudissait les
tirades philosophiques des tragédies et tout ce qui était pour le
peuple dans les mélodrames; -- si bien que charmés de son goût ils
pensèrent à lui donner des leçons, pour en faire plus tard un
acteur. Cette perspective éblouissait l’ouvrier.

Le bruit de leurs travaux s’était répandu. Vaucorbeil leur en
parla d’une façon narquoise. Généralement on les méprisait.

Ils s’en estimaient davantage. Ils se sacrèrent artistes. Pécuchet
porta des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa
mine ronde et sa calvitie, que de se faire une tête à la Béranger!

Enfin, ils résolurent de composer une pièce.

Le difficile c’était le sujet.

Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur
indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres.
Ensuite, ils allaient dormir sur leur lit; après quoi, ils
descendaient dans le verger, s’y promenaient, enfin sortaient pour
trouver dehors l’inspiration, cheminaient côte à côte, et
rentraient exténués.

Ou bien, ils s’enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait la
table, mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait
les yeux au plafond, pendant que Pécuchet dans le fauteuil,
méditait les jambes droites et la tête basse.

Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d’une idée; au
moment de la saisir, elle avait disparu.

Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prend un
titre, au hasard, et un fait en découle; on développe un proverbe,
on combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens
n’aboutit. Ils feuilletèrent vainement des recueils d’anecdotes,
plusieurs volumes des causes célèbres, un tas d’histoires.

Et ils rêvaient d’être joués à l’Odéon, pensaient aux spectacles,
regrettaient Paris.

-- J’étais fait pour être auteur, et ne pas m’enterrer à la
campagne! disait Bouvard.

-- Moi de même, répondait Pécuchet.

Une illumination lui vint: s’ils avaient tant de mal, c’est qu’ils
ne savaient pas les règles.

Ils les étudièrent, dans _La Pratique du Théâtre_ par d’Aubignac,
et dans quelques ouvrages moins démodés.

On y débat des questions importantes: Si la comédie peut s’écrire
en vers, -- si la tragédie n’excède point les bornes en tirant sa
fable de l’histoire moderne, -- si les héros doivent être
vertueux, -- quel genre de scélérats elle comporte, -- jusqu’à
quel point les horreurs y sont permises? Que les détails
concourent à un seul but, que l’intérêt grandisse, que la fin
réponde au commencement, sans doute!

«Inventez des ressorts qui puissent m’attacher», dit Boileau.

Par quel moyen inventer des ressorts?

«Que dans tous vos discours la passion émue
Aille chercher le coeur, l’échauffe et le remue.»

Comment chauffer le coeur?

Donc les règles ne suffisent pas. Il faut, de plus, le génie.

Et le génie ne suffit pas. Corneille, suivant l’Académie
française, n’entend rien au théâtre. Geoffroy dénigra Voltaire.
Racine fut bafoué par Subligny. La Harpe rugissait au nom de
Shakespeare.

La vieille critique les dégoûtant, ils voulurent connaître la
nouvelle, et firent venir les comptes rendus de pièces, dans les
journaux.

Quel aplomb! Quel entêtement! Quelle improbité! Des outrages à des
chefs-d’oeuvre, des révérences faites à des platitudes -- et les
âneries de ceux qui passent pour savants et la bêtise des autres
que l’on proclame spirituels!

C’est peut-être au Public qu’il faut s’en rapporter?

Mais des oeuvres applaudies parfois leur déplaisaient, et dans les
sifflées quelque chose leur agréait.

Ainsi, l’opinion des gens de goût est trompeuse et le jugement de
la foule inconcevable.

Bouvard posa le dilemme à Barberou. Pécuchet, de son côté, écrivit
à Dumouchel.

L’ancien commis-voyageur s’étonna du ramollissement causé par la
province, son vieux Bouvard tournait à la bedolle, bref n’y était
plus du tout.

Le théâtre est un objet de consommation comme un autre. Cela
rentre dans l’article-Paris. On va au spectacle pour se divertir.
Ce qui est bien, c’est ce qui amuse.

-- Mais imbécile s’écria Pécuchet ce qui t’amuse n’est pas ce qui
m’amuse -- et les autres et toi-même s’en fatigueront plus tard.
Si les pièces sont absolument écrites pour être jouées, comment se
fait-il que les meilleures soient toujours lues? Et il attendit la
réponse de Dumouchel.

Suivant le professeur, le sort immédiat d’une pièce ne prouvait
rien. Le Misanthrope et Athalie tombèrent. Zaïre n’est plus
comprise. Qui parle aujourd’hui de Ducange et de Picard? -- Et il
rappelait tous les grands succès contemporains, depuis Fanchon la
Vielleuse jusqu’à Gaspardo le Pêcheur, déplorait la décadence de
notre scène. Elle a pour cause le mépris de la Littérature -- ou
plutôt du style.

Alors, ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style? -
- et grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le
secret de tous ses genres.

Comment on obtient le majestueux, le tempéré, le naïf, les
tournures qui sont nobles, les mots qui sont bas. Chiens se relève
par dévorants. Vomir ne s’emploie qu’au figuré. Fièvre s’applique
aux passions. Vaillance est beau en vers.

-- Si nous faisions des vers? dit Pécuchet.

-- Plus tard! Occupons-nous de la prose, d’abord.

On recommande formellement de choisir un classique pour se mouler
sur lui mais tous ont leurs dangers -- et non seulement ils ont
péché par le style -- mais encore par la langue.

Une telle assertion déconcerta Bouvard et Pécuchet et ils se
mirent à étudier la grammaire.

Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis
comme en latin? Les uns pensent que oui, les autres que non. Ils
n’osèrent se décider.

Le sujet s’accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions où
le sujet ne s’accorde pas.

Nulle distinction autrefois entre l’adjectif verbal et le
participe présent, mais l’Académie en pose une peu commode à
saisir.

Ils furent bien aises d’apprendre que leur, pronom, s’emploie pour
les personnes mais aussi pour les choses, tandis que où et en
s’emploient pour les choses et quelquefois pour les personnes.

Doit-on dire cette femme a l’air bon ou l’air bonne? -- une bûche
de bois sec ou de bois sèche -- ne pas laisser de ou que de -- une
troupe de voleurs survint, ou survinrent?

Autres difficultés: Autour et à l’entour dont Racine et Boileau ne
voyaient pas la différence -- imposer ou en imposer synonymes chez
Massillon et chez Voltaire; croasser et coasser confondus par La
Fontaine, qui pourtant savait reconnaître un corbeau d’une
grenouille.

Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord; ceux-ci voyant
une beauté, où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des
principes dont ils repoussent les conséquences, proclament les
conséquences dont ils refusent les principes, s’appuient sur la
tradition, rejettent les maîtres, et ont des raffinements
bizarres. Ménage au lieu de lentilles et cassonade préconise
nentilles et castonade. Bouhours jérarchie et non pas hiérarchie,
et M. Chapsal les oeils de la soupe.

Pécuchet surtout fut ébahi par Génin. Comment? des z’annetons
vaudrait mieux que des hannetons, des z’aricots que des haricots -
- et sous Louis XIV, on prononçait Roume et M. de Loune pour Rome
et M. de Lionne!

Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n’y
eut d’orthographe positive, et qu’il ne saurait y en avoir.

Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire
une illusion.

En ce temps-là, d’ailleurs, une rhétorique nouvelle annonçait
qu’il faut écrire comme on parle et que tout sera bien pourvu
qu’on ait senti, observé.

Comme ils avaient senti et croyaient avoir observé, ils se
jugèrent capables d’écrire. Une pièce est gênante par l’étroitesse
du cadre; mais le roman a plus de libertés. Pour en faire un, ils
cherchèrent dans leurs souvenirs.

Pécuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un très vilain
monsieur, et il ambitionnait de s’en venger par un livre.

Bouvard avait connu à l’estaminet, un vieux maître d’écriture
ivrogne et misérable. Rien ne serait drôle comme ce personnage.

Au bout de la semaine, ils imaginèrent de fondre ces deux sujets,
en un seul -- en demeuraient là, passèrent aux suivants: -- une
femme qui cause le malheur d’une famille -- une femme, son mari et
son amant -- une femme qui serait vertueuse par défaut de
conformation, un ambitieux, un mauvais prêtre.

Ils tâchaient de relier à ces conceptions incertaines des choses
fournies par leur mémoire, retranchaient, ajoutaient. Pécuchet
était pour le sentiment et l’idée, Bouvard pour l’image et la
couleur -- et ils commençaient à ne plus s’entendre, chacun
s’étonnant que l’autre fût si borné.

La science qu’on nomme esthétique, trancherait peut-être leurs
différends. Un ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leur
envoya une liste d’ouvrages sur la matière. Ils travaillaient à
part, et se communiquaient leurs réflexions.

D’abord qu’est-ce que le Beau?

Pour Schelling c’est l’infini s’exprimant par le fini, pour Reid
une qualité occulte, pour Jouffroy un trait indécomposable, pour
De Maistre ce qui plaît à la vertu; pour le P. André, ce qui
convient à la Raison.

Et il existe plusieurs sortes de Beau: un beau dans les sciences,
la géométrie est belle, un beau dans les moeurs, on ne peut nier
que la mort de Socrate ne soit belle. Un beau dans le règne
animal. La Beauté du chien consiste dans son odorat. Un cochon ne
saurait être beau, vu ses habitudes immondes; un serpent non plus,
car il éveille en nous des idées de bassesse. Les fleurs, les
papillons, les oiseaux peuvent être beaux. Enfin la condition
première du Beau, c’est l’unité dans la variété, voilà le
principe.

-- Cependant, dit Bouvard, deux yeux louches sont plus variés que
deux yeux droits et produisent moins bon effet, -- ordinairement.

Ils abordèrent la question du sublime.

Certains objets, sont d’eux-mêmes sublimes, le fracas d’un
torrent, des ténèbres profondes, un arbre battu par la tempête. Un
caractère est beau quand il triomphe, et sublime quand il lutte.

-- Je comprends dit Bouvard le Beau est le Beau, et le Sublime le
très Beau.

Comment les distinguer?

-- Au moyen du tact, répondit Pécuchet.

-- Et le tact, d’où vient-il?

-- Du goût!

-- Qu’est-ce que le goût?

On le définit un discernement spécial, un jugement rapide,
l’avantage de distinguer certains rapports.

-- Enfin le goût c’est le goût, -- et tout cela ne dit pas la
manière d’en avoir.

Il faut observer les bienséances; mais les bienséances varient; --
et si parfaite que soit une oeuvre, elle ne sera pas toujours
irréprochable. -- Il y a, pourtant, un Beau indestructible, et
dont nous ignorons les lois, car sa genèse est mystérieuse.

Puisqu’une idée ne peut se traduire par toutes les formes, nous
devons reconnaître des limites entre les Arts, et dans chacun des
Arts plusieurs genres. Mais des combinaisons surgissent où le
style de l’un entrera dans l’autre sous peine de dévier du but, de
ne pas être vrai.

L’application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, et la
préoccupation de la Beauté empêche le Vrai. Cependant, sans idéal
pas de Vrai; -- c’est pourquoi les types sont d’une réalité plus
continue que les portraits. L’Art, d’ailleurs, ne traite que la
vraisemblance -- mais la vraisemblance dépend de qui l’observe,
est une chose relative, passagère.

Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moins
en moins, croyait à l’esthétique.

-- Si elle n’est pas une blague, sa rigueur se démontrera par des
exemples. Or, écoute. Et il lut une note, qui lui avait demandé
bien des recherches.

Bouhours accuse Tacite de n’avoir pas la simplicité que réclame
l’Histoire. M. Droz, un professeur, blâme Shakespeare pour son
mélange du sérieux et du bouffon, Nisard, autre professeur, trouve
qu’André Chénier est comme poète au-dessous du XVIIe siècle,
Blair, Anglais, déplore dans Virgile le tableau des harpies.
Marmontel gémit sur les licences d’Homère. Lamotte n’admet point
l’immoralité de ses héros, Vida s’indigne de ses comparaisons.
Enfin, tous les faiseurs de rhétoriques, de poétiques et
d’esthétiques me paraissent des imbéciles!

-- Tu exagères! dit Pécuchet.

Des doutes l’agitaient -- car si les esprits médiocres (comme
observe Longin) sont incapables de fautes, les fautes
appartiennent aux maîtres, et on devra les admirer? C’est trop
fort! Cependant les maîtres sont les maîtres! Il aurait voulu
faire s’accorder les doctrines avec les oeuvres, les critiques et
les poètes, saisir l’essence du Beau; -- et ces questions le
travaillèrent tellement que sa bile en fut remuée. Il y gagna une
jaunisse.

Elle était à son plus haut période, quand Marianne la cuisinière
de Mme Bordin vint demander à Bouvard un rendez-vous pour sa
maîtresse.

La veuve n’avait pas reparu depuis la séance dramatique. Était-ce
une avance? Mais pourquoi l’intermédiaire de Marianne? -- Et
pendant toute la nuit, l’imagination de Bouvard s’égara.

Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridor
et regardait de temps à autre par la fenêtre; un coup de sonnette
retentit. C’était le notaire.

Il traversa la cour, monta l’escalier, se mit dans le fauteuil --
et les premières politesses échangées, dit que las d’attendre Mme
Bordin, il avait pris les devants. Elle désirait lui acheter les
Écalles.

Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambre
de Pécuchet.

Pécuchet ne sut que répondre. Il était soucieux; -- M. Vaucorbeil
devant venir tout à l’heure.

Enfin, elle arriva. Son retard s’expliquait par l’importance de sa
toilette: un cachemire, un chapeau, des gants glacés, la tenue qui
sied aux occasions sérieuses.

Après beaucoup d’ambages, elle demanda si mille écus ne seraient
pas suffisants?

-- Un acre! Mille écus? jamais!

Elle cligna ses paupières: -- Ah! pour moi!

Et tous les trois restaient silencieux. M. de Faverges entra.

Il tenait sous le bras, comme un avoué, une serviette de maroquin
-- et en la posant sur la table:

-- Ce sont des brochures! Elles ont trait à la Réforme -- question
brûlante; -- mais voici une chose qui vous appartient sans doute?
Et il tendit à Bouvard le second volume des Mémoires du Diable.

Mélie, tout à l’heure, le lisait dans la cuisine; et comme on doit
surveiller les moeurs de ces gens-là, il avait cru bien faire en
confisquant le livre.

Bouvard l’avait prêté à sa servante. On causa des romans.

Mme Bordin les aimait, quand ils n’étaient pas lugubres.

-- Les écrivains dit M. de Faverges nous peignent la vie sous des
couleurs flatteuses!

-- Il faut peindre! objecta Bouvard.

-- Alors, on n’a plus qu’à suivre l’exemple! ...

-- Il ne s’agit pas d’exemple!

-- Au moins, conviendrez-vous qu’ils peuvent tomber entre les
mains d’une jeune fille. Moi, j’en ai une.

-- Charmante! dit le notaire, en prenant la figure qu’il avait les
jours de contrat de mariage.

-- Eh bien, à cause d’elle, ou plutôt des personnes qui
l’entourent, je les prohibe dans ma maison, car le Peuple, cher
monsieur! ...

-- Qu’a-t-il fait, le Peuple? dit Vaucorbeil, paraissant tout à
coup sur le seuil.

Pécuchet, qui avait reconnu sa voix, vint se mêler à la compagnie.

-- Je soutiens reprit le comte qu’il faut écarter de lui certaines
lectures.

Vaucorbeil répliqua: -- Vous n’êtes donc pas pour l’instruction?

-- Si fait! Permettez?

-- Quand tous les jours dit Marescot on attaque le gouvernement!

-- Où est le mal?

Et le gentilhomme et le médecin se mirent à dénigrer Louis-
Philippe, rappelant l’affaire Pritchard, les lois de septembre
contre la liberté de la presse.

-- Et celle du théâtre! ajouta Pécuchet.

Marescot n’y tenait plus. -- Il va trop loin, votre théâtre!

-- Pour cela, je vous l’accorde! dit le comte; des pièces qui
exaltent le suicide!

-- Le suicide est beau! -- témoin Caton, objecta Pécuchet.

Sans répondre à l’argument, M. de Faverges stigmatisa ces oeuvres,
où l’on bafoue les choses les plus saintes, la famille, la
propriété, le mariage!

-- Eh bien, et Molière? dit Bouvard.

Marescot, homme de goût, riposta que Molière ne passerait plus --
et d’ailleurs était un peu surfait.

-- Enfin dit le comte Victor Hugo a été sans pitié -- oui sans
pitié, pour Marie-Antoinette, en traînant sur la claie, le type de
la Reine dans le personnage de Marie Tudor!

-- Comment! s’écria Bouvard moi -- auteur -- je n’ai pas le
droit...

-- Non, monsieur, vous n’avez pas le droit de nous montrer le
crime sans mettre à côté un correctif, sans nous offrir une leçon.

Vaucorbeil trouvait aussi que l’Art devait avoir un but: viser à
l’amélioration des masses! Chantez-nous la science, nos
découvertes, le patriotisme et il admirait Casimir Delavigne.

Mme Bordin vanta le marquis de Foudras.

Le notaire reprit: -- Mais la langue, y pensez-vous?

-- La langue? comment?

-- On vous parle du style! cria Pécuchet. Trouvez-vous ses
ouvrages bien écrits?

-- Sans doute, fort intéressants!

Il leva les épaules -- et elle rougit sous l’impertinence.

Plusieurs fois, Mme Bordin avait tâché de revenir à son affaire.
Il était trop tard pour la conclure. Elle sortit au bras de
Marescot.

Le comte distribua ses pamphlets, en recommandant de les propager.

Vaucorbeil allait partir, quand Pécuchet l’arrêta.

-- Vous m’oubliez, Docteur!

Sa mine jaune était lamentable, avec ses moustaches, et ses
cheveux noirs qui pendaient sous un foulard mal attaché.

-- Purgez-vous dit le médecin; et lui donnant deux petites claques
comme à un enfant: Trop de nerfs, trop artiste!

Cette familiarité lui fit plaisir. Elle le rassurait; -- et dès
qu’ils furent seuls:

-- Tu crois que ce n’est pas sérieux?

-- Non! bien sûr!

Ils résumèrent ce qu’ils venaient d’entendre. La moralité de l’Art
se renferme pour chacun dans le côté qui flatte ses intérêts. On
n’aime pas la Littérature.

Ensuite ils feuilletèrent les imprimés du Comte. Tous réclamaient
le suffrage universel.

-- Il me semble dit Pécuchet que nous aurons bientôt du grabuge?
Car il voyait tout en noir, peut-être à cause de sa jaunisse.

CHAPITRE VI

Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par
un individu venant de Falaise, que Paris était couvert de
barricades -- et le lendemain, la proclamation de la République
fut affichée sur la mairie.

Ce grand événement stupéfia les bourgeois.

Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d’appel, la
Cour des Comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des
notaires, l’Ordre des avocats, le Conseil d’État, l’Université,
les généraux et M. de la Rochejacquelein lui-même donnaient leur
adhésion au Gouvernement Provisoire, les poitrines se
desserrèrent; -- et comme à Paris on plantait des arbres de la
liberté, le Conseil municipal décida qu’il en fallait à
Chavignolles.

Bouvard en offrit un, réjoui dans son patriotisme par le triomphe
du Peuple -- quant à Pécuchet, la chute de la Royauté confirmait
trop ses prévisions pour qu’il ne fût pas content.

Gorju, leur obéissant avec zèle, déplanta un des peupliers qui
bordaient la prairie au-dessous de la Butte, et le transporta
jusqu’au Pas de la Vaque, à l’entrée du bourg, endroit désigné.

Avant l’heure de la cérémonie, tous les trois attendaient le
cortège.

Un tambour retentit, une croix d’argent se montra; ensuite,
parurent deux flambeaux que tenaient des chantres, et M. le curé
avec l’étole, le surplis, la chape et la barrette. Quatre enfants
de choeur l’escortaient, un cinquième portait le seau pour l’eau
bénite, et le sacristain le suivait.

Il monta sur le rebord de la fosse où se dressait le peuplier,
garni de bandelettes tricolores. On voyait en face le maire et ses
deux adjoints Beljambe et Marescot, puis les notables, M. de
Faverges, Vaucorbeil, Coulon le juge de paix, bonhomme à figure
somnolente; Heurtaux s’était coiffé d’un bonnet de police -- et
Alexandre Petit le nouvel instituteur, avait mis sa redingote, une
pauvre redingote verte, celle des dimanches. Les pompiers, que
commandait Girbal sabre au poing, formaient un seul rang; de
l’autre côté brillaient les plaques blanches de quelques vieux
shakos du temps de La Fayette -- cinq ou six, pas plus, la garde
nationale étant tombée en désuétude à Chavignolles. Des paysans et
leurs femmes, des ouvriers des fabriques voisines, des gamins, se
tassaient par derrière; -- et Placquevent, le garde champêtre,
haut de cinq pieds huit pouces, les contenait du regard, en se
promenant les bras croisés.

L’allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la
même circonstance. Après avoir tonné contre les Rois, il glorifia
la République. Ne dit-on pas la République des Lettres, la
République chrétienne? Quoi de plus innocent que l’une, de plus
beau que l’autre? Jésus-Christ formula notre sublime devise;
l’arbre du peuple c’était l’arbre de la Croix. Pour que la
Religion donne ses fruits, elle a besoin de la charité -- et au
nom de la charité, l’ecclésiastique conjura ses frères de ne
commettre aucun désordre, de rentrer chez eux, paisiblement.

Puis, il aspergea l’arbuste, en implorant la bénédiction de Dieu.
Qu’il se développe et qu’il nous rappelle l’affranchissement de
toute servitude, et cette fraternité plus bienfaisante que
l’ombrage de ses rameaux! -- Amen!

Des voix répétèrent Amen -- et après un battement de tambour, le
clergé, poussant un Te Deum, reprit le chemin de l’église.

Son intervention avait produit un excellent effet. Les simples y
voyaient une promesse de bonheur, les patriotes une déférence, un
hommage rendu à leurs principes.

Bouvard et Pécuchet trouvaient qu’on aurait dû les remercier pour
leur cadeau, y faire une allusion, tout au moins; -- et ils s’en
ouvrirent à Faverges et au docteur.

Qu’importaient de pareilles misères! Vaucorbeil était charmé de la
Révolution, le Comte aussi. Il exécrait les d’Orléans. On ne les
reverrait plus; bon voyage! Tout pour le peuple, désormais! -- et
suivi de Hurel, son factotum, il alla rejoindre M. le curé.

Foureau marchait la tête basse, entre le notaire et l’aubergiste,
vexé par la cérémonie, ayant peur d’une émeute; -- et
instinctivement il se retournait vers le garde champêtre, qui
déplorait avec le Capitaine, l’insuffisance de Girbal, et la
mauvaise tenue de ses hommes.

Des ouvriers passèrent sur la route, en chantant la Marseillaise.
Gorju, au milieu d’eux, brandissait une canne; Petit les
escortait, l’oeil animé.

-- Je n’aime pas cela! dit Marescot, on vocifère, on s’exalte!

-- Eh bon Dieu! reprit Coulon, il faut que jeunesse s’amuse!

Foureau soupira. Drôle d’amusement! et puis la guillotine, au
bout! Il avait des visions d’échafaud, s’attendait à des horreurs.

Chavignolles reçut le contrecoup des agitations de Paris. Les
bourgeois s’abonnèrent à des journaux. Le matin, on s’encombrait
au bureau de la poste, et la directrice ne s’en fût pas tirée sans
le Capitaine, qui l’aidait, quelquefois. Ensuite, on restait sur
la Place, à causer.

La première discussion violente eut pour objet la Pologne.

Heurtaux et Bouvard demandaient qu’on la délivrât.

M. de Faverges pensait autrement.

-- De quel droit irions-nous là-bas? C’était déchaîner l’Europe
contre nous. Pas d’imprudence! Et tout le monde l’approuvant, les
deux Polonais se turent.

Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires de Ledru-
Rollin.

Foureau riposta par les 45 centimes.

Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l’esclavage.

-- Qu’est-ce que ça me fait, l’esclavage!

-- Eh bien, et l’abolition de la peine de mort, en matière
politique?

-- Parbleu! reprit Foureau; on voudrait tout abolir. Cependant qui
sait? Les locataires déjà, se montrent d’une exigence!

-- Tant mieux! les propriétaires selon Pécuchet étaient favorisés.
Celui qui possède un immeuble...

Foureau et Marescot l’interrompirent, criant qu’il était un
communiste.

-- Moi? communiste!

Et tous parlaient à la fois, quand Pécuchet proposa de fonder un
club! Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n’en
verrait à Chavignolles.

Ensuite, Gorju réclama des fusils pour la garde nationale --
l’opinion l’ayant désigné comme instructeur.

Les seuls fusils qu’il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y
tenait. Foureau ne se souciait pas d’en délivrer.

Gorju le regarda. -- On trouve, pourtant, que je sais m’en servir
car il joignait à toutes ses industries celle du braconnage -- et
souvent M. le maire et l’aubergiste lui achetaient un lièvre ou un
lapin.

-- Ma foi! prenez-les! dit Foureau.

Le soir même, on commença les exercices.

C’était sur la pelouse, devant l’église. Gorju en bourgeron bleu,
une cravate autour des reins, exécutait les mouvements d’une façon
automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale. --
Rentrez les ventres! Et tout de suite, Bouvard s’empêchant de
respirer, creusait son abdomen, tendait la croupe. -- On ne vous
dit pas de faire un arc, nom de Dieu! Pécuchet confondait les
files et les rangs, demi-tour à droite, demi-tour à gauche; mais
le plus lamentable était l’instituteur: débile et de taille
exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous le
poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins.

On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers
crasseux, de vieux habits d’uniforme trop courts, laissant voir la
chemise sur les flancs; -- et chacun prétendait n’avoir pas le
moyen de faire autrement. Une souscription fut ouverte pour
habiller les plus pauvres. Foureau lésina, tandis que des femmes
se signalèrent. Mme Bordin offrit cinq francs, malgré sa haine de
la République. M. de Faverges équipa douze hommes; et ne manquait
pas à la manoeuvre. Puis il s’installait chez l’épicier et payait
des petits verres au premier venu.

Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait
après les ouvriers. On briguait l’avantage de leur appartenir. Ils
devenaient des nobles.

Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands. D’autres
travaillaient dans les manufactures d’indiennes, ou à une fabrique
de papiers, nouvellement établie.

Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate,
menait boire les intimes chez Mme Castillon.

Mais les paysans étaient plus nombreux; et les jours de marché, M.
de Faverges se promenant sur la Place, s’informait de leurs
besoins, tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans
répondre, comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement,
pourvu qu’on diminuât les impôts.

À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu’on le
porterait à l’Assemblée.

M. de Faverges y pensait comme lui, -- tout en cherchant à ne pas
se compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et
Marescot. Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi -
- un rustre, un crétin. Le docteur s’en indigna.

Fruit sec des concours, il regrettait Paris -- et c’était la
conscience de sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une
carrière plus vaste allait se développer -- quelle revanche! Il
rédigea une profession de foi et vint la lire à messieurs Bouvard
et Pécuchet.

Ils l’en félicitèrent; leurs doctrines étaient les mêmes.

Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l’histoire,
pouvaient aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas?
Mais lequel devait se présenter? Et une lutte de délicatesse
s’engagea. Pécuchet préférait à lui-même, son ami. Non! non, ça te
revient! tu as plus de prestance! -- Peut-être répondait Bouvard
mais toi plus de toupet! Et sans résoudre la difficulté, ils
dressèrent des plans de conduite.

Ce vertige de la députation en avait gagné d’autres. Le Capitaine
y rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde;
et l’instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi entre
deux prières -- tellement que parfois il se surprenait les yeux au
ciel, en train de dire: Faites, ô mon Dieu! que je sois député!

Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez
Heurtaux, et lui exposa les chances qu’il avait.

Le capitaine n’y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans
doute; mais peu chéri de ses confrères, et spécialement des
pharmaciens. Tous clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait
pas d’un Monsieur; ses meilleurs malades le quitteraient; -- et
ayant pesé ces arguments, le médecin regretta sa faiblesse.

Dès qu’il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux
militaires on s’oblige! Mais le garde champêtre, tout dévoué à
Foureau, refusa net de le servir.

Le curé démontra à M. de Faverges que l’heure n’était pas venue.
Il fallait donner à la République le temps de s’user.

Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu’il ne serait jamais
assez fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois,
l’emplirent d’incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.

Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le
prévint que s’il échouait, sa destitution était certaine.

Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.

Donc, il ne restait que Foureau.

Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté
pour les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades,
son avarice; -- et même persuadèrent à Gouy qu’il voulait rétablir
l’ancien régime.

Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l’exécrait
d’une haine accumulée dans l’âme de ses aïeux, pendant dix siècles
-- et il tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa
femme, beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.

Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le
maire; et le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que
personne s’en doutât, pouvaient réussir.

Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne
trancha rien -- et ils allèrent consulter là-dessus, le docteur.

Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados,
avait déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut
grande; chacun, outre la sienne, ressentait celle de l’autre. Mais
la Politique les échauffait. Le jour des élections, ils
surveillèrent les urnes. Flacardoux l’emporta.

M. le comte s’était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir
l’épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer
Beljambe.

Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux.
Il avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les
manoeuvres, et émettre des observations. N’importe! Il trouvait
monstrueux qu’on préférât un aubergiste à un ancien Capitaine de
l’Empire -- et il dit, après l’envahissement de la Chambre au 15
mai: Si les grades militaires se donnent comme ça dans la
capitale, je ne m’étonne plus de ce qui arrive!

La Réaction commençait.

On croyait aux purées d’ananas de Louis Blanc, au lit d’or de
Flocon, aux orgies royales de Ledru-Rollin -- et comme la province
prétend connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de
Chavignolles ne doutaient pas de ces inventions, et admettaient
les rumeurs les plus absurdes.

M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre
l’arrivée en Normandie du Comte de Chambord.

Joinville, d’après Foureau, se disposait avec ses marins, à vous
réduire les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement
Louis Bonaparte serait consul.

Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses,
erraient dans la campagne.

Un dimanche (c’était dans les premiers jours de juin) un gendarme,
tout à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d’Acqueville,
Liffard, Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.

Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s’assembla; -- et
résolut, pour prévenir des malheurs, qu’on ne ferait aucune
résistance. La gendarmerie fut même consignée, avec l’injonction
de ne pas se montrer.

Bientôt on entendit comme un grondement d’orage. Puis le chant des
Girondins ébranla les carreaux; -- et des hommes, bras dessus bras
dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur,
dépenaillés. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha
s’élevait.

Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L’un était
maigre et à figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les
rosettes pendaient. L’autre noir de charbon -- un mécanicien sans
doute -- avait les cheveux en brosse, de gros sourcils, et des
savates de lisière. Gorju, comme un hussard, portait sa veste sur
l’épaule.

Tous les trois restaient debout -- et les Conseillers, siégeant
autour de la table couverte d’un tapis bleu, les regardaient,
blêmes d’angoisse.

-- Citoyens! dit Gorju il nous faut de l’ouvrage!

Le maire tremblait; la voix lui manqua.

Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviserait
immédiatement; -- et les compagnons étant sortis, on discuta
plusieurs idées.

La première fut de tirer du caillou.

Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d’Angleville
à Tournebu.

Celui de Bayeux rendait absolument le même service.

On pouvait curer la mare? ce n’était pas un travail suffisant! ou
bien creuser une seconde mare! mais à quelle place?

Langlois était d’avis de faire un remblai le long des Mortins, en
cas d’inondation -- mieux valait, selon Beljambe, défricher les
bruyères. Impossible de rien conclure! -- Pour calmer la foule,
Coulon descendit sur le péristyle, et annonça qu’ils préparaient
des ateliers de charité.

-- La charité? Merci! s’écria Gorju. À bas les aristos! Nous
voulons le droit au travail!

C’était la question de l’époque. Il s’en faisait un moyen de
gloire. On applaudit.

En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné
jusque-là -- et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait;
la mairie était cernée. Le Conseil n’échapperait pas.

-- Où trouver de l’argent? disait Bouvard.

-- Chez les riches! D’ailleurs, le gouvernement ordonnera des
travaux.

-- Et si on n’a pas besoin de travaux?

-- On en fera, par avance!

-- Mais les salaires baisseront! riposta Pécuchet. Quand l’ouvrage
vient à manquer, c’est qu’il y a trop de produits! -- et vous
réclamez pour qu’on les augmente!

Gorju se mordait la moustache. -- Cependant... avec l’organisation
du travail...

-- Alors le gouvernement sera le maître?

Quelques-uns, autour d’eux, murmurèrent: -- Non! non! plus de
maîtres!

Gorju s’irrita. -- N’importe! on doit fournir aux travailleurs un
capital -- ou bien instituer le crédit!

-- De quelle manière?

-- Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crédit!

-- En voilà assez dit le mécanicien; ils nous embêtent, ces
farceurs-là!

Et il gravit le perron, déclarant qu’il enfoncerait la porte.

Placquevent l’y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés.
-- Avance un peu!

Le mécanicien recula.

Une nuée de la foule parvint dans la salle; tous se levèrent,
ayant envie de s’enfuir. Le secours de Falaise n’arrivait pas! On
déplorait l’absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume.
Le père Coulon gémissait. Heurtaux s’emporta pour qu’on fît donner
les gendarmes.

-- Commandez-les! dit Foureau.

-- Je n’ai pas d’ordre.

Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte de monde;
-- et tous observaient le premier étage de la mairie, quand à la
croisée du milieu, sous l’horloge, on vit paraître Pécuchet.

Il avait pris adroitement l’escalier de service; -- et voulant
faire comme Lamartine, il se mit à haranguer le peuple:

-- Citoyens!

Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu
manquait de prestige.

L’homme au tricot l’interpella:

-- Est-ce que vous êtes ouvrier?

-- Non.

-- Patron, alors?

-- Pas davantage!

-- Eh bien, retirez-vous!

-- Pourquoi? reprit fièrement Pécuchet.

Et aussitôt, il disparut dans l’embrasure, empoigné par le
mécanicien. Gorju vint à son aide. -- Laisse-le! c’est un brave!
Ils se colletaient.

La porte s’ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la décision
municipale. Hurel l’avait suggérée.

Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et
qui mènerait au château de Faverges.

C’était un sacrifice que s’imposait la commune dans l’intérêt des
travailleurs. Ils se dispersèrent.

En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles
frappées par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin
poussaient des exclamations, la veuve criait plus fort, -- et à
leur aspect:

-- Ah! c’est bien heureux! depuis trois heures que je vous
attends! mon pauvre jardin! plus une seule tulipe! des
cochonneries partout, sur le gazon! Pas moyen de le faire
démarrer.

-- Qui cela?

-- Le père Gouy!

Il était venu avec une charrette de fumier -- et l’avait jetée
tout à vrac au milieu de l’herbe. Il laboure maintenant! Dépêchez-
vous pour qu’il finisse!

-- Je vous accompagne! dit Bouvard.

Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d’un
tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en
frôlant les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un
rhododendron, abattu les dahlias -- et des mottes de fumier noir,
comme des taupinières, bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec
ardeur.

Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu’elle voulait le
retourner. Il s’était mis à la besogne, et malgré sa défense
continuait. C’est de cette manière qu’il entendait le droit au
travail, le discours de Gorju lui ayant tourné la cervelle.

Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.

Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d’oeuvre et
garda le fumier. Elle était judicieuse, l’épouse du médecin -- et
même celle du notaire, bien que d’un rang supérieur, la
considéraient.

Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble
n’advint. Gorju avait quitté le pays.

Cependant la garde nationale était toujours sur pied; le dimanche
une revue, promenades militaires, quelquefois -- et chaque nuit
des rondes. Elles inquiétaient le village.

On tirait les sonnettes des maisons, par facétie; on pénétrait
dans les chambres où des époux ronflaient sur le même traversin;
alors on disait des gaudrioles; et le mari se levant allait vous
chercher des petits verres. Puis on revenait au corps de garde,
jouer un cent de dominos; on y buvait du cidre, on y mangeait du
fromage, et le factionnaire qui s’ennuyait à la porte
l’entrebâillait à chaque minute. L’indiscipline régnait, grâce à
la mollesse de Beljambe.

Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d’accord
pour voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la
mairie, Marescot son étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses
pompiers. M. de Faverges était à Cherbourg. Beljambe s’alita. Le
capitaine grommelait: On n’a pas voulu de moi, tant pis! et
Bouvard eut la sagesse de retenir Pécuchet.

Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.

Des paniques survenaient, causées par l’ombre d’une meule, ou les
formes des branches; une fois, tous les gardes nationaux
s’enfuirent. Sous le clair de la lune, ils avaient aperçu dans un
pommier, un homme avec un fusil -- et qui les tenait en joue.

Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte
sous la hêtrée entendit quelqu’un devant elle.

-- Qui vive?

Pas de réponse!

On laissa l’individu continuer sa route, en le suivant à distance,
car il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête -- mais quand on
fut dans le village, à portée des secours, les douze hommes du
peloton, tous à la fois se précipitèrent sur lui, en criant: Vos
papiers! Ils le houspillaient, l’accablaient d’injures. Ceux du
corps de garde étaient sortis. On l’y traîna; -- et à la lueur de
la chandelle brûlant sur le poêle, on reconnut enfin Gorju.

Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils
se montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des
contusions faisaient saigner son visage. Il était amaigri
prodigieusement, et roulait des yeux, comme un loup.

Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait
sous la hêtrée, ce qu’il revenait faire à Chavignolles, l’emploi
de son temps, depuis six semaines.

Ça ne les regardait pas. Il était libre.

Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait
provisoirement le coffrer.

Bouvard s’interposa.

-- Inutile! reprit le maire on connaît vos opinions.

-- Cependant? ...

-- Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde.

Bouvard n’insista plus.

Gorju alors, se tourna vers Pécuchet: -- Et vous, patron, vous ne
dites rien?

Pécuchet baissa la tête, comme s’il eût douté de son innocence.

Le pauvre diable eut un sourire d’amertume. -- Je vous ai défendu,
pourtant!

Au petit jour, deux gendarmes l’emmenèrent à Falaise.

Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné
par la correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de
paroles tendant au bouleversement de la société.

De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer
prochainement un certificat de bonne vie et moeurs -- et leur
signature devant être légalisée par le maire ou par l’adjoint, ils
préférèrent demander ce petit service à Marescot.

On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des
plats de vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le
panneau le plus étroit. Sur la table d’acajou, sans nappe, il y
avait deux serviettes, une théière, des bols. Mme Marescot
traversa l’appartement dans un peignoir de cachemire bleu. C’était
une Parisienne qui s’ennuyait à la campagne. Puis le notaire
entra, une toque à la main, un journal de l’autre; -- et tout de
suite, d’un air aimable, il apposa son cachet -- bien que leur
protégé fût un homme dangereux.

-- Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles! ...

-- Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez!

-- Cependant reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les
phrases innocentes et les coupables? Telle chose défendue
maintenant sera par la suite applaudie. Et il blâma la manière
féroce dont on traitait les insurgés.

Marescot allégua naturellement la défense de la Société, le Salut
Public, loi suprême.

-- Pardon! dit Pécuchet, le droit d’un seul est aussi respectable
que celui de tous -- et vous n’avez rien à lui objecter que la
force -- s’il retourne contre vous l’axiome.

Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement.
Pourvu qu’il continuât à faire des actes, et à vivre au milieu de
ses assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les
injustices pouvaient se présenter sans l’émouvoir. Les affaires le
réclamaient. Il s’excusa.

Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs
parlaient maintenant comme Robespierre.

Autre sujet d’étonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile
devint suspecte. Ledru-Rollin s’était perdu, même dans l’esprit de
Vaucorbeil. Les débats sur la Constitution n’intéressèrent
personne; -- et au 10 décembre, tous les Chavignollais votèrent
pour Bonaparte.

Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l’encontre du
peuple; -- et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage
universel.

Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d’intelligence. Un
ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un
troupeau, les électeurs n’étant pas même contraints de savoir
lire; -- c’est pourquoi, suivant Pécuchet, il y avait eu tant de
fraudes dans l’élection présidentielle.

-- Aucune, reprit Bouvard, je crois plutôt à la sottise du peuple.
Pense à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade
Dupuytren, l’eau des châtelaines, etc.! Ces nigauds forment la
masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi ne
peut-on se faire avec des lapins trois mille livres de rentes?
C’est qu’une agglomération trop nombreuse est une cause de mort. -
- De même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise
qu’elle contient se développent et il en résulte des effets
incalculables.

-- Ton scepticisme m’épouvante! dit Pécuchet.

Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui
leur apprit l’expédition de Rome. On n’attaquerait pas les
Italiens. Mais il nous fallait des garanties. Autrement, notre
influence était ruinée. Rien de plus légitime que cette
intervention.

Bouvard écarquilla les yeux. -- À propos de la Pologne, vous
souteniez le contraire?

-- Ce n’est plus la même chose! Maintenant, il s’agissait du Pape.

Et M. de Faverges en disant: Nous voulons, nous ferons, nous
comptons bien représentait un groupe.

Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du
grand. La plèbe en somme, valait l’aristocratie.

Le droit d’intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent
les principes dans Calvo, Martens, Vattel; -- et Bouvard conclut:

-- On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour
affranchir un peuple -- ou par précaution, en vue d’un danger.
Dans les deux cas, c’est un attentat au droit d’autrui, un abus de
la force, une violence hypocrite!

-- Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont
solidaires.

-- Peut-être! Et Bouvard se mit à rêver.

Bientôt commença l’expédition de Rome à l’intérieur.

En haine des idées subversives, l’élite des bourgeois parisiens,
saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l’ordre se formait.

Il avait pour chefs dans l’arrondissement, M. le comte, Foureau,
Marescot et le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se
promenaient d’un bout à l’autre de la Place, et causaient des
événements. L’affaire principale était la distribution des
brochures. Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra
-- les Partageux -- Sortons du gâchis -- Où allons-nous? _Ce qu’il
y avait de plus beau, c’était les dialogues en style villageois,
avec des jurons et des fautes de français, pour élever le moral
des paysans. Par une loi nouvelle, le colportage se trouvait aux
mains des préfets -- et on venait de fourrer Proudhon à Sainte-
Pélagie -- immense victoire.

Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles
obéit à la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son
peuplier sur une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes;
-- et on offrit la souche à M. le Curé -- qui l’avait béni,
pourtant! quelle dérision!

L’instituteur ne cacha pas sa manière de penser. Bouvard et
Pécuchet l’en félicitèrent un jour qu’ils passaient devant sa
porte.

Le lendemain, il se présenta chez eux. À la fin de la semaine, ils
lui rendirent sa visite.

Le jour tombait; les gamins venaient de partir, et le maître
d’école en bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffée
d’un madras allaitait un enfant. Une petite fille se cacha
derrière sa jupe; un mioche hideux jouait par terre, à ses pieds;
l’eau du savonnage qu’elle faisait dans la cuisine coulait au bas
de la maison.

-- Vous voyez dit l’instituteur comme le gouvernement nous traite!
Et tout de suite, il s’en prit à l’infâme capital. Il fallait le
démocratiser, affranchir la matière!

-- Je ne demande pas mieux! dit Pécuchet.

Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l’assistance.

-- Encore un droit! dit Bouvard.

N’importe! le Provisoire avait été mollasse, en n’ordonnant pas la
Fraternité.

-- Tâchez donc de l’établir!

Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa
femme de monter un flambeau dans son cabinet.

Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits
lithographiés des orateurs de la gauche. Un casier avec des livres
dominait un bureau de sapin. On avait pour s’asseoir une chaise,
un tabouret et une vieille caisse à savon; il affectait d’en rire.
Mais la misère plaquait ses joues, et ses tempes étroites
dénotaient un entêtement de bélier, un intraitable orgueil. Jamais
il ne calerait.

-- Voilà d’ailleurs ce qui me soutient!

C’était un amas de journaux, sur une planche -- et il exposa en
paroles fiévreuses les articles de sa foi: désarmement des
troupes, abolition de la magistrature, égalité des salaires,
niveau -- moyens par lesquels on obtiendrait l’âge d’or, sous la
forme de la République -- avec un dictateur à la tête, un gaillard
pour vous mener ça, rondement!

Puis, il atteignit une bouteille d’anisette, et trois verres, afin
de porter un toast au Héros, à l’immortelle victime, au grand
Maximilien!

Sur le seuil, la robe noire du curé parut.

Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l’instituteur, et lui
dit presque à voix basse:

-- Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle?

-- Ils n’ont rien donné! reprit le maître d’école.

-- C’est de votre faute!

-- J’ai fait ce que j’ai pu!

-- Ah! -- vraiment?

Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se
rasseoir; et s’adressant au curé: -- Est-ce tout?

L’abbé Jeufroy hésita; -- puis, avec un sourire qui tempérait sa
réprimande:

-- On trouve que vous négligez un peu l’histoire sainte.

-- Oh! l’histoire sainte! reprit Bouvard.

-- Que lui reprochez-vous, monsieur?

-- Moi? rien! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles
que l’anecdote de Jonas et les rois d’Israël!

-- Libre à vous! répliqua sèchement le prêtre -- et sans souci des
étrangers, ou à cause d’eux: L’heure du catéchisme est trop
courte!

Petit leva les épaules.

-- Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires!

Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa
place. Mais la soutane l’exaspérait. -- Tant pis, vengez-vous!

-- Un homme de mon caractère ne se venge pas! dit le prêtre, sans
s’émouvoir. Seulement, -- Je vous rappelle que la loi du 15 mars
nous attribue la surveillance de l’instruction primaire.

-- Eh! je le sais bien! s’écria l’instituteur. Elle appartient
même aux colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde-champêtre!
ce serait complet!

Et il s’affaissa sur l’escabeau, mordant son poing, retenant sa
colère, suffoqué par le sentiment de son impuissance.

L’ecclésiastique le toucha légèrement sur l’épaule.

-- Je n’ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu
de raison! Voilà Pâques bientôt; j’espère que vous donnerez
l’exemple, -- en communiant avec les autres.

-- Ah c’est trop fort! moi! moi! me soumettre à de pareilles
bêtises!

Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa
mâchoire tremblait. -- Taisez-vous, malheureux! taisez-vous!

Et c’est sa femme qui soigne les linges de l’église!

-- Eh bien? quoi? Qu’a-t-elle fait?

-- Elle manque toujours la messe! -- Comme vous, d’ailleurs!

-- Eh! on ne renvoie pas un maître d’école, pour ça!

-- On peut le déplacer!

Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans
l’ombre. Petit, la tête sur la poitrine, songeait.

Ils arriveraient à l’autre bout de la France, leur dernier sou
mangé par le voyage; -- et il retrouverait là-bas sous des noms
différents, le même curé, le même recteur, le même préfet! --
tous, jusqu’au ministre, étaient comme les anneaux de sa chaîne
accablante! Il avait reçu déjà un avertissement, d’autres
viendraient. Ensuite? -- et dans une sorte d’hallucination, il se
vit marchant sur une grande route, un sac au dos, ceux qu’il
aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste!

À ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d’une quinte de
toux, le nouveau-né se mit à vagir; et le marmot pleurait.

-- Pauvres enfants! dit le prêtre d’une voix douce.

Le père alors éclata en sanglots. -- Oui! oui! tout ce qu’on
voudra!

-- J’y compte reprit le curé; -- et ayant fait la révérence: --
Messieurs, bien le bonsoir!

Le maître d’école restait la figure dans les mains. -- Il repoussa
Bouvard.

-- Non! laissez-moi! j’ai envie de crever! je suis un misérable!

Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur
indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.

On l’appliquait maintenant à raffermir l’ordre social. La
République allait bientôt disparaître.

Trois millions d’électeurs se trouvèrent exclus du suffrage
universel. Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure
rétablie. On en voulait aux romans-feuilletons; la philosophie
classique était réputée dangereuse; les bourgeois prêchaient le
dogme des intérêts matériels -- et le Peuple semblait content.

Celui des campagnes revenait à ses anciens maîtres.

M. de Faverges, qui avait des propriétés dans l’Eure, fut porté à
la Législative, et sa réélection au Conseil général du Calvados
était d’avance certaine.

Il jugea bon d’offrir un déjeuner aux notables du pays.

Le vestibule où trois domestiques les attendaient pour prendre
leurs paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les
plantes dans les vases de la Chine, les bronzes sur les cheminées,
les baguettes d’or aux lambris, les rideaux épais, les larges
fauteuils, ce luxe immédiatement les flatta comme une politesse
qu’on leur faisait; -- et en entrant dans la salle à manger, au
spectacle de la table couverte de viandes sur les plats d’argent,
avec la rangée des verres devant chaque assiette, les hors
d’oeuvre çà et là, et un saumon au milieu, tous les visages
s’épanouirent.

Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-
préfet de Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria
ses hôtes d’excuser la comtesse, empêchée par une migraine; -- et
après des compliments sur les poires et les raisins qui
emplissaient quatre corbeilles aux angles, il fut question de la
grande nouvelle: le projet d’une descente en Angleterre par
Changarnier.

Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine des
protestants, Foureau dans l’intérêt du commerce.

-- Vous exprimez dit Pécuchet des sentiments du moyen âge!

-- Le moyen âge avait du bon! reprit Marescot. Ainsi, nos
cathédrales! ...

-- Cependant, monsieur, les abus! ...

-- N’importe, la Révolution ne serait pas arrivée! ...

-- Ah! la Révolution, voilà le malheur! dit l’ecclésiastique, en
soupirant.

-- Mais tout le monde y a contribué! et -- (excusez-moi, monsieur
le comte), les nobles eux-mêmes par leur alliance avec les
philosophes!

-- Que voulez-vous! Louis XVIII a légalisé la spoliation! Depuis
ce temps-là, le régime parlementaire vous sape les bases! ...

Un roastbeef parut -- et durant quelques minutes on n’entendit que
le bruit des fourchettes et des mâchoires, avec le pas des
servants sur le parquet et ces deux mots répétés: Madère!
Sauterne!

La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment
s’arrêter sur le penchant de l’abîme?

-- Chez les Athéniens dit Marescot chez les Athéniens, avec
lesquels nous avons des rapports, Solon mata les démocrates, en
élevant le cens électoral.

-- Mieux vaudrait dit Hurel supprimer la Chambre; tout le désordre
vient de Paris.

-- Décentralisons! dit le notaire.

-- Largement! reprit le Comte.

D’après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue, jusqu’à
interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable.

Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus, écrevisses,
champignons, légumes en salade, rôtis d’alouettes, bien des sujets
furent traités: le meilleur système d’impôts, les avantages de la
grande culture, l’abolition de la peine de mort -- le sous-préfet
n’oublia pas de citer ce mot charmant d’un homme d’esprit: -- Que
MM. les assassins commencent!

Bouvard était surpris par le contraste des choses qui
l’entouraient avec celles que l’on disait -- car il semble
toujours que les paroles doivent correspondre aux milieux, et que
les hauts plafonds soient faits pour les grandes pensées.
Néanmoins, il était rouge au dessert, et entrevoyait les
compotiers dans un brouillard.

On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga...
M. de Faverges qui connaissait son monde fit déboucher du
champagne. Les convives, en trinquant burent au succès de
l’élection -- et il était plus de trois heures, quand ils
passèrent dans le fumoir, pour prendre le café.

Une caricature du Charivari traînait sur une console, entre des
numéros de l’Univers; cela représentait un citoyen, dont les
basques de la redingote laissaient voir une queue, se terminant
par un oeil. Marescot en donna l’explication. On rit beaucoup.

Ils absorbaient des liqueurs -- et la cendre des cigares tombait
dans les capitons des meubles. L’abbé voulant convaincre Girbal
attaqua Voltaire. Coulon s’endormit. M. de Faverges déclara son
dévouement pour Chambord. -- Les abeilles prouvent la monarchie.

-- Mais les fourmilières la République! Du reste, le médecin n’y
tenait plus.

-- Vous avez raison! dit le sous-préfet. La forme du gouvernement
importe peu!

-- Avec la liberté! objecta Pécuchet.

-- Un honnête homme n’en a pas besoin répliqua Foureau. Je ne fais
pas de discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous
soutiens que la France veut être gouvernée par un bras de fer!

Tous réclamaient un Sauveur.

Et en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Faverges qui
disait à l’abbé Jeufroy:

-- Il faut rétablir l’obéissance. L’autorité se meurt, si on la
discute! Le droit divin, il n’y a que ça!

-- Parfaitement, monsieur le comte!

Les pâles rayons d’un soleil d’octobre s’allongeaient derrière les
bois; un vent humide soufflait; -- et en marchant sur les feuilles
mortes, ils respiraient comme délivrés.

Tout ce qu’ils n’avaient pu dire s’échappa en exclamations:

-- Quels idiots! quelle bassesse! Comment imaginer tant
d’entêtement? D’abord, que signifie le droit divin?

L’ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés sur
l’esthétique, répondit à leur question dans une lettre savante.

La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par
l’Anglais Filmer.

La voici:

Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle
fut transmise à ses descendants; et la puissance du Roi émane de
Dieu. _Il est son image_, écrit Bossuet. L’empire paternel
accoutume à la domination d’un seul. On a fait les rois d’après le
modèle des pères.

Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du
monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que le
monarque sur les siens. La royauté n’existe que par le choix
populaire -- et même l’élection était rappelée dans la cérémonie
du sacre, où deux évêques, en montrant le Roi, demandaient aux
nobles et aux manants, s’ils l’acceptaient pour tel.

Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a le droit de faire tout ce
qu’il veut, dit Helvétius, de changer sa constitution, dit Vattel,
de se révolter contre l’injustice, prétendent Glafey, Hotman,
Mably, etc.! -- et saint Thomas d’Aquin l’autorise à se délivrer
d’un tyran. Il est même, dit Jurieu, dispensé d’avoir raison.

Étonnés de l’axiome, ils prirent le _Contrat social_ de Rousseau.

Pécuchet alla jusqu’au bout -- puis fermant les yeux, et se
renversant la tête, il en fit l’analyse.

-- On suppose une convention, par laquelle l’individu aliéna sa
liberté. Le Peuple, en même temps, s’engageait à le défendre
contre les inégalités de la Nature et le rendait propriétaire des
choses qu’il détient.

-- Où est la preuve du contrat?

-- Nulle part! et la communauté n’offre pas de garantie. Les
citoyens s’occuperont exclusivement de politique. Mais comme il
faut des métiers, Rousseau conseille l’esclavage. Les sciences ont
perdu le genre humain. Le théâtre est corrupteur, l’argent
funeste; et l’État doit imposer une religion, sous peine de mort.

Comment, se dirent-ils, voilà le dieu de 93, le pontife de la
démocratie!

Tous les réformateurs l’ont copié; -- et ils se procurèrent
l’_Examen du socialisme_, par Morant.

Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.

Au sommet le Père, à la fois pape et empereur. Abolition des
héritages, tous les biens meubles et immeubles composant un fonds
social, qui sera exploité hiérarchiquement. Les industriels
gouverneront la fortune publique. Mais rien à craindre! on aura
pour chef celui qui aime le plus.

Il manque une chose, la Femme. De l’arrivée de la Femme dépend le
salut du monde.

-- Je ne comprends pas.

-- Ni moi!

Et ils abordèrent le Fouriérisme.

Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l’Attraction soit
libre, et l’Harmonie s’établira.

Notre âme enferme douze passions principales, cinq égoïstes,
quatre animiques, trois distributives. Elles tendent, les
premières à l’individu, les suivantes aux groupes, les dernières
aux groupes de groupes, ou séries, dont l’ensemble est la
Phalange, société de dix-huit cents personnes, habitant un palais.
Chaque matin, des voitures emmènent les travailleurs dans la
campagne, et les ramènent le soir. On porte des étendards, on
donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute femme, si elle y
tient, possède trois hommes, le mari, l’amant et le géniteur. Pour
les célibataires, le Bayadérisme est institué.

-- Ça me va! dit Bouvard; et il se perdit dans les rêves du monde
harmonien.

Par la restauration des climatures la terre deviendra plus belle,
par le croisement des races la vie humaine plus longue. On
dirigera les nuages comme on fait maintenant de la foudre, il
pleuvra la nuit sur les villes pour les nettoyer. Des navires
traverseront les mers polaires dégelées sous les aurores boréales
-- car tout se produit par la conjonction des deux fluides mâle et
femelle, jaillissant des pôles -- et les aurores boréales sont un
symptôme du rut de la planète, une émission prolifique.

-- Cela me passe dit Pécuchet.

Après Saint-Simon et Fourier, le problème se réduit à des
questions de salaire.

Louis Blanc, dans l’intérêt des ouvriers veut qu’on abolisse le
commerce extérieur, La Farelle qu’on impose les machines, un autre
qu’on dégrève les boissons, ou qu’on refasse les jurandes, ou
qu’on distribue des soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, et
réclame pour l’État le monopole du sucre.

-- Tes socialistes disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie.

-- Mais non!

-- Si fait!

-- Tu es absurde!

-- Toi, tu me révoltes!

Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les
résumés. Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant:

-- Lis, toi-même! Ils nous proposent comme exemple, les Esséniens,
les Frères Moraves, les Jésuites du Paraguay, et jusqu’au régime
des prisons.

Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, les
femmes accouchent à l’hôpital. Quant aux livres, défense d’en
imprimer sans l’autorisation de la République.

-- Mais Cabet est un idiot.

-- Maintenant voilà du Saint-Simon: les publicistes soumettront
leurs travaux à un comité d’industriels.

Et du Pierre Leroux: la loi forcera les citoyens à entendre un
orateur.

Et de l’Auguste Comte: les prêtres éduqueront la jeunesse,
dirigeront toutes les oeuvres de l’esprit, et engageront le
Pouvoir à régler la procréation.

Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, il
répliqua.

-- Qu’il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j’en
conviens. Cependant, ils méritent notre amour. La hideur du monde
les désolait, et pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert.
Rappelle-toi Morus décapité, Campanella mis sept fois à la
torture, Buonarroti avec une chaîne autour du cou, Saint-Simon
crevant de misère, bien d’autres. Ils auraient pu vivre
tranquilles! mais non! ils ont marché dans leur voie, la tête au
ciel, comme des héros.

-- Crois-tu que le monde reprit Bouvard, changera grâce aux
théories d’un monsieur?

-- Qu’importe! dit Pécuchet, il est temps de ne plus croupir dans
l’égoïsme! Cherchons le meilleur système!

-- Alors, tu comptes le trouver?

-- Certainement!

-- Toi?

Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventre
sautaient d’accord. Plus rouge que les confitures, avec sa
serviette sous l’aisselle, il répétait: Ah! ah! ah! d’une façon
irritante.

Pécuchet sortit de l’appartement, en faisant claquer la porte.

Germaine le héla par toute la maison; -- et on le découvrit au
fond de sa chambre dans une bergère, sans feu ni chandelle et la
casquette sur les sourcils. Il n’était pas malade; mais se livrait
à ses réflexions.

La brouille étant passée, ils reconnurent qu’une base manquait à
leurs études: l’économie politique.

Ils s’enquirent de l’offre et de la demande, du capital et du
loyer, de l’importation, de la prohibition.

Une nuit, Pécuchet fut réveillé par le craquement d’une botte dans
le corridor. La veille comme d’habitude, il avait tiré lui-même
tous les verrous -- et il appela Bouvard qui dormait profondément.

Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne
recommença pas.

Les servantes interrogées n’avaient rien entendu.

Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarquèrent au milieu
d’une plate-bande, près de la claire-voie l’empreinte d’une
semelle -- et deux bâtons du treillage étaient rompus. -- On
l’avait escaladé, évidemment.

Il fallait prévenir le garde champêtre.

Comme il n’était pas à la mairie, Pécuchet se rendit chez
l’épicier.

Que vit-il dans l’arrière-boutique, à côté de Placquevent, parmi
les buveurs? Gorju! -- Gorju nippé comme un bourgeois, -- et
régalant la compagnie.

Cette rencontre était insignifiante. Bientôt, ils arrivèrent à la
question du Progrès.

Bouvard n’en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en
littérature, il est moins clair -- et si le bien-être augmente, la
splendeur de la vie a disparu.

Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier.

-- Je trace obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient la
parcourir, toutes les fois qu’elle s’abaisse, ne verraient plus
l’horizon. Elle se relève pourtant, et malgré ses détours, ils
atteindront le sommet. Telle est l’image du Progrès.

Mme Bordin entra.

C’était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal.

Ils lurent bien vite et côte à côte, l’Appel au peuple, la
dissolution de la Chambre, l’emprisonne ment des députés.

Pécuchet devint blême. Bouvard considérait la veuve.

-- Comment? vous ne dites rien!

-- Que voulez-vous que j’y fasse? Ils oubliaient de lui offrir un
siège. Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir. Ah! vous
n’êtes guère aimables aujourd’hui et elle sortit, choquée de leur
impolitesse.

La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allèrent dans le
village, épandre leur indignation.

Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensait
différemment. Le bavardage de la Chambre était fini, grâce au
ciel. On aurait désormais une politique d’affaires.

Beljambe ignorait les événements, et s’en moquait d’ailleurs.

Sous les Halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil.

Le médecin était revenu de tout ça. -- Vous avez bien tort de vous
tourmenter.

Foureau passa près d’eux, en disant d’un air narquois: -- Enfoncés
les démocrates! -- Et le capitaine au bras de Girbal, cria de
loin: Vive l’Empereur!

Mais Petit devait les comprendre -- et Bouvard ayant frappé au
carreau, le maître d’école quitta sa classe.

Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Cela
vengeait le Peuple. -- Ah! ah! messieurs les Députés, à votre
tour!

La fusillade sur les boulevards eut l’approbation de Chavignolles.
Pas de grâce aux vaincus, pas de pitié pour les victimes! Dès
qu’on se révolte on est un scélérat.

-- Remercions la Providence! disait le curé -- et après elle Louis
Bonaparte. Il s’entoure des hommes les plus distingués! Le comte
de Faverges deviendra sénateur.

Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.

Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire.

-- Veux-tu savoir mon opinion? dit Pécuchet.

Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les
prêtres serviles -- et que le Peuple enfin, accepte tous les
tyrans, pourvu qu’on lui laisse le museau dans sa gamelle,
Napoléon a bien fait! -- qu’il le bâillonne, le foule et
l’extermine! ce ne sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa
lâcheté, son ineptie, son aveuglement!

Bouvard songeait: -- Hein, le Progrès, quelle blague! Il ajouta: -
- Et la Politique, une belle saleté!

-- Ce n’est pas une science reprit Pécuchet. L’art militaire vaut
mieux, on prévoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre?

-- Ah! merci! répliqua Bouvard. Tout me dégoûte. Vendons plutôt
notre baraque -- et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages!

-- Comme tu voudras!

Mélie dans la cour, tirait de l’eau.

La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre,
elle courbait les reins -- et on voyait alors ses bas bleus
jusqu’à la hauteur de son mollet. Puis, d’un geste rapide, elle
levait son bras droit, tandis qu’elle tournait un peu la tête --
et Pécuchet en la regardant, sentait quelque chose de tout
nouveau, un charme, un plaisir infini.

CHAPITRE VII

Des jours tristes commencèrent.

Ils n’étudiaient plus dans la peur de déceptions; les habitants de
Chavignolles s’écartaient d’eux; les journaux tolérés
n’apprenaient rien -- et leur solitude était profonde, leur
désoeuvrement complet.

Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient; à quoi
bon? En d’autres jours, ils avaient l’idée de nettoyer le jardin,
au bout d’un quart d’heure une fatigue les prenait; ou de voir
leur ferme, ils en revenaient écoeurés; ou de s’occuper de leur
ménage, Germaine poussait des lamentations; ils y renoncèrent.

Bouvard voulut dresser le catalogue du muséum, et déclara ces
bibelots stupides. Pécuchet emprunta la canardière de Langlois
pour tirer des alouettes; l’arme éclatant du premier coup faillit
le tuer.

Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le
ciel blanc écrase de sa monotonie un coeur sans espoir. On écoute
le pas d’un homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la
pluie tomber du toit par terre. De temps à autre, une feuille
morte vient frôler la vitre, puis tournoie, s’en va. Des glas
indistincts sont apportés par le vent. Au fond de l’étable, une
vache mugit.

Ils bâillaient l’un devant l’autre, consultaient le calendrier,
regardaient la pendule, attendaient les repas; -- et l’horizon
était toujours le même! des champs en face, à droite l’église, à
gauche un rideau de peupliers; leurs cimes se balançaient dans la
brume, perpétuellement, d’un air lamentable!

Des habitudes qu’ils avaient tolérées les faisaient souffrir.
Pécuchet devenait incommode avec sa manie de poser sur la nappe
son mouchoir. Bouvard ne quittait plus la pipe, et causait en se
dandinant. Des contestations s’élevaient, à propos des plats ou de
la qualité du beurre. Dans leur tête-à-tête ils pensaient à des
choses différentes.

Un événement avait bouleversé Pécuchet.

Deux jours après l’émeute de Chavignolles, comme il promenait son
déboire politique, il arriva dans un chemin, couvert par des ormes
touffus; et il entendit derrière son dos une voix crier: --
Arrête!

C’était Mme Castillon. Elle courait de l’autre côté, sans
l’apercevoir. Un homme, qui marchait devant elle, se retourna.
C’était Gorju; -- et ils s’abordèrent à une toise de Pécuchet, la
rangée des arbres les séparant de lui.

-- Est-ce vrai? dit-elle tu vas te battre?

Pécuchet se coula dans le fossé, pour entendre:

-- Eh bien! oui, répliqua Gorju je vais me battre! Qu’est-ce que
ça te fait?

-- Il le demande! s’écria-t-elle, en se tordant les bras. Mais si
tu es tué, mon amour? Oh reste! -- Et ses yeux bleus, plus encore
que ses paroles, le suppliaient.

-- Laisse-moi tranquille! je dois partir!

Elle eut un ricanement de colère. -- L’autre l’a permis, hein?

-- N’en parle pas! Il leva son poing fermé.

-- Non! mon ami, non! je me tais, je ne dis rien. Et de grosses
larmes descendaient le long de ses joues dans les ruches de sa
collerette.

Il était midi. Le soleil brillait sur la campagne, couverte de
blés jaunes. Tout au loin, la bâche d’une voiture glissait
lentement. Une torpeur s’étalait dans l’air -- pas un cri
d’oiseau, pas un bourdonnement d’insecte. Gorju s’était coupé une
badine, et en raclait l’écorce. Mme Castillon ne relevait pas la
tête.

Elle songeait, la pauvre femme, à la vanité de ses sacrifices, les
dettes qu’elle avait soldées, ses engagements d’avenir, sa
réputation perdue. Au lieu de se plaindre elle lui rappela les
premiers temps de leur amour, quand elle allait, toutes les nuits,
le rejoindre dans la grange; -- si bien qu’une fois son mari
croyant à un voleur, avait lâché par la fenêtre un coup de
pistolet. La balle était encore dans le mur. -- Du moment que je
t’ai connu, tu m’as semblé beau comme un prince. J’aime tes yeux,
ta voix, ta démarche, ton odeur! Elle ajouta plus bas: -- Je suis
en folie de ta personne!

Il souriait, flatté dans son orgueil.

Elle le prit à deux mains par les flancs, -- et la tête renversée,
comme en adoration.

-- Mon cher coeur! mon cher amour! mon âme! ma vie! voyons! parle!
que veux-tu? -- est-ce de l’argent? on en trouvera. J’ai eu tort!
je t’ennuyais! pardon! et commande-toi des habits chez le
tailleur, bois du champagne, fais la noce! je te permets tout, --
tout! -- Elle murmura dans un effort suprême: jusqu’à elle! ...
pourvu que tu reviennes à moi!

Il se pencha sur sa bouche, un bras autour de ses reins, pour
l’empêcher de tomber; -- et elle balbutiait: -- Cher coeur! cher
amour! comme tu es beau! mon Dieu, que tu es beau!

Pécuchet immobile, et la terre du fossé à la hauteur de son
menton, les regardait, en haletant.

-- Pas de faiblesse! dit Gorju. Je n’aurais qu’à manquer la
diligence! on prépare un fameux coup de chien; j’en suis! --
Donne-moi dix sous, pour que je paye un gloria au conducteur.

Elle tira cinq francs de sa bourse. -- Tu me les rendras bientôt.
Aie un peu de patience! Depuis le temps qu’il est paralysé! songe
donc! -- Et si tu voulais nous irions à la chapelle de la Croix-
Janval -- et là, mon amour, je jurerais devant la sainte Vierge,
de t’épouser, dès qu’il sera mort!

-- Eh! il ne meurt jamais, ton mari!

Gorju avait tourné les talons. Elle le rattrapa; -- et se
cramponnant à ses épaules:

-- Laisse-moi partir avec toi! je serai ta domestique! Tu as
besoin de quelqu’un. Mais ne t’en va pas! ne me quitte pas! La
mort plutôt! Tue-moi!

Elle se traînait à ses genoux, tâchant de saisir ses mains pour
les baiser; son bonnet tomba, son peigne ensuite, et ses cheveux
courts s’éparpillèrent. Ils étaient blancs sous les oreilles -- et
comme elle le regardait de bas en haut, toute sanglotante, avec
ses paupières rouges et ses lèvres tuméfiées, une exaspération le
prit, il la repoussa.

-- Arrière la vieille! Bonsoir!

Quand elle se fut relevée, elle arracha la croix d’or, qui pendait
à son cou -- et la jetant vers lui:

-- Tiens! canaille!

Gorju s’éloignait, -- en tapant avec sa badine les feuilles des
arbres.

Mme Castillon ne pleurait pas. La mâchoire ouverte et les
prunelles éteintes elle resta sans faire un mouvement, --
pétrifiée dans son désespoir, -- n’étant plus un être, -- mais une
chose en ruines.

Ce qu’il venait de surprendre fut pour Pécuchet comme la
découverte d’un monde -- tout un monde! -- qui avait des lueurs
éblouissantes, des floraisons désordonnées, des océans, des
tempêtes, des trésors -- et des abîmes d’une profondeur infinie; -
- un effroi s’en dégageait; qu’importe! il rêva l’amour,
ambitionnait de le sentir comme elle, de l’inspirer comme lui.

Pourtant, il exécrait Gorju -- et, au corps de garde, avait eu
peine à ne pas le trahir.

L’amant de Mme Castillon l’humiliait par sa taille mince, ses
accroche-coeurs égaux, sa barbe floconneuse, un air de conquérant;
-- tandis que sa chevelure -- à lui -- se collait sur son crâne
comme une perruque mouillée, son torse dans sa houppelande
ressemblait à un traversin, deux canines manquaient, et sa
physionomie était sévère. Il trouvait le ciel injuste, se sentait
comme déshérité, et son ami ne l’aimait plus. Bouvard
l’abandonnait tous les soirs.

Après la mort de sa femme, rien ne l’eût empêché d’en prendre une
autre -- et qui maintenant le dorloterait, soignerait sa maison.
Il était trop vieux pour y songer!

Mais Bouvard se considéra dans la glace. Ses pommettes gardaient
leurs couleurs, ses cheveux frisaient comme autrefois; pas une
dent n’avait bougé; -- et à l’idée qu’il pouvait plaire, il eut un
retour de jeunesse; Mme Bordin surgit dans sa mémoire. -- Elle lui
avait fait des avances, la première fois lors de l’incendie des
meules, la seconde à leur dîner, puis dans le muséum, pendant la
déclamation, et dernièrement, elle était venue sans rancune, trois
dimanches de suite. Il alla donc chez elle, et y retourna, se
promettant de la séduire.

Depuis le jour où Pécuchet avait observé la petite bonne tirant de
l’eau il lui parlait plus souvent; -- et soit qu’elle balayât le
corridor, ou qu’elle étendit du linge, ou qu’elle tournât les
casseroles, il ne pouvait se rassasier du bonheur de la voir, --
surpris lui-même de ses émotions, comme dans l’adolescence. Il en
avait les fièvres et les langueurs, -- et était persécuté par le
souvenir de Mme Castillon, étreignant Gorju.

Il questionna Bouvard sur la manière dont les libertins s’y
prennent pour avoir des femmes.

-- On leur fait des cadeaux! on les régale au restaurant.

-- Très bien! Mais ensuite?

-- Il y en a qui feignent de s’évanouir, pour qu’on les porte sur
un canapé, d’autres laissent tomber par terre leur mouchoir. Les
meilleures vous donnent un rendez-vous, franchement. Et Bouvard se
répandit en descriptions, qui incendièrent l’imagination de
Pécuchet, comme des gravures obscènes. La première règle, c’est de
ne pas croire à ce qu’elles disent. J’en ai connu, qui sous
l’apparence de Saintes, étaient de véritables Messalines! Avant
tout, il faut être hardi!

Mais la hardiesse ne se commande pas. Pécuchet, quotidiennement
ajournait sa décision, était d’ailleurs intimidé par la présence
de Germaine.

Espérant qu’elle demanderait son compte, il en exigea un surcroît
de besogne, notait les fois qu’elle était grise, remarquait tout
haut, sa malpropreté, sa paresse, et fit si bien qu’on la renvoya.

Alors Pécuchet fut libre!

Avec quelle impatience, il attendait la sortie de Bouvard! Quel
battement de coeur, dès que la porte était refermée!

Mélie travaillait sur un guéridon, près de la fenêtre, à la clarté
d’une chandelle. De temps à autre, elle cassait son fil avec ses
dents, puis clignait les yeux, pour l’ajuster dans la fente de
l’aiguille.

D’abord, il voulut savoir quels hommes lui plaisaient. Étaient-ce,
par exemple, ceux du genre de Bouvard? Pas du tout; elle préférait
les maigres. Il osa lui demander si elle avait eu des amoureux? --
Jamais!

Puis, se rapprochant, il contemplait son nez fin, sa bouche
étroite, le tour de sa figure. Il lui adressa des compliments et
l’exhortait à la sagesse.

En se penchant sur elle, il apercevait dans son corsage des formes
blanches d’où émanait une tiède senteur, qui lui chauffait la
joue. Un soir, il toucha des lèvres les cheveux follets de sa
nuque, et il en ressentit un ébranlement jusqu’à la moelle des os.
Une autre fois, il la baisa sous le menton, en se retenant de ne
pas mordre sa chair, tant elle était savoureuse. Elle lui rendit
son baiser. L’appartement tourna. Il n’y voyait plus.

Il lui fit cadeau d’une paire de bottines, et la régalait souvent
d’un verre d’anisette.

Pour lui éviter du mal, il se levait de bonne heure, cassait le
bois, allumait le feu, poussait l’attention jusqu’à nettoyer les
chaussures de Bouvard.

Mélie ne s’évanouit pas, ne laissa pas tomber son mouchoir et
Pécuchet ne savait à quoi se résoudre, son désir augmentant par la
peur de le satisfaire.

Bouvard faisait assidûment la cour à Mme Bordin.

Elle le recevait, un peu sanglée dans sa robe de soie gorge-pigeon
qui craquait comme le harnais d’un cheval, tout en maniant par
contenance sa longue chaîne d’or.

Leurs dialogues roulaient sur les gens de Chavignolles, ou défunt
son mari, autrefois huissier à Livarot.

Puis, elle s’informa du passé de Bouvard, curieuse de connaître
ses farces de jeune homme, sa fortune incidemment, par quels
intérêts il était lié à Pécuchet?

Il admirait la tenue de sa maison, et quand il dînait chez elle,
la netteté du service, l’excellence de la table. Une suite de
plats, d’une saveur profonde, que coupait à intervalles égaux un
vieux pommard, les menait jusqu’au dessert où ils étaient fort
longtemps à prendre le café; -- et Mme Bordin, en dilatant les
narines, trempait dans la soucoupe sa lèvre charnue, ombrée
légèrement d’un duvet noir.

Un jour, elle apparut décolletée. Ses épaules fascinèrent Bouvard.
Comme il était sur une petite chaise devant elle, il se mit à lui
passer les deux mains le long des bras. La veuve se fâcha. Il ne
recommença plus mais il se figurait des rondeurs d’une amplitude
et d’une consistance merveilleuses.

Un soir, que la cuisine de Mélie l’avait dégoûté, il eut une joie
en entrant dans le salon de Mme Bordin. C’est là qu’il aurait
fallu vivre!

Le globe de la lampe, couvert d’un papier rose, épandait une
lumière tranquille. Elle était assise auprès du feu; et son pied
passait le bord de sa robe. Dès les premiers mots, l’entretien
tomba.

Cependant, elle le regardait, les cils à demi fermés, d’une
manière langoureuse, avec obstination.

Bouvard n’y tint plus! -- et s’agenouillant sur le parquet, il
bredouilla: -- Je vous aime! Marions-nous!

Mme Bordin respira fortement; puis, d’un air ingénu, dit qu’il
plaisantait, sans doute, on allait se moquer, ce n’était pas
raisonnable. Cette déclaration l’étourdissait.

Bouvard objecta qu’ils n’avaient besoin du consentement de
personne. Qui vous arrête? est-ce le trousseau? Notre linge a une
marque pareille, un B! nous unirons nos majuscules.

L’argument lui plut. Mais une affaire majeure l’empêchait de se
décider avant la fin du mois. Et Bouvard gémit.

Elle eut la délicatesse de le reconduire, -- escortée de Marianne,
qui portait un falot.

Les deux amis s’étaient caché leur passion.

Pécuchet comptait voiler toujours son intrigue avec la bonne. Si
Bouvard s’y opposait il l’emmènerait vers d’autres lieux, fût-ce
en Algérie, où l’existence n’est pas chère! Mais rarement il
formait de ces hypothèses, plein de son amour, sans penser aux
conséquences.

Bouvard projetait de faire du muséum la chambre conjugale, à moins
que Pécuchet ne s’y refusât; alors il habiterait le domicile de
son épouse.

Un après-midi de la semaine suivante, -- c’était chez elle dans
son jardin; les bourgeons commençaient à s’ouvrir; et il y avait,
entre les nuées, de grands espaces bleus, -- elle se baissa pour
cueillir des violettes, et dit, en les présentant:

-- Saluez Mme Bouvard!

-- Comment! Est-ce vrai?

-- Parfaitement vrai.

Il voulut la saisir dans ses bras, elle le repoussa. Quel homme! -
- puis devenue sérieuse, l’avertit que bientôt, elle lui
demanderait une faveur.

-- Je vous l’accorde!

Ils fixèrent la signature de leur contrat à jeudi prochain.

Personne jusqu’au dernier moment n’en devait rien savoir.

-- Convenu!

Et il sortit les yeux au ciel, léger comme un chevreuil.

Pécuchet le matin du même jour s’était promis de mourir, s’il
n’obtenait pas les faveurs de sa bonne -- et il l’avait
accompagnée dans la cave, espérant que les ténèbres lui
donneraient de l’audace.

Plusieurs fois, elle avait voulu s’en aller; mais il la retenait
pour compter les bouteilles, choisir des lattes, ou voir le fond
des tonneaux; cela durait depuis longtemps.

Elle se trouvait en face de lui, sous la lumière du soupirail,
droite, les paupières basses, le coin de la bouche un peu relevé.

-- M’aimes-tu? dit brusquement Pécuchet.

-- Oui! je vous aime.

-- Eh bien, alors, prouve-le-moi!

Et l’enveloppant du bras gauche, il commença, de l’autre main, à
dégrafer son corset.

-- Vous allez me faire du mal?

-- Non! mon petit ange! N’aie pas peur!

-- Si M. Bouvard...

-- Je ne lui dirai rien! Sois tranquille!

Un tas de fagots se trouvait derrière. Elle s’y laissa tomber, les
seins hors de la chemise, la tête renversée; -- puis se cacha la
figure sous un bras -- et un autre eût compris qu’elle ne manquait
pas d’expérience.

Bouvard, bientôt, arriva pour dîner.

Le repas se fit en silence, chacun ayant peur de se trahir. Mélie
les servait impassible, comme d’habitude. Pécuchet tournait les
yeux, pour éviter les siens, tandis que Bouvard considérant les
murs, songeait à des améliorations.

Huit jours après, le jeudi, il rentra furieux.

-- La sacrée garce!

-- Qui donc?

-- Mme Bordin.

Et il conta qu’il avait poussé la démence jusqu’à vouloir en faire
sa femme. Mais tout était fini, depuis un quart d’heure, chez
Marescot.

Elle avait prétendu recevoir en dot les Écalles, dont il ne
pouvait disposer -- l’ayant comme la ferme, soldée en partie avec
l’argent d’un autre.

-- Effectivement! dit Pécuchet.

-- Et moi! qui ai eu la bêtise de lui promettre une faveur, à son
choix! C’était celle-là! j’y ai mis de l’entêtement; si elle
m’aimait, elle m’eût cédé! La veuve, au contraire s’était emportée
en injures, avait dénigré son physique, sa bedaine. Ma bedaine! je
te demande un peu.

Pécuchet cependant était sorti plusieurs fois, marchait les jambes
écartées.

-- Tu souffres? dit Bouvard.

-- Oh! -- oui! je souffre!

Et ayant fermé la porte, Pécuchet après beaucoup d’hésitations,
confessa qu’il venait de se découvrir une maladie secrète.

-- Toi?

-- Moi-même!

-- Ah! mon pauvre garçon! qui te l’a donnée?

Il devint encore plus rouge, et dit d’une voix encore plus basse:

-- Ce ne peut être que Mélie!

Bouvard en demeura stupéfait.

La première chose était de renvoyer la jeune personne.

Elle protesta d’un air candide.

Le cas de Pécuchet était grave, pourtant; mais honteux de sa
turpitude, il n’osait voir le médecin.

Bouvard imagina de recourir à Barberou.

Ils lui adressèrent le détail de la maladie, pour le montrer à un
docteur qui la soignerait par correspondance. Barberou y mit du
zèle, persuadé qu’elle concernait Bouvard, et l’appela vieux
roquentin, tout en le félicitant.

-- À mon âge! disait Pécuchet n’est-ce pas lugubre! Mais pourquoi
m’a-t-elle fait ça!

-- Tu lui plaisais.

-- Elle aurait dû me prévenir.

-- Est-ce que la passion raisonne! Et Bouvard se plaignait de Mme
Bordin.

Souvent, il l’avait surprise arrêtée devant les Écalles, dans la
compagnie de Marescot, en conférence avec Germaine, -- tant de
manoeuvres pour un peu de terre!

-- Elle est avare! Voilà l’explication!

Ils ruminaient ainsi leur mécompte, dans la petite salle, au coin
du feu, Pécuchet, tout en avalant ses remèdes, Bouvard en fumant
des pipes -- et ils dissertaient sur les femmes.

-- Étrange besoin, est-ce un besoin? -- Elles poussent au crime, à
l’héroïsme, et à l’abrutissement! L’enfer sous un jupon, le
paradis dans un baiser -- ramage de tourterelle, ondulations de
serpent, griffe de chat; -- perfidie de la mer, variété de la lune
-- ils dirent tous les lieux communs qu’elles ont fait répandre.

C’était le désir d’en avoir qui avait suspendu leur amitié. Un
remords les prit. -- Plus de femmes, n’est-ce pas? Vivons sans
elles! -- Et ils s’embrassèrent avec attendrissement.

Il fallait réagir! -- et Bouvard, après la guérison de Pécuchet,
estima que l’hydrothérapie leur serait avantageuse.

Germaine, revenue dès le départ de l’autre, charriait tous les
matins, la baignoire dans le corridor.

Les deux bonshommes, nus comme des sauvages, se lançaient de
grands seaux d’eau; -- puis ils couraient pour rejoindre leurs
chambres. -- On les vit par la claire-voie; -- et des personnes
furent scandalisées.

CHAPITRE VIII

Satisfaits de leur régime, ils voulurent s’améliorer le
tempérament par de la gymnastique.

Et ayant pris le manuel d’Amoros, ils en parcoururent l’atlas.

Tous ces jeunes garçons, accroupis, renversés, debout, pliant les
jambes, écartant les bras, montrant le poing, soulevant des
fardeaux, chevauchant des poutres, grimpant à des échelles,
cabriolant sur des trapèzes, un tel déploiement de force et
d’agilité excita leur envie.

Cependant, ils étaient contristés par les splendeurs du gymnase,
décrites dans la préface. Car jamais ils ne pourraient se procurer
un vestibule pour les équipages, un hippodrome pour les courses,
un bassin pour la natation, ni une montagne de gloire, colline
artificielle, ayant trente-deux mètres de hauteur.

Un cheval de voltige en bois avec le rembourrage eût été
dispendieux, ils y renoncèrent; le tilleul abattu dans le jardin
leur servit de mât horizontal; et quand ils furent habiles à le
parcourir d’un bout à l’autre, pour en avoir un vertical, ils
replantèrent une poutrelle des contre-espaliers. Pécuchet gravit
jusqu’en haut. Bouvard glissait, retombait toujours, finalement, y
renonça.

Les bâtons orthosomatiques lui plurent davantage, c’est-à-dire
deux manches à balai reliés par deux cordes dont la première se
passe sous les aisselles, la seconde sur les poignets -- et
pendant des heures il gardait cet appareil, le menton levé, la
poitrine en avant, les coudes le long du corps.

À défaut d’haltères, le charron leur tourna quatre morceaux de
frêne qui ressemblaient à des pains de sucre, se terminant en
goulot de bouteille. On doit porter ces massues à droite, à
gauche, par devant, par derrière; mais trop lourdes, elles
échappaient de leurs doigts, au risque de leur broyer les jambes.
N’importe, ils s’acharnèrent aux mils persanes et même craignant
qu’elles n’éclatassent, tous les soirs, ils les frottaient avec de
la cire et un morceau de drap.

Ensuite, ils recherchèrent des fossés. Quand ils en avaient trouvé
un à leur convenance, ils appuyaient au milieu une longue perche,
s’élançaient du pied gauche, atteignaient l’autre bord, puis
recommençaient. La campagne étant plate, on les apercevait au
loin; -- et les villageois se demandaient quelles étaient ces deux
choses extraordinaires, bondissant à l’horizon.

L’automne venu, ils se mirent à la gymnastique de chambre; elle
les ennuya. Que n’avaient-ils le trémoussoir ou fauteuil de poste
imaginé sous Louis XIV par l’abbé de Saint-Pierre! Comment était-
ce construit? où se renseigner? Dumouchel ne daigna pas même leur
répondre!

Alors, ils établirent dans le fournil une bascule brachiale. Sur
deux poulies vissées au plafond passait une corde, tenant une
traverse à chaque bout. Sitôt qu’ils l’avaient prise, l’un
poussait la terre de ses orteils, l’autre baissait les bras
jusqu’au niveau du sol; le premier, par sa pesanteur, attirait le
second, qui lâchant un peu la cordelette, montait à son tour; en
moins de cinq minutes leurs membres dégouttelaient de sueur.

Pour suivre les prescriptions du manuel, ils tâchèrent de devenir
ambidextres, jusqu’à se priver de la main droite, temporairement.
Ils firent plus: Amoros indique les pièces de vers qu’il faut
chanter dans les manoeuvres -- et Bouvard et Pécuchet, en
marchant, répétaient l’hymne n° 9:

Un roi, un roi juste est un bien sur la terre.

Quand ils se battaient les pectoraux: Amis, la couronne et la
gloire, etc. Au pas de course:

À nous l’animal timide!

Atteignons le cerf rapide!

Oui! nous vaincrons!

Courons! courons! courons!

Et plus haletants que des chiens, ils s’animaient au bruit de
leurs voix.

Un côté de la gymnastique les exaltait: son emploi comme moyen de
sauvetage.

Mais il aurait fallu des enfants, pour apprendre à les porter dans
des sacs; -- et ils prièrent le maître d’école de leur en fournir
quelques-uns. Petit objecta que les familles se fâcheraient. Ils
se rabattirent sur les secours aux blessés. L’un feignait d’être
évanoui; et l’autre le charriait dans une brouette, avec toutes
sortes de précautions.

Quant aux escalades militaires, l’auteur préconise l’échelle de
Bois-Rosé, ainsi nommée du capitaine qui surprit Fécamp autrefois,
en montant par la falaise.

D’après la gravure du livre, ils garnirent de bâtonnets un câble,
et l’attachèrent sous le hangar.

Dès qu’on a enfourché le premier bâton, et saisi le troisième, on
jette ses jambes en dehors, pour que le deuxième qui était tout à
l’heure contre la poitrine se trouve juste sous les cuisses. On se
redresse, on empoigne le quatrième et l’on continue. -- Malgré de
prodigieux déhanchements, il leur fut impossible d’atteindre le
deuxième échelon.

Peut-être a-t-on moins de mal en s’accrochant aux pierres avec les
mains, comme firent les soldats de Bonaparte à l’attaque du Fort-
Chambray? -- et pour vous rendre capable d’une telle action,
Amoros possède une tour dans son établissement.

Le mur en ruines pouvait la remplacer. Ils en tentèrent l’assaut.

Mais Bouvard, ayant retiré trop vite son pied d’un trou, eut peur
et fut pris d’étourdissement.

Pécuchet en accusa leur méthode: ils avaient négligé ce qui
concerne les phalanges -- si bien qu’ils devaient se remettre aux
principes.

Ses exhortations furent vaines; -- et dans sa présomption, il
aborda les échasses.

La nature semblait l’y avoir destiné; car il employa tout de suite
le grand modèle, ayant des palettes à quatre pieds du sol; -- et
tranquille là-dessus, il arpentait le jardin, pareil à une
gigantesque cigogne qui se fût promenée.

Bouvard à la fenêtre le vit tituber -- puis s’abattre d’un bloc
sur les haricots, dont les rames en se fracassant amortirent sa
chute. On le ramassa couvert de terreau, les narines saignantes,
livide -- et il croyait s’être donné un effort.

Décidément la gymnastique ne convenait point à des hommes de leur
âge; ils l’abandonnèrent, n’osaient plus se mouvoir par crainte
des accidents, et restaient tout le long du jour assis dans le
muséum, à rêver d’autres occupations.

Ce changement d’habitudes influa sur la santé de Bouvard. Il
devint très lourd, soufflait après ses repas comme un cachalot,
voulut se faire maigrir, mangea moins, et s’affaiblit.

Pécuchet également, se sentait miné, avait des démangeaisons à la
peau et des plaques dans la gorge. Ça ne va pas, disaient-ils, ça
ne va pas.

Bouvard imagina d’aller choisir à l’auberge quelques bouteilles de
vin d’Espagne, afin de se remonter la machine.

Comme il en sortait, le clerc de Marescot et trois hommes
apportaient à Beljambe une grande table de noyer; Monsieur l’en
remerciait beaucoup. Elle s’était parfaitement conduite.

Bouvard connut ainsi la mode nouvelle des tables tournantes. Il en
plaisanta le clerc.

Cependant par toute l’Europe, en Amérique, en Australie et dans
les Indes, des millions de mortels passaient leur vie à faire
tourner des tables; -- et on découvrait la manière de rendre les
serins prophètes, de donner des concerts sans instruments, de
correspondre aux moyens des escargots. La Presse offrant avec
sérieux ces bourdes au public, le renforçait dans sa crédulité.

Les Esprits-frappeurs avaient débarqué au château de Faverges, de
là s’étaient répandus dans le village -- et le notaire
principalement, les questionnait.

Choqué du scepticisme de Bouvard, il convia les deux amis à une
soirée de tables tournantes.

Était-ce un piège? Mme Bordin se trouverait là. Pécuchet, seul,
s’y rendit.

Il y avait, comme assistants, le maire, le percepteur, le
capitaine, d’autres bourgeois et leurs épouses, Mme Vaucorbeil,
Mme Bordin effectivement, de plus, une ancienne sous-maîtresse de
Mme Marescot, Mlle Laverrière, personne un peu louche avec des
cheveux gris tombant en spirales sur les épaules, à la façon de
1830. Dans un fauteuil se tenait un cousin de Paris, costumé d’un
habit bleu et l’air impertinent.

Les deux lampes de bronze, l’étagère de curiosités, des romances à
vignette sur le piano, et des aquarelles minuscules dans des
cadres exorbitants faisaient toujours l’étonnement de
Chavignolles. Mais ce soir-là les yeux se portaient vers la table
d’acajou. On l’éprouverait tout à l’heure, et elle avait
l’importance des choses qui contiennent un mystère.

Douze invités prirent place autour d’elle, les mains étendues, les
petits doigts se touchant. On n’entendait que le battement de la
pendule. Les visages dénotaient une attention profonde.

Au bout de dix minutes, plusieurs se plaignirent de fourmillements
dans les bras. Pécuchet était incommodé.

-- Vous poussez! dit le capitaine à Foureau.

-- Pas du tout!

-- Si fait!

-- Ah! monsieur!

Le notaire les calma.

À force de tendre l’oreille, on crut distinguer des craquements de
bois. -- Illusion! -- Rien ne bougeait.

L’autre jour, quand les familles Aubert et Lormeau étaient venues
de Lisieux et qu’on avait emprunté exprès la table de Beljambe,
tout avait si bien marché! Mais celle-là aujourd’hui montrait un
entêtement! ... Pourquoi?

Le tapis sans doute la contrariait; -- et on passa dans la salle à
manger.

Le meuble choisi fut un large guéridon, où s’installèrent
Pécuchet, Girbal, Mme Marescot et son cousin M. Alfred.

Le guéridon, qui avait des roulettes, glissa vers la droite; les
opérateurs sans déranger leurs doigts suivirent son mouvement, et
de lui-même il fit encore deux tours. On fut stupéfait.

Alors M. Alfred articula d’une voix haute:

-- Esprit, comment trouves-tu ma cousine?

Le guéridon en oscillant avec lenteur frappa neuf coups. D’après
une pancarte, où le nombre des coups se traduisait par des
lettres, cela signifiait -- charmante. Des bravos éclatèrent.

Puis Marescot, taquinant Mme Bordin, somma l’esprit de déclarer
l’âge exact qu’elle avait.

Le pied du guéridon retomba cinq fois.

-- Comment? cinq ans! s’écria Girbal.

-- Les dizaines ne comptent pas reprit Foureau.

La veuve sourit, intérieurement vexée.

Les réponses aux autres questions manquèrent, tant l’alphabet
était compliqué. Mieux valait la Planchette, moyen expéditif et
dont Mlle Laverrière s’était servie pour noter sur un album les
communications directes de Louis XII, Clémence Isaure, Franklin,
Jean-Jacques Rousseau, etc. Ces mécaniques se vendaient rue
d’Aumale; M. Alfred en promit une, puis s’adressant à la sous-
maîtresse:

-- Mais pour le quart d’heure, un peu de piano, n’est-ce pas? une
mazurka!

Deux accords plaqués vibrèrent. Il prit sa cousine à la taille,
disparut avec elle, revint. On était rafraîchi par le vent de la
robe qui frôlait les portes en passant. Elle se renversait la
tête, il arrondissait son bras. On admirait la grâce de l’une,
l’air fringant de l’autre; et sans attendre les petits fours,
Pécuchet se retira, ébahi de la soirée.

Il eut beau répéter: -- Mais j’ai vu! Bouvard niait les faits et
néanmoins consentit à expérimenter, lui-même.

Pendant quinze jours, ils passèrent leurs après-midi en face l’un
de l’autre les mains sur une table, puis sur un chapeau, sur une
corbeille, sur des assiettes. Tous ces objets demeurèrent
immobiles.

Le phénomène des tables tournantes n’en est pas moins certain. Le
vulgaire l’attribue à des Esprits, Faraday au prolongement de
l’action nerveuse, Chevreul à l’inconscience des efforts, ou peut-
être, comme admet Ségouin, se dégage-t-il de l’assemblage des
personnes une impulsion, un courant magnétique?

Cette hypothèse fit rêver Pécuchet. Il prit dans sa bibliothèque
le Guide du magnétiseur par Montacabère, le relut attentivement,
et initia Bouvard à la théorie.

Tous les corps animés reçoivent et communiquent l’influence des
astres, propriété analogue à la vertu de l’aimant. En dirigeant
cette force on peut guérir les malades, voilà le principe. La
science, depuis Mesmer, s’est développée; -- mais il importe
toujours de verser le fluide et de faire des passes qui,
premièrement, doivent endormir.

-- Eh bien, endors-moi dit Bouvard.

-- Impossible répliqua Pécuchet pour subir l’action magnétique et
pour la transmettre la foi est indispensable. Puis considérant
Bouvard: -- Ah! quel dommage!

-- Comment?

-- Oui, si tu voulais, avec un peu de pratique, il n’y aurait pas
de magnétiseur comme toi!

Car il possédait tout ce qu’il faut: l’abord prévenant, une
constitution robuste -- et un moral solide.

Cette faculté qu’on venait de lui découvrir flatta Bouvard. Il se
plongea sournoisement dans Montacabère.

Puis comme Germaine avait des bourdonnements d’oreilles, qui
l’assourdissaient, il dit un soir d’un ton négligé: Si on essayait
du magnétisme? Elle ne s’y refusa pas. Il s’assit devant elle, lui
prit les deux pouces dans ses mains, -- et la regarda fixement,
comme s’il n’eût fait autre chose de toute sa vie.

La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commença par
fléchir le cou; ses yeux se fermèrent, et tout doucement, elle se
mit à ronfler. Au bout d’une heure qu’ils la contemplaient
Pécuchet dit à voix basse: Que sentez-vous?

Elle se réveilla.

Plus tard sans doute la lucidité viendrait.

Ce succès les enhardit; -- et reprenant avec aplomb l’exercice de
la médecine ils soignèrent Chamberlan, le bedeau, pour ses
douleurs intercostales, Migraine, le maçon, affecté d’une névrose
de l’estomac, la mère Varin, dont l’encéphaloïde sous la clavicule
exigeait pour se nourrir des emplâtres de viande, un goutteux, le
père Lemoine, qui se traînait au bord des cabarets, un phtisique,
un hémiplégique, bien d’autres. Ils traitèrent aussi des coryzas
et des engelures.

Après l’exploration de la maladie, ils s’interrogeaient du regard
pour savoir quelles passes employer, si elles devaient être à
grands ou à petits courants, ascendantes ou descendantes,
longitudinales, transversales, biditiges, triditiges ou même
quinditiges. Quand l’un en avait trop, l’autre le remplaçait. Puis
revenus chez eux, ils notaient les observations, sur le journal du
traitement.

Leurs manières onctueuses captèrent le monde. Cependant on
préférait Bouvard; et sa réputation parvint jusqu’à Falaise quand
il eut guéri la Barbée, la fille du père Barbey, un ancien
capitaine au long cours.

Elle sentait comme un clou à l’occiput, parlait d’une voix rauque,
restait souvent plusieurs jours sans manger, puis dévorait du
plâtre ou du charbon. Ses crises nerveuses débutant par des
sanglots se terminaient dans un flux de larmes; et on avait
pratiqué tous les remèdes, depuis les tisanes jusqu’aux moxas --
si bien que par lassitude, elle accepta les offres de Bouvard.

Quand il eut congédié la servante et poussé les verrous, il se mit
à frictionner son abdomen en appuyant sur la place des ovaires --
un bien-être se manifesta par des soupirs et des bâillements. Il
lui posa un doigt entre les sourcils au haut du nez -- tout à coup
elle devint inerte. Si on levait ses bras, ils retombaient; sa
tête garda les attitudes qu’il voulut -- et les paupières à demi
closes, en vibrant d’un mouvement spasmodique, laissaient
apercevoir les globes des yeux, qui roulaient avec lenteur; ils se
fixèrent dans les angles, convulsés.

Bouvard lui demanda si elle souffrait; elle répondit que non; ce
qu’elle éprouvait maintenant? elle distinguait l’intérieur de son
corps.

-- Qu’y voyez-vous?

-- Un ver!

-- Que faut-il pour le tuer?

Son front se plissa: -- Je cherche, -- je ne peux pas; je ne peux
pas.

À la deuxième séance, elle se prescrivit un bouillon d’orties, à
la troisième de l’herbe au chat. Les crises s’atténuèrent,
disparurent. C’était vraiment comme un miracle.

L’addigitation nasale ne réussit point avec les autres; et pour
amener le somnambulisme ils projetèrent de construire un baquet
mesmérien. -- Déjà même Pécuchet avait recueilli de la limaille et
nettoyé une vingtaine de bouteilles, quand un scrupule l’arrêta.
Parmi les malades, il viendrait des personnes du sexe. -- Et que
ferons-nous s’il leur prend des accès d’érotisme furieux?

Cela n’eût pas arrêté Bouvard; mais à cause des potins et du
chantage peut-être, mieux valait s’abstenir. Ils se contentèrent
d’un harmonica et le portaient avec eux dans les maisons, ce qui
réjouissait les enfants.

Un jour, que Migraine était plus mal, ils y recoururent. Les sons
cristallins l’exaspérèrent; mais Deleuze ordonne de ne pas
s’effrayer des plaintes, la musique continua. Assez! assez!
criait-il. -- Un peu de patience répétait Bouvard. Pécuchet
tapotait plus vite sur les lames de verre, et l’instrument
vibrait, et le pauvre homme hurlait, quand le médecin parut attiré
par le vacarme.

-- Comment! encore vous! s’écria-t-il, furieux de les retrouver
toujours chez ses clients. Ils expliquèrent leur moyen magnétique.
Alors il tonna contre le magnétisme, un tas de jongleries, et dont
les effets proviennent de l’imagination.

Cependant on magnétise des animaux. Montacabère l’affirme et M.
Lafontaine est parvenu à magnétiser une lionne. Ils n’avaient pas
de lionne. Le hasard leur offrit une autre bête.

Car le lendemain à six heures un valet de charrue vint leur dire
qu’on les réclamait à la ferme, pour une vache désespérée.

Ils y coururent.

Les pommiers étaient en fleurs, et l’herbe dans la cour fumait
sous le soleil levant. Au bord de la mare, à demi couverte d’un
drap, une vache beuglait, grelottante des seaux d’eau qu’on lui
jetait sur le corps; -- et démesurément gonflée, elle ressemblait
à un hippopotame.

Sans doute, elle avait pris du venin en pâturant dans les trèfles.
Le père et la mère Gouy se désolaient -- car le vétérinaire ne
pouvait venir, et un charron qui savait des mots contre l’enflure
ne voulait pas se déranger, mais ces messieurs dont la
bibliothèque était célèbre devaient connaître un secret.

Ayant retroussé leurs manches, ils se placèrent, l’un devant les
cornes, l’autre à la croupe -- et avec de grands efforts
intérieurs et une gesticulation frénétique ils écartaient les
doigts, pour épandre sur l’animal des ruisseaux de fluide tandis
que le fermier, son épouse, leur garçon et des voisins les
regardaient presque effrayés.

Les gargouillements que l’on entendait dans le ventre de la vache
provoquèrent des borborygmes au fond de leurs entrailles. Elle
émit un vent. Pécuchet dit alors:

-- C’est une porte ouverte à l’espérance! un débouché, peut-être?

Le débouché s’opéra; l’espérance jaillit dans un paquet de
matières jaunes éclatant avec la force d’un obus. Les coeurs se
desserrèrent, la vache dégonfla. Une heure après, il n’y
paraissait plus.

Ce n’était pas l’effet de l’imagination, certainement. Donc, le
fluide contient une vertu particulière. Elle se laisse enfermer
dans des objets, où on ira la prendre sans qu’elle se trouve
affaiblie. Un tel moyen épargne les déplacements. Ils
l’adoptèrent; -- et ils envoyaient à leurs pratiques, des jetons
magnétisés, des mouchoirs magnétisés, de l’eau magnétisée, du pain
magnétisé.

Puis continuant leurs études, ils abandonnèrent les passes pour le
système de Puységur, qui remplace le magnétiseur par un vieil
arbre, au tronc duquel une corde s’enroule.

Un poirier dans leur masure semblait fait tout exprès. Ils le
préparèrent en l’embrassant fortement à plusieurs reprises. Un
banc fut établi en dessous. Leurs habitués s’y rangeaient; et ils
obtinrent des résultats si merveilleux que pour enfoncer
Vaucorbeil ils le convièrent à une séance, avec les notables du
pays.

Pas un n’y manqua.

Germaine les reçut dans la petite salle, en priant de faire
excuse, ses maîtres allaient venir.

De temps à autre, on entendait un coup de sonnette. C’était les
malades qu’elle introduisait ailleurs. Les invités se montraient
du coude les fenêtres poussiéreuses, les taches sur les lambris,
la peinture s’éraillant; -- et le jardin était lamentable! Du bois
mort partout! -- Deux bâtons, devant la brèche du mur, barraient
le verger.

Pécuchet se présenta. -- À vos ordres, messieurs! et l’on vit au
fond sous le poirier d’Édouïn, plusieurs personnes assises.

Chamberlan, sans barbe, comme un prêtre, et en soutanelle de
lasting avec une calotte de cuir, s’abandonnait à des frissons
occasionnés par sa douleur intercostale; Migraine, souffrant
toujours de l’estomac, grimaçait près de lui. La mère Varin, pour
cacher sa tumeur portait un châle à plusieurs tours. Le père
Lemoine, pieds nus dans des savates, avait ses béquilles sous les
jarrets -- et la Barbée en costume des dimanches était pâle,
extraordinairement.

De l’autre côté de l’arbre, on trouva d’autres personnes: une
femme à figure d’albinos épongeait les glandes suppurantes de son
cou. Le visage d’une petite fille disparaissait à moitié sous des
lunettes bleues. Un vieillard dont une contracture déformait
l’échine heurtait de ses mouvements involontaires Marcel, une
espèce d’idiot, couvert d’une blouse en loques et d’un pantalon
rapiécé. Son bec-de-lièvre mal recousu laissait voir ses incisives
-- et des linges embobelinaient sa joue, tuméfiée par une énorme
fluxion.

Tous tenaient à la main une ficelle descendant de l’arbre; -- et
des oiseaux chantaient, l’odeur du gazon attiédi se roulait dans
l’air. Le soleil passait entre les branches. On marchait sur de la
mousse.

Cependant les sujets, au lieu de dormir, écarquillaient leurs
paupières.

-- Jusqu’à présent, ce n’est pas drôle dit Foureau. -- Commencez,
je m’éloigne une minute. Et il revint, en fumant dans un Abd-el-
kader, reste dernier de la porte aux pipes.

Pécuchet se rappela un excellent moyen de magnétisation. Il mit
dans sa bouche tous les nez des malades et aspira leur haleine
pour tirer à lui l’électricité -- et en même temps, Bouvard
étreignait l’arbre, dans le but d’accroître le fluide.

Le maçon interrompit ses hoquets, le bedeau fut moins agité,
l’homme à la contracture ne bougea plus. -- On pouvait maintenant
s’approcher d’eux, leur faire subir toutes les épreuves.

Le médecin, avec sa lancette, piqua sous l’oreille Chamberlan, qui
tressaillit un peu. La sensibilité chez les autres fut évidente.
Le goutteux poussa un cri. Quant à la Barbée, elle souriait comme
dans un rêve, et un filet de sang lui coulait sous la mâchoire.
Foureau, pour l’éprouver lui-même, voulut saisir la lancette, et
le Docteur l’ayant refusée, il pinça la malade fortement. Le
Capitaine lui chatouilla les narines avec une plume, le Percepteur
allait lui enfoncer une épingle sous la peau.

-- Laissez-la donc dit Vaucorbeil rien d’étonnant, après tout! une
hystérique! le diable y perdrait son latin!

-- Celle-là dit Pécuchet, en désignant Victoire la femme
scrofuleuse est un médecin! elle reconnaît les affections et
indique les remèdes.

Langlois brûlait de la consulter sur son catarrhe; il n’osa; --
mais Coulon, plus brave, demanda quelque chose pour ses
rhumatismes.

Pécuchet lui mit la main droite dans la main gauche de Victoire --
et les cils toujours clos, les pommettes un peu rouges, les lèvres
frémissantes, la somnambule, après avoir divagué, ordonna du Valum
Becum.

Elle avait servi à Bayeux chez un apothicaire. Vaucorbeil en
inféra qu’elle voulait dire de _l’album graecum _mot entrevu,
peut-être, dans la pharmacie.

Puis il aborda le père Lemoine qui selon Bouvard percevait à
travers les corps opaques.

C’était un ancien maître d’école tombé dans la crapule. Des
cheveux blancs s’éparpillaient autour de sa figure; -- et adossé
contre l’arbre, les paumes ouvertes, il dormait, en plein soleil,
d’une façon majestueuse.

Le médecin attacha sur ses paupières une double cravate; -- et
Bouvard lui présentant un journal dit impérieusement: -- Lisez.

Il baissa le front, remua les muscles de sa face; puis se renversa
la tête, et finit par épeler: Cons-ti-tu-tionnel.

Mais avec de l’adresse on fait glisser tous les bandeaux!

Ces dénégations du médecin révoltaient Pécuchet. Il s’aventura
jusqu’à prétendre que la Barbée pourrait décrire ce qui se passait
actuellement dans sa propre maison.

-- Soit répondit le docteur; et ayant tiré sa montre: À quoi ma
femme s’occupe-t-elle?

La Barbée hésita longtemps -- puis, d’un air maussade: -- Hein?
quoi? Ah! j’y suis. Elle coud des rubans à un chapeau de paille.

Vaucorbeil arracha une feuille de son calepin, et écrivit un
billet, que le clerc de Marescot s’empressa de porter.

La séance était finie. Les malades s’en allèrent.

Bouvard et Pécuchet en somme, n’avaient pas réussi. Cela tenait-il
à la température, ou à l’odeur du tabac, ou au parapluie de l’abbé
Jeufroy, qui avait une garniture de cuivre -- métal contraire à
l’émission fluidique?

Vaucorbeil haussa les épaules.

Cependant, il ne pouvait contester la bonne foi de MM. Deleuze,
Bertrand, Morin, Jules Cloquet. Or, ces maîtres affirment que des
somnambules ont prédit des événements, subi, sans douleur, des
opérations cruelles.

L’abbé rapporta des histoires plus étonnantes. Un missionnaire a
vu des brahmanes parcourir une voûte la tête en bas, le Grand-Lama
au Thibet se fend les boyaux, pour rendre des oracles.

-- Plaisantez-vous? dit le médecin.

-- Nullement.

-- Allons donc! Quelle farce!

Et la question se détournant chacun produisit des anecdotes.

-- Moi dit l’épicier j’ai eu un chien qui était toujours malade
quand le mois commençait par un vendredi.

-- Nous étions quatorze enfants reprit le juge de paix. Je suis né
un 14, mon mariage eut lieu un 14 -- et le jour de ma fête tombe
un 14! Expliquez-moi ça.

Beljambe avait rêvé, bien des fois, le nombre de voyageurs qu’il
aurait le lendemain à son auberge. Et Petit conta le souper de
Cazotte.

Le curé, alors, fit cette réflexion: -- Pourquoi ne pas voir là
dedans, tout simplement...

-- Les démons, n’est-ce pas? dit Vaucorbeil.

L’abbé, au lieu de répondre, eut un signe de tête.

Marescot parla de la Pythie de Delphes. -- Sans aucun doute, des
miasmes...

-- Ah! les miasmes, maintenant!

-- Moi, j’admets un fluide reprit Bouvard.

-- Nervoso-sidéral ajouta Pécuchet.

-- Mais prouvez-le! montrez-le! votre fluide! D’ailleurs les
fluides sont démodés; écoutez-moi.

Vaucorbeil alla plus loin, se mettre à l’ombre. Les bourgeois le
suivirent. Si vous dites à un enfant: Je suis un loup, je vais te
manger, il se figure que vous êtes un loup et il a peur; c’est
donc un rêve commandé par des paroles. De même le somnambule
accepte les fantaisies que l’on voudra. Il se souvient et
n’imagine pas, n’a que les sensations quand il croit penser. De
cette manière des crimes sont suggérés et des gens vertueux,
pourront se voir bêtes féroces, et devenir anthropophages.

On regarda Bouvard et Pécuchet. Leur science avait des périls pour
la société.

Le clerc de Marescot reparut dans le jardin, en brandissant une
lettre de Mme Vaucorbeil.

Le Docteur la décacheta, -- pâlit -- et enfin lut ces mots:

-- Je couds des rubans à un chapeau de paille!

La stupéfaction empêcha de rire.

-- Une coïncidence, parbleu! Ça ne prouve rien. Et comme les deux
magnétiseurs avaient un air de triomphe, il se retourna sous la
porte pour leur dire:

-- Ne continuez plus! ce sont des amusements dangereux!

Le curé, en emmenant son bedeau, le tança vertement.

-- Êtes-vous fou? sans ma permission! des manoeuvres défendues par
l’Église!

Tout le monde venait de partir; Bouvard et Pécuchet causaient sur
le vigneau avec l’instituteur quand Marcel débusqua du verger, la
mentonnière défaite, et il bredouillait:

-- Guéri! guéri! Bons messieurs!

-- Bien! assez! laisse-nous tranquilles!

-- Ah bons messieurs! je vous aime! serviteur!

Petit, homme de progrès, avait trouvé l’explication du médecin
terre à terre, bourgeoise. La Science est un monopole aux mains
des Riches. Elle exclut le Peuple. À la vieille analyse du moyen
âge, il est temps que succède une synthèse large et primesautière!
La Vérité doit s’obtenir par le Coeur -- et se déclarant
spiritiste, il indiqua plusieurs ouvrages, défectueux sans doute,
mais qui étaient le signe d’une aurore.

Ils se les firent envoyer.

Le spiritisme pose en dogme l’amélioration fatale de notre espèce.
La terre un jour deviendra le ciel; et c’est pourquoi cette
doctrine charmait l’instituteur. Sans être catholique, elle se
réclame de saint Augustin et de saint Louis. Allan-Kardec publie
même des fragments dictés par eux et qui sont au niveau des
opinions contemporaines. Elle est pratique, bienfaisante, et nous
révèle, comme le télescope, les mondes supérieurs.

Les Esprits, après la mort et dans l’Extase, y sont transportés.
Mais quelquefois ils descendent sur notre globe, où ils font
craquer les meubles, se mêlent à nos divertissements, goûtent les
beautés de la Nature et les plaisirs des Arts.

Cependant, plusieurs d’entre nous possèdent une trompe aromale,
c’est-à-dire derrière le crâne un long tuyau qui monte depuis les
cheveux jusqu’aux planètes et nous permet de converser avec les
esprits de Saturne; -- les choses intangibles n’en sont pas moins
réelles, et de la terre aux astres, des astres à la terre, c’est
un va-et-vient, une transmission, un échange continu.

Alors le coeur de Pécuchet se gonfla d’aspirations désordonnées --
et quand la nuit était venue, Bouvard le surprenait à sa fenêtre
contemplant ces espaces lumineux, qui sont peuplés d’esprits.

Swedenborg y a fait de grands voyages. Car en moins d’un an il a
exploré Vénus, Mars, Saturne et vingt-trois fois Jupiter. De plus,
il a vu à Londres Jésus-Christ, il a vu saint Paul, il a vu saint
Jean, il a vu Moïse, et en 1736, il a même vu le Jugement dernier.

Aussi nous donne-t-il des descriptions du ciel.

On y trouve des fleurs, des palais, des marchés et des églises
absolument comme chez nous.

Les anges, hommes autrefois, couchent leurs pensées sur des
feuillets, devisent des choses du ménage, ou bien de matières
spirituelles; et les emplois ecclésiastiques appartiennent à ceux,
qui dans leur vie terrestre, ont cultivé l’Écriture sainte.

Quant à l’enfer, il est plein d’une odeur nauséabonde, avec des
cahutes, des tas d’immondices, des personnes mal habillées.

Et Pécuchet s’abîmait l’intellect pour comprendre ce qu’il y a de
beau dans ces révélations. Elles parurent à Bouvard le délire d’un
imbécile. Tout cela dépasse les bornes de la Nature! Qui les
connaît, cependant? Et ils se livrèrent aux réflexions suivantes.

Des bateleurs peuvent illusionner une foule; un homme ayant des
passions violentes en remuera d’autres; mais comment la seule
volonté agirait-elle sur de la matière inerte? Un Bavarois, dit-
on, mûrit les raisins; M. Gervais a ranimé un héliotrope; un plus
fort à Toulouse écarte les nuages.

Faut-il admettre une substance intermédiaire entre le monde et
nous? L’od, un nouvel impondérable, une sorte d’électricité, n’est
pas autre chose, peut-être? Ses émissions expliquent la lueur que
les magnétisés croient voir, les feux errants des cimetières, la
forme des fantômes.

Ces images ne seraient donc pas une illusion, et les dons
extraordinaires des Possédés pareils à ceux des somnambules,
auraient une cause physique?

Quelle qu’en soit l’origine, il y a une essence, un agent secret
et universel. Si nous pouvions le tenir, on n’aurait pas besoin de
la force de la durée. Ce qui demande des siècles se développerait
en une minute; tout miracle serait praticable et l’univers à notre
disposition.

La magie provenait de cette convoitise éternelle de l’esprit
humain. On a, sans doute, exagéré sa valeur; mais elle n’est pas
un mensonge. Des Orientaux qui la connaissent exécutent des
prodiges; tous les voyageurs le déclarent; et au Palais-Royal M.
Dupotet trouble avec son doigt, l’aiguille aimantée.

Comment devenir magicien? Cette idée leur parut folle d’abord,
mais elle revint, les tourmenta, et ils y cédèrent, tout en
affectant d’en rire.

Un régime préparatoire est indispensable.

Afin de mieux s’exalter, ils vivaient la nuit, jeûnaient, et
voulant faire de Germaine un médium plus délicat rationnèrent sa
nourriture. Elle se dédommageait sur la boisson, et but tant
d’eau-de-vie, qu’elle acheva de s’alcooliser. Leurs promenades
dans le corridor la réveillaient. Elle confondait le bruit de
leurs pas avec ses bourdonnements d’oreilles et les voix
imaginaires qu’elle entendait sortir des murs. Un jour qu’elle
avait mis le matin un carrelet dans la cave, elle eut peur en le
voyant tout couvert de feu, se trouva désormais plus mal; et finit
par croire qu’ils lui avaient jeté un sort.

Espérant gagner des visions, ils se comprimèrent la nuque,
réciproquement, ils se firent des sachets de belladone, enfin ils
adoptèrent la boîte magique; une petite boîte, d’où s’élève un
champignon hérissé de clous et que l’on garde sur le coeur par le
moyen d’un ruban attaché à la poitrine. Tout rata. Mais ils
pouvaient employer le cercle de Dupotet.

Pécuchet avec du charbon barbouilla sur le sol une rondelle noire,
afin d’y enclore les esprits animaux que devaient aider les
esprits ambiants -- et heureux de dominer Bouvard, il lui dit d’un
air pontifical: Je te défie de le franchir!

Bouvard considéra cette place ronde. Bientôt son coeur battit, ses
yeux se troublaient. Ah! finissons! Et il sauta par-dessus pour
fuir un malaise inexprimable.

Pécuchet, dont l’exaltation allait croissant, voulut faire
apparaître un mort.

Sous le Directoire, un homme rue de l’Échiquier montrait les
victimes de la Terreur. Les exemples de Revenants sont
innombrables. Que ce soit une apparence, qu’importe! il s’agit de
la produire.

Plus le défunt nous touche de près, mieux il accourt à notre
appel; mais il n’avait aucune relique de sa famille, ni bague ni
miniature, pas un cheveu, tandis que Bouvard était dans les
conditions à évoquer son père -- et comme il témoignait de la
répugnance Pécuchet lui demanda: -- Que crains-tu?

-- Moi? Oh! rien du tout! Fais ce que tu voudras!

Ils soudoyèrent Chamberlan qui leur fournit en cachette une
vieille tête de mort. Un couturier leur tailla deux houppelandes
noires, avec un capuchon comme à la robe de moine. La voiture de
Falaise leur apporta un long rouleau dans une enveloppe. Puis ils
se mirent à l’oeuvre, l’un curieux de l’exécuter, l’autre ayant
peur d’y croire.

Le muséum était tendu comme un catafalque. Trois flambeaux
brûlaient au bord de la table poussée contre le mur sous le
portrait du père Bouvard, que dominait la tête de mort. Ils
avaient même fourré une chandelle dans l’intérieur du crâne; -- et
des rayons se projetaient par les deux orbites.

Au milieu, sur une chaufferette, de l’encens fumait. Bouvard se
tenait derrière -- et Pécuchet, lui tournant le dos, jetait dans
l’âtre des poignées de soufre.

Avant d’appeler un mort, il faut le consentement des démons. Or,
ce jour-là étant un vendredi -- jour qui appartient à Béchet, on
devait s’occuper de Béchet premièrement. Bouvard ayant salué de
droite et de gauche, fléchi le menton, et levé les bras, commença.

-- Par Éthaniel, Amazin, Ischyros il avait oublié le reste. --
Pécuchet bien vite souffla les mots, notés sur un carton.

-- Ischyros, Athanatos, Adonaï, Sadaï, Éloy, Messias la kyrielle
était longue je te conjure, je t’obsècre, je t’ordonne, ô Béchet
puis baissant la voix: Où es-tu Béchet? Béchet! Béchet! Béchet!

Bouvard s’affaissa dans le fauteuil; et il était bien aise de ne
pas voir Béchet -- un instinct lui reprochant sa tentative comme
un sacrilège. Où était l’âme de son père? Pouvait-elle l’entendre?
Si tout à coup, elle allait venir?

Les rideaux se remuaient avec lenteur sous le vent qui entrait par
un carreau fêlé; -- et les cierges balançaient des ombres sur le
crâne de mort et sur la figure peinte. Une couleur terreuse les
brunissait également. De la moisissure dévorait les pommettes, les
yeux n’avaient plus de lumière. Mais une flamme brillait au-
dessus, dans les trous de la tête vide. Elle semblait quelquefois
prendre la place de l’autre, poser sur le collet de la redingote,
avoir ses favoris; -- et la toile, à demi déclouée, oscillait,
palpitait.

Peu à peu, ils sentirent comme l’effleurement d’une haleine,
l’approche d’un être impalpable. Des gouttes de sueur mouillaient
le front de Pécuchet -- et voilà que Bouvard se mit à claquer des
dents, une crampe lui serrait l’épigastre, le plancher comme une
onde fuyait sous ses talons, le soufre qui brûlait dans la
cheminée se rabattit à grosses volutes, des chauves-souris en même
temps tournoyaient, un cri s’éleva; -- qui était-ce?

Et ils avaient sous leurs capuchons, des figures tellement
décomposées, que leur effroi en redoublait -- n’osant faire un
geste, ni même parler -- quand derrière la porte ils entendirent
des gémissements, comme ceux d’une âme en peine.

Enfin, ils se hasardèrent.

C’était leur vieille bonne -- qui les espionnant par une fente de
la cloison, avait cru voir le Diable; -- et à genoux dans le
corridor, elle multipliait les signes de croix.

Tout raisonnement fut inutile. Elle les quitta le soir même -- ne
voulant plus servir des gens pareils.

Germaine bavarda. Chamberlan perdit sa place; -- et il se forma
contre eux une sourde coalition, entretenue par l’abbé Jeufroy,
Mme Bordin, et Foureau.

Leur manière de vivre -- qui n’était pas celle des autres --
déplaisait. Ils devinrent suspects; et même inspiraient une vague
terreur.

Ce qui les ruina surtout dans l’opinion, ce fut le choix de leur
domestique. À défaut d’un autre, ils avaient pris Marcel.

Son bec-de-lièvre, sa hideur et son baragouin écartaient de sa
personne. Enfant abandonné, il avait grandi au hasard dans les
champs et conservait de sa longue misère une faim irrassasiable.
Les bêtes mortes de maladie, du lard en pourriture, un chien
écrasé, tout lui convenait, pourvu que le morceau fût gros; -- et
il était doux comme un mouton; mais entièrement stupide.

La reconnaissance l’avait poussé à s’offrir comme serviteur chez
Messieurs Bouvard et Pécuchet; -- et puis, les croyant sorciers,
il espérait des gains extraordinaires.

Dès les premiers jours, il leur confia un secret. Sur la bruyère
de Poligny, autrefois, un homme avait trouvé un lingot d’or.
L’anecdote est rapportée dans les historiens de Falaise; ils
ignoraient la suite: douze frères avant de partir pour un voyage
avaient caché douze lingots pareils, tout le long de la route,
depuis Chavignolles jusqu’à Bretteville; -- et Marcel supplia ses
maîtres de commencer les recherches. Ces lingots, se dirent-ils,
avaient peut-être été enfouis au moment de l’émigration.

C’était le cas d’employer la baguette divinatoire. Les vertus en
sont douteuses. Ils étudièrent la question, cependant; -- et
apprirent qu’un certain Pierre Garnier donne pour les défendre des
raisons scientifiques: les sources et les métaux projetteraient
des corpuscules en affinité avec le bois.

Cela n’est guère probable. Qui sait, pourtant? Essayons!

Ils se taillèrent une fourchette de coudrier -- et un matin
partirent à la découverte du trésor.

-- Il faudra le rendre dit Bouvard.

-- Ah! non! par exemple!

Après trois heures de marche, une réflexion les arrêta: La route
de Chavignolles à Bretteville! -- était-ce l’ancienne, ou la
nouvelle? Ce devait être l’ancienne?

Ils rebroussèrent chemin -- et parcoururent les alentours, au
hasard, le tracé de la vieille route n’étant pas facile à
reconnaître.

Marcel courait de droite et de gauche, comme un épagneul en
chasse; toutes les cinq minutes, Bouvard était contraint de le
rappeler; Pécuchet avançait pas à pas, tenant la baguette par les
deux branches, la pointe en haut. Souvent il lui semblait qu’une
force, et comme un crampon, la tirait vers le sol; -- et Marcel
bien vite faisait une entaille aux arbres voisins pour retrouver
la place plus tard.

Pécuchet cependant se ralentissait. Sa bouche s’ouvrit, ses
prunelles se convulsèrent. Bouvard l’interpella, le secoua par les
épaules; il ne remua pas, et demeurait inerte, absolument comme la
Barbée.

Puis il conta qu’il avait senti autour du coeur une sorte de
déchirement, état bizarre, provenant de la baguette, sans doute; -
- et il ne voulait plus y toucher.

Le lendemain, ils revinrent devant les marques faites aux arbres.
Marcel avec une bêche creusait des trous; jamais la fouille
n’amenait rien; -- et ils étaient chaque fois extrêmement penauds.
Pécuchet s’assit au bord d’un fossé; et comme il rêvait la tête
levée, s’efforçant d’entendre la voix des Esprits par sa trompe
aromale, se demandant même s’il en avait une, il fixa ses regards
sur la visière de sa casquette; l’extase de la veille le reprit.
Elle dura longtemps, devenait effrayante.

Au-dessus des avoines, dans un sentier, un chapeau de feutre
parut; c’était M. Vaucorbeil trottinant sur sa jument. Bouvard et
Marcel le hélèrent.

La crise allait finir quand arriva le médecin. Pour mieux examiner
Pécuchet, il lui souleva sa casquette -- et apercevant un front
couvert de plaques cuivrées:

-- Ah! ah! fructus belli! -- ce sont des syphilides, mon bonhomme!
soignez-vous! diable! ne badinons pas avec l’amour.

Pécuchet, honteux, remit sa casquette, une sorte de béret,
bouffant sur une visière en forme de demi-lune, et dont il avait
pris le modèle dans l’atlas d’Amoros.

Les paroles du Docteur le stupéfiaient. Il y songeait, les yeux en
l’air -- et tout à coup fut ressaisi.

Vaucorbeil l’observait, puis d’une chiquenaude, il fit tomber sa
casquette.

Pécuchet recouvra ses facultés.

-- Je m’en doutais dit le médecin la visière vernie vous hypnotise
comme un miroir; et ce phénomène n’est pas rare chez les personnes
qui considèrent un corps brillant avec trop d’attention.

Il indiqua comment pratiquer l’expérience sur des poules,
enfourcha son bidet, et disparut lentement.

Une demi-lieue plus loin, ils remarquèrent un objet pyramidal,
dressé à l’horizon, dans une cour de ferme -- on aurait dit une
grappe de raisin noir monstrueuse, piquée de points rouges çà et
là. C’était suivant l’usage normand, un long mât garni de
traverses où juchaient des dindes se rengorgeant au soleil.

-- Entrons et Pécuchet aborda le fermier qui consentit à leur
demande.

Avec du blanc d’Espagne, ils tracèrent une ligne au milieu du
pressoir, lièrent les pattes d’un dindon, puis l’étendirent à plat
ventre, le bec posé sur la raie. La bête ferma les yeux, et
bientôt sembla morte. Il en fut de même des autres. Bouvard les
repassait vivement à Pécuchet, qui les rangeait de côté dès
qu’elles étaient engourdies. Les gens de la ferme témoignèrent des
inquiétudes. La maîtresse cria; une petite fille pleurait.

Bouvard détacha toutes les volailles. Elles se ranimaient,
progressivement; mais on ne savait pas les conséquences. À une
objection un peu rêche de Pécuchet le fermier empoigna sa fourche.

-- Filez, nom de Dieu! ou je vous crève la paillasse!

Ils détalèrent.

N’importe! le problème était résolu; l’extase dépend d’une cause
matérielle.

Qu’est donc la matière? Qu’est-ce que l’Esprit? D’où vient
l’influence de l’une sur l’autre, et réciproquement?

Pour s’en rendre compte, ils firent des recherches dans Voltaire,
dans Bossuet, dans Fénelon -- et même ils reprirent un abonnement
à un cabinet de lecture.

Les maîtres anciens étaient inaccessibles par la longueur des
oeuvres ou la difficulté de l’idiome; mais Jouffroy et Damiron les
initièrent à la philosophie moderne; -- et ils avaient des auteurs
touchant celle du siècle passé.

Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d’Helvétius;
Pécuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Gérando. Le premier
s’attachait à l’expérience, l’idéal était tout pour le second. Il
y avait de l’Aristote dans celui-ci, du Platon dans celui-là -- et
ils discutaient.

-- L’âme est immatérielle disait l’un.

-- Nullement! disait l’autre; la folie, le chloroforme, une
saignée la bouleversent et puisqu’elle ne pense pas toujours, elle
n’est point une substance ne faisant que penser.

-- Cependant objecta Pécuchet j’ai, en moi-même, quelque chose de
supérieur à mon corps, et qui parfois le contredit.

-- Un être dans l’être? l’homo duplex! allons donc! Des tendances
différentes révèlent des motifs opposés. Voilà tout.

-- Mais ce quelque chose, cette âme, demeure identique sous les
changements du dehors. Donc, elle est simple, indivisible et
partant spirituelle!

-- Si l’âme était simple répliqua Bouvard, le nouveau-né se
rappellerait, imaginerait comme l’adulte! La Pensée, au contraire,
suit le développement du cerveau. Quant à être indivisible, le
parfum d’une rose, ou l’appétit d’un loup, pas plus qu’une
volition ou une affirmation ne se coupent en deux.

-- Ça n’y fait rien! dit Pécuchet; l’âme est exempte des qualités
de la matière!

-- Admets-tu la pesanteur? reprit Bouvard. Or si la matière peut
tomber, elle peut de même penser. Ayant eu un commencement, notre
âme doit finir, et dépendante des organes, disparaître avec eux.

-- Moi, je la prétends immortelle! Dieu ne peut vouloir...

-- Mais si Dieu n’existe pas?

-- Comment? Et Pécuchet débita les trois preuves cartésiennes;
primo, Dieu est compris dans l’idée que nous en avons; secundo,
l’existence lui est possible; tertio, être fini, comment aurais-je
une idée de l’infini? -- et puisque nous avons cette idée, elle
nous vient de Dieu, donc Dieu existe!

Il passa au témoignage de la conscience, à la tradition des
peuples, au besoin d’un créateur. Quand je vois une horloge...

-- Oui! oui! connu! mais où est le père de l’horloger?

-- Il faut une cause, pourtant!

Bouvard doutait des causes. -- De ce qu’un phénomène succède à un
phénomène on conclut qu’il en dérive. Prouvez-le!

-- Mais le spectacle de l’univers dénote une intention, un plan!

-- Pourquoi? Le mal est organisé aussi parfaitement que le Bien.
Le ver qui pousse dans la tête du mouton et le fait mourir
équivaut comme anatomie au mouton lui-même. Les monstruosités
surpassent les fonctions normales. Le corps humain pouvait être
mieux bâti. Les trois quarts du globe sont stériles. La Lune, ce
lampadaire, ne se montre pas toujours! Crois-tu l’Océan destiné
aux navires, et le bois des arbres au chauffage de nos maisons?

Pécuchet répondit:

-- Cependant, l’estomac est fait pour digérer, la jambe pour
marcher, l’oeil pour voir, bien qu’on ait des dyspepsies, des
fractures et des cataractes. Pas d’arrangement sans but! Les
effets surviennent actuellement, ou plus tard. Tout dépend de
lois. Donc, il y a des causes finales.

Bouvard imagina que Spinoza peut-être, lui fournirait des
arguments, et il écrivit à Dumouchel, pour avoir la traduction de
Saisset.

Dumouchel lui envoya un exemplaire, appartenant à son ami le
professeur Varlot, exilé au Deux décembre.

L’Éthique les effraya avec ses axiomes, ses corollaires. Ils
lurent seulement les endroits marqués d’un coup de crayon, et
comprirent ceci:

La substance est ce qui est de soi, par soi, sans cause, sans
origine. Cette substance est Dieu.

Il est seul l’Étendue -- et l’Étendue n’a pas de bornes. Avec quoi
la borner?

Mais bien qu’elle soit infinie, elle n’est pas l’infini absolu;
car elle ne contient qu’un genre de perfection; et l’Absolu les
contient tous.

Souvent ils s’arrêtaient, pour mieux réfléchir. Pécuchet absorbait
des prises de tabac et Bouvard était rouge d’attention.

-- Est-ce que cela t’amuse?

-- Oui! sans doute! va toujours!

Dieu se développe en une infinité d’attributs, qui expriment
chacun à sa manière, l’infinité de son être. Nous n’en connaissons
que deux: l’Étendue et la Pensée.

De la Pensée et de l’Étendue, découlent des modes innombrables,
lesquels en contiennent d’autres.

Celui qui embrasserait, à la fois, toute l’Étendue et toute la
Pensée n’y verrait aucune contingence, rien d’accidentel -- mais
une suite géométrique de termes, liés entre eux par des lois
nécessaires.

-- Ah! ce serait beau! dit Pécuchet.

Donc, il n’y a pas de liberté chez l’homme, ni chez Dieu.

-- Tu l’entends! s’écria Bouvard.

Si Dieu avait une volonté, un but, s’il agissait pour une cause,
c’est qu’il aurait un besoin, c’est qu’il manquerait d’une
perfection. Il ne serait pas Dieu.

Ainsi notre monde n’est qu’un point dans l’ensemble des choses --
et l’univers impénétrable à notre connaissance, une portion d’une
infinité d’univers émettant près du nôtre des modifications
infinies. L’Étendue enveloppe notre univers, mais est enveloppée
par Dieu, qui contient dans sa pensée tous les univers possibles,
et sa pensée elle-même est enveloppée dans sa substance.

Il leur semblait être en ballon, la nuit, par un froid glacial,
emportés d’une course sans fin, vers un abîme sans fond, -- et
sans rien autour d’eux que l’insaisissable, l’immobile, l’Éternel.
C’était trop fort. Ils y renoncèrent.

Et désirant quelque chose de moins rude, ils achetèrent le Cours
de philosophie, à l’usage des classes, par monsieur Guesnier.

L’auteur se demande quelle sera la bonne méthode, l’ontologique ou
la psychologique?

La première convenait à l’enfance des sociétés, quand l’homme
portait son attention vers le monde extérieur. Mais à présent
qu’il la replie sur lui-même nous croyons la seconde plus
scientifique et Bouvard et Pécuchet se décidèrent pour elle.

Le but de la psychologie est d’étudier les faits qui se passent au
sein du moi; on les découvre en observant.

-- Observons! Et pendant quinze jours, après le déjeuner
habituellement, ils cherchaient dans leur conscience, au hasard --
espérant y faire de grandes découvertes, et n’en firent aucune --
ce qui les étonna beaucoup.

Un phénomène occupe le moi, à savoir l’idée. De quelle nature est-
elle? On a supposé que les objets se mirent dans le cerveau; et le
cerveau envoie ces images à notre esprit, qui nous en donne la
connaissance.

Mais si l’idée est spirituelle, comment représenter la matière? De
là scepticisme quant aux perceptions externes. Si elle est
matérielle, les objets spirituels ne seraient pas représentés? De
là scepticisme en fait de notions internes. D’ailleurs qu’on y
prenne garde! cette hypothèse nous mènerait à l’athéisme! car une
image étant une chose finie, il lui est impossible de représenter
l’infini.

-- Cependant objecta Bouvard quand je songe à une forêt, à une
personne, à un chien, je vois cette forêt, cette personne, ce
chien. Donc les idées les représentent.

Et ils abordèrent l’origine des idées.

D’après Locke, il y en a deux, la sensation, la réflexion --
Condillac réduit tout à la sensation.

Mais alors, la réflexion manquera de base. Elle a besoin d’un
sujet, d’un être sentant; et elle est impuissante à nous fournir
les grandes vérités fondamentales: Dieu, le mérite et le démérite,
le juste, le beau, etc., notions qu’on nomme innées, c’est-à-dire
antérieures à l’Expérience et universelles.

-- Si elles étaient universelles, nous les aurions dès notre
naissance.

-- On veut dire, par ce mot, des dispositions à les avoir, et
Descartes...

-- Ton Descartes patauge! car il soutient que le foetus les
possède et il avoue dans un autre endroit que c’est d’une façon
implicite.

Pécuchet fut étonné.

-- Où cela se trouve-t-il?

-- Dans Gérando! Et Bouvard lui donna une claque sur le ventre.

-- Finis donc! dit Pécuchet. Puis venant à Condillac: Nos pensées
ne sont pas des métamorphoses de la sensation! Elle les
occasionne, les met en jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un
moteur. Car la matière de soi-même ne peut produire le mouvement;
-- et j’ai trouvé cela dans ton Voltaire! ajouta Pécuchet, en lui
faisant une salutation profonde.

Ils rabâchaient ainsi les mêmes arguments, -- chacun méprisant
l’opinion de l’autre, sans le convaincre de la sienne.

Mais la Philosophie les grandissait dans leur estime. Ils se
rappelaient avec pitié leurs préoccupations d'Agriculture, de
Littérature, de Politique.

À présent le muséum les dégoûtait. Ils n’auraient pas mieux
demandé que d’en vendre les bibelots; -- et ils passèrent au
chapitre deuxième: des facultés de l’âme.

On en compte trois, pas davantage! Celle de sentir, celle de
connaître, celle de vouloir.

Dans la faculté de sentir distinguons la sensibilité physique de
la sensibilité morale.

Les sensations physiques se classent naturellement en cinq
espèces, étant amenées par les organes des sens.

Les faits de la sensibilité morale, au contraire, ne doivent rien
au corps. -- Qu’y a-t-il de commun entre le plaisir d’Archimède
trouvant les lois de la pesanteur et la volupté immonde d’Apicius
dévorant une hure de sanglier!

Cette sensibilité morale a quatre genres; -- et son deuxième genre
désirs moraux se divise en cinq espèces, et les phénomènes du
quatrième genre affections se subdivisent en deux autres espèces,
parmi lesquelles l’amour de soi penchant légitime, sans doute,
mais qui devenu exagéré prend le nom d’égoïsme.

Dans la faculté de connaître, se trouve l’aperception rationnelle,
où l’on trouve deux mouvements principaux et quatre degrés.

L’Abstraction peut offrir des écueils aux intelligences bizarres.

La mémoire fait correspondre avec le passé comme la prévoyance
avec l’avenir.

L’imagination est plutôt une faculté particulière, sui generis.

Tant d’embarras pour démontrer des platitudes, le ton pédantesque
de l’auteur, la monotonie des tournures Nous sommes prêts à le
reconnaître -- Loin de nous la pensée -- Interrogeons notre
conscience l’éloge sempiternel de Dugalt-Stewart, enfin tout ce
verbiage, les écoeura tellement, que sautant par dessus la faculté
de vouloir, ils entrèrent dans la Logique.

Elle leur apprit ce qu’est l’Analyse, la Synthèse, l’Induction, la
Déduction et les causes principales de nos erreurs.

Presque toutes viennent du mauvais emploi des mots.

-- Le soleil se couche, le temps se rembrunit, l’hiver approche
locutions vicieuses et qui feraient croire à des entités
personnelles quand il ne s’agit que d’événements bien simples! --
Je me souviens de tel objet, de tel axiome, de telle vérité
illusion! ce sont les idées, et pas du tout les choses, qui
restent dans le moi, et la rigueur du langage exige Je me souviens
de tel acte de mon esprit par lequel j’ai perçu cet objet, par
lequel j’ai déduit cet axiome, par lequel j’ai admis cette vérité.

Comme le terme qui désigne un accident ne l’embrasse pas dans tous
ses modes, ils tâchèrent de n’employer que des mots abstraits --
si bien qu’au lieu de dire: Faisons un tour, -- il est temps de
dîner, -- j’ai la colique ils émettaient ces phrases: Une
promenade serait salutaire, -- voici l’heure d’absorber des
aliments, -- j’éprouve un besoin d’exonération.

Une fois maîtres de l’instrument logique, ils passèrent en revue
les différents critériums, d’abord celui du sens commun.

Si l’individu ne peut rien savoir, pourquoi tous les individus en
sauraient-ils davantage? Une erreur, fût-elle vieille de cent
mille ans, par cela même qu’elle est vieille ne constitue pas la
vérité. La Foule invariablement suit la routine; c’est, au
contraire, le petit nombre qui mène le Progrès.

Vaut-il mieux se fier au témoignage des sens? Ils trompent
parfois, et ne renseignent jamais que sur l’apparence. Le fond
leur échappe.

La Raison offre plus de garanties, étant immuable et impersonnelle
-- mais pour se manifester, il lui faut s’incarner. Alors, la
Raison devient ma raison. Une règle importe peu, si elle est
fausse. Rien ne prouve que celle-là soit juste.

On recommande de la contrôler avec les sens; mais ils peuvent
épaissir leurs ténèbres. D’une sensation confuse, une loi
défectueuse sera induite, et qui plus tard empêchera la vue nette
des choses.

Reste la morale. C’est faire descendre Dieu au niveau de l’utile,
comme si nos besoins étaient la mesure de l’Absolu!

Quant à l’Évidence, niée par l’un, affirmée par l’autre, elle est
à elle-même son critérium. M. Cousin l’a démontré.

-- Je ne vois plus que la Révélation dit Bouvard. Mais pour y
croire il faut admettre deux connaissances préalables, celle du
corps qui a senti, celle de l’intelligence qui a perçu, admettre
le Sens et la Raison, témoignages humains, et par conséquent
suspects.

Pécuchet réfléchit, se croisa les bras. -- Mais nous allons tomber
dans l’abîme effrayant du scepticisme.

Il n’effrayait, selon Bouvard, que les pauvres cervelles.

-- Merci du compliment! répliqua Pécuchet. Cependant il y a des
faits indiscutables. On peut atteindre la vérité dans une certaine
limite.

-- Laquelle? Deux et deux font-ils quatre toujours? Le contenu
est-il, en quelque sorte, moindre que le contenant? Que veut dire
un à-peu-près du vrai, une fraction de Dieu, la partie d’une chose
indivisible?

-- Ah! tu n’es qu’un sophiste! Et Pécuchet, vexé, bouda pendant
trois jours.

Ils les employèrent à parcourir les tables de plusieurs volumes.
Bouvard souriait de temps à autre -- et renouant la conversation:

-- C’est qu’il est difficile de ne pas douter! Ainsi, pour Dieu,
les preuves de Descartes, de Kant et de Leibniz ne sont pas les
mêmes, et mutuellement se ruinent. La création du monde par les
atomes, ou par un esprit, demeure inconcevable.

Je me sens à la fois matière et pensée tout en ignorant ce qu’est
l’une et l’autre. L’impénétrabilité, la solidité, la pesanteur me
paraissent des mystères aussi bien que mon âme -- à plus forte
raison l’union de l’âme et du corps.

Pour en rendre compte, Leibniz a imaginé son harmonie, Malebranche
la prémotion, Cudworth un médiateur, et Bonnet y voit un miracle
perpétuel qui est une bêtise, un miracle perpétuel ne serait plus
un miracle.

-- Effectivement! dit Pécuchet.

Et tous deux s’avouèrent qu’ils étaient las des philosophes. Tant
de systèmes vous embrouille. La métaphysique ne sert à rien. On
peut vivre sans elle.

D’ailleurs leur gêne pécuniaire augmentait. Ils devaient trois
barriques de vin à Beljambe, douze kilogrammes de sucre à
Langlois, cent vingt francs au tailleur, soixante au cordonnier.
La dépense allait toujours; et maître Gouy ne payait pas.

Ils se rendirent chez Marescot, pour qu’il leur trouvât de
l’argent, soit par la vente des Écalles, ou par une hypothèque sur
leur ferme, ou en aliénant leur maison, qui serait payée en rentes
viagères et dont ils garderaient l’usufruit -- moyen impraticable,
dit Marescot, mais une affaire meilleure se combinait et ils
seraient prévenus.

Ensuite, ils pensèrent à leur pauvre jardin. Bouvard entreprit
l’émondage de la charmille. Pécuchet la taille de l’espalier --
Marcel devait fouir les plates-bandes.

Au bout d’un quart d’heure, ils s’arrêtaient, l’un fermait sa
serpette, l’autre déposait ses ciseaux, et ils commençaient
doucement à se promener, -- Bouvard à l’ombre des tilleuls, sans
gilet, la poitrine en avant, les bras nus, Pécuchet tout le long
du mur, la tête basse, les mains dans le dos, la visière de sa
casquette tournée sur le cou par précaution; et ils marchaient
ainsi parallèlement, sans même voir Marcel, qui se reposant au
bord de la cahute mangeait une chiffe de pain.

Dans cette méditation, des pensées avaient surgi; ils
s’abordaient, craignant de les perdre; et la métaphysique
revenait.

Elle revenait à propos de la pluie ou du soleil, d’un gravier dans
leur soulier, d’une fleur sur le gazon, à propos de tout.

En regardant brûler la chandelle, ils se demandaient si la lumière
est dans l’objet ou dans notre oeil. Puisque des étoiles peuvent
avoir disparu quand leur éclat nous arrive, nous admirons, peut-
être, des choses qui n’existent pas.

Ayant retrouvé au fond d’un gilet une cigarette Raspail, ils
l’émiettèrent sur de l’eau et le camphre tourna.

Voilà donc le mouvement dans la matière! un degré supérieur du
mouvement amènerait la vie.

Mais si la matière en mouvement suffisait à créer les êtres, ils
ne seraient pas si variés. Car il n’existait à l’origine, ni
terres, ni eaux, ni hommes, ni plantes. Qu’est donc cette matière
primordiale, qu’on n’a jamais vue, qui n’est rien des choses du
monde, et qui les a toutes produites?

Quelquefois ils avaient besoin d’un livre. Dumouchel, fatigué de
les servir, ne leur répondait plus, et ils s’acharnaient à la
question, principalement Pécuchet.

Son besoin de vérité devenait une soif ardente.

Ému des discours de Bouvard, il lâchait le spiritualisme, le
reprenait bientôt pour le quitter, et s’écriait la tête dans les
mains: Oh! le doute! le doute! j’aimerais mieux le néant!

Bouvard apercevait l’insuffisance du matérialisme, et tâchait de
s’y retenir, déclarant, du reste, qu’il en perdait la boule.

Ils commençaient des raisonnements sur une base solide. Elle
croulait; -- et tout à coup plus d’idée, -- comme une mouche
s’envole, dès qu’on veut la saisir.

Pendant les soirs d’hiver, ils causaient dans le muséum, au coin
du feu, en regardant les charbons. Le vent qui sifflait dans le
corridor faisait trembler les carreaux, les masses noires des
arbres se balançaient, et la tristesse de la nuit augmentait le
sérieux de leurs pensées.

Bouvard, de temps à autre, allait jusqu’au bout de l’appartement,
puis revenait. Les flambeaux et les bassines contre les murs
posaient sur le sol des ombres obliques; et le saint Pierre, vu de
profil, étalait au plafond, la silhouette de son nez, pareille à
un monstrueux cor de chasse.

On avait peine à circuler entre les objets, et souvent Bouvard,
n’y prenant garde, se cognait à la statue. Avec ses gros yeux, sa
lippe tombante et son air d’ivrogne, elle gênait aussi Pécuchet.
Depuis longtemps, ils voulaient s’en défaire; mais par négligence,
remettaient cela, de jour en jour.

Un soir au milieu d’une dispute sur la monade, Bouvard se frappa
l’orteil au pouce de saint Pierre -- et tournant contre lui son
irritation:

-- Il m’embête, ce coco-là, flanquons-le dehors!

C’était difficile par l’escalier. Ils ouvrirent la fenêtre, et
l’inclinèrent sur le bord doucement. Pécuchet à genoux tâcha de
soulever ses talons, pendant que Bouvard pesait sur ses épaules.
Le bonhomme de pierre ne branlait pas; ils durent recourir à la
hallebarde, comme levier -- et arrivèrent enfin à l’étendre tout
droit. Alors, ayant basculé, il piqua dans le vide, la tiare en
avant -- un bruit mat retentit; -- et le lendemain, ils le
trouvèrent cassé en douze morceaux, dans l’ancien trou aux
composts.

Une heure après, le notaire entra, leur apportant une bonne
nouvelle. Une personne de la localité avancerait mille écus,
moyennant une hypothèque sur leur ferme; et comme ils se
réjouissaient: Pardon! elle y met une clause! c’est que vous lui
vendrez les Écalles pour quinze cents francs. Le prêt sera soldé
aujourd’hui même. L’argent est chez moi dans mon étude.

Ils avaient envie de céder l’un et l’autre. Bouvard finit par
répondre: -- Mon Dieu... soit!

-- Convenu! dit Marescot; et il leur apprit le nom de la personne,
qui était Mme Bordin.

-- Je m’en doutais! s’écria Pécuchet.

Bouvard, humilié, se tut.

Elle ou un autre, qu’importait! le principal étant de sortir
d’embarras.

L’argent touché (celui des Écalles le serait plus tard) ils
payèrent immédiatement toutes les notes, et regagnaient leur
domicile, quand au détour des Halles, le père Gouy les arrêta.

Il allait chez eux, pour leur faire part d’un malheur. Le vent, la
nuit dernière, avait jeté bas vingt pommiers dans les cours,
abattu la bouillerie, enlevé le toit de la grange. Ils passèrent
le reste de l’après-midi à constater les dégâts, et le lendemain,
avec le charpentier, le maçon, et le couvreur. Les réparations
monteraient à dix-huit cents francs, pour le moins.

Puis le soir, Gouy se présenta. Marianne, elle-même, lui avait
conté tout à l’heure la vente des Écalles. Une pièce d’un
rendement magnifique, à sa convenance, qui n’avait presque pas
besoin de culture, le meilleur morceau de toute la ferme! -- et il
demandait une diminution.

Ces messieurs la refusèrent. On soumit le cas au juge de paix, et
il conclut pour le fermier. La perte des Écalles, l’acre estimé
deux mille francs, lui faisait un tort annuel de soixante-dix
francs; -- et devant les tribunaux il gagnerait certainement.

Leur fortune se trouvait diminuée. Que faire? Comment vivre
bientôt?

Ils se mirent tous les deux à table, pleins de découragement.
Marcel n’entendait rien à la cuisine; son dîner cette fois dépassa
les autres. La soupe ressemblait à de l’eau de vaisselle, le lapin
sentait mauvais, les haricots étaient incuits, les assiettes
crasseuses, et au dessert, Bouvard éclata, menaçant de lui casser
tout sur la tête.

-- Soyons philosophes dit Pécuchet; un peu moins d’argent, les
intrigues d’une femme, la maladresse d’un domestique, qu’est-ce
que tout cela? Tu es trop plongé dans la matière!

-- Mais quand elle me gêne, dit Bouvard.

-- Moi, je ne l’admets pas! repartit Pécuchet.

Il avait lu dernièrement une analyse de Berkeley, et ajouta: Je
nie l’étendue, le temps, l’espace, voire la substance! car la
vraie substance c’est l’esprit percevant les qualités.

-- Parfait dit Bouvard mais le monde supprimé, les preuves
manqueront pour l’existence de Dieu.

Pécuchet se récria, et longuement, bien qu’il eût un rhume de
cerveau, causé par l’iodure de potassium; -- et une fièvre
permanente contribuait à son exaltation. Bouvard, s’en inquiétant,
fit venir le médecin.

Vaucorbeil ordonna du sirop d’orange avec l’iodure, et pour plus
tard des bains de cinabre.

-- À quoi bon? reprit Pécuchet. Un jour ou l’autre, la forme s’en
ira. L’essence ne périt pas!

-- Sans doute dit le médecin la matière est indestructible!
Cependant...

-- Mais non! mais non! L’indestructible, c’est l’être. Ce corps
qui est là devant moi, le vôtre, docteur, m’empêche de connaître
votre personne, n’est pour ainsi dire qu’un vêtement, ou plutôt un
masque.

Vaucorbeil le crut fou. -- Bonsoir! Soignez votre masque!

Pécuchet n’enraya pas. Il se procura une introduction à la
philosophie hégélienne, et voulut l’expliquer à Bouvard.

-- Tout ce qui est rationnel est réel. Il n’y a même de réel que
l’idée. Les lois de l’Esprit sont les lois de l’univers; la raison
de l’homme est identique à celle de Dieu.

Bouvard feignait de comprendre.

-- Donc, l’Absolu c’est à la fois le sujet et l’objet, l’unité où
viennent se rejoindre toutes les différences. Ainsi les
contradictoires sont résolus. L’ombre permet la lumière, le froid
mêlé au chaud produit la température, l’organisme ne se maintient
que par la destruction de l’organisme; partout un principe qui
divise, un principe qui enchaîne.

Ils étaient sur le vigneau; et le curé passa le long de la claire-
voie, son bréviaire à la main.

Pécuchet le pria d’entrer, pour finir devant lui l’exposition
d’Hegel et voir un peu ce qu’il en dirait.

L’homme à la soutane s’assit près d’eux; -- et Pécuchet aborda le
christianisme.

-- Aucune religion n’a établi aussi bien cette vérité: La Nature
n’est qu’un moment de l’idée!

-- Un moment de l’idée? murmura le prêtre, stupéfait.

-- Mais oui! Dieu, en prenant une enveloppe visible, a montré son
union consubstantielle avec elle.

-- Avec la Nature? oh! oh!

-- Par son décès, il a rendu témoignage à l’essence de la mort;
donc, la mort était en lui, faisait, fait partie de Dieu.

L’ecclésiastique se renfrogna. Pas de blasphèmes! c’était pour le
salut du genre humain qu’il a enduré les souffrances...

-- Erreur! On considère la mort dans l’individu, où elle est un
mal sans doute, mais relativement aux choses, c’est différent. Ne
séparez pas l’esprit de la matière!

-- Cependant, monsieur, avant la création...

-- Il n’y a pas eu de création. Elle a toujours existé. Autrement
ce serait un être nouveau s’ajoutant à la pensée divine; ce qui
est absurde.

Le prêtre se leva; des affaires l’appelaient ailleurs.

Je me flatte de l’avoir crossé! dit Pécuchet. Encore un mot!
Puisque l’existence du monde n’est qu’un passage continuel de la
vie à la mort, et de la mort à la vie, loin que tout soit, rien
n’est. Mais tout devient; comprends-tu?

-- Oui! je comprends, ou plutôt non! L’idéalisme à la fin
exaspérait Bouvard. Je n’en veux plus! le fameux cogito m’embête.
On prend les idées des choses pour les choses elles-mêmes. On
explique ce qu’on entend fort peu, au moyen de mots qu’on n’entend
pas du tout! Substance, étendue, force, matière et âme, autant
d’abstractions, d’imaginations. Quant à Dieu, impossible de savoir
comment il est, ni même s’il est! Autrefois, il causait le vent,
la foudre, les révolutions. À présent, il diminue. D’ailleurs, je
n’en vois pas l’utilité.

-- Et la morale, dans tout cela?

-- Ah! tant pis!

Elle manque de base, effectivement se dit Pécuchet.

Et il demeura silencieux, acculé dans une impasse, conséquence des
prémisses qu’il avait lui-même posées. Ce fut une surprise, un
écrasement.

Bouvard ne croyait même plus à la matière.

La certitude que rien n’existe (si déplorable qu’elle soit) n’en
est pas moins une certitude. Peu de gens sont capables de l’avoir.
Cette transcendance leur inspira de l’orgueil; et ils auraient
voulu l’étaler. Une occasion s’offrit.

Un matin, en allant acheter du tabac, ils virent un attroupement
devant la porte de Langlois. On entourait la gondole de Falaise,
et il était question de Touache, un galérien qui vagabondait dans
le pays. Le conducteur l’avait rencontré à la Croix-Verte entre
deux gendarmes et les Chavignollais exhalèrent un soupir de
délivrance.

Girbal et le capitaine restèrent sur la Place; puis, arriva le
juge de paix curieux d’avoir des renseignements, et M. Marescot en
toque de velours et pantoufles de basane.

Langlois les invita à honorer sa boutique de leur présence. Ils
seraient là plus à leur aise; et malgré les chalands, et le bruit
de la sonnette, ces messieurs continuèrent à discuter les forfaits
de Touache.

-- Mon Dieu dit Bouvard il avait de mauvais instincts, voilà tout!

-- On en triomphe par la vertu répliqua le notaire.

-- Mais si on n’a pas de vertu? Et Bouvard nia positivement le
libre arbitre.

-- Cependant dit le capitaine je peux faire ce que je veux! je
suis libre, par exemple... de remuer la jambe.

-- Non! monsieur, car vous avez un motif pour la remuer!

Le capitaine chercha une réponse, n’en trouva pas -- mais Girbal
décocha ce trait:

-- Un républicain qui parle contre la liberté! c’est drôle!

-- Histoire de rire! dit Langlois.

Bouvard l’interpella:

-- D’où vient que vous ne donnez pas votre fortune aux pauvres?

L’épicier, d’un regard inquiet, parcourut toute sa boutique.

-- Tiens! pas si bête! je la garde pour moi!

-- Si vous étiez saint Vincent de Paul, vous agiriez différemment,
puisque vous auriez son caractère. Vous obéissez au vôtre. Donc
vous n’êtes pas libre!

-- C’est une chicane répondit en choeur l’assemblée.

Bouvard ne broncha pas; -- et désignant la balance sur le
comptoir:

-- Elle se tiendra inerte, tant qu’un des plateaux sera vide. De
même, la volonté; -- et l’oscillation de la balance entre deux
poids qui semblent égaux, figure le travail de notre esprit, quand
il délibère sur les motifs, jusqu’au moment où le plus fort
l’emporte, le détermine.

-- Tout cela dit Girbal ne fait rien pour Touache, et ne l’empêche
pas d’être un gaillard joliment vicieux.

Pécuchet prit la parole:

-- Les vices sont des propriétés de la Nature, comme les
inondations, les tempêtes.

Le notaire l’arrêta; et se haussant à chaque mot sur la pointe des
orteils:

-- Je trouve votre système d’une immoralité complète. Il donne
carrière à tous les débordements, excuse les crimes, innocente les
coupables.

-- Parfaitement dit Bouvard. Le malheureux qui suit ses appétits
est dans son droit, comme l’honnête homme qui écoute la Raison.

-- Ne défendez pas les monstres!

-- Pourquoi monstres? Quand il naît un aveugle, un idiot, un
homicide, cela nous paraît du désordre, comme si l’ordre nous
était connu, comme si la nature agissait pour une fin!

-- Alors vous contestez la Providence?

-- Oui! je la conteste!

-- Voyez plutôt l’Histoire! s’écria Pécuchet rappelez-vous les
assassinats de rois, les massacres de peuples, les dissensions
dans les familles, le chagrin des particuliers.

-- Et en même temps ajouta Bouvard, car ils s’excitaient l’un
l’autre cette Providence soigne les petits oiseaux, et fait
repousser les pattes des écrevisses. Ah! si vous entendez par
Providence, une loi qui règle tout, je veux bien, et encore!

-- Cependant, monsieur dit le notaire il y a des principes!

-- Qu’est-ce que vous me chantez! Une science, d’après Condillac,
est d’autant meilleure qu’elle n’en a pas besoin! Ils ne font que
résumer des connaissances acquises, et nous reportent vers ces
notions, qui précisément sont discutables.

-- Avez-vous comme nous poursuivit Pécuchet, scruté, fouillé les
arcanes de la métaphysique?

-- Il est vrai, messieurs, il est vrai!

Et la société se dispersa.

Mais Coulon les tirant à l’écart, leur dit d’un ton paterne, qu’il
n’était pas dévot certainement et même il détestait les jésuites.
Cependant il n’allait pas si loin qu’eux! Oh non! bien sûr; -- et
au coin de la place, ils passèrent devant le capitaine, qui
rallumait sa pipe en grommelant: Je fais pourtant ce que je veux,
nom de Dieu!

Bouvard et Pécuchet proférèrent en d’autres occasions leurs
abominables paradoxes. Ils mettaient en doute, la probité des
hommes, la chasteté des femmes, l’intelligence du gouvernement, le
bon sens du peuple, enfin sapaient les bases.

Foureau s’en émut, et les menaça de la prison, s’ils continuaient
de tels discours.

L’évidence de leur supériorité blessait. Comme ils soutenaient des
thèses immorales, ils devaient être immoraux; des calomnies furent
inventées.

Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle
de voir la bêtise et de ne plus la tolérer.

Des choses insignifiantes les attristaient: les réclames des
journaux, le profil d’un bourgeois, une sotte réflexion entendue
par hasard.

En songeant à ce qu’on disait dans leur village, et qu’il y avait
jusqu’aux antipodes d’autres Coulon, d’autres Marescot, d’autres
Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la
terre.

Ils ne sortaient plus, ne recevaient personne.

Un après-midi, un dialogue s’éleva dans la cour, entre Marcel et
un monsieur ayant un chapeau à larges bords avec des conserves
noires. C’était l’académicien Larsonneur. Il ne fut pas sans
observer un rideau entrouvert, des portes qu’on fermait. Sa
démarche était une tentative de raccommodement et il s’en alla
furieux, chargeant le domestique de dire à ses maîtres qu’il les
regardait comme des goujats.

Bouvard et Pécuchet ne s’en soucièrent. Le monde diminuait
d’importance -- ils l’apercevaient comme dans un nuage, descendu
de leur cerveau sur leurs prunelles.

N’est-ce pas, d’ailleurs, une illusion, un mauvais rêve? Peut-
être, qu’en somme, les prospérités et les malheurs s’équilibrent?
Mais le bien de l’espèce ne console pas l’individu.

-- Et que m’importent les autres! disait Pécuchet.

Son désespoir affligeait Bouvard. C’était lui qui l’avait poussé
jusque-là; et le délabrement de leur domicile avivait leur chagrin
par des irritations quotidiennes.

Pour se remonter, ils se faisaient des raisonnements, se
prescrivaient des travaux, et retombaient vite dans une paresse
plus forte, dans un découragement profond.

À la fin des repas, ils restaient les coudes sur la table, à gémir
d’un air lugubre -- Marcel en écarquillait les yeux, puis
retournait dans sa cuisine où il s’empiffrait solitairement.

Au milieu de l’été, ils reçurent un billet de faire-part annonçant
le mariage de Dumouchel avec Mme veuve Olympe-Zulma Poulet.

Que Dieu le bénisse! et ils se rappelèrent le temps où ils étaient
heureux. Pourquoi ne suivaient-ils plus les moissonneurs? Où
étaient les jours qu’ils entraient dans les fermes cherchant
partout des antiquités? Rien maintenant n’occasionnerait ces
heures si douces qu’emplissaient la distillerie ou la Littérature.
Un abîme les en séparait. Quelque chose d’irrévocable était venu.

Ils voulurent faire comme autrefois une promenade dans les champs,
allèrent très loin, se perdirent. -- De petits nuages moutonnaient
dans le ciel, le vent balançait les clochettes des avoines, le
long d’un pré un ruisseau murmurait, quand tout à coup une odeur
infecte les arrêta; et ils virent sur des cailloux, entre des
joncs, la charogne d’un chien.

Les quatre membres étaient desséchés. Le rictus de la gueule
découvrait sous des babines bleuâtres des crocs d’ivoire; à la
place du ventre, c’était un amas de couleur terreuse, et qui
semblait palpiter tant grouillait dessus la vermine. Elle
s’agitait, frappée par le soleil, sous le bourdonnement des
mouches, dans cette intolérable odeur, une odeur féroce et comme
dévorante.

Cependant Bouvard plissait le front; et des larmes mouillèrent ses
yeux. -- Pécuchet dit stoïquement: Nous serons un jour comme ça!

L’idée de la mort les avait saisis. Ils en causèrent, en revenant.

Après tout, elle n’existe pas. On s’en va dans la rosée, dans la
brise, dans les étoiles. On devient quelque chose de la sève des
arbres, de l’éclat des pierres fines, du plumage des oiseaux. On
redonne à la Nature ce qu’elle vous a prêté et le Néant qui est
devant nous n’a rien de plus affreux que le néant qui se trouve
derrière.

Ils tâchaient de l’imaginer sous la forme d’une nuit intense, d’un
trou sans fond, d’un évanouissement continu. N’importe quoi valait
mieux que cette existence monotone, absurde, et sans espoir.

Ils récapitulèrent leurs besoins inassouvis. Bouvard avait
toujours désiré des chevaux, des équipages, les grands crus de
Bourgogne, et de belles femmes complaisantes dans une habitation
splendide. L’ambition de Pécuchet était le savoir philosophique.
Or, le plus vaste des problèmes, celui qui contient les autres,
peut se résoudre en une minute. Quand donc arriverait-elle?

-- Autant tout de suite, en finir.

-- Comme tu voudras dit Bouvard.

Et ils examinèrent la question du suicide.

Où est le mal de rejeter un fardeau qui vous écrase? et de
commettre une action ne nuisant à personne? Si elle offensait
Dieu, aurions-nous ce pouvoir? Ce n’est pas une lâcheté, bien
qu’on dise; -- et l’insolence est belle, de bafouer même à son
détriment, ce que les hommes estiment le plus.

Ils délibérèrent sur le genre de mort.

Le poison fait souffrir. Pour s’égorger, il faut trop de courage.
Avec l’asphyxie, on se rate souvent.

Enfin, Pécuchet monta dans le grenier deux câbles de la
gymnastique. Puis, les ayant liés à la même traverse du toit,
laissa pendre un noeud coulant et avança dessous deux chaises,
pour atteindre aux cordes.

Ce moyen fut résolu.

Ils se demandaient quelle impression cela causerait dans
l’arrondissement, où iraient ensuite leur bibliothèque, leurs
paperasses, leurs collections. La pensée de la mort les faisait
s’attendrir sur eux-mêmes. Cependant, ils ne lâchaient point leur
projet, et à force d’en parler, s’y accoutumèrent.

Le soir du 25 décembre, entre dix et onze heures, ils
réfléchissaient dans le muséum, habillés différemment. Bouvard
portait une blouse sur son gilet de tricot -- et Pécuchet, depuis
trois mois, ne quittait plus la robe de moine, par économie.

Comme ils avaient grand faim (car Marcel sorti dès l’aube n’avait
pas reparu) Bouvard crut hygiénique de boire un carafon d’eau-de-
vie et Pécuchet de prendre du thé.

En soulevant la bouilloire, il répandit de l’eau sur le parquet.

-- Maladroit! s’écria Bouvard.

Puis trouvant l’infusion médiocre, il voulut la renforcer par deux
cuillerées de plus.

-- Ce sera exécrable dit Pécuchet.

-- Pas du tout!

Et chacun tirant à soi la boîte, le plateau tomba; une des tasses
fut brisée, la dernière du beau service en porcelaine.

Bouvard pâlit. -- Continue! saccage! ne te gêne pas!

-- Grand malheur, vraiment!

-- Oui! un malheur! Je la tenais de mon père!

-- Naturel ajouta Pécuchet, en ricanant.

-- Ah! tu m’insultes!

-- Non, mais je te fatigue! avoue-le!

Et Pécuchet fut pris de colère, ou plutôt de démence. Bouvard
aussi. Ils criaient à la fois tous les deux, l’un irrité par la
faim, l’autre par l’alcool. La gorge de Pécuchet n’émettait plus
qu’un râle.

-- C’est infernal, une vie pareille; j’aime mieux la mort. Adieu.

Il prit le flambeau, tourna les talons, claqua la porte.

Bouvard, au milieu des ténèbres, eut peine à l’ouvrir, courut
derrière lui, arriva dans le grenier.

La chandelle était par terre -- et Pécuchet debout sur une des
chaises avec le câble dans sa main.

L’esprit d’imitation emporta Bouvard: -- Attends-moi! Et il
montait sur l’autre chaise quand s’arrêtant tout à coup:

-- Mais... nous n’avons pas fait notre testament?

-- Tiens! c’est juste!

Des sanglots gonflaient leur poitrine. Ils se mirent à la lucarne
pour respirer.

L’air était froid; et des astres nombreux brillaient dans le ciel,
noir comme de l’encre. La blancheur de la neige, qui couvrait la
terre, se perdait dans les brumes de l’horizon.

Ils aperçurent de petites lumières à ras du sol; et grandissant,
se rapprochant, toutes allaient du côté de l’église.

Une curiosité les y poussa.

C’était la messe de minuit. Ces lumières provenaient des lanternes
des bergers. Quelques-uns, sous le porche, secouaient leurs
manteaux.

Le serpent ronflait, l’encens fumait. Des verres, suspendus, dans
la longueur de la nef, dessinaient trois couronnes de feux
multicolores -- et au bout de la perspective des deux côtés du
tabernacle, les cierges géants dressaient des flammes rouges. Par
dessus les têtes de la foule et les capelines des femmes, au delà
des chantres, on distinguait le prêtre dans sa chasuble d’or; à sa
voix aiguë répondaient les voix fortes des hommes emplissant le
jubé, et la voûte de bois tremblait, sur ses arceaux de pierre.
Des images représentant le chemin de la croix décoraient les murs.
Au milieu du choeur, devant l’autel, un agneau était couché, les
pattes sous le ventre, les oreilles toutes droites.

La tiède température, leur procura un singulier bien-être; et
leurs pensées, orageuses tout à l’heure, se faisaient douces,
comme des vagues qui s’apaisent.

Ils écoutèrent l’Évangile et le Credo, observaient les mouvements
du prêtre. Cependant les vieux, les jeunes, les pauvresses en
guenille, les fermières en haut bonnet, les robustes gars à blonds
favoris, tous priaient, absorbés dans la même joie profonde; -- et
voyaient sur la paille d’une étable, rayonner comme un soleil, le
corps de l’enfant-Dieu. Cette foi des autres touchait Bouvard en
dépit de sa raison, et Pécuchet malgré la dureté de son coeur.

Il y eut un silence; tous les dos se courbèrent -- et au tintement
d’une clochette, le petit agneau bêla.

L’hostie fut montrée par le prêtre, au bout de ses deux bras, le
plus haut possible. Alors éclata un chant d’allégresse, qui
conviait le monde aux pieds du Roi des Anges. Bouvard et Pécuchet
involontairement s’y mêlèrent; et ils sentaient comme une aurore
se lever dans leur âme.

CHAPITRE IX

Marcel reparut le lendemain à trois heures, la face verte, les
yeux rouges, une bigne au front, le pantalon déchiré, empestant
l’eau-de-vie, immonde.

Il avait été, selon sa coutume annuelle, à six lieues de là, près
d'Iqueville faire le réveillon chez un ami; -- et bégayant plus
que jamais, pleurant, voulant se battre, il implorait sa grâce
comme s’il eût commis un crime. Ses maîtres l’octroyèrent. Un
calme singulier les portait à l’indulgence.

La neige avait fondu tout à coup -- et ils se promenaient dans
leur jardin, humant l’air tiède, heureux de vivre.

Était-ce le hasard seulement, qui les avait détournés de la mort?
Bouvard se sentait attendri. Pécuchet se rappela sa première
communion; et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause
dont ils dépendaient, l’idée leur vint de faire des lectures
pieuses.

L’Évangile dilata leur âme, les éblouit comme un soleil. Ils
apercevaient Jésus, debout sur la montagne, un bras levé, la foule
en dessous l’écoutant -- ou bien au bord du Lac, parmi les Apôtres
qui tirent des filets -- puis sur l’ânesse, dans la clameur des
alléluias, la chevelure éventée par les palmes frémissantes --
enfin au haut de la croix, inclinant sa tête, d’où tombe
éternellement une rosée sur le monde. Ce qui les gagna, ce qui les
délectait, c’est la tendresse pour les humbles, la défense des
pauvres, l’exaltation des opprimés. -- Et dans ce livre où le ciel
se déploie, rien de théologal; au milieu de tant de préceptes, pas
un dogme; nulle exigence que la pureté du coeur.

Quant aux miracles, leur raison n’en fut pas surprise; dès
l’enfance, ils les connaissaient. La hauteur de saint Jean ravit
Pécuchet -- et le disposa à mieux comprendre l’Imitation.

Ici plus de paraboles, de fleurs, d’oiseaux -- mais des plaintes,
un resserrement de l’âme sur elle-même. Bouvard s’attrista en
feuilletant ces pages, qui semblent écrites par un temps de brume,
au fond d’un cloître, entre un clocher et un tombeau. Notre vie
mortelle y apparaît si lamentable qu’il faut, l’oubliant, se
retourner vers Dieu; -- et les deux bonshommes, après toutes leurs
déceptions, éprouvaient le besoin d’être simples, d’aimer quelque
chose, de se reposer l’esprit.

Ils abordèrent l’Ecclésiaste, Isaïe, Jérémie.

Mais la Bible les effrayait avec ses prophètes à voix de lion, le
fracas du tonnerre dans les nues, tous les sanglots de la Géhenne,
et son Dieu dispersant les empires, comme le vent fait des nuages.

Ils lisaient cela le dimanche, à l’heure des vêpres, pendant que
la cloche tintait.

Un jour, ils se rendirent à la messe, puis y retournèrent. C’était
une distraction au bout de la semaine. Le comte et la comtesse de
Faverges les saluèrent de loin, ce qui fut remarqué. Le juge de
paix leur dit, en clignant de l’oeil: -- Parfait! je vous
approuve. Toutes les bourgeoises, maintenant leur envoyaient le
pain bénit.

L’abbé Jeufroy leur fit une visite; ils la rendirent, on se
fréquenta; et le prêtre ne parlait pas de religion.

Ils furent étonnés de cette réserve; si bien que Pécuchet, d’un
air indifférent lui demanda comment s’y prendre pour obtenir la
Foi.

-- Pratiquez, d’abord.

Ils se mirent à pratiquer, l’un avec espoir, l’autre par défi,
Bouvard étant convaincu qu’il ne serait jamais un dévot. Un mois
durant, il suivit régulièrement tous les offices, mais, à
l’encontre de Pécuchet, ne voulut pas s’astreindre au maigre.

Était-ce une mesure d’hygiène? on sait ce que vaut l’Hygiène! une
affaire de convenance? à bas les convenances! une marque de
soumission envers l’Église? il s’en fichait également! bref,
déclarait cette règle absurde, pharisaïque, et contraire à
l’esprit de l’Évangile.

Le vendredi saint des autres années, ils mangeaient ce que
Germaine leur servait.

Mais Bouvard cette fois, s’était commandé un beefsteak. Il
s’assit, coupa la viande; -- et Marcel le regardait scandalisé,
tandis que Pécuchet dépiautait gravement sa tranche de morue.

Bouvard restait la fourchette d’une main, le couteau de l’autre.
Enfin se décidant, il monta une bouchée à ses lèvres. Tout à coup
ses mains tremblèrent, sa grosse mine pâlit, sa tête se
renversait.

-- Tu te trouves mal?

-- Non! ... Mais... et il fit un aveu. Par suite de son éducation
(c’était plus fort que lui) il ne pouvait manger du gras ce jour-
là, dans la crainte de mourir.

Pécuchet, sans abuser de sa victoire, en profita pour vivre à sa
guise.

Un soir, il rentra la figure empreinte d’une joie sérieuse, et
lâchant le mot, dit qu’il venait de se confesser.

Alors ils discutèrent l’importance de la confession.

Bouvard admettait celle des premiers chrétiens qui se faisait en
public: la moderne est trop facile. Cependant il ne niait pas que
cette enquête sur nous-mêmes ne fût un élément de progrès, un
levain de moralité.

Pécuchet, désireux de la perfection, chercha ses vices. Les
bouffées d’orgueil depuis longtemps étaient parties. Son goût du
travail l’exemptait de la paresse. Quant à la gourmandise,
personne de plus sobre. Quelquefois des colères l’emportaient. Il
se jura de n’en plus avoir.

Ensuite, il faudrait acquérir les vertus, premièrement l’Humilité;
-- c’est-à-dire se croire incapable de tout mérite, indigne de la
moindre récompense, immoler son esprit, et se mettre tellement bas
que l’on vous foule aux pieds comme la boue des chemins. Il était
loin encore de ces dispositions.

Une autre vertu lui manquait: la chasteté -- car intérieurement,
il regrettait Mélie, et le pastel de la dame en robe Louis XV, le
gênait avec son décolletage.

Il l’enferma dans une armoire, redoubla de pudeur jusque à
craindre de porter ses regards sur lui-même, et couchait avec un
caleçon.

Tant de soins autour de la Luxure la développèrent. Le matin
principalement il avait à subir de grands combats -- comme en
eurent saint Paul, saint Benoît et saint Jérôme, dans un âge fort
avancé. De suite, ils recouraient à des pénitences furieuses. La
douleur est une expiation, un remède et un moyen, un hommage à
Jésus-Christ. Tout amour veut des sacrifices -- et quel plus
pénible que celui de notre corps!

Afin de se mortifier, Pécuchet supprima le petit verre après les
repas, se réduisit à quatre prises dans la journée, par les froids
extrêmes ne mettait plus de casquette.

Un jour, Bouvard qui rattachait la vigne, posa une échelle contre
le mur de la terrasse près de la maison -- et sans le vouloir, se
trouva plonger dans la chambre de Pécuchet.

Son ami, nu jusqu’au ventre, avec le martinet aux habits, se
frappait les épaules doucement, puis s’animant, retira sa culotte,
cingla ses fesses, et tomba sur une chaise, hors d’haleine.

Bouvard fut troublé comme à la découverte d’un mystère, qu’on ne
doit pas surprendre.

Depuis quelque temps, il remarquait plus de netteté sur les
carreaux, moins de trous aux serviettes, une nourriture meilleure
-- changements qui étaient dus à l’intervention de Reine, la
servante de M. le curé.

Mêlant les choses de l’église à celles de sa cuisine, forte comme
un valet de charrue et dévouée bien qu’irrespectueuse, elle
s’introduisait dans les ménages, donnait des conseils, y devenait
maîtresse. Pécuchet se fiait absolument à son expérience.

Une fois, elle lui amena un individu replet, ayant de petits yeux
à la chinoise, un nez en bec de vautour. C’était M. Goutman,
négociant en articles de piété; -- il en déballa quelques-uns,
enfermés dans des boîtes, sous le hangar: croix, médailles et
chapelets de toutes les dimensions, candélabres pour oratoires,
autels portatifs, bouquets de clinquant -- et des sacrés-coeurs en
carton bleu, des saint Joseph à barbe rouge, des calvaires de
porcelaine. Pécuchet les convoita. Le prix seul l’arrêtait.

Goutman ne demandait pas d’argent. Il préférait les échanges, et
monté dans le muséum, il offrit, contre les vieux fers et tous les
plombs, un stock de ses marchandises.

Elles parurent hideuses à Bouvard. Mais l’oeil de Pécuchet, les
instances de Reine et le bagout du brocanteur finirent par le
convaincre. Quand il le vit si coulant Goutman voulut, en outre,
la hallebarde; Bouvard, las d’en avoir démontré la manoeuvre,
l’abandonna. L’estimation totale étant faite, ces messieurs
devaient encore cent francs. On s’arrangea, moyennant quatre
billets à trois mois d’échéance -- et ils s’applaudirent du bon
marché.

Leurs acquisitions furent distribuées dans tous les appartements.
Une crèche remplie de foin et une cathédrale de liège décorèrent
le muséum. Il y eut sur la cheminée de Pécuchet, un saint Jean-
Baptiste en cire, le long du corridor les portraits des gloires
épiscopales, et au bas de l’escalier, sous une lampe à chaînettes,
une sainte Vierge en manteau d’azur et couronnée d’étoiles --
Marcel nettoyait ces splendeurs, n’imaginant au paradis rien de
plus beau.

Quel dommage que le saint Pierre fût brisé, et comme il aurait
fait bien dans le vestibule! Pécuchet s’arrêtait parfois devant
l’ancienne fosse aux composts, où l’on reconnaissait la tiare, une
sandale, un bout d’oreille, lâchait des soupirs, puis continuait à
jardiner; -- car maintenant, il joignait les travaux manuels aux
exercices religieux -- et bêchait la terre, vêtu de la robe de
moine, en se comparant à saint Bruno. Ce déguisement pouvait être
un sacrilège; il y renonça.

Mais il prenait le genre ecclésiastique, sans doute par la
fréquentation du curé. Il en avait le sourire, la voix, et d’un
air frileux glissait comme lui dans ses manches ses deux mains
jusqu’aux poignets. Un jour vint où le chant du coq l’importuna;
les roses l’ennuyaient; il ne sortait plus, ou jetait sur la
campagne des regards farouches.

Bouvard se laissa conduire au mois de Marie. Les enfants qui
chantaient des hymnes, les gerbes de lilas, les festons de
verdure, lui avaient donné comme le sentiment d’une jeunesse
impérissable. Dieu se manifestait à son coeur par la forme des
nids, la clarté des sources, la bienfaisance du soleil; -- et la
dévotion de son ami lui semblait extravagante, fastidieuse.

-- Pourquoi gémis-tu pendant le repas?

-- Nous devons manger en gémissant répondit Pécuchet; car l’Homme
par cette voie, a perdu son innocence phrase qu’il avait lue dans
le Manuel du séminariste, deux volumes in-12 empruntés à M.
Jeufroy. Et il buvait de l’eau de la Salette, se livrait portes
closes à des oraisons jaculatoires, espérait entrer dans la
confrérie de Saint-François.

Pour obtenir le don de persévérance, il résolut de faire un
pèlerinage à la sainte Vierge.

Le choix des localités l’embarrassa. Serait-ce à Notre-Dame de
Fourvières, de Chartres, d’Embrun, de Marseille ou d’Auray? Celle
de la Délivrande, plus proche, convenait aussi bien. -- Tu
m’accompagneras!

-- J’aurais l’air d’un cornichon dit Bouvard.

Après tout, il pouvait en revenir croyant, ne refusait pas de
l’être, et céda par complaisance.

Les pèlerinages doivent s’accomplir à pied. Mais quarante-trois
kilomètres seraient durs; -- et les gondoles n’étant pas
congruentes à la méditation ils louèrent un vieux cabriolet, qui
après douze heures de route les déposa devant l’auberge.

Ils eurent une pièce à deux lits, avec deux commodes, supportant
deux pots à l’eau dans des petites cuvettes ovales, et l’hôtelier
leur apprit que c’était la chambre des capucins. Sous la Terreur
on y avait caché la dame de la Délivrande avec tant de précaution
que les bons Pères y disaient la messe clandestinement.

Cela fit plaisir à Pécuchet, et il lut tout haut une notice sur la
chapelle, prise en bas dans la cuisine.

Elle a été fondée au commencement du IIe siècle par saint
Régnobert premier évêque de Lisieux, ou par saint Ragnebert qui
vivait au VIIe, ou par Robert le Magnifique au milieu du XIe.

Les Danois, les Normands et surtout les Protestants l’ont
incendiée et ravagée à différentes époques.

Vers 1112, la statue primitive fut découverte par un mouton, qui
en frappant du pied dans un herbage, indiqua l’endroit où elle
était -- sur cette place le comte Baudouin érigea un sanctuaire.

Ses miracles sont innombrables: -- un marchand de Bayeux captif
chez les Sarrasins l’invoque, ses fers tombent et il s’échappe. --
Un avare découvre dans son grenier un troupeau de rats, l’appelle
à son secours et les rats s’éloignent. -- Le contact d’une
médaille ayant effleuré son effigie fit se repentir au lit de mort
un vieux matérialiste de Versailles. -- Elle rendit la parole au
sieur Adeline qui l’avait perdue pour avoir blasphémé; et par sa
protection, M. et Mme de Becqueville eurent assez de force pour
vivre chastement en état de mariage.

On cite parmi ceux qu’elle a guéris d’affections irrémédiables
Mlle de Palfresne, Anne Lorieux, Marie Duchemin, François Dufai,
et Mme de Jumillac, née d’Osseville.

Des personnages considérables l’ont visitée: Louis XI, Louis XIII,
deux filles de Gaston d’Orléans, le cardinal Wiseman, Samirrhi,
patriarche d’Antioche, Mgr Véroles, vicaire apostolique de la
Mandchourie; -- et l’archevêque de Quélen vint lui rendre grâce
pour la conversion du prince de Talleyrand.

-- Elle pourra dit Pécuchet te convertir aussi!

Bouvard déjà couché, eut une sorte de grognement, et s’endormit
tout à fait.

Le lendemain à six heures, ils entraient dans la chapelle.

On en construisait une autre; -- des toiles et des planches
embarrassaient la nef et le monument, de style rococo, déplut à
Bouvard, surtout l’autel de marbre rouge, avec ses pilastres
corinthiens.

La statue miraculeuse dans une niche à gauche du choeur est
enveloppée d’une robe à paillettes. Le bedeau survint, ayant pour
chacun d’eux un cierge. Il le planta sur une manière de herse
dominant la balustrade, demanda trois francs, fit une révérence,
et disparut.

Ensuite ils regardèrent les ex-voto.

Des inscriptions sur plaques témoignent de la reconnaissance des
fidèles. On admire deux épées en sautoir offertes par un ancien
élève de l’École polytechnique, des bouquets de mariée, des
médailles militaires, des coeurs d’argent, et dans l’angle au
niveau du sol, une forêt de béquilles.

De la sacristie déboucha un prêtre portant le saint-ciboire.

Quand il fut resté quelques minutes au bas de l’autel, il monta
les trois marches, dit l’Oremus, l’Introït et le Kyrie, que
l’enfant de choeur à genoux récita tout d’une haleine.

Les assistants étaient rares, douze ou quinze vieilles femmes. On
entendait le froissement de leurs chapelets, et le bruit d’un
marteau cognant des pierres. Pécuchet incliné sur son prie-Dieu
répondait aux Amen. Pendant l’élévation il supplia Notre-Dame de
lui envoyer une foi constante et indestructible.

Bouvard dans un fauteuil, à ses côtés, lui prit son Eucologe, et
s’arrêta aux litanies de la Vierge.

-- Très pure, très chaste, vénérable, aimable -- puissante,
clémente -- tour d’ivoire, maison d’or, porte du matin ces mots
d’adoration, ces hyperboles l’emportèrent vers celle qui est
célébrée par tant d’hommages.

Il la rêva comme on la figure dans les tableaux d’église, sur un
amoncellement de nuages, des chérubins à ses pieds, l’Enfant-Dieu
à sa poitrine -- mère des tendresses que réclament toutes les
afflictions de la terre, -- idéal de la Femme transportée dans le
ciel; car sorti de ses entrailles l’Homme exalte son amour et
n’aspire qu’à reposer sur son coeur.

La messe étant finie, ils longèrent les boutiques qui s’adossent
contre le mur du côté de la Place. On y voit des images, des
bénitiers, des urnes à filets d’or, des Jésus-Christ en noix de
coco, des chapelets d’ivoire; -- et le soleil, frappant les verres
des cadres, éblouissait les yeux, faisait ressortir la brutalité
des peintures, la hideur des dessins. Bouvard, qui chez lui
trouvait ces choses abominables, fut indulgent pour elles. Il
acheta une petite Vierge en pâte bleue. Pécuchet comme souvenir se
contenta d’un rosaire.

Les marchands criaient: -- Allons! allons! pour cinq francs, pour
trois francs, pour soixante centimes, pour deux sols! ne refusez
pas Notre-Dame!

Les deux pèlerins flânaient sans rien choisir. Des remarques
désobligeantes s’élevèrent.

-- Qu’est-ce qu’ils veulent ces oiseaux-là?

-- Ils sont peut-être des Turcs!

-- Des protestants, plutôt!

Une grande fille tira Pécuchet par la redingote; un vieux en
lunettes lui posa la main sur l’épaule; tous braillaient à la
fois; puis quittant leurs baraques, ils vinrent les entourer,
redoublaient de sollicitations et d’injures.

Bouvard n’y tint plus. -- Laissez-nous tranquilles, nom de Dieu!
La tourbe s’écarta.

Mais une grosse femme les suivit quelque temps sur la Place, et
cria qu’ils s’en repentiraient.

En rentrant à l’auberge, ils trouvèrent dans le café Goutman. Son
négoce l’appelait en ces parages -- et il causait avec un individu
examinant des bordereaux, sur la table, devant eux.

Cet individu avait une casquette de cuir, un pantalon très large,
le teint rouge et la taille fine, malgré ses cheveux blancs, l’air
à la fois d’un officier en retraite, et d’un vieux cabotin.

De temps à autre, il lâchait un juron puis, sur un mot de Goutman
dit plus bas, se calmait de suite, et passait à un autre papier.

Bouvard qui l’observait, au bout d’un quart d’heure s’approcha de
lui.

-- Barberou, je crois?

-- Bouvard! s’écria l’homme à la casquette, et ils s’embrassèrent.

Barberou depuis vingt ans avait enduré toutes sortes de fortunes.
Gérant d’un journal, commis d’assurances, directeur d’un parc aux
huîtres; je vous conterai cela; enfin revenu à son premier métier,
il voyageait pour une maison de Bordeaux, et Goutman qui faisait
le diocèse lui plaçait des vins chez les ecclésiastiques -- mais
permettez; dans une minute, je suis à vous!

Il avait repris ses comptes, quand bondissant sur la banquette:

-- Comment, deux mille?

-- Sans doute!

-- Ah! elle est forte, celle-là!

-- Vous dites?

-- Je dis que j’ai vu Hérambert moi-même, répliqua Barberou
furieux. La facture porte quatre mille; pas de blagues!

Le brocanteur ne perdit point contenance.

-- Eh bien; elle vous libère! après?

Barberou se leva, et à sa figure blême d’abord, puis violette,
Bouvard et Pécuchet croyaient qu’il allait étrangler Goutman.

Il se rassit, croisa les bras. Vous êtes une rude canaille,
convenez-en!

-- Pas d’injures, monsieur Barberou; il y a des témoins; prenez
garde!

-- Je vous flanquerai un procès!

-- Ta! ta! ta!

Puis ayant bouclé son portefeuille, Goutman souleva le bord de son
chapeau:

-- À l’avantage! et il sortit.

Barberou exposa les faits: pour une créance de mille francs
doublée par suite de manoeuvres usuraires, il avait livré à
Goutman trois mille francs de vins; ce qui payerait sa dette avec
mille francs de bénéfice; mais au contraire, il en devait trois
mille. Ses patrons le renverraient, on le poursuivrait! --
Crapule! brigand! sale juif! -- et ça dîne dans les presbytères!
D’ailleurs, tout ce qui touche à la calotte! ... Il déblatéra
contre les prêtres, et tapait sur la table avec tant de violence
que la statuette faillit tomber.

-- Doucement! dit Bouvard.

-- Tiens! Qu’est-ce que ça? et Barberou ayant défait l’enveloppe
de la petite vierge: un bibelot du pèlerinage! À vous?

Bouvard, au lieu de répondre, sourit d’une manière ambiguë.

-- C’est à moi! dit Pécuchet.

-- Vous m’affligez reprit Barberou; mais je vous éduquerai là-
dessus, -- n’ayez pas peur! Et comme on doit être philosophe, et
que la tristesse ne sert à rien, il leur offrit à déjeuner.

Tous les trois s’attablèrent.

Barberou fut aimable, rappela le vieux temps, prit la taille de la
bonne, voulut toiser le ventre de Bouvard. Il irait chez eux
bientôt, et leur apporterait un livre farce.

L’idée de sa visite les réjouissait médiocrement. Ils en causèrent
dans la voiture, pendant une heure, au trot du cheval. Ensuite
Pécuchet ferma les paupières. Bouvard se taisait aussi.
Intérieurement, il penchait vers la Religion.

M. Marescot s’était présenté la veille pour leur faire une
communication importante. -- Marcel n’en savait pas davantage.

Le notaire ne put les recevoir que trois jours après; -- et de
suite exposa la chose. Pour une rente de sept mille cinq cents
francs, Mme Bordin proposait à M. Bouvard de lui acheter leur
ferme.

Elle la reluquait depuis sa jeunesse, en connaissait les tenants
et aboutissants, défauts et avantages -- et ce désir était comme
un cancer qui la minait. Car la bonne dame en vraie Normande,
chérissait par-dessus tout le bien moins pour la sécurité du
capital que pour le bonheur de fouler un sol vous appartenant.
Dans l’espoir de celui-là, elle avait pratiqué des enquêtes, une
surveillance journalière, de longues économies, et elle attendait
avec impatience, la réponse de Bouvard.

Il fut embarrassé, ne voulant pas que Pécuchet un jour se trouvât
sans fortune; mais il fallait saisir l’occasion, -- qui était
l’effet du pèlerinage. -- La Providence pour la seconde fois se
manifestait en leur faveur.

Ils offrirent les conditions suivantes: la rente non pas de sept
mille cinq cents francs mais de six mille serait dévolue au
dernier survivant. Marescot fit valoir que l’un était faible de
santé. Le tempérament de l’autre le disposait à l’apoplexie, et
Mme Bordin signa le contrat, emportée par la passion.

Bouvard en resta mélancolique. Quelqu’un désirait sa mort; et
cette réflexion lui inspira des pensées graves, des idées de Dieu,
et d’éternité.

Trois jours après M. Jeufroy les invita au repas de cérémonie
qu’il donnait une fois par an à des collègues.

Le dîner commença vers deux heures de l’après-midi, pour finir à
onze du soir. On y but du poiré, on y débita des calembours.
L’abbé Pruneau composa séance tenante un acrostiche, M. Bougon fit
des tours de cartes, et Cerpet, jeune vicaire, chanta une petite
romance qui frisait la galanterie. Un pareil milieu divertit
Bouvard. Il fut moins sombre le lendemain.

Le curé vint le voir fréquemment. Il présentait la Religion sous
des couleurs gracieuses. Que risque-t-on, du reste? -- et Bouvard
consentit bientôt à s’approcher de la sainte table. Pécuchet, en
même temps que lui, participerait au sacrement.

Le grand jour arriva.

L’église, à cause des premières communions était pleine de monde.
Les bourgeois et les bourgeoises encombraient leurs bancs, et le
menu peuple se tenait debout par derrière, ou dans le jubé, au-
dessus de la porte.

Ce qui allait se passer tout à l’heure était inexplicable,
songeait Bouvard; mais la Raison ne suffit pas à comprendre
certaines choses. De très grands hommes ont admis celle-là. Autant
faire comme eux. Et dans une sorte d’engourdissement, il
contemplait l’autel, l’encensoir, les flambeaux, la tête un peu
vide car il n’avait rien mangé -- et éprouvait une singulière
faiblesse.

Pécuchet en méditant la Passion de Jésus-Christ s’excitait à des
élans d’amour. Il aurait voulu lui offrir son âme, celle des
autres -- et les ravissements, les transports, les illuminations
des saints, tous les êtres, l’univers entier. Bien qu’il priât
avec ferveur, les différentes parties de la messe lui semblèrent
un peu longues.

Enfin, les petits garçons s’agenouillèrent sur la première marche
de l’autel, formant avec leurs habits, une bande noire, que
surmontaient inégalement des chevelures blondes ou brunes. Les
petites filles les remplacèrent, ayant sous leurs couronnes, des
voiles qui tombaient; de loin, on aurait dit un alignement de
nuées blanches au fond du choeur.

Puis ce fut le tour des grandes personnes.

La première du côté de l’Évangile était Pécuchet; mais trop ému,
sans doute, il oscillait la tête de droite et de gauche. Le curé
eut peine à lui mettre l’hostie dans la bouche, et il la reçut en
tournant les prunelles.

Bouvard, au contraire, ouvrit si largement les mâchoires que sa
langue lui pendait sur la lèvre comme un drapeau. En se relevant,
il coudoya Mme Bordin. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle souriait;
sans savoir pourquoi, il rougit.

Après Mme Bordin communièrent ensemble Mlle de Faverges, la
Comtesse, leur dame de compagnie, -- et un monsieur que l’on ne
connaissait pas à Chavignolles.

Les deux derniers furent Placquevent, et Petit l’instituteur; --
quand tout à coup on vit paraître Gorju.

Il n’avait plus de barbiche; -- et il regagna sa place, les bras
en croix sur la poitrine, d’une manière fort édifiante.

Le curé harangua les petits garçons. Qu’ils aient soin plus tard
de ne point faire comme Judas qui trahit son Dieu, et de conserver
toujours leur robe d’innocence. Pécuchet regretta la sienne. Mais
on remuait des chaises; les mères avaient hâte d’embrasser leurs
enfants.

Les paroissiens à la sortie, échangèrent des félicitations.
Quelques-uns pleuraient. Mme de Faverges en attendant sa voiture
se tourna vers Bouvard et Pécuchet, et présenta son futur gendre:
-- M. le baron de Mahurot, ingénieur. Le comte se plaignait de ne
pas les voir. Il serait revenu la semaine prochaine. Notez-le! je
vous prie. La calèche était arrivée; les dames du château
partirent. Et la foule se dispersa.

Ils trouvèrent dans leur cour un paquet au milieu de l’herbe. Le
facteur, comme la maison était close, l’avait jeté par-dessus le
mur. C’était l’ouvrage que Barberou avait promis, -- Examen du
Christianisme par Louis Hervieu, ancien élève de l’École normale.
Pécuchet le repoussa. Bouvard ne désirait pas le connaître.

On lui avait répété que le sacrement le transformerait: durant
plusieurs jours, il guetta des floraisons dans sa conscience. Il
était toujours le même; et un étonnement douloureux le saisit.

Comment! la chair de Dieu se mêle à notre chair -- et elle n’y
cause rien! La pensée qui gouverne les mondes n’éclaire pas notre
esprit. Le suprême pouvoir nous abandonne à l’impuissance.

M. Jeufroy, en le rassurant, lui ordonna le Catéchisme de l’abbé
Gaume.

Au contraire, la dévotion de Pécuchet s’était développée. Il
aurait voulu communier sous les deux espèces, chantait des
psaumes, en se promenant dans le corridor, arrêtait les
Chavignollais pour discuter, et les convertir. Vaucorbeil lui rit
au nez, Girbal haussa les épaules, et le capitaine l’appela
Tartuffe. On trouvait maintenant qu’ils allaient trop loin.

Une excellente habitude c’est d’envisager les choses comme autant
de symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous le jugement
dernier; devant un ciel sans nuages, pensez au séjour des
bienheureux; dites-vous dans vos promenades que chaque pas vous
rapproche de la mort. Pécuchet observa cette méthode. Quand il
prenait ses habits il songeait à l’enveloppe charnelle dont la
seconde personne de la Trinité s’est revêtue. Le tic-tac de
l’horloge lui rappelait les battements de son coeur, une piqûre
d’épingle les clous de la croix. Mais il eut beau se tenir à
genoux pendant des heures, et multiplier les jeûnes, et se
pressurer l’imagination, le détachement de soi-même ne se faisait
pas; impossible d’atteindre à la contemplation parfaite!

Il recourut à des auteurs mystiques: sainte Thérèse, Jean de la
Croix, Louis de Grenade, Simpoli, -- et de plus modernes,
Monseigneur Chaillot. Au lieu des sublimités qu’il attendait, il
ne rencontra que des platitudes, un style très lâche, de froides
images, et force comparaisons tirées de la boutique des
lapidaires.

Il apprit cependant qu’il y a une purgation active et une
purgation passive, une vision interne et une vision externe,
quatre espèces d’oraisons, neuf excellences dans l’amour, six
degrés dans l’humilité, et que la blessure de l’âme ne diffère pas
beaucoup du vol spirituel.

Des points l’embarrassaient.

-- Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l’on doive
remercier Dieu pour le bienfait de l’existence? Quelle mesure
garder entre la crainte indispensable au salut, et l’espérance qui
ne l’est pas moins? Où est le signe de la grâce? etc.!

Les réponses de M. Jeufroy étaient simples: -- Ne vous tourmentez
pas! À vouloir tout approfondir, on court sur une pente
dangereuse.

Le Catéchisme de Persévérance par Gaume avait tellement dégoûté
Bouvard qu’il prit le volume de Louis Hervieu -- c’était un
sommaire de l’exégèse moderne défendu par le gouvernement.
Barberou, comme républicain l’avait acheté.

Il éveilla des doutes dans l’esprit de Bouvard -- et d’abord sur
le péché originel. -- Si Dieu a créé l’Homme peccable, il ne
devait pas le punir; et le mal est antérieur à la chute, puisqu’il
y avait déjà, des volcans, des bêtes féroces! Enfin ce dogme
bouleverse mes notions de justice!

-- Que voulez-vous disait le curé c’est une de ces vérités dont
tout le monde est d’accord sans qu’on puisse en fournir de
preuves; -- et nous-mêmes nous faisons rejaillir sur les enfants
les crimes de leurs pères. Ainsi les moeurs et les lois justifient
ce décret de la Providence, que l’on retrouve dans la Nature.

Bouvard hocha la tête. Il doutait aussi de l’enfer.

-- Car tout châtiment doit viser à l’amélioration du coupable --
ce qui devient impossible avec une peine éternelle! -- et combien
l’endurent! Songez donc: tous les Anciens, les juifs, les
musulmans, les idolâtres, les hérétiques et les enfants morts sans
baptême, ces enfants créés par Dieu! et dans quel but? pour les
punir d’une faute, qu’ils n’ont pas commise!

-- Telle est l’opinion de saint Augustin ajouta le curé et saint
Fulgence enveloppe dans la damnation jusqu’aux foetus. L’Église,
il est vrai, n’a rien décidé à cet égard. Une remarque pourtant:
ce n’est pas Dieu, mais le pécheur qui se damne lui-même; et
l’offense étant infinie, puisque Dieu est infini, la punition doit
être infinie. Est-ce tout, monsieur?

-- Expliquez-moi la Trinité dit Bouvard.

-- Avec plaisir! -- Prenons une comparaison: les trois côtés du
triangle, ou plutôt notre âme, qui contient: être, connaître et
vouloir; ce qu’on appelle faculté chez l’Homme est personne en
Dieu. Voilà le mystère.

-- Mais les trois côtés du triangle ne sont pas chacun le
triangle. Ces trois facultés de l’âme ne font pas trois âmes. Et
vos personnes de la Trinité sont trois Dieux.

-- Blasphème!

-- Alors il n’y a qu’une personne, un Dieu, une substance affectée
de trois manières!

-- Adorons sans comprendre dit le curé.

-- Soit! dit Bouvard.

Il avait peur de passer pour un impie, d’être mal vu au château.

Maintenant ils y venaient trois fois la semaine -- vers cinq
heures -- en hiver -- et la tasse de thé les réchauffait. M. le
comte par ses allures rappelait le chic de l’ancienne cour, la
Comtesse placide et grasse, montrait sur toutes choses un grand
discernement. Mlle Yolande leur fille, était le type de la jeune
personne, l’Ange des keepsakes -- et Mme de Noares leur dame de
compagnie ressemblait à Pécuchet, ayant son nez pointu.

La première fois qu’ils entrèrent dans le salon, elle défendait
quelqu’un.

-- Je vous assure qu’il est changé! Son cadeau le prouve.

Ce quelqu’un était Gorju. Il venait d’offrir aux futurs époux un
prie-Dieu gothique. On l’apporta. Les armes des deux maisons s’y
étalaient en reliefs de couleur. M. de Mahurot en parut content;
et Mme de Noares lui dit:

-- Vous vous souviendrez de mon protégé!

Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin d’une douzaine d’années
et sa soeur, qui en avait dix peut-être. Par les trous de leurs
guenilles, on voyait leurs membres rouges de froid. L’un était
chaussé de vieilles pantoufles, l’autre n’avait plus qu’un sabot.
Leurs fronts disparaissaient sous leurs chevelures et ils
regardaient autour d’eux avec des prunelles ardentes comme de
jeunes loups effarés.

Mme de Noares conta qu’elle les avait rencontrés le matin sur la
grande route. Placquevent ne pouvait fournir aucun détail.

On leur demanda leur nom. Victor -- Victorine. -- Où était leur
père? -- En prison. -- Et avant, que faisait-il? -- Rien. -- Leur
pays. -- Saint-Pierre. -- Mais quel Saint-Pierre? Les deux petits
pour toute réponse disaient en reniflant: -- Sais pas, sais pas.
Leur mère était morte et ils mendiaient.

Mme de Noares exposa combien il serait dangereux de les
abandonner; elle attendrit la Comtesse, piqua d’honneur le Comte,
fut soutenue par Mademoiselle, s’obstina, réussit. La femme du
garde-chasse en prendrait soin. On leur trouverait de l’ouvrage
plus tard; -- et comme ils ne savaient ni lire ni écrire, Mme de
Noares leur donnerait elle-même des leçons afin de les préparer au
catéchisme.

Quand M. Jeufroy venait au château, on allait quérir les deux
mioches, il les interrogeait puis faisait une conférence, où il
mettait de la prétention, à cause de l’auditoire.

Une fois, qu’il avait discouru sur les Patriarches, Bouvard en
s’en retournant avec lui et Pécuchet, les dénigra fortement.

Jacob s’est distingué par des filouteries, David par les meurtres,
Salomon par ses débauches.

L’abbé lui répondit qu’il fallait voir plus loin. Le sacrifice
d’Abraham est la figure de la Passion. Jacob une autre figure du
Messie, comme Joseph, comme le serpent d’airain, comme Moïse.

-- Croyez-vous dit Bouvard, qu’il ait composé le Pentateuque?

-- Oui! sans doute!

-- Cependant on y raconte sa mort! même observation pour Josué --
et quant aux Juges, l’auteur nous prévient qu’à l’époque dont il
fait l’histoire, Israël n’avait pas encore de Rois. L’ouvrage fut
donc écrit sous les Rois. Les Prophètes aussi m’étonnent.

-- Il va nier les Prophètes, maintenant!

-- Pas du tout! mais leur esprit échauffé percevait Jéhovah sous
des formes diverses, celle d’un feu, d’une broussaille, d’un
vieillard, d’une colombe; et ils n’étaient pas certains de la
Révélation puisqu’ils demandent toujours un signe.

-- Ah! -- et vous avez découvert ces belles choses? ...

-- Dans Spinoza! À ce mot, le curé bondit. -- L’avez-vous lu?

-- Dieu m’en garde!

-- Pourtant, monsieur, la Science! ...

-- Monsieur, on n’est pas savant, si l’on n’est chrétien.

La Science lui inspirait des sarcasmes. -- Fera-t-elle pousser un
épi de grain, votre Science! Que savons-nous? disait-il.

Mais il savait que le monde a été créé pour nous; il savait que
les Archanges sont au-dessus des Anges; -- il savait que le corps
humain ressuscitera tel qu’il était vers la trentaine.

Son aplomb sacerdotal agaçait Bouvard, qui par méfiance de Louis
Hervieu écrivit à Varlot. Et Pécuchet mieux informé, demanda à M.
Jeufroy des explications sur l’Écriture.

Les six jours de la Genèse veulent dire six grandes époques. Le
rapt des vases précieux fait par les juifs aux Égyptiens doit
s’entendre des richesses intellectuelles, les Arts, dont ils
avaient dérobé le secret. Isaïe ne se dépouilla pas complètement -
- Nudus en latin signifiant nu jusqu’aux hanches; ainsi Virgile
conseille de se mettre nu, pour labourer, et cet écrivain n’eût
pas donné un précepte contraire à la pudeur! Ézéchiel dévorant un
livre n’a rien d’extraordinaire; ne dit-on pas dévorer une
brochure, un journal?

Mais si l’on voit partout des métaphores que deviendront les
faits? L’abbé, soutenait cependant qu’ils étaient réels.

Cette manière de les entendre parut déloyale à Pécuchet. Il poussa
plus loin ses recherches et apporta une note sur les
contradictions de la Bible.

L’Exode nous apprend que pendant quarante ans on fit des
sacrifices dans le désert; on n’en fit aucun suivant Amos et
Jérémie. Les Paralipomènes et Esdras ne sont point d’accord sur le
dénombrement du Peuple. Dans le Deutéronome, Moïse voit le
Seigneur face à face; d’après l’Exode, jamais il ne put le voir.
Où est, alors, l’inspiration?

-- Motif de plus pour l’admettre répliquait en souriant M.
Jeufroy. Les imposteurs ont besoin de connivence, les sincères n’y
prennent garde. Dans l’embarras recourons à l’Église. Elle est
toujours infaillible.

De qui relève l’infaillibilité?

Les conciles de Bâle et de Constance l’attribuent aux conciles.
Mais souvent les conciles diffèrent, témoin ce qui se passa pour
Athanase et pour Arius. Ceux de Florence et de Latran la décernent
au pape. Mais Adrien VI déclare que le Pape, comme un autre, peut
se tromper.

Chicanes! Tout cela ne fait rien à la permanence du dogme.

L’ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations: le baptême
autrefois était réservé pour les adultes. L’extrême-onction ne fut
un sacrement qu’au IXe siècle; la Présence réelle a été décrétée
au VIIIe, le Purgatoire, reconnu au XVe, l’Immaculée Conception
est d’hier.

Et Pécuchet en arriva à ne plus savoir que penser de Jésus. Trois
évangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean il
paraît s’égaler à Dieu; dans un autre du même se reconnaître son
inférieur.

L’abbé ripostait par la lettre du roi Abgar, les Actes de Pilate
et le témoignage des Sibylles dont le fond est véritable. Il
retrouvait la Vierge dans les Gaules, l’annonce d’un Rédempteur en
Chine, la Trinité partout, la Croix sur le bonnet du grand lama,
en Égypte au poing des dieux; -- et même il fit voir une gravure,
représentant un nilomètre, lequel était un phallus suivant
Pécuchet.

M. Jeufroy consultait secrètement son ami Pruneau, qui lui
cherchait des preuves dans les auteurs. Une lutte d’érudition
s’engagea; et fouetté par l’amour-propre Pécuchet devint
transcendant, mythologue.

Il comparait la Vierge à Isis, l’eucharistie au Homa des Perses,
Bacchus à Moïse, l’arche de Noé au vaisseau de Xithuros, ces
ressemblances pour lui démontraient l’identité des religions.

Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu’il n’y a qu’un
Dieu -- et quand il était à bout d’arguments, l’homme à la soutane
s’écriait: -- C’est un mystère!

Que signifie ce mot? Défaut de savoir; très bien. Mais s’il
désigne une chose dont le seul énoncé implique contradiction,
c’est une sottise; -- et Pécuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il
le surprenait dans son jardin, l’attendait au confessionnal, le
relançait dans la sacristie.

Le prêtre imaginait des ruses pour le fuir.

Un jour, qu’il était parti à Sassetot administrer quelqu’un,
Pécuchet se porta au-devant de lui sur la route, manière de rendre
la conversation inévitable.

C’était le soir, vers la fin d’août. Le ciel écarlate se
rembrunit, et un gros nuage s’y forma, régulier dans le bas, avec
des volutes au sommet.

Pécuchet d’abord, parla de choses indifférentes, puis ayant glissé
le mot martyr:

-- Combien pensez-vous qu’il y en ait eu?

-- Une vingtaine de millions, pour le moins.

-- Leur nombre n’est pas si grand, dit Origène.

-- Origène, vous savez, est suspect!

Un large coup de vent passa, inclinant l’herbe des fossés, et les
deux rangs d’ormeaux jusqu’au bout de l’horizon.

Pécuchet reprit: -- On classe dans les martyrs, beaucoup d’évêques
gaulois, tués en résistant aux Barbares, ce qui n’est plus la
question.

-- Allez-vous défendre les Empereurs!

Suivant Pécuchet, on les avait calomniés. -- L’histoire de la
Légion thébaine est une fable. Je conteste également Symphorose et
ses sept fils, Félicité et ses sept filles, et les sept vierges
d’Ancyre, condamnées au viol, bien que septuagénaires, et les onze
mille vierges de sainte Ursule, dont une compagne s’appelait
Undecemilla, un nom pris pour un chiffre, -- encore plus les dix
martyrs d’Alexandrie!

-- Cependant! ... Cependant, ils se trouvent dans des auteurs
dignes de créance.

Des gouttes d’eau tombèrent. Le curé déploya son parapluie; -- et
Pécuchet, quand il fut dessous, osa prétendre que les catholiques
avaient fait plus de martyrs chez les juifs, les musulmans, les
protestants, et les libres penseurs que tous les Romains
autrefois.

L’ecclésiastique se récria:

-- Mais on compte dix persécutions depuis Néron jusqu’au César
Galère!

-- Eh bien, et les massacres des Albigeois! et la Saint-
Barthélemy! et la Révocation de l’édit de Nantes!

-- Excès déplorables sans doute mais vous n’allez pas comparer ces
gens-là à saint Étienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une
foule de missionnaires.

-- Pardon! je vous rappellerai Hypatie, Jérôme de Prague, Jean
Huss, Bruno, Vanini, Anne Du Bourg!

La pluie augmentait, et ses rayons dardaient si fort, qu’ils
rebondissaient du sol, comme de petites fusées blanches. Pécuchet
et M. Jeufroy marchaient avec lenteur serrés l’un contre l’autre,
et le curé disait:

-- Après des supplices abominables, on les jetait dans des
chaudières!

-- L’Inquisition employait de même la torture, et elle vous
brûlait très bien.

-- On exposait les dames illustres dans les lupanars!

-- Croyez-vous que les dragons de Louis XIV fussent décents?

-- Et notez que les chrétiens n’avaient rien fait contre l’État!

-- Les Huguenots pas davantage!

Le vent chassait, balayait la pluie dans l’air. Elle claquait sur
les feuilles, ruisselait au bord du chemin, et le ciel couleur de
boue se confondait avec les champs dénudés, la moisson étant
finie. Pas un toit. Au loin seulement, la cabane d’un berger.

Le maigre paletot de Pécuchet n’avait plus un fil de sec. L’eau
coulait le long de son échine, entrait dans ses bottes, dans ses
oreilles, dans ses yeux, malgré la visière de la casquette Amoros.
Le curé, en portant d’un bras la queue de sa soutane, se
découvrait les jambes, et les pointes de son tricorne crachaient
l’eau sur ses épaules comme des gargouilles de cathédrale.

Il fallut s’arrêter, et tournant leur dos à la tempête, ils
restèrent face à face, ventre contre ventre, en tenant à quatre
mains le parapluie qui oscillait.

M. Jeufroy n’avait pas interrompu la défense des catholiques.

-- Ont-ils crucifié vos protestants, comme le fut saint Siméon, ou
fait dévorer un homme par deux tigres comme il advint à saint
Ignace?

-- Mais comptez-vous pour quelque chose, tant de femmes séparées
de leurs maris, d’enfants arrachés à leurs mères! Et les exils des
pauvres, à travers la neige, au milieu des précipices! On les
entassait dans les prisons; à peine morts on les traînait sur la
claie.

L’abbé ricana: -- Vous me permettrez de n’en rien croire! Et nos
martyrs à nous sont moins douteux. Sainte Blandine a été livrée
dans un filet à une vache furieuse. Sainte Julie périt assommée de
coups. Saint Taraque, saint Probus et saint Andronic, on leur a
brisé les dents avec un marteau, déchiré les côtes avec des
peignes de fer, traversé les mains avec des clous rougis, enlevé
la peau du crâne!

-- Vous exagérez dit Pécuchet. La mort des martyrs était dans ce
temps-là une amplification de rhétorique!

-- Comment de la rhétorique?

-- Mais oui! tandis que moi, monsieur, je vous raconte de
l’histoire. Les catholiques en Irlande éventrèrent des femmes
enceintes pour prendre leurs enfants!

-- Jamais.

-- Et les donner aux pourceaux!

-- Allons donc!

-- En Belgique, ils les enterraient toutes vives.

-- Quelle plaisanterie.

-- On a leurs noms!

-- Et quand même objecta le Prêtre, en secouant de colère son
parapluie on ne peut les appeler des martyrs. Il n’y en a pas en
dehors de l’Église.

-- Un mot. Si la valeur du martyr dépend de la doctrine, comment
servirait-il à en démontrer l’excellence?

La pluie se calmait; jusqu’au village ils ne parlèrent plus.

Mais, sur le seuil du presbytère, l’Abbé dit:

-- Je vous plains! véritablement, je vous plains!

Pécuchet conta de suite à Bouvard son altercation. Elle lui avait
causé une malveillance antireligieuse; -- et une heure après,
assis devant un feu de broussailles, il lisait le Curé Meslier.
Ces négations lourdes le choquèrent; puis se reprochant d’avoir
méconnu, peut-être, des héros, il feuilleta dans la Biographie,
l’histoire des martyrs les plus illustres.

Quelles clameurs du Peuple, quand ils entraient dans l’arène! --
et si les lions et les jaguars étaient trop doux, du geste et de
la voix ils les excitaient à s’avancer. On les voyait tout
couverts de sang, sourire debout le regard au ciel; -- sainte
Perpétue renoua ses cheveux pour ne point paraître affligée. --
Pécuchet se mit à réfléchir -- La fenêtre était ouverte, la nuit
tranquille, beaucoup d’étoiles brillaient -- Il devait se passer
dans leur âme des choses dont nous n’avons plus l’idée, une joie,
un spasme divin? -- Et Pécuchet à force d’y rêver dit qu’il
comprenait cela, aurait fait comme eux.

-- Toi?

-- Certainement.

-- Pas de blagues! Crois-tu oui, ou non?

-- Je ne sais.

Il alluma une chandelle -- puis ses yeux tombant sur le crucifix
dans l’alcôve: -- Combien de misérables ont recouru à celui-là! et
après un silence: On l’a dénaturé! c’est la faute de Rome: la
politique du Vatican!

Mais Bouvard admirait l’Église pour sa magnificence, et aurait
souhaité au moyen âge être un cardinal. -- J’aurais eu bonne mine
sous la pourpre, conviens-en!

La casquette de Pécuchet posée devant les charbons n’était pas
sèche encore. Tout en l’étirant, il sentit quelque chose dans la
doublure, et une médaille de saint Joseph tomba. Ils furent
troublés, le fait leur paraissant inexplicable.

Mme de Noares voulut savoir de Pécuchet s’il n’avait pas éprouvé
comme un changement, un bonheur, et se trahit par ses questions.
Une fois, pendant qu’il jouait au billard, elle lui avait cousu la
médaille dans sa casquette.

Évidemment, elle l’aimait; ils auraient pu se marier: elle était
veuve; et il ne soupçonna pas cet amour, qui peut-être eût fait le
bonheur de sa vie.

Bien qu’il se montrât plus religieux que M. Bouvard, elle l’avait
dédié à saint Joseph, dont le secours est excellent pour les
conversions.

Personne, comme elle, ne connaissait tous les chapelets et les
indulgences qu’ils procurent, l’effet des reliques, les privilèges
des eaux saintes. Sa montre était retenue par une chaînette qui
avait touché aux liens de saint Pierre. Parmi ses breloques
luisait une perle d’or, à l’imitation de celle qui contient dans
l’église d’Allouagne une larme de Notre-Seigneur. Un anneau à son
petit doigt enfermait des cheveux du curé d’Ars; -- et comme elle
cueillait des simples pour les malades, sa chambre ressemblait à
une sacristie et à une officine d’apothicaire.

Son temps se passait à écrire des lettres, à visiter les pauvres,
à dissoudre des concubinages, à répandre des photographies du
Sacré-Coeur. Un monsieur devait lui envoyer de la Pâte des
martyrs: mélange de cire pascale et de poussière humaine prise aux
catacombes, et qui s’emploie dans les cas désespérés en mouches ou
en pilules. Elle en promit à Pécuchet.

Il parut choqué d’un tel matérialisme.

Le soir, un valet du château lui apporta une hottée d’opuscules,
relatant des paroles pieuses du grand Napoléon, des bons mots de
curé dans les auberges, des morts effrayantes advenues à des
impies. Mme de Noares savait tout cela par coeur, avec une
infinité de miracles.

Elle en contait de stupides -- des miracles sans but, comme si
Dieu les eût faits pour ébahir le monde. Sa grand’mère, à elle-
même, avait serré dans une armoire des pruneaux couverts d’un
linge, et quand on ouvrit l’armoire un an plus tard, on en vit
treize sur la nappe, formant la croix. -- Expliquez-moi cela.
C’était son mot après ses histoires, qu’elle soutenait avec un
entêtement de bourrique, bonne femme d’ailleurs, et d’humeur
enjouée.

Une fois pourtant, elle sortit de son caractère. Bouvard lui
contestait le miracle de Pezilla: un compotier où l’on avait caché
des hosties pendant la Révolution se dora de lui-même -- tout
seul.

Peut-être y avait-il, au fond, un peu de couleur jaune provenant
de l’humidité?

-- Mais non! je vous répète que non! La dorure a pour cause le
contact de l’Eucharistie et elle donna en preuve l’attestation des
évêques. C’est, disent-ils, comme un bouclier, un... un palladium
sur le diocèse de Perpignan. Demandez plutôt à M. Jeufroy!

Bouvard n’y tint plus; et ayant repassé son Louis Hervieu, emmena
Pécuchet.

L’ecclésiastique finissait de dîner. Reine offrit des sièges, et
sur un geste, alla prendre deux petits verres qu’elle emplit de
Rosolio.

Après quoi, Bouvard exposa ce qui l’amenait.

L’abbé ne répondit pas franchement. Tout est possible à Dieu -- et
les miracles sont une preuve de la Religion.

-- Cependant, il y a des lois.

-- Cela n’y fait rien. Il les dérange pour instruire, corriger.

-- Que savez-vous s’il les dérange? répliqua Bouvard. Tant que la
Nature suit sa routine, on n’y pense pas; mais dans un phénomène
extraordinaire, nous voyons la main de Dieu.

-- Elle peut y être dit l’ecclésiastique et quand un événement se
trouve certifié par des témoins...

-- Les témoins gobent tout, car il y a de faux miracles!

Le prêtre devint rouge. -- Sans doute... quelquefois.

-- Comment les distinguer des vrais? Et si les vrais donnés en
preuves ont eux-mêmes besoin de preuves, pourquoi en faire?

Reine intervint, et prêchant comme son maître, dit qu’il fallait
obéir.

-- La vie est un passage, mais la mort est éternelle!

-- Bref ajouta Bouvard, en lampant le Rosolio, les miracles
d’autrefois ne sont pas mieux démontrés que les miracles
d’aujourd’hui; des raisons analogues défendent ceux des chrétiens
et des païens.

Le curé jeta sa fourchette sur la table. -- Ceux-là étaient faux,
encore un coup! -- Pas de miracles en dehors de l’Église!

-- Tiens se dit Pécuchet même argument que pour les martyrs: la
doctrine s’appuie sur les faits et les faits sur la doctrine.

M. Jeufroy, ayant bu un verre d’eau, reprit:

-- Tout en les niant, vous y croyez. Le monde, que convertissent
douze pêcheurs, voilà, il me semble, un beau miracle?

-- Pas du tout! Pécuchet en rendait compte d’une autre manière. Le
monothéisme vient des Hébreux, la Trinité des Indiens. Le Logos
est à Platon, la Vierge-mère à l’Asie.

N’importe! M. Jeufroy tenait au surnaturel, ne voulait que le
christianisme pût avoir humainement la moindre raison d’être, bien
qu’il en vît chez tous les peuples, des prodromes ou des
déformations. L’impiété railleuse du XVIIIe siècle, il l’eût
tolérée; mais la critique moderne avec sa politesse, l’exaspérait.

-- J’aime mieux l’athée qui blasphème que le sceptique qui ergote!

Puis il les regarda d’un air de bravade, comme pour les congédier.

Pécuchet s’en retourna mélancolique. Il avait espéré l’accord de
la Foi et de la Raison.

Bouvard lui fit lire ce passage de Louis Hervieu:

Pour connaître l’abîme qui les sépare, opposez leurs axiomes:

La Raison vous dit: Le tout enferme la partie; et la Foi vous
répond par la substantiation. Jésus communiant avec ses apôtres,
avait son corps dans sa main, et sa tête dans sa bouche.

La Raison vous dit: On n’est pas responsable du crime des autres -
- et la Foi vous répond par le Péché originel.

La Raison vous dit: Trois c’est trois -- et la Foi déclare que:
Trois c’est un.

Et ils ne fréquentèrent plus l’abbé.

C’était l’époque de la guerre d’Italie. Les honnêtes gens
tremblaient pour le Pape. On tonnait contre Emmanuel. Mme de
Noares allait jusqu’à lui souhaiter la mort.

Bouvard et Pécuchet ne protestaient que timidement. Quand la porte
du salon tournait devant eux et qu’ils se miraient en passant dans
les hautes glaces, tandis que par les fenêtres on apercevait les
allées, où tranchait sur la verdure le gilet rouge d’un
domestique, ils éprouvaient un plaisir; et le luxe du milieu les
faisait indulgents aux paroles qui s’y débitaient.

Le comte leur prêta tous les ouvrages de M. de Maistre. Il en
développait les principes, devant un cercle d’intimes: Hurel, le
curé, le juge de paix, le notaire et le baron son futur gendre,
qui venait de temps à autre pour vingt-quatre heures au château.

-- Ce qu’il y a d’abominable disait le comte c’est l’esprit de 89!
D’abord on conteste Dieu, ensuite, on discute le gouvernement,
puis arrive la liberté; liberté d’injures, de révolte, de
jouissances, ou plutôt de pillage. Si bien que la Religion et le
Pouvoir doivent proscrire les indépendants, les hérétiques. On
criera sans doute, à la Persécution! comme si les bourreaux
persécutaient les criminels. Je me résume. Point d’État sans Dieu!
la Loi ne pouvant être respectée que si elle vient d’en haut; et
actuellement il ne s’agit pas des Italiens mais de savoir qui
l’emportera de la Révolution ou du Pape, de Satan ou de Jésus-
Christ!

M. Jeufroy approuvait par des monosyllabes, Hurel avec un sourire,
le juge de paix en dodelinant la tête. Bouvard et Pécuchet
regardaient le plafond, Mme de Noares, la comtesse et Yolande
travaillaient pour les pauvres -- et M. de Mahurot près de sa
fiancée, parcourait les feuilles.

Puis, il y avait des silences, où chacun semblait plongé dans la
recherche d’un problème. Napoléon III n’était plus un Sauveur, et
même il donnait un exemple déplorable, en laissant aux Tuileries,
les maçons travailler le dimanche.

-- On ne devrait pas permettre était la phrase ordinaire de M. le
Comte. Économie sociale, beaux-arts, littérature, histoire,
doctrines scientifiques, il décidait de tout, en sa qualité de
chrétien et de père de famille; -- et plût à Dieu que le
gouvernement à cet égard eût la même rigueur qu’il déployait dans
sa maison. Le Pouvoir seul est juge des dangers de la science;
répandue trop largement elle inspire au peuple des ambitions
funestes. Il était plus heureux, ce pauvre peuple, quand les
seigneurs et les évêques tempéraient l’absolutisme du roi. Les
industriels maintenant l’exploitent. Il va tomber en esclavage!

Et tous regrettaient l’ancien régime, Hurel par bassesse, Coulon
par ignorance, Marescot, comme artiste.

Bouvard une fois chez lui, se retrempait avec La Mettrie,
d’Holbach, etc. -- et Pécuchet s’éloigna d’une religion, devenue
un moyen de gouvernement. M. de Mahurot avait communié pour
séduire mieux ces dames et s’il pratiquait, c’était à cause des
domestiques.

Mathématicien et dilettante, jouant des valses sur le piano, et
admirateur de Topffer, il se distinguait par un scepticisme de bon
goût; ce qu’on rapporte des abus féodaux, de l’Inquisition ou des
Jésuites, préjugés, et il vantait le Progrès, bien qu’il méprisât
tout ce qui n’était pas gentilhomme ou sorti de l’École
Polytechnique.

M. Jeufroy, de même, leur déplaisait. Il croyait aux sortilèges,
faisait des plaisanteries sur les idoles, affirmait que tous les
idiomes sont dérivés de l’hébreu; sa rhétorique manquait
d’imprévu; invariablement, c’était le cerf aux abois, le miel et
l’absinthe, l’or et le plomb, des parfums, des urnes -- et l’âme
chrétienne, comparée au soldat qui doit dire en face du Péché: Tu
ne passes pas!

Pour éviter ses conférences, ils arrivaient au château le plus
tard possible.

Un jour pourtant, ils l’y trouvèrent.

Depuis une heure, il attendait ses deux élèves. Tout à coup Mme de
Noares entra.

-- La petite a disparu. J’amène Victor. Ah! le malheureux.

Elle avait saisi dans sa poche, un dé d’argent perdu depuis trois
jours, puis suffoquée par les sanglots: -- Ce n’est pas tout! ce
n’est pas tout! Pendant que je le grondais, il m’a montré son
derrière! Et avant que le Comte et la Comtesse aient rien dit: Du
reste, c’est de ma faute, pardonnez-moi!

Elle leur avait caché que les deux orphelins étaient les enfants
de Touache, maintenant au bagne.

Que faire?

Si le Comte les renvoyait, ils étaient perdus -- et son acte de
charité passerait pour un caprice.

M. Jeufroy ne fut pas surpris. L’homme étant corrompu
naturellement il fallait le châtier pour l’améliorer.

Bouvard protesta. La douceur valait mieux.

Mais le Comte, encore une fois s’étendit sur le bras de fer,
indispensable aux enfants, comme pour les peuples. Ces deux-là
étaient pleins de vices, la petite fille menteuse, le gamin
brutal. Ce vol, après tout on l’excuserait, l’insolence jamais,
l’éducation devant être l’école du respect.

Donc Sorel, le garde-chasse, administrerait au jeune homme une
bonne fessée immédiatement.

M. de Mahurot, qui avait à lui dire quelque chose, se chargea de
la commission. Il prit un fusil dans l’antichambre et appela
Victor, resté au milieu de la cour, la tête basse:

-- Suis-moi dit le Baron.

Comme la route pour aller chez le garde, détournait peu de
Chavignolles, M. Jeufroy, Bouvard et Pécuchet l’accompagnèrent.

À cent pas du château, il les pria de ne plus parler, tant qu’il
longerait le bois.

Le terrain dévalait jusqu’au bord de la rivière, où se dressaient
de grands quartiers de roches. Elle faisait des plaques d’or sous
le soleil couchant. En face les verdures des collines se
couvraient d’ombre. Un air vif soufflait.

Des lapins sortirent de leurs terriers, et broutaient le gazon.

Un coup de feu partit, un deuxième, un autre, -- et les lapins
sautaient, déboulaient. Victor se jetait dessus pour les saisir,
et haletait trempé de sueur.

-- Tu arranges bien tes nippes dit le baron. -- Sa blouse en
loques avait du sang.

La vue du sang répugnait à Bouvard. Il n’admettait pas qu’on en
pût verser.

M. Jeufroy reprit:

-- Les circonstances quelquefois l’exigent. Si ce n’est pas le
coupable qui donne le sien, il faut celui d’un autre, -- vérité
que nous enseigne la Rédemption.

Suivant Bouvard, elle n’avait guère servi, presque tous les hommes
étant damnés, malgré le sacrifice de Notre-Seigneur.

-- Mais quotidiennement, il le renouvelle dans l’Eucharistie.

-- Et le miracle dit Pécuchet se fait avec des mots, quelle que
soit l’indignité du Prêtre!

-- Là est le mystère, monsieur!

Cependant Victor clouait ses yeux sur le fusil, tâchait même d’y
toucher.

-- À bas les pattes! Et M, de Mahurot prit un sentier sous bois.

L’ecclésiastique avait Pécuchet d’un côté, Bouvard de l’autre --
et il lui dit:

-- Attention, vous savez: _Debetur pueris_.

Bouvard l’assura qu’il s’humiliait devant le Créateur, mais était
indigné qu’on en fît un homme. On redoute sa vengeance, on
travaille pour sa gloire; il a toutes les vertus, un bras, un
oeil, une politique, une habitation. Notre Père qui êtes aux
cieux, qu’est-ce que cela veut dire?

Et Pécuchet ajouta:

-- Le monde s’est élargi; la terre n’en fait plus le centre. Elle
roule dans la multitude infinie de ses pareils. Beaucoup la
dépassent en grandeur, et ce rapetissement de notre globe procure
de Dieu un idéal plus sublime. Donc la Religion devait changer. Le
Paradis est quelque chose d’enfantin avec ses bienheureux toujours
contemplant, toujours chantant -- et qui regardent d’en haut les
tortures des damnés. Quand on songe que le christianisme a pour
base une pomme!

Le curé se fâcha. -- Niez la Révélation, ce sera plus simple.

-- Comment voulez-vous que Dieu ait parlé? dit Bouvard.

-- Prouvez qu’il n’a pas parlé! disait Jeufroy.

-- Encore une fois, qui vous l’affirme?

-- L’Église!

-- Beau témoignage!

Cette discussion ennuyait M. de Mahurot; -- et tout en marchant:

-- Écoutez donc le curé! il en sait plus que vous!

Bouvard et Pécuchet se firent des signes pour prendre un autre
chemin, puis à la Croix-Verte: -- Bien le bonsoir.

-- Serviteur dit le baron.

Tout cela serait conté à M. de Faverges; et peut-être qu’une
rupture s’en suivrait? tant pis! Ils se sentaient méprisés par ces
nobles; on ne les invitait jamais à dîner; et ils étaient las de
Mme de Noares avec ses continuelles remontrances.

Ils ne pouvaient cependant garder le De Maistre; -- et une
quinzaine après ils retournèrent au château, croyant n’être pas
reçus.

Ils le furent.

Toute la famille se trouvait dans le boudoir, Hurel y compris, et
par extraordinaire Foureau.

La correction n’avait point corrigé Victor. Il refusait
d’apprendre son catéchisme; et Victorine proférait des mots sales.
Bref le garçon irait aux Jeunes Détenus, la petite fille dans un
couvent. Foureau s’était chargé des démarches, et il s’en allait
quand la Comtesse le rappela.

On attendait M. Jeufroy, pour fixer ensemble la date du mariage
qui aurait lieu à la mairie, bien avant de se faire à l’église,
afin de montrer que l’on honnissait le mariage civil.

Foureau tâcha de le défendre. Le Comte et Hurel l’attaquèrent.
Qu’était une fonction municipale près d’un sacerdoce! -- et le
Baron ne se fût pas cru marié s’il l’eût été, seulement devant une
écharpe tricolore.

-- Bravo! dit M. Jeufroy, qui entrait. Le mariage étant établi par
Jésus...

Pécuchet l’arrêta. -- Dans quel évangile? Aux temps apostoliques
on le considérait si peu, que Tertulien le compare à l’adultère.

-- Ah! par exemple!

-- Mais oui! et ce n’est pas un sacrement! Il faut au sacrement un
signe. Montrez-moi le signe, dans le mariage! Le curé eut beau
répondre qu’il figurait l’alliance de Dieu avec l’Église. Vous ne
comprenez plus le christianisme! et la Loi...

-- Elle en garde l’empreinte dit M. de Faverges; sans lui, elle
autoriserait la Polygamie!

Une voix répliqua: Où serait le mal?

C’était Bouvard, à demi caché par un rideau. On peut avoir
plusieurs épouses, comme les patriarches, les mormons, les
musulmans et néanmoins être honnête homme!

-- Jamais s’écria le Prêtre! l’honnêteté consiste à rendre ce qui
est dû. Nous devons hommage à Dieu. Or qui n’est pas chrétien,
n’est pas honnête!

-- Autant que d’autres dit Bouvard.

Le comte croyant voir dans cette repartie une atteinte à la
Religion l’exalta. Elle avait affranchi les esclaves.

Bouvard fit des citations, prouvant le contraire:

-- Saint Paul leur recommande d’obéir aux maîtres comme à Jésus. -
- Saint Ambroise nomme la servitude un don de Dieu. -- Le
Lévitique, l’Exode et les Conciles l’ont sanctionnée. -- Bossuet
la classe pari le droit des gens. -- Et Mgr Bouvier l’approuve.

Le comte objecta que le christianisme, pas moins, avait développé
la civilisation.

-- Et la paresse, en faisant de la Pauvreté, une vertu!

-- Cependant, monsieur, la morale de l’Évangile?

-- Eh! eh! pas si morale! Les ouvriers de la dernière heure sont
autant payés que ceux de la première. On donne à celui qui
possède, et on retire à celui qui n’a pas. Quant au précepte de
recevoir des soufflets sans les rendre et de se laisser voler, il
encourage les audacieux, les poltrons et les coquins.

Le scandale redoubla, quand Pécuchet eut déclaré qu’il aimait
autant le Bouddhisme.

Le prêtre éclata de rire. -- Ah! ah! ah! le Bouddhisme.

Mme de Noares leva les bras. -- Le Bouddhisme!

-- Comment, -- le Bouddhisme? répétait le comte.

-- Le connaissez-vous? dit Pécuchet à M. Jeufroy, qui
s’embrouilla.

-- Eh bien, sachez-le! mieux que le christianisme, et avant lui,
il a reconnu le néant des choses terrestres. Ses pratiques sont
austères, ses fidèles plus nombreux que tous les chrétiens, et
pour l’incarnation, Vischnou n’en a pas une, mais neuf! Ainsi,
jugez!

-- Des mensonges de voyageurs dit Mme de Noares.

-- Soutenus par les francs-maçons ajouta le curé.

Et tous parlant à la fois: -- Allez donc -- Continuez! -- Fort
joli! -- Moi, je le trouve drôle -- Pas possible si bien que
Pécuchet exaspéré, déclara qu’il se ferait bouddhiste!

-- Vous insultez des chrétiennes! dit le Baron. Mme de Noares
s’affaissa dans un fauteuil. La Comtesse et Yolande se taisaient.
Le comte roulait des yeux; Hurel attendait des ordres. L’abbé,
pour se contenir, lisait son bréviaire.

Cet exemple apaisa M. de Faverges; et considérant les deux
bonshommes: -- Avant de blâmer l’Évangile, et quand on a des
taches dans sa vie, il est certaines réparations...

-- Des réparations?

-- Des taches?

-- Assez, messieurs! vous devez me comprendre! Puis s’adressant à
Fourreau: Sorel est prévenu! Allez-y! Et Bouvard et Pécuchet se
retirèrent sans saluer.

Au bout de l’avenue, ils exhalèrent tous les trois, leur
ressentiment. On me traite en domestique grommelait Foureau; -- et
les autres l’approuvant, malgré le souvenir des hémorroïdes, il
avait pour eux comme de la sympathie.

Des cantonniers travaillaient dans la campagne. L’homme qui les
commandait se rapprocha; c’était Gorju. On se mit à causer. Il
surveillait le cailloutage de la route votée en 1848, et devait
cette place à M. de Mahurot, l’ingénieur, celui qui doit épouser
Mlle de Faverges! Vous sortez de là-bas, sans doute?

-- Pour la dernière fois! dit brutalement Pécuchet.

Gorju prit un air naïf. -- Une brouille? tiens, tiens!

Et s’ils avaient pu voir sa mine, quand ils eurent tourné les
talons, ils auraient compris qu’il en flairait la cause.

Un peu plus loin, ils s’arrêtèrent devant un enclos de treillage,
qui contenait des loges à chien, et une maisonnette en tuiles
rouges.

Victorine était sur le seuil. Des aboiements retentirent. La femme
du garde parut.

Sachant pourquoi le maire venait, elle héla Victor.

Tout d’avance, était prêt, et leur trousseau dans deux mouchoirs,
que fermaient des épingles. Bon voyage leur dit-elle, heureuse de
n’avoir plus cette vermine!

Était-ce leur faute, s’ils étaient nés d’un père forçat! Au
contraire ils semblaient très doux, ne s’inquiétaient pas même de
l’endroit où on les menait.

Bouvard et Pécuchet les regardaient marcher devant eux.

Victorine chantonnait des paroles indistinctes, son foulard au
bras, comme une modiste qui porte un carton. Elle se retournait
quelquefois; et Pécuchet, devant ses frisettes blondes et sa
gentille tournure, regrettait de n’avoir pas une enfant pareille.
Élevée en d’autres conditions, elle serait charmante plus tard:
quel bonheur que de la voir grandir, d’entendre tous les jours son
ramage d’oiseau, quand il le voudrait de l’embrasser; -- et un
attendrissement, lui montant du coeur aux lèvres, humecta ses
paupières, l’oppressait un peu.

Victor comme un soldat, s’était mis son bagage sur le dos. Il
sifflait -- jetait des pierres aux corneilles dans les sillons,
allait sous les arbres, pour se couper des badines -- Foureau le
rappela; et Bouvard, en le retenant par la main jouissait de
sentir dans la sienne ces doigts d’enfant robustes et vigoureux.
Le pauvre petit diable ne demandait qu’à se développer librement,
comme une fleur en plein air! et il pourrirait entre des murs avec
des leçons, des punitions, un tas de bêtises! Bouvard fut saisi
par une révolte de la pitié, une indignation contre le sort, une
de ces rages où l’on veut détruire le gouvernement.

-- Galope! dit-il. Amuse-toi! jouis de ton reste!

Le gamin s’échappa.

Sa soeur et lui coucheraient à l’auberge -- et dès l’aube, le
messager de Falaise prendrait Victor pour le descendre au
pénitencier de Beaubourg -- une religieuse de l’orphelinat de
Grand-Camp emmènerait Victorine.

Foureau, ayant donné ces détails, se replongea dans ses pensées.
Mais Bouvard voulut savoir combien pouvait coûter l’entretien des
deux mioches.

-- Bah! ... L’affaire, peut-être, de trois cents francs! Le comte
m’en a remis vingt-cinq pour les premiers débours! Quel pingre!

Et gardant sur le coeur, le mépris de son écharpe, Foureau hâtait
le pas, silencieusement.

Bouvard murmura:

-- Ils me font de la peine. Je m’en chargerais bien!

-- Moi aussi dit Pécuchet, la même idée leur étant venue.

Il existait sans doute des empêchements?

-- Aucun! répliqua Foureau. D’ailleurs il avait le droit comme
maire de confier à qui bon lui semblait les enfants abandonnés. --
Et après une longue hésitation: -- Eh bien oui! prenez-les! ça le
fera bisquer.

Bouvard et Pécuchet les emmenèrent.

En rentrant chez eux, ils trouvèrent au bas de l’escalier, sous la
madone, Marcel à genoux, et qui priait avec ferveur. La tête
renversée, les yeux demi clos, et dilatant son bec-de-lièvre, il
avait l’air d’un fakir en extase.

-- Quelle brute! dit Bouvard.

-- Pourquoi? Il assiste peut-être à des choses que tu lui
jalouserais si tu pouvais les voir. N’y a-t-il pas deux mondes,
tout à fait distincts? L’objet d’un raisonnement a moins de valeur
que la manière de raisonner. Qu’importe la croyance! Le principal
est de croire.

Telles furent à la remarque de Bouvard les objections de Pécuchet.

CHAPITRE X

Ils se procurèrent plusieurs ouvrages touchant l’Éducation -- et
leur système fut résolu. Il fallait bannir toute idée
métaphysique, -- et d’après la méthode expérimentale suivre le
développement de la Nature. Rien ne pressait, les deux élèves
devant oublier ce qu’ils avaient appris.

Bien qu’ils eussent un tempérament solide, Pécuchet voulait comme
un Spartiate les endurcir encore, les accoutumer à la faim, à la
soif, aux intempéries, et même qu’ils portassent des chaussures
trouées afin de prévenir les rhumes. Bouvard s’y opposa.

Le cabinet noir au fond du corridor devint leur chambre à coucher.
Elle avait pour meubles deux lits de sangle, deux cuvettes, un
broc. L’oeil-de-boeuf s’ouvrait au-dessus de leur tête; et des
araignées couraient le long du plâtre.

Souvent, ils se rappelaient l’intérieur d’une cabane où l’on se
disputait. Une nuit, leur père était rentré avec du sang aux
mains. Quelque temps après les gendarmes étaient venus. Ensuite
ils avaient logé dans un bois. Des hommes qui faisaient des sabots
embrassaient leur mère. Elle était morte; une charrette les avait
emmenés; on les battait beaucoup, ils s’étaient perdus. Puis ils
revoyaient le garde champêtre, Mme de Noares, Sorel, et sans se
demander pourquoi cette autre maison, ils s’y trouvaient heureux.
Aussi leur étonnement fut pénible quand au bout de huit mois les
leçons recommencèrent.

Bouvard se chargea de la petite. Pécuchet du gamin.

Victor distinguait ses lettres, mais n’arrivait pas à former les
syllabes. Il en bredouillait, s’arrêtait tout à coup, et avait
l’air idiot. Victorine posait des questions. D’où vient que ch
dans orchestre a le son d’un q et celui d’un k dans archéologie?
On doit par moments joindre deux voyelles, d’autres fois les
détacher. Tout cela n’est pas juste. Elle s’indignait.

Les maîtres professaient à la même heure; dans leurs chambres
respectives -- et la cloison étant mince, ces quatre voix, une
flûtée, une profonde et deux aiguës composaient un charivari
abominable. Pour en finir et stimuler les mioches par l’émulation,
ils eurent l’idée de les faire travailler ensemble dans le muséum;
et on aborda l’écriture.

Les deux élèves à chaque bout de la table copiaient un exemple.
Mais la position du corps était mauvaise. Il les fallait
redresser; leurs pages tombaient, les plumes se fendaient, l’encre
se renversait.

Victorine en de certains jours, allait bien pendant cinq minutes
puis traçait des griffonnages; et prise de découragement restait
les yeux au plafond. Victor ne tardait pas à s’endormir, vautré au
milieu du bureau.

Peut-être souffraient-ils? Une tension trop forte nuit aux jeunes
cervelles. -- Arrêtons-nous dit Bouvard.

Rien n’est stupide comme de faire apprendre par coeur; mais si on
n’exerce pas la mémoire, elle s’atrophiera; -- et ils leur
serinèrent les premières fables de La Fontaine. Les enfants
approuvaient la fourmi qui thésaurise, le loup qui mange l’agneau,
le lion qui prend toutes les parts.

Devenus plus hardis, ils dévastaient le jardin. Mais quel
amusement leur donner?

Jean-Jacques, dans Émile conseille au gouverneur de faire faire à
l’élève ses jouets lui-même en l’aidant un peu, sans qu’il s’en
doute. Bouvard ne put réussir à fabriquer un cerceau, Pécuchet à
coudre une balle.

Ils passèrent aux jeux instructifs, tels que des découpures, un
verre ardent. Pécuchet leur montra son microscope; -- et la
chandelle étant allumée, Bouvard dessinait avec l’ombre de ses
doigts un lièvre ou un cochon sur la muraille. Le public s’en
fatigua.

Des auteurs exaltent comme plaisir, un déjeuner champêtre, une
partie de bateau; était-ce praticable, franchement? Fénelon
recommande de temps à autre une conversation innocente. Impossible
d’en imaginer une seule!

Ils revinrent aux leçons; et les boules à facettes, les rayures,
le bureau typographique, tout avait échoué, quand ils avisèrent un
stratagème.

Comme Victor était enclin à la gourmandise, on lui présentait le
nom d’un plat: bientôt il lut couramment dans le Cuisinier
français. Victorine étant coquette, une robe lui serait donnée, si
pour l’avoir, elle écrivait à la couturière: en moins de trois
semaines elle accomplit ce prodige. C’était courtiser leurs
défauts, moyen pernicieux mais qui avait réussi.

Maintenant qu’ils savaient écrire et lire, que leur apprendre?
Autre embarras. Les filles n’ont pas besoin d’être savantes comme
les garçons. N’importe! on les élève ordinairement en véritables
brutes, tout leur bagage se bornant à des sottises mystiques.

Convient-il de leur enseigner les langues? L’espagnol et l’italien
prétend le Cygne de Cambrais ne servent qu’à lire des ouvrages
dangereux. Un tel motif leur parut bête. Cependant Victorine
n’aurait que faire de ces idiomes; tandis que l’anglais est d’un
usage plus commun. Pécuchet en étudia les règles, et il
démontrait, avec sérieux, la façon d’émettre le th comme cela,
tiens -- the, the, the!

Mais avant d’instruire un enfant, il faudrait connaître ses
aptitudes. On les devine par la Phrénologie. Ils s’y plongèrent.
Puis voulurent en vérifier les assertions sur leurs personnes.
Bouvard présentait la bosse de la bienveillance, de l’imagination,
de la vénération et celle de l’énergie amoureuse; vulgo: érotisme.

On sentait sur les temporaux de Pécuchet la philosophie et
l’enthousiasme, joints à l’esprit de ruse.

Tels étaient leurs caractères.

Ce qui les surprit davantage, ce fut de reconnaître chez l’un
comme l’autre le penchant à l’amitié; -- et charmés de la
découverte, ils s’embrassèrent avec attendrissement.

Leur examen, ensuite, porta sur Marcel.

Son plus grand défaut et qu’ils n’ignoraient pas, était un extrême
appétit. Néanmoins, Bouvard et Pécuchet furent effrayés en
constatant au-dessus du pavillon de l’oreille, à la hauteur de
l’oeil, l’organe de l’alimentivité. Avec l’âge leur domestique
deviendrait peut-être comme cette femme de la Salpêtrière, qui
mangeait quotidiennement huit livres de pain, engloutit une fois
douze potages -- et une autre, soixante bols de café. Ils ne
pourraient y suffire.

Les têtes de leurs élèves n’avaient rien de curieux. Ils s’y
prenaient mal sans doute? Un moyen très simple développa leur
expérience. Les jours de marché ils se faufilaient au milieu des
paysans sur la Place, entre les sacs d’avoine, les paniers de
fromages, les veaux, les chevaux, insensibles aux bousculades --
et quand ils trouvaient un jeune garçon, avec son père, ils
demandaient à lui palper le crâne dans un but scientifique.

Le plus grand nombre ne répondait même pas. D’autres croyant qu’il
s’agissait d’une pommade pour la teigne refusaient vexés --
quelques-uns par indifférence se laissaient emmener sous le porche
de l’église, où l’on serait tranquille.

Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manoeuvre le
curé, tout à coup, parut; et voyant ce qu’ils faisaient accusa la
phrénologie de pousser au matérialisme et au fatalisme. Le voleur,
l’assassin, l’adultère, n’ont plus qu’à rejeter leurs crimes sur
la faute de leurs bosses.

Bouvard objecta que l’organe prédispose à l’action, sans pourtant
vous y contraindre. De ce qu’un homme a le germe d’un vice, rien
ne prouve qu’il sera vicieux. Du reste, j’admire les orthodoxes;
ils soutiennent les idées innées, et repoussent les penchants.
Quelle contradiction!

Mais la Phrénologie, suivant M. Jeufroy, niait l’omnipotence
divine, et il était malséant de la pratiquer à l’ombre du saint-
lieu, en face même de l’autel. Retirez-vous! non! retirez-vous.

Ils s’établirent chez Ganot, le coiffeur. Pour vaincre toute
hésitation Bouvard et Pécuchet allaient jusqu’à régaler les
parents d’une barbe ou d’une frisure.

Le docteur, un après-midi vint s’y faire couper les cheveux. En
s’asseyant dans le fauteuil, il aperçut reflétés par la glace, les
deux phrénologues, qui promenaient leurs doigts sur des caboches
d’enfant.

-- Vous en êtes à ces bêtises-là? dit-il.

-- Pourquoi, bêtises?

Vaucorbeil eut un sourire méprisant; puis affirma qu’il n’y avait
point dans le cerveau plusieurs organes. Ainsi, tel homme digère
un aliment que ne digère pas tel autre. Faut-il supposer dans
l’estomac autant d’estomacs qu’il s’y trouve de goûts?

Cependant, un travail délasse d’un autre, un effort intellectuel
ne tend pas à la fois, toutes les facultés. Chacune a donc un
siège distinct.

-- Les anatomistes ne l’ont pas rencontré dit Vaucorbeil.

-- C’est qu’ils ont mal disséqué reprit Pécuchet.

-- Comment?

-- Eh! oui! Ils coupent des tranches, sans égard à la connexion
des parties, phrase d’un livre -- qu’il se rappelait. Voilà une
balourdise! s’écria le médecin. Le crâne ne se moule pas sur le
cerveau, l’extérieur sur l’intérieur. Gall se trompe et je vous
défie de légitimer sa doctrine, en prenant au hasard, trois
personnes dans la boutique.

La première était une paysanne, avec de gros yeux bleus.

Pécuchet, dit en l’observant:

-- Elle a beaucoup de mémoire.

Son mari attesta le fait, et s’offrit lui-même à l’exploration.

-- Oh! vous mon brave, on vous conduit difficilement.

D’après les autres il n’y avait point dans le monde un pareil
têtu.

La troisième épreuve se fit sur un gamin escorté de sa grand-mère.

Pécuchet déclara qu’il devait chérir la musique.

-- Je crois bien! dit la bonne femme montre à ces messieurs pour
voir!

Il tira de sa blouse une guimbarde -- et se mit à souffler dedans.
Un fracas s’éleva. C’était la porte, claquée violemment par le
docteur qui s’en allait.

Ils ne doutèrent plus d’eux-mêmes, et appelant les deux élèves
recommencèrent l’analyse de leur boîte osseuse.

Celle de Victorine était généralement unie, marque de pondération
-- mais son frère avait un crâne déplorable! une éminence très
forte dans l’angle mastoïdien des pariétaux indiquait l’organe de
la destruction, du meurtre; -- et plus bas, un renflement était le
signe de la convoitise, du vol. Bouvard et Pécuchet en furent
attristés pendant huit jours.

Il faudrait comprendre le sens des mots; ce qu’on appelle la
combativité implique le dédain de la mort. S’il fait des
homicides, il peut de même produire des sauvetages. L’acquisivité
englobe le tact des filous et l’ardeur des commerçants.
L’irrévérence est parallèle à l’esprit de critique, la ruse à la
circonspection. Toujours un instinct se dédouble en deux parties,
une mauvaise, une bonne; on détruira la seconde en cultivant la
première; et par cette méthode, un enfant audacieux, loin d’être
un bandit deviendra un général. Le lâche n’aura seulement que de
la prudence, l’avare de l’économie, le prodigue de la générosité.

Un rêve magnifique les occupa; s’ils menaient à bien l’éducation
de leurs élèves, ils fonderaient un établissement ayant pour but
de redresser l’intelligence, dompter les caractères, ennoblir le
coeur. Déjà ils parlaient des souscriptions et de la bâtisse.

Leur triomphe chez Ganot les avait rendus célèbres -- et des gens
les venaient consulter, afin qu’on leur dise leurs chances de
fortune.

Il en défila de toutes les espèces: crânes en boule, en poire, en
pains de sucre, de carrés, d’élevés, de resserrés, d’aplatis, avec
des mâchoires de boeuf, des figures d’oiseau, des yeux de cochon -
- Tant de monde gênait le perruquier dans son travail. Les coudes
frôlaient l’armoire à vitres contenant la parfumerie, on
dérangeait les peignes, le lavabo fut brisé; -- et il flanqua
dehors tous les amateurs, en priant Bouvard et Pécuchet de les
suivre, ultimatum qu’ils acceptèrent sans murmurer, étant un peu
fatigués de la cranioscopie.

Le lendemain, comme ils passaient devant le jardinet du capitaine,
ils aperçurent causant avec lui Girbal, Coulon, le garde
champêtre, et son fils cadet Zéphyrin, habillé en enfant de
choeur. Sa robe était toute neuve, il se promenait dessous avant
de la remettre dans la sacristie -- et on le complimentait.

Placquevent pria ces Messieurs de palper son jeune homme, curieux
de savoir ce qu’ils penseraient.

La peau du front avait l’air comme tendue; un nez mince, très
cartilagineux du bout, tombait obliquement sur des lèvres pincées;
le menton était pointu, le regard fuyant, l’épaule droite trop
haute.

-- Retire ta calotte lui dit son père.

Bouvard glissa les mains dans sa chevelure couleur de paille; puis
ce fut le tour de Pécuchet; et ils se communiquaient à voix basse
leurs observations.

-- Biophilie manifeste. Ah! ah! l’approbativité! Conscienciosité
absente! Amativité nulle!

-- Eh bien? dit le garde champêtre.

Pécuchet ouvrit sa tabatière, et huma une prise.

-- Rien de bon! hein?

-- Ma foi répliqua Bouvard ce n’est guère fameux.

Placquevent rougit d’humiliation. -- Il fera, tout de même, ma
volonté.

-- Oh! oh!

-- Mais je suis son père, nom de Dieu, et j’ai bien le droit! ...

-- Dans une certaine mesure reprit Pécuchet.

Girbal s’en mêla:

-- L’autorité paternelle est incontestable.

-- Mais si le père est un idiot?

-- N’importe dit le Capitaine son pouvoir n’en est pas moins
absolu.

-- Dans l’intérêt des enfants ajouta Coulon.

D’après Bouvard et Pécuchet, ils ne devaient rien aux auteurs de
leurs jours, et les parents, au contraire, leur doivent la
nourriture, l’instruction, des prévenances, enfin tout!

Les bourgeois se récrièrent devant cette opinion immorale.
Placquevent en était blessé comme d’une injure.

-- Avec cela, ils sont jolis, ceux que vous ramassez sur les
grandes routes! ils iront loin! Prenez garde.

-- Garde à quoi? dit aigrement Pécuchet.

-- Oh! je n’ai pas peur de vous!

-- Ni moi, non plus.

Coulon intervint, modéra le garde champêtre, et le fit s’éloigner.

Pendant quelques minutes on resta silencieux. Puis il fut question
des dahlias du capitaine qui ne lâcha point son monde, sans les
avoir exhibés l’un après l’autre.

Bouvard et Pécuchet rejoignaient leur domicile, quand à cent pas
devant eux, ils distinguèrent Placquevent, et Zéphyrin près de
lui, levait le coude en manière de bouclier pour se garantir des
gifles.

Ce qu’ils venaient d’entendre exprimait sous d’autres formes les
idées de M. le comte; mais l’exemple de leurs élèves témoignerait
combien la liberté l’emporte sur la contrainte. Un peu de
Discipline était cependant nécessaire.

Pécuchet cloua dans le muséum un tableau pour les démonstrations;
on tiendrait un journal où les actions de l’enfant notées le soir
seraient relues le lendemain. Tout s’accomplirait au son de la
cloche. Comme Dupont de Nemours, ils useraient de l’injonction
paternelle d’abord, puis de l’injonction militaire et le
tutoiement fut interdit.

Bouvard tâcha d’apprendre le calcul à Victorine. Quelquefois, il
se trompait; ils en riaient l’un et l’autre; puis le baisant sur
le cou, à la place qui n’a pas de barbe, elle demandait à s’en
aller; il la laissait partir.

Pécuchet aux heures des leçons avait beau tirer la cloche, et
crier par la fenêtre l’injonction militaire, le gamin n’arrivait
pas. Ses chaussettes lui pendaient toujours sur les chevilles; à
table même, il se fourrait les doigts dans le nez, et ne retenait
point ses gaz. Broussais là-dessus défend les réprimandes; car il
faut obéir aux sollicitations d’un instinct conservateur.

Victorine et lui, employaient un affreux langage, disant mé itou
pour moi aussi, bère pour boire, al pour elle, un deventiau, de
l’iau; mais comme la grammaire ne peut être comprise des enfants,
-- et qu’ils la sauront s’ils entendent parler correctement, les
deux bonshommes surveillaient leurs discours jusqu’à en être
incommodés.

Ils différaient d’opinions quant à la géographie. Bouvard pensait
qu’il est plus logique de débuter par la commune. Pécuchet par
l’ensemble du monde.

Avec un arrosoir et du sable il voulut démontrer ce qu’était un
fleuve, une île, un golfe; et même sacrifia trois plates-bandes
pour les trois continents; mais les points cardinaux n’entraient
pas dans la tête de Victor.

Par une nuit de janvier, Pécuchet l’emmena en rase campagne. Tout
en marchant, il préconisait l’astronomie; les navigateurs
l’utilisent dans leurs voyages; Christophe Colomb sans elle n’eût
pas fait sa découverte. Nous devons de la reconnaissance à
Copernic, Galilée, Newton.

Il gelait très fort et sur le bleu noir du ciel, une infinité de
lumières scintillaient.

Pécuchet leva les yeux. Comment? pas de grande ourse; la dernière
fois qu’il l’avait vue, elle était tournée d’un autre côté; enfin
il la reconnut puis montra l’étoile polaire, toujours au Nord, et
sur laquelle on s’oriente.

Le lendemain, il posa au milieu du salon un fauteuil et se mit à
valser autour.

-- Imagine que ce fauteuil est le soleil, et que moi je suis la
terre! Elle se meut ainsi.

Victor le considérait plein d’étonnement.

Il prit ensuite une orange, y passa une baguette signifiant les
pôles puis l’encercla d’un trait au charbon pour marquer
l’équateur. Après quoi, il promena l’orange à l’entour d’une
bougie, en faisant observer que tous les points de la surface
n’étaient pas éclairés simultanément, ce qui produit la différence
des climats, et pour celle des saisons, il pencha l’orange, car la
terre ne se tient pas droite ce qui amène les équinoxes et les
solstices.

Victor n’y avait rien compris. Il croyait que la terre pivote sur
une longue aiguille et que l’équateur est un anneau, étreignant sa
circonférence.

Au moyen d’un atlas, Pécuchet lui exposa l’Europe; mais ébloui par
tant de lignes et de couleurs, il ne retrouvait plus les noms. Les
bassins et les montagnes ne s’accordaient pas avec les royaumes,
l’ordre politique embrouillait l’ordre physique.

Tout cela, peut-être, s’éclaircirait en étudiant l’Histoire.

Il eût été plus pratique de commencer par le village, ensuite
l’arrondissement, le département, la province. Mais Chavignolles
n’ayant point d’annales, il fallait bien s’en tenir à l’Histoire
universelle.

Tant de matières l’embarrassent qu’on doit seulement en prendre
les Beautés.

Il y a pour la grecque: Nous combattrons à l’ombre, l’envieux qui
bannit Aristide et la confiance d’Alexandre en son médecin; pour
la romaine: les oies du Capitole, le trépied de Scévola, le
tonneau de Régulus. Le lit de roses de Guatimozin est considérable
pour l’Amérique; quant à la France, elle comporte le vase de
Soissons, le chêne de saint Louis, la mort de Jeanne d’Arc, la
poule au pot du Béarnais, -- on n’a que l’embarras du choix. Sans
compter À moi d’Auvergne, et le naufrage du Vengeur!

Victor confondait les hommes, les siècles et les pays.

Cependant, Pécuchet n’allait pas le jeter dans des considérations
subtiles et la masse des faits est un vrai labyrinthe.

Il se rabattit sur la nomenclature des rois de France. Victor les
oubliait, faute de connaître les dates. Mais si la mnémotechnie de
Dumouchel avait été insuffisante pour eux, que serait-ce pour lui!
Conclusion: l’Histoire ne peut s’apprendre que par beaucoup de
lectures. Ils les feraient.

Le dessin est utile dans une foule de circonstances; or Pécuchet
eut l’audace de l’enseigner lui-même, d’après nature! en abordant
tout de suite le paysage. Un libraire de Bayeux lui envoya du
papier, du caoutchouc, deux cartons, des crayons, et du fixatif
pour leurs oeuvres -- qui sous verre et dans des cadres orneraient
le muséum.

Levés dès l’aurore, ils se mettaient en route, avec un morceau de
pain dans la poche; -- et beaucoup de temps était perdu à chercher
un site. Pécuchet voulait à la fois reproduire ce qui se trouvait
sous ses pieds, l’extrême horizon et les nuages. Mais les
lointains dominaient toujours les premiers plans; la rivière
dégringolait du ciel, le berger marchait sur le troupeau -- un
chien endormi avait l’air de courir. Pour sa part il y renonça.

Se rappelant avoir lu cette définition: Le dessin se compose de
trois choses: la ligne, le grain, le grainé fin, de plus le trait
de force -- mais le trait de force, il n’y a que le maître seul
qui le donne il rectifiait la ligne, collaborait au grain,
surveillait le grainé fin, et attendait l’occasion de donner le
trait de force. Elle ne venait jamais tant le paysage de l’élève
était incompréhensible.

Sa soeur, paresseuse comme lui, bâillait devant la table de
Pythagore. Mlle Reine lui montrait à coudre -- et quand elle
marquait du linge, elle levait les doigts si gentiment que Bouvard
ensuite, n’avait pas le coeur de la tourmenter avec sa leçon de
calcul. Un de ces jours, ils s’y remettraient.

Sans doute, l’arithmétique et la couture sont nécessaires dans un
ménage. Mais il est cruel, objecta Pécuchet, d’élever les filles
en vue exclusivement du mari qu’elles auront. Toutes ne sont pas
destinées à l’hymen, et si on veut que plus tard elles se passent
des hommes il faut leur apprendre bien des choses.

On peut inculquer les sciences, à propos des objets les plus
vulgaires; -- dire par exemple, en quoi consiste le vin; et
l’explication fournie Victor et Victorine devaient la répéter. Il
en fut de même des épices, des meubles, de l’éclairage; mais la
lumière, c’était pour eux la lampe, et elle n’avait rien de commun
avec l’étincelle d’un caillou, la flamme d’une bougie, la clarté
de la lune.

Un jour, Victorine demanda d’où vient que le bois brûle; ses
maîtres se regardèrent embarrassés, la théorie de la combustion
les dépassant.

Une autre fois, Bouvard depuis le potage jusqu’au fromage, parla
des éléments nourriciers, et ahurit les deux petits sous la
fibrine, la caséine, la graisse et le gluten.

Ensuite, Pécuchet voulut leur expliquer comment le sang se
renouvelle, et il pataugea dans la circulation.

Le dilemme n’est point commode; si l’on part des faits, le plus
simple exige des raisons trop compliquées, et en posant d’abord
les principes, on commence par l’Absolu, la Foi.

Que résoudre? combiner les deux enseignements, le rationnel et
l’empirique; mais un double moyen vers un seul but est l’inverse
de la méthode? Ah! tant pis!

Pour les initier à l’histoire naturelle, ils tentèrent quelques
promenades scientifiques.

-- Tu vois, disaient-ils en montrant un âne, un cheval, un boeuf,
les bêtes à quatre pieds, ce sont des quadrupèdes. Les oiseaux
présentent des plumes, les reptiles des écailles, et les papillons
appartiennent à la classe des insectes. Ils avaient un filet pour
en prendre -- et Pécuchet tenant la bestiole avec délicatesse,
leur faisait observer les quatre ailes, les six pattes, les deux
antennes et la trompe osseuse qui aspire le nectar des fleurs.

Il cueillait des simples au revers des fossés, disait leurs noms
ou en inventait, afin de garder son prestige. D’ailleurs, la
nomenclature est le moins important de la Botanique.

Il écrivit cet axiome sur le tableau: Toute plante a des feuilles,
un calice, et une corolle enfermant un ovaire ou péricarpe qui
contient la graine.

Puis il ordonna à ses élèves d’herboriser au hasard dans la
campagne.

Victor en rapporta des boutons d’or, sorte de renoncule dont la
fleur est jaune. Victorine une touffe de graminées; il y chercha
vainement un péricarpe.

Bouvard qui se méfiait de son savoir fouilla toute la bibliothèque
et découvrit dans le Redouté des Dames, le dessin d’une rose;
l’ovaire n’était pas situé dans la corolle, mais au-dessous des
pétales.

-- C’est une exception, dit Pécuchet.

Ils trouvèrent une rubiacée qui n’a pas de calice.

Ainsi le principe posé par Pécuchet était faux.

Il y avait dans leur jardin des tubéreuses, toutes sans calice. --
Une étourderie! La plupart des Liliacées en manquent.

Mais un hasard fit qu’ils virent une shérardie (description de la
plante) -- et elle avait un calice.

Allons, bon! si les exceptions elles-mêmes ne sont pas vraies, à
qui se fier?

Un jour dans une de ces promenades, ils entendirent crier des
paons, jetèrent les yeux par-dessus le mur, et au premier moment,
ils ne reconnaissaient pas leur ferme. La grange avait un toit
d’ardoises, les barrières étaient neuves, les chemins empierrés.
Le père Gouy parut: Pas possible! est-ce vous? Que d’histoires
depuis trois ans, la mort de sa femme entre autres. Quant à lui il
se portait toujours comme un chêne.

-- Entrez donc une minute.

On était au commencement d’avril -- et les pommiers en fleurs
alignaient dans les trois masures leurs touffes blanches et roses;
le ciel couleur de satin bleu, n’avait pas un nuage; des nappes,
des draps et des serviettes pendaient verticalement, attachés par
des fiches de bois à des cordes tendues. Le père Gouy les
soulevait pour passer quand tout à coup, ils rencontrèrent Mme
Bordin, nu-tête, en camisole, -- et Marianne lui offrait à pleins
bras, des paquets de linge.

-- Votre servante, messieurs! Faites comme chez vous! moi, je vais
m’asseoir, je suis rompue.

Le fermier proposa à toute la compagnie un verre de boisson.

-- Pas maintenant dit-elle j’ai trop chaud!

Pécuchet accepta, et disparut vers le cellier avec le père Gouy,
Marianne et Victor.

Bouvard s’assit par terre, à côté de Mme Bordin. Il recevait
ponctuellement sa rente, n’avait pas à s’en plaindre, ne lui en
voulait plus.

La grande lumière éclairait son profil, un de ses bandeaux noirs
descendait trop bas, et les frisons de sa nuque se collaient à sa
peau ambrée, moite de sueur. Chaque fois qu’elle respirait, ses
deux seins montaient. Le parfum du gazon se mêlait à la bonne
odeur de sa chair solide; et Bouvard eut un revif de tempérament,
qui le combla de joie. Alors il lui fit des compliments sur sa
propriété.

Elle en fut ravie, et parla de ses projets. Pour agrandir les
cours, elle abattrait le haut-bord.

Victorine, à ce moment-là, en grimpait le talus et cueillait des
primevères, des hyacinthes et des violettes, sans avoir peur d’un
vieux cheval, qui broutait l’herbe, au pied.

-- N’est-ce pas qu’elle est gentille? dit Bouvard.

-- Oui! c’est gentil, une petite fille! et la veuve poussa un
soupir, qui semblait exprimer le long chagrin de toute une vie.

-- Vous auriez pu en avoir.

Elle baissa la tête.

-- Il n’a tenu qu’à vous!

-- Comment?

Il eut un tel regard, qu’elle s’empourpra, comme à la sensation
d’une caresse brutale -- mais de suite, en s’éventant avec son
mouchoir:

-- Vous avez manqué le coche, mon cher!

-- Je ne comprends pas et sans se lever, il se rapprochait.

Elle le considéra de haut en bas, longtemps, -- puis, souriante et
les prunelles humides: -- C’est de votre faute!

Les draps, autour d’eux, les enfermaient comme les rideaux d’un
lit.

Il se pencha sur le coude, lui frôlant les genoux de sa figure.

-- Pourquoi? hein? pourquoi? et comme elle se taisait, et qu’il
était dans un état où les serments ne coûtent rien, il tâcha de se
justifier, s’accusa de folie, d’orgueil: -- Pardon! ce sera comme
autrefois! ... voulez-vous? ... et il avait pris sa main, qu’elle
laissait dans la sienne.

Un coup de vent brusque fit se relever les draps -- et ils virent
deux paons, un mâle et une femelle. La femelle se tenait immobile,
les jarrets pliés, la croupe en l’air. Le mâle se promenant autour
d’elle arrondissait sa queue en éventail, se rengorgeait,
gloussait, puis sauta dessus, en rabattant ses plumes, qui la
couvrirent comme un berceau; -- et les deux grands oiseaux
tremblèrent, d’un seul frémissement.

Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin. Elle se dégagea,
bien vite. Il y avait devant eux, béant, et comme pétrifié le
jeune Victor qui regardait; un peu plus loin, Victorine étalée sur
le dos en plein soleil, aspirait toutes les fleurs qu’elle s’était
cueillies.

Le vieux cheval, effrayé par les paons, cassa sous une ruade une
des cordes, s’y empêtra les jambes, et galopant dans les trois
cours, traînait la lessive après lui.

Aux cris furieux de Mme Bordin Marianne accourut. Le père Gouy
injuriait son cheval: Bougre de rosse! carcan! voleur, lui donnait
des coups de pied dans le ventre, des coups sur les oreilles avec
le manche d’un fouet.

Bouvard fut indigné de voir battre un animal.

Le paysan répondit: -- J’en ai le droit! il m’appartient.

Ce n’était pas une raison.

Et Pécuchet survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs
droits, car ils ont une âme, comme nous, -- si toutefois la nôtre
existe?

-- Vous êtes un impie s’écria Mme Bordin.

Trois choses l’exaspéraient: la lessive à recommencer, ses
croyances qu’on outrageait, et la crainte d’avoir été entrevue
tout à l’heure dans une pose suspecte.

-- Je vous croyais plus forte dit Bouvard.

Elle répliqua magistralement:

-- Je n’aime pas les polissons. Et Gouy s’en prit à eux d’avoir
abîmé son cheval, dont les naseaux saignaient. Il grommelait tout
bas: Sacrés gens de malheur! j’allais l'enterrer, quand ils sont
venus.

Les deux bonshommes se retirèrent en haussant les épaules.

Victor leur demanda pourquoi ils s’étaient fâchés contre Gouy.

-- Il abuse de sa force, ce qui est mal.

-- Pourquoi est-ce mal?

Les enfants n’auraient-ils aucune notion du juste? Peut-être.

Et le soir, Pécuchet ayant Bouvard à sa droite, sous la main
quelques notes, et en face de lui les deux élèves, commença un
cours de morale.

Cette science nous apprend à diriger nos actions.

Elles ont deux motifs, le plaisir, l’intérêt -- et un troisième
plus impérieux: le devoir.

Les devoirs se divisent en deux classes: Primo devoirs envers
nous-mêmes, lesquels consistent à soigner notre corps, nous
garantir de toute injure. Ils entendaient cela parfaitement.
Secundo devoirs envers les autres, c’est-à-dire être toujours
loyal, débonnaire, et même fraternel, le genre humain n’étant
qu’une seule famille. Souvent une chose nous agrée qui nuit à nos
semblables; l’intérêt diffère du Bien, car le Bien est de soi-même
irréductible. Les enfants ne comprenaient pas. Il remit à la fois
prochaine, la sanction des devoirs.

Dans tout cela suivant Bouvard, il n’avait pas défini le Bien.

-- Comment veux-tu le définir? On le sent.

Alors les leçons de morale ne conviendraient qu’aux gens moraux;
et le cours de Pécuchet s’arrêta.

Ils firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à inspirer
l’amour de la vertu. Elles assommèrent Victor.

Pour frapper son imagination, Pécuchet suspendit aux murs de sa
chambre des images, exposant la vie du Bon Sujet, et celle du
Mauvais Sujet. Le premier, Adolphe, embrassait sa mère, étudiait
l’allemand, secourait un aveugle, et était reçu à l’École
Polytechnique. Le mauvais, Eugène, commençait par désobéir à son
père, avait une querelle dans un café, battait son épouse, tombait
ivre mort, fracturait une armoire -- et un dernier tableau le
représentait au bagne, où un monsieur accompagné d’un jeune garçon
disait, en le montrant: Tu vois, mon fils, les dangers de
l’inconduite.

Mais pour les enfants l’avenir n’existe pas. On avait beau
prêcher, les saturer de cette maxime: le travail est honorable et
les riches parfois sont malheureux, ils avaient connu des
travailleurs nullement honorés, et se rappelaient le château où la
vie semblait bonne. Les supplices du remords leur étaient dépeints
avec tant d’exagération qu’ils flairaient la blague et se
méfiaient du reste.

On essaya de les conduire par le point d’honneur, l’idée de
l’opinion publique et le sentiment de la gloire, en leur vantant
les grands hommes, surtout les hommes utiles, tels que Belzunce,
Franklin, Jacquard! Victor ne témoignait aucune envie de leur
ressembler.

Un jour qu’il avait fait une addition sans faute, Bouvard cousit à
sa veste un ruban qui signifiait la croix. Il se pavana dessous.
Mais ayant oublié la mort de Henri IV, Pécuchet le coiffa d’un
bonnet d’âne. Victor se mit à braire avec tant de violence et
pendant si longtemps, qu’il fallut enlever ses oreilles de carton.

Sa soeur comme lui, se montrait flattée des éloges et indifférente
aux blâmes.

Afin de les rendre plus sensibles, on leur donna un chat noir,
qu’ils durent soigner; -- et on leur confiait deux ou trois sols
pour qu’ils fissent l’aumône. Ils trouvèrent la prétention
odieuse; cet argent leur appartenait.

Se conformant à un désir des pédagogues, ils appelaient Bouvard
mon oncle et Pécuchet bon ami mais ils les tutoyaient, et la
moitié des leçons, ordinairement, se passait en disputes.

Victorine abusait de Marcel, montait sur son dos, le tirait par
les cheveux; pour se moquer de son bec-de-lièvre, parlait du nez
comme lui, -- et le pauvre homme n’osait se plaindre, tant il
aimait la petite fille. Un soir, sa voix rauque s’éleva
extraordinairement. Bouvard et Pécuchet descendirent dans la
cuisine. Les deux élèves observaient la cheminée -- et Marcel
joignant les mains s’écriait: Retirez-le! c’est trop! c’est trop!

Le couvercle de la marmite sauta, comme un obus éclate. Une masse
grisâtre bondit jusqu’au plafond, puis tourna sur elle-même
frénétiquement, en poussant d’abominables cris.

On reconnut le chat, tout efflanqué, sans poil, la queue pareille
à un cordon. Des yeux énormes lui sortaient de la tête. Ils
étaient couleur de lait, comme vidés et pourtant regardaient.

La bête hideuse hurlait toujours, se jeta dans l’âtre, disparut,
puis retomba au milieu des cendres, inerte.

C’était Victor qui avait commis cette atrocité; -- et les deux
bonshommes se reculèrent -- pâles de stupéfaction et d’horreur.
Aux reproches qu’on lui adressa, il répondit comme le garde
champêtre pour son fils, et comme le fermier pour son cheval: --
Eh bien? puisqu’il est à moi! sans gêne, naïvement, dans la
placidité d’un instinct assouvi.

L’eau bouillante de la marmite était répandue par terre, des
casseroles, les pincettes, et des flambeaux jonchaient les dalles.
Marcel fut quelque temps à nettoyer la cuisine -- et ses maîtres
enterrèrent le pauvre chat dans le jardin, sous la pagode.

Ensuite Bouvard et Pécuchet causèrent longuement de Victor. Le
sang paternel se manifestait. Que faire? Le rendre à M. de
Faverges ou le confier à d’autres serait un aveu d’impuissance. Il
s’amenderait peut-être un peu.

N’importe! L’espoir était douteux, la tendresse n’existait plus!
Quel plaisir que d’avoir près de soi un adolescent curieux de vos
idées, dont on observe les progrès, qui devient un frère plus
tard; mais Victor manquait d’esprit, de coeur encore plus! et
Pécuchet soupira, le genou plié dans ses mains jointes.

-- La soeur ne vaut pas mieux dit Bouvard.

Il imaginait une fille, de quinze ans à peu près, l’âme délicate,
l’humeur enjouée, ornant la maison des élégances de sa jeunesse;
et comme s’il eût été son père et qu’elle vînt de mourir, le
bonhomme en pleura.

Puis cherchant à excuser Victor, il allégua l’opinion de Rousseau:
L’enfant n’a pas de responsabilité, ne peut être moral ou immoral.

Ceux-là, suivant Pécuchet avaient l’âge du discernement et ils
étudièrent les moyens de les corriger.

Pour qu’une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit être
proportionnée à la faute, sa conséquence naturelle. L’enfant a
brisé un carreau, on n’en remettra pas, qu’il souffre du froid.
Si, n’ayant plus faim, il redemande d’un plat, cédez-lui; une
indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux; qu’il
reste sans travail; l’ennui de soi-même l’y ramènera.

Mais Victor ne souffrirait pas du froid, son tempérament pouvait
endurer des excès, et la fainéantise lui conviendrait.

Ils adoptèrent le système inverse, la punition médicinale. Des
pensums lui furent donnés; il devint plus paresseux. On le privait
de confiture; sa gourmandise en redoubla.

L’ironie aurait peut-être du succès? Une fois qu’il était venu
déjeuner les mains sales, Bouvard le railla, l’appelant joli
coeur, muscadin, gants-jaunes. Victor écoutait le front bas,
blêmit tout à coup, et jeta son assiette à la tête de Bouvard --
puis furieux de l’avoir manqué, se précipita vers lui. Ce n’était
pas trop que trois hommes pour le contenir. Il se roulait par
terre, tâchait de mordre. -- Pécuchet l’arrosa de loin avec une
carafe; de suite il fut calmé; -- mais enroué, pendant trois
jours. Le moyen n’était pas bon.

Ils en prirent un autre; au moindre symptôme de colère, le
traitant comme un malade, ils le couchaient dans son lit. Victor
s’y trouvait bien, et chantait.

Un jour, il dénicha dans la bibliothèque une vieille noix de coco;
-- et commençait à la fendre, quand Pécuchet survint.

-- Mon coco!

C’était un souvenir de Dumouchel! Il l’avait apporté de Paris à
Chavignolles, en leva les bras d’indignation. -- Victor se mit à
rire. Bon ami n’y tint plus -- et d’une large calotte l’envoya
bouler au fond de l’appartement; -- puis tremblant d’émotion, alla
se plaindre à Bouvard.

Bouvard lui fit des reproches. -- Es-tu bête avec ton coco! Les
coups abrutissent, la terreur énerve. Tu te dégrades toi-même!

Pécuchet objecta que les châtiments corporels sont quelquefois
indispensables. Pestalozzi les employait; et le célèbre
Mélanchthon avoue que sans eux il n’eût rien appris.

Mais des punitions cruelles ont poussé des enfants au suicide; on
en relate des exemples.

Victor s’était barricadé dans sa chambre. Bouvard parlementa
derrière la porte; et pour la faire ouvrir, lui promit une tarte
aux prunes. Dès lors il empira.

Restait un moyen, préconisé par Dupanloup: le regard sévère. Ils
tâchaient d’imprimer à leurs visages un aspect effrayant et ne
produisaient aucun effet.

Nous n’avons plus qu’à essayer de la Religion dit Bouvard.

Pécuchet se récria. Ils l’avaient bannie de leur programme.

Mais le raisonnement ne satisfait pas tous les besoins. Le coeur
et l’imagination veulent autre chose. Le surnaturel pour bien des
âmes est indispensable, et ils résolurent d’envoyer les enfants au
catéchisme.

Reine proposa de les y conduire. Elle revenait dans la maison et
savait se faire aimer par des manières caressantes. Victorine
changea tout à coup, fut plus réservée, mielleuse, s’agenouillait
devant la Madone, admirait le sacrifice d’Abraham, ricanait avec
dédain au nom seul de protestant.

Elle déclara qu’on lui avait prescrit le jeûne. Ils s’en
informèrent; ce n’était pas vrai. Le jour de la Fête-Dieu, les
juliennes disparurent d’une plate-bande pour décorer le reposoir;
elle nia effrontément les avoir coupées. Une autre fois elle prit
à Bouvard vingt sols qu’elle mit dans le plat du sacristain.

Ils en conclurent que la morale se distingue de la Religion; --
quand elle n’a point d’autre base, son importance est secondaire.

Un soir, pendant qu’ils dînaient M. Marescot entra -- Victor
s’enfuit immédiatement.

Le notaire ayant refusé de s’asseoir, conta ce qui l’amenait. Le
jeune Touache avait battu, presque tué son fils.

Comme on savait les origines de Victor et qu’il était désagréable,
les autres gamins l’appelaient Forçat; et tout à l’heure il avait
flanqué à M. Arnold Marescot une violente raclée. Le cher Arnold
en portait des traces sur la figure. Sa mère est au désespoir, son
costume en lambeaux, sa santé compromise, où allons-nous?

Le notaire exigeait un châtiment rigoureux; et que Victor ne
fréquentât plus le catéchisme, afin de prévenir des collisions
nouvelles.

Bouvard et Pécuchet, bien que blessés par son ton rogue, promirent
tout ce qu’il voulut, calèrent.

Victor avait-il obéi au sentiment de l’honneur, ou de la
vengeance? En tout cas, ce n’était point un lâche. .

Mais sa brutalité les effrayait. La musique adoucissant les
moeurs, Pécuchet imagina de lui apprendre le solfège.

Victor eut beaucoup de peine à lire couramment les notes, et à ne
pas confondre les termes adagio, presto, sforzando. Son maître
s’évertua à lui expliquer la gamme, l’accord parfait, le
diatonique, le chromatique et les deux espèces d’intervalles,
appelés majeur et mineur.

Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant, la bouche
grande ouverte, et pour l’instruire par l’exemple, poussa des
intonations d’une voix fausse; celle de Victor lui sortait du
larynx péniblement tant il le contractait -- quand un soupir
commençait la mesure, il partait tout de suite, ou trop tard.

Pécuchet néanmoins, aborda le chant en partie double. Il prit une
baguette pour tenir lieu d’archet, et faisait aller son bras
magistralement, comme s’il avait eu un orchestre derrière lui;
mais occupé par deux besognes, il se trompait de temps; -- son
erreur en amenait d’autres chez l’élève, et les yeux sur la
portée, fronçant les sourcils, tendant les muscles de leur cou,
ils continuaient au hasard, jusqu’au bas de la page.

Enfin Pécuchet dit à Victor: -- Tu n’es pas près de briller aux
orphéons et il abandonna l’enseignement de la musique. Locke
d’ailleurs a peut-être raison: Elle engage dans des compagnies
tellement dissolues qu’il vaut mieux s’occuper à autre chose.

Sans vouloir en faire un écrivain il serait commode pour Victor de
savoir au moins trousser une lettre. Une réflexion les arrêta. Le
style épistolaire ne peut s’apprendre; car il appartient
exclusivement aux femmes.

Ils songèrent ensuite à fourrer dans sa mémoire quelques morceaux
de littérature; et embarrassés du choix, consultèrent l’ouvrage de
Mme Campan. Elle recommande la scène d’Éliacin, les choeurs
d’Esther, Jean-Baptiste Rousseau, tout entier.

C’est un peu vieux. Quant aux romans, elle les prohibe, comme
peignant le monde sous des couleurs trop favorables.

Cependant, elle permet Clarisse Harlowe et le Père de famille par
miss Opy. -- Qui est-ce miss Opy?

Ils ne découvrirent pas son nom dans la Biographie Michaud.
Restait les contes de Fées. Ils vont espérer des palais de
diamants dit Pécuchet. La littérature développe l’esprit mais
exalte les passions.

Victorine fut renvoyée du catéchisme, à cause des siennes.

On l’avait surprise, embrassant le fils du notaire; et Reine ne
plaisantait pas! sa figure était sérieuse sous son bonnet à gros
tuyaux. Après un scandale pareil, comment garder une jeune fille
si corrompue?

Bouvard et Pécuchet qualifièrent le curé de vieille bête. Sa bonne
le défendit. Ils ripostèrent, et elle s’en alla en roulant des
yeux terribles, en grommelant: On vous connaît! on vous connaît!

Victorine effectivement, s’était prise de tendresse pour Arnold,
tant elle le trouvait joli avec son col brodé, sa veste de
velours, ses cheveux sentant bon; -- et elle lui apportait des
bouquets, jusqu’au moment où elle fut dénoncée par Zéphyrin.

Quelle niaiserie que cette aventure! Les deux enfants étaient
d’une innocence parfaite.

Fallait-il leur apprendre le mystère de la génération? Je n’y
verrais pas de mal dit Bouvard. Le philosophe Basedow l’exposait à
ses élèves, ne détaillant toutefois que la grossesse et la
naissance.

Pécuchet pensa différemment, Victor commençait à l’inquiéter.

Il le soupçonnait d’avoir une mauvaise habitude. Pourquoi pas? des
hommes graves la conservent toute leur vie, et on prétend que le
Duc d’Angoulême s’y livrait. Il interrogea son disciple d’une
telle façon qu’il lui ouvrit les idées, et peu de temps après
n’eut aucun doute.

Alors il l’appela criminel, et voulait comme traitement lui faire
lire Tissot. Ce chef-d’oeuvre, selon Bouvard, était plus
pernicieux qu’utile.

Mieux vaudrait lui inspirer un sentiment poétique. Aimé Martin
rapporte qu’une mère, en pareil cas, prêta La Nouvelle Héloïse à
son fils; et pour se rendre digne de l’amour, le jeune homme se
précipita dans le chemin de la Vertu.

Mais Victor n’était pas capable de rêver un Ange.

-- Si plutôt nous le menions chez les dames?

Pécuchet exprima son horreur des filles publiques.

Bouvard la jugeait idiote; et même parla de faire exprès un voyage
au Havre.

-- Y penses-tu? on nous verrait entrer!

-- Eh bien achète-lui un appareil!

-- Mais le bandagiste croirait peut-être que c’est pour moi dit
Pécuchet.

Il lui aurait fallu un plaisir émouvant comme la chasse; elle
amènerait la dépense d’un fusil, d’un chien. Ils préférèrent le
fatiguer par l’exercice, et entreprirent des courses dans la
campagne.

Le gamin leur échappait. Bien qu’ils se relayassent ils n’en
pouvaient plus et le soir, n’avaient pas la force de tenir le
journal.

Pendant qu’ils attendaient Victor ils causaient avec les passants
-- et par besoin de pédagogie, tâchaient de leur apprendre
l’hygiène, déploraient la perte des eaux, le gaspillage des
fumiers.

Ils en vinrent à inspecter les nourrices, et s’indignaient contre
le régime de leurs poupons. Les unes les abreuvent de gruau, ce
qui les fait périr de faiblesse. D’autres les bourrent de viande
avant six mois -- et ils crèvent d’indigestion. Plusieurs les
nettoient avec leur propre salive; toutes les manient brutalement.

Quand ils apercevaient sur une porte un hibou crucifié, ils
entraient dans la ferme et disaient:

-- Vous avez tort; -- ces animaux vivent de rats, de campagnols;
on a trouvé dans l’estomac d’une chouette jusqu’à cinquante larves
de chenilles.

Les villageois les connaissaient pour les avoir vus, premièrement
comme médecins, puis en quête de vieux meubles, puis à la
recherche des cailloux, et ils répondaient:

-- Allez donc, farceurs! n’essayez pas de nous en remontrer!

Leur conviction s’ébranla. Car les moineaux purgent les potagers,
mais gobent les cerises. Les hiboux dévorent les insectes, et en
même temps, les chauves-souris, qui sont utiles -- et si les
taupes mangent les limaces, elles bouleversent le sol. Une chose
dont ils étaient certains c’est qu’il faut détruire tout le
gibier, funeste à l’Agriculture.

Un soir qu’ils passaient dans le bois de Faverges, ils arrivèrent
devant la maison du garde. Sorel au bord de la route gesticulait
entre trois individus.

Le premier était un certain Dauphin savetier, petit, maigre, et à
figure sournoise. Le second le père Aubain, commissionnaire dans
les villages, portait une vieille redingote jaune avec un pantalon
de coutil bleu.

Le troisième Eugène, domestique chez M. Marescot, se distinguait
par sa barbe, taillée comme celle des magistrats.

Sorel leur montrait un noeud coulant, en fil de cuivre -- qui
s’attachait à un fil de soie retenu par une brique, ce qu’on nomme
un collet; et il avait découvert le savetier, en train de
l’établir.

-- Vous êtes témoin, n’est-ce pas?

Eugène baissa le menton d’une manière approbative -- et le père
Aubain répliqua:

-- Du moment que vous le dites.

Ce qui enrageait Sorel, c’était le toupet d’avoir dressé un piège
aux abords de son logement, le gredin se figurant qu’on n’aurait
pas l’idée d’en soupçonner dans cet endroit.

Dauphin prit le genre pleurard.

-- Je marchais dessus, je tâchais même de le casser. On l’accusait
toujours; il était bien malheureux!

Sorel, sans lui répondre, avait tiré de sa poche, un calepin, une
plume et de l’encre pour écrire un procès-verbal.

-- Oh non? dit Pécuchet.

Bouvard ajouta: Relâchez-le, c’est un brave homme!

-- Lui! un braconnier!

-- Eh bien, quand cela serait! Ils se mirent à défendre le
braconnage. On sait d’abord, que les lapins rongent les jeunes
pousses; les lièvres abîment les céréales, sauf la bécasse peut-
être...

-- Laissez-moi donc tranquille. Et le garde écrivait, les dents
serrées.

-- Quel entêtement murmura Bouvard.

-- Un mot de plus, je fais venir les gendarmes.

-- Vous êtes un grossier personnage! dit Pécuchet.

-- Vous, des pas grand’chose, reprit Sorel.

Bouvard s’oubliant, le traita de butor, d’estafier! -- et Eugène
répétait: La paix, la paix tandis que le père Aubain gémissait à
trois pas d’eux sur un mètre de cailloux.

Troublés par ces voix, tous les chiens de la meute sortirent de
leurs cabanes; on voyait à travers le grillage, leurs prunelles
ardentes, leurs mufles noirs, et courant çà et là, ils aboyaient
effroyablement.

-- Ne m’embêtez plus s’écria leur maître ou bien, je les lance sur
vos culottes!

Les deux amis s’éloignèrent, contents d’avoir soutenu le Progrès,
la Civilisation.

Dès le lendemain, on leur envoya une citation à comparaître devant
le tribunal de simple police, pour injures envers le garde -- et
s’y entendre condamner à cent francs de dommages et intérêts sauf
le recours du ministère public, vu les contraventions par eux
commises. Coût six francs, soixante-quinze centimes. Tiercelin,
huissier.

Pourquoi un ministère public? La tête leur en tourna. Puis se
calmant, ils préparèrent leur défense.

Le jour désigné, Bouvard et Pécuchet se rendirent à la Mairie, une
heure trop tôt. Personne -- des chaises et trois fauteuils
entouraient une table couverte d’un tapis; une niche était creusée
dans la muraille pour recevoir un poêle, et le buste de l’Empereur
occupant un piédouche dominait l’ensemble.

Il flânèrent jusqu’au grenier, où il y avait une pompe à incendie,
plusieurs drapeaux, -- et dans un coin par terre d’autres bustes
en plâtre: Napoléon sans diadème, Louis XVIII, avec des épaulettes
sur un frac, Charles X, reconnaissable à sa lèvre tombante, Louis-
Philippe, les sourcils arqués, la chevelure en pyramide.
L’inclinaison du toit lui frôlait la nuque et tous étaient salis
par les mouches et la poussière. Ce spectacle démoralisa Bouvard
et Pécuchet. Les gouvernements leur faisaient pitié quand ils
revinrent dans la grande salle.

Ils y trouvèrent Sorel et le garde champêtre, l’un ayant sa plaque
au bras, l’autre un képi.

Une douzaine de personnes causaient, incriminées, pour défaut de
balayage, chiens errants, manque de lanterne ou avoir tenu pendant
la messe un cabaret ouvert.

Enfin Coulon se présenta, affublé d’une robe en serge noire et
d’une toque ronde avec du velours dans le bas. Son greffier se mit
à sa gauche. Le Maire en écharpe, à droite. -- Et on appela, de
suite, l’affaire Sorel contre Bouvard et Pécuchet.

Louis-Martial-Eugène Lenepveur, valet de chambre à Chavignolles
(Calvados), profita de sa position de témoin, pour épandre tout ce
qu’il savait sur une foule de choses étrangères au débat.

Nicolas-Juste Aubain, manouvrier, craignait de déplaire à Sorel et
de nuire à ces messieurs, il avait entendu de gros mots, en
doutait cependant, allégua sa surdité.

Le juge de paix le fit se rasseoir, puis s’adressant au garde:
Persistez-vous dans vos déclarations?

-- Certainement.

Coulon ensuite demanda aux deux prévenus, ce qu’ils avaient à
dire.

Bouvard soutenait n’avoir pas injurié Sorel, mais en défendant
Dauphin avoir défendu l’intérêt de nos campagnes. Il rappela les
abus féodaux, les chasses ruineuses des grands seigneurs.

-- N’importe! la contravention.

-- Je vous arrête! s’écria Pécuchet. Les mots contravention, crime
et délit ne valent rien. -- Prendre la peine, pour classer les
faits punissables, c’est prendre une base arbitraire. Autant dire
aux citoyens: Ne vous inquiétez pas de la valeur de vos actions.
Elle n’est déterminée que par le châtiment du Pouvoir; du reste,
le Code pénal me paraît une oeuvre irrationnelle, sans principes.

-- Cela se peut, répondit Coulon. Et il allait prononcer son
jugement: Attendu...

Mais Foureau qui était ministère public se leva. On avait outragé
le garde dans l’exercice de ses fonctions. Si on ne respecte pas
les propriétés, tout est perdu. Bref, plaise à M. le juge de paix
d’appliquer le maximum de la peine.

Elle fut de dix francs, sous forme de dommages et intérêts envers
Sorel.

-- Très bien prononça Bouvard.

Coulon n’avait pas fini: -- Les condamne à cinq francs d’amende
comme coupables de la contravention relevée par le ministère
public.

Pécuchet se tourna vers l’auditoire: L’amende est une bagatelle
pour le riche mais un désastre pour le pauvre. Moi, ça ne me fait
rien! Et il avait l’air de narguer le tribunal.

-- Je m’étonne, dit Coulon, que des Messieurs d’esprit...

-- La loi vous dispense d’en avoir répliqua Pécuchet. Le juge de
paix siège indéfiniment, tandis que le juge de la cour suprême est
réputé capable jusqu’à soixante-quinze ans, -- et celui de
première instance ne l’est plus à soixante-dix.

Mais sur un geste de Foureau, Placquevent s’avança. Ils
protestèrent.

-- Ah! si vous étiez nommés au concours!

-- Ou par le conseil général.

-- Ou un comité de prud’hommes!

-- D’après un titre sérieux.

Placquevent les poussait; -- et ils sortirent, hués des autres
prévenus croyant se faire bien voir par cette marque de bassesse.

Pour épancher leur indignation, ils allèrent le soir chez
Beljambe.

Son café était vide, les notables ayant coutume d’en partir vers
dix heures. On avait baissé le quinquet; les murs et le comptoir
s’apercevaient dans un brouillard.

Une femme survint.

C’était Mélie.

Elle ne parut pas troublée, -- et en souriant, leur versa deux
bocks. Pécuchet mal à son aise, quitta vite l’établissement.

Bouvard y retourna seul, divertit quelques bourgeois par des
sarcasmes contre le maire, et dès lors fréquenta l’estaminet.

Dauphin, six semaines après fut acquitté, faute de preuves. Quelle
honte! On suspectait ces mêmes témoins, que l’on avait crus
déposant contre eux.

Et leur colère n’eut plus de bornes, quand l’Enregistrement les
avertit d’avoir à payer l’amende. Bouvard attaqua l’Enregistrement
comme nuisible à la propriété.

-- Vous vous trompez! dit le Percepteur.

-- Allons donc! Elle endure le tiers de la charge publique! Je
voudrais des procédés d’impôts, moins vexatoires, un cadastre
meilleur, des changements au Régime hypothécaire, et qu’on
supprimât la Banque de France, qui a le privilège de l’usure.

Girbal n’était pas de force, dégringola dans l’opinion, et ne
reparut plus.

Cependant Bouvard plaisait à l’aubergiste; il attirait du monde;
et en attendant les habitués, causait familièrement avec la bonne.

Il émit des idées drôles sur l’instruction primaire. On aurait dû,
en sortant de l’école, pouvoir soigner les malades, comprendre les
découvertes scientifiques, s’intéresser aux Arts! -- Les exigences
de son programme le fâchèrent avec Petit; et il blessa le
Capitaine en prétendant que les soldats au lieu de perdre leur
temps à la manoeuvre feraient mieux de cultiver des légumes.

Quand vint la question du libre échange, il ramena Pécuchet; -- et
pendant tout l’hiver, il y eut dans le café, des regards furieux,
des attitudes méprisantes, des injures et des vociférations, avec
des coups de poing sur les tables qui faisaient sauter les
canettes.

Langlois et les autres marchands, défendaient le commerce
national; Voisin filateur, Oudot gérant d’un laminoir et Mathieu
orfèvre l’industrie nationale, les propriétaires et les fermiers
l’agriculture nationale, chacun réclamant pour soi des privilèges,
au détriment du plus grand nombre. -- Les discours de Bouvard et
de Pécuchet alarmaient.

Comme on les accusait de méconnaître la Pratique, de tendre au
nivellement et à l’immoralité, ils développèrent ces trois
conceptions.

Remplacer le nom de famille par un numéro matricule.

Hiérarchiser les Français, -- et pour conserver son grade, il
faudrait de temps à autre, subir un examen.

Plus de châtiments, plus de récompenses, mais dans tous les
villages une chronique individuelle qui passerait à la Postérité.

On dédaigna leur système.

Ils en firent un article pour le journal de Bayeux, une note au
Préfet, une pétition aux Chambres, un mémoire à l’Empereur.

Le journal n’inséra pas leur article; le Préfet ne daigna
répondre; les Chambres furent muettes, et ils attendirent
longtemps un pli du Château. De quoi s’occupait l’Empereur? de
femmes sans doute!

Foureau leur conseilla plus de réserve de la part du sous-préfet.

Ils se moquaient du sous-préfet, du Préfet, et des Conseils de
Préfecture, voire du Conseil d'État, la Justice administrative
étant une monstruosité, car l’administration par des faveurs et
des menaces gouverne injustement ses fonctionnaires. Bref ils
devenaient incommodes; -- et les notables enjoignirent à Beljambe
de ne plus recevoir ces deux particuliers.

Alors Bouvard et Pécuchet voulurent se signaler par une oeuvre qui
forçant les respects, éblouirait leurs concitoyens -- et ils ne
trouvèrent pas autre chose que des projets d’embellissement pour
Chavignolles.

Les trois quarts des maisons seraient démolies; on ferait au
milieu du bourg une place monumentale, un hospice du côté de
Falaise, des abattoirs sur la route de Caen et au pas de la Vaque,
une église romane et polychrome.

Pécuchet composa un lavis à l’encre de Chine, n’oubliant pas de
teinter les bois en jaune, les prés en vert, les bâtiments en
rouge; les tableaux d’un Chavignolles idéal, le poursuivaient dans
ses rêves! Il se retournait sur son matelas. Bouvard, une nuit, en
fut réveillé!

-- Souffres-tu?

Pécuchet balbutia: -- Haussmann m’empêche de dormir.

Vers cette époque, il reçut une lettre de Dumouchel pour savoir le
prix des bains de mer de la côte normande.

-- Qu’il aille se promener avec ses bains! Est-ce que nous avons
le temps d’écrire? Et quand ils se furent procuré une chaîne
d’arpenteur, un graphomètre, un niveau d’eau et une boussole,
d’autres études commencèrent.

Ils envahissaient les demeures; souvent les bourgeois étaient
surpris d’y voir ces deux hommes plantant des jalons dans les
cours. Bouvard et Pécuchet annonçaient d’un air tranquille ce qui
en adviendrait. Le Public s’inquiéta car enfin, l’autorité se
rangerait peut-être à leur avis?

Quelquefois, on les renvoyait brutalement. Victor escaladait les
murs et montait dans les combles pour y appendre un signal,
témoignait de la bonne volonté et même une certaine ardeur.

Ils étaient aussi plus contents de Victorine.

Quand elle repassait le linge elle poussait son fer sur la
planche, en chantonnant d’une voix douce, s’intéressait au ménage,
fit une calotte pour Bouvard, et ses points de piqué lui valurent
les compliments de Romiche.

C’était un de ces tailleurs qui vont dans les fermes, raccommoder
les habits. On l’eut quinze jours à la maison.

Bossu, avec des yeux rouges, il rachetait ses défauts corporels
par une humeur bouffonne. Pendant que les maîtres étaient dehors
il amusait Marcel et Victorine, en leur contant des farces, tirait
sa langue jusqu’au menton, imitait le coucou, faisait le
ventriloque, et le soir s’épargnant les frais d’auberge, allait
coucher dans le fournil.

Or un matin, de très bonne heure, Bouvard sentant une envie de
travail vint y prendre des copeaux, pour allumer son feu.

Un spectacle le pétrifia.

Derrière les débris du bahut, sur une paillasse Romiche et
Victorine dormaient ensemble.

Il lui avait passé le bras sous la taille -- et son autre main,
longue comme celle d’un singe, la tenait par un genou, les
paupières entre-closes, le visage encore convulsé dans un spasme
de plaisir. Elle souriait, étendue sur le dos. Le bâillement de sa
camisole laissait à découvert sa gorge enfantine marbrée de
plaques rouges par les caresses du bossu. Ses cheveux blonds
traînaient, et la clarté de l’aube jetait sur tous les deux une
lumière blafarde.

Bouvard, au premier moment avait ressenti comme un heurt en pleine
poitrine. Puis une pudeur l’empêcha de faire un pas, un geste. Des
réflexions douloureuses l’assaillaient.

-- Si jeune! perdue! perdue!

Ensuite il alla réveiller Pécuchet, d’un mot lui apprit tout.

-- Ah! le misérable!

-- Nous n’y pouvons rien! Calme-toi!

Et ils furent longtemps à soupirer l’un devant l’autre. Bouvard,
sans redingote les bras croisés, Pécuchet au bord de sa couche,
pieds nus, et en bonnet de coton.

Romiche devait partir ce jour-là, ayant terminé son ouvrage. Ils
le payèrent d’une façon hautaine, silencieusement.

Mais la Providence leur en voulait.

Marcel les conduisit à pas de loup dans la chambre de Victor; --
et leur montra au fond de sa commode une pièce de vingt francs. Le
gamin l’avait prié de lui en fournir la monnaie.

D’où provenait-elle? d’un vol, bien sûr! et commis durant leurs
tournées d’ingénieurs.

Si on la réclamait ils auraient l’air complices.

Enfin ayant appelé Victor ils lui commandèrent d’ouvrir son
tiroir; la pièce n’y était plus.

Tantôt, pourtant, ils l’avaient maniée et Marcel était incapable
de mentir. Cette histoire le révolutionnait tellement que depuis
le matin, il gardait dans sa poche une lettre pour Bouvard.

Monsieur,

Craignant que M. Pécuchet ne soit malade, j’ai recours a votre
obligeance. De qui donc la signature? Olympe Dumouchel, née
Charpeau.

Elle et son époux demandaient dans quelle localité balnéaire,
Courseulles, Langrune ou Ouistreham, se trouvait la compagnie la
moins bruyante? tous les moyens de transport, le prix du
blanchissage, mille choses.

Cette importunité les mit en colère contre Dumouchel, puis la
fatigue les plongea dans un découragement plus lourd.

Ils récapitulèrent tout le mal qu’ils s’étaient donné, tant de
leçons, de précautions, de tourments.

-- Et songer disaient-ils que nous voulions autrefois, faire
d’elle une sous-maîtresse! et de lui dernièrement un piqueur de
travaux!

-- Si elle est vicieuse ce n’est pas la faute de ses lectures.

-- Moi, pour le rendre honnête, je lui avais appris la biographie
de Cartouche.

-- Peut-être ont-ils manqué d’une famille, des soins d’une mère.

-- J’en étais une! objecta Bouvard.

-- Hélas reprit Pécuchet. Mais il y a des natures dénuées de sens
moral; -- et l’éducation n’y peut rien.

-- Ah! oui! c’est beau, l’éducation.

Comme les orphelins ne savaient aucun métier, on leur chercherait
deux places de domestiques, -- et puis à la grâce de Dieu! ils ne
s’en mêleraient plus! -- Et désormais Mon oncle et Bon ami les
firent manger à la cuisine.

Mais bientôt ils s’ennuyèrent, leur esprit ayant besoin d’un
travail, leur existence d’un but!

D’ailleurs que prouve un insuccès? Ce qui avait échoué sur des
enfants, pouvait être moins difficile avec des hommes? Et ils
imaginèrent d’établir un cours d’adultes.

Il aurait fallu une conférence pour exposer leurs idées. La grande
salle de l’auberge conviendrait à cela, parfaitement.

Beljambe, comme adjoint, eut peur de se compromettre, refusa
d’abord, puis changea d’opinion, le fit dire par la servante.
Bouvard dans l’excès de sa joie, la baisa sur les deux joues.

Le maire était absent, l’autre adjoint Marescot pris tout entier
par son étude, ainsi la conférence aurait lieu et le tambour
l’annonça, pour le dimanche suivant à trois heures.

La veille seulement, ils pensèrent à leur costume.

Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de
cérémonie a collet de velours, deux cravates blanches, et des
gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin,
des souliers de castor, et ils étaient fort émus en traversant le
village.

_Ici s’arrête le manuscrit de Gustave Flaubert_





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