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Title: Madame Bovary
Author: Flaubert, Gustave, 1821-1880
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Gustave Flaubert
MADAME BOVARY


(1857)


Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
TROISIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI


À Marie-Antoine-Jules Senard

MEMBRE DU BARREAU DE PARIS EX-PRESIDENT DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE
ET ANCIEN MINISTRE DE L’INTÉRIEUR

Cher et illustre ami,

Permettez-moi d’inscrire votre nom en tête de ce livre et au-
dessus même de sa dédicace; car c’est à vous, surtout, que j’en
dois la publication. En passant par votre magnifique plaidoirie,
mon oeuvre a acquis pour moi-même comme une autorité imprévue.
Acceptez donc ici l’hommage de ma gratitude, qui, si grande
qu’elle puisse être, ne sera jamais à la hauteur de votre
éloquence et de votre dévouement.

GUSTAVE FLAUBERT

Paris, 12 avril 1857


À Louis Bouilhet


PREMIÈRE PARTIE


I

Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un
nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait
un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se
leva comme surpris dans son travail.

Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir; puis, se tournant
vers le maître d’études:

-- Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je
vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa
conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle
son âge.

Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait
à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d’une quinzaine
d’années environ, et plus haut de taille qu’aucun de nous tous. Il
avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de
village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût
pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons
noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la
fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses
jambes, en bas bleus, sortaient d’un. pantalon jaunâtre très tiré
par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés,
garnis de clous.

On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses
oreilles, attentif comme au sermon, n’osant même croiser les
cuisses, ni s’appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la
cloche sonna, le maître d’études fut obligé de l’avertir, pour
qu’il se mît avec nous dans les rangs.

Nous avions l’habitude, en entrant en classe, de jeter nos
casquettes par terre, afin d’avoir ensuite nos mains plus libres;
il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de
façon à frapper contre la muraille en faisant beaucoup de
poussière; c’était là le genre.

Mais, soit qu’il n’eût pas remarqué cette manoeuvre ou qu’il n’eut
osé s’y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait
encore sa casquette sur ses deux genoux. C’était une de ces
coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du
bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de
loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin,
dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le
visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle
commençait par trois boudins circulaires; puis s’alternaient,
séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils
de lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un
polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée,
et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit
croisillon de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve; la
visière brillait.

-- Levez-vous, dit le professeur.

Il se leva; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.

Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d’un coup
de coude, il la ramassa encore une fois.

-- Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui
était un homme d’esprit.

Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre
garçon, si bien qu’il ne savait s’il fallait garder sa casquette à
la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se
rassit et la posa sur ses genoux.

-- Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.

Le nouveau articula, d’une voix bredouillante, un nom
inintelligible.

-- Répétez!

Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par
les huées de la classe.

-- Plus haut! cria le maître, plus haut!

Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une
bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler
quelqu’un, ce mot: Charbovari.

Ce fut un vacarme qui s’élança d’un bond, monta en crescendo, avec
des éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait,
on répétait: Charbovari! Charbovari!), puis qui roula en notes
isolées, se calmant à grand-peine, et parfois qui reprenait tout à
coup sur la ligne d’un banc où saillissait encore çà et là, comme
un pétard mal éteint, quelque rire étouffé.

Cependant, sous la pluie des pensums, l’ordre peu à peu se
rétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom
de Charles Bovary, se l’étant fait dicter, épeler et relire,
commanda tout de suite au pauvre diable d’aller s’asseoir sur le
banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement,
mais, avant de partir, hésita.

-- Que cherchez-vous? demanda le professeur.

-- Ma cas... fit timidement le nouveau, promenant autour de lui
des regards inquiets.

-- Cinq cents vers à toute la classe! exclamé d’une voix furieuse,
arrêta, comme le _Quos ego_, une bourrasque nouvelle. -- Restez
donc tranquilles! continuait le professeur indigné, et s’essuyant
le front avec son mouchoir qu’il venait de prendre dans sa toque:
Quant à vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe
_ridiculus sum_.

Puis, d’une voix plus douce:

-- Eh! vous la retrouverez, votre casquette; on ne vous l’a pas
volée!

Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les cartons, et
le nouveau resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire,
quoiqu’il y eût bien, de temps à autre, quelque boulette de papier
lancée d’un bec de plume qui vînt s’éclabousser sur sa figure.
Mais il s’essuyait avec la main, et demeurait immobile, les yeux
baissés.

Le soir, à l’Étude, il tira ses bouts de manches de son pupitre,
mit en ordre ses petites affaires, régla soigneusement son papier.
Nous le vîmes qui travaillait en conscience, cherchant tous les
mots dans le dictionnaire et se donnant beaucoup de mal. Grâce,
sans doute, à cette bonne volonté dont il fit preuve, il dut de ne
pas descendre dans la classe inférieure; car, s’il savait
passablement ses règles, il n’avait guère d’élégance dans les
tournures. C’était le curé de son village qui lui avait commencé
le latin, ses parents, par économie, ne l’ayant envoyé au collège
que le plus tard possible.

Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien aide-
chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des affaires de
conscription, et forcé, vers cette époque, de quitter le service,
avait alors profité de ses avantages personnels pour saisir au
passage une dot de soixante mille francs, qui s’offrait en la
fille d’un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure.
Bel homme, hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des
favoris rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis de
bagues et habillé de couleurs voyantes, il avait l’aspect d’un
brave, avec l’entrain facile d’un commis voyageur. Une fois marié,
il vécut deux ou trois ans sur la fortune de sa femme, dînant
bien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en porcelaine,
ne rentrant le soir qu’après le spectacle et fréquentant les
cafés. Le beau-père mourut et laissa peu de chose; il en fut
indigné, se lança dans la fabrique, y perdit quelque argent, puis
se retira dans la campagne, où il voulut faire valoir. Mais, comme
il ne s’entendait guère plus en culture qu’en indiennes, qu’il
montait ses chevaux au lieu de les envoyer au labour, buvait son
cidre en bouteilles au lieu de le vendre en barriques, mangeait
les plus belles volailles de sa cour et graissait ses souliers de
chasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda point à
s’apercevoir qu’il valait mieux planter là toute spéculation.

Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à louer dans un
village, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, une
sorte de logis moitié ferme, moitié maison de maître; et, chagrin,
rongé de regrets, accusant le ciel, jaloux contre tout le monde,
il s’enferma dès l’âge de quarante-cinq ans, dégoûté des hommes,
disait-il, et décidé à vivre en paix.

Sa femme avait été folle de lui autrefois; elle l’avait aimé avec
mille servilités qui l’avaient détaché d’elle encore davantage.
Enjouée jadis, expansive et tout aimante, elle était, en
vieillissant, devenue (à la façon du vin éventé qui se tourne en
vinaigre) d’humeur difficile, piaillarde, nerveuse. Elle avait
tant souffert, sans se plaindre, d’abord, quand elle le voyait
courir après toutes les gotons de village et que vingt mauvais
lieux le lui renvoyaient le soir, blasé et puant l’ivresse! Puis
l’orgueil s’était révolté. Alors elle s’était tue, avalant sa rage
dans un stoïcisme muet, qu’elle garda jusqu’à sa mort. Elle était
sans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les avoués,
chez le président, se rappelait l’échéance des billets, obtenait
des retards; et, à la maison, repassait, cousait, blanchissait,
surveillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis que, sans
s’inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans une
somnolence boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui dire des
choses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en crachant
dans les cendres.

Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré
chez eux, le marmot fut gâté comme un prince. Sa mère le
nourrissait de confitures; son père le laissait courir sans
souliers, et, pour faire le philosophe, disait même qu’il pouvait
bien aller tout nu, comme les enfants des bêtes. À l’encontre des
tendances maternelles, il avait en tête un certain idéal viril de
l’enfance, d’après lequel il tâchait de former son fils, voulant
qu’on l’élevât durement, à la spartiate, pour lui faire une bonne
constitution. Il l’envoyait se coucher sans feu, lui apprenait à
boire de grands coups de rhum et à insulter les processions. Mais,
naturellement paisible, le petit répondait mal à ses efforts. Sa
mère le traînait toujours après elle; elle lui découpait des
cartons, lui racontait des histoires, s’entretenait avec lui dans
des monologues sans fin, pleins de gaietés mélancoliques et de
chatteries babillardes. Dans l’isolement de sa vie, elle reporta
sur cette tête d’enfant toutes ses vanités éparses, brisées. Elle
rêvait de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau,
spirituel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans la
magistrature. Elle lui apprit à lire, et même lui enseigna, sur un
vieux piano qu’elle avait, à chanter deux ou trois petites
romances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux des lettres,
disait que ce n’était pas la peine! Auraient-ils jamais de quoi
l’entretenir dans les écoles du gouvernement, lui acheter une
charge ou un fonds de commerce? D’ailleurs, avec du toupet, un
homme réussit toujours dans le monde. Madame Bovary se mordait les
lèvres, et l’enfant vagabondait dans le village.

Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte de terre,
les corbeaux qui s’envolaient. Il mangeait des mûres le long des
fossés, gardait les dindons avec une gaule, fanait à la moisson,
courait dans le bois, jouait à la marelle sous le porche de
l’église les jours de pluie, et, aux grandes fêtes, suppliait le
bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de tout
son corps à la grande corde et se sentir emporter par elle dans sa
volée.

Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit de fortes mains, de
belles couleurs.

À douze ans, sa mère obtint que l’on commençât ses études. On en
chargea le curé. Mais les leçons étaient si courtes et si mal
suivies, qu’elles ne pouvaient servir à grand-chose. C’était aux
moments perdus qu’elles se donnaient, dans la sacristie, debout, à
la hâte, entre un baptême et un enterrement; ou bien le curé
envoyait chercher son élève après l’Angélus, quand il n’avait pas
à sortir. On montait dans sa chambre, on s’installait: les
moucherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de la
chandelle. Il faisait chaud, l’enfant s’endormait; et le bonhomme,
s’assoupissant les mains sur son ventre, ne tardait pas à ronfler,
la bouche ouverte. D’autres fois, quand M. le curé, revenant de
porter le viatique à quelque malade des environs, apercevait
Charles qui polissonnait dans la campagne, il l’appelait, le
sermonnait un quart d’heure et profitait de l’occasion pour lui
faire conjuguer son verbe au pied d’un arbre. La pluie venait les
interrompre, ou une connaissance qui passait. Du reste, il était
toujours content de lui, disait même que le jeune homme avait
beaucoup de mémoire.

Charles ne pouvait en rester là. Madame fut énergique. Honteux, ou
fatigué plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l’on attendit
encore un an que le gamin eût fait sa première communion.

Six mois se passèrent encore; et, l’année d’après, Charles fut
définitivement envoyé au collège de Rouen, où son père l’amena
lui-même, vers la fin d’octobre, à l’époque de la foire Saint-
Romain.

Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien
rappeler de lui. C’était un garçon de tempérament modéré, qui
jouait aux récréations, travaillait à l’étude, écoutant en classe,
dormant bien au dortoir, mangeant bien au réfectoire. Il avait
pour correspondant un quincaillier en gros de la rue Ganterie, qui
le faisait sortir une fois par mois, le dimanche, après que sa
boutique était fermée, l’envoyait se promener sur le port à
regarder les bateaux, puis le ramenait au collège dès sept heures,
avant le souper. Le soir de chaque jeudi, il écrivait une longue
lettre à sa mère, avec de l’encre rouge et trois pains à cacheter;
puis il repassait ses cahiers d’histoire, ou bien lisait un vieux
volume d’Anacharsis qui traînait dans l’étude. En promenade, il
causait avec le domestique, qui était de la campagne comme lui.

À force de s’appliquer, il se maintint toujours vers le milieu de
la classe; une fois même, il gagna un premier accessit d’histoire
naturelle. Mais à la fin de sa troisième, ses parents le
retirèrent du collège pour lui faire étudier la médecine,
persuadés qu’il pourrait se pousser seul jusqu’au baccalauréat.

Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l’Eau-de-Robec,
chez un teinturier de sa connaissance: Elle conclut les
arrangements pour sa pension, se procura des meubles, une table et
deux chaises, fit venir de chez elle un vieux lit en merisier, et
acheta de plus un petit poêle en fonte, avec la provision de bois
qui devait chauffer son pauvre enfant. Puis elle partit au bout de
la semaine, après mille recommandations de se bien conduire,
maintenant qu’il allait être abandonné à lui-même.

Le programme des cours, qu’il lut sur l’affiche, lui fit un effet
d’étourdissement: cours d’anatomie, cours de pathologie, cours de
physiologie, cours de pharmacie, cours de chimie, et de botanique,
et de clinique, et de thérapeutique, sans compter l’hygiène ni la
matière médicale, tous noms dont il ignorait les étymologies et
qui étaient comme autant de portes de sanctuaires pleins
d’augustes ténèbres.

Il n’y comprit rien; il avait beau écouter, il ne saisissait pas.
Il travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés, il suivait
tous les cours; il ne perdait pas une seule visite. Il
accomplissait sa petite tâche quotidienne à la manière du cheval
de manège, qui tourne en place les yeux bandés, ignorant de la
besogne qu’il broie.

Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait chaque
semaine, par le messager, un morceau de veau cuit au four, avec
quoi il déjeunait le matin; quand il était rentré de l’hôpital,
tout en battant la semelle contre le mur. Ensuite il fallait
courir aux leçons, à l’amphithéâtre, à l’hospice, et revenir chez
lui, à travers toutes les rues. Le soir, après le maigre dîner de
son propriétaire, il remontait à sa chambre et se remettait au
travail, dans ses habits mouillés qui fumaient sur son corps,
devant le poêle rougi.

Dans les beaux soirs d’été; à l’heure où les rues tièdes sont
vides, quand les servantes, jouent au volant sur le seuil des
portes, il ouvrait sa fenêtre et s’accoudait. La rivière, qui fait
de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait
en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses ponts et ses
grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans
l’eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveaux
de coton séchaient à l’air. En face, au-delà des toits, le grand
ciel pur s’étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu’il
devait faire bon là-bas! Quelle fraîcheur sous la hêtraie! Et il
ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la campagne,
qui ne venaient pas jusqu’à lui.

Il maigrit, sa taille s’allongea, et sa figure prit une sorte
d’expression dolente qui la rendit presque intéressante.

Naturellement, par nonchalance; il en vint à se délier de toutes
les résolutions qu’il s’était faites. Une fois, il manqua la
visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à
peu, n’y retourna plus.

Il prit l’habitude du cabaret, avec la passion des dominos.
S’enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y
taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués de
points noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté, qui le
rehaussait d’estime vis-à-vis de lui-même. C’était comme
l’initiation au monde, l’accès des plaisirs défendus; et, en
entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie
presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se
dilatèrent; il apprit par coeur des couplets qu’il chantait aux
bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et
connut enfin l’amour.

Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua complètement à son
examen d’officier de santé. On l’attendait le soir même à la
maison pour fêter son succès.

Il partit à pied et s’arrêta vers l’entrée du village, où il fit
demander sa mère, lui conta tout. Elle l’excusa, rejetant l’échec
sur l’injustice des examinateurs, et le raffermit un peu, se
chargeant d’arranger les choses. Cinq ans plus tard seulement,
M. Bovary connut la vérité; elle était vieille, il l’accepta, ne
pouvant d’ailleurs supposer qu’un homme issu de lui fût un sot.

Charles se remit donc au travail et prépara sans discontinuer les
matières de son examen, dont il apprit d’avance toutes les
questions par coeur. Il fut reçu avec une assez bonne note. Quel
beau jour pour sa mère! On donna un grand dîner.

Où irait-il exercer son art? À Tostes. Il n’y avait là qu’un vieux
médecin. Depuis longtemps madame Bovary guettait sa mort, et le
bonhomme n’avait point encore plié bagage, que Charles était
installé en face, comme son successeur.

Mais ce n’était pas tout que d’avoir élevé son fils, de lui avoir
fait apprendre la médecine et découvert Tostes pour l’exercer: il
lui fallait une femme. Elle lui en trouva une: la veuve d’un
huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq ans et douze cents
livres de rente.

Quoiqu’elle fût laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée comme
un printemps, certes madame Dubuc ne manquait pas de partis à
choisir. Pour arriver à ses fins, la mère Bovary fut obligée de
les évincer tous, et elle déjoua même fort habilement les
intrigues d’un charcutier qui était soutenu par les prêtres.

Charles avait entrevu dans le mariage l’avènement d’une condition
meilleure, imaginant qu’il serait plus libre et pourrait disposer
de sa personne et de son argent. Mais sa femme fut le maître; il
devait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire maigre
tous les vendredis, s’habiller comme elle l’entendait, harceler
par son ordre les clients qui ne payaient pas. Elle décachetait
ses lettres, épiait ses démarches, et l’écoutait, à travers la
cloison, donner ses consultations dans son cabinet, quand il y
avait des femmes.

Il lui fallait son chocolat tous les matins, des égards à n’en
plus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sa
poitrine, de ses humeurs. Le bruit des pas lui faisait mal; on
s’en allait, la solitude lui devenait odieuse; revenait-on près
d’elle, c’était pour la voir mourir, sans doute. Le soir, quand
Charles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs bras
maigres, les lui passait autour du cou, et, l’ayant fait asseoir
au bord du lit, se mettait à lui parler de ses chagrins: il
l’oubliait, il en aimait une autre! On lui avait bien dit qu’elle
serait malheureuse; et elle finissait en lui demandant quelque
sirop pour sa santé et un peu plus d’amour.


II

Une nuit, vers onze heures, ils furent réveillés par le bruit d’un
cheval qui s’arrêta juste à la porte. La bonne ouvrit la lucarne
du grenier et parlementa quelque temps avec un homme resté en bas,
dans la rue. Il venait chercher le médecin; il avait une lettre.
Nastasie descendit les marches en grelottant, et alla ouvrir la
serrure et les verrous, l’un après l’autre. L’homme laissa son
cheval, et, suivant la bonne, entra tout à coup derrière elle. Il
tira de dedans son bonnet de laine à houppes grises, une lettre
enveloppée dans un chiffon, et la présenta délicatement à Charles,
qui s’accouda sur l’oreiller pour la lire. Nastasie, près du lit,
tenait la lumière. Madame, par pudeur, restait tournée vers la
ruelle et montrait le dos.

Cette lettre, cachetée d’un petit cachet de cire bleue, suppliait
M. Bovary de se rendre immédiatement à la ferme des Bertaux, pour
remettre une jambe cassée. Or il y a, de Tostes aux Bertaux, six
bonnes lieues de traverse, en passant par Longueville et Saint-
Victor. La nuit était noire. Madame Bovary jeune redoutait les
accidents pour son mari. Donc il fut décidé que le valet d’écurie
prendrait les devants. Charles partirait trois heures plus tard,
au lever de la lune. On enverrait un gamin à sa rencontre, afin de
lui montrer le chemin de la ferme et d’ouvrir les clôtures devant
lui.

Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppé dans son
manteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore endormi par la
chaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sa
bête. Quand elle s’arrêtait d’elle-même devant ces trous entourés
d’épines que l’on creuse au bord des sillons, Charles se
réveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassée, et il
tâchait de se remettre en mémoire toutes les fractures qu’il
savait. La pluie ne tombait plus; le jour commençait à venir, et,
sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se
tenaient immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid
du matin. La plate campagne s’étalait à perte de vue, et les
bouquets d’arbres autour des fermes faisaient, à intervalles
éloignés, des taches d’un violet noir sur cette grande surface
grise, qui se perdait à l’horizon dans le ton morne du ciel.
Charles, de temps à autre, ouvrait les yeux; puis, son esprit se
fatiguant et le sommeil revenant de soi-même, bientôt il entrait
dans une sorte d’assoupissement où, ses sensations récentes se
confondant avec des souvenirs, lui-même se percevait double, à la
fois étudiant et marié, couché dans son lit comme tout à l’heure,
traversant une salle d’opérés comme autrefois. L’odeur chaude des
cataplasmes se mêlait dans sa tête à la verte odeur de la rosée;
il entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits
et sa femme dormir... Comme il passait par Vassonville, il
aperçut, au bord d’un fossé, un jeune garçon assis sur l’herbe.

-- Êtes-vous le médecin? demanda l’enfant.

Et, sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses mains et
se mit à courir devant lui.

L’officier de santé, chemin faisant, comprit aux discours de son
guide que M. Rouault devait être un cultivateur des plus aisés. Il
s’était cassé la jambe, la veille au soir, en revenant de faire
les Rois, chez un voisin. Sa femme était morte depuis deux ans. Il
n’avait avec lui que sa demoiselle, qui l’aidait à tenir la
maison.

Les ornières devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux.
Le petit gars, se coulant alors par un trou de haie, disparut,
puis, il revint au bout d’une cour en ouvrir la barrière. Le
cheval glissait sur l’herbe mouillée; Charles se baissait pour
passer sous les branches. Les chiens de garde à la niche aboyaient
en tirant sur leur chaîne. Quand il entra dans les Bertaux, son
cheval eut peur et fit un grand écart.

C’était une ferme de bonne apparence. On voyait dans les écuries,
par le dessus des portes ouvertes, de gros chevaux de labour qui
mangeaient tranquillement dans des râteliers neufs. Le long des
bâtiments s’étendait un large fumier, de la buée s’en élevait, et,
parmi les poules et les dindons, picoraient dessus cinq ou six
paons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie était longue,
la grange était haute, à murs lisses comme la main. Il y avait
sous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues, avec
leurs fouets, leurs colliers, leurs équipages complets, dont les
toisons de laine bleue se salissaient à la poussière fine qui
tombait des greniers. La cour allait en montant; plantée d’arbres
symétriquement espacés, et le bruit gai d’un troupeau d’oies
retentissait près de la mare.

Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois volants,
vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu’elle
fit entrer dans la cuisine, où flambait un grand feu. Le déjeuner
des gens bouillonnait alentour, dans des petits pots de taille
inégale. Des vêtements humides séchaient dans l’intérieur de la
cheminée. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous de
proportion colossale, brillaient comme de l’acier poli, tandis que
le long des murs s’étendait une abondante batterie de cuisine, où
miroitait inégalement la flamme claire du foyer, jointe aux
premières lueurs du soleil arrivant par les carreaux.

Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva dans son
lit, suant sous ses couvertures et ayant rejeté bien loin son
bonnet de coton. C’était un gros petit homme de cinquante ans, à
la peau blanche, à l’oeil bleu, chauve sur le devant de la tête,
et qui portait des boucles d’oreilles. Il avait à ses côtés, sur
une chaise, une grande carafe d’eau-de-vie, dont il se versait de
temps à autre pour se donner du coeur au ventre; mais, dès qu’il
vit le médecin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme
il faisait depuis douze heures, il se prit à geindre faiblement.

La fracture était simple, sans complication d’aucune espèce.
Charles n’eût osé en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant
les allures de ses maîtres auprès du lit des blessés, il
réconforta le patient avec toutes sortes de bons mots; caresses
chirurgicales qui sont comme l’huile dont on graisse les
bistouris. Afin d’avoir des attelles, on alla chercher, sous la
charreterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa
en morceaux et la polit avec un éclat de vitre, tandis que la
servante déchirait des draps pour faire des bandes, et que
mademoiselle Emma tâchait à coudre des coussinets. Comme elle fut
longtemps avant de trouver son étui, son père s’impatienta; elle
ne répondit rien; mais, tout en cousant, elle se piquait les
doigts, qu’elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer.

Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient
brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe,
et taillés en amande. Sa main pourtant n’était pas belle, point
assez pâle peut-être, et un peu sèche aux phalanges; elle était
trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les
contours. Ce qu’elle avait de beau, c’étaient les yeux; quoiqu’ils
fussent bruns, ils semblaient noirs à cause des cils, et son
regard arrivait franchement à vous avec une hardiesse candide.

Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par M. Rouault
lui-même, à prendre un morceau avant de partir.

Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussée. Deux
couverts, avec des timbales d’argent, y étaient mis sur une petite
table, au pied d’un grand lit à baldaquin revêtu d’une indienne à
personnages représentant des Turcs. On sentait une odeur d’iris et
de draps humides, qui s’échappait de la haute armoire en bois de
chêne, faisant face à la fenêtre. Par terre, dans les angles,
étaient rangés, debout, des sacs de blé. C’était le trop-plein du
grenier proche, où l’on montait par trois marches de pierre. Il y
avait, pour décorer l’appartement, accrochée à un clou, au milieu
du mur dont la peinture verte s’écaillait sous le salpêtre, une
tête de Minerve au crayon noir, encadrée de dorure, et qui portait
au bas, écrit en lettres gothiques: «À mon cher papa.»

On parla d’abord du malade, puis du temps qu’il faisait, des
grands froids, des loups qui couraient les champs, la nuit.
Mademoiselle Rouault ne s’amusait guère à la campagne, maintenant
surtout qu’elle était chargée presque à elle seule des soins de la
ferme. Comme la salle était fraîche, elle grelottait tout en
mangeant, ce qui découvrait un peu ses lèvres charnues, qu’elle
avait coutume de mordillonner à ses moments de silence.

Son cou sortait d’un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les
deux bandeaux noirs semblaient chacun d’un seul morceau, tant ils
étaient lisses, étaient séparés sur le milieu de la tête par une
raie fine, qui s’enfonçait légèrement selon la courbe du crâne;
et, laissant voir à peine le bout de l’oreille, ils allaient se
confondre par derrière en un chignon abondant, avec un mouvement
ondé vers les tempes, que le médecin de campagne remarqua là pour
la première fois de sa vie. Ses pommettes étaient roses. Elle
portait, comme un homme, passé entre deux boutons de son corsage,
un lorgnon d’écaille.

Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouault, rentra
dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front
contre la fenêtre, et qui regardait dans le jardin, où les échalas
des haricots avaient été renversés par le vent. Elle se retourna.

-- Cherchez-vous quelque chose? demanda-t-elle.

-- Ma cravache, s’il vous plaît, répondit-il.

Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous les
chaises; elle était tombée à terre, entre les sacs et la muraille.
Mademoiselle Emma l’aperçut; elle se pencha sur les sacs de blé.
Charles, par galanterie, se précipita et, comme il allongeait
aussi son bras dans le même mouvement, il sentit sa poitrine
effleurer le dos de la jeune fille, courbée sous lui. Elle se
redressa toute rouge et le regarda par-dessus l’épaule, en lui
tendant son nerf de boeuf.

Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après, comme il l’avait
promis, c’est le lendemain même qu’il y retourna, puis deux fois
la semaine régulièrement, sans compter les visites inattendues
qu’il faisait de temps à autre, comme par mégarde.

Tout, du reste, alla bien; la guérison s’établit selon les règles,
et quand, au bout de quarante-six jours, on vit le père Rouault
qui s’essayait à marcher seul dans sa masure, on commença à
considérer M. Bovary comme un homme de grande capacité. Le père
Rouault disait qu’il n’aurait pas été mieux guéri par les premiers
médecins d’Yvetot ou même de Rouen.

Quant à Charles, il ne chercha point à se demander pourquoi il
venait aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il songé, qu’il aurait sans
doute attribué son zèle à la gravité du cas, ou peut-être au
profit qu’il en espérait. Était-ce pour cela, cependant, que ses
visites à la ferme faisaient, parmi les pauvres occupations de sa
vie, une exception charmante? Ces jours-là il se levait de bonne
heure, partait au galop, poussait sa bête, puis il descendait pour
s’essuyer les pieds sur l’herbe, et passait ses gants noirs avant
d’entrer. Il aimait à se voir arriver dans la cour, à sentir
contre son épaule la barrière qui tournait, et le coq qui chantait
sur le mur, les garçons qui venaient à sa rencontre. Il aimait la
grange et les écuries; il aimait le père Rouault; qui lui tapait
dans la main en l’appelant son sauveur; il aimait les petits
sabots de mademoiselle Emma sur les dalles lavées de la cuisine;
ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait
devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient
avec un bruit sec contre le cuir de la bottine.

Elle le reconduisait toujours jusqu’à la première marche du
perron. Lorsqu’on n’avait pas encore amené son cheval, elle
restait là. On s’était dit adieu, on ne parlait plus; le grand air
l’entourait, levant pêle-mêle les petits cheveux follets de sa
nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, qui
se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps de
dégel, l’écorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les
couvertures des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil;
elle alla chercher son ombrelle, elle l’ouvrit. L’ombrelle, de
soie gorge de pigeon, que traversait le soleil, éclairait de
reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là-
dessous à la chaleur tiède; et on entendait les gouttes d’eau, une
à une, tomber sur la moire tendue.

Dans les premiers temps que Charles fréquentait les Bertaux,
madame Bovary jeune ne manquait pas de s’informer du malade, et
même sur le livre qu’elle tenait en partie double, elle avait
choisi pour M. Rouault une belle page blanche. Mais quand elle sut
qu’il avait une fille, elle alla aux informations; et elle apprit
que mademoiselle Rouault, élevée au couvent, chez les Ursulines,
avait reçu, comme on dit, une belle éducation, qu’elle savait, en
conséquence, la danse, la géographie, le dessin, faire de la
tapisserie et toucher du piano. Ce fut le comble!

-- C’est donc pour cela, se disait-elle, qu’il a la figure si
épanouie quand il va la voir, et qu’il met son gilet neuf, au
risque de l’abîmer à la pluie? Ah! cette femme! cette femme!...

Et elle la détesta, d’instinct. D’abord, elle se soulagea par des
allusions, Charles ne les comprit pas; ensuite, par des réflexions
incidentes qu’il laissait passer de peur de l’orage; enfin, par
des apostrophes à brûle-pourpoint auxquelles il ne savait que
répondre.

-- D’où vient qu’il retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault
était guéri et que ces gens-là n’avaient pas encore payé? Ah!
c’est qu’il y avait là-bas une personne, quelqu’un qui savait
causer, une brodeuse, un bel esprit. C’était là ce qu’il aimait:
il lui fallait des demoiselles de ville! -- Et elle reprenait:

-- La fille au père Rouault, une demoiselle de ville! Allons donc!
leur grand-père était berger, et ils ont un cousin qui a failli
passer par les assises pour un mauvais coup, dans une dispute. Ce
n’est pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de se montrer le
dimanche à l’église avec une robe de soie, comme une comtesse.
Pauvre bonhomme, d’ailleurs, qui sans les colzas de l’an passé,
eût été bien embarrassé de payer ses arrérages!

Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Héloïse lui
avait fait jurer qu’il n’irait plus, la main sur son livre de
messe, après beaucoup de sanglots et de baisers, dans une grande
explosion d’amour. Il obéit donc; mais la hardiesse de son désir
protesta contre la servilité de sa conduite, et, par une sorte
d’hypocrisie naïve, il estima que cette défense de la voir était
pour lui comme un droit de l’aimer. Et puis la veuve était maigre;
elle avait les dents longues; elle portait en toute saison un
petit châle noir dont la pointe lui descendait entre les
omoplates; sa taille dure était engainée dans des robes en façon
de fourreau, trop courtes, qui découvraient ses chevilles, avec
les rubans de ses souliers larges s’entrecroisant sur des bas
gris.

La mère de Charles venait les voir de temps à autre; mais, au bout
de quelques jours, la bru semblait l’aiguiser à son fil; et alors,
comme deux couteaux, elles étaient à le scarifier par leurs
réflexions et leurs observations. Il avait tort de tant manger!
Pourquoi toujours offrir la goutte au premier venu? Quel
entêtement que de ne pas vouloir porter de flanelle!

Il arriva qu’au commencement du printemps, un notaire
d’Ingouville, détenteur de fonds de la veuve Dubuc, s’embarqua,
par une belle marée, emportant avec lui tout l’argent de son
étude. Héloïse, il est vrai, possédait encore, outre une part de
bateau évaluée six mille francs, sa maison de la rue Saint-
François; et cependant, de toute cette fortune que l’on avait fait
sonner si haut, rien, si ce n’est un peu de mobilier et quelques
nippes, n’avait paru dans le ménage. Il fallut tirer la chose au
clair. La maison de Dieppe se trouva vermoulue d’hypothèques
jusque dans ses pilotis; ce qu’elle avait mis chez le notaire,
Dieu seul le savait, et la part de barque n’excéda point mille
écus. Elle avait donc menti, la bonne dame! Dans son exaspération,
M. Bovary père, brisant une chaise contre les pavés, accusa sa
femme d’avoir fait le malheur de leur fils en l’attelant à une
haridelle semblable, dont les harnais ne valaient pas la peau. Ils
vinrent à Tostes. On s’expliqua. Il y eut des scènes. Héloïse, en
pleurs, se jetant dans les bras de son mari, le conjura de la
défendre de ses parents. Charles voulut parler pour elle. Ceux-ci
se fâchèrent, et ils partirent.

Mais le coup était porté. Huit jours après, comme elle étendait du
linge dans sa cour, elle fut prise d’un crachement de sang, et le
lendemain, tandis que Charles avait le dos tourné pour fermer le
rideau de la fenêtre, elle dit: «Ah! mon Dieu!» poussa un soupir
et s’évanouit. Elle était morte! Quel étonnement!

Quand tout fut fini au cimetière, Charles rentra chez lui. Il ne
trouva personne en bas; il monta au premier, dans la chambre, vit
sa robe encore accrochée au pied de l’alcôve; alors, s’appuyant
contre le secrétaire, il resta jusqu’au soir perdu dans une
rêverie douloureuse. Elle l’avait aimé, après tout.


III

Un matin, le père Rouault vint apporter à Charles le payement de
sa jambe remise: soixante et quinze francs en pièces de quarante
sous, et une dinde. Il avait appris son malheur, et l’en consola
tant qu’il put.

-- Je sais ce que c’est! disait-il en lui frappant sur l’épaule;
j’ai été comme vous, moi aussi! Quand j’ai eu perdu ma pauvre
défunte, j’allais dans les champs pour être tout seul; je tombais
au pied d’un arbre, je pleurais, j’appelais le bon Dieu, je lui
disais des sottises; j’aurais voulu être comme les taupes, que je
voyais aux branches, qui avaient des vers leur grouillant dans le
ventre, crevé, enfin. Et quand je pensais que d’autres, à ce
moment-là, étaient avec leurs bonnes petites femmes à les tenir
embrassées contre eux, je tapais de grands coups par terre avec
mon bâton; j’étais quasiment fou, que je ne mangeais plus; l’idée
d’aller seulement au café me dégoûtait, vous ne croiriez pas. Eh
bien, tout doucement, un jour chassant l’autre, un printemps sur
un hiver et un automne par-dessus un été, ça a coulé brin à brin,
miette à miette; ça s’en est allé, c’est parti, c’est descendu, je
veux dire, car il vous reste toujours quelque chose au fond, comme
qui dirait... un poids, là, sur la poitrine! Mais, puisque c’est
notre sort à tous, on ne doit pas non plus se laisser dépérir, et,
parce que d’autres sont morts, vouloir mourir... Il faut vous
secouer, monsieur Bovary; ça se passera! Venez nous voir; ma fille
pense à vous de temps à autre, savez-vous bien, et elle dit comme
ça que vous l’oubliez. Voilà le printemps bientôt; nous vous
ferons tirer un lapin dans la garenne, pour vous dissiper un peu.

Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux; il retrouva
tout comme la veille, comme il y avait cinq mois, c’est-à-dire.
Les poiriers déjà étaient en fleur, et le bonhomme Rouault, debout
maintenant, allait et venait, ce qui rendait la ferme plus animée.

Croyant qu’il était de son devoir de prodiguer au médecin le plus
de politesses possible, à cause de sa position douloureuse, il le
pria de ne point se découvrir la tête, lui parla à voix basse,
comme s’il eût été malade, et même fit semblant de se mettre en
colère de ce que l’on n’avait pas apprêté à son intention quelque
chose d’un peu plus léger que tout le reste, tels que des petits
pots de crème ou des poires cuites. Il conta des histoires.
Charles se surprit à rire; mais le souvenir de sa femme, lui
revenant tout à coup, l’assombrit.

On apporta le café; il n’y pensa plus.

Il y pensa moins, à mesure qu’il s’habituait à vivre seul.
L’agrément nouveau de l’indépendance lui rendit bientôt la
solitude plus supportable. Il pouvait changer maintenant les
heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner de raisons, et,
lorsqu’il était bien fatigué, s’étendre de ses quatre membres,
tout en large, dans son lit. Donc, il se choya, se dorlota et
accepta les consolations qu’on lui donnait. D’autre part, la mort
de sa femme ne l’avait pas mal servi dans son métier, car on avait
répété durant un mois: «Ce pauvre jeune homme! quel malheur!» Son
nom s’était répandu, sa clientèle s’était accrue; et puis il
allait aux Bertaux tout à son aise. Il avait un espoir sans but,
un bonheur vague; il se trouvait la figure plus agréable en
brossant ses favoris devant son miroir.

Il arriva un jour vers trois heures; tout le monde était aux
champs; il entra dans la cuisine, mais n’aperçut point d’abord
Emma; les auvents étaient fermés. Par les fentes du bois, le
soleil allongeait sur les pavés de grandes raies minces, qui se
brisaient à l’angle des meubles et tremblaient au plafond. Des
mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient
servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté.
Le jour qui descendait par la cheminée, veloutant la suie de la
plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et
le foyer, Emma cousait; elle n’avait point de fichu, on voyait sur
ses épaules nues de petites gouttes de sueur.

Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque
chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, de
prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher
dans l’armoire une bouteille de curaçao, atteignit deux petits
verres, emplit l’un jusqu’au bord, versa à peine dans l’autre, et,
après avoir trinqué, le porta à sa bouche. Comme il était presque
vide, elle se renversait pour boire; et, la tête en arrière, les
lèvres avancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir,
tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines,
léchait à petits coups le fond du verre.

Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas de
coton blanc où elle faisait des reprises; elle travaillait le
front baissé; elle ne parlait pas, Charles non plus. L’air,
passant par le dessous de la porte, poussait un peu de poussière
sur les dalles; il la regardait se traîner, et il entendait
seulement le battement intérieur de sa tête, avec le cri d’une
poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps à
autre, se rafraîchissait les joues en y appliquant la paume de ses
mains; qu’elle refroidissait après cela sur la pomme de fer des
grands chenets.

Elle se plaignit d’éprouver, depuis le commencement de la saison,
des étourdissements; elle demanda si les bains de mer lui seraient
utiles; elle se mit à causer du couvent, Charles de son collège,
les phrases leur vinrent. Ils montèrent dans sa chambre. Elle lui
fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu’on
lui avait donnés en prix et les couronnes en feuilles de chêne,
abandonnées dans un bas d’armoire. Elle lui parla encore de sa
mère, du cimetière, et même lui montra dans le jardin la plate-
bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredis
de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais le
jardinier qu’ils avaient n’y entendait rien; on était si mal
servi! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que pendant
l’hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours
rendît peut-être la campagne plus ennuyeuse encore durant l’été; -
- et, selon ce qu’elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou se
couvrant de langueur tout à coup, traînait des modulations qui
finissaient presque en murmures, quand elle se parlait à elle-
même, -- tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les
paupières à demi closes, le regard noyé d’ennui, la pensée
vagabondant.

Le soir, en s’en retournant, Charles reprit une à une les phrases
qu’elle avait dites, tâchant de se les rappeler, d’en compléter le
sens, afin de se faire la portion d’existence qu’elle avait vécu
dans le temps qu’il ne la connaissait pas encore. Mais jamais il
ne put la voir en sa pensée, différemment qu’il ne l’avait vue la
première fois, ou telle qu’il venait de la quitter tout à l’heure.
Puis il se demanda ce qu’elle deviendrait, si elle se marierait,
et à qui? hélas! le père Rouault était bien riche, et elle!... si
belle! Mais la figure d’Emma revenait toujours se placer devant
ses yeux, et quelque chose de monotone comme le ronflement d’une
toupie bourdonnait à ses oreilles: «Si tu te mariais, pourtant! si
tu te mariais!» La nuit, il ne dormit pas, sa gorge était serrée,
il avait soif; il se leva pour aller boire à son pot à l’eau et il
ouvrit la fenêtre; le ciel était couvert d’étoiles, un vent chaud
passait, au loin des chiens aboyaient. Il tourna la tête du côté
des Bertaux.

Pensant qu’après tout l’on ne risquait rien, Charles se promit de
faire la demande quand l’occasion s’en offrirait; mais, chaque
fois qu’elle s’offrit, la peur de ne point trouver les mots
convenables lui collait les lèvres.

Le père Rouault n’eût pas été fâché qu’on le débarrassât de sa
fille, qui ne lui servait guère dans sa maison. Il l’excusait
intérieurement, trouvant qu’elle avait trop d’esprit pour la
culture, métier maudit du ciel, puisqu’on n’y voyait jamais de
millionnaire. Loin d’y avoir fait fortune, le bonhomme y perdait
tous les ans; car, s’il excellait dans les marchés, où il se
plaisait aux ruses du métier, en revanche la culture proprement
dite, avec le gouvernement intérieur de la ferme, lui convenait
moins qu’à personne. Il ne retirait pas volontiers ses mains de
dedans ses poches, et n’épargnait point la dépense pour tout ce
qui regardait sa vie, voulant être bien nourri, bien chauffé, bien
couché. Il aimait le gros cidre, les gigots saignants, les glorias
longuement battus. Il prenait ses repas dans la cuisine, seul, en
face du feu, sur une petite table qu’on lui apportait toute
servie, comme au théâtre.

Lorsqu’il s’aperçut donc que Charles avait les pommettes rouges
près de sa fille, ce qui signifiait qu’un de ces jours on la lui
demanderait en mariage, il rumina d’avance toute l’affaire. Il le
trouvait bien un peu gringalet, et ce n’était pas là un gendre
comme il l’eût souhaité; mais on le disait de bonne conduite,
économe, fort instruit, et sans doute qu’il ne chicanerait pas
trop sur la dot. Or, comme le père Rouault allait être forcé de
vendre vingt-deux acres de son bien, qu’il devait beaucoup au
maçon, beaucoup au bourrelier, que l’arbre du pressoir était à
remettre:

-- S’il me la demande, se dit-il; je la lui donne.

À l’époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer trois
jours aux Bertaux. La dernière journée s’était écoulée comme les
précédentes, à reculer de quart d’heure en quart d’heure. Le père
Rouault lui fit la conduite; ils marchaient dans un chemin creux,
ils s’allaient quitter; c’était le moment. Charles se donna
jusqu’au coin de la haie, et enfin, quand on l’eut dépassée:

-- Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire
quelque chose.

Ils s’arrêtèrent. Charles se taisait.

-- Mais contez-moi votre histoire! est-ce que je ne sais pas tout?
dit le père Rouault, en riant doucement.

-- Père Rouault..., père Rouault..., balbutia Charles.

-- Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans
doute la petite soit de mon idée, il faut pourtant lui demander
son avis. Allez-vous-en donc; je m’en vais retourner chez nous. Si
c’est oui, entendez-moi bien, vous n’aurez pas besoin de revenir,
à cause du monde, et, d’ailleurs, ça la saisirait trop. Mais pour
que vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand
l’auvent de la fenêtre contre le mur: vous pourrez le voir par
derrière, en vous penchant sur la haie.

Et il s’éloigna.

Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettre dans le
sentier; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-
neuf minutes à sa montre. Tout à coup un bruit se fit contre le
mur; l’auvent s’était rabattu, la cliquette tremblait encore.

Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Emma rougit
quand il entra, tout en s’efforçant de rire un peu; par
contenance. Le père Rouault embrassa son futur gendre. On remit à
causer des arrangements d’intérêt; on avait, d’ailleurs, du temps
devant soi, puisque le mariage ne pouvait décemment avoir lieu
avant la fin du deuil de Charles, c’est-à-dire vers le printemps
de l’année prochaine.

L’hiver se passa dans cette attente. Mademoiselle Rouault s’occupa
de son trousseau. Une partie en fut commandée à Rouen, et elle se
confectionna des chemises et des bonnets de nuit, d’après des
dessins de modes qu’elle emprunta. Dans les visites que Charles
faisait à la ferme, on causait des préparatifs de la noce; on se
demandait dans quel appartement se donnerait le dîner; on rêvait à
la quantité de plats qu’il faudrait et quelles seraient les
entrées.

Emma eût, au contraire, désiré se marier à minuit, aux flambeaux;
mais le père Rouault ne comprit rien à cette idée. Il y eut donc
une noce, où vinrent quarante-trois personnes, où l’on resta seize
heures à table, qui recommença le lendemain et quelque peu les
jours suivants.


IV

Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures, carrioles
à un cheval, chars à bancs à deux roues, vieux cabriolets sans
capote, tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des
villages les plus voisins dans des charrettes où ils se tenaient
debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles pour ne pas
tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint de dix lieues
loin, de Goderville, de Normanville, et de Cany. On avait invité
tous les parents des deux familles, on s’était raccommodé avec les
amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdues de vue
depuis longtemps.

De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la
haie; bientôt la barrière s’ouvrait: c’était une carriole qui
entrait. Galopant jusqu’à la première marche du perron, elle s’y
arrêtait court, et vidait son monde, qui sortait par tous les
côtés en se frottant les genoux et en s’étirant les bras. Les
dames, en bonnet, avaient des robes à la façon de la ville, des
chaînes de montre en or, des pèlerines à bouts croisés dans la
ceinture, ou de petits fichus de couleur attachés dans le dos avec
une épingle, et qui leur découvraient le cou par derrière. Les
gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommodés
par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jour-là la
première paire de bottes de leur existence), et l’on voyait à côté
d’eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa première
communion rallongée pour la circonstance, quelque grande fillette
de quatorze ou seize ans, leur cousine ou leur soeur aînée sans
doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade à la rose,
et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n’y avait point
assez de valets d’écurie pour dételer toutes les voitures, les
messieurs retroussaient leurs manches et s’y mettaient eux-mêmes.
Suivant leur position sociale différente, ils avaient des habits,
des redingotes, des vestes, des habits-vestes: -- bons habits,
entourés de toute la considération d’une famille, et qui ne
sortaient de l’armoire que pour les solennités; redingotes à
grandes basques flottant au vent, à collet cylindrique, à poches
larges comme des sacs; vestes de gros drap, qui accompagnaient
ordinairement quelque casquette cerclée de cuivre à sa visière;
habits-vestes très courts, ayant dans le dos deux boutons
rapprochés comme une paire d’yeux, et dont les pans semblaient
avoir été coupés à même un seul bloc, par la hache du charpentier.
Quelques-uns encore (mais ceux-là, bien sûr, devaient dîner au bas
bout de la table) portaient des blouses de cérémonie, c’est-à-dire
dont le col était rabattu sur les épaules, le dos froncé à petits
plis et la taille attachée très bas par une ceinture cousue.

Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses!
Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s’écartaient des
têtes, on était rasé de près; quelques-uns même qui s’étaient
levés dès avant l’aube, n’ayant pas vu clair à se faire la barbe,
avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou, le long des
mâchoires, des pelures d’épiderme larges comme des écus de trois
francs, et qu’avait enflammées le grand air pendant la route, ce
qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces
blanches épanouies.

La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s’y rendit
à pied, et l’on revint de même, une fois la cérémonie faite à
l’église. Le cortège, d’abord uni comme une seule écharpe de
couleur, qui ondulait dans la campagne, le long de l’étroit
sentier serpentant entre les blés verts, s’allongea bientôt et se
coupa en groupes différents, qui s’attardaient à causer. Le
ménétrier allait en tête, avec son violon empanaché de rubans à la
coquille; les mariés venaient ensuite, les parents, les amis tout
au hasard, et les enfants restaient derrière, s’amusant à arracher
les clochettes des brins d’avoine, ou à se jouer entre eux, sans
qu’on les vît. La robe d’Emma, trop longue, traînait un peu par le
bas; de temps à autre, elle s’arrêtait pour la tirer, et alors
délicatement, de ses doigts gantés, elle enlevait les herbes rudes
avec les petits dards des chardons, pendant que Charles, les mains
vides, attendait qu’elle eût fini. Le père Rouault, un chapeau de
soie neuf sur la tête et les parements de son habit noir lui
couvrant les mains jusqu’aux ongles, donnait le bras à madame
Bovary mère. Quant à M. Bovary père, qui, méprisant au fond tout
ce monde-là, était venu simplement avec une redingote à un rang de
boutons d’une coupe militaire, il débitait des galanteries
d’estaminet à une jeune paysanne blonde. Elle saluait, rougissait,
ne savait que répondre. Les autres gens de la noce causaient de
leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s’excitant
d’avance à la gaieté; et, en y prêtant l’oreille, on entendait
toujours le crin-crin du ménétrier qui continuait à jouer dans la
campagne. Quand il s’apercevait qu’on était loin derrière lui, il
s’arrêtait à reprendre haleine, cirait longuement de colophane son
archet, afin que les cordes grinçassent mieux, et puis il se
remettait à marcher, abaissant et levant tour à tour le manche de
son violon, pour se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit de
l’instrument faisait partir de loin les petits oiseaux.

C’était sous le hangar de la charreterie que la table était
dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de
poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, un
joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à
l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau de vie dans des carafes.
Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des
bouchons, et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin
jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient
d’eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés
sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en
arabesques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à
Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le
pays, il avait soigné les choses; et il apporta, lui-même, au
dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. À la base,
d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec
portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des
niches constellées d’étoiles en papier doré; puis se tenait au
second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues
fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers
d’oranges; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une
prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de
confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un
petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les
deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels,
en guise de boules, au sommet.

Jusqu’au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d’être
assis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie de
bouchon dans la grange; puis on revenait à table. Quelques-uns,
vers la fin, s’y endormirent et ronflèrent. Mais, au café, tout se
ranima; alors on entama des chansons, on fit des tours de force,
on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait à
soulever les charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles;
on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgés
d’avoine jusqu’aux naseaux, eurent du mal à entrer dans les
brancards; ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient,
leurs maîtres juraient ou riaient; et toute la nuit, au clair de
la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportées
qui couraient au grand galop, bondissant dans les saignées,
sautant par-dessus les mètres de cailloux, s’accrochant aux talus,
avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portière pour
saisir les guides.

Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire dans la
cuisine. Les enfants s’étaient endormis sous les bancs.

La mariée avait supplié son père qu’on lui épargnât les
plaisanteries d’usage. Cependant, un mareyeur de leurs cousins
(qui même avait apporté, comme présent de noces, une paire de
soles) commençait à souffler de l’eau avec sa bouche par le trou
de la serrure, quand le père Rouault arriva juste à temps pour
l’en empêcher, et lui expliqua que la position grave de son gendre
ne permettait pas de telles inconvenances. Le cousin, toutefois,
céda difficilement à ces raisons. En dedans de lui-même, il accusa
le père Rouault d’être fier, et il alla se joindre dans un coin à
quatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par hasard
plusieurs fois de suite à table les bas morceaux des viandes,
trouvaient aussi qu’on les avait mal reçus, chuchotaient sur le
compte de leur hôte et souhaitaient sa ruine à mots couverts.

Madame Bovary mère n’avait pas desserré les dents de la journée.
On ne l’avait consultée ni sur la toilette de la bru, ni sur
l’ordonnance du festin; elle se retira de bonne heure. Son époux,
au lieu de la suivre, envoya chercher des cigares à Saint-Victor
et fuma jusqu’au jour, tout en buvant des grogs au kirsch, mélange
inconnu à la compagnie, et qui fut pour lui comme la source d’une
considération plus grande encore.

Charles n’était point de complexion facétieuse, il n’avait pas
brillé pendant la noce. Il répondit médiocrement aux pointes,
calembours, mots à double entente, compliments et gaillardises que
l’on se fit un devoir de lui décocher dès le potage.

Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C’est lui
plutôt que l’on eût pris pour la vierge de la veille, tandis que
la mariée ne laissait rien découvrir où l’on pût deviner quelque
chose. Les plus malins ne savaient que répondre, et ils la
considéraient, quand elle passait près d’eux, avec des tensions
d’esprit démesurées. Mais Charles ne dissimulait rien. Il
l’appelait ma femme, la tutoyait, s’informait d’elle à chacun, la
cherchait partout, et souvent il l’entraînait dans les cours, où
on l’apercevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras
sous la taille et continuait à marcher à demi penché sur elle, en
lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son corsage.

Deux jours après la noce, les époux s’en allèrent: Charles, à
cause de ses malades, ne pouvait s’absenter plus longtemps. Le
père Rouault les fit reconduire dans sa carriole et les accompagna
lui-même jusqu’à Vassonville. Là, il embrassa sa fille une
dernière fois, mit pied à terre et reprit sa route. Lorsqu’il eut
fait cent pas environ, il s’arrêta, et, comme il vit la carriole
s’éloignant, dont les roues tournaient dans la poussière, il
poussa un gros soupir. Puis il se rappela ses noces, son temps
d’autrefois, la première grossesse de sa femme; il était bien
joyeux, lui aussi, le jour qu’il l’avait emmenée de chez son père
dans sa maison, quand il la portait en croupe en trottant sur la
neige; car on était aux environs de Noël et la campagne était
toute blanche; elle le tenait par un bras, à l’autre était
accroché son panier; le vent agitait les longues dentelles de sa
coiffure cauchoise, qui lui passaient quelquefois sur la bouche,
et, lorsqu’il tournait la tête, il voyait près de lui, sur son
épaule, sa petite mine rosée qui souriait silencieusement, sous la
plaque d’or de son bonnet. Pour se réchauffer les doigts, elle les
lui mettait, de temps en temps, dans la poitrine. Comme c’était
vieux tout cela! Leur fils, à présent, aurait trente ans! Alors il
regarda derrière lui, il n’aperçut rien sur la route. Il se sentit
triste comme une maison démeublée; et, les souvenirs tendres se
mêlant aux pensées noires dans sa cervelle obscurcie par les
vapeurs de la bombance, il eut bien envie un moment d’aller faire
un tour du côté de l’église. Comme il eut peur, cependant, que
cette vue ne le rendît plus triste encore, il s’en revint tout
droit chez lui.

M. et madame Charles arrivèrent à Tostes, vers six heures. Les
voisins se mirent aux fenêtres pour voir la nouvelle femme de leur
médecin.

La vieille bonne se présenta, lui fit ses salutations, s’excusa de
ce que le dîner n’était pas prêt, et engagea Madame, en attendant,
à prendre connaissance de sa maison.


V

La façade de briques était juste à l’alignement de la rue, ou de
la route plutôt. Derrière la porte se trouvaient accrochés un
manteau à petit collet, une bride, une casquette de cuir noir, et,
dans un coin, à terre, une paire de houseaux encore couverts de
boue sèche. À droite était la salle, c’est-à-dire l’appartement où
l’on mangeait et où l’on se tenait. Un papier jaune-serin, relevé
dans le haut par une guirlande de fleurs pâles, tremblait tout
entier sur sa toile mal tendue; des rideaux de calicot blanc,
bordés d’un galon rouge, s’entrecroisaient le long des fenêtres,
et sur l’étroit chambranle de la cheminée resplendissait une
pendule à tête d’Hippocrate, entre deux flambeaux d’argent plaqué,
sous des globes de forme ovale. De l’autre côté du corridor était
le cabinet de Charles, petite pièce de six pas de large environ,
avec une table, trois chaises et un fauteuil de bureau. Les tomes
du Dictionnaire des sciences médicales, non coupés, mais dont la
brochure avait souffert dans toutes les ventes successives par où
ils avaient passé, garnissaient presque à eux seuls, les six
rayons d’une bibliothèque en bois de sapin. L’odeur des roux
pénétrait à travers la muraille, pendant les consultations, de
même que l’on entendait de la cuisine, les malades tousser dans le
cabinet et débiter toute leur histoire. Venait ensuite, s’ouvrant
immédiatement sur la cour, où se trouvait l’écurie, une grande
pièce délabrée qui avait un four, et qui servait maintenant de
bûcher, de cellier, de garde-magasin, pleine de vieilles
ferrailles, de tonneaux vides, d’instruments de culture hors de
service, avec quantité d’autres choses poussiéreuses dont il était
impossible de deviner l’usage.

Le jardin, plus long que large, allait, entre deux murs de bauge
couverts d’abricots en espalier, jusqu’à une haie d’épines qui le
séparait des champs. Il y avait au milieu un cadran solaire en
ardoise, sur un piédestal de maçonnerie; quatre plates-bandes
garnies d’églantiers maigres entouraient symétriquement le carré
plus utile des végétations sérieuses. Tout au fond, sous les
sapinettes, un curé de plâtre lisait son bréviaire.

Emma monta dans les chambres. La première n’était point meublée;
mais la seconde, qui était la chambre conjugale, avait un lit
d’acajou dans une alcôve à draperie rouge. Une boîte en
coquillages décorait la commode; et, sur le secrétaire, près de la
fenêtre, il y avait, dans une carafe, un bouquet de fleurs
d’oranger, noué par des rubans de satin blanc. C’était un bouquet
de mariée, le bouquet de l’autre! Elle le regarda. Charles s’en
aperçut, il le prit et l’alla porter au grenier, tandis qu’assise
dans un fauteuil (on disposait ses affaires autour d’elle), Emma
songeait à son bouquet de mariage, qui était emballé dans un
carton, et se demandait, en rêvant, ce qu’on en ferait; si par
hasard elle venait à mourir.

Elle s’occupa, les premiers jours, à méditer des changements dans
sa maison. Elle retira les globes des flambeaux, fit coller des
papiers neufs, repeindre l’escalier et faire des bancs dans le
jardin, tout autour du cadran solaire; elle demanda même comment
s’y prendre pour avoir un bassin à jet d’eau avec des poissons.
Enfin son mari, sachant qu’elle aimait à se promener en voiture,
trouva un boc d’occasion, qui, ayant une fois des lanternes neuves
et des gardes-crotte en cuir piqué, ressembla presque à un
tilbury.

Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en
tête-à-tête, une promenade le soir sur la grande route, un geste
de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille
accroché à l’espagnolette d’une fenêtre, et bien d’autres choses
encore où Charles n’avait jamais soupçonné de plaisir, composaient
maintenant la continuité de son bonheur. Au lit, le matin, et côte
à côté sur l’oreiller, il regardait la lumière du soleil passer
parmi le duvet de ses joues blondes, que couvraient à demi les
pattes escalopées de son bonnet. Vus de si près, ses yeux lui
paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieurs fois
de suite ses paupières en s’éveillant; noirs à l’ombre et bleu
foncé au grand jour, ils avaient comme des couches de couleurs
successives, et qui plus épaisses dans le fond, allaient en
s’éclaircissant vers la surface de l’émail. Son oeil, à lui, se
perdait dans ces profondeurs, et il s’y voyait en petit jusqu’aux
épaules, avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise
entrouvert. Il se levait. Elle se mettait à la fenêtre pour le
voir partir; et elle restait accoudée sur le bord, entre deux pots
de géraniums, vêtue de son peignoir, qui était lâche autour
d’elle. Charles, dans la rue, bouclait ses éperons sur la borne;
et elle continuait à lui parler d’en haut, tout en arrachant avec
sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu’elle soufflait
vers lui, et qui voltigeant, se soutenant, faisant dans l’air des
demi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, s’accrocher
aux crins mal peignés de la vieille jument blanche, immobile à la
porte. Charles, à cheval, lui envoyait un baiser; elle répondait
par un signe, elle refermait la fenêtre, il partait. Et alors, sur
la grande route qui étendait sans en finir son long ruban de
poussière, par les chemins creux où les arbres se courbaient en
berceaux, dans les sentiers dont les blés lui montaient jusqu’aux
genoux, avec le soleil sur ses épaules et l’air du matin à ses
narines, le coeur plein des félicités de la nuit, l’esprit
tranquille, la chair contente, il s’en allait ruminant son
bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des
truffes qu’ils digèrent.

Jusqu’à présent, qu’avait-il eu de bon dans l’existence? Était-ce
son temps de collège, où il restait enfermé entre ces hauts murs,
seul au milieu de ses camarades plus riches ou plus forts que lui
dans leurs classes, qu’il faisait rire par son accent, qui se
moquaient de ses habits, et dont les mères venaient au parloir
avec des pâtisseries dans leur manchon? Était-ce plus tard,
lorsqu’il étudiait la médecine et n’avait jamais la bourse assez
ronde pour payer la contredanse à quelque petite ouvrière qui fût
devenue sa maîtresse? Ensuite il avait vécu pendant quatorze mois
avec la veuve, dont les pieds, dans le lit, étaient froids comme
des glaçons. Mais, à présent, il possédait pour la vie cette jolie
femme qu’il adorait. L’univers, pour lui, n’excédait pas le tour
soyeux de son jupon; et il se reprochait de ne pas l’aimer, il
avait envie de la revoir; il s’en revenait vite, montait
l’escalier; le coeur battant. Emma, dans sa chambre, était à faire
sa toilette; il arrivait à pas muets, il la baisait dans le dos,
elle poussait un cri.

Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement à son peigne,
à ses bagues, à son fichu; quelquefois, il lui donnait sur les
joues de gros baisers à pleine bouche, ou c’étaient de petits
baisers à la file tout le long de son bras nu, depuis le bout des
doigts jusqu’à l’épaule; et elle le repoussait, à demi souriante
et ennuyée, comme on fait à un enfant qui se pend après vous.

Avant qu’elle se mariât, elle avait cru avoir de l’amour; mais le
bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n’étant pas venu, il
fallait qu’elle se fût trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait à
savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de
félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux
dans les livres.


VI

Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette
de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout
l’amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour
vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des
clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un
nid d’oiseau.

Lorsqu’elle eut treize ans, son père l’amena lui-même à la ville,
pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du
quartier Saint-Gervais, où ils eurent à leur souper des assiettes
peintes qui représentaient l’histoire de mademoiselle de la
Vallière. Les explications légendaires, coupées çà et là par
l’égratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les
délicatesses du coeur et les pompes de la Cour.

Loin de s’ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans
la société des bonnes soeurs, qui, pour l’amuser, la conduisaient
dans la chapelle, où l’on pénétrait du réfectoire par un long
corridor. Elle jouait fort peu durant les récréations, comprenait
bien le catéchisme, et c’est elle qui répondait toujours à M. le
vicaire dans les questions difficiles. Vivant donc sans jamais
sortir de la tiède atmosphère des classes et parmi ces femmes au
teint blanc portant des chapelets à croix de cuivre, elle
s’assoupit doucement à la langueur mystique qui s’exhale des
parfums de l’autel, de la fraîcheur des bénitiers et du
rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elle
regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d’azur, et
elle aimait la brebis malade, le Sacré-Coeur percé de flèches
aiguës, ou le pauvre Jésus, qui tombe en marchant sur sa croix.
Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sans
manger. Elle cherchait dans sa tête quelque voeu à accomplir.

Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin
de rester là plus longtemps, à genoux dans l’ombre, les mains
jointes, le visage à la grille sous le chuchotement du prêtre. Les
comparaisons de fiancé, d’époux, d’amant céleste et de mariage
éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de
l’âme des douceurs inattendues.

Le soir, avant la prière, on faisait dans l’étude une lecture
religieuse. C’était, pendant la semaine, quelque résumé d’Histoire
sainte ou les Conférences de l’abbé Frayssinous, et, le dimanche,
des passages du Génie du christianisme, par récréation. Comme elle
écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies
romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de
l’éternité! Si son enfance se fût écoulée dans l’arrière-boutique
d’un quartier marchand, elle se serait peut-être ouverte alors aux
envahissements lyriques de la nature, qui, d’ordinaire, ne nous
arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle
connaissait trop la campagne; elle savait le bêlement des
troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspects
calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés. Elle
n’aimait la mer qu’à cause de ses tempêtes, et la verdure
seulement lorsqu’elle était clairsemée parmi les ruines. Il
fallait qu’elle pût retirer des choses une sorte de profit
personnel; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne
contribuait pas à la consommation immédiate de son coeur, -- étant
de tempérament plus sentimentale qu’artiste, cherchant des
émotions et non des paysages.

Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois,
pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par
l’archevêché comme appartenant à une ancienne famille de
gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle mangeait au
réfectoire à la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles,
après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son
ouvrage. Souvent les pensionnaires s’échappaient de l’étude pour
l’aller voir. Elle savait par coeur des chansons galantes du
siècle passé, qu’elle chantait à demi-voix, tout en poussant son
aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des
nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux
grandes, en cachette, quelque roman qu’elle avait toujours dans
les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même
avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce
n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées
s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue
à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts
sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers,
nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs
braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on
ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes.
Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à
cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott,
plus tard, elle s’éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle
des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque
vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le
trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre
et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne
un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle
eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations
enthousiastes à l’endroit des femmes illustres ou infortunées.
Jeanne d’Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle Ferronnière et
Clémence Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes sur
l’immensité ténébreuse de l’histoire, où saillissaient encore çà
et là, mais plus perdus dans l’ombre et sans aucun rapport entre
eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques
férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du
Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis
XIV était vanté.

À la classe de musique, dans les romances qu’elle chantait, il
n’était question que de petits anges aux ailes d’or, de madones,
de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui
laissaient entrevoir, à travers la niaiserie du style et les
imprudences de la note, l’attirante fantasmagorie des réalités
sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au
couvent les keepsakes qu’elles avaient reçus en étrennes. Il les
fallait cacher, c’était une affaire; on les lisait au dortoir.
Maniant délicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait
ses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient
signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs
pièces.

Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des
gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre
la page. C’était, derrière la balustrade d’un balcon, un jeune
homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille
en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture; ou bien les
portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui,
sous leur chapeau de paille rond, vous regardent avec leurs grands
yeux clairs. On en voyait d’étalées dans des voitures, glissant au
milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l’attelage que
conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche.
D’autres, rêvant sur des sofas près d’un billet décacheté,
contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée
d’un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient
une tourterelle à travers les barreaux d’une cage gothique, ou,
souriant la tête sur l’épaule, effeuillaient une marguerite de
leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine.
Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des
tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets
grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées
dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers,
des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets
tartares à l’horizon, au premier plan des ruines romaines, puis
des chameaux accroupis; -- le tout encadré d’une forêt vierge bien
nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire
tremblotant dans l’eau, où se détachent en écorchures blanches,
sur un fond d’acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.

Et l’abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus de
la tête d’Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, qui
passaient devant elle les uns après les autres, dans le silence du
dortoir et au bruit lointain de quelque fiacre attardé qui roulait
encore sur les boulevards.

Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours.
Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la
défunte, et, dans une lettre qu’elle envoyait aux Bertaux, toute
pleine de réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu’on
l’ensevelît plus tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut
malade et vint la voir. Emma fut intérieurement satisfaite de se
sentir arrivée du premier coup à ce rare idéal des existences
pâles, où ne parviennent jamais les coeurs médiocres. Elle se
laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les
harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes
les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, et
la voix de l’Éternel discourant dans les vallons. Elle s’en
ennuya, n’en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite
par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans
plus de tristesse au coeur que de rides sur son front.

Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa
vocation, s’aperçurent avec de grands étonnements que mademoiselle
Rouault semblait échapper à leur soin. Elles lui avaient, en
effet, tant prodigué les offices, les retraites, les neuvaines et
les sermons, si bien prêché le respect que l’on doit aux saints et
aux martyrs, et donné tant de bons conseils pour la modestie du
corps et le salut de son âme, qu’elle fit comme les chevaux que
l’on tire par la bride: elle s’arrêta court et le mors lui sortit
des dents. Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui
avait aimé l’église pour ses fleurs, la musique pour les paroles
des romances, et la littérature pour ses excitations
passionnelles, s’insurgeait devant les mystères de la foi, de même
qu’elle s’irritait davantage contre la discipline, qui était
quelque chose d’antipathique à sa constitution. Quand son père la
retira de pension, on ne fut point fâché de la voir partir. La
supérieure trouvait même qu’elle était devenue, dans les derniers
temps, peu révérencieuse envers la communauté.

Emma, rentrée chez elle, se plut d’abord au commandement des
domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son
couvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la première fois,
elle se considérait comme fort désillusionnée, n’ayant plus rien à
apprendre, ne devant plus rien sentir.

Mais l’anxiété d’un état nouveau, ou peut-être l’irritation causée
par la présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire
qu’elle possédait enfin cette passion merveilleuse qui jusqu’alors
s’était tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans
la splendeur des ciels poétiques; -- et elle ne pouvait s’imaginer
à présent que ce calme où elle vivait fût le bonheur qu’elle avait
rêvé.


VII

Elle songeait quelquefois que c’étaient là pourtant les plus beaux
jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter
la douceur, il eût fallu, sans doute, s’en aller vers ces pays à
noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves
paresses! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie
bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson
du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes
des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se
couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers;
puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts
confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui
semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du
bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal
tout autre part. Que ne pouvait-elle s’accouder sur le balcon des
chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais,
avec un mari vêtu d’un habit de velours noir à longues basques, et
qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes!

Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu’un la confidence de
toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui
change d’aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent?
Les mots lui manquaient donc, l’occasion, la hardiesse.

Si Charles l’avait voulu cependant, s’il s’en fût douté, si son
regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il
lui semblait qu’une abondance subite se serait détachée de son
coeur, comme tombe la récolte d’un espalier quand on y porte la
main. Mais, à mesure que se serrait davantage l’intimité de leur
vie; un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui.

La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue,
et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume
ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il
n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait
Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait
ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put,
un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait
rencontré dans un roman.

Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître, exceller
en des activités multiples, vous initier aux énergies de la
passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères? Mais il
n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien.
Il la croyait heureuse; et elle lui en voulait de ce calme si bien
assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu’elle lui
donnait.

Elle dessinait quelquefois; et c’était pour Charles un grand
amusement que de rester là, tout debout à la regarder penchée sur
son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou
arrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quant
au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il
s’émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et
parcourait du haut en bas tout le clavier sans s’interrompre.
Ainsi secoué par elle, le vieil instrument, dont les cordes
frisaient, s’entendait jusqu’au bout du village si la fenêtre
était ouverte, et souvent le clerc de l’huissier qui passait sur
la grande route, nu-tête et en chaussons, s’arrêtait à l’écouter,
sa feuille de papier à la main.

Emma, d’autre part; savait conduire sa maison. Elle envoyait aux
malades le compte des visites, dans des lettres bien tournées, qui
ne sentaient pas la facture. Quand ils avaient, le dimanche,
quelque voisin à dîner, elle trouvait moyen d’offrir un plat
coquet, s’entendait à poser sur des feuilles de vigne les
pyramides de reines-claudes, servait renversés les pots de
confitures dans une assiette, et même elle parlait d’acheter des
rince-bouche pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela
beaucoup de considération sur Bovary.

Charles finissait par s’estimer davantage de ce qu’il possédait
une pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux
petits croquis d’elle, à la mine de plomb, qu’il avait fait
encadrer de cadres très larges et suspendus contre le papier de la
muraille à de longs cordons verts. Au sortir de la messe, on le
voyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie.

Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. Alors il
demandait à manger, et, comme la bonne était couchée, c’était Emma
qui le servait. Il retirait sa redingote pour dîner plus à son
aise. Il disait les uns après les autres tous les gens qu’il avait
rencontrés, les villages où il avait été, les ordonnances qu’il
avait écrites, et satisfait de lui-même, il mangeait le reste du
miroton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa
carafe, puis s’allait mettre au lit, se couchait sur le dos et
ronflait.

Comme il avait eu longtemps l’habitude du bonnet de coton, son
foulard ne lui tenait pas aux oreilles; aussi ses cheveux, le
matin, étaient rabattus pêle-mêle sur sa figure et blanchis par le
duvet de son oreiller, dont les cordons se dénouaient pendant la
nuit. Il portait toujours de fortes bottes, qui avaient au cou-de-
pied deux plis épais obliquant vers les chevilles, tandis que le
reste de l’empeigne se continuait en ligne droite, tendu comme par
un pied de bois. Il disait que c’était bien assez bon pour la
campagne.

Sa mère l’approuvait en cette économie; car elle le venait voir
comme autrefois, lorsqu’il y avait eu chez elle quelque bourrasque
un peu violente; et cependant madame Bovary mère semblait prévenue
contre sa bru. Elle lui trouvait un genre trop relevé pour leur
position de fortune; le bois, le sucre et la chandelle filaient
comme dans une grande maison, et la quantité de braise qui se
brûlait à la cuisine aurait suffi pour vingt-cinq plats! Elle
rangeait son linge dans les armoires et lui apprenait à surveiller
le boucher quand il apportait la viande. Emma recevait ces leçons;
madame Bovary les prodiguait; et les mots de ma fille et de ma
mère s’échangeaient tout le long du jour, accompagnés d’un petit
frémissement des lèvres, chacune lançant des paroles douces d’une
voix tremblante de colère.

Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sentait encore la
préférée; mais, à présent, l’amour de Charles pour Emma lui
semblait une désertion de sa tendresse, un envahissement sur ce
qui lui appartenait; et elle observait le bonheur de son fils avec
un silence triste, comme quelqu’un de ruiné qui regarde, à travers
les carreaux, des gens attablés dans son ancienne maison. Elle lui
rappelait, en manière de souvenirs, ses peines et ses sacrifices,
et, les comparant aux négligences d’Emma, concluait qu’il n’était
point raisonnable de l’adorer d’une façon si exclusive.

Charles ne savait que répondre; il respectait sa mère, et il
aimait infiniment sa femme; il considérait le jugement de l’une
comme infaillible, et cependant il trouvait l’autre irréprochable.
Quand madame Bovary était partie, il essayait de hasarder
timidement, et dans les mêmes termes, une ou deux des plus
anodines observations qu’il avait entendu faire à sa maman; Emma,
lui prouvant d’un mot qu’il se trompait, le renvoyait à ses
malades.

Cependant, d’après des théories qu’elle croyait bonnes, elle
voulut se donner de l’amour. Au clair de lune, dans le jardin,
elle récitait tout ce qu’elle savait par coeur de rimes
passionnées et lui chantait en soupirant des adagios
mélancoliques; mais elle se trouvait ensuite aussi calme
qu’auparavant, et Charles n’en paraissait ni plus amoureux ni plus
remué.

Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son coeur sans en
faire jaillir une étincelle, incapable, du reste, de comprendre ce
qu’elle n’éprouvait pas, comme de croire à tout ce qui ne se
manifestait point par des formes convenues, elle se persuada sans
peine que la passion de Charles n’avait plus rien d’exorbitant.
Ses expansions étaient devenues régulières; il l’embrassait à de
certaines heures. C’était une habitude parmi les autres, et comme
un dessert prévu d’avance, après la monotonie du dîner.

Un garde-chasse, guéri par Monsieur, d’une fluxion de poitrine,
avait donné à Madame une petite levrette d’Italie; elle la prenait
pour se promener, car elle sortait quelquefois, afin d’être seule
un instant et de n’avoir plus sous les yeux l’éternel jardin avec
la route poudreuse.

Elle allait jusqu’à la hêtraie de Banneville, près du pavillon
abandonné qui fait l’angle du mur, du côté des champs. Il y a dans
le saut-de-loup, parmi les herbes, de longs roseaux à feuilles
coupantes.

Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir si rien
n’avait changé depuis la dernière fois qu’elle était venue. Elle
retrouvait aux mêmes places les digitales et les ravenelles, les
bouquets d’orties entourant les gros cailloux, et les plaques de
lichen le long des trois fenêtres, dont les volets toujours clos
s’égrenaient de pourriture, sur leurs barres de fer rouillées. Sa
pensée, sans but d’abord, vagabondait au hasard, comme sa
levrette, qui faisait des cercles dans la campagne, jappait après
les papillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes; ou
mordillait les coquelicots sur le bord d’une pièce de blé. Puis
ses idées peu à peu se fixaient, et, assise sur le gazon, qu’elle
fouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se
répétait:

-- Pourquoi, mon Dieu! me suis-je mariée?

Elle se demandait s’il n’y aurait pas eu moyen, par d’autres
combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme; et elle
cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non
survenus, cette vie différente, ce mari qu’elle ne connaissait
pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait pu
être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu’ils étaient
sans doute, ceux qu’avaient épousés ses anciennes camarades du
couvent. Que faisaient-elles maintenant? À la ville, avec le bruit
des rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal,
elles avaient des existences où le coeur se dilate, où les sens
s’épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier
dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse,
filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son coeur. Elle
se rappelait les jours de distribution de prix, où elle montait
sur l’estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses
cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelle
découverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quand
elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des
compliments; la cour était pleine de calèches, on lui disait adieu
par les portières, le maître de musique passait en saluant, avec
sa boîte à violon. Comme c’était loin, tout cela! comme c’était
loin!

Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait ses
doigts sur sa longue tête fine et lui disait:

-- Allons, baisez maîtresse, vous qui n’avez pas de chagrins.

Puis, considérant la mine mélancolique du svelte animal qui
bâillait avec lenteur, elle s’attendrissait, et, le comparant à
elle-même, lui parlait tout haut, comme à quelqu’un d’affligé que
l’on console.

Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui,
roulant d’un bond sur tout le plateau du pays de Caux,
apportaient, jusqu’au loin dans les champs, une fraîcheur salée.
Les joncs sifflaient à ras de terre, et les feuilles des hêtres
bruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes, se
balançant toujours, continuaient leur grand murmure. Emma serrait
son châle contre ses épaules et se levait.

Dans l’avenue, un jour vert rabattu par le feuillage éclairait la
mousse rase qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se
couchait; le ciel était rouge entre les branches, et les troncs
pareils des arbres plantés en ligne droite semblaient une
colonnade brune se détachant sur un fond d’or; une peur la
prenait, elle appelait Djali, s’en retournait vite à Tostes par la
grande route, s’affaissait dans un fauteuil, et de toute la soirée
ne parlait pas.

Mais, vers la fin de septembre, quelque chose d’extraordinaire
tomba dans sa vie: elle fut invitée à la Vaubyessard, chez le
marquis d’Andervilliers.

Secrétaire d’État sous la Restauration, le Marquis, cherchant à
rentrer dans la vie politique, préparait de longue main sa
candidature à la Chambre des députés. Il faisait, l’hiver, de
nombreuses distributions de fagots, et, au Conseil général,
réclamait avec exaltation toujours des routes pour son
arrondissement. Il avait eu, lors des grandes chaleurs, un abcès
dans la bouche, dont Charles l’avait soulagé comme par miracle, en
y donnant à point un coup de lancette. L’homme d’affaires, envoyé
à Tostes pour payer l’opération, conta, le soir, qu’il avait vu
dans le jardinet du médecin des cerises superbes. Or, les
cerisiers poussaient mal à la Vaubyessard, M. le Marquis demanda
quelques boutures à Bovary, se fit un devoir de l’en remercier
lui-même, aperçut Emma, trouva qu’elle avait une jolie taille et
qu’elle ne saluait point en paysanne; si bien qu’on ne crut pas au
château outrepasser les bornes de la condescendance, ni d’autre
part commettre une maladresse, en invitant le jeune ménage.

Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary, montés dans leur
boc, partirent pour la Vaubyessard, avec une grande malle attachée
par derrière et une boîte à chapeau qui était posée devant le
tablier. Charles avait, de plus, un carton entre les jambes.

Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme on commençait à allumer
des lampions dans le parc, afin d’éclairer les voitures.


VIII

Le château, de construction moderne, à l’Italienne, avec deux
ailes avançant et trois perrons, se déployait au bas d’une immense
pelouse où paissaient quelques vaches, entre des bouquets de
grands arbres espacés, tandis que des bannettes d’arbustes,
rhododendrons, seringas et boules-de-neige bombaient leurs touffes
de verdure inégales sur la ligne courbe du chemin sablé. Une
rivière passait sous un pont; à travers la brume, on distinguait
des bâtiments à toit de chaume, éparpillés dans la prairie, que
bordaient en pente douce deux coteaux couverts de bois, et par
derrière, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes
parallèles, les remises et les écuries, restes conservés de
l’ancien château démoli.

Le boc de Charles s’arrêta devant le perron du milieu; des
domestiques parurent; le Marquis s’avança, et, offrant son bras à
la femme du médecin, l’introduisit dans le vestibule.

Il était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas,
avec celui des voix, y retentissait comme dans une église. En face
montait un escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur le
jardin conduisait à la salle de billard dont on entendait, dès la
porte, caramboler les boules d’ivoire. Comme elle la traversait
pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figure
grave, le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qui
souriaient silencieusement, en poussant leur queue. Sur la
boiserie sombre du lambris, de grands cadres dorés portaient, au
bas de leur bordure, des noms écrits en lettres noires. Elle lut:
«Jean-Antoine d’Andervilliers d’Yverbonville, comte de la
Vaubyessard et baron de la Fresnaye, tué à la bataille de Coutras,
le 20 octobre 1587.» Et sur un autre: «Jean-Antoine-Henry-Guy
d’Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de France et chevalier
de l’ordre de Saint-Michel, blessé au combat de la Hougue-Saint-
Vaast, le 29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 janvier 1693.»
Puis on distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lumière des
lampes, rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter
une ombre dans l’appartement. Brunissant les toiles horizontales,
elle se brisait contre elles en arêtes fines, selon les
craquelures du vernis; et de tous ces grands carrés noirs bordés
d’or sortaient, çà et là, quelque portion plus claire de la
peinture, un front pâle, deux yeux qui vous regardaient, des
perruques se déroulant sur l’épaule poudrée des habits rouges, ou
bien la boucle d’une jarretière au haut d’un mollet rebondi.

Le Marquis ouvrit la porte du salon; une des dames se leva (la
Marquise elle-même), vint à la rencontre d’Emma et la fit asseoir
près d’elle, sur une causeuse, où elle se mit à lui parler
amicalement, comme si elle la connaissait depuis longtemps.
C’était une femme de la quarantaine environ, à belles épaules, à
nez busqué, à la voix traînante, et portant, ce soir-là, sur ses
cheveux châtains, un simple fichu de guipure qui retombait par
derrière, en triangle. Une jeune personne blonde se tenait à côté,
dans une chaise à dossier long; et des messieurs, qui avaient une
petite fleur à la boutonnière de leur habit, causaient avec les
dames, tout autour de la cheminée.

À sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux,
s’assirent à la première table, dans le vestibule, et les dames à
la seconde, dans la salle à manger, avec le Marquis et la
Marquise.

Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange
du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de
l’odeur des truffes. Les bougies des candélabres allongeaient des
flammes sur les cloches d’argent; les cristaux à facettes,
couverts d’une buée mate, se renvoyaient des rayons pâles; des
bouquets étaient en ligne sur toute la longueur de la table, et,
dans les assiettes à large bordure, les serviettes, arrangées en
manière de bonnet d’évêque, tenaient entre le bâillement de leurs
deux plis chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rouges
des homards dépassaient les plats; de gros fruits dans des
corbeilles à jour s’étageaient sur la mousse; les cailles avaient
leurs plumes, des fumées montaient; et, en bas de soie, en culotte
courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le
maître d’hôtel, passant entre les épaules des convives les plats
tout découpés, faisait d’un coup de sa cuiller sauter pour vous le
morceau qu’on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine à
baguette de cuivre, une statue de femme drapée jusqu’au menton
regardait immobile la salle pleine de monde.

Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n’avaient pas mis leurs
gants dans leur verre.

Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes,
courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos
comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa
bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait
une petite queue enroulée d’un ruban noir. C’était le beau-père du
marquis, le vieux duc de Laverdière, l’ancien favori du comte
d’Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez
le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l’amant de la
reine Marie-Antoinette entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait
mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de
femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa
famille. Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait tout haut,
dans l’oreille, les plats qu’il désignait du doigt en bégayant; et
sans cesse les yeux d’Emma revenaient d’eux-mêmes sur ce vieil
homme à lèvres pendantes comme sur quelque chose d’extraordinaire
et d’auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le lit des
reines!

On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute
sa peau en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n’avait jamais vu
de grenades ni mangé d’ananas. Le sucre en poudre même lui parut
plus blanc et plus fin qu’ailleurs.

Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s’apprêter pour
le bal.

Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d’une actrice
à son début. Elle disposa ses cheveux d’après les recommandations
du coiffeur, et elle entra dans sa robe de barège, étalée sur le
lit. Le pantalon de Charles le serrait au ventre.

-- Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.

-- Danser? reprit Emma.

-- Oui!

-- Mais tu as perdu la tête! on se moquerait de toi, reste à ta
place. D’ailleurs, c’est plus convenable pour un médecin, ajouta-
t-elle.

Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu’Emma
fût habillée.

Il la voyait par derrière, dans la glace, entre deux flambeaux.
Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement
bombés vers les oreilles, luisaient d’un éclat bleu; une rose à
son chignon tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes d’eau
factices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safran
pâle, relevée par trois bouquets de roses pompon mêlées de
verdure.

Charles vint l’embrasser sur l’épaule.

-- Laisse-moi! dit-elle, tu me chiffonnes.

On entendit une ritournelle de violon et les sons d’un cor. Elle
descendit l’escalier, se retenant de courir.

Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On se
poussait. Elle se plaça près de la porte, sur une banquette.

Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les
groupes d’hommes causant debout et les domestiques en livrée qui
apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises,
les éventails peints s’agitaient, les bouquets cachaient à demi le
sourire des visages, et les flacons à bouchon d’or tournaient dans
des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la forme
des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de
dentelles, les broches de diamants, les bracelets à médaillon
frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines,
bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collées sur les
fronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ou
en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des
épis ou des bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères à figure
renfrognée portaient des turbans rouges.

Le coeur d’Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant
par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit
le coup d’archet pour partir. Mais bientôt l’émotion disparut; et,
se balançant au rythme de l’orchestre, elle glissait en avant,
avec des mouvements légers du cou. Un sourire lui montait aux
lèvres à certaines délicatesses du violon, qui jouait seul,
quelquefois, quand les autres instruments se taisaient; on
entendait le bruit clair des louis d’or qui se versaient à côté,
sur le tapis des tables; puis tout reprenait à la fois, le cornet
à pistons lançait un éclat sonore, les pieds retombaient en
mesure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains se
donnaient, se quittaient; les mêmes yeux, s’abaissant devant vous,
revenaient se fixer sur les vôtres.

Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans,
disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se
distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que
fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure.

Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et
leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des
pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint
blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du
satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé
un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à
l’aise sur des cravates basses; leurs favoris longs tombaient sur
des cols rabattus; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs
brodés d’un large chiffre, d’où sortait une odeur suave. Ceux qui
commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque
chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs
regards indifférents flottait la quiétude de passions
journellement assouvies; et, à travers leurs manières douces,
perçait cette brutalité particulière que communique la domination
de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où
la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société
des femmes perdues.

À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec
une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient
la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve,
Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au
clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversation
pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. On entourait un tout
jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss Arabelle et
Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en
Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient;
un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de
son cheval.

L’air du bal était lourd; les lampes pâlissaient. On refluait dans
la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa
deux vitres; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la
tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de
paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva.
Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous
les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois,
écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie.
Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si
nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait
presque de l’avoir vécue. Elle était là; puis autour du bal, il
n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste. Elle
mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main
gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux,
la cuiller entre les dents.

Une dame, près d’elle, laissa tomber son éventail. Un danseur
passait.

-- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien
ramasser mon éventail, qui est derrière ce canapé!

Le monsieur s’inclina, et, pendant qu’il faisait le mouvement
d’étendre son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait
dans son chapeau quelque chose de blanc, plié en triangle. Le
monsieur, ramenant l’éventail, l’offrit à la dame,
respectueusement; elle le remercia d’un signe de tête et se mit à
respirer son bouquet.

Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d’Espagne et de vins
du Rhin, des potages à la bisque et au lait d’amandes, des
puddings à la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec
des gelées alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures,
les unes après les autres, commencèrent à s’en aller. En écartant
du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l’ombre la
lumière de leurs lanternes. Les banquettes s’éclaircirent;
quelques joueurs restaient encore; les musiciens rafraîchissaient,
sur leur langue, le bout de leurs doigts; Charles dormait à demi,
le dos appuyé contre une porte.

À trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas
valser. Tout le monde valsait, mademoiselle d’Andervilliers elle-
même et la marquise; il n’y avait plus que les hôtes du château,
une douzaine de personnes à peu près.

Cependant, un des valseurs, qu’on appelait familièrement vicomte,
et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur la poitrine, vint
une seconde fois encore inviter madame Bovary, l’assurant qu’il la
guiderait et qu’elle s’en tirerait bien.

Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils
tournaient: tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles,
les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En
passant auprès des portes, la robe d’Emma, par le bas, s’éraflait
au pantalon; leurs jambes entraient l’une dans l’autre; il
baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui;
une torpeur la prenait, elle s’arrêta. Ils repartirent; et, d’un
mouvement plus rapide, le vicomte, l’entraînant, disparut avec
elle jusqu’au bout de la galerie, où, haletante, elle faillit
tomber, et, un instant, s’appuya la tête sur sa poitrine. Et puis,
tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa
place; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant
ses yeux.

Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un
tabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle
choisit le Vicomte, et le violon recommença.

On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du
corps et le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la
taille cambrée, le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait
valser, celle-là! Ils continuèrent longtemps et fatiguèrent tous
les autres.

On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt
le bonjour, les hôtes du château s’allèrent coucher.

Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le
corps. Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les
tables, à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi
poussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsqu’il eut retiré
ses bottes.

Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s’accouda.

La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle
aspira le vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. La
musique du bal bourdonnait encore à ses oreilles, et elle faisait
des efforts pour se tenir éveillée, afin de prolonger l’illusion
de cette vie luxueuse qu’il lui faudrait tout à l’heure
abandonner.

Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château,
longuement, tâchant de deviner quelles étaient les chambres de
tous ceux qu’elle avait remarqués la veille. Elle aurait voulu
savoir leurs existences, y pénétrer, s’y confondre.

Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit
entre les draps, contre Charles qui dormait.

Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix minutes;
on ne servit aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuite
mademoiselle d’Andervilliers ramassa des morceaux de brioche dans
une bannette, pour les porter aux cygnes sur la pièce d’eau, et on
s’alla promener dans la serre chaude, où des plantes bizarres,
hérissées de poils, s’étageaient en pyramides sous des vases
suspendus, qui, pareils à des nids de serpents trop pleins,
laissaient retomber, de leurs bords, de longs cordons verts
entrelacés. L’orangerie, que l’on trouvait au bout, menait à
couvert jusqu’aux communs du château. Le Marquis, pour amuser la
jeune femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râteliers en
forme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient en noir le
nom des chevaux. Chaque bête s’agitait dans sa stalle, quand on
passait près d’elle, en claquant de la langue. Le plancher de la
sellerie luisait à l’oeil comme le parquet d’un salon. Les harnais
de voiture étaient dressés dans le milieu sur deux colonnes
tournantes, et les mors, les fouets, les étriers, les gourmettes
rangés en ligne tout le long de la muraille.

Charles, cependant, alla prier un domestique d’atteler son boc. On
l’amena devant le perron, et, tous les paquets y étant fourrés,
les époux Bovary firent leurs politesses au Marquis et à la
Marquise, et repartirent pour Tostes.

Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé sur
le bord extrême de la banquette, conduisait les deux bras écartés,
et le petit cheval trottait l’amble dans les brancards, qui
étaient trop larges pour lui. Les guides molles battaient sur sa
croupe en s’y trempant d’écume, et la boîte ficelée derrière le
boc donnait contre la caisse de grands coups réguliers.

Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux,
tout à coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à
la bouche. Emma crut reconnaître le Vicomte: elle se détourna, et
n’aperçut à l’horizon que le mouvement des têtes s’abaissant et
montant, selon la cadence inégale du trot ou du galop.

Un quart de lieue plus loin, il fallut s’arrêter pour raccommoder,
avec de la corde, le reculement qui était rompu.

Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d’oeil, vit
quelque chose par terre, entre les jambes de son cheval; et il
ramassa un porte-cigares tout bordé de soie verte et blasonné à
son milieu comme la portière d’un carrosse.

-- Il y a même deux cigares dedans, dit-il; ce sera pour ce soir,
après dîner.

-- Tu fumes donc? demanda-t-elle.

-- Quelquefois, quand l’occasion se présente.

Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.

Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n’était point prêt. Madame
s’emporta. Nastasie répondit insolemment.

-- Partez! dit Emma. C’est se moquer, je vous chasse.

Il y avait pour dîner de la soupe à l’oignon, avec un morceau de
veau à l’oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant
les mains d’un air heureux:

-- Cela fait plaisir de se retrouver chez soi!

On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvre
fille. Elle lui avait, autrefois, tenu société pendant bien des
soirs, dans les désoeuvrements de son veuvage. C’était sa première
pratique, sa plus ancienne connaissance du pays.

-- Est-ce que tu l’as renvoyée pour tout de bon? dit-il enfin.

-- Oui. Qui m’en empêche? répondit-elle.

Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu’on apprêtait
leur chambre. Charles se mit à fumer. Il fumait en avançant les
lèvres, crachant à toute minute, se reculant à chaque bouffée.

-- Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.

Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un verre d’eau
froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au
fond de l’armoire.

La journée fut longue, le lendemain! Elle se promena dans son
jardinet, passant et revenant par les mêmes allées, s’arrêtant
devant les plates-bandes, devant l’espalier, devant le curé de
plâtre, considérant avec ébahissement toutes ces choses
d’autrefois qu’elle connaissait si bien. Comme le bal déjà lui
semblait loin! Qui donc écartait, à tant de distance, le matin
d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui? Son voyage à la Vaubyessard
avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes
crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans
les montagnes. Elle se résigna pourtant; elle serra pieusement
dans la commode sa belle toilette et jusqu’à ses souliers de
satin, dont la semelle s’était jaunie à la cire glissante du
parquet. Son coeur était comme eux: au frottement de la richesse,
il s’était placé dessus quelque chose qui ne s’effacerait pas.

Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal.
Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se disait en
s’éveillant: «Ah! il y a huit jours... il y a quinze jours..., il
y a trois semaines, j’y étais!» Et peu à peu, les physionomies se
confondirent dans sa mémoire, elle oublia l’air des contredanses,
elle ne vit plus si nettement les livrées et les appartements;
quelques détails s’en allèrent; mais le regret lui resta.


IX

Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans
l’armoire, entre les plis du linge où elle l’avait laissé, le
porte-cigares en soie verte.

Elle le regardait, l’ouvrait, et même elle flairait l’odeur de sa
doublure, mêlée de verveine et de tabac. À qui appartenait-il?...
Au Vicomte. C’était peut-être un cadeau de sa maîtresse. On avait
brodé cela sur quelque métier de palissandre, meuble mignon que
l’on cachait à tous les yeux, qui avait occupé bien des heures et
où s’étaient penchées les boucles molles de la travailleuse
pensive. Un souffle d’amour avait passé parmi les mailles du
canevas; chaque coup d’aiguille avait fixé là une espérance ou un
souvenir, et tous ces fils de soie entrelacés n’étaient que la
continuité de la même passion silencieuse. Et puis le Vicomte, un
matin, l’avait emporté avec lui. De quoi avait-on parlé, lorsqu’il
restait sur les cheminées à large chambranle, entre les vases de
fleurs et les pendules Pompadour? Elle était à Tostes. Lui, il
était à Paris, maintenant; là-bas! Comment était ce Paris? Quel
nom démesuré! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire
plaisir; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale,
il flamboyait à ses yeux jusque sur l’étiquette de ses pots de
pommade.

La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient
sous ses fenêtres en chantant la Marjolaine, elle s’éveillait, et
écoutant le bruit des roues ferrées, qui, à la sortie du pays,
s’amortissait vite sur la terre:

-- Ils y seront demain! se disait-elle.

Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant les
côtes, traversant les villages, filant sur la grande route à la
clarté des étoiles. Au bout d’une distance indéterminée, il se
trouvait toujours une place confuse où expirait son rêve.

Elle s’acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la
carte, elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontait
les boulevards, s’arrêtant à chaque angle, entre les lignes des
rues, devant les carrés blancs qui figurent les maisons. Les yeux
fatigués à la fin, elle fermait ses paupières, et elle voyait dans
les ténèbres se tordre au vent des becs de gaz, avec des marche-
pieds de calèches, qui se déployaient à grand fracas devant le
péristyle des théâtres.

Elle s’abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au Sylphe des
salons. Elle dévorait, sans en rien passer, tous les comptes
rendus de premières représentations, de courses et de soirées,
s’intéressait au début d’une chanteuse, à l’ouverture d’un
magasin. Elle savait les modes nouvelles, l’adresse des bons
tailleurs, les jours de Bois ou d’Opéra. Elle étudia, dans Eugène
Sue, des descriptions d’ameublements; elle lut Balzac et George
Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses
convoitises personnelles. À table même, elle apportait son livre,
et elle tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait en
lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans ses
lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait
des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre peu à
peu s’élargit autour de lui, et cette auréole qu’il avait,
s’écartant de sa figure, s’étala plus au loin, pour illuminer
d’autres rêves.

Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans
une atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s’agitait en ce
tumulte y était cependant divisée par parties, classée en tableaux
distincts. Emma n’en apercevait que deux ou trois qui lui
cachaient tous les autres, et représentaient à eux seuls
l’humanité complète. Le monde des ambassadeurs marchait sur des
parquets luisants, dans des salons lambrissés de miroirs, autour
de tables ovales couvertes d’un tapis de velours à crépines d’or.
Il y avait là des robes à queue, de grands mystères, des angoisses
dissimulées sous des sourires. Venait ensuite la société des
duchesses; on y était pâle; on se levait à quatre heures; les
femmes, pauvres anges! portaient du point d’Angleterre au bas de
leur jupon, et les hommes, capacités méconnues sous des dehors
futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient
passer à Bade la saison d’été, et, vers la quarantaine enfin,
épousaient des héritières. Dans les cabinets de restaurant où l’on
soupe après minuit riait, à la clarté des bougies, la foule
bigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils étaient, ceux-
là, prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de
délires fantastiques. C’était une existence au-dessus des autres,
entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime.
Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et
comme n’existant pas. Plus les choses, d’ailleurs, étaient
voisines, plus sa pensée s’en détournait. Tout ce qui l’entourait
immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles,
médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans le
monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis
qu’au delà s’étendait à perte de vue l’immense pays des félicités
et des passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualités
du luxe avec les joies du coeur, l’élégance des habitudes et les
délicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas à l’amour, comme aux
plantes indiennes, des terrains préparés, une température
particulière? Les soupirs au clair de lune, les longues étreintes,
les larmes qui coulent sur les mains qu’on abandonne, toutes les
fièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se
séparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleins
de loisirs, d’un boudoir à stores de soie avec un tapis bien
épais, des jardinières remplies, un lit monté sur une estrade, ni
du scintillement des pierres précieuses et des aiguillettes de la
livrée.

Le garçon de la poste, qui, chaque matin, venait panser la jument,
traversait le corridor avec ses gros sabots; sa blouse avait des
trous, ses pieds étaient nus dans des chaussons. C’était là le
groom en culotte courte dont il fallait se contenter! Quand son
ouvrage était fini, il ne revenait plus de la journée; car
Charles, en rentrant, mettait lui-même son cheval à l’écurie,
retirait la selle et passait le licou, pendant que la bonne
apportait une botte de paille et la jetait, comme elle le pouvait,
dans la mangeoire.

Pour remplacer Nastasie (qui enfin partit de Tostes, en versant
des ruisseaux de larmes), Emma prit à son service une jeune fille
de quatorze ans, orpheline et de physionomie douce. Elle lui
interdit les bonnets de coton, lui apprit qu’il fallait vous
parler à la troisième personne, apporter un verre d’eau dans une
assiette, frapper aux portes avant d’entrer, et à repasser, à
empeser, à l’habiller, voulut en faire sa femme de chambre. La
nouvelle bonne obéissait sans murmure pour n’être point renvoyée;
et, comme Madame, d’habitude, laissait la clef au buffet,
Félicité, chaque soir prenait une petite provision de sucre
qu’elle mangeait toute seule, dans son lit, après avoir fait sa
prière.

L’après-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les
postillons. Madame se tenait en haut, dans son appartement.

Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir,
entre les revers à châle du corsage, une chemisette plissée avec
trois boutons d’or. Sa ceinture était une cordelière à gros
glands, et ses petites pantoufles de couleur grenat avaient une
touffe de rubans larges, qui s’étalait sur le cou-de-pied. Elle
s’était acheté un buvard, une papeterie, un porte-plume et des
enveloppes, quoiqu’elle n’eût personne à qui écrire; elle
époussetait son étagère, se regardait dans la glace, prenait un
livre, puis, rêvant entre les lignes, le laissait tomber sur ses
genoux. Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner
vivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiter
Paris.

Charles, à la neige à la pluie, chevauchait par les chemins de
traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes,
entrait son bras dans des lits humides, recevait au visage le jet
tiède des saignées écoutait des râles, examinait des cuvettes,
retroussait bien du linge sale; mais il trouvait, tous les soirs,
un feu flambant, la table servie, des meubles souples, et une
femme en toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir
même d’où venait cette odeur, ou si ce n’était pas sa peau qui
parfumait sa chemise.

Elle le charmait par quantité de délicatesses: c’était tantôt une
manière nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de
papier, un volant qu’elle changeait à sa robe, ou le nom
extraordinaire d’un mets bien simple, et que la bonne avait
manqué, mais que Charles, jusqu’au bout, avalait avec plaisir.
Elle vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquet
de breloques; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa
cheminée deux grands vases de verre bleu, et, quelque temps après,
un nécessaire d’ivoire, avec un dé de vermeil. Moins Charles
comprenait ces élégances, plus il en subissait la séduction. Elles
ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur de
son foyer. C’était comme une Poussière d’or qui sablait tout du
long le petit sentier de sa vie.

Il se portait bien, il avait bonne mine; sa réputation était
établie tout à fait. Les campagnards le chérissaient parce qu’il
n’était pas fier. Il caressait les enfants, n’entrait jamais au
cabaret, et, d’ailleurs, inspirait de la confiance par sa
moralité. Il réussissait particulièrement dans les catarrhes et
maladies de poitrine. Craignant beaucoup de tuer son monde,
Charles, en effet, n’ordonnait guère que des potions calmantes, de
temps à autre de l’émétique, un bain de pieds ou des sangsues. Ce
n’est pas que la chirurgie lui fît peur; il vous saignait les gens
largement, comme des chevaux, et il avait pour l’extraction des
dents une poigne d’enfer.

Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement à la Ruche
médicale, journal nouveau dont il avait reçu le prospectus. Il en
lisait, un peu après son dîner; mais la chaleur de l’appartement,
jointe à la digestion, faisait qu’au bout de cinq minutes il
s’endormait; et il restait là, le menton sur ses deux mains, et
les cheveux étalés comme une crinière jusqu’au pied de la lampe.
Emma le regardait en haussant les épaules. Que n’avait-elle, au
moins, pour mari un de ces hommes d’ardeurs taciturnes qui
travaillent la nuit dans les livres, et portent enfin, à soixante
ans, quand vient l’âge des rhumatismes, une brochette de croix,
sur leur habit noir, mal fait. Elle aurait voulu que ce nom de
Bovary, qui était le sien, fût illustre, le voir étalé chez les
libraires, répété dans les journaux, connu par toute la France.
Mais Charles n’avait point d’ambition! Un médecin d’Yvetot, avec
qui dernièrement il s’était trouvé en consultation, l’avait
humilié quelque peu, au lit même du malade, devant les parents
assemblés. Quand Charles lui raconta, le soir, cette anecdote,
Emma s’emporta bien haut contre le confrère. Charles en fut
attendri. Il la baisa au front avec une larme. Mais elle était
exaspérée de honte, elle avait envie de le battre, elle alla dans
le corridor ouvrir la fenêtre et huma l’air frais pour se calmer.

-- Quel pauvre homme! quel pauvre homme! disait-elle tout bas, en
se mordant les lèvres.

Elle se sentait, d’ailleurs, plus irritée de lui. Il prenait, avec
l’âge, des allures épaisses; il coupait, au dessert, le bouchon
des bouteilles vides; il se passait, après manger, la langue sur
les dents; il faisait, en avalant sa soupe, un gloussement à
chaque gorgée, et, comme il commençait d’engraisser, ses yeux,
déjà petits, semblaient remontés vers les tempes par la
bouffissure de ses pommettes.

Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge de
ses tricots, rajustait sa cravate, ou jetait à l’écart les gants
déteints qu’il se disposait à passer; et ce n’était pas, comme il
croyait, pour lui; c’était pour elle-même, par expansion
d’égoïsme, agacement nerveux. Quelquefois aussi, elle lui parlait
des choses qu’elles avait lues, comme d’un passage de roman, d’une
pièce nouvelle, ou de l’anecdote du grand monde que l’on racontait
dans le feuilleton; car, enfin, Charles était quelqu’un, une
oreille toujours ouverte, une approbation toujours prête. Elle
faisait bien des confidences à sa levrette! Elle en eût fait aux
bûches de la cheminée et au balancier de la pendule.

Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme
les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie
des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans
les brumes de l’horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard,
le vent qui le pousserait jusqu’à elle, vers quel rivage il la
mènerait, s’il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé
d’angoisses ou plein de félicités jusqu’aux sabords. Mais, chaque
matin, à son réveil, elle l’espérait pour la journée, et elle
écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s’étonnait qu’il
ne vînt pas; puis, au coucher du soleil, toujours plus triste,
désirait être au lendemain.

Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux premières
chaleurs, quand les poiriers fleurirent.

Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien
de semaines lui restaient pour arriver au mois d’octobre, pensant
que le marquis d’Andervilliers, peut-être, donnerait encore un bal
à la Vaubyessard. Mais tout septembre s’écoula sans lettres ni
visites.

Après l’ennui de cette déception, son coeur de nouveau resta vide,
et alors la série des mêmes journées recommença.

Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujours
pareilles, innombrables, et n’apportant rien! Les autres
existences, si plates qu’elles fussent, avaient du moins la chance
d’un événement. Une aventure amenait parfois des péripéties à
l’infini, et le décor changeait. Mais, pour elle, rien n’arrivait,
Dieu l’avait voulu! L’avenir était un corridor tout noir, et qui
avait au fond sa porte bien fermée.

Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer? qui l’entendrait?
Puisqu’elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manches
courtes, sur un piano d’Érard, dans un concert, battant de ses
doigts légers les touches d’ivoire, sentir, comme une brise,
circuler autour d’elle un murmure d’extase, ce n’était pas la
peine de s’ennuyer à étudier. Elle laissa dans l’armoire ses
cartons à dessin et la tapisserie. À quoi bon? à quoi bon? La
couture l’irritait.

-- J’ai tout lu, se disait-elle.

Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regardant la
pluie tomber.

Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres!
Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les
coups fêlés de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant
lentement, bombait son dos aux rayons pâles du soleil. Le vent,
sur la grande route, soufflait des traînées de poussière. Au loin,
parfois, un chien hurlait: et la cloche, à temps égaux, continuait
sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne.

Cependant on sortait de l’église. Les femmes en sabots cirés, les
paysans en blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-
tête devant eux, tout rentrait chez soi. Et, jusqu’à la nuit, cinq
ou six hommes, toujours les mêmes, restaient à jouer au bouchon,
devant la grande porte de l’auberge.

L’hiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, étaient chargés de
givre, et la lumière, blanchâtre à travers eux, comme par des
verres dépolis, quelquefois ne variait pas de la journée. Dès
quatre heures du soir, il fallait allumer la lampe.

Les jours qu’il faisait beau, elle descendait dans le jardin. La
rosée avait laissé sur les choux des guipures d’argent avec de
longs fils clairs qui s’étendaient de l’un à l’autre. On
n’entendait pas d’oiseaux, tout semblait dormir, l’espalier
couvert de paille et la vigne comme un grand serpent malade sous
le chaperon du mur, où l’on voyait, en s’approchant, se traîner
des cloportes à pattes nombreuses. Dans les sapinettes, près de la
haie, le curé en tricorne qui lisait son bréviaire avait perdu le
pied droit et même le plâtre, s’écaillant à la gelée, avait fait
des gales blanches sur sa figure.

Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbons, et,
défaillant à la chaleur du foyer, sentait l’ennui plus lourd qui
retombait sur elle. Elle serait bien descendue causer avec la
bonne, mais une pudeur la retenait.

Tous les jours, à la même heure, le maître d’école, en bonnet de
soie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et le garde-
champêtre passait, portant son sabre sur sa blouse. Soir et matin,
les chevaux de la poste, trois par trois, traversaient la rue pour
aller boire à la mare. De temps à autre, la porte d’un cabaret
faisait tinter sa sonnette, et, quand il y avait du vent; l’on
entendait grincer sur leurs deux tringles les petites cuvettes en
cuivre du perruquier, qui servaient d’enseigne à sa boutique. Elle
avait pour décoration une vieille gravure de modes collée contre
un carreau et un buste de femme en cire, dont les cheveux étaient
jaunes. Lui aussi, le perruquier, il se lamentait de sa vocation
arrêtée, de son avenir perdu, et, rêvant quelque boutique dans une
grande. ville, comme à Rouen par exemple, sur le port, près du
théâtre, il restait toute la journée à se promener en long, depuis
la mairie jusqu’à l’église, sombre, et attendant la clientèle.
Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait toujours là,
comme une sentinelle en faction, avec son bonnet grec sur
l’oreille et sa veste de lasting.

Dans l’après-midi, quelquefois, une tête d’homme apparaissait
derrière les vitres de la salle, tête hâlée, à favoris noirs, et
qui souriait lentement d’un large sourire doux à dents blanches.
Une valse aussitôt commençait, et, sur l’orgue, dans un petit
salon, des danseurs hauts comme le doigt, femmes en turban rose,
Tyroliens en jaquette, singes en habit noir, messieurs en culotte
courte, tournaient, tournaient entre les fauteuils, les canapés,
les consoles, se répétant dans les morceaux de miroir que
raccordait à leurs angles un filet de papier doré. L’homme faisait
aller sa manivelle, regardant à droite, à gauche et vers les
fenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre la borne un
long jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument,
dont la bretelle dure lui fatiguait l’épaule; et, tantôt dolente
et traînarde, ou joyeuse et précipitée, la musique de la boîte
s’échappait en bourdonnant à travers un rideau de taffetas rose,
sous une grille de cuivre en arabesque. C’étaient des airs que
l’on jouait ailleurs sur les théâtres; que l’on chantait dans les
salons, que l’on dansait le soir sous des lustres éclairés, échos
du monde qui arrivaient jusqu’à Emma. Des sarabandes à n’en plus
finir se déroulaient dans sa tête; et, comme une bayadère sur les
fleurs d’un tapis, sa pensée bondissait avec les notes, se
balançait de rêve en rêve, de tristesse en tristesse. Quand
l’homme avait reçu l’aumône dans sa casquette, il rabattait une
vieille couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos
et s’éloignait d’un pas lourd. Elle le regardait partir.

Mais c’était surtout aux heures des repas qu’elle n’en pouvait
plus, dans cette petite salle au rez-de-chaussée, avec le poêle
qui fumait, la porte qui criait, les murs qui suintaient, les
pavés humides; toute l’amertume de l’existence, lui semblait
servie sur son assiette, et, à la fumée du bouilli, il montait du
fond de son âme comme d’autres bouffées d’affadissement. Charles
était long à manger; elle grignotait quelques noisettes, ou bien,
appuyée du coude, s’amusait, avec la pointe de son couteau, à
faire des raies sur la toile cirée.

Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et madame
Bovary mère, lorsqu’elle vint passer à Tostes une partie du
carême, s’étonna fort de ce changement. Elle, en effet, si
soigneuse autrefois et délicate, elle restait à présent des
journées entières sans s’habiller, portait des bas de coton gris,
s’éclairait à la chandelle. Elle répétait qu’il fallait
économiser, puisqu’ils n’étaient pas riches, ajoutant qu’elle
était très contente, très heureuse, que Tostes lui plaisait
beaucoup, et autres discours nouveaux qui fermaient la bouche à la
belle-mère. Du reste, Emma ne semblait plus disposée à suivre ses
conseils; une fois même, madame Bovary s’étant avisée de prétendre
que les maîtres devaient surveiller la religion de leurs
domestiques, elle lui avait répondu d’un oeil si colère et avec un
sourire tellement froid, que la bonne femme ne s’y frotta plus.

Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait des plats
pour elle, n’y touchait point, un jour ne buvait que du lait pur,
et, le lendemain, des tasses de thé à la douzaine. Souvent elle
s’obstinait à ne pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait les
fenêtres, s’habillait en robe légère. Lorsqu’elle avait bien
rudoyé sa servante, elle lui faisait des cadeaux ou l’envoyait se
promener chez les voisines, de même qu’elle jetait parfois aux
pauvres toutes les pièces blanches de sa bourse, quoiqu’elle ne
fût guère tendre cependant, ni facilement accessible à l’émotion
d’autrui, comme la plupart des gens issus de campagnards, qui
gardent toujours à l’âme quelque chose de la callosité des mains
paternelles.

Vers la fin de février, le père Rouault, en souvenir de sa
guérison, apporta lui-même à son gendre une dinde superbe, et il
resta trois jours à Tostes. Charles étant à ses malades, Emma lui
tint compagnie. Il fuma dans la chambre, cracha sur les chenets,
causa culture, veaux, vaches, volailles et conseil municipal; si
bien qu’elle referma la porte, quand il fut parti, avec un
sentiment de satisfaction qui la surprit elle-même. D’ailleurs,
elle ne cachait plus son mépris pour rien, ni pour personne; et
elle se mettait quelquefois à exprimer des opinions singulières,
blâmant ce que l’on approuvait, et approuvant des choses perverses
ou immorales: ce qui faisait ouvrir de grands yeux à son mari.

Est-ce que cette misère durerait toujours? est-ce qu’elle n’en
sortirait pas? Elle valait bien cependant toutes celles qui
vivaient heureuses! Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard
qui avaient la taille plus lourde et les façons plus communes, et
elle exécrait l’injustice de Dieu; elle s’appuyait la tête aux
murs pour pleurer; elle enviait les existences tumultueuses, les
nuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperduments
qu’elle ne connaissait pas et qu’ils devaient donner.

Elle pâlissait et avait des battements de coeur. Charles lui
administra de la valériane et des bains de camphre. Tout ce que
l’on essayait semblait l’irriter davantage.

En de certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile; à
ces exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où elle
restait sans parler, sans bouger. Ce qui la ranimait alors,
c’était de se répandre sur les bras un flacon d’eau de Cologne.

Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imagina
que la cause de sa maladie était sans doute dans quelque influence
locale, et, s’arrêtant à cette idée, il songea sérieusement à
aller s’établir ailleurs.

Dès lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta
une petite toux sèche et perdit complètement l’appétit.

Il en coûtait à Charles d’abandonner Tostes après quatre ans de
séjour et au moment où il commençait à s’y poser. S’il le fallait,
cependant! Il la conduisit à Rouen voir son ancien maître. C’était
une maladie nerveuse: on devait la changer d’air.

Après s’être tourné de côté et d’autre, Charles apprit qu’il y
avait dans l’arrondissement de Neufchâtel, un fort bourg nommé
Yonville-l’Abbaye, dont le médecin, qui était un réfugié polonais,
venait de décamper la semaine précédente. Alors il écrivit au
pharmacien de l’endroit pour savoir quel était le chiffre de la
population, la distance où se trouvait le confrère le plus voisin,
combien par année gagnait son prédécesseur, etc.; et, les réponses
ayant été satisfaisantes, il se résolut à déménager vers le
printemps, si la santé d’Emma ne s’améliorait pas.

Un jour qu’en prévision de son départ elle faisait des rangements
dans un tiroir, elle se piqua les doigts à quelque chose. C’était
un fil de fer de son bouquet de mariage. Les boutons d’oranger
étaient jaunes de poussière, et les rubans de satin, à liséré
d’argent, s’effiloquaient par le bord. Elle le jeta dans le feu.
Il s’enflamma plus vite qu’une paille sèche. Puis ce fut comme un
buisson rouge sur les cendres, et qui se rongeait lentement. Elle
le regarda brûler. Les petites baies de carton éclataient, les
fils d’archal se tordaient, le galon se fondait; et les corolles
de papier, racornies, se balançant le long de la plaque comme des
papillons noirs, enfin s’envolèrent par la cheminée.

Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary était
enceinte.


DEUXIÈME PARTIE


I

Yonville-l’Abbaye (ainsi nommé à cause d’une ancienne abbaye de
Capucins dont les ruines n’existent même plus) est un bourg à huit
lieues de Rouen, entre la route d’Abbeville et celle de Beauvais,
au fond d’une vallée qu’arrose la Rieule, petite rivière qui se
jette dans l’Andelle, après avoir fait tourner trois moulins vers
son embouchure, et où il y a quelques truites, que les garçons, le
dimanche, s’amusent à pêcher à la ligne.

On quitte la grande route à la Boissière et l’on continue à plat
jusqu’au haut de la côte des Leux, d’où l’on découvre la vallée.
La rivière qui la traverse en fait comme deux régions de
physionomie distincte: tout ce qui est à gauche est en herbage,
tout ce qui est à droite est en labour. La prairie s’allonge sous
un bourrelet de collines basses pour se rattacher par derrière aux
pâturages du pays de Bray, tandis que, du côté de l’est, la
plaine, montant doucement, va s’élargissant et étale à perte de
vue ses blondes pièces de blé. L’eau qui court au bord de l’herbe
sépare d’une raie blanche la couleur des prés et celle des
sillons, et la campagne ainsi ressemble à un grand manteau déplié
qui a un collet de velours vert, bordé d’un galon d’argent.

Au bout de l’horizon, lorsqu’on arrive, on a devant soi les chênes
de la forêt d’Argueil, avec les escarpements de la côte Saint-
Jean, rayés du haut en bas par de longues traînées rouges,
inégales; ce sont les traces des pluies, et ces tons de brique,
tranchant en filets minces sur la couleur grise de la montagne,
viennent de la quantité de sources ferrugineuses qui coulent au
delà, dans le pays d’alentour.

On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardie et de
l’Île-de-France, contrée bâtarde où le langage est sans
accentuation, comme le paysage sans caractère. C’est là que l’on
fait les pires fromages de Neufchâtel de tout l’arrondissement,
et, d’autre part, la culture y est coûteuse, parce qu’il faut
beaucoup de fumier pour engraisser ces terres friables pleines de
sable et de cailloux.

Jusqu’en 1835, il n’y avait point de route praticable pour arriver
à Yonville; mais on a établi vers cette époque un chemin de grande
vicinalité qui relie la route d’Abbeville à celle d’Amiens, et
sert quelquefois aux rouliers allant de Rouen dans les Flandres.
Cependant, Yonville-l’Abbaye est demeuré stationnaire, malgré ses
débouchés nouveaux. Au lieu d’améliorer les cultures, on s’y
obstine encore aux herbages, quelque dépréciés qu’ils soient, et
le bourg paresseux, s’écartant de la plaine, a continué
naturellement à s’agrandir vers la rivière. On l’aperçoit de loin,
tout couché en long sur la rive, comme un gardeur de vaches qui
fait la sieste au bord de l’eau.

Au bas de la côte, après le pont, commence une chaussée plantée de
jeunes trembles, qui vous mène en droite ligne jusqu’aux premières
maisons du pays. Elles sont encloses de haies, au milieu de cours
pleines de bâtiments épars, pressoirs, charreteries et
bouilleries, disséminés sous les arbres touffus portant des
échelles, des gaules ou des faux accrochées dans leur branchage.
Les toits de chaume, comme des bonnets de fourrure rabattus sur
des yeux, descendent jusqu’au tiers à peu près des fenêtres
basses, dont les gros verres bombés sont garnis d’un noeud dans le
milieu, à la façon des culs de bouteilles. Sur le mur de plâtre
que traversent en diagonale des lambourdes noires, s’accroche
parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chaussée ont à leur
porte une petite barrière tournante pour les défendre des
poussins, qui viennent picorer, sur le seuil, des miettes de pain
bis trempé de cidre. Cependant les cours se font plus étroites,
les habitations se rapprochent, les haies disparaissent; un fagot
de fougères se balance sous une fenêtre au bout d’un manche à
balai; il y a la forge d’un maréchal et ensuite un charron avec
deux ou trois charrettes neuves, en dehors, qui empiètent sur la
route. Puis, à travers une claire-voie, apparaît une maison
blanche au delà d’un rond de gazon que décore un Amour, le doigt
posé sur la bouche; deux vases en fonte sont à chaque bout du
perron; des panonceaux brillent à la porte; c’est la maison du
notaire, et la plus belle du pays.

L’église est de l’autre côté de la rue, vingt pas plus loin, à
l’entrée de la place. Le petit cimetière qui l’entoure, clos d’un
mur à hauteur d’appui, est si bien rempli de tombeaux, que les
vieilles pierres à ras du sol font un dallage continu, où l’herbe
a dessiné de soi-même des carrés verts réguliers. L’église a été
rebâtie à neuf dans les dernières années du règne de Charles X. La
voûte en bois commence à se pourrir par le haut, et, de place en
place, a des enfonçures noires dans sa couleur bleue. Au-dessus de
la porte, où seraient les orgues, se tient un jubé pour les
hommes, avec un escalier tournant qui retentit sous les sabots.

Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, éclaire
obliquement les bancs rangés en travers de la muraille, que
tapisse çà et là quelque paillasson cloué, ayant au-dessous de lui
ces mots en grosses lettres: «Banc de M. un tel.» Plus loin, à
l’endroit où le vaisseau se rétrécit, le confessionnal fait
pendant à une statuette de la Vierge, vêtue d’une robe de satin,
coiffée d’un voile de tulle semé d’étoiles d’argent, et tout
empourprée aux pommettes comme une idole des îles Sandwich; enfin
une copie de la Sainte Famille, envoi du ministre de l’intérieur,
dominant le maître-autel entre quatre chandeliers, termine au fond
la perspective. Les stalles du choeur, en bois de sapin, sont
restées sans être peintes.

Les halles, c’est-à-dire un toit de tuiles supporté par une
vingtaine de poteaux, occupent à elles seules la moitié environ de
la grande place d’Yonville. La mairie, construite sur les dessins
d’un architecte de Paris, est une manière de temple grec qui fait
l’angle, à côté de la maison du pharmacien. Elle a, au rez-de-
chaussée, trois colonnes ioniques et, au premier étage, une
galerie à plein cintre, tandis que le tympan qui la termine est
rempli par un coq gaulois, appuyé d’une patte sur la Charte et
tenant de l’autre les balances de la justice.

Mais ce qui attire le plus les yeux, c’est, en face de l’auberge
du Lion d’or, la pharmacie de M. Homais! Le soir, principalement,
quand son quinquet est allumé et que les bocaux rouges et verts
qui embellissent sa devanture allongent au loin, sur le sol, leurs
deux clartés de couleur; alors, à travers elles, comme dans des
feux du Bengale, s’entrevoit l’ombre du pharmacien, accoudé sur
son pupitre. Sa maison, du haut en bas, est placardée
d’inscriptions écrites en anglaise, en ronde, en moulée: «Eaux de
Vichy, de Seltz et de Barèges, robs dépuratifs, médecine Raspail,
racahout des Arabes, pastilles Darcet, pâte Regnault, bandages;
bains, chocolats de santé, etc.» Et l’enseigne, qui tient toute la
largeur de la boutique, porte en lettres d’or: Homais, pharmacien.
Puis, au fond de la boutique, derrière les grandes balances
scellées sur le comptoir, le mot laboratoire se déroule au-dessus
d’une porte vitrée qui, à moitié de sa hauteur, répète encore une
fois Homais, en lettres d’or, sur un fond noir.

Il n’y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. La rue (la
seule), longue d’une portée de fusil et bordée de quelques
boutiques, s’arrête court au tournant de la route. Si on la laisse
sur la droite et que l’on suive le bas de la côte Saint-Jean,
bientôt on arrive au cimetière.

Lors du choléra, pour l’agrandir, on a abattu un pan de mur et
acheté trois acres de terre à côté; mais toute cette portion
nouvelle est presque inhabitée, les tombes, comme autrefois,
continuant à s’entasser vers la porte. Le gardien, qui est en même
temps fossoyeur et bedeau à l’église (tirant ainsi des cadavres de
la paroisse un double bénéfice), a profité, du terrain vide pour y
semer des pommes de terre. D’année en année, cependant, son petit
champ se rétrécit, et, lorsqu’il survient une épidémie, il ne sait
pas s’il doit se réjouir des décès ou s’affliger des sépultures.

-- Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois! lui dit enfin un
jour, M. le curé.

Cette parole sombre le fit réfléchir; elle l’arrêta pour quelque
temps; mais, aujourd’hui encore, il continue la culture de ses
tubercules, et même soutient avec aplomb qu’ils poussent
naturellement.

Depuis les événements que l’on va raconter; rien, en effet, n’a
changé à Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tourne
toujours au haut du clocher de l’église; la boutique du marchand
de nouveautés agite encore au vent ses deux banderoles d’indienne;
les foetus du pharmacien, comme des paquets d’amadou blanc, se
pourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux, et, au-
dessus de la grande porte de l’auberge, le vieux lion d’or,
déteint par les pluies, montre toujours aux passants sa frisure de
caniche.

Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yonville, madame
veuve Lefrançois, la maîtresse de cette auberge, était si fort
affairée, qu’elle suait à grosses gouttes en remuant ses
casseroles. C’était le lendemain jour de marché dans le bourg. Il
fallait d’avance tailler les viandes, vider les poulets, faire de
la soupe et du café. Elle avait, de plus, le repas de ses
pensionnaires, celui du médecin, de sa femme et de leur bonne; le
billard retentissait d’éclats de rire; trois meuniers, dans la
petite salle, appelaient pour qu’on leur apportât de l’eau-de-vie;
le bois flambait, la braise craquait, et, sur la longue table de
la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, s’élevaient des
piles d’assiettes qui tremblaient aux secousses du billot où l’on
hachait des épinards. On entendait, dans la basse-cour, crier les
volailles que la servante poursuivait pour leur couper le cou.

Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petite
vérole et coiffé d’un bonnet de velours à gland d’or, se chauffait
le dos contre la cheminée. Sa figure n’exprimait rien que la
satisfaction de soi-même, et il avait l’air aussi calme dans la
vie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa tête, dans une
cage d’osier: c’était le pharmacien.

-- Artémise! criait la maîtresse d’auberge, casse de la bourrée,
emplis les carafes, apporte de l’eau-de-vie, dépêche-toi! Au
moins, si je savais quel dessert offrir à la société que vous
attendez! Bonté divine! les commis du déménagement recommencent
leur tintamarre dans le billard! Et leur charrette qui est restée
sous la grande porte! L’Hirondelle est capable de la défoncer en
arrivant! Appelle Polyte pour qu’il la remise!... Dire que, depuis
le matin, monsieur Homais, ils ont peut-être fait quinze parties
et bu huit pots de cidre!... Mais ils vont me déchirer le tapis,
continuait-elle en les regardant de loin, son écumoire à la main.

-- Le mal ne serait pas grand, répondit M. Homais vous en
achèteriez un autre.

-- Un autre billard! exclama la veuve.

-- Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrançois; je vous le
répète, vous vous faites tort! vous vous faites grand tort! Et
puis les amateurs, à présent, veulent des blouses étroites et des
queues lourdes. On ne joue plus la bille; tout est changé! Il faut
marcher avec son siècle! Regardez Tellier, plutôt...

L’hôtesse devint rouge de dépit. Le pharmacien ajouta:

-- Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le vôtre;
et qu’on ait l’idée, par exemple de monter une poule patriotique
pour la Pologne ou les inondés de Lyon...

-- Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur!
interrompit l’hôtesse, en haussant ses grosses épaules. Allez!
allez! monsieur Homais, tant que le Lion d’or vivra, on y viendra.
Nous avons du foin dans nos bottes, nous autres! Au lieu qu’un de
ces marins vous verrez le Café français fermé, et avec une belle
affiche sur les auvents!... Changer mon billard, continuait-elle
en se parlant à elle-même, lui qui m’est si commode pour ranger ma
lessive, et sur lequel, dans le temps de la chasse, j’ai mis
coucher jusqu’à six voyageurs!... Mais ce lambin d’Hivert qui
n’arrive pas!

-- L’attendez-vous pour le dîner de vos messieurs? demanda le
pharmacien.

-- L’attendre? Et M. Binet donc! À six heures battant vous allez
le voir entrer, car son pareil n’existe pas sur la terre pour
l’exactitude. Il lui faut toujours sa place dans la petite salle!
On le tuerait plutôt que de le faire dîner ailleurs! et dégoûté
qu’il est! et si difficile pour le cidre! Ce n’est pas comme
M. Léon; lui, il arrive quelquefois à sept heures, sept heures et
demie même; il ne regarde seulement pas à ce qu’il mange. Quel bon
jeune homme! jamais un mot plus haut que l’autre.

-- C’est qu’il y a bien de la différence, voyez-vous, entre
quelqu’un qui a reçu de l’éducation et un ancien carabinier qui
est percepteur.

Six heures sonnèrent. Binet entra.

Il était vêtu d’une redingote bleue, tombant droit d’elle-même
tout autour de son corps maigre, et sa casquette de cuir, à pattes
nouées par des cordons sur le sommet de sa tête, laissait voir,
sous la visière relevée, un front chauve, qu’avait déprimé
l’habitude du casque. Il portait un gilet de drap noir, un col de
crin, un pantalon gris, et, en toute saison, des bottes bien
cirées qui avaient deux renflements parallèles, à cause de la
saillie de ses orteils. Pas un poil ne dépassait la ligne de son
collier blond, qui, contournant la mâchoire, encadrait comme la
bordure d’une plate-bande sa longue figure terne, dont les yeux
étaient petits et le nez busqué. Fort à tous les jeux de cartes,
bon chasseur et possédant une belle écriture, il avait chez lui un
tour, où il s’amusait à tourner des ronds de serviette dont il
encombrait sa maison, avec la jalousie d’un artiste et l’égoïsme
d’un bourgeois.

Il se dirigea vers la petite salle; mais il fallut d’abord en
faire sortir les trois meuniers; et, pendant tout le temps que
l’on fut à mettre son couvert, Binet resta silencieux à sa place,
auprès du poêle; puis il ferma la porte et retira sa casquette,
comme d’usage.

-- Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue! dit le
pharmacien, dès qu’il fut seul avec l’hôtesse.

-- Jamais il ne cause davantage, répondit-elle; il est venu ici,
la semaine dernière, deux voyageurs en draps, des garçons pleins
d’esprit qui contaient, le soir, un tas de farces que j’en
pleurais de rire; eh bien, il restait là, comme une alose, sans
dire un mot.

-- Oui, fit le pharmacien, pas d’imagination, pas de saillies,
rien de ce qui constitue l’homme de société!

-- On dit pourtant qu’il a des moyens, objecta l’hôtesse.

-- Des moyens? répliqua M. Homais; lui! des moyens? Dans sa
partie, c’est possible, ajouta-t-il d’un ton plus calme.

Et il reprit:

-- Ah! qu’un négociant qui a des relations considérables, qu’un
jurisconsulte, un médecin, un pharmacien soient tellement absorbés
qu’ils en deviennent fantasques et bourrus même, je le comprends;
on en cite des traits dans les histoires! Mais, au moins, c’est
qu’ils pensent à quelque chose. Moi, par exemple, combien de fois
m’est-il arrivé de chercher ma plume sur mon bureau pour écrire
une étiquette, et de trouver, en définitive, que je l’avais placée
à mon oreille!

Cependant, madame Lefrançois alla sur le seuil regarder si
l’Hirondelle n’arrivait pas. Elle tressaillit. Un homme vêtu de
noir entra tout à coup dans la cuisine. On distinguait, aux
dernières lueurs du crépuscule, qu’il avait la figure rubiconde et
le corps athlétique.

-- Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur le curé? demanda la
maîtresse d’auberge, tout en atteignant sur la cheminée un des
flambeaux de cuivre qui s’y trouvaient rangés en colonnade avec
leurs chandelles; voulez-vous prendre quelque chose? un doigt de
cassis, un verre de vin?

L’ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son
parapluie, qu’il avait oublié l’autre jour au couvent d’Ernemont,
et, après avoir prié madame Lefrançois de le lui faire remettre au
presbytère dans la soirée, il sortit pour se rendre à l’église, où
l’on sonnait l’Angelus.

Quand le pharmacien n’entendit plus sur la place le bruit de ses
souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout à
l’heure. Ce refus d’accepter un rafraîchissement lui semblait une
hypocrisie des plus odieuses; les prêtres godaillaient tous sans
qu’on les vît, et cherchaient à ramener le temps de la dîme.

L’hôtesse prit la défense de son curé:

-- D’ailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il
a, l’année dernière, aidé nos gens à rentrer la paille; il en
portait jusqu’à six bottes à la fois, tant il est fort!

-- Bravo! dit le pharmacien. Envoyez donc vos filles en confesse à
des gaillards d’un tempérament pareil! Moi, si j’étais le
gouvernement, je voudrais qu’on saignât les prêtres une fois par
mois. Oui, madame Lefrançois, tous les mois, une large
phlébotomie, dans l’intérêt de la police et des moeurs!

-- Taisez-vous donc, monsieur Homais! vous êtes un impie! vous
n’avez pas de religion!

Le pharmacien répondit:

-- J’ai une religion, ma religion, et même j’en ai plus qu’eux
tous, avec leurs momeries et leurs jongleries! J’adore Dieu, au
contraire! je crois en l’Être suprême, à un Créateur, quel qu’il
soit, peu m’importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos
devoirs de citoyen et de père de famille; mais je n’ai pas besoin
d’aller, dans une église, baiser des plats d’argent, et engraisser
de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous!
Car on peut l’honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou
même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu,
à moi, c’est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de
Béranger! Je suis pour la Profession de foi du vicaire savoyard et
les immortels principes de 89! Aussi, je n’admets pas un bonhomme
de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main,
loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un
cri et ressuscite au bout de trois jours: choses absurdes en
elles-mêmes et complètement opposées, d’ailleurs, à toutes les
lois de la physique; ce qui nous démontre, en passant, que les
prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils
s’efforcent d’engloutir avec eux les populations.

Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans
son effervescence, le pharmacien un moment s’était cru en plein
conseil municipal. Mais la maîtresse d’auberge ne l’écoutait plus;
elle tendait son oreille à un roulement éloigné. On distingua le
bruit d’une voiture mêlé à un claquement de fers lâches qui
battaient la terre, et l’Hirondelle enfin s’arrêta devant la
porte.

C’était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui, montant
jusqu’à la hauteur de la bâche, empêchaient les voyageurs de voir
la route et leur salissaient les épaules. Les petits carreaux de
ses vasistas étroits tremblaient dans leurs châssis quand la
voiture était fermée, et gardaient des taches de boue, çà et là,
parmi leur vieille couche de poussière, que les pluies d’orage
même ne lavaient pas tout à fait. Elle était attelée de trois
chevaux, dont le premier en arbalète, et, lorsqu’on descendait les
côtes, elle touchait du fond en cahotant.

Quelques bourgeois d’Yonville arrivèrent sur la place; ils
parlaient tous à la fois, demandant des nouvelles, des
explications et des bourriches; Hivert ne savait auquel répondre.
C’était lui qui faisait à la ville les commissions du pays. Il
allait dans les boutiques, rapportait des rouleaux de cuir au
cordonnier, de la ferraille au maréchal, un baril de harengs pour
sa maîtresse, des bonnets de chez la modiste, des toupets de chez
le coiffeur; et, le long de la route, en s’en revenant, il
distribuait ses paquets, qu’il jetait par-dessus les clôtures des
cours, debout sur son siège, et criant à pleine poitrine, pendant
que ses chevaux allaient tout seuls.

Un accident l’avait retardé: la levrette de madame Bovary s’était
enfuie à travers champs. On l’avait sifflée un grand quart
d’heure. Hivert même était retourné d’une demi-lieue en arrière,
croyant l’apercevoir à chaque minute; mais il avait fallu
continuer la route. Emma avait pleuré, s’était emportée; elle
avait accusé Charles de ce malheur. M. Lheureux, marchand
d’étoffes, qui se trouvait avec elle dans la voiture, avait essayé
de la consoler par quantité d’exemples de chiens perdus,
reconnaissant leur maître au bout de longues années. On en citait
un, disait-il, qui était revenu de Constantinople à Paris. Un
autre avait fait cinquante lieues en ligne droite et passé quatre
rivières à la nage; et son père à lui-même avait possédé un
caniche qui, après douze ans d’absence, lui avait tout à coup
sauté sur le dos, un soir, dans la rue, comme il allait dîner en
ville.


II

Emma descendit la première, puis Félicité, M. Lheureux, une
nourrice, et l’on fut obligé de réveiller Charles dans son coin,
où il s’était endormi complètement dès que la nuit était venue.

Homais se présenta; il offrit ses hommages à Madame, ses civilités
à Monsieur, dit qu’il était charmé d’avoir pu leur rendre quelque
service, et ajouta d’un air cordial qu’il avait osé s’inviter lui-
même, sa femme d’ailleurs étant absente.

Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s’approcha de la
cheminée. Du bout de ses deux doigts, elle prit sa robe à la
hauteur du genou, et, l’ayant ainsi remontée jusqu’aux chevilles,
elle tendit à la flamme, par-dessus le gigot qui tournait, son
pied chaussé d’une bottine noire. Le feu l’éclairait en entier,
pénétrant d’une lumière crue la trame de sa robe, les pores égaux
de sa peau blanche et même les paupières de ses yeux qu’elle
clignait de temps à autre. Une grande couleur rouge passait sur
elle, selon le souffle du vent qui venait par la porte
entrouverte.

De l’autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde
la regardait silencieusement.

Comme il s’ennuyait beaucoup à Yonville, où il était clerc chez
maître Guillaumin, souvent M. Léon Dupuis (c’était lui, le second
habitué du Lion d’or) reculait l’instant de son repas, espérant
qu’il viendrait quelque voyageur à l’auberge avec qui causer dans
la soirée. Les jours que sa besogne était finie il lui fallait
bien, faute de savoir que faire, arriver à l’heure exacte, et
subir depuis la soupe jusqu’au fromage le tête-à-tête de Binet. Ce
fut donc avec joie qu’il accepta la proposition de l’hôtesse de
dîner en la compagnie des nouveaux venus, et l’on passa dans la
grande salle, où madame Lefrançois, par pompe, avait fait dresser
les quatre couverts.

Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, de peur
des coryzas.

Puis, se tournant vers sa voisine:

-- Madame, sans doute, est un peu lasse? On est si
épouvantablement cahoté dans notre Hirondelle!

-- Il est vrai, répondit Emma; mais le dérangement m’amuse
toujours; j’aime à changer de place.

-- C’est une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivre
cloué aux mêmes endroits!

-- Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse obligé d’être
à cheval...

-- Mais, reprit Léon. s’adressant à madame Bovary, rien n’est plus
agréable, il me semble; quand on le peut, ajouta-t-il.

-- Du reste, disait l’apothicaire, l’exercice de la médecine n’est
pas fort pénible en nos contrées; car l’état de nos routes permet
l’usage du cabriolet, et, généralement, l’on paye assez bien, les
cultivateurs étant aisés. Nous avons, sous le rapport médical, à
part les cas ordinaires d’entérite, bronchite, affections
bilieuses, etc., de temps à autre quelques fièvres intermittentes
à la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de
spécial à noter, si ce n’est beaucoup d’humeurs froides, et qui
tiennent sans doute aux déplorables conditions hygiéniques de nos
logements de paysan. Ah! vous trouverez bien des préjugés à
combattre, monsieur Bovary; bien des entêtements de la routine, où
se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science;
car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé,
plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez le
pharmacien. Le climat, pourtant, n’est point, à vrai dire,
mauvais, et même nous comptons dans la commune quelques
nonagénaires. Le thermomètre (j’en ai fait les observations)
descend en hiver jusqu’à quatre degrés, et, dans la forte saison,
touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous
donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-
quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage! -- et, en
effet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt
d’Argueil d’une part, des vents d’ouest par la côte Saint-Jean de
l’autre, et cette chaleur, cependant, qui à cause de la vapeur
d’eau dégagée par la rivière et la présence considérable de
bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez,
beaucoup d’ammoniaque, c’est-à-dire azote, hydrogène et oxygène
(non, azote et hydrogène seulement), et qui, pompant à elle
l’humus de la terre, confondant toutes ces émanations différentes,
les réunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de
soi-même avec l’électricité répandue dans l’atmosphère, lorsqu’il
y en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux,
engendrer des miasmes insalubres; -- cette chaleur, dis-je, se
trouve justement tempérée du côté où elle vient, ou plutôt d’où
elle viendrait, c’est-à-dire du côté sud, par les vents de sud-
est, lesquels, s’étant rafraîchis d’eux-mêmes en passant sur la
Seine, nous arrivent quelquefois tout d’un coup, comme des brises
de Russie!

-- Avez-vous du moins quelques Promenades dans les environs?
continuait madame Bovary parlant au jeune homme.

-- Oh! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l’on nomme la
Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt.
Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j’y reste avec un livre,
à regarder le soleil couchant.

-- Je ne trouve rien d’admirable comme les soleils couchants,
reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout.

-- Oh! j’adore la mer, dit M. Léon.

-- Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame Bovary, que
l’esprit vogue plus librement sur cette étendue sans limites, dont
la contemplation vous élève l’âme et donne des idées d’infini,
d’idéal?

-- Il en est de même des paysages de montagnes, reprit Léon. J’ai
un cousin qui a voyagé en Suisse l’année dernière, et qui me
disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des
cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une
grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes
suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des
vallées entières, quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles
doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase! Aussi je
ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux
son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant
quelque site imposant.

-- Vous faites de la musique? demanda-t-elle.

-- Non, mais je l’aime beaucoup, répondit-il.

-- Ah! ne l’écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se
penchant sur son assiette, c’est modestie pure. -- Comment, mon
cher! Eh! l’autre jour, dans votre chambre, vous chantiez _l’Ange
gardien_ à ravir. Je vous entendais du laboratoire; vous détachiez
cela comme un acteur.

Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait une petite
pièce au second étage, sur la place. Il rougit à ce compliment de
son propriétaire, qui déjà s’était tourné vers le médecin et lui
énumérait les uns après les autres les principaux habitants
d’Yonville. Il racontait des anecdotes, donnait des
renseignements; on ne savait pas au juste la fortune du notaire,
et il y avait la maison Tuvache qui faisait beaucoup d’embarras.

Emma reprit:

-- Et quelle musique préférez-vous?

-- Oh! la musique allemande, celle qui porte à rêver.

-- Connaissez-vous les Italiens?

-- Pas encore; mais je les verrai l’année prochaine, quand j’irai
habiter Paris, pour finir mon droit.

-- C’est comme j’avais l’honneur, dit le pharmacien, de l’exprimer
à M. votre époux, à propos de ce pauvre Yanoda qui s’est enfui;
vous vous trouverez, grâce aux folies qu’il a faites, jouir d’une
des maisons les plus confortables d’Yonville. Ce qu’elle a
principalement de commode pour un médecin, c’est une porte sur
l’Allée, qui permet d’entrer et de sortir sans être vu.
D’ailleurs, elle est fournie de tout ce qui est agréable à un
ménage: buanderie, cuisine avec office, salon de famille,
fruitier, etc. C’était un gaillard qui n’y regardait pas! Il
s’était fait construire, au bout du jardin, à côté de l’eau, une
tonnelle tout exprès pour boire de la bière en été, et si Madame
aime le jardinage, elle pourra...

-- Ma femme ne s’en occupe guère, dit Charles; elle aime mieux,
quoiqu’on lui recommande l’exercice, toujours rester dans sa
chambre, à lire.

-- C’est comme moi, répliqua Léon; quelle meilleure chose, en
effet, que d’être le soir au coin du feu avec un livre, pendant
que le vent bat les carreaux, que la lampe brûle?...

-- N’est-ce pas? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs
tout ouverts.

-- On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent. On se
promène immobile dans des pays que l’on croit voir, et votre
pensée, s’enlaçant à la fiction, se joue dans les détails ou
poursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux personnages;
il semble que c’est vous qui palpitez sous leurs costumes.

-- C’est vrai! c’est vrai! disait-elle.

-- Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un
livre une idée vague que l’on a eue, quelque image obscurcie qui
revient de loin, et comme l’exposition entière de votre sentiment
le plus délié?

-- J’ai éprouvé cela, répondit-elle.

-- C’est pourquoi, dit-il, j’aime surtout les poètes. Je trouve
les vers plus tendres que la prose, et qu’ils font bien mieux
pleurer.

-- Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma; et
maintenant, au contraire, j’adore les histoires qui se suivent
tout d’une haleine, où l’on a peur. Je déteste les héros communs
et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature.

-- En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas le
coeur, s’écartent, il me semble, du vrai but de l’Art. Il est si
doux, parmi les désenchantements de la vie, de pouvoir se reporter
en idée sur de nobles caractères, des affections pures et des
tableaux de bonheur. Quant à moi, vivant ici, loin du monde, c’est
ma seule distraction; mais Yonville offre si peu de ressources!

-- Comme Tostes, sans doute, reprit Emma; aussi j’étais toujours
abonnée à un cabinet de lecture.

-- Si Madame veut me faire l’honneur d’en user, dit le pharmacien,
qui venait d’entendre ces derniers mots, j’ai moi-même à sa
disposition une bibliothèque composée des meilleurs auteurs:
Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott, l’Écho des feuilletons,
etc., et je reçois, de plus, différentes feuilles périodiques,
parmi lesquelles le Fanal de Rouen, quotidiennement, ayant
l’avantage d’en être le correspondant pour les circonscriptions de
Buchy, Forges, Neufchâtel, Yonville et les alentours.

Depuis deux heures et demie, on était à table; car la servante
Artémise, traînant nonchalamment sur les carreaux ses savates de
lisière, apportait les assiettes les unes après les autres,
oubliait tout, n’entendait à rien et sans cesse laissait
entrebâillée la porte du billard, qui battait contre le mur du
bout de sa clenche.

Sans qu’il s’en aperçût, tout en causant, Léon avait posé son pied
sur un des barreaux de la chaise où madame Bovary était assise.
Elle portait une petite cravate de soie bleue, qui tenait droit
comme une fraise un col de batiste tuyauté; et, selon les
mouvements de tête qu’elle faisait, le bas de son visage
s’enfonçait dans le linge ou en sortait avec douceur. C’est ainsi,
l’un près de l’autre, pendant que Charles et le pharmacien
devisaient, qu’ils entrèrent dans une de ces vagues conversations
où le hasard des phrases vous ramène toujours au centre fixe d’une
sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans,
quadrilles nouveaux, et le monde qu’ils ne connaissaient pas,
Tostes où elle avait vécu, Yonville où ils étaient, ils
examinèrent tout, parlèrent de tout jusqu’à la fin du dîner.

Quand le café fut servi, Félicité s’en alla préparer la chambre
dans la nouvelle maison, et les convives bientôt levèrent le
siège. Madame Lefrançois dormait auprès des cendres, tandis que le
garçon d’écurie, une lanterne à la main, attendait M. et madame
Bovary pour les conduire chez eux. Sa chevelure rouge était
entremêlée de brins de paille, et il boitait de la jambe gauche.
Lorsqu’il eut pris de son autre main le parapluie de M. le curé,
l’on se mit en marche.

Le bourg était endormi. Les piliers des halles allongeaient de
grandes ombres. La terre était toute grise, comme par une nuit
d’été.

Mais, la maison du médecin se trouvant à cinquante pas de
l’auberge, il fallut presque aussitôt se souhaiter le bonsoir, et
la compagnie se dispersa.

Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules, comme un
linge humide, le froid du plâtre. Les murs étaient neufs, et les
marches de bois craquèrent. Dans la chambre, au premier, un jour
blanchâtre passait par les fenêtres sans rideaux. On entrevoyait
des cimes d’arbres, et plus loin la prairie, à demi noyée dans le
brouillard, qui fumait au clair de la lune, selon le cours de la
rivière. Au milieu de l’appartement, pêle-mêle, il y avait des
tiroirs de commode, des bouteilles, des tringles, des bâtons dorés
avec des matelas sur des chaises et des cuvettes sur le parquet, -
- les deux hommes qui avaient apporté, les meubles ayant tout
laissé là, négligemment.

C’était la quatrième fois qu’elle couchait dans un endroit
inconnu. La première avait été le jour de son entrée au couvent,
la seconde celle de son arrivée à Tostes, la troisième à la
Vaubyessard, la quatrième était celle-ci; et chacune s’était
trouvée faire dans sa vie comme l’inauguration d’une phase
nouvelle. Elle ne croyait pas que les choses pussent se
représenter les mêmes à des places différentes, et, puisque la
portion vécue avait été mauvaise, sans doute ce qui restait à
consommer serait meilleur.


III

Le lendemain, à son réveil, elle aperçut le clerc sur la place.
Elle était en peignoir. Il leva la tête et la salua. Elle fit une
inclination rapide et referma la fenêtre.

Léon attendit pendant tout le jour que six heures du soir fussent
arrivées; mais, en entrant à l’auberge, il ne trouva personne que
M. Binet, attablé.

Ce dîner de la veille était pour lui un événement considérable;
jamais, jusqu’alors, il n’avait causé pendant deux heures de suite
avec une dame. Comment donc avoir pu lui exposer, et en un tel
langage, quantité de choses qu’il n’aurait pas si bien dites
auparavant? il était timide d’habitude et gardait cette réserve
qui participe à la fois de la pudeur et de la dissimulation. On
trouvait à Yonville qu’il avait des manières comme il faut. Il
écoutait raisonner les gens mûrs, et ne paraissait point exalté en
politique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis il
possédait des talents, il peignait à l’aquarelle, savait lire la
clef de sol, et s’occupait volontiers de littérature après son
dîner, quand il ne jouait pas aux cartes. M Homais le considérait
pour son instruction; madame Homais l’affectionnait pour sa
complaisance, car souvent il accompagnait au jardin les petits
Homais, marmots toujours barbouillés, fort mal élevés et quelque
peu lymphatiques, comme leur mère. Ils avaient pour les soigner,
outre la bonne, Justin, l’élève en pharmacie, un arrière-cousin de
M. Homais que l’on avait pris dans la maison par charité, et qui
servait en même temps de domestique.

L’apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il renseigna
madame Bovary sur les fournisseurs, fit venir son marchand de
cidre tout exprès, goûta la boisson lui-même, et veilla dans la
cave à ce que la futaille fut bien placée; il indiqua encore la
façon de s’y prendre pour avoir une provision de beurre à bon
marché, et conclut un arrangement avec Lestiboudois, le
sacristain, qui, outre ses fonctions sacerdotales et mortuaires,
soignait les principaux jardins d’Yonville à l’heure ou à l’année,
selon le goût des personnes.

Le besoin de s’occuper d’autrui ne poussait pas seul le pharmacien
à tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un
plan.

Il avait enfreint la loi du 19 ventôse an XI, article Ier, qui
défend à tout individu non porteur de diplôme l’exercice de la
médecine; si bien que, sur des dénonciations ténébreuses, Homais
avait été mandé à Rouen, près M le procureur du roi, en son
cabinet particulier. Le magistrat l’avait reçu debout, dans sa
robe, hermine à l’épaule et toque en tête. C’était le matin, avant
l’audience. On entendait dans le corridor passer les fortes bottes
des gendarmes, et comme un bruit lointain de grosses serrures qui
se fermaient. Les oreilles du pharmacien lui tintèrent à croire
qu’il allait tomber d’un coup de sang; il entrevit des culs de
basse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie vendue, tous les
bocaux disséminés; et il fut obligé d’entrer dans un café prendre
un verre de rhum avec de l’eau de Seltz, pour se remettre les
esprits.

Peu à peu, le souvenir de cette admonition s’affaiblit, et il
continuait, comme autrefois, à donner des consultations anodines
dans son arrière-boutique. Mais le maire lui en voulait, des
confrères étaient jaloux, il fallait tout craindre; en s’attachant
M. Bovary par des politesses, c’était gagner sa gratitude, et
empêcher qu’il ne parlât plus tard, s’il s’apercevait de quelque
chose. Aussi, tous les matins, Homais lui apportait le journal, et
souvent, dans l’après-midi, quittait un instant la pharmacie pour
aller chez l’officier de santé faire la conversation.

Charles était triste: la clientèle n’arrivait pas. Il demeurait
assis pendant de longues heures, sans parler, allait dormir dans
son cabinet ou regardait coudre sa femme. Pour se distraire, il
s’employa chez lui comme homme de peine, et même il essaya de
peindre le grenier avec un reste de couleur que les peintres
avaient laissé. Mais les affaires d’argent le préoccupaient. Il en
avait tant dépensé pour les réparations de Tostes, pour les
toilettes de Madame et pour le déménagement, que toute la dot,
plus de trois mille écus, s’était écoulée en deux ans. Puis, que
de choses endommagées ou perdues dans le transport de Tostes à
Yonville, sans compter le curé de plâtre, qui, tombant de la
charrette à un cahot trop fort, s’était écrasé en mille morceaux
sur le pavé de Quincampoix!

Un souci meilleur vint le distraire, à savoir la grossesse de sa
femme. À mesure que le terme en approchait, il la chérissait
davantage. C’était un autre lien de la chair s’établissant et
comme le sentiment continu d’une union plus complexe. Quand il
voyait de loin sa démarche paresseuse et sa taille tourner
mollement sur ses hanches sans corset, quand vis-à-vis l’un de
l’autre il la contemplait tout à l’aise et qu’elle prenait,
assise, des poses fatiguées dans son fauteuil, alors son bonheur
ne se tenait plus; il se levait, il l’embrassait, passait ses
mains sur sa figure, l’appelait petite maman, voulait la faire
danser, et débitait, moitié riant, moitié pleurant, toutes sortes
de plaisanteries caressantes qui lui venaient à l’esprit. L’idée
d’avoir engendré le délectait. Rien ne lui manquait à présent. Il
connaissait l’existence humaine tout du long, et il s’y attablait
sur les deux coudes avec sérénité.

Emma d’abord sentit un grand étonnement, puis eut envie d’être
délivrée, pour savoir quelle chose c’était que d’être mère. Mais,
ne pouvant faire les dépenses qu’elle voulait, avoir un berceau en
nacelle avec des rideaux de soie rose et des béguins brodés, elle
renonça au trousseau dans un accès d’amertume, et le commanda d’un
seul coup à une ouvrière du village, sans rien choisir ni
discuter. Elle ne s’amusa donc pas à ces préparatifs où la
tendresse des mères se met en appétit, et son affection, dès
l’origine, en fut peut-être atténuée de quelque chose:

Cependant, comme Charles, à tous les repas, parlait du marmot,
bientôt elle y songea d’une façon plus continue.

Elle souhaitait un fils; il serait fort et brun, elle
l’appellerait Georges; et cette idée d’avoir pour enfant un mâle
était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances
passées. Un homme, au moins, est libre; il peut parcourir les
passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs
les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement.
Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de
la chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le
voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les
vents; il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelque
convenance qui retient.

Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.

-- C’est une fille! dit Charles.

Elle tourna la tête et s’évanouit,

Presque aussitôt, madame Homais accourut et l’embrassa, ainsi que
la mère Lefrançois, du Lion d’or. Le pharmacien, en homme discret,
lui adressa seulement quelques félicitations provisoires, par la
porte entrebâillée. Il voulut voir l’enfant, et le trouva bien
conformé.

Pendant sa convalescence, elle s’occupa beaucoup à chercher un nom
pour sa fille. D’abord, elle passa en revue tous ceux qui avaient
des terminaisons italiennes, tels que Clara, Louisa, Amanda,
Atala; elle aimait assez Galsuinde, plus encore Yseult ou
Léocadie. Charles désirait qu’on appelât l’enfant comme sa mère;
Emma s’y opposait. On parcourut le calendrier d’un bout à l’autre,
et l’on consulta les étrangers.

-- M. Léon; disait le pharmacien, avec qui j’en causais l’autre
jour, s’étonne que vous ne choisissiez point Madeleine, qui est
excessivement à la mode maintenant.

Mais la mère Bovary se récria bien fort sur ce nom de pécheresse.
M. Homais, quant à lui, avait en prédilection tous ceux qui
rappelaient un grand homme, un fait illustre ou une conception
généreuse, et c’est dans ce système-là qu’il avait baptisé ses
quatre enfants. Ainsi, Napoléon représentait la gloire et Franklin
la liberté; Irma, peut-être, était une concession au romantisme;
mais Athalie, un hommage au plus immortel chef-d’oeuvre de la
scène française. Car ses convictions philosophiques n’empêchaient
pas ses admirations artistiques, le penseur chez lui n’étouffait
point l’homme sensible; il savait établir des différences, faire
la part de l’imagination et celle du fanatisme. De cette tragédie,
par exemple, il blâmait les idées, mais il admirait le style; il
maudissait la conception, mais il applaudissait à tous les
détails, et s’exaspérait contre les personnages, en
s’enthousiasmant de leurs discours. Lorsqu’il lisait les grands
morceaux, il était transporté; mais, quand il songeait que les
calotins en tiraient avantage pour leur boutique, il était désolé,
et dans cette confusion de sentiments où il s’embarrassait, il
aurait voulu tout à la fois pouvoir couronner Racine de ses deux
mains et discuter avec lui pendant un bon quart d’heure.

Enfin, Emma se souvint qu’au château de la Vaubyessard elle avait
entendu la marquise appeler Berthe une jeune femme; dès lors ce
nom-là fut choisi, et, comme le père Rouault ne pouvait venir, on
pria M. Homais d’être parrain. Il donna pour cadeaux tous produits
de son établissement, à savoir: six boîtes de jujubes, un bocal
entier de racahout, trois coffins de pâte à la guimauve, et, de
plus, six bâtons de sucre candi qu’il avait retrouvés dans un
placard. Le soir de la cérémonie, il y eut un grand dîner; le curé
s’y trouvait; on s’échauffa. M. Homais, vers les liqueurs, entonna
le Dieu des bonnes gens. M. Léon chanta une barcarolle, et madame
Bovary mère, qui était la marraine, une romance du temps de
l’Empire; enfin M. Bovary père exigea que l’on descendît l’enfant,
et se mit à le baptiser avec un verre de champagne qu’il lui
versait de haut sur la tête. Cette dérision du premier des
sacrements indigna l’abbé Bournisien; le père Bovary répondit par
une citation de la _Guerre des dieux_, le curé voulut partir; les
dames suppliaient; Homais s’interposa; et l’on parvint à faire
rasseoir l’ecclésiastique, qui reprit tranquillement, dans sa
soucoupe, sa demi-tasse de café à moitié bue.

M. Bovary père resta encore un mois à Yonville, dont il éblouit
les habitants par un superbe bonnet de police à galons d’argent,
qu’il portait le matin, pour fumer sa pipe sur la place. Ayant
aussi l’habitude de boire beaucoup d’eau-de-vie, souvent il
envoyait la servante au Lion d’or lui en acheter une bouteille,
que l’on inscrivait au compte de son fils; et il usa, pour
parfumer ses foulards, toute la provision d’eau de Cologne
qu’avait sa bru.

Celle-ci ne se déplaisait point dans sa compagnie. Il avait couru
le monde: il parlait de Berlin, de Vienne, de Strasbourg, de son
temps d’officier, des maîtresses qu’il avait eues, des grands
déjeuners qu’il avait faits; puis il se montrait aimable, et
parfois même, soit dans l’escalier ou au jardin, il lui saisissait
la taille en s’écriant:

-- Charles, prends garde à toi!

Alors la mère Bovary s’effraya pour le bonheur de son fils, et,
craignant que son époux, à la longue, n’eût une influence immorale
sur les idées de la jeune femme, elle se hâta de presser le
départ. Peut-être avait-elle des inquiétudes plus sérieuses.
M. Bovary était homme à ne rien respecter.

Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir sa petite
fille, qui avait été mise en nourrice chez la femme du menuisier;
et, sans regarder à l’almanach si les six semaines de la Vierge
duraient encore, elle s’achemina vers la demeure de Rolet, qui se
trouvait à l’extrémité du village, au bas de la côte, entre la
grande route et les prairies.

Il était midi; les maisons avaient leurs volets fermés, et les
toits d’ardoises, qui reluisaient sous la lumière âpre du ciel
bleu, semblaient à la crête de leurs pignons faire pétiller des
étincelles. Un vent lourd soufflait. Emma se sentait faible en
marchant; les cailloux du trottoir la blessaient; elle hésita si
elle ne s’en retournerait pas chez elle, ou entrerait quelque part
pour s’asseoir.

À ce moment, M. Léon sortit d’une porte voisine avec une liasse de
papiers sous son bras. Il vint la saluer et se mit à l’ombre
devant la boutique de Lheureux, sous la tente grise qui avançait.

Madame Bovary dit qu’elle allait voir son enfant, mais qu’elle
commençait à être lasse.

-- Si..., reprit Léon, n’osant poursuivre.

-- Avez-vous affaire quelque part? demanda-t-elle.

Et, sur la réponse du clerc, elle le pria de l’accompagner. Dès le
soir, cela fut connu dans Yonville, et madame Tuvache, la femme du
maire, déclara devant sa servante que madame Bovary se
compromettait.

Pour arriver chez la nourrice il fallait, après la rue, tourner à
gauche, comme pour gagner le cimetière, et suivre, entre des
maisonnettes et des cours, un petit sentier que bordaient des
troènes. Ils étaient en fleur et les véroniques aussi, les
églantiers, les orties, et les ronces légères qui s’élançaient des
buissons. Par le trou des haies, on apercevait, dans les masures,
quelque pourceau sur un fumier, ou des vaches embricolées,
frottant leurs cornes contre le tronc des arbres. Tous les deux,
côte à côte, ils marchaient doucement, elle s’appuyant sur lui et
lui retenant son pas qu’il mesurait sur les siens; devant eux, un
essaim de mouches voltigeait, en bourdonnant dans l’air chaud.

Ils reconnurent la maison à un vieux noyer qui l’ombrageait. Basse
et couverte de tuiles brunes, elle avait en dehors, sous la
lucarne de son grenier, un chapelet d’oignons suspendu. Des
bourrées, debout contre la clôture d’épines, entouraient un carré
de laitues, quelques pieds de lavande et des pots à fleurs montés
sur des rames. De l’eau sale coulait en s’éparpillant sur l’herbe,
et il y avait tout autour plusieurs guenilles indistinctes, des
bas de tricot, une camisole d’indienne rouge, et un grand drap de
toile épaisse étalé en long sur la haie. Au bruit de la barrière,
la nourrice parut, tenant sur son bras un enfant qui tétait. Elle
tirait de l’autre main un pauvre marmot chétif, couvert de
scrofules au visage, le fils d’un bonnetier de Rouen, que ses
parents trop occupés de leur négoce laissaient à la campagne.

-- Entrez, dit-elle; votre petite est là qui dort.

La chambre, au rez-de-chaussée, la seule du logis, avait au fond
contre la muraille un large lit sans rideaux, tandis que le pétrin
occupait le côté de la fenêtre, dont une vitre était raccommodée
avec un soleil de papier bleu. Dans l’angle, derrière la porte,
des brodequins à clous luisants étaient rangés sous la dalle du
lavoir, près d’une bouteille pleine d’huile qui portait une plume
à son goulot; un Mathieu Laensberg traînait sur la cheminée
poudreuse, parmi des pierres à fusil, des bouts de chandelle et
des morceaux d’amadou. Enfin la dernière superfluité de cet
appartement était une Renommée soufflant dans des trompettes,
image découpée sans doute à même quelque prospectus de parfumerie,
et que six pointes à sabot clouaient au mur.

L’enfant d’Emma dormait à terre, dans un berceau d’osier. Elle la
prit avec la couverture qui l’enveloppait, et se mit à chanter
doucement en se dandinant.

Léon se promenait dans la chambre; il lui semblait étrange de voir
cette belle dame en robe de nankin, tout au milieu de cette
misère. Madame Bovary devint rouge; il se détourna, croyant que
ses yeux peut-être avaient eu quelque impertinence. Puis elle
recoucha la petite, qui venait de vomir sur sa collerette. La
nourrice aussitôt vint l’essuyer, protestant qu’il n’y paraîtrait
pas.

-- Elle m’en fait bien d’autres, disait-elle, et je ne suis
occupée qu’à la rincer continuellement! Si vous aviez donc la
complaisance de commander à Camus l’épicier, qu’il me laisse
prendre un peu de savon lorsqu’il m’en faut? ce serait même plus
commode pour vous, que je ne dérangerais pas.

-- C’est bien, c’est bien! dit Emma. Au revoir, mère Rolet!

Et elle sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil.

La bonne femme l’accompagna jusqu’au bout de la cour, tout en
parlant du mal qu’elle avait à se relever la nuit.

-- J’en suis si rompue quelquefois, que je m’endors sur ma chaise;
aussi, vous devriez pour le moins me donner une petite livre de
café moulu qui me ferait un mois et que je prendrais le matin avec
du lait.

Après avoir subi ses remerciements, madame Bovary s’en alla; et
elle était quelque peu avancée dans le sentier, lorsqu’à un bruit
de sabots elle tourna la tête: c’était la nourrice!

-- Qu’y a-t-il?

Alors la paysanne, la tirant à l’écart, derrière un orme, se mit à
lui parler de son mari, qui, avec son métier et six francs par an
que le capitaine...

-- Achevez plus vite, dit Emma.

-- Eh bien, reprit la nourrice poussant des soupirs entre chaque
mot, j’ai peur qu’il ne se fasse une tristesse de me voir prendre
du café toute seule; vous savez, les hommes...

-- Puisque vous en aurez, répétait Emma, je vous en donnerai!...
Vous m’ennuyez!

-- Hélas! ma pauvre chère dame, c’est qu’il a, par suite de ses
blessures, des crampes terribles à la poitrine. Il dit même que le
cidre l’affaiblit.

-- Mais dépêchez-vous, mère Rolet!

-- Donc, reprit celle-ci faisant une révérence, si ce n’était pas
trop vous demander..., -- elle salua encore une fois, -- quand
vous voudrez, -- et son regard suppliait, -- un cruchon d’eau-de-
vie, dit-elle enfin, et j’en frotterai les pieds de votre petite,
qui les a tendres comme la langue.

Débarrassée de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Léon. Elle
marcha rapidement pendant quelque temps; puis elle se ralentit, et
son regard qu’elle promenait devant elle rencontra l’épaule du
jeune homme, dont la redingote avait un collet de velours noir.
Ses cheveux châtains tombaient dessus, plats et bien peignés. Elle
remarqua ses ongles, qui étaient plus longs qu’on ne les portait à
Yonville. C’était une des grandes occupations du clerc que de les
entretenir; et il gardait, à cet usage, un canif tout particulier
dans son écritoire. Ils s’en revinrent à Yonville en suivant le
bord de l’eau. Dans la saison chaude, la berge plus élargie
découvrait jusqu’à leur base les murs des jardins, qui avaient un
escalier de quelques marches descendant à la rivière. Elle coulait
sans bruit, rapide et froide à l’oeil; de grandes herbes minces
s’y courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, et
comme des chevelures vertes abandonnées s’étalaient dans sa
limpidité. Quelquefois, à la pointe des joncs ou sur la feuille
des nénuphars, un insecte à pattes fines marchait ou se posait. Le
soleil traversait d’un rayon les petits globules bleus des ondes
qui se succédaient en se crevant; les vieux saules ébranchés
miraient dans l’eau leur écorce grise; au delà, tout alentour, la
prairie semblait vide. C’était l’heure du dîner dans les fermes,
et la jeune femme et son compagnon n’entendaient en marchant que
la cadence de leurs pas sur la terre du sentier, les paroles
qu’ils se disaient, et le frôlement de la robe d’Emma qui
bruissait tout autour d’elle.

Les murs des jardins, garnis à leur chaperon de morceaux de
bouteilles, étaient chauds comme le vitrage d’une serre. Dans les
briques, des ravenelles avaient poussé; et, du bord de son
ombrelle déployée, madame Bovary, tout en passant, faisait
s’égrener en poussière jaune un peu de leurs fleurs flétries, ou
bien quelque branche des chèvrefeuilles et des clématites qui
pendaient en dehors traînait un moment sur la soie, en
s’accrochant aux effilés.

Ils causaient d’une troupe de danseurs espagnols, que l’on
attendait bientôt sur le théâtre de Rouen.

-- Vous irez? demanda-t-elle.

-- Si je le peux, répondit-il.

N’avaient-ils rien autre chose à se dire? Leurs yeux pourtant
étaient pleins d’une causerie plus sérieuse; et, tandis qu’ils
s’efforçaient à trouver des phrases banales, ils sentaient une
même langueur les envahir tous les deux; c’était comme un murmure
de l’âme, profond, continu, qui dominait celui des voix. Surpris
d’étonnement à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas à
s’en raconter la sensation ou à en découvrir la cause. Les
bonheurs futurs, comme les rivages des tropiques, projettent sur
l’immensité qui les précède leurs mollesses natales, une brise
parfumée, et l’on s’assoupit dans cet enivrement sans même
s’inquiéter de l’horizon que l’on n’aperçoit pas.

La terre, à un endroit, se trouvait effondrée par le pas des
bestiaux, il fallut marcher sur de grosses pierres vertes,
espacées dans la boue. Souvent elle s’arrêtait une minute à
regarder où poser sa bottine, -- et, chancelant sur le caillou qui
tremblait, les coudes en l’air, la taille penchée, l’oeil indécis,
elle riait alors, de peur de tomber dans les flaques d’eau.

Quand ils furent arrivés devant son jardin madame Bovary poussa la
petite barrière, monta les marches en courant et disparut.

Léon rentra à son étude. Le patron était absent; il jeta un coup
d’oeil sur les dossiers, puis se tailla une plume, prit enfin son
chapeau et s’en alla.

Il alla sur la Pâture, au haut de la côte d’Argueil, à l’entrée de
la forêt; il se coucha par terre sous les sapins, et regarda le
ciel à travers ses doigts.

-- Comme je m’ennuie! se disait-il, comme je m’ennuie!

Il se trouvait à plaindre de vivre dans ce village, avec Homais
pour ami et M. Guillaumin pour maître.

Ce dernier, tout occupé d’affaires, portant des lunettes à
branches d’or et favoris rouges sur cravate blanche, n’entendait
rien aux délicatesses de l’esprit, quoiqu’il affectât un genre
raide et anglais qui avait ébloui le clerc dans les premiers
temps. Quant à la femme du pharmacien, c’était la meilleure épouse
de Normandie, douce comme un mouton, chérissant ses enfants, son
père, sa mère, ses cousins, pleurant aux maux d’autrui, laissant
tout aller dans son ménage, et détestant les corsets; -- mais si
lente à se mouvoir, si ennuyeuse à écouter, d’un aspect si commun
et d’une conversation si restreinte, qu’il n’avait jamais songé,
quoiqu’elle eût trente ans, qu’il en eût vingt, qu’ils couchassent
porte à porte, et qu’il lui parlât chaque jour, qu’elle pût être
une femme pour quelqu’un, ni qu’elle possédât de son sexe autre
chose que la robe.

Et ensuite, qu’y avait-il? Binet, quelques marchands, deux ou
trois cabaretiers, le curé, et enfin M. Tuvache, le maire, avec
ses deux fils, gens cossus, bourrus, obtus, cultivant leurs terres
eux-mêmes, faisant des ripailles en famille, dévots d’ailleurs, et
d’une société tout à fait insupportable.

Mais, sur le fond commun de tous ces visages humains, la figure
d’Emma se détachait isolée et plus lointaine cependant; car il
sentait entre elle et lui comme de vagues abîmes.

Au commencement, il était venu chez elle plusieurs fois dans la
compagnie du pharmacien, Charles n’avait point paru extrêmement
curieux de le recevoir; et Léon ne savait comment s’y prendre
entre la peur d’être indiscret et le désir d’une intimité qu’il
estimait presque impossible.


IV

Dès les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habiter la
salle, longue pièce à plafond bas où il y avait, sur la cheminée,
un polypier touffu s’étalant contre la glace. Assise dans son
fauteuil, près de la fenêtre, elle voyait passer les gens du
village sur le trottoir.

Léon, deux fois par jour, allait de son étude au Lion d’or. Emma,
de loin, l’entendait venir; elle se penchait en écoutant, et le
jeune homme glissait derrière le rideau, toujours vêtu de même
façon et sans détourner la tête. Mais au crépuscule, lorsque, le
menton dans sa main gauche, elle avait abandonné sur ses genoux sa
tapisserie commencée, souvent elle tressaillait à l’apparition de
cette ombre glissant tout à coup. Elle se levait et commandait
qu’on mît le couvert.

M Homais arrivait pendant le dîner. Bonnet grec à la main, il
entrait à pas muets pour ne déranger personne et toujours en
répétant la même phrase: «Bonsoir la compagnie!» Puis, quand il
s’était posé à sa place, contre la table, entre les deux époux, il
demandait au médecin des nouvelles de ses malades, et celui-ci le
consultait sur la probabilité des honoraires. Ensuite, on causait
de ce qu’il y avait dans le journal. Homais, à cette heure-là, le
savait presque par coeur; et il le rapportait intégralement, avec
les réflexions du journaliste et toutes les histoires des
catastrophes individuelles arrivées en France ou à l’étranger.
Mais, le sujet se tarissant, il ne tardait pas à lancer quelques
observations sur les mets qu’il voyait. Parfois même, se levant à
demi, il indiquait délicatement à Madame le morceau le plus
tendre, ou, se tournant vers la bonne, lui adressait des conseils
pour la manipulation des ragoûts et l’hygiène des assaisonnements;
il parlait arome, osmazôme, sucs et gélatine d’une façon à
éblouir. La tête d’ailleurs plus remplie de recettes que sa
pharmacie ne l’était de bocaux, Homais excellait à faire quantité
de confitures, vinaigres et liqueurs douces, et il connaissait
aussi toutes les inventions nouvelles de caléfacteurs économiques,
avec l’art de conserver les fromages et de soigner les vins
malades.

À huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie.
Alors M. Homais le regardait d’un oeil narquois, surtout si
Félicité se trouvait là, s’étant aperçu que son élève
affectionnait la maison du médecin.

-- Mon gaillard, disait-il, commence à avoir des idées, et je
crois, diable m’emporte, qu’il est amoureux de votre bonne!

Mais un défaut plus grave, et qu’il lui reprochait, c’était
d’écouter continuellement les conversations. Le dimanche, par
exemple, on ne pouvait le faire sortir du salon, où madame Homais
l’avait appelé pour prendre les enfants, qui s’endormaient dans
les fauteuils, en tirant avec leurs dos les housses de calicot,
trop larges.

Il ne venait pas grand monde à ces soirées du pharmacien, sa
médisance et ses opinions politiques ayant écarté de lui
successivement différentes personnes respectables. Le clerc ne
manquait pas de s’y trouver. Dès qu’il entendait la sonnette, il
courait au-devant de madame Bovary, prenait son châle, et posait à
l’écart, sous le bureau de la pharmacie, les grosses pantoufles de
lisière qu’elle portait sur sa chaussure, quand il y avait de la
neige.

On faisait d’abord quelques parties de trente-et-un; ensuite
M. Hornais jouait à l’écarté avec Emma; Léon, derrière elle, lui
donnait des avis. Debout et les mains sur le dossier de sa chaise,
il regardait les dents de son peigne qui mordaient son chignon. À
chaque mouvement qu’elle faisait pour jeter les cartes, sa robe du
côté droit remontait. De ses cheveux retroussés, il descendait une
couleur brune sur son dos, et qui, s’apâlissant graduellement, peu
à peu se perdait dans l’ombre. Son vêtement, ensuite, retombait
des deux côtés sur le siège, en bouffant, plein de plis, et
s’étalait jusqu’à terre. Quand Léon parfois sentait la semelle de
sa botte poser dessus, il s’écartait, comme s’il eût marché sur
quelqu’un.

Lorsque la partie de cartes était finie, l’apothicaire et le
médecin jouaient aux dominos, et Emma changeant de place,
s’accoudait sur la table, à feuilleter l’Illustration. Elle avait
apporté son journal de modes. Léon se mettait près d’elle; ils
regardaient ensemble les gravures et s’attendaient au bas des
pages. Souvent elle le priait de lui lire des vers; Léon les
déclamait d’une voix traînante et qu’il faisait expirer
soigneusement aux passages d’amour. Mais le bruit des dominos le
contrariait; M. Homais y était fort, il battait Charles à plein
double-six. Puis, les trois centaines terminées, ils
s’allongeaient tous deux devant le foyer et ne tardaient pas à
s’endormir. Le feu se mourait dans les cendres; la théière était
vide; Léon lisait encore. Emma l’écoutait, en faisant tourner
machinalement l’abat-jour de la lampe, où étaient peints sur la
gaze des pierrots dans des voitures et des danseuses de corde,
avec leurs balanciers. Léon s’arrêtait, désignant d’un geste son
auditoire endormi, alors ils se parlaient à voix basse, et la
conversation qu’ils avaient leur semblait plus douce, parce
qu’elle n’était pas entendue.

Ainsi s’établit entre eux une sorte d’association, un commerce
continuel de livres et de romances; M. Bovary, peu jaloux, ne s’en
étonnait pas.

Il reçut pour sa fête une belle tête phrénologique, toute
marquetée de chiffres jusqu’au thorax et peinte en bleu. C’était
une attention du clerc. Il en avait bien d’autres, jusqu’à lui
faire, à Rouen, ses commissions; et le livre d’un romancier ayant
mis à la mode la manie des plantes grasses, Léon en achetait pour
Madame, qu’il rapportait sur ses genoux, dans l’Hirondelle, tout
en se piquant les doigts à leurs poils durs.

Elle fit ajuster, contre sa croisée, une planchette à balustrade
pour tenir ses potiches. Le clerc eut aussi son jardinet suspendu;
ils s’apercevaient soignant leurs fleurs à leur fenêtre.

Parmi les fenêtres du village, il y en avait une encore plus
souvent occupée; car, le dimanche, depuis le matin jusqu’à la
nuit, et chaque après-midi, si le temps était clair, on voyait à
la lucarne d’un grenier le profil maigre de M. Binet penché sur
son tour, dont le ronflement monotone s’entendait jusqu’au Lion
d’or

Un soir, en rentrant, Léon trouva dans sa chambre un tapis de
velours et de laine avec des feuillages sur fond pâle, il appela
madame Homais, M Homais, Justin, les enfants, la cuisinière, il en
parla à son patron; tout le monde désira connaître ce tapis;
pourquoi la femme du médecin faisait-elle au clerc des
générosités? Cela parut drôle, et l’on pensa définitivement
qu’elle devait être sa bonne amie.

Il le donnait à croire, tant il vous entretenait sans cesse de ses
charmes et de son esprit, si bien que Binet lui répondit une fois
fort brutalement:

-- Que m’importe, à moi, puisque je ne suis pas de sa société!

Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sa
déclaration; et, toujours hésitant entre la crainte de lui
déplaire et la honte d’être si pusillanime, il en pleurait de
découragement et de désirs. Puis il prenait des décisions
énergiques; il écrivait des lettres qu’il déchirait, s’ajournait à
des époques qu’il reculait. Souvent il se mettait en marche, dans
le projet de tout oser; mais cette résolution l’abandonnait bien
vite en la présence d’Emma, et, quand Charles, survenant,
l’invitait à monter dans son boc pour aller voir ensemble quelque
malade aux environs, il acceptait aussitôt, saluait Madame et s’en
allait. Son mari, n’était-ce pas quelque chose d’elle?

Quant à Emma, elle ne s’interrogea point pour savoir si elle
l’aimait. L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec
de grands éclats et des fulgurations, -- ouragan des cieux qui
tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des
feuilles et emporte à l’abîme le coeur entier. Elle ne savait pas
que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les
gouttières sont bouchées, et elle fût ainsi demeurée en sa
sécurité, lorsqu’elle découvrit subitement une lézarde dans le
mur.


V

Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu’il neigeait.

Ils étaient tous, M et madame Bovary, Homais et M. Léon, partis
voir, à une demi-lieue d’Yonville, dans la vallée, une filature de
lin que l’on établissait. L’apothicaire avait emmené avec lui
Napoléon et Athalie, pour leur faire faire de l’exercice, et
Justin les accompagnait, portant des parapluies sur son épaule.

Rien pourtant n’était moins curieux que cette curiosité Un grand
espace de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tas
de sable et de cailloux, quelques roues d’engrenage déjà
rouillées, entourait un long bâtiment quadrangulaire que perçaient
quantité de petites fenêtres. Il n’était pas achevé d’être bâti,
et l’on voyait le ciel à travers les lambourdes de la toiture.
Attaché à la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremêlé
d’épis faisait claquer au vent ses rubans tricolores.

Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l’importance future
de cet établissement, supputait la force des planchers,
l’épaisseur des murailles, et regrettait beaucoup de n’avoir pas
de canne métrique, comme M. Binet en possédait une pour son usage
particulier.

Emma, qui lui donnait le bras, s’appuyait un peu sur son épaule,
et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la
brume, sa pâleur éblouissante; mais elle tourna la tête: Charles
était là. Il avait sa casquette enfoncée sur ses sourcils, et ses
deux grosses lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visage
quelque chose de stupide; son dos même, son dos tranquille était
irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute
la platitude du personnage.

Pendant qu’elle le considérait, goûtant ainsi dans son irritation
une sorte de volupté dépravée, Léon s’avança d’un pas. Le froid
qui le pâlissait semblait déposer sur sa figure une langueur plus
douce; entre sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peu
lâche, laissait voir la peau; un bout d’oreille dépassait sous une
mèche de cheveux, et son grand oeil bleu, levé vers les nuages,
parut à Emma plus limpide et plus beau que ces lacs des montagnes
où le ciel se mire.

-- Malheureux! s’écria tout à coup l’apothicaire.

Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tas
de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on
l’accablait, Napoléon se prit à pousser des hurlements, tandis que
Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais
il eût fallu un couteau; Charles offrit le sien.

-- Ah! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un
paysan!

Le givre tombait; et l’on s’en retourna vers Yonville.

Madame Bovary, le soir, n’alla pas chez ses voisins, et, quand
Charles fut parti, lorsqu’elle se sentit seule, le parallèle
recommença dans la netteté d’une sensation presque immédiate et
avec cet allongement de perspective que le souvenir donne aux
objets. Regardant de son lit le feu clair qui brûlait, elle voyait
encore, comme là-bas, Léon debout, faisant plier d’une main sa
badine et tenant de l’autre Athalie, qui suçait tranquillement un
morceau de glace. Elle le trouvait charmant; elle ne pouvait s’en
détacher; elle se rappela ses autres attitudes en d’autres jours,
des phrases qu’il avait dites, le son de sa voix, toute sa
personne; et elle répétait, en avançant ses lèvres comme pour un
baiser:

-- Oui, charmant! charmant!... N’aime-t-il pas? se demanda-t-elle.
Qui donc?... mais c’est moi!

Toutes les preuves à la fois s’en étalèrent, son coeur bondit. La
flamme de la cheminée faisait trembler au plafond une clarté
joyeuse; elle se tourna sur le dos en s’étirant les bras.

Alors commença l’éternelle lamentation: «Oh! si le ciel l’avait
voulu! Pourquoi n’est-ce pas? Qui empêchait donc?...»

Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l’air de s’éveiller, et,
comme il fit du bruit en se déshabillant, elle se plaignit de la
migraine; puis demanda nonchalamment ce qui s’était passé dans la
soirée.

-- M. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure.

Elle ne put s’empêcher de sourire, et elle s’endormit l’âme
remplie d’un enchantement nouveau.

Le lendemain, à la nuit tombante, elle reçut la visite du sieur
Lheureux, marchand de nouveautés. C’était un homme habile que ce
boutiquier,

Né Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde méridionale
de cautèle cauchoise. Sa figure grasse, molle et sans barbe,
semblait teinte par une décoction de réglisse claire, et sa
chevelure blanche rendait plus vif encore l’éclat rude de ses
petits yeux noirs. On ignorait ce qu’il avait été jadis:
porteballe, disaient les uns, banquier à Routot, selon les autres.
Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il faisait, de tête, des calculs
compliqués, à effrayer Binet lui-même. Poli jusqu’à
l’obséquiosité, il se tenait toujours les reins à demi courbés,
dans la position de quelqu’un qui salue ou qui invite.

Après avoir laissé à la porte son chapeau garni d’un crêpe, il
posa sur la table un carton vert, et commença par se plaindre à
Madame, avec force civilités, d’être resté jusqu’à ce jour sans
obtenir sa confiance. Une pauvre boutique comme la sienne n’était
pas faite pour attirer une élégante; il appuya sur le mot. Elle
n’avait pourtant, qu’à commander, et il se chargerait de lui
fournir ce qu’elle voudrait, tant en mercerie que lingerie,
bonneterie ou nouveautés; car il allait à la ville quatre fois par
mois, régulièrement. Il était en relation avec les plus fortes
maisons. On pouvait parler de lui aux Trois Frères, à la Barbe
d’or ou au Grand Sauvage, tous ces messieurs le connaissaient
comme leur poche! Aujourd’hui donc, il venait montrer à Madame, en
passant, différents articles qu’il se trouvait avoir, grâce à une
occasion des plus rares. Et il retira de la boîte une demi-
douzaine de cols brodés.

Madame Bovary les examina.

-- Je n’ai besoin de rien, dit-elle.

Alors M. Lheureux exhiba délicatement trois écharpes algériennes,
plusieurs paquets d’aiguilles anglaises, une paire de pantoufles
en paille, et, enfin, quatre coquetiers en coco, ciselés à jour
par des forçats. Puis, les deux mains sur la table, le cou tendu,
la taille penchée; il suivait, bouche béante, le regard d’Emma,
qui se promenait indécis parmi ces marchandises. De temps à autre
comme pour en chasser la poussière, il donnait un coup d’ongle sur
la soie des écharpes, dépliées, dans toute leur longueur; et elles
frémissaient avec un bruit léger, en faisant, à la lumière
verdâtre du crépuscule, scintiller, comme de petites étoiles, les
paillettes d’or de leur tissu.

-- Combien coûtent-elles?

--Une misère, répondit-il, une, misère; mais rien ne presse; quand
vous voudrez; nous ne sommes pas des juifs!

Elle réfléchit quelques instants, et finit encore, par remercier
M. Lheureux, qui répliqua sans s’émouvoir.

-- Eh bien; nous nous entendrons plus tard; avec les dames je me
suis toujours arrangé, si ce n’est avec la mienne, cependant!

Emma sourit.

-- C’était pour vous dire, reprit-il d’un air bonhomme après sa
plaisanterie, que ce n’est pas l’argent qui m’inquiète... Je vous
en donnerais, s’il le fallait.

Elle eut un geste de surprise.

-- Ah! fit-il vivement et à voix basse, je n’aurais pas besoin
d’aller loin pour vous en trouver; comptez-y!

Et il se mit à demander des nouvelles du père Tellier, le maître
du Café Français, que M. Bovary soignait alors.

-- Qu’est-ce qu’il a donc, le père Tellier?... Il tousse qu’il en
secoue toute sa maison, et j’ai bien peur que prochainement il ne
lui faille plutôt un paletot de sapin qu’une camisole de flanelle?
Il a fait tant de bamboches quand il était jeune! Ces gens-là,
madame, n’avaient pas le moindre ordre! il s’est calciné avec
l’eau-de-vie! Mais c’est fâcheux tout de même de voir une
connaissance s’en aller.

Et, tandis qu’il rebouclait son carton, il discourait ainsi sur la
clientèle du médecin.

-- C’est le temps, sans doute, dit-il en regardant les carreaux
avec une figure rechignée, qui est la cause de ces maladies-là!
Moi aussi, je ne me sens pas en mon assiette; il faudra même un de
ces jours que je vienne consulter Monsieur, pour une douleur que
j’ai dans le dos. Enfin, au revoir, madame Bovary; à votre
disposition; serviteur très humble!

Et il referma la porte doucement

Emma se fit servir à dîner dans sa chambre, au coin du feu, sur un
plateau; elle fut longue à manger; tout lui sembla bon.

-- Comme j’ai été sage! se disait-elle en songeant aux écharpes.

Elle entendit des pas dans l’escalier: c’était Léon. Elle se leva,
et prit sur la commode; parmi des torchons à ourler, le premier de
la pile. Elle semblait fort occupée quand il parut.

La conversation fut languissante, madame Bovary l’abandonnant à
chaque minute, tandis qu’il demeurait lui-même comme tout
embarrassé. Assis sur une chaise basse, près de la cheminée, il
faisait tourner dans ses doigts l’étui d’ivoire; elle poussait son
aiguille, ou, de temps à autre, avec son ongle, fronçait les plis
de la toile. Elle ne parlait pas; il se taisait, captivé par son
silence, comme il l’eût été par ses paroles.

-- Pauvre garçon! pensait-elle.

-- En quoi lui déplais-je? se demandait-il.

Léon, cependant, finit par dire qu’il devait, un de ces jours,
aller à Rouen, pour une affaire de son étude...

-- Votre abonnement de musique est terminé, dois-je le reprendre?

-- Non, répondit-elle.

-- Pourquoi?

-- Parce que...

Et, pinçant ses lèvres, elle tira lentement une longue aiguillée
de fil gris.

Cet ouvrage irritait Léon. Les doigts d’Emma semblaient s’y
écorcher par le bout; il lui vint en tête une phrase galante, mais
qu’il ne risqua pas.

-- Vous l’abandonnez donc? reprit-il.

-- Quoi? dit-elle vivement; la musique? Ah! mon Dieu, oui! n’ai-je
pas ma maison à tenir, mon mari à soigner, mille choses enfin,
bien des devoirs qui passent auparavant!

Elle regarda la pendule. Charles était en retard. Alors elle fit
la soucieuse. Deux ou trois fois même elle répéta:

-- Il est si bon!

Le clerc affectionnait M. Bovary. Mais cette tendresse à son
endroit l’étonna d’une façon désagréable; néanmoins il continua
son éloge, qu’il entendait faire à chacun, disait-il, et surtout
au pharmacien.

-- Ah! c’est un brave homme, reprit Emma.

-- Certes, reprit le clerc:

Et il se mit à parler de madame Homais, dont la tenue fort
négligée leur apprêtait à rire ordinairement.

-- Qu’est-ce que cela fait? interrompit Emma. Une bonne mère de
famille ne s’inquiète pas de sa toilette.

Puis elle retomba dans son silence.

Il en fut de même les jours suivants; ses discours, ses manières,
tout changea. On la vit prendre à coeur son ménage, retourner à
l’église régulièrement et tenir sa servante avec plus de sévérité.

Elle retira Berthe de nourrice. Félicité l’amenait quand il venait
des visites, et madame Bovary la déshabillait afin de faire voir
ses membres. Elle déclarait adorer les enfants; c’était sa
consolation, sa joie, sa folie, et elle accompagnait ses caresses
d’expansions lyriques, qui, à d’autres qu’à des Yonvillais,
eussent rappelé la Sachette de Notre-Dame de Paris.

Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres ses
pantoufles à chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus de
doublure, ni ses chemises de boutons, et même il y avait plaisir à
considérer dans l’armoire tous les bonnets de coton rangés par
piles égales. Elle ne rechignait plus, comme autrefois, à faire
des tours dans le jardin; ce qu’il proposait était toujours
consenti, bien qu’elle ne devinât pas les volontés auxquelles elle
se soumettait sans un murmure; -- et lorsque Léon le voyait au
coin du feu, après le dîner, les deux mains sur son ventre, les
deux pieds sur les chenets, la joue rougie par la digestion, les
yeux humides de bonheur, avec l’enfant qui se traînait sur le
tapis, et cette femme à taille mince qui par-dessus le dossier du
fauteuil venait le baiser au front:

-- Quelle folie! se disait-il, et comment arriver jusqu’à elle?

Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que toute
espérance, même la plus vague, l’abandonna.

Mais, par ce renoncement, il la plaçait en des conditions
extraordinaires. Elle se dégagea, pour lui, des qualités
charnelles dont il n’avait rien à obtenir; et elle alla, dans son
coeur, montant toujours et s’en détachant, à la manière magnifique
d’une apothéose qui s’envole. C’était un de ces sentiments purs
qui n’embarrassent pas l’exercice de la vie, que l’on cultive
parce qu’ils sont rares; et dont la perte affligerait plus que la
possession n’est réjouissante.

Emma maigrit, ses joues pâlirent, sa figure s’allongea. Avec ses
bandeaux noirs, ses grands yeux, son nez droit, sa démarche
d’oiseau, et toujours silencieuse maintenant, ne semblait-elle pas
traverser l’existence en y touchant à peine, et porter au front la
vague empreinte de quelque prédestination sublime? Elle était si
triste et si calme, si douce à la fois et si réservée, que l’on se
sentait près d’elle pris par un charme glacial, comme l’on
frissonne dans les églises sous le parfum des fleurs mêlé au froid
des marbres. Les autres même n’échappaient point à cette
séduction. Le pharmacien disait:

-- C’est une femme de grands moyens et qui ne serait pas déplacée
dans une sous-préfecture.

Les bourgeoises admiraient son économie, les clients sa politesse,
les pauvres sa charité.

Mais elle était pleine de convoitises, de rage, de haine. Cette
robe aux plis droits cachait un coeur bouleversé, et ces lèvres si
pudiques n’en racontaient pas la tourmente. Elle était amoureuse
de Léon, et elle recherchait la solitude, afin de pouvoir plus à
l’aise se délecter en son image. La vue de sa personne troublait
la volupté de cette méditation. Emma palpitait au bruit de ses
pas; puis, en sa présence, l’émotion tombait, et il ne lui restait
ensuite qu’un immense étonnement qui se finissait en tristesse.

Léon ne savait pas, lorsqu’il sortait de chez elle désespéré,
qu’elle se levait derrière lui afin de le voir dans la rue. Elle
s’inquiétait de ses démarches, elle épiait son visage; elle
inventa toute une histoire pour trouver prétexte à visiter sa
chambre. La femme du pharmacien lui semblait bien heureuse de
dormir sous le même toit; et ses pensées continuellement
s’abattaient sur cette maison, comme les pigeons du Lion d’or qui
venaient tremper là, dans les gouttières, leurs pattes roses et
leurs ailes blanches. Mais plus Emma s’apercevait de son amour,
plus elle le refoulait, afin qu’il ne parût pas, et pour le
diminuer. Elle aurait voulu que Léon s’en doutât; et elle
imaginait des hasards, des catastrophes qui l’eussent facilité. Ce
qui la retenait, sans doute, c’était la paresse ou l’épouvante, et
la pudeur aussi. Elle songeait qu’elle l’avait repoussé trop loin,
qu’il n’était plus temps, que tout était perdu. Puis l’orgueil, la
joie de se dire: «je suis vertueuse», et de se regarder dans la
glace en prenant des poses résignées, la consolait un peu du
sacrifice qu’elle croyait faire.

Alors, les appétits de la chair, les convoitises d’argent et les
mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même
souffrance; -- et, au lieu d’en détourner sa pensée; elle l’y
attachait davantage, s’excitant à la douleur et en cherchant
partout les occasions. Elle s’irritait d’un plat mal servi ou
d’une porte entrebâillée, gémissait du velours qu’elle n’avait
pas, du bonheur qui lui manquait, de ses rêves trop hauts, de sa
maison trop étroite.

Ce qui l’exaspérait, c’est que Charles n’avait pas l’air de se
douter de son supplice. La conviction où il était de la rendre
heureuse lui semblait une insulte imbécile, et sa sécurité, là-
dessus, de l’ingratitude. Pour qui donc était-elle sage? N’était-
il pas, lui, obstacle à toute félicité, la cause de toute misère,
et comme l’ardillon pointu de cette courroie complexe qui la
bouclait de tous côtés?

Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait
de ses ennuis, et chaque effort pour l’amoindrir ne servait qu’à
l’augmenter; car cette peine inutile s’ajoutait aux autres motifs
de désespoir et contribuait encore plus à l’écartement. Sa propre
douceur à elle-même lui donnait des rébellions. La médiocrité
domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendresse
matrimoniale en des désirs adultères. Elle aurait voulu que
Charles la battît, pour pouvoir plus justement le détester, s’en
venger. Elle s’étonnait parfois des conjectures atroces qui lui
arrivaient à la pensée; et il fallait continuer à sourire,
s’entendre répéter qu’elle était heureuse, faire semblant de
l’être, le laisser croire!

Elle avait des dégoûts, cependant, de cette hypocrisie. Des
tentations la prenaient de s’enfuir avec Léon, quelque part, bien
loin, pour essayer une destinée nouvelle; mais aussitôt il
s’ouvrait dans son âme un gouffre vague, plein d’obscurité.

-- D’ailleurs, il ne m’aime plus, pensait-elle; que devenir? quel
secours attendre, quelle consolation, quel allégement?

Elle restait brisée, haletante, inerte, sanglotant à voix basse et
avec des larmes qui coulaient.

-- Pourquoi ne point le dire à Monsieur? lui demandait la
domestique, lorsqu’elle entrait pendant ces crises.

-- Ce sont les nerfs, répondait Emma; ne lui en parle pas, tu
l’affligerais.

-- Ah! oui, reprenait Félicité, vous êtes justement comme la
Guérine, la fille au père Guérin, le pêcheur du Pollet, que j’ai
connue à Dieppe, avant de venir chez vous. Elle était si triste,
si triste, qu’à la voir debout sur le seuil de sa maison, elle
vous faisait l’effet d’un drap d’enterrement tendu devant la
porte. Son mal, à ce qu’il paraît, était une manière de brouillard
qu’elle avait dans la tête, et les médecins n’y pouvaient rien, ni
le curé non plus. Quand ça la prenait trop fort, elle s’en allait
toute seule sur le bord de la mer, si bien que le lieutenant de la
douane, en faisant sa tournée, souvent la trouvait étendue à plat
ventre et pleurant sur les galets. Puis, après son mariage, ça lui
a passé, dit-on.

-- Mais, moi, reprenait Emma, c’est après le mariage que ça m’est
venu.


VI

Un soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au bord, elle
venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis,
elle entendit tout à coup sonner l’Angelus.

On était au commencement d’avril, quand les primevères sont
écloses; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées,
et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilette
pour les fêtes de l’été. Par les barreaux de la tonnelle et au
delà tout alentour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle
dessinait sur l’herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir
passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs
contours d’une teinte violette, plus pâle et plus transparente
qu’une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des
bestiaux marchaient; on n’entendait ni leurs pas, ni leurs
mugissements; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les
airs sa lamentation pacifique.

À ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s’égarait dans
ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les
grands chandeliers, qui dépassaient sur l’autel les vases pleins
de fleurs et le tabernacle à colonnettes. Elle aurait voulu, comme
autrefois, être encore confondue dans la longue ligne des voiles
blancs, que marquaient de noir ça et là les capuchons raides des
bonnes soeurs inclinées sur leur prie-Dieu; le dimanche, à la
messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage
de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l’encens qui
montait. Alors un attendrissement la saisit; elle se sentit molle
et tout abandonnée, comme un duvet d’oiseau qui tournoie dans la
tempête; et ce fut sans en avoir conscience qu’elle s’achemina
vers l’église, disposée à n’importe quelle dévotion, pourvu
qu’elle y absorbât son âme et que l’existence entière y disparût.

Elle rencontra, sur la place, Lestiboudois, qui s’en revenait;
car, pour ne pas rogner la journée, il préférait interrompre sa
besogne puis la reprendre, si bien qu’il tintait l’Angelus selon
sa commodité. D’ailleurs, la sonnerie, faite plus tôt, avertissait
les gamins de l’heure du catéchisme.

Déjà quelques-uns, qui se trouvaient arrivés, jouaient aux billes
sur les dalles du cimetière. D’autres, à califourchon sur le mur,
agitaient leurs jambes, en fauchant avec leurs sabots les grandes
orties poussées entre la petite enceinte et les dernières tombes.
C’était la seule place qui fût verte; tout le reste n’était que
pierres, et couvert continuellement d’une poudre fine, malgré le
balai de la sacristie.

Les enfants en chaussons couraient là comme sur un parquet fait
pour eux, et on entendait les éclats de leurs voix à travers le
bourdonnement de la cloche. Il diminuait avec les oscillations de
la grosse corde qui, tombant des hauteurs du clocher, traînait à
terre par le bout. Des hirondelles passaient en poussant de petits
cris, coupaient l’air au tranchant de leur vol, et rentraient vite
dans leurs nids jaunes, sous les tuiles du larmier. Au fond de
l’église, une lampe brûlait, c’est-à-dire une mèche de veilleuse
dans un verre suspendu. Sa lumière, de loin, semblait une tache
blanchâtre qui tremblait sur l’huile. Un long rayon de soleil
traversait toute la nef et rendait plus sombres encore les bas-
côtés et les angles.

-- Où est le curé? demanda madame Bovary à un jeune garçon qui
s’amusait à secouer le tourniquet dans son trou trop lâche.

-- Il va venir, répondit-il.

En effet, la porte du presbytère grinça, l’abbé Bournisien parut;
les enfants, pêle-mêle, s’enfuirent dans l’église.

-- Ces polissons-là! murmura l’ecclésiastique, toujours les mêmes!

Et, ramassant un catéchisme en lambeaux qu’il venait de heurter
avec son pied:

-- Ça ne respecte rien!

Mais, dès qu’il aperçut madame Bovary:

-- Excusez-moi, dit-il, je ne vous remettais pas.

Il fourra le catéchisme dans sa poche et s’arrêta, continuant à
balancer entre deux doigts la lourde clef de la sacristie.

La lueur du soleil couchant qui frappait, en plein son visage
pâlissait le lasting de sa soutane, luisante sous les coudes,
effiloquée par le bas. Des taches de graisse et de tabac suivaient
sur sa poitrine large la ligne des petits boutons, et elles
devenaient plus nombreuses en s’écartant de son rabat, où
reposaient les plis abondants de sa peau rouge; elle était semée
de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa
barbe grisonnante. Il venait de dîner et respirait bruyamment.

-- Comment vous portez-vous? ajouta-t-il.

-- Mal, répondit Emma; je souffre.

-- Eh bien, moi aussi, reprit l’ecclésiastique. Ces premières
chaleurs, n’est-ce pas, vous amollissent étonnamment? Enfin, que
voulez-vous! nous sommes nés pour souffrir, comme dit saint Paul.
Mais, M. Bovary, qu’est-ce qu’il en pense?

-- Lui! fit-elle avec un geste de dédain.

-- Quoi! répliqua le bonhomme tout étonné, il ne vous ordonne pas
quelque chose?

-- Ah! dit Emma, ce ne sont pas les remèdes de la terre qu’il me
faudrait.

Mais le curé, de temps à autre, regardait dans l’église, où tous
les gamins agenouillés se poussaient de l’épaule, et tombaient
comme des capucins de cartes.

-- Je voudrais savoir..., reprit-elle.

-- Attends, attends, Riboudet, cria l’ecclésiastique d’une voix
colère, je m’en vas aller te chauffer les oreilles, mauvais
galopin!

Puis, se tournant vers Emma:

-- C’est le fils de Boudet le charpentier; ses parents sont à leur
aise et lui laissent faire ses fantaisies. Pourtant il apprendrait
vite, s’il le voulait, car il est plein d’esprit. Et moi
quelquefois, par plaisanterie, je l’appelle donc Riboudet (comme
la côte que l’on prend pour aller à Maromme), et je dis même: mon
Riboudet. Ah! ah! Mont-Riboudet! L’autre jour, j’ai rapporté ce
mot-là à Monseigneur, qui en a ri... il a daigné en rire. -- Et
M. Bovary, comment va-t-il?

Elle semblait ne pas entendre. Il continua:

-- Toujours fort occupé, sans doute? car nous sommes certainement,
lui et moi, les deux personnes de la paroisse qui avons le plus à
faire. Mais lui, il est le médecin des corps, ajouta-t-il avec un
rire épais, et moi, je le suis des âmes!

Elle fixa sur le prêtre des yeux suppliants.

-- Oui..., dit-elle, vous soulagez toutes les misères.

-- Ah! ne m’en parlez pas, madame Bovary! Ce matin même, il a
fallu que j’aille dans le Bas-Diauville pour une vache qui avait
l’enfle; ils croyaient que c’était un sort. Toutes leurs vaches,
je ne sais comment... Mais, pardon! Longuermarre et Boudet! sac à
papier! voulez-vous bien finir!

Et, d’un bond, il s’élança dans l’église.

Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pupitre,
grimpaient sur le tabouret du chantre, ouvraient le missel; et
d’autres, à pas de loup, allaient se hasarder bientôt jusque dans
le confessionnal. Mais le curé, soudain, distribua sur tous une
grêle de soufflets. Les prenant par le collet de la veste, il les
enlevait de terre et les reposait à deux genoux sur les pavés du
choeur, fortement, comme s’il eût voulu les y planter.

-- Allez, dit-il quand il fut revenu près d’Emma, et en déployant
son large mouchoir d’indienne, dont il mit un angle entre ses
dents, les cultivateurs sont bien à plaindre!

-- Il y en a d’autres, répondit-elle.

-- Assurément! les ouvriers des villes, par exemple.

-- Ce ne sont pas eux...

-- Pardonnez-moi! j’ai connu là de pauvres mères de famille, des
femmes vertueuses, je vous assure, de véritables saintes, qui
manquaient même de pain.

-- Mais celles, reprit Emma (et les coins de sa bouche se
tordaient en parlant), celles, monsieur le curé, qui ont du pain,
et qui n’ont pas...

-- De feu l’hiver, dit le prêtre.

-- Eh! qu’importe?

-- Comment! qu’importe? Il me semble, à moi, que lorsqu’on est
bien chauffé, bien nourri..., car enfin...

-- Mon Dieu! mon Dieu! soupirait-elle.

-- Vous vous trouvez gênée? fit-il, en s’avançant d’un air
inquiet; c’est la digestion, sans doute? Il faut rentrer chez
vous, madame Bovary, boire un peu de thé; ça vous fortifiera, ou
bien un verre d’eau fraîche avec de la cassonade.

-- Pourquoi?

Et elle avait l’air de quelqu’un qui se réveille d’un songe.

-- C’est que vous passiez la main sur votre front. J’ai cru qu’un
étourdissement vous prenait.

Puis, se ravisant:

-- Mais vous me demandiez quelque chose? Qu’est-ce donc? Je ne
sais plus.

-- Moi? Rien..., rien..., répétait Emma.

Et son regard, qu’elle promenait autour d’elle, s’abaissa
lentement sur le vieillard à soutane. Ils se considéraient tous
les deux, face à face, sans parler.

-- Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse, mais le
devoir avant tout, vous savez; il faut que j’expédie mes
garnements. Voilà les premières communions qui vont venir. Nous
serons encore surpris, j’en ai peur! Aussi, à partir de
l’Ascension, je les tiens recta tous les mercredis une heure de
plus. Ces pauvres enfants! on ne saurait les diriger trop tôt dans
la voie du Seigneur, comme, du reste, il nous l’a recommandé lui-
même par la bouche de son divin Fils... Bonne santé, madame; mes
respects à monsieur votre mari!

Et il entra dans l’église, en faisant dès la porte une
génuflexion.

Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des bancs,
marchant à pas lourds, la tête un peu penchée sur l’épaule, et
avec ses deux mains entrouvertes, qu’il portait en dehors.

Puis elle tourna sur ses talons, tout d’un bloc comme une statue
sur un pivot, et prit le chemin de sa maison. Mais la grosse voix
du curé, la voix claire des gamins arrivaient encore à son oreille
et continuaient derrière elle:

-- Êtes-vous chrétien?

-- Oui, je suis chrétien.

-- Qu’est-ce qu’un chrétien?

-- C’est celui qui, étant baptisé..., baptisé..., baptisé.

Elle monta les marches de son escalier en se tenant à la rampe,
et, quand elle fut dans sa chambre, se laissa tomber dans un
fauteuil.

Le jour blanchâtre des carreaux s’abaissait doucement avec des
ondulations. Les meubles à leur place semblaient devenus plus
immobiles et se perdre dans l’ombre comme dans un océan ténébreux.
La cheminée était éteinte, la pendule battait toujours, et Emma
vaguement s’ébahissait à ce calme des choses, tandis qu’il y avait
en elle-même tant de bouleversements. Mais, entre la fenêtre et la
table à ouvrage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur ses
bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pour
lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.

-- Laisse-moi! dit celle-ci en l’écartant avec la main.

La petite fille bientôt revint plus près encore contre ses genoux;
et, s’y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros oeil
bleu, pendant qu’un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur
la soie du tablier.

-- Laisse-moi! répéta la jeune femme tout irritée.

Sa figure épouvanta l’enfant, qui se mit à crier.

-- Eh! laisse-moi donc! fit-elle en la repoussant du coude.

Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de
cuivre; elle s’y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se
précipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela
la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer à se
maudire, lorsque Charles parut. C’était l’heure du dîner, il
rentrait.

-- Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d’une voix tranquille:
voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.

Charles la rassura, le cas n’était point grave, et il alla
chercher du diachylum.

Madame Bovary ne descendit, pas dans la salle; elle voulut
demeurer seule à garder son enfant. Alors, en la contemplant
dormir, ce qu’elle conservait d’inquiétude se dissipa par degrés,
et elle se parut à elle-même bien sotte et bien bonne de s’être
troublée tout à l’heure pour si peu de chose. Berthe, en effet, ne
sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait
insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes
s’arrêtaient au coin de ses paupières à demi closes, qui
laissaient voir entre les cils deux prunelles pâles, enfoncées; le
sparadrap, collé sur sa joue, en tirait obliquement la peau
tendue.

-- C’est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant est
laide!

Quand Charles, à onze heures du soir, revint de la pharmacie (où
il avait été remettre, après le dîner, ce qui lui restait du
diachylum), il trouva sa femme debout auprès du berceau.

-- Puisque je t’assure que ce ne sera rien, dit-il en la baisant
au front; ne te tourmente pas, pauvre chérie, tu te rendras
malade!

Il était resté longtemps chez l’apothicaire. Bien qu’il ne s’y fût
pas montré fort ému, M. Homais, néanmoins, s’était efforcé de le
raffermir, de lui remonter le moral.

Alors on avait causé des dangers divers qui menaçaient l’enfance
et de l’étourderie des domestiques. Madame Homais en savait
quelque chose, ayant encore sur la poitrine les marques d’une
écuellée de braise qu’une cuisinière, autrefois, avait laissée
tomber dans son sarrau. Aussi ces bons parents prenaient-ils
quantité de précautions. Les couteaux jamais n’étaient affilés, ni
les appartements cirés. Il y avait aux fenêtres des grilles en fer
et aux chambranles de fortes barres. Les petits Homais, malgré
leur indépendance, ne pouvaient remuer sans un surveillant
derrière eux; au moindre rhume, leur père les bourrait de
pectoraux, et jusqu’à plus de quatre ans ils portaient tous,
impitoyablement, des bourrelets matelassés. C’était, il est vrai,
une manie de madame Homais; son époux en était intérieurement
affligé, redoutant pour les organes de l’intellect les résultats
possibles d’une pareille compression, et il s’échappait jusqu’à
lui dire:

--Tu prétends donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos?

Charles, cependant, avait essayé plusieurs fois d’interrompre la
conversation.

-- J’aurais à vous entretenir, avait-il soufflé bas à l’oreille du
clerc, qui se mit à marcher devant lui dans l’escalier.

-- Se douterait-il de quelque chose? se demandait Léon. Il avait
des battements de coeur et se perdait en conjectures.

Enfin Charles, ayant fermé la porte, le pria de voir lui-même à
Rouen quels pouvaient être les prix d’un beau daguerréotype;
c’était une surprise sentimentale qu’il réservait à sa femme, une
attention fine, son portrait en habit noir. Mais il voulait
auparavant savoir à quoi s’en tenir; ces démarches ne devaient pas
embarrasser M. Léon, puisqu’il allait à la ville toutes les
semaines, à peu près.

Dans quel but? Homais soupçonnait là-dessous quelque histoire de
jeune homme, une intrigue. Mais il se trompait; Léon ne
poursuivait aucune amourette. Plus que jamais il était triste, et
madame Lefrançois s’en apercevait bien à la quantité de nourriture
qu’il laissait maintenant sur son assiette. Pour en savoir plus
long, elle interrogea le percepteur; Binet répliqua, d’un ton
rogue, qu’il n’était point payé par la police.

Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier; car
souvent Léon se renversait sur sa chaise en écartant les bras, et
se plaignait vaguement de l’existence.

-- C’est que vous ne prenez point assez de distractions, disait le
percepteur.

-- Lesquelles?

-- Moi, à votre place, j’aurais un tour!

-- Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc.

-- Oh! c’est vrai! faisait l’autre en caressant sa mâchoire, avec
un air de dédain mêlé de satisfaction.

Léon était las d’aimer sans résultat; puis il commençait à sentir
cet accablement que vous cause la répétition de la même vie,
lorsque aucun intérêt ne la dirige et qu’aucune espérance ne la
soutient. Il était si ennuyé d’Yonville et des Yonvillais, que la
vue de certaines gens, de certaines maisons l’irritait à n’y
pouvoir tenir; et le pharmacien, tout bonhomme qu’il était, lui
devenait complètement insupportable. Cependant, la perspective
d’une situation nouvelle l’effrayait autant qu’elle le séduisait.

Cette appréhension se tourna vite en impatience, et Paris alors
agita pour lui, dans le lointain, la fanfare de ses bals masqués
avec le rire de ses grisettes. Puisqu’il devait y terminer son
droit, pourquoi ne partait-il pas? qui l’empêchait? Et il se mit à
faire des préparatifs intérieurs: il arrangea d’avance ses
occupations. Il se meubla, dans sa tête, un appartement. Il y
mènerait une vie d’artiste! Il y prendrait des leçons de guitare!
Il aurait une robe de chambre, un béret basque, des pantoufles de
velours bleu! Et même il admirait déjà sur sa cheminée deux
fleurets en sautoir, avec une tête de mort et la guitare au-
dessus.

La chose difficile était le consentement de sa mère; rien pourtant
ne paraissait plus raisonnable. Son patron même l’engageait à
visiter une autre étude, où il pût se développer davantage.
Prenant donc un parti moyen, Léon chercha quelque place de second
clerc à Rouen, n’en trouva pas, et écrivit enfin à sa mère une
longue lettre détaillée, où il exposait les raisons d’aller
habiter Paris immédiatement. Elle y consentit.

Il ne se hâta point. Chaque jour, durant tout un mois, Hivert
transporta pour lui d’Yonville à Rouen, de Rouen à Yonville, des
coffres, des valises, des paquets; et, quand Léon eut remonté sa
garde-robe, fait rembourrer ses trois fauteuils, acheté une
provision de foulards, pris en un mot plus de dispositions que
pour un voyage autour du monde, il s’ajourna de semaine en
semaine, jusqu’à ce qu’il reçût une seconde lettre maternelle où
on le pressait de partir, puisqu’il désirait, avant les vacances,
passer son examen.

Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame Homais pleura;
Justin sanglotait; Homais, en homme fort, dissimula son émotion;
il voulut lui-même porter le paletot de son ami jusqu’à la grille
du notaire, qui emmenait Léon à Rouen dans sa voiture. Ce dernier
avait juste le temps de faire ses adieux à M. Bovary.

Quand il fut au haut de l’escalier, il s’arrêta, tant il se
sentait hors d’haleine. À son entrée, madame Bovary se leva
vivement.

-- C’est encore moi! dit Léon.

-- J’en étais sûre!

Elle se mordit les lèvres, et un flot de sang lui courut sous la
peau, qui se colora tout en rose, depuis la racine des cheveux
jusqu’au bord de sa collerette. Elle restait debout, s’appuyant de
l’épaule contre la boiserie.

-- Monsieur n’est donc pas là? reprit-il.

-- Il est absent.

Elle répéta:

-- Il est absent.

Alors il y eut un silence. Ils se regardèrent; et leurs pensées,
confondues dans la même angoisse, s’étreignaient étroitement,
comme deux poitrines palpitantes.

-- Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Léon.

Emma descendit quelques marches, et elle appela Félicité.

Il jeta vite autour de lui un large coup d’oeil qui s’étala sur
les murs, les étagères, la cheminée, comme pour pénétrer tout,
emporter tout.

Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secouait au
bout d’une ficelle un moulin à vent la tête en bas.

Léon la baisa sur le cou à plusieurs reprises.

-- Adieu, pauvre enfant! adieu, chère petite, adieu! Et il la
remit à sa mère.

-- Emmenez-la, dit celle-ci.

Ils restèrent seuls.

Madame Bovary, le dos tourné, avait la figure posée contre un
carreau; Léon tenait sa casquette à la main et la battait
doucement le long de sa cuisse.

-- Il va pleuvoir, dit Emma.

-- J’ai un manteau, répondit-il.

-- Ah!

Elle se détourna, le menton baissé et le front en avant. La
lumière y glissait comme sur un marbre, jusqu’à la courbe des
sourcils, sans que l’on pût savoir ce qu’Emma regardait à
l’horizon ni ce qu’elle pensait au fond d’elle-même.

-- Allons, adieu! soupira-t-il.

Elle releva sa tête d’un mouvement brusque:

-- Oui, adieu..., partez!

Ils s’avancèrent l’un vers l’autre; il tendit la main, elle
hésita.

-- À l’anglaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout en
s’efforçant de rire.

Léon la sentit entre ses doigts, et la substance même de tout son
être lui semblait descendre dans cette paume humide.

Puis il ouvrit la main; leurs yeux se rencontrèrent encore, et il
disparut.

Quand il fut sous les halles, il s’arrêta, et il se cacha derrière
un pilier, afin de contempler une dernière fois cette maison
blanche avec ses quatre jalousies vertes. Il crut voir une ombre
derrière la fenêtre, dans la chambre; mais le rideau, se
décrochant de la patère comme si personne n’y touchait, remua
lentement ses longs plis obliques, qui d’un seul bond s’étalèrent
tous, et il resta droit, plus immobile qu’un mur de plâtre. Léon
se mit à courir.

Il aperçut de loin, sur la route, le cabriolet de son patron, et à
côté un homme en serpillière qui tenait le cheval. Homais et
M. Guillaumin causaient ensemble. On l’attendait.

-- Embrassez-moi, dit l’apothicaire les larmes aux yeux. Voilà
votre paletot, mon bon ami; prenez garde au froid! Soignez-vous!
ménagez-vous!

-- Allons, Léon, en voiture! dit le notaire.

Homais se pencha sur le garde-crotte, et d’une voix entrecoupée
par les sanglots, laissa tomber ces deux mots tristes:

-- Bon voyage!

-- Bonsoir, répondit M. Guillaumin. Lâchez tout! Ils partirent, et
Homais s’en retourna.

Madame Bovary avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et elle
regardait les nuages.

Ils s’amoncelaient au couchant du côté de Rouen, et roulaient vite
leurs volutes noires, d’où dépassaient par derrière les grandes
lignes du soleil, comme les flèches d’or d’un trophée suspendu,
tandis que le reste du ciel vide avait la blancheur d’une
porcelaine. Mais une rafale de vent fit se courber les peupliers,
et tout à coup la pluie tomba; elle crépitait sur les feuilles
vertes. Puis le soleil reparut, les poules chantèrent, des
moineaux battaient des ailes dans les buissons humides, et les
flaques d’eau sur le sable emportaient en s’écoulant les fleurs
roses d’un acacia.

-- Ah! qu’il doit être loin déjà! pensa-t-elle.

M. Homais, comme de coutume, vint à six heures et demie, pendant
le dîner.

-- Eh bien, dit-il en s’asseyant, nous avons donc tantôt embarqué
notre jeune homme?

-- Il paraît! répondit le médecin.

Puis, se tournant sur sa chaise:

-- Et quoi de neuf chez vous?

-- Pas grand-chose. Ma femme, seulement, a été, cette après-midi,
un peu émue. Vous savez, les femmes, un rien les trouble! la
mienne surtout! Et l’on aurait tort de se révolter là contre,
puisque leur organisation nerveuse est beaucoup plus malléable que
la nôtre.

-- Ce pauvre Léon! disait Charles, comment va-t-il vivre à
Paris?... S’y accoutumera-t-il?

Madame Bovary soupira.

-- Allons donc! dit le pharmacien en claquant de la langue, les
parties fines chez le traiteur! les bals masqués! le champagne!
tout cela va rouler, je vous assure.

-- Je ne crois pas qu’il se dérange, objecta Bovary.

-- Ni moi! reprit vivement M. Homais, quoiqu’il lui faudra
pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite.
Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le
quartier Latin, avec les actrices! Du reste, les étudiants sont
fort bien vus à Paris. Pour peu qu’ils aient quelque talent
d’agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a
même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent
amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions de
faire de très beaux mariages.

-- Mais, dit le médecin, j’ai peur pour lui que... là-bas...

-- Vous avez raison, interrompit l’apothicaire, c’est le revers de
la médaille! et l’on y est obligé continuellement d’avoir la main
posée sur son gousset. Ainsi, vous êtes dans un jardin public, je
suppose; un quidam se présente, bien mis, décoré même, et qu’on
prendrait pour un diplomate; il vous aborde; vous causez; il
s’insinue, vous offre une prise ou vous ramasse votre chapeau.
Puis on se lie davantage; il vous mène au café, vous invite à
venir dans sa maison de campagne, vous fait faire, entre deux
vins, toutes sortes de connaissances, et, les trois quarts du
temps ce n’est que pour flibuster votre bourse ou vous entraîner
en des démarches pernicieuses.

-- C’est vrai, répondit Charles; mais je pensais surtout aux
maladies, à la fièvre typhoïde, par exemple, qui attaque les
étudiants de la province.

Emma tressaillit.

-- À cause du changement de régime, continua le pharmacien, et de
la perturbation qui en résulte dans l’économie générale. Et puis,
l’eau de Paris, voyez-vous! les mets de restaurateurs, toutes ces
nourritures épicées finissent par vous échauffer le sang et ne
valent pas, quoi qu’on en dise, un bon pot-au-feu. J’ai toujours,
quant à moi, préféré la cuisine bourgeoise: c’est plus sain!
Aussi, lorsque j’étudiais à Rouen la pharmacie, je m’étais mis en
pension dans une pension; je mangeais avec les professeurs.

Et il continua donc à exposer ses opinions générales et ses
sympathies personnelles, jusqu’au moment où Justin vint le
chercher pour un lait de poule qu’il fallait faire.

-- Pas un instant de répit! s’écria-t-il, toujours à la chaîne! Je
ne peux sortir une minute! Il faut, comme un cheval de labour,
être à suer sang et eau! Quel collier de misère!

Puis, quand il fut sur la porte:

-- À propos, dit-il, savez-vous la nouvelle?

-- Quoi donc?

-- C’est qu’il est fort probable, reprit Homais en dressant ses
sourcils et en prenant une figure des plus sérieuses, que les
comices agricoles de la Seine-Inférieure se tiendront cette année
à Yonville-l’Abbaye. Le bruit, du moins, en circule. Ce matin, le
journal en touchait quelque chose. Ce serait pour notre
arrondissement de la dernière importance! Mais nous en causerons
plus tard. J’y vois, je vous remercie; Justin a la lanterne.


VII

Le lendemain fut, pour Emma, une journée funèbre. Tout lui parut
enveloppé par une atmosphère noire qui flottait confusément sur
l’extérieur des choses, et le chagrin s’engouffrait dans son âme
avec des hurlements doux, comme fait le vent d’hiver dans les
châteaux abandonnés. C’était cette rêverie que l’on a sur ce qui
ne reviendra plus, la lassitude qui vous prend après chaque fait
accompli, cette douleur enfin que vous apportent l’interruption de
tout mouvement accoutumé, la cessation brusque d’une vibration
prolongée.

Comme au retour de la Vaubyessard, quand les quadrilles
tourbillonnaient dans sa tête, elle avait une mélancolie morne, un
désespoir engourdi. Léon réapparaissait plus grand, plus beau,
plus suave, plus vague; quoiqu’il fût séparé d’elle, il ne l’avait
pas quittée, il était là, et les murailles de la maison semblaient
garder son ombre. Elle ne pouvait détacher sa vue de ce tapis où
il avait marché, de ces meubles vides où il s’était assis. La
rivière coulait toujours, et poussait lentement ses petits flots
le long de la berge glissante. Ils s’y étaient promenés bien des
fois, à ce même murmure des ondes, sur les cailloux couverts de
mousse. Quels bons soleils ils avaient eus! quelles bonnes après-
midi, seuls, à l’ombre, dans le fond du jardin! Il lisait tout
haut, tête nue, posé sur un tabouret de bâtons secs; le vent frais
de la prairie faisait trembler les pages du livre et les capucines
de la tonnelle... Ah! il était parti, le seul charme de sa vie, le
seul espoir possible d’une félicité! Comment n’avait-elle pas
saisi ce bonheur-là, quand il se présentait! Pourquoi ne l’avoir
pas retenu à deux mains, à deux genoux, quand il voulait s’enfuir?
Et elle se maudit de n’avoir pas aimé Léon; elle eut soif de ses
lèvres. L’envie la prit de courir le rejoindre, de se jeter dans
ses bras, de lui dire: «C’est moi, je suis à toi!» Mais Emma
s’embarrassait d’avance aux difficultés de l’entreprise, et ses
désirs, s’augmentant d’un regret, n’en devenaient que plus actifs.

Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui; il
y pétillait plus fort que, dans un steppe de Russie, un feu de
voyageurs abandonné sur la neige. Elle se précipitait vers lui,
elle se blottissait contre, elle remuait délicatement ce foyer
près de s’éteindre, elle allait cherchant tout autour d’elle ce
qui pouvait l’aviver davantage; et les réminiscences les plus
lointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu’elle
éprouvait avec ce qu’elle imaginait, ses envies de volupté qui se
dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme
des branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances tombées, la
litière domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisait
servir tout à réchauffer sa tristesse.

Cependant les flammes s’apaisèrent, soit que la provision d’elle-
même s’épuisât, ou que l’entassement fût trop considérable.
L’amour, peu à peu, s’éteignit par l’absence, le regret s’étouffa
sous l’habitude; et cette lueur d’incendie qui empourprait son
ciel pâle se couvrit de plus d’ombre et s’effaça par degrés. Dans
l’assoupissement de sa conscience, elle prit même les répugnances
du mari pour des aspirations vers l’amant, les brûlures de la
haine pour des réchauffements de la tendresse; mais, comme
l’ouragan soufflait toujours, et que la passion se consuma
jusqu’aux cendres, et qu’aucun secours ne vint, qu’aucun soleil ne
parut, il fut de tous côtés nuit complète, et elle demeura perdue
dans un froid horrible qui la traversait.

Alors les mauvais jours de Tostes recommencèrent. Elle s’estimait
à présent beaucoup plus malheureuse: car elle avait l’expérience
du chagrin, avec la certitude qu’il ne finirait pas.

Une femme qui s’était imposé de si grands sacrifices pouvait bien
se passer des fantaisies. Elle s’acheta un prie-Dieu gothique, et
elle dépensa en un mois pour quatorze francs de citrons à se
nettoyer les ongles; elle écrivit à Rouen, afin d’avoir une robe
en cachemire bleu; elle choisit chez Lheureux la plus belle de ses
écharpes; elle se la nouait à la taille par-dessus sa robe de
chambre; et, les volets fermés, avec un livre à la main, elle
restait étendue sur un canapé dans cet accoutrement.

Souvent, elle variait sa coiffure: elle se mettait à la chinoise,
en boucles molles, en nattes tressées; elle se fit une raie sur le
côté de la tête et roula ses cheveux en dessous, comme un homme.

Elle voulut apprendre l’italien: elle acheta des dictionnaires,
une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya des
lectures sérieuses, de l’histoire et de la philosophie. La nuit,
quelquefois, Charles se réveillait en sursaut, croyant qu’on
venait le chercher pour un malade:

-- J’y vais, balbutiait-il.

Et c’était le bruit d’une allumette qu’Emma frottait afin de
rallumer la lampe. Mais il en était de ses lectures comme de ses
tapisseries, qui, toutes commencées encombraient son armoire; elle
les prenait, les quittait, passait à d’autres.

Elle avait des accès, où on l’eût poussée facilement à des
extravagances. Elle soutint un jour, contre son mari, qu’elle
boirait bien un grand demi-verre d’eau-de-vie, et, comme Charles
eut la bêtise de l’en défier, elle avala l’eau-de-vie jusqu’au
bout.

Malgré ses airs évaporés (c’était le mot des bourgeoises
d’Yonville), Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et,
d’habitude, elle gardait aux coins de la bouche cette immobile
contraction qui plisse la figure des vieilles filles et celle des
ambitieux déchus. Elle était pâle partout, blanche comme du linge;
la peau du nez se tirait vers les narines, ses yeux vous
regardaient d’une manière vague. Pour s’être découvert trois
cheveux gris sur les tempes, elle parla beaucoup de sa vieillesse.

Souvent des défaillances la prenaient. Un jour même, elle eut un
crachement de sang, et, comme Charles s’empressait, laissant
apercevoir son inquiétude:

-- Ah bah! répondit-elle, qu’est-ce que cela fait?

Charles s’alla réfugier dans son cabinet; et il pleura, les deux
coudes sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous la
tête phrénologique.

Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils eurent
ensemble de longues conférences au sujet d’Emma.

À quoi se résoudre? que faire, puisqu’elle se refusait à tout
traitement?

-- Sais-tu ce qu’il faudrait à ta femme? reprenait la mère Bovary.
Ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels! Si elle
était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle
n’aurait pas ces vapeurs-là, qui lui viennent d’un tas d’idées
qu’elle se fourre dans la tête, et du désoeuvrement où elle vit.

-- Pourtant elle s’occupe, disait Charles.

-- Ah! elle s’occupe! À quoi donc? À lire des romans, de mauvais
livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels
on se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais
tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu’un qui n’a pas de
religion finit toujours par tourner mal.

Donc, il fut résolu que l’on empêcherait Emma de lire des romans.
L’entreprise ne semblait point facile. La bonne dame s’en chargea:
elle devait quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez
le loueur de livres et lui représenter qu’Emma cessait ses
abonnements. N’aurait-on pas le droit d’avertir la police, si le
libraire persistait quand même dans son métier d’empoisonneur?

Les adieux de la belle-mère et de la bru furent secs. Pendant les
trois semaines qu’elles étaient restées ensemble, elles n’avaient
pas échangé quatre paroles, à part les informations et compliments
quand elles se rencontraient à table, et le soir avant de se
mettre au lit.

Madame Bovary mère partit un mercredi, qui était jour de marché à
Yonville.

La Place, dès le matin, était encombrée par une file de charrettes
qui, toutes à cul et les brancards en l’air, s’étendaient le long
des maisons depuis l’église, jusqu’à l’auberge. De l’autre côté,
il y avait des baraques de toile où l’on vendait des cotonnades,
des couvertures et des bas de laine, avec des licous pour les
chevaux et des paquets de rubans bleus, qui par le bout
s’envolaient au vent. De la grosse quincaillerie s’étalait par
terre, entre les pyramides d’oeufs et les bannettes de fromages,
d’où sortaient des pailles gluantes; près des machines à blé, des
poules qui gloussaient dans des cages plates passaient leurs cous
par les barreaux. La foule, s’encombrant au même endroit sans en
vouloir bouger, menaçait quelquefois de rompre la devanture de la
pharmacie. Les mercredis, elle ne désemplissait pas et l’on s’y
poussait, moins pour acheter des médicaments que pour prendre des
consultations, tant était fameuse la réputation du sieur Homais
dans les villages circonvoisins. Son robuste aplomb avait fasciné
les campagnards. Ils le regardaient comme un plus grand médecin
que tous les médecins.

Emma était accoudée à sa fenêtre (elle s’y mettait souvent: la
fenêtre, en province, remplace les théâtres et la promenade), et
elle s’amusait à considérer la cohue des rustres, lorsqu’elle
aperçut un monsieur vêtu d’une redingote de velours vert. Il était
ganté de gants jaunes, quoiqu’il fût chaussé de fortes guêtres; et
il se dirigeait vers la maison du médecin, suivi d’un paysan
marchant la tête basse d’un air tout réfléchi.

-- Puis-je voir Monsieur? demanda-t-il à Justin, qui causait sur
le seuil avec Félicité.

Et, le prenant pour le domestique de la maison:

-- Dites-lui que M. Rodolphe Boulanger de la Huchette est là.

Ce n’était point par vanité territoriale que le nouvel arrivant
avait ajouté à son nom la particule, mais afin de se faire mieux
connaître. La Huchette, en effet, était un domaine près
d’Yonville, dont il venait d’acquérir le château, avec deux fermes
qu’il cultivait lui-même, sans trop se gêner cependant. Il vivait,
en garçon, et passait pour avoir au moins quinze mille livres de
rentes!

Charles entra dans la salle. M. Boulanger lui présenta son homme,
qui voulait être saigné parce qu’il éprouvait des fourmis le long
du corps.

-- Ça me purgera, objectait-il à tous les raisonnements.

Bovary commanda donc d’apporter une bande et une cuvette, et pria
Justin de la soutenir. Puis, s’adressant au villageois déjà blême:

-- N’ayez point peur, mon brave.

-- Non, non, répondit l’autre, marchez toujours!

Et, d’un air fanfaron, il tendit son gros bras. Sous la piqûre de
la lancette, le sang jaillit et alla s’éclabousser contre la
glace.

-- Approche le vase! exclama Charles.

-- Guête! disait le paysan, on jurerait une petite fontaine qui
coule! Comme j’ai le sang rouge! ce doit être bon signe, n’est-ce
pas?

-- Quelquefois, reprit l’officier de santé, l’on n’éprouve rien au
commencement, puis la syncope se déclare, et plus particulièrement
chez les gens bien constitués, comme celui-ci.

Le campagnard, à ces mots, lâcha l’étui qu’il tournait entre ses
doigts. Une saccade de ses épaules fit craquer le dossier de la
chaise. Son chapeau tomba.

-- Je m’en doutais, dit Bovary en appliquant son doigt sur la
veine.

La cuvette commençait à trembler aux mains de Justin; ses genoux
chancelèrent, il devint pâle.

-- Ma femme! ma femme! appela Charles.

D’un bond, elle descendit l’escalier.

-- Du vinaigre! cria-t-il. Ah! mon Dieu, deux à la fois!

Et, dans son émotion, il avait peine à poser la compresse.

-- Ce n’est rien, disait tout tranquillement M. Boulanger, tandis
qu’il prenait Justin entre ses bras.

Et il l’assit sur la table, lui appuyant le dos contre la
muraille.

Madame Bovary se mit à lui retirer sa cravate. Il y avait un noeud
aux cordons de la chemise; elle resta quelques minutes à remuer
ses doigts légers dans le cou du jeune garçon; ensuite elle versa
du vinaigre sur son mouchoir de batiste; elle lui en mouillait les
tempes à petits coups et elle soufflait dessus, délicatement.

Le charretier se réveilla; mais la syncope de Justin durait
encore, et ses prunelles disparaissaient dans leur sclérotique
pâle, comme des fleurs bleues dans du lait.

-- Il faudrait, dit Charles, lui cacher cela.

Madame Bovary prit la cuvette. Pour la mettre sous la table, dans
le mouvement qu’elle fit en s’inclinant, sa robe (c’était une robe
d’été à quatre volants, de couleur jaune, longue de taille, large
de jupe), sa robe s’évasa autour d’elle sur les carreaux de la
salle; -- et, comme Emma, baissée; chancelait un peu en écartant
les bras, le gonflement de l’étoffe se crevait de place en place,
selon les inflexions de son corsage. Ensuite elle alla prendre une
carafe d’eau, et elle faisait fondre des morceaux de sucre lorsque
le pharmacien arriva. La servante l’avait été chercher dans
l’algarade; en apercevant son élève les yeux ouverts, il reprit
haleine. Puis, tournant autour de lui, il le regardait de haut en
bas.

-- Sot! disait-il; petit sot, vraiment! sot en trois lettres!
Grand-chose, après tout, qu’une phlébotomie! et un gaillard qui
n’a peur de rien! une espèce d’écureuil, tel que vous le voyez,
qui monte locher des noix à des hauteurs vertigineuses. Ah! oui,
parle, vante-toi! voilà de belles dispositions à exercer plus tard
la pharmacie; car tu peux te trouver appelé en des circonstances
graves, par-devant les tribunaux, afin d’y éclairer la conscience
des magistrats; et il faudra pourtant garder son sang-froid,
raisonner, se montrer homme, ou bien passer pour un imbécile!

Justin ne répondait pas. L’apothicaire continuait:

-- Qui t’a prié de venir? Tu importunes toujours monsieur et
madame! Les mercredis, d’ailleurs, ta présence m’est plus
indispensable. Il y a maintenant vingt personnes à la maison. J’ai
tout quitté à cause de l’intérêt que je te porte. Allons, va-t’en!
cours! attends-moi, et surveille les bocaux!

Quand Justin, qui se rhabillait, fut parti, l’on causa quelque peu
des évanouissements. Madame Bovary n’en avait jamais eu.

-- C’est extraordinaire pour une dame! dit M. Boulanger. Du reste,
il y a des gens bien délicats. Ainsi j’ai vu, dans une rencontre,
un témoin perdre connaissance rien qu’au bruit des pistolets que
l’on chargeait.

-- Moi, dit l’apothicaire, la vue du sang des autres ne me fait
rien du tout; mais l’idée seulement du mien qui coule suffirait à
me causer des défaillances, si j’y réfléchissais trop.

Cependant M. Boulanger congédia son domestique, en l’engageant à
se tranquilliser l’esprit, puisque sa fantaisie était passée.

-- Elle m’a procuré l’avantage de votre connaissance, ajouta-t-il.

Et il regardait Emma durant cette phrase.

Puis il déposa trois francs sur le coin de la table, salua
négligemment et s’en alla.

Il fut bientôt de l’autre côté de la rivière (c’était son chemin
pour s’en retourner à la Huchette); et Emma l’aperçut dans la
prairie, qui marchait sous les peupliers, se ralentissant de temps
à autre, comme quelqu’un qui réfléchit.

-- Elle est fort gentille! se disait-il; elle est fort gentille,
cette femme du médecin! De belles dents, les yeux noirs, le pied
coquet, et de la tournure comme une Parisienne. D’où diable sort-
elle? Où donc l’a-t-il trouvée, ce gros garçon-là?

M. Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans; il était de
tempérament brutal et d’intelligence perspicace, ayant d’ailleurs
beaucoup fréquenté les femmes, et s’y connaissant bien. Celle-là
lui avait paru jolie; il y rêvait donc, et à son mari.

-- Je le crois très bête. Elle en est fatiguée sans doute. Il
porte des ongles sales et une barbe de trois jours. Tandis qu’il
trottine à ses malades, elle reste à ravauder des chaussettes. Et
on s’ennuie! on voudrait habiter la ville, danser la polka tous
les soirs! Pauvre petite femme! Ça bâille après l’amour, comme une
carpe après l’eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de
galanterie, cela vous adorerait; j’en suis sûr! ce serait tendre!
charmant!... Oui, mais comment s’en débarrasser ensuite?

Alors les encombrements du plaisir, entrevus en perspective, le
firent, par contraste, songer à sa maîtresse. C’était une
comédienne de Rouen, qu’il entretenait; et, quand il se fut arrêté
sur cette image, dont il avait, en souvenir même, des
rassasiements:

-- Ah! madame Bovary, pensa-t-il, est bien plus jolie qu’elle,
plus fraîche surtout. Virginie, décidément, commence à devenir
trop grosse. Elle est si fastidieuse avec ses joies. Et,
d’ailleurs, quelle manie de salicoques!

La campagne était déserte, et Rodolphe n’entendait autour de lui
que le battement régulier des herbes qui fouettaient sa chaussure,
avec le cri des grillons tapis au loin sous les avoines; il
revoyait Emma dans la salle, habillée comme il l’avait vue, et il
la déshabillait.

-- Oh! je l’aurai! s’écria-t-il en écrasant, d’un coup de bâton,
une motte de terre devant lui.

Et aussitôt il examina la partie politique de l’entreprise. Il se
demandait:

-- Où se rencontrer? par quel moyen? On aura continuellement le
marmot sur les épaules, et la bonne, les voisins, le mari, toute
sorte de tracasseries considérables. Ah bah! dit-il, on y perd
trop de temps!

Puis il recommença:

-- C’est qu’elle a des yeux qui vous entrent au coeur comme des
vrilles. Et ce teint pâle!... Moi, qui adore les femmes pâles!

Au haut de la côte d’Argueil, sa résolution était prise

-- Il n’y a plus qu’à chercher les occasions. Eh bien, j’y
passerai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la volaille;
je me ferai saigner, s’il le faut; nous deviendrons amis, je les
inviterai chez moi... Ah! parbleu! ajouta-t-il, voilà les comices
bientôt; elle y sera, je la verrai. Nous commencerons, et
hardiment, car c’est le plus sûr.


VIII

Ils arrivèrent, en effet, ces fameux Comices! Dès le matin de la
solennité, tous les habitants, sur leurs portes, s’entretenaient
des préparatifs; on avait enguirlandé de lierres le fronton de la
mairie; une tente dans un pré était dressée pour le festin, et, au
milieu de la Place, devant l’église, une espèce de bombarde devait
signaler l’arrivée de M. le préfet et le nom des cultivateurs
lauréats. La garde nationale de Buchy (il n’y en avait point à
Yonville) était venue s’adjoindre au corps des pompiers, dont
Binet était le capitaine. Il portait ce jour-là un col encore plus
haut que de coutume; et, sanglé dans sa tunique, il avait le buste
si roide et immobile, que toute la partie vitale de sa personne
semblait être descendue dans ses deux jambes, qui se levaient en
cadence, à pas marqués, d’un seul mouvement. Comme une rivalité
subsistait entre le percepteur et le colonel, l’un et l’autre,
pour montrer leurs talents, faisaient à part manoeuvrer leurs
hommes. On voyait alternativement passer et repasser les
épaulettes rouges et les plastrons noirs. Cela ne finissait pas et
toujours recommençait! Jamais il n’y avait eu pareil déploiement
de pompe! Plusieurs bourgeois, dès la veille, avaient lavé leurs
maisons; des drapeaux tricolores pendaient aux fenêtres
entrouvertes; tous les cabarets étaient pleins; et, par le beau
temps qu’il faisait, les bonnets empesés, les croix d’or et les
fichus de couleur paraissaient plus blancs que neige, miroitaient
au soleil clair, et relevaient de leur bigarrure éparpillée la
sombre monotonie des redingotes et des bourgerons bleus. Les
fermières des environs retiraient, en descendant de cheval, la
grosse épingle qui leur serrait autour du corps leur robe
retroussée de peur des taches; et les maris, au contraire, afin de
ménager leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mouchoirs de
poche, dont ils tenaient un angle entre les dents.

La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts du
village. Il s’en dégorgeait des ruelles, des allées, des maisons,
et l’on entendait de temps à autre retomber le marteau des portes,
derrière les bourgeoises en gants de fil, qui sortaient pour aller
voir la fête. Ce que l’on admirait surtout, c’étaient deux longs
ifs couverts de lampions qui flanquaient une estrade où s’allaient
tenir les autorités; et il y avait de plus, contre les quatre
colonnes de la mairie, quatre manières de gaules, portant chacune
un petit étendard de toile verdâtre, enrichi d’inscriptions en
lettres d’or. On lisait sur l’un: «Au Commerce»; sur l’autre: «À
l’Agriculture»; sur le troisième: «À l’Industrie»; et sur le
quatrième: «Aux Beaux-Arts».

Mais la jubilation qui épanouissait tous les visages paraissait
assombrir madame Lefrançois, l’aubergiste. Debout sur les marches
de sa cuisine, elle murmurait dans son menton:

-- Quelle bêtise! quelle bêtise avec leur baraque de toile!
Croient-ils que le préfet sera bien aise de dîner là-bas, sous une
tente, comme un saltimbanque? Ils appellent ces embarras-là, faire
le bien du pays! Ce n’était pas la peine, alors, d’aller chercher
un gargotier à Neufchâtel! Et pour qui? pour des vachers! des va-
nu-pieds!...

L’apothicaire passa. Il portait un habit noir, un pantalon de
nankin, des souliers de castor, et par extraordinaire un chapeau,
-- un chapeau bas de forme.

-- Serviteur! dit-il; excusez-moi, je suis pressé.

Et comme la grosse veuve lui demanda où il allait:

-- Cela vous semble drôle, n’est-ce pas? moi qui reste toujours
plus confiné dans mon laboratoire que le rat du bonhomme dans son
fromage.

-- Quel fromage? fit l’aubergiste.

-- Non, rien! ce n’est rien! reprit Homais. Je voulais vous
exprimer seulement, madame Lefrançois, que je demeure d’habitude
tout reclus chez moi. Aujourd’hui cependant, vu la circonstance,
il faut bien que...

-- Ah! vous allez là-bas? dit-elle avec un air de dédain.

-- Oui, j’y vais, répliqua l’apothicaire étonné; ne fais-je point
partie de la commission consultative?

La mère Lefrançois le considéra quelques minutes, et finit par
répondre en souriant:

-- C’est autre chose! Mais qu’est-ce que la culture vous regarde?
vous vous y entendez donc?

-- Certainement, je m’y entends, puisque je suis pharmacien,
c’est-à-dire chimiste! et la chimie, madame Lefrançois, ayant pour
objet la connaissance de l’action réciproque et moléculaire de
tous les corps de la nature, il s’ensuit que l’agriculture se
trouve comprise dans son domaine! Et, en effet, composition des
engrais, fermentation des liquides, analyse des gaz et influence
des miasmes, qu’est-ce que tout cela, je vous le demande, si ce
n’est de la chimie pure et simple?

L’aubergiste ne répondit rien. Homais continua:

-- Croyez-vous qu’il faille, pour être agronome, avoir soi-même
labouré la terre ou engraissé des volailles? Mais il faut
connaître plutôt la constitution des substances dont il s’agit,
les gisements géologiques, les actions atmosphériques, la qualité
des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents
corps et leur capillarité! que sais-je? Et il faut posséder à fond
tous ses principes d’hygiène, pour diriger, critiquer la
construction des bâtiments, le régime des animaux, l’alimentation
des domestiques! il faut encore, madame Lefrançois, posséder la
botanique; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quelles
sont les salutaires d’avec les délétères, quelles les
improductives et quelles les nutritives, s’il est bon de les
arracher par-ci et de les ressemer par-là, de propager les unes,
de détruire les autres; bref, il faut se tenir au courant de la
science par les brochures et papiers publics, être toujours en
haleine, afin d’indiquer les améliorations...

L’aubergiste ne quittait point des yeux la porte du café Français,
et le pharmacien poursuivit:

-- Plût à Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou que
du moins ils écoutassent davantage les conseils de la science!
Ainsi, moi, j’ai dernièrement écrit un fort opuscule, un mémoire
de plus de soixante et douze pages, intitulé: Du cidre, de sa
fabrication et de ses effets; suivi de quelques réflexions
nouvelles à ce sujet, que j’ai envoyé à la Société agronomique de
Rouen; ce qui m’a même valu l’honneur d’être reçu parmi ses
membres, section d’agriculture, classe de pomologie; eh bien, si
mon ouvrage avait été livré à la publicité...

Mais l’apothicaire s’arrêta, tant madame Lefrançois paraissait
préoccupée.

-- Voyez-les donc! disait-elle, on n’y comprend rien! une gargote
semblable!

Et, avec des haussements d’épaules qui tiraient sur sa poitrine
les mailles de son tricot, elle montrait des deux mains le cabaret
de son rival, d’où sortaient alors des chansons.

-- Du reste, il n’en a pas pour longtemps, ajouta-t-elle; avant
huit jours, tout est fini.

Homais se recula de stupéfaction. Elle descendit ses trois
marches, et, lui parlant à l’oreille:

-- Comment! vous ne savez pas cela? On va le saisir cette semaine.
C’est Lheureux qui le fait vendre. Il l’a assassiné de billets.

-- Quelle épouvantable catastrophe! s’écria l’apothicaire, qui
avait toujours des expressions congruentes à toutes les
circonstances imaginables.

L’hôtesse donc se mit à lui raconter cette histoire, qu’elle
savait par Théodore, le domestique de M. Guillaumin, et, bien
qu’elle exécrât Tellier, elle blâmait Lheureux. C’était un
enjôleur, un rampant...

-- Ah! tenez, dit-elle, le voilà sous les halles; il salue madame
Bovary, qui a un chapeau vert. Elle est même au bras de
M. Boulanger.

-- Madame Bovary! fit Homais. Je m’empresse d’aller lui offrir mes
hommages. Peut-être qu’elle sera bien aise d’avoir une place dans
l’enceinte, sous le péristyle.

Et, sans écouter la mère Lefrançois, qui le rappelait pour lui en
conter plus long, le pharmacien s’éloigna d’un pas rapide, sourire
aux lèvres et jarret tendu, distribuant de droite et de gauche
quantité de salutations et emplissant beaucoup d’espace avec les
grandes basques de son habit noir, qui flottaient au vent derrière
lui.

Rodolphe, l’ayant aperçu de loin, avait pris un train rapide; mais
madame Bovary s’essouffla; il se ralentit donc et lui dit en
souriant, d’un ton brutal:

-- C’est pour éviter ce gros homme: vous savez, l’apothicaire.

Elle lui donna un coup de coude.

-- Qu’est-ce que cela signifie? se demanda-t-il.

Et il la considéra du coin de l’oeil, tout en continuant à
marcher.

Son profil était si calme, que l’on n’y devinait rien. Il se
détachait en pleine lumière, dans l’ovale de sa capote qui avait
des rubans pâles ressemblant à des feuilles de roseau. Ses yeux
aux longs cils courbes regardaient devant elle, et, quoique bien
ouverts, ils semblaient un peu bridés par les pommettes, à cause
du sang, qui battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rose
traversait la cloison de son nez. Elle inclinait la tête sur
l’épaule, et l’on voyait entre ses lèvres le bout nacré de ses
dents blanches.

-- Se moque-t-elle de moi? songeait Rodolphe.

Ce geste d’Emma pourtant n’avait été qu’un avertissement; car
M. Lheureux les accompagnait, et il leur parlait de temps à autre,
comme pour entrer en conversation:

-- Voici une journée superbe! tout le monde est dehors! les vents
sont à l’est.

Et madame Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui répondait guère,
tandis qu’au moindre mouvement qu’ils faisaient, il se rapprochait
en disant: «Plaît-il?» et portait la main à son chapeau.

Quand ils furent devant la maison du maréchal, au lieu de suivre
la route jusqu’à la barrière, Rodolphe, brusquement, prit un
sentier, entraînant madame Bovary; il cria:

-- Bonsoir, M. Lheureux! au plaisir!

-- Comme vous l’avez congédié! dit-elle en riant.

-- Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres? et,
puisque, aujourd’hui, j’ai le bonheur d’être avec vous...

Emma rougit. Il n’acheva point sa phrase. Alors il parla du beau
temps et du plaisir de marcher sur l’herbe. Quelques marguerites
étaient repoussées.

-- Voici de gentilles pâquerettes, dit-il, et de quoi fournir bien
des oracles à toutes les amoureuses du pays.

Il ajouta:

-- Si j’en cueillais. Qu’en pensez-vous?

-- Est-ce que vous êtes amoureux? fit-elle en toussant un peu.

-- Eh! eh! qui sait? répondit Rodolphe.

Le pré commençait à se remplir, et les ménagères vous heurtaient
avec leurs grands parapluies, leurs paniers et leurs bambins.
Souvent il fallait se déranger devant une longue file de
campagnardes, servantes en bas-bleus, à souliers plats, à bagues
d’argent, et qui sentaient le lait, quand on passait près d’elles.
Elles marchaient en se tenant par la main, et se répandaient ainsi
sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des trembles
jusqu’à la tente du banquet. Mais c’était le moment de l’examen,
et les cultivateurs, les uns après les autres, entraient dans une
manière d’hippodrome que formait une longue corde portée sur des
bâtons.

Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle, et alignant
confusément leurs croupes inégales. Des porcs assoupis enfonçaient
en terre leur groin; des veaux beuglaient; des brebis bêlaient;
les vaches, un jarret replié, étalaient leur ventre sur le gazon,
et, ruminant lentement, clignaient leurs paupières lourdes, sous
les moucherons qui bourdonnaient autour d’elles. Des charretiers,
les bras nus, retenaient par le licou des étalons cabrés, qui
hennissaient à pleins naseaux du côté des juments. Elles restaient
paisibles, allongeant la tête et la crinière pendante, tandis que
leurs poulains se reposaient à leur ombre, ou venaient les téter
quelquefois; et, sur la longue ondulation de tous ces corps
tassés, on voyait se lever au vent, comme un flot, quelque
crinière blanche, ou bien saillir des cornes aiguës, et des têtes
d’hommes qui couraient. À l’écart, en dehors des lices, cent pas
plus loin, il y avait un grand taureau noir muselé, portant un
cercle de fer à la narine, et qui ne bougeait pas plus qu’une bête
de bronze. Un enfant en haillons le tenait par une corde.

Cependant, entre les deux rangées, des messieurs s’avançaient d’un
pas lourd, examinant chaque animal, puis se consultaient à voix
basse. L’un d’eux, qui semblait plus considérable, prenait, tout
en marchant, quelques notes sur un album. C’était le président du
jury: M. Derozerays de la Panville. Sitôt qu’il reconnut Rodolphe,
il s’avança vivement, et lui dit en souriant d’un air aimable:

-- Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez?

Rodolphe protesta qu’il allait venir, mais quand le président eut
disparu:

-- Ma foi, non, reprit-il, je n’irai pas; votre compagnie vaut
bien la sienne.

Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circuler plus à
l’aise, montrait au gendarme sa pancarte bleue, et même il
s’arrêtait parfois devant quelque beau sujet, que madame Bovary
n’admirait guère. Il s’en aperçut, et alors se mit à faire des
plaisanteries sur les dames d’Yonville, à propos de leur toilette;
puis il s’excusa lui-même du négligé de la sienne. Elle avait
cette incohérence de choses communes et recherchées, où le
vulgaire, d’habitude, croit entrevoir la révélation d’une
existence excentrique, les désordres du sentiment, les tyrannies
de l’art, et toujours un certain mépris des conventions sociales,
ce qui le séduit ou l’exaspère. Ainsi sa chemise de batiste à
manchettes plissées bouffait au hasard du vent, dans l’ouverture
de son gilet, qui était de coutil gris, et son pantalon à larges
raies découvrait aux chevilles ses bottines de nankin, claquées de
cuir verni. Elles étaient si vernies, que l’herbe s’y reflétait.
Il foulait avec elles les crottins de cheval, une main dans la
poche de sa veste et son chapeau de paille mis de côté.

-- D’ailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne...

-- Tout est peine perdue, dit Emma.

-- C’est vrai! répliqua Rodolphe. Songer que pas un seul de ces
braves gens n’est capable de comprendre même la tournure d’un
habit!

Alors ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des existences
qu’elle étouffait, des illusions qui s’y perdaient.

-- Aussi, disait Rodolphe, je m’enfonce dans une tristesse...

-- Vous! fit-elle avec étonnement. Mais je vous croyais très gai?

-- Ah! oui, d’apparence, parce qu’au milieu du monde je sais
mettre sur mon visage un masque railleur; et cependant que de
fois, à la vue d’un cimetière, au clair de lune, je me suis
demandé si je ne ferais pas mieux d’aller rejoindre ceux qui sont
à dormir...

-- Oh! Et vos amis? dit-elle. Vous n’y pensez pas.

-- Mes amis? lesquels donc? en ai-je? Qui s’inquiète de moi?

Et il accompagna ces derniers mots d’une sorte de sifflement entre
ses lèvres.

Mais ils furent obligés de s’écarter l’un de l’autre, à cause d’un
grand échafaudage de chaises qu’un homme portait derrière eux. Il
en était si surchargé, que l’on apercevait seulement la pointe de
ses sabots, avec le bout de ses deux bras, écartés droit. C’était
Lestiboudois, le fossoyeur, qui charriait dans la multitude les
chaises de l’église. Plein d’imagination pour tout ce qui
concernait ses intérêts, il avait découvert ce moyen de tirer
parti des comices; et son idée lui réussissait, car il ne savait
plus auquel, entendre. En effet, les villageois, qui avaient
chaud, se disputaient ces sièges dont la paille sentait l’encens,
et s’appuyaient contre leurs gros dossiers salis par la cire des
cierges, avec une certaine vénération.

Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe; il continua comme se
parlant à lui-même:

-- Oui! tant de choses m’ont manqué! toujours seul! Ah! si j’avais
eu un but dans la vie, si j’eusse rencontré une affection, si
j’avais trouvé quelqu’un... Oh! comme j’aurais dépensé toute
l’énergie dont je suis capable, j’aurais surmonté tout, brisé
tout!

-- Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n’êtes guère à
plaindre.

-- Ah! vous trouvez? fit Rodolphe.

-- Car enfin..., reprit-elle, vous êtes libre.

Elle hésita:

-- Riche.

-- Ne vous moquez pas de moi, répondit-il.

Et elle jurait qu’elle ne se moquait pas, quand un coup de canon
retentit; aussitôt, on se poussa, pêle-mêle, vers le village.

C’était une fausse alerte. M. le préfet n’arrivait pas; et les
membres du jury se trouvaient fort embarrassés, ne sachant s’il
fallait commencer la séance ou bien attendre encore.

Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de louage,
traîné par deux chevaux maigres, que fouettait à tour de bras un
cocher en chapeau blanc. Binet n’eut que le temps de crier: «Aux
armes!» et le colonel de l’imiter. On courut vers les faisceaux.
On se précipita. Quelques-uns même oublièrent leur col. Mais
l’équipage préfectoral sembla deviner cet embarras, et les deux
rosses accouplées, se dandinant sur leur chaînette, arrivèrent au
petit trot devant le péristyle de la mairie, juste au moment où la
garde nationale et les pompiers s’y déployaient, tambour battant,
et marquant le pas.

-- Balancez! cria Binet.

-- Halte! cria le colonel. Par file à gauche!

Et, après, un port d’armes où le cliquetis des capucines, se
déroulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui dégringole les
escaliers, tous les fusils retombèrent.

Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vêtu d’un habit
court à broderie d’argent, chauve sur le front, portant toupet à
l’occiput, ayant le teint blafard et l’apparence des plus
bénignes. Ses deux yeux, fort gros et couverts de paupières
épaisses, se fermaient à demi pour considérer la multitude, en
même temps qu’il levait son nez pointu et faisait sourire sa
bouche rentrée. Il reconnut le maire à son écharpe, et lui exposa
que M. le préfet n’avait pu venir. Il était, lui, un conseiller de
préfecture; puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y répondit
par des civilités, l’autre s’avoua confus; et ils restaient ainsi,
face à face, et leurs fronts se touchant presque, avec les membres
du jury tout alentour, le conseil municipal, les notables, la
garde nationale et la foule. M. le conseiller, appuyant contre sa
poitrine son petit tricorne noir, réitérait ses salutations,
tandis que Tuvache, courbé comme un arc, souriait aussi, bégayait,
cherchait ses phrases, protestait de son dévouement à la
monarchie, et de l’honneur que l’on faisait à Yonville.

Hippolyte, le garçon de l’auberge, vint prendre par la bride les
chevaux du cocher, et tout en boitant de son pied bot, il les
conduisit sous le porche du Lion d’or, où beaucoup de paysans
s’amassèrent à regarder la voiture. Le tambour battit, l’obusier
tonna, et les messieurs à la file montèrent s’asseoir sur
l’estrade, dans les fauteuils en utrecht rouge qu’avait prêtés
madame Tuvache.

Tous ces gens-là se ressemblaient. Leurs molles figures blondes,
un peu hâlées par le soleil, avaient la couleur du cidre doux, et
leurs favoris bouffants s’échappaient de grands cols roides, que
maintenaient des cravates blanches à rosette bien étalée. Tous les
gilets étaient de velours, à châle; toutes les montres portaient
au bout d’un long ruban quelque cachet ovale en cornaline; et l’on
appuyait ses deux mains sur ses deux cuisses, en écartant avec
soin la fourche du pantalon, dont le drap non décati reluisait
plus brillamment que le cuir des fortes bottes.

Les dames de la société se tenaient derrière, sous le vestibule,
entre les colonnes, tandis que le commun de la foule était en
face, debout, ou bien assis sur des chaises. En effet,
Lestiboudois avait apporté là toutes celles qu’il avait déménagées
de la prairie, et même il courait à chaque minute en chercher
d’autres dans l’église, et causait un tel encombrement par son
commerce, que l’on avait grand-peine à parvenir jusqu’au petit
escalier de l’estrade.

-- Moi, je trouve, dit M. Lheureux (s’adressant au pharmacien, qui
passait pour gagner sa place), que l’on aurait dû planter là deux
mâts vénitiens: avec quelque chose d’un peu sévère et de riche
comme nouveautés, c’eût été d’un fort joli coup d’oeil.

-- Certes, répondit Homais. Mais, que voulez-vous! c’est le maire
qui a tout pris sous son bonnet. Il n’a pas grand goût, ce pauvre
Tuvache, et il est même complètement dénué de ce qui s’appelle le
génie des arts.

Cependant Rodolphe, avec madame Bovary, était monté au premier
étage de la mairie, dans la salle des délibérations, et, comme
elle était vide, il avait déclaré que l’on y serait bien pour
jouir du spectacle plus à son aise. Il prit trois tabourets autour
de la table ovale, sous le buste du monarque, et, les ayant
approchés de l’une des fenêtres, ils s’assirent l’un près de
l’autre.

Il y eut une agitation sur l’estrade, de longs chuchotements, des
pourparlers. Enfin, M. le Conseiller se leva. On savait maintenant
qu’il s’appelait Lieuvain, et l’on se répétait son nom de l’un à
l’autre, dans la foule. Quand il eut donc collationné quelques
feuilles et appliqué dessus son oeil pour y mieux voir, il
commença:

«Messieurs,

Qu’il me soit permis d’abord (avant de vous entretenir de l’objet
de cette réunion d’aujourd’hui, et ce sentiment, j’en suis sûr,
sera partagé par vous tous), qu’il me soit permis, dis-je de
rendre justice à l’administration supérieure, au gouvernement, au
monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui
aucune branche de la prospérité publique ou particulière n’est
indifférente, et qui dirige à la fois d’une main si ferme et si
sage le char de l’État parmi les périls incessants d’une mer
orageuse, sachant d’ailleurs faire respecter la paix comme la
guerre, l’industrie, le commerce, l’agriculture et les beaux-
arts.»

-- Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu.

-- Pourquoi? dit Emma.

Mais, à ce moment, la voix du Conseiller s’éleva d’un ton
extraordinaire. Il déclamait:

«Le temps n’est plus, messieurs, où la discorde civile
ensanglantait nos places publiques, où le propriétaire, le
négociant, l’ouvrier lui-même, en s’endormant le soir d’un sommeil
paisible, tremblaient de se voir réveillés tout à coup au bruit
des tocsins incendiaires, où les maximes les plus subversives
sapaient audacieusement les bases...»

-- C’est qu’on pourrait, reprit Rodolphe, m’apercevoir d’en bas;
puis j’en aurais pour quinze jours à donner des excuses, et, avec
ma mauvaise réputation...

-- Oh! vous vous calomniez, dit Emma.

-- Non, non, elle est exécrable, je vous jure.

«Mais messieurs, poursuivait le Conseiller, que si, écartant de
mon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la
situation actuelle de notre belle patrie: qu’y vois-je? Partout
fleurissent le commerce et les arts; partout des voies nouvelles
de communication, comme autant d’artères nouvelles dans le corps
de l’État, y établissent des rapports nouveaux; nos grands centres
manufacturiers ont repris leur activité; la religion, plus
affermie, sourit à tous les coeurs; nos ports sont pleins, la
confiance renaît, et enfin la France respire!...»

-- Du reste, ajouta Rodolphe, peut-être, au point de vue du monde,
a-t-on raison?

-- Comment cela? fit-elle.

-- Eh quoi! dit-il, ne savez-vous pas qu’il y a des âmes sans
cesse tourmentées? Il leur faut tour à tour le rêve et l’action,
les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses,
et l’on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de
folies.

Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passé
par des pays extraordinaires, et elle reprit:

-- Nous n’avons pas même cette distraction, nous autres pauvres
femmes!

-- Triste distraction car on n’y trouve pas le bonheur.

-- Mais le trouve-t-on jamais? demanda-t-elle.

-- Oui, il se rencontre un jour, répondit-il.

«Et c’est là ce que vous avez compris, disait le Conseiller. Vous,
agriculteurs et ouvriers des campagnes; vous, pionniers pacifiques
d’une oeuvre toute de civilisation! vous, hommes de progrès et de
moralité! vous avez compris, dis-je, que les orages politiques
sont encore plus redoutables vraiment que les désordres de
l’atmosphère...»

-- Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour, tout à coup,
et quand on en désespérait. Alors des horizons s’entrouvrent,
c’est comme une voix qui crie: «Le voilà!» Vous sentez le besoin
de faire à cette personne la confidence de votre vie; de lui
donner tout, de lui sacrifier tout! On ne s’explique pas, on se
devine. On s’est entrevu dans ses rêves. (Et il la regardait.)
Enfin, il est là, ce trésor que l’on a tant cherché, là, devant
vous; il brille, il étincelle. Cependant on en doute encore, on
n’ose y croire; on en reste ébloui, comme si l’on sortait des
ténèbres à la lumière.

Et, en achevant ces mots; Rodolphe ajouta la pantomime à sa
phrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu’un homme pris
d’étourdissement; puis il la laissa retomber sur celle d’Emma.
Elle retira la sienne. Mais le Conseiller lisait toujours:

«Et qui s’en étonnerait, messieurs? Celui-là seul qui serait assez
aveugle, assez plongé (je ne crains pas de le dire), assez plongé
dans les préjugés d’un autre âge pour méconnaître encore l’esprit
des populations agricoles. Où trouver, en effet, plus de
patriotisme que dans les campagnes, plus de dévouement à la cause
publique, plus d’intelligence en un mot? Et je n’entends pas,
messieurs, cette intelligence superficielle, vain ornement des
esprits oisifs, mais plus de cette intelligence profonde et
modérée, qui s’applique par-dessus toute chose à poursuivre des
buts utiles, contribuant ainsi au bien de chacun, à l’amélioration
commune et au soutien des États, fruit du respect des lois et de
la pratique des devoirs...»

-- Ah! encore, dit Rodolphe. Toujours les devoirs, je suis assommé
de ces mots-là. Ils sont un tas de vieilles ganaches en gilet de
flanelle, et de bigotes à chaufferette et à chapelet, qui
continuellement nous chantent aux oreilles: «Le devoir! le
devoir!» Eh! parbleu! le devoir, c’est de sentir ce qui est grand,
de chérir ce qui est beau, et non pas d’accepter toutes les
conventions de la société, avec les ignominies qu’elle nous
impose.

-- Cependant..., cependant..., objectait madame Bovary.

-- Eh non! pourquoi déclamer contre les passions? Ne sont-elles
pas la seule belle chose qu’il y ait sur la terre, la source de
l’héroïsme, de l’enthousiasme, de la poésie, de la musique, des
arts, de tout enfin?

-- Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu l’opinion du monde
et obéir à sa morale.

-- Ah! c’est qu’il y en a deux, répliqua-t-il. La petite, la
convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui
braille si fort, s’agite en bas, terre à terre, comme ce
rassemblement d’imbéciles que vous voyez. Mais l’autre,
l’éternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le paysage
qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire.

M. Lieuvain venait de s’essuyer la bouche avec son mouchoir de
poche. Il reprit:

«Et qu’aurais-je à faire, messieurs, de vous démontrer ici
l’utilité de l’agriculture? Qui donc pourvoit à nos besoins? qui
donc fournit à notre subsistance? N’est-ce pas l’agriculteur?
L’agriculteur, messieurs, qui, ensemençant d’une main laborieuse
les sillons féconds des campagnes, fait naître le blé, lequel
broyé est mis en poudre au moyen d’ingénieux appareils, en sort
sous le nom de farine, et, de là, transporté dans les cités, est
bientôt rendu chez le boulanger, qui en confectionne un aliment
pour le pauvre comme pour le riche. N’est-ce pas l’agriculteur
encore qui engraisse, pour nos vêtements, ses abondants troupeaux
dans les pâturages? Car comment nous vêtirions-nous, car comment
nous nourririons-nous sans l’agriculteur? Et même, messieurs, est-
il besoin d’aller si loin chercher des exemples? Qui n’a souvent
réfléchi à toute l’importance que l’on retire de ce modeste
animal, ornement de nos basses-cours, qui fournit à la fois un
oreiller moelleux pour nos couches, sa chair succulente pour nos
tables, et des oeufs? Mais je n’en finirais pas, s’il fallait
énumérer les uns après les autres les différents produits que la
terre bien cultivée, telle qu’une mère généreuse, prodigue à ses
enfants. Ici, c’est la vigne; ailleurs, ce sont les pommiers à
cidre; là, le colza; plus loin, les fromages; et le lin;
messieurs, n’oublions pas le lin! qui a pris dans ces dernières
années un accroissement considérable et sur lequel j’appellerai
plus particulièrement votre attention.»

Il n’avait pas besoin de l’appeler: car toutes les bouches de la
multitude se tenaient ouvertes, comme pour boire ses paroles.
Tuvache, à côté de lui, l’écoutait en écarquillant les yeux;
M. Derozerays, de temps à autre, fermait doucement les paupières;
et, plus loin, le pharmacien, avec son fils Napoléon entre ses
jambes, bombait sa main contre son oreille pour ne pas perdre une
seule syllabe. Les autres membres du jury balançaient lentement
leur menton dans leur gilet, en signe d’approbation. Les pompiers,
au bas de l’estrade, se reposaient sur leurs baïonnettes; et
Binet, immobile, restait le coude en dehors, avec la pointe du
sabre en l’air. Il entendait peut-être, mais il ne devait rien
apercevoir, à cause de la visière de son casque qui lui descendait
sur le nez. Son lieutenant, le fils cadet du sieur Tuvache, avait
encore exagéré le sien; car il en portait un énorme et qui lui
vacillait sur la tête, en laissant dépasser un bout de son foulard
d’indienne. Il souriait là-dessous avec une douceur tout
enfantine, et sa petite figure pâle, où des gouttes ruisselaient,
avait une expression de jouissance, d’accablement et de sommeil

La place jusqu’aux maisons était comble de monde. On voyait des
gens accoudés à toutes les fenêtres, d’autres debout sur toutes
les portes, et Justin, devant la devanture de la pharmacie,
paraissait tout fixé dans la contemplation de ce qu’il regardait.
Malgré le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait dans l’air.
Elle vous arrivait par lambeaux de phrases, qu’interrompait, çà et
là le bruit des chaises dans la foule; puis on entendait, tout à
coup, partir derrière soi un long mugissement de boeuf, ou bien
les bêlements des agneaux qui se répondaient au coin des rues. En
effet, les vachers et les bergers avaient poussé leurs bêtes
jusque-là, et elles beuglaient de temps à autre, tout en arrachant
avec leur langue quelque bribe de feuillage qui leur pendait sur
le museau.

Rodolphe s’était rapproché d’Emma, et il disait d’une voix basse,
en parlant vite:

-- Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte pas? Est-
il un seul sentiment qu’il ne condamne? Les instincts les plus
nobles, les sympathies les plus pures sont persécutés, calomniés,
et, s’il se rencontre enfin deux pauvres âmes, tout est organisé
pour qu’elles ne puissent se joindre. Elles essayeront cependant,
elles battront des ailes, elles s’appelleront. Oh! n’importe, tôt
ou tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s’aimeront,
parce que la fatalité l’exige et qu’elles sont nées l’une pour
l’autre.

Il se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi levant la
figure vers Emma, il la regardait de près, fixement. Elle
distinguait dans ses yeux des petits rayons d’or s’irradiant tout
autour de ses pupilles noires, et même elle sentait le parfum de
la pommade qui lustrait sa chevelure. Alors une mollesse la
saisit, elle se rappela ce vicomte qui l’avait fait valser à la
Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-là,
cette odeur de vanille et de citron; et, machinalement, elle
entreferma les paupières pour la mieux respirer: Mais, dans ce
geste qu’elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au
loin, tout au fond de l’horizon, la vieille diligence
l’Hirondelle, qui descendait lentement la côte des Leux, en
traînant après soi un long panache de poussière. C’était dans
cette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers elle;
et par cette route là-bas qu’il était parti pour toujours! Elle
crut le voir en face, à sa fenêtre; puis tout se confondit, des
nuages passèrent; il lui sembla qu’elle tournait encore dans la
valse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Léon
n’était pas loin, qui allait venir ... et cependant elle sentait
toujours la tête de Rodolphe à côté d’elle. La douceur de cette
sensation pénétrait ainsi ses désirs d’autrefois, et comme des
grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la
bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. Elle
ouvrit les narines à plusieurs reprises, fortement, pour aspirer
la fraîcheur des lierres autour des chapiteaux. Elle retira ses
gants, elle s’essuya les mains; puis, avec son mouchoir, elle
s’éventait la figure, tandis qu’à travers le battement de ses
tempes elle entendait la rumeur de la foule et la voix du
Conseiller qui psalmodiait ses phrases.

Il disait:

«Continuez! persévérez! n’écoutez ni les suggestions de la
routine, ni les conseils trop hâtifs d’un empirisme téméraire!
Appliquez-vous surtout à l’amélioration du sol, aux bons engrais,
au développement des races chevalines, bovines, ovines et
porcines! Que ces comices soient pour vous comme des arènes
pacifiques où le vainqueur, en en sortant, tendra la main au
vaincu et fraternisera avec lui, dans l’espoir d’un succès
meilleur! Et vous, vénérables serviteurs! humbles domestiques,
dont aucun gouvernement jusqu’à ce jour n’avait pris en
considération les pénibles labeurs, venez recevoir la récompense
de vos vertus silencieuses, et soyez convaincus que l’état,
désormais, a les yeux fixés sur vous, qu’il vous encourage, qu’il
vous protège, qu’il fera droit à vos justes réclamations et
allégera, autant qu’il est en lui, le fardeau de vos pénibles
sacrifices!».

M. Lieuvain se rassit alors; M. Derozerays se leva, commençant un
autre discours. Le sien peut-être, ne fut point aussi fleuri que
celui du Conseiller; mais il se recommandait par un caractère de
style plus positif, c’est-à-dire par des connaissances plus
spéciales et des considérations plus relevées. Ainsi, l’éloge du
gouvernement y tenait moins de place; la religion et l’agriculture
en occupaient davantage. On y voyait le rapport de l’une et de
l’autre, et comment elles avaient concouru toujours à la
civilisation. Rodolphe, avec madame Bovary, causait rêves,
pressentiments, magnétisme. Remontant au berceau des sociétés,
l’orateur vous dépeignait ces temps farouches où les hommes
vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitté la
dépouille des bêtes; endossé le drap, creusé des sillons, planté
la vigne. Était-ce un bien, et n’y avait-il pas dans cette
découverte plus d’inconvénients que d’avantages? M. Derozerays se
posait ce problème. Du magnétisme, peu à peu, Rodolphe en était
venu aux affinités, et, tandis que M. le président citait
Cincinnatus à sa charrue, Dioclétien plantant ses choux, et les
empereurs de la Chine inaugurant l’année par des semailles, le
jeune homme expliquait à la jeune femme que ces attractions
irrésistibles tiraient leur cause de quelque existence antérieure.

-- Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus? quel
hasard l’a voulu? C’est qu’à travers l’éloignement, sans doute,
comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre, nos pentes
particulières nous avaient poussés l’un vers l’autre.

Et il saisit sa main; elle ne la retira pas.

«Ensemble de bonnes cultures!» cria le président.

-- Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous...

«À M. Bizet, de Quincampoix.»

-- Savais-je que je vous accompagnerais?

«Soixante et dix francs!»

-- Cent fois même j’ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis
resté.

«Fumiers.»

-- Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute ma
vie!

«À M. Caron, d’Argueil, une médaille d’or!»

-- Car jamais je n’ai trouvé dans la société de personne un charme
aussi complet.

«À M. Bain, de Givry-Saint-Martin!»

-- Aussi, moi, j’emporterai votre souvenir.

«Pour un bélier mérinos...»

-- Mais vous m’oublierez, j’aurai passé comme une ombre.

«À M. Belot, de Notre-Dame...»

-- Oh! non, n’est-ce pas, je serai quelque chose dans votre
pensée, dans votre vie?

«Race porcine, prix ex aequo: à MM. Lehérissé et Cullembourg;
soixante francs!»

Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et
frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa
volée; mais, soit qu’elle essayât de la dégager ou bien qu’elle
répondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts; il
s’écria:

-- Oh! merci! Vous ne me repoussez pas! Vous êtes bonne! vous
comprenez que je suis à vous! Laissez que je vous voie, que je
vous contemple!

Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de la
table, et, sur la Place, en bas, tous les grands bonnets des
paysannes se soulevèrent, comme des ailes de papillons blancs qui
s’agitent.

«Emploi de tourteaux de graines oléagineuses», continua le
président.

Il se hâtait:

«Engrais flamand, -- culture du lin, -- drainage, -- baux à longs
termes, -- services de domestiques.»

Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprême
faisait frissonner leurs lèvres sèches; et mollement, sans effort,
leurs doigts se confondirent.

«Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guerrière,
pour cinquante-quatre ans de service dans la même ferme, une
médaille d’argent -- du prix de vingt-cinq francs!»

«Où est-elle, Catherine Leroux?» répéta le Conseiller.

Elle ne se présentait pas, et l’on entendait des voix qui
chuchotaient:

-- Vas-y!

-- Non.

-- À gauche!

-- N’aie pas peur!

-- Ah! qu’elle est bête!

-- Enfin y est-elle? s’écria Tuvache.

-- Oui!... la voilà!

-- Qu’elle approche donc!

Alors on vit s’avancer sur l’estrade une petite vieille femme de
maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres
vêtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et,
le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre,
entouré d’un béguin sans bordure, était plus plissé de rides
qu’une pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisole
rouge dépassaient deux longues mains, à articulations noueuses. La
poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des
laines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies,
qu’elles semblaient sales quoiqu’elles fussent rincées d’eau
claire; et, à force d’avoir servi, elles restaient entrouvertes,
comme pour présenter d’elles-mêmes l’humble témoignage de tant de
souffrances subies. Quelque chose d’une rigidité monacale relevait
l’expression de sa figure. Rien de triste ou d’attendri
n’amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux,
elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C’était la
première fois qu’elle se voyait au milieu d’une compagnie si
nombreuse; et, intérieurement effarouchée par les drapeaux, par
les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix
d’honneur du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant
s’il fallait s’avancer ou s’enfuir, ni pourquoi la foule la
poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se
tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de
servitude.

-- Approchez, vénérable Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux! dit
M. le Conseiller, qui avait pris des mains du président la liste
des lauréats.

Et tour à tour examinant la feuille de papier, puis la vieille
femme, il répétait d’un ton paternel:

-- Approchez, approchez!

-- Êtes-vous sourde? dit Tuvache, en bondissant sur son fauteuil.

Et il se mit là lui crier dans l’oreille:

-- Cinquante-quatre ans de service! Une médaille d’argent! Vingt-
cinq francs! C’est pour vous.

Puis, quand elle eut sa médaille, elle la considéra. Alors un
sourire de béatitude se répandit sur sa figure, et on l’entendit
qui marmottait en s’en allant:

-- Je la donnerai au curé de chez nous, pour qu’il me dise des
messes.

-- Quel fanatisme! exclama le pharmacien, en se penchant vers le
notaire.

La séance était finie; la foule se dispersa; et, maintenant que
les discours étaient lus, chacun reprenait son rang et tout
rentrait dans la coutume: les maîtres rudoyaient les domestiques,
et ceux-ci frappaient les animaux, triomphateurs indolents qui
s’en retournaient à l’étable, une couronne verte entre les cornes.

Cependant les gardes nationaux étaient montés au premier étage de
la mairie, avec des brioches embrochées à leurs baïonnettes, et le
tambour du bataillon qui portait un panier de bouteilles. Madame
Bovary prit le bras de Rodolphe; il la reconduisit chez elle; ils
se séparèrent devant sa porte; puis il se promena seul dans la
prairie, tout en attendant l’heure du banquet.

Le festin fut long, bruyant, mal servi; l’on était si tassé, que
l’on avait peine à remuer les coudes, et les planches étroites qui
servaient de bancs faillirent se rompre sous le poids des
convives. Ils mangeaient abondamment. Chacun s’en donnait pour sa
quote-part. La sueur coulait sur tous les fronts; et une vapeur
blanchâtre, comme la buée d’un fleuve par un matin d’automne,
flottait au-dessus de la table, entre les quinquets suspendus.
Rodolphe, le dos appuyé contre le calicot de la tente, pensait si
fort à Emma, qu’il n’entendait rien. Derrière lui, sur le gazon,
des domestiques empilaient des assiettes sales; ses voisins
parlaient, il ne leur répondait pas; on lui emplissait son verre,
et un silence s’établissait dans sa pensée, malgré les
accroissements de la rumeur. Il rêvait à ce qu’elle avait dit et à
la forme de ses lèvres; sa figure, comme en un miroir magique,
brillait sur la plaque des shakos; les plis de sa robe
descendaient le long des murs, et des journées d’amour se
déroulaient à l’infini dans les perspectives de l’avenir.

Il la revit le soir, pendant le feu d’artifice; mais elle était
avec son mari, madame Homais et le pharmacien, lequel se
tourmentait beaucoup sur le danger des fusées perdues; et, à
chaque moment, il quittait la compagnie pour aller faire à Binet
des recommandations.

Les pièces pyrotechniques envoyées à l’adresse du sieur Tuvache
avaient, par excès de précaution, été enfermées dans sa cave;
aussi la poudre humide ne s’enflammait guère, et le morceau
principal, qui devait figurer un dragon se mordant la queue, rata
complètement. De temps à autre, il partait une pauvre chandelle
romaine; alors la foule béante poussait une clameur où se mêlait
le cri des femmes à qui l’on chatouillait la taille pendant
l’obscurité. Emma, silencieuse, se blottissait doucement contre
l’épaule de Charles; puis, le menton levé, elle suivait dans le
ciel noir le jet lumineux des fusées. Rodolphe la contemplait à la
lueur des lampions qui brûlaient.

Ils s’éteignirent peu à peu. Les étoiles s’allumèrent. Quelques
gouttes de pluie vinrent à tomber. Elle noua son fichu sur sa tête
nue.

À ce moment, le fiacre du Conseiller sortit de l’auberge. Son
cocher, qui était ivre, s’assoupit tout à coup; et l’on apercevait
de loin, par-dessus la capote, entre les deux lanternes, la masse
de son corps qui se balançait de droite et de gauche selon le
tangage des soupentes.

-- En vérité, dit l’apothicaire, on devrait bien sévir contre
l’ivresse! Je voudrais que l’on inscrivît, hebdomadairement, à la
porte de la mairie, sur un tableau ad hoc, les noms de tous ceux
qui, durant la semaine, se seraient intoxiqués avec des alcools.
D’ailleurs, sous le rapport de la statistique, on aurait là comme
des annales patentes qu’on irait au besoin... Mais excusez.

Et il courut encore vers le capitaine.

Celui-ci rentrait à sa maison. Il allait revoir son tour.

-- Peut-être ne feriez-vous pas mal, lui dit Homais, d’envoyer un
de vos hommes ou d’aller vous-même...

--Laissez-moi donc tranquille, répondit le percepteur, puisqu’il
n’y a rien!

-- Rassurez-vous, dit l’apothicaire, quand il fut revenu près de
ses amis. M. Binet m’a certifié que les mesures étaient prises.
Nulle flammèche ne sera tombée. Les pompes sont pleines. Allons
dormir.

-- Ma foi! j’en ai besoin, fit madame Homais qui bâillait
considérablement; mais, n’importe, nous avons eu pour notre fête
une bien belle journée.

Rodolphe répéta d’une voix basse et avec un regard tendre:

-- Oh! oui, bien belle!

Et, s’étant salués, on se tourna le dos.

Deux jours après, dans le Fanal de Rouen il y avait un grand
article sur les comices. Homais l’avait composé, de verve, dès le
lendemain:

«Pourquoi ces festons, ces fleurs, ces guirlandes? Où courait
cette foule comme les flots d’une mer en furie, sous les torrents
d’un soleil tropical qui répandait sa chaleur sur nos guérets?»

Ensuite, il parlait de la condition des paysans. Certes, le
gouvernement faisait beaucoup, mais, pas assez! «Du courage! lui
criait-il; mille réformes sont indispensables, accomplissons-les.»
Puis, abordant l’entrée du Conseiller, il n’oubliait point «l’air
martial de notre milice», ni «nos plus sémillantes villageoises»,
ni «les vieillards à tête chauve, sorte de patriarches qui étaient
là, et dont quelques-uns, débris de nos immortelles phalanges,
sentaient encore battre leurs coeurs au son mâle des tambours.» Il
se citait des premiers parmi les membres du jury, et même il
rappelait, dans une note, que M. Homais, pharmacien, avait envoyé
un mémoire sur le cidre à la Société d’agriculture. Quand il
arrivait à la distribution des récompenses, il dépeignait la joie
des lauréats en traits dithyrambiques. Le père embrassait son
fils, le frère le frère, l’époux l’épouse. Plus d’un montrait avec
orgueil son humble médaille, et sans doute, revenu chez lui, près
de sa bonne ménagère, il l’aura suspendue en pleurant aux murs
discrets de sa chaumine.

«Vers six heures, un banquet, dressé dans l’herbage de
M. Liégeard, a réuni les principaux assistants de la fête. La plus
grande cordialité n’a cessé d’y régner. Divers toasts ont été
portés: M. Lieuvain, au monarque! M. Tuvache, au préfet!
M. Derozerays, à l’agriculture! M. Homais, à l’industrie et aux
beaux-arts, ces deux soeurs! M. Leplichey, aux améliorations! Le
soir, un brillant feu d’artifice a tout à coup illuminé les airs.
On eût dit un véritable kaléidoscope, un vrai décor d’Opéra, et un
moment notre petite localité, a pu se croire transportée au milieu
d’un rêve des Mille et une Nuits.

«Constatons qu’aucun événement fâcheux n’est venu troubler cette
réunion de famille.»

Et il ajoutait: «On y a seulement remarqué l’absence du clergé.
Sans doute les sacristies entendent le progrès d’une autre
manière. Libre à vous, messieurs de Loyola!»


IX

Six semaines s’écoulèrent. Rodolphe ne revint pas. Un soir, enfin,
il parut.

Il s’était dit, le lendemain des comices:

-- N’y retournons pas de sitôt, ce serait une faute.

Et, au bout de la semaine, il était parti pour la chasse. Après la
chasse, il avait songé qu’il était trop tard, puis il fit ce
raisonnement:

-- Mais, si du premier jour elle m’a aimé, elle doit, par
l’impatience de me revoir, m’aimer davantage. Continuons donc!

Et il comprit que son calcul avait été bon lorsque, en entrant
dans la salle, il aperçut Emma pâlir.

Elle était seule. Le jour tombait. Les petits rideaux de
mousseline, le long des vitres, épaississaient le crépuscule, et
la dorure du baromètre, sur qui frappait un rayon de soleil,
étalait des feux dans la glace, entre les découpures du polypier.

Rodolphe resta debout; et à peine si Emma répondit à ses premières
phrases de politesse.

-- Moi, dit-il, j’ai eu des affaires. J’ai été malade.

-- Gravement? s’écria-t-elle.

-- Eh bien, fit Rodolphe en s’asseyant à ses côtés sur un
tabouret, non!... C’est que je n’ai pas voulu revenir.

-- Pourquoi?

-- Vous ne devinez pas?

Il la regarda encore une fois, mais d’une façon si violente
qu’elle baissa la tête en rougissant. Il reprit:

-- Emma...

-- Monsieur! fit-elle en s’écartant un peu.

-- Ah! vous voyez bien, répliqua-t-il d’une voix mélancolique, que
j’avais raison de vouloir ne pas revenir; car ce nom, ce nom qui
remplit mon âme et qui m’est échappé, vous me l’interdisez! Madame
Bovary!... Eh! tout le monde vous appelle comme cela!... Ce n’est
pas votre nom, d’ailleurs; c’est le nom d’un autre!

Il répéta:

-- D’un autre!

Et il se cacha la figure entre les mains.

-- Oui, je pense à vous continuellement!... Votre souvenir me
désespère! Ah! pardon!... Je vous quitte... Adieu!... J’irai
loin..., si loin, que vous n’entendrez plus parler de moi!... Et
cependant..., aujourd’hui..., je ne sais quelle force encore m’a
poussé vers vous! Car on ne lutte pas contre le ciel, on ne
résiste point au sourire des anges! On se laisse entraîner par ce
qui est beau, charmant, adorable!

C’était la première fois qu’Emma s’entendait dire ces choses; et
son orgueil, comme quelqu’un qui se délasse dans une étuve,
s’étirait mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.

-- Mais, si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je n’ai pu vous
voir, ah! du moins j’ai bien contemplé ce qui vous entoure. La
nuit, toutes les nuits, je me relevais, j’arrivais jusqu’ici, je
regardais votre maison, le toit qui brillait sous la lune, les
arbres du jardin qui se balançaient à votre fenêtre, et une petite
lampe, une lueur, qui brillait à travers les carreaux, dans
l’ombre. Ah! vous ne saviez guère qu’il y avait là, si près et si
loin, un pauvre misérable...

Elle se tourna vers lui avec un sanglot.

-- Oh! vous êtes bon! dit-elle.

-- Non, je vous aime, voilà tout! Vous n’en doutez pas! Dites-le-
moi; un mot! un seul mot!

Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du tabouret jusqu’à
terre; mais on entendit un bruit de sabots dans la cuisine, et la
porte de la salle, il s’en aperçut, n’était pas fermée.

-- Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se relevant, de
satisfaire une fantaisie!

C’était de visiter sa maison; il désirait la connaître; et, madame
Bovary n’y voyant point d’inconvénient, ils se levaient tous les
deux, quand Charles entra.

-- Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe.

Le médecin, flatté de ce titre inattendu, se répandit en
obséquiosités, et l’autre en profita pour se remettre un peu.

-- Madame m’entretenait, fit-il donc, de sa santé...

Charles l’interrompit: il avait mille inquiétudes, en effet; les
oppressions de sa femme recommençaient. Alors Rodolphe demanda si
l’exercice du cheval ne serait pas bon.

-- Certes! excellent, parfait!... Voilà une idée! Tu devrais la
suivre.

Et, comme elle objectait qu’elle n’avait point de cheval,
M. Rodolphe en offrit un; elle refusa ses offres; il n’insista
pas; puis, afin de motiver sa visite, il conta que son charretier,
l’homme à la saignée, éprouvait toujours des étourdissements.

-- J’y passerai, dit Bovary.

-- Non, non, je vous l’enverrai; nous viendrons, ce sera plus
commode pour vous.

-- Ah! fort bien. Je vous remercie.

Et, dès qu’ils furent seuls:

-- Pourquoi n’acceptes-tu pas les propositions de M. Boulanger,
qui sont si gracieuses?

Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et déclara
finalement que cela peut-être semblerait drôle.

-- Ah! je m’en moque pas mal! dit Charles en faisant une
pirouette. La santé avant tout! Tu as tort!

-- Eh! comment veux-tu que je monte à cheval, puisque je n’ai pas
d’amazone?

-- Il faut t’en commander une! répondit-il.

L’amazone la décida.

Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger que sa
femme était à sa disposition, et qu’ils comptaient sur sa
complaisance.

Le lendemain, à midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles
avec deux chevaux de maître. L’un portait des pompons roses aux
oreilles et une selle de femme en peau de daim.

Rodolphe avait mis de longues bottes molles, se disant que sans
doute elle n’en avait jamais vu de pareilles; en effet, Emma fut
charmée, de sa tournure, lorsqu’il apparut sur le palier avec son
grand habit de velours et sa culotte de tricot blanc. Elle était
prête, elle l’attendait.

Justin s’échappa de la pharmacie pour la voir, et l’apothicaire
aussi se dérangea. Il faisait à M. Boulanger des recommandations:

-- Un malheur arrive si vite! Prenez garde! Vos chevaux peut-être
sont fougueux!

Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête: c’était Félicité qui
tambourinait contre les carreaux pour divertir la petite Berthe.
L’enfant envoya de loin un baiser; sa mère lui répondit d’un signe
avec le pommeau de sa cravache.

-- Bonne promenade! cria M. Homais. De la prudence, surtout! de la
prudence!

Et il agita son journal en les regardant s’éloigner.

Dès qu’il sentit la terre, le cheval d’Emma prit le galop.
Rodolphe galopait à côté d’elle. Par moments ils échangeaient une
parole. La figure un peu baissée, la main haute et le bras droit
déployé, elle s’abandonnait à la cadence du mouvement qui la
berçait sur la selle.

Au bas de la côte, Rodolphe lâcha les rênes; ils partirent
ensemble, d’un seul bond; puis, en haut, tout à coup, les chevaux
s’arrêtèrent, et son grand voile bleu retomba.

On était aux premiers jours d’octobre. Il y avait du brouillard
sur la campagne. Des vapeurs s’allongeaient à l’horizon, entre le
contour des collines; et d’autres, se déchirant, montaient, se
perdaient. Quelquefois, dans un écartement des nuées, sous un
rayon de soleil, on apercevait au loin les toits d’Yonville, avec
les jardins au bord de l’eau, les cours, les murs, et le clocher
de l’église. Emma fermait à demi les paupières pour reconnaître sa
maison, et jamais ce pauvre village où elle vivait ne lui avait
semblé si petit. De la hauteur où ils étaient, toute la vallée
paraissait un immense lac pâle, s’évaporant à l’air. Les massifs
d’arbres, de place en place, saillissaient comme des rochers
noirs; et les hautes lignes des peupliers, qui dépassaient la
brume, figuraient des grèves que le vent remuait.

À côté, sur la pelouse, entre les sapins, une lumière brune
circulait dans l’atmosphère tiède. La terre, roussâtre comme de la
poudre de tabac, amortissait le bruit des pas; et, du bout de
leurs fers, en marchant, les chevaux poussaient devant eux des
pommes de pin tombées.

Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisière du bois. Elle se
détournait de temps à autre afin d’éviter son regard, et alors
elle ne voyait que les troncs des sapins alignés, dont la
succession continue l’étourdissait un peu. Les chevaux
soufflaient. Le cuir des selles craquait.

Au moment où ils entrèrent dans la forêt, le soleil parut.

-- Dieu nous protège! dit Rodolphe.

-- Vous croyez? fit-elle.

-- Avançons! avançons! reprit-il.

Il claqua de la langue. Les deux bêtes couraient.

De longues fougères, au bord du chemin, se prenaient dans l’étrier
d’Emma. Rodolphe, tout en allant, se penchait et il les retirait à
mesure. D’autres fois, pour écarter les branches, il passait près
d’elle, et Emma sentait son genou lui frôler la jambe. Le ciel
était devenu bleu. Les feuilles ne remuaient pas. Il y avait de
grands espaces pleins de bruyères tout en fleurs; et des nappes de
violettes s’alternaient avec le fouillis des arbres, qui étaient
gris, fauves ou dorés, selon la diversité des feuillages. Souvent
on entendait, sous les buissons, glisser un petit battement
d’ailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux, qui
s’envolaient dans les chênes.

Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle allait
devant, sur la mousse, entre les ornières.

Mais sa robe trop longue l’embarrassait, bien qu’elle la portât
relevée par la queue, et Rodolphe, marchant derrière elle,
contemplait entre ce drap noir et la bottine noire, la délicatesse
de son bas blanc, qui lui semblait quelque chose de sa nudité.

Elle s’arrêta.

-- Je suis fatiguée, dit-elle.

-- Allons, essayez encore! reprit-il. Du courage!

Puis, cent pas plus loin, elle s’arrêta de nouveau; et, à travers
son voile, qui de son chapeau d’homme descendait obliquement sur
ses hanches, on distinguait son visage dans une transparence
bleuâtre, comme si elle eût nagé sous des flots d’azur.

-- Où allons-nous donc?

Il ne répondit rien. Elle respirait d’une façon saccadée. Rodolphe
jetait les yeux autour de lui et il se mordait la moustache.

Ils arrivèrent à un endroit plus large, où l’on avait abattu des
baliveaux. Ils s’assirent sur un tronc d’arbre renversé, et
Rodolphe se mit à lui parler de son amour.

Il ne l’effraya point d’abord par des compliments. Il fut calme,
sérieux, mélancolique.

Emma l’écoutait la tête basse, et tout en remuant, avec la pointe
de son pied, des copeaux par terre.

Mais, à cette phrase:

-- Est-ce que nos destinées maintenant ne sont pas communes.

-- Eh non! répondit-elle. Vous le savez bien. C’est impossible.

Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet. Elle s’arrêta.
Puis, l’ayant considéré quelques minutes d’un oeil amoureux et
tout humide, elle dit vivement:

-- Ah! tenez, n’en parlons plus... Où sont les chevaux?
Retournons.

Il eut un geste de colère et d’ennui. Elle répéta:

-- Où sont les chevaux? où sont les chevaux?

Alors, souriant d’un sourire étrange et la prunelle fixe, les
dents serrées, il s’avança en écartant les bras. Elle se recula
tremblante. Elle balbutiait:

-- Oh! vous me faites peur! vous me faites mal! Partons.

-- Puisqu’il le faut, reprit-il en changeant de visage.

Et il redevint aussitôt respectueux, caressant, timide. Elle lui
donna son bras. Ils s’en retournèrent. Il disait:

-- Qu’aviez-vous donc? Pourquoi? Je n’ai pas compris! Vous vous
méprenez, sans doute? Vous êtes dans mon âme comme une madone sur
un piédestal, à une place haute, solide et immaculée. Mais j’ai
besoin de vous pour vivre! J’ai besoin de vos yeux, de votre voix,
de votre pensée. Soyez mon amie, ma soeur, mon ange!

Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elle
tâchait de se dégager mollement. Il la soutenait ainsi, en
marchant.

Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.

-- Oh! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas! Restez!

Il l’entraîna plus loin, autour d’un petit étang, où des lentilles
d’eau faisaient une verdure sur les ondes. Des nénuphars flétris
se tenaient immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans
l’herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.

-- J’ai tort, j’ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous
entendre.

-- Pourquoi?... Emma! Emma!

-- Oh! Rodolphe!... fit lentement la jeune femme en se penchant
sur son épaule.

Le drap de sa robe s’accrochait au velours de l’habit. Elle
renversa son cou blanc, qui se gonflait d’un soupir; et,
défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement et se
cachant la figure, elle s’abandonna.

Les ombres du soir descendaient; le soleil horizontal, passant
entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout
autour d’elle, dans les feuilles ou par terre, des taches
lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent
éparpillé leurs plumes. Le silence était partout; quelque chose de
doux semblait sortir des arbres; elle sentait son coeur, dont les
battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme
un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au delà du
bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix
qui se traînait, et elle l’écoutait silencieusement, se mêlant
comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus.
Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des
deux brides cassée.

Ils s’en revinrent à Yonville, par le même chemin. Ils revirent
sur la boue les traces de leurs chevaux, côte à côte, et les mêmes
buissons, les mêmes cailloux dans l’herbe. Rien autour d’eux
n’avait changé; et pour elle, cependant, quelque chose était
survenu de plus considérable que si les montagnes se fussent
déplacées. Rodolphe, de temps à autre, se penchait et lui prenait
sa main pour la baiser.

Elle était charmante, à cheval! Droite, avec sa taille mince, le
genou plié sur la crinière de sa bête et un peu colorée par le
grand air, dans la rougeur du soir.

En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés. On la
regardait des fenêtres.

Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine; mais elle eut l’air de
ne pas l’entendre lorsqu’il s’informa de sa promenade; et elle
restait le coude au bord de son assiette, entre les deux bougies
qui brûlaient.

-- Emma! dit-il.

-- Quoi?

-- Eh bien, j’ai passé cette après-midi chez M. Alexandre; il a
une ancienne pouliche encore fort belle, un peu couronnée
seulement, et qu’on aurait, je suis sûr, pour une centaine
d’écus...

Il ajouta:

-- Pensant même que cela te serait agréable, je l’ai retenue...,
je l’ai achetée... Ai-je bien fait? Dis-moi donc.

Elle remua la tête en signe d’assentiment; puis, un quart d’heure
après:

-- Sors-tu ce soir? demanda-t-elle.

-- Oui. Pourquoi?

-- Oh! rien, rien, mon ami.

Et, dès qu’elle fut débarrassée de Charles, elle monta s’enfermer
dans sa chambre.

D’abord, ce fut comme un étourdissement; elle voyait les arbres,
les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore
l’étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que
les joncs sifflaient.

Mais, en s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage.
Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une
telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne
la transfigurait.

Elle se répétait: «J’ai un amant! un amant!» se délectant à cette
idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue.
Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette fièvre
du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque
chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire; une
immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment
étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire
n’apparaissait qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les
intervalles de ces hauteurs.

Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus,
et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans
sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle
devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations
et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant
dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié. D’ailleurs,
Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N’avait-elle pas
assez souffert! Mais elle triomphait maintenant, et l’amour, si
longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des
bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans
inquiétude, sans trouble.

La journée du lendemain se passa dans une douceur nouvelle. Ils se
firent des serments. Elle lui raconta ses tristesses. Rodolphe
l’interrompait par ses baisers; et elle lui demandait, en le
contemplant les paupières à demi closes, de l’appeler encore par
son nom et de répéter qu’il l’aimait. C’était dans la forêt, comme
la veille, sous une hutte de sabotiers. Les murs en étaient de
paille et le toit descendait si bas, qu’il fallait se tenir
courbé. Ils étaient assis l’un contre l’autre, sur un lit de
feuilles sèches.

À partir de ce jour-là, ils s’écrivirent régulièrement tous les
soirs. Emma portait sa lettre au bout du jardin, près de la
rivière, dans une fissure de la terrasse. Rodolphe venait l’y
chercher et en plaçait une autre, qu’elle accusait toujours d’être
trop courte.

Un matin, que Charles était sorti dès avant l’aube, elle fut prise
par la fantaisie de voir Rodolphe à l’instant. On pouvait arriver
promptement à la Huchette, y rester une heure et être rentré dans
Yonville que tout le monde encore serait endormi. Cette idée la
fit haleter de convoitise, et elle se trouva bientôt au milieu de
la prairie, où elle marchait à pas rapides, sans regarder derrière
elle.

Le jour commençait à paraître. Emma, de loin, reconnut la maison
de son amant, dont les deux girouettes à queue-d’aronde se
découpaient en noir sur le crépuscule pâle.

Après la cour de la ferme, il y avait un corps de logis qui devait
être le château. Elle y entra, comme si les murs, à son approche,
se fussent écartés d’eux-mêmes. Un grand escalier droit montait
vers un corridor. Emma tourna la clenche d’une porte, et tout à
coup, au fond de la chambre, elle aperçut un homme qui dormait.
C’était Rodolphe. Elle poussa un cri.

-- Te voilà! te voilà! répétait-il. Comment as-tu fait pour
venir?... Ah! ta robe est mouillée!

-- Je t’aime! répondit-elle en lui passant les bras autour du cou.

Cette première audace lui ayant réussi, chaque fois maintenant que
Charles sortait de bonne heure, Emma s’habillait vite et
descendait à pas de loup le perron qui conduisait au bord de
l’eau.

Mais, quand la planche aux vaches était levée, il fallait suivre
les murs qui longeaient la rivière; la berge était glissante; elle
s’accrochait de la main, pour ne pas tomber, aux bouquets de
ravenelles flétries. Puis elle prenait à travers des champs en
labour, où elle enfonçait, trébuchait et empêtrait ses bottines
minces. Son foulard, noué sur sa tête, s’agitait au vent dans les
herbages; elle avait peur des boeufs, elle se mettait à courir;
elle arrivait essoufflée, les joues roses, et exhalant de toute sa
personne un frais parfum de sève, de verdure et de grand air.
Rodolphe, à cette heure-là, dormait encore. C’était comme une
matinée de printemps qui entrait dans sa chambre.

Les rideaux jaunes, le long des fenêtres laissaient passer
doucement une lourde lumière blonde. Emma tâtonnait en clignant
des yeux, tandis que les gouttes de rosée suspendues à ses
bandeaux faisaient comme une auréole de topazes tout autour de sa
figure. Rodolphe, en riant, l’attirait à lui et il la prenait sur
son coeur.

Ensuite, elle examinait l’appartement, elle ouvrait les tiroirs
des meubles, elle se peignait avec son peigne et se regardait dans
le miroir à barbe. Souvent même, elle mettait entre ses dents le
tuyau d’une grosse pipe qui était sur la table de nuit, parmi des
citrons et des morceaux de sucre, près d’une carafe d’eau.

Il leur fallait un bon quart d’heure pour les adieux. Alors Emma
pleurait; elle aurait voulu ne jamais abandonner Rodolphe. Quelque
chose de plus fort qu’elle la poussait vers lui, si bien qu’un
jour, la voyant survenir à l’improviste, il fronça le visage comme
quelqu’un de contrarié.

-- Qu’as-tu donc? dit-elle. Souffres-tu? Parle-moi!

Enfin il déclara, d’un air sérieux, que ses visites devenaient
imprudentes et qu’elle se compromettait.


X

Peu à peu, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L’amour l’avait
enivrée d’abord, et elle n’avait songé à rien au delà. Mais, à
présent qu’il était indispensable à sa vie, elle craignait d’en
perdre quelque chose, ou même qu’il ne fût troublé. Quand elle
s’en revenait de chez lui, elle jetait tout alentour des regards
inquiets, épiant chaque forme qui passait à l’horizon et chaque
lucarne du village d’où l’on pouvait l’apercevoir. Elle écoutait
les pas, les cris, le bruit des charrues; et elle s’arrêtait plus
blême et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se
balançaient sur sa tête.

Un matin, qu’elle s’en retournait ainsi, elle crut distinguer tout
à coup le long canon d’une carabine qui semblait la tenir en joue.
Il dépassait obliquement le bord d’un petit tonneau, à demi enfoui
entre les herbes, sur la marge d’un fossé. Emma, prête à défaillir
de terreur, avança cependant, et un homme sortit du tonneau, comme
ces diables à boudin qui se dressent du fond des boîtes. Il avait
des guêtres bouclées jusqu’aux genoux, sa casquette enfoncée
jusqu’aux yeux, les lèvres grelottantes et le nez rouge. C’était
le capitaine Binet, à l’affût des canards sauvages.

-- Vous auriez dû parler de loin! s’écria-t-il. Quand on aperçoit
un fusil, il faut toujours avertir.

Le percepteur, par là, tâchait de dissimuler la crainte qu’il
venait d’avoir; car, un arrêté préfectoral ayant interdit la
chasse aux canards autrement qu’en bateau, M. Binet, malgré son
respect pour les lois, se trouvait en contravention. Aussi
croyait-il à chaque minute entendre arriver le garde champêtre.
Mais cette inquiétude irritait son plaisir, et, tout seul dans son
tonneau, il s’applaudissait de son bonheur et de sa malice.

À la vue d’Emma, il parut soulagé d’un grand poids, et aussitôt,
entamant la conversation:

-- Il ne fait pas chaud, ça pique!

Emma ne répondit rien. Il poursuivit:

-- Et vous voilà sortie de bien bonne heure?

-- Oui, dit-elle en balbutiant; je viens de chez la nourrice où
est mon enfant.

-- Ah! fort bien! fort bien! Quant à moi, tel que vous me voyez,
dès la pointe du jour je suis là; mais le temps est si crassineux,
qu’à moins d’avoir la plume juste au bout...

-- Bonsoir, monsieur Binet, interrompit-elle en lui tournant les
talons.

-- Serviteur, madame, reprit-il d’un ton sec.

Et il rentra dans son tonneau.

Emma se repentit d’avoir quitté si brusquement le percepteur. Sans
doute, il allait faire des conjectures défavorables. L’histoire de
la nourrice était la pire excuse, tout le monde sachant bien à
Yonville que la petite Bovary, depuis un an, était revenue chez
ses parents. D’ailleurs, personne n’habitait aux environs; ce
chemin ne conduisait qu’à la Huchette; Binet donc avait deviné
d’où elle venait, et il ne se tairait pas, il bavarderait, c’était
certain! Elle resta jusqu’au soir à se torturer l’esprit dans tous
les projets de mensonges imaginables, et ayant sans cesse devant
les yeux cet imbécile à carnassière.

Charles, après le dîner, la voyant soucieuse, voulut, par
distraction, la conduire chez le pharmacien; et la première
personne qu’elle aperçut dans la pharmacie, ce fut encore lui, le
percepteur! Il était debout devant le comptoir, éclairé par la
lumière du bocal rouge, et il disait:

-- Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol.

-- Justin, cria l’apothicaire, apporte-nous l’acide sulfurique.

Puis, à Emma, qui voulait monter dans l’appartement de madame
Homais:

-- Non, restez, ce n’est pas la peine, elle va descendre.
Chauffez-vous au poêle en attendant... Excusez-moi... Bonjour,
docteur (car le pharmacien se plaisait beaucoup a prononcer ce mot
docteur, comme si en l’adressant à un autre, il eût fait rejaillir
sur lui-même quelque chose de la pompe qu’il y trouvait)... Mais
prends garde de renverser les mortiers! va plutôt chercher les
chaises de la petite salle; tu sais bien qu’on ne dérange pas les
fauteuils du salon.

Et, pour remettre en place son fauteuil, Homais se précipitait
hors du comptoir, quand Binet lui demanda une demi-once d’acide de
sucre.

-- Acide de sucre? fit le pharmacien dédaigneusement. Je ne
connais pas, j’ignore! Vous voulez peut-être de l’acide oxalique?
C’est oxalique, n’est-il pas vrai?

Binet expliqua qu’il avait besoin d’un mordant pour composer lui-
même une eau de cuivre avec quoi dérouiller diverses garnitures de
chasse. Emma tressaillit. Le pharmacien se mit à dire:

-- En effet, le temps n’est pas propice, à cause de l’humidité.

-- Cependant, reprit le percepteur d’un air finaud, il y a des
personnes qui s’en arrangent.

Elle étouffait.

-- Donnez-moi encore...

-- Il ne s’en ira donc jamais! pensait-elle.

-- Une demi-once d’arcanson et de térébenthine, quatre onces de
cire jaune, et trois demi-onces de noir animal, s’il vous plaît,
pour nettoyer les cuirs vernis de mon équipement.

L’apothicaire commençait à tailler de la cire, quand madame Homais
parut avec Irma dans ses bras, Napoléon à ses côtés et Athalie qui
la suivait. Elle alla s’asseoir sur le banc de velours contre la
fenêtre, et le gamin s’accroupit sur un tabouret, tandis que sa
soeur aînée rôdait autour de la boîte à jujube, près de son petit
papa. Celui-ci emplissait des entonnoirs et bouchait des flacons,
il collait des étiquettes, il confectionnait des paquets. On se
taisait autour de lui; et l’on entendait seulement de temps à
autre tinter les poids dans les balances, avec quelques paroles
basses du pharmacien donnant des conseils à son élève.

-- Comment va votre jeune personne? demanda tout à coup madame
Homais.

-- Silence! exclama son mari, qui écrivait des chiffres sur le
cahier de brouillons.

-- Pourquoi ne l’avez-vous pas amenée? reprit-elle à demi-voix.

-- Chut! chut! fit Emma en désignant du doigt l’apothicaire.

Mais Binet, tout entier à la lecture de l’addition, n’avait rien
entendu probablement. Enfin il sortit. Alors Emma, débarrassée,
poussa un grand soupir.

-- Comme vous respirez fort! dit madame Homais.

-- Ah! c’est qu’il fait un peu chaud, répondit-elle.

Ils avisèrent donc, le lendemain, à organiser leurs rendez-vous;
Emma voulait corrompre sa servante par un cadeau; mais il eût
mieux valu découvrir à Yonville quelque maison discrète. Rodolphe
promit d’en chercher une.

Pendant tout l’hiver, trois ou quatre fois la semaine, à la nuit
noire, il arrivait dans le jardin. Emma, tout exprès, avait retiré
la clef de la barrière, que Charles crut perdue.

Pour l’avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée
de sable. Elle se levait en sursaut; mais quelquefois il lui
fallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin
du feu, et il n’en finissait pas. Elle se dévorait d’impatience;
si ses yeux l’avaient pu, ils l’eussent fait sauter par les
fenêtres. Enfin, elle commençait sa toilette de nuit; puis, elle
prenait un livre et continuait à lire fort tranquillement, comme
si la lecture l’eût amusée. Mais Charles, qui était au lit,
l’appelait pour se coucher.

-- Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.

-- Oui, j’y vais! répondait-elle.

Cependant, comme les bougies l’éblouissaient, il se tournait vers
le mur et s’endormait. Elle s’échappait en retenant son haleine,
souriante, palpitante, déshabillée.

Rodolphe avait un grand manteau; il l’en enveloppait tout entière,
et, passant le bras autour de sa taille, il l’entraînait sans
parler jusqu’au fond du jardin.

C’était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pourris où
autrefois Léon la regardait si amoureusement, durant les soirs
d’été. Elle ne pensait guère à lui maintenant.

Les étoiles brillaient à travers les branches du jasmin sans
feuilles. Ils entendaient derrière eux la rivière qui coulait, et,
de temps à autre, sur la berge, le claquement des roseaux secs.
Des massifs d’ombre, çà et là, se bombaient dans l’obscurité, et
parfois, frissonnant tous d’un seul mouvement, ils se dressaient
et se penchaient comme d’immenses vagues noires qui se fussent
avancées pour les recouvrir. Le froid de la nuit les faisait
s’étreindre davantage; les soupirs de leurs lèvres leur semblaient
plus forts; leurs yeux, qu’ils entrevoyaient à peine, leur
paraissaient plus grands, et, au milieu du silence, il y avait des
paroles dites tout bas qui tombaient sur leur âme avec une
sonorité cristalline et qui s’y répercutaient en vibrations
multipliées.

Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s’allaient réfugier dans le
cabinet aux consultations, entre le hangar et l’écurie. Elle
allumait un des flambeaux de la cuisine, qu’elle avait caché
derrière les livres. Rodolphe s’installait là comme chez lui. La
vue de la bibliothèque et du bureau, de tout l’appartement enfin,
excitait sa gaieté; et il ne pouvait se retenir de faire sur
Charles quantité de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle
eût désiré le voir plus sérieux, et même plus dramatique à
l’occasion, comme cette fois où elle crut entendre dans l’allée un
bruit de pas qui s’approchaient.

-- On vient! dit-elle.

Il souffla la lumière.

-- As-tu tes pistolets?

-- Pourquoi?

-- Mais... pour te défendre, reprit Emma.

-- Est-ce de ton mari? Ah! le pauvre garçon!

Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait: «Je
l’écraserais d’une chiquenaude.»

Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu’elle y sentît une sorte
d’indélicatesse et de grossièreté naïve qui la scandalisa.

Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elle
avait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il,
odieux même, car il n’avait, lui, aucune raison de haïr ce bon
Charles, n’étant pas ce qui s’appelle dévoré de jalousie; -- et, à
ce propos, Emma lui avait fait un grand serment qu’il ne trouvait
pas non plus du meilleur goût.

D’ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu
échanger des miniatures, on s’était coupé des poignées de cheveux,
et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau de
mariage, en signe d’alliance éternelle. Souvent elle lui parlait
des cloches du soir ou des voix de la nature; puis elle
l’entretenait de sa mère, à elle, et de sa mère, à lui. Rodolphe
l’avait perdue depuis vingt ans. Emma, néanmoins, l’en consolait
avec des mièvreries de langage, comme on eût fait à un marmot
abandonné, et même lui disait quelquefois, en regardant la lune:

-- Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent notre
amour.

Mais elle était si jolie! il en avait possédé si peu d’une candeur
pareille! Cet amour sans libertinage était pour lui quelque chose
de nouveau, et qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressait
à la fois son orgueil et sa sensualité. L’exaltation d’Emma, que
son bon sens bourgeois dédaignait, lui semblait au fond du coeur
charmante, puisqu’elle s’adressait à sa personne. Alors, sûr
d’être aimé, il ne se gêna pas, et insensiblement ses façons
changèrent.

Il n’avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la
faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient
folle; si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut
se diminuer sous elle, comme l’eau d’un fleuve qui s’absorberait
dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n’y voulut pas croire;
elle redoubla de tendresse; et Rodolphe, de moins en moins, cacha
son indifférence.

Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si
elle ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage.
L’humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que
les voluptés tempéraient. Ce n’était pas de l’attachement, c’était
comme une séduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avait
presque peur.

Les apparences, néanmoins, étaient plus calmes que jamais,
Rodolphe ayant réussi à conduire l’adultère selon sa fantaisie;
et, au bout de six mois, quand le printemps arriva, ils se
trouvaient, l’un vis-à-vis de l’autre, comme deux mariés qui
entretiennent tranquillement une flamme domestique.

C’était l’époque où le père Rouault envoyait son dinde, en
souvenir de sa jambe remise. Le cadeau arrivait toujours avec une
lettre. Emma coupa la corde qui la retenait au panier, et lut les
lignes suivantes:

«Mes chers enfants,

«J’espère que la présente vous trouvera en bonne santé et que
celui-là vaudra bien les autres; car il me semble un peu plus
mollet, si j’ose dire, et plus massif. Mais, la prochaine fois,
par changement, je vous donnerai un coq, à moins que vous ne
teniez de préférence aux picots; et renvoyez-moi la bourriche,
s’il vous plaît, avec les deux anciennes. J’ai eu un malheur à ma
charreterie, dont la couverture, une nuit qu’il ventait fort,
s’est envolée dans les arbres. La récolte non plus n’a pas été
trop fameuse. Enfin, je ne sais pas quand j’irai vous voir. Ça
m’est tellement difficile de quitter maintenant la maison, depuis
que je suis seul, ma pauvre Emma!

«Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme si le
bonhomme eût laissé tomber sa plume pour rêver quelque temps.

«Quant à moi, je vais bien, sauf un rhume que j’ai attrapé l’autre
jour à la foire d’Yvetot, où j’étais parti pour retenir un berger,
ayant mis le mien dehors, par suite de sa trop grande délicatesse
de bouche. Comme on est à plaindre avec tous ces brigands-là! Du
reste, c’était aussi un malhonnête.

«J’ai appris d’un colporteur qui, voyageant cet hiver par votre
pays, s’est fait arracher une dent, que Bovary travaillait
toujours dur. Ça ne m’étonne pas, et il m’a montré sa dent; nous
avons pris un café ensemble. Je lui ai demandé s’il t’avait vue,
il m’a dit que non, mais qu’il avait vu dans l’écurie deux
animaux, d’où je conclus que le métier roule. Tant mieux, mes
chers enfants, et que le bon Dieu vous envoie tout le bonheur
imaginable.

«Il me fait deuil de ne pas connaître encore ma bien-aimée petite-
fille Berthe Bovary. J’ai planté pour elle, dans le jardin, sous
ta chambre, un prunier de prunes d’avoine, et je ne veux pas qu’on
y touche, si ce n’est pour lui faire plus tard des compotes, que
je garderai dans l’armoire, à son intention, quand elle viendra.

«Adieu, mes chers enfants. Je t’embrasse, ma fille; vous aussi,
mon gendre, et la petite, sur les deux joues.

«Je suis, avec bien des compliments,

«Votre tendre père,

«THEODORE ROUAULT.»

Elle resta quelques minutes à tenir entre ses doigts ce gros
papier. Les fautes d’orthographe s’y enlaçaient les unes aux
autres, et Emma poursuivait la pensée douce qui caquetait tout au
travers comme une poule à demi cachée dans une haie d’épines. On
avait séché l’écriture avec les cendres du foyer, car un peu de
poussière grise glissa de la lettre sur sa robe, et elle crut
presque apercevoir son père se courbant vers l’âtre pour saisir
les pincettes. Comme il y avait longtemps qu’elle n’était plus
auprès de lui, sur l’escabeau, dans la cheminée, quand elle
faisait brûler le bout d’un bâton à la grande flamme des joncs
marins qui pétillaient!...

Elle se rappela des soirs d’été tout pleins de soleil. Les
poulains hennissaient quand on passait, et galopaient,
galopaient... Il y avait sous sa fenêtre une ruche à miel, et
quelquefois les abeilles, tournoyant dans la lumière, frappaient
contre les carreaux comme des balles d’or rebondissantes. Quel
bonheur dans ce temps-là! quelle liberté! quel espoir! quelle
abondance d’illusions! Il n’en restait plus maintenant! Elle en
avait dépensé à toutes les aventures de son âme, par toutes les
conditions successives, dans la virginité, dans le mariage et dans
l’amour; -- les perdant ainsi continuellement le long de sa vie,
comme un voyageur qui laisse quelque chose de sa richesse à toutes
les auberges de la route.

Mais qui donc la rendait si malheureuse? où était la catastrophe
extraordinaire qui l’avait bouleversée? Et elle releva la tête,
regardant autour d’elle, comme pour chercher la cause de ce qui la
faisait souffrir.

Un rayon d’avril chatoyait sur les porcelaines de l’étagère; le
feu brûlait; elle sentait sous ses pantoufles la douceur du tapis;
le jour était blanc, l’atmosphère tiède, et elle entendit son
enfant qui poussait des éclats de rire.

En effet, la petite fille se roulait alors sur le gazon, au milieu
de l’herbe qu’on fanait. Elle était couchée à plat ventre, au haut
d’une meule. Sa bonne la retenait par la jupe. Lestiboudois
ratissait à côté, et, chaque fois qu’il s’approchait, elle se
penchait en battant l’air de ses deux bras.

-- Amenez-la-moi! dit sa mère se précipitant pour l’embrasser.
Comme je t’aime, ma pauvre enfant! comme je t’aime!

Puis, s’apercevant qu’elle avait le bout des oreilles un peu sale,
elle sonna vite pour avoir de l’eau chaude, et la nettoya, la
changea de linge, de bas, de souliers, fit mille questions sur sa
santé, comme au retour d’un voyage, et enfin, la baisant encore et
pleurant un peu, elle la remit aux mains de la domestique, qui
restait fort ébahie devant cet excès de tendresse.

Rodolphe, le soir, la trouva plus sérieuse que d’habitude.

-- Cela se passera, jugea-t-il, c’est un caprice.

Et il manqua consécutivement à trois rendez-vous. Quand il revint,
elle se montra froide et presque dédaigneuse.

-- Ah! tu perds ton temps, ma mignonne...

Et il eut l’air de ne point remarquer ses soupirs mélancoliques,
ni le mouchoir qu’elle tirait.

C’est alors qu’Emma se repentit!

Elle se demanda même pourquoi donc elle exécrait Charles, et s’il
n’eût pas été meilleur de le pouvoir aimer. Mais il n’offrait pas
grande prise à ces retours du sentiment, si bien qu’elle demeurait
fort embarrassée dans sa velléité de sacrifice, lorsque
l’apothicaire vint à propos lui fournir une occasion.


XI

Il avait lu dernièrement l’éloge d’une nouvelle méthode pour la
cure des pieds-bots; et comme il était partisan du progrès, il
conçut cette idée patriotique que Yonville, pour se mettre au
niveau, devait avoir des opérations de stréphopodie.

-- Car, disait-il à Emma, que risque-t-on? Examinez (et il
énumérait, sur ses doigts, les avantages de la tentative); succès
presque certain, soulagement et embellissement du malade,
célébrité vite acquise à l’opérateur. Pourquoi votre mari, par
exemple, ne voudrait-il pas débarrasser ce pauvre Hippolyte, du
Lion d’or? Notez qu’il ne manquerait pas de raconter sa guérison à
tous les voyageurs, et puis (Homais baissait la voix et regardait
autour de lui) qui donc m’empêcherait d’envoyer au journal une
petite note là-dessus? Eh! mon Dieu! un article circule..., on en
parle..., cela finit par faire la boule de neige! Et qui sait? qui
sait?

En effet, Bovary pouvait réussir; rien n’affirmait à Emma qu’il ne
fût pas habile, et quelle satisfaction pour elle que de l’avoir
engagé à une démarche d’où sa réputation et sa fortune se
trouveraient accrues? Elle ne demandait qu’à s’appuyer sur quelque
chose de plus solide que l’amour.

Charles, sollicité par l’apothicaire et par elle, se laissa
convaincre. Il fit venir de Rouen le volume du docteur Duval, et,
tous les soirs, se prenant la tête entre les mains, il s’enfonçait
dans cette lecture.

Tandis qu’il étudiait les équins, les varus et les valgus, c’est-
à-dire la stréphocatopodie, la stréphendopodie et la
stréphexopodie (ou, pour parler mieux, les différentes déviations
du pied, soit en bas, en dedans ou en dehors), avec la
stréphypopodie et la stréphanopodie (autrement dit torsion en
dessous et redressement en haut), M. Homais par toute sorte de
raisonnements, exhortait le garçon d’auberge à se faire opérer.

-- À peine sentiras-tu, peut-être, une légère douleur; c’est une
simple piqûre comme une petite saignée, moins que l’extirpation de
certains cors.

Hippolyte, réfléchissant, roulait des yeux stupides.

-- Du reste, reprenait le pharmacien, ça ne me regarde pas! c’est
pour toi! par humanité pure! Je voudrais te voir, mon ami,
débarrassé de ta hideuse claudication, avec ce balancement de la
région lombaire, qui, bien que tu prétendes le contraire, doit te
nuire considérablement dans l’exercice de ton métier.

Alors Homais lui représentait combien il se sentirait ensuite plus
gaillard et plus ingambe, et même lui donnait à entendre qu’il
s’en trouverait mieux pour plaire aux femmes; et le valet d’écurie
se prenait à sourire lourdement. Puis il l’attaquait par la
vanité:

-- N’es-tu pas un homme, saprelotte? Que serait-ce donc, s’il
t’avait fallu servir, aller combattre sous les drapeaux?... Ah!
Hippolyte!

Et Homais s’éloignait, déclarant qu’il ne comprenait pas cet
entêtement, cet aveuglement à se refuser aux bienfaits de la
science.

Le malheureux céda, car ce fut comme une conjuration. Binet, qui
ne se mêlait jamais des affaires d’autrui, madame Lefrançois,
Artémise, les voisins, et jusqu’au maire, M. Tuvache, tout le
monde l’engagea, le sermonna, lui faisait honte; mais ce qui
acheva de le décider, c’est que ça ne lui coûterait rien. Bovary
se chargeait même de fournir la machine pour l’opération. Emma
avait eu l’idée de cette générosité; et Charles y consentit, se
disant au fond du coeur que sa femme était un ange.

Avec les conseils du pharmacien, et en recommençant trois fois, il
fit donc construire par le menuisier, aidé du serrurier, une
manière de boîte pesant huit livres environ, et où le fer, le
bois, la tôle, le cuir, les vis et les écrous ne se trouvaient
point épargnés.

Cependant, pour savoir quel tendon couper à Hippolyte, il fallait
connaître d’abord quelle espèce de pied-bot il avait.

Il avait un pied faisant avec la jambe une ligne presque droite,
ce qui ne l’empêchait pas d’être tourné en dedans, de sorte que
c’était un équin mêlé d’un peu de varus, ou bien un léger varus
fortement accusé d’équin. Mais, avec cet équin, large en effet
comme un pied de cheval, à peau rugueuse, à tendons secs, à gros
orteils, et où les ongles noirs figuraient les clous d’un fer, le
stréphopode, depuis le matin jusqu’à la nuit, galopait comme un
cerf. On le voyait continuellement sur la place, sautiller tout
autour des charrettes, en jetant en avant son support inégal. Il
semblait même plus vigoureux de cette jambe-là que de l’autre. À
force d’avoir servi, elle avait contracté comme des qualités
morales de patience et d’énergie, et quand on lui donnait quelque
gros ouvrage, il s’écorait dessus, préférablement.

Or, puisque c’était un équin, il fallait couper le tendon
d’Achille, quitte à s’en prendre plus tard au muscle tibial
antérieur pour se débarrasser du varus; car le médecin n’osait
d’un seul coup risquer deux opérations, et même il tremblait déjà,
dans la peur d’attaquer quelque région importante qu’il ne
connaissait pas.

Ni Ambroise Paré, appliquant pour la première fois depuis Celse,
après quinze siècles d’intervalle, la ligature immédiate d’une
artère; ni Dupuytren allant ouvrir un abcès à travers une couche
épaisse d’encéphale; ni Gensoul, quand il fit la première ablation
de maxillaire supérieur, n’avaient certes le coeur si palpitant,
la main si frémissante, l’intellect aussi tendu que M. Bovary
quand il approcha d’Hippolyte, son ténotome entre les doigts. Et,
comme dans les hôpitaux, on voyait à côté, sur une table, un tas
de charpie, des fils cirés, beaucoup de bandes, une pyramide de
bandes, tout ce qu’il y avait de bandes chez l’apothicaire.
C’était M. Homais qui avait organisé dès le matin tous ces
préparatifs, autant pour éblouir la multitude que pour
s’illusionner lui-même. Charles piqua la peau; on entendit un
craquement sec. Le tendon était coupé, l’opération était finie.
Hippolyte n’en revenait pas de surprise; il se penchait sur les
mains de Bovary pour les couvrir de baisers.

-- Allons, calme-toi, disait l’apothicaire, tu témoigneras plus
tard ta reconnaissance envers ton bienfaiteur!

Et il descendit conter le résultat à cinq ou six curieux qui
stationnaient dans la cour, et qui s’imaginaient qu’Hippolyte
allait reparaître marchant droit. Puis Charles, ayant bouclé son
malade dans le moteur mécanique, s’en retourna chez lui, où Emma,
tout anxieuse, l’attendait sur la porte. Elle lui sauta au cou;
ils se mirent à table; il mangea beaucoup, et même il voulut, au
dessert, prendre une tasse de café, débauche qu’il ne se
permettait que le dimanche lorsqu’il y avait du monde.

La soirée fut charmante, pleine de causeries, de rêves en commun.
Ils parlèrent de leur fortune future, d’améliorations à introduire
dans leur ménage, il voyait sa considération s’étendant, son bien-
être s’augmentant, sa femme l’aimant toujours; et elle se trouvait
heureuse de se rafraîchir dans un sentiment nouveau, plus sain,
meilleur, enfin d’éprouver quelque tendresse pour ce pauvre garçon
qui la chérissait. L’idée de Rodolphe, un moment, lui passa par la
tête; mais ses yeux se reportèrent sur Charles: elle remarqua même
avec surprise qu’il n’avait point les dents vilaines.

Ils étaient au lit lorsque M. Homais, malgré la cuisinière, entra
tout à coup dans la chambre, en tenant à la main une feuille de
papier fraîche écrite. C’était la réclame qu’il destinait au Fanal
de Rouen. Il la leur apportait à lire.

-- Lisez vous-même, dit Bovary.

Il lut:

-- «Malgré les préjugés qui recouvrent encore une partie de la
face de l’Europe comme un réseau, la lumière cependant commence à
pénétrer dans nos campagnes. C’est ainsi que, mardi, notre petite
cité d’Yonville s’est vue le théâtre d’une expérience chirurgicale
qui est en même temps un acte de haute philanthropie. M. Bovary,
un de nos praticiens les plus distingués...»

-- Ah! c’est trop! c’est trop! disait Charles, que l’émotion
suffoquait.

-- Mais non, pas du tout! comment donc!... «A opéré d’un pied-
bot...» Je n’ai pas mis le terme scientifique, parce que, vous
savez, dans un journal..., tout le monde peut-être ne comprendrait
pas; il faut que les masses...

-- En effet, dit Bovary. Continuez.

-- Je reprends, dit le pharmacien. «M. Bovary, un de nos
praticiens les plus distingués, a opéré d’un pied-bot le nommé
Hippolyte Tautain, garçon d’écurie depuis vingt-cinq ans à l’hôtel
du Lion d’or, tenu par madame veuve Lefrançois, sur la place
d’Armes. La nouveauté de la tentative et l’intérêt qui s’attachait
au sujet avaient attiré un tel concours de population, qu’il y
avait véritablement encombrement au seuil de l’établissement.
L’opération, du reste, s’est pratiquée comme par enchantement, et
à peine si quelques gouttes de sang sont venues sur la peau, comme
pour dire que le tendon rebelle venait enfin de céder sous les
efforts de l’art. Le malade, chose étrange (nous l’affirmons de
visu) n’accusa point de douleur. Son état, jusqu’à présent, ne
laisse rien à désirer. Tout porte à croire que la convalescence
sera courte; et qui sait même si, à la prochaine fête villageoise,
nous ne verrons pas notre brave Hippolyte figurer dans des danses
bachiques, au milieu d’un choeur de joyeux drilles, et ainsi
prouver à tous les yeux, par sa verve et ses entrechats, sa
complète guérison? Honneur donc aux savants généreux! honneur à
ces esprits infatigables qui consacrent leurs veilles à
l’amélioration ou bien au soulagement de leur espèce! Honneur!
trois fois honneur! N’est-ce pas le cas de s’écrier que les
aveugles verront, les sourds entendront et les boiteux marcheront!
Mais ce que le fanatisme autrefois promettait à ses élus, la
science maintenant l’accomplit pour tous les hommes! Nous
tiendrons nos lecteurs au courant des phases successives de cette
cure si remarquable.»

Ce qui n’empêcha pas que, cinq jours après, la mère Lefrançois
n’arrivât tout effarée en s’écriant:

-- Au secours! il se meurt!... J’en perds la tête!

Charles se précipita vers le Lion d’or, et le pharmacien qui
l’aperçut passant sur la place, sans chapeau, abandonna la
pharmacie. Il parut lui-même, haletant, rouge, inquiet, et
demandant à tous ceux qui montaient l’escalier:

-- Qu’a donc notre intéressant stréphopode?

Il se tordait, le stréphopode, dans des convulsions atroces, si
bien que le moteur mécanique où était enfermée sa jambe frappait
contre la muraille à la défoncer.

Avec beaucoup de précautions, pour ne pas déranger la position du
membre, on retira donc la boîte, et l’on vit un spectacle affreux.
Les formes du pied disparaissaient dans une telle bouffissure, que
la peau tout entière semblait près de se rompre, et elle était
couverte d’ecchymoses occasionnées par la fameuse machine.
Hippolyte déjà s’était plaint d’en souffrir; on n’y avait pris
garde; il fallut reconnaître qu’il n’avait pas eu tort
complètement; et on le laissa libre quelques heures. Mais à peine
l’oedème eut-il un peu disparu, que les deux savants jugèrent à
propos de rétablir le membre dans l’appareil, et en l’y serrant
davantage, pour accélérer les choses. Enfin, trois jours après,
Hippolyte n’y pouvant plus tenir, ils retirèrent encore une fois
la mécanique, tout en s’étonnant beaucoup du résultat qu’ils
aperçurent. Une tuméfaction livide s’étendait sur la jambe, et
avec des phlyctènes de place en place, par où suintait un liquide
noir. Cela prenait une tournure sérieuse. Hippolyte commençait à
s’ennuyer, et la mère Lefrançois l’installa dans la petite salle,
près de la cuisine, pour qu’il eût au moins quelque distraction.

Mais le percepteur, qui tous les jours y dînait, se plaignit avec
amertume d’un tel voisinage. Alors on transporta Hippolyte dans la
salle de billard.

Il était là, geignant sous ses grosses couvertures, pâle, la barbe
longue, les yeux caves, et, de temps à autre, tournant sa tête en
sueur sur le sale oreiller où s’abattaient les mouches. Madame
Bovary le venait voir. Elle lui apportait des linges pour ses
cataplasmes, et le consolait, l’encourageait. Du reste, il ne
manquait pas de compagnie, les jours de marché surtout, lorsque
les paysans autour de lui poussaient les billes du billard,
escrimaient avec les queues, fumaient, buvaient, chantaient,
braillaient.

-- Comment vas-tu? disaient-ils en lui frappant sur l’épaule. Ah!
tu n’es pas fier, à ce qu’il paraît! mais c’est ta faute. Il
faudrait faire ceci, faire cela.

Et on lui racontait des histoires de gens qui avaient tous été
guéris par d’autres remèdes que les siens; puis, en manière de
consolation, ils ajoutaient:

-- C’est que tu t’écoutes trop! lève-toi donc! tu te dorlotes
comme un roi! Ah! n’importe, vieux farceur! tu ne sens pas bon!

La gangrène, en effet, montait de plus en plus. Bovary en était
malade lui-même. Il venait à chaque heure, à tout moment.
Hippolyte le regardait avec des yeux pleins d’épouvante et
balbutiait en sanglotant:

-- Quand est-ce que je serai guéri?... Ah! sauvez-moi!... Que je
suis malheureux! que je suis malheureux!

Et le médecin s’en allait, toujours en lui recommandant la diète.

-- Ne l’écoute point, mon garçon, reprenait la mère Lefrançois;
ils t’ont déjà bien assez martyrisé? tu vas t’affaiblir encore.
Tiens, avale!

Et elle lui présentait quelque bon bouillon, quelque tranche de
gigot, quelque morceau de lard, et parfois des petits verres
d’eau-de-vie qu’il n’avait pas le courage de porter à ses lèvres.

L’abbé Bournisien, apprenant qu’il empirait, fit demander à le
voir. Il commença par le plaindre de son mal, tout en déclarant
qu’il fallait s’en réjouit, puisque c’était la volonté du
Seigneur, et profiter vite de l’occasion pour se réconcilier avec
le ciel.

-- Car, disait l’ecclésiastique d’un ton paterne, tu négligeais un
peu tes devoirs; on te voyait rarement à l’office divin; combien y
a-t-il d’années que tu ne t’es approché de la sainte table? Je
comprends que tes occupations, que le tourbillon du monde aient pu
t’écarter du soin de ton salut. Mais à présent, c’est l’heure d’y
réfléchir. Ne désespère pas cependant; j’ai connu de grands
coupables qui, près de comparaître devant Dieu (tu n’en es point
encore là, je le sais bien), avaient imploré sa miséricorde, et
qui certainement sont morts dans les meilleures dispositions.
Espérons que, tout comme eux, tu nous donneras de bons exemples!
Ainsi, par précaution, qui donc t’empêcherait de réciter matin et
soir un «Je vous salue, Marie, pleine de grâce», et un «Notre
Père, qui êtes aux cieux»? Oui fais cela! pour moi, pour
m’obliger. Qu’est-ce que ça coûte?... Me le promets-tu?

Le pauvre diable promit. Le curé revint les jours suivants. Il
causait avec l’aubergiste et même racontait des anecdotes
entremêlées de plaisanteries, de calembours qu’Hippolyte ne
comprenait pas. Puis, dès que la circonstance le permettait, il
retombait sur les matières de religion, en prenant une figure
convenable.

Son zèle parut réussir; car bientôt le stréphopode témoigna
l’envie d’aller en pèlerinage à Bon-Secours, s’il se guérissait: à
quoi M. Bournisien répondit qu’il ne voyait pas d’inconvénient;
deux précautions valaient mieux qu’une. On ne risquait rien.

L’apothicaire s’indigna contre ce qu’il appelait les manoeuvres du
prêtre; elles nuisaient, prétendait-il, à la convalescence
d’Hippolyte, et il répétait à madame Lefrançois:

-- Laissez-le! Laissez-le! vous lui perturbez le moral avec votre
mysticisme!

Mais la bonne femme ne voulait plus l’entendre. Il était la cause
de tout. Par esprit de contradiction, elle accrocha même au chevet
du malade un bénitier tout plein, avec une branche de buis.

Cependant la religion pas plus que la chirurgie ne paraissait le
secourir, et l’invincible pourriture allait montant toujours des
extrémités vers le ventre. On avait beau varier les potions et
changer les cataplasmes, les muscles chaque jour se décollaient
davantage, et enfin Charles répondit par un signe de tête
affirmatif quand la mère Lefrançois lui demanda si elle ne
pourrait point, en désespoir de cause, faire venir M. Canivet, de
Neufchâtel, qui était une célébrité.

Docteur en médecine, âgé de cinquante ans, jouissant d’une bonne
position et sûr de lui-même, le confrère ne se gêna pas pour rire
dédaigneusement lorsqu’il découvrit cette jambe gangrenée jusqu’au
genou. Puis, ayant déclaré net qu’il la fallait amputer, il s’en
alla chez le pharmacien déblatérer contre les ânes qui avaient pu
réduire un malheureux homme en un tel état. Secouant M. Homais par
le bouton de sa redingote, il vociférait dans la pharmacie:

-- Ce sont là des inventions de Paris! Voilà les idées de ces
messieurs de la Capitale! c’est comme le strabisme, le chloroforme
et la lithotritie, un tas de monstruosités que le gouvernement
devrait défendre! Mais on veut faire le malin, et l’on vous fourre
des remèdes sans s’inquiéter des conséquences. Nous ne sommes pas
si forts que cela, nous autres; nous ne sommes pas des savants,
des mirliflores, des jolis coeurs; nous sommes des praticiens, des
guérisseurs, et nous n’imaginerions pas d’opérer quelqu’un qui se
porte à merveille! Redresser des pieds-bots! est-ce qu’on peut
redresser les pieds-bots? c’est comme si l’on voulait, par
exemple, rendre droit un bossu!

Homais souffrait en écoutant ce discours, et il dissimulait son
malaise sous un sourire de courtisan, ayant besoin de ménager
M. Canivet, dont les ordonnances quelquefois arrivaient jusqu’à
Yonville; aussi ne prit-il pas la défense de Bovary, ne fit-il
même aucune observation, et, abandonnant ses principes, il
sacrifia sa dignité aux intérêts plus sérieux de sort négoce.

Ce fut dans le village un événement considérable que cette
amputation de cuisse par le docteur Canivet! Tous les habitants,
ce jour-là, s’étaient levés de meilleure heure, et la Grande-Rue,
bien que pleine de monde, avait quelque chose de lugubre comme
s’il se fût agi d’une exécution capitale. On discutait chez
l’épicier sur la maladie d’Hippolyte; les boutiques ne vendaient
rien, et madame Tuvache, la femme du maire, ne bougeait pas de sa
fenêtre, par l’impatience où elle était de voir venir l’opérateur.

Il arriva dans son cabriolet, qu’il conduisait lui-même. Mais, le
ressort du coté droit s’étant à la longue affaissé sous le poids
de sa corpulence, il se faisait que la voiture penchait un peu
tout en allant, et l’on apercevait sur l’autre coussin près de lui
une vaste boîte, recouverte de basane rouge, dont les trois
fermoirs de cuivre brillaient magistralement.

Quand il fut entré comme un tourbillon sous le porche du Lion
d’or, le docteur, criant très haut, ordonna de dételer son cheval,
puis il alla dans l’écurie voir s’il mangeait bien l’avoine; car,
en arrivant chez ses malades, il s’occupait d’abord de sa jument
et de son cabriolet. On disait même à ce propos: «Ah! M. Canivet,
c’est un original!» Et on l’estimait davantage pour cet
inébranlable aplomb. L’univers aurait pu crever jusqu’au dernier
homme, qu’il n’eût pas failli à la moindre de ses habitudes.

Homais se présenta.

-- Je compte sur vous, fit le docteur. Sommes-nous prêts? En
marche!

Mais l’apothicaire, en rougissant, avoua qu’il était trop sensible
pour assister à une pareille opération.

-- Quand on est simple spectateur, disait-il, l’imagination, vous
savez, se frappe! Et puis j’ai le système nerveux tellement...

-- Ah bah! interrompit Canivet, vous me paraissez, au contraire,
porté à l’apoplexie. Et, d’ailleurs, cela ne m’étonne pas; car,
vous autres, messieurs les pharmaciens, vous êtes continuellement
fourrés dans votre cuisine, ce qui doit finir par altérer votre
tempérament. Regardez-moi, plutôt: tous les jours, je me lève à
quatre heures, je fais ma barbe à l’eau froide (je n’ai jamais
froid), et je ne porte pas de flanelle, je n’attrape aucun rhume,
le coffre est bon! Je vis tantôt d’une manière, tantôt d’une
autre, en philosophe, au hasard de la fourchette. C’est pourquoi
je ne suis point délicat comme vous, et il m’est aussi
parfaitement égal de découper un chrétien que la première volaille
venue. Après ça, direz-vous, l’habitude..., l’habitude!...

Alors, sans aucun égard pour Hippolyte, qui suait d’angoisse entre
ses draps, ces messieurs engagèrent une conversation où
l’apothicaire compara le sang-froid d’un chirurgien à celui d’un
général; et ce rapprochement fut agréable à Canivet, qui se
répandit en paroles sur les exigences de son art. Il le
considérait comme un sacerdoce, bien que les officiers de santé le
déshonorassent. Enfin, revenant au malade, il examina les bandes
apportées par Homais, les mêmes qui avaient comparu lors du pied-
bot, et demanda quelqu’un pour lui tenir le membre. On envoya
chercher Lestiboudois, et M. Canivet, ayant retroussé ses manches,
passa dans la salle de billard, tandis que l’apothicaire restait
avec Artémise et l’aubergiste, plus pâles toutes les deux que leur
tablier, et l’oreille tendue contre la porte.

Bovary, pendant ce temps-là, n’osait bouger de sa maison. Il se
tenait en bas, dans la salle, assis au coin de la cheminée sans
feu, le menton sur sa poitrine, les mains jointes, les yeux fixes.
Quelle mésaventure! pensait-il, quel désappointement! Il avait
pris pourtant toutes les précautions imaginables. La fatalité s’en
était mêlée. N’importe! si Hippolyte plus tard venait à mourir,
c’est lui qui l’aurait assassiné. Et puis, quelle raison
donnerait-il dans les visites, quand on l’interrogerait? Peut-
être, cependant, s’était-il trompé en quelque chose? Il cherchait,
ne trouvait pas. Mais les plus fameux chirurgiens se trompaient
bien. Voilà ce qu’on ne voudrait jamais croire! on allait rire, au
contraire, clabauder! Cela se répandrait jusqu’à Forges! jusqu’à
Neufchâtel! jusqu’à Rouen! partout! Qui sait si des confrères
n’écriraient pas contre lui? Une polémique s’ensuivrait, il
faudrait répondre dans les journaux. Hippolyte même pouvait lui
faire un procès. Il se voyait déshonoré, ruiné, perdu! Et son
imagination, assaillie par une multitude d’hypothèses, ballottait
au milieu d’elles comme un tonneau vide emporté à la mer et qui
roule sur les flots.

Emma, en face de lui, le regardait; elle ne partageait pas son
humiliation, elle en éprouvait une autre: c’était de s’être
imaginé qu’un pareil homme pût valoir quelque chose, comme si
vingt fois déjà elle n’avait pas suffisamment aperçu sa
médiocrité.

Charles se promenait de long en large, dans la chambre. Ses bottes
craquaient sur le parquet.

-- Assieds-toi, dit-elle, tu m’agaces!

Il se rassit.

Comment donc avait-elle fait (elle qui était si intelligente!)
pour se méprendre encore une fois? Du reste, par quelle déplorable
manie avoir ainsi abîmé son existence en sacrifices continuels?
Elle se rappela tous ses instincts de luxe, toutes les privations
de son âme, les bassesses du mariage, du ménage, ses rêves tombant
dans la boue comme des hirondelles blessées, tout ce qu’elle avait
désiré, tout ce qu’elle s’était refusé, tout ce qu’elle aurait pu
avoir! et pourquoi? pourquoi?

Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri déchirant
traversa l’air. Bovary devint pâle à s’évanouir. Elle fronça les
sourcils d’un geste nerveux, puis continua. C’était pour lui
cependant, pour cet être, pour cet homme qui ne comprenait rien,
qui ne sentait rien! car il était là, tout tranquillement, et sans
même se douter que le ridicule de son nom allait désormais la
salir comme lui. Elle avait fait des efforts pour l’aimer, et elle
s’était repentie en pleurant d’avoir cédé à un autre.

-- Mais c’était peut-être un valgus! exclama soudain Bovary, qui
méditait.

Au choc imprévu de cette phrase tombant sur sa pensée comme une
balle de plomb clins un plat d’argent, Emma tressaillant leva la
tête pour deviner ce qu’il voulait dire; et ils se regardèrent
silencieusement, presque ébahis de se voir, tant ils étaient par
leur conscience éloignés l’un de l’autre. Charles la considérait
avec le regard trouble d’un homme ivre, tout en écoutant,
immobile, les derniers cris de l’amputé qui se suivaient en
modulations traînantes, coupées de saccades aiguës, comme le
hurlement lointain de quelque bête qu’on égorge. Emma mordait ses
lèvres blêmes, et, roulant entre ses doigts un des brins du
polypier qu’elle avait cassé, elle fixait sur Charles la pointe
ardente de ses prunelles, comme deux flèches de feu prêtes à
partir. Tout en lui l’irritait maintenant, sa figure, son costume,
ce qu’il ne disait pas, sa personne entière, son existence enfin.
Elle se repentait, comme d’un crime, de sa vertu passée, et ce qui
en restait encore s’écroulait sous les coups furieux de son
orgueil. Elle se délectait dans toutes les ironies mauvaises de
l’adultère triomphant. Le souvenir de son amant revenait à elle
avec des attractions vertigineuses: elle y jetait son âme,
emportée vers cette image par un enthousiasme nouveau; et Charles
lui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours,
aussi impossible et anéanti, que s’il allait mourir et qu’il eût
agonisé sous ses yeux.

Il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda; et, à
travers la jalousie baissée, il aperçut au bord des halles, en
plein soleil, le docteur Canivet qui s’essuyait le front avec son
foulard. Homais, derrière lui, portait à la main une grande boîte
rouge, et ils se dirigeaient tous les deux du côté de la
pharmacie.

Alors, par tendresse subite et découragement, Charles se tourna
vers sa femme en lui disant:

-- Embrasse-moi donc, ma bonne!

-- Laisse-moi! fit-elle, toute rouge de colère.

-- Qu’as-tu? qu’as-tu? répétait-il stupéfait. Calme-toi! reprends-
toi!... Tu sais bien que je t’aime! ... viens!

-- Assez! s’écria-t-elle d’un air terrible.

Et s’échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que le
baromètre bondit de la muraille et s’écrasa par terre.

Charles s’affaissa dans son fauteuil, bouleversé, cherchant ce
qu’elle pouvait avoir, imaginant une maladie nerveuse, pleurant,
et sentant vaguement circuler autour de lui quelque chose de
funeste et d’incompréhensible.

Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva sa
maîtresse qui l’attendait au bas du perron, sur la première
marche. Ils s’étreignirent, et toute leur rancune se fondit comme
une neige sous la chaleur de ce baiser.


XII

Ils recommencèrent à s’aimer. Souvent même, au milieu de la
journée, Emma lui écrivait tout à coup; puis, à travers les
carreaux, faisait un signe à Justin, qui, dénouant vite sa
serpillière, s’envolait à la Huchette. Rodolphe arrivait; c’était
pour lui dire qu’elle s’ennuyait, que son mari était odieux et son
existence affreuse!

-- Est-ce que j’y peux quelque chose? s’écria-t-il un jour,
impatienté.

-- Ah! si tu voulais! ...

Elle était assise par terre, entre ses genoux, les bandeaux
dénoués, le regard perdu.

-- Quoi donc? fit Rodolphe.

Elle soupira.

-- Nous irions vivre ailleurs..., quelque part...

-- Tu es folle, vraiment! dit-il en riant. Est-ce possible?

Elle revint là-dessus; il eut l’air de ne pas comprendre et
détourna la conversation.

Ce qu’il ne comprenait pas, c’était tout ce trouble dans une chose
aussi simple que l’amour. Elle avait un motif, une raison, et
comme un auxiliaire à son attachement.

Cette tendresse, en effet, chaque jour s’accroissait davantage
sous la répulsion du mari. Plus elle se livrait à l’un, plus elle
exécrait l’autre; jamais Charles ne lui paraissait aussi
désagréable, avoir les doigts aussi carrés, l’esprit aussi lourd,
les façons si communes qu’après ses rendez-vous avec Rodolphe,
quand ils se trouvaient ensemble. Alors, tout en faisant l’épouse
et la vertueuse, elle s’enflammait à l’idée de cette tête dont les
cheveux noirs se tournaient en une boucle vers le front hâlé, de
cette taille à la fois si robuste et si élégante, de cet homme
enfin qui possédait tant d’expérience dans la raison, tant
d’emportement dans le désir! C’était pour lui qu’elle se limait
les ongles avec un soin de ciseleur, et qu’il n’y avait jamais
assez de cold-cream sur sa peau, ni de patchouli dans ses
mouchoirs. Elle se chargeait de bracelets, de bagues, de colliers.
Quand il devait venir, elle emplissait de roses ses deux grands
vases de verre bleu, et disposait son appartement et sa personne
comme une courtisane qui attend un prince. Il fallait que la
domestique fût sans cesse à blanchir du linge; et, de toute la
journée, Félicité ne bougeait de la cuisine, où le petit Justin,
qui souvent lui tenait compagnie, la regardait travailler.

Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait
avidement toutes ces affaires de femmes étalées autour de lui: les
jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons à
coulisse, vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas.

-- À quoi cela sert-il? demandait le jeune garçon en passant sa
main sur la crinoline ou les agrafes.

-- Tu n’as donc jamais rien vu? répondait en riant Félicité; comme
si ta patronne, madame Homais, n’en portait pas de pareils.

-- Ah bien oui! madame Homais!

Et il ajoutait d’un ton méditatif:

-- Est-ce que c’est une dame comme Madame?

Mais Félicité s’impatientait de le voir tourner ainsi tout autour
d’elle. Elle avait six ans de plus, et Théodore, le domestique de
M. Guillaumin, commençait à lui faire la cour.

-- Laisse-moi tranquille! disait-elle en déplaçant son pot
d’empois. Va-t’en plutôt piler des amandes; tu es toujours à
fourrager du côté des femmes; attends pour te mêler de ça, méchant
mioche, que tu aies de la barbe au menton.

-- Allons, ne vous fâchez pas, je m’en vais vous faire ses
bottines.

Et aussitôt, il atteignait sur le chambranle les chaussures
d’Emma, tout empâtées de crotte -- la crotte des rendez-vous --
qui se détachait en poudre sous ses doigts, et qu’il regardait
monter doucement dans un rayon de soleil.

-- Comme tu as peur de les abîmer! disait la cuisinière, qui n’y
mettait pas tant de façons quand elle les nettoyait elle-même,
parce que Madame, dès que l’étoffe n’était plus fraîche, les lui
abandonnait.

Emma en avait une quantité dans son armoire, et qu’elle gaspillait
à mesure, sans que jamais Charles se permît la moindre
observation.

C’est ainsi qu’il déboursa trois cents francs pour une jambe de
bois dont elle jugea convenable de faire cadeau à Hippolyte. Le
pilon en était garni de liège, et il y avait des articulations à
ressort, une mécanique compliquée recouverte d’un pantalon noir,
que terminait une botte vernie. Mais Hippolyte, n’osant à tous les
jours se servir d’une si belle jambe, supplia madame Bovary de lui
en procurer une autre plus commode. Le médecin, bien entendu, fit
encore les frais de cette acquisition.

Donc, le garçon d’écurie peu à peu recommença son métier. On le
voyait comme autrefois parcourir le village, et quand Charles
entendait de loin, sur les pavés, le bruit sec de son bâton, il
prenait bien vite une autre route.

C’était M. Lheureux, le marchand, qui s’était chargé de la
commande; cela lui fournit l’occasion de fréquenter Emma. Il
causait avec elle des nouveaux déballages de paris, de mille
curiosités féminines, se montrait fort complaisant, et jamais ne
réclamait d’argent. Emma s’abandonnait à cette facilité de
satisfaire tous ses caprices. Ainsi, elle voulut avoir, pour la
donner à Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait à Rouen
dans un magasin de parapluies. M. Lheureux, la semaine d’après, la
lui posa sur sa table.

Mais le lendemain il se présenta chez elle avec une facture de
deux cent soixante et dix francs, sans compter les centimes. Emma
fut très embarrassée: tous les tiroirs du secrétaire étaient
vides; on devait plus de quinze jours à Lestiboudois, deux
trimestres à la servante, quantité d’autres choses encore, et
Bovary attendait impatiemment l’envoi de M. Derozerays, qui avait
coutume, chaque année, de le payer vers la Saint-Pierre.

Elle réussit d’abord à éconduire Lheureux; enfin il perdit
patience; on le poursuivait, ses capitaux étaient absents, et,
s’il ne rentrait dans quelques-uns, il serait forcé de lui
reprendre toutes les marchandises qu’elle avait.

-- Eh! reprenez-les! dit Emma.

-- Oh! c’est pour rire! répliqua-t-il. Seulement, je ne regrette
que la cravache. Ma foi! je la redemanderai à Monsieur.

-- Non! non! fit-elle.

-- Ah! je te tiens! pensa Lheureux.

Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-voix et
avec son petit sifflement habituel:

-- Soit! nous verrons! nous verrons!

Elle rêvait comment se tirer de là, quand la cuisinière entrant,
déposa sur la cheminée un petit rouleau de papier bleu, de la part
de M. Derozerays. Emma sauta dessus, l’ouvrit. Il y avait quinze
napoléons. C’était le compte. Elle entendit Charles dans
l’escalier; elle jeta l’or au fond de son tiroir et prit la clef.

Trois jours après, Lheureux reparut.

-- J’ai un arrangement à vous proposer, dit-il; si, au lieu de la
somme convenue, vous vouliez prendre...

-- La voilà, fit-elle en lui plaçant dans la main quatorze
napoléons.

Le marchand fut stupéfait. Alors, pour dissimuler son
désappointement, il se répandit en excuses et en offres de service
qu’Emma refusa toutes; puis elle resta quelques minutes palpant
dans la poche de son tablier les deux pièces de cent sous qu’il
lui avait rendues. Elle se promettait d’économiser, afin de rendre
plus tard...

-- Ah bah! songea-t-elle, il n’y pensera plus.

Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait reçu un
cachet avec cette devise: _Amor nel cor_; de plus, une écharpe
pour se faire un cache-nez, et enfin un porte-cigares tout pareil
à celui du Vicomte, que Charles avait autrefois ramassé sur la
route et qu’Emma conservait. Cependant ces cadeaux l’humiliaient.
Il en refusa plusieurs; elle insista, et Rodolphe finit par obéir,
la trouvant tyrannique et trop envahissante.

Puis elle avait d’étranges idées:

-- Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi!

Et, s’il avouait n’y avoir point songé, c’étaient des reproches en
abondance, et qui se terminaient toujours par l’éternel mot:

-- M’aimes-tu?

-- Mais oui, je t’aime! répondait-il.

-- Beaucoup?

-- Certainement!

-- Tu n’en as pas aimé d’autres, hein?

-- Crois-tu m’avoir pris vierge? exclamait-il en riant.

Emma pleurait, et il s’efforçait de la consoler, enjolivant de
calembours ses protestations.

-- Oh! c’est que je t’aime! reprenait-elle, je t’aime à ne pouvoir
me passer de toi, sais-tu bien? J’ai quelquefois des envies de te
revoir où toutes les colères de l’amour me déchirent. Je me
demande: «Où est-il? Peut-être il parle à d’autres femmes? Elles
lui sourient, il s’approche...» Oh! non, n’est-ce pas, aucune ne
te plaît? Il y en a de plus belles; mais, moi, je sais mieux
aimer! Je suis ta servante et ta concubine! Tu es mon roi, mon
idole! tu es bon! tu es beau! tu es intelligent! tu es fort!

Il s’était tant de fois entendu dire ces choses, qu’elles
n’avaient pour lui rien d’original. Emma ressemblait à toutes les
maîtresses; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme
un vêtement, laissait voir à nu l’éternelle monotonie de la
passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne
distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance
des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des
lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases
pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là;
on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant
les affections médiocres; comme si la plénitude de l’âme ne
débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides,
puisque personne, jamais, ne peut donner l’exacte mesure de ses
besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la
parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des
mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les
étoiles.

Mais, avec cette supériorité de critique appartenant à celui qui,
dans n’importe quel engagement, se tient en arrière, Rodolphe
aperçut en cet amour d’autres jouissances à exploiter. Il jugea
toute pudeur incommode. Il la traita sans façon. Il en fit quelque
chose de souple et de corrompu. C’était une sorte d’attachement
idiot plein d’admiration pour lui, de voluptés pour elle, une
béatitude qui l’engourdissait; et son âme s’enfonçait en cette
ivresse et s’y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans
son tonneau de malvoisie.

Par l’effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary
changea d’allures. Ses regards devinrent plus hardis, ses discours
plus libres; elle eut même l’inconvenance de se promener avec
M. Rodolphe, une cigarette à la bouche, comme pour narguer le
monde; enfin, ceux qui doutaient encore ne doutèrent plus quand on
la vit, un jour, descendre de l’Hirondelle, la taille serrée dans
un gilet, à la façon d’un homme; et madame Bovary mère, qui, après
une épouvantable scène avec son mari, était venue se réfugier chez
son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée. Bien
d’autres choses lui déplurent: d’abord Charles n’avait point
écouté ses conseils pour l’interdiction des romans; puis, le genre
de la maison lui déplaisait; elle se permit des observations, et
l’on se fâcha, une fois surtout, à propos de Félicité.

Madame Bovary mère, la veille au soir, en traversant le corridor,
l’avait surprise dans la compagnie d’un homme, un homme à collier
brun, d’environ quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, s’était
vite échappé de la cuisine. Alors Emma se prit à rire; mais la
bonne dame s’emporta, déclarant qu’à moins de se moquer des
moeurs, on devait surveiller celles des domestiques.

-- De quel monde êtes-vous? dit la bru, avec un regard tellement
impertinent que madame Bovary lui demanda si elle ne défendait
point sa propre cause.

-- Sortez! fit la jeune femme se levant d’un bond.

-- Emma!... maman!... s’écriait Charles pour les rapatrier.

Mais elles s’étaient enfuies toutes les deux dans leur
exaspération. Emma trépignait en répétant:

-- Ah! quel savoir-vivre! quelle paysanne!

Il courut à sa mère; elle était hors des gonds, elle balbutiait:

-- C’est une insolente! une évaporée! pire, peut-être!

Et elle voulait partir immédiatement, si l’autre ne venait lui
faire des excuses. Charles retourna donc vers sa femme et la
conjura de céder; il se mit à genoux; elle finit par répondre:

-- Soit! j’y vais.

En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une dignité de
marquise, en lui disant:

-- Excusez-moi, madame.

Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat ventre sur son
lit, et elle y pleura comme un enfant, la tête enfoncée dans
l’oreiller.

Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu’en cas d’événement
extraordinaire, elle attacherait à la persienne un petit chiffon
de papier blanc, afin que, si par hasard il se trouvait à
Yonville, il accourût dans la ruelle, derrière la maison. Emma fit
le signal; elle attendait depuis trois quarts d’heure, quand tout
à coup elle aperçut Rodolphe au coin des halles. Elle fut tentée
d’ouvrir la fenêtre, de l’appeler; mais déjà il avait disparu.
Elle retomba désespérée.

Bientôt pourtant il lui sembla que l’on marchait sur le trottoir.
C’était lui, sans doute; elle descendit l’escalier, traversa la
cour. Il était là, dehors. Elle se jeta dans ses bras.

-- Prends donc garde, dit-il.

-- Ah! si tu savais! reprit-elle.

Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite,
exagérant les faits, en inventant plusieurs, et prodiguant les
parenthèses si abondamment qu’il n’y comprenait rien.

-- Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patience!

-- Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souffre!... Un
amour comme le nôtre devrait s’avouer à la face du ciel! Ils sont
à me torturer. Je n’y tiens plus! Sauve-moi!

Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larmes,
étincelaient comme des flammes sous l’onde; sa gorge haletait à
coups rapides; jamais il ne l’avait tant aimée; si bien qu’il en
perdit la tête et qu’il lui dit:

-- Que faut-il faire? que veux-tu?

-- Emmène-moi! s’écria-t-elle. Enlève-moi!... Oh! je t’en supplie!

Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le
consentement inattendu qui s’en exhalait dans un baiser.

-- Mais... reprit Rodolphe.

-- Quoi donc?

-- Et ta fille?

Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit:

-- Nous la prendrons, tant pis!

-- Quelle femme! se dit-il en la regardant s’éloigner.

Car elle venait de s’échapper dans le jardin. On l’appelait.

La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de la
métamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, et
même poussa la déférence jusqu’à lui demander une recette pour
faire mariner des cornichons.

Était-ce afin de les mieux duper l’un et l’autre? ou bien voulait-
elle, par une sorte de stoïcisme voluptueux, sentir plus
profondément l’amertume des choses qu’elle allait abandonner? Mais
elle n’y prenait garde, au contraire; elle vivait comme perdue
dans la dégustation anticipée de son bonheur prochain. C’était
avec Rodolphe un éternel sujet de causeries. Elle s’appuyait sur
son épaule, elle murmurait:

-- Hein! quand nous serons dans la malle-poste!... Y songes-tu?
Est-ce possible? Il me semble qu’au moment où je sentirai la
voiture s’élancer, ce sera comme si nous montions en ballon, comme
si nous partions vers les nuages. Sais-tu que je compte les
jours?... Et toi?

Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu’à cette époque; elle
avait cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de
l’enthousiasme, du succès, et qui n’est que l’harmonie du
tempérament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins,
l’expérience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, comme
font aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil,
l’avaient par gradations développée, et elle s’épanouissait enfin
dans la plénitude de sa nature. Ses paupières semblaient taillées
tout exprès pour ses longs regards amoureux où la prunelle se
perdait, tandis qu’un souffle fort écartait ses narines minces et
relevait le coin charnu de ses lèvres, qu’ombrageait à la lumière
un peu de duvet noir. On eût dit qu’un artiste habile en
corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux:
ils s’enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les
hasards de l’adultère, qui les dénouait tous les jours. Sa voix
maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi;
quelque chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des
draperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme
aux premiers temps de son mariage, la trouvait délicieuse et tout
irrésistible.

Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n’osait pas la
réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une
clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceau
faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l’ombre, au
bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l’haleine
légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant; chaque
saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de
l’école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière
tachée d’encre, et portant au bras son panier; puis il faudrait la
mettre en pension, cela coûterait beaucoup; comment faire? Alors
il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux
environs, et qu’il surveillerait lui-même, tous les matins, en
allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il le
placerait à la caisse d’épargne; ensuite il achèterait des
actions, quelque part, n’importe où; d’ailleurs, la clientèle
augmenterait; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien
élevée, qu’elle eût des talents, qu’elle apprît le piano. Ah!
qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant
à sa mère, elle porterait comme elle, dans l’été, de grands
chapeaux de paille! On les prendrait de loin pour les deux soeurs.
Il se la figurait travaillant le soir auprès d’eux, sous la
lumière de la lampe; elle lui broderait des pantoufles; elle
s’occuperait du ménage; elle emplirait toute la maison de sa
gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son
établissement: on lui trouverait quelque brave garçon ayant un
état solide; il la rendrait heureuse; cela durerait toujours.

Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie; et,
tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en
d’autres rêves.

Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours
vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils
allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du
haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité
splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de
citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers
aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause
des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs
que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On
entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure
des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant
rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des
statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils
arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets
bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes.
C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre; ils habiteraient une
maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un
golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se
balanceraient en hamac; et leur existence serait facile et large
comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les
nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de
cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne
surgissait; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme
des flots; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux,
bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser
dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne
s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux
et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de
la pharmacie.

Elle avait fait venir M. Lheureux et lui avait dit:

-- J’aurais besoin d’un manteau, un grand manteau, à long collet,
doublé.

-- Vous partez en voyage? demanda-t-il.

-- Non! mais..., n’importe, je compte sur vous, n’est-ce pas? et
vivement!

Il s’inclina.

-- Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse..., pas trop
lourde..., commode.

-- Oui, oui, j’entends, de quatre-vingt-douze centimètres environ
sur cinquante, comme on les fait à présent.

-- Avec un sac de nuit.

-- Décidément, pensa Lheureux, il y a du grabuge là-dessous.

-- Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de sa ceinture,
prenez cela; vous vous payerez dessus.

Mais le marchand s’écria qu’elle avait tort; ils se connaissaient;
est-ce qu’il doutait d’elle? Quel enfantillage! Elle insista
cependant pour qu’il prît au moins la chaîne, et déjà Lheureux
l’avait mise dans sa poche et s’en allait, quand elle le rappela.

-- Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau, -- elle eut
l’air de réfléchir, -- ne l’apportez pas non plus; seulement, vous
me donnerez l’adresse de l’ouvrier et avertirez qu’on le tienne à
ma disposition.

C’était le mois prochain qu’ils devaient s’enfuir. Elle partirait
d’Yonville comme pour aller faire des commissions à Rouen.
Rodolphe aurait retenu les places, pris des passeports, et même
écrit à Paris, afin d’avoir la malle entière jusqu’à Marseille, où
ils achèteraient une calèche et, de là, continueraient sans
s’arrêter, par la route de Gênes. Elle aurait eu soin d’envoyer
chez Lheureux son bagage, qui serait directement porté à
l’Hirondelle, de manière que personne ainsi n’aurait de soupçons;
et, dans tout cela, jamais il n’était question de son enfant.
Rodolphe évitait d’en parler; peut-être qu’elle n’y pensait pas.

Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminer
quelques dispositions; puis, au bout de huit jours, il en demanda
quinze autres; puis il se dit malade; ensuite il fit un voyage; le
mois d’août se passa, et, après tous ces retards, ils arrêtèrent
que ce serait irrévocablement pour le 4 septembre, un lundi.

Enfin le samedi, l’avant-veille, arriva.

Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume.

-- Tout est-il prêt? lui demanda-t-elle.

-- Oui.

Alors ils firent le tour d’une plate-bande, et allèrent s’asseoir
près de la terrasse, sur la margelle du mur.

-- Tu es triste, dit Emma.

-- Non, pourquoi?

Et cependant il la regardait singulièrement, d’une façon tendre.

-- Est-ce de t’en aller? reprit-elle, de quitter tes affections,
ta vie? Ah! je comprends... Mais, moi, je n’ai rien au monde! tu
es tout pour moi. Aussi je serai tout pour toi, je te serai une
famille, une patrie; je te soignerai, je t’aimerai.

-- Que tu es charmante! dit-il en la saisissant dans ses bras.

-- Vrai? fit-elle avec un rire de volupté. M’aimes-tu? Jure-le
donc!

-- Si je t’aime! si je t’aime! mais je t’adore, mon amour!

La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras de
terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches
des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau
noir, troué. Puis elle parut, éclatante de blancheur, dans le ciel
vide qu’elle éclairait; et alors, se ralentissant, elle laissa
tomber sur la rivière une grande tache, qui faisait une infinité
d’étoiles; et cette lueur d’argent semblait s’y tordre jusqu’au
fond, à la manière d’un serpent sans tête couvert d’écailles
lumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux
candélabre, d’où ruisselaient, tout du long, des gouttes de
diamant en fusion. La nuit douce s’étalait autour d’eux; des
nappes d’ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux à demi
clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait.
Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu’ils étaient dans
l’envahissement de leur rêverie. La tendresse des anciens jours
leur revenait au coeur, abondante et silencieuse comme la rivière
qui coulait, avec autant de mollesse qu’en apportait le parfum des
seringas, et projetait dans leur souvenir des ombres plus
démesurées et plus mélancoliques que celles des saules immobiles
qui s’allongeaient sur l’herbe. Souvent quelque bête nocturne,
hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les
feuilles, ou bien on entendait par moments une pêche mûre qui
tombait toute seule de l’espalier.

-- Ah! la belle nuit! dit Rodolphe.

-- Nous en aurons d’autres! reprit Emma.

Et, comme se parlant à elle-même:

-- Oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le coeur triste,
cependant? Est-ce l’appréhension de l’inconnu..., l’effet des
habitudes quittées..., ou plutôt...? Non, c’est l’excès du
bonheur! Que je suis faible, n’est-ce pas? Pardonne-moi!

-- Il est encore temps! s’écria-t-il. Réfléchis, tu t’en
repentiras peut-être.

-- Jamais! fit-elle impétueusement.

Et, en se rapprochant de lui:

-- Quel malheur donc peut-il me survenir? Il n’y a pas de désert,
pas de précipice ni d’océan que je ne traverserais avec toi. À
mesure que nous vivrons ensemble, ce sera comme une étreinte
chaque jour plus serrée, plus complète! Nous n’aurons rien qui
nous trouble, pas de soucis, nul obstacle! Nous serons seuls, tout
à nous, éternellement... Parle donc, réponds-moi.

Il répondait à intervalles réguliers: «Oui... oui!...» Elle lui
avait passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait d’une
voix enfantine, malgré de grosses larmes qui coulaient:

-- Rodolphe! Rodolphe!... Ah! Rodolphe, cher petit Rodolphe!

Minuit sonna.

-- Minuit! dit-elle. Allons, c’est demain! encore un jour!

Il se leva pour partir; et, comme si ce geste qu’il faisait eût
été le signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant un air
gai:

-- Tu as les passeports?

-- Oui.

-- Tu n’oublies rien?

-- Non.

-- Tu en es sûr?

-- Certainement.

-- C’est à l’hôtel de Provence, n’est-ce pas, que tu
m’attendras?... à midi?

Il fit un signe de tête.

-- À demain, donc! dit Emma dans une dernière caresse.

Et elle le regarda s’éloigner.

Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et, se penchant au
bord de l’eau entre des broussailles:

-- À demain! s’écria-t-elle.

Il était déjà de l’autre côté de la rivière et marchait vite dans
la prairie.

Au bout de quelques minutes, Rodolphe s’arrêta; et, quand il la
vit avec son vêtement blanc peu à peu s’évanouir dans l’ombre
comme un fantôme, il fut pris d’un tel battement de coeur, qu’il
s’appuya contre un arbre pour ne pas tomber.

-- Quel imbécile je suis! fit-il en jurant épouvantablement.
N’importe, c’était une jolie maîtresse!

Et, aussitôt, la beauté d’Emma, avec tous les plaisirs de cet
amour, lui réapparurent. D’abord il s’attendrit, puis il se
révolta contre elle.

-- Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas
m’expatrier, avoir la charge d’une enfant.

Il se disait ces choses pour s’affermir davantage.

-- Et, d’ailleurs, les embarras, la dépense... Ah! non, non, mille
fois non! cela eût été trop bête!


XIII

À peine arrivé chez lui, Rodolphe s’assit brusquement à son
bureau, sous la tête de cerf faisant trophée contre la muraille.
Mais, quand il eut la plume entre les doigts, il ne sut rien
trouver, si bien que, s’appuyant sur les deux coudes, il se mit à
réfléchir. Emma lui semblait être reculée dans un passé lointain,
comme si la résolution qu’il avait prise venait de placer entre
eux, tout à coup, un immense intervalle.

Afin de ressaisir quelque chose d’elle, il alla chercher dans
l’armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits de
Reims où il enfermait d’habitude ses lettres de femmes, et il s’en
échappa une odeur de poussière humide et de roses flétries.
D’abord il aperçut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes
pâles. C’était un mouchoir à elle, une fois qu’elle avait saigné
du nez, en promenade; il ne s’en souvenait plus. Il y avait
auprès, se cognant à tous les angles, la miniature donnée par
Emma; sa toilette lui parut prétentieuse et son regard en coulisse
du plus pitoyable effet; puis, à force de considérer cette image
et d’évoquer le souvenir du modèle, les traits d’Emma peu à peu se
confondirent en sa mémoire, comme si la figure vivante et la
figure peinte, se frottant l’une contre l’autre, se fussent
réciproquement effacées. Enfin il lut de ses lettres; elles
étaient pleines d’explications relatives à leur voyage, courtes,
techniques et pressantes comme des billets d’affaires. Il voulut
revoir les longues, celles d’autrefois; pour les trouver au fond
de la boîte, Rodolphe dérangea toutes les autres; et machinalement
il se mit à fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y
retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière, un masque noir,
des épingles et des cheveux -- des cheveux! de bruns, de blonds;
quelques-uns même, s’accrochant à la ferrure de la boîte, se
cassaient quand on l’ouvrait.

Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écritures et
le style des lettres, aussi variés que leurs orthographes. Elles
étaient tendres ou joviales, facétieuses, mélancoliques; il y en
avait qui demandaient de l’amour et d’autres qui demandaient de
l’argent. À propos d’un mot, il se rappelait des visages, de
certains gestes, un son de voix; quelquefois pourtant il ne se
rappelait rien.

En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pensée, s’y
gênaient les unes les autres et s’y rapetissaient, comme sous un
même niveau d’amour qui les égalisait. Prenant donc à poignée les
lettres confondues, il s’amusa pendant quelques minutes à les
faire tomber en cascades, de sa main droite dans sa main gauche.
Enfin, ennuyé, assoupi, Rodolphe alla reporter la boîte dans
l’armoire en se disant:

-- Quel tas de blagues!...

Ce qui résumait son opinion; car les plaisirs, comme des écoliers
dans la cour d’un collège, avaient tellement piétiné sur son
coeur, que rien de vert n’y poussait, et ce qui passait par là,
plus étourdi que les enfants, n’y laissait pas même, comme eux,
son nom gravé sur la muraille.

-- Allons, se dit-il, commençons!

Il écrivit:

«Du courage, Emma! du courage! Je ne veux pas faire le malheur de
votre existence...»

-- Après tout, c’est vrai, pensa Rodolphe; j’agis dans son
intérêt; je suis honnête.

«Avez-vous mûrement pesé votre détermination? Savez-vous l’abîme
où je vous entraînais, pauvre ange? Non, n’est-ce pas? Vous alliez
confiante et folle, croyant au bonheur, à l’avenir... Ah!
malheureux que nous sommes! insensés!»

Rodolphe s’arrêta pour trouver ici quelque bonne excuse.

-- Si je lui disais que toute ma fortune est perdue?... Ah! non,
et d’ailleurs, cela n’empêcherait rien. Ce serait à recommencer
plus tard. Est-ce qu’on peut faire entendre raison à des femmes
pareilles!

Il réfléchit, puis ajouta:

«Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j’aurai
continuellement pour vous un dévouement profond; mais, un jour,
tôt ou tard, cette ardeur (c’est là le sort des choses humaines)
se fût diminuée, sans doute! Il nous serait venu des lassitudes,
et qui sait même si je n’aurais pas eu l’atroce douleur d’assister
à vos remords et d’y participer moi-même, puisque je les aurais
causés. L’idée seule des chagrins qui vous arrivent me torture,
Emma! Oubliez-moi! Pourquoi faut-il que je vous aie connue?
Pourquoi étiez-vous si belle? Est-ce ma faute? O mon Dieu! non,
non, n’en accusez que la fatalité!»

-- Voilà un mot qui fait toujours de l’effet, se dit-il.

«Ah! si vous eussiez été une de ces femmes au coeur frivole comme
on en voit, certes, j’aurais pu, par égoïsme, tenter une
expérience alors sans danger pour vous. Mais cette exaltation
délicieuse, qui fait à la fois votre charme et votre tourment,
vous a empêchée de comprendre, adorable femme que vous êtes, la
fausseté de notre position future. Moi non plus, je n’y avais pas
réfléchi d’abord, et je me reposais à l’ombre de ce bonheur idéal,
comme à celle du mancenillier, sans prévoir les conséquences.»

-- Elle va peut-être croire que c’est par avarice que j’y
renonce... Ah! n’importe! tant pis, il faut en finir!

«Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous
aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions
indiscrètes, la calomnie, le dédain, l’outrage peut-être.
L’outrage à vous! Oh!... Et moi qui voudrais vous faire asseoir
sur un trône! moi qui emporte votre pensée comme un talisman! Car
je me punis par l’exil de tout le mal que je vous ai fait. Je
pars. Où? Je n’en sais rien, je suis fou! Adieu! Soyez toujours
bonne! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue.
Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il le redise dans ses
prières.»

La mèche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pour aller
fermer la fenêtre, et, quand il se fut rassis:

-- Il me semble que c’est tout. Ah! encore ceci, de peur qu’elle
ne vienne à me relancer:

«Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes; car j’ai voulu
m’enfuir au plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir.
Pas de faiblesse! Je reviendrai; et peut-être que, plus tard, nous
causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours.
Adieu!»

Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots: À Dieu! ce
qu’il jugeait d’un excellent goût.

-- Comment vais-je signer, maintenant? se dit-il. Votre tout
dévoué?... Non. Votre ami?... Oui, c’est cela.

«Votre ami.»

Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne.

-- Pauvre petite femme! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va
me croire plus insensible qu’un roc; il eût fallu quelques larmes
là-dessus; mais, moi, je ne peux pas pleurer; ce n’est pas ma
faute. Alors, s’étant versé de l’eau dans un verre, Rodolphe y
trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte,
qui fit une tache pâle sur l’encre; puis, cherchant à cacheter la
lettre, le cachet _Amor nel cor_ se rencontra.

-- Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah! n’importe!

Après quoi, il fuma trois pipes et s’alla coucher.

Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures environ, il
avait dormi tard), Rodolphe se fit cueillir une corbeille
d’abricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous des feuilles
de vigne, et ordonna tout de suite à Girard, son valet de charrue,
de porter cela délicatement chez madame Bovary. Il se servait de
ce moyen pour correspondre avec elle, lui envoyant, selon la
saison, des fruits ou du gibier.

-- Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu répondras que
je suis parti en voyage. Il faut remettre le panier à elle-même,
en mains propres... Va, et prends garde!

Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour des
abricots, et marchant à grands pas lourds dans ses grosses
galoches ferrées, prit tranquillement le chemin d’Yonville.

Madame Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avec
Félicité, sur la table de la cuisine, un paquet de linge.

-- Voilà, dit le valet, ce que notre maître vous envoie.

Elle fut saisie d’une appréhension, et, tout en cherchant quelque
monnaie dans sa poche, elle considérait le paysan d’un oeil
hagard, tandis qu’il la regardait lui-même avec ébahissement, ne
comprenant pas qu’un pareil cadeau pût tant émouvoir quelqu’un.
Enfin il sortit. Félicité restait. Elle n’y tenait plus, elle
courut dans la salle comme pour y porter les abricots, renversa le
panier, arracha les feuilles, trouva la lettre, l’ouvrit, et,
comme s’il y avait eu derrière elle un effroyable incendie, Emma
se mit à fuir vers sa chambre, tout épouvantée.

Charles y était, elle l’aperçut; il lui parla, elle n’entendit
rien, et elle continua vivement à monter les marches; haletante,
éperdue, ivre, et toujours tenant cette horrible feuille de
papier, qui lui claquait dans les doigts comme une plaque de tôle.
Au second étage, elle s’arrêta devant la porte du grenier, qui
était fermée.

Alors elle voulut se calmer; elle se rappela la lettre; il fallait
la finir, elle n’osait pas. D’ailleurs, où? comment? on la
verrait.

-- Ah! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien.

Emma poussa la porte et entra.

Les ardoises laissaient tomber d’aplomb une chaleur lourde, qui
lui serrait les tempes et l’étouffait; elle se traîna jusqu’à la
mansarde close, dont elle tira le verrou, et la lumière
éblouissante jaillit d’un bond.

En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s’étalait à
perte de vue. En bas, sous elle, la place du village était vide;
les cailloux du trottoir scintillaient, les girouettes des maisons
se tenaient immobiles; au coin de la rue, il partit d’un étage
inférieur une sorte de ronflement à modulations stridentes.
C’était Binet qui tournait.

Elle s’était appuyée contre l’embrasure de la mansarde, et elle
relisait la lettre avec des ricanements de colère. Mais plus elle
y fixait d’attention, plus ses idées se confondaient. Elle le
revoyait, elle l’entendait, elle l’entourait de ses deux bras; et
des battements de coeur, qui la frappaient sous la poitrine comme
à grands coups de bélier, s’accéléraient l’un après l’autre, à
intermittences inégales. Elle jetait les yeux tout autour d’elle
avec l’envie que la terre croulât. Pourquoi n’en pas finir? Qui la
retenait donc? Elle était libre. Et elle s’avança, elle regarda
les pavés en se disant:

-- Allons! allons!

Le rayon lumineux qui montait d’en bas directement tirait vers
l’abîme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la
place oscillant s’élevait le long des murs, et que le plancher
s’inclinait par le bout, à la manière d’un vaisseau qui tangue.
Elle se tenait tout au bord, presque suspendue, entourée d’un
grand espace. Le bleu du ciel l’envahissait, l’air circulait dans
sa tête creuse, elle n’avait qu’à céder, qu’à se laisser prendre;
et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix
furieuse qui l’appelait.

-- Ma femme! ma femme! cria Charles.

Elle s’arrêta.

-- Où es-tu donc? Arrive!

L’idée qu’elle venait d’échapper à la mort faillit la faire
s’évanouir de terreur; elle ferma les yeux; puis elle tressaillit
au contact d’une main sur sa manche: c’était Félicité.

-- Monsieur vous attend, Madame; la soupe est servie.

Et il fallut descendre! il fallut se mettre à table!

Elle essaya de manger. Les morceaux l’étouffaient. Alors elle
déplia sa serviette comme pour en examiner les reprises et voulut
réellement s’appliquer à ce travail, compter les fils de la toile.
Tout à coup, le souvenir de la lettre lui revint. L’avait-elle
donc perdue? Où la retrouver? Mais elle éprouvait une telle
lassitude dans l’esprit, que jamais elle ne put inventer un
prétexte à sortir de table. Puis elle était devenue lâche; elle
avait peur de Charles; il savait tout, c’était sûr! En effet, il
prononça ces mots, singulièrement:

-- Nous ne sommes pas près, à ce qu’il paraît, de voir
M. Rodolphe.

-- Qui te l’a dit? fit-elle en tressaillant.

-- Qui me l’a dit? répliqua-t-il un peu surpris de ce ton brusque;
c’est Girard, que j’ai rencontré tout à l’heure à la porte du café
Français. Il est parti en voyage, ou il doit partir.

Elle eut un sanglot.

-- Quoi donc t’étonne? Il s’absente ainsi de temps à autre pour se
distraire, et, ma foi! je l’approuve. Quand on a de la fortune et
que l’on est garçon!... Du reste, il s’amuse joliment, notre ami!
c’est un farceur. M. Langlois m’a conté...

Il se tut par convenance, à cause de la domestique qui entrait.

Celle-ci replaça dans la corbeille les abricots répandus sur
l’étagère; Charles, sans remarquer la rougeur de sa femme, se les
fit apporter, en prit un et mordit à même.

-- Oh! parfait! disait-il. Tiens, goûte.

Et il tendit la corbeille, qu’elle repoussa doucement.

-- Sens donc: quelle odeur! fit-il en la lui passant sous le nez à
plusieurs reprises.

-- J’étouffe! s’écria-t-elle en se levant d’un bond.

Mais, par un effort de volonté, ce spasme disparut; puis:

-- Ce n’est rien! dit-elle, ce n’est rien! c’est nerveux! Assieds-
toi, mange!

Car elle redoutait qu’on ne fût à la questionner, à la soigner,
qu’on ne la quittât plus.

Charles, pour obéir, s’était rassis, et il crachait dans sa main
les noyaux des abricots, qu’il déposait ensuite dans son assiette.

Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la place.
Emma poussa un cri et tomba roide par terre, à la renverse.

En effet, Rodolphe, après bien des réflexions, s’était décidé à
partir pour Rouen. Or, comme il n’y a, de la Huchette à Buchy, pas
d’autre chemin que celui d’Yonville, il lui avait fallu traverser
le village, et Emma l’avait reconnu à la lueur des lanternes qui
coupaient comme un éclair le crépuscule.

Le pharmacien, au tumulte qui se faisait dans la maison, s’y
précipita. La table, avec toutes les assiettes, était renversée;
de la sauce, de la viande, les couteaux, la salière et l’huilier
jonchaient l’appartement; Charles appelait au secours; Berthe,
effarée, criait; et Félicité, dont les mains tremblaient, délaçait
Madame, qui avait le long du corps des mouvements convulsifs.

-- Je cours, dit l’apothicaire, chercher dans mon laboratoire, un
peu de vinaigre aromatique.

Puis, comme elle rouvrait les yeux en respirant le flacon:

-- J’en étais sûr, fit-il; cela vous réveillerait un mort.

-- Parle-nous! disait Charles, parle-nous! Remets-toi! C’est moi,
ton Charles qui t’aime! Me reconnais-tu? Tiens, voilà ta petite
fille: embrasse-la donc!

L’enfant avançait les bras vers sa mère pour se pendre à son cou.
Mais, détournant la tête, Emma dit d’une voix saccadée:

-- Non, non... personne!

Elle s’évanouit encore. On la porta sur son lit.

Elle restait étendue, la bouche ouverte, les paupières fermées,
les mains à plat, immobile, et blanche comme une statue de cire.
Il sortait de ses yeux deux ruisseaux de larmes qui coulaient
lentement sur l’oreiller.

Charles, debout, se tenait au fond de l’alcôve, et le pharmacien,
près de lui, gardait ce silence méditatif qu’il est convenable
d’avoir dans les occasions sérieuses de la vie.

-- Rassurez-vous, dit-il en lui poussant le coude, je crois que le
paroxysme est passé.

-- Oui, elle repose un peu maintenant! répondit Charles, qui la
regardait dormir. Pauvre femme!... pauvre femme!... la voilà
retombée!

Alors Homais demanda comment cet accident était survenu. Charles
répondit que cela l’avait saisie tout à coup, pendant qu’elle
mangeait des abricots.

-- Extraordinaire!... reprit le pharmacien. Mais il se pourrait
que les abricots eussent occasionné la syncope! Il y a des natures
si impressionnables à l’encontre de certaines odeurs! et ce serait
même une belle question à étudier, tant sous le rapport
pathologique que sous le rapport physiologique. Les prêtres en
connaissaient l’importance, eux qui ont toujours mêlé des aromates
à leurs cérémonies. C’est pour vous stupéfier l’entendement et
provoquer des extases, chose d’ailleurs facile à obtenir chez les
personnes du sexe, qui sont plus délicates que les autres. On en
cite qui s’évanouissent à l’odeur de la corne brûlée, du pain
tendre...

-- Prenez garde de l’éveiller! dit à voix basse Bovary.

-- Et non seulement, continua l’apothicaire, les humains sont en
butte à ces anomalies, mais encore les animaux. Ainsi, vous n’êtes
pas sans savoir l’effet singulièrement aphrodisiaque que produit
le nepeta cataria, vulgairement appelé herbe-au-chat, sur la gent
féline; et d’autre part, pour citer un exemple que je garantis
authentique, Bridoux (un de mes anciens camarades, actuellement
établi rue Malpalu) possède un chien qui tombe en convulsions dès
qu’on lui présente une tabatière. Souvent même il en fait
l’expérience devant ses amis, à son pavillon du bois Guillaume.
Croirait-on qu’un simple sternutatoire pût exercer de tels ravages
dans l’organisme d’un quadrupède? C’est extrêmement curieux,
n’est-il pas vrai?

-- Oui, dit Charles, qui n’écoutait pas.

-- Cela nous prouve, reprit l’autre en souriant avec un air de
suffisance bénigne, les irrégularités sans nombre du système
nerveux. Pour ce qui est de Madame, elle m’a toujours paru, je
l’avoue, une vraie sensitive. Aussi ne vous conseillerai-je point,
mon bon ami, aucun de ces prétendus remèdes qui, sous prétexte
d’attaquer les symptômes, attaquent le tempérament. Non, pas de
médicamentation oiseuse! du régime, voilà tout! des sédatifs, des
émollients, des dulcifiants. Puis, ne pensez-vous pas qu’il
faudrait peut-être frapper l’imagination?

-- En quoi? comment? dit Bovary.

-- Ah! c’est là la question! Telle est effectivement la question:
_That is the question!_ comme je lisais dernièrement dans le
journal.

Mais Emma, se réveillant, s’écria:

-- Et la lettre? et la lettre?

On crut qu’elle avait le délire; elle l’eut à partir de minuit:
une fièvre cérébrale s’était déclarée.

Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. Il
abandonna tous ses malades; il ne se couchait plus, il était
continuellement à lui tâter le pouls, à lui poser des sinapismes,
des compresses d’eau froide. Il envoyait Justin jusqu’à Neufchâtel
chercher de la glace; la glace se fondait en route; il le
renvoyait. Il appela M. Canivet en consultation; il fit venir de
Rouen le docteur Larivière, son ancien maître; il était désespéré.
Ce qui l’effrayait le plus, c’était l’abattement d’Emma; car elle
ne parlait pas, n’entendait rien et même semblait ne point
souffrir, -- comme si son corps et son âme se fussent ensemble
reposés de toutes leurs agitations.

Vers le milieu d’octobre, elle put se tenir assise dans son lit,
avec des oreillers derrière elle. Charles pleura quand il la vit
manger sa première tartine de confitures. Les forces lui
revinrent; elle se levait quelques heures pendant l’après-midi,
et, un jour qu’elle se sentait mieux, il essaya de lui faire
faire, à son bras, un tour de promenade dans le jardin. Le sable
des allées disparaissait sous les feuilles mortes; elle marchait
pas à pas, en traînant ses pantoufles, et, s’appuyant de l’épaule
contre Charles, elle continuait à sourire.

Ils allèrent ainsi jusqu’au fond, près de la terrasse. Elle se
redressa lentement, se mit la main devant ses yeux, pour regarder;
elle regarda au loin, tout au loin; mais il n’y avait à l’horizon
que de grands feux d’herbe, qui fumaient sur les collines.

-- Tu vas te fatiguer, ma chérie, dit Bovary.

Et, la poussant doucement pour la faire entrer sous la tonnelle:

-- Assieds-toi donc sur ce banc: tu seras bien.

-- Oh! non, pas là, pas là! fit-elle d’une voix défaillante.

Elle eut un étourdissement, et dès le soir, sa maladie recommença,
avec une allure plus incertaine, il est vrai, et des caractères
plus complexes. Tantôt elle souffrait au coeur, puis dans la
poitrine, dans le cerveau, dans les membres; il lui survint des
vomissements où Charles crut apercevoir les premiers symptômes
d’un cancer.

Et le pauvre garçon, par là-dessus, avait des inquiétudes
d’argent!


XIV

D’abord, il ne savait comment faire pour dédommager M. Homais de
tous les médicaments pris chez lui; et, quoiqu’il eût pu, comme
médecin, ne pas les payer, néanmoins il rougissait un peu de cette
obligation. Puis la dépense du ménage, à présent que la cuisinière
était maîtresse, devenait effrayante; les notes pleuvaient dans la
maison; les fournisseurs murmuraient; M. Lheureux, surtout, le
harcelait. En effet, au plus fort de la maladie d’Emma, celui-ci,
profitant de la circonstance pour exagérer sa facture, avait vite
apporté le manteau, le sac de nuit, deux caisses au lieu d’une,
quantité d’autres choses encore. Charles eut beau dire qu’il n’en
avait pas besoin, le marchand répondit arrogamment qu’on lui avait
commandé tous ces articles et qu’il ne les reprendrait pas;
d’ailleurs, ce serait contrarier Madame dans sa convalescence;
Monsieur réfléchirait; bref, il était résolu à le poursuivre en
justice plutôt que d’abandonner ses droits et que d’emporter ses
marchandises. Charles ordonna par la suite de les renvoyer à son
magasin; Félicité oublia; il avait d’autres soucis; on n’y pensa
plus; M. Lheureux revint à la charge, et, tour à tour menaçant et
gémissant, manoeuvra de telle façon, que Bovary finit par
souscrire un billet à six mois d’échéance. Mais à peine eut-il
signé ce billet, qu’une idée audacieuse lui surgit: c’était
d’emprunter mille francs à M. Lheureux. Donc, il demanda, d’un air
embarrassé, s’il n’y avait pas moyen de les avoir, ajoutant que ce
serait pour un an et au taux que l’on voudrait. Lheureux courut à
sa boutique, en rapporta les écus et dicta un autre billet, par
lequel Bovary déclarait devoir payer à son ordre, le Ier septembre
prochain, la somme de mille soixante et dix francs; ce qui, avec
les cent quatre-vingts déjà stipulés, faisait juste douze cent
cinquante. Ainsi, prêtant à six pour cent, augmenté d’un quart de
commission, et les fournitures lui rapportant un bon tiers pour le
moins, cela devait, en douze mois, donner cent trente francs de
bénéfice; et il espérait que l’affaire ne s’arrêterait pas là,
qu’on ne pourrait payer les billets, qu’on les renouvellerait, et
que son pauvre argent, s’étant nourri chez le médecin comme dans
une maison de santé, lui reviendrait, un jour, considérablement
plus dodu, et gros à faire craquer le sac.

Tout, d’ailleurs, lui réussissait. Il était adjudicataire d’une
fourniture de cidre pour l’hôpital de Neufchâtel; M. Guillaumin
lui promettait des actions dans les tourbières de Grumesnil, et il
rêvait d’établir un nouveau service de diligences entre Argueil et
Rouen, qui ne tarderait pas, sans doute, à ruiner la guimbarde du
Lion d’or, et qui, marchant plus vite, étant à prix plus bas et
portant plus de bagages, lui mettrait ainsi dans les mains tout le
commerce d’Yonville.

Charles se demanda plusieurs fois par quel moyen, l’année
prochaine, pouvoir rembourser tant d’argent; et il cherchait,
imaginait des expédients, comme de recourir à son père ou de
vendre quelque chose. Mais son père serait sourd, et il n’avait,
lui, rien à vendre. Alors il découvrait de tels embarras, qu’il
écartait vite de sa conscience un sujet de méditation aussi
désagréable. Il se reprochait d’en oublier Emma; comme si, toutes
ses pensées appartenant à cette femme, c’eût été lui dérober
quelque chose que de n’y pas continuellement réfléchir.

L’hiver fut rude. La convalescence de Madame fut longue. Quand il
faisait beau, on la poussait dans son fauteuil auprès de la
fenêtre, celle qui regardait la Place; car elle avait maintenant
le jardin en antipathie, et la persienne de ce côté restait
constamment fermée. Elle voulut que l’on vendît le cheval; ce
qu’elle aimait autrefois, à présent lui déplaisait. Toutes ses
idées paraissaient se borner au soin d’elle-même. Elle restait
dans son lit à faire de petites collations, sonnait sa domestique
pour s’informer de ses tisanes ou pour causer avec elle. Cependant
la neige sur le toit des halles jetait dans la chambre un reflet
blanc, immobile; ensuite ce fut la pluie qui tombait. Et Emma
quotidiennement attendait, avec une sorte d’anxiété, l’infaillible
retour d’événements minimes, qui pourtant ne lui importaient
guère. Le plus considérable était, le soir, l’arrivée de
l’Hirondelle. Alors l’aubergiste criait et d’autres voix
répondaient, tandis que le falot d’Hippolyte, qui cherchait des
coffres sur la bâche, faisait comme une étoile dans l’obscurité. À
midi, Charles rentrait; ensuite il sortait; puis elle prenait un
bouillon, et, vers cinq heures, à la tombée du jour, les enfants
qui s’en revenaient de la classe, traînant leurs sabots sur le
trottoir, frappaient tous avec leurs règles la cliquette des
auvents, les uns après les autres.

C’était à cette heure-là que M. Bournisien venait la voir. Il
s’enquérait de sa santé, lui apportait des nouvelles et
l’exhortait à la religion dans un petit bavardage câlin qui ne
manquait pas d’agrément. La vue seule de sa soutane la
réconfortait.

Un jour qu’au plus fort de sa maladie elle s’était crue
agonisante, elle avait demandé la communion; et, à mesure que l’on
faisait dans sa chambre les préparatifs pour le sacrement, que
l’on disposait en autel la commode encombrée de sirops et que
Félicité semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait
quelque chose de fort passant sur elle, qui la débarrassait de ses
douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allégée
ne pesait plus, une autre vie commençait; il lui sembla que son
être, montant vers Dieu, allait s’anéantir dans cet amour comme un
encens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea d’eau bénite
les draps du lit; le prêtre retira du saint ciboire la blanche
hostie; et ce fut en défaillant d’une joie céleste qu’elle avança
les lèvres pour accepter le corps du Sauveur qui se présentait.
Les rideaux de son alcôve se gonflaient mollement, autour d’elle,
en façon de nuées, et les rayons des deux cierges brûlant sur la
commode lui parurent être des gloires éblouissantes. Alors elle
laissa retomber sa tête, croyant entendre dans les espaces le
chant des harpes séraphiques et apercevoir en un ciel d’azur, sur
un trône d’or, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu
le Père tout éclatant de majesté, et qui d’un signe faisait
descendre vers la terre des anges aux ailes de flamme pour
l’emporter dans leurs bras.

Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la chose la
plus belle qu’il fût possible de rêver; si bien qu’à présent elle
s’efforçait d’en ressaisir la sensation, qui continuait cependant,
mais d’une manière moins exclusive et avec une douceur aussi
profonde. Son âme, courbatue d’orgueil, se reposait enfin dans
l’humilité chrétienne; et, savourant le plaisir d’être faible,
Emma contemplait en elle-même la destruction de sa volonté, qui
devait faire aux envahissements de la grâce une large entrée. Il
existait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes, un
autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittence ni
fin, et qui s’accroîtrait éternellement! Elle entrevit, parmi les
illusions de son espoir, un état de pureté flottant au-dessus de
la terre, se confondant avec le ciel, et où elle aspira d’être.
Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets, elle
porta des amulettes; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au
chevet de sa couche, un reliquaire enchâssé d’émeraudes, pour le
baiser tous les soirs.

Le Curé s’émerveillait de ces dispositions, bien que la religion
d’Emma, trouvait-il, pût, à force de ferveur, finir par friser
l’hérésie et même l’extravagance. Mais, n’étant pas très versé
dans ces matières sitôt qu’elles dépassaient une certaine mesure,
il écrivit à M. Boulard, libraire de Monseigneur, de lui envoyer
quelque chose de fameux pour une personne du sexe, qui était
pleine d’esprit. Le libraire, avec autant d’indifférence que s’il
eût expédié de la quincaillerie à des nègres, vous emballa pêle-
mêle tout ce qui avait cours pour lors dans le négoce des livres
pieux. C’étaient de petits manuels par demandes et par réponses,
des pamphlets d’un ton rogue dans la manière de M. de Maistre, et
des espèces de romans à cartonnage rose et à style douceâtre,
fabriqués par des séminaristes troubadours ou des bas bleus
repenties. Il y avait le _Pensez-y bien_; _l’Homme du monde aux
pieds de Marie_, par M. de, décoré de plusieurs ordres; _des
Erreurs de Voltaire, à l’usage des jeunes gens_, etc.

Madame Bovary n’avait pas encore l’intelligence assez nette pour
s’appliquer sérieusement à n’importe quoi; d’ailleurs, elle
entreprit ces lectures avec trop de précipitation. Elle s’irrita
contre les prescriptions du culte; l’arrogance des écrits
polémiques lui déplut par leur acharnement à poursuivre des gens
qu’elle ne connaissait pas; et les contes profanes relevés de
religion lui parurent écrits dans une telle ignorance du monde,
qu’ils l’écartèrent insensiblement des vérités dont elle attendait
la preuve. Elle persista pourtant, et, lorsque le volume lui
tombait des mains, elle se croyait prise par la plus fine
mélancolie catholique qu’une âme éthérée pût concevoir.

Quant au souvenir de Rodolphe, elle l’avait descendu tout au fond
de son coeur; et il restait là, plus solennel et plus immobile
qu’une momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison s’échappait
de ce grand amour embaumé et qui, passant à travers tout,
parfumait de tendresse l’atmosphère d’immaculation où elle voulait
vivre. Quand elle se mettait à genoux sur son prie-Dieu gothique,
elle adressait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu’elle
murmurait jadis à son amant, dans les épanchements de l’adultère.
C’était pour faire venir la croyance; mais aucune délectation ne
descendait des cieux, et elle se relevait, les membres fatigués,
avec le sentiment vague d’une immense duperie. Cette recherche,
pensait-elle, n’était qu’un mérite de plus; et dans l’orgueil de
sa dévotion, Emma se comparait à ces grandes dames d’autrefois,
dont elle avait rêvé la gloire sur un portrait de la Vallière, et
qui, traînant avec tant de majesté la queue chamarrée de leurs
longues robes, se retiraient en des solitudes pour y répandre aux
pieds du Christ toutes les larmes d’un coeur que l’existence
blessait.

Alors, elle se livra à des charités excessives. Elle cousait des
habits pour les pauvres; elle envoyait du bois aux femmes en
couches; et Charles, un jour en rentrant, trouva dans la cuisine
trois vauriens attablés qui mangeaient un potage. Elle fit revenir
à la maison sa petite fille, que son mari, durant sa maladie,
avait renvoyée chez la nourrice. Elle voulut lui apprendre à lire;
Berthe avait beau pleurer, elle ne s’irritait plus. C’était un
parti pris de résignation, une indulgence universelle. Son
langage, à propos de tout, était plein d’expressions idéales. Elle
disait à son enfant:

-- Ta colique est-elle passée, mon ange?

Madame Bovary mère ne trouvait rien à blâmer, sauf peut-être cette
manie de tricoter des camisoles pour les orphelins, au lieu de
raccommoder ses torchons. Mais, harassée de querelles domestiques,
la bonne femme se plaisait en cette maison tranquille, et même
elle y demeura jusques après Pâques, afin d’éviter les sarcasmes
du père Bovary, qui ne manquait pas, tous les vendredis saints, de
se commander une andouille.

Outre la compagnie de sa belle-mère, qui la raffermissait un peu
par sa rectitude de jugement et ses façons graves, Emma, presque
tous les jours, avait encore d’autres sociétés. C’était madame
Langlois, madame Caron, madame Dubreuil, madame Tuvache et,
régulièrement, de deux à cinq heures, l’excellente madame Homais,
qui n’avait jamais voulu croire, celle-là, à aucun des cancans que
l’on débitait sur sa voisine. Les petits Homais aussi venaient la
voir; Justin les accompagnait. Il montait avec eux dans la
chambre, et il restait debout près de la porte, immobile, sans
parler. Souvent même, madame Bovary, n’y prenant garde, se mettait
à sa toilette. Elle commençait par retirer son peigne, en secouant
sa tête d’un mouvement brusque; et, quand il aperçut la première
fois cette chevelure entière qui descendait jusqu’aux jarrets en
déroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant,
comme l’entrée subite dans quelque chose d’extraordinaire et de
nouveau dont la splendeur l’effraya.

Emma, sans doute, ne remarquait pas ses empressements silencieux
ni ses timidités. Elle ne se doutait point que l’amour, disparu de
sa vie, palpitait là, près d’elle, sous cette chemise de grosse
toile, dans ce coeur d’adolescent ouvert aux émanations de sa
beauté. Du reste, elle enveloppait tout maintenant d’une telle
indifférence, elle avait des paroles si affectueuses et des
regards si hautains, des façons si diverses, que l’on ne
distinguait plus l’égoïsme de la charité, ni la corruption de la
vertu. Un soir, par exemple, elle s’emporta contre sa domestique,
qui lui demandait à sortir et balbutiait en cherchant un prétexte;
puis tout à coup:

-- Tu l’aimes donc? dit-elle.

Et, sans attendre la réponse de Félicité, qui rougissait elle
ajouta d’un air triste:

-- Allons, cours-y! amuse-toi!

Elle fit, au commencement du printemps, bouleverser le jardin d’un
bout à l’autre, malgré les observations de Bovary; il fut heureux,
cependant de lui voir enfin manifester une volonté quelconque.
Elle en témoigna davantage à mesure qu’elle se rétablissait.
D’abord, elle trouva moyen d’expulser la mère Rolet, la nourrice,
qui avait pris l’habitude, pendant sa convalescence, de venir trop
souvent à la cuisine avec ses deux nourrissons et son
pensionnaire, plus endenté qu’un cannibale. Puis elle se dégagea
de la famille Homais, congédia successivement toutes les autres
visites et même fréquenta l’église avec moins d’assiduité, à la
grande approbation de l’apothicaire, qui lui dit alors
amicalement:

-- Vous donniez un peu dans la calotte!

M. Bournisien, comme autrefois, survenait tous les jours, en
sortant du catéchisme. Il préférait rester dehors, à prendre l’air
au milieu du bocage, il appelait ainsi la tonnelle. C’était
l’heure où Charles rentrait. Ils avaient chaud; on apportait du
cidre doux, et ils buvaient ensemble au complet rétablissement de
Madame.

Binet se trouvait là, c’est-à-dire un peu plus bas, contre le mur
de la terrasse, à pêcher des écrevisses. Bovary l’invitait à se
rafraîchir, et il s’entendait parfaitement à déboucher les
cruchons.

-- Il faut, disait-il en promenant autour de lui et jusqu’aux
extrémités du paysage un regard satisfait, tenir ainsi la
bouteille d’aplomb sur la table, et, après que les ficelles sont
coupées, pousser le liège à petits coups, doucement, doucement,
comme on fait, d’ailleurs, à l’eau de Seltz, dans les restaurants.

Mais le cidre, pendant sa démonstration, souvent leur jaillissait
en plein visage, et alors l’ecclésiastique, avec un rire opaque,
ne manquait jamais cette plaisanterie:

-- Sa bonté saute aux yeux!

Il était brave homme, en effet, et même, un jour, ne fut point
scandalisé du pharmacien, qui conseillait à Charles, pour
distraire Madame, de la mener au théâtre de Rouen voir l’illustre
ténor Lagardy. Homais s’étonnant de ce silence, voulut savoir son
opinion, et le prêtre déclara qu’il regardait la musique comme
moins dangereuse pour les moeurs que la littérature.

Mais le pharmacien prit la défense des lettres. Le théâtre,
prétendait-il, servait à fronder les préjugés, et, sous le masque
du plaisir, enseignait la vertu.

-- _Castigat ridendo mores_, monsieur Bournisien! Ainsi, regardez
la plupart des tragédies de Voltaire; elles sont semées habilement
de réflexions philosophiques qui en font pour le peuple une
véritable école de morale et de diplomatie.

-- Moi, dit Binet, j’ai vu autrefois une pièce intitulée le _Gamin
de Paris_, où l’on remarque le caractère d’un vieux général qui
est vraiment tapé! Il rembarre un fils de famille qui avait séduit
une ouvrière, qui à la fin...

-- Certainement! continuait Homais, il y a la mauvaise littérature
comme il y a la mauvaise pharmacie, mais condamner en bloc le plus
important des beaux arts me paraît une balourdise, une idée
gothique, digne de ces temps abominables où l’on enfermait
Galilée.

-- Je sais bien, objecta le Curé, qu’il existe de bons ouvrages,
de bons auteurs; cependant, ne serait-ce que ces personnes de sexe
différent réunies dans un appartement enchanteur, orné de pompes
mondaines, et puis ces déguisements païens, ce fard, ces
flambeaux, ces voix efféminées, tout cela doit finir par engendrer
un certain libertinage d’esprit et vous donner des pensées
déshonnêtes, des tentations impures. Telle est du moins l’opinion
de tous les Pères. Enfin, ajouta-t-il en prenant subitement un ton
de voix mystique, tandis qu’il roulait sur son pouce une prise de
tabac, si l’Église a condamné les spectacles, c’est qu’elle avait
raison; il faut nous soumettre à ses décrets.

-- Pourquoi, demanda l’apothicaire, excommunie-t-elle les
comédiens? car, autrefois, ils concouraient ouvertement aux
cérémonies du culte. Oui, on jouait, on représentait au milieu du
choeur des espèces de farces appelées mystères, dans lesquelles
les lois de la décence souvent se trouvaient offensées.

L’ecclésiastique se contenta de pousser un gémissement, et le
pharmacien poursuivit:

-- C’est comme dans la Bible; il y a... savez-vous..., plus d’un
détail... piquant, des choses... vraiment... gaillardes!

Et, sur un geste d’irritation que faisait M. Bournisien:

-- Ah! vous conviendrez que ce n’est pas un livre à mettre entre
les mains d’une jeune personne, et je serais fâché qu’Athalie...

-- Mais ce sont les protestants, et non pas nous, s’écria l’autre
impatienté, qui recommandent la Bible!

-- N’importe! dit Homais, je m’étonne que, de nos jours, en un
siècle de lumières, on s’obstine encore à proscrire un délassement
intellectuel qui est inoffensif, moralisant et même hygiénique
quelquefois, n’est-ce pas, docteur?

-- Sans doute, répondit le médecin nonchalamment, soit que, ayant
les mêmes idées, il voulût n’offenser personne, ou bien qu’il
n’eût pas d’idées.

La conversation semblait finie, quand le pharmacien jugea
convenable de pousser une dernière botte.

-- J’en ai connu, des prêtres, qui s’habillaient en bourgeois pour
aller voir gigoter des danseuses.

-- Allons donc! fit le curé.

-- Ah! j’en ai connu!

Et, séparant les syllabes de sa phrase, Homais répéta:

-- J’en -- ai -- connu.

-- Eh bien! ils avaient tort, dit Bournisien résigné à tout
entendre.

-- Parbleu! ils en font bien d’autres! exclama l’apothicaire.

-- Monsieur!... reprit l’ecclésiastique avec des yeux si
farouches, que le pharmacien en fut intimidé.

-- Je veux seulement dire, répliqua-t-il alors d’un ton moins
brutal, que la tolérance est le plus sûr moyen d’attirer les âmes
à la religion.

-- C’est vrai! c’est vrai! concéda le bonhomme en se rasseyant sur
sa chaise.

Mais il n’y resta que deux minutes. Puis, dès qu’il fut parti,
M. Homais dit au médecin:

-- Voilà ce qui s’appelle une prise de bec! Je l’ai roulé, vous
avez vu, d’une manière!... Enfin, croyez-moi, conduisez Madame au
spectacle, ne serait-ce que pour faire une fois dans votre vie
enrager un de ces corbeaux-là, saprelotte! Si quelqu’un pouvait me
remplacer, je vous accompagnerais moi-même. Dépêchez-vous! Lagardy
ne donnera qu’une seule représentation; il est engagé en
Angleterre à des appointements considérables. C’est, à ce qu’on
assure, un fameux lapin! il roule sur l’or! il mène avec lui trois
maîtresses et son cuisinier! Tous ces grands artistes brûlent la
chandelle par les deux bouts; il leur faut une existence
dévergondée qui excite un peu l’imagination. Mais ils meurent à
l’hôpital, parce qu’ils n’ont pas eu l’esprit, étant jeunes, de
faire des économies. Allons, bon appétit; à demain!

Cette idée de spectacle germa vite dans la tête de Bovary; car
aussitôt il en fit part à sa femme, qui refusa tout d’abord,
alléguant la fatigue, le dérangement, la dépense; mais, par
extraordinaire, Charles ne céda pas, tant il jugeait cette
récréation lui devoir être profitable. Il n’y voyait aucun
empêchement; sa mère leur avait expédié trois cents francs sur
lesquels il ne comptait plus, les dettes courantes n’avaient rien
d’énorme, et l’échéance des billets à payer au sieur Lheureux
était encore si longue, qu’il n’y fallait pas songer. D’ailleurs,
imaginant qu’elle y mettait de la délicatesse, Charles insista
davantage; si bien qu’elle finit, à force d’obsessions, par se
décider. Et, le lendemain, à huit heures, ils s’emballèrent dans
l’hirondelle.

L’apothicaire, que rien ne retenait à Yonville, mais qui se
croyait contraint de n’en pas bouger, soupira en les voyant
partir.

-- Allons, bon voyage! leur dit-il, heureux mortels que vous êtes!

Puis, s’adressant à Emma, qui portait une robe de soie bleue à
quatre falbalas:

-- Je vous trouve jolie comme un Amour! Vous allez faire florès à
Rouen.

La diligence descendait à l’hôtel de la Croix rouge, sur la place
Beauvoisine. C’était une de ces auberges comme il y en a dans tous
les faubourgs de province, avec de grandes écuries et de petites
chambres à coucher, où l’on voit au milieu de la cour des poules
picorant l’avoine sous les cabriolets crottés des commis
voyageurs; -- bons vieux gîtes à balcon de bois vermoulu qui
craquent au vent dans les nuits d’hiver, continuellement pleins de
monde, de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sont
poissées par les glorias, les vitres épaisses jaunies par les
mouches, les serviettes humides tachées par le vin bleu; et qui,
sentant toujours le village, comme des valets de ferme habillés en
bourgeois, ont un café sur la rue, et du côté de la campagne un
jardin à légumes. Charles immédiatement se mit en courses. Il
confondit l’avant-scène avec les galeries, le parquet avec les
loges, demanda des explications, ne les comprit pas, fut renvoyé
du contrôleur au directeur, revint à l’auberge, retourna au
bureau, et, plusieurs fois ainsi, arpenta toute la longueur de la
ville, depuis le théâtre jusqu’au boulevard.

Madame s’acheta un chapeau, des gants, un bouquet. Monsieur
craignait beaucoup de manquer le commencement; et, sans avoir eu
le temps d’avaler un bouillon, ils se présentèrent devant les
portes du théâtre, qui étaient encore fermées.


XV

La foule stationnait contre le mur, parquée symétriquement entre
des balustrades. À l’angle des rues voisines, de gigantesques
affiches répétaient en caractères baroques: «_Lucie de
Lamermoor_... Lagardy... Opéra..., etc.» Il faisait beau; on avait
chaud; la sueur coulait dans les frisures, tous les mouchoirs
tirés épongeaient les fronts rouges; et parfois un vent tiède, qui
soufflait de la rivière, agitait mollement la bordure des tentes
en coutil suspendues à la porte des estaminets. Un peu plus bas,
cependant, on était rafraîchi par un courant d’air glacial qui
sentait le suif, le cuir et l’huile. C’était l’exhalaison de la
rue des Charrettes, pleine de grands magasins noirs où l’on roule
des barriques.

De peur de paraître ridicule, Emma voulut, avant d’entrer, faire
un tour de promenade sur le port, et Bovary, par prudence, garda
les billets à sa main, dans la poche de son pantalon, qu’il
appuyait contre son ventre.

Un battement de coeur la prit dès le vestibule. Elle sourit
involontairement de vanité, en voyant la foule qui se précipitait
à droite par l’autre corridor, tandis qu’elle montait l’escalier
des premières. Elle eut plaisir, comme un enfant, à pousser de son
doigt les larges portes tapissées; elle aspira de toute sa
poitrine l’odeur poussiéreuse des couloirs, et, quand elle fut
assise dans sa loge, elle se cambra la taille avec une
désinvolture de duchesse.

La salle commençait à se remplir, on tirait les lorgnettes de
leurs étuis, et les abonnés, s’apercevant de loin, se faisaient
des salutations. Ils venaient se délasser dans les beaux-arts des
inquiétudes de la vente; mais, n’oubliant point les affaires, ils
causaient encore cotons, trois-six ou indigo. On voyait là des
têtes de vieux, inexpressives et pacifiques, et qui, blanchâtres
de chevelure et de teint, ressemblaient à des médailles d’argent
ternies par une vapeur de plomb. Les jeunes beaux se pavanaient au
parquet, étalant, dans l’ouverture de leur gilet, leur cravate
rose ou vert pomme; et madame Bovary les admirait d’en haut,
appuyant sur des badines à pomme d’or la paume tendue de leurs
gants jaunes.

Cependant, les bougies de l’orchestre s’allumèrent; le lustre
descendit du plafond, versant, avec le rayonnement de ses
facettes, une gaieté subite dans la salle; puis les musiciens
entrèrent les uns après les autres, et ce fut d’abord un long
charivari de basses ronflant, de violons grinçant, de pistons
trompettant, de flûtes et de flageolets qui piaulaient. Mais on
entendit trois coups sur la scène; un roulement de timbales
commença, les instruments de cuivre plaquèrent des accords, et le
rideau, se levant, découvrit un paysage.

C’était le carrefour d’un bois, avec une fontaine, à gauche,
ombragée par un chêne. Des paysans et des seigneurs, le plaid sur
l’épaule, chantaient tous ensemble une chanson de chasse; puis il
survint un capitaine qui invoquait l’ange du mal en levant au ciel
ses deux bras; un autre parut; ils s’en allèrent, et les chasseurs
reprirent.

Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en plein
Walter Scott. Il lui semblait entendre, à travers le brouillard,
le son des cornemuses écossaises se répéter sur les bruyères.
D’ailleurs, le souvenir du roman facilitant l’intelligence du
libretto, elle suivait l’intrigue phrase à phrase, tandis que
d’insaisissables pensées qui lui revenaient, se dispersaient,
aussitôt, sous les rafales de la musique. Elle se laissait aller
au bercement des mélodies et se sentait elle-même vibrer de tout
son être comme si les archets des violons se fussent promenés sur
ses nerfs. Elle n’avait pas assez d’yeux pour contempler les
costumes, les décors, les personnages, les arbres peints qui
tremblaient quand on marchait, et les toques de velours, les
manteaux, les épées, toutes ces imaginations qui s’agitaient dans
l’harmonie comme dans l’atmosphère d’un autre monde. Mais une
jeune femme s’avança en jetant une bourse à un écuyer vert. Elle
resta seule, et alors on entendit une flûte qui faisait comme un
murmure de fontaine ou comme des gazouillements d’oiseau. Lucie
entama d’un air brave sa cavatine en sol majeur; elle se plaignait
d’amour, elle demandait des ailes. Emma, de même, aurait voulu,
fuyant la vie, s’envoler dans une étreinte. Tout à coup, Edgar-
Lagardy parut.

Il avait une de ces pâleurs splendides qui donnent quelque chose
de la majesté des marbres aux races ardentes du Midi. Sa taille
vigoureuse était prise dans un pourpoint de couleur brune; un
petit poignard ciselé lui battait sur la cuisse gauche, et il
roulait des regards langoureusement en découvrant ses dents
blanches. On disait qu’une princesse polonaise, l’écoutant un soir
chanter sur la plage de Biarritz, où il radoubait des chaloupes,
en était devenue amoureuse. Elle s’était ruinée à cause de lui. Il
l’avait plantée là pour d’autres femmes, et cette célébrité
sentimentale ne laissait pas que de servir à sa réputation
artistique. Le cabotin diplomate avait même soin de faire toujours
glisser dans les réclames une phrase poétique sur la fascination
de sa personne et la sensibilité de son âme. Un bel organe, un
imperturbable aplomb, plus de tempérament que d’intelligence et
plus d’emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette
admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du
toréador.

Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses
bras, il la quittait, il revenait, il semblait désespéré: il avait
des éclats de colère, puis des râles élégiaques d’une douceur
infinie, et les notes s’échappaient de son cou nu, pleines de
sanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir, égratignant
avec ses ongles le velours de sa loge. Elle s’emplissait le coeur
de ces lamentations mélodieuses qui se traînaient à
l’accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés
dans le tumulte d’une tempête. Elle reconnaissait tous les
enivrements et les angoisses dont elle avait manqué mourir. La
voix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentissement de
sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose
même de sa vie. Mais personne sur la terre ne l’avait aimée d’un
pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au
clair de lune, lorsqu’ils se disaient: «À demain; à demain!...» La
salle craquait sous les bravos; on recommença la strette entière;
les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments,
d’exil, de fatalité, d’espérances, et quand ils poussèrent l’adieu
final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vibration
des derniers accords.

-- Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il à la
persécuter?

-- Mais non, répondit-elle; c’est son amant.

-- Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis que
l’autre, celui qui est venu tout à l’heure, disait:

«J’aime Lucie et je m’en crois aimé.» D’ailleurs, il est parti
avec son père, bras dessus, bras dessous. Car c’est bien son père,
n’est-ce pas, le petit laid qui porte une plume de coq à son
chapeau?

Malgré les explications d’Emma, dès le duo récitatif où Gilbert
expose à son maître Ashton ses abominables manoeuvres, Charles, en
voyant le faux anneau de fiançailles qui doit abuser Lucie, crut
que c’était un souvenir d’amour envoyé par Edgar. Il avouait, du
reste, ne pas comprendre l’histoire, -- à cause de la musique --
qui nuisait beaucoup aux paroles.

-- Qu’importe? dit Emma; tais-toi!

-- C’est que j’aime, reprit-il en se penchant sur son épaule, à me
rendre compte, tu sais bien.

-- Tais-toi! tais-toi! fit-elle impatientée.

Lucie s’avançait, à demi soutenue par ses femmes, une couronne
d’oranger dans les cheveux, et plus pâle que le satin blanc de sa
robe. Emma rêvait au jour de son mariage; et elle se revoyait là-
bas, au milieu des blés, sur le petit sentier, quand on marchait
vers l’église. Pourquoi donc n’avait-elle pas, comme celle-là,
résisté, supplié? Elle était joyeuse, au contraire, sans
s’apercevoir de l’abîme où elle se précipitait... Ah! si, dans la
fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du mariage et la
désillusion de l’adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelque
grand coeur solide, alors la vertu, la tendresse, les voluptés et
le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue d’une
félicité si haute. Mais ce bonheur-là, sans doute, était un
mensonge imaginé pour le désespoir de tout désir. Elle connaissait
à présent la petitesse des passions que l’art exagérait.
S’efforçant donc d’en détourner sa pensée, Emma voulait ne plus
voir dans cette reproduction de ses douleurs qu’une fantaisie
plastique bonne à amuser les yeux, et même elle souriait
intérieurement d’une pitié dédaigneuse, quand au fond du théâtre,
sous la portière de velours, un homme apparut en manteau noir.

Son grand chapeau à l’espagnole tomba dans un geste qu’il fit; et
aussitôt les instruments et les chanteurs entonnèrent le sextuor.
Edgar, étincelant de furie, dominait tous les autres de sa voix
plus claire. Ashton lui lançait en notes graves des provocations
homicides, Lucie poussait sa plainte aiguë, Arthur modulait à
l’écart des sons moyens, et la basse-taille du ministre ronflait
comme un orgue, tandis que les voix de femmes, répétant ses
paroles, reprenaient en choeur, délicieusement. Ils étaient tous
sur la même ligne à gesticuler; et la colère, la vengeance, la
jalousie, la terreur, la miséricorde et la stupéfaction
s’exhalaient à la fois de leurs bouches entrouvertes. L’amoureux
outragé brandissait son épée nue; sa collerette de guipure se
levait par saccades, selon les mouvements de sa poitrine, et il
allait de droite et de gauche, à grands pas, faisant sonner contre
les planches les éperons vermeils de ses bottes molles, qui
s’évasaient à la cheville. Il devait avoir, pensait-elle, un
intarissable amour, pour en déverser sur la foule à si larges
effluves. Toutes ses velléités de dénigrement s’évanouissaient
sous la poésie du rôle qui l’envahissait, et, entraînée vers
l’homme par l’illusion du personnage, elle tâcha de se figurer sa
vie, cette vie retentissante, extraordinaire, splendide, et
qu’elle aurait pu mener cependant, si le hasard l’avait voulu. Ils
se seraient connus, ils se seraient aimés! Avec lui, par tous les
royaumes de l’Europe, elle aurait voyagé de capitale en capitale,
partageant ses fatigues et son orgueil, ramassant les fleurs qu’on
lui jetait, brodant elle-même ses costumes; puis, chaque soir, au
fond d’une loge, derrière la grille à treillis d’or, elle eût
recueilli, béante, les expansions de cette âme qui n’aurait chanté
que pour elle seule; de la scène, tout en jouant, il l’aurait
regardée. Mais une folie la saisit: il la regardait, c’est sûr!
Elle eut envie de courir dans ses bras pour se réfugier en sa
force, comme dans l’incarnation de l’amour même, et de lui dire,
de s’écrier: «Enlève-moi, emmène-moi, partons! À toi, à toi!
toutes mes ardeurs et tous mes rêves!»

Le rideau se baissa.

L’odeur du gaz se mêlait aux haleines; le vent des éventails
rendait l’atmosphère plus étouffante. Emma voulut sortir; la foule
encombrait les corridors, et elle retomba dans son fauteuil avec
des palpitations qui la suffoquaient. Charles, ayant peur de la
voir s’évanouir, courut à la buvette lui chercher un verre
d’orgeat.

Il eut grand-peine à regagner sa place, car on lui heurtait les
coudes à tous les pas, à cause du verre qu’il tenait entre ses
mains, et même il en versa les trois quarts sur les épaules d’une
Rouennaise en manches courtes, qui, sentant le liquide froid lui
couler dans les reins, jeta des cris de paon, comme si on l’eût
assassinée. Son mari, qui était un filateur, s’emporta contre le
maladroit; et, tandis qu’avec son mouchoir elle épongeait les
taches sur sa belle robe de taffetas cerise, il murmurait d’un ton
bourru les mots d’indemnité, de frais, de remboursement. Enfin,
Charles arriva près de sa femme, en lui disant tout essoufflé:

-- J’ai cru, ma foi, que j’y resterais! Il y a un monde!... un
monde!...

Il ajouta:

-- Devine un peu qui j’ai rencontré là-haut? M. Léon!

-- Léon?

-- Lui-même! Il va venir te présenter ses civilités.

Et, comme il achevait ces mots, l’ancien clerc d’Yonville entra
dans la loge.

Il tendit sa main avec un sans-façon de gentilhomme: et madame
Bovary machinalement avança la sienne, sans doute obéissant à
l’attraction d’une volonté plus forte. Elle ne l’avait pas sentie
depuis ce soir de printemps où il pleuvait sur les feuilles
vertes, quand ils se dirent adieu, debout au bord de la fenêtre.
Mais, vite, se rappelant à la convenance de la situation, elle
secoua dans un effort cette torpeur de ses souvenirs et se mit à
balbutier des phrases rapides.

-- Ah! bonjour... Comment! vous voilà?

-- Silence! cria une voix du parterre, car le troisième acte
commençait.

-- Vous êtes donc à Rouen?

-- Oui.

-- Et depuis quand?

-- À la porte! à la porte!

On se tournait vers eux; ils se turent.

Mais, à partir de ce moment, elle n’écouta plus; et le choeur des
conviés, la scène d’Ashton et de son valet, le grand duo en ré
majeur, tout passa pour elle dans l’éloignement, comme si les
instruments fussent devenus moins sonores et les personnages plus
reculés; elle se rappelait les parties de cartes chez le
pharmacien, et la promenade chez la nourrice, les lectures sous la
tonnelle, les tête-à-tête au coin du feu, tout ce pauvre amour si
calme et si long, si discret, si tendre, et qu’elle avait oublié
cependant. Pourquoi donc revenait-il? quelle combinaison
d’aventures le replaçait dans sa vie? Il se tenait derrière elle,
s’appuyant de l’épaule contre la cloison; et, de temps à autre,
elle se sentait frissonner sous le souffle tiède de ses narines
qui lui descendait dans la chevelure.

-- Est-ce que cela vous amuse? dit-il en se penchant sur elle de
si près, que la pointe de sa moustache lui effleura la joue.

Elle répondit nonchalamment:

-- Oh! mon Dieu, non! pas beaucoup.

Alors il fit la proposition de sortir du théâtre, pour aller
prendre des glaces quelque part.

-- Ah! pas encore! restons! dit Bovary. Elle a les cheveux
dénoués: cela promet d’être tragique.

Mais la scène de la folie n’intéressait point Emma, et le jeu de
la chanteuse lui parut exagéré.

-- Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charles, qui
écoutait.

-- Oui... peut-être... un peu, répliqua-t-il, indécis entre la
franchise de son plaisir et le respect qu’il portait aux opinions
de sa femme.

Puis Léon dit en soupirant

-- Il fait une chaleur...

-- Insupportable! c’est vrai.

-- Es-tu gênée? demanda Bovary.

-- Oui, j’étouffe; partons.

M. Léon posa délicatement sur ses épaules son long châle de
dentelle, et ils allèrent tous les trois s’asseoir sur le port, en
plein air, devant le vitrage d’un café.

Il fut d’abord question de sa maladie, bien qu’Emma interrompît
Charles de temps à autre, par crainte, disait-elle, d’ennuyer
M. Léon; et celui-ci leur raconta qu’il venait à Rouen passer deux
ans dans une forte étude, afin de se rompre aux affaires, qui
étaient différentes en Normandie de celles que l’on traitait à
Paris. Puis il s’informa de Berthe, de la famille Homais, de la
mère Lefrançois; et, comme ils n’avaient, en présence du mari,
rien de plus à se dire, bientôt la conversation s’arrêta.

Des gens qui sortaient du spectacle passèrent sur le trottoir,
tout fredonnant ou braillant à plein gosier: O bel ange, ma Lucie!
Alors Léon, pour faire le dilettante, se mit à parler musique. Il
avait vu Tamburini, Rubini, Persiani, Grisi; et à côté d’eux,
Lagardy, malgré ses grands éclats, ne valait rien.

-- Pourtant, interrompit Charles qui mordait à petits coups son
sorbet au rhum, on prétend qu’au dernier acte il est admirable
tout à fait; je regrette d’être parti avant la fin, car ça
commençait à m’amuser.

-- Au reste, reprit le clerc, il donnera bientôt une autre
représentation.

Mais Charles répondit qu’ils s’en allaient dès le lendemain.

-- À moins, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, que tu ne
veuilles rester seule, mon petit chat?

Et, changeant de manoeuvre devant cette occasion inattendue qui
s’offrait à son espoir, le jeune homme entama l’éloge de Lagardy
dans le morceau final. C’était quelque chose de superbe, de
sublime! Alors Charles insista:

-- Tu reviendrais dimanche. Voyons, décide-toi! tu as tort, si tu
sens le moins du monde que cela te fait du bien.

Cependant les tables, alentour, se dégarnissaient; un garçon vint
discrètement se poster près d’eux; Charles qui comprit, tira sa
bourse; le clerc le retint par le bras, et même n’oublia point de
laisser, en plus, deux pièces blanches, qu’il fit sonner contre le
marbre.

-- Je suis fâché, vraiment, murmura Bovary, de l’argent que
vous...

L’autre eut un geste dédaigneux plein de cordialité, et, prenant
son chapeau:

-- C’est convenu, n’est-ce pas, demain, à six heures?

Charles se récria encore une fois qu’il ne pouvait s’absenter plus
longtemps; mais rien n’empêchait Emma...

-- C’est que..., balbutia-t-elle avec un singulier sourire, je ne
sais pas trop...

-- Eh bien! tu réfléchiras, nous verrons, la nuit porte conseil...

Puis à Léon, qui les accompagnait:

-- Maintenant que vous voilà dans nos contrées, vous viendrez,
j’espère de temps à autre, nous demander à dîner?

Le clerc affirma qu’il n’y manquerait pas, ayant d’ailleurs besoin
de se rendre à Yonville pour une affaire de son étude. Et l’on se
sépara devant le passage Saint-Herbland, au moment où onze heures
et demie sonnaient à la cathédrale.


TROISIÈME PARTIE


I

M. Léon, tout en étudiant son droit, avait passablement fréquenté
la Chaumière, où il obtint même de fort jolis succès près des
grisettes, qui lui trouvaient l’air distingué. C’était le plus
convenable des étudiants: il ne portait les cheveux ni trop longs
ni trop courts, ne mangeait pas le 1er du mois l’argent de son
trimestre, et se maintenait en de bons termes avec ses
professeurs. Quant à faire des excès, il s’en était toujours
abstenu, autant par pusillanimité que par délicatesse.

Souvent, lorsqu’il restait à lire dans sa chambre, ou bien assis
le soir sous les tilleuls du Luxembourg, il laissait tomber son
Code par terre, et le souvenir d’Emma lui revenait. Mais peu à peu
ce sentiment s’affaiblit, et d’autres convoitises s’accumulèrent
par-dessus, bien qu’il persistât cependant à travers elles; car
Léon ne perdait pas toute espérance, et il y avait pour lui comme
une promesse incertaine qui se balançait dans l’avenir, tel qu’un
fruit d’or suspendu à quelque feuillage fantastique.

Puis, en la revoyant après trois années d’absence, sa passion se
réveilla. Il fallait, pensa-t-il, se résoudre enfin à la vouloir
posséder. D’ailleurs, sa timidité s’était usée au contact des
compagnies folâtres, et il revenait en province, méprisant tout ce
qui ne foulait pas d’un pied verni l’asphalte du boulevard. Auprès
d’une Parisienne en dentelles, dans le salon de quelque docteur
illustre, personnage à décorations et à voiture, le pauvre clerc,
sans doute, eût tremblé comme un enfant; mais ici, à Rouen, sur le
port, devant la femme de ce petit médecin, il se sentait à l’aise,
sûr d’avance qu’il éblouirait. L’aplomb dépend des milieux où il
se pose: on ne parle pas à l’entresol comme au quatrième étage, et
la femme riche semble avoir autour d’elle, pour garder sa vertu,
tous ses billets de banque, comme une cuirasse, dans la doublure
de son corset.

En quittant la veille au soir M. et madame Bovary, Léon, de loin,
les avait suivis dans la rue; puis les ayant vus s’arrêter à la
Croix rouge, il avait tourné les talons et passé toute la nuit à
méditer un plan.

Le lendemain donc, vers cinq heures, il entra dans la cuisine de
l’auberge, la gorge serrée, les joues pâles, et avec cette
résolution des poltrons que rien n’arrête.

-- Monsieur n’y est point, répondit un domestique.

Cela lui parut de bon augure. Il monta.

Elle ne fut pas troublée à son abord; elle lui fit, au contraire,
des excuses pour avoir oublié de lui dire où ils étaient
descendus.

-- Oh! je l’ai deviné, reprit Léon.

-- Comment?

Il prétendit avoir été guidé vers elle, au hasard, par un
instinct. Elle se mit à sourire, et aussitôt, pour réparer sa
sottise, Léon raconta qu’il avait passé sa matinée à la chercher
successivement dans tous les hôtels de la ville.

-- Vous vous êtes donc décidée à rester? ajouta-t-il.

-- Oui, dit-elle, et j’ai eu tort. Il ne faut pas s’accoutumer à
des plaisirs impraticables, quand on a autour de soi mille
exigences...

-- Oh! je m’imagine...

-- Eh! non, car vous n’êtes pas une femme, vous.

Mais les hommes avaient aussi leurs chagrins, et la conversation
s’engagea par quelques réflexions philosophiques. Emma s’étendit
beaucoup sur la misère des affections terrestres et l’éternel
isolement où le coeur reste enseveli.

Pour se faire valoir, ou par une imitation naïve de cette
mélancolie qui provoquait la sienne, le jeune homme déclara s’être
ennuyé prodigieusement tout le temps de ses études. La procédure
l’irritait, d’autres vocations l’attiraient, et sa mère ne
cessait, dans chaque lettre, de le tourmenter. Car ils précisaient
de plus en plus les motifs de leur douleur, chacun, à mesure qu’il
parlait, s’exaltant un peu dans cette confidence progressive. Mais
ils s’arrêtaient quelquefois devant l’exposition complète de leur
idée, et cherchaient alors à imaginer une phrase qui pût la
traduire cependant. Elle ne confessa point sa passion pour un
autre; il ne dit pas qu’il l’avait oubliée.

Peut-être ne se rappelait-il plus ses soupers après le bal, avec
des débardeuses; et elle ne se souvenait pas sans doute, des
rendez-vous d’autrefois, quand elle courait le matin dans les
herbes, vers le château de son amant. Les bruits de la ville
arrivaient à peine jusqu’à eux; et la chambre semblait petite,
tout exprès pour resserrer davantage leur solitude. Emma, vêtue
d’un peignoir en basin, appuyait son chignon contre le dossier du
vieux fauteuil; le papier jaune de la muraille faisait comme un
fond d’or derrière elle; et sa tête nue se répétait dans la glace
avec la raie blanche au milieu, et le bout de ses oreilles
dépassant sous ses bandeaux.

-- Mais pardon, dit-elle, j’ai tort! je vous ennuie avec mes
éternelles plaintes!

-- Non, jamais! jamais!

-- Si vous saviez, reprit-elle, en levant au plafond ses beaux
yeux qui roulaient une larme, tout ce que j’avais rêvé!

-- Et moi, donc! Oh! j’ai bien souffert! Souvent je sortais, je
m’en allais, je me traînais le long des quais, m’étourdissant au
bruit de la foule sans pouvoir bannir l’obsession qui me
poursuivait. Il y a sur le boulevard, chez un marchand d’estampes,
une gravure italienne qui représente une Muse. Elle est drapée
d’une tunique et elle regarde la lune, avec des myosotis sur sa
chevelure dénouée. Quelque chose incessamment me poussait là; j’y
suis resté des heures entières.

Puis, d’une voix tremblante:

-- Elle vous ressemblait un peu.

Madame Bovary détourna la tête, pour qu’il ne vît pas sur ses
lèvres l’irrésistible sourire qu’elle y sentait monter.

-- Souvent, reprit-il, je vous écrivais des lettres qu’ensuite je
déchirais.

Elle ne répondait pas. Il continua:

-- Je m’imaginais quelquefois qu’un hasard vous amènerait. J’ai
cru vous reconnaître au coin des rues; et je courais après tous
les fiacres où flottait à la portière un châle, un voile pareil au
vôtre...

Elle semblait déterminée à le laisser parler sans l’interrompre.
Croisant les bras et baissant la figure, elle considérait la
rosette de ses pantoufles, et elle faisait dans leur satin de
petits mouvements, par intervalles, avec les doigts de son pied.

Cependant, elle soupira:

-- Ce qu’il y a de plus lamentable, n’est-ce pas, c’est de
traîner, comme moi, une existence inutile? Si nos douleurs
pouvaient servir à quelqu’un, on se consolerait dans la pensée du
sacrifice!

Il se mit à vanter la vertu, le devoir et les immolations
silencieuses, ayant lui-même un incroyable besoin de dévouement
qu’il ne pouvait assouvir.

-- J’aimerais beaucoup, dit-elle, à être une religieuse d’hôpital.

-- Hélas! répliqua-t-il, les hommes n’ont point de ces missions
saintes, et je ne vois nulle part aucun métier..., à moins peut-
être que celui de médecin...

Avec un haussement léger de ses épaules, Emma l’interrompit pour
se plaindre de sa maladie où elle avait manqué mourir; quel
dommage! elle ne souffrirait plus maintenant. Léon tout de suite
envia le calme du tombeau, et même, un soir, il avait écrit son
testament en recommandant qu’on l’ensevelît dans ce beau couvre-
pied, à bandes de velours, qu’il tenait d’elle; car c’est ainsi
qu’ils auraient voulu avoir été, l’un et l’autre se faisant un
idéal sur lequel ils ajustaient à présent leur vie passée.
D’ailleurs, la parole est un laminoir qui allonge toujours les
sentiments.

Mais à cette invention du couvre-pied:

-- Pourquoi donc? demanda-t-elle.

-- Pourquoi?

Il hésitait.

-- Parce que je vous ai bien aimée!

Et, s’applaudissant d’avoir franchi la difficulté, Léon, du coin
de l’oeil, épia sa physionomie.

Ce fut comme le ciel, quand un coup de vent chasse les nuages.
L’amas des pensées tristes qui les assombrissaient parut se
retirer de ses yeux bleus; tout son visage rayonna.

Il attendait. Enfin elle répondit:

-- Je m’en étais toujours doutée...

Alors, ils se racontèrent les petits événements de cette existence
lointaine, dont ils venaient de résumer, par un seul mot, les
plaisirs et les mélancolies. Il se rappelait le berceau de
clématite, les robes qu’elle avait portées, les meubles de sa
chambre, toute sa maison.

-- Et nos pauvres cactus, où sont-ils?

-- Le froid les a tués cet hiver.

-- Ah! que j’ai pensé à eux, savez-vous? Souvent je les revoyais
comme autrefois, quand, par les matins d’été, le soleil frappait
sur les jalousies... et j’apercevais vos deux bras nus qui
passaient entre les fleurs.

-- Pauvre ami! fit-elle en lui tendant la main.

Léon, bien vite, y colla ses lèvres. Puis, quand il eut largement
respiré:

-- Vous étiez, dans ce temps-là, pour moi, je ne sais quelle force
incompréhensible qui captivait ma vie. Une fois, par exemple, je
suis venu chez vous; mais vous ne vous en souvenez pas, sans
doute?

-- Si, dit-elle. Continuez.

-- Vous étiez en bas, dans l’antichambre, prête à sortir, sur la
dernière marche; -- vous aviez même un chapeau à petites fleurs
bleues; et, sans nulle invitation de votre part, malgré moi, je
vous ai accompagnée. À chaque minute, cependant, j’avais de plus
en plus conscience de ma sottise, et je continuais à marcher près
de vous, n’osant vous suivre tout à fait, et ne voulant pas vous
quitter. Quand vous entriez dans une boutique, je restais dans la
rue, je vous regardais par le carreau défaire vos gants et compter
la monnaie sur le comptoir. Ensuite vous avez sonné chez madame
Tuvache, on vous a ouvert, et je suis resté comme un idiot devant
la grande porte lourde, qui était retombée sur vous.

Madame Bovary, en l’écoutant, s’étonnait d’être si vieille; toutes
ces choses qui réapparaissaient lui semblaient élargir son
existence; cela faisait comme des immensités sentimentales où elle
se reportait; et elle disait de temps à autre, à voix basse et les
paupières à demi fermées:

-- Oui, c’est vrai!... c’est vrai!... c’est vrai...

Ils entendirent huit heures sonner aux différentes horloges du
quartier Beauvoisine, qui est plein de pensionnats, d’églises et
de grands hôtels abandonnés. Ils ne se parlaient plus; mais ils
sentaient, en se regardant, un bruissement dans leurs têtes, comme
si quelque chose de sonore se fût réciproquement échappé, de leurs
prunelles fixes. Ils venaient de se joindre les mains; et le
passé, l’avenir, les réminiscences et les rêves, tout se trouvait
confondu dans la douceur de cette extase. La nuit s’épaississait
sur les murs, où brillaient encore, à demi perdues dans l’ombre,
les grosses couleurs de quatre estampes représentant quatre scènes
de la Tour de Nesle, avec une légende au bas, en espagnol et en
français. Par la fenêtre à guillotine, on voyait un coin de ciel
noir entre des toits pointus.

Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode, puis elle
vint se rasseoir.

-- Eh bien... fit Léon.

-- Eh bien? répondit-elle.

Et il cherchait comment renouer le dialogue, interrompu, quand
elle lui dit:

-- D’où vient que personne, jusqu’à présent, ne m’a jamais exprimé
des sentiments pareils?

Le clerc se récria que les natures idéales étaient difficiles à
comprendre. Lui, du premier coup d’oeil, il l’avait aimée; et il
se désespérait en pensant au bonheur qu’ils auraient eu si, par
une grâce du hasard, se rencontrant plus tôt, ils se fussent
attachés l’un à l’autre d’une manière indissoluble.

-- J’y ai songé quelquefois, reprit-elle.

-- Quel rêve! murmura Léon.

Et, maniant délicatement le liséré bleu de sa longue ceinture
blanche, il ajouta:

-- Qui nous empêche donc de recommencer?

-- Non, mon ami, répondit-elle. Je suis trop vieille... vous êtes
trop jeune... oubliez-moi! D’autres vous aimeront... vous les
aimerez.

-- Pas comme vous! s’écria-t-il.

-- Enfant que vous êtes! Allons, soyons sage je le veux!

Elle lui représenta les impossibilités de leur amour, et qu’ils
devaient se tenir, comme autrefois, dans les simples termes d’une
amitié fraternelle.

Était-ce sérieusement qu’elle parlait ainsi? Sans doute qu’Emma
n’en savait rien elle-même, tout occupée par le charme de la
séduction et la nécessité de s’en défendre; et, contemplant le
jeune homme d’un regard attendri, elle repoussait doucement les
timides caresses que ses mains frémissantes essayaient.

-- Ah! pardon, dit-il en se reculant.

Et Emma fut prise d’un vague effroi, devant cette timidité, plus
dangereuse pour elle que la hardiesse de Rodolphe quand il
s’avançait les bras ouverts. Jamais aucun homme ne lui avait paru
si beau. Une exquise candeur s’échappait de son maintien. Il
baissait ses longs cils fins qui se recourbaient. Sa joue à
l’épiderme suave rougissait -- pensait-elle: -- du désir de sa
personne, et Emma sentait une invincible envie d’y porter ses
lèvres. Alors, se penchant vers la pendule comme pour regarder
l’heure:

-- Qu’il est tard, mon Dieu! dit-elle; que nous bavardons!

Il comprit l’allusion et chercha son chapeau.

-- J’en ai même oublié le spectacle! Ce pauvre Bovary qui m’avait
laissée tout exprès! M Lormeaux, de la rue Grand-Pont, devait m’y
conduire avec sa femme.

Et l’occasion était perdue, car elle partait dès le lendemain.

-- Vrai? fit Léon.

-- Oui.

-- Il faut pourtant que je vous voie encore, reprit-il; j’avais à
vous dire...

-- Quoi?

-- Une chose... grave, sérieuse. Eh! non, d’ailleurs, vous ne
partirez pas, c’est impossible! Si vous saviez... Écoutez-moi...
Vous ne m’avez donc pas compris? vous n’avez pas deviné?...

-- Cependant vous parlez bien, dit Emma.

-- Ah! des plaisanteries! Assez, assez! Faites, par pitié, que je
vous revoie... une fois... une seule.

-- Eh bien...

Elle s’arrêta; puis, comme se ravisant:

-- Oh! pas ici!

-- Où vous voudrez.

-- Voulez-vous...

Elle parut réfléchir, et, d’un ton bref:

-- Demain, à onze heures, dans la cathédrale.

-- J’y serai! s’écria-t-il en saisissant ses mains, qu’elle
dégagea.

Et, comme ils se trouvaient debout tous les deux, lui placé
derrière elle et Emma baissant la tête, il se pencha vers son cou
et la baisa longuement à la nuque.

-- Mais vous êtes fou! ah! vous êtes fou! disait-elle avec de
petits rires sonores, tandis que les baisers se multipliaient.

Alors, avançant la tête par-dessus son épaule, il sembla chercher
le consentement de ses yeux. Ils tombèrent sur lui, pleins d’une
majesté glaciale.

Léon fit trois pas en arrière, pour sortir. Il resta sur le seuil.
Puis il chuchota d’une voix tremblante:

-- À demain.

Elle répondit par un signe de tête, et disparut comme un oiseau
dans la pièce à côté.

Emma, le soir, écrivit au clerc une interminable lettre où elle se
dégageait du rendez-vous: tout maintenant était fini, et ils ne
devaient plus, pour leur bonheur, se rencontrer. Mais, quand la
lettre fut close, comme elle ne savait pas l’adresse de Léon, elle
se trouva fort embarrassée.

-- Je la lui donnerai moi-même, se dit-elle; il viendra.

Léon, le lendemain, fenêtre ouverte et chantonnant sur son balcon,
vernit lui-même ses escarpins, et à plusieurs couches. Il passa un
pantalon blanc, des chaussettes fines, un habit vert, répandit
dans son mouchoir tout ce qu’il possédait de senteurs, puis,
s’étant fait friser, se défrisa, pour donner à sa chevelure plus
d’élégance naturelle.

-- Il est encore trop tôt! pensa-t-il en regardant le coucou du
perruquier, qui marquait neuf heures.

Il lut un vieux journal de modes, sortit, fuma un cigare, remonta
trois rues, songea qu’il était temps et se dirigea lestement vers
le parvis Notre-Dame.

C’était par un beau matin d’été. Des argenteries reluisaient aux
boutiques des orfèvres, et la lumière qui arrivait obliquement sur
la cathédrale posait des miroitements à la cassure des pierres
grises; une compagnie d’oiseaux tourbillonnaient dans le ciel
bleu, autour des clochetons à trèfles; la place, retentissante de
cris, sentait les fleurs qui bordaient son pavé, roses, jasmins,
oeillets, narcisses et tubéreuses, espacés inégalement par des
verdures humides, de l’herbe-au-chat et du mouron pour les
oiseaux; la fontaine, au milieu, gargouillait, et, sous de larges
parapluies, parmi des cantaloups s’étageant en pyramides, des
marchandes, nu-tête, tournaient dans du papier des bouquets de
violettes.

Le jeune homme en prit un. C’était la première fois qu’il achetait
des fleurs pour une femme; et sa poitrine, en les respirant, se
gonfla d’orgueil, comme si cet hommage qu’il destinait à une autre
se fût retourné vers lui.

Cependant il avait peur d’être aperçu; il entra résolument dans
l’église.

Le Suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du portail à
gauche, au-dessous de la Marianne dansant plumet en tête, rapière
au mollet, canne au poing, plus majestueux qu’un cardinal et
reluisant comme un saint ciboire.

Il s’avança vers Léon, et, avec ce sourire de bénignité pateline
que prennent les ecclésiastiques lorsqu’ils interrogent les
enfants:

-- Monsieur, sans doute, n’est pas d’ici? Monsieur désire voir les
curiosités de l’église?

-- Non, dit l’autre.

Et il fit d’abord le tour des bas-côtés. Puis il vint regarder sur
la place. Emma n’arrivait pas. Il remonta jusqu’au choeur.

La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le commencement
des ogives et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des
peintures, se brisant au bord du marbre, continuait plus loin, sur
les dalles, comme un tapis bariolé. Le grand jour du dehors
s’allongeait dans l’église en trois rayons énormes, par les trois
portails ouverts. De temps à autre, au fond, un sacristain passait
en faisant devant l’autel l’oblique génuflexion des dévots
pressés. Les lustres de cristal pendaient immobiles. Dans le
choeur, une lampe d’argent brûlait; et, des chapelles latérales,
des parties sombres de l’église, il s’échappait quelquefois comme
des exhalaisons de soupirs, avec le son d’une grille qui
retombait, en répercutant son écho sous les hautes voûtes.

Léon, à pas sérieux, marchait auprès des murs. Jamais la vie ne
lui avait paru si bonne. Elle allait venir tout à l’heure,
charmante, agitée, épiant derrière elle les regards qui la
suivaient, -- et avec sa robe à volants, son lorgnon d’or, ses
bottines minces, dans toute sorte d’élégances dont il n’avait pas
goûté, et dans l’ineffable séduction de la vertu qui succombe.
L’église, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour
d’elle; les voûtes s’inclinaient pour recueillir dans l’ombre la
confession de son amour; les vitraux resplendissaient pour
illuminer son visage, et les encensoirs allaient brûler pour
qu’elle apparût comme un ange, dans la fumée des parfums.

Cependant elle ne venait pas. Il se plaça sur une chaise et ses
yeux rencontrèrent un vitrage bleu où l’on voit des bateliers qui
portent des corbeilles. Il le regarda longtemps, attentivement, et
il comptait les écailles des poissons et les boutonnières des
pourpoints, tandis, que sa pensée vagabondait à la recherche
d’Emma.

Le Suisse, à l’écart, s’indignait intérieurement contre cet
individu, qui se permettait d’admirer seul la cathédrale. Il lui
semblait se conduire d’une façon monstrueuse, le voler en quelque
sorte, et presque commettre un sacrilège.

Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure d’un chapeau,
un camail noir... C’était elle! Léon se leva et courut à sa
rencontre.

Emma était pâle. Elle marchait vite.

-- Lisez! dit-elle en lui tendant un papier... Oh non!

Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la chapelle
de la Vierge, où, s’agenouillant contre une chaise, elle se mit en
prière.

Le jeune homme fut irrité de cette fantaisie bigote; puis il
éprouva pourtant un certain charme à la voir, au milieu du rendez-
vous, ainsi perdue dans les oraisons comme une marquise andalouse;
puis il ne tarda pas à s’ennuyer, car elle n’en finissait.

Emma priait, ou plutôt s’efforçait de prier, espérant qu’il allait
lui descendre du ciel quelque résolution subite; et, pour attirer
le secours divin, elle s’emplissait les yeux des splendeurs du
tabernacle, elle aspirait le parfum des juliennes blanches
épanouies dans les grands vases, et prêtait l’oreille au silence
de l’église, qui ne faisait qu’accroître le tumulte de son coeur.

Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le Suisse
s’approcha vivement, en disant:

-- Madame, sans doute, n’est pas d’ici? Madame désire voir les
curiosités de l’église?

-- Eh non! s’écria le clerc.

-- Pourquoi pas? reprit-elle.

Car elle se raccrochait de sa vertu chancelante à la Vierge, aux
sculptures, aux tombeaux, à toutes les occasions.

Alors, afin de procéder dans l’ordre, le Suisse les conduisit
jusqu’à l’entrée près de la place, où, leur montrant avec sa canne
un grand cercle de pavés noirs, sans inscriptions ni ciselures:

-- Voilà, fit-il majestueusement, la circonférence de la belle
cloche d’Amboise. Elle pesait quarante mille livres. Il n’y avait
pas sa pareille dans toute l’Europe. L’ouvrier qui l’a fondue en
est mort de joie...

-- Partons, dit Léon.

Le bonhomme se remit en marche; puis, revenu à la chapelle de la
Vierge, il étendit les bras dans un geste synthétique de
démonstration, et, plus orgueilleux qu’un propriétaire campagnard
vous montrant ses espaliers:

-- Cette simple dalle recouvre Pierre de Brézé, seigneur de la
Varenne et de Brissac, grand maréchal de Poitou et gouverneur de
Normandie, mort à la bataille de Montlhéry, le 16 juillet 1465.

Léon, se mordant les lèvres, trépignait.

-- Et, à droite, ce gentilhomme tout bardé de fer, sur un cheval
qui se cabre, est son petit-fils Louis de Brézé, seigneur de
Breval et de Montchauvet, comte de Maulevrier, baron de Mauny,
chambellan du roi, chevalier de l’Ordre et pareillement gouverneur
de Normandie, mort le 23 juillet 1531, un dimanche, comme
l’inscription porte; et, au-dessous, cet homme prêt à descendre au
tombeau vous figure exactement le même. Il n’est point possible,
n’est-ce pas, de voir une plus parfaite représentation du néant?

Madame Bovary prit son lorgnon. Léon, immobile, la regardait,
n’essayant même plus de dire un seul mot, de faire un seul geste,
tant il se sentait découragé devant ce double parti pris de
bavardage et d’indifférence.

L’éternel guide continuait:

-- Près de lui, cette femme à genoux qui pleure est son épouse
Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, née
en 1499, morte en 1566; et, à gauche, celle qui porte un enfant,
la sainte Vierge. Maintenant, tournez-vous de ce côté: voici les
tombeaux d’Amboise. Ils ont été tous les deux cardinaux et
archevêques de Rouen. Celui-là était ministre du roi Louis XII. Il
a fait beaucoup de bien à la Cathédrale. On a trouvé dans son
testament trente mille écus d’or pour les pauvres.

Et, sans s’arrêter, tout en parlant, il les poussa dans une
chapelle encombrée par des balustrades, en dérangea quelques-unes,
et découvrit une sorte de bloc, qui pouvait bien avoir été une
statue mal faite.

-- Elle décorait autrefois, dit-il avec un long gémissement, la
tombe de Richard Coeur de Lion, roi d’Angleterre et duc de
Normandie. Ce sont les calvinistes, monsieur, qui vous l’ont
réduite en cet état. Ils l’avaient, par méchanceté, ensevelie dans
de la terre, sous le siège épiscopal de Monseigneur. Tenez, voici
la porte par où il se rend à son habitation, Monseigneur. Passons
voir les vitraux de la Gargouille.

Mais Léon tira vivement une pièce blanche de sa poche et saisit
Emma par le bras. Le Suisse demeura tout stupéfait, ne comprenant
point cette munificence intempestive, lorsqu’il restait encore à
l’étranger tant de choses à voir. Aussi, le rappelant:

-- Eh! monsieur. La flèche! la flèche!...

-- Merci, fit Léon.

-- Monsieur a tort! Elle aura quatre cent quarante pieds, neuf de
moins que la grande pyramide d’Égypte. Elle est toute en fonte,
elle...

Léon fuyait; car il lui semblait que son amour, qui, depuis deux
heures bientôt, s’était immobilisé dans l’église comme les
pierres, allait maintenant s’évaporer, telle qu’une fumée, par
cette espèce de tuyau tronqué, de cage oblongue, de cheminée à
jour, qui se hasarde si grotesquement sur la cathédrale comme la
tentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste.

-- Où allons-nous donc? disait-elle.

Sans répondre, il continuait à marcher d’un pas rapide, et déjà
madame Bovary trempait son doigt dans l’eau bénite, quand ils
entendirent derrière eux un grand souffle haletant, entrecoupé
régulièrement par le rebondissement d’une canne. Léon se détourna.

-- Monsieur!

-- Quoi?

Et il reconnut le Suisse, portant sous son bras et maintenant en
équilibre contre son ventre une vingtaine environ de forts volumes
brochés. C’étaient les ouvrages qui frottaient de la cathédrale.

-- Imbécile! grommela Léon s’élançant hors de l’église.

Un gamin polissonnait sur le parvis:

-- Va me chercher un fiacre!

L’enfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Vents;
alors ils restèrent seuls quelques minutes, face à face et un peu
embarrassés.

-- Ah! Léon!... Vraiment..., je ne sais... si je dois...!

Elle minaudait. Puis, d’un air sérieux:

-- C’est très inconvenant, savez-vous?

-- En quoi? répliqua le clerc. Cela se fait à Paris!

Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina.

Cependant le fiacre n’arrivait pas. Léon avait peur qu’elle ne
rentrât dans l’église. Enfin le fiacre parut.

-- Sortez du moins par le portail du nord! leur cria le Suisse,
qui était resté sur le seuil, pour voir la Résurrection, le
Jugement dernier, le Paradis, le Roi David, et les Réprouvés dans
les flammes d’enfer.

-- Où Monsieur va-t-il? demanda le cocher.

-- Où vous voudrez! dit Léon poussant Emma dans la voiture.

Et la lourde machine se mit en route

Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le
quai Napoléon, le pont Neuf et s’arrêta court devant la statue de
Pierre Corneille.

-- Continuez! fit une voix qui sortait de l’intérieur.

La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour La Fayette,
emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare
du chemin de fer.

-- Non, tout droit! cria la même voix.

Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le Cours,
trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s’essuya
le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la
voiture en dehors des contre-allées, au bord de l’eau, près du
gazon.

Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de
cailloux secs, et, longtemps, du côté d’Oyssel, au delà des îles.

Mais tout à coup, elle s’élança d’un bond à travers Quatremares,
Sotteville, la Grande-Chaussée, la rue d’Elbeuf, et fit sa
troisième halte devant le jardin des plantes.

-- Marchez donc! s’écria la voix plus furieusement.

Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par
le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois
par le pont, par la place du Champ-de-Mars et derrière les jardins
de l’hôpital, où des vieillards en veste noire se promènent au
soleil, le long d’une terrasse toute verdie par des lierres. Elle
remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise,
puis tout le Mont-Riboudet jusqu’à la côte de Deville.

Elle revint; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard,
elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan,
à la Rouge-Mare, et place du Gaillard-bois; rue Maladrerie, rue
Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou,
Saint-Nicaise, -- devant la Douane, -- à la basse Vieille-Tour,
aux Trois-Pipes et au Cimetière Monumental. De temps à autre, le
cocher sur son siège jetait aux cabarets des regards désespérés.
Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces
individus à ne vouloir point s’arrêter. Il essayait quelquefois,
et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de
colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en
sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-
là, ne s’en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de
fatigue et de tristesse.

Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans
les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands
yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une
voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi
continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un
navire.

Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le
soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes
argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile
jaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent au
vent et s’abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un
champ de trèfles rouges tout en fleur.

Puis, vers six heures, la voiture s’arrêta dans une ruelle du
quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le
voile baissé, sans détourner la tête.


II

En arrivant à l’auberge, madame Bovary fut étonnée de ne pas
apercevoir la diligence. Hivert, qui l’avait attendue cinquante-
trois minutes, avait fini par s’en aller.

Rien pourtant ne la forçait à partir; mais elle avait donné sa
parole qu’elle reviendrait le soir même. D’ailleurs, Charles
l’attendait; et déjà elle se sentait au coeur cette lâche docilité
qui est, pour bien des femmes, comme le châtiment tout à la fois
et la rançon de l’adultère.

Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la cour un
cabriolet, et, pressant le palefrenier, l’encourageant,
s’informant à toute minute de l’heure et des kilomètres parcourus,
parvint à rattraper l’Hirondelle vers les premières maisons de
Quincampoix.

À peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les rouvrit
au bas de la côte, où elle reconnut de loin Félicité, qui se
tenait en vedette devant la maison du maréchal. Hivert retint ses
chevaux, et la cuisinière, se haussant jusqu’au vasistas, dit
mystérieusement:

-- Madame il faut que vous alliez tout de suite chez M. Homais.
C’est pour quelque chose de pressé.

Le village était silencieux comme d’habitude. Au coin des rues, il
y avait de petits tas roses qui fumaient l’air, c’était le moment
des confitures, et tout le monde à Yonville, confectionnait sa
provision le même jour. Mais on admirait devant la boutique du
pharmacien, un tas beaucoup plus large, et qui dépassait les
autres de la supériorité qu’une officine doit avoir sur les
fourneaux bourgeois, un besoin général sur des fantaisies
individuelles.

Elle entra. Le grand fauteuil était renversé, et même le Fanal de
Rouen gisait par terre, étendu entre les deux pilons. Elle poussa
la porte du couloir; et, au milieu de la cuisine, parmi les jarres
brunes pleines de groseilles égrenées, du sucre râpé, du sucre en
morceaux, des balances sur la table, des bassines sur le feu, elle
aperçut tous les Homais, grands et petits, avec des tabliers qui
leur montaient jusqu’au menton et tenant des fourchettes à la
main. Justin, debout, baissait la tête, et le pharmacien criait:

-- Qui t’avait dit de l’aller chercher dans le capharnaüm?

-- Qu’est-ce donc? qu’y a-t-il?

-- Ce qu’il y a? répondit l’apothicaire. On fait des confitures:
elles cuisent; mais elles allaient déborder à cause du bouillon
trop fort, et je commande une autre bassine. Alors, lui, par
mollesse, par paresse, a été prendre, suspendue à son clou dans
mon laboratoire, la clef du capharnaüm!

L’apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits, plein des
ustensiles et des marchandises de sa profession. Souvent il y
passait seul de longues heures à étiqueter, à transvaser, à
reficeler; et il le considérait non comme un simple magasin, mais
comme un véritable sanctuaire, d’où s’échappaient ensuite,
élaborées par ses mains, toutes sortes de pilules, bols, tisanes,
lotions et potions, qui allaient répandre aux alentours sa
célébrité. Personne au monde n’y mettait les pieds; et il le
respectait si fort, qu’il le balayait lui-même. Enfin, si la
pharmacie, ouverte à tout venant, était l’endroit où il étalait
son orgueil, le capharnaüm était le refuge où, se concentrant
égoïstement, Homais se délectait dans l’exercice de ses
prédilections; aussi l’étourderie de Justin lui paraissait-elle
monstrueuse d’irrévérence; et, plus rubicond que les groseilles,
il répétait:

-- Oui, du capharnaüm! La clef qui enferme les acides avec les
alcalis caustiques! Avoir été prendre une bassine de réserve! une
bassine à couvercle! et dont jamais peut-être je ne me servirai!
Tout a son importance dans les opérations délicates de notre art!
Mais que diable! il faut établir des distinctions et ne pas
employer à des usages presque domestiques ce qui est destiné pour
les pharmaceutiques! C’est comme si on découpait une poularde avec
un scalpel, comme si un magistrat...

-- Mais calme-toi! disait madame Homais.

Et Athalie, le tirant par sa redingote

-- Papa! papa!

-- Non, laissez-moi! reprenait l’apothicaire, laissez-moi!
fichtre! Autant s’établir, épicier, ma parole d’honneur! Allons,
va! ne respecte rien! casse! brise! lâche les sangsues! brûle la
guimauve! marine des cornichons dans les bocaux! lacère les
bandages!

-- Vous aviez pourtant... dit Emma.

-- Tout à l’heure! -- Sais-tu à quoi tu t’exposais?... N’as-tu
rien vu, dans le coin, à gauche, sur la troisième tablette? Parle,
réponds, articule quelque chose!

-- Je ne... sais pas, balbutia le jeune garçon.

-- Ah! tu ne sais pas! Eh bien, je sais, moi! Tu as vu une
bouteille, en verre bleu, cachetée avec de la cire jaune, qui
contient une poudre blanche, sur laquelle même j’avais écrit:
Dangereux! et sais-tu ce qu’il y avait dedans? De l’arsenic! et tu
vas toucher à cela! prendre une bassine qui est à côté!

-- À côté! s’écria madame Homais en joignant les mains. De
l’arsenic? Tu pouvais nous empoisonner tous!

Et les enfants se mirent à pousser des cris, comme s’ils avaient
déjà senti dans leurs entrailles d’atroces douleurs.

-- Ou bien empoisonner un malade! continuait l’apothicaire. Tu
voulais donc que j’allasse sur le banc des criminels, en cour
d’assises? me voir traîner à l’échafaud? Ignores-tu le soin que
j’observe dans les manutentions, quoique j’en aie cependant une
furieuse habitude. Souvent je m’épouvante moi-même, lorsque je
pense à ma responsabilité! car le gouvernement nous persécute, et
l’absurde législation qui nous régit est comme une véritable épée
de Damoclès suspendue sur notre tête!

Emma ne songeait plus à demander ce qu’on lui voulait, et le
pharmacien poursuivait en phrases haletantes:

-- Voilà comme tu reconnais les bontés qu’on a pour toi! voilà
comme tu me récompenses des soins tout paternels que je te
prodigue! Car, sans moi, où serais-tu? que ferais-tu? Qui te
fournit la nourriture, l’éducation, l’habillement, et tous les
moyens de figurer un jour, avec honneur dans les rangs de la
société! Mais il faut pour cela suer ferme sur l’aviron, et
acquérir, comme on dit, du cal aux mains. _Fabricando fil faber,
age quod agis._

Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité du chinois
et du groenlandais, s’il eût connu ces deux langues; car il se
trouvait dans une de ces crises où l’âme entière montre
indistinctement ce qu’elle enferme, comme l’Océan, qui, dans les
tempêtes, s’entrouvre depuis les fucus de son rivage jusqu’au
sable de ses abîmes.

Et il reprit

-- Je commence à terriblement me repentir de m’être chargé de ta
personne! J’aurais certes mieux fait de te laisser autrefois
croupir dans ta misère et dans la crasse où tu es né! Tu ne seras
jamais bon qu’à être un gardeur de bêtes à cornes! Tu n’as nulle
aptitude pour les sciences! à peine si tu sais coller une
étiquette! Et tu vis là, chez moi, comme un chanoine, comme un coq
en pâte, à te goberger!

Mais Emma, se tournant vers madame Homais:

-- On m’avait fait venir...

-- Ah! mon Dieu! interrompit d’un air triste la bonne dame,
comment vous dirai-je bien?... C’est un malheur!

Elle n’acheva pas. L’apothicaire tonnait:

Vide-la! écure-la! reporte-la! dépêche-toi donc!

Et, secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fit tomber
un livre de sa poche.

L’enfant se baissa. Homais fut plus prompt, et, ayant ramassé le
volume, il le contemplait, les yeux écarquillés, la mâchoire
ouverte.

-- L’amour... conjugal! dit-il en séparant lentement ces deux
mots. Ah! très bien! très bien! très joli! Et des gravures!... Ah!
c’est trop fort!

Madame Homais s’avança.

-- Non! n’y touche pas!

Les enfants voulurent voir les images.

-- Sortez! fit-il impérieusement.

Et ils sortirent.

Il marcha d’abord de long en large, à grands pas, gardant le
volume ouvert entre ses doigts, roulant les yeux, suffoqué,
tuméfié, apoplectique. Puis il vint droit à son élève, et, se
plantant devant lui les bras croisés:

-- Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux?... Prends
garde, tu es sur une pente!... Tu n’as donc pas réfléchi qu’il
pouvait, ce livre infâme, tomber entre les mains de mes enfants,
mettre l’étincelle dans leur cerveau, ternir la pureté d’Athalie,
corrompre Napoléon! Il est déjà formé comme un homme. Es-tu bien
sûr, au moins, qu’ils ne l’aient pas lu? peux-tu me certifier...?

-- Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez à me dire...?

-- C’est vrai, madame... Votre beau-père est mort!

En effet, le sieur Bovary père venait de décéder l’avant-veille,
tout à coup, d’une attaque d’apoplexie, au sortir de table; et,
par excès de précaution pour la sensibilité d’Emma, Charles avait
prié M. Homais de lui apprendre avec ménagement cette horrible
nouvelle.

Il avait médité sa phrase, il l’avait arrondie, polie, rythmée;
c’était un chef-d’oeuvre de prudence et de transitions, de
tournures fines et de délicatesse; mais la colère avait emporté la
rhétorique.

Emma, renonçant à avoir aucun détail, quitta donc la pharmacie;
car M. Homais avait repris le cours de ses vitupérations. Il se
calmait cependant, et, à présent, il grommelait d’un ton paterne,
tout en s’éventant avec son bonnet grec:

-- Ce n’est pas que je désapprouve entièrement l’ouvrage! L’auteur
était médecin. Il y a là-dedans certains côtés scientifiques qu’il
n’est pas mal à un homme de connaître et, j’oserais dire, qu’il
faut qu’un homme connaisse. Mais plus tard, plus tard! Attends du
moins que tu sois homme toi-même et que ton tempérament soit fait.

Au coup de marteau d’Emma, Charles, qui l’attendait, s’avança les
bras ouverts et lui dit avec des larmes dans la voix:

-- Ah! ma chère amie...

Et il s’inclina doucement pour l’embrasser. Mais, au contact de
ses lèvres, le souvenir de l’autre la saisit, et elle se passa la
main sur son visage en frissonnant.

Cependant elle répondit:

-- Oui, je sais..., je sais...

Il lui montra la lettre où sa mère narrait l’événement, sans
aucune hypocrisie sentimentale. Seulement, elle regrettait que son
mari n’eût pas reçu les secours de la religion, étant mort à
Doudeville, dans la rue, sur le seuil d’un café, après un repas
patriotique avec d’anciens officiers.

Emma rendit la lettre; puis, au dîner, par savoir-vivre, elle
affecta quelque répugnance. Mais comme il la reforçait, elle se
mit résolument à manger, tandis que Charles, en face d’elle,
demeurait immobile, dans une posture accablée.

De temps à autre, relevant la tête, il lui envoyait un long regard
tout plein de détresse. Une fois il soupira:

-- J’aurais voulu le revoir encore!

Elle se taisait. Enfin, comprenant qu’il fallait parler:

-- Quel âge avait-il, ton père?

-- Cinquante-huit ans!

-- Ah!

Et ce fut tout.

Un quart d’heure après, il ajouta:

-- Ma pauvre mère?... que va-t-elle devenir, à présent?

Elle fit un geste d’ignorance.

À la voir si taciturne, Charles la supposait affligée et il se
contraignait à ne rien dire, pour ne pas aviver cette douleur qui
l’attendrissait. Cependant, secouant la sienne:

-- T’es-tu bien amusée hier? demanda-t-il.

-- Oui.

Quand la nappe fut ôtée, Bovary ne se leva pas, Emma non plus; et,
à mesure qu’elle l’envisageait, la monotonie de ce spectacle
bannissait peu à peu tout apitoiement de son coeur. Il lui
semblait chétif, faible, nul, enfin être un pauvre homme, de
toutes les façons. Comment se débarrasser de lui? Quelle
interminable soirée! Quelque chose de stupéfiant comme une vapeur
d’opium l’engourdissait.

Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d’un bâton sur les
planches. C’était Hippolyte qui apportait les bagages de Madame.
Pour les déposer, il décrivit péniblement un quart de cercle avec
son pilon.

-- Il n’y pense même plus! se disait-elle en regardant le pauvre
diable, dont la grosse chevelure rouge dégouttait de sueur.

Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse; et, sans paraître
comprendre tout ce qu’il y avait pour lui d’humiliation dans la
seule présence de cet homme qui se tenait là, comme le reproche
personnifié de son incurable ineptie:

-- Tiens! tu as un joli bouquet! dit-il en remarquant sur la
cheminée les violettes de Léon.

-- Oui, fit-elle avec indifférence; c’est un bouquet que j’ai
acheté tantôt... à une mendiante.

Charles prit les violettes, et, rafraîchissant dessus ses yeux
tout rouges de larmes, il les humait délicatement. Elle les retira
vite de sa main, et alla les porter dans un verre d’eau.

Le lendemain, madame Bovary mère arriva. Elle et son fils
pleurèrent beaucoup. Emma, sous prétexte d’ordres à donner,
disparut.

Le jour d’après, il fallut aviser ensemble aux affaires de deuil.
On alla s’asseoir, avec les boîtes à ouvrage, au bord de l’eau,
sous la tonnelle.

Charles pensait à son père, et il s’étonnait de sentir tant
d’affection pour cet homme qu’il avait cru jusqu’alors n’aimer que
très médiocrement. Madame Bovary mère pensait à son mari. Les
pires jours d’autrefois lui réapparaissaient enviables. Tout
s’effaçait sous le regret instinctif d’une si longue habitude; et,
de temps à autre, tandis qu’elle poussait son aiguille, une grosse
larme descendait le long de son nez et s’y tenait un moment
suspendue. Emma pensait qu’il y avait quarante-huit heures à
peine, ils étaient ensemble, loin du monde, tout en ivresse, et
n’ayant pas assez d’yeux pour se contempler. Elle tâchait de
ressaisir les plus imperceptibles détails de cette journée
disparue. Mais la présence de la belle-mère et du mari la gênait.
Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne pas
déranger le recueillement de son amour qui allait se perdant, quoi
qu’elle fît, sous les sensations extérieures.

Elle décousait la doublure d’une robe, dont les bribes
s’éparpillaient autour d’elle; la mère Bovary, sans lever les
yeux, faisait crier ses ciseaux, et Charles, avec ses pantoufles
de lisière et sa vieille redingote brune qui lui servait de robe
de chambre, restait les deux mains dans ses poches et ne parlait
pas non plus; près d’eux, Berthe, en petit tablier blanc, raclait
avec sa pelle le sable des allées.

Tout à coup, ils virent entrer par la barrière M. Lheureux, le
marchand d’étoffes.

Il venait offrir ses services, eu égard à la fatale circonstance.
Emma répondit qu’elle croyait pouvoir s’en passer. Le marchand ne
se tint pas pour battu.

-- Mille excuses, dit-il; je désirerais avoir un entretien
particulier.

Puis, d’une voix basse:

-- C’est relativement à cette affaire..., vous savez?

Charles devint cramoisi jusqu’aux oreilles.

-- Ah! oui..., effectivement.

Et, dans son trouble, se tournant vers sa femme:

-- Ne pourrais-tu pas..., ma chérie...?

Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles dit à sa
mère:

-- Ce n’est rien! Sans doute quelque bagatelle de ménage.

Il ne voulait point qu’elle connût l’histoire du billet, redoutant
ses observations.

Dès qu’ils furent seuls, M. Lheureux se mit, en termes assez nets,
à féliciter Emma sur la succession, puis à causer de choses
indifférentes, des espaliers, de la récolte et de sa santé à lui,
qui allait toujours couci-couci, entre le zist et le zest. En
effet, il se donnait un mal de cinq cents diables, bien qu’il ne
fît pas, malgré les propos du monde, de quoi avoir seulement du
beurre sur son pain.

Emma le laissait parler. Elle s’ennuyait si prodigieusement depuis
deux jours!

-- Et vous voilà tout à fait rétablie? continuait-il. Ma foi, j’ai
vu votre pauvre mari dans de beaux états! C’est un brave garçon,
quoique nous ayons eu ensemble des difficultés.

Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait caché la
contestation des fournitures.

-- Mais vous le savez bien! fit Lheureux. C’était pour vos petites
fantaisies, les boîtes de voyage.

Il avait baissé son chapeau sur ses yeux, et, les deux mains
derrière le dos, souriant et sifflotant, il la regardait en face,
d’une manière insupportable. Soupçonnait-il quelque chose? Elle
demeurait perdue dans toutes sortes d’appréhensions. À la fin
pourtant, il reprit:

-- Nous nous sommes rapatriés, et je venais encore lui proposer un
arrangement.

C’était de renouveler le billet signé par Bovary. Monsieur, du
reste, agirait à sa guise; il ne devait point se tourmenter,
maintenant surtout qu’il allait avoir une foule d’embarras.

-- Et même il ferait mieux de s’en décharger sur quelqu’un, sur
vous, par exemple; avec une procuration, ce serait commode, et
alors nous aurions ensemble de petites affaires...

Elle ne comprenait pas. Il se tut. Ensuite, passant à son négoce,
Lheureux déclara que Madame ne pouvait se dispenser de lui prendre
quelque chose. Il lui enverrait un barège noir, douze mètres, de
quoi faire une robe.

-- Celle que vous avez là est bonne pour la maison. Il vous en
faut une autre pour les visites. J’ai vu ça, moi, du premier coup
en entrant. J’ai l’oeil américain.

Il n’envoya point d’étoffe, il l’apporta. Puis il revint pour
l’aunage; il revint sous d’autres prétextes, tâchant chaque fois,
de se rendre aimable, serviable, s’inféodant, comme eût dit
Homais, et toujours glissant à Emma quelques conseils sur la
procuration. Il ne parlait point du billet. Elle n’y songeait pas;
Charles, au début de sa convalescence, lui en avait bien conté
quelque chose; mais tant d’agitations avaient passé dans sa tête,
qu’elle ne s’en souvenait plus. D’ailleurs, elle se garda d’ouvrir
aucune discussion d’intérêt; la mère Bovary en fut surprise, et
attribua son changement d’humeur aux sentiments religieux qu’elle
avait contractés étant malade.

Mais, dès qu’elle fut partie, Emma ne tarda pas à émerveiller
Bovary par son bon sens pratique. Il allait falloir prendre des
informations, vérifier les hypothèques, voir s’il y avait lieu à
une licitation ou à une liquidation. Elle citait des termes
techniques, au hasard, prononçait les grands mots d’ordre,
d’avenir, de prévoyance, et continuellement exagérait les embarras
de la succession; si bien qu’un jour elle lui montra le modèle
d’une autorisation générale pour «gérer et administrer ses
affaires, faire tous emprunts, signer et endosser tous billets,
payer toutes sommes, etc.» Elle avait profité des leçons de
Lheureux.

Charles, naïvement, lui demanda d’où venait ce papier.

-- De M. Guillaumin.

Et, avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta:

-- Je ne m’y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise
réputation! Il faudrait peut-être consulter... Nous ne connaissons
que... Oh! personne.

-- À moins que Léon..., répliqua Charles, qui réfléchissait.

Mais il était difficile de s’entendre par correspondance. Alors
elle s’offrit à faire ce voyage. Il la remercia. Elle insista. Ce
fut un assaut de prévenances. Enfin, elle s’écria d’un ton de
mutinerie factice:

-- Non, je t’en prie, j’irai.

-- Comme tu es bonne! dit-il en la baisant au front.

Dès le lendemain, elle s’embarqua dans l’Hirondelle pour aller à
Rouen consulter M. Léon; et elle y resta trois jours.


III

Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune
de miel.

Ils étaient à l’hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils vivaient
là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des
sirops à la glace, qu’on leur apportait dès le matin.

Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient dîner
dans une île.

C’était l’heure où l’on entend, au bord des chantiers, retentir le
maillet des calfats contre la coque des vaisseaux. La fumée du
goudron s’échappait d’entre les arbres, et l’on voyait sur la
rivière de larges gouttes grasses, ondulant inégalement sous la
couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin,
qui flottaient.

Ils descendaient au milieu des barques amarrées, dont les longs
câbles obliques frôlaient un peu le dessus de la barque.

Les bruits de la ville insensiblement s’éloignaient, le roulement
des charrettes, le tumulte des voix, le jappement des chiens sur
le pont des navires. Elle dénouait son chapeau et ils abordaient à
leur île.

Ils se plaçaient dans la salle basse d’un cabaret, qui avait à sa
porte des filets noirs suspendus. Ils mangeaient de la friture
d’éperlans, de la crème et des cerises. Ils se couchaient sur
l’herbe; ils s’embrassaient à l’écart sous les peupliers; et ils
auraient voulu, comme deux Robinsons, vivre perpétuellement dans
ce petit endroit, qui leur semblait, en leur béatitude, le plus
magnifique de la terre. Ce n’était pas la première fois qu’ils
apercevaient des arbres, du ciel bleu, du gazon, qu’ils
entendaient l’eau couler et la brise soufflant dans le feuillage;
mais ils n’avaient sans doute jamais admiré tout cela, comme si la
nature n’existait pas auparavant, ou qu’elle n’eût commencé à être
belle que depuis l’assouvissance de leurs désirs.

À la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des îles.
Ils restaient au fond, tous les deux cachés par l’ombre, sans
parler. Les avirons carrés sonnaient entre les tolets de fer; et
cela marquait dans le silence comme un battement de métronome,
tandis qu’à l’arrière la bauce qui traînait ne discontinuait pas
son petit clapotement doux dans l’eau.

Une fois, la lune parut; alors ils ne manquèrent pas à faire des
phrases, trouvant l’astre mélancolique et plein de poésie; même
elle se mit à chanter:

Un soir, t’en souvient-il? nous voguions, etc.

Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots; et le vent
emportait les roulades que Léon écoutait passer, comme des
battements d’ailes, autour de lui.

Elle se tenait en face, appuyée contre la cloison de la chaloupe,
où la lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dont
les draperies s’élargissaient en éventail, l’amincissait, la
rendait plus grande. Elle avait la tête levée, les mains jointes,
et les deux yeux vers le ciel. Parfois l’ombre des saules la
cachait en entier, puis elle réapparaissait tout à coup, comme une
vision, dans la lumière de la lune.

Léon, par terre, à côté d’elle, rencontra sous sa main un ruban de
soie ponceau.

Le batelier l’examina et finit par dire:

-- Ah! c’est peut-être à une compagnie que j’ai promenée l’autre
jour. Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs et dames, avec
des gâteaux, du champagne, des cornets à pistons, tout le
tremblement! Il y en avait un surtout, un grand bel homme, à
petites moustaches, qui était joliment amusant! et ils disaient
comme ça: «Allons, conte-nous quelque chose..., Adolphe...,
Dodolphe..., je crois.»

Elle frissonna.

-- Tu souffres? fit Léon en se rapprochant d’elle.

-- Oh! ce n’est rien. Sans doute, la fraîcheur de la nuit.

-- Et qui ne doit pas manquer de femmes, non plus, ajouta
doucement le vieux matelot, croyant dire une politesse à
l’étranger.

Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons.

Il fallut pourtant se séparer! Les adieux furent tristes. C’était
chez la mère Rolet qu’il devait envoyer ses lettres; et elle lui
fit des recommandations si précises à propos de la double
enveloppe, qu’il admira grandement son astuce amoureuse.

-- Ainsi, tu m’affirmes que tout est bien? dit-elle dans le
dernier baiser.

-- Oui certes! -- Mais pourquoi donc, songea-t-il après, en s’en
revenant seul par les rues, tient-elle si fort à cette
procuration?


IV

Léon, bientôt, prit devant ses camarades un air de supériorité,
s’abstint de leur compagnie, et négligea complètement les
dossiers.

Il attendait ses lettres; il les relisait. Il lui écrivait. Il
l’évoquait de toute la force de son désir et de ses souvenirs. Au
lieu de diminuer par l’absence, cette envie de la revoir s’accrut,
si bien qu’un samedi matin il s’échappa de son étude.

Lorsque, du haut de la côte, il aperçut dans la vallée le clocher
de l’église avec son drapeau de fer-blanc qui tournait au vent, il
sentit cette délectation mêlée de vanité triomphante et
d’attendrissement égoïste que doivent avoir les millionnaires,
quand ils reviennent visiter leur village.

Il alla rôder autour de sa maison. Une lumière brillait dans la
cuisine. Il guetta son ombre derrière les rideaux. Rien ne parut.

La mère Lefrançois, en le voyant, fit de grandes exclamations, et
elle le trouva «grandi et minci», tandis qu’Artémise, au
contraire, le trouva «forci et bruni».

Il dîna dans la petite salle, comme autrefois, mais seul, sans le
percepteur; car Binet, fatigué d’attendre l’Hirondelle, avait
définitivement avancé son repas d’une heure, et, maintenant, il
dînait à cinq heures juste, encore prétendait-il le plus souvent
que la vieille patraque retardait.

Léon pourtant se décida; il alla frapper à la porte du médecin:
Madame était dans sa chambre, d’où elle ne descendit qu’un quart
d’heure après. Monsieur parut enchanté de le revoir; mais il ne
bougea de la soirée, ni de tout le jour suivant.

Il la vit seule, le soir, très tard, derrière le jardin, dans la
ruelle; -- dans la ruelle, comme avec l’autre! Il faisait de
l’orage, et ils causaient sous un parapluie à la lueur des
éclairs.

Leur séparation devenait intolérable.

-- Plutôt mourir! disait Emma.

Elle se tordait sur son bras, tout en pleurant.

-- Adieu!... adieu!... Quand te reverrai-je?

Ils revinrent sur leurs pas pour s’embrasser encore; et ce fut là
qu’elle lui fit la promesse de trouver bientôt, par n’importe quel
moyen, l’occasion permanente de se voir en liberté, au moins une
fois la semaine. Emma n’en doutait pas. Elle était, d’ailleurs,
pleine d’espoir. Il allait lui venir de l’argent.

Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux jaunes à
larges raies, dont M. Lheureux lui avait vanté le bon marché; elle
rêva un tapis, et Lheureux, affirmant «que ce n’était pas la mer à
boire», s’engagea poliment à lui en fournir un. Elle ne pouvait
plus se passer de ses services. Vingt fois dans la journée elle
l’envoyait chercher, et aussitôt il plantait là ses affaires, sans
se permettre un murmure. On ne comprenait point davantage pourquoi
la mère Rolet déjeunait chez elle tous les jours, et même lui
faisait des visites en particulier.

Ce fut vers cette époque, c’est-à-dire vers le commencement de
l’hiver, qu’elle parut prise d’une grande ardeur musicale.

Un soir que Charles l’écoutait, elle recommença quatre fois de
suite le même morceau, et toujours en se dépitant, tandis que,
sans y remarquer de différence, il s’écriait:

-- Bravo!..., très bien!... Tu as tort! va donc!

-- Eh non! c’est exécrable! j’ai les doigts rouillés.

Le lendemain, il la pria de lui jouer encore quelque chose.

-- Soit, pour te faire plaisir!

Et Charles avoua qu’elle avait un peu perdu. Elle se trompait de
portée, barbouillait; puis, s’arrêtant court:

-- Ah! c’est fini! il faudrait que je prisse des leçons; mais...

Elle se mordit les lèvres et ajouta:

-- Vingt francs par cachet, c’est trop cher!

-- Oui, en effet..., un peu..., dit Charles tout en ricanant
niaisement. Pourtant, il me semble que l’on pourrait peut-être à
moins; car il y a des artistes sans réputation qui souvent valent
mieux que les célébrités.

-- Cherche-les, dit Emma.

Le lendemain, en rentrant, il la contempla d’un oeil finaud, et ne
put à la fin retenir cette phrase:

-- Quel entêtement tu as quelquefois! J’ai été à Barfeuchères
aujourd’hui. Eh bien, madame Liégeard m’a certifié que ses trois
demoiselles, qui sont à la Miséricorde, prenaient des leçons
moyennant cinquante sous la séance, et d’une fameuse maîtresse
encore!

Elle haussa les épaules, et ne rouvrit plus son instrument.

Mais, lorsqu’elle passait auprès (si Bovary se trouvait là), elle
soupirait:

-- Ah! mon pauvre piano!

Et quand on venait la voir, elle ne manquait pas de vous apprendre
qu’elle avait abandonné la musique et ne pouvait maintenant s’y
remettre, pour des raisons majeures. Alors on la plaignait.
C’était dommage! elle qui avait un si beau talent! On en parla
même à Bovary. On lui faisait honte, et surtout le pharmacien:

-- Vous avez tort! il ne faut jamais laisser en friche les
facultés de la nature. D’ailleurs, songez, mon bon ami, qu’en
engageant Madame à étudier, vous économisez pour plus tard sur
l’éducation musicale de votre enfant! Moi, le trouve que les mères
doivent instruire elles-mêmes leurs enfants. C’est une idée de
Rousseau, peut-être un peu neuve encore, mais qui finira par
triompher, j’en suis sûr, comme l’allaitement maternel et la
vaccination.

Charles revint donc encore une fois sur cette question du piano.
Emma répondit, avec aigreur qu’il valait mieux le vendre. Ce
pauvre piano, qui lui avait causé tant de vaniteuses
satisfactions, le voir s’en aller, c’était pour Bovary comme
l’indéfinissable suicide d’une partie d’elle-même!

-- Si tu voulais..., disait-il, de temps à autre, une leçon, cela
ne serait pas, après tout, extrêmement ruineux.

-- Mais les leçons, répliquait-elle, ne sont profitables que
suivies.

Et voilà comme elle s’y prit pour obtenir de son époux la
permission d’aller à la ville, une fois la semaine, voir son
amant. On trouva même, au bout d’un mois, qu’elle avait fait des
progrès considérables.


V

C’était le jeudi. Elle se levait, et elle s’habillait
silencieusement pour ne point éveiller Charles qui lui aurait fait
des observations sur ce qu’elle s’apprêtait de trop bonne heure.
Ensuite elle marchait de long en large; elle se mettait devant les
fenêtres, elle regardait la Place. Le petit jour circulait entre
les piliers des halles, et la maison du pharmacien, dont les
volets étaient fermés, laissait apercevoir dans la couleur pâle de
l’aurore les majuscules de son enseigne.

Quand la pendule marquait sept heures et un quart, elle s’en
allait au lion d’or, dont Artémise, en bâillant, venait lui ouvrir
la porte. Celle-ci déterrait pour Madame les charbons enfouis sous
les cendres. Emma restait seule dans la cuisine. De temps à autre,
elle sortait. Hivert attelait sans se dépêcher, et en écoutant
d’ailleurs la mère Lefrançois, qui, passant par un guichet sa tête
en bonnet de coton, le chargeait de commissions et lui donnait des
explications à troubler un tout autre homme. Emma battait la
semelle de ses bottines contre les pavés de la cour.

Enfin, lorsqu’il avait mangé sa soupe, endossé sa limousine,
allumé sa pipe et empoigné son fouet, il s’installait
tranquillement sur le siège.

L’Hirondelle partait au petit trot, et, durant trois quarts de
lieue, s’arrêtait de place en place pour prendre des voyageurs,
qui la guettaient debout, au bord du chemin, devant la barrière
des cours. Ceux qui avaient prévenu la veille se faisaient
attendre; quelques-uns même étaient encore au lit dans leur
maison; Hivert appelait, -- criait, sacrait, puis il descendait de
son siège et allait frapper de grands coups contre les portes. Le
vent soufflait par les vasistas fêlés.

Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la voiture
roulait, les pommiers à la file se succédaient; et la route, entre
ses deux longs fossés pleins d’eau jaune, allait continuellement
se rétrécissant vers l’horizon.

Emma la connaissait d’un bout à l’autre; elle savait qu’après un
herbage il y avait un poteau, ensuite un orme, une grange ou une
cahute de cantonnier; quelquefois même, afin de se faire des
surprises, elle fermait les yeux. Mais elle ne perdait jamais le
sentiment net de la distance à parcourir.

Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre résonnait
sous les roues, l’Hirondelle glissait entre des jardins où l’on
apercevait, par une claire-voie, des statues, un vignot, des ifs
taillés et une escarpolette. Puis, d’un seul coup d’oeil, la ville
apparaissait.

Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle
s’élargissait au delà des ponts, confusément. La pleine campagne
remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin
la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout
entier avait l’air immobile comme une peinture; les navires à
l’ancre se tassaient dans un coin; le fleuve arrondissait sa
courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme
oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés.
Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui
s’envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies
avec le carillon clair des églises qui se dressaient dans la
brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des
broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits, tout
reluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur des
quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la
côte Sainte-Catherine, comme des flots aériens qui se brisaient en
silence contre une falaise.

Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de ces
existences amassées, et son coeur s’en gonflait abondamment, comme
si les cent vingt mille âmes qui palpitaient là lui eussent envoyé
toutes à la fois la vapeur des passions qu’elle leur supposait.
Son amour s’agrandissait devant l’espace, et s’emplissait de
tumulte aux bourdonnements vagues qui montaient. Elle le reversait
au dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues, et la
vieille cité normande s’étalait à ses yeux comme une capitale
démesurée, comme une Babylone où elle entrait. Elle se penchait
des deux mains par le vasistas, en humant la brise; les trois
chevaux galopaient, les pierres grinçaient dans la boue, la
diligence se balançait, et Hivert, de loin, hélait les carrioles
sur la route, tandis que les bourgeois qui avaient passé la nuit
au bois Guillaume descendaient la côte tranquillement, dans leur
petite voiture de famille.

On s’arrêtait à la barrière; Emma débouclait ses socques, mettait
d’autres gants, rajustait son châle, et, vingt pas plus loin, elle
sortait de l’hirondelle.

La ville alors s’éveillait. Des commis, en bonnet grec, frottaient
la devanture des boutiques, et des femmes qui tenaient des paniers
sur la hanche poussaient par intervalles un cri sonore, au coin
des rues. Elle marchait les yeux à terre, frôlant les murs, et
souriant de plaisir sous son voile noir baissé.

Par peur d’être vue, elle ne prenait pas ordinairement le chemin
le plus court. Elle s’engouffrait dans les ruelles sombres, et
elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue Nationale, près
de la fontaine qui est là. C’est le quartier du théâtre, des
estaminets et des filles. Souvent une charrette passait près
d’elle, portant quelque décor qui tremblait. Des garçons en
tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes
verts. On sentait l’absinthe, le cigare et les huîtres.

Elle tournait une rue; elle le reconnaissait à sa chevelure frisée
qui s’échappait de son chapeau.

Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suivait
jusqu’à l’hôtel; il montait, il ouvrait la porte, il entrait...
Quelle étreinte!

Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On se
racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les
inquiétudes pour les lettres; mais à présent tout s’oubliait, et
ils se regardaient face à face, avec des rires de volupté et des
appellations de tendresse.

Le lit était un grand lit d’acajou en forme de nacelle. Les
rideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se
cintraient trop bas vers le chevet évasé; -- et rien au monde
n’était beau comme sa tête brune et sa peau blanche se détachant
sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle
fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains.

Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements
folâtres et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les
intimités de la passion. Les bâtons se terminant en flèche, les
patères de cuivre et les grosses boules de chenets reluisaient
tout à coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminée,
entre les candélabres, deux de ces grandes coquilles roses où l’on
entend le bruit de la mer quand on les applique à son oreille.

Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa
splendeur un peu fanée! Ils retrouvaient toujours les meubles à
leur place, et parfois des épingles à cheveux qu’elle avait
oubliées, l’autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils
déjeunaient au coin du feu, sur un petit guéridon incrusté de
palissandre. Emma découpait, lui mettait les morceaux dans son
assiette en débitant toutes sortes de chatteries; et elle riait
d’un rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagne
débordait du verre léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaient
si complètement perdus en la possession d’eux-mêmes, qu’ils se
croyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivre
jusqu’à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils disaient
notre chambre, notre tapis, nos fauteuils, même elle disait mes
pantoufles, un cadeau de Léon, une fantaisie qu’elle avait eue.
C’étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand
elle s’asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte,
pendait en l’air; et la mignarde chaussure, qui n’avait pas de
quartier, tenait seulement par les orteils à son pied nu.

Il savourait pour la première fois l’inexprimable délicatesse des
élégances féminines. Jamais il n’avait rencontré cette grâce de
langage, cette réserve du vêtement, ces poses de colombe assoupie.
Il admirait l’exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe.
D’ailleurs, n’était-ce pas une femme du monde, et une femme
mariée! une vraie maîtresse enfin?

Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou joyeuse,
babillarde, taciturne, emportée, nonchalante, elle allait
rappelant en lui mille désirs, évoquant des instincts ou des
réminiscences. Elle était l’amoureuse de tous les romans,
l’héroïne de tous les drames, le vague _Elle_ de tous les volumes
de vers. Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée de
l’odalisque au bain; elle avait le corsage long des châtelaines
féodales; elle ressemblait aussi à la femme pâle de Barcelone,
mais elle était par-dessus tout Ange!

Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s’échappant
vers elle, se répandait comme une onde sur le contour de sa tête,
et descendait entraînée dans la blancheur de sa poitrine.

Il se mettait par terre, devant elle; et, les deux coudes sur ses
genoux, il la considérait avec un sourire, et le front tendu.

Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoquée
d’enivrement:

-- Oh! ne bouge pas! ne parle pas! regarde-moi! Il sort de tes
yeux quelque chose de si doux, qui me fait tant de bien!

Elle l’appelait enfant

-- Enfant, m’aimes-tu?

Et elle n’entendait guère sa réponse, dans la précipitation de ses
lèvres qui lui, montaient à la bouche.

Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, qui
minaudait en arrondissant les bras sous une guirlande dorée. Ils
en rirent bien des fois; mais, quand il fallait se séparer, tout
leur semblait sérieux.

Immobiles l’un devant l’autre, ils se répétaient

-- À jeudi!... à jeudi!

Tout à coup elle lui prenait la tête dans les deux mains, le
baisait vite au front en s’écriant: «Adieu!» et s’élançait dans
l’escalier.

Elle allait rue de la Comédie, chez un coiffeur, se faire arranger
ses bandeaux. La nuit tombait; on allumait le gaz dans la
boutique.

Elle entendait la clochette du théâtre qui appelait les cabotins à
la représentation; et elle voyait, en face, passer des hommes à
figure blanche et des femmes en toilette fanée, qui entraient par
la porte des coulisses.

Il faisait chaud dans ce petit appartement trop bas, où le poêle
bourdonnait au milieu des perruques et des pommades. L’odeur des
fers, avec ces mains grasses qui lui maniaient la tête, ne tardait
pas à l’étourdir, et elle s’endormait un peu sous son peignoir.
Souvent le garçon, en la coiffant, lui proposait des billets pour
le bal masqué.

Puis elle s’en allait! Elle remontait les rues; elle arrivait à la
Croix rouge; elle reprenait ses socques, qu’elle avait cachés le
matin sous une banquette, et se tassait à sa place parmi les
voyageurs impatientés. Quelques-uns descendaient au bas de la
côte. Elle restait seule dans la voiture.

À chaque tournant, on apercevait de plus en plus tous les
éclairages de la ville qui faisaient une large vapeur lumineuse
au-dessus des maisons confondues. Emma se mettait à genoux sur les
coussins, et elle égarait ses yeux dans cet éblouissement. Elle
sanglotait, appelait Léon, et lui envoyait des paroles tendres et
des baisers qui se perdaient au vent.

Il y avait dans la côte un pauvre diable vagabondant avec son
bâton, tout au milieu des diligences. Un amas de guenilles lui
recouvrait les épaules, et un vieux castor défoncé, s’arrondissant
en cuvette, lui cachait la figure; mais, quand il le retirait, il
découvrait, à la place des paupières, deux orbites béantes tout
ensanglantées. La chair s’effiloquait par lambeaux rouges; et il
en coulait des liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu’au
nez, dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vous
parier, il se renversait la tête avec un rire idiot; -- alors ses
prunelles bleuâtres, roulant d’un mouvement continu, allaient se
cogner, vers les tempes, sur le bord de la plaie vive.

Il chantait une petite chanson en suivant les voitures:

_Souvent la chaleur d’un beau jour_
_Fait rêver fillette à l’amour._

Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil et du
feuillage.

Quelquefois, il apparaissait tout à coup derrière Emma, tête nue.
Elle se retirait avec un cri. Hivert venait le plaisanter. Il
l’engageait à prendre une baraque à la foire Saint-Romain, ou bien
lui demandait, en riant, comment se portait sa bonne amie.

Souvent, on était en marche, lorsque son chapeau, d’un mouvement
brusque entrait dans la diligence par le vasistas 93, tandis qu’il
se cramponnait, de l’autre bras, sur le marchepied, entre
l’éclaboussure des roues. Sa voix, faible d’abord et vagissante,
devenait aiguë. Elle se traînait dans la nuit, comme l’indistincte
lamentation d’une vague détresse; et, à travers la sonnerie des
grelots, le murmure des arbres et le ronflement de la boîte
creuse, elle avait quelque chose de lointain qui bouleversait
Emma. Cela lui descendait au fond de l’âme comme un tourbillon
dans un abîme, et l’emportait parmi les espaces d’une mélancolie
sans bornes. Mais Hivert, qui s’apercevait d’un contrepoids,
allongeait à l’aveugle de grands coups avec son fouet. La mèche le
cinglait sur ses plaies, et il tombait dans la boue en poussant un
hurlement.

Puis les voyageurs de l’hirondelle finissaient par s’endormir, les
uns la bouche ouverte, les autres le menton baissé, s’appuyant sur
l’épaule de leur voisin, ou bien le bras passé dans la courroie,
tout en oscillant régulièrement au branle de la voiture; et le
reflet de la lanterne qui se balançait en dehors, sur la croupe
des limoniers, pénétrant dans l’intérieur par les rideaux de
calicot chocolat, posait des ombres sanguinolentes sur tous ces
individus immobiles. Emma, ivre de tristesse, grelottait sous ses
vêtements; et se sentait de plus en plus froid aux pieds, avec la
mort dans l’âme.

Charles, à la maison, l’attendait; l’Hirondelle était toujours en
retard le jeudi. Madame arrivait enfin! À peine si elle embrassait
la petite. Le dîner n’était pas prêt, n’importe! elle excusait la
cuisinière. Tout maintenant semblait permis à cette fille.

Souvent son mari, remarquant sa pâleur, lui demandait si elle ne
se trouvait point malade.

-- Non, disait Emma.

-- Mais, répliquait-il, tu es toute drôle ce soir?

-- Eh! ce n’est rien! ce n’est rien!

Il y avait même des jours où, à peine rentrée, elle montait dans
sa chambre; et Justin, qui se trouvait là, circulait à pas muets,
plus ingénieux à la servir qu’une excellente camériste. Il plaçait
les allumettes, le bougeoir, un livre, disposait sa camisole,
ouvrait les draps.

-- Allons, disait-elle, c’est bien, va-t’en!

Car il restait debout, les mains pendantes et les yeux ouverts,
comme enlacé dans les fils innombrables d’une rêverie soudaine.

La journée du lendemain était affreuse, et les suivantes étaient
plus intolérables encore par l’impatience qu’avait Emma de
ressaisir son bonheur, -- convoitise âpre, enflammée d’images
connues, et qui, le septième jour, éclatait tout à l’aise dans les
caresses de Léon. Ses ardeurs, à lui, se cachaient sous des
expansions d’émerveillement et de reconnaissance. Emma goûtait cet
amour d’une façon discrète et absorbée, l’entretenait par tous les
artifices de sa tendresse, et tremblait un peu qu’il ne se perdît
plus tard.

Souvent elle lui disait, avec des douceurs de voix mélancolique:

-- Ah! tu me quitteras, toi... tu te marieras!... tu seras comme
les autres.

Il demandait:

-- Quels autres?

-- Mais les hommes, enfin, répondait-elle.

Puis, elle ajoutait en le repoussant d’un geste langoureux:

-- Vous êtes tous des infâmes!

Un jour qu’ils causaient philosophiquement des désillusions
terrestres, elle vint à dire (pour expérimenter sa jalousie ou
cédant peut-être à un besoin d’épanchement trop fort)
qu’autrefois, avant lui, elle avait aimé quelqu’un, «pas comme
toi!» reprit-elle vite, protestant sur la tête de sa fille qu’il
ne s’était rien passé.

Le jeune homme la crut, et néanmoins la questionna pour savoir ce
qu’il faisait.

-- Il était capitaine de vaisseau, mon ami.

N’était-ce pas prévenir toute recherche, et en même temps se poser
très haut, par cette prétendue fascination exercée sur un homme
qui devait être de nature belliqueuse et accoutumé, à des
hommages?

Le clerc sentit alors l’infimité de sa position; il envia des
épaulettes, des croix, des titres. Tout cela devait lui plaire: il
s’en doutait à ses habitudes dispendieuses.

Cependant Emma taisait quantité de ses extravagances, telle que
l’envie d’avoir, pour l’amener à Rouen, un tilbury bleu, attelé
d’un cheval anglais, et conduit par un groom en bottes à revers.
C’était Justin qui lui en avait inspiré le caprice, en la
suppliant de le prendre chez elle comme valet de chambre; et, si
cette privation n’atténuait pas à chaque rendez-vous le plaisir de
l’arrivée, elle augmentait certainement l’amertume du retour.

Souvent lorsqu’ils parlaient ensemble de Paris, elle finissait par
murmurer:

-- Ah! que nous serions bien là pour vivre!

-- Ne sommes-nous pas heureux? reprenait doucement le jeune homme,
en lui passant la main sur ses bandeaux.

-- Oui, c’est vrai, disait-elle, le suis folle; embrasse-moi!

Elle était pour son mari plus charmante que jamais, lui faisait
des crèmes à la pistache et jouait des valses après dîner. Il se
trouvait donc le plus fortuné des mortels, et Emma vivait sans
inquiétude, lorsqu’un soir, tout à coup:

-- C’est mademoiselle Lempereur, n’est-ce pas, qui te donne des
leçons?

-- Oui.

-- Eh bien, je l’ai vue tantôt, reprit Charles, chez madame
Liégeard. Je lui ai parlé de toi; elle ne te connaît pas.

Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle répliqua d’un air
naturel:

-- Ah! sans doute, elle aura oublié mon nom?

-- Mais il y a peut-être à Rouen, dit le médecin, plusieurs
demoiselles Lempereur qui sont maîtresses de piano?

-- C’est possible!

Puis, vivement:

-- J’ai pourtant ses reçus, tiens! regarde.

Et elle alla au secrétaire, fouilla tous les tiroirs, confondit
les papiers et finit si bien par perdre la tête, que Charles
l’engagea fort à ne point se donner tant de mal pour ces
misérables quittances.

-- Oh! je les trouverai, dit-elle.

En effet, dès le vendredi suivant, Charles, en passant une de ses
bottes dans le cabinet noir où l’on serrait ses habits, sentit une
feuille de papier entre le cuir et sa chaussette, il la prit et
lut:

«Reçu, pour trois mois de leçons, plus diverses fournitures, la
somme de soixante-cinq francs. FELICIE LEMPEREUR, professeur de
musique.»

-- Comment diable est-ce dans mes bottes?

-- Ce sera, sans doute, répondit-elle, tombé du vieux carton aux
factures, qui est sur le bord de la planche.

À partir de ce moment, son existence ne fut plus qu’un assemblage
de mensonges, où elle enveloppait son amour comme dans des voiles,
pour le cacher.

C’était un besoin, une manie, un plaisir, au point que, si elle
disait avoir passé, hier par le côté droit d’une rue, il fallait
croire qu’elle avait pris par le côté gauche.

Un matin qu’elle venait de partir, selon sa coutume, assez
légèrement vêtue, il tomba de la neige tout à coup; et comme
Charles regardait le temps à la fenêtre, il aperçut M. Bournisien
dans le boc du sieur Tuvache qui le conduisait à Rouen. Alors il
descendit confier à l’ecclésiastique un gros châle pour qu’il le
remît à Madame, sitôt qu’il arriverait à la Croix rouge. À peine
fut-il à l’auberge que Bournisien demanda où était la femme du
médecin d’Yonville. L’hôtelière répondit qu’elle fréquentait fort
peu son établissement. Aussi, le soir, en reconnaissant madame
Bovary dans l’Hirondelle, le curé lui conta son embarras, sans
paraître, du reste y attacher de l’importance; car il entama
l’éloge d’un prédicateur qui pour lors faisait merveilles à la
cathédrale, et que toutes les dames couraient entendre.

N’importe s’il n’avait point demandé d’explications, d’autres plus
tard pourraient se montrer moins discrets. Aussi jugea-t-elle
utile de descendre chaque fois à la Croix rouge, de sorte que les
bonnes gens de son village qui la voyaient dans l’escalier ne se
doutaient de rien.

Un jour pourtant, M. Lheureux la rencontra qui sortait de l’hôtel
de Boulogne au bras de Léon; et elle eut peur, s’imaginant qu’il
bavarderait. Il n’était pas si bête.

Mais trois jours après, il entra dans sa chambre, ferma la porte
et dit:

-- J’aurais besoin d’argent.

Elle déclara ne pouvoir lui en donner. Lheureux se répandit en
gémissements, et rappela toutes les complaisances qu’il avait
eues.

En effet, des deux billets souscrits par Charles, Emma jusqu’à
présent n’en avait payé qu’un seul. Quant au second, le marchand,
sur sa prière, avait consenti à le remplacer par deux autres, qui
même avaient été renouvelés à une fort longue échéance. Puis il
tira de sa poche une liste de fournitures non soldées, à savoir:
les rideaux, le tapis, l’étoffe pour les fauteuils, plusieurs
robes et divers articles de toilette, dont la valeur se montait à
la somme de deux mille francs environ.

Elle baissa la tête; il reprit:

-- Mais, si vous n’avez pas d’espèces, vous avez du bien.

Et il indiqua une méchante masure sise à Barneville, près
d’Aumale, qui ne rapportait pas grand-chose. Cela dépendait
autrefois d’une petite ferme vendue par M. Bovary père, car
Lheureux savait tout, jusqu’à la contenance d’hectares, avec le
nom des voisins.

-- Moi, à votre place, disait-il, je me libérerais, et j’aurais
encore le surplus de l’argent.

Elle objecta la difficulté d’un acquéreur; il donna l’espoir d’en
trouver; mais elle demanda comment faire pour qu’elle pût vendre.

-- N’avez-vous pas la procuration? répondit-il.

Ce mot lui arriva comme une bouffée d’air frais.

-- Laissez-moi la note, dit Emma.

-- Oh! ce n’est pas la peine! reprit Lheureux.

Il revint la semaine suivante, et se vanta d’avoir, après force
démarches, fini par découvrir un certain Langlois qui, depuis
longtemps, guignait la propriété sans faire connaître son prix.

-- N’importe le prix! s’écria-t-elle.

Il fallait attendre, au contraire, tâter ce gaillard-là. La chose
valait la peine d’un voyage, et, comme elle ne pouvait faire ce
voyage, il offrir de se rendre sur les lieux, pour s’aboucher avec
Langlois. Une fois revenu, il annonça que l’acquéreur proposait
quatre mille francs.

Emma s’épanouit à cette nouvelle.

-- Franchement, ajouta-t-il, c’est bien payé.

Elle toucha la moitié de la somme immédiatement, et, quand elle
fut pour solder son mémoire, le marchand lui dit:

-- Cela me fait de la peine, parole d’honneur, de vous voir vous
dessaisir tout d’un coup d’une somme aussi conséquente que celle-
là.

Alors, elle regarda les billets de banque; et, rêvant au nombre
illimité de rendez-vous que ces deux mille francs représentaient:

-- Comment! comment! balbutia-t-elle.

-- Oh! reprit-il en riant d’un air bonhomme, on met tout ce que
l’on veut sur les factures. Est-ce que je ne connais pas les
ménages?

Et il la considérait fixement, tout en tenant à sa main deux longs
papiers qu’il faisait glisser entre ses ongles. Enfin, ouvrant son
portefeuille, il étala sur la table quatre billets à ordre, de
mille francs chacun.

-- Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout.

Elle se récria, scandalisée.

-- Mais, si je vous donne le surplus, répondit effrontément
M. Lheureux, n’est-ce pas vous rendre service, à vous?

Et, prenant une plume, il écrivit au bas du mémoire: «Reçu de
madame Bovary quatre mille francs.»

-- Qui vous inquiète, puisque vous toucherez dans six mois
l’arriéré de votre baraque, et que je vous place l’échéance du
dernier billet pour après le payement?

Emma s’embarrassait un peu dans ses calculs, et les oreilles lui
tintaient comme si des pièces d’or, s’éventrant de leurs sacs,
eussent sonné tout autour d’elle sur le parquet. Enfin Lheureux
expliqua qu’il avait un sien ami Vinçart, banquier à Rouen, lequel
allait escompter ces quatre billets, puis il remettrait lui-même à
Madame le surplus de la dette réelle.

Mais au lieu de deux mille francs, il n’en apporta que dix-huit
cents, car l’ami Vinçart (comme de juste) en avait prélevé deux
cents, pour frais de commission et d’escompte.

Puis il réclama négligemment une quittance.

-- Vous comprenez..., dans le commerce..., quelquefois... Et avec
la date, s’il vous plaît, la date.

Un horizon de fantaisies réalisables s’ouvrit alors devant Emma.
Elle eut assez de prudence pour mettre en réserve mille écus, avec
quoi furent payés, lorsqu’ils échurent, les trois premiers
billets; mais le quatrième, par hasard, tomba dans la maison un
jeudi, et Charles, bouleversé, attendit patiemment le retour de sa
femme pour avoir des explications.

Si elle ne l’avait point instruit de ce billet, c’était afin de
lui épargner des tracas domestiques; elle s’assit sur ses genoux,
le caressa, roucoula, fit une longue énumération de toutes les
choses indispensables prises à crédit.

-- Enfin, tu conviendras que, vu la quantité, ce n’est pas trop
cher.

Charles, à bout d’idées, bientôt eut recours à l’éternel Lheureux,
qui jura de calmer les choses, si Monsieur lui signait deux
billets, dont l’un de sept cents francs, payable dans trois mois.
Pour se mettre en mesure, il écrivit à sa mère une lettre
pathétique. Au lieu d’envoyer la réponse, elle vint elle-même; et,
quand Emma voulut savoir s’il en avait tiré quelque chose:

-- Oui, répondit-il. Mais elle demande à connaître la facture.

Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez M. Lheureux le
prier de refaire une autre note, qui ne dépassât point mille
francs; car pour montrer celle de quatre mille, il eût fallu dire
qu’elle en avait payé les deux tiers, avouer conséquemment la
vente de l’immeuble, négociation bien conduite par le marchand, et
qui ne fut effectivement connue que plus tard.

Malgré le prix très bas de chaque article, madame Bovary mère ne
manqua point de trouver la dépense exagérée.

-- Ne pouvait-on se passer d’un tapis? Pourquoi avoir renouvelé
l’étoffe des fauteuils? De mon temps, on avait dans une maison un
seul fauteuil, pour les personnes âgées, -- du moins, c’était
comme cela chez ma mère, qui était une honnête femme, je vous
assure.

-- Tout le monde ne peut être riche! Aucune fortune ne tient
contre le coulage! Je rougirais de me dorloter comme vous faites!
et pourtant, moi, je suis vieille, j’ai besoin de soins... En
voilà! en voilà, des ajustements! des flaflas! Comment! de la soie
pour doublure, à deux francs!... tandis qu’on trouve du jaconas à
dix sous, et même à huit sous qui fait parfaitement l’affaire.

Emma, renversée sur la causeuse, répliquait le plus tranquillement
possible:

-- Eh! madame, assez! assez!...

L’autre continuait à la sermonner, prédisant qu’ils finiraient à
l’hôpital. D’ailleurs, c’était la faute de Bovary. Heureusement
qu’il avait promis d’anéantir cette procuration...

-- Comment?

-- Ah! il me l’a juré, reprit la bonne femme.

Emma ouvrit la fenêtre, appela Charles, et le pauvre garçon fut
contraint d’avouer la parole arrachée par sa mère.

Emma disparut, puis rentra vite en lui tendant majestueusement une
grosse feuille de papier.

-- Je vous remercie, dit la vieille femme.

Et elle jeta dans le feu la procuration.

Emma se mit à rire d’un rire strident, éclatant, continu: elle
avait une attaque de nerfs.

-- Ah! mon Dieu! s’écria Charles. Eh! tu as tort aussi toi! tu
viens lui faire des scènes!...

Sa mère, en haussant les épaules, prétendait que tout cela
c’étaient des gestes.

Mais Charles, pour la première fois se révoltant, prit la défense
de sa femme, si bien que madame Bovary mère voulut s’en aller.
Elle partit dès le lendemain, et, sur le seuil, comme il essayait
à la retenir, elle répliqua:

-- Non, non! Tu l’aimes mieux que moi, et tu as raison, c’est dans
l’ordre. Au reste, tant pis! tu verras!... Bonne santé!... car je
ne suis pas près, comme tu dis, de venir lui faire des scènes.

Charles n’en resta pas moins fort penaud vis-à-vis d’Emma, celle-
ci ne cachant point la rancune qu’elle lui gardait pour avoir
manqué de confiance; il fallut bien des prières avant qu’elle
consentît à reprendre sa procuration, et même il l’accompagna chez
M. Guillaumin pour lui en faire faire une seconde, toute pareille.

-- Je comprends cela, dit le notaire; un homme de science ne peut
s’embarrasser aux détails pratiques de la vie.

Et Charles se sentit soulagé par cette réflexion pateline, qui
donnait à sa faiblesse les apparences flatteuses d’une
préoccupation supérieure.

Quel débordement, le jeudi d’après, à l’hôtel, dans leur chambre,
avec Léon! Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit monter des
sorbets, voulut fumer des cigarettes, lui parut extravagante, mais
adorable, superbe.

Il ne savait pas quelle réaction de tout son être la poussait
davantage à se précipiter sur les jouissances de la vie. Elle
devenait irritable, gourmande, et voluptueuse; et elle se
promenait avec lui dans les rues, tête haute, sans peur, disait-
elle, de se compromettre. Parfois, cependant, Emma tressaillait à
l’idée soudaine de rencontrer Rodolphe; car il lui semblait, bien
qu’ils fussent séparés pour toujours, qu’elle n’était pas
complètement affranchie de sa dépendance.

Un soir, elle ne rentra point à Yonville. Charles en perdait la
tête, et la petite Berthe, ne voulant pas se coucher sans sa
maman, sanglotait à se rompre la poitrine. Justin était parti au
hasard sur la route. M. Homais en avait quitté sa pharmacie.

Enfin, à onze heures, n’y tenant plus, Charles attela son boc,
sauta dedans, fouetta sa bête et arriva vers deux heures du matin
à la Croix rouge. Personne. Il pensa que le clerc peut-être
l’avait vue; mais où demeurait-il? Charles, heureusement, se
rappela l’adresse de son patron. Il y courut.

Le jour commençait à paraître. Il distingua des panonceaux au-
dessus d’une porte; il frappa. Quelqu’un, sans ouvrir, lui cria le
renseignement demandé, tout en ajoutant force injures contre ceux
qui dérangeaient le monde pendant la nuit.

La maison que le clerc habitait n’avait ni sonnette, ni marteau,
ni portier. Charles donna de grands coups de poing contre les
auvents: Un agent de police vint à passer; alors il eut peur et
s’en alla.

-- Je suis fou, se disait-il; sans doute, on l’aura retenue à
dîner chez M. Lormeaux.

La famille Lormeaux n’habitait plus Rouen.

-- Elle sera restée à soigner madame Dubreuil. Eh! madame Dubreuil
est morte depuis dix mois!...

Où est-elle donc?

Une idée lui vint. Il demanda, dans un café, l’Annuaire; et
chercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui demeurait rue
de la Renelle-des-Maroquiniers, n° 74.

Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-même à l’autre
bout; il se jeta sur elle plutôt qu’il ne l’embrassa, en
s’écriant:

-- Qui t’a retenue hier?

-- J’ai été malade.

-- Et de quoi?... Où?... Comment?...

Elle se passa la main sur le front, et répondit:

-- Chez mademoiselle Lempereur.

-- J’en étais sûr! J’y allais.

-- Oh! ce n’est pas la peine, dit Emma. Elle vient de sortit tout
à l’heure; mais, à l’avenir, tranquillise-toi. Je ne suis pas
libre, tu comprends, si je sais que le moindre retard te
bouleverse ainsi.

C’était une manière de permission qu’elle se donnait de ne point
se gêner dans ses escapades. Aussi en profita-t-elle tout à son
aise, largement. Lorsque l’envie la prenait de voir Léon, elle
partait sous n’importe quel prétexte, et, comme il ne l’attendait
pas ce jour-là, elle allait le chercher à son étude.

Ce fut un grand bonheur les premières fois; mais bientôt il ne
cacha plus la vérité, à savoir: que son patron se plaignait fort
de ces dérangements.

-- Ah bah! viens donc, disait-elle.

Et il s’esquivait.

Elle voulut qu’il se vêtît tout en noir et se laissât pousser une
pointe au menton, pour ressembler aux portraits de Louis XIII.
Elle désira connaître son logement, le trouva médiocre; il en
rougit, elle n’y prit garde, puis lui conseilla d’acheter des
rideaux pareils aux siens, et comme il objectait la dépense:

-- Ah! ah! tu tiens à tes petits écus! dit-elle en riant.

Il fallait que Léon, chaque fois, lui racontât toute sa conduite,
depuis le dernier rendez-vous. Elle demanda des vers, des vers
pour elle, une pièce d’amour en son honneur; jamais il ne put
parvenir à trouver la rime du second vers, et il finit par copier
un sonnet dans un keepsake.

Ce fut moins par vanité que dans le seul but de lui complaire. Il
ne discutait pas ses idées; il acceptait tous ses goûts; il
devenait sa maîtresse plutôt qu’elle n’était la sienne. Elle avait
des paroles tendres avec des baisers qui lui emportaient l’âme. Où
donc avait-elle appris cette corruption, presque immatérielle à
force d’être profonde et dissimulée?


VI

Dans les voyages qu’il faisait pour la voir, Léon souvent avait
dîné chez le pharmacien, et s’était cru contraint, par politesse,
de l’inviter à son tour.

-- Volontiers! avait répondu M. Homais; il faut, d’ailleurs, que
je me retrempe un peu, car je m’encroûte ici. Nous irons au
spectacle, au restaurant, nous ferons des folies!

-- Ah! bon ami! murmura tendrement madame Homais, effrayée des
périls vagues qu’il se disposait à courir.

-- Eh bien, quoi? tu trouves que je ne ruine pas assez ma santé à
vivre parmi les émanations continuelles de la pharmacie! Voilà, du
reste, le caractère des femmes: elles sont jalouses de la Science,
puis s’opposent à ce que l’on prenne les plus légitimes
distractions. N’importe, comptez sur moi; un de ces jours, je
tombe à Rouen et nous ferons sauter ensemble les monacos.

L’apothicaire, autrefois, se fût bien gardé d’une telle
expression; mais il donnait maintenant dans un genre folâtre et
parisien qu’il trouvait du meilleur goût; et, comme madame Bovary,
sa voisine, il interrogeait le clerc curieusement sur les moeurs
de la capitale, même il parlait argot afin d’éblouir... les
bourgeois, disant _turne, bazar, chicard, chicandard, Breda-
street, _et _Je me la casse_, pour: Je m’en vais.

Donc, un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer, dans la cuisine
du Lion d’or, M. Homais en costume de voyageur, c’est-à-dire
couvert d’un vieux manteau qu’on ne lui connaissait pas, tandis
qu’il portait d’une main une valise, et, de l’autre, la
chancelière de son établissement. Il n’avait confié son projet à
personne, dans la crainte d’inquiéter le public par son absence.

L’idée de revoir les lieux où s’était passée sa jeunesse
l’exaltait sans doute, car tout le long du chemin il n’arrêta pas
de discourir; puis, à peine arrivé, il sauta vivement de la
voiture pour se mettre en quête de Léon; et le clerc eut beau se
débattre, M. Homais l’entraîna vers le grand café de Normandie, où
il entra majestueusement sans retirer son chapeau, estimant fort
provincial de se découvrir dans un endroit public.

Emma attendit Léon trois quarts d’heure. Enfin elle courut à son
étude, et, perdue dans toute sorte de conjectures, l’accusant
d’indifférence et se reprochant à elle-même sa faiblesse, elle
passa l’après-midi le front collé contre les carreaux.

Ils étaient encore à deux heures attablés l’un devant l’autre. La
grande salle se vidait; le tuyau du poêle, en forme de palmier,
arrondissait au plafond blanc sa gerbe dorée; et près d’eux,
derrière le vitrage, en plein soleil, un petit jet d’eau
gargouillait dans un bassin de marbre où, parmi du cresson et des
asperges, trois homards engourdis s’allongeaient jusqu’à des
cailles, toutes couchées en pile, sur le flanc.

Homais se délectait. Quoiqu’il se grisât de luxe encore plus que
de bonne chère, le vin de Pomard, cependant, lui excitait un peu
les facultés, et, lorsque apparut l’omelette au rhum, il exposa
sur les femmes des théories immorales. Ce qui le séduisait par-
dessus tout, c’était le chic. Il adorait une toilette élégante
dans un appartement bien meublé, et, quant aux qualités
corporelles, ne détestait pas le morceau.

Léon contemplait la pendule avec désespoir. L’apothicaire buvait,
mangeait, parlait.

-- Vous devez être, dit-il tout à coup, bien privé à Rouen. Du
reste, vos amours ne logent pas loin.

Et, comme l’autre rougissait:

-- Allons, soyez franc! Nierez-vous qu’à Yonville...?

Le jeune homme balbutia.

-- Chez madame Bovary, vous ne courtisiez point...?

-- Et qui donc?

-- La bonne!

Il ne plaisantait pas; mais, la vanité l’emportant sur toute
prudence, Léon, malgré lui, se récria. D’ailleurs, il n’aimait que
les femmes brunes.

-- Je vous approuve, dit le pharmacien; elles ont plus de
tempérament.

Et se penchant à l’oreille de son ami, il indiqua les symptômes
auxquels on reconnaissait qu’une femme avait du tempérament. Il se
lança même dans une digression ethnographique: l’Allemande était
vaporeuse, la Française libertine, l’Italienne passionnée.

-- Et les négresses? demanda le clerc.

-- C’est un goût d’artiste, dit Homais. -- Garçon! deux demi-
tasses!

-- Partons-nous? reprit à la fin Léon s’impatientant.

-- _Yes_.

Mais il voulut, avant de s’en aller, voir le maître de
l’établissement et lui adressa quelques félicitations.

Alors le jeune homme, pour être seul, allégua qu’il avait affaire.

-- Ah! je vous escorte! dit Homais.

Et, tout en descendant les rues avec lui, il parlait de sa femme,
de ses enfants, de leur avenir et de sa pharmacie, racontait en
quelle décadence elle était autrefois, et le point de perfection
où il l’avait montée.

Arrivé devant l’hôtel de Boulogne, Léon le quitta brusquement,
escalada l’escalier, et trouva sa maîtresse en grand émoi.

Au nom du pharmacien, elle s’emporta. Cependant, il accumulait de
bonnes raisons; ce n’était pas sa faute, ne connaissait-elle pas
M. Homais? pouvait-elle croire qu’il préférât sa compagnie? Mais
elle se détournait; il la retint; et, s’affaissant sur les genoux,
il lui entoura la taille de ses deux bras, dans une pose
langoureuse toute pleine de concupiscence et de supplication.

Elle était debout; ses grands yeux enflammés le regardaient
sérieusement et presque d’une façon terrible. Puis des larmes les
obscurcirent, ses paupières roses s’abaissèrent, elle abandonna
ses mains, et Léon les portait à sa bouche lorsque parut un
domestique, avertissant Monsieur qu’on le demandait.

-- Tu vas revenir? dit-elle.

-- Oui.

-- Mais quand?

-- Tout à l’heure.

-- C’est un truc, dit le pharmacien en apercevant Léon. J’ai voulu
interrompre cette visite qui me paraissait vous contrarier. Allons
chez Bridoux prendre un verre de garus.

Léon jura qu’il lui fallait retourner à son étude. Alors
l’apothicaire fit des plaisanteries sur les paperasses, la
procédure.

-- Laissez donc un peu Cujas et Bartole, que diable! Qui vous
empêche? Soyez un brave! Allons chez Bridoux; vous verrez son
chien. C’est très curieux!

Et comme le clerc s’obstinait toujours:

-- J’y vais aussi. Je lirai un journal en vous attendant, ou je
feuilletterai un Code.

Léon, étourdi par la colère d’Emma, le bavardage de M. Homais et
peut-être les pesanteurs du déjeuner, restait indécis et comme
sous la fascination du pharmacien qui répétait:

-- Allons chez Bridoux! c’est à deux pas, rue Malpalu.

Alors, par lâcheté, par bêtise, par cet inqualifiable sentiment
qui nous entraîne aux actions les plus antipathiques, il se laissa
conduire chez Bridoux; et ils le trouvèrent dans sa petite cour,
surveillant trois garçons qui haletaient à tourner la grande roue
d’une machine pour faire de l’eau de Seltz... Homais leur donna
des conseils; il embrassa Bridoux; on prit le garus. Vingt fois
Léon voulut s’en aller; mais l’autre l’arrêtait par le bras en lui
disant:

-- Tout à l’heure! je sors. Nous irons au Fanal de Rouen, voir ces
messieurs. Je vous présenterai à Thomassin.

Il s’en débarrassa pourtant et courut d’un bond jusqu’à l’hôtel.
Emma n’y était plus.

Elle venait de partir, exaspérée. Elle le détestait maintenant. Ce
manque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage, et elle
cherchait encore d’autres raisons pour s’en détacher: il était
incapable d’héroïsme, faible, banal, plus mou qu’une femme, avare
d’ailleurs et pusillanime.

Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu’elle l’avait sans
doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons
toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux
idoles: la dorure en reste aux mains.

Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à
leur amour; et, dans les lettres qu’Emma lui envoyait, il était
question de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources
naïves d’une passion affaiblie, qui essayait de s’aviver à tous
les secours extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour
son prochain voyage, une félicité profonde; puis elle s’avouait ne
rien sentir d’extraordinaire. Cette déception s’effaçait vite sous
un espoir nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée, plus
avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince
de son corset, qui sifflait autour de ses hanches comme une
couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus
regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle
faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements; -- et,
pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine,
avec un long frisson.

Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur
ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans
l’étreinte de ces bras, quelque chose d’extrême, de vague et de
lugubre, qui semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement,
comme pour les séparer.

Il n’osait lui faire des questions; mais, la discernant si
expérimentée, elle avait dû passer, se disait-il, par toutes les
épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait
autrefois l’effrayait un peu maintenant. D’ailleurs, il se
révoltait contre l’absorption, chaque jour plus grande, de sa
personnalité. Il en voulait à Emma de cette victoire permanente.
Il s’efforçait même à ne pas la chérir; puis, au craquement de ses
bottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des
liqueurs fortes.

Elle ne manquait point, il est vrai, de lui prodiguer toute sorte
d’attentions, depuis les recherches de table jusqu’aux
coquetteries du costume et aux langueurs du regard. Elle apportait
d’Yonville des roses dans son sein, qu’elle lui jetait à la
figure, montrait des inquiétudes pour sa santé, lui donnait des
conseils sur sa conduite; et, afin de le retenir davantage,
espérant que le ciel peut-être s’en mêlerait, elle lui passa
autour du cou une médaille de la Vierge. Elle s’informait, comme
une mère vertueuse, de ses camarades. Elle lui disait:

-- Ne les vois pas, ne sors pas, ne pense qu’à nous; aime-moi!

Elle aurait voulu pouvoir surveiller sa vie, et l’idée lui vint de
le faire suivre dans les rues. Il y avait toujours, près de
l’hôtel, une sorte de vagabond qui accostait les voyageurs et qui
ne refuserait pas... Mais sa fierté se révolta.

-- Eh! tant pis! qu’il me trompe, que m’importe! est-ce que j’y
tiens?

Un jour qu’ils s’étaient quittés de bonne heure, et qu’elle s’en
revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son
couvent; alors elle s’assit sur un banc, à l’ombre des ormes. Quel
calme dans ce temps-là! comme elle enviait les ineffables
sentiments d’amour qu’elle tâchait, d’après des livres, de se
figurer!

Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la
forêt, le Vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa
devant ses yeux... Et Léon lui parut soudain dans le même
éloignement que les autres.

-- Je l’aime pourtant! se disait-elle.

N’importe! elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où
venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture
instantanée des choses où elle s’appuyait?... Mais, s’il y avait
quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à
la fois d’exaltation et de raffinements, un coeur de poète sous
une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel
des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le
trouverait-elle pas? Oh! quelle impossibilité! Rien, d’ailleurs,
ne valait la peine d’une recherche; tout mentait! Chaque sourire
cachait un bâillement d’ennui, chaque joie une malédiction, tout
plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient
sur la lèvre qu’une irréalisable envie d’une volupté plus haute.

Un râle métallique se traîna dans les airs et, quatre coups se
firent entendre à la cloche du couvent. Quatre heures! et il lui
semblait qu’elle était là, sur ce banc, depuis l’éternité. Mais un
infini de passions peut tenir dans une minute, comme une foule
dans un petit espace.

Emma vivait tout occupée des siennes, et ne s’inquiétait pas plus
de l’argent qu’une archiduchesse.

Une fois pourtant, un homme d’allure chétive, rubicond et chauve,
entra chez elle, se déclarant envoyé par M. Vinçart, de Rouen. Il
retira les épingles qui fermaient la poche latérale de sa longue
redingote verte, les piqua sur sa manche et tendit poliment un
papier.

C’était un billet de sept cents francs, souscrit par elle, et que
Lheureux, malgré toutes ses protestations, avait passé à l’ordre
de Vinçart.

Elle expédia chez lui sa domestique. Il ne pouvait venir.

Alors, l’inconnu, qui était resté debout, lançant de droite et de
gauche des regards curieux que dissimulaient ses gros sourcils
blonds, demanda d’un air naïf:

-- Quelle réponse apporter à M. Vinçart?

-- Eh bien, répondit Emma, dites-lui... que je n’en ai pas... Ce
sera la semaine prochaine... Qu’il attende... oui, la semaine
prochaine.

Et le bonhomme s’en alla sans souffler mot.

Mais, le lendemain, à midi, elle reçut un protêt; et la vue du
papier timbré, où s’étalait à plusieurs reprises et en gros
caractères: «Maître Hareng, huissier à Buchy», l’effraya si fort,
qu’elle courut en toute hâte chez le marchand d’étoffes.

Elle le trouva dans sa boutique, en train de ficeler un paquet.

-- Serviteur! dit-il, je suis à vous.

Lheureux n’en continua pas moins sa besogne, aidé par une jeune
fille de treize ans environ, un peu bossue, et qui lui servait à
la fois de commis et de cuisinière.

Puis, faisant claquer ses sabots sur les planches de la boutique,
il monta devant Madame au premier étage, et l’introduisit dans un
étroit cabinet, où un gros bureau en bois de sape supportait
quelques registres, défendus transversalement par une barre de fer
cadenassée. Contre le mur, sous des coupons d’indienne, on
entrevoyait un coffre-fort, mais d’une telle dimension, qu’il
devait contenir autre chose que des billets et de l’argent.
M. Lheureux, en effet, prêtait sur gages, et c’est là qu’il avait
mis la chaîne en or de madame Bovary, avec les boucles d’oreilles
du pauvre père Tellier, qui, enfin contraint de vendre, avait
acheté à Quincampoix un maigre fonds d’épicerie, où il se mourait
de son catarrhe, au milieu de ses chandelles moins jaunes que sa
figure.

Lheureux s’assit dans son large fauteuil de paille, en disant:

-- Quoi de neuf?

-- Tenez.

Et elle lui montra le papier.

-- Eh bien, qu’y puis-je?

Alors, elle s’emporta, rappelant la parole qu’il avait donnée de
ne pas faire circuler ses billets; il en convenait.

-- Mais j’ai été forcé moi-même, j’avais le couteau sur la gorge.

-- Et que va-t-il arriver, maintenant? reprit-elle.

-- Oh! c’est bien simple: un jugement du tribunal, et puis la
saisie...; bernique!

Emma se retenait pour ne pas le battre. Elle lui demanda doucement
s’il n’y avait pas moyen de calmer M. Vinçart.

-- Ah bien, oui! calmer Vinçart; vous ne le connaissez guère; il
est plus féroce qu’un Arabe.

Pourtant il fallait que M. Lheureux s’en mêlât.

-- Écoutez donc! il me semble que, jusqu’à présent, j’ai été assez
bon pour vous.

Et, déployant un de ses registres:

-- Tenez!

Puis, remontant la page avec son doigt:

-- Voyons..., voyons... Le 3 août, deux cents francs... Au 17
juin, cent cinquante... 23 mars, quarante-six... En avril...

Il s’arrêta, comme craignant de faire quelque sottise.

-- Et je ne dis rien des billets souscrits par Monsieur, un de
sept cents francs, un autre de trois cents! Quant à vos petits
acomptes, aux intérêts, ça n’en finit pas, on s’y embrouille. Je
ne m’en mêle plus!

Elle pleurait, elle l’appela même «son bon monsieur Lheureux».
Mais il se rejetait toujours sur ce «mâtin de Vinçart».
D’ailleurs, il n’avait pas un centime, personne à présent ne le
payait, on lui mangeait la laine sur le dos, un pauvre boutiquier
comme lui ne pouvait faire d’avances.

Emma se taisait; et M. Lheureux, qui mordillonnait les barbes
d’une plume, sans doute s’inquiéta de son silence, car il reprit:

-- Au moins, si un de ces jours j’avais quelques rentrées... Je
pourrais...

-- Du reste, dit-elle, dès que l’arriéré de Barneville...

-- Comment?...

Et, en apprenant que Langlois n’avait pas encore payé, il parut
fort surpris. Puis, d’une voix mielleuse:

-- Et nous convenons, dites-vous...?

-- Oh! de ce que vous voudrez!

Alors, il ferma les yeux pour réfléchir, écrivit quelques
chiffres, et, déclarant qu’il aurait grand mal, que la chose était
scabreuse et qu’il se saignait, il dicta quatre billets de deux
cent cinquante francs, chacun, espacés les uns des autres à un
mois d’échéance.

-- Pourvu que Vinçart veuille m’entendre! Du reste c’est convenu,
je ne lanterne pas, je suis rond comme une pomme.

Ensuite il lui montra négligemment plusieurs marchandises
nouvelles, mais dont pas une, dans son opinion, n’était digne de
Madame.

-- Quand je pense que voilà une robe à sept sous le mètre, et
certifiée bon teint! Ils gobent cela pourtant! on ne leur conte
pas ce qui en est, vous pensez bien, voulant par cet aveu de
coquinerie envers les autres la convaincre tout à fait de sa
probité.

Puis il la rappela, pour lui montrer trois aunes de guipure qu’il
avait trouvées dernièrement «dans une vendue».

-- Est-ce beau! disait Lheureux; on s’en sert beaucoup maintenant,
comme têtes de fauteuils, c’est le genre.

Et, plus prompt qu’un escamoteur, il enveloppa la guipure de
papier bleu et la mit dans les mains d’Emma.

-- Au moins, que je sache...?

-- Ah! plus tard, reprit-il en lui tournant les talons.

Dès le soir, elle pressa Bovary d’écrire à sa mère pour qu’elle
leur envoyât bien vite tout l’arriéré de l’héritage. La belle-mère
répondit n’avoir plus rien; la liquidation était close, et il leur
restait, outre Barneville, six cents livres de rente, qu’elle leur
servirait exactement.

Alors Madame expédia des factures chez deux ou trois clients, et
bientôt usa largement de ce moyen, qui lui réussissait. Elle avait
toujours soin d’ajouter en post-scriptum: «N’en parlez pas à mon
mari, vous savez comme il est fier... Excusez-moi... Votre
servante...» Il y eut quelques réclamations; elle les intercepta.

Pour se faire de l’argent, elle se mit à vendre ses vieux gants,
ses vieux chapeaux, la vieille ferraille; et elle marchandait avec
rapacité, -- son sang de paysanne la poussant au gain. Puis, dans
ses voyages à la ville, elle brocanterait des babioles, que
M. Lheureux, à défaut d’autres, lui prendrait certainement. Elle
s’acheta des plumes d’autruche, de la porcelaine chinoise et des
bahuts; elle empruntait à Félicité, à madame Lefrançois, à
l’hôtelière de la Croix rouge, à tout le monde, n’importe où. Avec
l’argent qu’elle reçut enfin de Barneville, elle paya deux
billets; les quinze cents autres francs s’écoulèrent. Elle
s’engagea de nouveau, et toujours ainsi!

Parfois, il est vrai, elle tâchait de faire des calculs; mais elle
découvrait des choses si exorbitantes, qu’elle n’y pouvait croire.
Alors elle recommençait, s’embrouillait vite, plantait tout là et
n’y pensait plus.

La maison était bien triste, maintenant! On en voyait sortir les
fournisseurs avec des figures furieuses. Il y avait des mouchoirs
traînant sur les fourneaux; et la petite Berthe, au grand scandale
de madame Homais, portait des bas percés. Si Charles, timidement,
hasardait une observation, elle répondait avec brutalité que ce
n’était point sa faute!

Pourquoi ces emportements? Il expliquait tout par son ancienne
maladie nerveuse; et, se, reprochant d’avoir pris pour des défauts
ses infirmités, il s’accusait d’égoïsme, avait envie de courir
l’embrasser.

-- Oh! non, se disait-il, je l’ennuierais!

Et il restait.

Après le dîner, il se promenait seul dans le jardin; il prenait la
petite Berthe sur ses genoux, et, déployant son journal de
médecine, essayait de lui apprendre à lire. L’enfant, qui
n’étudiait jamais, ne tardait pas à ouvrir de grands yeux tristes
et se mettait à pleurer. Alors il la consolait; il allait lui
chercher de l’eau dans l’arrosoir pour faire des rivières sur le
sable, ou cassait les branches des troènes pour planter des arbres
dans les plates-bandes, ce qui gâtait peu le jardin; tout encombré
de longues herbes; on devait tant de journées à Lestiboudois! Puis
l’enfant avait froid et demandait sa mère.

-- Appelle ta bonne, disait Charles. Tu sais bien, ma petite, que
ta maman ne veut pas qu’on la dérange.

L’automne commençait et déjà les feuilles tombaient, -- comme il y
a deux ans, lorsqu’elle était malade! -- Quand donc tout cela
finira-t-il!... Et il continuait à marcher, les deux mains
derrière le dos.

Madame était dans sa chambre. On n’y montait pas. Elle restait là
tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et, de temps à
autre, faisant fumer des pastilles du sérail qu’elle avait
achetées à Rouen, dans la boutique d’un Algérien. Pour ne pas
avoir la nuit auprès d’elle, cet homme étendu qui dormait, elle
finit, à force de grimaces, par le reléguer au second étage; et
elle lisait jusqu’au matin des livres extravagants où il y avait
des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent une
terreur la prenait, elle poussait un cri, Charles accourait.

-- Ah! va-t’en! disait-elle.

Ou, d’autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que
l’adultère avivait, haletante, émue, tout en désir, elle ouvrait
sa fenêtre, aspirait l’air froid, éparpillait au vent sa chevelure
trop lourde, et, regardant les étoiles, souhaitait des amours de
prince. Elle pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pour
un seul de ces rendez-vous, qui la rassasiaient.

C’était ses jours de gala. Elle les voulait splendides! et,
lorsqu’il ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le
surplus libéralement, ce qui arrivait à peu près toutes les fois.
Il essaya de lui faire comprendre qu’ils seraient aussi bien
ailleurs, dans quelque hôtel plus modeste; mais elle trouva des
objections.

Un jour, elle tira de son sac six petites cuillers en vermeil
(c’était le cadeau de noces du père Rouault), en le priant d’aller
immédiatement porter cela, pour elle, au mont-de-piété; et Léon
obéit, bien que cette démarche lui déplût. Il avait peur de se
compromettre.

Puis, en y réfléchissant, il trouva que sa maîtresse prenait des
allures étranges, et qu’on n’avait peut-être pas tort de vouloir
l’en détacher.

En effet, quelqu’un avait envoyé à sa mère une longue lettre
anonyme, pour la prévenir qu’il se perdait avec une femme mariée;
et aussitôt la bonne dame, entrevoyant l’éternel épouvantail des
familles, c’est-à-dire la vague créature pernicieuse, la sirène,
le monstre, qui habite fantastiquement les profondeurs de l’amour,
écrivit à maître Dubocage son patron, lequel fut parfait dans
cette affaire. Il le tint durant trois quarts d’heure, voulant lui
dessiller les yeux, l’avertir du gouffre. Une telle intrigue
nuirait plus tard à son établissement. Il le supplia de rompre,
et, s’il ne faisait ce sacrifice dans son propre intérêt, qu’il le
fît au moins pour lui, Dubocage!

Léon enfin avait juré de ne plus revoir Emma; et il se reprochait
de n’avoir pas tenu sa parole, considérant tout ce que cette femme
pourrait encore lui attirer d’embarras et de discours, sans
compter les plaisanteries de ses camarades, qui se débitaient le
matin, autour du poêle. D’ailleurs, il allait devenir premier
clerc: c’était le moment d’être sérieux. Aussi renonçait-il à la
flûte, aux sentiments exaltés, à l’imagination; -- car tout
bourgeois, dans l’échauffement de sa jeunesse, ne fût-ce qu’un
jour, une minute, s’est cru capable d’immenses passions, de hautes
entreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé des sultanes; chaque
notaire porte en soi les débris d’un poète.

Il s’ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur
sa poitrine; et son coeur, comme les gens qui ne peuvent endurer
qu’une certaine dose de musique, s’assoupissait d’indifférence au
vacarme d’un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.

Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la
possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de
lui qu’il était fatigué d’elle. Emma retrouvait dans l’adultère
toutes les platitudes du mariage.

Mais comment pouvoir s’en débarrasser? Puis, elle avait beau se
sentir humiliée de la bassesse d’un tel bonheur, elle y tenait par
habitude ou par corruption; et, chaque jour, elle s’y acharnait
davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle
accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s’il l’avait trahie; et
même elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation,
puisqu’elle n’avait pas le courage de s’y décider.

Elle n’en continuait pas moins à lui écrire des lettres
amoureuses, en vertu de cette idée, qu’une femme doit toujours
écrire à son amant.

Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme fait
de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de
ses convoitises les plus fortes; et il devenait à la fin si
véritable, et accessible, qu’elle en palpitait émerveillée, sans
pouvoir néanmoins le nettement imaginer, tant il se perdait, comme
un dieu, sous l’abondance de ses attributs. Il habitait la contrée
bleuâtre où les échelles de soie se balancent à des balcons, sous
le souffle des fleurs, dans la clarté de la lune. Elle le sentait
près d’elle, il allait venir et l’enlèverait tout entière dans un
baiser. Ensuite elle retombait à plat, brisée; car ces élans
d’amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches.

Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et
universelle. Souvent même, Emma recevait des assignations, du
papier timbré qu’elle regardait à peine. Elle aurait voulu ne plus
vivre, ou continuellement dormir.

Le jour de la mi-carême, elle ne rentra pas à Yonville; elle alla
le soir au bal masqué. Elle mit un pantalon de velours et des bas
rouges, avec une perruque à catogan et un lampion sur l’oreille.
Elle sauta toute la nuit au son furieux des trombones; on faisait
cercle autour d’elle; et elle se trouva le matin sur le péristyle
du théâtre parmi cinq ou six masques, débardeuses et matelots, des
camarades de Léon, qui parlaient d’aller souper.

Les cafés d’alentour étaient pleins. Ils avisèrent sur le port un
restaurant des plus médiocres, dont le maître leur ouvrit, au
quatrième étage, une petite chambre.

Les hommes chuchotèrent dans un coin, sans doute se consultant sur
la dépense. Il y avait un clerc, deux carabins et un commis:
quelle société pour elle! Quant aux femmes Emma s’aperçut vite, au
timbre de leurs voix, qu’elles devaient être, presque toutes, du
dernier rang. Elle eut peur alors, recula sa chaise et baissa les
yeux.

Les autres se mirent à manger. Elle ne mangea pas; elle avait le
front en feu, des picotements aux paupières et un froid de glace à
la peau. Elle sentait dans sa tête le plancher du bal,
rebondissant encore sous la pulsation rythmique des mille pieds
qui dansaient. Puis, l’odeur du punch avec la fumée des cigares
l’étourdit. Elle s’évanouissait; on la porta devant la fenêtre.

Le jour commençait à se lever, et une grande tache de couleur
pourpre s’élargissait dans le ciel pâle, du côté de Sainte-
Catherine. La rivière livide frissonnait au vent; il n’y avait
personne sur les ponts; les réverbères s’éteignaient.

Elle se ranima cependant, et vint à penser à Berthe, qui dormait
là-bas, dans la chambre de sa bonne. Mais une charrette pleine de
longs rubans de fer passa, en jetant contre le mur des maisons une
vibration métallique assourdissante.

Elle s’esquiva brusquement, se débarrassa de son costume, dit à
Léon qu’il lui fallait s’en retourner, et enfin resta seule à
l’hôtel de Boulogne. Tout et elle-même lui étaient insupportables.
Elle aurait voulu, s’échappant comme un oiseau, aller se rajeunir
quelque part, bien loin, dans les espaces immaculés.

Elle sortit, elle traversa le boulevard, la place Cauchoise et le
faubourg, jusqu’à une rue découverte qui dominait des jardins.
Elle marchait vite, le grand air la calmait: et peu à peu les
figures de la foule, les masques, les quadrilles, les lustres, le
souper, ces femmes, tout disparaissait comme des brumes emportées.
Puis, revenue à la Croix rouge, elle se jeta sur son lit, dans la
petite chambre du second, où il y avait les images de la Tour de
Nesle. À quatre heures du soir, Hivert la réveilla.

En rentrant chez elle, Félicité lui montra derrière la pendule un
papier gris. Elle lut:

«En vertu de la grosse, en forme exécutoire d’un jugement...»

Quel jugement? La veille, en effet, on avait apporté un autre
papier qu’elle ne connaissait pas; aussi fut-elle stupéfaite de
ces mots:

«Commandement de par le roi, la loi et justice, à madame
Bovary...»

Alors, sautant plusieurs lignes, elle aperçut:

«Dans vingt-quatre heures pour tout délai.» -- Quoi donc?»Payer la
somme totale de huit mille francs.» Et même il y avait plus bas:
«Elle y sera contrainte par toute voie de droit, et notamment par
la saisie exécutoire de ses meubles et effets.»

Que faire?... C’était dans vingt-quatre heures; demain! Lheureux,
pensa-t-elle, voulait sans doute l’effrayer encore; car elle
devina du coup toutes ses manoeuvres, le but de ses complaisances.
Ce qui la rassurait, c’était l’exagération même de la somme.

Cependant, à force d’acheter, de ne pas payer, d’emprunter, de
souscrire des billets, puis de renouveler ces billets, qui
s’enflaient à chaque échéance nouvelle, elle avait fini par
préparer au sieur Lheureux un capital, qu’il attendait
impatiemment pour ses spéculations.

Elle se présenta chez lui d’un air dégagé.

-- Vous savez ce qui m’arrive? C’est une plaisanterie sans doute!

-- Non.

-- Comment cela?

Il se détourna lentement, et lui dit en se croisant les bras:

-- Pensiez-vous, ma petite dame, que j’allais, jusqu’à la
consommation des siècles, être votre fournisseur et banquier pour
l’amour de Dieu? Il faut bien que je rentre dans mes déboursés,
soyons justes!

Elle se récria sur la dette.

-- Ah! tant pis! le tribunal l’a reconnue! il y a jugement! on
vous l’a signifié! D’ailleurs, ce n’est pas moi, c’est Vinçart.

-- Est-ce que vous ne pourriez...?

-- Oh! rien du tout.

-- Mais..., cependant..., raisonnons.

Et elle battit la campagne; elle n’avait rien su... c’était une
surprise...

-- À qui la faute? dit Lheureux en la saluant ironiquement. Tandis
que je suis, moi, à bûcher comme un nègre, vous vous repassez du
bon temps.

-- Ah! pas de morale!

-- Ça ne nuit jamais, répliqua-t-il.

Elle fut lâche, elle le supplia; et même elle appuya sa jolie main
blanche et longue, sur les genoux du marchand.

-- Laissez-moi donc! On dirait que vous voulez me séduire!

-- Vous êtes un misérable! s’écria-t-elle.

-- Oh! oh! comme vous y allez! reprit-il en riant.

-- Je ferai savoir qui vous êtes. Je dirai à mon mari...

-- Eh bien, moi, je lui montrerai quelque chose, à votre mari!

Et Lheureux tira de son coffre-fort le reçu de dix-huit cents
francs, qu’elle lui avait donné lors de l’escompte Vinçart.

-- Croyez-vous, ajouta-t-il, qu’il ne comprenne pas votre petit
vol, ce pauvre cher homme?

Elle s’affaissa, plus assommée qu’elle n’eût été par un coup de
massue. Il se promenait depuis la fenêtre jusqu’au bureau, tout en
répétant:

-- Ah! je lui montrerai bien... je lui montrerai bien...

Ensuite il se rapprocha d’elle, et, d’une voix douce:

-- Ce n’est pas amusant, je le sais; personne, après tout n’en est
mort, et, puisque c’est le seul moyen qui vous reste de me rendre
mon argent...

-- Mais où en trouverai-je? dit Emma en se tordant les bras.

-- Ah bah! quand on a comme vous des amis!

Et il la regardait d’une façon si perspicace et si terrible,
qu’elle en frissonna jusqu’aux entrailles.

-- Je vous promets, dit-elle, je signerai...

-- J’en ai assez, de vos signatures!

-- Je vendrai encore...

-- Allons donc! fit-il en haussant les épaules, vous n’avez plus
rien.

Et il cria dans le judas qui s’ouvrait sur la boutique:

-- Annette! n’oublie pas les trois coupons du n° 14.

La servante parut; Emma comprit, et demanda «ce qu’il faudrait
d’argent pour arrêter toutes les poursuites».

-- Il est trop tard!

-- Mais, si je vous apportais plusieurs mille francs, le quart de
la somme, le tiers, presque tout?

-- Eh! non, c’est inutile!

Il la poussait doucement vers l’escalier.

-- Je vous en conjure, monsieur Lheureux, quelques jours encore!

Elle sanglotait.

-- Allons, bon! des larmes!

-- Vous me désespérez!

-- Je m’en moque pas mal! dit-il en refermant la porte.


VII

Elle fut stoïque, le lendemain, lorsque maître Hareng, l’huissier,
avec deux témoins, se présenta chez elle pour faire le procès-
verbal de la saisie.

Ils commencèrent par le cabinet de Bovary et n’inscrivirent point
la tête phrénologique, qui fut considérée comme instrument de sa
profession; mais ils comptèrent dans la cuisine les plats, les
marmites, les chaises, les flambeaux, et, dans sa chambre à
coucher, toutes les babioles de l’étagère. Ils examinèrent ses
robes, le linge, le cabinet de toilette; et son existence, jusque
dans ses recoins les plus intimes, fut, comme un cadavre que l’on
autopsie, étalée tout du long aux regards de ces trois hommes.

Maître Hareng, boutonné dans un mince habit noir, en cravate
blanche, et portant des sous-pieds fort tendus, répétait de temps
à autre:

-- Vous permettez; madame? vous permettez?

Souvent il faisait des exclamations:

-- Charmant!... fort joli!

Puis il se remettait à écrire, trempant sa plume dans l’encrier de
corne qu’il tenait de la main gauche.

Quand ils en eurent fini avec les appartements, ils montèrent au
grenier.

Elle y gardait un pupitre où étaient enfermées les lettres de
Rodolphe. Il fallut l’ouvrir.

-- Ah! une correspondance! dit maître Hareng avec un sourire
discret. Mais permettez! car je dois m’assurer si la boîte ne
contient pas autre chose.

Et il inclina les papiers, légèrement, comme pour en faire tomber
des napoléons. Alors l’indignation la prit, à voir cette grosse
main, aux doigts rouges et mous comme des limaces, qui se posait
sur ces pages où son coeur avait battu.

Ils partirent enfin! Félicité rentra. Elle l’avait envoyée aux
aguets pour détourner Bovary; et elles installèrent vivement sous
les toits le gardien de la saisie, qui jura de s’y tenir.

Charles, pendant la soirée, lui parut soucieux. Emma l’épiait d’un
regard plein d’angoisse, croyant apercevoir dans les rides de son
visage des accusations. Puis, quand ses yeux se reportaient sur la
cheminée garnie d’écrans chinois, sur les larges rideaux, sur les
fauteuils, sur toutes ces choses enfin qui avaient adouci
l’amertume de sa vie, un remords la prenait, ou plutôt un regret
immense et qui irritait la passion, loin de l’anéantir. Charles
tisonnait avec placidité, les deux pieds sur les chenets.

Il y eut un moment où le gardien, sans doute s’ennuyant dans sa
cachette, fit un peu de bruit.

-- On marche là-haut? dit Charles.

-- Non! reprit-elle, c’est une lucarne restée ouverte que le vent
remue.

Elle partit pour Rouen, le lendemain dimanche, afin d’aller chez
tous les banquiers dont elle connaissait le nom. Ils étaient à la
campagne ou en voyage. Elle ne se rebuta pas; et ceux qu’elle put
rencontrer, elle leur demandait de l’argent, protestant qu’il lui
en fallait, qu’elle le rendrait. Quelques-uns lui rirent au nez;
tous la refusèrent.

À deux heures, elle courut chez Léon, frappa contre sa porte. On
n’ouvrit pas. Enfin il parut.

-- Qui t’amène?

-- Cela te dérange?

-- Non..., mais...

Et il avoua que le propriétaire n’aimait point que l’on reçût «des
femmes».

-- J’ai à te parler, reprit-elle.

Alors il atteignit sa clef. Elle l’arrêta.

-- Oh! non, là-bas, chez nous.

Et ils allèrent dans leur chambre, à l’hôtel de Boulogne.

Elle but en arrivant un grand verre d’eau. Elle était très pâle.
Elle lui dit:

-- Léon, tu vas me rendre un service.

Et, le secouant par ses deux mains, qu’elle serrait étroitement,
elle ajouta:

-- Écoute, j’ai besoin de huit mille francs!

-- Mais tu es folle!

-- Pas encore!

Et, aussitôt, racontant l’histoire de la saisie, elle lui exposa
sa détresse; car Charles ignorait tout, sa belle-mère la
détestait, le père Rouault ne pouvait rien; mais lui, Léon, il
allait se mettre en course pour trouver cette indispensable
somme...

-- Comment veux-tu...?

-- Quel lâche tu fais! s’écria-t-elle.

Alors il dit bêtement:

-- Tu t’exagères le mal. Peut-être qu’avec un millier d’écus ton
bonhomme se calmerait.

Raison de plus pour tenter quelque démarche; il n’était pas
possible que l’on ne découvrît point trois mille francs.
D’ailleurs, Léon pouvait s’engager à sa place.

-- Va! essaye! il le faut! cours!... Oh! tâche! tâche! je
t’aimerai bien!

Il sortit, revint au bout d’une heure, et dit avec une figure
solennelle:

-- J’ai été chez trois personnes... inutilement!

Puis ils restèrent assis l’un en face de l’autre, aux deux coins
de la cheminée, immobiles, sans parler. Emma haussait les épaules,
tout en trépignant. Il l’entendit qui murmurait:

-- Si j’étais à ta place, moi, j’en trouverais bien!

-- Où donc?

-- À ton étude!

Et elle le regarda.

Une hardiesse infernale s’échappait de ses prunelles enflammées,
et les paupières se rapprochaient d’une façon lascive et
encourageante; -- si bien que le jeune homme se sentit faiblir
sous la muette volonté de cette femme qui lui conseillait un
crime. Alors il eut peur, et pour éviter tout éclaircissement, il
se frappa le front en s’écriant:

-- Morel doit revenir cette nuit! il ne me refusera pas, j’espère
(c’était un de ses amis, le fils d’un négociant fort riche), et je
t’apporterai cela demain, ajouta-t-il.

Emma n’eut point l’air d’accueillir cet espoir avec autant de joie
qu’il l’avait imaginé. Soupçonnait-elle le mensonge? Il reprit en
rougissant:

-- Pourtant, si tu ne me voyais pas à trois heures, ne m’attends
plus, ma chérie. Il faut que je m’en aille, excuse-moi. Adieu!

Il serra sa main, mais il la sentit tout inerte. Emma n’avait plus
la force d’aucun sentiment.

Quatre heures sonnèrent; et elle se leva pour s’en retourner à
Yonville, obéissant comme un automate à l’impulsion des habitudes.

Il faisait beau; c’était un de ces jours du mois de mars clairs et
âpres, où le soleil reluit dans un ciel tout blanc. Des Rouennais
endimanchés se promenaient d’un air heureux. Elle arriva sur la
place du Parvis. On sortait des vêpres; la foule s’écoulait par
les trois portails, comme un fleuve par les trois arches d’un
pont, et, au milieu, plus immobile qu’un roc, se tenait le suisse.

Alors elle se rappela ce jour où, tout anxieuse et pleine
d’espérances, elle était entrée sous cette grande nef qui
s’étendait devant elle moins profonde que son amour; et elle
continua de marcher, en pleurant sous son voile, étourdie,
chancelante, près de défaillir.

-- Gare! cria une voix sortant d’une porte cochère qui s’ouvrait.

Elle s’arrêta pour laisser passer un cheval noir, piaffant dans
les brancards d’un tilbury que conduisait un gentleman en fourrure
de zibeline. Qui était-ce donc? Elle le connaissait... La voiture
s’élança et disparut.

Mais c’était lui, le Vicomte! Elle se détourna: la rue était
déserte. Et elle fut si accablée, si triste, qu’elle s’appuya
contre un mur pour ne pas tomber.

Puis elle pensa qu’elle s’était trompée. Au reste, elle n’en
savait rien. Tout, en elle-même et au dehors, l’abandonnait. Elle
se sentait perdue, roulant au hasard dans des abîmes
indéfinissables; et ce fut presque avec joie qu’elle aperçut, en
arrivant à la Croix rouge, ce bon Homais qui regardait charger sur
l’Hirondelle une grande boîte pleine de provisions
pharmaceutiques. Il tenait à sa main, dans un foulard, six
cheminots pour son épouse.

Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains lourds, en forme de
turban, que l’on mange dans le carême avec du beurre salé: dernier
échantillon des nourritures gothiques, qui remonte peut-être au
siècle des croisades, et dont les robustes Normands s’emplissaient
autrefois, croyant voir sur la table, à la lueur des torches
jaunes, entre les brocs d’hypocras et les gigantesques
charcuteries, des têtes de Sarrasins à dévorer. La femme de
l’apothicaire les croquait comme eux, héroïquement, malgré sa
détestable dentition; aussi, toutes les fois que M. Homais faisait
un voyage à la ville, il ne manquait pas de lui en rapporter,
qu’il prenait toujours chez le grand faiseur, rue Massacre.

-- Charmé de vous voir! dit-il en offrant la main à Emma pour
l’aider à monter dans l’Hirondelle.

Puis il suspendit les cheminots aux lanières du filet, et resta
nu-tête et les bras croisés, dans une attitude pensive et
napoléonienne.

Mais, quand l’Aveugle, comme d’habitude, apparut au bas de la
côte, il s’écria:

-- Je ne comprends pas que l’autorité tolère encore de si
coupables industries! On devrait enfermer ces malheureux, que l’on
forcerait à quelque travail! Le Progrès, ma parole d’honneur,
marche à pas de tortue! nous pataugeons en pleine barbarie!

L’Aveugle tendait son chapeau, qui ballottait au bord de la
portière, comme une poche de la tapisserie déclouée.

-- Voilà, dit le pharmacien, une affection scrofuleuse!

Et, bien qu’il connût ce pauvre diable, il feignit de le voir pour
la première fois, murmura les mots de cornée, cornée opaque,
sclérotique, faciès, puis lui demanda d’un ton paterne:

-- Y a-t-il longtemps, mon ami, que tu as cette épouvantable
infirmité? Au lieu de t’enivrer au cabaret, tu ferais mieux de
suivre un régime.

Il l’engageait à prendre de bon vin, de bonne bière, de bons
rôtis. L’Aveugle continuait sa chanson; il paraissait, d’ailleurs,
presque idiot. Enfin, M. Homais ouvrit sa bourse.

-- Tiens, voilà un sou, rends-moi deux liards; et n’oublie pas mes
recommandations, tu t’en trouveras bien.

Hivert se permit tout haut quelque doute sur leur efficacité. Mais
l’apothicaire certifia qu’il le guérirait lui-même, avec une
pommade antiphlogistique de sa composition, et il donna son
adresse:

-- M. Homais, près des halles, suffisamment connu.

-- Eh bien, pour la peine, dit Hivert, tu vas nous montrer la
comédie.

L’Aveugle s’affaissa sur ses jarrets, et, la tête renversée, tout
en roulant ses yeux verdâtres et tirant la langue, il se frottait
l’estomac à deux mains, tandis qu’il poussait une sorte de
hurlement sourd, comme un chien affamé. Emma, prise de dégoût, lui
envoya, par-dessus l’épaule, une pièce de cinq francs. C’était
toute sa fortune. Il lui semblait beau de la jeter ainsi.

La voiture était repartie, quand soudain M. Homais se pencha en
dehors du vasistas et cria:

-- Pas de farineux ni de laitage! Porter de la laine sur la peau
et exposer les parties malades à la fumée de baies de genièvre!

Le spectacle des objets connus qui défilaient devant ses yeux peu
à peu détournait Emma de sa douleur présente. Une intolérable
fatigue l’accablait, et elle arriva chez elle hébétée, découragée,
presque endormie.

-- Advienne que pourra! se disait-elle.

Et puis, qui sait? pourquoi, d’un moment à l’autre, ne surgirait-
il pas un événement extraordinaire? Lheureux même pouvait mourir.

Elle fut, à neuf heures du matin, réveillée par un bruit de voix
sur la place. Il y avait un attroupement autour des halles pour
lire une grande affiche collée contre un des poteaux, et elle vit
Justin qui montait sur une borne et qui déchirait l’affiche. Mais,
à ce moment, le garde champêtre lui posa la main sur le collet.
M. Homais sortit de la pharmacie, et la mère Lefrançois, au milieu
de la foule, avait l’air de pérorer.

-- Madame! madame! s’écria Félicité en entrant, c’est une
abomination!

Et la pauvre fille, émue, lui tendit un papier jaune qu’elle
venait d’arracher à la porte. Emma lut d’un clin d’oeil que tout
son mobilier était à vendre.

Alors elles se considérèrent silencieusement. Elles n’avaient, la
servante et la maîtresse, aucun secret l’une pour l’autre. Enfin
Félicité soupira:

-- Si j’étais de vous, madame, j’irais chez M. Guillaumin.

-- Tu crois?...

Et cette interrogation voulait dire:

-- Toi qui connais la maison par le domestique, est-ce que le
maître quelquefois aurait parlé de moi?

-- Oui, allez-y, vous ferez bien.

Elle s’habilla, mit sa robe noire avec sa capote à grains de jais;
et, pour qu’on ne la vît pas (il y avait toujours beaucoup de
monde sur la place), elle prit en dehors du village, par le
sentier au bord de l’eau.

Elle arriva tout essoufflée devant la grille du notaire; le ciel
était sombre et un peu de neige tombait.

Au bruit de la sonnette, Théodore, en gilet rouge, parut sur le
perron; il vint lui ouvrir presque familièrement, comme à une
connaissance, et l’introduisit dans la salle à manger.

Un large poêle de porcelaine bourdonnait sous un cactus qui
emplissait la niche, et, dans des cadres de bois noir, contre la
tenture de papier chêne, il y avait la Esméralda de Steuben, avec
la Putiphar de Schopin. La table servie, deux réchauds d’argent,
le bouton des portes en cristal, le parquet et les meubles, tout
reluisait d’une propreté méticuleuse, anglaise; les carreaux
étaient décorés, à chaque angle, par des verres de couleur.

-- Voilà une salle à manger, pensait Emma, comme il m’en faudrait
une.

Le notaire entra, serrant du bras gauche contre son corps sa robe
de chambre à palmes, tandis qu’il ôtait et remettait vite de
l’autre main sa toque de velours marron, prétentieusement posée
sur le côté droit, où retombaient les bouts de trois mèches
blondes qui, prises à l’occiput, contournaient son crâne chauve.

Après qu’il eut offert un siège, il s’assit pour déjeuner, tout en
s’excusant beaucoup de l’impolitesse.

-- Monsieur, dit-elle, je vous prierais...

-- De quoi, madame? J’écoute.

Elle se mit à lui exposer sa situation.

Maître Guillaumin la connaissait, étant lié secrètement avec le
marchand d’étoffes, chez lequel il trouvait toujours des capitaux
pour les prêts hypothécaires qu’on lui demandait à contracter.

Donc, il savait (et mieux qu’elle) la longue histoire de ces
billets, minimes d’abord, portant comme endosseurs des noms
divers, espacés à de longues échéances et renouvelés
continuellement, jusqu’au jour où, ramassant tous les protêts, le
marchand avait chargé son ami Vinçart de faire en son nom propre
les poursuites qu’il fallait, ne voulant point passer pour un
tigre parmi ses concitoyens.

Elle entremêla son récit de récriminations contre Lheureux,
récriminations auxquelles le notaire répondait de temps à autre
par une parole insignifiante. Mangeant sa côtelette et buvant son
thé, il baissait le menton dans sa cravate bleu de ciel, piquée
par deux épingles de diamants que rattachait une chaînette d’or;
et il souriait d’un singulier sourire, d’une façon douceâtre et
ambiguë. Mais, s’apercevant qu’elle avait les pieds humides:

-- Approchez-vous donc du poêle... plus haut..., contre la
porcelaine.

Elle avait peur de la salir. Le notaire reprit d’un ton galant:

-- Les belles choses ne gâtent rien.

Alors elle tâcha de l’émouvoir, et, s’émotionnant elle-même, elle
vint à lui conter l’étroitesse de son ménage, ses tiraillements,
ses besoins. Il comprenait cela: une femme élégante! et, sans
s’interrompre de manger, il s’était tourné vers elle complètement,
si bien qu’il frôlait du genou sa bottine, dont la semelle se
recourbait tout en fumant contre le poêle.

Mais, lorsqu’elle lui demanda mille écus, il serra les lèvres,
puis se déclara très peiné de n’avoir pas eu autrefois la
direction de sa fortune, car il y avait cent moyens fort commodes,
même pour une dame, de faire valoir son argent. On aurait pu, soit
dans les tourbières de Grumesnil ou les terrains du Havre,
hasarder presque à coup sûr d’excellentes spéculations; et il la
laissa se dévorer de rage à l’idée des sommes fantastiques qu’elle
aurait certainement gagnées.

-- D’où vient, reprit-il, que vous n’êtes pas venue chez moi?

-- Je ne sais trop, dit-elle.

-- Pourquoi, hein?... Je vous faisais donc bien peur? C’est moi,
au contraire, qui devrais me plaindre! À peine si nous nous
connaissons! Je vous suis pourtant très dévoué; vous n’en doutez
plus, j’espère?

Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d’un baiser vorace,
puis la garda sur son genou; et il jouait avec ses doigts
délicatement, tout en lui contant mille douceurs.

Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui coule; une étincelle
jaillissait de sa pupille à travers le miroitement de ses
lunettes, et ses mains s’avançaient dans la manche d’Emma, pour
lui palper le bras. Elle sentait contre sa joue le souffle d’une
respiration haletante. Cet homme la gênait horriblement.

Elle se leva d’un bond et lui dit:

-- Monsieur, j’attends!

-- Quoi donc? fit le notaire, qui devint tout à coup extrêmement
pâle.

-- Cet argent.

-- Mais...

Puis, cédant à l’irruption d’un désir trop fort:

-- Eh bien, oui!...

Il se traînait à genoux vers elle, sans égard pour sa robe de
chambre.

-- De grâce, restez! je vous aime!

Il la saisit par la taille.

Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary. Elle se
recula d’un air terrible, en s’écriant:

-- Vous profitez impudemment de ma détresse, monsieur! Je suis à
plaindre, mais pas à vendre!

Et elle sortit.

Le notaire resta fort stupéfait, les yeux fixés sur ses belles
pantoufles en tapisserie. C’était un présent de l’amour. Cette vue
à la fin le consola. D’ailleurs, il songeait qu’une aventure
pareille l’aurait entraîné trop loin.

-- Quel misérable! quel goujat!... quelle infamie! se disait-elle,
en fuyant d’un pied nerveux sous les trembles de la route. Le
désappointement de l’insuccès renforçait l’indignation de sa
pudeur outragée; il lui semblait que la Providence s’acharnait à
la poursuivre, et, s’en rehaussant d’orgueil, jamais elle n’avait
eu tant d’estime pour elle-même ni tant de mépris pour les autres.
Quelque chose de belliqueux la transportait. Elle aurait voulu
battre les hommes, leur cracher au visage, les broyer tous; et
elle continuait à marcher rapidement devant elle, pâle,
frémissante, enragée, furetant d’un oeil en pleurs l’horizon vide,
et comme se délectant à la haine qui l’étouffait.

Quand elle aperçut sa maison, un engourdissement la saisit. Elle
ne pouvait avancer; il le fallait cependant; d’ailleurs, où fuir?

Félicité l’attendait sur la porte.

-- Eh bien?

-- Non! dit Emma.

Et, pendant un quart d’heure, toutes les deux, elles avisèrent les
différentes personnes d’Yonville disposées peut-être à la
secourir. Mais, chaque fois que Félicité nommait quelqu’un, Emma
répliquait:

-- Est-ce possible! Ils ne voudront pas!

-- Et monsieur qui va rentrer!

-- Je le sais bien... Laisse-moi seule.

Elle avait tout tenté. Il n’y avait plus rien à faire maintenant;
et, quand Charles paraîtrait, elle allait donc lui dire:

-- Retire-toi. Ce tapis où tu marches n’est plus à nous. De ta
maison, tu n’as pas un meuble, une épingle, une paille, et c’est
moi qui t’ai ruiné, pauvre homme!

Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleurerait abondamment,
et enfin, la surprise passée, il pardonnerait.

-- Oui, murmurait-elle en grinçant des dents, il me pardonnera,
lui qui n’aurait pas assez d’un million à m’offrir pour que je
l’excuse de m’avoir connue... Jamais! jamais!

Cette idée de la supériorité de Bovary sur elle l’exaspérait.
Puis, qu’elle avouât ou n’avouât pas, tout à l’heure, tantôt,
demain, il n’en saurait pas moins la catastrophe; donc, il fallait
attendre cette horrible scène et subir le poids de sa magnanimité.
L’envie lui vint de retourner chez Lheureux: à quoi bon? d’écrire
à son père; il était trop tard; et peut-être qu’elle se repentait
maintenant de n’avoir pas cédé à l’autre, lorsqu’elle entendit le
trot d’un cheval dans l’allée. C’était lui, il ouvrait la
barrière, il était plus blême que le mur de plâtre. Bondissant
dans l’escalier, elle s’échappa vivement par la place; et la femme
du maire, qui causait devant l’église avec Lestiboudois, la vit
entrer chez le percepteur.

Elle courut le dire à madame Caron. Ces deux dames montèrent dans
le grenier; et cachées par du linge étendu sur des perches, se
postèrent commodément pour apercevoir tout l’intérieur de Binet.

Il était seul, dans sa mansarde, en train d’imiter, avec du bois,
une de ces ivoireries indescriptibles, composées de croissants, de
sphères creusées les unes dans les autres, le tout droit comme un
obélisque et ne servant à rien; et il entamait la dernière pièce,
il touchait au but! Dans le clair-obscur de l’atelier, la
poussière blonde s’envolait de son outil, comme une aigrette
d’étincelles sous les fers d’un cheval au galop; les deux roues
tournaient, ronflaient; Binet souriait, le menton baissé, les
narines ouvertes, et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs
complets, n’appartenant sans doute qu’aux occupations médiocres,
qui amusent l’intelligence par des difficultés faciles, et
l’assouvissent en une réalisation au delà de laquelle il n’y a pas
à rêver.

-- Ah! la voici! fit madame Tuvache.

Mais il n’était guère possible, à cause du tour, d’entendre ce
qu’elle disait.

Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la mère
Tuvache souffla tout bas:

-- Elle le prie, pour obtenir un retard à ses contributions.

-- D’apparence! reprit l’autre.

Elles la virent qui marchait de long en large, examinant contre
les murs les ronds de serviette, les chandeliers, les pommes de
rampe, tandis que Binet se caressait la barbe avec satisfaction.

-- Viendrait-elle lui commander quelque chose? dit madame Tuvache.

-- Mais il ne vend rien! objecta sa voisine.

Le percepteur avait l’air d’écouter, tout en écarquillant les
yeux, comme s’il ne comprenait pas. Elle continuait d’une manière
tendre, suppliante. Elle se rapprocha; son sein haletait; ils ne
parlaient plus.

-- Est-ce qu’elle lui fait des avances? dit madame Tuvache.

Binet était rouge jusqu’aux oreilles. Elle lui prit les mains.

-- Ah! c’est trop fort!

Et sans doute qu’elle lui proposait une abomination; car le
percepteur, -- il était brave pourtant, il avait combattu à
Bautzen et à Lutzen, fait la campagne de France, et même été porté
pour la croix; -- tout à coup, comme à la vue d’un serpent, se
recula bien loin en s’écriant:

-- Madame! y pensez-vous?...

-- On devrait fouetter ces femmes-là! dit madame Tuvache.

-- Où est-elle donc? reprit madame Caron.

Car elle avait disparu durant ces mots; puis, l’apercevant qui
enfilait la Grande-Rue et tournait à droite comme pour gagner le
cimetière, elles se perdirent en conjectures.

-- Mère Rolet, dit-elle en arrivant chez la nourrice,
j’étouffe!... délacez-moi.

Elle tomba sur le lit; elle sanglotait. La mère Rolet la couvrit
d’un jupon et resta debout près d’elle. Puis, comme elle ne
répondait pas, la bonne femme s’éloigna, prit son rouet et se mit
à filer du lin.

-- Oh! finissez! murmura-t-elle, croyant entendre le tour de
Binet.

-- Qui la gêne? se demandait la nourrice. Pourquoi vient-elle ici?

Elle y était accourue, poussée par une sorte d’épouvante qui la
chassait de sa maison.

Couchée sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle discernait
vaguement les objets, bien qu’elle y appliquât son attention avec
une persistance idiote. Elle contemplait les écaillures de la
muraille, deux tisons fumant bout à bout, et une longue araignée
qui marchait au-dessus de sa tête, dans la fente de la poutrelle.
Enfin, elle rassembla ses idées. Elle se souvenait... Un jour,
avec Léon... Oh! comme c’était loin... Le soleil brillait sur la
rivière et les clématites embaumaient... Alors, emportée dans ses
souvenirs comme dans un torrent qui bouillonne, elle arriva
bientôt à se rappeler la journée de la veille.

-- Quelle heure est-il? demanda-t-elle.

La mère Rolet sortit, leva les doigts de sa main droite du côté
que le ciel était le plus clair, et rentra lentement en disant:

-- Trois heures, bientôt.

-- Ah! merci! merci!

Car il allait venir. C’était sûr! Il aurait trouvé de l’argent.
Mais il irait peut-être là-bas, sans se douter qu’elle fût là; et
elle commanda à la nourrice de courir chez elle pour l’amener.

-- Dépêchez-vous!

-- Mais, ma chère dame, j’y vais! j’y vais!

Elle s’étonnait, à présent, de n’avoir pas songé à lui tout
d’abord; hier, il avait donné sa parole, il n’y manquerait pas; et
elle se voyait déjà chez Lheureux, étalant sur son bureau les
trois billets de banque. Puis il faudrait inventer une histoire
qui expliquât les choses à Bovary. Laquelle?

Cependant la nourrice était bien longue à revenir. Mais, comme il
n’y avait point d’horloge dans la chaumière, Emma craignait de
s’exagérer peut-être la longueur du temps. Elle se mit à faire des
tours de promenade dans le jardin, pas à pas; elle alla dans le
sentier le long de la haie, et s’en retourna vivement, espérant
que la bonne femme serait rentrée par une autre route. Enfin,
lasse d’attendre, assaillie de soupçons qu’elle repoussait, ne
sachant plus si elle était là depuis un siècle ou une minute, elle
s’assit dans un coin et ferma les yeux, se boucha les oreilles. La
barrière grinça: elle fit un bond; avant qu’elle eût parlé, la
mère Rolet lui avait dit:

-- Il n’y a personne chez vous!

-- Comment?

-- Oh! personne! Et monsieur pleure. Il vous appelle. On vous
cherche.

Emma ne répondit rien. Elle haletait, tout en roulant les yeux
autour d’elle, tandis que la paysanne, effrayée de son visage, se
reculait instinctivement, la croyant folle. Tout à coup elle se
frappa le front, poussa un cri, car le souvenir de Rodolphe, comme
un grand éclair dans une nuit sombre, lui avait passé dans l’âme.
Il était si bon, si délicat, si généreux! Et, d’ailleurs, s’il
hésitait à lui rendre ce service, elle saurait bien l’y
contraindre en rappelant d’un seul clin d’oeil leur amour perdu.
Elle partit donc vers la Huchette, sans s’apercevoir qu’elle
courait s’offrir à ce qui l’avait tantôt si fort exaspérée, ni se
douter le moins du monde de cette prostitution.


VIII

Elle se demandait tout en marchant: «Que vais-je dire? Par où
commencerai-je?» Et à mesure qu’elle avançait, elle reconnaissait
les buissons, les arbres, les joncs marins sur la colline, le
château là-bas. Elle se retrouvait dans les sensations de sa
première tendresse, et son pauvre coeur comprimé s’y dilatait
amoureusement. Un vent tiède lui soufflait au visage; la neige, se
fondant, tombait goutte à goutte des bourgeons sur l’herbe.

Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puis
arriva à la cour d’honneur, que bordait un double rang de tilleuls
touffus. Ils balançaient, en sifflant, leurs longues branches. Les
chiens au chenil aboyèrent tous, et l’éclat de leurs voix
retentissait sans qu’il parût personne.

Elle monta le large escalier droit, à balustres de bois, qui
conduisait au corridor pavé de dalles poudreuses où s’ouvraient
plusieurs chambres à la file, comme dans les monastères ou les
auberges. La sienne était au bout, tout au fond, à gauche. Quand
elle vint à poser les doigts sur la serrure, ses forces subitement
l’abandonnèrent. Elle avait peur qu’il ne fût pas là, le
souhaitait presque, et c’était pourtant son seul espoir, la
dernière chance de salut. Elle se recueillit une minute, et,
retrempant son courage au sentiment de la nécessité présente, elle
entra.

Il était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train
de fumer une pipe.

-- Tiens! c’est vous! dit-il en se levant brusquement.

-- Oui, c’est moi!... je voudrais, Rodolphe, vous demander un
conseil.

Et malgré tous ses efforts, il lui était impossible de desserrer
la bouche.

-- Vous n’avez pas changé, vous êtes toujours charmante!

-- Oh! reprit-elle amèrement, ce sont de tristes charmes, mon ami,
puisque vous les avez dédaignés.

Alors il entama une explication de sa conduite, s’excusant en
termes vagues, faute de pouvoir inventer mieux.

Elle se laissa prendre à ses paroles, plus encore à sa voix et par
le spectacle de sa personne; si bien qu’elle fit semblant de
croire, ou crut-elle peut-être, au prétexte de leur rupture;
c’était un secret d’où dépendaient l’honneur et même la vie d’une
troisième personne.

-- N’importe! fit-elle en le regardant tristement, j’ai bien
souffert!

Il répondit d’un ton philosophique:

-- L’existence est ainsi!

-- A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour vous depuis
notre séparation?

-- Oh! ni bonne... ni mauvaise.

-- Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter.

-- Oui..., peut-être!

-- Tu crois? dit-elle en se rapprochant.

Et elle soupira.

-- O Rodolphe! si tu savais... Je t’ai bien aimé!

Ce fut alors qu’elle prit sa main, et ils restèrent quelque temps
les doigts entrelacés, -- comme le premier jour, aux Comices! Par
un geste d’orgueil, il se débattait sous l’attendrissement. Mais,
s’affaissant contre sa poitrine, elle lui dit:

-- Comment voulais-tu que je vécusse sans toi? On ne peut pas se
déshabituer du bonheur! J’étais désespérée! j’ai cru mourir! Je te
conterai tout cela, tu verras. Et toi... tu m’as fuie!...

Car, depuis trois ans, il l’avait soigneusement évitée par suite
de cette lâcheté naturelle qui caractérise le sexe fort; et Emma
continuait avec des gestes mignons de tête, plus câline qu’une
chatte amoureuse:

-- Tu en aimes d’autres, avoue-le. Oh! je les comprends, va! je
les excuse; tu les auras séduites, comme tu m’avais séduite. Tu es
un homme, toi! tu as tout ce qu’il faut pour te faire chérir. Mais
nous recommencerons, n’est-ce pas? nous nous aimerons! Tiens, je
ris, je suis heureuse!... parle donc!

Et elle était ravissante à voir, avec son regard où tremblait une
larme, comme l’eau d’un orage dans un calice bleu.

Il l’attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la main
ses bandeaux lisses, où, dans la clarté du crépuscule, miroitait
comme une flèche d’or un dernier rayon du soleil. Elle penchait le
front; il finit par la baiser sur les paupières, tout doucement,
du bout de ses lèvres.

-- Mais tu as pleuré! dit-il. Pourquoi?

Elle éclata en sanglots. Rodolphe crut que c’était l’explosion de
son amour; comme elle se taisait, il prit ce silence pour une
dernière pudeur, et alors il s’écria:

-- Ah! pardonne-moi! tu es la seule qui me plaise. J’ai été
imbécile et méchant! Je t’aime, je t’aimerai toujours!... Qu’as-
tu? dis-le donc!

Il s’agenouillait.

-- Eh bien!... je suis ruinée, Rodolphe! Tu vas me prêter trois
mille francs!

-- Mais..., mais..., dit-il en se relevant peu à peu, tandis que
sa physionomie prenait une expression grave.

-- Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait placé toute
sa fortune chez un notaire; il s’est enfui. Nous avons emprunté;
les clients ne payaient pas. Du reste la liquidation n’est pas
finie; nous en aurons plus tard. Mais, aujourd’hui, faute de trois
mille francs, on va nous saisir; c’est à présent, à l’instant
même; et, comptant sur ton amitié, je suis venue.

-- Ah! pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup, c’est
pour cela qu’elle est venue!

Enfin il dit d’un air calme:

-- Je ne les ai pas, chère madame.

Il ne mentait point. Il les eût eus qu’il les aurait donnés, sans
doute, bien qu’il soit généralement désagréable de faire de si
belles actions: une demande pécuniaire, de toutes les bourrasques
qui tombent sur l’amour, étant la plus froide et la plus
déracinante.

Elle resta d’abord quelques minutes à le regarder.

-- Tu ne les as pas!

Elle répéta plusieurs fois:

-- Tu ne les as pas!... J’aurais dû m’épargner cette dernière
honte. Tu ne m’as jamais aimée! tu ne vaux pas mieux que les
autres!

Elle se trahissait, elle se perdait.

Rodolphe l’interrompit, affirmant qu’il se trouvait «gêné» lui-
même.

-- Ah! je te plains! dit Emma. Oui, considérablement!...

Et, arrêtant ses yeux sur une carabine damasquinée qui brillait
dans la panoplie:

-- Mais, lorsqu’on est si pauvre, on ne met pas d’argent à la
crosse de son fusil! On n’achète pas une pendule avec des
incrustations d’écaille! continuait-elle en montrant l’horloge de
Boulle; ni des sifflets de vermeil pour ses fouets -- elle les
touchait! -- ni des breloques pour sa montre! Oh! rien ne lui
manque! Jusqu’à un porte-liqueurs dans sa chambre; car tu t’aimes,
tu vis bien, tu as un château, des fermes, des bois; tu chasses à
courre, tu voyages à Paris... Eh! quand ce ne serait que cela,
s’écria-t-elle en prenant sur la cheminée ses boutons de
manchettes, que la moindre de ces niaiseries! on en peut faire de
l’argent!...

Oh! je n’en veux pas! garde-les!

Et elle lança bien loin les deux boutons, dont la chaîne d’or se
rompit en cognant contre la muraille.

-- Mais, moi, je t’aurais tout donné, j’aurais tout vendu,
j’aurais travaillé de mes mains, j’aurais mendié sur les routes,
pour un sourire, pour un regard, pour t’entendre dire: «Merci!» Et
tu restes là tranquillement dans ton fauteuil, comme si déjà tu ne
m’avais pas fait assez souffrir? Sans toi, sais-tu bien, j’aurais
pu vivre heureuse! Qui t’y forçait? Était-ce une gageure? Tu
m’aimais cependant, tu le disais... Et tout à l’heure encore...
Ah! il eût mieux valu me chasser! J’ai les mains chaudes de tes
baisers, et voilà la place, sur le tapis, où tu jurais à mes
genoux une éternité d’amour. Tu m’y as fait croire: tu m’as
pendant deux ans, traînée dans le rêve le plus magnifique et le
plus suave!... Hein! nos projets de voyage, tu te rappelles? Oh!
ta lettre, ta lettre! elle m’a déchiré le coeur!... Et puis, quand
je reviens vers lui, vers lui, qui est riche, heureux, libre! pour
implorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante et
lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que ça
lui coûterait trois mille francs!

-- Je ne les ai pas! répondit Rodolphe avec ce calme parfait dont
se recouvrent comme d’un bouclier les colères résignées.

Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l’écrasait; et elle
repassa par la longue allée, en trébuchant contre les tas de
feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-
de-loup devant la grille; elle se cassa les ongles contre la
serrure, tant elle se dépêchait pour l’ouvrir. Puis, cent pas plus
loin, essoufflée, près de tomber, elle s’arrêta. Et alors, se
détournant, elle aperçut encore une fois l’impassible château,
avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fenêtres
de la façade.

Elle resta perdue de stupeur, et n’ayant plus conscience d’elle-
même que par le battement de ses artères, qu’elle croyait entendre
s’échapper comme une assourdissante musique qui emplissait la
campagne. Le sol sous ses pieds était plus mou qu’une onde, et les
sillons lui parurent d’immenses vagues brunes, qui déferlaient.
Tout ce qu’il y avait dans sa tête de réminiscences, d’idées,
s’échappait à la fois, d’un seul bond, comme les mille pièces d’un
feu d’artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leur
chambre là-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut
peur, et parvint à se ressaisir, d’une manière confuse, il est
vrai; car elle ne se rappelait point la cause de son horrible
état, c’est-à-dire la question d’argent. Elle ne souffrait que de
son amour, et sentait son âme l’abandonner par ce souvenir, comme
les blessés, en agonisant, sentent l’existence qui s’en va par
leur plaie qui saigne.

La nuit tombait, des corneilles volaient.

Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu
éclataient dans l’air comme des balles fulminantes en
s’aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre sur
la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun
d’eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent,
et ils se rapprochaient, la pénétraient; tout disparut. Elle
reconnut les lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans le
brouillard.

Alors sa situation, telle qu’un abîme, se représenta. Elle
haletait à se rompre la poitrine. Puis, dans un transport
d’héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la côte
en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l’allée,
les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.

Il n’y avait personne. Elle allait entrer; mais, au bruit de la
sonnette, on pouvait venir; et, se glissant par la barrière,
retenant son haleine, tâtant les murs, elle s’avança jusqu’au
seuil de la cuisine, où brûlait une chandelle posée sur le
fourneau. Justin, en manches de chemise, emportait un plat.

-- Ah! ils dînent. Attendons.

Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.

-- La clef! celle d’en haut, où sont les...

-- Comment?

Et il la regardait, tout étonné par la pâleur de son visage, qui
tranchait en blanc sur le fond noir de la nuit. Elle lui apparut
extraordinairement belle, et majestueuse comme un fantôme; sans
comprendre ce qu’elle voulait, il pressentait quelque chose de
terrible.

Mais elle reprit vivement, à voix basse, d’une voix douce,
dissolvante:

-- Je la veux! donne-la-moi.

Comme la cloison était mince, on entendait le cliquetis des
fourchettes sur les assiettes dans la salle à manger.

Elle prétendit avoir besoin de tuer les rats qui l’empêchaient de
dormir.

-- Il faudrait que j’avertisse monsieur.

-- Non! reste!

Puis, d’un air indifférent:

-- Eh! ce n’est pas la peine, je lui dirai tantôt. Allons,
éclaire-moi!

Elle entra dans le corridor où s’ouvrait la porte du laboratoire.
Il y avait contre la muraille une clef étiquetée capharnaüm.

-- Justin! cria l’apothicaire, qui s’impatientait.

-- Montons!

Et il la suivit.

La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la
troisième tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit le
bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main, et, la
retirant pleine d’une poudre blanche, elle se mit à manger à même.

-- Arrêtez! s’écria-t-il en se jetant sur elle.

-- Tais-toi! on viendrait...

Il se désespérait, voulait appeler.

-- N’en dis rien, tout retomberait sur ton maître!

Puis elle s’en retourna subitement apaisée, et presque dans la
sérénité d’un devoir accompli.

Quand Charles, bouleversé par la nouvelle de la saisie, était
rentré à la maison, Emma venait d’en sortir. Il cria, pleura,
s’évanouit, mais elle ne revint pas. Où pouvait-elle être? Il
envoya Félicité chez Homais, chez M. Tuvache, chez Lheureux, au
Lion d’or, partout; et, dans les intermittences de son angoisse,
il voyait sa considération anéantie, leur fortune perdue, l’avenir
de Berthe brisé! Par quelle cause?... pas un mot! Il attendit
jusqu’à six heures du soir. Enfin, n’y pouvant plus tenir, et
imaginant qu’elle était partie pour Rouen, il alla sur la grande
route, fit une demi-lieue, ne rencontra personne, attendit encore
et s’en revint.

Elle était rentrée.

-- Qu’y avait-il?... Pourquoi?... Explique-moi!...

Elle s’assit à son secrétaire, et écrivit une lettre qu’elle
cacheta lentement, ajoutant la date du jour et l’heure.

Puis elle dit d’un ton solennel:

-- Tu la liras demain; d’ici là, je t’en prie, ne m’adresse pas
une seule question!... Non, pas une!

-- Mais...

-- Oh! laisse-moi!

Et elle se coucha tout du long sur son lit.

Une saveur âcre qu’elle sentait dans sa bouche la réveilla. Elle
entrevit Charles et referma les yeux.

Elle s’épiait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait
pas. Mais non! rien encore. Elle entendait le battement de la
pendule, le bruit du feu, et Charles, debout près de sa couche,
qui respirait.

-- Ah! c’est bien peu de chose, la mort! Pensait-elle; je vais
m’endormir, et tout sera fini!

Elle but une gorgée d’eau et se tourna vers la muraille.

Cet affreux goût d’encre continuait.

-- J’ai soif!... oh! j’ai bien soif! soupira-t-elle.

-- Qu’as-tu donc? dit Charles, qui lui tendait un verre.

-- Ce n’est rien!... Ouvre la fenêtre..., j’étouffe!

Et elle fut prise d’une nausée si soudaine, qu’elle eut à peine le
temps de saisir son mouchoir sous l’oreiller.

-- Enlève-le! dit-elle vivement; jette-le!

Il la questionna; elle ne répondit pas. Elle se tenait immobile,
de peur que la moindre émotion ne la fît vomir. Cependant, elle
sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu’au
coeur.

-- Ah! voilà que ça commence! murmura-t-elle.

-- Que dis-tu?

Elle roulait sa tête avec un geste doux plein d’angoisse, et tout
en ouvrant continuellement les mâchoires, comme si elle eût porté
sur sa langue quelque chose de très lourd. À huit heures, les
vomissements reparurent.

Charles observa qu’il y avait au fond de la cuvette une sorte de
gravier blanc, attaché aux parois de la porcelaine.

-- C’est extraordinaire! c’est singulier! répéta-t-il.

Mais elle dit d’une voix forte:

-- Non, tu te trompes!

Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui passa la
main sur l’estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout
effrayé.

Puis elle se mit à geindre, faiblement d’abord. Un grand frisson
lui secouait les épaules, et elle devenait plus pâle que le drap
où s’enfonçaient ses doigts crispés. Son pouls inégal était
presque insensible maintenant.

Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait comme
figée dans l’exhalaison d’une vapeur métallique. Ses dents
claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour d’elle,
et à toutes les questions elle ne répondait qu’en hochant la tête;
même elle sourit deux ou trois fois. Peu à peu, ses gémissements
furent plus forts. Un hurlement sourd lui échappa; elle prétendit
qu’elle allait mieux et qu’elle se lèverait tout à l’heure. Mais
les convulsions la saisirent; elle s’écria:

-- Ah! c’est atroce, mon Dieu!

Il se jeta à genoux contre son lit.

-- Parle! qu’as-tu mangé? Réponds, au nom du ciel!

Et il la regardait avec des yeux d’une tendresse comme elle n’en
avait jamais vu.

-- Eh bien, là..., là!... dit-elle d’une voix défaillante.

Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut: Qu’on
n’accuse personne... Il s’arrêta, se passa la main sur les yeux,
et relut encore.

-- Comment!... Au secours! à moi!

Et il ne pouvait que répéter ce mot: «Empoisonnée! empoisonnée!»
Félicité courut chez Homais, qui l’exclama sur la place; madame
Lefrançois l’entendit au Lion d’or; quelques-uns se levèrent pour
l’apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en
éveil.

Éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans la
chambre. Il se heurtait aux meubles, s’arrachait les cheveux, et
jamais le pharmacien n’avait cru qu’il pût y avoir de si
épouvantable spectacle.

Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur
Larivière. Il perdait la tête; il fit plus de quinze brouillons.
Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna si fort le cheval
de Bovary, qu’il le laissa dans la côte du bois Guillaume, fourbu
et aux trois quarts crevé.

Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine; il n’y
voyait pas, les lignes dansaient.

-- Du calme! dit l’apothicaire. Il s’agit seulement d’administrer
quelque puissant antidote. Quel est le poison?

Charles montra la lettre. C’était de l’arsenic.

-- Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l’analyse.

Car il savait qu’il faut, dans tous les empoisonnements, faire une
analyse; et l’autre, qui ne comprenait pas, répondit:

-- Ah! faites! faites! sauvez-la...

Puis, revenu près d’elle, il s’affaissa par terre sur le tapis, et
il restait la tête appuyée contre le bord de sa couche, à
sangloter.

-- Ne pleure pas! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourmenterai
plus!

-- Pourquoi? Qui t’a forcée?

Elle répliqua:

-- Il le fallait, mon ami.

-- N’étais-tu pas heureuse? Est-ce ma faute? J’ai fait tout ce que
j’ai pu pourtant!

-- Oui..., c’est vrai..., tu es bon, toi!

Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La
douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse; il sentait
tout son être s’écrouler de désespoir à l’idée qu’il fallait la
perdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus d’amour
que jamais; et il ne trouvait rien; il ne savait pas, il n’osait,
l’urgence d’une résolution immédiate achevant de le bouleverser.

Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, les
bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle
ne haïssait personne, maintenant; une confusion de crépuscule
s’abattait en sa pensée, et de tous les bruits de la terre Emma
n’entendait plus que l’intermittente lamentation de ce pauvre
coeur, douce et indistincte, comme le dernier écho d’une symphonie
qui s’éloigne.

-- Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude.

-- Tu n’es pas plus mal, n’est-ce pas? demanda Charles.

-- Non! non!

L’enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise de
nuit, d’où sortaient ses pieds nus, sérieuse et presque rêvant
encore. Elle considérait avec étonnement la chambre tout en
désordre, et clignait des yeux, éblouie par les flambeaux qui
brûlaient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans doute les
matins du jour de l’an ou de la mi-carême, quand, ainsi réveillée
de bonne heure à la clarté des bougies, elle venait dans le lit de
sa mère pour y recevoir ses étrennes, car elle se mit à dire:

-- Où est-ce donc, maman?

Et comme tout le monde se taisait:

-- Mais je ne vois pas mon petit soulier!

Félicité la penchait vers le lit, tandis qu’elle regardait
toujours du côté de la cheminée.

-- Est-ce nourrice qui l’aurait pris? demanda-t-elle.

Et, à ce nom, qui la reportait dans le souvenir de ses adultères
et de ses calamités, madame Bovary détourna sa tête, comme au
dégoût d’un autre poison plus fort qui lui remontait à la bouche.
Berthe, cependant, restait posée sur le lit.

-- Oh! comme tu as de grands yeux, maman! comme tu es pâle! comme
tu sues!...

Sa mère la regardait.

-- J’ai peur! dit la petite en se reculant.

Emma prit sa main pour la baiser; elle se débattait.

-- Assez! qu’on l’emmène! s’écria Charles, qui sanglotait dans
l’alcôve.

Puis les symptômes s’arrêtèrent un moment; elle paraissait moins
agitée; et, à chaque parole insignifiante, à chaque souffle de sa
poitrine un peu plus calme, il reprenait espoir. Enfin, lorsque
Canivet entra, il se jeta dans ses bras en pleurant.

-- Ah! c’est vous! merci! vous êtes bon! Mais tout va mieux.
Tenez, regardez-la...

Le confrère ne fut nullement de cette opinion, et, n’y allant pas,
comme il le disait lui-même, par quatre chemins, il prescrivit de
l’émétique, afin de dégager complètement l’estomac.

Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrèrent
davantage. Elle avait les membres crispés, le corps couvert de
taches brunes, et son pouls glissait sous les doigts comme un fil
tendu, comme une corde de harpe près de se rompre.

Puis elle se mettait à crier, horriblement. Elle maudissait le
poison, l’invectivait, le suppliait de se hâter, et repoussait de
ses bras roidis tout ce que Charles, plus agonisant qu’elle,
s’efforçait de lui faire boire. Il était debout, son mouchoir sur
les lèvres, râlant, pleurant, et suffoqué par des sanglots qui le
secouaient jusqu’aux talons; Félicité courait çà et là dans la
chambre; Homais, immobile, poussait de gros soupirs, et
M. Canivet, gardant toujours son aplomb, commençait néanmoins à se
sentir troublé.

-- Diable!... cependant... elle est purgée, et, du moment que la
cause cesse...

-- L’effet doit cesser, dit Homais; c’est évident.

-- Mais sauvez-la! exclamait Bovary.

Aussi, sans écouter le pharmacien, qui hasardait encore cette
hypothèse: «C’est peut-être un paroxysme salutaire», Canivet
allait administrer de la thériaque, lorsqu’on entendit le
claquement d’un fouet; toutes les vitres frémirent, et, une
berline de poste qu’enlevaient à plein poitrail trois chevaux
crottés jusqu’aux oreilles, débusqua d’un bond au coin des halles.
C’était le docteur Larivière.

L’apparition d’un dieu n’eût pas causé plus d’émoi. Bovary leva
les mains, Canivet s’arrêta court, et Homais retira son bonnet
grec bien avant que le docteur fût entré.

Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du tablier de
Bichat, à cette génération, maintenant disparue, de praticiens
philosophes qui, chérissant leur art d’un amour fanatique,
l’exerçaient avec exaltation et sagacité! Tout tremblait dans son
hôpital quand il se mettait en colère, et ses élèves le vénéraient
si bien, qu’ils s’efforçaient, à peine établis, de l’imiter le
plus possible; de sorte que l’on retrouvait sur eux, par les
villes d’alentour, sa longue douillette de mérinos et son large
habit noir, dont les parements déboutonnés couvraient un peu ses
mains charnues, de fort belles mains, et qui n’avaient jamais de
gants, comme pour être plus promptes à plonger dans les misères.
Dédaigneux des croix, des titres et des académies, hospitalier,
libéral, paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans y
croire, il eût presque passé pour un saint si la finesse de son
esprit ne l’eût fait craindre comme un démon. Son regard, plus
tranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans l’âme et
désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les
pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire que
donnent la conscience d’un grand talent, de la fortune, et
quarante ans d’une existence laborieuse et irréprochable.

Il fronça les sourcils dès la porte, en apercevant la face
cadavéreuse d’Emma, étendue sur le dos, la bouche ouverte. Puis,
tout en ayant l’air d’écouter Canivet, il se passait l’index sous
les narines et répétait:

-- C’est bien, c’est bien.

Mais il fit un geste lent des épaules. Bovary l’observa: ils se
regardèrent; et cet homme, si habitué pourtant à l’aspect des
douleurs, ne put retenir une larme qui tomba sur son jabot.

Il voulut emmener Canivet dans la pièce voisine. Charles le
suivit.

-- Elle est bien mal, n’est-ce pas? Si l’on posait des sinapismes?
je ne sais quoi! Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tant
sauvé!

Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il le
contemplait d’une manière effarée, suppliante, à demi pâmé contre
sa poitrine.

-- Allons, mon pauvre garçon, du courage! Il n’y a plus rien à
faire.

Et le docteur Larivière se détourna.

-- Vous partez?

-- Je vais revenir.

Il sortit comme pour donner un ordre au postillon, avec le sieur
Canivet, qui ne se souciait pas non plus de voir Emma mourir entre
ses mains.

Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait, par
tempérament, se séparer des gens célèbres. Aussi conjura-t-il
M. Larivière de lui faire cet insigne honneur d’accepter à
déjeuner.

On envoya bien vite prendre des pigeons au Lion d’or, tout ce
qu’il y avait de côtelettes à la boucherie, de la crème chez
Tuvache, des oeufs chez Lestiboudois, et l’apothicaire aidait lui-
même aux préparatifs, tandis que madame Homais disait, en tirant
les cordons de sa camisole:

-- Vous ferez excuse, monsieur; car dans notre malheureux pays, du
moment qu’on n’est pas prévenu la veille...

-- Les verres à patte!!! souffla Homais.

-- Au moins, si nous étions à la ville, nous aurions la ressource
des pieds farcis.

-- Tais-toi!... À table, docteur!

Il jugea bon, après les premiers morceaux, de fournir quelques
détails sur la catastrophe:

-- Nous avons eu d’abord un sentiment de siccité au pharynx, puis
des douleurs intolérables à l’épigastre, superpurgation, coma.

-- Comment s’est-elle donc empoisonnée?

-- Je l’ignore, docteur, et même je ne sais pas trop où elle a pu
se procurer cet acide arsénieux.

Justin, qui apportait alors une pile d’assiettes, fut saisi d’un
tremblement.

-- Qu’as-tu? dit le pharmacien.

Le jeune homme, à cette question, laissa tout tomber par terre,
avec un grand fracas.

-- Imbécile! s’écria Homais, maladroit! lourdaud! fichu âne!

Mais, soudain, se maîtrisant:

-- J’ai voulu, docteur, tenter une analyse, et primo, j’ai
délicatement introduit dans un tube...

-- Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire vos
doigts dans la gorge.

Son confrère se taisait, ayant tout à l’heure reçu
confidentiellement une forte semonce à propos de son émétique, de
sorte que ce bon Canivet, si arrogant et verbeux lors du pied-bot,
était très modeste aujourd’hui; il souriait sans discontinuer,
d’une manière approbative.

Homais s’épanouissait dans son orgueil d’amphitryon, et
l’affligeante idée de Bovary contribuait vaguement à son plaisir,
par un retour égoïste qu’il faisait sur lui-même. Puis la présence
du Docteur le transportait. Il étalait son érudition, il citait
pêle-mêle les cantharides, l’upas, le mancenillier, la vipère.

-- Et même j’ai lu que différentes personnes s’étaient trouvées
intoxiquées, docteur, et comme foudroyées par des boudins qui
avaient subi une trop véhémente fumigation! Du moins, c’était dans
un fort beau rapport, composé par une de nos sommités
pharmaceutiques, un de nos maîtres, l’illustre Cadet de
Gassicourt!

Madame Homais réapparut, portant une de ces vacillantes machines
que l’on chauffe avec de l’esprit-de-vin; car Homais tenait à
faire son café sur la table, l’ayant d’ailleurs torréfié lui-même,
porphyrisé lui-même, mixtionné lui-même.

-- _Saccharum_, docteur, dit-il en offrant du sucre.

Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux d’avoir l’avis du
chirurgien sur leur constitution.

Enfin, M. Larivière allait partir, quand madame Homais lui demanda
une consultation pour son mari. Il s’épaississait le sang à
s’endormir chaque soir après le dîner.

-- Oh! ce n’est pas le sens qui le gêne.

Et, souriant un peu de ce calembour inaperçu, le docteur ouvrit la
porte. Mais la pharmacie regorgeait de monde; et il eut grand-
peine à pouvoir se débarrasser du sieur Tuvache, qui redoutait
pour son épouse une fluxion de poitrine, parce qu’elle avait
coutume de cracher dans les cendres; puis de M. Binet, qui
éprouvait parfois des fringales, et de madame Caron, qui avait des
picotements; de Lheureux, qui avait des vertiges; de Lestiboudois,
qui avait un rhumatisme; de madame Lefrançois, qui avait des
aigreurs. Enfin les trois chevaux détalèrent, et l’on trouva
généralement qu’il n’avait point montré de complaisance.

L’attention publique fut distraite par l’apparition de
M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes
huiles.

Homais, comme il le devait à ses principes, compara les prêtres à
des corbeaux qu’attire l’odeur des morts; la vue d’un
ecclésiastique lui était personnellement désagréable, car la
soutane le faisait rêver au linceul, et il exécrait l’une un peu
par épouvante de l’autre.

Néanmoins, ne reculant pas devant ce qu’il appelait sa mission, il
retourna chez Bovary en compagnie de Canivet, que M. Larivière,
avant de partir, avait engagé fortement à cette démarche; et même,
sans les représentations de sa femme, il eût emmené avec lui ses
deux fils, afin de les accoutumer aux fortes circonstances, pour
que ce fût une leçon, un exemple, un tableau solennel qui leur
restât plus tard dans la tête.

La chambre, quand ils entrèrent, était toute pleine d’une
solennité lugubre. Il y avait sur la table à ouvrage, recouverte
d’une serviette blanche, cinq ou six petites boules de coton dans
un plat d’argent, près d’un gros crucifix, entre deux chandeliers
qui brûlaient. Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrait
démesurément les paupières; et ses pauvres mains se traînaient sur
les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui
semblent vouloir déjà se recouvrir du suaire. Pâle comme une
statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans
pleurer, se tenait en face d’elle, au pied du lit, tandis que le
prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses.

Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à voir
tout à coup l’étole violette, sans doute retrouvant au milieu d’un
apaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiers
élancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui
commençaient.

Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea
le cou comme quelqu’un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le
corps de l’Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante
le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné. Ensuite il
récita le Misereatur et Undulgentiam, trempa son pouce droit dans
l’huile et commença les onctions: d’abord sur les yeux, qui
avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres; puis sur
les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses;
puis sur la bouche, qui s’était ouverte pour le mensonge, qui
avait gémi d’orgueil et crié dans la luxure; puis sur les mains,
qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des
pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l’assouvissance
de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.

Le curé s’essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton
trempés d’huile, et revint s’asseoir près de la moribonde pour lui
dire qu’elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de
Jésus-Christ et s’abandonner à la miséricorde divine.

En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la
main un cierge bénit, symbole des gloires célestes dont elle
allait tout à l’heure être environnée. Emma, trop faible, ne put
fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombé
à terre.

Cependant elle n’était plus aussi pâle, et son visage avait une
expression de sérénité, comme si le sacrement l’eût guérie.

Le prêtre ne manqua point d’en faire l’observation; il expliqua,
même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait
l’existence des personnes lorsqu’il le jugeait convenable pour
leur salut; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de
mourir, elle avait reçu la communion.

-- Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.

En effet, elle regarda tout autour d’elle, lentement, comme
quelqu’un qui se réveille d’un songe; puis, d’une voix distincte,
elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque
temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des
yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et
retomba sur l’oreiller.

Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout
entière lui sortit hors de la bouche; ses yeux, en roulant,
pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la
croire déjà morte, sans l’effrayante accélération de ses côtes,
secouées par un souffle furieux, comme si l’âme eût fait des bonds
pour se détacher. Félicité s’agenouilla devant le crucifix, et le
pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que
M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s’était
remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche,
avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans
l’appartement. Charles était de l’autre côté, à genoux, les bras
étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait,
tressaillant à chaque battement de son coeur, comme au contrecoup
d’une ruine qui tombe. À mesure que le râle devenait plus fort,
l’ecclésiastique précipitait ses oraisons; elles se mêlaient aux
sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait
disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui
tintaient comme un glas de cloche.

Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots,
avec le frôlement d’un bâton; et une voix s’éleva, une voix
rauque, qui chantait:

_Souvent la chaleur d’un beau jour_
_Fait rêver fillette à l’amour._

Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux
dénoués, la prunelle fixe, béante.

_Pour amasser diligemment_
_Les épis que la faux moissonne,_
_Ma Nanette va s’inclinant_
_Vers le sillon qui nous les donne._

-- L’Aveugle s’écria-t-elle.

Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré,
croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans
les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

_Il souffla bien fort ce jour-là,_
_Et le jupon court s’envola!_

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent.
Elle n’existait plus.


IX

Il y a toujours après la mort de quelqu’un comme une stupéfaction
qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue
du néant et de se résigner à y croire. Mais, quand il s’aperçut
pourtant de son immobilité, Charles se jeta sur elle en criant:

-- Adieu! adieu!

Homais et Canivet l’entraînèrent hors de la chambre.

-- Modérez-vous!

-- Oui, disait-il en se débattant, je serai raisonnable, je ne
ferai pas de mal. Mais laissez-moi! je veux la voir! c’est ma
femme!

Et il pleurait.

-- Pleurez, reprit le pharmacien, donnez cours à la nature, cela
vous soulagera!

Devenu plus faible qu’un enfant, Charles se laissa conduire en
bas, dans la salle, et M. Homais bientôt s’en retourna chez lui.

Il fut sur la Place accosté par l’Aveugle, qui, s’étant traîné
jusqu’à Yonville dans l’espoir de la pommade antiphlogistique,
demandait à chaque passant où demeurait l’apothicaire.

-- Allons, bon! comme si je n’avais pas d’autres chiens à
fouetter! Ah! tant pis, reviens plus tard!

Et il entra précipitamment dans la pharmacie.

Il avait à écrire deux lettres, à faire une potion calmante pour
Bovary, à trouver un mensonge qui pût cacher l’empoisonnement et à
le rédiger en article pour le Fanal, sans compter les personnes
qui l’attendaient, afin d’avoir des informations; et, quand les
Yonvillais eurent tous entendu son histoire d’arsenic qu’elle
avait pris pour du sucre, en faisant une crème à la vanille,
Homais, encore une fois, retourna chez Bovary.

Il le trouva seul (M. Canivet venait de partir), assis dans le
fauteuil, près de la fenêtre, et contemplant d’un regard idiot les
pavés de la salle.

-- Il faudrait à présent, dit le pharmacien, fixer vous-même
l’heure de la cérémonie.

-- Pourquoi? quelle cérémonie?

Puis d’une voix balbutiante et effrayée:

-- Oh! non, n’est-ce pas? non, je veux la garder.

Homais, par contenance; prit une carafe sur l’étagère pour arroser
les géraniums.

-- Ah! merci, dit Charles, vous êtes bon!

Et il n’acheva pas, suffoquant sous une abondance de souvenirs que
ce geste du pharmacien lui rappelait.

Alors, pour le distraire, Homais jugea convenable de causer un peu
horticulture; les plantes avaient besoin d’humidité. Charles
baissa la tête en signe d’approbation.

-- Du reste, les beaux jours maintenant vont revenir.

-- Ah! fit Bovary.

L’apothicaire, à bout d’idées, se mit à écarter doucement les
petits rideaux du vitrage.

-- Tiens, voilà M. Tuvache qui passe.

Charles répéta comme une machine:

-- M. Tuvache qui passe.

Homais n’osa lui reparler des dispositions funèbres; ce fut
l’ecclésiastique qui parvint à l’y résoudre.

Il s’enferma dans son cabinet, prit une plume, et, après avoir
sangloté quelque temps, il écrivit:

«Je veux qu’on l’enterre dans sa robe de noces, avec des souliers
blancs, une couronne. On lui étaiera les cheveux sur les épaules;
trois cercueils, un de chêne, un d’acajou, un de plomb. Qu’on ne
me dise rien, j’aurai de la force. On lui mettra par-dessus tout
une grande pièce de velours vert. Je le veux. Faites-le.»

Ces messieurs s’étonnèrent beaucoup des idées romanesques de
Bovary, et aussitôt le pharmacien alla lui dire:

-- Ce velours me parait une superfétation. La dépense,
d’ailleurs...

-- Est-ce que cela vous regarde? s’écria Charles. Laissez-moi!
vous ne l’aimiez pas! Allez-vous-en!

L’ecclésiastique le prit par-dessous le bras pour lui faire faire
un tour de promenade dans le jardin. Il discourait sur la vanité
des choses terrestres. Dieu était bien grand, bien bon; on devait
sans murmure se soumettre à ses décrets, même le remercier.

Charles éclata en blasphèmes.

-- Je l’exècre, votre Dieu!

-- L’esprit de révolte est encore en vous, soupira
l’ecclésiastique.

Bovary était loin. Il marchait à grands pas, le long du mur, près
de l’espalier, et il grinçait des dents, il levait au ciel des
regards de malédiction; mais pas une feuille seulement n’en
bougea.

Une petite pluie tombait. Charles, qui avait la poitrine nue,
finit par grelotter; il rentra s’asseoir dans la cuisine.

À six heures; on entendit un bruit de ferraille sur la Place:
c’était l’Hirondelle qui arrivait; et il resta le front contre les
carreaux, à voir descendre les uns après les autres tous les
voyageurs. Félicité lui étendit un matelas dans le salon; il se
jeta dessus et s’endormit.

Bien que philosophe, M. Homais respectait les morts. Aussi, sans
garder rancune au pauvre Charles, il revint le soir pour faire la
veillée du cadavre, apportant avec lui trois volumes, et un
portefeuille afin de prendre des notes.

M. Bournisien s’y trouvait, et deux grands cierges brûlaient au
chevet du lit, que l’on avait tiré hors de l’alcôve.

L’apothicaire, à qui le silence pesait, ne tarda pas à formuler
quelques plaintes sur cette «infortunée jeune femme»; et le prêtre
répondit qu’il ne restait plus maintenant qu’à prier pour elle.

-- Cependant, reprit Homais, de deux choses l’une: ou elle est
morte en état de grâce (comme s’exprime l’Église), et alors elle
n’a nul besoin de nos prières; ou bien elle est décédée
impénitente (c’est, je crois, l’expression ecclésiastique), et
alors...

Bournisien l’interrompit, répliquant d’un ton bourru qu’il n’en
fallait pas moins prier.

-- Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connaît tous nos
besoins, à quoi peut servir la prière?

-- Comment! fit l’ecclésiastique, la prière! Vous n’êtes donc pas
chrétien?

-- Pardonnez! dit Homais. J’admire le christianisme. Il a d’abord
affranchi les esclaves, introduit dans le monde une morale...

-- Il ne s’agit pas de cela! Tous les textes...

-- Oh! oh! quant aux textes, ouvrez l’histoire; on sait qu’ils ont
été falsifiés par les jésuites.

Charles entra, et, s’avançant vers le lit, il tira lentement les
rideaux.

Emma avait la tête penchée sur l’épaule droite. Le coin de sa
bouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au bas
de son visage; les deux pouces restaient infléchis dans la paume
des mains; une sorte de poussière blanche lui parsemait les cils,
et ses yeux commençaient à disparaître dans une pâleur visqueuse
qui ressemblait à une toile mince, comme si des araignées avaient
filé dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu’à ses
genoux, se relevant ensuite à la pointe des orteils; et il
semblait à Charles que des masses infinies, qu’un poids énorme
pesait sur elle.

L’horloge de l’église sonna deux heures. On entendait le gros
murmure de la rivière qui coulait dans les ténèbres, au pied de la
terrasse. M. Bournisien, de temps à autre, se mouchait bruyamment,
et Homais faisait grincer sa plume sur le papier.

-- Allons, mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spectacle vous
déchire!

Charles une fois parti, le pharmacien et le curé recommencèrent
leurs discussions.

-- Lisez Voltaire! disait l’un; lisez d’Holbach, lisez
l’Encyclopédie!

-- Lisez les Lettres de quelques juifs portugais disait l’autre;
lisez la Raison du christianisme, par Nicolas, ancien magistrat!

Ils s’échauffaient, ils étaient rouges, ils parlaient à la fois
sans s’écouter; Bournisien se scandalisait d’une telle audace;
Homais s’émerveillait d’une telle bêtise; et ils n’étaient pas
loin de s’adresser des injures, quand Charles, tout à coup,
reparut. Une fascination l’attirait. Il remontait continuellement
l’escalier.

Il se posait en face d’elle pour la mieux voir, et il se perdait
en cette contemplation, qui n’était plus douloureuse à force
d’être profonde.

Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles du
magnétisme; et il se disait qu’en le voulant extrêmement, il
parviendrait peut-être à la ressusciter. Une fois même il se
pencha vers elle, et il cria tout bas: «Emma! Emma!» Son haleine,
fortement poussée, fit trembler la flamme des cierges contre le
mur.

Au petit jour, madame Bovary mère arriva; Charles en l’embrassant,
eut un nouveau débordement de pleurs. Elle essaya, comme avait
tenté le pharmacien, de lui faire quelques observations sur les
dépenses de l’enterrement. Il s’emporta si fort qu’elle se tut, et
même il la chargea de se rendre immédiatement à la ville pour
acheter ce qu’il fallait.

Charles resta seul toute l’après-midi: on avait conduit Berthe
chez madame Homais; Félicité se tenait en haut, dans la chambre,
avec la mère Lefrançois.

Le soir, il reçut des visites. Il se levait, vous serrait les
mains sans pouvoir parler, puis l’on s’asseyait auprès des autres,
qui faisaient devant la cheminée un grand demi-cercle. La figure
basse et le jarret sur le genou, ils dandinaient leur jambe, tout
en poussant par intervalles un gros soupir; et chacun s’ennuyait
d’une façon démesurée; c’était pourtant à qui ne partirait pas.

Homais, quand il revint à neuf heures (on ne voyait que lui sur la
Place depuis deux jours), était chargé d’une provision de camphre,
de benjoin et d’herbes aromatiques. Il portait aussi un vase plein
de chlore, pour bannir les miasmes. À ce moment, la domestique,
madame Lefrançois et la mère Bovary tournaient autour d’Emma, en
achevant de l’habiller; et elles abaissèrent le long voile raide,
qui la recouvrit jusqu’à ses souliers de satin.

Félicité sanglotait:

-- Ah! ma pauvre maîtresse! ma pauvre maîtresse!

-- Regardez-la, disait en soupirant l’aubergiste, comme elle est
mignonne encore! Si l’on ne jurerait pas qu’elle va se lever tout
à l’heure.

Puis elles se penchèrent, pour lui mettre sa couronne.

Il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de liquides
noirs sortit, comme un vomissement, de sa bouche.

--Ah! mon Dieu! la robe, prenez garde! s’écria madame Lefrançois.
Aidez-nous donc! disait-elle au pharmacien. Est-ce que vous avez
peur, par hasard?

-- Moi, peur? répliqua-t-il en haussant les épaules. Ah bien, oui!
J’en ai vu d’autres à l’Hôtel-Dieu, quand j’étudiais la pharmacie!
Nous faisions du punch dans l’amphithéâtre aux dissections! Le
néant n’épouvante pas un philosophe; et même, je le dis souvent,
j’ai l’intention de léguer mon corps aux hôpitaux, afin de servir
plus tard à la Science.

En arrivant, le Curé demanda comment se portait Monsieur; et, sur
la réponse de l’apothicaire, il reprit:

-- Le coup, vous comprenez, est encore trop récent!

Alors Homais le félicita de n’être pas exposé, comme tout le
monde, à perdre une compagne chérie; d’où s’ensuivit une
discussion sur le célibat des prêtres.

-- Car, disait le pharmacien, il n’est pas naturel qu’un homme se
passe de femmes! On a vu des crimes...

-- Mais, sabre de bois! s’écria l’ecclésiastique, comment voulez-
vous qu’un individu pris dans le mariage puisse garder, par
exemple, le secret de la confession?

Homais attaqua la confession. Bournisien la défendit; il s’étendit
sur les restitutions qu’elle faisait opérer. Il cita différentes
anecdotes de voleurs devenus honnêtes tout à coup. Des militaires,
s’étant approchés du tribunal de la pénitence, avaient senti les
écailles leur tomber des yeux. Il y avait à Fribourg un
ministre...

Son compagnon dormait. Puis, comme il étouffait un peu dans
l’atmosphère trop lourde de la chambre, il ouvrit la fenêtre, ce
qui réveilla le pharmacien.

-- Allons, une prise! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe.

Des aboiements continus se traînaient au loin, quelque part.

-- Entendez-vous un chien qui hurle? dit le pharmacien.

-- On prétend, qu’ils sentent les morts, répondit
l’ecclésiastique. C’est comme les abeilles: elles s’envolent de la
ruche au décès des personnes. Homais ne releva pas ces préjugés,
car il s’était rendormi.

M. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps à remuer tout
bas les lèvres; puis, insensiblement, il baissa le menton, lâcha
son gros livre noir et se mit à ronfler.

Ils étaient en face l’un de l’autre, le ventre en avant, la figure
bouffie, l’air renfrogné, après tant de désaccord se rencontrant
enfin dans la même faiblesse humaine; et ils ne bougeaient pas
plus que le cadavre à côté d’eux, qui avait l’air de dormir.

Charles, en entrant, ne les réveilla point. C’était la dernière
fois. Il venait lui faire ses adieux.

Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tourbillons de
vapeur bleuâtre se confondaient au bord de la croisée avec le
brouillard qui entrait. Il y avait quelques étoiles, et la nuit
était douce.

La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les draps du
lit. Charles les regardait brûler, fatiguant ses yeux contre le
rayonnement de leur flamme jaune.

Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche comme un
clair de lune. Emma disparaissait dessous; et il lui semblait que,
s’épandant au dehors d’elle-même, elle se perdait confusément dans
l’entourage des choses, dans le silence, dans la nuit, dans le
vent qui passait, dans les senteurs humides qui montaient.

Puis, tout à coup, il la voyait dans le jardin de Tostes, sur le
banc, contre la haie d’épines, ou bien à Rouen dans les rues, sur
le seuil de leur maison, dans la cour des Bertaux. Il entendait
encore le rire des garçons en gaieté qui dansaient sous les
pommiers; la chambre était pleine du parfum de sa chevelure, et sa
robe lui frissonnait dans les bras avec un bruit d’étincelles.
C’était la même, celle-là!

Il fut longtemps à se rappeler ainsi toutes les félicités
disparues, ses attitudes, ses gestes, le timbre de sa voix. Après
un désespoir, il en venait un autre, et toujours,
intarissablement, comme les flots d’une marée qui déborde.

Il eut une curiosité terrible: lentement, du bout des doigts, en
palpitant, il releva son voile. Mais il poussa un cri d’horreur
qui réveilla les deux autres. Ils l’entraînèrent en bas, dans la
salle.

Puis Félicité vint dire qu’il demandait des cheveux.

-- Coupez-en! répliqua l’apothicaire.

Et, comme elle n’osait, il s’avança lui-même, les ciseaux à la
main. Il tremblait si fort, qu’il piqua la peau des tempes en
plusieurs places. Enfin, se raidissant contre l’émotion, Homais
donna deux ou trois grands coups au hasard, ce qui fit des marques
blanches dans cette belle chevelure noire.

Le pharmacien et le curé se replongèrent dans leurs occupations,
non sans dormir de temps à autre, ce dont ils s’accusaient
réciproquement à chaque réveil nouveau. Alors M. Bournisien
aspergeait la chambre d’eau bénite et Homais jetait un peu de
chlore par terre.

Félicité avait eu soin de mettre pour eux, sur la commode, une
bouteille d’eau-de-vie, un fromage et une grosse brioche. Aussi
l’apothicaire, qui n’en pouvait plus, soupira, vers quatre heures
du matin:

-- Ma foi, je me sustenterais avec plaisir!

L’ecclésiastique ne se fit point prier; il sortit pour aller dire
sa messe, revint; puis ils mangèrent et trinquèrent, tout en
ricanant un peu, sans savoir pourquoi, excités par cette gaieté
vague qui vous prend après des séances de tristesse; et, au
dernier petit verre, le prêtre dit au pharmacien, tout en lui
frappant sur l’épaule:

-- Nous finirons par nous entendre!

Ils rencontrèrent en bas, dans le vestibule, les ouvriers qui
arrivaient. Alors Charles, pendant deux heures, eut à subir le
supplice du marteau qui résonnait sur les planches. Puis on la
descendit dans son cercueil de chêne, que l’on emboîta dans les
deux autres; mais, comme la bière était trop large, il fallut
boucher les interstices avec la laine d’un matelas. Enfin, quand
les trois couvercles furent rabotés, cloués, soudés, on l’exposa
devant la porte; on ouvrit toute grande la maison, et les gens
d’Yonville commencèrent à affluer.

Le père Rouault arriva. Il s’évanouit sur la Place en apercevant
le drap noir.


X

Il n’avait reçu la lettre du pharmacien que trente-six heures
après l’événement; et, par égard pour sa sensibilité, M. Homais
l’avait rédigée de telle façon qu’il était impossible de savoir à
quoi s’en tenir.

Le bonhomme tomba d’abord comme frappé d’apoplexie. Ensuite il
comprit qu’elle n’était pas morte. Mais elle pouvait l’être...
Enfin il avait passé sa blouse, pris son chapeau, accroché un
éperon à son soulier et était parti ventre à terre; et, tout le
long de la route, le père Rouault, haletant, se dévora
d’angoisses. Une fois même, il fut obligé de descendre. Il n’y
voyait plus, il entendait des voix autour de lui, il se sentait
devenir fou.

Le jour se leva. Il aperçut trois poules noires qui dormaient dans
un arbre; il tressaillit, épouvanté de ce présage. Alors il promit
à la sainte Vierge trois chasubles pour l’église, et qu’il irait
pieds nus depuis le cimetière des Bertaux jusqu’à la chapelle de
Vassonville.

Il entra dans Maromme en hélant les gens de l’auberge, enfonça la
porte d’un coup d’épaule, bondit au sac d’avoine, versa dans la
mangeoire une bouteille de cidre doux, et renfourcha son bidet,
qui faisait feu des quatre fers.

Il se disait qu’on la sauverait sans doute; les médecins
découvriraient un remède, c’était sûr. Il se rappela toutes les
guérisons miraculeuses qu’on lui avait contées.

Puis elle lui apparaissait morte. Elle était là, devant lui,
étendue sur le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride et
l’hallucination disparaissait.

À Quincampoix, pour se donner du coeur, il but trois cafés l’un
sur l’autre.

Il songea qu’on s’était trompé de nom en écrivant. Il chercha la
lettre dans sa poche, l’y sentit, mais il n’osa pas l’ouvrir.

Il en vint à supposer que c’était peut-être une farce, une
vengeance de quelqu’un, une fantaisie d’homme en goguette; et,
d’ailleurs, si elle était morte, on le saurait? Mais non! la
campagne n’avait rien d’extraordinaire: le ciel était bleu, les
arbres se balançaient; un troupeau de moutons passa. Il aperçut le
village; on le vit accourant tout penché sur son cheval, qu’il
bâtonnait à grands coups, et dont les sangles dégouttelaient de
sang.

Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en pleurs dans les
bras de Bovary:

-- Ma fille! Emma! mon enfant! expliquez-moi...?

Et l’autre répondait avec des sanglots:

-- Je ne sais pas, je ne sais pas! c’est une malédiction!

L’apothicaire les sépara.

-- Ces horribles détails sont inutiles. J’en instruirai monsieur.
Voici le monde qui vient. De la dignité, fichtre! de la
philosophie!

Le pauvre garçon voulut paraître fort, et. il répéta plusieurs
fois:

-- Oui..., du courage!

-- Eh bien, s’écria le bonhomme, j’en aurai, nom d’un tonnerre de
Dieu! Je m’en vas la conduire jusqu’au bout.

La cloche tintait. Tout était prêt. Il fallut se mettre en marche.

Et, assis dans une stalle du choeur, l’un près de l’autre, ils
virent passer, devant eux et repasser continuellement les trois
chantres qui psalmodiaient. Le serpent soufflait à pleine
poitrine. M. Bournisien, en grand appareil, chantait d’une voix
aiguë; il saluait le tabernacle, élevait les mains, étendait les
bras. Lestiboudois circulait dans l’église avec sa latte de
baleine; près du lutrin, la bière reposait entre quatre rangs de
cierges. Charles avait envie de se lever pour les éteindre.

Il tâchait cependant de s’exciter à la dévotion, de s’élancer dans
l’espoir d’une vie future où il la reverrait. Il imaginait qu’elle
était partie en voyage, bien loin, depuis longtemps. Mais, quand
il pensait qu’elle se trouvait là-dessous, et que tout était fini,
qu’on l’emportait dans la terre, il se prenait d’une rage
farouche, noire, désespérée. Parfois il croyait ne plus rien
sentir; et il savourait cet adoucissement de sa douleur, tout en
se reprochant d’être un misérable.

On entendit sur les dalles comme le bruit sec d’un bâton ferré qui
les frappait à temps égaux. Cela venait du fond, et s’arrêta court
dans les bas-côtés de l’église. Un homme en grosse veste brune
s’agenouilla péniblement. C’était Hippolyte, le garçon du Lion
d’or. Il avait mis sa jambe neuve.

L’un des chantres vint faire le tour de la nef pour quêter, et les
gros sous, les uns après les autres, sonnaient dans le plat
d’argent.

-- Dépêchez-vous donc! Je souffre, moi! s’écria Bovary tout en lui
jetant avec colère une pièce de cinq francs.

L’homme d’église le remercia par une longue révérence.

On chantait, on s’agenouillait, on se relevait, cela n’en
finissait pas! Il se rappela qu’une fois, dans les premiers temps,
ils avaient ensemble assisté à la messe, et ils s’étaient mis de
l’autre côté, à droite, contre le mur. La cloche recommença. Il y
eut un grand mouvement de chaises. Les porteurs glissèrent leurs
trois bâtons sous la bière, et l’on sortit de l’église.

Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y rentra tout
à coup, pâle, chancelant.

On se tenait aux fenêtres pour voir passer le cortège. Charles, en
avant, se cambrait la taille. Il affectait un air brave et saluait
d’un signe ceux qui, débouchant des ruelles ou des portes, se
rangeaient dans la foule.

Les six hommes, trois de chaque côté, marchaient au petit pas et
en haletant un peu. Les prêtres, les chantres et les deux enfants
de choeur récitaient le De profundis; et leurs voix s’en allaient
sur la campagne, montant et s’abaissant avec des ondulations.
Parfois ils disparaissaient aux détours du sentier; mais la grande
croix d’argent se dressait toujours entre les arbres.

Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuchon
rabattu; elles portaient à la main un gros cierge qui brûlait, et
Charles se sentait défaillir à cette continuelle répétition de
prières et de flambeaux, sous ces odeurs affadissantes de cire et
de soutane. Une brise fraîche soufflait, les seigles et les colzas
verdoyaient, des gouttelettes de rosée tremblaient au bord du
chemin, sur les haies d’épines. Toutes sortes de bruits joyeux
emplissaient l’horizon: le claquement d’une charrette roulant au
loin dans les ornières, le cri d’un coq qui se répétait ou la
galopade d’un poulain que l’on voyait s’enfuir sous les pommiers.
Le ciel pur était tacheté de nuages roses; des fumignons bleuâtres
se rabattaient sur les chaumières couvertes d’iris; Charles, en
passant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins comme
celui-ci, où, après avoir visité quelque malade, il en sortait, et
retournait vers elle.

Le drap noir, semé de larmes blanches, se levait de temps à autre
en découvrant la bière. Les porteurs fatigués se ralentissaient,
et elle avançait par saccades continues, comme une chaloupe qui
tangue à chaque flot.

On arriva.

Les hommes continuèrent jusqu’en bas, à une place dans le gazon où
la fosse était creusée.

On se rangea tout autour; et, tandis que le prêtre parlait, la
terre rouge, rejetée sur les bords, coulait par les coins, sans
bruit, continuellement.

Puis, quand les quatre cordes furent disposées, on poussa la bière
dessus. Il la regarda descendre. Elle descendait toujours.

Enfin on entendit un choc; les cordes en grinçant remontèrent.
Alors Bournisien prit la bêche que lui tendait Lestiboudois; de sa
main gauche, tout en aspergeant de la droite, il poussa
vigoureusement une large pelletée; et le bois du cercueil, heurté
par les cailloux, fit ce bruit formidable qui nous semble être le
retentissement de l’éternité.

L’ecclésiastique passa le goupillon à son voisin. C’était
M. Homais. Il le secoua gravement, puis le tendit à Charles, qui
s’affaissa jusqu’aux genoux dans la terre, et il en jetait à
pleines mains tout en criant: «Adieu!» Il lui envoyait des
baisers; il se traînait vers la fosse pour s’y engloutir avec
elle.

On l’emmena; et il ne tarda pas à s’apaiser, éprouvant peut-être,
comme tous les autres, la vague satisfaction d’en avoir fini.

Le père Rouault, en revenant, se mit tranquillement à fumer une
pipe; ce que Homais, dans son for intérieur, jugea peu convenable.
Il remarqua de même que M. Binet s’était abstenu de paraître, que
Tuvache «avait filé» après la messe, et que Théodore, le
domestique du notaire, portait un habit bleu, «comme si l’on ne
pouvait pas trouver un habit noir, puisque c’est l’usage, que
diable!» Et pour communiquer ses observations, il allait d’un
groupe à l’autre. On y déplorait la mort d’Emma, et surtout
Lheureux, qui n’avait point manqué de venir à l’enterrement.

-- Cette pauvre petite dame! quelle douleur pour son mari!

L’apothicaire reprenait:

-- Sans moi, savez-vous bien, il se serait porté sur lui-même à
quelque attentat funeste!

-- Une si bonne personne! Dire pourtant que je l’ai encore vue
samedi dernier dans ma boutique!

-- Je n’ai pas eu le loisir, dit Homais, de préparer quelques
paroles que j’aurais jetées sur sa tombe.

En rentrant, Charles se déshabilla, et le père Rouault repassa sa
blouse bleue. Elle était neuve, et, comme il s’était, pendant la
route, souvent essuyé les yeux avec les manches, elle avait
déteint sur sa figure; et la trace des pleurs y faisait des lignes
dans la couche de poussière qui la salissait.

Madame Bovary mère était avec eux. Ils se taisaient tous les
trois. Enfin le bonhomme soupira:

-- Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu à Tostes une
fois, quand vous veniez de perdre votre première défunte. Je vous
consolais dans ce temps-là! Je trouvais quoi dire; mais à
présent...

Puis, avec un long gémissement qui souleva toute sa poitrine:

-- Ah! c’est la fin pour moi, voyez-vous! J’ai vu partir ma
femme..., mon fils après..., et voilà ma fille, aujourd’hui!

Il voulut s’en retourner tout de suite aux Bertaux, disant qu’il
ne pourrait pas dormir dans cette maison-là. Il refusa même de
voir sa petite-fille.

-- Non! Non! ça me ferait trop de deuil. Seulement, vous
l’embrasserez bien! Adieu!... vous êtes un bon garçon! Et puis,
jamais je n’oublierai ça, dit-il en se frappant la cuisse; n’ayez
peur! vous recevrez toujours votre dinde.

Mais, quand il fut au haut de la côte, il se détourna, comme
autrefois il s’était détourné sur le chemin de Saint-Victor, en se
séparant d’elle. Les fenêtres du village étaient tout en feu sous
les rayons obliques du soleil, qui se couchait dans la prairie. Il
mit sa main devant ses yeux; et il aperçut à l’horizon un enclos
de murs où des arbres, çà et là, faisaient des bouquets noirs
entre des pierres blanches, puis il continua sa route, au petit
trot, car son bidet boitait.

Charles et sa mère restèrent le soir, malgré leur fatigue, fort
longtemps à causer ensemble. Ils parlèrent des jours d’autrefois
et de l’avenir. Elle viendrait habiter Yonville, elle tiendrait
son ménage, ils ne se quitteraient plus. Elle fut ingénieuse et
caressante, se réjouissant intérieurement à ressaisir une
affection qui depuis tant d’années lui échappait. Minuit sonna. Le
village, comme d’habitude, était silencieux, et Charles, éveillé,
pensait toujours à elle.

Rodolphe, qui, pour se distraire, avait battu le bois toute la
journée, dormait tranquillement dans son château; et Léon, là-bas,
dormait aussi.

Il y en avait un autre qui, à cette heure-là, ne dormait pas.

Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et
sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l’ombre, sous
la pression d’un regret immense plus doux que la lune et plus
insondable que la nuit. La grille tout à coup craqua. C’était
Lestiboudois; il venait chercher sa bêche qu’il avait oubliée
tantôt. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors à quoi
s’en tenir sur le malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre.


XI

Charles, le lendemain, fit revenir la petite. Elle demanda sa
maman. On lui répondit qu’elle était absente, qu’elle lui
rapporterait des joujoux. Berthe en reparla plusieurs fois; puis,
à la longue, elle n’y pensa plus. La gaieté de cette enfant
navrait Bovary, et il avait à subir les intolérables consolations
du pharmacien.

Les affaires d’argent bientôt recommencèrent, M. Lheureux excitant
de nouveau son ami Vinçart, et Charles s’engagea pour des sommes
exorbitantes; car jamais il ne voulut consentir à laisser vendre
le moindre des meubles ne lui avaient appartenu. Sa mère en fut
exaspérée. Il s’indigna plus fort qu’elle. Il avait changé tout à
fait. Elle abandonna la maison.

Alors chacun se mit à profiter. Mademoiselle Lempereur réclama six
mois de leçons, bien qu’Emma n’en eût jamais pris une seule
(malgré cette facture acquittée qu’elle avait fait voir à Bovary):
c’était une convention entre elles deux; le loueur de livres
réclama trois ans d’abonnement; la mère Rolet réclama le port
d’une vingtaine de lettres; et, comme Charles demandait des
explications, elle eut la délicatesse de répondre:

-- Ah! je ne sais rien! c’était pour ses affaires.

À chaque dette qu’il payait, Charles croyait en avoir fini. Il en
survenait d’autres, continuellement.

Il exigea l’arriéré d’anciennes visites. On lui montra les lettres
que sa femme avait envoyées. Alors il fallut faire des excuses.

Félicité portait maintenant les robes de Madame; non pas toutes,
car il en avait gardé quelques-unes, et il les allait voir dans
son cabinet de toilette, où il s’enfermait; elle était à peu près
de sa taille, souvent Charles, en l’apercevant par derrière, était
saisi d’une illusion, et s’écriait:

-- Oh! reste! reste!

Mais, à la Pentecôte, elle décampa d’Yonville, enlevée par
Théodore, et en volant tout ce qui restait de la garde-robe.

Ce fut vers cette époque que madame veuve Dupuis eut l’honneur de
lui faire part du «mariage de M. Léon Dupuis, son fils, notaire à
Yvetot, avec mademoiselle Léocadie Leboeuf, de Bondeville».
Charles, parmi les félicitations qu’il lui adressa, écrivit cette
phrase:

«Comme ma pauvre femme aurait été heureuse!»

Un jour qu’errant sans but dans la maison, il était monté jusqu’au
grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin.
Il l’ouvrit et il lut: «Du courage, Emma! du courage! Je ne veux
pas faire le malheur de votre existence.» C’était la lettre de
Rodolphe, tombée à terre entre des caisses, qui était restée là,
et que le vent de la lucarne venait de pousser vers la porte. Et
Charles demeura tout immobile et béant à cette même place où
jadis, encore plus pâle que lui, Emma, désespérée, avait voulu
mourir. Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page.
Qu’était-ce? il se rappela les assiduités de Rodolphe, sa
disparition soudaine et l’air contraint qu’il avait eu en la
rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais le ton respectueux de
la lettre l’illusionna.

-- Ils se sont peut-être aimés platoniquement, se dit-il.

D’ailleurs, Charles n’était pas de ceux qui descendent au fond des
choses: il recula devant les preuves, et sa jalousie incertaine se
perdit dans l’immensité de son chagrin.

On avait dû, pensait-il, l’adorer. Tous les hommes, à coup sûr,
l’avaient convoitée. Elle lui en parut plus belle; et il en conçut
un désir permanent, furieux, qui enflammait son désespoir et qui
n’avait pas de limites, parce qu’il était maintenant irréalisable.

Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses
prédilections, ses idées; il s’acheta des bottes vernies, il prit
l’usage des cravates blanches. Il mettait du cosmétique à ses
moustaches, il souscrivit comme elle des billets à ordre. Elle le
corrompait par delà le tombeau.

Il fut obligé de vendre l’argenterie pièce à pièce, ensuite il
vendit les meubles du salon. Tous les appartements se dégarnirent;
mais la chambre, sa chambre à elle, était restée comme autrefois.
Après son dîner, Charles montait là. Il poussait devant le feu la
table ronde, et il approchait son fauteuil. Il s’asseyait en face.
Une chandelle brûlait dans un des flambeaux dorés. Berthe, près de
lui, enluminait des estampes.

Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue, avec ses
brodequins sans lacet et l’emmanchure de ses blouses déchirée
jusqu’aux hanches, car la femme de ménage n’en prenait guère de
souci. Mais elle était si douce, si gentille, et sa petite tête se
penchait si gracieusement en laissant retomber sur ses joues roses
sa bonne chevelure blonde, qu’une délectation infinie
l’envahissait, plaisir tout mêlé d’amertume comme ces vins mal
faits qui sentent la résine. Il raccommodait ses joujoux, lui
fabriquait des pantins avec du carton, ou recousait le ventre
déchiré de ses poupées. Puis, s’il rencontrait des yeux la boîte à
ouvrage, un ruban qui traînait ou même une épingle restée dans une
fente de la table, il se prenait à rêver, et il avait l’air si
triste, qu’elle devenait triste comme lui.

Personne à présent ne venait les voir; car Justin s’était enfui à
Rouen, où il est devenu garçon épicier, et les enfants de
l’apothicaire fréquentaient de moins en moins la petite, M. Homais
ne se souciant pas, vu la différence de leurs conditions sociales,
que l’intimité se prolongeât.

L’Aveugle, qu’il n’avait pu guérir avec sa pommade, était retourné
dans la côte du Bois-Guillaume, où il narrait aux voyageurs la
vaine tentative du pharmacien, à tel point que Homais, lorsqu’il
allait à la ville, se dissimulait derrière les rideaux de
l’Hirondelle, afin d’éviter sa rencontre. Il l’exécrait; et, dans
l’intérêt de sa propre réputation, voulant s’en débarrasser à
toute force, il dressa contre lui une batterie cachée, qui
décelait la profondeur de son intelligence et la scélératesse de
sa vanité. Durant six mois consécutifs, on put donc lire dans le
Fanal de Rouen des entrefilets ainsi conçus:

«Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contrées
de la Picardie auront remarqué sans doute, dans la côte du Bois-
Guillaume, un misérable atteint d’une horrible plaie faciale. Il
vous importune, vous persécute et prélève un véritable impôt sur
les voyageurs. Sommes-nous encore à ces temps monstrueux du Moyen
Age, où il était permis aux vagabonds d’étaler par nos places
publiques la lèpre et les scrofules qu’ils avaient rapportées de
la croisade?»

Ou bien:

«Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes
villes continuent à être infestés par des bandes de pauvres. On en
voit qui circulent isolément, et qui, peut-être, ne sont pas les
moins dangereux. À quoi songent nos édiles?»

Puis Homais inventait des anecdotes:

«Hier, dans la côte du Bois-Guillaume, un cheval ombrageux...» Et
suivait le récit d’un accident occasionné par la présence de
l’Aveugle.

Il fit si bien, qu’on l’incarcéra. Mais on le relâcha. Il
recommença, et Homais aussi recommença. C’était une lutte. Il eut
la victoire; car son ennemi fut condamné à une réclusion
perpétuelle dans un hospice.

Ce succès l’enhardit; et dès lors il n’y eut plus dans
l’arrondissement un chien écrasé, une grange incendiée, une femme
battue, dont aussitôt il ne fît part au public, toujours guidé par
l’amour du progrès et la haine des prêtres. Il établissait des
comparaisons entre les écoles primaires et les frères ignorantins,
au détriment de ces derniers, rappelait la Saint-Barthélemy à
propos d’une allocation de cent francs faite à l’église, et
dénonçait des abus, lançait des boutades. C’était son mot. Homais
sapait; il devenait dangereux.

Cependant il étouffait dans les limites étroites du journalisme,
et bientôt il lui fallut le livre, l’ouvrage! Alors il composa une
Statistique générale du canton d’Yonville, suivie d’observations
climatologiques, et la statistique le poussa vers la philosophie.
Il se préoccupa des grandes questions: problème social,
moralisation des classes pauvres, pisciculture, caoutchouc,
chemins de fer, etc. Il en vint à rougir d’être un bourgeois. Il
affectait le genre artiste, il fumait! Il s’acheta deux statuettes
chic Pompadour, pour décorer son salon.

Il n’abandonnait point la pharmacie; au contraire! il se tenait au
courant des découvertes. Il suivait le grand mouvement des
chocolats. C’est le premier qui ait fait venir dans la Seine-
Inférieure du cho-ca et de la revalentia. Il s’éprit
d’enthousiasme pour les chaînes hydro-électriques Pulvermacher; il
en portait une lui-même; et, le soir, quand il retirait son gilet
de flanelle, madame Homais restait tout éblouie devant la spirale
d’or sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses
ardeurs pour cet homme plus garrotté qu’un Scythe et splendide
comme un mage.

Il eut de belles idées à propos du tombeau d’Emma. Il proposa
d’abord un tronçon de colonne avec une draperie, ensuite une
pyramide, puis un temple de Vesta, une manière de rotonde... ou
bien «un amas de ruines». Et, dans tous les plans, Homais ne
démordait point du saule pleureur, qu’il considérait comme le
symbole obligé de la tristesse.

Charles et lui firent ensemble un voyage à Rouen, pour voir des
tombeaux, chez un entrepreneur de sépultures, -- accompagnés d’un
artiste peintre, un nommé Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui, tout
le temps, débita des calembours. Enfin, après avoir examiné une
centaine de dessins, s’être commandé un devis et avoir fait un
second voyage à Rouen, Charles se décida pour un mausolée qui
devait porter sur ses deux faces principales «un génie tenant une
torche éteinte».

Quant à l’inscription, Homais ne trouvait rien de beau comme: _Sta
viator_, et il en restait là; il se creusait l’imagination; il
répétait continuellement: _Sta viator_... Enfin, il découvrit:
_amabilem conjugem calcas_! qui fut adopté.

Une chose étrange, c’est que Bovary, tout en pensant à Emma
continuellement, l’oubliait; et il se désespérait à sentir cette
image lui échapper de la mémoire au milieu des efforts qu’il
faisait pour la retenir. Chaque nuit pourtant, il la rêvait;
c’était toujours le même rêve: il s’approchait d’elle; mais, quand
il venait à l’étreindre, elle tombait en pourriture dans ses bras.

On le vit pendant une semaine entrer le soir à l’église.
M. Bournisien lui fit même deux ou trois visites, puis
l’abandonna. D’ailleurs, le bonhomme tournait à l’intolérance, au
fanatisme, disait Homais; il fulminait contre l’esprit du siècle,
et ne manquait pas, tous les quinze jours, au sermon, de raconter
l’agonie de Voltaire, lequel mourut en dévorant ses excréments,
comme chacun sait.

Malgré l’épargne où vivait Bovary, il était loin de pouvoir
amortir ses anciennes dettes. Lheureux refusa de renouveler aucun
billet. La saisie devint imminente. Alors il eut recours à sa
mère, qui consentit à lui laisser prendre une hypothèque sur ses
biens, mais en lui envoyant force récriminations contre Emma; et
elle demandait, en retour de son sacrifice, un châle, échappé aux
ravages de Félicité. Charles le lui refusa. Ils se brouillèrent.

Elle fit les premières ouvertures de raccommodement, en lui
proposant de prendre chez elle la petite, qui la soulagerait dans
sa maison. Charles y consentit. Mais, au moment du départ, tout
courage l’abandonna. Alors, ce fut une rupture définitive,
complète.

À mesure que ses affections disparaissaient, il se resserrait plus
étroitement à l’amour de son enfant. Elle l’inquiétait cependant;
car elle toussait quelquefois, et avait des plaques rouges aux
pommettes.

En face de lui s’étalait, florissante et hilare, la famille du
pharmacien, que tout au monde contribuait à satisfaire. Napoléon
l’aidait au laboratoire, Athalie lui brodait un bonnet grec, Irma
découpait des rondelles de papier pour couvrir les confitures, et
Franklin récitait tout d’une haleine la table de Pythagore. Il
était le plus heureux des pères, le plus fortuné des hommes.

Erreur! une ambition sourde le rongeait: Homais désirait la croix.
Les titres ne lui manquaient point:

I° S’être, lors du choléra, signalé par un dévouement sans bornes;
2° avoir publié, et à mes frais, différents ouvrages d’utilité
publique, tels que... (et il rappelait son mémoire intitulé: Du
cidre, de sa fabrication et de ses effets; plus, des observations
sur le puceron laniger, envoyées à l’Académie; son volume de
statistique, et jusqu’à sa thèse de pharmacien); sans compter que
je suis membre de plusieurs sociétés savantes (il l’était d’une
seule).

-- Enfin, s’écriait-il, en faisant une pirouette, quand ce ne
serait que de me signaler aux incendies!

Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrètement à
M. le préfet de grands services dans les élections. Il se vendit
enfin, il se prostitua. Il adressa même au souverain une pétition
où il le suppliait de lui faire justice; il l’appelait notre bon
roi et le comparait à Henri IV.

Et chaque matin, l’apothicaire se précipitait sur le journal pour
y découvrir sa nomination; elle ne venait pas. Enfin, n’y tenant
plus, il fit dessiner dans son jardin un gazon figurant l’étoile
de l’honneur, avec deux petits tordillons d’herbe qui partaient du
sommet pour imiter le ruban. Il se promenait autour, les bras
croisés, en méditant sur l’ineptie du gouvernement et
l’ingratitude des hommes.

Par respect, ou par une sorte de sensualité qui lui faisait mettre
de la lenteur dans ses investigations, Charles n’avait pas encore
ouvert le compartiment secret d’un bureau de palissandre dont Emma
se servait habituellement. Un jour, enfin, il s’assit devant,
tourna la clef et poussa le ressort. Toutes les lettres de Léon
s’y trouvaient. Plus de doute, cette fois! Il dévora jusqu’à la
dernière, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les
tiroirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Il
découvrit une boîte, la défonça d’un coup de pied. Le portrait de
Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux
bouleversés.

On s’étonna de son découragement. Il ne sortait plus, ne recevait
personne, refusait même d’aller voir ses malades. Alors on
prétendit qu’il s’enfermait pour boire.

Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du
jardin, et apercevait avec ébahissement cet homme à barbe longue,
couvert d’habits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en
marchant.

Le soir, dans l’été, il prenait avec lui sa petite fille et la
conduisait au cimetière. Ils s’en revenaient à la nuit close,
quand il n’y avait plus d’éclairé sur la Place que la lucarne de
Binet.

Cependant la volupté de sa douleur était incomplète, car il
n’avait autour de lui personne qui la partageât; et il faisait des
visites à la mère Lefrançois afin de pouvoir parler d’elle. Mais
l’aubergiste ne l’écoutait que d’une oreille, ayant comme lui des
chagrins, car M. Lheureux venait enfin d’établir les Favorites du
commerce, et Hivert, qui jouissait d’une grande réputation pour
les commissions, exigeait un surcroît d’appointements et menaçait
de s’engager «à la Concurrence».

Un jour qu’il était allé au marché d’Argueil pour y vendre son
cheval, -- dernière ressource, -- il rencontra Rodolphe.

Ils pâlirent en s’apercevant. Rodolphe, qui avait seulement envoyé
sa carte, balbutia d’abord quelques excuses, puis s’enhardit et
même poussa l’aplomb (il faisait très chaud, on était au mois
d’août), jusqu’à l’inviter à prendre une bouteille de bière au
cabaret.

Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en causant, et
Charles se perdait en rêveries devant cette figure qu’elle avait
aimée. Il lui semblait revoir quelque chose d’elle. C’était un
émerveillement. Il aurait voulu être cet homme.

L’autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, bouchant
avec des phrases banales tous les interstices où pouvait se
glisser une allusion. Charles ne l’écoutait pas; Rodolphe s’en
apercevait, et il suivait sur la mobilité de sa figure le passage
des souvenirs. Elle s’empourprait peu à peu, les narines battaient
vite, les lèvres frémissaient; il y eut même un instant où
Charles, plein d’une fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe
qui, dans une sorte d’effroi, s’interrompit. Mais bientôt la même
lassitude funèbre réapparut sur son visage.

-- Je ne vous en veux pas, dit-il.

Rodolphe était resté muet. Et Charles, la tête dans ses deux
mains, reprit d’une voix éteinte et avec l’accent résigné des
douleurs infinies:

-- Non, je ne vous en veux plus!

Il ajouta même un grand mot, le seul qu’il ait jamais dit:

-- C’est la faute de la fatalité!

Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva bien
débonnaire pour un homme dans sa situation, comique même, et un
peu vil.

Le lendemain, Charles alla s’asseoir sur le banc, dans la
tonnelle. Des jours passaient par le treillis; les feuilles de
vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait,
le ciel était bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lis
en fleur, et Charles suffoquait comme un adolescent sous les
vagues effluves amoureux qui gonflaient son coeur chagrin.

À sept heures, la petite Berthe, qui ne l’avait pas vu de toute
l’après-midi, vint le chercher pour dîner.

Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos, la bouche
ouverte, et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux
noirs.

-- Papa, viens donc! dit-elle.

Et, croyant qu’il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il
tomba par terre. Il était mort.

Trente-six heures après, sur la demande de l’apothicaire,
M. Canivet accourut. Il l’ouvrit et ne trouva rien.

Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze
centimes qui servirent à payer le voyage de mademoiselle Bovary
chez sa grand-mère. La bonne femme mourut dans l’année même; le
père Rouault étant paralysé, ce fut une tante qui s’en chargea.
Elle est pauvre et l’envoie, pour gagner sa vie, dans une filature
de coton.

Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé à
Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de
suite battus en brèche. Il fait une clientèle d’enfer; l’autorité
le ménage et l’opinion publique le protège.

Il vient de recevoir la croix d’honneur.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Madame Bovary" ***

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