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Title: Les Cent Jours (2/2) - Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du - retour et du règne de Napoléon en 1815.
Author: Fleury de Chaboulon, Pierre Alexandre Édouard, baron, 1779-1835
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Cent Jours (2/2) - Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du - retour et du règne de Napoléon en 1815." ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



LES CENT JOURS.

MÉMOIRES
pour servir à l'histoire de
LA VIE PRIVÉE, DU RETOUR, ET DU RÈGNE DE NAPOLÉON EN 1815.

_Par M. le Baron FLEURY de CHABOULON_,

     Officier de la Légion-d'Honneur, Chevalier de l'Ordre de la
     Réunion, Ex-Secrétaire de l'Empereur Napoléon et de son Cabinet,
     Maître des Requêtes en son Conseil d'État, etc.


     _Ingrata patria, ne ossa quidem habes_. SCIPION.

TOME II.

_À LONDRES_, DE L'IMPRIMERIE DE C. ROWORTH.

1820


L'empereur reçut, à la même époque (1er mai), une nouvelle preuve du peu
de confiance que méritent les hommes, et de l'horrible facilité avec
laquelle ils sacrifient leurs devoirs et leurs sentimens aux calculs de
leur cupidité ou de leur ambition.

De tous les ministres de Napoléon, le duc d'Otrante fut celui qui, lors
de son retour, lui prodigua le plus de protestations de dévouement et de
fidélité. «Et cette fidélité, s'il eût pu en douter, se serait trouvée
garantie par le mandat sous lequel il gémissait (M. Fouché) au moment où
le retour de Napoléon vint lui rendre la liberté et peut-être la
vie[1]».

Cependant, quel ne fut point l'étonnement de l'Empereur, lorsque le duc
de Vicence vint lui apprendre qu'un agent secret de M. de Metternich
était arrivé de Vienne à Paris, et paraissait avoir eu un entretien
mystérieux avec M. Fouché!

L'Empereur, sur-le-champ, ordonna à M. Réal, préfet de police, de se
mettre à la recherche de cet émissaire; il fut arrêté, et déclara:
qu'envoyé par une maison de banque de Vienne pour régler des comptes
d'intérêts avec plusieurs banquiers de Paris, il avait été mandé par M.
de Metternich, et que ce prince l'avait chargé d'une lettre pour le
ministre de la police de France; qu'il ignorait le contenu de cette
lettre; qu'il savait qu'elle était écrite entre lignes avec de l'encre
sympathique, et que le prince lui avait remis une poudre pour faire
ressortir les caractères occultes; que M. le baron de Werner, agent
diplomatique, devait se trouver à Bâle le 1er mai, pour recevoir la
réponse de M. le duc d'Otrante; qu'on lui avait donné un bordereau
simulé qui devait servir de point de reconnaissance entre M. Werner et
l'agent que pourrait envoyer le ministre français; enfin, qu'il avait
remis la lettre et le bordereau au duc d'Otrante, qui lui avait dit de
vaquer promptement à ses affaires, et de repartir pour Vienne le plus
tôt possible.

L'Empereur manda immédiatement M. Fouché, sous le prétexte de
l'entretenir d'affaires d'état.

M. Fouché garda le plus profond silence sur ce qui s'était passé avec
l'envoyé de M. de Metternich, et ne laissa pénétrer aucun embarras,
aucune inquiétude.

Le premier mouvement de Napoléon fut de faire saisir les papiers de son
infidèle ministre; mais il pensa qu'il était trop adroit et trop prudent
pour conserver des traces de sa trahison; et il jugea qu'il serait
préférable, pour apprendre la vérité, d'envoyer quelqu'un à Bâle qui se
présenterait à M. Werner de la part du duc. Napoléon attachait à cette
mission la plus haute importance; il daigna jeter les yeux sur moi pour
la remplir, et après m'avoir révélé la _perfidie de cet infâme Fouché_,
il me dit: «Vous allez vous rendre à l'instant chez le duc de Vicence;
il vous remettra des passeports au nom du Roi et du mien; vous saurez à
la frontière ceux qui valent le mieux. Voici un ordre, de ma main, à
tous les généraux, préfets et lieutenans de police, qui se trouveront
sur le Rhin, de vous faciliter les moyens de sortir de France, et d'y
rentrer, et de vous accorder, au-dedans et même au-dehors, l'assistance
que vous réclamerez. Je leur commande de se conformer strictement à tout
ce que vous jugerez convenable de prescrire. Je crois que vous passerez.
Je n'ai jamais entendu parler de ce M. Werner; mais M. de Metternich est
un homme d'honneur; il ne voudrait pas tremper dans un complot contre ma
vie. Je ne crois pas qu'il s'agisse de renouveler les tentatives de
Georges, et les embûches du trois nivose. Cependant vous sonderez M.
Werner sur ce point; je crois qu'on veut fomenter des troubles et ourdir
une conspiration, plutôt contre mon trône que contre mes jours. C'est là
le point essentiel à pénétrer. Je ne vous donne point d'autres
instructions; vous agirez en maître; je m'en rapporte entièrement à
vous. Si la sûreté de l'état était menacée, ou si vous découvriez
quelque chose d'important, mandez-le moi par le télégraphe, et
envoyez-moi un courrier à toute bride. Si vous ne voyez dans tout cela
qu'un commencement d'intrigues, qu'un essai, ne perdez point de tems en
pourparlers inutiles, et profitez franchement de la circonstance pour
faire connaître à M. de Metternich ma position et mes intentions
pacifiques, et tâchez d'établir un rapprochement entre moi et
l'Autriche. Je serai bien aise de savoir ce que les alliés pensent
d'Eugène, et s'ils seraient disposés à l'appeler à la tête des affaires
de la régence, dans le cas où je laisserais ma vie sur le champ de
bataille. Allez voir le duc de Vicence; causez avec lui, et dans une
demi-heure revenez. Je verrai si je n'ai rien de plus à vous dire.»

Une demi-heure après, je revins; l'Empereur était dans son salon,
entouré du maréchal Ney, et de plusieurs personnages importans. Il me
dit, en faisant un geste de la main: «Je me repose sur vous; volez».

C'était par de semblables paroles qu'il savait flatter l'amour-propre et
exalter le dévouement; je volai à Bâle: s'il m'eût fallu, pour justifier
l'attente de Napoléon, traverser le Rhin sous le canon ennemi, je
l'aurais fait.

Je commençai par faire usage des pouvoirs illimités que l'Empereur
m'avait donnés, en prescrivant de ne laisser sortir provisoirement de
France aucune des personnes qui arriveraient de Paris. Je ne voulais
point me laisser devancer par l'agent véritable du duc d'Otrante.

Les communications avec Bâle n'étaient point encore interrompues; mais
il fallait une permission pour y entrer, une autre pour en sortir; et
sur le plus léger soupçon, on vous conduisait au directeur de police,
qui, tout en fumant sa pipe, donnait l'ordre, selon son bon plaisir, de
vous mettre à la porte de la ville, ou de vous jeter en prison. Je me
pourvus d'une commission d'inspecteur-général des vivres, et je me
présentai à Bâle, sous le prétexte d'y faire de nombreux achats. On est
toujours bien reçu des Suisses avec de l'argent.

Je me rendis sans obstacles à l'auberge des Trois Rois, où devait
descendre M. Werner; il était déjà arrivé. Je lui annonçai que j'avais
été chargé par quelqu'un de Paris de causer avec lui; il me fit voir son
bordereau de ralliement; je lui montrai _de loin_ celui dont j'étais
porteur, car je savais qu'il ne valait rien. Il avait été écrit de
mémoire par notre prisonnier: le véritable était resté entre les mains
de M. Fouché.

M. Werner commença par me témoigner, avec tout le luxe de la politesse
diplomatique, le plaisir qu'il éprouvait de me voir; qu'il m'attendait
depuis le 1er mai (nous étions au 3), et qu'il commençait à craindre que
M. Fouché ne se fût point soucié d'entrer en conférence avec le Prince.
Ce début me fit conjecturer que rien n'avait été encore proposé ni
convenu. Je répondis à M. Werner, que le duc d'Otrante avait
effectivement montré un peu d'hésitation, parce que la lettre de M. de
Metternich laissait _quelqu'incertitude;_ mais que toujours plein
d'estime et de déférence pour le Prince, il s'empresserait de lui offrir
toutes les preuves de dévouement qui seraient en son pouvoir; qu'il
m'avait choisi pour être son interprète, et que je serais charmé de
répondre par une confiance sans borne aux _nouvelles_ ouvertures que
lui, M. Werner, était sans doute chargé de me faire. J'ajoutai, que M.
le duc d'Otrante m'avait recommandé de mettre de côté les formes
diplomatiques, et de m'expliquer avec _l'abandon_ que devait inspirer M.
de Metternich; qu'en conséquence, je le priais de m'imiter, et de me
dire sans détour _ce qu'il attendait de nous_.

Il me répondit que M. de Metternich avait conservé la plus haute opinion
du mérite de M. Fouché; qu'il avait pensé qu'un homme, tel que lui, ne
pouvait croire que Napoléon se soutiendrait sur le trône; qu'il était
persuadé qu'il n'avait accepté le ministère de la police, que pour
épargner aux Français le malheur de la guerre civile et de la guerre
étrangère; et que, dans cette persuasion, il espérait que M. Fouché
n'hésiterait point à seconder les efforts que les alliés avaient faire,
pour se débarrasser de Bonaparte et rétablir en France les Bourbons.

Je répliquai que M. Fouché, dont le patriotisme était connu, n'avait pu
envisager sans douleur les malheurs dont la France était menacée; mais
que, jusqu'à présent, il n'avait point entrevu la possibilité d'y
remédier. «Souvent, dis-je, on voit mieux de loin que de près; quelles
sont sur ce point les vues de M. de Metternich et des alliés? _quels
moyens pensent-ils qu'on pourrait employer pour, se défaire de
Napoléon?_»--«M. de Metternich, dit-il, ne m'a point entièrement
communiqué ses vues à cet égard. Je suis même fondé à croire qu'il n'y a
rien encore d'arrêté; et c'est pour arriver à un résultat certain, qu'il
a désiré se concerter avec M. Fouché qui doit mieux connaître que lui le
véritable état des choses. Quant aux moyens de se défaire de Bonaparte,
il en existe un dont l'issue ne peut être douteuse: c'est la force; mais
les alliés ne voudraient l'employer qu'à la dernière extrémité, et ils
auraient désiré _que M. Fouché eût pu trouver le moyen de délivrer la
France de Bonaparte_, sans répandre de nouveaux flots de sang.

Cette réponse ambiguë me paraissant inquiétante, je repris: «Je ne
connais que deux moyens de renverser du trône Napoléon: le premier,
c'est de l'assassiner!» En prononçant ces mots, je détournai obliquement
les yeux pour ne point embarrasser M. Werner, et l'observer à mon aise.
«L'assassiner! s'écria-t-il avec indignation: jamais un tel moyen ne
s'offrit à la pensée de M. de Metternich.»--«Je n'en doute point; aussi
j'ai commencé par vous exprimer la haute vénération que M. de Metternich
m'inspire: le second moyen, continuai-je, c'est de se réunir
secrètement, ou, pour dire le mot, de conspirer contre Napoléon, et je
ne vois pas trop jusqu'à présent _sur qui nous pourrions compter_; M. de
Metternich et les alliés _ont-ils déjà quelques relations
d'établies?_»--«Ils n'en ont aucune, me répondit-il; à peine a-t-on eu
le tems à Vienne de s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner
ses plans; c'est à lui que les alliés veulent confier le soin et
l'honneur de sauver la France des calamités d'une nouvelle guerre, et de
la tyrannie que lui prépare l'Empereur.»

Convaincu, par la tournure qu'avait pris la conversation, qu'il
n'existait, entre le duc d'Otrante et M. de Metternich, aucune relation
antérieure; convaincu que la vie de l'Empereur et la sûreté de l'état
n'étaient point menacées, je changeai de langage et marchai droit au but
que je m'étais principalement proposé: celui de chercher à établir sinon
un rapprochement, du moins des pourparlers entre la France et
l'Autriche.

«Les alliés, repris-je, croyent donc qu'il est facile à M. Fouché de
soulever la France contre Napoléon! Il fut un tems, il est vrai, où l'on
n'aimait point l'Empereur; mais les Bourbons ont si maltraité la nation,
qu'ils ont réussi à le faire regretter, et que ses ennemis sont devenus
ses partisans.»--«Ce que vous me dites-là, répondit M. Werner avec
étonnement, est entièrement contraire aux rapports qui nous sont arrivés
de Paris.»--«Je puis vous assurer, poursuivis-je, qu'on vous a trompés;
les acclamations et les voeux qui ont accompagné Napoléon depuis le golfe
Juan jusqu'à Paris, auraient dû cependant vous instruire qu'il avait
pour lui les suffrages unanimes de l'armée et de la nation.»--«Dites de
l'armée.»--«Non point; je persiste à dire de la nation et de l'armée. Du
moment où Napoléon a reparu sur le sol français, il a été accueilli avec
enthousiasme, non-seulement par ses soldats, mais aussi par les
citoyens. S'il n'avait eu pour lui que le suffrage de quelques régimens
insubordonnés, aurait-il traversé la France sans obstacle? aurait-il
recueilli sur son passage le témoignage unanime de dévouement et d'amour
que firent éclater à l'envi la population entière du Dauphiné, du
Lyonnais et de la Bourgogne?»--«Il est possible que Bonaparte ait été
bien accueilli dans quelques lieux; mais quelques acclamations isolées
n'expriment point le voeu de toute une nation; et sans l'armée, jamais il
ne serait rentré aux Tuileries.»--«Il est certain que si Napoléon avait
eu l'armée contre lui, il n'aurait jamais pu, avec 800 hommes, détrôner
Louis XVIII; mais il ne faut pas conclure de ce que l'armée s'est
déclarée pour lui, que ce soit l'armée seule qui l'ait rétabli sur le
trône. Quand il prit Lyon, il n'avait avec lui que 2,000 hommes; il n'en
avait que 8,000 lorsqu'il marcha sur Paris; que 800 quand il rentra dans
sa capitale. Si la nation n'eût point partagé les sentimens de l'armée,
aurait-il pu, avec des forces aussi méprisables, faire la loi à deux
millions d'individus disséminés sur la route, et aux cinquante mille
soldats, gardes nationaux et volontaires, qu'on avait réunis sous les
murs de Paris? Que si la nation se fût opposée aux entreprises et aux
voeux de l'armée, et que l'armée eût vaincu la nation, on pourrait
prétendre avec raison que le rétablissement de Napoléon est l'ouvrage
exclusif des soldats; mais vous savez, comme moi, qu'ils n'ont point
exercé une seule violence; qu'ils n'ont pas tiré un seul coup de fusil,
et qu'ils ont été fêtés et reçus partout comme des libérateurs et des
amis. Je vous le demande, maintenant, que doit-on conclure de cette
union, de cette unanimité de sentimens et d'actions?--«On peut en
conclure que le peuple, naturellement timide et faible, a craint l'armée
et qu'il lui a fait un bon accueil pour ne point s'exposer à ses
violences; mais cela ne dit pas qu'au fond du coeur il partageât les
sentimens de l'armée pour Napoléon.»--«Dieu seul sait ce qui se passe au
fond des coeurs; nous ne pouvons les juger, nous autres hommes, que par
des apparences, des paroles et des faits. Or, les paroles, les faits et
les apparences se réunissent pour prouver évidemment que la nation
approuvait et partageait l'enthousiasme de l'armée. Vous avez tort,
d'ailleurs, de penser que le peuple puisse avoir en France des sentimens
différens de ceux de l'armée. Quand, sous l'ancienne monarchie, l'armée
était composée de débauchés tombés dans la misère, de malfaiteurs
poursuivis par la justice, il existait et ne pouvait exister aucune
affinité entre l'armée et la nation; mais aujourd'hui que l'armée est
nationale, qu'elle se compose des fils, des frères de nos meilleurs
citoyens, et que ces fils, ces frères, quoique séparés de leur famille,
sont restés unis avec elles de coeur, de pensées et d'intérêts, la nation
et l'armée ne font qu'un. Si les alliés, lui dis-je, n'ont fondé leurs
espérances que sur un dissentiment d'opinion et de volonté entre la
nation et l'armée, ils ont fait un faux calcul: l'approche de leurs
troupes, loin de diviser les Français, les réunira plus étroitement
encore. On ne se battra point pour Napoléon: on se battra pour l'honneur
et l'indépendance nationale.»--«D'après ce que vous me dites, il
semblerait que la France est décidée à courir les chances de la guerre,
et qu'elle est prête, si Napoléon l'exige, à seconder, comme autrefois,
ses projets de conquêtes.»--«Non, Monsieur; la gloire de Napoléon nous
a coûté trop cher: nous ne voulons plus de lauriers à ce prix. Napoléon
a pour lui les voeux de la nation, moins par amour pour sa personne, que
parce qu'il est l'homme de la révolution, et que son gouvernement nous
assure les garanties que nous avions vainement demandées aux Bourbons;
mais si l'Empereur se laissait entraîner par l'appât des conquêtes, la
France l'abandonnerait, et c'est alors que vous pourriez compter que M.
Fouché et tous les véritables patriotes se réuniraient pour se défaire à
jamais de Napoléon.»--«Vous ne pensez pas, à ce qu'il paraît, que M.
Fouché soit disposé, en ce moment, à seconder les vues des souverains
alliés et de M. Metternich?»--«Je ne le pense pas. M. Fouché est
convaincu que les Bourbons ne peuvent point régner; que la nation a pour
eux une antipathie que rien ne pourra détruire.»--Les alliés tiennent
moins à rendre la couronne à Louis XVIII, qu'à l'ôter à Napoléon, dont
l'existence sur le trône est incompatible avec le repos et la sûreté de
l'Europe; je suis même autorisé à penser qu'ils laisseraient les
Français se choisir librement le souverain et le gouvernement qu'il leur
plairait. Le duc d'Orléans, par exemple, ne conviendrait-il pas à la
nation? il a servi jadis dans les armées républicaines; il a été
partisan de la révolution; son père a voté la mort de Louis XVI.»--«Le
duc d'Orléans offrirait sans doute à la nation la plupart des garanties
qu'elle désire; mais son élévation au trône, loin d'anéantir les
troubles, les multiplierait: il aurait contre lui les partisans de Louis
XVIII, de Napoléon et de la régence; c'est presque dire la nation toute
entière.»--«Et bien alors, les alliés pourraient consentir à vous donner
le jeune prince Napoléon et la régence, ou peut-être un gouvernement
fédératif.»--«Lors de l'invasion de 1814, nous eûmes plusieurs fois
l'occasion de débattre avec M. Fouché la question de la régence. Il
pensait que la France verrait renaître, avec une régence, les discordes
qu'enfantent ordinairement les minorités. Un peuple qui a été en guerre
avec lui-même et avec ses voisins, a besoin d'être conduit par un homme
qui sache tenir ferme les rênes du gouvernement, et se faire respecter
au-dedans et au-dehors.»--«Mais vous ne manquez point d'hommes forts et
capables; et l'on pourrait vous composer un conseil de régence qui
répondrait à l'attente des alliés et de la France.»--«Je sais bien que
nous avons dans l'archichancelier, dans le duc de Vicence et dans
plusieurs de nos premiers fonctionnaires, des hommes d'état pleins de
talens, de sagesse et de modération; mais la difficulté serait de faire
un choix parmi les hommes de guerre. La plupart ont des droits égaux; et
leurs prétentions, leurs jalousies et leurs rivalités ne pourraient être
que funestes à notre tranquillité.»--«On saurait les contenir, et je
n'en vois aucun parmi eux dont l'ambition puisse être
redoutable.»--«Leur ambition ne s'est point manifestée, faute
d'occasion. Je ne connais qu'un seul homme de guerre qu'on pourrait
placer à la tête du gouvernement avec sécurité; c'est Eugène, ce prince
qui a dit, en 1814, dans ses proclamations mémorables, «que ceux-là
seuls sont immortels, qui savent vivre et mourir fidèles à leurs
devoirs, fidèles à la reconnaissance et à l'honneur:» ce prince, dis-je,
loin d'aspirer au trône, en serait au contraire la gloire et l'appui:
mais les liens de famille et les devoirs qu'ils lui imposent, ne lui
permettraient peut-être pas de quitter la Bavière. Peut-être aussi les
alliés ne voudraient-ils point que la direction des affaires de France
lui fût confiée: ne le pensez-vous pas?»--«J'ignore entièrement quelle
pourrait être la détermination du prince et de sa famille.»--«Mais
prévoyez-vous du moins quelle serait celle des
alliés?»--«Nullement.»--«Voilà bien, lui dis-je en plaisantant, comme
sont messieurs les diplomates; pourquoi ne pas être aussi ouvert avec
moi que je le suis avec vous? ai-je laissé sans le satisfaire un seul de
vos désirs? ai-je évité de répondre à une seule de vos questions?»--«Je
ne cherche point, je vous assure, à dissimuler; mais la question que
vous m'avez faite n'ayant point été prévue, je ne puis ni ne dois me
permettre d'y répondre.»--«Eh bien, ajournons la; quant au gouvernement
fédératif, cela ressemble beaucoup à notre république; et nous avons
acheté si cher l'honneur d'être républicains, que nous ne nous en
soucions plus. Le gouvernement fédératif peut convenir à un état peu
populeux, comme la Suisse, ou à une nation vierge, comme l'Amérique;
mais il serait une calamité pour notre vieille France: nous sommes trop
légers, trop passionnés; il nous faut un gouverneur, un maître qui sache
se faire craindre et se faire obéir. Tenez, M. Werner, il faut que je
continue à vous parler avec franchise: le seul chef qui nous convienne
est Napoléon; non plus Napoléon l'ambitieux et le conquérant, mais
Napoléon corrigé par l'adversité. Le désir de régner le rendra docile
aux volontés de la France et de l'Europe. Il leur donnera mutuellement
les garanties qu'elles pourront exiger; et je crois que M. le duc
d'Otrante s'estimerait alors très-heureux de pouvoir concourir avec M.
de Metternich à pacifier l'Europe, à rétablir la bonne harmonie entre
l'Autriche et la France, et à restreindre la puissance de l'Empereur, de
telle manière qu'il n'eut plus la possibilité de troubler une seconde
fois la tranquillité universelle. Voilà, je crois, quel doit être le but
des alliés; il ne tiendra qu'à eux de l'atteindre: mais s'ils comptent,
pour nous subjuguer, sur le secours de nos dissensions intestines, ils
se trompent; vous pouvez en donner l'assurance à M. de Metternich. Au
surplus, je rendrai compte à M. le duc d'Otrante des ouvertures que vous
m'avez faites, et particulièrement de celles relatives à la régence:
mais je suppose que nous consentions à accepter l'une ou l'autre de vos
propositions, que ferait-on de Napoléon? car votre intention ni la nôtre
n'étant point de le tuer, il faudrait qu'il vécût; et où vivrait-il? les
alliés doivent avoir pris sur ce point une détermination?»--«Je
l'ignore; M. de Metternich ne s'est point expliqué à cet égard; je lui
soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur la
situation de la France et de Napoléon, et sur la possibilité d'un
arrangement général; mais je prévois d'avance combien les sentimens
actuels de M. Fouché lui causeront d'étonnement; il croyait qu'il
détestait Bonaparte.»--«Les circonstances changent les hommes. M. Fouché
a pu détester l'Empereur quand il tyrannisait la France, et s'être
réconcilié avec lui, depuis qu'il veut la rendre libre et heureuse.»

Nous nous séparâmes, après avoir échangé quelques questions accessoires;
et nous convînmes de nous rendre en toute hâte, lui à Vienne, moi à
Paris, et de nous retrouver à Bâle sous huit jours.

Aussitôt mon arrivée à Paris, je me présentai devant l'Empereur. Je
n'avais employé, pour aller et revenir, que quatre jours; et il crut, en
me voyant si promptement, que je n'avais pu passer. Il fut surpris et
charmé d'apprendre que j'avais vu et entretenu M. Werner; il m'emmena
dans le jardin (c'était à l'Élysée), et nous y causâmes, s'il m'est
permis de m'exprimer ainsi, pendant près de deux heures. Notre entretien
fut tellement haché, qu'il s'échappa presqu'entièrement de ma mémoire;
je ne pus en retenir que quelques fragmens. «J'avais bien prévu, me dit
Napoléon, que M. de Metternich n'avait rien projeté contre ma vie; il ne
m'aime point, mais c'est un homme d'honneur. Si l'Autriche le voulait,
tout s'arrangerait; mais elle a une politique expectante, qui perd tout;
elle n'a jamais su prendre un parti à propos. L'Empereur est mal
conseillé; il ne connaît point Alexandre, et ne sait pas combien les
Russes sont fourbes et ambitieux; si une fois ils devenaient les
maîtres, toute l'Allemagne serait bouleversée. Alexandre ferait jouer
aux quatre coins[2] le bon homme François et tous les petits rois à qui
j'ai donné des couronnes. Les Russes, quand je n'y serai plus, finiront
par devenir les maîtres du monde. L'Europe ne saura ce que je vaux, que
quand on m'aura perdu. Il n'y avait que moi d'assez fort pour dompter
d'une main l'Angleterre, et contenir de l'autre la Russie. Je leur
épargnerai la peine de délibérer où ils me mettront; s'ils l'osaient,
ils me fourraient dans une cage de fer et me feraient voir à leurs
badauds, comme une bête féroce: mais ils ne m'auront pas; ils
apprendront que le lion vit encore, et qu'il ne se laisse point
enchaîner. Ils ne connaissent point mes forces; _si demain je mettais le
bonnet rouge, ils seraient tous perdus_. Avez-vous demandé à M. Werner
des nouvelles de l'Impératrice et de mon fils?»--«Oui, Sire; il m'a dit
que l'Impératrice se portait bien, et que le jeune prince était
charmant.» L'Empereur, avec feu: «Vous êtes-vous plaint qu'on violait à
mon égard le droit des gens et les premières lois de la nature? lui
avez-vous dit combien il est odieux d'enlever une femme à son mari, un
fils à son père: qu'une telle action est indigne des peuples
civilisés?»--«Sire, je n'étais que l'ambassadeur de M. Fouché.»

L'Empereur, après quelques momens de silence, continua: «Fouché, pendant
votre absence, est venu me raconter l'affaire[3]: il m'a tout expliqué à
ma satisfaction. Son intérêt n'est point de me tromper. Il a toujours
aimé à intriguer, il faut le laisser faire: allez le voir, dites-lui
tout ce qui s'est passé avec M. Werner; montrez-lui de la confiance, et
s'il vous questionne sur moi, répétez-lui que je suis tranquille, et que
je ne doute point de son dévouement et de sa fidélité.»

Déjà l'Empereur, dans plusieurs circonstances importantes, avait eu à se
plaindre de M. Fouché; mais, subjugué par je ne sais quel charme, il lui
avait toujours rendu plus de confiance qu'il ne désirait lui en
accorder.

Peu d'hommes, il est vrai, possèdent, à un plus haut degré que le duc
d'Otrante, le don de plaire et de persuader: aussi profond que
spirituel, aussi prévoyant qu'habile, il embrasse à la fois le passé, le
présent et l'avenir; il séduit et étonne tour-à-tour par la hardiesse de
ses pensées, la finesse de ses aperçus, la solidité de ses jugemens.

Malheureusement, son âme blasée par la révolution, a contracté le goût
et l'habitude des émotions fortes: le repos la fatigue; il lui faut de
l'agitation, des dangers, des bouleversemens: de là ce besoin de se
mouvoir, d'intriguer, j'ai presque dit de conspirer, qui a jeté M.
Fouché dans des écarts si déplorables et si fatals à sa réputation.

Conformément aux ordres de Napoléon, je me rendis de suite chez le duc
d'Otrante, et lui dis en riant que je venais lui rendre compte de la
mission qu'il m'avait confiée. «Belle mission!» me dit-il, voilà comme
est l'Empereur; il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux.
Les services les plus signalés, le dévouement le plus pur, ne peuvent
vous mettre à l'abri de ses soupçons. Croyez-vous, par exemple, être
bien sûr de lui? Vous vous tromperiez. Si vous veniez à commettre
involontairement la plus légère inconséquence et _qu'il le sût_ (il
prononça ces mots de manière à me faire entendre que ce serait par lui
que l'Empereur pourrait l'apprendre), il n'en faudrait pas davantage
pour vous perdre. Mais laissons-là les princes avec leurs défauts, et
causons.» Il m'entraîna sur son canapé, et me dit: «Savez-vous que vous
m'avez donné de l'inquiétude? si l'on vous avait vendu, on aurait bien
pu vous envoyer dans quelques forteresses et vous y garder jusqu'à la
paix.»--«Cela est vrai; j'avais effectivement cette chance à courir;
mais quand il s'agit d'aussi grands intérêts, on ne doit point songer à
soi.»

Je lui rapportai fidèlement les paroles de M. Werner; mais je me gardai
bien de lui faire connaître l'époque véritable de notre seconde
entrevue: j'aurais craint qu'il ne me fît quelque mauvais tour avec les
Suisses, ou qu'il se hâtât de désabuser M. de Metternich.

Lorsque mon récit fut terminé, il reprit: «J'avais d'abord regardé tout
cela comme une mystification, mais je vois bien que je m'étais trompé.
Votre conférence avec M. Werner peut amener un rapprochement entre nous
et l'Autriche; tout ce que vous avez dit doit faire ouvrir les yeux à M.
de Metternich. Pour achever de le convaincre, je lui écrirai, et je lui
peindrai, avec tant de clarté et de vérité la situation réelle de la
France, qu'il sentira que le meilleur parti à prendre est d'abandonner
les Bourbons à leur malheureux sort, et de nous laisser nous arranger à
notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez près de partir, venez me
revoir, et je vous remettrai ma lettre.»

Il me dit alors: «Je n'avais point parlé de suite à Napoléon de la
lettre de Metternich, parce que son agent ne m'avait point remis la
poudre nécessaire pour faire reparaître l'écriture; il a fallu avoir
recours à des procédés chimiques qui ont demandé du tems; voilà cette
lettre (il m'en fit prendre lecture), vous voyez qu'elle ne dit rien;
j'aurais pu d'ailleurs la déchiffrer sur-le-champ, que Napoléon n'en
aurait rien su; je l'aurais servi sans le lui dire. Dans les affaires de
cette espèce, il faut du secret, et Napoléon est incapable d'en garder;
il se serait tant agité, et aurait mis tant d'hommes et de plumes en
mouvement, qu'il aurait tout éventé. Il doit connaître mes opinions et
mes sentimens; et il n'y a que lui au monde qui ait pu se mettre dans la
tête, un seul instant, que je pourrais le trahir pour les Bourbons; je
les méprise et je les déteste au moins autant que lui.»

Les menaces indirectes de M. Fouché et l'ensemble de ses discours, me
persuadèrent qu'il n'était point de bonne foi. Je fis part de mes
préventions à l'Empereur; il ne les approuva point. Il me dit que M.
Fouché ne m'avait insinué qu'il pouvait me perdre, que pour se donner un
air d'importance; qu'au surplus, je n'avais rien à craindre ni de lui,
ni de tout autre. Je ne craignais rien non plus: quand l'Empereur aimait
quelqu'un, il le prenait sous sa garde; et il était défendu à qui que ce
soit d'y toucher.

Le surlendemain, je me rendis chez le duc d'Otrante pour recevoir les
lettres qu'il m'avait promises. Il parut surpris de me voir sitôt; je
lui avais fait accroire en effet que je ne devais retourner à Bâle que
le 1er juin. Pour colorer ce départ précipité, je lui annonçai que M.
Werner, à qui j'avais recommandé de m'écrire en cas d'événemens
imprévus, sous le couvert de M**** banquier, venait de m'inviter à me
rendre à Bâle sur-le-champ; il me laissa entrevoir qu'il n'était point
dupe de ce mensonge, et me remit néanmoins de fort bonne grâce deux
lettres pour M. de Metternich. L'une publiée dans les journaux anglais
tendait à établir que le trône de Napoléon, soutenu par la confiance et
l'amour des Français, n'avait rien à redouter des attaques de la
coalition. Dans l'autre il rappelait les propositions de M. Werner; il
discutait avec une sagacité admirable les avantages et les inconvéniens
qui pourraient en résulter dans l'intérêt de la France et de l'Europe:
et il finissait par déclarer, après avoir successivement rejeté la
république, la régence et le duc d'Orléans, que Napoléon, qu'il comblait
d'éloges démesurés, était évidemment le chef qui convenait le mieux aux
Français et aux intérêts bien entendus des monarques alliés. Mais
néanmoins, il avait su contourner ses expressions avec tant d'art et de
finesse, qu'il était impossible de ne point apercevoir qu'il pensait, au
fond du coeur, que le duc d'Orléans était le seul prince capable
d'assurer le bonheur de la France et la tranquillité des étrangers.

Je mis cette lettre sous les yeux de l'Empereur, et cherchai vainement à
lui en faire démêler la perfidie; il n'y vit que les éloges donnés à son
génie; le reste lui échappa.

M. Werner avait été exact au rendez-vous; je m'empressai de me rendre
chez lui. «Je craignais, me dit-il obligeamment, qu'on ne vous eût
refusé l'entrée de Bâle; j'en ai parlé aux autorités; et si vous le
désirez, je vous ferai délivrer la carte nécessaire pour que vous
puissiez entrer en Suisse, en sortir et y résider sans obstacles et sans
danger.»

Je le remerciai de cette offre, qui me prouva que les Suisses étaient
aussi bien disposés pour nos ennemis, qu'ils l'étaient mal pour nous.
Nous entrâmes ensuite en matière. «J'ai rapporté à M. de Metternich, me
dit-il, la conversation franche et loyale que j'ai eu l'honneur d'avoir
avec vous. Il s'est empressé d'en rendre compte aux souverains alliés;
et les souverains ont pensé qu'elle ne devait rien changer à la
résolution qu'ils ont prise de ne jamais reconnaître Napoléon pour
souverain de la France, et de n'entrer personnellement avec lui dans
aucune négociation; _mais en même tems, je suis autorisé à vous déclarer
formellement qu'ils renoncent à rétablir les Bourbons sur le trône, et
qu'ils consentent à vous accorder le jeune prince Napoléon_. Ils savent
que la régence était, en 1814, l'objet des voeux de la France, et ils
s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui.»--«Cela est
positif, lui répondis-je; mais que ferons-nous de
l'Empereur?»--«Commencez par le déposer: les alliés prendront, ensuite
et selon les événemens, la détermination convenable. Ils sont grands,
généreux et humains; et vous pourrez compter qu'on aura pour Napoléon
les égards dus à son rang, à son alliance et à son malheur.»--«Cette
réponse n'explique point si Napoléon sera libre de se choisir une
retraite, ou s'il sera prisonnier de la France et des alliés.»--«Je n'en
sais pas davantage.»--«Je vois que les alliés voudraient qu'on leur
livrât Napoléon pieds et mains liés: jamais les Français ne se rendront
coupables d'une semblable lâcheté. Depuis notre entrevue, l'esprit
public s'est prononcé pour lui avec une nouvelle force; et je puis vous
protester qu'il n'a jamais possédé, à un si haut degré, l'amour des
Français. De toutes parts, arrivent à Paris, et les électeurs convoqués
pour le Champ de Mai, et les nouveaux représentans de la France[4].
Croyez-vous que ces électeurs et ces députés qui sont l'élite de la
nation, auraient embrassé la cause périlleuse de Napoléon, si cette
cause n'était pas commune à tous les Français? Croyez-vous, s'ils
n'étaient point résolus de la défendre envers et contre tous, qu'ils
seraient assez stupides ou assez imprudens pour venir, à la face du
monde, jurer fidélité à l'Empereur et proscription et haine aux
Bourbons? Les alliés nous ont subjugués en 1814, parce que nous étions
alors sans union, sans volonté, sans moyen de résistance. Mais on ne
subjugue pas deux années de suite une grande nation; et tout annonce que
si la lutte s'engage, elle tournera cette fois à l'avantage des
Français.»--«Si vous connaissiez les forces qui vous seront opposées,
vous tiendriez d'autres discours; vous aurez douze cents mille hommes à
combattre, douze cents mille hommes habitués à vaincre, et qui
connaissent déjà le chemin de Paris.»--«Ils le connaissent, parce que la
trahison le leur a enseigné.»--«Songez donc que vous n'avez plus
d'artillerie, plus d'armée, plus de cavalerie.»--«Les Espagnols ont
résisté à toutes les forces de Bonaparte, et ils avaient moins de
ressources que nous.»--«Vous n'avez point d'argent.»--«On s'en procurera
aux dépens des nobles et des royalistes, ou l'on s'en passera. Les
armées de la république étaient payées avec des feuilles de chêne; en
ont-elles moins vaincu les armées de la coalition?»--«Vous avez tort, je
vous assure, de voir votre position sous d'aussi belles couleurs. Cette
nouvelle guerre sera plus cruelle et plus opiniâtre que les autres. Les
alliés sont décidés à ne point déposer les armes, tant que Napoléon sera
sur le trône.»--«Je ne vois nullement la guerre qui se prépare, avec
sécurité. Je ne puis y songer sans effroi: si Napoléon est victorieux,
il est possible que les succès nous montent la tête, et nous inspirent
de nouveau le désir de retourner à Vienne et à Berlin. S'il n'est point
heureux, il est à craindre que nos revers portent la rage et le
désespoir dans l'âme du peuple, et que les nobles et les royalistes ne
soient massacrés».--«Cette perspective est sans doute fort affligeante;
mais je vous l'ai dit et je vous le répète: la détermination des
monarques alliés ne changera point; ils ont appris à connaître
l'Empereur, et ils ne veulent point lui laisser les moyens de troubler
le monde. Les souverains consentiraient à déposer les armes, que leurs
peuples s'y opposeraient: ils considèrent Bonaparte comme le fléau du
genre humain, et ils donneraient tout jusqu'à la dernière goutte de leur
sang, pour lui arracher le sceptre et peut-être la vie».--«Je sais que
les Prussiens lui ont juré une haine implacable; mais les Russes et les
Autrichiens ne doivent point partager l'exaspération de la
Prusse».--L'Empereur Alexandre s'est au contraire prononcé le premier
contre Napoléon».--«Soit encore; mais l'Empereur d'Autriche est trop
vertueux et trop politique, pour sacrifier une seconde fois son gendre
et son allié naturel, à de vaines considérations».--«Ce ne sont point de
vaines considérations qui ont guidé l'Empereur; il avait à opter entre
ses affections comme père, et ses devoirs comme souverain; il avait à
prononcer entre le sort d'une femme et d'un enfant, et le sort de
l'Europe: son choix ne pouvait être douteux; et la résolution magnanime
prise par l'Empereur, est incontestablement un beau titre à la
reconnaissance de ses contemporains et à l'admiration de la
postérité».--«Je sens, en effet, combien il a dû lui en coûter pour
renverser du trône sa fille et son petit-fils, et les condamner à vivre
douloureusement sur la terre, sans père, sans époux, sans patrie.
Quoique Français, je rends justice à la force d'âme que l'Empereur a
montrée dans cette mémorable circonstance; mais si le parti qu'il prit
alors, était convenable, il me semble que celui qu'il paraît vouloir
adopter aujourd'hui, serait aussi dangereux qu'impolitique. L'Autriche,
dans la position critique où elle se trouve placée par le voisinage,
l'ambition et l'alliance de la Prusse et de la Russie, a besoin d'être
protégée et soutenue par un allié puissant; et nul prince n'est plus en
état que Napoléon de la secourir et de la défendre».--«L'Autriche n'a
rien à redouter de ses voisins; il règne entr'eux une harmonie que rien
ne pourra troubler: leurs principes et leurs sentimens sont les mêmes.
M. de Metternich m'a chargé de vous déclarer positivement qu'il
n'agissait que d'un commun accord avec les alliés, et qu'il n'entamerait
aucune négociation sans leur assentiment.

Ce mot de négociation me frappa: «Puisqu'il faut ne point songer, M.
Werner, répondis-je, à rétablir séparément, entre l'Autriche et la
France, l'union et l'amitié que commandent leurs intérêts et leurs liens
de famille, ne renonçons pas du moins à l'espoir d'un accommodement
général. Jamais peut-être l'humanité ne fut menacée d'une guerre aussi
terrible; ce sera un combat à mort, non point d'armée à armée, mais de
nation à nation: cette idée fait frémir. Le nom de M. de Metternich est
déjà célèbre; mais de quelle gloire ne serait-il point entouré, si M. de
Metternich, en devenant le médiateur de l'Europe, parvenait à la
pacifier? Et nous-mêmes, M. Werner, croyez-vous que nous n'obtiendrions
pas aussi une part dans les bénédictions des peuples? Mettons de côté
notre caractère de négociateurs, et examinons la position des puissances
belligérantes, non plus comme leurs agens, mais en hommes désintéressés,
en amis de l'humanité! Vous avez, dites-vous, douze cent mille
combattans; mais nous en avons eu un million en 1794, et nous les aurons
encore. L'amour de l'honneur et l'indépendance n'est point éteint en
France; il embrasera tous les coeurs, lorsqu'il s'agira de repousser le
joug humiliant et injuste que vous voulez nous imposer. Si le tableau
que je vous ai fait de l'état de la France et du patriotisme dont elle
est animée vous paraît infidèle ou exagéré, venez avec moi; je vous
offre un passe-port et toutes les garanties que vous pourrez exiger;
nous voyagerons ensemble incognito; nous irons partout où vous voudrez;
nous écouterons, nous interrogerons les paysans, les bourgeois, les
soldats, les riches et les pauvres; et quand vous aurez vu, tout vu par
vous-même, vous pourrez alors garantir à M. de Metternich qu'on l'a
trompé, et que les efforts des alliés pour nous faire la loi, n'auront
d'autre résultat que d'ensanglanter inutilement la terre.»

L'émotion dont je n'avais pu me défendre, était passée dans l'âme de M.
Werner: «Je voudrais, me dit-il avec attendrissement, pouvoir seconder
vos voeux et concourir avec vous à arrêter l'effusion du sang humain;
mais je n'ose me livrer à cet espoir; cependant je rendrai compte à M.
de Metternich de la force avec laquelle vous avez plaidé la cause de
l'humanité, et s'il peut accepter le rôle de médiateur; je connais assez
l'élévation de son âme, pour vous garantir qu'il ne le refusera pas.»

Jusqu'alors, j'avais évité, pour habituer M. de Metternich à traiter
directement avec moi, de mettre en scène M. Fouché. Cependant, comme il
m'avait été ordonné de faire usage de ses lettres, je fis naître
l'occasion d'en parler à M. Werner. Je lui en donnai lecture, et j'eus
soin de les commenter de manière à détruire l'impression fâcheuse que
lui fit éprouver, ainsi que je l'avais prévu, la partialité des éloges
prodigués à Napoléon. Quand nous fûmes arrivés au passage où M. Fouché
discutait les inconvéniens d'une république, M. Werner m'arrêta, et me
dit que je l'avais sans doute mal compris; qu'il ne m'avait parlé de la
république que d'une manière indirecte, et qu'il n'était jamais entré
dans la pensée des monarques alliés de se prêter à son rétablissement;
que leurs efforts tendraient plutôt à étouffer les semences de l'esprit
républicain, qu'à favoriser leur dangereux développement. Je lui
rappelai la conversation que nous avions eue à ce sujet, et comme il
m'importait fort peu d'avoir raison, je passai condamnation.

«Au surplus, me dit-il en prenant les lettres, le langage de M. Fouché
surprendra fortement M. de Metternich. Il me répétait encore, la veille
de mon départ, que le duc d'Otrante lui avait témoigné, en toutes
occasions, une haine invétérée contre Bonaparte; et que même, en 1814,
il lui avait reproché de ne l'avoir point fait renfermer dans un château
fort, lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau
l'Europe. Il faut que M. Fouché, pour croire au salut de l'Empereur,
ignore totalement ce qui se passe à Vienne; ce qu'on lui a fait dire par
M. de Montron et M. Bresson, le ramènera sans doute à des idées
différentes, et lui fera sentir qu'il doit, pour ses intérêts personnels
et pour celui de la France, seconder les efforts des alliés.»--«Je
connais, lui répondis-je, les liaisons de M. le duc d'Otrante avec ces
messieurs; il n'ajoutera que peu de foi aux paroles qu'ils lui
rapporteront. Je regrette que vous n'ayez point été chargé de me les
confier, lors de notre première entrevue; elles auraient sans doute
produit sur lui une toute autre impression; mais ce qui n'est pas fait
peut se faire; et, si vous le désirez, je vous servirai très-volontiers
d'interprète.»--«M. de Metternich, répliqua M. Werner, ne m'a point
appris positivement ce qu'il avait chargé ces messieurs de reporter au
duc d'Otrante; mais je présume que ce ne peut être que la répétition de
ce qu'il m'avait ordonné de vous dire.»--«En ce cas, repris-je, vous
auriez tort de vous flatter du plus léger succès. S'il ne s'agissait que
de Napoléon, nous n'hésiterions point à sacrifier la cause d'un seul
homme à celle de tout un peuple: Napoléon personnellement n'est rien
pour nous; mais son existence sur le trône se trouve tellement liée au
bonheur et à l'indépendance de la nation, que nous ne pourrions le
trahir sans trahir aussi la patrie; et c'est un crime dont M. Fouché et
ses amis ne se rendront jamais coupables. En résumé, M. Werner, j'espère
que vous parviendrez à convaincre nos ennemis qu'ils chercheraient en
vain à détrôner Napoléon par la force des armes: et que le parti le plus
sage est de se borner à lui lier les mains de manière à l'empêcher
d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich
approuve ce parti, il nous trouvera tous disposés à seconder secrètement
ou ouvertement ses vues salutaires, et à nous réunir à lui pour mettre
Napoléon dans l'impossibilité physique et morale de recommencer sa
tyrannie. Alors, je reviendrai à Bâle; j'irai à Vienne, si vous le
désirez; je ferai, en un mot, tout ce qu'il faudra faire pour arriver
promptement à un résultat certain. Mais si M. de Metternich ne veut
point entrer franchement en pourparler, et que son unique intention soit
de provoquer des trahisons, ses efforts seront infructueux; et M. Fouché
désire que M. de Metternich et les alliés veuillent bien lui épargner la
peine de les en convaincre.»

M. Werner m'assura, qu'il reporterait fidèlement à M. de Metternich tout
ce qu'il avait entendu; et nous nous séparâmes, après nous être promis
de nous retrouver à Bâle le 1er juin.

Je rendis compte à l'Empereur de cette nouvelle conférence. Il parut en
concevoir quelques espérances. «Ces messieurs, dit-il, commencent à
s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la régence; mon attitude leur impose.
Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne les craindrai plus».

Je n'oubliai point de lui faire remarquer que MM. de Montron et Bresson
avaient été chargés de nouvelles communications pour M. Fouché: «Il ne
m'en a point ouvert la bouche, me dit Napoléon. Je suis persuadé
maintenant qu'il me trahit. J'ai presque la certitude qu'il a des
intrigues à Londres et à Gand; je regrette de ne l'avoir pas chassé,
avant qu'il ne fût venu me découvrir l'intrigue de Metternich: à présent
l'occasion est manquée; il crierait partout que je suis un tyran
soupçonneux, et que je le sacrifie sans motifs. Allez le voir; ne lui
parlez point de Montron ni de Bresson; laissez-le bavarder à son aise,
et rapportez-moi bien tout ce qu'il vous aura dit».

L'Empereur fit part de cette seconde entrevue au duc de Vicence, et le
chargea de faire appeler M. de Montron et M. Bresson, et de tâcher de
les faire causer. Le duc de Vicence n'en ayant obtenu aucun
éclaircissement, l'Empereur, m'a-t-on assuré, voulut les voir lui-même;
et après les avoir questionnés, sondés pendant quatre heures, il les
renvoya l'un et l'autre, sans en avoir obtenu autre chose, que des
détails sur les dispositions hostiles des alliés, et sur les entretiens
qu'ils avaient eu à Vienne avec M. de Talleyrand et M. de Metternich;
entretiens dont le fond était le même que celui de mes conférences avec
M. Werner.

L'Empereur avait repoussé si indifféremment mes premiers soupçons, que
je fus flatté de le voir partager ma défiance; mais cette jouissance
d'amour-propre fit place aux réflexions les plus pénibles.

J'avais conçu, du caractère et du patriotisme du duc d'Otrante, la plus
haute opinion; je le regardais comme l'un des premiers hommes d'état de
France; et je regrettai amèrement que tant de qualités et de talens, au
lieu d'être consacrés au bien de la patrie, fussent employés à favoriser
les desseins de nos ennemis, et à calculer froidement avec eux les
moyens de nous asservir.

Ces réflexions qui auraient dû m'inspirer de l'horreur pour M. Fouché,
me firent éprouver un effet tout opposé; je reculai devant l'énormité du
crime que je lui attribuais. Non, me dis-je, M. Fouché ne peut-être
coupable d'une si grande indignité; il a reçu trop de bienfaits de
l'Empereur pour le trahir, et a donné trop de gages de dévouement et
d'affection à la patrie, pour conspirer son déshonneur et sa ruine. Son
penchant pour l'intrigue a pu l'entraîner; mais ses intrigues, si elles
sont répréhensibles, ne sont pas du moins criminelles.

Je me rendis donc chez le duc d'Otrante avec la persuasion que je
l'avais jugé trop sévèrement. Mais son air contraint et ses captieux
efforts pour pénétrer ce qu'avait pu me dire M. Werner, me prouvèrent
que sa conscience n'était point en repos, et je sentis renaître et
s'accroître mes justes préventions[5]. Le tems que je passai près de lui
fut employé en questions et dissertations oiseuses sur les probabilités
de la paix et de la guerre. Il serait inutile et fastidieux de les
raconter ici.

La levée de bouclier du roi de Naples devint ensuite l'objet de notre
conversation. «Murat est un homme perdu, me dit M. Fouché; il n'est
point de force à lutter contre l'Autriche. Je lui avais conseillé (et je
l'ai écrit récemment encore à la reine) de se tenir tranquille et de se
soumettre aux événemens; ils ne l'ont point voulu, et ils auront tort:
ils auraient pu traiter; ils ne le pourront plus maintenant; ils seront
renvoyés sans égards et sans conditions.»

L'Empereur, devenu inquiet, ordonna de mettre en surveillance M. de
Montron et M. Bresson. On lui apprit que ce dernier venait d'être envoyé
en Angleterre par ordre du ministre de la guerre.

Le prince d'Eckmuhl, questionné, répondit qu'ayant su qu'un armateur
anglais avait à vendre 40,000 fusils, il avait chargé M. Bresson d'aller
les visiter et traiter des conditions de la vente. Cette mission qui, au
premier aperçu, n'éveilla point l'attention de l'Empereur, lui revint à
l'esprit; il la trouva étrange, puis suspecte. «Si Davoust, me dit-il,
n'avait point eu de motifs pour me cacher cette affaire, il m'en aurait
parlé, cela n'est point naturel; il s'est entendu avec Fouché».

Ce trait de lumière n'aboutit à rien. Napoléon se borna à tancer
sévèrement le ministre de la guerre, et à lui ordonner de ne plus se
permettre d'envoyer qui que ce soit, hors de France, sans son agrément.

Un nouvel incident vint fortifier les appréhensions de l'Empereur: il
fut prévenu par le préfet de police que M. Bor..., ancien employé
supérieur de la police, et l'un des affidés habituels du ministre, était
parti pour la Suisse, avec un passeport de M. Fouché. L'ordre d'arrêter
M. Bor... fut transmis télégraphiquement au général Barbanègre, qui
commandait à Huningue. Il arriva trop tard: M. Bor..., aussi prompt que
l'éclair, avait déjà franchi la frontière.

L'Empereur ne douta plus de la trahison de M. Fouché; mais il craignit,
en la révélant, de jeter l'alarme et le découragement: on n'aurait point
manqué, en effet, d'en tirer la conséquence qu'il fallait que la cause
impériale fût perdue, puisque ce ministre, dont la perspicacité était
connue, l'abandonnait pour se rallier aux Bourbons.

Napoléon prévoyait d'ailleurs le prochain commencement des hostilités;
et convaincu que ce ne seraient point les manoeuvres du duc d'Otrante,
qui décideraient du sort de la France, il résolut d'attendre, pour se
défaire de lui, une circonstance favorable. Si la victoire de Fleurus
n'eût point été suivie des désastres de Waterloo, le premier décret
qu'eût signé l'Empereur, en arrivant à Bruxelles, eût été probablement
la destitution du duc d'Otrante.

L'époque du rendez-vous que m'avait donné M. Werner, étant arrivée, je
demandai à Napoléon ses ordres. «Fouché, me dit-il, aura sans doute fait
prévenir Metternich, et il est probable que son agent ne reparaîtra
plus; il serait même possible qu'on eût pris des mesures pour vous
arrêter. Ainsi, j'aime tout autant que vous restiez ici.»--«Je ne crois
pas, Sire, que M. de Metternich soit capable d'une semblable action: le
patriotisme et la franchise que j'ai montrés dans nos entretiens avec M.
Werner, ont paru plaire au prince, et M. Werner m'a dit qu'il l'avait
chargé formellement de m'exprimer la bonne opinion qu'il avait conçue
(souffrez que je le dise) de mon mérite et de mon caractère. Votre
Majesté aurait tort, je crois, de ne point me laisser faire cette
dernière tentative. Comme il ne s'agit point de conspiration, mais
d'entamer une négociation, il serait possible que M. Werner
revînt.»--«J'y consens très-volontiers; mais je crains qu'ils ne vous
prennent: soyez prudent.»

Je le craignais aussi. Je partis.

Ce que l'Empereur avait prévu arriva; M. Werner ne reparut point.

Ainsi se termina cette négociation qui peut-être aurait réalisé bien des
espérances, si M. Fouché ne l'eût point fait échouer.

À l'époque où elle eut lieu, l'Angleterre dans son fameux _memorandum_
du 25 avril, et l'Autriche dans celui qu'elle fit paraître le 9 mai
suivant, avaient, à la suite de ma première entrevue à Bâle, déclaré
authentiquement qu'elles ne s'étaient point engagées par le traité du 29
mars, à rétablir Louis XVIII sur le trône, et que leurs intentions
n'étaient point de poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la
France un gouvernement quelconque.

Ces déclarations donnaient un grand poids aux propositions de M. Werner.
L'Empereur les crut sincères; et dans un de ces momens d'effusion qu'il
n'était point toujours maître de réprimer, il dit, à son lever: «Eh
bien, messieurs, on m'offre déjà la régence; il ne tiendrait qu'à moi de
l'accepter.» Ce mot inconsidéré produisit assez de sensation; et ceux
qui l'ont retenu ont affirmé depuis, que si l'Empereur n'avait point eu
la soif de régner, il aurait pu placer son fils sur le trône, et éviter
à la France la boucherie de Mont-Saint-Jean. L'Empereur, en descendant
du trône pour y faire monter son fils, et la paix, aurait sans doute
ajouté une belle page à son histoire. Mais devait-il accepter les
propositions vagues de M. Werner, et se confier à la foi de ses ennemis?
Je ne le pense pas. La première question à décider, avant de traiter de
la régence, était celle-ci: _Que deviendra Napoléon?_ et l'on a vu que
les alliés gardaient sur ce point le plus profond silence.

Je suis loin de croire que l'Empereur, dans aucun cas, eût consenti à se
démettre de sa couronne, qu'il regardait comme le prix de vingt ans de
travaux et de victoires: je soutiens seulement qu'on ne peut lui
reprocher, dans cette circonstance, de l'avoir conservée.

La confidence faite par Napoléon à ses courtisans n'est point la seule
indiscrétion dont ils se soient emparés pour lui créer des torts
imaginaires. Cela n'étonnera personne. Ce qui paraîtra surprenant, c'est
qu'avec le caractère négatif et dissimulé qu'on lui prête, il ait pu
commettre des indiscrétions.

Napoléon concevait dans le secret, et conduisait mystérieusement à leur
fin les projets qui ne mettaient point en jeu ses passions, parce
qu'alors il ne cessait point d'être maître de lui; mais il était
excessivement rare qu'il pût observer une dissimulation soutenue et
complète dans les affaires qui agissaient fortement sur son âme. L'objet
dont il était alors occupé assaillait son esprit, échauffait son
imagination; sa tête, en travail continuel, abondait en idées qui
s'épanchaient malgré lui, et qui se manifestaient au-dehors par des mots
entrecoupés, des démonstrations de joie ou de colère, qui mettaient sur
la voie de ses desseins, et détruisaient entièrement le mystère dont il
aurait voulu les envelopper.

Cette narration que je n'ai pas voulu interrompre, m'a fait perdre de
vue Napoléon. Je l'ai laissé méditant la constitution qu'il avait
promise aux Français: je reviens à lui.

Napoléon avait d'abord annoncé l'intention de refondre les anciennes
constitutions avec la charte, et de composer du tout une constitution
nouvelle qui serait soumise à la libre discussion des délégués de la
nation. Mais il pensa que les circonstances et l'agitation des esprits
ne permettraient point de débattre publiquement, sans danger, des
matières d'une aussi haute importance; et il résolut de se borner
momentanément à consacrer, par un acte particulier et additionnel aux
constitutions de l'empire, les garanties nouvelles qu'il avait promises
à la nation.

Napoléon fut encore déterminé par une autre considération: il regardait
les constitutions de l'empire comme les titres de propriété de sa
couronne; et il aurait craint, en les annulant, d'opérer une espèce de
novation qui lui aurait donné l'air de recommencer un nouveau règne. Car
Napoléon, ô faiblesse humaine! après avoir voué au ridicule les
prétentions du _roi d'Hartwell_, était enclin lui-même à se persuader
que son règne n'avait point été interrompu par son séjour à l'île
d'Elbe.

L'Empereur avait confié à M. Benjamin Constant et à une commission
composée des ministres d'état, le double soin de préparer les bases de
la nouvelle constitution. Après avoir vu et amalgamé leur travail, il le
soumit à l'examen du conseil d'état et du conseil des ministres. Sur la
fin de la discussion, Napoléon manifesta l'idée de ne point soumettre
cette constitution à des débats publics, et de ne la présenter que comme
un acte additionnel aux constitutions précédentes. Cette idée fut
unanimement combattue. M. Benjamin Constant, le duc Decrès, le duc
d'Otrante, le duc de Vicence, etc., etc., remontrèrent à l'Empereur que
ce n'était point là ce qu'il avait promis à la France; qu'on attendait
de lui une nouvelle constitution purgée des actes despotiques du sénat,
et qu'il fallait remplir l'attente de la nation, ou se préparer à perdre
à jamais sa confiance.

L'Empereur promit d'y réfléchir; mais après avoir pesé, dans sa sagesse,
les observations qui lui avaient été soumises, il persista dans son
projet; et le lendemain, l'acte additionnel parut dans le _Moniteur_,
tel que le voici.

ACTE ADDITIONNEL.

     Paris, le 24 avril.

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, Empereur des
Français, à tous présens et à venir, salut:

     Depuis que nous avons été appelé, il y a quinze années, par le voeu
     de la France, au gouvernement de l'empire, nous avons cherché à
     perfectionner, à diverses époques, les formes constitutionnelles,
     suivant les besoins et les désirs de la nation, et en profitant des
     leçons de l'expérience.

     Les constitutions de l'empire se sont ainsi formées d'une série
     d'actes qui ont été revêtus de l'acceptation du peuple; nous avions
     alors pour but d'organiser un grand système fédératif Européen, que
     nous avions adopté comme conforme à l'esprit du siècle et favorable
     aux progrès de la civilisation. Pour parvenir à le compléter et à
     lui donner toute l'étendue et toute la stabilité dont il était
     susceptible, nous avions ajourné l'établissement de plusieurs
     institutions intérieures plus spécialement destinées à protéger la
     liberté des citoyens. Notre but n'est plus désormais que
     d'accroître la prospérité de la France par l'affermissement de la
     liberté publique; de là résulte la nécessité de plusieurs
     modifications importantes dans les constitutions, sénatus-consultes
     et autres actes qui régissent cet empire.

     À ces causes, voulant, d'un côté, conserver du passé ce qu'il y a
     de bon et de salutaire, et de l'autre, rendre les constitutions de
     notre empire, conformes en tout aux voeux, aux besoins nationaux,
     ainsi qu'à l'état de paix que nous désirons maintenir avec
     l'Europe, nous avons résolu de proposer au peuple une suite de
     dispositions tendantes à modifier et perfectionner ses actes, à
     entourer les droits des citoyens de toutes leurs garanties, à
     donner au système représentatif toute son extension, à investir les
     corps intermédiaires de la considération et des pouvoirs
     désirables; en un mot, à combiner le plus haut point de liberté
     politique et de sûreté individuelle, avec la force et la
     centralisation nécessaires pour faire respecter par l'étranger
     l'indépendance du peuple Français et la dignité de notre couronne.

     En conséquence, les articles suivans, formant un acte
     supplémentaire aux constitutions de l'empire, seront soumis à
     l'acceptation libre et solennelle de tous les citoyens, dans toute
     l'étendue de la France[6].


     TITRE I.

     _Dispositions générales._

     Art. Ier. Les constitutions de l'empire, nommément l'acte
     constitutionnel du 22 frimaire an VIII, les sénatus-consultes des
     14 et 16 thermidor an X, et celui du 28 floréal an XII, seront
     modifiés par les dispositions qui suivent. Toutes les autres
     dispositions sont maintenues et confirmées.

     Art. 2. Le pouvoir législatif est exercé par l'Empereur et par deux
     chambres.

     Art. 3. La première chambre, nommée chambre des pairs, est
     héréditaire.

     Art. 4. L'Empereur en nomme les membres qui sont irrévocables, eux
     et leurs descendans mâles, d'ainé en ainé, en ligne directe. Le
     nombre des pairs est illimité. L'adoption ne transmet point la
     dignité de pair à celui qui en est l'objet. Les pairs prennent
     séance à 21 ans, mais n'ont voix délibérative qu'à 25.

     Art. 5. La chambre des pairs est présidée par l'archichancelier de
     l'empire, ou, dans le cas prévu par l'article 5 du sénatus-consulte
     du 28 floréal an XII, par un des membres de cette chambre désigné
     par l'Empereur.

     Art. 6. Les membres de la famille impériale, dans l'ordre de
     l'hérédité, sont pairs de droit. Ils siégent après le président.
     Ils prennent séance à 18 ans, mais n'ont voix délibérative qu'à 21.

     Art. 7. La seconde chambre, nommée chambre des représentans, est
     élue par le peuple.

     Art. 8. Les membres de cette chambre sont au nombre de six cent
     vingt-neuf; ils doivent être âgés de 25 ans au moins.

     Art. 9. Le président de la chambre des représentans est nommé par
     la chambre à l'ouverture de la première session. Il reste en
     fonctions jusqu'au renouvellement de la chambre. Sa nomination est
     soumise à l'approbation de l'Empereur.

     Art. 10. La chambre des représentans vérifie les pouvoirs de ses
     membres, et prononce sur la validité des élections contestées.

     Art. 11. Les membres de la chambre des représentans reçoivent pour
     frais de voyage et durant la session, l'indemnité décrétée par
     l'assemblée constituante.

     Art. 12. Ils sont indéfiniment rééligibles.

     Art. 13. La chambre des représentans est renouvelée de droit, en
     entier, tous les cinq ans.

     Art. 14. Aucun membre de l'une ou l'autre chambre ne peut être
     arrêté, sauf le cas de flagrant délit, ni poursuivi en matière
     criminelle ou correctionnelle, pendant les sessions, qu'en vertu
     d'une résolution de la chambre dont il fait partie.

     Art. 15. Aucun ne peut être arrêté ni détenu pour dettes, à partir
     de la convocation, ni quarante jours après la session.

     Art. 16. Les pairs sont jugés par leur chambre en matière
     criminelle ou correctionnelle, dans les formes qui seront réglées
     par la loi.

     Art. 17. La qualité de pair et de représentant est compatible avec
     toutes les fonctions publiques, autres que celles de comptables.

     Tous les préfets et sous-préfets ne sont pas éligibles par le
     collége électoral du département ou de l'arrondissement qu'ils
     administrent.

     Art. 18. L'Empereur envoie dans les chambres des ministres d'état
     et des conseillers d'état, qui siégent et prennent part aux
     discussions, mais qui n'ont voix délibérative que dans les cas où
     ils sont membres de la chambre, comme pairs ou élus du peuple.

     Art. 19. Les ministres qui sont membres de la chambre des pairs ou
     de celle des représentans, ou qui siégent par mission du
     gouvernement, donnent aux chambres les éclaircissemens qui sont
     jugés nécessaires, quand leur publicité ne compromet pas l'intérêt
     de l'état.

     Art. 20. Les séances des deux chambres sont publiques. Elles
     peuvent néanmoins se former en comité secret: la chambre des pairs,
     sur la demande de dix membres; celle des députés, sur la demande de
     vingt-cinq. Le gouvernement peut également requérir des comités
     secrets pour des communications à faire. Dans tous les cas, les
     délibérations et les votes ne peuvent avoir lieu qu'en séance
     publique.

     Art. 21. L'Empereur peut proroger, ajourner et dissoudre la chambre
     des représentans. La proclamation qui prononce la dissolution,
     convoque les colléges électoraux pour une élection nouvelle, et
     indique la réunion des représentans dans six mois au plus tard.

     Art. 22. Durant l'intervale des sessions de la chambre des
     représentans, ou en cas de dissolution de cette chambre, la chambre
     des pairs ne peut s'assembler.

     Art. 23. Le gouvernement a la proposition de la loi; les chambres
     peuvent proposer des amendemens; si ces amendemens ne sont pas
     adoptés par le gouvernement, les chambres sont tenues de voter sur
     la loi telle qu'elle a été proposée.

     Art. 24. Les chambres ont la faculté d'inviter le gouvernement à
     proposer une loi sur un objet déterminé, et de rédiger ce qu'il
     leur paraît convenable d'insérer dans la loi. Cette demande peut
     être faite par chacune des deux chambres.

     Art. 25. Lorsqu'une rédaction est adoptée dans l'une des deux
     chambres, elle est portée à l'autre; et si elle est approuvée, elle
     est portée à l'Empereur.

     Art. 26. Aucun discours écrit, excepté les rapports des
     commissions, les rapports des ministres sur les lois qui sont
     présentées et les comptes qui sont rendus, ne peut être lu dans
     l'une ou l'autre des chambres.


     TITRE II.

     _Des colléges électoraux et du mode d'élection._

     Art. 27. Les colléges électoraux de département et d'arrondissement
     sont maintenus, conformément au sénatus-consulte du 16 thermidor an
     X, sauf les modifications qui suivent.

     Art. 28. Les assemblées de canton rempliront chaque année, par des
     élections annuelles, toutes les vacances dans les colléges
     électoraux.

     Art. 29. À dater de l'an 1816, un membre de la chambre des pairs,
     désigné par l'Empereur, sera président à vie et inamovible de
     chaque collége électoral de département.

     Art. 30. À dater de la même époque, le collége électoral de chaque
     département nommera, parmi les membres de chaque collége
     d'arrondissement, le président et deux vice-présidens: à cet effet,
     l'assemblée du collége électoral de département précédera de 15
     jours celle du collége d'arrondissement.

     Art. 31. Les colléges de départemens et d'arrondissemens nommeront
     le nombre de représentans établi pour chacun par l'acte et le
     tableau ci-annexé n°. 1[7].

     Art. 32. Les représentans peuvent être choisis indifféremment dans
     toute l'étendue de la France.

     Chaque collége de département ou d'arrondissement qui choisira un
     représentant hors du département ou de l'arrondissement, nommera un
     suppléant, qui sera pris nécessairement dans le département, ou
     l'arrondissement.

     Art. 33. L'industrie et la propriété manufacturière et commerciale
     auront une représentation spéciale.

     L'élection des représentans commerciaux et manufacturiers sera
     faite par le collége électoral de département, sur une liste
     d'éligibles dressée par les chambres de commerce et les chambres
     consultatives réunies, suivant l'acte et le tableau ci-annexé n°.
     2.

     TITRE III.

     _De la loi de l'impôt._

     Art. 34. L'impôt général direct, soit foncier, soit mobilier, n'est
     voté que pour un an; les impôts indirects peuvent être votés pour
     plusieurs années. Dans le cas de la dissolution de la chambre des
     représentans, les impositions votées dans la session précédente
     sont continuées jusqu'à la nouvelle réunion de la chambre.

     Art. 35. Aucun impôt direct ou indirect, en argent ou en nature, ne
     peut être perçu; aucun emprunt ne peut avoir lieu, aucune
     inscription de créance au grand livre de la dette publique ne peut
     être faite; aucun domaine ne peut être aliéné ni échangé; aucune
     levée d'hommes pour l'armée ne peut être ordonnée; aucune portion
     du territoire ne peut être échangée qu'en vertu d'une loi.

     Art. 36. Toute proposition d'impôt, d'emprunt, ou de levée
     d'hommes, ne peut être faite qu'à la chambre des représentans.

     Art. 37. C'est aussi à la chambre des représentans, qu'est porté,
     d'abord, 1.° le budget général de l'état, contenant l'aperçu des
     recettes, et la proposition des fonds assignés pour l'année à
     chaque département du ministère; 2.° le compte des recettes et
     dépenses de l'année ou des années précédentes.

     TITRE IV.

     _Des ministres et de la responsabilité._

     Art. 38. Tous les actes du gouvernement doivent être contresignés
     par un ministre ayant département.

     Art. 39. Les ministres sont responsables des actes du gouvernement,
     signés par eux, ainsi que de l'exécution des lois.

     Art. 40. Ils peuvent être accusés par la chambre des représentans,
     et sont jugés par celle des pairs.

     Art. 41. Tout ministre, tout commandant d'armée de terre et de mer,
     peut être accusé par la chambre des représentans, et jugé par la
     chambre des pairs, pour avoir compromis la sûreté ou l'honneur de
     la nation.

     Art. 42. La chambre des pairs, en ce cas, exerce, soit pour
     caractériser le délit, soit pour infliger la peine, un pouvoir
     discrétionnaire.

     Art. 43. Avant de prononcer la mise en accusation d'un ministre, la
     chambre des représentans doit déclarer, qu'il y a lieu à examiner
     la proposition d'accusation.

     Art. 44. Cette déclaration ne peut se faire qu'après le rapport
     d'une commission de 60 membres tirés au sort. Cette commission ne
     fait son rapport que dix jours au plus tôt après sa nomination.

     Art. 45. Quand la chambre a déclaré qu'il y a lieu à l'examen, elle
     peut appeler le ministre dans son sein, pour lui demander des
     explications. Cet appel ne peut avoir lieu que dix jours après le
     rapport de la commission.

     Art. 46. Dans tout autre cas, les ministres ayant département ne
     peuvent être appelés ni mandés par les chambres.

     Art. 47. Lorsque la chambre des représentans a déclaré qu'il y a
     lieu à examen contre un ministre, il est formé une nouvelle
     commission de 60 membres, tirés au sort comme la première; et il
     est fait par cette commission un nouveau rapport sur la mise en
     accusation. Cette commission ne fait son rapport que dix jours
     après sa nomination.

     Art. 48. La mise en accusation ne peut être prononcée que dix jours
     après la lecture et la distribution du rapport.

     Art. 49. L'accusation étant prononcée, la chambre des représentans
     nomme cinq commissaires pris dans son sein, pour poursuivre
     l'accusation devant la chambre des pairs.

     Art. 50. L'article 75 du titre 8 de l'acte constitutionnel du 22
     frimaire an 8, portant que les agens du gouvernement ne peuvent
     être poursuivis qu'en vertu d'une décision du conseil d'état, sera
     modifié par une loi.

     TITRE V.

     _Du pouvoir judiciaire._

     Art. 51. L'Empereur nomme tous les juges. Ils sont inamovibles et à
     vie, dès l'instant de leur nomination; sauf la nomination des juges
     de paix et de commerce, qui aura lieu comme par le passé.

     Les juges actuels, nommés par l'Empereur, aux termes du
     sénatus-consulte du 13 octobre 1807, et qu'il jugera convenable de
     conserver, recevront des provisions à vie, avant le 1er janvier
     prochain.

     Art. 52. L'institution du jury est maintenue.

     Art. 53. Les débats en matière criminelle sont publics.

     Art. 54. Les délits militaires, seuls, sont du ressort des
     tribunaux militaires.

     Art. 55. Tous les autres délits, même ceux commis par les
     militaires, sont de la compétence des tribunaux civils.

     Art. 56. Tous les crimes et délits qui étaient attribués à la haute
     cour impériale, et dont le jugement n'est pas réservé par le
     présent acte à la chambre des pairs, seront portés devant les
     tribunaux ordinaires.

     Art. 57. L'Empereur a le droit de faire grâce même en matière
     correctionnelle, et d'accorder des amnisties.

     Art. 58. Les interprétations de lois demandées par la cour de
     cassation, seront données dans la forme d'une loi.

     TITRE VI.

     _Droits des citoyens._

     Art. 59. Les Français sont égaux devant la loi, soit pour les
     contributions aux impôts et charges publics, soit pour l'admission
     aux emplois civils et militaires.

     Art. 60. Nul ne peut, sous aucun prétexte, être distrait des juges
     qui lui sont assignés par la loi.

     Art. 61. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu, ni exilé, que
     dans les cas prévus par la loi, et suivant les formes prescrites.

     Art. 62. La liberté des cultes est garantie à tous.

     Art. 63. Toutes les propriétés possédées, ou acquises en vertu des
     lois, et toutes les créances sur l'état, sont inviolables.

     Art. 64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses
     pensées, en les signant, sans aucune censure préalable, sauf la
     responsabilité légale, après la publication, par jugement par
     jurés, quand même il n'y aurait lieu qu'à l'application d'une peine
     correctionnelle.

     Art. 65. Le droit de pétition est assuré à tous les citoyens. Toute
     pétition est individuelle. Ces pétitions peuvent être adressées,
     soit au gouvernement, soit aux deux chambres: néanmoins ces
     dernières mêmes doivent porter l'intitulé: à Sa Majesté l'Empereur.
     Elles seront présentées aux chambres, sous la garantie d'un membre
     qui recommande la pétition. Elles sont lues publiquement; et si la
     chambre les prend en considération, elles sont portées à l'Empereur
     par le président.

     Art. 66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut être
     déclarée en état de siége, que dans le cas d'invasion de la part
     d'une force étrangère, ou de troubles civils.

     Dans le premier cas, la déclaration est faite par un acte du
     gouvernement.

     Dans le second cas, elle ne peut l'être que par la loi. Toutefois,
     si, le cas arrivant, les chambres ne sont pas assemblées, l'acte du
     gouvernement déclarant l'état de siége, doit être converti en une
     proposition de loi dans les quinze premiers jours de la réunion des
     chambres.

     Art. 67. Le peuple Français déclare en outre que, dans la
     délégation qu'il a faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas
     entendu et n'entend pas donner le droit de proposer le
     rétablissement des Bourbons, ou d'aucun prince de cette famille sur
     le trône, même en cas d'extinction de la dynastie impériale, ni le
     droit de rétablir soit l'ancienne noblesse féodale, soit les droits
     féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun culte
     privilégié et dominant; ni la faculté de porter aucune atteinte à
     l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit
     formellement au gouvernement, aux chambres, et aux citoyens, toute
     proposition à cet égard.

     Donné à Paris, le 22 avril 1815.

     _Signé:_ NAPOLÉON.

     Par l'Empereur,

     _Le ministre secrétaire d'état,_

     _Signé:_ LE DUC DE BASSANO.

Cet acte additionnel ne répondit point à l'attente générale.

On avait espéré recevoir de Napoléon une constitution neuve, affranchie
des vices et des abus des constitutions précédentes; et l'on fut
surpris, affligé, mécontent, quand on vit, par le préambule même de
l'acte additionnel, qu'il n'était qu'une _modification_ des anciennes
constitutions et des sénatus-consultes et autres actes qui régissaient
l'empire.

Quelle confiance, s'écriait-on, peut inspirer une semblable production?
quelle garantie peut-elle offrir à la nation? ne sait-on pas que c'est à
l'aide de ces sénatus-consultes que Napoléon s'est joué de nos lois les
plus saintes? et puisqu'ils sont maintenus et confirmés, ne pourra-t-il
pas s'en servir, comme il le fit autrefois, pour interpréter à sa guise
son acte additionnel, pour le dénaturer et le rendre illusoire?

Il eût été à désirer, sans doute, que l'acte additionnel n'eût point
rappelé le nom et emprunté le secours de tous les actes sénatoriaux,
devenus à tant de titres l'objet de la risée et du mépris public; mais
cela n'était point possible[8]. Ils étaient la base de nos institutions,
et l'on n'aurait pu les proscrire en masse, sans arrêter la marche de
l'administration et intervertir de fond en comble l'ordre établi.

La crainte que Napoléon pût les remettre en vigueur, n'était d'ailleurs
fondée que sur de vaines suppositions. Les dispositions oppressives des
sénatus-consultes se trouvaient annulées, de fait et de droit, par les
principes que consacraient l'acte additionnel; et Napoléon, par le
pouvoir immense dont il avait investi les chambres, par la
responsabilité à laquelle il avait dévoué ses agens et ses ministres,
par les garanties inviolables qu'il avait données à la liberté des
opinions et des individus, s'était mis dans l'impuissance d'accroître
son autorité ou d'en abuser. Le moindre effort aurait trahi ses
intentions secrètes, et mille voix se seraient élevées pour lui dire:
_Nous qui sommes autant que vous, nous vous avons fait notre roi, à
condition que vous garderiez nos lois: sinon, non_[9].

Le rétablissement de la chambre des pairs, importée d'Angleterre par les
Bourbons, excita non moins vivement le mécontentement public.

Il était certain, en effet, que les priviléges et la jurisdiction
particulière dont jouissaient exclusivement les pairs, constituaient une
violation manifeste des lois de l'égalité, et que l'hérédité de la
pairie était une infraction formelle à l'égale admission de tous les
Français aux charges de l'état.

Aussi, les amis de la liberté et de l'égalité reprochèrent-ils avec
raison à Napoléon d'avoir trahi ses promesses, et de leur avoir donné,
au lieu d'une constitution basée sur les principes d'égalité et de
liberté qu'il avait solennellement professés, un acte informe plus
favorable que la charte et que toutes les constitutions précédentes, à
la noblesse et à ses institutions.

Mais Napoléon, en promettant aux Français une constitution qu'on
pourrait appeler _républicaine_, avait plutôt suivi les inspirations de
la politique du moment, que consulté les intérêts de la France. Rendu à
lui-même, devait-il s'attacher rigoureusement à la lettre de ses
promesses, ou les interpréter seulement comme un engagement de donner à
la France une constitution libérale, aussi parfaite que possible?

La réponse ne peut être douteuse.

Or, le témoignage des plus savans publicistes, l'expérience faite par
l'Angleterre pendant cent vingt-cinq années, lui avait démontré que le
gouvernement le mieux approprié aux habitudes, aux moeurs et aux rapports
sociaux d'une grande nation; celui qui offre le plus de gages de bonheur
et de stabilité; celui enfin qui sait le mieux concilier les libertés
politiques avec la force nécessaire au chef de l'état, était évidemment
le gouvernement monarchique représentatif. Il était donc du devoir de
Napoléon, comme législateur et comme souverain paternel, de donner la
préférence à ce mode de gouvernement.

Ce point accordé (et il est incontestable), il fallait nécessairement
que Napoléon établît une chambre des pairs héréditaire et privilégiée;
car il ne peut exister de monarchie représentative sans une chambre
haute, ou des pairs: comme il ne peut exister de chambre des pairs sans
privilége et sans hérédité.

Le reproche d'avoir introduit cette institution dans notre organisation
politique, ne pouvait donc être adressé à Napoléon que par des gens de
mauvaise foi, ou par des hommes bons patriotes sans doute, mais qui, à
leur insu, mettaient leurs répugnances ou leurs passions à la place du
bien-être public.

Le rétablissement d'une chambre intermédiaire ne les aurait peut-être
point blessés aussi vivement, si l'on avait eu le soin de lui donner un
nom moins entaché de souvenirs féodaux, mais la révolution avait épuisé
la nomenclature des magistratures publiques. L'Empereur, d'ailleurs,
trouva que ce titre était le seul qui pût remplir sa haute destination.
Peut-être, encore, fut-il bien aise, comme Louis XVIII avait eu ses
pairs, d'avoir aussi les siens.

Une troisième accusation pesait sur Napoléon. Il nous avait promis,
disait-on, comme une conséquence naturelle de cette vérité fondamentale,
_le trône est fait pour la nation, et non la nation pour le trône_, que
nos députés réunis au Champ de Mai donneraient à la France,
concurremment avec lui, une constitution conforme aux intérêts et aux
volontés nationales; et par un odieux manque de foi, il nous octroie un
acte additionnel à la manière de Louis XVIII, et nous force de l'adopter
dans son ensemble, sans nous permettre d'en rejeter les parties qui
peuvent blesser nos droits les plus chers et les plus sacrés.

Napoléon avait proclamé, il est vrai, le 1er mars, que cette
constitution serait l'ouvrage de la nation; mais, depuis cette époque,
les circonstances étaient changées. Il importait à la conservation de la
paix intérieure et aux rapports de Napoléon avec les étrangers, que
l'état fût promptement constitué, et que l'Europe trouvât, dans les lois
nouvelles, les sauve-gardes qu'elle pouvait désirer contre l'ambition et
le despotisme de l'Empereur, _et peut-être aussi contre le
rétablissement de la république_.

Pour accomplir textuellement la parole de Napoléon, il aurait fallu que
les colléges électoraux donnassent des cahiers, comme en 1789, à leurs
députés. La réunion de ces colléges, la rédaction raisonnée de leurs
cahiers, le choix des commissaires, leur arrivée à Paris, la
distribution du travail, la préparation, l'examen et la discussion des
bases de la constitution, les conférences contradictoires avec les
délégués de l'Empereur, etc., etc., auraient absorbé un tems
incalculable, et laissé la France dans un état d'anarchie qui aurait ôté
les moyens et la possibilité de faire la paix ou la guerre avec les
étrangers.

Ainsi donc (et loin de blâmer l'Empereur d'avoir dérogé momentanément à
cette partie de ses promesses), on devait au contraire lui savoir gré de
s'être démis volontairement de la dictature dont les circonstances
l'avaient revêtu, et d'avoir placé la liberté publique sous la
protection des lois. S'il n'eût point été _de bonne foi_, s'il n'avait
point été disposé _sincèrement_ à rendre au peuple ses droits et à
renfermer les siens dans de justes limites, il ne se serait point
empressé de publier l'acte additionnel; il aurait gagné du tems, dans
l'espoir que la victoire ou la paix, en consolidant le sceptre dans ses
mains, lui permettrait de dicter des lois au lieu de s'y soumettre.

On reprochait enfin à l'acte additionnel d'avoir rétabli les
confiscations abolies par la Charte.

La plupart des conseillers d'état et des ministres, et M. de Bassano
plus spécialement, s'élevèrent avec force contre cette disposition
renouvelée de nos lois révolutionnaires. Mais l'Empereur regardait la
confiscation des biens, comme le moyen le plus efficace de contenir les
royalistes; et il persista opiniâtrement à ne point s'en dessaisir, sauf
à y renoncer, lorsque les circonstances le permettraient.

En résumé, l'acte additionnel n'était point sans taches; mais ces
taches, faciles à faire disparaître, n'altéraient en rien la beauté et
la bonté de ses bases. Il reconnaissait le principe de la souveraineté
du peuple. Il assurait, aux trois pouvoirs de l'état, la force et
l'indépendance nécessaires pour que leur action fût libre et efficace.
L'indépendance des représentans était garantie par leur nombre et le
mode de leur élection. L'indépendance des pairs, par l'hérédité.
L'indépendance du souverain, par le _veto_ impérial, et l'heureuse
combinaison des deux autres pouvoirs qui lui servaient mutuellement de
sauve-garde. Les libertés publiques solidement fondées, étaient dotées
libéralement de toutes les concessions accordées par la Charte, et de
toutes celles réclamées depuis. Le jugement par jurés des délits de la
presse protégeait et assurait la liberté des opinions. Il préservait les
écrivains patriotes de la colère du prince et de la complaisance de ses
agens. Il leur assurait même l'impunité, toutes les fois que leurs
écrits seraient en harmonie avec les voeux ou les sentimens secrets de la
nation. La liberté individuelle était garantie non-seulement par les
anciennes lois et l'inamovibilité des juges, mais aussi par deux
dispositions nouvelles: l'une, la responsabilité des ministres; l'autre,
l'abolition prochaine de l'inviolabilité dont les fonctionnaires de
toutes classes avaient été revêtus par la constitution de l'an VIII, et
après elle, par le gouvernement royal. Elle l'était encore par la
barrière insurmontable opposée à l'abus du droit d'exil, par la
réduction dans ses limites naturelles de la jurisdiction des commissions
militaires, et par la restriction du pouvoir de déclarer en état de
siége une portion quelconque du territoire: pouvoir jusqu'alors
arbitraire, et à l'aide duquel le souverain suspendait à son gré
l'empire de la constitution, et mettait, de fait, les citoyens hors la
loi. L'acte additionnel, enfin, par les obstacles qu'il apportait aux
usurpations du pouvoir suprême, et les garanties sans nombre qu'il
assurait à la nation, affermissait sur des fondemens inébranlables les
libertés politiques et particulières: et cependant, par la plus bizarre
des contradictions, il fut considéré comme l'_oeuvre du despotisme_, et
fit perdre à Napoléon sa popularité.

Les écrivains les plus renommés par leurs lumières et leur patriotisme,
prirent la défense de Napoléon; mais ils eurent beau citer Delolme,
Blackstone, Montesquieu, et démontrer que jamais aucun état moderne,
aucune république n'avait possédé des lois aussi bienfaisantes, aussi
libérales, leur éloquence et leur érudition furent sans succès. Les
contempteurs de l'acte additionnel, sourds à la voix de la raison, ne
voulaient le juger que d'après son titre; et comme ce titre leur
déplaisait et les inquiétait, ils persistèrent à dénigrer l'ouvrage et à
le condamner, comme on le dit vulgairement, _sur l'étiquette du sac_.

Napoléon, loin de prévoir ce funeste résultat, s'était persuadé au
contraire qu'on lui saurait gré d'avoir accompli si promptement et si
généreusement, les espérances de la nation; et il avait préparé de sa
main une longue proclamation aux Français, dans laquelle il se
félicitait sincèrement avec eux du bonheur dont la France allait jouir
sous l'empire de ses nouvelles lois.

Cette proclamation, on le devine facilement, n'eut point de suite[10]:
elle fut remplacée par un décret de convocation des colléges électoraux,
dans lequel Napoléon, averti des rumeurs publiques, s'excusa sur la
gravité des circonstances, d'avoir abrégé les formes qu'il avait promis
de suivre pour la rédaction de l'acte constitutionnel, et annonça que
cet acte, contenant en lui-même le principe de toute amélioration,
pourrait être modifié conformément aux voeux de la nation. Aux termes de
ce décret, les colléges électoraux étaient appelés à nommer les membres
de la prochaine assemblée des représentans; et Napoléon s'excusait
derechef d'être forcé, par la position de l'état, de faire procéder à la
nomination des députés avant l'acceptation de la constitution.

C'était au Champ de Mai que les électeurs de tous les départemens
devaient se réunir, pour procéder au recensement des votes de rejet ou
d'adoption.

L'idée de renouveler les antiques assemblées de la nation, telle que
l'Empereur l'avait d'abord conçue, était sans contredit une idée grande,
généreuses, et singulièrement propre à redonner au patriotisme de
l'éclat et de l'énergie; mais, il faut l'avouer aussi, elle était
marquée au coin de l'audace et de l'imprudence, et pouvait porter à
Napoléon un coup irréparable. N'était-il pas à craindre, dans la
position équivoque où il se trouvait placé, que les électeurs ayant tout
à redouter des Bourbons et des étrangers, ne voulussent point accepter
une mission aussi périlleuse, et que l'assemblée ne fût déserte?
N'était-il point probable encore, que personne ne briguerait le
dangereux honneur de faire partie de la nouvelle représentation
nationale, dont le premier acte serait nécessairement de proscrire à
jamais la dynastie des Bourbons, et de reconnaître Napoléon, en dépit
des étrangers, seul et légitime souverain de la France?

Cependant, tant il est vrai que l'événement avec Napoléon démentait
toujours les plus sages conjectures, les électeurs accoururent en foule
à Paris; et les hommes les plus recommandables par leur caractère ou
leur fortune, se mirent sur les rangs pour être députés, et
sollicitèrent les suffrages avec autant d'ardeur que si la France eût
été tranquille et heureuse[11].

Et pourquoi? c'est qu'il s'agissait moins, aux yeux des électeurs et des
députés, de la cause d'un homme, que du sort de la patrie: c'est que la
crise où se trouvait la France, loin d'intimider les partisans de la
révolution, réveilla dans leurs coeurs les sentimens du plus courageux
patriotisme.

Et ce que j'appelle ici les partisans de la révolution, n'étaient point,
comme certaines personnes cherchent à le persuader, ces êtres
sanguinaires flétris du titre de jacobin, mais cette masse énorme de
Français qui, depuis 1789, ont concouru plus ou moins à la destruction
du régime féodal, de ses priviléges et de ses abus; de ces Français
enfin, qui connaissent le prix de la liberté et de la dignité de
l'homme.

Mais l'assemblée du Champ de Mai devait être privée de son plus bel
ornement, de l'Impératrice et de son fils! L'Empereur n'ignorait point
que cette princesse était soigneusement surveillée, et qu'on lui avait
arraché, par surprise et par menaces, le serment de communiquer toutes
les lettres qu'elle pourrait recevoir. Il savait aussi qu'elle était mal
entourée; mais il pensa qu'il se devait à lui-même et à son attachement
pour l'Impératrice, d'épuiser tous les moyens de faire cesser sa
captivité. Il tenta d'abord, par plusieurs lettres pleines de sentimens
et de dignité, d'émouvoir la justice et la sensibilité de l'Empereur
d'Autriche. Les réclamations, les prières étant restées sans effet, il
résolut de charger un officier de la couronne de se rendre à Vienne,
pour négocier ou requérir publiquement, au nom de la nature et du droit
des gens, la délivrance de l'Impératrice et de son fils. Il confia cette
mission à M. le comte de Flahaut, l'un de ses aides-de-camp. Personne
n'était plus en état que cet officier, de la remplir dignement. C'était
un véritable Français: spirituel, aimable et brave, il était aussi
brillant sur un champ de bataille, que dans une conférence diplomatique
ou dans un salon, et savait plaire en tous lieux par l'agrément et la
fermeté de son caractère.

M. de Flahaut partit, et ne put dépasser Stuttgard. Cette disgrâce
convertit en regret douloureux la joie qu'avait déjà fait naître
l'espérance de revoir le jeune prince et son auguste mère.

Les peuples qui se trouvaient répandus sur leur passage, avaient
d'avance préparé les moyens de faire éclater leur amour et leur respect.

Le retour de Napoléon avait été célébré par des cris d'enthousiasme qui
ressemblaient â l'ivresse de la victoire; celui de l'Impératrice n'eût
inspiré que de tendres émotions. Les acclamations modérées par de douces
larmes, les routes jonchées de fleurs, les villageoises parées de leurs
atours et de leur bonheur, auraient donné à ce spectacle l'aspect d'une
fête de famille; et Marie-Louise n'eût point semblé la fille des Césars
rentrant dans ses états, mais une mère bien aimée qui, après une longue
et douloureuse absence, est enfin rendue aux voeux de ses enfans.

Son fils, sur la tête duquel reposaient alors de si hautes destinées,
aurait excité des transports non moins vifs, non moins touchans.
Arraché, dès le berceau, à son trône, à sa patrie, il n'avait point
cessé de reporter ses souvenirs et ses regards vers le sol qui l'avait
vu naître; une foule de mots hardis et ingénieux avait révélé ses
regrets, ses espérances; et ces mots répétés et appris par coeur,
rendaient cet auguste enfant l'objet des pensées et des affections les
plus chères.

Par une contradiction étrange, les Français avaient déploré le caractère
impérieux et l'humeur belliqueuse de Napoléon; et précisément ils
chérissaient le fils, parce qu'il promettait d'avoir l'audace et le
génie de son père, et qu'ils espéraient qu'il rendrait un jour à la
France _le lustre des victoires et le langage du maître_[12].

L'Empereur fut profondément affligé de la détention arbitraire de sa
femme et de son fils. Il en sentait toute l'importance; plusieurs fois
on lui offrit de les enlever; moi-même je fus chargé, par un très-grand
personnage, de l'entretenir d'une offre de cette nature. Mais il
persista obstinément à ne vouloir accueillir aucune proposition.
Peut-être répugnait-il à sa tendresse ou à sa fierté, de confier, aux
hasards d'une semblable entreprise, des personnes aussi chères, et qu'il
était assuré d'obtenir plus dignement de la victoire ou de la paix.
Peut-être craignait-il de compromettre leurs destinées, s'il succombait
dans la lutte qui allait s'engager entre l'Europe et lui; car,
malheureusement, cette lutte si long-tems incertaine, n'était plus
douteuse, même à ses yeux.

Les ouvertures indirectes faites aux cabinets étrangers, et celles
renouvelées sous toutes les formes par l'Empereur, par le duc de
Vicence, avaient échoué complétement.

Les efforts tentés, en faveur de la France, dans le parlement
britannique, par les généreux défenseurs des droits et de l'indépendance
des nations, étaient demeurés sans succès.

M. de Saint-L... et M. de Mont..., revenus de Vienne, avaient annoncé
que les alliés ne se départiraient jamais des principes manifestés dans
leurs déclaration et traité des 13 et 25 mars.

M. de Talleyrand, sur lequel on comptait, convaincu du triomphe des
Bourbons, avait refusé de les trahir ou de les abandonner.

M. de Stassard avait été arrêté à Lintz et forcé de revenir sur ses pas.
Ses dépêches, saisies et envoyées à l'empereur d'Autriche, avaient été
mises sous les yeux des monarques étrangers; et ces monarques avaient
arrêté unanimement qu'elles ne seraient point prises en considération,
et qu'ils adhéraient de nouveau, et plus formellement que jamais, à leur
déclaration.

La princesse Hortense avait reçu, de la part de l'empereur de Russie,
cette réponse laconique: _Point de paix, point de trêve avec cet homme:
tout, excepté lui_[13].

Les agens que l'Empereur entretenait à l'étranger l'avaient instruit que
les troupes de toutes les puissances étaient sous les armes, et que l'on
n'attendait que l'arrivée des Russes pour entrer en campagne[14].

Tout espoir de conciliation était donc anéanti; les amis de Napoléon
commençaient à douter de son salut: lui seul contemplait, avec une
imperturbable fermeté, les dangers dont il était menacé.

Les événemens de 1814 lui avaient révélé l'importance de la capitale, et
l'on pense bien qu'il ne négligea point les moyens de la mettre en état
de défense. Quand le moment fut venu d'arrêter définitivement les
travaux de fortifications qu'il avait déjà fait ébaucher, M. Fontaine,
son architecte favori, était près de lui et voulut se retirer. «Non, lui
dit l'Empereur, restez-là; vous allez m'aider à fortifier Paris.» Il se
fit apporter la carte des chasses, examina les sinuosités du terrain,
consulta M. Fontaine sur l'emplacement des redoutes, l'établissement des
couronnes, triple-couronnes, lunettes, etc., etc., et en moins d'une
demi-heure, il conçut et arrêta, sous le bon plaisir de son architecte,
un plan définitif de défense qui obtint l'assentiment des ingénieurs les
plus exercés.

Une nuée d'ouvriers couvrit bientôt les alentours de Paris; mais, pour
augmenter l'effet que devait produire en France et à l'étranger la
fortification de cette ville, Napoléon fit insinuer à la garde nationale
d'y travailler. Aussitôt, des détachemens de légions, accompagnés d'une
foule de citoyens et de fédérés des faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marceau, se portèrent à Montmartre, à Vincennes, et procédèrent,
en chantant, à l'ouverture des tranchées. Les grenadiers de la garde ne
voulurent pas rester oisifs, et vinrent, leur musique en tête, prendre
part aux travaux. L'Empereur, accompagné seulement de quelques officiers
de sa maison, allait souvent encourager le zèle des travailleurs. Sa
présence et ses paroles enflammaient leur imagination; ils croyaient
voir les Thermopyles, dans chaque passage à fortifier; et, nouveaux
Spartiates, ils juraient, avec enthousiasme, de les défendre jusqu'à la
mort.

Les fédérés ne s'en tinrent point à ces démonstrations si souvent
stériles; ils demandèrent des armes, et s'offensèrent du retard qu'on
apportait à leur en donner. Ils se plaignirent non moins vivement, de
n'avoir point encore été passés en revue par l'Empereur.

L'Empereur, pour les apaiser, s'empressa de leur annoncer qu'il les
admettrait avec plaisir à défiler devant lui le premier jour de parade.

Le 24 mai, ils se présentèrent aux Tuileries: leurs bataillons se
composaient en grande partie d'anciens soldats et de laborieux ouvriers;
mais il s'était glissé à leur suite quelques-uns de ces vagabonds qui
affluent dans les grandes villes; et ces derniers, par leurs figures
patibulaires et le désordre de leurs vêtemens, ne rappelaient que trop
les bandes homicides qui ensanglantèrent autrefois la demeure de
l'infortuné Louis XVI.

Lorsque Louis XIII et le superbe Richelieu invoquèrent les secours des
communautés d'arts et métiers, ils accordèrent à leurs députés une
audience solennelle, leur prirent les mains, et les embrassèrent tous,
dit l'histoire, jusqu'aux savetiers. Napoléon, quoique placé dans une
position éminemment plus critique, ne voulut point s'humilier devant la
nécessité; il conserva sa dignité, et laissa pénétrer, malgré lui,
combien il souffrait d'être forcé, par les circonstances, d'accepter de
semblables secours.

Les chefs de la confédération lui adressèrent un discours, où l'on
remarqua principalement les passages suivans:

     Vous êtes, Sire, l'homme de la nation, le défenseur de la patrie;
     nous attendons de vous une glorieuse indépendance et une sage
     liberté. Vous nous assurerez ces deux biens précieux; vous
     consacrerez à jamais les droits du peuple; vous régnerez par la
     constitution et les lois: nous venons vous offrir nos bras, notre
     courage, et notre sang pour le salut de la capitale.

     Ah! Sire, que n'avions-nous des armes au moment où les rois
     étrangers, enhardis par la trahison, s'avancèrent jusques sous les
     murs de Paris!... nous versions des larmes de rage en voyant nos
     bras inutiles à la cause commune;... nous sommes presque tous
     d'anciens défenseurs de la patrie: la patrie doit remettre avec
     confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle.
     Donnez-nous des armes en son nom... Nous ne sommes les instrumens
     d'aucun parti, les agens d'aucune faction... Citoyens, nous
     obéissons à nos magistrats et aux lois; soldats, nous obéissons à
     nos chefs...

     _Vive la nation! vive la liberté! vive l'Empereur!_

L'Empereur leur répondit en ces termes:

     Soldats, fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau: Je
     suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes,
     les habitans des campagnes et les soldats de l'armée, dont je
     connaissais l'attachement à l'honneur national. Vous avez tous
     justifié ma confiance. J'accepte votre offre. Je vous donnerai des
     armes, je vous donnerai pour vous guider des officiers couverts
     d'honorables blessures, et accoutumés à voir fuir l'ennemi devant
     eux. Vos bras robustes et faits aux pénibles travaux, sont plus
     propres que tous autres au maniement des armes. Quant au courage,
     vous êtes Français; vous serez les éclaireurs de la garde
     nationale. Je serai sans inquiétude pour la capitale, lorsque la
     garde nationale et vous vous serez chargé de sa défense; et s'il
     est vrai, que les étrangers persistent dans le projet impie
     d'attenter à notre indépendance et à notre honneur, je pourrai
     profiter de la victoire sans être arrêté par aucune sollicitude.

     Soldats, fédérés! s'il est des hommes dans les hautes classes de la
     société qui ayent déshonoré le nom Français; l'amour de la patrie
     et le sentiment d'honneur national, se sont conservés tout entiers
     dans le peuple des villes, les habitans des campagnes et les
     soldats de L'armée. Je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance
     en vous: vive la nation!

Néanmoins, malgré sa promesse, l'Empereur, sous le prétexte que le
nombre des fusils n'était point suffisant, ne fit donner des armes
qu'aux fédérés de service; en sorte qu'elles passaient journellement de
mains en mains, et ne restaient par conséquent en la possession de
personne. Plusieurs motifs lui firent prendre cette précaution. Il
voulait conserver à la garde nationale une supériorité qu'elle aurait
perdue, si la totalité des fédérés eût été armée. Il craignait ensuite
que les républicains qu'il regardait toujours comme ses ennemis
implacables, ne s'emparassent de l'esprit des fédérés et ne parvinssent,
au nom de la liberté, à leur faire tourner contre lui les armes qu'il
leur aurait données. Prévention funeste! qui lui fit placer sa force
autre part que dans le peuple, et lui ravit par conséquent son plus
ferme soutien.

Au moment où la population de Paris témoignait à l'Empereur et à la
patrie le plus fidèle dévouement, le tocsin de l'insurrection
retentissait dans les campagnes de la Vendée.

Dès le 1er mai, quelques symptômes d'agitation avaient été remarqués
dans le Boccage[15]. Le brave et infortuné Travot par fermeté, par
persuasion, était parvenu à rétablir l'ordre; et tout paraissait
tranquille, lorsque des émissaires de l'Angleterre vinrent de nouveau
rallumer l'incendie.

MM. Auguste de la Roche-Jaquelin, d'Autichamp, Suzannet, Sapineau,
Daudigné, et quelques autres chefs de la Vendée, se réunirent. La guerre
civile fut résolue. Le 15 mai, jour convenu, le tocsin se fit entendre;
des proclamations énergiques appelèrent aux armes les habitans de
l'Anjou, de la Vendée, du Poitou; et l'on parvint à rassembler une masse
confuse de sept à huit mille paysans.

Les agens Anglais avaient annoncé que le marquis Louis de la
Roche-Jaquelin apportait aux provinces de l'Ouest des armes, des
munitions, et de l'argent. Les insurgés se portèrent aussitôt à
Croix-de-Vic pour favoriser son débarquement. Quelques douaniers réunis
à la hâte, s'y opposèrent, mais vainement: la Roche-Jaquelin triomphant
remit, entre les mains des malheureux Vendéens, les funestes présens de
l'Angleterre[16].

La nouvelle de ce soulèvement que des rapports inexacts avaient
considérablement exagéré, parvint à l'Empereur dans la nuit du 17. Il
m'appela près de son lit, me fit mettre sur la carte les positions des
Français et des insurgés, et me dicta ses volontés.

Il prescrivit à une partie des troupes stationnées dans les divisions
limitrophes, de se porter en toute hâte sur Niort et sur Poitiers, au
général Brayer de se rendre en poste à Angers, avec deux régimens de la
jeune garde; au général Travot de rappeler ses détachemens et de se
concentrer jusqu'à nouvel ordre; des officiers d'ordonnance expérimentés
furent chargés d'aller reconnaître le terrain; et le général Corbineau
dont l'Empereur connaissait les talens, la modération et la fermeté, fut
envoyé sur les lieux pour apaiser la révolte, ou présider en cas de
besoin aux opérations militaires. Toutes ces dispositions arrêtées,
l'Empereur referma tranquillement les yeux; car la faculté de goûter à
volonté les douceurs du sommeil, était une des prérogatives que lui
avait accordé la nature.

Des dépêches télégraphiques apportèrent bientôt des détails plus
circonstanciés et plus rassurans. On sut que les paysans, auxquels on
avait donné l'ordre de fournir seulement quatre hommes par paroisse,
avaient montré de l'hésitation et de la mauvaise volonté, et que les
chefs avaient eu beaucoup de peine à rassembler quatre à cinq mille
hommes, composés en grande partie de vagabonds et d'ouvriers sans
ouvrage. On sut enfin que le général Travot, ayant été instruit du
débarquement et de la route qu'avait suivi le convoi, s'était mis à la
poursuite des insurgés, les avait atteints en avant de St.-Gilles, leur
avait tué trois cents hommes, et s'était emparé de la majeure partie des
armes et des munitions.

L'Empereur pensa que cette émeute pourrait se résoudre autrement que par
la force; et adoptant à cet égard les vues de conciliation proposées par
le général Travot, il chargea le ministre de la police d'inviter MM. de
Malartic et deux autres chefs Vendéens, MM. de la Beraudière et de
Flavigny, à se rendre en qualité de pacificateurs près de leurs anciens
compagnons d'armes, et à leur remontrer que ce n'était point dans les
plaines de l'Ouest que le sort du trône serait décidé; et que
l'expulsion définitive ou le rétablissement de Louis XVIII, ne dépendant
ni de leurs efforts ni de leurs revers, le sang français qu'ils allaient
verser dans la Vendée serait inutilement répandu.

Il transmit l'ordre au général Lamarque qu'il venait d'investir de la
direction suprême de cette guerre[17], de favoriser de tout son pouvoir
les négociations de M. de Malartic; il lui prescrivit en même tems de
déclarer formellement à la Roche-Jaquelin et aux autres chefs des
insurgés, que s'ils persistaient à continuer la guerre civile, il ne
leur serait plus fait de quartier, et que leurs maisons et leurs
propriétés seraient saccagées et incendiées[18].

Il lui recommanda aussi de presser le plus vivement possible les bandes
de la Vendée, afin de ne leur laisser d'autre espoir de salut qu'une
prompte soumission. Mais cette recommandation était superflue. Déjà le
général Travot, par des attaques imprévues, des marches savantes, des
succès toujours croissans, était parvenu à porter le trouble et l'effroi
dans l'âme des insurgés, et ils cherchaient moins à le combattre qu'à
l'éviter.

En opérant le mouvement de concentration qui lui avait été prescrit, ce
général se rencontra la nuit et par hasard, à Aisenay, avec l'armée
royale. Les Vendéens, surpris, se crurent perdus. Quelques coups de
fusils jetèrent dans leurs rangs le désordre et l'épouvante; ils se
précipitèrent les uns sur les autres, et se débandèrent si complétement
que MM. de Sapineau et Suzannet se trouvèrent plusieurs jours sans
soldats. M. d'Autichamp, quoiqu'éloigné du lieu du combat, éprouva le
même sort. Ses troupes l'abandonnèrent avec autant de facilité, qu'il
avait eu de peine à les réunir.

Cette défection n'était point le seul effet de la terreur que l'armée
impériale devait naturellement inspirer à de malheureux paysans; elle
tenait encore à plusieurs autres circonstances. D'abord, elle résultait
du peu de confiance des insurgés dans l'expérience et la capacité de
leur général en chef le marquis de la Roche-Jaquelin. Ils rendaient
justice à sa belle bravoure, mais il s'était perdu dans leur esprit en
les compromettant sans cesse par de fausses manoeuvres, et en voulant les
assujettir à un service régulier, incompatible avec leurs habitudes
domestiques et leur manière de faire la guerre. Elle provenait ensuite
de la division qui s'était introduite, dès le début de la guerre, parmi
leurs généraux. Le marquis de la Roche-Jaquelin, ardent et ambitieux,
s'était arrogé le commandement suprême; et les vieux fondateurs de
l'armée royale, les d'Autichamp, les Suzannet, les Sapineau,
n'obéissaient qu'à regret aux ordres impérieux d'un jeune officier,
jusques-là sans service et sans réputation.

Mais la cause première, la cause fondamentale de la mollesse ou de
l'inertie des Vendéens, était plus encore le changement survenu depuis
le couronnement de Napoléon dans l'état politique et militaire de la
France: ils savaient que le tems où ils faisaient peur aux bleus et
s'emparaient à coups de bâton de leur artillerie, était passé. Ils
savaient que le tems de la terreur, de l'anarchie, était fini pour
toujours, et qu'ils n'avaient plus à redouter ni les abus, ni les excès,
ni les crimes qui avaient provoqué et entretenu leur première
insurrection. Quant à l'attachement qu'ils avaient hérité de leurs pères
pour la famille des Bourbons, cet attachement, sans être banni de leurs
coeurs, était balancé par la crainte de voir renaître les malheurs et les
dévastations de l'ancienne guerre civile, par l'inquiétude que leur
inspirait la renaissance du double despotisme des prêtres et des nobles,
et peut-être encore par le souvenir des bienfaits de Napoléon. C'était
lui qui leur avait rendu leurs églises et leurs ministres, qui avait
relevé les ruines de leurs habitations désolées[19], et qui les avait
affranchis à la fois des exactions révolutionnaires et des brigandages
de la chouannerie.

L'Empereur, ne doutant point de la fin prochaine et de l'heureuse issue
de cette guerre, l'annonça hautement en audience publique. «Tout,
dit-il, sera terminé avant peu dans la Vendée. Les Vendéens ne veulent
plus se battre. Ils se retirent chez eux, un à un, et le combat finira,
faute de combattans.»

Les nouvelles qu'il reçut du roi de Naples furent bien loin de lui
inspirer la même satisfaction.

Ce prince, comme je l'ai dit précédemment, après avoir remporté
plusieurs avantages assez brillans, s'était avancé jusqu'aux portes de
Plaisance, et se disposait à marcher sur Milan, à travers le territoire
Piémontais, lorsque lord Bentink lui fit notifier que l'Angleterre se
déclarerait contre lui, s'il ne respectait point les états du roi de
Sardaigne. Joachim, craignant une diversion des Anglais sur Naples,
consentit à changer de direction. Les Autrichiens eurent le tems
d'accourir, et Milan fut sauvé.

Sur ces entrefaites, un corps d'armée napolitain, qui avait pénétré en
Toscane et chassé devant lui le général Nugent, fut surpris et forcé de
se retirer précipitamment sur Florence.

Ce revers inattendu, et les renforts considérables que les Autrichiens
reçurent, déterminèrent Joachim à rétrograder: il se retira pied à pied
sur Ancone.

Les Anglais, neutres jusqu'alors, se déclarèrent contre lui, et
s'allièrent à l'Autriche et aux Siciliens. Joachim, menacé, pressé de
tous côtés, concentra ses forces. Une bataille générale fut livrée à
Tolentino. Les Napolitains, animés par la présence et la valeur de leur
roi, attaquèrent vivement le général Bianchi, et tout leur présageait la
victoire, quand l'arrivée du général Neipperg, à la tête de troupes
fraîches, changea la face des affaires. L'armée napolitaine, rompue,
abandonna le champ de bataille et s'enfuit à Macerata.

Un second combat aussi malheureux eut lieu à Caprano, et la prise de
cette ville, par les Autrichiens, leur ouvrit l'entrée du royaume de
Naples, tandis que le corps du général Nugent, qui s'était dirigé de
Florence sur Rome, pénétrait par une autre route sur le territoire
napolitain.

Le bruit de la défaite et de la mort du roi, l'approche des armées
autrichiennes et leurs proclamations[20], excitèrent une sédition à
Naples. Les Lazzaronis, après avoir assassiné quelques Français et
massacré le ministre de la police, se portèrent au Palais-Royal, dans le
dessein d'égorger la reine. Cette princesse, digne du sang qui coulait
dans ses veines, ne s'effraya point de leurs cris et de leurs menaces;
elle leur tint tête courageusement, et les força de rentrer dans
l'obéissance.

Joachim, resté debout au milieu des débris de son armée, soutenait, avec
une constance héroïque, les efforts de ses ennemis; résolu de périr les
armes à la main, il s'élançait sur les bataillons, et portait, dans leur
sein, l'épouvante et la mort. Mais sa valeur ne pouvait qu'illustrer sa
chute. Toujours repoussé, toujours invulnérable, il abandonna l'espoir
de vaincre ou de se faire tuer. Il revint à Naples, dans la nuit du 19
au 20 mars; la reine parut indignée de le voir. «Madame, lui dit-il, je
n'ai pas pu mourir.» Il partit aussitôt, pour ne point tomber au pouvoir
des Autrichiens, et vint se réfugier en France. La reine, malgré les
dangers qui menaçaient sa vie, voulut rester à Naples, jusqu'à ce que le
sort de l'armée et le sien eussent été décidés. Le traité signé, elle se
retira à bord d'un bâtiment anglais, et se fit conduire à Trieste.

La catastrophe du roi fit sur l'esprit superstitieux de Napoléon, la
plus profonde impression; mais elle n'inspira aux Français que peu de
regrets et point de crainte. Je dis point de crainte, car la nation
s'était familiarisée avec l'idée de la guerre. Le patriotisme et
l'énergie dont elle se sentait animée, lui inspiraient une telle
confiance, qu'elle se croyait assez forte pour se passer de l'appui des
Napolitains et lutter seule contre la coalition. Elle se rappelait la
campagne de 1814; et si, à cette époque, Napoléon, avec soixante mille
soldats, avait battu et tenu en échec les armées victorieuses de
l'étranger, que ne devait-elle point espérer aujourd'hui, que l'armée,
forte de trois cents mille combattans, ne serait, au besoin, que
l'avant-garde de la France? Les royalistes et leurs journaux, en
répétant les manifestes de Gand et de Vienne, en énumérant les armées
étrangères, en exagérant nos dangers, étaient bien parvenus à amollir
quelques âmes et à ébranler leurs opinions; mais les sentimens de la
masse nationale n'avaient rien perdu de leur vigueur et de leur énergie.
Chaque jour, de nouvelles offrandes[21] étaient déposées sur l'autel de
la patrie; et chaque jour se formaient, sous le nom de lanciers, de
partisans, de fédérés, de chasseurs des montagnes, de tirailleurs, de
nouveaux corps de volontaires aussi nombreux que redoutables.

Les Parisiens, si souvent spectateurs paisibles des événemens,
partageaient cet élan patriotique; non contens d'élever leurs
retranchemens de leurs propres mains, ils sollicitèrent l'honneur de les
défendre; et vingt mille hommes, composés de gardes nationaux, de
fédérés des faubourgs, et de citoyens de toutes les classes,
s'organisèrent en bataillons de guerre, sous la dénomination de
tirailleurs de la garde nationale.

Napoléon applaudissait aux nobles efforts de la grande nation; mais
malheureusement nos arsenaux avaient été spoliés en 1814; et quelle que
fut l'activité de nos ateliers, il éprouvait le désespoir de ne pouvoir
armer tous les bras levés pour sa défense; il lui aurait fallu six cents
mille fusils, et à peine pouvait-on suffire à l'armement des troupes de
ligne et des gardes nationales envoyées dans les places.

Mais pendant que Paris d'un côté contemplait ses remparts, de l'autre il
voyait s'achever les préparatifs de la fête du Champ de Mai. Partout la
foule abondait; et le Français, toujours le même, toujours valeureux et
frivole, parcourait avec un égal plaisir les lieux où il devait se
battre, et ceux où il espérait s'amuser.

L'assemblée du Champ de Mai, que plusieurs circonstances imprévues
avaient retardée, eut enfin lieu le 1er juin. L'Empereur crut devoir y
étaler tout le faste impérial, et il se trompa. Il allait se trouver en
présence de vieux patriotes qu'il avait abusés, et il fallait éviter de
réveiller leurs souvenirs et d'offusquer leurs regards.

Son costume, celui de ses frères et de sa cour, firent d'abord une
impression désagréable; elle s'évanouit bientôt, pour faire place aux
sensations qu'excitait cette grande réunion nationale. Quoi, en effet,
de plus imposant que l'aspect d'un peuple menacé d'une guerre
formidable, formant paisiblement un pacte solennel avec le souverain
qu'on veut lui ravir; et s'unissant avec lui, à la vie et à la mort,
pour défendre en commun l'indépendance et l'honneur de la patrie!

Un autel s'élevait au milieu de la vaste et superbe enceinte du Champ de
Mars, et l'on commença la cérémonie par invoquer l'Être suprême. Les
hommages rendus à Dieu, en présence de la nature, semblent inspirer à
l'homme plus de religion, de confiance et de respect. Au moment de
l'élévation, cette foule de citoyens, de soldats, d'officiers, de
magistrats, de princes, se prosterna dans la poussière, et implora pour
la France, avec une tendre et religieuse émotion, la protection
tutélaire du Souverain Arbitre des peuples et des rois. L'Empereur
lui-même, ordinairement si distrait, fit paraître beaucoup de
recueillement. Tous les regards étaient fixés sur lui: on se rappelait
ses victoires et ses revers, sa grandeur et sa chute; on s'attendrissait
sur les nouveaux dangers accumulés sur sa tête; et l'on faisait des
voeux, des voeux bien sincères! pour qu'il pût triompher de ses
implacables ennemis.

Une députation composée de cinq cents électeurs s'avança au pied du
trône, et l'un d'eux, au nom du peuple Français, lui parla en ces
termes:

     SIRE, le peuple Français vous avait décerné la couronne; vous
     l'avez déposée sans son aveu; ses suffrages viennent de vous
     imposer le devoir de la reprendre.

     Un contrat nouveau s'est formé entre la nation et votre Majesté.

     Rassemblés de tous les points de l'empire autour des tables de la
     loi, où nous venons inscrire le voeu du peuple, ce voeu, seule source
     légitime du pouvoir, il nous est impossible de ne pas faire
     retentir la voix de la France dont nous sommes les organes
     immédiats, de ne pas dire, en présence de l'Europe, au chef auguste
     de la nation, ce qu'elle attend de lui, ce qu'il doit attendre
     d'elle.

     Nos paroles sont graves comme les circonstances qui les inspirent.

     Que veut la ligue des rois alliés, avec cet appareil de guerre dont
     elle épouvante l'Europe et afflige l'humanité.

     Par quel acte, par quelle violation avons-nous provoqué leur
     vengeance, motivé leur agression?

     Avons-nous, depuis la paix, essayé de leur donner des lois? Nous
     voulons seulement faire et suivre celles qui s'adaptent à nos
     moeurs.

     Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, et
     nous voulons celui dont ils ne veulent pas.

     Ils osent vous proscrire personnellement, vous, Sire, qui, maître
     tant de fois de leurs capitales, les avez raffermis généreusement
     sur leurs trônes ébranlés! Cette haine de nos ennemis ajoute à
     notre amour pour vous; on proscrirait le moins connu de nos
     citoyens, que nous devrions le défendre avec la même énergie: il
     serait, comme vous, sous l'égide de la loi et de la puissance
     Française.

     On nous menace d'une invasion, et cependant resserrés dans des
     frontières que la nature ne nous: point imposées, que long-tems, et
     avant votre règne, la victoire et la paix mêmes avaient reculées,
     nous n'avons point franchi cette étroite enceinte, par respect pour
     des traités que vous n'avez point signés, et que vous avez offert
     de respecter.

     Ne demande-t-on que des garanties? elles sont toutes dans nos
     constitutions et dans la volonté du peuple Français, unie désormais
     à la vôtre.

     Ne craint-on pas de nous rappeler des tems, un état de choses,
     naguères si différens, et qui pourraient encore se reproduire!

     Ce ne serait pas la première fois que nous aurions vaincu l'Europe
     armée contre nous.

     Ces droits sacrés, imprescriptibles, que la moindre peuplade n'a
     jamais réclamés en vain au tribunal de la justice et de l'histoire,
     c'est à la nation Française qu'on ose les disputer une seconde
     fois, au 19e siècle, à la face du monde civilisé!

     Parce que la France veut être la France, faut-il qu'elle soit
     dégradée, déchirée, démembrée? et nous réserve-t-on le sort de la
     Pologne? Vainement veut-on cacher de funestes desseins sous
     l'apparence du dessein unique de vous séparer de nous; pour vous
     donner à des maîtres avec qui nous n'avons plus rien de commun, que
     nous n'entendons plus, et qui ne peuvent plus nous entendre.

     Les trois branches de la législation vont se mettre en action; un
     seul sentiment les animera. Confians dans les promesses de votre
     Majesté, nous lui remettons, nous remettons à nos représentans et à
     la chambre des pairs, le soin de recevoir, de consolider, de
     perfectionner, de concert, sans précipitation, sans secousse, avec
     maturité, avec sagesse, notre système constitutionnel, et les
     institutions qui doivent en être la garantie.

     Et, cependant, si nous sommes forcés de combattre, qu'un seul cri
     retentisse dans tous les coeurs. Marchons à l'ennemi qui veut nous
     traiter comme la dernière des nations. Serrons-nous tous autour du
     trône où siége le père et le chef du peuple et de l'armée.

     Sire, rien n'est impossible, rien ne sera épargné pour nous assurer
     l'honneur et l'indépendance, ces biens plus chers que la vie; tout
     sera tenté, tout sera exécuté pour repousser un joug ignominieux.
     Nous le disons aux nations: Puissent leurs chefs nous entendre!
     s'ils acceptent vos offres de paix, le peuple Français attendra de
     votre administration, forte, libérale, paternelle, des motifs de se
     consoler des sacrifices que lui a coûtés la paix; mais si l'on ne
     lui laisse que le choix entre la guerre et la honte, la nation
     toute entière se lève pour la guerre; elle est prête à vous dégager
     des offres trop modérées peut-être, que vous avez faites pour
     épargner à l'Europe un nouveau bouleversement. Tout Français est
     soldat: la victoire suivra vos aigles, et nos ennemis, qui
     comptaient sur une division, regretteront bientôt de nous avoir
     provoqués.

Ce discours fini, on proclama le résultat des votes[22], et
l'acceptation de l'acte constitutionnel.

L'Empereur alors, se tournant du côté des électeurs, dit:

     Messieurs les électeurs des collèges de départemens et
     d'arrondissements, Messieurs les députés des armées de terre et de
     mer au Champ de Mai,

     Empereur, Consul, Soldat, je tiens tout du peuple. Dans la
     prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil,
     sur le trône, dans l'exil, la France a été l'objet unique et
     constant de mes pensées et de mes actions.

     Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon peuple, dans
     l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la
     France son intégrité naturelle, ses honneurs et ses droits.

     L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par vingt années de
     victoires, méconnus et perdus à jamais; le cri de l'honneur
     français flétri; les voeux de la nation, m'ont ramené sur ce trône,
     qui m'est cher parce qu'il est le palladium de l'indépendance, de
     l'honneur et des droits du peuple.

     Français, en traversant, au milieu de l'allégresse publique, les
     diverses provinces de l'empire, pour arriver dans ma capitale, j'ai
     dû compter sur une longue paix; les nations sont liées par les
     traités conclus par leurs gouvernemens, quels qu'ils soient.

     Ma pensée se portait alors toute entière sur les moyens de fonder
     notre liberté par une constitution conforme à la volonté et à
     l'intérêt du peuple. J'ai convoqué le Champ de Mai.

     Je ne tardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu tous
     les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant
     de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître
     le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrières toutes nos
     places fortes du nord, et de concilier les différends qui les
     divisent encore, en se partageant la Loraine et l'Alsace.

     Il a fallu se préparer à la guerre.

     Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats,
     ma première sollicitude a dû être de consulter sans retard la
     nation. Le peuple a accepté l'acte que je lui ai présenté.

     Français! lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions, et
     que l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à
     l'indépendance de 28 millions de Français, une loi solennelle,
     faite dans les formes voulues par l'acte constitutionnel, réunira
     les différentes dispositions de nos constitutions, aujourd'hui
     éparses.

     Français, vous allez retourner dans vos départemens. Dites aux
     citoyens que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec de l'union,
     de l'énergie et de la persévérance, nous sortirons victorieux de
     cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs; que les
     générations à venir scruteront sévèrement notre conduite; qu'une
     nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur
     que les rois étrangers que j'ai élevés sur le trône, ou qui me
     doivent la conservation de leur couronne; qui tous, au tems de ma
     prospérité, ont brigué mon alliance et la protection du peuple
     Français, dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne.
     Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je
     mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se
     montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens, que tant que
     les Français me conserveront les sentimens d'amour dont ils me
     donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera
     impuissante.

     Français, ma volonté est celle du peuple, mes droits sont les
     siens; mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent être autres
     que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France.

Les paroles de Napoléon, prononcées d'une voix forte et expressive,
produisirent la plus vive sensation. Un cri de _Vive l'Empereur!_
retentit en un instant dans l'immensité du Champ de Mars, et fut répété
de proche en proche dans les lieux environnans.

L'Empereur, après avoir juré sur l'évangile d'observer et de faire
observer les constitutions de l'Empire, fit proclamer, par
l'archichancelier, le serment de fidélité du peuple Français représenté
par les électeurs: ce serment fut spontanément répété par mille et mille
voix.

Les ministres de la guerre, et de la marine, au nom des armées de terre
et de mer, et à la tête de leurs députations; le ministre de l'intérieur
au nom des gardes nationales de France et à la tête des électeurs; les
états-majors de la garde impériale et de la garde nationale,
s'avancèrent ensuite pour prêter serment et recevoir, de la main de
l'Empereur, les aigles qui leur étaient destinées.

Cette cérémonie terminée, les troupes qui formaient environ 50,000
hommes, défilèrent devant Napoléon, et la fête se termina comme elle
avait été commencée, au milieu des acclamations du peuple, des soldats
et de la majorité des électeurs; mais au mécontentement d'un certain
nombre d'entr'eux qui se plaignirent, avec raison, que l'Empereur eût
substitué une stérile distribution de drapeaux au grand congrès national
qu'il avait convoqué.

Les partis, qui déjà commençaient à poindre, ne furent pas satisfaits
non plus de l'issue du Champ de Mai. Les vieux révolutionnaires auraient
désiré que Napoléon eût aboli l'empire et rétabli la république. Les
partisans de la régence lui reprochaient de n'avoir point proclamé
Napoléon II. Et les libéraux soutenaient qu'il aurait dû se démettre de
la couronne, et laisser à la nation souveraine le droit de la lui rendre
ou de l'offrir au plus digne.

Ces diverses prétentions étaient-elles fondées? Non.

Le rétablissement de la République eût perdu la France.

L'abdication en faveur de Napoléon II ne l'aurait point sauvée. Les
alliés s'étaient expliqués à Bâle; ils n'auraient déposé les armes, que
si l'Empereur eût consenti à leur livrer sa personne. «Chose, qui étant
pour un prince le plus grand des malheurs, ne peut jamais faire une
condition de paix[23].»

Quant à la dernière proposition, j'avoue que Napoléon, s'il eût remis
entre les mains du peuple Français, le 21 mars ou le 12 avril[24], le
sceptre qu'il venait d'arracher aux Bourbons, aurait achevé d'imprimer
un caractère héroïque à la révolution du 20 mars. Il aurait déconcerté
les étrangers, accru sa popularité, centuplé ses forces: mais, le 1er
juin, il n'était plus tems: l'acte additionnel avait paru.

Napoléon, malheureusement pour lui, n'avait donc rien de mieux à faire
au Champ de Mai que ce qu'il y fit; c'est-à-dire, de chercher à cacher
le vide de la journée sous l'appareil d'une solennité religieuse et
militaire, propre à émouvoir les âmes et à resserrer, par de nouveaux
liens, l'union déjà subsistante entre lui, le peuple et l'armée.

L'Empereur n'avait pu remettre de sa main aux électeurs les aigles de
leurs départemens; il profita de cette circonstance pour les réunir de
nouveau. On ne lui avait point caché que quelques-uns d'entr'eux avaient
paru mécontens, et il voulut essayer de dissiper leur mauvaise humeur et
de réchauffer leur dévouement. Dix mille personnes furent rassemblées
dans les vastes galeries du Louvre: d'un côté, on apercevait les députés
et les électeurs de la nation: de l'autre, ses glorieux défenseurs.
L'aigle de chaque département et de chaque députation des corps de
l'armée, se trouvait placé en tête des groupes de citoyens ou de
guerriers, et rien n'offrait un tableau plus animé et plus imposant, que
cette réunion confuse de Français de tous les ordres de l'état, se
pressant mutuellement autour des étendards et du héros qui devaient les
conduire à la victoire et à la paix.

L'Empereur fut poli, affectueux, aimable; il se mit, avec un art infini,
à la portée de tout le monde, et tout le monde fut, à peu près, enchanté
de lui. Il était convaincu du tort que lui avait fait l'acte
additionnel; et pour reconquérir l'opinion, il répéta, jusqu'à satiété,
aux représentans et aux électeurs, qu'il s'occuperait, avec le concours
des deux chambres, de réunir les dispositions des lois
constitutionnelles non-abrogées, et de former, du tout, une seule et
unique constitution qui deviendrait la loi fondamentale de la nation.

Ce retour sur lui-même était le résultat des observations de ses
ministres, et plus particulièrement de M. Carnot. «Sire, lui répétait-il
sans cesse, ne luttez point, je vous en conjure, contre l'opinion. Votre
acte additionnel a déplu à la nation. Promettez-lui de le modifier, de
le rendre conforme à ses voeux. Je vous le répète, Sire, jamais je ne
vous trompai, votre salut, le nôtre, dépend de votre déférence aux
volontés nationales. Ce n'est point tout; Sire, les Français sont
devenus un peuple libre. Ce titre de _sujet_ que vous leur donnez sans
cesse, les blesse et les offusque. Appelez-les citoyens, ou nommez-les
vos enfans; ne souffrez pas non plus qu'on appelle _monseigneur_ vos
ministres, vos maréchaux, vos grands officiers. Il n'y a pas de
seigneurs dans un pays où l'égalité fait la base des lois; il n'y a que
des citoyens.»

Cependant, l'Empereur ne voyait point arriver l'ouverture des chambres,
sans une certaine appréhension. Son intention était de subir franchement
les principes et les conséquences du gouvernement représentatif;
premièrement, parce qu'il voulait régner et qu'il était convaincu qu'il
ne pourrait point conserver le trône, s'il ne gouvernait point dans le
sens qu'exigeait la nation; secondement, parce qu'il était persuadé que
la nation attachait ses idées de bonheur au gouvernement représentatif,
et que, avide de tous les genres de célébrité, il trouvait, comme il me
le dit à Lyon, qu'il y avait de la gloire à rendre un grand peuple
heureux. Mais quels que fussent les sentimens et la bonne volonté de
Napoléon, il n'avait point eu le tems de se dépouiller complétement de
ses vieilles idées, de ces anciennes préventions. Le souvenir de nos
assemblées précédentes l'obsédait encore malgré lui; et il paraissait
craindre que les Français n'eussent trop de chaleur dans l'imagination,
de mobilité dans les volontés, de penchant à abuser de leurs droits,
pour jouir tout-à-coup, sans préparation, des bienfaits d'une liberté
absolue. Il craignait aussi que l'opposition inhérente aux gouvernemens
représentatifs, ne fût en France mal sentie, mal comprise; qu'elle ne
dégénérât en résistance; qu'elle ne nuisît à l'action du pouvoir;
qu'elle ne lui ôtât son prestige, sa force morale, et n'en fît qu'un
instrument d'oppression[25].

Indépendamment de ces considérations générales, Napoléon avait encore
d'autres motifs pour redouter la prochaine assemblée des chambres. Elles
allaient se réunir dans des circonstances où il était indispensable que
le chef de l'état pût gouverner sans contradiction; et il prévoyait que
les représentans, égarés par leur ardent amour de la liberté et par la
crainte du despotisme, chercheraient à entraver l'exercice de son
autorité, au lieu d'en seconder l'entier développement.

«Quand la guerre est engagée, disait-il un jour, la présence d'un corps
délibérant est aussi embarrassante que funeste. _Il lui faut des
victoires._ Que le monarque ait des revers, la terreur s'empare des gens
timides et les rend, à leur insçu, l'instrument et les complices des
hommes audacieux. La crainte du péril, l'envie de s'y soustraire,
dérangent toutes les têtes. La raison n'est plus rien; _les sensations
physiques sont tout_. Les turbulens, les ambitieux, avides de bruit, de
popularité, de domination, s'érigent de leur propre autorité en avocats
du peuple, en conseillers du prince; ils veulent tout savoir, tout
règler, tout diriger. Si on n'écoute point leurs conseils, de
conseillers ils deviennent censeurs, de censeurs factieux, et de
factieux rebelles. Il faut alors, ou que le prince subisse leur joug, ou
qu'il les chasse, et dans l'un ou l'autre cas, il compromet presque
toujours sa couronne et l'état.»

Napoléon, tourmenté par l'inquiétude que lui inspiraient et
l'application subite et irréfléchie du système populaire, et les
dispositions des députés, reportait toute sa sécurité sur la chambre des
pairs. Il espérait qu'elle imposerait aux représentans par son exemple,
ou les contiendrait par sa fermeté.

Les ministres reçurent l'ordre de lui présenter chacun une liste de
candidats.

M. de Lavalette, en qui l'Empereur avait une confiance particulière, fut
également invité à lui fournir une liste.

M. de Lavalette, ancien aide-de-camp de Napoléon et son allié[26], lui
avait voué un attachement à toute épreuve. Phocion disait à Antipater:
je ne puis être à la fois ton flatteur et ton ami; et M. de Lavalette,
pensant comme Phocion, avait abjuré toute espèce de flatterie pour s'en
tenir au langage sévère de l'amitié. Doué d'un esprit froid, d'un
jugement sain, il appréciait les événemens avec sagesse et habileté.
Réservé dans le monde, franc et ouvert avec Napoléon, il lui confessait
son opinion avec l'abandon d'un coeur aimant, pur et droit. Aussi
Napoléon attachait-il beaucoup de prix à ses conseils, et avouait-il,
avec une noble franchise, qu'il avait eu souvent à se féliciter de les
avoir suivis.

Les listes présentées à l'Empereur offraient un assortiment complet
d'anciens nobles, de sénateurs, de généraux, de propriétaires, de
négocians[27]. L'Empereur, c'est le cas de le dire, n'avait que
l'embarras du choix, mais il était fort grand. D'un côté, il aurait
désiré, par amour-propre et par esprit de conciliation, avoir dans la
chambre des pairs de ces grands noms historiques qui résonnaient si
agréablement à son oreille. De l'autre, il voulait que cette chambre,
comme je l'ai dit plus haut, pût tenir en bride les députés; et il ne se
dissimulait point que, s'il y faisait entrer d'anciens nobles, elle
n'exercerait sur celle des représentans aucune influence, et vivrait
probablement avec elle dans une fort mauvaise intelligence. Il se décida
donc à faire le sacrifice de ses penchans au bien de la chose; et au
lieu d'accorder la pairie à cette foule de nobles à parchemins qui
l'avait humblement sollicitée, il ne la conféra qu'à quelques-uns
d'entr'eux, connus par leur patriotisme et leur attachement aux
doctrines libérales. Beaucoup de ces illustres solliciteurs se sont
vantés, depuis, de l'avoir refusée. Cela est tout naturel; mais cela
est-il vrai? Je leur laisse le soin de répondre en leur âme et
conscience à cette interpellation.

L'Empereur, craignant des refus, avait eu la précaution de faire sonder
d'avance les dispositions des candidats douteux. Quelques-uns montrèrent
de l'hésitation, d'autres refusèrent nettement. De tous ces refus
directs et indirects, dont le nombre fut de cinq à six tout au plus, nul
ne contraria plus vivement Napoléon, que celui du maréchal Macdonald. Il
n'avait point oublié la noble fidélité que le maréchal lui avait gardée,
en 1814, jusqu'au dernier moment; et il regrettait que ses scrupules
l'eussent éloigné d'une dignité où l'appelaient son rang, ses services
et l'estime publique.

Le 3 juin étant arrivé, la chambre des représentans se réunit à l'ancien
palais du corps législatif, et se constitua provisoirement sous la
présidence du doyen d'âge.

La constitution avait laissé aux représentans le droit de nommer leur
président. L'Empereur espérait que les suffrages tomberaient sur son
frère Lucien, et dans cet espoir, il ne publia point sur-le-champ la
liste des pairs, pour se réserver la faculté d'y comprendre ou d'en
retrancher le prince, s'il était ou n'était point appelé à la
présidence[28]. Mais la chambre, malgré l'estime et la confiance que lui
inspiraient les principes et le caractère du prince Lucien, pensa que
son élection serait regardée comme une déférence aux volontés de
l'Empereur; elle résolut de faire un autre choix, afin de prouver à la
France et aux étrangers qu'elle était et voulait rester libre et
indépendante. M. Lanjuinais fut nommé; et Napoléon, qui savait que M.
Lanjuinais, frondeur par tempérament, n'avait jamais pu s'accorder avec
aucun gouvernement[29], fut doublement irrité qu'on eût repoussé le
prince Lucien, et qu'on lui eût donné un semblable successeur.

La séance du jour suivant fut, pour Napoléon, un second sujet de
mécontentement. L'assemblée avait exprimé la veille le désir de
connaître la liste des membres de la chambre des pairs; l'Empereur, par
le motif que je viens d'indiquer, fit répondre que cette liste ne serait
arrêtée qu'après l'ouverture de la session. Cette réponse excita de
violens murmures: un membre proposa de déclarer que la chambre ne
procéderait à sa constitution définitive, que lorsqu'on lui aurait
fourni la liste qu'elle avait demandée. Ainsi, dès son entrée dans la
carrière, et avant même d'être installée, la chambre annonçait déjà
l'intention de se constituer en état d'insurrection contre le chef de
l'état.

La troisième séance fut témoin d'un scandale jusqu'alors inouï dans nos
assemblées nationales. Le même membre [M. Dupin][30] exposa que le
serment à prêter au souverain par la nation, pour être valable et
légitime, ne doit pas être prêté en vertu d'un décret qui ne renferme
que la seule volonté du prince, mais en vertu d'une loi qui est le voeu
de la nation, constitutionnellement exprimé. Il proposa, en conséquence,
de décider qu'aucun serment ne pourrait être exigé d'elle, qu'en
exécution d'une loi; et que ce serment ne préjudicierait en rien au
droit d'améliorer postérieurement la constitution.

Cette proposition, appuyée par M. Roi[31], tendait à déclarer nul, de
fait et de droit, le serment que la nation et l'armée, représentées par
leurs électeurs et leurs députés, venaient de prêter à l'Empereur et à
la constitution, dans la solennité du Champ-de-Mai; et, comme c'était ce
serment qui jusqu'alors liait uniquement la nation à l'Empereur, et
Napoléon à la nation, il en résultait qu'en l'annulant, on dépouillait
l'Empereur du caractère de souveraineté et de légitimité dont il était
revêtu, et qu'on remettait ses droits en délibération.

La motion de M. Dupin fut rejetée d'un accord unanime; mais la chambre
en souffrant complaisamment qu'on osât, dans son sein, révoquer en doute
la légitimité de l'Empereur et de son autorité, et chercher à le rendre
étranger à la nation, fit un acte d'indifférence et de faiblesse qui
affligea profondément Napoléon.

«J'aperçois avec douleur, dit-il, que les députés ne sont point disposés
à ne faire qu'un avec moi, et qu'ils ne laissent échapper aucune
occasion de me chercher querelle. De quoi ont-ils à se plaindre? Que
leur ai-je fait? je leur ai donné de la liberté à pleine main, je leur
en ai peut-être trop donné, car les rois ont aujourd'hui plus de besoin
de garantie que les nations. J'y mettrai du mien tant que je pourrai;
mais s'ils croient faire de moi un soliveau ou un second Louis XVI, ils
se trompent; je ne suis pas homme à me laisser faire la loi par des
avocats[32], ni à me laisser couper la tête par des factieux.»

Les dispositions hostiles des représentans ne l'auraient point inquiété
en tout autre tems; la constitution lui donnait le droit de dissoudre la
chambre, et il en aurait usé; mais à la veille de la guerre, et dans la
situation critique où il se trouvait placé, il ne pouvait avoir recours
à un semblable expédient, sans risquer de compromettre le sort de la
France. Il prit donc le parti de dissimuler ses peines et sa mauvaise
humeur, et de souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher.

Le 7 juin, il se rendit au corps législatif, pour faire l'ouverture des
chambres; et après avoir reçu le serment des pairs et des députés, il
prononça le discours suivant:

     MM. de la chambre des pairs et MM. de la chambre des représentans,

     Depuis trois mois les circonstances et la confiance du peuple m'ont
     revêtu d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui s'accomplit le désir le
     plus pressant de mon coeur: je viens commencer la monarchie
     constitutionnelle.

     Les hommes sont trop impuissans pour assurer l'avenir; les
     institutions seules fixent les destinées des nations. La monarchie
     est nécessaire en France pour garantir la liberté, l'indépendance
     et les droits du peuple.

     Nos constitutions sont éparses: une de nos plus importantes
     occupations sera de les réunir dans un seul cadre, et de les
     coordonner dans une seule pensée. Ce travail recommandera l'époque
     actuelle aux générations futures.

     J'ambitionne de voir la France jouir de toute la liberté possible;
     je dis _possible_, parce que l'anarchie ramène toujours au
     gouvernement absolu.

     Une coalition formidable de rois en veut à notre indépendance; ses
     armées arrivent sur nos frontières.

     La frégate _la Melpomène_ a été attaquée et prise dans la
     Méditerranée après un combat sanglant, contre un vaisseau Anglais
     de 74. Le sang a coulé pendant la paix![33].

     Nos ennemis comptent sur nos divisions intestines. Ils excitent et
     fomentent la guerre civile. Des rassemblemens ont lieu; on
     communique avec Gand, comme en 1792 avec Coblentz. Des mesures
     législatives sont indispensables: c'est à votre patriotisme, à vos
     lumières et à votre attachement à ma personne, que je me confie
     sans réserve.

     La liberté de la presse est inhérente à la constitution actuelle;
     on n'y peut rien changer sans altérer tout notre système politique;
     mais il faut des lois répressives, surtout dans l'état actuel de la
     nation. Je recommande à vos méditations cet objet important.

     Les ministres vous feront connaître la situation de nos affaires.

     Les finances seraient dans un état satisfaisant, sans le surcroît
     de dépenses que les circonstances actuelles ont exigé.

     Cependant on pourrait faire face à tout, si les recettes comprises
     dans le budget étaient toutes réalisables dans l'année; et c'est
     sur les moyens d'arriver à ce résultat, que mon ministre des
     finances fixera votre attention.

     Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle bientôt à
     la tête des enfans de la nation pour combattre pour la patrie.
     L'armée et moi nous ferons notre devoir.

     Vous, pairs et représentans, donnez à la nation l'exemple de la
     confiance, de l'énergie et du patriotisme, et, comme le sénat du
     grand peuple de l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de
     survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause
     sainte de la patrie triomphera!

Ce discours, plein de mesure et de raison, fit une profonde impression
sur l'assemblée. Des cris de _vive l'Empereur!_ beaucoup plus nombreux
que ceux qui avaient éclaté à son arrivée, se firent entendre et se
prolongèrent long-tems après son départ.

Le lendemain, la chambre des représentans s'occupa de la rédaction de
son adresse.

Un indiscret admirateur de Napoléon[34], après avoir fait observer que
la flatterie avait décerné le surnom de _Désiré_ à un prince que la
nation n'avait point appelé ni attendu, demanda qu'on décernât à
Napoléon, qui était venu sauver la France de l'esclavage royal, le titre
de _Sauveur_. Cette demande ridicule, étouffée par des rires ironiques,
donna naissance à une multitude de sarcasmes et de réflexions
offensantes, qui furent reportés à Napoléon, et qui, sans le blesser
personnellement (car il estimait trop sa gloire pour la croire ravalée
par de semblables clameurs), l'affectèrent dans l'intérêt de la France.

Napoléon, comme tous les grands hommes, aimait la louange: le blâme
public, lorsqu'il le croyait injuste, ne lui faisait aucune impression.
Cette insouciance n'était point l'effet de l'orgueil du diadême, elle
était le résultat du mépris que lui inspirait la plupart des jugemens
des hommes. «Il s'était accoutumé à ne voir la récompense des peines et
des travaux de la vie, que dans l'opinion de la postérité.»

L'assemblée rejeta la proposition adulatrice de M. Lepelletier, et elle
fit bien; mais elle eut tort de ne point colorer sa décision, de manière
à adoucir ce qu'elle avait de dur, d'injuste et de désagréable pour
l'Empereur qui ne l'avait point provoquée.

Cette rudesse ne l'étonna point: l'expérience lui avait déjà prouvé que
la chambre ne laissait échapper aucune occasion de le molester.

Cette chambre, cependant, n'était composée que de partisans du 20 mars;
mais tous les députés, s'ils étaient partisans de cette révolution, ne
l'étaient point de Napoléon: les uns, par suite d'inimitiés
personnelles; les autres, par le souvenir et la crainte du retour de son
despotisme.

Les ennemis de Napoléon, déguisant leur haine sous les dehors de l'amour
de la liberté, s'étaient insinués dans l'esprit des patriotes; et,
l'acte additionnel à la main, les avaient entraînés dans leurs rangs,
sous le prétexte apparent de combattre et de réfréner l'incurable
tyrannie de l'Empereur.

D'un autre côté, les amis de Napoléon, tout en refusant de participer à
cette coalition, ne cherchaient point à la dissoudre, parce qu'ils
redoutaient intérieurement les envahissemens du pouvoir impérial, et
qu'ils n'étaient point fâchés de laisser à d'autres le soin de s'y
opposer.

Ainsi, l'assemblée toute entière, quoique mue par des motifs différens,
s'était réunie pour s'ériger en état d'opposition hostile contre le chef
de l'état, sans s'apercevoir que cette opposition irréfléchie, injuste
et intempestive, allait jeter, dans toutes les âmes, l'inquiétude, la
défiance et l'irrésolution, et détruire cette harmonie nationale, cette
union d'intérêts, de volontés et de sentimens, seule force de Napoléon,
seul salut de la France.

Quoi qu'il en soit, la chambre des députés, après avoir passé deux jours
à discuter les bases et les termes de son adresse, fut admise, ainsi que
la chambre des pairs, à se présenter au pied du trône.

La chambre des pairs porta la première la parole, et dit:

     Sire, votre empressement à soumettre aux formes et aux règles
     constitutionnelles le pouvoir absolu que les circonstances et la
     confiance du peuple vous avaient imposé, les nouvelles garanties
     données aux droits de la nation, le dévouement qui vous conduit au
     milieu des périls que va braver l'armée, pénètrent tous les coeurs
     d'une profonde reconnaissance. Les pairs de France viennent offrir
     à Votre Majesté l'hommage de ce sentiment.

     Vous avez manifesté, Sire, des principes qui sont ceux de la
     nation: ils doivent être les nôtres. Oui, tout pouvoir vient du
     peuple, est institué pour le peuple; la monarchie constitutionnelle
     est nécessaire au peuple Français, comme garantie de sa liberté et
     de son indépendance.

     Sire, tandis que vous serez à la frontière à la tête des enfans de
     la patrie, la chambre des pairs concourra avec zèle à toutes les
     mesures législatives que les circonstances exigeront, pour forcer
     l'étranger à reconnaître l'indépendance nationale et faire
     triompher dans l'intérieur les principes consacrés par la volonté
     du peuple.

     L'intérêt de la France est inséparable du vôtre. Si la fortune
     trompait vos efforts, des revers, Sire, n'affaibliraient pas notre
     persévérance, et redoubleraient notre attachement pour vous.

     Si les succès répondent à la justice de notre cause et aux
     espérances que nous sommes accoutumés à concevoir de votre génie et
     de la bravoure de nos armées, la France n'en veut d'autre fruit que
     la paix. Nos institutions garantissent à l'Europe que jamais le
     gouvernement Français ne peut être entraîné par les séductions de
     la victoire.

L'Empereur répondit:

     La lutte dans laquelle nous sommes engagés est sérieuse.
     L'entraînement de la prospérité n'est pas le danger qui nous menace
     aujourd'hui. C'est sous les _Fourches Caudines_ que les étrangers
     veulent nous faire passer!

     La justice de notre cause, l'esprit public de la nation, et le
     courage de l'armée, sont de puissans motifs pour espérer des
     succès; mais si nous avions des revers, c'est alors surtout que
     j'aimerais à voir déployer toute l'énergie de ce grand peuple;
     c'est alors que je trouverais dans la chambre des pairs des preuves
     d'attachement à la patrie et à moi.

     C'est dans les tems difficiles que les grandes nations, comme les
     grands hommes, déploient toute l'énergie de leur caractère, et
     deviennent un objet d'admiration pour la postérité.

     Monsieur le président et Messieurs les députés de la chambre des
     pairs, je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez au nom de
     la chambre.

Le comte Lanjuinais, à la tête de la députation de la chambre des
représentans, prononça ensuite le discours suivant:

     Sire, la chambre des représentans a recueilli avec une profonde
     émotion les paroles émanées du trône dans la séance solennelle où
     V. M. déposant le pouvoir extraordinaire qu'elle exerçait, a
     proclamé le commencement de la monarchie constitutionnelle.

     Les principales bases de cette monarchie protectrice de la liberté,
     de l'égalité, du bonheur du peuple, ont été reconnues par V. M.,
     qui, se portant d'elle-même au-devant de tous les scrupules, comme
     au devant de tous les voeux, a déclaré que le soin de réunir nos
     constitutions éparses, et de les coordonner, était une des plus
     importantes occupations réservées à la législature. Fidèle à sa
     mission, la chambre des représentans remplira la tâche qui lui est
     dévolue dans ce noble travail: elle demande que, pour satisfaire à
     la volonté publique, ainsi qu'aux voeux de V. M., la délibération
     nationale rectifie le plus tôt possible ce que l'urgence de notre
     situation a pu produire de défectueux, ou laisser d'imparfait dans
     l'ensemble de nos constitutions.

     Mais en même tems, Sire, la chambre des représentans ne se montrera
     pas moins empressée de proclamer ses sentimens et ses principes sur
     la lutte terrible qui menace d'ensanglanter l'Europe. À la suite
     d'événemens désastreux, la France envahie ne parut un moment
     écoutée sur l'établissement de sa constitution que pour se voir
     presqu'aussitôt soumise à une charte royale émanée du pouvoir
     absolu, à une ordonnance de réformation toujours révocable de sa
     nature, et qui, n'ayant pas l'assentiment exprimé du peuple, n'a
     jamais pu être considérée comme obligatoire par la nation.

     Reprenant aujourd'hui l'exercice de ses droits, se ralliant autour
     du héros que sa confiance investit de nouveau du gouvernement de
     l'état, la France s'étonne et s'afflige de voir des souverains en
     armes lui demander raison d'un changement intérieur qui est le
     résultat de la volonté nationale, et qui ne porte atteinte ni aux
     relations existantes avec les autres gouvernemens ni à leur
     sécurité. La France ne peut admettre les distinctions à l'aide
     desquelles les puissances coalisées cherchent à voiler leur
     agression. Attaquer le monarque de son choix, c'est attaquer
     l'indépendance de la nation. Elle est armée toute entière pour
     défendre cette indépendance et pour repousser sans exception toute
     famille et tout prince qu'on oserait vouloir lui imposer. Aucun
     projet ambitieux n'entre dans la pensée du peuple Français; la
     volonté même du prince victorieux serait impuissante pour entraîner
     la nation hors des limites de sa propre défense. Mais aussi pour
     garantir son territoire, pour maintenir sa liberté, son honneur, sa
     dignité, elle est prête à tous les sacrifices. Que n'est-il permis,
     Sire, d'espérer encore que cet appareil de guerre, formé peut-être
     par les irritations de l'orgueil et par des illusions que chaque
     jour doit affaiblir, s'éloignera devant le besoin d'une paix
     nécessaire à tous les peuples de l'Europe, et qui rendrait à Votre
     Majesté sa compagne, aux Français l'héritier du trône? Mais déjà le
     sang a coulé, le signal des combats, préparés contre l'indépendance
     et la liberté française, a été donné au nom d'un peuple qui porte
     au plus haut degré l'enthousiasme de l'indépendance et de la
     liberté. Sans doute, au nombre des communications que nous promet
     Votre Majesté, les chambres trouveront la preuve des efforts
     qu'elle a faits pour maintenir la paix du monde. Si tous ces
     efforts doivent rester inutiles, que les malheurs de la guerre
     retombent sur ceux qui l'auront provoquée!

     La chambre des représentans n'attend que les documens qui lui sont
     annoncés, pour concourir de tout son pouvoir aux mesures qu'exigera
     le succès d'une guerre aussi légitime. Il lui tarde, pour énoncer
     son voeu, de connaître les besoins et les ressources de l'état; et
     tandis que Votre Majesté, opposant à la plus injuste agression la
     valeur des armées nationales et la force de son génie, ne
     cherchera, dans la victoire, qu'un moyen d'arriver à une paix
     durable, la chambre des représentans croira marcher vers le même
     but, en travaillant sans relâche au pacte, dont le perfectionnement
     doit cimenter encore l'union du peuple et du trône, et fortifier
     aux yeux de l'Europe, par l'amélioration de nos institutions, la
     garantie de nos engagemens.

L'Empereur répondit:

     Je retrouve avec satisfaction mes propres sentimens dans ceux que
     vous m'exprimez. Dans ces graves circonstances, ma pensée est
     absorbée par la guerre imminente, au succès de laquelle sont
     attachés l'indépendance et l'honneur de la France.

     Je partirai cette nuit pour me rendre à la tête de mes armées, les
     mouvemens des différens corps ennemis y rendent ma présence
     indispensable. Pendant mon absence, je verrais avec plaisir qu'une
     commission nommée par chaque chambre méditât sur nos constitutions.

     La constitution est notre point de ralliement; elle doit être notre
     étoile polaire dans ces momens d'orage. Toute discussion publique
     qui tendrait à diminuer, directement ou indirectement, la confiance
     qu'on doit avoir dans ses dispositions, serait un malheur pour
     l'état; nous nous trouverions au milieu des écueils, sans boussole
     et sans direction. La crise où nous sommes engagés est forte.
     N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés
     par les barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupant
     de discussions abstraites, au moment où le bélier brisait les
     portes de la ville.

     Indépendamment des mesures législatives qu'exigent les
     circonstances de l'intérieur, vous jugerez peut-être utile de vous
     occuper des lois organiques destinées à faire marcher la
     constitution. Elles peuvent être l'objet de vos travaux publics
     sans avoir aucun inconvénient.

     Monsieur le président et Messieurs les députés de la chambre des
     représentans, les sentimens exprimés dans votre adresse me
     démontrent assez l'attachement de la chambre à ma personne, et tout
     le patriotisme dont elle est animée. Dans toutes les affaires, ma
     marche sera toujours droite et ferme. Aidez-moi à sauver la patrie.
     Premier représentant du peuple, j'ai contracté l'obligation que je
     renouvelle, d'employer dans des tems plus tranquilles toutes les
     prérogatives de la couronne et le peu d'expérience que j'ai acquis,
     à vous seconder dans l'amélioration de nos institutions.

La voix, naturellement accentuée, de Napoléon, fit ressortir les mâles
pensées dont étincelaient ces deux discours; et quand il fut arrivé à ce
passage, _toute discussion publique qui tendrait à diminuer la
confiance, etc. etc._ et à celui-ci, _n'imitons pas le Bas-Empire_, il
enveloppa cette exhortation salutaire, d'un regard scrutateur qui fit
baisser les yeux aux provocateurs de la discorde. La saine partie des
représentons approuva la réponse de l'Empereur; les autres la
regardèrent comme une leçon injurieuse à la dignité de la chambre. Il
est des hommes qui se croient permis de pousser les remontrances jusqu'à
l'outrage, et qui ne peuvent entendre, sans s'offenser, les avis même
les plus sages et les plus mesurés.

L'Empereur partit, ainsi qu'il l'avait annoncé, dans la nuit du 12 mai.

La question de savoir s'il devait donner ou recevoir le signal des
hostilités, s'était souvent offerte à ses méditations.

En attaquant l'ennemi, il avait l'avantage de combattre avant l'arrivée
des Russes, et de transporter la guerre hors du territoire français;
s'il était victorieux, il pouvait faire soulever la Belgique, et
détacher de la coalition une partie de l'ancienne confédération du Rhin,
et peut-être l'Autriche.

En se laissant attaquer, il restait le maître de choisir son champ de
bataille, de multiplier à l'infini ses moyens de résistance, et de
porter, à son plus haut degré d'exaltation, la force et le dévouement de
son armée. Une armée de Français combattant sous les yeux de leurs
mères, de leurs épouses, de leurs enfans, pour la conservation de leur
bien-être et la défense de l'honneur et de l'indépendance de la patrie,
eût été invincible. C'était ce dernier parti que Napoléon préférait; il
s'accordait avec l'espoir qu'il nourrissait involontairement de se
rapprocher des étrangers, et avec la crainte d'indisposer la chambre, en
commençant la guerre sans avoir épuisé préalablement tous les moyens
d'obtenir la paix.

Mais Napoléon sentit que, pour rendre une guerre nationale, il faut que
tous les citoyens soient unis avec leur chef, de coeur et de volontés; et
convaincu que le mauvais esprit de la chambre ferait chaque jour de
nouveaux progrès et porterait la division et le trouble dans l'état, il
résolut de commencer la guerre, espérant que la fortune favoriserait ses
armes, et que la victoire le réconcilierait avec les députés, ou lui
donnerait les moyens de les faire rentrer dans l'ordre.

L'Empereur chargea du gouvernement, pendant son absence, un conseil
composé des quatorze personnes suivantes, savoir: le prince JOSEPH,
président; le prince LUCIEN. _Les ministres_: le prince CAMBACÉRÈS; le
prince d'ECKMUHL; le duc de VICENCE; le duc de GAÈTE; le duc de DECRÈS;
le duc d'OTRANTE; le comte MOLLIEN; le comte CARNOT. _Les ministres
d'état_: le comte DÉFERMON; le comte REGNAUD (de Saint-Jean-d'Angely);
le comte BOULAY (de la Meurthe); le comte MERLIN. Il leur dit: «Je pars
cette nuit: faites votre devoir; l'armée française et moi nous allons
faire le nôtre. Je vous recommande de l'union, du zèle et de l'énergie.»

Il parut étrange, dans une monarchie représentative où la responsabilité
pèse sur les ministres, de voir associer, au gouvernement, des ministres
d'état non responsables.

On le fit observer à l'Empereur; il répondit qu'il avait adjoint des
ministres d'état au conseil, pour qu'ils fussent, près de la chambre des
députés, les interprètes du gouvernement; qu'il désirait que les
ministres à portefeuille, tant que leur éducation constitutionnelle ne
serait point terminée, ne parussent, à cette chambre, que le moins
possible; qu'ils n'étaient point familiers avec la tribune; qu'ils
pourraient y émettre, sans le vouloir, des opinions et des principes que
le gouvernement ne pourrait avouer; qu'il serait inconvenant et
difficile de démentir les paroles d'un ministre, tandis que celles d'un
ministre d'état pouvaient être désavouées, sans compromettre le
gouvernement et sans blesser sa dignité.

Ces motifs étaient-ils les seuls? Je ne le crois pas. Il se défiait de
la perfidie du duc d'Otrante, du laisser-aller de tel et tel ministre,
et il était bien aise de trouver une raison ou un prétexte pour
introduire, dans le conseil du gouvernement, les quatre ministres d'état
dont le dévouement et l'inébranlable fidélité lui paraissaient un
surcroît de garantie. Lorsqu'il manifesta la volonté de commencer la
guerre, le duc de Vicence sollicita la faveur de le suivre à l'armée.
«Si je ne vous laissais point à Paris, lui répondit-il, sur qui
pourrais-je compter?» Que de choses dans ce peu de mots!

Les ministres de l'intérieur et des affaires étrangères se présentèrent,
le lendemain de son départ, à la chambre des pairs. M. Carnot lui soumit
un exposé de la situation de l'Empereur et de l'empire.

«Sa Majesté, dit-il, éclairée par les événemens passés, et revenu, le
coeur plein du désir et de l'espoir de conserver la paix au dehors, et de
pouvoir gouverner paternellement.

[...]

«Si l'Empereur était moins sûr de la force de son caractère et de la
pureté de ses résolutions, il pourrait se regarder comme placé entre
deux écueils, les partisans de la dynastie dépossédée, et ceux du
_système républicain_. Mais les premiers, n'ayant pas su conserver ce
qu'ils tenaient, sauront bien moins encore le ressaisir; les autres,
désabusés par une longue expérience et liés par gratitude au prince qui
les a délivrés, en sont devenus les plus zélés défenseurs; leur
franchise aussi connue que le fut leur exaltation philantropique,
environne ce trône, occupé par l'auguste fondateur d'une dynastie
nouvelle, qui se fait gloire d'être sortie de nos rangs populaires.

Après cette déclaration, à laquelle les opinions républicaines de M.
Carnot donnaient une grande importance; ce ministre se livra à l'examen
successif des diverses branches d'administration publique.

Il révéla l'état dans lequel se trouvaient réduits par les malheurs du
tems et la mauvaise gestion du gouvernement royal, les finances des
communes, les hospices, les cultes, les travaux publics, les mines, les
manufactures, le commerce, l'instruction publique, et fit connaître le
système d'amélioration que l'Empereur avait conçu et déjà mis en oeuvre,
pour rendre aux communes et aux hospices leurs anciennes ressources, aux
travaux publics leur activité, au commerce son essor, à l'université son
éclat, aux manufactures leur prospérité, au clergé l'aisance et la
considération que lui avaient fait perdre les persécutions dirigées par
lui à l'instigation des émigrés, contre les prétendus spoliateurs de
leurs biens.

Arrivé au département de la guerre, il annonça que l'Empereur avait
rétabli, sur ses anciennes bases, l'armée dont le dernier gouvernement
avait à dessein dispersé les élémens; que, depuis le 20 mars, nos forces
s'étaient élevées, par suite des enrôlemens volontaires et du rappel des
anciens militaires, de cent mille hommes à trois cent soixante-quinze
mille; que la garde impériale, le plus bel ornement de la France pendant
la paix, et son plus ferme rempart pendant la guerre, serait bientôt
portée à quarante mille hommes; que l'artillerie, malgré les douze mille
six cents bouches à feu livrées à l'ennemi par la fatale convention du
23 avril 1814, s'était relevée de ses ruines, et comptait maintenant
cent batteries et vingt mille chevaux; que nos arsenaux désorganisés
avaient repris leurs travaux de construction, et rétabli le matériel de
l'armée; que nos manufactures d'armes, naguères abandonnées et désertes,
avaient, depuis deux mois, fabriqué ou réparé quatre cents mille fusils;
que cent soixante-dix places ou forteresses, tant sur les frontières que
dans l'intérieur, avaient été approvisionnées, réparées et mises en état
de résister à l'ennemi; que la garde nationale, réorganisée
complétement, avait déjà fourni, pour la défense des frontières, deux
cent quarante bataillons ou cent cinquante mille hommes, et que la
formation successive des autres bataillons d'élite produirait plus de
deux cents mille hommes; que les volontaires dans les villes fermées et
les élèves des lycées et des écoles spéciales avaient été organisés en
compagnies d'artillerie, et formaient une masse de plus de vingt-cinq
mille excellens canonniers; en sorte que huit cent cinquante mille
Français défendraient l'indépendance, la liberté, l'honneur de la
patrie, pendant que les gardes nationales sédentaires se prépareraient,
dans l'intérieur, à offrir de nouvelles ressources pour le triomphe de
la cause nationale.

Enfin, après avoir jeté un coup d'oeil rapide sur les dispositions
hostiles de nos ennemis, sur les troubles intérieurs qu'ils avaient
suscités, et les moyens de répression qu'avait adoptés l'Empereur, M.
Carnot termina son rapport par exprimer le voeu que les deux chambres
pussent bientôt donner à la France, de concert avec l'Empereur, les lois
organiques dont elle avait besoin, pour que _la licence ne prît point la
place de la liberté, et l'anarchie la place de l'ordre_.

Cet exposé, où M. Carnot laissa percer les craintes qu'inspirait à
l'Empereur et à la nation, les progrès de l'esprit d'insubordination et
de démagogie manifesté par certains membres de la chambre, fut
immédiatement suivi d'un rapport du duc de Vicence, sur les dispositions
menaçantes des puissances étrangères, et sur les efforts infructueux
qu'avait fait l'Empereur pour les ramener à des sentimens modérés et
pacifiques. Il attribua principalement leurs résolutions hostiles aux
suggestions du cabinet de Londres. Il fit connaître ensuite les
préparatifs militaires des quatre grandes puissances, les ligues
renouvelées ou formées récemment contre nous, et conclut ainsi: «Croire
à la possibilité du maintien de la paix, serait donc aujourd'hui un
dangereux aveuglement; la guerre nous entoure de toutes parts, et ce
n'est plus que sur le champ de bataille, que la France peut reconquérir
la paix. Les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens sont en ligne; les
Russes sont en pleine marche. C'est un devoir d'accélérer l'heure du
combat, quand une hésitation trop prolongée peut compromettre les
intérêts de l'état.»

Ces deux rapports furent présentés à la chambre des députés par des
ministres d'état, au même moment où les ministres en donnaient
connaissance à celle des pairs. Au lieu de pénétrer les représentans de
la nécessité de se rallier franchement à l'Empereur, et, comme le dit
l'un d'eux, de ne point rétablir de lutte avec le gouvernement, dans un
moment où le sang français allait couler, ils ne lui suggérèrent que de
stériles discussions sur l'inconvenance des rapports des ministres
d'état avec la chambre, et sur l'urgence de nommer une commission pour
s'occuper de réformer l'acte additionnel. Un désir immodéré de discourir
et de faire des lois, s'était emparé du plus grand nombre des députés;
mais ce n'est point avec de vaines paroles et des projets de
constitution, qu'on sauve un état. Quand la patrie était en danger, les
Romains, au lieu de délibérer, suspendaient l'empire des lois et se
donnaient un dictateur.

Le lendemain 17, les deux chambres reçurent la communication d'un
nouveau rapport fait à l'Empereur, par le ministre de la police, sur la
situation morale de la France.

     «Sire», disait ce ministre, «je dois vous dire la vérité toute
     entière. Nos ennemis ont de l'audace, des instrumens au-dehors, des
     appuis au-dedans; ils n'attendent que le moment favorable pour
     réaliser le plan conçu depuis vingt ans, et depuis vingt ans
     déjoué, d'unir le camp de Jalès à la Vendée, et d'entraîner une
     partie de la multitude dans cette confédération qui s'étend de la
     Manche à la Méditerranée.»

     «Dans ce système, les campagnes de la rive gauche de la Loire, dont
     la population est plus facile à égarer, sont le principal foyer de
     l'insurrection, qui doit, à l'aide des bandes errantes de la
     Bretagne, se propager jusqu'en Normandie, où le voisinage des îles
     et les dispositions de la côte, rendent les communications plus
     faciles. Elle s'appuie d'un autre côté sur les Cevennes pour
     s'étendre jusqu'aux rives du Rhône, par les révoltes qu'on peut
     exciter dans quelques parties du Languedoc et de la Provence.
     Bordeaux est depuis l'origine, le centre de direction de ces
     mouvemens».

     «Ce système n'a pas été abandonné. Il y a plus, le parti s'est
     grossi, à chaque phase de notre révolution, de tous les mécontens
     que les événemens produisaient, de tous les factieux encouragés par
     la certitude de l'amnistie, de tous les ambitieux qui désiraient
     acquérir quelque importance politique dans les changemens qu'on
     présageait.

     [...]

     «C'est ce parti qui trouble maintenant la tranquillité intérieure.
     C'est lui qui agite Marseille, Toulouse et Bordeaux. Marseille, où
     l'esprit de sédition anime jusqu'aux dernières classes de la
     population, où les lois ont été méconnues; Toulouse, qui semble
     encore sous l'influence de l'organisation révolutionnaire qui lui
     en fut donnée il y a quelques mois. Bordeaux, où reposent et
     fermentent avec intensité tous les germes de révolte.

     [...]

     «C'est ce parti qui, par de fausses alarmes, de fausses espérances,
     des distributions d'argent, et l'emploi des menaces, est parvenu à
     soulever de paisibles cultivateurs dans tous le territoire enclavé
     entre la Loire, la Vendée, l'Océan et le Rhône. On y a débarqué des
     armes, des munitions de guerre. L'hydre de la rébellion renaît, se
     reproduit partout où il exerça jadis ses ravages, et n'est point
     abattu par nos succès de Saint-Gilles et d'Aisenay. De l'autre côté
     de la Loire, des bandes désolent le département de Morbihan,
     quelques parties d'Ille-et-Vilaine, des côtes du nord, et de la
     Sarthe. Elles ont en un moment envahi les villes d'Aurai, de
     Rhedon, de Ploërmel, les campagnes de Mayenne jusqu'aux portes de
     Laval; elles arrêtent les marins et les militaires rappelés; elles
     désarment les propriétaires, se grossissent des paysans qu'elles
     font marcher de force, pillent les caisses publiques, anéantissent
     les instrumens de l'administration, menacent les fonctionnaires,
     s'emparent des diligences, saisissent les courriers, et ont
     intercepté un instant les communications du Mans à Angers, d'Angers
     à Nantes, de Nantes à Rennes, de Rennes à Vannes.»

     «Sur les bords de la Manche, Dieppe, le Hâvre ont été agités par
     des mouvemens séditieux. Dans toute la 15e division, les bataillons
     de la milice nationale n'ont été formés qu'avec la plus grande
     difficulté. Les militaires et les marins ont refusé de répondre aux
     appels, et n'ont obéi qu'aux moyens de contraintes. Caen a été
     troublé deux fois par des réactions royalistes, et dans quelques
     arrondissemens de l'Orne, des bandes se forment comme en Bretagne
     et dans la Mayenne».

     «Enfin, tous les écrits qui peuvent décourager les hommes faibles,
     enhardir les factieux, ébranler la confiance, diviser la nation,
     jeter de la déconsidération sur le gouvernement; tous les pamphlets
     qui sortent des presses de la Belgique, ou des imprimeries
     clandestines de France; tout ce que les journaux étrangers publient
     contre nous; tout ce que les écrivains des partis composent, se
     distribue, se colporte se répand impunément par défaut de lois
     répressives, et l'abus de la liberté de la presse».

     «Inébranlable dans le système de modération qu'elle avait adopté,
     Votre Majesté crut devoir attendre la convocation des chambres,
     pour n'opposer que des précautions légales aux manoeuvres que la
     législation ordinaire ne punit pas toujours, et qu'elle ne pouvait
     ni prévoir ni prévenir.»

Le duc d'Otrante, entrant alors en matière, discutait les lois qui, nées
dans des circonstances analogues, auraient pu être appliquées aux
circonstances présentes; et ces lois lui paraissant impolitiques,
dangereuses, insuffisantes, il en concluait qu'il était indispensable
que les chambres s'occupassent sur-le-champ, des lois nouvelles
nécessaires pour réprimer la licence de la presse, et circonscrire la
liberté individuelle jusqu'au retour de l'ordre et de la paix
intérieure.

Ce rapport ne fit point autant d'impression qu'on aurait dû s'y
attendre. Les députés, exactement informés de ce qui se passait dans
leurs départemens, reconnurent que les faits avaient été falsifiés; ils
se persuadèrent que le tableau lugubre que M. Fouché leur présentait de
la situation de la France, lui avait été commandé par l'Empereur pour
les effrayer et les rendre plus dociles à ses volontés.

Les bureaux particuliers de la chambre retentirent des démentis plus ou
moins formels donnés par chaque représentant aux assertions
ministérielles. L'un des membres de la députation du Calvados ne voulut
même point se contenter de ces démentis à l'amiable, et déclara
hautement à la tribune que les agens du ministère avaient abusé leur
chef, en lui dépeignant une rixe individuelle, sans conséquence et
sur-le-champ appaisée, comme une insurrection générale de royalistes. On
aurait pu s'éviter la peine d'apprendre à M. Fouché, que son rapport
amplifiait la vérité, et transformait des accidens particuliers en
événemens publics; il le savait. Déjà voué à la cause des Bourbons, il
avait, à dessein, dénaturé les faits, dans l'intention de rendre de
l'espoir et de la consistance aux royalistes, et d'intimider, de
refroidir, de diviser les partisans de Napoléon[35].

La chambre, au lieu de s'occuper des lois et des mesures de salut
public, dont l'initiative lui avait été déférée, abandonna au ministère
le soin de les lui proposer. Elle préféra reprendre ses discussions sur
son sujet favori, l'acte additionnel; et je la laisse se consumer en
dissertations abstraites, pour retourner à Napoléon.

L'Empereur, parti le 12 à trois heures du matin, avait visité en passant
les fortifications de Soissons et de Laon, et était arrivé le 13 à
Avesnes. Ses regards inquiets se reportaient sans cesse vers Paris.
Placé, pour ainsi dire, entre deux feux, il semblait moins redouter les
ennemis qu'il avait devant lui, que ceux qu'il laissait en arrière.

La totalité de ses forces s'élevait au 14 juin à trois cents mille
hommes, dont seulement cent cinquante mille hommes d'infanterie et
trente-cinq mille de cavalerie étaient en état d'entrer en campagne.

Il avait formé de ces cent quatre-vingt-cinq mille hommes, quatre armées
et quatre corps d'observation.

La première, portant le nom de _grande armée_, était destinée à agir
immédiatement sous ses ordres; elle était subdivisée en cinq corps
principaux, commandés, le 1er par le comte d'ERLON; le 2e par le comte
REILLE; le 3e par le comte VANDAMME; le 4e par le comte GÉRARD; le 5e
(dit le 6e) par le comte LOBEAU[36]: et en un corps de cavalerie
commandé par le maréchal GROUCHY.

Cette armée, non compris la garde impériale, forte de 4500 chevaux et
14000 fantassins, était à-peu-près de cent mille hommes, dont seize
mille de cavalerie.

La deuxième, sous le titre d'_armée des Alpes_, était commandée par le
maréchal duc d'ALBUFÉRA: elle devait occuper les débouchés de l'Italie
et la lisière du pays de Gex. Sa force pouvait être de douze mille
hommes.

La troisième, sous le titre d'_armée du Rhin_, avait à sa tête le
général comte RAPP, et était chargée de protéger les frontières de
l'Alsace. On l'évaluait à dix-huit mille hommes.

La quatrième, dite _armée de l'Ouest_, agissait dans la Vendée, et
devait, après sa pacification, venir se confondre dans la _grande
armée_: elle était de dix-sept mille hommes; le général LAMARQUE en
avait le commandement en chef.

Le 1er corps d'observation, placé à Béford, était commandé par le
général LECOURBE. Il devait défendre les issues de la Suisse et la
Franche-Comté, et se lier, suivant les circonstances, par sa gauche à
l'armée des Alpes, ou par sa droite à l'armée du Rhin.

Les trois autres corps ayant pour chefs le maréchal BRUNE à Marseille,
le général CLAUSEL à Bordeaux, et le général DECAEN à Toulouse, devaient
maintenir la tranquillité dans le pays, et s'opposer, en cas de besoin,
aux invasions que pourraient tenter les Espagnols d'un côté, les
Piémontais et les Anglais de l'autre.

Ces quatre corps d'observation formaient ensemble vingt mille hommes.

Ils devaient être appuyés, et renforcés par dix mille soldats, et
cinquante mille gardes nationaux soldés.

Les deux armées du Rhin et des Alpes, devaient l'être également, par
cinquante mille hommes de ligne et cent mille chasseurs et grenadiers de
la garde nationale.

Enfin, l'armée que commandait l'Empereur en personne, devait être
augmentée de cent mille gardes nationaux qui auraient été placés en
seconde ligne, et de soixante mille hommes de troupes réglées qui, ainsi
que celles dont il est parlé plus haut, s'organisaient journellement
dans les dépôts.

Toutes ces ressources, lorsqu'elles auraient été disponibles (et elles
pouvaient l'être avant la fin de la campagne), auraient porté la force
de l'armée active à plus de trois cents mille combattans, et celle de
l'armée de réserve, c'est-à-dire, des gardes nationales en deuxième
ligne ou dans les places fortes, à quatre cents mille hommes. Elles
auraient été alimentées: la première, par les levées des conscriptions
de 1814 et de 1815; l'autre, par la mobilisation de nouveaux bataillons
d'élite.

L'armée entière était superbe et pleine d'ardeur; mais l'Empereur,
esclave (plus qu'on ne peut le croire) de ses souvenirs et de ses
habitudes, fit la faute de la replacer sous le commandement de ses
anciens chefs. La plupart (malgré leurs adresses au Roi) n'avaient point
cessé de faire des voeux pour le triomphe de la cause impériale; mais,
néanmoins, ils ne paraissaient point disposés à la servir avec l'ardeur
et le dévouement qu'exigeaient les circonstances. Ce n'était plus ces
hommes qui, pleins de jeunesse et d'ambition, prodiguaient généreusement
leurs vies pour acquérir des grades et de la renommée; c'étaient des
hommes fatigués de la guerre, et qui, parvenus au suprême degré
d'élévation, et enrichis par les dépouilles des ennemis ou les largesses
de Napoléon, n'avaient plus d'autres désirs que de jouir paisiblement de
leur fortune à l'ombre de leurs lauriers.

Les colonels et les généraux entrés après eux dans la carrière,
murmurèrent de se trouver placés sous leur tutelle. Les soldats
eux-mêmes furent mécontens; mais ce mécontentement n'altéra point leur
confiance dans la victoire: Napoléon était à leur tête[37].

Le 14, l'Empereur fit mettre à l'ordre du jour la proclamation suivante:

     Avesnes, le 14 juin 1815.

     SOLDATS,

     C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui
     décida deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après
     Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux! nous
     crûmes aux protestations et aux sermens des princes que nous
     laissâmes sur le trône! Aujourd'hui, cependant, coalisés contre
     nous, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés
     de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions.
     Marchons donc â leur rencontre: eux et nous, ne sommes-nous plus
     les mêmes hommes?

     Soldats! à Jena, contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si
     arrogans, vous étiez un contre trois, et à Montmirail, un contre
     six! Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais,
     vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils
     ont soufferts.

     Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la
     confédération du Rhin, gémissent d'être obligés de prêter leurs
     bras à la cause des princes ennemis de la justice et des droits de
     tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable.
     Après avoir dévoré douze millions de Polonais, douze millions
     d'Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, elle
     devra dévorer les états du deuxième ordre de l'Allemagne.

     Les insensés! Un moment de prospérité les aveugle. L'oppression et
     l'humiliation du peuple Français sont hors de leur pouvoir! S'ils
     entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

     Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à
     livrer, des périls à courir; mais avec de la constance, la victoire
     sera à nous; les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie
     seront reconquis.

     Pour tout Français qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre
     ou de périr!

Le plan de campagne adopté par l'Empereur était digne du courage des
Français et de la haute réputation de leur chef.

Des renseignemens donnés d'une main sûre, et les agens que fournissait
le duc d'Otrante[38], avaient fait connaître, dans tous ses détails, la
position des alliés; Napoléon savait que l'armée de Wellington se
trouvait disséminée depuis les bords de la mer jusqu'à Nivelles, que les
Prussiens appuyaient leur droite à Charleroi, et que le reste de leur
armée s'échelonnait indéfiniment jusqu'au Rhin. Il jugea que les lignes
ennemies étaient trop étendues, et qu'il lui serait possible, en ne leur
donnant point le tems de se resserrer, de diviser les deux armées et de
tomber successivement sur leurs troupes éperdues.

À cet effet, il avait réuni toute la cavalerie en un seul corps de vingt
mille chevaux, qu'il se proposait de lancer, avec la rapidité de la
foudre, au milieu des cantonnemens ennemis.

Si la victoire favorisait ce coup d'audace, le centre de notre armée
devait le second jour occuper Bruxelles; et les corps de droite et de
gauche, rejeter les Anglais sur l'Escaut, et les Prussiens sur la Meuse.
La Belgique conquise, on aurait armé les mécontens et marché de succès
en succès jusqu'au Rhin, où l'on aurait de nouveau sollicité la paix.

Le 14, dans la nuit, notre armée, dont l'Empereur avait eu soin de
dérober la présence, devait se mettre en marche; rien n'annonçait que
l'ennemi eût prévu notre irruption, et tout nous promettait de grands
résultats; lorsque Napoléon apprit que le général Bourmont, les colonels
Clouet et Villoutreys, et deux autres officiers, venaient de déserter à
l'ennemi.

Il avait su, par le maréchal Ney, que M. de Bourmont, lors des événemens
de Besançon, avait montré de l'hésitation; et il ne s'était point soucié
de l'employer. Mais M. de Bourmont, ayant donné sa parole d'honneur au
général Gérard, de servir loyalement l'Empereur; et ce général, dont
Napoléon faisait un grand cas, ayant répondu de Bourmont, l'Empereur
consentit à lui accorder du service. Comment aurait-il pu supposer que
cet officier qui s'était couvert de gloire en 1814, voudrait, en 1815,
passer à l'ennemi, la veille d'une bataille!!

Napoléon fit sur-le-champ, à son plan d'attaque, les changemens que
cette trahison inattendue rendait nécessaires, et se porta de suite en
avant.

Le 15, à une heure du matin, il était de sa personne à Jumiguan sur
l'Heure.

À trois heures, son armée se mit en mouvement sur trois colonnes, et
déboucha brusquement par Beaumont, Maubeuge et Philippeville.

Un corps d'infanterie du général Ziethen voulut disputer le passage de
la Sambre; le quatrième corps de chasseurs, soutenu par le neuvième,
l'enfonça à coups de sabre, et lui fit trois cents prisonniers. Les
sapeurs et les marins de la garde, envoyés à la suite de l'ennemi pour
réparer les ponts, ne lui laissèrent point le tems de les détruire. Ils
le suivirent en tirailleurs, et pénétrèrent avec lui dans la place. Le
valeureux Pajol arriva bientôt avec sa cavalerie, et Charleroi fut à
nous. Les habitans, heureux de revoir les Français, les saluèrent
unanimement par des cris prolongés de _vive l'Empereur! vive la France!_

Le général Pajol mit sur-le-champ les hussards du général Clary à la
poursuite des Prussiens; et ce brave régiment termina sa journée en
prenant un drapeau, et en détruisant un bataillon qui avait osé
résister.

Pendant ce tems, le deuxième corps passait la Sambre à Marchiennes, et
culbutait tout ce qui se trouvait devant lui. Les Prussiens, étant
parvenus à se rallier, voulurent lui opposer quelque résistance; le
général Reille les fit enfoncer par sa cavalerie légère, leur prit deux
cents hommes, et tua ou dispersa le reste. Battus de toutes parts, ils
se rejetèrent sur les hauteurs de Fleurus, qui, vingt ans auparavant,
avaient été déjà si fatales aux ennemis de la France[39].

Napoléon, d'un coup d'oeil, reconnut le terrain. Nos troupes s'élancèrent
sur les Prussiens au pas de course. Trois carrés d'infanterie, appuyés
par plusieurs escadrons et de l'artillerie, soutinrent le choc avec
intrépidité. Fatigué de leur immobilité, l'Empereur ordonne au général
Letort de les charger à la tête des dragons de la garde. Au même moment,
le général Excelmans débusque sur le flanc gauche de l'ennemi; le
vingtième de dragons, commandé par le jeune et brave Briqueville, se
précipite sur les Prussiens d'un côté, tandis que Letort les attaque de
l'autre. Ils furent enfoncés, anéantis; mais ils nous vendirent cher la
victoire: Letort fut tué.

Cette journée, peu importante par ses résultats, puisqu'elle ne coûta à
l'ennemi que cinq pièces d'artillerie et trois mille hommes tués ou
prisonniers, produisit, sur l'armée, les plus heureux effets. La
sciatique du maréchal Mortier[40], la trahison du général Bourmont,
avaient fait naître un sentiment d'incertitude et de crainte, qui fut
entièrement dissipé par l'issue favorable de ce premier combat.

Jusques-là, chaque chef de corps en avait conservé le commandement
immédiat, et l'on pense quelle devait être leur ardeur et leur
émulation: l'Empereur fit la faute de renverser les espérances de leur
courage et de leur ambition; il plaça le général d'Erlon et le comte
Reille sous les ordres du maréchal Ney, qu'il avait fait venir après
coup; et le comte Gérard et le comte Vandamme sous ceux du maréchal
Grouchy, qu'il eût été préférable de laisser à la tête de la cavalerie.

Le 16 au matin, l'armée, ainsi partagée, occupait les positions
suivantes:

Le maréchal Ney, avec les premier et deuxième corps, la cavalerie du
général Lefêvre-Desnouettes et celle du général Kellerman, avait son
avant-garde à Frasnes, et les autres troupes disséminées autour de
Gosselies[41].

Le maréchal Grouchy, avec les 3e et 4e corps et la cavalerie des
généraux Pajol, Excelmans et Milhaud, était placé en avant et sur les
hauteurs de Fleurus.

Le 6e corps et la garde étaient échelonnés entre Fleurus et Charleroi.

Le même jour, l'armée du maréchal Blucher, forte de 90,000 hommes,
ralliés avec une grande habileté, était postée sur les hauteurs de Bry
et de Sombref, et occupait les villages de Ligny et de St.-Amand, qui
garnissaient son front. Sa cavalerie se prolongeait fort avant sur la
route de Namur[42].

L'armée du duc de Wellington, que ce général n'avait point encore eu le
tems de rassembler, se composait d'environ cent mille hommes, éparpillés
entre Ath, Nivelle, Gennappes et Bruxelles.

L'Empereur fut reconnaître, en personne, la position de Blucher; et,
pénétrant les desseins de ce général, résolut de lui livrer bataille,
avant que ses réserves et l'armée Anglaise qu'il cherchait à atteindre,
n'aient eu le tems de se rallier et de venir le rejoindre.

Il expédia sur-le-champ l'ordre au maréchal Ney, qu'il supposait en
marche sur les Quatre-Bras, _où il n'aurait trouvé que peu de monde_, de
chasser vigoureusement devant lui les Anglais, et de tomber ensuite à
bras raccourci sur les derrières de l'armée Prussienne.

En même tems, il fit opérer un changement de front à l'armée impériale;
le général Grouchy avança sur Sombref, le général Girard sur Ligny, le
général Vandamme sur St.-Amand.

Le général Girard, avec sa division forte de 5000 hommes, fut détaché du
2e corps et placé derrière la gauche du général Vandamme, de manière à
le soutenir et à lier en même temps l'armée du maréchal Ney avec celle
de Napoléon.

La garde et les cuirassiers Milhaud furent disposés en réserve en avant
de Fleurus.

À trois heures, le 3e corps aborda St.-Amand, et parvint à s'en emparer.
Les Prussiens, ramenés par Blucher, reprirent le village; les Français,
retranchés dans le cimetière, s'y défendirent avec opiniâtreté; mais,
accablés par le nombre, ils allaient succomber, lorsque le général
Drouot qui, plus d'une fois, décida le sort des batailles, s'élança au
galop avec quatre batteries de la garde, prit l'ennemi à revers et le
força de s'arrêter.

Au même moment, le maréchal Grouchy se battait avec succès à Sombref, et
le général Girard attaquait avec impétuosité le village de Ligny. Ses
murs crénelés et un long ravin en rendaient les approches aussi
difficiles que périlleuses; ces obstacles n'intimidèrent point le
général Lefol ni les braves qu'il commandait. Ils s'avancèrent la
baïonnette en avant, et en peu d'instans les Prussiens, repoussés et
anéantis, abandonnèrent le terrain.

Le maréchal Blucher, sachant que la possession de Ligny nous rendait
maîtres du sort de la bataille, revint à la charge avec des troupes
d'élite, et là, pour me servir de ses paroles, commença un combat qui
peut être considéré comme l'un des plus acharnés dont l'histoire fasse
mention. Pendant cinq heures, deux cents bouches à feu firent pleuvoir,
sur ce champ de carnage les blessures et la mort. Pendant cinq heures,
les Français et les Prussiens, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, se
disputèrent corps à corps, pied à pied, ce poste ensanglanté, et sept
fois consécutives se l'arrachèrent et se le reprirent tour-à-tour.

L'Empereur espérait, à chaque instant que le maréchal Ney allait venir
prendre part à l'action. Dès le commencement de l'affaire, il lui avait
réitéré l'ordre de manoeuvrer de manière à envelopper la droite des
Prussiens; et il attachait un si grand prix à cette diversion, qu'il
écrivit au maréchal, et lui fit dire à plusieurs reprises _que le sort
de la France était entre ses mains_. Ney lui répondit qu'il avait sur
les bras toute l'armée Anglaise; qu'il lui promettait de tenir toute la
journée, mais rien de plus. L'Empereur, mieux instruit, l'assura qu'il
n'avait en tête que l'avant-garde de Wellington, et lui ordonna de
nouveau d'enfoncer les Anglais, et de s'emparer (coûte qui coûte) des
Quatre-Bras. Le maréchal persista dans sa funeste erreur. Napoléon,
pénétré de l'importance du mouvement que le maréchal Ney refusait de
comprendre et d'exécuter, envoya directement au 1er corps l'ordre de se
porter en toute hâte sur la droite des Prussiens; mais après avoir perdu
un tems précieux à l'attendre, il jugea que le combat ne pouvait se
prolonger davantage sans danger, et il prescrivit au général Girard qui
n'avait avec lui que cinq mille hommes, d'opérer le mouvement que
devaient effectuer les vingt mille hommes du comte d'Erlon,
c'est-à-dire, de tourner St.-Amand et de tomber sur les derrières de
l'ennemi.

Cette manoeuvre, habilement exécutée et secondée par une attaque de front
de la garde, et par une charge brillante des cuirassiers de la brigade
du général Delore et des grenadiers à cheval de la garde, décida la
victoire. Les Prussiens, affaiblis de toutes parts, se retirèrent en
désordre, et nous abandonnèrent, avec le champ de bataille, quarante
canons et plusieurs drapeaux.

À la gauche, le maréchal Ney, au lieu de se porter rapidement sur les
Quatre-Bras, et d'opérer la diversion qui lui avait été recommandée,
avait employé douze heures en tâtonnemens inutiles, et donné le tems au
prince d'Orange de renforcer son avant-garde. Les ordres pressans de
Napoléon ne lui permettant point de rester en contemplation, il se porta
en avant, et voulant sans doute réparer le tems perdu, il ne fit point
reconnaître à fond ni la position ni les forces de l'ennemi; il se jeta
sur lui tête baissée. La division du général Foy commença l'attaque, et
fit replier les tirailleurs et les postes avancés. La cavalerie Bachelu,
aidée, protégée, et soutenue par cette division, enfonça et mit en
pièces trois bataillons Écossais; mais l'arrivée de nouveaux renforts,
conduits par le duc de Wellington, et l'éclatante bravoure des Écossais,
des Belges et du prince d'Orange, suspendirent nos succès. Cette
résistance, loin de décourager le maréchal Ney, lui rendit une énergie
qu'il n'avait point montrée jusqu'alors. Il attaqua les Anglo-Hollandais
avec furie, et les rejeta sur les lisières du bois de Bossu. Le 1er de
chasseurs et le 6e de lanciers culbutèrent les Brunswikois; le 8e de
cuirassiers passa sur le corps à deux bataillons Écossais et leur prit
un drapeau; le 11e non moins intrépide, le poursuivit jusqu'à l'entrée
du bois. Mais ce bois qu'on n'avait point fait fouiller, était garni
d'infanterie Anglaise. Nos cuirassiers furent assaillis par des feux
dirigés à bout portant, qui jetèrent tout-à-coup le trouble et la
confusion dans leurs rangs. Quelques officiers, nouvellement incorporés,
au lieu d'apaiser le désordre, l'augmentèrent par des cris de _sauve qui
peut_. Ce désordre, qui en un instant se communiqua de proche en proche
jusqu'à Beaumont, aurait pu causer de grands malheurs, si l'infanterie
du général Foy, restée inébranlable, n'eût continué à soutenir le
combat, avec autant de persévérance que d'intrépidité.

Le maréchal Ney, qui n'avait avec lui que vingt mille hommes, voulut
faire avancer le premier corps qu'il avait laissé en arrière; mais
l'Empereur (comme je l'ai dit plus haut) avait ordonné directement au
comte d'Erlon, qui le commandait, de venir le rejoindre; et ce général
s'était mis en marche. Ney, lorsqu'il reçut cette nouvelle, était au
milieu du feu croisé des batteries ennemies. «Voyez-vous ces boulets?
s'écria-t-il avec un sombre désespoir, je voudrais qu'ils m'entrassent
tous dans le ventre.» Il fit voler sur les traces du comte d'Erlon, et
lui prescrivit, quels que soient les ordres qu'il ait pu recevoir de
l'Empereur lui-même, de rétrograder. Le comte d'Erlon eut la faiblesse
et le malheur d'obéir. Il ramena ses troupes au maréchal: mais il était
neuf heures du soir; et le maréchal, rebuté par les entraves qu'il avait
éprouvées, et mécontent de lui et des autres, avait cessé le combat.

Le duc de Wellington, dont les forces s'étaient accrues successivement
au-delà de cinquante mille hommes, se retira en bon ordre dans la nuit,
à Gennappes.

Le maréchal Ney dut, à la grande bravoure de ses troupes et à la fermeté
des généraux, l'honneur de n'avoir pas été forcé d'abandonner ses
positions.

L'acharnement avec lequel on se battit dans cette journée, fit frémir
les hommes les plus habitués à contempler de sang-froid les horreurs de
la guerre. Les ruines fumantes de Ligny et de Saint-Amand étaient
encombrées de morts et de mourans; le ravin, en avant de Ligny,
ressemblait à un fleuve de sang, sur lequel surnageaient des cadavres;
aux Quatre-Bras, même spectacle! le chemin creux qui bordait le bois,
avait disparu sous les corps ensanglantés des braves Écossais et de nos
cuirassiers. La garde impériale se distingua surtout par sa rage
meurtrière: elle combattit aux cris de _vive l'Empereur! point de
quartier!_ Le corps du général Girard montra la même animosité; ce fut
lui qui, ayant épuisé toutes ses munitions, demandait à grands cris des
cartouches et des Prussiens.

La perle des Prussiens, rendue considérable par le feu terrible de notre
artillerie, fut de vingt-cinq mille hommes. Blucher, renversé de cheval
par nos cuirassiers, ne leur échappa que par miracle.

La perte des Anglais et des Hollandais fut de quatre mille cinq cents
hommes. Trois régimens écossais, et la légion noire de Brunswick, furent
presqu'entièrement exterminés. Le prince de Brunswick lui-même et une
foule d'autres officiers de marque, furent tués.

Nous perdîmes, à l'aile gauche, près de 5,000 hommes et plusieurs
généraux. Le prince Jérôme, déjà blessé au passage de la Sambre, reçut
un léger coup de feu à la main; il se tint constamment à la tête de sa
division, et déploya beaucoup de valeur et de sang-froid.

Notre perte à Ligny, évaluée à 6,500 hommes, fut rendue plus douloureuse
encore par la blessure à mort du général Girard. Peu d'officiers étaient
doués d'un caractère aussi noble et d'une intrépidité aussi journalière.
Plus avide des faveurs de la gloire que des dons de la fortune, il ne
possédait que son épée; et ses derniers momens, au lieu d'être embellis
par le seul souvenir de ses actions héroïques, furent troublés par la
douleur de laisser sa famille à la merci du besoin.

La victoire de Ligny ne remplit point entièrement l'attente de
l'Empereur. «Si le maréchal Ney, dit-il, avait attaqué les Anglais avec
toutes ses forces, il les aurait écrasés, et serait venu donner le coup
de grâce aux Prussiens; et si, après avoir fait cette première faute, il
n'eût point fait la seconde sottise, d'empêcher le mouvement du comte
d'Erlon, l'intervention du premier corps aurait abrégé la résistance de
Blucher, et rendu sa défaite irréparable: toute son armée aurait été
prise ou détruite.»

Cette victoire, quoiqu'imparfaite, n'en fut pas moins considérée par les
généraux, comme étant de la plus haute importance. Elle séparait l'armée
anglaise des Prussiens, et nous laissait l'espoir de pouvoir la vaincre
à son tour.

L'Empereur, _sans perdre de tems_, voulait, dès la pointe du jour,
attaquer d'un côté les Anglais, et de l'autre, faire poursuivre sans
relâche l'armée de Blucher. On lui objecta que l'armée anglaise était
intacte et prête à recevoir la bataille, tandis que nos troupes,
harassées par les combats et la fatigue de Ligny, ne seraient peut-être
point en état de se battre avec la vigueur nécessaire. On lui fit enfin
de si nombreuses objections, qu'il consentit à laisser prendre du repos
à l'armée. Le malheur rend timide. Si, comme autrefois, Napoléon n'eût
écouté que les inspirations de son audace, il est probable, il est
certain (et je l'ai entendu dire au général Drouot), qu'il aurait pu,
selon son projet, conduire le 17 ses troupes à Bruxelles; _et qui peut
calculer quelles auraient été les suites de l'occupation de cette
capitale!_

L'Empereur se borna donc le 17, à former son armée en deux colonnes;
l'une de 65,000 hommes, conduite par l'Empereur, après avoir rallié
l'aile gauche, suivit la trace des Anglais. L'artillerie légère, les
lanciers du général Alphonse Colbert et de l'intrépide colonel Sourd,
les pourchassèrent jusqu'à l'entrée de la forêt de Soignes, où le duc de
Wellington prit position. L'autre, forte de 36,000 hommes, fut détachée
sous les ordres du maréchal Grouchy, pour observer et poursuivre les
Prussiens: elle ne dépassa point Gembloux.

La nuit du 17 au 18 fut affreuse, et semblait présager les malheurs de
la journée. Une pluie violente et non interrompue ne permit point à
l'armée de goûter un seul moment de repos. Pour surcroît d'infortune, le
mauvais état des chemins retarda l'arrivée des vivres; et la plupart des
soldats furent privés de nourriture; cependant, ils supportèrent gaîment
cette double disgrâce, et à la pointe du jour ils annoncèrent à
Napoléon, par des acclamations multipliées, qu'ils étaient prêts à voler
à une nouvelle victoire.

L'Empereur avait pensé que lord Wellington, isolé des Prussiens et
pressentant la marche du corps de Grouchy, qui pouvait, en passant la
Dyle, se porter sur son flanc ou sur ses derrières, n'oserait point
garder sa position, et se retirerait sur Bruxelles[43]. Il fut surpris,
lorsque le jour lui découvrit que l'armée Anglaise n'avait point quitté
ses positions et paraissait disposée à accepter la bataille. Il fit
reconnaître ces positions par plusieurs généraux, et pour me servir des
expressions de l'un d'eux, il sut qu'elles étaient défendues _par une
armée de canons, et par des montagnes d'infanterie_.

Napoléon prévint sur-le-champ le maréchal Grouchy, qu'il allait
probablement livrer une grande bataille aux Anglais, et lui ordonna de
pousser vigoureusement les Prussiens, de se rapprocher de la grande
armée le plus promptement possible, et de diriger ses mouvemens de
manière à lier avec elle ses opérations[44].

Il fit appeler ensuite ses principaux officiers, pour leur donner ses
instructions.

Les uns, pleins de confiance et d'audace, prétendirent qu'il fallait
attaquer et emporter de vive force la position ennemie. D'autres, plus
prudens, non moins braves, remontrèrent que la pluie avait abîmé les
terres; que les troupes (et particulièrement la cavalerie) ne pourraient
manoeuvrer sans beaucoup de difficultés et de fatigues; que l'année
Anglaise aurait l'immense avantage de nous attendre de pied ferme dans
ses retranchemens, et qu'il était préférable de chercher à les tourner.
Tous rendaient hommage à la valeur de leurs troupes, et promettaient
qu'elles feraient des prodiges: mais ils différaient d'opinion sur la
résistance qu'opposeraient les Anglais. Leur cavalerie, disaient les
généraux qui avaient fait la guerre en Espagne, ne vaut point la nôtre;
mais leur infanterie est plus redoutable qu'on ne pense. Retranchée,
elle est dangereuse par son adresse à tirer juste; en plaine, elle tient
ferme; et si on la culbute, elle se rallie cent pas plus loin, et
revient à la charge. De nouvelles discussions s'engagèrent, et, chose
remarquable, _il ne vint dans l'esprit de personne_ que les Prussiens,
dont quelques partis assez nombreux avaient été aperçus du côté de
Moustier, pussent être en mesure de faire sur notre droite une diversion
sérieuse.

L'Empereur, après avoir écouté et débattu tous les avis, se décida, par
des considérations qui réunirent tous les suffrages, à faire attaquer de
front les Anglais. Des ordres itératifs furent expédiés au maréchal
Grouchy, et Napoléon, pour lui donner le tems d'effectuer le mouvement
qu'il lui avait prescrit employa toute la matinée à déployer son armée.

L'Empereur fit en personne une nouvelle reconnaissance de l'armée
Anglaise: sa position centrale, appuyée au village de Mont-St.-Jean,
était soutenue à droite par la ferme d'Hougoumont, à gauche par celle de
la Haie Sainte. Ses deux ailes s'étendaient jusqu'au delà du hameau de
Terre-la-Haie et de Merke-Braine: des haies, des bois, des ravins, une
artillerie immense, et 85 à 90,000 hommes, défendaient cette formidable
position.

L'Empereur disposa son armée dans l'ordre suivant[45]: Le deuxième
corps, dont le prince Jérôme faisait toujours partie, fut placé
vis-à-vis les bois qui entouraient Hougoumont. Le 1er corps vis-à-vis la
Haie-Sainte. Le 6e corps fut envoyé à l'extrême droite, de manière à
pouvoir se lier avec le maréchal Grouchy, lorsqu'il déboucherait; la
cavalerie légère et les cuirassiers furent flanqués en seconde ligne,
derrière les 1er et 2e corps; la garde et sa cavalerie resta en réserve,
sur les hauteurs de Planchenois; l'ancienne division du général Girard
fut laissée à Fleurus; l'Empereur, avec son état-major, se plaça sur un
petit mamelon, près la ferme de la Belle-Alliance, d'où il dominait la
plaine et pouvait facilement diriger les mouvemens de l'armée, et
apercevoir ceux des Anglais.

À midi et demi, l'Empereur, persuadé que le maréchal Grouchy devait être
en mouvement, fit donner le signal du combat.

Le prince Jérôme se porta avec sa division sur Hougoumont. Les approches
en étaient défendues par des haies et un bois où l'ennemi avait placé
une nombreuse artillerie. L'attaque, rendue si difficile par les
accidens du terrain, fut opérée avec une extrême impétuosité; le bois
fut pris et repris tour-à-tour. Nos troupes et les Anglais, séparés le
plus souvent par une simple haie, se tiraient à bout portant, et
recevaient réciproquement leur feu, sans reculer d'un pas; de part et
d'autre, l'artillerie faisait des ravages épouvantables. Le succès
restait indécis, lorsque le général Reille fit soutenir l'attaque du
prince Jérôme par la division Foy, et parvint à forcer l'ennemi de lui
abandonner le bois et les vergers qu'il avait si vaillamment défendus et
conservés jusqu'alors.

Il était une heure: ce fut quelques momens auparavant qu'une dépêche
interceptée apprit à l'Empereur l'arrivée prochaine de trente mille
Prussiens, commandés par Bulow[46].

Napoléon pensa que la force de ce corps, dont quelques éclaireurs
avaient paru sur les hauteurs de Saint-Lambert, était exagérée; et
persuadé d'ailleurs que l'armée de Grouchy le suivait, et qu'il allait
se trouver entre deux feux, il ne s'en inquiéta que légèrement:
cependant, plutôt par prévoyance que par crainte, il donna l'ordre au
général Domont de se porter, avec sa cavalerie et celle du général
Suberwick, au-devant des Prussiens, et prescrivit au comte de Lobau de
se mettre en mesure de soutenir le général Domont, en cas de besoin. Des
ordonnances furent expédiées en même tems au maréchal Grouchy, pour
l'informer de ce qui se passait, et lui enjoindre _de nouveau_ de hâter
sa marche, de poursuivre, d'attaquer et d'écraser Bulow.

Notre armée se trouvait donc réduite, par la distraction des divisions
Domont et Suberwick, et par la paralysation du sixième corps, à moins de
cinquante-sept mille hommes: mais elle montrait tant de résolution, que
l'Empereur ne douta point qu'elle ne fût suffisante pour battre les
Anglais.

Le deuxième corps (je l'ai déjà dit) était parvenu à débusquer les
Anglais des bois d'Hougoumont; mais le premier corps, malgré le jeu
continuel de plusieurs batteries, et la résolution de notre infanterie
et de la cavalerie légère des généraux Lefêvre-Desnouettes et Guyot,
n'avait pu forcer ni la Haie-Sainte, ni Mont-Saint-Jean. L'Empereur
ordonna au maréchal Ney d'entreprendre une nouvelle attaque, et de la
faire soutenir par quatre-vingts pièces de canon. Un feu terrible de
mousqueterie et d'artillerie s'engagea dès-lors, sur toute la ligne. Les
Anglais, insensibles au danger, supportaient les charges de notre
infanterie et de notre cavalerie avec une grande fermeté; plus ils
montraient de résistance, plus nos soldais s'acharnaient au combat. Les
Anglais, enfin, repoussés de position en position, évacuèrent la
Haie-Sainte et Mont-Saint-Jean, et nos troupes s'en emparèrent aux cris
de _vive l'Empereur!_

Le comte d'Erlon envoya sur-le-champ, pour les y maintenir, la seconde
brigade du général Alix. Un corps de cavalerie anglaise lui coupa le
passage, la mit en désordre, et se jetant ensuite sur nos batteries,
parvint à désorganiser plusieurs pièces. Les cuirassiers du général
Milhaud partirent au galop, pour repousser la cavalerie des Anglais. Une
nouvelle division des leurs vint se jeter sur nos cuirassiers. Nos
lanciers et nos chasseurs furent envoyés à leur secours. Une charge
générale s'engagea, et les Anglais, rompus, culbutés et sabrés, furent
forcés de se replier en désordre.

Jusqu'alors, l'armée française, ou pour mieux dire les quarante mille
hommes des généraux Reille et d'Erlon, avaient obtenu et conservé une
supériorité marquée. L'ennemi, rebuté, paraissait incertain de ses
mouvemens. On avait remarqué des dispositions qui semblaient annoncer
une prochaine retraite. L'Empereur, satisfait, répétait avec joie: «Ils
sont à nous, je les tiens;» et le maréchal Soult et tous les généraux
regardaient, comme lui, la victoire assurée[47].

La garde avait déjà reçu l'ordre de se mettre en mouvement pour occuper
le terrain que nous avions conquis, et achever l'ennemi, lorsque le
général Domont fit prévenir l'Empereur que le corps de Bulow venait
d'entrer en ligne et s'avançait rapidement sur les derrières de notre
droite. Cet avis changea la résolution de Napoléon; au lieu de se servir
de sa garde pour soutenir les 1er et 2e corps, il la tint en réserve, et
fit ordonner au maréchal Ney, de se maintenir dans les bois
d'Hougoumont, à la Haie-Sainte et à Mont-St.-Jean, jusqu'à ce que l'on
eût connu l'issue du mouvement qu'allait opérer le comte de Lobau contre
les Prussiens.

Les Anglais, instruits de l'arrivée de Bulow, reprirent l'offensive et
cherchèrent à nous chasser des positions que nous leur avions enlevées.
Nos troupes les repoussèrent victorieusement. Le maréchal Ney, emporté
par sa bouillante ardeur, oublia les ordres de l'Empereur. Il chargea
l'ennemi à la tête des cuirassiers Milhaud et de la cavalerie légère de
la garde, et parvint, au milieu des applaudissemens de l'armée, à
s'établir sur les hauteurs de Mont-St.-Jean, jusqu'alors inaccessibles.

Ce mouvement intempestif et hasardeux n'échappa point au duc de
Wellington. Il fit avancer son infanterie et lança sur nous toute sa
cavalerie.

L'Empereur fit dire sur-le-champ au général Kellerman et à ses
cuirassiers, de courir dégager notre première ligne. Les grenadiers à
cheval et les dragons de la garde, soit par un mal-entendu du maréchal
Ney, soit spontanément, s'ébranlèrent et suivirent les cuirassiers, sans
qu'il fût possible de les arrêter. Une seconde mêlée, plus meurtrière
que la première, s'engagea sur tous les points. Nos troupes, exposées au
feu non interrompu de l'infanterie et des batteries ennemies, soutinrent
et engagèrent héroïquement, pendant deux heures, de nombreuses et
brillantes charges, dans lesquelles nous eûmes la gloire de prendre six
drapeaux, de renverser plusieurs batteries et de hacher par morceaux
quatre régimens; mais dans lesquelles aussi nous perdîmes l'élite de nos
intrépides cuirassiers et de la cavalerie de la garde.

L'Empereur, que ce funeste engagement mettait au désespoir, ne pouvait y
remédier. Grouchy n'arrivait point; et déjà, pour parvenir à maîtriser
les Prussiens dont le nombre et les progrès allaient toujours croissans,
il avait été forcé d'affaiblir ses réserves de 4000 hommes de la jeune
garde.

Cependant, notre cavalerie, épuisée par une perte considérable et des
combats inégaux sans cesse renouvelés, commençait à se décourager et à
fléchir. L'issue de la bataille paraissait devenir douteuse. Il fallait
frapper un grand coup par une attaque désespérée.

L'Empereur n'hésita point.

L'ordre est immédiatement donné au comte Reille de rassembler toutes ses
forces et de se jeter impétueusement sur la droite de l'ennemi, tandis
que Napoléon en personne va l'attaquer de front avec ses réserves.

Déjà l'Empereur disposait sa garde en colonne d'attaque, lorsqu'il
apprit que notre cavalerie venait d'être forcée d'évacuer en partie les
hauteurs de Mont-St.-Jean. Il ordonna sur-le-champ au maréchal Ney, de
prendre avec lui quatre bataillons de moyenne garde, et de se porter en
toute hâte sur le fatal plateau, pour y soutenir les cuirassiers qui
l'occupaient encore.

La bonne contenance de la garde et les harangues de Napoléon
enflammèrent les esprits; la cavalerie et quelques bataillons qui
avaient suivi son mouvement en arrière, firent face à l'ennemi, aux cris
de _vive l'Empereur!_

Au même moment une fusillade se fait entendre[48]. «Voilà Grouchy!
s'écrie l'Empereur: la victoire est à nous.» Labédoyère vole annoncer à
l'armée cette heureuse nouvelle; il pénètre, malgré l'ennemi, à la tête
de nos colonnes: _le maréchal Grouchy arrive, la garde va donner, du
courage! du courage! les Anglais sont perdus_.

Un dernier cri d'espoir part de tous les rangs; les blessés en état de
faire quelques pas encore, retournent au combat; et mille et mille voix
répètent à l'envi: _En avant! en avant!_

La colonne commandée par le _brave des braves_, arrivée en présence de
l'ennemi, est accueillie par des décharges d'artillerie, qui lui font
éprouver une perte affreuse. Le maréchal Ney, fatigué des boulets,
ordonna d'emporter les batteries à la baïonnette. Les grenadiers se
précipitent dessus avec une telle impétuosité, qu'ils méconnaissent cet
ordre admirable qui tant de fois leur valut la victoire. Leur chef, ivre
d'intrépidité, ne s'aperçoit point de ce désordre. Ses soldats et lui,
abordent tumultueusement l'ennemi. Une nuée de balles, de mitraille,
crève sur leurs têtes. Le cheval de Ney est tué, les généraux Michel et
Friant tombent morts ou blessés; une foule de braves sont renversés.
Wellington ne laisse point le tems à nos grenadiers de se reconnaître.
Il les fait attaquer en flanc par sa cavalerie, et les force de se
retirer dans le plus grand désordre. Au même instant, les 50,000
Prussiens de Ziethen, qu'on avait pris pour l'armée de Grouchy,
enlevèrent de vive force le village de la Haie et nous repoussèrent
devant eux. Notre cavalerie, notre infanterie, déjà ébranlées par la
défaite de la garde moyenne, craignirent d'être coupées et se retirèrent
précipitamment. La cavalerie anglaise, profitant habilement de la
confusion que cette retraite inopinée avait occasionnée, se fit jour à
travers nos rangs et acheva d'y semer le désordre et le découragement.
Les autres troupes de la droite, qui ne résistaient déjà qu'avec une
peine infinie aux attaques des Prussiens, et qui depuis plus d'une heure
manquaient de munitions, voyant quelques escadrons pêle-mêle, et des
hommes de la garde à la débandade, crurent que tout était perdu et
quittèrent leur position. Ce mouvement contagieux se communiqua en un
instant à la gauche; et toute l'armée, après avoir enlevé si vaillamment
les meilleures positions de l'ennemi, les lui abandonna avec autant
d'empressement, qu'elle avait mis d'ardeur à les conquérir.

L'armée anglaise qui s'était avancée à mesure que nous reculions, les
Prussiens qui n'avaient point cessé de nous poursuivre, fondirent à la
fois sur nos bataillons épars; la nuit augmenta le tumulte et l'effroi;
et bientôt l'armée entière ne fut plus qu'une masse confuse que les
Anglais et les Prussiens renversèrent sans efforts, et massacrèrent sans
pitié.

L'Empereur, témoin de cette épouvantable défection, put à peine en
croire ses yeux. Ses aides-de-camp coururent de tous côtés pour rallier
les troupes. Lui-même se jeta au milieu de la foule. Mais ses paroles,
ses ordres, ses prières, ne furent point entendus. Comment l'armée
aurait-elle pu se reformer sous le canon et au milieu des charges
continuelles des 80,000 Anglais et des 80,000 Prussiens qui avaient
envahi le champ de bataille?

Cependant, huit bataillons que l'Empereur avait réunis précédemment, se
formèrent en carrés, et barrèrent le chemin aux armées prussienne et
anglaise. Ces braves, quels que furent leur constance et leur courage,
ne pouvaient résister long-tems aux efforts d'un ennemi vingt fois plus
nombreux. Environnés, assaillis, foudroyés de toutes parts, la plupart
finirent enfin par succomber. Les uns vendirent chèrement leur vie; les
autres, exténués de fatigue, de soif et de faim, n'eurent plus la force
de combattre, et se laissèrent égorger sans pouvoir se défendre. Deux
seuls bataillons[49], que l'ennemi n'avait pu rompre, se retirèrent en
disputant le terrain, jusqu'à ce que, désorganisés et entraînés par le
mouvement général, ils furent forcés eux-mêmes de suivre le torrent.

Un dernier bataillon de réserve, illustre et malheureux débris de la
colonne de granit des champs de Marengo, était resté inébranlable au
milieu des flots tumultueux de l'armée. L'Empereur se retire dans les
rangs de ces braves, commandés encore par Cambronne! Il les fait former
en carré, et s'avance à leur tête au devant de l'ennemi; tous ses
généraux, Ney, Soult, Bertrand, Drouot, Corbineau, de Flahaut,
Labédoyère, Gourgaud, etc., mettent l'épée â la main et deviennent
soldats. Les vieux grenadiers, incapables de trembler pour leur vie,
s'effrayent du danger qui menace celle de l'Empereur. Ils le conjurent
de s'éloigner: _Retirez-vous_, lui dit l'un d'eux, _vous voyez bien que
la mort ne veut pas de vous_. L'Empereur résiste et commande le feu. Les
officiers qui l'entourent s'emparent de son cheval et l'entraînent.
Cambronne et ses braves se pressent autour de leurs aigles expirantes,
et disent à Napoléon un éternel adieu. Les Anglais, touchés de leur
héroïque résistance, les conjurent de se rendre. Non, dit Cambronne, LA
GARDE MEURT MAIS NE SE REND PAS! au même moment ils se précipitent tous
sur l'ennemi, aux cris de _Vive l'Empereur!_ On reconnaît à leurs coups
les vainqueurs d'Austerlitz, de Jéna, de Wagram, de Montmirail. Les
Anglais et les Prussiens, dont ils ont suspendu les chants de victoire,
se réunissent contre cette poignée de héros et les abattent. Les uns,
couverts de blessures, tombent à terre noyés dans leur sang. Les autres,
plus heureux, sont tués; ceux enfin dont la mort trompe l'attente, se
fusillent entr'eux, pour ne point survivre à leurs compagnons d'armes,
ni mourir de la main de leurs ennemis.

Wellington et Blucher, devenus alors possesseurs paisibles du champ de
bataille, le parcoururent en maîtres. Mais par combien de sang cet
injuste triomphe ne fut-il pas acheté? Jamais, non jamais, les Français
ne portèrent à leurs adversaires des coups plus formidables et plus
meurtriers. Avides de sang et de gloire, méprisant les dangers et la
mort, ils se précipitaient audacieusement sur les batteries enflammées
de l'ennemi, et semblaient se multiplier pour aller le chercher,
l'attaquer et le poursuivre dans ses inaccessibles retranchemens. Trente
mille Anglais ou Prussiens[50] furent immolés par leurs mains dans cette
fatale journée; et quand on pense que cet horrible carnage fut l'ouvrage
de cinquante mille hommes[51] mourant de fatigues et de besoins, et
luttant sur un terrain bourbeux contre une position inexpugnable et
130,000 combattans, on est saisi d'une douloureuse admiration, et l'on
décerne aux vaincus la palme de la victoire.

Au moment où le corps de Bulow enfonçait notre droite, j'étais au
quartier-général, à la ferme de Caillou.

Un aide-de-camp du grand maréchal vint, de sa part, prévenir le duc de
Bassano que les Prussiens se dirigeaient sur ce point. Le duc, ayant
reçu l'ordre de l'Empereur d'y rester, ne voulut point en sortir; et
nous nous résignâmes à attendre l'événement. Bientôt effectivement des
dragons ennemis s'emparèrent du petit bois qui couvrait la ferme et
vinrent sabrer nos gens. Notre garde les repoussa à coups de fusil, mais
revenus en plus grand nombre, ils nous assaillirent de nouveau et nous
forcèrent, malgré le stoïcisme de M. le duc de Bassano, à leur céder
très-promptement la place. Les voitures impériales, garnies de chevaux
vigoureux, nous dérobèrent rapidement aux poursuites de l'ennemi. Le duc
ne fut point aussi heureux; sa voiture, mal attelée, endura plusieurs
fusillades; et il finit par être forcé de se sauver à pied et de venir
se réfugier dans la mienne.

La cessation du feu, la retraite précipitée des débris de l'armée ne
nous confirmèrent que trop l'issue funeste de la bataille; nous
demandions de tous côtés des nouvelles de l'Empereur, et personne ne
pouvait appaiser notre douloureuse anxiété: les uns nous assuraient
qu'il avait été fait prisonnier, les autres qu'il avait été tué. Pour
mettre fin aux inquiétudes qui nous oppressaient, je pris le cheval du
chef de nos équipages; et, suivi d'un premier piqueur (nommé Chauvin),
revenu avec Napoléon de l'île d'Elbe, je rebroussai vers Mont-St.-Jean.
Après avoir vainement importuné de questions une multitude d'officiers,
je rencontrai un page (le jeune Gudin) qui m'assura, que l'Empereur
devait avoir quitté le champ de bataille. Je poussai plus loin. Deux
cuirassiers, le sabre levé, m'arrêtèrent: Où vas-tu?--Je vais à la
rencontre de l'Empereur.--Tu en as menti, tu es un royaliste, tu vas
rejoindre les Anglais! Je ne sais comment cet incident aurait fini, si
un officier supérieur de la garde, un envoyé du ciel ne m'eût
heureusement reconnu et tiré d'embarras. Il m'assura que l'Empereur
qu'il avait long-tems escorté, devait être en avant. Je fus retrouver le
duc de Bassano. La certitude que l'Empereur était sain et sauf, allégea
quelques momens notre douleur. Elle reprit bientôt toute sa force. Il
aurait fallu n'être point Français, pour contempler d'un oeil sec notre
épouvantable catastrophe. L'armée elle-même, revenue de ses premières
impressions, oubliait les périls qui la menaçaient encore, pour méditer
tristement sur l'avenir; sa marche était abattue, son regard consterné;
aucune parole, aucune plainte ne venait interrompre son douloureux
recueillement; on eût dit qu'elle accompagnait une pompe funèbre,
qu'elle assistait aux obsèques de sa gloire et de la patrie.

La prise et le pillage des bagages de l'armée avaient suspendu
instantanément la poursuite de l'ennemi. Il nous rejoignit aux
Quatre-Bras, et tomba sur nos équipages. En tête du convoi marchait le
trésor, et après lui notre voiture. Cinq autres voitures qui nous
suivaient immédiatement, furent attaquées et sabrées. La nôtre, par
miracle, parvint à se sauver. Ce fut là qu'on prit les effets
d'habillement de l'Empereur, le superbe collier de diamans que lui avait
donné la princesse Borghèse, et son landau échappé, en 1812, aux
désastres de Moscow.

Les Prussiens, acharnés à notre poursuite, traitaient avec une barbarie
sans exemple, les malheureux qu'ils pouvaient atteindre. À l'exception
de quelques vieux soldats imperturbables, la plupart des autres avaient
jeté leurs armes et se trouvaient sans défense; ils n'en étaient pas
moins impitoyablement massacrés. Quatre Prussiens tuèrent de sang-froid
le général..., après lui avoir arraché ses armes; un autre général,
dont le nom n'est pas non plus présent à ma mémoire, se rendit à un
officier; et cet officier eut la lâcheté, encore plus que la cruauté, de
lui passer son sabre au travers du corps. Un colonel, pour ne point
tomber entre leurs mains, se brûla la cervelle. Vingt autres officiers
de tous grades imitèrent cet exemple. Un officier de cuirassiers, les
voyant arriver, dit: «Ils n'auront ni mon cheval ni moi.» D'un coup de
pistolet, il renverse son cheval, de l'autre, il se tue[52]. Mille actes
de désespoir non moins héroïques illustrèrent cette fatale journée.

Nous continuâmes notre retraite sur Charleroi; plus nous avancions, plus
elle devenait difficile. Ceux qui nous précédaient, soit pour arrêter
l'ennemi, soit par trahison, obstruaient la route et, à chaque pas, nous
étions obligés de rompre des barricades. Dans un moment de halte,
j'entendis à nos côtés des cris et des lamentations. Je m'approchai, et
je reconnus qu'ils partaient d'un fossé de la route, où deux immenses
charretées de blessés avaient été culbutées. Ces infortunés, enfouis
pêle-mêle sous les voitures renversées sur eux, imploraient la
compassion des passans; et, jusqu'alors, leurs voix affaiblies et
couvertes par le bruit des caissons, n'avaient point été entendues. Nous
nous mîmes tous à l'ouvrage, et nous parvînmes à les arracher de leur
tombeau. Quelques-uns respiraient encore. Le plus grand nombre étaient
morts étouffés. La joie de ces malheureux nous toucha jusqu'aux larmes;
mais elle fut de courte durée: il fallut les abandonner.

Toujours suivis et harcelés par l'ennemi, nous arrivâmes à Charleroi; il
y régnait un tel encombrement, un tel désordre, que nous fûmes forcés
d'abandonner notre voiture et nos bagages. Le portefeuille secret du
cabinet fut enlevé par le garde du portefeuille; les autres papiers
importans furent déchirés; nous ne laissâmes que des rapports et des
lettres insignifiantes, qu'on a fait imprimer depuis à Bruxelles[53].
Déjà nous continuions (M. le duc de Bassano et moi) notre route à pied,
lorsque j'aperçus des piqueurs menant en laisse des chevaux de main de
l'Empereur; je leur ordonnai de nous les amener. Tel était le respect du
duc pour tout ce qui touchait à Napoléon, qu'il hésitait à profiter de
cette bonne fortune. Je parvins à vaincre ses scrupules, fort
heureusement pour lui, car les Prussiens nous avaient rejoints, et le
bruit des coups de fusil nous annonça qu'on était aux prises à quelques
pas derrière nous.

On fut également forcé d'abandonner le trésor; l'or qu'il renfermait fut
distribué aux gens de l'Empereur: tous le rapportèrent fidèlement.

L'Empereur, accompagné de ses aides-de-camp et de quelques officiers
d'ordonnance, avait suivi, en quittant le champ de bataille, la route de
Charleroi. Arrivé dans cette ville, il voulut essayer d'y rallier
quelques troupes: ses efforts étant inutiles, il continua sa marche,
après avoir donné ses ordres à plusieurs généraux.

Le comte de Lobau, les généraux de la garde Petit et Pelet de Morvan, et
une foule d'autres officiers cherchèrent également à reformer l'armée.
L'épée à la main, ils arrêtaient les troupes au passage et les forçaient
de se ranger en bataille; à peine réunies, elles se dispersaient
aussitôt. L'artillerie qu'on avait pu sauver, conserva seule
inébranlablement son organisation. Les braves canonniers, attachés à
leurs pièces comme des soldats à leurs drapeaux, les suivaient
paisiblement. Contraints par l'encombrement de la route de s'arrêter à
chaque pas, ils voyaient sans regrets s'écouler près d'eux les flots de
l'armée: leur devoir était de rester à leurs pièces, et ils y restaient
sans calculer que leur dévouement pourrait leur coûter la liberté ou la
vie.

Le hasard nous fit prendre (à M. de Bassano et à moi) la route de
Philippeville. Nous apprîmes, avec une joie dont nous ne nous croyions
plus susceptibles, que l'Empereur se trouvait dans cette place. Nous
courûmes près de lui. Quand il m'aperçut, il daigna me tendre la main;
je la couvris de mes pleurs. L'Empereur ne put contenir lui-même sa
propre émotion; une grosse larme, échappée de ses yeux, vint trahir les
efforts de son âme.

L'Empereur fit expédier l'ordre aux généraux Rapp, Lecourbe et Lamarque,
de se rendre à marches forcées sur Paris; et aux commandans des places
fortes, de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Il me dicta
ensuite deux lettres au prince Joseph: l'une, destinée à être
communiquée au conseil des ministres, ne relatait qu'imparfaitement
l'issue fatale de la bataille; l'autre, pour le prince seul, lui faisait
un récit, malheureusement trop fidèle, de la déroute de l'armée.
Cependant, disait-elle en finissant: «_Tout n'est point perdu_. Je
suppose qu'il me restera, en réunissant mes forces, 150,000 hommes. Les
fédérés et les gardes nationaux qui ont du coeur, me fourniront 100,000
hommes. Les bataillons de dépôt 50,000. J'aurai donc 300,000 soldats à
opposer de suite à l'ennemi. J'attelerai l'artillerie avec les chevaux
de luxe. Je lèverai 100,000 conscrits. Je les armerai avec les fusils
des royalistes et des mauvaises gardes nationales. Je ferai lever en
masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine, la Champagne.
J'accablerai l'ennemi. Mais il faut qu'on m'aide, et qu'on ne
m'étourdisse point. Je vais à Laon. J'y trouverai sans doute du monde.
Je n'ai point entendu parler de Grouchy. S'il n'est point pris (comme je
le crains), je puis avoir dans trois jours 50,000 hommes; avec cela
j'occuperai l'ennemi, et je donnerai le tems à Paris et à la France de
faire leur devoir. Les Anglais marchent lentement. Les Prussiens
craignent les paysans, et n'oseront point trop s'avancer. Tout peut se
réparer encore; écrivez-moi l'effet que cette horrible échauffourée aura
produit dans la chambre. Je crois que les députés se pénétreront que
leur devoir, dans cette grande circonstance, est de se réunir à moi pour
sauver la France. Préparez-les à me seconder dignement.»

L'Empereur ajouta de sa main: _Du courage et de la fermeté_.

Pendant que j'expédiai ces lettres, il dicta à M. de Bassano des
instructions pour le major-général. Quand il eut fini, il se jeta sur un
mauvais lit, et donna l'ordre de s'occuper des préparatifs de notre
départ.

Une chaise de poste à moitié brisée, quelques charrettes et de la paille
venaient d'être préparées (faute de mieux) pour Napoléon et pour nous;
lorsque des voitures appartenant au maréchal Soult entrèrent dans la
place. Nous nous en emparâmes. L'ennemi ayant déjà des coureurs du côté
de Philippeville et de Marienbourg, on rassembla deux ou trois cents
fuyards de toutes les couleurs pour escorter l'Empereur. Il monta en
calèche avec le général Bertrand, et partit. Ce fut ainsi que Charles
XII s'échappa devant ses vainqueurs, après la bataille de Pultawa.

La suite de l'Empereur fut renfermée dans deux autres calèches; l'une,
dans laquelle je me trouvais, contenait M. de Bassano, le général
Drouot, le général Dejean et M. de Canisy, premier écuyer; l'autre était
occupée par MM. de Flahaut, Labédoyère, Corbineau, et de Bissi,
aides-de-camp.

L'Empereur s'arrêta au delà de Rocroi pour prendre quelque nourriture.
Nous étions tous dans un état à faire pitié; nos yeux gonflés par les
larmes, nos figures décomposées, nos habits couverts de sang ou de
poussière, nous rendaient pour nous-mêmes un objet de compassion et
d'horreur. Nous nous entretînmes de la crise où allait se trouver
l'Empereur et la France. Labédoyère, plein de la candeur que donne un
coeur jeune et inexpérimenté, se persuadait que nos dangers rallieraient
tous les partis, et que les chambres déploieraient une grande et
bienfaisante énergie. «Il faut, disait-il, que l'Empereur, sans
s'arrêter en route, se rende directement dans le sein de la
représentation nationale, qu'il avoue franchement ses malheurs, et que
(comme Philippe-Auguste) il offre de mourir en soldat et de remettre la
couronne au plus digne. Les deux chambres se révolteront à l'idée
d'abandonner Napoléon, et se réuniront à lui, pour sauver la
France.»--Ne croyez point, lui répondis-je, que nous soyons encore dans
ces tems où le malheur était sacré. La chambre, loin de plaindre
Napoléon et de venir généreusement à son secours, l'accusera d'avoir
perdu la France, et voudra la sauver en le sacrifiant.»--«Que Dieu nous
préserve d'un semblable malheur! s'écria Labédoyère; si les chambres
s'isolent de l'Empereur, tout est perdu. Les ennemis, sous huit jours,
seront à Paris. Le neuvième nous reverrons les Bourbons; alors que
deviendra la liberté et tous ceux qui ont embrassé la cause nationale?
Quant à moi, mon sort ne sera point douteux. _Je serai fusillé le
premier_.»--«L'Empereur est un homme perdu, s'il met le pied à Paris: il
n'a qu'un seul moyen de se sauver, lui et la France, reprit M. de
Flahaut; c'est de traiter avec les alliés et de céder la couronne à son
fils. Mais pour pouvoir traiter, il faut qu'il ait une armée; et
peut-être au moment où nous parlons, la plupart des généraux songent-ils
déjà à envoyer leurs soumissions au Roi[54].»--«Raison de plus, dit
Labédoyère, pour se hâter de faire cause commune avec les chambres et la
nation, et pour se mettre en route sans perdre de tems.»--«Et moi,
répliquais-je, je soutiens, comme M. de Flahaut, que, si l'Empereur met
le pied à Paris, il est perdu. On ne lui a jamais pardonné d'avoir
abandonné son armée en Égypte, en Espagne, à Moscow. On lui pardonnera
bien moins encore de l'avoir laissée là, au centre de la France.»

Ces diverses opinions, approuvées ou condamnées, servaient d'aliment à
nos discussions, lorsqu'on vint nous avertir que les Anglais étaient à
la Capelle[55], à quatre ou cinq lieues de nous. On en prévint
sur-le-champ le général Bertrand. Mais l'Empereur continua de causer
avec le duc de Bassano, et nous eûmes mille peines à lui faire reprendre
sa route.

Nous arrivâmes à Laon; l'Empereur descendit au pied de la ville. On
connaissait déjà notre défaite. Un détachement de la garde nationale
vint au-devant de l'Empereur. «Nos frères et nos enfans, lui dit
l'officier-commandant, sont dans les places fortes, mais disposez de
nous, Sire; nous sommes prêts à mourir pour la patrie et pour vous.»
L'Empereur le remercia vivement. Quelques paysans nous entouraient et
nous regardaient stupidement; souvent ils criaient _vive l'Empereur!_
ces cris nous faisaient mal. Ils plaisent dans la prospérité; après une
bataille perdue, ils déchirent le coeur.

L'Empereur fut informé qu'on apercevait au loin un corps de troupes
assez nombreux. Il envoya l'un de ses aides-de-camp le reconnaître.
C'était environ trois mille Français, infanterie et cavalerie, que le
prince Jérôme, le maréchal Soult, le général Morand, et les généraux
Colbert, Petit et Pelet de Morvan, étaient parvenus à rallier. «En ce
cas, dit Napoléon, je resterai à Laon jusqu'à ce que le reste de l'armée
soit réuni. J'ai donné l'ordre de diriger sur Laon et sur Reims tous les
militaires isolés. La gendarmerie et la garde nationale vont battre la
campagne et ramasser les traînards; les bons soldats se rallieront
d'eux-mêmes: nous aurons, dans vingt-quatre heures, un noyau de dix à
douze mille hommes. Avec cette petite armée, je contiendrai l'ennemi, et
je donnerai le tems à Grouchy d'arriver, et à la nation de se
retourner.» Cette résolution fut vivement combattue. «Votre Majesté, lui
dit-on, a vu, de ses propres yeux, la déroute complète de l'armée; elle
sait que les régimens étaient confondus, et ce n'est point en quelques
heures qu'on pourra les reformer. En supposant même qu'on puisse réunir
un noyau de dix mille soldats, que pourra faire Votre Majesté, avec
cette poignée d'hommes, dont la plupart n'auront ni armes ni munitions?
elle arrêtera les ennemis sur un point, mais elle ne pourra pas les
empêcher de pénétrer sur un autre; toutes les routes leur sont ouvertes.
Le corps du maréchal Grouchy, s'il a passé la Dyle, sera tombé dans les
mains de Blucher ou de Wellington; s'il ne l'a point passée, et qu'il
veuille opérer sa retraite sur Namur, les Prussiens arriveront
nécessairement avant lui à Gembloux ou à Temploux, et lui fermeront le
passage; tandis que les Anglais se porteront par Tilly et Sombref sur
son flanc droit, et lui enlèveront tout espoir de salut. Votre Majesté,
dans cet état de choses, ne peut donc compter raisonnablement sur le
secours de son armée; elle n'en a plus. La France ne peut être sauvée
que par elle-même. Il faut que tous les citoyens prennent les armes; et
la présence de Votre Majesté à Paris est nécessaire, pour comprimer vos
ennemis, et enflammer et diriger le dévouement des patriotes. Les
Parisiens, quand ils verront Votre Majesté, n'hésiteront point à se
battre. Si Votre Majesté reste loin d'eux, on fera courir mille bruits
mensongers sur son compte; tantôt on dira, que vous avez été tué;
tantôt, que vous avez été fait prisonnier ou que vous êtes cerné. La
garde nationale et les fédérés, découragés par la crainte d'être
abandonnés ou trahis, comme ils l'ont été en 1814, se battront à
contre-coeur, ou ne se battront point du tout.»

Ces considérations firent changer l'Empereur de résolution. «Eh bien!
dit-il, puisque vous le croyez nécessaire, j'irai à Paris; mais je suis
persuadé que vous me faites faire une sottise. Ma vraie place est ici.
Je pourrais y diriger ce qui se passera à Paris, et mes frères feraient
le reste.»

L'Empereur alors se retira dans une autre pièce avec M. de Bassano et
moi; et, après avoir expédié de nouveaux ordres au maréchal Soult sur
les mouvemens et le ralliement de l'armée, il mit la dernière main au
bulletin de Mont-Saint-Jean, déjà ébauché à Philippeville. Quand il fut
terminé, il fit appeler le grand maréchal, le général Drouot et les
autres aides-de-camp. «Voici, leur dit-il, le bulletin de
Mont-Saint-Jean; je veux que vous en entendiez la lecture; si j'ai omis
quelques faits essentiels, vous me les rappellerez: mon intention est de
ne rien dissimuler. Il faut, comme après Moscow, révéler à la France la
vérité toute entière[56]! J'aurais pu, continua-t-il, rejeter, sur le
maréchal Ney, une partie des malheurs de cette journée; mais le mal est
fait; il ne faut plus en parler.» Je lus ce nouveau vingt-neuvième
bulletin; quelques légers changemens, proposés par le général Drouot,
furent agréés par l'Empereur; mais, je ne sais par quelle bizarrerie, il
ne voulait point avouer que ses voitures étaient tombées au pouvoir de
l'ennemi: «Quand vous traverserez Paris, lui dit M. de Flahaut, on
s'apercevra bien que vos voitures ont été prises. Si vous le cachez, on
vous accusera de déguiser des vérités plus importantes; et il faut ne
rien dire, ou dire tout.» L'Empereur, après quelques façons, finit par
accéder à cet avis.

Je fis alors une seconde lecture du bulletin, et tout le monde étant
d'accord de son exactitude, M. de Bassano l'expédia au prince Joseph,
par un courrier extraordinaire.

Au moment où il parvint, Paris retentissait encore des transports
d'allégresse qu'avaient fait naître la victoire éclatante de Ligny et
les heureuses nouvelles reçues des armées de l'Ouest et des Alpes.

Le maréchal Suchet, toujours heureux, toujours habile, s'était emparé de
Montmélian, et de triomphe en triomphe, était parvenu à chasser les
Piémontais des gorges et des vallées du Mont-Cénis.

Le général Desaix, l'un de ses lieutenans, avait repoussé, du côté du
Jura, les avant-postes ennemis, pris Carrouge, passé l'Arve, et malgré
les difficultés du pays, s'était emparé en un clin d'oeil de tous les
défilés.

La guerre de la Vendée avait justifié les conjectures de l'Empereur.

Le marquis de La Roche-Jaquelin, honteux de la déroute d'Aisenay,
attendait avec impatience le moment de la réparer. Instruit qu'une
nouvelle flotte anglaise lui apportait des armes et des munitions, il
crut que l'occasion était arrivée, et fit sur-le-champ des dispositions
pour favoriser le débarquement annoncé, et livrer, s'il le fallait,
bataille aux Impériaux.

Ses dispositions, mal conçues, mal réglées, n'obtinrent point
l'assentiment unanime de l'armée. Une partie des généraux et des
troupes, déjà fatigués et rebutés par des marches et des contre-marches
sans but et sans utilité, n'exécutèrent qu'à contre-coeur les ordres
donnés. L'autre partie, révoquant en doute la réalité du débarquement,
montrait de l'hésitation. Le corps de M. d'Autichamp, enfin, l'un des
plus considérables, refusa nettement de prendre part à cette expédition
aventureuse; et cet exemple qu'attendaient les autres divisions, fut
bientôt imité par MM. de Sapineau et Suzannet. La Roche-Jaquelin, trop
fier pour revenir sur ses pas, trop présomptueux pour apprécier le
danger et la folie de ses résolutions, ne vit, dans la résistance qu'on
lui avait opposée, qu'une odieuse trahison, et dans sa colère délirante,
prononça en maître la destitution des généraux rebelles. Une seule
division (celle de son frère) lui étant restée fidèle, il se mit à sa
tête, et s'enfonça témérairement dans le Marais[57], où l'attendaient de
nouveaux revers et la mort.

Le général Lamarque avait pénétré d'un coup d'oeil les desseins de son
imprudent adversaire, et donné l'ordre au redoutable Travot de quitter
Nantes et de se porter en toute hâte sur les derrières de l'armée
royale. Ce projet hardi fut habilement exécuté. L'avant-garde de Travot
renversa tout ce qui s'opposait à son passage, s'empara de St.-Gilles,
repoussa la flotte anglaise et mit obstacle au débarquement. Travot,
avec le reste de ses troupes, passa au même moment la rivière de Vic à
Bas-Oupton, et ferma le passage à La Roche-Jaquelin. Les Vendéens,
pressés de toutes parts, reculèrent et prirent position à
St.-Jean-de-Mont. L'ordre fut donné au général Estève de les attaquer.
Ils l'attendirent de pied ferme; mais Estève connaissant l'inexpérience
de leur chef, feignit de battre en retraite. Les Vendéens, trompés,
abandonnèrent leurs retranchemens protecteurs. Les Impériaux se
retournèrent brusquement, et, la baïonnette en avant, eurent bientôt
dispersé leurs crédules et malheureux ennemis. La Roche-Jaquelin, la
tête perdue, le coeur au désespoir, courut de tous côtés donner des
ordres qu'on n'entendit plus, qu'on ne voulut plus suivre, et finit
enfin par se faire tuer[58].

La Roche-Jaquelin avait été, par dévouement et par ambition, le
principal instigateur de cette guerre; on crut que sa mort serait suivie
de la paix; mais l'annonce du prochain commencement des hostilités,
ranima le courage des Vendéens, rétablit la concorde entre leurs chefs,
et ils se préparèrent à de nouveaux combats.

Le général Lamarque, instruit que MM. de Sapineau, de Suzannet et
d'Autichamp, s'étaient réunis pour favoriser un troisième débarquement,
se mit à leur poursuite, à la tête des divisions des généraux Brayer et
Travot. Il les atteignit à la Roche-Servière. Leur position paraissait
inexpugnable; mais les troupes impériales, animées au combat par la
nouvelle télégraphique de la bataille de Ligny, firent des prodiges de
valeur; et sans leurs généraux avides du sang français, il est probable
que l'armée royale, chassée de ses retranchemens, culbutée et mise en
déroute, aurait été entièrement anéantie.

Cette victoire fratricide, la dernière que la France dût avoir à
déplorer, ne laissa plus aux Vendéens d'autres ressources que la paix;
ils la demandèrent, et quelques jours après ils l'obtinrent. Si les
talens, la vigueur des généraux Lamarque, Travot, Brayer, etc.,
ajoutèrent un nouveau lustre à leur réputation militaire, leur
modération et leur humanité leur acquirent des droits encore plus
glorieux à la reconnaissance nationale. Dans des mains moins françaises,
cette guerre eût couvert d'un voile funèbre les pays insurgés; dans
leurs mains tutélaires, elle ne ravit à la patrie qu'un petit nombre de
ses enfans.

Tant de succès réunis, accrus encore par la renommée, avaient répandu
dans Paris la confiance et l'ivresse; les craintes semées par la
malveillance ou conçues par l'inquiète sollicitude des patriotes,
s'étaient affaiblies. On commençait à contempler l'avenir avec sécurité;
on se livrait à l'espoir que la fortune allait redevenir propice à la
France, quand ce rêve trompeur fut tout-à-coup interrompu par la
nouvelle des malheurs de notre armée, par l'arrivée de l'Empereur.

L'Empereur, en descendant à l'Élysée, fut reçu par le duc de Vicence,
son censeur dans la prospérité, son ami dans l'infortune. Il paraissait
succomber à la fatigue, à la douleur; sa poitrine était souffrante, sa
respiration oppressée. Après un soupir pénible, il dit au duc: «L'armée
avait fait des prodiges, une terreur panique l'a saisie; tout a été
perdu... Ney s'est conduit comme un fou; il m'a fait massacrer ma
cavalerie... Je n'en puis plus... il me faut deux heures de repos pour
être à mes affaires.» En portant la main sur son coeur, «J'étouffe là.»

Il donna l'ordre de lui préparer un bain, et après quelques momens de
silence, il reprit: «Mon intention est de réunir les deux chambres en
séance impériale. Je leur peindrai les malheurs de l'armée; je leur
demanderai les moyens de sauver la patrie: après cela, je
repartirai.»--«Sire, lui répondit M. de Vicence, la nouvelle de vos
malheurs a déjà transpiré. Il règne une grande agitation dans les
esprits; les dispositions des députés paraissent plus hostiles que
jamais; et puisque Votre Majesté daigne m'écouter, je dois lui dire,
qu'il est à craindre que la chambre ne réponde point à votre attente. Je
regrette, Sire, de vous voir à Paris: il eût été préférable de ne point
vous séparer de votre armée; c'est elle qui fait votre force, votre
sûreté.»--«Je n'ai plus d'armée, reprit l'Empereur; je n'ai plus que des
fuyards. Je retrouverai des hommes, mais comment les armer? je n'ai plus
de fusils. Cependant, avec de l'union, tout pourra se réparer. J'espère
que les députés me seconderont; qu'ils sentiront la responsabilité qui
va peser sur eux; vous avez mal jugé, je crois, de leur esprit; la
majorité est bonne, est française. Je n'ai contre moi que Lafayette,
Lanjuinais, Flaugergues et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi,
je le sais. Je les gêne. Ils voudraient travailler pour eux... Je ne les
laisserai pas faire. Ma présence ici les contiendra.»

L'arrivée successive du prince Joseph et du prince Lucien interrompit
cet entretien. Ils confirmèrent l'opinion du duc de Vicence, sur les
mauvaises dispositions de la chambre, et conseillèrent à l'Empereur de
différer la convocation de la séance impériale, et de laisser
préalablement agir ses ministres.

Pendant que l'Empereur était au bain, les ministres et les grands de
l'état accoururent à l'Élysée, et interrogèrent avec avidité les
aides-de-camp et les officiers revenus de Mont-Saint-Jean. Le spectacle
de la déroute et de la destruction de l'armée était encore présent à
leurs yeux; ils n'épargnèrent aucun détail, et jetèrent imprudemment
dans tous les coeurs la terreur et le découragement. On dit tout haut que
Napoléon était perdu; et tout bas qu'il n'avait plus d'autre moyen de
sauver la France que d'abdiquer.

L'Empereur, remis de ses fatigues, assembla son conseil: il fit donner
lecture, par le duc de Bassano, du bulletin de la bataille de
Mont-Saint-Jean, et dit: «Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour
les réparer, pour imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble
mouvement. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au lieu de
levées, de mesures extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L'ennemi
est en France. J'ai besoin, pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un
grand pouvoir, _d'une dictature temporaire_. Dans l'intérêt de la
patrie, je pourrais me saisir de ce pouvoir; mais il serait utile et
plus national qu'il me fût donné par les chambres.» Les ministres
baissèrent les yeux, et ne répondirent pas. L'Empereur alors les
interpella d'émettre leur opinion sur les mesures de salut public
qu'exigeaient les circonstances.

M. Carnot fut d'avis qu'il fallait déclarer la patrie en danger, appeler
aux armes les fédérés et toutes les gardes nationales, mettre Paris en
état de siége, le défendre, se retirer à la dernière extrémité derrière
la Loire, s'y retrancher, rappeler l'armée de la Vendée, les corps
d'observation du midi, et tenir l'ennemi en arrêt jusqu'à ce qu'on eût
pu réunir et organiser des forces suffisantes pour reprendre l'offensive
et le chasser hors de France.

Le duc de Vicence rappela les événemens de 1814, et soutint que
l'occupation de la capitale par l'ennemi déciderait une seconde fois du
sort du trône; qu'il fallait que la nation fît un grand effort pour
sauver son indépendance; que le salut de l'état ne dépendrait point de
telle ou telle mesure; que la question était dans les chambres et dans
leur union avec l'Empereur.

Le duc d'Otrante et plusieurs autres ministres partagèrent ce sentiment,
et pensèrent qu'en montrant aux chambres de la confiance et de la bonne
foi, on parviendrait à leur faire sentir qu'il était de leur devoir de
se réunir à l'Empereur, pour sauver ensemble, par des mesures
énergiques, l'honneur et l'indépendance de la nation.

Le duc Decrès déclara nettement qu'on avait tort de se flatter de
pouvoir gagner les députés, qu'ils étaient mal disposés, et paraissaient
décidés à se porter aux plus violens excès.

M. le comte Regnault ajouta qu'il ne croyait point que les représentans
consentissent à seconder les vues de l'Empereur; qu'ils paraissaient
persuadés que ce n'était plus lui qui pouvait sauver la patrie, et qu'il
craignait qu'un grand sacrifice ne fût nécessaire.--«Parlez nettement,
lui dit l'Empereur; c'est mon abdication qu'ils veulent, n'est-ce
pas?»--«Je le crois, Sire, reprit M. Regnault; quelque pénible que cela
soit pour moi, il est de mon devoir d'éclairer Votre Majesté sur sa
véritable situation. J'ajouterai même qu'il serait possible, si Votre
Majesté ne se déterminait point à offrir, de son propre mouvement, son
abdication, que la chambre osât la demander.»

Le prince Lucien lui répliqua vivement: «Je me suis déjà trouvé dans des
circonstances difficiles, et j'ai vu que, plus les crises sont grandes,
plus on doit déployer d'énergie. Si la chambre ne veut point seconder
l'Empereur, il se passera de son assistance. Le salut de la patrie doit
être la première loi de l'état; et, puisque la chambre ne paraît point
disposée à se joindre à l'Empereur pour sauver la France, il faut qu'il
la sauve seul. Il faut qu'il se déclare dictateur, qu'il mette la France
en état de siége, et qu'il appelle à sa défense tous les patriotes et
tous les bons Français.»

M. le comte Carnot déclara qu'il lui paraissait indispensable que
l'Empereur fût revêtu, pendant la durée de la crise, d'une grande et
imposante autorité.

L'Empereur alors prit la parole, et dit: «La présence de l'ennemi sur le
sol national rendra, je l'espère, aux députés, le sentiment de leurs
devoirs. La nation ne les a point envoyés pour me renverser, mais pour
me soutenir. Je ne les crains point. Quelque chose qu'ils fassent, je
serai toujours l'idole du peuple et de l'armée. Si je disais un mot, ils
seraient tous assommés. Mais, en ne craignant rien pour moi, je crains
tout pour la France. Si nous nous querellons entre nous, au lieu de nous
entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire; tout sera perdu... Le
patriotisme de la nation, sa haine pour les Bourbons, son attachement à
ma personne, nous offrent encore d'immenses ressources; notre cause
n'est point désespérée.»

L'Empereur alors, avec une habileté et une force d'expression admirable,
passa successivement en revue les moyens de réparer les revers de
Mont-Saint-Jean, et dessina, à grands traits, le tableau des malheurs
sans nombre dont menaçaient la France la discorde, les étrangers et les
Bourbons. Chacune de ses paroles faisait passer la conviction dans l'âme
de ses ministres; les opinions, jusqu'alors divisées, tendaient à se
rapprocher, lorsque le conseil fut interrompu par un message de la
chambre des représentans, contenant la résolution suivante.

     La chambre des représentans DÉCLARE que l'indépendance de la nation
     est menacée.

     La chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la
     dissoudre est un crime de haute trahison; quiconque se rendrait
     coupable de cette tentative, sera déclaré traître à la patrie, et
     sur-le-champ jugé comme tel.

     L'armée de ligne et la garde nationale qui ont combattu et
     combattent encore pour défendre la liberté, l'indépendance, et le
     territoire de la France, ont bien mérité de la patrie.

     Les ministres de la guerre, des relations extérieures et de
     l'intérieur, sont invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de
     l'assemblée[59]».

Cette résolution avait été adoptée, presque d'emblée, sur la proposition
de M. de Lafayette. Chacun de ces articles était un attentat à la
constitution et une usurpation de l'autorité souveraine. L'Empereur en
mesura d'un seul coup d'oeil toutes les conséquences. «J'avais bien
pensé, dit-il avec dépit, que j'aurais dû congédier ces gens-là, avant
mon départ. C'est fini; ils vont perdre la France.» Il leva la séance,
en ajoutant: «Je vois que Regnault ne m'avait point trompé;
_j'abdiquerai s'il le faut_.» Parole imprudente et funeste qui, reportée
sur-le-champ aux ennemis de Napoléon, enhardit leurs desseins et accrut
leur audace. À peine l'Empereur l'eut-il prononcée, qu'il en sentit
l'inconséquence, et revenant sur ses pas, il annonça, qu'il fallait
cependant, avant de prendre un parti, savoir, _ce que tout cela
deviendrait_. Il prescrivit donc à M. Regnault de se rendre à la chambre
pour la calmer et sonder le terrain: «Vous leur annoncerez que je suis
de retour; que je viens de convoquer le conseil des ministres; que
l'armée, après une victoire signalée, a livré une grande bataille; que
tout allait bien; que les Anglais étaient battus; que nous leur avions
enlevé six drapeaux, lorsque des malveillans ont causé une terreur
panique; que l'armée se rallie; que j'ai donné des ordres pour arrêter
les fuyards; que je suis venu pour me concerter avec mes ministres et
avec les chambres; et que je m'occupe en ce moment des mesures de salut
public qu'exigeront les circonstances.»

M. Carnot, par ordre de l'Empereur, partit, au même moment, pour faire à
la chambre des pairs une semblable communication. Elle y fut écoutée
avec le calme convenable; mais M. Regnault, quels que fussent ses
efforts ne put parvenir à modérer l'impatience des représentans; et ils
renouvelèrent impérieusement aux ministres, par un second message,
l'invitation de se présenter à la barre.

L'Empereur, choqué que la chambre s'arrogeât des droits sur ses
ministres, leur défendit de bouger. Les députés, ne les voyant pas
arriver, regardèrent leur retard comme _une offense à la nation_. Les
uns, déjà familiers avec le mépris de l'Empereur et des principes
constitutionnels, voulaient qu'on ordonnât aux ministres de se rendre
dans l'assemblée, toutes affaires cessantes. Les autres, troublés par
leur conscience et la crainte d'un coup d'état, se créaient des
fantômes; et persuadés que Napoléon faisait marcher des troupes pour
mutiler et dissoudre la représentation nationale, ils demandaient à
grands cris que la garde nationale fût appelée au secours de la chambre.
D'autres, voulaient qu'on ôtât à l'Empereur et au général Durosnel le
commandement de cette garde, pour en investir le général Lafayette.

L'Empereur, fatigué de tout ce bruit, autorisa les ministres à prévenir
le président de leur prochaine arrivée; mais ne voulant pas laisser
croire qu'ils obéissaient aux injonctions de la chambre, il les y députa
comme porteurs d'un message impérial, rédigé à cet effet. Le prince
Lucien fut chargé de les accompagner, en qualité de commissaire général.
Pour que cette innovation ne blessât point les ministres, l'Empereur
leur dit que le prince Lucien, en sa qualité temporaire de commissaire
général, pourrait répondre aux interpellations des représentans, sans
que cela tirât à conséquence pour l'avenir, et sans donner à la chambre
le droit de prétendre qu'on lui avait reconnu et concédé le pouvoir de
mander les ministres et de les interroger. Mais ce motif n'était point
le véritable. L'Empereur n'avait pas été content de la tiédeur que la
majorité des ministres venait de laisser paraître, et il voulut remettre
en des mains plus sûres le soin de défendre sa personne et son trône. À
six heures, les ministres et le prince Lucien à leur tête furent
introduits dans la chambre.

Le prince annonça que l'Empereur l'avait nommé commissaire
extraordinaire, pour concerter avec les représentans des mesures de
prudence; il déposa sur le bureau du président les pouvoirs et le
message de l'Empereur, et demanda que l'assemblée voulût bien se former
en comité secret.

Ce message contenait l'exposé rapide des revers essuyés à Mont-St.-Jean.
Il recommandait aux représentans de s'unir avec le chef de l'état, pour
préserver la patrie du malheur de retourner sous le joug des Bourbons,
ou de devenir, comme les Polonais, la proie des étrangers. Il annonçait
enfin, qu'il paraissait nécessaire que les deux chambres nommassent
respectivement une commission de cinq membres, pour se concerter avec
les ministres, sur les mesures de salut public et sur les moyens de
traiter de la paix avec les coalisés.

À peine la lecture en fut-elle terminée, que des interpellations faites
aux ministres de toutes les parties de la salle, portèrent, en un
instant, la confusion dans les délibérations de l'assemblée. Tous les
députés insurgés leur adressaient à-la-fois des questions aussi absurdes
qu'arrogantes, et s'étonnaient, s'indignaient qu'ils ne satisfissent
point à leur avide et insatiable curiosité.

Le trouble étant apaisé, un membre (M. Henri Lacoste) parvint à se faire
entendre. «Le voile est donc déchiré, dit-il, nos malheurs sont connus;
quelque affreux que soient nos désastres, peut-être ne nous les a-t-on
point encore entièrement révélés. Je ne discuterai point les
communications qui nous ont été faites: le moment n'est point venu de
demander compte au chef de l'état du sang de nos braves et de la perte
de l'honneur national: mais je lui demanderai, au nom du salut public,
de nous dévoiler le secret de ses pensées, de sa politique; de nous
apprendre le moyen de fermer l'abîme ouvert sous nos pas. Vous nous
parlez d'indépendance nationale, vous nous parlez de paix, ministres de
Napoléon; mais quelle nouvelle base donnerez-vous à vos négociations?
Quel nouveau moyen de communication avez-vous en votre pouvoir? Vous le
savez, comme nous, c'est à Napoléon seul que l'Europe a déclaré la
guerre! Séparez-vous désormais la nation de Napoléon? Pour moi, je le
déclare, je ne vois qu'un homme entre la paix et nous. Qu'il parte, et
la patrie sera sauvée!»

Le prince Lucien essaya de répondre à cette violente attaque. «Eh quoi!
dit-il, aurions-nous encore la faiblesse de croire au langage de nos
ennemis? lorsque pour la première fois, la victoire nous fut infidèle,
ne nous jurèrent-ils pas, en présence de Dieu et des hommes, qu'ils
respecteraient notre indépendance et nos lois? Ne donnons point une
seconde fois dans le piége qu'ils tendent à notre confiance, à notre
crédulité. Leur but, en cherchant à isoler la nation de l'Empereur, est
de nous désunir pour nous vaincre et nous replonger plus facilement dans
l'abaissement et l'esclavage dont son retour nous a délivrés. Je vous en
conjure, citoyens, au nom sacré de la patrie, ralliez-vous tous autour
du chef que la nation vient de replacer si solennellement à sa tête.
Songez que notre salut dépend de notre union, et que vous ne pourriez
vous séparer de l'Empereur et l'abandonner à ses ennemis, sans perdre
l'état, sans manquer à vos sermens, sans flétrir à jamais l'honneur
national.»

Ce discours, prononcé au milieu du choc des partis, fut étouffé,
interrompu par le bruit tumultueux de l'assemblée; peu de députés
l'écoutèrent, l'entendirent: cependant les esprits, étonnés du coup
qu'on voulait porter à Napoléon, paraissaient inquiets, irrésolus. Le
duc de Vicence, le prince d'Eckmuhl, avaient donné des explications
satisfaisantes; l'un sur les moyens de s'entendre avec les alliés;
l'autre sur l'approche imaginaire des troupes destinées à agir contre la
représentation nationale. Les amis de l'Empereur étaient parvenus à
rallier à sa cause la majorité de l'assemblée, et tout semblait présager
une issue favorable, lorsqu'un des ennemis de l'Empereur (M. de
Lafayette) parvint à prendre la parole.--«Vous nous accusez, dit-il, en
apostrophant le prince Lucien, de manquer à nos devoirs, envers
l'honneur et envers Napoléon. Avez-vous oublié tout ce que nous avons
fait pour lui? avez-vous oublié que nous l'avons suivi dans les sables
de l'Afrique, dans les déserts de la Russie, et que les ossemens de nos
enfans, de nos frères, attestent partout notre fidélité? Nous avons
assez fait pour lui; maintenant notre devoir est de sauver la patrie.»
Une foule de voix s'élevèrent confusément pour accuser et défendre
Napoléon. M. Manuel, M. Dupin signalèrent les dangers dont la France
était menacée. Ils firent entrevoir les moyens de la préserver, mais
n'osèrent point prononcer le mot d'abdication: tant est difficile à
vaincre le respect qu'inspire un grand homme!

Enfin, après de longs débats, il fut convenu, conformément aux
conclusions du message, qu'une commission de cinq membres, composée du
président et des vice-présidens de la chambre, M. Lanjuinais et MM. de
la Fayette, Dupont (de l'Eure), Flaugergues et Grenier, se
concerteraient avec le conseil des ministres et une commission de la
chambre des pairs, (s'il lui convenait d'en nommer une) pour recueillir
tous les renseignemens sur l'état de la France, et proposer tout moyen
de salut public.

Le prince Lucien, en sa même qualité de commissaire extraordinaire, se
rendit immédiatement à la chambre des pairs; et cette chambre, après
avoir entendu le message impérial, s'empressa de nommer également une
commission, qui fut composée des généraux Drouot, Dejean, Andréossy, et
de MM. Boissy-d'Anglas et Thibaudeau.

De retour à l'Élysée, le prince ne dissimula point à l'Empereur que la
chambre s'était prononcée trop fortement, pour pouvoir espérer de la
ramener jamais, _et qu'il fallait ou la dissoudre sur-le-champ, ou se
résigner à abdiquer_. Deux ministres présens (M. le duc de Vicence et le
duc de Bassano) remontrèrent que la chambre avait acquis une trop grande
force dans l'opinion, pour qu'on pût tenter sur elle un coup d'autorité.
Ils insinuèrent respectueusement à Napoléon, qu'il était plus sage de se
soumettre; que s'il hésitait, la chambre prononcerait indubitablement sa
déchéance, et qu'il n'aurait peut-être plus la faculté d'abdiquer en
faveur de son fils.

Napoléon, sans promettre, sans refuser, sans manifester aucune
résolution quelconque, se bornait à répondre, comme le duc de Guise:
_Ils n'oseront pas_. Mais il était facile de s'apercevoir que la chambre
lui imposait; qu'il croyait son abdication inévitable; et qu'il
cherchait seulement, dans l'espoir de quelque événement favorable, à
reculer le plus possible le terme de la catastrophe.

Les commissions des deux chambres, les ministres d'état se réunirent le
même jour, à onze heures du soir, en présence du prince Lucien.

Il fut décidé, à la majorité de seize voix contre cinq: 1° que le salut
de la patrie exigeait que l'Empereur consentît à ce que les deux
chambres nommassent une commission, qui serait chargée de négocier
directement avec les puissances coalisées, aux conditions de respecter
l'indépendance nationale et le droit qu'a tout peuple de se donner les
constitutions qu'il juge à propos; 2° qu'il convenait d'appuyer ces
négociations par l'entier développement des forces nationales; 3° que
les ministres d'état proposeraient les mesures propres à fournir des
hommes, des chevaux, de l'argent, ainsi que les mesures nécessaires pour
contenir et réprimer les ennemis de l'intérieur.

Cette résolution fut combattue par M. de Lafayette. Il représenta
qu'elle ne répondrait point à l'attente générale; que le moyen le plus
sûr, le plus prompt de faire cesser l'état de crise où se trouvait la
France, résidait uniquement et exclusivement dans l'abdication de
Napoléon; et qu'il fallait l'inviter, au nom de la patrie, à se démettre
de la couronne.

Le prince Lucien déclara que l'Empereur était prêt à faire tous les
sacrifices que le salut de la France pourrait exiger; mais que le moment
de recourir à cette ressource désespérée n'était point arrivé, et qu'il
était convenable d'attendre, dans l'intérêt de la France elle-même, le
résultat des ouvertures qui seraient faites aux alliés.

L'assemblée partagea cette opinion, et se sépara, de lassitude, à trois
heures du matin.

Le général Grenier fut chargé, par ses collègues, de rendre compte à la
chambre du résultat de cette conférence: mission embarrassante, puisque
l'objet principal de la conférence qui, dans l'opinion des représentans,
devait être de statuer sur l'abdication de Napoléon, avait été éludé et
perdu de vue. M. *** que je m'abstiendrai de nommer, lui conseilla de
trancher net la question, et de déclarer que la commission, quoiqu'elle
ne se fût pas prononcée formellement, avait senti la nécessité d'inviter
l'Empereur à abdiquer. Mais le rigide et vertueux Dupont (de l'Eure),
toujours ami de la droiture et de la sincérité, s'éleva en homme
d'honneur contre cette honteuse suggestion, et annonça qu'il monterait à
la tribune pour déclarer la vérité, si l'on osait la trahir ou
l'altérer. Le général Grenier se borna donc à rendre un compte fidèle de
la séance de la commission; il ajouta (d'après l'avis que les ministres
d'état venaient de lui en donner) que la chambre allait recevoir un
message par lequel l'Empereur déclarerait qu'il trouvait bon que
l'assemblée nommât les ambassadeurs à envoyer aux alliés; et que, s'il
était un obstacle invincible à ce que la nation fût admise à traiter de
son indépendance, il serait toujours prêt à faire le sacrifice qui lui
serait demandé.

Cette explication répondait à tout; mais au lieu de calmer les têtes,
elle excita l'irascibilité de tous les hommes qui, par la crainte de
l'ennemi, par ambition, ou par un patriotisme mal entendu, regardaient
comme nécessaire l'abdication immédiate de Napoléon. Ils ne sentaient
point qu'il importait au contraire de laisser fictivement Napoléon sur
le trône, afin de fournir aux négociateurs le moyen d'échanger avec les
étrangers l'abdication contre la paix.

M. Regnault, témoin de l'irritation des esprits, fut avertir l'Empereur
que la chambre paraissait disposée à prononcer sa déchéance, s'il
n'abdiquait point à l'instant. L'Empereur, non habitué à recevoir la
loi, s'indigna de la violence qu'on voulait lui faire: «Puisque c'est
ainsi, dit-il, je n'abdiquerai point. La chambre est composée de
jacobins, de cerveaux brûlés et d'ambitieux qui veulent des places et du
désordre. J'aurais dû les dénoncer à la nation, et les chasser; le tems
perdu peut se réparer...»

L'agitation de l'Empereur était extrême; il se promenait à grands pas
dans son cabinet, et prononçait des mots entrecoupés qu'il était
impossible de comprendre. «Sire, lui répondit enfin M. Regnault, ne
cherchez point (je vous en conjure) à lutter plus long-tems contre la
force des choses. Le tems s'écoule; l'ennemi s'avance. Ne laissez point
à la chambre, à la nation, le moyen de vous accuser d'avoir empêché
d'obtenir la paix. En 1814, vous vous êtes sacrifié au salut de tous:
renouvelez aujourd'hui ce grand, ce généreux sacrifice.»

L'Empereur répliqua avec humeur: «Je verrai; mon intention n'a jamais
été de refuser d'abdiquer. J'étais soldat; je le redeviendrai; mais je
veux qu'on me laisse y songer en paix, dans l'intérêt de la France et de
mon fils: dites-leur d'attendre.»

La chambre, pendant cet entretien, était en butte à la plus extrême
agitation. Le président, instruit par M. Regnault des dispositions de
l'Empereur, annonça qu'un message satisferait incessamment tous les
voeux. Mais, impatiente de jouir de son ouvrage, elle ne voulait même
point laisser à Napoléon le mérite de se dévouer librement au salut de
la patrie.

M. Duchêne, qui, le premier, avait interrompu, par ses murmures, le
rapport du général Grenier, demanda que l'Empereur fût invité, au nom du
salut de l'état, à déclarer son abdication.

Le général Solignac proposa de lui envoyer une députation pour lui
exprimer l'urgence de sa décision.

M. de Lafayette que sa destinés semble appeler à être le fléau des rois,
s'écria que si Napoléon ne se décidait point, il proposerait sa
déchéance.

Une foule de membres, parmi lesquels le général Sébastiani se fit
remarquer par son acharnement, insistèrent pour que Napoléon fût
contraint d'abdiquer sur-le-champ.

Enfin, on consentit, _pour ménager l'honneur du chef de l'état_, à lui
accorder une heure de grâce, et la séance fut suspendue.

De nouvelles instances furent aussitôt renouvelées près de l'Empereur.
Le général Solignac (je crois) et d'autres députés vinrent le sommer
d'abdiquer. Le prince Lucien, qui n'avait point cessé de conjurer
l'Empereur de tenir tête à l'orage, pensa que le moment était passé, et
qu'il fallait se soumettre; le prince Joseph se joignit à lui, et leurs
conseils réunis parvinrent à faire fléchir la résistance de l'Empereur.
Il annonça cette détermination aux ministres, et dit au duc d'Otrante
avec un sourire ironique: «Écrivez à ces messieurs de se tenir
tranquilles; ils vont être satisfaits[60].»

Le prince Lucien prit alors la plume, et écrivit, sous la dictée de son
auguste frère, la déclaration suivante:

     _Déclaration au peuple Français._

     En commençant la guerre, pour soutenir l'indépendance nationale, je
     comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les
     volontés, et le concours de toutes les autorités nationales.
     J'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé toutes les
     déclarations des puissances contre moi.

     Les circonstances me paraissent changées; je m'offre en sacrifice à
     la haine des ennemis de la France: puissent-ils être sincères dans
     leurs déclarations, et n'en avoir voulu réellement qu'à ma
     personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils
     sous le titre de NAPOLÉON II, Empereur des Français.

     Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de
     gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils, m'engage à inviter
     les chambres à organiser sans délai la régence par une loi.

     Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation
     indépendante.

     (Signé) NAPOLÉON.

     Au palais de l'Élysée,

     ce 22 juin 1815.

Le duc de Bassano me remit la minute du prince Lucien, pour en faire
deux expéditions. Lorsqu'elles furent présentées à l'Empereur, elles
offraient encore les traces de mon affliction: il s'en aperçut, et me
jetant un regard plein d'expression, il me dit: _Ils l'ont voulu_.

Le duc de Bassano lui fit observer qu'il faisait un grand sacrifice à la
paix, mais que peut-être les alliés ne le jugeraient point assez
complet.--«Que voulez-vous dire?» répondit l'Empereur.--«Qu'il serait
possible qu'on exigeât la renonciation des frères de Votre Majesté à la
couronne.»--«Comment, de mes frères?... ah! Maret, vous voulez donc nous
déshonorer tous!»

Le duc d'Otrante, le duc de Vicence, le duc Decrès furent immédiatement
chargés de porter la déclaration de l'Empereur à la chambre des députés;
et le duc de Gaète, le comte Mollien et M. Carnot, à celle des pairs.

Le prince d'Eckmuhl avait été envoyé d'avance par l'Empereur à cette
première chambre, pour lui donner des nouvelles de l'armée, et l'amuser
en attendant l'arrivée de l'abdication.

À peine fut-elle partie, que le comte de la Borde, adjudant général de
la garde nationale, accourut annoncer à l'Empereur qu'il n'y avait pas
un moment à perdre, et qu'on allait mettre aux voix la déchéance.
L'Empereur, en lui touchant l'épaule, lui dit: «Ces bonnes gens-là sont
donc bien pressés; dites-leur de se tranquilliser; il y a un
quart-d'heure que je leur ai envoyé mon abdication.» Les ministres
s'étaient croisés en route avec M. de la Borde.

Lorsqu'ils se présentèrent à la chambre, le président, craignant que les
ennemis de Napoléon n'insultassent à son malheur par de lâches
applaudissemens, leur rappela que le réglement interdisait tout signe
d'improbation ou d'approbation: il lut ensuite la déclaration.

Le duc d'Otrante, qui avait été, dans l'ombre, l'un des instigateurs du
déchaînement de certains députés, feignit de s'attendrir sur le sort de
Napoléon, et le recommanda aux égards et à la protection des chambres.
Cette générosité simulée révolta les coeurs purs de l'assemblée, et
demeura sans effet: c'était à l'infortuné Regnault qu'il était réservé
de les émouvoir. Il leur rappela, avec tant d'âme et d'éloquence, les
bienfaits et les victoires de Napoléon; il leur offrit un tableau si
vrai, si touchant, si pathétique, des infortunes auxquelles ce grand
homme, ce héros national, allait se dévouer, sans réserve et sans
conditions, pour racheter la patrie, que les yeux de ses ennemis les
plus endurcis se mouillèrent de larmes, et que l'assemblée entière resta
plongée pendant quelques momens dans un morne et douloureux silence. Ce
silence, le plus bel hommage que Napoléon ait peut-être jamais obtenu,
fut à la fin interrompu; et la chambre arrêta, à l'unanimité, qu'une
députation solennelle se rendrait près de Napoléon, pour lui exprimer,
_au nom de la nation_, le respect et la reconnaissance avec lesquels
elle acceptait le noble sacrifice qu'il avait fait à l'indépendance et
au bonheur du peuple Français.

Napoléon reçut froidement les félicitations des députés de la chambre.
Quel prix pouvait avoir à ses yeux de vaines paroles? Il leur
répondit[61]:

     Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je désire que
     mon abdication puisse faire le bonheur de la France; _mais je ne
     l'espère point_: elle laisse l'état sans chef, sans existence
     politique. Le tems perdu à renverser la monarchie, aurait pu être
     employé à mettre la France en état d'écraser l'ennemi. Je
     recommande à la chambre de renforcer promptement ses armées: qui
     veut la paix, doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette
     grande nation à la merci des étrangers; craignez d'être déçus dans
     vos espérances. _C'est là qu'est le danger_. Dans quelque position
     que je me trouve, je serai toujours bien, si la France est
     heureuse. Je recommande mon fils à la France. J'espère qu'elle
     n'oubliera point que je n'ai abdiqué que pour lui. Je l'ai fait
     aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation: ce n'est
     qu'avec ma dynastie, qu'elle peut espérer d'être libre, heureuse et
     indépendante.»

L'Empereur prononça cette réponse avec un accent si noble, si touchant,
que tous les assistans furent profondément émus, et que M. Lanjuinais
lui-même ne put retenir ses larmes.

M. le comte Regnault voulut se féliciter d'avoir été le premier
l'interprète des sentimens et de la reconnaissance nationale. L'Empereur
l'interrompit: «Puisque cette délibération est votre ouvrage, lui
dit-il, vous auriez dû vous ressouvenir que le titre d'Empereur ne se
perd point[62];» et il lui tourna le dos.

La chambre des pairs s'empressa d'imiter l'exemple des députés.
L'Empereur l'accueillit avec bonté, et lui recommanda de ne point
oublier qu'il n'avait abdiqué qu'en faveur de son fils.

L'abdication de Napoléon laissa le champ libre aux spéculations
politiques des représentans: chacun d'eux se crut appelé à donner à
l'état, un gouvernement et un chef.

Les républicains, toujours dupes de leurs vieilles illusions, se
berçaient de l'espoir d'introduire, en France, un gouvernement
fédératif.

Les Bonapartistes, forts du voeu national et des promesses des étrangers,
comptaient décerner la couronne à Napoléon II, et la régence à
Marie-Louise.

Les partisans du duc d'Orléans (et dans leurs rangs se trouvaient les
personnages et les orateurs les plus marquans de l'assemblée) se
flattaient intérieurement d'asseoir sur le trône le fils des rois et de
la république.

Quelques députés, séduits par la réputation brillante de l'un, par la
valeur et les liens de famille de l'autre, penchaient pour le prince de
Suède ou le prince d'Orange... En un mot, on voulait de tout le monde,
excepté du souverain légitime.

Un petit nombre de députés seulement gardaient la neutralité. Libres
d'ambition et d'intérêts personnels, uniquement occupés de la patrie,
ils ne songeaient qu'à tirer parti des événemens, pour les faire tourner
au profit de la nation et de la liberté.

Les partis qui divisaient ainsi la chambre, ne tardèrent point à
s'élancer dans la carrière.

M. Dupin, trop habile pour manifester directement l'intention de
méconnaître Napoléon II, et de faire déclarer le trône vacant, prit un
détour. Il proposa à la chambre de se former en _assemblée nationale_;
d'envoyer des ambassadeurs négocier la paix; de créer une commission
exécutive, prise dans le sein des deux chambres; de charger une
commission de préparer le travail de la nouvelle constitution, et de
déterminer les conditions auxquelles le trône pourrait être occupé par
le prince que le peuple choisirait.

M. Scipion Mourgues, quoique ne siégeant point sous la même bannière que
M. Dupin, s'empara de la proposition, et, lui donnant plus d'extension,
il demanda que la chambre se transformât en _assemblée constituante_;
que le gouvernement de l'état fût confié provisoirement aux ministres,
qui travailleraient avec une commission de cinq membres de la chambre,
présidée par le président[63]; et que le trône fût déclaré vacant,
jusqu'à l'émission du voeu du peuple: en sorte que le peuple souverain
aurait été le maître de changer la forme de gouvernement établi, et de
faire, à son gré, de la France, une république ou une monarchie.

M. Regnault représenta que ces deux propositions tendaient à jeter
l'état dans le dédale d'une désorganisation complète; qu'on ne pourrait
les adopter, sans annoncer à l'étranger qu'il n'y avait rien d'établi en
France, point de droits reconnus, point de principes posés, point de
base de gouvernement: mais, tombant bientôt lui-même dans la faute de
ses adversaires, il proposa 1.° de nommer, au lieu du conseil de régence
prescrit par les lois fondamentales qu'il venait d'indiquer, une
commission exécutive de cinq membres, deux de la chambre des pairs,
trois de celle des députés, qui exercerait provisoirement les fonctions
du gouvernement; 2.° d'abandonner à cette commission, pour ne point
rompre l'unité de pouvoir, la direction et le choix des commissaires
négociateurs à envoyer aux alliés.

Les termes moyens, dans les momens de vague et de crainte, sont toujours
du goût de la majorité; et la majorité de la chambre adopta l'espèce de
transaction proposée par M. Regnault, sans en apercevoir
l'inconséquence; car, en éludant de reconnaître Empereur Napoléon II,
c'était déclarer aux étrangers, _ce qu'elle avait voulu éviter_, qu'il
n'y avait point en France de droits établis, et que le trône et même le
gouvernement étaient vacans.

Dans l'état des choses, elle n'avait que deux partis à prendre: ou de
proclamer constitutionnellement Napoléon II, comme son essence, son
devoir, son intérêt le lui prescrivaient; ou, si, par l'effet d'une
lâche condescendance, elle ne voulait rien décider sans l'aveu des
alliés, de réunir les deux chambres en _assemblée nationale_, et
d'attendre les événemens. Alors, elle n'aurait pas remis le sort de la
révolution du 20 mars entre les mains de cinq individus; alors, elle
aurait acquis un caractère imposant et national, qui aurait donné à ses
actes, à ses négociations, à sa résistance même, une force et une
dignité que ne pouvait obtenir le gouvernement insolite qu'elle venait
d'enfanter.

La résolution prise par les représentans fut portée immédiatement à la
chambre des pairs.

Le prince Lucien se leva le premier pour la combattre. Il rappela
éloquemment les principes sur lesquels reposent les monarchies
héréditaires. Il invoqua la constitution, les sermens solennels prêtés
au Champ-de-Mai, et conjura les pairs, gardiens fidèles de la foi jurée
et des lois constitutives de la monarchie, de repousser cette résolution
inconstitutionnelle, et de proclamer Napoléon II Empereur des Français.

M. de Pontécoulant s'opposa fortement à cette proposition, déclarant
qu'il ne consentirait jamais à reconnaître pour souverain un prince qui
n'est point en France, et pour régente une captive. «De quel droit
d'ailleurs, ajouta-t-il, le prince de Canino, vient-il parler dans cette
enceinte? est-il Français?»--«Si je ne suis point Français à vos yeux,
s'écria le prince Lucien, je le suis aux yeux de la nation entière.»

Labédoyère s'élança rapidement à la tribune. «J'ai vu, dit-il, autour du
trône du souverain heureux, les hommes qui s'en éloignent aujourd'hui,
parce qu'il est dans le malheur. Ils sont déjà prêts à recevoir le
prince que l'étranger voudra leur imposer. Mais s'ils rejettent Napoléon
II, l'Empereur doit recourir à son épée et à ces braves qui, tout
couverts de sang et de blessures, crient encore _Vive l'Empereur!_ C'est
en faveur de son fils qu'il a abdiqué; son abdication est nulle, si on
ne reconnaît point Napoléon II. Faudra-t-il donc que le sang français
n'ait encore coulé que pour nous faire passer une seconde fois sous le
joug étranger? que pour nous faire courber la tête sous un gouvernement
avili? que pour voir nos braves guerriers abreuvés d'humiliation et
d'amertume, et privés de la récompense due à leurs services, à leurs
blessures et à leur gloire? Il y a peut-être encore ici (en tournant les
yeux du côté du maréchal Ney) des généraux qui méditent de nouvelles
trahisons; mais, malheur à tout traître! qu'il soit voué à l'infamie!
que sa maison soit rasée, sa famille proscrite!» À ces mots, le
mécontentement le plus vif éclata dans l'assemblée. On interrompit
Labédoyère qui, au milieu du tumulte, s'écria en blasphémant: «Il est
donc décidé, _grand Dieu!_ qu'on n'entendra jamais, dans cette enceinte,
que des voix basses!»

Cette apostrophe excita de nouveaux murmures: «Nous avons déjà la guerre
étrangère, dit M. Boissy-d'Anglas, veut-on nous donner encore la guerre
civile? Sans doute l'Empereur a fait à la patrie le plus grand des
sacrifices; mais la proposition de proclamer Napoléon II est
intempestive et impolitique. Il faut passer à l'ordre du jour.»

Messieurs de Ségur, de Flahaut et Roederer, s'y opposèrent et firent
valoir avec force les droits de Napoléon II. «Si l'Empereur eût été tué,
dirent-ils, son fils lui succéderait de droit. Il est mort
politiquement; pourquoi son fils ne lui succéderait-il point? La
monarchie se compose de trois branches; une de ces branches est morte,
il faut la remplacer. On n'est fort que dans le cercle de ses devoirs;
ne sortons point de la constitution; ne donnons pas aux étrangers le
droit de nous dire: _Vous n'êtes plus rien!_ Ils ont proclamé que
Napoléon seul était un obstacle à la paix; éprouvons leur bonne foi. Il
est d'ailleurs aussi utile que politique et juste, de reconnaître
Napoléon II et de gouverner en son nom. Voyez les soldats, voyez les
peuples de l'Alsace, de la Franche-Comté, de la Lorraine, de la
Bourgogne, de la Champagne, pour qui, au nom de qui prodiguent-ils leur
généreux sang? À l'intérieur, la reconnaissance de Napoléon II plairait
à la nation et à l'armée: à l'extérieur, elle nous rattacherait à
l'Autriche. L'Empereur pourrait-il voir en nous un ennemi quand nous
adopterions pour souverain l'enfant issu de son sang?»--«L'article 67 de
la constitution fait toujours la loi des deux chambres, dit M.
Thibaudeau, ni la chambre, ni la nation, ni le gouvernement provisoire
que nous formerons, ne songent à ramener le gouvernement sous lequel
nous avons gémi pendant une année; mais la proposition de reconnaître
Napoléon II ne peut être examinée en ce moment. Laissons les choses
entières, et adoptons la résolution de la chambre des députés, _sans
rien préjuger sur l'indivisibilité de l'abdication de Napoléon_.»

La chambre enchantée de trouver le moyen de conserver les droits de
Napoléon, sans se mettre en opposition manifeste avec les représentans,
adopta cet avis et procéda sur-le-champ à la nomination des deux membres
de la commission de gouvernement.

M. le duc de Vicence et le baron Quinette réunirent les suffrages.

M. Carnot, le duc d'Otrante, et le général Grenier furent au même moment
choisis par l'autre chambre.

La commission de gouvernement se constitua aussitôt sous la présidence
du duc d'Otrante.

Quoique la question de l'indivisibilité fût restée intacte, l'Empereur
néanmoins regarda la création d'une commission de gouvernement comme une
violation manifeste des conditions de son abdication. Il reprocha au
ministre d'état, et particulièrement à M. Regnault, de n'avoir point
soutenu les droits de son fils, et leur fit sentir qu'il était de leur
honneur et de leur devoir de forcer les chambres à se prononcer. «Je
n'ai point abdiqué, dit-il, en faveur d'un nouveau directoire; j'ai
abdiqué en faveur de mon fils. Si on ne le proclame point, mon
abdication doit être nulle et non avenue. Les chambres savent bien que
le peuple, l'armée, l'opinion le désirent, le veulent; mais l'étranger
les retient. Ce n'est point en se présentant devant les alliés l'oreille
basse et le genou en terre, qu'elles les forceront à reconnaître
l'indépendance nationale. Si elles avaient eu le sentiment de leur
position, elles auraient proclamé spontanément Napoléon II. Les
étrangers auraient vu alors que vous saviez avoir une volonté, un but,
un point de ralliement; ils auraient vu que le 20 mars n'était point une
affaire de parti, un coup de factieux, mais le résultat de l'attachement
des Français à ma personne et à ma dynastie. L'unanimité nationale
aurait plus agi sur eux, que toutes vos basses et honteuses déférences.»

L'effet qu'avait produit la séance de la chambre des pairs, malgré les
soins pris pour la dénaturer, éveilla l'attention du duc d'Otrante et de
la faction anti-napoléonienne dont il était devenu le directeur et le
chef.

D'un autre côté, l'armée du maréchal Grouchy, qu'on croyait perdue,
venait de rentrer en France[64]. Le prince Jérôme, le maréchal Soult,
les généraux Morand, Colbert, Poret, Petit et une foule d'autres
officiers que je regrette de ne pouvoir nommer, étaient parvenus à
rallier les débris de Mont-St.-Jean, et l'armée offrait déjà une masse
de cinquante à soixante mille hommes, dont les sentimens pour l'Empereur
n'avaient éprouvé aucune altération.

Le duc d'Otrante et les siens sentirent donc la nécessité de ménager
Napoléon; et dans une conférence secrète qui eut lieu au ministère de la
police, et où se trouvèrent réunis M. Manuel et les députés les plus
influens du parti du duc d'Otrante, il fut reconnu qu'il ne paraissait
plus prudent ni possible d'empêcher la reconnaissance de Napoléon II, et
qu'on s'attacherait seulement à maintenir l'autorité dans les mains de
la commission.

Le lendemain, ainsi qu'on l'avait prévu, M. le comte Defermont,
profitant habilement d'une discussion établie sur le serment à prêter
par la commission, demanda à l'assemblée au nom de qui agirait cette
commission, quel serait l'intitulé de ses actes, et enfin, si Napoléon
II était ou n'était pas Empereur des Français. (_Oui, oui, oui!_)
«L'abdication de Napoléon I appelle à lui succéder, dit-il, celui qui,
dans l'ordre constitutionnel, est désigné d'avance comme son héritier.
Il ne peut exister sur ce point fondamental la plus légère hésitation.
S'il en existait, notre devoir serait de la faire cesser. Il ne faut pas
qu'on aille persuader à la garde nationale de Paris et aux armées, que
vous attendez Louis XVIII, et que vous n'éprouvez pas tous le même
sentiment.» (_La grande majorité des membres se lèvent et crient_ vive
Napoléon II. _Ces cris furent répétés avec transport par les tribunes et
par les officiers de la ligne et de la garde nationale qui se trouvèrent
à l'entrée de la salle_). «Il faut l'avouer franchement, dit un autre
membre (M. Boulay de la Meurthe), on a élevé des doutes; des
journalistes ont été jusqu'à écrire que le trône était vacant: si tel
était notre malheur, l'assemblée et la liberté seraient perdues. En
effet, que serions-nous? par quel mandat sommes-nous ici? Nous
n'existons que par la constitution... C'est cette même constitution qui
proclame Empereur Napoléon II: son père a abdiqué; vous avez accepté
l'abdication sans restriction; le contrat est formé, Napoléon II est
Empereur par la force des choses. (_Oui, oui! nous ne devrions même
point délibérer_.) D'ailleurs l'Empereur n'a donné son abdication que
sous la condition expresse (_murmures_)... Ces murmures ne m'effraient
point; depuis long-tems j'ai fait le sacrifice de ma vie. Je dirai la
vérité toute entière, en présence de la nation. Il existe une faction
qui voudrait nous persuader que nous avons déclaré le trône vacant, dans
l'espoir de remplir aussitôt cette vacance par les Bourbons. (_Non, non!
Jamais, jamais!_) Cette faction est celle du duc d'Orléans. Elle a
entraîné quelques patriotes peu intelligens, qui ne voient pas que le
duc d'Orléans n'accepterait le trône que pour le résigner à Louis XVIII.
Il faut que l'assemblée se prononce, et qu'elle déclare à l'instant même
qu'elle reconnaît Napoléon II pour Empereur des Français.» M. le comte
Regnault s'exprima dans le même sens; mais il refroidit la discussion,
en y mêlant maladroitement les puissances étrangères, et en demandant au
nom de qui l'armée se battrait. Les membres de l'opposition, qui
jusqu'alors s'étaient bornés à faire entendre quelques murmures, et à
réclamer l'ordre du jour, prirent la parole. M. Dupin s'attacha d'abord
à prouver que le salut de la patrie devait passer avant tout. «Pourquoi,
dit-il ensuite, l'Empereur a-t-il abdiqué? parce qu'il a senti qu'il ne
pouvait plus sauver la France. Or, je vous le demande: si Napoléon I n'a
pu sauver l'état, comment Napoléon II le pourra-t-il davantage!
D'ailleurs ce prince et sa mère ne sont-ils pas captifs? avez-vous
l'espoir qu'ils vous seront rendus? Quelle a été notre pensée? nous
avons voulu, à la place d'un nom que les ennemis nous opposaient comme
le seul motif de la guerre, présenter la nation française. Eh bien!
c'est au nom de la nation que nous combattrons et que nous traiterons.
C'est de la nation que nous attendons le choix d'un souverain. La nation
précède tous les gouvernemens et leur survit à tous.»--«Pourquoi ne
proposez-vous pas une république?» s'écria une voix. Des murmures
nombreux et violens avaient souvent interrompu M. Dupin. M. Manuel, plus
adroit, sentit la nécessité d'être aussi plus modéré. Il parut d'abord
incertain sur la détermination qu'il conviendrait de prendre; et après
avoir mis en scène tous les partis et balancé les espérances et les
craintes que chacun d'eux pouvait inspirer à la nation, il s'écria:
«Mais s'agit-il donc d'un homme, d'une famille? non, il s'agit de la
patrie. Pourquoi nous ôterions-nous les moyens de la sauver? déjà nous
avons fait un grand pas[65]; mais savons-nous, s'il sera assez grand,
assez complet, pour en obtenir les résultats que nous désirons. Laissons
agir le tems. En acceptant l'abdication de Napoléon, vous avez accepté
la condition qu'elle emporte avec elle, et nous devons reconnaître
Napoléon II, puisque les formes constitutionnelles l'exigent; mais en
nous y conformant sous ce rapport, il nous est impossible de ne point
nous en écarter, lorsqu'il s'agit d'assurer notre indépendance; et c'est
pour atteindre ce but, que vous avez voulu remettre l'autorité à des
hommes qui ont particulièrement votre confiance; afin que tel ou tel
prince, appelé par les lois à la tutelle du souverain mineur, ne puisse
réclamer ses droits et devenir l'arbitre des destinées de la France. Je
demande donc l'ordre du jour motivé: 1° sur ce que Napoléon II est
devenu Empereur des Français par le fait de l'abdication de Napoléon I
et par la force des constitutions de l'Empire. 2° Sur ce que les deux
chambres ont voulu et entendu, en nommant une commission de
gouvernement, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin, dans
les circonstances extraordinaires où elle se trouve, pour conserver sa
liberté et son repos.»

Cette proposition captieuse séduisit l'assemblée. Elle l'adopta au
milieu des plus bruyantes acclamations, et des cris mille fois répétés
de _vive Napoléon II!_ sans se douter que cet ordre du jour, qui lui
paraissait si décisif, ne signifiait rien autre chose, sinon qu'elle
proclamait Napoléon II, puisque la constitution le voulait ainsi; mais
qu'elle déclarait en même tems que ce n'était qu'une affaire de forme,
et qu'elle l'abandonnerait quand le gouvernement provisoire le jugerait
nécessaire.

C'était pour la seconde fois que la chambre se trouvait dupe de son
entraînement. Cependant, elle comptait, dans son sein, des hommes pleins
de talens et de sagacité; mais le plus grand nombre de ses membres (et
c'est la majorité qui fait loi), n'ayant jamais siégé dans nos
assemblées, se laissaient subjuguer par les prestiges de l'éloquence, et
avec d'autant plus de facilité, qu'il n'existait, dans la chambre,
aucune idée fixe, aucune volonté dominante, qui pût leur servir de fanal
et de guide.

Le gouvernement provisoire, influencé par M. Fouché, ne tarda point à
prouver qu'il avait saisi le véritable sens de la pensée de M. Manuel.
Deux jours après, il intitula ses actes _au nom du peuple français_.
Cette insulte à la bonne foi de la chambre et du souverain qu'elle avait
reconnu, excita son étonnement et ses plaintes. La capitale et les
patriotes murmurèrent. On somma le président du gouvernement
d'expliquer, de justifier cet étrange procédé. Il répondit que
l'intention de la commission n'avait jamais été de méconnaître Napoléon
II, mais que ce prince, n'ayant encore été reconnu souverain de la
France par aucune puissance, on ne pouvait traiter en son nom avec les
étrangers, et que la commission avait cru de son devoir, d'agir
provisoirement _au nom du peuple français_, afin d'ôter aux ennemis tout
prétexte de se refuser à admettre les négociateurs.

Cette explication, fortifiée par l'appui banal des mots puissans,
_patrie_, _salut public_, _armées étrangères_, parut plausible, et tout
fut dit.

L'Empereur lui-même, étourdi par la force et la rapidité des coups que
lui portaient ses ennemis, ne songeait plus à se défendre, et semblait
laisser à la providence le soin de veiller sur son fils et sur lui. Il
se plaignait, mais son mécontentement expirait sur ses lèvres, et ne lui
inspirait aucune des résolutions qu'on devait attendre de la fougue et
de l'énergie de son caractère.

Cependant le duc d'Otrante et les députés, qui avaient concouru avec lui
à arracher Napoléon du trône, ne le voyaient point sans effroi séjourner
à l'Élysée. Ils redoutaient, qu'enhardi par les mâles conseils du prince
Lucien, par le dévouement que lui conservait l'armée, par les
acclamations des fédérés et des citoyens de toutes les classes assemblés
journellement sous les murs de son palais, il ne tentât de renouveler un
second dix-huit brumaire. Ils demandèrent donc à la chambre, par
l'organe de M. Duchêne, que _l'ex-Empereur_ fût invité, au nom de la
patrie, à s'éloigner de la capitale. Cette demande n'ayant point eu de
suite, on eut recours à un autre moyen. On essaya de l'effrayer. Chaque
jour, des avis officieux le prévenaient qu'on voulait attenter à sa vie;
et, pour donner plus de vraisemblance à ces ruses grossières, on
envoyait tout-à-coup renforcer sa garde. Une nuit même, on vint nous
éveiller en sursaut de la part du commandant de Paris (le général
Hulin), pour nous inviter à nous tenir sur nos gardes, que l'Élysée
allait être attaqué, etc. Mais tel était notre mépris pour ces
misérables impostures, que nous ne jugeâmes même point nécessaire d'en
instruire Napoléon, et que nous revîmes le jour, sans avoir éprouvé un
seul moment d'insomnie. Rien n'aurait été plus facile cependant, que
d'enlever ou d'assassiner Napoléon. Son palais qui, dix jours
auparavant, pouvait à peine contenir la foule empressée des ambitieux et
des courtisans, n'était plus qu'une vaste solitude. Tous ces hommes sans
foi, sans honneur, que la puissance attire et qu'éloigne l'infortune,
l'avaient abandonné. Sa garde avait été réduite à quelques vieux
grenadiers, et un seul factionnaire, à peine en uniforme, veillait à la
porte de ce Napoléon, de ce roi des rois, qui naguère avait compté, sous
ses étendards, des millions de soldats.

Cependant, Napoléon sentit lui-même que sa présence à Paris, et dans un
palais impérial, pourrait faire douter les alliés de la bonne foi de son
abdication, et nuire au rétablissement de la paix. Il se décida donc à
s'éloigner.

Il se fit remettre sa correspondance personnelle avec les souverains, et
quelques lettres autographes soustraites, en 1814, à leurs recherches.
Il nous prescrivit ensuite de brûler les pétitions, les lettres, les
adresses reçues depuis le 20 mars. J'étais occupé de ce soin, dans un
moment où Napoléon vint à traverser le cabinet. Il s'approcha de moi, et
me prit une lettre que je tenais à la main; elle était du duc de ... Il
la parcourut, et me dit en souriant: «Ne brûlez point celle-là,
gardez-la pour vous. Ce sera, si l'on vous tourmente, une excellente
recommandation. *** ne manquera point de jurer aux autres qu'il leur a
conservé une chaste fidélité, et quand il saura que vous avez en main la
preuve matérielle qu'il s'était mis à mes pieds et que je n'ai voulu ni
de lui, ni de ses services, il se mettra en quatre pour vous servir,
dans la crainte que vous ne jasiez.» Je crus que l'Empereur plaisantait;
il s'en aperçut, et reprit: «Non, vous dis-je, ne brûlez point cette
lettre, ni celle de tous les gens de la même volée; je vous les donne
pour votre sauve-garde.»

«Mais, Sire, ils m'accuseront de les avoir soustraites.»--«Vous les
menacerez, s'ils raisonnent, de les faire imprimer tout vifs, et ils se
tairont: je les connais.»--«Puisque V. M. le veut, je les conserverai.»
Je mis en effet de côté un certain nombre de ces lettres. Après le
retour du Roi, j'en rendis complaisamment quelques-unes; et ce n'est
point ici une allégation gratuite. À peine leurs auteurs que je pourrais
nommer, les eurent-ils en leur possession, qu'ils élevèrent jusqu'aux
nues leur prétendue fidélité, et devinrent, dans leurs discours ou dans
leurs écrits, les détracteurs les plus acharnés de tous ceux qui avaient
embrassé ou servi la cause du 20 mars.

Le 25 à midi, Napoléon partit pour la Malmaison. Il y fut reçu par la
princesse Hortense. Cette princesse, si odieusement calomniée et si
digne de respect, nous donna l'exemple du courage et de la résignation.
Sa position, celle de Napoléon, devaient briser son âme; et cependant
elle trouvait encore assez de force pour dompter ses souffrances et
soulager les nôtres. Elle s'occupait de l'Empereur, elle s'occupait de
nous, avec une sollicitude si constante, une grâce si accomplie, qu'on
aurait pu croire qu'elle n'avait à songer qu'au malheur d'autrui. Si le
sort de Napoléon et de la France nous arrachait des gémissemens ou des
imprécations, elle accourait; et retenant ses propres larmes, elle nous
rappelait avec la raison d'un philosophe et la douceur d'un ange, qu'il
fallait surmonter nos regrets, notre douleur, et nous soumettre avec
docilité aux décrets de la providence.

La secousse qu'avait donnée à Napoléon son départ de l'Élysée, le
réveilla. Il retrouva à la Malmaison son âme, son activité, son énergie.
Habitué à voir couronner tous ses voeux, toutes ses entreprises du plus
heureux succès, il n'avait point appris à lutter contre les atteintes
subites du malheur; et malgré la fermeté de son caractère, elles le
jetaient parfois dans un état d'irrésolution, pendant lequel mille
pensées, mille volontés se croisaient dans son esprit, et lui ôtaient la
possibilité de prendre un parti. Mais cette catalepsie morale n'était
point l'effet (comme on l'a prétendu) d'un lâche abattement. Sa grande
âme restait debout au milieu de l'engourdissement momentané de ses
facultés, et Napoléon, à son réveil, n'en était que plus terrible et
plus redoutable.

Quelques momens après son arrivée, il voulut s'entretenir encore avec
ses anciens compagnons d'armes, et leur exprimer, pour la dernière fois,
ses regrets et ses sentimens. L'amour qu'il leur portait, le désespoir
de ne pouvoir venger à leur tête l'affront de Mont-St.-Jean, lui firent
oublier, dans une première proclamation, qu'il avait brisé de ses
propres mains son sceptre et son épée. Il reconnut bientôt que le
langage passionné qu'il tenait à l'armée, n'était point celui que lui
imposait son abdication, et il substitua aux trop vives inspirations de
son coeur l'adresse suivante:

     _Napoléon aux braves Soldats de l'Armée devant Paris._

     Malmaison, 25 juin 1815.

     SOLDATS!

     Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de la brave
     armée Française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle
     justifiera par les services éminens que la patrie attend d'elle,
     les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser.

     Soldats, je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous les
     corps; et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur
     l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura déployé.
     Vous et moi, nous avons été calomniés. Des hommes indignes
     d'apprécier vos travaux, ont vu, dans les marques d'attachement que
     vous m'avez données, un zèle dont j'étais le seul objet; que vos
     succès futurs leur apprennent que c'était la patrie par-dessus tout
     que vous serviez en m'obéissant; et que si j'ai quelque part à
     votre affection, je la dois à mon ardent amour pour la France,
     notre mère commune.

     Soldats, encore quelques efforts, et la coalition est dissoute.
     Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.

     Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à la
     fin, tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez
     invincibles.

L'Empereur, qui avait eu peut-être l'intention de reporter sur lui, par
cette proclamation, le souvenir et l'intérêt de ses anciens soldats,
s'informa de l'effet qu'elle avait produit. On lui répondit, ce qui
était vrai, qu'elle n'avait point été publiée par le _Moniteur_, et que
l'armée n'en avait pas eu connaissance. Il ne laissa paraître aucun
signe de dépit ou de mécontentement, et se mit à parler des deux
chambres.

Depuis l'abdication, les pairs et les députés avaient rivalisé de zèle
et d'efforts pour mettre la France en état d'imposer à ses ennemis
intérieurs et extérieurs. Ils avaient déclaré la guerre nationale, et
appelé tous les Français à la défense commune; Ils avaient autorisé le
gouvernement à faire des réquisitions en nature, pour
l'approvisionnement de l'armée et le transport des subsistances; à lever
la conscription de 1815; à suspendre les lois sur la liberté
individuelle, et à faire arrêter ou placer en surveillance toutes les
personnes prévenues de provoquer des troubles, ou d'entretenir des
intelligences avec les ennemis. Ils lui avaient enfin accordé un crédit
immense, pour subvenir provisoirement au paiement des fournitures et de
la solde de l'armée.

De son côté, la commission prenait, exécutait, avec un soin infatigable,
toutes les mesures que commandaient les circonstances. Sa tâche, il faut
l'avouer, était aussi difficile que périlleuse. Jamais gouvernement ne
s'était trouvé dans de semblables conjonctures. Il fallait, du moins
pour la majorité de ses membres, un grand courage, un grand dévouement,
un grand patriotisme; il fallait une abnégation héroïque de son repos,
de sa liberté, de sa vie, pour se charger envers la nation, envers le
roi, de la responsabilité du pouvoir et des événemens.

Le premier acte de la commission fut de remettre, entre les mains du
prince d'Essling, le commandement en chef de la garde nationale, dévolu
précédemment à l'Empereur. Le duc d'Otrante voulait ôter le commandement
en second au général Durosnel, dont la droiture l'embarrassait, pour le
donner à M. T** qui lui paraissait sans doute plus maniable. Le duc de
Vicence et M. Carnot s'y opposèrent et il fut laissé au général
Durosnel, à la satisfaction de la garde nationale, qui avait su
apprécier déjà le beau caractère de cet officier.

Le maréchal SOULT n'ayant point voulu accepter de commandement, et le
général RAPP ayant remis le sien, la commission nomma le maréchal
GROUCHY commandant de l'armée du Nord; le général REILLE fut nommé
commandant des 1er 2e et 6e corps réunis en un seul; le général DROUOT
commandant de la garde; le maréchal JOURDAN commandant de l'armée du
Rhin.

Des ordres furent donnés de toutes parts pour rétablir le matériel de
l'armée, remonter la cavalerie, faire marcher les dépôts et forcer les
soldats isolés de rentrer sous leurs drapeaux.

La commission enfin, après avoir employé tous les moyens possibles pour
appuyer les négociations par le développement simultané des forces
nationales, chargea MM. de la Fayette, de Pontécoulant, de la Forêt,
d'Argenson, Sébastiani et Benjamin Constant (ce dernier adjoint en
qualité de secrétaire), de se rendre auprès des souverains alliés et de
leurs généraux, pour négocier une suspension d'armes et traiter de la
paix.

Le jour où ces plénipotentiaires partirent, M. S*** vint féliciter
Napoléon. «Les alliés, lui répondit l'Empereur, ont trop d'intérêt à
vous imposer les Bourbons pour vous donner mon fils. Mon fils régnera
sur la France, mais son heure n'est point encore venue. Les instructions
des plénipotentiaires, m'a-t-on assuré, sont dans le sens de ma
dynastie; si cela est vrai, il fallait alors choisir d'autres hommes
pour la défendre. La Fayette, Sébastiani, Pontécoulant, Benjamin
Constant, ont conspiré contre moi; ils sont mes ennemis, et les ennemis
du père ne seront jamais les amis du fils. Les chambres d'ailleurs n'ont
point assez d'énergie, pour avoir une volonté indépendante: elles
obéissent à Fouché. Si elles m'eussent donné tout ce qu'elles lui
jettent à la tête, j'aurais sauvé la France; ma présence seule à la tête
de l'armée aurait plus fait que toutes vos négociations; j'aurais obtenu
mon fils pour prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez pas. Fouché
n'est point de bonne foi; il est vendu au duc d'Orléans. Il jouera les
chambres, les alliés le joueront, et vous aurez Louis XVIII. Il se croit
en état de tout conduire à sa guise, il se trompe; il verra qu'il faut
une main autrement trempée que la sienne, pour tenir les rênes d'une
nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle... La chambre des pairs
n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme une poule mouillée.
Elle a laissé insulter Lucien et détrôner mon fils: si elle eût tenu
bon, elle aurait eu l'armée pour elle; les généraux la lui auraient
donnée[66]. Son ordre du jour a perdu la France et vous a rendu les
Bourbons. Moi seul je pourrais tout réparer, mais vos meneurs n'y
consentiront jamais; ils aimeront mieux s'engloutir dans l'abîme, que de
s'unir avec moi pour le fermer.»

Les plaintes, les regrets, les menaces que Napoléon laissait
continuellement échapper, alarmaient de plus en plus les fauteurs de sa
chute. Dans leur premier moment de chaleur, ils avaient montré de
l'audace; mais depuis que leurs têtes s'étaient refroidies, ils
paraissaient étonnés eux-mêmes de leur propre courage. Ils pâlissaient
au seul nom de Napoléon, et conjuraient nuit et jour le gouvernement de
le faire embarquer le plus promptement possible.

Dès le jour même de son abdication, l'Empereur eut la pensée d'aller
chercher un asile à l'étranger. Accoutumé aux émotions fortes, aux
événemens extraordinaires, il s'était familiarisé sans peine avec cette
idée, et parut se complaire pendant quelques momens à calculer les
hasards du présent, les chances de l'avenir, et à opposer aux dangers de
la réalité les fictions de l'espérance.

L'Empereur n'avait jamais confondu la nation anglaise avec le système
politique de son gouvernement. Il regardait le coeur d'un Breton comme le
sanctuaire inviolable de l'honneur, de la générosité et de toutes les
vertus civiques et privées qui impriment à l'homme de l'élévation et de
la dignité. Cette haute opinion avait prévalu dans sa pensée sur les
craintes que devaient lui inspirer les principes et les sentimens connus
du cabinet de Londres; et son premier dessein fut de se retirer en
Angleterre et de s'y placer sous la sauve-garde de l'hospitalité et des
lois. Il s'en ouvrit aux ducs de Bassano et de Vicence. Le premier ne
parut point goûter cette résolution. Le second, sans la combattre ni
l'approuver, lui conseilla, s'il persistait à prendre ce parti, de se
jeter dans un bateau de smuggler, de se présenter en mettant pied à
terre devant le magistrat du lieu, et de déclarer qu'il venait avec
confiance invoquer la protection du peuple Anglais. Napoléon parut
goûter cet avis; mais d'autres conseils le firent pencher pour les
États-Unis. Il fit alors demander au ministre de la marine la note des
bâtimens américains qui se trouvaient dans nos ports. Le ministre la lui
transmit sur-le-champ. «Remarquez, Sire, lui écrivait-il, le bâtiment du
Havre. Son capitaine est dans mon anti-chambre; sa chaise de poste est à
ma porte. Il va partir. Je réponds de lui; demain, si vous le voulez,
vous serez hors d'atteinte de vos ennemis.»

M. de Vicence pressa l'Empereur de profiter de cette occasion. «Je sais
bien, reprit l'Empereur, qu'on voudrait déjà me voir parti, qu'on
voudrait se débarrasser de moi et me faire prendre.» Le duc fit un
mouvement de surprise et de reproche. «Ah! Caulincourt, ce n'est point
de vous dont je veux parler.» M. de Vicence lui répondit que ce conseil
ne partait que du coeur, qu'il n'avait d'autre motif que de le voir à
l'abri des dangers dont le menaçait l'approche des alliés.--L'Empereur
l'arrêta. «Qu'ai-je à craindre? j'ai abdiqué; _c'est à la France à me
protéger!_»

Plusieurs Américains qui se trouvaient à Paris, écrivirent de leur
propre mouvement à Napoléon pour lui offrir leurs services et l'assurer,
au nom de leurs concitoyens, qu'il serait accueilli à Washington avec
les sentimens de respect, d'admiration et de dévouement, qui lui étaient
dus. Napoléon refusa leurs offres. Son intention n'était point de se
soustraire aux effets de son abdication; mais il avait changé d'opinion
et reconnu qu'il était de son devoir de ne quitter le sol de la patrie,
à moins qu'on ne l'exigeât, que lorsqu'elle ne serait plus en danger.

Cependant, le gouvernement cédant aux obsessions continuelles des
députés et de M. Fouché, lui fit insinuer qu'il serait convenable de
prendre un parti. L'Empereur alors déclara qu'il était prêt à se rendre
avec sa famille aux États-Unis, et qu'il s'embarquerait aussitôt qu'on
aurait mis deux frégates à sa disposition. Le ministre de la marine fut
autorisé sur-le-champ à faire armer ces deux frégates. M. le baron
Bignon reçut l'ordre de demander à lord Wellington les passeports et les
sauf-conduits nécessaires; mais la commission, sous le prétexte de ne
point exposer les _frégates_ à tomber au pouvoir de l'ennemi, arrêta que
l'expédition ne mettrait en mer, que lorsque les sauf-conduits seraient
arrivés: condition singulière, que l'on ne peut expliquer honorablement
qu'en supposant que le gouvernement ne se souciait point intérieurement
de laisser partir Napoléon, regardant sans doute sa présence en France
comme un moyen de rendre les alliés plus dociles et moins exigeans.

La promesse faite par l'Empereur, et les mesures prises pour assurer son
départ, ne suffirent point pour tranquilliser ses craintifs ennemis. Ils
appréhendèrent qu'il ne profitât du délai que l'arrivée des
sauf-conduits allait entraîner pour s'emparer de vive force de
l'autorité. Ils revinrent donc à la charge, et le gouvernement, pour
mettre un terme à leurs frayeurs importunes et répondre d'avance aux
objections des étrangers, consentit à donner un gardien à l'ancien chef
de l'état. Le général comte Beker, membre de la chambre des députés, fut
nommé commandant de la garde de l'Empereur, et chargé, sous ce prétexte,
de se rendre à la Malmaison, «pour veiller à la conservation de la
personne de Napoléon et au respect qui lui est dû, et empêcher les
malveillans de se servir de son nom pour occasionner des troubles[67].»

Lorsque le général se présenta à la Malmaison, on crut qu'il venait
arrêter Napoléon.

Un cri de douleur s'échappa de tous les coeurs. Gourgaud et quelques
autres officiers jurèrent qu'on ne porterait jamais sur l'Empereur une
main sacrilége. Je courus apprendre à Napoléon ce qui se passait; il
sortit de son cabinet, et parut à nos yeux:

     Avec cet air serein, ce front majestueux,
     Tel que dans les combats, maître de son courage,
     Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.

L'Empereur nous ordonna de respecter la personne et la mission du
général Beker, et de lui faire savoir qu'il pouvait se présenter devant
lui, sans scrupule et sans crainte. Mais déjà cet officier s'était
expliqué, et l'on vint annoncer que le but de sa mission n'était point
d'arrêter l'Empereur, mais de veiller à la sûreté de sa personne, placée
sous la sauvegarde de l'honneur national[68].

Cette déclaration ne trompa personne. Elle nous affligea profondément.
La princesse Hortense en eut l'âme déchirée. «Ô mon Dieu! dit-elle en
élevant tristement les yeux au ciel, devais-je voir l'Empereur à la
Malmaison prisonnier des Français!»

M. Fouché et les siens ne s'en tinrent point à cette première
précaution; et pour ôter à l'Empereur le moyen _de former des trames_,
ils lui enlevèrent successivement, sous un prétexte ou sous un autre, la
plupart des officiers sur le dévouement desquels il pouvait compter. Les
uns furent appelés près du gouvernement, les autres reçurent des
missions ou des commandemens. On leur parlait à tous au nom sacré de la
patrie, et tous obéissaient. Moi-même, je ne fus point oublié; et je
reçus, ainsi que mon collègue le baron Fain, l'ordre de me rendre à
Paris. J'en prévins l'Empereur. «Allez, me dit-il, j'y consens. Vous
saurez ce qui s'y passe, et vous me le direz. Je regrette que nous
n'ayons point songé à vous faire attacher aux plénipotentiaires; vous
auriez rappelé à Metternich ce qui s'est dit à Bâle; vous lui auriez
appris que Fouché travaille pour le duc d'Orléans, etc. etc. Peut-être
sera-t-il encore tems. Voyez Caulincourt de ma part; dites-lui de vous
donner quelque mission.»

Aussitôt mon arrivée aux Tuileries, je témoignai au président de la
commission et à M. de Vicence, le désir de faire partie de l'ambassade.
Je leur rappelai les propositions de M. Werner, etc. etc. M. de Vicence
pensa que mes services pourraient être fort utiles. M. le duc d'Otrante
me répondit qu'il fallait abandonner tout cela, et il n'en fut plus
question.

Napoléon était donc resté presque seul, à la Malmaison[69]; et là,
retiré comme Achille dans sa tente, il maudissait son repos, lorsque le
ministre de la marine vint lui annoncer, au nom du gouvernement, que les
ennemis étaient à Compiègne; que la commission, craignant pour sa
sûreté, le dispensait d'attendre les sauf-conduits et désirait qu'il
partît _incognito_. L'Empereur promit de partir; mais quand il entendit
au loin le premier coup de canon, tout son corps tressaillit, et il se
plaignit avec l'accent du désespoir d'être condamné à rester loin du
champ de bataille. Il fit appeler le général Beker; «L'ennemi est à
Compiègne, à Senlis! lui dit-il, il sera demain aux portes de Paris! Je
ne conçois rien à l'aveuglement du gouvernement. Il faut être insensé ou
traître à la patrie, pour révoquer en doute la mauvaise foi de
l'étranger. Ces gens-là n'entendent rien à leurs affaires.» Le général
Beker fit un mouvement de tête, que Napoléon prit pour un signe
d'approbation, et il reprit: «Tout est perdu, n'est-ce pas? Dans ce cas,
qu'on me fasse général; je commanderai l'armée; je vais en faire la
demande; (_d'un ton d'autorité_) Général vous porterez ma lettre; partez
de suite; une voiture vous attend. Expliquez-leur que mon intention
n'est point de ressaisir le pouvoir; que je veux battre l'ennemi,
l'écraser, le forcer par la victoire à donner un cours favorable aux
négociations; qu'ensuite, ce grand point obtenu, je poursuivrai ma
route; allez, général; je compte sur vous: vous ne me quitterez plus.»

Le général Beker, vaincu par l'ascendant de son prisonnier, partit
sur-le-champ. Cette lettre dont je regrette de ne pouvoir garantir la
première partie, contenait en substance:

     _À la Commission du Gouvernement._

     En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renoncé au plus noble droit
     du citoyen, au droit de défendre mon pays.

     L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de doutes sur
     leurs intentions, sur leur mauvaise foi.

     Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme général,
     me regardant encore comme le premier soldat de la patrie.

Le duc d'Otrante lut cette lettre à haute voix, et s'écria: «Est-ce
qu'il se moque de nous?»

M. Carnot parut être d'avis de replacer l'Empereur à la tête de l'armée.

Le duc d'Otrante répliqua que l'Empereur avait sans doute épargné ce
soin à la commission; que probablement il avait _filé_ aussitôt le
départ du général Beker et qu'il était déjà à haranguer les soldats, et
à les passer en revue.

Le général Beker se rendit garant que Napoléon attendrait son retour.

Le président de la commission fit observer alors que le rappel de
Napoléon serait à jamais destructif de tout espoir de conciliation; que
les ennemis, indignés de notre foi punique, ne voudraient plus nous
accorder ni trêve, ni quartier; que le caractère de Napoléon ne
promettait point d'avoir aucune confiance dans ses promesses; et que,
s'il parvenait à obtenir quelque succès, il voudrait remonter sur le
trône et s'ensevelir sous ses débris, plutôt que d'en descendre une
seconde fois, etc.

Ces observations réunirent tous les suffrages, et les membres de la
commission répondirent à l'Empereur, que leur devoir envers la patrie,
et les engagemens pris par les plénipotentiaires avec les puissances
étrangères, ne permettaient point d'accepter son offre. Ils chargèrent
M. Carnot de se rendre à la Malmaison pour éclairer l'Empereur sur sa
position, sur celle de la France, et le conjurer d'éviter les malheurs
qu'il paraissait vouloir appeler sur la France et sur lui.

La proposition de Napoléon fut bientôt connue de tout Paris; on commença
par publier qu'il avait voulu reprendre le commandement; on finit par
annoncer qu'il l'avait repris. Napoléon en effet, aussitôt le départ du
général Beker, fit seller ses chevaux de bataille; et pendant trois
heures, on crut qu'il allait se rendre à l'armée. Mais il ne songea
point à profiter lâchement de l'absence de son gardien pour s'évader.
Une telle pensée était au-dessous de l'homme qui venait d'attaquer et
d'envahir un royaume avec huit cents soldats.

Le général Beker revint à la Malmaison. L'Empereur se saisit de la
réponse de la commission, la parcourut rapidement, et s'écria: «J'en
étais sûr; ces gens-là n'ont point d'énergie; eh bien, général, puisque
c'est ainsi, partons, partons.» Il fit appeler M. de Flahaut et le
chargea d'aller à Paris, sur-le-champ, concerter son départ et son
embarquement avec les membres de la commission.

Le prince d'Eckmuhl se trouvait aux Tuileries, au moment où M. de
Flahaut s'y présenta. Il ne vit dans la mission de ce général qu'un
subterfuge de l'Empereur, pour différer son départ. «Votre Bonaparte,
lui dit-il avec le ton de la colère et du mépris, ne veut point partir,
mais il faudra bien qu'il nous débarrasse de lui; sa présence nous gêne,
nous importune; elle nuit aux succès de nos négociations. S'il espère
que nous le reprendrons, il se trompe; nous ne voulons plus de lui.
Dites-lui de ma part qu'il faut qu'il s'en aille, et que s'il ne part à
l'instant, je le ferai arrêter, _que je l'arrêterai moi-même_.» M. de
Flahaut, enflammé d'indignation, lui répondit: «Je n'aurais jamais pu
croire, M. le Maréchal, qu'un homme qui, il y a huit jours, était aux
genoux de Napoléon, pût tenir aujourd'hui un semblable langage. Je me
respecte trop, je respecte trop la personne et l'infortune de
l'Empereur, pour lui reporter vos paroles; allez-y vous-même, M. le
Maréchal; cela vous convient mieux qu'à moi.»--Le prince d'Eckmuhl,
irrité, lui rappela qu'il parlait au ministre de la guerre, au général
en chef de l'armée, et lui prescrivit de se rendre à Fontainebleau où il
recevrait ses ordres.--«Non, monsieur, reprit vivement le comte de
Flahaut, je n'irai point; je n'abandonnerai pas l'Empereur; je lui
garderai jusqu'au dernier moment la fidélité que tant d'autres lui ont
jurée.»--«Je vous ferai punir de votre désobéissance!»--«Vous n'en avez
plus le droit. Dès ce moment je donne ma démission. Je ne pourrais plus
servir sous vos ordres sans déshonorer mes épaulettes.»

Il sortit. L'Empereur à son retour s'aperçut qu'il avait l'âme blessée;
il le questionna, et parvint à lui faire avouer ce qui s'était passé.
Habitué, depuis son abdication, à ne s'étonner de rien et à tout
souffrir sans se plaindre, Napoléon ne parut ni surpris ni mécontent des
insultes de son ancien ministre. «Qu'il vienne, répondit-il froidement,
_je suis prêt, s'il le veut, à lui tendre la gorge_. Votre conduite, mon
cher Flahaut, ajouta-t-il, me touche; mais la patrie a besoin de vous:
restez à l'armée; et oubliez, comme moi, le prince d'Eckmuhl et ses
lâches menaces.»

L'histoire plus sévère ne les oubliera point. Le respect pour le malheur
fut toujours placé au premier rang des vertus militaires. Si le guerrier
qui outrage son ennemi désarmé perd l'estime des braves, quel sentiment
doit-il inspirer celui qui maudit, insulte et menace son ami, son
bienfaiteur, son prince malheureux?

L'Empereur versa, dans le sein de l'amitié fidèle, le chagrin que lui
causait le refus de ses services par la commission. «Ces gens-là, dit-il
à M. de Bassano, sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir et de
continuer à faire les souverains; ils sentent que s'ils me replaçaient à
la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon ombre; et ils me
sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil, à leur vanité. Ils
perdront tout». Après quelques momens de silence: «Mais pourquoi les
laisserai-je régner? j'ai abdiqué pour sauver la France, pour sauver le
trône de mon fils. Si ce trône doit être perdu, j'aime mieux le perdre
sur le champ de bataille qu'ici. Je n'ai rien de mieux à faire pour vous
tous, pour mon fils et pour moi, que de me jeter dans les bras de mes
soldats. Mon apparition électrisera l'armée, elle foudroyera les
étrangers. Ils sauront que je ne suis revenu sur le terrain que pour
leur marcher sur le corps, ou me faire tuer; et ils vous accorderont,
pour se délivrer de moi, tout ce que vous leur demanderez. Si, au
contraire, vous me laissez ici ronger mon épée, ils se moqueront de
vous, et vous serez forcés de recevoir Louis XVIII, _chapeau bas_. Il
faut en finir: si vos cinq Empereurs ne veulent pas de moi pour sauver
la France, je me passerai de leur consentement. Il me suffira de me
montrer, et Paris et l'armée me recevront une seconde fois en
libérateur.»--«Je le crois, Sire, répondit M. de Bassano, mais la
chambre se déclarera contre vous; peut-être même osera-t-elle vous
mettre hors la loi. D'un autre côté, Sire, si la fortune ne favorisait
pas vos efforts, si l'armée, après des prodiges de valeur, était
accablée par le nombre, que deviendrait la France? que deviendrait Votre
Majesté? L'ennemi serait autorisé à abuser de la victoire; et Votre
Majesté aurait peut-être à se reprocher d'avoir causé à jamais la perte
de la France.»--«Allons; je le vois bien, il faut toujours céder.»
L'Empereur resta quelques momens sans proférer une seule parole; et
reprit: «Vous avez raison; je ne dois pas prendre sur moi la
responsabilité d'un si grand événement. Je dois attendre que la voix du
peuple, des soldats et des chambres me rappelle. Mais comment Paris ne
me demande-t-il pas? on ne s'apperçoit donc point que les alliés ne vous
tiennent aucun compte de mon abdication?»--«Sire, il règne une telle
incertitude dans les esprits, qu'on ne peut parvenir à s'entendre. Si
l'on était bien convaincu que l'intention des alliés est de rétablir
Louis XVIII, on n'hésiterait peut-être point à se prononcer; mais on
espère qu'ils tiendront leurs promesses.»--«Cet infâme Fouché vous
trompe. La commission se laisse conduire par lui. Elle aura de grands
reproches à se faire. Il n'y a là que Caulincourt et Carnot qui vaillent
quelque chose; mais ils sont mal appareillés. Que peuvent-ils faire avec
un traître, deux niais[70], et deux chambres qui ne savent ce qu'elles
veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles, aux belles promesses des
étrangers. Vous croyez qu'ils vous mettront la poule au pot, et vous
donneront un prince de votre façon, n'est-ce pas? Vous vous abusez:
Alexandre, malgré ses grands sentimens, se laissera influencer par les
Anglais; il les craint; et l'Empereur d'Autriche fera, comme en 1814, ce
que les autres voudront.»

Cet entretien fut interrompu par l'arrivée des généraux P. et Chartran.
On les avait éconduits déjà deux fois; mais celle-ci ils déclarèrent
qu'ils ne s'en iraient point sans avoir parlé à l'Empereur. Leur but
était d'en exiger de l'argent. Le général Chartran, aussi funestement
inspiré que Labédoyère, lui dit qu'il s'était perdu pour le servir, que
les Bourbons allaient rentrer, qu'il serait fusillé s'il n'avait pas
d'argent pour se sauver, et qu'il lui en fallait. Napoléon leur fit
donner un millier d'écus à chacun, et ils se retirèrent. La princesse
Hortense, craignant que ces illustres Cosaques ne fissent un mauvais
parti à l'Empereur, voulait généreusement leur donner tout ce qu'ils
demanderaient. J'eus mille peines à la tranquilliser et à lui faire
comprendre qu'ils en voulaient plus à la bourse de Napoléon qu'à sa
personne.

Napoléon, après leur départ, me donna des ordres pour Paris. J'y
retournai. Au moment où j'entrais aux Tuileries, la commission venait
d'être instruite que l'ennemi, après avoir battu nos troupes, s'avançait
en toute hâte sur Paris. Cette nouvelle inquiétait le gouvernement; et
comme il n'avait en ce moment près de lui aucun officier d'ordonnance,
le duc de Vicence me pria de vouloir bien aller à la découverte. Je
partis. Arrivé à l'entrée du Bourget, je rencontrai le général Reille
avec son corps d'armée. Il m'apprit que l'ennemi le suivait, mais qu'on
n'avait rien à craindre pour la capitale. «Je ne sais ce qui s'y passe,
me dit-il, mais on vient de conduire devant moi à l'instant le frère de
M. de Talleyrand. Il était porteur d'un faux passe-port, sous le nom de
Petit. J'avais envie de le faire conduire à la commission du
gouvernement, mais il m'a déclaré qu'il était chargé par elle d'une
mission aussi importante que pressée; et comme à tout hasard un ennemi
de plus ne peut rien nous faire, j'ai mieux aimé le laisser passer que
de risquer de faire manquer sa mission par des retardemens inutiles». Je
me hâtai de revenir calmer les anxiétés du gouvernement.

Aussitôt que je pus disposer de ma liberté, je volai à la Malmaison.
Napoléon, qui me savait gré de ce postillonage continuel, daignait
toujours me recevoir sur-le-champ. Je lui rendis compte de tout ce qui
pouvait l'intéresser. Je n'omis point de lui apprendre que l'ennemi
était déjà maître d'une partie des environs de Paris, et qu'il était
important qu'il se tînt sur ses gardes. «Je ne le craindrai point
demain, me dit-il; j'ai promis à Decrès de partir, et je partirai cette
nuit. Je m'ennuie de moi, de Paris et de la France. Faites vos
préparatifs, et ne vous éloignez pas.»--Sire, lui répondis-je, quand je
promis hier à Votre Majesté de la suivre, je ne consultai que mon
dévouement; mais, lorsque j'ai fait part de cette résolution à ma mère,
elle m'a conjuré, au nom de ses cheveux blancs, de ne point
l'abandonner. Sire, elle est âgée de soixante-quatorze ans[71]; elle est
aveugle; mes frères ont été tués au champ d'honneur; elle n'a plus que
moi, moi seul au monde, pour la protéger; et j'avouerai à Votre Majesté
que je n'ai point eu la force de lui résister.»--«Vous avez bien fait,
me dit Napoléon; vous vous devez à votre mère; restez avec elle. Si, un
jour, vous êtes libre de vos actions, venez me trouver; je vous recevrai
toujours bien.»--«Votre Majesté, lui répliquai-je, est donc décidée à
partir.»--«Que voulez-vous que je fasse ici, maintenant?»--«Votre
Majesté a raison, mais...»--«Mais quoi? voudriez-vous que je
restasse?»--«Sire, j'avouerai à Votre Majesté que je ne la vois point
partir sans effroi.»--«Au fait, le chemin est difficile, mais un bon
vent et la fortune...»--«La fortune! ah! Sire, elle n'est plus pour
nous; d'ailleurs, où Votre Majesté ira-t-elle?»--«J'irai aux États-Unis.
L'on me donnera des terres ou j'en acheterai, et nous les cultiverons.
Je finirai par où l'homme a commencé: je vivrai du produit de mes champs
et de mes troupeaux.»--«C'est très-bien, Sire; mais croyez-vous que les
Anglais vous laisseront en paix cultiver vos champs?»--«Pourquoi non?
quel mal pourrai-je leur faire?»--«Quel mal, Sire! Votre Majesté
a-t-elle donc oublié qu'elle a fait trembler l'Angleterre? Tant que vous
vivrez, Sire, ou que vous serez libre, elle redoutera les effets de
votre haine et de votre génie. Vous étiez peut-être moins dangereux pour
elle sur le trône dégradé de Louis XVIII, que vous ne le seriez aux
États-Unis. Les Américains vous aiment et vous admirent; vous exerceriez
sur eux une grande influence, et vous les porteriez peut-être à des
entreprises fatales à l'Angleterre.»--«Quelles entreprises? les Anglais
savent bien que les Américains se feraient tous tuer pour la défense du
sol national mais qu'ils n'aiment point à faire la guerre hors de chez
eux. Ils ne sont pas encore arrivés au point d'inquiéter sérieusement
les Anglais; un jour, peut-être, ils seront les vengeurs des mers; mais
cette époque, que j'aurais pu rapprocher, est maintenant éloignée: les
Américains ne grandissent que lentement.»--«En admettant que les
Américains ne puissent, en ce moment, donner des inquiétudes sérieuses à
l'Angleterre, votre présence aux États-Unis lui fournirait du moins
l'occasion d'ameuter l'Europe contre eux. Les coalisés regarderont leur
ouvrage comme imparfait, tant que vous ne serez point en leur
possession, et ils forceront les Américains, sinon à vous livrer, du
moins à vous éloigner de leur territoire.»--«Hé bien! j'irai au Mexique.
J'y trouverai des patriotes, et je me mettrai à leur tête.»--«Votre
Majesté oublie qu'ils ont déjà des chefs; on fait les révolutions pour
soi et non pour les autres; et les chefs des indépendans se déferaient
de Votre Majesté ou la forceraient de chercher ailleurs...»--«Hé bien!
je les laisserai-là et j'irai à Carraccas; si je ne m'y trouve pas bien,
j'irai à Buénos-Ayres; j'irai dans la Californie; j'irai enfin de mer en
mer, jusqu'à ce que je trouve un asile contre la malfaisance et la
persécution des hommes.»--«En supposant que Votre Majesté parle
sérieusement, peut-elle raisonnablement se flatter d'échapper
continuellement aux embûches et aux flottes des Anglais.»--«Si je ne
puis leur échapper, ils me prendront: leur gouvernement ne vaut rien,
mais la nation est grande, noble et généreuse; ils me traiteront comme
je dois l'être. Au fond, que voudriez-vous que je fisse? voulez-vous que
je me laisse prendre ici comme un sot, par Wellington, et que je lui
donne le plaisir de me promener en triomphe comme le roi Jean dans les
rues de Londres? je n'ai qu'un parti à prendre, puisqu'on refuse mes
services, c'est de partir. Les destins feront le reste.»--«Il en est
encore un, Sire; et j'oserai vous le soumettre. Votre Majesté n'est
point faite pour se sauver.»--«Qu'appelez-vous, me dit Napoléon avec un
regard fier et courroucé, où voyez-vous que je me sauve?»--«Je supplie
Votre Majesté de ne point s'arrêter à cette expression.»--«Continuez,
continuez.»--«Je pense donc, Sire, que Votre Majesté ne doit pas quitter
ainsi la France, d'abord pour sa sûreté et ensuite pour sa gloire. Les
Anglais sont instruits que vous avez le dessein de passer aux
États-Unis, et déjà sans doute leurs croiseurs fourmillent sur nos
côtes. Ce n'est point tout; Votre Majesté connaît la haine et la
perfidie du duc d'Otrante; et qui peut répondre si des ordres secrets
n'ont point été donnés pour entraver votre départ, ou retarder la marche
des bâtimens, afin de vous faire capturer par les Anglais! Je regarde
donc comme impossible, que Votre Majesté puisse leur échapper, et si
elle leur échappe, qu'elle ne finisse tôt ou tard par tomber entre leurs
mains. Dans cette perplexité, il faut du moins chercher à succomber le
plus dignement possible.»--«Où voulez-vous en venir, me dit Napoléon
avec humeur, pensant que je voulais lui proposer le suicide: Je sais que
je pourrais me dire comme Annibal, délivrons-les de la terreur que mon
nom leur inspire; mais il faut laisser le suicide aux âmes mal trempées
et aux cerveaux malades. _Quelle que soit ma destinée, je n'avancerai
jamais ma fin dernière d'un seul moment_.»--«Ce n'est point cela que je
prétends, Sire; et puisque Votre Majesté daigne m'écouter, à sa place je
renoncerais à l'espoir chimérique de trouver un asile à l'étranger; et
je dirais aux chambres: «J'ai abdiqué pour désarmer nos ennemis,
j'apprends qu'ils ne sont point satisfaits: s'il leur faut encore ma
liberté ou ma vie, je la leur abandonne; je suis prêt à me remettre
entre leurs mains, heureux à ce prix de pouvoir sauver la France et mon
fils!» Qu'il serait beau, m'écriai-je, de voir Napoléon le Grand, après
avoir déposé cette couronne placée sur sa tête après vingt années de
victoires, venir s'offrir en sacrifice pour racheter l'indépendance de
la patrie.»--«Oui, oui, me dit Napoléon, ce dévouement serait fort beau;
mais une nation de trente millions d'âmes qui le souffrirait, serait à
jamais déshonorée. À qui me rendrai-je d'ailleurs: à Blucher, à
Wellington? ils n'ont pas le pouvoir nécessaire pour traiter avec moi à
de pareilles conditions. Ils commenceraient par me prendre, et feraient
ensuite de la France et de moi, ce qui leur passerait par la tête.»--«Je
me rendrais, Sire, à l'Empereur Alexandre.»--«Alexandre!! vous ne
connaissez pas les Russes. Cela nous coûterait la vie à tous les deux.
Cependant votre idée mérite d'être méditée; j'y réfléchirai. Avant de
prendre un parti sans remède, il faut y regarder à deux fois; le
sacrifice de ma personne ne serait rien pour moi; mais peut-être
serait-il perdu pour la France. Il ne faut jamais se confier à la foi
d'un ennemi. Voyez si Maret et Lavalette sont là, et faites-les venir.»

Tout ce qui porte l'empreinte de la grandeur d'âme me séduit et me
transporte. J'avoue que mon imagination s'était enflammée à l'aspect de
Napoléon se dévouant généreusement pour la France et pour son fils. Mais
cette réponse de Napoléon: «Une nation de trente millions d'hommes qui
souffrirait ce sacrifice, serait à jamais déshonorée»; cette réponse,
dis-je, que je n'avais point prévue, dissipa mon enchantement.

En sortant du cabinet, je fus arrêté par le duc de Rovigo qui me dit:
«Vous avez causé bien long-tems avec l'Empereur; y aurait-il quelque
chose de nouveau?»--«Non, lui répondis-je, nous avons parlé de son
départ;» et je lui rapportai notre conversation. «Vous lui avez donné le
conseil d'un homme de coeur, me répondit-il; mais il en est un que je lui
ai donné et que je crois meilleur encore: c'est de se faire tuer avec
nous sous les murs de Paris. Il ne le fera point, parce que Fouché ne
lui en laissera pas les moyens, et qu'ensuite une peur de tout
compromettre s'est emparée de lui. Il doit partir cette nuit. Dieu sait
où nous irons; mais n'importe, je le suivrai. Avant tout je veux le
savoir hors de danger: il vaut d'ailleurs mieux courir les aventures
avec lui que de rester ici. Fouché croit qu'il s'en tirera; il se
trompe; il sera pendu comme les autres, et il l'aura mieux mérité: la
France est abîmée, est perdue! Je voudrais être mort.»

Pendant que je m'entretenais avec le duc de Rovigo, Napoléon discutait
la proposition que j'avais osé lui soumettre. Plusieurs fois il fut sur
le point de l'adopter, et toujours il en revint à son idée dominante,
qu'un tel sacrifice était indigne d'une grande nation, et que la France
probablement n'en retirerait pas plus de fruit qu'elle n'en avait retiré
de son abdication. Tout considéré, Napoléon résolut donc de confier son
sort au vent et à la fortune. Mais la commission, prévenue par une
dépêche de nos plénipotentiaires que je transcris plus loin, que
l'évasion de Napoléon, avant l'issue des négociations, serait regardée
par les alliés comme un acte de mauvaise foi de notre part, et
compromettrait le salut de la France; la commission lui fit déclarer que
des circonstances politiques imprévues la forçaient de subordonner de
nouveau son départ à l'arrivée des sauf-conduits. Napoléon fut donc
obligé de rester.

Je revins à Paris; j'appris que l'ennemi avait fait d'immenses progrès;
et selon ma coutume, je voulus m'échapper pour aller en prévenir
Napoléon. Les barrières étaient strictement fermées; on n'en sortait
plus sans permission. Je tentai d'en obtenir une. Le duc d'Otrante me
répondit que ma présence était nécessaire au cabinet, et il me fut
ordonné d'y rester. Je sus qu'un nommé Chauvin qui devait partir avec
l'Empereur, se rendait à la Malmaison. Je courus lui exprimer ce qui se
passait, et le chargeai d'en informer le comte Bertrand. Au même moment
M. G. D.[72] apprit, je ne sais comment, que les Prussiens se
proposaient d'enlever l'Empereur; que Blucher avait dit: «_si je puis
attraper Bonaparte, je le ferai pendre à la tête de mes colonnes_;» et
que Wellington s'était fortement opposé à ce lâche et criminel dessein.
M. G. D. s'empressa de faire transmettre cet avis à Napoléon; et bientôt
après il trouva le moyen, à la faveur de son emploi dans la garde
nationale, de se rendre en personne à la Malmaison. Napoléon lui fit
répéter avec détail tout ce qu'il savait; quand il connut la position
des Prussiens il la mit sur sa carte[73], et dit en riant: «Ah, ah, je
me suis en effet laissé tourner;» il chargea un officier d'ordonnance de
s'assurer si les ponts de Bezons et du Peck avaient été coupés. Il sut
que ce dernier ne l'était point: «Je l'avais cependant demandé: cela ne
m'étonne point.»

L'Empereur alors fit faire quelques dispositions pour se mettre à l'abri
d'une surprise; mais ces précautions étaient superflues; il avait
trouvé, sans l'invoquer, dans le dévouement de ses anciens compagnons
d'armes, un rempart inviolable contre les entreprises des ennemis. Les
soldats, les officiers, les généraux, placés dans la direction de la
Malmaison, le firent assurer qu'ils veilleraient sur lui, et qu'ils
étaient prêts à verser pour sa défense jusqu'à la dernière goutte de
leur sang. L'un des commandans des lanciers rouges de la garde, le jeune
de Brock, se fit remarquer particulièrement par son zèle infatigable.

Le projet de Blucher et la proximité de nos troupes du lieu où se
trouvait détenu Napoléon, jetèrent la commission dans les plus vives
alarmes.

Elle avait à craindre à la fois, que Napoléon, ému par le bruit des
armes et les acclamations de ses fidèles soldats, ne pût surmonter
l'envie de venir se battre à leur tête; que l'armée, toujours idolâtre
de son ancien général, ne fût l'arracher à son repos et le forcer de la
conduire à l'ennemi; ou, enfin, que l'ennemi lui-même ne parvînt à
s'emparer de sa personne par surprise ou par force.

L'éloignement de l'Empereur pouvait terminer d'un seul coup cet état
d'anxiété; mais la dépêche des plénipotentiaires était là; et la
commission, retenue par la crainte d'indisposer les alliés, n'osait
autoriser ni contraindre Napoléon à s'éloigner.

Sur ces entrefaites, le duc de Wellington prévint M. Bignon, qu'il
n'avait aucune autorité de son gouvernement pour donner une réponse
quelconque sur la demande d'un passeport et sauf-conduit pour Napoléon
Bonaparte.

N'ayant plus de prétexte plausible pour le retenir, et ne voulant point
prendre sur elle la honte et la responsabilité des événemens, la
commission n'hésita plus sur le parti qui lui restait à prendre: elle
chargea le duc Decrès et le comte Boulay de se rendre immédiatement près
de l'Empereur (il était trois heures et demie du matin), de lui exposer
que lord Wellington avait refusé les sauf-conduits, et de lui notifier
l'injonction de partir sur-le-champ.

L Empereur reçut cette communication sans s'émouvoir, et promit de
s'éloigner dans la journée.

L'ordre fut aussitôt donné au général Beker de ne point permettre qu'il
revînt sur ses pas; au préfet de la Charente-inférieure, de l'empêcher,
autant que possible, de séjourner à Rochefort; au commandant de la
marine de ne point lui laisser remettre le pied à terre du moment où il
serait embarqué, etc. etc. etc.

Jamais criminel ne fut entouré de précautions plus multipliées et en
même tems plus inutiles.

Si Napoléon, au lieu de céder à la crainte de compromettre
l'indépendance et l'existence de la nation, eut voulu refaire un second
20 mars, ni les instructions du général Beker, ni les menaces du
maréchal Davoust, ni les intrigues de M. Fouché, ne l'en eussent
empêché; il lui aurait suffi de paraître. Le peuple, l'armée, l'auraient
reçu avec enthousiasme; et aucun de ses ennemis (le prince d'Eckmuhl le
premier) n'eût osé lever les yeux et contrarier son triomphe.

Les momens qui précédèrent son départ furent on ne peut plus touchans;
il s'entretint, avec le peu d'amis qui ne l'avaient point abandonné, des
grandes vicissitudes de la fortune. Il déplora les maux que leur
dévouement à sa personne et à sa dynastie allait accumuler sur leurs
têtes, et leur recommanda d'opposer la force de leur âme et la pureté de
leur conscience, aux persécutions de leurs ennemis. Le sort de la France
(qui pourrait en douter!!!) fut aussi l'objet de son inquiète et tendre
sollicitude; il fit des voeux ardens pour son repos, son bonheur et sa
prospérité.

Lorsqu'on vint lui annoncer que tout était préparé, il pressa
affectueusement dans ses bras la princesse Hortense, embrassa tendrement
ses amis fondant en larmes, et leur recommanda de nouveau l'union, le
courage et la résignation. Sa contenance était ferme, sa voix calme, ses
traits sereins; pas une plainte, pas un reproche ne s'échappèrent de son
coeur!

Le 29 juin, à cinq heures du soir, il s'élança dans une voiture préparée
pour sa suite, et fit monter, dans celle qui lui était destinée, le
général Gourgaud et ses officiers d'ordonnance. Ses regards se
reportèrent plusieurs fois vers cette dernière demeure, si long-tems
témoin de son bonheur et de sa puissance. Il pensait, sans doute, qu'il
ne la reverrait plus!

Il avait demandé qu'on mît, à sa disposition, un aviso, et que son
convoi fût commandé par le contre-amiral Violette. La commission, qui,
dans tous ses rapports avec l'Empereur, ne cessa point de lui témoigner
les égards les plus respectueux, s'empressa de déférer à cette demande.
L'amiral Violette étant absent, il fut convenu qu'on remettrait le
commandement au plus ancien capitaine des deux frégates, et voici les
instructions qui lui furent données.

_Instructions pour les Capitaines Philibert, commandant la Saale, et
Poncé, commandant la Méduse._

TRÈS-SECRÈTES.

Les deux frégates sont destinées à porter celui qui naguères était notre
Empereur, aux États-Unis d'Amérique.

Il s'embarquera sur _la Saale_, avec telles personnes de sa suite qu'il
désignera. Les autres seront embarquées sur _la Méduse_.

Les bagages seront répartis sur les deux frégates, ainsi qu'il
l'ordonnera.

Si, soit avant le départ, soit dans la traversée, _la Méduse_ était
reconnue beaucoup meilleure marcheuse que _la Saale_, il s'embarquera
sur _la Méduse_, et les capitaines Philibert et Poncé changeraient de
commandement.

Le plus grand secret doit être gardé sur l'embarquement qui doit se
faire par les soins du préfet maritime, ainsi que sur la personne à
bord.

Napoléon voyage _incognito_, et il fera connaître lui-même le titre et
le nom sous lesquels il veut être appelé.

Aussitôt après son embarquement, toute communication doit cesser avec la
terre.

Les commandans des frégates, les officiers et les équipages, trouveront
dans leurs coeurs qu'ils doivent traiter sa personne avec tous les égards
et le respect dus à sa situation et à la couronne qu'il a portée.

À bord, les plus grands honneurs lui seront rendus, à moins qu'il ne s'y
refuse. Il disposera de l'intérieur des frégates pour ses logemens,
selon sa plus grande commodité, sans nuire aux moyens de leur défense.
Sa table et son service personnel auront lieu, comme il l'ordonnera.

On disposera, et le préfet en a reçu l'ordre, tout ce qui peut
contribuer aux commodités de son voyage, sans regarder à la dépense.

Il sera envoyé à bord, par le préfet, autant d'approvisionnemens pour
lui et sa suite, que le comporte le secret impénétrable à observer sur
son séjour et son embarquement à bord.

Napoléon étant embarqué, les frégates devront appareiller dans les
vingt-quatre heures au plus tard, si les vents le permettent, et si les
croisières ennemies ne s'opposent pas au départ.

On ne resterait vingt-quatre heures en rade, après l'embarquement de
Napoléon, qu'autant qu'il le désirerait, car il est important de partir
le plus tôt possible.

Les frégates se porteront le plus rapidement possible aux États-Unis
d'Amérique, et elles débarqueront Napoléon et sa suite, soit à
Philadelphie, soit à Boston, soit dans tel autre port des États-Unis
qu'il serait plus prompt et plus facile d'atteindre.

Il est défendu aux commandans des deux frégates, de s'engager dans les
rades dont leur sortie deviendrait lente et difficile. Elles ne sont
autorisées à le faire, que dans le cas où cela serait nécessaire pour le
salut du bâtiment.

On évitera tous les bâtimens de guerre qu'on pourrait rencontrer; si
l'on est obligé de combattre des forces supérieures, la frégate sur
laquelle ne sera pas embarqué Napoléon se sacrifiera pour retenir
l'ennemi, et pour donner à celle sur laquelle il se trouvera le moyen de
s'échapper.

Je n'ai pas besoin de rappeler que les chambres et le gouvernement ont
mis la personne de Napoléon sous la sauve-garde de la loyauté Française.

Une fois arrivé aux États-Unis, le débarquement devra se faire avec
toute la célérité possible et sous quelque prétexte que ce soit, à moins
que les frégates n'en soient empêchées par des forces supérieures; elles
ne pourront y rester plus de vingt-quatre heures, et elles devront
immédiatement faire leur retour en France.

Les lois et réglemens sur la police des vaisseaux à la mer et sur la
subordination militaire des personnes embarquées comme passagers à
l'égard des commandans de ces bâtimens, seront observées dans toute leur
rigueur.

Je recommande aux sentimens que les capitaines ont de leurs devoirs,
ainsi qu'à leur délicatesse, tous les objets qui pourraient n'être pas
prévus par ces présentes.

Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit précédemment, que la personne
de Napoléon est mise sous la sauve-garde de la loyauté du peuple
Français, et ce dépôt est confié spécialement, dans cette circonstance,
aux capitaines de la Saale et de la Méduse, et aux officiers et
équipages de ces deux bâtimens.

Tels sont les ordres que la commission du gouvernement m'a chargé de
transmettre aux capitaines Philibert et Poncé. (Signé) Le duc DECRÈS.

La commission, par un message du 29 juin, instruisit les deux chambres
que l'approche de l'ennemi et la crainte d'un mouvement à l'intérieur,
lui avaient imposé le devoir sacré de faire partir Napoléon.

La manière dont ce message était conçu, donnait à entendre que
l'Empereur avait montré de la résistance. M. de Lavalette interpella le
duc Decrès d'expliquer les faits; et l'on sut alors que l'Empereur
n'avait point hésité un seul instant à se dévouer au sort que lui
imposait son abdication, et que, s'il n'était point parti, c'est que la
commission avait jugé convenable de différer son départ jusqu'à
l'arrivée des sauf-conduits demandés.

L'Empereur avait d'abord manifesté l'intention de ne point s'arrêter en
route; arrivé à Rambouillet, il descendit de voiture et déclara qu'il
passerait la nuit au château. Il fit écrire, par le grand maréchal, à
l'administrateur du mobilier de la couronne, pour demander qu'on
dirigeât sur Rochefort, où ils seraient embarqués, les meubles et
couchages nécessaires pour garnir sept à huit appartemens de maîtres.
Précédemment, il avait réclamé la bibliothèque du Petit Trianon,
l'_Iconographie grecque_ de M. de Visconti, et un exemplaire du bel
ouvrage de l'Institut d'Égypte. La faculté d'associer les plus graves
pensées aux idées les plus simples, les occupations les plus vastes aux
soins les plus minutieux, était un des traits distinctifs du caractère
de Napoléon.

À la pointe du jour il reçut un courrier de M. de ****; il lut ses
dépêches, et dit au général Beker, en élevant au ciel des regards
contristés: «C'est fini! c'en est fait de la France! partons!»

Il fut accueilli, sur son passage, par les plus vifs témoignages
d'intérêt et de dévouement; mais rien ne put égaler les transports que
firent éclater à sa vue les troupes et les habitans de la ville de
Niort. Il recommanda au général Beker d'en instruire le gouvernement.
«Dites-lui, général, qu'il connaît mal l'esprit de la France, qu'il
s'est trop pressé de m'éloigner; que s'il avait accepté ma proposition,
les affaires auraient changé de face; que je pourrais encore, _au nom de
la nation_, exercer une grande influence dans la direction des affaires
politiques, en appuyant les négociations du gouvernement, par une armée
à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.»

Le général se mit en devoir de transmettre à la commission les paroles
de l'Empereur. Au moment où il terminait sa dépêche, on apprit qu'une
forte canonnade avait été entendue le 30. L'Empereur fit sur-le-champ
ajouter le _post-scriptum_ suivant, que le général écrivit sous sa
dictée: «Nous espérons que l'ennemi vous donnera le tems de couvrir
Paris et de voir l'issue des négociations. Si, dans cette situation, la
croisière anglaise arrête le départ de l'Empereur, vous pourrez disposer
de lui comme soldat.»

L'Empereur continua sa route, et son voyage de Niort à Rochefort
n'offrant aucun incident remarquable, je me résous, quoique à regret, à
perdre un moment de vue cette auguste victime, pour revenir au
gouvernement qui lui avait succédé.

Le gouvernement, pénétré de l'importance de sa mission, n'avait point
cessé, depuis sa création, d'employer tous ses efforts à justifier la
confiance des chambres. Sa politique tout à découvert, se renfermait
dans ce peu de mots: _Point de guerre, point de Bourbons_; et il était
doublement résolu à faire aux alliés toutes les concessions nécessaires
pour obtenir une paix conforme au voeu national, ou à leur opposer une
résistance inflexible, s'ils voulaient attenter à l'indépendance de la
nation et lui donner un souverain qui ne fût pas de son choix.

Le duc d'Otrante, président de la commission, paraissait approuver, en
conseil et en public, les principes et les résolutions de ses collègues.
En particulier, c'était autre chose: dévoué en apparence à tous les
partis, il les flattait et les abusait tour-à-tour par de faux
épanchemens, de chimériques espérances. Il parlait de liberté aux
républicains, de gloire et de Napoléon II aux Bonapartistes, de
légitimité aux amis du Roi, de garanties et de paix générale aux
partisans du duc d'Orléans, et parvenait ainsi à se ménager de tous les
côtés, en cas de besoin, des appuis et des chances favorables[74]. Les
hommes familiers avec son allure, n'étaient point dupes de ses
artifices, et cherchaient à les dévoiler: mais sa conduite apparente
était tellement inattaquable, que l'on regardait leurs avertissemens
comme le fruit de préventions personnelles ou d'injustes soupçons.

On s'accordait d'ailleurs à reconnaître que le sort de la France
dépendait des négociations avec les étrangers; et l'on espérait que les
plénipotentiaires, et particulièrement MM. d'Argenson et Lafayette, dont
les principes étaient invariables, rendraient impossible toute espèce de
surprise et de trahison.

Ces plénipotentiaires avaient quitté Paris le 25 juin. Leurs
instructions étaient ainsi conçues:

_Instructions pour Messieurs les Plénipotentiaires de la commission du
Gouvernement, auprès des Puissances Alliées._

     Paris, le 23 juin 1815.

     L'objet de la mission de messieurs les plénipotentiaires chargés de
     se rendre auprès des souverains alliés, n'a plus besoin d'être
     développé. Il est dans leurs coeurs comme dans tous les coeurs
     Français; il s'agit de sauver la patrie.

     Le salut de la patrie est attaché à deux questions essentielles:
     l'indépendance nationale et l'intégralité de notre territoire.

     L'indépendance nationale ne peut être complète, qu'autant que les
     principes constitutifs de l'organisation actuelle de la France,
     soient à l'abri de toute atteinte étrangère. L'un des principes de
     cette organisation est l'hérédité du trône dans la famille
     impériale. L'Empereur ayant abdiqué, ses droits sont dévolus à son
     fils. Les puissances ne peuvent porter la moindre atteinte à ce
     principe d'hérédité établi par nos constitutions, sans violer notre
     indépendance.

     La déclaration du 13, et le traité du 25 mars, ont reçu une
     importante modification par l'article interprétatif que le cabinet
     Britannique a joint à la ratification de ce traité; article par
     lequel ce cabinet annonce _qu'il n'entend point poursuivre la
     guerre, dans l'intention d'imposer à la France un gouvernement
     particulier_. Cette modification a été adoptée par les alliés; elle
     a été consacrée par la lettre de lord Clancarty, du 6 mai, à la
     rédaction de laquelle tous les autres plénipotentiaires ont donné
     leur assentiment; elle a été consacrée par une note du prince de
     Metternich, en date du 9, et enfin par la déclaration des
     puissances, en date du 12 du même mois.

     C'est ce grand principe reconnu par les puissances, que messieurs
     les plénipotentiaires doivent surtout invoquer.

     On ne peut se dissimuler qu'il est fort à craindre que les
     puissances ne se croient plus liées aujourd'hui par les
     déclarations qu'elles ont faites avant le commencement des
     hostilités. Elles ne manqueront pas d'objecter, que si, avant la
     guerre, elles ont établi une distinction entre la nation et
     l'Empereur, cette distinction n'existe plus, lorsque la nation, en
     réunissant toutes ses forces dans les mains de ce prince, a uni de
     fait sa destinée à la sienne; que si, avant la guerre, elles
     étaient sincères dans l'intention de ne point se mêler des affaires
     intérieures de la France, elles sont forcées de s'en mêler
     aujourd'hui, précisément pour prévenir tout retour semblable de
     guerre et assurer le repos de l'avenir.

     Il serait superflu d'indiquer à messieurs les plénipotentiaires les
     réponses qui peuvent être faites à ces objections; ils en puiseront
     la meilleure réfutation dans les sentimens de l'honneur national,
     qui, après que la nation entière s'était ralliée à l'Empereur, a dû
     combattre avec lui et pour lui, et qui ne pourrait s'en séparer
     qu'autant qu'on acte tel que celui d'une abdication, viendrait
     rompre les liens de la nation et de son souverain: il leur sera
     facile de démontrer que, si ce devoir sacré de l'honneur a forcé la
     nation Française à la guerre pour sa propre défense jointe à celle
     du chef qu'on voulait lui enlever, l'abdication de ce chef replace
     la nation dans l'état de paix avec toutes les puissances, puisque
     c'était ce chef seul qu'elles voulaient renverser; que si la
     déclaration faite par les puissances, de ne pas prétendre imposer à
     la France un gouvernement particulier, était franche et sincère,
     cette sincérité et cette franchise devraient se manifester
     aujourd'hui par leur respect pour l'indépendance nationale lorsque
     les circonstances nouvelles ont fait disparaître le seul grief dont
     elles se crussent autorisées à se plaindre.

     Il est une objection d'une nature plus grave, et que les puissances
     pourraient mettre en avant, si elles sont déterminées à profiter de
     tous les avantages que leur situation militaire semble leur offrir.
     Cette objection serait celle qui tendrait à refuser de reconnaître
     la commission du gouvernement, et les plénipotentiaires et les
     actes de la représentation nationale, comme étant le résultat d'un
     ordre de choses qui ne serait pas légal à leurs yeux, attendu
     qu'elles ont constamment refusé de reconnaître le principe. Cette
     objection, si elle était fortement articulée et que les puissances
     ne voulussent point s'en désister, laisserait peu de jour à la
     possibilité d'un accommodement. Cependant, messieurs les
     plénipotentiaires ne négligeraient sans doute aucun effort pour
     combattre de pareilles objections, et ils ne manqueraient point de
     raisonnemens pour les combattre avec succès, surtout envers le
     gouvernement Britannique, dont la dynastie actuelle ne règne qu'en
     vertu des principes dont nous sommes à notre tour dans le cas
     d'invoquer l'application.

     Peut-être encore, sans méconnaître l'indépendance de la nation
     Française, les souverains alliés s'attacheront à déclarer qu'il
     n'est pas constant pour eux que le voeu de la nation soit bien le
     voeu qui est exprimé par le gouvernement et même par les chambres;
     qu'ainsi pour connaître le véritable voeu de la nation, elles
     doivent commencer par rétablir tout ce qui existait avant le mois
     de mars 1815, sauf à la nation à décider ensuite si elle doit
     garder son ancien gouvernement ou s'en donner un nouveau.

     La réponse à ces objections se trouverait encore dans celle que
     faisait autrefois l'Angleterre elle-même, aux ennemis qui voulaient
     lui disputer le droit de changer de gouvernement et de dynastie.
     L'Angleterre répondait alors: que le fait seul de la possession du
     pouvoir autorise les puissances étrangères à traiter avec celui qui
     en est revêtu. Ainsi, dans le cas où les autorités actuellement
     existantes en France ne seraient pas, comme elles le sont en effet,
     entourées de la légalité la plus complète, le refus de traiter avec
     elles ne pourrait être appuyé sur aucun raisonnement solide. Ce
     serait déclarer que l'on veut essayer jusqu'où l'on pourrait porter
     les prétentions de la force, et annoncer à la France qu'il n'y a
     point de salut pour elle, que dans les ressources du désespoir.

     Enfin, il est une chance moins fâcheuse que nous devons aussi
     prévoir: c'est que les puissances, fidèles du moins en partie à
     leur déclaration, n'insistent point absolument pour imposer à la
     France la famille des Bourbons; mais qu'elles exigent d'un autre
     côté l'exclusion du fils de l'Empereur Napoléon, sous prétexte
     qu'une longue minorité pourrait donner lieu, ou à un dangereux
     déploiement de vues ambitieuses de la part des principaux membres
     de l'autorité en France, ou à des agitations intérieures dont le
     contre-coup se ferait sentir au-dehors. Si la question en était
     venue à ce point-là, messieurs les plénipotentiaires trouveraient
     dans les principes de l'objection, le principe même de la réponse,
     puisque la répartition du pouvoir entre les mains d'un conseil rend
     ordinairement l'autorité plus faible, puisque la minorité du prince
     est toujours pour un gouvernement une époque de mollesse et de
     langueur. Ils la trouveraient surtout dans l'esprit actuel de la
     nation Française, dans le besoin qu'elle a d'une longue paix, dans
     l'effroi que doit lui inspirer l'idée de la continuation ou du
     renouvellement de la guerre, dans les entraves qui seront mises par
     des lois constitutionnelles aux passions des membres du
     gouvernement. Quelle que soit d'ailleurs son organisation, ils
     trouveront dans toutes ces circonstances, et dans mille autres
     encore, des raisons très-valables à opposer à celles qu'on
     alléguerait contre le maintien des principes de l'hérédité dans la
     dynastie de l'Empereur Napoléon.

     Le premier, et le plus solide gage que les alliés puissent donner à
     la nation Française de leur intention de respecter son
     indépendance, et de renoncer sans réserve à tout projet de la
     soumettre de nouveau au gouvernement de la famille des Bourbons.
     Les puissances alliées doivent maintenant être elles-mêmes bien
     convaincues que le rétablissement de cette famille est incompatible
     avec le repos général de la France, et par conséquent avec le repos
     de l'Europe. Si, c'est comme elles l'annoncent, un ordre stable
     qu'elles veulent rendre à la France et aux autres nations, le but
     serait manqué entièrement. Le retour d'une famille étrangère à nos
     moeurs, et toujours entourée d'hommes qui ont cessé d'être Français,
     rallumerait une seconde fois au milieu de nous toutes les passions
     et toutes les haines; et ce serait une illusion que d'espérer faire
     sortir un ordre stable du sein de tant d'élémens de discordes et de
     troubles. L'exclusion de la famille des Bourbons est ainsi une
     condition absolue du maintien de la tranquillité générale; et c'est
     dans l'intérêt commun de l'Europe, comme dans l'intérêt particulier
     de la France, l'un des points auxquels doivent tenir le plus
     fortement messieurs les plénipotentiaires.

     La question de l'intégralité du territoire de la France, se lie
     intimement à celle de son indépendance. Si la guerre déclarée par
     les puissances alliées à l'Empereur Napoléon, n'était en effet
     déclarée qu'à lui seul, l'intégralité de notre territoire n'est
     point menacée. Il importe à l'équilibre général que la France
     conserve au moins les limites que le traité de Paris lui a
     assignées. Ce que les cabinets étrangers ont eux-mêmes regardé
     comme convenable et nécessaire en 1814, ils ne peuvent pas le voir
     d'un autre oeil en 1815. Quel prétexte pourrait aujourd'hui
     justifier de la part des puissances le démembrement du territoire
     Français? Tout est changé dans le système de l'Europe, tout au
     profit de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la
     Prusse, tout au détriment de la France. La nation Française n'en
     est point jalouse, mais elle ne veut être ni assujétie ni
     démembrée.

     Deux objets principaux seront ainsi le but des efforts de messieurs
     les plénipotentiaires, le maintien de l'indépendance nationale, et
     la conservation de l'intégralité du territoire Français.

     Ces deux questions sont enchaînées l'une à l'autre et indépendantes
     entre elles; on ne saurait les diviser, et admettre des
     modifications sur l'une des deux, sans compromettre le salut de la
     patrie.

     Que s'il était fait, par les puissances étrangères, des
     propositions qui puissent se concilier avec nos plus chers
     intérêts, et qui nous fussent offertes comme dernier moyen de
     salut, messieurs les plénipotentiaires, en s'abstenant d'émettre
     une opinion prématurée, s'empresseront d'en _rendre compte et de
     demander les ordres du gouvernement_.

     Quelles que soient les dispositions des puissances étrangères, soit
     qu'elles reconnaissent les deux principes qui sont indiqués à
     messieurs les plénipotentiaires comme base de leur mission, soit
     que les négociations amènent d'autres explications de nature à
     entraîner quelques détails; il est très-important, dans l'une et
     l'autre hypothèse, qu'un armistice général soit préalablement
     établi: le premier soin de messieurs les plénipotentiaires devra
     être, en conséquence, d'en faire la demande, et d'insister sur sa
     prompte conclusion.

     Il est un devoir sacré que ne peut pas oublier la nation Française;
     _c'est de stipuler la sûreté et l'inviolabilité de l'Empereur
     Napoléon hors de son territoire_; c'est une dette d'honneur que la
     nation éprouve le besoin d'acquitter envers le prince, qui
     long-tems la couvrit de gloire, et qui, dans ses malheurs, renonce
     au trône pour qu'elle puisse être sauvée sans lui, puisqu'il paraît
     qu'elle ne peut plus l'être avec lui.

     Le choix du lieu où devra se retirer l'Empereur, pourra être un
     sujet de discussion. Messieurs les plénipotentiaires en appelleront
     à la générosité personnelle des souverains, pour obtenir la
     fixation d'une résidence dont l'Empereur ait lieu d'être satisfait.

     Indépendamment des considérations générales que messieurs les
     plénipotentiaires auront à faire valoir envers tous les souverains
     alliés indistinctement, ils jugeront d'eux-mêmes la diversité des
     raisonnemens dont ils auront à faire usage séparément auprès des
     divers cabinets.

     Les intérêts de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie et de la
     Prusse, n'étant pas les mêmes, c'est sous des points de vue
     différens, qu'il conviendra de faire envisager à chacun de ces
     cabinets les avantages que peut leur présenter respectivement le
     nouvel ordre de choses qui vient de s'établir en France. Toutes les
     puissances y trouveront la garantie de la conservation de ce
     qu'elles possèdent, soit en territoire, soit en influence; avec ces
     avantages généraux, quelques-unes doivent rencontrer encore des
     avantages particuliers.

     L'Autriche pourrait bien ne pas voir avec plaisir le rétablissement
     sur le trône de France d'une branche de la dynastie des Bourbons,
     tandis qu'une autre branche de la même maison remonte sur le trône
     de Naples.

     À cette circonstance, qui tient à la politique de cabinet, il se
     peut que l'affection de famille vienne encore donner quelque appui;
     il se peut que la tendresse de S. M. l'Empereur d'Autriche pour son
     petit-fils, le porte à ne pas l'enlever aux grandes destinées qui
     lui sont offertes. Il se peut que le cabinet autrichien aperçoive
     dans ce lien de parenté, un moyen de fortifier sa cause de l'appui
     de la nation Française, et qu'effrayé de l'agrandissement de la
     Russie et de la Prusse, dont l'alliance lui pèse sans doute, il
     saisisse l'occasion d'un rapprochement utile avec la France, pour
     avoir en elle, au besoin, un puissant auxiliaire contre ces deux
     gouvernemens.

     D'autres raisons se présenteraient pour ramener vers nous le
     cabinet de Pétersbourg. Les idées libérales que professe l'Empereur
     de Russie, autorisent auprès de son ministère et auprès de ce
     prince même, un langage que peu d'autres souverains seraient
     capables d'entendre. Il est permis de croire aussi que ce monarque
     ne porte personnellement qu'un bien faible intérêt à la famille des
     Bourbons, dont la conduite en général ne lui a pas été agréable. Il
     n'a pas eu beaucoup à se louer d'elle, lorsqu'il l'a vue professer
     une reconnaissance presque exclusive pour le Prince régent
     d'Angleterre. D'ailleurs le but de la Russie est atteint; tous ses
     voeux de puissance et d'amour-propre sont également satisfaits.
     Tranquille pour long-tems et vainqueur sans avoir combattu,
     l'Empereur Alexandre peut rentrer avec orgueil dans ses états, et
     jouir d'un succès qui ne lui aura pas coûté un seul homme. La
     continuation de la guerre avec la France serait maintenant pour lui
     une guerre sans objet. Elle serait contre tous les calculs d'une
     bonne politique, contre les intérêts de ses peuples. Messieurs les
     plénipotentiaires tireront parti de ces circonstances et de
     beaucoup d'autres encore, pour tâcher de neutraliser une puissance
     aussi redoutable que la Russie.

     Celle des puissances continentales dont la France peut espérer le
     moins de ménagemens, c'est la cour de Berlin; mais cette cour est
     celle dont les forces viennent de souffrir le plus violent échec;
     et pour peu que la Russie et l'Autriche se prêtent à entrer en
     négociations, la Prusse sera bien contrainte d'y accéder. On ne
     manquerait pas non plus, même avec cette cour, de raisons d'un
     grand poids pour l'amener à des dispositions plus amicales, si elle
     voulait s'écouter que ses intérêts véritables, et de tous les tems.

     Messieurs les plénipotentiaires trouveront auprès des souverains
     alliés les plénipotentiaires britanniques; ce sera peut-être avec
     ces plénipotentiaires, que la négociation offrira le plus de
     difficultés. La question, à l'égard des alliés, n'est presque point
     une matière de discussion; avec cette puissance, tous les
     raisonnemens, tous les principes sont pour nous; tout consiste à
     savoir si la volonté ne sera pas indépendante de tous les
     principes, de tous les raisonnemens.

     Les détails auxquels on vient de se livrer n'étaient pas
     nécessaires sans doute, et messieurs les plénipotentiaires auraient
     trouvé eux-mêmes tout ce qui leur est indiqué ici. Mais ces
     indications peuvent n'être pas sans utilité, attendu que leur effet
     naturel sera de porter l'esprit de messieurs les plénipotentiaires
     sur des considérations plus graves et sur des motifs plus puissans
     dont ils sauront se servir à propos, dans le grand intérêt de
     l'importante et difficile mission dont ils sont chargés.

     Messieurs les plénipotentiaires trouvèrent dans les rapports faits
     à l'Empereur par le duc de Vicence, les 12 avril et 7 juin
     derniers, ainsi que dans les pièces justificatives qui accompagnent
     ces rapports, toutes les données dont ils peuvent avoir besoin pour
     bien apprécier notre situation à l'égard des puissances étrangères,
     et pour régler leur conduite avec les ministres de ces diverses
     puissances.

Le 26 juin, les plénipotentiaires eurent une première entrevue avec deux
officiers prussiens, délégués par le maréchal Blucher. Ils en rendirent
compte à la commission dans la personne de M. Bignon, chargé du
portefeuille des affaires étrangères, par la dépêche suivante:

     Laon, le 26 juin 1815,

     10 heures du soir.

     Monsieur le baron Bignon,

     Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous
     écrire hier 25, au sujet de l'intention où est l'Empereur de se
     rendre avec ses frères aux États-Unis de l'Amérique.

     Nous venons enfin de recevoir nos passeports pour nous rendre au
     quartier général des souverains alliés, qui doit se trouver à
     Heidelberg ou à Manheim. Le prince de Schoenburgh, aide-de-camp du
     maréchal Blucher nous accompagne. La route de Metz est celle que
     nous allons suivre. Notre départ aura lieu dans une heure.

     Le maréchal Blucher nous a fait déclarer par le prince de
     Schoenburgh et le comte de Noslitz plus spécialement chargé de ses
     pouvoirs, que la France ne serait en aucune manière, gênée dans le
     choix de son gouvernement; mais dans l'armistice qu'il proposait,
     _il demandait, pour sûreté de son armée, les places de Metz, de
     Thionville, de Mezières, de Maubeuge, de Sarrelouis et autres_. Il
     part du principe qu'il doit être nanti contre les efforts que
     pourrait tenter le parti qu'il suppose à l'Empereur. Nous avons
     combattu, par des raisons victorieuses, toute cette argumentation,
     sans pouvoir parvenir à gagner du terrain; vous sentez, Monsieur,
     qu'il nous était impossible d'accéder à de pareilles demandes.

     Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour obtenir
     l'armistice à des conditions modérées, et il nous a été impossible
     d'arriver à une conclusion, parce que, dit le prince, il n'est pas
     autorisé à en faire une, et que d'immenses avantages peuvent seuls
     l'y décider, aussi long-tems que le but principal n'est pas
     atteint.

     Nous avons offert une suspension d'armes au moins pour quinze
     jours; le refus a été aussi positif et par les mêmes motifs. Le
     comte de Noslitz a offert, au nom du prince Blucher, de recevoir à
     son quartier général, _et à celui du duc de Wellington, des
     commissaires que vous leur enverrez, et qui seraient exclusivement
     occupés des négociations nécessaires pour arrêter la marche des
     armées et empêcher l'effusion du sang_. Il est urgent que ces
     commissaires partent demain même, et qu'ils prennent la route de
     Noyon, où des ordres seront donnés par le maréchal Blucher pour les
     recevoir. Noyon va devenir son quartier général. Ils ne peuvent
     trop redire que l'Empereur n'a pas un grand parti en France, qu'il
     a profité des fautes des Bourbons, plutôt que des dispositions
     existantes en sa faveur, et qu'il ne pourrait fixer l'attention
     nationale qu'autant que les alliés manqueraient à leur déclaration.

     Nous avons l'espérance de voir prendre un cours heureux à nos
     négociations, dont nous ne nous dissimulons point cependant les
     difficultés; le seul moyen d'empêcher que des événemens de guerre
     ne les fasse échouer, est de parvenir absolument à une trêve de
     quelques jours. Le choix des négociateurs pourra y influer; et nous
     le répétons, il n'y a pas un moment à perdre pour les diriger sur
     les armées Anglaise et Prussienne.

     Les deux aides-de-camp du prince Blucher ont déclaré itérativement
     que les alliés ne tenaient en aucune manière au rétablissement des
     Bourbons; mais il nous est démontré qu'ils tendent à se rapprocher
     le plus possible de Paris; et ils pourraient alors user de
     prétextes et changer de langage.

     Tout cela ne doit que presser davantage les mesures pour les
     réorganisations de l'armée, et surtout pour la défense de Paris:
     objet qui paraît les occuper essentiellement.

     Des conversations que nous avons eues avec les deux aides-de-camp,
     il résulte en définitif (et nous avons le regret de le répéter),
     qu'une des grandes difficultés sera la personne de l'Empereur. Ils
     pensent que les puissances exigeront des garanties et des
     précautions, afin qu'il ne puisse jamais reparaître sur la scène du
     monde. Ils prétendent que leurs peuples mêmes demandent sûreté
     contre ses entreprises. _Il est de notre devoir d'observer que son
     évasion, avant l'issue des négociations, serait regardée comme une
     mauvaise foi de notre part; et pourrait compromettre
     essentiellement le salut de la France._ Nous avons d'ailleurs
     l'espérance que cette affaire pourra se terminer aussi à la
     satisfaction de l'Empereur, puisqu'ils ont fait peu d'objections à
     son séjour et à celui de ses frères en Angleterre; ce qu'ils ont
     paru préférer au projet de retraite en Amérique.

     _Il n'a été question dans aucune conversation, du prince impérial_,
     nous ne devions pas aborder cette question, à laquelle ils ne se
     sont pas livrés.

     (Signé) H. SÉBASTIANI; le comte DE PONTÉCOULANT; LA FAYETTE;
     d'ARGENSON; le comte DE LA FORÊT; BENJAMIN CONSTANT.

La commission, aussitôt cette dépêche reçue, chargea messieurs
Andréossy, de Valence, Flaugergues, Boissy-d'Anglas et Labesnadière, de
se rendre, en qualité de commissaires, au quartier-général des armées
alliées pour demander une suspension d'armes et négocier un armistice.

Le duc d'Otrante, toujours empressé de s'ouvrir des correspondances
ostensibles à la faveur desquelles il pût, au besoin, entretenir des
intelligences secrètes, persuada au gouvernement qu'il serait convenable
de préparer l'accès aux commissaires, par une démarche préalable; et il
adressa, en conséquence, au duc de Wellington, une lettre de
félicitation, dans laquelle il le supplia, avec une pompeuse bassesse,
d'accorder à la France son suffrage et sa protection.

On remit aux commissaires copies des premières instructions, et on y
ajouta celles que voici:

_Instructions pour Messieurs les Commissaires chargés de traiter d'un
armistice._

     Paris, le 27 Juin 1815.

     Les premières ouvertures faites à nos plénipotentiaires sur les
     conditions au prix desquelles le commandant en chef de l'une des
     armées ennemies consentirait à un armistice, sont de nature à
     effrayer sur celles que pourraient aussi demander les commandans
     des armées des autres puissances, et à rendre fort problématique la
     possibilité d'un arrangement. Quelque fâcheuse que soit en ce
     moment notre position militaire, il est des sacrifices auxquels
     l'intérêt national ne nous permet pas de souscrire.

     Il est évident que le motif sur lequel le prince Blucher fonde la
     demande qu'il a faite de six de nos places de guerre que l'on
     nomme, et de quelques autres que l'on ne nomme pas, que ce motif,
     _la sûreté de son armée_, est une de ces allégations mises en avant
     par la force, pour porter aussi loin qu'il est possible le bénéfice
     des succès d'un moment. Cette allégation est des plus faciles à
     réfuter, puisqu'il est pour ainsi dire dérisoire de demander des
     gages pour la sûreté d'une armée déjà maîtresse d'une assez grande
     partie de notre territoire, et qui marche presque seule, sans
     obstacles, au coeur de la France. Il est encore une autre
     déclaration, faite de la part du prince Blucher, et celle-ci est
     plus inquiétante: c'est que pour prendre sur lui de conclure un
     armistice auquel il n'est pas autorisé, il ne peut y être décidé
     que par d'immenses avantages. Il y a, dans cette déclaration, une
     franchise d'exigence qui présente beaucoup de difficultés pour un
     accommodement. Cependant, quoique la commission du gouvernement
     soit bien éloignée de vouloir favoriser les cessions qu'on exige,
     elle ne se retrancherait pas dans un refus absolu d'entrer en
     discussion sur un arrangement dont les conditions ne dépasseraient
     pas les bornes tracées par le véritable intérêt public.

     Si, pour arriver à un résultat, il fallait se résoudre à la cession
     d'une place, il est bien entendu que cette cession ne devrait avoir
     lieu, qu'autant qu'elle garantirait un armistice qui se
     prolongerait jusqu'à la conclusion de la paix. On se dispense
     d'ajouter que la remise de cette place ne devrait s'effectuer
     qu'après la ratification de l'armistice par les gouvernemens
     respectifs.

     L'un des points qui réclame tout le zèle de messieurs les
     commissaires, est la fixation de la ligne où devra s'arrêter
     l'occupation du territoire Français par les armées ennemies.

     Il serait d'une grande importance d'obtenir la ligne de la Somme;
     ce qui replacerait les troupes étrangères à près de trente lieues
     de Paris. Messieurs les commissaires devront fortement insister,
     pour les tenir au moins à cette distance.

     Si l'ennemi était plus exigeant encore, et qu'enfin on fût condamné
     à plus de condescendance, il faudrait que la ligne qui serait
     tracée entre la Somme et l'Oise, ne le laissât point approcher de
     Paris à plus de vingt lieues. On pourrait prendre la ligne qui
     sépare le département de la Somme du département de l'Oise, en
     détachant de celui-ci la partie septentrionale du département de
     l'Aisne, et de là une ligne droite à travers le département des
     Ardennes, qui irait joindre la Meuse auprès de Mézières.

     Au reste, sur cette fixation de la ligne de l'armistice, on ne peut
     que s'en rapporter à l'habileté de messieurs les commissaires, pour
     tâcher d'obtenir l'arrangement le plus favorable.

     Leur mission étant commune aux armées anglaises et prussiennes, il
     n'est pas besoin de les avertir qu'il est indispensable que
     l'armistice soit commun aux deux armées.

     Il serait bien important aussi de pouvoir faire entrer dans
     l'armistice, comme l'une de ses clauses, qu'il s'étendrait à toutes
     les autres armées ennemies, en prenant pour base le _statu quo_ de
     la situation des armées respectives, au moment où la nouvelle de
     l'armistice y arriverait. Si cette stipulation est rejetée, sous le
     prétexte que les commandans des armées anglaises et prussiennes
     n'ont pas le droit de prendre des arrangemens au nom des commandans
     des armées des autres puissances, on pourrait du moins convenir que
     ceux-ci seront invités à y accéder, d'après la base ci-dessus
     énoncée.

     Comme les négociations mêmes de l'armistice, par la nature des
     conditions déjà mises en avant et qui doivent être le sujet de
     débats plus sérieux, entraîneront inévitablement quelques lenteurs,
     c'est une précaution rigoureusement nécessaire, d'obtenir que, pour
     traiter de l'armistice, tous les mouvemens soient arrêtés pendant
     quelques jours, ou au moins pendant quarante-huit heures.

     Il est une disposition de prévoyance, que messieurs les
     commissaires ne doivent pas négliger; c'est de stipuler que les
     armées ennemies ne lèveraient point de contributions
     extraordinaires.

     Quoique l'objet particulier de leur mission soit la conclusion d'un
     armistice, comme il est difficile que dans leurs communications
     avec le duc de Wellington et le prince Blucher, messieurs les
     commissaires n'aient point à entendre, de la part de ces généraux,
     ou des propositions, ou des insinuations, ou même de simples
     conjectures sur les vues que pourraient admettre les souverains
     alliés, à l'égard de la forme de gouvernement de la France,
     messieurs les commissaires ne manqueront pas sans doute de
     recueillir avec soin tout ce qui leur paraîtra pouvoir être de
     quelque influence sur le parti définitif à prendre par le
     gouvernement.

     La copie qui leur est remise des instructions données à messieurs
     les plénipotentiaires chargés de se rendre auprès des souverains
     alliés, leur fera connaître quelles ont été, jusqu'à ce jour, les
     bases sur lesquelles le gouvernement a désiré établir les
     négociations. Il est possible que le cours des événemens le force
     _à élargir ces bases_; mais messieurs les commissaires jugeront que
     si une nécessité absolue oblige à donner les mains à des
     arrangemens _d'une autre nature_, de manière que nous ne puissions
     sauver, _dans toute sa plénitude, le principe de notre
     indépendance_, c'est un devoir sacré de tâcher d'échapper à la plus
     grande partie des inconvéniens attachés au malheur seul de sa
     modification.

     On remet aussi à messieurs les commissaires copie de la lettre que
     messieurs les plénipotentiaires ont écrite de Laon, et datée d'hier
     26. Les résolutions[75] qui ont été prises aujourd'hui par le
     gouvernement, leur fournissent des moyens de répondre à toutes les
     objections qu'on pourrait leur faire sur le danger et la
     possibilité du retour de l'Empereur Napoléon.

     Pour que le langage de messieurs les commissaires soit parfaitement
     d'accord avec tout ce qui a été fait par la commission du
     gouvernement, on leur remet encore ci-jointe copie des lettres qui
     ont été écrites à lord Castlereagh et au duc de Wellington,
     relativement au prochain départ de Napoléon et de ses frères.

     Sur les questions relatives à la forme du gouvernement de la
     France, provisoirement, messieurs les commissaires se borneront à
     entendre les ouvertures qui leur seront faites; et ils auront soin
     d'en rendre compte, afin que, d'après la nature de leurs rapports,
     le gouvernement puisse prendre la détermination que prescrirait le
     salut de la patrie.

On voit, d'après ce document, que la commission, pressentant déjà
l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon II, était disposée à
entrer en pourparlers avec les alliés sur le choix d'un autre souverain.
Liée par son mandat, elle n'aurait jamais consenti volontairement à
transiger avec les Bourbons, mais elle n'aurait point eu de répugnance
(je le conjecture du moins) à laisser placer la couronne sur la tête du
roi de Saxe ou du duc d'Orléans.

Le parti de ce dernier prince, recruté par M. Fouché, s'était renforcé
d'un grand nombre de députés et de généraux. «Les qualités du duc, les
souvenirs de Jemmappes et de quelques autres victoires sous la
république, auxquelles il n'avait pas été étranger; la possibilité de
faire un traité qui concilierait tous les intérêts; ce nom de Bourbon
qui aurait pu servir au-dehors, sans qu'on le prononçât au-dedans: tous
ces motifs et d'autres encore, offraient, dans ce choix, une perspective
de repos et de sécurité à ceux mêmes qui ne pouvaient y voir le présage
du bonheur.»

Le roi de Saxe n'avait d'autre titre aux suffrages de la France, que la
fidélité héroïque qu'il lui avait conservée en 1814. Mais l'empire,
après lui, aurait pu retourner à Napoléon II; et comme avec de
l'expérience, de la sagesse et des vertus, un prince peut régner
indistinctement sur tous les peuples et les rendre heureux, on se serait
résigné à passer sous les lois d'un monarque étranger, jusqu'au jour où
sa mort aurait replacé le sceptre dans les mains de son légitime
possesseur.

La déférence que la commission se préparait à montrer pour la volonté
des puissances alliées, n'était point l'effet de sa propre faiblesse.
Elle lui avait été commandée par les rapports alarmans que le maréchal
Grouchy lui adressait chaque jour sur l'abattement et la défection de
l'armée.

Les soldats, il est vrai, découragés par l'abdication de l'Empereur et
les bruits du retour des Bourbons, paraissaient irrésolus: «Nos
blessures, disaient-ils, ne seront plus que des titres de proscription».
Les généraux eux-mêmes, rendus timides par l'incertitude de l'avenir, ne
se prononçaient plus qu'avec circonspection; mais tous, généraux et
soldats, portaient, au fond du coeur, les mêmes sentimens; et leur
hésitation, leur tiédeur, étaient l'ouvrage de leur chef, qui, manquant
en France comme sur les bords de la Dyle, de résolution et de force
d'âme, ne prenait point la peine de cacher qu'il regardait la cause
nationale comme perdue, et qu'il n'attendait qu'une occasion favorable
pour apaiser les Bourbons et leurs alliés, par une prompte et entière
soumission.

La commission cependant, éclairée par des lettres particulières, conçut
des soupçons sur la véracité des rapports du maréchal. Elle donna la
mission au général Corbineau, de lui rendre compte de l'état de l'armée.
Instruite de la vérité, elle ne craignit plus d'être forcée de recevoir
humblement la loi du vainqueur; et voulant empêcher le maréchal Grouchy,
dont les intentions avaient cessé d'être un mystère, de compromettre
l'indépendance nationale par une transaction irréfléchie, elle lui fit
défendre de négocier aucun armistice, d'entamer aucune négociation, et
lui ordonna de ramener son armée à Paris.

Le prince d'Eckmuhl, dont l'absence de fermeté s'était manifestée si
pitoyablement dans la retraite de Moscow, ne put résister à ce nouveau
choc; l'exemple du maréchal Grouchy l'entraîna; et persuadé, comme lui,
qu'il fallait se hâter de se soumettre, il déclara au gouvernement qu'il
n'y avait pas un moment à perdre pour rappeler les Bourbons, et lui
proposa d'envoyer offrir au Roi: 1.° d'entrer à Paris sans garde
étrangère; 2.° de prendre la cocarde tricolore; 3.° de garantir les
propriétés et les personnes quelles qu'aient été leurs fonctions,
places, votes et opinions; 4.° de maintenir les deux chambres; 5.°
d'assurer aux fonctionnaires la conservation de leurs places, et à
l'armée la conservation de ses grades, pensions, honneurs, prérogatives;
6.° de maintenir la légion d'honneur, et son institution, comme premier
ordre de l'état.

La commission, _trop clairvoyante_ pour se laisser amorcer par cette
proposition, s'empressa de la rejeter; et, fidèle au système de ne rien
dissimuler aux deux chambres, elle en instruisit les membres principaux,
en leur répétant que quel que soit l'événement, «elle ne leur
proposerait jamais rien de pusillanime ni de contraire à ses devoirs, et
qu'elle défendrait jusqu'à la dernière extrémité l'indépendance de la
nation, l'inviolabilité des chambres et la liberté et la sûreté des
citoyens.»

Les représentans répondirent à cette déclaration, en mettant Paris en
état de siége, et en _votant une adresse à l'armée_[76].

     Braves soldats (portait cette adresse), un grand revers a dû vous
     étonner, mais non vous abattre. La patrie a besoin de votre
     constance et de votre courage. Elle vous a confié le dépôt de la
     gloire nationale, et vous répondrez à son appel.

     «Des plénipotentiaires ont été envoyés aux puissances alliées... le
     succès des négociations dépend de vous. Serrez-vous autour du
     drapeau tricolor, consacré par la gloire et le voeu national. Vous
     nous verrez, s'il le faut, dans vos rangs, et nous prouverons au
     monde que vingt-cinq années de sacrifices et de gloire ne seront
     jamais effacées, et qu'un peuple qui veut être libre, ne perd
     jamais sa liberté.

L'attitude de la chambre et du gouvernement ne rassura point le prince
d'Eckmuhl. Il revint à la charge, et écrivit, dans la nuit du 29, au
président de la commission, qu'il avait vaincu ses préjugés et ses
idées, et qu'il reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de
salut, que de conclure un armistice et de proclamer sur-le-champ Louis
XVIII.»

Le président lui répondit:

     Je suis persuadé comme vous, M. le maréchal, qu'il n'y a rien de
     mieux à faire que de traiter promptement d'un armistice; mais il
     faut savoir ce que veut l'ennemi; une conduite mal calculée
     produirait trois maux: 1.° d'avoir reconnu Louis XVIII avant tout
     engagement de sa part; 2.° de n'en être pas moins forcé de recevoir
     l'ennemi dans Paris; 3.° de n'obtenir aucune condition de Louis
     XVIII.

     Je prends sur moi de vous autoriser à envoyer aux avant-postes de
     l'ennemi, et de conclure un armistice, en faisant tous les
     sacrifices qui seront compatibles avec nos devoirs et notre
     dignité. Il vaudrait mieux céder des places fortes que de sacrifier
     Paris.

Le duc d'Otrante ayant mis cette lettre sous les yeux de la commission,
elle pensa que la réponse de son président _jugeait implicitement la
question du rappel de Louis XVIII_, et laissait trop de latitude au
prince d'Eckmuhl. Elle lui fit écrire sur-le-champ une lettre
supplémentaire, portant:

     Il est inutile de vous dire, M. le maréchal, que votre armistice
     doit être purement militaire, et qu'il ne doit contenir aucune
     question politique. Il serait convenable que cette demande
     d'armistice fût portée par un général de ligne et un maréchal de
     camp de la garde nationale.

Ainsi, dans l'espace des vingt-quatre heures qui précédèrent et
suivirent le départ de l'Empereur, la commission eut à repousser et
repoussa les instigations plus ou moins coupables du ministre de la
guerre, du général en chef de l'armée et du président du
gouvernement[77].

Cependant l'armée, de pas en pas, était arrivée aux portes de Paris.

Le maréchal Grouchy, mécontent et déconcerté, donna sa démission, pour
cause de santé.

Le prince d'Eckmuhl qui, par un air de bonne foi et des protestations
multipliées de dévouement et de fidélité, avait reconquis, grâce au duc
d'Otrante, la confiance de la majorité des membres de la commission, fut
investi du commandement en chef de l'armée.

Le 30 juin, un message prévint les chambres que les ennemis étaient en
vue de la capitale; que l'armée, réorganisée, occupait une ligne de
défense qui protégeait Paris; qu'elle était animée du meilleur esprit,
et que son dévouement égalait sa valeur.

Des députations des deux chambres partirent aussitôt pour porter aux
défenseurs de la patrie l'expression des principes, des sentimens et des
espérances de la représentation nationale. Leur langage patriotique,
leur écharpe tricolore, le nom de NAPOLÉON II qu'ils eurent soin de
prononcer, électrisèrent le soldat et achevèrent de lui rendre cette
confiance en soi-même et cette résolution de mourir ou de vaincre,
présages infaillibles de la victoire.

Le moment était propice pour marcher au combat. Le prince d'Eckmuhl
sollicita la paix.

Un armistice venait d'être conclu entre le duc d'Albuféra et le maréchal
de Frimont, commandant les forces Autrichiennes. Il en instruisit le duc
de Wellington et lui demanda de faire cesser les hostilités, _jusqu'à la
décision du congrès_.

     Si je me présente sur le champ de bataille avec l'idée de vos
     talens, ajouta-t-il, j'y porterai la conviction d'y combattre pour
     la plus sainte des causes, celle de la défense et de l'indépendance
     de ma patrie; et quel qu'en soit le résultat, je mériterai, milord,
     votre estime.»

Que si, au lieu de parler ce langage plus digne d'un homme à moitié
vaincu que d'un général français habitué à vaincre, un autre chef
autrement inspiré eût déclaré, avec une noble fermeté, qu'il était prêt,
si l'on ne cessait point d'injustes agressions, à donner à ses
quatre-vingt mille braves le signal de la mort ou de la victoire,
l'ennemi aurait indubitablement renoncé à poursuivre une guerre devenue
sans objet, sans utilité et sans gloire. Mais le duc de Wellington,
instruit fidèlement de l'état véritable des choses, savait que le prince
d'Eckmuhl, satisfait d'avoir vaincu ses préjugés et ses idées,
paraissait plus disposé à neutraliser le courage de ses troupes, qu'à le
mettre à l'épreuve; et Wellington refusa la suspension d'armes proposée.
Il entrait dans la politique des princes armés pour la légitimité, de
nous contraindre à recevoir, _chapeau bas_, Louis XVIII; et dès lors, il
était conséquent que les généraux alliés éludassent de transiger,
puisque les sentimens du président de la commission et du général de
l'armée française leur garantissaient qu'ils pourraient attendre, sans
avoir de risques à courir, que les circonstances ou la trahison nous
forçassent de subir la loi de la nécessité.

Wellington avait repoussé la proposition du maréchal Davoust, sous le
prétexte frivole que l'Empereur avait repris le commandement de l'armée.
On conçoit facilement que la commission n'avait point omis d'instruire
sur-le-champ les commissaires, du départ de Napoléon et des
circonstances qui l'avaient précédé. Mais jusqu'alors, elle n'avait
reçu, de leur part, aucune communication. Leur correspondance entravée à
dessein par les alliés, l'avait en outre été par nos avant-postes qui,
regardant les parlementaires comme des artisans de trahison, leur
avaient fermé le passage à coups de fusil. La commission résolut donc de
se procurer à tout prix de leurs nouvelles; et sur la présentation du
duc d'Otrante, elle leur expédia M. de Tromeling. Elle n'ignorait point
que cet officier émigré, Vendéen et détenu long-tems au Temple, comme
compagnon de sir Sidney Smith et du capitaine Wright, méritait peu la
confiance des patriotes. Mais les agens à deux fins de M. Fouché
parvenaient seuls à se faire ouvrir les lignes ennemies; et il fallait,
malgré soi s'en servir.

M. Tromeling partit. Au lieu de remettre ses dépêches aux commissaires,
il craignit qu'elles ne lui fussent enlevées par l'ennemi, et il les
déchira. La commission pensa qu'il s'était plutôt trompé d'adresse; mais
elle excusa volontiers cette erreur, pour ne s'occuper que des nouvelles
qu'il lui avait rapportées.

Nos commissaires arrivés le 28 au quartier général anglais, s'étaient
empressés de solliciter une suspension d'armes.

Lord Wellington leur annonça qu'il désirait se concerter à cet égard
avec le prince Blucher; et le 29 juin, à onze heures et demie du soir,
il leur transmit cette réponse.

     Au quartier général du prince Blucher, ce 25 juin 1815, onze heures
     et demie de la nuit.

     Messieurs,

     J'ai l'honneur de vous faire savoir qu'ayant consulté le maréchal
     prince Blucher sur votre proposition pour un armistice, S. A. est
     convenue avec moi que, dans les circonstances actuelles, aucun
     armistice ne peut se faire, tant que Napoléon Bonaparte est à Paris
     et en _liberté_; et que les opérations sont en tel état qu'il ne
     peut pas les arrêter.

     J'ai l'honneur, etc.

     WELLINGTON.

Le 1er juillet, ils eurent, dans la matinée, une conférence dont ils
rendirent compte au gouvernement, par la dépêche suivante, adressée à M.
le baron Bignon, secrétaire d'état, adjoint au ministre des affaires
étrangères.

     Louvre, 1 juillet 1815, avant midi.

     Monsieur le Baron,

     Les dépêches, n° 1, 2 et 3, que nous avons eu l'honneur de vous
     adresser, sont restées sans réponse[78]. Nous sommes absolument
     privés de connaître ce qui se passe à Paris et dans le reste de la
     France. À quelque cause que ce manque de communication puisse être
     attribué, il rend notre situation pénible et nuit à l'activité de
     nos démarches. Il peut les rendre inutiles; nous vous prions d'y
     remédier le plus promptement possible.

     Jusqu'à présent, nous sommes autorisés à penser qu'aussitôt que
     vous nous aurez fait connaître que Napoléon Bonaparte aura été
     éloigné, il pourra être signé une suspension d'armes de trois jours
     pour régler un armistice, pendant lequel on pourra traiter de la
     paix.

     Chargés par les instructions qui nous ont été données, d'entendre
     ce qui pourra nous être dit et de vous en donner connaissance, nous
     devons vous informer que le duc de Wellington nous a répété, à
     plusieurs reprises, que, dès que nous aurons un chef de
     gouvernement, la paix sera promptement conclue.

     En parlant, dit-il, seulement comme un individu, mais croyant
     cependant que son opinion pourra être prise en considération, il
     fait plus que des objections contre le gouvernement de Napoléon II,
     et il pense que sous un tel règne, l'Europe ne pourrait jouir
     d'aucune sécurité, et la France d'aucun calme.

     On dit qu'on ne prétend point s'opposer au choix d'aucun autre chef
     de gouvernement. L'on répète, à chaque occasion, que les puissances
     de l'Europe ne prétendent point intervenir dans ce choix; mais on
     ajoute que, si le prince choisi était dans le cas, par la nature
     même de sa situation, d'alarmer la tranquillité de l'Europe, en
     mettant en problème celle de la France, il serait nécessaire aux
     puissances alliées d'avoir des garanties; et nous sommes fondés à
     croire que ces garanties seraient des cessions de territoire.

     Un seul (Louis XVIII) leur semble réunir toutes les conditions, qui
     empêcheraient l'Europe de demander des garanties pour sa sécurité.

     Déjà, disent-ils, il réside à Cambray; le Quesnoy lui a ouvert ses
     portes. Ces places et d'autres villes sont en sa puissance, soit
     qu'elles se soient données, ou qu'elles lui aient été remises par
     les alliés.

     Le duc de Wellington reconnaît et énumère une partie considérable
     des fautes de Louis XVIII, pendant son gouvernement de quelques
     mois. Il place au premier rang, d'avoir donné entrée dans son
     conseil aux princes de sa famille, d'avoir eu un ministère sans
     unité et non responsable, d'avoir créé une maison militaire choisie
     autrement que dans les soldats de l'armée, de ne s'être pas entouré
     de personnes qui eussent un véritable intérêt au maintien de la
     Charte.

     Il lui semble qu'en faisant connaître les griefs _sans faire de
     conditions_, il pourrait être pris des engagemens publics qui
     rassureraient pour l'avenir, en donnant à la France les garanties
     qu'elle peut désirer.

     Si l'on discute des conditions, d'autres que les autorités
     actuelles pourront délibérer, reprit le duc.

     Si l'on perd du tems, des généraux d'autres armées pourront se
     mêler des négociations, elles se compliqueraient d'autres intérêts.

     Nous joignons deux proclamations de Louis XVIII, etc.

     (Signé) ANDRÉOSSY, comte BOISSY-D'ANGLAS, FLAUGERGUES, VALENCE,
     LABESNADIÈRE.

La dépêche de M. Bignon, annonçant le départ de Napoléon, leur étant
parvenue à l'issue de ce premier entretien, ils s'empressèrent de la
communiquer à lord Wellington et de réclamer une suspension d'armes,
pour conclure l'armistice auquel la présence de Napoléon avait été
jusqu'alors le seul obstacle.

Lord Wellington leur répondit qu'il était nécessaire qu'il en conférât
avec le prince Blucher, et qu'il leur rendrait réponse dans la journée.

Le soir, ils eurent une nouvelle conférence avec ce général, qui donna
lieu à la dépêche ci-après.

     Louvre, 1er juillet, à huit heures et demie du soir.

     Lord Wellington nous a donné connaissance d'une lettre de Manheim,
     écrite au nom des Empereurs de Russie et d'Autriche par MM. de
     Nesselrode et de Metternich. Cette lettre presse vivement la
     poursuite des opérations, et déclare que, s'il était adopté quelque
     armistice par les généraux qui dans ce moment sont près de Paris,
     leurs majestés ne le regarderaient point comme devant arrêter leur
     marche, et qu'elles ordonneraient à leurs troupes de s'approcher de
     Paris.

     M. le comte d'Artois venait d'arriver au quartier général du duc de
     Wellington qui nous a reçus seuls dans son salon. Nous n'avons pas
     apperçu le prince: il était dans un appartement séparé.

     Nous avons insisté pour l'exécution de la promesse qui nous avait
     été faite. Le duc de Wellington nous a répondu qu'il nous avait
     toujours annoncé ne pouvoir prendre d'engagemens définitifs, avant
     qu'il se fût entendu avec le maréchal prince Blucher; qu'il allait
     le joindre pour le porter à s'unir avec lui, pour convenir d'un
     armistice.

     Il a ajouté qu'il ne nous dissimulait pas que le feld-maréchal
     avait un extrême éloignement pour tout ce qui arrêtera ses
     opérations, qui s'étendaient déjà sur la rive gauche de la Seine;
     et qu'il ne pourrait cesser d'appuyer ses mouvemens, s'il ne
     pouvait l'amener à partager son opinion.

     Il nous a communiqué une proposition d'armistice faite par le
     prince d'Eckmuhl, qu'il venait de recevoir.

     Il nous a assuré qu'aussitôt qu'il aurait vu le prince Blucher, il
     reviendrait nous joindre à Louvre, et nous enverrait prier de nous
     rendre à Gonesse.

     «En causant des conditions possibles d'armistice, il a insinué
     qu'il demanderait que l'armée sortît de Paris, ce que nous avons
     décliné, en opposant qu'il était au contraire convenable que ce fût
     l'armée des alliés qui prît des positions éloignées, pour qu'il fût
     possible de délibérer en liberté sur les grands intérêts de la
     patrie, dont ils paraissaient reconnaître l'influence sur ceux de
     l'Europe.

     «La conférence s'est ainsi terminée; nous avons quelque raison de
     croire que lord Wellington fera connaître à M. le comte d'Artois
     qu'il doit se placer à une distance beaucoup plus considérable de
     Paris.»

M. le baron Bignon leur répondit sur-le-champ ce qui suit:

_À Messieurs les Commissaires chargés de l'Armistice._

     1er juillet.

     Vous annonciez, Messieurs, que vous étiez autorisés à croire que,
     Napoléon Bonaparte éloigné, il pourrait être signé une suspension
     d'armes, pendant laquelle on traiterait de la paix. La _condition
     voulue étant remplie_, il n'y a plus en ce moment aucun motif qui
     puisse s'opposer à une suspension d'armes et à un armistice. Il est
     vivement à désirer que la suspension, d'armes, au lieu d'être de
     trois jours seulement, soit au moins de cinq jours.

     Nous ne pensons pas que les Anglais et les Prussiens seuls
     prétendent forcer nos lignes; ce serait vouloir faire gratuitement
     des pertes inutiles; d'après eux-mêmes, ils ne doivent être
     rejoints par les Bavarois, que dans la première quinzaine de ce
     mois; il peut leur convenir ainsi d'attendre ce renfort; et c'est
     une raison de plus, de ne pas se refuser à un armistice qui aura
     pour eux autant et plus d'avantages que pour nous. Enfin, si les
     alliés ne veulent pas tout-à-fait oublier leurs déclarations
     solennelles, que prétendent-ils maintenant? Le seul obstacle qui,
     selon eux, s'opposait à la conclusion de la paix, est
     irrévocablement écarté; rien ne s'oppose plus ainsi à ce
     rétablissement; et pour arriver à la paix, rien de plus pressant
     qu'un armistice.

     La commission du gouvernement a eu sous les yeux tous les détails
     que vous avez transmis, du langage que vous tient le duc de
     Wellington. Elle désire, messieurs, que vous vous attachiez à
     distinguer la question politique de la forme du gouvernement de la
     France, de la question actuelle de la conclusion d'un armistice.
     Sans repousser aucune des ouvertures qui vous sont faites, il est
     facile de faire comprendre au duc de Wellington, que, si dans
     l'état actuel des choses, la question politique du gouvernement de
     la France _doit inévitablement devenir le sujet d'une sorte de
     transaction entre la France et les puissances alliées_, l'intérêt
     général de la France et des puissances elles-mêmes, est de ne rien
     précipiter et de ne s'arrêter à un parti définitif, qu'après avoir
     mûrement pesé ce qui offrira des garanties véritables pour
     l'avenir. Il est possible que les puissances elles-mêmes, mieux
     éclairées sur les sentimens de la nation Française, ne persévèrent
     pas dans des résolutions qu'elles peuvent avoir prises, d'après
     d'autres données. Napoléon n'est plus à Paris, depuis près de huit
     jours; sa carrière politique est finie. S'il existait en faveur des
     Bourbons une disposition nationale, cette disposition se serait
     manifestée avec éclat; et leur rappel serait déjà consommé. Il est
     donc évident que ce n'est pas le rétablissement de cette famille,
     que veut la nation Française. Il reste à examiner aux souverains
     alliés, que si, en voulant l'imposer à la nation malgré elle, ils
     n'agiraient pas eux-mêmes contre leurs propres intentions,
     puisqu'au lieu d'assurer la paix intérieure de la France, ils y
     semeraient de nouveaux germes de discorde.

     On connaissait ici les proclamations de Louis XVIII; et déjà la
     nature de ces proclamations détruit toutes les espérances que
     pourrait donner le langage du duc de Wellington. On peut juger par
     l'esprit qui respire dans ces actes récemment publiés, que le
     ministère royal actuel ou n'a pas voulu, ou n'a pas pu empêcher ce
     que la nation Française pouvait attendre de ce gouvernement.

     Au reste, messieurs, vous devez vous borner à tout entendre; vous
     devez établir que la France elle-même ne désire que ce qui peut
     être le plus utile dans l'intérêt général, et que si elle veut tout
     autre système que le rétablissement des Bourbons, c'est qu'il n'en
     est point qui lui présente autant d'inconvéniens et aussi peu
     d'avantages.

     «Vous devez, messieurs, bien répéter au duc de Wellington et au
     prince Blucher, que si le gouvernement Français insiste avec
     chaleur sur un armistice, c'est qu'il y voit la possibilité de
     s'entendre sur des points à l'égard desquels les opinions
     paraissent les plus divisées; c'est que les communications et les
     rapports qui s'établiront entre leurs quartiers généraux et nous,
     les mettront en état de bien apprécier le véritable esprit de la
     France. Nous pensons particulièrement que le noble caractère du duc
     de Wellington et la sagesse des souverains alliés ne pourront les
     porter à vouloir forcer la nation Française à se soumettre à un
     gouvernement que repousse le voeu bien réel de la grande majorité de
     la population.»

Ce langage, si remarquable par sa modération, fut corroboré par la
lettre _ostensible_ ci-après, que le duc d'Otrante crut devoir adresser
à chacun des généraux en chef des armées assiégeantes.

     Milord (ou prince),

     Indépendamment du cours des nos négociations, je me fais un devoir
     d'écrire personnellement à votre seigneurie, au sujet d'un
     armistice dont le refus, je l'avoue, me semble inexplicable. Nos
     plénipotentiaires sont au quartier général depuis le 28 juin, et
     nous sommes encore sans une réponse positive.

     La paix existe déjà, puisque la guerre n'a plus d'objet: nos droits
     à l'indépendance, l'engagement pris par les souverains de la
     respecter, n'en subsisteraient pas moins après la prise de Paris.
     Il serait donc inhumain, il serait donc atroce de livrer des
     batailles sanglantes, qui ne changeraient en rien les questions qui
     sont à décider.

     Je dois parler franchement à votre seigneurie; notre état de
     possession, notre état légal _qui a la double sanction du peuple et
     des chambres, est celui d'un gouvernement, où le petit-fils de
     l'Empereur d'Autriche est le chef de l'état. Nous ne pourrions
     songer à changer cet état des choses, que dans le cas où la nation
     aurait acquis la certitude que les puissances révoquent leurs
     promesses et que leurs voeux communs s'opposent à la conservation de
     notre gouvernement actuel_.

     Ainsi, quoi de plus juste, que de conclure un armistice? Y a-t-il
     un autre moyen de laisser aux puissances le tems de s'expliquer, et
     à la France le tems de connaître le voeu des puissances?

     Il n'échappera point à votre seigneurie que déjà une grande
     puissance trouve, dans notre état de possession, un droit personnel
     d'intérêt pour ses propres intérêts dans nos affaires intérieures.
     Aussi long-tems que cet état ne sera pas changé, il en résulte une
     obligation de plus pour les deux chambres de ne pouvoir consentir
     aujourd'hui à aucune mesure capable d'altérer notre possession.

     La marche la plus naturelle à suivre, n'est-elle pas celle qu'on
     vient d'adopter sur nos frontières de l'Est? On ne s'est pas borné
     à un armistice entre le général Budna et le maréchal Suchet; il a
     été stipulé que nous rentrerions dans nos limites du traité de
     Paris, parce qu'en effet la guerre doit être regardée comme
     terminée, par le seul fait de l'abdication de Napoléon.

     Le feld-maréchal Frimont, de son côté, a consenti à l'armistice,
     pour venir, a-t-il dit, par des arrangemens préliminaires,
     au-devant de ceux qui pourraient avoir lieu entre les alliés. Nous
     ne savons même pas si l'Angleterre et la Prusse ont changé de
     volonté au sujet de notre indépendance; car la marche des armées ne
     peut pas être un indice certain de la volonté des cabinets. La
     volonté de deux puissances ne pourrait même pas nous suffire; c'est
     leur accord que nous avons besoin de connaître. Voudriez-vous
     devancer cet accord? Voudriez-vous y mettre obstacle, et faire
     naître une nouvelle tempête politique, d'un état de choses qui est
     si voisin de la paix?

     Je ne crains pas, moi, d'aller au-devant de toutes les objections.
     On s'imagine peut-être que l'occupation de Paris par deux des
     armées alliées, seconderait les vues que vous pouvez avoir de
     rétablir Louis XVIII sur le trône. Mais comment l'augmentation des
     maux de la guerre qu'on ne pourrait plus qu'attribuer à ce motif,
     serait-elle un moyen de réconciliation?

     Je dois déclarer à votre seigneurie que toute tentative détournée
     pour nous imposer un gouvernement, avant que les puissances se
     soient expliquées, forcerait aussitôt les chambres à des mesures
     qui ne laisseraient, dans aucun cas, la possibilité d'aucun
     rapprochement. L'intérêt même du Roi est que tout reste en suspens;
     la force peut le replacer sur le trône, mais elle ne l'y
     maintiendra pas. Ce n'est ni par la force, ni par des surprises, ni
     par les voeux d'un parti, que la volonté nationale pourrait être
     ramenée à changer son gouvernement. C'est même en vain que, dans le
     moment actuel, on vous offrirait des conditions pour nous rendre un
     nouveau gouvernement plus supportable. Il n'y a point de condition
     à examiner, tant que la nécessité de plier sous le joug, de
     renoncer à notre indépendance, ne nous sera pas démontrée. Or,
     milord, cette nécessité ne peut pas même être soupçonnée, avant que
     les puissances soient d'accord. Aucun de leurs engagemens n'a été
     révoqué; notre indépendance est sous leur garde; c'est nous qui
     entrons dans leurs vues et dans le sens de leurs déclarations; ce
     sont les armées assiégeantes qui s'en écartent.

     D'après ces mêmes déclarations (et il n'y en eut jamais de plus
     solennelles), tout emploi de la force, en faveur du Roi, par ces
     mêmes armées, sur la partie de notre territoire où elles seules
     dominent, sera regardé par la France comme l'aveu du dessein formel
     de nous imposer un gouvernement malgré notre volonté. Il nous est
     permis de demander à votre seigneurie, si elle-même a reçu un tel
     pouvoir. D'ailleurs, ce n'est pas la force qui pacifie: une
     résistance morale repousse le dernier gouvernement qu'on avait fait
     adopter au Roi; plus on userait envers la nation de violence, plus
     on rendrait cette résistance invincible. L'intention des généraux
     des armées assiégeantes ne peut être de compromettre leur propre
     gouvernement, et de révoquer par le fait la loi que les puissances
     se sont imposées à elles-mêmes.

     Milord, la question est toute dans ce peu de mots.

     Napoléon a abdiqué comme le désiraient les puissances, la paix est
     donc rétablie; on ne devrait pas même mettre en question quel est
     le prince qui recueillera le fruit de cette abdication.

     Notre état de possession serait-il changé par la force? Les
     puissances n'atteindraient plus leur but, outre qu'elles
     violeraient leurs promesses, promesses faîtes à la face du monde
     entier. Le changement viendrait-il de la volonté nationale? Alors,
     il faudrait, pour que cette volonté fût dans le cas de se
     prononcer, que les puissances eussent d'abord fait connaître leur
     refus formel de laisser subsister notre gouvernement actuel. Un
     armistice est donc indispensable.

     Voici, milord, des considérations dont il est impossible de ne pas
     sentir toute la force. Dans Paris même, si l'issue d'une bataille
     vous en livrait les portes, je tiendrais encore à votre seigneurie
     ce même langage; c'est celui que tient toute la France: on aurait
     fait couler sans motifs des flots de sang; les prétentions qui en
     seraient la cause, en seraient-elles plus assurées ou moins
     odieuses?

     J'espère avoir bientôt avec votre seigneurie des rapprochemens qui
     nous conduiront les uns et les autres à l'oeuvre de la paix, par des
     moyens plus conformes à la raison et à la justice. L'armistice nous
     permettra de traiter dans Paris; et il nous sera facile de nous
     entendre sur le grand principe que le repos de la France est une
     condition inséparable du repos de l'Europe. Ce n'est qu'en voyant
     de près la nation et l'armée, que vous pourrez juger à quoi tient
     le repos et la stabilité de notre avenir.

     «Je prie, etc. etc.»

Quoique le duc d'Otrante, dans cette lettre, eût plaidé la cause de
Napoléon II et feint d'ignorer les dispositions des alliés, il était
néanmoins devenu très-facile de s'apercevoir qu'il regardait la question
comme irrévocablement décidée en faveur des Bourbons. Leur nom, qu'il
avait long-tems évité de prononcer, se retrouvait sans cesse sur ses
lèvres; mais toujours le même, toujours enclin par caractère et par
système à se ménager plusieurs cordes à son arc, il paraissait pencher
tour-à-tour pour _la branche cadette, ou pour la branche régnante_;
tantôt la première lui semblait offrir, de préférence et au plus haut
degré toutes les garanties que la nation pouvait désirer; tantôt il
insinuait qu'il serait possible qu'on se rapprochât du Roi, s'il
consentait à éconduire quelques hommes dangereux et à faire à la France
de nouvelles concessions.

Ce changement, trop subit pour être inaperçu, appela plus que jamais sur
sa conduite les regards investigateurs et les reproches des antagonistes
des Bourbons.

On l'accusa d'encourager, par l'impunité, les écrivains et les
journalistes qui prêchaient ouvertement le l'appel de l'ancienne
dynastie, de protéger le parti royaliste, et d'avoir rendu la liberté à
l'un de ses agens les plus dévoués, le baron de Vitrolles.

On lui imputa d'avoir des conférences nocturnes avec le même M. de
Vitrolles et plusieurs royalistes éminens, et d'envoyer journellement, à
l'insu de ses collègues, des émissaires du Roi, à M. de Talleyrand, au
duc de Wellington.

Deux députés (M. Durbach et le général Solignac) se rendirent chez lui,
et lui déclarèrent qu'ils étaient instruits de ses manoeuvres, que son
ambition l'aveuglait, qu'il ne pourrait jamais exister aucun pacte entre
Louis XVIII et le meurtrier de son frère, et que la France tôt ou tard
serait vengée de sa trahison.

Un ancien ministre d'état (M. Defermont), lui reprocha, à bout portant,
de trafiquer ténébreusement du sang et de la liberté des Français.

D'autres inculpations non moins graves, non moins virulentes, lui furent
adressées par M. Carnot, par le général Grenier. «S'il nous trahit, dit
ce dernier, je lui brûlerai la cervelle.»

Le duc d'Otrante, habitué à braver les tempêtes politiques, repoussait
froidement ces imputations. Il rappelait à ses accusateurs les gages
multipliés qu'il avait donnés à la révolution. Il offrait sa tête en
garantie de sa fidélité. Ses protestations, ses sermens et l'assurance
imperturbable avec laquelle il répondait, si on le laissait faire, du
salut et de l'indépendance de la nation, parvinrent à conjurer l'orage;
mais il était trop pénétrant pour s'abuser sur sa position: il dut
sentir qu'il était perdu s'il ne se hâtait point d'en finir, et tout
porte à croire qu'il ne dédaigna _aucun moyen_ pour arriver promptement
à un résultat décisif[79].

Cependant Blucher, à qui l'on n'opposait qu'un simulacre de défense,
avait passé la Seine sur le pont du Pecq, conservé par les soins d'un
journaliste nommé Martainville, et paraissait vouloir se répandre avec
ses troupes sur la partie sud-ouest de Paris[80]. Nos généraux, témoins
de cette marche aventureuse, jugèrent unanimement que les Prussiens
s'étaient compromis. Ils sommèrent le prince d'Eckmuhl de les attaquer;
il fallut bien s'y résoudre.

L'armée entière, généraux, officiers, soldats, était toujours animée
d'un dévouement que rien n'avait pu rebuter. Fière de la confiance que
lui avait témoignée les représentans de la nation, elle avait répondu à
leur appel par une adresse[81] pleine de feu et de patriotisme; elle
avait juré entre leurs mains de mourir pour la défense de l'honneur et
de l'indépendance nationale: elle était impatiente de tenir ses sermens.

Le général Excelmans fut dirigé sur les traces des Prussiens avec six
mille hommes; un corps de quinze mille hommes d'infanterie, sous le
commandement du général Vichery, devait le suivre par le pont de Sèvres
et lier ses mouvemens avec six mille fantassins du 1er corps et dix
mille chevaux d'élite, qui devaient déboucher par le pont de Neuilly.
Mais au moment d'exécuter ces dispositions dont le succès eût
indubitablement entraîné la perte de l'armée prussienne, le prince
d'Eckmuhl, par des motifs que j'ignore, donna contre-ordre. Le général
Excelmans soutint seul le combat. Il attaqua l'ennemi en avant de
Versailles, le précipita dans une embuscade, le tailla en pièces et lui
enleva ses armes, ses bagages, ses chevaux. Les généraux Strulz, Piré,
Barthe, Vincent, les colonels Briqueville, Faudoas, Saint-Amant,
Chaillou, Simonnet, Schmid, Paolini, et leurs braves régimens, firent
des prodiges de valeur, et furent intrépidement secondés par les
citoyens des communes voisines, qui avaient devancé en tirailleurs sur
le champ de bataille l'arrivée de nos troupes, et qui, pendant l'action,
se montrèrent dignes de combattre à leurs côtés.

Cette victoire combla d'espérance et de joie les patriotes Parisiens.
Elle leur inspira la noble envie d'imiter le bel exemple qui venait de
leur être donné. Mais quand on sut qu'une bataille générale avait été
unanimement demandée et convenue, et que, sans les ordres contraires,
les ennemis, surpris et coupés, auraient été anéantis, on passa de
l'ivresse au découragement, et l'on cria de toutes parts à l'infamie, à
la trahison.

Excelmans et ses braves, non soutenus, furent obligés de rétrograder.
Les Prussiens s'avancèrent; les Anglais se mirent en mouvement pour les
appuyer; ils se réunirent, et vinrent camper en commun sur les hauteurs
de Meudon.

La commission se hâta d'informer les commissaires de la position
critique de Paris, et les invita, puisque le duc de Wellington les
renvoyait sans cesse de Caïphe à Pilate, de chercher à voir le prince
Blucher. Ils répondirent, qu'ils n'avaient jamais pu communiquer avec ce
maréchal, et qu'ils ne pouvaient point, sans risquer de produire une
rupture, établir de conférence avec lui que par l'intermédiaire de lord
Wellington.

Ils joignirent à leur dépêche une nouvelle lettre par laquelle le lord
annonçait que le prince Blucher continuait à lui témoigner la plus
grande répugnance de conclure un armistice, etc. etc.

Le gouvernement ne douta plus de la mauvaise volonté du général Anglais.
Le comte Carnot dit qu'il fallait s'adresser définitivement à la brutale
franchise de Blucher, plutôt que de vivre dans l'incertitude où
laissaient les politesses de Wellington.

Le duc de Vicence pensa de même, que le seul moyen d'en finir, était de
brusquer une proposition à l'insu des Anglais. Il fit remarquer à la
commission que le maréchal Blucher ne montrait sans doute autant de
répugnance à conclure un armistice, que parce qu'il ne voulait
probablement point négocier sous la direction et l'influence de
Wellington, au quartier général duquel il paraissait éviter de se
rendre; qu'il serait peut-être plus traitable, quand on s'adresserait
directement à lui; qu'en suivant cette marche, on aurait d'ailleurs
l'avantage de déplacer les négociations de l'endroit où se trouvaient
les Bourbons, et de pouvoir éviter plus facilement la question politique
sur laquelle Wellington semblait beaucoup plus prononcé que Blucher.

La commission, déférant à ces observations, adopta l'avis de M. Carnot;
et le prince d'Eckmuhl fut chargé d'adresser au maréchal Blucher des
propositions directes et fondées principalement sur l'armistice conclu
avec les chefs des forces autrichiennes.

Le prince répondit sur-le-champ:

     Si le maréchal Frimont s'est cru autorisé à conclure un armistice,
     ce n'est point pour nous un motif d'en faire autant. Nous
     poursuivrons notre victoire; Dieu nous en a donné les moyens et la
     volonté.

     «Voyez ce que vous avez à faire. Ne précipitez pas de nouveau une
     ville dans le malheur; car vous savez ce que le soldat irrité se
     permettrait, si votre capitale était prise d'assaut. Voudriez-vous
     attirer sur votre tête les malédictions de Paris comme celles de
     Hambourg?

     «_Nous voulons pénétrer à Paris, pour y mettre les honnêtes gens à
     l'abri du pillage qui les menace de la part de la populace_[82]. Ce
     n'est qu'à Paris que l'on peut conclure un armistice assuré.»

Cette lettre révolta la commission; mais quelle que fût sa juste
indignation, il n'y avait plus de milieu à garder: _on avait refusé de
prendre l'ennemi en flagrant délit; on avait laissé échapper l'occasion
de la victoire; il fallait soutenir un siége ou capituler_.

La commission, sentant toute l'importance du parti qu'elle allait
adopter, voulut s'entourer des lumières, des conseils et de la
responsabilité des hommes les plus expérimentés. Elle fit appeler les
immortels défenseurs de Gênes et de Toulouse, le vainqueur de Dantzick,
les généraux Gazan, Duverney, Evain, le maréchal de camp du génie de
Ponton, qui s'était signalé au siége de Hambourg; et enfin les présidens
et les bureaux des deux chambres.

Le comte Carnot, qui avait été visiter, conjointement avec le général
Grenier, nos positions et celles de l'ennemi, fit à l'assemblée un
rapport sur la situation de Paris. Il exposa que les fortifications
élevées sur la rive droite de la Seine paraissaient suffisantes pour
mettre Paris de ce côté à l'abri de toute insulte; mais que la rive
gauche se trouvait entièrement à découvert, et offrait un vaste champ
aux entreprises de l'ennemi; que les généraux Anglais et Prussiens
avaient porté _impunément_, sur ce point vulnérable, la majeure partie
de leurs armées; qu'ils paraissaient disposés à tenter une attaque de
vive force; que s'ils échouaient une première fois, ils pourraient
revenir à la charge une seconde et renouveler leurs tentatives, jusqu'à
ce qu'ils soient parvenus à se rendre maîtres de la capitale; qu'ils
auraient sans cesse à nous opposer des troupes fraîches, tandis que les
nôtres, forcées d'être constamment sur leurs gardes, seraient bientôt
excédées de fatigues; que l'arrivage des subsistances devenait
difficile, et qu'un corps de soixante mille Bavarois paraissait devoir
achever, sous peu de jours, le blocus entre la Seine et la Marne; que
les ennemis, déjà maîtres des hauteurs de Meudon et des meilleures
positions environnantes, pourraient s'y retrancher, nous fermer la
retraite, et réduire Paris et l'armée à se rendre à discrétion.

Le président de la commission, après avoir appelé l'attention des
membres de l'assemblée sur ces graves considérations, les invita à
émettre leur opinion.

Il lui fut observé, qu'il paraissait nécessaire de faire connaître
préalablement l'état actuel des négociations.

La commission ne s'y refusa point, mais cette communication ayant amené
des discussions sur les Bourbons, la commission rappela qu'on devait se
renfermer dans la question militaire, et qu'il ne s'agissait purement et
simplement que de décider s'il était convenable et possible de défendre
Paris.

Le prince d'Essling, interpellé, dit que cette ville serait imprenable
si les habitans voulaient en faire une seconde Sarragosse; mais qu'il
n'y avait point assez d'harmonie dans les volontés pour songer à une
résistance soutenue, et que le parti le plus sage était d'obtenir à tout
prix une suspension d'armes. Le duc de Dantzick déclara qu'il ne croyait
pas impossible de prolonger la défense, en activant rapidement les
travaux commencés dans la plaine de Mont-Rouge. Le duc de Dalmatie
soutint que la rive gauche de la Seine n'était point tenable; qu'il
était même très-hasardeux, depuis l'occupation d'Aubervilliers, de tenir
sur la rive droite; que si la ligne du canal qui joint Saint-Denis à la
Villette venait à être forcée, l'ennemi pourrait entrer pêle-mêle avec
nos troupes par la barrière Saint-Denis. Quelques membres, partageant
l'opinion du duc de Dantzick, demandèrent qu'on recueillît, avant de
prononcer, des renseignemens positifs sur la possibilité de mettre la
rive gauche en état de défense. Enfin, après quelques débats, il fut
décidé que l'assemblée n'était point compétente pour statuer sur une
semblable question, et qu'elle serait soumise à l'examen et à la
décision d'un conseil de guerre, que le prince d'Eckmuhl convoquerait
pour la nuit suivante.

L'occupation de Paris, par les étrangers, était l'objet des voeux
impatiens des royalistes et des hommes vendus ou dévoués par calcul, par
ambition ou par crainte, au parti des Bourbons. Persuadés qu'elle
déciderait en 1815, comme en 1814, du sort de la France, ils n'avaient
épargné d'avance aucune démarche, aucune promesse, aucune insinuation
menaçante, pour que la reddition de cette ville mît le comble à leurs
voeux et à leur triomphe.

Le duc d'Otrante, soit qu'il fût d'accord avec les royalistes, soit
qu'il regardât comme nécessaire à sa sûreté personnelle la prompte
capitulation de Paris, soit enfin qu'il voulût se faire, un jour, un
mérite d'avoir ramené la France, sans effusion de sang, sous l'empire de
son souverain légitime; le duc d'Otrante, dis-je, parut attacher
particulièrement un grand prix à ce que la défense de Paris ne fût point
prolongée. «Tout est sur le point de s'arranger, disait-il aux membres
les plus influens des chambres et de l'armée; gardons-nous bien de
sacrifier une existence assurée à un avenir incertain. Les alliés sont
d'accord: nous aurons _un_ Bourbon; mais il faudra qu'il se soumette aux
conditions que la nation lui imposera. La chambre sera conservée; les
généraux resteront à la tête de l'armée; tout ira bien. Ne vaut-il pas
mieux se soumettre, que de s'exposer à être partagés ou livrés pieds et
mains liés aux Bourbons? Une résistance prolongée n'aurait d'autre
résultat que de retarder notre chute. Elle nous ôterait le prix d'une
soumission volontaire, et autoriserait les Bourbons à être implacables».
Se montrait-on peu disposé à partager sa confiance et ses sentimens, il
imposait silence aux récalcitrans avec toutes les formes du plus vif
intérêt: «Votre résistance, leur répondait-il, m'étonne et m'afflige:
voulez-vous donc passer pour un boute-feu et vous faire exiler?
laissez-nous faire, je vous en conjure; je vous garantis l'avenir»... Un
pressentiment intérieur avertissait que cet avenir serait bien éloigné
de répondre à l'attente de M. Fouché; mais sa vie politique, ses grands
talens, ses liaisons avec les ministres étrangers, les égards que lui
avaient témoignés, en 1814, l'Empereur Alexandre et le roi de Prusse,
donnaient à ses paroles, à ses promesses, un tel poids, un tel
ascendant, qu'on finissait par faire violence à sa raison et par
s'abandonner, en murmurant contre soi, à la confiance et à l'espoir.

Le conseil de guerre s'assembla dans la nuit du 1er au 2 juillet au
quartier général de la Villette, sous la présidence du prince d'Eckmuhl.
On eut soin (il paraît) d'en éloigner quelques généraux suspects, et de
ne point omettre d'y appeler les officiers dont les principes, la
modération ou la faiblesse étaient connus. On y admit tous les maréchaux
présens dans la capitale; et ceux qui naguère avaient refusé de
combattre, ne refusèrent pas de venir capituler.

La commission, pour éviter toute discussion politique, avait posé des
questions sur lesquelles les membres du conseil devaient se borner à
délibérer; mais cette précaution (on le sent bien) ne les empêcha point
de se livrer à l'examen familier des considérations morales et
politiques qui pouvaient influer sur la défense ou la reddition de la
place assiégée. Le maréchal Soult plaida la cause de Louis XVIII, et fut
vivement secondé par d'autres maréchaux et plusieurs généraux qui,
entrés au conseil avec les couleurs nationales, en seraient volontiers
sortis avec la cocarde blanche. Il n'est point possible de rappeler les
opinions émises, tour-à-tour ou confusément, par les cinquante personnes
appelées à prendre part à cette grande et importante délibération. Leurs
discours, ou plutôt leurs conversations roulèrent alternativement sur
Paris et sur les Bourbons. «On assure,» disaient les partisans de Louis
XVIII et de la capitulation, «que Paris, couvert au dehors, par une
armée de quatre-vingt mille hommes, et défendu à l'intérieur par les
fédérés, les tirailleurs, la garde nationale et une innombrable
population, pourra résister, au moins pendant vingt jours, aux efforts
des alliés; on nous assure que l'immensité de son développement rendra
facile l'arrivage des subsistances. Nous admettrons que cela soit
possible; mais quel sera en définitif le but de cette résistance? de
donner à l'empereur Alexandre et à l'empereur d'Autriche, le tems
d'arriver... Les alliés (nous le savons parfaitement) promettent de nous
laisser la faculté de choisir notre souverain; mais tiendront-ils leurs
promesses? quelles conditions y mettront-ils? Déjà Wellington et Blucher
ont annoncé qu'ils exigeraient des garanties, des places fortes, si l'on
rejetait Louis XVIII. N'est-ce pas déclarer formellement, que les alliés
veulent conserver le trône de ce souverain? Rallions-nous donc
volontairement, puisque nous le pouvons encore, autour de sa personne;
ses ministres l'ont égaré, mais ses intentions ont toujours été pures:
il connaît les fautes qu'il a commises; il s'empressera de les réparer,
et de nous donner les institutions qui sont encore nécessaires pour
consolider sur des bases inébranlables les droits et les libertés
publiques.»--«Ces raisonnemens peuvent être justes, répliquaient leurs
adversaires, mais l'expérience, qui vaut mieux que des raisonnemens,
nous a prouvé qu'il ne fallait point s'en rapporter à de vaines
promesses. L'espoir que vous avez conçu repose sur des conjectures ou
sur les paroles des agens des Bourbons. Avant de nous remettre entre les
mains du Roi, il faut qu'il nous fasse connaître les garanties qu'il
nous assure. Si elles nous conviennent, alors nous délibérerons; mais si
nous ouvrons nos portes sans conditions et avant l'arrivée d'Alexandre,
Wellington et les Bourbons se joueront de leurs promesses et nous feront
subir impitoyablement la loi du vainqueur. Pourquoi d'ailleurs
désespérerions-nous du salut de la France? Une bataille perdue doit-elle
donc décider du sort d'une grande nation? n'avons nous pas encore à
opposer d'immenses ressources à l'ennemi? Les fédérés, la garde
nationale, tous les véritables Français ont-ils refusé de verser leur
sang pour sauver la gloire, l'honneur et l'indépendance de la patrie?
Tandis que nous combattrons sous les murs de la capitale, on organisera,
dans les départemens, la levée en masse des patriotes; et l'ennemi,
quand il verra que nous sommes déterminés à défendre notre indépendance,
la respectera, plutôt que de s'exposer, pour des intérêts qui ne sont
point les siens, à une guerre patriotique et nationale. Il faut donc
refuser de nous rendre et nous mettre en mesure, par une défense
rigoureuse, de donner la loi au lieu de la recevoir.»--«Vous soutenez,
leur répondait-on, que nous pourrons faire lever en masse les fédérés et
les patriotes. Mais comment les armerez-vous? nous n'avons point de
fusils. Une levée en masse s'organise-t-elle d'ailleurs subitement?
Avant que vous puissiez disposer d'un bataillon, Paris aura, sous ses
faibles remparts, soixante mille Bavarois, et cent quarante mille
Autrichiens de plus à combattre. Que ferez-vous alors? Il faudra bien
finir par vous rendre; et le sang que vous aurez versé, sera perdu sans
retour et sans utilité. Mais celui que nous aurons fait répandre à
l'ennemi, ne retombera-t-il pas sur nos têtes? ne voudra-t-on pas nous
faire expier, par une honteuse capitulation, notre folle et cruelle
résistance? Si les alliés dans le moment actuel se croient assez forts
pour vous refuser une suspension d'armes, que feront-ils, lorsqu'ils
auront, sur notre territoire, leurs douze cents mille soldats? Le
démembrement de la France, le pillage et la dévastation de la capitale
seront peut-être le fruit de la défense téméraire que vous nous
proposez.»

Ces considérations, généralement senties, furent unanimement approuvées.
On reconnut que le parti le plus convenable était indubitablement de ne
point exposer la capitale aux conséquences et aux dangers d'un siége ou
d'une prise d'assaut. On reconnut aussi, du moins implicitement, que le
retour des Bourbons étant inévitable, il valait mieux les rappeler
volontairement sous de bonnes conditions, que de laisser aux alliés le
soin de les rétablir. Mais on ne crut pas devoir s'expliquer sur ce
point délicat; et l'on se renferma dans la solution laconique des
questions proposées par la commission.

_Questions posées par la commission du gouvernement au Conseil de
Guerre, assemblé à la Villette le 1er juillet 1815._

     1ère. Quel est l'état des retranchemens élevés pour la défense de
     Paris?--_Réponse._ L'état des retranchemens et de leur armement sur
     la rive droite de la Seine, quoique incomplet, est en général assez
     satisfaisant. Sur la rive gauche, les retranchemens peuvent être
     considérés comme nuls.

     2e. L'armée pourrait-elle couvrir et défendre Paris?--_Rép._ Elle
     le pourrait; mais non pas indéfiniment. Elle ne doit pas s'exposer
     à manquer de vivres et de retraite.

     3e. Si l'armée était attaquée sur tous les points, pourrait-elle
     empêcher l'ennemi de pénétrer dans Paris, d'un côté ou d'un
     autre?--_Rép._ Il est difficile que l'armée soit attaquée sur tous
     les points à la fois; mais si cela arrivait, il y aurait peu
     d'espoir de résistance.

     4e. En cas de revers, le général en chef pourrait-il réserver ou
     recueillir assez de moyens pour s'opposer à l'entrée de vive
     force?--_Rép._ Aucun général ne peut répondre des suites d'une
     bataille.

     5e. Existe-t-il des munitions suffisantes pour plusieurs
     combats?--_Rép._ Oui.

     6e. Enfin, peut-on répondre du sort de la capitale, et pour combien
     de tems?--_Rép._ Il n'y a aucune garantie à cet égard.

     Le maréchal ministre de la Guerre, (Signé) Le prince d'ECKMUHL.

     2 juillet, à 3 heures du matin.

La réponse du conseil de guerre fut immédiatement transmise aux
Tuileries, et y devint l'objet d'une longue et profonde délibération.

Enfin, après avoir pesé les avantages et les dangers d'une défense
prolongée, après avoir considéré que Paris, sans espoir de secours et
enveloppé de toutes parts, serait ou emporté d'assaut ou forcé de se
rendre à discrétion; que l'armée, sans moyen de retraite, se trouverait
peut-être placée entre le déshonneur de se rendre prisonnière ou la
nécessité de s'ensevelir sous les ruines de la capitale, la commission
décida univoquement que Paris ne serait point défendu, et qu'on se
soumettrait à le remettre entre les mains des alliés, puisque les alliés
ne voulaient suspendre les hostilités qu'à ce prix.

Le général Ziethen, commandant de l'avant-garde du prince Blucher, fut
instruit de cette détermination par le prince d'Eckmuhl. Il lui
répondit:

_Au prince d'Eckmuhl._

     2 juillet.

     Monsieur le Général,

     Le général Revest m'a communiqué verbalement que vous demandiez un
     armistice pour traiter de la reddition de la ville de Paris.

     En conséquence, M. le général, je dois vous déclarer que je ne suis
     nullement autorisé d'accepter un armistice. Je n'ose même point
     annoncer cette demande à S. A. le maréchal prince Blucher; mais
     cependant, si les députés du gouvernement déclarent à mon
     aide-de-camp, le comte Westphalen, qu'ils veulent rendre la ville
     _et que l'armée Française veut se rendre aussi_, j'accepterai une
     suspension d'armes.

     J'en ferai part alors à S. A. le prince Blucher, pour traiter sur
     les autres articles.

     (Signé) ZIETHEN.

Lorsque Brennus, abusant de la victoire, voulut insulter aux vaincus,
les Romains coururent aux armes. Moins sensibles et moins fiers, nous
entendîmes, sans frémissement, l'insulte faite à nos quatre-vingt mille
braves et nous acceptâmes, sans rougir, l'opprobre qu'elle déversait sur
eux et sur nous!

Pour toute vengeance, MM. de Tromeling et Macirone furent renvoyés, le
premier au prince Blucher, le second au lord Wellington.

Le duc d'Otrante, à l'insçu de la commission, remit à M. Macirone une
note confidentielle, ainsi conçue:

     L'armée est mécontente, parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la:
     elle deviendra fidèle et dévouée.

     Les chambres sont indociles par la même raison: rassurez tout le
     monde et tout le monde sera pour vous.

     Qu'on éloigne l'armée; les chambres y consentiront en promettant
     d'ajouter à la charte les garanties spécifiées par le Roi. Pour se
     bien entendre, il est nécessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas
     à Paris avant trois jours; dans cet intervalle tout sera d'accord.
     _On gagnera les chambres; elles se croiront indépendantes, et
     sanctionneront tout_. Ce n'est point la force qu'il faut employer
     auprès d'elles, c'est la persuasion.

J'ignore si M. de Tromeling fut également chargé de quelque note
semblable, ou si le lord Wellington interposa son autorité; mais le
prince Blucher, devenu tout-à-coup plus docile, consentit à traiter de
la reddition de Paris.

Le général Ziethen annonça de sa part, le 5 juillet, au prince
d'Eckmuhl, que les députés du gouvernement pouvaient se présenter;
qu'ils seraient conduits à Saint-Cloud, où se trouveraient les députés
des généraux Anglais et Prussiens.

Le baron Bignon, le comte de Bondy, et le général Guilleminot, munis des
pouvoirs du prince d'Eckmuhl (Blucher ayant déclaré qu'il ne voulait
avoir affaire qu'au chef de l'armée française), se rendirent aux
avant-postes prussiens, et furent transférés à Saint-Cloud, _où, sans
égard pour le droit des gens, ils furent privés de tous moyens de
communiquer avec le gouvernement, et retenus en charte privée, pendant
la durée totale des négociations_.

M. Bignon, principal négociateur, et ses deux collègues, défendirent les
droits politiques, les intérêts privés, l'inviolabilité des personnes et
des propriétés nationales et particulières, avec un zèle et une fermeté
inappréciables; ils étaient bien loin de prévoir que la convention
suivante, qu'ils regardèrent comme sacrée, ouvrirait plus tard un accès
si funeste aux interprétations de la vengeance et de la mauvaise foi.

CONVENTION.

     Ce jourd'hui, 3 juillet 1815, les commissaires nommés par les
     commandans en chef des armées respectives, savoir:

     M. le baron Bignon, chargé du portefeuille des affaires étrangères;
     M. le comte Guilleminot, chef de l'état-major de l'armée Française;
     M. le comte de Bondy, préfet du département de la Seine; munis des
     pleins pouvoirs du maréchal prince d'Eckmuhl, commandant en chef de
     l'armée Française, d'une part;

     Et M. le général major baron de Muffling, muni des pouvoirs de S.
     A. le maréchal prince Blucher, commandant en chef l'armée
     Prussienne; M. le colonel Hervey, muni des pleins pouvoirs de S. E.
     le duc de Wellington, commandant en chef l'armée Anglaise; de
     l'autre;

     Sont convenus des articles suivans:

     Art. I. Il y aura une suspension d'armes entre les armées alliées
     commandées par S. A. le prince Blucher, S. E. le duc de Wellington,
     et l'armée Française, sous les murs de Paris.

     Art. II. Demain l'armée française commencera à se mettre en marche,
     pour se porter derrière la Loire. L'évacuation totale de Paris sera
     effectuée en trois jours, et son mouvement pour se porter derrière
     la Loire sera terminé en huit jours.

     Art. III. L'armée française emmènera avec elle son matériel,
     artillerie de campagne, convois militaires, chevaux et propriétés
     des régimens, sans aucune exception. Il en sera de même pour le
     personnel des dépôts, et pour le personnel des diverses branches
     d'administration, qui appartiennent à l'armée.

     Art. IV. Les malades et les blessés, ainsi que les officiers de
     santé, qu'il serait nécessaire de laisser près d'eux, sont sous la
     protection spéciale de MM. les commissaires en chef des armées
     anglaises et prussiennes.

     Art. V. Les militaires et employés, dont il est question dans
     l'article précédent, pourront, aussitôt après leur rétablissement,
     rejoindre le corps auquel ils appartiennent.

     Art. VI. Les femmes et les enfans de tous les individus qui
     appartiennent à l'armée française, auront la facilité de rester à
     Paris.

     Ces femmes pourront sans difficulté quitter Paris, pour rejoindre
     l'armée et emporter avec elles leurs propriétés et celles de leurs
     maris.

     Art. VII. Les officiers de ligne employés avec les fédérés, ou avec
     les tirailleurs de la garde nationale, pourront, ou se réunir à
     l'armée, ou retourner dans leur domicile, ou dans le lieu de leur
     naissance.

     Art. VIII. Demain, 4 juillet, à midi, on remettra St.-Denis,
     St.-Ouen, Clichy, et Neuilly; après demain, 5 juillet, à la même
     heure, on remettra Montmartre; le 3e jour, 6 juillet, toutes les
     barrières seront remises.

     Art. IX. Le service intérieur de Paris continuera à être fait par
     la garde nationale, et par le corps de la gendarmerie municipale.

     Art. X. Les commandans en chef des armées anglaises et prussiennes,
     _s'engagent à respecter et à faire respecter par leurs subordonnés,
     les autorités actuelles tant quelles existeront_.

     Art. XI. _Les propriétés publiques_, à l'exception de celles qui
     ont rapport à la guerre, soit qu'elles appartiennent au
     gouvernement, soit qu'elles dépendent de l'autorité municipale,
     _seront respectées_, et les puissances alliées n'interviendront en
     aucune manière dans leur administration, ou dans leurs gestions.

     Art. XII. Seront pareillement respectées les personnes et les
     propriétés particulières; les habitans, et en général tous les
     individus qui se trouvent dans la capitale, continueront à jouir de
     leurs droits et libertés, _sans pouvoir être inquiétés, ni
     recherchés en rien relativement aux fonctions qu'ils occupent ou
     auraient occupées, à leur conduite et à leur opinion politique_.

     Art. XIII. Les troupes étrangères n'apporteront aucun obstacle à
     l'approvisionnement de la capitale, et protégeront au contraire
     l'arrivage, et la libre circulation des objets qui lui sont
     destinés.

     Art. XIV. La présente convention sera observée et servira de règle
     pour les rapports mutuels, jusqu'à la conclusion de la paix.

     En cas de rupture, elle sera dénoncée dans les formes usitées, au
     moins dix jours à l'avance.

     Art. XV. _S'il survient des difficultés_, sur l'exécution de
     quelques uns des articles de la présente convention,
     _l'interprétation en sera faite en faveur de l'armée française_ et
     de la ville de Paris.

     Art. XVI. La présente convention est déclarée commune à toutes les
     armées alliées, sauf la ratification des puissances dont ces armées
     dépendent.

     Art. XVII. Les ratifications seront échangées demain, 4 juillet, à
     six heures du matin, au pont de Neuilly.

     Art. XVIII. Il sera nommé les commissaires par les parties
     respectives, pour veiller à l'exécution de la présente convention.

     Fait et signé à St. Cloud, en triple expédition, par les
     commissaires sus-nommés, les jours et an ci-dessus.

     (Signé) Le baron BIGNON; le comte GUILLEMINOT; le comte DE BONDY;
     le baron DE MUFFLING; le baron HERVEY, colonel.

     Approuvé et ratifié,

     (Signé) Le maréchal PRINCE D'ECKMUHL.

On avait donné primitivement à ce traité le nom de _capitulation_. M. le
duc d'Otrante qui connaît l'empire des mots et qui redoutait
l'impression que celui-ci produirait, se hâta de retirer les copies déjà
distribuées, et d'y faire substituer le titre moins dur de _convention_.
Cette précaution néanmoins ne fascina les yeux que de quelques députés
bénévoles. Des groupes nombreux se formèrent; on y accusa hautement le
gouvernement et le prince d'Eckmuhl, d'avoir une seconde fois livré et
vendu Paris aux alliés et aux Bourbons. Les patriotes, les tirailleurs,
les fédérés qui avaient offert leur sang pour la défense de cette ville,
s'indignèrent également qu'on l'eut rendue sans brûler une amorce. Ils
résolurent de s'emparer des hauteurs de Montmartre, de se joindre à
l'armée et de vendre chèrement à l'ennemi les derniers soupirs de la
France et de la liberté. Mais leurs clameurs menaçantes furent entendues
du gouvernement. Il fit mettre sur pied la garde nationale; et elle
parvint à appaiser les mécontens, en leur opposant l'exemple de sa
propre résignation.

La publicité de la convention produisit dans les camps une effervescence
non moins redoutable. Les généraux s'assemblèrent pour protester contre
cette oeuvre impie, et s'opposer à son accomplissement. Ils déclarèrent
que le prince d'Eckmuhl, _chez lequel ils avaient plusieurs fois surpris
M. de Vitrolles_, avait perdu l'estime de l'armée et n'était plus digne
de la commander. Ils se rendirent près du général Vandamme, et lui
offrirent le commandement. Mais cet officier, qui avait fait partie (ce
qu'ils ignoraient) du conseil de guerre et qui en avait approuvé les
sentimens, refusa de déférer à leurs voeux. Les soldats à qui les
représentans du peuple avaient fait jurer de ne point souffrir que
l'ennemi pénétrât dans la capitale, partagèrent spontanément
l'indignation de leurs chefs, et proclamèrent, comme eux, qu'ils ne
consentiraient jamais à rendre Paris. Les uns brisaient leurs armes, les
autres les brandissaient en l'air au milieu des blasphèmes et des
menaces; tous juraient de mourir sur la place plutôt que de
l'abandonner. Une subversion générale paraissait inévitable et
prochaine, lorsque les généraux, effrayés des malheurs qu'elle pourrait
entraîner, haranguèrent les soldats et parvinrent à calmer leur
irritation. La garde impériale, cédant à l'ascendant qu'exerçait sur
elle le brave et loyal Drouot, donna la première l'exemple de la
soumission; et tout rentra dans l'ordre.

Le gouvernement, pour justifier sa conduite et prévenir dans les autres
armées et dans les départemens de semblables soulévemens, publia la
proclamation suivante, fastueux tissu d'éloquentes impostures et de
fallacieuses promesses[83].

_La Commission du Gouvernement aux Français._

     FRANÇAIS,

     Dans les circonstances difficiles où les rênes de l'état nous ont
     été confiées, il n'était pas en notre pouvoir de maîtriser le cours
     des événemens et d'écarter tous les dangers; mais nous devions
     défendre les intérêts du peuple et de l'armée, également compromis
     dans la cause d'un prince abandonné par la fortune et la volonté
     nationale.

     Nous devions _conserver_ à la patrie les restes précieux de ces
     braves légions, dont le courage est supérieur aux revers, et qui
     ont été victimes d'un dévouement que la patrie réclame aujourd'hui.

     Nous devions garantir la capitale des horreurs d'un siége ou des
     chances d'un combat; maintenir la tranquillité publique, au milieu
     du tumulte et des agitations de la guerre; _soutenir les espérances
     des amis de la liberté_, au milieu des craintes et des inquiétudes
     d'une prévoyance soupçonneuse. Nous devions surtout arrêter
     l'effusion inutile du sang, il fallait opter _entre une existence
     nationale assurée_, ou courir le risque d'exposer la patrie et les
     citoyens à un bouleversement général, qui ne laisserait après lui
     ni espérance ni avenir.

     _Aucuns des moyens de défense_ que le temps et nos ressources
     permettaient, rien de ce qu'exigeait le service des camps et de la
     cité, n'a été négligé.

     Tandis qu'on terminait la pacification de l'Ouest, des
     plénipotentiaires se rendaient au-devant des puissances alliées, et
     toutes les pièces de cette négociation ont été mises sous les yeux
     de nos représentans.

     Le sort de la capitale est réglé par une convention; ses habitans,
     dont la fermeté, le courage et la persévérance sont au-dessus de
     tout éloge, ses habitans en conserveront la garde. _Les
     déclarations des souverains de l'Europe doivent inspirer trop de
     confiance; leurs promesses ont été trop solennelles, pour craindre
     que nos libertés et que nos plus chers intérêts puissent être
     sacrifiés à la victoire._

     _Nous recevrons enfin les garanties_ qui doivent prévenir les
     triomphes alternatifs et passagers des factions qui nous agitent
     depuis vingt-cinq ans, qui doivent terminer nos révolutions et
     _confondre sous une protection commune_, tous les partis qu'elle a
     fait naître, et tous ceux qu'elle a combattus.

     Les garanties qui jusqu'ici n'ont existé que dans nos principes et
     dans notre courage, _nous les trouverons_ dans nos lois, dans nos
     constitutions, dans notre système représentatif; car, quelles que
     soient les lumières, les vertus, les qualités personnelles d'un
     monarque, elles ne suffisent jamais pour mettre le peuple à l'abri
     de l'oppression de la puissance, des préjugés de l'orgueil, de
     l'injustice des cours, et de l'ambition des courtisans.

     Français, la paix est nécessaire à votre commerce, à vos arts, à
     l'amélioration de vos moeurs, au développement des ressources qui
     vous restent: soyez unis, _et vous touchez au terme de vos maux_.
     Le repos de l'Europe est inséparable du vôtre. L'Europe est
     intéressée à votre tranquillité et à votre bonheur.

     Donné à Paris, le 5 juillet 1816.

     (Signé) Le président de la commission,

     LE DUC D'OTRANTE.

Aux termes de la convention, la première colonne française devait
commencer le 4 à se mettre en mouvement. Les soldats, encore irrités,
déclarèrent qu'ils ne partiraient point, sans être payés de leur solde
arriérée. Le trésor était vide, le crédit éteint, le gouvernement aux
abois. Le prince d'Eckmuhl proposa d'enlever les fonds de la banque; la
commission eut horreur de cet attentat. Une seule ressource, un seul
espoir lui restait: c'était d'invoquer l'appui d'un banquier fameux
alors par ses richesses, célèbre aujourd'hui par ses vertus civiques. M.
Lafitte fut appelé; les chances de l'avenir ne l'épouvantèrent point; il
n'écouta que l'intérêt de la patrie; et plusieurs millions répandus, par
son secours, dans les rangs de l'armée, désarmèrent les mutins et
appaisèrent les semences de la guerre civile.

L'armée se mit en marche: au milieu du désespoir où l'avait plongé la
capitulation, elle avait souvent appelé Napoléon! La commission,
craignant que l'Empereur, n'ayant plus de ménagement à garder, ne vînt
se jeter en désespéré à la tête des patriotes et des soldats, envoya par
un courrier au général Beker, «l'ordre de faire arriver sans délai
Napoléon à Rochefort, _et d'employer, en conservant le respect qui lui
était dû tous les moyens qui seraient nécessaires pour le faire
embarquer_, attendu que son séjour en France compromettait la sûreté de
l'état et nuisait aux négociations.»

La retraite de l'armée, l'occupation de Paris par les étrangers et la
présence du roi à Arnouville dévoilèrent l'avenir; et les hommes que
d'incurables illusions n'aveuglaient point, se préparèrent à retomber
sous la domination des Bourbons.

Leurs partisans, leurs émissaires, leurs agens accrédités (M. de
Vitrolles et autres) avaient assuré que le Roi, attribuant la révolution
du 20 mars aux fautes de son ministère, fermerait les yeux sur tout ce
qui s'était passé, et qu'une absolution générale serait le gage de son
retour et de sa réconciliation avec les Français. Cette consolante
assertion avait déjà vaincu bien des répugnances, lorsque parurent les
proclamations de Cambray, des 25 et 28 juin[84]. Elles reconnaissaient
effectivement que les ministres du Roi avaient fait des fautes; mais
loin de promettre l'entier oubli de celles commises par ses sujets,
l'une d'elle (ouvrage du duc de Feltre) annonçait au contraire, que le
Roi, à qui ses puissans alliés avaient frayé le chemin de ses états en
dissipant _les satellites du tyran_, se hâtait d'y rentrer pour mettre à
exécution contre les coupables les lois existantes.

Bientôt on apprit, par les commissaires revenus du quartier général des
alliés et par le rapport de MM. de Tromeling et Macirone, que Blucher et
Wellington, abusant déjà de notre faiblesse, déclaraient hautement que
l'autorité des chambres et de la commission était illégitime, et
qu'elles n'avaient plus rien de mieux à faire que de donner leurs
démissions et de proclamer Louis XVIII.

Tout le bien qu'avaient produit les cajoleries de M. Fouché et l'espoir
d'une heureuse réconciliation, disparut. La consternation s'empara des
âmes faibles, l'indignation des coeurs généreux. La commission, frustrée
de l'espoir d'obtenir Napoléon II ou le duc d'Orléans, qui, selon
l'expression du duc de Wellington, n'aurait été qu'un usurpateur de
bonne famille, ne pouvait plus se dissimuler que l'intention des
étrangers ne fût de replacer Louis XVIII sur le trône; mais elle avait
pensé que son rétablissement serait l'objet d'une transaction entre la
nation, les monarques alliés et Louis.

Quand elle connut le langage des généraux ennemis, elle prévit que
l'indépendance des pouvoirs de l'état, stipulée par la convention, ne
serait point respectée; et elle délibéra s'il ne lui convenait point de
se retirer, avec les chambres et l'armée, derrière la Loire. Cette
mesure, digne de la fermeté de M. Carnot qui l'avait proposée, fut
vivement combattue par le duc d'Otrante. Il déclara que ce moyen
perdrait la France; que la plupart des généraux ne voudraient point y
souscrire, et qu'il serait lui-même le premier à refuser de quitter
Paris; que c'était à Paris que tout devait se décider; et que le devoir
de la commission était d'y rester, pour défendre et débattre, jusqu'à la
dernière extrémité, les grands intérêts qui lui avaient été confiés.

La commission abandonna cette idée, non point par déférence pour les
observations de M. Fouché (car il avait perdu sur elle tout son empire),
mais parce qu'elle se convainquit, en y réfléchissant, que les choses
étaient trop avancées, pour pouvoir espérer quelque bien de cette mesure
désespérée. Elle aurait probablement rallumé la guerre étrangère et la
guerre civile; et si l'on pouvait compter sur les soldats, il n'était
plus permis de se reposer avec la même sécurité sur leurs chefs.
Quelques uns, tels que le général Sénéchal, avaient été arrêtés aux
avant-postes, au moment où ils voulaient passer aux Bourbons. D'autres
s'étaient déclarés ouvertement en faveur de Louis. Le plus grand nombre
paraissait inébranlable; mais cette diversité de sentimens avait amené
des méfiances, des dissensions, et dans les guerres politiques, tout est
perdu, quand il y a divergence d'opinion et de volonté. Il aurait fallu
d'ailleurs, puisque la commission persistait à repousser Napoléon,
placer à la tête de l'armée un autre chef dont le nom consacré par la
gloire, pût servir de point d'appui et de ralliement: et sur qui le
choix de la commission aurait-il pu tomber![85]--Le maréchal Ney, le
premier, avait donné l'alarme et désespéré du salut de la
patrie[86].--Le maréchal Soult avait abjuré son commandement.--Le
maréchal Masséna, usé par la victoire, n'avait plus la force de corps
qu'exigeaient les circonstances.--Le maréchal Macdonald, sourd au cri de
guerre de ses anciens compagnons d'armes, avait laissé paisiblement son
épée dans le fourreau.--Le maréchal Jourdan était sur le Rhin.--Le
maréchal Mortier avait été saisi de la goutte à Beaumont.--Le maréchal
Suchet avait montré dès l'origine de la répugnance et de
l'irrésolution.--Enfin, les maréchaux Davoust et Grouchy ne possédaient
plus la confiance de l'armée.

La commission (il en coûte à l'orgueil français de faire cet aveu)
n'aurait donc su dans quelles mains remettre les destinées de la France;
et le parti qu'elle prit d'attendre dans la capitale l'issue des
événemens, fut, sinon le plus digne, du moins le plus prudent et le plus
sage.

Les représentans du peuple, de leur côté, loin de se montrer dociles aux
avis de Wellington et de Blucher, manifestèrent plus énergiquement que
jamais, les principes et les sentimens dont ils étaient animés. Ils se
groupèrent autour du drapeau tricolor; et quoique l'armée eût déposé les
armes, ils voulurent combattre encore pour la défense de l'indépendance
nationale et de la liberté.

Le jour même où la convention de Paris leur fut notifiée par le
gouvernement, ils consignèrent, dans un nouveau bill des droits, les
principes fondamentaux de la constitution qui, dans leur pensée, pouvait
seule satisfaire le voeu public, et déclarèrent que le prince appelé à
régner ne monterait sur le trône, qu'après avoir sanctionné ce bill, et
prêté serment de l'observer et de le faire observer.

Instruits presqu'aussitôt par des rumeurs sinistres, qu'il ne leur
serait bientôt plus permis de délibérer, ils résolurent, sur la
proposition de M. Dupont (de l'Eure), de consacrer leur dernière volonté
dans une espèce de testament politique conçu en ces termes:

_Déclaration de la Chambre des représentans._

     Les troupes des puissances alliées vont occuper la capitale.

     La chambre des représentans n'en continuera pas moins de siéger au
     milieu des habitans de Paris, où la volonté expresse du peuple a
     appelé ses mandataires.

     Mais, dans ces graves circonstances, la chambre des représentans se
     doit à elle-même, elle doit à la France, à l'Europe, une
     déclaration de ses sentimens et de ses principes.

     Elle déclare donc qu'elle fait un appel solennel à la fidélité et
     au patriotisme de la garde nationale parisienne, chargée du dépôt
     de la représentation nationale.

     Elle déclare qu'elle se repose avec la plus haute confiance sur les
     principes de morale, d'honneur, sur la magnanimité des puissances
     alliées, et sur leur respect pour l'indépendance de la nation, si
     positivement exprimé dans leurs manifestes.

     Elle déclare que le gouvernement de la France, quel qu'en puisse
     être le chef, doit réunir les voeux de la nation, légalement émis,
     et se co-ordonner avec les autres gouvernemens pour devenir un lien
     commun et la garantie de la paix entre la France et l'Europe.

     Elle déclare qu'un monarque ne peut offrir de garanties réelles,
     s'il ne jure d'observer une constitution délibérée par la
     représentation nationale, et acceptée par le peuple. Ainsi, tout
     gouvernement qui n'aurait d'autre titre que des acclamations ou la
     volonté d'un parti, ou qui serait imposé par la force; tout
     gouvernement qui n'adopterait pas les _couleurs nationales_, et ne
     garantirait point la _liberté des citoyens_; l'_égalité des droits
     civils et politiques_; la _liberté de la presse_; la _liberté des
     cultes_; le _système représentatif_; le _libre consentement des
     levées d'hommes et d'impôts_; la _responsabilité des ministres_;
     l'_irrévocabilité des ventes des biens nationaux de toute origine_;
     l'_inviolabilité des propriétés_; l'_abolition de la dîme_, _de la
     noblesse ancienne et nouvelle, héréditaire, et de la féodalité_;
     l'_abolition de toute confiscation de biens_; l'_entier oubli des
     opinions et des votes_ émis jusqu'à ce jour; l'_institution de la
     légion d'honneur_; les _récompenses dues aux officiers et aux
     soldats_; les _secours dus à leurs veuves et à leurs enfans_;
     l'_institution du jury_; l'_inamovibilité des juges_; le _paiement
     de la dette publique_; n'assurerait point la tranquillité de la
     France et de l'Europe.

     Que si les bases énoncées dans cette déclaration pouvaient être
     méconnues ou violées, les représentans du peuple français,
     s'acquittant aujourd'hui d'un devoir sacré, protestent d'avance, à
     la face du monde entier, contre la violence et l'usurpation. Ils
     confient le maintien des dispositions qu'ils réclament à tous les
     bons Français, à tous les coeurs généreux, à tous les esprits
     éclairés, à tous les hommes jaloux de leur liberté; enfin, aux
     générations futures.

Cette protestation sublime fut considérée, par l'assemblée, comme un
monument funèbre de patriotisme et de fidélité. Tous les membres se
levèrent et l'adoptèrent spontanément aux cris mille fois répétés de
_vive la nation; vive la liberté_! Il fut résolu qu'elle serait envoyée
sur-le-champ à la chambre des pairs. «Il faut qu'on sache, dit M. Dupin,
que la représentation nationale toute entière partage les nobles
sentimens exprimés dans la déclaration. Il faut que tout ce qu'il y a
d'honnêtes gens, d'hommes raisonnables, d'amis d'une sage liberté,
sachent que leurs voeux ont trouvé ici des interprètes, et que la force
elle-même ne pourra nous empêcher de les émettre.»

Au même moment, M. Bedoch annonça que nos plénipotentiaires étaient de
retour, et que l'un d'eux (M. de Pontécoulant) avait affirmé que les
puissances étrangères avaient montré des dispositions favorables, et
particulièrement l'Empereur Alexandre; qu'il avait souvent entendu dire
et répéter que l'intention des souverains alliés n'était point de gêner
la France dans le choix de son gouvernement, et que l'empereur Alexandre
serait dans quelques jours à Nancy[87].»

Le général Sébastiani confirma ces explications. La chambre, rappelée à
l'espérance, ordonna sur-le-champ que sa déclaration serait portée par
une députation aux monarques étrangers. «Ils entendront notre langage
avec un noble intérêt, dit M. Dupont (de l'Eure): il est digne d'eux et
de la grande nation que nous représentons.»

Ainsi, au moment même où cette chambre allait expirer, ses regards
mourans se reportaient encore, avec une douce confiance, vers les Rois
étrangers que l'inconstante fortune rendait l'arbitre des Français. Elle
appelait surtout, de tous ses voeux, ce prince loyal et magnanime qui
déjà avait préservé la France des malheurs de la conquête, et qui
paraissait destiné à la préserver de maux plus déplorables encore. Son
nom, prononcé avec respect, avec reconnaissance, sortait de toutes les
bouches; il suffisait pour calmer les inquiétudes, appaiser les
douleurs, ranimer les espérances; il semblait être le gage de la paix,
de l'indépendance et du bonheur de la nation. Ô! Alexandre! cette haute
estime, cette tendre confiance de tout un peuple qui n'était pas le
tien, sera (n'en doute pas) placée par la postérité, au premier rang de
tes titres de gloire.

La commission cependant dissuada les représentans de se rendre auprès
des souverains: elle leur remontra que les étrangers refusaient de
reconnaître le caractère légal des chambres, et que cette démarche les
exposerait à des humiliations indignes de la majesté nationale. Les
représentans désabusés n'insistèrent point; ils reprirent avec calme
leurs travaux sur la constitution[88], et continuèrent, sous le fer
despotique des Rois, à discuter stoïquement les droits imprescriptibles
des peuples.

Le duc de Wellington, la convention signée, avait témoigné le désir de
s'entendre avec le duc d'Otrante sur son exécution. La commission ne
s'opposa point à leur entrevue. C'était un moyen positif de savoir
définitivement à quoi s'en tenir sur les dispositions des alliés. Il fut
convenu que le président de la commission reproduirait les argumens de
la lettre du 1er juillet; qu'il tâcherait d'écarter les Bourbons et de
faire tourner la vacance momentanée du trône à l'avantage de la nation
et de la liberté.

Le duc d'Otrante, de retour, dit à la commission, que Wellington s'était
prononcé formellement en faveur de Louis XVIII, et avait déclaré que ce
souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet; que le général Pozzo
di Borgo avait répété la même déclaration, au nom de l'Empereur de
Russie, et lui avait communiqué une lettre du prince de Metternich et du
comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne reconnaître que Louis
XVIII, et de n'admettre aucune proposition contraire. Il ajouta que le
duc de Wellington l'avait conduit chez le Roi; qu'il y avait été _pour
son compte_, qu'il ne lui avait rien laissé ignorer sur la situation de
la France, sur la disposition des esprits contre le retour de sa
famille; que le Roi l'avait écouté avec attention et avec approbation;
qu'il avait manifesté la volonté d'ajouter à la Charte de nouvelles
garanties et d'éloigner toute idée de réaction; _que, quant aux
expressions des proclamations, elles seraient moins des moyens de
sévérité que des occasions de clémence_. Il ajouta enfin qu'il avait
parlé de la cocarde tricolore, mais que toute explication avait été
rejetée; que l'opposition lui avait paru moins venir du Roi que de ses
entours et de M. de Talleyrand.

Depuis cette entrevue, M. le duc d'Otrante eut l'air de faire cause à
part avec ses collègues, et ne parut plus qu'avec inexactitude à leurs
fréquentes réunions.

Bientôt on apprit par les journaux, qu'il était nommé ministre de la
police du Roi. Il l'avait tu à la commission. Cette faveur fut
considérée comme le salaire de sa trahison. Les royalistes le
félicitèrent; les patriotes l'accablèrent de malédictions.

Le parti du Roi qui jusqu'alors s'était tenu dans l'ombre, voulut
réparer, par un coup d'éclat, sa longue et pusillanime inaction; il
complota de désarmer, à la faveur de la nuit, les postes de la garde
nationale, de s'emparer des Tuileries, de dissoudre la commission et les
chambres, et de proclamer Louis XVIII.

Quelques précautions prises par le prince d'Essling avertirent les
conjurés que leurs desseins étaient connus, et prudemment ils en
déférèrent l'exécution aux baïonnettes étrangères. Leur attente ne fut
point longue. Le 7 juillet, à cinq heures du soir, plusieurs bataillons
prussiens, au mépris de la convention, cernèrent le palais où siégeait
le gouvernement. Un officier d'état major remit à la commission la
demande faite par le prince Blucher, d'une contribution de cent millions
en argent et de cent millions en effets de troupes. La commission
déclara avec fermeté que cette réquisition était contraire à la
convention, et qu'elle ne consentirait jamais à se rendre complice de
semblables exactions. Pendant ce débat, les Prussiens avaient forcé les
portes des Tuileries et envahi les cours et les avenues du palais. La
commission n'étant plus libre et ne voulant point devenir un instrument
d'oppression, cessa ses fonctions.

Son premier besoin fut de constater, par une protestation authentique,
_qu'elle n'avait cédé qu'à la force, et que les droits de la nation
étaient restés intacts_. M. le duc d'Otrante, rédacteur docile des actes
publics du gouvernement, prit la plume à cet effet; mais la commission
redoutant, pour la tranquillité publique, les effets de cette
protestation, crut devoir se borner à transmettre aux deux chambres le
message que voici:

     Monsieur le Président,

     Jusqu'ici nous avions dû croire que les intentions des souverains
     alliés n'étaient point unanimes sur le choix du prince qui doit
     régner en France: nos plénipotentiaires nous ont donné la même
     assurance, à leur retour. Cependant les ministres et les généraux
     des puissances alliées ont déclaré hier, dans les conférences
     qu'ils ont eues avec le président de la commission, que tous les
     souverains s'étaient engagés à replacer Louis XVIII sur le trône,
     et qu'il doit faire ce soir ou demain son entrée dans la capitale.

     Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries où siége le
     gouvernement. Dans cet état de choses, nous ne pouvons plus que
     faire des voeux pour la patrie; et nos délibérations n'étant plus
     libres, nous croyons devoir nous séparer.

Ce message, dernier témoignage de l'audacieuse duplicité du duc
d'Otrante devenu ministre du Roi, contenait en outre ce qui suit: «On
ajoutera de nouvelles garanties à la Charte; et nous n'avons point perdu
l'espoir de conserver les couleurs si chères à la nation», mais ce
paragraphe, dont je ne rapporte que la substance, fut ensuite supprimé.

La chambre des pairs qui avait accueilli froidement le bill des droits
et la déclaration de la chambre des représentant, se sépara sans
murmures[89].

La chambre des députés reçut son arrêt de mort avec un calme héroïque.
Lorsque M. Manuel, rappelant les mémorables paroles de Mirabeau,
s'écria: «_Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons
que par la puissance des baïonnettes_. Il est de notre devoir de donner
à la patrie nos derniers momens; et s'il le faut, la dernière goutte de
notre sang.» Tous les membres de l'assemblée se levèrent en signe
d'adhésion, et déclarèrent qu'ils resteraient inébranlablement à leur
poste.

Mais ils ne devaient point accomplir cette glorieuse résolution. Le
président (M. Lanjuinais) trahissant leur courage et méprisant leur
volonté, leva la séance et se retira. «M. le président, lui dit le
général Solignac, l'histoire est là, elle recueillera votre action.»

Le lendemain matin, ils trouvèrent les avenues de leur palais occupées
par les étrangers, et les portes de l'assemblée fermées. M. de Cazes, à
la tête de quelques volontaires royaux, en avait enlevé les clefs. Cette
violence, contre laquelle ils protestèrent, fit enfin tomber leur
bandeau; ils reconnurent la faute qu'ils avaient commise, en arrachant
trop précipitamment du trône Napoléon, et en confiant aveuglément à
d'autres mains les destinées de la patrie[90].

Ainsi finit, après un mois d'existence, cette assemblée que les Français
avaient choisie pour affermir la dynastie impériale, pour assurer leur
repos et leurs libertés, et qui, par entraînement, par imprévoyance, par
un excès de zèle et de patriotisme, n'enfanta que des bouleversemens et
des calamités.

La dissolution des chambres et du gouvernement mit fin à toute illusion.

Les couleurs tricolores qu'on avait conservées disparurent.

Les cris de _vive la nation! vive la liberté!_ cessèrent.

M. Fouché fut annoncer à son nouveau maître que tout était consommé.

Et le 8 juillet, Louis XVIII triomphant reprit possession de sa
capitale[91] et de son trône.

Au moment où ce prince rentrait aux Tuileries, Napoléon s'occupait à
Rochefort des moyens de quitter la France. Sa présence excitait parmi le
peuple, les marins et les soldats, un tel enthousiasme, que le rivage
retentissait sans interruption des cris de _vive l'Empereur!_ et que ces
cris, répétés de bouche en bouche, durent apprendre aux hommes qui
s'étaient flattés de maîtriser les volontés de Napoléon, combien il lui
serait facile de secouer ses chaînes et de se jouer de leurs vaines
précautions. Mais, fidèle à sa détermination, il résistait avec fermeté
aux impulsions des circonstances et aux continuelles sollicitations de
se mettre à la tête des patriotes et de l'armée. «Il est trop tard,
répétait-il sans cesse; le mal est maintenant sans remède; il n'est plus
en ma puissance de sauver la patrie. Une guerre civile serait
aujourd'hui sans objet, sans utilité; à moi seul elle pourrait devenir
avantageuse, en ce qu'elle me procurerait le moyen d'obtenir
personnellement des conditions plus favorables; mais il me faudrait les
acheter par la perte inévitable de ce que la France possède de plus
généreux et de plus magnanime, et un tel résultat me fait horreur[92].»

Jusqu'à l'époque du 29 juin, jour du départ de l'Empereur de la
Malmaison, on n'avait apperçu, dans les parages de Rochefort, aucun
bâtiment anglais; et tout porte à croire que Napoléon, si les
circonstances lui eussent permis de s'embarquer aussitôt son abdication,
serait parvenu sans obstacles à gagner les États-Unis: mais quand il
arriva sur le rivage de la mer, il trouva toutes les issues occupées par
l'ennemi, et parut conserver peu d'espoir de lui échapper.

Le 8 juillet[93], il se rendit à bord de la frégate _la Saale_, préparée
pour le recevoir. Sa suite fut embarquée sur _la Méduse_; et le
lendemain 9, les deux bâtimens abordèrent à l'île d'Aix. Napoléon,
toujours le même, fit mettre la garnison sous les armes, visita dans les
plus grands détails les fortifications, et décerna l'éloge et le blâme,
comme s'il eût encore été le souverain maître de l'état.

Le 10, le vent, contraire jusqu'alors, devint favorable; mais une flotte
anglaise de onze vaisseaux croisait à la vue du port; et il ne fut point
possible d'appareiller.

Le 11, l'Empereur, fatigué de cet état d'anxiété, envoya le comte de
Lascases, devenu son secrétaire, sonder les dispositions de l'amiral
Anglais, et s'informer s'il était autorisé à lui accorder la libre
faculté de se rendre en Angleterre ou aux États-Unis.

L'amiral répondit qu'il n'avait aucun ordre; qu'il serait toujours prêt
à recevoir Napoléon et à le conduire en Angleterre; mais qu'il n'était
point en son pouvoir de lui garantir s'il y obtiendrait la permission de
s'y fixer ou de se rendre en Amérique.

Napoléon, peu satisfait de cette réponse, fit acheter deux bâtimens
demi-pontés, dans l'intention de gagner, à la faveur de la nuit, un
snack Danois, avec lequel il s'était créé des intelligences.

Ce moyen ayant échoué, deux jeunes aspirans de la marine, pleins de
courage et de dévouement, lui proposèrent de monter les deux barques, et
lui jurèrent sur leur tête, qu'ils le conduiraient à New Yorck. Napoléon
ne fut point effrayé par le péril d'une aussi longue navigation avec de
si frêles embarquemens; mais il sut qu'on ne pourrait point éviter de
s'arrêter sur les côtes d'Espagne et de Portugal, pour y prendre des
vivres et de l'eau, et il ne voulut point exposer son équipage et
lui-même à tomber entre les mains des Portugais et des Espagnols.

Informé qu'un navire américain se trouvait à l'embouchure de la Gironde,
il fit partir à franc étrier, le général Lallemand, pour s'assurer de
l'existence de ce bâtiment et des sentimens du capitaine. Le général
revint en toute hâte lui annoncer que le capitaine serait heureux et
glorieux de le soustraire aux persécutions de ses ennemis; mais
Napoléon, cédant, dit-on, aux conseils de quelques personnes qui
l'entouraient, abandonna l'idée de tenter le passage et se décida à se
confier à la générosité anglaise.

Le 14, il fit prévenir l'amiral, qu'il se rendrait le lendemain à son
bord.

Le 15 au matin, il s'embarqua avec sa suite, sur le brick l'_Épervier_,
et fut reçu à bord du _Bellérophon_ avec les honneurs dus à son rang et
à son infortune. Le général Beker qui avait ordre de ne point le
quitter, le suivit. Au moment d'aborder, l'Empereur lui dit:
«Retirez-vous, général; je ne veux pas qu'on puisse croire qu'un
Français est venu me livrer à mes ennemis!»

Le 16, le _Bellérophon_ mit à la voile pour l'Angleterre.

L'Empereur avait préparé une lettre au prince Régent, que le général
Gourgaud fut chargé de lui porter immédiatement. La voici:

     Rochefort, le 13 juillet 1815.

     Altesse Royale,

     En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des
     plus grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière
     politique; et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir aux foyers du
     peuple Britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que
     je réclame de Votre Altesse Royale, comme le plus puissant, le plus
     constant et le plus généreux de mes ennemis.

Le général Gourgaud eut l'ordre de faire connaître au prince, s'il
daignait l'admettre en sa présence, ou à ses ministres, que l'intention
de Napoléon était de se retirer dans une province quelconque
d'Angleterre, et d'y vivre ignoré et paisible, sous le nom du colonel
Duroc.

L'Empereur ne manifesta, dans la traversée, aucune appréhension, aucune
inquiétude. Il se reposait avec sécurité sur le noble caractère du
peuple anglais.

Arrivé à Plymouth, on ne lui permit point de mettre pied à terre; et
bientôt on lui apprit que les puissances alliées avaient décidé qu'il
serait considéré comme prisonnier de guerre et renfermé à Sainte-Hélène.

Il protesta solennellement entre les mains de l'amiral Anglais, et à la
face du ciel et des hommes, contre la violation de ses droits les plus
sacrés, contre la violence exercée envers sa personne et sa liberté.

Cette protestation ayant été vaine, il se soumit avec une résignation
calme et majestueuse à l'arrêt de ses ennemis. Il fut transporté à bord
du _Northumberland_, qui fit voile immédiatement pour Sainte-Hélène.

En passant à la hauteur du Cap de La Hague, il reconnut les côtes de la
France; il les salua aussitôt; et, étendant ses mains vers le rivage, il
s'écria, d'une voix profondément émue: «Adieu, terre des braves! adieu,
chère France! quelques traîtres de moins, et tu serais encore la grande
nation et la maîtresse du monde.»

Le 17 octobre, on lui fit appercevoir les rochers arides qui allaient
devenir les murs de sa prison. Il les contempla sans plaintes, sans
agitation, sans effroi.

Le 18, il mit pied à terre; et après avoir protesté derechef contre
l'attentat commis sur sa personne, il se rendit d'un pas ferme et assuré
au lieu de sa captivité.

Ainsi s'est terminée la vie politique de Napoléon.

On s'est étonné qu'il ait voulu se survivre à lui-même. Il aurait pu se
tuer; rien n'est plus facile à l'homme. Mais une fin semblable
était-elle digne de lui? Un roi, un grand roi ne doit point mourir de la
mort désespérée d'un conspirateur, d'un chef de parti. Il faut, pour me
servir des propres expressions de l'illustre captif de Sainte-Hélène, il
faut qu'il soit au-dessus des plus rudes atteintes de l'adversité.

Non! il était digne du grand Napoléon, d'opposer l'inflexibilité de son
âme à l'inconstance de la fortune; et tel que ce Romain, à qui l'on
reprochait de ne s'être point donné la mort après une grande
catastrophe, il pourra répondre aussi: «J'AI PLUS FAIT, J'AI VÉCU!»



SORT DES PERSONNES QUI FIGURENT DANS CES MÉMOIRES.


GOUVERNEMENT ROYAL.

MINISTRES.

Le prince de Talleyrand, disgracié, pair de France.
M. Dambray, disgracié, pair de France.
M. l'abbé de Montesquiou, disgracié, pair de France.
Le général Dupont, disgracié, pair de France.
Le maréchal Soult, disgracié, proscrit.
Le duc de Feltre, disgracié, mort.
M. le comte de Blacas, disgracié, pair de France.

MINISTRES D'ÉTAT.

M. le comte Ferrand, disgracié, pair de France.
M. le Vicomte de Chateaubriand, disgracié, pair de France.
M. baron de Vitrolles, disgracié.

MARÉCHAUX.

Le maréchal Marmont, major général de la garde royale.
Le maréchal Macdonald, major général de la garde royale.
Le maréchal Victor, major général de la garde royale.
Le maréchal Gouvion St.-Cyr, ministre de la guerre.


GOUVERNEMENT IMPÉRIAL.

MINISTRES.

Le prince Cambacérès, banni, rentré.
Le prince d'Eckmuhl, pair de France.
Le duc de Vicence, retiré des affaires.
Le duc de Decrès, retiré des affaires.
Le duc d'Otrante, banni.
Le duc de Gaëte, pair de France (lettre close.)
Le comte Mollien, pair de France.
M. Carnot, proscrit.
M. le duc de Bassano, proscrit.

MINISTRES D'ÉTAT.

M. le comte Defermont, proscrit, rappelé.
M. le comte Regnault de St. Jean d'Angely, proscrit rappelé, tué par
l'exil.
M. le comte Boulay (de la Meurthe), proscrit.
M le comte Merlin (de Douay), proscrit.
M. le comte Andréossy, pair de France.

MARÉCHAUX.

Le maréchal Ney, fusillé;
Le maréchal Brune, massacré.
Le prince d'Eckmuhl, pair de France.
Le prince Masséna, disgracié, mort.
Le maréchal Mortier, pair de France.
Le maréchal Jourdan, pair de France.
Le maréchal Soult, proscrit, rappelé.
Le maréchal Lefèvre, pair de France.
Le maréchal Suchet, pair de France.
Le maréchal Grouchy, proscrit.
Le duc de Rovigo, condamné à mort, contumace.
Le comte Bertrand, condamné à mort, contumace.
Le général Drouot, jugé, acquitté, retiré du service.
Le général Cambronne, jugé, acquitté, retiré du service.

GRENOBLE.

Le général Marchand, jugé, acquitté.
Le général Debelle, condamné à mort, pardonné.
Le colonel Labédoyère, fusillé.

LYON.

Le général Brayer, condamné à mort, contumace.
Le général Mouton-Duvernet, fusillé.
Le général Girard, tué à Ligny.

COMPLOT DE COMPIÈGNE ET LAFÈRE.

(Tom. I, pag. 186.)

Le général d'Erlon, condamné à mort, contumace.
Le général Lefêvre-Desnouettes, condamné à mort, contumace.
Les généraux Lallemand (frères), condamnés à mort, contumaces.

BORDEAUX.

Le général Clausel, condamné à mort, contumace.
Les généraux Faucher (frères), fusillés.

VALENCE (Drôme).

Le maréchal Grouchy, proscrit.
Le général Chartran, fusillé.

VENDÉE.

Le général Travot, condamné à mort, détenu à perpétuité.
Le général Lamarque, proscrit, rappelé.

ARMÉES. CHEFS DE CORPS.

Le général Decaen, jugé, acquitté.
Le général Rapp, pair de France.
Le général Reille, pair de France.
Le général de Lobau, proscrit, rappelé.
Le général d'Erlon, condamné à mort, contumace.
Le général Girard, retiré du service.
Le général Vandamme, proscrit.
Le général Excelmans, proscrit, rappelé.
Le général Pajol, retiré du service.
Le général Foi, retiré du service.
Le général Freyssinet, proscrit.
Le général de Bourmont, commandant de la cavalerie de la garde.

MEMBRES DE LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANS.

M. Lanjuinais, président, pair de France.
M. Dupont (de l'Eure), destitué de ses fonctions de président de la cour
de Rouen, Député actuel. Chef de l'opposition.
M. Durbach, proscrit, rappelé.
MM. Defermont, Boulay, Regnault, proscrits.
M. Lafayette, député actuel, opposition.
M. Manuel, député actuel, opposition.
M. Roi, ministre d'état, député.
M. Dupin, avocat, devenu célèbre par son talent et son patriotisme.

COMMISSAIRES NÉGOCIATEURS.

Le général Sébastiani, en activité.
Le comte de Pontécoulant, pair de France.
Le comte Delaforest, pair de France.
Le comte Andréossy, pair de France.
Le comte Boissy-d'Anglas, pair de France.
Le comte de Valence, exclus de la chambre des pairs.
M. de la Besnardière, retiré des affaires.
M. Lafayette, député, opposition.
M D'Argenson, député, opposition.
M. Flaugergues, sans fonctions, opinion neutre.
M. Benjamin Constant, écrivain politique et député.
M. De Lavalette, condamné à mort, arraché à l'échafaud par la piété
conjugale et l'héroïsme de trois Anglais, MM.
Robert Wilson, Bruce et Hutchinson.
M. le général Grenier, député, opposition.
M. le Baron Quinette, banni, rappelé.
M. Thibaudeau, proscrit.
Le général Beker, pair de France.
Le général Flahaut, naturalisé anglais.
M. de Tromeling, maréchal de camp en activité.
L'auteur des mémoires, indépendant.

_Fin du deuxième et dernier Volume._



NOTES

[1: Fragment d'une lettre de M. Fouché à l'Empereur, le 21 mars.]

[2: Jeu d'enfant qui consiste à changer continuellement de place et à
tâcher de prendre celle de son voisin.]

[3: On m'a assuré depuis, que M. Réal l'avait fait prévenir par Madame
Lacuée, sa fille, que l'Empereur savait tout.]

[4: La plupart des députés n'étaient point encore nommés; mais il
m'était bien permis d'anticiper sur les événemens.]

[5: Lorsque le duc d'Otrante devint ministre du Roi, et fut chargé de
dresser les listes de proscription, je voulus savoir à quoi m'en tenir
sur les effets de son ressentiment et je lui écrivis pour sonder ses
dispositions. Il me fit appeler, m'accueillit avec beaucoup de bonté, et
m'assura de sa protection et de son amitié: «Vous faisiez votre devoir,
me dit-il, et je faisais aussi le mien. J'avais prévu que Bonaparte ne
pourrait point se soutenir. C'était un grand homme, mais il était devenu
fou. J'ai dû faire ce que j'ai fait, et préférer le bien de la France à
toute autre considération.»

Le duc d'Otrante se conduisit avec la même générosité vis-à-vis de la
plupart des personnes dont il avait eu à se plaindre; et s'il fut forcé
d'en comprendre quelques-unes au nombre des proscrits, il eut du moins
le mérite de leur faciliter par des avis, par des passeports, souvent
par des prêts d'argent, les moyens d'échapper à la mort ou aux fers qui
leur étaient réservés.]

[6: Ce préambule, qui tua l'acte additionnel, est, je crois, l'ouvrage
de M. Benjamin Constant.]

[7: Ce tableau et celui dont il est question art. 33, n'étant d'aucune
importance, n'ont point été joints ici.]

[8: Malgré la charte et les lois rendues chaque jour, on est encore
obligé de revenir journellement aux règles établies par l'ancienne
législation du sénat.]

[9: Paroles bien connues des Cortès d'Aragon aux rois d'Espagne lors de
leur couronnement.]

[10: L'Empereur avait ordonné de brûler cette proclamation; mais je la
trouvai si belle, que je crus devoir la conserver. Au moment du départ
de Napoléon pour l'armée, je n'étais point à Paris; un premier commis du
cabinet, M. Rathery, l'ayant trouvée dans mes cartons, eut le courage de
la jeter au feu.]

[11: Je parle en général; je sais qu'il est des départemens où les
colléges électoraux, par des causes différentes, ne furent composés que
d'un petit nombre d'individus.]

[12: Voici sur le jeune Napoléon une anecdote que je n'ai lue nulle
part. Lorsqu'il vint au monde, on le crut mort: il était sans chaleur,
sans mouvemens, sans respiration. M. Dubois (accoucheur de
l'Impératrice) faisait des efforts multipliés pour le rappeler à la vie,
lorsque partirent successivement les 100 coups de canon destinés à
célébrer sa naissance; la commotion et l'ébranlement qu'ils
occasionnèrent, agirent si fortement sur les organes du royal enfant,
qu'il reprit ses sens.]

[13: L'Empereur Alexandre, lors de l'événement de Fontainebleau, avait
garanti au duc de Vicence, pour Napoléon, la possession de l'île d'Elbe.
M. de Talleyrand et les ministres étrangers lui remontrèrent vivement
les dangers de laisser l'Empereur sur un point aussi rapproché de la
France et de l'Italie, et le conjurèrent de ne point s'opposer à ce
qu'on le forçât de choisir une autre retraite. Alexandre, fidèle à ses
engagemens ne voulut point y consentir. Lorsque l'Empereur reparut,
Alexandre se fit un point d'honneur de réparer la noble faute qu'il
avait commise, et devint plutôt par devoir que par animosité, l'ennemi
le plus acharné de Napoléon et de la France.]

[14: Il avait, en Allemagne et en Angleterre, des agens qui
l'instruisaient avec une exactitude parfaite de tout ce qui s'y passait;
il est vrai que ces agens lui faisaient acheter chèrement leurs
services. Il avait notamment à Londres deux personnes qui lui coûtaient
2000 guinées par mois. «Si mes Allemands, dit-il à ce sujet, étaient
aussi chers, il faudrait y renoncer.»]

[15: Foyer ordinaire de la rébellion.]

[16: Les secours si pompeusement annoncés par les émissaires royalistes
se réduisirent à 2,400 fusils et à quelques barils de poudre. Les chefs
de l'insurrection, trompés dans leur attente, reprochèrent amèrement à
M. de la Roche-Jaquelin de les avoir abusés et compromis par de fausses
promesses.]

[17: L'Empereur avait destiné ce commandement en chef au duc de Rovigo,
ou au général Corbineau; mais il prévit qu'on serait peut-être obligé
d'en venir à des mesures de rigueur; et il ne voulut point qu'elles
fussent dirigées par un officier attaché à sa personne.]

[18: L'Empereur considéra cette mesure rigoureuse comme une juste
représaille des moyens employés par les chefs Vendéens pour recruter
leur armée. Voici ces moyens.

Lorsque les familles qui règnent dans la Vendée, ont résolu la guerre,
elles envoient l'ordre à leurs agens de parcourir les campagnes pour
prêcher la révolte et pour indiquer à chaque paroisse le nombre d'hommes
qu'elle doit fournir. Les chefs d'insurrection de chaque paroisse
désignent alors les paysans qui doivent partir, et leur enjoignent de se
rendre tel jour, à telle heure, au lieu fixé pour le rassemblement.
S'ils y manquent, on les envoye chercher par des bandes armées,
composées ordinairement des hommes les plus redoutés dans le pays; s'ils
résistent, on les menace de les fusiller ou d'incendier leurs maisons;
et comme cette menace n'est jamais vaine, les malheureux paysans
obéissent et partent.

On a prétendu que l'Empereur avait donné l'ordre de mettre à prix la
tête des chefs des insurgés; les instructions données au ministre de la
guerre ont été transcrites par moi, et je ne me rappelle nullement qu'il
y fût question d'un ordre semblable.]

[19: 14,000,000 francs avaient été affectés à la reconstruction des
maisons incendiées.]

[20: Elles annonçaient et promettaient aux Napolitains le rétablissement
sur le trône de Ferdinand leur ancien roi.]

[21: Les départemens du Centre et de l'Est se distinguèrent
particulièrement. Un grand nombre de leurs habitans donnèrent des sommes
considérables, et firent équiper, à leurs frais, des compagnies, des
bataillons, des régimens entiers de partisans ou de gardes nationaux.

À Paris, un seul citoyen, M. Delorme, propriétaire du beau passage du
même nom, offrit à la patrie cent mille francs.

Un autre fit remettre à l'Empereur, le jour de la revue de la garde
nationale, un rouleau de papier attaché avec un ruban de la légion
d'honneur. On l'ouvrit; il renfermait vingt-cinq mille francs, en
billets de banque, avec ces mots: _à Napoléon, à la patrie_. L'Empereur
voulut connaître l'auteur de cette mystérieuse et délicate offrande; et
il parvint à savoir qu'elle était due à M. Gevaudan, dont plusieurs
actions semblables lui avaient déjà révélé les nobles sentimens et le
patriotisme.]

[22:

Votes.  Affirmatifs....... 1,288,357
        Négatifs..........     4,207

Armées. Affirmatifs.......   222,000
        Négatifs..........       320

Marine. Affirmatifs.......    22,000
        Négatifs..........       275

31 départemens n'envoyèrent point à tems leurs registres. Un grand
nombre de soldats, ne sachant pas signer, ne votèrent point; et les
registres de 14 régimens ne parvinrent qu'après le recensement des
votes.]

[23: Montesquieu. Grandeur et Décadence des Romains.]

[24: Jour de l'apparition de l'Acte du Congrès.]

[25: À l'époque de la discussion de l'acte additionnel, M. de Bassano,
causant avec l'Empereur, de la chambre des députés, lui dit, que le
mutisme du corps législatif était une des choses qui avait le plus
contribué à décréditer le gouvernement impérial: «Mon corps législatif
muet lui répondit, en riant, Napoléon, «n'a jamais été bien senti.
C'était un grand jury législatif. Si l'on trouve bon que douze jurés
prononcent par oui, ou par non, sur la vie et l'honneur de leurs
concitoyens, pourquoi trouver étrange ou tyrannique que 500 jurés,
choisis parmi l'élite de la nation, prononcent de la même manière sur
nos simples intérêts sociaux?»]

[26: Il avait épousé une demoiselle Beauharnais, si célèbre depuis par
son généreux dévouement.]

[27: Ce fut le duc de Vicence qui, le premier, conçut l'idée de conférer
la pairie à de grands propriétaires et à des négocians renommés. Il
n'était point d'avis que la pairie devînt héréditaire, et que le choix
des pairs fût exclusivement laissé à la couronne. Il aurait désiré que
les grands propriétaires, les manufacturiers, les négocians du premier
ordre, les hommes de lettres, les publicistes, les jurisconsultes qui se
seraient fait un grand nom, fussent admis à proposer une liste de
candidats, parmi lesquels l'Empereur aurait été libre de choisir un
certain nombre de pairs.]

[28: Lucien Bonaparte n'avait point été reconnu prince de la famille
impériale par les anciens statuts. Il pouvait en conséquence être
considéré comme ne faisant pas partie de droit de la chambre des pairs.]

[29: Cette opinion n'empêchait point l'Empereur de rendre justice au
courage et au patriotisme que M. Lanjuinais avait montrés dans des
circonstances difficiles.]

[30: Avocat célèbre, défenseur du maréchal Ney et des trois généreux
libérateurs de M. de Lavalette, Wilson, Bruce, et Hutchinson.]

[31: Depuis ministre des finances du Roi.]

[32: MM. Dupin et Roi qui lui paraissaient les chefs du parti de
l'insurrection.]

[33: Elle fut attaquée et prise, le 30 Avril, près l'île d'Ischia.]

[34: Félix Lepelletier.]

[35: Le duc d'Otrante excellait dans l'art de contourner les faits à sa
guise. Il les aggravait, ou les atténuait, avec tant de talent, les
groupait avec tant d'adresse, en déduisait les conséquences avec tant de
naturel, qu'il parvenait souvent à fasciner Napoléon. Pour le tromper et
le séduire plus sûrement, il l'accablait, dans ses rapports, de
protestations d'attachement, de fidélité; et il avait soin de se ménager
l'occasion d'y ajouter des apostilles de sa main, dans lesquelles il
faisait valoir et briller adroitement son dévouement, son discernement
et son activité. Généralement tous ses rapports étaient marqués au même
coin: beaucoup d'astuce, beaucoup de talent; ils offraient à l'oeil le
rare et précieux assemblage de l'esprit et de la raison, de la
modération et de la fermeté; on y reconnaissait à chaque mot
l'administrateur habile, le profond politique, l'homme d'état consommé;
en un mot, rien n'aurait manqué à M. Fouché, pour être placé au rang des
grands ministres, s'il eût été ce que j'appelerai un ministre honnête
homme.]

[36: Le 5e corps devint l'_armée du Rhin_, et le 6e qui d'abord n'était
qu'un corps de réserve, prit sa place sans changer de numéro.]

[37: L'ascendant qu'il exerçait sur l'esprit et le courage des soldats
était vraiment incompréhensible. Un mot, un geste suffisait pour les
enthousiasmer et leur faire affronter avec une aveugle joie les plus
effroyables dangers. Ordonnait-il mal à propos de se porter sur tel
point, d'attaquer tel autre: l'inconséquence ou la témérité de cette
manoeuvre frappait d'abord le bon sens des soldats; mais ils pensaient
ensuite que leur général n'aurait point donné un pareil ordre sans motif
et ne les aurait point exposés impunément. «Il sait bien ce qu'il fait,
disaient ils;» et ils s'élançaient à la mort aux cris de _Vive
l'Empereur!_]

[38: Ces agens soudoyés par le Roi, allaient et revenaient de Gand à
Paris et de Paris à Gand. M. le duc d'Otrante qui sans doute avait de
bonnes raisons pour les connaître, offrit à l'Empereur de lui procurer
des nouvelles de ce qui se passait au-delà des frontières; et ce fut par
eux que l'Empereur connut en grande partie la position des armées
ennemies. Ainsi M. le duc d'Otrante, si l'on en croit les apparences,
livrait d'une main à l'ennemi le secret de la France, et livrait de
l'autre à Napoléon le secret des étrangers et des Bourbons.]

[39: L'Empereur, avant de quitter Paris, avait conçu le projet de rendre
les plaines de Fleurus témoins de nouveaux combats. Il avait fait
appeler le maréchal Jourdan, et en avait tiré une foule de renseignemens
stratégiques très-importans.]

[40: Le duc de Trévise, à qui Napoléon avait confié le commandement de
la jeune garde, fut atteint, à Beaumont, d'une sciatique qui le força de
se mettre au lit.]

[41: GAUCHE,

_Sous le maréchal Ney._

1er Corps.

Infanterie.                        16,500
Cavalerie.                          1,500

2e Corps.

Infanterie.                        21,000
Cavalerie.                          1,500
Cavalerie Desnouettes.              2,100

Cuirassiers Kellerman.              2,600
                                   ------
                                   45,200

Artillerie à cheval et à pied.      2,400

Et 116 bouches à feu.

DROITE,

_Sous le maréchal Grouchy_.

3e Corps.

Infanterie.                        13,000
Cavalerie.                          1,500

4e Corps.

Infanterie.                        12,000
Cavalerie.                          1,500
Cavalerie Pajol.                    2,500
Cavalerie Excelmans.                2,600
Cuirassiers Milhaud.                2,500
                                   ------
                                   35,600

Artillerie à pied et à cheval.      2,250

Et 112 bouches à feu.

CENTRE ET RÉSERVE,

_Sous l'Empereur_.

6e Corps.

Infanterie.                        11,000
Vieille garde.                      5,000
Moyenne garde.                      5,000
Jeune garde.                        4,000
Grenadiers à cheval.                1,200
Dragons.                            1,200
                                   ------
                                   27,400

Artillerie à pied et à cheval.      2,700

Et 134 bouches à feu.

_Récapitulation._

Infanterie.                        87,500
Cavalerie.                         20,800
Artillerie à pied et à cheval.      7,350
Génie.                              2,200
                                   ------
                            Total 117,850 hommes.

Bouches à feu, 362.

]

[42: Le général Blucher n'avait point eu le tems de rappeler la totalité
de ses forces.]

[43: Cette conjecture était fondée; mais Blucher qui avait échappé à
Grouchy, s'était mis en communication par Ohaim avec Wellington, et lui
promit de faire une diversion sur notre droite. Wellington qui avait
préparé sa retraite, resta.]

[44: J'ai entendu dire que l'officier, porteur de cet ordre, au lieu de
suivre la route directe, avait cru devoir faire un immense détour pour
éviter l'ennemi.]

[45:

2e Corps.

Infanterie       16,500 )
                        )       18,000
Cavalerie         1,500 )

1er Corps.

Infanterie       12,500 )
                        )       13,700
Cavalerie         1,200 )


6e Corps.

Infanterie.       7,000          7,000
(_4000 avaient été
réunis à Grouchy_)

Division Domont et Suberwick.    2,500
Cuirassiers.                     4,800

Garde à pied.          12,500 )
Cavalerie légère.       2,100 ) 16,600
Grenadiers et dragons.  2,000 )

Artillerie.                      4,500
                                ------
                                67,100

Division Girard.                 3,000

]

[46: Ce corps s'était rallié à l'armée Prussienne depuis la bataille de
Ligny.]

[47: L'ennemi, lui-même, avoue qu'il crut en ce moment la bataille
perdue. «Le désordre, dit Blucher, se mettait dans les rangs Anglais; la
perte avait été considérable; les réserves avaient été avancées en
ligne; la position du duc était des plus critiques; le feu de
mousqueterie continuait le long du front; l'artillerie avait été retirée
en seconde ligne.»

J'ajouterai qu'un désordre bien plus grand encore régnait sur les
derrières de l'armée Anglaise; les issues de la forêt de Soignes étaient
encombrées de caissons, d'artillerie, de bagages abandonnes par leurs
guides; et de nombreuses troupes de fuyards, avaient été répandre la
confusion et l'effroi à Bruxelles et sur les routes voisines.

Si nos succès n'eussent point été interrompus par la marche de Bulow, ou
si le maréchal Grouchy (comme l'Empereur devait l'espérer) eût suivi les
traces des Prussiens, jamais victoire plus glorieuse n'aurait été
remportée par les Français. Il ne serait point échappé un seul homme de
l'armée du duc de Wellington.]

[48: On a su depuis que c'était le général Ziethen qui, lors de son
arrivée en ligne, avait pris les troupes commandées par le prince de
Saxe-Veimar pour des Français, et les avait forcées, après une fusillade
très-vive, d'abandonner un petit village qu'elles étaient chargées de
défendre.]

[49: Ils avaient à leur tête les généraux Petit et Palet de Morvan.]

[50:

                                                         Hommes.
La perte générale de l'armée du duc de Wellington,
en tués ou blessés, fut d'environ                         25,000

Et celle du prince Blucher, de                            35,000
                                                          ------
                                                          60,000

Celle des Français peut-être évaluée, savoir

Le 15 et le 16, tués ou blessés, à                        11,000
Le 18, tués ou blessés, à                                 18,000
Prisonniers                                                8,000
                                                          ------
                                                          37,000

La perte des Français eût été plus considérable sans la généreuse
sollicitude que leur témoignèrent les habitans de la Belgique. Après la
victoire de Fleurus et de Ligny, ils accoururent sur le champ de
bataille, consoler les blessés et leur prodiguer des secours. Rien
n'était plus touchant que le tableau d'une foule de femmes et de jeunes
filles, cherchant à ranimer, par des liqueurs bienfaisantes, la vie
éteinte de nos malheureux soldats, tandis que leurs époux et leurs
frères soutenaient nos blessés dans leurs bras, épanchaient leur sang,
et fermaient leurs blessures.

La précipitation de notre marche ne nous avait pas permis de faire
préparer des transports et des ambulances pour recevoir nos blessés. Les
sensibles et bons habitans de la Belgique y pourvurent avec
empressement. Ils enlevèrent nos pauvres Français du champ de bataille,
et leur offrirent un asile et tous les soins qui leur étaient
nécessaires.

Lors de notre retraite, ils nous prodiguèrent des témoignages d'intérêt
non moins attendrissans et non moins précieux. Bravant la colère des
féroces Prussiens, ils quittèrent leurs foyers pour nous enseigner les
issues propices à notre fuite, pour diriger notre marche à travers les
colonnes ennemies; quand ils se séparaient de nous, ils nous suivaient
encore des yeux, et nous exprimaient au loin combien ils étaient heureux
d'avoir pu nous sauver.

Lorsqu'ils surent qu'un grand nombre de Français étaient restés
prisonniers du vainqueur, ils s'empressèrent de leur offrir et de leur
prodiguer des consolations et des secours.

Le prince d'Orange lui-même, aussi redoutable au fort des combats que
magnanime après la victoire, devint le protecteur zélé d'une foule de
braves qui, ayant appris sur le champ de bataille à l'estimer, avaient
invoqué noblement son appui.

Enfin, pour acquitter complétement la dette de la reconnaissance, à
l'époque de douloureuse mémoire où les persécutions, l'exil, la mort,
forcèrent tant de Français de fuir le sol de la patrie, les habitans de
la Belgique, toujours sensibles, toujours bienfaisans, ouvrirent leurs
portes hospitalières à nos infortunés proscrits; et plus d'un brave,
déjà préservé par eux de la vengeance de l'étranger, fut une seconde
fois soustrait par leurs mains généreuses à la fureur d'ennemis plus
implacables encore.]

[51: Je dis 50,000 hommes, car plus de 10,000 hommes de la garde ne
prirent point de part à l'action.]

[52: Ce trait m'a été raconté; mais en voici un dont j'ai été témoin. Un
cuirassier, au fort de la bataille, avait eu les bras hachés à coups de
sabre; «je vais me faire panser, dit-il, en écumant de rage, si je ne
puis me servir de mes bras, je me servirai de mes dents... je les
mangerai!»]

[53: Parmi ces lettres imprimées, il s'en trouve une de moi écrite de
Bâle à l'Empereur au sujet de M. Werner.]

[54: M. de Flahaut voyait juste, car il paraît certain que le maréchal
Grouchy avait eu des pourparlers avec les alliés, et qu'un arrangement,
à la manière du duc de Raguse, allait être signé, lorsque le général
Excelmans fit arrêter le colonel Prussien envoyé au maréchal pour
conclure le traité déjà convenu.]

[55: Cet avis était faux.]

[56: On voit combien est injuste le reproche fait à Napoléon d'avoir,
dans ce bulletin, trahi la vérité et calomnié l'armée.]

[57: Nom donné à la partie des pays qui avoisinent les côtes.]

[58: Cette affaire et la mort de La Roche-Jaquelin eurent lieu le 11
juin, et ne furent connues à Paris que le 19.]

[59: Cette résolution fut envoyée également à la chambre des pairs, mais
la chambre, reconnaissant qu'elle n'avait pas le droit de mander les
ministres, se borna, _vu les circonstances_, à donner son approbation
aux trois premiers articles.]

[60: Le duc d'Otrante en effet écrivit à M. Manuel.]

[61: Cette réponse fut tronquée par le président; la voici dans toute
son intégrité.]

[62: On ne lui avait point donné, dans cette délibération, le titre
d'Empereur. On s'était borné à le nommer Napoléon Bonaparte.]

[63: La chambre des pairs se trouvait par conséquent anéantie et exclue
de toute participation au gouvernement.]

[64: Conformément aux ordres qui lui avaient été donnés, le maréchal
Grouchy s'était borné, dans la journée du 17, à observer les Prussiens;
mais il ne l'avait point fait avec l'ardeur et la sagacité qu'on avait
lieu d'attendre d'un général de cavalerie aussi consommé. La timidité
avec laquelle il les poursuivit, leur inspira sans doute l'idée de se
porter impunément sur les derrières de l'Empereur.

Le 18, à neuf heures du matin seulement, il quitta ses cantonnemens pour
marcher sur Wavres; parvenu à la hauteur de Valhain, il entendit la
canonnade de Mont-Saint-Jean; sa vivacité, toujours croissante, ne
permettait pas de douter que l'affaire ne fût excessivement sérieuse. Le
général Excelmans proposa de marcher au canon par la rive gauche de la
Dyle. «Ne sentez-vous donc point, dit-il au maréchal, que le canon fait
trembler la terre sous vos pas? marchons droit au lieu où l'on se bat!»
Ce conseil, qui aurait sauvé l'armée, s'il eût été suivi, ne le fut pas.
Le maréchal continua lentement ses mouvemens: à deux heures, il arriva
devant Wavres. Les corps des généraux Vandamme et Gérard cherchèrent à
s'ouvrir un passage, et perdirent inutilement du monde et du tems. À
sept heures du soir, il reçut, suivant sa déclaration, l'ordre du
major-général de marcher sur Saint-Lambert et d'attaquer Bulow; ce
qu'aurait dû lui suggérer plus tôt l'épouvantable canonnade de Waterloo
et l'ordre _donné par la première dépêche reçue le matin_, de se
rapprocher de la grande armée, et de se mettre avec elle en rapport
d'opération. Il le fit alors. Il fut passer la Dyle au pont de Limale,
et s'empara des hauteurs sans éprouver de résistance; mais la nuit étant
survenue, il s'arrêta.

À trois heures du matin, le général Thielman voulut essayer de faire
repasser la Dyle à nos troupes; il fut repoussé victorieusement. La
division Teste, la cavalerie du général Pajol, le forcèrent d'évacuer
Bielge et Wavres. Le corps de Vandamme tout entier passa la Dyle, enleva
Rosieren et s'établit en maître sur la route de Wavres à Bruxelles.

Le maréchal Grouchy, quoique l'Empereur lui eût recommandé d'entretenir
les communications et de lui donner fréquemment de ses nouvelles, ne
s'était nullement inquiété de ce qui s'était passé à Mont-Saint-Jean, et
il se disposait à continuer aveuglément ses mouvemens, lorsqu'un
aide-de-camp du général Gressot vint annoncer (il était midi) les
désastres de la veille. Le maréchal sentit alors, mais trop tard,
l'horrible faute qu'il avait commise, en restant nonchalamment sur la
rive droite de la Dyle. Il opéra sa retraite, sur deux colonnes, par
Temploux et Namur.

Le 20 au matin, son arrière-garde fut assaillie et entamée, la division
Teste, la cavalerie d'Excelmans, rétablirent l'ordre. Le 20e de dragons
et son digne colonel le jeune Briqueville reprirent à l'ennemi deux
pièces qu'ils nous avaient enlevées; le général Clary et ses hussards
sabrèrent sa cavalerie. L'armée gagna tranquillement Namur.
L'infatigable division du général Teste fut chargée de défendre cette
ville, et elle s'y maintint glorieusement jusqu'à ce que nos bagages et
nos blessés l'eussent évacuée, et que nos troupes se fussent mises en
sûreté, sur les hauteurs de Dinan et de Bouvine.

Le 22, toute l'armée était réunie à Rocroi. Le 24, elle fit sa jonction
avec les restes de Mont-Saint-Jean que l'Empereur avait ordonné de
diriger sur Rheims. Le 25, elle marcha sur la capitale. Pendant sa
retraite, elle fut en butte aux attaques acharnées des Prussiens. Elle
les repoussa toutes avec vigueur et fermeté. Le noble désir de réparer
le mal involontaire qu'elle nous avait fait à Mont-Saint-Jean,
enflammait les âmes de la plus vive ardeur; et peut-être cette armée de
braves aurait-elle changé sous les murs de Paris, les destinées de la
France, si l'on n'eût point comprimé ou trahi les inspirations de son
patriotisme et de son généreux désespoir.]

[65: Celui de forcer Napoléon à abdiquer.]

[66: La plupart des pairs avaient des commandemens dans l'armée.]

[67: Expressions littérales de la commission du général Beker.]

[68: Je me hâte de rendre ici au général l'hommage qu'il mérite; il sut
parfaitement concilier son devoir avec les égards et le respect dus à
Napoléon et à son malheur.]

[69: Sa cour, jadis si nombreuse, n'était plus habituellement composée
que du duc de Bassano, du comte de Lavalette, du général Flahaut, et des
personnes qui devaient partir avec lui, telles que ses officiers
d'ordonnance, le général Gourgaud, les comtes de Montholon, de Lascases,
et le duc de Rovigo. Le dévouement qui portait ce dernier à suivre
Napoléon, était d'autant plus honorable que Napoléon, lors de son retour
de l'île d'Elbe, lui reprocha fort durement de l'y avoir négligé. Il
passe cependant dans l'opinion (et c'est bien à tort) pour être un des
artisans du 20 Mars; mais dans tous les tems, il eut à se plaindre de
l'opinion. Elle lui impute une foule d'actions méchantes auxquelles il
ne prit véritablement aucune part, et que souvent même il s'efforça
d'empêcher. L'Empereur l'employait à toutes mains, parce qu'il lui
trouvait un jugement hardi et net, un esprit fin, et une grande habileté
pour apercevoir les conséquences d'une chose, et prendre lestement un
parti. On a jeté des soupçons défavorables sur les motifs qui
déterminèrent Napoléon à lui confier le ministère de la police; il ne
fut appelé à ce poste important que parce que l'Empereur avait
l'expérience de l'infidélité du duc d'Otrante qui lui échappait dans
toutes les occasions difficiles, et qu'il voulut le remplacer par un
homme d'un dévouement éprouvé, par un homme qui, étranger à la
révolution, et n'ayant aucun parti à ménager, pût ne servir que lui et
faire son devoir sans tergiversation.]

[70: Cette épithète n'était point une insulte dans la bouche de
Napoléon. Il s'en servait habituellement, même avec ses ministres,
lorsqu'ils montraient de l'irrésolution.]

[71: Les inquiétudes que lui ont donné la terreur de 1815, l'ont
conduite au tombeau. Qu'on me pardonne ces détails et cette note.]

[72: Détails communiqués.]

[73: C'est-à-dire, marqua avec des épingles les positions des ennemis.]

[74: L'Empereur instruit des manoeuvres de M. Fouché, dit: «il est
toujours le même, toujours prêt à mettre son pied dans le soulier de
tout le monde.»]

[75: Ces résolutions consistaient dans l'envoi du général Beker à la
Malmaison pour y garder à vue Napoléon.]

[76: La Chambre vota, le 2 juillet, une adresse aux Français. Cette
adresse, morte en naissant, avait rapport à la situation politique de la
France vis-à-vis des alliés. Elle m'a paru offrir peu d'intérêt, et j'ai
cru devoir me dispenser d'en faire une mention spéciale. Elle donna lieu
cependant à un incident remarquable. M. Manuel, rédacteur principal de
cette adresse, n'avait pas jugé convenable d'y parler du successeur de
l'Empereur, et la chambre décida qu'on ajouterait dans l'adresse, que
NAPOLÉON II avait été appelé à l'Empire.]

[77: On sent que je raisonne ici, comme partout ailleurs, dans le sens
du mandat donné à la commission.]

[78: Ces dépêches n'ayant aujourd'hui aucun intérêt, je ne les
rapporterai point.]

[79: Si l'on en croit la déclaration de Macirone, confirmée par le
témoignage de deux autres agens secrets, MM. Maréchal et St. Jul***, le
duc d'Otrante écrivit à lord Wellington par une lettre dont M. Macirone
fut porteur, et qu'il cacha dans ses bas, que l'exaltation des fédérés
et des Bonapartistes était au comble et qu'il ne serait plus possible de
les contenir, si le duc de Wellington ne se hâtait de venir mettre fin à
leurs fureurs par l'occupation de Paris.]

[80: Ce fut dans ce moment, que l'Empereur déclara au gouvernement qu'il
était sûr d'écraser l'ennemi, si on voulait lui confier le commandement
de l'armée.]

[81: _Adresse de l'armée à la Chambre des Représentans._

     Représentans du peuple,

     Nous sommes en présence de nos ennemis; nous jurons entre vos mains
     et à la face du inonde, de défendre jusqu'au dernier soupir, la
     cause de notre indépendance et l'honneur national. On voudrait nous
     imposer les Bourbons, et ces princes sont rejetés par l'immense
     majorité des Français. Si on pouvait souscrire à leur rentrée,
     rappelez-vous, Représentans, qu'on aurait signé le testament de
     l'armée, qui, pendant vingt années, a été le _palladium_ de
     l'honneur français. Il est à la guerre, surtout lorsqu'on la fait
     aussi longuement, des succès et des revers. Dans nos succès, on
     nous a vus grands et généreux; dans nos revers, si on veut nous
     humilier, nous saurons mourir.

     Les Bourbons n'offrent aucune garantie à la nation. Nous les avions
     accueillis avec les sentimens de la plus noble confiance; nous
     avions oublié tous les maux qu'ils nous avaient causés par un
     acharnement à vouloir nous priver de nos droits les plus sacrés. Eh
     bien, comment ont-ils répondu à cette confiance? Ils nous ont
     traités comme rebelles et vaincus.

     Représentans, ces réflexions sont terribles, parce qu'elles sont
     vraies. L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les
     Bourbons pour les remettre sur le trône de France; elle dira aussi
     la conduite de l'armée, de cette armée essentiellement nationale;
     et la postérité jugera qui mérita le mieux l'estime du monde.

     Au camp de la Villette, 30 juin 1815, 3 heures après midi.

     _Signé_, le maréchal ministre de la guerre, prince d'ECKMUHL, le
     général en chef comte VANDAMME; les lieutenans généraux comte
     PAJOL, baron FREYSSINET, comte ROGUET, BRUNET, baron LORCET,
     AMBERT; les maréchaux de camp comte HARLET, PETIT, baron
     CHRISTIANI, baron HENRION, Marius CLARY, CHARTRAN, CAMBRIEL,
     JEANNET, le major GUILLEMAIN.
]

[82: On voit, d'après ce passage, que Wellington avait sans doute
communiqué au prince Blucher la lettre de M. Fouché.]

[83: Cette proclamation est du duc d'Otrante.]

[84: Elles furent publiées par ordre de la chambre.]

[85: Les événemens ont justifié la prudence des maréchaux; mais je ne
juge pas les événemens, je les expose.]

[86: Le 23 Juin, M. Carnot, après avoir déposé à la chambre des pairs
l'acte d'abdication de l'Empereur, entra dans quelques détails sur
l'état de l'armée. Le maréchal Ney se leva et dit... «Ce que vous venez
d'entendre est faux, de toute fausseté. Le maréchal Grouchy et le duc de
Dalmatie, ne sauraient rassembler soixante mille hommes... le maréchal
Grouchy n'a pu rallier que sept à huit mille hommes; le maréchal Soult
n'a pu tenir à Rocroy; vous n'avez plus _d'autre moyen_ de sauver la
patrie, que les négociations.» M. Carnot et le général de Flahaut
réfutèrent sur-le-champ cette imprudente dénégation. Le général Drouot
acheva de foudroyer le maréchal à la séance suivante... «J'ai vu avec
chagrin, dit-il ce qui a été dit pour affaiblir la gloire de nos armées,
exagérer nos désastres ou diminuer nos ressources. Je dirai ce que je
pense, ce que je crains, ce que j'espère; vous pouvez compter sur ma
franchise. Mon attachement à l'Empereur ne peut être douteux; mais avant
tout et par dessus tout, j'aime ma patrie.» Le général fit alors un
récit avéré et véridique des batailles de Ligny et de Mont-St.-Jean; et
après avoir justifié l'Empereur des torts qu'on cherchait indirectement
à lui imputer, il reprit: «tel est l'exposé de cette funeste journée;
elle devait mettre le comble à la gloire de l'armée française, détruire
toutes les vaines espérances de l'ennemi, et peut-être donner
très-prochainement la paix à la France... Mais le ciel en a décidé
autrement... Quoique nos pertes soient considérables, notre position
n'est cependant pas désespérée; les ressources qui nous restent sont
bien grandes, si nous voulons les employer avec énergie... une semblable
catastrophe ne doit pas décourager une nation grande et noble comme la
nôtre... Après la bataille de Cannes, le sénat Romain vota des
remerciemens au général vaincu, parce qu'il n'avait point désespéré du
salut de la république, et s'occupa sans relâche de lui donner les
moyens de réparer les désastres qu'il avait occasionnés... Dans une
circonstance moins critique, les représentans de la nation se
laisseront-ils abattre? et oublieront-ils les dangers de la patrie pour
s'occuper de discussions intempestives au lieu de recourir à un remède
qui assure le salut de la France.]

[87: Les plénipotentiaires, partis de Laon le 26 juin, arrivèrent le 1er
juillet au quartier général des souverains alliés à Haguenau.

Les souverains ne jugèrent point convenable de leur accorder d'audience,
et nommèrent pour les entendre: l'Autriche, le comte de Walmoden; la
Russie, le comte de Capo d'Istria; la Prusse, le général Knesbeck;
l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stewart, n'ayant point de pouvoir _ad
hoc_, fut invité simplement à assister aux conférences.

Lord Stewart ne manqua point, ainsi que les instructions donnés aux
plénipotentiaires l'avaient prévu, de contester la légitimité de
l'existence des chambres et de la commission, et demanda aux députés
Français, de quel droit la nation prétendait expulser son Roi et se
choisir un autre souverain?

«Du droit, lui répondit M. de La Fayette, qu'eut la Grande-Bretagne de
déposer Jacques, et de couronner Guillaume.»

Cette réponse ferma la bouche au ministre anglais.

Les plénipotentiaires, avertis par cette question des dispositions des
alliés, s'attachèrent moins à obtenir Napoléon II qu'à repousser Louis
XVIII. Ils déclarèrent, dit-on, que la France avait pour ce souverain et
sa famille une aversion invincible, et qu'il n'était aucun prince
qu'elle ne consentît à adopter, plutôt que de rentrer sous leur
domination. Ils insinuèrent enfin, que la nation pourrait agréer le duc
d'Orléans, ou le roi de Saxe, s'il ne lui était pas possible de
conserver le trône au fils de Marie-Louise.

Les ministres étrangers, après quelques pourparlers insignifians,
terminèrent poliment la conférence; et le soir les plénipotentiaires
français furent congédiés par la note ci-après.

_Haguenau, 1er Juillet._

«D'après la stipulation du traité d'alliance qui porte qu'aucune des
parties contractantes ne pourra traiter de paix ou d'armistice que d'un
commun accord, les trois cours, qui se trouvent réunies, l'Autriche, la
Russie et la Prusse, déclarent ne pouvoir entrer présentement dans
aucune négociation; les cabinets se réuniront aussitôt qu'il sera
possible.

«Les trois puissances regardent comme une condition essentielle de la
paix et d'une véritable tranquillité, que Napoléon Bonaparte soit hors
d'état de troubler, dans l'avenir, le repos de la France et de l'Europe;
et d'après les événemens survenus au mois de mars dernier, _les
puissances doivent exiger que Napoléon Bonaparte soit remis à leur
garde_.

(Signé) WALMODEN, CAPO D'ISTRIA, KNESBECK.]

[88: Cette constitution, calquée sur l'acte additionnel, n'en différait
que par l'abolition de la noblesse héréditaire, et encore M. Manuel qui
développa dans cette discussion un talent du premier ordre, était-il
d'avis que la noblesse ne fût point supprimée, comme étant
essentiellement nécessaire dans une monarchie. Si j'avais à faire
l'éloge de l'acte additionnel et le procès à ses contempteurs, je me
bornerais à leur nommer cette constitution.]

[89: Cette chambre, depuis l'abdication de Napoléon, ne fut plus qu'une
superfétation. Le départ des pairs qui faisaient partie de l'armée,
acheva de la plonger dans une nullité absolue. Sans patriotisme, sans
énergie, elle se bornait à sanctionner de mauvaise grâce les mesures
adoptées par les représentans. M. Thibaudeau, M. de Ségur, M. de Bassano
et quelques autres, s'élevèrent seuls à la hauteur des circonstances; M.
Thibaudeau se fit particulièrement remarquer, le 28 juin et le 2
juillet, par deux discours sur notre position politique, qui furent
regardés alors et le seront long-tems encore, comme de beaux monumens de
courage, de patriotisme et d'éloquence.]

[90: Je rappelle ici l'observation précédente, que je me borne à
raconter les faits, sans les juger.]

[91: Le 8 juillet, M. de Vitrolles fit insérer dans le _Moniteur_
l'article officiel suivant.

     «_Paris, ce 7 juillet_.--La commission de gouvernement a fait
     connaître au Roi, par l'organe de son président, qu'elle venait de
     se dissoudre.»

     Cet article, composé dans le dessein de faire croire à la France et
     à l'Europe que la commission avait déposé volontairement son
     autorité dans les mains du Roi, excita les vives réclamations du
     duc de Vicence. Incapable de transiger avec son devoir, avec la
     vérité, il se rendit sur-le-champ chez le ministre du Roi (le duc
     d'Otrante), lui reprocha durement d'avoir compromis la commission,
     et lui déclara qu'il ne sortirait point de chez lui sans avoir
     obtenu son désaveu formel. Le ministre protesta que cet article
     n'était point son ouvrage, et consentit à le désavouer.

     Le comte Carnot, le Baron Quince, le général Grenier, s'étant
     joints au duc de Vicence, ce dernier écrivit dans le cabinet du duc
     d'Otrante, la lettre ci-après, dont il est inutile, je pense, de
     faire remarquer la hardiesse et la fermeté.

     «Monsieur le duc, la commission du gouvernement n'ayant pu ni dû
     charger votre Excellence d'aucune mission en se retirant, nous le
     prions de faire désavouer l'article inséré au _Moniteur_ de ce jour
     8 juillet, et d'obtenir l'insertion de notre dernier message aux
     deux chambres.

     (Signé) CAULINCOURT, CARNOT, QUINETTE GRENIER.

Le duc d'Otrante répondit à cette lettre, par la déclaration que voici:

     «Messieurs, la commission du gouvernement s'étant dissoute le 7
     juillet, tout acte émané d'elle, postérieurement à son message aux
     chambres, est nul, et doit être regardé comme non avenu.

     «Votre réclamation contre l'article inséré dans le _Moniteur_ du 8
     juillet est juste; je le désavoue comme nullement fondé, et publié
     sans mon autorisation.

     (Signé) LE DUC D'OTRANTE.

]

[92: Paroles recueillies par M. de Lascases.]

[93: Au même moment, Louis XVIII entra à Paris. Par une autre
singularité assez remarquable, ce fut également le jour de la première
entrée du Roi dans la capitale que l'Empereur se rendit à bord du brick
qui le conduisit à Porto-Ferrajo.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Cent Jours (2/2) - Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du - retour et du règne de Napoléon en 1815." ***

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