Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Félix Poutré - Drame historique en quatre actes
Author: Fréchette, Louis, 1839-1908
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Félix Poutré - Drame historique en quatre actes" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
 
Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.



Félix Poutré

Drame historique en quatre actes

Par Louis H. Fréchette



PERSONNAGES

  Félix Poutré, 21 ans.
  Poutré, père de Félix, 60 ans.
  Béchard, 40 ans.
  Cardinal, Membre du Parlement, 35 ans.
  Duquette, Étudiant en Droit, 21 ans.
  Toinon, paysan, 20 ans.
  Camel, (un traître) 30 ans.
  Dr. Arnoldi, 60 ans.
  Le Shérif.
  Le Geôlier.
  Un Juge.
  1er Conjuré.
  2ème Conjuré.
  3ème Conjuré.
  Un Policeman.
  Le Bourreau, des Soldats Anglais, des Policemen, des Patriotes,
  des Prisonniers, des Officiers de Justice.



Acte I

_Le décor représente la rue St-Jean-Baptiste à Montréal.
Il fait nuit._


SCÈNE I

  _CAMEL, un POLICEMAN_

CAMEL, _enveloppé dans un grand manteau_--Vous voyez cette porte,
n'est ce pas?

POLICEMAN--Oui.

CAMEL--C'est là. Vous arriverez à minuit, entendez-vous? C'est à
cette heure-là à peu près que tous les Patriotes seront rassemblés.

POLICEMAN--Sont-ils nombreux?

CAMEL--Cela dépend; mais venez toujours en force, car les brigands
sont armés, et pourraient bien faire une chaude résistance. Vous
aurez le soin de me protéger si l'on veut porter la main sur moi . . .

POLICEMAN--Soyez tranquille. Dans quelle partie de la maison
sont-ils assemblés?

CAMEL--Vous y serez conduits. Comme l'usage de toute lumière est
strictement défendu dans les corridors, on ne verra vos uniformes
que lorsque vous serez introduits dans la salle des séances. Le mot
d'ordre est: «Vengeance et liberté.» Aux mots «Qui va là,» vous
répondrez: «Brutus!»

POLICEMAN--Bien! . . .

CAMEL--Voilà qui est convenu. A minuit.

POLICEMAN--A minuit! (_Il sort._)


SCÈNE II

  _CAMEL seul_

CAMEL--Ah! Ah! Ah! . . . Je les tiens . . . Ils n'échapperont pas
cette fois . . . Presque tous pris dans un seul coup de filet . . .
Comme le gouvernement va m'avoir de l'obligation! Comme la récompense
sera belle . . . Aussi, comme il m'a fallu de la patience, de la
diplomatie et de l'audace pour en arriver là. Me faire passer pour un
patriote, me faire admettre au nombre des conjurés, les tromper tous
par mes protestations de dévouement à leur cause . . . J'ai tout
fait, avec habileté, avec talent, avec génie! . . . Camel, Camel, tu
es un grand homme! Tu es destiné à devenir un premier ministre pour
le moins! . . . Il est bien dix heures maintenant, ils doivent être
déjà assemblés. Entrons! (_Il frappe trois coups espacés à une porte
au fond._)

UNE VOIX, _en dehors_--Qui va là?

CAMEL--Brutus!

UNE VOIX, _en dehors_--Le mot d'ordre?

CAMEL--Vengeance et liberté. (_La porte s'ouvre et Camel entre._)

_Le décor change et représente une salle souterraine. Plusieurs
conjurés sont autour d'une table. L'un d'eux est près de la porte
d'entrée. Des armes de toute espèce sont suspendues aux murs._


SCÈNE III

  _CARDINAL, CAMEL, CONJURÉS_

CARDINAL--Avons-nous des nouvelles des États-Unis?

1er CONJURÉ--Oui, deux des nôtres sont à New York, organisant des
comités de secours. Le No. 36 est parti pour Washington pour
s'aboucher avec les autorités. Le No. 17 m'écrit de Burlington
qu'une grande quantité d'armes doit lui être envoyée d'Albany,
et qu'il se prépare à nous les faire tenir au premier signal
d'insurrection. Enfin toutes les sympathies du peuple américain
sont pour nous, et nul doute qu'on nous fournira autant d'armes
et de munitions que nous en aurons besoin.

LES CONJURÉS--Bravo!

CARDINAL, _consultant ses notes_--Le No. 20 est-il revenu de Québec?

2ème CONJURÉ--Me voici. J'ai assisté à l'assemblée des Frères
samedi. Je suis d'opinion que nous ne pouvons rien tenter à Québec
pour le moment. À part quelques jeunes gens enthousiastes et
dévoués, la population toute entière croupit dans une apathie
déplorable. L'avis général est qu'à moins d'un mouvement sérieux
dans tous les pays, il ne faut pas compter sur Québec.

CARDINAL--C'est à peu près ce qu'on m'a déjà rapporté. Et
Trois-Rivières?

2ème CONJURÉ--J'y suis arrêté. La population est encore plus nulle
qu'à Québec. Impossible de la remuer. Il existe cependant une
organisation assez active chez un petit nombre de patriotes zélés
qui s'entendent avec les Fidèles de Nicolet. Ils ont appris
par leurs affiliés de Québec que le gouvernement devait faire
transporter à Montréal une quantité considérable d'armes et de
munitions, et ils ont conçu le dessein de s'en emparer par un coup
de main hardi. Mais comme ils ne veulent pas agir inconsidérément
et surtout prématurément, ils attendent nos instructions.

1er CONJURÉ--C'est une idée superbe, il nous faut ces armes à tout
prix!

CAMEL--Des armes et des munitions: il n'y a que cela qui nous
manque. (_À part._) Encore une découverte! On dirait que la
Providence conspire avec moi.

CARDINAL--Et le No. 27, est-il de retour à Montréal?

1er CONJURÉ--Oui. Il est attendu ici de minute en minute. On dit
qu'il a fait des prodiges dans le sud. A sa voix les campagnes se
soulèvent comme un seul homme. Si nous réussissons, nous lui devrons
une bonne part de notre succès . . .

CARDINAL--Noble coeur! . . . Si tous avaient le même courage et le
même dévouement! (_On frappe à la porte._) Du silence . . . C'est
peut-être lui.

3ème CONJURÉ--Qui va là?

DUQUETTE, _en dehors_--Brutus!

CARDINAL--C'est sa voix; c'est lui.

3ème CONJURÉ--Le mot d'ordre?

DUQUETTE, _en dehors_--Vengeance et liberté! . . .

3ème CONJURÉ, _ouvrant la porte_--Entrez! (_Duquette entre._)


SCÈNE IV

  _Les Précédents, DUQUETTE_

DUQUETTE--Frères, la paix soit avec vous, et Dieu sauve le Canada!

LES CONJURÉS--Dieu sauve le Canada!

CARDINAL, _conduisant Duquette sur le devant de la scène_--Mon cher
Duquette! . . . (_Il lui serre la main._)

DUQUETTE--Mon cher Cardinal! . . .

CARDINAL--Sois prudent; je ne sais ce qui me dit que nous avons un
traître parmi nous.

DUQUETTE--Un traître!

CARDINAL--Oui! Il y a longtemps que je l'épie et je suis à prendre
les moyens de le faire se trahir lui-même. J'espère l'y amener.

DUQUETTE--Et que lui ferons-nous?

CARDINAL--Nous verrons. En attendant, le plus important c'est de
le découvrir.

CAMEL, _à part_--Je donnerais beaucoup pour savoir ce qu'ils se
communiquent si mystérieusement. Si ce sont des plans qu'ils
combinent, ils ne comptent guère avec ce qui doit leur arriver
ce soir.

CARDINAL, _à Duquette_--Et ton voyage? On dit que tu as fait des
merveilles? . . .

DUQUETTE--J'ai en effet réussi au-delà de mes espérances. Toutes
les populations sont admirablement disposées. Quatre mille hommes
sont déjà enrôlés et prêts à partir aussitôt que nous pourrons
leur fournir des armes; mais nous parlerons de tout cela à tête
reposée . . . J'ai vu ce jeune homme de Napierville dont vous
m'avez parlé . . .

CARDINAL--Poutré?

DUQUETTE--Oui.

CARDINAL--Eh bien?

DUQUETTE--Vingt-et-un ans, une taille d'athlète, un poignet d'acier
et un coeur de brave . . . Et de plus très populaire auprès des
habitants . . . C'est certainement l'homme qu'il nous faut dans
cet endroit-là. Le Docteur Côte a eu une entrevue avec lui et m'a
chargé de le conduire à Montréal pour prendre vos instructions . . .

CARDINAL--Il est ici?

DUQUETTE--Oui, dans l'appartement voisin. Vais-je l'introduire?

CARDINAL--Immédiatement. (_Duquette sort._) Frères, les nouvelles
qui nous arrivent des campagnes du sud sont encourageantes au plus
haut point. Avant trois semaines, l'étendard de l'indépendance
sera déployé sur plusieurs points à la fois, et dans un mois, je
l'espère, le pays tout entier se lèvera comme un seul homme pour
écraser ses oppresseurs!

LES CONJURÉS--Bravo! . . .

CARDINAL--Point d'enthousiasme; c'est ce qui nous a perdus l'année
dernière. Notre cause a été compromise dans une tentative héroïque,
mais trop hâtive et mal calculée. Trop de coeur et pas assez de
tête . . . Non, point d'enthousiasme, mais de la froideur dans vos
calculs et de l'énergie dans l'exécution; surtout du dévouement! Et
ce que nous n'avons pu faire l'année dernière, nous le ferons cette
année. Mais il ne faut pas se le dissimuler, il nous faut du courage
et de la prudence, car c'est le sort de tout un peuple que nous
allons jouer à pile ou face. (_On frappe._)

3ème CONJURÉ--Qui va là?

DUQUETTE, _en dehors_--Brutus.

3ème CONJURÉ--Le mot d'ordre?

DUQUETTE, _en dehors_--Vengeance et liberté! . . .

3ème CONJURÉ, _ouvrant la porte_--Entrez! (_Duquette et Félix
entrent._)


SCÈNE V

  _Les Précédents, FÉLIX_

DUQUETTE, _à Cardinal_--Le voici!

CAMEL, _à part_--Félix Poutré! . . . L'être exécrable que l'enfer
s'est plu à jeter sans cesse en travers de ma route! C'est lui
surtout qu'il me faut!

CARDINAL, _à Félix_--Bien, jeune homme! (_Il lui serre la main._)
Tu sais ce dont il s'agit; es-tu des nôtres? . . .

FÉLIX--Messieurs, si votre intention est de renverser le
gouvernement et de faire avaler une pilule évacuative à Messieurs
les Anglais, vous pouvez compter sur moi. Il y a longtemps que ça me
démange, et nom d'un nom! j'ai hâte de me frotter un peu avec des
habits rouges.

CARDINAL--A la bonne heure! Tu seras satisfait avant longtemps. Et
puis, comme tu es un garçon intelligent, plein de bonne volonté, et
surtout, bon patriote, tu peux jouer un grand rôle, si tu veux; mais
il faut que tu sois bien prêt à tout.

FÉLIX--Soyez tranquille. Ça y est!

CARDINAL--Songez-y bien. C'est une sérieuse affaire que nous
entreprenons. C'est notre tête que nous jouons tous. Une fois parti
on ne pourra plus reculer. Bon gré mal gré, il faudra aller jusqu'au
bout.

FÉLIX--Je ne suis pas homme à reculer. Toutes mes réflexions sont
faites. Je veux délivrer mon pays, et je vous suis. Arrive que
pourra! Mais il serait assez bon de prendre nos précautions cette
fois; car, voyez-vous, les coups sont quelquefois pour nous.

DUQUETTE--C'est justement parce que nous n'avons pas réussi l'année
dernière que l'expérience ne nous fera pas défaut cette fois-ci.
Vous comprenez que nous savons aujourd'hui par où nous avons péché.

FÉLIX--Je vais vous le dire tout de suite, moi, par où vous avez
péché: c'est d'avoir envoyé les habitants se battre avec des fusils
sans plaque. Comment voulez-vous que nous déplantions un Anglais
avec un fusil qui ne vaut pas mieux qu'un bâton? Vous voulez que
nous nous battions; nous sommes prêts. Ah! vous en trouverez des
hommes, allez. Mais au moins donnez-nous des armes; des fusils, des
canons, de la poudre et des balles. Avec tout cela, je vous promets
qu'il en sautera des Anglais.

CARDINAL--Vous en aurez des fusils et des balles. Toutes nos mesures
sont prises. Nous avons en ce moment aux États-Unis des affiliés
occupés à nous procurer tout cela. L'important pour le moment, c'est
d'obtenir quelques fonds. Deux choses sont pressantes: 1. organiser
des comités qui deviendront des compagnies plus tard; 2. lever
autant d'argent que possible pour l'achat des armes qu'il nous faut.
Tu es populaire dans les environs de Napierville: veux-tu te dévouer
à l'une et à l'autre?

FÉLIX--Vous connaissez ma réponse.

CARDINAL--Bien, je n'attendais rien moins de votre patriotisme,
Félix Poutré. Je vais vous assermenter et vous vous mettrez de suite
à l'oeuvre. (_Il lui présente une Bible, et tous les conjurés se
rangent autour de Félix, et lèvent la main droite._) «Vous jurez à
Dieu et à votre patrie d'employer toute votre énergie et tout votre
courage pour chasser les Anglais du soi du Canada, et de ne vous
arrêter que lorsqu'il n'en restera plus un seul dans ses limites!»
(_Il baise la Bible et se retire._)

LES CONJURÉS--Ainsi soit-il!

CARDINAL--Maintenant, Félix Poutré, le pays compte sur vous. Gardez
cet Évangile, et parcourez les campagnes pour administrer le même
serment à tous les patriotes qui voudront se joindre à nous. En même
temps, nous solliciterons quelques souscriptions dont le produit
sera employé à l'achat des armes qu'il nous faut pour réussir.
Voulez-vous faire cela avec zèle et discrétion?

FÉLIX--Je le promets sur ma tête et sur mon honneur! (_On frappe._)

3ème CONJURÉ--Qui va là?

UNE VOIX, _en dehors_--Brutus!

3ème CONJURÉ--Le mot d'ordre?

UNE VOIX, _en dehors_--Vengeance et liberté!

3ème CONJURÉ, _ouvrant la porte_--Entrez! (_Entrent dix Policemen._)


SCÈNE VI

  _Les Précédents, POLICEMEN_

LES CONJURÉS--Nous sommes trahis! . . .

CAMEL, _à part_--Sitôt! Ils ne devaient pourtant pas être ici avant
minuit . . .

DUQUETTE--Défendons-nous, mort au traître! . . .

CARDINAL--Du calme, Duquette; laissez-moi faire!

CAMEL, _se rangeant du côté de la Police_--Policemen, ces hommes
sont tous des conspirateurs; ils ont juré de renverser le
gouvernement de Sa Majesté . . . Je les dénonce . . . (_Montrant
Cardinal._) Voici leur chef; (_montrant Félix_) et voici le dernier
affilié, et peut-être le plus dangereux de tous!

LES CONJURÉS--Le traître!

CARDINAL--Le lâche! . . .

CAMEL, _montrant un papier aux policemen_--Voici mes ordres signés
du Shérif. Policemen, arrêtez-les tous! (_Personne ne bouge._)
Arrêtez-les tous, vous dis-je, et que pas un seul ne puisse
s'échapper! . . .

CARDINAL, _aux Policemen_--Frères, (_montrant Camel_) emparez-vous
de ce traître! (_À Camel._) Ah! . . . lâche, il y a longtemps que
je soupçonnais la trahison, et que j'avais l'oeil sur toi! Tu
nous tendais des pièges; tu t'y es laissé prendre toi-même comme
un imbécile. Ces hommes que tu as pris pour des mercenaires du
gouvernement dont tu t'es fait le servile valet, sont, des nôtres,
entends-tu? Je leur ai fait prendre ce costume pour te forcer à
lever le masque; et maintenant que nous t'avons vu tel que tu es,
nous savons ce qui nous reste à faire.

LES CONJURÉS--A mort! à mort!

CAMEL--Grâce! pour l'amour de Dieu!

CARDINAL--Grâce? vil espion; si tu en valais la peine, je te ferais
sauter la cervelle comme une vieille calebasse pourrie, je jetterais
ta sale carcasse aux chiens; mais les armes que nous avons prises
pour délivrer la patrie, ne doivent pas commencer par se souiller du
sang d'un renégat. Au cachot, misérable! C'est là que tu attendras
le jugement que ta trahison mérite! (_On jette Camel à la cave._)

LES CONJURÉS--C'est cela. Bravo! . . .

CARDINAL--Frères, nous venons d'échapper à un grand danger.
Remercions la Providence qui protège aussi visiblement la cause pour
laquelle nous allons combattre. Allons nous mettre à l'oeuvre.
Voici les plis cachetés dans lesquels chacun de nous trouvera le
mot d'ordre, et les dispositions des chefs. Prenez: soyez prudents,
et Dieu sauve le Canada!

LES CONJURÉS--Dieu sauve le Canada!

CARDINAL, _à Duquette_--Toi, viens avec moi! (_À Félix._) Jeune
homme, c'est entendu, adieu! à la vie à la mort! . . . (_Il lui serre
la main._) Sortons.(_Tous sortent._)

FÉLIX, _resté en arrière_--Dans six mois le Canada sera libre! . . .
Et moi? . . . Dans six mois, Félix Poutré sera mort, ou sera un grand
homme! . . . (_Il sort._)



Acte II

_Le décor représente une grande route._


SCÈNE I

_On entend un chant, d'abord lointain, se rapprochant, et une
troupe de patriotes entrant à droite en chantant:_

UN PATRIOTE--En avant! marchons, etc.
  O Canadiens, peuple de braves,
  La liberté rouvre ses bras!
  On nous disait: soyez esclaves!
  Nous avons dit: soyons soldats!
  Aux armes donc, fiers patriotes,
  Ressuscitons les sans-culottes!
  En avant, marchons!
  Contre les canons!
  A travers le fer, le feu, les bataillons!
  Marchons, sus aux despotes! (_bis_)

LE CHOEUR--En avant, marchons, etc.

(_Ils sortent à gauche en chantant._)

TOINON, _resté seul en arrière, avec un grand sabre tout rouillé
sur l'épaule_--Ste Anne du Nord! Si je pouvais donc déplanter un
Anglais! . . . Ça serait-y rien qu'un petit. . . . avec le sabre
à mon grand-père. . . . Il m'semble que ça y ferait plaisir,
c'pauv'défunt! . . . (_Il chante sur un ton faux, en s'en allant à
gauche:_) En avant, marchant, à travers les champs . . . (_Cardinal
et Duquette entrent à droite._)

CARDINAL, _à Toinon_--Garçon, attends! j'ai à te parler. (_À
Duquette._) Tu dis qu'il s'est échappé?

DUQUETTE--Oui, et voici même la lettre que je viens de recevoir à ce
sujet. (_Il lit:_) «Camel s'est évadé hier de la prison où nous
l'avions enfermé. Il est probable qu'à l'heure où je t'écris, nous
sommes tous dénoncés. On m'assure que le traître est parti ce matin
pour Napierville. Ainsi, soyez sur vos gardes. (_Signé._) No. 12».
Vous voyez que nous n'avons pas de temps à perdre.

CARDINAL--Ainsi, il est probable qu'il est en ce moment à
Napierville?

DUQUETTE--C'est très possible.

CARDINAL, _à Toinon_--Garçon, tu connais le capitaine Félix Poutré?

TOINON--Ben, j'penserais!

CARDINAL--Eh bien, cours à Napierville, et dis-lui que Camel s'est
échappé de prison; qu'il doit être en ce moment dans les environs,
et qu'il faut s'emparer de sa personne à tout prix. Va, tu seras
récompensé.

TOINON--Ça y est. (_Il sort à gauche en chantant:_) «Quand le feu fut
dans les sapins, ça flambait ben, ça flambait ben.»

(_Cardinal et Duquette le suivent._)

_Le décor s'ouvre et représente l'intérieur de la demeure de
Poutré._


SCÈNE II

  _POUTRÉ, père et CAMEL (assis)_

CAMEL--Je vous dis qu'il y était, moi; et que cette maudite
canaille a eu l'audace d'attaquer Odeltown où les volontaires
étaient retranchés; qu'ils se sont battus deux jours de suite
comme des enragés brigands qu'ils sont. Mais heureusement qu'ils
n'avaient pour armes que quelques mauvais fusils et les troupes
du gouvernement n'ont pas eu de peine à repousser leurs attaques.

POUTRÉ--Pauvres enfants!

CAMEL--Oui, pauvres enfants, des rebelles qui, s'ils tombent
maintenant sous la patte du gouvernement, recevront certainement ce
qu'ils méritent. Entendez-vous, père Poutré, et votre Félix pourrait
bien, avant longtemps, essayer une cravate plus dure qu'une cravate
de marié!

POUTRÉ--Mais qui donc t'a dit, Camel, que Félix faisait partie des
révoltés? Il est parti depuis huit jours pour Lacolle où il règle
quelques-unes de mes affaires.

CAMEL--Allons donc! allons donc! on sait ce qu'on sait. Et si je
vous disais, moi, que depuis un mois, il parcourt les campagnes pour
assermenté les rebelles et lever des fonds pour acheter des armes
aux États-Unis; qu'il a ainsi réuni plus de trois mille vauriens,
organisé des comités, tenu des conciliabules, et soulevé partout
cette canaille qui est heureusement dispersée maintenant!

POUTRÉ, _à part_--Le traître sait tout! (_Haut._) C'est impossible
ce que tu me dis là, Camel. Mon fils ne s'est jamais mêlé des
troubles du pays. Mais, toi, tu fais un bien vil métier en décriant
ainsi tes compatriotes, et en essayant de faire planer de tels
soupçons sur la conduite de tes frères.

CAMEL--Ta, ta, ta, ta! Tenez, le père, si j'écoutais mon devoir, je
devrais les dénoncer plutôt, et le gouvernement m'en saurait gré . . .
(_On entend chanter ait loin:_ En avant! marchons, _etc._) Tenez,
les voilà qui s'approchent! (_On entend des coups de fusil._)
Entendez-vous la fusillade? C'est sans doute quelque escarmouche
de l'autre côté de la rivière. Il est maintenant 7 heures du soir:
bien! avant qu'il soit 11 heures, les troupes se seront emparées
du village. Au revoir, père Poutré. (_Il sort._)


SCÈNE III

  _POUTRÉ seul_

POUTRÉ--Oui, au revoir, maudit pourvoyeur de potence! S'il fallait
chasser quelqu'un du pays, c'est bien par les chenapans de ton
espèce qu'il faudrait commencer! . . . Mais Félix ne revient toujours
pas . . . pourvu qu'il ne lui soit point arrivé malheur . . . qui sait
où sa mauvaise tête peut le conduire . . . O mon Dieu, conservez-moi
le seul espoir de mes cheveux blancs! (_Une troupe de patriotes
entrent en chantant. Ils sont armés de fourches, de faux et de
mauvais fusils._)


SCÈNE IV

  _POUTRÉ, BÉCHARD, TOINON, PATRIOTES_

POUTRÉ--Eh bien, Béchard? (_Il lui serre la main._)

BÉCHARD--Et Félix?

POUTRÉ--Il n'est pas avec vous? Mon Dieu, qu'est-il devenu?

BÉCHARD--Il est parti hier soir, pour aller à Lacolle chercher des
fusils. Nous le cherchons; le temps presse; il devrait être de
retour depuis longtemps.

(_Félix entre._)


SCÈNE V

  _Les Précédents, FÉLIX_

BÉCHARD--Le voilà! Eh bien, Félix, voilà quatre heures que nous
te cherchons . . .

FÉLIX, _découragé_--Pas d'armes, pas d'armes! Pas un seul fusil,
pas une seule cartouche! . . . Mes amis, nous sommes trompés,
vendus, sacrifiés! . . . Où est-il, que je lui dise en face ce
qu'il est? . . .

POUTRÉ--Qui donc?

FÉLIX--Le Dr Côté.

BÉCHARD--On dit qu'il est parti.

FÉLIX--Malédiction! J'arrive trop tard. Comment donc ai-je pu faire
pour ne me douter de rien? Oh! Le lâche! Il a mis sa peau en sûreté.
Ah! si j'eusse été ici, misérable, tu ne serais pas parti comme
cela . . .

BÉCHARD--Personne ne l'a vu partir . . . On croit qu'il a dû filer
avant le jour.

FÉLIX--Le traître! . . . Écoutez-moi, mes amis, vous allez voir
jusqu'où peut aller la perfidie d'un homme! Vous savez toutes les
belles promesses qu'il nous avait faites . . . Et bien, après les
désastreuses attaques d'Odeltown, je me rendis à Napierville, chez
le Dr Côté, et je lui demandai si nous n'allions pas avoir des
armes, et surtout des canons. Que voulez que nous fassions, lui
dis-je, sans canons, pour déloger cette canaille-là de l'église? Si
nous n'avons point d'armes, mieux vaut tout abandonner. Quoiqu'il
essayât de faire bonne contenance, je vis bien à son expression
embarrassée qu'il n'avait rien de bon à m'apprendre, et je commençai
à me douter que quelque chose n'allait pas bien. Il me dit de
revenir le voir. Je le quittai assez mécontent. Nous allons voir
ce que l'on va me dire ce soir, me dis-je à moi-même. Il est temps
que ces bêtises-là finissent. Aller se battre contre des murs avec
des balles! . . . Mais nous y serions encore dans deux mois . . .
Si nous eussions eu seulement deux petits canons! . . . Et dire que
depuis plus d'un mois on nous promet des armes! Et qu'au moment
critique, il ne nous est pas encore venu un seul fusil . . . Et tous
ces braves gens confiants et honnêtes qui sont là compromis par des
fous ou des traîtres! Car enfin, il n'y a pas de milieu; s'ils ont
des armes et qu'ils ne les fassent pas venir de suite, c'est une
imbécillité qui n'a pas de nom! S'ils n'en ont pas, ces hommes-là
nous trahissent donc depuis un mois! S'ils nous avaient dit de suite:
nous ne pouvons pas nous procurer des armes, est-ce que vous auriez
songé à sortir de chez vous?

PATRIOTES--Non! non!

TOINON--Ben, j'pense pas!

FÉLIX--Est-ce que nous sommes obligés de nous faire massacrer par
les soldats anglais, ou à danser au bout de la corde d'une potence
pour leur bon plaisir?

PATRIOTES--Non! non!

TOINON--Ben, j'pense pas! . . .

FÉLIX--Mais voici la fin de l'histoire. Le soir arrivé, je retournai
chez le Dr Côté. Je ne pus obtenir l'entrée. Vers neuf heures, je
me présentai de nouveau; même résultat. Cela devenait inexplicable.
Enfin à 11 heures je partis, déterminé à passer sur le corps de dix
hommes, s'il le fallait, pour arriver à lui. A ma grande surprise,
j'entrai sans difficulté. «Mon cher Poutré, _me_ dit Côté, nous
venons d'être informés que les troupes du gouvernement se dirigent
sur Napierville. Elles sont encore à huit lieues d'ici, et
conséquemment elles arriveront demain sur les dix ou onze heures du
soir. Ils sont à peu près cinq mille hommes. Pars immédiatement et
rends-toi à Lacolle où les armes doivent être arrivées maintenant.
Il doit y avoir cinq mille fusils et des munitions. » Je me donnai
bien de garde d'attendre le jour. Je partis aussitôt pour Lacolle,
déterminé à remplir ma mission avec honneur. Chemin faisant, je
m'arrêtai à chaque maison où j'espérais trouver un cheval et une
voiture, et j'ordonnai plutôt que je ne demandai aux gens de me
suivre pour aller chercher ces armes si longtemps attendues. Arrivé
à Lacolle, je m'informai . . . Rien! . . . La réalité me frappa comme
un coup de foudre . . . Rien! . . . Nous étions trahis et Côté avait
voulu m'éloigner pour s'évader plus facilement; c'était toujours deux
yeux de moins.

BÉCHARD--Oh! le scélérat.

POUTRÉ--Et maintenant qu'allez-vous faire, Félix? Les troupes
anglaises qui sont à quelques milles du village . . .

FÉLIX--Que voulez-vous que nous fassions contre cinq mille hommes de
troupes régulières avec quatre cents mauvais fusils? Ah! si nous en
avions une fois des fusils! de vrais fusils de soldat! . . . Mais à
quoi sert? Tout est fini, c'est bien clair! . . . Séparons-nous, mes
pauvres amis, et que chacun prenne son côté! Malheur à qui sera
pris! . . .

BÉCHARD--Tu as raison, Félix; tout est fini pour cette fois. L'heure
de la délivrance n'est pas encore sonnée. Séparons-nous. Adieu!
adieu, mes braves amis.

(_Les patriotes serrent la main de Félix et sortent._)

FÉLIX--Adieu, braves compagnons! Puisse la trahison ne pas avoir de
suites plus funestes! . . .

TOINON, _à part_--Et puis dire que j'ai pas pu tant seulement en
déplanter la moquié d'un! . . .


SCÈNE VI

  _POUTRÉ, FÉLIX, TOINON_

FÉLIX--Allons, c'est donc fini . . . Oh! les traîtres! . . . (_Il
contemple son fusil et l'embrasse._) Adieu, mon fidèle mousquet,
voilà la deuxième fois que tu combats pour la patrie, puisses-tu,
dans des jours meilleurs, être encore le défenseur de la bonne
cause! (_Il suspend son fusil au mur et s'assied tristement._)

TOINON--Mon capitaine . . . sans vous interboliser . . . (_Silence._)
Sus vot' respect, mon capitaine.

FÉLIX--Que me veux-tu?

TOINON--C'est que, mon capitaine . . .

FÉLIX--Au diable avec ton capitaine, qu'est-ce que me veux?

TOINON, _à part_--Ste Anne du Nord! comme il suspèque . . . (_Haut._)
C'est que j'aurais comme manière d'une petite commission . . .

FÉLIX--Qu'est-ce que c'est?

TOINON--Ben, c'est un grand monsieur . . . C'est ben . . . queuque
général, j'crois ben . . . qui m'a dit comme ça: Connais-tu Félix
Poutré?--Le p'tit Félisque au père Poutré, que j'dis, ben
j'penserais . . .--Tu vas aller le trouver, qui me dit.--Ça y est,
que j'dis . . . je vous ai t'y dit qu'y en avait deux générals? . . .

FÉLIX--Vas-tu achever une fois? et ta commission?

TOINON--Ben v'là; tu diras à monsieur Félisque, qui me dit, que
Camel . . .

FÉLIX--Hein?

TOINON--Que Camel est par icitte, épi qui faut que vous mettiez
la main dessus, passeque . . .

FÉLIX--Camel, sorti de prison! . . . C'est impossible.

POUTRÉ--C'est tellement possible qu'il était ici il n'y a pas
une heure.

FÉLIX--Je suis perdu! . . . Cet homme-là a juré ma perte. Je suis déjà
dénoncé, j'en suis sûr.

TOINON--Bon, à c't'heure que ma commission est faite, j'vas aller
serrer le sabre à mon grand-père. A la revue! (_S'en allant._)
C'Camel-là, allez, c'est p'tit! (_Il sort._)


SCÈNE VII

  _POUTRÉ, FÉLIX_

POUTRÉ--Eh bien, mon cher Félix, qu'est-ce-que tu vas faire
maintenant?

FÉLIX--Je ne serais pas fâché de le savoir moi-même.

POUTRÉ--Mais, tu vas être arrêté!

FÉLIX--C'est bien probable, mais qu'y faire? Peut-être me
relâcheront-ils; je n'ai pas tant fait après tout.

POUTRÉ--Tu n'as pas tant fait? Mais y penses-tu, Félix? Tu as
organisé des compagnies; tu as couru les villages pendant plus d'un
mois pour assermenté les patriotes; tu as fait des discours contre
le gouvernement; enfin tu étais capitaine d'une compagnie; tu t'es
battu à Odeltown, et tu dis que tu n'as pas tant fait! Ah bien! moi,
je te dis que tu en as fait bien plus qu'il n'en faut pour . . .
pauvre enfant (_il essaie une larme_) . . . Allons, pas de faiblesse;
plus le malheur est grand, et plus il faut se montrer courageux.
Tiens Félix, la seule chose qui te reste à faire . . .


SCÈNE VIII

  _POUTRÉ, FÉLIX, BÉCHARD_

BÉCHARD, _entrant_--Que Félix ne reste pas ici une minute de plus,
on le cherche. (_Apercevant Félix._) Va-t-en! va-t-en tout de suite,
le colonel X... vient de donner l'ordre de t'arrêter. . . .

POUTRÉ--Mon Dieu, que faire?

FÉLIX--Comment diable a-t-il pu savoir que j'étais arrivé?

BÉCHARD--S'il ne t'a pas vu, il s'en doute. Dans tous les cas, en
passant devant ce vieux misérable de colonel, j'ai aperçu Camel qui
sortait de la maison . . .

POUTRÉ--Oh! le gredin! . . .

BÉCHARD--«Prends garde de les manquer, lui dit le bonhomme; je l'ai
vu comme je vous vois là, avec sa tuque rouge et ses gros yeux de
chat-huant. Craignez pas, lui répondit Camel, je vais commencer par
Félix; il y a longtemps que je le guette, celui-là!--Eh bien, va
chez son père tout de suite, reprit le colonel, car s'il est revenu,
le vieux a le nez long; il ne le gardera pas longtemps.» J'ai bien
vu qu'il s'agissait de nous autres, et j'ai piqué droit à travers
les champs pour venir les avertir. Si les chemins eussent été beaux,
je ne serais peut-être pas arrivé à temps; mais avec ces chemins-là,
ils doivent bien être encore à un bon quart de lieue d'ici. C'est
donc à peu près dix minutes qui te restent. Ainsi profites-en; tu
vois que ça presse.

FÉLIX--Merci, merci, mon cher Béchard. (_Il lui serre la main._)

BÉCHARD--C'est bon, c'est bon! allons, bonsoir. Je suis pressé, car
je ne suis pas trop clair de mon affaire, moi non plus. Mais tenez,
père Poutré, j'ai tant couru qu'une petite goutte ne me ferait pas
de mal!

POUTRÉ, _apportant une bouteille et des verres_--Ah! pauvre enfant,
et moi qui suis assez sot pour n'y pas penser! . . . Tiens, vois-tu,
il y a des moments où l'on n'a pas la tête à soi. Je te prie bien
de m'excuser, car ce n'est pas mon habitude de mal recevoir mes
meilleurs amis.

BÉCHARD--Ce n'est rien, père Poutré; je sais bien que ce n'est pas
le coeur qui manque.

(_Ils trinquent._)

POUTRÉ--A des jours meilleurs!

(_Ensemble:_)
FÉLIX--A la liberté du Canada!
BÉCHARD--A la liberté du Canada!

BÉCHARD--Là-dessus, braves amis, adieu, et bonne chance!
(_Il sort._)

FÉLIX--Adieu!


SCÈNE IX

  _POUTRÉ, FÉLIX_

POUTRÉ--Tu vois, Félix, tu n'as pas un moment à perdre! Sauve-toi,
sauve-toi dans le bois des _Trente_. J'irai t'y porter à manger
demain. (_On frappe._) Sauve-toi au nom du ciel. (_Félix sort à
gauche._) Qui est là?


SCÈNE X

  _POUTRÉ, CAMEL_

CAMEL, _en dehors_--Ouvrez donc, père Poutré; vous n'avez pas peur
des amis?

POUTRÉ--C'est lui, le gueux! (_Il ouvre._)

CAMEL, _entrant_--Je vous souhaite le bonsoir, père Poutré.

POUTRÉ--Bonsoir.

CAMEL, _s'asseyant_--Les temps sont durs, père Poutré.

POUTRÉ--Oui, les pauvres Canadiens vont avoir de bien mauvais quarts
d'heure à passer.

CAMEL--C'est bien leur faute; quel besoin avaient-ils de se révolter
contre le gouvernement? Y a-t-il un pays au monde aussi heureux que
celui-ci?

POUTRÉ--Hum!

CAMEL--Comment? vous ne trouvez pas les Canadiens heureux de vivre
sous notre bon gouvernement?

POUTRÉ--Écoute, Camel, ne viens pas me tendre des pièges. Je n'ai
pas bougé, moi; j'ai cru que c'était une folie. Je l'ai même dit aux
jeunes gens. Malheureusement une fois le branle donné, rien n'a pu
arrêter ces pauvres enfants-là . . . Mais de ce que je dis qu'ils ont
fait une folie, à dire que le gouvernement est bon, il y a loin. Je
ne dis pas, entendons-nous, qu'il soit mauvais; je ne dis rien du
tout. Mais avant de dire qu'il est bon, tu sais . . . mon cher . . .
Au reste il ne s'agit pas de tout cela; qu'y a-t-il à ton service?

CAMEL--Ainsi, père Poutré, vous pensez que le gouvernement n'est pas
bon?

POUTRÉ--Je ne dis rien, Camel, entends-tu? Laissons cela là et
dis-moi ce que tu viens faire ici!

CAMEL--Oh! histoire de jaser en passant . . . mais vous vous couchez
bien tard, père Poutré; attendez-vous quelqu'un?

POUTRÉ--Tu es bien curieux. J'ai bien le droit, je suppose, de me
coucher quand bon me semble.

CAMEL--Allons donc, ne vous fâchez pas, père Poutré. Avez-vous
entendu parler des événements? On dit qu'il y a eu bien des
malheurs . . . bien des prisonniers faits surtout?

POUTRÉ--Tant pis!

CAMEL--Pourquoi donc tant pis? Est-ce que ces vauriens-là ne
méritent pas d'être punis pour leur conduite?

POUTRÉ--Si l'on punissait les vrais coupables, ce ne serait
peut-être pas ceux-là qui en souffriraient.

CAMEL--Et qui sont-ils les vrais coupables?

POUTRÉ--Les vrais coupables, écoute, Camel, ce sont ceux qui vendent
et livrent leurs compatriotes pour de l'argent, des honneurs ou des
titres.

CAMEL--Allons, allons, père Poutré, vous vous fâchez toujours. Je
n'ai certes pas l'intention de rien dire contre un homme comme vous;
mais quand il s'agit de la canaille qui est allée se battre à
Odeltown, il me semble qu'on peut bien lui dire son fait.

POUTRÉ--Est-il juste de traiter de canaille de braves gens qui n'ont
été que trompés? Je trouve cent fois plus méprisables . . .

CAMEL--Ceux qui les punissent?

POUTRÉ--Non, mais ceux qui les cherchent! Tiens, Camel, quand on
voit à pareille heure un oiseau de mauvais augure comme toi, on sait
ce que cela veut dire. Si tu t'imagines me tromper par tes mines
innocentes, tu te trompes toi-même. Je connais ta scélératesse et
ta lâcheté, va, je sais que tu t'es faufilé parmi les patriotes pour
essayer ensuite de les livrer au gouvernement; je sais que, frustré
dans tes desseins, tu n'as dû la vie qu'à la clémence de ceux que tu
voulais perdre; je sais que tu es parvenu d'une façon ou d'une autre
à t'échapper du cachot où l'on t'avait enfermé; enfin, je sais ce
que tu viens faire ici aussi bien que toi-même, et ce qu'il y a de
plus vil de ta part, c'est que tu cherches à me tirer les vers du
nez, comme on dit, pour en emmener deux au lieu d'un. Ah! je te
connais depuis longtemps, Camel.

CAMEL--Eh bien, faisons notre devoir alors. Je voudrais bien que ce
fût un autre que moi, père Poutré; mais comme on m'a choisi, il faut
bien que j'agisse.

POUTRÉ--Pas d'hypocrisie, Camel! tu viens chercher Félix, eh bien tu
t'en iras comme tu es venu; il n'y est pas. Et si tu as peur en t'en
retournant, ce qui arrive souvent, chante: «J'ai trouvé le nid du
lièvre!» cela t'empêchera peut-être de frissonner au bruit des
feuilles. Ainsi Félix n'y est pas; va-t'en, car je ne suis pas
disposé à endurer plus longtemps dans ma maison ta face de valet
volontaire!

CAMEL--Père Poutré, voici un _warrant_ qu'il faut que j'exécute; et
comme M. le colonel est informé que Félix est ici, car il le sait,
c'est inutile de le nier, je vais le chercher, père Poutré, car il
faut que je le trouve.

POUTRÉ--Eh bien, cherche.

CAMEL--Vous feriez mieux de vous épargner ce désagrément, père
Poutré. A quoi bon nier? Félix est arrivé ici aujourd'hui; on sait
ce qui se passe, allez. Pourquoi me forcer de faire le tour de la
maison et de fureter dans tous les coins?

POUTRÉ, _prenant violemment le bras de Camel_--Plus de paroles,
entends-tu? Quant je te dis que Félix n'y est pas, c'est que c'est
vrai. Si tu ne me crois pas, cherche! Fais ton infâme métier, et
va-t'en vite. Tu finiras bien par aller où tu envoies les autres,
serpent! Ainsi fais ta recherche!

CAMEL--Tenez, père Poutré, je sais que vous êtes incapable de
mentir . . .

POUTRÉ--Pas de flagorneries! Tu as un devoir à remplir, dis-tu? eh,
bien, fais-le vite et délivre-moi de ta présence.

CAMEL--Si vous me donnez seulement votre parole d'honneur que Félix
n'est pas ici, père Poutré, je m'en contenterai.

POUTRÉ--Cherche, lâche! laisse-moi tranquille avec tes avances!
Je ne veux pas te devoir même l'apparence d'un ménagement!

CAMEL--Je vois bien que toutes les recherches sont inutiles; le
luron est bien caché. Dans ce cas, père Poutré, je n'ai qu'un mot à
dire. Votre fils est un traître au gouvernement; il est caché; vous
devez savoir où il est, et puisque vous ne voulez pas le livrer j'ai
le droit de vous arrêter comme suspect et comme recelant un rebelle.
(_Il tire un sifflet de sa poche, siffle et plusieurs soldats
entrent._) Soldats, arrêtez cet homme! (_Les soldats obéissent._)
Maintenant, père Poutré, vous allez être conduit en prison, et vous
ne serez libre que lorsque vous aurez déclaré où est votre fils, et
si vous ne le faites pas, vos propriétés seront brûlées, et la loi
se chargera de votre personne!

POUTRÉ--Infâme!

CAMEL--Silence! . . . Père Poutré, encore une fois, je vous somme au
nom de la loi de déclarer où est votre fils, Félix Poutré.


SCÈNE XI

  _Les Précédents, FÉLIX_

FÉLIX, _entrant_--Le voici!

POUTRÉ--Mon Dieu!

CAMEL--Soldats, laissez cet homme, et arrêtez celui-ci. Félix
Poutré, au nom de la couronne d'Angleterre, je vous fais prisonnier.
Vous allez tenir compagnie à votre ami Béchard que je viens de faire
arrêter.

FÉLIX--Pauvre Béchard, victime de son dévouement!

POUTRÉ--Qu'as-tu fait, mon pauvre Félix?

FÉLIX--Mon pauvre père, c'est moi qui ai tiré le vin, c'est à moi de
le boire'. Je ne consentirai jamais à ce que vous souffriez pour ce
dont je suis seul coupable. Pardonnez-moi tous les chagrins que je
vous cause, et laissons l'avenir entre les mains de la Providence;
elle veillera sur les jours de votre enfant. (_Il l'embrasse._)
Adieu! (_Le rideau tombe._)



Acte III

_Le décor représente l'intérieur de la prison de Montréal.
De nombreux prisonniers, parmi lesquels sont Cardinal et Duquette,
Béchard et Toinon, assis tristement. Félix est seul assis sur le
devant de la scène._


SCÈNE I

FÉLIX--Eh bien, mon pauvre Félix, que te reste-t-il de tous tes
beaux rêves de gloire et de grandeur? . . . Quelle dérision que la
destinée! . . . Il y a quelques semaines, je me voyais bientôt bel
officier armé de pied en cap, pistolets à la ceinture, épée au côté
ou bonne carabine au poing, marchant triomphant à la tête d'un
régiment de patriotes victorieux. Il me semblait déjà entendre les
acclamations du peuple sur mon passage: on me nommait déjà l'un des
libérateurs de mon pays! . . . Et maintenant, pauvre insensé, je n'ai
pour tout horizon que les murs d'un cachot où sont entassés mes
compagnons d'infortune, et le temps n'est peut-être pas éloigné où
je n'aurai d'autre piédestal que . . . la trappe d'une potence . . .
Perdu! . . . pendu! . . . voilà un mot qui n'est pas agréable; le fait
est que j'aimerais presque autant avoir toute ma vie la mine d'un
Anglais, que celle quej'aurai cejour-là! . . . pendu! . . . Et puis
dire que c'est aujourd'hui le tour de ce pauvre Cardinal et de ce
pauvre Duquette! Pauvres garçons! oui, c'est aujourd'hui, vendredi 21
décembre! Le gouvernement a choisi ses premières victimes . . . mon
tour ne peut tarder d'arriver C'était affreux, hier, de voir ce
malheureux Cardinal embrasser sa femme et ses quatre enfants, et
Duquette sa pauvre vieille mère . . . C'était déchirant! A peine 21
ans, être le seul soutien d'une vieille mère, et mourir . . . pendu!
oh! (_Il cache sa tête dans ses mains._) On ouvre! . . . Voilà le
shérif . . . oui, c'est à peu près l'heure . . . O mon Dieu . . . le
bourreau! . . . la sentence! . . .

(_Le shérif entre suivi de plusieurs soldats, du geôlier et du
bourreau. Le shérif a l'épée au côté; le bourreau est enveloppé de
noir et masqué._)


SCÈNE II

  _Les Précédents, le SHÉRIF, le GEÔLIER, le BOURREAU, SOLDATS_

SHÉRIF--Joseph Narcisse Cardinal, approchez et levez la main droite.
(_Il lit:_) «Ayant été bien et dûment convaincu du crime de haute
trahison, avec intention avouée de renverser le gouvernement de
notre Souveraine Dame la Reine, au Canada, vous, Joseph Narcisse
Cardinal, avez été condamné par la Cour Martiale légalement établie
en cette province à être conduit, vendredi, le vingt et unième jour
de décembre en l'année de Notre Seigneur mil huit cent trente-huit,
au lieu ordinaire des exécutions, pour là être pendu par le cou
jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme!»

CARDINAL--Vive la liberté!

SHÉRIF--Joseph Duquette, à votre tour, approchez et levez la main
droite. (_Il lit:_) «Ayant été bien et dûment convaincu du crime de
haute trahison, avec intention avouée de renverser le gouvernement
de notre Souveraine Dame la Reine, au Canada, vous, Joseph Duquette,
avez été condamné par la Cour Martiale légalement établie en cette
province, à être conduit, vendredi, le vingt et unième jour de
décembre en l'année de Notre Seigneur mil huit cent trente-huit, au
lieu ordinaire des exécutions, pour là être pendu par le cou jusqu'à
ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme.»

DUQUETTE--Vive la liberté!

SHÉRIF--Joseph Narcisse Cardinal et Joseph Duquette, préparez-vous
tous deux à me suivre. (_Cardinal et Duquette pressent la main aux
prisonniers dont quelques-uns pleurent._)

CARDINAL--Ne pleurez pas, mes amis, nous nous reverrons dans un
monde meilleur, et en attendant, nous allons montrer à nos ennemis
comment savent mourir des chrétiens et des Canadiens-français . . .
Adieu! . . . priez pour nous et vive le Canada! (_Cardinal et Duquette
s'embrassent et se mettent à genoux._)

DUQUETTE--J'offre mon âme à Dieu et ma vie à mon pays!

CARDINAL--Ainsi soit-il!

SHÉRIF--Êtes-vous prêts?

(_Ensemble:_)
CARDINAL--Oui.
DUQUETTE--Oui.

_Ils sortent escortés par les soldats et suivis par le bourreau, le
geôlier et le shérif. Tous les prisonniers restent silencieux; on
entend le brouhaha de la populace._

CARDINAL, _en dehors_--Canadiens, nous allons mourir pour la patrie;
puisse notre sang devenir une semence féconde pour l'avenir du
Canada!

DUQUETTE, _en dehors et chantant_--«Allons, enfants de la patrie, le
jour de gloire est arrivé . . .» (_On entend un grand bruit suivi des
cris de la multitude en dehors. Les prisonniers se mettent à genoux
et chantent à la sourdine:_)

LES PRISONNIERS--«Mourir pour la patrie,
  C'est le sort le plus beau,
  Le plus digne d'envie. (bis)»

(_Les prisonniers se lèvent._)


SCÈNE III

  _FÉLIX, LES PRISONNIERS_

FÉLIX--Mes amis, écoutez-moi. Deux hommes irréprochables dans leur
conduite personnelle, deux hommes universellement estimés et
respectés, deux nobles coeurs et deux citoyens dévoués, viennent
de subir le sort des criminels, des voleurs et des meurtriers!
L'affreuse réalité est là devant nos yeux. Deux de nos amis viennent
de nous être arrachés et d'être immolés à des vengeances de partis;
car il y a si peu de crime réel dans une tentative d'insurrection,
que le gouvernement anglais sera tôt ou tard obligé, par la seule
force des choses et de l'opinion, de réhabiliter ces victimes d'une
atrocité presque sans exemple dans l'histoire des peuples. Des
exécutions pour cause purement politique sont, à tous les points
de vue possibles, de vrais meurtres, des cruautés inexcusables, et
le gouvernement qui les ordonne reste plus déshonoré que ceux qui
les subissent. Mais consolez-vous, amis; Cardinal et Duquette, et
tous ceux qui auront l'honneur de les suivre sur l'échafaud seront
toujours regardés comme des martyrs de la liberté, puisqu'ils auront
sacrifié leur vie à leurs convictions, et le procureur général
Ogden, le véritable auteur de ces meurtres, restera pour toujours
cloué au pilori de l'histoire, et voué à l'exécration publique,
pendant que des monuments de sympathie et de deuil national
s'élèveront à ses victimes! Mes amis, admirons le courage stoïque
avec lequel nos compagnons viennent de subir le dernier supplice,
et, s'il nous faut nous soumettre au même sort, jurons tous de
mourir comme eux le front haut et le mot de liberté sur les lèvres.

LES PRISONNIERS, _levant la main_--Nous le jurons!

(_Entrent le Shérif et le Geôlier._)


SCÈNE IV

  _Les Précédents, SHÉRIF, GEÔLIER_

SHÉRIF, _entrant_--Charles Hindeland, vous êtes appelé à subir un
interrogatoire; suivez-moi.

(_Le Shérif et le Geôlier sortent avec l'un des prisonniers._)


SCÈNE V

  _Les Précédents, excepté le SHÉRIF et le GEÔLIER_

FÉLIX, _conduisant Béchard sur le devant de la scène_--Je crois,
mon cher Béchard, que nous avons grande chance de suivre bientôt
le pauvre Cardinal et le pauvre Duquette, et de partir par la
même route.

BÉCHARD--Le fait est que je suis loin d'être rassuré. Le
gouvernement se venge, et puisqu'il y est décidé, il fera sa
vengeance la plus complète possible. Je ne sais vraiment quel
démon inspire ceux qui conduisent les affaires du pays.

FÉLIX--Vous avez toujours plus de chance de vous en tirer que moi;
vous n'avez pas assermenté trois mille hommes, et surtout vous
n'avez pas chanté vos affaires à tout le monde.

BÉCHARD--C'est vrai; mais on peut avoir de moindres chances que toi,
et en avoir encore d'assez belles.

FÉLIX--Vous croyez donc que c'est une affaire faite pour moi?

BÉCHARD--Pour te dire la vérité, mon cher, nous sommes des hommes
et nous pouvons la supporter, je suis même surpris qu'on n'ait pas
commencé par toi.

FÉLIX--Diable! vous n'êtes pas consolant.

BÉCHARD--Que veux-tu? Nous aurions tort de nous faire illusion;
il vaut mieux se tenir prêt à tout.

FÉLIX--C'est vrai, et après ce qui vient d'arriver, je ne puis
m'empêcher de me dire que c'en est fait de moi. Cela fait penser . . .
Tenez, il y aurait pourtant un moyen . . .

BÉCHARD--Un moyen de quoi faire?

FÉLIX--Un moyen de sauver ma tête.

BÉCHARD--Hum! . . . j'en doute fort.

FÉLIX--Dites-moi, Béchard, vous êtes plus âgé que moi; avez-vous
jamais entendu dire qu'un fou ait été pendu?

BÉCHARD--Non! mais nous ne sommes pas des fous, je suppose.

FÉLIX--Non, sans doute, mais on peut faire semblant d'être fou.

BÉCHARD--Bon, perds-tu la tête? faire semblant d'être fou, mon cher;
je t'assure que c'est plus difficile que tu penses. Une demi-heure,
passe encore; mais des semaines; mais des mois peut-être . . . C'est
une chose impossible, vois-tu; il n'y a pas un homme qui puisse
soutenir un pareil rôle. Comment s'empêcher de rire seulement? car
c'est précisément là la caractéristique de la folie, et le plus
difficile. Si tu manques seulement une fois au sérieux de ta figure,
tu es perdu. Ah! tu peux y renoncer, va, ton idée même est une
folie.

FÉLIX--Écoutez-moi, Béchard, vous êtes le seul homme au monde à
qui j'oserais faire une pareille confidence; je vais vous dire ce
qui m'a mis ce projet en tête. Pendant la nuit qui précéda mon
arrestation, je rêvais que j'étais pris et qu'on faisait mon procès.
On allait me condamner à mort, quand un juge, plus humain que les
autres, s'avisa de dire que j'étais fou, et qu'il fallait me mettre
en liberté. Depuis ce temps-là, cette idée ne m'est pas sortie
de la tête; et, mon cher, je ferai le fou, je ferai toutes les
extravagances imaginables et je ne rirai pas! Pour tenir mon
sérieux, j'en suis sûr. Voyons, Béchard, tel que vous me voyez là,
je suis, en bon _canayen_, ce qu'on appelle _flambé_. Si l'on
découvre ma fraude, je ne serai pas pendu deux fois pour cela.
Ainsi je risque. Il y a longtemps que j'y pense, et je crois qu'un
bon moyen de sauver sa vie vaut la peine d'être essayé.

BÉCHARD--Je ne veux certes pas t'en empêcher, mais je n'ai pas
confiance dans ton idée. Tant mieux si tu y réussis, car tu sauves
ta tête; mais pour croire que tu seras si longtemps sans rire,
jamais. Dans tous les cas, quand tu sentiras l'envie de rire
s'emparer de toi, pense à la corde; cela pourra peut-être en effet
te rendre sérieux.

FÉLIX--C'est cela; eh bien, avant qu'il soit longtemps, je serai
fou, et tout de bon, vous pouvez en être sûr. Ah! par exemple,
prenez garde, ne me trahissez pas. Il faut que vous ayez l'air de me
croire bien fou au moins.

BÉCHARD--Ah! pour cela, sois tranquille. Une fois la chose convenue,
je t'aiderai de mon mieux; car franchement tu n'as pas d'autre moyen
que celui-là.


SCÈNE VI

  _Les Précédents, le SHÉRIF, le GEÔLIER, DEUX SOLDATS_

SHÉRIF--Félix Poutré, à votre tour, suivez ces hommes à la salle des
interrogatoires. (_Félix, les soldats et le geôlier sortent._)


SCÈNE VII

  _Les Précédents, excepté FÉLIX, les SOLDATS et le GEÔLIER_

SHÉRIF--Prisonniers, j'ai quelque chose à vous dire. Vous venez de
voir par le châtiment terrible qui vient de frapper deux de vos
compagnons, que le gouvernement de Sa Majesté est déterminé à sévir
avec la dernière rigueur contre ceux qui ont pris part à la récente
révolte. Néanmoins, en ma qualité de greffier de la cour martiale,
je suis autorisé à vous informer que la loi est disposée à agir avec
égard vis-à-vis de ceux qui feront des déclarations qui pourront
nous mettre en état de découvrir les principaux moteurs de la
rébellion.

BÉCHARD--Monsieur le Shérif, c'est une lâcheté que vous venez de
commettre. Est-ce parce que nous sommes dans les fers que vous vous
croyez le droit de nous insulter? Si pour un misérable emploi, vous
avez renoncé à votre beau titre de canadien-français; si pour
quelques vils écus vous vous êtes fait le valet des bourreaux de vos
compatriotes, au moins n'essayez pas de faire rejaillir sur nous la
boue que vous avez au front. Regardez ces honnêtes citoyens. . . .
ils mourront peut-être demain, mais l'avenir les vengera, et tôt ou
tard, vous aussi, vous recevrez ce que vous méritez. En attendant,
si vous n'avez pas eu le courage de les imiter dans leur dévouement,
respectez au moins leur infortune! Chargez-nous de fers,
abreuvez-nous d'outrages, faites-nous souffrir tous les mauvais
traitements, faites tomber nos têtes sur l'échafaud. . . . oui, prenez
notre vie, nous vous laisserons faire. Mais si vous attentez à notre
honneur, halte-là! Allez dire à ceux qui vous envoient que les
traîtres sont dans leurs rangs, et non parmi ceux qui donnent leur
sang pour leur pays. Pour ma part, tant que la corde du bourreau ne
m'aura pas privé du dernier souffle, il me restera toujours assez de
coeur pour crier: Mort aux tyrans et vive la liberté!

LES PRISONNIERS--Vive la liberté!

BÉCHARD--Des traîtres parmi nous! Des traîtres parmi nous! Des
traîtres parmi des patriotes, jamais!

LES PRISONNIERS--Non, non, jamais!

TOINON--Ben, j'pense pas! . . .

LES PRISONNIERS, _chantant avec enthousiasme:_
  Mourir pour la patrie (bis),
  C'est le sort le plus beau,
  Le plus digne d'envie. (bis)


SCÈNE VIII

  _Les Précédents, FÉLIX, SOLDATS, GEÔLIER_

(_On entend des cris et des piétinements dans le corridor, et les
soldats entrent portant Félix dans leurs bras. Tous les prisonniers
se précipitent au-devant de lui._)

LES PRISONNIERS--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est? Qu'y
a-t-il?

SHÉRIF--Une attaque d'apoplexie? . . .

(_On pose Félix sur un siège; il est en proie à de violentes
convulsions._)

GEÔLIER--Il est tombé de tout son long en poussant des cris
effrayants. Je n'ai jamais tant eu peur de ma vie. Avez-vous entendu
le bruit?

BÉCHARD--Le pauvre garçon! je ne savais pas qu'il tombât du haut
mal. C'est dommage, car ce n'est pas un homme ordinaire.

TOINON--Non, pour le sûr, c'est un homme qu'a d'la tête, gros!
quoiqu'y soit un peu facile à offusquer . . .

SHÉRIF--Mais il faut pourtant lui donner des secours. . . . Qu'on
fasse venir immédiatement le médecin de la prison. Geôlier, allez
chercher le docteur Arnoldi. (_Le geôlier sort._)

TOINON--Pourquoi faire le docteur? puisqu'on va tous être pendus.

BÉCHARD--Allons au plus pressé . . . de l'eau! (_Il lui jette de l'eau
sur la figure._) Éloignez-vous, vous autres; donnez-lui de l'air.
(_Il lui arrose la figure et Félix revient à lui par degrés. Tout à
coup il se lève et se promène majestueusement._)

FÉLIX, _d'une voix terrible_--Mettez-vous à genoux, voilà le
gouverneur! (_Personne ne bouge._)

TOINON--Bon, y va-t-y nous faire faire la procession, à c't'heure?

FÉLIX--Mettez-vous à genoux, vous dis-je! (_Comme personne ne bouge,
il se précipite sur tous ceux qu'il peut atteindre, et les assomme
à coups de poing. Le shérif, le geôlier et les soldats s'échappent
comme ils peuvent et se sauvent._)

BÉCHARD--Diable! mais il est furieux; il a le délire; il va
certainement en tuer quelqu'un!

FÉLIX--Ah! mes vauriens, je vais vous montrer, moi, à écouter le
commandement. (_Il recommence le même jeu; saisit Toinon, le
terrasse et veut l'étrangler._)

TOINON--Aïe! Aïe! . . . ah! Ste Anne du Nord! aïe! . . . mon
capitaine! . . . Ne me faites pas de mal. J'sus-t-un honnête homme
. . . j'prierai le bon Dieu pour vous . . . aïe! aïe! au secours!
. . . au meurtre! . . . (_On se précipite à son secours; Félix se
laisse d'abord conduire, puis tout à coup en étend deux ou trois par
terre, et lutte en désespéré._)

FÉLIX--Ah! mes drôles! . . . Ah! mes coquins! . . . Ah! mes vauriens!
. . . (_Tous se sauvent._) Bon! essayez maintenant à regimber! . . .
Vous allez voir à qui vous avez affaire! Je vous avertis que j'ai
reçu des leçons de Sa Majesté la Reine, qui n'a pas son pareil pour
la boxe . . . Il faut que les affaires changent . . . je ne suis pas
gouverneur pour rien, et je vais vous montrer comment un officier du
gouvernement sait se faire respecter . . . D'abord vous allez faire
l'exercice . . . prenez vos fusils, ho! . . . Allez-vous obéir? nom
d'un million de biscaïens! . . .

LES PRISONNIERS, _entre eux_--Mais il est donc devenu fou?

FÉLIX--Ah! vous ne voulez pas obéir, hein? . . .

TOINON--Oui, oui, moi, je veux obéir . . . (_À part._) Ste Anne du
Nord, qu'est-ce qu'on va devenir? . . .

(_Le geôlier entre._)


SCÈNE IX

  _Les Précédents, le GEÔLIER_

FÉLIX--Au voleur! au voleur! (_Il se jette sur le geôlier et le
terrasse._)

GEÔLIER--Aïe! aïe! . . .

TOINON--Bon, son affaire est pas dorée, à lui non plus!

(_On va au secours du geôlier._)

BÉCHARD--Il a failli le tuer!

GEÔLIER--Mais c'est qu'il est furieux, il faut l'attacher!

TOINON--Oui, l'attacher . . . Essayez-y, vous . . . Il est fort comme
deux paires de boeufs . . . C'est dommage qu'y soit pas v'nu fou plus
vite; c'est lui qui vous aurait tortillé ça, les Anglais.

GEÔLIER--Est-ce qu'il aurait le _delirium tremens?_

TOINON--C'est nous autres qu'j'avons _l'dillaume trop mince_ pour lui!

BÉCHARD--Ce sont les suites de son attaque d'épilepsie; il vaut
mieux le calmer par la douceur.

GEÔLIER--Maudit fou! j'ai cru être à ma dernière heure. On ne peut
pas garder un pareil animal ici. Il faut qu'on nous en débarrasse,
ou bien je ne veux plus être geôlier.

TOINON--Epi moi, j'veux plus être prisonnier.

FÉLIX--Pas tant de bavardage, vous autres! Vous allez mettre ce
voleur-là à la porte! Entendez-vous, tonnerre d'un nom! Faut-il
que je vous torde le cou?

TOINON--Ste-Anne du Nord! il va recommencer . . .

BÉCHARD--Pour l'amour de Dieu, geôlier, allez-vous-en, car si
ses fureurs le reprennent, il finira par assommer quelqu'un.

(_Le Geôlier sort._)


SCÈNE X

  _Les Précédents, excepté le GEÔLIER_

FÉLIX--Bon, c'est cela. C'est comme cela qu'il faut les recevoir les
voleurs. La reine va vous donner une médaille à tous quand je lui
aurai raconté cela. Allons, criez tous avec moi, là: Vive la Reine
d'Angleterre! . . . (_Personne ne dit rien._) Bon, c'est ça! bravo!
bravissimo! . . . Dites donc, qu'est devenu le foin du gouvernement?
tonnerre! je ne suis pas gouverneur pour rien, moi, il faut que j'en
aie ma part. En attendant, je vais le vendre à l'encan . . . Approchez
tous. (_Il monte sur un siège._) Nous allons mettre à l'enchère les
cinq cent mille meules de foin qui vont arriver ce matin dans le
port. Ah! c'est ça qu'est du foin, par exemple! du foin qui n'est
pas de paille! . . . du vrai foin! du foin en peinture! . . .

(_Toutes ces extravagances et celles qui suivent sont interrompues à
chaque instant par le rire des prisonniers parmi lesquels Toinon se
distingue par ses éclats._)

BÉCHARD--Mais c'est-il tout de bon qu'il serait devenu fou!

TOINON--C'te d'mande! . . . que j'dois en avoir encore une côte de
cassée en queuque part . . .

FÉLIX--Silence, vous autres! Si vous ne vous tenez pas tranquilles,
je vous mets tous à la porte et je fais mon encan tout seul. (_À
Béchard._) Ah! tandis que j'y pense, mon bedeau, fais-moi chauffer
une _tassée_ d'eau sur le poêle. Il faudra que je dise ma messe tout
à l'heure. (_À deux autres prisonniers._) Vous autres, vous serez
mes acolytes; je vous donnerai cent piastres par jour . . . Ah! vous
n'avez pas affaire à un gredin, allez; l'argent du gouvernement,
on n'y regarde pas . . . Et puis après la messe, comme j'aime que mes
employés aient du plaisir, je vous mènerai tous à la chasse à la
baleine et à la pêche à l'ours! . . .

TOINON--A la pêche à l'ours! . . . Il appelle ça du plaisir.

FÉLIX--Mais avant de dire la messe, il faut que je publie les bans!
Écoutez bien. Il y a promesse de mariage entre Félix Poutré, fils
majeur d'Ignace Poutré et de Charlotte Descarreau, de cette
paroisse, d'une part, et . . . la Reine d'Angleterre, d'autre part
. . . Ceux qui connaissent quelque empêchement à ce mariage, qu'ils
y viennent s'ils veulent se faire assommer! . . . on recommande à
vos prières Louis-Joseph Papineau, le docteur Chénier, le docteur
Côte, le docteur Nelson, le docteur . . . Arnoldi, et tous les
docteurs . . . et toute la canaille de cette paroisse. Mes frères,
j'ai une grande nouvelle à vous apprendre. J'ai été choisi par le
Tout-Puissant pour accomplir de grandes choses. Il m'a envoyé pour
faire la guerre au diable. Je me suis battu avec lui, et je l'ai
tué . . . et je vous tuerai tous aussi, vous autres, si vous ne
prenez pas garde à vous! . . . C'est le bonheur que je vous souhaite
de tout mon coeur, ainsi soit-il! (_À Béchard._) As-tu fait chauffer
l'eau pour la messe mon bedeau?

BÉCHARD--Oui.

FÉLIX--Bien, à l'asperges! (_Il trempe son mouchoir dans l'eau
bouillante et en jette sur les prisonniers qui se sauvent en
criant._)

LES PRISONNIERS--Aïe! aïe! . . . Damné fou! il nous ébouillante! . . .

TOINON, _assis dans un coin opposé_--Ah! ah! ah! comme ils se sauvent!
Ous'que vous allez donc vous autres? . . . Ça fait-il du bien, hein!
. . . Chacun son tour. Il faut que tout le monde y passe!


SCÈNE XI

  _Les Précédents le GEÔLIER_

GEÔLIER, _entrant_--Comment est-il maintenant?

BÉCHARD--Il est toujours fou, mais fou furieux! Il nous ébouillante
et menace de nous assommer. Le docteur va-t-il venir?

GEÔLIER--Nous l'avons fait prévenir. Il doit arriver bientôt.

FÉLIX, _au geôlier_--Ah! . . . Comment vous portez-vous, illustre
champion des phalanges éternelles, sublime habitant des townships
célestes? Vous venez sans doute de la part du Très-Haut me féliciter
de la victoire insigne que je viens de remporter sur l'ennemi de
sa toute-puissance? Approchez, regardez et contemplez! (_Il montre
Toinon assis dans un coin._) Le voilà ce monstre détrôné, cet
archange déchu, Satan enfin!

TOINON--Bon, en v'là un autre à c't'heure!

FÉLIX--Je l'ai terassé; je l'ai foudroyé, je l'ai pulvérisé! et
maintenant il est là, comme un gladiateur vaincu, mordant la
poussière de l'arène rougie de son sang! . . .

TOINON--Pour ça, c'est vrai, j'en peux pus!

GEÔLIER--Il n'y a pas moyen de garder ce pauvre garçon-là ici si sa
folie continue. J'en parlerai au shérif. En attendant, tâchez de
ne pas l'irriter; il peut devenir dangereux avec la force qu'il a;
j'en sais quelque chose. Du reste, le médecin doit être ici dans
un instant. Nous verrons ce qu'il en dira. (_On ouvre._) Tiens,
le voici!


SCÈNE XII

  _Les Précédents, le DOCTEUR, le SHÉRIF_

FÉLIX, _à part_--Ciel! le docteur! Je suis perdu . . . mais c'est
égal, du courage! je n'ai rien à perdre et tout à gagner.

LE DOCTEUR--What is it? Qu'est-ce que c'est? (_À part._) I'll be
glad when I get rid of all those damned Canadians! (_Haut._)
Qu'est-ce que c'est?

LE SHÉRIF, _montrant Félix_--Voici l'individu; il est tombé tout à
l'heure d'une attaque d'épilepsie, je crois.

LE DOCTEUR--Bien, bien, très bien! very well . . . et puis?

BÉCHARD--Et puis, comme nous lui lavions la figure avec de l'eau
froide, il s'est relevé furieux, et depuis il a toujours continué à
extravaguer comme un fou.

TOINON--Et puis à bourasser tout le monde . . .

LE DOCTEUR--Bien, très bien, very well!

TOINON--Bien, bien, very well! j't'en souhaite autant, à toi, maudit
brin d'avoine!

DOCTEUR, _tâtant le pouls de Félix_--Bien, bien, very well!
Mange-t-il bien?

TOINON--Ouais, du pain sec, comme les autres.

DOCTEUR--Bien, bien, very well!

TOINON, _à part_--Oui, bien, bien, very well! . . . j'sais pas si y
trouverait ça bien, lui, s'il n'avait rien que ça à manger!

DOCTEUR--What do you say? Quoi c'est vous dire?

TOINON--C'est moi dire . . . c'est moi dire . . . qu'y mangerait
encore bien mieux du poulet rôti s'il en avait, et nous autres étout.

DOCTEUR--Oh! don't bother me, you damned rascal! Geôlier, c'est vous
aller chercher un seau d'eau froide; c'est va donner les douches.
(_Au shérif._) C'est donnera les douches, vous savez, and we'll see.
(_Le geôlier sort._)

SHÉRIF--Pensez-vous que sa folie soit d'une nature dangereuse?

DOCTEUR--Oh! non . . . no, no, not dangerous, pas dangereuse.

TOINON--Non, non, _pas dangereuse!_ . . . hardi, quand on s'ra tous
morts, il y aura pas d'danger! Docteur . . . hum! hum! C'est vous pas
connaître quelque remède pour les coups de poing. (_Le docteur fait
un geste de dépit et tout le monde rit._)

GEÔLIER, _entrant_--Un vieillard demande à voir le prisonnier Félix
Poutré; sa passe est en règle.

SHÉRIF--Serait-il à propos de le faire entrer, docteur?

DOCTEUR--Oh! yes, yes!

SHÉRIF--Faites entrer.

(_Le Geôlier fait entrer le père Poutré qui se jette dans les bras
de son fils._)


SCÈNE XIII

  _Les Précédents, POUTRÉ_

POUTRÉ--Félix! . . . Mon fils!

FÉLIX, _se levant et regardant son père d'un oeil égaré_--Oui, en
effet, il me semble que nous nous sommes déjà vus . . . n'est-ce pas,
vieillard? . . .

POUTRÉ--Mon pauvre Félix! . . .

FÉLIX, _éclatant de rire_--Ah! Ah! Ah! . . . Que vois-je? mais c'est
indigne! . . . mais c'est infâme! Vous! C'est vous qui avez assassiné
Henri IV! . . . C'est vous qui avez décapité Marie Stuart! . . . Vous
avez souri en contemplant cette belle tête ensanglantée . . .

POUTRÉ--Félix!

FÉLIX--Messieurs, cet homme qui est là devant vous, cet homme
au regard fauve . . . c'est un lâche . . . un assassin . . . un
bourreau . . .

POUTRÉ--Arrête, Félix! . . .

FÉLIX--Cet homme, je le crucifie! (_Il retombe sur son siège._)

POUTRÉ--Il ne manquait plus à mes cheveux blancs que cette dernière
épreuve . . . Mon Dieu, mon fils est fou!

(_Le rideau tombe._)



Acte IV

_La scène représente une salle d'audience. Les avocat sont assis
autour d'une table avec le shérif. Un juge préside._


SCÈNE I

  _Le SHÉRIF, le JUGE, AVOCATS_

LE JUGE--A-t-on fait venir le nommé Félix Poutré?

LE SHÉRIF--Il va être ici dans un instant.

LE JUGE--Bien, nous allons tâcher de lui faire subir un
interrogatoire quelconque. Peut-être que, dans sa folie, il pourra
faire quelques déclarations qui pourront nous être d'une grande
utilité. Il est toujours sous le coup d'une aliénation mentale,
m'a-t-on dit. Il est heureux, celui-là, car on peut dire que sa
sentence était déjà écrite.

SHÉRIF--Votre Honneur me permettra de lui faire observer que voilà
déjà plus de deux mois que le pauvre jeune homme a perdu la raison.
Les soins du médecin de la prison ont été inutiles; son état va
toujours empirant et menace de devenir dangereux et pour lui et pour
les autres prisonniers qui sont à chaque instant exposés à toutes
sortes de mauvais traitements de sa part. Deux fois par jour, il a
des attaques d'épilepsie et se débat dans les convulsions les plus
épouvantables. Et quand ses crises sont passées, il se rue sur ses
compagnons et assomme tous ceux qu'il peut atteindre. Six hommes ne
lui pèsent guère au bout des bras. Il casse les vitres de la prison;
renverse l'eau des prisonniers, jette leurs vêtements au feu, et
assomme les tourne-clefs, tellement qu'il n'y a plus que le geôlier
en chef qui puisse mettre le pied dans cette chambre. Il n'y a que
quelques jours encore, il a failli mettre le feu à la prison; il
s'était mis dans la tête que le poêle n'était pas de niveau, qu'il
fallait le plomber. Après avoir mis cinq ou six quartiers de bois
sous les pattes du poêle, il le plomba et le replomba si bien que le
poêle finit par tomber par terre avec le tuyau, et que le feu était
déjà pris au plancher quand on parvint à l'éteindre. On voit sans
peine qu'une folie comme celle-là peut avoir les conséquences les
plus dangereuses, et mon avis serait de renvoyer le pauvre garçon
dans sa famille. Peut-être que son retour sous le toit paternel lui
fera recouvrer la raison que la crainte de l'échafaud lui aura sans
doute fait perdre.

LE JUGE--C'est bien, j'en parlerai aux autorités, et nous verrons.

LE SHÉRIF--Je l'ai fait venir avec un certain Béchard, prisonnier
comme lui, et qui est le seul qui semble avoir conservé quelque
empire sur son esprit. Il n'y a que lui qui ait pu l'engager à
sortir de sa prison.

LE GEÔLIER, _entrant_--Voici les prisonniers.

LE JUGE--Faites-les entrer!

(_Le Geôlier fait entrer Félix et Béchard._)


SCÈNE II

  _Les Précédents, FÉLIX, BÉCHARD, le GEÔLIER_

LE SHÉRIF--Félix Poutré, approchez et répondez aux questions qu'on
va vous faire.

FÉLIX--Oui, oui! Mais j'ai à vous dire d'abord que vous allez
commencer par laisser toutes ces places-là vides! Vous n'avez pas
d'affaires ici du tout. J'ai une armée de dix mille hommes qui va
arriver ici tout à l'heure: il n'y a pas de sièges de reste.

LE SHÉRIF, _au juge_--Votre Honneur voit qu'il n'y a pas moyen de
tirer une parole de bon sens d'une cervelle comme celle-là.

LE JUGE--Félix Poutré, vous êtes ici devant un tribunal; vous devez
savoir que nous avons le pouvoir de vous traiter comme bon nous
semblera. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de répondre de
suite aux questions qu'on va vous poser. Premièrement dites-nous . . .

FÉLIX--Premièrement . . . je vais vous dire . . . que vous êtes tous
une bande de fainéants avec vos grandes robes noires et vos fichus
blancs! Vous des juges! vous êtes des voleurs. Il y a longtemps que
vous volez l'argent du gouvernement à ne rien faire . . . Maintenant
que je suis gouverneur, il faut que ces bêtises-là finissent,
entendez-vous? . . . Je ne sais pas ce qui me retient de vous chasser
tout de suite. Je n'ai pas été placé à la tête du pays pour rien;
vous avez besoin de filer droit, je vous en avertis . . . C'est tout
ce que j'ai à vous dire.

LE JUGE--Allons, allons, Félix Poutré, si vous continuez à insulter
la cour, je vais être obligé . . .

FÉLIX--Tenez, je vois bien que vous ne connaissez pas ce qui vous
pend au bout du nez . . . je vous dis une fois pour toutes que je suis
gouverneur, que si vous ne vous gouvernez pas droit, je pourrais
bien vous gouverner de la bonne manière, moi!

LE JUGE--Silence! Encore une fois, Félix Poutré . . .

FÉLIX--Ah! vous voulez raisonner! Attendez un peu, ça va être fait
dans la minute, je vais vous payer d'abord, et vous chasser tout de
suite. Des fainéants, des bons à rien, des gredins, des chenapans,
des voleurs, des polissons comme vous autres, je n'en veux plus!
Vous allez tous faire vos paquets et décamper sans tambour ni
trompette . . . Ah! vous voulez regimber, hein! je vais tirer vos
comptes.

(_Il prend un volume et veut écrire dedans._)

SHÉRIF--Allons donc! il va gâter ce volume-là. (_Il le lui ôte._)

FÉLIX--Ah! mais vous voulez donc vous rebeller pour tout de bon! . . .
Eh bien! nous allons avoir du plaisir . . . (_Il frappe le shérif._)
Tiens, toi attrape celui-ci d'abord! . . . (_Il culbute les avocats._)
A votre tour, vous autres! . . . (_Au juge_) Et toi, ma grande
épinette, espère un peu! (_Il culbute le juge, renverse tout, tables,
chaises, et jette tout dans les coulisses. Tout le monde se saute,
excepté Béchard._) Hourra pour moi! Vive le gouverneur! . . . Qu'il
en vienne encore des robes noires et des fichus blancs! Ah ça! bien
du plaisir, les messieurs aux gros livres! Des compliments à chez
vous . . . (_Il regarde de tous côtés, puis s'adresse à Béchard._)
Mon cher Béchard, nous sommes biens seuls enfin! (_Il lui serre la
main._) Eh bien, dites-moi, trouvez-vous que je sache bien faire le
fou?

BÉCHARD--Comment! . . . tu n'es pas fou? . . .

FÉLIX--Pas plus fou que lorsque je suis entré en prison. Mais parlez
moins haut, vous allez me trahir! . . .

BÉCHARD--Ah! mais franchement, là, est-il possible que tu aies
véritablement ta raison?

FÉLIX--Mais vous m'avez donc cru fou pour tout de bon?

BÉCHARD--Eh! bon Dieu! fou à lier, plus fou que tous les fous
ensemble. Je n'ai rien vu de pareil.

FÉLIX--Comment trouvez-vous que je les fais danser?

BÉCHARD--Mais c'est pourtant vrai qu'il a sa raison . . . Ah! pour ça,
par exemple, tu ne fais pas semblant! il y a plusieurs prisonniers
qui t'ont souvent donné au diable. Le geôlier m'a dit qu'on ne
pourrait te garder plus longtemps. Mais tiens, tiens, c'est inutile
je ne puis pas croire que tu ne sois pas fou!

FÉLIX--Mais je vous avais dit que je le serais . . .

(_Camel paraît au fond de la scène._)


SCÈNE III

  _FÉLIX, BÉCHARD, CAMEL_

BÉCHARD--Je le sais bien, mon Dieu! mais comment s'imaginer qu'un
homme dans son bon sens puisse faire de pareilles extravagances.
Quand je t'ai vu si fou, vrai comme je m'appelle Béchard, j'ai cru
que le bon Dieu t'avait puni d'une pareille pensée et t'avait
réellement privé de la raison. J'aurais mis la main dans le feu pour
jurer de ta folie! Quoi! vrai, là, tu n'es pas fou?

FÉLIX--Et non; tout ce que je fais, je le combine; tout ce que je
dis je l'arrange dans ma tête . . .

CAMEL, _à part_--Tout ça c'est bon à savoir! . . .

FÉLIX--Ah! je tape dur, hein!

BÉCHARD--Sapristi! tu les assommes! C'est ça qui m'a tant fait
croire à ta folie; l'idée d'abîmer tout le monde comme ça. C'est que
tu ne ménages pas plus tes amis que les autres.

FÉLIX--Excepté vous, Béchard. (_Il lui serre la main._)

BÉCHARD--Tiens, et dire que cela ne m'a pas frappé . . .

CAMEL, _à part_--Vieille bête!

BÉCHARD--J'ai cru que comme nous étions grands amis, tu me
connaissais mieux que les autres, voilà tout! Mais, dis-moi, comment
diable fais-tu pour ne pas rire? Moi je ne riais pas parce que cela
me faisait trop de peine; mais toi, quand tu les vois te regarder
tout effarés, quand ils se sauvent, comme des moutons poursuivis par
un loup . . .

FÉLIX--Ah! bien c'est là le plus difficile. Mais quand j'ai trop
envie de rire, je suis votre conseil, je me demande si je rirais
bien si je me voyais la corde au cou et le bonnet blanc sur la tête!
Une fois cette idée-là dans mon esprit, l'envie de rire s'en va
complètement. Comme ça, vous trouvez que je fais bien le fou . . .

BÉCHARD--Comme si tu n'avais jamais fait autre chose de ta vie . . .

CAMEL, _à part_--Pas tout à fait assez bien encore . . .

BÉCHARD--Mais tu es d'une audace . . . t'attaquer au shérif . . .
au juge! . . .

FÉLIX--C'est ce qui me sauve, vous comprenez.

BÉCHARD--Il faut avouer que ce n'est pas ce qui leur donnera envie
de te garder plus longtemps.

FÉLIX--Il y a cependant quelque chose qui m'inquiète . . .

CAMEL, _à part_--Oui, hein! On dirait qu'il a des pressentiments.

FÉLIX--C'est ce damné de docteur; le vieux coquin a l'air de me
regarder comme s'il se doutait de quelque chose. Il ne finit plus
de me tâter le pouls et de me regarder dans les yeux. S'il revient,
il faut que je lui serve un plat de ma façon. Croyez-vous que le
bonhomme puisse me deviner en me tâtant le pouls?

BÉCHARD--Je ne crois pas: il a l'air trop bête pour cela.

FÉLIX--Il me regarde drôlement tout de même, le vieux pince-maille.

BÉCHARD--Ah, bah! si tu continues comme tu as toujours fait, tu es
sauvé! . . .

CAMEL, _à part_--Nous allons voir ça! . . .

FÉLIX--Je n'ai rien voulu lui faire, parce que je craignais toujours
qu'il ne s'aperçut de quelque chose. Après tout, un médecin doit
connaître un peu ça . . . un peu mieux que les autres, toujours!
Vous rappelez-vous la médecine qu'il m'a donnée hier soir?

BÉCHARD--Eh bien?

FÉLIX--Devinez ce que j'en fait.

BÉCHARD--Tu ne l'a pas prise?

FÉLIX--Non, je l'ai vidée dans mes bottes.

BÉCHARD--Quelle idée!

FÉLIX--Il m'aurait empoisonné, vous comprenez bien. Enfin, s'il
revient, je vais lui donner une sauce, le bonhomme! Il ne doit pas
en être plus exempt que mes amis. Tâchez d'être là, et quand vous
viendrez à son secours, j'arrêterai, mais pas avant! Jusque là, je
le secoue comme une vieille mitaine. Mince et long comme il est, il
ne doit pas faire grande résistance.

BÉCHARD--C'est bon, secoue-le un peu; ça ne lui fera que du bien.
Il a le verbe pas mal haut le vieil _English_; il ne manque jamais
l'occasion de nous traiter de _damned Canadians_. Etouffe-le un peu.
Ça lui montrera à vivre.

FÉLIX--Eh bien, puisque vous dites comme moi, il aura la sauce.
Je vous assure, mon cher Béchard, que je suis content de pouvoir
vous parler un peu; il y a près de deux mois que je brûle de vous
rencontrer seul à seul. Maintenant que vous savez tout prenez garde
au moins! car la moindre chose peut me faire découvrir . . .

BÉCHARD--Oh! sois tranquille! (_Camel s'avance entre eux deux en
souriant._) Camel!!! . . .

FÉLIX--Malédiction! je me suis trahi!! . . .

CAMEL--Mille amitiés, messieurs; je suis charmé de voir que le la
. . . l'indisposition de notre ami Félix n'est pas aussi sérieuse
qu'on le disait . . .

BÉCHARD, _à part_--Pauvre Félix, il peut dire que son affaire est
faite maintenant . . .

FÉLIX, _au comble de l'exaspération_--Camel! . . . Tu m'as toujours
poursuivi comme mon mauvais génie; tu m'as fait jeter dans un
cachot, avec des centaines de mes frères dont deux sont déjà morts
sur l'échafaud. Demain j'y monterai moi-même et après-demain mon
vieux père mourra de chagrin . . . Es-tu content, Camel? Eh bien, en
attendant, à nous deux, une fois pour toutes!! (_Il se précipite sur
lui._)

CAMEL--Aïe! aïe! Au secours! au meurtre! on m'assassine! Aïe! Aïe!

BÉCHARD--Félix! Félix! Pour l'amour de Dieu, ne le tue pas!

(_Le shérif, le geôlier, et des soldats entrent._)


SCÈNE IV

  _Les Précédents, le SHÉRIF, le GEÔLIER, SOLDATS_

SHÉRIF--Qu'est-ce que c'est encore? bon Dieu! . . .

GEÔLIER--Allons! allons! . . . il va le tuer, c'est sûr!

BÉCHARD--Félix, mon cher Félix! . . . encore une fois, lâche-le!

FÉLIX, _lâchant Camel_--Tiens, serpent, je t'écharperais bien; mais
je ne puis surmonter le dégoût que m'inspire ta sale charogne!
Retire-toi de devant mes yeux, chien!

SHÉRIF--Mais il est toujours de plus en plus dangereux.

CAMEL--Shérif, je vous dénonce un infâme mystificateur. Cet homme
qui a réussi à se faire passer pour fou, n'est pas plus fou que vous
et moi. C'est une supercherie. Il vous en impose à tous! . . .

GEÔLIER--Ah! Ah! Ah! (_riant._) Allons donc! encore un autre qui a
la tête détraquée! . . .

SHÉRIF--La preuve de ce que vous dites, Camel!

FÉLIX--La preuve que je ne suis pas fou, c'est que j'ai eu un
instant l'envie de purger la terre d'un vaurien de son espèce!

CAMEL--La preuve? . . . C'est qu'il l'a avoué lui-même . . . Je l'ai
entendu faire ses confidences à son ami Béchard.

BÉCHARD--Bon! comme si les fous avaient l'habitude d'avouer qu'ils
le sont! . . .

FÉLIX, _bas à Béchard_--Merci, Béchard, tu me sauves!

GEÔLIER--Il n'a jamais dit qu'il était fou; bien loin de là, il
soutient toujours qu'il est gouverneur du pays.

FÉLIX--Allons, allons, c'est assez de bavardage comme ça. Soldats,
vous allez prendre cet homme-là (_montrant Camel_) et vous allez
aller le pendre haut et court à la grande vergue de nia frégate qui
est dans le port; sinon vous serez fusillés, demain matin, tout ce
que vous en êtes!

SHÉRIF, _à Camel_--Vous voyez bien qu'il est fou . . .

CAMEL--Je vous dis qu'il ne l'est pas, moi.

SHÉRIF--Vous êtes dans l'erreur, Camel.

CAMEL--Je vous dis, Shérif, qu'il n'est pas fou; je sais ce que
je dis.

SHÉRIF--Eh bien! si vous savez ce que vous dites, nous, nous savons
ce que nous faisons. Sortons. Geôlier, reconduisez les prisonniers à
la prison (_Il sort avec Camel._)

CAMEL, _à part et sortant_--Bête que je suis! . . . (_Montrant le
poing à Félix._) Ah! je te repincerai, va! . . .

FÉLIX, _à part_--Du courage! . . . je l'ai parée belle!

GEÔLIER, _à Félix_--Monsieur le gouverneur, il paraît que vos gens
de là-haut ne se conduisent pas bien, et l'on vient demander votre
secours pour rétablir l'ordre.

FÉLIX--J'y vais de suite. Ah! n'oubliez pas de dire à mon cocher de
mettre mes deux chevaux blancs à mon carrosse et de faire préparer
soixante et quinze paires de raquettes pour mes gens. Je pars pour
l'Angleterre ce soir: la reine me fait mander. (_Ils sortent._)

(_Le décor change et représente l'intérieur de la prison; les
prisonniers sont au fond._)


SCÈNE V

  _TOINON, les Prisonniers_

TOINON--Y a un bon bout d'temps que not'fou est parti . . . C'est
toujours un moment de tranquillité . . . En v'la-t-y une idée de
devenir fou, comme ça, tout d'un coup! . . . et fou! . . . C'est pas
pour rire . . . Y nous cassera queuque membre dans l'corps à queuque
bon moment Tout ça, ça me fait ennuyer de chez nous, gros! C'est
embêtant d'mourir pour la patrie, comme y disent . . . j'aimerais
autant avoir jamais touché au sabre de mon grand-père . . . là . . .
vrai! . . . Epi on en a peut-être pas assez d'être enfermés comme
des malfaiteurs, nourris au pain sec, et pendus les uns après les
autres, sans se faire meurtrir à coups de pied et à coups de poing
par le fou! Moi, surtout, j'suis d'une constitution comme ça j'sais
pas . . . mais . . . j'ai la peau si délicate que le moindre coup
d'pied me fait mal . . . Epi, à la longue, c'est ça que ça vient
désagréable . . . Sans compter qu'on dirait qu'il le fait exprès,
quand il a queuque horison à distribuer, c'est toujours à moi qu'il
s'adresse . . . Ah! j'veux ben mourir pour la Patrie c'te fois-citte,
mais pour jamais me mêler de patriotisme, j'pense pas, minoux! . . .
C'est des vilains jeux, ça! (_On ouvre._) Bon, v'la not'fou! . . .
Ah! j'savais ben que ça ne serait pas pour longtemps.

(_Le geôlier amène Félix et Béchard, et sort._)


SCÈNE VI

  _Les Précédents, FÉLIX, BÉCHARD_

FÉLIX--Comment, vous autres! il parait que vous en faites des
vôtres, pendant mon absence! vous savez pourtant bien que je n'ai
pas l'habitude de vous manquer (_À Béchard._) Ah! tenez, mon
lieutenant, je n'ai jamais eu tant de trouble qu'avec ces
individus-là. Si cela continue, je vais être obligé de les mettre
tous en prison.

TOINON--Ben! Y manquait p'us que ça!

FÉLIX--Approche, toi, polisson, je vais commencer par toi!

TOINON--Bon! . . . encore moi! . . . j'vous demande pardon, monsieur
le fou! . . .

FÉLIX--Monsieur le fou! . . .

TOINON--Eh! . . . eh! . . . monsieur . . . monsieur l'gouverneur.
C'est ça que je voulais dire.

FÉLIX--Tourne-toi que je te donne un coup de pied.

TOINON--Ah! mon Dieu . . . grâce, monsieur l'fou . . . aïe! . . .
monsieur l'gouverneur! je l'dirai p'us; j'vous le promets, je
l'dirai p'us.

FÉLIX--Tiens, ça te montrera à faire ton farceur!

(_Il lui enfonce son chapeau jusqu'aux épaules._)

TOINON--Ouf! . . . ouf! . . . ouf! . . . Ste Anne du Nord, c'est-il
possible d'avoir tant de tribulations! . . . Mon chapeau neuf! . . .
j'vais en avoir une mine pour aller voir les filles à c't'heure!

FÉLIX--C'est comme Ça que je vais vous dompter, moi! Je ne peux pas
quitter la maison sans que vous meniez le diable à quatre. Je
finirai par être obligé de vous pendre! . . .

TOINON--Bon! encore une invention! . . . Comme si y avait pas assez
d'Anglais pour ça!

FÉLIX--Tandis que si vous vous étiez bien comportés, je vous aurais
tous menés en Angleterre avec moi, ce soir, pour voir la reine, ma
femme. Elle étrenne une robe neuve, ce soir, cette pauvre petite
chatte! . . . Tiens, qui a encore mis le poêle de travers? A-t-on juré
de faire brûler la maison? . . . Allons, je vais encore être obligé de
le plomber . . . Où est mon plomb? (_Il cherche dans sa poche._) Bon,
le voici! (_Il se met à plomber le poêle en fredonnant quelque
couplet populaire._)

BÉCHARD--Félix, mais tu vois bien qu'il est à plomb.

FÉLIX--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, vous autres! Quels sont
les imbéciles qui peuvent placer un poêle de cette manière? Voyons!
(_Il place des morceaux de bois sous les pattes du poêle._)

BÉCHARD--Arrête-toi donc! tu vois bien qu'il est à plomb. Tu vas le
renverser, et nous allons être encore enfumés.

FÉLIX, _continuant toujours le même jeu_--Au diable, vous autres!
. . . Quels sont les imbéciles qui peuvent placer un poêle de cette
manière? . . .

TOINON--Ah! Ste Anne du Nord! Y va tomber. De ce coup-là, nous
allons tous rôtir . . . Ah ben, j'aime encore mieux être pendu . . .
Mon Dieu, mon Dieu, y a-t-y du monde marchanceux! . . .

(_Le docteur et le geôlier entrent._)


SCÈNE VII

  _Les Précédents, le DOCTEUR, le GEÔLIER_

BÉCHARD--Vite, geôlier, le voilà qui plombe encore le poêle. . .

GEÔLIER--Ah! par exemple! . . . Laissez-moi faire, monsieur le
gouverneur, je vais vous aider. (_Il ôte les morceaux de bois de
dessous les pattes du poêle._) Tenez, comment le trouvez-vous
comme ça?

FÉLIX--Très bien, très bien! vous voyez comme il est droit
maintenant. Si l'on avait toujours eu la bonne idée de le placer
comme ça, on ne m'aurait pas donné tant de peine.

DOCTEUR, _à Béchard_--C'est lui prendre la médecine c'est moi donne
hier soir?

BÉCHARD--Oui, je la lui ai donnée moi-même.

DOCTEUR--Bien, bien, très bien! very well! . . . C'est faire
quelque chose?

BÉCHARD--Rien du tout.

DOCTEUR--Rien di tiout!!! . . .

BÉCHARD--Non.

DOCTEUR--C'est lui pire qu'un cheval! . . . Bien, bien, très bien,
very well; c'est donnera une plous bonne, bye and bye! (_Il va pour
tâter le pouls à Félix qui lui saisit la main et lui fait craquer
les os._)

FÉLIX--Comment vous portez-vous, monsieur _l'English?_

DOCTEUR, _essayant de retirer sa main_--Hi! Hi! Hi! . . .

FÉLIX, _lui retenant toujours la main_--Vos petits mangeurs de
plum-pudding sont tous en bonne santé?

DOCTEUR--Aïe! aïe! . . .

TOINON--Bon, bon! c'est au tour de _l'English_, au moins!

FÉLIX--Tandis que je vous ai, vous allez dîner avec moi!

DOCTEUR--Oh! oh! by God! . . . let me go . . . c'est faire mal . . .
Oh! oh! damned fool! . . . cré fou! . . .

FÉLIX--Moi fou! ah! tu dis que je suis fou! Eh bien, attends un peu,
mon vieux pendard! Je vais te montrer, moi, ce que c'est qu'un
fou . . . (_Il terrasse le docteur et veut l'étrangler._)

DOCTEUR--Oh! help! help! . . . murder! . . . for God's sake, take
me away! . . .

TOINON--Ah! . . . bien, bien, très bien! very well! very well! . . .

BÉCHARD--Félix, Félix! pour l'amour de Dieu ne l'étouffe pas!
(_Félix lâche le docteur._)

TOINON--Laissez-le donc faire, vous autres; c'est un _English_
d'abord. Y sont pas si pressés à venir quand c'est moi qui reçois
les coups! . . . N'importe il en a toujours mangé une bonne . . .

BÉCHARD, _au Docteur_--Mon Dieu, j'ai cru qu'il allait vous
étrangler! Est-ce qu'il vous a fait mal?

DOCTEUR--Comment mal! c'est toué presque! . . . C'est moi jamais voir
de chose pareille before.

BÉCHARD--Ah! vous pouvez vous consoler: vous n'êtes pas le premier
à qui la chose arrive, allez! Quand ses accès le prennent, il peut
écharper dix hommes! Vous êtes bien heureux d'en être quitte à si
bon marché.

DOCTEUR--Why did you not tell me . . . Eh . . . pourquoi c'est vous
pas dire c'est tomber d'un mal?

TOINON--Ah ben, c'est tomber deux fois par jour . . . Docteur, c'est
vous pas connaître queuque bolbisses pour les coups de poing?

DOCTEUR--Oh! the devil! I wish I was rid of those damned Canadians!
(_Il sort et tous les prisonniers éclatent de rire et applaudissent._)


SCÈNE VIII

  _Les Précédents, excepté le DOCTEUR_

GEÔLIER, _à Béchard_--Quel diable de fou! Il a une furieuse chance
tout de même, car il est sérieusement question de le renvoyer. Il a
failli tuer le Juge et le Shérif, et l'on ne demande pas mieux que
de s'en débarrasser. Quant à moi, lorsque j'arrive, j'ai toujours
peur de trouver quelqu'un de mort. Il faut absolument que ce pauvre
jeune homme-là sorte d'ici. D'ailleurs, l'aventure du Docteur ne
manquera pas de faire du bruit et peut-être. . . . Allons, il est
tranquille, je vous laisse; il faut que j'aille porter la ration
aux autres prisonniers. (_Il va pour sortir et revient._) Voici le
shérif; bonne nouvelle, je crois.

(_Le shérif entre, suivi de quelques soldats._)


SCÈNE IX

  _Les Précédents, Le SHÉRIF, SOLDATS_

SHÉRIF--Félix Poutré, nous avons obtenu votre pardon du Gouverneur
Général. Voici votre mise en liberté, signée par Sir John Colborne.
Vous pouvez quitter la prison et retourner dans votre famille.
Geôlier, mettez cet homme en liberté!

TOINON--Qu'est-ce que ça veut dire tout ce tripotage-là?

FÉLIX, _à part_--De la prudence, mon Dieu! (_Haut._) Qu'est-ce
que vous me chantez là, vous, avec votre John Borgne? avec votre
gouverneur? C'est moi qui suis gouverneur, et vous avez besoin de
prendre garde à vous! . . .

SHÉRIF--Ce sont vos lettres de grâce qu'on vous apporte . . . Vous
pouvez vous en aller . . .

FÉLIX--Moi, m'en aller! Quitter le service de la reine, sans qu'elle
en soit prévenue! . . . Pour qui me prenez-vous? Tenez, vous pouvez
passer votre chemin, entendez-vous?

SHÉRIF--Allons donc, serons-nous obligés de vous forcer?

FÉLIX--Me forcer! . . . Vous auriez tous les canons de la citadelle
de Québec, que vous ne me forceriez pas! Je suis ici au service de
la reine, et j'y resterai. Ainsi passez votre chemin et mêlez-vous
de vos affaires! . . .

SHÉRIF--Allons, il est inutile de parlementer plus longtemps.
Soldats, faites sortir cet homme! . . .

FÉLIX, _frappant et bousculant les soldats_--Tenez, mes drôles,
attrapez ceci en passant! . . . (_Les soldats se sauvent._) C'est
comme ça que je vais vous arranger! (_À part._) Encore une petite
râclée aux habits rouges, toujours! . . .

SHÉRIF--Voilà le comble, par exemple! Impossible de le faire
sortir . . .

GEÔLIER--Laissez-moi faire! Je crois avoir trouvé le moyen, moi.
(_À Félix._) Voudriez-vous prendre un petit verre avec nous, monsieur
le gouverneur?

FÉLIX--Hein! . . .

GEÔLIER--Venez donc prendre un petit coup à la santé de la reine.

FÉLIX--Hum!!!

GEÔLIER--Une petite goutte sans cérémonie.

FÉLIX--Hum! . . . ça ne se refuse pas . . . Mon lieutenant, veillez à
ce que tout se passe bien pendant mon absence. (_Il sort._)


SCÈNE X

  _Les Précédents, excepté FÉLIX_

TOINON--C'est ça, ces années icitte, les fous ont plus de chance
que les fins! . . .

GEÔLIER, _referme la porte aussitôt que Félix est sorti, tout en
restant lui-même dans la prison, puis il se met au guichet_--Ah!
tu peux t'en aller, va, pauvre fou; nous en avons eu assez de toi!

SHÉRIF--Dieu merci, nous en voilà débarrassés! . . . Allons, geôlier,
conduisez-nous, nous allons visiter les autres prisonniers. (_Le
shérif, le geôlier et les soldats sortent par le côté opposé._)


SCÈNE XI

  _Les précédents, excepté le SHÉRIF, le GEÔLIER et les SOLDATS_

TOINON, _se mettant au guichet_--Faut toujours ben que je voie queu
bord qui va prendre! Voyons  . . . Ah! Ste Anne du Nord! le v'la qui
tape sue la sentinette! . . . (_Il rit._) Hein! hein! . . . ho! ho!
. . . bon! bon! (_Il rit._) v'la la sentinette sus l'dos. (_Il rit._)
C'est au tour des habits rouges à ce qui paraît! . . . Bon! . . .
le v'là qui lui ôte son fusil, épi qui se promène avec . . . Ah!
Ste Anne du Nord, en v'là une grosse gagne . . . Oh! . . . les
baïonnettes! . . . brrr . . . je regarde p'us! je regarde p'us!

BÉCHARD--Allons! quelque plaisanterie encore? (_Il va pour
regarder._)

TOINON, _l'arrêtant_--Ah! regardez pas! regardez pas! (_Il retourne
se mettre au guichet et se met à rire à gorge déployée._)

BÉCHARD--Qu'y a-t-il donc?

TOINON, _riant_--C'est-y-fou! . . . C'est-y-fou! . . .

BÉCHARD--Quoi donc?

TOINON, _riant_--Il ôte . . . il les ôte . . . il les a ôtées . . .
C'est-y fou! . . . C'est-y fou!

BÉCHARD--Mais qu'y a-t-il donc, imbécile?

TOINON, _toujours riant à s'en tenir les côtes_--Il les a ôtées,
épi il les a mises sur son dos! . . .

BÉCHARD--Quoi?

TOINON--Ses bottes! . . . et puis il est parti nu-pieds sur la
neige. . . . Ste Anne du Nord, j'plains ses pauv'es orteils! . . .

BÉCHARD--Il est parti! . . .

TOINON--Oui, épi, j'sais ben à qui c'qui ça fait point d'peine.

BÉCHARD--Pauvre garçon, que le ciel le conduise! . . .

TOINON--Ben, j'peux dire que j'en ai mangé des rinces!

_Le décor change et représente l'intérieur de la demeure du père
Poutré._


SCÈNE XII

  _POUTRÉ, seul_

POUTRÉ, _entrant_--Point de nouvelles! Encore un voyage inutile! . . .
Point de nouvelles! . . . Oh! j'en mourrai, sans doute . . . Mon
pauvre Félix, le dernier de mes enfants! . . . le seul espoir de mes
vieux jours, traîné sur la potence comme un meurtrier, et cela pour
avoir trop aimé son pays! . . . Oh! mon Dieu, vous ne le permettrez
pas; que je meure plutôt, mais sauvez mon fils! pauvre enfant dont
la crainte du supplice a égaré la raison. Je n'ai seulement pas eu
la consolation de l'embrasser une dernière fois; il m'a repoussé avec
des malédictions . . . Il n'a pas reconnu son vieux père . . . Voilà
donc la récompense de soixante et dix années de travail et de probité!
. . . Oh! les traîtres! . . . les tyrans! venez contempler votre
ouvrage! . . . venez vous repaître de mes souffrances! . . . Venez
jouir du désespoir d'un pauvre vieillard à qui l'on a arraché sa
dernière consolation! . . . Vous êtes avides des larmes de l'opprimé;
eh bien, on pleure ici, et c'est un vieillard aux cheveux blancs qui
pleure . . . Venez tous, le spectacle est digne de vous! . . .


SCÈNE XIII

  _POUTRÉ, CAMEL_

CAMEL, _entrant_--Eh bien, père Poutré, avez-vous appris la
nouvelle?

POUTRÉ--Arrière, traître! . . . ou plutôt approche! Tu n'es pas
satisfait, je suppose . . . Eh bien, mets le comble à toutes les
infamies, lâche. Tu as conduit le fils à l'échafaud; il n'ira pas
seul; arrête le père aussi! Achève ton ouvrage! . . . je hais les
despotes dont tu t'es fait le vil valet, entends-tu? je les hais!
je les insulte, et je leur cracherais à la figure s'ils étaient
ici présents. Toi, tu es trop lâche!

CAMEL--Allons donc, père Poutré, vous m'en voulez donc toujours? Je
n'ai pourtant fait que mon devoir. Mon intention n'a jamais été de
vous faire de la peine. Je sais bien que vous m'avez rendu service
plus d'une fois, et pour vous prouver que je ne suis pas ingrat, je
viens vous apporter des nouvelles de Montréal.

POUTRÉ--Qu'as-tu encore à m'apprendre, renégat? La condamnation de
Félix, sans doute? . . .

CAMEL--Oh! non, pas tout à fait; mais il y a dix de ses compagnons
qui viennent d'être condamnés à mort. Le notaire De Lorimier est du
nombre.

POUTRÉ--Et l'on ne parle pas de Félix? On m'avait dit . . .

CAMEL--Attendez donc? Ils ne peuvent pas en pendre vingt-cinq à
la fois . . .

POUTRÉ--Le pauvre enfant! . . .


SCÈNE XIV

  _Les Précédents, FÉLIX_

FÉLIX, _entrant_--Mon père!

POUTRÉ--Félix!!!

CAMEL--Lui!

(_Félix et son père tombent dans les bras l'un de l'autre._)

POUTRÉ--Libre! . . . libre! . . . libre! . . . Merci mon Dieu!

FÉLIX, _se tournant vers Camel_--Comment, c'est encore toi,
misérable! Tu vas vouloir m'arrêter encore, sans doute; mais je me
fiche pas mai de toi maintenant, va! Tiens, lis! (_Il lui montre
un papier._)

CAMEL--Sa lettre de grâce! . . .

POUTRÉ--Son pardon!

FÉLIX--Oui!

CAMEL--Ah bien! mon cher Félix, j'en suis heureux; j'espère que tu
ne m'en veux pas . . . Le devoir, vois-tu, le devoir! . . .

FÉLIX--Comment, tu as l'effronterie? . . . (_Deux policemen entrent._)


SCÈNE XV

  _Les Précédents, deux POLICEMEN_

CAMEL--La police! . . . Je suis sauvé . . . Policemen, arrêtez cet
homme, c'est un échappé de la prison; il a une lettre de grâce obtenue
sous de faux prétextes: je le prouverai; arrêtez-le!

UN POLICEMAN--Le nommé Joseph Camel est-il ici?

CAMEL--C'est moi.

UN POLICEMAN--Eh bien, je vous arrête comme faussaire; voici mon
_warrant_.

CAMEL--Malédiction! . . . (_Les policemen l'entraînent._)

FÉLIX--Bon! misérable! . . . C'est à ton tour . . .

POUTRÉ--Dieu est juste! . . . (_Camel et les policemen sortent._)
Enfin, c'est donc bien toi, mon cher Félix; on m'avait dit que tu
étais condamné à mort . . .

FÉLIX--Ah bien oui, on n'a seulement pas fait mon procès. J'ai fait
le fou: c'est très peu héroïque, mais c'est cela qui m'a sauvé . . .

POUTRÉ--Comment, tu n'a pas été fou?

FÉLIX--Pas plus qu'aujourd'hui, et j'ai à vous demander pardon pour
la manière dont je vous ai traité vous-même. C'était pour sauver ma
tête et pour vous épargner des pleurs.

POUTRÉ--Ah! mon cher Félix, ne parlons pas de cela. (_Béchard entre._)


SCÈNE XVI

  _Les Précédents, BÉCHARD_

BÉCHARD--Sauvé, moi aussi!!!

(_Ensemble:_)
FÉLIX--BÉCHARD!
POUTRÉ--BÉCHARD!

(_Ils s'embrassent._)

BÉCHARD--Point de preuves contre moi, Voilà tout!

POUTRÉ--Mes enfants, remercions la Providence qui n'abandonne jamais
ceux qui ont confiance en elle.

FÉLIX--Oui, père, remercions la Providence qui a veillé sur nous, et
prions pour ces pauvres victimes qui, moins heureuses, ont expié sur
l'échafaud le crime d'avoir trop aimé leur pays. Ils sont morts en
braves patriotes et en héros chrétiens; puisse leur mort devenir une
source féconde de patriotisme, et la terre qui a bu leur sang porter
les plus beaux fruits pour l'avenir du Canada! . . .

(_Le rideau tombe._)


FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Félix Poutré - Drame historique en quatre actes" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home