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Title: La fabrique de crimes
Author: Féval, Paul H. C., 1817-1887
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La fabrique de crimes" ***

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Paul Féval (père)



LA FABRIQUE DE CRIMES



(1866)
Table des matières

PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER MESSA -- SALI --
LINA
CHAPITRE II LA MACHINE INFERNALE
CHAPITRE III LES JARDINS DE BABYLONE
CHAPITRE IV LES PIQUEUSES DE BOTTINES
RÉUNIES
CHAPITRE V L. D. F. E. V. -- I. A. T.
V. -- D. E. J. -- T.!
CHAPITRE VI LE PORTEUR D'EAU
CHAPITRE VII TRAHISON!
CHAPITRE VIII ADULTÈRE, INCESTE ET
BIGAMIE
CHAPITRE IX LE GRAND CHEF DES ANCAS
CHAPITRE X L'EAU QUI CHANGE LES
PHYSIONOMIES
CHAPITRE XI LA CONDAMNÉE!
CHAPITRE XII ATROCE BOUCHERIE
CHAPITRE XIII LA POUDRE À DÉVOILER
LES TRUCS
CHAPITRE XIV CATASTROPHE IMPRÉVUE
ÉPILOGUE LE SCARIFICATEUR



PRÉFACE

Voici déjà plusieurs années que les fabricants de crimes ne
livrent rien. Depuis que l'on a inventé le naturalisme et le
réalisme, le public honnête autant qu'intelligent crève de faim,
car, au dire des marchands, la France compte un ou deux millions
de consommateurs qui ne veulent plus rien manger, sinon du crime.
Or, le théâtre ne donne plus que la gaudriole et l'opérette,
abandonnant le mélodrame.

Une réaction était inévitable. Le crime va reprendre la hausse et
faire prime. Aussi va-t-on voir des plumes délicates et vraiment
françaises fermer leur écritoire élégante pour s'imbiber un peu de
sang. La jeune génération va voir refleurir, sous d'autres noms,
des usines d'épouvantables forfaits! Pour la conversion radicale
des charmants esprits dont nous parlions tout à l'heure, il faut
un motif, et ce motif, c'est la hausse du crime. Hausse qui s'est
produite si soudain et avec tant d'intensité que l'académie
française a dû, tout dernièrement, repousser la bienveillante
initiative d'un amateur qui voulait fonder un prix Montyon pour le
crime.

Nous aurions pu, imitant de très loin l'immortel père de _don
Quichotte_, railler les goûts de notre temps, mais ayant beaucoup
étudié cette intéressante déviation du caractère national, nous
préférons les flatter.

C'est pourquoi, plein de confiance, nous proclamons dès le début
de cette oeuvre extraordinaire, qu'on n'ira pas plus loin
désormais dans la voie du crime à bon marché.

Nous avons rigoureusement établi nos calculs: la concurrence est
impossible.

Nous avons fait table rase de tout ce qui embarrasse un livre;
l'esprit, l'observation, l'originalité, l'orthographe même; et ne
voilà que du crime.

En moyenne, chaque chapitre contiendra, soixante-treize
assassinats, exécutés avec soin, les uns frais, les autres ayant
eu le temps d'acquérir, par le séjour des victimes à la cave ou
dans la saumure, un degré de montant plus propre encore à
émoustiller la gaîté des familles.

Les personnes studieuses qui cherchent des procédés peu connus
pour détruire ou seulement estropier leurs semblables, trouveront
ici cet article en abondance. Sur un travail de centralisation
bien entendu, nous avons rassemblé les moyens les plus nouveaux.
Soit qu'il s'agisse d'éventrer les petits enfants, d'étouffer les
jeunes vierges sans défense, d'empailler les vieilles dames ou de
désosser MM. les militaires, nous opérons nous-mêmes.

En un mot, doubler, tripler, centupler la consommation
d'assassinats, si nécessaire à la santé de cette fin de siècle
décadent, tel est le but que nous nous proposons. Nous eussions
bien voulu coller sur toutes les murailles de la capitale une
affiche en rapport avec l'estime que nous faisons de nous même;
mais notre peu d'aisance s'y oppose et nous en sommes réduits à
glisser ici le texte de cette affiche, tel que nous l'avons
mûrement rédigé:

_Succès, inouï, prodigieux, stupide!_

LA FABRIQUE DE CRIMES

AFFREUX ROMAN

Par un assassin

_L'Europe attend_ l'apparition de cette oeuvre extravagante où
l'intérêt concentré au delà des bornes de l'épilepsie, incommode
et atrophie le lecteur!

_Tropmann_ était un polisson auprès de l'auteur qui exécute des
prestiges supérieurs à ceux de

LÉOTARD.

100
feuilletons, à soixante-treize assassinats donnent un total
superbe de
7.300 victimes
qui appartiennent a la France, comme cela se doit dans un _roman
national_. Afin de ne pas tromper _les cinq parties du monde_, on
reprendra, avec une perte insignifiante, les chapitres qui ne
contiendront pas la quantité voulue de _Monstruosités coupables_,
au nombre desquelles, ne seront pas comptés les vols, viols,
substitutions d'enfants, faux en écriture privée ou authentique,
détournements de mineures, effractions, escalades, abus de
confiance, bris de serrures, fraudes, escroqueries, captations,
vente à faux poids, ni même les

ATTENTATS À LA PUDEUR,

ces différents crimes et délits se trouvant semés à pleines mains
dans cette _oeuvre sans précédent_, saisissante, repoussante,
renversante, étourdissante, incisive, convulsive, véritable,
incroyable, effroyable, monumentale, sépulcrale, audacieuse,
furieuse et monstrueuse,
en un mot,
CONTRE NATURE,

après laquelle, rien n'étant plus possible, pas même la

Putréfaction avancée,
il faudra
Tirer l'échelle!!!


CHAPITRE PREMIER
MESSA -- SALI -- LINA

Il était dix heures du soir...

Peut-être dix heures un quart, mais pas plus.

Du côté droit, le ciel était sombre; du côté gauche, on voyait à
l'horizon une lueur dont l'origine est un mystère.

Ce n'était pas la lune, la lune est bien connue. Les aurores
boréales sont rares dans nos climats, et le Vésuve est situé en
d'autres contrées.

Qu'était-ce?...

Trois hommes suivaient en silence le trottoir de la rue de Sévigné
et marchaient un à un. C'était des inconnus!

On le voyait à leurs chaussons de lisière et aussi à la précaution
qu'ils prenaient d'éviter les sergents de ville.

La rue de Sévigné, centre d'un quartier populeux, ne présentait
pas alors, le caractère de propreté qu'elle affecte aujourd'hui;
les trottoirs étaient étroits, le pavé inégal; on lui reprochait
aussi d'être mal éclairée, et son ruisseau répandait des odeurs
particulières, où l'on démêlait aisément le sang et les larmes...

Un fiacre passa. Le _Rémouleur_ imita le sifflement des merles; le
_Joueur d'orgue_ et le _Cocher_ échangèrent un signe rapide.
C'était Mustapha.

Il prononça quatre mots seulement:

-- Ce soir! Silvio Pellico!

Au moment même où la onzième heure sonnait à l'horloge Carnavalet,
une femme jeune encore, à la physionomie ravagée, mais pleine de
fraîcheur, entr'ouvrit sans bruit sa fenêtre, située au troisième
étage de la Maison du Repris de justice. Une méditation austère
était répandue sur ses traits, pâlis par la souffrance.

Elle darda un long regard à la partie du ciel, éclairée par une
lueur sinistre et dit en soupirant:

-- L'occident est en feu. Le Fils de la Condamnée aurait-il porté
l'incendie au sein du château de Mauruse!

Un cri de chouette se fit entendre presqu'aussitôt sur le toit
voisin et les trois inconnus du trottoir s'arrêtèrent court.

Ils levèrent simultanément la tête, -- en tressaillant!

Le premier était bel homme en dépit d'un emplâtre de poix de
Bourgogne qui lui couvrait l'oeil droit, la joue, la moitié du
nez, les trois quarts de la bouche et tout le menton. Â la vue de
cet emplâtre d'une dimension inusitée, un observateur aurait conçu
des doutes sur son identité. Rien, du reste, en lui, ne semblait
extraordinaire. Il marchait en sautant, comme les oiseaux. Son
vêtement consistait en une casquette moldave et une blouse,
taillée à la mode garibaldienne. La forme de son pantalon disait
assez qu'on l'avait coupé dans les défilés du Caucase. Il n'avait
point de bas, ni de décorations étrangères.

Sous sa blouse, il portait un cercueil d'enfant.

Le second, plus jeune et vêtu comme les marchands de
contremarques, avait en outre des lunettes en similor, pour
dissimuler une loupe considérable qui déparait un peu la
régularité de ses traits.

Le troisième et dernier, doué d'une physionomie insignifiante en
apparence, mais féroce en réalité, portait la livrée des
travailleurs de la mer, sauf l'habit noir et la cravate blanche.
Le reste de son costume consistait en un gilet de satin lilas et
un pantalon écossais.

Évidemment, ils avaient adopté tous les trois ces divers
travestissements pour passer inaperçus dans la rue de Sévigné.

Quels étaient leurs desseins?

Il était facile de reconnaître à première vue, malgré le masque de
tranquille indifférence attaché sur leur visage que c'était trois
malfaiteurs intelligents et endurcis.

À l'instant où ils levaient les yeux vers le toit d'où le cri de
chouette venait de ***ber[1], une fusée volante s'alluma et
décrivit dans les airs une courbe arrondie.

-- C'est le signal! dit le premier inconnu.

-- La route est libre, ajouta le second, rien n'arrêtera nos pas.

Le troisième conclut:

-- Mort aux malades du docteur Fandango!

La fenêtre du troisième étage se referma avec précaution et
Mandina de Hachecor, l'amante du gendarme (car c'était elle),
pensa tout haut:

-- Mustapha tarde bien! si le Fils de la Condamnée a réussi, tout
n'est pas encore perdu!

Elle disparut après avoir jeté un dernier regard à la lueur
lointaine qui rougissait la portion occidentale du ciel.

Les trois inconnus, cependant, s'étaient retournés au son de leurs
propres voix et groupés en rond d'un air impassible.

L'école du danger leur avait appris à contenir l'expression de
leurs craintes et de leurs espérances.

Tout le monde dans Paris, sait quelle est la grandeur des
véhicules de l'ancienne Compagnie Richer, appartenant aujourd'hui
à MM. Lesage et Cie, industriels de la Villette. Une de ces
voitures, si propres par leur taille, à cacher des armes
prohibées, des trappes et des double fonds, ainsi qu'à dissimuler
des conspirateurs, était arrêtée devant le trottoir. Elle abritait
momentanément nos trois inconnus contre tous les regards.

Ils s'examinèrent l'un l'autre minutieusement.

-- Messa! prononça avec mystère celui qui était bel homme en dépit
d'un emplâtre de dimension inusitée.

-- Sali! fît le second.

-- Lina! acheva le troisième.

Gringalet, l'enfant naturel de l'huissier de la place des Vosges,
entendit ces trois étranges locutions. Il les réunit, les dédoubla
et dit en lui-même:

-- Ça fait Messalina!

C'était un impubère vif, grêlé, gracieux, rieur et bancroche comme
tous les gamins de Paris.

À la voiture de vidange à air comprimé, trois grands chevaux
percherons étaient attelés.

Gringalet, souple comme un serpent, eut l'idée de se glisser entre
la queue et la croupe de l'un de ces animaux.

Une fois installé là, convenablement, il prêta l'oreille. Sa
curiosité était éveillée. Son intelligence précoce l'avertissait
que ce nom coupé en trois était le symptôme d une situation
saisissante.

En effet, celui qui avait prononcé le mot Messa, tendit ses mains
aux deux autres. Ils échangèrent aussitôt plusieurs signes
maçonniques, connus d'eux seuls. Après quoi Sali tira de son sein
un pli scellé aux armes de Rudelame de Carthagène, anciens
seigneurs du pays, ruinés par des cataclysmes, et Lina montra une
bouteille, bouchée à l'aide d'un parchemin vert.

-- Dix-huit! prononça-t-il à voix basse.

-- Vingt-quatre! répliqua Sali.

-- Trente-trois! gronda Messa d'un accent caverneux: tous clients
du docteur Fandango!

-- Tous clients du docteur Fandango! répétèrent Sali et Lina.

Gringalet croyait rêver.

Messa poursuivit, en soulevant un peu son emplâtre pour respirer
plus commodément l'air de la nuit:

-- Total général soixante-treize! c'est notre compte.

Les deux autres firent écho, répétant:

-- Soixante-treize! c'est notre compte.

Et Messa avec une gaieté farouche ajouta:

-- M. le duc sera content, je lui en apporte un petit par-dessus
le marché.

En même temps, il frappa le cercueil d'enfant, qui rendit un son
lugubre. Gringalet comprenait vaguement_._

_La moelle de ses os se figeait dans ses veines!_

-- C'est donc bien vrai! ce que disent les romans à un sou, pensa-
t-il. Paris contient d'épouvantables mystères!

Ces inconnus sont peut-être les trois Pieuvres mâles de l'impasse
Guéménée.

Sa voix s'arrêta dans son gosier, tout son corps trembla.

Si c'était vrai, une simple queue de cheval percheron le séparait
d'un trépas inévitable.

Sali, cependant, toucha son pli, scellé d'armes nobiliaires et
murmura:

-- Le Fils de la Condamnée nourrit des projets. M. le duc nous
convoque pour cette nuit dans les galeries qui s'étendent sur le
fleuve.

-- C'est bien, dit Messa. Depuis la dernière assemblée, trois
cents et quelques squelettes nouveaux ornent ces souterrains, dont
Paris, ville de plaisirs insouciants, ne soupçonne pas même
l'existence.

-- Cette nuit, fit Sali avec un sarcasme cruel, il s'agit de la
jeune et belle Elvire.

Un triple éclat de gaieté sinistre ponctua cette communication et
Lina, débouchant sa bouteille de fer-blanc, ajouta:

-- Donnez vos fioles; pendant que la voiture de vidange à air
comprimé nous protège contre tous les regards, je vais faire la
distribution de _l'élixir funeste_!


CHAPITRE II
LA MACHINE INFERNALE

Gringalet avait lu un grand nombre de romans criminels. Il n'était
pas sans connaître les innombrables et horribles dangers que Paris
dissimule sous le riant manteau de ses fêtes.

Mais à onze heures du soir, dans la rue de Sévigné, une
distribution d'élixir funeste, destiné sans nul doute à décimer
les populations! ceci dépassait toutes les bornes!

Pour lui démontrer qu'il n'était pas le jouet d'une vaine
illusion, il fallut un fait matériel.

Au moment où Lina enlevait le parchemin qui fermait sa bouteille,
afin de remplir les fioles de ses deux complices, une odeur se
répandit dans l'atmosphère, une odeur indéfinissable et si
pénétrante que les trois Pieuvres mâles, malgré l'habitude
invétérée qu'ils avaient de cet aromate, éternuèrent à
l'unanimité.

Gringalet en eut envie, mais il se contint, craignant de dévoiler
sa présence. En dépit de sa jeunesse, il avait de la perspicacité.
Loin de se laisser abattre par la position précaire qu'il occupait
entre la croupe et la queue du cheval, il se mit à fixer dans sa
mémoire le nom à compartiment des trois inconnus: Messa, Sali,
Lina et les divers détails de cette scène inconcevable afin de les
révéler au docteur Fandango qui était son bienfaiteur et son
parrain.

En effet, l'huissier de la place des Vosges, dont il avait le
malheur d'être le fils illégitime, l'avait abandonné dès sa plus
tendre enfance aux soins du hasard.

Nous n'aimons pas les digressions, mais nous déclarons qu'un homme
comme il faut ne doit jamais détailler le fruit de ses débauches,
surtout lorsqu'il est officier ministériel.

Messa et Sali, cependant, avaient atteint chacun une fiole en
métal d'Alger qu'ils portaient, attachée à leur chaîne de montre.
Lina emplit les flacons et dit avec une horrible ironie:

-- Voilà de quoi meubler le charnier de l'arche Notre-Dame!

-- Silence! ordonna Messa qui semblait avoir sur les deux autres
une autorité morale. Nous avons une position agréable chez M. le
duc. Ne la perdons pas par de puériles étourderies. Bien des
oreilles nous guettent, bien des yeux nous observent. Nous avons
contre nous, outre les agents du pouvoir, toutes les créatures du
docteur Fandango: le Joueur d'orgues, le Rémouleur, et surtout
Mustapha qui dissimule, sous sa profession de cocher de fiacre,
une naissance féodale et une éducation de premier ordre. Nous
avons Mandina de Hachecor qui s'est faite femme coupable pour nous
épier. Bien plus, dans cet unique but, elle a même accueilli
l'amour d'un simple gendarme! La multiplicité de nos ennemis
commande une circonspection croissante. M. le duc n'est pas estimé
dans son quartier. Toi, Carapace, sais-tu comment on nomme la
demeure, ici près? on l'appelle la Maison du Repris de justice!
Toi, Arbre-à-Couche, tu passes pour avoir été mal guillotiné! Moi-
même, je n'ai pas conservé au nom de Boulet Rouge toute la
considération dont l'avaient entouré mes ancêtres. Ainsi donc,
soyons muets comme des soles normandes, et pour le vain plaisir de
faire des mots, ne risquons pas notre aisance!

Comme tous les braves, le célèbre Boulet-Rouge, l'homme à
l'emplâtre, avait de ces aphorismes et parlait avec facilité; ses
compagnons, moins lettrés, restaient sous le charme de sa faconde
et oubliaient d'ouvrir l'oeil de lynx.

Gringalet, au contraire, dans l'intérêt de son bienfaiteur le
docteur Fandango, était tout oreilles. Il classait dans sa jeune
mémoire, avec soin, les renseignements obtenus. Ainsi donc, le
véritable nom de Messa était Boulet-Rouge; Lina s'appelait
Carapace; Sali se nommait Arbre-à-Couche et devait avoir au cou le
vestige particulier à la guillotine. Tous trois possédaient un
élixir farouche et travaillaient pour un charnier inconnu du
vulgaire.

Hier encore, Gringalet n'était qu'un enfant naturel, vendant les
listes des loteries autorisées, ou ouvrant la portière des
fiacres, à l'entrée des lieux de réjouissance, tels que
spectacles, bals et restaurants; aujourd'hui, la connaissance de
tant de secrets le mûrissait de plusieurs lustres.

Il se cramponnait à son poste bien qu'il en sentit les
inconvénients.

Cette nature abrupte, mais dévouée, préférait sa cachette
incommode à un lit de roses, où il ne lui eut pas été donné de se
rendre utile, il voulait mettre un terme aux soixante-treize
meurtres quotidiens qui désolaient la France.

Ces caractères se font très rares.

Les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée (puisque nous
connaissons désormais leur position sociale), avaient d'excellents
motifs pour causer en toute sécurité sur le trottoir de la rue de
Sévigné. Outre la voiture, déjà nommée, qui les isolait de la
chaussée, sur les toits de la Maison du Repris de justice, une
sentinelle active surveillait pour eux les alentours, prête à
signaler le moindre danger à l'aide d'une fusée volante.

C'était Tancrède, dit Chauve-Sourire, parce que les sourcils lui
manquaient, ex-enfant de choeur de Saint-Eustache, congédié pour
abus de burettes. Il était le neveu propre de Dinah Tête-d'Or,
concubine d'Arbre-à-Couche. Il aurait pu passer pour
incorruptible, sauf sa bouche, sur laquelle il était porté.

Nous avons besoin de poser ces détails, en apparence indifférents,
pour rendre compréhensible la catastrophe vraiment neuve qui va
clore ce second chapitre.



À onze heures treize minutes, Mandina de Hachecor, «l'Escarboucle
de Charenton-le-Pont» comme l'appelait Brissac son gendarme et son
esclave, ouvrit avec précaution la porte du réduit modeste où elle
abritait son talent et sa beauté. Vous n'auriez pu la voir sans
l'aimer; elle portait son galant déshabillé de nuit et tenait à la
main une carafe de cassis et un verre à patte.

Elle monta deux étages. Tout en haut de l'escalier, elle passa sa
tête charmante À une lucarne qui donnait sur le toit, et d'une
voix douce elle appela Tancrède, surnommé Chauve-Sourire.

Celui-ci veillait. Il avait soif, comme toujours et reconnut bien
la voix douce qui l'avait appelé plus d'une fois déjà pour lui
offrir du vespétro ou de l'anisette, car Mandina appartenait au
docteur Fandango et ne reculait devant aucun sacrifice pour servir
les intérêts de cet homme remarquable.

Tancrède vint, Mandina lui offrit un verre de cassis, puis, usant
des innocentes séductions de son sexe, elle l'entraîna dans sa
chambre où elle l'enferma à double tour, en ayant soin de mettre
aussi le verrou et plusieurs barres de fer très solides.

Dès lors, Messa, Sali et Lina manquaient de factionnaire. Leur
sécurité devenait chimérique.

Mandina avait ses projets. Elle se coiffa d'un chapeau de bergère,
ôta sa crinoline et mit un faux nez. Ainsi travestie, elle
descendit l'escalier quatre à quatre. En descendant et par
surcroît de précaution, elle posa sur son faux nez, une paire de
lunettes vertes, propriété d'un jeune écrivain déjà célèbre qui
portait ombrage à Brissac. Il avait tort. On peut avoir sur soi
les lunettes vertes d'un jeune homme dépourvu d'aisance, sans pour
cela manquer aux lois de l'honneur.

Parvenue au rez-de-chaussée de la Maison du Repris de justice,
Mandina de Hachecor enfila l'allée et se glissa comme un vent
coulis derrière les trois Pieuvres mâles qui causaient toujours.
Boulet-Rouge la vit, il avait un oeil d'aigle, mais, trompé par
son déguisement, il la prit pour un bas-bleu.

Mandina franchit la chaussée et s'élança sur le trottoir opposé où
se trouvaient également trois hommes, bien différents de Messa,
Sali, Lina.

Peu de personnes ont eu connaissance de cette grande lutte entre
le duc de Rudelame-Carthagène et le docteur Fandango. L'autorité
étendit un voile prudent sur ces horribles massacres, afin de ne
point effrayer les touristes qui sont la fortune de Paris.

De même que les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée étaient
soudoyés par le duc, de même les trois belles et robustes natures,
rassemblées sur le trottoir opposé travaillaient pour Fandango.

C'était Pollux, le joueur d'orgues, Castor, le rémouleur et
Mustapha, le conducteur de citadine.

Tous trois déguisés en hommes du peuple!

Remarquez ceci: Jadis les gens du peuple se déguisaient en grands
seigneurs pour faire leurs méchants tours; aujourd'hui, 'depuis
que le roman coupable dispose des doubles fonds de Paris, les gens
de qualité se mettent en voyous pour pouvoir pénétrer dans tous
ces souterrains où grouille le crime. C'est un échange fait entre
l'auvergnat à cinq centimes et l'habit noir à un sou.

Mandina ôta d'un geste rapide son faux nez avec ses lunettes; elle
arracha son chapeau de bergère. Il ne lui manquait désormais que
sa crinoline.

-- Paris! dit-elle, craignant de n'être pas reconnue.

-- Palmyre! répondirent les trois bons coeurs.

Puis, mademoiselle de Hachecor leur demanda avec énergie:

-- Vous ai-je suffisamment prouvé que je suis Mandina, la fille du
grand chef des Ancas! l'Escarboucle de Charenton-le-Pont?

-- Oui! répondit Mustapha, tu as notre confiance, parle.

Il se permit en même temps un geste régence autant qu'indiscret,
car il aimait les dames. Sans cela, il eut été parfait. Mandina le
repoussa avec décence et dit:

-- J'ai examiné le ciel avec soin; une lueur a paru du côté de
Mauruse où s'est écoulée mon enfance.

Pollux, Castor et Mustapha se regardèrent sans frémir.

-- Que Dieu protège le Fils de la Condamnée, murmura le choeur des
belles natures.

Et tous se serrèrent la main d'une façon particulière.

Mandina, contenant son émotion, prit une pose plus saisissante.

-- Ces voitures gigantesques, poursuivit-elle en montrant le
véhicule, de MM. Lesage et Cie, sont propres à cacher tous les
forfaits.

-- Contient-elle des animaux dangereux? demanda vivement Mustapha.

S'il n'avait pas d'épée, à cause de son métier civil, néanmoins il
était digne d'en porter une. Mandina eut un sourire amer.

-- Je ne sais, répondit-elle, je ne fais pas allusion au dedans,
mais au dehors; sur le trottoir qui vous fait face, et à l'abri de
cette volumineuse machine, j'ai vu réunis: Carapace, l'homme à
l'élixir funeste; Arbre-à-Couche, le secrétaire du duc et Boulet-
Rouge, l'assassin du cent-garde!

Castor, le rémouleur, grinça aussitôt les dents. Ce n'est pas
étonnant, le cent-garde était son propriétaire.

Mustapha mesurait déjà de l'oeil la voiture de vidange. Il était
dans son caractère de la franchir, au lieu d'en faire le tour.

-- Boulet-Rouge, ajouta Mandina, a sous sa chemise le cercueil de
l'enfant!...

Un cri d'horreur s'éleva de toutes les poitrines.

Les vidangeurs, cependant, achevaient leur besogne. On avait vidé
et purifié la modeste fosse d'aisance de la Maison du Repris de
justice, dont le rez-de-chaussée était occupé par deux industriels
brevetés: un marchand de cirage inoffensif pour la chaussure et un
commerçant en colle de poisson.

Pollux, Castor, Mandina et Mustapha se rapprochèrent les uns des
autres si étroitement que leurs haleines se confondirent.

Elles n'étaient pas toutes agréables.

Mandina parlant d'une voix creuse et avec des inflexions étranges
disait:

-- L'amadou à l'usage des fumeurs est une des plus récentes
inventions de ce siècle qui marche d'un pas sûr vers le progrès
matériel. Il a produit le télégraphe électrique et la
photographie, sans parler d'autres merveilles qu'il serait trop
long d'énumérer dans des circonstances aussi graves. Plus
récemment encore, il a produit, toujours pour l'usage des fumeurs,
ce petit briquet étonnant avec lequel on parvient à enflammer les
allumettes de la régie. J'en possède un. Il suffirait de se
glisser jusqu'à cette voiture énorme, de présenter avec adresse à
l'ouverture du robinet d'arrivée une allumette préalablement
enflammée... L'esprit s'étonne de ce qui arriverait!

Les compagnons de Mandina éprouvèrent un malaise, excepté Mustapha
dont l'esprit résolu et subtil était fait pour comprendre les
avantages incalculables de cette combinaison.

-- Je l'oserai! prononça-t-il avec un geste intraduisible. Si ma
mère me voit du haut des cieux, elle appréciera les motifs de
cette démarche. C'est le seul moyen honnête que nous ayons pour
débarrasser l'Europe civilisée de ces trois Pieuvres mâles.

Mandina, pour cette bonne réponse, lui confia aussitôt sa main à
baiser. Castor et Pollux approuvèrent la résolution de Mustapha.
Celui-ci, pâle d'émotion, mais gardant aux pommettes cette tache
rouge qui indique la phtisie galopante, reçut de mademoiselle de
Hachecor, le briquet récemment inventé. Muni de cette arme
incendiaire, il se coula comme un tigre vers la voiture de
vidange.

Les employés allaient justement fermer les robinets. Une minute de
plus et l'entreprise était manquée.

Messa, Sali et Lina avaient fini de parler affaire; ils se
préparaient à partir en fredonnant des chants patriotiques.

Mustapha était beau à voir au moment où par des prodiges de
patience, il réussissait à enflammer une récalcitrante allumette
de l'impôt. Aucun signe de crainte ne se manifestait en lui, sinon
un tremblement général et bien naturel. Il approcha la préparation
chimique du robinet en murmurant:

-- Ô ma mère!...

L'effet se fit un peu attendre; mais pour n'être pas instantané,
il n'en fut pas moins remarquable. Une explosion majestueuse et
pareille à plusieurs coups de tonnerre, fit trembler le sol,
jusqu'à la rue Saint-Antoine, située non loin de là. Toutes les
vitres de la rue de Sévigné, sans en excepter une seule, furent
mises en pièces. Quelques pavés même, furent déchaussés comme des
dents malades.

Une odeur nauséabonde et infectante se répandit dans l'air. Les
maisons de la rue du sinistre furent maculées du sol au faîte et
les ruisseaux roulèrent des flots de déjections putrides et
asphyxiantes.

Mais là, ne se bornèrent pas les dégâts.

Soixante-treize personnes des deux sexes et de tout âge,
trouvèrent la mort dans cette combinaison qui leur était
absolument étrangère. Outre la corruption fétide, le ruisseau
déversa dans l'égout des flots de sang, tandis que la chaussée
était jonchée de lambeaux humains en différents endroits. Les
amis, les parents, les domestiques vinrent pendant toute la
journée du lendemain reconnaître dans ce rouge fouillis, les
morceaux de ceux qui leur étaient chers. C'était horrible, mais
intéressant. Paris tout entier, voulut voir cela, et il vint des
gens de province en quantité. Les différentes administrations de
chemins de fer avaient eu l'excellente idée d'improviser des
trains de plaisir.

Anticipant sur les événements, nous dirons ici que par les soins
de l'autorité, ce hachis humain, ces rillettes de cadavres
mélangés à la vidange, ne tardèrent pas à mettre la peste noire
dans le quartier. Le nombre des victimes de cette cruelle maladie
n'est pas venu à notre connaissance, la préfecture de police en
garda le secret avec un soin jaloux; mais il fut tellement
considérable que 232 familles aisées émigrèrent à Versailles,
ville autrefois royale, qui gagne maintenant son pain à faire
croire qu'elle a passé un traité avec les épidémies.

Telles peuvent être les suites des briquets à l'usage des fumeurs.
Et chaque fois que vous détournez une institution de son but, vous
pouvez vous attendre à des désastres semblables.

Revenons sur nos pas: quelques détails de la catastrophe pourront
réjouir les dames.

Il ne restait plus vestige de la voiture de vidange. Le
conducteur, les employés avaient été réduits en poussière
impalpable ainsi que les trois chevaux percherons.

C'est ici le lieu de répondre à une lettre anonyme, fruit de la
malveillance, qui nous demande comment le malheureux produit de
l'incontinence d'un huissier, Gringalet, avait pu trouver un abri
commode entre la croupe et la queue d'un cheval.

À quoi servent ces plates objections? Qu'opposer à un fait? Nous
méprisons les lettres anonymes. Tel est notre réponse.

D'ailleurs, Gringalet était de petite nature. Il avait eu occasion
de rendre un service futile au percheron... Bref, le percheron
s'était prêté à la chose.

De ce cheval percheron, en particulier, il ne resta qu'une dent de
la mâchoire inférieure. Gringalet, parvenu plus tard aux honneurs,
la fit monter en épingle pour témoigner du miracle qui préserva
ses jours. Sa dame la porte.

Deux brevetés, le marchand de cirage et le commerçant en colle
furent foudroyés sur la porte de leur maison. Ils étaient ennemis,
en qualité de voisins: le trépas les réunit. Seize jeunes enfants
revenant de l'école à cette heure avancée, par suite d'un gala qui
avait célébré le jour de naissance de la pension Trîcot, furent
massacrés péniblement. Deux amoureux qui causaient, le mari qui
les guettait, et la fille de la maison qui profitait de la
circonstance pour risquer sa première équipée, reçurent la mort
également.

Enfin, ils étaient soixante-treize, pas un centimètre humain de
moins.

Un fait curieux et qui rappelle l'aventure historique du fameux
docteur Guillotin, tué par sa propre découverte, c'est que M. et
madame Fabrice, brevetés, inventeurs du briquet, furent trouvés au
nombre des victimes. Ils étaient dans la force de l'âge, et ils
s'aimaient.

Bien entendu, nous ne faisons entrer dans ce fatal chiffre de 73,
ni les chiens, ni les chats, ni les animaux secondaires.

Quant aux personnages de notre histoire, un instant avant
l'explosion, Gringalet avait quitté son poste d'observation.
Pourquoi? Parce que Messa, Sali et Lina avaient cessé leur
conférence pour chanter. Gringalet n'aimait pas la musique.

Ne l'en blâmez pas, ce fut son salut. Au moment même de
l'explosion, on avait pu voir mademoiselle de Hachecor, le
Rémouleur et le Joueur d'orgues se plonger dans une allée sombre
qui faisait face à la Maison du Repris de justice, tandis que
Mustapha, plus rapproché de la machine infernale, disparaissait
dans un tourbillon de flamme et de fumée. Mustapha fut projeté
avec une violence excessive jusqu'à la rue du Parc Royal où se
termine la rue de Sévigné. Arrivé là, il eut la présence d'esprit
de se tâter, car il croyait être mort. Rien ne lui manquait, sinon
une oreille emportée par la roue de la voiture à vidange. Il
revint en arrière pour la chercher, mais l'obscurité l'empêcha de
la rencontrer.

Pendant cela, Mandina et ses deux compagnons montaient un escalier
étroit, situé au fond de l'allée sombre. Ils comptèrent cent seize
marches et s'arrêtèrent devant une petite porte qui avait je ne
sais quoi d'énigmatique.

Mandina mit un doigt sur sa bouche et dit:

-- C'est là! J'ai compté!

-- Frappez, répliqua Pollux, vous connaissez la façon convenue.

La fiancée du gendarme obéit; elle frappa quinze coups, ainsi,
espacés, 5, 4, 3, 2, 1.

Derrière la porte, on entendit un faible bruit...

-- Qui vive? demanda une voix imposante et cassée.

Le Rémouleur répondit:

-- Les Malades du docteur Fandango!

Une clef grinça dans la serrure et la porte laissa voir en
s'ouvrant une noble tête de vieillard.

C'était Silvio Pellico!


CHAPITRE III
LES JARDINS DE BABYLONE

Il nous reste à dire ce qui advint des trois personnages chargés
de crimes, contre lesquels était dirigée la machine infernale:
Messa, Sali, Lina, Boulet-Rouge, Arbre-à-Couche et Carapace,
autrement dit: les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.

Quand la voiture chargée de gaz délétère éclata, leur première
pensée fut de fuir, car jamais vous ne trouverez le vrai courage
dans l'âme des traîtres de mélodrame, mais ils n'en eurent pas le
temps. Ils étaient, pour ainsi dire, au centre de l'explosion qui
les surprit de la façon la plus fâcheuse. Les gaz, prenant de
l'air, avec une fureur inouïe, les saisirent tous trois ensemble,
les soulevèrent, les firent tournoyer dans l'espace comme des
brins de paille, et les lancèrent à trente-deux mètres au dessus
de la maison.

Tancrède, dit Chauve-Sourire enfermé dans la chambre de Mandina,
les vit passer devant la fenêtre avec une vitesse de projectiles.
Il put croire que tout était fini pour eux: juste châtiment de
leurs trop nombreuses faiblesses.

Mais, parvenus à trente-deux mètres au-dessus du toit, leur
pesanteur spécifique, combattant la force de projection, détermina
une triple bascule, qui s'exécuta simultanément; puis, après être
restés un millième de seconde stationnaires dans l'infini, Messa,
Sali et Lina commencèrent à tomber avec une vitesse graduée,
triplée par le carré des distances parcourues, ou peut-être par le
carré de leurs poids. Bref, c'est à vérifier.

Quoi qu'il en soit, ils étaient bel et bien flambés. Chauve-
Sourire qui les vit à travers les vitres brisées, repasser comme
trois boulets de canon leur cria:

-- Il m'est impossible d'allumer la fusée volante: méfiez-vous!

Avertissement inutile et tardif.

Mais il y a en ce monde des choses bien bizarres. Ce que nous
allons raconter est peut-être trop hardi. Que voulez-vous que nous
y fassions? Les invraisemblances produisent des situations
renversantes.

À l'étage au-dessous de la chambre de Mandina, momentanément
habitée par Tancrède, il y avait un balcon. En passant près de ce
balcon, les trois Pieuvres mâles qui fendaient l'air côte à côte,
dans des attitudes diverses, étendirent leurs bras par un
mouvement machinal. Leurs mains rencontrèrent la grille du balcon
et s'y accrochèrent avec la ténacité du désespoir.

La grille fléchit sous leur triple poids, mais elle tint bon, en
définitive, et ils se trouvèrent suspendus entre le trottoir et le
ciel.

Ils étaient un peu étourdis, quoiqu'ils eussent l'habitude des
émotions fortes et pénétrantes. Au-dessous d'eux, tout était
silence, car la foule des curieux n'avait pas eu le temps de se
masser sur le lieu du sinistre.

La première voix qu'ils entendirent appartenait à un sergent de
ville, qui disait, modérant la fougue des premiers curieux:

-- Tout le monde verra. Pas d'encombrement. En voilà une histoire!

Boulet-Rouge ouvrit enfin les yeux, et voyant la situation de ses
deux collègues, Arbre-à-Couche et Carapace, il devina la sienne
propre et pensa:

-- Ce balcon a été notre ange sauveur!

-- Où suis-je? demanda Carapace avec trouble.

Arbre-à-Couche lâcha un large soupir et gigotta[2]. Il se sentait
mal à son aise.

Boulet-Rouge déposa sur la pierre, le cercueil d'enfant qu'il
n'avait point abandonné pendant cette péripétie. Il était gêné par
ce petit meuble. Ayant dès lors ses deux mains libres, il exécuta
un mouvement gymnastique, en trois temps, bien détachés, et se
trouva debout sur le balcon.

Déjà, en bas, le monde se battait pour voir les corps morts, des
bras, des jambes, et l'oreille de Mustapha qu'un antiquaire vola
pour l'empailler dans de l'esprit de vin.

Boulet-Rouge aida ses deux compagnons à monter, et ils se
trouvèrent bientôt, tous les trois, sains et saufs, en dedans de
la balustrade.

Le balcon du second étage de la Maison du Repris de justice était
un de ces jardins suspendus, modeste imitation de ceux de
Babylone, qui mettent ça et là un sourire aux façades revêches de
nos maisons. Il y avait des capucines, des haricots fleurs rouges,
des pois de senteur et des cobæas, ces lianes en miniature dont le
mièvre feuillage, console et repose les yeux rougis des
travailleuses de Paris.

Elles n'ont pas beaucoup d'air, dans leurs mansardes, ces pauvres
ouvrières, mais elles cèdent volontiers à ces chers cobæas la
moitié de leur air et tout leur soleil, pour avoir pendant les
mois d'été, un coin vert où rafraîchir l'inflammation de leurs
paupières.

Il vient parfois un moineau dans ces indignes feuillages, et alors
tout l'atelier de sourire. L'oiseau égaré leur parle vaguement du
ciel libre, des grandes prairies et des haies pleines de chansons
qui bordaient la route si longue, si longue...

La route qu'elles prirent un jour pour échanger tout cela contre
les puanteurs de Paris.

Nous avons pris la liberté de semer en passant ces quelques
phrases bien senties, pour prouver qu'il y a de la poésie dans
notre coeur et de la philosophie dans notre cerveau. Nous n'y
reviendrons plus. D'ailleurs ces chères exilées ont Bullier, le
Moulin-Rouge, le Casino de Paris, Gugusse, Alphonse et l'absinthe.

Une lueur venait à travers les carreaux de la croisée. L'oeil
perçant de Boulet-Rouge l'aperçut le premier.

-- Silence! dit-il. La destinée nous a conduits dans des lieux
habités. À cette heure exceptionnelle, je donnerais mes droits
politiques pour un verre de cognac.

-- Vains désirs, dit Carapace.

-- Nous sommes ici séparés du monde entier, ajouta Arbre-à-Couche.

Boulet-Rouge reprit avec fierté.

-- Si grand que soit le danger, je vous sauverai. Après le trouble
inséparable d'un pareil accident, mes esprits rentrent dans leur
assiette. Je vois les événements d'un oeil froid et calculateur.
Nous sommes ici sur le balcon des «Piqueuses de bottines réunies»,
atelier libre...

-- Quoi, si près de notre point de départ? s'écria Arbre-à-Couche
avec l'accent de la surprise.

Une idée sanguinolente traversait déjà l'esprit de Carapace. Il
murmura:

-- Messa, Sali!

-- Lina! répondirent les deux autres.

-- Les péripéties les plus inattendues, reprit Carapace, ne
doivent jamais nous faire oublier notre devoir. Nous appartenons à
M. le duc Rudelame-Carthagène par les liens combinés du crime et
de l'économie. J'ai confusément le soupçon que l'atelier des
Piqueuses de bottines réunies appartient à la clientèle du docteur
Fandango. Consulte la liste, Arbre-à-Couche.

Nous ferons remarquer ici un détail curieux. Quand les trois
Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée causaient, ils se donnaient
mutuellement leurs vrais noms, mais quand il s'agissait de
travailler, ils revenaient à ces mystérieux sobriquets composés de
_Messalina_ dédoublé: Messa, Sali, Lina.

L'attaque règle la défense. Dans le camp opposé, Mandina de
Hachecor, Castor, Pollux, Mustapha et le gendarme avaient aussi
des professions apparentes qui cachaient des rejetons de
l'ancienne féodalité, des banquiers, des artistes et des
bacheliers ès-lettres.

Arbre-à-Couche, l'homme aux papiers scellés d'un cachet
nobiliaire, fouilla aussitôt dans sa poche avec inquiétude. Il
songeait à la culbute exécutée à trente-deux mètres au-dessus des
toits. Pendant ce violent travail, ses poches avaient pu se
retourner. Il n'en était rien heureusement, aussi s'écria-t-il:

-- Ô providence! je n'ai rien perdu!...

Carapace répondit:

-- J'ai bien gardé ma bouteille de fer-blanc bouchée avec du
papier gris vert.

Et Boulet-Rouge ajouta d'un air pensif en frappant sur son
cercueil d'enfant:

-- Tout est étrange dans la situation où nous sommes.

Le cercueil d'enfant rendit un son creux difficile à définir.
Boulet-Rouge pâlit. L'idée d'un déficit lui traversa l'esprit
comme un éclair.

-- Mon cercueil se serait-il ouvert à mon insu? s'écria-t-il.

Il l'ouvrit précipitamment et, le voyant vide, il râla d'une voix
étranglée par la mauvaise humeur:

-- J'ai perdu mon enfant!

En ce moment, ses yeux brillèrent d'un éclat sauvage. La prunelle
des tigres de la jungle, dans l'Inde, ont[3] de ces lueurs étranges
dans les nuits tropicales. Une plainte faible, un de ces cris
particuliers qui sortent des berceaux et qu'on appelle
vagissements, avait frappé son oreille subtile à travers la
fenêtre close.

-- Ah! se dit-il en lui-même, ce n'est pas la peine de se désoler.
Voilà de quoi remplir ma botte.

Arbre-à-Couche, qui avait déplié sa liste aux armes de M. le duc,
mit un doigt dans sa bouche et imita le cri du coucou avec une
incroyable perfection.

Les deux autres n'ignoraient point ce que signifiait ce signal.
Ils prêtèrent aussitôt une oreille attentive.

-- Ce n'était pas une coupable erreur, dit Arbre-à-Couche. Les
petites ainsi dénommées: Les Piqueuses de bottines réunies, usent
des drogues du docteur Fandango.

Il y eut un silence, comme après tout arrêt prononcé.

Boulet-Rouge prit sous son aisselle un diamant de vitrier qui ne
le quittait point. D'une main sûre il scia un carreau, le détacha
et passant ses doigts par le trou, il tourna l'espagnolette de la
croisée.

-- Les chemins sont ouverts, dit-il.

Sans perdre de temps, ils passèrent et Boulet-Rouge prononça:

-- Attendez-moi un instant, ici, j'aperçois le berceau... je vais
assassiner l'enfant pour utiliser mon cercueil.

On ne pouvait rien objecter à une pensée si sage.

Boulet-Rouge ouvrit son coutelas...

Juste à la même minute, de l'autre côté de la rue de Sévigné, une
fenêtre s'ouvrit aussi au cinquième étage, La tête blanche et
vénérable de Silvio Pellico se montra aux rayons de l'astre des
nuits.

Tancrède, dit Chauve-Sourire, était toujours prisonnier dans la
chambre de Mandina de Hachecor. Il aperçut le célèbre vieillard,
saisit son arc, le banda, y adapta une flèche empoisonnée, ajusta
et tira.

La flèche partit en sifflant comme une clef. Silvio Pellico poussa
un cri de soie déchirée et disparut à tous les yeux!...

Au grenier, une femme, artiste de Montmartre, qui étudiait la
_Tour de Nesle_, lança ces mots:

-- Il est minuit, la pluie tombe, parisiens, dormez!


CHAPITRE IV
LES PIQUEUSES DE BOTTINES RÉUNIES

Par un contraste habilement ménagé, après tant de sang, tant de
larmes, et pendant que Boulet-Rouge va assassiner l'enfant, le
lecteur se reposera avec délices en un tableau plein de fraîcheur.

Vingt-cinq piqueuses de bottines, la plupart jeunes, alertes,
rieuses et débauchées, étaient réunies autour d'une table
malpropre dans une chambre de derrière qui faisait suite à celle
où les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée venaient de
s'introduire par escalade et effraction, à celle hélas! où se
trouvait le berceau.

Elles travaillaient en babillant et en chantant, les brunes, les
blondes, les châtaines, les rousses aussi; elles travaillaient
très bien, très vite et de très bon coeur. On ne travaille ainsi
qu'à Paris, où la rage du plaisir donne la rage de la besogne.

Il y en avait beaucoup de jolies et beaucoup de laides, mais les
laides avaient ce je ne sais quoi de canaille et de vif, qu'on
nomme _du chien_, qui les faisait presque jolies. C'étaient pour
la plupart des minois chiffonnés qui n'eussent point supporté
l'analyse des nez retroussés, des fronts bombés, des grandes
bouches souvent, montrant des poignées de perles.

Leurs toilettes étaient comme leurs visages, sujettes à caution,
mais avenantes et hardies. On n'eut pas vendu le tout pour cinq
cents francs peut-être. Hors de Paris, vous n'en auriez pas eu
moitié pour un prix fou.

Les noms étaient caractéristiques: les petits noms. Les noms de
l'atelier ressemblent un peu à ceux du théâtre: ce ne sont pas les
noms de familles.

Peu de Marie, point de Françoise, ni de Madeleine, ni de Jeanne.

Des Anaïs en quantité, des Régine, des Amanda, des Athénaïs,
quelques Léocadie, des Irma et des Zuléma.

Elles ont grand honte quand elles s'appellent tout uniment
Joséphine.

C'est le contraire ailleurs. Nous avons connu une femme de
qualité, morte avant l'âge du chagrin qu'elle avait de s'appeler
Léopoldine.

Les noms simples, les noms communs prouvent généralement la race.
Où diable voulez-vous que Chiquita soit née!

Il y avait la, onze Anaïs, sur vingt-cinq, et l'on était obligé de
les distinguer, par des surnoms: Chiffette, Cocarde, Colibri,
OEillet d'Inde, Chou-Fleur, Lampion, etc.; il y avait sept Amanda,
quatre Reine et trois Irma.

Leurs plaisanteries, qui les faisaient rire de si bon coeur,
n'étaient pas très variées; on entendait ça et là:

-- Fallait pas qu'y aille!

-- Des navets!

-- Et ta soeur?

-- Ma soeur? est à bord d'une chaloupe à vapeur! avec le
chauffeur! qu'est son abuseur!

-- C'est rigolo!

Et autres...

C'est suffisant à les tenir en joie.

Aujourd'hui, la réunion avait un caractère particulier pour un
double motif: d'abord on avait entendu l'explosion de la voiture
inodore. Anaïs Cocarde, dépêchée en bas, pour savoir ce que
c'était, était revenue toute pâle, disant qu'elle n'avait jamais
rien vu de si horrible dans le _Petit Journal_. Tout le monde
avait voulu se précipiter dans les escaliers, mais Anaïs Chou-
Fleur, la gérante, retenant, d'une poigne vigoureuse, Anaïs
Chiffette, Anaïs OEillet d'Inde et Anaïs Lampion, avait déclaré
qu'avant tout la veille devait être finie.

On obéit bien autrement à une gérante d'association libre, qu'à la
«demoiselle» d'une maison ordinaire.

Le second motif était plus intéressant.

Il y avait au centre de la table, une jeune fille qui ne
travaillait pas. Celle-là était très belle, mais si pâle qu'elle
vous eut fait pitié. Sa toilette avait une simplicité
aristocratique et quelque chose en elle rappelait les ingénues de
familles princières, persécutées par l'infortune au théâtre de
l'Ambigu-Comique.

Nous sommes forcés de remonter, au commencement de cette soirée
pour expliquer la présence d'Elvire, la jeune marquise fugitive, à
la table des Piqueuses de bottines réunies.

Vers sept heures et demie, longtemps par conséquent avant la
catastrophe imprévue qui devait plonger soixante-treize familles
dans le deuil, la gérante de l'atelier était sortie pour acheter
du thé, du sucre et du rhum; l'habitude étant de s'accorder cette
douceur quand la veillée se prolongeait jusqu'à minuit et au delà.

En allant chez l'épicier, la gérante n'avait rien vu
d'extraordinaire, sinon une jeune fille donnant le bras à un
vieillard de cent et quelques années qui avait une figure de
hibou.

Quant elle revint la jeune fille et le vieillard avaient disparu.

Mais comme elle traversait l'allée sombre de la Maison du Repris
de justice, elle entendit dans la nuit des gémissements
inarticulés.

Avec son thé, son sucre, son rhum, elle rapportait une boite de
ces allumettes bougies dont il serait superflu de faire l'éloge,
tant elles ont déjà rendu de services à l'humanité.

Elle eut l'idée candide d'en allumer une et vit alors un spectacle
attachant.

La jeune fille et le vieillard de cent et quelques années étaient
sous ses yeux.

La jeune fille, étendue sur les dalles de l'allée, venait de
mettre au jour de la nuit, au milieu des souffrances les plus
atroces, un enfant du sexe masculin, très bien conformé et très
viable.

Le vieillard, dont la figure de hibou exprimait une cruauté
incalculable, essayait d'une main d'étrangler l'enfant nouveau-né,
et de l'autre, de poignarder la jeune fille avec un crick malais
d'un travail curieux et manifestement empoisonné[4].

Une seconde encore, et c'en était fait des deux infortunées
créatures.

Anaïs le comprit; ce n'était qu'une faible femme, douée d'une
éducation médiocre et de moeurs relâchées, mais elle avait de
l'initiative. Son coeur généreux bondit dans sa poitrine. D'une
main elle alluma d'un seul coup toutes ses bougies, de l'autre,
elle tint en l'air ce feu d'artifice peu dangereux, mais
éblouissant.

Le vieillard, épouvanté, laissa échapper un geste de
désappointement et se glissa en rampant vers la rue.

Anaïs le poursuivit pour lui demander son nom et son adresse. Elle
ne le vit pas sur le trottoir, mais une voix qui n'avait rien
d'humain bourdonna à son oreille:

-- Femme imprudente, crains la vengeance du bisaïeul!

-- Des nèfles! répondit-elle dans la gaieté de sa vaillance
populaire.

Puis elle revint dans le fond de l'allée, mit l'enfant nouveau-né
dans la poche de son tablier et aida la jeune accouchée à monter
les deux étages qui conduisaient à l'atelier. Quoique privée de
sentiment, l'inconnue avait encore l'usage de ses jambes.

On doit juger de l'étonnement des Léocadie et des Amanda, quand la
gérante, ouvrant la porte de l'atelier, fit entrer la jeune mère
et tira l'enfant caché dans son sein.

C'était lui qui dormait dans le berceau de la chambre au balcon;
c'était lui que menaçaient les détestables passions de Boulet-
Rouge.

S'il avait su...

La gérante dit:

-- Mes petits amours, il ne faut pas que ça vous empêche de
travailler. Je vais installer la jeune étrangère dans un bon
fauteuil et elle va nous raconter ses aventures pour passer le
temps agréablement.

-- Femme généreuse, murmura la jeune fille d'une voix altérée,
quand je devrais vivre cent et quelques années, comme mon trop
cruel bisaïeul, je n'oublierai jamais vos bienfaits... donnez-moi,
je vous prie, un bouillon...

-- Je n'ai que du rhum, interrompit Anaïs.

-- Ça me suffira!

Elle but un verre de rhum et parut soulagée par ce cordial.

-- Bonté divine, murmura-t-elle ensuite, en versant des larmes
abondantes, dans quel abîme une liaison innocence, mais qui a des
suites, peut précipiter une jeune personne!

Toutes les Anaïs grillaient de savoir; les Irma en étaient
malades.

L'étrangère s'assit et poussa un soupir de soulagement.

-- Femme du commun vraiment magnanime, reprit-elle, je vous dois
un aveu complet. Racontez un peu à ces demoiselles ce qui s'est
passé dans l'allée sombre, cela me donnera le temps de reprendre
haleine. Quand vous aurez fini, je prendrai la parole, et vous
connaîtrez toute l'étendue de mon malheur.

Elle arrêta la gérante au moment où celle-ci ouvrait la bouche,
pour dire encore avec une dignité pleine de réserve:

-- Épargnez autant que possible, dans votre récit, le noble
criminel dont vous avez prévenu le dessein pervers. Outre qu'il
est respectable par son âge, je lui dois tendresse et obéissance.
Il est le père du père de mon père.

-- Voilà comme elles sont dans la haute, s'écria Chou-Fleur avec
admiration. C'est bête! Moi, ni une ni deux, j'aurais étranglé le
vieux polisson.

Puis employant le langage pittoresque et imagé de la basse classe,
elle fit le récit succinct, mais complet du drame de l'allée.

Elle eut un vrai succès et la curiosité ne connut plus de bornes
dans l'atelier des Piqueuses de bottines réunies.

Quoique faible encore, n'étant accouchée que depuis un quart
d'heure, l'étrangère commença aussitôt:

-- La fortune et la naissance ne donnent pas le bonheur, j'en suis
un fatal exemple.

Je reçus le jour loin de Paris, au delà de la porte jaune, entre
la ville de St-Cloud et le village de Garches, département de
Seine-et-Oise, dans un antique et noble château connu sous le nom
de Mauruse.

Loin de moi, la pensée de faire envie à votre pénurie, en vous
détaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon père, fils aîné du
marquis de Rudelame, qui lui-même était le fils aîné du duc
portant le même illustre nom, avait épousé Fanchon de la Roque-
Aigurande, descendante et unique héritière des captals de Buch,
cadets de la maison de Foix. À l'âge de dix ans, j'avais une
poupée qui coûtait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait
des boucles de rubis à ses jarretières.

Passons... Je l'ai bien payé plus tard!

Le château de Mauruse est une antique demeure perchée au sommet
d'une montagne et entourée de précipices sans fond qui rejoignent
les fameux étangs de Ville-d'Avray par des percées souterraines.
Il fut bâti par Anguerrand de Carthagène qui tua en combat
singulier le bailli de Chavanette, derrière Bicêtre, sous Henri
II.

Passons... Si je vous disais les diverses illustrations de ma
famille, ça vous humilierait et nous n'en finirions plus.

À l'époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était
déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour,
heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant.

La révolution le surprit à l'improviste. Quand on vint pour piller
son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac.
Il n'eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent
dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l'émigration
avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait
que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en
perles fines, heureusement.

Il arriva ainsi à Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de
poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de
250 guinées, ou si vous le préférez 8.750 francs. Ça vous semble
encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par
jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l'adorait.

Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu'il contracta plusieurs
mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la
victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette
industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit
à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté
par l'envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler
sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de
cette importante compagnie:_ La Grande Famille_ des voleurs à
Londres.

Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour
procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des
cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté
un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua
des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à
ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme
indigne de l'estime générale.

Je suis suspecte de partialité, puisqu'il est mon ancêtre, mais la
vérité me force à déclarer qu'il garda toujours une certaine tenue
au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il
faisait exécuter ses meurtres par des employés.

Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se
compromettait ainsi était-elle digne de tant d'amour? Ne l'espérez
pas! Madame la duchesse avait de l'éducation; à part cela, c'était
une coquine. Outre son goût pour la boisson, elle allait avec les
Écossais.

Vous entendîtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l'Écosse est
l'amie de la France, ce n'est pas une raison. M. le duc ayant
appris que la compagne de sa vie prodiguait l'argent gagné avec
tant de peine, à des jeunes gens à la mode, à des musiciens, à son
valet de pied, trois avocats et même à des militaires, résolut à
se venger. Il acheta _l'Affaire Clémenceau_ [5] et une barre
de fer toute neuve qu'il mit rougir un feu très ardent pendant
quarante-huit heures, après quoi, il l'imbiba, toute chaude,
nicotine, de phénol Boboeuf et d'acqua Tafana, mélangés avec de
l'assa foetida et une composition dont notre famille garde
précieusement le secret. Elle n'est pas dans le commerce. Ayant
pris ainsi ses mesures, il rentra un soir à son domicile plus tôt
que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de
vins fins, de liqueurs fabriquées dans divers monastères, de
viandes froides, de saucisses et de petits gâteaux.

J'ai dit qu'il était bel homme. Ma bisaïeule, portée sur sa
bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui. Il fit
dresser la table dans une certaine chambre de son hôtel qui
n'avait ni porte ni fenêtre.

On n'eut trouvé nul part un lieu plus favorable à ses farouches
desseins.

Madame la duchesse, sans défiance et remplie d'appétit, le suivit
dans cette dangereuse retraite. Le souper commença à huit heures
dix minutes. À dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de
minuit, alors que la coupable et infortunée femme était ivre
d'amour et d'anisette, mon bisaïeul prit, au lieu d'un simple
couteau à papier, la barre de fer rouge qu'il avait caché sous sa
chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non
sans prononcer des paroles d'amère et vindicative raillerie.

Jusqu'au treizième coup, la malheureuse cria et appela ses
militaires.

Il ne me faut pas d'autres preuves pour affirmer qu'elle avait la
vie dure. Néanmoins, le duc de Rudelame-Carthagène dut croire
qu'il en était débarrassé pour jamais. La suite de cette anecdote
montrera si c'était là une chimère...

Ici, Elvire fut prise d'une convulsion, occasionnée par son état.

Les piqueuses de bottines réunies se précipitèrent à son secours.

C'était l'heure où la voiture de vidange, inodore arrivait dans la
rue. Rien n'annonçait encore une sanglante catastrophe. Les
oiseaux dormaient dans les gouttières, la brise faisait tourner
les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs,
sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrières.


CHAPITRE V
L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!

La jeune et belle Elvire de Rudelame-Carthagène reprit ses sens,
but un verre de rhum et poursuivit en ces termes:

-- Ô mes chères bienfaitrices, malgré la distance qui sépare nos
positions sociales, ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie! Je
veux tout d'abord modérer l'étonnement que pourrait vous causer le
crime de la chambre sans porte ni fenêtre.

La seule chose surprenante, c'est que mon bisaïeul eût pu garder
la barre de fer rouge sous sa chemise. Mais outre que c'était pour
l'empêcher de refroidir, nous sommes à Londres.

À Londres on en voit bien d'autres.

Et quant à l'atrocité du forfait, ma famille est depuis longtemps
habituée à ne se rien refuser. Le marquis, mon père, s'est amusé
une fois à faire le relevé des crimes et délits appartenant en
propre à notre maison, depuis le règne de Henri II jusqu'à Louis-
Philippe seulement. Il y a quatre-vingt-un meurtres dont deux
parricides, sept fratricides des deux sexes, trois tanticides,
cinq onclicides, treize neveux ou niécicides, huit infanticides,
vingt-trois adultères, dix-neuf incestes!...

Il y a des instants, s'interrompit ici la jeune accouchée avec un
désespoir impétueux, où je préférerais avoir reçu le jour au sein
de la misère. Ah! gardez vos moeurs innocemment égrillardes,
fillettes du commun. Cette atmosphère de sang et de honte est loin
d'être agréable, à la longue!

Le lendemain matin, mon bisaïeul chercha le cadavre de sa femme,
car il voulait le faire embaumer, par un dernier caprice. À sa
place, il trouva un billet ainsi conçu:

«L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!

Ce mystérieux écrit le remplit d'inquiétude et d'alarmes. Il se
creusa la tête en vain pour en deviner la signification.

Tant d'initiales accumulées devaient cacher une menace.

Qui donc avait pu entrer dans cette chambre sans porte ni fenêtre?

Il y avait la cheminée!

Mon bisaïeul la fit aussitôt fermer à l'aide d'une grille en acier
fondu; -- Mais il était trop tard.

Il fut malade dangereusement.

À peine remis sur pied, il ordonna à nombreux domestiques de
regarder sous les lits et dans tous les tiroirs des commodes:

Le cadavre de la duchesse resta introuvable.

Cela aigrit d'autant le caractère de bisaïeul qui déjà n'était pas
trop tendre. Il devint cruel, et, dans le silence du cabinet, ses
meilleurs amis le surprirent souvent torturant des insectes ou
soumettant des animaux domestiques à différents supplices.

En ce temps, plusieurs petits enfants de son quartier disparurent
et toutes les recherches demeurèrent sans résultat. Il les avait
coupés par morceaux sans utilité apparente. Il avait d'ailleurs
bien des motifs de mauvaise humeur.

De même que le cadavre de la duchesse était inrencontrable, de
même le mystérieux billet restait intraduisible. M. le duc s'était
adressé aux hommes d'affaires les plus habiles; aucun d'eux
n'avait pu lui donner le mot de l'énigme.

Il entendit parler un jour d'un personnage étonnant qui passait
pour être le fameux Gagliostro[6], bien que celui-ci fut mort au
château de Saint-Léon, dans la campagne de Rome, mais cela ne fait
rien à l'affaire; d'autres prétendaient qu'il était le non moins
célèbre comte de Saint-Germain, bien que ce dernier fut décédé à
Sleswig, qu'importe? La chose certaine, c'est que ce personnage
faisait de nombreux miracles. Il avait guéri le catarrhe de la
reine et sauvé un enfant de Pitt et Cobourg qui tombait du haut
mal. Londres entier le consultait pour les objets égarés, les cors
aux pieds et les engelures.

Il se nommait le docteur Fandango...

Ce nom produisit dans l'atelier des Piqueuses de bottines un effet
extraordinaire. Ce fut autour de la table un long murmure.

-- Et quoi! s'écrièrent ensemble plusieurs Anaïs, le docteur
Fandango existait déjà à cette époque reculée?

-- Lui, si jeune! ajouta la gérante. Et tout l'atelier acheva:

-- Lui si beau!

Elvire de Rudelame poussa un long soupir.

-- À qui dites-vous, murmura-t-elle, qu'il est jeune, beau,
entraînant, irrésistible? Vous voyez devant vous sa victime!

Second effet, plus fort que le premier.

-- L'enfant d'à-côté?... commença la gérante.

-- Il est à lui! acheva Elvire en baissant ses beaux yeux pleins
de larmes.

Vous dire l'émotion qui étreignit à la fois tous ces coeurs, est
impossible. Le docteur Fandango était un dieu pour sa clientèle.

L'atelier entier se leva, mit une main sur son coeur et s'écria:

-- Nous sommes les Malades du docteur Fandango...

-- Permettez-moi d'en douter, répliqua Elvire qui prit aussitôt
une apparence de froideur.

-- Ah! par exemple! voulut dire la principale Anaïs.

Mais l'accouchée de l'allée sombre l'interrompit et dit
péremptoirement:

-- Alors, montrez le cachet!

Il y eut quelque chose d'étrange. Les Piqueuses de bottines
réunies se levèrent toutes à la fois et se déshabillèrent.

Les corsages, les jupes, les jupons et jusqu'aux pantalons,
tombèrent simultanément.

Abdiquant toute pudeur, les vingt-cinq ouvrières relevèrent
ensemble leur chemise et montrèrent un peu au-dessous du nombril
le triangle d'un vaccin au milieu duquel était une empreinte
chimique, de forme ovale, qui semblait être le résultat de
l'application d'un timbre sec, imbibé de matières caustiques.
Cette empreinte présentait deux initiales: D. F., surmontées d'un
phénix sortant des flammes.

Ce tableau de vingt-cinq jeunes filles portant pour tout costume
des bottines, des bas et une chemise retroussée, ne laissait pas
que d'être enchanteur.

Si vous avez espéré, toutefois, nous le voir décrire plus
longuement et détailler la profusion inouïe de seins fermes et
polis, d'épaules de marbre, de cuisses blanches, de hanches
rebondies, de fesses grasses, de ventres nacrés, liliacés et
luisants, allant se perdre dans l'ombre duvetée formée par les
cuisses, que l'on pouvait voir à ce charmant conseil de révision,
c'est que bien peu vous connaissez notre réserve.

Aucun homme d'ailleurs n'était présent et nous ne l'avons su que
par ouï-dire. Puisse cet aveu nous servir d'excuse.

Dès qu'Elvire de Rudelame eut reconnu le cachet, son visage
s'éclaira d'une joie pure.

-- C'est maintenant que je remercie Dieu à deux genoux, ô mes
soeurs! dit-elle dans le délire de son allégresse, je suis
sauvée!... Mais remettez vos vêtements pour ne point offenser
inutilement la décence particulière à notre sexe.

Afin de contenter le désir si légitime de la noble accouchée, les
Piqueuses de bottines réunies se revêtirent.

En dépit de sa position malheureuse, Elvire sautait de joie.

-- Je vous reconnais! dit-elle enfin, je suis rassurée. Nous
allons bavarder tout à notre aise. Je n'ai pas besoin de vous
apprendre désormais que Paris et sans doute l'univers entier, sont
divisés en deux fractions: «les Malades du docteur Fandango» et
les «Chevaliers de l'élixir funeste» appelés aussi «les Fléaux de
la capitale» ou «les Pieuvres mâles» des divers impasses...

Elle s'animait en parlant, et si vous saviez comme elle était
belle!

Arrêtons-nous pour tracer son portrait.

Elle avait une de ces beautés saisissantes qui ne ressemblent à
rien. Son nez rappelait celui du bisaïeul qui faisait songer au
bec des hiboux, son regard était piquant, inexprimable. Rien de
comparable à sa bouche, si ce n'est son aisselle qui semblait
fouillée par la main d'un sculpteur très habile. La brise était
amoureuse de ses cheveux; elle ne trouvait pas de chaussures assez
mignonnes pour son pied et la meilleure ganterie de Paris faisait
des miniatures en peau de Suède pour ses mains.

Avec cela, noble, spirituelle, instruite, riche et pure, malgré sa
chute.

-- Je n'ai pas besoin de vous dire, continua-t-elle plus charmante
à mesure qu'elle parlait, que tous les Malades du docteur Fandango
se portent bien et meurent d'un accident mystérieux produit par
l'ingestion de l'élixir funeste.

J'ai pensé parfois que l'homme célèbre et séduisant qui marque à
son cachet tous ses clients et clientes pour les reconnaître,
n'avait pas réfléchi que c'était un danger, car les fléaux de la
capitale profitent de ce signe pour choisir à coup sûr leurs
victimes. Mais je ne puis blâmer celui qui se déguisa en porteur
d'eau pour me séduire et qui est le père de mon jeune enfant:
Virtuté!

Elle reprit haleine, pendant que les filles du peuple essuyaient
leurs yeux mouillés.

-- Ce qui va être intéressant pour vous, poursuivit-elle, c'est
d'apprendre comment s'entama cette grande querelle qui divisa
l'univers. Prêtez-moi une oreille attentive.

À l'époque où mon bisaïeul se présenta pour la première fois chez
Fandango, cette individualité hors ligne avait une cinquantaine
d'années... Ne m'interrompez pas, vos étonnements sont superflus.
Cinquante-sept ans après cette date, je l'ai adoré sous un
déguisement vulgaire.

Il ne paraissait pas alors plus jeune qu'aujourd'hui. À première
vue, on lui aurait donné vingt-huit ans et neuf mois. Depuis lors,
il n'a pas vieilli d'une semaine.

Mon bisaïeul le trouva dans son laboratoire, entouré d'un seul
livre, d'une fiole, d'une cuvette et d'un cerf vivant qui
possédait des cornes d'argent massif.

Tout d'abord, M. le duc de Rudelame fut frappé de sa souveraine
beauté, quoique Coriolan (vous savez que c'est le petit nom de cet
idolâtré Fandango) n'eut point encore lavé ses mains, ni fait sa
barbe. On était au matin, ce qui explique suffisamment cette
négligence chez un homme ordinairement propre et même coquet de sa
personne.

Le duc de Rudelame le salua et lui demanda si c'était bien au
docteur Fandango qu'il avait l'honneur de parler.

À son grand étonnement, ce fut le cerf, doué de bois en argent
massif, qui lui rendit son salut.

Le docteur lui-même restait immobile et muet comme une statue de
marbre de Paros.

Mon bisaïeul voulut décliner ses noms et qualités. Le cerf vivant
lui ferma la bouche d'un geste froid et lui désigna la cuvette. Au
fond de la cuvette, mon bisaïeul vit, avec une surprise
croissante, des caractères qui se formaient sous une couche d'eau
plus pure que le cristal.

Ces caractères, une fois devenus distincts! donnèrent les mots:
Robert, Athanase, Bonaventure, duc de Rudelame-Carthagène, comte
de Balamor, seigneur de Mauruse et autres lieux, présentement
émigré, tourmenteur de mouches et tueur de femmes!

Mon bisaïeul releva la tête, indigné qu'il était de ce dernier
trait.

Le docteur était toujours immobile.

Le cerf vivant remua la patte et ses cornes devinrent d'or.

M. le duc n'est pas un esprit ordinaire, il vit bien qu'il avait
affaire à un enchanteur et dévora l'affront. Résolu à user d'une
profonde dissimulation, il prononça les paroles suivantes avec
aménité:

-- Ô vous, qui êtes, au dire de l'histoire, des plus grands
savants de l'Europe, je m'aperçois que votre talent n'est pas au
dessous votre renommée. Je viens vous consulter et je vous prie de
me marquer au timbre que vous mettez sur toutes vos pratiques.

Il tressaillit et regarda tout autour de lui. Il avait prononcé
ces derniers mots d'une voix insinuante. Un organe lui répondait.
Ce ne pouvait être le cerf, et les lèvres du docteur ne remuaient
point. La voix semblait sortir de la fiole, elle dit:

-- Le cachet de la vertu ne prendrait pas sur ta peau. Cesse de
feindre. Que veux-tu du maître?

Mon bisaïeul pâlit et ses dents grincèrent, car il commençait à se
fâcher.

Mettant de côté, désormais, toute vaine dissimulation, il tira de
sa poche le billet énigmatique composé des treize initiales: «L.
D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!»

Au moment où le papier parut dans sa main, une harmonie sauvage,
mais douce se fit entendre. Elle venait de tous les côtés à la
fois. On eut dit que les parois même de la chambre la suintaient.

Mon bisaïeul déplia le papier et lut les initiales distinctement,
puis il demanda:

-- Pouvez-vous m'expliquer ce que cela signifie?

La voix répondit oui, dans la fiole, après quoi, elle en sortit
pour entrer dans le livre dont les feuilles s'agitèrent vaguement.

La voix dit encore:

-- Regarde au fond de la cuvette!

Et l'harmonie sauvage, mais douce se tut instantanément.

M. le duc regarda à travers la couche d'eau pure et put lire ces
treize mots qui se rapportaient exactement aux treize initiales.

«Le Docteur Fandango Est Venu. -- Il A Tout Vu. -- Dieu Est Juste.
-- Tremble!»

Les cornes du cerf vivant brillèrent en ce moment d'une façon peu
ordinaire. Si ce n'eut été impossible, vu le prix de la matière,
le témoin de tout cela aurait juré qu'elles étaient désormais en
diamant.

Il resta un instant abasourdi, sous le coup de tant de choses
étranges. Mais ce n'était pas un homme à rester bien longtemps
inactif.

Le mystérieux billet avait été trouvé dans la chambre sans porte
ni fenêtre, que nous pouvons appeler maintenant, la chambre du
monstre. Le docteur était venu là, où tout y faisait allusion au
crime; le docteur avait tout vu, il était maître du terrible
secret.

Il faut rendre cette justice à ma famille on n'y a pas froid aux
yeux. Le duc regarda son ennemi en face, car il n'y avait pas à en
douter, Fandango était son ennemi mortel, et lui dit avec calme:

-- Le billet était de vous?

Autant parler à une pierre. Ni le docteur, ni sa fiole, ni sa
cuvette ne répondirent cette fois! Le cerf même resta impassible.

Mon bisaïeul se prit à ricaner et fit tout haut cette réflexion:

-- La chambre n'avait ni porte ni fenêtre. Pas de témoins!

L'eau de la cuvette se rida. Sur les treize mots placés au fond,
douze s'effacèrent; il n'en resta qu'un seul:

DIEU!

M. le duc eut froid dans le dos.

Ce fut l'affaire d'un instant; il ne croyait pas beaucoup en Dieu.

Que prouvent toutes ces momeries? Dieu sait peut-être, mais il ne
dit jamais ce qu'il a vu; c'est un témoin peu embarrassant... et
si nous allions en justice, mon savant docteur, lequel serait cru
le plus aisément: d'un charlatan comme vous ou d'un gentilhomme
comme moi!

Point de réponse.

-- Madame la duchesse, poursuivit le grand-père de mon père,
aimait trop les Écossais. Quatorze coups de barre de fer rougie au
feu et empoisonnée, donnés à travers le coeur, l'oesophage, le
diaphragme, le grand sympathique et intestin grêle, suffisent à
empêcher une femme de qualité de parler. Pensez-vous qu'elle
viendrait témoigner contre moi?

La chambre éclata de rire à ces mots. Je dis la chambre, car ce
furent les murailles elles-mêmes, le plancher et le plafond qui
produisirent en apparence cette explosion de gaieté. La statue du
docteur et le cerf vivant n'y prirent aucune part.

-- Sambre goy! s'écria mon bisaïeul, vous m'impatientez, à la fin.
Rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas manchot, mais comme
la justice anglaise est confuse et fort imparfaite, je propose la
paix... En veut-on ici?

Le cerf brama d'une façon ironique.

-- On veut donc la guerre? demanda M. le duc.

Cette fois, le docteur Fandango lui-même remua la tête d'une façon
affirmative, comme font les biscuits chinois sur les cheminées.

C'en était trop.

Depuis quatre minutes au moins mon bisaïeul méditait un nouveau
forfait. Il avait dans sa poche un crick de Malaisie, empoisonné
avec un art extraordinaire et dont la lame, bizautée[7] selon
certaines règles mathématiques, faisait des blessures mortelles
qui ne laissaient aucune trace.

Sans faire semblant de rien, il introduisit sa main sous le revers
de sa redingote, il y prit le crick, et crac, au moment où le
docteur Fandango le croyait occupé à préparer sa sortie, il lui
plongea l'arme malaise dans le sein gauche jusqu'au manche.

Le cerf bondit pour protéger son patron, mais...

Le coup était donné et d'aplomb!...

Un cri d'horreur interrompit ici la jeune accouchée. Ce cri
appartenait à toutes les piqueuses de bottines. Il était arraché
par la pensée d'un crick malais empoisonné avec soin et perçant la
poitrine du docteur Fandango!

Mais Elvire de Rudelame eut un sourire angélique.

-- Jeunes filles du peuple, dit-elle, rassurez-vous. Coriolan ne
mourut pas en 1793, puisqu'il est le père putatif d'un enfant né
cinquante et quelques années après, jour pour jour.

Ne cessez pas de me prêter l'oreille, voici une situation bien
étonnante: ce fut le docteur Fandango qui reçut le crick dans les
poumons, mais ce fut mon imprudent bisaïeul qui tomba foudroyé...

Expliquez ça!


CHAPITRE VI
LE PORTEUR D'EAU

Le drame marchait, au dehors. À l'instant où l'accouchée de
l'allée sombre posait cette question à son auditoire, l'initiative
de Mustapha mettait le feu aux gaz délétères et lançait dans les
airs nos trois amis, les Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.

C'est dire assez que nous avons rattrapé l'heure voulue, et que
notre histoire va bientôt marcher à pas de géant.

La formidable explosion fit dresser l'oreille à quelques Anaïs,
mais tel était l'intérêt excité que personne ne bougea.

-- Vous jetez votre langue aux chiens? continua Elvire de
Rudelame, employant cette expression familière qui semble une
condescendance ou une caresse dans la bouche des grands
personnages, vous avez raison, vous n'auriez jamais deviné.

C'est pourtant bien simple, mon bisaïeul tomba foudroyé, non par
le tonnerre, c'était au mois de décembre, mais par l'étonnement.

Il y avait de quoi!

Au moment où il s'applaudissait d'avoir plongé son poignard dans
la poitrine, du docteur Fandango, celui-ci tourna lentement sur
lui-même et montra son dos.

Son dos était ma bisaïeule, madame la duchesse de Rudelame-
Carthagène, habillée comme le soir du meurtre et portant, depuis
la gorge jusqu'à la hauteur des hanches, les quatorze trous
produits par la barre de fer rougie au feu et empoisonnée.

La malheureuse était percée comme une poêle à rôtir les marrons de
Lyon.

Et au milieu de cet écumoir[8], sortait la pointe du crick malais
que le duc avait planté dans la poitrine du docteur!

Vous sentez bien que je n'ai pas vu cela, j'étais trop jeune, le
fait étant arrivé trente-huit ans avant ma naissance, mais je le
tiens de la bouche même de Coriolan qui ne saurait proférer un
mensonge.

D'ailleurs, il y a une preuve frappante, l'horrible haine de mon
bisaïeul contre le docteur Fandango date de là. Il aurait pu lui
pardonner une innocente mystification, il ne lui pardonnera jamais
d'avoir ressuscité la duchesse.

Car la duchesse vivait.

Vous la verrez par la suite agir comme père et mère.

Si elle parla ce jour-là, M. le duc n'en sut jamais rien, car il
se retrouva quelques heures après dans son appartement où il avait
été reporté, évanoui, par des mains inconnues. Il ne demanda pas
son reste et partit pour les mers polaires où il resta enseveli
plusieurs années au sein des glaces éternelles pour laisser
étouffer le bruit de son aventure.

En ces pays froids, il n'acquit pas une bonne réputation. Les
naturels l'accusaient d'attirer chez lui les petits enfants et
même les jeunes filles pour boire leur sang et se nourrir de leur
chair. C'étaient des calomnies. Depuis mes plus tendres années, je
mange à sa table: jamais je n'y ai goûté de chair humaine. Il faut
se garder des exagérations. Hélas! ce centenaire n'est-il pas
assez chargé de crimes.

Il ne mange pas les enfants ni les jeunes filles, mais il les
emploie à d'autres usages également domestiques. Leur graisse lui
sert à composer des onguents qui prolongent sa coupable existence;
il prend des bains de jeune sang, qui reverdissent sa vieillesse,
remarquablement avancée.

Vous frémissez; moi j'y suis faite...

La fatigue me prend, et nous n'en sommes encore qu'au commencement
de la Restauration, je n'aurai pas la force, je le sens bien, de
vous raconter l'histoire du père de Mustapha, ni celle de la mère
infortunée de Mandina de Hachecor.

Franchissons donc cinquante-six années.

C'était un soir d'automne, dans cet immense palais qu'on nomme
l'hôtel de Rudelame-Carthagène et qui décore l'une des rues les
plus fréquentées du faubourg Saint-Honoré. L'air était tiède et
mou. Les dahlias élevaient vers le ciel leurs parfums fades qui se
mêlaient aux subtiles senteurs de l'oignon, dont on sarclait un
carré, dans mon jardin, à quelques coudées de ma fenêtre.

L'horloge de Saint-Philippe-du-Roule venait de sonner sept heures.

Ma jeunesse avait été solitaire, je n'avais fréquenté que
Timidita, la fille de notre concierge et M. Catimini, mon
professeur de piano, qui s'était permis, sur ma personne, une
grande quantité de lâches attentats, toujours repoussés par ma
candeur alliée à ma pudeur.

Quand mon enfant qui est une fille, aura l'âge des passions
naissantes, plutôt que de lui donner l'autre sexe pour professeur
de piano, je la plongerai à Saint-Lazare.

Les vibrations de l'horloge se balançaient encore dans les airs,
lorsqu'une voix mâle et sonore, prononça sous ma fenêtre, ce cri,
bien connu des ménages parisiens:

-- Qui veut d'l'eau... au!

La dernière de ces deux diphthongues[9], montée à l'octave de la
première.

Ce cri était d'autant plus inusité dans notre illustre demeure,
que nous avions partout l'eau de Seine. Il me jeta dans une
étrange rêverie.

Étais-je mûre pour la poésie? Traversais-je un de ces quarts
d'heure bénis, que l'Être suprême, dans sa sollicitude, a marqués
pour le sentiment? Je ne sais. J'ignore tout. On n'a jamais pu
m'apprendre l'arithmétique, mais j'ai mon coeur.

J'appelais Olinda, la première de mes neuf caméristes, et je lui
dis:

-- Olinda, roule-moi une cigarette, je ne sens plus mon âme!

Elle était grecque de naissance, mais française par le goût des
loteries autorisées, dont les gros lots la rattachaient à
l'espérance. Elle a perdu depuis, dans ces entreprises, son
innocence et ses économies. Pour un franc vous pouvez y gagner des
sommes importantes. Mais vous ne voyez jamais arriver cette somme,
ni revenir votre franc.

-- Olinda, repris-je, d'où vient que la voix de ce jeune porteur
d'eau me brûle les bronches et met des battements insensés sous
l'étoffe de mon corsage?

Je ne l'avais pas vu, mais mon imagination désordonnée avait
deviné l'homme de vingt-huit ans à son organe enchanteur.

Olinda me répondit:

-- Pour faire une connaissance, autant attendre un officier ou
quelqu'un de chez l'agent de change. Moi, un porteur d'eau, ça ne
me chausse pas!

L'insensée! Je ne crache ni sur les officiers ni sur les employés
de la haute banque; mais il y a porteur d'eau et porteur d'eau. Ma
fièvre me disait que celui-ci était un prince.

Que dis-je, un prince, c'était le Fils de la Condamnée, c'était
Coriolan, le mystérieux aborigène des ruines de Palmyre, c'était
le docteur Fandango!

Olinda, pure comme l'acier et fidèle autant que lui, me roula une
cigarette. Je préférai une prise de tabac, puis un chou à la
crème, puis n'importe quelle bagatelle peu coûteuse. J'étais
hystérique et fantasque, cela peut arriver à tout le monde.

Ma seconde femme de chambre, Herminie, native du bois Meudon, où
elle avait été trouvée au bord de l'eau, dans un foulard démarqué,
peu d'heures après sa naissance, probablement entachée
d'inconséquences, entra en ce moment et déposa à mes pieds un
bouquet de fleurs rares, entouré de papier glacé.

Je tressaillis, car leur odeur attaqua mes nerfs d'une façon à la
fois délicieuse et irritante. Je mordis la troisième de mes
suivantes et Luciole, la quatrième, une Suissesse sans goitre de
la plus grande beauté, ayant témoigné sa surprise, reçut de moi un
dangereux coup de pied dans les lombes.

Cela était si éloigné de mon caractère que mes autres confidentes
s'enfuirent et ne sont jamais revenues.

À l'intérieur du bouquet de fleurs rares était une lettre en
chiffres, accompagnée d'un autre papier qui en donnait la clef.

Si j'avais gardé quelques doutes, ils se seraient évanouis à la
vue de cette double précaution, dénotant une grande délicatesse.

-- Qui que tu sois, m'écriai-je en moi-même, ô mon jeune inconnu!
tu n'appartiens pas à la simple bourgeoisie.

La lettre était ainsi conçue:

«17, 34594, 2903549669...»

Mais il vaut mieux vous la traduire en langue vulgaire:

«Ma chère demoiselle Elvire,

» La génération spontanée est une idée toute moderne. J'ai lieu de
croire que j'en suis le produit. Mon berceau fut la solitude
sablonneuse et aride. Je n'ai ni père, ni mère, ni oncle, ni
tante, ni cousin, ni cousine. Je pourrais prolonger cette
énumération, je préfère vous dire en un seul mot que je suis à
l'abri de toute espèce de famille.

Cela me rend indépendant et pensif.

» Ma famille, c'est l'humanité!

» Vous me demanderez peut-être alors pourquoi on m'appelle «le
Fils de la Condamnée».

» Ceci monte une courte explication. Vous n'ignorez pas les soins
que les Arabes accordent à leurs coursiers. Non seulement ils les
nettoient avec minutie, mais encore ils partagent avec eux leur
propre nourriture. En outre, ils en éloignent avec sollicitude
toute cause de maladie.

» Par une claire matinée de printemps, Saali, la plus belle jument
des haras de Ben Hadour, fut accusée de maladie. Le conseil des
vétérinaires du Sahara l'examina et la condamna à être abattue,
mais Abd-el-Kader, son maître, chargé de l'exécution, eut pitié
d'elle. Il fallait cependant qu'elle disparût, dans l'intérêt des
autres cavales.

» Abd-el-Kader lui attacha au cou un sac de dattes et un panier de
maïs, puis, l'ayant conduite aux confins du territoire, il lui dit
en versant des larmes: «Ô ma cavale préférée, Allah est Allah! tu
es incommodée d'une maladie incurable. Fuis jusqu'aux ruines de
Palmyre où est l'herbe de la guérison.»

» Palmyre, aussi nommée Cadmor, dut son origine au roi Salomon,
célèbre par ses dérèglements et sa sagesse. Elle fit un grand
commerce de commissions et de transit, sous l'incomparable
Zénobie, veuve d'Odenat. Des voyageurs y trouvèrent mon berceau,
je suis musulman par mon baptême.

» J'étais né depuis quelques heures au sein même des splendides
décombres, sur le seuil d'un palais ruiné qui portait le n° 179 de
la rue de l'Euphrate. Quel fut mon étonnement de voir arriver
Saali? On naît médecin. Je la guéris malgré mon peu d'expérience.
En retour, elle me nourrit de son lait.

» Saali avait été condamnée par le conseil des vétérinaires du
Sahara; j'étais le nourrisson de Saali; ne vous étonnez plus qu'on
m'ait nommé «le Fils de la Condamnée», rien de plus logique...

Ici, l'atelier des Piqueuses de bottines manifesta son
mécontentement par des murmures et Anaïs, la gérante, crut pouvoir
demander à la belle Elvire:

-- Est-ce qu'elle va durer longtemps, la lettre du docteur?

Léocadie ajouta:

-- Elle est drôlement tannante!

Elvire de Rudelame-Carthagène, réprima un mouvement de colère.

-- Vous eussiez mieux aimé, filles du peuple, que le suave
Fandango eût reçu le jour dans les cachots de l'inquisition ou au
pied de la guillotine! Il vous faut des émotions acres et
poivrées? C'est bien! ma position malheureuse exige une grande
prudence, je vais abréger.

Saali était musulmane. Quand Fandango fut reçu docteur, il
traversa les mers avec elle et vint à Paris.

Saali traîne maintenant le fiacre de Mustapha. Elle est heureuse.

Je passe une grande quantité de pages et j'arrive à la fin:

«Mon passé est un abîme, mon présent un poëme, mon avenir une
vapeur!» ... Voilà pourquoi, ma chère demoiselle, j'ai pris ce
déguisement de porteur d'eau, qui était indispensable.

«Minuit sonnant, à l'aide d'un truc connu de moi, je pénétrerai
dans votre chambre à coucher par la cheminée. Si vous vous y
opposez, sonnez du cor par trois fois: si au contraire, vous
exaucez mes voeux, mettez une fleur de pervenche à votre
boutonnière.

» Celui qui vous aime plus que la vie,

» CORIOLAN «le Fils de la Condamnée».

Je n'ai pas besoin de spécifier que cette lettre ne calma en rien
ma fièvre brûlante. Comme j'en achevais la lecture, l'organe de
mon séducteur s'éleva au lointain et lança une dernière fois dans
l'atmosphère ce cri caractéristique:

-- Qui veut d'l'eau... au!

J'appelai Olinda et j'eus des spasmes douloureux sur son sein.

Ma perplexité était indescriptible comme le caméléon lui-même.

Devais-je sonner du cor ou attacher une fleur de pervenche à mon
corsage?

Ma pudeur penchait vers le cuivre, mon amour allait vers la fleur.

Je n'avais jamais vu Coriolan, il est vrai, mais sa lettre dont
vous m'avez contrainte à couper la portion, la plus attachante,
allumait dans mes veines un véritable incendie.

Néanmoins, la pudeur fut en moi, la plus forte. J'allais saisir le
cor, lorsque Olinda qui devinait mon coeur, me tendit la pervenche
fatale...

-- À la bonne heure! s'écria d'une seule voix l'atelier des
Piqueuses de bottines réunies.

-- Le sort en était jeté, reprit la jeune accouchée. Je fis un
bout de toilette et j'attendis la douzième heure, en proie à des
sensations inexprimables.

Minuit sonna. Un bruit qu'il serait malaisé de définir se fit
entendre dans le tuyau de ma cheminée.

Malheureusement, elle était à la prussienne, Je m'attendais à
chaque instant à voir déboucher mon Coriolan, semblable à un
immortel, quoiqu'un peu souillé de suie. Rien ne vint. Le conduit
était trop étroit.

Après une demi-heure d'angoisse, pendant laquelle les gémissements
inarticulés de mon séducteur me brisèrent l'âme cent fois, Olinda
me dit:

-- Il n'y a pas à tortiller, il faut aller chercher le fumiste!

L'idée d'un pareil scandale m'arracha des hurlements.

Le fumiste! à cette heure de la nuit, el qu'allait-il trouver dans
le tuyau de la cheminée?

Il faut avoir passé par ces traverses pour en soupçonner
l'amertume.

Mais à de pareilles heures, l'âme se raidit et acquiert un ressort
incalculable.

Il me restait quatre confidentes, j'ordonnai à trois d'entre elles
de parcourir les corridors de l'hôtel et de verser des narcotiques
puissants à tous ceux qui n'étaient pas encore endormis.

Cette précaution me garantissait le mystère.

Quant à Olinda, je l'envoyai chez le fumiste.

Elle avait mis un masque pour n'être point reconnue dans
l'obscurité.

Moyennant une somme considérable, le fumiste consentit à quitter
les moiteurs de son lit et se laissa bander les yeux. En cet état,
on le fit monter dans un fiacre sans numéro, et après mille
détours, on l'arrêta à la porte de l'hôtel.

Tout y dormait; l'effet du narcotique avait été instantané: Olinda
et le fumiste trouvèrent les corridors jonchés de serviteurs
plongés dans le repos.

Ils entrèrent chez moi par une porte dérobée dont nul ne
soupçonnait l'existence, et le fumiste ayant ôté son bandeau, je
poussai un long cri de satisfaction.

C'était le Rémouleur!

-- Je savais tout, me dit-il avec cordialité. J'ai éloigné le vrai
fumiste sous un prétexte et j'ai pris place dans son lit, pour le
cas où le Fils de la Condamnée aurait besoin de moi... À
l'ouvrage!

Il se mit alors à attaquer le mur de ma chambre avec un marteau de
maçon entouré de vieux linge, pour empêcher le bruit.

Olinda avait eu une jeunesse déréglée, mais elle n'avait jamais
connu le véritable amour. Â son regard qui enveloppait le faux
fumiste comme une flamme, je devinai le besoin secret de son
coeur.

-- Jeune Grecque, lui dis-je, veux-tu épouser cet inconnu?

Elle se jeta à mes pieds et embrassa mes genoux pour cacher son
trouble. Je la relevai en murmurant à son oreille avec une
caresse:

-- Attends qu'il ait démoli le mur, je bénirai votre union.

Le Rémouleur, cependant, éprouva une certaine difficulté à percer
ce vieux plâtras. Son marteau rebondit plusieurs fois contre des
ossements humains, car le palais de mes ancêtres était presque
entièrement bâti avec les produits de leurs crimes. Il relira une
grande quantité de squelettes ayant appartenu à de vieilles
chanoinesses ou à de jeunes vierges. Aussitôt qu'il eut pratiqué
un trou assez grand pour donner passage à un homme, une voix
sonore et agréable sortit de la cheminée.

-- Qui vive? demanda-t-elle avec anxiété.

-- Malade du docteur Fandango, répondit le Rémouleur sans hésiter.

-- Aucun des trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée n'est à
l'horizon? demanda encore la voix agréable.

-- Aucun.

-- La fille de l'assassin de sa famille a-t-elle sonné du cor par
trois fois?

-- Non, au contraire, elle a une fleur de pervenche à son corsage.

-- C'est bien!... Compagnons de l'humanité, sortez de votre asile!

Aussitôt s'élancèrent du trou le jeune et vaillant Mustapha, mon
cousin par alliance, qui dissimule ses ancêtres sous la profession
de cocher de fiacre, Simon le joueur d'orgues, Mandina de
Hachecor, vêtue d'un domino noir, le véritable Silvio Pellico et
d'autres. L'avant-dernier était le prêtre éthiopien, dont j'ai
omis de vous parler jusqu'à ce jour. Je remarquai avec étonnement
que cet ecclésiastique n'avait qu'un bras, qu une jambe et qu'un
oeil.

Le dernier était le Fils de la Condamnée.


CHAPITRE VII
TRAHISON!

Il faudrait la plume d'or des poètes pour vous dire l'effet
produit par l'anecdote des aventures du faux fumiste sur les
Piqueuses de bottines réunies.

-- Aviez-vous cru, s'écria tout à coup mademoiselle de Rudelame en
pleurant, fusse pendant le quart d'une seconde, aviez-vous cru,
jeunes filles du commun, que la descendante de mes aïeux, l'amante
de Coriolan, était coupable?

La présence seule du prêtre éthiopien doit vous dire avec quelle
régularité les choses se passèrent.

Le docteur Fandango ôta son costume de porteur d'eau; il avait
par-dessous des vêtements propres et d'une étonnante magnificence.
À son médium était le diamant du Vieux de la Montagne qui lui fut
donné par la reine. Tous les ordres étrangers brillaient sur sa
large poitrine. Il s'était fait la barbe peu de temps auparavant.

Que dire? Vous connaissez sa beauté. Tous les jolis garçons qui
l'entouraient avaient l'air de ses domestiques.

Il mit un genou en terre devant moi et me passa au cou un joyau en
corail aquatique, d'un prix extravagant, aussi précieux par la
matière que par le travail, en murmurant:

-- Vierge adorée, ceci est la croix de ma mère!

Son émotion était maladive. Il ajouta:

-- Grâce aux effets du porteur d'eau, j'ai surmonté tous les
dangers inséparables de mon entreprise. Désormais, soyons tout au
bonheur.

Sur un geste de lui, les lambris de ma chambre à coucher furent
immédiatement tendus de satin vert clair, parsemé de bouquets de
topaze. On répandit des parfums sur le tapis, tandis que d'autres
aromates brûlaient dans les cassolettes orientales. Un autel se
dressa en face de la cheminée à la prussienne.

Simon avait apporté son orgue de barbarie, et c'était justement
cet objet qui n'avait pas pu passer par le tuyau.

Il joua dessus plusieurs morceaux tendres et anacréontiques.

Puis, le prêtre mutilé d'Éthiopie nous unit devant Dieu.

Il unit aussi, par la même occasion, le Rémouleur et Olinda, ma
première confidente.

La cérémonie se passa très bien, sauf un incident, en apparence
vulgaire, mais qui aurait dû nous donner à réfléchir. Au moment où
le prêtre nègre prononçait sur nos têtes de saintes paroles, en un
langage incohérent, il éternua. Nous nous aperçûmes qu'un vent
coulis venait du côté des fenêtres; elles étaient restées
entr'ouvertes, on courut les fermer, mais il était trop tard. Le
prêtre d'Éthiopie qui n'avait qu'un bras, qu'une jambe et qu'un
oeil ajoutait maintenant un rhume de cerveau à ces fâcheuses
infirmités.

Est-ce pour vous entretenir de ce détail que j'ai parlé des
fenêtres ouvertes? Non! Au travers des carreaux, le noble Mustapha
crut voir une tête de hibou.

Il s'approcha pour mieux regarder et aperçut dans le feuillage des
sycomores, plantés en rond autour du bassin de Mercure, une
multitude d'ombres humaines et fugitives.

La lune qui se cacha sous un nuage opaque, cessa d'éclairer la
nature. Mustapha crut s'être trompé. Il ne parla point. Il eut
tort. Un seul mot tombant de sa bouche nous eut épargné un
épouvantable péril et neuf mois de tortures atroces, qui me furent
particulières et privatives, car mon Coriolan resta libre.

La cérémonie achevée, Mandina de Hachecor qui me servait de dame
d'honneur, fit comprendre au reste de l'assemblée que l'heure de
la retraite avait sonné. Nos amis s'éloignèrent au son de l'orgue
de barbarie qui jouait un air connu, dans les corridors, pour
étouffer le bruit de leurs pas.

Coriolan était enfin seul avec son Elvire.

Ô jeunes filles, mesurez la nouveauté de cette situation. Nous
étions mariés, nous nous aimions avec délire, et c'était la
première fois que nous nous rencontrions dans le monde!

Mais il avait acheté ma photographie, et sa brillante renommée me
le rendait familier,

Il prit place auprès de moi, sur le sopha[10], si jeune, si beau et
surtout si bon que je m'accoutumai à lui tout de suite, puis le
sommeil nous gagna tout doucement.

Puissance divine! Quel réveil nous attendait!

La vision du noble Mustapha, dont il a été précédemment question,
n'était pas une chimère. Le visage de hibou, aperçu à travers les
carreaux, appartenait à mon bisaïeul, et les formes sombres,
perchées dans les sycomores, étaient celles de ses sicaires.

Une de mes confidentes avait trahi notre secret.

Mon bisaïeul, éveillé en sursaut, vers minuit, avait vu près de sa
couche cette fille sans entrailles Herminie, native du Bas-Meudon,
celle-là même qui m'avait apporté le bouquet de fleurs rares,
entouré de papier glacé.

-- Pendant que vous dormez, lui dit-elle, imprudent vieillard,
votre arrière-petite-fille est en train de se mésallier à un
porteur d'eau alsacien.

Le duc bondit hors de ses draps, il se trouvait devant une
personne de l'autre sexe, n'importe, son grand âge le forçant à
porter toujours des pantalons de flanelle, il était en état. Il
appela ses valets; ce fut en vain: le narcotique faisait
admirablement son office, les tenant enchaînés dans le sommeil.
Alors, sachant bien qu'il ne pouvait s'attaquer tout seul au Fils
de la Condamnée, il monta au sommet d'une tour et alluma le phare.

Un quart d'heure après, trente-huit à quarante pieuvres mâles des
divers impasses de Paris, arrivaient à l'hôtel. Vous avez deviné
que le phare était un signal.

Mon bisaïeul les rassembla dans la grotte et leur dit sans
préambule:

-- J'ai assez vécu pour voir le déshonneur de ma maison. Coriolan
Fandango, natif des ruines de Palmyre, en Asie, exerçant la
médecine à Paris, sans diplôme, a pénétré dans mon domicile à la
faveur d'une veste de porteur d'eau, et s'est uni aussitôt à ma
riche héritière.

-- Qui vous a révélé ce mystère? demanda le pieuvre mâle de
l'impasse Tivoli.

Mon bisaïeul montra Herminie du Bas-Meudon.

Cette infortunée tomba, frappée de trente-huit à quarante coups de
yatagan.

-- Comme cela, dit la hyène de l'impasse Tivoli, elle ne fera plus
de cancans dans le voisinage.

M. le duc approuva d'un signe de tête et reprit:

-- Je suis dans l'embarras. Que chacun me donne son avis avec
franchise.

Les Pieuvres s'assirent sur les tombes et la délibération
commença.

L'ancien professeur de la cité Jarie proposa d'introduire du
méphitisme pur dans la chambre nuptiale, à l'aide d'un tube en
gutta-percha[11]; Carapace offrit d'inoculer aux deux époux une
maladie charbonneuse; la hyène de l'impasse Tivoli conseilla de
les étouffer en faisant tomber sur eux le plafond de leur
appartement, mais mon bisaïeul repoussa ces divers expédients
comme ayant déjà servi.

Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la
porte.

-- Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico.

---- C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune
Grecque.

-- Cet organe... commença-t-elle.

-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y
a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au
rendez-vous.

On pouvait l'en croire, c'était un connaisseur.

-- Dans les veines de la trop coupable enfant, dit-il en parlant
de moi, est renfermée la dernière goutte du sang de Rudelame-
Carthagène. Je veux la garder vivante, afin de la torturer à mon
aise. Boulet-Rouge, la principale pieuvre mâle de l'impasse
Guéménée, n'a pas encore parlé. Son expérience m'étant connue, je
l'adjure de me fournir un truc pour anéantir le Fils de la
Condamnée sans exposer les jours d'Elvire.

Boulet-Rouge se leva. Chacun connaît l'emplâtre de dimension
inusitée qu'il porte sur sont visage pour éloigner tous les
soupçons. Il le repoussa un peu de côté et dit:

-- En fait de procédés, on n'a qu'à choisir.

Les inventions nouvelles offrent un champ fertile. Il suffira de
prendre un fil de métal, bon conducteur, et d'en isoler
l'extrémité. Vous ferez passer le fil à travers le corps des deux
mariés, en ayant soin toutefois que la partie isolée soit seule
dans l'estomac de mademoiselle de Rudelame. Vous enverrez alors
une dépêche qui ravira le jour à Fandango, en passant, mais qui,
arrêtée par la matière isolante, épargnera l'existence de la jeune
et belle Elvire.

La simplicité de cet appareil réunit tous les suffrages. On leva
la séance pour s'occuper des voies et moyens.

Pendant que, plongés dans une sécurité trompeuse, Fandango et moi,
nous dormions, tout conspirait ainsi contre notre bonheur.

À trois heures et demie du matin, je fus réveillée par un léger
bruit. Aux lueurs vacillantes de la lampe d'opale, je vis un
spectre à la fois fantastique et plein d'une effrayante réalité,
Le plafond était ouvert, le plancher était crevé_. _Trente-huit à
quarante pieuvres mâles surgissaient du sol ou descendaient en
rampant le long des lambris, tendus de satin vert clair. Il y en
avait qui se glissaient sur le tapis comme des sauriens
gigantesques. Il y en avait qui dégringolaient par les colonnes de
notre couche.

Au centre de la pièce, mon bisaïeul, que je reconnus seulement à
son visage de hibou, car un costume de lancier polonais
dissimulait sa vétusté, mettait la dernière main à l'appareil
électrique.

Je crus être le jouet d'un rêve jusqu'au moment où on donna le
signal, qui était un chant d'alouette, à cause de l'heure
matinale.

Mon bisaïeul retroussa aussitôt les manches de son uniforme et se
mit en devoir de passer l'appareil au travers de nos corps.

Je ne pus m'empêcher de jeter un cri.

Aussitôt, les trente-huit à quarante yatagans sortirent hors du
fourreau, tandis que mon époux, réveillé en sursaut et comparable
aux demi-dieux du paganisme, cherchait son revolver afin de se
mettre en défense. Il ne le trouva pas, M. le duc le lui avait
volé. Alors, le Fils de la Condamnée poussa une exclamation
terrible, à laquelle répondit le braiment de son cerf vivant qui
l'attendait sous la charmille.

-- Vampires! dit-il avec force, coléoptères! rebuts des
civilisations et de l'histoire naturelle, il me reste une
ressource.

Et roulant avec rapidité sa cravate autour du cou de l'hyène de
l'impasse Tivoli, il l'étrangla comme si c'eut été un enfant
naissant.

Les autres conjurés frappés de ce tour d'adresse, reculèrent. Il
n'en fallut pas davantage. Fandango s'élança dans la cheminée à la
prussienne et disparut à tous les regards.

Presque aussitôt après, on entendit le galop du cerf dans les
bosquets, et une voix terrible éclata dans le silence de la nuit.
C'était la sienne. Elle disait:

-- Je m'éloigne sur mon cerf, natif comme moi, des ruines de
Palmyre. Tremblez! dans neuf mois, l'heure du châtiment sonnera!

-- Il est sauvé! m'écriai-je, je puis m'évanouir.

Et je perdis l'usage de mes sens, au moment où nos ennemis
témoignaient de leur désappointement et de leur aigreur.

Quand je revins à la vie, je cherchai en vain la lumière du jour.
On avait muré les portes et les fenêtres de ma chambre nuptiale,
qui était transformée en tombeau.

Auprès de moi, il y avait un pain de munition, une cruche d'eau
saumâtre et des noisettes. J'en cassai une avec indolence. Un
papier s'en échappa...


CHAPITRE VIII
ADULTÈRE, INCESTE ET BIGAMIE

Certes, on ne trouverait pas beaucoup de jeunes dames capables de
faire, un quart d'heure après leur accouchement, un récit de cette
étendue et de cet intérêt. Ceci est une courte réflexion de
l'auteur.

-- C'était, poursuivit la bru de la Condamnée, car elle avait
droit à ce titre, depuis son mariage avec le docteur Fandango,
c'était un papier très fin, couvert d'écriture. Bien que je
n'eusse point de chandelle, mes yeux habitués à l'obscurité,
déchiffrèrent la signature de Boulet-Rouge.

La vue de mes jeunes appas avait adouci cette abrupte nature.

Il me marquait que, si je voulais habiter sa cabane, il consentait
à étouffer la mère de ses enfants entre ses deux matelas.

Quel sauvage caractère, je méprisai son ouverture. Coriolan seul
occupait mon coeur.

Où était-il? Que faisait-il? En quels lieux son cerf l'avait-il
transporté? Telles étaient les questions que je m'adressais dans
mon délire, Combien de fois cassai-je mes noisettes avec émotion
espérant une lettre de lui! Puisque l'impur Boulet-Rouge avait
bien eu l'idée de m'écrire par cette voie, Coriolan pouvait de
même...

Puérile chimère! Rien! Ma situation était pénible et monotone. Je
ne voyais personne, sinon le malheureux qui m'apportait chaque
matin mon pain de munition, mon eau saumâtre et mes noisettes. On
l'avait choisi sourd, muet et aveugle pour m'ôter toute chance
d'essayer sur lui mes moyens naturels de séduction.

Les jours passèrent. La pensée d'abréger mon existence germa dans
mon cerveau. Je la repoussai: j'étais mère!

La nuit de mes noces, au milieu des transports de son amour, le
Fils de la Condamnée m'avait adressé ces paroles remarquables:

-- Si jamais, madame Fandango, tu te trouves dans un embarras
cruel, monte au dernier étage du palais de tes pères. Emporte avec
toi sept bougies et allume-les dans les ténèbres. Je les verrai de
loin et j'accourrai à ton aide.

Il avait ajouté:

-- Moi, si j'ai besoin de toi, je lancerai dans les airs sept
petits ballons rouges. Cela voudra dire: «Viens, je t'attends sous
les voûtes du bazar Bonne-Nouvelle pour affaires.»

Hélas! malgré sa capacité, il n'avait prévu que je serais enterrée
vivante!

Le quinzième jour du quatrième mois, Je cessai d'être seule; mon
jeune Virtuté commença à s'agiter dans mon sein.

Le matin du jour suivant, je reçus une lettre du vil Boulet-Rouge.
Elle était ainsi conçue:

«Toi qui a repoussé mes caresses, veux-tu connaître toute
l'horreur de ton sort? Compte dix-sept feuilles de parquet, à
partir de l'endroit où tu es assise, soulève la dix-huitième
planche qui recouvre un puits profond, descends dans le puits,
tourne à gauche, prends la onzième galerie à droite, monte treize
marches, fais le tour de la colonne et cherche un bouton de métal.
Pèse dessus de droite à gauche. La colonne s'ouvrira et tu verras
ta destinée!»

Signé: «Celui dont tu as enflammé les caprices.»

J'attendis le soir, et poussée par une curiosité maladive, je
comptai les dix-sept planches, je soulevai la dix-huitième. Le
puits profond se présenta à mes yeux. J'y descendis et suivis dès
lors de point en point l'itinéraire tracé par cet odieux libertin
de Boulet-Rouge.

Quand la colonne s'ouvrit, j'aperçus un spectacle fait pour
m'étonner. Un immense corridor souterrain était devant mes yeux.
Une lampe sépulcrale l'éclairait de lueurs fugitives et montrait à
perte de vue son sol carrelé de noir et de blanc comme un tombeau.

À côté de la galerie était un écriteau qui portait ces mots
caractéristiques: VICTIMES APPARTENANT À LA FAMILLE DE RUDELAME-
CARTHAGENE.

Au-dessous, et à droite, un second écriteau disait: CÔTÉ DES
HOMMES. À gauche, un troisième: CÔTÉ DES DAMES. Il y avait à
droite trente cellules creusées dans le roc, à gauche, trente. En
tout, cela faisait soixante cellules. Dans les quinze premières de
chaque côté se trouvaient trente cercueils. Sur les trente autres,
il y en avait vingt-neuf qui étaient habitées par des créatures
vivantes dont les noms étaient tracés sur les portes.

Mon nom était sur la trentième!

J'eus le courage d'ouvrir tour à tour ces vingt-neuf portes pour
voir ce qu'il y avait à l'intérieur. J'y trouvai uniformément,
auprès des reclus de l'un et l'autre sexe un pain de munition, une
cruche d'eau saumâtre et des noisettes. Seulement, on y ajoutait
un casse-noix, quand le captif était d'un grand âge.

Et savez-vous quels étaient les habitants de ces niches? Les fils,
les filles, les gendres et les brus de mon bisaïeul: mon père, ma
mère que je croyais décédée, mon grand-père, ma grand'mère dont
j'avais pleuré le trépas, l'oncle de Mandina, la tante de
Mustapha...

Ils étaient enchaînés étroitement. Aucun d'eux ne me reconnut. À
l'aide d'une préparation chimique, on leur avait enlevé la
mémoire.

Comme je revenais sur mes pas, car j'en avais assez, une voix
moqueuse autant que barbare sortit des profondeurs du souterrain.
Elle me dit:

-- Eh bien! Elvire de Rudelame, refuses-tu encore la position
modeste mais honorable de ma compagne assassinée?

Cette voix appartenait à Boulet-Rouge.

J'y répondis par le silence de l'horreur...

Le pénultième jour du neuvième mois qui était avant-hier, ma tombe
s'éclaira tout à coup. À sa tête de hibou, je reconnus mon
bisaïeul.

Il était accompagné de trois médecins habiles qui m'examinèrent
avec attention.

-- Cette jeune personne, dît le premier, est dépourvue de toute
infirmité. Elle accouchera sous quarante-huit heures.

Les autres prononcèrent des paroles scientifiques et l'un d'eux
fit remarquer que mes attraits avaient résisté au pain de munition
et au reste.

-- Ah! m'écriai-je, ces appas sont mon malheur. Au nom du ciel,
donnez-moi des nouvelles de mon époux.

Mon bisaïeul me jeta un regard perçant.

-- Qu'on achète une quantité suffisante d'alcool! commanda-t-il,
et qu'on prépare un bocal, afin d'y mettre, aussitôt après sa
naissance, le petit-fils de la Condamnée.

Il sortit par la brèche qui avait été pratiquée pour son entrée.

D'après un ordre émané de lui, je fus placée sur un brancard et
portée au plus haut étage de la maison, afin d'avoir de l'air
pendant mes couches.

Vous l'avez deviné.

Quand l'obscurité eut remplacé la lumière du soleil, j'allumai
sept bougies que je plaçai derrière mes carreaux. La nuit
m'empêcha de voir si les sept ballons voltigeaient dans
l'atmosphère, mais, vers minuit, plusieurs chanteurs tyroliens
s'arrêtèrent devant l'hôtel. Mon coeur battit. J'avais reconnu
Coriolan parmi eux.

Avec une fronde, il lança un caillou jusqu'à ma retraite. Le
caillou était enveloppé d'un papier blanc sur lequel étaient
écrits ces seuls mots:

«Approchez-le d'un feu ardent.»

J'obéis, et aussitôt d'autres caractères apparurent, formant un
billet ainsi conçu:

«L'encre sympathique est connue depuis longtemps; ce n'est pas moi
qui l'ai inventée, mais la prudence m'a commandé d'en faire usage.

» Pendant ces neuf mois, j'ai été fort occupé.

» Au moment où l'incendie s'allumera, tiens-toi prête à jeter
l'échelle de soie. Je monterai te chercher avec Mustapha et le
gendarme.

» Tu nous reconnaîtras à ces divers signes: Le gendarme aura une
pomme d'amour à la place du coeur, Mustapha, un réséda à sa
casquette, et moi, le ruban des saints Maurice et Lazare.

» Nous murmurerons tous les trois en arrivant: Paris!

» Tu répondras à voix basse: Palmyre!»

» _Coriolan, _«le Fils de la Condamnée.»

Je baisai ce papier avec ardeur, mais il me jeta dans une
perplexité insurmontable. De quel incendie parlait mon époux? Et
s'il mettait le feu au palais, que deviendraient les vingt-neuf
victimes du souterrain?

Un adolescent, nommé Gringalet, qui est le fruit d'une faute
commise par l'huissier de notre famille, descendit du toit et
frappa trois coups à mes carreaux. J'ouvris ma fenêtre.

Gringalet n'eut que le temps de prononcer précipitamment ces
paroles:

-- Avalez les papiers. Les voilà!

En effet, j'avais encore le billet dans ma gorge, quand mon
bisaïeul entra avec l'huissier de la place des Vosges, porteur
d'une liasse de parchemins considérables.

Derrière eux, venaient les trois Pieuvres mâles de l'impasse
Guéménée.

Derrière encore, de nombreux domestiques arec des tables, des
tapis, des sièges, une escabelle: tout ce qu'il faut enfin pour
meubler une chambre destinée à servir de tribunal de famille.

M. le duc prit place, sur une sorte de trône, les trois Pieuvres
mâles l'entourèrent; l'huissier de la place des Vosges s'installa
à la petite table du greffier et moi je dus m'asseoir sur la
sellette.

Les valets furent congédiés.

-- Messa, Sali, Lina, dit mon bisaïeul, vous êtes les témoins et
l'auditoire. Cette coupable enfant est l'accusée. Mon huissier est
le greffier, je suis le juge. Nous constituons une cour de haute
et basse justice. J'en ai le droit par les chartes des anciens
rois de France.

L'huissier frappa sur ses parchemins. C'était vrai.

Au dehors Gringalet, par des menaces et des pieds de nez,
témoignait du mépris, que lui inspirait son père naturel.

-- Fille ingrate et perverse, savez-vous dans quel abîme de
forfaits vous vous êtes plongée? demanda mon bisaïeul.

-- Je sais que je suis innocente, répliquai-je avec l'assurance de
la candeur.

-- Innocente! répéta-t-il, vous allez on juger vous-même. Mon
grand-père, le premier duc de Rudelame avait un fils adultérin qui
se nommait Inaniquet. Ce fils adultérin étant devenu pubère,
séduisit la duchesse, ma mère: je suis né de cet inceste. N'êtes-
vous pas la fille de mon petit-fils?

-- Si bien! répondis-je, pour mon malheur.

-- Parfait! ce Inaniquet est marié à une princesse arabe qui vit
en Lombardie. On le connaît dans Paris sous le nom du docteur
Fandango!...

-- Ô ciel! m'écriai-je.

-- Vous êtes, par conséquent, la femme du père incestueux,
adultérin et bigame de votre bisaïeul! Je crois qu'un pareil fait
ne s'est jamais produit dans les oeuvres d'imagination!

-- Mais, objectai-je, l'âge de mon Coriolan...

-- Il doit sa jeunesse apparente aux prodiges de la chimie,
interrompit le duc. Vous sentez bien que vous ne pouvez rester
dans un pareil état... Doutez-vous encore?... Huissier de la place
des Vosges, montrez-lui les papiers qui le prouvent.

C'était exact. On me prodigua les preuves authentiques de ma
honte. Mon bisaïeul poursuivit:

-- Heureusement, votre mariage est nul comme ayant été cimenté par
une moitié d'ecclésiastique; le prêtre d'Éthiopie n'a qu'une
jambe, qu'un bras et qu'un oeil... Voici un homme du peuple (il
montrait l'odieux Boulet Rouge) qui consent à donner son nom à
votre enfant. Trop pur pour encourir le reproche de bigamie, il
s'engage à noyer sa femme instantanément.

-- Avec plaisir, dit Messa.

-- Et si vous refusez, acheva mon juge, on va faire sur vous
l'essai d'un supplice nouveau consistant à peler la personne comme
une pomme, et à saupoudrer sa chair de poivre rouge...

À cet instant précis, des clameurs confuses s'élevèrent au dehors,
et les serviteurs épouvantés revinrent, disant:

-- Fuyez, mon seigneur, le palais est en flammes!


CHAPITRE IX
LE GRAND CHEF DES ANCAS

La belle Elvire s'arrêta, suffoquée.

On se souvient de cette particularité qui était alors un mystère:
Mandina avait vu le ciel rouge dans la direction de l'occident. Ce
n'était pas le château de Mauruse qui était la proie du feu,
c'était le palais du faubourg Saint-Honoré.

-- Hélas! reprit la narratrice, je n'étais pas encore sauvée. Cet
incendie, allumé par les soins de mon époux, se produisit dans un
moment incommode. Entourée comme je l'étais, comment jeter
l'échelle de soie qui devait conduire jusqu'à moi mes libérateurs?

Je fus enlevée par les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée,
qui me firent sortir du palais par des escaliers dérobés et des
couloirs obscurs. Ces souterrains aboutissent au puits de
Grenelle.

On m'emmena ensuite à travers les rues. Messa, Sali et Lina nous
quittèrent pour affaires; je ne sais ce que devint l'huissier de
la place des Vosges. Rue de Sévigné, je fus prise des douleurs de
l'enfantement, et vous savez le reste. Plaignez mes infortunes.

Nous renonçons à peindre la physionomie générale de l'atelier des
Piqueuses de bottines réunies, à la fin de ce récit aussi long que
surprenant.

Nous préférons revenir en toute hâte à la chambre voisine où le
sanguinaire Boulet-Rouge se préparait à immoler le nouveau-né.
Messa, Sali et Lina ignoraient la série des circonstances qui
avaient amené Elvire et son fils, Virtuté, à la Maison du Repris
de justice, Ils ne savaient même pas que la malheureuse jeune
femme fut accouchée.

En quittant M. le duc, ils étaient allés tuer quelques malades du
docteur Fandango, pour accomplir le traité qui les obligeait à
fournir tous les jours soixante-treize victimes. Ce chiffra
n'avait pour eux rien d'exagéré. L'habitude est une seconde
nature.

S'ils avaient pu deviner qu'ils étaient là en présence de Virtuté,
le petit-fils de la Condamnés, destiné, dès son entrée dans la
vie, à périr dans de l'esprit de vin, ils n'auraient pas hésité,
mais ils le prenaient pour un enfant du commun, fruit insignifiant
d'une piqueuse de bottines et d'un prolétaire. Ils ne se
pressaient point, d'autant que la frêle créature ne portait pas
encore la marque particulière du docteur Fandango.

Boulet-Rouge était indécis sur la manière dont il allait
l'immoler. Il avait le choix entre le poignard, le poison, ou la
strangulation; il pouvait aussi lui appliquer un masque de poix
sur le visage ou lui chatouiller la plante des pieds jusqu'à
extinction. Il préféra lui enfoncer une aiguille anglaise dans la
tempe, parce que cela ne laisse pas de trace.

Pendant qu'il prépare, en se jouant, l'exécution de ce forfait,
nous passerons de l'autre côté de la rue de Sévigné et nous
introduirons le lecteur dans la retraite modeste du célèbre Silvio
Pellico.

Ce respectable vieillard avait été ressuscité par le docteur
Fandango au moyen d'un procédé occulte. Il avait compris que les
détails de sa mort et de sa captivité compromettaient son
honorabilité dans sa patrie, et il était venu s'établir à Paris.

Sa succession ayant été recueillie par ses héritiers, il vivait
des bienfaits du généreux Mustapha qui l'avait adopté pour aïeul.

Sa demeure servait souvent de lieu de réunion aux loyales natures
qui défendaient la cause du Fils de la Condamnée.

Ce soir, nous n'avons pu l'oublier, c'était chez lui que Mandina
de Hachecor, le Rémouleur, le Joueur d'orgues et le Cocher de
citadine avaient cherché un asile, après l'explosion de la machine
infernale. Ils y trouvèrent le gendarme et quelques autres bons
coeurs, réunis autour d'Olinda, la jeune Grecque, ancienne
première confidente d'Elvire. Elle était en mal d'enfant, parce
que, mariée à la même heure que sa maîtresse, elle devait
accoucher à la même époque. Telles sont les lois imprescriptible»
de la science. Une scène attendrissante eut lieu dans cette
étroite enceinte. Quand le vénérable Silvio Pellico vit que
Mustapha était veuf d'une oreille, il se livra aux marques du plus
violent désespoir.

-- Personne ne sortira d'ici avant d'avoir été fouillé avec soin,
s'écria-t-il en proie à une animation peu ordinaire. Il faut que
l'oreille de mon jeune bienfaiteur se retrouve. Et d'abord quelque
traître ne se serait-il pas glissé parmi nous?

-- Nous avons déjà échangé les signes convenus, objecta Mandina.

-- Jeune insensée, répliqua Silvio Pellico, la vie a-t-elle été
toujours sans reproches? Le gendarme a-t-il à se louer de ta
conduite? Tu n'as pas la parole. Ignores-tu à quel point est
aujourd'hui poussé l'art de déguisement? Dans une assemblée
secrète, il serait bon maintenant de varier toutes les dix minutes
les signes et les mots d'ordre. Une pieuvre mâle, un chacal, un
mohican, un habit noir, une casquette verte, peut prendre à chaque
instant la taille et le visage de l'un de nous. Penses-tu ce qui
arriverait, si les Fléaux des divers[12] impasses parvenaient à
pénétrer nos secrets!

Tout en parlant, il lavait avec son mouchoir imbibé d'un précieux
vulnéraire, la place où était autrefois l'oreille droite du loyal
Mustapha. Chacun respectait sa douleur. Il reprit:

-- L'homme a besoin de deux oreilles. Une seule oreille est
contraire aux lois de la symétrie. Mustapha, ou plutôt Faustin
d'Apreval! car après un pareil malheur, je ne saurais plus
dissimuler ton antique et illustre origine, quelle figure vas-tu
faire auprès de la princesse ton amante?

Les assistants écoutaient stupéfaits. Le gendarme fit un pas en
avant.

-- Si vous êtes véritablement Faustin d'Apreval, dit-il, ma
mission est accomplie!

-- La mienne aussi! s'écria le Rémouleur qui ôta sa perruque
rousse et laissa voir des cheveux châtains de la nuance la plus
chatoyante.

L'ecclésiastique Éthiopien demanda un couteau.

Ayant fendu sa soutane, il en retira un bras d'abord, puis une
jambe, tous deux bien conformés, puis, il enleva un appareil
ingénieux qui recouvrait un de ses yeux, puis enfin, dépouillant
une peau factice dans laquelle il vivait depuis longtemps, il
apparut blanc et propre à tous les regards.

-- Amoroso! murmura Mandina prête à se trouver mal.

Le Joueur d'orgues, sans y songer, exécutait sur son instrument un
des morceaux les plus émouvants de la _Marseillaise._

Silvio Pellico avait tout compris.

Il étendit ses mains tremblantes et dit:

-- Je puis mourir à nouveau, puisque j'ai vu réunis encore une
fois les cinq enfants de l'odalisque!

-- Les six soupira Olinda qui avait achevé dans un coin le travail
de sa délivrance et qui bondit au milieu du cercle avec un bel
enfant dans ses bras.

Cela mit un froid. Silvio Pellico prononça les paroles suivantes à
voix basse:

-- Si Olinda est la fille de Princessina, l'odalisque Maugrabine,
elle a épousé son frère; ce n'est pas convenable.

-- Parle! ô mon époux, s'écria la jeune grecque avec un sourire
angélique. Hâte-toi de dissiper leurs soupçons.

Le Rémouleur fit un geste pour réclamer le silence.

-- Grâce au souverain arbitre de l'univers, dit-il, nous avons
évité ce piège. La nuit des noces, et au moment même ou j'entrais
dans la couche nuptiale, ma soeur reconnut à mon cou le portrait
du grand chef des Ancas qui me fut légué par notre mère. Elle
poussa un cri et se rhabilla...

-- Mais l'enfant!... interrompit Silvio non sans défiance.

-- Votre âge avancé ne vous donne pas le droit de me couper la
parole, répliqua le Rémouleur.

J'allais expliquer l'enfant. Ma soeur s'agenouilla près de moi et
m'avoua que, la veille, elle avait cédé à l'amour d'un inconnu,
qui devait la conduire à l'autel le lendemain. Comme ce lâche
imposteur manquait à ses serments, Olinda...

Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la
porte.

-- Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico.

-- C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune
Grecque.

-- Cet organe... commença-t-elle.

-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y
a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au
rendez-vous.

-- C'est lui, s'écria Olinda, c'est le père de Zêlida!

Elle pressait l'enfant contre son coeur. Silvio Pellico fit
remettre les divers déguisements, car il n'oubliait jamais les
conseils de la prudence, et l'on ouvrit la porte au véritable
époux d'Olinda, qui reconnut son petit, séance tenante.

Il portait le costume des droits réunis, mais c'était un mensonge.
Ses parents étaient propriétaires et référendaires à la Cour des
comptes.

Silvio Pellico réfléchissait.

-- Ôtez de nouveau vos déguisements! ordonna-t-il.

Et quand on lui eut obéi:

-- Nous devons redoubler de précautions, parce que j'ai une
importante ouverture à vous faire.

-- Pour ne point blesser la pudeur, continua-t-il au bout d'un
instant, messieurs, vous tournerez le dos aux dames; mesdames,
vous regarderez du côté où ne sont point les hommes, puis vous
vous déshabillerez complètement afin de me laisser constater si
vous portez tous le cachet particulier du Fils de la Condamnée.
J'ai été cruellement trompé en ma vie. Je tiens à n'être plus
victime d'aucune erreur. Mon grand âge m'autorise à faire cette
constatation, sans offenser l'un ni l'autre sexe.

On lui obéit encore, mais en murmurant.

Aussitôt qu'il eut vu et contrôlé tous les cachets, il ouvrit ses
bras et dit avec une émotion qui allait jusqu'au transport:

-- Dans mes bras! sur mon coeur! tous! tous! Puisqu'il ne reste
plus aucune énigme à deviner, je vais vous faire une dernière
surprise, ô mes enfants! reconnaissez l'auteur de vos jours. Je
suis le grand chef des Ancas! je suis le veuf de Princessina,
l'odalisque Maugrabine!

Il est plus facile de se représenter l'effet de cette péripétie
que de l'exprimer par des paroles.

-- Ô mes enfants, se reprit tout à coup le vieillard, que la
vieillesse vous rend donc léger et abominablement inconséquent.
L'état de nudité dans lequel je viens de vous mettre en est une
preuve évidente. Baissez les yeux, mes filles, et ne regardez pas
ainsi vos frères! Mes fils, baissez les yeux et gardez-vous de
détailler ainsi vos soeurs! Vite, reprenez vos vêtements.

Pendant qu'elles se rhabillaient, le vénérable ancêtre leur
expliqua que, craignant les cancans, il s'était réfugié au Chili,
que les Araucaniens l'avaient choisi pour leur roi, etc., etc.

Mais nul n'est parfait, au milieu de l'allégresse générale, ce
vieillard entêté, reprit son idée fixe.

-- Tout cela n'empêche pas, s'écria-t-il, que le généreux Mustapha
n'a plus qu'une oreille. Maintenant qu'il est mon fils aîné, je
tiens de plus en plus à ne pas le laisser dans cet état.

-- J'ai sur moi une colle spéciale, dit le nouvel époux d'Olinda,
j'en donnerais volontiers un morceau pour être agréable à mon
beau-frère. Si on pouvait savoir où est l'oreille...

Il n'eut pas le temps d'achever. Silvio, leste pour son âge,
s'était élancé vers son armoire qui s'ouvrait, bien entendu, à
l'aide d'un bouton caché dans le mur. Il en retira une longue-vue,
sur l'enveloppe de laquelle les initiales J. F. G. L. P.
indiquaient qu'elle avait appartenue au malheureux navigateur Jean
François Galoup de la Pérouse, commandant l'_Astrolabe _et la
_Boussole, _mort en 1785, aux îles Vanikoro.

L'ayant développée à son point il se mit à la fenêtre et examina
le pavé de la rue de Sévigné, pour voir s'il n'y découvrirait
point l'oreille de Mustapha.

C'était juste au moment où Messa, Sali et Lina entraient dans la
chambre au berceau, chez les Piqueuses de bottines réunies.

Nous avons noté comme quoi Tancrède, dit Chauve-Sourire,
prisonnier chez Mandina à l'étage au-dessus, banda son arc et
décocha une flèche à l'adresse de Silvio Pellico.

Cette flèche ayant traversé les airs atteignit le vieillard à la
tète et lui coupa net l'oreille droite.

Loin de se lamenter, il poussa un grand cri de joie et revint vers
sa famille en tenant son oreille à la main.

-- Jeune étranger, dit-il à Frigolin de Torboy, ô mon gendre,
préparez votre colle et que cette oreille appartienne désormais au
noble Mustapha, pour prix de ses bienfaits.

Celui-ci voulut refuser, mais Silvio poursuivit:

-- Ma carrière est fort avancée. Peu importe que je la termine
avec une seule oreille puisque j'ai renoncé à l'amour depuis que
Princessina n'est plus. Accepte cette oreille, mon fils, c'est
celle d'un vieillard, elle écoutera les conseils de la prudence.
En outre, tu n'auras plus besoin désormais de faire à tout bout de
champ des signes pour te faire reconnaîtra. Il nous suffira de
relever les belles boucles de tes cheveux et de voir mon ancienne
oreille, pour constater ta présence à l'instant même.

Mustapha consentit enfin. Comme le nouvel époux d'Olinda achevait
l'opération du collage, les regards de Mustapha se portèrent par
hasard vers les fenêtres de l'atelier qui faisait face.

-- Avez-vous du vieux linge! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre.

On ne le comprit point d'abord.

-- Avez-vous du vieux linge? répéta-t-il en proie à une exaltation
croissante, du papier, de la laine à matelas, des chiffons,
n'importe quoi?...

Chacun le crut fou, mais sans s'arrêter à combattre cette erreur,
il déchira les rideaux du lit et s'en fit une sorte de turban fort
épais.

Puis, reculant de plusieurs pas pour prendre son élan, il dit
d'une voix tonnante:

-- Il faut sauver madame Fandango, ou mourir!

En même temps, il sauta par la fenêtre.

La famille de Silvio Pellico, que nous appellerons maintenant
Grand chef des Ancas, le vit traverser l'espace. Sa tête alla
frapper la fenêtre le la croisée des Piqueuses de bottines et
l'enfonça.

C'était pour éviter le choc, inséparable d'une pareille
entreprise, qu'il avait demandé du vieux linge.


CHAPITRE X
L'EAU QUI CHANGE LES PHYSIONOMIES

Grâce à la précaution qu'il avait prise de faire un turban épais
avec les rideaux du lit, le noble Mustapha entrant ainsi chez ses
voisines à travers le châssis brisé d'une fenêtre, n'éprouva
d'autre mal qu'un léger étourdissement, et même son oreille de
vieillard récemment collée, ne bougea pas.

Pour expliquer la soudaineté désespérée de son acte, il nous est
indispensable de retourner un peu en arrière.

Après le récit d'Elvire de Rudelame, bru de la Condamnée, la
gérante avait fait le thé, beurré les tartines et mis le couvert.
Pendant cela, Boulet-Rouge, toujours perplexe, repassait dans sa
tête les divers moyens de détruire le nouveau-né.

Carapace et Arbre-à-Couche tournaient leurs pouces en causant des
multiples événements de cette journée.

Tout à coup, l'odeur du thé pénétra dans la chambre par les
fissures de la porte. Boulet-Rouge ouvrit de larges narines et
dit:

-- Je vais mettre l'enfant vivant dans le cercueil. M. le duc
aimera peut-être mieux l'avoir ainsi, pour jouir de ses
souffrances. Allons prendre une tasse de thé.

-- Y penses-tu? s'écria Lina, nos visages sont connus...

-- As-tu oublié l'eau qui change les physionomies? interrompit
Boulet-Rouge en haussant les épaules. Elle ne me quitte jamais.
Approchez, je vais vous rendre méconnaissables.

Il tira de son gousset un flacon clissé et versa dans le creux de
sa main quelques gouttes d'un liquide jaunâtre, dont rien ne
saurait dire l'odeur. Il passa cette préparation sur son visage
qui prit aussitôt l'expression d'un maraîcher.

Arbre-à-Couche et Carapace ayant subi une opération semblable
ressemblèrent incontinent, le premier à son concierge, le second à
une poire tapée.

Boulet-Rouge remit son flacon clissée dans sa poche et dit:

-- La pharmacie fait d'étranges progrès. On vend maintenant des
pilules graduées et numérotées de 1 à 43. Ce n'est pas cher. Le
numéro 1 tue en une seconde, le numéro 2 en deux jours, le numéro
3 en trois, le numéro 8 en une semaine, le numéro 30 en un mois,
et ainsi de suite. Chaque boite est accompagnée d'une cédule
werrant[13] qui assure le remboursement et une indemnité, en cas de
retard... Êtes-vous prêts?

-- Que faudra-t-il dire?

-- Il faudra dire comme moi... marchons!

Les Piqueuses de bottines réunies et surtout la jeune accouchée
tressaillirent, à la vue des trois Pieuvres mâles de l'impasse
Guéménée entrant ainsi dans l'atelier par une chambre qui n'avait
pas d'issue. Mais l'eau qui change les physionomies avait produit
un si merveilleux effet qu'Elvire ne les reconnut point.
Néanmoins, à tout événement, elle couvrit son visage d'un voile
très épais.

Messa, Sali et Lina saluèrent poliment.

-- Qui êtes-vous? demanda la gérante avec défiance.

-- Des passants, répondit Boulet-Rouge d'un air aimable.

-- Êtes-vous venus par la fenêtre?

-- Précisément!

Et alors Boulet-Rouge raconta, avec une grande affectation de
bonhomie, comme avaient été lancés par l'explosion À trente-deux
mètres au-dessus des toits, comme quoi s'étaient accrochés au
balcon, etc., etc.

C'était aussi vraisemblable, pour le moins que les aventures
consignées quotidiennement dans les oeuvres d'imagination dont les
Amanda les Irma et les Anaïs nourrissaient leur jeune intelligence
en lisant le feuilleton d'un des cent mille exemplaires du _Petit-
Canard. _Elles trouvèrent cela tout simple, et la gérante se leva
pour ouvrir aux trois inconnus la porte de l'escalier.

Mais ce n'était pas le compte des trois Fléaux de la capitale.

Boulet-Rouge reprit avec un sourire agréable:

-- Nous sommes trois bons bourgeois, riches et même à notre aise.
Pourquoi le hasard, qui nous a conduits dans ce charmant séjour,
n'aurait-il pas de suites? Célibataires tous trois, nous cherchons
des fiancées dans Paris...

-- Asseyez-vous, messieurs, interrompit la gérante.

Ils prirent place à table. Boulet-Rouge dissimulait avec le plus
grand soin son cercueil d'enfant qui aurait pu le trahir.

Et à propos d'enfant, on s'étonnera peut-être de voir Elvire
s'occuper si peu du sien. Elle était mère depuis une heure à
peine. Elle n'en avait pas encore l'habitude.

Une gaieté franche et pleine d'abandon régnait en apparence dans
l'atelier, mais, de temps en temps, Boulet-Rouge échangeait, en
dessous, un sanglant regard avec ses complices.

Toutes ces malheureuses jeunes personnes étaient condamnées à mort
par leur imprudence.

Au bout d'un quart d'heure, Boulet-Rouge s'écria:

-- Vous avez pu juger l'amabilité de nos caractères. Ne faisons
pas usage de l'étiquette du faubourg Saint-Germain, où l'on est
des cinq et six jours avant de faire connaissance. Marions-nous
tout de suite!

-- Hélas! pensa Elvire sous son voile très épais, nous ne perdîmes
pas beaucoup de temps non plus, le Fils de la Condamnée et moi!...

Et sa tendre imagination lui rappelant tous les détails de la nuit
de ses noces, elle tomba dans la rêverie.

Messa, Sali et Lina étaient des scélérats sensuels et déréglés qui
joignaient volontiers au meurtre la débauche la moins excusable.
Ils reculèrent la grande table à ouvrage afin de foire de la
place, et bientôt l'atelier des Piqueuses de bottines réunies fut
le théâtre d'un bal particulier, excessivement libre, où les
gestes trop hardis se mêlaient aux plaisanteries du plus mauvais
goût.

Cette petite fête de famille devait énormément influer sur le
caractère et l'avenir d'une Anaïs, d'une Irma et d'une Zuléma. Ces
trois jeunes personnes se reconnurent alors un talent
chorégraphique dont elles n'avaient pu jusque la se faire une
idée. Elles eurent depuis un certain succès dans les bals de
mauvais aloi et triomphèrent bellement, grâce aux savantes
exhibitions des dessous de leurs jupes, bien avant celles que la
danse décadente de nos jours a surnommé _Sauterelle _et _Grille
d'Égout._

Dans cette cohue, vous augurez quelle devait être la gêne
d'Elvire.

Afin de n'être point embarrassé dans ses mouvements, Boulet-Rouge
déposa sous la table son cercueil d'enfant. Personne n'y faisait
attention. Tout le monde était au plaisir, et la gérante, nous
avons le regret de l'avouer, donnait l'exemple de l'inconvenance.

Après la polka et le quadrille, les Irma, les Anaïs et les Amanda,
demandèrent à boire.

D'un coup d'oeil rapide, Boulet-Rouge rassembla autour de lui ses
compagnons et leur glissa ces mots à l'oreille:

-- En avant l'élixir funeste!

Puis tout haut, il s'écria, s'adressant à ces demoiselles:

-- Il est une liqueur délicieuse inventée dans le silence du
cloître par de saints religieux. Nous en portons avec nous
quelques faibles échantillons. Le rhum est bu, mes charmantes, et
le thé sans alcool est un breuvage des plus fades. Permettez-nous
de payer notre écot en vous offrant une goutte de Carmélite, bien
supérieure aux liqueurs de Chartreuse et de Bénédictine que l'on
trouve dans le commerce.

-- Payez ce que vous voudrez, répondirent les folles filles. Le
plus sera le meilleur.

Alors Lina tira de sa poche la sinistre bouteille de fer blanc,
tandis que Messa et Sali atteignaient leurs petits flacons en
métal d'Alger.

Les malheureuses tendirent leurs tasses de thé, c'en était fait
d'elles. Lorsque sous la table, du sein du cercueil d'enfant, un
faible cri s'éleva.

Vous ne connaissez pas le coeur des mères!

Ce cri suffit pour rappeler au souvenir d'Elvire la naissance
récente de son cher fils Virtuté.

Elle se mit sur ses jambes tremblantes arracha son voile et
s'élança, semblable à une lionne, dans la chambre voisine où était
le berceau.

Son mouvement avait été rapide comme l'éclair, mais rien
n'échappait à Boulet-Rouge.

Ce malfaiteur imita le chant de la pieuvre femelle, appelant ses
petits dans les profondeurs de l'Océan. Arbre-à-Couche et Carapace
connaissaient ce signal qui annonçait une péripétie de premier
ordre, Ils ouvrirent des oreilles attentives et Boulet-Rouge leur
dit:

-- Le voile épais cachait la bru de la Condamnée. L'héritier
combiné de l'immense fortune des Rudelame et des magnifiques
économies du docteur Fandango est dans mon cercueil!

À ce moment, l'infortuné Elvire trouvant le berceau vide, poussait
un cri d'horrible douleur:

-- Virtuté! Virtuté!

Mais à ce cri, de l'autre côté de la rue, dans la retraite du
vénérable Silvio Pellico, un second cri répondit:

-- Avez-vous du vieux linge? avait demandé le généreux Mustapha.

Il avait tout vu!

D'un coup d'oeil et grâce à un rayon de lune, il avait reconnu la
jeune madame Fandango et dans l'atelier même, trois des plus
méchants carnassiers des impasses: Messa, Sali, Lina!

Nous devons spécifier ici, que l'eau pour changer les physionomies
n'a pas un effet très durable. Il faut renouveler souvent.

Les trois Fléaux, d'ailleurs, voyant que la catastrophe
approchait, ne prenaient plus la peine de dissimuler leurs
pénibles desseins. À l'instant où le noble Mustapha les
apercevait, ils tiraient de leurs poches, sans se gêner
aucunement, des poignards, des armes à feu, quelques massues, des
cordons à étrangler, des boulettes et même une certaine quantité
de charbon d'Yonne, propre à déterminer l'asphyxie, pour le cas où
tous les autres moyens leur manqueraient.

Nous savons que l'éminent cocher de citadine ayant franchi la rue
de Sévigné passa au travers des châssis de la fenêtre comme un
boulet de canon, sans se faire aucun mal.

Ce que nous ignorons, c'est qu'avant de pénétrer dans l'atelier,
il se débarrassa de ses vieux linges.

Ce que nul ne peut deviner, c'est l'effet produit par son aspect
soudain et complètement inattendu sur les trois Fléaux de la
capitale, surpris ainsi dans l'exercice de leur coupable
industrie.

Ce fut l'effet de la tête de Méduse!

Ce fut l'effet de la statue du commandeur!


CHAPITRE XI
LA CONDAMNÉE!

Dès sa plus tendre enfance, M. le duc de Rudelame-Carthagène avait
eu cette tête de hibou. À l'école, autrefois, avant la Révolution,
ses jeunes camarades l'appelaient le grand-duc, par allusion à
l'oiseau qui porte ce nom. Ces railleries du premier âge sont
dangereuses; elles avaient peut-être influé sur toute la carrière
de l'aïeul d'Elvire. À cet égard, néanmoins, nous n'affirmons
rien.

En quittant la jeune accouchée de l'allée sombre, où il n'avait pu
assouvir sa cruauté, il remonta la rue de Sévigné, cherchant un
homme du commun à qui il put emprunter son costume.

Il en avait besoin pour ses projets.

Non loin de là, rue du Port-Royal, il aperçut un commissionnaire
assis sur une borne. Il le tua aussitôt d'un coup de fusil à_
_vent et le dépouilla pour se revêtir de ses hardes.

L'air était tiède et lourd. Le bisaïeul d'Elvire évita un rhume
grâce à cette circonstance.

Il entra dans une taverne de l'impasse du marché Sainte-Catherine,
où ses habits de duc lui auraient nui. Dans cette taverne se
réunissaient habituellement les ennemis du docteur Fandango qui
demeuraient dans le quartier. Il savait y rencontrer Coloquinte,
du Plat-d'Étain, Sorribel, des Arts-et-Métiers et même peut-être
Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse où se trouvait la taverne. Par
le plus grand des hasards, il ne trouva que Montaroux, un
débutant; simple chacal à la Villette.

Il se fit connaître de lui au moyen des signes du troisième degré.

-- Maître, lui dit Montaroux, tous nos frères sont partis à la
tombée de la nuit pour le palais de Rudelame-Carthagène qui est
devenu la proie des flammes. Ce soir, à minuit, vous les trouverez
dans les souterrains qui s'étendent sous le fleuve.

Le duc lui donna une bourse pleine d'or et répondit:

-- Non loin d'ici, il existe une place de fiacres. Choisis un
cocher ami des libations et attire-le dans un cabaret mal famé.
Fais-le boire. Quand tu l'auras plongé dans l'ivresse, cache-le
sous la table, après l'avoir préalablement poignardé...

Montaroux frissonna, car il n'était pas encore endurci.

Le bisaïeul d'Elvire laissa échapper un geste de mépris.

-- Réprime ces frémissements insensés, si tu veux parvenir,
poursuivit-il. Tu prendras les vêtements du cadavre; à l'heure où
je te parle, je porte les défroques de ma dernière victime qui
probablement est encore chaude. On en prend l'habitude au point de
ne plus pouvoir s'en passer... Te voilà tout blême, jeune homme.
Si tu hésites, crains un châtiment sévère.

L'infortuné Montaroux, vit le crick malais qui sortait à demi de
l'une des ex-poches du défunt commissionnaire. Il tomba à genoux.

-- J'assassinerai le cocher, dit-il, quoiqu'ils soient tous père
de famille!

-- Très bien... Une fois couvert de ton déguisement, tu t'assoiras
sur le siège du fiacre, à la place du mort et tu iras stationner
au coin de la rue de Sévigné... Connais-tu la Maison du Repris de
justice?

-- Oui, maître.

-- Tu ne perdras pas un seul instant de vue la porte de cette
maison, et si tu en voyais sortir une jeune femme, portant dans
ses bras un enfant nouveau-né, tu donnerais aussitôt le signal.

-- Quel signal?

-- Sais-tu imiter le cri du canard?

-- Oui maître.

-- Imite?

Montaroux imita. M. le duc fut satisfait.

-- Tu as plus de capacité que je croyais, dit-il. Par trois fois,
tu imiteras le cri du canard. Écoute. Tu surveilleras également la
maison qui fait face. Si tu y voyais entrer Mustapha, ou quelque
autre suppôt de Fandango, voici une chandelle romaine; tu
l'allumerais.

-- Oui maître.

-- Écoute encore. Chaque fois que tu verras passer un des nôtres,
tu produiras le sifflement d'une couleuvre, il s'approchera, tu
lui diras: le maître est au café de Rohan, vis à vis le palais
Cardinal, à voir jouer une poule.

Après avoir prononcé ces paroles, le bisaïeul d'Elvire remit ses
habits de duc et s'éloigna précipitamment.

Est-il besoin d'expliquer que les divers évènements, racontés dans
nos premiers chapitres, disparurent aux yeux de Montaroux derrière
l'immense voiture de vidange de la compagnie Lesage, nouveau
système diviseur et inodore?

À cet égard, le meurtre du cocher fut inutile. Nous n'aurions pas
pris la peine de le mentionner, s'il ne devait plus tard servir au
développement de notre drame...

* * *

Dans un salon somptueux et nobiliaire de la rue de Grenelle-Saint-
Germain, une femme d'un certain âge était demi-couchée sur un lit
de repos. Un jeune homme de vingt-huit ans, remarquable par sa
beauté méditative, lui tâtait le pouls.

L'une était la princesse Troïka, propriétaire des mines d'or de
Tobolsk; dans l'autre vous eussiez reconnu le faux porteur d'eau
des noces précitées: Coriolan des ruines de Palmyre, connu dans
l'univers sous le nom de docteur Fandango.

- Docteur, demanda-t-elle d'une voix languissante, avez-vous
deviné le mal dont je meurs?

- Oui princesse, répondit Fandango.

Elle le regarda d'un air d'étonnement qui n'excluait pas le doute.

-- Princesse, reprit le docteur, comme répondant à ce regard, vous
ne pouvez vous consoler de la perte de votre enfant.

-- Ô ciel! s'écria Troïka, homme surprenant, lisez-vous donc au
fond des coeurs?

*Mon art va jusque-là, madame.

Troïka soupira.

-- Vous m'inspirez un tel sentiment que pour un rien je vous
raconterais ma touchante histoire.

-- Je suis un peu pressé... est-elle longue votre histoire?

-- J'abrégerai.

-- J'écoute.

La princesse prit une posture à la fois agréable et commode, puis
elle débuta ainsi:

-- Mon père possédait la moitié des mines d'or de Tobolsk, le père
du prince Troïka possédait l'autre moitié. Nous nous rencontrâmes
dans une société choisie. Il me plut, je fus adorée par lui, les
convenances y étaient, nous nous mariâmes. Il y a de cela trente
ans moins six mois.

Fandango était distrait, il ne fit nulle attention à ce chiffre
qui eut dû exciter son intérêt car ce fut vers la même époque que
le travail de génération spontanée dût commencer à préparer sa
naissance.

La princesse continua:

-- Mon mari et moi, nous avions du goût pour les voyages. Nous
résolûmes d'aller passer en Asie les derniers mois de notre lune
de miel...

-- En Asie, répéta Fandango qui songeait volontairement à son
berceau.

-- N'ayant pu obtenir la permission du czar, nous partîmes
secrètement et nous apprîmes, sur les bords du Wolga[14], que
l'empereur de toutes les Russies m'avait condamnée...

-- Condamnée! répéta encore le docteur.

-- Il me trouvait belle, murmura Troïka en baissant les yeux, et
il avait contre ma vertu des desseins coupables... Condamnée à
mort, disais-je. Nous passâmes la frontière et parvînmes, après de
longues traversées, jusqu'aux rives de l'Euphrate. Nous entrâmes
en Arabie; c'était là que le plus affreux malheur m'attendait.

Un soir, il y a de cela juste vingt-huit ans et neuf mois...

Fandango tressaillit si visiblement que la princesse s'interrompit
pour lui demander:

-- Docteur, qu'avez-vous?

-- Rien, fit-il, poursuivez!

-- Je fus prise des douleurs de l'enfantement dans un lieu désert,
peu éloigné des fameuses ruines de Palmyre...

Pour la troisième fois, le docteur interrompit et répéta:

-- Les ruines de Palmyre!

Il devint plus pensif.

-- Pendant que je souffrais, continua la princesse, notre caravane
fut attaquée par les habitants voleurs de ce pernicieux pays, qui
hachèrent en pièces notre escorte et se portèrent sur mes femmes
de chambre à d'atroces extrémités. Ils empalèrent mon malheureux
époux après l'avoir scalpé comme un Mohican et ne s'arrêtèrent
même pas devant cet état critique où je me trouvais et qui inspire
de l'intérêt aux cinq parties du monde. Ce fut au milieu de ces
tortures que je mis au jour un enfant du sexe masculin...

-- Ah! fit Coriolan avec explosion, c'était un fils!

-- L'auriez vous connu? demanda la princesse dans le naïf élan de
son amour maternel.

Coriolan répondit d'un accent étouffé:

-- J'ai fait plus!

Puis il ajouta, en proie à une indescriptible agitation:

-- Madame, je croyais être le fruit de la génération spontanée,
mais toutes ces circonstances sont tellement étranges... Mon
berceau a été trouvé, il y a vingt-huit ans et neuf mois dans les
ruines de Palmyre...

-- Prouvez-le! s'écria la princesse! Fandango prit dans sa poche
un petit morceau de marbre et dit:

-- Voici un fragment de la colonne qui frappa mon premier regard!

-- Je reconnais ce porphyre! dit Troïka en un cri du coeur, mais
j'avais pendu à ton cou un bijou de corail aquatique...

-- Ma jeune épouse le porte sur son coeur interrompit Coriolan à
son tour, et qui pourrait dire ce qu'elle est devenue.

La princesse prit un air froid, elle doutait.

Mais tout à coup elle sauta sur ses pieds et dit:

-- Tu avais une marque de naissance. J'avais eu une envie
d'écrevisses dans ces solitudes[15] où l'absence d'eau les rend
très rares... tu portais... mon fils portait une écrevisse à peu
près dessinée, non loin du cordon ombilical!

L'épreuve était facile. Elle fut faite. La princesse Troïka et le
docteur Fandango tombèrent dans les bras l'un de l'autre en
murmurant des paroles inarticulées parmi lesquelles on
distinguait:

-- Mon fils!

-- Ma mère!

Cette scène attendrissante se serait prolongée peut-être si elle
n'avait été tranchée par un coup de foudre.

La porte s'ouvrit brusquement. Mandina de Hachecor, couverte de
transpiration, de poussière, de sang et de larmes, mais belle
encore, malgré tant de malpropretés, s'élança dans l'appartement.

Elle ne portait point de déguisement.

-- Au secours! râla-t-elle d'une voix étrange.

Puis se reprenant:

-- Fils de la Condamnée, dit-elle, me permettez-vous...

-- Je te le permets, répliqua Coriolan, tu m'inquiètes, parle!

Mandina aussitôt se remit à crier:

-- Au secours! au secours! Ah! quel affreux carnage! tout est à
feu et à sang dans la Maison du Repris de justice. Mustapha est
blessé, le gendarme est massacré, le Rémouleur... et Elvire...

-- Ma jeune épouse! prononça Fandango en un cri terrible.

Les nerfs, déjà fort agacés de la princesse Troïka, n'y tinrent
plus, elle choisit ce moment pour s'évanouir.

-- Ma tendre mère! fit Coriolan qui se précipita sur elle.

En tout autre moment, Mandina de Hachecor eût donné une attention
extrême à cet épisode si dramatique, mais elle n'avait qu'une idée
et reprit avec force:

-- Chaque minute perdue avance le trépas de la bru de la
Condamnée.

-- Mais la voilà, la Condamnée! s'écria Fandango dont la détresse
était inouïe. C'est ma mère tout fraîchement retrouvée. Je ne
l'avais pas vue depuis vingt-huit ans et neuf mois. Quelle est
bien conservée!... ma mère!... ma mère!... elle se meurt!... et
là-bas, ma jeune épouse qui espère... à laquelle entendre!...
cette situation est trop tendue!... ma mère!... ma femme!... ma
femme!... ma mère!... Pitié!... Seigneur!...

Il resta un instant comme abruti, puis, sa vigoureuse nature
reprenant le dessus, il prit Troïka dans ses bras et s'élança vers
la porte en disant:

-- Guide-moi, Mandina de Hachecor, j'ai résolu le problème. Je
n'abandonnerai ni ma femme, ni ma mère; je les sauverai toutes
deux, ou elles mourront ensemble!


CHAPITRE XII
ATROCE BOUCHERIE

Selon notre coutume invariable, nous allons retourner en arrière.

Le lecteur n'a pu oublier les lettres brûlantes, envoyées dans des
noisettes à Elvire de Rudelame au temps où elle n'était encore que
la recluse de la chambre nuptiale transformée en tombeau. Ces
lettres nous ont laissé deviner l'état du coeur de Boulet-Rouge.
Il aimait avec la fougue des bêtes féroces et jusqu'au point
d'assassiner sa compagne pour convoler avec l'objet de son
caprice. Cette circonstance aggravait sensiblement la position
d'Elvire et c'en était fait d'elle, sans l'arrivée si brusque du
généreux Mustapha.

Elle le reconnut d'un coup d'oeil et sans avoir besoin d'autre
témoin que ses yeux, parce qu'elle avait eu avec lui,
antérieurement à son mariage, des privautés sans conséquence.

Mustapha, tout seul, valait très certainement trois pieuvres mâles
par son intelligence, son instruction et son courage; mais il
était sans arme, et en outre son oreille de vieillard le gênait
vaguement.

Messa, Sali et Lina, au contraire, étaient armes avec abondance,
et le principal d'entre eux sentait sa vigueur doublée par
l'aiguillon de son amour. Le combat était inévitable et
s'annonçait comme devant être un des plus intéressants de l'ère
moderne.

Mais nul n'aurait su augurer en ce moment, à quel degré
d'intensité furieuse, ces circonstances allaient le porter.

N'en perdons aucun détail.

Aussitôt que leurs yeux se furent reposés sur le jeune cocher de
fiacre, Messa, Sali et Lina poussèrent une triple exclamation,
voisine de la stupeur. Mais Messa nommé aussi Boulet-Rouge, eut
néanmoins la présence d'esprit de faire ce raisonnement:

-- Son entrée n'est pas plus étonnante que la nôtre!

Pendant cela, Elvire balbutiait parmi ses sanglots:

-- Mon cher cousin, sauvez Virtuté! Il faut à nos poumons une
certaine quantité d'air respirable, fixée par la science. Mon fils
doit être gêné dans ce cercueil.

Ce serait une superfluité, croyons-nous, de vouloir mentionner
minutieusement l'état moral des Piqueuses de bottines réunies. Ces
filles du peuple étaient anéanties par la terreur.

Boulet Rouge eut d'abord l'idée de dissimuler. Il comptait sur son
emplâtre de dimension inusitée pour n'être point reconnu. L'eau-
qui-change-les-physionomies en avait, en effet, modifié la forme
et la couleur.

-- Cocher fidèle, dit-il avec une pointe de sarcasme, qu'est-ce
qu'il y a pour votre service?

-- Rebuts d'une civilisation trop avancée, répondit sévèrement
Mustapha, ne cherchez pas à m'abuser par des détours. Je devrais
vous punir, sans autre forme de procès, puisque vous êtes venu ici
dans la coupable intention de verser l'élixir pernicieux à tout un
atelier de jeunes ouvrières, mais la chance des combats est
incertaine, et mon plus sacré devoir consiste à sauver ma noble
parente et son enfant. Je vous propose donc un arrangement
particulier. Laissez-moi madame Fandango, née de Rudelame et son
jeune fils, contenu dans le cercueil, je vous permettrai de vous
retirer avec la vie sauve.

Un long éclat de rire accueillit ces paroles. Les malfaiteurs y
virent une crainte cachée et cette erreur doubla leur effronterie.
Boulet-Rouge ne daigna même pas répliquer. Pour bien montrer qu'il
brûlait ses vaisseaux, il détacha son emplâtre, la[16] plia et la
serra dans sa poche afin de ne point la détériorer dans la
bagarre, puis il déroula un long lasso, en cuir de buffle,
fabriqué dans les parties les plus sauvages de l'Amérique du Sud
et le lança avec adresse autour du cou de Mustapha.

Celui-ci eut le bonheur de l'éviter par un saut de côté qui le
porta non loin de Carapace. Carapace était en garde avec une hache
affilée comme un rasoir, il en asséna un coup terrible sur le
généreux Mustapha qui l'esquiva et passa à portée d'Arbre-à-
Couche.

Arbre-à-Couche avait choisi pour arme une scie, avec laquelle il
essaya de séparer en deux parties égales le corps de son
adversaire. Mais le fils du grand chef des Ancas profita de ce
mouvement pour le saisir par les jambes et lui faire mordre la
poussière.

Les Pieuvres mâles, dans leur rage insensée, imitèrent le cri de
quelques animaux.

Mustapha, cependant, s'était emparé de la scie et, en trois
traits, il avait verticalement coupé Arbre-à-Couche.

Elvire se prosterna et bénit le Seigneur. C'était prématuré. La
hallebarde de Boulet-Rouge et le kandjiar de Carapace menaçaient
déjà la noble poitrine de Mustapha.

Il scia d'abord la hallebarde en se jouant, puis, ramassant à
terre le bon bout, il s'en fit une arme bien plus commode que la
scie. Malheureusement, il ne put éviter l'atteinte du kandjiar qui
se plongea en frémissant dans son abdomen.

Cette blessure le contraria, mais ne l'abattit point.

D'une main ferme, il contint les organes qui voulaient s'échapper
par cette horrible plaie, et de l'autre, brandissant sa moitié de
hallebarde, il fracassa les têtes de ses deux ennemis en un clin
d'oeil.

Elvire, toujours prosternée, remercia ardemment l'Éternel. C'était
encore prématuré. Cinq coups de feu retentirent dans la chambre
voisine, et le malheureux Mustapha, après avoir tourné rapidement
sur lui-même et bondi jusqu'au plafond, tomba, baigné dans son
sang. Elvire poussa un cri de détresse. Elle avait tort. La porte
de l'escalier s'ouvrit, donnant passage au rémouleur, au gendarme,
au joueur d'orgues, au prêtre éthiopien et au vénérable Silvio
Pellico, que nous nous sommes promis d'appeler désormais le grand
chef des Ancas.

Derrière eux venait le nouveau mari de la jeune Grecque Olinda.
Nous ne sommes pas parfaitement sûrs du nom que nous lui avons
donné, ce doit être Faustin de Boistord ou quelque chose
d'analogue.

Rien de plus facile à expliquer que la venue de tous ces bons
coeurs. Ils n'avaient eu que la rue de Sévigné à traverser et le
lecteur pourrait même trouver qu'ils étaient en retard.

Mais les cinq coups de mousquet dirigés contre Mustapha?

Ceci mérite un éclaircissement.

Nous avons déjà spécifié que la faction de Montaroux, l'assassin
du vrai cocher de fiacre, avait été longtemps superflue, à cause
de la voiture de vidange qui lui cachait l'entrée de la Maison du
Repris de justice. Il n'avait pas, néanmoins, complètement perdu
son temps. Du haut de son siège, il avait guetté les passants et
arrêté tous ceux qui appartenaient aux ténébreuses associations,
maladie de la capitale. Dieu sait qu'il n'en manque pas, la nuit,
dans ces quartiers populeux. Au moment de l'explosion, Montaroux
avait rassemblé autour de son fiacre dix-sept individualités
déclassées, au nombre desquelles on pouvait compter Coloquinte, du
Plat-d'Étain, Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse du Marché
Sainte-Catherine, Larribel[17], des Arts-et-Métiers et trois des
onze serpents à sonnettes du pont de Notre-Dame, Croquental
faisait aussi partie de ce club. C'était le dernier des Mohicans.

Ils étaient déjà las d'attendre et sur le point de se retirer,
lorsqu'ils virent un corps étranger traverser la rue et percer la
croisée du troisième étage de la maison surveillée.

Au vol, Croquental avait reconnu la taille et la démarche de
Mustapha.

Montaroux alluma aussitôt sa chandelle romaine qui monta, étoile
sinistre, vers les cieux.

Ne vous étonnez point du temps qui s'écoula entre ce signe et les
cinq coups de mousquet tirés sur Mustapha. Il fallut d'abord
trouver des échelles de cordes, puis envoyer des émissaires dans
toutes les directions: les uns pour allumer de grands feux sur les
montagnes, les autres pour sonner le tocsin aux paroisses, les
autres encore pour prévenir à domicile les membres de la
criminelle association.

Chacun comprenait qu'il s'agissait d'un cataclysme.

Montaroux se chargea lui-même d'aller chercher le duc de Rudelame
au café de Rohan où il regardait jouer la ponte.

Ceux qui montèrent aux échelles de cordes étaient au nombre de
dix. Ils portaient tous des carabines d'un nouveau système et des
revolvers brevetés, le tout revêtu de la bénédiction papale. Pile-
de-Pont avait en outre un sabre d'honneur.

Comme signe de ralliement, ils avaient adopté la fleur de pivoine
et le cri du ramoneur savoyard.

Par une coïncidence au moins étrange, ils firent feu sur le
glorieux Mustapha au moment même où les bons coeurs débouchaient
par la porte de l'escalier.

Les deux partis se trouvaient ainsi en présence tout
naturellement. Les bons coeurs, commandés par Silvio Pellico,
doyen d'âge, les fléaux de la capitale par Coloquinte du Plat-
d'Étain, qui avait été employé d'octroi.

Silvio Pellico, récemment grand chef des Ancas, dégaina le premier
en criant:

-- Malades du docteur Fandango!

Coloquinte arma son revolver béni en répliquant:

-- Pieuvres mâles et vampires des différentes impasses de Paris!

-- Nous venons sauver madame Fandango, ajouta Silvio Pellico.

-- Nous venons, répondit Coloquinte, venger Messalina!

Alors, ce fut un choc effroyable, suivi d'une mêlée dont rien ne
peut donner une idée, même approximative. L'affaire de l'explosion
de la machine infernale n'était qu'un jeu de _baby _auprès de ce
plantureux carnage. La bataille, qui avait commencé avec une
vingtaine de combattants, se nourrissait incessamment de nouveaux
venus. Olinda, la jeune Grecque, dont l'absence a pu être
remarquée, était en effet partie avec Mandina et d'autres pour
battre le tambour dans les rues et avertir ainsi les Malades du
docteur Fandango.

De leur côté, les animaux féroces des impasses, au moyen du
tocsin, des feux allumés sur les collines, des décharges
d'artillerie et de prospectus avaient rassemblé les innombrables
sectateurs du mal.

On accourait, on se pressait, de l'Orient et de l'Occident, du
Midi et du Septentrion.

Paris, en cette nuit fatale, s'était divisé en deux vastes armées.
Il ne restait dans les maisons que les paralytiques et les
personnes à l'agonie.

Parvenues dans la rue de Sévigné, les deux queues distinctes ne se
mêlaient point. Les ennemis de la morale éternelle et de la
société montaient par l'échelle de corde, les bonnes consciences
gravissaient les marches de l'escalier. Et toujours, et toujours!

On ne peut évaluer à moins de quatre cent mille âmes les membres
actifs de ce prodigieux conflit.

Et jusqu'à présent, tout s'était fait avec un tel mystère, que la
police n'avait pas le moindre soupçon!

Bien entendu, les malheureuses ouvrières, composant l'atelier des
Piqueuses de bottines réunies, avaient été foulées aux pieds et
écrasées dès le premier moment; elles étaient maintenant enfouies
sous les cadavres à une très grande profondeur, car le résidu de
la bataille s'élevait jusqu'au plafond et les nouveaux venus, pour
s'entr'égorger, étaient obligés de se tenir à plat ventre.

Les trois apprenties chorégraphes, toutefois étaient parvenues à
faire surnager la pointe de leur bottine droite.

Et des deux côtés, toujours, toujours, il arrivait du renfort, les
pieuvres mâles par l'échelle, les coeurs loyaux, par l'escalier.

Le sang suintait comme la cuvée dans le pressoir.

Une chose singulière et même invraisemblable, c'est que Messa,
Sali et Lina, malgré leurs affreuses blessures, étaient parvenus à
se dégager. C'étaient des natures exceptionnelles. Ils
s'occupaient tous trois à verser de l'élixir funeste et pernicieux
dans les plaies béantes des blessés. Boulet-Rouge avait fait un
paquet d'Elvire et du cercueil d'enfant. Il avait pendu ce paquet
à la fenêtre, au dehors: de sorte qu'il était certain maintenant
d'assouvir et ses désirs et sa vengeance.

Il ne restait plus qu'un espace de dix-huit pouces entre les
cadavres amoncelés et le plafond, lorsque M. le duc de Rudelame-
Carthagène, revenant de voir jouer la poule, fît son entrée à la
tête de ses gardes particuliers. Ce devait être le coup de grâce,
car les bons coeurs commençaient à faiblir. Tous nos amis étaient
engloutis, excepté Silvio Pellico dont la tête respectable se
montrait encore au dessus du hachis humain.

Mais à cet instant suprême, un coup de tonnerre éclata du côté de
l'escalier. Une grande lueur se fit: c'étaient les deux prunelles
du docteur Fandango.

Il arrivait sans armes et portant encore sous son bras, sa mère
chérie, la princesse Troïka, des ruines de Palmyre!

Tout changea de face aussitôt. Rien n'égalait la puissance de cet
homme extraordinaire, dont nous n'avions pas abusé, parce que nous
le gardions précieusement pour les effets de notre dernier
chapitre.


CHAPITRE XIII
LA POUDRE À DÉVOILER LES TRUCS

Au seul aspect du Fils de la Condamnée, tenant son illustre mère
sous son bras, tous les malfaiteurs s'enfuirent comme une volée
d'oiseaux farouches. Le duc lui-même, dissimulant sa tête de hibou
sous l'austère capuchon d'un moine, disparut par le plafond.

Boulet-Rouge avait pris les devants avec un paquet de taille
considérable puisqu'il contenait, non seulement le cercueil
d'enfant, mais encore l'accouchée de l'allée sombre. Fandango
l'aperçut au moment où il s'évanouissait à travers l'épaisseur
d'un mur. Un soupçon lui poignarda le coeur.

-- Où est Mustapha! s'écria-t-il de cette voix mâle et sonore que
nous avons connue au faux porteur d'eau de la nuit des noces.

Personne ne lui répondit.

Il n'y avait là que Mandina qui cherchait parmi les dépouilles de
quoi se composer un deuil pour la mort du gendarme, Olinda en
quête de son Frigolin et le jeune Gringalet, lequel n'avait jamais
connu les embrassements de l'huissier.

-- Je veux Mustapha! reprit le docteur Fandango. Il est l'homme de
la situation. C'est lui qui possède la poudre pour découvrir les
passages secrets.

Avec cette poudre, il faut bien le dire, on trouvait aussi les
escaliers dérobés, les trappes et les double-fonds. Elle coûtait
cher, mais elle était indispensable aux natures généreuses qui
poursuivaient le crime à travers les mystères de Paris.

Silvio Pellico prit la parole, quoiqu'il eût des cadavres jusqu'au
menton.

-- Je ne sais si je m'abuse, dit-il; peut-être mes malheurs ont-
ils diminué ma sagacité, mais il me semble que mes pieds,
autrefois si agiles, sont posés, à une grande profondeur, sur une
figure connue. La vie sauvage que j'ai menée jadis, dans
l'Amérique du Sud, aiguise et développe les sens. Mon orteil,
encore très subtil pour son âge, croit reconnaître le généreux nez
de Mustapha.

-- Déblayez! ordonna le Fils de la Condamnée. Quiconque me
retrouvera Mustapha recevra, franco, tout ce qui a paru de ce
roman en cours de publication.

Gringalet aimait les lectures qui exercent l'esprit en fortifiant
le coeur. Il se mit à l'oeuvre aussitôt, aidé par la jeune Grecque
Olinda et Mandina de Hachecor. C'était peu: deux femmes et un
enfant, mais Fandango les électrisait du regard et Silvio Pellico
les intéressait en racontant ses infortunes.

En quelques minutes, l'atelier de feu les Piqueuses de bottines
réunies fut débarrassé de toutes les matières organiques qui
l'encombraient. Sous ces ordures, on retrouva, non seulement le
noble Mustapha, mais encore le rémouleur, le joueur d'orgues, le
gendarme et même Frigolin de Torboy. Ils se portaient tous aussi
bien que le permettaient les circonstances.

En les voyant rassemblés encore une fois sous ses yeux, Fandango
fit éclater sa joie. Il mit sa mère chérie en bandoulière, pour
avoir désormais l'usage de ses deux bras et dit:

-- Paris!

Les bons coeurs répondirent:

-- Palmyre!

-- Je tiens à voir vos cachets, dit encore le Fils de la
Condamnée.

Ils se dépouillèrent, sauf Mustapha qui se borna à montrer son
oreille de vieillard.

Fandango reprit:

-- Je suis satisfait, aucun traître n'a réussi à se glisser parmi
nous. Écoutez-moi bien. La Maison du Repris de justice où nous
sommes est une des demeures les mieux machinées du Paris nocturne
et mystérieux. Le nombre des passages secrets, trappes, pierres de
taille montées sur pivot, plafonds mobiles, planches à bascule,
murs où l'on marche, cheminées à ressort, armoires à escaliers,
sarcophages, oreilles de Denys le tyran et autres oubliettes, y
est littéralement incalculable; Nos ennemis sont disparus, mais je
suis sûr qu'ils sont tous cachés dans l'épaisseur des cloisons. En
conséquence, c'est le moment ou jamais d'utiliser la poudre à
dévoiler les trucs!

-- C'est le moment! répliquèrent tous les bons coeurs d'une seule
voix.

Et Silvio Pellico ajouta:

-- Ou jamais!

Mustapha avait compris. Il sortit de son sein une boîte
systématique, analogue à l'appareil connu sous le nom
d'insecticide Vicat. Avec une adresse consommée, il mit en
mouvement le petit soufflet dont il avait préalablement dirigé la
bouche vers un coin de la muraille.

Au premier grain de poudre qui toucha le mur une porte apparut.

Mustapha fit glisser le soufflet: une seconde porte se montra,
puis deux, puis trois, puis dix! le mur n'était que portes,
conduisant toutes dans des lieux inconnus.

L'assemblée fit éclater sa surprise et Silvio Pellico s'écria:

-- Je n'ai jamais rien vu de pareil, moi qui ai régné sur
l'Araucanie.

Mais le docteur Fandango ayant assujetti plus solidement derrière
son dos sa mère respectée, réclama le silence d'un geste.

-- Partisans de la vertu, dit-il, soutiens fidèles de la probité
et de la délicatesse, nous allons entamer une oeuvre difficile.
Appelez les bons coeurs qui peuvent être restés dans l'escalier et
attention au commandement. Je vais passer le premier, tenant d'une
main cette torche, de l'autre ce javelot. Ma mère me suivra,
puisque je la porte. Mustapha suivra, tenant ma mère par sa jupe.
Le Rémouleur suivra Mustapha en le tenant par la queue de son
habit. Le Joueur d'orgues... enfin, vous m'avez saisi. Cette façon
de circuler que les enfants appellent la queue-leu-leu, nous est
indispensable, pour ne pas nous perdre dans les incommensurables
détours de cet hôtel. Le but de cette excursion est de trouver
madame Fandango et son fils Virtuté. Y êtes-vous?

-- Nous y sommes! répondit le choeur des amis de la générosité.

Sans plus de paroles, parmi toutes les portes, le Fils de la
Condamnée choisit la plus secrète et l'ouvrit à l'aide d'un moyen
particulier qu'il serait trop long de décrire. Cette porte était
en coeur de chêne, munie de contreforts en acier. Aussitôt qu'elle
eut roulé sur ses gonds, un air humide et glacé pénétra dans la
chambre.

C'était une immense galerie et dont, certes, âme qui vive ne
soupçonnait l'existence dans la rue de Sévigné. La voûte, en plein
cintre, était supportée par un quadruple rang de colonnes qui
semblaient appartenir à l'époque romane.

Au moment où le docteur Fandango mettait le pied sur la première
dalle, des rires aigus éclatèrent à l'autre extrémité de la
galerie. Il leva sa torche aussitôt et vit, dans un lointain
confus, une sorte de danse macabre.

Parmi les figures qui s'agitaient dans ce sabbat, il crut
distinguer une tête de hibou et une emplâtre de dimension
inusitée.

C'en était assez. Il précipita sa course, suivi par sa mère et
Mustapha. En approchant, il distingua les traits peu réguliers de
Carapace et d'Arbre-à-Couche. Il put même voir que Boulet-Rouge
portait toujours son paquet considérable.

-- Marchons, s'écria-t-il; à travers la toile de cette enveloppe,
mon imagination en délire croit reconnaître le profil de celle que
j'aime. Il n'avait pas achevé que tout disparut.

-- La poudre!

Mustapha aspergea les dalles. La composition connue sous le nom de
poudre-à-dévoiler-les-trucs a les inconvénients de ses vertus.
Elle met à nu tant de mystères, qu'on est souvent très embarrassé
pour choisir. Ainsi le loyal Mustapha ayant fait jouer sa petite
manivelle, toutes les diverses colonnes montrèrent, à l'intérieur
de leurs fûts, des escaliers dérobés. Chaque dalle laissa voir un
trou muni d'une échelle, dont quelques-unes pénétraient par leur
pied jusque dans les profondeurs des eaux croupissantes.

Mais la sagacité naturelle du Fils de la Condamnée était à
l'épreuve de ces détails. Il alla droit à la dernière colonne et
la fendit en deux en touchant un bouton de cornaline, travaillé
curieusement. L'intérieur de la colonne renfermait des degrés en
colimaçon. Le docteur descendit vingt-sept marches et se trouva
dans une rotonde en marbre rouge, autour de laquelle étaient
rangés vingt-quatre barriques en acajou portant différentes
étiquettes, telles que: sang de femme, sang d'enfant, sang
d'officier, sang de franc-maçon, etc...

Silvio Pellico ne put s'empêcher de murmurer:

-- Ce Paris est vraiment cocasse!

Le docteur Fandango ne s'arrêta même pas. Il en avait vu bien
d'autres dans sa carrière agitée.

Il traversa un pont de lianes, jeté sur un torrent tout blanc
d'écume et pénétra dans une grotte de vaste étendue, dont les
riches stalactites renvoyèrent en gerbes de lumière la rouge
flamme de sa torche. Au bout de la grotte, il aperçut encore, au
milieu d'une foule, grimaçant, M. le duc de Rudelame-Carthagène,
entouré de ses trois Pieuvres mâles.

-- À moi! s'écria le Rémouleur.

Il avait fait un faux pas et la basque de l'habit de Mustapha lui
était restée dans la main. Il prit l'autre basque et l'incident
n'eut pas de suite.

La grotte ne contenait rien d'important, sinon un dépôt de
substances vénéneuses à l'état brut. C'était le grenier
d'abondance de la pharmacie du mystère. Silvio Pellico toujours
soigneux, compta cent quarante-sept caisses d'arsenic et plus de
mille bouteilles de strychnine, non encore épurée.

Venait ensuite un long couloir, défendu de distance en distance
par des herses et des chevaux de frise. La troupe fidèle eut
quelque peine à éviter les bascules, disposées avec beaucoup
d'art. Des deux côtés du couloir, il y avait des râteliers pleins
d'armes de guerre. Il se terminait par un mur que Mustapha
saupoudra. Ce mur n'était qu'apparent, la composition chimique fit
voir qu'il cachait un abîme insondable. Mais une sorte de sentier
à pic, taillé dans le roc vif s'ouvrait à gauche du précipice.

Le docteur en s'y engageant, ne put s'empêcher de penser tout
haut:

-- Je ne prendrais pas volontiers cette voie périlleuse s'il ne
s'agissait de mon fils unique Virtuté et de la bru de la
condamnée.

En effet, à peine nos intrépides amis avaient-ils commencé à
descendre que Tancrède, dit Chauve-Sourire et quelques autres
mauvais sujets, firent pleuvoir sur eux des fusées, de la poix
bouillante, du plomb fondu, enfin tout ce qu'ils trouvèrent à
portée de leurs mains.

Les défenseurs de la vertu en éprouvèrent quelques désagréments
légers, mais Silvio Pellico qui avait fréquenté des Anglais
nomades en Araucanie, ne marchait jamais sans son parapluie, et
comme le sentier était vertical, ce meuble protégea toute la
troupe.

Ils étaient dans les souterrains de l'arche Notre-Dame!

Après avoir traversé encore de nombreux corridors, au bout
desquels ils apercevaient sans cesse les sectateurs du mal,
reconnaissantes à la tête de hibou du bisaïeul et à l'emplâtre de
Boulet-Rouge, après avoir franchi des précipices, monté et
descendu une grande quantité d'escaliers, ils arrivèrent enfin
dans un asile pittoresque au plus haut point et fort original qui
servira de décor à notre dernier tableau.

C'était une salle en forme de nef ogivale, au-dessus de laquelle
passaient les eaux du fleuve. La nuit avait cessé d'envelopper la
terre pendant ce long voyage. À travers la voûte de cristal qui
recouvrait la nef, à travers les ondes de la Seine qui roulaient
au-dessus de la voûte, on pouvait jouir d'un joli effet de soleil
levant.

Mais là ne s'arrêtaient point les étrangetés de ce curieux séjour.

La salle était entièrement bâtie avec des squelettes entiers et à
jour, posés dans des attitudes variées et reliés ensemble
solidement par un ciment peu connu. Il en résultait une
architecture vraiment surprenante et qui ne manquait pas de grâce.

Les baisers du soleil marinier, caressant ces dentelles
d'ossements, formaient des dessins d'une légèreté inouïe et qui
rappelaient les découpures des boites de bonbons.

Vous eussiez dit un rêve de poète!

Silvio Pellico essaya de compter les squelettes employés à cette
oeuvre d'art, mais il n'y put réussir. Il vit seulement à certains
signes que c'étaient tous des malades du docteur Fandango.

C'était la fin. Après cette salle magique, il n'y avait plus rien.
Aussi les pieuvres mâles des impasses, chacals, mohicans,
casquettes vertes et autres fléaux de la capitale étaient-ils
rassemblés en bataille au milieu de la nef.

Devant eux se tenait le duc de Rudelame-Carthagène, vêtu du
costume historique de Jean-Bart.

Ce costume était de circonstance. Le bisaïeul tenait en effet dans
la main droite une torche allumée et posée au-dessus de quarante
tonneaux de poudre fulminante.

Dans la main gauche, il avait une chaînette de platine,
correspondant à une large soupape, ménagée dans la voûte de
cristal.

Derrière lui, Boulet-Rouge tenait madame Fandango renversée sur
une table de marbre.

La jeune femme allaitait son enfant.

Au-dessus de ce groupe, Arbre-à-Couche et Carapace brandissaient
leurs stylets damasquinés!


CHAPITRE XIV
CATASTROPHE IMPRÉVUE

Nous avons ménagé avec soin le crescendo. La situation est de plus
en plus tendue.

Ces muettes et terribles menaces n'arrêtèrent nullement les bons
coeurs.

Le Fils de la Condamnée fit tourner adroitement sa mère de son dos
à sa poitrine et lui tâta le pouls.

-- Elle est sur le point de recouvrer ses sens, dit-il. Finissons!

Il arrêta ses compagnons d'un geste et fit trois pas en avant.

-- Duc de Rudelame-Carthagène, dit-il, rejeton d'une race souillée
par tous les crimes, tu as fait accroire à madame Fandango que
notre union était un inceste. Je te donne le démenti le plus
formel. Ma jeunesse en sa fleur ne peut pas être le père de ta
décrépitude. Veux-tu accepter contre moi un combat singulier?

-- Flûte! répondit l'ancêtre. On vous prie de repasser!

Il ajouta d'une voix sarcastique:

-- Où est ton livre, enchanteur à la douzaine, où est ta fiole qui
parle? où est ton cerf vivant qui a des cornes en strass? Tu es
ici chez moi, et tu vas mourir! Ces galeries sont inconnues, même
aux hommes d'imagination! Elles sont bâties avec les os de tes
clients, médecin de malheur, car tu as soigné et par conséquent
conduit au trépas la moitié de la capitale. Regarde une dernière
fois ta femme et ton enfant. J'ai à ma disposition le feu (il
secoua sa torche) et l'eau (il tira sur la chaînette de platine et
quelques chopines d'eau de Seine tombèrent de la voûte). À genoux!
charlatan! ta dernière heure a sonné!

La princesse Troïka choisit cet instant pour rouvrir les yeux.

De son côté, l'accouchée de l'allée sombre poussa un gémissement
étouffé.

-- Ma mère!... ma femme!... s'écria le docteur Fandango en levant
ses deux bras vers le ciel.

Mais cet homme unique à la volonté de fer ne pouvait se laisser
longtemps abattre. Son esprit inventif avait de ces conceptions
spontanées, sublimes et renversantes.

Se dressant de toute sa hauteur, son oeil lança des flammes quand
il dit, répondant à la dernière parole du bisaïeul:

-- Je ne plie les genoux que devant le Seigneur...

Et sa voix se fit douce comme le miel quand il ajoute:

-- ... et devant ma maîtresse!...

Puis son organe prenant des intonations terribles, il continua
avec fermeté:

-- Cacochyme et coupable vieillard, la discussion ne peut durer un
instant de plus sur ce ton. Rends-moi ma famille, je te
l'ordonne... une fois, deux fois, trois fois... alors crains ma
colère... En avant tout le monde!

Il bondit le premier.

À bas les mains! cria une voix à la porte de la cave.

Deux sergents de ville entrèrent, suivis par quelques infirmiers.

Les fléaux de la capitale et les chevaliers de l'humanité se
mirent à courir en tous sens, essayant de se cacher derrière les
fagots...


ÉPILOGUE
LE SCARIFICATEUR

Le lendemain, on lisait dans _le Scarificateur, _journal général
de médecine et de chirurgie:

«L'un de nos plus renommés aliénistes, le docteur Q. K. G...
directeur de la maison d'Ô... T..., nous adresse la lettre
suivante:

«Monsieur le rédacteur,

» Les feuilles du soir ont fait grand bruit de certaine aventure
tragi-comique qui a mis, hier, en émoi, la tranquille population
de la rue de Sévigné.

» On a dit que tous les pensionnaires de mon établissement avaient
pris la fuite et porté la terreur dans un quartier de Paris.

» Ceci mérite explication.

» Depuis quelque temps, j'ai été obligé d'ajouter à ma maison
principale un pavillon destiné au traitement d'une maladie mentale
qui semble affecter plus particulièrement les personnes des deux
sexes, livrées à la lecture habituelle de certains récits que
j'appellerai _les romans saignants._

» Les feuilletons du _Petit-Canard, _qui se débitent par centaines
de mille, me fournissent spécialement la plus grande partie de ces
cas particuliers.

» Ce n'est pas tout à fait de la folie, c'est un ramollissement de
la pulpe cérébrale qui se rapproche davantage de l'innocence.

» Ces malheureux voient partout des poignards, du poison, des
trappes, des pièges, des embûches de toute sorte; Paris leur
apparaît comme une immense ratière où l'on ne peut plus faire un
pas sans rencontrer la mort.

» Le feuilleton traitant des avortements, des vapeurs de charbon,
des suicides par amour, nous amène quantité de jeunes filles dont
l'innocence a été gâtée par ces lectures malsaines.

» Ceux par contre où il est parlé de morts violentes par la
noyade, les sauvages embuscades, les morsures d'aspic à tête
noire, la strangulation, etc., nous font regorger immédiatement de
vieillards et de jeunes hommes idiotisés par ces récits
pernicieux.

» D'habitude, mes pensionnaires sont bien tranquilles. Hier,
malheureusement, le vieil infirmier qui les garde était de noce.
Ils se sont échappés et sont venus jouer dans un taudis une scène
de leurs drames favoris.

» En somme, pour tous dégâts, il y a eu un carreau de cassé et le
bris d'un loquet donnant accès dans la cave d'un rôtisseur.
L'indemnité a été réglée et soldée.

» Je vous prie, M. le rédacteur, de porter ces faits à la
connaissance du public, en acceptant l'assurance de ma parfaite
considération.

Signé:» Q... K... C..., docteur-médecin,
directeur de l'asile centrale d'O... T... pour les aliénés des
deux sexes.»

FIN



     [1] Illisible, probablement _tomber_.
     [2] Sic : Dans la 6e édition du dictionnaire de
l'Académie Française - 1835, ce mot est écrit avec deux
_t ;_ l'orthographe officielle du mot change dans la 7e
édition - 1878.
     [3] Sic.
     [4] Alexandre Dumas parle également du _crik malais
empoisonné_ dans son roman _Le Corricolo_, paru en
1843 : « Là étaient des trophées d'armes de tous les pays,
de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du Malais
jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. »
     [5] On a sévèrement blâmé cet anachronisme.
L'auteur s'en bat l'oeil. Il a pour lui ses graves études et ses
conclusions. Le costume de la vérité, d'ailleurs, ne lui
déplaisant point, on ne le verra jamais chercher à la
déguiser. [Note de l'auteur]
     [6] Sic.
     [7] Sic : coquille de l'édition, l'orthographe exacte est
_biseautée_.
     [8] On rencontre, en français populaire, au XIXe
siècle, _écumoir_, substantif masculin, au lieu de
_écumoire_.
     [9] Orthographe correcte du mot au XIXe siècle.
     [10] Orthographe correcte du mot au XIXe siècle.
     [11] Latex des feuilles d'un arbre de Malaisie.
     [12] Sic.
     [13] Sic ; un warrant-cédule est un document délivré
par le propriétaire d'un entrepôt à celui qui lui donne des
marchandises en dépôt, le warrant représente les
marchandises données en gage, tandis que la cédule
constitue la preuve de la propriété.
     [14] Sic.
     [15] Le mot est difficilement lisible dans l'image
source. Il peut s'agir de « latitudes ».
     [16] Sic, emplâtre est utilisé au féminin dans ce texte.
     [17] Sic : appelé Sorribel dans un chapitre précédent.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La fabrique de crimes" ***

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