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Title: Le lys noir
Author: Gastyne, Jules de, 1847-1920
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le lys noir" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.



LE LYS NOIR

ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)

JULES DE GASTYNE

LE LYS NOIR

Grand Roman Dramatique

PARIS

LIBRAIRE ILLUSTRÉE, MONTGREDIEN ET C^ie Jules TALLANDIER, Succ^r 8, Rue
SAINT-JOSEPH, 8 (2^e ARR.)



PREMIÈRE PARTIE

L'IMPOSTURE

I


C'était l'heure silencieuse--la seule peut-être où, dans les quartiers
animés de Paris, s'arrêtent le mouvement et la vie;--vers trois heures
du matin, un homme sortait d'une des maisons de la rue Caumartin, située
tout près du boulevard des Capucines. C'était en hiver. La nuit était
froide et sèche, et les étoiles brillaient d'un éclat avivé par la
gelée.

L'inconnu, coiffé d'un chapeau haut de forme, enveloppé de fourrures
élégantes, était jeune, de taille élancée et mince. Mais son visage
apparaissait si bouleversé qu'il était impossible de dire si les traits
en étaient réguliers et beaux. Il semblait accablé sous le poids d'une
douleur trop lourde pour lui.

Quand il se trouva dans le grand air vif de la rue, après avoir poussé
brusquement le battant de la porte cochère qui se referma avec bruit, il
resta un moment immobile, indécis, comme s'il n'avait pas pu s'arracher
à l'endroit qu'il quittait ou s'il n'avait pas su de quel côté diriger
ses pas. Puis, brusquement, il se mit à courir.... Il se mit à courir du
côté de la Madeleine, et, tout en courant, il poussait des soupirs
profonds, qui avaient l'air de le déchirer jusqu'au fond de l'âme.

A cette heure, et par cette température sibérienne, le boulevard était
désert ... tout plein de silence.... C'est à peine si l'on entendait, de
temps à autre, le roulement lointain de quelques fiacres attardés....
Pas une lumière ne brillait aux fenêtres ... et des rafales passaient,
soulevant des nuages de poussière, hérissant le col de fourrure du
fuyard, qui frissonnait involontairement. Arrivé à l'angle de la rue
Royale, l'inconnu ralentit sa marche. Il sembla se demander encore ce
qu'il allait faire, puis brusquement il se dirigea du côté de la Seine.

A ce moment, une bande sortait d'un restaurant de nuit, poussant des
clameurs et des éclats de rire. Il s'en détourna et poursuivit, l'air
plus sombre encore, sa marche solitaire.

Sur la place de la Concorde, des bises soufflaient, se
croisant ... balayant l'immense espace ... qui se glaçait davantage.

L'inconnu marcha tête baissée contre le vent ... avec une énergie que
les obstacles renouvelaient.

Et sur le pont de la Concorde il s'arrêta.

Il s'approcha du parapet et regarda la Seine.

Elle était calme ... sans un frisson.... Le vent semblait n'avoir sur
elle aucune prise. Les étoiles scintillaient sur sa surface limpide,
comme des clous diamantés.... Des glaçons qui se formaient aux bords
faisaient entendre par moments un petit friselis léger de soie que l'on
froisse....

Longtemps, l'inconnu resta penché, les yeux sur le fleuve immobile et
glacé.

Un combat violent semblait se livrer en son âme, moins tranquille
assurément que l'eau dans laquelle il méditait peut-être de se
précipiter, et on aurait pu voir à plusieurs reprises des larmes tomber,
pressées et rapides, sur les joues blêmes et se perdre dans les poils
noirs de sa moustache fine, en même temps qu'on entendait s'échapper de
sa bouche ces mots empreints d'une désespérance infinie et qui la
déchiraient comme des sanglots:

--Je l'aimais tant! Je l'aimais tant!...

Puis, brusquement, sa physionomie changea.

Une résolution soudaine, comme un coup de vent qui modifie l'aspect du
ciel en emportant les nuages qui le couvrent, dissipa les brumes qui
obscurcissaient son front et ses regards.

Il parut renoncer aux idées de suicide qu'il avait--il était facile de
s'en apercevoir--un moment caressées.... Il cessa de regarder la Seine
et traversa le pont pour suivre les quais devant les ruines de la Cour
des Comptes, et la Légion d'honneur.

Où allait-il?

Il semblait le savoir maintenant ... et ne plus hésiter. Le silence et
la solitude l'enveloppaient toujours. Son pas résonnait sur le macadam,
durci par la gelée, et autour de lui les échos réveillés en
répercutaient le bruit....

On pouvait se rendre compte de l'aspect de sa physionomie, qui était
régulière et belle ... d'expression peut-être un peu hautaine.

Le teint était d'une pâleur mate, les cheveux et les yeux très noirs....
Les pieds et les mains avaient une distinction aristocratique. Tout en cet
homme dénotait la race.

Le chagrin terrible qu'il venait d'éprouver, et dont on voyait encore
les ondes passer sur sa chair et la faire frémir, comme la houle sur une
mer mal apaisée, ce chagrin, assurément terrible, avait imprimé à sa
physionomie un caractère encore plus sympathique et plus touchant. Il y
a une beauté particulière sur un visage qui souffre. On dirait qu'un
reflet de l'âme l'illumine.

Du même pas régulier, résolu, l'inconnu arriva rue du Bac, s'engagea
dans cette rue et la suivit jusqu'à la rue de Verneuil.

Là, il s'arrêta devant la porte d'une maison d'assez riche apparence,
mais vieille. Il appuya le doigt sur un bouton de cuivre. Une sonnerie
de timbre se fit entendre, et presque aussitôt la porte cochère s'ouvrit
avec un bruit sec. Il entra.

Une obscurité complète régnait sous la voûte, mais il connaissait les
êtres de la maison, car il se dirigea tout droit, sans tâtonnements,
jusqu'à la loge de la concierge.

Là, il frappa légèrement aux carreaux et dit son nom: M. de Brécourt, et
il demanda:

--M. Mareuil est-il chez lui?

--Oui, monsieur.

Il se dirigea vers l'escalier.

Dans le vestibule, il enflamma une allumette-bougie et il monta jusqu'au
deuxième étage où habitait M. Mareuil.

Il sonna avec force.

Pas un mouvement ne se produisit dans l'appartement.

Mareuil dormait sans doute ... et son domestique devait coucher au
sixième.

De Brécourt attendit quelques minutes.

Et il recommença à sonner....

Ce n'est qu'au troisième coup qu'un bruit de porte qu'on ouvre et de
pantoufles traînées sur le parquet, se fit entendre derrière la porte.

Et, presque aussitôt, une voix étonnée, encore tout engourdie de
sommeil, demanda, maussade:

--Qui est là?

--Brécourt.

--Brécourt?... à cette heure? s'exclama la voix.... Es-tu fou?...
Qu'est-ce qui te prend?

--J'ai besoin de te parler tout de suite.

--Entre ... mais que le diable t'emporte!

Et la porte livra passage à un gros corps enveloppé d'une robe de
chambre dans laquelle il grelottait, et surmonté d'une tête ahurie
coiffée d'un foulard moins cramoisi que son teint.

C'était M. Mareuil.

Il s'effaça pour laisser passer son ami tout en grommelant:

--En voilà une heure!... Je ne sais pas s'il y a encore du feu.... Tu
dois être gelé.... Qu'est-ce qui t'arrive?

Et il conduisit tout en parlant son ami vers sa chambre à coucher où il
espérait que le feu ne serait pas encore éteint.

De Brécourt ne parlait pas, n'expliquait rien ... mais de temps en temps
des soupirs profonds s'échappaient de sa poitrine.

Et quand il fut arrivé dans la chambre, sous la lueur de la lampe que
Mareuil avait allumée à la hâte, il apparut si livide, si bouleversé,
avec une telle apparence de souffrance sur la face, que son ami s'écria,
tout ému:

--Est-ce que tu es malade?

--Non.

--Qu'as-tu alors?

--Je suis mort.

--Mort?

--Mort au moral ... mort au physique ... anéanti ... Je vais ... je
viens ... je me meus.... J'ai l'air de vivre ... mais je ne vis pas....
Mon coeur est mort ... tout est mort!...

Et il se laissa tomber, accablé, sur un canapé.

Mareuil le considérait avec un ahurissement qu'il ne cherchait pas à
dissimuler, un ahurissement où se mêlait aussi quelque pitié, car il
était bon.

--Il demanda:

--Qu'est-ce qui t'arrive?

--Tout est fini....

--Quoi?

--Mon mariage....

--Rompu?... Avec mademoiselle de Frémilly?

Incapable de formuler une parole, de Brécourt inclina la tête avec un
tel air d'accablement qu'on voyait bien que tout ressort en effet était
brisé en lui.

Mareuil s'écria:

--En voilà une nouvelle! Puis il dit:

--Et vous vous aimiez?

--Et nous nous aimons toujours ... comme des fous ... moi, du moins....
Elle, je ne sais plus.... Ah! mon pauvre ami!

Et Brécourt porta la main à son front, comme s'il avait craint qu'il
n'éclatât.

Mareuil ne parlait plus.

Il le contemplait ... plein maintenant d'une pitié sincère, et aussi un
peu surpris qu'un amour brisé pût produire chez un homme comme
Brécourt ... un homme qu'il croyait fort, un peu blasé, une telle douleur.

Brécourt reprit:

--Je l'aimais tant!... Je l'aime tant encore!... Je l'aimerai tant
toujours!... car il ne sortira pas de moi, cet amour. Il ne sortira pas
de mon coeur, de mon sang, de ma chair ... de tout moi!... Il est plus
attaché à mon corps que l'âme elle-même.... C'était mon souffle, ma vie!
Et maintenant qu'il n'est plus, je n'ai plus qu'à mourir. Mais comment
mourir?... J'ai songé au suicide ... avant de venir ici. Je me suis
arrêté sur un pont à regarder l'eau, et si je ne me suis pas
précipité ... c'est qu'un reste d'espoir m'est entré au coeur ... un reste
d'espoir qui s'est évanoui depuis ... que je n'ai plus et qui ne
reviendra jamais.... Non, elle est perdue pour moi ... perdue pour
toujours.... J'ai entendu ce soir des paroles inexorables, et je l'aime,
je l'aime à en mourir!

Il s'interrompit et se mit à sangloter.

Mareuil n'osait pas l'interroger.

Il ne devinait pas ce qui était arrivé et il aurait voulu le savoir.

Il murmura pour dire quelque chose:

--Elle ne t'aime plus?

Il eut un geste d'ignorance.

--Je ne sais pas....

--Mais vous étiez fiancés?...

--Je devais l'épouser dans un mois.

--Dans un mois?

--Oui, tout était décidé, conclu, arrangé, à la Madeleine, devant Paris
tout entier, qui eût été jaloux de mon bonheur, qui l'eût envié; qui
n'eût pas été jaloux, qui n'eût pas envié l'homme qui avait le bonheur
suprême, le bonheur surhumain, surnaturel, d'être l'époux de Laurence?
Tu la connais, toi, tu sais comme elle est belle! Tu sais que jamais
peut-être mortelle aussi radieuse, aussi parfaite, aussi rayonnante,
faite de tant de lumière et de rêve, n'a foulé encore le sol boueux de
cette terre flétrie. Tu l'as admirée souvent.

--Oui, fit Mareuil, elle est très belle.

--Très belle! Et aussi bonne que belle, l'âme aussi lumineuse que son
corps de soleil. C'est-à-dire que je ne vis vraiment, que je ne
comprends la vie que depuis que je l'aime, et depuis que je m'en croyais
aimé!

--Il y a longtemps que vous vous connaissez?

--Deux ans bientôt.

--Deux ans!

--Je l'avais aperçue un soir, dans un salon.... C'était la première
fois, ai-je su depuis, qu'elle venait dans le monde. Jusque-là, le
couvent avait abrité toutes ses perfections. Elle était venue avec sa
grand'mère. Je ne connaissais ni sa grand'mère ni elle. Je ne pus donc
pas lui parler. Mais je ne cessai pas, toute la soirée, de rôder autour
d'elle. Je ne pouvais pas détacher d'elle mes yeux extasiés. J'appris
qui elle était, qu'elle se nommait Laurence de Frémilly, la dernière
descendante d'une grande race. Elle avait dans les yeux, sur les traits,
la distinction, la grâce des femmes de sa famille dont quelques-unes
avaient fait envie à des rois. Et, dès ce soir-là, je me dis qu'il
serait bien heureux celui qui, un jour, attirerait sur lui ses regards
... qui serait choisi par elle. Je n'osais pas penser à ce que serait le
bonheur d'en être aimé. Mais jamais, au grand jamais, l'idée ne me vint
que je pouvais être cet homme. Je me sentais si loin d'elle ... si loin
de cette pureté, de cette grandeur, par l'indignité de ma vie! Tu sais
quelle vie j'ai menée, livrée à toutes les dissipations, à toutes les
débauches, la vie des jeunes gens riches d'aujourd'hui, joueurs, amis du
plaisir.

--Comme moi, dit Mareuil.

--Comme nous tous. Tu n'es ni meilleur ni plus mauvais qu'aucun de
nous.... Et je ne songeais pas, tu le penses bien, au mariage ... au
mariage avec personne ... moins encore avec elle, qui, je le supposais
bien, ne voudrait jamais de moi, n'était pas faite pour moi.... Et je
songeais à ne plus la revoir, à l'oublier.... L'oublier! Etait-ce
possible?... Quand je fus rentré chez moi, éloigné d'elle, elle était
plus présente à mon esprit ... plus entrée en moi, pour ainsi dire, que
lorsque je l'avais sous mes yeux. Je ne pouvais pas détacher d'elle ma
pensée ... chasser de devant mes yeux l'éblouissante vision qui y était
restée ... et sur laquelle seule, maintenant, ils s'ouvraient. Tout mon
être était possédé par elle, déjà ... et ne devait plus se reprendre....
As-tu aimé, Mareuil?

--Jamais comme ça, dit le jeune homme, qui sourit.

--Alors, poursuivit Brécourt, tu ne peux pas me comprendre.... Tu ne me
comprendras jamais....

--Je n'essaie pas, dit tranquillement Mareuil.

Il avait remué le feu, rallumé les bûches.

Il prit dans une boîte un cigare, car l'histoire, il le voyait, menaçait
d'être longue.

Et il en offrit un à son ami.

Celui-ci refusa, inconscient, sans se rendre compte, tout entier à la
passion qui le possédait et l'exaltait.

--Non, poursuivit-il, tu ne me comprendras pas, tu ne me comprendras
jamais. Enfin, à partir de cette soirée, et sans savoir si je reverrais
jamais celle qui était l'objet d'un tel amour, j'aimai ... Mareuil,
j'aimai comme un insensé, comme un fou.... C'est à cette époque, et sans
même que j'eusse au coeur aucun espoir, que vous avez remarqué dans mon
existence ce changement qui vous a tant surpris.

--Que tu as lâché la grande Marmor?

--Et toutes mes habitudes ... les soupers ... le jeu ... les théâtres.

--Nos réunions au Grand-Seize?

--Tout.

--Enfin, que tu es devenu l'ermite que tu es?

--Que je me suis efforcé d'être....

--Pendant longtemps, on s'est demandé quelle mouche te piquait. On a
fait courir même le bruit que tu étais ruiné.... Et plus tard on a
compris, quand on a connu ta passion....

--Et qu'a-t-on dit?

--Encore un homme à la mer!... Et tout de suite on a pensé que cela
finirait par un mariage. Du reste, on ne s'étonnait pas trop, car
Laurence est vraiment une femme qui n'est pas à dédaigner.... Et tu dis
que c'est fini?

--Fini sans espoir, fit Brécourt avec un geste plein d'un tel
accablement, que de nouveau son ami eut pitié de lui....

--Mais pourquoi?

--Je vais te raconter ce qui s'est passé, mais je ne te l'expliquerai
pas, car moi-même je n'y comprends rien et je m'y perds. J'ai été
tellement assommé par ce coup, si imprévu pour moi et si cruel surtout,
que je n'ai pas la perception nette des choses et que mes idées restent
encore toutes confuses. C'est pour cela que je suis venu ici, que j'ai
voulu confier mon malheur à quelqu'un.... Je n'aurais pas été assez fort
pour le porter tout seul. Et peut-être que ton amitié pour moi te
suggérera quelque chose ... une idée à laquelle je pourrais accrocher un
lambeau d'espérance. Je suis si malheureux!... Et peut-être pourras-tu
me rendre le service que je vais réclamer de ton obligeance.

--Je suis tout disposé, cher ami, à t'être utile, dit Mareuil, qui était
toujours prêt à rendre service à ses amis.

C'était un garçon gros, un peu égoïste, sur lequel les passions et le
sentiment n'avaient pas grande prise, mais qui n'était pas insensible
aux chagrins des autres et savait y compatir à l'occasion.

--Tu connais Laurence? dit Brécourt.... Tu connais surtout sa
grand'mère.

--Je les vois rarement ... mais nos familles ont été liées.

--Tu pourrais peut-être tenter près d'elle une démarche.

--Tout ce que tu voudras.

--Et avoir de madame de Frémilly l'explication qu'elle m'a refusée.

--Parle ... je t'écoute, dit le gros Mareuil.



II


Jacques de Brécourt parut se recueillir un instant, puis il reprit son
récit:

--Il est inutile que je te rappelle avec quelle difficulté j'étais
parvenu à vaincre les préventions de madame de Frémilly, qui avait été
mise par mes amis au courant de ma vie passée. Madame de Frémilly est
une femme charmante, des plus distinguées, une véritable grande dame.

--La dernière douairière du Faubourg, dit Mareuil en lâchant une bouffée
de fumée.

--Elle a pour sa petite-fille, poursuivit Brécourt, une véritable
adoration, un culte même, et elle ne voulait s'en séparer que
lorsqu'elle serait sûre que le mari qu'elle lui choisirait la rendrait
heureuse.

--Comme si, murmura Mareuil, on pouvait être sûr jamais de ces
choses-là!

--Elle prétendait pouvoir l'être.... Dans tous les cas, elle était
décidée à prendre les plus minutieuses précautions, à étudier elle-même,
avec toute sa science de la vie, toute sa perspicacité, le prétendant
qui aspirait à la main de sa petite-fille, ce chef-d'oeuvre de toutes
les grâces et de toutes les vertus. Je savais cela.... Je savais combien
il me serait difficile, avec mon passé, d'être agréé de madame de
Frémilly, et je voulais commencer par conquérir la jeune fille, qui se
tiendrait moins sur ses gardes que la grand'mère, et qui plaiderait
ensuite ma cause auprès d'elle.... C'est ce qui arriva.... J'eus le
bonheur d'être remarqué de Laurence, de lui plaire et d'être aimé
d'elle, car je suis aimé, j'en suis sûr ... je puis le dire sans
fatuité.... Un jour enfin--jour que j'avais jusqu'ici considéré comme le
plus beau, le plus triomphant jour de ma vie--je fus admis chez madame
la douairière de Frémilly.... Laurence avait dû parler de moi.... A
partir de ce jour, je ne vécus plus que pour Laurence.... Je n'avais de
joie que lorsque j'étais près d'elle.... Et quand je la quittais, je ne
pensais qu'au moment où je reviendrais.

--On dit que c'est ça le véritable amour, fit Mareuil, l'air sceptique.

--Ah! continua Jacques sans prendre garde à l'interruption ironique de
son ami, quelles heures j'ai passées alors ... quelles journées!... Je
ne croyais pas qu'il fût possible ici-bas d'être si heureux.... Quand je
franchissais la porte du petit salon où Laurence et sa grand'mère se
tenaient d'ordinaire, deux yeux qui avaient pour moi l'éclat de belles
fleurs épanouies m'accueillaient en me souriant, et il me semblait que
c'était le paradis même qui s'ouvrait pour moi.

--Oui ... oui ... fit Mareuil, indifférent.... C'est très joli ... je ne
dis pas....

--Je m'asseyais ... poursuivit de Brécourt, sur un petit tabouret ...
près de Laurence, à quelques pas de la grand'mère ... et pendant qu'elle
brodait, je la regardais, je la regardais, et j'étais heureux! Nous ne
parlions guère.... Quels mots auraient pu exprimer ce que je ressentais?

--Bref, fit Mareuil, que ces détails paraissaient amuser
médiocrement ... vous vous aimiez....

--Comme on n'a peut-être pas aimé encore.

--Tous les amoureux disent la même chose.

--Oui. Mais cela n'a peut-être jamais été plus vrai que pour nous deux.

--Plusieurs semaines se passèrent ainsi, reprit Jacques, et un soir,
quand Laurence se fut retirée, madame de Frémilly, qui m'avait fait un
léger signe de tête pour m'indiquer de rester, me dit:

--Vous aimez ma petite-fille, monsieur de Brécourt?

--De toute mon âme, madame, répondis-je.

--Vous ne lui êtes pas indifférent.

--Oh! madame!

J'aurais voulu, pour cette parole, qui en disait pour moi plus qu'elle
n'en avait l'air, qui m'indiquait que j'étais parvenu à conquérir la
sympathie--sinon l'amour de Laurence, je n'osais pas espérer, encore un
pareil bonheur--j'aurais voulu, dis-je, pour cette parole, qui mettait
en moi la belle fleur de l'espérance, j'aurais voulu saisir les mains de
la douairière, les couvrir de baisers et de caresses. Je n'osai pas.
J'étais si ému, si transporté, que je n'avais trouvé d'autre parole que
cette exclamation: «Oh! madame!» qui n'était pas, comme tu le vois,
bien compromettante.

Mareuil se mit à sourire.

--Comme vous êtes drôles, vous, les amoureux! Vous pensez des choses!

Et l'air un peu supérieur, comme pris de pitié pour l'enthousiasme de
son ami, qu'il considérait sans doute comme une faiblesse, il lança vers
le ciel plusieurs bouffées de fumée.

--Madame de Frémilly, reprit Jacques de Brécourt, trouva sans doute
l'expression de ma physionomie plus expressive que toutes les paroles
que j'aurais pu dire pour tâcher de dépeindre mon bonheur. Elle en parut
satisfaite, car cela lui démontrait que l'amour que j'avais pour
Laurence était profond, sincère.

Elle poursuivit:

--Non, vous ne lui êtes pas indifférent.

Mais elle s'empressa d'ajouter, comme pour corriger sa phrase, qu'elle
trouvait encore sans doute trop expressive:

--Elle ne me l'a pas dit.... Mais j'ai cru m'en apercevoir, et c'est
d'après mes observations que je parle.

--Oh! madame! m'écriai-je, puissiez-vous ne pas vous être trompée!

Elle sourit de mon exaltation.

Et elle ajouta finement:

--Franchement, je ne le crois pas.

C'était un aveu.

J'étais aimé! Laurence m'aimait! Et elle l'avait dit! Juge de mon
bonheur, de mes transports. J'étais fou!

--Je m'en aperçois, fit Mareuil, tu l'es encore.

--Hélas! c'est de douleur maintenant, fit le pauvre Jacques.

Et des larmes montèrent à ses yeux.

Il les refoula pour dire:

--Mais je continue.... Nous arriverons assez vite à la catastrophe, à la
catastrophe inattendue, inouïe, qui a changé en deuil toutes mes joies,
qui brise mon bonheur, mon avenir, ma vie!... Mais ce soir-là, je ne
prévoyais pas un tel dénouement.. J'étais tout à mes espérances, à mes
transports insensés.... J'attendais avec anxiété que madame de Frémilly
s'expliquât ... me dit où elle en voulait venir, ce qu'elle avait
résolu.

Elle ne me fit pas attendre longtemps.

--Vous savez, me dit-elle, combien j'aime ma petite-fille?

--Qui ne l'aimerait pas? m'écriai-je.

--Depuis qu'elle vit, poursuivit-elle, je n'ai pas eu d'autre pensée que
son bonheur. Il ne m'était resté sur terre que cette affection, toutes
les autres m'ayant été enlevées successivement par la mort
impitoyable.... Je n'ai plus vécu que pour Laurence, qui représentait
tout pour moi ici-bas.

--Je le sais, madame, dis-je, et je vous ai enviée bien des fois de
pouvoir ainsi lui consacrer toutes les heures de votre vie.

--C'est vous dire, fit-elle, avec quelle appréhension je remettrai à
d'autres mains le soin d'une félicité si précieuse.

--Oh! madame, m'écriai-je, personne ne la cultivera comme moi, cette
félicité, que je serais si heureux de voir s'épanouir et grandir au
soleil de mon amour!

--Je vous crois, me dit-elle.... Je crois que vous êtes sincère ... que
vous aimez vraiment Laurence, et comme elle doit être aimée. Mais les
hommes sont faibles.... L'amour peut endormir pour un temps leurs
passions, qui reprennent ensuite, plus impérieuses et plus violentes.

--Je n'en ai plus d'autres au coeur, affirmai-je, que l'amour de
Laurence.

--Pour le moment.

--Pour toujours!

--J'ai pris sur vous des renseignements....

Comme j'avais eu un geste involontaire, elle ajouta aussitôt:

--Non pas sur votre fortune.... La question d'argent ne me préoccupe
guère.... Vous seriez pauvre, que je vous donnerais Laurence, si j'étais
persuadée qu'elle trouverait près de vous le bonheur.... Mais sur votre
passé....

--Oh! madame, fis-je, j'ai fait bien des folies....

--De grandes folies, dit-elle.

--Je ne connaissais pas Laurence.... J'y ai renoncé.

--Je le sais, me déclara-t-elle.... Depuis quelque temps votre conduite
est assez exemplaire.... Sans cela, je ne vous aurais pas ouvert la
porte de ma maison.

--Sans savoir, dis-je, si je plairais à mademoiselle de Frémilly, si je
serais agréé par elle, j'avais rompu avec toutes mes connaissances,
toutes mes amitiés, trouvant dans l'amour qui me possédait déjà assez
de force pour résister à toutes les tentations, assez de joies pour
remplacer toutes les autres.... Mais, depuis que j'ai été admis auprès
d'elle, depuis que dans mon coeur s'est glissé l'espoir de lui plaire un
jour, je me serais regardé comme le dernier des misérables, si je
n'avais renoncé à tout ce qui avait été jusqu'ici un plaisir pour moi.
Je n'avais plus qu'un plaisir: la voir.... Et il n'y avait plus pour moi
qu'une lumière: celle qui tombait de ses yeux.

Madame de Frémilly approuva encore mes paroles et dit:

--Je vous crois.... Je crois à votre repentir.... Vous pouvez vous
considérer, à partir de ce soir, comme le promis, le fiancé de Laurence.

--Ah! s'écria Jacques, quand j'entendis cette parole ... te dire ce que
je ressentis ... c'est impossible.... J'étais comme foudroyé ...
foudroyé de bonheur....

Le promis, le fiancé, moi ... et de Laurence!...

Je tombai à genoux.

Je saisis le bas de la robe de madame de Frémilly et je l'embrassai avec
des transports insensés.

Mareuil se leva.

C'était trop pour lui.

Il jeta dans le feu son cigare qui venait de s'éteindre.

Et il dit:

--Toi, Brécourt?

--Moi, Brécourt.

--Franchement, je ne l'aurais jamais cru.

--Et pourquoi?

--Parce que je te croyais incapable....

--D'aimer?

--De pousser la folie....

--Où ne l'aurais-je pas poussée?... Le promis de Laurence! Son mari
bientôt.... As-tu songé aux délices que cela me promettait? Aux
félicités surhumaines?

--Certainement, Laurence est jolie.

--Ce n'est pas parce qu'elle est jolie que j'étais fou, mais parce que
je l'aime. Tu ne comprendras jamais cela, Mareuil, car tu ne l'aimes
pas, toi, tu n'aimes pas.

--Et je n'y tiens guère, si l'amour devait me rendre aussi insensé.

Il se fit un silence.

Jacques de Brécourt semblait tout à son extase. On eût dit qu'il avait
devant lui la vision de l'image radieuse qu'il venait d'évoquer et que
son être tout entier adorait.

Jamais amour si sincère, si ardent et si pur n'avait peut-être encore
embrasé une âme humaine.

Malgré son indifférence et son scepticisme même, le gros Mareuil en
était frappé, et loin d'être disposé, comme tout à l'heure, à railler
son ami, il était bien près de l'envier.

L'amour est donc chose si belle et procure-t-il de telles joies?

Mais tout à coup, la physionomie de Jacques de Brécourt s'assombrit et
il dit:

--Voilà où j'en étais, dans quelles délices supraterrestres je nageais,
sachant le mariage prochain, le jour presque fixé, quand ce soir, il y a
quelques heures, madame de Frémilly, comme le soir où elle m'avait dit
de rester pour m'ouvrir le ciel, me fit encore, au moment où Laurence
nous quittait, le même signe, à peine perceptible, mais cette fois pour
me plonger dans les horreurs et les ténèbres de l'enfer. Je ne me
doutais naturellement pas de ce qu'elle avait à me dire, et je croyais
qu'il s'agissait de quelque dernier détail à régler, d'une clause du
contrat peut-être à fixer et qu'elle ne voulait pas débattre devant
Laurence, et je revins, après avoir conduit Laurence jusqu'au seuil de
la porte, m'asseoir à la place que j'occupais, sans l'ombre d'une
appréhension, et les yeux encore tout éblouis de la beauté de celle que
je venais de quitter.

Un mot de madame de Frémilly arrêta sur mes lèvres le sourire heureux
qui s'y épanouissait, éteignit dans mes yeux la lumière qui y brillait.

--Il faut, me dit-elle brusquement, et dès que nous fûmes seuls,
renoncer à nos projets, monsieur de Brécourt.

Je la regardai.

Je ne comprenais pas.... Je n'osais pas comprendre. Et pourtant, un
frisson avait parcouru mon corps et glacé tout mon sang.

Je demandai:

--Quels projets?

--Votre mariage avec Laurence, avec ma petite-fille.

Je jetai un cri.

J'aurais vu la terre s'entr'ouvrir, la foudre tomber à mes pieds, que je
n'aurais pas été plus saisi.

Je m'écriai:

--Ai-je bien entendu?

--Oui, monsieur de Brécourt, vous avez bien entendu.

--Renoncer à Laurence, moi?

--Il le faut.

--Jamais, madame, jamais!

Je m'étais levé. J'allais et venais à travers le salon, comme un fou. Le
sang bourdonnait maintenant à mes temps. Je ne voyais plus. Je croyais
m'agiter au milieu d'un rêve, dans un monstrueux et horrible cauchemar.

Je voulais parler. La voix s'arrêtait dans mon gosier desséché.

Je pus cependant bégayer quelques mots à peine compréhensibles.

--Mais, madame, vous ne pensez pas....

--Si, monsieur, dit la grand'mère, inflexible, et qui semblait, froide
et ferme comme un roc.... J'ai bien réfléchi et ma décision est
désormais irrévocable.--

J'eus un cri d'angoisse.

--Mais pourquoi?...

--Ne me forcez pas, dit-elle, à vous faire connaître mes raisons....
D'ailleurs, je ne les dirai pas.... Mais elles sont des plus sérieuses,
et il le fallait, croyez-le bien, pour que je me décidasse à vous causer
une telle peine et peut-être à Laurence un tel chagrin.

En entendant ces dernières paroles, un peu d'espoir rentra dans mon âme.

--Laurence ne sait donc pas? interrogeai-je.

--Laurence ne sait rien.

--Ce n'est donc pas, demandai-je encore, parce qu'elle ne m'aime pas,
parce qu'elle ne veut plus de moi?

--Je ne lui demanderai pas, dit la douairière, son sentiment.... Mais je
lui dirai qu'elle ne peut pas vous épouser, et elle m'obéira....

--C'est donc, fis-je, tout l'être criant de douleur, que vous me trouvez
indigne?

--Je n'ai rien, déclara-t-elle, à dire à ce sujet, mais....

Elle se leva comme pour me congédier.

Alors, je vis tout tourner autour de moi....

Il me semblait que la terre allait s'effondrer....

Je m'écroulai à genoux....

--Ah! madame, m'écriai-je, avec un accent de détresse qui aurait
attendri un roc, mais qui la laissa insensible ... ayez pitié de moi!...
Vous savez combien j'aime Laurence, quels rêves j'ai faits!... C'est
attenter à ma vie que de me l'enlever maintenant, que de m'en séparer,
car sûrement j'en mourrai!... Dites-moi au moins pourquoi vous revenez
sur votre parole.... Si c'est par ma faute ... parce que je vous ai
déplu, et que vous avez quelque reproche à me faire, je tâcherai de
racheter ma défaillance par une vie de dévouement, de sacrifices, de....

Je m'arrêtai.

Je ne savais plus ce que je disais....

Des larmes grosses comme le doigt roulaient dans mes yeux.

Madame de Frémilly était toujours debout, se dirigeant vers la porte.

Je voyais qu'elle faisait des efforts pour rester insensible. Et avec
sa haute taille ... sa pâleur ... son grand air de dignité hautaine,
elle avait l'air d'une impérieuse et inflexible statue ... justicière
d'une faute que j'ignorais ... et que j'ignore encore.

Je compris que je ne la toucherais pas, que j'aurais avec plus d'espoir
imploré un marbre et que je ne saurais rien.

Ses yeux, son geste, tout son être me poussaient dehors.

Je ne résistai plus. Et je sortis.

Je sentais que j'allais m'évanouir de douleur.

La porte franchie, je demeurai un moment étourdi, comme assommé, puis je
me décidai à descendre; comme je te l'ai dit, j'ai songé tout d'abord à
me noyer, puis j'ai pensé à toi, à ton amitié....

--Que puis-je faire?

--Voir madame de Frémilly, l'interroger sur les raisons de cette
singulière rupture qui me brise à la fois le corps et l'âme. Voir
mademoiselle de Frémilly ... lui apprendre ... et savoir si elle
approuve la conduite de sa grand'mère, si elle aussi me rejette.

--Je les verrai, dit le gros Mareuil, ému, aujourd'hui même, je te le
promets; à moins....

--A moins?...

--A moins qu'elles ne me reçoivent pas.

--Pour quel motif?

--Je ne sais pas.... Mais je ferai mon possible pour les voir ... pour
leur parler.

--Après, fit Jacques, si je n'ai plus rien à espérer....

Un geste significatif compléta sa phrase.

Mareuil ne le releva pas.

Il se sentait impuissant devant un pareil abattement, un si complet
effondrement d'un être qu'il croyait fort.

Le feu s'éteignait. Une lueur de jour pâlissait les fenêtres.

--Tu devrais, dit Mareuil, te reposer un peu.

--Me reposer! murmura Jacques de Brécourt.

Et il jeta à son ami un regard si plein d'angoisse et qui disait si
clairement qu'il n'y avait plus pour lui de repos et de calme, que
Mareuil frissonna.

--Ah! l'amour! l'amour! fit-il pour cacher son émotion.

Et il ne parla plus.

Il laissa Jacques, qui s'était jeté sur un canapé, plongé dans ses
réflexions, abîmé dans sa douleur sans nom.



III


Au cours de la journée qui avait précédé ce que Jacques de Brécourt
appelait une catastrophe--et la plus terrible, la plus complète des
catastrophes--au cours de cette journée, la baronne douairière de
Frémilly--car madame de Frémilly était baronne, bien qu'elle portât
rarement son titre--était seule dans le petit salon où elle avait
coutume de recevoir, avec sa fille, Jacques de Brécourt--un petit salon
Louis XVI un peu fané, mais qui avait été fort luxueux et que Laurence
ornait en toutes saisons de fleurs fraîches,--quand une des servantes
vint la prévenir qu'une dame désirait lui parler tout de suite en
particulier.

Madame de Frémilly posa sur un petit meuble le livre qu'elle lisait et
demanda:

--A-t-elle dit son nom?

--Non, madame la baronne; elle prétend que c'est inutile, que madame la
baronne ne la connaît pas, mais qu'elle a des choses urgentes à dire à
madame la baronne, et que madame la baronne ne sera pas fâchée de
connaître.... C'est une dame très bien ... tout en noir ... qui a le
visage fort triste.

Madame de Frémilly pensa que c'était peut-être quelque solliciteuse qui
avait besoin de ses services.

Et elle demanda:

--Où est Laurence?

--Mademoiselle est dans son atelier, en train de dessiner.

--Fais entrer cette dame, dit la baronne. Et elle attendit la visiteuse.

--Celle-ci se montra bientôt.

Elle entra avec hésitation, paraissant fort timide.

Elle semblait jeune, assez jolie, le regard humble et triste, et ses
vêtements noirs faisaient ressortir davantage la blancheur de son teint
qui était fort pâle.

Elle s'inclina gracieusement devant madame de Frémilly.

Et, avant de prononcer une parole, elle demanda:

--Nous sommes bien seules, madame?

--Certainement, dit la grand'mère de Laurence, un peu étonnée.

--Personne ne peut nous entendre?

--Personne, madame.

Et la baronne dit à la domestique, qui était restée là:

--Veille, Suzanne, à ce qu'on ne nous dérange pas!

--Oui, madame.

La servante sortie, madame de Frémilly indiqua un siège de la main à la
femme en noir, en lui disant:

--Veuillez vous asseoir, madame, et me dire ce qui vous amène.

La visiteuse semblait hésiter à parler.

Elle releva davantage sa voilette, qu'elle avait seulement levée à demi,
et elle commença:

--J'ai appris, madame--oh! très indirectement--que mademoiselle de
Frémilly, votre petite-fille, allait épouser bientôt M. Jacques de
Brécourt.... Est-ce vrai?

--Rien n'est plus vrai, madame.

--Ah! fit la visiteuse.

Et une contraction passa sur sa face et la pâlit encore.

La baronne de Frémilly, qui commençait à être inquiète et qui regardait
l'inconnue avec un air inquisiteur, demanda:

--Vous connaissez M. de Brécourt?

--Oui, madame, pour mon malheur.

Madame de Frémilly tressaillit.

--Pour votre malheur?

--Oui, si ce que l'on m'a dit est vrai ... et je vois maintenant que
c'est vrai, puisque vous venez vous-même de me le confirmer.

La baronne fixait l'inconnue avec une attention où il y avait presque de
l'égarement et de l'effroi.

Elle s'écria:

--Vous êtes donc?...

--J'ai été la maîtresse de M. de Brécourt. Et je croyais bien être sa
femme un jour ... comme il me l'avait juré ... mais les serments des
hommes!...

La visiteuse porta la main à ses yeux ... et la baronne s'aperçut
qu'elle pleurait.

Elle était fort émue. Cette révélation bouleversait tous ses projets,
emplissait son âme d'angoisse.

Brécourt lui avait donc menti en lui affirmant, comme il l'avait fait,
qu'il avait rompu depuis longtemps avec toutes ses liaisons, qu'il
n'avait eu, du reste, que des amours de passage ... et qu'il y avait
longtemps qu'il était oublié de celles qu'il avait, comme l'on dit,
honorées de ses faveurs.

Quelle était cette femme, dont il lui avait si soigneusement caché
l'existence? D'où sortait-elle? Elle n'avait pas l'air d'une de ces
femmes avec lesquelles on passe un caprice et que l'on quitte sans y
plus songer.

Sa mise était décente. Elle avait tous les aspects d'une femme
tranquille, honnête. Etait-ce vrai que Jacques de Brécourt lui avait
fait des promesses et qu'il était sur le point de la trahir?

Madame de Frémilly, pouvant à peine dissimuler le trouble qui l'avait
saisie, demanda:

--Mais il y a longtemps?

--Longtemps?...

--Longtemps que M. de Brécourt a rompu avec vous?

--Il n'a pas rompu, madame.

--Pas rompu?

--Non, madame. Il m'a laissé tout ignorer jusqu'à aujourd'hui.... Et
c'est par d'autres que j'ai appris....

--Mais vous ne le voyez plus?

--Plus rarement qu'autrefois ... mais il vient encore.

--Chez vous?

--Oui, madame.

Madame de Frémilly s'était levée.

Elle était devenue fort blême.

L'indignation plissait sa chair, mettait en ses yeux de rouges flammes.

Elle s'écria:

--C'est impossible!

--Je n'ai pas d'intérêt à vous mentir, madame, dit doucement
l'inconnue.... Je souffre assez.... Et, si vous doutez de ma parole....

Elle sortit de son sein une photographie et la tendit à la baronne.

Celle-ci y jeta les yeux, devint plus livide encore et demanda:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Lui, M. de Brécourt.

--Oui, je le vois, je le reconnais.

--Et moi....

--Oui, je vous reconnais aussi.

--Et notre enfant....

--Vous avez un enfant?

--Oui, madame, un garçon.

--Le malheureux! gémit la douairière.

--Et vous voyez, madame, expliqua l'inconnue, qu'il n'y a pas longtemps
que la photographie a été faite; la date est au bas.

--Oui, dit la baronne, songeuse, quelques mois à peine. Oh! le
misérable, comme il nous a trompées! comme il ment!

Puis, avec violence, s'adressant à l'inconnue:

--Rentrez chez vous, madame. Je vous renverrai ce soir votre amant, le
père de votre fils!

Et, du doigt, elle indiqua la porte à la visiteuse qui sortit, ne
demandant pas autre chose, car elle avait réussi et avait peine à cacher
la joie qui brillait sur ses traits.

Elle voulut reprendre la photographie.

--Voulez-vous me la laisser, madame? demanda la baronne.

--Certainement, madame.... Pourtant, je n'en ai pas d'autre.

--Vous pourrez en faire refaire, maintenant, puisque rien ne le
retiendra plus ici et qu'il va vous revenir.

--Qui sait? murmura la femme.

Et elle sortit en poussant un profond soupir ... pendant que madame de
Frémilly se laissait tomber, accablée, sur un canapé.

Qu'allait-elle faire?

Oh! pas d'hésitation possible!... Rompre! Chasser cet homme! Le chasser
comme un laquais, dont il avait les sentiments, dont il avait la
bassesse et la fausseté!

Mais Laurence, Laurence qui l'aimait!... Quelle douleur!

La pauvre grand'mère sentit des larmes amères, des larmes brûlantes
monter à ses yeux, gonfler ses paupières, ruisseler sur ses joues.

Mais c'était le devoir.

Elle devait défendre avant tout l'avenir, le bonheur de sa petite-fille.

Elle ne lui révélerait rien, de peur de lui faire trop de peine, mais
elle la séparerait à jamais de ce misérable qui songeait déjà peut-être,
avant qu'elle fût sa femme, à la trahir et qui la trahirait sûrement le
lendemain de son mariage.

Ah! le passé! le passé!

Et la douairière plongea sa tête dans ses mains, s'abîmant dans le plus
sombre désespoir.

Elle avait tant prié! Elle avait pris tant de précautions pour que sa
petite-fille fût heureuse! Et voilà que les larmes déjà allaient
commencer pour elle; les déceptions, les trahisons, tous les chagrins
qui sont le lot ordinaire des femmes, dont madame de Frémilly avait tant
souffert pour elle-même et dont elle aurait tant voulu préserver celle
qu'elle aimait!

Laurence-Marie-Thérèse de Frémilly, car madame de Frémilly se nommait
Laurence, comme sa petite-fille, dont elle avait été la marraine.
Laurence-Marie-Thérèse de Frémilly avait été une des victimes de
l'amour, une des victimes, trop nombreuses, hélas, de la duplicité et de
l'infidélité des hommes.

Dernière descendante de la famille illustre des l'Oléron-Courlange,
jeune, belle, riche, elle s'était éprise, à seize ans, du baron
André-Constant de Frémilly--il s'appelait Constant!--un des beaux de la
cour de Louis-Philippe, blasé, ruiné, mais un des rois de l'élégance et
qui avait, à cheval, la plus fière tenue qu'eût jamais eue un
gentilhomme à éperon et à cravache.... Elle l'adora, l'épousa malgré
l'opposition de tous les siens, et fut délaissée, trahie pour une
drôlesse dont son mari était l'amant avant son mariage, huit jours après
son union, célébrée en grande pompe, où le roi s'était fait représenter
et à laquelle toute la cour avait assisté.... Elle passa dans les
larmes, dans les affres d'une torturante jalousie les plus belles années
de sa jeunesse et, si elle n'avait pas eu son fils, le baron Henri de
Frémilly, auquel elle consacra désormais son existence, peut-être
eût-elle succombé au chagrin et aux rages silencieuses qui la minaient.

Jamais elle ne devait oublier ces cruelles années passées près de cet
homme qu'elle aimait, malgré tout, qui n'avait pas l'air de savoir même
qu'elle existât et qui allait porter à d'autres des attentions et une
ardeur qu'elle aurait été si heureuse de voir réserver pour elle.

Le baron fut tué en duel--pour une autre!--et quand on le rapporta chez
elle, la poitrine trouée, prêt à rendre le dernier soupir, c'est le nom
d'une autre, d'une rivale, qu'elle recueilli, sur ses lèvres!

Elle vécut dès lors dans la solitude, toute à son fils, et refusa
obstinément, avec une sorte d'horreur, tous les prétendants qui se
présentèrent.

Elle avait aimé une fois. Elle avait été déçue. Elle ne voulait pas
recommencer une aussi cruelle expérience. Elle aurait voulu conserver
son fils dans ses idées, lui inspirer aussi la terreur du mariage, mais
il s'éprit tout jeune d'une jeune fille qu'il ne pouvait qu'épouser et
il supplia sa mère de lui accorder son consentement.

Elle ne résista pas à ses prières.... Et de cette union, qui fut
heureuse, mais courte, naquit Laurence. Puis le baron mourut, suivi de
près dans la tombe par sa jeune femme, et de nouveau madame de Frémilly
resta seule avec Laurence à élever.

Dès qu'elle vit celle-ci en âge de se marier, dès qu'elle s'aperçut
qu'on l'avait remarquée, et que bientôt peut-être on allait chercher à
la lui enlever, l'épouvante entra dans son âme.... Et quand Jacques de
Brécourt se fut déclaré et qu'elle eut appris quelle vie orageuse il
avait menée jusque-là, les plus vives appréhensions l'envahirent.

--C'est tout à fait le baron de Frémilly, pensa-t-elle.... Le sort de
Laurence va être semblable au mien.

Et elle s'efforça de préserver sa petite-fille des poursuites de M. de
Brécourt. Mais c'est en vain qu'on essaye de lutter contre l'amour....
On n'y échappe pas plus, quand il doit s'abattre sur quelqu'un, qu'on
n'échappe au destin et à la foudre ... et bientôt la baronne fut obligée
de s'avouer que Laurence aimait.

Elle surveilla alors plus attentivement Jacques de Brécourt, se rassura
un peu en voyant combien sa passion était profonde et sincère, quels
changements elle avait apportés dans son existence jusque-là vouée au
désordre, et elle avait fini, en présence du chagrin qu'elle voyait
envahir sa petite-fille, et la ronger lentement, par ouvrir à Jacques de
Brécourt les portes de son hôtel.

Peu à peu, la douairière avait été gagnée par la bonne grâce, par la
loyauté de l'amoureux et elle commençait à lui rendre toute sa confiance
quand s'était produite la visite que nous avons racontée.

Alors, tout changea.... La grand'mère fut reprise de toutes ses
craintes.... C'était son sort qui attendait la pauvre Laurence ... sa
petite-fille adorée. Jacques de Brécourt ne valait pas mieux que le
baron de Frémilly, que tous les autres hommes. Il avait joué une comédie
infâme.... Il mentait mieux que les autres, sans doute.... Là était
toute sa supériorité.... Mais il mentait ... et il n'en était que plus
dangereux puisqu'on se laissait tromper par ses apparences de
sincérité.

Toutefois, avant de rompre, la baronne résolut de l'observer encore. Il
devait venir passer la soirée à l'hôtel.... Elle l'étudierait une
dernière fois ... et d'après l'observation qu'elle ferait de son
caractère, de sa duplicité,--elle croyait à sa duplicité,--elle
prendrait une décision, même sans prévenir sa petite-fille ... car elle
voulait préserver celle-ci de l'existence qu'elle avait menée elle-même.

Cette soirée, la dernière qu'il devait passer près de Laurence ... avait
été fatale à Jacques de Brécourt. L'esprit prévenu par la visite qu'elle
avait reçue et persuadée que Jacques de Brécourt les trompait toutes les
deux, sa petite-fille et elle, madame de Frémilly interpréta toutes les
paroles du jeune homme, ses plus chaleureuses protestations et ses plus
sincères serments d'amour éternel, dans un sens qui lui fut défavorable.

Elle se disait:

--Comme il ment bien!

Elle avait fait une ou deux allusions très discrètes à la visite reçue.

Et Brécourt, qui n'avait pas compris, avait eu pour elle l'air de ne pas
vouloir comprendre.

Elle avait été atterrée de tant de perfection dans la dissimulation.

Dès lors, et avant même que Laurence fût sortie, son parti était pris.

Il fallait arracher sa petite-fille aux trahisons, aux duperies, aux
lâchetés basses de cet homme.

Il était plus redoutable peut-être que le baron de Frémilly, car il
était plus perfide et plus habile. C'est du moins ce que pensa la
malheureuse grand'mère, et on a vu ce qui s'ensuivit, comment elle
procéda à l'exécution de l'amour le plus saint, le plus pur et le plus
haut peut-être qui eût germé et se fût développé dans deux coeurs dignes
l'un de l'autre, l'un pur comme la fleur épanouie au premier printemps,
l'autre qu'une flamme de passion avait purifié ainsi qu'un métal souillé
passé dans un feu ardent d'où il sort plus brillant et plus net.

La femme vêtue de noir qui avait joué à madame de Frémilly l'atroce
comédie que nous avons vue, et qui avait brisé peut-être pour toujours
l'idéal bonheur ... le _bonheur violent_, selon l'expression de
Michelet, dont jouissaient Laurence et Jacques, cette femme descendit
lentement l'escalier qui menait au vestibule de l'hôtel.... Là, elle
rencontra un domestique auquel elle demanda, pour dire quelque chose,
son chemin et qui lui ouvrit la porte donnant sur la petite cour
précédant l'hôtel.

Elle traversa, toujours à pas lents, cette petite cour, car elle
marchait comme si elle avait senti sur ses épaules le poids de
l'iniquité qu'elle venait de commettre.

Quand elle fut dehors seulement elle se hâta vers un homme planté tout
droit au coin de la rue et qui semblait l'attendre.

Cet homme, qui n'avait pas d'âge bien défini, était de haute taille,
sans barbe, et avait le visage glabre ... avec de longs cheveux pendant
sur ses épaules. Il avait l'air prétentieux, le regard faux.

--Eh bien? interrogea-t-il.

--L'affaire est dans le sac, dit la femme qui prit tout de suite un air
de désinvolture pour dissimuler les regrets et peut-être les remords qui
avaient assailli son âme.

--Elle a cru?

--Tout.

--Et la photographie?

--Elle l'a gardée.

--Bien.

--Et si elle la lui montre?

--Il croira voir son spectre.

--Quel spectre?

--Le spectre de ta soeur.

--C'est donc lui qui l'a fait mourir?

--Oui.

--Et tu ne me l'avais pas dit!

--J'avais peur que tu ne laissasses échapper quelque mot imprudent....
Comme cela tu n'as pu dire que ce que je t'avais dit de dire.

--Exactement, et mot pour mot.

--C'est ce qu'il fallait.

--Tu le hais donc bien?

--Mortellement.

--C'est un supplice pire que la mort que tu lui infliges en brisant....

--C'est ce qu'il faut, interrompit l'homme aux longs cheveux; et il
ajouta férocement:

--Il ne souffrira jamais assez!

La femme ne répondit pas et suivit en silence l'homme dont elle venait
de servir si utilement la vengeance.



IV


Pour Madame de Frémilly, la partie la plus dure restait à accomplir. Ce
n'était pas de fermer sa porte à l'amoureux Jacques, mais de faire
connaître sa décision à sa petite-fille. Bien qu'elle eût le coeur bon
et compatissant, la douleur des hommes, dont elle avait conservé en son
coeur la méfiance, à la duplicité desquels elle croyait toujours, la
touchait peu. Mais déchirer elle-même, de ses propres mains, le coeur de
son enfant adorée, de l'enfant dont elle aurait voulu, au prix de sa vie
et de tout son sang, assurer l'absolue, la complète félicité, voilà ce
qui lui coûtait, ce qui emplissait à l'avance son âme d'appréhensions et
même d'une sorte de douloureuse terreur. Pourtant il le fallait. Il
était nécessaire que Laurence ne revît plus cet homme.

Elle ne dormit pas, et dès le jour paru, dès que les domestiques furent
éveillés, elle donna ses ordres. Elle fit tout préparer pour partir le
matin même à la première heure.

Elle possédait un château dans le Poitou, un vieux et austère château,
où elle allait quelquefois, à l'entrée de l'automne, passer un mois ou
deux.

Elle allait s'y réfugier avec sa petite-fille.

Là Laurence pourrait, dans la solitude, laisser saigner sa douleur comme
on laisse saigner une plaie ouverte.

Et quand elle crut que la jeune fille devait être éveillée, elle passa
dans sa chambre.

Laurence ouvrit les yeux en entendant pousser sa porte, et ses lèvres
s'épanouirent en un sourire quand elle vit que c'était sa grand'mère qui
entrait.

Mais celle-ci était grave et triste.... Elle ne sourit pas à son enfant,
à cette enfant dont elle se croyait, étant sa grand'mère, deux fois la
mère.

Elle était tout à ce qu'elle venait faire là dans cette chambre, à
l'exécution cruelle à laquelle elle allait procéder, et qui, par avance,
torturait si douloureusement son coeur aimant.

Comme il faisait jour à peine dans la chambre assombrie par les rideaux,
elle alla ouvrir la fenêtre, les persiennes.

Et un rayon pâle de soleil entra dans la pièce, faisant étinceler les
délicats bibelots de la cheminée et mettant de lumineuses taches sur les
vases et les statuettes.

Ce rayon vint frapper Laurence au front et se jouer dans ses boucles
soyeuses et dorées, qu'il rendit presque transparentes.

Comme elle était jolie ainsi, rosée par le sommeil, toute éclairée de la
joie intérieure qui l'inondait!

Mme de Frémilly ne put s'empêcher de le remarquer et son coeur se serra
davantage.

Elle avait des yeux d'un noir bleu, d'une douceur extraordinaire ... le
teint le plus éblouissant qu'il fût possible de rêver pour une fille
d'Eve à qui Dieu semblait avoir départi toutes les perfections.

Mais ce qui avivait encore cette beauté, ce qui en mettait en valeur,
pour parler comme les peintres, toutes ses exquises perfections, c'était
l'amour, le bonheur qui en débordaient et qui l'éclairaient comme une
lumière enfermée dans un globe de cristal, dont elle fait un éclatant
soleil.

Et c'est sur ce bonheur, sur cet amour que la femme qui aimait le mieux
cette enfant allait tout à l'heure porter une main sacrilège et n'en
plus laisser que d'informes débris.

La première pensée de Laurence s'éveillant fut pour l'homme qui était
désormais tout pour elle. La première parole qui sortit de ses lèvres
fut pour parler de lui.

Elle demanda:

--Il est resté tard?

--Non, ma chérie, répondit-elle.

--Qu'aviez-vous donc, grand'mère, à lui dire que je ne dusse pas
entendre, comme si maintenant quelque secret pouvait subsister entre moi
et celui qui bientôt va être mon mari!

Elle répéta ces mots: mon mari! avec une sorte d'adoration et d'extase
qui fit passer un frisson de glace dans toute la chair de la grand'mère.

--Mon Dieu, comme elle l'aime! pensa-t-elle.

Elle ajouta, toujours mentalement:

--Je vais la tuer!

Et elle hésitait à parler. Elle ne savait comment, par quels mots
tendres, assez doux, annoncer le malheur à cette douce enfant, qui ne
vivait, à qui la vie ne souriait que depuis qu'elle aimait.

Laurence, qui avait perdu de bonne heure son père, sa mère, avait eu une
enfance triste.

Toutes ses affections, avant de connaître M. de Brécourt, s'étaient
enroulées comme des lianes fleuries autour de sa grand'mère et s'y
étaient attachées, formant un faisceau odorant et coloré.

Et elle n'avait aimé personne en dehors de sa grand'mère, jusqu'au jour
où Jacques de Brécourt, tout radieux et tout triomphant, était apparu
dans sa vie.

Alors le faisceau s'était dédoublé.

Une partie des lianes affectueuses s'était détachée et enroulée autour
de Jacques sans que madame de Frémilly pût penser cependant qu'elle
était moins aimée.

Elle l'était tout autant en effet, mais la somme d'affection que pouvait
contenir le coeur de Laurence s'était dédoublée et Jacques de Brécourt
n'avait pas eu la plus petite part.

Avant de connaître Jacques, la beauté de Laurence, pourtant déjà
remarquable, avait quelque chose de languissant et de morne.

Il lui manquait l'illumination que l'amour peut donner et qu'il lui
donna en effet, et c'est ce changement, qu'elle avait remarqué, qui
avait fixé madame de Frémilly sur les sentiments de sa petite-fille et
sur l'étendue de ces sentiments.

Et c'est à partir de ce moment, pendant que l'enfant s'épanouissait à
ses côtés, que son visage de grand'mère, que la crainte avait commencé à
assombrir, s'était renfrogné, devenu soudain plus craintif et plus
grave.

On comprend dès lors ce que devait souffrir la pauvre grand'mère au pied
de ce lit sur lequel reposait sans défiance, la joie au coeur, le tendre
agneau si adoré auquel elle allait peut-être porter le coup mortel!

Elle fit un effort, raidit son âme et dit:

--Je vais t'annoncer une nouvelle qui va te surprendre, ma chérie.

--Quoi donc? demanda Laurence qui avait pâli, pressentant elle ne savait
quoi.

Et elle ajouta aussitôt:

--Il s'agit de lui?

--Non, de nous.--Nous allons partir.

--Partir!... s'écria Laurence.

--J'ai donné des ordres pour partir ce matin même pour notre château de
Marconnay.

--Pour Marconnay ... en hiver?

--Oui, ma chérie.

--Et lui?

--C'est pour t'éloigner de lui.

Laurence jeta un cri.

--M'éloigner?

--Oui, ma chérie, te séparer de cet homme qui ne peut plus être ton
mari.

Laurence se dressa sur son lit, livide, d'une pâleur de spectre.

Elle s'écria:

Ai-je bien entendu! Je ne suis pas le jouet d'un rêve, d'un
cauchemar?... C'est bien vous, grand'mère, qui me parlez?

Madame de Frémilly soupira:

--Hélas!

C'est bien vous, poursuivit Laurence, qui me dites qu'il faut
m'éloigner ... me séparer de Jacques?...

--Oui, mon enfant, oui, fit la grand'mère, essayant de saisir dans ses
bras sa petite-fille et de l'envelopper de ses caresses pour que le coup
porté fût moins rude.

Elle ajouta:

--Il faut oublier cet homme.

--Cet homme! murmura Laurence ... comme vous parlez de lui!

Elle demanda:

--Qu'a-t-il donc fait?

--Je ne puis pas te le dire, mon enfant ... pas encore ... mais crois-en
ta grand'mère, ta grand'mère qui t'adore, qui aurait préféré mourir que
de te faire l'ombre d'un chagrin, il n'est pas digne de toi et il faut
l'oublier!

Laurence soupira: L'oublier!

Elle ajouta, violente, ardente:

--Oublie-t-on le soleil quand il vous a échauffé de ses rayons? Est-ce
que la fleur à qui il a donné la couleur et la vie l'oublie?... Est-ce
vous, grand'mère, qui me parlez ainsi?

--Moi, mon enfant, moi qui connais les hommes, qui ai souffert par eux.

--J'aimerais mieux souffrir par Jacques et n'être pas séparée de lui!

--Pourtant, s'il te trompait, s'il ne t'aimait pas.... S'il en aimait
une autre.... Et si tu le voyais?

--J'essaierais de le ramener à moi.

--Mais tu souffrirais cruellement.

--Moins cruellement que si j'en étais séparée.

Et puis, reprit l'enfant, ce n'est pas vrai. Jacques ne peut pas en
aimer une autre. J'ai foi en lui. Je connais son âme, comme il connaît
la mienne. Avouez-moi que c'est pour m'éprouver, grand'mère, ce que vous
venez de me dire, que nous ne partons pas, que nous ne nous éloignons
pas de Jacques.

--Je l'ai chassé! dit madame de Frémilly, impitoyable.

--Jacques!

--Je l'ai chassé de notre maison et il n'y remettra plus les pieds.

En entendant ces cruelles paroles, rendues plus cruelles encore par le
ton dont elles avaient été dites, Laurence poussa un faible cri,
semblable à celui d'une brebis dont un couteau vient d'ouvrir la gorge,
et elle retomba sur son lit, si pâle, les lèvres si décolorées, que
madame de Frémilly la crut morte.

Elle se jeta sur elle en sanglotant et en criant:

--Ma chérie, ma petite-fille.... Je l'ai tuée, je l'ai tuée!...

Elle sonna à tour de bras pour appeler au secours.

Les servantes accoururent de tous les côtés.

Et madame de Frémilly leur cria, affolés:

--Un médecin, vite! vite!

--Mademoiselle est malade?

--Oui, allez!

Mais déjà Laurence avait ouvert les yeux. Une légère rougeur colora ses
joues.... Elle entoura en pleurant le cou de sa grand'mère.

--Ah! grand'mère, grand'mère! gémit-elle. Elle ne pouvait pas dire autre
chose.... Elle ne trouvait pas de mots pour exprimer ce qu'elle
ressentait, pour dire l'intensité de sa douleur.

La grand'mère, qui mêla ses larmes aux siennes, dit:

--Pleure, mon enfant, pleure, ma petite-fille, cela te fera du bien.

--Je l'aime tant! soupira la malheureuse.

--Oui, tu l'aimes beaucoup.

--De toute mon âme.

--Quel malheur! mon Dieu, quel malheur! soupira la pauvre grand'mère.

Laurence dit:

--Je ne le verrai plus?

--Non, il ne faut plus le revoir.

--Qu'a-t-il fait?

--Il te mentait, comme tous les hommes.

--Il me mentait?

--En te disant qu'il t'aimait.

--Oh! non, grand'mère, je ne le croirai jamais.

--C'est une autre femme, dit madame de Frémilly, qu'il aimait.

--Une autre femme?

--Qu'il allait voir en sortant de chez toi, en sortant de te faire des
serments qu'il lui avait déjà faits à elle.

--Oh! grand'mère, je ne croirai jamais cela!

--C'est cette femme qui est venue, que j'ai vue, cette femme aimée de M.
de Brécourt.

--Et si elle vous avait menti, grand'mère?

Pour toute réponse, madame de Frémilly sortit de son sein la
photographie que la visiteuse lui avait remise.

Laurence la fixa un instant de ses yeux hagards, comprit, et tout son
sang sembla se tarir dans ses veines. Elle devint si pâle que sa
grand'mère crut qu'elle allait s'évanouir de nouveau et s'élança pour la
recevoir dans ses bras. Mais Laurence ne perdit pas connaissance, cette
fois.

Elle se raidit, continua à regarder l'image avec une expression
horrifiée. Toute sa foi l'abandonnait, et toutes ses illusions
s'effeuillaient.

On eût dit que son coeur, ouvert à l'amour, au bonheur, s'était refermé
soudain et desséché comme une tendre fleur qu'un vent aride vient de
brûler.

Elle ne croyait plus à rien, puisqu'elle avait été trompée par lui, par
lui qu'elle mettait au-dessus de tous les hommes, à qui elle attribuait
toutes les vertus, dans lequel elle avait eu foi comme en Dieu lui-même.

Elle demanda d'une voix mourante:

--Il aime cette femme?

--Il l'a aimée ... il l'aime peut-être encore ... il allait la
trahir ... l'abandonner pour toi, elle et son enfant.

--Ainsi cet enfant?...

--C'est son fils. C'est leur fils. Tu avais volé à cette femme son
soutien, le père de son enfant.

Laurence n'en entendit pas davantage.

Elle courba le front, ce beau front si resplendissant quand la lumière
de l'amour l'éclairait, et maintenant tout assombri, et elle dit:

--Partons, grand'mère.

--Quand, ma chérie?

--Tout de suite.

--Je vais donner des ordres, dit madame de Frémilly.

Une heure après, elles avaient quitté toutes les deux l'hôtel de la rue
Caumartin.

Et quand M. Mareuil, l'ami de Jacques de Brécourt, qui s'y était
présenté l'après-midi, revint vers celui-ci, qui l'attendait avec une
impatience plus facile à comprendre qu'à exprimer, il ne put que lui
dire ceci:

--Je n'ai vu personne.

--Elles ne t'ont pas reçu?

--Elles sont parties.

--Parties? s'écria Jacques, qui se leva tout blême, effrayant à voir.

--Toutes les deux, dans la matinée, paraît-il.

--Elle l'emmène, fit Brécourt. Elle l'emmène pour que je ne la revoie
plus. Tout est fini. Elle veut nous séparer, nous séparer à jamais!

Et le pauvre garçon se laissa tomber accablé sur un siège près de lui.

Il ajouta:

--Elle l'emmène. Et elle ne m'aime pas, elle, puisqu'elle l'a suivie ...
puisqu'elle a obéi sans résistance, sans m'avoir averti, sans un mot,
sans rien. Hier, elle ne m'a rien laissé soupçonner ... et pourtant elle
savait, elle devait savoir. Que s'est-il passé?

--Je ne sais rien de plus, dit Mareuil. Elles sont parties brusquement.
Personne ne s'y attendait.

--Elle est partie et je reste là, ignorant tout, sans qu'on m'ait
expliqué....

Il demanda:

--On ne sait pas où elles sont allées?

--Dans un de leurs châteaux, en Poitou.

--A Marconnay.... Ah! je les poursuivrai jusque-là et je saurai pourquoi
elles m'ont abandonné.

--Les femmes sont changeantes, dit le sceptique Mareuil.... Peut-être ne
t'aime-t-on plus.

--Peut-être, fit Jacques de Brécourt assombri.

--Et alors, dit son ami, tout ce que tu feras....

--C'est possible, en effet, qu'elle ne m'aime plus, murmura Brécourt, et
alors je n'aurai plus qu'à mourir!

Il cessa de parler et resta abîmé dans ses réflexions, plus sombres et
plus menaçantes que les plus sinistres ciels d'orage.

Il en sortit quelques instants après pour dire:

--Oh! si elle en aimait un autre!

--Eh bien? interrogea Mareuil.

--Je le tuerais! fit Jacques avec violence.

--Tu deviens tragique, dit Mareuil, comme un amant de mélodrame.

--C'est peut-être que jamais amant de mélodrame n'a aimé une femme comme
j'aime Laurence.

--Bah! tu feras comme les autres, tu te consoleras, et dans un an tu n'y
penseras plus.

--Non, dit Jacques, car je serai mort.

--Tu es sinistre, fit Mareuil.... Viens avec moi au tir, cela te
distraira.... Il y a une poule.... Tu tirais bien autrefois. Tires-tu
toujours?

--Je ne sais pas. Je vais partir.

--Où?

--Là-bas.

--A Marconnay?

--Oui. Je veux en avoir le coeur net. Je la verrai. Elle
m'expliquera....

--On ne te recevra pas.

--Je pénétrerai de force jusqu'à elle.

--Une escalade?

--S'il le faut. Elle ne peut pas me laisser ainsi, après les serments
qu'elle m'a faits, les rêves qu'elle m'a laissé entrevoir. Il faut que
je sache ce qui l'a changée, pourquoi, à la veille même de notre
mariage, on me chasse de chez elle sans raison; car on m'a chassé,
Mareuil, chassé, comme si j'avais commis quelque acte indigne. Je ne
puis pas supporter un tel affront, si je pouvais à la rigueur me
consoler de mon amour perdu; mais je ne m'en consolerai pas et cela
m'est plus sensible, hélas! que l'affront subi. Mais qu'ai-je fait? Qui
a pu éteindre en son coeur la flamme dont elle brûlait pour moi et dont
elle semblait heureuse de brûler, elle me l'a dit! Je ne la soupçonne
pas, je n'y comprends rien. Mon esprit se perd. Et je ne vois, je ne
comprends qu'une chose, c'est que je ne puis rester ainsi dans cette
incertitude, dans ces tortures, et que j'irais chercher, fût-ce au fond
des enfers, le mot de cette énigme!

--Je n'essaierai pas de te retenir, dit Mareuil; je conçois ton état
d'âme, bien que je le trouve un peu exagéré; mais quand on aime!...

--Je vais prendre le train, ce soir, déclara Jacques, et demain, je
l'espère, je serai fixé.



V


Jacques de Brécourt ne devait être fixé ni le lendemain, ni les jours
suivants. Mais avant de raconter ce qui se passa au château de
Marconnay, nous allons suivre d'autres personnages dont le rôle, encore
obscur, devait avoir sur la suite de cette histoire de si tragiques
conséquences.

La visiteuse mystérieuse de madame de Frémilly s'était éloignée avec
l'homme qu'elle avait rejoint, et avec qui elle avait eu le court
entretien que nous avons reproduit, du côté de Montmartre. Elle avait
pris la place de la Trinité, monté la rue Blanche et suivi le boulevard
extérieur jusqu'à l'entrée du passage de l'Elysée-des-Beaux-Arts, ruelle
étroite, obscure même en plein jour, et où la bise sifflait, l'hiver,
lamentablement. Elle était, nous l'avons dit, entièrement vêtue de noir,
l'air humble et assez convenable, la figure souffreteuse et triste. Elle
ne parlait plus. Elle marchait docilement aux côtés de son compagnon,
qui, satisfait sans doute de la réussite de son odieuse machination,
portait haut la tête et avait l'air de s'offrir à l'admiration de tous
les passants. C'était un homme encore jeune et de visage déjà flétri,
portant de longs cheveux et dont la mise annonçait une détresse cachée.
Il était vêtu, en effet, d'un paletot dont l'étoffe était abominablement
râpée aux coutures et dont le col était orné d'une fourrure bon marché
et usée où le cuir apparaissait par endroits. Il était coiffé d'un
chapeau de feutre à larges ailes, décoloré par les pluies, ce qui ne
l'empêchait pas d'avoir la démarche hautaine de l'homme qui se croit le
point de mire de tous les regards. Son nom était aussi prétentieux que
toute sa personne, il se nommait Régulus Boulard et était
aide-préparateur chez un grand photographe du boulevard. Sa compagne
s'appelait Noémie Dartel.

A l'entrée du passage, Régulus demanda à Noémie:

--Tu as pris la clef?

--Oui.

--Et tu l'as enfermé?

--Le petit? A double tour.

--Et qu'est-ce qu'il a dit?

--Il pleurait.

--Il geint toujours.

--Dame! il s'ennuie, cet enfant, à ne pas sortir.

--Tu ne voudrais pourtant pas que je le ballade sur les boulevards.

--Non, mais de temps en temps on pourrait lui faire prendre l'air.

--Pour lui donner des goûts de vagabondage. Non non, laisse-moi
l'élever. Je sais ce qu'il faut aux enfants. Et j'en ferai un homme!

--Son pauvre père, gémit Noémie, qui l'aimait tant!

--Pourquoi l'a-t-il abandonné?

--Ce n'est pas lui qui l'a abandonné, c'est moi qui l'ai emmené.

--Oui, à la suite de vos histoires. Je n'ai pas à y mettre le nez, mais
pour le moment, c'est moi qui nourris le gosse, et c'est bien le moins
que je l'élève à ma façon.

--Je ne dis rien, mon ami.

--Mais si; à t'entendre, on croirait que je martyrise ce petit. Fais-moi
passer tout de suite pour un bourreau d'enfant.

Noémie ne répondit pas. Elle savait trop ce qu'elle devait penser des
tendresses de l'homme auquel elle avait associé sa vie.

Du reste, le couple était arrivé devant l'hôtel meublé où il occupait un
logement plus que modeste situé sous les toits.

Il s'engagea dans un escalier étroit qui restait noir, même en plein
jour, et si froid qu'en mettant le pied sur les premières marches,
Régulus et Noémie sentirent un frisson parcourir leur corps.

On eût dit qu'ils pénétraient dans l'humidité glacée d'une cave.

Ils hâtèrent le pas et montèrent jusqu'au cinquième sans rencontrer
personne.

Comme ils arrivaient devant leur porte, ils perçurent de lointains et
faibles gémissements.

Régulus se tourna vers sa compagne, l'air farouche.

--Il gémit encore?

Noémie avait pâli.

--Oui, dit-elle, je crois qu'il pleure toujours.

--Attends, dit le préparateur, je vais sécher ses larmes, passe-moi la
clef!

--Je t'en prie, fit la femme en joignant les mains, ne le bats pas! J'ai
fait tout ce que tu as voulu.

--Quoi donc?

--Cette démarche. Et je t'assure qu'elle m'a coûté; je savais que je
commettais une infamie! Et si ce n'avait pas été pour mon enfant....

--Eh bien?

--Je ne t'aurais pas obéi.

--J'aurais voulu voir ça! fit Régulus menaçant.

Et il introduisit la clef dans la serrure.

Au bruit fait à la porte, les plaintes avaient cessé brusquement.

Noémie dit aussitôt:

--Tu vois, il ne pleure plus.

--Parce qu'il m'a entendu.

Il pénétra dans une pièce pauvrement meublée, aux tentures fanées et
usées.

Il traversa vivement pour aller vers une porte percée au fond de cette
pièce, et qu'il ouvrit avec une autre clef que Noémie lui avait donnée.

Et alors un spectacle lamentable frappa les regards du misérable et de
sa compagne.

Sur une sorte de grabat aux couvertures pourries de crasse et de saleté,
un enfant était étendu, amaigri et décharné comme un petit squelette.

Il pouvait avoir de quatre à cinq ans.

Les traits étaient délicats et fins.

En voyant la porte s'ouvrir, il s'était mis à trembler de froid et de
peur.

L'air était glacial dans la pièce étroite, qui ne prenait jour que par
une petite lucarne donnant sur le mur de la maison voisine, et il y
faisait constamment nuit.

--Ah! s'écria-t-il, tu gémis, quand nous ne sommes pas là, pour attirer
l'attention des voisins! Attends, je vais, moi, te faire pleurer pour
quelque chose!

Il leva le fouet.

Noémie arrêta son mouvement.

--Je t'en supplie!

Puis, s'adressant à l'enfant:

--N'est-ce pas, Daly, tu ne le feras plus, tu ne pleureras plus?
Pourquoi pleurais-tu?

--J'ai peur, maman, quand je suis seul.

--Mais, mon enfant, je ne puis pas passer ma vie à te garder. Il faut
que je travaille, que je sorte.

--Pourquoi ne m'emmènes-tu pas avec toi?

--Parce que ce n'est pas possible, mon pauvre petit.

--En voilà assez! fit brusquement le préparateur. Pas tant
d'explications!

Et, cinglant d'un coup sec le visage de l'enfant:

--Voilà, fit-il, pour t'apprendre à être sage une autre fois.

Le petit poussa des cris affreux.

Dans la pénombre, la mère aperçut sur le visage pâle de légères taches
rouges.

C'était du sang.

Elle devint folle.

--Misérable! hurla-t-elle, en se tournant vers Régulus.... Tu veux donc
me le tuer? Et pourtant, tu sais ce que tu m'avais promis. Mais je vois
maintenait ce que vaut ta parole. Et je ne te céderai plus, je ne
servirai plus tes basses rancunes.

Le préparateur haussa les épaules.

--Tais ton bec, fit-il rudement.

Et il leva de nouveau son fouet.

--Tu me frapperais, moi aussi?

--Je me gênerais.

--Lâche! frapper une femme et un enfant!

--Assez, hurla Régulus, assez!

Et son regard devint si féroce que Noémie ne répliqua plus.

Elle prit son enfant dans ses bras et s'efforça de le consoler.

Régulus passa dans l'autre pièce.

Il jeta sur un meuble son large chapeau.

Et il passa, d'un geste prétentieux, et qui lui était habituel, sa main
dans son épaisse et longue chevelure.

Puis il dit d'un ton rude:

--Tu ferais mieux d'allumer le feu que de passer ton temps à des
jérémiades. J'ai faim, moi, et rien n'est prêt!

--Il faut bien, dit la mère, que je panse mon fils.

--Qu'est-ce qu'il a?

--Il saigne.

--Quelque écorchure! La belle affaire!

--Ah! fit la mère, tu n'as pas de coeur!

--Pourquoi en aurais-je?... Pour souffrir?... Ah! ça m'aurait fait une
belle jambe avec la vie que le sort m'a faite. Une vie de chien passée à
traîner la misère, où rien ne m'a réussi, où tout m'a claqué dans la
main, la fortune, le bonheur. Le bonheur! J'étais né pour être heureux,
mais il y a un homme qui a été comme mon mauvais génie, c'est ce
Brécourt dont j'ai essayé de me venger. Depuis que j'ai l'âge de raison,
je suis jaloux de lui, je l'ai trouvé constamment sur mes pas,
réussissant où j'échouais, me souillant pour ainsi dire au nez et à la
barbe tout ce qui pouvait m'arriver d'heureux.

Il rejeta ses cheveux en arrière, fit une pause, et se campant devant
Noémie qui venait d'entrer dans la pièce, tenant son enfant dans les
bras:

--Ah! tu veux, savoir pourquoi je t'ai envoyée là-bas! Pourquoi je t'ai
fait faire ce que tu considères comme une infamie? Je vais te le dire,
je vais te dire pourquoi je hais ce Brécourt, et pourquoi j'ai voulu, à
mon tour, lui faire du mal. Cela a commencé au collège d'abord. Il était
riche, j'étais pauvre. Il était bien habillé, j'avais presque des
haillons dont j'étais honteux devant les autres. Tu n'as pas connu, toi,
ces humiliations d'être élevé dans un milieu au-dessus de la position
qu'on peut occuper, et où tout vous humilie. Mon père, un pauvre
littérateur, mort en laissant des dettes, avait obtenu pour moi une
bourse et j'étais élevé dans ce collège où tous les autre payaient, et
c'était moi qui essuyais, sans pouvoir me plaindre, toutes les
rebuffades et toutes les mauvaises humeurs des pions et de mes
camarades plus fortunés. Si j'essayais de me révolter, tout le monde me
tombait dessus. J'étais le souffre-douleur, la bête puante, que tout le
monde repoussait. Je ne travaillais pas. A quoi bon! Je passais mon
temps à ronger mon frein, à méditer des revanches sournoises contre mes
maîtres et contre mes camarades. Un de ceux-ci surtout me tirait l'oeil,
me faisait changer le sang en bile envieuse. C'était Brécourt. Beau,
riche, fort, choyé de tous, sa vie m'apparaissait aussi radieuse, aussi
joyeuse que la mienne était obscure et triste. Il ne me parlait jamais
et semblait m'ignorer. Mais j'étais sûr que si je formais un souhait, un
désir, Brécourt était là, pour me souffler ce que je souhaitais et ce
que je désirais.

Après le collège, je le perdis de vue. Puis, un jour, ayant besoin de
capitaux pour monter une affaire que je croyais appelée à un grand
avenir, je songeai à lui. Il était riche. Il pourrait peut-être me
prendre quelques actions.

Je me dirigeai vers l'hôtel qu'il habitait en ce moment avec sa mère
dans l'avenue des Champs-Elysées. Je fus reçu par un domestique en
culotte qui me demanda dédaigneusement mon nom après m'avoir dit qu'il
ne savait pas si M. Jacques était là.

--M. Jacques--Brécourt se nommait Jacques--menait déjà, au sortir à
peine du collège, ce qu'on appelle la haute vie.

Il avait équipages, chevaux de selle, des maîtresses que l'on citait. Il
faisait courir. Bref, il jetait l'or par les fenêtres.

Mais me recevrait-il? Se souviendrait-il de moi? J'en doutais.

Le domestique revint, et, à mon grand étonnement, me dit que M. Jacques
m'attendait.

Il me fit traverser plusieurs salons, tous plus luxueux les uns que les
autres, et m'introduisit dans une petite pièce, une sorte de fumoir,
décorée de têtes de cerf, d'attributs de chasse, et autres babioles, où
il me dit d'attendre.

Je m'assis sur un grand fauteuil en cuir de Cordoue et Jacques de
Brécourt parut presque aussitôt dans un élégant déshabillé du matin, la
cigarette à la bouche.

Il me fit asseoir, m'offrit un cigare, dit qu'il se rappelait
parfaitement le temps passé ensemble au bahut et me demanda ce que je
désirais.

Je lui expliquai aussi clairement que je le pus, car je me sentais un
peu mal à l'aise avec ma mise inélégante dans ce milieu si luxueux. Je
lui expliquai, dis-je, aussi clairement que je le pus, ce que je voulais
de lui.

Il m'écouta distraitement.

Et quand j'eus terminé, il me dit:

--Je ne m'occupe pas d'affaires et je n'ai aucune envie de m'en occuper.
Mais comme je ne veux pas que vous soyez venu pour rien....

Il tira de sa poche un billet de cinq cents francs et me le tendit.

Le rouge de la honte me monta au front.

Je vis dans cette offre humiliante une insulte qui n'était peut-être pas
dans la pensée de mon ancien camarade.

Et je repoussais le billet en disant:

--Mais je ne demande pas l'aumône.

Et je partis.

Je n'avais pas fait dix pas que je regrettai mon geste et surtout le
billet. Mais plus mes regrets étaient cuisants, plus saignante était la
blessure faite à mon amour-propre.

Je sortis, le coeur ulcéré, en jurant de me venger.

Me venger! Comment? comment atteindre un homme que sa position, sa
fortune mettaient si fort au-dessus de moi?

Je rongeai mon frein et n'y songeai plus.

Mon affaire tomba à l'eau. Je fus obligé, pour vivre, de chercher
quelque travail à faire. J'entrai chez un copiste, et c'est à ce
moment-là que je connus ta soeur.

Régulus s'arrêta. Il avait parlé âprement, avec une sorte de rage
concentrée qui avait remué et ramené à la surface toute la rancune
amassée en lui et qui y formait comme une lie d'amertume. Il était
épuisé.

Il passa la main sur son front.

--Cette fois, poursuivit-il ensuite, ce fut le comble. La goutte d'eau
qui fait déborder le vase allait tomber dans la coupe.

Il resta un moment silencieux comme pour recueillir ses pensées. Noémie,
son enfant sur les genoux, l'écoutait avec une sorte d'épouvante,
frissonnant sur le bord de l'abîme de cette âme qui s'ouvrait ainsi
devant elle.

Il reprit avec une nouvelle violence:

--Oui, la coupe devait déborder, et elle déborda!

C'est à cette époque que je rencontrai Aurore.

--Ma soeur?

--Oui. Tu venais de partir, toi, pour l'Amérique. Aurore vivait seule
avec sa mère. Elle travaillait chez une grande fleuriste du boulevard,
où je l'avais aperçue en passant. Elle était plus fraîche que les fleurs
qu'elle vendait, et son teint était plus éclatant. J'en devins fou. Je
connaissais ta mère. Je lui parlai. Elle ne demandait pas mieux que de
me voir épouser sa fille. Mais il fallait le consentement d'Aurore et
dès les premiers mots que je lui dis elle souffla sur mes espérances et
les éteignit. Elle ne m'aimait pas. Elle ne m'aimerait jamais. Son coeur
était pris déjà. Et sais-tu qui elle aimait? s'écria Régulus en
interrogeant avec force la pauvre et nonchalante Noémie.

--Comment le saurais-je? murmura celle-ci qui berçait les douleurs de
son fils.

--Elle aimait cet homme! fit avec un éclat de voix, qui fit résonner les
vitres de la misérable pièce, l'aide-préparateur de photographie.

Noémie, qui ne pensait plus à M. de Brécourt, demanda:

--Quel homme?

--Jacques de Brécourt.

--Ma soeur?

--Ta soeur. Où l'avait-elle vu? Lui avait-elle parlé seulement? Avait-il
seulement, lui, fait attention à elle? Je l'ignorais. Mais elle, elle en
était folle. Elle en avait perdu l'appétit et le sommeil. Elle ne voyait
que lui, ne pensait qu'à lui, et cela sans espoir! Car elle ne songeait
pas à devenir sa maîtresse, et peut-être, lui, n'aurait-il pas voulu
d'elle! Mais c'était comme un fait exprès. Je retrouvais ce misérable
sur mon chemin et me prenant le seul bien qui peut-être eût changé ma
destinée et fait un heureux du damné que je suis devenu!

Il s'arrêta encore.

Il allait et venait de long en large dans l'étroite pièce, misérablement
meublée, avec des mouvements de bras et de cheveux qui voulaient être
tragiques, mais qui frisaient souvent le ridicule.

Puis il continua, en scandant ses mots:

--Cet homme, que je haïssais déjà, que j'avais toujours envié, me volait
mon amour, mon bonheur, me réduisait, malgré lui, c'est vrai, à
l'abandon et au désespoir. Mais je ne lui en voulais pas moins, et si
j'avais pu, à ce moment, l'anéantir.... Mais je ne pouvais même pas le
provoquer, me poser en rival. C'était une célébrité de salles d'armes,
et je savais que souvent il avait, comme tireur, gagné des prix dans les
matches au pistolet. Or, je n'avais jamais tenu une épée, je n'avais eu
ni le temps ni le moyen d'apprendre les armes. Il m'aurait embroché
comme une mauviette ou massacré comme un lapin. Je dus me borner à
ronger mon frein, à essayer de détourner de lui la pensée d'Aurore.
J'aurais plutôt détourné un fleuve de son courant ou arrêté le soleil.
Et je n'avais réussi, en essayant de briser son idole, qu'à changer
l'indifférence d'Aurore pour moi en une véritable haine.

Elle me haïssait de l'aimer. Elle me haïssait de détester l'autre.

Et pourtant, je le sus à ce moment, lui, ne l'aimait, point, ne l'avait
peut-être jamais remarquée. Il l'ignorait. Mais Aurore n'en était que
mieux possédée.

Enfin, un jour--on t'a raconté cette histoire, sans t'en faire connaître
les causes, sans doute--Aurore ne rentra pas chez elle le soir.

Sa mère passa la nuit dans une angoisse sans nom, et, dès le lever du
jour, elle vint me faire part de son malheur.

--Elle est allée retrouver cet homme, dis-je aussitôt, car je ne pouvais
pas penser autre chose.

Et j'ajoutai, avec un sentiment d'amertume et de jalousie qui déborda
malgré moi:

--Elle est sa maîtresse. Elle a préféré le déshonneur à l'amour d'un
honnête homme!

Madame Dartel pleurait et murmurait, sans pouvoir dire autre chose:

--Je n'aurais pas cru ça d'elle. C'était une honnête fille. L'autre, je
ne dis pas.

--C'est de toi, fit Régulus en s'interrompant, qu'elle parlait.

--Oui, je sais, dit Noémie, elle ne m'aimait guère et n'avait pas
beaucoup d'estime pour moi.

--Mais, reprit le préparateur, ce n'était pas ce que nous croyions.
Aurore n'était pas coupable. Elle s'était noyée, noyée du désespoir de
n'être pas aimée. On avait retrouvé son corps dans la Seine, sous un
bateau de blanchisseur. Et des sergents de ville, au moment où nous
méditions de nous rendre chez M. de Brécourt pour lui redemander celle
qu'il avait perdue, des sergents de ville, dis-je, vinrent nous en
prévenir.

Ta mère était habillée, prête à partir.

Une idée de vengeance me passa par l'esprit.

--Il faut, lui dis-je, aller quand même chez cet homme.

--Pourquoi faire?

--Pour lui dire de venir contempler sa victime. Ce sera son châtiment!

Ta mère hésitait.

--Je l'entraînai presque malgré elle jusque dans l'hôtel de Jacques de
Brécourt, qu'elle emplit de ses gémissements et de ses pleurs.

Au bruit que nous faisions tous les deux, car madame Dartel larmoyait et
moi je bousculais les domestiques qui ne voulaient pas nous laisser
passer, une porte s'ouvrit et Jacques de Brécourt parut.

Il fut très étonné en nous voyant.

Il ne connaissait pas madame Dartel.

Il ne connaissait pas sa fille, comme je m'en convainquis à ce moment,
et il nous regardait tour à tour, d'un air ahuri, cette dame en noir
pauvrement mise et qui pleurait, et moi, son ancien camarade qu'il
n'avait pas revu depuis le jour où je lui avais jeté pour ainsi dire à
la figure le billet de banque qu'il m'offrait.

Et il demanda, sans cacher sa surprise:

--Qu'est-ce qu'il y a?

Puis s'adressant à madame Dartel:

--Que voulez-vous, madame?

Celle-ci, qui avait senti, en apercevant celui qu'elle prenait pour le
séducteur de son enfant, tout son chagrin et toute sa colère lui
revenir, répondit durement:

--Je veux ma fille!

Jacques eut un sursaut.

--Votre fille?

--Ma fille que vous avez tuée, misérable!

Jacques regardait cette femme comme il eût regardé une folle.

Il croyait sans doute qu'elle l'était.

Je pensai que je devais intervenir.

Et je lui dis:

--La fille de cette malheureuse s'est noyée.

--Eh bien?

--Elle est folle de douleur! Il faut lui pardonner.

--Mais, fit mon ancien camarade, dont ces paroles n'avaient fait que
redoubler l'étonnement, que puis-je à cela?

--Cette jeune fille, expliquai-je, vous aimait.

--Moi!

--Vous.... Aurore Dartel.

--Je n'ai jamais, dit-il, connu personne de ce nom-là.

Et c'était vrai.

Jamais il n'avait vu même la malheureuse.

Je lui dis qui elle était, où elle travaillait.

Il ne la connaissait pas.

Il allait peut-être s'apitoyer sur le sort de cette petite, morte
d'amour pour lui sans qu'il le sût.

Mais j'entraînai madame Dartel et nous allâmes à la Morgue réclamer le
corps d'Aurore.

Je n'essayerai pas de décrire l'impression que je ressentis quand je vis
cette malheureuse, hier encore si rayonnante de jeunesse et de beauté,
et que j'avais tant aimée, le corps tuméfié, les lèvres couleur des
violettes de la mort.... Je me jetai sur ces pauvres restes décolorés et
boursouflés avec des gémissements et des sanglots qui auraient touché
le coeur le plus barbare, et je m'écriai, pensant à celui qui était
l'auteur, fût-ce involontaire, de cette mort, à celui qui me l'avait
prise, comme il m'avait pris tout ce que j'avais désiré.

--Ah! tu me paieras cher cette mort!

Et à partir de ce moment, je cherchai quelle vengeance je pourrais
exercer contre cet homme, qui m'avait été déjà si funeste et qui devait
me poursuivre, pensais-je, jusqu'à la mort.

Je n'avais rien trouvé, quand j'appris par les journaux le prochain
mariage de Jacques de Brécourt et de mademoiselle de Frémilly, mariage
d'amour, disait-on.

Il y avait alors plusieurs années que j'avais perdu Jacques de vue.

Je ne suivais plus sa vie, car je voulais l'oublier.

La nouvelle que je venais de lire raviva toute ma haine, tous mes désirs
de vengeance que je croyais éteints, mais qui n'étaient qu'assoupis.

Je ne l'avais pas revu.

Il m'avait oublié, lui, sans doute, depuis longtemps, quand il vint se
faire photographier dans la maison où je suis employé.

Me reconnut-il? Je n'en sais rien, mais il n'eut pas l'air de me voir,
et ce dédain accentua encore mon ressentiment.

Tu sais le reste, comment je fabriquai cette photographie.

--Et comment, dit Noémie sourdement, tu m'associas à cette infamie, à
laquelle j'ai eu la faiblesse de me prêter.

--Le regrettes-tu?

--Oui, car il me semble que cela me portera malheur, nous portera
malheur peut-être à tous les deux.

--Cela ne nous porterait malheur, dit Régulus, que si ça ne réussissait
pas, et même si je réussissais, si je tuais son amour comme il a tué le
mien, ce ne serait pas fini!

Et il eut, en prononçant ces paroles, un regard si effrayant de menace
et de haine, que la tremblante Noémie tressaillit de tout son corps et
le regarda avec des yeux blancs de terreur.



VI


Dans le wagon-coupé que madame de Frémilly avait loué pour elle et pour
sa petite-fille, Laurence, qui regardait par la portière disparaître
dans le lointain les dernières maisons hautes et grises appartenant à la
mer de constructions qui est Paris, Laurence, les yeux gros d'un chagrin
à grand'peine contenu, laissa échapper tout à coup le torrent de ses
pleurs.

La grand'mère, qui regardait dehors, toute rêveuse, se précipita vers sa
petite-fille, la seule joie désormais de ses vieilles années.

Et avec une expression de tendresse où se voyait la plus sincère, la
plus ardente affection:

--Tu pleures, ma chérie? Qu'as-tu?

--Je ne le verrai plus! se contenta de répondre la plaintive Laurence.

Et elle ajouta, avec un redoublement de sanglots:

--Plus jamais!

Madame de Frémilly la prit dans ses bras, serra sur son coeur la tête
adorée de l'enfant, si jolie ... et sur laquelle les larmes mettaient
une rosée, comme une belle fleur épanouie à l'aube.

Et elle murmura doucement à son oreille:

--Tu m'en veux? Et je t'ai fait de la peine ... beaucoup de peine?

La douairière ajouta:

--C'était pour ton bien, ma chérie.

--Oui, dit Laurence, je le sais, et je ne t'en veux pas, mais cela ne
m'empêche pas de souffrir.

--Et tu souffres?

--Beaucoup, autant qu'on peut souffrir.

--Pauvre mignonne! fit la grand'mère, violemment émue.

--Pourtant, dit-elle ensuite, tu aurais souffert davantage, ma pauvre
enfant, si tu avais été trahie après....

--Peut-être ne m'aurait-il pas trahie....

--Qui trahit avant trahit après, mon enfant ... quand on a l'habitude de
la trahison ... c'est comme lorsqu'on a l'habitude de l'ivresse ... qui
a bu boira.... qui a trahi, trahira. Crois en l'expérience d'une femme
qui a passé par là, ma chérie, et qui sait ce que l'on souffre d'être
trahie ... qui a vu ses plus belles années assombries, empoisonnées par
les mensonges et les perfidies de l'être en lequel elle avait eu la
faiblesse de croire, et qu'elle eut longtemps, même après ses
tromperies, la folie d'aimer.... D'ailleurs, tu aurais commis une
mauvaise action, mon enfant, en arrachant cet homme à une femme à qui il
a fait sans doute des promesses, qui lui a peut-être voué sa vie, et à
un enfant qui tient de lui l'existence et à qui il doit, lui, son
affection et ses soins....

A ces paroles, qui lui rappelaient toute l'horreur des révélations
faites, Laurence fit un geste comme pour écarter d'elle une vision trop
funeste, et elle dit:

--Oui, grand'mère, ne parlons plus de cela, ni de lui. Je t'aime!

Et, d'un mouvement charmant, plein de confiante affection, elle se jeta
dans les bras de sa grand'mère, qui se refermèrent sur elle, tout
frémissants de tendresse.

--Plus tard, dit madame de Frémilly, quand tu connaîtras mieux la vie,
tu me remercieras, tu me remercieras comme l'opéré remercie le
chirurgien qui lui a déchiré la chair pour lui conserver l'existence.

--C'est mon coeur que vous avez déchiré, grand'mère, fit la pauvre
fille, et, je ne sais pas si je ne mourrai pas de cette blessure!

--Non, ma chérie, non, s'écria madame de Frémilly, tu ne mourras pas,
car je suis-là, moi, pour te soigner.... Je suis là pour te consoler et
t'aimer.

--Si je ne t'avais pas, grand'mère, dit Laurence en laissant tomber sur
le sein de le douairière sa tête languissante, je serais morte déjà!

--Et je ne veux pas que tu meures, moi. Je veux que tu sois heureuse,
que tu sois belle, que tu sois enviée; il y a sur la terre d'autres
hommes qui t'aimeront, d'autres amours qui ne tromperont pas et te
seront fidèles.

Laurence secoua la tête mélancoliquement.

--Moi, dit-elle, je n'aimerai plus, personne.

Elle ajouta avec un sentiment d'amertume inexprimable:

--Ma vie est finie désormais.... Je resterai là-bas où je vais ... dans
la solitude où vous me conduisez ... et j'y vivrai parmi les paysans et
les bêtes ... on ne verra plus dans le monde mademoiselle Laurence de
Frémilly....

La grand'mère sourit légèrement.

--Il n'est si grand chagrin que le temps n'efface, murmura-t-elle.

--Le mien, dit Laurence, ne s'en ira jamais!

Madame de Frémilly n'insista pas.

Elle savait qu'en effet telle devait être a cette heure la pensée de
Laurence, et elle n'essaya pas de la combattre,--ce qui eût été bien
inutile.

Elles ne parlèrent plus. Et elles regardaient par la portière le paysage
qui semblait danser autour d'elles.

Il n'y avait plus de maisons.

A perte de vue la campagne, couverte de neige, était blanche, d'une
blancheur immaculée, éblouissante. Seules, des volées de corbeaux
s'abattant sur les arbres chargés de frimas ou sur les labours
fraîchement ensemencés, mettaient sur cette blancheur uniforme des
taches d'un noir violent.

Au-dessus, le ciel était d'un gris sale, comme ouaté, d'une uniformité
de ton monotone, sauf au midi, où montait un large globe rouge, couleur
de sang, sans rayons, et qui était le soleil.

Autour de lui, le gris du ciel était plus clair et comme perlé.

Un lourd silence, troublé seulement par les bruits divers du rapide qui
passait,--grondement sourd et régulier, fracas éclatant sous les
passerelles et coups de sifflet stridents par intervalles,--pesait sur
la campagne solitaire et comme figée par le froid.

Au passage du train, des oiseaux, dérangés par le bruit dans leur repos,
se levaient de la branche sur laquelle ils étaient perchés et volaient,
d'une aile engourdie et pesante, sur un arbre plus loin, en soulevant,
du vent de leurs plumes, des petits nuages légers de poudre blanche.

Le train filait de sa grande allure régulière, brûlant avec bruit les
petites stations, s'arrêtant à peine quelques minutes de loin en loin,
pour repartir avec une nouvelle furie et des rugissements plus
formidables.

Quand il passait sur la Loire, entre les poutrelles de fer des ponts, ou
entre les rangées d'arbres qui bordaient le fleuve, le tapage était
infernal, comme si tout s'était brisé autour de lui.

Le rapide entra à trois heures dans la gare de Poitiers. Madame de
Frémilly et Laurence devaient s y arrêter pour prendre un autre train
menant à Lusignan. De Lusignan elles avaient ensuite un trajet de près
de trois lieues à faire en voiture pour arriver au château de Marconnay,
où elles n'entreraient qu'à la nuit pleine. Madame de Frémilly avait
envoyé une dépêche au gardien de la propriété, un nommé Auguste Dionnet,
qui devait les attendre à la gare de Lusignan, avec une voiture. Le
froid devenait de plus en plus vif. Le vent s'était levé et tordait la
cime des arbres chargés de frimas qui se redressaient en criant.

Le coupé qui était venu chercher les deux voyageuses, attelé d'un lourd
cheval, marchait, lentement sur les routes devenues glissantes et ne
traversa le bourg de Sanxay, distant du château de Marconnay de trois
kilomètres environ, qu'à la nuit close.

Le bourg, enseveli sous la neige, était déjà désert à cette heure, mais
de nombreuses lumières brillaient aux fenêtres, derrière les vitres
guillochées de givre.

Quelques chiens hurlèrent au passage de l'équipage, mais aucune porte ne
s'ouvrit et la voiture passa sans être remarquée.

Elle avait dû traverser tout le bourg, et prendre ensuite, pour aller
jusqu'au château, un chemin de traverse ... labouré d'ornières, où l'on
était horriblement secoué.

L'aspect de la campagne dans la nuit, dont l'obscurité était tempérée
par l'éclat de la neige, était effroyablement triste, avec les
gémissements plaintifs du vent dans les arbres, les cris lointains des
chiens ou des oiseaux de nuit.

Laurence se sentait le coeur étrangement serré.... De plus, tout son
corps était glacé et elle tremblait affreusement. C'était donc là,
pensait-elle, en regardant par la vitre gelée, qu'elle allait vivre,
dans ce froid, dans cette ombre, dans cette solitude, loin de lui, loin
de tout, loin des lumières et de la vie, loin de lui surtout, de lui, en
l'amour de qui elle avait cru, de lui dont la pensée l'avait fait vivre
pendant des mois d'une vie intense, fiévreuse, d'une vie d'aspirations
et de joie, exaltée et lumineuse, et qu'elle ne connaîtrait plus, car
elle n'aimerait plus ... et l'amour, dont elle allait s'efforcer
d'éteindre en elle la flamme, sans y parvenir peut-être, l'amour ne se
rallumerait plus en elle, pour un autre, elle le sentait bien, car elle
avait un de ces coeurs qui aiment une fois, et pour la vie....

Elle ne parlait pas. Elle restait morne, plongée en son rêve sombre.

Et sa grand'mère, redoutant une nouvelle crise de larmes, respectait son
silence.

C'était la pleine campagne maintenant, une campagne où, sous le ciel
noir, tout était blanc, les chemins, les champs, les haies et les
arbres, dont le tronc seul restait noir et formait sur les blancheurs
comme un défilé d'ombres.

Le silence était absolu, la solitude profonde....

Pas une lumière au ciel ... pas une lumière sur terre.... On entendait
le souffle rauque du cheval tirant à plein collier dans les ornières
gelées ... et le gémissement des essieux fatigués.

Et, de temps à autre, un claquement de fouet ou une exclamation proférée
par Auguste Dionnet, le conducteur.

Mais hors ces bruits, rien. On eût dit que le coupé roulait dans un pays
inhabité.

En approchant du château le chemin devint un peu meilleur.... Moins de
cahots secouèrent les voyageuses et firent crier les roues.

Mais le cheval glissait davantage et menaçait à chaque instant de
s'abattre.

On roulait dans un chemin creux ... entre de hautes haies plaintives,
surmontées de gémissantes rangées de grands ormes....

L'obscurité y était opaque ... le silence plus sourd....

Mais on approchait.... Bientôt deux ou trois lumières trouèrent la
nuit.... Elles partaient des fenêtres du château, dont la masse sombre
venait de se montrer au centre d'un grand espace vide, glacé, qui était
un étang.... De loin, le château avait l'air d'être bâti au centre de
l'étang ... et d'émerger du milieu des eaux comme une demeure enchantée.

Mais il n'en était rien.... Et on était le jouet d'un effet de
perspective....

La voiture avançait toujours, sur un chemin dénudé maintenant, et qui
allait s'enfonçant dans la nuit.

Des chiens se mirent à hurler....

Ils avaient senti l'approche du cheval....

Auguste Dionnet leva son fouet, en toucha la bête, et celle-ci, qui
sentait l'écurie près de là, ce qui l'excitait plus que le coup de
fouet, essaya de galoper.

Mais c'était difficile, dans le chemin défoncé et encombré de tas de
neige durcie, et il ne fit qu'imprimer à l'équipage de plus brusques
sursauts.

Madame de Frémilly chercha la main de Laurence, la prit et la serra dans
les siennes.

--Nous sommes arrivées, dit-elle.

Machinalement Laurence regarda à travers la vitre, vit le château, le
château noir, massif, solitaire.

Et ses yeux se fermèrent.

On eût dit qu'elle avait vu une prison, ou une tombe plutôt, la tombe
où allaient être enterrés son amour, sa jeunesse.

Elle eut un frisson involontaire, et madame de Frémilly, qui s'en
aperçut, lui dit:

--Tu as froid?

--Un peu, grand'mère, répondit-elle.

Mais ce n'est pas au corps seulement qu'elle avait froid, la pauvre
enfant, c'était au coeur!

Elle savait trop ce qui l'attendait, et pourquoi elle venait là. C'était
pour ne plus le revoir!

La voiture s'arrêta enfin devant une grille. Les abois des chiens
redoublèrent, et on entendit sur les pavés, dont on avait enlevé la
neige, résonner le bruit de lourds sabots, en même temps que des
lumières passaient dans l'ombre, semblables à des feux follets.

Puis une voix s'entendit dans la nuit:

--C'est toi, Dionnet?

--C'est moi. Ouvre!

--Madame est avec toi?

--Oui et mademoiselle.

La grille lourde, massive, roula avec bruit, sur ses gonds rouillés.

Et le coupé entra dans la cour.

Les chiens l'entouraient de sauts et de cris joyeux.

Dionnet sauta à terre, au bas du perron, vint ouvrir la portière, et
madame de Frémilly descendit entre ses gens qui tenaient des lanternes
pour l'éclairer, s'appuyant sur l'épaule de Laurence.

Toutes les deux avaient pris une contenance pour ne pas laisser voir à
leurs domestiques le chagrin qui les rongeait et qui, pendant le cours
du voyage, avait rougi leurs yeux.

Et c'est avec des sourires, des paroles affectueuses, et presque
gaiement, que madame de Frémilly accueillit les souhaits de bienvenue
dont on les salua, elle et sa petite-fille.

Laurence fut moins expansive. Elle avait peine à dominer la tristesse
qui lui serrait le coeur à l'étouffer, et qui menaçait à chaque instant
de jaillir en larmes et en sanglots éperdus.

On dirigea avec des flambeaux les deux voyageuses vers les chambres
qu'elles occupaient d'habitude, quand elles venaient passer quelques
semaines à Marconnay, et qu'on avait chauffées depuis qu'on avait reçu
le télégramme. Elles étaient situées au premier étage, très vastes,
sobrement meublées, et, malgré le feu qu'on y entretenait, très froides
encore.

Quand Laurence fut seule dans la sienne, au lieu de quitter son costume
de voyage et de s'habiller pour le dîner, elle se laissa tomber sur un
fauteuil, lasse et découragée.

Elle sentait que la vie commençait mal pour elle.

Elle condamnait Jacques de l'avoir trompée, de lui avoir menti, car elle
n'avait pas de doute sur la réalité de l'accusation portée contre lui
par cette photographie qu'elle avait vue et qui lui avait mis, pour
ainsi dire, la trahison sous les yeux, trahison d'hier et de tous les
jours depuis qu'elle le connaissait, car il lui affirmait chaque jour
qu'il l'aimait, et chaque jour peut-être il le disait aussi à cette
femme qu'il n'avait pas eu le courage de quitter, sans doute parce
qu'il l'aimait encore, du moins Laurence, en sa naïveté, le pensait
ainsi.

Elle condamnait donc Jacques hautement, mais au fond de l'âme elle lui
trouvait des excuses, et elle était obligée de s'avouer qu'elle l'aimait
malgré tout, et que si elle était seule, sans la surveillance rigide de
sa grand'mère, elle lui pardonnerait!

Elle souffrait atrocement de n'être pas libre de lui pardonner, de le
rappeler à elle, et elle se disait que peut-être elle ne le verrait
jamais plus maintenant, qu'il allait l'oublier, revenir tout entier à
cette femme, ou en aimer une autre. Une autre! Et cette pensée, la plus
cruelle, la plus atroce de toutes, car Laurence était plus jalouse
encore de l'avenir que du passé, cette pensée lui faisait fermer les
yeux de douleur, et la laissait inerte et comme anéantie, aussi
languissante que si la source de vie se fût soudain tarie en elle.

Madame de Frémilly poussa la porte.

Elle était recoiffée, avait jeté un peignoir sur ses épaules.

Elle s'étonna de voir Laurence assise, ayant encore son chapeau de
voyage sur la tête.

Elle s'écria:

--Tu n'es pas prête? A quoi penses-tu?

Laurence ne répondit pas.

Elle se leva, se prépara à la hâte, et elle descendit, toujours
silencieuse, et sa grand'mère, qui marchait à côté d'elle dans le vaste
et solennel escalier, la contemplait en soupirant, devinant ce qui se
passait en elle, tout ce que souffrait ce pauvre coeur qu'elle aimait
tant!

Mais pouvait-elle agir autrement? livrer sa petite-fille, si pure et si
naïve, à un homme qui la trahirait peut-être le lendemain du mariage
comme il la trahissait la veille?

Son devoir à elle, grand'mère, qui avait l'expérience de la vie et qui
en avait tant souffert, était de veiller sur le bonheur de sa
petite-fille, de la garder contre des déboires trop certains, et dont
elle avait connu si cruellement l'amertume!

Et la douleur même de Laurence la raffermissait dans la résolution
qu'elle avait prise de la séparer d'un homme indigne d'elle, car cette
douleur même lui montrait combien était violente la passion qui la
possédait, et combien elle en souffrirait, puisque, dans la pensée de
madame de Frémilly, cette passion devait nécessairement être
malheureuse.

Il était peut-être temps encore de guérir la pauvre enfant d'un amour
funeste. Plus tard le mal eût été sans remède!

Dans la salle à manger immense et que chauffait une cheminée
monumentale, dans laquelle des arbres entiers brûlaient, une petite
table était dressée devant le feu.

C'était la table où madame de Frémilly et Laurence allaient s'asseoir,
où elle s'assoiraient maintenant tous les jours, toujours seules.

Il n'y avait que deux couverts.

Souvent à Paris, il y en avait trois.

On ajoutait le couvert de Jacques.

Puis, à certains jours, la salle à manger était pleine d'invités et
d'invitées, qui venaient complimenter Laurence, envier son bonheur.

On causait du mariage prochain, des somptuosités déjà entrevues de la
corbeille.

Ici elles n'auraient personne.

Elles ne pourraient parler que de choses tristes, que de bonheurs déjà
évanouis.

La vaste salle, avec ses hautes boiseries, ses tapisseries passées et
son plafond élevé, son carreau nu et froid, ses fenêtres et ses portes
sous lesquelles le vent gémissait, la vaste salle était horriblement
triste.

Madame de Frémilly et Laurence paraissaient toutes petites et comme
perdues en son immensité.

On ne la comprenait que pleine de seigneurs, d'écuyers, de pages et
d'hommes d'armes, de châtelaines descendant de leurs haquenées, ou plus
modestement de chasseurs nombreux venant de courre le cerf et se
pressant autour d'une table de cent cinquante couverts.

Avec deux femmes seules, c'était le froid et le désert.

Cependant madame de Frémilly prit place à la table, le dos au feu.

Laurence s'assit en face d'elle.

Et le service commença, dans un grand silence, que troublait seulement
par intervalles le bruit des bûches qui s'écroulaient en se consumant
dans la cheminée géante, ou le bruit du vent, qui sifflait lugubrement
autour du château et dont les rafales venaient se briser sur les
fenêtres qu'elles faisaient gémir.

Laurence touchait à peine aux mets que l'on servait.

Elle ne prononçait pas une parole.

Et sa grand'mère ne cherchait pas à la faire parler.

Elle respectait ce silence, dont elle comprenait toute la tristesse, et
elle sentait qu'il suffirait d'un mot pour faire venir les sanglots et
les larmes, tant le coeur de la pauvre Laurence paraissait gonflé de
chagrin.

Les domestiques qui servaient avaient déjà remarqué l'air désolé de leur
jeune maîtresse.

Et ils se demandaient quel malheur était arrivé à madame de Frémilly et
à sa petite-fille et les avait jetées en plein hiver, toutes seules,
dans ce pays désolé.

Devaient-elles y rester longtemps? Ils l'ignoraient, car madame de
Frémilly n'avait rien dit de ses projets. Et ils se rendaient compte,
bien qu'ils fussent habitués à vivre là, que ce n'était pas gai pour une
jeune fille et pour une femme habituées au monde, de vivre enfermées
dans ce nid de hibou.

Qui les y avait amenées, et allaient-elles y demeurer?

Déjà ils pressentaient un drame, la ruine peut-être.

Et ils regardaient tour à tour la grand'mère morne et la petite-fille
désespérée avec des airs où se lisait une inquiète compassion.

Mais, ni madame de Frémilly ni Laurence n'y prenaient garde.

Que leur importait ce que leurs gens pouvaient penser?

Elles étaient toutes aux angoisses qui les poignaient, la grand'mère de
voir sa petite-fille si malheureuse et celle-ci de se croire délaissée
après avoir nourri en son coeur de tels espoirs de bonheur, après avoir
fait de si éblouissants rêves!

Il fallait y renoncer maintenant, renoncer à tout. Sa vie était là
désormais, entre ces hauts murs désolés, battus par les vents d'hiver
aux hurlements lugubres, au milieu de ces plaines de neige et de glace,
où l'oeil se perdait et dont rien ne venait rompre la monotonie;
troubler le profond et sinistre silence.

Plus de bruit, plus de fêtes, plus de mots chuchotés à l'oreille par une
bouche aimée. Rien, la tristesse, le désert!...

Laurence étouffait.

Elle se leva.

Elle sentait qu'elle allait éclater en sanglots.

Elle se dirigea vers une des hautes fenêtres donnant sur la campagne,
donnant sur l'espace, comme si tout à coup l'air lui avait manqué et
qu'elle eût eu besoin de respirer.

Madame de Frémilly se leva aussi, courut à elle.

Et la prenant dans ses bras:

--Qu'as-tu, ma chérie? demanda-t-elle.

Laurence laissa échapper ses larmes.

Et à mots hachés, qui avaient peine à sortir de sa poitrine trop
oppressée, elle dit toute sa douleur.

Madame de Frémilly, qui n'avait pas perdu tout son sang-froid, renvoya
les domestiques.

Et quand elle fut seule avec Laurence, elle se mit à pleurer avec elle.

--Tu souffres, ma chérie? disait-elle. Tu es triste? Tu voudrais le
revoir? Tu l'aimes? Veux-tu que je le rappelle, ou plutôt que nous
allions le retrouver?

Laurence secoua la tête.

--Non, grand'mère. A quoi bon? Puisqu'il ne m'aime pas, puisqu'il m'a
menti. Tu as eu raison de m'emmener. Et je devrais être raisonnable.
Mais c'est plus fort que moi. Le chagrin m'étouffe. Et je suis triste,
jusqu'à mourir.

--Cela passera, ma chérie.

Laurence leva vers madame de Frémilly ses yeux emperlés de larmes et
demanda naïvement:

--Tu crois, grand'mère?

--J'ai souffert plus que tu ne souffriras jamais, ma pauvre chérie.

--Toi, grand'mère?

--Si tu connaissais ma vie! Mais c'est cette vie précisément que je
voudrais t'éviter. Quand on épouse un homme sans conscience, vois-tu, il
faut s'attendre à toutes les misères, à toutes les tortures. Toi, du
moins, tu ne l'as pas épousé. Tu n'es pas sa femme, sa chose. Tu n'es
pas liée à lui pour la vie ... liée pour la vie, comprends-tu, Laurence?
à un homme que l'on méprise, que l'on sait menteur, faux et vil, qui va
porter à d'autres l'amour auquel vous avez droit, et qui vous dédaigne
et vous écrase, répond à vos plaintes par des ricanements, et dont rien
ne peut vous délivrer. Car les hommes et Dieu vous ont unis. C'est cela,
Laurence, qui est atroce, qui est effroyable, et c'est cela que j'ai
subi!... C'est cela que j'ai voulu t'éviter!

--Oui, grand'mère, je le sais, et je devrais te remercier. Je ne devrais
pas me plaindre et te faire souffrir de mon malheur, mais je n'ai pas le
courage, vois-tu, grand'mère, de ravaler mes pleurs, de renfoncer en mon
coeur mon chagrin. La douleur est plus forte que ma volonté. Je l'aimais
tant!

Et, après avoir prononcé ces derniers mots, avec lesquels semblait être
passé tout le sang de son coeur, Laurence enfouit sa tête dans le sein
de sa grand'mère, et pleura abondamment.

Quand cette crise fut un peu calmée, madame de Frémilly prit sa
petite-fille, son enfant, sous le bras, et elle la conduisit jusque dans
sa chambre.

Elle la quitta en disant:

--Prie, et tu seras forte, et tu oublieras!

Mais Laurence ne savait pas prier. Si elle avait prié quelqu'un, c'est
celui dont on la séparait, et dont l'image ne quittait pas son esprit,
celui qu'elle aurait voulu haïr maintenant et mépriser, et qu'elle
aimait toujours, et qu'elle appelait sans cesse. Celui sans lequel la
vie n'était plus qu'ombre et tristesse, et dont l'amour avait empli de
lumière sa jeunesse ... lumière désormais obscurcie et qui ne brillerait
plus pour éclairer l'insomnie de ses longues journées, qui seraient
maintenant interminables et ténébreuses, et si vides!



VII


Le lendemain, Laurence ne se leva pas. Elle n'avait pas dormi de la
nuit. Elle était brisée. Elle se sentait toute glacée dans son lit. Et,
dès que le jour parut, elle sonna pour faire allumer du feu et chauffer
sa chambre. La servante qui se présenta lui dit que le froid avait été
plus vif que jamais, pendant la nuit. «Il a gelé à pierre fendre»,
expliqua-t-elle, employant une expression fort usitée dans le Poitou. Et
quand elle tira les rideaux et qu'elle eut poussé les persiennes, le
jour eut peine à passer tant les arabesques que la gelée avait sculptées
sur les vitres étaient épaisses.

--Et il fait plus froid ici que _nune part_, ajouta la femme, une
paysanne, car le vent arrive sur le château de tous côtés, et rien ne
l'arrête. Il n'y a pas même d'arbres pour protéger les bâtiments. D'un
côté, c'est l'étang, de l'autre la grande prairie, aussi unie, aussi
plate que l'étang lui-même.

La femme avait bien envie d'ajouter:

--Je ne comprends pas que vous soyez venues vous geler ici, en cette
saison.

Elle n'osa pas.

Elle se contenta, en allumant son feu, de continuer à geindre sur la
rigueur de la température. Il y a trois jours, on avait trouvé un
malheureux gelé dans un fossé. Il se dirigeait sans doute vers le
château, mais il n'avait pas eu la force d'y arriver. Il avait été saisi
par le froid.

Laurence n'écoutait pas.

Du fond de son lit, elle regardait la fenêtre aux vitres presque
opaques, et tout lui semblait empreint d'une sombre mélancolie.

Involontairement, elle poussa un soupir, qui sembla partir, tant il
était douloureux, de ses entrailles mêmes.

La femme, accroupie devant la cheminée, se retourna toute surprise et
demanda:

--Est-ce que mademoiselle serait malade?

--Oui, je ne suis pas bien, dit Laurence, pour expliquer sa plainte.

--Mademoiselle veut-elle que je prévienne madame la baronne?

--Non, c'est inutile de déranger ma grand'mère. Elle dort, sans doute.
Je la verrai quand elle sera réveillée.

Elle était horriblement pâle, et ses dents claquaient.

Au moment où la servante allait sortir, sans doute pour prévenir, malgré
les ordres contraires, madame de Frémilly, la porte s'ouvrit, et la
douairière parut. Elle entrait sur la pointe des pieds, croyant sa
petite-fille endormie.

Elle fut étonnée de voir là une domestique.

Elle demanda:

--Laurence est réveillée?

--Oui, madame. Elle paraît souffrante.

Madame de Frémilly tressaillit. D'un bond, elle fut au lit de Laurence,
et, la voix tremblante d'inquiétude:

--Qu'as-tu, ma chérie?

--Rien, grand'mère.

--Tu es malade?

--Mais non, grand'mère.

--Alors, que me dit Marie?

--Marie m'a entendue soupirer.

--Pourtant, comme tu es pâle!

--J'avais un peu froid.

--Il faut faire du feu.

--J'ai sonné Marie pour cela.

--Un grand feu, Marie, commanda madame de Frémilly.

Et elle s'assit près du lit de sa petite-fille.

Elle lui prit les mains.

Ces mains étaient chaudes et frissonnantes tout à la fois.

--Mais tu as la fièvre, dit madame de Frémilly, pâle d'angoisse.

--Mais non, grand'mère.

--As-tu dormi?

--Un peu, je crois.

--Un peu, tu n'en es pas sûre?

--Je ne sais pas.

--Tu as pensé à lui? Tu as pleuré? Tu as les yeux rouges. Ah! ma pauvre
chérie, quel malheur que tu aies connu cet homme! qu'il y ait des
hommes sur la terre! Nous aurions pu être si heureuses toutes les deux,
l'une près de l'autre, nous aimant! Mais ça reviendra, vois-tu. Tu
oublieras. Et tu ne songeras plus qu'à aimer ta grand'mère, à l'aimer
comme elle t'aime. C'est la seule affection, celle-là, qui ne cause pas
de déception, qui ne trahisse pas!

Laurence ne répondit pas.

Sa poitrine oppressée se soulevait de temps à autre.

C'était le seul signe qui indiquât son émotion, ses tortures.

Elle s'efforçait, pour ne pas affliger sa grand'mère, de retenir ses
larmes, de renfermer en elle ses plaintes.

La matinée se passa ainsi. Laurence ne quitta pas son lit. Madame de
Frémilly parla d'envoyer chercher un médecin. Elle refusa. Mais, dans
l'après-midi, la fièvre semblant augmenter au lieu de se calmer, la
grand'mère envoya à Poitiers un messager. Elle avait peine à dissimuler
l'anxiété qui la rongeait.

Pendant qu'elle était près du lit de Laurence, une servante entra et lui
parla bas à l'oreille. Quelqu'un était en bas qui demandait madame la
baronne.

A la description que lui fit la domestique, madame de Frémilly devina
quel était le visiteur.

Elle se leva d'un élan, résolue.

Et elle quitta la chambre, toute frémissante, après avoir glissé ces
mots à l'oreille de la servante:

--Pas un mot à Laurence!

Puis elle se dirigea vers un salon du rez-de-chaussée.

Un homme attendait, livide d'angoisse, tout debout.

C'était Jacques de Brécourt.

Il était venu dans un cabriolet qu'il avait loué à Sanxay, après avoir
voyagé toute la nuit. Il n'avait pas osé se présenter de trop bonne
heure, de peur que ces dames ne fussent pas levées.

Et il voulait voir Laurence.

Il voulait la voir à tout prix, s'expliquer avec elle.

La première parole de madame de Frémilly, en le voyant, fut un coup de
foudre qui anéantit toutes ses espérances.

--Vous voulez donc, cria cette femme impitoyable, la tuer tout à fait!

Jacques sursauta violemment.

--La tuer? Elle est donc malade?

--Très malade. Je viens d'envoyer chercher à Poitiers un médecin.

--Mais qu'a-t-elle?

--Vous vous en doutez bien, les émotions, le chagrin.

--Mais qu'ai-je fait? s'écria le malheureux Jacques. Pourquoi est-elle
partie? Pourquoi me fuit-elle? Elle ne doute pas que je l'aime toujours,
plus que jamais. Et je viens le lui répéter encore.

--Non, fit madame de Frémilly, vous ne lui répéterez rien, car vous ne
la verrez pas!

--Je ne la verrai pas!

--Elle est souffrante, au lit.

--J'attendrai le temps qu'il faudra, où vous me direz d'attendre. Mais
que je la voie! supplia le malheureux, dont les yeux s'étaient voilés de
larmes.

--Mon devoir, dit madame de Frémilly, mon devoir de grand'mère et de
mère, puisque Laurence n'a plus d'autre mère que moi, est de vous
empêcher d'approcher d'elle.

--Mais pourquoi?

--Parce que votre vue ne peut qu'augmenter le mal dont elle souffre.

--Elle ne m'aime donc plus?

--Hélas!

--Pourquoi nous séparer, si elle m'aime toujours.

--Parce qu'il faut tuer en son coeur cet amour, qui ne peut être pour
elle que fatal, et qu'elle cherche à le tuer elle-même.

Jacques écoutait, avec une stupeur qui tenait de l'épouvante, ces
étranges paroles, dont il ne comprenait pas le sens. On l'aimait et on
le fuyait. On considérait comme un fléau son amour, pourtant si sincère
et si pur. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Il allait demander à madame de Frémilly des explications ... des
explications catégoriques, cette fois.

Mais celle-ci prit les devants.

--Ecoutez, monsieur de Brécourt, dit-elle. Retirez-vous. N'insistez pas.
Si Laurence vous aime encore--car l'amour ne meurt pas tout de suite, à
l'heure où on le veut-elle n'a plus pour vous aucune estime et ne vous
accorde plus aucune confiance. Un hasard, heureux pour elle sans doute,
si elle a le courage de supporter son mal, l'a mise au courant de votre
passé.

Jacques pâlit encore, si c'est possible.

Il s'écria avec violence.

--Mais ce passé est mort, madame, bien mort!

--Le passé ne meurt jamais! dit madame de Frémilly.

--Pour moi, madame, je vous l'affirme, déclara Jacques, il est depuis
longtemps réduit en cendres, et toutes les cendres en ont été dispersées
au vent de l'oubli. Oui, j'ai eu des torts. J'ai eu ce qu'on appelle une
jeunesse dissipée. J'ai mené une vie de désordres. Mais je ne
connaissais pas Laurence. Je ne l'aimais pas. Et, depuis que je la
connais et que je l'aime, je n'ai pas eu, je vous le jure, madame, une
pensée à me reprocher.

--Mon mari m'avait dit cela, fit madame de Frémilly, presque dans les
mêmes termes.

--Votre mari?

--Et quelques mois à peine après notre union, le passé le reprenait, le
ressaisissait dans ses tentacules immondes, et jamais il n'a pu ou voulu
s'en arracher. Et j'ai passé, moi qui l'aimais, une jeunesse dans les
larmes.

--Mais, s'écria le malheureux Jacques, qui de ses propres mains se
serait déchiré la poitrine et l'aurait ouverte pour montrer que son
coeur ne mentait pas, que faut-il que je fasse pour qu'elle me croie,
pour que vous me croyiez!...

--Rien, monsieur, dit froidement madame de Frémilly. Je ne vous demande
qu'une choses, si vous avez encore un peu d'affection pour ma
petite-fille, c'est de vous retirer discrètement.

--Me retirer?

--Pour qu'elle n'apprenne pas que vous êtes venu.

--Ah! fit l'infortuné, en poussant un cri de détresse qui eût attendri
un tigre, c'est vous qui êtes impitoyable! Si elle était là!...

--Elle mourrait peut-être de l'émotion qu'elle ressentirait. Et je ne
veux pas qu'elle meure, moi, monsieur de Brécourt; c'est ma vie, et plus
que ma vie, c'est ma petite-fille, deux fois ma fille!

--Rien ne pourra donc vous toucher? Ni mes protestations, ni mes larmes;
car je pleure, vous le voyez. Je pleure, moi, un homme que vous croyez
blasé, flétri par la débauche. Je pleure comme un enfant. Et je ne
croyais pas qu'il fût possible de souffrir ici-bas ce que je souffre.
S'il y a un enfer, c'est un châtiment pareil au mien, être séparé de ce
que l'on aime, que les damnés doivent subir.

En effet, en prononçant ces paroles, Jacques pleurait à chaudes larmes.

Malgré son insensibilité, malgré sa défiance des hommes et de leurs
promesses, madame de Frémilly sentit son coeur s'émouvoir, tant l'accent
de Jacques était sincère, tant sa douleur paraissait profonde et vraie.

Et quand le jeune homme se précipita à ses pieds en sanglotant, en
criant:

--Ayez pitié de moi, madame, ayez pitié de nous! Ne tuez pas un amour
qui ne demande qu'à vivre et à s'épanouir au grand soleil du bonheur!

Elle fut sur le point de le relever et de le pousser dehors en lui
criant:

--Allez près d'elle. Elle vous attend!

Mais, à ce moment, la pensée de la photographie infâme, de la
photographie datant d'hier, qui le représentait avec une femme à qui il
avait dit peut-être ce qu'il disait à Laurence, et avec un enfant à qui
il devait sa protection et son affection, et qu'il sacrifiait ainsi d'un
coeur délibéré, cette pensée lui revint, et tout cet attendrissement
s'évanouit.

Elle ne se dit plus qu'une chose:

--Comme il ment bien!

Dès lors, Jacques fut perdu.

Elle resta rigide et glacée.

Et, désignant la porte:

--Il faut que je rejoigne Laurence, dit-elle, Laurence qui souffre et se
meurt peut-être par vous.

Jacques se releva.

Il était plus blême qu'un cadavre.

--Prenez garde, madame, s'écria-t-il, de ne pas vous repentir un jour de
votre insensibilité, de votre férocité.

Il ajouta:

--Je ne sais pas si Laurence mourra par moi, mais je sais bien, moi, que
je mourrai par elle!

Et il sortit.

Madame de Frémilly resta un instant indécise, prête à le rappeler.

Puis elle eut un geste d'une résolution implacable.

Et elle remonta vers Laurence, pendant que lentement, comme à regret,
la voiture qui avait amené Jacques se traînait hors de la cour.

Quand madame de Frémilly reparu près de sa petite-fille, celle-ci
demanda:

--Qui est venu, grand'mère?

--Personne, ma chérie, répondit, la douairière, qui rougit en proférant
ce mensonge, et qui eut peine à cacher son trouble.

--Je croyais, dit Laurence, que tu avais fait appeler un médecin.

--Oui, j'en ai envoyé chercher un, mais il n'est pas encore arrivé. Il
n'arrivera sans doute que ce soir.

La chaleur du feu avait fait fondre la glace des vitres, et de son lit,
maintenant, Laurence avait vue sur la campagne, toujours toute blanche,
et dont la neige glacée s'irisait sous les rayons d'un soleil blême
comme le ciel, dont il avait fini par percer les nuages.

Bientôt, sur cette blancheur, quelque chose de noir attira l'attention
de Laurence. C'était une voiture, qui cheminait difficilement à travers
les ornières glacées et qui semblait venir du château.

Laurence fut saisie d'un étrange pressentiment.

Sa grand'mère lui avait donc menti?

Avant que madame de Frémilly eût pu prévoir ce qu'elle voulait faire et
esquissé un geste pour la retenir, elle se précipita à terre, courut à
la fenêtre. Et, au même instant, une tête passa par la portière de la
voiture.

Elle reconnut Jacques de Brécourt.

--Ah! grand'mère, grand'mère, s'écria-t-elle, c'est lui!

Et elle roula à terre sans connaissance.

Madame de Frémilly se précipita pour la relever.

--Quand je disais, fit-elle avec un accent de rancune intraduisible,
qu'il me la tuerait!

Puis elle se pendit au cordon de sonnette pour demander du secours.



VIII


Aidée des domestiques accourus à ses coups de sonnette désespérés,
madame de Frémilly transporta sur son lit la pauvre Laurence, et quand
elle la vit sans mouvement, les yeux clos, blanche et rigide ainsi
qu'une belle statue de marbre blanc, elle ne put retenir ce cri, qui la
déchira comme un remords;

--Je l'ai tuée!

Les servantes la regardèrent avec stupeur, ne comprenant pas ce qu'elle
voulait dire.

Et, pendant qu'elles prodiguaient des soins à leur jeune maîtresse, lui
faisant respirer des sels, lui mouillant le front avec du vinaigre, la
grand'mère, incapable de faire quoi que ce fût, s'arrachait les cheveux
en sanglotant et en criant:

--Ah! qu'il revienne! qu'il revienne! mais qu'elle vive!

On ne savait pas encore ce qu'elle voulait dire. On crut qu'elle parlait
du médecin que l'on était allé chercher, et une des servantes murmura:

--Il ne va pas tarder maintenant.

--Qui? fit madame de Frémilly en sursaut.

--Le médecin.

--Ah! oui, fit la baronne machinalement, le médecin.

--Auguste, expliqua la servante, a pris son meilleur cheval.

Mais la douairière ne l'écoutait plus.

Les yeux anxieusement fixés sur sa petite-fille inanimée, elle guettait
un mouvement, un battement des paupières, un soupir qui lui indiquât que
la vie ne s'était pas en allée de ce corps adoré.

Elle se reprochait sa dureté, sa cruauté, et se disait:

--Si elle meurt, je mourrai!

Deux heures se passèrent, deux heures terribles, deux heures mortelles
pour madame de Frémilly, sans que Laurence fût revenue de son
évanouissement.

Etait-elle donc morte? N'y avait-il plus d'espoir?

La malheureuse grand'mère ne savait plus que faire, que tenter. Et pas
de médecin. Personne. Elle sentait que la folie la gagnait. De temps en
temps, elle se jetait sur le corps insensible.

Et elle criait, dans son égarement, sans savoir ce qu'elle disait:

--C'est moi, ma chérie, moi qui te parle, ta grand'mère. Ecoute-moi!
Réponds-moi! Ne meurs pas. Ne me cause pas le chagrin de mourir. Et je
te le rendrai. J'irai, s'il le faut, le chercher moi-même. Je me
jetterai à ses genoux et je te l'amènerai, je te l'amènerai, quand je
devrais le traîner par les cheveux. Mais il ne demandera pas mieux que
de revenir. Il t'aime. Il t'attend. Mais parle-moi, je t'en prie.
Parle-moi. Tu me fais mourir!

Elle embrassa le front, les mains de son enfant adorée.

--Voilà, reprit-elle ensuite, on ne sait pas, on croit bien faire. Mais
j'aurais bien dû voir qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimait trop! Laurence,
Laurence, me pardonneras-tu?

Le silence seul répondait à ces plaintes déchirantes.

Les servantes, qui n'étaient pas au courant de ce qui s'était passé,
écoutaient, regardaient, en proie à un profond étonnement.

Enfin, un roulement de voiture se fit entendre au dehors.

On annonça le médecin.

C'était une des sommités médicales de Poitiers.

Il se nommait M. Jollivet. Une soixantaine d'années, très chauve,
bedonnant, le nez chargé de lunettes d'or, toujours en redingote et
cravaté de blanc.

Il s'avança solennellement, se fit expliquer en quelques mots ce qui
s'était passé, examina la malade et dit, en hochant la tête:

--Je crains bien, madame, que nous ne soyons en présence d'une affection
grave.

--Elle va mourir! s'écria aussitôt madame de Frémilly.

--Non, madame, je ne dis pas cela. Mais j'aperçois tous les symptômes
d'une fièvre cérébrale des plus violentes, et dame! c'est toujours
grave.

La grand'mère répéta, comme hébétée:

--Une fièvre cérébrale?

--Oui, madame.

--Mais alors, elle est perdue?

--Non, madame, on n'en meurt pas toujours. Et mademoiselle est jeune.

Tout en parlant, le docteur griffonnait quelques mots sur un morceau de
papier.

Il remit le papier à une servante.

--Allez jusqu'à la voiture, dit-il. Mon domestique vous remettra tout ce
que j'ai écrit là-dessus.

Il expliqua à madame de Frémilly:

--J'ai apporté avec moi des remèdes. Je pensais que vous ne trouveriez
pas ici ce qu'il faut.

--Mais, dit madame de Frémilly, que l'angoisse rongeait, elle ne reprend
pas connaissance.

--Ce n'est rien, cela. Je la ferai bientôt revenir à elle. Ce qui est le
plus pressé, c'est d'enrayer le mal, de combattre la fièvre qui va se
déclarer avec une violence extrême.

La grand'mère demanda.

Elle posait cette question avec une anxiété cruelle.

Elle n'osait pas parler. Et on eût dit que les mots la brûlaient:

--Et avez-vous, docteur, quelque espoir?

--On a toujours de l'espoir, madame, déclara le médecin, surtout à l'âge
que paraît avoir mademoiselle.

--Elle n'a pas vingt ans.

--C'est la vie dans toute sa force. Certainement nous la sauverons.

Madame de Frémilly respira un peu.

Cette phrase fut comme un baume sur la cuisson de sa douleur.

Elle ne parla plus.

Elle laissa le médecin prodiguer ses soins à sa pauvre petite-fille.

Immobile, prostrée au pied du lit, elle priait.

La crise fut terrible.

Comme l'avait prévu le médecin, la fièvre se déclara avec une grande
violence. Pendant des nuits et des jours entiers, Laurence délira. Elle
avait des accès au cours desquels il fallait jusqu'à quatre servantes
pour la tenir et l'empêcher de se jeter par la fenêtre, puis des
abattements profonds pendant lesquels elle semblait morte. Elle ne
voyait pas, n'entendait pas, ne semblait avoir conscience de rien autour
d'elle, une sensibilité nulle; puis c'étaient des mouvements
désordonnés, des fureurs qui tenaient de la démence. Le médecin n'osait
pas répondre encore de la vie de la malade, quoiqu'il eût déclaré à
plusieurs reprises que les symptômes observés étaient plutôt favorables
et qu'il avait bon espoir.

Agenouillée au pied de ce lit sur lequel gisait celle qu'elle s'accusait
d'avoir tuée, madame de Frémilly passa les heures les plus cruelles de
sa vie pourtant si éprouvée, et prit, un matin, après une nuit plus
angoissée que les autres, une résolution suprême.

Pour hâter la guérison de sa petite-fille, pour sauver la pauvre enfant,
pensait-elle, elle voulut que Laurence, quand elle reviendrait à la
raison, quand elle ouvrirait à l'existence ses yeux maintenant pleins
d'ombres confuses et son intelligence hantée de fantômes, elle voulut
que Laurence vît près d'elle celui dont l'éloignement avait failli être
mortel pour elle.

Elle fit porter une dépêche pour Jacques de Brécourt, et elle attendit
la réponse dans un état de fièvre impossible à décrire.

Un jour se passa, un siècle.

Elle crut que Jacques s'était mis en route et allait accourir.

Rien ne vint. Mais le matin du deuxième jour on apporta un télégramme.

La réponse, sans doute.

Madame de Frémilly le prit avec une émotion si intense que sa main qui
tremblait avait peine à le tenir.

Elle n'osait pas l'ouvrir.

Si c'était un refus?

Mais non, ce n'était pas possible. On disait que Laurence allait mourir.
C'était son arrivée qu'il annonçait.

Justement, ce matin-là, Laurence allait un peu mieux.

Elle avait pu dire quelques mots à sa grand'mère et comprendre ce qu'on
lui disait.

Elle verrait Jacques, le reconnaîtrait, aurait un cri de surprise et de
joie, et serait sauvée.

Madame de Frémilly déchira l'enveloppe.

Un cri de stupeur, de déception lui échappa.

C'était sa dépêche qu'on lui renvoyait avec cette mention; «Destinataire
parti sans laisser d'adresse.»

La grand'mère eut un geste d'anéantissement.

Parti!...

Qu'allait-elle répondre à sa petite-fille?

Parti sans laisser d'adresse.

Parti désespéré, mort peut-être....

Et par sa faute.

Car elle avait été cruelle et dure!

C'est elle qui aurait tué son enfant, qui aurait de ses propres mains
immolé tout ce qu'elle aimait!

Elle restait atterrée, ne pouvant détacher ses yeux de la dépêche
terrible, de la dépêche fatale.

Parti!...

Sans adresse!

Comment annoncer à Laurence?

Elle en mourrait cette fois. Elle en mourrait sûrement puisque sa
grand'mère ne comptait plus pour la sauver, pour lui faire reprendre
goût à la vie, que sur cette joie de lui rendre Jacques qu'elle méditait
de lui faire, et dont l'idée l'avait aidée à supporter ses cruelles
tortures.

Elle resta longtemps silencieuse, puis une décision se lut en ses yeux.

--Qu'on m'envoie Auguste! commanda-t-elle.

Et elle sortit de la chambre.

Elle rencontra dans le couloir Auguste, qui accourait à ses ordres.

--Il faut, lui dit-elle, mon bon Auguste, que tu partes pour Paris.

--Oui, madame la baronne, fit le domestique, un peu surpris.

--Tout de suite, poursuivit madame de Frémilly, par le premier train.

--Oui, madame la baronne.

--Tu iras à l'adresse que je vais te donner. Tu demanderas M. de
Brécourt. On te dira qu'il est parti, à moins qu'il ne soit revenu quand
tu te présenteras. Dans ce cas, tu le verrais, tu lui dirais que
mademoiselle de Frémilly est à la mort, qu'elle veut le voir, que c'est
sa grand'mère qui t'envoie pour le chercher. Et tu ne reviendras pas
sans lui.

--Bien, madame la baronne.

--Il faut que tu l'amènes à tout prix. S'il n'était pas rentré, il
faudrait que tu cherches à savoir par tous les moyens où il est.

--Oui, madame la baronne.

--Je me fie à ton zèle, à ton intelligence. Alors tu irais le voir.

--Et je te l'amènerais?

--C'est cela même.

--Si, chez lui, poursuivit la baronne, on ne voulait pas te dire où
il est, ou si on l'ignorait, tu iras à une autre adresse que je vais te
donner, chez M. Mareuil. M. Mareuil est son ami, et tu supplierais M.
Mareuil de te dire où tu pourrais rejoindre M. de Brécourt, que c'est
moi qui l'en prie. Va, mon bon Auguste, va, ne perds pas de temps, et je
te récompenserai bien!

Madame de Frémilly mit dans la main du domestique une poignée de billets
de banque, et celui-ci partit aussitôt.

Il revint le lendemain.

Il avait vu M. Mareuil, et M. Mareuil lui avait dit que Jacques de
Brécourt, désespéré, venait de s'embarquer à Marseille pour une
expédition lointaine et pleine de dangers.

Il allait lui écrire, mais il ne savait pas quand et où la lettre lui
parviendrait.

Madame de Frémilly se laissa tomber écrasée au pied du lit de Laurence.

Elle murmura:

--C'est la fatalité!

Et elle regarda avec une anxiété horrible les yeux de sa petite-fille
qui s'ouvraient et qui allaient chercher Jacques, et sa bouche qui
remuait et qui peut-être allait lui parler de lui, et elle se demanda
avec terreur ce qu'elle lui répondrait.

Mais les craintes de madame de Frémilly furent vaines.

Quand Laurence eut conscience des choses autour d'elle, entra en
convalescence, elle ne parla pas de Jacques de Brécourt. Elle n'en parla
jamais.

Elle semblait avoir oublié qu'elle avait aimé, mais la tristesse infinie
de son visage, qu'aucun sourire n'éclairait plus, parlait pour elle.

Madame de Frémilly comprit qu'elle n'oublierait jamais, et que si elle
ne se plaignait pas, son chagrin n'en était que plus profond et plus
intense.

Elle n'osait pas faire allusion aux jours d'épreuves qu'elle venait de
traverser, et elle s'efforçait de tourner vers un autre côté, vers
l'avenir, les pensées de sa petite-fille.

La neige avait fondu.

La prairie devant le château était toute verte.

On entendait à travers les fenêtres les oiseaux chanter dans l'air
radouci.

Madame de Frémilly songea à emmener sa petite-fille, pensant qu'un
voyage peut-être la distrairait.

Laurence refusa de partir.

Elle semblait se plaire dans sa solitude où elle pouvait tout à son aise
demeurer enfermée dans sa douleur.

Elle était restée très pâle, très faible et extrêmement nerveuse.

La nuit elle sortait de son lit, et, tout endormie, elle errait dans les
couloirs du château, semblable à une blanche apparition.

Plusieurs fois les servantes l'avaient surprise.

Elles avaient voulu l'emporter dans sa chambre, mais on leur avait
recommandé de ne pas la réveiller.

Elles prévenaient alors madame de Frémilly, et celle-ci suivait pas à
pas sa petite-fille, comme on suit une ombre, de peur qu'il ne lui
arrivât quelque accident.

Les angoisses de la pauvre femme n'étaient pas finies.

Elle tremblait encore pour les jours de Laurence, qui semblait périr de
consomption.

Elle avait consulté le médecin.

Celui-ci avait ordonné des fortifiants, tout en déclarant qu'il n'y
avait rien à faire, que le mal était tout moral, qu'il fallait laisser
agir le temps.

Madame de Frémilly connaissait bien, elle, le remède qu'il fallait à
Laurence, mais le remède n'était pas à portée de sa main.

Elle avait reçu une lettre de M. Mareuil lui disant que M. de Brécourt
n'avait pas répondu à sa lettre et qu'il devait déjà être engagé dans
le désert.

Reviendrait-il, et s'il ne revenait pas, que deviendrait la pauvre
Laurence?

Quand madame de Frémilly voyait devant son esprit se poser ce tragique
point d'interrogation, elle versait des torrents de larmes et maudissait
son funeste aveuglement.

On ne tue pas l'amour.

C'est lui qui tue. Elle l'avait compris trop tard.

Et ses jours et ses nuits étaient bourrelés de remords.



IX


Sur ces entrefaites, et pendant que Laurence, comme cloîtrée en sa
silencieuse douleur, continuait à mener dans la solitude du château de
Marconnay sa languissante existence, un incident se produisit qui sembla
à madame de Frémilly de nature à amener une détente dans la situation où
elle se trouvait vis-à-vis de sa petite-fille.

Celle-ci lui gardait rancune, elle le sentait bien, de l'éloignement de
son fiancé, dont au fond de son âme elle la rendait sans doute
responsable, car elle aurait pardonné, elle, et serait revenue à lui. La
grand'mère seule avait été impitoyable. Pourtant Laurence ne lui avait
jamais adressé un reproche, ne lui avait jamais demandé de nouvelles de
Jacques. Elle avait eu la délicatesse et la force de se taire. Elle
souffrait, mais elle enfermait en elle-même son chagrin, ce qui n'en
était que plus terrible.

Avec le dégel, la campagne avait pris autour du château un autre aspect.
Les prairies se déroulaient toutes vertes, à perte de vue. Des bandes
de corbeaux venaient s'y abattre en croassant après avoir décrit dans
le ciel de fantastiques arabesques. L'étang, couleur d'acier poli, était
tigré de nénuphars et d'autres plantes aquatiques. Des volées de canards
le traversaient ou venaient s'abattre d'un jet sur ses bords.

On voyait, des fenêtres, des troupeaux de boeufs passer lentement sur
les routes; d'autres traîner la charrue, au loin, dans les terres
labourées, et des moutons brouter paisiblement dans les prés, puis tout
à coup, comme pris d'une panique, se mettre à sauter et à fuir en se
serrant les uns contre les autres.

Des chiens aboyaient çà et là. Des poulains bondissaient autour de leurs
mères. C'était la vie qui reprenait, la vie des champs, toujours
pareille, mais qui n'est pas sans charmes.

Assise devant sa fenêtre Laurence passait ses journées à contempler ces
spectacles, la pensée ailleurs, le regard perdu vers des lointains
qu'elle seule apercevait.

Elle ne souffrait plus, mais elle était très pâle et très faible, la
taille élancée et frêle, fléchissant presque sous le poids de la tête
trop lourde, et petite pourtant comme celle des statues grecques et des
femmes vraiment belles, et si pâle, si blanche que madame de Frémilly la
comparait parfois à un beau lys.

Mais le lys languissait et semblait se courber chaque jour davantage, au
lieu de s'élever orgueilleusement vers le ciel.

Chez Laurence, la pensée souffrait et les nerfs.

Sa grand'mère aurait préféré qu'elle lui parlât, qu'elle criât sa
douleur, qu'elle l'accablât au besoin de reproches.

Son silence morne la tuait.

A ce moment, se produisit l'incident dont nous avons parlé.

Un après-midi madame de Frémilly reçut une lettre dont l'écriture la
surprit, car c'était une écriture qu'elle ne connaissait pas, qu'elle
n'avait jamais vue.

Elle l'ouvrit avec une certaine méfiance et lut les lignes suivantes,
qui ajoutèrent encore à son étonnement:

«Madame, lui disait le correspondant, pardonnez-moi de venir vous
troubler dans votre retraite, mais je crois faire une oeuvre généreuse
et bonne en vous mettant au courant de ce qui se passe.

«La femme qui est allée vous voir à Paris et qui vous a remis la
photographie de M. de Brécourt est tombée malade très gravement après le
départ et l'abandon de celui-ci.

»Elle se meurt et m'a donné la charge de remettre son enfant, qui est,
vous le savez, l'enfant de M. de Brécourt, aux soins de l'Assistance
publique.

»C'est ce que je serai obligé de faire, en effet, car je suis employé.
Je gagne péniblement ma vie et ne pourrais me charger de nourrir et
d'élever un enfant, malgré le désir que j'en aurais, et la sympathie que
j'éprouve pour ce pauvre petit, qui est vraiment attendrissant.

»Avant d'en venir là, j'ai pensé, madame, que vous ne m'en voudriez pas
de vous faire connaître cette triste situation.

»Vous avez connu M. de Brécourt. Peut-être aurez-vous quelque pitié de
son enfant, qu'il semble, lui, avoir complètement oublié.

»Vous êtes riche, vous pourrez sans doute lui venir en aide. Et c'est
dans cet espoir, et pour ce pauvre petit, si digne d'intérêt, que j'ai
eu, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, l'audace de vous écrire.

»Dites-moi ce que je dois faire.»

La lettre était signée Romain Doria, et la réponse devait être adressée
poste restante au bureau de la rue Milton.

Après avoir parcouru cette singulière missive, la baronne de Frémilly se
demanda ce qu'il fallait faire. Devait-elle la montrer à Laurence ou
n'en tenir aucun compte?

C'était délicat.

Le sort de l'enfant était intéressant.

Mais il faudrait apprendre à Laurence le départ de son fiancé, qu'elle
ignorait encore. Il est vrai que ce qu'on disait de lui dans cette
lettre, la misère dans laquelle il laissait, lui riche, une femme et un
enfant dans les veines de qui son sang coulait, cela n'était point fait
pour augmenter l'estime que Laurence avait peut-être encore conservée
pour lui, et qui devait être mince.

Evidemment la jeune fille souffrirait en apprenant une fois de plus à
quel homme indigne elle avait donné son coeur, mais cela pouvait aussi
achever de tuer en son coeur les regrets.

En tout cas, c'était une occasion pour madame de Frémilly d'apprendre ce
que sa petite-fille pensait, si elle conservait toujours en son coeur
l'espoir de voir lui revenir son fiancé, ou si elle n'avait plus pour
celui-ci qu'éloignement et mépris.

Elle se décida.

Elle monta, la lettre à la main, dans la chambre de Laurence.

La jeune fille, longue et blanche, grand lis penché, comme le disait sa
grand'mère, était debout devant sa fenêtre, regardant un vol d'oiseaux
tournoyant sur le lac.

Si sa grand'mère avait été plus près, elle aurait vu des larmes lentes
tomber de ses yeux sur ses joues pâlies.

Peut-être, en son esprit, chargeait-elle ces oiseaux, aux ailes rapides,
de messages mystérieux vers celui auquel elle ne pouvait s'empêcher de
penser.

Peut-être évoquait-elle sa vision au-dessus des brumes légères de
l'étang.

Au bruit fait par la porte qui s'ouvrait, elle se retourna lentement.

--Ah! c'est toi, grand'mère?

--C'est moi, ma chérie. Je viens de recevoir une lettre.

Laurence frémit de la tête aux pieds.

--Une lettre?

Elle avait tout de suite songé à Jacques.

Elle demanda:

--De lui?

C'était la première fois, depuis sa maladie, qu'elle faisait allusion
devant sa grand'mère à cet homme que madame de Frémilly croyait qu'elle
oubliait ou du moins qu'elle s'efforçait d'oublier.

Elle y pensait donc toujours?

Elle se félicita de la résolution qu'elle avait prise de montrer la
lettre.

Elle dit:

--Non, ce n'est pas de lui. Mais on y parle de lui.

--Que dit-on?

--Tiens, lis!

Et, toute tremblante, madame de Frémilly remit à Laurence la lettre qui
pouvait être fatale pour elle et lui produire l'effet d'un coup de
foudre, mais qui pouvait avoir aussi le salutaire résultat de tuer en
son coeur un amour qui ne pouvait plus maintenant lui apporter que
déceptions et douleurs.

Laurence prit la lettre, la parcourut.

Elle ne fit aucun geste, aucun mouvement. Nulle émotion violente
n'apparut sur ses traits, mais elle s'assit, et madame de Frémilly
remarqua qu'elle était devenue plus pâle encore, puis elle la rendit,
sans un mot.

Elle demanda seulement au bout d'un instant:

--Vous avez répondu, grand'mère?

--Non, pas encore. Que veux-tu que je réponde?

--Ecrivez à cet homme d'apporter l'enfant.

Madame de Frémilly sursauta:

--Ici?

--N'est-ce pas mon devoir, puisque son père l'abandonne?

--Mais tu n'y songes pas!

--Pourquoi?

--Mais, ma pauvre enfant, songe que l'on pensera, que l'on dira
peut-être....

--Quoi?

--Que cet enfant est sans doute le tien.

--Eh bien?

--Mais c'est ton avenir brisé, ta vie en proie aux calomnies....

--Mon avenir n'est-il pas brisé déjà? Quant aux calomnies....

Elle eut un geste de dédain superbe et d'indifférence suprême.

--Tu ne peux pourtant pas, dit la grand'mère, parce qu'un homme t'a
trompée, consacrer à pleurer la perfidie de cet homme le reste de tes
jours.

--Je le consacrerai à pleurer mon amour perdu.

--Mais tu peux aimer encore.

--Jamais, grand'mère....

--Tu vois combien cet homme était indigne. Tu devrais le mépriser,
maudire jusqu'à son souvenir. Abandonner une femme, un enfant, dans
cette situation! C'est odieux!

--C'est pour cela que je veux le remplacer auprès du petit. En élevant
près de moi cet enfant qui est le sien, je lui montrerai combien je
l'aimais. Puis je m'attacherai peut-être à l'enfant, et cela me
consolera.

--C'est-à-dire que tu continueras à aimer le père en lui.

--Et quand cela serait?

--Un homme qui ne vaut pas une pensée, un regret, car il est parti, je
ne te l'ai pas dit, je ne voulais pas te le dire, et tu ne l'as pas
demandé, il est parti sans même nous prévenir. Quand tu étais malade et
que je craignais de te voir mourir, je ne te l'ai pas dit, je lui ai
télégraphié de revenir. Ne recevant pas de réponse, j'ai envoyé à Paris
Auguste avec ordre de le ramener, de ne pas revenir sans lui. Et j'ai
appris par Auguste qu'il était parti, parti pour l'Afrique, en
exploration, quelque voyage d'agrément sans doute, laissant derrière
lui, sans plus s'en occuper que si elles n'existaient pas, toutes les
malheureuses qui avaient mis leur confiance en lui et l'avaient aimé,
toi qui te mourais de chagrin d'avoir été trompée par lui, son fils
qu'on va mettre à l'Assistance publique et cette autre femme qui se
meurt de désespoir et de misère. Et tu ne repousses pas avec horreur
l'image d'un homme pareil! Tu veux garder près de toi, en souvenir de
lui, un enfant qui est celui de la femme qui a été ta rivale, qui t'a
brisé le coeur! Tu n'as pas de dignité, Laurence, tu n'as pas d'orgueil!

--J'ai aimé, ma mère.

--Et tu aimes encore?

--Je sens que je ne pourrai jamais arracher cet amour qui a jeté en moi
des racines si profondes qu'il fait maintenant partie de mon être et que
pour les enlever il faudrait anéantir l'être tout entier. Il est comme
ces plantes qui peu à peu mangent la terre dans laquelle on les a mises
et ne laissent plus dans le vase qui les contient que des racines.

Elle se pendit au cou de madame de Frémilly avec le mouvement éperdu
d'une liane qui cherche un appui, et avec des caresses dans les yeux,
dans la voix:

--Fais ce que je te demande, grand'mère.

--Faire venir cet enfant?

--Oui.

--Cela, dit madame de Frémilly, te distraira peut-être de ton chagrin.
Et ce sera une bonne oeuvre.

--Tu veux bien, alors?

--Je vais envoyer une dépêche et de l'argent pour le voyage, car cet
homme qui m'écrit n'est sans doute pas riche.

--Oh! que tu es bonne, grand'mère! s'écria Laurence en sautant au cou de
la douairière.

Et pour la première fois depuis le malheur, madame de Frémilly la vit
sourire.

Elle s'éloigna pour donner des ordres, se disant:

--Comme elle l'aimait, et comme elle l'aime encore!



X


L'homme que madame de Frémilly et Laurence virent arriver deux jours
après, amenant l'enfant, n'était autre, on l'a deviné, que l'aide
préparateur Régulus Boulard, qui se présenta à elles sous le nom de
Romain Doria, dont il avait signé sa lettre.

Il arrivait prétentieux et pommadé, paraissant tout fier de la prétendue
mission humanitaire dont il s'était chargé, avec un déballage de grandes
phrases toutes préparées.

Comment avait-il décidé la misérable Noémie à se séparer de son enfant?
Par quelles promesses, par quelles menaces, par quels subterfuges y
était-il parvenu, car la malheureuse aimait son petit? C'est ce que nous
allons essayer d'expliquer en quelques mots.

Nous avons vu la pauvre créature courbée et comme anéantie, sans volonté
et sans force, sous le joug si rude que le coquin faisait peser sur
elle, tremblant à chaque instant que la colère du misérable ne retombât
sur la tête chérie de son fils.

Elle voyait le malheureux petit être, constamment triste, s'étioler et
périr et elle avait chaque jour la terreur de sa mort prochaine.

Quand Régulus lui parla de s'en séparer et lui expliqua le sombre projet
qu'il méditait, elle poussa d'abord les hauts cris et déclara que jamais
elle ne laisserait partir son fils ou qu'elle irait avec lui.

Puis, peu à peu, elle se fit à cette idée et s'y accoutuma. Elle se dit
que son fils serait plus heureux loin d'elle que près d'elle.

Comme une plante qui se dessèche dans un terrain aride, il se
développerait et s'épanouirait à l'aise dans un terrain plus riche.

D'autant plus que Régulus, pour changer les idées de la mère, redoublait
envers le petit de mauvais traitements qu'elle était impuissante à
empêcher.

Et un matin, après une nuit atroce, une nuit où Régulus, rentré ivre,
avait réveillé l'enfant pour le battre, elle prit le petit Daly dans ses
bras et lui dit:

--Il faut nous séparer, mon enfant. Va vivre loin de moi, loin de ce
misérable qui te martyrise. Tu seras heureux peut-être dans un autre
milieu. Tu vivras. Moi je mourrai sans doute du chagrin de ne plus te
voir, mais qu'importe si tu vis?

Et elle l'embrassa à plusieurs reprises, résolue au cruel sacrifice.

Au dedans d'elle, elle nourrissait un rêve: se délivrer de Régulus et
aller vivre, comme servante, s'il le fallait, dans la maison où serait
élevé son fils, sans se faire connaître, heureuse seulement de le voir
et de respirer le même air que lui!

Elle n'avait qu'une peur maintenant, c'est que Régulus ne réussît pas et
qu'on ne voulût pas de l'enfant.

Quand le monstre lui apporta la dépêche par laquelle madame de Frémilly
demandait d'amener le petit, elle fut presque aussi heureuse que lui de
cette solution.

Elle habilla Daly avec un soin tout particulier, le para le mieux qu'il
lui fut possible afin qu'on le trouvât joli et qu'on l'aimât.

Puis elle demanda à Régulus de faire le portrait de l'enfant, qu'elle
voulait garder; elle pourrait au moins embrasser son image s'il ne lui
était pas possible d'embrasser le petit lui-même.

Régulus se prêta avec condescendance à ce qu'il appelait une fantaisie,
et il partit avec l'enfant, conduit jusqu'à la gare par la mère qui
sanglotait et qui ne pouvait, au dernier moment, arracher son fils de
ses bras.

Daly, dont l'intelligence était alors presque nulle, car il avait été
abruti par les privations et les coups, Daly ne semblait rien comprendre
à ce qui se passait.

Il pleurait de voir pleurer sa mère.

Mais il n'avait pas conscience qu'il s'éloignait d'elle, peut-être pour
toujours, et il n'eut un pressentiment de son malheur que lorsqu'il se
vit seul dans un wagon avec Régulus.

Il se mit à pleurer de nouveau et à réclamer sa mère.

Mais l'opérateur le regarda avec des yeux si noirs qu'il se tut et se
cacha, tout apeuré, sous la banquette, où il resta tout le long du
voyage, tassé comme un pauvre chien craignant les coups.

Régulus eut beaucoup de peine, quand on fut arrivé, à l'en faire sortir.

C'est dans ces conditions qu'ils arrivèrent, le petit et lui, au château
de Marconnay, dans une mauvaise voiture que le préparateur avait louée à
Sanxay.

Dès qu'elle les aperçut sautant à terre, Laurence, qui les guettait, se
précipita au devant d'eux.

Ses yeux tout de suite cherchèrent l'enfant.

Mais le petit, intimidé, se cachait derrière Régulus.

Laurence eut de la peine à le faire sortir et à le prendre dans ses
bras.

Elle voulut l'embrasser. Il détourna la tête.

Régulus dit:

--Il est très timide.

Puis, voulant se poser, il s'adressa à madame de Frémilly:

--Je me suis chargé, madame la baronne, expliqua-t-il, d'une mission
bien pénible. Aucun lien ne m'attache à la mère et à l'enfant. J'étais
simplement leur voisin. J'ai eu l'occasion de rendre à la pauvre
abandonnée bien des petits services. Elle m'a raconté son histoire, fait
connaître dans tous ses navrants détails sa triste situation, et c'est
alors que l'idée m'est venue d'écrire cette lettre peut-être bien osée.

--Vous avez bien fait, monsieur, dit madame de Frémilly, et je vous
remercie pour ma fille d'avoir pensé à nous.

--L'enfant sera heureux ici, dit Laurence.

Et, s'adressant au petit:

--N'est-ce pas que tu seras bien et que tu nous aimeras?

L'enfant ne répondit pas.

Il semblait avoir envie de pleurer.

--Il n'est pas habitué à voir du monde, dit Régulus. Il passait sa vie
enfermé dans un petit cabinet obscur. La mère avait besoin de
travailler.

--Pauvre petit! murmura Laurence, attendrie.

Et elle pensa à Jacques, à Jacques qui avait délaissé son fils, et une
pierre se détacha de l'autel qu'elle avait élevé dans son coeur à son
idole à son dieu!

Elle commença à douter du coeur de l'homme aimé.

C'était assurément ce que Régulus voulait, et ce que madame de Frémilly,
pour d'autres raisons, avait espéré.

Et comme le petit, s'apprivoisant peu à peu, se hasardait à regarder
Laurence, si belle, et qui lui parlait si doucement, celle-ci dit à sa
mère tout bas:

--Il lui ressemble.

Madame de Frémilly considéra l'enfant.

--Oh! pas du tout! dit-elle.

En effet, le petit Daly, et pour cause, n'avait rien de Jacques de
Brécourt.

Mais Laurence voulait se faire illusion à elle-même.

Elle prononça:

--Il a ses yeux.

Et elle en resta persuadée.

Elle demanda à Régulus:

--Comment se nomme-t-il?

--Daly.

--Il n'a pas d'autre nom?

--Non, madame, il n'a pas été reconnu.

--A-t-il vu son père quelquefois?

--Je ne le sais pas.

--Pourtant, quand on a fait la photographie....

--Ah! oui, fit aussitôt Régulus, qui vit qu'il avait dit une bêtise,
mais il n'a jamais su que M. de Brécourt était son père. On avait bien
défendu à la mère de le lui apprendre.

--En sorte qu'il ne sait pas de qui il est le fils?

--Non, madame. D'ailleurs, il est très peu avancé pour son âge. C'est à
peine s'il comprend ce qu'on lui dit et s'il parle.

--Quel âge a-t-il?

--Quatre ans bientôt.

--Et sa mère?

--Sa mère est toujours souffrante.

--Elle l'aimait?

--Beaucoup.

--Comment s'est-elle résolue à s'en séparer?

--Elle ne pouvait plus gagner la vie du pauvre petit. Et elle
s'attendait à lui être enlevée à chaque instant. Elle est tranquille
maintenant et presque heureuse, sachant que son fils ne manquera de
rien.

--Oh! non, de rien. Et on l'aimera bien, dit l'angélique Laurence, qui
sentait une pitié profonde emplir son âme et pour l'enfant et pour la
malheureuse abandonnée, en même temps que tombaient, comme des fleurs
sous un vent aride, quelques-unes de ses illusions les plus chères.

Régulus ne pouvait détacher ses yeux de cette pure enfant, qu'il
trouvait idéalement jolie, semblable, en sa mélancolie et en sa
blancheur, à quelque douce image de vitrail.

Il mesurait, en la voyant, toute la grandeur du mal qu'il avait fait à
l'homme qui l'aimait et qui avait le bonheur surtout d'en être aimé.

Mais il ne se repentait pas de sa perfidie.

Il en était heureux.

Il jouissait délicieusement de l'âcre plaisir de sa vengeance enfin
satisfaite.

Il se disait que la soeur de Noémie, Aurore, était jolie aussi, et qu'il
l'avait aimée peut-être autant que Jacques de Brécourt aimait
mademoiselle de Frémilly, et qu'il l'avait perdue par la faute de cet
homme.

On a vu à quels sentiments avait obéi le misérable en introduisant sous
le toit de madame de Frémilly l'enfant de Noémie, qui serait pour la
fiancée de Jacques comme la preuve vivante de la trahison de l'homme
aimé.

Il comptait tuer en elle, par cette vue, jusqu'aux racines de l'amour
restées encore dans son coeur.

Il élargissait l'abîme que son imposture avait creusé entre les deux
fiancés; car, avec sa science du mal, il avait prévu ce qui arriverait:
que Laurence s'attacherait au petit qu'elle croyait le fils de l'homme
qu'elle avait aimé, et que, plus son affection pour l'enfant deviendrait
violente, plus l'estime qu'elle avait conçue pour le père qui l'avait
abandonné diminuerait.

Donc, en amenant là l'enfant, Régulus servait sa vengeance, et, de plus,
il se débarrassait d'une bouche à nourrir, gênante, d'un être qu'il
haïssait.

Mais le misérable ne s'attendait pas aux surprises que le destin lui
ménageait en ce sombre château de Marconnay, où il venait de pénétrer,
et il ne croyait pas que les dieux allaient travailler eux-mêmes à
l'oeuvre sombre de vengeance et de haine que sa jalousie irraisonnée
avait entreprise.



XI


Invité à passer quelques jours au château de Marconnay, le prétendu
Romain Doria, très flatté d'être admis à la table de la baronne de
Frémilly, avait accepté avec empressement; mais, la première nuit,
comme, ainsi que les gens qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne
dormait pas, il lui sembla entendre derrière la porte de sa chambre un
bruit menu, comme le bruit de quelqu'un qui se glisserait dans l'ombre
avec précaution.

Curieusement, il entre-bâilla sa porte et resta comme médusé par le
spectacle qu'il eut sous les yeux.

Dans la clarté spectrale du vaste couloir, éclairé par la lumière de la
lune en son plein, passant à travers les vitres sans rideaux des hautes
fenêtres, un long fantôme blanc, qui lui fit l'effet d'une apparition,
passait lentement, si léger qu'on l'eût dit impalpable, et dont les
pieds posaient à peine sur le sol, le corps ayant l'air d'être soutenu
dans l'espace par d'invisibles ailes.

Régulus ne croyait pas aux visions.

Pour lui, le prétendu fantôme était une femme, une femme se rendant à
quelque nocturne rendez-vous.

Mais quelle femme?

Il n'y avait dans le château que madame de Frémilly et sa petite-fille.

Les servantes étaient des paysannes.

Etait-ce donc mademoiselle Laurence, la fiancée?

Régulus franchit le seuil de sa porte doucement et s'avança dans le
couloir, en ayant soin de se cacher dans l'ombre, auprès des murs.

L'apparition ne le vit ni ne l'entendit.

Elle continua sa marche, ou plutôt son glissement léger dans la pâle
lumière du couloir.

Et Régulus la reconnut.

C'était mademoiselle de Frémilly.

Elle avait les yeux ouverts et paraissait ne pas voir.

Son corps semblait avoir la rigidité d'une statue.

Régulus reconnut avec stupeur qu'elle dormait.

Elle était adorablement belle.

Une chemise presque transparente, et ornée de dentelles, enveloppait son
corps de vierge, gracile et fluet, comme d'une blanche écume, laissant
entrevoir des formes d'une pureté divine.

Le haut des épaules, les bras, le bas des jambes étaient nus et
éblouissaient.

Régulus ne pouvait détacher de cette vision surnaturelle ses yeux
extasiés.

Puis, une idée surgit en son cerveau enfiévré, une idée qui mit en ses
veines comme une coulée de flammes.

S'il saisissait ce corps immaculé et l'emportait chez lui, dans sa
chambre, comme une proie radieuse et triomphante....

Quelles voluptés et quelle vengeance!

Ce serait l'abîme creusé entre le fiancé et la fiancée, si profondément
cette fois, qu'il demeurerait infranchissable.

Régulus suivit le blanc fantôme....

Il le vit franchir le long couloir, la porte d'entrée et se diriger vers
le parc situé derrière le château.

Un rayon de lune l'inondait de sa clarté paisible.... Alors il se
rapprocha....

Il toucha le bras nu, et ce contact, bien que le bras fût glacé, le
brûla comme s'il eût été du feu.

La dormeuse ne se retourna pas.

Il l'attira à lui.

Elle vint tranquillement, sans résistance.

Et alors, doucement, il l'entraîna....

Son cerveau était en fusion.

Il y avait comme des étincelles de foudre à la racine de ses cheveux.

Sans avoir conscience de rien, en son magnétique sommeil, Laurence
obéissait.

Elle entra dans la chambre du misérable.

Et, sur eux deux, Régulus ferma la porte.

Quelques minutes se passèrent sans un bruit. Sur le château s'étendit un
tragique silence.

Puis la porte se rouvrit.

Laurence repartit, rigide toujours.

Elle était entrée pure.

Elle sortait souillée, flétrie, portant peut-être en son sein la preuve
d'un crime infâme.

--Mais elle n'en savait rien.

Elle ne s'était pas réveillée.

Régulus, se montrant derrière elle, la suivit longtemps du regard; il la
vit s'éloigner, comme fondre et disparaître dans la clarté tremblante et
grise de la nuit de lune.

Puis il rentra dans sa chambre.

Il était haletant, éperdu et titubant, comme ivre de son forfait.

Il se jeta tout habillé sur son lit, mais il ne dormit pas, et, à six
heures, avant même que le jour parût, il était debout.

Quand, le lendemain, madame de Frémilly sonna sa femme de chambre pour
lui dire d'envoyer Auguste demander à son hôte ce qu'il désirait prendre
à son déjeuner, elle apprit avec stupeur que celui-ci était parti.

--Parti sans prévenir?

--Il a demandé à Auguste de le conduire à Sanxay à sept heures. Il
voulait prendre l'omnibus. Il était pressé de rentrer à Paris. Il avait
l'air étrange, chacun de nous l'a remarqué, l'air d'un homme qui vient
de faire un mauvais coup. S'il manquait aujourd'hui quelque chose au
château, bijou ou couvert d'argent, aucun de nous n'en serait étonné.

Madame de Frémilly haussa les épaules.

--Vous êtes fous, dit-elle.

Et elle ne s'inquiéta pas davantage de ce qu'elle prenait pour des
«imaginations» de domestiques.

Elle demanda si sa petite-fille était réveillée.

Et, sur la réponse négative qu'on lui fit, elle s'habilla pour aller
dans sa chambre.

Quand elle y pénétra, Laurence dormait. Le petit, amené par Régulus, et
que mademoiselle de Frémilly avait voulu faire coucher près d'elle dans
un berceau, n'était pas réveillé non plus.

La baronne allait se retirer sur la pointe des pieds, comme elle était
venue, quand un mot de Laurence l'arrêta:

--C'est toi, grand'mère?

Madame de Frémilly rentra dans sa chambre.

--Je t'ai réveillée?

--Non, grand'mère. Je n'ai rien entendu; mais, en ouvrant les yeux, je
t'ai aperçue qui t'éloignais.

--Tu as bien dormi, ma chérie?

--Je suis brisée, dit Laurence, qui détendit avec effort ses beaux bras
nus. J'ai fait un rêve horrible.

--Un rêve?

--Je me promenais au pied du château, devant la pièce d'eau, quand j'ai
vu se dresser tout à coup sur ses bords un beau lys, qui poussait à vue
d'oeil devant moi, et qui devint bientôt si grand qu'il atteignit mon
front. Il était d'une blancheur si éblouissante que j'avais peine à le
regarder.

--Mais il n'est pas si horrible, ton rêve, fit la baronne en souriant.

--Attends, grand'mère, fit la jeune fille. Tout à coup, reprit-elle, je
vis la tige du lis grossir, devenir semblable à un corps de femme et
prendre la couleur de la chair.

En même temps, la fleur se métamorphosait aussi, avait pris un visage
humain: je vis que le visage me ressemblait.

Le lys, c'était moi.

--Je t'ai souvent, en effet, dit la baronne, comparée à un beau lys.

--C'est pour cela, en effet, fit Laurence, que j'ai fait ce rêve. Une
odeur suave s'en dégageait et embaumait l'air autour de lui.

--Tout à coup, un homme se montra.

Cet homme avait le visage, les grands cheveux de l'homme que nous avons
vu hier et qui nous a amené l'enfant de Jacques.

Ici Laurence s'interrompit pour demander:

--Il n'est pas réveillé, le cher petit?

--Non, répondit la baronne, il dort toujours.

Elle ajouta:

--Mais continue, ma chérie.

--Cet homme, reprit Laurence, s'approcha du lys avec des airs
effrayants, et voulut le saisir, sans doute pour le cueillir.

Alors le lys devint tout noir, mais d'un noir affreux. Et c'était
toujours moi. Et j'étais monstrueuse, et je faisais peur.

Mes yeux n'étaient plus que deux grands trous obscurs.

Mon visage grimaçait comme la tête d'un squelette.

Puis le lys, ce lys qui était moi, s'affaissa sur le sol, comme s'il
tombait en pourriture. Et bientôt il n'y eut plus, à la place où il se
dressait, superbe et pur, qu'un amas visqueux et noir, d'où se dégageait
une odeur infecte, une odeur que je sens encore, ajouta la jeune fille
en frissonnant d'horreur, et qui me pénètre toute.

--Il ne faut pas croire aux rêves, dit madame de Frémilly pour chasser
les idées pénibles de sa petite-fille; mais elle était elle-même plus
impressionnée qu'elle ne voulait le laisser paraître, et elle n'osa pas
parler à Laurence du départ brusque de leur hôte, qu'elle trouvait pour
le moins singulier.



XII


Son crime commis, Régulus on le sait, ne songea pas à dormir. Trop de
pensées se pressaient en son cerveau surexcité.

C'était d'abord le souvenir de son acte, de la joie ressentie à presser
entre ses bras cette vierge pure, ce lys immaculé, lui qui n'avait
possédé jusqu'alors que des femmes souillées par les caresses de tous.

Il avait eu là quelques minutes d'infâmes délices, qu'il ne se
rappellerait jamais sans transport.

Et pourtant ce qui dominait encore cette sensation, inexprimable,
c'était l'idée de la haine pleinement assouvie.

Il laissait dans ce château perdu une trace horrible de l'oeuvre de
vengeance depuis si longtemps rêvée.

S'il avait tué à Jacques sa fiancée, il lui aurait porté un coup moins
terrible qu'en la laissant avilie et souillée, portant peut-être en ses
flancs, et sans le savoir, la preuve du crime commis.

C'était monstrueux, ce qu'il avait fait là, et capable de faire dresser
d'horreur les cheveux des moins impressionnables.

Il livrait à la honte, à une éternelle douleur, cette jeune fille qui ne
lui avait fait aucun mal, qu'il avait trouvée pour lui, au contraire,
gracieuse et douce.

Il introduisait dans le coeur de la mère un inconsolable désespoir.

Mais en la frappant il frappait l'autre, et cela justifiait son attentat
à ses yeux et chassait de son esprit tout regret et tout remords.

Il ne se coucha pas.

Il ne songeait qu'à partir, et à partir le plus vite possible.

Dès que les portes du château seraient ouvertes, il sortirait.

Il avait peur que mademoiselle de Frémilly n'eût eu, malgré le sommeil
dans lequel elle était plongée, conscience de ce qui s'était passé et ne
dénonçât à sa grand'mère la félonie de leur hôte.

Il voulait être loin avant qu'elles fussent levées.

S'il n'avait pas de remords, il ne pouvait secouer une sorte de terreur
qui pesait sur lui. Cette terreur dont ne peut se défendre, son forfait
commis, le criminel le plus endurci, terreur instinctive et en quelque
sorte mystérieuse, faite à la fois de la crainte des châtiments humains
et des représailles célestes.

Pour tout dire, en ce château, tout chaud encore de son crime, il avait
peur!

Il ne retrouverait quelque tranquillité, du moins il le pensait, que
lorsqu'il serait loin de ces murs sombres, de ces tourelles noires qui
portaient leur deuil jusqu'au milieu de l'azur.

Quand le jour se leva, dissipant les brumes bleues qui traînaient, ainsi
que des nuages légers, sur la verdeur des prairies, Régulus était prêt à
partir.

Il entendit retentir dans la sonorité matinale le clairon des coqs, et
presque aussitôt, dans la cour, des bruits de sabots, de portes qu'on
ouvrait montèrent jusqu'à lui.

Le château s'éveillait. Les domestiques commençaient leurs besognes
habituelles. Il vit sortir des chevaux des écuries, d'autres animaux
qu'on menait dans les champs.

Les corbeaux, réveillés, promenaient dans l'air clair leurs sombres
circuits.

Régulus descendit.

La porte d'entrée du château était fermée encore.

Il fit signe à un domestique qui passait dans la cour et qui vint lui
ouvrir.

--Monsieur est levé de bien bonne heure! remarqua l'homme.

--Oui, dit Régulus, je pars. J'ai pris congé hier soir de madame de
Frémilly.

--Elle a donné des ordres pour conduire monsieur jusqu'au bourg?

--Non. Il était trop tard. Tout le monde était couché.

--Pourtant, monsieur ne va pas s'en aller à pied?

--Si, si j'y suis obligé.

--Les chemins sont très mauvais. Il dégèle depuis hier. Les ornières
sont défoncées. Si monsieur le désire, je puis atteler le tilbury,
Madame ne me grondera pas.

--Vous me rendrez service, dit Régulus.

--Monsieur est pressé?

--Un peu.

--C'est l'affaire de dix minutes.

Le domestique s'éloigna et Régulus descendit dans la cour. Il avait hâte
d'être hors du château. Les murailles semblaient peser sur lui de tout
leur poids.

Il se promenait de long en large, en attendant que la voiture fût prête,
devant la façade sombre, et il ne pouvait s'empêcher de lever les yeux
vers les fenêtres, bien qu'il redoutât de voir derrière les vitres ou le
visage de madame de Frémilly ou celui de sa petite-fille, qui pourrait
s'étonner de le voir dehors à cette heure, et qui peut-être lui poserait
d'embarrassantes questions.

Mais il avait déjà ses réponses prêtes.

Des affaires pressantes, qu'il avait oubliées, le rappelaient à Paris,
et il était obligé de partir sans retard.

Toutefois, il aurait préféré ne voir personne.

Le tilbury fut attelé sans qu'une persienne eût bougé. Madame de
Frémilly et mademoiselle dormaient toujours.

Il sauta dans la voiture et donna ses ordres au domestique qui avait
offert de le conduire, puis il se vit emporté bientôt dans un chemin
étroit, creusé d'ornières, bordé de chaque côté par de hautes haies
vives d'où l'eau tombait en gouttelettes.

A l'horizon, le soleil se levait, rouge, dans un ciel bas, couleur de
perle.

De temps en temps, des oiseaux traversaient le chemin, sans cris, et ne
faisaient d'autre bruit que le bruit doux de leurs ailes.

--Comme cela, dit le domestique, monsieur va prendre le premier train?

--Oui.

--Pour Paris?

--Pour Paris.

Régulus ne parla plus.

Cette conversation ne l'intéressait guère, et il était désireux de la
laisser tomber.

Il était tout à ses pensées, aux pensées dont nous avons indiqué la
nature, et qui continuaient à hanter son esprit.

Il jetait à peine de temps à autre un coup d'oeil distrait sur la
campagne où se voyaient encore çà et là de blanches taches de neige sur
lesquelles les rayons rouges du soleil mettaient d'éclatants rubis et
qui déroulait tout autour de lui, car on passait maintenant sur une
hauteur, un panorama splendide.

Il pensait à ce qu'il laissait derrière lui, cette mine inépuisable de
douleurs et de maux de tous genres.

C'était son oeuvre, cela, son oeuvre infernale et maudite!

Et maintenant qu'il était loin du château où reposaient ses victimes,
loin des terreurs qui l'avaient assailli là bas, il était presque tenté
de s'en enorgueillir.



XIII


La journée qui se leva après la nuit funeste fut atroce pour la pauvre
Laurence, non qu'elle eût conscience de l'attentat dont elle avait été
victime, mais elle se sentait très fatiguée et comme endolorie, et le
rêve affreux qu'elle avait raconté à sa grand'mère avait laissé en elle
une impression de dégoût dont son être tout entier était imprégné, et
qu'elle ne pouvait pas secouer.

Madame de Frémilly sortie de sa chambre, elle sauta à terre et elle alla
regarder dans son berceau le petit Daly. Il dormait encore. Il était
joli et attendrissant avec ses pommettes rosées par le sommeil. Et comme
malgré elle Laurence se disait:

--C'est son fils! la chair de sa chair. Et il l'a abandonné. Il n'a pas
donc de coeur? Il ne m'aurait donc pas aimée, moi qui l'aimais tant, et
qui l'aime tant encore? Ce petit grandira sans son père, sans savoir
même de qui il tient la vie. Il sera malheureux, livré à tous les
hasards. Et l'autre, insouciant, vivra loin de lui sa vie heureuse, sans
plus se préoccuper du pauvre petit être que s'il n'avait jamais existé.

Etait-ce possible, cela! Et, était-ce Jacques qu'elle pouvait soupçonner
capable d'une telle indifférence, d'une telle cruauté? Si on était venu
lui dire, si on avait accusé devant elle Jacques d'un pareil forfait,
elle n'aurait pas hésité à le défendre, à crier: Ce n'est pas vrai! ce
n'est pas vrai! Mais la preuve était là, sous ses yeux, que Jacques,
comme tant d'autres hommes, pouvait abandonner une femme qu'il avait
aimée, un enfant qui était le sien!

Prise d'une sorte d'attendrissement devant le petit qui dormait
toujours, si doux et si calme, elle s'écria:

--Tu vivras sans affection, sans tendresse, isolé et seul, sans père,
sans mère, car te voilà privé maintenant même des soins et de l'amour de
ta mère, et cela par sa faute. Ah! je devrais le haïr!

En prononçant ces paroles, Laurence avait involontairement élevé la voix
et fait un geste violent qui avait imprimé au berceau une légère
secousse.

Réveillé en sursaut, l'enfant ouvrit les yeux.

Son premier sentiment fut un sentiment d'étonnement et de peur.

Son regard tombait sur des objets qu'il n'avait pas coutume de voir en
s'éveillant et qui lui paraissaient si beaux, puis sur un visage qu'il
ne se rappelait pas avoir jamais vu non plus, car la veille, c'est à
peine s'il avait, tant il était saisi, remarqué les personnes qui lui
parlaient.

Il eut un petit mouvement d'effroi et se mit à appeler sa mère.

Laurence vit une larme perler en ses yeux.

Tout de suite, elle le rassura.

--N'aie pas peur, mon petit! Tu es chez des amis. On ne te fera pas de
mal. On t'aimera bien.

--Je veux voir maman, dit l'enfant avec obstination.

--Tu la verras bientôt, mon mignon.

--Vous me mènerez près d'elle?

--Oui.

--Quand?

--Bientôt.

--Elle m'aime bien, maman!

--Elle t'aime bien?

--Oh! oui, madame.

--Pourquoi l'as-tu quittée?

--C'est le méchant homme qui m'a emmené.

--Le méchant homme ... celui qui était avec toi?

--Oui.

--Tu ne l'aimes pas?

--Oh! non, madame.

--Il était méchant? Il te battait?

--Souvent. Et il m'enfermait dans un cachot bien noir.

--Il t'enfermait?

--Toujours.

--Parce que tu n'étais pas sage?

--J'étais toujours sage.

--Pauvre petit! murmura Laurence.

Et elle sentit des larmes venir à ses yeux.

L'enfant reprit:

--Il faisait aussi pleurer maman souvent. Il la grondait. Il la
battait.

--Oh! le misérable! fit involontairement la jeune fille.

Et elle pensa que c'était la faute de Jacques si ce pauvre enfant, si
cette malheureuse femme, séduite peut-être par lui, et abandonnée
ensuite, étaient la proie d'un bandit comme celui qui les martyrisait.

Et elle sentit son estime pour Jacques diminuer encore et se désagréger
avec son radieux amour.

En même temps, une tendre pitié pour l'enfant abandonné, et pour la mère
délaissée, entra en son âme chaste.

Elle aurait voulu connaître cette femme, la consoler. Il n'y avait en
elle aucune jalousie, aucune rancune.

Elle s'accusait presque, en son innocence, croyant que c'était pour elle
que Jacques les avait quittés, du malheur de cette femme et de cet
enfant.

Elle ne résista pas à l'élan qui la portait vers le petit.

Elle le prit dans ses bras, l'embrassa affectueusement, et dit:

--Nous ne t'abandonnerons pas, non, cher petit! Tu seras ici comme notre
enfant. Ma mère et moi, nous t'aimerons.

--Je voudrais voir maman, répéta l'enfant.

--Tu la verras, mon mignon. Je te le promets. Si nous ne pouvons pas
aller vers elle, c'est elle qui viendra te voir. Je lui écrirai.

Et, en effet, Laurence songeait déjà à demander à l'homme qui avait
amené Daly l'adresse de la mère et à écrire à cette femme.

Elle tenait en ses bras l'enfant à demi nu, quand la baronne de Frémilly
ouvrit la porte.

Elle eut un geste de contentement en voyant sa fille s'occuper du petit.

«Cela, pensa-t-elle, la distraira de sa douleur et lui fera oublier
l'infidèle.»

Elle se félicita intérieurement d'avoir fait venir cet enfant et vit sa
fille bientôt guérie d'un amour qui, dans sa pensée, ne pouvait que lui
causer des chagrins et la désespérer.

Elle s'approcha, souriante, du groupe gracieux que formaient la jeune
fille et l'enfant, qui, rassuré maintenant, répondait à ses caresses
avec de jolis gestes enfantins. Et elle dit:

--Il est réveillé?

--Oui, grand'maman, il vient de s'éveiller.

--Et il est bien sage?

--Il est ravissant, le cher mignon. Son premier cri a été pour demander
sa maman. Nous la ferons venir, n'est-ce pas?

--Certainement, dit la baronne, qui ne pensait pas que sa fille parlait
sérieusement.

--Si tu savais, grand'mère, ajouta la jeune fille, comme il a été
malheureux! Comme ils ont été malheureux, plutôt, sa mère et lui, avec
cet homme....

--Quel homme?

--L'homme qui l'a amené.

--M. Doria? C'est donc?...

--Je ne sais pas ce qu'il est, quels droits il a sur cette femme et sur
son enfant. Il paraît qu'il l'injuriait, qu'il la battait, qu'il
enfermait l'enfant dans un cachot noir.

--Le misérable!

--Je ne le laisserai pas partir, dit Laurence, sans lui dire ce que je
pense.

--Il est parti, dit madame de Frémilly.

--Parti?

--Ce matin, à la première heure.

--Sans nous prévenir?

--Sans prévenir. Il a demandé à Auguste de le mener à Sanxay.

--Il s'est douté que l'enfant parlerait, et il n'a pas voulu s'exposer à
nos reproches.

--Peut-être. Les domestiques ont remarqué qu'il avait un air singulier.
Quelques-uns m'ont dit même qu'il avait l'air d'un homme qui avait fait
un mauvais coup. J'ai répondu qu'ils étaient fous, sans m'expliquer
pourtant les causes de ce départ précipité, qui a l'air d'une fuite. Je
le comprends maintenant. Il a eu peur que le petit ne nous dise qui il
est.

--Nous ne pouvons pas, dit Laurence, laisser cette malheureuse entre ses
mains.

--La mère?... C'est son affaire, cela, mon enfant. Nous n'avons pas le
droit d'intervenir. Nous ignorons quels liens l'attachent à cet homme.
Et nous ne pouvons pas nous immiscer....

--S'il la bat?

--Elle n'a qu'à le quitter, et si elle ne le quitte pas, c'est qu'elle
ne le veut pas, que d'autres intérêts la retiennent.

--Si elle ne le peut pas....

--Pourquoi?

--En tout cas, il faudra que je lui écrive pour lui donner au moins des
nouvelles de son enfant.

--Sais-tu son nom, son adresse?

--Non. Je voulais les demander à cet homme.

--Il est parti. Si elle veut des nouvelles de son fils, elle nous en
demandera. Peut-être est-elle heureuse d'en être débarrassée.

--Une mère!

--Est-ce qu'on sait? fit madame de Frémilly. On voit, dans la vie, ma
pauvre enfant, tant de choses faites pour surprendre un coeur simple et
droit comme le tien!

--Ce n'est pas beau, la vie, dit Laurence, qui, pour la première fois
peut-être, la voyait sous ses vilains côtés, avec ses trahisons, ses
brutalités et ses mensonges.

--Pas toujours, en effet, fit madame de Frémilly.

Puis elle dit:

--Il faudrait habiller le petit. Je vais sonner Agathe.

Elle alla à la cheminée, sonna, puis elle attisa le feu, qui commençait
à pâlir.

Laurence posa l'enfant dans son berceau et jeta un peignoir sur ses
épaules.

Puis elle alla à la fenêtre.

La campagne, encore pleine de brouillard, avec ses arbres dégouttants
d'eau, la boue, qui apparaissait entre les bandes de neige demeurées çà
et là dans les sillons des terres labourées, lui parut affreusement
triste.

Une grande amertume emplit son âme.

Elle voyait sa vie, qu'elle avait cru un moment si resplendissante,
vouée désormais à la solitude et au malheur.

Elle ne serait même pas mère. Elle n'aurait pas d'enfant, elle, pour la
consoler.

Car, n'étant pas à Jacques, elle ne serait jamais à personne.

Il lui semblait, en effet qu'elle ne pourrait aimer personne après
Jacques.

Elle ne pouvait, malgré tout, chasser entièrement de son coeur son
image.

Elle le jugeait indigne d'affection et sans sincérité, mauvais père, et
pourtant elle l'aimait, elle l'aimait toujours.

Et elle souffrait atrocement.

Son tendre coeur saignait par mille blessures.

Et pourtant elle n'avait rien senti encore.

Elle ignorait les nouveaux coups, cent fois plus cruels ceux-là, que le
destin tenait pour elle en réserve, et dont il allait bientôt la frapper
sans relâche, comme avec un impitoyable acharnement.

L'entrée d'Agathe dans la chambre interrompit les tristes réflexions de
la jeune fille.

C'était une grosse femme aux traits communs, l'air familier.

Elle avait vu la veille le petit Daly. C'était elle qui était venue
aider à le coucher.

Elle s'était demandé déjà quel pouvait être cet enfant, et elle avait
pensé tout d'abord que mademoiselle pouvait bien en être la mère; mais,
à la réflexion, ce soupçon s'était dissipé. Mademoiselle était bien
jeune pour avoir un enfant de près de quatre ans, et la bonne femme
était restée très intriguée. Elle ne s'était pas privée de se livrer,
avec les autres domestiques, à mille commentaires, à mille suppositions
plus absurdes les unes que les autres. Cet enfant, qui arrivait ainsi
de Paris sans qu'on fût prévenu, amené par un homme qui disparaissait
ensuite comme un voleur, il y avait là de quoi piquer la curiosité et
ouvrir le champ aux hypothèses.

Mais jamais Agathe n'aurait osé interroger ses maîtresses, qu'elle ne
connaissait pas assez et qui l'avaient tenue jusqu'ici dans une certaine
réserve.

Elle ne fit donc aucune réflexion, et se mit à sa besogne
silencieusement. Elle prit l'enfant, s'assit avec lui devant le feu et
se mit à l'habiller.

Madame de Frémilly alla vers sa petite-fille.

--A qui penses-tu? lui demanda-t-elle en la voyant si pâle et si triste,
à lui?...

Laurence ne répondit pas. Mais ce silence même était un aveu.

La baronne ne put contenir son irritation.

Et, montrant à sa petite-fille l'enfant que l'on habillait et qui, pour
elle et pour Laurence, était le fils infortuné de cet homme:

--Il ne mérite, s'écria-t-elle, ni une pensée, ni un regret!

Laurence resta muette.

Elle ne se sentait pas la force de l'accuser, et elle n'osait pas
pourtant le défendre.



XIV


Quand Régulus arriva à Paris, vers six heures du soir, personne ne
l'attendait à la gare. Il n'avait pas, en effet, prévenu sa maîtresse,
la pitoyable Noémie.

Il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui directement. Il
trouva Noémie en larmes. Avec la nuit, la tristesse avait repris la
pauvre mère, qui ne pouvait pas se consoler d'être privée de son fils.

Régulus s'étonna.

--Qu'est-ce que tu as à pleurer, godiche? Ah! ce n'est plus l'enfant qui
pleure, lui. Il est là-bas, bien au chaud, dans un beau château!...

La mère essuya ses yeux.

--Il est bien?

Et une lueur de joie illumina sa face boursouflée.

--S'il est bien! fit Régulus. On l'adore déjà.

--Il est si mignon!

--Dans quelques jours, on ne pourra plus se passer de lui.

--Il faut bien que je m'en passe, moi, fit la triste mère.

--Est-ce que tu le regrettes encore?

--Je le regretterai toujours! fit la pauvre femme.

Et, de nouveau, les larmes ruisselèrent sur son visage.

Régulus eut un geste d'impatience.

--C'est bon, c'est bon, fit-il. En voilà assez! Tu ferais mieux de
servir le dîner.

--Mais je n'ai rien préparé.

--Comment ça?

--Je ne t'attendais pas.

--Et pour toi?

--Oh! pour moi!...

--Tu ne manges pas, peut-être, quand je ne suis pas là?

--Oh! si peu! Et surtout en ce moment!

--Mais moi, dit Régulus, je n'ai pas envie de me laisser mourir de faim.
Mets un chapeau vivement. Nous allons dîner chez quelque mastroquet.

Noémie obéit silencieusement.

Pendant le dîner, on lui parlerait de son fils. Elle ne se préoccupait
pas d'autre chose. Au bout de quelques minutes, elle fut prête à sortir.

Et elle descendit l'escalier derrière Régulus.

Pendant le dîner, qui eut lieu dans le cabinet d'un marchand de vin
voisin de leur demeure, il fallut que Régulus racontât à la mère de Daly
toutes les circonstances de son voyage, ce que le petit avait fait, ce
qu'il avait dit, l'accueil qu'il avait reçu des personnes chez
lesquelles on le conduisait, qu'il décrivît le château dans lequel il
allait vivre, le genre d'existence qu'il allait mener là-bas. Elle
voulait continuer à vivre en esprit avec son fils.

Régulus, assez obligeamment, se prêta à sa fantaisie.

Le voyage lui avait aiguisé l'appétit. Il mangeait et buvait beaucoup.
Quand arriva le dessert, il était déjà un peu gris.

Il restait de bonne humeur et se montrait charmant.

Il était enchanté de son expédition.

Et, comme le vin lui déliait la langue, il mit Noémie au courant de
l'aventure de la nuit, de l'aventure prodigieuse, dont il se
souviendrait toujours, qui l'avait fait fuir précipitamment le château
de Marconnay.

Il en était heureux et fier, de cette aventure, et des frissons de
plaisir traversaient tout son corps quand il en parlait et se la
rappelait.

Une sorte de bave lui venait aux lèvres et des ardeurs lui montaient aux
yeux.

Noémie n'avait pas compris tout d'abord.

Puis, quand elle eut saisi, elle eut un grand geste plein d'horreur.

--Tu as fait cela!

Il se rengorgeait.

--Certainement.

--Tu as souillé, perdu cette jeune fille?

--Mais oui. Qu'as-tu?

Noémie s'était levée.

Sa physionomie respirait l'indignation et l'épouvante.

Il ricana.

--Tu es jalouse?

--Ah! s'écria la femme, quel monstre tu es!

Il riait toujours.

--Un monstre?

--Le plus odieux, le plus infâme de tous les monstres!

Il la regarda, surpris. Il vit que sa réprobation était réelle. Il
s'étonna, puis il devint furieux.

--Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Es-tu folle?

Elle avait saisi son chapeau.

Elle l'attachait sur ses cheveux.

--Où vas-tu?

--Je pars.

--Où?

--Je ne sais pas. Mais je ne demeurerai pas cinq minutes de plus avec un
monstre tel que toi. Donne-moi la clef.

--La clef?

--Que je prenne mes nippes. Tu ne veux pas me les garder, je suppose?

--Ah çà! fit-il, stupéfait, c'est donc sérieux?

--Tout ce qu'il y a de plus sérieux.

--Tu me lâches?

--Avec bonheur. Je ne t'aimais pas. Maintenant, tu me répugnes, tu me
dégoûtes. Je te hais. Et si je ne me retenais, je te cracherais à la
face!

Il ne l'avait jamais vue ainsi.

Elle était blême, mais ses yeux flambaient.

Une étrange énergie animait cette femme, qu'il avait toujours connue
soumise et tremblante.

Il lui avait pris son enfant et elle s'était à peine fâchée.

Et, pour une histoire rigolotte--c'est du moins ainsi qu'il la prenait,
lui--elle devenait enragée.

Il n'y comprenait plus rien.

Il ne comprenait pas que ce crime lâche et cynique, qu'il venait de
raconter comme une prouesse, avait achevé de révolter le coeur de cette
malheureuse, restée honnête au fond, et qui avait vu enfin à quel
misérable elle avait jusqu'ici associé sa vie.

Il y avait aussi la rancune amassée en le coeur de cette mère, depuis
qu'on lui avait pris son fils, qui débordait enfin.

Et elle était devenue si effrayante, que Régulus, quoique à demi ivre,
se sentit blêmir.

Mais il ne voulut pas avoir l'air d'être impressionné.

Il haussa ironiquement les épaules.

--C'est de la folie!

Mais Noémie, les dents serrées, impérieuse, tendit les mains.

--La clef!

Il n'osa pas la refuser.

--Voici.

Il ajouta:

--Mais retiens bien ceci: si tu franchis le seuil de la porte, ne
cherche plus à revenir.

Elle eut un grand geste.

--Revenir chez toi, près de toi! J'aimerais mieux m'étendre devant un
tramway, pour être écrasée vive, aller me jeter dans la Seine ou me
précipiter d'un sixième étage, que demeurer une heure sous le même toit
que toi!

--A ton aise, fit-il.

Et elle sortit.

Il demeura seul.

--Elle est folle! murmura-t-il.

Puis il pensa:

--C'est la jalousie. Elle est furieuse que j'aie possédé cette fille,
même malgré elle. Que les femmes sont bizarres!

Il appela le garçon et se fit servir du café et des liqueurs.

Noémie rentra chez elle, le coeur soulevé d'indignation.

Elle comprenait, elle, les conséquences que pouvait avoir pour cette
jeune fille, qui avait été bonne pour son fils, le crime brutal, sans
nom, dont s'était rendu coupable envers elle le misérable Régulus.

Ce crime pouvait avoir des suites, et c'était pour la pauvre enfant le
déshonneur, la honte, un avenir de douleur et de désespoir.

Qu'allait-elle faire?

Essayer de réparer. Et comment?

Elle ne pouvait pas révéler à cette enfant, encore ignorante peut-être,
vierge d'esprit et de pensée, si elle ne l'était plus de corps,
l'attentat monstrueux.

Mais elle voulait aller là-bas, savoir ce qui se passait, intervenir au
besoin; en tout cas, offrir sa vie, son sang, pour réparer un forfait
inexpiable.

Puis elle vivrait près de son fils.

Elle ferait la leçon au petit, lui dirait de ne pas la reconnaître.

Elle avait déjà pensé à cela: se faire la servante des gens qui allaient
élever son fils, car elle n'oserait pas le reprendre et aller vivre avec
lui.

N'aurait-elle pas à redouter pour lui la vengeance du misérable Régulus?

Elle était résolue maintenant. C'est cela qu'elle allait faire. Elle
était libre. Elle allait partir.

Elle porta la main à sa poche.

Il lui restait quelques sous à peine.

Elle ferait le voyage à pied, s'il le fallait, mais elle partirait.

Elle monta son escalier lentement, péniblement. Ses jambes avaient peine
à la porter.

L'horreur la faisait chanceler.

Arrivée devant sa porte, elle eut de la peine à ouvrir, tant sa main
tremblait. Puis, quand elle fut dans la chambre, elle fit un paquet à la
hâte de toutes ses hardes. Elle retrouvait, pendant ces recherches, des
objets ayant appartenu à son fils. Elle les prenait, les embrassait, les
arrosait de ses larmes. Mais cela l'attardait, et elle voulait être
partie avant le retour de l'autre....

Elle essuya ses pleurs, se remit à la besogne plus vivement.

De temps en temps, elle s'arrêtait pour écouter, tremblant d'entendre le
pas de son amant dans l'escalier.

Mais Régulus ne se montra pas.

Et elle était loin déjà quand il se décida à rentrer.

Il était tout à fait ivre.

Il vit la chambre en désordre et comprit que Noémie était partie.

Il fut pris d'un accès de fureur.

Et, avec un geste de menace lancé dans le vide:

--Je te rattraperai, cria-t-il, toi et ton _gosse_!

Puis il eut un hoquet, roula à terre et s'endormit.



DEUXIEME PARTIE

LE MAUDIT

I


Quelques semaines s'écoulèrent. Laurence, atteinte d'un mal que les
médecins ne savaient définir, allait s'affaiblissant chaque jour. Aucune
nouvelle n'arrivait aux recluses, au fond de la retraite où elles
s'étaient confinées. La baronne, attribuant la pâleur, la nervosité de
sa petite-fille, qui se plaignait aussi souvent de violents maux de
coeur, la baronne, attribuant cet état à l'anémie causée par le chagrin
d'être séparée de celui qu'elle aimait, avait écrit à M. Mareuil pour
avoir des nouvelles de M. de Brécourt, et M. Mareuil avait répondu qu'il
n'avait rien reçu de son ami. C'était une rupture complète, de la part
de Jacques, avec tout ce qu'il laissait. Il était parti désespéré, sans
doute, et sans idée de retour. Et c'est ainsi que s'expliquait son
étrange silence.

Ah! comme madame de Frémilly, en présence de la langueur peut-être
mortelle de la pauvre Laurence, regrettait sa sévérité, son
intransigeance!

Combien de fois elle s'était dit déjà: «Ah! s'il revenait, quel qu'ait
été son passé, avec quel empressement je lui mettrais dans la main la
main de ma petite-fille, en lui disant: Soyez heureux!»

Il y avait l'enfant.

Laurence l'adopterait. Elle l'avait adopté déjà.

Hélas! il était trop tard. Jacques était parti, et Laurence se mourait.

Une tristesse affreuse régnait dans le château bien que le temps fût
devenu plus doux et que les premières fleurettes, annonçant la fin de
l'hiver, eussent montré leurs têtes pâles à l'abri des haies.

Les seuls éclats de rire qu'on y entendit étaient ceux que poussait le
petit Daly, qui n'avait jamais été aussi heureux qu'entre ces deux
femmes tristes, mais douces, qui étaient pour lui pleines d'attention et
que lui seul parvenait parfois à distraire de leurs sombres pensées,
devenues chaque jour plus funèbres.

Or, un matin, le vieux médecin, le docteur Raymondet--c'était un des
médecins les plus célèbres de Poitiers qu'on avait fait venir--le vieux
médecin, disons-nous, fit demander à madame de Frémilly de vouloir bien
lui accorder quelques minutes d'entretien particulier. La baronne, pâle
d'angoisse, l'entraîna dans sa chambre.

Et tout de suite elle s'écria, folle de douleur:

--Elle est perdue!

Le docteur secoua la tête.

--Ce n'est pas cela.

--Quoi alors, docteur?

--J'ai hésité longtemps. Je croyais me tromper. Mais, maintenant, il n'y
a plus de doute. Il faut que je parle.

--Vous me faites mourir!

--Je connais la nature du mal dont souffre mademoiselle de Frémilly.
Mademoiselle de Frémilly est enceinte.

La baronne jeta un cri:

--Enceinte!...

--Je n'en puis plus douter. Depuis quelque temps déjà je le soupçonnais,
mais je ne voulais pas parler avant d'être sûr.

--Enceinte! répéta madame de Frémilly.

Et il semblait, à son accent que ce mot renfermât pour elle toutes les
horreurs et toutes les hontes.

--Enceinte, ma petite-fille!... Et c'est ce misérable, à qui je songeais
à pardonner. Ah! qu'il ne reparaisse jamais à mes yeux, jamais!

Elle se tourna vers le docteur:

--Et Laurence connaît son état?

--Je ne le crois pas.

--Elle ne s'en doute pas?

--Je crois qu'elle n'a aucun soupçon.

--Vous ne lui avez pas dit?

--J'ai voulu vous parler avant.

Il se fit un silence.

Madame de Frémilly semblait atterrée.

--Mais alors, fit-elle, il y a plusieurs mois déjà?

--Deux mois peut-être, trois au plus.

--C'est bien cela. Qu'allons-nous faire?

--Il me semble qu'il n'y a qu'à attendre.

--Déshonorée, ma petite-fille!...

--Mais celui qui l'a séduite....

--Peut réparer ... pensez-vous. Il est parti.

--Parti?

--Je n'ai pas voulu lui laisser épouser Laurence, à cause de son passé.
Il y a dans son passé des femmes séduites ... un enfant. Ce petit que
vous avez vu ici, adopté, c'est son fils, un enfant qu'il a abandonné
avec la mère, et qu'il laissait dans la misère. Ah! le misérable! le
misérable!

--Il faut, dit le docteur, le rappeler.

--Jamais je ne m'y résignerai. Appeler ce monstre mon petit-fils....
Vivre sous le même toit.... Jamais! jamais!

--Pourtant....

--Oui, vous le pensez, il n'y a pas autre chose à faire pour sauver
l'honneur de ma petite-fille. Mais cette ressource même ne me reste pas.
Je ne sais pas où il est. Il est parti pour l'Afrique en expédition, et
il n'a donné à personne de ses nouvelles. Peut-être même a-t-il succombé
déjà. Ah! malheureuse que je suis, malheureuse que nous sommes, Laurence
et moi! Que maudit soit le jour où cet homme a mis le pied dans ma
maison!

--C'est à Paris que vous l'avez connu?

--A Paris, dans les salons. Il était de notre monde.

--Et pourquoi l'avez-vous repoussé?

--Je vous l'ai dit: à cause des renseignements fournis sur son compte.
J'avais été si malheureuse d'avoir épousé un viveur! Je voulais éviter à
ma petite-fille une existence comme celle que j'ai menée. Pourtant,
j'avais consenti, je m'étais laissée attendrir par les supplications,
les larmes de Laurence. Mais, la veille du jour où j'allais prendre un
engagement définitif, j'ai reçu la visite d'une femme m'apportant la
preuve qu'à l'heure même où le fiancé de ma petite-fille faisait à
celle-ci les protestations d'amour les plus brûlantes, il continuait à
fréquenter une autre femme qu'il trompait, dont il avait un enfant. Et
c'est Laurence elle-même, outrée de cette trahison indigne, qui m'a
engagée à partir. Nous avons quitté Paris. Je l'ai amenée ici, dans ce
château désert, plein d'un ennui mortel, où il a tenté de venir nous
rejoindre. Mais je l'ai chassé, docteur, je l'ai chassé. Et il est
parti. Mais j'ignorais sa dernière faute, son dernier crime, un crime
dont je mourrai, docteur, et dont Laurence mourra peut-être aussi.

--Mais non, mais non, fit le médecin, cela peut s'arranger.

--Et comment?

--Personne ne soupçonne l'état de mademoiselle?

--Personne, j'en suis sûre. J'aurais été la première....

--Il faut l'emmener.

--L'emmener?

--Aux eaux, quelque part, dans un pays où nul ne vous connaîtra.

--Et où elle fera ses couches?

--Evidemment.

--Et elle reviendra avec un enfant ... un bâtard ... fille-mère, ma
petite-fille! Laurence de Frémilly, Ah! docteur, quand je pense à cela!
Dire que j'ai vécu jusqu'à cet âge pour voir cette honte!... Ah!
pourquoi ne suis je pas morte, mon Dieu! pourquoi ne suis-je pas morte
quand mes cheveux ont commencé à blanchir!...

--Il ne faut pas, dit le docteur, vous désespérer ainsi.

--Mais je suis maudite! s'écria la baronne en s'arrachant les cheveux.
J'ai mené une vie de douleur. Mais les maux que j'ai endurés déjà
n'étaient rien auprès de ceux qui m'étaient réservés. J'adorais
Laurence, docteur. J'avais foi en elle. Elle me paraissait si noble et
si pure!... Je la comparais souvent à un beau lis, dont elle avait
l'élancement et la blancheur. Ah! le rêve! le rêve!

--Un rêve!

--Un rêve affreux, qu'elle a fait une nuit. Le lis était devenu tout
noir!...

La baronne s'arrêta, comme accablée sous le poids de ses pensées.

--Puis elle reprit:

--Ce qui m'est le plus pénible, docteur, ce qui m'est plus cruel que
tout encore, c'est la duplicité de cette enfant, que j'ai entourée de
tendresse, c'est son hypocrisie!

--Peut-être ne sait-elle pas....

--Comment ne saurait-elle pas qu'elle a commis la faute?

--Elle me paraît fort naïve.

--Elle ne sait peut-être pas qu'elle est enceinte. Elle sait du moins
qu'elle s'est donnée, et, au lieu de me l'avouer.... Si elle m'avait
tout dit, si elle m'avait confessé sa faute, je n'aurais pas laissé
partir le séducteur.

--Il y a quelque chose, dit le docteur, qui me surprend chez
mademoiselle de Frémilly, et qui m'a fait longtemps hésiter à parler, à
croire même que je ne me trompais pas, c'est son innocence.

--Son innocence?

--Elle paraît si loin de soupçonner la cause de son malaise!

--Oui, elle ne connaissait pas, sans doute, les risques qu'elle courait
en cédant à un homme qu'elle aimait, et cet homme n'en est que cent fois
plus coupable; mais il ne l'a pas prise de force et sans qu'elle s'en
aperçoive. Et voilà ce que je lui reproche, à elle: c'est de n'avoir pas
eu en moi, sa grand'mère, assez de confiance, et de ne m'avoir pas tout
avoué. J'aurais su alors ce que j'avais à faire avec le suborneur. Mais
maintenant, maintenant, qu'allons-nous devenir?

Le docteur ne répondit pas.

Il ne savait quel conseil donner, et comment ses malheureuses clientes
pourraient sortir de la terrible impasse où elles allaient être
acculées.

--Je vous ai dit, fit-il, ce que je voyais à faire.

--Fuir, nous cacher, nous cacher comme des misérables, comme des
coupables, la baronne de Frémilly et sa petite-fille! Et croyez-vous,
docteur, que Laurence y consentira, qu'elle consentira à laisser son
enfant? Elle aime déjà ce petit, qui est l'enfant d'une autre, parce
qu'il est son fils, à lui; que sera-ce d'un enfant de lui, sorti
d'elle, de ses entrailles? Jamais elle ne voudra l'abandonner, jamais!
Alors, à quoi bon partir? La faute sera publique, le déshonneur connu de
tous!

Elle s'arrêta, accablée.

L'excès de son malheur engourdissait sa pensée.

Le médecin n'avait plus rien à faire, rien à dire.

Il songea à prendre congé.

Il fit cependant, avant de partir, cette recommandation:

--Je vous engage, madame la baronne, à être indulgente, à montrer à
mademoiselle de Frémilly beaucoup de douceur. Sa santé est très délicate
et de trop grandes émotions pourraient avoir de fâcheux résultats.

--Soyez tranquille, docteur. Ce n'est pas à elle que j'en veux, mais à
celui qui l'a séduite, à celui qui l'a trompée!

--Devrai-je revenir bientôt?

--Le plus souvent possible, docteur. Il ne faut pas nous abandonner dans
notre détresse.

--Oh! madame la baronne!

--En ce moment je suis un peu hébétée. J'étais si loin de m'attendre à
cette nouvelle! Peut-être aurons-nous besoin de vos conseils.

--Je suis entièrement à vos ordres, madame la baronne.

--Merci, docteur, et à bientôt.

Le médecin s'éloigna.

Quand il fut parti, madame de Frémilly se laissa tomber sur son siège,
brisée, inerte, et elle répéta à plusieurs reprises:

--Enceinte, Laurence, enceinte!

Elle ne pouvait se faire encore à cette monstrueuse idée.

Elle croyait avoir rêvé, avoir été en proie à quelque horrible
cauchemar.

Mais non cependant, tout était réel.

C'était bien vrai qu'on lui avait dit cela.

Elle entendait résonner dans le couloir, dans l'escalier, les pas du
docteur qui s'éloignait et qui lui avait fait l'épouvantable confidence.

Et Laurence, que faisait-elle? que pensait-elle?

Que lui répondrait-elle quand elle lui apprendrait la cause, si
naturelle pourtant et si inattendue cependant, du mal dont elle
souffrait?

Elle voulait en avoir le coeur net tout de suite.

Elle secoua l'espèce de torpeur hébétée où elle demeurait plongée depuis
le départ du médecin, se leva d'un seul mouvement, poussa sa porte et se
dirigea vers la chambre de sa petite-fille.



II


Laurence était étendue sur une chaise-longue, entièrement vêtue de
blanc, avec dans les yeux cette pure lumière qui semblait l'image de son
âme, et c'était bien toujours le grand lis immaculé auquel l'avait
comparée sa grand'mère.

C'est ce que se dit tout de suite madame de Frémilly, quand elle leva
vers elle ses regards purs, et tout le courroux avec lequel elle
arrivait tomba en même temps que se dissipaient tous ses soupçons.

Auprès de la jeune fille jouait le petit Daly, heureux et plein de joie,
et qui semblait renaître dans cette atmosphère de tendresse et de
douceur.

En effet, ce n'était pas le même enfant taciturne et un peu sournois,
toujours recroquevillé sur lui-même, qu'il était lorsqu'il fut amené à
Marconnay.

Il avait secoué près de Laurence sa timidité et devenait charmant. C'est
à peine si de loin en loin il pensait encore à sa mère.

Il parlait maintenant et paraissait même fort intelligent, lui qu'on
avait dit stupide.

La baronne s'approcha de sa petite-fille et lui dit:

--J'ai à te parler, Laurence. Renvoie l'enfant!

Laurence jeta à sa grand'mère un regard d'étonnement, car elle n'était
pas accoutumée à cette sorte de solennité avec laquelle on lui parlait,
puis, se tournant vers le petit:

--Va jouer, Daly, avec Agathe. J'irai te chercher tout à l'heure.

Docilement l'enfant prit les objets qui lui servaient d'amusement et
disparut.

Alors Laurence, un peu inquiète, fit un mouvement vers sa grand'mère.

--Que se passe-t-il?

La baronne vint s'asseoir près d'elle sur la chaise-longue.

--Tu as vu le médecin?

--Oui, grand'mère.

--Que t'a-t-il dit?

--Mais toujours la même chose, qu'il faut me soigner, prendre des
forces.

--Et sur la nature de ton mal, il ne t'a donné aucune explication?

--Aucune, grand'mère.

--Il ne t'a pas posé des questions qui t'ont paru un peu étranges?

--Non, grand'mère.

--Et toi-même, tu n'as aucune idée?

--Sur quoi?

--Sur le genre de maladie ou plutôt de malaise, car ce n'est qu'un
malaise, dont tu souffres?

--Aucune, grand'mère.

Et Laurence leva sur la baronne des yeux où elle lut un étonnement
profond et qui semblaient pleins de la plus complète et de la plus
candide innocence.

Elle ne savait plus que penser.

Si Laurence avait eu quelque chose à se reprocher, si elle s'était
sentie coupable, elle n'aurait pas eu ce regard naïf et pur, ou alors
c'était un monstre d'hypocrisie.

Elle ne redoutait donc rien?

Madame de Frémilly se rapprocha d'elle.

Elle passa sa main autour de sa taille et câlinement, tendrement:

--Voyons, ma chérie, fit-elle. Tu sais combien je t'aime.

--Mais oui, grand'mère.

--Tu sais que tu as en moi la plus douce des amies, la plus tendre des
mères.

--Je sais cela, oui, grand'mère, mais pourquoi me parles-tu ainsi?

--Parce que j'ai besoin de toute ta confiance. J'ai besoin de faire
appel à toute ton affection, pour que tu me dises tout, pour que tu ne
me caches rien.

--Je n'ai, fit Laurence, de plus en plus surprise, rien à dire, rien à
cacher.

--Je ne te gronderai pas. Je ne te dirai rien. Je sais combien les
jeunes filles qui aiment sont parfois imprudentes et faibles.

--Je ne te comprends pas, grand'mère, fit la jeune fille en levant vers
la baronne ses grands yeux ingénus.

--Pourtant, s'écria madame de Frémilly, que l'impatience commençait à
gagner, ce médecin n'a pas pu se tromper à ce point. Il ne m'aurait pas
dit ce qu'il m'a dit, s'il n'était pas sûr. Il a hésité longtemps,
m'a-t-il dit. A me parler, à me prévenir.

Laurence continuait à fixer sa grand'mère de ses yeux qui s'hébétaient.

--Je ne sais pas, fit-elle, ce que t'a dit ce médecin. Mais je ne
comprends rien, grand'mère, à ce que tu me dis.

--Parce que tu ne veux pas comprendre! fit la baronne avec violence.

--Je t'assure.

--Ne mens pas, Laurence, ne mens pas, je t'en conjure, car tu ne
pourrais pas mentir longtemps!

--Moi, grand'mère? bégaya la jeune fille.

--Sais-tu, fit celle-ci, qui s'était levée et qui avait peine à contenir
l'agitation tumultueuse qui la soulevait, sais-tu ce qu'il vient de me
dire, ce médecin, et ce serait monstrueux de sa part, si ce n'était pas
vrai? Il m'a dit que tu étais enceinte.

Laurence se leva à son tour.

--Enceinte, moi?

Et une lividité s'étendit sur toute sa face.

La grand'mère poursuivit, hors d'elle:

--Tu sais au moins, malgré cette candeur que tu affectes et que tu feins
si bien, tu sais ce que c'est qu'être enceinte et comment on le devient?

--Non, grand'mère, répondit doucement la jeune fille.

Et cela avec un tel accent de sincérité que la baronne resta effarée,
les bras cassés par la stupeur.

--Ah! fit-elle, tu es une fière comédienne ou ce médecin a perdu la
raison! Mais c'est moi qui la perdrai, si cela continue, si tu ne veux
rien me dire, si tu continues à me mentir!

Laurence secoua la tête.

--Je ne mens pas, grand'mère, je n'ai jamais menti.

--Pourtant si tu es enceinte, malheureuse, comme ce médecin le croit,
c'est que tu as commis une faute. C'est que cet homme a lâchement abusé
de ta candeur, de ton innocence.

--M. de Brécourt! C'est lui que vous accusez?

--Et qui veux-tu que j'accuse? C'est le seul homme qui ait pénétré chez
nous, avec lequel tu sois restée seule quelques instants. Ah! le
misérable!

Laurence s'était redressée.

--M. de Brécourt, dit-elle fièrement, n'a rien à se reprocher,
grand'mère, il est innocent comme moi.

--Cependant tu es enceinte?

--Je ne sais pas, grand'mère, si je suis enceinte, et si ce médecin n'a
pas commis une erreur grossière; mais je n'ai gardé le souvenir d'aucune
défaillance de ma part ni de celle de M. de Brécourt. Il m'aimait trop.
Il me respectait trop.

--Ce n'est pas un autre cependant qui a pu te séduire?

--Ce n'est personne, grand'mère.

--Alors ce médecin s'est trompé?

--J'en suis persuadée.

--Songe, si c'était vrai, dans quelle situation tu te trouverais! Tu
vivrais déshonorée et sans réparation possible. C'est pour cela qu'il ne
faut rien me cacher, mon enfant. Si le malheur était réel, il y aurait
un remède encore peut-être. M. de Brécourt t'aime. Je le supplierais de
revenir. Il ne peut pas t'abandonner comme il a abandonné l'autre femme
qu'il a quittée pour toi, en te laissant un fils sans nom!

--M. de Brécourt, ma mère, dit Laurence, n'a aucune faute à réparer. Il
n'a pas cessé, quoique m'aimant ardemment, de m'entourer du plus profond
respect.

--Alors, fit la grand'mère, je ne comprends plus.

Laurence porta les mains à ses yeux et se mit à pleurer.

--Ah! grand'mère, s'écria-t-elle, je n'oublierai jamais que vous avez
douté de moi!

--Laurence! s'écria la baronne.

Et elle se jeta sur sa petite-fille, qu'elle serra dans ses bras avec
une sorte d'emportement.

Elle pleurait avec elle.

--Ah! fit-elle, je t'ai fait du mal!

--Vous m'avez accusée. Vous avez accusé Jacques!

--Qui n'aurait à ma place, ayant entendu ce que j'ai entendu, pensé ce
que j'ai pensé? Ce médecin s'est montré si affirmatif!

--Alors il croit que je suis enceinte?

--Il en est persuadé. Il a remarqué des symptômes.

--Il s'est trompé, grand'mère.

--Je ne demande qu'à te croire, moi, ma chérie. Et je te crois
maintenant, car il est impossible que tu me mentes avec ces yeux-là.

--Tu sais comme je t'aime!

--Oui, ma chérie, oui.

--Si j'avais eu le malheur de commettre une faute, j'aurais été la
première à m'en accuser pour en obtenir le pardon.

--Et je t'aurais pardonnée, tu n'en doutes pas?

--Je n'ai jamais douté, grand'mère, de votre coeur.

--C'est un reproche!

La baronne souriait.

Elle ne croyait plus.

--Ah! s'écria-t-elle, si tu savais comme cet homme m'a fait du mal! Ce
n'était pas ta faute qui m'était le plus pénible. Ce qui m'affectait le
plus, c'est que tu me l'eusses cachée avec cette habileté, cette rouerie
même, et que tu m'eusses menti avec effronterie. Mais maintenant je suis
rassurée. Ma petite-fille me reste avec sa tendresse, avec son coeur,
avec sa loyauté, et je suis bien heureuse!

Laurence se jeta dans les bras de la douairière.

--Je t'aime! dit-elle.

Quelques jours se passèrent.

Le médecin n'était pas revenu.

Et madame de Frémilly, qui ne quittait guère sa petite-fille, redoublait
envers elle de soins et de caresses, comme pour faire oublier ses
affreux soupçons. Madame de Frémilly se persuadait chaque jour davantage
qu'il s'était trompé.

Elle avait hâte de le revoir pour le lui apprendre, pour réhabiliter à
ses yeux celle en qui elle croyait plus fermement que jamais.

C'est à ce moment, et pendant qu'on attendait une nouvelle visite du
médecin, que se produisit un incident qui pour un instant détourna
madame de Frémilly et sa petite-fille des pensées qui les préoccupaient.

Un soir, comme la baronne et Laurence achevaient de dîner après avoir
fait emporter le petit Daly, qu'Agathe devait coucher, on vint les
prévenir qu'une dame, qui s'était presque abattue de fatigue à la grille
du château, désirait leur parler.

Cette dame, qui paraissait jeune encore, était très pâle, très faible,
avait ses vêtements noirs souillés de poussière.

La baronne pensa aussitôt à la visiteuse qu'elle avait reçue déjà à
Paris, qui lui avait remis la photographie contenant la preuve de la
trahison de Jacques de Brécourt, à la femme abandonnée par lui et qui
était la mère de l'enfant qu'elles avaient pour ainsi dire adopté.

La même idée était venue à Laurence.

Toutes les deux se regardèrent, et comme les yeux de la baronne
semblaient consulter la jeune fille, celle-ci dit:

--Il faut, grand'mère, faire entrer cette pauvre femme.

Madame de Frémilly fit alors un signe au domestique, qui s'en alla
chercher la mystérieuse visiteuse.



III


La femme que le domestique introduisit dans le château était bien telle
qu'il l'avait dépeinte, livide et chancelante et trébuchant à chaque
pas, comme si elle allait tomber. C'était Noémie. Elle était entièrement
vêtue de noir, comme le jour de funeste souvenir où elle s'était, pour
la première fois, présentée, à Paris, chez madame la baronne de
Frémilly.

Elle n'arrivait pas de Paris directement. Elle était tombée malade
auprès de Tours et avait été retenue à l'hôpital pendant plusieurs
semaines.

On sait dans quelles conditions elle était partie, autant pour
s'éloigner de l'homme qui lui faisait horreur, que pour aller vers son
fils, qu'elle brûlait du désir de voir et d'embrasser.

Sur le premier moment, elle n'avait pas réfléchi. Elle n'avait pas pensé
que là où elle allait elle serait reconnue par madame de Frémilly pour
la femme qui s'était plainte d'avoir été abandonnée par M. de Brécourt.
Lui faudrait-il continuer ce rôle, persister dans son imposture ou
avouer qu'elle avait menti?

Si elle disait la vérité, on la chasserait sans doute indignement et on
lui rendrait son fils avec lequel elle mourrait de faim et de froid sur
les chemins, car elle n'avait ni abri ni nourriture à lui offrir.

Si elle se présentait, au contraire, comme l'amante, délaissée et
malheureuse, d'un homme que l'on avait jugé sur sa dénonciation, qu'on
avait repoussé et qui ne reviendrait sans doute plus, on aurait pitié
d'elle comme on avait eu pitié de son fils, et peut-être les
garderait-on tous les deux, l'un près de l'autre! C'était, pour cette
mère affamée d'amour maternel, le bonheur, le rêve. Elle était résolue
pour cela à tous les sacrifices, à toutes les humiliations, à toutes les
besognes. Elle se ferait, s'il le fallait, servante, esclave, la plus
soumise et la plus dévouée des esclaves, car elle avait de plus
l'ambition de réparer le mal qu'elle avait fait déjà et de montrer par
une abnégation sans bornes qu'elle n'était pas, malgré les apparences,
indigne de pardon.

C'était avec ces intentions, l'esprit plein de ces résolutions, qu'elle
était partie. Elle n'avait pas d'argent. Elle s'était donc mise en route
à pied, bravement, demandant son chemin aux passants et cherchant, le
soir, un gîte dans quelque ferme.

Le jour, elle se nourrissait de quelques morceaux de pain récoltés çà et
là.

Elle se donnait, et c'était vrai, pour une malheureuse qui allait à la
recherche de son fils. Il faisait froid. Les chemins étaient tantôt
boueux, tantôt glacés. Les haies, les arbres dégouttaient d'eau. Il y
avait sur les prairies de larges nuées de brouillards glacés. Rien ne
l'arrêtait. Ses chaussures déjà vieilles bâillaient, prenaient l'eau. Le
bas de ses jupons, que la boue des ornières alourdissait, plaquait sur
ses jambes. Souvent ses vêtements, imprégnés de pluie, fumaient sur son
dos. Elle allait. Elle allait insensible aux intempéries, aux privations
et à la fatigue, vers son fils, qui semblait l'appeler là-bas, et dont
la vision magique marchait devant elle et l'entraînait, semblable à
l'étoile conduisant les bergers vers l'étable de l'Enfant-Dieu. Cet
enfant qu'elle allait retrouver n'était-il pas Dieu pour elle, étant son
fils?



IV


En apercevant devant elle la baronne de Frémilly et sa fille, Noémie
tomba à genoux.

--Ah! pardon, s'écria-t-elle, pardon!

Et des larmes, comme des gouttes d'eau rapides et pressées, tombaient de
ses yeux.

Madame de Frémilly lui tendit la main.

--Relevez-vous, pauvre femme.

Et, en la regardant, blême, chétive et maigre, elle fut prise d'une
immense pitié.

Et elle pensa:

--C'est une victime de cet homme!

Noémie n'osait lever les yeux ni sur elle ni sur sa fille.

Elle se sentait, pour ce qu'elle avait fait, indigne de pardon.

Mais pouvait-elle le dire, avouer son mensonge, son infamie?

Le mal était fait.

Mademoiselle de Frémilly et son fiancé étaient séparés sans doute pour
toujours.

Elle songea à son fils.

--Je suis indigne, murmura-t-elle, de vos bontés et surtout des bontés
que vous avez eues pour mon fils, que vous avez accueilli parmi vous.

La baronne dit:

--Qu'avez-vous fait, pauvre femme? On vous a trompée.

Et Laurence:

--On vous a abandonnée.

Noémie ne répondit pas.

C'était le mensonge qu'on lui rappelait, l'horrible et odieux mensonge,
l'imposture!

Elle courba la tête.

Des larmes plus amères tombèrent de ses yeux.

Et pour détourner la conversation, elle dit:

--Je voudrais voir mon fils.

--Il doit dormir, dit Laurence.

Mais elle prit la main de la malheureuse, et l'entraînant:

--Venez!

En sentant cette main douce, cette main pure de la jeune fille qu'elle
avait si outrageusement trahie, Noémie ne put s'empêcher de tressaillir.

Elle fut sur le point de tomber à genoux de nouveau, de tout dire.
L'idée que peut-être on la chasserait avec son fils la retint.

Elle se sentait trop faible maintenant pour gagner la vie de l'enfant.
Puis, si elle allait mourir, il resterait donc seul, sans secours de
personne, haï et méprisé.

Elle retint sur ses lèvres l'aveu prêt à sortir.

Et elle suivit Laurence.

Dans une petite chambre claire, sur un berceau tout blanc, l'enfant
dormait déjà, les joues rosées. Près du berceau, Agathe était assise.

Madame de Frémilly la renvoya.

Alors, Noémie, qui n'avait pas osé avancer, qui n'avait pas voulu,
devant une étrangère, faire connaître sa maternité, Noémie s'approcha du
berceau.

Et en silence, extasiée, elle contempla son fils.

Il n'avait plus la figure souffreteuse d'autrefois. Il était devenu
frais et beau, un sourire heureux errait sur ses lèvres closes.

Une reconnaissance infinie emplit le coeur de la mère. Et, se tournant
vers madame de Frémilly et Laurence:

--Comme vous avez été bonnes pour lui! dit-elle.

Il y eut un silence.

Noémie continuait à regarder l'enfant dormir, puis ces mots tombèrent de
ses lèvres, sans qu'elle eût conscience de ce qu'elle disait.

--Je ne voudrais plus le quitter!

--Et qui vous forcerait, dit madame de Frémilly, à le quitter?

--Je serai, dit la pauvre femme, votre servante. Jamais personne ne se
doutera que je suis sa mère, car il ne faut pas, n'est-ce pas, qu'on le
sache?

--Cela vaudra mieux, en effet, dit la baronne, pour éviter des
commentaires, des commérages.

--Je ferai la leçon au petit, et jamais, j'en suis sûr, il ne trahira
notre secret. Mais qu'on me laisse près de lui, et je vous bénirai!

Noémie s'était agenouillée et elle joignait les mains comme pour une
prière.

Madame de Frémilly, émue, dit:

--Vous serez sa gardienne. Vous vivrez près de lui.

--Oh! madame, comment vous remercier?

--Je vais faire dresser un lit pour vous dans sa chambre.

--Je dormirai près de lui!

--Ni le jour, ni la nuit vous ne serez séparés.

--O ciel, comment reconnaître jamais de telles bontés!

Noémie ne savait plus que dire.

Aucun mot ne lui venait plus.

Mais à ce moment ses yeux tombèrent sur Laurence de Frémilly.

Elle la vit pâle, souffrante, très affaiblie.

Et elle eut peur.

Si le crime du monstre avait laissé ses traces, mis dans le sein de
cette enfant les preuves de la souillure involontairement subie!

Un long frisson la traversa.

Elle serait là. Peut-être aurait-on besoin d'elle un jour, de son
témoignage, et peut-être pourrait-elle rendre service à celles qui se
montraient si bonnes pour elle et pour son fils.

L'enfant dormait toujours.

Il était dans son premier sommeil. La légère agitation produite autour
de lui ne l'avait pas troublé.

Madame de Frémilly atteignit le cordon de la sonnette.

Et, quand Agathe se fut montrée:

--C'est madame, dit-elle en désignant Noémie, toute tremblante d'émotion
et de bonheur, c'est madame qui désormais veillera sur l'enfant.

--Bien, madame la baronne.

--Vous allez donner des ordres pour qu'on dresse dans cette chambre un
lit pour elle.

--Oui, madame.

Et, en s'éloignant, Agathe jeta sur la nouvelle venue un regard chargé
de curiosité.

Noémie alla prendre la main de madame de Frémilly et la baisa avec
tendresse et respect, sans un mot, l'âme bouleversée de trop de remords
pour pouvoir parler.

Puis, quand elle fut seule, avec son fils, le lit dressé, prêt à la
recevoir, seule avec son fils, que le bruit n'avait pas éveillé, elle
tomba à genoux près de son berceau.

--O mon enfant! s'écria-t-elle, vivons pour elles tous les deux, pour
réparer le mal fait déjà! Que toutes les heures de notre vie y soient
consacrées désormais!

Comme la mère achevait ces paroles, les yeux de l'enfant s'ouvrirent.

Il eut un grand geste de surprise, et ses lèvres laissèrent échapper ce
mot:

--Maman!

Noémie réprima un cri.

--Mon fils!

Et elle saisit le petit, le couvrit de caresses et de baisers fous.

--Ah! tu m'as reconnue, mon mignon! Et tu ne t'attendais pas à me voir!
Qu'as-tu pensé?

--J'ai pensé, maman, que je rêvais.

Un bien beau rêve, maman!

--Non, mon chéri, tu ne rêves pas. C'est bien moi, ta mère, qui suis
près de toi. Et je ne te quitterai plus, plus jamais.

L'enfant eut un petit mouvement de frayeur.

--Tu vas m'emmener?

--Non, mon chéri. Nous resterons ici.

--Ici?

--Oui; je coucherai près de toi, dans la même chambre, et, ni jour ni
nuit, nous ne nous quitterons.

--Et nous n'irons plus là-bas?

--Où, là-bas?

--Près de cet homme.

--A Paris? Non, jamais. Nous ne reverrons plus ce misérable.

--Ah! que je vais être heureux, maman! Je l'étais déjà. Mais c'était toi
qui me manquais.

--Moi? mon chéri. Tu m'aimes donc?

--Oh! oui, maman!

--Eh bien, nous ne nous quitterons plus.

--Ah! que je suis heureux!

--Pourtant, fit la mère, écoute bien, mon mignon, ce que je vais te
dire.

--Oui, maman.

--Et tâche de me comprendre. Il ne faut pas que l'on sache ici que je
suis ta mère, que tu es mon fils.

--Bien, maman.

--Il ne faudra jamais m'appeler maman devant le monde.

--Oui, maman, je tâcherai.

--Il faut le faire, mon chéri, pour que nous ne nous quittions plus.
Sans cela, nous serions peut-être obligés de nous séparer encore.

--Oh! alors, maman, je ne l'oublierai pas! Ils continuèrent longtemps
encore à causer ainsi et à s'embrasser. Puis, Noémie songea à se
coucher. Elle était brisée de fatigue.

Elle borda avec soin son enfant.

--Dors, mon mignon, dit-elle. Il est tard maintenant. Je vais dormir
ici, là, près de toi. Mes yeux ne te quitteront pas.

--Et demain matin, quand nous serons réveillés, tu voudras bien, petite
mère....

--Quoi, mon chéri?

--Que j'aille dans ton lit, comme autrefois?

--Ah! je crois bien!

--Dès que tu seras réveillée, tu m'appelleras. Mais je serai réveillé le
premier, tu verras.

--Non, dors bien.

La mère déposa sur le front de l'enfant un dernier baiser; puis, après
avoir éteint la lumière, elle se déshabilla silencieusement et se
coucha.

Jamais encore elle ne s'était sentie aussi heureuse.

Cependant, Laurence était restée quelque temps dans la chambre de sa
mère pour causer avec elle.

Elle lui dit:

--Que vous êtes bonne, ma mère, de garder ainsi près de vous cette
malheureuse femme et son enfant!

--J'avais peur que sa vue ne te fût pénible.

--A moi, ma mère?

--Elle a été aimée....

--De Jacques?... Oh! je ne suis pas jalouse? Si je ne dois plus revoir
Jacques, comme c'est probable, nous servirons de famille à cette pauvre
femme abandonnée et à son enfant.

--Tu répareras, dans ta charité sublime, les fautes d'un autre.

La baronne resta un instant silencieuse.

Puis, se rapprochant de sa petite-fille:

--L'aimes-tu toujours? demanda-t-elle.

--Toujours, grand'mère, répondit Laurence.

Elle ajouta:

--Je ne comprends pas que l'on aime deux fois dans la vie.

--Pourtant, il ne t'aime pas, lui.

--Il ne m'aime pas?

--S'il t'avait aimée, il ne serait pas parti ainsi.

--Il est venu, grand'mère, et vous l'avez chassé.

Madame de Frémilly frissonna et ne répondit rien.

--Tu m'en veux? demanda-t-elle au bout d'un instant à sa petite-fille.

--Puis-je t'en vouloir, grand'mère? fit celle-ci. Ce que tu as fait, tu
l'as fait pour mon bien. Je souffrirai, mais je ne saurais t'en vouloir.

--Tu es un ange! dit madame de Frémilly en embrassant sa petite-fille.

Puis elle la renvoya.

Elle était incapable de supporter plus longtemps sa vue.

Elle s'en voulait de l'avoir rendue malheureuse.

Si elle ne s'était pas montrée si sévère, Jacques serait là, près
d'elle. Ils s'aimeraient et ils seraient heureux, tandis que leur
existence était vouée, pour toujours peut-être, à cause d'elle, au
malheur et aux larmes.

Elle ne croyait plus du tout aux paroles du médecin, à la séduction dont
Laurence aurait été victime. On ne pouvait pas mentir avec ces yeux de
loyauté et d'innocence!



V


La confiance était revenue tout entière au coeur de la baronne de
Frémilly. Elle ne doutait plus de la loyauté et de la sincérité de sa
petite-fille. Le médecin s'était trompé. Et elle en était maintenant si
convaincue, qu'elle ne désirait même pas le revoir pour qu'il se livrât
à un examen nouveau.

Sa déception, quand la vérité lui serait révélée, démontrée,
irréfutable, cette fois, n'en devait être que plus terrible, la chute du
haut de ses illusions plus profonde.

En ce sombre château de Marconnay, où la grand'mère et la petite-fille
s'étaient enfermées, on ne recevait pas de visites.

Madame de Frémilly, vivant à Paris depuis longtemps, n'avait conservé
dans ce coin du Poitou aucune relation.

Elles vivaient donc seules, toutes les deux, ne sortant pas. Souvent
Laurence s'attardait, avec Noémie, dans la chambre de l'enfant, dont le
babil l'amusait. Car le petit, maintenant qu'il n'était plus paralysé
par la présence du terrible Régulus Boulard, qu'il se sentait heureux et
choyé, était devenu gai et causeur.

La jeune fille avait essayé, à plusieurs reprises, de parler à la mère
de celui qu'elle croyait avoir été son amant, et auquel elle ne pouvait
s'empêcher de penser. Mais la pauvre femme, qui n'en pouvait rien dire
et que cette conversation gênait, car elle lui rappelait son criminel
mensonge, évitait de répondre, et Laurence, de peur de raviver son
chagrin, du moins elle le pensait ainsi, n'insistait pas.

Un après-midi, comme elle était avec Noémie dans la chambre du petit,
dont les fenêtres donnaient sur la grande cour la précédant, elle vit,
avec surprise, entrer dans cette cour une sorte de grande berline,
démodée, qu'elle n'avait jamais vue encore, et elle eut un petit
frémissement.

Qui donc leur arrivait là? Une visite? Et qui?

Elle continua à regarder, et elle vit descendre de la voiture, arrêtée
au bas du perron, une vieille femme endimanchée qu'elle ne connaissait
pas.

Et, un instant après, une servante montait la prévenir que madame la
baronne la priait de descendre au salon.

Plus de doute. C'était une visite.

Elle courut à son cabinet de toilette, s'arrangea à la hâte et alla
rejoindre sa grand'mère.

Dans le salon, près de la cheminée, se tenait la vieille dame qu'elle
avait vue arriver, et à qui la baronne de Frémilly la présenta aussitôt.

--Laurence, ma petite-fille.

Et à Laurence:

--Madame de La Boujatière, une voisine, une ancienne camarade.

Et la visiteuse tourna, du côté de Laurence, une figure parcheminée et
ridée, ornée d'un nez très pointu, percée de petits yeux aigus, dont
elle abritait l'éclat derrière les verres d'un face-à-main en écaille.

Elle fut tout de suite antipathique à Laurence.

Pourtant, elle se montra d'une amabilité bruyante.

Ayant dévisagé, en s'aidant de son face-à-main, la jeune fille qui
entrait, elle s'écria:

--C'est votre petite-fille? Elle est charmante.

Et presque aussitôt:

--C'est un crime de l'avoir enfermée, si jolie et si jeune, en ce nid de
hiboux.

Puis, s'adressant à Laurence:

--Vous ne vous ennuyez pas un peu ici, mon enfant, surtout à cette
saison?

--Je ne m'ennuie jamais, madame, répondit la jeune fille, quand je suis
auprès de ma grand'mère.

--Vous ne regrettez pas Paris et ses fêtes? Paris est superbe, à cette
époque. Je m'en souviens. Lorsque j'avais votre âge, j'habitais Paris.
Nous ne passions pas une soirée à la maison. Quand ce n'était pas jour
d'Opéra, nous avions les dîners, les bals.

--Même à Paris, dit la baronne, nous sortions peu, Laurence et moi.

--Vous n'aimez pas le monde?

--Pas beaucoup, je vous l'avoue.

--Moi, je l'ai adoré. Et je n'aurais pas quitté Paris de mon bon gré.
Mais, des revers de fortune ont obligé mon mari à changer son genre de
vie et à venir se réfugier dans son château, qui n'est pas bien plus gai
que le vôtre, et où nous menons, comme vous, une vie de reclus. Mon mari
chasse, s'occupe de surveiller ses terres. Moi, je lis ou je me nourris
de mes souvenirs.

--Il y a longtemps, demanda la baronne de Frémilly, que vous êtes fixés
à La Boujatière?

--Près de vingt ans.

--Et, depuis vingt ans, nous ne nous étions pas vues!

--Oui, il y a bien cela. Mais je n'ai pas oublié que nous avons été en
pension ensemble, que nous avons même un instant été très intimes.

--C'est vrai, dit la baronne, dont l'esprit sembla se reporter aux temps
très anciens qu'on lui rappelait, et qui resta un moment toute rêveuse.

La visiteuse reprit:

--J'ai su, ma chère amie, que vous n'avez pas été toujours très
heureuse.

--Je ne l'ai jamais été, dit la baronne.

--J'ai connu votre mari. Un bel homme.

--Un monstre!...

--C'est ce que l'on m'avait dit. Moi, le mien n'est pas très
intelligent. Il s'est laissé manger sottement sa fortune par un tas
d'aigrefins, mais il est bon, et je n'ai pas eu le courage de lui en
vouloir.

La conversation tombait.

Madame de Frémilly en profita pour sonner et commander d'apporter le
thé.

--J'espère, dit madame de La Boujatière, que nous nous reverrons,
maintenant que nous avons renoué connaissance?

--Assurément, dit la baronne aimablement.

--On s'ennuie trop de ne voir personne. Il n'y a pas, autour de nous,
trois personnes à fréquenter. Les Forzon ont quitté le pays à la suite
de je ne sais quel drame. Le château de Vançay est désert. Presque
toutes nos anciennes familles ont émigré ou se sont éteintes.

--Oui, la noblesse diminue peu à peu, dit la baronne. Avec cela, on se
perd de vue. Parions que si je n'étais pas venue vous voir, vous
n'auriez jamais songé qu'il y avait à La Boujatière, derrière les murs
gris du vieux château, une ancienne amie de pension?

--J'avoue, dit madame de Frémilly, que je n'y aurais pas pensé.

La servante entrait avec le thé sur un plateau.

Laurence prit les tasses et servit elle-même la visiteuse et sa
grand'mère.

Puis, la servante ayant oublié les liqueurs, elle sortit pour aller les
chercher dans le placard où les enfermait la baronne.

Quand elle eut disparu, madame de La Boujatière se rapprocha de son
amie, et, à demi-voix:

--Elle n'est pas mariée, votre petite?

--Non, fit la baronne, surprise. Pourquoi?

--J'aurais juré qu'elle était enceinte.

Madame de Frémilly devint pâle comme la mort.

--Enceinte, Laurence?

--Elle en a le masque.

--Le masque?

--Vous n'avez pas remarqué ces taches près des tempes?

--Du tout.

--Puis, il y a l'élargissement des hanches. Mais je me suis trompée. Je
ne savais pas qu'elle n'était pas mariée.

En prononçant ces paroles, madame de La Boujatière avait regardé à la
dérobée madame de Frémilly, et elle fut surprise de l'altération
soudaine de ses traits.

--Tiens, tiens, pensa-t-elle, il y a quelque chose. Et c'est peut-être
pour cela qu'elles sont venues, en pleine saison, se cacher si loin de
Paris.

Mais elle n'insista pas.

--On se fait souvent des idées, murmura-t-elle.

Madame de Frémilly ne répondit pas.

Elle était trop troublée pour parler.

Tous ses doutes la reprenaient, et plus terribles.

Et alors elle ne savait plus que penser de la duplicité, de l'hypocrisie
de sa petite-fille, si c'était vrai.

Et pourquoi ne serait-ce pas vrai?

Cela avait frappé l'oeil exercé et malveillant de son amie.

Et elle qui ne s'était aperçue de rien, sans doute parce qu'elle voyait
Laurence tous les jours et qu'elle ne voulait pas se rendre à
l'évidence!

Mais cela était visible, pourtant.

Le médecin s'en était aperçu, et voilà qu'une étrangère, qui voyait
Laurence pour la première fois, en était frappée.

Peut-être les domestiques s'en étaient-ils aperçus aussi.

En tous cas, demain, si c'était vrai, ce serait visible à tous les yeux.
La honte de Laurence serait publique.

Madame de Frémilly avait reçu de cette découverte un tel coup, qu'elle
restait comme assommée.

Elle ne répondit même plus à la visiteuse.

Et celle-ci prit le parti de prendre congé.

Elle se leva au moment où Laurence rentrait.

--Vous partez déjà, madame? s'écria la jeune fille.

Elle se tourna vers sa grand'mère pour lui dire qu'elle ne trouvait pas
la clef du placard et que c'était pour cela qu'elle s'était attardée.

Mais elle vit la figure de celle-ci si livide qu'elle resta saisie et
sans voix.

Elle demanda:

--Qu'avez-vous, grand'mère?

--Rien. Pourquoi?

--Vous êtes toute pâle.

--Ce n'est rien; la chaleur, sans doute.

Madame de La Boujatière tendit la main.

--Mon mari doit être impatient.

Elle s'adressa à la baronne:

--On vous verra bientôt, chère amie?

--Oui, bientôt, répondit machinalement madame de Frémilly.

En parlant, elle regardait Laurence.

Les détails dont avait parlé madame de La Boujatière, et qu'elle n'avait
pas remarqués encore, la frappaient maintenant.

Oui, le masque. Laurence avait le masque.

Tout était vrai.

Oh! l'horreur!...

L'horrible, l'atroce menteuse!

Elle semblait, candide encore, ignorer tout, avec sa figure d'ange.

L'épouvantable comédie!

Cette fille aurait trompé Dieu!

--Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mon enfant?

C'était madame de La Boujatière qui parlait à Laurence.

Celle-ci tendit ses joues.

La vieille femme y posa un baiser glacé; puis elle se retira.

Que pensait-elle?

C'est ce que se demanda la baronne de Frémilly quand elle eut disparu.

Elle s'était laissée tomber sur un fauteuil, et elle restait morne,
l'oeil atone.

Laurence courut à elle.

--Je suis sûre, grand'mère, fit-elle, que vous avez quelque chose. Que
vous a dit cette femme?

--Rien, rien, répondit la grand'mère brusquement, laisse-moi!

--Que je vous laisse? Mais si vous êtes souffrante?

--Je n'ai besoin de personne. Va-t'en!

--Comme vous me parlez! Que vous ai-je fait?

Laurence avait des larmes dans les yeux.

Madame de Frémilly sentit qu'elle allait se laisser attendrir, se
laisser tromper encore, et elle la repoussa.

La jeune fille s'éloigna en pleurant.

Quand elle fut seule, madame de Frémilly se leva, courut au cordon de
sonnette, et au domestique qui se présenta à son appel.

--Qu'on parte à Poitiers tout de suite, ordonna-t-elle, chercher le
médecin, et qu'on l'amène ici ce soir, cette nuit, à quelque heure que
ce soit, je l'attendrai!

--Oui, madame la baronne.

--Allez!

Et la malheureuse grand'mère retomba sur son fauteuil, plus morte que
vive. Ce n'était plus la faute de sa petite-fille qui l'accablait ainsi,
mais la scélératesse et le manque de coeur que dénotait son obstiné
mensonge. Elle voulait la démasquer, la forcer à avouer sa perfidie.
Mais, pour cela, il lui fallait des preuves, et elle allait les demander
au médecin.



VI


Le coeur déchiré par les paroles de sa grand'mère et le ton dont elles
étaient dites, Laurence monta dans sa chambre, s'y enferma et pleura.

Que se passait-il? Qu'avait-on dit à madame de Frémilly et que
pensait-elle? Jamais elle n'avait été pour sa petite-fille si cruelle et
si dure.

Pourtant, elle ne devait plus croire aux sottises de ce médecin. Elle
savait bien que Laurence était innocente de ce dont on l'accusait. Quoi,
alors? Quoi? La malheureuse jeune fille se perdait en conjectures.

Elle resta longtemps immobile, comme écrasée, et ne fut tirée de
l'espèce d'anéantissement douloureux où elle était plongée que par un
coup discret frappé à sa porte.

Elle cria d'entrer, et ce fut Noémie qui parut, suivie du petit Daly.

En voyant les yeux rougis de la jeune fille, son visage attristé, elle
s'écria:

--Qu'avez-vous mademoiselle? Vous avez pleuré? On vous a fait du
chagrin!

Laurence ne répondit pas.

Elle secoua la tête douloureusement.

--Ce n'est rien, répondit-elle. Ne vous inquiétez pas. Je suis souvent
triste!

--Moi qui donnerais ma vie, fit Noémie, pour vous épargner une peine!

--Vous ne pouvez rien pour moi, murmura la jeune fille, ni vous ni
personne.

Noémie s'approcha, et, à mi-voix, pendant que Daly jouait:

--Vous pensez à lui?

Laurence tressaillit.

Et elle répondit vivement:

--J'ai chassé son image de mon coeur, comme vous l'avez chassée
vous-même.

--Pourtant, s'il vous aimait et si vous le saviez.

--Il vous a trahie. Il me trahirait aussi.

Noémie ne répondit pas.

Le secret vint à ses lèvres.

Elle fut sur le point de tomber à genoux et de crier:

--Ce n'est pas vrai!... Je vous ai menti!... Il ne m'a pas trahie!... Il
ne me connaît pas! Cet enfant n'est pas son fils. Aimez-le! il est digne
de vous!

Elle n'osa pas.

Ses yeux tombèrent sur le petit.

Et elle eut peur.

Elle eut peur de ce qui adviendrait d'elle et de lui, de lui surtout, si
elle révélait son infamie.

Elle se voyait ignominieusement chassée et maudite, retombant, elle et
son fils, entre les mains du misérable qui les avait tant martyrisés.

Le coeur déchiré, elle se tut.

L'heure n'était pas venue. Mais elle pensait bien qu'elle sonnerait un
jour, qu'elle pourrait, par une confession complète, se laver de toutes
ses souillures, de tous ses crimes.

Elle aimait Laurence et souffrait de la voir souffrir.

Mais elle était mère, et elle aimait son fils par-dessus tout.

Elle ne parla pas, et, voyant que Laurence, perdue en ses pensées,
demeurait aussi silencieuse, elle se tourna vers son fils:

--Viens, Daly, dit-elle, nous gênons mademoiselle.

--Vous ne me gênez pas, dit doucement Laurence, mais je suis trop triste
pour causer. Demeurez ici, si vous le désirez, mais ne me parlez pas.

--Je vais promener un peu mon fils avant de dîner. Viens, Daly.

Et comme l'enfant se dirigeait vers la porte, Noémie lui dit:

--Tu n'embrasses pas mademoiselle?

--Si, tite mère.

Et le petit tendit son front à Laurence.

Celle-ci y déposa un baiser convulsif et se mit à pleurer de nouveau,
plus abondamment.

Noémie entraîna l'enfant, et dit, en contemplant Laurence:

--Ah! oui, je sécherai ces larmes!

Et elle sortit, toute rêveuse.

Derrière elle, Laurence retomba dans son désespoir morne.

Quand l'heure du dîner arriva, on vint l'avertir qu'elle était servie.

Elle dînait seule, dans la salle à manger avec sa grand'mère.

On servait Noémie et l'enfant dans leur chambre.

Elle descendit après avoir lavé, avec de l'eau fraîche, ses yeux brûlés
de larmes.

La salle à manger était vide.

Madame de Frémilly n'était pas là encore.

Laurence demanda:

--A-t-on prévenu grand'mère?

--Oui, mademoiselle.

--Elle va descendre?

--Je ne sais pas, mademoiselle.

On attendit.

Les domestiques se tenaient dans la salle, prêts à servir.

Madame de Frémilly ne paraissait pas.

Au bout d'un instant, une servante se montra.

--Madame la baronne, dit-elle, prie mademoiselle de dîner seule. Elle
est un peu souffrante.

Laurence demanda:

--Qu'a-t-elle donc?

La domestique fit un geste vague.

Elle n'en savait rien.

Alors, Laurence s'élança vers l'escalier, le grimpa quatre à quatre et
arriva à la porte de sa grand'mère.

Comme elle allait l'ouvrir, une domestique l'arrêta.

--Madame la baronne repose, dit-elle. Elle a recommandé de ne pas la
déranger.

--Mais je veux la voir.

--J'ai l'ordre de ne laisser pénétrer personne.

--Pas même moi?

--Pas même mademoiselle.

--Qu'a-t-elle donc?

--Je ne sais pas. On est allé chercher un médecin.

--Un médecin? Alors grand'mère est sérieusement malade?

--Non, mademoiselle, je ne le crois pas. Elle est un peu fatiguée
seulement. Ce ne sera rien. Elle-même le dit. Mais elle dort en ce
moment.

--Elle dort?

--Oui, mademoiselle. Elle a recommandé de dire à mademoiselle de dîner
tranquille, de ne pas s'inquiéter.

Laurence n'insista pas.

Il était évident que sa grand'mère ne voulait pas la voir.

Etait-elle malade seulement?

Elle en doutait.

Mais le médecin?

L'avait-on réellement envoyé chercher et était-ce pour madame de
Frémilly?

Laurence ne savait plus que penser et que croire.

Qu'est-ce que tout cela signifiait?

Elle redescendit dans la salle à manger, le coeur serré, et elle ne put
pas toucher aux mets qu'on lui servit.

Après le dîner, elle essaya de revoir sa grand'mère.

Elle se heurta à la même consigne absolue.

Alors, elle rentra dans sa chambre, plus attristée que jamais, et, sans
songer à se déshabiller, elle s'étendit sur un canapé, où elle finit
par s'endormir.

Il était plus de dix heures, quand le médecin qu'on était allé chercher,
M. Raymondet, fut introduit discrètement dans le château par le
domestique qui l'avait amené.

On le conduisit directement à la chambre de la baronne.

--Avec quelle impatience je vous attendais! fit celle-ci en le voyant
entrer.

--Que se passe-t-il? Mademoiselle est-elle plus mal?

Une servante était demeurée, attendant les ordres.

La baronne la renvoya.

Et, quand elle fut partie:

--Ce n'est pas parce qu'elle est malade, fit madame de Frémilly, que je
vous ai fait appeler.

--Pourquoi donc?

--Parce que je veux savoir ... parce que je veux savoir si vous ne vous
êtes pas trompé l'autre jour, si ma petite-fille, comme vous me l'avez
dit, est vraiment enceinte.

--Mais, madame la baronne, fit aussitôt le docteur, il n'y a pas le
moindre doute à avoir là-dessus.

--Pas le moindre doute?

--Non, pas le moindre. Et si je n'avais pas eu une certitude, je ne me
serais pas prononcé aussi catégoriquement. Ce sont là des choses si
délicates! Du reste, je suis prêt à vous le prouver.

--Et comment?

--Elle est couchée, à cette heure. Elle dort.

--Probablement.

--Eh bien! nous allons entrer dans sa chambre, et je vous mettrai sous
les yeux les preuves.

--Oui, fit la grand'mère, résolue, allons!

Et elle se disposa à sortir avec le médecin.

Mais elle ne put s'empêcher de murmurer tout haut:

--Ah! si c'est vrai, c'est la plus infâme, la plus indigne des
créatures!

--Pourquoi donc? demanda le docteur surpris.

--Comme elle m'a trompée, comme elle m'a menti!... Elle m'a affirmé avec
tant de conviction, avec une telle sincérité dans la voix, une telle
candeur dans le regard, qu'elle n'avait eu conscience de rien, que
j'avais fini par la croire!

--C'est possible, dit le médecin, qu'elle ne se soit pas rendu compte.

--Alors, cet homme aurait abusé d'elle à son insu, abusé de sa naïveté,
de son ignorance? Ce serait alors le plus méprisable et le plus vil des
hommes!

--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, madame la baronne; ce que je
puis affirmer, c'est que je ne me suis pas trompé, que mademoiselle de
Frémilly est enceinte.

--Il faut bien, fit la grand'mère, que ce soit vrai, puisqu'une personne
qui ne la connaît pas, qui l'a vue aujourd'hui pour la première fois,
s'en est aperçue.

--Et qui donc?

--Une ancienne camarade de pension, qui est venue me rendre visite. Elle
m'a demandé perfidement si ma petite-fille était mariée. Mais elle
devait savoir le contraire. Et, quand je l'ai interrogée pour savoir
pourquoi elle me faisait cette question, elle m'a répondu: «Parce que,
si elle était mariée, j'aurais cru qu'elle était enceinte: elle a le
masque.»

--Oui, dit le médecin, elle l'a. Et je vais vous le montrer!

Et tous les deux, à pas furtifs, éclairés par le flambeau que la baronne
tenait à la main, et dont la lumière dansait dans l'ombre des couloirs,
ils se dirigèrent vers la chambre de mademoiselle de Frémilly.



VII


Doucement, avec d'infinies précautions, la baronne tourna le loquet de
la porte. Le silence était profond. Le château tout entier semblait
endormi. On n'entendait d'autre bruit que le souffle des rafales qui
venaient se briser contre les lourdes murailles, en agitant les ardoises
des tourelles.

La porte ouverte, madame de Frémilly avança la tête. Et elle eut un
petit recul.

--Elle n'est pas couchée, fit-elle.

En effet, elle venait d'apercevoir la jeune fille étendue, tout
habillée, sur son canapé.

Le médecin cessa d'avancer.

Il restait dans l'ombre, ne voulant pas être vu, si mademoiselle de
Frémilly ne dormait pas.

La grand'mère seule fit quelques pas dans la pièce, en couvrant de ses
mains la lumière trop vive du flambeau qu'elle tenait.

La chambre était éclairée par une petite lampe posée sur la cheminée, et
dont la lueur était éteinte à demi par un abat-jour rose aux dentelles
tombantes. Laurence n'avait pas fait un mouvement.

Elle n'avait pas entendu ouvrir la porte. Elle n'avait pas vu entrer sa
grand'mère, et celle-ci, très surprise de cet engourdissement dans
lequel elle semblait plongée, s'approcha davantage.

Alors elle eut un léger sursaut.

--Elle dort, fit-elle.

Et elle fit signe au médecin de venir.

Celui-ci fit quelques pas dans la pièce.

Et quand il eut découvert le visage si calme, si pur de la dormeuse, il
s'arrêta, comme saisi d'admiration et de respect.

Lui aussi, à cette vue, sentit toutes les mauvaises pensées s'évanouir.

Ce n'était pas une femme, mais un ange qu'il avait devant lui.

Au-dessus des yeux chastement clos, le front semblait lumineux.

Un charme étrange se dégageait de l'ensemble de ces traits fins, qui
avaient dans la pénombre une douceur de pastel.

La baronne, que ce spectacle n'hypnotisait pas comme le docteur, eut un
geste d'impatience.

--Venez!

Le médecin s'avança tout à fait.

Sans un mot, en éclairant avec la lumière de madame de Frémilly le
visage de la dormeuse, il montra à la grand'mère, sur le front, près des
tempes, des taches légères, qu'elle n'avait pas remarquées, n'étant pas
avertie, mais qu'elle voyait distinctement, maintenant qu'elle était
prévenue et qu'elle regardait mieux.

Elle eut un geste violent et cria tout haut:

--L'atroce hypocrite!

Et elle sentit en son coeur une haine s'amasser contre cette enfant, non
pas à cause de la faute commise, mais à cause de la dissimulation
sournoise avec laquelle même jusqu'à ce jour elle l'avait cachée à sa
grand'mère.

Le médecin, effrayé, la calma du regard.

--Prenez garde!

--A quoi?

--Vous pourriez la réveiller.

--Eh! que m'importe!

--Son état exige de grandes précautions.

--Ah! fit madame de Frémilly, je préférerais la voir morte que de la
voir ainsi, capable de me mentir avec cette audace!

Elle reprit:

--Ainsi, pour vous, il n'y a plus de doute. Elle est grosse?

--Il n'y en a jamais eu pour moi! dit le docteur.

--Pourtant si vous l'aviez vue! si vous l'aviez entendue! Elle paraît ne
rien savoir, ne rien comprendre. L'enfant ne semble pas plus naïf.

--Peut-être, dit le médecin, ne s'est-elle pas rendu compte, en effet,
n'a-t-elle pas eu conscience de ce qui s'est passé.

--Et comment?

--Je ne sais pas.

--Alors cet homme est un monstre!

--Je ne puis le dire. Je ne comprends pas.

--Non, docteur, s'écria madame de Frémilly, que son agitation reprenait.
Je ne croirai jamais cela. Mais elle est plus ingrate, plus perfide,
plus trompeuse qu'aucune femme ne l'a jamais été! Et cela dépasse
tellement mon entendement qu'on puisse jouer la comédie avec cet art,
avec cette perfection, que je doute encore, malgré tout, malgré votre
nouvelle affirmation.

Du geste, le médecin indiqua l'évasement anormal des hanches de la jeune
fille, très visible dans la pose qu'elle avait sur le canapé.

--Voyez!

--Oui, fit madame de Frémilly, atterrée, on ne peut plus s'y tromper.

Et, marchant toujours sur la pointe des pieds, elle entraîna le médecin
hors de la chambre, hors de la chambre paisible et calme, où l'innocence
semblait habiter, mais où il n'y avait plus que de la honte!

Elle était convaincue maintenant, la baronne, convaincue de l'indignité
de sa petite-fille, de l'infamie de l'homme qui l'avait séduite et
déshonorée, et qu'elle ne se reprochait plus d'avoir chassé, quoi qu'il
pût advenir.

Et une grande amertume entra en elle, emplit son âme.

Elle avait donné à cette enfant toute son affection, tous ses soins.
Elle l'avait aimée comme une véritable mère.

Toute petite, Laurence avait été fort malade. Elle l'avait disputée à la
mort avec un dévouement, un acharnement même qui avaient fait
l'admiration du médecin qui la soignait.

Elle avait passé, malgré son âge, les journées et les nuits entières au
chevet de l'enfant.

Et voilà comme elle en était récompensée, par la plus noire, par la plus
inconcevable ingratitude!

Depuis que Laurence la voyait souffrir, rongée de doutes, elle n'avait
pas eu un élan de tendresse ou de pitié.

Elle n'avait pas eu la pensée un moment de se jeter dans ses bras en lui
disant:

--C'est vrai, grand'mère, je suis coupable. Pardonne-moi!

Et elle eût pardonné, et elles auraient pu être heureuses encore.

Maintenant il n'y avait plus rien. Aucun lien n'existait plus entre
elles. Cette inconcevable froideur de l'enfant, ce manque de confiance,
cette inexplicable duplicité, avaient brisé dans le coeur de sa
grand'mère toute affection.

Elles allaient vivre désormais l'une près de l'autre comme des
étrangères, et peut-être madame de Frémilly ne pourrait-elle pas cacher
l'aversion qu'elle ressentait pour celle qui lui avait si effrontément
menti et la répugnance que lui causait l'insensibilité de son coeur.

Quand elle fut revenue dans sa chambre avec le médecin qui la suivait,
ces mots résumèrent le désarroi de son âme:

--Que vais-je faire?

--Ce que je vous ai conseillé déjà, dit le docteur. Vous voulez que la
faute reste secrète?

--Autant que possible.

--Partir.

--Partir?

--Quitter le château pour quelque temps et vous en aller toutes les
deux dans un pays où vous ne soyez pas connues, louer sous un nom
d'emprunt, n'emmener aucun domestique, et vivre là jusqu'à ce que les
couches....

--Les couches! fit la baronne.

--Jusqu'à ce que les couches soient terminées. Si vous avez besoin de
moi, je serai à votre disposition. Et vous savez qu'avec moi le secret
sera bien gardé.

--Et l'enfant?

--Vous le ferez élever en cachette.

--Si vous croyez que Laurence voudra s'en séparer! Elle aime déjà
l'autre!

--Oui, vous me l'avez dit.

--Elle aimait trop cet homme, ce misérable. Elle l'aime trop encore pour
abandonner un enfant qu'elle aurait de lui.

--Le plus sage serait de les marier.

--On ne sait pas ce qu'il est devenu.

--S'il aime mademoiselle de Frémilly, il reviendra.

--Eh! sais-je s'il l'aime maintenant? N'est-il pas comme tous les
hommes, injuste et trompeur? Il en a abandonné d'autres, il abandonnera
Laurence. Il l'a peut-être déjà oubliée. C'est parce que je le savais
ainsi, parce qu'on m'avait appris ses trahisons, que je n'avais pas
voulu lui donner ma petite-fille. Ah! si Laurence voulait m'écouter,
avoir foi en moi, nous irions vivre toutes les deux loin des hommes, et
quand je ne serais plus, elle irait dans quelque cloître, à l'abri des
passions, finir une vie désormais vouée au malheur.

--Et son enfant?

--Dieu veillerait sur lui!

--Non, dit le médecin, cela n'est pas sérieux, cela n'est pas
raisonnable, cela n'est pas humain.

--Ce qui n'est pas humain, c'est de me faire souffrir ce que je souffre!

--Oui, ce qui se passe est cruel en effet.

--J'aimais tant cette enfant! Je n'aurais pas eu pour elle un mot de
reproche! Mais je ne suis plus rien. Et je suis sûre qu'elle me hait,
puisqu'elle reste insensible à mes prières et à mes larmes et qu'elle a
l'atroce courage de chercher à me tromper ainsi!

--Il ne faut pas exagérer, dit le médecin, et voir les choses comme
elles sont. Je comprends très bien que mademoiselle de Frémilly, qui ne
se rend peut-être pas compte de son état, n'avoue pas une faute qu'elle
espère peut-être pouvoir cacher.

--Et quand elle saura, demain, car je le lui dirai, pensez-vous qu'elle
avouera? Non, elle continuera à nier, à me jouer la comédie de
l'innocence, à prétendre qu'elle ne sait pas, qu'elle n'a rien fait et
que cet homme qui la laisse déshonorée n'a, comme elle, rien à se
reprocher! Et alors que ferai-je? Continuerai-je à la garder près de
moi, à me faire sa complice pour cacher aux yeux de tous son déshonneur?
Je ne sais pas si j'en aurai le courage.

--Il le faut, madame.

--Il le faut? Et si je la chassais?

--Vous commettriez une mauvaise action.

--Une action juste, monsieur.

--Non, fit le médecin, tout cela s'apaisera. Demain, quand mademoiselle
de Frémilly comprendra que son malheur est sans remède, qu'elle ne
pourra plus nier bientôt un état qui sautera à tous les yeux, elle
tombera dans vos bras en sanglotant.

--Je n'y crois plus, docteur, je ne crois plus à ce repentir.

--Quoi qu'il en soit, madame, il faut partir. Il est temps. Je ne sais
pas si les domestiques se sont aperçus de quelque chose déjà. Mais ils
pourraient s'en apercevoir demain. Voilà le beau temps qui va venir,
allez quelque part, au bord de la mer. Pas trop loin si vous avez besoin
de moi. Je connais près d'ici, à quelques pas de La Rochelle et de
Rochefort, un endroit charmant: Fouras. Il n'y a personne encore. Là,
vous louerez au bord de la mer un chalet, sous les chênes-verts. Il y a
de la verdure à Fouras, bien que ce soit près de la mer. Et à la fin de
la saison, quand mademoiselle de Frémilly sera tout à fait rétablie,
vous reviendrez ici, ou vous retournerez à Paris, à votre choix.

--Avec l'enfant?

--Vous le garderez avec vous s'il le faut. Vous ne serez pas obligée de
dire qu'il est l'enfant de mademoiselle.

--Un bâtard encore! Une fille-mère! Ah! misérables hommes!

--Il n'y a pas, dit le docteur, autre chose à faire, si vous voulez
sauvegarder la réputation de mademoiselle.

--Je ne sais pas encore, dit madame de Frémilly, ce que je déciderai.
Cela dépendra de l'entretien que j'aurai demain avec Laurence.

--Soyez, dit le médecin, indulgente et bonne.

--Nulle ne sera plus indulgente et meilleure que moi, si l'on a
confiance en moi, et si je suis aimée!

Et sur ces mots, le docteur Raymondet et la baronne de Frémilly se
séparèrent.

Il était plus de minuit. Tout le monde dormait dans le château, sauf le
domestique qui gardait dans la cour la voiture avec laquelle il avait
amené le docteur et qui devait le reconduire à Poitiers.



VIII


Il y avait quelques minutes à peine que le docteur Raymondet était parti
et qu'on avait entendu résonner sur les pavés de la cour le bruit de la
voiture qui l'emmenait, quand Laurence se réveilla du long
assoupissement dans lequel la fatigue et le chagrin l'avaient plongée.
Elle s'étonna de se voir vêtue et couchée sur son canapé et non dans son
lit, et elle se souvint alors de ce qui s'était passé. Elle avait voulu
veiller pour savoir de quel mal souffrait sa grand'mère, et le sommeil
avait été plus fort que sa résolution.

Elle se leva vivement, regarda l'heure, minuit et demi, et elle fut
prise d'une grande inquiétude. Que s'était-il passé? Le médecin était-il
venu? Elle écouta.

Un silence profond l'enveloppait.

Elle alla jusqu'à sa porte, l'ouvrit. Tout était désert. Pas une lumière
dans les couloirs. Le château semblait endormi tout entier.

Si madame de Frémilly allait plus mal, on serait certainement venu la
prévenir. Sa grand'mère dormait sans doute.

Son malaise était passé.

Cependant, pour se rassurer tout à fait, elle résolut d'aller écouter à
la porte de la chambre de la baronne. Elle sortit sans bruit, traversa
le couloir qui la séparait de sa grand'mère, et dans l'ombre, elle
perçut une légère ligne de lumière.

Cette lueur passait sous la porte de madame de Frémilly.

On veillait chez celle-ci.

Une grande angoisse serra le coeur de la jeune fille.

Elle s'avança jusqu'à la porte, et derrière cette porte elle entendit
des pas.... Qui marchait? Une servante, sans doute, chargée de garder sa
maîtresse.

Celle-ci allait donc plus mal?

Laurence n'y tint plus.

De son doigt replié elle heurta doucement le bois de la porte.

Une voix demanda de l'intérieur:

--Qui est là? Que veut-on?

C'était la voix de madame de Frémilly.

Laurence l'avait reconnue aussitôt.

L'accent était bref, sec, presque menaçant.

La mort dans l'âme, la jeune fille répondit, et sa voix était faible
comme un souffle:

--C'est moi, grand'mère.

--Que veux-tu?

--Vous étiez souffrante.

--Et tu viens chercher de mes nouvelles? Entre!

Un spectacle inattendu frappa ses yeux.

Madame de Frémilly, debout, tout habillée, ses cheveux gris épars,
allait et venait au milieu de cartons, de malles dans lesquels elle
jetait pêle-mêle les objets qu'elle arrachait de ses armoires et de ses
tiroirs. Elle était seule.

Laurence resta un instant sans voix, sous le coup de la stupeur qui la
tenait.

Elle bégaya enfin:

--Que se passe-t-il? Vous partez?

--Il faut bien, dit madame de Frémilly, sans regarder sa petite-fille,
que nous allions cacher ta honte.

Laurence eut un sursaut.

Elle était devenue d'une effrayante lividité.

--Ma honte!

--Je ne veux pas rougir de toi devant mes domestiques.

--Mais, grand'mère....

--Quoi! Vas-tu essayer de me mentir encore? Vas-tu prétendre encore que
le médecin se trompe, que tu n'es pas enceinte? Cette femme qui est
venue ici, et qui t'a vue, aujourd'hui pour la première fois, l'a
reconnu.

--Madame de La Boujatière?

--Oui.... Elle m'a demandé si tu étais mariée, et sur ma réponse
négative, elle a laissé tomber ces paroles: «--Si elle était mariée,
j'aurais dit qu'elle était enceinte.... Elle a le masque!»

Laurence bégaya:

--Le masque!

Elle ne comprenait pas ce que madame de Frémilly voulait dire.

Elle restait hébétée et comme terrifiée.

Alors, la baronne de Frémilly, outrée de ce qu'elle prenait pour de
l'obstination dans le mensonge, dans la volonté de ne vouloir pas
comprendre, la baronne de Frémilly alla à Laurence, et violemment, la
plaçant devant la glace, en pleine lumière:

--Regarde!

--Quoi, grand'mère?

--Sur le front, près des tempes, ces taches.

--Eh bien?

--Tu ne les avais pas remarquées?

--Non, grand'mère.

--Moi non plus, du reste. Et je ne sais pas où j'avais les yeux. C'est
le masque, le masque qui marque les femmes qui deviennent enceintes.
Cette femme les a vues en entrant chez moi. Et le médecin me les a
désignées.

--Le médecin?

--Il est venu. Je l'ai envoyé chercher.

--Ce n'était pas pour vous?

--C'était pour toi. Nous avons pénétré dans ta chambre. Tu dormais. Il
m'a montré ces taches, la déformation de ta taille. Et tu ne nieras plus
maintenant, tu ne pourras plus nier. Le fait est là. Demain tu seras
mère. Et mère sans époux, comme cette malheureuse, une autre abandonnée,
que nous avons recueillie sous notre toit. Et ton enfant sera un bâtard
comme son fils!

Laurence ne répondit pas, tellement atterrée par cette terrible
révélation, qu'elle ne trouvait pas une parole.

--Ah! fit la grand'mère, triomphante, tu ne te défends plus, tu ne mens
plus, tu sens bien maintenant que c'est inutile. Il y a longtemps,
n'est-ce pas? que tu t'étais aperçue de ton état et tu as voulu me le
cacher jusqu'au bout. Tu ne peux plus maintenant le cacher plus
longtemps. Demain tout le monde ici le verra, si on ne l'a vu déjà. Et
c'est ce que je ne veux pas. Mon devoir est de sauvegarder ta
réputation, de sauver du déshonneur le nom que tu portes et qui est le
mien. Et ce devoir je le ferai jusqu'au bout! Apprête-toi à partir avec
moi!

Laurence restait toujours muette.

Elle ne reconnaissait plus le visage, l'accent de sa grand'mère, qui lui
paraissait, sous le coup de l'irritation, devenue une autre femme.

Et ce qu'elle ne comprenait pas, c'est que cette grand'mère, qui
l'aimait, qui la connaissait, crût encore qu'elle était enceinte, quand
elle lui avait affirmé vingt fois qu'elle ne l'était pas, qu'elle ne
pouvait pas l'être.

Qu'est-ce que cela voulait dire, et pourquoi cette persistance à
l'accuser?

Elle murmura, dans l'accablement où ces injustes reproches la jetaient:

--Je vous jure, grand'mère, que vous vous trompez, qu'on se trompe!

--Des mensonges toujours! Tu dois bien savoir pourtant que je ne mens
pas, que ce médecin ne ment pas, qu'il n'a aucun intérêt à mentir. Du
reste, il y a de la grossesse des signes infaillibles.

Elle baissa la voix et posa à la jeune fille des questions d'un ordre
tout intime.

Celle-ci répondit négativement.

--Tu vois bien, fit la grand'mère, que c'est vrai.

--Alors, bégaya la pauvre Laurence, je ne sais plus.

--Tu avoues?

--Je n'avoue rien. Je ne m'explique pas.

--Ah! fille obstinée! Et c'est cet homme, ce misérable que j'ai chassé!

--Ce n'est personne, grand'mère....

--Ah! s'écria madame de Frémilly, outrée, hors d'elle, tu lasserais la
patience d'un Dieu!

--Vous ne m'aimez plus! gémit l'infortunée.

--Je te hais!

--Vous me haïssez?

--Je te hais pour ton hypocrisie.

--Mais je n'ai rien fait.

--Je n'y crois plus! Je ne crois plus à rien, à rien de toi! Prépare-toi
à me suivre. Nous partirons demain avant le jour, en nous cachant comme
des voleuses, moi, la baronne de Frémilly, toi, ma petite-fille, et nous
vivrons obscurément, dans quelque maison isolée, comme le médecin me l'a
conseillé, jusqu'à ce que tu sois délivrée.

--Délivrée!

--Quant à l'enfant qui naîtra, il sera élevé loin de nous.

--Je ne sais pas, grand'mère, dit Laurence, qui s'était ressaisie un
peu, et que cette injustice qu'on mettait à l'accabler avait à la fin
révoltée, je ne sais pas, comme vous le dites, si j'aurai un enfant, et
de qui sera cet enfant; mais, né de moi, il ne me quittera jamais!

--Tu le promèneras à la main, comme le trophée de ta honte!

--Je ne l'abandonnerai pas....

--C'est moi alors qui t'abandonnerai, car je ne partagerai pas ton
déshonneur!

--Vous ferez comme il vous plaira, grand'mère. Je vivrai seule avec mon
fils, en pensant à Jacques.

--A cet homme qui t'a déshonorée et qui t'abandonne, avec, dans les
flancs, le fruit de ta honte.

--Je n'ai rien à reprocher à Jacques.

--Pourtant si tu as un fils....

--C'est que Dieu aura voulu me le donner.

--Sans crime?

--Je ne sais pas, grand'mère, ce que vous appelez un crime.

--Ce que j'appelle un crime, c'est d'abuser, comme cet homme l'a fait,
de l'ignorance, de la naïveté d'une enfant, car tes paroles démontrent
combien tu es innocente encore, et cela le rend plus abominable à mes
yeux.

--Jacques était digne de mon amour, fit la sublime enfant.

--Ne le défends pas devant moi, surtout à cette heure! cria la
grand'mère avec violence. Je n'ai pas connu sur terre, sachant ce que je
sais maintenant, d'être plus odieux, plus lâche et plus vil!

--Grand'mère!

--Va te préparer!

--Vous ne pardonnerez jamais?

--Tant que tu ne parleras pas devant moi avec horreur d'un être indigne,
je n'aurai pour toi ni affection ni tendresse et ne sentirai dans mon
coeur pour vous deux que du mépris!

--Du mépris! bégaya la pauvre enfant comme frappée au coeur! Ah!
grand'mère, grand'mère!

Mais sans être attendrie par cette plainte si touchante, la baronne de
Frémilly, n'ayant plus conscience de ses paroles, tant la colère,
l'indignation la transportaient, la baronne de Frémilly poursuivit avec
plus de violence:

--Tu n'es plus pour moi qu'une étrangère, et une étrangère pour laquelle
je n'ai pas d'estime!

Effarée, Laurence ouvrit la bouche, voulut parler; aucun son ne sortit
de ses lèvres. Elle battit l'air de ses bras, désordonnément, puis elle
roula à terre, évanouie.



IX


En voyant tomber raide devant elle sa petite-fille, la baronne de
Frémilly eut enfin conscience de sa cruauté.

Elle jeta un terrible cri:

--Je l'ai tuée!

Puis elle se précipita, échevelée, les vêtements en désordre, à travers
les couloirs obscurs et endormis du château en appelant au secours.

La première personne qui accourut, et la seule, car les domestiques
couchaient loin de là et ne s'étaient pas réveillés, ce fut Noémie.

Elle arriva nu-pieds, en chemise, n'ayant pas pris le temps de se vêtir.

Madame de Frémilly lui montra Laurence étendue.

--Je l'ai tuée! dit-elle.

--Tuée!

Noémie s'agenouilla auprès de la jeune fille, mit la main sur son coeur
et dit:

--Non, elle vit!

Mais en même temps ses yeux s'effarèrent.

Une lividité terrible envahit ses traits.

Madame de Frémilly, blême d'épouvante, demanda:

--Qu'avez-vous?

Sourdement, pour elle seule, Noémie murmura:

--Elle est enceinte!

Et une horreur glaça la pointe de ses cheveux.

Elle comprenait le drame intime qui venait de se dérouler entre les deux
femmes et dont elle seule connaissait les causes.

Et elle se demanda ce qu'elle allait faire.

Madame de Frémilly, qui l'observait, pensa:

--Elle a tout deviné. Ah! il est temps de partir!

Elle était convaincue que cette femme, qui leur devait tout, ne
trahirait pas leur secret: mais que deviendraient-elles si d'autres
qu'elle au château l'apprenaient?

Noémie restait terrifiée et tragique à la pensée des souffrances morales
qui allaient s'abattre sur ces deux créatures et par la faute de l'homme
qu'elle haïssait et méprisait et dont elle était devenue l'exécrable
complice.

Et elle cherchait en son esprit effaré s'il ne lui serait pas possible
de réparer le mal fait, et dont son âme horrifiée pressentait les
épouvantables suites.

Et comment?

Parler, dire ce qu'elle savait, ce serait peut-être aggraver la douleur
des malheureuses femmes en leur apprenant que l'auteur du crime, le père
probable de l'enfant que mademoiselle de Frémilly portait sûrement en
ses flancs était un misérable pour lequel elles ne pouvaient avoir
toutes les deux que du dégoût et qui ne pouvait leur offrir aucune
réparation.

Leur dire cela, c'était enfoncer plus avant le poignard planté déjà au
milieu de leur coeur.

Se taire, c'était prendre une part de l'abominable action, accepter avec
l'être immonde une complicité cent fois plus horrible encore peut-être
que celle à laquelle elle avait eu l'abominable faiblesse de consentir.

Et la coupable femme restait avec ce point d'interrogation formidable:
Que faire?

Et elle était déchirée par cette atroce perplexité, elle qui aurait
donné sa vie pour épargner même l'ombre d'un chagrin à celles qui
avaient accueilli son fils.

Elle allait les voir se débattre devant elle, agoniser de douleur sans
oser leur venir en aide et les soulager, elle qui seule peut-être aurait
pu le faire.

La situation était terrible, et Noémie demeurait devant elle dans une
sorte d'hébétude tragique, ne pouvant se résoudre à rien, ne sachant de
quel côté était pour elle le devoir.

Cependant Laurence avait fait un mouvement.

Elle promena autour d'elle ses regards étonnés, vit sa grand-mère,
Noémie et parut se souvenir.

Alors on vit comme une horreur au fond de ses yeux, et un tressaillement
agita son corps affaibli et délicat.

Madame de Frémilly, tremblant qu'un mot imprudent ne sortît de ses
lèvres devant une étrangère, dit à Noémie.

--Allez vous reposer, mon enfant.

--Mais, madame, vous pouvez avoir besoin de moi.

--Non, pas maintenant. Je désire rester seule avec ma petite-fille.

La mère de Daly se retira.

En partant elle jeta sur les deux femmes un long regard et se demanda
encore:

--Que vais-je faire?

Puis elle sortit et referma la porte derrière elle.

Laurence s'était levée.

Elle se rappelait à présent les horribles paroles de sa grand'mère qui
l'avaient comme foudroyée et elle ne voulut pas s'abaisser davantage à
faire entendre des protestations auxquelles on ne croyait pas et des
plaintes qui laissaient le coeur de madame de Frémilly indifférent.

Elle redevint digne et brave, mais son visage resta empreint d'une
mortelle tristesse.

Elle sentait qu'il n'y avait pour elle dans le coeur de sa grand'mère
aucune affection, et comme elle n'avait rien fait pour mériter une telle
indifférence, elle se raidit contre l'affreuse destinée qui était
désormais la sienne et se résigna sans lutte nouvelle à son misérable
sort.

Elle demanda avec une soumission attendrie:

--Qu'ordonnez-vous, madame, que je fasse?

--Que vous prépariez tout pour partir ce matin à la première heure. Le
domestique qui est allé conduire à Poitiers M. Raymondet va rentrer et
il nous emmènera sans avoir dételé son cheval. Je veux que le jour
levant ne nous trouve plus ici.

--Dans une demi-heure vous pourrez frapper à ma porte. Je serai prête.

Elle sortit.

Madame de Frémilly ne fit pas un geste pour la retenir, ne lui dit pas
un mot, bien qu'elle eût le coeur oppressé d'une effroyable douleur.

Le calme tranquille de la pauvre enfant peut-être à tort accusée était
plus déchirant pour elle que toutes les lamentations, et pourtant elle
ne pouvait surmonter le sentiment qui la poussait à se montrer
impitoyable.

Elle avait dans sa conviction d'être dans son droit et de se montrer
juste.

Laurence regagna sa chambre en chancelant.

Et quand elle y fut enfermée, elle tomba à genoux et pria, demandant au
ciel ce qu'elle avait fait pour être si accablée et si malheureuse.

Elle était incapable d'avoir aucune volonté.

Elle ne comprenait pas la raison des épreuves qui s'abattaient ainsi sur
elle, car elle ne croyait pas, elle, malgré les preuves qu'on lui
mettait sous les yeux, à la faute dont on l'accusait et dont elle se
savait innocente. Elle ne croyait pas qu'elle allait être mère et se
demandait pourquoi on le lui affirmait avec cet acharnement.

Mais elle jugeait qu'il était inutile de se défendre plus longtemps.
Elle était décidée à obéir à sa grand'mère jusqu'au jour où celle-ci
reconnaîtrait elle-même son erreur et celle du médecin.

Toute force et toute énergie étaient brisées en elle, et elle n'était
plus qu'une chose entre les mains de madame de Frémilly.

Laurence était prête depuis un instant déjà quand la baronne vint la
chercher. Le jour n'était pas venu encore et le château tout entier
semblait plongé dans un profond sommeil.

Le domestique revenu de Poitiers, et à qui madame de Frémilly, qui le
guettait, était allée donner ses ordres, attendait dans la cour avec sa
voiture.

Agathe, réveillée, avait été mise par la baronne au courant de ce que
celle-ci voulait qu'on fît au château. Elle avait reçu les instructions
de sa maîtresse, qui lui avait dit qu'elle serait peut-être plusieurs
mois absente et qu'elle était obligée de partir, par ordre du médecin, à
cause de l'état de mademoiselle, qui devenait chaque jour plus
inquiétant. Et Agathe, sachant mademoiselle souffrante, avait trouvé
cela tout naturel.

Aucun soupçon ne lui était venu.

Elle devait veiller à ce que Noémie et son enfant fussent traités comme
lorsque madame de Frémilly et sa fille étaient là, mais madame de
Frémilly ne dit pas à la servante où elle allait.

Et comme Agathe demandait où elle pourrait écrire à madame la baronne,
madame de Frémilly répondit qu'elle le lui ferait savoir, sans lui
donner d'autres explications.

Et elle partit, suivie de Laurence, qui paraissait plus pâle et plus
faible que jamais.

Agathe dit le lendemain qu'elle avait trouvé à mademoiselle plus
mauvaise mine que jamais, et qu'elle avait bien peur que la malheureuse
jeune fille ne s'en relevât pas.

Et comme la fermière, à qui elle racontait ce brusque départ, lui
demandait:

--Qu'a-t-elle donc comme ça?

Elle répondit:

--Je n'en sais rien, une maladie de langueur, une de ces maladies que
l'on a dans les villes.

Après s'être débattue, pendant une partie de la nuit, dans les angoisses
que l'on sait, Noémie, brisée, finit par s'assoupir lourdement.

Elle n'avait rien entendu des bruits qui s'étaient faits au moment du
départ de madame de Frémilly et de sa petite-fille.

Elle ouvrit les yeux quand le jour était haut déjà, et que son petit,
réveillé, commençait à lui parler.

Elle se dressa aussitôt sur son lit, comme en sursaut.

Ses idées n'étaient pas encore tout à fait nettes.

Puis l'intelligence lui revint peu à peu.

Elle se rappela l'appel de madame de Frémilly au milieu du silence de
cette affreuse nuit, l'évanouissement de mademoiselle, le secret
surpris, et toutes ses anxiétés la reprirent.

Elle ne s'était décidée à rien encore. Et pourtant elle inclinait à
prévenir madame de Frémilly, à lui dire dans quelles conditions sa
petite-fille avait été souillée et quel était le misérable auteur de ce
crime infâme.

Elle ne pouvait pas laisser accuser Laurence d'une faute dont elle la
savait innocente.

Et pourtant, quand elle pensait à la douleur que cette horrible
révélation, plus horrible cent fois que ce qu'elle avait pu supposer,
car madame de Frémilly devait croire que Laurence avait été séduite par
celui qu'elle devait épouser; quand elle pensait à la douleur qu'allait
lui causer l'horrible révélation, elle hésitait, et se demandait s'il ne
vaudrait pas mieux laisser les choses suivre leur cours.

Mais après, si M. de Brécourt revenait, il y aurait avec lui une
terrible explication, et tous les voiles devraient se déchirer.

Et alors....

Noémie perdait la tête dans ce dédale d'horribles complications, où elle
ne voyait pour celles qu'elle aurait voulu si heureuses que des causes
de douleur.

Pour la première fois peut-être, tant ses préoccupations étaient vives,
elle s'habilla sans avoir pensé à embrasser son fils.

Et quand elle fut habillée, elle se dirigea vers la chambre de madame de
Frémilly.

Pourquoi?

Elle ne le savait pas encore.

Elle demanderait des nouvelles de mademoiselle, et d'après la tournure
que prendrait la conversation, elle verrait si elle devait parler ou
garder sur ce qu'elle savait un silence éternel.

Elle frappa avec précaution, ne sachant pas si madame de Frémilly était
réveillée.

On ne répondit pas.

Elle allait se retirer, n'osant pas insister, quand Agathe l'aperçut.

--C'est madame de Frémilly que vous voulez voir? demanda cette femme.

--Oui.

--Elle est partie.

Noémie resta saisie.

--Partie!

--Ce matin, à la première heure, il n'était pas jour encore, avec
mademoiselle.

Noémie répéta:

--Partie!

--Oui, il paraît que mademoiselle ne va pas bien. Le médecin est venu
hier soir, très tard, et il a recommandé d'emmener mademoiselle.

--Et où sont-elles?

--Madame ne me l'a pas dit. Elle m'écrira. Elle m'a bien recommandé de
vous dire de rester au château, comme si elle était là.

Noémie répéta encore:

--Parties!...

Puis elle rentra chez elle.

Elle pensait:

--C'est la volonté de Dieu! Dieu ne veut pas que je parle!

Elle était superstitieuse et fataliste.

Mais elle voyait pour madame de Frémilly et sa petite-fille, pour
elle-même et pour son fils, l'avenir gros d'horribles orages.



X


La baronne de Frémilly avait loué, à Fouras, une Villa isolée, entourée
d'un petit parc, dont un côté donnait sur la mer, et dont l'autre côté,
protégé par un mur assez élevé, était ombragé par une double rangée de
chênes verts, qui empêchaient tout regard indiscret de plonger, même des
fenêtres voisines, dans la propriété.

Du reste, à cette saison, au commencement du printemps, il n'y avait
aucun baigneur encore à Fouras. Toutes les villas étaient inhabitées et
closes.

Madame de Frémilly avait pris, pour la servir, deux femmes du pays, et
s'était donnée pour une dame Dubois, veuve, envoyée de Paris par les
médecins pour faire respirer l'air de la mer à sa petite-fille, qui
était souffrante.

C'est ainsi qu'elle s'était posée dès l'arrivée et que la connaissaient
les rares personnes, fournisseurs ou domestiques, qui avaient affaire à
elle et avaient pénétré dans la villa des Chênes-Verts; ainsi se
nommait la villa habitée par madame de Frémilly et Laurence.

Les deux femmes, la grand'mère et la petite-fille, autrefois si unies,
et qui s'aimaient si tendrement, quoique habitant ensemble, vivaient,
pour ainsi dire, séparément.

Elles se parlaient uniquement pour les choses indispensables, à table,
par exemple, ou quand elles se rencontraient dans la maison ou dans le
jardin; mais elles ne se réunissaient jamais pour causer, comme
autrefois, dans l'appartement ou dans la chambre de l'une d'elles.

Elles n'avaient plus entre elles aucun rapport. Comme l'avait dit la
grand'mère, elles étaient devenues l'une pour l'autre deux étrangères.

Madame de Frémilly ne pardonnait pas à Laurence ce qu'elle appelait son
obstination inouïe, contre toute vraisemblance, dans le mensonge, et
Laurence se disait avec terreur que sa grand'mère et le médecin ne
s'étaient peut-être pas trompés, et que vraiment elle pourrait bien être
enceinte.

Depuis qu'on lui avait ouvert les yeux, elle observait sur elle, en son
corps tout entier, des changements qui n'étaient pas naturels et lui
paraissaient de plus en plus singuliers.

Et, si véritablement elle était grosse, d'où lui venait l'accident ou le
crime?

Et quel en était l'auteur?

Elle était sûre de Jacques, du respect absolu dont il l'avait toujours
entourée.

Alors, qui?

Elle ne comprenait pas.

Son esprit s'effarait.

Une fois, une seule fois elle avait pensé à cet homme venu au château de
Marconnay; mais c'était si monstrueux qu'elle avait repoussé vite cette
pensée.

Elle en aurait trop souffert.

Porter en ses flancs l'oeuvre d'un inconnu, d'un être odieux et
méprisable, par cela seul qu'il aurait commis le forfait, c'était trop
de honte.

Et la pauvre enfant avait frissonné d'horreur.

Et cependant, plus les jours s'écoulaient, plus les doutes qu'elle avait
voulu conserver encore, malgré tout, plus ces doutes s'effaçaient.

Et bientôt il n'en resta plus trace en son esprit.

Ce fut la certitude qui s'empara d'elle, la certitude horrible.

Il lui semblait qu'elle avait senti tressaillir en elle son enfant.

Etait-ce vrai? Etait-ce possible?

N'avait-elle pas été le jouet d'une illusion due à un caprice de son
imagination frappée?

Les traces du masque dont son visage était marqué s'accentuaient.

Sa taille lui semblait grossir à vue d'oeil, et quand sa grand'mère
passait près d'elle, elle lui jetait des regards qui mettaient de la
glace en toutes ses veines et jusqu'à la racine de ses cheveux.

Oh! il n'y avait plus à se faire d'illusion.

Tout était vrai. Elle était déshonorée, flétrie. Par qui? La misérable
enfant, n'ayant auprès d'elle aucune affection, pas un ami qu'elle pût
interroger, souffrait des tortures sans nom.

Elle se voyait, dans son immense détresse, abandonnée de tous.

Et elle pensait--pensée plus atroce encore que toutes les
autres--qu'elle serait abandonnée même de Jacques, si jamais il
apprenait son malheur.

Pourtant qu'avait-elle fait?

Rien.

Elle avait conscience de n'avoir commis aucune faute, de n'avoir fait
aucune imprudence.

Et elle était déshonorée, une fille perdue, mère sans mari, qui allait
donner le jour à un fils bâtard!

Tout était fini pour elle désormais, même son amour.

Si Jacques revenait, il la repousserait. Il la repousserait avec
horreur, l'accusant de l'avoir trahi.

Et pourtant, elle était innocente, innocente!

Et elle se perdait, effarée, en cet abîme d'iniquités, où sa raison
sombrait.

Elle ne pouvait chercher aucun appui, aucun secours auprès de sa
grand'mère.

Madame de Frémilly, persuadée qu'elle avait été séduite par Jacques de
Brécourt, repousserait ses explications, ses prétentions nouvelles.

Elle ne voulait rien entendre, et elle voyait, au regard d'ironie
triomphante avec lequel elle regardait parfois sa taille déformée, qu'il
n'y avait rien à attendre de sa pitié.

Elle était obligée, dût-elle en étouffer, de garder enfoui en elle le
mystère dont elle se mourait et qu'elle ne pouvait pas s'expliquer à
elle-même.

Qui la croirait?

Qui ne rirait pas de ses affirmations?

Et pourtant les faits étaient là. Elle était enceinte, et elle était
pure!

Et cette souffrance la tuerait!

Le printemps s'avançait.

Les arbres se couvraient de verdure tendre, et, de tous côtés, les
fleurs s'épanouissaient. Le jardin de la villa devenait charmant, plein
de chansons et plein de nids.

La mer, que Laurence avait vue, les premiers jours, grondante, houleuse
et sombre, s'apaisait peu à peu, devenait glauque et s'imprégnait de
lumière.

Laurence restait des heures entières à la contempler.

Sa pensée, portée par les flots, allait vers celui qui était loin,
qu'elle n'osait plus appeler et invoquer, se sentant indigne, mais dont
elle ne pouvait chasser de son esprit la radieuse image.

Elle se disait que s'il était resté près d'elle, il l'aurait protégée
contre le malheur, d'où qu'il vînt.

C'est parce qu'il était parti que le sort s'était appesanti sur elle.

Ah! pourquoi les avait-on séparés?

Il avait abandonné une femme, un enfant?

Elle aurait recueilli le petit, fait un sort à la femme.

C'est parce qu'il l'aimait, elle, qu'il avait tout quitté.

Elle ne pouvait pas, au fond du coeur, lui en faire un crime.

Sa grand'mère avait été cruelle, impitoyable.

Et elle ne lui pardonnait pas son inflexibilité.

Un après-midi, madame de Frémilly passa près du banc où elle se tenait
affaissée, les yeux sur l'Océan, avec des larmes ruisselant
silencieusement sur ses joues, et elle lui dit, la voix dure:

--Tu ne peux plus nier maintenant, regarde-toi!

Et elle lui désignait sa taille déformée.

--C'est parce que tu ne peux plus nier, reprit-elle, que tu ne parles
plus, que tu me fuis.

--Je vous fuis, dit Laurence, parce que je sais que je ne trouverai chez
vous aucune pitié.

--On ne peut pas avoir de pitié, dit madame de Frémilly, toute
frémissante d'une rage contenue, pour qui s'obstine, comme toi, dans le
mensonge.

--Je n'ai jamais menti, grand'mère.

--Dis un mot, un seul, et je fais revenir cet homme.

--Jacques?

--Oui, M. de Brécourt, pour qu'il répare....

--Il n'a rien à réparer, grand'mère, et je ne veux pas le voir, surtout
maintenant. Je ne veux pas qu'il sache ma honte.

--Tu en conviens donc maintenant de cette honte? Tu sais que tu es
enceinte?

--Oui, je le sais, hélas!...

--Et tu soutiens que ce n'est pas lui?

--Non, ce n'est pas Jacques.

--Qui donc, alors, qui? Quel qu'il soit, celui là, il faudra qu'il
répare sa faute, qu'il donne un nom!

Laurence secoua la tête avec une expression de désespoir infini.

--Je ne le sais pas, grand'mère.

--Tu ne le sais pas?

--Non, grand'mère.

--Tu continues à te moquer de moi! Mais je ne serai pas dupe de ton
indigne comédie. Je vais écrire à M. Mareuil, le charger d'une lettre
pour M. de Brécourt.

--Et lui dire? fit Laurence épouvantée.

--Et lui dire tout.

--Il ne comprendra pas, grand'mère. Et il me croira coupable.

--Tu ne l'es donc pas?

--Non, je ne le suis pas.

--Et lui?

--Pas plus que moi.

--Comment peux-tu me soutenir, malheureuse, une chose pareille?

--Je la soutiendrai toujours, grand'mère, parce que c'est la vérité.

--On t'a donc prise de force, à ton insu, pendant ton sommeil?

--Je ne sais pas. Je ne sais rien.

--Qui soupçonnes-tu?

--Je ne soupçonne personne.

--Alors, la honte est complète et le mal est sans remède.

--Je voudrais mourir! s'écria la déplorable Laurence.

--Et ton enfant? Car tu vas être mère, tu n'en doutes plus maintenant?

--Non, je n'en doute plus.

--Tu n'en doutes plus et tu ne sais rien. Tu ne sais pas de qui cet
enfant qui va naître est le fils?

--Je n'en sais rien, répéta Laurence.

--Je voudrais te croire, fit la grand'mère, mais je ne te crois pas. Je
ne puis pas te croire. Tu voudrais détourner de cet homme mes
malédictions et ma haine.

--Je dis la vérité, fit douloureusement Laurence, et je sais bien que tu
ne me croiras jamais, que Jacques lui-même ne me croira pas, et que
personne ne me croira, et que je n'ai plus maintenant qu'à mourir.
J'espère que Dieu, qui m'a envoyé cette épouvantable épreuve, me fera
cette grâce que je ne reverrai plus Jacques et n'aurai pas à rougir
devant lui!

--En vérité, fit madame de Frémilly, je ne comprends plus. Tu parles
avec un accent de vérité qui convaincrait des personnes moins prévenues
que moi. Quelle femme es-tu donc? Et à quel mobile obéis-tu? Est-ce pour
l'innocenter que tu mens?

--Je n'ai pas à innocenter qui n'est pas coupable.

--Si ce n'est pas lui, je te renouvellerai ma question: Qui donc?

--Et je répondrai, dit Laurence, ce que j'ai répondu: Je ne sais pas!

La baronne eut un geste fou.

--Tu ferais, cria-t-elle, perdre patience à une sainte. Tiens, va-t'en,
laisse-moi! ou plutôt c'est moi qui pars. Et je ne te parlerai plus. Je
ne te demanderai plus rien. Je ne chercherai plus à te sauver. Je te
laisserai avec ta honte!

Elle s'éloigna.

Et quand elle fut partie, Laurence, que les sanglots suffoquaient, tomba
à genoux.

--Mon Dieu! protégez-moi. Eclairez-moi!



XI


Depuis qu'elle était seule au château avec les domestiques et que le
beau temps était venu, Noémie sortait tous les après-midi avec son fils,
et ils se promenaient tous les deux dans la campagne reverdie et
fleurie. Une paix les enveloppait. Jamais ils n'avaient été aussi
heureux, du moins le petit Daly, car sa mère, ne sachant ce qu'étaient
devenues ses bienfaitrices, et appréhendant la raison qui les avait fait
partir, avait l'âme bourrelée de remords.

Au château on n'avait reçu aucune nouvelle de madame de Frémilly, et on
ignorait ce qu'étaient devenues la grand'mère et la petite-fille, en
quel endroit elles s'étaient réfugiées. On les croyait parties pour
l'étranger, mais on s'étonnait qu'elles n'eussent pas écrit, qu'elles
n'eussent pas fait connaître au moins à Agathe l'endroit où elles se
trouvaient. Des lettres étaient arrivées à leur adresse, des journaux et
des brochures. Tout cela avait été mis en tas sur le bureau de la
baronne.

Le temps s'écoulait en cette ignorance, et la vie continuait au château,
morne, les domestiques, désoeuvrés, passant leur temps à errer dans les
couloirs et dans les cours.

Noémie, ne voulant pas être interrogée par eux, les évitait le plus
possible, et ils la considéraient toujours avec une certaine défiance,
ne sachant pas au juste ce qu'elle était et en quelle qualité elle
vivait au château. Pour eux, c'était l'étrangère, l'ennemie, l'espionne
peut-être. Ils se cachaient d'elle, car elle-même se tenait éloignée
d'eux.

Un après-midi, Noémie suivait avec son fils un petit chemin bordé de
deux haies épaisses d'aubépines fleuries dont l'odeur un peu âcre
mettait en l'âme une volupté, quand Daly, parti en avant et que sa mère
ne voyait plus, caché qu'il était par un détour du chemin, revint en
courant vers elle, l'air très effrayé.

--Maman, maman, cria-t-il, le vilain homme!

Noémie, pour le rassurer, lui prit la main, fit quelques pas en avant,
mais presque aussitôt elle s'arrêta, pétrifiée, les jambes cassées par
l'épouvante. Régulus Boulard était devant elle.

Il arrivait à pied, une canne d'une main, une petite valise dans
l'autre.

--Vous, s'écria-t-elle, vous!

--Oui, fit-il en ricanant, moi. Ah çà! qu'as-tu donc? On dirait que je
te fais peur!

L'enfant le regardait, caché le long de sa mère, avec des yeux blancs de
terreur.

--Que voulez-vous? demanda Noémie. Où allez-vous?

--Je vais au château.

--Au château!

Et Noémie ne cacha pas l'horreur qui s'empara d'elle à ces mots.

Elle répéta:

--Au château!

--Oui, fit-il tranquillement, rendre visite ces dames qui m'ont bien
accueilli.

--Tu oserais!

--Et pourquoi pas?

--Après ce que tu as fait, ce que tu m'as raconté!

--Raison de plus. Il y a un lien maintenant entre nous.

--Ah! monstre que tu es! s'écria Noémie, outrée d'indignation. Tu as
l'audace de rappeler devant moi ton infamie!

Elle avait un geste comme pour le chasser, l'éloigner, le visage
horrifié.

Il ricanait.

--Qu'est-ce que tu as? Tu es folle!

--Tu me fais horreur.

--Non, dit-il sans s'émouvoir, ne prends pas ces airs, ne fais pas ces
grands gestes. D'abord ça ne te va pas. Et puis ce n'est pas fait pour
m'impressionner. Je suis venu pour causer avec toi.

--Avec moi!

--Oui, et je suis heureux de t'avoir rencontrée.

--Tu savais donc?

--Que tu étais au château? Parbleu! Et que tu y vis comme une reine.
J'ai appris ça au bourg. Mes compliments! Et tu n'as pas l'air de te
douter que c'est à moi que tu dois ça. Tu ne me remercies pas?

--Te remercier!

--Dame! ce serait le moins. Mais, trêve de plaisanterie. J'ai à te
parler, à te parler sérieusement. Eloigne le petit, et passons dans le
champ voisin. Il n'y a personne. Nous ne serons pas dérangés.

Noémie hésitait. Elle redoutait toujours de cet homme elle ne savait
quel piège, quelle embûche, et il lui répugnait.

La voyant indécise, Régulus dit:

--Tu n'as pas entendu? Que crains-tu? C'est pour ton bien.

--Du bien de toi!

--Et pour le bien de ton fils.

--Nous n'attendons de toi aucun bien, mon fils et moi!

--Voyons, ne fais pas la bête. Ecoute-moi!

--Qu'as-tu à me dire?

--Eloigne le petit.

L'enfant restait toujours cramponné aux jupes de sa mère.

Celle-ci se décida.

--Laisse-nous un instant, mon chéri, dit-elle. Va là-bas dans le pré
cueillir un bouquet pendant que je vais causer avec monsieur.

Daly, le coeur gros, n'osa pas désobéir.

Il quitta les jupes de sa mère et s'éloigna lentement, sans perdre du
regard l'homme méchant qui lui faisait si peur.

Dès qu'il fut à quelque distance, Régulus se rapprocha de Noémie.

--Voilà, fit-il, ce que je veux de toi: que tu me dises où sont ces
dames. On m'a dit à Sanxay qu'elles étaient en voyage.

--Mais je ne le sais pas!

--Tu ne le sais pas?

--Je te le jure!

--Mais quelqu'un, au château, doit bien le savoir.

--Personne.

--C'est sérieux?

--Très sérieux.

--Alors c'est une disparition, une fugue?

--Elles sont parties.

--Parions que je sais pourquoi, moi. Parce que la petite est enceinte.

--Infamie!

--Enceinte de mes oeuvres, et que tu t'en doutes.

--Moi!

--Toi.

Noémie était devenue très rouge et ne put supporter le regard aigu que
lui lança son ancien amant.

--Tu vois bien, fit celui-ci, que j'ai raison et que tu ne sais pas
mentir. Du reste, je prévoyais la chose, et c'est pour cela que je suis
venu ... pour réparer....

--Pour réparer? fit Noémie, les yeux écarquillés, et qui ne comprenait
pas.

--Pour réparer mon erreur, mon crime. Je veux tout avouer à la
grand'mère.

--Tu aurais ce courage!

--Implorer mon pardon, et me déclarer prêt à rendre à sa petite-fille
l'honneur que je lui ai ravi dans un moment de folie.

Noémie écoutait, effarée, ayant peine à cacher sa stupeur, son horreur.

--Tu ferais cela!

--N'est-ce pas honnête?

--Tu as osé rêver une pareille monstruosité, toi le mari de mademoiselle
de Frémilly!

--Pourquoi pas? Parce que je ne suis pas riche? J'ai maintenant une
belle situation. Et peut-être sera-t-on trop heureux.

Il se dandinait, très fier, ne doutant pas de la réussite de son plan
infâme.

Noémie le regardait avec une sorte d'épouvante, stupide à la pensée
qu'il eût en tête un tel projet.

Puis elle éclata.

--On te chassera, cria-t-elle, on te chassera comme une bête immonde et
malfaisante!

--Pourquoi donc?

--Parce que c'est tout ce que tu mérites. Et quand ton ami, Jacques de
Brécourt, apprendra ce que tu as fait, quel crime odieux tu as
commis....

--Oh! Jacques de Brécourt, il est loin, et il ne reviendra plus.

--Qu'en sais-tu?

--On revient rarement des pays où il est. Et même s'il revenait, sa
présence ne m'épouvanterait pas. Je suis homme à lui tenir tête.

--Je sais, dit Noémie, que tu as toutes les audaces.

--Et tous les courages. Et c'est pour cela que je réussirai. Et tu
ferais mieux de te mettre avec moi.

--Avec toi!

--Et de m'aider.

--Moi?

--Pourquoi pas? Vous ne pouvez qu'y gagner, toi et ton fils.

--Jamais, cria-t-elle, jamais je ne t'aiderai dans cette oeuvre infâme.
Tu m'as fait commettre déjà assez d'actes indignes, dont je rougis et
que je pleurerai toute ma vie. C'est assez de mensonges comme cela, de
calomnies et de hontes. Et si j'ai un conseil à te donner, c'est de
renoncer à tes projets insensés et de fuir.

--De fuir?

--De ne jamais reparaître devant mes bienfaitrices et devant moi! Car je
dirai, moi, qui tu es, ce que tu vaux. Au lieu de te servir, je te
démasquerai!

--Ah! c'est ainsi que tu le prends! fit Régulus, abasourdi par cette
violente tirade.

--Et c'est ainsi que j'aurais dû le prendre tout de suite, quand tu m'as
fait la première proposition.

--Une proposition dont tu t'es bien trouvée, en tout cas, et dont tu
profites.

--Dont je profite?

--N'est-ce pas à elle que tu dois de vivre au château, d'élever ton fils
en seigneur? Car, malgré toute ta délicatesse, tu ne craches pas, je le
vois, sur les bienfaits de celles que tu as trompées.

--Ce sera le remords, la souffrance de toute ma vie.

--Ce qui ne t'empêche pas d'en jouir.

--Ah! quand je pourrai me libérer! livrer ce secret qui me pèse et
implorer, le front dans la poussière, le pardon de ma faute! C'est cette
heure que j'attends! Elle n'a pas sonné encore, mais elle sonnera, et
alors....

--Tu me livreras?

--Je dirai tout!

--Prends garde que je ne parle pas avant. Et que ce ne soit moi qui te
fasse chasser avec ton fils.

--Je ne crains rien de toi.

--Pourtant si j'écrivais ce que tu es, ce que tu as fait?

--Cela ne ferait que hâter ma confession, la confession que je dois et
que je veux faire, et hâter le pardon que j'attends.

--Tu crois donc qu'on te pardonnera?

--J'en suis sûre, quand on saura ce que j'ai souffert, à quelles
contraintes j'ai obéi, et que c'était pour sauver mon fils!

--Et tu refuses de me servir?

--Je me couperais plutôt sous tes yeux le poignet droit!

--C'est bien. J'agirai seul. Mais n'attends rien de moi.

--Il ne peut me venir de toi que de la honte et du malheur.

--Et tremble pour ton fils!

--Tremble plutôt pour toi!

Il eut un long ricanement.

--Pour moi?

--Oui, car ton crime est de ceux que le ciel châtie, tôt ou tard,
terriblement!

--Tu parles comme dans les mélodrames. Tu n'es pas réjouissante. Adieu!

--Tu pars?

--Je vais à la recherche de madame de Frémilly. Je saurai bien la
retrouver, moi. Et quand je l'aurai retrouvée, je sais ce que j'ai à
faire.

--Tu ne feras pas ce que tu as dit.

--Je ferai ce qui me plaira et sans te demander la permission. Crains de
ne pas regretter un jour de m'avoir si mal accueilli.

--Ce que je regretterai toujours, c'est d'avoir trouvé sur mon chemin un
misérable tel que toi!

Il était déjà loin.

Elle le vit disparaître dans le chemin étroit bordé d'aubépines
fleuries....

Et son coeur se serra. Et des larmes montèrent à ses yeux.

Elle pensait:

--Que va-t-il tenter? Que va-t-il faire?

Et son âme s'emplissait d'appréhensions de tous genres. Elle voyait
l'avenir, qui lui avait paru un instant éclairci, gros de nouveaux
orages, assombri de nouvelles nuées.

--C'est le méchant homme qui te fait encore pleurer, petite mère?

C'était Daly qui s'était rapproché et avait saisi la main de sa mère.

Celle-ci serra l'enfant près d'elle, et, l'entraînant:

--Rentrons, dit-elle.

Et elle l'emmena vivement, en jetant autour d'elle des regards où se
lisait une terreur quasi surnaturelle.



XII


Il y avait plusieurs semaines déjà que Régulus Boulard combinait le plan
qu'il venait d'essayer de mettre à exécution. Cette idée le hantait que
la jeune fille qui avait été victime de sa brutalité, là-bas, dans ce
château perdu du Poitou, devait être enceinte, et qu'on s'en était
aperçu. Il songeait au désarroi que cette découverte avait jeté sans
doute dans la maison. Il devinait la honte de la jeune fille, le
désespoir de sa grand'mère, toute réparation lui paraissant impossible,
puisque celui qu'elles accusaient infailliblement toutes les deux ne
reviendrait plus peut-être.

Alors, il apparaissait, lui, beau de délicatesse et grand de dévouement,
prêt à endosser la faute d'un autre, car il se garderait bien d'avouer
son crime, tout disposé à rendre l'honneur à celle qui l'avait perdu. Il
était de famille honorable. On n'avait rien à lui reprocher que sa
situation intime. Il aurait l'air, aux yeux des deux femmes désolées,
d'un ange sauveur. Telles sont du moins les illusions qu'il se faisait.
Lui qui aimait tant les beaux rôles, il en avait là un superbe à jouer.
Il ne pensait pas qu'on se douterait de sa liaison avec Noémie et que
celle-ci avait parlé de cette liaison. Il s'était posé près de madame de
Frémilly et de sa petite-fille comme un ami, un protecteur même de la
pauvre femme, encore un beau rôle. Puis, s'il y avait de la part de la
baronne ou de Laurence un peu de résistance, il comptait sur son
physique pour «enlever l'affaire», comme il disait.

Il comptait sur Noémie, qui devait être bien maintenant avec les
châtelaines de Marconnay, pour parler de lui favorablement et lui ouvrir
les portes du château.

Il était disposé à reconnaître l'enfant qui allait naître et qui serait
le sien, et celui de Noémie, qu'on croyait l'enfant de l'autre.

Cette combinaison, qu'il expliquerait à son ancienne maîtresse, devait
lui gagner sûrement l'appui de celle-ci, qui verrait là un avenir pour
son fils.

Et, hanté de ces rêves, il était parti de Paris plein d'espoir.
L'accueil fait par Noémie à la combinaison, la disparition imprévue de
madame et de mademoiselle de Frémilly l'avaient un peu décontenancé sans
le faire cependant renoncer à ses projets.

D'abord il était sûr que ses prévisions s'étaient réalisées, que
Laurence allait devenir mère. C'est pour cela qu'elle avait quitté le
château avec la baronne.

Elle avait été dans quelque pays perdu cacher un déshonneur, dont elles
ne s'expliquaient sans doute pas la cause, et dont on devait accuser le
disparu, ce Jacques de Brécourt qui avait fait la cour à Laurence, et
qui était considéré déjà comme son fiancé.

La haine de la grand mère pour le suborneur devait s'être accrue encore;
et elle ne devait plus avoir pour lui que des malédictions.

Donc les affaires du misérable--du moins il le croyait--allaient le
mieux du monde. Il n'y avait plus, supposait-il, qu'à attendre.

L'hostilité de Noémie, sa colère, ses injures, ses menaces, n'étaient
pas capables de l'effrayer. Il avait apaisé dans l'âme de la malheureuse
femme d'autres révoltes, et il savait comment la prendre.

Il rentra à Paris, plus certain que jamais de la réussite.

       *       *       *       *       *

A la villa des Chênes-Verts, la vie continuait plus morne et plus
triste, sans incidents.

La baronne de Frémilly et sa petite-fille se voyaient à peine et ne se
parlaient plus.

La grand'mère n'avait plus à l'adresse de la pauvre enfant que des
regards courroucés, et ne sentait venir à ses lèvres que des injures.

Le printemps s'avançait, et était, cette année-là, particulièrement
beau: une mer moirée de lumière sous un ciel splendidement pur.

Autour des malheureuses femmes, si tristes et si sombres, tout
resplendissait, tout étincelait. Les fleurs des parterres étaient toutes
épanouies, et les arbustes rares et les arbres fruitiers étaient chargés
de neiges roses ou blanches, qui embaumaient l'air de leurs odeurs
douces et pénétrantes.

Puis, après un mois tout entier de beau temps, vers la fin de juin, le
ciel se couvrit tout à coup, la mer devint houleuse, de grands coups de
vent secouèrent les arbres.

Et, pendant une furieuse nuit de tempête, où les rafales semblaient
vouloir emporter la villa, où une pluie, mêlée de grêle, battait les
vitres avec violence, où l'on entendait de loin la mer hurler
furieusement, les premières douleurs de l'enfantement prirent
l'infortunée Laurence.

Elle ignorait ce qui allait se passer, et pourquoi elle souffrait ainsi.

Elle s'était jetée sur un canapé, où elle se tordait comme un ver, et
bientôt elle ne put retenir, malgré de surhumains efforts, de
déchirantes plaintes, qui trouèrent le silence intérieur de la demeure.

Au dehors, tous les bruits étaient déchaînés, ce qui empêcha longtemps
la baronne d'entendre sa petite-fille.

Ce fut une des deux domestiques qui vint la prévenir.

--Je crois, dit-elle, que mademoiselle est malade.

Madame de Frémilly, livide, se leva du fauteuil sur lequel elle était
assise, un livre à la main.

Elle jeta son livre et écouta.

Une plainte aiguë, sinistre, couvrit pour un instant les bruits
extérieurs de la tempête.

La baronne dit:

--C'est ma petite-fille?

--Les plaintes viennent de la chambre de mademoiselle.

--Et vous n'avez pas été voir?

--J'ai voulu prévenir madame.

--Bien, j'y vais. Venez avec moi!

--Oui, madame.

Elles sortirent toutes les deux.

Quand elles apparurent dans la chambre, Laurence, qui gisait écroulée,
en proie à des tortures sans nom, fit un effort surhumain et se dressa,
spectrale, les traits convulsés, effrayante.

La baronne avait compris.

Elle dit à sa servante:

--Allez chercher un médecin tout de suite.

--Oui, madame.

Et quand elle fut seule avec Laurence, la grand'mère dit à sa
petite-fille:

--Eh bien! tu ne nieras plus. Il va venir!

Laurence ne répondit pas.

Elle porta les mains à son flanc, qui se déchirait, et gémit:

--Oh! je souffre! Il me semble que je vais mourir!

--Non, tu ne mourras pas. Tu connais le mot de l'Ecriture: «La femme
enfantera dans la douleur.» C'est l'enfant qui va venir. Tu vas être
mère!

--L'enfant! bégaya la pauvre Laurence.

Et une douleur nouvelle, plus terrible que toutes les autres, arrêta la
parole sur ses lèvres et lui arracha de plus rauques gémissements.

Madame de Frémilly répéta, impassible:

--Tu ne nieras plus, tu ne nieras plus!

--Oh! grand'mère, grand'mère, supplia la pauvre enfant. Laissez-moi
mourir en paix!

--Je te dis que tu ne mourras pas! On ne meurt pas de ces douleurs. Tu
vivras assez pour porter la croix de ta honte!

--Grand'mère!

--Car tu ne diras plus maintenant que tu es innocente! Qu'il est
innocent. Ah! le maudit!

Un coup de tonnerre épouvantable ébranla à ce moment le ciel, la maison
tout entière. Au-dessus de la mer mugissante, un éclair embrasa tout de
son aveuglante lueur. La baronne, épouvantée, se signa involontairement.

Et Laurence n'eut pas la force de pousser un cri que la souffrance
allait lui arracher.

Elle devint plus blême et resta comme foudroyée.

--C'est la colère de Dieu, dit l'implacable baronne, qui tonne sur ta
tête coupable!

Laurence répéta:

--Je vais mourir, grand'mère, je vais mourir. Ayez pitié de moi!

--Dis-moi que c'est lui!

--Non, jamais.

--Oh! qu'il soit maudit, lui et ses enfants jusqu'à la dixième
génération!

Et madame de Frémilly étendit au-dessus de la tête de sa petite-fille sa
main droite et décharnée, qui semblait commander à la foudre.

Laurence poussa un cri et s'évanouit.

       *       *       *       *       *

A la même heure, à l'autre bout du monde, et comme si la fatalité
obéissait à ses imprécations, sous la tente où Jacques de Brécourt
dormait d'un profond sommeil de plomb, après une journée de marche et de
fatigue, un homme s'introduisait, rampant comme une couleuvre. C'était
un domestique noir de l'escorte.

On ne voyait dans l'obscurité grise que la blancheur de ses dents et du
globe de ses yeux.

Il avait des mouvements félins et souples et semblait voir au milieu des
ténèbres, car il ne se heurtait à aucun des objets qui encombraient la
tente. Ses pas étaient moelleux et doux, et il retenait son souffle.

On eût dit une ombre allant et venant, une ombre impalpable, sans corps,
tant ses mouvements étaient silencieux.

Que voulait-il? Que cherchait-il?

Il s'approcha de la couchette du dormeur, mit la main sous le traversin
de cette couchette, y prit un objet qui semblait assez lourd, une sorte
de cassette. Mais, à ce moment, la couchette remua.

Jacques se dressa en sursaut.

Et, sans avoir rien vu, cria:

--Qui vive?...

L'homme jeta un cri involontaire.

Puis, se ruant sur la couche avant que le dormeur eût pu faire un
mouvement ou appeler, il lui plongea dans la poitrine un long couteau,
qu'il tenait caché dans une de ses manches.

Un flot de sang jaillit, mais Jacques ne poussa pas une plainte.

L'homme serra le coffret contre sa poitrine, et disparut à travers la
nuit, sans bruit, comme il était venu.



TROISIÈME PARTIE

LE REVENANT

I


De longs mois se sont écoulés.

Le gros Mareuil achève de déjeuner, seul, dans sa garçonnière de la rue
de Varenne, servi par son valet de chambre, les yeux sur un journal
dressé contre sa carafe, quand un coup de sonnette le fait tressauter.

Tout de suite, avant que le domestique ait fait un mouvement pour aller
ouvrir:

--Si c'est un raseur, je n'y suis pas!

--Oui, monsieur.

Le valet sort et revient avec une carte.

En jetant les yeux sur cette carte, Mareuil fait un mouvement de
surprise tellement violent qu'il renverse à demi la carafe contre
laquelle est installé son journal.

--Sapristi! s'écrie-t-il, voilà qui est fort! Mais, dans cette Afrique,
on ne sait jamais ni qui meurt ni qui vit.

Avec un coup d'oeil à son domestique:

--Fais entrer! fais entrer tout de suite!

La porte s'ouvre, et Jacques de Brécourt entre, l'air souffrant encore,
et blême sous son teint bronzé par le soleil et les fatigues.

Mareuil pousse un cri:

--Brécourt! vivant!

--Tu me croyais mort?

--Mais tout le monde ici te croit mort! Tout le monde a lu dans le
journal....

--Mon assassinat?

--Dame! Et on ne savait pas que tu en avais réchappé. Aucun journal n'en
a parlé.

--On n'a pas jugé à propos, sans doute, de porter aux populations la
nouvelle de ma résurrection.

--Une résurrection, en effet. Et une vraie, et si je m'attendais à voir
quelqu'un....

--Ce n'est pas moi?

--Pas en ce monde, du moins. Et tu ne préviens pas!

--Je voulais arriver sans crier gare, pour me renseigner sur ce qui se
passe, et je te saurai gré, jusqu'à nouvel ordre....

--De ne pas dire que je t'ai vu?

--Oui.

--Ainsi, tu n'as averti personne?

--Personne.

--Eh bien! tu vas en causer une surprise! Mais assieds-toi. Nous restons
là debout. Tu as déjeuné?

--Oui, dans le train.

Mareuil avait approché un siège près de la table.

Jacques s'y laissa tomber.

--Tu vas, dit son ami, me raconter tes aventures, car tu as dû en avoir
de ces aventures!

--Pas précisément, à part la tentative d'assassinat dont j'ai été
victime.

--Un cigare?

--Je veux bien.

--Et du café?

--Volontiers.

--Servez, Jean, commanda Mareuil au domestique.

Celui-ci apporta sur le bout de la table une boîte de cigares, du café,
des liqueurs.

--Tu as lu dans les journaux, commença Jacques de Brécourt, ce qui s'est
passé?

--Vaguement. Un domestique nègre qui s'était introduit sous ta tente
pour te voler.

--Et qui, m'ayant entendu crier, m'a plongé son yatagan dans la
poitrine.

--Oui. C'est ce qu'ont dit les journaux.

--On m'a trouvé, le lendemain, râlant, et on croyait bien que je n'en
reviendrais pas. Comme on ne pouvait pas me transporter, la caravane
s'est arrêtée plusieurs jours. Cartier a été très bon pour moi. Tous, du
reste, ont été très dévoués. Mais on ne pouvait pas retarder
indéfiniment, pour moi, l'expédition. On a attendu que je fusse
transportable, et on m'a évacué sur notre possession la plus voisine, en
attendant que je rencontre une autre caravane qui me rapatrierait; car
je ne pouvais plus suivre l'expédition, où je n'étais plus qu'une
non-valeur.

--Tu m'as l'air, du reste, dit Mareuil, un peu patraque encore.

--Oh! je ne suis pas encore bien remis, et je ne sais pas même si je me
remettrai jamais complètement.

--Le scélérat ne t'avait pas raté.

--Son couteau m'a traversé presque de part en part.

--Et qu'est-il devenu, ce bandit?

--On l'a fusillé.

--On devait le pendre.

--On a trouvé la fusillade plus commode. On manque d'arbres dans le
désert.

--Ah! vous étiez dans le désert?

--En plein désert.

--Mon pauvre ami! Ah! je ne comptais guère te revoir!

--Alors, je te fais l'effet d'un revenant?

--Tout à fait.

La conversation tomba.

On voyait que Jacques brûlait de poser des questions à son ami. Mais il
hésitait, redoutant sans doute d'apprendre quelque funeste nouvelle.

Il y avait plus de trois mois que la nouvelle de sa mort était parvenue
en France.

Que s'était-il passé depuis lors?

Mademoiselle de Frémilly avait dû en être informée comme les autres, et,
depuis longtemps peut-être, elle ne pensait plus à lui. Jacques était
venu chez Mareuil surtout pour entendre parler d'elle, et il n'osait
même pas prononcer son nom.

Son ami non plus n'avait pas l'air de se douter de ce qui lui tenait le
plus au coeur, et pourtant il connaissait l'amour de Jacques, il savait
les raisons pour lesquelles il était parti.

Enfin, Jacques n'y tint plus.

Il se décida à prononcer le nom qui, depuis qu'il était là, brûlait ses
lèvres, et qui n'avait jamais cessé d'être en son coeur.

Il demanda à Mareuil s'il avait des nouvelles de ces dames de Frémilly.

Le gros homme eut un sursaut.

--Des nouvelles? Ah! je crois bien, des flottes! Et qui vont bien te
surprendre!

--Elles sont à Paris?

--Non. Elles n'y sont pas venues depuis que tu es parti. Elles sont
restées en leur château de Marconnay. Je ne les ai pas vues, mais j'ai
été mis au courant de tout ce qui s'est passé d'une façon bien drôle.

--Et que s'est-il donc passé? demanda Jacques, devenu pâle d'inquiétude.

--Dame! tu dois bien t'en douter un peu.

--M'en douter!

--Et je ne savais pas, moi, que tu étais en de tels termes avec
mademoiselle de Frémilly.

--Nous étions fiancés, dit Jacques, qui ne cherchait pas à cacher la
surprise que lui causaient les paroles de son ami.

--Mieux que cela, il paraît.

--Je ne te comprends pas.

--Il est inutile, maintenant, de faire le cachottier avec moi. Je te dis
que j'ai été mis au courant de tout.

--Mais de quoi?

--Tu étais l'amant de mademoiselle de Frémilly.

--Moi?

--Il est inutile de prendre ces airs effarés. Je te dis que je sais
tout.

--Et moi, je te dis que c'est là une infâme calomnie, que jamais
Laurence n'a été ma maîtresse.

--Qui donc, alors?

--Comment?...

--Car il est certain que mademoiselle de Frémilly a eu un amant.

--C'est faux!

--Elle a un enfant.

--Laurence!

--Mademoiselle de Frémilly.

--C'est faux!

--Je te jure que rien n'est plus vrai!

--Ah! fit le pauvre Jacques, comme frappé à mort, j'aurais dû ne pas
revenir!

Et Mareuil le vit tout à coup si livide, qu'il se précipita pour lui
venir en aide.

--Mais qu'as-tu?

--Tu m'as tué!

--En t'apprenant....

--En m'apprenant que Laurence a eu un amant, un enfant. Et si ce n'était
pas toi qui me dis cela, ah! je ne laisserais pas vivant celui qui
aurait prononcé devant moi de telles paroles!

Mareuil contemplait son ami d'un air presque épouvanté.

Il se disait:

--Il n'est pas bien remis encore ... la fièvre, le soleil....

Jacques vit à son air quelles étaient ses pensées.

Il murmura:

--Tu me crois fou, n'est-ce pas? Non, je ne suis pas fou! C'est si
atroce, ce que j'apprends là!

--Mais, mon pauvre ami, dit Mareuil, ne te donne pas la peine de jouer
cette comédie pour moi.

--Une comédie!

--Je te dis que je suis renseigné, que c'est ton ami lui-même, celui à
qui tu as fait tes confidences....

--J'ai fait des confidences, moi?

--Un nommé Régulus Boulard.

--C'est un ancien camarade, en effet.

--Eh bien! c'est Régulus Boulard qui m'a tout appris.

--Mais quoi? répéta le malheureux Jacques qui s'affolait.

--Que tu avais été l'amant de mademoiselle de Frémilly.

--Je te répète que c'est faux, que c'est un infâme mensonge.

--Laisse-moi parler, au moins!

--Je ne puis pas entendre dire devant moi, sans protester, d'aussi
infâmes calomnies.

--Alors, cet homme m'aurait menti?

--S'il t'a dit cela, il t'a menti, odieusement menti!

--Il est venu me voir de ta part.

--De ma part!

--Il m'a prié de l'aider dans la mission dont tu l'avais chargé.

--Quelle mission?

--Si par hasard tu venais à succomber....

Jacques porta la main à son front.

--Je ne sais pas, dit-il, si c'est toi qui es fou ou moi, mais il y en a
un de nous deux, sûrement, qui n'a pas son bon sens.

--Ce n'est pas moi, sûrement, dit Mareuil. Je suis très calme. Et si tu
veux m'écouter avec un peu de patience....

--Puis-je entendre, sans bondir d'horreur, de pareilles choses!

--Tu bondiras après. Mais laisse-moi achever.

--Va, parle, car il y a là quelque chose d'infâme et qui me surpasse.

--Donc, ce Régulus Boulard, quand il eut appris ta mort par les
journaux, comme moi, est venu me trouver, et, en grande confidence, il
m'a dit ceci: «Mon ami Jacques de Brécourt m'a confié, avant de partir,
un secret que je vais, à mon tour, confier à votre honneur. Je sais que
vous êtes le plus intime ami de Jacques, que vous connaissez également
mademoiselle de Frémilly, qu'il allait épouser. Eh bien! voici ce qu'il
m'a dit: il m'a avoué qu'il avait eu des relations avec mademoiselle de
Frémilly.»

Jacques se leva, plus blême qu'un mort.

--Ce misérable t'a dit cela?

--Je te le jure. Je ne me rappelle pas les paroles exactement, mais c'en
est le sens, certainement.

--Mais, fit Jacques, c'est le plus odieux, le plus inqualifiable des
mensonges!

--Tu n'as pas dit cela à cet homme?

--Comment l'aurais-je dit, puisque rien n'est vrai?

--Alors, fit Mareuil, je ne comprends plus.

--Et moi, crois-tu que je comprends? ou plutôt, je comprends qu'il y a
là quelque manoeuvre indigne.... Comme on me croyait mort.... Mais
continue, mon ami, continue, fit le pauvre Jacques, qui se laissa
retomber sur son siège, sans voix et comme hébété.

Mareuil, pour le remettre, lui offrit un verre de liqueur.

Il refusa tout.

Il avait laissé tomber son cigare.

Il y a des infamies qui déconcertent et laissent sans énergie et sans
courage les plus résolus.



II


Après un assez long silence, Mareuil reprit:

--Voyons, où en étais-je? Ah! voici: cet homme me disait donc que tu lui
aurais avoué avoir eu des relations....

Jacques fit un mouvement pour protester de nouveau.

Mareuil l'arrêta.

--Non, ne m'interromps pas. Je te répète ses paroles.

--Oui, va, fit Jacques, s'efforçant de contenir son indignation.

--Tu lui avais donc avoué avoir eu des relations avec mademoiselle de
Frémilly. Et, comme tu craignais que ces relations eussent des
suites....

Jacques s'agita de nouveau.

Mareuil lui fit signe de se calmer.

--Comme tu craignais, reprit-il, que ces relations eussent des
suites....

--Mais, s'écria Jacques, si cela avait été vrai, je serais resté.
J'aurais, au besoin, tout avoué à la baronne de Frémilly.

--Remarque, dit Mareuil, que je ne t'accuse pas, je répète.

--Oui, oui.

--Donc, craignant que ces relations eussent des suites, et ne voulant
pas laisser mademoiselle de Frémilly déshonorée et ton fils sans nom, tu
lui aurais fait promettre, si tu mourais, de tâcher de réparer ta faute.

--Et comment!

--En offrant de reconnaître l'enfant.

Jacques eut un geste extravagant.

--C'est fou!

Et, se tournant vers Mareuil:

--Et tu as cru cela?

--Dame!

--L'infâme drôle! Je ne sais qui me retient....

--Mais ce n'est pas tout.

--Quoi encore?

--Il m'a appris pourquoi tu avais été repoussé par madame de Frémilly,
pourquoi madame de Frémilly s'était obstinément refusée à consentir au
mariage de sa petite-fille avec toi.

--Pourquoi donc?

--Parce qu'une de tes maîtresses serait allée la trouver.

--Une de mes maîtresses? fit Jacques, de plus en plus hébété.

--Nommée Noémie.

--Je ne connais pas cette femme.

--Tu ne la connais pas?

--Je te le jure!

--Alors, fit Mareuil, qui commençait à s'étonner sérieusement lui aussi,
c'est tout un complot.

--Un complot contre notre amour, un complot contre notre bonheur. Ah!
quel est l'infâme?...

Il s'était levé de nouveau. Il allait et venait, dans la petite salle à
manger de son ami, avec une agitation qui tenait de la folie.

Mareuil poursuivit:

--Cette femme s'est présentée chez madame la baronne de Frémilly avec
une photographie de toi, paraît-il.

--Une photographie de moi?

--Une photographie te représentant avec elle et votre enfant?

--Mon enfant?... On a dit que j'avais un enfant?

--Il paraît.

--Mais cela aussi est un mensonge, un exécrable mensonge. Je ne connais
pas cette femme. Je n'ai jamais eu d'enfant.

--Madame de Frémilly l'a cru. Laurence l'a cru. Elles l'ont cru si bien,
qu'elles ont adopté l'enfant.

--Adopté l'enfant?...

--L'enfant abandonné par toi. Il vit là-bas, paraît-il, au château de
Marconnay, avec la mère.

De nouveau, Jacques porta la main à son front.

Il sentait que sa raison s'égarait.

--J'ai le vertige! murmura-t-il.

--Alors tout cela est faux?

--Tout, tout. Je ne sais plus que croire, que penser. Il faut que je
parte, que j'aille là-bas, que je sache.

--Voilà, dit Mareuil, ce que cet homme m'a appris. Et il est là-bas,
lui.

--Au château?

--Non, mais dans une villa où ces dames se sont réfugiées, à Fouras. Il
est venu m'annoncer son départ. Et il paraît que le mariage va se faire.

--Le mariage?

--Le mariage de ce Boulard avec mademoiselle de Frémilly. C'est du moins
ce qu'il m'a dit. En reconnaissant l'enfant il épousera la mère.

Jacques ne savait plus s'il ne rêvait pas, s'il n'était pas en proie au
plus épouvantable des cauchemars.

Il répéta:

--Oh! oui, il faut que je parte, que je tire tout cela au clair, que
d'un coup de pied je rompe ce réseau d'infamies dans lequel on a essayé
de prendre ma pauvre fiancée. Je n'ai pas été son amant. Elle n'a pas eu
d'enfant....

--Cela, si, fit Mareuil, ou du moins j'en suis persuadé.

--Comment?

--Mademoiselle de Frémilly serait accouchée il y a quelques mois, cet
été, à Fouras, où elle s'était réfugiée avec sa grand'mère sous un nom
d'emprunt, sans doute pour qu'on ne sache pas qui elles étaient. Elles
portaient là-bas le nom de Dubois. C'est moi qui ai donné leur adresse à
ce Régulus Boulard. Madame de Frémilly m'avait écrit pour me demander si
j'avais des renseignements particuliers sur ta mort et m'avait dit de
lui répondre à Fouras, au nom que je viens de t'indiquer. Et c'est moi
qui ai mis en rapport avec elle ce Boulard, qui se disait chargé par toi
de la mission que je t'ai expliquée.

Jacques cessa de marcher.

Il essayait de voir clair dans l'horrible imbroglio qu'on venait de
dérouler sous ses yeux et il n'y parvenait pas.

Il comprenait seulement ceci: si cela était vrai, mademoiselle de
Frémilly avait eu un amant. Car il n'était pas, lui, il le savait bien,
le père de l'enfant.

Elle avait eu un amant.

Elle avait aimé un autre homme.

Elle l'aimait peut-être encore.

Et elle ne l'aimait plus, lui.

N'importe, il voulait la voir, s'expliquer avec elle.

C'en était fait à jamais de son bonheur, mais il voulait savoir qui
l'avait détruit, quel était l'auteur de l'infâme machination à laquelle
s'étaient laissé prendre la baronne de Frémilly et Laurence.

Si celle-ci avait succombé, s'était donnée à un autre homme, c'était
sans doute par dépit, par désir de vengeance, parce qu'elle s'était vue
trahie par lui.

Il fallait que Jacques vît cette femme qui s'était fait passer pour sa
maîtresse, sût par qui elle avait été envoyée, quel était l'horrible
auteur de l'épouvantable complot.

Ne pouvant plus retrouver le bonheur qu'il avait rêvé, et qu'il rêvait
encore en revenant à Paris, car il comptait que Laurence, en l'amour de
qui il avait foi, lui serait demeurée fidèle; ne pouvant plus compter
sur le bonheur, il voulait au moins satisfaire sa vengeance.

Mais il souffrait atrocement.

On le voyait à l'altération de ses traits, aux gouttes de sueur qui
perlaient à ses tempes. Et malgré son insensibilité, Mareuil eut pitié
de lui.

Il jeta sa serviette, se leva de table et demanda:

--Que vas-tu faire?

--Aller là-bas.

--Je pars avec toi. Je veux savoir aussi le fin mot de cette histoire.
Et je ne veux pas t'abandonner. Je ne veux pas te laisser voyager seul,
dans l'état de faiblesse où tu es, après la secousse que tu viens de
subir, en proie au désespoir que je lis sur tes traits.

Ah! fit Jacques, il y a des monstruosités qui dépassent tout
entendement, des crimes qui confondent. Et celui dont je soupçonne que
nous avons été victimes, Laurence et moi, est de ce nombre.

--Je commence, dit Mareuil, à croire tout ce que tu m'as dit, et les
scélératesses que je suppose m'épouvantent.

--Il faut, dit Jacques, sauver Laurence de ces infamies. Quoiqu'elle
soit coupable, et je n'en puis guère douter après ce que tu m'as dit, je
l'aime toujours.

--Tu l'aimes?

--Je l'aimerai jusqu'à la mort, même quand j'aurai les preuves qu'elle
m'a trahi, qu'elle n'a pas eu foi en moi et qu'elle s'est livrée à un
autre homme par dépit, même par amour. L'affection que j'avais pour elle
n'est pas de celles qu'on peut arracher d'un coeur comme le mien. Je
l'aime toujours éperdument. Et je souffre comme je n'avais pas souffert
encore!

Mareuil lui prit la main, la serra affectueusement.

--Partons! dit-il.

--Oui, partons!

Et ils sortirent.



III


Il avait fallu bien des événements pour arriver à cette chose
extraordinaire, invraisemblable: Régulus Boulard accepté ou du moins
prétendant l'être, car il avait pris un peu ses désirs pour des
réalités, comme fiancé de mademoiselle de Frémilly.

Ce sont ces événements que nous allons raconter.

On se souvient que Laurence, sous l'excès de la douleur morale et
physique, avait perdu connaissance. Elle était encore évanouie quand se
présenta le médecin qu'on était allé chercher à la hâte.

La situation était grave.

Dans l'état où se trouvait mademoiselle de Frémilly, en plein travail
d'enfantement, un évanouissement est toujours dangereux et peut
facilement devenir mortel.

Le médecin, un médecin de campagne, sans grandes lumières, s'affola
quand il eut compris de quoi il s'agissait, quel était le mal dont
souffrait sa cliente.

Il demanda de l'eau, des sels et se mit en devoir tout d'abord de faire
reprendre ses sens à la malheureuse jeune fille.

Il y parvint, non sans grands efforts. La sueur ruisselait sur son
front, et il soufflait comme s'il venait de fendre du bois.

Puis, quand Laurence eut rouvert les yeux, il s'inquiéta de la façon
dont se présentait l'enfant, et ses angoisses le reprirent.

Il eut, après un moment d'examen, un geste qui ne disait rien de bon à
la baronne de Frémilly qui l'observait attentivement.

Celle-ci demanda à voix basse:

--Ça ne va pas?

--Pas très bien.

Et, alors, en présence du danger que courait sa petite-fille, toute la
rancune de la grand'mère se fondit, et si sa haine contre l'homme qui
allait peut-être causer la mort de Laurence s'augmenta, toute sa
tendresse pour l'enfant en danger se ralluma dans son coeur.

Elle seconda de son mieux le médecin, et n'eut plus pour Laurence, dont
les plaintes continuaient à se faire entendre, de plus en plus
assourdies et faibles, que des soins attentifs et des câlineries douces,
se reprochant au fond de l'âme sa dureté, qui allait peut-être amener
une catastrophe.

Cependant le travail continuait, aidé par le médecin, au milieu des
coups de vent qui par instants se ruaient sur les fenêtres qu'ils
faisaient crier lamentablement, au milieu des assourdissantes clameurs
de la mer soulevée, qui emplissaient au dehors la nuit de tumulte et de
bruits.

Une heure se passa, qui sembla durer un siècle dans l'angoisse
grandissante; et au fond de l'assoupissement lourd où la souffrance la
maintenait, Laurence entendit le médecin dire à voix basse à sa
grand'mère:

--C'est l'enfant qu'il faut sacrifier, n'est-ce pas?

Alors elle fit un effort pour parler.

Et on l'entendit dire:

--Non, non ... moi ... c'est moi qui veux mourir. Il faut que l'enfant
vive!

Le médecin, effaré d'avoir été entendu, se reprit aussitôt:

--Mais, madame, fit-il, vous vivrez tous les deux; je l'espère bien,
l'enfant et vous!

Et, tout en parlant, il cherchait les fers dont il allait se servir, et
dont il s'efforçait de dérober la vue à sa cliente.

Madame de Frémilly s'approcha du lit.

--Il faut être raisonnable, mon enfant.

--Je ne veux pas, dit Laurence, sacrifier mon enfant. Je veux que mon
enfant vive!

--Il vivra, je te l'affirme.

--Et moi je veux mourir!

--Mais tu ne mourras pas non plus.

--Si, je veux mourir. Pourquoi vivre maintenant? Vous me haïssez. Tout
le monde me haïra. Personne ne me croira. Je veux mourir!

Et elle se débattait au milieu des souffrances plus vives, secouant la
tête comme si elle eût voulu la briser contre le bois du lit.

La grand'mère s'efforça de la retenir et de la calmer.

Elle lui dit d'une voix grave:

--Il faut vivre pour ton fils.

--Ah! oui, mon fils, murmura la malheureuse, dans une sorte de rêve,
avec un bégayement des lèvres à peine perceptible.

Puis elle retomba dans son assoupissement.

Elle semblait, tant la souffrance la tordait, avoir perdu conscience de
ce qui se passait, et il ne sortait plus de sa bouche que des plaintes
indistinctes et rauques.

Le médecin avait saisi ses fers, et aidé de la domestique, qu'il avait
appelée, il s'efforçait de tirer l'enfant, mort ou vif, des flancs
ensanglantés et pantelants de la mère, pendant que madame de Frémilly,
blême comme un spectre, le coeur serré à mourir, n'osant pas faire un
mouvement, ni prononcer une parole, regardait sans voir, l'esprit
absorbé, tordue par une pensée qui ne la quittait pas.

Ah! cet homme, cet homme, à qui toutes les deux déjà, sa petite-fille et
elle-même, devaient tant de souffrances et allaient devoir tant de
honte, comme elle le maudissait!

Dans la pièce doucement éclairée, le silence était profond et solennel,
troublé seulement par les plaintes aiguës de la patiente, qui
s'élevaient par intervalles presque régulièrement espacés, quand les
crises la déchiraient; mais au dehors la tempête continuait à faire
rage, menaçant dans sa colère folle de tout détruire et de tout
emporter.

Par les fenêtres, dont on avait oublié de fermer les persiennes, la nuit
apparaissait sinistre et blafarde.

Il ne pleuvait plus et le vent semblait avoir augmenté de violence.

Les hurlements de la mer au loin devenaient désordonnés et fous.

Il y avait des pâleurs de jour à l'horizon, quand le médecin, absorbé
dans son labeur acharné, redressa enfin son front ruisselant et dit:

--C'est fait!

Et tendit à la servante une sorte de masse informe, toute sanglante,
d'où sortit un faible cri.

En même temps, les plaintes de la mère cessaient.

Madame de Frémilly, soulagée, poussa un long soupir.

--C'est fini?

--Oui, madame.

--Et la mère?

--Elle va dormir maintenant.

--Elle vivra?

--Assurément, et l'enfant aussi.

--Il est bien constitué?

--Un peu chétif peut-être et un peu abîmé par les fers, mais avec des
soins il vivra. C'est égal, je ne suis pas fâché que ce soit terminé.

Et le médecin, comme madame de Frémilly tout à l'heure, laissa échapper
un soupir de soulagement.

La servante, qui avait, dans un bassin tout préparé et plein d'eau
tiède, lavé l'enfant des mucosités sanglantes qui le souillaient,
présenta à la baronne de Frémilly, madame Dubois pour elle, un petit
corps tout grêle et tout ridé en disant:

--C'est un garçon.

Et la grand'mère ressentit à cette vue une impression qu'elle ne put pas
bien définir elle-même.

Etait-ce de la répulsion ou un commencement de tendresse? Elle n'aurait
su le dire.

Toujours est-il qu'elle tendit d'instinct les bras à l'enfant et qu'elle
le prit.

Puis, comme il geignait faiblement, elle se mit à le bercer.

Le docteur demanda:

--Avez-vous une nourrice?

La grand'mère le regarda avec surprise.

Elle ne s'en était pas inquiétée.

Elle n'avait pas demandé à Laurence, dans l'état d'hostilité où elles
vivaient toutes deux, si elle nourrirait son enfant.

Elle ne savait pas ce qu'elle désirait faire.

--Alors, fit le docteur, c'est la mère qui le nourrira?

--Je ne sais pas, docteur.

--Cela vaudrait mieux, du reste. Les enfants nourris par la mère
s'élèvent beaucoup mieux, et celui-ci, qui n'était pas tout à fait à
terme, aura besoin de soins assidus, surtout les premiers temps.

--Quand Laurence sera réveillée, dit la grand'mère, je lui demanderai ce
qu'elle désire faire.

Le médecin avait demandé de l'eau, une serviette, et pendant qu'il se
lavait les mains, il dit à la baronne de Frémilly:

--Il faudra, dans la matinée, vers huit heures,--la mairie ouvre à huit
heures,--aller faire la déclaration.

--La déclaration? fit madame de Frémilly.

Elle eut un saisissement.

Elle n'avait pas non plus pensé à cela.

Déclarer l'enfant.

Enfant de père et de mère inconnus.

Un bâtard!

Sa pensée de nouveau se porta avec une contraction de rage vers Jacques
de Brécourt, vers celui qu'elle accusait d'avoir séduit sa petite-fille,
d'être le père de cet être encore informe, de cet avorton qu'elle avait
rendu à la servante, et que celle-ci, dans le jour gris qui pâlissait la
lumière de la lampe, était en train d'emmailloter.

Le médecin, devant son silence qu'il prenait pour de l'embarras, pour
l'ignorance où était cette dame des formalités à remplir, dit:

--Vous n'êtes pas du pays?

--Non, monsieur.

--Et vous n'avez personne sans doute pour faire cette déclaration?

--Non, monsieur.

--Je puis m'en charger, moi..

--Je vous en serai reconnaissante.

--On n'aura pas besoin de déranger l'enfant; ma parole suffira.
Voulez-vous me dire quels noms vous voulez lui donner?

--Je ne le sais pas, monsieur.

--Vous ne le savez pas? fit le docteur, surpris.

--La mère ne me l'avait pas dit.

--Elle vous le dira quand elle sera réveillée et vous m'enverrez ces
noms par la servante.

--Oui, monsieur.

--Mais vous pouvez me dire les noms du père et de la mère.

La baronne regarda le docteur et sentit une rougeur envahir son visage
jusqu'à la racine des cheveux.

--Le père ... la mère ... bégaya-t-elle.

Et elle resta muette.

Alors le médecin flaira un mystère.

Il prit un air de circonstance.

--Je comprends, dit-il à demi-voix, madame ne veut peut-être pas faire
connaître....

Il montra la servante et ajouta:

--Un médecin est un confesseur.

--Oui, dit madame de Frémilly, venez chez moi.

Elle entraîna le docteur dans sa chambre et là elle lui dit:

--Il faut, jusqu'à nouvel ordre, déclarer l'enfant avec cette mention:
«Père et mère inconnus.»

--Bien, madame.

--Le père est absent en ce moment; mais il reviendra et le reconnaîtra.

--Bien, madame.

Le médecin, discret, ne posa pas d'autres questions.

Il voyait que son interlocutrice souffrait atrocement, et il ne voulait
pas augmenter sa torture.

Il flairait quelque drame intime. Ce nom de Dubois, qu'on lui avait
indiqué, devait être un nom d'emprunt.

Madame de Frémilly avait fort grand air.

La jeune fille était délicate et jolie.

C'étaient sûrement des dames du monde qui étaient venues cacher, loin de
l'endroit qu'elles habitaient, où elles étaient connues, une naissance
clandestine, fruit d'une faute.

Il eut pitié de la gêne où il voyait la prétendue madame Dubois, et se
retira sans insister, en promettant de faire le nécessaire, qu'on
n'aurait pas à s'en occuper.

Il faudrait seulement lui faire connaître le petit nom que l'on désirait
donner à l'enfant.

Madame de Frémilly le remercia de son obligeance et des soins qu'il
avait donnés à sa petite-fille.

Il devait, du reste, revenir voir celle-ci dans la matinée; mais il n'y
avait plus, maintenant, d'inquiétude à avoir. Tout s'était passé mieux
qu'il ne l'avait cru d'abord, et l'état de l'accouchée était des plus
satisfaisants.

Madame de Frémilly le laissa partir et entra dans la chambre de
Laurence.

Celle-ci, qui venait de se réveiller, tourna les yeux en entendant
s'ouvrir la porte.

Elle observa attentivement, avec une certaine crainte, le visage de sa
grand'mère.

Un pli dur barrait le front encore--souvenir des souffrances morales que
la pauvre femme venait de subir--mais les yeux n'avaient pas la cruauté
que Laurence leur avait vue quand madame de Frémilly menaçait et
maudissait, le bras levé, celui qu'elle accusait d'être l'auteur de tous
leurs maux.

Elle articula faiblement:

--J'ai bien souffert, grand'mère. J'ai cru que j'allais mourir.

--Sais-tu que tu as un fils?

Laurence eut un long tressaillement.

--Un fils?

--Oui, un garçon.

--Je veux le voir!

--On te le donnera bientôt. Il dort.

Laurence répéta:

--Un fils!

Et madame de Frémilly vit, dans son regard de l'étonnement et comme une
inquiétude.

Elle ne savait à quoi attribuer cette singulière impression.

La grand'mère reprit, au bout d'un instant:

--Le médecin, qui a bien voulu se charger de le déclarer....

--Le déclarer? fit Laurence, qui ne comprenait pas bien la signification
de ce mot.

--Oui, il faut déclarer sa naissance à la mairie.

--Ah!

--Il faut dire le nom du père, de la mère.

Elles étaient seules.

Après avoir couché l'enfant, et en voyant entrer la baronne de Frémilly,
la servante s'était retirée pour aller prendre un peu de repos.

--J'ai dit, poursuivit la grand'mère, de mettre: «Père et mère
inconnus.»

Laurence répéta:

--Père et mère inconnus.... Un bâtard!

--Dame! puisque tu ne peux pas dire le nom du père.

--Je ne le connais pas.

--Et tu ne peux pas non plus dire le tien: celui de la petite-fille de
la baronne de Frémilly.

--Ah! fit Laurence, je ne renie pas mon fils.

--Un enfant dont tu ne connais pas le père!

--N'importe! Il est mon fils à moi, le fils de mes entrailles.

--Mais moi je ne veux pas que tu me déshonores. Plus tard, quand je n'y
serai plus, tu feras ce que tu voudras.

--Mais, fit Laurence avec un effroi dans le regard, vous n'allez pas me
le prendre, au moins?

--Non, tu seras libre de l'élever. Nous continuerons à vivre sous un
faux nom, dans des pays où nous ne serons pas connues.

--J'accepterai tout, déclara Laurence, pourvu qu'on me laisse mon fils!

--Quel nom veux-tu lui donner? Y as-tu songé?

--Si c'était une fille, je lui aurais donné mon nom.

--Laurence?

--Oui.

--On peut l'appeler Laurent.

--Oh! oui, grand'mère!

--Je vais faire porter ce nom au médecin.

--Je voudrais l'embrasser.

--Ton fils? Je vais te le donner.

Madame de Frémilly prit le petit sur la couchette où il avait été déposé
et le remit à la mère.

Et celle-ci, bien qu'elle ignorât de qui il était, à la suite de quel
crime il était venu, celle-ci, mère avant tout, le considéra avec des
yeux d'extase.



IV


Les chaleurs étaient venues.

Laurence, qui avait voulu nourrir son fils, et à qui sa grand'mère
n'avait pas osé refuser cette consolation dans la grande douleur qui
l'éprouvait, Laurence ne quittait guère le jardin de la villa, tout
fleuri maintenant, et où elle était protégée contre les regards
indiscrets par de hauts murs ombragés d'une double rangée de
chênes-verts.

Elle vivait là en recluse, et personne, dans le pays, qui commençait à
se peupler de baigneurs, ne l'avait même entrevue.

«Madame Dubois», madame de Frémilly, sortait quelque peu, aux heures
solitaires, et se promenait sur les chemins où elle avait chance de ne
rencontrer personne.

Elle s'était enfermée--ne voulant pas avoir avec sa petite-fille de
nouvelles scènes, qui les tuaient toutes les deux--dans un mutisme
absolu.

Elle ne parlait plus à Laurence que de choses futiles, indifférentes.

Et Laurence, quand son fils dormait près d'elle, dans la petite voiture
qui lui servait le jour de berceau, Laurence restait des heures
entières, immobile, les yeux fixés sur la mer, presque toujours calme
maintenant, dont les vaguettes se moiraient sous le soleil, et bercée
par son murmure monotone et doux.

A quoi pensait-elle?

--A lui peut-être, à lui sûrement.

Et surtout au mystère, à l'énigme qu'elle n'avait pas su déchiffrer, et
dont cet enfant, qu'elle avait sous les yeux, était la vivante preuve.

Elle avait été sûrement, et elle n'en pouvait plus douter, victime d'un
attentat.

Mais quel était l'auteur de cet attentat?

Pour madame de Frémilly, c'était Jacques.

Pour elle, c'était un autre, sûrement.

Jacques était incapable d'une infamie pareille.

Et sur cet autre, sur cet inconnu--dont son enfant était le fils--aucune
notion.

Pas même une idée, la plus vague fût-elle, sur les circonstances dans
lesquelles le crime avait eu lieu, sur le misérable qui l'avait commis.

Rien, la nuit, la nuit absolue.

Et, quand elle songeait à cela, des frissons traversaient ses flancs.

Et elle se disait que Jacques, si elle le revoyait jamais, que Jacques
ne croirait pas à son innocence.

Il l'accuserait comme sa grand'mère.

Et elle ne pourrait pas le persuader qu'elle lui était restée fidèle,
que son coeur était resté plein de lui, de sa seule image.

En tous les cas, c'en était fini maintenant de leur amour, de son
bonheur.

Elle n'était plus digne de lui.

Elle était mère, et cet enfant, qu'elle ne pouvait se résoudre à
quitter, demeurerait près d'elle comme la preuve de ce qu'on croirait sa
faute, et qui n'était pour elle que son martyre.

Tel était l'état d'esprit de la malheureuse enfant, quand un matin, sa
grand'mère, sortie depuis un instant, rentra précipitamment dans le
jardin où elle se trouvait, son fils auprès d'elle.

Elle tenait un journal à la main, et son visage était extrêmement
bouleversé.

--Ah! s'écria-t-elle en s'adressant à Laurence, ton malheur est bien
complet maintenant!

Laurence se dressa vivement.

Une pâleur s'étendit sur son doux visage, qu'on eût cru incapable de
pâlir encore, et dont la blancheur ressemblait de plus en plus à celle
du lis, auquel sa grand'mère l'avait, à l'époque de l'innocence et de la
pureté, tant de fois comparée.

Elle demanda:

--Qu'y a-t-il?

--M. de Brécourt est mort.

--Jacques, mort! fit la pauvre enfant avec un horrible cri.

Et elle chancela, comme frappée à mort.

--Il a été assassiné, dit madame de Frémilly.

Et elle tendit à Laurence, qui ne voyait plus, qui se soutenait à peine,
le journal qu'elle avait à la main.

Laurence le prit.

Elle lut ces mots, en tête d'un court article:

«Assassinat de M. de Brécourt.»

Et elle ne distingua plus rien.

Les lettres dansaient devant ses yeux.

Jacques mort.... Jacques assassiné!...

Et, sous le coup de la douleur que lui causait cette horrible nouvelle,
elle se tourna vers sa grand'mère, l'air mauvais:

--C'est vous, dit-elle, qui l'avez tué.

Madame de Frémilly tressaillit.

--Moi?

--Si vous ne l'aviez pas chassé, il ne serait pas parti. Il ne serait
pas mort. Si vous ne l'aviez pas chassé, je ne serais pas déshonorée,
malheureuse à jamais, courbée sous la honte d'une maternité criminelle,
car il m'aurait défendue, lui, sa présence m'aurait protégée.

--Ainsi, fit madame de Frémilly, même devant sa mort, tu nies?

--Je nierai toujours, madame. Ce n'est pas lui! ce n'est pas lui!
Jacques était un honnête homme. Jacques était incapable d'un attentat
aussi monstrueux.

--C'est ton idée, fit la grand'mère, je ne reviendrai pas là-dessus. Ce
que je vois de plus clair en cela, c'est que ce pauvre garçon va rester
sans père.

--Il restera ce qu'il est, ce qu'il doit être, fit Laurence, car M. de
Brécourt n'était pas son père. Et jamais, même s'il l'eût voulu par
amitié, par dévouement pour moi, je n'eusse souffert qu'il eût menti en
reconnaissant un enfant qui n'est pas le sien.

Mais il n'est plus, ajouta Laurence. Il n'est plus, et c'est votre
faute, et cela, je ne l'oublierai jamais!

Puis, avec, dans la voix, un sanglot qui remua madame de Frémilly
jusqu'aux entrailles:

--Nous aurions pu être si heureux!

Elle se tut.

Les sanglots la secouaient.

Les larmes, larmes amères, pressées, ruisselaient sur ses joues.

Elle reprit:

--Il était perdu pour moi. Mais j'aurais pu être heureuse encore, le
sachant heureux même avec une autre. J'aurais vécu dans le parfum de son
bonheur. Je ne suis pas jalouse. Je ne puis plus l'être. Je n'ai pas le
droit de l'être. Mais savoir qu'il est mort, mort pour moi, d'une façon
lamentable et affreuse, ah! cela, c'est une souffrance qui ne s'apaisera
jamais, qui me cuira comme un remords. Et je n'avais pas besoin de cela,
mon Dieu! j'étais assez malheureuse!

Elle se tut encore.

Et sa grand'mère la regardait, émue malgré elle par cet entier, par ce
profond désespoir.

Elle ne trouvait pas un mot pour consoler la malheureuse enfant.

Et elle ne trouvait pas en son coeur--persuadée que M. de Brécourt était
coupable--place pour un regret.

Sans se réjouir de cette mort, qui, dans sa pensée, complétait le
malheur de sa petite-fille, qui resterait déshonorée avec son enfant
sans nom, elle ne s'en accusait pas; car elle trouvait qu'elle était
juste, que c'était le châtiment envoyé de Dieu pour punir le crime
commis, l'attentat dont sa petite-fille et elle avaient déjà tant
souffert!

Et, ne pouvant pas dire ce qu'elle pensait, de peur d'augmenter encore
le chagrin si profond de Laurence et de réveiller sa colère, elle ne
prononçait pas un mot.

Elle laissait sa petite-fille pleurer.

Au bout d'un long moment, celle-ci redressa enfin sa tête, jolie et
pâlie, tout inondée de larmes, comme une fleur de rosée, et elle dit:

--Comment est-il mort?

--Lis!

Et madame de Frémilly ramassa le journal qui était tombé.

Laurence parcourut l'article.

Et tout son sang se glaça dans ses veines, de pitié et d'horreur tout à
la fois.

--C'est horrible, fit-elle, cette mort, dans la nuit, d'un coup de
couteau, loin de tous. Comme il a dû souffrir!

A cette pensée, son tendre coeur creva de nouveau, et un torrent de
larmes se répandit autour d'elle.

--Et c'est notre faute, reprit-elle au milieu des sanglots, notre faute!
S'il ne m'avait pas connue, aimée....

J'aurais dû ne pas naître!

Je suis venue au monde pour son malheur.

Elle s'arrêta encore, pour reprendre, au bout d'un instant:

--Je ne le verrai plus jamais, c'est fini. Même s'il n'était pas mort,
je ne l'aurais pas revu peut-être, mais j'aurais conservé l'espoir. Et
maintenant il ne me reste plus rien, plus rien. Il est mort!

Ses sanglots redoublaient.

Madame de Frémilly prononça, pour dire quelque chose, pour détourner
peut-être le cours de cette douleur:

--Je vais écrire.

--A qui?

--A son ami, M. Mareuil.

--Pourquoi? Vous espérez donc?...

--Rien, sans doute. Mais nous aurons peut-être des détails.

Laurence ne répondit pas.

Que lui importait?

Il était mort. Pour elle, il n'y avait plus autre chose. Il n'était
plus. Sa pensée, cette pensée qu'elle croyait à elle toujours, sa pensée
était éteinte.

Il était mort là-bas, si loin. Et jamais plus elle n'entendrait parler
de lui. Jamais elle ne saurait s'il ne l'avait pas oubliée, s'il avait
conservé d'elle, en partant, un bon souvenir, un souvenir qui le
consolât au milieu de ses fatigues et de ses épreuves.

Et maintenant qu'il n'était plus, elle se disait qu'il n'aurait pas
douté d'elle, qu'il aurait cru, lui, à son innocence, et qu'au lieu de
l'abandonner et de la maudire, il se serait mis avec elle à la recherche
du criminel qui avait souillé et détruit leur bonheur. Ils s'aimaient
tant!

La veille de la séparation, ils s'étaient, pendant une courte absence de
la grand'mère, dit de si douces choses, fait de si chers et si tendres
serments!

Et ils étaient si heureux!

Ce sont les seules heures de bonheur que Laurence eût connues, celles où
il était avec elle, près d'elle.

Madame de Frémilly regardait l'enfant, qui dormait paisible en sa
voiturette, près de sa mère en pleurs, inconscient des douleurs qui
saignaient autour de lui.

Ses yeux semblaient dire:

--C'est pour lui surtout que c'est un malheur, pour ce pauvre petit être
qui va rester sans protecteur et sans nom.

Laurence lut sur ses traits cette pensée, et elle y répondit:

--Je vivrai pour lui désormais, pour lui seul. Que m'importe maintenant
ce qu'on pourra penser?

Je ne le quitterai plus et ne le cacherai plus. Demain, si vous le
voulez, grand'mère, nous retournerons à Marconnay.

--Avec cet enfant? Tu es folle! S'il te plaît d'étaler ton déshonneur,
je m'y oppose, moi!

--Je tenais à l'estime de Jacques. Maintenant qu'il n'est plus, que me
font des étrangers et des indifférents?

Je n'espère plus rien.

Je vivrai pour mon fils.

S'il n'était pas, je serais morte.

J'aurais été rejoindre Jacques.

--Je suis ta grand'mère, dit madame de Frémilly. J'ai la garde du nom
que je porte, que nous portons toutes les deux, et je ne veux pas qu'on
connaisse ton déshonneur. Nous ne reviendrons jamais, du moins tant que
je vivrai--et tu n'auras sans doute pas longtemps à attendre maintenant,
car ces épreuves me tuent--nous ne reviendrons jamais aux lieux où nous
avons été connues, où quelqu'un pourra mettre sur notre visage le nom de
nos pères.

Laurence eut un geste vague.

--Vous ferez ce qu'il vous plaira, grand'mère. Tout désormais m'est
indifférent.

Et elle s'absorba de nouveau dans sa douleur.



V


Si la nouvelle de la mort de Jacques de Brécourt portait aux
Chênes-Verts la désolation et le désespoir, elle soulevait dans une
autre maison l'enthousiasme et la joie, une joie mauvaise faite de
convoitises louches, de jalousie et de sournoises rancunes assouvies.

C'était chez Régulus Boulard, dans la petite chambre qu'il avait
conservée après le départ de Noémie au sommet de Montmartre et dans
laquelle naissaient et mûrissaient ses sinistres desseins, où il
nourrissait ses malfaisantes rêveries.

Après la conversation qu'il avait eue aux alentours de Marconnay avec
Noémie, le misérable avait vite compris qu'il avait fait fausse route,
et que son ancienne maîtresse avait raison. S'il avouait son crime, il
n'obtiendrait d'autre résultat que de se faire chasser ignominieusement,
comme un indigne personnage qu'il était. Aussi, malgré ses bruyantes
menaces, s'était-il tenu coi, cherchant un autre stratagème, qui le
menât à ses fins par une voie plus sûre et plus rapide.

Il n'avait rien trouvé encore, quand il lut sur un journal, comme
l'avaient lu madame de Frémilly et Laurence, le récit de l'assassinat du
malheureux Jacques de Brécourt.

Sur ce journal, comme sur celui de la grand'mère et de la petite-fille,
on laissait croire que le malheureux explorateur avait succombé.

Et Régulus se persuada sans peine qu'il était mort.

Alors un plan nouveau germa tout de suite en son esprit, et il ne douta
pas un instant de la réussite de ce plan.

Il résolut donc de le mettre sans retard à exécution.

Pour cela il lui fallait avoir le plus tôt possible une entrevue
confidentielle avec madame la baronne de Frémilly. Mais où était la
baronne à cette heure? Il savait qu'elle ne se trouvait pas à Marconnay,
et qu'à Marconnay on ignorait, lui avait dit Noémie, où elle s'était
réfugiée avec sa petite-fille.

D'un autre côté, madame de Frémilly le connaissait sous le nom de Romain
Doria. Elle allait s'étonner de le voir se présenter à elle sous un
nouveau nom.

Mais à cela le misérable croyait avoir paré déjà.

Romain Doria, dont il avait momentanément usurpé le nom, était l'amant
de Noémie.

Lui, il était Régulus Boulard, un intime ami de Jacques de Brécourt.

Il n'avait pas voulu, pour des raisons qu'il expliquerait, se présenter
sous son vrai nom pour la mission un peu équivoque dont il s'était
chargé.

Mais maintenant il venait remettre les choses au point, dire qui il
était, quels étaient cette femme et cet enfant qu'on avait eu
l'imprudence, et que lui surtout avait eu le tort d'amener à Marconnay,
trompé par les lamentations de la mère et effrayé par ses menaces.

Il avait, pour expliquer tout cela, une fable préparée, et il ne doutait
pas que madame de Frémilly ne s'y laissât prendre.

Il savait mentir, et avec un peu d'habileté....

Quant à Noémie, il avait trouvé du même coup le moyen de s'en
débarrasser et de l'écarter de ses combinaisons.

Nous verrons plus tard comment Régulus devait s'y prendre pour parer au
danger qui pouvait, pour la réussite de ses ténébreux projets, lui venir
de cette ancienne maîtresse et des révélations dont elle l'avait menacé.

Mais, avant tout, pour Régulus, il fallait découvrir madame de Frémilly.
Là était jusqu'à présent la pierre d'achoppement.

Il chercha longtemps, puis une inspiration lui vint, qu'il crut
descendue du ciel, mais qui montait plutôt de l'enfer.

Il se souvint que Jacques de Brécourt avait un ami dont il lui avait
parlé autrefois, M. Mareuil. Peut-être ce M. Mareuil pourrait-il lui
donner une utile indication.

Où habitait-il? Il l'ignorait. Mais c'était, il le savait, un viveur
assez répandu, un homme riche. Il aurait facilement son adresse, soit
sur le _Tout-Paris_, soit dans un restaurant élégant. Il l'eut en effet
facilement et eut avec l'ami de Jacques de Brécourt la conversation dont
Mareuil rapporta les termes à son ami, tissu de mensonges et de
calomnies qui avaient porté à son comble l'indignation de Jacques et de
Mareuil lui-même, quand il eut compris qu'il avait été la dupe d'un
abominable scélérat. Mais pour mener à bonne fin son plan infernal il
fallait maintenant que Régulus eût une entrevue avec madame de Frémilly,
dont M. Mareuil lui avait donné l'adresse; il partit incontinent pour
Fouras.



VI


Pendant le trajet, Régulus Boulard réfléchit à ce qu'il allait dire,
pesa chaque mot de la conversation qu'il allait avoir avec madame de
Frémilly, d'où dépendrait le sort de son audacieuse et téméraire
tentative: et quand il débarqua, vers onze heures du matin, par un clair
soleil, sur la plage--à ce moment pleine de baigneurs--de Fouras, il
s'était fait cent fois la leçon à lui-même, avait étudié, comme un
véritable acteur, chacune des intonations, chacune des phrases qu'il
allait prononcer au cours de la comédie qu'il se proposait de jouer
devant madame de Frémilly....

Il se fit indiquer, dès son arrivée, la villa des Chênes-Verts; mais,
comme il était trop tôt pour s'y présenter, il s'en alla tranquillement
déjeuner. Il s'était installé dans un restaurant donnant sur la mer, et,
pendant qu'on le servait, il admira la merveilleuse vue qu'il avait
devant lui, la mer ensoleillée et miroitante, et, à perte de vue, un
horizon dont les bleus se confondaient....

Quelques barques légères passaient au loin, dans l'azur, «avec leurs
voiles blanches dépliées comme des ailes de mouettes.» Des enfants en
toilettes claires jouaient sur l'étroite bande dorée de sable s'étendant
devant le flot qui venait la border d'une légère frange d'écume.... Il
faisait chaud et clair.... La vie apparaissait délicieuse à Régulus qui
sentit son coeur se gonfler d'espoir.

Quand il eut déjeuné, il se fit apporter des cigares, du café, des
liqueurs, et resta étalé devant la mer, dans la béatitude de la
digestion, perdu dans ses rêves heureux.... Dans sa joie d'avoir si bien
réussi auprès de M. Mareuil, il n'avait plus ni scrupules ni remords....
Il était décidé, maintenant, à aller jusqu'au bout, quelques douleurs
qu'il dût semer sur son chemin.

A deux heures précises, il appela le garçon, solda sa dépense et se leva
de table; puis il se rendit, lentement, à pas majestueux, par le chemin
étroit, bordé de chênes-verts qui le couvraient d'une ombre délicieuse,
vers la villa habitée par madame Dubois, c'est-à-dire par madame de
Frémilly....

Quand il arriva devant cette demeure, enfouie dans les verdures, et dont
la grille avait été jusqu'en haut couverte d'une tôle épaisse qui
empêchait tout regard de se glisser à l'intérieur, il crut qu'on s'était
trompé, qu'il n'y avait personne, et il hésita à sonner.

Mais il se décida cependant, et, au coup de sonnette, la grille
s'entre-bâilla légèrement.

Une femme se montra, coiffée d'un bonnet blanc, une paysanne.

Régulus demanda:

--C'est bien ici qu'habite madame Dubois?

--Oui, monsieur.

--Elle est chez elle?

--Je ne sais pas.

--Comment, vous ne savez pas?

--Je ne sais pas si madame peut recevoir. Si monsieur veut bien me dire
son nom.

La grille resta entre-bâillée.

Régulus essaya de regarder, mais il ne vit rien qui attirât son
attention, un jardin divisé en parterres réguliers, plantés de fleurs,
pareil à la plupart de ceux qu'il avait vus déjà à Fouras. Au delà de ce
jardin, une place qui paraissait assez vaste, où l'herbe était à demi
brûlée déjà et qui semblait aller jusqu'à la terrasse dominant la mer.
On ne voyait pas l'habitation.

Régulus répondit:

--Cette dame ne me connaît pas. Expliquez-lui que je viens de Paris, que
je suis envoyé par un de ses amis, M. Mareuil. Vous retiendrez bien ce
nom?

--Oui, monsieur.

--Allez!

La servante referma la grille au nez du visiteur et disparut à
l'intérieur.

Régulus, qui avait essayé de s'approcher, recula et ne put s'empêcher de
murmurer:

--Mâtin! Ils ne sont pas hospitaliers chez madame Dubois!

Mais cette façon de recevoir, au lieu de le froisser, lui fit plaisir,
au contraire, car elle lui démontrait avec quel soin ces dames se
cachaient, et qu'il y avait anguille sous roche pour qu'elles prissent
tant de précautions. La paysanne revint au bout de quelques minutes et
dit:

--Vous pouvez entrer, monsieur.

Et elle ouvrit la grille.

Régulus passa.

Il traversa les allées du jardin soigneusement sablées, et au bout de la
pelouse, du coté de la mer, il vit un spectacle qui lui causa une
étrange émotion.

Sur un banc de bois peint en vert était assise une jeune femme qu'il
reconnut aussitôt. C'était mademoiselle de Frémilly, celle....

Une rougeur couvrit sa face, le brûla jusqu'à la racine des cheveux.

Et un long frisson de volupté le traversa.

A côté de la jeune femme, couché dans une petite voiture, un enfant
dormait.

Son fils sans doute!

Un nouveau tressaillement secoua le misérable.

Et comme il restait immobile, comme hypnotisé, les yeux sur cette
vision, sans avancer, la servante se retourna pour dire:

--Par ici, monsieur.

Alors il se décida à marcher sur ses traces.

Laurence n'avait rien entendu, car elle n'avait pas levé les yeux et
n'avait pas fait un mouvement.

Elle ne le vit pas passer.

Régulus monta derrière la servante le perron de la maison et fut
introduit dans un petit salon du rez-de-chaussée, garni de tentures
fraîches et meublé de la façon banale habituelle à toutes les villas de
bains de mer.

--Si vous voulez vous asseoir, monsieur, dit la servante, et attendre
quelques minutes, madame Dubois va descendre.

Et elle se retira.

Régulus resta seul.

Il était dans la place, à moitié chemin déjà peut-être de la fortune
qu'il convoitait.

Un espoir fou gonflait son coeur.

Il avait vu Laurence, l'avait trouvée en sa pâleur idéalement belle, et
ce n'était pas après la fortune seulement qu'il aspirait.

C'était après cette jeune femme dont la vue avait réveillé tous ses
appétits, tous ses désirs encore insatisfaits.

Il se disait, en pensant à l'entrée de madame de Frémilly, qui allait le
reconnaître pour ce Romain Doria qu'elle avait vu à Marconnay:

--Elle va être un peu surprise, la bonne dame!

Mais il avait une explication toute prête pour parer à cet étonnement
qu'il prévoyait.

Quelques minutes se passèrent.

Régulus s'était déjà assis et levé plusieurs fois, en proie à une sorte
de fièvre qui le forçait à s'agiter, quand la porte s'ouvrit enfin.

Madame de Frémilly parut.

Elle semblait avoir vieilli beaucoup depuis le jour, pourtant rapproché,
où Régulus l'avait vue au château de Marconnay.

Son visage était d'une pâleur extrême, et le tour des yeux rougi
indiquait que souvent la pauvre dame pleurait.

En reconnaissant le visiteur, elle eut un mouvement de recul.

--Monsieur Doria!

Mais Régulus dit aussitôt.

--Je ne suis pas M. Doria. Je me suis présenté à vous, madame, sous un
nom d'emprunt, à la suite de circonstances que je vais vous faire
connaître. J'ai joué près de vous un rôle de dupe dont j'ai à vous
demander mille fois pardon, si vous voulez bien avoir l'obligeance
d'écouter jusqu'au bout ma pénible confession.

--Parlez, monsieur, fit madame de Frémilly, qui eut peine à cacher la
surprise que lui causèrent ces paroles.

--Il faut d'abord, commença Régulus, que je vous dise qui je suis. Je ne
m'appelle pas Romain Doria, mais Régulus Boulard. Je suis l'ami le plus
intime, le plus ancien camarade de ce pauvre Jacques de Brécourt!

En entendant ce nom, madame de Frémilly fit un geste violent.

--Ne me parlez pas, fit-elle, de cet homme!

--Vous le maudissez, dit Régulus sans se troubler, parce que vous le
croyez coupable.

--Je le maudis parce qu'il m'a été funeste, parce que ma petite-fille et
moi nous lui devons le malheur de notre vie.

--Ecoutez-moi, madame, dit Régulus, et quand vous m'aurez entendu,
peut-être changerez-vous d'opinion sur son compte.

--Jamais! déclara madame de Frémilly, et si vous venez ici pour plaider
sa cause....

--Je viens pour défendre sa mémoire, essayer de réparer la faute, la
seule faute qu'il ait commise....

--Rien, dit la baronne, ne saurait le rendre moins criminel à mes yeux.

--Pourtant, fit Régulus, il a été plus malheureux peut-être que
coupable.

--Malheureux! On voit bien que vous ne savez pas ce qu'il a fait!

--Je sais tout, madame. Il ne m'a rien caché.

--Il doit vous être alors aussi odieux qu'à moi.

--Il était mon ami. Une sorte de fatalité l'a poursuivi.

--Mais je ne vous interromps plus, monsieur, dit madame de Frémilly, qui
ne voulait pas poursuivre plus loin cette discussion. Dites-moi ce que
vous avez à m'apprendre, pourquoi vous êtes venu sous un faux nom
m'apporter un enfant que vous m'avez dit être le fils de votre ami.

--Et qui ne l'est pas! fit Régulus. Je le sais maintenant.

Madame de Frémilly eut un sursaut de stupeur.

--Cet enfant que j'ai recueilli n'est pas le fils de M. de Brécourt?

--Non, madame.

--Et cette femme?

--Cette femme n'a jamais été sa maîtresse.

--Mais, vous-même....

--Moi-même, je vous l'ai dit, en effet, mais j'avais été trompé le
premier.

--Et la photographie?

--Un mensonge! une imposture!

--Je ne comprends plus, fit la baronne de Frémilly, hébétée.

--Vous allez comprendre, madame, si vous voulez bien m'écouter avec un
peu de patience. Cette femme que vous avez vue....

--Et qui est chez moi.

--Qui est chez vous?

--Je l'ai recueillie avec son fils au château de Marconnay.

--Elle y est encore?

--Elle y est encore.

--Cette misérable a toutes les audaces! Mais j'espère bien que lorsque
je l'aurai démasquée, lorsque j'aurai raconté l'infâme calomnie dont
elle s'est rendue coupable et qui a eu de si terribles conséquences,
puisqu'elle a causé la mort de mon pauvre ami et sera la source de tant
d'autres malheurs, j'espère bien qu'alors, madame, vous la chasserez
comme elle mérite de l'être, comme une créature indigne. Cette femme n'a
jamais été la maîtresse de Jacques. Son enfant n'est pas son fils. Elle
n'a même jamais connu M. Jacques de Brécourt. C'est sa soeur, une nommée
Aurore, morte depuis, une fille galante, qui a été un moment la
maîtresse de Jacques comme de bien d'autres, et c'est sans doute ce qui
a donné l'idée à cette misérable femme de choisir mon pauvre ami pour
être la victime de l'odieux chantage qu'elle a imaginé.

--Un chantage! fit madame de Frémilly, abasourdie.

--Oui, madame, un chantage éhonté et si habilement combiné, que moi-même
j'y ai été pris un instant et m'en suis fait presque le complice.

Régulus semblait sincèrement indigné. Son geste menaçait, sa voix
tonnait, son regard foudroyait.

On eût dit l'honnête homme que la fourberie révolte, que le mensonge
met hors de lui.

--J'avais été mis au courant, reprit-il en se calmant un peu, de l'amour
de Jacques pour mademoiselle de Frémilly, votre petite-fille, et des
projets de mariage déjà avancés, quand survint la brusque rupture dont
mon pauvre ami n'a jamais connu le motif, et que je n'ai appris moi-même
que plus tard, presque à l'heure même où j'apprenais sa mort, trop tard,
par conséquent, pour le lui faire connaître.

--Ce motif, dit madame de Frémilly, c'est la visite que m'a faite cette
femme. Je n'en avais pas d'autre à ce moment. Cette femme est venue me
dire que Jacques de Brécourt, que j'allais donner comme mari à ma
petite-fille, était son amant à elle, qu'il continuait à la voir au
moment même où il jurait à Laurence qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait
jamais qu'elle. Elle me le montra en photographie à ses côtés, donnant
la main à un enfant, qu'elle me dit être leur fils à tous les deux, et
la photographie datait de quelques semaines à peine. Je fus indignée
d'une telle duplicité de la part de M. de Brécourt, qui m'affirmait,
quelques jours auparavant encore, qu'il avait rompu depuis longtemps
avec toutes ses anciennes liaisons, et je lui signifiai, sans lui donner
d'explications, qu'il n'eût plus à songer à Laurence.

--Eh bien! madame, fit Régulus, tout cela était faux. Vous avez été
trompée comme je l'ai été moi-même, et Jacques de Brécourt était
innocent de cette trahison.

Il y eut un silence.

Madame de Frémilly regardait Régulus et se demandait ce qu'elle devait
penser de tout cela.

Jamais encore elle n'eût supposé possible une telle succession
d'infamies.



VII


Mais Régulus était maintenant très assuré, se croyant maître de la
situation.

--Oui, madame, répéta-t-il, nous avons été trompés tous les deux,
abominablement trompés. Et voici comment j'ai tout appris, tout
récemment, ces jours-ci. Je vous aurais prévenue plus tôt, mais
j'ignorais votre adresse, qui m'a été donnée par M. Mareuil. J'ai été
joué comme un naïf, moi qui me piquais de ne pas l'être, mais peut-on,
quand on est honnête, prévoir certaines scélératesses qui ne vous
viendraient jamais à l'idée à vous? Quelques jours après le départ de
Jacques, je vis venir chez moi une femme éplorée, celle que vous me
dites avoir recueillie. Elle avait un enfant à la main, un enfant pâle,
souffreteux et chétif, qui semblait ne tenir à la vie que par un fil.

--Je l'ai vu, dit madame de Frémilly, ce pauvre petit. Et sa vue m'a
laissé une impression qui n'est pas dissipée encore.

--Cette femme, poursuivit Régulus, me raconta sa triste histoire, celle
du moins que vous connaissez, qu'elle avait été abandonnée par mon ami
Jacques de Brécourt, qui la laissait dans une effroyable misère avec son
enfant. Et elle me donna des détails atroces. Cette femme avait été
obligée de prendre un amant, un certain Romain Doria, dont j'ai usurpé
le nom pour me présenter chez vous avec le petit, que je voulais sauver.
Ce Romain Doria, un misérable, brutalisait la mère, torturait l'enfant,
qu'on tenait enfermé des journées entières dans une sorte de cabinet
étroit et obscur, où il était privé d'air et de lumière, mourant à la
fois de froid et de faim. Elle me demandait si, au nom de mon ami, je ne
pouvais pas faire quelque chose pour tirer de cet enfer, sinon elle, du
moins son pauvre petit. Elle m'attendrit tellement, la vue du petit
martyr me fit une telle peine, que je promis de faire tout ce qu'il me
serait possible pour lui venir en aide. Mais, la promesse faite dans un
premier mouvement de commisération et de pitié, je me demandai comment
la remplir. Je ne suis pas riche. Je vis de mon travail, un travail
d'artiste. Vous savez peut-être, madame, ce que cela rapporte. Je ne
pouvais pas m'adresser à Jacques, dont j'ignorais l'adresse. C'est alors
que l'idée me vint de vous envoyer cette lettre que vous avez reçue au
château de Marconnay et que je signai Romain Doria, du nom de l'amant de
cette femme, ne voulant pas faire connaître mon véritable nom.
J'espérais, vous sachant charitable et bonne, que vous enverriez à cette
malheureuse quelque aumône. Je ne pensais pas que vous accueilleriez si
généreusement ma prière. Quand j'ai reçu la lettre où vous me disiez de
vous amener le petit, je me trouvai, je l'avoue, fort embarrassé. La
mère, elle, ne se sentait pas de joie. Elle voyait son fils sauvé. Et
j'étais heureux avec elle. Romain Doria avait été tenu à l'écart de la
négociation et ne savait rien. Que faire? La mère ne pouvait pas emmener
l'enfant sans le prévenir. Et qui sait comment il aurait pris la chose?
C'est alors que la pensée me vint d'accomplir la bonne oeuvre jusqu'au
bout. Pour rien au monde je n'aurais voulu vous mettre en rapport avec
le misérable Romain Doria. Je m'offris donc, malgré les multiples
occupations qui me retenaient à Paris, pour vous conduire l'enfant
moi-même. J'ai cru, quand je dis cela à cette femme, qu'elle m'aurait
sauté au cou pour m'embrasser, tant elle était heureuse, et tant elle
semblait reconnaissante. La misérable est une merveilleuse comédienne.

Vous savez le reste, madame. Je vous présentai l'enfant, et devant
l'accueil que vous nous fîtes à tous les deux, mademoiselle de Frémilly
et vous, j'eus un peu honte, je l'avoue, du rôle un peu équivoque que,
malgré mes bonnes intentions, je jouais auprès de vous, et je partis
précipitamment le lendemain même, malgré l'offre gracieuse et séduisante
que vous m'aviez faite de prolonger mon séjour parmi vous.

Régulus avait débité cette série de mensonges avec une aisance et une
assurance extrêmes.

Il n'avait pas eu une hésitation ni un trouble.

Et madame de Frémilly n'avait aucune raison de douter de la véracité de
son récit. Aussi n'en douta-t-elle pas. Elle sentit tomber brusquement
les préventions qu'elle avait eues tout d'abord contre cet homme, qui
s'était présenté à elle sous un jour un peu louche, et sa physionomie
devenait un peu plus aimable.

Régulus attendait qu'elle fit quelque réflexion, mais elle ne dit rien.

Elle demeurait absorbée en une rêverie. Peut-être pensait-elle aux
misères, aux souffrances de toutes sortes qui naissent des situations
irrégulières pour les enfants surtout et pour les femmes, et
songeait-elle à celles qui attendaient sa petite-fille et son enfant,
sans mari et sans père, comme les malheureux dont on venait de lui
raconter la triste histoire.

Voyant qu'elle gardait le silence, Régulus reprit:

--A mon retour à Paris, je fus quelque temps sans revoir cette femme,
dont je venais, m'avait-elle dit, de sauver l'enfant.

Puis, un soir, elle m'arriva, bouleversée, les vêtements déchirés, et
elle me dit:

--Je pars.

--Où?

--Je vais retrouver mon enfant. Je ne puis pas vivre sans lui. Et je
quitte pour toujours ce misérable.

--Votre amant?

--Oui. Je n'ai pas d'argent. Je ferai la route à pied. N'importe! Si je
dois crever en route, eh bien! je crèverai; pour ce que la vie a
d'agréments....

Je tâchai de la dissuader de partir.

Vous ne pouviez pas, lui dis-je, la recevoir. Vous aviez déjà fait
montre, en recueillant son enfant, d'une indulgence et d'une charité
rares. Il ne fallait pas abuser des gens, même les meilleurs. Je lui dis
tout ce que je devais lui dire.

Elle n'écouta rien.

Elle n'avait que ces mots à la bouche:

--Je veux le voir.

Elle parlait de son fils.

Ou:

--Je veux le fuir!

Il était question de son amant.

Voyant que toutes les raisons que je lui donnais étaient inutiles, je la
laissai aller.

Je lui aurais offert quelque argent. Mais je n'en avais pas à ce moment.

Je ne l'ai plus revue.

Et je ne saurais pas ce qu'elle est devenue si vous ne m'aviez appris
que vous l'aviez recueillie chez vous.

--Elle est au château de Marconnay avec son fils.

--Vous avez été dupe, madame, de la bonté de votre coeur, comme je l'ai
été moi-même. Cette femme est la plus indigne et la plus misérable des
femmes!

Je ne pensais plus à elle. J'avais presque oublié cet incident quand
j'entendis, un matin, frapper à ma porte.

Il faisait jour à peine. J'étais au lit.

Je demandai qui était là.

Une voix répondit, une voix affreuse, éraillée, brûlée d'alcool.

--Je suis Romain Doria, Je veux vous parler.

L'amant!

Qu'allai-je apprendre?

Je ne le connaissais pas. Je ne l'avais jamais vu.

Je sautai à terre.

Et je criai à travers la porte:

--Attendez un instant, je m'habille.

Je mis à la hâte mon pantalon, un veston, et j'allai ouvrir.

Un homme entra effroyable, de longs cheveux, une redingote crasseuse,
l'air artiste, mais un artiste de vingt-cinquième ordre, puant
l'absinthe et le tabac.

Il répéta:

--Je suis Romain Doria.

Je lui offris une chaise.

Il refusa sèchement.

--Merci. Je n'ai que quelques mots à vous dire.

Je devins sec aussi.

--Parlez, monsieur.

Il commença par me reprocher de m'être mêlé de choses qui ne me
regardaient pas, de m'être entremis pour lui enlever cet enfant dont il
avait la garde, et, finalement, de l'avoir brouillé avec sa maîtresse,
qui l'avait quitté.

Et c'est alors, dans un accès de jalousie et de rage, qu'il me raconta
tout.

--Mais quoi? demanda madame de Frémilly.

--Que sa maîtresse n'avait jamais été la maîtresse de M. de Brécourt;
que c'était lui qui avait machiné tout ce complot, qui avait envoyé vers
vous cette femme, qui était la soeur d'une femme galante qu'avait
connue autrefois Jacques.

--Mais dans quel but? s'écria madame de Frémilly, épouvantée d'une telle
canaillerie.

--Dans un but de chantage, sans doute. Il me dit que c'était lui qui
avait fabriqué la photographie qu'on vous avait montrée, que l'enfant
que cette femme avait dit être l'enfant de Jacques de Brécourt était un
enfant qu'elle avait eu elle ne savait de qui, qui n'était même pas de
lui.

Madame de Frémilly leva les mains au ciel.

--Est-ce possible!

--Voilà ce que cet homme m'a dit.

--Mais alors, cette femme?

--Cette femme est indigne de toute pitié, oui, madame.

--Ah! fit madame de Frémilly en proie à la plus violente indignation,
elle ne restera pas cinq minutes de plus sous mon toit. Je vais écrire
là-bas et la faire mettre dehors, elle et son misérable enfant; car,
enfin, c'est cette femme qui est cause de tous les malheurs qui sont
arrivés.

--C'est elle, madame. C'est son infâme calomnie.

Régulus exultait.

Il était arrivé à son but.

Noémie chassée, mise à la rue, sans ressources, avec son enfant, c'était
l'ennemie à terre, disparue, et il n'avait plus à craindre des
révélations qui auraient détruit tout l'échafaudage de ses perfidies et
de ses mensonges. Il murmura:

--La chasser, ce sera, pour ce qu'elle a fait, un châtiment trop doux.

--Que puis-je faire? demanda madame de Frémilly.

--Rien de plus, en effet.

Et la grand'mère ajouta, pensant au déshonneur de Laurence, maintenant
irréparable:

--Et vous ne connaissez, monsieur, qu'une partie des malheurs que
l'infamie de cette femme aura causés.

Régulus secoua la tête.

--Non, madame, dit-il, je les connais tous!

Madame de Frémilly le regarda.

Que voulait-il dire?

Elle était devenue très pâle.

Est-ce donc que le secret si soigneusement gardé aurait transpiré?

Par qui? Comment?

Régulus répéta:

--Je sais tout, madame.

--Mais quoi, monsieur?

--C'est pour cela que je suis ici. Je ne venais pas seulement pour faire
chasser une femme indigne, mais aussi pour sauver une jeune fille
innocente.

De nouveau madame de Frémilly contempla son interlocuteur.

Un froid mortel passa en elle, et elle bégaya:

--Je ne comprends pas, monsieur.

--Vous allez comprendre, madame, dit Régulus.

Et il se prépara à poursuivre le cours de ses mensonges. Il arrivait
maintenant aux plus infâmes, et il ne pouvait se défendre d'un certain
tremblement intérieur. La foudre pouvait tomber.



VIII


Il y eut entre les deux interlocuteurs un assez long silence; puis,
Régulus commença en ces termes la dernière partie de ses confidences:

--J'en suis arrivé, madame, à l'objet véritable de la mission que j'ai
acceptée, et que je viens remplir en me présentant devant vous. Je vous
ai dit déjà que j'étais l'intime ami de Jacques de Brécourt, qui pouvait
tout exiger de mon dévouement. Avant de s'en aller pour cette expédition
où il avait peur de périr, où il souhaitait peut-être périr, et où il a
péri, en effet, il est venu me trouver, et il m'a dit:

--Je vais te confier, Régulus, un secret que je ne confierais à
personne, et que tu devras garder enseveli à jamais au plus profond de
ton coeur.

Tu n'en serais délié que si je succombais et voici dans quelles
conditions.

Je l'écoutais, un peu étonné, mais je lui dis aussitôt:

--Parle, cher ami. Tu sais que tu peux te fier à moi.

--Oui, fit-il, je sais que je puis compter sur ta discrétion, et aussi
sur ton dévouement, et c'est à ta discrétion, et peut-être aussi à ton
dévouement que je vais faire appel.

--Tu peux compter, déclarai-je, sur l'un comme sur l'autre. Je n'ai
jamais oublié les services que tu m'as rendus, et je ne suis pas un ami
pour toi, mais un frère.

--Je ne dirais peut-être pas à un frère ce que je vais te dire à toi.

Très intrigué par ce début, je le priai de parler.

Mais il semblait ne pas pouvoir s'y résoudre. De longs sanglots
déchiraient sa poitrine, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses
yeux.

Madame de Frémilly écoutait, effarée, l'émoi au coeur, cet étrange
récit.

Où cet homme voulait-il en venir? Qu'allait-elle apprendre?

Elle tremblait toute, et elle avait peur d'elle ne savait quelle
révélation.

Après avoir repris haleine un instant, Régulus poursuivit:

--Je pressai Jacques, je lui affirmai à nouveau les sentiments de
gratitude, d'amitié que j'avais pour lui, que j'ai toujours, lui
répétant qu'il pouvait avoir autant de confiance en moi qu'en un autre
lui-même, et que j'étais disposé, pour lui être agréable, à faire tout
ce qu'il me demanderait, que j'étais prêt à tous les sacrifices.

Il me regarda. Il vit sans doute que j'étais sincère, que je ne mentais
pas, et il se décida à tout me dire.

--J'ai commis, avoua-t-il, un véritable crime, un crime affreux.

Et il me raconta qu'il avait abusé de sa fiancée, mademoiselle de
Frémilly.

--Ah! s'écria le grand'mère, c'était donc vrai!

--C'était vrai, puisqu'il me l'a dit.

--Et Laurence qui, hier encore, niait et le défendait.

--Mademoiselle de Frémilly peut nier et défendre son fiancé, car elle ne
s'est aperçue de rien.

--Et comment cela?

--Elle dormait.

--Elle dormait?

--C'est pendant son sommeil....

--Un viol, alors!

--Oui, madame, un viol.

--Et quand elle s'est réveillée?

--Elle ne s'est pas réveillée.

--Elle ne s'est pas réveillée?

--Non, madame. C'était une sorte de sommeil somnambulique.

Madame de Frémilly fit un grand mouvement. Il lui semblait que des
écailles tombaient de ses yeux.

--Ah! s'écria-t-elle, je comprends tout. Et moi qui reprochais à ma
pauvre petite-fille son obstination à me mentir, car le crime a eu des
conséquences, monsieur, des conséquences terribles. Laurence est mère.
Et elle persistait, son enfant aux bras, à me soutenir qu'elle était
innocente.

--Elle, oui.

--Mais pas l'autre ... pas ce misérable! Et je veux que vous le disiez
devant elle. Je veux que vous répétiez devant elle l'aveu qui vous a été
fait. Elle ne le défendra plus, alors. Elle aura pour sa mémoire
l'indignation et le mépris que j'avais déjà, et que votre horrible
révélation a centuplés. Profiter du sommeil d'une enfant.... Quoi de
plus odieux, monsieur?

--En effet, madame, dit Régulus, qu'une rougeur avait envahi, et qui,
malgré lui, courbait la tête, c'est inexcusable, et, quand j'ai appris
cela, je n'ai pu m'empêcher de faire à mon ami les remontrances que vous
supposez.

Mais il était si honteux lui-même de son acte, si confus et si
malheureux, qu'il m'a fait pitié.

--Il n'est pas de pitié, fit violemment la baronne de Frémilly, pour un
tel criminel.

--Je le sais, madame, son forfait est indigne de pardon. Mais il avait
peut-être pour excuse son amour, cet amour ardent qui l'affolait et lui
enlevait toute raison.

--S'il avait aimé réellement, aurait-il souillé celle qu'il aimait?

--Elle devait être sa femme.

--Raison de plus pour la respecter!

--Vous avez raison, madame.

--Auriez-vous fait cela, vous, monsieur?

Régulus courba le front plus bas, et répondit:

--Je ne sais pas.

--Vous ne savez pas?

--Je ne puis pas répondre des écarts où la passion peut entraîner.

--Déshonorer une enfant! briser une existence, car elle est perdue,
maintenant, ma pauvre enfant. A quel avenir peut-elle prétendre avec ce
bâtard, dont le père est mort? Et j'ai été si dure, moi, si cruelle avec
elle! Mais pouvais-je supposer qu'il y avait des hommes capables de
pareils attentats? Qui aurait prévu cela? Qui l'aurait imaginé? je
croyais qu'il avait profité de l'ignorance de Laurence pour la tromper,
pour la séduire; mais s'emparer d'elle à son insu, pendant son sommeil,
quand elle était sans raison et comme inanimée, cela dépasse tout,
monsieur; et l'homme coupable d'un semblable forfait est le plus
méprisable et le plus indigne des hommes! Et, bien que ma petite-fille
doive rester déshonorée, je ne regrette pas d'avoir chassé M. de
Brécourt. Cette femme, en l'accusant d'une faute imaginaire, a servi la
vengeance du ciel, qui voulait le punir, sans doute, de la faute réelle.

Elle cessa de parler.

Son regard était effrayant.

Elle leva vers le ciel ses mains amaigries et poussa ce gémissement:

--Ma pauvre enfant! Ma pauvre enfant!

Régulus la regardait sournoisement.

Toutes les imprécations sorties de cette bouche indignée à l'adresse de
Jacques de Brécourt tombaient sur sa tête à lui, qui était le vrai
coupable, à lui, qui avait commis le crime dont il accusait
audacieusement un innocent.

Et c'était si odieux ce qu'il avait fait et ce qu'il faisait encore, et
il en avait tellement conscience, à cette heure, en présence de la
désolation de cette grand'mère, pleurant sur le déshonneur de sa
petite-fille, qu'il en était, malgré son absence de tout sens moral, un
peu effrayé.

Et pour ramener un peu de calme en son esprit, malgré tout troublé, il
s'empressa de parler de la réparation dont il prétendait avoir été
chargé, et avec laquelle il croyait racheter son crime.

--C'est un peu le repentir, madame, qui a fait partir Jacques si
brusquement et chercher la mort.

--Ce n'était pas le moyen de réparer son crime.

--Vous l'avez chassé.

--Il fallait tout me dire. Je ne sais pas ce que j'aurais fait. Mais
peut être aurais-je sauvé de la honte ma petite-fille.

--Il aurait préféré mourir.

--Que d'avouer sa faute?

--Oui, madame.

--Et il n'a pas préféré mourir que de la commettre!

--Il a été pris, sans doute, d'un moment de folie.

--Rien ne saurait l'excuser!

--Je suis de votre avis, madame. Mais il m'a chargé, moi, de la
réparation, si une réparation est possible. Il m'a chargé, du moins s'il
mourait, de veiller sur l'enfant qui naîtrait peut-être, de lui donner
un nom.

--Le vôtre?

--Le mien.

--Mais il faudrait épouser.

--Oh! madame, fit Régulus, je n'ai jamais eu la pensée d'un tel rêve!

--Laurence, d'ailleurs, ne peut plus épouser personne.

--Moi, madame, fit Régulus, qu'un espoir fou transportait, je n'aurais
jamais osé concevoir une telle ambition. Ce n'est pas, puisque je sais
ce qui s'est passé, une tâche involontaire qui m'arrêterait. Mais nous
n'en sommes pas là, malheureusement. Je viens simplement accomplir le
devoir dont m'a chargé mon ami: reconnaître son fils, en laissant à
mademoiselle de Frémilly toute sa liberté. Je donnerai mon nom à
l'enfant de mon ami. Je l'emmènerai avec moi. Je l'élèverai comme mon
propre enfant.

--Croyez-vous donc, fit madame de Frémilly, que la mère voudra s'en
séparer?

--Je ne sais pas, madame. Je fais ce que mon ami m'a dit de faire.

--Jamais, monsieur, jamais Laurence ne quittera son fils!

--Je le lui laisserai, madame. Mais il aura un nom. Ne pouvant pas
porter celui de Jacques de Brécourt, son père, il portera le mien. Ce
n'est pas un nom illustre, mais c'est le nom d'un honnête homme.

--Et si vous vous mariez?

--Je ne me marierai pas, madame.

--Pour accomplir les volontés de votre ami?

--Oui, madame.

--C'est du dévouement, en effet.

--J'ai dit à Jacques que je ferais ce qu'il me demanderait. Et vous
voyez, madame, je n'ai pas hésité. Je n'ai pas perdu de temps. Hier, M.
Mareuil m'apprenait où je pourrais vous voir. Aujourd'hui, je suis venu.

--C'est vrai, monsieur.

--J'enchaîne ma liberté. J'engage mon avenir. Mais je tiens le serment
que j'ai fait à un ami.

--Vous êtes un honnête homme, monsieur, dit madame de Frémilly, et il ne
tiendra pas à moi que vous ne soyez récompensé de ce dévouement, si ma
sympathie peut quelque chose pour vous.

--Elle peut tout, madame.

--Quoi donc?

--Elle peut me concilier les bonnes grâces de mademoiselle de Frémilly.

--Vous n'en avez pas besoin, monsieur. Ma petite-fille, qui saura ce qui
s'est passé et pourquoi vous êtes ici, appréciera comme moi, j'en suis
sûre, la grandeur du sacrifice que vous allez faire pour votre ami et
pour son fils. Je vais la faire appeler.

La baronne sortit pour donner des ordres, et Régulus resta seul. Il ne
se sentait pas d'aise.

Les paroles de madame de Frémilly lui avaient fait l'effet d'une
bienfaisante rosée, et il s'épanouissait maintenant en son infamie.

Et une autre joie le tenait.

Il allait la voir! Il allait voir cette jeune fille, pureté, lumière,
qu'il avait tenue et serrée en ses bras, qu'il avait possédée avec une
âcre jouissance, qu'il n'avait jamais oubliée, et qui mettait, quand il
y songeait, de longs frissons en ses veines....

Il allait la voir!

Que dirait-elle? Que penserait-elle?

Aurait-elle pour lui les mêmes sentiments que sa grand'mère? Se
laisserait-elle prendre aussi facilement que celle-ci à ses mensonges?

Où allait-elle, d'un coup d'épaule indigne, renverser tout l'échafaudage
de ses infamies si habilement dressé cependant?

Il ne savait que penser.

Il avait peur de la droiture et de la clairvoyance de cette enfant qui
avait aimé et qui aimait peut-être encore.

Il lui semblait qu'avec madame de Frémilly toute son assurance avait
disparu, toutes ses espérances s'étaient envolées.

Il entendit un bruit léger de voix, des pas, puis la porte s'ouvrit.

Et madame de Frémilly dit:

--Laurence va venir.

Elle avait à peine achevé, que la porte s'ouvrit de nouveau.

Et Laurence parut.

Elle était seule, sans son enfant, resté dans le jardin, sans doute,
sous la garde d'une domestique.



IX


En reconnaissant le visiteur pour lequel sa grand'mère la faisait
appeler, mademoiselle de Frémilly eut un mouvement et un cri de
surprise.

--M. Doria!

Mais la baronne dit aussitôt:

--Non, mon enfant, monsieur n'est pas M. Doria. Je t'expliquerai
pourquoi il a pris ce nom. Monsieur est un ami de M. de Brécourt. Il a
été chargé par lui d'une mission toute de confiance. Ah! ma pauvre
enfant, que j'ai d'excuses à te faire!

--A moi, grand'mère? fit Laurence avec une grande expression
d'étonnement.

--A toi. J'ai été injuste et cruelle envers toi, ma pauvre enfant. Mais
qui ne t'aurait accusée à ma place?

Laurence, que ces paroles surprenaient étrangement, regardait tour à
tour madame de Frémilly et le visiteur comme pour leur en demander
l'explication.

Et pendant ce temps le misérable Régulus l'admirait.

Il la trouvait extrêmement belle, malgré sa pâleur, avec ses grands yeux
clairs et purs qui illuminaient tout son visage.

Et quand il pensait aux liens mystérieux qui les unissaient, de
terribles ardeurs brûlaient son sang, et il avait peine à en voiler
l'éclat qui passait par ses yeux.

Il ne prononçait pas une parole et s'efforçait de cacher les émotions
étranges qui le remuaient tout entier.

Laurence fixa sur sa grand'mère ses beaux yeux ingénus et bégaya:

--Je ne comprends pas, grand'mère.

--Je sais tout, mon enfant.

--Mais quoi, grand'mère?

--Que tu es innocente, comme tu me l'affirmais. C'est pendant ton
sommeil, dans une des crises somnambuliques, sans doute, que tu avais à
ce moment, qu'on a abusé de toi.

--Mais qui, grand'mère?

--Celui que j'accusais.

--Jacques?

--M. de Brécourt.

Laurence se redressa à cette accusation.

Un long tressaillement passa en elle.

Et elle dit aussitôt:

--C'est faux, grand'mère, c'est faux! Qui l'accuse?

Elle ajouta:

--Si j'ai été victime d'une telle infamie, ce n'est pas Jacques qui en
est l'auteur. Je le connais, Jacques. Il était incapable d'une action
aussi infâme!

--Il s'est accusé lui-même.

--A qui?

--Il a avoué à monsieur.

Madame de Frémilly montra Régulus, blême, une sueur froide aux tempes,
et qui n'osait pas parler de peur que le tremblement de sa voix ne
trahit son angoisse.

Laurence toisa le misérable des pieds à la tête avec une expression de
dédain et de mépris qu'elle ne chercha même pas à dissimuler, et elle
répéta avec plus d'énergie encore:

--C'est faux! c'est faux!

Régulus jugea qu'il ne pouvait garder plus longtemps le silence et il
balbutia:

--Pourtant, mademoiselle....

--Quoi?

--C'est lui qui m'a dit avant de partir....

--Qu'il m'avait déshonorée?...

--Qu'il avait cédé à un moment de passion, de folie....

--C'est faux!

--Comment aurais-je su?

--Parce que le coupable vous l'a dit peut-être. Mais ce coupable n'est
pas Jacques. Jacques avait pour moi trop d'adoration et de respect.

--M. de Brécourt, dit madame de Frémilly, est le seul homme qui ait
approché de toi.

--Puis-je savoir qui a pu s'en approcher quand je dormais?

--Qui accuses-tu alors?

--Personne, grand'mère. Je ne puis accuser personne, puisque, ainsi
qu'on vous l'a dit, je n'avais pas conscience de ce qui se passait.

Elle se tourna vers Régulus:

--Mais, monsieur peut-être pourrait nous faire connaître le nom du
coupable.

--Il me l'a dit, fit la baronne, c'est M. de Brécourt.

--Et je répète, cria Laurence, que c'est un mensonge et une calomnie!

Elle s'était redressée encore.

Toute sa chair frémissait d'indignation.

Et une grande flamme éclairait ses yeux menaçants.

Régulus ne savait trop quelle contenance prendre.

Elle était moins facile à tromper que la grand'mère, celle-ci!

Elle aimait.

Et il commençait à craindre de ne pas arriver à ses fins.

Il y eut un silence, puis madame de Frémilly, s'adressant à Laurence:

--Calme-toi, ma chérie.

--Que je me calme, grand'mère, quand j'entends accuser Jacques du plus
odieux des actes!

--Laisse-moi t'expliquer.

--Et que m'expliquerez-vous? Que Jacques était indigne de mon amour, que
Jacques était le plus misérable des êtres? Jamais je ne le croirai
grand'mère, jamais! Et jamais je ne cesserai de le pleurer. Cet enfant
que j'ai porté en moi, que j'ai mis au jour, n'est pas le fils de
Jacques. Quel en est le père? je ne le saurai sans doute jamais, puisque
le criminel a profité de mon sommeil.

Elle s'adressa brusquement à Régulus:

--Qui vous a dit à vous, monsieur, que je dormais?

Interloqué par cette brusque attaque, l'amant de Noémie bredouilla
quelques paroles inintelligibles, mais la baronne vint à son secours:

--C'est M. de Brécourt qui le lui a dit en l'envoyant pour réparer sa
faute, pour donner, s'il venait à mourir, un nom à son fils.

--Oui, dit Régulus, qui reprit un peu d'assurance en se voyant soutenu
par madame de Frémilly. Jacques, qui était mon ami et qui savait quels
dangers il allait courir, m'avait dit: c'est à toi que je confie le sort
de mon enfant.

--Jacques n'aurait jamais dit cela, monsieur.

--Et pourquoi?

--Jacques me connaissait comme je le connaissais moi-même, et il savait
qu'à défaut de lui, son fils aurait sa mère.

--Sa mère ne pouvait lui donner un nom, et Jacques ne voulait pas que
son fils fût un bâtard.

--Et vous veniez pour l'adopter!

--Je vous l'aurais dit déjà, madame, si vous m'aviez permis de
m'expliquer.

--Et comme je suis sûre, dit Laurence, que ce n'est pas Jacques qui vous
a envoyé, je refuse!

--Vous, refusez?

--Oui, monsieur.

--Cependant....

--Mon fils portera mon nom, mon nom seul. Je ne l'abandonnerai pas, car
c'est mon fils, et je ferai tout pour qu'il ne connaisse jamais son père
et n'ait rien de commun avec un misérable tel que lui!

En prononçant ces paroles, Laurence regarda fixement Régulus, et
celui-ci courba la tête, n'osant supporter le rayon fulgurant de son
regard.

Puis elle se retira.

Il était évident qu'une pensée lui était venue qu'elle ne voulait pas
dire, qu'une lumière peut-être s'était faite en elle soudainement.

Régulus en eut l'intuition et il trembla.

Resté seul avec madame de Frémilly il tâcha de se remettre, mais toutes
ses espérances s'étaient évanouies.

Jamais il ne serait le mari de mademoiselle de Frémilly.

Jamais il ne vaincrait la répugnance, le dégoût même qu'il semblait
avoir inspirés à la jeune femme.

Il dit, complètement décontenancé, à madame de Frémilly:

--Je n'ai plus qu'à me retirer, madame.

--Il ne faut pas, dit la baronne, en vouloir à ma petite-fille. Elle est
encore sous le coup de l'émotion, du chagrin causés par la nouvelle de
la mort de son fiancé. Elle aimait beaucoup M. de Brécourt.

--Et moi, fit Régulus, elle me traite presque en criminel. C'est ainsi
qu'on est souvent récompensé quand on veut rendre service.

--Ne lui en veuillez pas, monsieur. Je tâcherai de la faire revenir sur
ses préventions.

--Je ne l'espère guère. En tout cas, je me tiens, toujours à votre
disposition, madame, et prêt à exécuter les dernières volontés de mon
ami. Je vais rentrer à Paris; quand vous aurez besoin de moi, vous
n'aurez qu'à m'écrire un mot, et j'accourrai.

--Je vous remercie, monsieur. Je vais tout expliquer à Laurence, ce qui
vous a amené, ce que vous m'avez appris relativement à la trahison dont
on avait accusé M. de Brécourt, et peut-être en voyant que vous êtes
venu pour justifier son fiancé d'une infâme calomnie, reviendra-t-elle à
de meilleurs sentiments. Je tâcherai de lui faire comprendre qu'elle ne
doit pas laisser son fils sans nom, qu'elle risque ainsi d'entraver son
avenir. Enfin je ferai de mon mieux pour quelle apprécie davantage
l'acte chevaleresque que vous êtes disposé à accomplir en souvenir de
l'amitié que vous portiez à un homme indigne pour moi d'une telle
affection.

--Je vous suis bien reconnaissant, madame, de vos bons sentiments à mon
égard, mais je doute, après avoir vu et entendu mademoiselle de
Frémilly, que vous arriviez à un bon résultat. En tout cas, moi, j'aurai
fait mon devoir.

L'astucieux personnage s'apprêtait à se retirer.

Madame de Frémilly dit:

--Il faut que je m'occupe de cette femme dont vous avez dévoilé les
indignes manoeuvres. Je vais envoyer l'ordre de la chasser avec son fils
du château de Marconnay, où elle ne doit pas demeurer plus longtemps.

--Je pourrai, dit Régulus, me charger de la lettre, que je mettrai à la
poste à Paris, afin qu'on ne découvre pas en voyant le timbre le lieu
de votre retraite.

--C'est vrai, dit madame de Frémilly, je n'y avais pas songé. Si vous
voulez attendre quelques minutes, je vais faire la lettre et vous
prierai de me rendre ce petit service.

--Je suis entièrement à vos ordres, madame.

--Je vous demande cinq minutes.

---Faites, madame.

Régulus resta seul dans le petit salon.

Les sentiments les plus divers l'agitaient.

Le mépris que lui avait témoigné Laurence pendant le court entretien
qu'il venait d'avoir avec elle n'avait fait qu'enflammer davantage, non
pas l'amour, c'est un sentiment trop noble pour le misérable, mais
l'espèce de passion criminelle dont il brûlait pour cette jeune fille
qu'il avait, au prix d'un crime, un instant pressée entre ses bras.

Maintenant qu'il l'avait revue, si hautaine, si fière, si dédaigneuse,
si pure en même temps et si belle, il la désirait plus violemment que
jamais.

Et il se sentait capable, pour l'obtenir, de tout tenter, de tout faire,
de commettre dix crimes, s'il le fallait.

Il courut à la fenêtre pour tâcher de l'apercevoir encore.

Il ne la vit pas.

Elle n'était pas dans le jardin.

Le sang en feu, des éclairs de rage aux yeux, il répétait en serrant les
poings:

--Elle sera à moi! Elle sera à moi!

Et il cherchait les moyens de triompher des obstacles qu'il avait vus se
dresser entre eux, et qui à tout autre qu'à Régulus eussent paru
insurmontables.

Il était si absorbé dans ses combinaisons et dans la vision de celle
qu'il convoitait, qu'il eut un sursaut violent quand la porte s'ouvrit.

Il se redressa vivement pour cacher son trouble et courut prendre la
lettre que lui tendait la baronne de Frémilly.

Cette lettre était adressée à Agathe Simonnet, au château de Marconnay.

Régulus pensa qu'il allait au moins être débarrassé de Noémie.

C'était déjà un résultat.

Il renouvela à madame de Frémilly ses protestations de dévouement et il
la quitta pour rentrer à Paris.

En traversant le jardin, il en fouilla du regard toute l'étendue. Il ne
vit ni Laurence, ni son fils. Alors il se décida à sortir et se dirigea
aussitôt vers la gare.



X


Des semaines se passèrent.

Noémie, chassée de Marconnay, était venue à Paris, où elle voulait
retrouver Régulus, qu'elle désirait surveiller, car elle pensait bien
que c'était à ses agissements qu'elle devait son malheur, et elle
voulait se venger et l'empêcher de commettre de nouvelles infamies.

Aux Chênes-Verts, à Fouras, la vie avait repris comme auparavant, après
la visite de Régulus, et madame de Frémilly et sa petite-fille
semblaient toujours aussi loin l'une de l'autre. Les révélations de
Régulus avaient creusé entre elles un nouvel abîme.

La baronne croyait plus que jamais à la culpabilité de Jacques de
Brécourt. Laurence était plus certaine maintenant de son innocence.

Si on avait abusé d'elle, comme on l'affirmait, pendant son sommeil,
pendant un de ces accès de somnambulisme auxquels elle avait été
sujette, ce n'était sûrement pas Jacques qui avait commis ce crime.

Et un doute singulier, qui s'était fait jour en elle pendant que parlait
cet homme, cet ami de Jacques, qui venait ainsi essayer de ternir la
mémoire de son ami, prenait corps en elle peu à peu.

Elle n'aurait rien osé affirmer encore.

Elle n'aurait pas osé accuser, prononcer un nom; mais son soupçon, peu à
peu, se changeait en certitude, au fur et à mesure qu'elle se rappelait
certains faits, certains détails.

Quand cet homme, qui accusait son ami, était venu à Marconnay, c'était
le moment où, désespérée par le départ de Jacques, la perte de son
amour, elle était le plus souffrante, le plus fréquemment en proie aux
crises qui l'affaiblissaient tant.

Le misérable avait passé une nuit au château, et il était parti de très
bonne heure le lendemain, sans avoir revu ni sa grand'mère, ni elle.

Les domestiques avaient remarqué qu'il avait un air étrange, l'air,
avait dit l'un d'eux, de quelqu'un qui a fait _un mauvais coup_.

Son départ brusque avait toutes les apparences d'une fuite, d'une fuite
après un crime.

Si c'était lui?

Cette question, ce terrible point d'interrogation s'était déjà dressé
devant l'esprit épouvanté de Laurence.

Elle n'en avait pas parlé à sa grand'mère.

Elle avait essayé de le repousser.

Mais il revenait persistant et tenace, et elle sentait une horreur
insurmontable l'envahir.

Si c'était ce misérable, ce misérable qu'elle haïssait déjà, pour lequel
elle avait une de ces répugnances instinctives que l'on a pour les
bêtes immondes, si elle acquérait la certitude que ce fût lui le
criminel, que ce fût lui qui l'eût tenue, ne fût-ce qu'un instant, entre
ses bras, il lui semblait qu'elle expirerait de honte et de dégoût.

Elle se disait qu'elle eût préféré être la proie d'un de ces paysans qui
fréquentaient le château, d'un des valets qui l'habitaient.

Cette angoisse nouvelle venant s'ajouter à toutes celles qui déjà la
torturaient, à la douleur immense que lui avait causée la mort de
Jacques, avait achevé de la dégoûter de la vie et du monde.

Elle se détachait de son fils, qu'elle croyait le fils du monstre.

Elle ne surveillait plus son sommeil, ne le prenait plus dans ses bras
pour le hausser à ses lèvres. Elle le laissait aux soins de la nourrice,
qui s'en occupait.

Et sa grand'mère l'avait remarqué.

Elle avait remarqué que Laurence n'embrassait plus son fils.

Que se passait-il dans son cerveau?

Elle ne pouvait pas le deviner.

Mais il était évident qu'une évolution s'y était faite.

En quel sens?

Elle ne s'en doutait pas.

Elle observait attentivement, et d'un air un peu anxieux, la jeune mère,
dont l'état de santé devenait de nouveau inquiétant.

Que pensait-elle?

Jamais elle ne parlait. Jamais elle n'avait dit à sa grand'mère un mot
de la visite que les deux femmes avaient reçue et de l'homme qui était
venu.

Elle ne parlait pas davantage de quitter Fouras, de changer quoi que ce
soit à la vie qu'elles menaient toutes les deux.

L'été allait finir.

De nouveau les villas, autour d'elles, devenaient vides. La plage était
déserte, le casino fermé et les chemins ombragés de chênes-verts, que
les vents d'ouest faisaient crier lamentablement, restaient solitaires.

La mer, devenue houleuse vers la fin de septembre, se brisait avec de
grands bruits rageurs au bas des falaises. La pluie tombait souvent,
rayant le ciel gris.

Et Laurence ne parlait pas de partir.

Elle ne parlait pas de faire revenir l'homme qui avait offert de donner
son nom à son fils.

Que voulait-elle donc faire?

Qu'attendait-elle?

La grand'mère n'osait pas l'interroger.

Elle avait peur de réveiller ses indignations et ses douleurs, les
colères qui avaient fait proférer, à l'une et à l'autre, au cours de
scènes inoubliables, d'irréparables paroles.

Elle se promenait souvent dehors, malgré le mauvais temps, toute seule,
le front fouetté par la pluie et les vents.

Laurence ne sortait pas.

Elle demeurait des journées entières, le visage collé à la vitre,
suivant le balancement des arbres tumultueusement agités, ou le
gonflement des vagues qui moutonnaient au loin.

Et elle s'occupait de moins en moins de son fils.

Quand on le lui donnait pour qu'elle l'embrassât, elle le rendait tout
de suite à la nourrice, sans avoir effleuré son front de ses lèvres.

Et un jour enfin, de longues semaines après la visite de Régulus et le
départ de Noémie de Marconnay, qu'elle ignorait d'ailleurs, madame de
Frémilly sut ce que sa petite-fille pensait.

Elle avait arrêté un plan, fixé le reste de sa vie.

--Nous allons, grand'mère, dit-elle à madame de Frémilly, nous allons,
si vous le voulez bien, retourner à Marconnay.

--Avec ton fils?

--Avec lui....

--Et nos gens, le monde?

--Nos gens et le monde penseront ce qu'ils voudront. Ma vie est finie
désormais. Jacques est mort. Rien ne me retient plus ici-bas.

--Et ton fils?

--Je ne l'aime plus.

--Tu n'aimes plus ton fils?

--Si je ne me faisais une raison, je le haïrais.

--Tu haïrais ton fils?

--Il y a des moments où il me fait horreur.

--Le fils de Jacques?

--Ce n'est pas, fit violemment Laurence, ce n'est pas le fils de
Jacques, c'est le fils du crime! fils de laquais, peut-être, ou de plus
bas et de pire!

--Comme tu dois souffrir, ma pauvre enfant, dit la grand'mère, émue,
avec de pareilles idées!

--Je ne souffre plus. Ma résolution est prise.

--Que veux-tu faire?

--Rendre l'enfant à l'homme qui l'a réclamé, qui veut l'adopter, et
partir.

--Tu veux me quitter?

--Il le faut!

--Et où veux-tu aller?

--Dans quelque couvent expier la faute involontaire, le crime plutôt
dont j'ai été victime. Tu laisseras à l'enfant ce qui me revient de ma
fortune. Et personne ne me verra plus. Je ne reverrai plus personne.

--Et tu me laisseras mourir seule!

--Depuis longtemps, grand'mère, ma présence n'est plus une joie pour
vous, mais une honte.

--Mon enfant!

--Ne protestez pas, grand'mère, je le vois, je le sens. Je vous ai
rendue malheureuse. J'ai assombri vos derniers jours. J'ai mis la nuit
en votre vie jusque-là si lumineuse. Mais ce n'est pas ma faute. Je n'ai
rien fait de mal. Pardonnez-moi et laissez-moi partir!

Madame de Frémilly avait peine à retenir ses larmes.

--C'est toi, dit-elle, qui devrais me pardonner. Je vois bien que je ne
puis rien te reprocher. Quelque fatalité inexplicable s'est appesantie
sur ta vie. Je ne sais plus que penser et que croire, et je ne sais plus
qui accuser. J'ai été souvent peut-être injuste et cruelle, mais c'était
par affection pour toi, et ne pouvant te rendre la tranquillité et le
bonheur, je ferai tout ce que tu me demanderas.

--Il faut écrire à cet homme et lui dire de venir nous rejoindre à
Marconnay.

--Pourquoi à Marconnay et pas ici?

--Ici, si vous le désirez, grand'mère.

--Personne des nôtres ne sera mis dans la confidence.

--Faites cela pour vous, grand'mère, car pour moi....

Elle eut un geste de profonde indifférence qui indiquait le peu de cas
qu'elle faisait désormais de l'opinion du monde auquel déjà en son
esprit elle se jugeait morte.

--J'écrirai demain, dit la baronne.



XI


Par un singulier hasard, ou plutôt par un de ces jeux de la destinée qui
semblent, à certains moments, diriger les événements humains, le même
train qui amena à Fouras Régulus Boulard, appelé par madame de Frémilly
après la conversation qu'elle avait eue avec sa petite-fille, y déposait
aussi Jacques de Brécourt et Mareuil, sans que les uns et les autres se
fussent aperçus.

Par ce train arrivait aussi une femme soigneusement voilée, qui avait
suivi à son insu l'aide-préparateur de photographie. C'était Noémie,
qui, laissant à Paris son enfant à la garde d'une voisine, avait voulu
voir où allait son ancien amant, qui ne voyageait pas généralement pour
son plaisir, et dont le déplacement devait certainement l'intéresser.

Quand Jacques et son ami, retardés par la difficulté que le premier
éprouvait encore à marcher, se présentèrent devant la villa des
Chênes-Verts, où Régulus avait été introduit, Noémie était près de la
porte, dissimulée dans l'ombre, car il faisait nuit, se demandant ce
qu'elle allait faire, comment elle pourrait pénétrer dans cette maison
où venait d'entrer son ancien amant, et quelles étaient les personnes
qui l'habitaient et que Régulus allait voir. Elle n'avait pas eu le
temps de prendre des informations, préoccupée avant tout de ne pas
perdre les traces du misérable qu'elle poursuivait.

Jacques et Mareuil ne la virent pas, trop absorbés par leurs propres
préoccupations, et Noémie, bien qu'ils parlassent à voix basse, entendit
ce qu'ils disaient avant de sonner.

Elle ne connaissait ni l'un ni l'autre.

Le plus jeune et le plus distingué, celui qui boitait encore légèrement,
dit à son compagnon:

--Tu es sûr que c'est ici?

--C'est bien la maison que l'on m'a indiquée, les Chênes-Verts.

--Crois-tu qu'on me recevra à cette heure?

--Je ne sais pas. En tout cas on n'est pas couché, car je vois de la
lumière.

En effet on voyait une lueur passer entre les arbres qui commençaient à
perdre leurs feuilles.

Le plus jeune murmura:

--Je vais peut-être la voir!

--C'est probable.

--Quel effet ma vue va-t-elle lui produire? Elle me croit mort, sans
doute.

--Assurément.

En entendant ces mots, Noémie avait tressailli.

Elle comprenait ou du moins elle croyait comprendre.

Cette maison devant laquelle elle se trouvait, dans laquelle venait
d'entrer le misérable Régulus, c'était la maison où s'étaient réfugiées
madame de Frémilly et sa petite-fille.

Cet homme qu'elle voyait, c'était l'ancien fiancé, c'était M. de
Brécourt.

Il y avait pour elle un peu d'obscurité dans la conversation surprise.
Pourquoi le croyait-on mort? Elle savait qu'il était parti.

Elle ignorait que la nouvelle de sa mort avait été annoncée.

Mais, si mademoiselle de Frémilly le croyait mort, Régulus avait dû
avoir la même conviction. C'est ce qui l'avait rendu aussi audacieux.

Mais alors, si c'était cela, M. de Brécourt allait trouver là, auprès de
mademoiselle de Frémilly, le misérable qui s'était rendu coupable de
tant d'infamies envers eux deux.

C'est lui qui la vengerait.

Il y avait donc au ciel une justice?

Dans l'obscurité où elle se tenait tapie, immobile et retenant son
souffle, Noémie frissonna d'aise et continua à écouter.

C'était M. de Brécourt qui parlait.

--Faut-il que je donne mon nom?

--Non, il vaut mieux dire le mien seulement. Tu paraîtras ensuite quand
j'aurai préparé ces dames, quand je serai venu te chercher. Tu resteras
en arrière dans le vestibule.

--Ce sera peut-être plus sage, en effet, dit le compagnon du gros homme.

--Alors je sonne? fit Mareuil en prenant l'anneau de la sonnette.

--Oui, sonne.

La cloche tinta.

Jacques était si ému qu'il s'appuya à l'épaule de son ami.

Noémie qui le vit chanceler pensa:

--C'est lui! Je ne me suis pas trompée!

Quelques secondes se passèrent.

Jacques et Mareuil ne parlaient plus.

Le premier trop ému sans doute pour prononcer une parole, le second ne
voulant pas, par un bavardage sans intérêt, l'arracher aux pensées qui
l'absorbaient.

Un pas se fit entendre enfin sur le gravier du jardin.

Ce pas s'arrêta derrière la porte, et, avant d'ouvrir, une voix demanda:

--Qui est là?

Ce fut Mareuil qui répondit.

--Je voudrais parler, dit-il, à madame Dubois.

A ce nom Noémie laissa échapper un geste de surprise.

Madame Dubois! N'était-ce donc pas madame de Frémilly?

Toutes ses suppositions croulaient.

Qu'avait de commun Régulus avec une dame Dubois quelconque? Elle ne lui
en avait jamais entendu parler.

Mais elle pensa que madame de Frémilly, si elle se cachait, n'avait pas
dû donner son vrai nom, et que c'était elle peut-être qui avait pris ce
nom de Dubois.

Elle attendit.

La voix demandait, toujours à travers la porte:

--Qui êtes-vous?

--Un ami de madame Dubois, M. Mareuil. Vous retiendrez ce nom?

--Oui, monsieur.

--J'arrive de Paris, et j'ai de graves nouvelles à annoncer à madame
Dubois.

--Je vais voir, dit la voix, si madame peut recevoir monsieur.

Et sur le gravier un bruit de pas qui s'éloignait rapidement.

Noémie s'était renfoncée dans l'ombre profondément.

Jacques dit à voix basse:

--Crois-tu qu'on va nous ouvrir?

--Je l'espère.

--Je n'ai jamais été si ému, après ce que tu m'as appris, les infamies.
Mon Dieu! mon Dieu!

--Calme-toi! fit Mareuil en saisissant la main de son ami.

--Que va-t-elle penser? Que va-t-elle dire? Que va-t-il sortir de cette
entrevue? Je n'ose pas y penser. Que de changements en quelques mois! Si
c'est vrai ce qu'on t'a dit, qu'elle est mère....

--Je n'en crois rien, quant à moi.

--Pourquoi se cachent-elles? Pourquoi vivent-elles ici sous un faux nom?
Dans quel but ce misérable t'avait-il menti?

--Est-ce qu'on sait? Ne m'a-t-il pas menti déjà en me disant que c'était
toi qui avais séduit ta fiancée?

--C'est vrai. On se perd dans un tel dédale de monstruosités!

--Tu as donc bien des ennemis?

--Je ne m'en connaissais pas.

--Tu as toujours cet homme.

--Oui, cet ancien camarade, à qui je n'ai fait que du bien.

--Qui sait, fit Mareuil, si ce n'est pas lui qui a tout fait, envoyé
cette fausse maîtresse, commis l'autre crime, le crime dont il est venu
chez moi t'accuser toi-même?

--Mais, comment?

--Je ne sais pas. C'est une supposition.

--Et pourquoi?

--S'il te hait.

Les deux hommes cessèrent de parler.

Noémie frissonnait des pieds à la tête.

Un tremblement fébrile l'agitait.

Elle comprenait tout maintenant: l'infamie nouvelle dont le misérable
Régulus s'était rendu coupable et pourquoi il était là, chez madame de
Frémilly car c'était bien madame de Frémilly qui se cachait sous le nom
de Dubois. C'était pour accuser Jacques de Brécourt, qu'il croyait mort,
de l'attentat dont il s'était rendu coupable lui-même, pour l'accuser
devant madame de Frémilly, comme il l'avait accusé devant son ami.

Mais Jacques était là, providentiellement sauvé sans doute de quelque
catastrophe. Il allait confondre lui-même l'imposteur.

La lumière se ferait.

Et elle serait là, elle Noémie, pour voir l'écrasement du criminel et
jouir de sa chute.

Sur le gravier les pas se firent entendre de nouveau.

Jacques se cramponna au bras de son ami.

--Je me meurs, murmura-t-il.

--Du courage! fit le gros Mareuil.

La porte s'ouvrit.

--Entrez, monsieur.

Mareuil franchit le seuil.

Jacques le suivit en chancelant.

Et Noémie, furtive comme une ombre, se glissa derrière eux.

La servante, qui était venue ouvrir les croyant ensemble, ne fit aucune
observation.

Elle referma la porte et dit:

--Tout droit, messieurs.

Et le petit cortège suivit, à travers les ténèbres, la grande allée
conduisant à la villa, dont on voyait les fenêtres éclairées luire dans
l'ombre; Noémie se maintenait toujours à une certaine distance, de peur
d'être aperçue.

A ce moment, voici ce qui se passait dans l'intérieur de la villa des
Chênes-Verts.

Dans le salon du rez-de-chaussée, où elle avait reçu Régulus, la baronne
de Frémilly était seule avec son visiteur.

Laurence n'avait pas voulu le voir.

Elle venait d'expliquer à l'aide-préparateur les résolutions de sa
petite-fille ... de lui laisser l'enfant qu'il allait adopter ... et de
se retirer dans un couvent pour y terminer ses jours.

Régulus avait fait un peu la grimace, car ce n'était pas ce qu'il avait
espéré. Il était loin de la réalisation du beau rêve qu'il avait fait.

Mais il y avait une clause du programme qui ne l'avait pas laissé
indifférent:

Mademoiselle de Frémilly devait abandonner à l'enfant, à lui, par
conséquent, la plus grosse partie de sa fortune.

S'il ne pouvait pas être le mari de Laurence, Régulus serait donc riche.

Cette perspective ramena sur ses lèvres le sourire qui s'en était enfui,
et il s'écria avec enthousiasme:

--Il n'est rien, madame, que je ne fasse pour être agréable à celui qui
fut le plus cher de mes amis. Je donnerai donc mon nom à son fils, et
j'accepte les conditions de mademoiselle de Frémilly, bien que l'espèce
de suspicion qu'elle semble conserver à mon égard soit pénible pour moi.
Mais elle aimait Jacques--et l'excès de sa douleur excuse tout.

Le misérable ajouta:

--Je suis donc à vos ordres, madame la baronne, prêt à accomplir
exactement tout ce que vous me demanderez. Il est inutile que je vous
assure que j'aimerai comme mon propre enfant cet enfant de mon ami, que
je vais reconnaître pour le mien.

Madame de Frémilly ne répondit pas.

Elle allait présenter à Régulus des papiers qu'elle avait
préparés--quand la servante, entrée doucement, vint lui parler bas à
l'oreille.

Elle eut un grand geste de stupeur et laissa, malgré elle, échapper ces
mots:

--Mareuil ici! Que me veut-il?

Régulus avait entendu.

Sans qu'il pût savoir pourquoi, cette visite inattendue l'emplit d'une
mortelle inquiétude.

Il devint très pâle.

Et quand la baronne eut dit à la servante:

--Faites entrer ce monsieur.

Il se leva comme pour se retirer.

Mais madame de Frémilly lui dit:

--Vous pouvez rester, monsieur. C'est un ami.

A ce moment, elle remarqua sa pâleur et demanda:

--Qu'avez-vous?

--Rien, madame.

--On dirait que vous allez vous trouver mal.

--Ce n'est rien ... un peu de fatigue peut-être. Puis l'émotion ...
quand je pense à ce pauvre Jacques, si bon, si brave, mort si
malheureusement!

--Vous connaissez M. Mareuil? C'est un ami aussi de M. de Brécourt.

--Je l'ai vu une fois.

Ils ne parlèrent plus.... Et bientôt on entendit des pas dans le
jardin.... Il y en avait plusieurs. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Régulus n'était plus blême. Il était vert.



XII


La servante qui avait introduit Mareuil et Jacques, que Noémie suivait
toujours, avait ouvert la porte du vestibule....

Elle se dirigeait vers la porte du salon et s'apprêtait à ouvrir.

Mareuil l'arrêta:

--Attendez!

Puis, se tournant vers Jacques:

--Je vais entrer seul.... Je m'expliquerai mieux.... Tu entreras quand
je t'appellerai.

Noémie, toujours silencieuse, s'était laissée choir au fond, sur une
banquette, inaperçue....

Jacques ayant d'un signe de tête acquiescé aux paroles de son ami,
celui-ci se dirigea seul vers le salon, dont la bonne ouvrit la porte.

Il entra, et, tout de suite, ses yeux tombèrent sur Régulus.

--Ah! pensa-t-il, j'ai bien fait de laisser Jacques dehors!

Il s'inclina devant madame de Frémilly, et s'adressant à Régulus,
immobile et d'une lividité verdâtre de cadavre:

--Je suis heureux, monsieur, lui dit-il, de vous trouver ici ... nous
allons pouvoir nous expliquer tout de suite.

--Nous expliquer? bégaya le misérable amant de Noémie, qui ne pouvait
pas prévoir ce qui allait se passer, mais qui sentait vaguement que ses
affaires prenaient une mauvaise tournure.

--Oui, répéta Mareuil, nous expliquer ... car je suppose que vous avez
dit à madame de Frémilly ce que vous m'avez dit à moi-même, que mon ami
Jacques de Brécourt vous avait confessé qu'il avait profité du sommeil
de mademoiselle de Frémilly pour commettre un acte que je me dispenserai
de qualifier.

Régulus leva sur Mareuil des yeux où se lisait une épouvante.

Mais il répliqua néanmoins, assez fermement, payant d'audace.

--Oui, monsieur. Vous ne vous êtes pas trompé....

--Eh bien! cria Mareuil, vous avez proféré là, monsieur, un odieux
mensonge!

Régulus eut un sursaut violent.

Sa lividité s'accrut encore, et ses lèvres tremblèrent.

--Monsieur!

Madame de Frémilly eut un geste effaré.

Mareuil poursuivit:

--Je ne sais pas dans quel but, monsieur, vous avez menti. Mais
j'affirme que vous avez menti!

--Comment le savez-vous?... Ce n'est pas M. de Brécourt, je suppose,
qui vous l'a dit?

--Oui, fit Mareuil, vous l'avez accusé parce que vous le croyiez mort et
que vous pensiez qu'il ne pourrait pas se défendre. Et vous avez commis
là, monsieur, une inqualifiable infamie. Mais, je suis son ami, et je
suis venu ici pour vous démasquer!

Régulus baissa la tête.

L'effroi entrait dans son âme, car il sentait planer au-dessus de lui
quelque chose de formidable et d'inattendu.

Il voulut cependant lutter encore:

--Je savais bien, murmura-t-il, qu'il était difficile de faire le
bien ... et qu'on était récompensé du dévouement par l'ingratitude et
l'injure.

En entendant ces paroles qui lui semblèrent, avec ce qu'il savait,
formidables d'impudence, Mareuil, malgré son calme, ne put retenir son
indignation et sa colère.

--Misérable imposteur! cria-t-il, quel bien êtes-vous venu faire ici, et
quel acte de dévouement accomplissez-vous? Vous êtes venu calomnier
votre ami!

--Adopter son fils.

--Ce n'est pas son fils!

--Mademoiselle de Frémilly, fit méchamment la bohème, avait donc eu un
autre amant?

--Mademoiselle de Frémilly, vous le savez bien, misérable, n'a pas eu
d'amant.... Et vous mettez le comble à votre infamie en parlant d'elle
en ces termes. Mais elle est au-dessus de vos outrages, et c'est à moi
que vous en rendrez raison.

--A vous?

--A moi.

La baronne de Frémilly, livide, s'était laissée tomber sur un fauteuil à
demi-morte.

Elle ne pouvait que lever les mains au ciel et gémir, ne sachant que
penser de cette abominable scène ... où elle voyait ainsi déchiqueter et
mettre en pièces l'honneur de sa petite-fille.

--Mon Dieu, bégaya-t-elle, vous m'avez fait vivre trop longtemps!

Elle ne savait que penser et que croire.

Elle ne pouvait se mêler à cette discussion dont elle ignorait l'origine
et le but, arrêter les injures sur les lèvres de ces hommes, qui, devant
elle, et pour elle, ou du moins pour sa petite-fille, se menaçaient du
regard, du geste et de tout leur être à la fois.

Ce Régulus avait donc menti, comme le disait M. Mareuil, et s'il avait
menti, quel but poursuivait-il, quel but intéressé, obscur, abominable,
sans doute?

De quel infernal complot avaient-ils été victimes, et Jacques et sa
petite-fille elle-même?

Quel misérable en avait été l'âme, avait tout dirigé, tout conduit?

Déjà on lui avait menti, et cet homme qu'elle avait sous les yeux le lui
avait dit lui-même,--on lui avait menti quand on lui avait dit que
Jacques de Brécourt avait une maîtresse, qu'il continuait de fréquenter
pendant qu'il faisait la cour à Laurence, un enfant qu'il abandonnait.

Si on lui avait menti encore en lui disant qu'il s'était accusé d'avoir
abusé de sa fiancée, qui devait-elle croire?

Laurence avait été souillée, Laurence était devenue mère.

Si Jacques était innocent, quel était le coupable?

Et comment M. Mareuil savait-il que Jacques était innocent?

Toutes ces pensées, en tumulte, comme des flots qui se précipitent, se
rencontrent, se brisent et hurlent, tourbillonnaient dans la pauvre tête
de la malheureuse femme, affaiblie et endolorie par des émotions de tous
genres.

Et elle implorait le ciel de lui venir en aide, d'apporter un peu de
lumière au milieu des noirceurs d'abîme où elle se débattait.

Dans le vestibule où attendaient Jacques et Noémie, on entendait des
éclats de voix, mais on ne distinguait rien.

Et Jacques se demandait:

--Que se passe-t-il? Qui est là?

Il lui semblait entendre une voix d'homme alterner avec celle de son ami
Mareuil.

Il y avait donc un homme dans le salon avec madame de Frémilly et
Laurence, car il croyait que Laurence était là aussi.

Et quel homme?

Qui avait le droit d'être là, d'élever la voix?

Le séducteur peut-être, car il y avait un séducteur, puisque Laurence,
Jacques le croyait maintenant, avait été mère.

A plusieurs reprises, tant il souffrait de ne rien savoir ... de
supposer ce qu'il supposait, il avait été sur le point de se lever,
d'aller à la porte, de la pousser et d'apparaître.

Mais il avait eu la force de se contenir.

Quant à Noémie, qui savait que Régulus était là, elle n'avait pas eu de
peine à reconnaître sa voix.

Et à l'accent de cette voix elle avait deviné la peur qui secouait le
misérable, et toute sa détresse.

Elle en était heureuse.

C'était le châtiment qui commençait ... le châtiment qu'elle achèverait,
elle, si on le laissait incomplet.

Après les dernières répliques échangées entre eux, Régulus et Mareuil
s'étaient avancés l'un vers l'autre, chair frémissante, le regard
fulgurant.

Le bohème, ne pouvant supposer que Jacques fût vivant, et croyant ainsi
que personne n'avait pu affirmer à Mareuil que M. de Brécourt ne lui
avait pas dit ce qu'il prétendait avoir entendu, le bohème, disons-nous,
reprit un peu d'assurance.

Il demanda, essayant de contenir la fureur qui bouillonnait en lui:

--Mais enfin, monsieur, sur quoi vous basez-vous pour me donner le
démenti que vous m'avez donné?... J'affirme de nouveau, moi, que M. de
Brécourt, qui était mon ami, m'a tenu le propos que vous niez ... et
s'il ne me l'avait pas tenu, comment aurais-je pu savoir que
mademoiselle de Frémilly avait été mère, moi qui n'avais pas quitté
Paris, et alors que ces dames se cachaient avec le soin que vous savez,
puisque c'est vous qui m'avez donné leur adresse? Il faut donc que
quelqu'un m'ait averti, et si ce n'est pas M. de Brécourt, qui donc
est-ce.

--Le coupable, répondit Mareuil.

--Quel coupable?

--L'auteur de l'attentat.

--Qui?

--Je ne sais pas, moi, quelque misérable comme vous.

--Moi, peut-être?

--Je n'en sais rien.

--Moi, qui serais venu séduire mademoiselle de Frémilly?

--Ou la violer pendant son sommeil, comme vous m'avez dit qu'elle
l'avait été par Jacques de Brécourt.

--Mais Jacques pouvait approcher d'elle, tandis que moi....

--Je ne vous accuse pas, monsieur, dit Mareuil, qui ne put retenir un
mouvement d'impatience. Mais le misérable, quel qu'il soit, sera bien
découvert un jour. Et alors, malheur, trois fois malheur à lui!

--Il n'a pas plus rien à craindre.

--Pourquoi donc?

--Puisqu'il est mort.

--Mort?

--M. de Brécourt n'est-il pas mort?

--Ah! vous persistez à l'accuser?

--Je ne l'accuse pas, puisqu'il s'est accusé lui-même.

--Vous persistez dans votre odieux mensonge?

--Ce n'est pas un mensonge.

--Ah! prenez garde....

--A quoi, monsieur?

--Il serait temps peut-être encore de faire amende honorable, de vous
repentir.

--Je n'ai à me repentir de rien. Je suis ici pour accomplir un devoir,
et malgré vous je l'accomplirai. Malgré vos menaces, malgré vos injures,
je ne partirai pas sans m'être acquitté de la mission de confiance et de
sacrifice dont j'ai été chargé par un ami que j'ai aimé comme un frère.
Je n'abandonnerai pas, lui mort, l'enfant dont il m'avait confié la
garde.

Et se tournant vers madame de Frémilly, atterrée et comme morte:

--Je suis toujours à vos ordres, madame.

C'en était trop.

Une telle audace, une telle hypocrisie firent sortir Mareuil des bornes
où il s'était contenu jusqu'alors.

Il murmura:

--Vous l'aurez voulu!

Puis, allant à la porte donnant sur le vestibule, il l'ouvrit d'un grand
geste.

--Viens, Jacques, dit-il.

Et Jacques entra.



XIII


La foudre tombant à ses pieds d'un ciel sans nuages eût moins étonné et
moins terrifié le misérable Régulus que l'apparition de cet homme, qu'il
croyait mort, et qui se présentait en justicier, prêt à lui faire
rentrer dans la gorge ses abominables mensonges.

Il eut un geste comme pour fuir, mais il resta cloué à sa place, par
l'épouvante autant que par la stupeur.

Madame de Frémilly s'était redressée.

M. de Brécourt vivant!

Mais Mareuil, emporté par l'élan furieux qui le secouait, ne leur laissa
pas le temps de revenir de leur saisissement.

Se tournant vers Jacques.

--Viens, lui dit-il, te défendre d'un crime dont cet homme t'accuse!
Viens lui dire toi-même qu'il a menti en prétendant que tu lui en avais
fait l'aveu, et vois s'il ose redire devant toi ce qu'il m'a dit à moi
et ce qu'il vient de dire à madame de Frémilly: que c'était toi qui
avais déshonoré sa petite-fille.

--Infamie! dit Jacques.

Et s'adressant à Régulus, inerte et comme mort:

--Dis la vérité, misérable, dis-la, et dis-moi le nom de celui qui a
commis l'acte infâme! Nomme-moi le coupable et je te pardonnerai!

Régulus ne répondait pas.

Plus blême encore et plus livide, il semblait littéralement anéanti.

Il n'eût pas été plus défait et plus hébété s'il avait vu la terre
s'ouvrir devant lui pour l'engloutir.

Jacques alla à lui, lui toucha l'épaule, et le secouant:

--Parle! cria-t-il, parle, si tu veux mériter encore ton pardon; car tu
penses bien que cet homme doit mourir, qu'il faut qu'il meure et que je
le tue!

Régulus se taisait toujours.

Jacques reprit, avec plus de violence:

--Le nom! Je veux savoir le nom!

Régulus put enfin bégayer:

--Je ne le connais pas.

--Tu le connais, puisque tu as appris le crime, et que lui seul a pu te
le dire!

Régulus secoua la tête négativement:

--Je ne le connais pas.

--Alors, pourquoi as-tu fait cela? Pourquoi as-tu eu l'idée de
m'accuser, moi? Pourquoi voulais-tu souiller ma mémoire d'un acte
odieux? Car c'est faux, n'est-ce pas? Tu reconnais que c'est faux? Tu
n'oserais pas soutenir devant moi que je t'ai fait cet aveu, que je t'ai
chargé de reconnaître un enfant qui serait le fruit de mon crime, à moi!
Voyons, parle, accuse encore, si tu en as l'audace, ou rétracte tes
mensonges; car, je te le jure, tu ne sortiras pas vivant d'ici, et je
t'immole à mes pieds comme une bête immonde et malfaisante que tu es!

Régulus resta muet.

Il n'osait pas lever les yeux. Il avait la tête basse et semblait en
proie à une telle terreur qu'il eût fait pitié à ceux qui n'auraient pas
su ce qu'il avait fait.

--Ah! tu te tais, reprit Jacques, mais ton silence même te condamne!
Donc, tout était faux. Tu m'as accusé faussement, me croyant mort. Tu
m'as accusé devant mon ami, devant Laurence, devant sa grand'mère.

--Laurence, dit la baronne, ne l'a pas cru.

Jacques eut un cri de joie.

--Elle ne l'a pas cru! Elle me connaît, elle! Elle sait que j'étais
incapable de lui manquer de respect. Mais elle ignore quel est le
misérable qui a abusé d'elle, qui l'a prise violemment pendant son
sommeil. Et elle souffre. Et elle souffrira tant que cet homme vivra,
tant qu'elle pensera que ses yeux pourront la regarder et la faire
rougir. Il faut donc qu'il meure, qu'il disparaisse, et tu vas me dire
qui il est!

Jacques s'était de nouveau emparé de Régulus, qu'il secouait comme on
secoue une loque sans consistance, car toute énergie, toute volonté
semblaient l'avoir abandonné.

Il était lâche, comme tous les criminels, et sa lâcheté se lisait sur
son visage blafard, dans ses yeux hagards, qui cherchaient à fuir le
regard de tous ceux qui étaient là, de ses juges.

--Parle, répéta Jacques, dis-moi son nom. A ce prix, je te pardonnerai.

Sous l'étreinte dont il l'écrasait, Régulus se redressa.

Une flamme mauvaise s'alluma en ses prunelles troubles.

--Non, fit-il d'un air de défi, je ne parlerai pas. Je ne dirai rien!

--Ah! tu ne parleras pas!

--Non, et non!

--Tu le connais, pourtant.

--Je ne dirai rien!

--Abject drôle! fit Jacques, c'est toi, alors, qui paieras pour lui.
C'est toi qui supporteras le châtiment de son crime!

--Vous me tuerez si vous voulez, je ne parlerai pas!

--C'est moi, alors, fit Noémie, ouvrant la porte, qui parlerai!

Régulus jeta un cri sourd:

--Noémie!

--Oui, Noémie, qui sort de terre, comme celui que tu croyais mort.
Noémie, que tu croyais bien ne plus revoir, qui était là, derrière la
porte, qui entendait tout, et qui vient parler, elle, puisque tu ne veux
rien dire!

A cette apparition inattendue, il y eut dans le salon un émoi.

Madame de Frémilly avait reconnu la femme qu'elle avait chassée, et
n'avait pu s'empêcher de dire:

--Cette femme!

Mareuil, Jacques ignoraient qui elle était. Il leur semblait seulement
l'avoir aperçue derrière eux, mais ils sentaient qu'elle était là pour
quelque chose et qu'elle allait remplir son rôle dans la scène
dramatique qui se jouait devant eux.

Et ils attendirent qu'elle s'expliquât.

Ils ne furent pas longs à comprendre.

Tout de suite, Noémie alla vers Jacques de Brécourt:

--Vous cherchez, dit-elle, le misérable qui a flétri, pendant son
sommeil, l'innocence de mademoiselle de Frémilly?

Elle montra Régulus, hébété et blafard, et dit:

--Vous l'avez devant vous.

--Lui!

--Lui. Il m'a tout avoué.

Régulus fit un geste, comme pour se jeter sur son ancienne maîtresse,
renfoncer dans sa gorge les accusations qui allaient en sortir et
achever de le perdre.

Mais celle-ci l'écarta dédaigneusement.

--Ah! tu ne m'empêcheras pas de parler! Tu ne m'empêcheras pas de tout
dire! Je t'avais prévenu que j'aurais mon heure, Régulus Boulard.
L'heure est venue, et c'est moi qui te tiens, maintenant. Je me venge
aussi, et je venge mon fils!

Oui, messieurs, oui, madame, ajouta-t-elle en s'adressant tour à tour à
Jacques, à Mareuil et à madame de Frémilly, ce coupable que vous
cherchiez, qui a mérité cent fois la mort, c'est lui! C'est lui, une
nuit, dans le château de Marconnay, où vous l'aviez accueilli, qui,
voyant au fond d'un couloir venir mademoiselle de Frémilly, en chemise,
endormie d'un sommeil somnambulique, s'est précipité sur elle, l'a
saisie, et qui, le lendemain, s'est vanté devant moi de son exploit!

--Assez! fit Jacques de Brécourt, que tordait une atroce souffrance.

Puis, allant à Régulus:

--Je vais te tuer!

Le misérable ne broncha pas.

Il ne niait plus. Il ne se défendait pas.

Il voyait tout perdu, toute sa fortune croulée.

Et il semblait jouir de son infamie et des souffrances qu'elle avait
causées et qu'elle causait encore autour de lui.

--Je vais te tuer! répéta Jacques, sur qui il produisait une impression
d'intraduisible dégoût. Oui, je vais te tuer, puisque c'est toi l'être
infâme!

Régulus dressa la tête.

Il semblait que plus l'horreur s'épaississait autour de lui, plus il
reprenait d'audace.

Il murmura:

--Je suis à vos ordres!

--Non, dit Mareuil, aux miens. C'est à moi que tu appartiens. C'est à
moi que tu as menti le premier!

Il se tourna vers Jacques:

--Si je le manque, tu l'achèveras.

Jacques voulut protester.

Mareuil n'entendit rien.

--Il est à moi, dit-il.

Et s'adressant à Régulus:

--En route, drôle!

--Monsieur!

--Marche, ou je vais te sortir par les oreilles!

Il le fit passer devant lui et le suivit.

Madame de Frémilly semblait avoir été le jouet d'un horrible cauchemar.

Elle n'avait plus la notion nette de ce qui se passait.

Quand Mareuil et Régulus furent partis, Noémie tomba à ses pieds et aux
pieds de Jacques.

--Vous ne me pardonnerez jamais, dit-elle, car vous ne savez pas encore
qui je suis. C'est moi, misérable femme, qui suis la cause de tous vos
malheurs. C'est moi, qui me suis présentée chez madame de Frémilly,
envoyée par cet homme, pour lui dire que j'étais votre maîtresse, que
vous m'aviez abandonnée sans ressources, avec un enfant, et qui ai
montré à madame de Frémilly, comme preuve de ce que j'avançais, une
photographie.

--Une photographie?

--Faite par cet homme, avec une photographie de vous qu'il avait volée
et qui lui a servi pour fabriquer une image où vous êtes représenté avec
moi, donnant la main à un petit enfant, à mon fils.

--Et j'ai cru cela! dit madame de Frémilly.

--Et c'est pour cela, fit Jacques, que vous m'avez chassé!

--Je voulais le bonheur de ma petite-fille.

--Et vous avez fait son malheur et le mien!

--Je ne m'en repentirai jamais assez. Mais qui aurait pu croire que de
pareilles monstruosités fussent possibles?

--Oui, fit Jacques, se tournant vers Noémie, mais sans colère et presque
doucement, pourquoi avez-vous fait cela?

--Ce n'est pas moi, c'est cet homme. Il était mon amant. J'étais
terrorisée par lui. J'avais peur pour mon fils, qu'il martyrisait, et je
n'ai pas osé lui désobéir.

--Et lui, pourquoi me voulait-il du mal?

--Il vous haïssait.

Il y eut un silence.

Jacques et madame de Frémilly étaient terrifiés par la profondeur de
cette infamie, qui leur donnait le vertige.

Noémie avait dans la gorge des sanglots qu'elle contenait.

--Je suis une misérable, dit-elle, une infâme, et vous me maudissez!

--Je vous plains, dit Jacques.

--Vous ne me pardonnerez jamais.

--Peut-être, murmura-t-il.

Il regardait autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un.

Madame de Frémilly comprit la signification de ce regard inquiet.

--C'est Laurence, dit-elle, que vous voulez voir? Je vais la chercher.

Et elle sortit.

Noémie frappa de son front le tapis.

--Pardon, bégayait-elle, pardon!

Jacques ne l'écoutait pas.

Il pensait à Laurence qu'il allait voir, qui allait entrer, à Laurence
qui n'avait pas cru à l'infâme accusation, qui avait pleuré sa mort et
qui n'avait pas cessé de l'aimer!

Et il restait, les yeux fixés sur la porte par laquelle elle allait
entrer, comme en extase.

A ce moment, Noémie lui prit la main pour l'embrasser.

Alors seulement il la regarda, et, ému de compassion:

--Relevez-vous, pauvre femme, dit-il.

--Vous m'avez pardonné? fit Noémie avec une exclamation de joie.

--Je ne vous en veux plus, dit Jacques, tout à sa vision.

Et il tressaillit longuement, car il venait de voir la porte tourner sur
ses gonds.



XIV


Quand la baronne de Frémilly vint dire à sa petite-fille, depuis
longtemps enfermée en sa chambre, et qui n'avait rien entendu des allées
et venues qui s'étaient produites en bas, que Jacques de Brécourt était
vivant et qu'il était là, elle resta tellement saisie qu'elle faillit
s'évanouir.

Elle répéta à plusieurs reprises, comme si elle ne comprenait pas le
sens des mots qu'elle prononçait:

--Jacques vivant! Jacques!

--Il t'attend, dit la grand'mère. Il veut te voir.

--Me voir! répéta Laurence.

Et un grand frisson la traversa.

Puis tout de suite:

--Jamais! jamais, je ne reparaîtrai maintenant devant lui!

Elle répéta encore, comme inconsciente:

--Jacques vivant!

--Il sait tout, dit la baronne. Il sait qu'il n'a rien à te reprocher,
que tu as été victime, ma pauvre enfant, d'un véritable crime.

Et moi aussi, fit la grand'mère, avec de profonds soupirs, je sais tout
maintenant, et j'ai à te demander pardon de mes soupçons injurieux, de
ma dureté, de ma cruauté même.

Et se jetant dans ses bras:

--Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant! Comme tu as été malheureuse! Mais
tout peut se réparer encore. Viens!

Elle cherchait à entraîner la jeune fille.

Mais celle-ci résista.

--Non, grand'mère. Je préfère ne pas le voir.

--Pourquoi?

--Je souffrirais trop.

--Tu l'aimes toujours!

--Hélas! Je l'aime, et je suis indigne de lui. Je suis mère, et jamais
il n'oubliera....

--Si, peut-être, quand l'autre sera mort.

Laurence sursauta.

--Le criminel?

Et aussitôt:

--On le connaît donc?

Madame de Frémilly inclina la tête sans répondre.

--On le connaît?

--Il était ici tout à l'heure.

--Dans la maison? Et vous l'avez, grand'mère, laissé partir?

--Il est parti avec M. Mareuil. Ils vont se battre.

--Se battre! Et Jacques sait?...

--Jacques sait tout. Il était là.

--Grand Dieu! Et ce misérable, je le connais, grand'mère?

--Tu l'as vu.

--Je l'ai vu. Et c'est pendant mon sommeil?...

--C'est pendant ton sommeil, une nuit, là-bas, à Marconnay.

Laurence tressaillit violemment.

--Je sais, grand'mère, je sais. J'en ai eu le soupçon. C'est ce
misérable qui est venu avec l'enfant!

--Oui, c'est lui, un ami de Jacques.

--Et ce n'était pas vrai?

--C'était un odieux mensonge.

--Et la photographie?

--Mensonge, imposture, comme tout le reste!

--Ah! s'écria Laurence, je n'ai jamais douté de lui, moi!

--C'est vrai. Que n'ai-je, ma pauvre enfant, partagé ta confiance! Bien
des douleurs nous eussent été épargnées. Mais c'est moi, vois-tu, c'est
moi, avec ma défiance des hommes, ma promptitude à croire le mal quand
il s'agit d'eux, qui ai fait ton malheur. Mais Jacques t'attend. Il est
malheureux. Il souffre. Tu ne veux donc pas le voir, lui dire un mot
d'espoir?

--Que pouvons-nous espérer maintenant tous les deux?

--L'oubli peut-être. Viens!

Laurence se laissa entraîner.

Quand elle vit Jacques, car c'est lui seul qu'elle vit tout d'abord,
elle ne fit pas attention à Noémie, quand elle vit Jacques, ses bras
instinctivement se tendirent vers lui.

Et le jeune homme s'y précipita.

--Laurence!

--Jacques! vivant!

--Oui, vivant, miraculeusement sauvé, pour t'aimer!

--Pour m'aimer?

--Pour t'aimer à jamais!

Laurence secoua la tête douloureusement.

--Pouvons-nous, dit-elle, nous aimer encore? Un enfant nous sépare!

--Cet enfant, dit Noémie, je l'emporterai. Je l'élèverai avec le mien.
Vous ne le verrez plus.

Laurence semblait ne pas avoir entendu.

--Un enfant, répéta-t-elle, puis le souvenir d'un homme odieux.

--Cet homme, dit Jacques, ne sera plus demain. S'il échappe aux coups de
mon ami, c'est moi qui le tuerai, car je ne veux pas qu'il vive!

--Tu vois, fit Laurence, s'il vivait, tu ne pourrais pas m'aimer. Tu
penserais toujours....

--Lui mort, l'oubli viendra.

--Et si tu te faisais illusion?

--Comment?

--Si tu n'oubliais pas? Si un jour je devenais pour toi, avec le
souvenir de l'outrage subi, un objet d'horreur!

--Un objet d'horreur, toi!

--Qui sait?

--Jamais, fit ardemment Jacques. Jamais je n'ai cessé de t'aimer. Jamais
je ne cesserai de t'adorer. Tu peux croire en moi, Laurence, en mon
affection sans bornes.

La jeune fille ne répondait pas.

Elle restait soucieuse.

Une ombre voilait la lumière de ses beaux yeux.

--Je voulais, dit-elle, je l'avais dit à grand'mère, me retirer dans un
couvent. Je vais y passer un an.

--Sans me voir?

--Sans voir personne, à prier et à me purifier d'une involontaire
souillure, et au bout de cette année, Jacques, si vos sentiments n'ont
pas changé, si l'oubli est venu pour vous et a apporté en votre coeur
une paix que ne pourra plus troubler le passé, eh bien! je serai à vous,
je serai à vous avec bonheur et pour toujours. Si, ce délai écoulé, je
ne vous revois pas, c'est que tout sera fini et je rentrerai dans mon
cloître pour n'en plus sortir. Telle est ma volonté. Et si vous m'aimez
véritablement, vous n'essayerez pas de la combattre. Je partirai demain.

Laurence tendit la main à son fiancé.

Et celui-ci la saisit avec emportement pour la couvrir de baiser
éperdus.

--Séparés encore!

Il suppliait.

Et c'est à peine s'il put prononcer ces paroles:

--Dans un an donc.

--Puis, surmontant son chagrin, il ajouta d'une voix plus raffermie:

--Dans un an vous me retrouverez tel que je suis, Laurence, vous aimant
toujours.

La jeune fille allait se retirer.

Mais Noémie se jeta à genoux devant elle.

--Et moi, mademoiselle, partirez-vous sans m'avoir pardonné?

Laurence la regarda, la reconnut.

Un sourire effleura ses lèvres.

--Il n'est pas de faute, prononça-t-elle, qu'un repentir sincère
n'efface.

Et elle passa.

       *       *       *       *       *

Six mois à peine s'étaient écoulés depuis cette scène émouvante.

Régulus Boulard était mort, tué par Mareuil dans un duel à vingt-cinq
pas.

Et son fils, l'enfant de son crime, venu avant terme et à peine viable,
l'avait suivi, quelques jours après, dans la tombe.

Il ne restait plus, de l'odieux passé, qu'un souvenir de cauchemar dont
on s'est enfin réveillé.

Jacques, plus épris encore depuis qu'il avait revu Laurence, ne restait
pas un jour sans venir rendre visite à la baronne de Frémilly, qui était
venue se fixer à Paris dans l'appartement où étaient nés, où s'étaient
épanouis son amour et celui de Laurence, où ils avaient connu, tous les
deux, des joies inoubliables, et, tous les jours, il demandait si
Laurence n'allait pas revenir.

--Un an, disait-il, c'est bien long!

Et la grand'mère, devenue la meilleure amie du jeune homme, qu'elle
avait si mal jugé, et son plus fidèle confident, souriait
malicieusement.

Il était évident qu'elle savait quelque chose, mais elle ne voulait pas
laisser échapper son secret.

Dans son impatience, Jacques laissait parfois éclater des paroles de
colère.

--Elle ne m'aime pas! s'écriait-il. Si elle m'aimait, elle reviendrait.
Rien ne l'oblige à demeurer là-bas. Elle n'a pas fait de voeux. Et elle
sait bien que je ne pense plus qu'à elle, qu'à elle seule, et que je
l'aime comme je ne l'avais jamais aimée encore. Ne le lui avez-vous pas
dit, grand'mère?

--Je le lui ai répété cent fois.

--Et qu'a-t-elle répondu? Elle ne vous croit pas, peut-être? Elle croit
que nous mentons tous les deux?

--Elle ne m'a rien dit.

--Et elle prétend m'aimer!

--Je suis certaine qu'elle vous aime, Jacques.

--Et il faut attendre. Mais moi je ne puis plus attendre. Je languis et
je me meurs. Si elle tarde encore, je ne serai plus. Si je pouvais la
voir, seulement! Mais où est-elle? Je ne le sais même pas. Elle n'a pas
voulu me le dire.

Tel était le thème habituel des conversations de Jacques de Brécourt
avec madame de Frémilly.

Mais, un jour, après une courte absence de la baronne, qui avait sans
doute été voir sa petite-fille, comme Jacques faisait entendre des
plaintes plus amères encore, madame de Frémilly, qui souriait plus
malignement, alla, sans mot, ouvrir une porte, et Laurence parut.

Oh! l'explosion de tendresse et de joie!

--Tu vois que te t'aime, ingrat, fit la jeune fille, puisque me voici,
et que moi-même je n'ai pas pu attendre le délai que je m'étais fixé; et
toi, m'aimeras-tu?

--Jusqu'à la mort! affirma Jacques.

Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Quinze jours après ils étaient mariés et heureux.

Noémie et son fils, recueillis par la baronne, sont allés vivre au
château de Marconnay.

FIN



TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

L'IMPOSTURE

DEUXIEME PARTIE

LE MAUDIT

TROISIÈME PARTIE

LE REVENANT

       *       *       *       *       *

EMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S. ET M.)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le lys noir" ***

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