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Title: La Comédie de la mort
Author: Gautier, Théophile, 1811-1872
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Comédie de la mort" ***

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que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.



LA
COMÉDIE
DE LA MORT,

PAR
THÉOPHILE GAUTIER.


1838.


       *       *       *       *       *



PORTAIL.


Ne trouve pas étrange, homme du monde, artiste,
Qui que tu sois, de voir par un portail si triste
S'ouvrir fatalement ce volume nouveau.

Hélas! tout monument qui dresse au ciel son faîte,
Enfonce autant les pieds qu'il élève la tête.
Avant de s'élancer tout clocher est caveau,

En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes;
En haut, l'or du soleil, la neige des colombes,
Des cloches et des chants sur chaque soliveau;

En haut, les minarets et les rosaces frêles,
Où les petits oiseaux s'enchevêtrent les ailes,
Les anges accoudés portant des écussons;

L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre
Comme un lis séraphique au jardin de lumière;
En bas, l'arc surbaissé, les lourds piliers saxons;

Les chevaliers couchés de leur long, les mains jointes,
Le regard sur la voûte et les deux pieds en pointes;
L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons.

Mon oeuvre est ainsi faite, et sa première assise
N'est qu'une dalle étroite et d'une teinte grise
Avec des mots sculptés que la mousse remplit.

Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pierre,
Les pieds des pèlerins n'effacent pas entière
Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit.

Pâles ombres des morts, j'ai pour vos promenades,
Filé patiemment la pierre en colonnades;
Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit!

Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle,
Un ange qui vous fait un rideau de son aile,
Un oreiller de marbre et des robes de plomb.

Dans le jaspe menteur de vos tombes royales,
On voit s'entre-baiser les soeurs théologales
Avec leur auréole et leur vêtement long.

De beaux enfants tout nus, baissant leur torche éteinte,
poussent autour de vous leur éternelle plainte;
Un lévrier sculpté vous lèche le talon.

L'arabesque fantasque, après les colonnettes,
Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes
Comme après l'espalier fait une vigne en fleur.

Aux reflets des vitraux la tombe réjouie,
Sous cette floraison toujours épanouie,
D'un air doux et charmant sourit à la douleur.

La mort fait la coquette et prend un ton de reine,
Et son front seulement sous ses cheveux d'ébène,
Comme un charme de plus garde un peu de pâleur.

Les émaux les plus vifs scintillent sur les armes,
L'albâtre s'attendrit et fond en blanches larmes;
Le bronze semble avoir perdu sa dureté.

Dans leur lit les époux sont arrangés par couples,
Leurs têtes font ployer les coussins doux et souples,
Et leur beauté fleurit dans le marbre sculpté.

Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes,
Trèfles et pendentifs et groupes de colonnes
Où rit la fantaisie en toute liberté.

Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade,
C'est un trône, un autel, un buffet, une estrade;
C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit.

Mais pourtant si poussé de quelque vain caprice,
Dans la nef, vers minuit, par la lune propice,
Vous alliez soulever le couvercle du doigt,

Toujours vous trouveriez, sous cette architecture,
Au milieu de la fange et de la pourriture
Dans le suaire usé le cadavre tout droit,

Hideusement verdi, sans rayon de lumière,
Sans flamme intérieure illuminant la bière
Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux.

Entre ses maigres bras, comme une tendre épouse,
La mort les tient serrés sur sa couche jalouse
Et ne lâcherait pas un seul de leurs lambeaux.

A peine, au dernier jour, lèveront-t-ils la tête
Quand les cieux trembleront au cri de la trompette
Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux.

Après le jugement, l'ange en faisant sa ronde
Retrouvera leurs os sur les débris du monde;
Car aucun de ceux-là ne doit ressusciter.

Le Christ lui-même irait comme il fit au Lazare
Leur dire: Levez-vous! que le sépulcre avare
Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter.

Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures,
Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures
Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter.

Chacun est le cercueil d'une illusion morte;
J'enterre là les corps que la houle m'apporte
Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer;

Beaux rêves avortés, ambitions déçues,
Souterraines ardeurs, passions sans issues,
Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer.

L'océan tous les jours me dévore un navire,
Un récif, près du bord, de sa pointe déchire
Leurs flancs doublés de cuivre et leur quille de fer.

Combien j'en ai lancé plein d'ivresse et de joie
Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie.
Que jamais dans le port mes yeux ne reverront!

Quels passagers charmants, têtes fraîches et rondes,
Désirs aux seins gonflés, espoirs, chimères blondes;
Que d'enfants de mon coeur entassés sur le pont!

Le flot a tout couvert de son linceul verdâtre,
Et les rougeurs de rose, et les pâleurs d'albâtre,
Et l'étoile et la fleur éclose à chaque front.

Le flux jette à la côte entre le corps du phoque,
Et les débris de mâts que la vague entre-choque,
Mes rêves naufragés tout gonflés et tout verts;

Pour ces chercheurs d'un monde étrange et magnifique,
Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amérique,
En funèbres caveaux creusez-vous, ô mes vers!

Puis montez hardiment comme les cathédrales,
Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales,
Enfoncez vos pignons au coeur des cieux ouverts.

Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie,
Sonnets, ô blancs ramiers du ciel de poésie,
Posez votre pied rose au toit de mon clocher.

Messagères d'avril, petites hirondelles,
Ne fouettez pas ainsi les vitres à coups d'ailes,
J'ai dans mes bas-reliefs des trous où vous nicher;

Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe,
L'empereur tout exprès laissera choir son globe,
Le lotus ouvrira son coeur pour vous cacher.

J'ai brodé mes réseaux des dessins les plus riches,
Évidé mes piliers, mis des saints dans mes niches,
Posé mon buffet d'orgue et peint ma voûte en bleu.

J'ai prié saint Éloi de me faire un calice;
Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice,
M'a donné le cinname et le charbon de feu.

Le peuple est à genoux, le chapelain s'affuble
Du brocart radieux de la lourde chasuble;
L'église est toute prête; y viendrez-vous, mon Dieu?



LA COMÉDIE DE LA MORT.



LA VIE DANS LA MORT.



I.


C'était le jour des morts: Une froide bruine
Au bord du ciel rayé, comme une trame fine,
        Tendait ses filets gris;
Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillées
Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées
        Des ormes rabougris;

Et chacun s'en allait dans le grand cimetière,
Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre
        Qui recouvre les siens,
Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles,
Remplacer en pleurant les pâles immortelles
        Et les bouquets anciens.

Moi, qui ne connais pas cette douleur amère,
D'avoir couché là-bas ou mon père ou ma mère
        Sous les gazons flétris,
Je marchais au hasard, examinant les marbres,
Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres,
        Les dômes de Paris;

Et, comme je voyais bien des croix sans couronne,
Bien des fosses dont l'herbe était haute, où personne
        Pour prier ne venait,
Une pitié me prit, une pitié profonde
De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde
        Nul ne se souvenait.

Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées,
Cependant, et des noms de veuves désolées,
        D'époux désespérés,
Sans qu'un gramen voilât leurs majuscules noires
Étalaient hardiment leurs mensonges notoires
        A tous les yeux livrés.

Ce spectacle me fit sourdre au coeur une idée
Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'âme obsédée.
        Si c'était vrai, les morts
Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur bière
Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre
        D'incroyables efforts!

Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile
Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille
        Dormir l'éternité,
Dans un oubli profond de toute chose humaine,
Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine
        D'être ou d'avoir été.

Peut-être n'a-t-on pas sommeil! Et quand la pluie
Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie
        Dans sa fosse tout seul.
Oh! que l'on doit rêver tristement dans ce gîte
Où pas un mouvement, pas une onde n'agite
        Les plis droits du linceul!

Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue,
La cendre de nos coeurs vibre encore et remue
        Par-delà le tombeau,
Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre,
D'une vie autrefois enlacée à la nôtre,
        Traîne quelque lambeau.

Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes,
Quelque chose de cher et d'intime; des âmes
        Pour y verser la leur;
S'ils étaient éveillés au fond de cette tombe,
Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe,
        Quelle affreuse douleur!

Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque
Qu'au dos de l'océan le sillon d'une barque;
        Que l'on est mort pour tous;
Voir que vos mieux aimés si vite vous oublient,
Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient
        Seul se plaigne sur vous.

Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde,
Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde
        Et jette un reflet bleu
Autour du cimetière, entre les tombes blanches,
Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches,
        Se promener un peu!

S'en revenir chez soi, dans la maison, théâtre
De sa première vie, et frileux, près de l'âtre,
        S'asseoir dans son fauteuil,
Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre
Jusqu'au moment où l'aube illuminant la vitre,
        Vous renvoie au cercueil.

Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire,
N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire,
        N'entendant aucun bruit,
Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine
Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine,
        Ne voyant que la nuit.

Puis, s'ils étaient jaloux, les morts, tout ce que Dante
A placé de tourments dans sa spirale ardente
        Près des leurs seraient doux.
Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie,
Ce qu'on souffre de maux à cette frénésie,
        Un cadavre jaloux!

Impuissance et fureur! Être là, dans sa fosse,
Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse
        Aux beaux serments jurés,
En se raillant de vous, dans d'autres bras répète
Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tête
        Avec des mots sacrés.

Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre,
Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre,
        Et lorsque, de retour,
Rieuse, elle défait au miroir sa toilette,
Dans le cristal profond réfléchir son squelette
        Et sa poitrine à jour,

Riant affreusement, d'un rire sans gencive,
Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,
        Et, tenaillant sa main,
Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse,
Faire râler ces mots d'une voix caverneuse
        Qui n'a plus rien d'humain:

«Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre.
Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,
        Moi je me ressouviens.
Vous avez dit à l'heure où la mort me vint prendre,
Que vous me suivriez bientôt; lassé d'attendre,
        Pour vous chercher je viens!»

Dans un repli de moi, cette pensée étrange
Est là comme un cancer qui m'use et qui me mange;
        Mon oeil en devient creux;
Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent,
De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent,
        Car ce serait affreux!

La mort ne serait plus le remède suprême;
L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-même
        N'aurait pas de recours,
Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre,
Par l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre
        L'orage de nos jours.



II.


Dans le fond de mon âme, agitant ma pensée,
Je restais là rêveur et la tête baissée
        Debout contre un tombeau.
C'était un marbre neuf, et sur la blanche épaule
D'un génie éploré, les longs cheveux d'un saule
        Tombaient comme un manteau.

La bise feuille à feuille emportait la couronne
Dont les débris jonchaient le fût de la colonne;
        On aurait dit les pleurs
Que sur la jeune fille, au printemps moissonnée,
Pauvre fleur du matin, avant midi fanée,
        Versaient les autres fleurs.

La lune entre les ifs faisait luire sa corne;
De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne
        Et passaient par devant;
Les feux follets valsaient autour du cimetière,
Et le saule pleureur secouait sa crinière
        Éparpillée au vent.

On entendait des bruits venus de l'autre monde,
Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde,
        Des voix qui demandaient
Quand donc à leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves,
Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves
        Aussi longtemps tardaient?

Tout à coup... j'ose à peine en croire mon oreille,
Sous le marbre entr'ouvert, ô terreur! ô merveille!
        J'entendis qu'on parlait.
C'était un dialogue, et, du fond de la fosse,
A la première voix, une voix aigre et fausse
        Par instant se mêlait.

Le froid me prit. Mes dents d'épouvante claquèrent;
Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquèrent.
        Je compris que le ver
Consommait son hymen avec la trépassée,
Eveillée en sursaut dans sa couche glacée,
        Par cette nuit d'hiver.


LA TRÉPASSÉE.

Est-ce une illusion? Cette nuit tant rêvée,
La nuit du mariage elle est donc arrivée?
        C'est le lit nuptial.
Voici l'heure où l'époux, jeune et parfumé, cueille
La beauté de l'épouse, et sur son front effeuille
        L'oranger virginal.


LE VER.

Cette nuit sera longue, ô blanche trépassée,
Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancée;
  Ton lit c'est le tombeau.
Voici l'heure où le chien contre la lune aboie,
Où le pâle vampire erre et cherche sa proie,
  Où descend le corbeau.


LA TRÉPASSÉE.

Mon bien-aimé, viens donc! l'heure est déjà passée
Oh! tiens-moi sur ton coeur, entre tes bras pressée.
        J'ai bien peur, j'ai bien froid.
Réchauffe à tes baisers ma bouche qui se glace.
Oh! viens, je tâcherai de te faire une place
        Car le lit est étroit!


LE VER.

Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure
Est prise exactement; cette couche est trop dure,
        L'époux ne viendra pas.
Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fête.
Allons, sur ton chevet repose en paix ta tête
        Et recroise tes bras.


LA TRÉPASSÉE.

Quel est donc ce baiser humide et sans haleine,
Cette bouche sans lèvres est-ce une bouche humaine,
        Est-ce un baiser vivant?
O prodige! A ma droite, à ma gauche, personne.
Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne
        Comme un tremble au grand vent.


LE VER.

Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre;
Je viens pour accomplir le solennel mystère.
        J'entre en possession;
Me voilà ton époux, je te serai fidèle.
Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile
        Chante notre union.


LA TRÉPASSÉE.

Oh! si quelqu'un passait auprès du cimetière!
J'ai beau heurter du front les planches de ma bière,
        Le couvercle est trop lourd!
Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre.
Quel silence profond! la route est solitaire;
        L'écho lui-même est sourd.


LE VER.

A moi tes bras d'ivoire, à moi ta gorge blanche,
A moi tes flancs polis avec ta belle hanche
        A l'ondoyant contour;
A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,
Et ce premier baiser que ta pudeur farouche
        Refusait à l'amour.


LA TRÉPASSÉE.

C'en est fait! c'en est fait! Il est là! sa morsure
M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure;
        Il me ronge le coeur.
Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle!
Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,
        O ma mère, ô ma soeur?


LE VER.

Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée,
Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée,
        L'oranger est tout frais.
La tenture funèbre à peine repliée,
Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée,
        Oubliée à jamais.


LA TRÉPASSÉE.

L'herbe pousse plus vite au coeur que sur la fosse;
Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse,
        Disent qu'un mort est là.
Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'âme!
Oubli! seconde mort, néant que je réclame,
        Arrivez, me voilà!


LE VER.

Console-toi.--La mort donne la vie.--Eclose
A l'ombre d'une croix l'églantine est plus rose
        Et le gazon plus vert.
La racine des fleurs plongera sous tes côtes;
A la place où tu dors les herbes seront hautes;
        Aux mains de Dieu tout sert!


Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire;
Un pâle éclair parti non du ciel mais de terre
        Me fit dans leurs tombeaux
Voir tous les trépassés cadavres ou squelettes,
Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,
        S'en allant par lambeaux;

Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière,
Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre
        Gémir que l'ouragan,
Et dévorés d'ennui dans leur froide demeure,
De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure
        A l'éternel cadran.

Puis tout devint obscur, et je repris ma route,
Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute,
        L'esprit et le corps las;
Et me suivant partout, mille cloches fêlées,
Comme des voix de mort me jetaient par volées
        Les râlements du glas.



III.


Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensées
Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées
        Et me rasaient le front.
Comme on voit sur le soir autour des cathédrales,
Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales
        Et voltiger en rond.

Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière,
Tout prenait une forme horrible et singulière,
        Un aspect effrayant.
Mon lit était la bière et ma lampe le cierge,
Mon manteau déployé le drap noir qu'on asperge
        Sous la porte en priant.

Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire
Cloué les bras en croix sur son étoffe noire,
        Redoublait de pâleur;
Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,
Les muscles en relief de sa face jaunie
        Se tordaient de douleur.

Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes
Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes,
        Et, d'un air curieux,
Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre,
Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,
        Ouvraient tout grands leurs yeux.

Une tête de mort sur nature moulée
Se détachait en blanc, grimaçante et pelée,
        Sous un rayon blafard.
Je la vis s'avancer au bord de la console;
Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole
        Et ses yeux leur regard.

De ses orbites noirs où manquaient les prunelles,
Jaillirent tout à coup de fauves étincelles
        Comme d'un oeil vivant.
Une haleine passa par ses dents déchaussées...
Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées;
        Ce n'était pas le vent.

Faible comme ces voix que l'on entend en rêve,
Triste comme un soupir des vagues sur la grève
        J'entendis une voix.
Or, comme ce jour-là j'avais vu tant de choses,
Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes,
        J'eus moins peur cette fois.


RAPHAEL.

Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître!
O frère, dis-le-moi, peux-tu me reconnaître
        Dans ce crâne hideux?
Car je n'ai rien parmi ces plâtres et ces masques,
Tous ces crânes luisants, polis comme des casques,
        Qui me distingue d'eux.

Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme,
Le roi de la beauté, la lumière de Rome,
        Le Raphaël d'Urbin!
L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries,
Mollement accoudé, suivre ses rêveries,
        La tête dans sa main.

O ma Fornarina! ma blanche bien aimée,
Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée
        Pour la remettre au ciel;
Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange,
Cette tête qui fait une grimace étrange:
        Eh bien, c'est Raphaël!

Si ton ombre endormie au fond de la chapelle
S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle,
        Oh! je te ferais peur!
Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe.
Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe
        Le rêve de ton coeur.

Analyseurs damnés, abominable race,
Hyènes qui suivez le cortége à la trace
        Pour déterrer le corps;
Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières,
Pour mesurer nos os et peser nos poussières;
        Laissez dormir les morts!

Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire?
Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents déchire
        Nos lambeaux palpitants.
Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie,
Et si quand leur dépouille à la tombe est ravie
        Les aïeux sont contents?

Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes
Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes,
        Vous êtes bien hardis.
Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême,
Un trépassé se lève et vous dise: Anathème!
        Comme je vous le dis.

Vous imaginez donc, dans cette pourriture,
Surprendre les secrets de la mère nature
        Et le travail de Dieu?
Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme.
Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme;
        Vous éteignez le feu!

O mes Enfants-Jésus! O mes brunes madones!
O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes,
        Saintes du paradis!
Les savants font rouler mon crâne sur la terre,
Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,
        Sans frapper ces maudits!

Il est donc vrai! Le ciel a perdu sa puissance.
Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu, la science,
        Pour foi, la liberté.
Adieu les doux parfums de la rose mystique;
Adieu l'amour; adieu la poésie antique;
        Adieu sainte beauté!

Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite,
Tourner entre leurs mains et retourner ma tête,
        Mon secret est à moi.
Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses,
Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses,
        L'amour avec la foi!

Dites qui d'entre vous, fils de ce siècle infâme,
Peut rendre saintement la beauté de la femme;
        Aucun, hélas! aucun.
Pour vos petits boudoirs, il faut des priapées;
Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées,
        O mes saintes! Pas un.

L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie,
Comme un pâle vieillard le siècle à l'agonie
        Se lamente et se tord.
L'ange du jugement embouche la trompette
Et la voix va crier: Que justice soit faite,
        Le genre humain est mort!


Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale,
Tout endormie encor, sur le vitrage pâle
        Jetait un froid rayon,
Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye,
Que sous l'arceau gothique une lueur effraye,
        L'étrange vision!



LA MORT DANS LA VIE.



IV.


La mort est multiforme, elle change de masque
Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque;
        Elle sait se farder,
Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,
Qui vous montre les dents et vous fait la grimace
        Horrible à regarder.

Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière,
Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre
        A l'ombre des arceaux;
Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée,
Et la porte sur tous n'est pas encor murée
        Dans la nuit des caveaux.

Il est des trépassés de diverse nature,
Aux uns la puanteur avec la pourriture,
        Le palpable néant,
L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire,
Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire
        Comme un monstre béant.

Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante
Passer et repasser dans la cité vivante
        Sous leur linceul de chair,
L'invisible néant, la mort intérieure
Que personne ne sait, que personne ne pleure,
        Même votre plus cher.

Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres
Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,
        De marbre ou de gazon;
Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie
Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,
        Qu'on soit en pleurs ou non,

On dit: Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile
Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile
        Dans le trou de leurs yeux;
Leurs cheveux ont percé les planches de la bière,
A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière
        Sur les os des aïeux.

Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent;
C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent.
        Enfumés et poudreux,
Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques,
Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques;
        Tout est fini pour eux.

L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière,
Est seul à les pleurer de ses larmes de pierre.
        Comme le ver leur corps,
L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde;
Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde.
        Ils sont morts! et bien morts!

Et peut-être une larme à votre âme échappée
Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,
        Filtre insensiblement.
Qui les va réjouir dans leur triste demeure;
Et leur coeur desséché, comprenant qu'on les pleure,
        Retrouve un battement.

Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme:
Paix et repos sur toi! L'on refuse à la lame
        Ce qu'on donne au fourreau;
L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,
L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie
        Et lui dresse un tombeau.

Et cependant il est d'horribles agonies
Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies
        Que l'on n'aperçoit pas.
Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme
Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme
        Echevelée au bas.

Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses;
Des cadavres hideux dans des figures roses
        Dorment ensevelis.
On retrouve toujours les larmes sous le rire,
Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire
        Une Nécropolis.

Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes,
Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes
        Ne sont pas si peuplés,
On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes,
Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes
        Aux ruines mêlés.

L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes,
Et de leurs trépassés font comme aux catacombes
        Un grand entassement;
Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres,
Et que l'aveugle Mort de diverses poussières
        Remplit confusément.

D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres
Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres
        Ou des Égyptiens;
Tout autour de leur coeur sont debout les momies,
Et l'on y reconnaît les figures blêmies
        De leurs amours anciens.

Dans un pur souvenir chastement embaumée
Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée;
        Triste et charmant trésor!
La mort habite en eux au milieu de la vie;
Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie
        Qui leur sourit encor.

Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette?
Quel foyer réunit la famille complète
        En cercle chaque soir?
Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être,
Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître
        Avec un manteau noir?

Cette petite fleur, qui, toute réjouie,
Fait baiser au soleil sa bouche épanouie,
        Est fille de la mort.
En plongeant sous le sol, peut-être sa racine,
Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine
        Qui vous charme si fort.

O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve
Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve
        A servi comme à vous;
Avant vos doux soupirs elle a redit son râle,
Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale
        A vos parfums d'époux!

Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe?
Ah! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe,
        Ses pieds au daim léger;
Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,
On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire
        Prête à vous héberger.

Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères
Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,
        De leur rêver un sort;
Filez-leur un suaire avec le lin des langes.
Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,
        Sont condamnés à mort!



V.


A travers les soupirs les plaintes et le râle
Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale
        De ses détours maudits.
Notre guide n'est pas Virgile le poëte,
La Béatrix vers nous ne penche pas la tête
        Du fond du paradis.

Pour guide nous avons une vierge au teint pâle
Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle
        Des lèvres du soleil.
Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre,
Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre
        Au lieu d'être vermeil.

Un souffle fait plier sa taille délicate,
Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate,
        Pendent languissamment;
Sa main laisse échapper une fleur qui se fane,
Et, ployée à son dos, son aile diaphane
        Reste sans mouvement.

Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre,
Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière
        Luisent ses deux grands yeux,
Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire,
Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire
        A flots silencieux.

Des feuilles de ciguë avec des violettes
Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes,
        Chaste et simple ornement;
Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble
En la voyant venir; car elle a tout ensemble
        L'air sinistre et charmant.

Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde
Sous sa blanche couronne elle reste inféconde
        Depuis l'éternité.
L'ardent baiser s'éteint sur la lèvre fatale
Et personne n'a pu cueillir la rose pâle
        De sa virginité.

C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère:
C'est elle qui ravit au giron de la mère
        Son doux et cher souci;
C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse,
Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse
        A son tour elle aussi.

Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne;
Sur chaque front illustre elle met la couronne
        Sans peur ni passion.
Amère aux gens heureux et douce aux misérables,
C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
        Leur consolation.

Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde,
Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde
        Et n'ont jamais dormi.
A tous les parias elle ouvre son auberge,
Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge,
        L'ennemi que l'ami.

Sur les pas de ce guide au visage impassible,
Nous marchons en suivant la spirale terrible
        Vers le but inconnu,
Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre,
Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre,
        Sans Belzébuth cornu.

Voici contre un carreau comme un reflet de lampe
Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,
        Approchons et voyons.
Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la même posture
Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture
        Aux flamboyants rayons.

Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste,
Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste
        Sur quelque manuscrit!
Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique,
Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique
        Qui fait venir l'Esprit.

Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée
A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée?
        Ou, comme au premier jour,
N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle,
Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle
        Pour un soupir d'amour?

Quel sable, quel corail a ramené ta sonde?
As-tu touché le fond des sagesses du monde?
        En puisant à ton puits,
Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue
La blanche Vérité jusqu'ici méconnue?
        Arbre, où sont donc tes fruits?


FAUST.

J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes;
Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes
        Jusques au fond des eaux;
Léviathan fouettait l'abîme de sa queue,
Les Syrènes peignaient leur chevelure bleue
        Sur les bancs de coraux.

La seiche horrible à voir, le polype difforme,
Tendaient leurs mille bras, le caïman énorme
        Roulait ses gros yeux verts;
Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine;
C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine
        Que le manteau des mers!

Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire;
Le Sphinx interrogé continue à se taire;
        Si chauve et si cassé,
Hélas! j'en suis encore à peut-être, et que sais-je?
Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige
        Aux lieux où j'ai passé.

Malheureux que je suis d'avoir sans défiance
Mordu les pommes d'or de l'arbre de science!
        La science est la mort.
Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique,
Ni le mancenilier au sommeil magnétique.
        N'ont un poison plus fort.

Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude,
Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude
        Et briser mes fourneaux.
Je ne sens plus en moi palpiter une fibre,
Et comme un balancier seulement mon coeur vibre
        A mouvements égaux.

Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme!
Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme
        Un cadavre vivant.
C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine,
Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,
        Semé mon âme au vent.

Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite,
Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite,
        Vaut mieux que tout cela.
Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre;
Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre.
        Aimez, car tout est là!



VI.


La spirale sans fin dans le vide s'enfonce;
Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse
        Pour vous pomper le sang,
Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes,
Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes,
        Roulent leur oeil luisant.

En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne
Des os demi rongés, des restes de charogne,
        Des crânes sonnant creux.
On voit de chaque trou sortir des jambes raides,
Des apparitions monstrueusement laides
        Fendent l'air ténébreux.

C'est ici que l'énigme est encor sans Oedipe,
Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe
        L'antique obscurité.
C'est ici que la mort propose son problème,
Et que le voyageur, devant sa face blême
        Recule épouvanté.

Ah que de nobles coeurs et que d'âmes choisies,
Vainement, à travers toutes les poésies,
        Toutes les passions,
Ont poursuivi le mot de la page fatale
Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale
        Et sans inscriptions!

Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies
Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies
        Sous les plus doux baisers,
Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère!
Que de désirs au ciel sont remontés de terre
        Toujours inapaisés!

Il est des écoliers qui voudraient tout connaître,
Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître
        De Méphistophélès.
Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite
Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite;
        Tous ceux-là, plaignez-les!

Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable;
Ils mêlent une larme à chaque grain de sable
        Que le temps laisse choir.
Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine,
Râle piteusement dans leur maigre poitrine
        L'hymne du désespoir.

Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne,
Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne
        Quelque reste de vert.
Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues,
Silencieux, pareils à des files de grues
        Quand approche l'hiver.

Leurs tourments ne sont point redits par le poète;
Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête
        L'auréole qui luit;
Par les chemins du monde ils marchent sans cortége,
Et sur le sol glacé tombent comme la neige
        Qui descend dans la nuit.

Comme je m'en allais, ruminant ma pensée,
Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,
        Par le sentier étroit;
S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde
Me dit en étendant sa main frêle: Regarde
        Du côté de mon doigt.

C'était un cavalier avec un grand panache,
De longs cheveux bouclés, une noire moustache
        Et des éperons d'or;
Il avait le manteau, la rapière et la fraise,
Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize,
        Et semblait jeune encor.

Mais en regardant bien, je vis que sa perruque
Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque
        Passer des cheveux blancs;
Son front, pareil au front de la mer soucieuse,
Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse
        Que l'on comptait ses dents.

Malgré le fard épais dont elle était plâtrée,
Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée
        Sa pâleur transperçait;
A travers le carmin qui colorait sa lèvre,
Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre
        Chaque nuit le baisait.

Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre
Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,
        Ni larmes ni regard.
Diamant enchâssé dans sa morne prunelle
Brillait d'un éclat fixe, une froide étincelle.
        C'était bien un vieillard!

Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte,
Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte.
        Chancelaient sous son poids.
Ses mains pâles tremblaient; ainsi tremblent les vagues,
Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues
        Trop larges pour ses doigts.

Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse,
Formait une alliance étrange et monstrueuse.
        C'était plus triste à voir
Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie,
Qu'un squelette paré d'une robe de soie,
        Qu'une vieille au miroir.

Confiant à la nuit son amoureuse plainte,
Il attendait devant une fenêtre éteinte,
        Sous un balcon désert.
Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage,
Nul soleil de beauté ne montrait son visage
        Au fond du ciel ouvert.

Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres,
Par une de ces nuits où les essaims funèbres
        S'envolent des tombeaux?
Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure
Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure
        Sans page et sans flambeaux?

Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille,
Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,
        La fleur de sa beauté.
Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres;
Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres
        Sous un marbre sculpté.

Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres?
Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres?
        O vieillard sans raison!
Rentre, c'est le moment où la lune réveille
Le vampire blafard sur sa couche vermeille;
        Rentre dans ta maison.

Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile,
Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle
        Des pleurs de l'ouragan...
Il ne me répond rien; dites quel est cet homme
O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme!
        Cet homme, c'est don Juan.



VII.


DON JUAN.

Heureux adolescents, dont le coeur s'ouvre à peine
Comme une violette à la première haleine
        Du printemps qui sourit,
Ames couleurs de lait, frais buissons d'aubépine
Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine
        Tout gazouille et fleurit.

O vous tous qui sortez des bras de votre mère
Sans connaître la vie et la science amère,
        Et qui voulez savoir,
Poètes et rêveurs, plus d'une fois, sans doute,
Aux lisières des bois, en suivant votre route
        Dans la rougeur du soir,

A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches
On voit se becqueter les tourterelles blanches
        Et les bouvreuils au nid,
Quand la nature lasse en s'endormant soupire,
Et que la feuille au vent vibre comme une lyre
        Après le chant fini;

Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses
Et que le sylphe rentre au pavillon des roses
        Sous les parfums plié;
Emus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes
Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes;
        Vous m'avez envié

Les festins, les baisers sur les épaules nues,
Toutes ces voluptés à votre âge inconnues,
        Aimable et cher tourment!
Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses,
Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,
        Tout mon troupeau charmant.

Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes:
Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes
        Que n'en a le sultan?
Comment faisais-tu donc, malgré verroux et grilles,
Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,
        Heureux, heureux don Juan!

Conquérant oublieux, une seule de celles
Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles
        Ta plus modeste fleur,
Oh! combien et longtemps nous l'eussions adorée!
Elle aurait embelli, dans une urne dorée,
        L'autel de notre coeur.

Elle aurait parfumé, cette humble paquerette
Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête,
        Notre pâle printemps;
Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée,
Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée
        A tes doigts inconstants.

Adorables frissons de l'amoureuse fièvre,
Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre,
        Baisers âcres et doux,
Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes,
Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes
        Quand vous connaîtrons-nous?

Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve;
Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève
        Ne s'est pas mieux tordu.
Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme
N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme
        De l'arbre défendu.

Souvent, comme des nids de fauvettes farouches,
Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches
        Des nids d'aveux tremblants,
J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes,
Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes
        De leurs calices blancs.

Pour en avoir le mot, courtisanes rusées,
J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées
        Que le grès des chemins.
Égouts impurs, où vont tous les ruisseaux du monde,
J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde,
        J'ai vu tes lendemains.

J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie
Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie;
        J'ai vu les fins de bal
Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes
Plus mornes que la mort sous leurs boucles défaites
        Au soleil matinal.

Comme un mineur qui suit une veine inféconde,
J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde
        Sans trouver le filon.
J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne,
Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne
        Ayant au monde un nom.

J'ai brûlé plus d'un coeur dont j'ai foulé la cendre,
Mais je restai toujours comme la Salamandre,
        Froid au milieu du feu.
J'avais un idéal frais comme la rosée,
Une vision d'or, une opale irisée
        Par le regard de Dieu;

Femme, comme jamais sculpteur n'en a pétrie,
Type réunissant Cléopâtre et Marie,
        Grâce, pudeur, beauté;
Une rose mystique, où nul ver ne se cache,
Les ardeurs du volcan et la neige sans tache
        De la virginité!

Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore,
J'ai pris la branche gauche et je chemine encore
        Sans arriver jamais.
Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie,
Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie;
        C'est toi qui la savais.

Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre,
Contemplé sur le mur la tremblante penombre
        Du microcosme d'or!
Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires,
Auprès de mon fourneau, passé les heures noires
        A chercher le trésor!

J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre
Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre
        Comme un jeune écolier.
J'aurais contraint Isis à relever son voile;
Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile
        Dans mon noir atelier.

N'écoutez pas l'amour car c'est un mauvais maître;
Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaître.
        Apprenez, apprenez;
Jetez et rejetez à toute heure la sonde;
Et plongez plus avant sous cette mer profonde
        Que n'ont fait vos aînés.

Laissez Léviathan souffler par ses narines,
Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines
        Presser votre poumon.
Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître,
Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être
        L'anneau de Salomon!



VIII.


Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte,
Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,
        Je repris mon chemin.
Enfin je débouchai dans une plaine morne
Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne,
        D'un cercle de carmin.

Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire,
Un fleuve la coupait comme un ruban de moire
        Du rouge le plus vif.
Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle,
Et le vent ennuyé la balayait de l'aile
        Avec un ton plaintif.

J'imaginai d'abord que cette étrange teinte,
Cette couleur de sang dont cette onde était peinte,
        N'était qu'un vain reflet;
Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire,
Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire)
        Du vrai sang qui coulait.

Je vis que d'os blanchis la terre était couverte,
Froide neige de morts, où nulle plante verte,
        Nulle fleur ne germait;
Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme,
Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome
        Était là qui dormait.

Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise
Passa. C'était bien LUI, la redingote grise
        Et le petit chapeau.
Un aigle d'or planait sur sa tête sacrée,
Cherchant, pour s'y poser, inquiète effarée,
        Un bâton de drapeau.

Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes,
Le spectre du tambour agitait ses baguettes
        A son pas souverain;
Une immense clameur volait sur son passage,
Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage
        Leur fanfare d'airain.

Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,
Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte,
        Marchait silencieux;
Quelquefois seulement, comme à la dérobée,
Pour retrouver au ciel son étoile tombée
        Il relevait les yeux

Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie,
N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie
        Montait, montait toujours.
Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène,
Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine
        De gémissements sourds.

Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je,
Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige
        A chercher ici-bas,
Ce mot perdu que Faust demandait à son livre,
Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre,
        Ne le sauriez-vous pas?

O malheureux enfant! dit l'ombre impériale,
Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale
        Et je suis tout transi.
Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge
Où réchauffer tes pieds, car la mort seule héberge
        Ceux qui passent ici.

Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée,
Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessée
        Au milieu de son vol.
Avec les blancs flocons de la neige éternelle,
Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile
        Descendent sur le sol.

Hélas! je ne saurais contenter ton envie;
J'ai vainement cherché le mot de cette vie,
        Comme Faust et don Juan,
Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance,
Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance,
        Le calme et l'ouragan.

Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME:
L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme
        Aux vieux Césars romains:
Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe,
J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe
        Dans une de mes mains.

Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne
Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne
        Que vous autres d'en bas.
En vain de mon talon j'éperonnais le monde,
Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,
        Des assauts, des combats.

Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes,
Un concert de clairons et de hurrahs serviles,
        Des lauriers, des discours;
Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille,
Des morts à saluer sur tout champ de bataille.
        Ainsi passaient mes jours.

Que ton doux nom de miel, Laetitia ma mère,
Mentait cruellement à ma fortune amère!
        Que j'étais malheureux!
Je promenais partout ma peine vagabonde,
J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde
        Dans ma main sonnait creux.

Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tytire
Dans la chaleur du jour à l'écart se retire
        Et chante Amaryllis,
Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle,
Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle
        Entre des doigts de lys!

Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable,
Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,
        Une écuelle de bois;
Une flûte à sept trous jointe avec de la cire,
Et six chèvres, voilà tout ce que je désire,
        Moi, le vainqueur des rois.

Une peau de mouton couvrira mes épaules,
Galathée en riant s'enfuira sous les saules
        Et je l'y poursuivrai:
Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie,
Et Daphnis deviendra pâle de jalousie
        Aux airs que je jouerai.

Ah! je veux m'en aller de mon île de Corse,
Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce,
        Par le ravin profond,
Le long du sentier creux où chante la cigale,
Suivre nonchalamment en sa marche inégale
        Mon troupeau vagabond.

Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe,
Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe
        Le pur sang de ton coeur;
Le seul qui devina cette énigme funeste
Tua Laïus son père et commit un inceste:
        Triste prix du vainqueur!



IX.


Me voilà revenu de ce voyage sombre,
Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre
        Que les yeux du hibou;
Comme après tout un jour de labourage, un buffle
S'en retourne à pas lents, morne et baissant le muffle,
        Je vais ployant le cou.

Me voilà revenu du pays des fantômes;
Mais je conserve encor loin des muets royaumes,
        Le teint pâle des morts.
Mon vêtement pareil au crêpe funéraire
Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre,
        Pend au long de mon corps.

Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare
Que celle qui veillait au tombeau de Lazare;
        Elle garde son bien:
Elle lâche le corps mais elle retient l'âme;
Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme,
        Et Christ n'y pourrait rien.

Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même,
Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime,
        Et je me survis seul,
Je promène avec moi les dépouilles glacées
De mes illusions, charmantes trépassées
        Dont je suis le linceul.

Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre,
O mort... et je ne puis me résoudre à te suivre
        Dans le sombre chemin;
Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne
Où la gloire viendra suspendre ma couronne;
        O mort, reviens demain!

Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte,
Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite
        Plus belle que le jour;
J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane,
Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne,
        Et je t'ai fait la cour.

Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges,
Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,
        Je forgerai des croix;
Je ferai dans l'église et dans le cimetière
Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre
        Comme au tombeau des rois!

Je te consacrerai mes chansons les plus belles:
Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles
        Et des fleurs sans parfum.
J'ai planté mon jardin, ô mort, avec tes arbres;
L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres
        Leurs rameaux d'un vert brun.

J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre,
Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère,
        A la tulipe d'or,
A la rose de mai que le rossignol anime,
J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème,
        A bien d'autres encor.

Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre,
Frais amours du printemps; pour ce jardin austère
        Votre éclat est trop vif:
Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës,
Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës,
        L'odeur âcre de l'if.

Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô nature,
Tu dois une jeunesse à toute créature,
        A toute âme un amour;
Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,
Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,
        N'eût-elle qu'un seul jour.

Ne me sois pas marâtre, ô nature chérie,
Redonne un peu de sève à la plante flétrie
        Qui ne veut pas mourir;
Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie
Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie,
        Et qui ne peut s'ouvrir.

Air vierge, air de cristal, eau principe du monde,
Terre qui nourris tout, et toi flamme féconde,
        Rayon de l'oeil de Dieu,
Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,
La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie
        Que de fleurir un peu!

Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,
Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,
        Vos pleurs de diamant;
Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,
Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,
        Du fond du firmament!

Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace,
Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe!
        Que je te voie encor;
Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes:
Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles,
        Prêtez-moi votre essor!

Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées
Et les aveux d'amour aux bouches bien aimées,
        Air sauvage des monts,
Encor tout imprégné des senteurs du melèze,
Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise,
        Emplissez mes poumons!

Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe;
Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe,
        Nous sommes au printemps.
Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte,
Entre vos seins polis, posez ma pauvre tête
        Et bercez-moi longtemps.

Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses,
Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
        Et tous les beaux amours,
Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique,
Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique
        Plus jeune tous les jours!

Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,
O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
        Pose tes beaux pieds nus,
Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne!
Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,
        Puis aux dieux inconnus.

Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde;
Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.
        Allons, un beau baiser,
Hâtons-nous, hâtons-nous. Notre vie, ô Théone,
Est un cheval ailé que le temps éperonne;
        Hâtons-nous d'en user.

Chantons Io, Péan! Mais quelle est cette femme
Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme,
        Je vois ton crâne ras;
Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,
Courtisane éternelle environnant le monde
        Avec tes maigres bras!



FIN DE LA COMÉDIE DE LA MORT



LE NUAGE.


Dans son jardin la sultane se baigne,
Elle a quitté son dernier vêtement;
Et délivrés des morsures du peigne
Ses grands cheveux baisent son dos charmant.

Par son vitrail le sultan la regarde,
Et caressant sa barbe avec sa main,
Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde
Et nul hors moi ne la voit dans son bain.

Moi je la vois, lui répond, chose étrange!
Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;
Je vois son sein vermeil comme l'orange
Et son beau corps de perles inondé.

Ahmed devint blême comme la lune,
Prit son kandjar au manche ciselé
Et poignarda sa favorite brune...
Quant au nuage, il s'était envolé!



LES COLOMBES.



GHAZEL.


Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
Un beau palmier, comme un panache vert
Dresse sa tête, où le soir les colombes
Viennent nicher et se mettre à couvert.

Mais le matin elles quittent les branches,
Comme un collier qui s'égraine, on les voit
S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
Et se poser plus loin sur quelque toit.

Mon âme est l'arbre où tous les soirs comme elles
De blancs essaims de folles visions
Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
Pour s'envoler dès les premiers rayons.



PANTOUM.


Les papillons couleur de neige
Volent par essaims sur la mer;
Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
Prendre le bleu chemin de l'air?

Savez-vous, ô belle des belles,
Ma bayadère aux yeux de jais,
S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,
Dites, savez-vous où j'irais?

Sans prendre un seul baiser aux roses
A travers vallons et forêts,
J'irais à vos lèvres mi-closes,
Fleur de mon âme, et j'y mourrais.



TÉNÈBRES.


Taisez-vous, ô mon coeur! taisez-vous, ô mon âme!
Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.

Mon coeur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;
Mon âme, repliez le reste de vos ailes,
Car vous avez tenté votre suprême effort.

Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles
Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,
Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles.

Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé;
Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
Votre souvenir être à jamais effacé!

Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs
Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.

Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
On ne répandra pas les larmes argentées
Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.

Votre convoi muet, comme ceux des athées,
Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.

La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;
Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,
Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.

Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,
Nul ne s'apercevra que vous soyez absens,
Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.

Et le chaste secret du rêve de vos ans
Périra tout entier sous votre tombe obscure
Où rien n'attirera le regard des passants.

Que voulez-vous? hélas! notre mère nature,
Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,
Et pour les malvenus elle est avare et dure.

Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!
L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:
Ils trouvent au désert des palais enchantés;

Ils tettent librement la féconde mamelle;
La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,
Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle;

Les autres moins aimés, ont beau tordre et pétrir
Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.

S'il éclot quelque chose au milieu de leur vie,
Une petite fleur sous leur pâle gazon,
Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie,

Un rayon de soleil, brille à leur horizon:
Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage
Avec un flot de pluie éteindra le rayon.

L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,
Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment:
Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.

L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
Sur leur front découvert lâchera la tortue,
Car ils doivent périr inévitablement.

L'aigle manque son coup; quelque vieille statue,
Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
Quitte son piédestal, les écrase et les tue.

Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
Leur chien même les mord et leur donne la rage;
Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.

Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage,
D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort:
Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage.

Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule,
Pour un pareil athlète est à peine assez fort.

Après la vie obscure une mort ridicule;
Après le dur grabat un cercueil sans repos
Au bord d'un carrefour où la foule circule.

Ils tombent inconnus de la mort des héros
Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
Se fait effrontément un socle de leurs os.

Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille,
Imbibe leur éponge avec du fiel amer,
Et la nécessité les tord dans sa tenaille.

Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair,
Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.

Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe,
Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe.

La tombe vomira leur fantôme odieux.
Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.

Cette histoire sinistre est votre propre histoire;
O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas!
La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.

C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas
De grands événements et des malheurs de drame,
Une douleur qui chante et fait un grand fracas;

Quelques fils bien communs en composent la trame,
Et cependant elle est plus triste et sombre à voir
Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.

Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir
Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre
Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?

O vous que nul amour et que nul vin n'enivre!
Frères désespérés, vous devez être prêts
Pour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!

Le néant a des lits et des ombrages frais.
La mort fait mieux dormir que son frère Morphée,
Et les pavots devraient jalouser les cyprès.

Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!
Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.

Cesse de te raidir contre le sort jaloux,
Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,
Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.

Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur
Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.

Pour y graver un nom ton airain est bien dur;
O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare,
Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.

Il faut un grand génie avec un bonheur rare
Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
Et de ce double don le destin est avare.

Hélas! et le poète est pareil à l'amant,
Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,
Quelque rêve chéri caressé chastement.

Eldorado lointain, pierre philosophale
Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais,
Un astre impérieux, une étoile fatale.

L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;
Et, le matin venu, la lueur poursuivie,
Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.

C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
Que de trouver son rêve au milieu du chemin,
Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.

Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
Le baiser du soleil aux frêles colonnades
Du palais que la nuit éleva de sa main!

Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades,
Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
Et perce triomphant les vitreuses arcades!

Il est beau d'arriver où tendait votre essor,
De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,
Et quand on a fouillé, d'exhumer un trésor.

De faire, du plus creux de votre âme profonde,
Jaillir votre pensée ou votre passion,
D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;

D'unir heureusement le rêve à l'action,
D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,
Et de donner un trône à son ambition;

D'arrêter, quand on veut, la fortune et sa roue,
Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.

Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal;
Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.

L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,
Montant les escaliers qui mènent à nos tours,
Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.

Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds
Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires
S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.

Sur les autels déserts des basiliques noires,
Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,
S'arrachent à pleins poings, l'or chevelu des gloires.

Le soleil désolé, penchant son oeil de feu,
Pleure sur l'univers une larme sanglante;
L'ange dit à la terre un éternel adieu.

Rien ne sera sauvé, ni l'homme, ni la plante;
L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.

Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,
Et du monde vingt fois il refera le tour.

Puis il retombera dans cette eau solitaire
Où le rond de sa chute ira s'élargissant:
Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.

Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.
Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;
Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.

Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,
Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.

Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?
Le vieil Atlas lassé retire son épaule
Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.

L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.

Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel
Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,
Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.

Quand notre passion sera-t-elle finie?
Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
La sueur rouge teint notre face jaunie.

Assez comme cela nous avons trop souffert.
De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,
Car pour nous racheter votre fils s'est offert.

Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
Et le prêtre demande un autre sacrifice.

Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau;
Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée
N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.

Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversée.



THÉBAIDE.


Mon rêve le plus cher et le plus caressé,
Le seul qui rie encor à mon coeur oppressé,
C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
Dans une solitude inabordable, affreuse;
Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra
Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,
Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,
Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;
Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,
Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités;
Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,
Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume
Et boire la rosée à ton calice ouvert,
O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert
Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!
De non coeur dépeuplé je fermerais la porte
Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
Du monde des vivants n'y pût pas revenir;
J'effacerais mon nom de ma propre mémoire;
Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire
Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,
Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet;
Car je sais maintenant que vaut cette fumée
Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.
J'ai regardé de près et la science et l'art:
J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;
J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée:
Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence,
Vierge aux pâles couleurs, blanche soeur de la mort,
Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!
Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
Egraine sur son front le pavot inodore,
Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,
Faites taire les vents et bouchez son oreille,
Pour qu'il n'entende pas le retentissement
Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement
Qu'en s'en allant au but où son destin la mène
Sur le chemin du temps fait la famille humaine!

Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
J'ai les talons usés de battre cette route
Qui ramène toujours de la science au doute.
Assez, je me suis dit, voilà la question.

Va, pauvre rêveur, cherche une solution
Claire et satisfaisante à ton sombre problème,
Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;
Mon beau prince danois marche les bras croisés,
Le front dans la poitrine et les sourcils froncés,
D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,
Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre,
Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
Épuise ta vigueur en stériles efforts,
Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,
Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.
C'est à ce degré-là que je suis arrivé.
Je sens ployer sous moi mon génie énervé;
Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.

Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr,
Si dans un coin du coeur il éclot un désir,
Lui couper sans pitié ses ailes de colombe,
Être comme est un mort, étendu sous la tombe,
Dans l'immobilité savourer lentement,
Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
Voilà quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude,
D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,
Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux
Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,
Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.

C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,
Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé
Que ces vieux mendiants que jusques à la porte
Le chien de la maison en grommelant escorte.
C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,
Comme un petit enfant, je demande à dormir;
Je veux dans le néant renouveler mon être,
M'isoler de moi-même et ne plus me connaître;
Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli,
Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.

J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,
Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,
Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_,
Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;
Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves,
Dans des terrains galeux clairsemés d'arbres chauves,
Avec un horizon sans couronne d'azur,
Bornant de tous côtés le regard comme un mur,
Et dans les roseaux secs près d'une eau noire et plate
Quelque maigre héron debout sur une patte.
Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,
Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte
Un maigre filet d'eau suintant goutte à goutte,
Marquerait par sa chute aux sons intermittents
Le battement égal que fait le coeur du temps.
Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,
Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,
Je demeurerais là les genoux au menton,
Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,
Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,
Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.

C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;
Un couvent est un port qui tient trop à la terre;
Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.
Dût sombrer le navire avec toute sa charge,
J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,
Aux simples naufragés de l'âme, le couvent.
A moi la solitude effroyable et profonde,
par dedans, par dehors!

                        Un couvent, c'est un monde;
On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:
La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
Passer au long du cloître une forme angélique;
La cloche vous murmure un chant mélancolique;
La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus
Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,
Volent les Chérubins en légions vermeilles.
Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,
A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
L'extase vous remplit d'ineffables délices,
Et vos coeurs parfumés sont comme des calices;
Vous marchez entourés de célestes rayons
Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!

Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,
Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître
Dans le jardin fleuri de la mysticité,
Les pétales d'argent du lis de pureté,
Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,
Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,
Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,
Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés
Senti des voluptés comparables aux vôtres!
Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres!
Quel amant a jamais, à l'âge où l'oeil reluit,
Dans tout l'enivrement de la première nuit,
Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
Et baisé les pieds nus de la plus belle femme
Avec la même ardeur que vous les pieds de bois
Du cadavre insensible allongé sur la croix!
Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide,
Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide!
Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
Dans un calice d'or perle le sang divin;
Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes,
Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux
Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,
Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase.
Nous, nos contentements dureront peu de jours,
Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,
Vous achetez le ciel avec l'éternité.
Malgré ta règle étroite et ton austérité,
Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes
S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes,
Une tête de mort grimaçante pour nous
Sourit à leur chevet du rire le plus doux;
Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,
Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière,
Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
Dans des transports divins, un coeur chaste et brûlant;
Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,
Et sous la volupté leur âme tremble et ploie,
Comme fait une fleur sous une goutte d'eau,
Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau;
Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule
Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle,
Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
Croire que tout s'est fait comme il était écrit.
Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;
Il est des malheureux qui ne peuvent prier
Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier;
Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
Et n'ont pas même part à la table divine:
Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.

Aussi je me choisis un antre pour retraite
Dans une région détournée et secrète
D'où l'on n'entende pas le rire des heureux
Ni le chant printanier des oiseaux amoureux,
L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,
Car tout son m'importune et tout rayon me blesse,
Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,
Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.
De tous les sentiments croulés dans la ruine,
Du temple de mon âme, il ne reste debout
Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.
Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;
Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;
A peine vingt épis sont tombés du faisceau:
Je puis derrière moi voir encor mon berceau.
Mais les soucis amers de leurs griffes arides
M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides
Pour en faire une fosse à chaque illusion.
Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,
Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui.
Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires
Plutôt que les enfants les estime les pères;
Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris
Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,
Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,
Le moins accompagné sur la route du monde,
Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde
Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé;
Celui dont le navire est le plus allégé
D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette
Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,
Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.
L'univers décrépit devient paralytique,
La nature se meurt, et le spectre critique
Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.
Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde
Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde?
Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main,
Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?



ROCAILLE.


Connaissez-vous dans le parc de Versailles,
Une Naïade, oeil vert et sein gonflé;
La belle habite un château de rocaille
D'ordre toscan et tout vermiculé.

Sur les coraux et sur les madrépores,
Toute l'année elle dort dans les joncs;
Dans le bassin, les grenouilles sonores,
Chantent en choeur et font mille plongeons.

La fête vient; la coquette Naïade
S'éveille en hâte et rajuste ses noeuds,
Se peigne et met ses habits de parade
Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.

Elle descend l'escalier, et sa queue
En flots d'argent sur les marches la suit,
La raide étoffe à trame blanche et bleue,
A chaque pas derrière elle bruit.



PASTEL.


J'aime à vous voir en vos cadres ovales,
Portraits jaunis des belles du vieux temps,
Tenant en main des roses un peu pâles,
Comme il convient à des fleurs de cent ans.

Le vent d'hiver en vous touchant la joue
A fait mourir vos oeillets et vos lis,
Vous n'avez plus que des mouches de boue
Et sur les quais vous gisez tout salis.

Il est passé le doux règne des belles;
La Parabère avec la Pompadour
Ne trouveraient que des sujets rebelles,
Et sous leur tombe est enterré l'amour.

Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
Vous respirez vos bouquets sans parfums,
Et souriez avec mélancolie
Au souvenir de vos galants défunts.



VATTEAU.


Devers Paris, un soir, dans la campagne,
J'allais suivant l'ornière d'un chemin,
Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
Que ma douleur qui me donnait la main.

L'aspect des champs était sévère et morne,
En harmonie avec l'aspect des cieux,
Rien n'était vert sur la plaine sans borne,
Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.

Je regardai bien longtemps par la grille,
C'était un parc dans le goût de Vatteau;
Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
Sentiers peignés et tirés au cordeau.

Je m'en allai, l'âme triste et ravie,
En regardant j'avais compris cela,
Que j'étais près du rêve de ma vie,
Que mon bonheur était enfermé là.



LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE.



A Louis Boulanger.


Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,
Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.

Mon conducteur céleste avait quitté ma main,
J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,
Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.

La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
La noble dame à qui j'ai donné mon amour,
Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.

Béatrix, dans les cieux, avait fui sans retour,
Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,
Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.

A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire
Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer
D'être ainsi confiné dans la demeure noire.

Sur ma tête pesait la coupole de fer,
Et je sentais partout, comme une mer glacée,
Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.

Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,
Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.

Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière
M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.

Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière
Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre.

Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.

Comme sur un balcon, une riche tenture
Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.

Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
Se crêpaient mollement et faisaient une frange,
Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.

Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,
Les grands pins balançant leur large parasol
Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.

Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,
Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,
Des papillons peureux suspendus dans leur vol.

Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant,
Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.

Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,
Avec ses bras de lis environnant la terre,
Aux avances des fleurs répondait doucement.

Afin de célébrer le solennel mystère,
La nature avait mis son plus riche manteau.
Les éléments joyeux faisaient trève à leur guerre.

O miracle de l'art! ô puissance du beau!
Je sentais dans mon coeur se redresser mon âme
Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.

L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
M'engageait à monter par l'escalier de flamme.

Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs,
Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
Et les échos charmés disaient des fins de vers.

Beau cygne italien, roi des amours fidèles,
Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
Semble un roucoulement de blanches tourterelles.

Figure à l'air pensif, et toujours à genoux;
Les mains jointes devant ton idole muette,
Te voilà donc vivante et revenue à nous!

Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte,
Le camail écarlate encadre ton front pur
Et marque austèrement l'ovale de ta tête.

Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur,
Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,
Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.

Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;
Tout l'univers pour toi pivote sur un nom
Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.

Sous le laurier mystique et le divin rayon,
Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,
Entre la rêverie et l'inspiration.

Un choeur harmonieux autour de toi voltige,
C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige,

Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu,
C'est Clio belle et simple en son manteau sévère;
Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.

Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,
Dansent derrière toi, sur le char triomphal;
A l'égal d'un César le monde te révère.

A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,
D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.

Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,
Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,
Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;

De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers,
Soufflent allègrement aux bouches des trompettes
Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers.

Sur le devant du char les filles les mieux faites,
Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,
Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.

Tu viens du Capitole où César est monté;
Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,
Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.

Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
Tu n'as jamais flatté, ni peuple ni monarque.

Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes,
Ton rôle fut toujours pacifique et serein.

Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,
Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,
Des Alpes tout là bas bleuir les hautes cimes.

Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure;
Avec les rossignols tu gazouilles des vers.

Car toujours, dans ton coeur, vibre un écho sonore,
Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.

Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter,
C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,
Et le monde à genoux les devrait écouter.

Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites,
Les tigres tachetés et les grands lions roux
Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes.

Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux,
De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,
Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.

Faire sortir les ours de leur caverne noire;
En agneaux caressants transformer les lions,
O poëtes! voilà la véritable gloire;

Et non pas de pousser à des rébellions
Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,
Que l'on déchaîne au jour des révolutions.

Sur l'autel idéal, entretenez la flamme,
Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
Par l'admiration et l'amour de la femme;

Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,
Mettez l'idée au fond de la forme sculptée
Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau;

Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,
Au milieu du combat jetant des mots de paix,
Fasse tomber les flots de la foule irritée.

Que votre poésie, aux vers calmes et frais,
Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive
Où vont boire les cerfs, dans l'ombre des forêts.

Faites de la musique avec la voix plaintive
De la création et de l'humanité,
De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.

Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté
Vous représentera dans une immense toile,
Sur un char triomphal par un peuple escorté.

Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!



MELANCHOLIA.


J'aime les vieux tableaux de l'école allemande;
Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
Pâles comme le lis, blondes comme le miel,
Les genoux sur la terre, et le regard au ciel,
Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,
Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine,
Les chérubins joufflus au plumage d'azur,
Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur;
Les grands anges tenant la couronne et la palme;
Tout ce peuple mystique au front grave, à l'oeil calme,
Qui prie incessamment dans les Missels ouverts,
Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:
Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
Arrondir cette forme et ce linéament;
Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
Tant de simplicité pieuse et virginale;
Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux;
Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes.
Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,
Ce cachet de candeur et de sérénité.
Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
Et parfois sous la vierge on sent la courtisane,
On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,
Avait, passé la nuit, chez la Fornarina.
Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
Ils ont parfaitement compris la Basilique;
Rien de grossier en eux, rien de matériel;
Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;
Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,
Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.
Auprès d'Albert Durer Raphaël est païen:
C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,
Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
Qui met entre les bras de la Vénus antique,
Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,
Ni le Caro Dolci, ni Corrége, ni Guide,
L'antiquité profane est le fil qui les guide;
Apollon sert de type à l'ange saint Michel;
Le Jupiter tonnant devient Père Éternel;
La tunique latine est taillée en étole,
Et l'on fait une église avec le Capitole.
J'en excepte pourtant Cimabué, Giotto,
Et les maîtres Pisans du vieux Campo Santo.
Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
Entre des cardinaux et des filles de joie;
Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats,
Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.
C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage,
Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,
Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;
Leur atelier à tous était le cimetière,
Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.
Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux,
On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,
Les mains jointes, tout droits, dans la même posture
De contemplation extatique où sont peints,
Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints.
Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,
Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche,
Même à nos yeux savants reluit d'une beauté
Toute jeune de charme et de naïveté.
Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance
Brille ineffablement quelque haute espérance;
L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend
Pour revoler aux cieux que le suprême instant.
Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée
Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;
L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
C'est que la vie alors de croyance était pleine,
C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;
C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,
Et que sur chaque roche une cellule assise
Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;
Le désert se peuplait de lueurs et de voix;
Dans toute obscurité rayonnait un mystère,
On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
Gothique Albert Durer, oh! que profondément
Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand!
Que de virginité, que d'onction divine
Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!
Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!
Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,
Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
Et qui se lit partout dans ton oeuvre, ô grand maître!
C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
D'autre amour dans le coeur que celui de ton art;
C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
L'ovale gracieux de tes belles Maries,
O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!
Comme de Raphaël et comme de Titien,
Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.
Tout terrestre désir devant elle s'apaise,
Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.
Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
Tu ne fais pas soûler dans de sales orgies,
L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté
Pour que l'on crût encore à la sainte beauté.
Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;
Mais, le coeur inondé d'une austère tristesse,
Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,
En Allemand naïf, en honnête bourgeois,
Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;
Et ton talent caché, comme une fleur mystique,
Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
Répandait ses parfums et s'épanouissait.
Il me semble te voir au coin de ta fenêtre
Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.
L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer,
Comme dans tes tableaux; ô vieil Albert Durer!
Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,
Et découpe ses toits aux silhouettes sèches,
Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
Tu rêves tristement au pauvre sort humain:
Que pour durer si peu la vie est bien amère,
Que la science est vaine et que l'art est chimère,
Que le Christ, à l'éponge, a laissé bien du fiel,
Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel;
Et l'âme d'amertume et de dégoût remplie,
Tu t'es peint, ô Durer! dans ta mélancolie,
Et ton génie en pleurs te prenant en pitié,
Dans sa création t'a personnifié.
Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
Plus plein de rêverie et de douleur profonde
Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,
Dans l'immobilité du plus complet repos.
Son vêtement drapé d'une façon austère,
Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère;
Son front est couronné d'ache et de nénuphar;
Le sang n'anime pas son visage blafard;
Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,
Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,
Son regard dans son oeil brille comme une lampe,
Et convulsivement sa main presse sa tempe.
Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,
Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
La règle et le marteau, le cercle emblématique,
Le sablier, la cloche et la table mystique,
Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
Cependant c'est un ange et non pas un démon.
Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture,
Lui sert à crocheter les secrets de nature.
Il a touché le fond de tout savoir humain;
Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,
Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,
Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.
Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
Le vieux père Océan lève sa face morne,
Et dans le bleu cristal de son profond miroir,
Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
Porte écrit dans son aile ouverte en banderolle:
MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
Est un enfant dont l'oeil, voilé sous de longs cils,
Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.
Voilà comme Durer, le grand maître allemand,
Philosophiquement et symboliquement,
Nous a représenté, dans ce dessin étrange,
Le rêve de son coeur sous une forme d'ange.
Notre mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;
Et nos peintres la font autrement. La voici:
--C'est une jeune fille et frêle et maladive,
Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbé;
Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,
Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,
Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
La brise à plis légers fait voler son écharpe,
Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
Un album, un roman près d'elle sont ouverts:
Car la mode la suit jusque dans ses déserts.
Notre Mélancolie est petite-maîtresse,
Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;
Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;
C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;
Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,
Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
On ne la verra pas enterrer tristement
Dans quelque Sierra son teint pâle et charmant,
Ses grâces de malade et ses petites mines;
Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines,
Promener loin du bruit ses méditations:
Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,
Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
Avec chaque soupir elle souffle un roman;
Elle meurt; mais ce n'est que littérairement.
Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;
Et si son front de nacre est coupé d'une ride,
Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:
Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
Mais c'est que de Paris une robe attendue
Arrive chiffonnée et de taches perdue.
Ah! quelle différence, et que près de ces vieux
Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,
Comme un vin qui s'aigrit s'est tourné dans nos veines;
Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines
Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,
Chez qui la tête semble avoir pompé le coeur.
La passion est morte avec la foi; la terre
Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
Et se suspend encore aux lèvres du soleil;
Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes,
Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.
D'en-bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,
Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.
Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
Nous sommes le Gemmi, le reflet du passé
Brille encor sur nos fronts. Ce reflet effacé,
Il ne restera plus qu'une neige incolore;
Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,
Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,
Et l'incendie éteint pourra se rallumer;
Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.
De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas
Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
Et le siècle futur s'asseyant sur la pierre
De notre siècle, à nous, et la voyant entière,
Joyeux, ne dira pas: il est ressuscité;
Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonté.



NIOBÉ.


Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,
Le menton dans la main et le coude au genou,
Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
Pleure éternellement sans relever le cou.

Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?
A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau?
Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue,
Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?

Tes larmes en tombant du coin de ta paupière,
Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,
Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre
Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.

O symbole muet de l'humaine misère,
Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,
Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire;
Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?



CARIATIDES.


Un sculpteur m'a prêté l'oeuvre de Michel-Ange,
La chapelle sixtine et le grand jugement;
Je restai stupéfait à ce spectacle étrange
Et me sentis ployer sous mon étonnement.

Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
Des faces de lion avec des cols de boeuf,
Des chairs comme du marbre et des musculatures
A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.

Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,
Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,
La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?

C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide;
Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos,
Sous un entablement, jamais Cariatide
Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.



LA CHIMÈRE.


Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe,
Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux
Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.

Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;
La voyant s'envoler je sautai sur ses reins;
Et faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,
J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.

Elle se démenait, hurlante et furieuse,
Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?

Par-delà le soleil et par-delà l'espace,
Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;
Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:
Car je veux voir mon rêve en sa réalité.



LA DIVA.


On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini,
Le basso cantante, le ténor Rubini,
Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle
Quand on l'eût élargie et faite colossale,
Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
N'aurait pu contenir son public ce soir-là.
Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,
Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.
Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,
Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français;
Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,
Fausse toute musique; et la note hardie,
Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,
Pour contenir mon coeur plein d'extase divine;
Mes artères chantant avec un sourd frisson,
Mon oreille tendue et buvant chaque son,
Attentif, comme au bruit de la grêle fanfare,
Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare;
Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
Et la toile tomba. C'était le premier acte.
Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
Chaque tête à son tour passait avec ses traits.
Certes, sous l'éventail et la grille dorée,
Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,
Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
J'en vis plus d'une belle et méritant éloge,
Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
La loge lui formant un cadre de son bord,
Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,
Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,
Car elle se tenait dans l'immobilité,
Regardant devant elle avec simplicité,
La bouche épanouie en un demi-sourire,
Et comme un livre ouvert son front se laissant lire;
Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés
Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.
Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;
Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur,
Rien que le repos d'âme et la bonté de coeur.
Au bout de quelque temps, la belle créature,
Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture:
Le col un peu penché, le menton sur la main,
De façon à montrer son beau profil romain,
Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces
Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
Tout perdait son éclat, tout tombait à côté
De cette virginale et sereine beauté;
Mon âme tout entière à cet aspect magique,
Ne se souvenait plus d'écouter la musique,
Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
Était chose charmante et douce à contempler,
Tant l'oeil se reposait avec mélancolie
Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.
Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours
Même au _parlar Spiegar_, je regardai toujours;
J'admirais à part moi la gracieuse ligne
Du col se repliant comme le col d'un cygne,
L'ovale de la tête et la forme du front,
La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;
Ces formes sans puissance et cette fade peau
Sous laquelle le sang ne court, que par la fièvre
Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre;
Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard
M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.
J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture
D'un habit idéal revêtent la nature.
Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,
N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants,
J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française,
Raphaël a menti comme Paul Véronèse!
Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien
Le marbre grec doré par l'ambre italien
L'oeil de flamme, le teint passionnément pâle,
Blond comme le soleil, sous son voile de hâle,
Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marqués,
Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes;
Et tous les nobles traits de vos saintes estampes,
Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,
C'est la vie elle-même et la réalité.
Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,
Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
Elle reste immobile et sous le même jour,
Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.
Artistes souverains, en copistes fidèles,
Vous avez reproduit vos superbes modèles!
Pourquoi découragé par vos divins tableaux,
Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,
Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,
Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,
Doux fantômes bercés dans les bras du désir,
Formes que la parole en vain cherche à saisir!
Pourquoi lassé trop tôt dans une heure de doute,
Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route!
Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,
Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
Et l'épithète creuse et la rime incolore.
Ah! combien je regrette et comme je déplore
De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi!



APRÈS LE BAL.


Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche,
Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,
Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.

Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;
O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,
Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.

Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais,
N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes,
Qui halète à la porte et souffle son air frais.

Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,
Sur la tombe du bal, jetez à pleines mains
Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,
Vos dahlias flétris et vos pâles jasmins.

Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;
La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;
C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,
C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui.

O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,
D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied.

Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
Comme un cheval que fouille un éperon pointu?

Hier, j'étais heureux. J'étais. Mot doux et triste!
Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.
Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
Il le faut embaumer avec le souvenir.

J'étais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine
Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.
Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène
Au bonheur d'autrefois regretté si souvent.

Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.
Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,
La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.

Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,
Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
Et mon coeur effeuillé peut refleurir encore;
Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.

Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
Nous faisant dans notre âme une chaste Oasis,
Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.

Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
De quelle passion ta figure vivait,
Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,
Réalisait, en toi, tout ce qu'elle rêvait.

Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,
Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
Et sur ta joue en fleur, la pourpre délicate
Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.

Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle,
Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,
Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.

Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,
Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
Au lieu de marque rose, une tache livide
Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.

Car si la face humaine est difficile à lire,
Si déjà le front nu ment à la passion,
Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
Si vraiment la pensée est soeur de l'action?

Et cependant, malgré cette pensée amère,
Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;
Jamais rêve d'été, jamais blonde chimère,
Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.

Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,
Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
Comme au sortir du bain, les péris et les fées,
Luire des seins d'argent et des cols en sueur.

Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
Ou le muguet des bois, au temps du renouveau.

O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde,
Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,
Endormeuse des maux et des soucis du monde,
J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.

Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,
Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'amour,
Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maîtresse,
Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour.



TOMBÉE DU JOUR.


Le jour tombait, une pâle nuée,
Du haut du ciel laissait nonchalamment
Dans l'eau du fleuve à peine remuée,
Tremper les plis de son blanc vêtement.

La nuit parut, la nuit morne et sereine,
Portant le deuil de son frère le jour,
Et chaque étoile à son trône de reine,
En habits d'or s'en vint faire sa cour.

On entendait pleurer les tourterelles,
Et les enfants rêver dans leurs berceaux,
C'était dans l'air comme un frôlement d'aile,
Comme le bruit d'invisibles oiseaux.

Le ciel parlait à voix basse à la terre,
Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,
Et répétaient un acte du mystère;
Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.



LA DERNIÈRE FEUILLE.


Dans la forêt chauve et rouillée,
Il ne reste plus au rameau
Qu'une pauvre feuille oubliée,
Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.

Il ne reste plus dans mon âme
Qu'un seul amour pour y chanter,
Mais le vent d'automne qui brame,
Ne permet pas de l'écouter.

L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
L'amour s'éteint, car c'est l'hiver;
Petit oiseau, viens sur ma tombe,
Chanter, quand l'arbre sera vert!



LE TROU DU SERPENT.


Au long des murs, quand le soleil y donne,
Pour réchauffer mon vieux sang engourdi;
Avec les chiens, auprès du lazarrone,
Je vais m'étendre à l'heure de midi.

Je reste là sans rêve et sans pensée,
Comme un prodigue à son dernier écu,
Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,
Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.

Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
Mon âme usée abandonne mon corps,
Je porte en moi le tombeau de moi-même,
Et suis plus mort que ne sont bien des morts.

Quand le soleil s'est caché sous la nue,
Devers mon trou, je me traîne en rampant,
Et jusqu'au fond de ma peine inconnue,
Je me retire aussi froid qu'un serpent.



LES VENDEURS DU TEMPLE.



I.


Il est par les faubourgs, un ramas de maisons
Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons
Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue
Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,
Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,
Que ne sont ces maisons laides et rechignées.
Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;
Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux,
Les murs bâtis d'hier semblent déjà tout vieux;
Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,
Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,
Pareils à des vieillards de débauche pourris,
Ruines sans grandeur et dignes de mépris.
Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,
Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
Ce ne sont sur le bord des fenêtres, que pots,
Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,
Si que chaque maison, dépassant ses murailles,
A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.

Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis,
Leurs femmes mettent bas et leur font des petits
Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,
Comme sous un fumier grouille un noeud de vipères.
Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
On les voit barbotter pareils à des pourceaux;
On les voit scrophuleux, noués et culs-de-jattes,
Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,
Descendre en trébuchant quelque raide escalier
Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,
Sucent une mamelle épuisée et tarie,
Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix
Un ignoble refrain en ignoble patois.
Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude,
A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,
Le corps entortillé dans un pâle lambeau,
Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves,
Nul rayon ne descend en ces affreuses caves
Et n'y jette à travers la noire humidité
Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.
Une odeur de prison et de maladrerie,
Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
Vous écoeure en entrant et vous saisit au nez.
Des vivants comme nous sont pourtant condamnés
A respirer cet air aux miasmes méphitiques,
Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques;
Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus,
Ils sont déshérités de toute la nature,
Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais
Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète;
Certes ce n'était pas dans le dessein pieux
De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.
Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie
Et je dis anathème, à cette race impie.



II.


Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables
Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts,
Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts
Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre;
Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
Arracher vos clous d'or, portes du paradis!
Et pour les faire fondre en vos cavernes noires,
Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires.

Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
Un moyen d'imposer ses volontés à tous,
Et de faire fleurir sa libre fantaisie
Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,
Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
Un sérail à choisir, de belles courtisanes,
Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes;
Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
Une collection de grands maîtres anciens,
L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,
Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,
L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
Qui, forçant à venir les démons et les anges,
Fait les réalités de nos rêves étranges.
Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;
Le seul bonheur pour eux c'est la possession;
Comme un vieil impuissant aime une jeune fille;
Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille,
Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor
Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.

Les choses de ce monde et les choses divines,
Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
Des générations dans le temps endormies.
Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or
Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
L'ange du tabernacle et les châsses des saints,
Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées
Gisent au fond des cours à pleines charretées;
Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois
Que des débris d'autel et des morceaux de croix.
C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,
Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,
Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron;
L'épine de son dos est collée à son ventre,
Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,
Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;
Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs,
Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
On peut compter les fils de sa robe de bure,
Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais;
Ses manches laissent voir ses coudes violets;
Elle claque du bec comme fait la cigogne,
Et quand elle remue et vaque à sa besogne,
On entend ses os secs à chaque mouvement,
Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement.



III.


Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
Hyènes du passé, vrais chakals de l'histoire,
C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,
Et qui ne laissez pas debout une colonne
Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.
Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel.
Soyez maudits!

               Jamais déluge de barbares,
Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares,
Non, Genseric jamais; non, jamais Attila,
N'ont fait autant de mal que vous en faites là;
Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,
Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.
Ils détruisaient, car telle était leur mission,
Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.
C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues,
Près de leurs piédestaux moisissent abattues;
Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau
Laisse une cicatrice au front de tout château;

C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,
Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
Vous qui déshabillez les saintes et les saints,
Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints
Et rompez les clochers, comme une jeune fille
Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;
C'est à cause de vous que l'on dit des Français:
Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.
Encor, si vous étiez la vieille bande noire!
Mais vous êtes venus bien après la victoire.
Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;
Vous avez attendu que sa chair ait pué,
Avant que de tomber sur le géant à terre,
Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
Par une nuit sans lune, où le firmament noir,
N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir,
Vous avez abattu votre vol circulaire
Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.
Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort,
S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,
Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;
Et les bassets trapus, arrivés les derniers,
Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée;
Par les chiens courageux aux lâches préparée.
Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
Et dérobent l'argent dans les poches des morts.

O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,
Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
Je ne sais quelle rude et sombre majesté,
Drape sinistrement ta monstruosité;
Une fausse auréole autour de toi rayonne
Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
Des nerfs herculéens se tordent à tes bras,
L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.
C'est toi qui commença ce périlleux duel
Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
Et quand tu secouais de tes mains insensées,
Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées;
On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
En signe de douleur allait pleurer le sang;
On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
Et reluire à son front une auréole vraie,
Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing
Après l'avoir frappé ne se séchassent point.
Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.
Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;
Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes
Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
Leur oeil de diamant et leurs lances de feu,
A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu,
La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,
Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,
Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas,
En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
Tu fus la poésie et l'idéal du crime;
Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,
Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
La vieille monarchie avec la vieille foi
Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,
Comme autrefois Anthée aux bras du grand Alcide.
Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts,
Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.
Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
Le dragon se tordant au bout de la gouttière,
Tâchait de dégager ses ailerons de pierre,
Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux;
Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux,
Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,
Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.
Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,
Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;
Tu descendais sans peur sous les funèbres porches;
Les spectres éblouis aux lueurs de tes torches,
Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.
Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,
Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,
Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
Et quand tu soulevais de ton doigt curieux
Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,
Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,
A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer
Venait les emporter dans ses griffes de fer.
L'épouvante crispait leur bouche violette,
Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
Que pour guillotiner un véritable roi.
Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes,
Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,
Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,
Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,
Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.
O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,
Mais tu gardais au moins la majesté du crime,
Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
Et si tu profanais les cadavres des rois,
C'était pour te venger et non pas pour leur prendre
Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!



A UN JEUNE TRIBUN.


Ami, vous avez beau, dans votre austérité,
N'estimer chaque objet que par l'utilité,
Demander tout d'abord à quoi tendent les choses
Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun
Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
Il est dans la nature, il est de belles choses,
Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
Des poëtes rêveurs et des musiciens
Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,
Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
Écoutent le récit de leurs amours naïfs.
Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,
Un certain choix de mots tient un jour en extase,
Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain;
D'autres seront épris de la beauté du monde,
Et du rayonnement de la lumière blonde;
Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;
Un air de tête heureux, une forme de jambe,
Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
Qu'importent à ceux-là les affaires du temps
Et le grave souci des choses politiques!
Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques
Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns
Que leur font vos discours, magnanimes tribuns!
Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.
Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,
Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,
Réaliser en marbre un rêve de beauté,
Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,
Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;
Restez assis plutôt que de perdre vos pas.
Le lis ne file pas et ne travaille pas;
Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,
Il jette son parfum et cela le contente.
Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel,
Une perle de pluie, une goutte de miel,
Et la sylphide, au bal d'Oberon invitée,
Se taille dans sa feuille une robe argentée.
Qui de vous osera lui dire, paresseux!
Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges,
Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain
A tous les malheureux qui vont criant la faim?
Qui donc dira cela: que toute chose belle,
Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle
Et son enseignement et sa moralité?
Comment pourrons-nous croire à la divinité
Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,
Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
La fleur de la vallée avec son encensoir?
Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos âmes,
Laissons tourner le monde et les choses aller;
Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,
Sans faire choir le ciel et déranger le pôle;
Se croire le pivot de la création
Est une erreur commune à toute ambition;
L'on est persuadé qu'on est indispensable
Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable
Aux balances d'airain des grands événements.
L'on tombe chaque jour en des étonnements
A voir quel peu d'écume, au torrent de l'abîme,
Fait un homme jeté de la plus haute cime,
Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passé,
Par le premier qui vient on le voit remplacé.
Nos agitations ne laissent pas de trace:
C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;
En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot égal,
Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,
Et dans l'éternité mystérieuse et noire
Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.
Quand votre nom serait creusé dans le rocher,
L'intarissable flot qui semble le lécher,
Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,
De sa langue d'azur le fera disparaître,
Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,
Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau;
Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,
A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?
Où retrouverez-vous le temps sacrifié,
Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile
Des révolutions la tempête éternelle?
Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
Et traverser à pied ce grand désert de prose,
Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
Offre candidement sa bouche à vos baisers,
A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,
Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?
De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,
La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,
Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
A travers les roseaux, sous le flot argentin,
Son épaule de nacre et son dos de satin.
Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,
Vous foulez sans pitié la pauvre violette;
La fée en soupirant rattache ses cheveux,
Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
Et reprend tristement ses habits sur les branches.
Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches,
Au pays d'Avalon vous auraient emporté;
Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté
Vous auriez pu passer votre vie en doux rêves;
Mais non; sur les cailloux, sur les sables des grèves,
Sur les éclats de verre et les tessons cassés,
A travers les débris des trônes renversés,
Vous avez préféré, faussant votre nature,
Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;
Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,
Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:
Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
Vous fermez votre oreille au babil des fontaines
Et diriez volontiers: silence! au rossignol,
Le front tout soucieux et penché vers le sol,
Vous passez sans répondre au gai salut des merles;
Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles
Et les beaux diamants aux éclairs diaprés,
Que répand le matin sur le velours des prés?
Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines,
Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc,
Que la vierge des cieux laisse choir en filant,
Vous composiez avec, enfantines merveilles,
Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.
Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,
Au revers du sillon, de leurs petites langues,
Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
De votre négligence ils sont tout attristés
Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.
C'est en vain que juillet les convie à sa fête;
Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,
Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
Les bluets désolés ont tous la larme à l'oeil,
Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire.
Que vous avez perdu si vite la mémoire
Des entretiens naïfs et des charmants amours
Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,
Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,
La blonde Amaryllis en couplets alternés.
De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés,
Sentent le serpolet, le thym et la frambroise;
A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
Et, tout émerveillé, du sommet des ormeaux,
Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques,
D'une bouche formée aux chants élégiaques;
Laisser cette besogne aux orateurs braillards,
Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,
Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,
Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.
Rome se sauvera toute seule, très-bien;
Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien;
Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
Que le char de l'état s'enfonce dans la boue,
Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,
S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin;
Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
Quelque petit sentier, par une pente douce,
Regagnant le sommet d'un coteau séparé,
D'où l'oeil se perd au fond d'un lointain azuré;
Et nous attendrons là que notre jour arrive,
Voyant de haut la mer se briser à la rive,
Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.
La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant;
Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,
La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,
Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur;
Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,
Et dans son grenier noir elle serre le tout.
A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,
Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,
Quand peut-être le fer, près de notre sillon,
Se balance et fait luire un sinistre rayon.
Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?
Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
Qui peut dire lequel était Napoléon,
Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
Qui le décidera? L'existence est un songe
Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge
Le corps du citoyen utile et positif
Et le corps du rêveur et du poëte oisif.
Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
Entre néant et rien quelle est la différence?



CHOC DE CAVALIERS.


Hier il m'a semblé, sans doute j'étais ivre,
Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers
Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre
Et caparaçonnés de harnais singuliers.

Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
Des Méduses d'airain ouvraient leur yeux hagards
Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque,
Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards.

Par moment, du rebord de l'arcade géante,
Un cavalier blessé, perdant son point d'appui;
Un cheval effaré, tombait dans l'eau béante;
Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.

C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,
Qui cherchiez à forcer le passage du pont,
Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussées,
Dorment ensevelis dans le gouffre profond.



LE POT DE FLEURS.


Parfois un enfant trouve une petite graine,
Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,
Pour la planter il prend un pot de porcelaine,
Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.

Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.

L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse,
Sur les débris du pot brandir ses verts poignards,
Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.

Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;
Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
C'est un grand aloës dont la racine brise
Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.



LE SPHINX.


Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,
Une chimère antique entre toutes me plaît;
Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.

Son visage de femme est le plus beau du monde,
Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde.
On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.

Les jeunes nourrissons qui passent devant elle,
Tendent leurs petits bras et veulent avec cris,
Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;
Mais quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris.

C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères,
La face en est charmante et le revers bien laid.
Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises mères
N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.



PENSÉE DE MINUIT.


Une minute encor, madame, et cette année
Commencée avec vous, avec vous terminée
  Ne sera plus qu'un souvenir.
Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,
Elle s'en est allée en un lieu d'où personne
  Ne peut la faire revenir.

Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles,
Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles,
  Sur le bord du néant jeté;
Limbes de l'impalpable, invisible royaume
Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,
  Ce qui n'est rien ayant été;

Où va le son, où va le souffle; où va la flamme,
La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme,
  L'amour de notre coeur chassé;
La pensée inconnue éclose en notre tête;
L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
  Le présent qui se fait passé.

Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre
Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre
  Tournée avec le doigt du temps;
Une scène nouvelle à rajouter au drame;
Un chapitre de plus au roman dont la trame
  S'embrouille d'instants en instants;

Un autre pas de fait dans cette route morne
De la vie et du temps, dont la dernière borne
  Proche ou lointaine est un tombeau,
Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce,
Où de votre bonheur toujours à chaque ronce,
  Derrière vous reste un lambeau.

Du haut de cette année avec labeur gravie,
Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
  Qu'un souvenir presque effacé,
Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
  Le vaste horizon du passé.

Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
Avant que tout à fait le versant qui s'incline
  Ne les dérobe à son regard,
Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
  Il a fait depuis son départ.

Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
  D'un rayon de soleil frappés.
Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache
Une époque, un détail nettement se détache
  Et revit à mes yeux trompés.

Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
  Portrait sans modèle aujourd'hui;
Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
Que le passé ravit au présent qu'il emporte,
  Reflet dont le corps s'est enfui.

J'hésite en me voyant devant moi reparaître;
Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
  Sous ma figure d'autrefois.
Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
  Ont changé les traits et la voix.

Tant de choses depuis, par cette pauvre tête,
Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte,
  Comme dans l'aire des aiglons,
Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée,
Se débattent heurtant leur coquille brisée,
  Avec leurs ongles déjà longs.

Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère,
Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
  Marcher en avant, oublier.
On ne peut sur le temps reprendre une minute,
Ni faire remonter un grain après sa chute
  Au fond du fatal sablier.

La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête,
Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
  L'étude austère et les soucis.
Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
Et dont quelque tourmente intérieure agite
  Comme deux serpents les sourcils.

Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre
  N'en avait noirci le corail.
Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles,
  Doublaient le ciel dans leur émail.

Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie,
Aucune illusion, amèrement ravie,
  Jeune, ne l'avait rendu vieux;
Il s'épanouissait à toute chose belle,
Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,
  Le mal était bien, le bien mieux.

Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
  Un brin de folle avoine en main
Avec son collier fait de perles de rosée,
Sa robe prismatique au soleil irisée,
  Allait chantant par le chemin.

Et puis l'âge est venu qui donne la science,
J'ai lu Werther, René son frère d'alliance;
  Ces livres, vrais poisons du coeur,
Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
  Byron et son don Juan moqueur.

Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes
Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
  Les croyances, des hochets creux.
Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme
Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme
  Et je devins bien malheureux.

La pensée et la forme ont passé comme un rêve;
Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
  Dans quel coin du chaos met-il
Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange
  Leur sert de patrie ou d'exil?

Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère;
Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
  Que la pioche jette au cercueil
Avec sa sombre voix explique bien des choses,
Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
  L'éternité commence au seuil.

L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame,
De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
  Ainsi qu'un vase trop rempli,
Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
Et ces ressouvenirs d'illusions passées,
  Rembrunissent mon front pâli.

Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
  Pourquoi donc vouloir retenir
Comme un enfant mutin sa mère par la robe,
Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe,
  Consolez-vous par l'avenir.

Regardez; devant vous l'horizon est immense,
C'est l'aube de la vie et votre jour commence;
  Le ciel est bleu, le soleil luit.
La route de ce monde est pour vous une allée
Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée;
  Marchez où le temps vous conduit.

Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime:
Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
  L'avenir devrait m'être cher;
Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
  Et je me sens le coeur amer.



LA CHANSON DE MIGNON.


Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
Tu me veux donc quitter et courir par le monde;
Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison
Les nuages du soir sur le rouge horizon,

Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;
Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,
Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!
D'abandonner le nid et de déployer l'aile.

Ah! restons tous les deux près du foyer assis,
Restons, je te ferai, petite, des récits,
Des contes merveilleux, à tenir ton oreille
Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille.

Le vent râle et se plaint comme un agonisant;
Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;
Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette
Les carreaux palpitants; la rauque girouette,
Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
Où veux-tu donc aller?

                       O mon maître, sais-tu,
La chanson que Mignon chante à Wilhem dans Goëthe:

«Ne la connais-tu pas la terre du poëte,
La terre du soleil où le citron mûrit,
Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit;
C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,
C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il faut me suivre,

«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
Brûleraient ta peau blanche et ta chair diaphane.
La pâle violette au vent d'été se fane;
Il lui faut la rosée et le gazon épais,
L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais.
C'est une fleur du nord, et telle est sa nature.
Fille du nord comme elle, ô frêle créature!
Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?
Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.
Crois-moi, garde ton rêve.

                            «Italie! Italie!
Si riche et si dorée; oh! comme ils t'ont salie!
Les pieds des nations ont battu tes chemins;
Leur contact a limé tes vieux angles romains,
Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,
Les milords ennuyés et les rimeurs touristes,
Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
Sur ton cadavre à terre, ô mère de Césars;
Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:
Ce sont, à chaque pas, des admirations,
Des yeux levés en l'air et des contorsions:
Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,
Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,
On pleure d'aise, on tombe en des ravissements
A faire de pitié rire les monuments.
L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques,
Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,
O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;
L'autre, plus amateur de ruines antiques,
Ne rêve que frontons, corniches et portiques,
Baise chaque pavé de la Via-Lata,
Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,
Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,
Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
Artistes et dandies, roturiers, baronnets,
Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
Afin de remporter un pan de ta tunique!

«Restons, car au retour on court risque souvent
De ne retrouver plus son vieux père vivant,
Et votre chien vous mord ne sachant plus connaître
Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:
Les coeurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,
D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimés,
Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,
Et l'on a divisé votre part entre tous.
Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,
Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,
Retourne à sa maison croyant trouver encor
Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
Mais sa femme a déjà comblé la place vide,
Et son or est aux mains d'un héritier avide;
Ses amis sont changés, en sorte que le mort
Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre
Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.
C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli:
C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe
N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,
Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'écrit.

«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne
Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
Les absents sont des morts et comme eux impuissants,
Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,
Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,
Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent
Au fond de la mémoire et d'autres les remplacent.
Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier
Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
Restons au colombier. Après tout, notre France
Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
De beaux palais à voir et des tableaux aussi.
Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales
Aussi haut que Saint-Pierre, élevant leurs spirales;
Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix,
Saint Severin, dardant sa flèche entre les toits,
Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques;
Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;
Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
Des archipels d'argent aux flots de notre ciel;
Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
Avec la mère au coin et les petites soeurs,
Et le chat familier qui se joue et se roule,
Et pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule,
Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»



ROMANCE.



I.


Au pays où se fait la guerre,
Mon bel ami s'en est allé;
Il semble à mon coeur désolé
Qu'il ne reste que moi sur terre!
En partant, au baiser d'adieu,
Il m'a pris mon âme à ma bouche.
Qui le tient si longtemps? mon Dieu!
Voilà le soleil qui se couche,
Et moi, toute seule en ma tour,
J'attends encore son retour.



II.


Les pigeons, sur le toit, roucoulent,
Roucoulent amoureusement,
Avec un son triste et charmant;
Les eaux sous les grands saules coulent.
Je me sens tout près de pleurer;
Mon coeur comme un lis plein s'épanche
Et je n'ose plus espérer.
Voici briller la lune blanche,
Et moi, toute seule en ma tour,
J'attends encore son retour.



III.


Quelqu'un monte à grands pas la rampe,
Serait-ce lui, mon doux amant?
Ce n'est pas lui, mais seulement
Mon petit page avec ma lampe.
Vents du soir, volez, dites-lui
Qu'il est ma pensée et mon rêve,
Toute ma joie et mon ennui.
Voici que l'aurore se lève,
Et moi, toute seule en ma tour,
J'attends encore son retour.



LE SPECTRE DE LA ROSE.


Soulève ta paupière close
Qu'effleure un songe virginal,
Je suis le spectre d'une rose
Que tu portais hier au bal.
Tu me pris encore emperlée
Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir.

O toi, qui de ma mort fus cause,
Sans que tu puisses le chasser,
Toutes les nuits mon spectre rose
A ton chevet viendra danser:
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe ni De Profundis;
Ce léger parfum est mon âme,
Et j'arrive du paradis.

Mon destin fut digne d'envie;
Pour avoir un trépas si beau,
Plus d'un aurait donné sa vie,
Car j'ai ta gorge pour tombeau,
Et sur l'albâtre où je repose
Un poëte, avec un baiser,
Écrivit: Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser.



LAMENTO.



LA CHANSON DU PÊCHEUR.


    Ma belle amie est morte,
    Je pleurerai toujours;
    Sous la tombe elle emporte
    Mon âme et mes amours.
    Dans le ciel, sans m'attendre,
    Elle s'en retourna;
    L'ange qui l'emmena
    Ne voulut pas me prendre.
    Que mon sort est amer;
Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!

    La blanche créature
    Est couchée au cercueil;
    Comme dans la nature
    Tout me paraît en deuil!
    La colombe oubliée,
    Pleure et songe à l'absent,
    Mon âme pleure et sent
    Qu'elle est dépareillée.
    Que mon sort est amer;
Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!

    Sur moi la nuit immense
    S'étend comme un linceul;
    Je chante ma romance
    Que le ciel entend seul.
    Ah! comme elle était belle
    Et comme je l'aimais!
    Je n'aimerai jamais
    Une femme autant qu'elle.
    Que mon sort est amer;
Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!



DÉDAIN.


Une pitié me prend quand à part moi je songe
A cette ambition terrible qui nous ronge,
De faire parmi tous reluire notre nom,
De ne voir s'élever par-dessus nous personne,
D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
D'être salué grand comme Goëthe ou Byron.

C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,
Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
La passion du beau nous tient et nous tourmente,
La sève sans issue au fond de nous fermente,
Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.

De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,
Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,
Combien déjà sont morts, combien encor mourront!
Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,
Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front!

Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;
Ne pas avoir une heure à dormir au soleil;
A courir dans les bois sans arrière-pensée,
Gémir d'une minute au plaisir dépensée,
Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!

Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache
Si le grain sortira du sillon qui le cache,
Et si jamais l'été dorera le blé vert;
Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
Entassant des trésors et rassemblant des marbres,
Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert.

Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde,
Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse
La terre les boit vite; et pas une ne perce,
Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.

Dieu nous comble de biens, notre mère nature
Rit amoureusement à chaque créature;
Le spectacle du ciel est admirable à voir;
La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles;
Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.

Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise
Quand vous passez: «C'est lui.» Pour que dans une église,
Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,
On vous couche à côté de rois que le ver mange,
N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»



CE MONDE-CI ET L'AUTRE.


Vos premières saisons à peine sont écloses,
Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses
Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau;
Tout ce que la nature a de grand et de beau,
Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles:
Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
L'Europe décrépite et la jeune Amérique:
Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,
Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
S'est faite presque blanche à nos étés frileux.
Votre enfance joyeuse, a passé comme un rêve
Dans la verte savane et sur la blonde grève;
Le vent vous apportait des parfums inconnus;
Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,
Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,
Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
Ses coquilles de moire et son murmure doux.
Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
Les tamaniers en fleurs vous prêtaient des abris;
Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,
L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
Les magnolias penchaient la tête en souriant;
La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
Les bengalis coquets, se mirant à son onde,
Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!
Aux heures du midi, nonchalante créole,
Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,
Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.
Vous aviez tous les biens, heureuse créature,
La belle liberté dans la belle nature:
Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,
Vous avez voulu voir et la France et Paris;
La brise a du vaisseau fait onder la bannière,
Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière,
Et courbant devant vous sa tête de lion
Sur son épaule bleue avec soumission,
Vous a jusques aux bords de la France vantée,
Sans rugir une fois, fidèlement portée.
Après celles de Dieu les merveilles de l'art
Ont étonné votre âme avec votre regard.
Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,
Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises,
Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,
Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
Où chaque maison dresse une gueule qui fume.
Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil!
Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,
Et triste entre vos soeurs au foyer réunies,
En entendant pleurer les bûches dans le feu,
Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,
Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames,
Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames;
Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;
Toute cette nature orientale et chaude,
Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,
Et vous avez souffert, votre coeur a saigné,
Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris, baigné
D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille;
Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,
Et vous avez compris, pâle fleur du désert,
Que loin du sol natal votre arôme se perd,
Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée
Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;
Les baisers parfumés des brises de la mer,
La place libre au ciel, l'espace et le grand air,
Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes,
Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;
Au choeur mélodieux votre voix put s'unir;
Le prisme du regret dorant le souvenir
De cent petits détails, de mille circonstances,
Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
Chaque larme furtive échappée à vos yeux
Se condensait en perle, en joyau précieux;
Dans le rhythme profond, votre jeune pensée
Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;
Vous avez pénétré les mystères de l'art;
Aussi, tout éplorée, avant votre départ,
Pour vous baiser au front, la belle poésie
Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie:
Pour dire votre coeur vous avez une voix,
Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!
De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.



VERSAILLES.



SONNET.


Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;
Comme Venise au fond de son Adriatique,
Tu traînes lentement ton corps paralytique,
Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.

Quel appauvrissement, quelle caducité!
Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,
Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique,
Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.

Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,
Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre,
Tu guettes le retour de ton royal amant.

Le rival du soleil dort sous son monument;
Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,
Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.



LA CARAVANE.



SONNET.


La caravane humaine au Zaharah du monde,
Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,
Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.

Le grand lion rugit et la tempête gronde;
A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.

L'on avance toujours et voici que l'on voit
Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt,
C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.

Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
Comme des oasis, a mis les cimetières.
Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.



DESTINÉE.



SONNET.


Comme la vie est faite, et que le train du monde
Nous pousse aveuglément en des chemins divers;
Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers,
Promène sans repos sa course vagabonde;

L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,
Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,
Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,
Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.

Eh bien! celui qui court sur la terre, était né
Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille,
C'était son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronné.

Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
Par le trou du volet, était le voyageur;
Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.



NOTRE-DAME.



I.


Las de ce calme plat où d'avance fanées,
Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;
Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,
Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,
Echangeant sans profit de banales paroles;
Las de toucher toujours mon horizon du doigt.

Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,
Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame;
    Je suis allé souvent, Victor,
A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,
Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
    Flotte comme un gros ballon d'or.

Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte
Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;
Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;
Ithuriel répand son écrin dans les cieux.

Cathédrales de brume aux arches fantastiques;
Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
    Par la glace de l'eau doublés,
La brise qui s'en joue et déchire leurs franges,
Imprime, en les roulant, mille formes étranges
    Aux nuages échevelés.

Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte,
Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;
Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.

Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique,
La vieille église attache une gloire mystique
    Faite avec les splendeurs du soir;
Les roses des vitraux, en rouges étincelles,
S'écaillent brusquement, et comme des prunelles,
    S'ouvrent toutes rondes pour voir.

La nef épanouie, entre ses côtes minces,
Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces,
Une araignée énorme, ainsi que des réseaux,
Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
En fils aériens, en délicates mailles,
Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.

Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
    Sous un chaud baiser de soleil,
Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,
Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques
    Aux fleurs d'azur et de vermeil.

Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires
Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires,
Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;
Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
Par les hommes et non par le temps abattues,
Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux,

Dogues hurlant au bout des gouttières; tarasques,
Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
    Chevaliers vainqueurs de géants,
Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
Myriades de saints roulés en collerettes,
    Autour des trois porches béants.

Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles
Où l'arabesque folle accroche ses dentelles
Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail;
Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,
Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,
La cathédrale luit comme un bijou d'émail!



II.


Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre
Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre
    Et qu'on revoit enfin le bleu,
Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,
Une crainte vous prend, un vertige sublime
    A se sentir si près de Dieu!

Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche
Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous;
L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
Vous fouettant de son aile en ricanant voltige
Et fait au front des tours trembler les garde-fous,

Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
Découpent, en passant, d'étranges silhouettes
    Au fond de votre oeil ébloui,
Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,
Bête apocalyptique, en se tordant aboie,
    Paris éclatant, inoui!

Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faîte,
Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;
Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout,
Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,
Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,
Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!

De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes,
En se jouant, redit les dernières syllabes
    De l'hosanna du séraphin;
Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,
Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
    L'entendre murmurer sans fin;

Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,
De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
Et la lumière oblique, aux arêtes hardies,
Jetant de tous côtés de riches incendies
Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs.

Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille,
Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
    Sous les bijoux et les atours;
Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine
Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
    N'en porte à son col les grands jours.

Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes
Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,
Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits
De toutes les couleurs, des résilles de rues,
Des palais étouffés, où, comme des verrues,
S'accrochent des étaux et des bouges étroits!

Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,
Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche
    Cent mille avec un trait de feu!
Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,
Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme,
    Qu'on pourrait croire fait par Dieu!



III.


Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
Il ne l'est seulement que du haut de tes tours.
Quand on est descendu tout se métamorphose,
Tout s'affaisse et s'éteint, plus rien de grandiose,
Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.

Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
    Et le Seigneur habite en toi.
Monde de poésie, en ce monde de prose,
A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose;
    L'on est pieux et plein de foi!

Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir;
A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.

Comme nos monuments à tournure bourgeoise
Se font petits devant ta majesté gauloise,
    Gigantesque soeur de Babel,
Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille,
Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,
    Et, ton vieux chef heurte le ciel.

Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,
Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque,
Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
Ces panthéons bâtards, décalqués dans l'école,
Antique friperie empruntée à Vignole,
Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.

O vous! maçons du siècle, architectes athées,
Cervelles, dans un moule uniforme jetées,
    Gens de la règle et du compas;
Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,
Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;
    Mais des maisons pour Dieu, non pas!

Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
Les parthénons coquets, églises courtisanes,
Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
Les maisons sans pudeur de la ville païenne;
On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne,
Une matrone chaste au milieu de catins!



MAGDALENA.


J'entrai dernièrement dans une vieille église;
La nef était déserte, et sur la dalle grise,
Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,
Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.
Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau
Représentant un Christ qui me parut très-beau.
On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,
Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
A ces fantômes blancs qui se dressent le soir,
Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires;
Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,
S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds;
Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés
Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique,
D'un vieux maître Pisan, artiste catholique,
Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté,
Le nimbe rayonnant de la mysticité,
Et tant l'on respirait dans leur humble attitude,
Les parfums onctueux de la béatitude.

Sans doute que c'était l'oeuvre d'un Allemand,
D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,
A vingt ans, de misère et de mélancolie,
Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,
Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.

Je restai bien longtemps dans la même posture,
Pensif, à contempler cette pâle peinture;
Je regardais le Christ sur son infâme bois,
Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix;
Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,
Ses chairs, par les bourreaux, à coups de fouets trouées,
La blessure livide et béante à son flanc;
Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;
Son corps blafard, rayé par des lignes vermeilles,
Me faisaient naître au coeur des pitiés nompareilles,
Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs,
Comme dut en verser la Mère de Douleurs.
Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles,
Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes,
Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,
Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;
La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mère
Son divin fils en proie à l'agonie amère;
Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix
Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,
Plus dégouttants de pleurs qu'après la pluie un arbre,
Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.

C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,
Et je sentis mon cou, comme un roseau, fléchir
Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,
Avec le chant du soir, vers le ciel élancée.
Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;
Après ton agonie au jardin des Olives,
Il fallait remonter près de ton père, au ciel,
Et nous laisser à nous l'éponge avec le fiel;
Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines
Entrent profondément dans tes tempes divines.
Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort
Recule épouvantée à ce sublime effort;
Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,
Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,
Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;
Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
Adorable victime entre toutes bénie;
Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs,
Étendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs.

O rigoureux destin! une pareille vie,
D'une pareille mort si promptement suivie!
Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel,
Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
La parole d'amour pour compenser l'injure,
Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
Dieu lui-même a besoin quand il est blasphémé,
Pour nous bénir encor de se sentir aimé,
Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,
N'ayant jamais pressé sur ton coeur solitaire
Un coeur sincère et pur, et fait ce long chemin
Sans avoir une épaule où reposer ta main,
Sans une âme choisie où répandre avec flamme
Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.

Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
Car l'inspiration descend toujours des cieux,
Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,
De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.
C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,
L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir;
Comme aux bras de l'amant, une vierge pâmée,
L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;
La voix du jour s'éteint, les reflets des vitraux,
Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,
Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
La foi descend des cieux avec l'obscurité;
L'orgue vibre; l'écho répond: Eternité!
Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
Rapproche ses deux mains et se met en prière.
Comme un captif, brisant les portes du cachot,
L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,
Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,
L'étoile échevelée et l'archange en voyage;
Tandis que la raison, avec son pied boiteux,
La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux.
C'est à cette heure-là que les divins poëtes,
Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.

O mystère d'amour! ô mystère profond!
Abîme inexplicable où l'esprit se confond;
Qui de nous osera, philosophe ou poëte,
Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?
Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur,
Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?
Qui donc écartera l'aile blanche et dorée,
Dont un ange abritait cette amour ignorée?
Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?
Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?

Murs de Jérusalem, vénérables décombres,
Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!
Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées,
Dans leur écho fidèle, ont, depuis tant d'années,
Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
Conservé leur mémoire et le son de leur voix;
Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!
Tout ce que vous savez de ces amours divines!
Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient,
Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'élançaient!
Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,
Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux,
Que n'en traîne après lui le paon tout radieux;
Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses,
Glisser en se parlant avec des voix plus douces
Que les roucoulements des colombes de mai,
Que le premier aveu de celle que j'aimai;
Et dans un pur baiser, symbole du mystère,
Unir la terre au ciel et le ciel à la terre.

Les échos sont muets, et le flot du Jourdain
Murmure sans répondre et passe avec dédain;
Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,
Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
Au milieu des parfums dans les bras du palmier,
Le chant du rossignol et le nid du ramier.

Frère, mais voyez donc comme la Madeleine
Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène
Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux,
Mélancoliquement, se tournent vers les cieux!
Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,
Une telle beauté n'apparut sur le monde;
Son front est si charmant, son regard est si doux,
Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,
Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.

O pâle fleur d'amour éclose au paradis!
Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,
Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste
Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?
Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier,
Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier?
Quel miracle du ciel, sainte prostituée,
Que ton coeur, cette mer, si souvent remuée,
Des coquilles du bord et du limon impur,
N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,
Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide,
La perle blanche au fond de ton âme candide!
C'est que tout coeur aimant est réhabilité,
Qu'il vous vient une autre âme et que la pureté
Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
comme à sa soeur coupable une soeur qui fait grâce;
C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
C'est que l'amour est saint et peut tout expier.

Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,
Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses,
Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs;
Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,
Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,
Et ton pinceau pieux, sur le divin contour,
A promené longtemps ses baisers pleins d'amour;
Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
Et le prêtre, à genoux, qui soupire et qui prie,
Dans sa pieuse extase, hésite entre les deux,
Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.

O sainte pécheresse! ô grande repentante!
Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante
Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,
Tout le rayonnement de la virginité,
Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,
Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,
Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
Ineffable rosée à faire envie aux cieux!
Jamais lis de Saron, divine courtisane,
Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;
Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns,
Laisse voir, au travers de ta peau transparente,
Le rêve de ton âme et ta pensée errante,
Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!
Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents
Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes;
O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
Les séraphins du ciel à peine ont dans le coeur,
Plus d'extase divine et de sainte langueur;
Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde,
Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!
Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit,
Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,
Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor
D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort;
Et, pour te consoler, voulut que la première
Tu le visses rempli de gloire et de lumière.

En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,
N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,
Et que ta rêverie a sondé ce mystère,
Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?
O poëtes! allez prier à cet autel,
A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,
Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
Regardez le Jésus et puis la Madeleine;
Plongez-vous dans votre âme et rêvez au doux bruit
Que font en s'éployant les ailes de la nuit;
Peut-être un chérubin détaché de la toile,
A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,
Et dans un long soupir l'orgue murmurera
L'ineffable secret que ma bouche taira.



CHANT DU GRILLON.


Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
Dans mon palais, tout noir de suie,
Je ris de la pluie et du vent;
En attendant que l'hiver fuie,
Je reste au coin du feu, rêvant.

C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!
Le gaz, de sa langue bleuâtre,
Lèche plus doucement le bois;
La fumée, en filet d'albâtre,
Monte et se contourne à ma voix.

La bouilloire rit et babille;
La flamme aux pieds d'argent sautille
En accompagnant ma chanson;
La bûche de duvet s'habille;
La sève bout dans le tison.

Le soufflet au râle asthmatique,
Me fait entendre sa musique;
Le tourne-broche aux dents d'acier
Mêle au concerto domestique
Le tic-tac de son balancier.

Les étincelles réjouies,
En étoiles épanouies,
vont et viennent, croisant dans l'air,
Les salamandres éblouies,
Au ricanement grêle et clair.

Du fond de ma cellule noire,
Quand Berthe vous conte une histoire,
_Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_,
C'est moi qui soutiens sa mémoire,
C'est moi qui fais taire le feu.

J'étouffe le bruit monotone
du rouet qui grince et bourdonne;
J'impose silence au matou;
Les heures s'en vont, et personne
N'entend le timbre du coucou.

Pendant la nuit et la journée,
Je chante sous la cheminée;
Dans mon langage de grillon,
J'ai, des rebuts de son aînée,
Souvent consolé Cendrillon.

Le renard glapit dans le piége;
Le loup, hurlant de faim, assiége
La ferme au milieu des grands bois;
Décembre met, avec sa neige,
Des chemises blanches aux toits.

Allons, fagot, pétille et flambe;
Courage, farfadet ingambe,
Saute, bondis plus haut encor;
Salamandre, montre ta jambe,
Lève, en dansant, ton jupon d'or.

Quel plaisir! prolonger sa veille,
Regarder la flamme vermeille
Prenant à deux bras le tison;
A tous les bruits prêter l'oreille;
Entendre vivre la maison!

Tapi dans sa niche bien chaude,
Sentir l'hiver qui pleure et rôde,
Tout blême et le nez violet,
Tâchant de s'introduire en fraude
Par quelque fente du volet.

Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
Dans mon palais, tout noir de suie,
Je ris de la pluie et du vent;
En attendant que l'hiver fuie
Je reste au coin du feu, rêvant.



CHANT DU GRILLON.


Regardez les branches,
Comme elles sont blanches;
Il neige des fleurs!
Riant dans la pluie,
Le soleil essuie
Les saules en pleurs,
Et le ciel reflète
Dans la violette,
Ses pures couleurs.

La nature en joie
Se pare et déploie
Son manteau vermeil.
Le paon qui se joue,
Fait tourner en roue,
Sa queue au soleil.
Tout court, tout s'agite,
Pas un lièvre au gîte;
L'ours sort du sommeil.

La mouche ouvre l'aile,
Et la demoiselle
Aux prunelles d'or,
Au corset de guêpe,
Dépliant son crêpe,
A repris l'essor.
L'eau gaîment babille,
Le goujon frétille,
Un printemps encor!

Tout se cherche et s'aime;
Le crapaud lui-même,
Les aspics méchants;
Toute créature,
Selon sa nature:
La feuille a des chants;
Les herbes résonnent,
Les buissons bourdonnent;
C'est concert aux champs.

Moi seul je suis triste;
Qui sait si j'existe,
Dans mon palais noir?
Sous la cheminée,
Ma vie enchaînée,
Coule sans espoir.
Je ne puis, malade,
Chanter ma ballade
Aux hôtes du soir.

Si la brise tiède
Au vent froid succède;
Si le ciel est clair,
Moi, ma cheminée
N'est illuminée
Que d'un pâle éclair;
Le cercle folâtre
Abandonne l'âtre:
Pour moi c'est l'hiver.

Sur la cendre grise,
La pincette brise
Un charbon sans feu.
Adieu les paillettes,
Les blondes aigrettes;
Pour six mois adieu
La maîtresse bûche,
Où sous la peluche,
Sifflait le gaz bleu.

Dans ma niche creuse,
Ma natte boiteuse
Me tient en prison.
Quand l'insecte rôde,
Comme une émeraude,
Sous le vert gazon,
Moi seul je m'ennuie;
Un mur, noir de suie,
Est mon horizon.



ABSENCE.


Reviens, reviens, ma bien-aimée,
Comme une fleur loin du soleil;
La fleur de ma vie est fermée,
Loin de ton sourire vermeil.

Entre nos coeurs tant de distance;
Tant d'espace entre nos baisers.
O sort amer! ô dure absence!
O grands désirs inapaisés!

D'ici là-bas, que de campagnes,
Que de villes et de hameaux,
Que de vallons et de montagnes,
A lasser le pied des chevaux!

Au pays qui me prend ma belle,
Hélas! si je pouvais aller;
Et si mon corps avait une aile
Comme mon âme pour voler!

Par-dessus les vertes collines,
Les montagnes au front d'azur,
Les champs rayés et les ravines,
J'irai, d'un vol rapide et sûr.

Le corps ne suit pas la pensée;
Pour moi, mon âme, va tout droit,
Comme une colombe blessée,
T'abattre au rebord de son toit.

Descends dans sa gorge divine,
Blonde et fauve comme de l'or,
Douce comme un duvet d'hermine,
Sa gorge, mon royal trésor;

Et dis, mon âme, à cette belle,
«Tu sais bien qu'il compte les jours,
O ma colombe! à tire d'aile,
Retourne au nid de nos amours.»



AU SOMMEIL.



HYMNE ANTIQUE.


Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort;
Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,
La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort
Et son dernier rayon, à travers la feuillée,
Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement,
Sur le front endormi de son bleuâtre amant,
Par la porte d'ivoire et la porte de corne.
Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés,
Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,
Au long de son dos brun pendent tout débouclés;
Le vent même retient son haleine, et les mondes,
Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,
S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.

O jeune homme charmant! couronné de pavots,
Qui tenant sur la main une patère noire,
Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire,
Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,
Où la vie, au trépas, s'unit et se mélange,
Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
Du fond de ta caverne inconnue au soleil;
Je t'implore à genoux, écoute-moi, sommeil!

Je t'aime, ô doux sommeil! et je veux à ta gloire,
Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,
Dont le rauque aboiement si souvent te troubla,
Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
Je te donne le pas sur Phébus-Apollon,
Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille;
Je te préfère même à la blanche Vénus,
Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
Se suspendre l'essaim des zéphirs ingénus;
Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,
A l'ivresse, à l'amour, à tout divin sommeil.

Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,
Soit, que les chevaux blancs qui traînent le soleil
Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,
Reçois bénignement mon encens et mes voeux,
Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!



TERZA RIMA.


Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
Et que de l'échafaud, sublime et radieux,
Il fut redescendu dans la cité latine,

Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux;
Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre;
Il avait oublié le monde dans les cieux.

Trois grands mois il garda cette attitude austère;
On l'eût pris pour un ange en extase devant
Le saint triangle d'or, au moment du mystère.

Frère, voilà pourquoi les poëtes, souvent,
Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;
Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant;

Les anges, secouant leur chevelure blonde,
Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.

Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.

Que leur font les passants, les pierres et les boues;
Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,
Et le feu du désir leur empourpre les joues.

Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.

Un auguste reflet de leur oeuvre divine
S'attache à leur personne et leur dore le front,
Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine.

Les nuits suivront les jours et se succéderont,
Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.

Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;
Leur âme, à la coupole, où leur oeuvre reluit,
Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.

Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;
Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
Et le tableau quitté les tourmente et les suit.

Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.

Sublime aveuglement! magnifique défaut!



MONTÉE SUR LE BROCKEN.


Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,
Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,
Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,
Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.
On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.
Le silence est profond; la chanson de la terre
Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre
Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement
Du Brocken, ennuyé de son désoeuvrement.
Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,
S'éteint subitement sous la voûte muette;
C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor
Les violes d'amour et les cithares d'or,
Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite;
Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,
Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu,
La dernière des fleurs vous jette son adieu.
La neige cependant descend silencieuse,
Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;
Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,
Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.



LE PREMIER RAYON DE MAI.


Hier j'étais à table avec ma chère belle,
Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid
Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.
C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,
Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes;
De sonores baisers et de propos joyeux.
L'enfant, pour être à l'aise, et régaler mes yeux,
Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
On voyait les trésors de sa blanche poitrine;
Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs,
Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,
Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,
Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées;
Un rayon de soleil, le premier du printemps,
Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants;
Quelques cheveux follets, et de mille paillettes
D'un verre de cristal allumant les facettes,
Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.
Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
Avec un sentiment de joie et de bien-être
Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;
L'aubépine de mai me parfumait le coeur,
Et, comme la saison, mon âme était en fleur;
Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,
Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,
Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,
Malgré les députés, la Charte et les ministres,
Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,
On n'avait pas encor supprimé le soleil,
Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;
Que la femme était belle et toujours désirable,
Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,
Célébrer le printemps, le vin et les amours.



LE LION DU CIRQUE.


Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre,
Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs,
Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,
Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées
Pose ton mufle énorme, aux babines froncées;
Dors et prends patience, ô lion du désert;
Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,
Demain tu sauteras dans la pleine lumière,
Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,
Et de tous les côtés les applaudissements
Répondront comme un choeur à tes grommèlements.
On te tient en réserve une vierge chrétienne,
Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;
Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,
Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
Ne frotte plus ton nez contre la grille close,
Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger
Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
Dans le goufre béant de ta gueule qui fume,
Une tête où déjà l'auréole s'allume.

Le Belluaire ainsi gourmande son lion,
Et le lion fait trève à sa rébellion.

Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,
Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,
Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;
Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore;
A quoi bon te débattre et grincer et hurler?
Le temps n'est pas venu de te démuseler.
En attendant le jour de revoir la lumière,
Silencieusement, à l'angle d'une pierre,
Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.



LAMENTO.


Connaissez-vous la blanche tombe,
Où flotte avec un son plaintif
    L'ombre d'un if?
Sur l'if, une pâle colombe,
Triste et seule, au soleil couchant,
    Chante son chant.

Un air maladivement tendre,
A la fois charmant et fatal,
    Qui vous fait mal,
Et qu'on voudrait toujours entendre;
Un air, comme en soupire aux cieux
    L'ange amoureux.

On dirait que l'âme éveillée
Pleure sous terre, à l'unisson
    De la chanson,
Et, du malheur d'être oubliée,
Se plaint dans un roucoulement
    Bien doucement.

Sur les ailes de la musique
On sent lentement revenir
    Un souvenir;
Une ombre de forme angélique
Passe dans un rayon tremblant,
    En voile blanc.

Les belles de nuit, demi-closes,
Jettent leur parfum faible et doux
    Autour de vous,
Et le fantôme aux molles poses
Murmure en vous tendant les bras:
    Tu reviendras!

Oh! jamais plus, près de la tombe
Je n'irai, quand descend le soir
    Au manteau noir,
Ecouter la pâle colombe
Chanter, sur la branche de l'if,
    Son chant plaintif!



BARCAROLLE.


Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile,
La brise va souffler!

L'aviron est d'ivoire,
Le pavillon de moire,
Le gouvernail d'or fin;
J'ai pour lest une orange,
Pour voile, une aile d'ange;
Pour mousse, un séraphin.

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile,
La brise va souffler!

Est-ce dans la Baltique?
Sur la mer Pacifique,
Dans l'île de Java?
Ou bien dans la Norvége,
Cueillir la fleur de neige,
Ou la fleur d'Angsoka?

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile,
La brise va souffler!

Menez-moi, dit la belle,
A la rive fidèle
Où l'on aime toujours.
--Cette rive, ma chère,
On ne la connaît guère
Au pays des amours.



TRISTESSE.


        Avril est de retour.
        La première des roses,
        De ses lèvres mi-closes,
        Rit au premier beau jour;
        La terre bienheureuse
        S'ouvre et s'épanouit;
        Tout aime, tout jouit.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

        Les buveurs en gaîté,
        Dans leurs chansons vermeilles,
        Célèbrent sous les treilles
        Le vin et la beauté;
        La musique joyeuse,
        Avec leur rire clair,
        S'éparpille dans l'air.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

        En deshabillés blancs,
        Les jeunes demoiselles
        S'en vont sous les tonnelles,
        Au bras de leurs galants;
        La lune langoureuse
        Argente leurs baisers
        Longuement appuyés.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.

        Moi, je n'aime plus rien,
        Ni l'homme, ni la femme,
        Ni mon corps, ni mon âme,
        Pas même mon vieux chien.
        Allez dire qu'on creuse,
        Sous le pâle gazon,
        Une fosse sans nom.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.



QUI SERA ROI?



I.


BÉHÉMOT.

Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.
Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
    Comme le dos d'un mont.
Je suis une montagne animée et qui marche:
Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,
Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.

Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;
Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle
    Comme sous un bélier.
Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,
Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!

Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe
Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe
    De blessés et de morts.
Au coeur de la bataille, aux lieux où la mêlée
Rugit plus furieuse et plus échevelée,
Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.

Les flèches font sur moi le pétillement grêle,
Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle
    Sur les tuiles d'un toit.
Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
Et par tous les chemins je marche toujours droit.

Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
A travers les bambous, je folâtre et je passe
    Comme un faon dans les blés.
Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
Je dessèche son urne avec ma grande trompe,
Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.

Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,
Je porterais le ciel et sa coupole ronde
    Tout aussi bien qu'Atlas.
Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle;
Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.
Je le remplacerai quand il sera trop las!



II.


Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
Léviathan, ainsi, répondit, en sa langue.



III.


LÉVIATHAN.

Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan;
Comme un enfant mutin je fouette l'Océan
    Du revers de ma large queue.
Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
    Seigneur de l'immensité bleue.

Le requin endenté d'un triple rang de dents,
Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants,
    Le kraken qu'on prend pour une île,
L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
Tout le peuple squameux qui laboure le flot,
    Du cétacé jusqu'au nautile;

Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
Les baleines du pôle, à l'oeil rond et hagard,
    Qui soufflent l'eau par la narine;
Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,
Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts
    Et montrant sa blanche poitrine;

Les oursons étoilés et les crabes hideux,
Comme des coutelas agitant autour d'eux
    L'arsenal crochu de leurs pinces;
Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi
    Quand je visite mes provinces.

Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
Mon royaume est superbe et magnifique à voir:
    Des végétations étranges,
Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,
    S'y découpent en vertes franges.

Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,
Ma respiration soulève l'ouragan
    Et se condense en noirs nuages;
Le souffle impétueux de mes larges naseaux,
Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
    Avec les pâles équipages.

Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier;
Pour avoir une peau plus dure que le fer
    Et renversé quelque muraille;
Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.
Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment
    Vous êtes de petite taille.

L'empire revient donc à moi, prince des eaux;
Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
    Paître dans les moites campagnes;
Moi témoin du déluge et des temps disparus;
Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
    Les grands aigles sur les montagnes!



IV.


Léviathan se tut et plongea sous les flots;
Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.



V.


L'OISEAU ROCK.

Là bas, tout là bas, il me semble
Que j'entends quereller ensemble
Béhémot et Léviathan;
Chacun des deux rivaux aspire,
Ambition folle, à l'empire
De la terre et de l'Océan.

Eh quoi! Léviathan l'énorme,
S'asseoirait, majesté difforme,
Sur le trône de l'univers!
N'a-t-il pas ses grottes profondes,
Son palais d'azur sous les ondes?
N'est-il pas roi des peuples verts?

Béhémot, dans sa patte immonde,
Veut prendre le sceptre du monde
Et se poser en souverain.
Béhémot, avec son gros ventre,
Veut faire venir à son antre,
L'Univers terrestre et marin.

La prétention est étrange
Pour ces deux pétrisseurs de fange,
Qui ne sauraient quitter le sol.
C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être,
De ce monde, seigneur et maître,
Et je suis roi de par mon vol.

Je pourrais, dans ma forte serre,
Prendre la boule de la terre
Avec le ciel pour écusson.
Créez deux mondes; je me flatte
D'en tenir un dans chaque patte,
Comme les aigles du blason.

Je nage en plein dans la lumière,
Et ma prunelle sans paupière
Regarde en face le soleil.
Lorsque, par les airs, je voyage,
Mon ombre, comme un grand nuage,
Obscurcit l'horizon vermeil.

Je cause avec l'étoile bleue
Et la comète à pâle queue;
Dans la lune je fais mon nid;
Je perche sur l'arc d'une sphère;
D'un coup de mon aile légère,
Je fais le tour de l'infini.



VI.


L'HOMME.

Léviathan, je vais, malgré les deux cascades
Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades;
La mer qui se soulève à tes reniflements,
Et les glaces du pôle et tous les éléments,
Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,
T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,
Quant le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.
Béhémot, à genoux, que je pose la charge
Sur ta croupe arrondie et ton épaule large;
Je ne suis pas ému de ton énormité;
Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,
Et je te couperai tes immenses oreilles,
Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles
Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
Oiseau Rock, prête-moi ta plume et ton duvet,
Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,
Sans pouvoir achever la courbe commencée,
Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,
Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock.



COMPENSATION.


Il naît sous le soleil de nobles créatures,
Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,
Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures;

Dieu semble les produire afin de se prouver;
Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,
Et souvent passe un siècle à les parachever.

Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux,
Et l'ardente auréole en gerbes d'or y pousse.

Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,
Sans quitter un instant leur pose solennelle,
Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux.

Leur moindre fantaisie est une oeuvre éternelle,
Tout cède devant eux; les sables inconstants,
Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.

Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
L'orage ou le repos, la palette ou le glaive,
Ils mèneront à bout, leurs destins éclatants.

Leur existence étrange est le réel du rêve;
Ils exécuteront votre plan idéal,
Comme un maître savant le croquis d'un élève.

Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal,
Dont votre esprit en songe, arrondissait la voûte,
Passent assis en croupe au dos de leur cheval.

D'un pied sûr, jusqu'au bout, ils ont suivi la route,
Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,
N'osant prendre une branche au carrefour du doute.

De ceux-là, chaque peuple en compte cinq ou six,
Cinq ou six, tout au plus, dans les siècles prospères,
Types toujours vivants dont on fait des récits.

Nature avare; ô toi! si féconde en vipères,
En serpents, en crapauds tout gonflés de venins;
Si prompte à repeupler tes immondes repaires;

Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites,
Tant de monstres impurs échappés de tes mains;

Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!



CHINOISERIE.


Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
Ni vous non plus, Juliette; ni vous,
Ophélia, ni Béatrix, ni même
Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.

Celle que j'aime, à présent, est en Chine;
Elle demeure, avec ses vieux parents,
Dans une tour de porcelaine fine,
Au fleuve jaune où sont les cormorans.

Elle a des yeux retroussés vers les tempes,
Un pied petit, à tenir dans la main,
Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
Les ongles longs et rougis de carmin.

Par son treillis elle passe sa tête,
Que l'hirondelle, en volant, vient toucher;
Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,
Chante le saule et la fleur du pêcher.



SONNET.


Pour veiner de son front la pâleur délicate,
Le Japon a donné son plus limpide azur,
La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
Que son col transparent et ses tempes d'agate.

Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;
Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
Et quand elle se lève, à notre ciel obscur,
On dirait de la lune en sa robe d'ouate.

Ses yeux d'argent bruni roulent moëlleusement;
Le caprice a taillé son petit nez charmant;
Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;

Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,
Et près d'elle, on respire autour de sa beauté,
Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.



A DEUX BEAUX YEUX.


Vous avez un regard singulier et charmant;
Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
Votre prunelle, où brille une humide paillette,
Au coin de vos doux yeux roule languissamment;

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,
Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours, à leur miroir de flamme,
Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme,
Comme une fleur céleste au calice idéal
Que l'on apercevrait à travers un cristal.



LE THERMODON.



I.


J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme
Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
Et dont l'étrange aspect arrête l'oeil surpris;
On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
La gravure sonner comme une vieille armure,
Et le papier muet semble jeter des cris.

Un pont, par où se rue une foule en démence,
Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau;
A travers l'arche, on voit une ville enflammée,
D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée,
Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.

Une barque, pareille à la barque des ombres,
Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
Une averse de sang pleut des têtes coupées;
Des mains, par l'agonie, éperdument crispées,
Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.

Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;
Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,
Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
Tout ce que le combat jette à leur appétit.

Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre
Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;
Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse
Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce
Un cadavre déjà de cent coups traversé.

C'est un rude combat! chevelures, crinières,
Panaches et cimiers, enseignes et bannières,
Au souffle des clairons volent échevelés;
Les lances, ces épis de la moisson sanglante,
S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,
Comme sous une pluie on voit pencher des blés.

Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;
Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,
Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;
Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,
Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes
Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.

Quelle férocité de dessin et de touche,
Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
Qui signa ce poëme étrange et véhément?
C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,
Peintre au non rouge, roi de la couleur brûlante,
Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!

C'est toi, Rubens, c'est toi, dont la rage sublime,
Pencha cette bataille au bord de cet abîme,
Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes,
Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames,
S'apaise et n'ose pas les submerger encor!



II.


Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières
Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.
    Sous l'armure une gorge bat;
Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire
    Le lait empourpré du combat.

Regardez! regardez! les chevelures blondes
Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes,
    Aux cheveux glauques des roseaux.
Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,
Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre
    Circule en transparents réseaux.

Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,
La mort a déjà mis sa pâleur azurée;
    Ils n'ont de rose que le sang.
Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,
Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
    Où l'eau les soulève en passant.

Le cheval de bataille à la croupe tigrée,
Secouant dans les cieux sa crinière effarée,
    Les foule avec ses durs sabots.
Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,
Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
    Tire à lui leurs derniers lambeaux.

Bientôt, du haut des monts, les vautours au col chauve,
Les corbeaux vernissés, les aigles à l'oeil fauve;
    L'orfraie au regard clandestin;
Les loups se balançant sur leurs échines maigres,
Les renards, les chakals, accourront tout allègres,
    Prendre leur part au grand festin;

Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes;
O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,
    Ces beaux seins, d'un si pur contour,
Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
Fouillés par le museau de l'hyène farouche,
    Piqués par le bec du vautour!

Cessez de vains efforts, ô braves amazones!
A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
    Le casque grec empanaché,
La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,
Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,
    Lâche votre glaive ébréché!

Votre armure faussée, entre ces bras robustes,
Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes,
    Où le poil pousse en plein terrain;
Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
O guerrières! seraient les appas et les charmes
    Cachés sous vos corsets d'airain.

S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,
Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,
    Les bras se suspendraient autour;
Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
Vous auriez, sans combat, remporté la victoire,
    Car la force cède à l'amour.

Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales
Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales.
    Fuyez sans vous tourner pour voir,
Et, ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres,
Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures
    Et du gazon pour vous asseoir!



III.


C'est la nécessité! c'est la règle fatale!
Toujours l'esprit le cède à la force brutale;
Et quand la passion, aux beaux élans divins,
Avec le positif veut en venir aux mains,
Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,
Engage le combat sur le pont de l'abîme;
Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant,
Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,
Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,
Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,
Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts;
Toujours le pied lui manque, et de flèches criblée,
Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,
Où son corps va trouver les caïmans du fond.
Cependant, les vainqueurs, sur la crète du pont,
Sans donner une plainte aux victimes noyées,
Passent, tambours battants, enseignes déployées.
Cette planche, gravée en six cartons divers,
Par Lucas Vostermann, d'après Rubens, d'Anvers,
Femmes, au coeur hautain, pâles cariatides,
Qui ployez à regret des têtes moins timides
Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
Et qui vous refusez à porter votre croix,
De votre destinée est l'effrayant symbole
Et je l'y vois écrite en sombre parabole:
Comme vous, autrefois, folles de liberté,
Des femmes au grand coeur, à la mâle beauté,
Se brûlèrent un sein, et mirent à la place
La Méduse sculptée au coeur de la cuirasse;
Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,
La navette qui court à travers les réseaux,
Les travaux de la femme et les soins du ménage,
Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;
Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir
Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir;
Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
Leur troupe rencontra la grande armée en marche;
Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps
Incertaine marée, on vit les combattants,
Les chevelures d'or où bien les têtes brunes,
Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
Et longtemps la victoire, aux pieds irrésolus,
Mesurant le terrain et supputant les pertes,
Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.
De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs
Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants
Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes;
Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!



ÉLÉGIE.


J'ai fait une remarque hier en te quittant.
Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant,
On a peur; on se fait, avec la moindre chose,
Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
La plus folle chimère, un souvenir ancien
Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'éveille,
Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille,
Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.
Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire,
Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,
Et puis, j'oublierai tout, excepté que je t'aime
Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.
Or, voici ma remarque. Il m'a semblé cela.
Je voudrais oublier toutes ces choses-là.
Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
Laisse aller Roméo qui part. En ce moment
Où mon âme pamée à chaque embrassement,
S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,
Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
Où mon coeur éperdu, sur ton coeur qu'il cherchait,
Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare
Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi.
Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;
Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;
Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée
N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.
J'étais là, devant toi, comme un musicien,
Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,
Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher,
Se ferme et te repousse et te laisse répandre
Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre?
J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,
Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
Après tant de serments et de douces paroles,
Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
Qu'on était fou d'avoir au fond du coeur un nom
Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère
D'aimer une autre femme au monde que sa mère.
Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment.
Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,
Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort;
Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
Le moment est venu de regarder en face
L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,
C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.
Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,
Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son coeur,
Et que dans la maîtresse on embrasse la soeur,
La première lassée est la femme. La honte
D'avoir été vaincue, au fond d'elle surmonte
Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,
Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,
C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut
Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
A remplacé l'amour; une froide contrainte
Succède aux beaux élans de folle liberté.
Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.
La femme se repent et l'homme se repose,
Il a touché son but, il a gagné sa cause;
C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,
Qui, la couronne au front, au devant de son char,
Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,
Traînera sans pitié Cléopâtre captive.
Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin!
Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein.
César attend dehors! il lui faut Cléopâtre,
Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre.
Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
Disent:--Heureux César! et lui battent des mains.
La femme sait cela que de reine et maîtresse,
Elle devient esclave et que son pouvoir cesse;
Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir
Le lui remet en main et la fait souveraine.
Il faut que son amant à ses genoux se traîne
Et lui baise les pieds et demande pardon.
Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
Avec un double fil nouant son nouveau masque,
Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,
Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,
Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.
Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée
N'eût pas dû me venir et doit être chassée,
Et que je suis bien fou de douter d'un amour
Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour.
J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
Ces haines, ces retours et ces alternatives,
Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
Cette existence-là c'est la mienne, la nôtre;
Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
On est bien malheureux, mais pour un tel malheur
Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
Près de l'amour, que sont les choses qu'on envie?
Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme,
Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!



LA BONNE JOURNÉE.


Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,
Sans jeter une fois l'oeil à travers la vitre.
Par Apollo! cent vers; je devrais être las,
On le serait à moins; mais je ne le suis pas;
Je ne sais quelle joie intime et souveraine
Me fait le regard vif et la face sereine,
Comme après la rosée une petite fleur;
Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;
Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,
Et mon souffle pressé plus fortement résonne.
J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,
Entre mes deux genoux posant sa longue tête,
Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête
Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;
En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,
Se penchait en riant de son rire ingénu;
Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
Répandait les parfums de son haleine pure.
Sourd comme saint Antoine à la tentation,
J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion;
L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre,
Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.



L'HIPPOPOTAME.


L'hippopotame au large ventre
Habite aux Jungles de Java,
Où grondent, au fond de chaque antre,
Plus de monstres qu'on n'en rêva.

Le boa se déroule et siffle,
Le tigre fait son hurlement;
Le bufle en colère renifle;
Il dort en paix tranquillement.

Il ne craint ni kriss ni zagaies;
Il regarde l'homme sans fuir,
Et rit des balles des cypaies
Qui rebondissent sur son cuir.

Je suis comme l'hippopotame;
De ma conviction couvert,
Forte armure que rien n'entame,
Je vais sans peur par le désert.



VILLANELLE RHYTHMIQUE.


Quand viendra la saison nouvelle,
Quand auront disparu les froids,
Tous les deux, nous irons, ma belle,
Pour cueillir le muguet au bois;
Sous nos pieds égrenant les perles,
Que l'on voit au matin trembler,
Nous irons écouter les merles
          Siffler.

Le printemps est venu, ma belle,
C'est le mois des amants béni,
Et l'oiseau, satinant son aile,
Dit des vers au rebord du nid.
Oh! viens donc sur le banc de mousse,
Pour parler de nos beaux amours,
Et dis-moi de ta voix si douce:
          Toujours!

Loin, bien loin, égarant nos courses,
Faisons fuir le lapin caché,
Et le daim au miroir des sources
Admirant son grand bois penché;
Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
En panier, enlaçant nos doigts,
Revenons rapportant des fraises
          Des bois.



LE SOMMET DE LA TOUR.


Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales,
On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
Comme un serpent de pierre au ventre du clocher.

L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
Sans trèfle de soleil et de lumière blonde,
Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;

Car les hautes maisons voisines de l'église
Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.

S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses
Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
Et les chauve-souris s'abattent sur vos bras.

Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres,
Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres;
Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.

A travers l'ombre on voit la chimère accroupie
Remuer, et l'écho de la voûte assoupie
Derrière votre pas suscite un autre pas.

Vous sentez à l'épaule une pénible haleine,
Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine
Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait.

Et si l'humidité fait des yeux de la voûte,
Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,
Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.

Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe,
Sur la dernière marche un dernier pli de robe,
Irritante terreur, brusquement disparaît.

Bientôt le jour filtrant par les fentes étroites,
Sur le mur opposé trace des lignes droites,
Comme une barre d'or sur un écusson noir.

L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,
Edifices sans nom, masse confuse et vile,
Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.

Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
Et semblent roucouler des promesses d'espoir.

Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.

Les guivres, les dragons et les formes étranges
Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
Séraphiques gardiens taillés dans le granit,

Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes,
Montent leur faction qui jamais ne finit.

Vous débouchez enfin sur une plate-forme
Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,
La Cité grommelante accroupie alentour.

Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires,
Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.

A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre,
Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre,
Que dore par flocons un chaud reflet de jour.

Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume,
Sur la ville toujours plane une ardente brume,
Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.

Ce sont les tintements et les grêles volées
Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées,
Chantant, à plein gosier, dans leurs beffrois touffus;

C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
Où des canons grondeurs sonnant sur leurs affuts;

C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
File comme une étoile à travers l'ombre terne,
Emportant un heureux aux bras de son désir;

Le soupir de la vierge, au balcon accoudée,
Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée;
Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.

Dans cette symphonie au colossal orchestre,
Que n'écrira jamais musicien terrestre,
Chaque objet fait sa note impossible à saisir.

Vous pensiez être en haut, mais voici qu'une aiguille,
Où le ciel découpé par dentelles scintille,
Se présente soudain devant vos pieds lassés.

Il faut monter encor dans la mince tourelle,
L'escalier qui serpente en spirale plus frèle,
Se pendant aux crampons de loin en loin placés.

Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle,
La goule étend sa griffe et la guivre renifle;
Le vertige alourdit vos pas embarrassés.

Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes,
S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes;
Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.

Votre sueur se fige à votre front en nage;
L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage!
Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!

Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
L'archange colossal que fait tourner la brise,
Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;

Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
Vous dirigez en bas un oeil moins effrayé;

Vous verrez la campagne à plus de trente lieues,
Un immense horizon, bordé de franges bleues,
Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;

Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées,
Les plaques de gazon, de troupeaux noirs tigrées;
Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;

Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine,
Et partout, où se groupe une famille humaine,
Un clocher vers le ciel, comme un doigt s'allongeant.

Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
La mer se diaprer et se gauffrer de moires,
Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;

Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes,
Piquer l'azur lointain de blanches étincelles
Et croiser en tous sens leur vol intelligent.

Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles ronde,
Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers!

Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
Chimérique pays peuplé de dragons verts;

Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes,
De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
Comme une autre Vénus, fille des flots amers!

A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être,
Dans quelque île déserte et dont on se rend maître;
Vers une autre Amérique échappée à Colomb!

Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées!
Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées,
Vous tentez un voyage aventureux et long.

Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
Des pays inconnus et des îles lointaines
Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?...

La spirale soudain s'interrompt et se brise.
Comme celui qui monte au clocher de l'église,
Me voici maintenant au sommet de ma tour.

J'ai planté le drapeau tout au haut de mon oeuvre.
Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
Insensible à la joie, à la vie, à l'amour.

Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
J'émousse mon ciseau contre des pierres dures,
Élevant à grand'peine une assise par jour!

Pendant combien de mois suis-je resté sous terre,
Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
Et cherchant le roc vil pour mes fondations!

Et pourtant le soleil riait sur la nature;
Les fleurs faisaient l'amour, et toute créature
Livrait sa fantaisie au vent des passions.

Le printemps dans les bois faisait courir la sève,
Et le flot, en chantant, venait baiser la grève;
Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!

Patient architecte, avec mes mains pensives,
Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
Je faisais sous l'église un temple souterrain.

Puis, l'église elle-même, avec ses colonnettes,
Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes,
Un madrépore immense, un polypier marin;

Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière,
Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.

Du haut de cette tour avec peine achevée,
Pourrais-je t'entrevoir, perspective rêvée;
Terre de Chanaan où tendait mon effort?

Pourrais-je apercevoir la figure du monde,
Les astres, dans le ciel, accomplissant leur ronde,
Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?

Si mon clocher passait seulement de la tête
Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte
De ce donjon aigu, qui du brouillard ressort;

S'il était assez haut pour découvrir l'étoile
Que la colline bleue avec son dos me voile;
Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;

Pour voir au ciel de smalt les flottantes nuées,
Par le vent du matin mollement remuées,
Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;

Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme,
Dans un océan d'or, avec le globe en flamme,
Majestueusement monter à l'horizon!



A UNE HEURE APRÈS MIDI, JEUDI 25 JANVIER 1838,
J'AI FINI CE PRÉSENT VOLUME:
GLOIRE A DIEU, ET PAIX AUX HOMMES DE BONNE VOLONTÉ!

THÉOPHILE GAUTIER.


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Lamento.
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Qui sera Roi?
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Sonnet.
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Le Thermodon.
Élégie.
La bonne Journée.
L'Hippopotame.
Villanelle rhythmique.
Le Sommet de la Tour.





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