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Title: Isabelle
Author: Gide, André, 1869-1951
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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ISABELLE.

par

ANDRÉ GIDE.



_A ANDRÉ RUYTERS_.


Gérard Lacase, chez qui nous nous retrouvâmes au mois d'Aoüt 189., nous
mena, Francis Jammes et moi, visiter le château de la Quartfourche dont
il ne restera bientôt plus que des ruines, et son grand parc délaissé où
l'été fastueux s'éployait à l'aventure. Rien plus n'en défendait
l'entrée: le fossé à demi comblé, la haie crevée, ni la grille descellée
qui céda de travers à notre premier coup d'épaule. Plus d'allées; sur
les pelouses débordées quelques vaches pâturaient librement l'herbe
surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des
massifs éventrés; à peine distinguait-on de ci de là, parmi la profusion
sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des
anciennes cultures, presque étouffé déjà par les espèces plus communes.
Nous suivions Gérard sans parler, oppressés par la beauté du lieu, de la
saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette
excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvînmes
devant le perron du château, dont les premières marches étaient noyées
dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisées; mais, devant les
portes-fenêtres du salon, les volets résistants nous arrêtèrent. C'est
par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos
entrâmes; un escalier montait aux cuisines; aucune porte intérieure
n'était close ... Nous avancions de pièce en pièce, précautionneusement
car le plancher par endroits fléchissait et faisait mine de se rompre;
étouffant nos pas, non que quelqu'un pût être là pour les entendre,
mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre
présence retentissait indécemment, nous effrayait presque. Aux fenêtres
du rez-de-chaussée plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des
contrevents un bignonia poussait dans la pénombre de la salle à manger,
d'énormes tiges blanches et molles.

Gérard nous avait quittés; nous pensâmes qu'il préférait revoir seul ces
lieux dont il avait connu les hôtes, et nous continuâmes sans lui notre
visite. Sans doute nous avait-il précédés au premier étage, à travers la
désolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois
pendait encore au mur, retenue à une sorte d'agrafe par une faveur
décolorée; il me parut qu'elle balançait faiblement au bout de son lien,
et je me persuadai que Gérard en passant venait d'en détacher une
ramille.

Nous le retrouvâmes au second étage, près de la fenêtre dévitrée d'un
corridor par laquelle on avait ramené vers l'intérieur une corde tombant
du dehors; c'était la corde d'une cloche, et je l'allais tirer
doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gérard; son geste, au
contraire d'arrêter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas
rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit péniblement
tressaillir; puis lorsqu'il semblait déjà que se fût refermé le silence,
deux notes pures tombèrent encore, espacées, déjà lointaines. Je m'étais
retourné vers Gérard et je vis que ses lèvres tremblaient.

--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.

Sitôt dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait
quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des
nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le
suivre, nous rentrâmes seuls, Jammes et moi, à La R. où Gérard nous
rejoignit dans la soirée.

--Cher ami, lui dit bientôt Jammes, apprenez que je suis résolu à ne
plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle
qu'on voit qui vous tient au coeur.

Or les récits de Jammes faisaient les délices de nos veillées.

--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes
tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le
découvrir, ou le reconstituer, qu'en dépouillant chaque événement de
l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère ...

--Apportez à votre récit tout le désordre, qu'il vous plaira, reprit
Jammes.

--Pourquoi chercher à recomposer les faits selon leur ordre
chronologique, dis-je; que ne nous les présentez-vous comme vous les avez
découverts?

--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Gérard.

--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.


C'est le récit de Gérard que voici.



I


J'ai presque peine à comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'élançait
alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien à peu près,
que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais
romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignité les événements
dérobent à nos yeux le côté par où ils nous intéressaient davantage, et
combien peu de prise ils offrent à qui ne sait pas les forcer.

Je préparais alors, en vue de mon doctorat, une thèse sur la chronologie
des sermons de Bossuet; non que je fusse particulièrement attiré par
l'éloquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par révérence pour mon
vieux maître Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait
précisément de paraître. Aussitôt qu'il connut mon projet d'études,
M. Desnos s'offrit à m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens
amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, possédait divers documents qui sans
doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte
d'annotations de la main même de Bossuet. M. Floche s'était retiré
depuis une quinzaine d'années à la Quartfourche, qu'on appelait plus
communément: le Carrefour, propriété de famille aux environs de
Pont-l'Évêque, dont il ne bougeait plus, où il se ferait un plaisir de
me recevoir et de mettre à ma disposition ses papiers, sa bibliothèque
et son érudition que M. Desnos me disait être inépuisable.

Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent échangées. Les documents
s'annoncèrent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait espérer mon
maître; il ne fut bientôt plus question d'une simple visite: c'est un
séjour au château de la Quartfourche que, sur la recommandation de M.
Desnos, l'amabilité de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M.
et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsidérés de
M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent espérer de trouver
là-bas une société avenante, qui tous aussitôt m'attira plus que les
documents poudreux du Grand Siècle; déjà ma thèse n'était plus qu'un
prétexte; j'entrais dans ce château non plus en scolar, mais en
Nejdanof, en Valmont; déjà je le peuplais d'aventures. La Quartfourche!
je répétais ce nom mystérieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule
hésite ... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu;
mais l'autre route?... l'autre route ...

Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste
garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.

Quand j'arrivai à la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'Évêque et
Lisieux, la nuit était à peu près close. J'étais seul à descendre du
train. Une sorte de paysan en livrée vint à ma rencontre, prit ma valise
et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre côté de la gare.
L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on
ne pouvait rêver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour
dégager la malle que j'avais enregistrée; sous ce poids les ressorts de
la calèche fléchirent. A l'intérieur, une odeur de poulailler
suffocante ... Je voulus baisser la vitre de la portière, mais la poignée
de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journée; la route
était tirante; au bas de la première côte, une pièce du harnais céda. Le
cocher sortit de dessous son siège un bout de corde et se mit en posture
de rafistoler le trait. J'avais mis pied à terre et m'offris à tenir la
lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livrée du pauvre
homme, non plus que le harnachement, n'en était pas à son premier
rapiéçage.

--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.

Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque
brutalement:

--Dites donc: c'est tout de même heureux qu'on ait pu venir vous
chercher.

--Il y a loin, d'ici le château? questionnai-je de ma voix la plus
douce. Il ne répondit pas directement, mais:

--Pour sûr qu'on ne fait pas le trajet tous les jours!--Puis au bout
d'un instant:--Voilà peut-être bien six mois qu'elle n'est pas sortie,
la calèche ...

--Ah!... Vos maîtres ne se promènent pas souvent? repris-je par un
effort désespéré d'amorcer le conversation.

--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose à faire!

Le désordre était réparé: d'un geste il m'invita à remonter dans la
voiture, qui repartit.

Le cheval peinait aux montées, trébuchait aux descentes et tricotait
affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinément, il stoppait.
--Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour
longtemps après que mes hôtes se seront levés de table; et même (nouvel
arrêt du cheval) après qu'ils se seront couchés. J'avais grand faim; ma
bonne humeur tournait à l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que
je m'en fusse aperçu, la voiture avait quitté la grande route et s'était
engagée dans une route plus étroite et beaucoup moins bien entretenue;
les lanternes n'éclairaient de droite et de gauche qu'une haie continue,
touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route,
s'ouvrir devant nous à l'instant de notre passage, puis, aussitôt après,
se refermer.

Au bas d'une montée plus raide, la voiture s'arrêta de nouveau. Le
cocher vint à la portière et l'ouvrit, puis, sans façons:

--Si Monsieur voulait bien descendre. La côte est un peu dure pour le
cheval.--Et lui-même fit la montée en tenant par la bride la haridelle.
A mi-côte il se retourna vers moi, qui marchais en arrière:

--On est bientôt rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voilà le parc.
Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel découvert, une sombre
masse d'arbres. C'était une avenue de grands hêtres, sous laquelle enfin
nous entrâmes, et où nous rejoignîmes la première route que nous avions
quittée. Le cocher m'invita à remonter dans la voiture, qui parvint
bientôt à la grille; nous pénétrâmes dans le jardin.

Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la façade du
château; la voiture me déposa devant un perron de trois marches, que je
gravis, un peu ébloui par le flambeau qu'une femme sans âge, sans grâce,
épaisse et médiocrement vêtue tenait à la main et dont elle rabattait
vers moi la lumière. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai
devant elle, incertain ...

--Madame Floche, sans doute?...

--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont
couchés. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas là pour vous
recevoir; mais on dîne de bonne heure ici.

--Vous-même, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.

--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait
précédé dans le vestibule.--Vous serez peut-être content de prendre
quelque chose?

--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dîné.

Elle me fit entrer dans une vaste salle à manger où se trouvait préparé
un médianoche confortable.

--A cette heure, le fourneau est éteint; et à la campagne il faut se
contenter de ce que l'on trouve.

--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un
plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise près
de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux
baissés, les mains croisées sur les genoux, délibérément subalterne. A
plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai
de la retenir; mais elle me donna à entendre qu'elle attendait que
j'eusse fini pour desservir:

--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...

Je dépêchais et mettais bouchées doubles lorsque la porte du vestibule
s'ouvrit: un abbé entra, à cheveux gris, de figure rude mais agréable.
Il vint à moi la main tendue:

--Je ne voulais pas remettre à demain le plaisir de saluer notre hôte.
Je ne suis pas descendu plus tôt parce que je savais que vous causiez
avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un
sourire qui pouvait être malicieux, cependant qu'elle pinçait les lèvres
et faisait visage de bois:--Mais à présent que vous avez achevé de
manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons
laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera
plus décent, je le présume, de laisser un homme accompagner Monsieur
Lacasse jusqu'à sa chambre à coucher, et de résigner ici ses fonctions.

Il s'inclina cérémonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit
une révérence écourtée.

--Oh! je résigne; je résigne ... Monsieur l'abbé, devant vous, vous le
savez, je résigne toujours ... Puis revenant à nous brusquement:--Vous
alliez me faire oublier de demander à Monsieur Lacase ce qu'il prend à
son premier déjeuner.

--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle ... Que prend-on d'ordinaire
ici?

--De tout. On prépare du thé pour ces dames, du café pour Monsieur
Floche, un potage pour Monsieur l'abbé, et du racahout pour Monsieur
Casimir.

--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?

--Oh! moi, du café au lait, simplement.

--Si vous le permettez, je prendrai du café au lait avec vous.

--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abbé en me
prenant par le bras--Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la
cour!

Elle haussa les épaules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abbé
m'entraînait.


Ma chambre était au premier étage, presque à l'extrémité d'un couloir.

--C'est ici, dit l'abbé en ouvrant la porte d'une pièce spacieuse
qu'illuminait un grand brasier,--Dieu me pardonne! on vous a fait du
feu!... Vous vous en seriez peut-être bien passé ... Il est vrai que les
nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette année, est
anormalement pluvieuse ...

Il s'était approché du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes
tout en écartant le visage, comme un dévot qui repousse la tentation. Il
semblait disposé à causer plutôt qu'à me laisser dormir.

--Oui, commença-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit,--Gratien
vous a monté vos colis.

--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.

--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent
guère.

--Il m'a dit en effet que la calèche ne sortait pas souvent.

--Chaque fois qu'elle sort c'est un événement historique. D'ailleurs
Monsieur de Saint-Auréol n'a depuis longtemps plus d'écurie; dans les
grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.

--Monsieur de Saint-Auréol? répétai-je, surpris.

--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir;
mais la Quartfourche appartient à son beau-frère. Demain vous aurez
l'honneur d'être présenté à Monsieur et à Madame de Saint-Auréol.

--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il
prend du racahout le matin.

--Leur petit-fils et mon élève. Dieu me permet de l'instruire depuis
trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une
componction modeste, comme s'il s'était agi d'un prince du sang.

--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.

--En voyage. Il serra les lèvres fortement puis reprit aussitôt:

--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes études vous amènent ...

--Oh! ne vous exagérez pas leur sainteté, interrompis-je aussitôt en
riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.

--N'importe, fit-il, écartant de la main toute pensée désobligeante;
l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le
plus aimable et le plus sûr des guides.

--C'est ce que m'affirmait mon maître, Monsieur Desnos.

--Ah! Vous êtes élève d'Albert Desnos? Il serra les lèvres de nouveau.
J'eus l'imprudence de demander:

--Vous avez suivi de ses cours?

--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde ... C'est
un aventurier de la pensée. A votre âge on est assez facilement séduit
par ce qui sort de l'ordinaire ... Et, comme je ne répondais rien:--Ses
théories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en
revient déjà, m'a-t-on dit.

J'étais beaucoup moins désireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il
n'obtiendrait pas de réplique:

--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis,
devant un bâillement que je ne dissimulai point:

--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons
loisir pour reprendre cet entretien. Après ce voyage vous devez être
fatigué.

--Je vous avoue, Monsieur l'abbé, que je croule de sommeil.

Dès qu'il m'eut quitté, je relevai les bûches du foyer, j'ouvris la
fenêtre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle
obscur et mouillé vint incliner la flamme de ma bougie, que j'éteignis
pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le
devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans
doute jouir d'une vue plus étendue; mon regard était aussitôt arrêté par
des arbres; au-dessus d'eux, à peine restait-il la place d'un peu de
ciel où le croissant venait d'apparaître, recouvert par les nuages
presque aussitôt. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient
encore ...

--Voici qui m'invite guère à la fête, pensai-je, en refermant fenêtre et
volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'âme encore
plus que la chair; je rabattis les bûches, ranimai le feu, et fus
heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute
l'attentionnée Mademoiselle Verdure y avait glissée.

Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oublié de mettre à la porte
mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; à
l'autre extrémité de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa
chambre était au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd
qui, peu de temps après, commença d'ébranler le plafond. Puis il se fit
un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison
leva l'ancre pour la traversée de la nuit.



II


Je fus réveillé d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une
porte ouvrait précisément sous ma fenêtre. En poussant mes volets j'eus
la joie de voir un ciel à peu près pur; le jardin, mal ressuyé d'une
récente averse, brillait; l'air était bleuissant. J'allais refermer ma
fenêtre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un
grand enfant, d'âge incertain car son visage marquait trois ou quatre
ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses
jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avançait
obliquement, ou plutôt procédait par bonds, comme si, à marcher pas à
pas, ses pieds eussent dû s'entraver ... C'était évidemment l'élève de
l'abbé, Casimir. Un énorme chien de Terre-Neuve gambadait à ses côtés,
sautait de conserve avec lui, lui faisait fête; l'enfant se défendait
tant bien que mal contre sa bousculante exubérance; mais au moment qu'il
allait atteindre la cuisine, culbuté par le chien, soudain je le vis
rouler dans la boue. Une maritorne épaisse s'élança, et tandis qu'elle
relevait l'enfant:

--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des états
pareils! On vous l'a pourtant répété bien des fois d'quitter l'Terno
dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...

Elle l'entraîna dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper à ma
porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma
toilette. Un quart d'heure après, la cloche sonna pour le déjeuner.


Comme j'entrais dans la salle à manger:

--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hôte, dit l'abbé en
s'avançant à ma rencontre.

Madame Floche s'était levée de sa chaise, mais ne paraissait pas plus
grande debout qu'assise; je m'inclinai profondément devant elle; elle
m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait dû recevoir à un
certain âge quelque formidable événement sur la tête; celle-ci en était
restée irrémédiablement enfoncée entre les épaules; et même un peu de
travers. Monsieur Floche s'était mis tout à côté d'elle pour me tendre
la main. Les deux petits vieux étaient exactement de même taille, de
même habit, paraissaient de même âge, de même chair ... Durant quelques
instants nous échangeâmes des compliments vagues, parlant tous les trois
à la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure
arriva portant la théière.

--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner
la tête, s'adressait à vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,
notre amie, s'inquiétait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et
si le lit était à votre convenance.

Je protestai que j'y avais reposé on ne pouvait mieux et que la cruche
chaude que j'y avais trouvée en me couchant m'avait fait tout le bien du
monde.

Mademoiselle Verdure, après m'avoir souhaité le bonjour, ressortit.

--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommodé?

Je renouvelai mes protestations.

--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus
aisé que de vous préparer une autre chambre ...

Monsieur Floche, sans rien dire lui-même, hochait la tête obliquement
et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.

--Je vois bien, dis-je, que la maison est très vaste; mais je vous
certifie que je ne saurais être installé plus agréablement.

--Monsieur et Madame Floche, dit l'abbé, se plaisent à gâter leurs
hôtes.

Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain
grillé; elle poussa devant elle le petit estropié que j'avais vu
culbuter tout à l'heure. L'abbé le saisit par le bras:

--Allons, Casimir! Vous n'êtes plus un bébé; venez saluer Monsieur
Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se
tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand
usage du monde ...

La timidité de l'enfant me gênait:

--C'est votre petit-fils? demandai-je à Madame Floche, oublieux des
renseignements que l'abbé m'avait fournis la veille.

--Notre petit-neveu, répondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon
beau-frère et ma soeur, ses grands-parents.

--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vêtements
en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.

--Drôle de façon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers
Casimir; j'étais à la fenêtre quand il vous a culbuté ... Il ne vous a
pas fait mal?

--Il faut dire à Monsieur Lacase, expliqua l'abbé à son tour, que
l'équilibre n'est pas notre fort ...

Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il fût nécessaire de me le
signaler. Ce grand gaillard d'abbé, aux yeux vairons, me devint
brusquement antipathique.

L'enfant ne m'avait pas répondu, mais son visage s'était empourpré. Je
regrettai ma phrase et qu'il y eût pu sentir quelque allusion à son
infirmité. L'abbé, son potage pris, s'était levé de table et arpentait
la pièce; dès qu'il ne parlait plus, il gardait les lèvres si serrées
que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards
édentés. Il s'arrêta derrière Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:
--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!

L'enfant se leva; tous deux sortirent.


Sitôt que le déjeuner fut achevé, Monsieur Floche me fit signe.

--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hôte, et me donnez des
nouvelles du Paris penseur.

Le langage de Monsieur Floche fleurissait dès l'aube. Sans trop écouter
mes réponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur
plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour maîtres et avec
qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes goûts,
de mes études ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets
littéraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il
entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait à peu près pas
bougé depuis près de quinze ans, l'histoire du parc, du château; il
réserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait
précédemment, mais commença de me raconter comment il se trouvait en
possession des manuscrits du XVIIme siècle qui pouvaient intéresser ma
thèse ... Il marchait à petits pas pressés, ou, plus exactement, il
trottinait auprès de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas
que la fourche en restait à mi-cuisse; sur le devant du pied, l'étoffe
retombait en nombreux plis, mais par derrière restait au-dessus de la
chaussure, suspendue à l'aide de je ne sais quel artifice; je ne
l'écoutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la
moitiédeur de l'air et par une sorte de torpeur végétale. En suivant une
allée de très hauts marronniers qui formaient voûte au-dessus de nos
têtes, nous étions parvenus presque à l'extrémité du parc. Là, protégé
contre le soleil par un buisson d'arbres-à-plumes, se trouvait un banc
où Monsieur Floche m'invita à m'asseoir. Puis tout-à-coup:

--L'abbé Santal vous a-t-il dit que mon beau-frère est un peu ...? Il
n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.

Je fus trop interloqué pour pouvoir trouver rien à répondre. Il
continua:

--Oui, le baron de Saint-Auréol, mon beau-frère; l'abbé ne vous l'a
peut-être pas dit plus qu'à moi ... mais je sais néanmoins qu'il le
pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abbé ne vous a pas dit que
j'étais un peu ...?

--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...

--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familièrement sur la main, je
trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des
habitudes, à nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la
circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui.
Vous êtes bien aimable d'être venu nous voir--et comme j'essayais un
geste:--je le répète: bien aimable, et je le récrirai ce soir à mon
excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui
vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problèmes qui
vous intéressent ... je suis sûr que je ne vous comprendrais pas.

Que pouvais-je répondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...

--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais
non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd
comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout à ne pas
le paraître; il feint d'entendre plutôt que de faire hausser la voix.
Pour moi, quant aux idées du jour, je me fais l'effet d'être tout aussi
sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais même pas
grand effort pour entendre. A fréquenter Massillon et Bossuet, j'ai fini
par croire que les problèmes qui tourmentaient ces grands esprits sont
tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ...
problèmes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans
doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous
passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur
collègue, vous me parlerez de préférence de vos études, puisque ce sont
les miennes également, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas
sur les musiciens, les poètes, les orateurs que vous aimez, ni sur la
forme de gouvernement que vous croyez la préférable.

Il regarda l'heure à un oignon attaché à un ruban noir:

--Rentrons à présent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma
journée quand je ne suis pas au travail à dix heures.

Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme, à cause de lui, parfois,
je ralentissais mon allure:

--Pressons! Pressons! me disait-il. Les pensées sont comme les fleurs,
celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraîches.


La bibliothèque de la Quartfourche est composée de deux pièces que
sépare un simple rideau: une, très exiguë et surhaussée de trois
marches, où travaille Monsieur Floche, à une table devant une fenêtre.
Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux;
sur la table, une antique lampe à réservoir, que coiffe un abat-jour de
porcelaine vert; sous la table, une énorme chancelière; un petit poêle
dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; chargée de lexiques;
entre deux, une armoire aménagée en cartonnier. La seconde pièce est
vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fenêtres; une
grande table au milieu de la pièce.

--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et,
comme je me récriais:

--Non, non; moi, je suis accoutumé au réduit; à dire vrai, je m'y sens
mieux; il me semble que ma pensée s'y concentre. Occupez la grande table
sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous dérangions
pas, nous pourrons baisser le rideau.

--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu'à présent, si pour travailler
j'avais eu besoin de solitude, je ne ...

--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relevé.
J'aurai, pour ma part, grand plaisir à vous apercevoir du coin de
l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tête de
dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me
souriait en hochant la tête, ou qui, vite, par crainte de m'importuner,
détournait les yeux et feignait d'être plongé dans sa lecture.)

Il s'occupa tout aussitôt de mettre à ma facile disposition les livres
et les manuscrits qui pouvaient m'intéresser; la plupart se trouvaient
serrés dans le cartonnier de la petite pièce; leur nombre et leur
importance dépassait tout ce que m'avait annoncé M. Desnos; il m'allait
falloir au moins une semaine pour relever les précieuses indications que
j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit, à côté du cartonnier, une très
petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle
l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes,
les dates des sermons qu'ils avaient inspirés. Je m'étonnai qu'Albert
Desnos n'eût pas tiré parti de ces indications dans ses travaux; mais ce
livre n'était tombé que depuis peu entre les mains de M. Floche.

--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mémoire à son sujet; et je me
félicite aujourd'hui de n'en avoir encore donné connaissance à personne,
puisqu'il pourra servir à votre thèse en toute nouveauté!

Je me défendis de nouveau:

--Tout le mérite de ma thèse, c'est votre obligeance que je le devrai.
Au moins en accepterez-vous la dédicace, Monsieur Floche, comme une
faible marque de ma reconnaissance?

Il sourit un peu tristement:

--Quand on est si près de quitter la terre, on sourit volontiers à tout
ce qui promet quelque survie.

Je crus malséant de surenchérir à mon tour.

--A présent, reprit-il, vous allez prendre possession de la
bibliothèque, et vous ne vous souviendrez de ma présence que si vous
avez quelque renseignement à me demander. Emportez les papiers qu'il
vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je
retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:
--A tantôt!--


J'emportai dans la grande pièce les quelques papiers qui devaient faire
l'objet de mon premier travail. Sans m'écarter de la table devant
laquelle j'étais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa
portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des
tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme
affairé ... Je soupçonnais en vérité qu'il était fort troublé, sinon gêné
par ma présence et que, dans cette vie si rangée le moindre ébranlement
risquait de compromettre l'équilibre de la pensée. Enfin il s'installa,
plongea jusqu'à mi-jambes dans la chancelière, ne bougea plus ...

De mon côté je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais
grand'peine à tenir en laisse ma pensée; et je n'y tâchais même pas;
elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d'un
donjon dont il faut découvrir l'entrée. Que je fusse subtil, c'est ce
dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,
nous allons donc te voir à l'oeuvre. Décrire! Ah, fi! ce n'est pas de
cela qu'il s'agit, mais bien de découvrir la réalité sous l'aspect ... En
ce court laps de temps qu'il t'est permis de séjourner à la
Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir
donner bientôt l'explication psychologique, historique et complète,
c'est que tu ne sais pas ton métier.

Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait à moi de
profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils
buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mâcher
une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impénétrable un visage
que le masque de la bonté.

La cloche du second déjeuner me surprit au milieu de ces réflexions.



III


C'est à ce déjeuner que, sans précaution oratoire, brusquement, Monsieur
Floche m'amena en présence du ménage Saint-Auréol. L'abbé du moins, la
veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir éprouvé
la même stupeur, jadis, quand, pour la première fois, au Jardin des
Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou
flamant à spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire
lequel était le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout
comme les deux Floche, du reste: au Muséum on les eût mis sous vitrine
l'un contre l'autre sans hésiter; près des "espèces disparues".
J'éprouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui,
devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature,
nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce
n'est que lentement que je parvins à décomposer mon impression ...

(1) Gérard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en
spatule.

Le baron Narcisse de Saint-Auréol portait culottes courtes, souliers à
boucle très apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam,
aussi proéminente que le menton, sortait de l'échancrure du col et se
dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au
moindre mouvement de la mâchoire faisait un extraordinaire effort pour
rejoindre le nez qui, de son côté, y mettait de la complaisance. Un oeil
restait hermétiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la
lèvre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqué
derrière la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais
rien ne m'échappe.

Madame de Saint-Auréol disparaissait toute dans un flot de fausses
dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses
longues mains, chargées d'énormes bagues. Une sorte de capote en
taffetas noir doublé de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout
le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies
par la poudre que le visage effroyablement fardé laissait choir. Quand
je fus entré, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tête en
arrière, et, d'une voix de tête assez forte et non infléchie:

--Il y eut un temps, ma soeur, où l'on témoignait au nom de Saint-Auréol
plus d'égards ...

A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle à me faire sentir, et à
faire sentir à sa soeur, que je n'étais pas ici chez les Floche; car
elle continua, inclinant la tête de côté, minaudière: et levant vers moi
sa main droite:

--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir à
notre table.

Je donnai de la lèvre contre une bague, et me relevai du baise-main en
rougissant, car ma position entre les Saint-Auréol et les Floche
s'annonçait gênante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prêté aucune
attention à la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa réalité me
paraissait problématique, bien qu'il fît avec moi l'aimable et le sucré.
Durant tout mon séjour à la Quartfourche, on ne put le persuader de
m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait
d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien
oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:

--Ah! C'était un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait
très fort: Domino!...

Les propos du baron étaient à peu près tous de cette envergure. A table
il n'y avait presque que lui qui parlât; puis, sitôt après le repas, il
s'enfermait dans un silence de momie.

Au moment que nous quittions la salle à manger, Madame Floche s'approcha
de moi, et, à voix basse:

--Peut-être, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un
petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on
entendit, car elle commença par m'entraîner du côté du jardin potager,
en disant très haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.

--C'est au sujet de mon petit-neveu, commença-t-elle dès qu'elle fut
assurée que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous
paraître critiquer l'enseignement de l'abbé Santal ... mais, vous qui
plongez aux sources même de l'instruction (ce fut sa phrase) vous
pourrez peut-être nous être de bon conseil.

--Parlez, Madame; mon dévouement vous est acquis.

--Voici: je crains que le sujet de sa thèse, pour un enfant si jeune
encore, ne soit un peu spécial.

--Quelle thèse? fis-je, légèrement inquiet.

--La thèse pour son baccalauréat.

--Ah! parfaitement,--résolu désormais à ne m'étonner plus de rien.
--Sur quel sujet? repris-je.

--Voici: Monsieur l'abbé craint que les sujets littéraires ou proprement
philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit déjà trop enclin à
la rêverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abbé). Il a donc
poussé Casimir à choisir un sujet d'histoire.

--Mais Madame, voici qui peut très bien se défendre. Et le sujet choisi
c'est?

--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhoès.

--Monsieur l'abbé a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet,
qui, à première vue, peut en effet paraître un peu particulier.

--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abbé fait
valoir, je suis prête à m'y ranger: Ce sujet présente, m'a-t-il dit, un
intérêt anecdotique particulièrement propre à fixer l'attention de
Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il paraît que ces
Messieurs les examinateurs attachent à cela la plus grande importance)
le sujet n'a jamais été traité.

--Il ne me souvient pas en effet ...

--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais été
traité, on est forcé de chercher un peu en dehors des chemins battus.

--Évidemment!

--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-être?

--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volonté et mon désir
de vous servir sont inépuisables.

--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit à même
bientôt de passer sa thèse assez brillamment, mais je crains que, par
désir de spécialiser ... par désir un peu prématuré ... l'abbé ne néglige
un peu l'instruction générale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ...

--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je éperdu.

--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abbé.

--Les parents?

--Ils nous ont confié l'enfant, dit-elle après une hésitation légère;
puis, s'arrêtant de marcher:

--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aimé
que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air
de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abbé,
qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sûre qu'ainsi vous
pourriez ...

--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas
difficile de trouver un prétexte pour sortir avec votre petit neveu. Il
me fera visiter quelque endroit du parc ...

--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connaît pas
encore, mais sa nature est confiante.

--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.

Un peu plus tard, le goûter nous ayant de nouveau rassemblés:

--Casimir, tu devrais montrer la carrière à Monsieur Lacase; je suis
sûre que cela l'intéressera.--Puis s'approchant de moi:

--Partez vite avant que l'abbé ne descende; il voudrait vous
accompagner.

Je ressortis aussitôt dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.

--C'est l'heure de la récréation, commençai-je.

Il ne répondit rien. Je repris:

--Vous ne travaillez jamais après goûter?

--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien à copier.

--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?

--La thèse.

--Ah!... Après quelques tâtonnements je parvins à comprendre que cette
thèse était un travail de l'abbé, que l'abbé faisait remettre au net et
copier par l'enfant dont l'écriture était correcte. Il en tirait quatre
grosses, dans quatre cahiers cartonnés dont chaque jour il noircissait
quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup à
"copier".

--Mais pourquoi quatre fois?

--Parce que je retiens difficilement.

--Vous comprenez ce que vous écrivez?

--Quelquefois. D'autres fois l'abbé m'explique; ou bien il dit que je
comprendrai quand je serai plus grand.

L'abbé avait tout bonnement fait de son élève une manière de
sécrétaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais
mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une
conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas
inconsciemment; Casimir prenait peine à me suivre; je m'aperçus qu'il
était en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne,
clopinant à côté de moi tandis que je ralentissais mon allure.

--C'est votre travail, cette thèse?

--Oh! non, fit-il aussitôt; mais, en poussant plus loin mes questions,
je compris que le reste se réduisait à peu de chose; et sans doute
fut-il sensible à mon étonnement:

--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres
habits!

--Et qu'est-ce que vous aimez lire?

--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard où déjà
l'interrogation faisait place à la confiance:

--L'abbé, lui, a été en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix
exprimait pour son maître une admiration, une vénération sans limites.

Nous étions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait
"la carrière"; abandonnée depuis longtemps, elle formait à flanc de
coteau une sorte de grotte dissimulée derrière les broussailles. Nous
nous assîmes sur un quartier de roche que tiédissait le soleil déjà bas.
La parc s'achevait là sans clôture; nous avions laissé à notre gauche un
chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barrière; le
dévalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection
naturelle.

--Vous, Casimir, avez-vous déjà voyagé? demandai-je.

Il ne répondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon
s'emplissait d'ombre; déjà le soleil touchait la colline qui fermait le
paysage devant nous. Un bosquet de châtaigniers et de chênes y
couronnait un tertre crayeux criblé des trous d'une garenne; le site un
peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contrée.

--Regardez les lapins, s'écria tout à coup Casimir; puis, au bout d'un
instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:

--Un jour, avec Monsieur l'abbé, j'ai monté la.

En rentrant nous passâmes auprès d'une mare couverte de conferves. Je
promis à Casimir de lui apprêter une ligne et de lui montrer comment on
pêchait les grenouilles.

Cette première soirée, qui ne se prolongea guère au delà de neuf heures,
ne différa point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui
l'avaient précédée, car, pour moi, mes hôtes eurent le bon goût de ne se
point mettre en dépense. Sitôt après dîner, nous rentrions dans le salon
où, pendant le repas, Gratien avait allumé le feu. Une grande lampe,
posée à l'extrémité d'une table de marqueterie, éclairait à la fois la
partie de jacquet que le baron engageait avec l'abbé à l'autre extrémité
de la table, et le guéridon où ces dames menaient une sorte de bésigue
oriental et mouvementé.

--Monsieur Lacase qui est habitué aux distractions de Paris, va sans
doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame
de Saint-Auréol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait
dans une bergère; Casimir, les coudes sur la table, la tête entre les
mains, lèvre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.--
Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif intérêt au
bésigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort,
mais on le jouait de préférence à quatre, de sorte que Madame de
Saint-Auréol, avec empressement, m'avait accepté pour partenaire dès que
je m'étais proposé. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de
notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, après chaque victoire,
se permettait sur mon bras une discrète taloche de sa maigre main
mitainée. Il y avait des témérités, des ruses, des délicatesses.
Mademoiselle Olympe jouait un jeu serré, concerté. Au début de chaque
partie, on pointait, on hasardait la surenchère selon le jeu que l'on
avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Auréol
s'aventurait effrontément, les yeux luisants, les pommettes vermeilles
et le menton frémissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me
lançait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe
essayait de lui tenir tête, mais elle était désarçonnée par la voix
aiguë de la vieille qui tout à coup, au lieu d'un nouveau chiffre,
criait:

--Verdure, vous mentez!

A la fin de la première partie, Madame Floche tirait sa montre, et,
comme si précisément, c'était l'heure:

--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.

L'enfant semblait sortir péniblement de léthargie, se levait, tendait
aux Messieurs sa main molle, à ces dames son front, puis sortait en
traînant un pied.

Tandis que Madame de Saint-Auréol nous invitait à la revanche, le
premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la
place de son beau-frère; ni Monsieur Floche, ni l'abbé n'annonçaient les
coups; on n'entendait de leur côté que le roulement des dés dans le
cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Auréol dans la bergère
monologuait ou chantonnait à demi-voix, et parfois, tout-à-coup,
flanquait un énorme coup de pincette au travers du feu, si
impertinemment qu'il en éclaboussait au loin la braise; Mademoiselle
Olympe accourait précipitamment et exécutait sur le tapis ce que Madame
de Saint-Auréol appelait élégamment la danse des étincelles ... Le plus
souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abbé et ne
quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point
dormant comme il disait, mais hochant la tête dans l'ombre; et le
premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage,
je pus distinguer qu'il pleurait.

A neuf heures et quart, le bésigue terminé, Madame Floche éteignait la
lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle
posait des deux côtés du jacquet.

--L'abbé, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de
Saint-Auréol, en donnant un coup d'éventail sur l'épaule de son mari.

J'avais cru décent, dès le premier soir, d'obéir au signal de ces dames,
laissant aux prises les jacqueteurs et à sa méditation Monsieur Floche
qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait
d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles
accompagnaient des mêmes révérences que le matin. Je rentrais dans ma
chambre; j'entendais bientôt monter ces Messieurs. Bientôt tout se
taisait. Mais de la lumière filtrait encore longtemps sous certaines
portes. Mais plus d'une heure après si, pressé par quelque besoin l'on
sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou
Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant à de derniers
rangements. Plus tard encore, et quand on eût cru tout éteint, au
carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non accès sur le
couloir, on pouvait voir, à son ombre chinoise, Madame de Saint-Auréol
ravauder.



IV


Ma seconde journée à la Quartfourche fut très sensiblement pareille à la
première; d'heure en heure; mais la curiosité que d'abord j'avais pu
avoir quant aux occupations de mes hôtes était complètement retombée.
Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade
devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en
plus insignifiante, j'occupai donc au travail à peu près toutes les
heures du jour. A peine pus-je échanger quelques propos avec l'abbé;
c'était après le déjeuner; il m'invita à venir fumer une cigarette à
quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitré que l'on appelait
un peu pompeusement: l'orangerie, où l'on avait rentré pour la mauvaise
saison les quelques bancs et chaises du jardin.

--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la
question de l'éducation de l'enfant,--je n'aurais as demandé mieux que
d'éclairer Casimir de toutes mes faibles lumières; ce n'est pas sans
regrets que j'ai dû y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est,
vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tête de le faire danser sur
la corde roide? J'ai vite dû rétrécir mes visées. S'il s'occupe avec moi
d'Averrhoès, c'est parce que je me suis chargé d'un travail sur la
philosophie d'Aristote et que, plutôt que d'ânonner avec l'enfant sur je
ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur à
l'entraîner dans mon travail. Autant ce sujet-là qu'un autre;
l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour;
aurais-je pu me défendre d'un peu d'aigreur s'il avait dû me faire
perdre le même temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ...
Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--Là-dessus jetant la cigarette qu'il
avait laissé éteindre, il se leva pour rentrer dans le salon.

Le mauvais temps m'empêchait de sortir avec Casimir; nous dûmes remettre
au lendemain la partie de pêche projetée; mais, devant le déception de
l'enfant, je m'igéniai à lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis
la main sur un échiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard,
qui le passionna jusqu'au souper.

La soirée commença tout pareille à la précédente; mais déjà je
n'écoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commençait
de peser sur moi.

Sitôt après dîner, il s'éleva une espèce de rafale; à deux reprises
Mademoiselle Verdure interrompit le bésigue pour aller voir dans les
chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dûmes prendre la
revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un
fauteuil bas qu'on appelait communément "la berline" Monsieur Floche,
bercé par le bruit de l'averse, s'était positivement endormi: dans la
bergère, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en
grognonnait.

--La partie de jacquet vous distrairait, répétait vainement l'abbé qui,
faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.

Quand, ce soir-là, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse
intolérable m'étreignit l'âme et le corps; mon ennui devenait presque de
la peur. Un mur de pluie me séparait du reste du monde, loin de toute
passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi
d'étranges êtres à peine humains, à sang froid, décolorés et dont le
coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon
indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la
nuit ... qu'il m'emporte! J'étouffe ici ...

L'impatience empêcha longtemps mon sommeil.

Lorsque je m'éveillai le lendemain, ma décision n'était peut-être pas
moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse
à mes hôtes et de partir sans inventer quelque excuse à l'étranglement
de mon séjour. N'avais-je pas imprudemment parlé de m'attarder une
semaine au moins à la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me
rappelleront brusquement à Paris ... Heureusement j'avais donné mon
adresse; on devait me renvoyer à la Quartfourche tout mon courrier;
c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas dès aujourd'hui
n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je
reportai mon espoir dans l'arrivée du facteur. Celui-ci s'amenait peu
après-midi, à l'heure où finissait le déjeuner; nous ne nous serions pas
levés de table avant que Delphine n'eût apporté à Madame Floche le
maigre paquet de lettres et d'imprimés qu'elle distribuait aux convives.
Par malheur il arriva que ce jour-là l'abbé Santal était convié à
déjeuner par le doyen de Pont-l'Évêque, vers onze heures il vint prendre
congé de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitôt qu'il me
soufflait ainsi cheval et carriole.

Au déjeuner je jouai donc la petite comédie que j'avais préméditée:

--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes
que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discrétion, aucun de
mes hôtes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel
contre-temps! en jouant la surprise de la déconvenue, tandis que mes
yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda à me
demander d'une voix timide:

--Quelque fâcheuse nouvelle, cher Monsieur?

--Oh! rien de très grave, répondis-je aussitôt. Mais hélas! je vois
qu'il va me falloir rentrer à Paris sans retard, et de là vient ma
contrariété.

D'un bout à l'autre de la table la stupeur fut générale, dépassant mon
attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se
traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche,
d'une voix un peu tremblante:

--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais
notre ...

Il ne put achever. Je ne trouvais rien à répondre, rien à dire et, ma
foi, me sentais passablement ému moi-même. Mes yeux se fixaient sur le
sommet de la tête de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une
pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure était devenue pourpre
d'indignation.

--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement
Madame Floche.

--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement
Madame de Saint-Auréol ...

--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais,
sans m'écouter, la baronne criait à tue-tête dans l'oreille de son mari
assis à côté d'elle:

--C'est Monsieur Lacase qui veut déjà nous quitter.

--Charmant! Charmant! très sensible, fit le sourd en souriant vers moi.

Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;

--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de
partir avec l'abbé.

Ici je rompis d'une semelle:

--Pourvu que je sois à Paris demain matin à la première heure ... Au
besoin de train de cette nuit suffirait.

--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut
servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se
tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait?

--Oh! Madame, je suis désolé de vous causer tant d'embarras ...

Le déjeuner s'acheva dans le silence. Sitôt après, le petit père Floche
m'entraîna, et, dès que nous fûmes seuls dans le couloir qui menait à la
bibliothèque ...

--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il
vous reste à prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment?
quel contretemps! quel fâcheux contretemps! Justement j'attendais la fin
de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers
que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous
intéresser à neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir
vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu
de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de
revenir ...?

Devant la déconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite.
J'avais travaillé d'arrache-pied toute la journée de la veille et cette
dernière matinée, de sorte qu'en réalité il ne me restait plus beaucoup
à glaner sur les premiers papiers que m'avait confiés Monsieur Floche;
mais sitôt que nous fûmes montés dans sa retraite, le voici qui, du fond
d'un tiroir, sortit avec un geste mystérieux un paquet enveloppé de
toiles et ficelé; une fiche passée sous la ficelle portait, en manière
de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.

--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien
fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de démêler là-dedans ce
qui vous intéresse.

Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je
descendis dans la bibliothèque avec la liasse que je développai sur la
grande table.

Certains papiers effectivement se rapportaient à mon travail, mais ils
étaient en petit nombre et d'importance médiocre; la plupart, de la main
même de Monsieur Floche, avaient trait à la vie de Massillon, et,
partant, ne me touchaient guère.

En vérité le pauvre Floche comptait-il là-dessus pour me retenir? Je le
regardai; il s'était à présent renfoncé dans sa chancelière et
s'occupait à déboucher minutieusement avec une épingle chacun des trous
d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'opération finie,
il leva la tête et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'éclaira
que je me dérangeai pour causer avec lui, et, appuyé sur le linteau, à
l'entrée de sa portioncule:

--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais à Paris? on
serait si heureux de vous y voir.

--A mon âge, les déplacements sont difficiles et coûteux.

--Et vous ne regrettez pas trop la ville?

--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'apprêtais à la regretter
davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne paraît un peu
sévère à quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.

--Ce n'est donc pas par goût que vous êtes venu vous installer à la
Quartfourche?

Il se dégagea de sa chancelière, se leva, puis posant sa main
familièrement sur ma manche:

--J'avais à l'Institut quelques collègues que j'affectionne, dont votre
cher maître Albert Desnos; et je crois bien que j'étais en passe de
prendre bientôt place auprès d'eux ...

Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question
trop directe:

--Est-ce Madame Floche qu'attirait à ce point la campagne?

--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais
elle-même y était appelée par un petit événement de famille.

Il était descendu dans la grande salle et aperçut la liasse que j'avais
déjà reficelée.

--Ah! vous avez déjà tout regardé, dit-il tristement. Sans doute
aurez-vous trouvé là peu de provende. Que voulez-vous? les moindres
miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps à
collectionner des broutilles; mais peut-être faut-il des hommes comme
moi pour épargner ces menus travaux à d'autres qui comme vous, en
sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre thèse je serai
heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profité.

La cloche du goûter nous appela.

Comment arriver à connaître quel "petit événement de famille",
pensais-je, a suffi pour décider ainsi ces deux vieux? L'abbé le
connaît-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais dû l'apprivoiser.
N'importe! Trop tard à présent. Il n'en reste pas moins que Monsieur
Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ...

Nous arrivâmes dans la salle à manger.

--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit
tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame
Floche; mais le temps vous manquera peut-être?

L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.

--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon
travail et vais être libre jusqu'au départ. Précisément il ne pleut
plus ... Et j'entraînai l'enfant dans le parc.

Au premier détour de l'allée, l'enfant qui tenait une de mes mains dans
les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brûlant:

--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ...

--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.

--Vous vous ennuyez.

--Non! mais il faut que je parte.

--Où allez-vous?

--A Paris. Je reviendrai.

A peine eus-je lâché ce mot qu'il me regarda anxieusement.

--C'est bien vrai? Vous le promettez?

L'interrogation de cet enfant était si confiante que je n'eus pas le
coeur de me dédire:

--Veux-tu que je t'écrive sur un petit papier que tu garderas?

--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie
par de bondissements frénétiques.

--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pêcher, nous
devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui
porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle
surprise.

Je m'étais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visité
la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient
continuellement d'un bout à l'autre de la maison, je risquais fort
d'être dérangé dans mon investigation indiscrète; je comptais sur
l'enfant pour autoriser ma présence; si peu naturel qu'il pût paraître
que je pénétrasse à sa suite dans la chambre de sa grand'mère ou de sa
tante, grâce au prétexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise,
une facile contenance.

Mais cueiller des fleurs à la Quartfourche n'étais pas aussi aisé que je
le supposais. Gratien exerçait sur tout le jardin une surveillance
farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'être
cueillies, mais encore était-il jalousement regardant sur la manière de
les cueillir. Il y fallait sécateur ou serpette et, de plus, quelles
précautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna
jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes où l'on pouvait
prélever maints bouquets sans que seulement il y parût.

--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on
vous le répète? coupez toujours au-dessus de l'oeil.

--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'écriai-je
impatiemment.

Il répondit en grommelant que "ça a toujours de l'importance" et que "il
n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons
sentencieux ...

L'enfant me précéda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je
m'étais emparé d'un vase ...

Dans la chambre régnait un paix religieuse; les volets étaient clos;
près du lit enfoncé dans une alcôve, un prie-Dieu d'acajou et de velours
grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ébène; contre le
crucifix, le cachant à demi, un mince rameau de buis suspendu à une
faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de
l'heure appelait la prière; j'oubliais ce que j'étais venu faire et la
vaine curiosité qui m'avait attiré en ce lieu; je laissais Casimir
apprêter à son gré les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus
rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la
bonne vieille Floche achèvera bientôt de s'éteindre, à l'abri des
souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempête! que tranquille
est ce port!

Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules
pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait à terre.

--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.

Mais tendis que je m'évertuais à sa place, il courait à l'autre bout de
la pièce vers un secrétaire qu'il ouvrait.

--Je vais vous faire le billet où vous promettez de revenir.

--C'est cela, repartis-je, me prêtant à la simagrée. Dépêche-toi. Ta
tante serait très fâchée si elle te voyait fouiller dans son secrétaire.

--Oh! ma tante est occupée à la cuisine; et puis elle ne me gronde
jamais.

De son écriture la plus appliquée il couvrit une feuille de papier à
lettre.

--A présent venez signer.

Je m'approchai:

--Mais Casimir, tu n'avais pas à signer toi-même! dis-je en riant.
L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, à cet engagement, et
pour qu'il lui parût y engager lui-même sa parole, avait cru bon
d'écrire aussi son nom au bas de la feuille où je lus:

_Monsieur Lacase promet de revenir l'année prochaine à la Quartfourche.
Casimir de Saint-Auréol_.

Un instant il resta tout déconcerté par ma remarque et par mon rire: il
y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au sérieux?
Il était bien près de pleurer.

--Laisse-moi me mettre à ta place pour que je signe.

Il se leva puis, quand j'eus signé le billet, sauta de joie et couvrit
ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et,
penché sur le secrétaire:

--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort
et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouillé
parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature
encadrée:

--Regardez.

Je m'approchai de la fenêtre.

Quel est ce conte où le héros tombe amoureux du seul portrait de la
princesse? Ce devait être ce portrait-là. Je n'entends rien à la
peinture et me soucie peu du métier; sans doute un connaisseur eût-il
jugé cette miniature affétée: sous trop de complaisante grâce s'effaçait
presque le caractère: mais cette pure grâce était telle qu'on ne la pût
oublier.

Peu m'importaient vous dis-je les qualités ou les défauts de la
peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que
le profil, une tempe à demi cachée par une lourde boucle noire, un oeil
languide et tristement rêveur, la bouche entr'ouverte et comme
soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme
était de la plus troublante, de la plus angélique beauté. A la
contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui
d'abord s'était éloigné, achevant d'apprêter les fleurs, revint à moi,
se pencha:

--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas!

J'étais gêné devant l'enfant de trouver sa mère si belle.

--Où est-elle à présent, ta maman?

--Je ne sais pas.

--Pourquoi n'est-elle pas ici?

--Elle s'ennuie ici.

--Et ton papa?

Un peu confusément, baissant la tête et comme honteux il répondit:

--Mon papa est mort.

Mes questions l'importunaient; mais j'étais résolu à pousser plus avant.

--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?

--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tête.
Il ajouta un peu plus bas:

--Elle vient causer avec ma tante.

--Mais avec toi, elle cause bien aussi?

--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je
suis couché.

--Couché!

--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cédant à sa confiance (il avait pris
ma main, car j'avais reposé le portrait) tendrement et comme en secret:

--La dernière fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.

--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?

--Oh! si beaucoup.

--Alors pourquoi dis-tu "la dernière fois"?

--Parce qu'elle pleurait.

--Elle était avec ta tante?

--Non; elle était entrée toute seule dans le noir; elle croyait que je
dormais.

--Elle t'a réveillé.

--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.

--Tu savais donc qu'elle était là.

Il baissa la tête de nouveau, sans répondre. J'insistai:

--Comment savais-tu qu'elle était là?

Pas de réponse. Je repris:

--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?

--Oh! j'ai senti.

--Tu ne lui as pas demandé de rester?

--Oh! si. Elle était penchée sur mon lit; je la tenais par les
cheveux ...

--Et qu'est-ce qu'elle disait?

--Elle riait; elle disait que je la décoiffais; mais qu'il fallait
qu'elle s'en aile.

--Elle ne t'aime donc pas?

--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement écarté de moi et
le visage empourpré plus encore, d'une voix si passionnée que je pris
honte de ma question.

La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:

--Casimir! Casimir! va dire à Monsieur Lacase qu'il serait temps de
s'apprêter. La voiture sera là dans une demi-heure.

Je m'élançai, dégringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le
vestibule.

--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une dépêche? J'ai trouvé
un expédient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus
près de vous.

Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:

--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son émotion ne
trouvait rien d'autre à dire, elle répétait: Que c'est improbable!...
puis, courant sous la fenêtre de Floche:

--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase
veut bien rester.

La faible voix sonnait comme un grelot fêlé, mais parvint cependant; je
vis la fenêtre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis,
aussitôt qu'il eut compris:

--Je descends! Je descends!

Casimir je joignait à lui; durant quelques instants je dus faire face
aux congratulations de chacun; on eût dit que j'étais de la famille.

Je rédigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de dépêche que je fis
expédier à une adresse imaginaire.

--J'ai peur, à déjeuner, d'avoir été un peu indiscrète en vous priant
trop fort, dit Madame Floche; puis-je espérer que, si vous restez, vos
affaires de Paris n'en souffriront pas trop?

--J'espère que non, chère Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes
intérêts.

Madame de Saint-Auréol était survenue; elle s'éventait et tournait dans
la pièce en criant de sa voix la plus aiguë.--Qu'il est aimable! Ah!
mille grâces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se
rétablit.

Peu avant le dîner l'abbé rentra de Pont-l'Évêque; comme il n'avait pas
eu connaissance de ma velléité de départ, il ne put être surpris
d'apprendre que je restais.

--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapporté de
Pont-l'Évêque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur
des racontars de gazettes, mais j'ai pensé qu'ici vous étiez un peu
privé de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous intéresser.

Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura montés dans ma
chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les quérir.

--N'en faites rien, Monsieur l'abbé, c'est moi qui monterai les
chercher.

Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis
qu'il brossait sa soutane et s'apprêtait pour le dîner:

--Vous connaissiez la famille de Saint-Auréol avant de venir à la
Quartfourche? demandai-je après quelques propos vagues.

--Non, me dit-il.

--Ni Monsieur Floche?

--J'ai passé brusquement des missions à l'enseignement. Mon supérieur
avait été en relations avec Monsieur Floche, et m'a désigné pour les
fonctions que je remplis présentement; non, avant de venir ici je ne
connaissais ni mon élève ni ses parents.

--De sorte que vous ignorez quels événements ont brusquement poussé
Monsieur Floche à quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment
qu'il allait entrer à l'Institut.

--Revers de fortune, grommela-t-il.

--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des
Saint-Auréol!

--Mais non, mais non, fit-il impatienté; ce sont les Saint-Auréols qui
sont ruinés ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les
Floche, qui sont dans une situation aisée, habitent avec eux pour les
aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux
Saint-Auréol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard à
Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut espérer ...

--La belle-fille est sans fortune?

--Quelle belle-fille? La mère de Casimir n'est pas la bru, c'est la
propre fille des Saint-Auréol.

--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.--
Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Auréol?

--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que
Mademoiselle de Saint-Auréol aura épousé quelque cousin du même nom.

--Fort bien! fis-je, comprenant à demi, hésitant pourtant à conclure. Il
avait achevé de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fenêtre
il flanquait de grands coups de mouchoir pour épousseter ses souliers.
--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Auréol?

--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.

--Où vit-elle?

Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussiéré:

--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette:
--On va sonner pour le dîner et je ne serai pas prêt!

C'était une invite à le laisser; ses lèvres serrées certainement en
gardaient gros à dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien
échapper.



V


Quatre jours après j'étais encore à la Quartfourche; moins angoissé
qu'au troisième jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau,
ni dans les événements de chaque jour, ni dans les propos de mes hôtes;
d'inanition déjà je sentais ma curiosité se mourir. Il faut donc
renoncer à en découvrir davantage, pensais-je apprêtant de nouveau mon
départ: autour de moi tout se refuse à m'instruire; l'abbé fait le muet
depuis que j'ai laissé paraître combien ce qu'il sait m'intéresse; à
mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui
plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais à
présent tout ce qu'il aurait à me dire: rien de plus que le jour où il
me montrait le portrait.

Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prénom de sa mère.
Sans doute j'étais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image
vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si même Isabelle de
Saint-Auréol, durant mon séjour à la Quartfourche, risquait une de ces
fugitives apparition dont je savais à présent qu'elle était coutumière,
sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage.
N'importe! ma pensée soudain tout occupée d'elle échappait à l'ennui;
ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailée et je m'étonnais que
s'achevât déjà cette semaine. Il n'avait pas été question que je
restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus
aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je
parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant
à demi-voix, puis à voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait
déplu tout d'abord, se revêtait à présent pour moi d'élégance, se
pénétrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Auréol! Isabelle!
J'imaginais sa robe blanche fuir au détour de chaque allée; à travers
l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire
mélancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que
j'aimais et, tout heureux d'être amoureux, m'écoutais avec complaisance.

Que le parc était beau! et qu'il s'apprêtait noblement à la mélancolie
de cette saison déclinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des
mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, à
demi dépouillés déjà, ployaient leurs branches jusqu'à terre; certains
buissons pourprés rutilaient à travers l'averse; l'herbe, auprès d'eux,
prenait une verdeur aiguë; il y avait quelques colchiques dans les
pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en
était rose, que l'on apercevait de la carrière où, quand la pluie
cessait, j'allais m'asseoir--sur cette même pierre où je m'étais assis
le premier jour avec Casimir; où, rêveuse, Mademoiselle de Saint-Auréol
s'était assise naguère, peut-être ... et je m'imaginais assis près
d'elle.

Casimir m'accompagnait souvent, mais je préférais marcher seul. Et
presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; trempé, je
rentrais me sécher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisinière, ni
Gratien ne m'aimaient; mes avances réitérées n'avaient pu leur arracher
trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me
faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couché
dans l'âtre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je
retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, épluchant des
légumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien
ne m'accueillît pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je
poursuivais à haute voix sa lecture; lui, restait appuyé contre moi; je
le sentais m'écouter de tout son corps.

Mais ce matin-là l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne
pus songer à rentrer au château; je courus m'abriter au plus proche;
c'était ce pavillon abandonné que vous avez pu voir à l'autre extrémité
du parc, près de la grille; il était à présent délabré: pourtant une
première salle assez vaste restait élégamment lambrissée comme le salon
d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au
moindre choc ...

Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris
tournoyèrent, puis s'élancèrent au dehors par la fenêtre dévitrée.
J'avais cru l'averse passagère, mais, tandis que je patientais, le ciel
acheva de s'assombrir. Me voici bloqué pour longtemps! Il était dix
heures et demie; on ne déjeunait qu'à midi. J'attendrai jusqu'au premier
coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais
sur moi de quoi écrire et, comme ma correspondance était en retard, je
prétendis me prouver à moi-même qu'il n'est pas moins aisé d'occuper
bien une heure qu'une journée. Mais ma pensée incessamment me ramenait à
mon inquiétude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dût
reparaître en ce lieu, j'incendierais ces murs de déclarations
passionnées ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de
larmes. Je restais effondré dans un coin de la pièce, n'ayant trouvé
siège où m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.

Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces détresses
intolérables à quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous
tout-à-coup; la quantité de l'heure les déclare; l'instant auparavant
tout vous riait et l'on riait à toute chose; tout-à-coup une vapeur
fuligineuse s'essore du fond de l'âme et s'interpose entre le désir et
la vie; elle forme un écran livide, nous sépare du reste du monde dont
la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que
réfractés en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus
ému; et l'effort désespéré pour crever l'écran isolateur de l'âme nous
mènerait à tous les crimes, au meurtre ou au suicide, à la folie ...

Ainsi rêvais-je en écoutant ruisseler la pluie. Je gardais à la main le
canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon
carnet restait vide; à présent, de la pointe de ce canif, sur le panneau
voisin je tâchais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que
je savais que les amants transis ont accoutumé d'ainsi faire; à tout
instant le bois pourri cédait; un trou venait en place de la lettre;
bientôt, sans plus d'application, par désoeuvrement, imbécile besoin de
détruire, je commençai de taillader au hasard. Le lambris que j'abîmais
se trouvait immédiatement sous la fenêtre; le cadre en était disjoint à
la partie supérieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait
glisser de bas en haut dans les rainures latérales; c'est ce que je
remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinément le souleva.

Quelques instants après j'achevais d'émietter le lambris. Avec le débris
de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tachée, moisie, elle avait
pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'étonna
point mon regard; non, je ne m'étonnai pas de la voir; il ne me
paraissait pas surprenant qu'elle fût là et telle était mon apathie que
je ne cherchai pas aussitôt à l'ouvrir. Laide, grise, souillée, on eût
dit un plâtras, vous dis-je. C'est par désoeuvrement que je la pris;
c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la
déchirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande écriture
désordonnée, pâlie, presque effacée par endroits. Que venait faire là
cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un éblouissement: le nom
d'Isabelle était au bas de ces feuillets!

Elle occupait à ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion
qu'elle m'écrivait à moi-même:

_Mon amour, voici ma dernière lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques
mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire;
mes lèvres, près de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite,
pendant que je puis parler encore; écoute: Onze heures c'est trop tôt;
mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente
m'exténue, mais pour que je m'éveille à toi il faut que toute la maison
dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens à ma rencontre jusqu'à la porte de
la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et
ensuite il y a des buissons) attends-moi là et non pas devant la grille,
non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac
où j'emporte un peu de vêtements sera très lourd et que je n'aurai pas
la force de le porter longtemps.

En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle où nous
la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui
pourraient aboyer et donner l'éveil, c'est plus prudent.

Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir
davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je
vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te
permettent à toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'échappe ... Oui
j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitôt
que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est
trempée.

Comment peux-tu me demander encore si je suis résolue et prête? Mais mon
amour, voici des mois que je me prépare et que je me tien prête! des
années que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien
regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui
s'attachent à moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce
vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant,
qu'avez-vous fait de moi, mon amour?...

J'étouffe ici; je songe à tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai
soif ...

J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les
saphirs de l'écrin, parce que ma tante n'a plus laissé ses clefs dans sa
chambre; aucune de celles que j'ai essayées n'a pus aller au tiroir ...
Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaîne émaillée et deux
bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met
pas; mais je crois que la chaîne est très belle. Pour de l'argent ... je
ferai mon possible; mais tu feras tout de même bien de t'en procurer.

A toi de toutes mes prières. A bientôt, ton Isa.

Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxième année et veille de mon
évasion._

Je songe avec terreur, si j'avais à cuisiner en roman cette histoire,
aux quatre ou cinq pages de développements qu'il siérait ici de gonfler:
réflexions après lecture de cette lettre, interrogations, perplexités ...
En vérité, comme après un très violent choc, j'étais tombé dans un état
semi-léthargique. Quand enfin parvint à mon oreille, à travers la
confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le
second appel du déjeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le
premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitôt, bondissant au dehors,
l'ardente lettre pressée contre mon coeur, je m'élançai tête nue sous
l'averse.

Les Floche déjà s'inquiétaient de moi et, quand j'arrivai tout
soufflant:

--Mais vous êtes trempé! complètement trempé, cher Monsieur!--Puis ils
protestèrent que personne ne se mettrait à table que je n'eusse changé
de vêtements: et dès que je fus redescendu ils questionnèrent avec
sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais
en vain un répit de l'averse; alors ils s'excusèrent du mauvais temps,
de l'affreux état des allées, de ce que l'on avait sans doute sonné le
second coup plus tôt, le premier coup moins fort qu'à l'ordinaire ...
Mademoiselle Verdure avait été chercher un châle dont on me supplia de
couvrir mes épaules, parce que j'étais encore en sueur et que je
risquais de prendre mal. L'abbé cependant m'observait sans mot dire, les
lèvres serrées jusqu'à la grimace; et j'étais si nerveux que, sous
l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme
un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car
désormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut
m'éclairer le détour de cette ténébreuse histoire où m'achemine déjà
moins de curiosité que d'amour.

Après le café, la cigarette que j'offrais à l'abbé servait de prétexte
au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer
dans l'orangerie.

--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commença-t-il
sur un ton d'ironie.

--Je comptais sans l'amabilité de nos hôtes.

--Alors, les documents de Monsieur Floche ...?

--Assimilés ... Mais j'ai trouvé de quoi m'occuper davantage.

J'attendais une interrogation; rien ne vint.

--Vous devez connaître dans les coins le double fond de ce château
repartis-je impatiemment.

Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur
stupide.

--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Auréol, la mère de votre
élève, n'est-elle pas ici, près de nous, à partager ses soins entre son
fils infirme et ses vieux parents?

Pour mieux jouer l'étonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains
en parenthèses des deux côtés de son visage.

--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ...
marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce là?

--En souhaitez-vous une plus précise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle
de Saint-Auréol, la mère de votre élève, certaine nuit du 22 Octobre que
devait venir l'enlever son amant?

Il campa ses poings sur ses hanches:

--Eh là! Eh là! Monsieur le romancier--(par vanité, par faiblesse, je
m'étais laissé aller précédemment à ce genre de confidences que devrait
inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes
prétentions il s'amusait de moi d'une manière qui déjà me devenait
insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous
demander à mon tour comment vous êtes si bien renseigné?

--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Auréol écrivait à son amant
ce jour-là, ce n'est pas lui qui l'a reçue; c'est moi.

Décidément il fallait compter sur moi, l'abbé à ce moment aperçut une
petite tache sur la manche de sa soutane et commença de la gratter du
bout de l'ongle; il entrait en composition.

--J'admire ceci ... que dès qu'on se croit né romancier on s'accorde
aussitôt tous les droits. Un autre y regarderait à deux fois avant de
prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressée.

--J'espère plutôt, Monsieur l'abbé, qu'il n'en prendrait pas
connaissance du tout.

Je le considérais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baissés.

--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnée à lire.

--Cette lettre est tombée dans mes mains par hasard; l'enveloppe,
vieille, sale, à demi déchirée, ne portait aucune trace d'écriture; en
l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Auréol; mais
adressée à qui?... Allons! Monsieur l'abbé, secondez-moi: qui était, il
y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Auréol?

L'abbé s'était levé; il commença de marcher à petits pas de long en
large, la tête basse, les mains croisées dans le dos; repassant derrière
ma chaise, il s'arrêta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur
mes épaules:

--Montrez-moi cette lettre.

--Parlerez-vous?

Je sentis frémir d'impatience son étreinte.

--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ...
simplement.

--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me dégager.

--Vous l'avez là dans votre poche.

Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eût été
transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...

J'étais très mal posé pour me défendre, et contre un grand gaillard plus
fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le décider à parler. Je me
retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonflé,
congestionné, où se marquaient subitement deux grosses veines sur le
front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forçant de rire par
crainte de voir tout se gâter:

--Parbleu l'abbé, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la
curiosité!

Il lâcha prise; je me levai tout aussitôt et fis mine de sortir.

--Si vous n'aviez pas eu ces manières de brigand, je vous l'aurais déjà
montrée; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon,
que je puisse appeler au secours.

Par grand effort de volonté je gardais un ton enjoué, mais mon coeur
battait fort.

--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je
veux apprendre de quel oeil un abbé lit une lettre d'amour.

Mais, de nouveau maître de lui, il ne laissait paraître son émotion qu'à
l'irrépressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis
huma le papier, renifla, en fronçant âprement les sourcils de manière
qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez;
puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:

--Ce même 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime
d'un accident de chasse.

--Vous me faites frémir! (mon imagination aussitôt construisait un drame
épouvantable). Sachez que j'ai trouvé cette lettre derrière une boiserie
du pavillon où certainement il eût dû venir la chercher.

L'abbé m'apprit alors que le fils aîné des Gonfreville, dont la
propriété touchait à celle des Saint-Auréol, avait été retrouvé sans vie
au pied d'une barrière qu'apparemment il s'apprêtait à franchir,
lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant,
dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun
renseignement ne put être donné par personne; le jeune homme était sorti
seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la
Quartfourche fut surpris près du pavillon léchant une flaque de sang.

--Je n'étais pas encore à la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'après
les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avéré que le
crime a été commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les
relations de sa maîtresse avec le vicomte, et peut-être avait éventé son
projet de fuite (projet que j'ignorais moi-même avant d'avoir lu cette
lettre); c'est un vieux serviteur buté, butor même au besoin, qui pour
défendre le bien de ses maîtres ne croit devoir reculer devant rien.

--Comment ne l'a-t-on pas arrêté?

--Personne n'avait intérêt à le poursuivre, et les deux familles de
Gonfreville et de Saint-Auréol craignaient également le bruit autour de
cette fâcheuse histoire; car, quelques mois après, Mademoiselle de
Saint-Auréol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue
l'infirmité de Casimir aux soins que sa mère avait pris pour dissimuler
sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants
que retombe le châtiment des pères. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je
suis curieux de voir l'endroit où vous avez trouvé la lettre.

Le ciel s'était éclairci; nous nous acheminâmes ensemble.


Tout alla fort bien à l'aller; l'abbé m'avait pris le bras; nous
marchions d'un même pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se
gâta. Sans doute restions-nous passablement exaltés l'un et l'autre par
l'étrangeté de l'aventure; mais chacun très différemment; moi, vite
désarmé par la complaisance souriante que l'abbé finalement avait mise à
me renseigner, déjà j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais
aller à lui parler comme à un homme. Voici je crois comment la brouille
commença:

--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Auréol
cette nuit-là! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du
comte? L'attendit-elle, et jusqu'à quand, dans le jardin? Que
pensait-elle en ne le voyant pas venir?

L'abbé se taisait, complètement insensible à mon lyrisme psychologique;
je reprenais:

--Imaginez cette délicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et
d'ennui, la tête folle: Isabelle la passionnée ...

--Isabelle la dévergondée, soufflait l'abbé à demi-voix.

Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais déjà prenant élan
pour riposter à l'interjection prochaine:

--Songez à tout ce qu'il a fallu d'espérance et de désespoir, de ...

--Pourquoi songer à tout cela? interrompit-il sèchement. Nous n'avons
pas à connaître des événements plus que ce qui peut nous instruire.

--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous
instruisent différemment ...

--Que prétendez-vous dire?

--Que la connaissance superficielle des événements ne concorde pas
toujours, pas souvent même, avec la connaissance profonde que nous en
pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer
n'est pas le même; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ...

--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosité
critique est la larve de l'esprit de révolte. Le grand homme que vous
avez pris pour modèle aurait pu bien vous avertir que ...

--Celui sur qui j'écris ma thèse, voulez-vous dire ...

--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ...

--Mais enfin, cher Monsieur l'abbé, j'aimerais bien savoir si ce n'est
pas cette même curiosité qui vous fait m'accompagner, à cette heure, qui
vous penchait il a quelques instants sur ce lambris crevé, et qui vous a
lentement poussé à connaître de cette histoire tout ce que vous m'en
avez apporté!...

Son pas se faisait plus saccadé, sa voix plus brève; avec sa canne il
frappait le sol impatiemment.

--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai
connu le fait, je m'y tiens. Les événements lamentables que je vous ai
dits m'enseigneraient, s'il en était encore besoin, l'horreur du péché
de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que
l'homme a inventé pour essayer de pallier aux conséquences de ses
fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!

--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne
pénètre pas sa cause. Connaître la vie secrète d'Isabelle de
Saint-Auréol; savoir par quels chemins parfumés, pathétiques et
ténébreux ...

--Jeune homme, méfiez-vous! vous commencez à en devenir amoureux!...

--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je
ne me paie pas de mots, ni de gestes ... Êtes-vous sûr de ne pas méjuger
cette femme?

--Une gourgandine!

L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'à
grand'peine.

--Monsieur l'abbé de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me
semble que le Christ nous enseigne plus à pardonner qu'à servir.

--De l'indulgence à la complaisance il n'y a qu'un pas.

--Lui du moins ne l'eût pas condamnée comme vous faites.

--D'abord, ça vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans péché peut
se permettre pour le péché d'autrui plus d'indulgence que celui dont ...
je veux dire que nous autres pécheurs nous n'avons pas à chercher plus
ou moins d'excuse au péché, mais tout simplement à nous en détourner
avec horreur.

--Après l'avoir bien reniflé comme vous avez fait cette lettre.

--Vous êtes un impertinent.--Et quittant l'allée brusquement, il partit
à pas précipités par un petit chemin de traverse, jetant encore à la
manière des Parthes des phrases acérées où je ne distinguais que les
mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...!


Quand nous nous retrouvâmes au dîner, il gardait un air renfrogné, mais
en sortant de table il vint à moi en souriant et me tendit une main
qu'en souriant aussi je serrai.

La soirée me parut plus morne encore qu'à l'ordinaire. Le baron geignait
doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abbé poussaient leurs
pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tête
enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants
il épongeait d'un coup de mouchoir. Je ne prêtais à la partie de bésigue
que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop
ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et
s'inquiétait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un
peu la partie:

--Allons Olympe! c'est à vous de jouer. Vous dormez?

Non ce n'était pas le sommeil, mais la mort dont je sentais déjà le
ténébreux engourdissement glacer mes hôtes; et moi-même, une angoisse,
une sorte d'horreur, m'étreignait. O printemps! o vents du large,
parfums voluptueux, musiques aérées, jusqu'ici vous ne parviendrez plus
jamais! me disais-je; et je songeais à vous, Isabelle. De quelle tombe
aviez-vous su vous évader! vers quelle vie? Là, dans la calme clarté de
la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts délicats, laissant peser
votre front pâle; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre
poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre
chair et de votre âme, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils
n'entendent pas? Et de moi-même, à mon insu, s'échappait un soupir
énorme qui tenait du bâillement, du sanglot, de sorte que Madame de
Saint-Auréol, jetant son dernier atout sur la table, s'écriait:

--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.--
Pauvre femme!

Cette nuit je fis un rêve absurde; un rêve qui n'était d'abord que la
continuation de la réalité:

La soirée n'était pas achevée; j'étais encore dans le salon, près de mes
hôtes, mais à eux s'adjoignait une société dont le nombre incessamment
croissait, bien que je ne visse point précisément arriver de personnes
nouvelles; je reconnaissais Casimir assis à la table devant un jeu de
patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait à
voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je
comprenais que chacun signalait à son voisin quelque chose
d'extraordinaire et dont le voisin à son tour s'étonnait; l'attention se
portait vers un point, là près de Casimir, où tout à coup, je reconnus,
assise à table (comment ne l'avais-je pas dinstinguée plus tôt) Isabelle
de Saint-Auréol. Seule parmi les costumes sombres, elle était vêtue tout
en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable à ce que la
montrait le médaillon; mais au bout d'un instant j'étais frappé par
l'immobilité de ses traits, la fixité de son regard, et soudain je
comprenais ce que l'on chuchotait à l'oreille: ce n'était pas là la
véritable Isabelle, mais une poupée à sa ressemblance, qu'on mettait à
sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupée à présent me
paraissait affreuse; j'étais gêné jusqu'à l'angoisse par son air de
prétentieuse stupidité; on l'eût dite immobile, mais, tandis que je la
regardais fixement, je la voyais lentement pencher de côté, pencher ...
elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'élançant de l'autre
extrémité du salon, se courba jusqu'à terre, souleva la housse du
fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement
bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant à ses bras
une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure
étant sonnée du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle là
seule; en partant chacun la saluait à la turque, excepté le baron qui
s'approchait irrévérencieusement, lui saisit à pleine main la perruque
et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant.
Dès que la société avait achevé de déserter le salon--et j'avais vu
sortir une foule--dès que l'obscurité s'était faite, je voyais, oui,
dans l'obscurité, je voyais la poupée pâlir, frémir et prendre vie. Elle
se soulevait lentement, et c'était Mademoiselle de Saint-Auréol
elle-même; elle glissait à moi sans bruit; tout à coup je sentais autour
de mon cou ses bras tièdes, et je me réveillais dans la moiteur de son
haleine au moment qu'elle me disait:

--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis là.


Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce
fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsédante image;
j'y eus du mal. Malgré moi j'épiais tous les bruits. S'elle était là
pourtant! En vain je m'efforçai de lire; je ne pouvais prêter attention
à rien d'autre; c'est en pensant à elle que je me rendormis au matin.



VI


Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosité amoureuse. Je ne pouvais
pourtant différer plus longtemps un départ que de nouveau j'avais
annoncé à mes hôtes, et ce jour était le dernier que je devais passer à
la Quartfourche. Ce jour-là ...

Nous sommes à déjeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme
de Gratien, reçoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants
avant le dessert. C'est à Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le
remet; puis celle-ci répartit les lettres et tend le _Journal des
Débats_ à Monsieur Floche, qui disparaît derrière jusqu'à ce que nous
nous levions de table. Ce jour-là, une enveloppe mauve, prise à demi
dans la bande du journal, s'échappe du paquet et va voler sur la table
près de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnaître
la grande écriture dégingandée qui, la veille, m'avait fait déjà battre
le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un
geste précipité pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette
s'en va cogner un verre, qui se brise et répand du vin sur la nappe;
tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la
confusion générale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.

--J'ai voulu écraser une araignée, dit-elle gauchement comme un enfant
qui s'excuse. (Elle appelle indifféremment: araignées, les cloportes et
les perce-oreilles qui s'échappent parfois de la corbeille de fruits.)

--Et je parie que vous l'avez manquée, dit Madame de Saint-Auréol d'un
ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliée sur la table.
Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs
m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.

Le repas s'achève en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de
Saint-Auréol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abbé gardent les
yeux fixés sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois
qu'on le verrait pleurer ...

Il fait presque tiède. On a porté le café sur la petite terrasse que
forme le perron du salon. Je suis seul à en prendre avec Mademoiselle
Verdure et l'abbé; du salon où sont enfermées ces deux dames, des éclats
de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montées.

C'est alors, s'il me souvient bien, qu'éclata la castille du
hètre-à-feuille-de-persil.

Mademoiselle Verdure et l'abbé vivaient en état de guerre. Les combats
n'étaient pas bien sérieux et l'abbé ne faisait qu'en rire; mais rien
n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait
alors; elle se découvrait à tous coups et l'abbé tirait dans le vif.
Presqu'aucun jour ne passait sans qu'éclatât entre eux quelqu'une de ces
escarmouches que l'abbé nommait des "castilles". Il prétendait que la
vieille fille en avait besoin pour sa santé; il la faisait monter à
l'arbre comme on emmène un chien faire un tour. Il n'y apportait
peut-être pas de méchanceté, mais certainement de la malice et s'y
montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait
leur journée.

Le petit incident du dessert nous avait laissés nerveux. Je cherchais
une diversion et, tandis que l'abbé versait les tasses, ma main
rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille
d'un arbre bizarre qui croissat près de la grille d'entrée et que
j'avais cueillie le matin pour en demander le nom à Mademoiselle
Verdure; non que je fusse bien curieux de le connaître, mais elle se
trouvait flattée qu'on fît appel à son savoir.

Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait
herboriser, portant en bandoulière sur ses robustes épaules une boîte
verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantinière; elle passait
entre son herbier et sa "loupe montée" le temps que lui laissaient les
soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans
hésiter:

--Ceci, déclara-t-elle, c'est du hêtre-à-feuille-de-persil.

--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lancéolées n'ont
pourtant aucun rapport avec celles du ...

L'abbé depuis un instant souriait avec pertinence:

--C'est ainsi qu'on appelle à la Quartfourche le _fagus persicifolia_,
fit-il comme négligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:

--Je ne vous savais pas si fort en botanique.

--Non; mais j'entends un peu le latin.

Puis, incliné vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire
calembour. _Persicus_, chère Mademoiselle, _persicus_ veut dire pêcher,
non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les
feuilles qu'il appelle si justement lancéolées, le _fagus persicifolia_
est un "hêtre à feuilles de pêcher."

Mademoiselle Olympe était devenue cramoisie: le calme qu'affectait
l'abbé achevait de la décomposer.

--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosités,
sut-elle trouver à dire sans tourner un regard vers l'abbé; puis vidant
sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.

L'abbé avait froncé sa bouche en cul de poule, d'où s'échappaient des
manières de petits pets. J'avais grand'peine à retenir mon rire.

--Seriez-vous méchant, Monsieur l'abbé?

--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez
d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est très combative,
croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle
qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si
nombreuses!...

Et tous deux alors, sans parler, nous commençames de penser à la lettre
du déjeuner.

--Vous avez reconnu cette écriture? me hasardai-je à demander enfin.

Il haussa les épaules:

--Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on reçoit à la
Quartfourche deux fois par an, après le paiement des fermages, et par
laquelle elle annonce à Madame Floche sa venue.

--Elle va venir? m'écriai-je.

--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.

--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?

--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque
aussitôt, qu'elle fuit les regards et ... méfiez-vous de Gratien. Son
regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrité:

--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois à
votre air; mais vous êtes averti. Allez! faites à votre guise; demain
matin vous m'en donnerez des nouvelles.

Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu démêler s'il cherchait à
réfréner ma curiosité ou s'il ne s'amusait pas à l'éperonner au
contraire.

Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peine le désordre, fut
uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non
sans doute, mais, amusé jusqu'au coeur par une excitation si violente,
comment ne me fûssé-je pas mépris? reconnaissant à ma curiosité toute la
frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernières
paroles de l'abbé n'avaient servi qu'à me stimuler davantage; que
pouvait contre moi Gratien? J'aurais traversé fourré d'épines et
brasiers!

Certainement quelque chose d'anormal se préparait. Ce soir-là personne
ne proposa de partie. Sitôt après souper, Madame de Saint-Auréol
commença de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se
retira sans façons, tandis que Mademoiselle Verdure lui préparait une
infusion. Peu d'instants après, Madame Floche envoya se coucher Casimir;
puis, sitôt que l'enfant fut parti:

--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a
l'air de tomber de sommeil.

Et comme je ne répondais pas assez promptement à son invite:

--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillée.

Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abbé et moi
nous la suivîmes; je vis Madame Floche se pencher sur l'épaule de son
mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout
aussitôt, puis entraîna par le bras le baron qui se laissa faire, comme
s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier étage,
où chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son côté:

--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abbé avec un sourire ambigu.

Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'était encore
que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle
Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de
Saint-Auréol qui était ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle
assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles;
puis un bruit de portes claquées; puis rien.

Je m'étendis sur mon lit pour mieux réfléchir. Je songeais à l'ironique
souhait de bon sommeil dont l'abbé avait accompagné sa dernière poignée
de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son côté, s'apprêtait au
somme, ou si cette curiosité qu'il se défendait d'avoir devant moi, il
allait lui lâcher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du
château, faisant pendant à celle que j'occupais, et où aucun motif
plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus
penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi
méditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de
confondant: je m'endormis.

Oui, moins surexcité sans doute qu'épuisé par l'attente et fatigué en
outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondément.


Le crépitement de la bougie qui achevait de se consumer m'éveilla; ou,
peut-être, vaguement perçu à travers mon sommeil, un ébranlement sourd
du plancher: certainement quelqu'un avait marché dans le couloir. Je me
dressai sur mon séant. Ma bougie à ce moment s'éteignit; je demeurai,
dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'éclairer que quelques
allumettes; j'en grattai une afin de regarder à ma montre: il était près
d'onze heures et demie; j'écarquillai l'oreille ... plus un bruit. A
tâtons je gagnai la porte et l'ouvris.

Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile,
impondérable; d'esprit calme, subtil, résolu.

A l'autre extrémité du couloir, une grande fenêtre versait jusqu'à moi
une clarté non point égale comme celle des nuits tranquilles, mais
palpitante et défaillante par instants, car le ciel était pluvieux et,
devant la lune, le vent charriait d'épais nuages. Je m'étais déchaussé;
j'avançais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour
gagner le poste d'observation que je m'étais ménagé: c'était, à côté de
celle de Madame Floche, où vraisemblablement se tenait le conciliabule,
une petite chambre inhabitée, qu'avait occupée d'abord Monsieur Floche
(il préférait à présent le voisinage de ses livres à celui de sa femme);
la porte de communication, dont j'avais soigneusement tiré le verrou
pour me mettre à l'abri d'une surprise, avait un peu fléchi, et je
m'étais assuré qu'immédiatement, sous le chambranle je pouvais glisser
mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode
que j'avais poussée tout auprès.

A présent passait par cette fente un peu de lumière qui, renvoyée par le
plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je
l'avais laissé dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes
regards dans la chambre voisine ...

Isabelle de Saint-Auréol était là.


Elle était devant moi, à quelques pas de moi ... Elle était assise sur un
de ces disgracieux sièges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des
"poufs", dont la présence étonnait un peu dans cette chambre ancienne et
que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'étais entré porter
des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncée dans un grand fauteuil en
tapisserie; une lampe posée sur un guéridon près du fauteuil les
éclairait discrètement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle
s'inclinait en avant, presque couchée sur les genoux de sa vieille
tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientôt elle
releva la tête. Je m'attendais à la trouver davantage vieillie; pourtant
je reconnaissais à peine en elle la jeune fille du médaillon; non moins
belle sans doute, elle était d'une beauté très différente, plus
terrestre et comme humanisée; l'angélique candeur de la miniature le
cédait à une langueur passionnée, et je ne sais quel dégoût froissait le
coin de ses lèvres que le peintre avait dessinées entrouvertes. Un grand
manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une étoffe assez commune
semblait-il, la recouvrait, mais relevé de côté, laissait voir une jupe
noire de taffetas luisant sur lequel sa main dégantée, qu'elle laissait
pendre et qui tenait un mouchoir chiffonné, paraissait
extraordinairement pâle et fragile. Une petite capote de feutre et de
plumes moirées, à brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux
très noirs, repassait par dessus la bride et, dès qu'elle baissait la
tête, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans
un ruban vert-scarabée qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni
elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le
bras, la main de Madame Floche et l'attirait à elle, et puis la couvrait
de baisers.

A présent elle secouait la tête et ses boucles flottaient de gauche à
droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:

--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essayé tous les moyens; je te
jure que ...

--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit
la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux
parlaient à voix très basse comme si elles eussent craint d'être
entendues.

Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa nièce, et, s'appuyant
sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Auréol
se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le
secrétaire d'où Casimir, avant-hier, avait sorti le médaillon, elle fit
quelques pas dans le même sens, s'arrêta devant une console qui
supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans
un tiroir, s'avisant à son reflet du ruban émeraude qu'elle portait
autour du cou, elle le détacha prestement, le roula autour de son
doigt ... Avant que Madame Floche ne se fût retournée, le ruban vif avait
disparu, Isabelle avait pris une attitude méditative, les mains
retombées et croisées devant elle, le regard perdu ...

La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de
clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait été quérir dans le
tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en
face de celle où j'étais posté, s'ouvrit brusquement toute grande--et
je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure,
guindée, décolletée, fardée, en grand costume d'apparat et le chef
surmonté d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait
de son mieux un grand candélabre à six branches, toutes bougies
allumées, qui la baignait d'une tremblotante lumière, et répandait des
pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle
commença par courir poser le candélabre sur la console devant la glace;
puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle
s'avança de nouveau, à pas rythmés, solennelle, portant loin devant elle
étendue sa main chargée d'énormes bagues. Au milieu de la chambre elle
s'arrêta, se tourna tout d'une pièce du côté de sa fille, le geste
toujours tendu, et, avec une voix aiguë à percer les murailles:

--Arrière de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus émouvoir par
vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon
coeur.

Tout cela était débité, crié sur le même fausset sans nuances. Isabelle
cependant s'était jetée aux pieds de sa mère, dont elle avait saisi la
jupe, et la tirait, découvrant deux ridicules petits escarpins de satin
blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis
recouvrait à cet endroit. Madame de Saint-Auréol ne baissa pas les yeux
un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et
glacés comme sa voix, elle continua:

--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la
misère; prétendez-vous poursuivre plus loin les ...

Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche
qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:

--Et quant à vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se
reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de céder encore à ces
supplications, fût-ce pour un baiser, fût-ce pour une obole, aussi vrai
que je suis votre soeur aînée, je vous quitte, je recommande à Dieu mes
pénates, et je ne vous revois de ma vie.

J'étais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas
observées, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragédie?
Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exagérés,
aussi faux que ceux de la mère ... Celle-ci me faisait face, de sorte que
je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose d'Esther
suppliante; tout à coup je remarquai ses pieds: ils étaient chaussés en
pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait
juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines;
au-dessus, un bas blanc, où le volant de la jupe, en se relevant,
mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale ... Et soudain, plus haut
que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces
pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot
m'étreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
de la suivre à travers le jardin.

Madame de Saint-Auréol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil
de Madame Floche:

--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je
ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle?
Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, mélodramatiquement, approchant
les billets dont elle s'était emparée, de la flamme d'une de ses bougies
du candélabre:--Je préférerais brûler le tout (faut-il dire qu'elle
n'en faisait rien) plutôt que de lui donner un liard.

Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste déclamatoire:

--Fille ingrate! Fille dénaturée! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et
mes colliers, vous saurez l'apprendre à mes bagues!--Ce disant, d'un
geste habile de sa main étendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le
tapis. Comme un chien affamé se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.

--Partez, à présent: nous n'avons plus rien à nous dire, et je ne vous
reconnais plus.

Puis ayant été prendre un éteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa
successivement chaque bougie du candélabre, et partit.

La pièce à présent paraissait sombre. Isabelle cependant s'était
relevée; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arrière ses
boucles éparses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta
son manteau qui avait un peu glissé des ses épaules, et se pencha vers
Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme
cherchait à lui parler, mais c'était d'une voix si faible que je ne pus
rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes
mains de la vieille contre ses lèvres. Un instant après je m'élançais à
sa poursuite dans le couloir.

Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arrêta. Je
reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait déjà rejointe
dans la vestibule, et je les aperçus toutes deux en me penchant par
dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne à la main.

--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il
s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir?

--Non, Loly; je suis trop pressée. Il ne doit pas savoir que je suis
venue.

Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien.
La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle
Verdure s'avançant, Isabelle se reculant, toutes deux se déplacèrent de
quelques pas; puis j'entendis:

--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A présent
que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?

--Loly! Loly! Vous êtes ce que je laisse ici de meilleur.

Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:

--Ah! pauvrette! comme elle est trempée!

--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.

--Prends un parapluie au moins.

--Il ne pleut plus.

--La lanterne.

--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout près. Adieu.

--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit
dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penchée
dans la nuit, et une bouffée d'air humide monta du dehors dans la cage
de l'escalier; puis, sur la porte refermée, je l'entendis pousser les
verrous ...

Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait
chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait
de l'autre côté de la maison, par où facilement j'eusse pu sortir, mais
c'était un détour énorme. Avant que je ne l'aie retrouvée, Isabelle
aurait déjà rejoint sa voiture. Ah! si de ma fenêtre je l'appelais ... Je
courus à ma chambre. La lune était de nouveau recouverte; guettant un
bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'éleva et,
tandis que Gratien rentrait par la cuisine, à travers la chuchotante
agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Auréol
s'éloigner.



VII


Je m'étais mis fort en retard, et, sitôt de retour à Paris, s'emparèrent
de moi mille soucis qui déroutèrent enfin mes pensées. La résolution que
j'avais prise de retourner l'été suivant à la Quartfourche tempérait mes
regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commençais
d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je reçus un double
faire-part. Les époux Floche avaient tous deux exhalé vers Dieu leur âme
tremblante et douce, à quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur
l'enveloppe du faire-part l'écriture de Mademoiselle Verdure; mais c'est
à Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma
sympathie. Deux semaines après je reçus cette lettre:

_Mon cher Monsieur Gérard._

(L'enfant n'avait jamais pu se décider à m'appeler par mon nom de
famille.

--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demandé dans une
promenade, précisément le jour où j'avais commencé à le tutoyer.

--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.

--Non; pas ce nom-là, l'autre? reclamait-il)

_Vous êtes bien bon de m'avoir écrit, et votre lettre a été bien bonne
parce qu'à présent la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait
eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman
est revenue à la Quartfourche et l'abbé est parti parce qu'il avait été
curé du Breuil. C'est après ça que mon oncle et ma tante sont morts.
D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche après
ma tante qui a été malade trois jours. Maman n'était plus là. J'étais
tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et
ça été très triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il
a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre à côté de
Delphine, parce que Loly a été rappelée dans l'Orne par son frère.
Gratien aussi est très bon pour moi. Il m'a montré à faire des boutures
et des greffes ce qui est très amusant, et puis j'aide à abattre les
arbres.

Vous savez, votre petit papier ousque vous avez écrit votre promesse, il
faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous
recevoir. Mais ça me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir
parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit
ami, CASIMIR._

La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laissé assez indifférent,
mais cette lettre maladroite et dépourvue me remua. Je n'étais pas libre
en ce moment, mais je me promis, dès les vacances de Pâques, de pousser
une reconnaissance jusqu'à la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne pût
m'y recevoir? Je descendrais à Pont-l'Évêque et louerais une voiture.
Ai-je besoin d'ajouter que la pensée d'y retrouver peut-être la
mystérieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitié pour
l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient
incompréhensibles; j'enchaînais mal les faits. L'attaque de la vieille,
l'arrivée d'Isabelle à la Quartfourche, le départ de l'abbé, la mort des
vieux à laquelle leur nièce n'assistait point, le départ de Mademoiselle
Verdure ... ne fallait-il voir là qu'une suite fortuite d'événements, ou
chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbé
voulu m'en instruire. Force était d'attendre Avril. Dès mon second jour
de liberté, je partis.

A la station de Breuil, j'aperçus l'abbé Santal qui s'apprêtait à
prendre mon train; je le hélai:

--Vous revoilà dans le pays, fit-il.

--Je ne pensais pas en effet y revenir si tôt.

Il monta dans mon compartiment. Nous étions seuls.

--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.

--Oui; j'appris que vous desserviez à présent la cure du Breuil.

--Ne parlons pas de cela; et il étendait la main d'un geste que je
reconnus. Vous avez reçu un faire-part?

--Et j'ai envoyé aussitôt mes condoléances à votre élève; c'est par lui
que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseigné. J'ai failli
vous écrire pour vous demander quelques détails.

--Il fallait le faire.

--J'ai pensé que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en
riant.

Mais, sans doute tenu à moins de discrétion que du temps où il était à
la Quartfourche, l'abbé semblait disposé à parler.

--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe là-bas? dit-il.
Toutes les avenues vont y passer!

Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint à la
mémoire: "J'aide à abattre des arbres ..."

--Pourquoi fait-on cela? demandai-je naïvement.

--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux créanciers. Au
reste ça n'est pas eux que ça regarde, et tout se fait derrière leur
dos. La propriété est couverte d'hypothèques. Mademoiselle de
Saint-Auréol enlève tout ce qu'elle peut.

--Elle est là-bas?

--Comme si vous ne les saviez pas!

--Je le supposais simplement d'après quelques mots de ...

--C'est depuis qu'elle est là-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un
instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait
même plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il
reprit:

--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mère? c'est ce que je n'ai
pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait
plus quitter son fauteuil, elle s'est amenée avec son bagage, et Mme
Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je
suis parti.

--Il est très triste que vous ayez ainsi laissé Casimir.

--C'est possible, mais ma place n'est pas auprès d'une créature ...
J'oublie que vous la défendiez!...

--Je le ferais peut-être encore, Monsieur le curé.

--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la défendait.
Elle l'a défendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maîtres.

J'admirais que l'abbé eût à peu près complètement dépouillée cette
élégance de langage qu'il revêtait à la Quartfourche; il avait adopté
déjà le geste et le parler propre aux curés des villages normands. Il
reprit, poursuivant son propos:

--A elle aussi ça a paru drôle de les voir mourir tous les deux à la
fois.

--Est-ce que ...?

--Je ne dis rien;--et il gonflait sa lèvre supérieure par vieille
habitude, mais repartait tout aussitôt:

--N'empêche que dans le pays on jasait. Ça déplaisait de voir hériter la
nièce. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a jugé préférable de
s'en aller.

--Qui reste auprès de Casimir?

--Ah! vous avez tout de même compris que sa mère n'est pas une société
pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les
Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.

--Gratien?

--Oui Gratien; qui voulait s'opposer à ce qu'on abatît des arbres dans
le parc; mais il n'a pu empêcher rien du tout. C'est la misère.

--Les Floches n'étaient pourtant pas sans argent.

--Mais tout était mangé, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois
fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possédait deux qu'on a
vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisième, la petite ferme
des Fonds, appartient encore à la baronne; elle n'était plus affermée,
Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientôt mise en
vente avec le reste.

--La Quartfourche va être mise en vente!

--Par adjudication. Mais ça ne pourra pas se faire avant la fin de
l'été. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il
lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura déjà enlevé
la moitié des arbres ...

--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas
le droit, de les vendre?

--Ah! vous êtes jeune encore. Quand on vend à vil prix on trouve
toujours acquéreur.

--Le moindre huissier peut empêcher cela.

--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des créanciers, qui s'est
installé là-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec
elle, puisqu'il vous plaît de tous savoir.

--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans
paraître ému par sa dernière phrase.

--Le mobilier du château et la bibliothèque feront l'effet d'une vente
prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. Là-bas, personne
heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi
ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.

--Un coquin peut surgir ...

--A présent les scellés sont posés; n'ayez crainte; on ne les lèvera
qu'à l'occasion de l'inventaire.

--Que dit de tout cela la baronne?

--Elle ne se doute de rien; on lui porte à manger dans sa chambre; elle
ne sait seulement pas que sa fille est là.

--Vous ne dites rien du baron?

--Il est mort il y a trois semaines, à Caen, dans une maison de retraite
où nous venions de le faire accepter.

Nous arrivions à Pont-l'Évêque. Un prêtre était venu à la rencontre de
l'abbé Santal, qui prit congé de moi après m'avoir indiqué un hôtel et
un loueur de voitures.


La voiture que je louai le lendemain me déposa à l'entrée du parc de la
Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une
couple d'heures, après que les chevaux se seraient reposés dans l'écurie
d'une des fermes.

Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'allée était
abîmé par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus
joyeusement surpris, à l'entrée, de reconnaître bourgeonnant le "hêtre à
feuilles de pêcher", connaissance illustre; je ne réfléchis pas que sans
doute il ne devait la vie qu'à la médiocre qualité de son bois; en
avançant, je constatai que la hache avait déjà frappé les plus beaux
arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit
pavillon où j'avais découvert la lettre d'Isabelle; mais, suppléant la
serrure brisée, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que
les bûcherons serraient dans ce pavillon des outils et des vêtements).
Je m'acheminai vers le château. L'allée que je suivais était droite,
bordée de buissons bas; elle ne donnait pas sur la façade, mais sur le
côté des communs; elle menait à la cuisine et, presque vis-à-vis de
celle-ci, s'ouvrait la petite barrière du jardin potager; j'en étais
encore assez éloigné lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un
panier de légumes; il m'aperçut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le
hélai; il vint à ma rencontre, et brusquement:

--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sûr qu'on ne vous attendait pas à cette
heure! Il restait à me regarder, hochant la tête et ne dissimulant pas
la contrariété que lui causait ma présence; pourtant il ajouta, plus
doucement:

--Tout de même le petit sera content de vous revoir.

Nous avions fait quelques pas sans parler, du côté de la cuisine; il me
fit signe de l'attendre et entra poser son panier.

--Alors vous êtes venu voir ce qui se passe à la Quartfourche, dit-il,
en revenant à moi, plus civilement.

--Et il paraît que ça n'y va pas bien fort?

Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me répondre;
brusquement il me saisit par le bras et m'entraîna vers la pelouse qui
s'étendait devant le perron du salon. Là gisait le cadavre d'un chêne
énorme, sous lequel je me souvins de m'être abrité de la pluie à
l'automne: autour de lui s'entassaient en bûches et en fagots ses
branches dont, avant de l'abattre, on l'avait dépouillé.

--Savez-vous combien ça vaut, un arbre comme ça? me dit-il: Douze
pistoles. Et savez-vous combien ils l'on payé?--Celui-là tout comme les
autres ... Cent sous.

Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les écus de
dix francs; mais ce n'était pas le moment de demander un
éclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractée. Je me tournai
vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou
sueur puis, serrant les poings:

--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet
ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la
tête; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner à
mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passé la moitié du jour
dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, ça
l'amusait de voir travailler les bûcherons; quand l'arbre était près de
tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces
brigands se sont approchés du château, abattant toujours, le petit a
commencé à trouver ça moins drôle; il disait: ah! pas celui-ci! pas
celui-là!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-là ou un autre,
c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il
ne pourrait pas demeurer à la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne
comprend pas que rien n'est déjà plus à lui. Si seulement on pouvait
nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec
nous, pour sûr; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin
qu'on va vouloir y mettre à notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne
suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aimé mourir avant
d'avoir vu tout cela.

--Qui est-ce qui habite au château, maintenant?

--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous à la cuisine; ça
vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement
pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en
passant par l'escalier de service rapport à ceux qu'elle ne veut pas
croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et à qui nous ne parlons
pas.

--Est-ce qu'on ne doit pas bientôt faire une saisie du mobilier?

--Alors on tâchera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en
attendant qu'on mette la ferme en vente avec le château.

--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hésitant, car je ne savais
comment la nommer.

--Elle peut bien aller où il lui plaira; mais pas chez nous. C'est
pourtant à cause d'elle, tout ce qui arrive.

Sa voix tremblait d'une si grave colère que je compris à ce moment
comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour protéger l'honneur
de ses maîtres.

--Elle est dans le château, maintenant?

--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Paraît que ça
ne lui fait pas de mal, à elle; elle regarde les ébrancheurs; il y même
des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle
ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient
tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'était pas
à Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah!
on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sûr! Si
seulement nos pauvres vieux maîtres revenaient pour voir ça chez eux,
ils retourneraient bien vite où ils reposent.

--Casimir est par là?

--Je pense qu'il promène dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je
l'appelle?

--Non; je saurai bien le trouver. A tantôt. Je vous reverrai sans doute,
Delphine et vous, avant de partir.

Le saccage des bûcherons paraissait plus atroce encore à ce moment de
l'année où tout s'apprêtait à revivre. Dans l'air attiédi les rameaux
déjà se gonflaient; des bourgeons éclataient et, coupée, chaque branche
pleurait sa sève. J'avançais lentement, non point tant triste moi-même
qu'exalté par la douleur du paysage, grisé peut-être un peu par
puissante odeur végétale que l'arbre mourant et la terre en travail
exhalaient. A peine étais-je sensible au contraste de ces morts avec le
renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement à la
lumière qui baignait et dorait également mort et vie; mais cependant, au
loin, le chant tragique des cognées, occupant l'air d'une solennité
funèbre, rythmait secrètement les battements heureux de mon coeur, et la
vieille lettre d'amour, que j'avais emportée, dont je m'étais promis de
ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le
brûlait. Rien plus ne saurait m'empêcher aujourd'hui, me redisais-je, et
je souriais de sentir mes pas se presser à la seule pensée d'Isabelle;
ma volonté n'y pouvait, mais une force intérieure m'activait. J'admirais
par quel excès de vie cet accent de sauvagerie que la déprédation
apportait à la beauté du paysage en aiguisait pour moi la jouissance;
j'admirais que les médisances de l'abbé eussent si peu fait pour me
détacher d'Isabelle et que tout ce que je découvrais d'elle avivât
inavouablement mon désir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore à ces
lieux, peuplés de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le
savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne
s'enfuyait-elle? Et je rêvais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je
précipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant
moi, je l'aperçus. C'était elle, à n'en pas douter, en deuil et nu-tête,
assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allée. Mon coeur
battit si fort que je dus m'arrêter quelques instants; puis, vers elle,
lentement j'avançai, tranquille et indifférent promeneur.

--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici à la Quartfourche?

Un petit papier à ouvrage était posé sur le tronc d'arbre à côté d'elle
plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crêpe
enroulés sur eux-mêmes ou défaits, et elle s'occupait à en disposer
quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait à la
main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, traînait
à terre. Un très court mantelet de drap noir couvrait ses épaules, et,
quand elle leva la tête, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait
le col clos. Sans doute m'avait-elle aperçu de loin, car ma voix ne
parut pas la surprendre.

--Vous veniez pour acheter la propriété? dit-elle, et sa voix que je
reconnus me fit battre le coeur. Que son front découvert était beau!

--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles étaient ouvertes et j'ai
vu des gens circuler. Mais peut-être était-il indiscret d'entrer?

--A présent, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondément, mais
se reprit à son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus à
nous dire.

Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-être serait unique,
qui devait être décisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de
brusquer; soucieux d'y apporter quelque précaution et la tête et le
coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore
poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus
éclats de bois, si gêné, si impertinent à la fois et si gauche, qu'à la
fin elle releva les yeux, me dévisagea et je crus qu'elle allait éclater
de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je
portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me
pressait apparemment aucune occupation pratique:

--Vous êtes artiste?

--Hélas! non, répliquai-je en souriant, mais qu'à cela ne tienne; je
sais goûter la poésie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son
regard m'envelopper. L'hypocrite banalité de nos propos m'est odieuse et
je souffre à les rapporter ...

--Comme ce parc est beau, reprenais-je.

Il me parut qu'elle ne demandait qu'à causer et n'était embarrassée,
ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se
récria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que
pouvait devenir à l'automne ce parc, encore grelottant et mal réveillé
de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en
restera-t-il désormais après l'affreux travail des bûcherons?...

--Ne pouvait-on les empêcher? m'écriai-je.

--Les empêcher! répéta-t-elle ironiquement en levant très haut les
épaules; et je crus qu'elle me montrait son misérable chapeau de feutre
pour témoigner de sa détresse, mais elle le levait pour le reposer sur
sa tête, rejeté en arrière et laissant découvert son front; puis elle
commença de ranger ses morceaux de crêpe comme si elle s'apprêtait à
partir. Je me baissai, ramassai à ses pieds le ruban vert, le lui
tendis.

--Qu'en ferais-je, à présent, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que
je suis en deuil.

Aussitôt je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la
mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme
elle s'étonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que
j'avais vécu auprès d'eux douze jours du dernier octobre.

--Alors pourquoi tout-à-l'heure avez-vous feint de ne savoir où vous
étiez? repartit-elle brusquement.

--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me découvrir
encore, je commençai de lui raconter quelle passionnée curiosité m'avait
retenu de jour en jour à la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer
et, (car je ne lui parlai pas de la nuit où mon indiscrétion l'avait
surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.

--Qu'est-ce donc qui vous avait donné si grand désir de me connaître?

Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais trainé jusqu'en face
d'elle, près d'elle, un épais fagot où je m'étais assis; plus bas
qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement
à pelotonner des rubans de crêpe et je ne saisissais plus son regard. Je
lui parlais de sa miniature et m'inquiétait de ce qu'avait pu devenir ce
portrait dont j'étais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans
doute le retrouvera-t-on en levant les scellés ... Et il sera mis en
vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le séchéresse me
fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acquérir, si le coeur vous
en dit toujours.

Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au sérieux un
sentiment dont l'expression seule était brusque, mais qui depuis
longtemps m'occupait; mais à présent elle demeurait impassible et
semblait résolue à ne plus écouter rien de moi. Le temps pressait.
N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre
frémissait sous mes doigts. J'avais préparé je ne sais quelle histoire
d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant
l'amener incidemment à parler; mais à ce moment je ne sentis plus que
l'absurdité de ce mensonge et commençai de raconter tout simplement par
quel mystérieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--était tombée
entre mes mains.

--Ah! je vous en conjure, Madame! ne déchirez pas ce papier! Rendez-le
moi ...

Elle était devenue mortellement pâle et garda quelques instants sans la
lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupières
battantes, elle murmurait:

--Oublié de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?

--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui était parvenue, qu'il était venu
la chercher ...

Elle ne m'écoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir
de la lettre; mais elle se méprit à mon geste:

--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se
souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.

--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux
aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutôt retombait sans force;
je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour
elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que
je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle à présent comme
à un ami véritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-même ne
m'eût appris?

Les larmes que je répandais en parlant firent peut-être plus pour la
convaincre que mes paroles.

--Hélas! repris-je, je sais quelle mort misérable enlevait, ce même soir
votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que
vous l'attendiez, prête à fuir avec lui, que pensiez-vous? que
fîtes-vous en ne le voyant pas apparaître?

--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix désolée vous savez bien
que je n'avais plus à l'attendre, après que j'avais averti Gratien.

J'eus de l'affreuse vérité une intuition si subite que ces mots
m'échappèrent comme un cri:

--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?

Alors laissant tomber à terre la lettre et le panier dont les menus
objets se répandirent, elle courba son front dans ses mains et commença
de sangloter éperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre
une de ses mains dans les miennes.

--Non! vous êtes ingrat et brutal.

Mon imprudent exclamation coupait court à sa confidence; elle se
raidissait à présent contre moi; cependant je restais assis devant elle,
bien résolu à ne la quitter point qu'elle ne se fût expliquée davantage.
Ses sanglots enfin s'apaisèrent; je lui persuadai doucement qu'elle
avait déjà trop parlé pour pouvoir impunément se taire, mais qu'une
confession sincère ne saurait la diminuer à mes yeux et qu'aucun aveu ne
me serait plus pénible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses
mains croisées cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.

La nuit qui précéda celle qu'elle avait fixée pour sa fuite, dans
l'amoureuse exaltation de la veillée, elle avait écrit cette lettre; le
lendemain, elle l'avait portée au pavillon, glissée en cet endroit
secret que Blaise de Gonfreville connaissait et où elle savait que
bientôt il viendrait la prendre. Mais sitôt de retour au château,
lorsqu'elle s'était retrouvée dans cette chambre qu'elle voulait quitter
pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette
liberté inconnue qu'elle avait si sauvagement désirée, la peur de cet
amant qu'elle appelait encore, de soi-même et de ce qu'elle craignait
d'oser. Oui la résolution était prise, oui le scrupule refoulé, la honte
bue, mais à présent que rien ne la retenait plus, devant la porte
ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idée de
cette fuite lui devenait odieuse, intolérable; elle courait dire à
Gratien que le baron de Gonfreville avait projeté de l'enlever aux siens
cette nuit même, qu'on le trouverait rôdant avant le soir auprès du
pavillon de la grille, dont il fallait déjà l'empêcher d'approcher.

Je m'étonnai qu'elle ne fût point allée simplement rechercher elle-même
cette lettre et la remplacer par une autre où d'une si folle entreprise
elle eût découragé son amant. Mais aux questions que je lui posais elle
se dérobait sans cesse, répétant en pleurant qu'elle savait bien que je
ne la pouvais comprendre et qu'elle-même ne se pouvait mieux expliquer,
mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant
que le suivre; que la peur l'avait à ce point paralysée, qu'il devenait
au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, à
cette heure du jour, ses parents redoutés la surveillaient, et que c'est
pour cela qu'elle avait dû recourir à Gratien.

--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au sérieux des paroles échappées à
mon délire? Je pensais qu'il l'écarterait seulement ... J'eus un sursaut
en entendant, une heure après, un coup de fusil du côté de la grille;
mais ma pensée se détourna d'une supposition horrible et que je me
refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien,
l'esprit et le coeur dégagés, je me sentais presque joyeuse ... Mais
quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eût dû être celle de
ma fuite, ah! malgré moi je commençai d'attendre, je recommençai
d'espérer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongère,
se mêlait à mon désespoir; je ne pouvais réaliser que la lâcheté, la
défaillance d'un moment eussent ruiné d'un coup mon long rêve; je n'en
étais pas réveillée; oui, comme en rêve, je suis descendue dans le
jardin, épiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais
encore ...

Elle commença de sangloter:

--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais à me tromper
moi-même, et par pitié pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'étais
assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur
sec à ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus à rien, ne
savais plus qui j'étais, ni où j'étais, ni ce que j'étais venu faire. La
lune qui tout à l'heure éclairait le gazon disparut; alors un frisson me
saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdît jusqu'à la mort. Le lendemain
je tombai gravement malade et le médecin qu'on appela révéla ma
grossesse à ma mère.

Elle s'arrêta quelques instants.

--Vous savez à présent ce que vous désiriez savoir. Si je continuais mon
histoire, ce serait celle d'une autre femme où vous ne reconnaîtriez
plus l'Isabelle du médaillon.

Déjà je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'était
prise. Elle coupait ce récit d'interjections, il est vrai, récriminant
contre le destin, et elle déplorait que dans ce monde la poésie et le
sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer
point dans la mélodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas
un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce là comme elle
savait aimer?...

A présent je ramassais les menus objets de la corbeille renversée, qui
s'étaient éparpillés sur le sol. Je ne me sentais plus aucun désir de la
questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie,
je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brisé
pour en découvrir le mystère; et même l'attrait physique dont encore
elle se revêtait n'éveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le
battement voluptueux de ses paupières, qui tantôt me faisait
tressaillir. Nous causions de son dénuement; et comme je lui demandais
ce qu'elle se proposait de faire:

--Je chercherai à donner des leçons, répondit-elle; des leçons de piano;
ou de chant. J'ai une très bonne méthode.

--Ah! vous chantez?

--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaillé.
J'étais élève de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poésie.

Et comme je ne trouvais rien à lui dire:

--Je suis sûre que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en
réciter?

Le dégoût, l'écoeurement de cette trivialité poétique achevait de
chasser l'amour de mon âme. Je me levai pour prendre congé d'elle.

--Quoi! vous partez déjà?

--Hélas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je
vous quitte. Figurez-vous qu'auprès de vos parents, à l'automne dernier,
dans la torpeur de la Quartfourche, je m'étais endormi, que je m'étais
épris d'un rêve, et que je viens de m'éveiller. Adieu.

Une petite forme claudicante apparut à l'extrémité tournante de l'allée.

--Je crois que j'aperçois Casimir, qui sera content de me revoir.

--Il vient. Attendez-le.

L'enfant se rapprochait à petits bonds; il portait un rateau sur
l'épaule.

--Permettez-moi d'aller à sa rencontre. Il serait peut-être gêné de me
retrouver près de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la
manière la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.


Je ne revis plus Isabelle de Saint-Auréol et n'appris rien de plus sur
elle. Si pourtant: lorsque je retournai à la Quartfourche l'automne
suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier,
abandonnée par l'homme d'affaires, elle s'était enfuie avec un cocher.

--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a
jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.

La bibliothèque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'été. Malgré
les instructions que j'avais laissées, je ne fus point averti; et je
crois que le libraire de Caen qui fut appelé à présider la vente se
souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre sérieux
amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignée que la bible fameuse
s'était vendu 70 fr. à un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr.
aussitôt après, je ne pus savoir à qui. Quant aux manuscrits du XVIIe
siècle, ils n'étaient même pas mentionnés dans la vente et furent
adjugés comme vieux papiers.

J'eusse voulu du moins assister à la vente du mobilier, car je me
proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais
prévenu trop tard je ne pus arriver à Pont-l'Évêque que pour la vente
des fermes et de la propriété. La Quartfourche fut acquise à vil prix
par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait à convertir le
parc en prairies, lorsqu'un amateur américain la lui racheta; je ne sais
trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et
château dans l'état que vous avez pu voir.

Peu fortuné comme j'étais alors, je pensais n'assister à la vente qu'en
curieux, mais, dans la matinée, j'avais revu Casimir, et, tandis que
j'écoutais les enchères, une telle angoisse me prit à songer à la
détresse de ce petit que, soudain, je résolus de lui assurer l'existence
sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en
étais devenu propriétaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais
poussé l'enchère; c'était folie; mais combien me récompensa la triste
joie du pauvre enfant ...

J'allai passer les vacances de Pâques et celles de l'été suivant dans
cette petite ferme, chez Gratien, près de Casimir. La vieille
Saint-Auréol vivait encore; nous nous étions arrangés tant bien que mal
pour lui laisser la meilleure chambre; elle était tombée en enfance,
mais pourtant elle me reconnut et se souvint à peu près de mon nom;

--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable à vous,
répétait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'était
flatteusement persuadée que j'étais revenu dans le pays uniquement pour
lui rendre visite.

--Ils font des réparations au château. Cela sera très beau! me
disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son dénûment, ou
se l'expliquer à elle-même.

Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron
du salon, dans son grand fauteuil à oreillettes; l'huissier lui fut
présenté comme un célèbre architecte venu de Paris tout exprès pour
surveiller les travaux à entreprendre (elle croyait sans peine à tout
ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient
transportée jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter,
mais où elle vécut encore près de trois ans.

C'est pendant ce premier été de villégiature sur ma ferme, que je fis
connaissance avec les B. dont j'épousai plus tard la fille aînée. La
R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est
pas, vous l'avez-vu, très distante de la Quartfourche; deux ou trois
fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent
fort bien leurs terres et me versent régulièrement le montant de leur
modeste fermage. C'est là que je m'en fus tantôt après que je vous eus
quittés.


La nuit était bien avancée lorsque Gérard acheva son récit. C'est
pourtant cette même nuit que Jammes, avant de s'endormir, écrivit sa
quatrième élégie:

_Quand tu m'as demandé de faire une élégie sur ce domaine abandonné où
le grand vent ..._





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Isabelle" ***

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