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Title: Reineke Fuchs - Le renard
Author: Goethe, Johann Wolfgang von, 1749-1832
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Reineke Fuchs - Le renard" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



                               LE RENARD

                                  par

                                 GŒTHE

                      traduit par ÉDOUARD GRENIER.



                        COLLECTION HETZEL & LÉVY.
           PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, Rue Vivienne, 2.
    BRUXELLES.--TYP. DE Veuve J. VAN BUGGENHOUDT, Rue de Schaerbeck, 12.

                                 1858



PREMIER CHANT.


La Pentecôte, cette fête charmante, était arrivée; les champs et les
bois se couvraient de verdure et de fleurs; sur les collines et sur les
hauteurs, dans les buissons et dans les haies, les oiseaux, rendus à la
joie, essayaient leurs gaies chansons; chaque pré fourmillait de fleurs
dans les vallées odorantes; le ciel brillait dans une sérénité majestueuse
et la terre étincelait de mille couleurs.

Noble, le roi des animaux, convoque sa cour; et tous ses vassaux
s'empressent de se rendre à son appel en grand équipage; de tous les
points de l'horizon arrivent maints fiers personnages, Lutké la grue et
Markart le geai, et tous les plus importants. Car le roi songe à tenir sa
cour d'une manière magnifique avec tous ses barons; il les a convoqués
tous ensemble, les grands comme les petits. Nul ne devait y manquer
et cependant il en manquait un: Reineke le renard, le rusé coquin,
qui se garda bien de se rendre à l'appel, à cause de tous ses crimes
passés. Comme la mauvaise conscience fuit le grand jour, le renard fuyait
l'assemblée des seigneurs. Tous avaient à se plaindre; ils étaient tous
offensés; et, seul, Grimbert le blaireau, le fils de son frère, avait été
épargné.

Ce fut le loup Isengrin qui porta le premier sa plainte, accompagné de ses
protecteurs, de ses cousins et de tous ses amis. Il s'avança devant le roi
et soutint ainsi l'accusation: «Très-gracieux seigneur et roi, écoutez
mes griefs! Vous êtes plein de grandeur et de noblesse; vous faites à
chacun justice et merci: veuillez donc être touché de tout le mal que j'ai
souffert, à ma grande honte, de la part de Reineke. Mais, avant tout,
soyez touché du déshonneur qu'il a jeté si souvent sur ma femme et des
blessures qu'il a faites à mes enfants; hélas! il les a couverts d'ordures
d'une matière si corrosive, qu'il y en a encore trois à la maison qui
souffrent d'une cruelle cécité. Il est vrai que, depuis longtemps, il a
été question de ce crime: on avait même fixé un jour pour mettre ordre
à de pareils griefs; il offrit de faire tous les serments; mais bientôt
il changea d'avis et courut s'enfermer dans sa forteresse; c'est ce que
savent trop bien tous les hommes qui m'entourent ici. Seigneur, il me
faudrait bien des semaines pour raconter rapidement tous les maux que le
brigand m'a faits. Quand toute la toile que l'on fait à Gand deviendrait
du parchemin, elle ne pourrait pas contenir tous les tours qu'il m'a
joués; aussi je les passe sous silence. Mais le déshonneur de ma femme me
ronge le cœur; j'en tirerai vengeance, quoi qu'il arrive.»

Lorsque Isengrin eut ainsi tristement parlé, on vit s'avancer un petit
chien qui s'appelait Vackerlos; il parlait français et raconta combien il
était pauvre et qu'il ne lui restait rien au monde qu'un petit morceau
d'andouille et que Reineke le lui avait pris! Alors le chat Hinzé, tout en
colère, s'élança d'un bond et dit: «Grand roi, que personne ne se plaigne
du mal fait par le scélérat plus que le roi lui-même. Je vous le dis, dans
cette assemblée, il n'y a personne ici, jeune ou vieux, qui doive craindre
ce criminel autant que vous. Quant à la plainte de Vackerlos, elle ne
signifie rien; il y a des années que cette affaire est arrivée; c'est à
moi qu'appartenait cette andouille. J'aurais dû me plaindre alors; j'étais
allé chasser; chemin faisant je fis une ronde de nuit dans un moulin; la
meunière dormait, je pris tout doucement une andouille, je l'avouerai;
mais, si Vackerlos y eût jamais quelque droit, il le doit à mon adresse.»

La panthère dit: «À quoi bon ces plaintes et ces paroles? elles ne servent
à rien; le mal est assez constaté. C'est un voleur, un assassin, je le
soutiens hardiment. Ces messieurs le savent bien; il est artisan de tout
crime. Tous les seigneurs, et le roi lui-même, viendraient à perdre
fortune et honneur, qu'il en rirait s'il y gagnait seulement un morceau
de chapon gras. Que je vous raconte le tour qu'il a fait hier à Lampe le
lièvre; le voici devant vous, cet homme qui n'offensa jamais personne.
Reineke joua le dévot et s'offrit à lui enseigner rapidement tous les
chants d'église et tout ce que doit savoir un sacristain; ils s'assirent
en face l'un de l'autre et commencèrent le _Credo_. Mais Reineke ne
pouvait pas renoncer à ses anciennes pratiques: au milieu de la paix
proclamée par notre roi et malgré son sauf-conduit, il tint Lampe serré
dans ses griffes et colleta astucieusement l'honnête homme. Je passais
près de là; j'entendis leur chant, qui, à peine commencé, cessa tout à
coup; je m'en étonnai. Mais, lorsque j'arrivai près d'eux, je reconnus
Reineke; il tenait Lampe par le collet, et certes il lui eût ôté la
vie si, par bonheur, je n'étais pas allé par là. Le voilà! regardez les
blessures de cet homme pieux. Et maintenant, sire, et vous, seigneurs,
souffrirez-vous que la paix du roi, son édit et son sauf-conduit soient
le jouet d'un voleur? Oh! alors le roi et ses enfants entendront encore
longtemps les reproches des gens qui aiment le droit et la justice!»

Isengrin ajouta: «Il en sera ainsi et malheureusement Reineke ne changera
pas. Oh! que n'est-il mort depuis longtemps! ce serait à souhaiter pour
les gens pacifiques; mais, si on lui pardonne encore cette fois, il dupera
audacieusement ceux qui s'en doutent le moins maintenant.»

Le neveu de Reineke, le blaireau, prit maintenant la parole et défendit
courageusement Reineke, dont la fausseté pourtant était bien connue:
«Seigneur Isengrin, dit-il, le vieux proverbe a bien raison: «N'attends
rien de bon d'un ennemi.» Vraiment mon oncle n'a pas à se louer de vos
discours; mais cela vous est facile. S'il était comme vous à la cour
et qu'il jouit de la faveur du roi, vous pourriez vous repentir d'avoir
parlé si malignement de lui et d'avoir renouvelé ces vieilles histoires.
En revanche, ce que vous avez fait de mal à Reineke vous l'oubliez et
cependant, plus d'un seigneur le sait, vous aviez fait un pacte et juré
de vivre en bons compagnons. Voici l'histoire: vous verrez à quels dangers
il s'est exposé, un hiver, à cause de vous. Un voiturier passait la route,
conduisant une cargaison de poisson; vous l'aviez flairé et vous auriez
voulu pour beaucoup goûter de sa marchandise. Malheureusement, l'argent
vous manquait. Vous vîntes trouver mon oncle; vous le décidez et il
s'étend sur le chemin comme s'il était mort. Par le ciel! c'était une ruse
bien audacieuse. Mais attendez, vous verrez quelle fut sa part du poisson.
Le voiturier arrive et voit mon oncle dans l'ornière: il tire vivement
son couteau pour l'éventrer. Le prudent Reineke ne bouge pas plus que
s'il était mort; le voiturier le jette sur son chariot et se réjouit de sa
trouvaille. Oui, voilà ce que mon oncle a osé pour Isengrin! Tandis que
le voiturier continuait sa route, Reineke jetait les poissons en bas;
Isengrin venait de loin tout à son aise et mangeait les poissons. Cette
manière de voyager ne plut pas longtemps à Reineke. Il se leva, sauta à
bas et vint demander sa part du butin; mais Isengrin avait tout dévoré, et
si bien, qu'il en pensa crever; il n'avait laissé que les arêtes, qu'il
offrit, du reste, à son ami. Voici un autre tour que je veux aussi vous
raconter: Reineke avait appris qu'il y avait chez un paysan un cochon
gras, tué le jour même, pendu au clou; il le dit fidèlement au loup. Ils
partent ensemble pour partager loyalement le profit et les dangers; mais
la peine et le danger furent pour Reineke seul; car il s'introduisit
par la fenêtre et à grande peine jeta la proie commune au loup resté au
dehors. Par malheur, il y avait là tout près des chiens qui flairèrent
Reineke dans la maison et le houspillèrent d'importance; il leur échappa
tout blessé, alla bien vite trouver Isengrin, lui raconta ses malheurs et
demanda sa part du butin: «Je t'ai gardé un délicieux morceau,» lui dit
celui-ci: «tu n'as qu'à t'y mettre et le bien ronger, tu m'en diras des
nouvelles!» Et il lui apporta le morceau: c'était le crochet en bois après
lequel le paysan avait pendu le cochon; le rôti tout entier, ce morceau
de roi, avait été dévoré par le loup, aussi injuste que glouton. Reineke,
suffoqué de colère, ne put rien dire; mais ce qu'il pensait, vous le
pensez bien vous-même. Sire, certainement le loup a fait plus de cent
pareils tours à mon oncle; mais je les passe sous silence. Si Reineke
est mandé devant vous, il saura bien mieux se défendre; en attendant,
très-gracieux roi et noble souverain, j'oserai faire une remarque: vous
avez entendu, et ces seigneurs aussi, de quelle manière insensée Isengrin
a parlé de sa femme et de son déshonneur, qu'il devrait protéger au prix
de ses jours. Il y a sept années révolues, mon oncle a donné son amour à
la belle Girmonde; c'était à la danse, par une belle nuit d'été; Isengrin
était en voyage. Je le raconte comme je le sais. Amicalement et poliment
elle a été mise plus d'une fois à sa disposition, et qu'y a-t-il à
ajouter? Elle ne s'en est jamais plainte: elle s'en trouve même très-bien:
mais lui, quelle figure fait-il? S'il était sage, il se tairait sur ce
chapitre, qui ne peut lui rapporter que de la honte. Allons plus loin,
continua le blaireau: maintenant c'est le conte du lièvre! pur bavardage!
Est-ce que le maître ne doit pas châtier l'écolier quand il manque
d'attention et de mémoire? ne doit-on pas punir les enfants? et, si on
leur passait leur légèreté et leur méchanceté, comment élèverait-on la
jeunesse? Qu'y a-t-il encore? Vackerlos se plaint d'avoir perdu une
andouille, en hiver, derrière un buisson; il ferait bien mieux de dévorer
son chagrin en silence. Car nous venons de l'entendre, elle était volée:
ce qui vient de la flûte retourne au tambour; et qui peut faire un
crime à mon oncle d'avoir pris au voleur un bien volé? Il faut que les
gentilshommes de haute naissance corrigent les voleurs et s'en fassent
craindre. Oui, il l'eût pendu alors, qu'il eut été pardonnable; mais il
lui laissa la liberté par respect pour le roi; car au roi seul appartient
le droit de vie et de mort. Mais mon oncle ne doit compter que sur peu
de reconnaissance, quelle que soit son exactitude à faire le bien et à
s'abstenir du mal. Depuis que la paix du roi a été proclamée, personne
ne l'observe comme lui. Il a changé sa vie, ne mange qu'une fois par jour,
vit comme un ermite, se mortifie, porte une haire sur la peau et se prive
depuis longtemps de viande et de gibier, comme me le racontait encore hier
quelqu'un qui venait de le voir. Il a quitté Malpertuis, son château fort;
il se bâtit un ermitage pour y demeurer. Vous verrez vous-même comme il
est maigre et pâle par suite de l'abstinence, et des autres pénitences
que son repentir lui a imposées. Peu lui importe que chacun lui jette
la pierre. Il n'a qu'à venir, il se défendra et confondra tous ses
accusateurs.»

Lorsque Grimbert eut fini, parut Henning le coq, entouré de toute sa
famille, au grand étonnement de l'assemblée. Sur une bière en deuil,
derrière lui, on portait une poule sans tête. C'était Gratte-Pied la
meilleure des couveuses. Hélas! son sang coulait et c'était Reineke qui
l'avait répandu. Maintenant, il s'agissait de le faire savoir au roi. Le
brave Henning parut donc devant le roi, la douleur peinte dans tout son
être; il était accompagné de deux coqs également en deuil: l'un s'appelait
Kreyant, il n'y avait pas de meilleur coq entre la Hollande et la France;
l'autre ne lui cédait en rien, il avait nom Kantart; c'était un fier et
honnête compagnon; tous deux portaient un cierge allumé; c'étaient les
frères de la victime. Ils appelèrent la vengeance du ciel sur l'assassin.
Deux coqs plus jeunes portaient la bière et l'on entendait de loin leurs
gémissements. Henning prit la parole: «Très-gracieux seigneur et roi!
nous déplorons une perte irréparable. Prenez pitié du mal qui m'est fait,
à moi et à mes enfants. Vous voyez l'œuvre de Reineke! Lorsque l'hiver
fut passé, que les feuilles et les fleurs nous invitaient à la joie,
je m'enorgueillissais de ma famille, qui passait si gaiement les beaux
jours avec moi; dix jeunes fils et quatorze filles, tous pleins de vie!
ma femme, cette poule excellente, les avait élevés en un été. Tous étaient
forts et contents; ils trouvaient chaque jour leur nourriture dans une
place bien abritée. C'était la cour d'un riche monastère; un mur élevé
nous défendait; et six grands chiens, les vaillants gardiens de la maison,
aimaient mes enfants et protégeaient leur vie. Mais Reineke le voleur
était désolé de nous voir passer, en paix, d'heureux jours à l'abri de ses
ruses. Il rôdait toujours la nuit au pied du mur et écoutait aux portes;
mais les chiens le flairaient et alors il n'avait qu'à courir! Enfin,
une fois ils l'attrapèrent et le houspillèrent rudement; mais il put
s'échapper et nous laissa quelque temps en repos. Maintenant, écoutez
bien! Quelques jours après, le voilà qui arrive en ermite, et me remet une
lettre ornée d'un cachet. Je le reconnus: c'était votre cachet et je lus
dans la lettre que vous aviez ordonné la paix aux animaux et aux oiseaux.
Il m'apprit qu'il était devenu un ermite, et qu'il avait fait vœu d'expier
des péchés dont il confessait l'énormité. Personne ne devait donc plus se
défier de lui; il avait promis devant Dieu de ne plus manger de viande. Il
me fit examiner son froc, toucher son scapulaire. Il me montra, de plus,
un certificat donné par le prieur, et, pour m'inspirer plus de confiance
encore, la haire qu'il portait sous son froc. Puis il partit en disant:
«Que la bénédiction du ciel soit avec vous! il me reste encore beaucoup à
faire aujourd'hui; j'ai encore à lire _None_ et _Vêpres_.» Il lisait en
marchant. Mais il ne pensait qu'au mal: il méditait notre perte. Le cœur
joyeux, j'allai bien vite raconter à mes enfants la bonne nouvelle que
contenait votre lettre; ils se réjouirent tous. Puisque Reineke était
devenu ermite, nous n'avions plus de soucis, plus de crainte. Je sortis
avec eux de l'autre côté du mur. Nous jouissions tous de notre liberté.
Mais bien mal nous en prît. Reineke était tapi en embuscade dans un
buisson; il en sort d'un bond et nous barre la porte; il saute sur le plus
beau de mes fils et l'emporte avec lui, et, une fois qu'il en eut tâté, il
n'y eut plus rien à faire; à toute heure, le jour, la nuit, il renouvela
ses tentatives, et ni chiens ni chasseurs ne purent nous préserver de ses
ruses. C'est ainsi qu'il m'enleva presque tous mes enfants. De plus de
vingt, il m'en reste cinq; il m'a pris tous les autres. Oh! prenez pitié
de ma douleur amère! hier encore, il m'a tué ma fille; les chiens ont
sauvé son cadavre. Regardez, la voilà! c'est lui qui a fait le crime.
Que ce spectacle vous touche le cœur!»

Alors le roi dit: «Approche, Grimbert, et regarde. Voilà donc comment
l'ermite pratique le jeûne et comme il fait pénitence! Si je vis encore
une année, je promets qu'il s'en repentira! Mais à quoi servent les
paroles? Écoutez, malheureux Henning! Votre fille recevra tous les
honneurs qui sont dus aux morts. Je lui ferai chanter _Vigile_ et la ferai
ensevelir en grande pompe: puis nous discuterons avec ces seigneurs le
châtiment que mérite le meurtrier.»

Alors le roi ordonna de chanter _Vigile_. Le même peuple entonna: _Domino
placebo_. On en chanta tous les versets. Je pourrais vous raconter qui a
chanté la Leçon et qui les Réponses; mais cela durerait trop longtemps et
nous nous en tiendrons là. Le corps fut déposé dans un tombeau; l'on éleva
dessus un beau marbre, poli comme du verre, taillé à quatre faces en
pyramide, et l'on pouvait y lire en grosses lettres: «Gratte-Pied, fille
de Henning le coq, la meilleure des poules couveuses: personne ne sut
mieux pondre et gratter plus habilement la terre. Hélas! elle repose
ci-dessous. Le meurtrier Reineke l'a ravie à la tendresse des siens. Que
tout le monde apprenne sa perfidie et sa méchanceté et pleure le sort de
la défunte.»--Telle était son épitaphe.

Après la cérémonie, le roi convoqua les plus sages pour tenir conseil avec
eux sur le moyen de punir le méfait dont on leur avait mis des preuves si
claires devant les yeux. Ils décidèrent qu'il fallait envoyer un messager
au rusé criminel, et que sous peine de vie il eût à comparaître à la
cour du roi le premier dimanche qu'elle se rassemblerait; on nomma pour
messager Brun l'ours. Le roi dit à l'ours: «Votre roi vous recommande
d'accomplir votre message diligemment. Mais soyez prudent; car Reineke est
faux et malin. Il n'est sorte de ruse qu'il n'emploiera. Il vous flattera,
il vous mentira; pour vous duper, tout lui sera bon.--Oh! pas du tout,
répliqua l'ours avec assurance, soyez tranquille! Si jamais il a
l'impudence de tenter rien de pareil avec moi, je jure de par Dieu que
je le lui ferai payer si cher, qu'il n'aura garde de ne pas venir!»



DEUXIÈME CHANT.


C'est ainsi que Brun l'ours s'en alla fièrement à la recherche de Reineke.
Il rencontra d'abord un désert sablonneux qui n'en finissait pas. Quand il
l'eut traversé, il arriva dans les montagnes où Reineke avait coutume de
chasser; la veille encore, il s'y était livré à ce divertissement. Mais
il lui fallut aller jusqu'à Malpertuis, résidence magnifique de Reineke.
De tous les châteaux, de toutes les forteresses qui lui appartenaient.
Malpertuis était le plus sûr donjon. Reineke s'y retirait aussitôt qu'il
avait à craindre quelque attaque. Brun monta au château et trouva la
porte d'entrée fermée à triples verrous. Il se recula un peu et se prit
à réfléchir; enfin, il se mit à crier: «Mon neveu, êtes-vous à la maison?
C'est Brun l'ours qui vient comme messager du roi. Car le roi a donné sa
parole de vous faire comparaître en jugement à la cour; c'est moi qui dois
venir vous chercher afin que justice soit faite à tous; sinon, il vous en
coûtera la vie; car, si vous ne bougez pas, vous êtes menacé de la roue
et de la potence. C'est pourquoi prenez le meilleur parti, venez et
suivez-moi; autrement, il pourrait vous en repentir.»

Reineke entendit tout ce beau discours du commencement jusqu'à la fin sans
broncher ni donner signe de vie. Il se disait: «N'y aurait-il pas moyen de
faire payer cher à ce lourdaud son orgueilleuse éloquence? Songeons-y un
peu.» Il descendit dans les caves du château, dont les fondements avaient
été bâtis avec beaucoup d'art. Il s'y trouvait des trous et des cavernes
avec des corridors longs et étroits et quantité de portes qu'on ouvrait et
fermait suivant les nécessités du moment. Apprenait-il qu'on le recherchât
pour quelque méfait, il trouvait là le meilleur asile. Souvent aussi de
pauvres animaux s'étaient laissé prendre dans ces méandres, et étaient
devenus la proie du brigand. Reineke avait bien entendu le discours de
l'ours; mais, avec sa prudence habituelle, il craignit qu'il n'y eût
quelque embuscade derrière le messager. Mais, quand il se fut assuré que
l'ours était bien venu tout seul, il sortit et dit: «Soyez le bienvenu,
mon très-digne oncle! Pardonnez-moi si je vous ai fait attendre; je
lisais mon bréviaire. Je vous remercie d'avoir pris la peine de venir.
Car certainement cela ne me sera pas inutile à la cour; je l'espère du
moins. Mon cher oncle, soyez le bienvenu à toute heure! En attendant, que
le blâme retombe sur ceux qui vous ont commandé ce voyage; car il est long
et périlleux! Ô ciel! comme vous êtes échauffé! vos poils sont couverts
de sueur, et vous respirez à peine. Est-ce que le roi n'avait pas d'autre
messager que le plus noble de ses seigneurs, celui dont il fait le plus de
cas? Mais il devait sans doute en être ainsi pour mon plus grand bien;
je vous en prie, protégez-moi à la cour, où l'on m'a tant calomnié. Mon
intention était de m'y rendre librement demain, malgré le mauvais état de
ma santé, et c'est encore mon projet; aujourd'hui, je suis trop mal pour
me mettre en voyage. J'ai eu le malheur de trop manger d'un aliment qui ne
convient guère; car il me donne de terribles coliques.--Qu'est-ce donc?
lui demanda Brun. L'autre reprit: «À quoi bon vous le raconter? La vie
n'est pas facile ici; mais je prends mon mal en patience; ce n'est pas
tous les jours fête! et, quand il n'y a rien de mieux pour moi et les
miens, ma foi, nous mangeons des rayons de miel, il y en a toujours tant
qu'on en veut. Mais je n'en mange que par nécessité; me voilà maintenant
tout enflé, et ce n'est pas étonnant! j'ai avalé cette drogue-là à
contre-cœur. Si je puis jamais m'en passer, du diable si j'en mange
encore!--Eh! qu'ai-je entendu, mon neveu? reprit l'ours; faites-vous donc
ainsi fi du miel que tant d'autres recherchent? Le miel, faut-il vous le
dire? est le meilleur des aliments, du moins pour moi. Vous n'avez qu'à
m'en donner, vous ne vous en repentirez pas! je serai encore plus à votre
service.--Vous plaisantez, dit l'autre.--Non, vraiment, répond l'ours, je
parle très-sérieusement.--S'il en est ainsi, reprend le renard, il m'est
facile de vous être agréable; car le paysan Rustevyl demeure au bas de la
montagne, c'est chez lui qu'il y a du miel! Certes, vous et toute votre
famille n'en avez jamais vu autant à la fois.» Brun se sentait dévoré
d'une ardente convoitise pour ce mets chéri. «Oh! conduisez-moi bien vite
là, mon cher neveu! s'écria-t-il, je ne l'oublierai jamais. Procurez-moi
du miel, quand même je n'en mangerais pas tout mon soûl.--Allons, dit
le renard, ce n'est pas le miel qui manquera. J'ai peine à marcher
aujourd'hui, il est vrai; mais l'amour que j'ai toujours eu pour vous
m'adoucira le chemin. Car je ne connais personne de tous mes parents pour
qui j'aie eu de tout temps autant de vénération! Mais venez! en revanche,
vous m'aiderez à la cour à confondre mes puissants ennemis et mes
accusateurs. Quant à aujourd'hui, je m'en vais vous rassasier de miel
autant que vous en pourrez porter.» Le rusé coquin faisait allusion aux
coups que l'ours allait recevoir des paysans furieux.

Reineke prit les devants et Brun suivit aveuglément. «Si je réussis,
pensait le renard, je te vois mener aujourd'hui même à la foire, où tu
mangeras un miel un peu amer.» Ils arrivèrent à la cour de Rustevyl;
l'ours se réjouit, mais bien à tort, comme tous les fous qui se laissent
duper par l'espérance.

Le soir était arrivé et Reineke savait qu'ordinairement à cette heure
Rustevyl était couché dans sa chambre; il était charpentier de son état et
fort habile homme. Il y avait dans sa cour un tronc de chêne étendu par
terre; pour le fendre, il avait déjà fait entrer deux coins solides dans
le bois, et l'arbre entamé bâillait à une de ses extrémités presque la
longueur d'une aune. Reineke l'avait bien remarqué; il dit à l'ours: «Mon
oncle, il y a dans cet arbre bien plus de miel que vous ne supposez;
fourrez-y votre museau aussi profondément que vous pourrez. Je vous
conseille seulement de ne pas y mettre trop de voracité, vous pourriez
vous en trouver mal.--Croyez-vous, dit l'ours, que je sois un glouton? Fi
donc! il faut de la modération en toute chose.» C'est ainsi que l'ours se
laissa enjôler; il fourra dans la fente sa tête jusqu'aux oreilles et même
les pattes de devant.

Reineke se mit aussitôt à l'œuvre, et, à force de tirer et de pousser, il
fit sortir les coins, et voilà Brun pris, la tête et les pieds comme dans
un étau, malgré ses cris et ses prières. Quelles que fussent sa force et
sa hardiesse, Brun fut à une rude épreuve et c'est ainsi que le neveu
emprisonna son oncle par ses ruses. L'ours hurlait, beuglait, et avec
ses pattes de derrière grattait la terre en fureur et fit en somme un tel
tapage, que Rustevyl se releva. Le maître charpentier prit sa hache à tout
hasard afin d'être armé dans le cas où l'on chercherait à lui nuire.

Cependant Brun se trouvait dans de terribles angoisses; le chêne
l'étreignait plus fortement. Il avait beau s'agiter en hurlant de douleur,
il n'y gagnait rien; il croyait n'en sortir jamais; c'est ce que pensait
aussi Reineke et il s'en réjouissait. Lorsqu'il vit de loin s'avancer
Rustevyl, il se mit à crier: «Brun, comment cela va-t-il? Modérez-vous
à l'endroit du miel; dites-moi, le trouvez-vous bon? Voilà Rustevyl qui
arrive et qui va vous offrir l'hospitalité; vous venez de dîner, il vous
apporte le dessert: bon appétit!» Et Reineke s'en retourna à son château
de Malpertuis. Lorsque Rustevyl arriva et vit l'ours, il courut bien vite
appeler les paysans qui étaient encore réunis au cabaret. «Venez! leur
cria-t-il; il y a un ours de pris dans ma cour, c'est la pure vérité!»
Ils suivirent en courant; chacun fit diligence autant qu'il put. L'un prit
une fourche, l'autre un râteau, le troisième une broche, le quatrième
une pioche, et le cinquième était armé d'un pieu. Jusqu'au curé et au
sacristain qui arrivèrent avec leur batterie de cuisine. La cuisinière du
curé (elle s'appelait madame Yutt et savait préparer le gruau mieux que
personne) ne resta pas en arrière, elle vint avec sa quenouille pour faire
un mauvais parti au malheureux ours. Brun entendait, dans une détresse
affreuse, le bruit croissant de ses ennemis qui approchaient. D'un effort
désespéré, il arracha sa tête de la fente; mais il y laissa sa peau et
ses poils jusqu'aux oreilles. Non, jamais, on n'a vu un animal plus à
plaindre! le sang lui jaillit des oreilles. À quoi cela lui sert-il
d'avoir délivré sa tête? ses pattes restent encore dans l'arbre; il les
arrache vivement d'une secousse; il tombe sans connaissance: les griffes
et la peau des pattes étaient restées dans l'étau de chêne. Hélas! cela
ne ressemblait guère au doux miel dont Reineke lui avait donné l'espoir;
le voyage ne lui avait guère réussi; c'était une triste expédition! Pour
comble de malheur, sa barbe et ses pieds sont couverts de sang; il ne peut
ni marcher, ni courir; et Rustevyl approche! Tous ceux qui sont venus avec
lui tombent sur l'ours; ils ne songent qu'à le tuer. Le curé le frappe de
loin avec un bâton très-long. La pauvre bête a beau se tourner à droite
ou à gauche, ses ennemis le pressent, les uns avec des épieux, les autres
avec des haches; le forgeron a apporté des marteaux et des tenailles;
d'autres viennent avec des bêches et des boyaux; ils frappent, ils crient,
ils frappent jusqu'à ce que l'ours roule de frayeur et de détresse dans
sa propre ordure. Ils tombèrent tous dessus; nul ne resta en arrière.
Le bancal Schloppe et Ludolf le canard furent les plus enragés; Gérold
maniait le fléau avec ses doigts crochus; à ses côtés se tenait le gros
Kuckelrei. Ce furent les deux qui frappèrent le plus. Abel Quack et madame
Yutt aussi s'en donnèrent à cœur joie; Talké frappa l'ours avec sa botte.
Il n'y eut pas que ceux que nous venons de nommer; car, hommes et femmes,
tous y coururent: chacun en voulait à la vie de Brun. Kuckelrei poussait
les plus hauts cris, il faisait l'important; car madame Villigétrude, qui
demeure près de la porte, était sa mère (on le savait); quant à son père,
il était inconnu. Pourtant les paysans croyaient que ce pouvait bien être
Sander le Noir, le moissonneur, un fier compagnon (quand il était seul).
Il y eut aussi maintes pierres jetées qui assaillirent de tous côtés
l'infortuné Brun. Enfin, le frère de Rustevyl s'avança et asséna sur
la tête de l'ours un si bon coup de bâton, qu'il en fut tout étourdi;
pourtant la violence du coup le fit lever. Éperdu, il se précipita au
milieu des femmes, qui se culbutèrent l'une sur l'autre, en criant.
Quelques-unes même tombèrent dans la rivière: l'eau était profonde. Le
curé se mit à crier: «Regardez! voilà madame Yutt la cuisinière qui
disparaît là-bas avec sa pelisse, et sa quenouille est ici! Au secours,
mes braves gens! je promets deux tonneaux de vin et indulgence plénière
pour récompense à qui la sauvera.» Tous, croyant l'ours mort, se
précipitèrent dans l'eau pour sauver les femmes; on en retira cinq au
bord. Voyant ses ennemis ainsi occupés, Brun se glissa en rampant dans
l'eau; ses atroces douleurs le faisaient hurler; il aimait mieux se noyer
que d'être assommé de coups si ignominieux. Il n'avait jamais essayé de
nager et il espérait en finir du coup avec la vie. Contre son attente, il
se sentit nager et porter sans encombre par le courant. Tous les paysans
le virent et s'écrièrent: «Ce sera pour nous une honte éternelle!» Ils
étaient désolés et ils s'en prirent aux femmes: «Que ne restiez-vous à la
maison! Regardez, il nage, il s'en va.» Ils revinrent dans la cour pour
revoir le tronc de chêne et ils y trouvèrent encore la peau et les poils
de la tête et des pieds; ils en rirent en disant: «Tu reviendras une autre
fois, nous avons les oreilles en gage!» C'est ainsi qu'ils se moquaient
de l'ours après lui avoir fait tant de mal, mais il était bien heureux
d'en être quitte ainsi. Il maudissait les paysans qui l'avaient battu,
se plaignait de la douleur qu'il ressentait aux pieds et aux oreilles;
il maudissait Reineke, qui l'avait trahi. C'est dans ces pieuses pensées
qu'il nageait, et la rivière, qui était rapide et grande, le porta en peu
de temps près d'une lieue plus loin; là, il aborda et se mit à gémir: «Le
soleil a-t-il jamais vu animal plus en détresse!» Et il ne croyait pas
pouvoir passer la journée; il pensait mourir sur l'heure, et il s'écriait:
«Ô Reineke! traître, perfide, créature sans foi!» et il pensait aux coups
des paysans, il pensait au tronc de chêne et il maudissait les ruses de
Reineke.

Pour le renard, lorsqu'il eut ainsi conduit son oncle à la recherche du
miel, il se mit à courir après des poulets dont il connaissait le gîte.
Il en attrapa un et s'enfuit en traînant son butin au bord de la rivière.
Il se mit à le dévorer sans retard, se mit en quête d'autres aventures le
long de la rivière, but une gorgée et se dit: «Que je suis donc content
d'être débarrassé de ce lourdaud de Brun! Je parie que Rustevyl l'a régalé
de coups de hache! L'ours m'a toujours été hostile, je lui ai rendu
la monnaie de sa pièce. Je l'ai toujours appelé mon cher oncle; mais
maintenant il est sans doute mort sur son chêne; j'en rirai toute ma vie!
à présent, il ne pourra pas se plaindre, ni me nuire.» Et, comme il
marchait, il jette les yeux plus bas et aperçoit l'ours, qui se roulait
au bord de la rivière. Il fut tout contrit de le voir encore en vie.
«Ah! Rustevyl, s'écria-t-il, misérable paresseux! lourdaud de paysan!
c'est ainsi que tu dédaignes une proie aussi grasse et d'aussi bon goût,
que plus d'un gourmand aurait payé bien cher et qu'on l'avait presque
mise dans la main! Pourtant l'honnête Brun t'a laissé un gage de sa
reconnaissance pour ton hospitalité.» Telles étaient ses pensées,
lorsqu'il aperçut Brun triste, épuisé et sanglant. Enfin, il lui cria:
«Mon cher oncle, est-ce vous que je retrouve? N'avez-vous rien oublié
chez Rustevyl? Dites-le moi; je lui ferai savoir où vous avez laissé ce
qui vous manque. Sans doute, vous lui avez volé bien du miel; ou bien
l'auriez-vous payé? Comment cela s'est-il passé? Eh! seigneur, comme
vous voilà arrangé! cela vous donne bien triste mine! Est-ce que le miel
n'était pas bon? Il y en a encore à vendre au même prix! Mais dites-moi
donc, mon oncle, à quel ordre de religieux vous êtes-vous affilié puisque
vous portez maintenant une calotte rouge sur la tête? Êtes-vous donc
devenu abbé? Le barbier qui a rasé votre tonsure vous a un peu coupé les
oreilles; je le vois bien, vous avez perdu le toupet, la peau du visage et
vos gants. Où diable les avez-vous laissés?» Telles étaient les railleries
que Brun dut entendre coup sur coup et la douleur le rendait muet; il ne
savait à quel saint se vouer. Pour ne pas en entendre davantage, il se
traîna jusque dans l'eau et se laissa emporter par le courant jusque sur
l'autre rive. Là, il s'étendit, malade et désespéré; et, se plaignant tout
haut, il se disait: «Que ne suis-je mort! Je ne puis pas marcher et il
me faut retourner à la cour, et me voilà retenu ici de la façon la plus
ignominieuse par la perfidie de Reineke. Si je m'en tire jamais la vie
sauve, je l'en ferai certainement repentir.» Pourtant il se releva, se
traîna avec d'atroces douleurs pendant quatre jours et arriva enfin à la
cour.

Lorsque le roi aperçut l'ours en si piteux état: «Grand Dieu!
s'écria-t-il, est-ce Brun que je vois? Qui l'a maltraité ainsi?» Et Brun
répondit: «Ce que vous voyez est lamentable, en effet; voilà dans quel
état m'a mis l'infâme trahison de Reineke!» Alors le roi, tout en colère,
dit: «Je tirerai une vengeance impitoyable de cet attentat. Un seigneur
comme Brun serait ainsi joué par Reineke? Oui, je le jure, par mon
honneur et par ma couronne, Reineke sera puni comme Brun a le droit de
l'exiger. Si je ne tiens pas ma parole, je ne porte plus d'épée, j'en
fais le serment!»

Le roi ordonne au conseil de se rassembler; il eut à discuter et à fixer
sur le champ le châtiment de tant de crimes. Tous furent d'avis, en
tant qu'il plairait au roi, qu'il fallait encore enjoindre à Reineke de
comparaître pour se défendre contre ses accusateurs et que Hinzé le chat
porterait sur-le-champ ce message à Reineke, à cause de sa souplesse et de
sa prudence. Tel fut l'avis général.

Et le roi, entouré de ses pairs, dit à Hinzé: «Fais bien attention �
l'avis de ces seigneurs! Si Reineke se fait citer une troisième fois, lui
et toute sa race s'en repentiront éternellement; s'il est sage, il viendra
à temps. Pénètre-le bien de cette idée; il mépriserait tout autre
messager; mais de toi il acceptera ce conseil.»

Hinzé répliqua: «Que cela tourne en bien ou en mal, une fois que je serai
arrivé près de lui, comment dois-je m'y prendre? Ma foi, vous ferez ce que
vous voudrez, mais je crois qu'il vaudrait mieux envoyer tout autre à ma
place; je suis si petit! Brun l'ours, qui est si grand et si fort, n'a pas
pu en venir à bout. Comment m'en tirerai-je? Oh! veuillez m'excuser.--Tu
ne me persuades pas, répliqua le roi. Les petits hommes ont une ruse et
une sagesse qu'on ne trouve souvent pas dans les plus grands. Si tu n'es
pas un péril par la taille, tu as, en revanche, de la prudence et de
l'esprit.»

Le chat obéit en disant: «Que votre volonté soit faite! Le voyage réussira
si je vois un présage à main droite sur ma route.»



TROISIÈME CHANT.


Hinzé le chat avait déjà fait un bout de chemin, quand il aperçut de loin
un merle: «Noble oiseau, lui cria-t-il, je te salue. Oh! dirige tes ailes
vers moi et viens voler à ma droite!» L'oiseau vola et vint chanter sur
un arbre à la gauche du chat. Hinzé en fut tout contrit; il y voyait un
présage du malheur. Mais il se donna du courage comme on fait d'ordinaire.
Il continua son chemin vers Malpertuis, où il trouva Reineke assis devant
la maison; il le salua et lui dit: «Que Dieu vous accorde une heureuse
soirée! Le roi vous menace de la peine capitale si vous refusez de
m'accompagner à la cour; de plus, il vous fait dire de répondre à vos
accusateurs, sous peine de voir toute votre famille en pâtir.» Reineke
lui dit: «Soyez le bienvenu ici, mon très-cher neveu! Que le Seigneur vous
bénisse selon mes souhaits!» Mais le traître n'en pensait pas un mot dans
son cœur; il tramait de nouvelles ruses et songeait à renvoyer encore ce
messager honteusement bafoué à la cour. Il appelait le chat toujours son
neveu et lui disait: «Mon neveu, quelle nourriture préférez-vous? On dort
mieux après dîner, je suis l'hôte aujourd'hui; demain matin, nous irons �
la cour tous les deux, cela s'arrange bien ainsi. Je ne connais aucun de
mes pareils en qui j'aie plus de confiance que vous. Car ce glouton d'ours
est venu à moi avec un air plein de morgue; il est fort et irritable, et
pour beaucoup je n'aurais pas risqué le voyage avec lui. Mais maintenant,
cela va sans dire, je suis heureux d'aller avec vous. Demain matin, nous
partirons de bonne heure; je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à
faire.»

Hinzé repartit: «Il vaudrait mieux partir tout de suite pendant que nous y
sommes. La lune brille sur la bruyère et les chemins sont secs. Reineke
dit: «Il est dangereux de voyager de nuit. Il y a des gens qui vous
saluent amicalement de jour, et, si l'on venait à les rencontrer dans les
ténèbres, on s'en trouverait peut-être fort mal.» Alors Hinzé répliqua:
«Mais apprenez-moi donc, mon neveu, ce que nous mangerons, si je reste
ici?» Reineke dit: «Nous vivons pauvrement; mais, si vous restez, je vous
offrirai des rayons de miel frais, je choisirai les plus dorés.--Je n'en
mange jamais, répliqua le chat en grognant. Si vous n'avez rien à la
maison, donnez-moi une souris! avec cela je suis parfaitement traité et
vous pouvez garder votre miel pour les autres.--Aimez-vous donc tant
les souris? dit Reineke. Si vous parlez sérieusement, je puis vous en
procurer. Mon voisin le curé a dans sa cour une grange où il y a tant de
souris, qu'on en remplirait des voitures; j'ai entendu le curé se plaindre
d'en être ennuyé nuit et jour.» Sans y songer le chat s'écria: «Faites-moi
le plaisir de me conduire où il y a tant de souris: car je les préfère
à tout le gibier du monde.» Reineke dit: «Eh bien, vraiment, vous allez
faire un fameux souper! Maintenant que je sais votre goût, ne perdons pas
un instant.»

Hinzé le crut et le suivit; ils arrivèrent à la grange du curé. La
muraille était de bauge; la veille, Reineke y avait fait un trou, et
avait pris, pendant le sommeil du curé, le plus beau de ses poulets.
Martinet, le neveu chéri du bon prêtre voulait en tirer vengeance; il
avait adroitement préparé un nœud coulant devant l'ouverture. De cette
façon il espérait se venger de la perte de son poulet sur le voleur, qui
ne pouvait manquer de revenir. Reineke, qui s'était aperçu du manège,
dit au chat: «Mon cher neveu, entrez hardiment par cette ouverture; je
monterai la garde au dehors, pendant que vous chasserez aux souris; dans
l'obscurité, vous en prendrez par douzaines. Ah! écoutez comme elles
sifflent gaiement! comme elles babillent! Quand vous en aurez assez,
vous n'avez qu'à revenir; vous me trouverez là. Il ne faut pas nous
séparer ce soir; car, demain, nous partirons de bonne heure et nous
abrégerons le chemin par de joyeux propos.--Croyez-vous, dit le chat,
qu'on puisse entrer là en toute sûreté? car parfois les prêtres ont de
la malice en tête.»

Alors le rusé renard répliqua: «Qui peut le savoir! Avez-vous peur? Alors
nous nous en retournerons; ma femme vous recevra honorablement, elle vous
fera un dîner agréable, et, si ce ne sont pas des souris, nous ne le
mangerons pas moins de bon cœur.»

À ces mots ironiques de Reineke, Hinzé le chat sauta dans le trou et tomba
dans le piège. Telle fut l'hospitalité que Reineke offrit à son hôte.

Lorsque Hinzé se sentit la corde au cou, il tressaillit; la peur le
saisit; il se démena et bondit avec force: alors le nœud se rétrécit. Il
appela Reineke d'une voix lamentable; mais lui l'écoutait à l'autre côté
du trou et se réjouissait malignement; il lui glissa ces paroles dans
l'ouverture: «Hinzé, comment trouvez-vous les souris? Elles sont
engraissées, je crois. Si Martinet savait seulement que vous mangez de
ce gibier, certainement il vous apporterait de la moutarde; c'est un
enfant plein d'attentions. Est-ce que l'on chante ainsi à la cour
pendant le dîner? Je n'aime pas cette musique. Si seulement Isengrin
était dans ce trou pris au piège comme vous, il me payerait tout le mal
qu'il m'a fait!» Et Reineke s'en alla.

Mais il ne s'en alla pas pour se livrer à ses voleries ordinaires; pour
lui, l'adultère, le vol, le meurtre et la trahison n'étaient pas des
péchés; et il s'était mis en tête une autre aventure. Il voulait visiter
la belle Girmonde, dans une double intention. D'abord, il espérait
apprendre d'elle ce dont Isengrin l'accusait; puis le scélérat voulait
renouveler ses vieux péchés. Isengrin était parti pour la cour et il
voulait en profiter; car qui en doute? la passion de la louve pour
l'infâme renard avait allumé la colère du loup. Reineke entra dans
l'appartement de la dame; elle n'était pas à la maison. «Bonjour, petits
bâtards,» dit-il, ni plus ni moins, aux enfants en les saluant, et il s'en
alla à ses affaires.

Lorsque dame Girmonde rentra le matin, elle dit: «Est-ce que personne
n'est venu me demander?--Notre parrain Reineke vient de sortir à
l'instant; il avait à vous parler. Tous, tant que nous sommes ici, il
nous a appelés ses petits bâtards--Il me le payera!» s'écria Girmonde.
Et vite elle courut se venger de cette injure à l'instant même. Elle
savait où le trouver; elle l'atteignit et l'apostropha ainsi en colère:
«Qu'avez-vous dit? quelles sont ces paroles injurieuses que vous avez
prononcées effrontément devant mes enfants? Vous me le payerez!» Telles
furent ses paroles. Elle lui montre un visage enflammé de colère, elle
le prend par la barbe; il sent la vigueur de ses dents, se sauve et
cherche à lui échapper; elle s'élance rapidement sur ses pas. Or, voici
ce qui en advint. Il y avait dans le voisinage un château en ruine: ils
y entrèrent tous les deux en courant; le mur d'une des tours était
crevassé de vieillesse. Reineke s'y glissa; mais ce ne fut pas sans
peine, car la crevasse était étroite. La louve s'y précipita aussi la
tête la première; grande et forte, comme elle était, elle entra, poussa,
tira, voulut poursuivre, s'enfonça toujours plus avant, si bien qu'à un
moment elle ne pouvait plus ni avancer ni reculer. Ce que voyant
Reineke, il courut par un détour de l'autre côté, revint près d'elle et
lui donna de la besogne. Mais elle ne se fit pas faute de paroles
d'injures: «Tu te conduis comme un filou!» Et Reineke répondait: «Si
l'on n'a jamais vu pareille chose, eh bien, on la voit maintenant.»

On gagne peu à oublier sa femme avec celles des autres, ainsi que faisait
Reineke. Mais tout était bon à ce scélérat. Quand la louve put se dégager
de la crevasse, Reineke était déjà bien loin et courait à ses affaires.
C'est ainsi que la louve, qui songeait à se faire justice elle-même, pour
défendre son honneur, le perdit doublement.

Mais retournons auprès de Hinzé. Le pauvre diable, quand il se sentit
pris, se mit à geindre à la façon des chats d'une manière lamentable.
Martinet l'entendit et sauta hors du lit. «Dieu soit loué, dit-il, j'ai
dressé mon piège à temps; le voleur est pris, je pense; il faut qu'il
paye pour le poulet.» Martinet, plein de joie, allume vite une chandelle
(tout le monde dormait à la maison), éveille son père, sa mère et tous
les domestiques en criant: «Le renard est pris, son affaire est claire.»
Tous, grands et petits, arrivèrent; le curé lui-même se leva et
s'enveloppa d'un manteau; la cuisinière le précédait avec deux
lanternes; et Martinet, qui était armé d'un bâton, se jeta sur le chat
et le bâtonna si bien, qu'il lui creva un œil. Tous se ruèrent aussitôt
sur lui; le curé, armé d'une fourche, se précipita sur Hinzé, qu'il
croyait le voleur. Hinzé, pensant mourir, s'élança d'un bond désespéré
entre les cuisses du prêtre, mordit, égratigna, maltraita horriblement
le pauvre curé et vengea ainsi cruellement la perte de son œil. Le curé
jeta les hauts cris et tomba à terre sans connaissance. La cuisinière,
sans y songer, se désolait, en disant que c'était pour lui jouer un tour
à elle-même que le diable avait mis le curé dans cet état. Elle jura
deux et trois fois qu'elle eût mieux aimé perdre tout son petit bien
plutôt que de voir un pareil malheur à son maître. «Oui, disait-elle
avec force serments, j'aurais mieux aimé perdre tout un trésor, si je
l'avais eu, et je l'aurais perdu sans regrets.» C'est ainsi qu'elle
déplore le malheur de son maître et ses graves blessures. Enfin, ils le
portent en gémissant sur son lit, laissant Hinzé avec sa corde au cou,
car ils l'avaient oublié.

Lorsque le chat, dans sa détresse, se vit tout seul, roué de coups,
grièvement blessé et si près de la mort, l'amour de la vie l'emporta;
il se jeta sur la corde et se mit à la ronger. «Pourrai-je m'en tirer
jamais?» se disait-il; et il réussit à couper la corde. Jugez de son
bonheur! Il se hâta de fuir la place où il avait tant souffert. Il se
précipita hors du trou et se dirigea rapidement vers la cour du roi, où il
arriva de grand matin. Il se faisait d'amers reproches. «C'est donc ainsi
que le diable s'est joué de toi par la ruse du perfide Reineke! il faut
donc que tu reviennes ainsi couvert de honte, borgne et roué de coups!
Tu devrais te cacher!»

La colère du roi fut terrible. Il jura de faire périr ce traître de
Reineke sans miséricorde. Il fit convoquer son conseil; ses barons, ses
ministres se rendirent auprès de lui; et il leur demanda comment il
fallait s'y prendre pour réduire enfin le rebelle couvert de tant de
crimes. Comme les accusations pleuvaient de plus belle sur Reineke,
Grimbert le blaireau prit la parole: «Il se peut qu'il y ait dans cette
assemblée plusieurs seigneurs qui aient à se plaindre de Reineke; mais il
ne se trouvera personne qui veuille oublier les privilèges de tout homme
libre. Il faut le citer une troisième fois. Alors, s'il ne vient pas, la
loi pourra le frapper.» Le roi répondit: «Je crains bien de ne pas trouver
de messager pour porter la troisième injonction à ce rusé coquin. Qui
est-ce qui a un œil de trop? qui est-ce qui est assez téméraire pour
risquer sa vie auprès de cet architraître et, en fin de compte, pour ne
pas l'amener? Personne, du moins je le suppose.»

Le blaireau répliqua à haute voix: «Sire, si vous l'exigez, je me
chargerai du message, quoi qu'il arrive. Voulez-vous m'envoyer
officiellement? ou bien dois-je partir comme si je venais de mon propre
mouvement? Vous n'avez qu'à ordonner.» Alors le roi le congédia en lui
disant: «Partez donc! vous avez entendu tous les griefs; mettez-vous à
l'œuvre avec prudence; car vous avez affaire à un homme dangereux.» Et
Grimbert dit: «Je veux pourtant l'essayer; j'espère réussir à vous le
ramener.»

C'est ainsi qu'il partit pour le château de Malpertuis; il y trouva
Reineke avec sa femme et ses enfants; et il lui dit: «Mon oncle Reineke,
je vous salue! Vous êtes un homme savant, sage, prudent: et nous sommes
tous étonnés de vous voir mépriser, je dirai même bafouer l'injonction
du roi. Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps d'en finir? Les plaintes
et les mauvais bruits ne font que grandir de tous côtés. Je vous le
conseille, venez à la cour avec moi, sans plus de délais. Beaucoup,
beaucoup de griefs ont été portés devant le roi; aujourd'hui, l'on vous
invite à paraître pour la troisième fois; si vous ne venez pas, vous
serez condamné. Alors, le roi, à la tête de ses vassaux, viendra vous
assiéger dans votre fort de Malpertuis; et vous périrez, corps et biens,
vous, votre femme et vos enfants. Vous n'échapperez pas au roi; c'est
pourquoi, faites ce qu'il y a de mieux à faire, venez avec moi à la
cour! Vous ne manquerez pas de détours pleins de ruses; ils sont déjà
prêts et vous vous sauverez; car déjà plus d'une fois, aux assises de la
justice, vous avez eu à passer par des épreuves plus difficiles et
toujours vous vous en êtes tiré heureusement en confondant vos ennemis.»
Tel fut le discours de Grimbert, et telle fut la réponse de Reineke:
«Mon neveu, vous avez raison de me conseiller de me rendre à la cour
pour me défendre moi-même. J'espère que le roi m'accordera ma grâce; il
sait combien je lui suis utile; mais il sait aussi combien je suis
détesté des autres par cela même. Sans moi, la cour ne peut pas exister.
Et, quand j'aurais fait dix fois plus de mal, je sais très-bien
qu'aussitôt que je puis regarder le roi entre les yeux et lui parler,
toute sa colère s'évanouira. Car il y en a beaucoup qui accompagnent le
roi et viennent s'asseoir dans son conseil, mais cela le touche
médiocrement: à eux tous, ils ne font rien qui vaille; tandis que
partout où je suis, à quelque cour que ce soit, c'est mon avis qui
l'emporte; car, lorsque le roi et les seigneurs se rassemblent pour
trouver un expédient habile dans les affaires épineuses, c'est toujours
Reineke qui doit le trouver. C'est ce que beaucoup d'entre eux ne
peuvent me pardonner; ce sont ceux-là que j'ai à redouter: car ils ont
juré ma mort, et justement les plus acharnés sont à la cour maintenant.
Il y en a plus de dix et des plus puissants. Comment pourrais-je leur
résister, seul? Voilà la cause de mon retard. N'importe! je trouve qu'il
vaut mieux aller à la cour avec vous pour me défendre; cela me fera plus
d'honneur que de précipiter ma femme et mes enfants dans un abîme de
maux par tous ces délais; nous serions tous perdus. Car le roi est trop
puissant pour moi, et, quoi qu'il arrive, il me faut obéir quand il
l'ordonne... Peut-être pourrons-nous essayer d'entrer en arrangement
avec nos ennemis.»

Reineke ajouta ensuite: «Dame Ermeline, prenez soin des enfants; je vous
les recommande: surtout le plus jeune, Reinhart; il a les dents si bien
rangées dans sa petite gueule! ce sera tout le portrait de son père, et
Rossel, le petit coquin, que j'aime autant que l'autre. Oh! régalez bien
les enfants pendant mon absence, je vous saurai gré à mon retour, s'il est
heureux, d'avoir suivi mes recommandations.»

C'est ainsi qu'il partit, accompagné de Grimbert, laissant dame Ermeline
avec ses deux fils sans autre adieu. Dame Renard en fut affligée.

Ils avaient déjà fait un bout de chemin, lorsque Reineke dit à Grimbert:
«Mon très-cher neveu et très-digne ami, je dois vous avouer que je
tremble d'effroi! Je ne puis me soustraire à l'horrible pensée que je
marche réellement à la mort! Je vois devant moi tous les péchés que j'ai
commis. Ah! vous ne sauriez croire toute l'inquiétude que j'en ressens.
Confessez-moi, il n'y a pas d'autre prêtre dans le voisinage; quand
j'aurai soulagé mon cœur, je paraîtrai plus facilement devant mon roi.»

Grimbert dit: «Renoncez d'abord au vol, au brigandage, à la trahison, à
vos ruses habituelles; sans cela, la confession ne vous servira de
rien.--Je le sais, répliqua Reineke; maintenant, commençons et
écoutez-moi avez recueillement _Confiteor tibi, pater et mater_, que
j'ai fait bien des tours à la loutre, au chat et à maint autre; je le
confesse et j'en ferai pénitence.--Parlez français, dit le blaireau, si
vous voulez que je vous comprenne.» Reineke dit: «J'ai péché, comment
pourrais-je le nier? contre toutes les bêtes vivantes. Mon oncle l'ours,
je l'ai pris dans un arbre; il y a laissé sa peau; il a été assommé de
coups. Hinzé, je l'ai mené à la chasse aux souris; mais, pris au piège,
il eut grandement à souffrir, et il y a perdu un œil. Henning se plaint
avec raison de ce que je lui ai volé ses enfants, grands et petits, et
que j'ai pris plaisir à les dévorer. Je n'ai pas même épargné le roi, et
j'ai eu l'audace de lui jouer plus d'un tour, à lui et à la reine
elle-même; elle le découvrira plus tard. Je dois confesser, en outre,
que j'ai déshonoré bien volontairement Isengrin le loup; je n'aurais pas
le temps de tout dire. C'est ainsi que je l'ai toujours nommé mon oncle,
en badinant, et nous ne sommes nullement parents. Une fois, il y a de
cela bientôt six ans, il vint me voir au couvent d'Elkmar, où je
demeurais. Il venait me demander ma protection, car il songeait à se
faire moine. Il pensait que ce serait un bon métier pour lui. Il se mit
à tirer la cloche; le carillon le ravit; en conséquence, je lui liai les
pattes de devant avec la corde de la cloche; il se laissa faire et,
debout, se mit à tirer la corde avec bonheur: on eût dit un apprenti
sonneur. Mais cet art devait peu lui réussir; il continua ainsi à sonner
à tort et à travers. Les gens se précipitèrent de tous côtés vers le
couvent, croyant qu'un grand malheur était arrivé; ils trouvèrent en
arrivant le loup dans sa posture, et, avant qu'il eût pu leur expliquer
qu'il voulait embrasser l'état ecclésiastique, il fut presque assommé
par la foule. Cependant l'imbécile n'abandonna pas son projet. Il me
pria de lui faire une tonsure convenable; et je lui brûlai si bien les
poils sur la tête, que toute la peau ne fut plus qu'une croûte. C'est
ainsi que maintes fois je l'ai exposé aux coups et aux bourrades avec
force infamies.»

«Pour continuer ma confession, je m'accuse d'avoir souvent visité dame
Girmonde en public et en secret. J'aurais dû ne pas le faire. Plût à Dieu
que cela ne fût jamais arrivé! Car toute sa vie elle ne se lavera pas de
cette tache. Voilà toute ma confession, tout ce que je peux me rappeler et
qui pesait sur ma conscience. Donnez-moi l'absolution, je vous en prie;
j'accomplirai humblement toute pénitence, si dure qu'elle soit, que vous
m'imposerez.»

Grimbert savait ce qu'il y avait à faire en pareille circonstance:
il coupa une baguette sur le bord de la route, et dit: «Mon oncle,
frappez-vous trois fois sur le dos avec cette baguette, puis placez-la par
terre comme je vous le montrerai, et vous sauterez trois fois par-dessus;
ensuite, baisez humblement la baguette et montrez-vous obéissant. Telle
est la pénitence que je vous impose. Je vous absous de tous vos péchés,
vous exempte de tout châtiment et vous pardonne tout au nom du Seigneur,
quelque grands qu'aient été vos péchés.»

Lorsque Reineke eut accompli volontairement sa pénitence, Grimbert lui
dit: «Prouvez, par de bonnes œuvres, mon oncle, que vous vous êtes amendé;
lisez les psaumes, fréquentez assidûment les églises et jeûnez les jours
prescrits; montrez le chemin à qui vous le demande, aimez à faire l'aumône
et promettez-moi de quitter votre mauvaise vie, de renoncer au vol, au
brigandage, à la trahison et aux embûches. De cette façon, soyez-en sûr,
vous rentrerez en grâce.»

Reineke dit: «Je le ferai; je vous le jure!» Et la confession fut finie.

Ils continuèrent leur voyage; le pieux Grimbert et son pénitent passèrent
par une riche plaine, et aperçurent bientôt sur leur droite un couvent.
Il appartenait à des nonnes qui servaient le Seigneur, soir et matin, et
nourrissaient dans leur cour force poules et poulets, avec maints beaux
chapons, qui sortaient parfois pour chercher leur nourriture hors de
l'enclos. Reineke avait l'habitude de les visiter. Il dit à Grimbert:
«Notre plus court chemin est de passer près du mur.» Mais le rusé pensait
aux poulets qui avaient pris la clef des champs. Il y conduit son
confesseur et s'approche des poulets; alors le drôle se mit à rouler des
yeux pleins de convoitise; par-dessus tout, un coq jeune et gras qui
marchait derrière les autres, lui donnait dans l'œil: il ne le perd pas
de vue un instant, il bondit et le frappe par derrière. Les plumes volent
déjà.

Mais Grimbert, indigné, lui reproche cette rechute honteuse: «Est-ce ainsi
que vous vous conduisez, malheureux oncle? Et voulez-vous retomber dans
vos péchés pour un poulet, à peine au sortir de la confession? Voilà un
beau repentir!» Et Reineke dit: «J'ai pourtant commis ce péché en pensée,
ô mon cher neveu! Priez Dieu qu'il me le pardonne encore! Je ne le ferai
plus jamais, et j'y renonce volontiers.» Leur chemin les conduisait tout
autour du couvent; ils eurent à passer sur un petit pont, et Reineke
se retournait pour regarder encore les poulets. C'est en vain qu'il se
contraignait; si on lui avait coupé la tête, elle aurait d'elle-même volé
vers les poulets; telle était la violence de ses désirs. Grimbert le vit
et lui criait: «Malheureux oncle, où égarez-vous vos yeux? Vraiment, vous
êtes un affreux glouton!» Reineke répondit: «Vous avez tort, mon neveu; ne
vous pressez pas tant, et ne troublez pas mes prières. Laissez-moi dire un
_Pater noster_ pour l'âme des poulets et des oies que j'ai volés en si
grand nombre à ces saintes femmes de nonnes!» Grimbert se tut, et Reineke
le renard ne détourna pas les yeux des poulets aussi longtemps qu'il put
les voir. Enfin, les deux voyageurs retombèrent sur la grande route et
s'approchèrent de la cour. Mais, lorsque Reineke aperçut le donjon du roi,
il tomba dans une profonde tristesse, car il était gravement inculpé.



QUATRIÈME CHANT.


Lorsqu'on apprit à la cour l'arrivée de Reineke, petits et grands, tous
accoururent pour le voir; bien peu étaient disposés en sa faveur; presque
tous avaient à se plaindre; mais Reineke eut l'air de s'en inquiéter fort
peu; du moins, il n'en laissa rien paraître au moment où, avec Grimbert le
blaireau, il monta l'avenue du château, hardiment et avec aisance. Il fit
son entrée fièrement et tranquillement, comme s'il eût été le fils du roi
et à l'abri de toute accusation. Même quand il parut devant Noble, le roi,
au milieu des seigneurs, il sut garder une attitude pleine de calme.

«Sire et très-gracieux seigneur, se mit-il à dire, vous êtes grand et
noble, le premier en dignité et en honneur; je vous supplie d'entendre
ma défense en ce jour. Jamais Votre Majesté n'a trouvé un plus fidèle
serviteur que moi, je le soutiens hautement. C'est à cause de cela que
j'ai tant d'ennemis à cette cour; je perdrais votre amitié, si vous
pouviez croire les mensonges de mes persécuteurs comme ils le voudraient;
mais heureusement vous pèserez les raisons des deux parties, vous
entendrez la défense comme l'accusation; et, si derrière moi ils ont tramé
maints mensonges, je reste calme et je me dis: Le roi connaît ma fidélité,
c'est elle qui m'attire cette persécution.

--Taisez-vous! répondit le roi; vos belles paroles et vos flatteries ne
vous tireront pas d'affaire; votre crime est manifeste, et le châtiment
vous réclame. Avez-vous observé la paix que j'ai proclamée parmi les
animaux, et que vous aviez juré d'observer? Voilà le coq, à qui, lâche
voleur que vous êtes, vous avez enlevé tous ses enfants, les uns après
les autres. C'est ainsi que vous prouvez les sentiments que vous me portez
lorsque vous foulez aux pieds mon autorité et que vous faites souffrir mes
serviteurs? Le pauvre Hinzé a perdu sa santé! Combien faudra-t-il de temps
à Brun pour guérir ses blessures? Mais je vous épargne le reste, car les
accusateurs sont ici en foule; beaucoup de faits sont prouvés, vous
échapperez difficilement.

--Est-ce là tout mon crime, très-gracieux seigneur? dit Reineke. Est-ce
ma faute si Brun revient à la cour la tête tout en sang? Pourquoi a-t-il
voulu manger le miel de Rustevyl? Et, si ces lourdauds de paysans sont
venus pour l'attaquer, n'est-il pas assez fort pour se défendre? Ils
l'ont couvert d'insultes et de coups; au lieu de se jeter à l'eau,
n'aurait-il pas dû se venger comme un homme de cœur? Et Hinzé le chat,
que j'ai reçu honorablement et traité suivant mes faibles moyens,
pourquoi ne s'est-il pas abstenu, malgré tous mes conseils, de commettre
un vol dans la maison du curé? S'il leur est arrivé malheur, ai-je
mérité d'être puni, parce qu'ils ont agi comme des fous? En quoi cela
touche-t-il votre couronne royale? Mais vous pouvez disposer de moi
selon votre volonté, et, si claire que soit la chose, en décider selon
votre bon plaisir, on bien ou en mal. À quelque sauce que vous me
mettiez, que je sois aveuglé, pendu ou décapité, que votre volonté soit
faite; nous sommes tous en votre pouvoir; vous nous avez tous sous la
main; vous êtes fort et puissant; à quoi servirait au faible de se
défendre? Si vous voulez me tuer, ce vous sera un bien mince profit;
mais advienne que pourra, je suis à votre disposition.» Le bélier Bellyn
dit alors: «Le moment est venu, commençons l'accusation.» Isengrin
arrive avec ses parents, Hinzé le chat, Brun l'ours et une foule
d'animaux: l'âne Boldevyn et Lampe le lièvre, Vackerlos le petit chien
et Ryn le dogue, la chèvre Metké, Hermen le bouc et, de plus,
l'écureuil, la belette et l'hermine. Le bœuf et le cheval ne manquaient
pas non plus et avec eux les bêtes sauvages comme le cerf, le daim, le
castor, la martre, le lapin et le sanglier; tous se pressaient en foule;
Barthold la cigogne, Marckart le geai et Lutké la grue vinrent en
volant; Tybké la cane, Alhéid l'oie et d'autres apportèrent leurs
griefs; Henning le malheureux coq, avec le reste de ses enfants, se
plaignit amèrement. Il vint enfin des myriades d'oiseaux et des
quadrupèdes en foule. Qui pourrait en dire le nombre? Tous s'acharnèrent
sur le renard en mettant ses méfaits au grand jour. Ils espéraient voir
enfin son châtiment; ils se pressaient en foule devant le roi, en criant
à qui mieux mieux, entassaient plaintes sur plaintes et mettaient en
avant toutes sortes d'histoires, vieilles et récentes. Jamais à aucun
jour de justice on n'avait vu tant de griefs s'amonceler devant le trône
du roi. Reineke restait immobile et faisait face à tout. À la fin, il
prit la parole, et sa défense élégante et facile coula de ses lèvres
comme si c'eût été la pure vérité; il sut tout écarter et tout arranger.

À l'entendre, on s'émerveillait, on le croyait innocent, il avait même
du droit de reste et beaucoup à se plaindre. Mais, en fin de compte, des
hommes d'honneur et sincères se levèrent contre Reineke, témoignèrent
contre lui et tous ses crimes furent clairs. C'en était fait! car le
conseil du roi décida, à l'unanimité, que Reineke le renard méritait la
mort. Il fut donc condamné à être pris, lié et conduit par le cou à la
potence afin d'y expier ses crimes par une mort infamante.

Maintenant, Reineke lui-même regarda la partie comme perdue; son éloquence
ne lui avait servi de rien. Le roi proclama lui-même le jugement.
Lorsqu'on le saisit et qu'on l'entraîna, le criminel endurci eut devant
les yeux sa misérable fin. Pendant qu'on exécutait ainsi la sentence qui
frappait Reineke et que ses ennemis se dépêchaient de le conduire à la
mort, ses amis étaient plongés dans la douleur et la stupéfaction. Le
singe, le blaireau et maints autres de la parenté de Reineke entendirent
avec peine le jugement et en furent plus désolés qu'on ne l'eût pu croire;
car Reineke était un des premiers barons et il était maintenant dépossédé
de tous ses honneurs, de toutes ses dignités, et condamné à une mort
infamante. Combien un pareil spectacle devait révolter ses parents! Ils
prirent tous congé du roi et quittèrent la cour jusqu'au dernier. Le roi
fut fâché de voir partir tant de seigneurs. On vit alors combien Reineke
avait de parents qui, mécontents de sa mort, se retirèrent de la cour.
Et le roi dit à un de ses familiers: «Certainement Reineke est un méchant
homme; mais on devrait considérer qu'il y a plusieurs de ses parents dont
la cour ne peut pas se passer.»

Cependant Isengrin, Brun et Hinzé le chat étaient occupés autour du
prisonnier. Ils voulaient se charger eux-mêmes d'infliger à leur ennemi le
châtiment honteux que le roi avait ordonné; ils le conduisirent rapidement
hors du palais et l'on voyait déjà la potence de loin.

Le chat, tout en colère, dit alors au loup: «Pensez bien, seigneur
Isengrin, comme jadis Reineke mit tout en action pour voir notre frère à
la potence et comme sa haine a réussi; ne l'entraîna-t-il pas jusque-là?
Dépêchez-vous de payer cette dette. Et vous, seigneur Brun, songez qu'il
vous a trahi d'une manière infâme; que, dans la cour de Rustevyl, il vous
a perfidement livré à la fureur de la canaille, aux coups, aux blessures
et, de plus, à la honte; car l'histoire en est connue partout. Faites
attention et soutenez-vous! S'il nous échappait aujourd'hui, si son esprit
et ses ruses pouvaient le délivrer, jamais nous ne retrouverions le jour
de la vengeance. Dépêchons-nous donc et faisons-lui expier tout le mal
qu'il nous a fait.» Isengrin dit: «À quoi bon tant de paroles? Donnez-moi
vite une bonne corde; nous ne le ferons pas languir.»

C'est ainsi qu'ils traitaient le renard en marchant. Reineke les
écoutait en silence; mais il leur dit à la fin: «Puisque vous me haïssez
si cruellement et ne songez qu'à vous venger par ma mort, sachez que
vous n'y réussirez pas. N'ai-je pas le droit de m'étonner? Hinzé s'en
est bien tiré, quoique la corde fut bonne. Car il y est passé aussi
lorsqu'il courait après les souris dans la maison du curé; il n'en
sortit pas à son honneur. Mais vous, Isengrin et Brun, vous vous pressez
bien de mettre votre oncle à mort; vous croyez donc que vous y
parviendrez?»

Et le roi se leva, ainsi que tous les seigneurs de sa cour, pour assister
à l'exécution; la reine, accompagnée de ses dames d'honneur, se joignit à
la procession; derrière eux se précipitait la foule des pauvres et des
riches; tous désiraient la mort de Reineke et voulaient y assister.
Pendant ce temps-là, Isengrin parlait à ses parents et à ses amis; il les
exhortait à serrer les rangs et à veiller sans relâche sur le renard; car
ils craignaient toujours que le rusé prisonnier ne se sauvât. Le loup
disait en particulier à sa femme: «Sur ta vie! ne le perds pas de vue;
aide-nous à garder le scélérat! s'il s'échappait, nous serions tous
couverts de honte.» Il disait à Brun: «Songez comme il vous a bafoué:
c'est le moment de le payer avec usure. Hinzé grimpera au haut de la
potence et y fixera la corde; vous le tiendrez; j'appliquerai l'échelle,
et, dans quelques minutes, c'en sera fait de ce coquin!» Brun repartit:
«Placez seulement l'échelle, je me charge de le tenir.»

«Voyez donc, disait Reineke, comme vous êtes pressés de faire mourir votre
oncle! Ne devriez-vous pas plutôt le protéger et le défendre, prendre
pitié de lui lorsqu'il est dans le malheur? Je vous demanderais bien
grâce; mais à quoi cela me servirait-il? Isengrin me hait trop, puisqu'il
ordonne à sa femme de me tenir et de m'empêcher de m'échapper. Si elle
pensait au temps passé, elle ne songerait guère à me faire du mal. Mais,
si mon heure est arrivée, je voudrais que tout fût bientôt fini. Mon père
aussi eut de terribles moments à passer; mais cela ne dura pas longtemps;
à sa mort, il n'était certes pas aussi entouré que moi ni accompagné de
tant de monde. Mais, si vous vouliez prolonger mes jours, cela tournerait
certainement à votre honte.--Entendez-vous, disait l'ours, avec quelle
morgue parle ce scélérat? Allons, marchons! sa fin est arrivée.»

Reineke se disait avec angoisse: «Oh! si je pouvais, dans cette
extrémité, inventer vite quelque stratagème heureux et nouveau pour que
le roi me fît grâce de la vie et que mes ennemis, ces trois-là, fussent
à jamais confondus! Songeons-y bien, et sauvons-nous à tout prix, car il
s'agit de la potence; le cas est pressant: comment en sortir? Tous les
maux tombent sur moi. Le roi est courroucé, mes amis sont loin et mes
ennemis tout-puissants. Rarement, j'ai fait le bien; j'ai vraiment tenu
peu de compte du pouvoir du roi et de l'intelligence de ses conseillers;
j'ai beaucoup péché, et cependant j'espère voir changer mon sort. Si je
puis seulement parvenir à prendre la parole, à coup sûr, ils ne me
pendront pas; je ne perds pas toute espérance.»

Du haut de l'échelle, il se tourna vers le peuple et s'écria: «Je vois la
mort devant mes yeux et je ne lui échapperai pas. Je vous prie seulement,
vous tous qui m'écoutez, de m'accorder une petite grâce avant de quitter
cette terre. J'aimerais à faire devant vous, en toute vérité et pour la
dernière fois, l'aveu sincère de tout le mal que j'ai commis, afin que
personne ne fût un jour puni de tel ou tel crime de mon fait, resté
inconnu; je parerai ainsi à plus d'un mal avant de mourir et j'ose espérer
que Dieu m'en tiendra compte dans sa miséricorde.»

Cette demande toucha beaucoup de monde; ils dirent entre eux: «Il demande
bien peu de chose, et ce ne sera qu'un bref délai.» Sur leur prière, le
roi le permit. Reineke se sentit le cœur un peu plus léger; il espéra une
heureuse issue et, profitant sur-le-champ de la grâce qu'on lui accordait,
il commença ainsi:

«_Spiritus domini_, viens à mon secours! Je ne vois pas dans cette
assemblée quelqu'un à qui je n'aie fait de mal. Je n'étais encore qu'un
mince compagnon, j'étais à peine sevré, que poussé par mes désirs, je me
mêlais aux agneaux et aux chevrettes qui jouaient en plein air auprès
des troupeaux; j'écoutais avec délices leurs voix bêlantes, et la chair
fraîche me tentait. J'en goûtai bien vite. Je mordis jusqu'au sang un
petit agneau; je léchai le sang, qui me parut délicieux, et je tuai, en
outre, quatre des plus petites chèvres; je les mangeai et je continuai
mes exploits; je n'épargnai aucun oiseau, ni les poulets, ni les canards,
ni les oies; partout où j'en trouvais, je les dévorais, et maintes fois
j'ai caché dans le sable ce que j'avais abattu et les morceaux qui ne me
convenaient plus. Puis il m'advint de faire la connaissance d'Isengrin, un
hiver, au bord du Rhin, où il était en embuscade derrière des arbres, il
m'assura d'abord que j'étais de sa race; il pouvait même me compter sur
ses doigts les degrés de parenté. Je le laissai dire; nous fîmes alliance
en nous promettant mutuellement de vivre en fidèles compagnons; hélas! je
devais m'attirer par là plus d'un malheur. Nous rôdions ensemble dans le
pays. Il faisait les gros vols, et moi les petits. Notre gain devait être
en commun; mais il ne l'était pas: il faisait le partage comme bon lui
semblait; jamais je n'en reçus la moitié. Mais tout cela, ce n'est rien.
Quand il avait volé un veau, un bélier, quand je le trouvais nageant dans
l'abondance, qu'il était en train de dévorer une chèvre fraîchement tuée,
ou qu'un mouton gigottait sous ses griffes, il se mettait à grogner à mon
approche, il prenait une mine morose et me chassait en grondant; c'est
ainsi qu'il me gardait ma part. Il en fut toujours ainsi, quelle que fût
la dimension du butin. Lors même qu'il arrivait que nous eussions pris
ensemble un bœuf ou une vache, aussitôt on voyait accourir sa femme et
ses sept enfants, qui se jetaient sur notre prise et me tenaient éloigné
du festin. Je ne pouvais pas attraper la moindre côtelette, à moins
qu'elle ne fût rongée jusqu'à la moelle, et il fallait supporter tout
cela; mais, Dieu soit loué, je ne souffrais pas de la faim; je me
nourrissais en secret de mon immense trésor d'or et d'argent, que je
garde mystérieusement dans un endroit sûr; il me suffit et au delà: on
en chargerait sept voitures, qu'il m'en resterait encore.» Le roi, tout
attentif, lorsqu'il fut question du trésor, se pencha en avant et dit: «
D'où vous est-il venu? dites-le-moi; je parle du trésor.» Et Reineke dit:
«Je ne vous cacherai pas ce secret; à quoi cela me servirait-il? car je
ne puis rien emporter de toutes ces choses précieuses. Mais, puisque vous
l'ordonnez, je vais tout vous raconter; car il faut bien qu'on le sache
une fois; et vraiment pour tout l'or du monde je ne voudrais pas garder
plus longtemps ce grand secret. Apprenez-le donc, ce trésor a été volé.
Une conjuration a été faite pour vous tuer, vous, sire! et, si à l'instant
même le trésor n'avait pas été habilement enlevé, c'en était fait de vous.
Faites-y bien attention, très-gracieux seigneur, de ce trésor dépendaient
votre vie et votre postérité; et c'est son détournement qui a jeté mon
propre père dans de si grands malheurs, qui l'a conduit prématurément au
tombeau et peut-être à une éternité de souffrances; mais, sire, tout cela
est arrivé pour votre salut!»

Et la reine écoutait, toute consternée, ce discours plein d'horreur,
ce mystère confus du meurtre de son époux, cette trahison, ce trésor et
tout ce qu'il avait dit: «Songez-y bien, Reineke, s'écria-t-elle, je vous
exhorte sérieusement; le grand pèlerinage est devant vous; soulagez votre
âme par le repentir; dites toute la vérité et parlez clairement de ce
meurtre.»

Et le roi ajouta: «Que chacun fasse silence: que Reineke descende et
vienne près de moi, pour que je l'entende, car l'affaire me concerne
personnellement.»

Reineke, en l'entendant, se sentit renaître à l'espérance; il descendit de
l'échelle, au grand désappointement de ses ennemis; il s'approcha aussitôt
du roi et de la reine, qui l'interrogèrent avidement sur les détails de
cette histoire.

Alors il se prépara à de nouveaux et plus énormes mensonges. «Si je
pouvais regagner, se disait-il, les bonnes grâces du roi et de la reine,
et si en même temps je pouvais réussir à perdre les ennemis qui m'ont
mis si près de la mort, je serais sauvé. Sûrement ce serait pour moi
un avantage bien inattendu; mais, je le vois, il me faut dire bien des
mensonges et gros comme des montagnes.»

La reine impatiente continua à interroger Reineke: «Apprenez-nous
clairement comment la chose s'est passée! Dites la vérité, songez à
votre conscience, délivrez votre âme!»

Reineke répondit: «Je ne demande pas mieux que de tout dire. Je m'en vais
mourir; c'est irrémissible; ce serait de la folie à moi de charger ma
conscience à la fin de ma vie et de m'attirer un châtiment éternel. Il
vaut mieux tout avouer, et, si par malheur il me faut accuser mes parents
et mes amis les plus chers, hélas! que puis-je faire? L'enfer est là qui
me menace.»

Le roi, durant cet entretien, était devenu tout inquiet; il dit à Reineke:
«Est-ce bien la vérité?»

Reineke lui répondit avec une attitude pleine de dissimulation:
«Certes, je suis un grand pécheur; mais je dis la vérité. À quoi cela me
servirait-il de vous mentir? Je me damnerais pour l'éternité. Vous le
savez bien, il en a été décidé ainsi, il faut que je meure, je vois la
mort devant moi et je ne mentirai pas; car rien en ce monde, bien ou mal,
ne peut venir à mon secours.» Reineke prononça ces paroles en tremblant et
parut désespéré.

Et la reine dit: «Sa détresse me touche; je vous en prie, monseigneur,
regardez-le avec miséricorde et songez que par cette confession nous
évitons plus d'un malheur; écoutons, le plus tôt possible, le fond de
cette tristesse. Ordonnez le silence et qu'il parle devant tous.»

Et le roi commanda le silence. Toute l'assemblée se tut, et Reineke dit:
«Puisque vous le désirez, sire, prêtez l'oreille à ce que je vais dire.
Quoique mon discours ne soit pas appuyé de lettres et de documents,
il n'en sera pas moins fidèle et précis; je vais vous découvrir la
conjuration et je compte bien n'épargner personne.»



CINQUIÈME CHANT.


Écoutez maintenant la ruse du renard et le détour qu'il prit pour cacher
ses méfaits et nuire à autrui. Il inventa un abîme de mensonges, insulta à
la mémoire de son père, accusa par une atroce calomnie le blaireau, son
ami le plus honnête, qui l'avait constamment servi; il se permit tout cela
pour donner créance à son récit et se venger de ses accusateurs.

«Mon père, se mit-il à dire, avait été assez heureux pour découvrir dans
le temps, par des moyens mystérieux, le trésor du roi Eimery le Puissant;
mais cette trouvaille ne lui porta pas bonheur; car sa grande fortune lui
fit perdre la tête; il ne vit plus que quatre de ses pareils et se mit �
mépriser ses compagnons: il chercha plus haut ses amis. Il envoya Hinzé
le chat dans les Ardennes pour chercher Brun l'ours. Il était chargé de
lui promettre fidélité, de l'inviter à venir en Flandre et à se faire
proclamer roi. Lorsque Brun eut lu cette missive, il s'en réjouit de tout
son cœur et, sans rien craindre, il se hâta de venir en Flandre; car il y
avait longtemps qu'il avait pareille pensée en tête. Il y trouva mon père,
qui le reçut avec joie et envoya chercher sur-le-champ Isengrin et le sage
Grimbert; et tous quatre se mirent à traiter l'affaire; mais j'oublie
qu'il y eut un cinquième: c'était Hinzé le chat. Il y a tout près de là un
petit village qui s'appelle Ifte, et ce fut justement là, entre Ifte et
Gand, qu'ils se réunirent. Une nuit longue et obscure cacha l'assemblée;
ils n'étaient pas avec Dieu! c'était le diable; c'était mon père qui les
possédait avec son or. Ils résolurent la mort du roi; ils se jurèrent
entre eux une fidèle et éternelle alliance, et tous les cinq promirent
également par serment, la main étendue sur la tête d'Isengrin, de choisir
pour roi Brun l'ours et de lui donner solennellement l'investiture �
Aix-la-Chapelle, avec la couronne d'or et le trône impérial. Si quelques
amis, quelques parents du roi, voulaient s'y opposer, mon père était
chargé de les persuader, de les corrompre, et, s'il ne réussissait pas,
de les exiler aussitôt. Je vins à connaître ce secret, voici comment:
Grimbert s'était grisé un beau matin et s'était mis à bavarder; l'imbécile
raconta toute la scène à sa femme en lui recommandant le silence; il
croyait que cela suffisait. Celle-ci rencontra ma femme, qui dut jurer
solennellement par le nom des rois mages, et s'engagea sur l'honneur,
coûte que coûte, à n'en pas souffler un mot, et à qui elle découvrit tout.
Ma femme ne tint pas mieux sa parole; car à peine m'eut-elle trouvé,
qu'elle me raconta ce qu'elle venait d'entendre et me donna un moyen sûr
de reconnaître la vérité de l'histoire; mais je n'en étais pas plus à mon
aise pour autant. Je me rappelais les grenouilles dont le croassement
était enfin monté jusqu'aux oreilles de Dieu. Elles réclamaient un roi
et voulaient vivre sous son autorité après avoir joui de la liberté. Dieu
les exauça: il leur envoya la cigogne, qui les poursuit constamment, les
déteste et ne leur laisse pas de paix. Elle les traite sans merci; les
insensées se plaignent maintenant. Mais il est trop tard; car le roi les
met à la raison.»

Reineke parlait à haute voix à toute l'assemblée; tous les animaux
l'entendaient, et il continua ainsi son discours: «Voilà ce que je
craignais pour nous tous; et il en eût été ainsi. Sire, je craignais pour
vous, et j'en espérais une meilleure récompense. Je connais les menées de
Brun, sa nature artificieuse et plusieurs de ses crimes; je craignais le
père. S'il devenait le maître, nous aurions tous péri. Notre roi est de
race noble, il est puissant et miséricordieux, me disais-je à part moi; ce
serait un triste échange que d'élever sur le trône un ours et un lourdaud
de vaurien. Pendant quelques semaines je méditai là-dessus et cherchai les
moyens d'arrêter leurs projets. Avant tout, je comprenais bien que tant
que mon père posséderait son trésor, il gagnerait des adhérents, il
réussirait à coup sûr et que nous perdrions le roi. Je concentrai toute
mon attention sur les moyens de découvrir le lieu où se trouvait le trésor
pour l'enlever secrètement. Mon père allait-il en campagne, le vieux rusé
allait-il au bois de jour ou de nuit, par le froid ou par le chaud, par la
pluie ou le temps sec, j'étais aussitôt derrière lui et j'épiais ses
démarches. Un jour, j'étais caché dans une tanière, plein de tristesse et
pensant toujours à découvrir le trésor dont je connaissais toute
l'importance, quand tout à coup je vis mon père sortir d'une crevasse, et
glisser entre les parois du rocher comme s'il venait d'un trou profond. Je
restai coi et caché où j'étais; il se crut seul, regarda de tous côtés,
et, ne voyant personne, de près ou de loin, il se livra à la manœuvre
que je vais vous dire. Il se mit à boucher le trou avec du sable et sut
très-adroitement le rendre semblable au reste du terrain. Impossible de le
reconnaître à moins de l'avoir vu comme moi. Avant de partir, il balaya
très-adroitement avec sa queue l'endroit où il avait posé ses pattes et
effaça la piste avec son museau. Voilà ce que j'appris ce jour-là de mon
père, qui était expert en fait de ruses, d'intrigues et de tours. Il
partit et s'en alla à ses affaires. Je me demandai si le trésor n'était
pas là. Je me mis vite à l'œuvre; en peu de temps, j'eus découvert la
crevasse avec mes pattes, J'y entrai avidement. Là, je trouvai de l'or, de
l'argent et mille autres choses précieuses en quantité. En vérité, même
les plus âgés d'entre vous, n'ont jamais rien vu de pareil. Je me mis �
l'ouvrage avec ma femme; nuit et jour, nous fûmes occupés à porter et �
traîner; brouettes et voitures nous manquaient; nous eûmes mille peines et
mille fatigues, ma femme Ermeline les supporta courageusement. C'est ainsi
que nous avons enfin transporté les joyaux dans une place qui nous parut
plus convenable. Cependant mon père se réunissait chaque jour avec ceux
qui trahissaient le roi. Je vous apprendrai ce qu'ils avaient résolu et
vous en frémirez. Brun et Isengrin avaient envoyé tout d'abord des lettres
franches dans plusieurs provinces pour recruter des mercenaires: ils
devaient arriver en grand nombre sans retard, Brun devait les prendre �
son service et même leur promettait gracieusement de leur payer leur solde
d'avance. Mon père parcourait la contrée en montrant des lettres de change
probablement tirées sur son trésor, qu'il croyait toujours en sûreté;
mais c'en était fait; il aurait eu beau se livrer à toutes les recherches
avec ses complices, il n'aurait pas trouvé un liard. Il n'épargna aucune
fatigue; c'est ainsi qu'il parcourut tous les pays entre l'Elbe et le Rhin
et avait raccolé maints mercenaires. L'argent devait donner force poids �
ses belles paroles. L'été arriva; mon père revint auprès des conjurés. Il
leur raconta toutes ses peines, tous ses périls et surtout la détresse où
il se trouva en Saxe devant les châteaux forts où il manqua perdre la vie;
car là, tous les jours, il fut poursuivi par des chasseurs à cheval et des
meutes; si bien qu'il eut toutes les peines du monde à s'en tirer sain
et sauf. Ensuite, il montra aux quatre perfides conjurés la liste des
compagnons qu'il avait gagnés par ses promesses et par son or. La nouvelle
réjouit Brun. Tous les cinq se mirent à parcourir la liste ensemble; il y
était dit: «Douze cents parents d'Isengrin, tous gens sans peur, viendront
la gueule ouverte et les dents aiguisées; de plus, les chats et les ours
sont tous dévoués à Brun; tous les blaireaux de la Saxe et de la Thuringe
se présenteront, mais à condition de toucher un mois de solde d'avance; en
revanche, ils s'engagent à être prêts en masse à la première réquisition.»
Dieu soit loué de m'avoir permis de déjouer leurs plans! car, lorsque tout
fut arrangé, mon père se hâta de les quitter pour aller voir son trésor.
Son chagrin allait commencer. Il fouilla et chercha; mais il eut beau
fouiller et chercher, il ne trouva plus rien. Sa peine fut inutile et son
désespoir aussi; car le trésor était loin et il ne put le découvrir nulle
part. Alors (comme ce souvenir me torture nuit et jour!) mon père se
pendit de douleur et de honte. Voilà tout ce que j'ai fait pour arrêter
la conjuration. J'en suis puni maintenant; pourtant je ne m'en repens pas.
Mais Isengrin et Brun, ces deux insatiables, siègent dans le conseil �
la droite du roi. Et toi, Reineke, quelle est maintenant ta récompense,
pauvre malheureux, pour avoir abandonné ton propre père, afin de sauver le
roi? Où en trouverez-vous d'autres qui se perdent eux-mêmes pour prolonger
vos jours?»

Le roi et la reine avaient tous deux la plus grande envie de posséder le
trésor; ils firent quelques pas à l'écart, appelèrent Reineke, pour lui
parler en particulier, et lui dirent vivement: «Parlez, où est le trésor?
Nous voudrions le savoir.»

Reineke leur répondit: «À quoi cela me servirait-il de montrer toutes
ces richesses au roi qui vient de me condamner? Il en croit plutôt mes
ennemis, des voleurs et des assassins, qui veulent m'ôter la vie à force
de mensonges.

--Non, repartit la reine, non, il n'en sera pas ainsi; mon seigneur vous
laissera vivre; il oubliera le passé, il domptera sa colère. Mais, �
l'avenir, soyez plus sage et restez fidèle et dévoué au roi.»

Reineke dit: «Madame, obtenez du roi qu'il me promette devant vous
qu'il me fera grâce, qu'il oubliera entièrement toutes mes fautes,
tous mes crimes et tout l'ennui que je lui ai malheureusement causé, et
certainement il n'y aura pas un souverain qui possédera de nos jours
une richesse égale à celle que lui procurera ma fidélité; le trésor est
immense; je vous montrerai la place: vous serez stupéfaits.

--Ne le croyez pas, répliqua le roi; mais, lorsqu'il parle de vols, de
brigandages et de mensonges, vous pouvez y ajouter foi sans crainte; car
vraiment il n'y a jamais eu de plus grand menteur.»

La reine dit: «Il est vrai que jusqu'ici il a mérité peu de confiance;
mais songez maintenant que, cette fois, il accuse son oncle le blaireau
et son propre père et qu'il dévoile leurs forfaits. Il ne dépendait que
de lui de les ménager et de mettre ses histoires sur le compte d'autres
animaux; il ne mentirait pas si follement.

--Si vous pensez, répondit le roi, que cela vaudrait mieux et qu'il n'en
résultera pas un plus grand mal, je ferai comme il vous plaît; je prendrai
sur moi les crimes de Reineke et sa cause. Encore une fois, mais une
dernière, je me fierai à lui! qu'il y songe bien, car j'en jure par ma
couronne, si jamais, à l'avenir, il se livre au mensonge et au crime, il
s'en repentira éternellement. Tous ses parents quels qu'ils soient, même
au dixième degré, payeront pour lui. Nul ne m'échappera et ils périront
tous dans les procès, la honte et la misère!»

Lorsque Reineke vit comment les pensées du roi prenaient un autre cours,
il reprit courage et dit: «Serais-je donc assez fou, sire, pour vous
raconter des histoires dont la vérité ne serait pas démontrée dans
quelques jours?» Et le roi crut à ses paroles et lui pardonna tout, la
trahison de son père, puis ses propres méfaits. La joie de Reineke fui
immense: il échappait à temps à la fureur de ses ennemis et à la mort.

«Noble roi, très-gracieux seigneur! dit-il, puisse Dieu vous rendre,
à vous et à votre épouse, tout ce que vous avez fait pour votre
serviteur indigne; je ne l'oublierai jamais et je vous en garderai une
reconnaissance éternelle. Certes, il n'y a nulle part sous le soleil
quelqu'un à qui j'aimerais mieux donner ce magnifique trésor qu'à vous
deux. De quelles grâces ne m'avez-vous pas comblé! C'est pourquoi je vous
donne bien volontiers le trésor du roi Eimery tel qu'il l'a possédé. Je
vais vous dire maintenant où il est, et en toute vérité. Écoutez! dans
l'est des Flandres, il y a un désert au milieu duquel il y a un bouquet de
bois, il s'appelle Husterlo, retenez bien le nom! puis il y a une fontaine
qui s'appelle Krekelborn, vous comprenez, qui n'est pas loin du petit
bois. Dans toute l'année, il ne passe pas un homme ni une femme dans ce
pays-là; il n'est hanté que par la chouette et le hibou. C'est là que
j'ai enfoui le trésor. L'endroit s'appelle Krekelborn, remarquez-le bien!
Allez-y vous-même avec votre épouse; personne ne serait assez sûr pour
le charger d'un tel message et il y aurait trop à perdre; je ne vous le
conseille pas. Allez-y vous-même. Vous passerez près de Krekelborn; vous
apercevrez ensuite deux jeunes bouleaux et, remarquez-le bien, l'un n'est
pas loin de la source; dirigez-vous tout droit sur les bouleaux: le trésor
est au pied. Grattez et creusez la terre; vous trouverez d'abord de la
masse entre les racines; vous découvrirez tout de suite les joyaux les
plus riches en or fin artistement travaillé; vous y trouverez aussi la
couronne d'Eimery; si la volonté de l'ours s'était réalisée, c'est lui qui
devrait la porter. Vous verrez, en outre, mainte parure et maint joyau
chefs-d'œuvre d'orfèvrerie; on n'en fait plus comme cela; qui voudrait
les payer? Quand vous verrez, sire, toutes ces richesses sous vos yeux,
oui, j'en suis sûr, vous m'honorerez dans votre souvenir. Reineke, vous
direz-vous, honnête renard, toi qui as caché si sagement tant de trésors
sous la mousse, puisses-tu être heureux partout et toujours!» C'est ainsi
que parla l'hypocrite.

Le roi repartit: «Il faut que vous m'accompagniez; car comment
trouverai-je l'endroit tout seul? J'ai bien entendu parler
d'Aix-la-Chapelle, de Lubeck, de Cologne et de Paris; mais jamais de ma
vie je n'ai entendu nommer Husterlo non plus que Krekelborn; ne dois-je
pas craindre que tu ne nous fasses de nouveaux mensonges et que tu
n'inventes tous ces noms?»

Reineke n'entendit pas avec plaisir ce soupçon de la bouche du roi;
il dit: «Je ne vous envoie pas pourtant bien loin d'ici, comme s'il
s'agissait d'aller sur les bords du Jourdain. Comment vous parais-je
suspect à présent? D'abord, je m'en tiens là, on peut tout trouver dans
les Flandres. Interrogeons quelques personnes; un autre me confirmera.
Krekelborn, Husterlo, ai-je dit, et les noms sont véritables.» Là-dessus,
il appelle Lampe, et Lampe arrive en tremblant. Reineke lui crie: «N'ayez
pas peur; le roi exige, par le serment de fidélité que vous lui avez prêté
dernièrement, que vous disiez toute la vérité; dites-nous, si toutefois
vous le savez, où se trouvent Husterlo et Krekelborn? Nous écoutons.»

Lampe dit: «Je puis vous le dire. C'est dans le désert. Krekelborn est
tout près d'Husterlo. Les gens appellent Husterlo ce petit bois où Simonet
le bancroche s'était retiré pour y fabriquer de la fausse monnaie avec ses
compagnons. J'y ai beaucoup souffert de la faim et du froid quand je m'y
réfugiai en grande détresse pour fuir le chien Ryn.»

Reineke lui dit: «Vous pouvez maintenant retourner près des autres; le
roi est suffisamment instruit.» Et le roi dit à Reineke: «Pardonnez-moi,
si j'ai été un peu vif et si j'ai douté de votre parole; mais songez
maintenant à me mener à cet endroit.»

Reineke dit: «Combien je m'estimerais heureux, s'il m'était permis
aujourd'hui de partir avec le roi et de le suivre dans les Flandres; mais
on vous l'imputerait à péché. Quelle que soit ma honte, je dois faire un
aveu que j'aurais voulu taire encore plus longtemps. Il y a quelque temps
que Isengrin fit ses vœux dans un couvent; à la vérité, ce n'était pas
pour l'amour de Dieu, mais bien pour l'amour de son estomac: il dévorait
presque tout le couvent! On lui donnait à manger pour six; tout cela était
trop peu pour lui; il se plaignit à moi de sa faim et de ses ennemis;
enfin, j'en pris pitié, quand je le vis maigre et malade; c'est mon proche
parent. Je l'aidai à prendre la clef des champs. Voilà comment j'ai
encouru l'excommunication du pape. Je voudrais donc sans retard, avec
votre consentement, veiller aux intérêts de mon âme et, demain matin, au
lever du soleil, partir en pèlerin pour Rome afin d'y chercher
l'absolution; de là, je passerai la mer. Ainsi tous mes pêchés seront
lavés; et, si je reviens au pays, je pourrai marcher à vos côtés avec
honneur. Mais, si je le faisais aujourd'hui, chacun se dirait: «Comment
le roi peut-il fréquenter encore Reineke, qu'il vient de condamner à mort
et qui, de plus, est frappé d'excommunication?» Sire, vous le voyez bien,
il ne faut plus y songer.

--C'est vrai, répliqua le roi. Je ne pouvais pas le savoir. Si tu es
excommunié, j'aurais tort de te mener avec moi. Lampe ou tout autre peut
me conduire à la source. Mais je trouve bon et utile que tu cherches �
te relever de ton excommunication. Je te permets de partir demain matin;
je ne veux pas empêcher ton pèlerinage; car il me semble que tu veux te
convertir au bien. Dieu bénisse ton projet et te permette d'accomplir le
voyage!»



SIXIÈME CHANT.


C'est ainsi que Reineke rentra en grâce auprès du roi. Et le roi
s'avança dans un endroit élevé, et, du haut d'une pierre, commanda le
silence à tous les animaux assemblés; il les fit asseoir sur l'herbe
d'après leur rang et leur naissance; Reineke était debout à côté de la
reine, et le roi, après s'être recueilli, prit la parole en ces termes:
«Écoutez-moi en silence, vous tous, animaux et oiseaux, pauvres et
riches, grands et petits, mes barons et vous qui habitez ma cour et ma
maison! Reineke est en mon pouvoir; il y a peu d'instants, on songeait �
le pendre; mais il m'a révélé des secrets d'État si importants, que,
tout bien considéré, je lui rends ma confiance et mes bonnes grâces. La
reine, mon épouse, a, de plus, intercédé pour lui; je me suis laissé
émouvoir en sa faveur; je lui pardonne entièrement, et je lui rends la
vie et ses biens; désormais, la paix que j'ai proclamée le couvre et le
protège. Je vous ordonne donc à tous, sous peine de mort, de traiter
désormais avec honneur Reineke, sa femme et ses enfants, partout où vous
les rencontrerez, la nuit comme le jour. En outre, que je n'entende plus
aucune plainte à son sujet; s'il a mal agi, c'est dans le passé; il veut
s'amender et il le fera certainement. Car, demain, de bonne heure, le
bâton à la main et la besace au dos, il partira pour Rome en pieux
pèlerin, et, de là, il passera la mer; il ne reviendra que lorsqu'il
aura obtenu l'absolution complète de tous ses péchés.»

Là-dessus Hinzé se tourna avec colère vers Brun et Isengrin: «Maintenant,
peine et travail, tout est perdu; oh! je voudrais être bien loin; une fois
rentré en grâce, Reineke mettra tout en œuvre pour nous perdre tous les
trois. J'ai déjà perdu un œil, gare à l'autre!--Le cas est difficile, dit
Brun, je le vois.» Isengrin ajouta: «C'est par trop singulier! Parlons au
roi sur-le-champ!» Il alla effectivement, avec Brun, se présenter, d'un
air sombre, devant le roi et la reine; il parla contre Reineke longuement
et vivement. Le roi leur dit: «Ne l'avez-vous donc pas entendu? Il est
rentré en grâce!» Le roi se fâcha, et sur l'heure les fit prendre,
enchaîner et jeter en prison, car il se rappelait ce que Reineke lui avait
dit de leur trahison.

Voilà comment les affaires de Reineke prirent une face toute nouvelle. Il
se sauva, et ses accusateurs furent confondus. Il sut même s'arranger si
adroitement, que l'on coupa à l'ours un morceau de sa peau, de la largeur
d'un pied, dont on lui fit une besace pour le voyage; son costume de
pèlerin fut presque au complet. Il pria la reine de lui procurer des
souliers en lui disant: «Puisque Votre Majesté daigne me reconnaître pour
son pèlerin, qu'elle veuille bien m'aider à accomplir ce voyage. Isengrin
a quatre fameux souliers; ne serait-il pas raisonnable qu'il m'en cédât
une paire pour ma route? Madame, faites-les-moi donner par le roi.
Girmonde pourrait bien se passer aussi d'une paire des siens, car une
femme de ménage reste presque toujours à la maison.»

La reine trouva cette demande raisonnable: «Ils peuvent effectivement se
passer chacun d'une paire de souliers», dit-elle gracieusement. Reinecke
la remercia et dit en s'inclinant avec joie: «Avec ces quatre souliers,
je ne resterai pas en chemin. Tout ce que j'accomplirai de bonnes actions
en qualité de pèlerin, vous en prendrez votre part, vous et mon gracieux
souverain. Nous sommes astreints à prier pendant tout le pèlerinage pour
tous ceux qui nous sont venus en aide. Dieu vous récompense de votre
bonté!» Ainsi, Isengrin perdit les souliers de ses pattes de devant, et
sa femme Girmonde dut fournir ceux des pattes de derrière. Tous deux y
perdirent la peau et les griffes de leurs pattes; couchés misérablement
près de Brun, ils croyaient toucher à leur dernière heure, tandis que
l'hypocrite avait su gagner des souliers et une besace. Il alla près d'eux
et railla encore la louve par-dessus le marché: «Chère amie, lui dit-il,
voyez donc comme vos souliers me vont bien! j'espère qu'ils dureront; vous
vous êtes donné bien de la peine pour me perdre, mais j'en ai pris autant
pour me défendre; j'ai réussi. Si vous vous êtes réjouie, c'est à mon
tour maintenant; c'est le train du monde, il faut savoir s'y faire. Dans
mon voyage, je songerai tous les jours avec reconnaissance à mes chers
parents: vous avez eu la complaisance de me donner ces souliers, vous
n'aurez pas à vous en repentir; ce que je gagnerai d'indulgences, je le
partagerai avec vous; je vais les chercher à Rome et par delà la mer.»
Dame Girmonde était accablée de douleur, elle pouvait à peine parler; mais
elle prit sur elle et dit en soupirant: «C'est pour punir nos péchés que
Dieu vous laisse ainsi réussir.» Pour Isengrin, il se tut, et Brun aussi;
tous deux étaient bien malheureux: prisonniers, blessés et raillés par
leur ennemi, il ne manquait plus que le chat Hinzé; Reineke aurait bien
voulu lui jouer un pareil tour.

Le lendemain matin, l'hypocrite s'occupa à graisser les souliers qu'il
avait pris à ses parents, s'empressa de se présenter devant le roi,
et lui dit: «Votre serviteur est prêt à commencer son pieux voyage;
faites-moi la grâce de commander à votre aumônier de me bénir, afin que
je parte d'ici avec l'assurance que tout mes pas soient bénis.» Le roi
avait pour chapelain le bélier; il était chargé de toutes les affaires
ecclésiastiques et servait de secrétaire au roi; on l'appelait Bellyn.
Il le fit appeler, et lui dit: «Lisez-moi sur-le-champ quelques paroles
sacrées sur Reineke pour bénir le voyage qu'il va entreprendre; il va �
Rome et passera la mer. Suspendez-lui la besace, et mettez-lui le bâton
à la main.»

Bellyn répondit: «Sire, vous avez appris, je crois, que Reineke n'est
pas relevé de son excommunication; je m'attirerais des désagréments de la
part de mon évêque, si j'agissais suivant votre désir. Il l'apprendrait,
sûrement, et il a le droit de me punir. Je ne ferai rien à Reineke �
tort et à travers. Si l'on pouvait arranger l'affaire et me garantir de
tout reproche de mon évêque le seigneur _Sansraison_, et que le prieur
_Lasefund_ ne s'en fâchât pas, ou bien le doyen _Rapiamus_, je le
bénirais bien volontiers selon votre commandement.»

Le roi répliqua: «Que signifie tout ce bavardage? Vous avez dit beaucoup
de paroles pour ne rien dire. Que vous bénissiez Reineke à tort et �
travers, que diable cela me fait-il? Que m'importent votre évêque et son
chapitre? Reineke va en pèlerinage à Rome et vous voudriez l'empêcher?»
Bellyn se grattait derrière l'oreille avec angoisse; il redoutait la
colère de son roi. Il se mit aussitôt à lire dans son livre pour le
pèlerin, qui n'y tenait pas du tout, et cela ne lui servit pas �
grand'chose, comme bien vous pensez.

Quand on eut fini de lire les prières, on lui remit la besace et le bâton;
le pèlerin fut complet; c'est ainsi qu'il simula le pèlerinage. De fausses
larmes coulèrent le long des joues du scélérat et mouillèrent sa barbe
comme s'il ressentait le repentir le plus douloureux. Il avait de fait
un chagrin, c'était de ne pas avoir fait le malheur de tous à la fois
et de n'en avoir humilié que trois. Cependant il se releva et supplia
l'assistance de vouloir bien prier fidèlement pour lui autant que
possible. Maintenant, il se prépara à partir rapidement, il se sentait
coupable et il avait tout à craindre. «Reineke, lui dit le roi, vous êtes
bien pressé; pourquoi cela?--Celui qui entreprend une bonne action ne doit
jamais tarder, répliqua Reineke. Veuillez me donner congé; l'heure est
arrivée; daignez me laisser partir.--Partez-donc,» dit le roi. Et il
ordonna à tous les seigneurs de sa cour de suivre et d'accompagner un bout
de route le faux pèlerin. Pendant ce temps-là, Brun et Isengrin, tous deux
prisonniers, étaient dans les larmes et la douleur.

Voilà comment Reineke sut regagner entièrement l'amour du roi et quitta
la cour avec de grands honneurs; il avait l'air d'aller en terre sainte
avec son bâton et sa besace, mais il n'avait pas plus à y faire qu'un
arbre de mai à Aix-la-Chapelle. Il avait bien d'autres projets en tête.
Pour le moment, il avait réussi à se jouer de son roi et à se faire
suivre à son départ et accompagner avec force honneurs par tous ceux qui
l'avaient accusé. Et, ne pouvant renoncer à la ruse, il dit encore en
partant: «Sire, veillez bien à ce que les deux traîtres ne vous
échappent pas. Une fois libres, ils ne renonceraient pas à leurs affreux
attentats. Votre vie est menacée, sire songez-y!»

Il partit dans une attitude calme, religieuse, avec un air plein de
candeur, comme s'il n'avait jamais fait autre chose. Le roi retourna
alors à son palais, suivi de tous les animaux qui, par son ordre, avaient
d'abord accompagné Reineke un bout de chemin; et le coquin avait pris
des mines si tristes, si désolées, qu'il avait ému la pitié de plus d'un
bon cœur. Lampe était surtout très-ému: «Pourquoi, disait le scélérat,
pourquoi, mon cher Lampe, faut-il nous quitter? Si vous étiez assez bon,
vous et Bellyn, le bélier, pour m'accompagner encore plus loin, votre
société me serait un grand bienfait. Vous êtes d'agréable compagnie et
d'honnêtes gens, chacun dit du bien de vous, cela me ferait honneur; vous
êtes ecclésiastiques et de mœurs saintes; vous vivez justement comme j'ai
vécu dans mon ermitage; des herbes vous suffisent, et vous apaisez votre
faim avec des feuilles et du gazon et vous ne demandez jamais du pain ou
de la viande ou d'autres aliments plus recherchés.» C'est pas ces paroles
louangeuses qu'il ensorcelait ces deux caractères faibles; tous deux
l'accompagnèrent jusqu'à sa demeure. Lorsqu'ils virent le donjon de
Malépart, Reineke dit au bélier: «Restez ici, Bellyn, et mangez à loisir
ce gazon et ces plantes; ces montagnes produisent des herbes d'un goût
excellent. J'emmène Lampe avec moi; priez-le de consoler ma femme, qui est
déjà bien affligée et qui tombera dans le désespoir lorsqu'elle apprendra
que je vais en pèlerinage à Rome.»

Le renard se servait de ces douces paroles pour les tromper tous les
deux. Il fit entrer Lampe; ils trouvèrent dame Renard bien triste,
couchée auprès de ses enfants, vaincue par l'affliction; car elle
n'espérait plus voir Reineke revenir de la cour. Quand elle l'aperçut,
avec sa besace et son bâton, elle s'en étonna fort, et dit: «Mon cher
Reineke, dites-moi comment cela s'est-il passé? Que vous est-il arrivé?»
Et il dit: «J'étais déjà condamné, prisonnier, enchaîné, lorsque le roi
me fit grâce et me délivra, et je m'en vais en pèlerinage; Brun et
Isengrin restent en otages; puis le roi m'a donné Lampe pour le punir et
nous en ferons ce que bon nous semblera. Car c'est le roi qui m'a dit �
la fin et en connaissance de cause: «C'est Lampe qui t'a trahi.» Il a
donc mérité un grand châtiment; c'est lui qui me payera tout.» Lorsque
Lampe entendit ces paroles menaçantes, il eut peur, il perdit la tête;
il voulut se sauver et chercha à s'enfuir. Reineke lui barra rapidement
le chemin de la porte et saisit par le cou le pauvre diable, qui se mit
à crier de toutes ses forces: «Au secours! au secours! Bellyn, je suis
perdu! le pèlerin m'égorge!» Mais il ne cria pas longtemps, car Reineke
eut bientôt fait de lui couper la gorge. Voilà comme il traita son hôte.
«Venez, dit-il, et mangeons vite, car le lièvre est gras et d'un goût
parfait. C'est vraiment la première fois qu'il sert à quelque chose, le
nigaud! Il y a longtemps que je le lui avais promis; mais maintenant,
c'en est fait. Que le traître aille donc m'accuser encore!»

Reineke se mit à la besogne avec sa femme et ses enfants. Ils écorchèrent
le lièvre sans plus tarder et le mangèrent de bon appétit. Dame Renard le
trouva délicieux et s'écria plus d'une fois: «Mille fois merci au roi et �
la reine; grâce à eux, nous avons fait un festin magnifique; que Dieu les
en récompense!

--Mangez toujours, disait Reineke; cela suffit pour aujourd'hui, mais
notre appétit ne chômera pas, car je compte vous approvisionner encore; il
faudra bien, en fin de compte, que tous ceux qui s'attaquent à moi et me
veulent du mal payent l'écot.»

Dame Ermeline dit: «Oserais-je vous demander comment vous vous êtes tiré
d'affaire?--Il me faudrait bien des heures, répondit-il, si je voulais
raconter avec quelle adresse j'ai enlacé le roi et l'ai trompé, lui et la
reine. Oui, je ne vous le cache pas: l'amitié qui règne entre le roi et
moi ne tient qu'à un fil et ne durera pas longtemps. Quand il saura la
vérité, il se mettra dans une terrible colère. Si je retombe jamais en
son pouvoir, ni or ni argent ne pourront me sauver; il me poursuivra et
cherchera à me prendre. Je ne dois pas attendre de merci, je le sais
parfaitement; il ne me lâchera pas que je ne sois pendu, il faut nous
sauver. Fuyons en Souabe! Là, personne ne nous connaît; nous y vivrons
suivant la coutume du pays! Vive Dieu! on fait là bonne chère et tout s'y
trouve en abondance: des poulets, des oies, des lièvres, des lapins, du
sucre, des dattes, des figues, des raisins de caisse et des oiseaux de
toutes sortes; et l'on y fait le pain avec du beurre et des œufs. L'eau
est pure et limpide, l'air est doux et serein. Il y a des poissons en
quantité, les uns s'appellent gallines, et les autres pullus, gallus et
anas; qui sait tous leurs noms! Voilà les poissons que j'aime, je n'ai pas
besoin de plonger profondément sous l'eau; je m'en suis toujours nourri
lorsque je vivais en ermite. Oui, ma petite femme, si nous voulons
enfin goûter la paix, il nous faut aller là; vous viendrez avec moi.
Entendez-moi bien! le roi m'a laissé échapper cette fois parce que je lui
ai fait un conte sur des choses fantastiques. J'ai promis de lui livrer le
trésor du roi Eimery; je lui ai décrit la place où il doit se trouver près
de Krekelborn. Quand ils viendront pour le chercher, ils ne trouveront pas
un fétu; ils fouilleront en vain, et, quand le roi se verra ainsi trompé,
il se mettra dans une colère épouvantable. Car vous pouvez vous faire une
idée de tous les mensonges que j'ai dû inventer avant d'échapper. Il est
vrai qu'il s'agissait de la potence; jamais je n'ai été dans une plus
grande détresse, dans une angoisse plus affreuse. Non, je ne souhaite pas
de me revoir en pareil danger. Bref, il m'arrivera ce qu'il voudra, jamais
je ne me laisserai persuader de retourner à la cour pour me mettre encore
au pouvoir du roi; il faudrait vraiment la plus grande habileté du monde
pour retirer seulement mon petit doigt de sa gueule.»

Dame Ermeline dit avec tristesse: «Qu'allons-nous devenir? Nous serons
pauvres et étrangers dans tout autre pays; ici, rien ne nous manque.
Vous êtes toujours le seigneur de vos paysans. Est-il donc nécessaire de
chercher aventure ailleurs? Vraiment, quitter le certain pour l'incertain
n'est guère prudent ni louable. Ne sommes-nous donc pas en sûreté ici?
Notre château est si fort! Quand même le roi nous assiégerait avec son
armée et couvrirait la route de ses troupes, nous avons tant de portes
secrètes, tant de sentiers inconnus, que nous échapperions toujours. Vous
le savez mieux que moi, qu'est-il besoin de vous le dire? Il faut bien des
choses pour que nous tombions par force dans ses mains. Ce n'est pas cela
qui m'inquiète. Mais ce qui m'attriste, c'est que vous ayez promis de
passer la mer. Je puis à peine me calmer; que pourrait-il en advenir!

--Ma chère femme, ne vous tourmentez pas, répondit Reineke, écoutez-moi
et faites attention: il vaut mieux donner sa parole que sa vie. C'est ce
que m'a dit autrefois un saint homme dans le confessionnal; une promesse
forcée ne signifie rien. Cela ne m'empêchera pas de continuer à faire des
miennes. Mais il en sera comme vous avez dit: je reste ici. Dans le fait,
j'ai peu de chose à aller chercher à Rome, et, quand j'aurais fait dix
vœux, je ne tiens pas à voir Jérusalem. Je resterai près de vous; la vie
sera plus facile; partout ailleurs je ne serai pas mieux qu'ici. Si le roi
veut me faire du souci, eh bien, je l'attendrai; il est plus fort et plus
puissant que moi; mais il peut m'arriver de l'ensorceler encore et de le
coiffer encore une fois du bonnet des fous. Si Dieu me prête vie, il s'en
trouvera plus mal qu'il ne pense, je le lui promets!»

Bellyn se mit à crier à la porte avec impatience: «Lampe, ne sortirez-vous
pas? Venez donc! Il est temps de partir!» Reineke l'entendit, descendit
bien vite, et lui dit:«Mon cher, Lampe vous prie de l'excuser; il est en
train de rire avec sa cousine, il espère que vous voudrez bien le lui
permettre. Allez toujours en avant, car sa cousine Ermeline ne le laissera
pas partir de si tôt; vous ne voulez pas troubler sa joie?»

Bellyn répondit: «J'ai entendu crier; qu'était-ce donc? J'ai cru
reconnaître la voix de Lampe; il criait: «Bellyn, au secours! au secours!»
Lui avez-vous fait du mal?» Le malin renard lui dit: «Écoutez-moi bien!
Je parlais du pèlerinage que j'ai fait vœu de faire: à cette nouvelle, ma
femme tomba dans le désespoir, une frayeur mortelle la saisit; elle tomba
sans connaissance. Lampe le vit et en fut effrayé, et, dans son trouble,
il se mit à crier: «Au secours, Bellyn, Bellyn! oh! venez vite, ma cousine
n'en reviendra pas!»

--Tout ce que je sais, dit Bellyn, c'est qu'il a jeté des cris de
frayeur.--Il ne lui est pas tombé un cheveu de la tête, assura le perfide;
j'aimerais mieux qu'il m'arrivât du mal à moi-même qu'à Lampe. Savez-vous,
ajouta Reineke, qu'hier, le roi m'a prié, si je passais à la maison, de
lui dire mon avis par écrit sur certaines affaires d'importance; mon cher
neveu, vous chargez-vous de ces lettres? elles sont prêtes. Je lui dis
d'excellentes choses et lui donne les meilleurs avis. Lampe était dans
la jubilation, je l'entendais avec plaisir se rappeler, avec sa cousine,
toutes sortes de vieilles histoires. Comme il bavardait! il n'en finissait
pas! C'est pendant qu'il mangeait, buvait et s'amusait ainsi, que j'ai
écrit ces lettres.

--Mon cher renard, dit Bellyn, il faut bien envelopper ces lettres; il
faudrait une poche pour les porter. Si le cachet venait à se briser, je
m'en trouverais mal.» Reineke lui dit: «Je vais y pourvoir, la besace que
l'on m'a faite avec la peau de l'ours fera parfaitement l'affaire, je
suppose; elle est épaisse et forte; je vais y mettre les lettres. Je suis
sûr qu'en revanche le roi vous donnera force éloges; il vous recevra avec
honneur, vous serez trois fois le bienvenu.»

Le bélier crut tout cela. L'autre se dépêcha de rentrer, prit la besace,
y fourra la tête de Lampe et pensa au moyen d'empêcher le pauvre Bellyn
d'ouvrir la poche; il lui dit en revenant: «Passez la besace autour de
votre cou, mon neveu, et ne vous laissez pas entraîner par la curiosité à
regarder ces lettres. Ce serait une curiosité dangereuse; elles sont bien
empaquetées; laissez-les ainsi. N'ouvrez même pas la besace! J'ai fait
un nœud particulier, comme il est d'usage entre le roi et moi dans
les affaires d'importance; et, si le roi trouve le nœud convenu, vous
mériterez des grâces et des présents en votre qualité de fidèle messager.
Même quand vous aborderez le roi, si vous voulez vous mettre plus avant
dans ses faveurs, vous lui ferez remarquer que vous avez conseillé ces
lettres après mûre réflexion, que vous avez même aidé à les écrire; cela
vous rapportera profit et honneur.»

Bellyn fut ravi, se mit à gambader çà et là avec joie, et dit: «Reineke,
mon neveu et mon maître, je vois maintenant combien vous m'aimez et voulez
m'honorer; je serai très-flatté d'apporter ainsi devant tous les seigneurs
de la cour d'aussi bonnes pensées, des paroles aussi belles et aussi
élégantes. Car, certes, je ne sais pas écrire aussi bien que vous; mais
ils seront obligés de le penser, et c'est à vous que je le devrai. C'est
pour mon plus grand bonheur que je vous ai suivi jusqu'ici. Dites-moi,
maintenant, n'avez-vous plus rien à me commander? Lampe ne part-il pas
d'ici en même temps que moi?

--Non, comprenez bien, dit le rusé Reineke, cela n'est pas possible. Allez
toujours en avant tout doucement, il vous suivra aussitôt que je lui aurai
confié certaines affaires assez graves!--Dieu soit avec vous, dit Bellyn,
je vais donc partir.» Et il s'en alla rapidement. À midi, il était à la
cour.

Lorsque le roi l'aperçut, il reconnut sur-le-champ la besace, et dit:
«Eh bien, Bellyn, d'où venez-vous, et où avez-vous laissé Reineke? Vous
portez sa besace; qu'est-ce que cela signifie?» Bellyn repartit: «Sire,
il m'a prié de vous porter ces deux lettres. Nous les avons rédigées à
nous deux. Vous y trouverez des choses de la dernière importance
subtilement traitées, et c'est moi qui en ai conseillé le contenu. Les
voici dans la besace; c'est lui qui a fait le nœud.»

Le roi fit venir sur-le-champ le castor qui était notaire et secrétaire
du roi: il se nommait Bokert; il avait pour fonction de lire au roi les
lettres les plus difficiles et les plus importantes; car il connaissait
plusieurs langues. Le roi fit aussi mander Hinzé. Lorsque Bokert eut, avec
l'aide de Hinzé son compagnon, défait le nœud de la besace, il en tira
avec étonnement la tête du pauvre lièvre: «Voilà d'étranges lettres!
s'écria-t-il. Qui les a écrites? Qui l'expliquera? C'est la tête de Lampe;
tout le monde peut le reconnaître.»

Le roi et la reine reculèrent d'horreur. Mais le roi baissa la tête, et
dit: «Ô Reineke, si je te tiens jamais!» Le roi et la reine s'affligèrent
extrêmement. «Comme Reineke m'a trompé, dit le roi, oh! si je n'avais pas
ajouté foi à ses infâmes mensonges!» Il était tout troublé, et tous les
animaux comme lui. Mais Léopard, le plus proche parent du roi, prit la
parole: «Vraiment, je ne vois pas pourquoi vous êtes si affligé et la
reine aussi. Chassez ces pensées; prenez courage. Un tel abattement devant
tout le monde ne peut que vous déshonorer. N'êtes-vous pas maître et
seigneur? Tous ceux qui sont ici n'ont qu'à vous obéir!

--C'est pour cela même, répondit le roi, qu'il ne faut pas vous étonner
si j'ai le cœur si contrit. Par malheur, je me suis laissé égarer. Car
le traître, par une ruse infâme, m'a induit à punir mes amis. Brun et
Isengrin sont tous deux humiliés et prisonniers; ne dois-je pas m'en
repentir du fond de mon cœur? Cela me rapporte peu d'honneur de maltraiter
ainsi les premiers barons de ma cour, d'avoir ajouté tant de foi aux
artifices de ce menteur; en un mot, d'avoir agi sans prudence. J'ai suivi
trop vite le conseil de ma femme; elle s'est laissée séduire; elle m'a
prié et supplié pour lui. Oh! que n'ai-je été plus ferme! Maintenant le
remords est tardif et tout conseil est superflu.»

Léopard dit: «Sire, écoutez ma prière, ne vous livrez pas plus longtemps
à la douleur! Le mal fait peut se réparer. Livrez le bélier en expiation
à l'ours, au loup et à la louve; car Bellyn a avoué hautement et
audacieusement qu'il avait conseillé la mort de Lampe; qu'il expie donc
maintenant! après cela, nous courrons sus à Reineke; nous le prendrons,
s'il plaît à Dieu; on le pendra sur l'heure; si on le laisse parler, il
s'en tirera avec de belles paroles et ne sera pas pendu. Quant aux deux
prisonniers, je suis sûr qu'ils accepteront une réconciliation.»

Ce conseil plut au roi qui dit à Léopard: «Votre avis me plaît. Allez-moi
chercher les deux barons; qu'ils reprennent avec honneur leurs places dans
mon conseil. Convoquons tous les animaux qui font partie de la cour; il
faut qu'ils apprennent les infâmes mensonges de Reineke, comment il a pu
échapper, et comment, avec Bellyn, il a mis Lampe à mort. Que tout le
monde traite le loup et l'ours avec respect; comme gage de réconciliation,
je leur livre, suivant votre avis, le traître Bellyn et tous ses parents à
perpétuité.»

Léopard courut trouver les deux prisonniers, Brun et Isengrin. On leur
enleva leurs liens; puis il leur dit: «Consolez-vous, je vous apporte de
la part du roi la paix et la liberté. Écoutez-moi, messeigneurs: si le roi
vous a fait du mal, il en est fâché; il vous le fait dire et désire que
cela vous soit une satisfaction; pour expiation, il vous livre Bellyn,
sa famille et tous ses parents à perpétuité. Sans autre forme de procès,
jetez-vous sur eux; que vous les trouviez aux champs ou dans les bois,
n'importe, ils sont à vous. De plus, notre gracieux maître vous permet
encore de nuire par tous les moyens à Reineke, qui vous a trahis; lui, sa
femme, ses enfants et tous ses parents vous appartiennent; vous pouvez les
poursuivre partout où vous les trouverez, personne ne vous en empêchera.
C'est au nom du roi que je vous apporte cette liberté et ces privilèges.
Le roi et tous ses successeurs vous les maintiendront. Oubliez donc les
désagréments de ces derniers jours, jurez-lui fidélité et respect, vous le
pouvez en tout honneur. Jamais il ne vous blessera plus. Je vous conseille
d'accepter ces propositions.»

C'est ainsi que la paix fut faite; le bélier la paya de sa tête, et tous
ses parents sont encore aujourd'hui poursuivis par la puissante famille
d'Isengrin. Voilà l'origine de cette haine éternelle. Maintenant les
loups, sans honte et sans remords, continuent à dévorer les brebis et les
agneaux; ils croient avoir le droit de leur côté; leur fureur n'en épargne
pas un; jamais ils ne se réconcilieront.

En l'honneur de Brun et d'Isengrin, le roi prolongea la cour de douze
jours; il voulait montrer publiquement combien il avait à cœur de faire
la paix avec ces seigneurs.



SEPTIÈME CHANT.


La cour devint alors un lieu de plaisir et de magnificence; maint
chevalier s'y rendit; à tous les animaux rassemblés vinrent se joindre
d'innombrables oiseaux, et tous ensemble comblèrent de respect Brun et
Isengrin, qui oublièrent leurs souffrances, en se voyant fêtés par la
meilleure compagnie qui ait jamais été réunie. Les trompettes et les
timbales résonnaient, et l'on se livrait à la danse avec ces belles
manières qu'on ne trouve qu'à la cour; tout avait été prodigué de ce que
l'on pouvait désirer. On envoya messagers sur messagers pour porter des
invitations; oiseaux et quadrupèdes se mirent en route. On les voyait,
paire par paire, voyager de jour et de nuit et se hâter d'arriver. Pour
Reineke, le faux pèlerin, il était aux aguets dans sa maison; il ne
songeait guère à aller à la cour; il n'y comptait pas sur un bon accueil.
Suivant sa coutume, ce que le drôle préférait, c'était de jouer ses tours.
Et la cour résonnait des chants les plus mélodieux; on offrait sans
relâche à boire et à manger aux invités. On se livrait aux jeux du tournoi
et de l'escrime. Chacun s'était réuni à ses pareils; on dansait, on
chantait au son des pipeaux et des chalumeaux. Le roi regardait avec
affabilité du haut de son estrade; cette grande réunion lui plaisait, et
il voyait cette foule avec joie.

Huit jours étaient déjà écoulés; le roi venait de se mettre à table avec
ses premiers barons; la reine était à ses côtés, lorsque le lapin parut
devant le roi, tout couvert de sang, et dit avec tristesse:

«Sire, et vous tous, prenez pitié de moi! car rarement vous aurez entendu
le récit d'une trahison plus perfide et plus meurtrière que celle dont
Reineke vient de me faire la victime. Hier matin, il pouvait être six
heures, je le trouvai assis devant sa porte: je descendais le chemin qui
passe devant Malpertuis; je pensais m'en aller en paix. Il était habillé
comme un pèlerin, dans l'attitude d'un homme qui lirait ses prières. Je
voulus passer rapidement pour me rendre à votre cour. Quand il me vit,
il se leva soudain et vint au-devant de moi; je pensais que c'était pour
me saluer: mais il me saisit avec ses pattes comme pour m'étrangler; je
sentis ses griffes derrière mes oreilles. Je crus vraiment que j'étais un
homme mort; car elles sont longues et dignes, ses griffes. Il me jeta par
terre. Par bonheur, je me dégageai, et, grâce à la légèreté de ma course,
je pus me sauver. Il me poursuivit en grondant et jura de me retrouver. Je
me tus et m'enfuis; mais, hélas! je lui ai laissé une de mes oreilles et
j'arrive la tête en sang; regardez! j'y ai quatre trous. Songez donc!
il m'a frappé avec tant d'impétuosité, que je suis presque resté sur
le coup. Maintenant, voyez ma détresse, voyez le cas qu'il fait de vos
saufs-conduits! Qui peut voyager? qui peut se rendre à votre cour, lorsque
le brigand tient la grand'route et attaque tout le monde?»

Il finissait à peine, lorsque la bavarde corneille Merknau se mit à dire:
«Sire, je vous apporte une triste nouvelle; je ne suis guère en état
de parler, tant j'ai de peur et de chagrin! je crains que cela ne me
brise encore le cœur; oyez le déplorable malheur qui vient d'arriver
aujourd'hui. Sharfenebbe, ma femme, et moi, nous étions partis aujourd'hui
de grand matin, quand nous vîmes Reineke étendu mort sur la bruyère,
les yeux roulés de travers, la gueule ouverte et la langue pendante.
De frayeur, je me mis à pousser les hauts cris. Il ne bougea pas; je criai
et me lamentai: «Hélas! quel malheur!» Je redoublai mes gémissements:
«Hélas! il est mort! que je le regrette! que j'en suis désolée!» Ma femme
s'affligeait aussi; nous pleurions ensemble. Je lui tâtai le ventre et
la tête; ma femme s'approcha aussi et s'assura si sa respiration ne
trahissait pas un reste de vie; mais elle écouta en vain; nous eussions
juré tous les deux qu'il était mort. Écoutez maintenant le malheur! tandis
que dans sa tristesse, et sans y prendre garde, elle avait rapproché son
bec de la gueule du vaurien, le cruel le remarqua et lui happa la tête
d'un coup. Je ne vous dirai pas quel fut mon effroi. «Ô malheur! malheur
à moi!» m'écriai-je. Reineke se leva alors, se jeta sur moi; je m'envolai
éperdu de frayeur. Si je n'avais pas été si prompt, je serais devenu sa
proie également; c'est à grand'peine que j'ai échappé aux griffes de
l'assassin; je me perchai sur un arbre. Oh! pourquoi ai-je sauvé ma triste
vie! J'ai vu ma femme dans les pattes du scélérat; hélas! il eût bientôt
fait de manger cette tendre amie. Il me parut avoir si faim, qu'il eût été
d'humeur à en manger plusieurs autres; il n'a rien laissé, pas une patte,
pas un petit os. Pourquoi ai-je assisté à un pareil spectacle! Il s'en
alla; mais, moi, je ne pouvais m'en aller; le cœur navré, je volai à la
place funèbre; là, je ne trouvai que du sang et quelques plumes de ma
femme. Les voici, je les apporte comme une preuve du crime. Ah! sire,
prenez pitié! car, si vous épargnez ce traître encore cette fois, si vous
tardez à en tirer une juste vengeance, si vous ne donnez pas force de loi
à votre paix et à votre sauf-conduit, on trouverait à dire bien des choses
qui pourraient vous déplaire. Car le proverbe a raison: il est coupable du
crime, celui qui a le pouvoir de punir et qui ne punit pas; alors chacun
tranche du grand seigneur. Cela touche de près à votre dignité, veuillez
le considérer.»

Voilà dans quels termes la cour entendit la plainte du lapin et de la
corneille noble. Le roi s'écria en colère: «Je le jure par ma fidélité
conjugale! je punirai ce crime de telle façon, qu'on ne l'oubliera
de longtemps! Braver ainsi mon sauf-conduit et mes ordres! je ne le
souffrirai pas. Trop légèrement j'ai cru ce coquin et l'ai laissé
échapper. Moi-même, je l'ai équipé en pèlerin et lui ai donné congé, comme
s'il partait pour Rome. Que ne nous a-t-il pas fait accroire, ce menteur!
Avec quelle facilité n'a-t-il pas su gagner l'intérêt de la reine! Elle
m'a persuadé et maintenant il s'est échappé; mais je ne serai pas le
dernier qui se repentira amèrement d'avoir suivi un conseil de femme. Si
nous laissons le scélérat plus longtemps sans punition, c'est une honte.
Il a toujours été un coquin et le restera toujours. Songez-donc tous,
messeigneurs, au moyen de le prendre et de le juger. Si nous nous y
mettons sérieusement, nous sommes sûrs du succès.»

Le discours du roi plut fort à Brun et à Isengrin. «Nous serons donc
vengés à la fin!» pensèrent-ils tous les deux. Mais ils n'osèrent pas
parler, voyant que le roi était de mauvaise humeur et excessivement en
colère.

La reine dit enfin: «Mon gracieux seigneur, vous ne devriez pas vous
mettre en d'aussi violentes colères et faire un serment si à la légère;
votre dignité en souffre, ainsi que l'autorité de votre parole. Car
nous ne voyons encore nullement la vérité au grand jour; il faut encore
entendre l'accusé. Et, s'il était présent, plus d'un se tairait qui parle
maintenant contre Reineke. Il faut toujours entendre les deux parties; car
plus d'un criminel accuse les autres pour cacher ses propres méfaits. J'ai
toujours regardé Reineke comme un homme sage et intelligent, je n'y voyais
pas de mal; je n'ai jamais eu que votre bien en vue, quoi qu'il en soit
arrivé autrement. Car son avis est toujours bon à suivre, quoique, à vrai
dire, sa vie mérite plus d'un blâme. De plus, il faut songer aux grandes
alliances de sa famille. Les affaires ne gagnent pas à être précipitées,
et ce que vous aurez résolu, vous l'exécuterez toujours à la fin, puisque
vous êtes notre maître et seigneur.»

Et Léopard ajouta: «Puisque vous écoutez tout le monde, écoutez donc aussi
Reineke. Qu'il se présente et on exécutera sur-le-champ votre résolution.
C'est probablement l'avis de tous ces seigneurs et celui de votre noble
épouse.»

Là-dessus, Isengrin se mit à dire: «Que chacun conseille pour le mieux!
Seigneur Léopard, écoutez-moi! Quand même Reineke viendrait à l'instant
ici et se blanchirait de la double accusation de la corneille et du lapin,
il ne m'en serait pas moins très-facile de prouver qu'il a mérité la mort.
Mais je me tais jusqu'à ce que nous le tenions. Avez-vous donc oublié
comme il en a menti au roi avec son trésor? Ne devait-il pas le trouver à
Husterlo, près de Krekelborn, et tout le reste de ce grossier mensonge?
Il nous a tous trompés; et, moi et Brun, il nous a déshonorés; mais j'en
mettrais ma vie en gage, je parie que ce perfide mène sur la bruyère la
vie qu'on vient de nous dire; il rôde ça et là, il pille, il tue; si le
roi et les seigneurs le trouvent bon, on procédera comme ils le veulent.
Mais, s'il voulait venir sérieusement à la cour, il y serait déjà depuis
longtemps. Les messagers du roi ont parcouru tout le pays pour inviter aux
fêtes de la cour, et il est resté chez lui.»

Le roi dit alors: «À quoi bon l'attendre si longtemps? Préparez-vous tous
(telle est ma volonté) à me suivre dans six jours; car vraiment je veux
voir la fin de ces démêlés. Qu'en dites-vous, messeigneurs? ne sera-t-il
pas capable à la fin de ruiner tout un pays? Tenez-vous prêts, en aussi
bon état que possible, et venez en harnais avec des arcs, des lances
et d'autres armes; comportez-vous bravement et vaillamment! Que chacun
porte son nom avec honneur; car j'armerai des chevaliers sur le champ de
bataille. Nous allons assiéger la forteresse de Malpertuis; nous verrons
ce qu'il a dans son château.»

Tous les seigneurs s'écrièrent: «Nous obéirons!»

C'est ainsi que le roi et les seigneurs entreprirent d'assiéger la
forteresse de Malpertuis pour punir Reineke. Mais Grimbert, qui avait fait
partie du conseil, s'échappa en secret et alla trouver Reineke pour lui en
dire la nouvelle. Il s'en allait tout affligé, gémissait et se disait à
lui-même: «Hélas! mon oncle, que va-t-il advenir? Toute ta race déplore
ton sort à juste titre; car tu es le chef de toute notre race! Quand tu
nous défendais devant le tribunal, nous étions bien tranquilles: personne
ne pouvait résister à ton adresse.»

C'est dans ces pensées qu'il atteignit le château; il trouva Reineke assis
en plein air; il venait de prendre deux jeunes pigeons qui avaient voulu
essayer leur essor loin du nid; mais leurs plumes étaient trop petites;
ils étaient tombés à terre, hors d'état de se relever, et Reineke les
avait attrapés; car il allait souvent à la chasse. Il aperçut de loin
Grimbert et l'attendit; il le salua et lui dit: «Soyez le bienvenu,
mon cher neveu, vous que j'aime le plus de toute ma famille! Pourquoi
vous pressez-vous tant? Vous êtes tout essoufflé; m'apportez-vous des
nouvelles?»

Grimbert lui répondit: «La nouvelle que j'apporte n'a rien d'agréable,
vous le voyez, j'accours avec effroi; tout est perdu, votre vie et votre
fortune! J'ai été témoin de la colère du roi; il a juré de vous prendre et
de vous punir par une mort infâme. Il a donné l'ordre à tous ses vassaux
de paraître ici dans six jours, armés d'arcs, d'épées, d'arquebuses, et
avec des chariots; ils vont tous tomber sur vous, songez-y bien! Isengrin
et Brun sont aussi bien avec le roi que je le suis avec vous, et tout
se fait à leur gré. Isengrin vous accuse tout haut d'être le brigand et
l'assassin le plus épouvantable, et ses cris émeuvent le roi. Il est nommé
maréchal; vous en aurez des nouvelles dans peu de semaines. C'est le lapin
et la corneille qui ont déposé contre vous. Si le roi peut vous saisir
cette fois, vous ne vivrez pas longtemps; voilà ce que je crains.

--Voilà tout? répondit le renard. C'est une bagatelle. Quand même le roi
avec tout son conseil aurait promis et juré ma mort par un double et
triple serment, je n'aurais qu'à me présenter en personne et je les
mettrais tous à mes pieds; car ils ne font que discuter et ne savent
jamais conclure. Laissons cela, mon cher neveu, suivez-moi et voyez un
peu ce que je vais vous donner. Je viens justement de prendre deux petits
pigeons tout jeunes et tout gras; c'est pour moi le plus délicieux de tous
les mets; car ils sont faciles à digérer: on n'a qu'à les avaler. Et ces
petits os, comme ils sont bons! ils fondent dans la bouche, c'est moitié
lait, moitié sang. Cette nourriture légère me convient, et ma femme a le
même goût que moi. Venez donc! elle nous recevra amicalement; mais qu'elle
ignore pourquoi vous êtes venu. La moindre des choses lui tombe sur le
cœur et la rend malade. Demain, je me rendrai à la cour avec vous; là,
mon cher neveu, j'espère que vous me viendrez en aide, comme il convient
entre bons parents.--Je mettrai volontiers ma fortune et ma vie à votre
disposition,» dit le blaireau: et Reineke répondit: «Je ne l'oublierai
pas. Si mes jours se prolongent, vous n'y perdrez point.» L'autre
repartit: «Comparaissez bravement devant les seigneurs et défendez-vous de
votre mieux: ils vous écouteront. Léopard a été d'avis qu'il ne fallait
pas vous punir avant de vous avoir entendu; la reine a opiné de même.
Remarquez bien cette circonstance et tâchez de l'utiliser.» Mais Reineke
dit: «Soyez tranquille, tout cela s'arrangera. Le roi, si colère, se
calmera quand il m'aura entendu; je m'en tirerai encore cette fois.»
Et ils entrèrent tous les deux et furent gracieusement reçus par la dame
de la maison; elle leur servait tout ce qu'elle avait. On partagea les
pigeons; on les trouva délicieux; et chacun en savoura sa part. Ils ne se
rassasiaient pas et ils en auraient certainement mangé une demi-douzaine,
s'ils avaient su où les trouver.

Reineke dit au blaireau: «Avouez, mon neveu, que j'ai des enfants
charmants. Ils plaisent à tout le monde. Dites-moi, comment trouvez-vous
Rousseau et Reinhart, le petit? Ils augmenteront un jour notre famille;
pour le moment, ils commencent à se former petit à petit, ils font ma joie
du matin jusqu'au soir. L'un me prend un poulet, l'autre met la patte
sur un gâteau; ils plongent même bravement dans l'eau pour attraper les
canards et les vanneaux. Je voudrais bien les envoyer à la chasse plus
souvent; mais il faut que je leur apprenne avant tout la prudence et les
précautions à prendre pour savoir se garer des lacets, des chasseurs et
des chiens. Une fois au fait et bien dressés comme il faut, alors ils
chasseront tous les jours et rien ne manquera à la maison. Ils chassent
déjà de race et savent déjà maints tours. Quand ils s'y mettent, les
autres animaux s'enfuient; ils sautent à la gorge de l'ennemi, qui ne
gigotte pas longtemps. C'est la façon de Reineke. Ils savent aussi happer
vivement, et leur bond est infaillible; voilà ce qu'il faut!»

Grimbert dit: «C'est un honneur et une cause de joie d'avoir des enfants
comme on le désire et qui s'habituent de bonne heure à aider leurs parents
dans leurs métiers. Je me félicite de tout mon cœur de les savoir de ma
famille et j'en attends des merveilles.

--Laissons cela, répliqua Reineke; allons nous coucher; car nous sommes
tous las et Grimbert surtout doit être fatigué.» Et ils se couchèrent dans
la salle, dont le plancher était tout couvert de foin et de feuilles, et
dormirent tous ensemble. Mais Reineke veillait de frayeur; il lui semblait
que la chose valait qu'on y pensât, et le matin le trouva encore plongé
dans sa méditation. Il se leva de sa couche et dit à sa femme: «Ne vous
inquiétez pas! Grimbert m'a prié de l'accompagner à la cour; restez
tranquillement à la maison. Si quelqu'un vous parle de moi, arrangez
cela pour le mieux et gardez bien le château; de cette façon nous serons
tous en sûreté.» Dame Ermeline s'écria: «C'est bien étrange! vous osez
retourner à la cour où l'on vous a voulu faire tant de mal. Y êtes-vous
obligé? Je n'en vois pas la nécessité; songez au passé!

--Certes, dit Reineke, ce n'était pas pour rire; j'avais beaucoup
d'ennemis et ma détresse fut grande; mais il arrive bien des choses sous
le soleil. Contre toute probabilité, il advient tel et tel événement
et celui qui croit posséder une chose la perd tout d'un coup. Ainsi
laissez-moi partir! J'ai fort à faire là-bas; restez en paix, je vous en
supplie, vous n'avez pas besoin de vous tourmenter. Attendez-moi, vous me
reverrez, ma chère amie, dans cinq ou six jours, si cela m'est possible.»

Et il partit, accompagné de Grimbert le blaireau.



HUITIÈME CHANT.


Grimbert et Reineke s'en allèrent donc ensemble à travers la bruyère, en
droite ligne vers le château du roi. Reineke dit: «Advienne que pourra!
cette fois j'ai un pressentiment que mon voyage aura les meilleurs
résultats. Mon cher neveu, écoutez-moi: depuis la dernière fois que je me
suis confessé à vous, je suis retombé dans plus d'un péché. En voici de
grands, de petits et ceux que j'avais oubliés l'autre fois. J'ai su me
faire une besace avec un morceau de la peau de l'ours; le loup et la louve
ont dû me donner leurs souliers; voilà comment je me suis vengé. C'est à
force de mensonges que j'obtins tout cela; je sus exciter la colère du roi
et je l'ai indignement trompé; car je lui fis un conte et lui ai inventé
des trésors imaginaires. Ce n'était pas encore assez: je mis à mort Lampe
et je chargeai Bellyn de porter la tête de la victime; le roi se mit en
colère contre lui et c'est lui qui a payé pour moi. Quant au lapin, je
l'ai vivement serré derrière les oreilles jusqu'à l'étouffer, mais j'eus
le chagrin de le voir échapper. Je dois aussi l'avouer, la corneille ne
se plaint pas à tort; j'ai mangé sa femme. Voilà mes méfaits depuis ma
confession. Mais alors j'en ai oublié un que je vais vous raconter: c'est
une friponnerie qu'il faut que vous sachiez; car je n'aimerais pas m'en
charger la conscience; je l'ai mise autrefois sur le compte du loup. Nous
allions une fois ensemble entre Hackys et Elverdingen; nous vîmes de loin
une jument avec son poulain, noirs comme un corbeau l'un et l'autre;
le poulain pouvait avoir quatre mois. Isengrin, qui était tourmenté
par la faim me dit: «Demande donc à la jument si elle veut nous vendre
son poulain, et à quel prix.» Alors j'allai près d'elle et je tentai
l'aventure. «Chère dame jument, lui dis-je, ce poulain est à vous, à ce
que je vois; voudriez-vous bien le vendre? J'aimerais à le savoir.--Si
vous le payez bien, répondit-elle, je puis m'en défaire. Quant au prix que
j'en veux, vous pouvez le lire, il est écrit sur mon pied de derrière.» Je
compris ce que cela voulait dire et je repartis: «Je dois vous l'avouer,
je ne sais pas lire et écrire comme je le désirerais. D'ailleurs, ce n'est
pas moi qui ai envie de votre enfant; c'est Isengrin qui m'a envoyé,
car c'est lui qui voudrait vider cette affaire.--Qu'il vienne donc!
répliqua-t-elle; je vais le lui apprendre.» Et je retournai près
d'Isengrin, qui m'attendait. Si vous voulez vous rassasier, lui dis-je,
vous n'avez qu'à vous approcher; la jument vous donne le poulain: le prix
en est écrit sur son sabot de derrière. «Vous n'avez qu'à le regarder,
m'a-t-elle dit; mais, à mon grand chagrin, j'ai dû manquer maintes
excellentes occasions parce que je n'ai pas appris à lire et à écrire.
Essayez-le, vous, mon oncle, et regardez ce qui est écrit; vous le
comprendrez peut-être. Isengrin dit: «Pourquoi ne le lirais-je pas? Ce
serait un peu fort! je comprends l'allemand, le latin, le welche, et même
le français: car j'ai fait mes études à Erfurt; j'ai passé mes examens de
droit; j'ai fait ma licence en règle et je lis toutes les écritures, comme
si c'était mon nom; aussi je ne serai pas embarrassé en ce moment. Restez
là! je m'en vais lire cette écriture, nous allons voir!» Et il alla et
dit à la jument: «Combien le poulain? Faites un prix raisonnable!» Elle
répondit: «Vous n'avez qu'à lire la somme; elle est écrite sur mon pied
de derrière.--Voyons,» repartit le loup. Elle dit: «Faites!» et elle leva
le pied; il venait d'être ferré de six clous; elle le frappa juste et en
plein! car elle atteignit le loup à la tête; il tomba à la renverse et
resta comme mort. La jument détala de son mieux. Le loup resta évanoui
assez longtemps. Au bout d'une heure, il revint à lui et se mit à hurler
comme un chien. Je m'approchai de lui et lui dis: «Mon cher oncle, où est
la jument? le poulain avait-il bon goût? Vous êtes rassasié et vous m'avez
oublié: cela n'est pas bien; c'est moi qui vous ai servi de messager; vous
vous êtes mis à dormir après le repas. Dites-moi qu'est-ce qu'il y avait
d'écrit sous le pied de la jument? car vous êtes un grand savant!--Ah!
répliqua-t-il, avez-vous bien le cœur de railler? Comme je suis arrangé
cette fois-ci! Un rocher aurait pitié de moi: que le diable emporte la
jument aux longues jambes! son pied était garni d'un fer avec des clous
neufs; c'était le chiffre écrit; j'en ai six blessures dans la tête.»
À peine s'il en réchappa. J'ai maintenant tout confessé, mon cher neveu,
pardonnez-moi toutes ces œuvres coupables. Il est difficile de savoir ce
qu'il m'adviendra à la cour; en tout cas, j'ai soulagé ma conscience et
je me suis purgé de mes péchés. Dites-moi maintenant ce que je dois faire
pour m'amender afin de revenir en état de grâce.»

Grimbert dit: «Je vous retrouve chargé de nouveaux péchés. Mais les
morts ne peuvent pas revenir à la vie; certes, il vaudrait mieux qu'ils
ne fussent pas morts. Mais, mon cher oncle, en considération de la
circonstance terrible où vous êtes et de la mort prochaine qui vous
menace, je veux bien vous absoudre de vos péchés en ma qualité de
serviteur de Dieu, car vos ennemis vont vous attaquer sans merci, je
crains tout; on ne vous pardonnera pas surtout l'envoi de la tête du
lièvre. Avouez-le, ce fut une grande témérité que cette insulte au roi
et cela vous nuira plus que votre étourderie ne l'a pensé.

--Nullement, répliqua le renard. Je dois vous le dire; c'est une
singulière affaire que le monde et sa morale; on ne peut pas être un
saint comme au couvent, vous le savez bien. Celui qui vend du miel, se
lèche les doigts de temps en temps. Lampe m'a tenté on ne peut plus; il
gambadait çà et là devant mes yeux, sa petite personne toute
grassouillette me plut et je mis toute affection de côté. C'est ainsi
que je fis pâtir aussi Bellyn. À eux le mal, à moi le péché; mais aussi
ces animaux sont si lourds, si grossiers et si stupides en toute chose!
Il m'eût fallu encore faire des cérémonies! Je n'en avais guère l'envie.
Je venais d'échapper à grand'peine à la cour et à la potence, et je leur
enseignai maintes choses, mais sans profit. Certainement chacun devrait
aimer son prochain, je dois l'avouer; cependant j'ai fait peu de cas de
ceux-ci, mais ceux qui sont morts sont morts, vous l'avez dit vous-même.
Parlons d'autre chose. Nous vivons dans des temps dangereux; car que se
passe-t-il de haut en bas? On ne souffle plus un mot; pourtant nous n'en
pensons pas moins, nous autres. Le roi pille tout comme les autres, nous
le savons; ce qu'il ne prend pas lui-même, il le fait prendre par des
ours et des loups, et il croit qu'il en a le droit. Il ne se rencontre
personne qui ose lui dire la vérité, tellement le mal a pénétré partout.
Ni confesseur, ni chapelain; ils se taisent! Pourquoi? Parce qu'ils en
prennent leur part, n'y aurait-il qu'une soutane à gagner; et puis que
l'on vienne s'en plaindre! On ferait aussi bien de prendre la lune avec
ses dents, ce serait peine perdue et le plaignant fera bien de choisir
un autre métier. Car ce qui est pris est pris et l'on peut dire adieu à
ce qui est tombé sous la patte d'un puissant; on écoute peu la plainte
et elle fatigue à la longue. Notre maître est le lion, et il croit de sa
dignité de tout prendre pour lui. Il nous appelle d'ordinaire ses gens;
dans le fait, ce qui est à nous me fait l'effet d'être à lui. Vous le
dirai-je, mon neveu? le roi aime surtout les gens qui viennent à lui les
mains pleines et qui font tout ce qu'il veut; on ne le voit que trop
clairement. La rentrée du loup et de l'ours au conseil coûtera cher �
plus d'un; ils volent et pillent; le roi les aime; chacun le voit et se
tait, et pense que son tour viendra. Il y en a plus de quatre de la
sorte aux côtés du roi, les plus grands seigneurs et les plus distingués
de la cour. Quand un pauvre diable comme Reineke prend par hasard un
petit poulet, ils se jettent tous sur lui, le poursuivent, le saisissent
et le condamnent à mort à l'unanimité. On se débarrasse ainsi des petits
voleurs, les grands ont de l'avance; ils gouvernent le pays et les
châteaux.

»Voyez-vous, mon neveu, quand je vois tout cela et que je réfléchis
là-dessus, alors, ma foi, je joue aussi mon jeu et je me dis souvent: Il
ne doit pas y avoir de mal à cela puisque tout le monde agit ainsi! Il
est vrai que la conscience se remue par moment, et me montre de loin la
colère céleste et le jugement dernier, et me fait penser à ma fin; si
petit qu'il soit, le bien mal acquis doit se rendre. Et alors j'ai des
remords dans mon cœur; mais cela ne dure pas longtemps. Oui, à quoi cela
te servirait-il d'être le meilleur? Les meilleurs n'en sont pas moins
peu respectés par le peuple dans ces temps-ci; car la foule sait
s'enquérir de tout, elle n'épargne personne, elle invente ceci et cela.
Il y a peu de bien dans le menu peuple et vraiment il y a bien peu de
citoyens qu'on puisse appeler justes et bons: car ils ne font que dire
du mal; ils savent pourtant le bien qu'il y a à dire des seigneurs
grands et petits; mais ils le taisent et rarement il en est question. Ce
que je trouve de plus triste, c'est l'illusion qu'ont les hommes de
croire que chacun dans l'orgueil de sa volonté pourrait gouverner et
juger le monde. Si chacun mettait à la raison sa femme et ses enfants,
et savait réfréner l'insolence de ses domestiques, on pourrait, lorsque
les fous prodiguent tout, goûter une heureuse médiocrité. Mais comment
le monde pourrait-il s'améliorer? chacun se permet tout et veut corriger
les autres par la force, et nous tombons de plus en plus dans l'abîme du
mal. Des non-sens, le mensonge, la trahison, le vol, les faux serments,
le brigandage et l'assassinat, on n'entend pas parler d'autre chose; des
faux prophètes et des hypocrites trompent indignement les hommes. Tout
le monde vit ainsi, et, quand on veut les exhorter à changer, ils le
prennent légèrement et vous répondent: «Eh! si le péché était aussi
lourd et aussi grand qu'on nous l'a prêché, ici et là, le prêtre serait
le premier à l'éviter.» Ils s'excusent ainsi par le mauvais exemple et
ressemblant tout à fait aux singes qui, nés pour imiter sans choix et
sans raison, s'attirent une correction sévère. Il est vrai que les
ecclésiastiques devraient mieux se conduire; ils pourraient faire bien
des choses à condition de les faire secrètement; mais ils ne nous
ménagent guère, nous autres laïques, et font tout ce qui leur plaît
devant nous, comme si nous étions aveugles; mais nous le voyons trop
clairement, les vœux qu'ils ont faits plaisent aussi peu à ces messieurs
qu'ils plaisent beaucoup aux pécheurs amoureux des œuvres mondaines.
Ainsi, par delà les Alpes, les prêtres ont ordinairement chacun une
maîtresse; de même, dans nos provinces, il n'y en a guère moins qui ne
commettent ce péché. On m'a même dit qu'ils ont des enfants comme les
personnes mariées; et ils n'épargnent ni soins ni zèle pour les mettre
au pinacle. Ceux-ci ne pensent nullement à leur origine, ne cèdent le
pas à personne, passent fiers et droits comme s'ils étaient d'une race
noble et pensent que tout cela est légitime. Autrefois on ne tenait pas
tant de compte de ces enfants de prêtres; maintenant, on les appelle
tous dames et seigneurs. Vraiment, l'argent est tout-puissant. On aura
peine à trouver des principautés où les prêtres ne lèvent pas des impôts
et ne mettent à profit les villages et les moulins. Ce sont eux qui
pervertissent le monde, la commune apprend à faire mal; car où le prêtre
possède, tout le monde pèche et un aveugle entraîne un autre loin du
bien. Qui remarque les bonnes œuvres des prêtres pieux et comme ils
édifient la sainte Église par leur bon exemple? qui les prend pour
modèle? On se fortifie dans le mal, au contraire. Voilà ce qui se passe
dans le peuple; comment le monde deviendrait-il meilleur?

»Mais écoutez-moi encore. Quand un enfant n'est pas légitime, qu'y peut-il
faire? Il n'a qu'à se tenir tranquille, car voilà tout ce que je veux
dire, comprenez-moi bien. Quand donc un bâtard se conduit humblement et
n'irrite pas les autres par sa vanité, cela ne saute pas aux yeux et l'on
aurait tort de gloser sur ces gens-là. Ce n'est pas la naissance qui nous
fait noble et bon; on ne peut pas nous en faire une honte. C'est le vice
et la vertu qui distinguent les hommes. On honore, et avec raison, des
ecclésiastiques bons et bien instruits, mais les mauvais donnent un
mauvais exemple. Quand un de ceux-ci prêche les meilleures choses, les
laïques se prennent à dire: «Il dit le bien et fait le mal; lequel des
deux choisir?» Il ne sert pas l'Église non plus, il a beau prêcher:
«Imposez-vous et bâtissez des églises, je vous le conseille, mes chers
frères, si vous voulez gagner des grâces et des indulgences!» C'est ainsi
qu'il termine tous ses sermons, et sa contribution est bien mince, nulle
même. S'il n'y avait que lui, l'église tomberait en ruine. Car il ne
s'inquiète que de vivre le mieux du monde, de se parer de vêtements
précieux et de se nourrir de mets délicats. Quand il s'est ainsi préoccupé
outre mesure des choses de ce monde, comment pourra-t-il prier et chanter
la messe? Un bon prêtre est journellement et à toute heure voué assidûment
au service du Seigneur. Il ne songe qu'à faire le bien; il est utile à
la sainte Église: il sait guider les laïques, par le bon exemple sur le
chemin du salut jusqu'à la porte. Mais je connais aussi ceux qui sont des
hypocrites; ils ne font que bavarder et criailler pour l'apparence, et
recherchent toujours les riches; ils savent flatter et aiment par-dessus
tout à se faire inviter. Si l'on en convie un à sa table, le second vient
aussi; il en vient même encore deux ou trois. Au couvent, celui qui sait
bien parler, on l'élève en dignité, il devient lecteur, custode ou prieur;
les autres sont mis de côté. Les plats sont inégalement servis; car il
y en a qui passent la nuit dans le chœur à chanter, à lire, autour des
tombeaux, tandis que les autres ont du bon temps, du repos, et mangent les
meilleurs morceaux. Et les légats du pape, les abbés, les prieurs, les
prélats, les béguines et les moines, qu'il y aurait à dire là-dessus!
partout la devise est: Donnez-moi le vôtre et laissez-moi le mien. On
en trouverait bien peu, pas sept peut-être, qui mènent une sainte vie,
suivant la règle de leur ordre. Voilà comment l'état ecclésiastique est
faible et défectueux.

--Mon oncle, dit le blaireau, je trouve étrange que vous confessiez les
péchés d'autrui. À quoi cela vous servira-t-il? Il me semble que vous avez
assez des vôtres. Dites-moi, mon oncle, qu'avez-vous à vous tourmenter de
l'état ecclésiastique, de ceci et de cela? Que chacun porte son fardeau,
que chacun réponde de la manière dont il remplit les devoirs de son état;
personne ne pourra se soustraire, ni jeunes ni vieux, dans le siècle ou
bien dans le cloître, vous parlez trop de toutes sortes de choses et vous
pourriez m'induire en erreur à la fin. Vous savez parfaitement le train
du monde et l'arrangement de toutes les choses; personne ne ferait un
meilleur prêtre. Je devrais venir, avec d'autres ouailles, me confesser
près de vous, écouter votre enseignement et puiser à votre sagesse; car,
je dois l'avouer, la plupart d'entre nous sont lourds et grossiers et en
auraient bien besoin.»

Quand ils approchèrent de la cour, Reineke dit: «Le sort en est jeté!» et
il prit son courage à deux mains. Ils rencontrèrent Martin le singe, qui
se mettait en route pour Rome; il les salua tous deux. «Mon cher oncle,
prenez courage,» dit-il au renard. Et il l'interrogea sur ce qui lui était
arrivé, quoique l'affaire lui fût parfaitement connue.

Reineke lui dit: «J'ai été accusé de nouveau par quelques fripons, je ne
sais trop qui, mais il y a surtout la corneille et le lapin; l'un a perdu
sa femme, l'autre son oreille. Que m'importe cela? Si je pouvais seulement
parler au roi en particulier, ils s'en ressentiraient tous les deux.
Mais ce qui me gêne le plus, c'est que je suis encore sous le coup de
l'excommunication papale. Et, dans cette affaire, c'est le prieur qui
a la haute main, il est tout-puissant près du roi. J'ai encouru cette
excommunication pour Isengrin, qui s'est fait moine dans le temps au
couvent d'Elkmar et qui a jeté le froc aux orties; il me jurait qu'il ne
pouvait plus vivre ainsi, que la règle était trop sévère, qu'il ne pouvait
pas jeûner si longtemps ni prier toujours. Alors je l'aidai à s'échapper.
J'en suis au regret; car il me calomnie maintenant auprès du roi et
cherche continuellement à me nuire. Je devrais aller à Rome; mais dans
quel embarras laisserais-je les miens à la maison! car Isengrin ne
manquera pas de les maltraiter, partout où il les trouvera. Puis il y en a
tant d'autres qui me veulent du mal et s'attaquent aux miens! Si j'étais
délivré de mon excommunication, ma vie serait bien plus facile, je
tenterais plus à l'aise de refaire fortune à la cour.»

Martin répliqua: «Je puis vous aider; cela se trouve bien! je m'en vais de
ce pas à Rome et je vous y servirai avec adresse; je ne vous laisserai pas
opprimer! Comme secrétaire de l'évêque, il me semble que je connais cette
besogne. Je ferai en sorte que l'on cite le prieur à Rome, c'est moi qui
le combattrai. Voyez-vous, mon oncle, je me charge de l'affaire et je
saurai la mener à bonne fin. Je ferai prononcer le jugement; à coup sûr,
vous aurez l'absolution, je vous la rapporterai; vos ennemis n'auront pas
de quoi s'en réjouir et ils perdront leurs peines et leur argent. Car je
connais la marche des affaires à Rome et je sais ce qu'il y a à dire et à
taire. Il y a là mon oncle Simon, qui est puissant et considéré; il est
tout au service des bons payeurs; puis Friponneau, voilà un protecteur!
et le docteur Prendtout et d'autres encore, Tiremanteau et Belletrouvaille
sont tous de mes amis. J'envoie d'avance mon argent; car, voyez-vous,
là, c'est la meilleure manière de se faire connaître. Ils parlent bien de
jugements et de citations; mais ils n'en veulent qu'à l'argent. Et, quand
l'affaire serait encore plus tortueuse, je la redresserais en payant bien.
Apportes-tu de l'argent, tu trouves bon accueil; te manque-t-il, les
portes se referment. Restez donc tranquillement au pays, mon oncle; je me
charge de votre affaire, je trancherai le nœud. Rendez-vous à la cour;
vous y trouverez dame Rückenau, ma femme; le roi et la reine l'aiment
beaucoup. Elle a l'intelligence prompte. Parlez-lui; elle est de bon
conseil et aime à s'employer pour ses amis. Vous trouverez là plusieurs
parents. Il ne suffit pas toujours d'avoir raison. Vous trouverez près
d'elle ses deux sœurs, nos trois enfants, et d'autres parents encore,
prêts à vous servir, si vous le désirez. Si l'on vous refuse justice, je
vous ferai voir ce que je puis faire. Si l'on vous opprime, faites-le moi
savoir rapidement! Et je ferai mettre l'interdit sur le royaume, sur le
roi, sur les femmes, les hommes et les enfants; il ne sera plus permis de
chanter, de dire la messe, de baptiser, d'enterrer. Quoi qu'il arrive,
fiez-vous-en à moi là-dessus, mon oncle! le pape est vieux et malade, il
ne s'occupe pas des affaires ou en tient peu de compte. C'est le cardinal
Immodéré qui a tout pouvoir à la cour; il est jeune, vigoureux, plein de
résolution. Il aime une femme de ma connaissance; elle lui remettra une
requête. Elle vient toujours à bout de ce qu'elle veut. Son secrétaire,
Jean Partie, qui connaît mieux que personne les monnaies anciennes et
nouvelles; puis son camarade Lécouteur, qui est un homme du monde; et le
notaire Versoreck, bachelier des deux droits, et qui, s'il y reste encore
un an, sera consommé dans les écritures pratiques; je les connais tous.
Il y a encore deux juges qui s'appellent Moneta et Penarius; quand ils
ont décidé, c'est décidé. Voilà quelles sont les ruses et les intrigues
que l'on pratique à Rome, à l'insu du pape. Il faut se faire des amis!
car c'est par leur moyen que l'on obtient l'absolution de ses péchés
et que les peuples sont relevés de l'interdit. Reposez-vous là-dessus,
mon très-digne oncle! car le roi sait depuis longtemps que je ne vous
laisserai pas périr; j'ai pris votre cause en main et je la ferai
triompher. Qu'il songe, en outre, que beaucoup de seigneurs, et de ses
meilleurs conseillers, sont alliés aux singes et aux renards. Cela ne vous
nuira pas, quoi qu'il arrive.»

Reineke lui dit:» Vous me consolez infiniment; comptez sur ma
reconnaissance, si je me tire d'affaire cette fois-ci.» Ils se firent
leurs adieux. Reineke continua son chemin et, sans autre escorte que
Grimbert le blaireau, s'en alla à la cour du roi, où l'on était bien mal
disposé pour lui.



NEUVIÈME CHANT.


Reineke était donc arrivé à la cour et pensait écarter les griefs qui le
menaçaient. Mais, lorsqu'il vit tous ses ennemis réunis autour de lui,
tous avides de vengeance et demandant sa mort, le cœur lui faillit; il se
prit à douter; il n'en passa pas moins avec audace au milieu de tous les
barons, Grimbert à ses côtés. Ils arrivèrent auprès du trône du roi; là,
Grimbert lui dit à l'oreille: «Pas de timidité, Reineke, songez-y: le
bonheur n'est pas fait pour les honteux; les audacieux recherchent le
danger et s'y plaisent, ils s'en inspirent pour leur salut.» Reineke lui
dit: «C'est la vérité; je vous remercie de tout mon cœur de cet admirable
conseil, et, si jamais je rentre dans ma liberté, je vous en témoignerai
ma gratitude.» Il regarda alors autour de lui; dans la foule se trouvaient
beaucoup de ses parents, mais peu de protecteurs; il ne savait guère les
ménager pour la plupart; car il en faisait des siennes aux loutres et aux
castors, aux grands comme aux petits. Pourtant il aperçut encore assez
d'amis dans la salle autour du roi.

Reineke s'agenouilla devant le trône et dit prudemment: «Que Dieu, qui
sait tout et qui est tout-puissant, vous garde de tout mal, mon seigneur
et roi, et vous aussi, madame, et donne à Vos Majestés la sagesse et la
bonté, afin qu'elles discernent avec prudence le juste et l'injuste;
car il y a maintenant bien de la fausseté parmi les hommes. Beaucoup
paraissent au dehors ce qu'ils ne sont pas réellement; oh! si chacun avait
écrit sur le front ce qu'il pense et si le roi pouvait le lire, on verrait
bien que je ne mens pas et que je suis toujours prêt à vous servir! Il est
vrai que des méchants m'accusent avec véhémence; ils voudraient bien me
nuire et m'enlever vos bonnes grâces, comme si j'en étais indigne. Mais je
connais l'ardent amour de la justice de mon roi, car jamais personne n'a
pu le faire sortir du sentier du droit; et il en sera toujours ainsi.»

Toute l'assemblée se pressa et s'agita; chacun fut émerveillé de l'audace
de Reineke; chacun voulait l'entendre; ses crimes étaient connus; comment
pourrait-il échapper au châtiment?

«Scélérat de Reineke, dit le roi, toutes tes belles paroles ne te
sauveront pas cette fois. Elles ne te serviront pas longtemps à te
déguiser à force de mensonges et de fourberies, tu touches à ta fin;
car ta fidélité, tu l'as prouvée par ta conduite avec le lapin et la
corneille; cela seul suffirait. Mais tes trahisons sont écrites partout,
toutes tes actions sont perfides et tortueuses, mais elles ne dureront pas
longtemps; car la mesure est pleine. Ce sont mes dernières paroles.»

Reineke se dit: «Que va-t-il m'arriver? Ah! si j'étais seulement à la
maison! quel moyen vais-je inventer? Quoi qu'il arrive, il faut que je
franchisse ce pas; essayons tout.

Puissant roi, noble prince, dit-il, si vous pensez que j'aie mérité
la mort, vous n'avez pas considéré l'affaire sous son bon côté; c'est
pourquoi je vous prie de m'entendre avant tout; je vous ai toujours
utilement conseillé; aux jours de détresse je suis resté près de vous,
lorsque d'autres s'éclipsaient, qui se mettent entre nous maintenant pour
me perdre, et profitent du moment où je suis éloigné. Vous pouvez, sire,
décider ce qu'il vous plaira quand j'aurai parlé; si je suis déclaré
coupable, il me faudra bien supporter mon sort. Vous avez peu songé à
moi, tandis que je veillais avec le plus grand soin à la garde du pays.
Croyez-vous donc que je serais venu à la cour, si j'eusse été coupable
d'un grand ou d'un petit méfait? J'aurais évité soigneusement votre
présence et celle de mes ennemis. Non, certainement, tous les trésors du
monde ne m'auraient pas fait quitter ma forteresse pour venir ici; là,
j'étais libre et sur mon terrain. Mais, comme je n'ai conscience d'aucun
mal, je suis venu à la cour. J'étais justement occupé à faire sentinelle,
lorsque mon neveu m'apporta l'injonction de me rendre ici. Je venais de
méditer de nouveau sur les moyens de me relever de l'excommunication. J'ai
conféré là-dessus avec Martin et il m'a promis devant Dieu de me délivrer
de ce fardeau: «J'irai à Rome, m'a-t-il dit, je me charge entièrement de
cette affaire; retournez à la cour, vous serez relevé de l'interdit.»
Voyez! voilà le conseil que m'a donné Martin et il doit s'y entendre;
car l'excellent évêque, le soigneur Sansraison, ne peut pas s'en passer;
depuis cinq ans, il est son secrétaire pour les affaires contentieuses.
Voilà comment je suis venu ici, où je trouve griefs sur griefs. Le lapin
me calomnie; mais Reineke est présent maintenant: qu'il paraisse devant
moi! car il est certes facile de se plaindre des absents, mais il faut
entendre la contre-partie avant de porter un jugement définitif. Les
hypocrites! cette corneille et ce lapin, ils n'ont pas eu à se plaindre de
moi, par ma foi! car, avant-hier matin, de très-bonne heure, le lapin me
rencontre et me salue; je venais de me placer sur le seuil de mon château
et j'y récitais les prières du matin. Il me dit qu'il allait à la cour:
«Dieu soit avec vous!» lui répondis-je; là-dessus, il se plaignit
d'être las et affamé. Je lui demandai amicalement s'il voulait manger:
«J'accepterai avec reconnaissance,» répliqua-t-il. «Je vous l'offre de
tout mon cœur,» lui dis-je. J'entrai avec lui et lui servis sans retard
des cerises et du beurre; le mercredi, je ne mange pas de viande. Et il
se rassasiait avec du pain, du beurre et des fruits, lorsqu'entra mon
fils, le plus petit, pour voir s'il ne restait rien sur la table, car les
enfants aiment à manger, et le petit mit la patte dans le plat. Alors le
lapin lui donna une tape sur la gueule et lui mit les dents et les lèvres
tout en sang. Reinhart, mon autre petit, vit le coup et sauta à la gorge
du lapin et se mit en devoir de venger son frère. Voilà ce qui est arrivé,
ni plus ni moins; je me dépêchai d'accourir, je punis les enfants et je
séparai avec peine les deux combattants. S'il a attrapé quelques mauvais
coups, il n'a rien à dire; car il en avait mérité bien de l'autre; et, si
j'avais eu mauvaise intention, mes petits tout seuls en seraient bien vite
venus à bout. Et voilà comme il m'en récompense! Je lui ai arraché une
oreille, dit-il: je l'ai reçu avec honneur et il en porte les marques.
Plus tard, la corneille vint me trouver et se plaignit d'avoir perdu son
épouse, qui serait morte d'indigestion pour avoir mangé un assez gros
poisson avec toutes ses arêtes. Où cela est arrivé, c'est ce qu'il sait
mieux que personne. Maintenant il prétend que je l'ai tuée, et c'est lui
qui l'a tuée, et, si on le faisait déposer sérieusement, et qu'on me
permît d'en faire autant, la corneille parlerait tout autrement. Car
les oiseaux volent si haut, qu'il n'y a pas de sauts qui puissent les
atteindre. Si quelqu'un veut m'accuser de pareils méfaits, qu'il ait au
moins des témoins honnêtes et valides; car c'est ainsi que l'on procède
contre un gentilhomme, et j'ai droit d'y compter. Mais, s'il ne s'en
trouve pas, il y a un autre moyen. Me voici! je suis prêt à combattre en
champ clos! que l'on désigne le jour et le lieu; qu'il se présente ensuite
un digne champion, mon égal par la naissance et que chacun maintienne son
droit; que l'honneur reste à celui qui l'aura gagné; c'est un droit qui
est acquis depuis longtemps et je ne demande rien de plus.»

Tout le monde entendit avec la plus extrême surprise les paroles pleines
de hauteur que Reineke venait de prononcer. La corneille et le lapin,
saisis de frayeur, s'éclipsèrent sans oser souffler un seul mot. En s'en
allant, ils disaient entre eux: «Il serait peu prudent de lui tenir tête.
Nous aurions beau tout tenter, nous n'en viendrions pas à bout. Quels
témoins avons-nous? Nous étions seuls avec le scélérat. En fin de compte,
c'est toujours nous qui payerions les pots cassés. Que le bourreau lui
fasse payer un jour tous ses crimes et le récompense comme il le mérite!
Il nous offre le combat; nous pourrions nous en trouver mal. Vraiment,
non, il n'y faut pas songer; car nous savons combien il est rusé, souple
et perfide. Il ferait façon de cinq comme nous et encore le payerions-nous
cher.»

Pour Isengrin et Brun, ils n'étaient pas à leur aise; ils virent avec
déplaisir la fuite des deux accusateurs. Le roi dit: «S'il y a encore
d'autres personnes qui aient des griefs, qu'elles viennent! nous les
entendrons. Hier, il y en avait tant qui criaient; voici l'accusé, où
sont-ils?» Reineke dit: «Il en est toujours ainsi; on accuse celui-ci et
celui-là; et, lorsqu'ils se présentent, on se tient chez soi. Ces deux
traîtres, la corneille et le lapin, auraient bien voulu m'humilier et
me nuire; mais je leur pardonne; à peine je parais, ils se ravisent et
s'enfuient. Comme je les ai confondus! vous voyez combien il est dangereux
de prêter l'oreille aux calomniateurs de vos serviteurs qui sont éloignés.
Ils faussent la loi et sont l'horreur des bons. Pour moi, cela me touche
peu, c'est pour les autres que je le déplore.

--Écoute-moi, dit le roi, traître que tu es! Dis, qui t'a poussé à tuer si
misérablement le fidèle Lampe, mon courrier ordinaire? Ne t'avais-je pas
tout pardonné, quelque grands qu'eussent été tes crimes? Tu as reçu de mes
mains la besace et le bâton de pèlerin; ainsi équipé, tu devais partir
pour Rome et la terre sainte; je ne t'ai rien refusé et j'espérais que tu
t'amenderais. Maintenant, pour commencer, tu as tué Lampe; puis tu fais de
Bellyn un messager qui m'apporte sa tête dans la besace et me dit devant
tout le monde qu'il m'apporte des lettres que vous avez écrites ensemble,
et que c'est lui qui a tout conseillé, et je trouve dans la besace la
tête du pauvre Lampe, ni plus ni moins. C'est un défi que vous m'avez
jeté. J'ai gardé Bellyn en otage; il a perdu la vie; c'est à ton tour
maintenant.» Reineke dit: «Qu'entends-je?... Lampe est-il mort? et ne
dois-je plus voir Bellyn? Que vais-je donc devenir? Oh! pourquoi ne
suis-je pas mort! Hélas! avec eux je perds le plus grand des trésors!
car je vous envoyais par eux des joyaux, les plus beaux qu'il y ait au
monde. Qui aurait jamais cru que le bélier tuerait Lampe et vous volerait
ces trésors? Il faut donc se défier même où personne ne soupçonnerait des
ruses et des dangers.»

Dans sa colère, le roi n'entendit pas tout ce que Reineke avait dit. Il
se retira dans son appartement sans avoir saisi clairement ses dernières
paroles; il était résolu à le punir de mort. Il trouva justement dans son
appartement la reine avec dame Rückenau; la guenon était particulièrement
chère au roi et à la reine; cette circonstance ne devait pas nuire
à Reineke. Elle était instruite, sage et éloquente; partout où elle
paraissait, elle faisait grand effet et recevait de grands honneurs.
Elle remarqua la colère du roi et lui parla ainsi: «Sire, quand vous
daignez me prêter l'oreille sur ma prière, vous ne vous en êtes jamais
repenti, et, quand vous êtes courroucé, vous me pardonnez d'oser vous
dire une parole de clémence. Veuillez donc m'entendre encore aujourd'hui,
quoiqu'il s'agisse de quelqu'un de ma famille. Qui peut donc renier les
siens? Reineke, malgré tout, est mon parent, et, si je dois avouer ce que
je pense de sa conduite, j'ai la meilleure opinion de sa cause, puisqu'il
se présente devant la justice. Son père, que votre père a comblé de
faveur, a eu aussi beaucoup à souffrir des mauvaises langues et des
calomniateurs. Mais il les a toujours confondus. Aussitôt qu'on
approfondissait l'affaire, tout s'éclaircissait: ses envieux lui faisaient
un crime même de ses services. C'est ainsi qu'il a toujours joui à la cour
de plus de considération que Brun et qu'Isengrin: car il serait à désirer
pour ces derniers qu'ils eussent su écarter aussi tous les griefs dont on
les charge si souvent; mais ils n'entendent pas grand'chose à la loi, à en
juger par leurs conseils et par leurs actions.»

Le roi lui répliqua: «Comment pouvez-vous être étonnée que j'en veuille à
Reineke, ce brigand, qui vient de tuer Lampe, de séduire Bellyn, et qui,
avec plus d'audace que jamais, nie tout et ose se vanter d'être un honnête
et fidèle serviteur, tandis que tous ensemble l'accusent, avec des
preuves qui ne sont que trop claires, d'avoir méprisé mon sauf-conduit et
d'avoir pillé, volé tout le pays et mis à mort mes sujets? Non, je ne le
souffrirai pas plus longtemps.» La guenon lui répliqua: «Certes, il n'est
pas donné à tout le monde d'agir et de conseiller avec prudence en pareil
cas, et celui qui réussit mérite toute confiance; mais les envieux
cherchent à lui nuire secrètement; puis, quand ils sont en nombre, ils
paraissent au grand jour. C'est ce qui est arrivé plus d'une fois à
Reineke; mais ils n'effaceront pas le souvenir des sages conseils qu'il
vous a donnés, lorsque tout le monde se taisait. Vous rappelez-vous (il
n'y a pas longtemps de cela) quand l'homme et le serpent se présentèrent
devant vous et que personne ne savait comment arranger ce procès? Reineke
y parvint; et vous l'en avez complimenté devant tout le monde.»

Le roi répondit après un moment de réflexion: «Je me rappelle bien cette
affaire, mais j'en ai oublié les détails; elle était embrouillée, il me
semble. Si vous la savez encore, contez-la-moi, cela me fera plaisir.»

Et la guenon dit: «Puisque le roi l'ordonne, j'obéis. Il y a juste deux
ans, un serpent comparut devant vous, sire, en se plaignant amèrement
qu'un paysan ne voulait pas lui rendre justice, quoiqu'il eût été
condamné déjà en deux instances. Il amena le paysan devant votre cour de
justice et exposa l'affaire avec beaucoup de vivacité: le serpent, en
voulant passer à travers une haie, s'était pris dans un lacet qui y
était tendu; le nœud se resserra et le serpent allait y périr, lorsque,
par bonheur pour lui, un voyageur vint à passer; dans sa détresse il lui
cria: «Prends pitié de moi, délivre-moi, je t'en supplie!» L'homme lui
dit: «Je veux bien te délivrer, car tu me fais pitié; mais jure-moi
auparavant de ne pas me faire de mal.» Le serpent ne demanda pas mieux,
jura par ce qu'il y a de plus sacré de ne faire aucun mal à son
libérateur, et l'homme le dégagea. Ils marchèrent ensemble un bout de
chemin; le serpent commença à souffrir de la faim, il se jeta sur
l'homme et voulut le dévorer; le malheureux ne lui échappa qu'à
grand'peine. «Voilà donc mon salaire et la reconnaissance que j'ai
méritée, s'écria l'homme. N'as-tu donc pas juré par ce qu'il y a de plus
sacré?» Le serpent lui dit: «Ce n'est pas ma faute; c'est la faim qui
m'y pousse; nécessité n'a pas de loi, je suis dans mon droit.» L'homme
lui répliqua: «Épargne-moi jusqu'à ce que nous arrivions auprès de gens
qui nous jugeront impartialement.» Et le serpent dit: «Je patienterai
jusque-là.» Ils continuèrent leur chemin et trouvèrent de l'autre côté
de l'eau le corbeau Tirebourse avec son fils. Le serpent les appela et
leur dit: «Venez et écoutez!» Le corbeau écouta gravement l'affaire et
décida sur-le-champ qu'il fallait manger l'homme; il espérait en
attraper un morceau. Le serpent ne se sentit pas de joie: «J'ai gagné,
dit-il, personne n'a rien à y redire.--Non, répliqua l'homme, je n'ai
pas entièrement perdu: est-ce à un brigand à me condamner à mort? est-ce
à un seul à décider? J'en appelle suivant la procédure; portons
l'affaire devant un tribunal de quatre ou de dix personnes.--Allons,»
dit le serpent. Ils allèrent, rencontrèrent le loup et l'ours, et tous
se réunirent. L'homme avait tout à craindre; car il y avait quelque
danger à se trouver un contre cinq et avec de pareils personnages; car
il avait autour de lui le serpent, le loup, l'ours et les deux corbeaux.
Il avait assez peur; car le loup et l'ours ne furent pas longtemps sans
rendre ainsi leur jugement: «Le serpent peut tuer l'homme; la faim ne
reconnaît pas la loi: la nécessité délie de tout serment.» Le voyageur
fut dans une grande détresse; car ils en voulaient tous à sa vie. Le
serpent avec un sifflement horrible se jeta sur lui en lui lançant son
venin; le pauvre homme l'esquiva avec terreur. «C'est une grande
injustice que tu commets, lui cria-t-il; qui est-ce qui t'a rendu maître
de ma vie?--Tu l'as entendu, répliqua le serpent, les juges en ont
décidé deux fois et deux fois tu as perdu.» L'homme répondit: «Ce sont
des voleurs et des assassins; je ne les reconnais pas pour juges. Allons
trouver le roi; quelle que soit sa décision, je l'accepte; je serai bien
malheureux, si je perds encore, mais je m'y soumettrai.» L'ours et le
loup lui dirent en raillant: «Tu n'as qu'à essayer, le serpent gagnera,
il ne demande pas mieux.» Car ils pensaient que tous les seigneurs de la
cour jugeraient comme eux et ils reprirent gaiement leur chemin avec le
voyageur. Ils comparurent tous devant vous, le serpent, le loup, l'ours
et les deux corbeaux. Le loup comparut même en trois personnes; il avait
pris avec lui ses deux enfants, l'un Ventrevide et l'autre l'Insatiable.
Ces deux derniers donnaient fort à faire à l'homme; ils étaient venus
pour prendre aussi leur part, car ils sont très-gloutons, et alors ils
hurlèrent devant vous avec une grossièreté si insupportable, que vous
fites chasser de la cour ces deux lourdauds.

«L'homme en appela à Votre Majesté; il raconta comment le serpent avait
voulu le tuer, malgré le bienfait rendu et son serment qu'il oubliait. Il
implorait protection: de son côté, le serpent ne niait rien; il ne faisait
valoir que la nécessité toute-puissante de la faim, qui ne connaît pas de
loi. Sire, votre embarras était grand; l'affaire vous semblait bien
épineuse et bien difficile à décider en bonne justice, car il paraissait
dur de condamner l'homme, qui s'était montré bon et secourable; mais, d'un
autre côté, vous pensiez à la faim si terrible. Vous convoquâtes votre
conseil. L'opinion de la plupart n'était pas favorable à l'homme; car ils
pensaient prendre leur part du festin du serpent. Votre Majesté fit mander
Reineke; car tous les autres parlaient beaucoup sans pouvoir vider le
procès selon le droit. Reineke vint, et se fit rendre compte de l'affaire;
c'est à lui que vous remîtes le jugement à prononcer et sa décision devait
être sans appel. Reineke dit après une réflexion: «Je trouve, avant tout,
nécessaire de visiter les lieux, et, quand je verrai le serpent pris au
lacet comme l'a trouvé le paysan, alors je prononcerai le jugement.» On
lia donc le serpent dans la haie à la même place. Reineke dit alors: «Les
voilà donc tous les deux dans l'état où ils se trouvaient avant le procès
et aucun des deux n'a gagné ni perdu; maintenant la justice va se montrer
d'elle-même. Car, si l'homme le veut, il peut encore délivrer le serpent;
sinon, il n'a qu'à le laisser; quant à lui, il est libre de continuer son
chemin et d'aller à ses affaires. Comme le serpent s'est montré ingrat
et perfide, l'homme est bien libre dans son choix. Cela me paraît la
véritable justice; que celui qui en sait une meilleure nous le dise.» Ce
jugement plut alors à tout le monde, à vous, sire, et à vos conseillers;
le paysan vous remercia et chacun vanta la sagesse de Reineke, la reine
toute la première. On remit bien des choses sur le tapis à ce sujet; on
dit qu'Isengrin et Brun convenaient mieux à la guerre; qu'ils étaient
craints au loin; qu'ils aimaient à se trouver au pillage; qu'ils étaient
grands, forts et vaillants; on ne pouvait pas le nier; mais qu'au conseil
ils manquaient souvent de la prudence nécessaire: car ils ont l'habitude
de se fier à leur force; une fois en campagne, quand il faut se mettre
à l'œuvre, tout cloche furieusement. On ne peut pas être plus vaillant
qu'ils ne le sont à la maison: à l'armée, ils aiment beaucoup à rester
en embuscade. Quand il s'agit de frapper fort, ils sont aussi bons que
d'autres. Les loups et les ours ruinent le pays; peu leur importe à
qui est la maison que la flamme dévore, pourvu qu'ils se chauffent au
brasier; ils ne prennent pitié de personne, pourvu que leurs gosiers se
remplissent. Ils avalent les œufs et en laissent les coquilles aux pauvres
diables, et ils croient avoir partagé en honnêtes gens. Reineke, au
contraire, est sage et de bon conseil, ainsi que toute sa famille, et,
s'il a péché, sire, c'est qu'il est de chair et d'os. Mais jamais un autre
ne vous conseillera aussi bien. Pardonnez-lui donc, je vous en prie.»

Le roi lui répondit: «Cela mérite réflexion. L'affaire se passa comme
vous venez de le raconter, le serpent fut puni. Mais Reineke n'en demeure
pas moins au fond un fripon incorrigible. Si l'on contracte un traité
d'alliance avec lui, on est toujours sa dupe à la fin; car il se tire
d'affaire avec tant de ruse! qui peut lui tenir tête? Le loup, l'ours, le
chat, le lapin et la corneille ne sont pas de force. Il finit toujours par
les jouer. Il ôte à l'un l'oreille, à l'autre l'œil, au troisième la vie;
vraiment, je ne sais pas comment vous pouvez parler en faveur de ce
méchant et prendre sa cause en main.

--Sire, répliqua la guenon, je ne peux pas le cacher; il est de race noble
et sa famille est nombreuse, veuillez le considérer.»

Le roi se leva alors et quitta l'appartement de la reine; toute la cour
était réunie et l'attendait; il vit autour de lui les plus proches parents
de Reineke qui étaient venus en grand nombre pour protéger leur cousin;
il serait difficile d'en faire le dénombrement. Il considéra toute cette
grande famille d'un côté, et, de l'autre, les ennemis de Reineke: la cour
semblait partagée en deux camps.

Le roi dit alors: «Écoute-moi, Reineke! peux-tu te laver des crimes que
tu as commis en tuant, avec l'aide de Bellyn, mon fidèle Lampe et en
m'envoyant sa tête dans la besace, comme si c'était des lettres? Vous
l'avez fait pour m'insulter; j'ai déjà puni Bellyn; le même sort t'attend.

--Malheur à moi! s'écria Reineke. Pourquoi ne suis-je pas mort!
Écoutez-moi, et qu'il en soit ce que vous voudrez: si je suis coupable,
tuez-moi sur-le-champ, aussi bien je ne pourrai jamais sortir de peine et
de détresse; je suis un homme perdu. Car ce traître de Bellyn m'a ravi les
plus grands trésors que jamais un mortel ait vus. Hélas! ils coûtent la
vie à Lampe! Je les avais confiés à tous deux, mais Bellyn s'est emparé
de tous ces joyaux. Encore, si on pouvait les retrouver à force de
recherches! mais, je le crains, personne ne les trouvera; ils resteront
perdus à jamais!»

La guenon répliqua. «Pourquoi désespérer? S'ils sont sur la terre,
tout espoir n'est pas perdu. Nous chercherons du soir au matin et nous
interrogerons avec soin prêtres et laïques; mais dites-nous comment
étaient ces trésors?»

Reineke dit: «Ils étaient si précieux, que nous ne les retrouverons
jamais; celui qui les possède les gardera certainement. Comme dame
Ermeline va se désoler à cette nouvelle! Elle ne me le pardonnera
jamais; car elle m'avait conseillé de leur confier ces précieux joyaux.
Maintenant, on m'accable de faussetés et l'on m'accuse; mais je
maintiens mon droit; j'attends mon jugement, et, si je suis absous, je
voyagerai par tous pays pour retrouver ces trésors, quand je devrais y
perdre la vie!»



DIXIÈME CHANT.


«Ô mon roi! ajouta l'astucieux orateur, permettez-moi, noble prince, de
raconter à mes amis quels cadeaux précieux je vous avais destinés; quoique
vous ne les ayez pas reçus, mon intention n'en était pas moins louable.

--Dis-le, répondit le roi; mais sois bref.

--Hélas! vous allez tout savoir, dit Reineke d'un air triste. Le premier
de ces joyaux précieux était une bague; je la remis à Bellyn, qui devait
la donner au roi. Cette bague était d'une structure fantastique;
elle était en or fin et digne de briller dans le trésor de mon roi. À
l'intérieur, du côté qui touchait au doigt, étaient gravées des lettres
entrelacées; c'étaient trois mots hébreux d'une signification toute
particulière. Personne n'aurait pu les expliquer dans nos pays. Maître
Abryon de Trèves lui seul avait pu les lire. C'est un juif fort instruit
qui sait toutes les langues que l'on parle, du Poitou jusqu'au Luxembourg;
et ce juif a une science toute spéciale des herbes et des pierres. Lorsque
je lui montrai cette bague, il me dit: «Bien des choses précieuses sont
cachées là-dessous. Les trois noms gravés ont été apportés du paradis par
Seth le Pieux, lorsqu'il cherchait l'huile de miséricorde; et celui qui
porte cette bague au doigt est à l'abri de tout danger; rien ne peut le
blesser, ni tonnerre, ni éclairs, ni magie.» Le maître ajouta qu'il avait
lu qu'avec cette bague on ne gelait pas par le froid le plus horrible et
qu'on atteignait une tranquille vieillesse. La bague avait pour chaton une
pierre précieuse; c'était une escarboucle qui brillait la nuit et montrait
clairement les objets. Cette pierre avait mainte vertu: elle guérissait
les malades; celui qui la touchait se sentait libre de toute peine, de
toute détresse; il n'y avait que la mort qui ne se laissât pas charmer. Le
maître me révéla, en outre, les autres vertus de cette pierre. Celui qui
la possède voyage heureusement par tous pays; il n'a rien à craindre de
l'eau et du feu; il ne peut être ni pris ni trahi, et il échappe toujours
au pouvoir de son ennemi: il n'a qu'à regarder cette pierre à jeun, un
jour de bataille, et il terrassera ses ennemis par centaines; la vertu de
cette pierre neutralise l'effet du poison et de tous les sucs nuisibles.
Elle détruit également la haine et ceux qui n'aimaient pas auparavant le
possesseur de la bague sentent leurs cœurs se changer en peu d'instants.
Qui pourrait compter toutes les vertus de cette pierre que j'avais trouvée
dans le trésor de mon père, et que je voulais envoyer au roi? Car je
n'étais pas digne d'une bague aussi précieuse; je le savais très-bien.
Elle doit appartenir, me disais-je, à celui qui est le plus grand de tous;
notre bien-être ne repose que sur lui; et j'espérais garder ses jours de
tout mal.

«Bellyn devait, en outre, porter aussi à la reine un peigne et un miroir
pour me rappeler à son souvenir. Je les avais pris dans le temps au trésor
de mon père pour les avoir avec moi; il n'y a pas sur terre de plus belle
œuvre d'art! Oh! combien de fois ma femme essaya-t-elle de les avoir!
elle ne demandait pas autre chose de toutes les richesses de la terre;
et, malgré ses prières et ses reproches, elle ne put jamais les obtenir.
Mais j'envoyai alors le peigne et le miroir en bonne justice à la reine,
ma très-gracieuse souveraine, qui m'a toujours comblé de bienfaits et
préservé de tout malheur; souvent elle a dit un petit mot en ma faveur;
elle est noble, de haute naissance; elle est parée de toutes les vertus
et l'ancienneté de sa race se voit dans ses paroles et dans ses actions.
Elle était digne du peigne et du miroir. Malheureusement, elle ne les
a pas vus; ils sont perdus pour jamais. Maintenant parlons du peigne.
L'artiste l'avait fait d'os de panthère, les restes de cette noble
créature qui demeure entre l'Inde et le paradis; toutes sortes de couleurs
parent sa robe, qui répand de doux parfums partout où elle va. C'est
pourquoi tous les animaux aiment tant la suivre à la piste; car ils
respirent la santé dans ce parfum; ils le sentent et le reconnaissent
tous. C'était donc avec ces os de panthère que ce beau peigne avait été
artistement fabriqué; il était brillant comme de l'argent, d'une blancheur
et d'une pureté inexprimable, et l'odeur du peigne était plus parfumée que
la cannelle et que l'œillet. Quand la panthère meurt, cette bonne odeur se
répand dans tous ses os, s'y fixe et les empêche de se corrompre; elle
chasse toute épidémie et neutralise tout poison. En outre, sur le dos du
peigne, on voyait les plus délicieuses figurines en relief entremêlées
d'arabesques d'or et de lapis-lazuli. Dans le centre, l'artiste avait
représenté l'histoire de Pâris le Troyen, le jour où, près d'une fontaine,
il vit devant lui trois déesses qu'on nommait Pallas, Junon et Vénus.
Elles se disputèrent longtemps à qui posséderait la pomme d'or qui
leur avait appartenu jusqu'à présent à toutes les trois. Enfin, elles
se comparèrent et Pâris devait donner la pomme à la plus belle, qui
seule devait la posséder. Et le jeune berger les regardait tout en
réfléchissant. Junon lui disait: «Si je reçois la pomme, si tu me
reconnais pour la plus belle, tu seras le plus riche des hommes.» Pallas
répliquait: «Songes-y bien; donne-moi la pomme et tu deviendras le mortel
le plus puissant; ton nom seul fera trembler amis et ennemis.» Vénus dit:
«À quoi bon la puissance? à quoi bon les trésors? ton père n'est-il pas
le roi Priam? tes frères, Hector et les autres, ne sont-ils pas riches et
puissants sur la terre? Troie n'est-elle pas protégée par son armée et
n'avez-vous pas soumis le pays tout autour et des peuples lointains? Si tu
veux me proclamer la plus belle et m'adjuger la pomme, je te donnerai le
plus magnifique trésor qu'il y ait sur la terre. Ce trésor, c'est la plus
belle de toutes les femmes. Vertueuse, noble et sage, qui pourrait la
louer dignement? Donne-moi la pomme et tu posséderas l'épouse du roi grec,
la belle Hélène, le trésor des trésors.» Et Pâris lui donna la pomme et la
proclama la plus belle. En revanche, elle l'aida à enlever la belle reine,
la femme de Ménélas, qui devint la sienne à Troie. Voilà l'histoire
qui était en relief au milieu du peigne, et tout autour il y avait des
écussons remplis de devises artistement écrites; on n'avait qu'à les lire
et on comprenait toute la fable.

«Écoutez maintenant ce que j'ai à vous dire du miroir. En place de
verre, il était fait d'une seule aigue-marine d'une beauté et d'une
pureté admirables; tout s'y reflétait, même à une lieue de distance, la
nuit aussi bien que le jour. Et, si quelqu'un avait sur la figure une
faute, quelle qu'elle fût, une petite tache dans l'œil, il n'avait qu'à
se regarder dans le miroir; à l'instant même, tous les défauts, toutes
les laideurs disparaissaient. Est-il étonnant que je me désole d'avoir
perdu un pareil miroir? On avait pris pour faire la table un bois
précieux, solide et éclatant qu'on appelle séthym; les vers ne le
piquent pas et il est plus estimé que l'or, à juste titre; après lui
vient l'ébène. C'est de ce bois-là que jadis un excellent artiste fit,
sous le roi Krompardès, un cheval doué d'une étrange propriété: il ne
lui fallait qu'une heure pour faire cent lieues. Je ne peux pas raconter
à présent cette histoire dans tous ses détails; le fait est qu'il n'y
eut jamais de pareil cheval depuis que le monde est monde. La largeur du
cadre de ce miroir était d'un pied et demi; il était orné de ciselures
pleines d'art et sous chaque tableau le sujet était écrit en lettres
d'or, comme il convient. Je vais vous les raconter en peu de mots. Le
premier représentait le cheval envieux: il avait voulu disputer de
vitesse avec le cerf. Mais il était resté en arrière et sa douleur avait
été grande. Il s'en alla trouver un berger et lui dit: «Je ferai ton
bonheur, si tu m'obéis promptement. Mets-toi sur mon dos; je te
porterai. Un cerf vient de se cacher là dans la forêt; il faut le
prendre; tu vendras chèrement sa chair, sa peau et son bois.
Enfourche-moi! nous allons courir après lui.--Je veux bien l'essayer, dit
le berger.» Il le monta et ils partirent. Ils aperçurent le cerf en peu
de temps, le suivirent rapidement et se mirent à le chasser; il avait
l'avance, le cheval se dégoûta bientôt de la besogne et dit à l'homme:
«Descends, je suis fatigué; j'ai besoin de repos.--Non, vraiment,
répliqua l'homme. Tu m'obéiras et tu sentiras mes éperons; car c'est toi
qui m'as appris à te chevaucher.» Et voilà comment l'homme dompta le
cheval. Voyez! telle est la récompense de celui qui cherche à
grand'peine à nuire aux autres et s'attire lui-même toutes sortes de
maux. Je continue à vous expliquer ce qui était représenté sur le cadre
du miroir: comme quoi un âne et un chien étaient tous deux au service
d'un richard. Le chien était naturellement le favori; car il assistait
aux repas de son maître, mangeait avec lui du poisson et de la viande et
reposait même quelquefois sur les genoux de son protecteur, qui
s'amusait à lui donner du pain blanc; et le chien en reconnaissance
remuait la queue et lui léchait la main. L'âne Boldewyn, voyant le
bonheur du chien, devint triste dans son cœur, et se dit: «À quoi donc
pense notre maître d'accabler de tant d'amitié cette bête inutile qui
saute sur lui et lui lèche la barbe, tandis que c'est à moi de
travailler et de traîner les sacs? Qu'il essaye seulement de faire en
une année avec cinq et même dix chiens autant de besogne que j'en fais
dans un mois! Et pourtant, c'est à lui qu'on donne les meilleurs
morceaux, et moi, l'on me nourrit de paille; on me laisse coucher à
plate terre, et, que je sois attelé ou monté, je suis partout un objet
de raillerie. Je ne peux ni ne veux le supporter plus longtemps; je veux
aussi m'attirer les bonnes grâces du maître.» Tout en se parlant ainsi,
il vit son maître qui passait près de lui. L'âne alors se mit à lever la
queue et à sauter sur son maître en criant, chantant et braillant à
toute force; il lui léchait la barbe, et, tout en cherchant à le
caresser à la façon du chien, lui fit mainte bosse à la tête. Le maître,
plein d'effroi, s'en débarrassa avec peine et s'écria: «Arrêtez cet âne,
assommez-le!» Les valets accoururent; il reçut une grêle de coups
jusqu'à l'écurie, où il resta un âne comme devant. Il y en a encore
beaucoup de son espèce qui jalousent la fortune des autres et ne s'en
trouvent pas mieux. Si l'un d'eux arrive jamais dans une haute position,
il y fait aussi bonne figure qu'un porc, qui voudrait manger son potage
avec une cuiller. En vérité, c'est la même chose. Que l'âne porte les
sacs au moulin, qu'il couche sur la paille et mange des chardons. Si on
veut le traiter d'autre sorte, il n'en reste pas moins un âne. Quand un
âne arrive au pouvoir, il y a peu de bien à en attendre; il ne cherche
que son intérêt; que lui importe le reste?

Je vous dirai, en outre, sire, si toutefois mon récit ne vous ennuie
pas, qu'il y avait encore, sur le cadre du miroir, en relief, avec des
légendes, l'histoire de mon père avec Hinzé. Ils avaient fait alliance
ensemble pour courir les aventures et ils avaient fait serment tous les
deux de s'entr'aider vaillamment dans le danger et de partager le butin.
Une fois en campagne, ils aperçurent des chiens et des chasseurs à peu
de distance du chemin. Le chat dit: «C'est ici qu'un bon conseil serait
précieux!» Mon père répliqua: «Le cas est pressant, mais j'ai rempli mon
sac de conseils excellents et nous tiendrons notre serment de ne pas
nous quitter; c'est ce qui doit passer avant tout.» Hinzé répondit:
«Advienne que pourra, je sais un bon moyen et je vais l'employer.» Et il
grimpa vite sur un arbre pour échapper aux chiens, et il planta là son
compagnon. Mon père restait donc seul dans sa détresse; les chasseurs
arrivèrent. Hinzé lui dit: «Eh bien, mon oncle, comment cela va-t-il?
Ouvrez donc votre sac! S'il est plein de bons conseils, c'est maintenant
qu'il faut s'en servir: le moment est arrivé.» Les chasseurs donnèrent
du cor et s'appelèrent entre eux. Mon père se mit à courir, les chiens
le poursuivirent avec force aboiements: il criait de peur et jeta son
lest plus d'une fois; il s'en trouva plus léger et échappa à ses
ennemis. Vous venez de l'entendre, il avait été trahi d'une manière
intime par son plus proche parent en qui il avait toute confiance. Il
manqua d'y perdre la vie; car les chiens étaient si vites, que c'en
était fait de lui s'il ne s'était pas souvenu d'une caverne où il se
glissa et où ses ennemis le perdirent de vue. Il y a encore bien des
gens qui se conduisent comme Hinzé s'est conduit jadis avec mon père;
comment puis-je l'aimer et l'honorer? Il est vrai que je lui ai à moitié
pardonné, mais il en reste encore quelque chose. Tout cela était
représenté sur le miroir avec des figures et des mots.

On y voyait encore un tour de la façon du loup qui montre sa
reconnaissance pour le bien qu'on lui a fait. Il avait trouvé dans un
pâturage un cheval dont il ne restait que les os; mais il était affamé:
il se jeta dessus comme un glouton et un os se mit en travers dans son
gosier. Il se trouvait fort embarrassé, il était dans un mauvais cas. Il
envoya message sur message pour appeler les médecins; personne ne put le
secourir, quoiqu'il en eût offert à tous une grande récompense. À la fin,
il se présenta une grue avec un béret rouge sur la tête.

Le malade la supplia en ces termes: «Docteur, enlevez-moi vite ma douleur!
je vous donne pour l'extraction de cet os tout ce que vous pouvez
désirer.» La grue crut à ces belles paroles; elle fourra son bec avec sa
tête dans la gueule du loup et en retira l'os. «Malheureux, hurla le loup,
tu me fais mal! Je souffre! que cela ne t'arrive plus; je te pardonne
aujourd'hui. Si c'était un autre, je ne l'aurais pas supporté aussi
patiemment.--Soyez tranquille, repartit la grue, vous voilà guéri;
donnez-moi la récompense que j'ai méritée, puisque je vous ai tiré
d'affaire.--Entendez-vous ce fou! dit le loup; c'est moi qui ai à me
plaindre; il demande une récompense, et il oublie la grâce que je viens
de lui faire! Ne lui ai-je pas laissé retirer de ma gueule son bec et sa
tête, sains et saufs? le drôle ne m'a-t-il pas fait souffrir? Puisqu'il
parle de récompense, c'est moi vraiment qui devrais en exiger une.» Voilà
comment les fripons agissent avec leurs serviteurs.

Ces histoires et d'autres encore, sculptées artistement, ornaient le cadre
du miroir avec maintes arabesques et des légendes en or. Je ne me trouvais
pas digne d'un joyau aussi précieux, je suis trop peu de chose; je
l'envoyai, par conséquent, à madame la reine. Je pensais ainsi faire ma
cour à elle et à son auguste époux. Mes enfants, si jolis garçons, furent
désolés lorsque je donnai le miroir; ils avaient coutume de sauter et de
jouer devant la glace; ils s'y regardaient avec plaisir; ils s'y amusaient
à y voir leurs queues, qui leur descendent jusqu'aux talons, et souriaient
de leurs petites frimousses. Malheureusement, je ne soupçonnais guère
la mort de l'honnête Lampe, lorsque je lui confiai, ainsi qu'à Bellyn,
ces trésors, sur la foi de leur serment; je les tenais tous deux pour
d'honnêtes gens; je ne me rappelle pas avoir eu jamais de meilleurs amis.
Malheur à l'assassin! Je veux apprendre quel est celui qui a caché ces
trésors. Tôt ou tard tout meurtrier est découvert. Si quelqu'un ici, dans
l'assemblée, pouvait dire au moins où sont ces trésors et comment Lampe a
été tué!

Voyez, mon gracieux maître, il vous passe journellement devant les yeux
tant d'affaires importantes, que vous ne pouvez pas toutes les retenir;
mais peut-être avez-vous encore souvenir du service signalé que mon père
a rendu au vôtre dans cet endroit même. Votre père était malade, le mien
lui a sauvé la vie; et pourtant vous dites que ni moi ni mon père ne vous
avons jamais fait de bien. Daignez m'écouter encore, et permettez-moi de
le dire, à la cour de votre père, mon père était comblé d'honneurs et de
dignités en qualité de médecin. Il savait interroger les urines du malade;
il aidait la nature et il savait guérir toutes les maladies des yeux
et celles des organes les plus nobles. Il connaissait les vertus de
l'émétique; de plus, il était bon dentiste et arrachait les dents malades
en se jouant. Je comprends que vous ayez pu l'oublier; il n'y aurait là
rien d'étonnant; car vous n'aviez que trois ans. Votre père fut obligé
de garder le lit en hiver avec de si grandes douleurs, qu'il fallait le
lever et le porter. Il fit convoquer tous les médecins d'ici à Rome; tous
l'abandonnèrent. Enfin, il envoya chercher mon père, qui vit sa détresse
et la gravité de sa maladie. Mon père en fut très-peiné et lui dit: «Mon
roi et mon gracieux seigneur, avec quel bonheur je donnerais ma vie pour
vous sauver! mais laissez-moi voir votre urine dans un verre.» Le roi
fit ce que demandait mon père, mais en se plaignant que son état ne
faisait qu'empirer (on avait représenté aussi sur le miroir la guérison
instantanée de votre père). Alors le mien dit après mûre réflexion: «Votre
santé l'exige: décidez-vous sans retard à manger le foie d'un loup âgé au
moins de sept ans. Ne ménagez rien! il s'agit de votre vie; votre urine
ne demande que du sang, décidez-vous promptement.» Le loup se trouvait
dans le cercle des courtisans et n'entendit pas ces paroles avec plaisir.
Votre père dit là-dessus: «Vous l'avez entendu, seigneur loup, vous ne me
refuserez pas votre foie pour me guérir.

Le loup répondit: «Je n'ai que cinq ans. Il ne peut pas vous servir!--Que
de paroles inutiles! répliqua mon père; ce n'est pas cela qui peut nous
arrêter: je verrai l'âge sur-le-champ à l'inspection du foie.» Il fallait
que le loup passât à l'instant même à la cuisine, et le foie fut trouvé
bon. Votre père le mangea incontinent; il fut guéri sur l'heure de toutes
ses maladies.

Sa reconnaissance envers mon père fut grande; chacun à la cour fut
obligé de l'appeler docteur, il ne fallait pas oublier ce titre. Depuis
ce jour, mon père marchait toujours à la droite du roi. Votre père lui
fit cadeau, je le sais mieux que personne, d'une chaîne d'or avec une
barette rouge qu'il devait porter devant tous les seigneurs; aussi tous
l'honoraient hautement. Mais, hélas! il n'en a pas été de même avec son
fils et les services ont été bien vite oubliés. Les plus avides coquins
sont en faveur; le gain et l'intérêt sont à l'ordre du jour; la justice
et la sagesse sont méprisées. Des laquais deviennent seigneurs et, comme
d'habitude, c'est le pauvre qui en pâtit. Quand de pareilles gens
arrivent au pouvoir, ils frappent à tort et à travers sur le menu
peuple, ne songeant plus d'où ils sont sortis; ils ne songent qu'à tirer
leurs épingles de tout jeu. Parmi les grands, il y en a beaucoup de cet
acabit-là. Ils n'écoutent aucune supplique, à moins qu'elle ne soit
richement accompagnée d'un présent, et, lorsqu'ils ajournent les
solliciteurs, cela veut dire: «Apportez! apportez une fois, deux fois,
trois fois!» Ces loups avides gardent les meilleurs morceaux pour eux;
et, s'il fallait, en perdant peu de chose, sauver la vie de leur maître,
on les verrait hésiter. Le loup ne voulait-il pas refuser son foie pour
guérir le roi? et qu'est-ce que le foie? Je le dis franchement, vingt
loups perdraient la vie et le roi et la reine conserveraient la leur, il
n'y aurait pas grand mal; car une mauvaise semence, que peut-elle
produire de bon? Vous avez oublié ce qui s'est passé dans votre enfance;
mais je le sais parfaitement comme si c'était arrivé hier; l'histoire
était représentée sur le miroir suivant le désir de mon père; des
pierres précieuses et des arabesques d'or en faisaient la bordure. Je
donnerais ma fortune et ma vie pour retrouver ce miroir!

--Reineke, dit le roi, j'ai entendu et compris tout ce que tu viens de
raconter. Si ton père a été un grand personnage à la cour et a rendu tant
de services, il doit y avoir bien longtemps de cela; car je ne me le
rappelle pas, et personne ne m'en a parlé. Au contraire, j'ai les oreilles
rebattues de tes faits et gestes; tu es toujours en jeu, à ce que
j'entends dire du moins. Si c'est à tort et si ce sont de vieilles
histoires, j'aimerais une fois entendre parler de toi en bien, une fois
par hasard; cela ne se rencontre pas souvent.

--Seigneur, répondit Reineke, là-dessus, je puis bien m'expliquer devant
vous; car c'est de moi qu'il s'agit. Je vous ai fait du bien à
vous-même! ce n'est pas pour vous le reprocher! Dieu m'en préserve! Je
ne fais que mon devoir en vous servant de toutes mes forces.
Certainement, vous n'avez pas oublié l'histoire. Un jour, j'avais été
assez heureux pour attraper un porc avec Isengrin; il se mit à crier,
nous l'égorgeâmes. Vous vîntes à passer en disant, avec force plaintes,
que votre femme vous suivait et que, si quelqu'un voulait partager
quelques morceaux avec vous, vous en seriez bien aise tous les deux.
«Cédez-nous quelque chose de votre capture,» dîtes-vous alors. Isengrin
dit bien: «Oui!» mais dans sa barbe, de façon à être à peine compris.
Pour moi, je répondis: «Seigneur! qu'il soit fait selon votre volonté,
et, quand notre butin serait au centuple, dites, qui doit faire le
partage?--Le loup,» répondîtes-vous. Isengrin s'en réjouit fort; il
partagea comme d'habitude, sans honte ni remords, et vous en donna un
quart, l'autre quart à votre femme, et se jeta sur la moitié qu'il se
mit à dévorer, après m'avoir jeté, outre les oreilles, le nez et un
morceau des poumons; il garda tout le reste pour lui, vous l'avez vu. Il
montra là peu de générosité. Vous le savez, mon roi, vous eûtes bientôt
mangé votre part; mais je remarquai que votre faim n'était pas apaisée;
Isengrin n'en voulait rien voir, il continuait à manger et à engloutir
sans vous offrir la moindre des choses. Mais vous lui avez appliqué avec
vos pattes un tel coup sur les oreilles, que sa peau en porta les
marques; il se sauva avec la nuque en sang et des bosses à la tête en
hurlant de douleur, et vous lui avez crié ces paroles: «Reviens et
apprends à rougir! si tu fais encore les parts, tâche de les faire
mieux; sans cela, je te l'enseignerai. Va-t'en maintenant et
rapporte-nous encore à manger.--Seigneur, le commandez-vous?
répliquai-je. Dans ce cas, je vais le suivre et je suis sûr de vous
rapporter quelque chose.» Cela vous plut. Isengrin se conduisit alors
comme un maladroit; il saignait, soupirait et se plaignait; mais je le
poussai en avant, nous chassâmes ensemble et prîmes un veau. C'est une
nourriture qui vous plaît. Quand nous l'apportâmes, il se trouva qu'il
était gras; vous vous mîtes à sourire et à dire à ma louange maintes
paroles amicales; vous prétendiez que j'étais un excellent pourvoyeur en
cas de détresse et vous me dîtes, en outre, de partager le veau. Je dis
alors: «La moitié est à vous et l'autre moitié est à la reine; ce qui se
trouve dans le corps, comme le cœur, le foie et les poumons, appartient,
comme de raison, à vos enfants; je prends pour moi les pieds, que j'aime
à ronger; le loup aura la tête, c'est un morceau délicieux.» Après avoir
entendu ces paroles, vous répliquâtes: «Dis-moi, qui t'a appris à
partager avec tant de courtoisie? j'aimerais à le savoir.» Je répondis:
«Mon maître n'est pas loin; car c'est le loup qui, avec sa tête rouge et
sa nuque sanglante, m'a ouvert l'intelligence. J'ai fait grande
attention à la manière dont il partagea ce matin le jeune porc et j'ai
compris le sens d'un pareil partage. Veau ou cochon, je trouve que ce
n'est pas difficile et je ne serai jamais en faute. Le loup ne
recueillit que de la honte et du dommage de sa voracité. Il y a assez de
ses pareils; ils dévorent tous les fruits de la terre, avec les
vaisseaux eux-mêmes. Ils détruisent tout bien-être; on ne peut en
attendre nul ménagement, et malheur au pays qui les nourrit!

»Voyez, sire, c'est ainsi que je vous ai maintes fois honoré. Tout ce que
je possède et tout ce que je puis acquérir, je le consacre, avec bonheur,
à vous et à votre reine; que ce soit peu ou beaucoup, vous en avez la
meilleure part. Rappelez-vous l'histoire du veau et du porc, et vous
verrez où se trouve la vraie fidélité. Et Isengrin voudrait se mesurer
avec Reineke! Cependant, hélas! le loup est le premier en dignité et il
opprime tout le monde. Il ne s'inquiète guère de votre intérêt; en tout ou
en partie, il sait profiter de chaque chose. Aussi c'est lui et l'ours que
l'on écoute, et la parole de Reineke est en petite estime!

»Seigneur, il est vrai, on m'a accusé et je ne reculerai pas; car il faut
que j'aille jusqu'au bout et je le dis à haute voix: Y a-t-il quelqu'un
ici présent qui se fasse fort de prouver son dire. Qu'il vienne avec des
témoins; qu'il s'en tienne à la cause et mette en gage sa fortune, son
oreille, sa vie, dans le cas où il perdra. J'offre d'en faire autant.
Telle a toujours été la jurisprudence: que l'on procède encore ainsi
aujourd'hui, et que le procès tout entier, le pour et le contre, soient
fidèlement consignés et examinés; j'ai le droit de le demander!

--Quoi qu'il en soit, répondit le roi, je ne puis et ne veux rien changer
aux formes de la justice: je ne l'ai jamais souffert. Tu es, il est vrai,
véhémentement soupçonné d'avoir pris part au meurtre de Lampe, mon fidèle
messager. Je l'aimais beaucoup: sa perte m'a été sensible, et je fus
extrêmement affligé de voir sa tête sanglante sortir de la besace. Bellyn,
son méchant compagnon, en porta la peine sur-le-champ; pour toi, tu peux
continuer à te défendre, suivant les formes judiciaires. Quant à ce qui me
concerne personnellement, je pardonne à Reineke; car il m'a été fidèle,
dans maintes circonstances difficiles. Si quelqu'un veut porter encore
plainte contre lui, nous sommes prêts à l'entendre: qu'il produise des
témoins irréprochables et soutienne en forme l'accusation: c'est là à sa
disposition!»

Reineke dit: «Sire, grand merci! vous écoutez tout le monde et chacun
jouit des bienfaits de la loi; permettez-moi de vous affirmer par ce qu'il
y a de plus sacré que c'est la tristesse dans l'âme que j'ai dit adieu à
Bellyn et à Lampe; je crois que j'avais un pressentiment de ce qui devait
leur arriver à tous les deux; car je les aimais tendrement.»

C'est ainsi que Reineke apprêtait avec art ses discours et ses récits.
Tout le monde y croyait; il avait décrit les bijoux avec tant de grâce,
son attitude était si grave, qu'il parut dire la vérité; on alla même
jusqu'à vouloir le consoler. Il trompa ainsi le roi, à qui ces joyaux
plaisaient; il aurait bien voulu les posséder: «Allez en paix, dit-il à
Reineke; voyagez et cherchez au loin à retrouver ce que nous avons perdu.
Faites tout ce qui est en votre pouvoir; si vous avez besoin de mon
secours, il est à votre service.

--C'est avec gratitude, répondit Reineke, que je reconnais cette grâce;
ces paroles me relèvent et me rendent l'espoir. Le châtiment du crime est
votre plus haute prérogative. L'affaire me paraît obscure; mais la lumière
se fera. Je vais m'en occuper avec le plus grand zèle, voyager nuit et
jour et interroger tout le monde. Quand je saurai où sont ces bijoux, si
je ne puis pas les reconquérir moi-même, à cause de ma faiblesse, je vous
demanderai du secours; vous me l'accorderez et nous réussirons. Si je suis
assez heureux pour vous rapporter ces trésors, mes peines seront enfin
récompensées et ma fidélité justifiée.»

Le roi l'entendit avec plaisir et applaudit à tous les mensonges que
Reineke avait tissés avec tant d'art; toute la cour y ajouta foi
également; il pouvait donc s'en aller voyager où bon lui semblait et
sans en demander la permission.

Mais Isengrin ne put pas se contenir plus longtemps, et, grinçant des
dents, il s'écria: «Sire! voilà donc que vous croyez encore ce brigand
qui vous a déjà menti deux ou trois fois! Qui n'en sera pas étonné? Ne
voyez-vous pas que ce fripon vous trompe et nous ruine tous! Jamais il
ne dit la vérité et il ne pense qu'à faire des mensonges. Mais il ne
m'échappera pas ainsi! il faut que vous appreniez qu'il est un voleur et
un perfide. Je sais trois grands méfaits qu'il a commis; il ne m'échappera
pas, dussions-nous nous battre. Il est vrai que l'on exige de nous des
témoins; mais à quoi bon? quand même ils seraient ici pour parler et
témoigner durant toute la journée, cela ne servirait à rien. Il n'en
ferait jamais qu'à sa tête. Souvent il n'y a pas de témoins à citer; alors
il faudrait donc permettre au criminel de jouer ses tours comme si de rien
n'était! Personne n'ose souffler un mot. Il diffame un chacun et tout le
monde a peur de lui. Vous et les vôtres, vous vous en ressentirez tous
ensemble. Aujourd'hui, je le tiens, il ne pourra m'éviter, il faut qu'il
me rende raison; il n'a qu'à se défendre.»



ONZIÈME CHANT.


Isengrin le loup continua de porter plainte en ces termes: «Vous allez
voir, sire, comment Reineke, qui a toujours été un coquin, l'est encore
et ne dit d'infâmes mensonges que pour me déshonorer, moi et ma famille.
Il m'a toujours voulu couvrir de honte, moi, et ma femme encore plus.
C'est ainsi qu'un jour il lui avait persuadé de traverser un étang par
un gué marécageux; il lui avait promis de lui faire prendre beaucoup de
poisson en un jour; elle n'avait qu'à plonger sa queue dans l'eau, l'y
laisser, et tous les poissons devaient venir s'y prendre en telle
quantité, que quatre personnes comme elle ne pourraient pas tous les
manger. Elle traversa l'étang, à gué d'abord, puis à la nage vers la
fin, près de la Bonde; là, l'eau était plus profonde, et ce fut à cet
endroit qu'il lui dit de laisser pendre sa queue. Vers le soir, le froid
devint intense et il se mit à geler furieusement, de sorte qu'elle
pouvait à peine y tenir. Dans le fait, sa queue ne tarda pas à être
prise dans la glace. Elle ne pouvait pas la remuer; elle s'imaginait que
c'était les poissons qui la rendaient si lourde, et que la pêche avait
réussi. Reineke, le misérable voleur, le remarqua, et ce qu'il fit, je
n'ose pas vous le dire; elle était sans défense. Il me le payera avant
de sortir d'ici! Ce crime coûtera encore aujourd'hui même la vie à l'un
de nous deux, tels que vous nous voyez, car il ne s'en tirera pas avec
de belles paroles; je l'ai pris moi-même sur le fait. Le hasard m'avait
amené sur une colline de ce côté-là; j'entendis crier au secours! Cette
pauvre femme abusée, elle était prise dans la glace et ne pouvait se
défendre contre Reineke, et il me fallut voir ma honte de mes propres
yeux! C'est un miracle vraiment que je n'en aie pas eu le cœur brisé!»
Reineke, m'écriai-je, que fais-tu?» Il m'entendit et se sauva. Alors je
me dirigeai vers l'étang, le cœur serré de tristesse; il me fallut le
traverser, geler dans l'eau froide, et je ne pus qu'à grand'peine casser
la glace pour délivrer ma femme. Hélas! cela n'alla pas tout seul! elle
dut tirer avec force, et il resta un quart de la queue pris dans la
glace; elle se mit à hurler tout haut de douleur; les paysans
l'entendirent, sortirent du village, nous découvrirent et s'appelèrent
entre eux. Ils accoururent par l'écluse avec des piques et des haches,
les femmes avec leurs quenouilles, tous faisant grand tapage: «Prenez!
frappez, tuez!» criaient-ils entre eux. Je n'eus jamais si grande
frayeur de ma vie. Girmonde en avoue autant. Nous eûmes toutes les
peines du monde à nous sauver en courant: notre poil fumait. Il vint un
petit garçon en courant, un diable d'enfant, armé d'une pique et léger à
la course, qui nous poursuivit et manqua nous faire un mauvais parti. Si
la nuit n'était pas venue, nous serions restés sur la place. Et les
femmes, ces vilaines sorcières, criaient que nous avions mangé leurs
brebis; elles auraient bien voulu nous prendre et nous poursuivaient
d'injures. Mais nous nous dirigeâmes de nouveau vers l'eau, et nous nous
glissâmes dans les roseaux; une fois là, les paysans n'osèrent plus nous
poursuivre: car il était nuit. Ils retournèrent chez eux. Nous
échappâmes ainsi bien juste. Vous le voyez, sire, trahison, mort et
violence, voilà les crimes dont il s'agit, et vous les punirez
sévèrement.»

Lorsque le roi eut entendu cette accusation, il dit: «Il en sera fait
justice selon la loi; mais écoutons la réponse de Reineke.» Et Reineke
parla ainsi: «Si l'histoire était vraie, cette affaire me rapporterait
peu d'honneur. Dieu me préserve dans sa miséricorde qu'il en soit comme
il le prétend! Cependant, je ne veux pas nier avoir appris à sa femme à
prendre des poissons et lui avoir montré le meilleur chemin pour
traverser l'étang. Mais elle y mit tant d'avidité, aussitôt qu'elle
entendit parler de poisson, qu'elle oublia le chemin, la modération et
mes leçons. Si elle est restée prise dans la glace, c'est qu'elle a
attendu trop longtemps; car, si elle avait retiré sa queue à temps, elle
eût pris assez de poisson pour faire un délicieux repas. Trop d'ambition
nuit toujours. Quand le cœur s'habitue à l'intempérance, il se prépare
bien des regrets. Celui qui a l'esprit de gloutonnerie ne vit que dans
la détresse; personne ne le rassasie. Dame Girmonde l'a éprouvé,
lorsqu'elle fut prise dans la glace. Mais elle est peu reconnaissante de
tous mes soins. Voilà donc ce que je retire du secours honnête que je
lui ai prêté! car je poussai et cherchai de toutes mes forces à la
soulever. Mais elle était trop lourde pour moi, et c'est dans cette
occupation que me trouva Isengrin, qui passait sur l'autre bord. Il se
mit à crier et à jurer si furieusement, que vraiment je fus saisi de
peur en entendant cette belle bénédiction; une, deux et trois fois il
m'adressa les plus horribles malédictions, et se mit à crier, égaré par
la colère. Je me dis: «Va-t'en sans plus tarder; il vaut mieux courir
que mourir.» Je fis bien; car alors il m'eût déchiré. Quand deux chiens
se mordent pour un os, il faut bien que l'un des deux perde. C'est
pourquoi il me semble que le meilleur parti à prendre était d'éviter sa
colère et son égarement. Il était furieux et il l'est encore, qui peut
le nier? Interrogez sa femme. Qu'ai-je affaire avec un menteur comme
lui? Car aussitôt qu'il vit sa femme prise dans la glace, il se mit à
crier et à jurer, et l'aida à se détacher. Si les paysans se mirent
après eux, c'est pour leur plus grand bien; car de cette façon leur sang
fut mis en mouvement et ils ne gelèrent plus. Qu'y a-t-il à dire encore?
C'est une vilaine conduite que de diffamer sa femme par de pareils
mensonges. Interrogez-la elle-même; elle est là. Et, s'il avait dit la
vérité, elle n'aurait pas manqué de se plaindre elle-même. En tous cas,
je demande un délai d'une semaine pour parler à mes amis de la réponse
qui est due au loup et à sa plainte.»

Girmonde dit alors: «Dans toute votre personne et dans toutes vos
actions, il n'y a que friponnerie, comme nous le savons bien, tromperie,
malice, dissimulation, effronterie. Qui se fie à vos discours captieux
est sûr de s'en trouver mal à la fin; vous ne vous servez jamais que de
paroles entortillées et fausses. J'en ai fait l'épreuve dans le puits.
Deux seaux y sont suspendus. Vous vous étiez mis, je ne sais pourquoi,
dans l'un d'eux, et vous étiez descendu au fond; mais vous ne pouviez
plus remonter et vous étiez dans une grande détresse. Je passai près du
puits, au matin, et vous demandai qui vous y avait descendu. Vous me
dites: «Vous arrivez bien à propos, chère commère; je suis toujours prêt
à vous faire profiter de toutes mes bonnes aubaines. Mettez-vous dans le
seau qui est là-haut, vous descendrez et vous mangerez ici des poissons
tout votre soûl.» C'est pour mon malheur que je passais par-là; car je
vous crus lorsque je vous entendis jurer que vous aviez mangé tant de
poisson, que vous en aviez mal au ventre. Sotte que j'étais! je me
laissai séduire et me mis dans le seau; il descendit; l'autre remonta;
nous nous rencontrâmes, Cela me parut bizarre. Je vous dis, pleine
d'étonnement: «Qu'est-ce que cela veut dire?» Vous me répondîtes:
«Monter et descendre, c'est ainsi que cela se passe ici-bas. C'est
précisément ce qui nous arrive à tous deux: voilà le train du monde. Les
uns sont abaissés, les autres sont élevés, chacun suivant ses mérites.»
Je vous vis sortir du seau et vous en aller en courant, tandis que je
restai au fond du puits et qu'il me fallut attendre tout le jour et
recevoir force coups avant d'en sortir. Quelques paysans s'étant
approchés de la fontaine m'aperçurent. En proie à une faim terrible,
dévorée de tristesse et de frayeur, j'étais dans un état pitoyable. Les
paysans se dirent entre eux: «Regardez donc, voilà, dans le seau, tout
au fond, l'ennemi qui décime nos troupeaux.--Remontons-le, dit l'un
d'eux. Je me tiendrai prêt à le recevoir, au bord du puits, il nous
payera nos brebis!» La manière dont je fus reçue fut lamentable. Les
coups plurent sur ma peau; ce fut le jour le plus triste de ma vie; à
peine échappai-je à la mort.»

Reineke dit alors là-dessus: «Songez bien aux conséquences, et vous
trouverez certainement que les coups vous ont fait du bien. Pour ma part,
je préfère m'en passer, et, dans cette circonstance, il fallait que l'un
de nous deux fût battu: impossible de nous en tirer ensemble! Si vous
voulez y faire attention, cela vous servira de leçon, et, à l'avenir,
en pareille circonstance, vous ne vous fierez à personne si légèrement.
Le monde est plein de malice.

--Oui, répliqua le loup, on n'a pas besoin d'autre preuve! Personne ne m'a
plus offensé que ce traître-là. Je n'ai pas encore raconté le tour qu'il
m'a joué une fois en Saxe, parmi la gent des singes. Il me persuada de me
glisser dans une caverne où il savait bien qu'il m'arriverait du mal.
Si je n'avais pas pris la fuite rapidement, j'y aurais laissé mes yeux et
mes oreilles. Il m'avait dit auparavant, avec des paroles insinuantes, que
je trouverais là sa cousine, c'est-à-dire la guenon. J'échappai au piège
et il en fut désolé. C'est par malice qu'il m'avait envoyé dans ce nid
abominable, qui me fit l'effet de l'enfer.»

Reineke répondit devant toute la cour: «Isengrin parle tout de travers.
Assurément, il n'a pas sa tête. Qu'il raconte plus clairement ce qu'il
veut dire de la guenon. Il y a deux ans et demi qu'il partit pour la Saxe,
afin d'y mener joyeuse vie; je l'y suivis. Voilà ce qui est vrai; le
reste est un mensonge. Les gens dont il parle n'étaient pas des singes,
c'étaient des loups marins; et jamais je ne les reconnaîtrai pour mes
parents. Martin le singe et dame Rückenau sont mes parents: j'honore
l'une comme ma cousine, et l'autre comme mon cousin, et je m'en vante:
il est notaire et expert en droit. Mais ce qu'Isengrin raconte de ces
créatures-là, c'est assurément pour se moquer de moi; je n'ai rien à faire
avec eux, et ils n'ont jamais été mes parents; car ils ressemblent au
diable d'enfer. Si j'ai appelé cousine, cette vieille horreur, je l'ai
bien fait exprès. Je n'y ai rien perdu, je dois le confesser; elle me
traita fort bien. Sans cela, elle aurait pu songer à m'étouffer.

Voyez-vous, messeigneurs, nous avions quitté le grand chemin; et, en
passant derrière une montagne, nous découvrîmes une caverne sombre et
profonde. Isengrin, comme d'habitude, mourait de faim. Qui l'a jamais
vu, même alors, rassasié à sa fantaisie? Je lui dis: «Il doit y avoir à
manger dans cette caverne; je ne doute pas que ses habitants ne
partagent avec nous. Nous serons les bienvenus.» Isengrin me répondit:
«Je vais vous attendre sous cet arbre; vous êtes de toute façon plus
adroit que moi à faire de nouvelles connaissances; quand on vous donnera
à manger, vous me le ferez savoir!» C'est ainsi que le fripon songeait à
mes risques et périls à attendre ce qui pourrait arriver; pour moi,
j'entrai dans la caverne. Je traversai en frémissant un corridor long et
tortueux qui n'en finissait pas. Mais qu'y trouvai-je dans le fond? Je
ne voudrais pas pour tout l'or du monde avoir encore dans ma vie une
frayeur pareille! Quelle nichée d'affreuses bêtes de toutes grandeurs!
et la mère par-dessus le marché! je crus que c'était le diable. Elle
avait une gueule énorme garnie de dents affreuses, de longues griffes
aux mains et aux pieds, et, par derrière, une grande queue au bas du
dos. Je n'ai jamais rien vu d'aussi épouvantable! Ses petits, tout
noirs, ressemblaient à autant de jeunes spectres. Elle me jeta un regard
effroyable. «Je voudrais bien être loin d'ici,» me disais-je tout bas.
Elle était plus grande qu'Isengrin lui-même, et quelques-uns de ses
petits avaient presque la même taille. Toute cette vilaine famille était
couchée sur du foin pourri et couverte de boue jusqu'aux oreilles; on
respirait une puanteur plus forte que celle de la poix d'enfer. À dire
vrai, cette société ne me plut guère; car elle était trop nombreuse et
j'étais tout seul. Ils faisaient des grimaces horribles. Alors
j'inventai et j'essayai d'un expédient; je les saluai de mon mieux et me
présentai comme une connaissance et un ami. Je dis cousine à la vieille
et cousins aux enfants, et n'épargnai pas les paroles: «Que Dieu vous
donne des jours longs et heureux! Sont-ce là vos enfants? Vraiment, je
ne devrais pas le demander; ils me ravissent! Dieu du ciel! comme ils
sont gais, comme ils sont gentils! on les prendrait tous pour des fils
de roi! Louée soyez-vous d'avoir augmenté notre famille de si dignes
rejetons; je m'en réjouis extrêmement. Je me trouve bien heureux d'avoir
de pareils cousins; car, dans les jours de détresse, on a besoin de ses
parents.» Lorsque je lui fis tant d'honneur, bien malgré moi, elle me
reçut avec les mêmes égards, me traita d'oncle et fit comme si elle me
connaissait, quoique nous ne fussions nullement parents. Cependant, il
n'y avait pas de mal cette fois-là à l'appeler ma cousine. Je suais de
peur en attendant; mais elle me répondit affectueusement: «Reineke, mon
cher parent, soyez mille fois le bienvenu! Comment vous portez-vous? Je
vous serai obligée toute ma vie de cette visite; vous enseignerez la
prudence à mes enfants, afin qu'ils arrivent aux honneurs.» C'est ainsi
qu'elle me parla; voilà ce que j'avais amplement mérité par quelques
paroles en l'appelant ma cousine et en voilant la vérité. Pourtant
j'aurais bien voulu être dehors. Mais elle ne voulut pas me laisser
partir et me dit: «Vous ne vous en irez pas que je ne vous aie traité.
Restez, et laissez-vous servir!» Elle m'apporta des aliments en
quantité; j'aurais vraiment peine à les nommer tous maintenant; j'étais
étonné on ne peut plus de les voir approvisionnés de la sorte: poissons,
chevreuils et bonne venaison; je mangeai de tout, je le trouvai
excellent. Lorsque j'eus mangé à mon appétit, elle apporta, en outre, un
morceau de cerf qu'elle me chargea de porter chez moi, à ma famille, et
je leur dis adieu. «Reineke, me dit-elle encore, venez me revoir.»
J'aurais promis tout ce qu'elle aurait voulu; je fis en sorte de m'en
aller. Ce n'était pas un grand régal pour les yeux et pour le nez: un
peu plus, j'en serais mort. Je m'en allai en courant le long du
souterrain, jusqu'à ce que je fusse arrivé à l'arbre près de l'entrée.
Isengrin était là à geindre; je lui demandai comment il allait; il me
répondit: «Pas bien, je vais mourir de faim!» J'eus pitié de lui, et lui
donnai le morceau exquis que j'avais avec moi. Il le dévora avidement,
me remercia beaucoup; maintenant, il l'a oublié. Quand il eut fini, il
me dit: «Apprenez-moi qui habite dans cette caverne. Comment vous en
êtes-vous trouvé? bien ou mal?» Je lui dis toute la vérité, et lui
donnai toutes les instructions. «Le nid n'est pas beau, lui dis-je; en
revanche, on y trouve d'excellente nourriture. Si vous désirez en avoir
votre part, entrez hardiment. Mais par-dessus tout, gardez-vous de dire
_la vérité_ si vous voulez avoir tout à souhait; soyez sobre de vérité,
lui répétai-je encore. Car celui qui dit toujours imprudemment la
vérité, est persécuté partout où il se retire; il reste à l'écart et les
autres sont invités.» Voilà comment je lui dis d'y aller. Je lui
recommandai de dire, quoi qu'il arrivât, de ces choses que tout le monde
aime à entendre et alors qu'il serait bien reçu. Sire, je parlais en
toute conscience. Mais il fit tout le contraire, et, s'il a attrapé
quelques coups à cette occasion, qu'il les garde! il n'avait qu'à
m'imiter. Ses poils sont gris, il est vrai, mais il y a peu de sagesse
dessous. Ces gens-là n'estiment ni la prudence, ni la délicatesse
d'esprit; cette race grossière de lourdauds ne connaît nullement le prix
de la prudence. J'eus beau lui recommander d'être économe de vérité dans
cette circonstance: «Je sais bien ce qu'il y a à faire,» me répondit-il
avec hauteur. Et il entra au trot dans la caverne. Quand il vit au fond
cette horrible femelle, il crut voir le diable! et les enfants encore!
Il se mit à crier tout ébahi: «Au secours! Quelles sont ces horribles
bêtes? Ces êtres-là sont-ils vos enfants? On dirait vraiment une
engeance infernale. Noyez-les! c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour
que cette engeance ne se répande pas sur la terre! Si c'étaient les
miens, je les étranglerais. On pourrait prendre avec eux des diablotins;
on n'aurait qu'à les lier sur des roseaux dans un marais, ces vilains et
sales garnements! Oui, vraiment, on devrait les appeler des singes de
marais, ce nom leur conviendrait bien!» La mère répondit aussitôt, tout
en colère: «Quel diable nous envoie ce messager? Qui vous a prié de nous
dire des grossièretés? Et mes enfants, qu'ils soient beaux ou laids, que
vous importe? Nous venons de quitter à l'instant même Reineke; c'est un
homme plein d'expérience, il doit s'y connaître; il disait à haute voix
qu'il trouvait tous mes enfants beaux, bien faits et de bonne façon, et
qu'il était heureux de les reconnaître comme parents. Voilà ce qu'il
nous a dit ici, à cette place, il n'y a pas une heure. S'ils ne vous
plaisent pas comme à lui, personne ne vous a prié de venir, vous le
savez bien.» Isengrin lui demanda à manger sur-le-champ: «Apportez,
dit-il; sans cela, je vous aiderai à chercher! À quoi bon tant de
paroles?» Et il s'apprêta à toucher par force à leurs provisions;
c'était une malheureuse idée. Car elle se jeta sur lui, le mordit, lui
déchira la peau avec ses griffes, et le houspilla d'importance; ses
enfants s'en mêlèrent aussi en mordant et en égratignant. Il se mit
alors à hurler et à crier; tout en sang, et sans se défendre, s'enfuit à
grands pas jusqu'à l'entrée de la caverne. Je le vis arriver couvert de
morsures et d'égratignures, la peau en lambeaux, une oreille fendue et
le nez tout en sang; ils lui avaient fait maintes blessures et l'avaient
mis dans un vilain état. Je lui demandai s'il avait dit la vérité, et il
me répondit: «J'ai dit ce que j'ai vu. Cette horrible sorcière m'a tout
défiguré! Je voudrais qu'elle fût ici dehors, elle me le payerait cher!
Qu'en dites-vous, Reineke? Avez-vous jamais vu de pareils enfants, aussi
laids, aussi méchants? Lorsque je le lui eus dit, ce fut fini, je ne
trouvai plus grâce devant ses yeux, et je me suis mal trouvé dans son
trou.--Êtes-vous fou? lui répondis-je. Je vous avais recommandé tout le
contraire. «J'ai bien l'honneur de vous saluer (auriez-vous dû lui
dire), chère cousine. Comment allez-vous? comment vont vos charmants
petits enfants? Je me réjouis beaucoup de revoir mes chers neveux,
grands et petits.»

Mais Isengrin me dit: «Appeler cousine, cette mégère? et neveux, ces
hideux enfants? Que le diable les emporte! Une pareille parenté me fait
horreur. Fi donc! c'est une horrible racaille que je ne veux plus revoir.»
Voilà pourquoi et comment il fut si maltraité. Maintenant, sire, c'est à
vous de juger! A-t-il raison de dire que je l'ai trahi? Il peut dire si
l'affaire ne s'est pas passée comme je la raconte.»

Isengrin répliqua alors résolument: «En vérité, nous ne viderons pas cette
querelle avec des paroles. À quoi bon nous essouffler? Le bon droit est
toujours le bon droit, et on verra à la fin celui qui de nous deux le
possède. Reineke, tu as voulu payer d'audace, qu'il en soit ainsi! Nous
combattrons l'un contre l'autre, et tout s'arrangera! Vous ne manquez pas
de paroles pour raconter la grande faim que j'ai eue devant la demeure
des singes et la générosité que vous eûtes alors de me donner à manger.
Je voudrais bien savoir avec quoi? Vous ne m'avez apporté qu'un os,
probablement vous aviez mangé la viande. Partout, vous vous moquez de moi,
et dans des termes qui touchent mon honneur. Par d'infâmes mensonges vous
m'avez rendu suspect d'avoir médité une conspiration contre le roi et
d'avoir voulu lui ôter la vie: tandis que vous lui faites briller je ne
sais quels trésors devant les yeux. Il aurait bien de la peine à les
trouver! Vous avez outragé ma femme, et vous me le payerez. Je vous accuse
de toutes ces choses; je combattrai pour d'anciens et de nouveaux griefs,
et, je le répète, vous êtes un assassin, un traître et un voleur. Nous
combattrons à mort; voilà assez de bavardages et d'insultes; je vous
présente un gant, comme tout appelant doit le faire; gardez-le comme
un gage. Nous nous retrouverons bientôt. Le roi l'a entendu, tous les
seigneurs aussi. J'espère qu'ils seront témoins de ce duel judiciaire;
vous n'échapperez pas jusqu'à ce que l'affaire soit enfin décidée; alors
nous verrons.»

Reineke pensa en lui-même: «Il s'agit ici de jouer sa fortune et sa vie!
Il est grand de taille et moi petit. Si je ne suis pas le plus fort
cette fois-ci, toutes mes ruses ne m'auront pas servi à grand'chose. Mais
attendons. Car, tout bien considéré, c'est moi qui ai l'avantage; n'a-t-il
pas déjà perdu ses griffes de devant? Si ce vieux fou ne se calme pas, il
faut à tout prix que la chose ne se passe pas comme il le désire.»

Reineke dit alors au loup: «Vous êtes vous-même un traître, Isengrin, et
tous les griefs dont vous voulez me charger ne sont que des mensonges.
Vous voulez vous battre? Eh! bien, j'accepte le défi et je ne reculerai
pas. Il y a longtemps que je le désire! Voici mon gant.»

Le roi reçut ces gages que les deux adversaires lui remirent fièrement.
Il leur dit en même temps: «Il faut que vous me donniez caution que vous
ne manquerez pas de vous présenter demain pour combattre; car je trouve
vos allégations confuses de part et d'autre; on se perd dans toutes vos
histoires.» Les garants d'Isengrin furent l'ours et le chat; ceux de
Reineke, son cousin Moncke, fils du singe, et Grimbert.

«Reineke, lui dit dame Rückenau, soyez bien tranquille; que votre prudence
ne vous abandonne pas. Mon mari, votre oncle, qui est maintenant en
route vers Rome, m'a enseigné jadis une prière composée par l'abbé de
Schluckauf. Cet abbé, entre autres faveurs, la donna par écrit sur un
parchemin à mon mari. «Cette prière, lui dit l'abbé, est très-efficace
pour les hommes qui vont se battre; il faut la réciter le matin à jeun, et
durant tout le jour on est délivré de périls et de malheurs, à l'abri de
la mort, des douleurs et des blessures.» Que cela vous rassure, mon neveu;
demain matin, je vous la réciterai; demain matin, ayez donc bon courage et
soyez sans crainte.

--Ma chère cousine, lui répondit le renard, je vous remercie de tout mon
cœur; je n'oublierai pas ce service. Mais je compte surtout sur la justice
de ma cause et sur mon habileté.»

Les amis de Reineke passèrent la nuit avec lui et chassèrent toutes ses
idées noires par de gais propos. Mais dame Rückenau, plus que tous les
autres, était active et préoccupée du lendemain. Elle le fit tondre de la
tête à la queue; elle le fit oindre d'huile et de graisse sur la poitrine
et sur le ventre; Reineke se montra gras, rond et ferme sur jambes. Elle
lui dit en outre: «Écoutez-moi et songez à ce que vous avez à faire;
écoutez le conseil d'amis pleins d'expérience; il vous sera d'un grand
secours. Buvez vaillamment et retenez votre urine, et, quand demain matin
vous descendrez dans le champ clos, prenez-vous-y adroitement; arrosez-en
complètement le bout de votre queue et cherchez à en frapper votre
adversaire. Si vous pouvez lui en asperger les yeux, c'est ce qu'il y aura
de mieux; il en perdra presque la vue; cela vous arrangera et il en sera
bien empêché. Il vous faut aussi dans le commencement jouer la peur et
vous enfuir rapidement contre le vent. S'il vous poursuit, faites de
la poussière avec vos pieds afin de lui remplir les yeux de sable et
d'immondices. Sautez alors de côté, étudiez tous ses mouvements, et, quand
il s'essuiera, prenez votre avantage et aspergez-lui de nouveau les yeux
avec cette eau corrosive afin qu'il devienne entièrement aveugle; qu'il ne
sache plus où il en est, et que la victoire vous reste. Mon cher neveu,
dormez quelques instants, nous vous éveillerons quand il en sera temps.
Cependant, je vais réciter sur vous, à l'instant même, les paroles sacrées
dont je vous ai parlé, et qui doivent vous fortifier.» Et elle lui imposa
les mains sur la tête en prononçant ces paroles: _Ne rœst negebaut geid
sum namteflih duuda mein te dachs_. «Maintenant, adieu, vous voil�
invulnérable!» L'oncle Grimbert en dit autant; puis ils l'emmenèrent
coucher. Il dormit tranquillement. Au lever du soleil, la loutre et le
blaireau vinrent éveiller leur cousin. Ils le saluèrent amicalement en lui
disant: «Faites bien vos préparatifs!» La loutre lui offrit alors un joli
canard, en lui disant: «Mangez, je l'ai pris pour vous avec force bonds
sur l'écluse de Painpoulet; puisse-t-il vous faire plaisir, mon
cousin!

--C'est une bonne étrenne, dit joyeusement Reineke; je ne fais pas fi d'un
pareil morceau. Que Dieu vous récompense d'avoir songé à moi!» Il déjeuna
avec appétit, but de même et se dirigea avec ses parents vers le champ
clos dans la plaine sablonneuse où devait avoir lieu le combat.



DOUZIÈME CHANT.


Lorsque le roi vit Reineke paraître ainsi dans la lice, tout tondu et,
des pieds à la tête, oint d'huile et de graisse luisante, il se mit à rire
sans fin. «Renard, qui t'a appris ce tour-là? lui cria-t-il. On a bien
raison de t'appeler Reineke le renard; tu es toujours le même; partout
et toujours tu sais te tirer d'affaire.» Reineke s'inclina profondément
devant le roi, s'inclina encore plus devant la reine et descendit dans
la lice d'un pas assuré. Le loup avec ses parents s'y trouvait déjà; ils
souhaitaient au renard une fin misérable; il entendit maintes paroles
emportées et maintes menaces. Mais Lynx et Léopard, les maîtres du camp,
apportèrent les reliques sur lesquelles les deux combattants attestèrent
la vérité de leur cause. Isengrin jura avec véhémence et la menace dans
les yeux que Reineke était un traître, un voleur, un assassin souillé de
tous les crimes, convaincu de violence et d'adultère, faux en tout point;
qu'il le soutenait au péril de sa vie. Reineke jura, en revanche, qu'il
n'était pas coupable de tous ces crimes, qu'Isengrin mentait comme
toujours, se parjurait comme d'habitude, mais qu'il n'avait jamais pu
faire de ses mensonges une vérité et qu'il y parviendrait encore moins
dans ce jour.

Les maîtres du camp s'écrièrent: «Que chacun fasse son devoir! le bon
droit va se montrer.» Petits et grands quittèrent la lice pour qu'on pût y
enfermer les deux combattants. La guenon se mit à dire tout bas et vite à
Reineke: «Rappelez-vous ce que je vous ai dit; n'oubliez pas de suivre mon
conseil!»

Reineke lui répondit gaiement: «Votre bonne exhortation redouble mon
courage. Soyez tranquille; je n'oublierai pas en ce jour l'audace et la
ruse qui m'ont tiré de tant de périls où je me suis trouvé si souvent,
alors que je risquais si témérairement ma vie. Comment ne me conduirais-je
pas de même, maintenant que je suis vis-à-vis de ce scélérat? J'espère
bien le confondre, lui et toute sa race, et faire honneur aux miens. Qu'il
mente tant qu'il voudra, je m'en vais l'asperger d'importance.» En ce
moment, on les laissa tous les deux seuls dans la lice et tout le monde
regarda avidement.

Isengrin, d'un air sauvage et furieux, étendit ses pattes et s'avança la
gueule ouverte, en faisant des bonds énormes. Reineke, plus léger, évita
le choc de son adversaire et inonda bien vite son balai de son eau
corrosive et le traîna dans la poussière pour le remplir de sable.
Isengrin croyait déjà le tenir, lorsque le perfide le frappa sur les
yeux avec sa queue et l'étourdit du coup. Ce n'était pas la première
fois qu'il employait cette ruse; beaucoup d'animaux avaient déjà éprouvé
la fatale vertu de cet acide. C'est ainsi qu'il avait aveuglé les
enfants d'Isengrin, comme on l'a vu au commencement; maintenant, c'est
au père qu'il en voulait. Après l'avoir aspergé de la sorte, il sauta de
côté, se plaça contre le vent, agita le sable et chassa la poussière
dans les yeux du loup, qui se dépêchait, et de bien mauvaise grâce, de
se frotter et de s'essuyer, ce qui augmentait ses souffrances. Reineke,
en revanche, jouait adroitement de son balai pour atteindre encore son
ennemi et l'aveugler entièrement. Le loup s'en trouva mal; car le renard
profita alors de son avantage. Aussitôt qu'il vit les yeux de son ennemi
obscurcis de larmes douloureuses, il se mit à l'assaillir de coups
vigoureux, à l'égratigner, à le mordre et toujours à lui asperger les
yeux. Le loup, presque sans connaissance, frappait au hasard, et
Reineke, enhardi, le raillait en lui disant: «Seigneur loup, vous avez
dans le temps dévoré plus d'une innocente brebis et mangé dans votre vie
plus d'un animal irréprochable; j'espère que les autres seront en paix
dorénavant; dans tous les cas, il vous plaira de les laisser en paix et
leur bénédiction sera votre récompense. Votre âme gagnera à cette
conversion, surtout si vous attendez patiemment la fin. Cette fois-ci,
vous n'échapperez pas de mes mains, que vous ne m'ayez apaisé par vos
supplications; dans ce cas, je vous épargnerai et vous laisserai la
vie.»

Tout en lui disant rapidement ces paroles, Reineke tenait son adversaire
par la gorge et se croyait sûr de le vaincre. Mais Isengrin, plus fort que
lui, se démena furieusement et se dégagea en deux secousses. Cependant
Reineke eut le temps de l'attraper à la figure, de le blesser cruellement
et de lui arracher un œil de la tête; le sang coula le long du nez à
grands flots.

Reineke s'écria; «Voilà ce que je voulais! j'ai réussi!» Le loup, tout en
sang, se sentit défaillir. Mais la perte de son œil le rendit furieux, et,
malgré ses blessures et ses douleurs, il s'élança contre Reineke, qu'il
renversa par terre. Le renard se trouva alors dans une triste situation
et toute sa prudence lui était de peu de secours. Isengrin lui prit
rapidement entre ses dents une de ses pattes de devant dont il se servait
en guise de main. Reineke gisait à terre tristement; il craignait de
perdre la main à l'instant même et mille pensées se croisaient dans son
esprit, tandis qu'Isengrin lui grognait d'une voix creuse ces paroles:
«Brigand! l'heure de ta mort est arrivée! rends-toi à l'instant ou bien je
te fais périr pour toutes tes perfidies. Je m'en vais régler ton compte
maintenant; cela ne t'aura pas servi à grand'chose d'avoir gratté la
poussière, d'avoir mouillé ta queue, d'avoir fait tondre ta fourrure et
graissé ton corps. Malheur à toi maintenant! tu m'as fait tant de mal,
tu m'as calomnié et éborgné. Mais tu ne m'échapperas pas.»

Reineke se disait: «Me voici dans un bien triste état; que dois-je faire?
Si je ne me rends pas, il m'égorge, et, si je me rends, je suis déshonoré
à tout jamais. Oui, je mérite cette punition. Car je l'ai trop maltraité,
trop grièvement offensé.»

Alors il essaya d'attendrir son adversaire par de belles paroles. «Mon
cher oncle, lui dit-il, je deviendrai avec joie à l'instant même votre
vassal avec tout ce que je possède. J'irai pour vous en pèlerinage au
tombeau sacré dans la terre sainte et dans toutes les églises pour vous en
rapporter des indulgences. Elles serviront au salut de votre âme et il en
restera encore assez pour faire profiter aussi de ce bénéfice votre père
et votre mère dans la vie éternelle; qui est-ce qui n'en a pas besoin?
Je vous vénère comme si vous étiez le pape et vous jure, par ce qu'il y a
de plus sacré, d'être dorénavant entièrement à vous avec tous les miens.
Tous vous obéiront au premier signe; je vous en fais serment! Je vous
offre encore ce que je n'ai pas promis au roi lui-même. Acceptez-le, vous
serez un jour le maître du pays. Tout ce que je sais capturer, je vous
l'apporterai: oies, poulets, canards et poissons; avant d'y toucher, je
vous en laisserai le choix, ainsi qu'à votre femme et à vos enfants. De
plus, je veillerai sur votre vie pour que nul mal ne vous advienne. On me
dit malin et vous êtes fort; à nous deux, nous pouvons faire de grandes
choses. Il faut nous allier; l'un armé de la force, l'autre de la ruse,
qui pourra nous vaincre? Nous avons tort de combattre l'un contre l'autre.
Vraiment, je ne l'eusse jamais fait, si j'avais pu éviter ce duel d'une
façon honorable; mais vous m'avez provoqué et l'honneur me faisait une
loi d'y répondre. Cependant je me suis conduit poliment et je ne me suis
pas servi de toutes mes forces pendant la lutte. Épargner ton oncle, me
disais-je, est une action qui te fera honneur. Si je vous avais détesté,
vous vous en seriez trouvé pis. Je vous ai fait peu de mal, et, si, par
mégarde, je vous ai blessé à l'œil, j'en suis cordialement affligé. Mais
ce qu'il y a d'heureux, c'est que je sais un remède pour vous guérir et
vous m'en remercierez quand je vous l'aurai dit. Si votre œil ne revient
pas, une fois que vous serez guéri, il n'y aura rien de plus commode; vous
n'aurez qu'une fenêtre à fermer quand vous voudrez dormir; nous autres,
nous avons le double de peine. Pour vous apaiser, tous mes parents
s'inclineront à l'instant même devant vous. Ma femme et mes enfants,
sous les yeux du roi et devant toute l'assemblée, viendront vous prier et
vous conjurer de me pardonner et de me faire grâce de la vie. Alors je
confesserai publiquement que je n'ai pas dit la vérité, que je vous ai
calomnié et trompé de tout mon pouvoir. Je promets de faire serment que
je ne sais rien de mal sur votre compte et que dorénavant je ne vous
offenserai jamais. Quand avez-vous jamais rêvé une satisfaction aussi
complète que celle que je vous offre à cette heure? Si vous me tuez, quel
profit en tirerez-vous? Vous aurez toujours à craindre mes parents et
mes amis; tandis que, si vous m'épargnez, vous quitterez avec gloire et
honneur le champ de bataille, vous paraîtrez à tous de grand cœur et de
grand sens; car il n'y a rien de si grand que le pardon. Vous ne trouverez
pas de sitôt une pareille circonstance, profitez-en! Au reste, il m'est à
présent tout à fait indifférent de vivre ou de mourir.

--Perfide renard, répondit le loup, comme tu aimerais à en être quitte!
Mais, quand toute la terre serait d'or et que tu me l'offrirais pour
rançon, je ne te lâcherais pas. Tu m'as fait tant de fois de faux
serments, parjure que tu es! à coup sûr, si je te laissais aller, tu ne
me donnerais pas même des coquilles d'œuf. J'estime peu ta famille, je
l'attends de pied ferme et j'espère supporter sa haine sans trop de peine.
Toi qui n'as de plaisir qu'au mal d'autrui, quelles ne seraient pas
tes railleries, si je te délivrais sur tes belles promesses. Qui ne te
connaîtrait pas serait trompé. Tu m'as épargné aujourd'hui, dis-tu,
effronté coquin? et n'ai-je pas perdu un œil? scélérat, ne m'as-tu pas
déchiré la peau en vingt endroits? et m'as-tu laissé respirer seulement
lorsque tu as eu l'avantage? Je serais bien fou d'être pour toi clément
et miséricordieux pour tout le mal et l'opprobre dont tu m'as couvert.
Traître! tu as déshonoré et ruiné ma femme et moi; cela te coûtera la
vie.»

C'est ainsi que parla le loup. Pendant ce temps-là, son fripon
d'adversaire avait passé son autre patte entre les cuisses du loup. Il le
saisit par les parties sensibles et se mit à les tirer et à les tordre
d'une façon cruelle, je n'en dis pas davantage. Le loup se mit à crier et
à hurler d'une façon lamentable en ouvrant la gueule. Reineke retira bien
vite sa patte du milieu de ses dents et empoigna le loup à deux mains,
en tirant et pinçant de plus en plus fort; le loup hurla avec tant de
violence, qu'il cracha le sang; une sueur froide inonda ses poils et il se
vida de détresse. Le renard s'en réjouit; maintenant, il espérait vaincre.
Il ne le lâcha ni des mains ni des dents et le loup tomba dans l'angoisse
et dans le désespoir; il se regarda comme perdu. Le sang lui sortait
des yeux; il tomba sans connaissance. Le renard n'aurait pas donné ce
spectacle pour des montagnes d'or; sans lâcher prise, il tira et traîna
le loup pour que tout le monde vît son état misérable, et se mit à pincer,
mordre et griffer l'infortuné, qui se roulait dans la poussière et ses
propres ordures en poussant des hurlements étouffés avec des convulsions
et des gestes désespérés.

Ses amis poussèrent des cris de douleur, et prièrent le roi d'arrêter le
combat, si tel était son bon plaisir. Et le roi répondit: «Si c'est
votre avis à tous, et votre désir, qu'il en soit ainsi, je ne demande
pas mieux.»

Et le roi ordonna aux deux maîtres du camp, Lynx et Léopard, d'aller
trouver les deux combattants. Ils entrèrent dans le champ clos et dirent
au vainqueur Reineke que cela suffisait; et que le roi désirait arrêter le
combat, et faire cesser le duel. «Il désire, ajoutèrent-ils, que vous lui
cédiez votre adversaire en accordant la vie au vaincu; car, si l'un de
vous deux périssait dans ce duel, ce serait dommage des deux côtés. Vous
avez l'avantage! petits et grands, tout le monde l'a vu. Vous avez aussi
pour vous tous les seigneurs les plus braves, vous les avez gagnés pour
toujours à votre cause.»

Reineke dit: «Je ne serai pas un ingrat! c'est avec plaisir que
j'obéirai au roi et que je ferai ce qui doit se faire; j'ai vaincu et je
ne demande rien de plus dans ma vie! que le roi me permette seulement de
consulter mes amis.» Alors tous les amis de Reineke s'écrièrent tous:
«Nous sommes d'avis qu'il faut suivre la volonté du roi.» Ils
accoururent en foule autour du vainqueur, tous ses parents, le blaireau,
le singe, la loutre et le castor. Il eut alors aussi pour amis la
martre, la belette, l'hermine, l'écureuil et beaucoup d'autres qui lui
étaient hostiles auparavant et naguère encore n'osaient pas prononcer
son nom; ils accoururent tous près de lui. Il se trouva alors avoir pour
parents ceux qui l'accusaient jadis; ils venaient lui présenter leurs
femmes et leurs enfants, les grands, les moyens, les petits, et même les
tout petits; chacun le fêtait, le flattait; cela n'en finissait pas.

Dans le monde, il en est toujours ainsi. À celui qui est heureux on
souhaite santé et bonheur; il trouve des amis en foule. Mais celui qui
est tombé dans la misère n'a qu'à prendre patience. C'est ce qui arriva
en cette circonstance; chacun voulait avoir le premier rôle auprès du
vainqueur. Les uns jouaient de la flûte, les autres chantaient, d'autres
encore jouaient de la trompette ou des timbales. Les amis de Reineke lui
disaient: «Réjouissez-vous! vous avez jeté un nouveau lustre sur vous et
votre race dans cette journée! Nous étions bien affligés de vous voir
succomber; mais la chance a tourné bientôt et par un coup de maître.»
Reineke dit modestement: «Le bonheur m'a favorisé.» Et il remercia ses
amis. Ils s'en vinrent tous à grand bruit, précédés par Reineke et les
juges du camp. Ils arrivèrent ainsi devant le le trône du roi et Reineke
s'agenouilla. Le roi lui ordonna du se lever et lui dit devant tous les
seigneurs: «C'est un beau jour pour vous; vous avez défendu votre cause
avec honneur. En conséquence, je vous proclame quitte. Vous êtes relevé de
tout châtiment; je tiendrai prochainement à cette occasion un conseil avec
mes gentilshommes, aussitôt qu'Isengrin sera rétabli; pour aujourd'hui, la
cause est entendue.

--Sire, répondit modestement Reineke, votre conseil est bon à suivre;
vous savez ce qu'il y a de mieux à faire. Lorsque je parus devant vous,
j'avais beaucoup d'accusateurs qui dirent force mensonges pour plaire au
loup, mon puissant ennemi. Celui-ci voulait me perdre, et, quand il
m'eut presque en son pouvoir, ses acolytes s'écrièrent: «Qu'il meure!»
Ils m'accusèrent en même temps que lui, uniquement pour me pousser à
bout et pour lui être agréable; car tout le monde pouvait remarquer
qu'il était plus en faveur que moi et personne ne songeait à la fin ni à
ce qui pouvait être la vérité. Je les comparerais volontiers à ces
chiens qui avaient l'habitude de stationner par bandes devant la
cuisine, dans l'espérance que le maître queux voudrait bien leur jeter
quelques os. Pendant qu'ils miaulaient ainsi, les chiens aperçurent un
de leurs confrères qui venait de prendre à la cuisine un morceau de rôti
et qui pour son malheur ne s'était pas sauvé assez vite, car le
cuisinier l'échauda d'importance et lui brûla la queue; cependant il ne
lâcha pas sa prise et se mêla aux autres chiens qui dirent entre eux:
«Voyez comme le cuisinier favorise celui-là! Voyez quel morceau exquis
il lui a donné!» Le chien leur répondit: «Vous ne vous y entendez guère;
vous me louez et vous m'enviez en me considérant par devant, où vos
regards caressent ce délicieux rôti; mais regardez-moi par derrière et
vantez encore mon bonheur, si toutefois vous ne changez pas d'opinion.»
Quand ils virent comme il était cruellement brûlé, que ses poils étaient
tous tombés et sa peau toute ratatinée, ils furent saisis d'horreur;
personne ne voulut plus aller à la cuisine. Ils s'enfuirent tous et le
laissèrent là. Sire, c'est l'histoire des gloutons que je viens de
faire. Tant qu'ils sont puissants, chacun veut les avoir pour amis. On
les voit à toute heure la gueule pleine de bons morceaux. Ceux qui ne
les flattent pas le payent cher; il faut toujours les vanter, quelque
mal qu'ils fassent; et de la sorte on ne fait que les encourager au mal.
Voilà ce que font tous les gens qui ne considèrent pas le résultat
final: ces personnages voraces sont souvent punis et leur prospérité a
une triste fin. Personne ne les souffre plus; ils perdent à droite et à
gauche tous les poils de leur fourrure: ce sont les amis d'autrefois,
grands et petits, qui se détachent d'eux et les laissent tout nus, comme
ont fait les chiens qui abandonnèrent immédiatement leur camarade,
lorsqu'ils virent son mal et son croupion déshonoré. Sire, vous
comprenez qu'on ne pourra jamais dire cela de Reineke, car ses amis ne
rougiront jamais de lui. Je vous remercie mille fois de toutes les
grâces que vous m'avez faites, et, toutes les fois que je pourrai
connaître votre volonté, je me ferai un vrai bonheur de la mettre à
exécution.

--Nous n'avons pas besoin de tant de paroles, répondit le roi; j'ai tout
entendu et j'ai compris tout ce que vous vouliez dire. Je veux comme
autrefois vous voir siéger dans mon conseil en qualité de noble baron et
je vous impose le devoir de participer à toute heure à mon conseil
intime; je vous rends tous vos honneurs et tout votre pouvoir, comme
vous le méritez, je l'espère. Aidez-moi à gouverner tout pour le mieux.
Je ne puis guère me passer de vous à la cour, et, si vous joignez la
vertu à la sagesse qui vous distingue, personne n'aura le pas sur vous
et ne fera prévaloir ses conseils sur les vôtres. Dorénavant, je
n'écouterai plus les plaintes que l'on pourrait porter contre vous, et
vous agirez toujours à ma place, en qualité de chancelier de l'empire.
Mon sceau vous sera confié, et ce que vous aurez fait et écrit restera
fait et écrit.»

Voilà de quelle façon Reineke arriva au comble des honneurs et comment
tout ce qu'il conseille et décide, en bien ou en mal, a force de loi.

Reineke remercia le roi en disant: «Mon noble souverain, vous me faites
beaucoup trop d'honneur; je ne l'oublierai jamais, tant que je jouirai de
ma raison. L'avenir vous le prouvera.»

Nous dirons en peu de mots ce que faisait le loup pendant ce temps-là.
Il gisait dans la lice vaincu et en piteux état; sa femme et ses enfants
allèrent à lui, et Hinzé le chat, l'ours, son enfant, sa maison et ses
parents; ils le mirent en gémissant sur une civière que l'on avait
bien garnie de foin pour le tenir chaud, et ils l'emportèrent loin du
champ clos. On sonda ses blessures, on en trouva vingt-six; plusieurs
chirurgiens vinrent qui pansèrent ces blessures et y versèrent quelques
gouttes de baume; tous ses membres étaient paralysés. Ils lui frottèrent
l'oreille avec une herbe et il éternua fortement par devant et par
derrière. Et ils dirent ensemble: «Il faudra le frotter d'onguent et le
baigner. «C'est ainsi qu'ils rassurèrent la famille du loup plongée dans
la tristesse. On le mit au lit; il s'endormit, mais pas pour longtemps.
Il s'éveilla, les idées encore confuses, et l'inquiétude le prit; la
honte, les douleurs l'assaillirent. Il se lamenta à haute voix et parut
désespéré. Girmonde le veillait attentivement, le cœur plein de tristesse,
songeant à tout ce qu'elle avait perdu; elle était debout, accablée de
mille douleurs, et pleurait sur elle, sur ses enfants, sur ses amis en
voyant son mari si souffrant: le malheureux ne put pas se contenir; il
devint furieux de douleur; ses souffrances étaient grandes et les suites
bien tristes. Pour Reineke, il se trouvait on ne peut mieux; il causait
gaiement avec ses amis et entendait retentir ses louanges tout partout;
il partit fièrement. Le roi lui donna gracieusement une escorte et
le congédia avec ces paroles affectueuses: «À bientôt!» Le renard
s'agenouilla devant le trône en disant: «Je vous remercie de tout mon
cœur, vous, sire, notre gracieuse reine, le conseil du roi et tous ces
seigneurs. Que Dieu vous réserve, sire, toutes sortes d'honneurs! Je ferai
votre volonté; je vous aime certainement, et en cela je ne fais que mon
devoir. Maintenant, si vous voulez bien le permettre, je vais retourner
chez moi pour voir ma femme et mes enfants, qui attendent dans les larmes.

--Allez-y, répondit le roi, et ne craignez plus rien.» C'est ainsi que
partit Reineke, favorisé comme personne. Il y en a bien de son espèce qui
ont le même talent. Ils n'ont pas tous la barbe rouge, mais ils n'en sont
pas moins à leur aise.

Reineke quitta fièrement la cour avec sa famille et quarante parents;
on leur rendait honneurs et ils s'en réjouissaient. Reineke marchait le
premier comme leur seigneur; les autres suivaient. Il était radieux; sa
queue s'épanouissait, il avait conquis la faveur du roi, il était rentré
au conseil et songeait au parti qu'il pourrait en tirer: «Je partagerai
ma faveur avec ceux que j'aime et mes amis en jouiront, se disait-il; la
sagesse est plus précieuse que l'or.»

C'est ainsi que Reineke, accompagné de tous ses amis, prit le chemin de
Malpertuis, sa forteresse. Il se montra reconnaissant pour tous ceux qui
lui avaient été favorables et qui étaient restés à ses côtés, au moment
du péril. Il leur offrit ses services en revanche; ils se quittèrent et
chacun retourna dans sa famille. Pour lui, il trouva chez lui sa femme
Ermeline en bonne santé; elle le salua avec joie, lui demanda comment il
avait fait pour échapper encore à ses ennemis. Reineke lui dit: «J'y suis
parvenu! j'ai reconquis la faveur du roi; je siégerai comme autrefois dans
le conseil, et ce sera à l'éternel honneur de toute notre race. Le roi m'a
nommé tout haut devant tous chancelier de l'empire et m'a confié le sceau
de l'État. Tout ce que Reineke fait et écrit reste à tout jamais écrit et
bien fait; que personne ne l'oublie, j'ai donné au loup en peu d'instants
une rude leçon; il ne m'accuse plus. Il est aveugle, blessé et toute sa
race déshonorée; je l'ai bien arrangé! il ne servira plus à grand'chose en
ce bas monde. Nous nous sommes battus en duel et je l'ai vaincu. Il n'en
guérira pas de sitôt. Que m'importe! je suis son supérieur et celui de
tous ceux qui faisaient cause avec lui.»

La femme de Reineke se réjouit fort; le cœur des deux petits renards se
gonfla aussi d'orgueil au récit de la victoire de leur père. Ils se dirent
entre eux joyeusement: «Nous allons maintenant vivre des jours heureux,
honorés de tous, et nous n'aurons qu'à penser à fortifier notre château et
à vivre gaiement et sans souci.»

Reineke est honoré de tous maintenant. Que chacun se convertisse donc
bientôt à la sagesse, évite le mal et respecte la vertu! Voilà la morale
de ce poëme, dans lequel le poëte a mêlé la fable à la vérité, afin que
vous puissiez distinguer le mal du bien et cultiver la sagesse, et aussi
afin que les acheteurs de ce livre s'instruisent journellement du train
de ce monde. Car c'est ainsi qu'il se fait, c'est ainsi qu'il restera, et
voilà comment se termine notre poëme des faits et gestes de Reineke.
Que Dieu nous accorde l'éternité bienheureuse! _Amen!_

                                    FIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Reineke Fuchs - Le renard" ***

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