Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) - Mémoires de la vie littéraire
Author: Goncourt, Edmond de, 1822-1896
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) - Mémoires de la vie littéraire" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



was produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



JOURNAL DES GONCOURT
_Mémoires de la Vie Littéraire_


DEUXIÈME SÉRIE--TROISIÈME VOLUME--TOME SIXIÈME
1878-1884


BIBLIOTHÈQUE G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS,
PARIS, 11, RUE DE GRENELLE.
1892



PRÉFACE


Voici quarante ans, que je cherche à dire la vérité dans le roman, dans
l'histoire et le reste. Cette passion malheureuse a ameuté contre ma
personne, tant de haines, de colères, et donné lieu à des interprétations
si calomnieuses de ma prose, qu'à l'heure qu'il est, où je suis vieux,
maladif, désireux de la tranquillité d'esprit,--je passe la main pour la
dire, cette vérité,--je passe la main aux _jeunes_, ayant la richesse du
sang et des jarrets qui ploient encore.

Maintenant, dans un Journal, comme celui que je publie, la _vérité
absolue_ sur les hommes et les femmes, rencontrés le long de mon existence
se compose d'une _vérité agréable_--dont on veut bien; mais presque
toujours tempérée par une _vérité désagréable_--dont on ne veut absolument
pas. Eh bien, dans ce dernier volume, je vais tâcher, autant qu'il m'est
possible, de servir seulement aux gens, saisis par mes _instantanés_, la
vérité agréable, l'autre vérité qui fera la vérité absolue, viendra vingt
ans après ma mort.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, décembre 1891.

Ce volume du JOURNAL DES GONCOURT est le dernier qui paraîtra de mon
vivant.

       *       *       *       *       *



ANNÉE 1878


_Mardi 1er janvier 1878_.--Ce jour, ce premier jour de l'an d'une nouvelle
année, se lève chez moi, comme dans une salle d'hôpital. Pélagie, les
mains et les pieds enveloppés de ouate, se traîne avec des gestes gauches,
se demandant si jamais l'adresse des mouvements lui reviendra, et moi, la
poitrine déchirée par des quintes de toux qui me font vomir, je me demande
si je pourrai, ce soir, au sortir de mon lit, m'asseoir à la table de
famille des Lefebvre de Béhaine.

Un coup de tonnerre singulier en Bavière. Il brûle une maison, rend folle
une servante, fait marcher pendant deux jours une femme paralysée depuis
dix-sept ans, refait aveugle la sœur de cette femme, qui avait recouvré
la vue à la suite d'une opération de la cataracte.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 janvier_.--Aujourd'hui, le ministre de l'instruction publique
m'a fait l'honneur de m'inviter à dîner. C'est la première fois, que mon
individu fait son entrée dans un ministère.

En ce temps-ci, les ministères me semblent avoir quelque chose des grands
appartements d'hôtel garni, où l'on sent que les gens passent et ne
demeurent pas.

Me voilà donc dans le salon du ministère, meublé d'épouvantables
encoignures _en bois de boule_, de canapés et de fauteuils recouverts de
moquette, imitant les tapisseries anciennes de Beauvais, de gravures de la
calcographie dans des baguettes de bois doré, sur les boiseries blanches.

Le choix des convives est tout à fait audacieux, et les mânes des anciens
et raides universitaires, qui, le dos à la cheminée, se sont avancés
jusqu'à ces derniers jours, vers leurs classiques invités, doivent
tressaillir d'indignation dans leurs bières de chêne. Il y a Flaubert,
Daudet et moi, et le dessus du panier des peintres et des musiciens, tous
portant le ruban ou la rosette de la Légion d'honneur, et parmi lesquels
Hébert et Ambroise Thomas apparaissent, cravatés de pourpre, et la
poitrine chrysocalée d'une énorme croix.

On se rend dans la salle à manger. Bardoux prend à sa droite Girardin, à
sa gauche Berthelot: le fabricateur de _La France_ a été jugé un convive
plus important que le décompositeur des corps simples.

Les domestiques tristes, ennuyés, compassés, apportent dans leur service
un certain dédain des gens qu'ils servent: dédain qui me fait plaisir,
comme une manifestation réactionnaire.

Le hasard m'a placé à côté de Leconte de Lisle, qu'on m'avait dit un
ennemi de ma littérature. Il m'adresse un mot aimable, et nous causons.
L'homme, avec ses yeux lumineux, le poli de marbre de la chair de sa
figure, sa bouche sarcastique, ressemble beaucoup à un prélat de race
supérieure, à un prélat romain. Je le trouve spirituel, délicatement
méchant, parlant peut-être un peu trop des choses de son métier,
versification, prosodie, etc.

De temps en temps, mon regard s'allonge et parcourt les vingt-cinq têtes
rangées autour de la table. Je regarde, avec plaisir, la jolie petite tête
enthousiaste d'un jeune homme, qu'on me dit être Massenet; je regarde la
tête chevaline du vieux Bapst; je regarde la tête étonnamment simiesque de
Girardin, qui broie sa nourriture, avec les mouvements mélancoliques des
mandibules de singes, mâchant à vide.

Nous sommes au dessert. On place devant nous des assiettes, au fond
desquelles, imprimés en triste bistre, figurent les grands écrivains de
Louis XIV, ayant au dos la date de leur mort. J'ai Massillon dans la
mienne. C'est tout à fait caractéristique, ce service du ministère de
l'Instruction publique, et, comme je disais; «Ça doit être un service du
temps de Salvandy.--Oui, parfaitement, reprend Bardoux, il y en avait un
du temps de M. de Fontanes, mais il est cassé...»

... Quand je m'en vais, Bardoux me prend affectueusement le bras, me
disant: «Voyons, vous n'avez pas quelque chose à me demander... pour
quelqu'un... Vous n'avez pas à me recommander un ami.» Et je m'en vais,
touché de cette aimable offre, en pensant en moi-même, combien il faut que
le malheureux ministre soit habitué aux demandes, pour que l'idée lui
vienne d'en provoquer une, chez quelqu'un qui ne lui demande rien.

       *       *       *       *       *

--------Quelqu'un, ce soir, disait que l'impure commençait à manquer sur
le marché de Paris. Il donnait cette raison, qu'autrefois l'homme de
province allait dans une maison de prostitution ou couchait avec sa bonne.
Maintenant le provincial entretient, et ce quelqu'un soutenait qu'à Rheims,
qu'il connaissait bien, il y avait, à l'heure présente, près de deux
cents femmes entretenues.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 janvier_.--La princesse revient aujourd'hui sur sa peine à
quitter la France, sa maison, son _chez soi_. «Il me semble, dit-elle,
qu'il y a quelque chose qui se ferme dans ma tête... C'est comme un volet
qu'on tirerait... Oh! c'est très singulier, la dernière fois que j'ai été
en Italie, à Bâle, voici une migraine affreuse qui me prend. Je suis
obligée de me coucher, pendant que les autres dînent... Eh bien! dans mon
lit, j'avais là, mais vraiment, la tentation de me relever et de filer au
chemin de fer, laissant mon monde continuer son voyage... J'ai besoin de
Paris, de son pavé... Les quais, le soir, avec toutes ces lumières... Vous
ne croyez pas qu'il y a des jours, où je me sens tout heureuse de
l'habiter... Ça été si longtemps mon désir d'y venir... Non, quand je ne
suis plus en France, il y a un trouble en moi, j'ai le diable au corps d'y
revenir, d'y être, de me trouver avec des Français... Et la première fois
que j'ai mis le pied sur de la terre française, en août 1841, il était
deux heures du matin, «le premier pantalon garance» que j'ai aperçu, ça
été plus fort que moi, je suis descendue de voiture pour l'embrasser...
Oui, je l'ai embrassé!»

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 janvier_.--Les Charpentier rouvrent aujourd'hui leur salle
à manger, pour un dîner donné à toutes les notabilités républicaines, à
Gambetta, à Spuller, à Yung.

Gambetta arrive essoufflé, la voix rauque, se présentant avec une espèce
de dandinement roulant, titubant, et toutes les marques et les apparences
d'une caducité extraordinaire chez un homme, né en 1838.

Un moment, il cause intelligemment du rôle d'Alceste dans le MISANTHROPE,
de l'insuffisance de Delaunay, de l'aspect sévère de Geoffroy qui, dit-il,
portait la _conscience du rôle_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 janvier_.--On se demandait dans un coin de notre table de
Brébant, comment on pourrait remplacer, plus tard, dans la cervelle
française, les choses poétiques, idéales, surnaturelles: la partie
chimérique que met dans l'enfance, une légende de saint, un conte de fée.
De sa rude voix de gendarme du matérialisme, Charles Robin s'est écrié:
«On y mettra de l'Homère!»,

Non, très illustre micrographe, un chant de l'ILIADE ne parlera pas à
l'intelligence de l'enfant, comme lui parle une histoire bêtement
merveilleuse de vieille femme, de nourrice.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 janvier_.--Flaubert dit que toute la descendance de Rousseau,
tous les romantiques n'ont pas une conscience bien nette du bien et du mal,
et il cite Chateaubriand, Mme Sand, Sainte-Beuve, finissant par laisser
tomber de ses lèvres, après un moment de réflexion: «Et c'est vrai que
Renan n'a pas l'indignation de l'injuste!»

       *       *       *       *       *

--------Au dix-huitième siècle, en cette époque humanisée, l'exil est
toujours attaché à la chute d'un ministre: l'exil, un châtiment qui
n'est pas du temps, et où il y a la cruauté d'une époque barbare.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 janvier_.--Daudet s'écrie: «Je suis un être tout subjectif...
je suis traversé par des choses... je ne puis rien inventer... Déjà toute
ma famille y a passé... Je ne peux plus aller dans le Midi...»

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 janvier_.--La femme, l'amour: c'est toujours la conversation
d'une réunion d'intelligences, en train de boire et de manger.

La conversation est d'abord polissonne, et Tourguéneff nous écoute avec
l'étonnement un peu _médusé_ d'un barbare, qui ne fait l'amour que très
naturellement.

Comme on lui demande la sensation d'amour la plus vive, qu'il ait éprouvée
dans sa vie, il cherche quelque temps; puis il dit:

«J'étais tout jeunet, j'étais vierge, avec les désirs qu'on a, lors de ses
quinze ans. Il y avait, chez ma mère, une femme de chambre jolie, ayant
l'air bête, mais vous savez, il y a quelques figures, où l'air bête met
une grandeur. C'était par un jour humide, mou, pluvieux, un de ces jours
érotiques, que vient de peindre Daudet. Le crépuscule commençait à tomber.
Je me promenais dans le jardin. Je vois tout à coup cette fille venir
droit à moi et me prendre--j'étais son maître et là, elle, c'était une
esclave--me prendre par les cheveux de la nuque, en me disant: «Viens!»

«Ce qui suit, est une sensation semblable à toutes les sensations que nous
avons éprouvées. Mais ce doux empoignement de mes cheveux, avec ce seul
mot, quelquefois cela me revient, et d'y penser, ça me rend tout heureux.»

Puis on cause de l'état d'âme après la satisfaction amoureuse. Les uns
parlent de tristesse, d'autres de soulagement. Flaubert déclare qu'il
danserait devant sa glace. «Moi, c'est singulier, dit Tourguéneff, après,
seulement après, je rentre en rapport avec les choses qui m'entourent...
Les choses reprennent la réalité qu'elles n'avaient point, un moment
avant... Je me sens moi... et la table qui est là, redevient une table...
Oui, les relations entre mon individu et la nature se renouent, se
rétablissent, recommencent.»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 février_.--Flaubert, parlant de l'engouement de tout le monde
impérial, à Fontainebleau, pour la _Lanterne_ de Rochefort, racontait un
mot de Feuillet. Après avoir vu un chacun, porteur du pamphlet, et
apercevant, au moment du départ pour la chasse, un officier de vénerie, en
montant à cheval, fourrer dans la poche de son habit la brochurette,
Flaubert, un peu agacé, demanda à Feuillet: «Est-ce que vraiment vous
trouvez du talent à Rochefort?» Le romancier de l'Impératrice, après avoir
regardé à gauche, à droite, répondit: «Moi, je le trouve très médiocre,
mais je serais désolé qu'on m'entendît, on me croirait jaloux de lui!»

       *       *       *       *       *

--------La femme de Zola, assez souffrante cette année, tire de sa maladie
une beauté rare, faite de la douceur de deux yeux très noirs, dans la
pâleur comme éclairée d'un visage.

--------Etudiant quelques jeunes ménages bonapartistes, je me prends à
douter de la restauration de l'Empire; je les trouve, ces ménages, trop
coureurs de plaisirs, trop jouisseurs, trop portés à la rigolade. Malgré
tous leurs enthousiasmes, leur fanatisme, leur idolâtrie, je ne trouve pas
au fond d'eux, le deuil des défaites, qui seul peut, selon moi, assurer le
retour des partis vaincus.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 février_.--On parlait, ce soir, de la finesse de Victor-Emmanuel;
le général X... s'écrie: «Fin, pas si fin que cela, mais le plus grand
_hâbleur_ de l'Italie, un vrai Gascon!... J'étais auprès de lui, lors de
l'envahissement de l'État romain. Il se plaignait de n'être pas obéi, et
il disait que Ricasoli, qu'il avait mandé, se refusait à venir, sous le
prétexte d'un mal de pied, et que Cialdini voulait aller en avant... Comme
je l'interrompais, lui disant qu'il n'avait qu'à donner des ordres. «Des
ordres, des ordres, mais chez vous sont-ils obéis les ordres?»... Tenez,
que je vous raconte une anecdote. Vers la fin de votre campagne d'Italie,
votre manchot (Baraguay d'Hilliers) vint me trouver, et me dit: «Je me
fous de l'Italie, je me fous de la France, je me fous de vous, et je vais
prendre les eaux, dont j'ai besoin!»

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 février_.--L'histoire est le plus grand bréviaire de
découragement: on n'y rencontre que des coquins ou d'honnêtes imbéciles.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 février_.--Bardoux, à la table des Charpentier, racontait un
curieux dîner fait chez Axenfeld.

On s'était un peu grisé, et l'ivresse de tous s'entretenait de
l'incertitude de la mort qui attendait chacun. Axenfeld déjà souffrant,
d'abord silencieux, se levant tout à coup et dominant les paroles
tumultueusement confuses: «Moi, s'écriait-il, je mourrai du cerveau»,--et
il se mettait à raconter sa mort, telle qu'elle arriva. Se tournant vers
son voisin de droite, et le regardant avec l'œil perçant et profond des
grands diagnostiqueurs, il lui disait: «Toi, tu mourras de ça, et comme
ça,» lui détaillant longuement et presque méchamment, les souffrances de
sa fin. Puis se retournant vers son voisin de gauche, il lui prophétisait,
dans un épouvantable récit, sa mort.

Les dîneurs étaient dégrisés.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 février_.--Je dîne chez de Nittis, qui, la semaine dernière,
est venu voir mes dessins.

C'est le petit hôtel, le domestique en cravate blanche, l'appartement au
confort anglais, où l'artiste se révèle par quelque japonaiserie d'une
fantaisie ou d'une couleur admirablement exotique. Et de Nittis a chez lui
des _foukousa_ qui font les plus claires et les plus gaies taches aux
murs. Il y a entre autres des grues d'une calligraphie baroque sur un fond
rose groseille, une vraie joie des yeux.

On dîne: un dîner, commençant par un macaroni, que de Nittis cuisine
lui-même, en sa qualité de Napolitain, et finissant par un pudding
anglais. Sa femme, une petite femme à la tenue modeste, réservée, avec
quelque chose de fin, de futé, de scrutateur dans la physionomie, en même
temps que de délicatement souffreteux, et qu'elle doit à une fièvre
intermittente gagnée, dit-elle, en posant pour son mari près du Vésuve.

Il est arrivé quelques personnes de tous les mondes, qui, le dîner fini,
ont pris place autour de la table. C'est Marsaud, l'homme qui met sa
signature sur les billets de banque, et qui semble, sous son noir faux
toupet, une figure allégorique de l'implacabilité de l'Argent. Et cet
homme, aux sourcils blancs sur des plaques rouges, aux lèvres minces, à la
figure presque cruelle, parle avec une voix amoureuse, une bouche humide,
d'un petit paysage tout frais, d'un Harpignies qu'il a vu à une exposition,
le matin, et qu'il a l'air de convoiter, comme un vieux a envie d'une
pucelle.

On s'est levé de table. Mais qui racle une guitare? C'est un des convives.
C'est Pagans chantant une romance d'amour du XVIIe siècle, une vraie
romance des chansons de La Borde, puis une vieille chanson d'amour arabe,
finissant par une plainte, une espèce d'ululement, qui vous met un petit
frisson derrière la nuque, et fait paraître la pauvre plainte amoureuse
française, d'une sentimentalité bien _bêtote_.

Nittis a chez lui des vues de Paris, enlevées au pastel, qui m'enchantent.
C'est l'air brouillardeux de Paris, c'est le gris de son pavé, c'est la
silhouette diffuse de passant.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 mars_.--Voilà qui est un peu effrayant. Hier, à dîner chez la
princesse, je me suis trouvé mal à plat: une syncope complète. On m'a
couché sur un divan de la salle à manger, les jambes en l'air, on m'a jeté
de l'eau de Cologne à la figure, la princesse m'a été chercher son
éventail aux abeilles d'or--et je suis revenu. Mais je crains que mon
cœur ne fasse plus qu'assez mal son service. Il faut se dépêcher de
publier son œuvre.

       *       *       *       *       *

--------Claude Bernard, dans le délire qui précéda son agonie, ne répétait
qu'un seul mot: «Foutu! foutu!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 mars_.--Céard me donnait un joli détail sur les amours
d'hôpital. Ces amours débutent d'ordinaire par une paire de jarretières,
que la malade demande à l'interne aimé, de lui acheter.

       *       *       *       *       *

--------Burty racontait, ce soir, que le fils de Martener, le fils du
médecin, dont Balzac n'a pas changé le nom dans PIERRETTE, avait une fille
qu'il adorait. Dans un bal, ce Martener, qui était médecin, comme son père,
en un tour de valse que fit sa fille, à un rien, à une pose de son cou,
la vit poitrinaire, morte, perdue.

Je pensais, malgré moi à ce sommeil de mon frère, en face de moi, en
chemin de fer pour Vichy, où j'avais vu un instant, sur son visage de
vivant, son visage de mort.

--------À Glascow, le dimanche, les protestants, pour associer l'animalité
entière au repos du saint jour, recouvrent de linge les cages des oiseaux,
y faisant la nuit. Ils ne veulent pas, en ce jour, que les oiseaux
chantent.

--------Un type de major de table d'hôte. Un chapeau placé de côté sur ses
cheveux gris, coupés ras. Sous le chapeau deux rouges oreilles détachées
de la tête, et une longue barbiche poivre et sel. L'homme mâchonne un bout
de cigare éteint, a sur le dos un paletot à collet et à larges revers de
fausse loutre; et la main passée dans la chaînette cordée de son parapluie,
il marche, en s'appuyant dessus, comme sur une canne plombée.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 avril._--La chanteuse Alboni, cette large et joviale mangeuse,
disait à une cuisinière, nouvellement entrée chez elle: «Vois-tu, ma fille,
à la maison, dans les plats, il faut qu'il y ait de quoi en manger trois
fois, pour chacun.»

       *       *       *       *       *

_Samedi 6 avril_.--J'ai la conscience qu'en histoire, sortira bientôt de
dessous terre, une génération pareille à celle qui s'est levée dans le
roman, une génération qui se mettra à faire l'histoire à mon imitation.
Oui, quoique les jeunes semblent jusqu'ici enracinés dans le vieux passé
et les vieilles méthodes, j'ai la conviction, que d'ici à peu d'années,
même parmi les élèves de l'école des Chartes, il y aura un abandon des
siècles antiques, pour remonter aux siècles modernes, et là, avec la
documentation de ces temps, ressusciter des morts, parmi cette humanité
vraiment galvanisable.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 avril_.--On causait aujourd'hui, aux Spartiates, de l'espèce
d'esclavage que la femme apporte naturellement dans une liaison, de sa
charmante et complaisante servilité en amour.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 avril_.--La curieuse conversation--une conversation dont je n'ai
pu attraper que des bribes dans la gare du chemin de fer--entre un
cul-de-jatte, une jeune fille marchant avec des crosses, une vieille femme
aux œillères à verres bleus lui couvrant les tempes.

La vieille femme a d'abord parlé de son mari malade, disant que depuis
trois mois elle couchait sur le _paillasson_, et que lui, ne voulait pas
aller à la consultation, parce que les médecins ne lui ôteraient pas le
mal qu'il avait dans le corps,--et se courbant, et imitant une toux au
plus profond de l'être, elle a ajouté: «C'est comme cela toute la nuit!...
Oui quand il ne pourra plus cracher, il sera nettoyé.»

Il est question d'une espèce de maladrerie de banlieue, où demeurent tous
ces estropiés, et où, un vieux père Romain vient faire, pour un sou, les
lits des gens qui ne peuvent se lever. Il était aussi question de travaux,
je ne sais lesquels par exemple, de travaux que pouvaient faire des gens
n'ayant presque plus l'usage de leurs membres.

Et chez ces éclopés, aux _pépins_ déteints, ficelés autour de leurs corps,
et qui semblent les membres d'une immense association haillonneuse,
loqueteuse, vermineuse, il n'y avait ni tristesse, ni désolation, mais
bien au contraire régnait en eux un certain gaudissement, sur une note
raillarde.

       *       *       *       *       *

--------Tout me désespère dans ce temps! ce n'est pas assez que mon pays
soit en république, il fallait encore qu'il se plaçât sous l'invocation de
Voltaire, de cet historien prenant le mot d'ordre des chancelleries, de ce
bas flatteur des courtisanes de la cour, de cet exploiteur de la
sensibilité publique, de ce roublard metteur en œuvre de l'actualité, de
ce poncif faiseur de tragédies, de ce poète de la poésie de commis
voyageur, de ce poète anti-français de la _Pucelle_, de ce lettré enfin,
que je hais autant que j'aime Diderot.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 avril_.--On parlait des joies que donnait la croyance en soi,
folle, exagérée, enfantine. À ce propos, Zola nous entretenait de Courbet,
qu'il avait vu planté devant un de ses tableaux, se caressant la barbe, et
riant tout de bon, avec la répétition de cette phrase: «C'est comique,
cette peinture!»...

Et le terme de comique dans la bouche du Jordans moderne, équivalait à
sublime.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 avril_.--Les critiques pourront dire tout ce qu'ils voudront,
ils ne pourront pas nous empêcher, mon frère et moi, d'être les Saint
Jean-Baptiste de la nervosité moderne.

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 avril_.--Chez Daumier la réalité bourgeoise a parfois une
intensité telle, qu'elle arrive au fantastique.

       *       *       *       *       *

--------Aujourd'hui, au dîner Brébant, devenu une espèce d'antichambre de
ministère, c'est autour de moi un susurrement à voix basse de gens qui se
demandent et se promettent des places pour les amis. Aujourd'hui
littérature, art, science, tout se tait sous la grosse et bête voix de la
politique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 mai_.--À l'exposition. C'est vraiment charmant cette petite et
rustique maison japonaise du Trocadéro, avec son enclos de bambous, sa
porte aux grosses fleurs sculptées dans un bois tendre, ses petits arbres
en paraphes d'écriture, ses parasols, sous l'ombre desquels se remuent des
volatiles minuscules, ses resserres en essences joliment veinées: tout ce
goût et tout cet art décoratif dans une habitation des champs. Puis la
petite maison aux chambres, grandes comme les chambres de Pompéi, vous
fait toucher le cadre étroit, où se joue la vie de ce petit peuple.

Je déjeune avec le Chinois Tien-Paô, qui ne prend que du thé et des œufs.
C'est un musulman sérieux, qui depuis qu'il est ici, faute d'avoir trouvé
un boucher, qui tue avec la parole consacrée, n'a pas encore mangé de
viande, et n'en mangera pas pendant les deux mois qu'il restera ici.
Tien-Paô a une entaille derrière le cou, où l'on mettrait les deux doigts.
À l'âge de quatorze ans, il a commencé à être décapité par les Taï-Ping,
et n'a dû son salut qu'à sa queue, qu'il se désole d'avoir moins belle que
celle de ses compatriotes.

Décidément, à l'exposition du Japon, l'écran au héron d'argent, et le
paravent avec toute cette flore sur laque, en pierre dure, en ivoire, en
porcelaine, en métaux de toutes sortes: ce sont pour moi les deux plus
beaux objets mobiliers, que depuis le commencement du monde a fabriqués
l'art industriel chez aucun peuple. Comment Rothschild a-t-il pu laisser
cela à vendre, cinq minutes?

Pendant que je me promène au milieu de cette industrie féerique, arrive
le chocolatier Marquis, auquel la vue de ces merveilles semble donner la
démarche et le pas de l'ivresse.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 mai_.--Un désastre que le BOUTON DE ROSE. Le public d'abord
gentil au premier acte, se fâche au second, et hue le troisième, qu'il a
peine à laisser finir.

Rien n'est vraiment lamentable comme la chute d'un ami, que vous ne pouvez
vraiment ni défendre, ni soutenir. Je ne veux pas avoir l'air de
l'abandonner, et me laisse emmener chez Véfour. Laissant à sa femme le
soin de commander le souper, étranger aux choses qui se disent, le front
pâle, penché sur son assiette, Zola fait tourner machinalement dans son
poing fermé, son couteau de table, la lame en l'air. De temps en temps,
une phrase qui ne répond à rien, s'échappe de ses lèvres. Et il dit: «Non,
ça m'est égal, mais ça change tout mon ordre de travail, Je vais être
obligé de faire NANA... Au fond, ça dégoûte les insuccès au théâtre... La
CURÉE attendra... Je veux faire du roman.»

Et il continue à faire tourner son couteau.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 mai_.--Parmi les gens à imagination, je suis étonné, combien il
leur manque le sens de l'art, la vue compréhensive des beautés plastiques,
et parmi ceux qui ont cela, je suis étonné combien il leur manque
l'invention, la création: ils ne sont que des critiques.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 mai_.--Degas, en sortant d'une maison, ce soir, se plaignait de
ce qu'on ne trouve plus d'épaules abattues dans le monde. Et il avait
raison: c'est un signe d'aristocratie, qui disparaît des nouvelles couches
de femmes.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 mai_.--Dîner chez Charpentier entre les _cinq_, comme on nous
appelle.

Zola, parlant de l'insuccès du BOUTON DE ROSE, joué il y a une dizaine de
jours, s'écrie: «Cela me rajeunit... Cela me donne vingt ans... Le succès
de l'ASSOMMOIR m'avait avachi... Vraiment, quand je pense à l'enfilade de
romans qui me restent à fabriquer, je sens qu'il n'y a qu'un état de lutte
et de colère, qui puisse me les faire faire!»

       *       *       *       *       *

--------De l'observation spontanée et presque faite en dépit de soi: Bon!
je le veux bien, mais de l'observation comme on va au ministère,
merci!

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 mai_.--Je dîne aujourd'hui tout seul, en tête à tête avec Daudet
et sa femme.

Daudet m'entretient de son livre: LES ROIS EN EXIL, dont la conception est
vraiment tout à fait jolie, en ce qu'elle se prête à une réalité poétique
et ironique. Il veut faire un éleveur de roi, d'un fils de démocrate, que
deux franciscains vont chercher dans un hôtel du quartier Latin, à
l'escalier plein de filles en savates. Cela bien exécuté, doit être tout à
fait de la délicate et grande modernité. Soudain Daudet s'interrompt
disant: «Voyez-vous, c'est très malheureux... au fond vous m'avez
troublé... oui vous, Flaubert et ma femme... Je n'ai pas de style, non,
non, c'est positif. Les gens nés au delà de la Loire, ne savent pas écrire
la prose française... Moi ce que j'étais, un imaginateur... Vous ne vous
doutez pas de ce que j'ai dans la tête... Eh bien, sans vous, je ne me
serais pas préoccupé de cette chienne de langue... et j'aurais pondu,
pondu dans la quiétude.»

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 juin_.--Le Marsaud qui signe les billets de banque, est un de
ces vieillards qui a vu Paris, du temps des galeries de Bois, et qui, à
propos de leur disparition, dit avec une indescriptible mélancolie: «Paris
a bien perdu!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 juin_.--Je n'ai jusqu'ici rencontré, dans ma vie, que trois
très grands esprits, trois très hautes cervelles, trois engendreurs de
concepts tout à fait originaux. Le premier était le _petit père_ Colardez,
ce Silène au front de Socrate, enfoui dans un village de la Haute-Marne,
les deux autres sont Gavarni et Berthelot. Les grands penseurs, en vedette
à l'heure actuelle, à côté de ces trois hommes, ne sont que de la menue
monnaie, du billon.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 juin_.--Morceau à faire sur la comparaison de la taverne de Noël,
la salle à manger des photographes, et la _Taverne anglaise_, qui semble
le réfectoire des vieux romantiques. On me disait que Georges, l'ancien
garçon à la mémoire extraordinaire, était devenu le sacristain d'une
chapelle protestante de la rue Royale.

       *       *       *       *       *

--------Ces jours-ci, on a fait la vente d'un nommé Arnauldet, frère d'un
employé que j'ai connu au cabinet des Estampes. Au milieu d'un fouillis
immense, il y a quelques très jolies et charmantes choses, achetées à vil
prix par Burty, qui a suivi la vente, depuis les salles d'en haut jusqu'à
_Mazas_: la salle d'en bas, où on vend la literie et les batteries de
cuisine.

Ce garçon, originaire du Poitou, et sorti d'une famille de la magistrature,
en ce temps de sensualisme grossier, était un type du sensuel délicat, et
du _curieux_ dans les choses du boire et du manger.

Il n'aimait qu'une certaine eau-de-vie fabriquée près de la Rochelle, et
dont la provision était vendue tous les ans, à l'Angleterre. Cette
eau-de-vie donc, il la faisait racheter en Angleterre, et il la buvait
dans un petit verre, gardé dans un étui, qu'on ne lavait jamais, et qui
avait pris l'irisation d'un lacrymatoire antique. Le café, on lui en
triait un petit sac, qui était choisi grain par grain. Il faisait venir
des huitres d'un certain marchand d'huitres de Marennes, et les donnait à
garder dans une cave du quartier qui leur conservait une fraîcheur
particulière. Il s'était fait fabriquer une _semaine_ de pipes d'écume de
mer, d'une minceur charmante, baptisées de noms délicieux, et qui se
succédaient l'une après l'autre.

Enfin, chez ce garçon qui n'avait pas plus de douze à quinze mille livres
de rente, toutes les choses du boire et du manger venaient du meilleur
fournisseur existant dans le monde, qu'il fût à Paris ou aux Grandes Indes,
et un jour, que le peu difficile Bracquemond déjeunait chez lui, et que
sa rude nature s'impatientait de toutes ces recherches, de toutes ces
provenances, il lui jeta:

--Et votre sel, d'où le faites-vous venir?

--De Morelles, répondait flegmatiquement Arnauldet.

Il vivait, cet épicurien, dans un petit monde de jouisseurs délicats, dont
était Pingard, l'huissier de l'Académie, qu'on retrouvait à la vente des
vins, faisant de la dégustation savante avec la petite tasse d'argent des
gourmets-piqueurs de vin, et tout débordant d'indignation comique, quand
l'expert se trompait d'un an, sur la date d'un cru.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 juin_.--J'ai été entouré, toute la journée, de la joie bête,
houleuse, haineuse, de cette multitude demandant des lampions et des
drapeaux aux fenêtres, et surtout aux miennes qui n'en avaient pas.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er juillet_.--Des drapeaux, on ne voudra jamais croire cela, on en
a mis hier aux corbillards emportant leurs morts au cimetière.

       *       *       *       *       *

--------C'est curieux, ce besoin de dramatique qu'a l'humanité. Elle
s'ennuie, en ouvrant son journal, quand il ne parle pas d'une guerre, ou
au moins de l'assassinat d'un souverain.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 juillet_.--Aujourd'hui, j'ai eu à déjeuner le ménage Daudet,
à la première sortie de relevailles de Mme Daudet, et les Charpentier, et
Burty, dont le ventre devient bedonnant et le dos montagneux.

Daudet a été charmant. Il a une conversation qu'on ne peut définir que par
un mot: une conversation d'improvisateur. C'est un mélange de petites
choses gentilles, de fines observations, de remarques drolatiques
d'imaginations poétiquement funambulesques. Il fallait l'entendre couper
le littéraire de sa conversation, par des blagues sur la nourrice
morvandiste qu'il a découverte, et sur son dernier-né, qu'il appelle
_Tardivaux_, à l'indignation de sa femme.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 juillet_.--En réfléchissant combien mon frère et moi, nous
sommes nés différents des autres, combien notre manière de voir, de sentir,
de juger était particulière,--et cela tout naturellement et sans
affectation et sans pose--combien en un mot notre _nous_ n'était pas une
originalité acquise à la force du poignet, je ne puis m'empêcher de croire
que l'œuvre que nous avons produit, ne soit pas un œuvre très différent
de celui des autres.

       *       *       *       *       *

_Lundi 22 juillet._--Me voilà aujourd'hui libéré du travail de l'histoire,
de ce travail qui prend tout votre temps, et qui au fond ne vous absorbe
pas, ne vous enlève pas à vous-même. Je vais enfin m'appartenir, et me
donner, pour les années qui me restent à vivre, à l'imagination, au style,
à la poésie.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 juillet._--L'introduction d'un nouveau médecin à chaque dîner de
Brébant. Aujourd'hui c'est Paul Bert, qui disserte sur le temps qu'a pu
durer le Paradis, sur les facultés génératrices d'Ève, et les deux cornes
qu'elle avait vraisemblablement, etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Lundi 29 juillet_.--Départ pour Bar-sur-Seine. Je suis seul dans mon
wagon, et en la trépidation du chemin de fer, et par la nuit qui vient, ma
pensée va au roman des «Deux clowns.» (LES FRÈRES ZEMGANNO.) Bientôt la
cervelle s'excite et s'enfièvre, et voici des scènes qui se dessinent. Je
trouve le premier épisode: une halte de bohémiens dans un paysage vague,
dont je prendrais l'eau, le ciel, les _plantages_, sur le bord de la
Seine.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 août_.--Mon cousin _Marin_ a invité les femmes de la
magistrature d'ici, à une pêche aux écrevisses, à la tombée de la nuit.
On doit pêcher au dessus de Polisot, et la pêche est le prétexte d'un
dîner-souper en plein air. On monte en voiture par une pluie battante,
et au bout d'une heure, on est à destination et on se met à table.

La nuit est venue. Huit torches, fixées à huit piquets, sont allumées,
éclairant le repas de leurs lueurs balayées et fuyardes. Un grand feu
flambe au milieu du pré, où de temps en temps, les trois femmes vont
sécher les semelles de leurs bottines mouillées, montrant des bas écossais
et des pantalons brodés, en se soutenant par la taille avec des gestes de
caresse: groupe au milieu fait par la charmante Mme G..., dans une de ces
blanches toilettes anglaises, que Gravelot donne, en ses vignettes, à ses
héroïnes de romans. Et au dessert, ce sont des jeux de cache-cache de
petites filles, et des parties de main-chaude, où il faut deviner le nom
de la bouche, qui vous embrasse la main.

Et le murmure de la rivière, et les fanfares lointaines des trompes de
chasse se rapprochant, et les poursuites aériennes des femmes, passant
brusquement de la lumière dans l'ombre, et de l'ombre dans la lumière,
donnent à cette partie de plaisir dans la nuit, avec cette musique de
ballade, un rien de fantastique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 août_.--Voici la vie de l'aristocratie de cette petite ville. On
se réunit, à quatre heures, dans un grand jardin, dont la porte reste
ouverte, jusqu'à sept heures. Un joli endroit, au bord de la Seine, où
sous de grands arbres ombreux, penchés sur la rivière, et portant, au
milieu de leurs feuilles, des caleçons qui sèchent, l'on voit passer entre
les branches, dans l'ensoleillement de l'eau, tantôt une barque remplie de
robes claires, tantôt le bonnet de toile cirée et le talon rose d'une
femme qui nage.

Là, viennent le Président du Tribunal, des juges, un sous-préfet dégommé,
le commandant de gendarmerie, le receveur particulier, un forestier, des
avoués, de petits jeunes gens, et tout le monde cancane, potine, parle de
l'article du _Nouvelliste_ de l'endroit, ridiculise le commissaire de
police... Puis, le soir, dans le petit cercle, où l'on monte par une
espèce d'échelle, et qui a pour garniture de cheminée de son salon, des
chandeliers représentant Robert Macaire et Bertrand, en galvanoplastie, ce
sont les mêmes potins et les mêmes cancans qui remplissent, dans la bouche
des mêmes personnes, les heures de la soirée jusqu'à minuit.

       *       *       *       *       *

_Lundi 12 août_.--Visite de l'ancien château de Riceys, possédant la plus
belle allée de platanes que j'aie jamais vue: une allée de ces arbres à
peau de serpent, qui fait ici une ogive verte de 120 pieds au-dessus de
votre tête, et cela dans la longueur de trois cathédrales.

M. de Zeddes, le châtelain, après nous avoir promenés dans tout l'immense
château, où l'architecture Louis XV se greffe sur la Renaissance, et où le
jour entre par des fenêtres de tous les siècles, nous fait monter dans les
greniers, dans la forêt, équarrie de charpente, qui asseyait autrefois un
toit sur une habitation aux murs de six pieds d'épaisseur.

Là, dans ce vieux bois geignant par le vent qui s'élève, j'ai la sensation
du gémissement d'une mer désolée! M. de Zeddes me disait qu'en automne, à
l'époque des tourmentes équinoxiales, il venait s'asseoir en ces combles,
et y restait deux ou trois heures, englouti dans la volupté de ce grand
bruit plaintif.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 août_...

Cette grande, cette fluette femme, à la taille un peu carrée, à la gorge
toute menue, est très brune, avec de grands yeux noirs, tout doux, et dont
le regard est comme une caresse. Autour d'elle, il y a une petite senteur
sauvage, perdue dans un goût d'héliotrope. Aujourd'hui, elle porte une
robe rose, et sa longue et gracieuse personne fait un effet charmant dans
la verdure foncée des chênes de la forêt en son marcher lent, en ses
accroupissements légers, pour cueillir une fleur... Et la femme est, pour
ainsi dire, toute vêtue de chasteté.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 août_.--Un juge de Bar me racontait, ces jours-ci, une
perquisition qu'il avait faite à propos d'un vol de bijoux, chez une fille
de Pontoise. Un hareng saur était l'unique objet mobilier, qu'il avait
trouvé dans la première pièce. Et dans la seconde, il était tombé sur un
avoué de la localité, en chemise et en lunettes bleues, qui, ainsi surpris,
avait passé tout le temps de la perquisition, assis sur une chaise, le
nez dans le mur d'un angle de la pièce.

       *       *       *       *       *

_Lundi 3 septembre_.--À tous mes retours, je ne sais quel ennui, quel
découragement me saisit, jusqu'au jour où je suis rentré dans le travail.
Aujourd'hui, je promène cette tristesse à l'Exposition, sans que la vue de
tous les bibelots rétrospectifs puissent la distraire. Au fond les hommes
d'imagination, quand ils ont quitté, un mois, leur domicile, s'attendent,
en y rentrant, à y trouver de l'imprévu heureux, et cela n'est jamais.

       *       *       *       *       *

--------En travaillant à la préface du livre de Bergerat, je m'aperçois
que tous les terribles paradoxes de Flaubert ne sortent pas de lui:
ils sont de Gautier. Flaubert n'a fait qu'adapter à ces dires
énormes--prononcés par Théo de la voix la plus douce--n'a fait qu'adapter
un gueuloir à casser les vitres.

       *       *       *       *       *

--------Ce n'est pas la quantité de temps, ainsi qu'on le croit
généralement, qui fait la supériorité d'une œuvre, c'est la qualité de la
fièvre qu'on se donne pour la faire. Puis, qu'est-ce que fait une
répétition ou une négligence de syntaxe, si la création est neuve, si la
conception est originale, s'il y a, ici et là, une épithète ou un tour de
phrase, qui vaille à lui seul, cent pages d'une prose impeccable, qualité
ordinaire.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 septembre_.--Saint-Cloud, où je vais étudier les saltimbanques
pour mon roman.

Un vrai Gavarni. Au milieu d'une pelouse, autour d'une serviette, où il y
a deux assiettes et une bouteille de vin, deux femmes couchées tout de
leur long, et fumant des cigarettes: l'une reposant sur la paume d'une
main; l'autre allongée sur le dos, avec les deux mains entrelacées sous la
nuque, et lançant au ciel des bouffées de fumée.

       *       *       *       *       *

--------En ces rues à l'intersection brutale, par ces clartés aveuglantes
du nouvel éclairage, au milieu du charabia de toutes les bouches
étrangères, Paris ne me semble plus mon Paris. Il me fait l'effet d'une
ville libre, hantée et habitée par tous les _galoupiats_ de l'Europe.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 13 septembre_.--Ce matin, j'ai reçu la visite d'une Russe très
distinguée, d'une comtesse Tolstoï, d'une cousine de l'écrivain, qui avait
fait demander le _bonheur_ de voir l'auteur de RENÉE MAUPERIN. Mon père ne
prévoyait guère, quand il faisait la campagne de Russie, une épaule cassée
à la bataille de la Moskova, et qu'un peloton de cosaques passant comme
une trombe, le forçait à finir un morceau de cheval sur le toit d'une
habitation, en faisant le coup de pistolet, mon père ne prévoyait guère
que son fils serait un jour apprécié par une compatriote de ces cosaques.

       *       *       *       *       *

--------Littré disait à un de mes amis: «La terre est une planète
inférieure, et l'homme un composé mal assemblé.»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 septembre_.--Dans les petits objets manuels, fabriqués
anciennement par les Japonais, on sent qu'ils travaillaient pour des
touchers délicats, pour des tacts d'artistes. Et c'est curieux, quand
on pense que ces objets étaient généralement fabriqués dans un burg
(_yashki_), sous la direction, l'encouragement de l'œil guerrier du
propriétaire, tandis que nos burgraves d'Europe n'ont jamais été que de
grossiers barbares.

Ce soir, conversation sur les mauvaises odeurs des pieds, du nez, de la
bouche: conversation dans laquelle se complaît et s'épanouit Flaubert.

Il raconte longuement, voluptueusement, l'anecdote d'un punais, du nez
duquel tombe une viscosité, une _sépia_, qui force le docteur Trousseau à
quitter son cabinet, et à n'y rentrer que le lendemain. Et comme bouquet
de la fin, il narre l'histoire d'un pessaire retiré, au bout de dix-sept
ans, par son père, du ventre d'une marchande de poissons, et dont
l'infection était telle, que trois internes de l'hôpital de Rouen
tombaient évanouis sur le cul.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 septembre_.--Flaubert, à la condition de lui abandonner les
premiers rôles, et de se laisser enrhumer par les fenêtres, qu'il ouvre à
tout moment, est un très agréable compagnon. Il a une bonne gaîté et un
rire d'enfant qui sont contagieux, et dans le contact de la vie de tous
les jours, se développe, en lui, une grosse affectuosité, qui n'est pas
sans charme.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 septembre_.--Ce matin, Meada, commissaire général du Japon à
l'Exposition universelle de Paris, est arrivé à Saint-Gratien, accompagné
de deux jardiniers de ses compatriotes, portant dans des morceaux de soie
jaune, des instruments de jardinage, bizarres, hétéroclites. On a été au
fond du potager. Les deux Japonais ont brisé la terre d'un carré, et ont
semé des radis, des choux, des navets, des navets d'un mètre, et dont
trois font la charge d'un homme.

Ce Meada, costumé à l'européenne, a une douceur charmante dans la
politesse, et son teint jaune prend, par moment, un rose qui ressemble à
ce joli fard carminé, dont les Japonaises des albums se rougissent les
paupières.

On lui demande ce qui l'a frappé parmi les choses de l'Europe. Il répond:
«La grandeur!»--et parle avec émerveillement de Versailles...

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 septembre_.--On cause d'une excentrique châtelaine des environs
de Paris, dont le goût, la passion, l'idée fixe, est le maquerellage, et
le maquerellage uniquement par perversion. En sorte que tous les couples
amoureux du département, elle les attire chez elle, et les installe dans
des appartements de son château, communiquant par un système d'escaliers
en colimaçons.

Enfin sa maladie de perdre les jeunes femmes est tellement connue, que son
neveu, quelque insistance qu'y mette sa tante, ne permet jamais à sa femme
d'y coucher, et quand elle lui propose une promenade, il met de suite ses
gants, pour être en tiers entre elles deux.

       *       *       *       *       *

_Samedi 28 septembre_.--Ce soir, le vieux Giraud contait ceci. Encore
enfant, au temps des confitures, son père et sa mère le chargeaient
d'aller chercher un pain de sucre, chez un distillateur de leurs amis, qui
demeurait rue des Cinq-Diamants. Or la rue en question était alors pleine
de filles, faisant le trottoir. Le jeune Giraud revenant chez lui avec son
_enfant de chœur_ sur les bras, s'approchait d'une de ces peu vertueuses
demoiselles, et détachait d'un coup de clef, un éclat du bas de pain de
sucre, moyennant quoi, il obtenait de toucher un rien à ses charmes. Puis
il passait à une autre, détachant un nouvel éclat... Et arrivé à la maison,
il se mettait à casser frénétiquement tout le pain de sucre, pour qu'on
ne s'aperçût pas du déchet.

N'est-ce pas là une histoire montrant le gamin qu'il y eut toujours chez
l'homme?

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 octobre_.--Au fond, dans toute cette Exposition de 1878, il n'y
a guère que les objets d'art japonais, les imitations de verre de Venise,
et le moulage russe d'un seul jet du corps d'une femme. Si je n'avais pas
de bibelots, j'achèterais ce moulage, et n'aurais que cela dans mon salon:
ce serait la présence réelle d'une belle réalité.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 octobre_.--Vaguant dans les rues campagnardes de Montmorency,
en sa belle santé, la princesse appuyée sur mon bras, et souriant au beau
soleil de la journée, au bonheur de son heureuse vie entourée de
l'affection d'une petite société amie, me dit, s'arrêtant soudainement:
«Oui, ce serait bien dur de m'en aller, je l'avoue, je trouve la vie
bonne!»

       *       *       *       *       *

--------C'est joli, une Parisienne marchant dans la rue, et que l'on voit
absente de la foule qui la heurte, sourire à sa pensée.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 octobre_.--Je ne mangerai plus dorénavant à la _Taverne
anglaise_. Il y a au comptoir, une cinquantenaire exsangue, la figure
émaciée par l'élaboration et la fatigue des additions, les cheveux tirés
sur les tempes, et relevés sur le sommet de la tête, en une touffe
ressemblant à la touffe de Chingachgook, et cette tête sauvagement
sérieuse, m'est désagréable à voir, quand je prends ma nourriture.

       *       *       *       *       *

--------Il me semble que je dois bien faire mon roman des deux clowns, me
trouvant en ce moment, la cervelle dans un état vague et fluide, convenant
à cette œuvre, un peu en dehors d'une réalité absolue.

       *       *       *       *       *

--------Un mot profond de femme à un homme, parlant de l'impossibilité de
se faire aimer avec des cheveux blancs: «Les femmes ne regardent pas ou du
moins ne voient pas les hommes qu'elles aiment.»

Aujourd'hui à l'_aquarium_ de l'Exposition, je suis resté une heure,
devant les truites. J'étudiais ce poisson à l'œil carnassier, j'étudiais
ses immobilités mortes au profond de l'eau, le ventre sur la grève, puis
tout à coup les frottements de côté de ses flancs sur les cailloux:
frottements fous et comme électriquement voluptueux, qui, à chaque contact
du corps du poisson avec le fond, le fait remonter deux ou trois pieds en
l'air.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 octobre_.--Je suis arrivé chez le notaire, ne croyant pas à la
chose, et ai été aussitôt rejoint par mon co-prêteur, qui m'a débité des
histoires peu rassurantes sur notre débiteur. Une demi-heure s'est passée,
sans que personne apparût. Enfin le représentant de l'entrepreneur de
vidange a fait son entrée, avec un portefeuille sous le bras, ayant l'air
d'être gonflé de chiffons de la banque. Le notaire s'est mis à lire, d'une
voix bredouillante, un long acte très peu clair et soulevant un tas
d'objections: «Bon, me suis-je dit, il va se présenter quelque difficulté,
et le payement sera rejeté à quelque calende, qu'on ne verra jamais.» Non,
tout s'est pacifié, arrangé, au moyen d'un contrat de mariage qu'on a été
chercher incontinent, et à ma stupéfaction, mon notaire m'a remis entre
les mains soixante-quinze vrais billets de mille francs.

Ces 75 000 francs, avec 6 500 qui me sont encore dus, 8 500 francs que
j'ai attrapés de mon ex-notaire, défalcation faite des frais, me font
rentrer dans mes 80 000 francs, avec les intérêts dus depuis trois ans:
«Ça finit aussi bien qu'une mauvaise affaire peut finir!» m'a dit Duplan,
et je suis complètement de son avis. Mais jamais plus, jamais plus, je ne
placerai de l'argent sur hypothèque.

       *       *       *       *       *

--------Dîner chez Matzugata, le commissaire général de l'Exposition du
Japon.

Une pendule en forme de chalet suisse, de faux meubles de Boule, un
service de table en affreuse porcelaine anglaise, représentant des scènes
de chasse d'après les dessins de Victor Adam et de Grenier, c'est là, le
mobilier de cette résidence japonaise. Autour de la table, la tête un peu
sauvage de Matzugata, qui ne parle pas français, la tête souriante et un
peu jésuitique de Maéda, la tête hilare d'un jeune Japonais à la figure
caricaturale de ces jeunes filles, que sculptent les ivoiriers japonais,
puis, la tête d'About, la tête de Pelletan, la tête de Charcot.

Un dîner des plus fins, des plus délicats, avec toutes les recherches
européennes de la dernière heure, et débutant par des _tartelettes à
l'Agnès Sorel_.

Le pourquoi ce dîner a été donné, aurait pu fournir un chapitre à Balzac.
Un ami à moi, est très énamouré d'une juive de la grande société, désirant
posséder un de ces chênes nains de cent cinquante ans, qui tiendrait dans
le pot de terre d'un rosier. Le commissaire japonais se refusait à le
vendre et voulait le rapporter au Japon. Or, ce dîner en principe était
donné à Gambetta, qui devait demander le chêne au dessert, mais il n'a pu
venir qu'après dîner. Toutefois la demande avait été faite par lui, et
moyennant ce dîner, et peut-être encore la création d'un consulat sur les
côtes du Nippon, la _carissima_ de mon ami aura son chêne.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 novembre_.--Hier, chez Charpentier, les Japonais ont apporté
de la cuisine fabriquée par eux, de petites tartelettes de poissons, des
gelées blanches et vertes de poissons, et encore un mets dont ils semblent
très friands, de petits rouleaux de riz, dans une feuille de plante
aquatique grillée: quelque chose à l'aspect d'un boudin blanc dans
une enveloppe de boudin noir.

Ce n'est guère bon pour nos palais européens, mais l'on sent dans ces
comestibles une cuisine très civilisée, très travailleuse du suc et de
l'essence des aliments, et dont les produits donnent aux papilles un tas
de petites sensations, délicates, complexes et fugitives. Ce sont des mets
et des nourritures ayant le caractère et le format de nos hors-d'œuvre.
Du reste, nous ne pouvons être que de mauvais juges de cette cuisine:
_l'élément gras_, étant la base de la cuisine européenne, et _l'élément
maigre_, étant la base de la cuisine japonaise.

Après dîner, deux de ces Japonais, dont l'un est le cuisinier des petits
plats que nous avons mangés, se mettent à dessiner sur des morceaux
d'étoffe, dans les senteurs fades de l'encre de Chine. Ils sont là,
penchés sur le papier, avec une figure qui peine, avec un grand pli à la
joue, et l'avancement de leur grosse bouche sérieuse. Ils tiennent leur
pinceau entre la première phalange du pouce et l'index, et semblent
l'avoir dans la paume de la main.

L'un d'eux dessine trois corbeaux, et c'est vraiment merveilleux de savoir,
dans un dessin qui n'a jamais d'enveloppe ni de contour général, réserver
les lumières, et d'être fixé d'avance si sûrement sur les places et les
valeurs de sa composition. Avec un pinceau écrasé et aux poils presque
secs, il rend l'extrémité duveteuse de la plume, de la façon la plus
extraordinaire, et modèle, avec des plans dans la demi-teinte, en un gris
noyé dans l'eau, le plus savant et le plus moelleux dessin de nature de la
poitrine de l'oiseau noir.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 novembre_.--J'avais été plein de sagesse à cette exposition, je
n'avais rien acheté, mais là rien, pas même un objet de dix sous.
Cependant, à ma première visite j'avais avisé, à la section de la Chine,
un objet que je trouvais un des plus beaux du Champ de Mars, un de ces
objets à la richesse barbare et précieuse, digne d'une galerie d'Apollon
exotique. C'était un très grand vase en jade vert, en forme de balustre,
avec sur sa panse, un quadrillé d'or, relevé d'un cloutis de corail, et
aux anses formées par des têtes de dragons ayant des yeux de cristal de
roche.

Je l'avais marchandé... pour le marchander. On me l'avait fait 2 000
francs. Depuis je ne l'avais pas revu, et ne pensais plus à ma folle envie,
quand dans une de ces séances que je fais de 6 à 7 heures, chez les
Sichel, je demandais vaguement à Tien-Paô, s'il avait vendu son vase. Il
me répondait que non, ajoutant que c'était une pièce très rare, très
ancienne, et d'un seul morceau, et qu'il me le laisserait cependant à 1
200 francs. Ma foi. le lendemain,--le maudit vase avec son or, son corail,
son cristal de roche m'avait trotté dans la tête, toute la nuit--j'allais
trouver mon Chinois, auquel j'offrais de son jade, 800 francs. Et Tien-Paô,
après avoir répété un tas de fois, «80 taels... 80 taels, pas possible...
80 taels, trop bon marché,» me le laissait à la fin. Aujourd'hui la pièce
opulente fait, entre deux flambés, le milieu de la cheminée de mon cabinet
de l'Extrême-Orient.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 novembre_.--Je ne sais quel charme ont les fleurs d'hiver, elles
me semblent parées de quelque chose de joliment et délicatement
souffreteux. Aujourd'hui se dressait sur la table de Nittis, un énorme
bouquet de chrysanthèmes jaunes, mais si peu qu'on les voyait blancs, avec
l'extrémité des pétales un rien violacée; et je regardais ce bouquet, sans
pouvoir en détourner les yeux: c'était comme la pâleur d'une chair de
petite fille, meurtrie par le froid.

       *       *       *       *       *

--------Où m'a-t-on dit, ces jours-ci, que les coups de corde, en
Angleterre, se donnaient, à l'heure qu'il est, avec une mécanique. Voilà
le progrès, un progrès qui ne laisse plus rien à craindre de l'humanité
du bourreau.

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 novembre_

L'on causait de l'industrialisme du monde des lettres sans humanités, de
ces littérateurs appelés peut-être à devenir les éducateurs des
générations, commençant à épeler. Là-dessus le vieil Houssaye parlait d'un
homme de lettres, dont il taisait le nom, et qui lui disait, il y a
quelques jours: «Moi, à midi, tous les jours, j'ai fait deux
feuilletons... je ne cours pas après les gros prix... 25 francs, c'est le
prix que me donne la _Liberté_ ou l'_Estafette_. Donc à midi j'ai 50
francs. Le reste de la journée, je la passe dans les petits théâtres, ou
avec mes amitiés, mes relations, mes trucs, j'arrive à être d'un quart,
d'un sixième dans une pièce, et ça rapporte encore 50 francs; pour la fin
de la journée... Eh bien, cela me fait 36 000 francs par an, je n'en
gagnais pas autant avant, quand j'étais à la Bourse.»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 novembre_.--Un sculpteur, qui a passé des années en
Angleterre, disait que là, il avait trouvé les plus belles poitrines, les
plus charmants torses de femmes, mais que ces femmes n'avaient point la
colonne vertébrale mobile, qu'il était impossible d'obtenir de ces corps,
ce que vous donnait le premier modèle français venu, un hanchement, une
torsion, un contournement, un mouvement de grâce féminin, le penchement
d'une Hébé tendant la coupe à Jupiter.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 28 novembre_.--Aujourd'hui, chez Burty, une curieuse et instructive
séance. Le Japonais Watanobé-Seï a fait un dessin, mais non plus, un de
ces croquis improvisés au bout du pinceau, mais un grand panneau à
l'aquarelle, un _kakemono_.

Le dessin pour être précieux au Japon, doit être fait sans aucune reprise
du trait, sans aucun _repentir_. On attache même une certaine importance à
la rapidité du faire, et le compagnon du peintre a été regarder l'heure à
la pendule, quand l'artiste a commencé!

Le peintre japonais était muni, cette fois, d'un morceau de soie gommée
presque transparente, se fabriquant seulement au Japon pour cet usage; et
la soie était tendue sur un petit cadre en bois blanc. Sauf deux ou trois
bâtonnets de couleur de son pays, entre autres une espèce de jaune,
couleur de gomme gutte, et du bleu verdâtre, l'artiste se servait de
couleurs au miel, de couleurs européennes.

D'abord pour commencer, ce fut au milieu, comme toujours, un bec d'un
oiseau devenant un oiseau, puis encore trois autres becs, trois autres
oiseaux: le premier grisâtre, le second au ventre blanc, aux ailes vertes;
le troisième ayant l'apparence d'une fauvette à tête noire; le quatrième
avec du rouge dans le cou d'un rouge-gorge. Il ajouta à la fin, au haut du
panneau, un cinquième oiseau, un calfat au bec de corail. Ces cinq oiseaux
furent exécutés avec le travail le plus précieux et presque le frou-frou
révolté de leurs plumes.

Et c'était charmant de voir notre Japonais travailler, tenant deux
pinceaux dans la même main, l'un tout fin et chargé d'une couleur intense
et filant le trait, l'autre plus gros et tout aqueux, élargissant la
linéature et l'estompant: tout cela avec des prestesses d'escamoteur,
debout devant sa petite table aux gobelets.

Sur le fond, laissé complètement vierge, il a mouillé la plus grande
partie, réservant, çà et là, des déchiquetures, pareilles à de petits
archipels, et dont l'ensemble avait une certaine ressemblance avec une
carte du Japon. Le panneau a été un peu séché à la flamme d'un journal,
et retiré, lorsqu'il conservait un rien d'humidité dans les parties
mouillées.

Alors brutalement, et comme sans souci de la délicatesse de son dessin,
il a fait pleuvoir de gros pâtés d'encre de Chine, qui étendus avec un
blaireau, ont détaché sur la légère demi-teinte d'un ciel gris, les
branchages et les oiseaux enfermés dans une couche de neige, faite
miraculeusement par ces espèces d'archipels gardés secs dans le papier.

Puis, quand le panneau a été ainsi préparé, ainsi avancé, ne voilà-t-il
pas que notre peintre japonais s'est mis à le laver à grandes eaux,
donnant, sur la tête colorée des oiseaux, de petits coups de pouce,
amortissant, et ne laissant sur le papier que la vision effacée, de ce qui
y était tout à l'heure.

Et le panneau encore une fois remis au feu et retiré mollet, l'artiste
indique un tronc tortueux par un large appuiement, mais interrompu, mais
cassé, et pique avec la plus grande attention, dans le vide, dans
l'effacement, les petites fleurs rouges d'un cognassier du Japon, ne
plaçant qu'au dernier moment la valeur noire de son dessin, la tache
intense à l'encre de Chine du tronc de l'arbuste.

Et encore des lavages, des séchages, des reprises, des relavages, au bout
desquels le lumineux et moelleux dessin était parachevé, tirant de tout ce
travail dans l'humide, quelque chose du joli flottement des contours d'une
aquarelle qui baigne dans l'eau de la cuvette d'un graveur,--et sans que,
selon l'expression d'un peintre, dans cette chose _soufflée_, se sentît la
moindre fatigue.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 décembre_.--Pillaut, le musicien, disait spirituellement, ce
soir: «Oui, maintenant quand je parle, on m'écoute... et vous savez,
lorsque je dis les choses les moins intéressantes, c'est autour de moi, un
cercle de gens attentifs, approuvant mes paroles, de la tête. La première
fois que je m'en suis aperçu, cela m'a profondément attristé..., cette
attention m'a averti que je commençais à être un vieux.»

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 décembre_.--Aujourd'hui, au dîner des Spartiates, Francis Magnard
racontait la petite cause, qui a amené la chute de la colonne Vendôme.

Une fille, dont Magnard ne se rappelle pas bien exactement le nom,
jouissant d'une certaine notoriété, avait été abandonnée par un riche
entreteneur, à cause de ses relations avec un ingénieur. Pendant la
Commune, se trouvant fort désargentée, elle reprochait à son amant d'être
la cause de sa misère, et celui-ci chercha, s'ingénia à trouver un moyen
de gagner de l'argent. Il eut l'idée d'appliquer le système du _sifflet_,
la coupe en biseau de la colonne, système, sans lequel il eût été presque
impossible de la jeter à bas; et il eut, pour son invention, une somme de
6000 francs, qu'il donna à sa maîtresse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 décembre_.--«Le peuple est une bête qui vit de gloire,--disait
brillamment, ce soir, Renan chez la princesse--mais quand il s'est
accoutumé à ce foin, il faut lui en donner tous les jours, c'est ce
qu'avait fait Napoléon, c'est ce que n'a pas fait Bismarck... C'est
peut-être très grave pour lui.»

       *       *       *       *       *

--------Je me surprends, en construisant mes phrases maintenant, à faire
de la main droite tenant la plume, des gestes d'un chef d'orchestre: si
mes phrases ne sont pas musicales, je ne sais pas diantrement comment il
faut s'y prendre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 décembre_.--Ce soir, Pagans chantait du Rameau. Il me semblait,
qu'en entendant cet air vieillot, j'avais les cordes tendres de l'âme,
caressées par de l'ingénu rococo.

J'étais sous l'impression de ce chant, quand une voix, qui semblait sortir
par les narines d'un nez, me dit que le propriétaire de cette voix avait
lu MANETTE SALOMON, dans le sérail.

C'est ce Polonais étrange qui, après s'être manqué d'un coup de pistolet
dans la bouche, est devenu peintre de Sa Hautesse, dans le palais duquel
il a passé une fois cinq cents jours de suite, sans en pouvoir sortir une
minute, occupé de l'éternelle et colossale mise en peinture des batailles,
hantant la cervelle du Sultan: pauvre peintre qu'on faisait, lorsqu'il
était malade, traverser les cours à cheval, en lui tenant les genoux,
de peur qu'il ne tombât, qu'on asseyait sur une chaise, et qui devait
quelquefois travailler douze heures sans manger.

       *       *       *       *       *

-------Dans ce roman des «Frères Bendigo» (LES FRÈRES ZEMGANNO), il y a
quelques chapitres que j'écris avec le portrait de mon frère devant moi,
il me semble que ça porte bonheur à mon travail!

       *       *       *       *       *

_Lundi 30 décembre_.--Un joli mot d'une vieille femme de mes amies, à qui
sa bru disait qu'elle aimait à lire, à faire de la musique, mais détestait
les travaux de femme, la tapisserie, la broderie, etc., etc.: «Ma chère,
c'est que vous avez été toujours heureuse, que vous n'avez pas eu de
chagrins... Oui, bien souvent ces travaux sont une occupation mécanique,
derrière laquelle on s'enfonce dans ses regrets!»



ANNÉE 1879


_Mercredi 1er janvier 1879_.--Dîner chez la princesse avec les deux fils
du prince Napoléon, Benedetti, le vieux Giraud, les deux Popelin, Anastasi,
la baronne de Galbois, Mlle Abbatucci.

Au fumoir, on cause du renvoi des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, des
hôpitaux. Anastasi qui a été soigné dans une maison, où était organisé un
service d'infirmières, affirme qu'il est impossible de se figurer
l'avidité, la soûlerie, et le maquerellage de ces créatures, qui passent
leur temps à proposer aux malades qui ne sont pas tout à fait crevards,
les femmes convalescentes de la maison.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 janvier_.--Labiche contait, ce soir, qu'à l'enterrement de
Murger, il y avait une contestation entre Thierry, et Maquet, à propos de
l'ordre du discours à prononcer sur la tombe. Et comme Thierry s'entêtait
à parler le premier, se rapprochant le plus possible de la fosse ouverte,
Maquet lui disait au milieu de ce monde, croyant que les deux orateurs se
faisaient des politesses: «Si tu persistes, je te fous dans le trou!»
Thierry renonçait à parler le premier.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 janvier_.--Le directeur d'un de nos grands théâtres, auquel on
apprenait qu'un de nos plus célèbres auteurs dramatiques était devenu
impuissant, dit en soupirant: «Il est bien heureux, le voilà sauvé des
horreurs de l'incertitude!»--et cela était modulé avec l'annotation
indéfinissable de l'œil dudit directeur.

       *       *       *       *       *

--------C'est intéressant de voir son manuscrit,--tout d'abord une feuille
de papier dans une enveloppe,--prendre du ventre, par la copie, qu'on y
glisse, tous les jours, dans l'enveloppe grossissante.

Je reste deux ou trois jours, sans sortir de chez moi, travaillant de
l'heure où je me lève, à l'heure où je me couche, mais le troisième ou le
quatrième jour, j'ai besoin de m'acheter un bibelot, pour me payer de mon
travail.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 janvier_.--Triste, triste cette journée, comme l'un de ces
matins de sa jeunesse, où, au sortir du bal masqué, l'on a couché avec une
femme, qui n'avait pas de drap à son lit, et où, au jour levant, on est
entré voir l'enterrement d'un pauvre, dans l'église en face.

       *       *       *       *       *

_Samedi 18 janvier_.--Première de l'ASSOMMOIR. Un publique sympathique,
applaudisseur, au milieu duquel les inimitiés sourdes n'osent pas se
produire. Comme les années changent les générations. Dans un retour triste
sur mon frère, je ne peux m'empêcher de dire à Lafontaine, rencontré dans
un corridor: «Ce n'est pas le public d'HENRIETTE MARÉCHAL.» Tout est
accepté, claqué, et seuls, au dernier tableau, deux ou trois coups de
sifflet, timides, peureux: c'est toute la protestation dans l'enthousiasme
général.

En sortant de la représentation, Zola nous demande, le nez en point
d'interrogation, d'une voix dolente, si la pièce a vraiment réussi. Il a
passé toute la représentation, dans le cabinet de Chabrillat, à lire un
roman quelconque, trouvé dans sa bibliothèque, n'osant se montrer aux
acteurs, que la veille, à la répétition, dit-il, sa mine désolée glaçait.

Nous nous rendons en troupe avec le ménage Daudet, chez Brébant, où
Chabrillat a fait préparer un souper pour ses amis et les amis de Zola. Il
y a là des gens de toute sorte, le vieux Janvier, l'oculiste Magne, la
phalange de Médan.

Et l'on soupe assez gaiement, toutefois avec un fonds d'affairement et de
préoccupation du lendemain, au milieu de sorties de Zola et de Chabrillat,
allant voir les journalistes qui soupent au-dessous, au milieu de la
lecture de fragments d'un grand article, devant paraître le lendemain, au
milieu de racontars d'après lesquels un contrôleur aurait envoyé faire
f... le préfet de police.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 janvier_.--Bardoux est venu dîner aujourd'hui chez Brébant. Il
ne dissimule pas, malgré la victoire du ministère, son peu d'espérance de
se maintenir, et là-dessus on ne lui laisse aucune illusion, et on lui
recommande de _soigner_ sa sortie.

En s'en allant, il m'appelle pour faire un bout de chemin avec lui. Il me
dit qu'hier a été la première attaque du jacobinisme, que le maréchal est
parfaitement décidé à s'en aller... puis, dans une animation colère,
s'exclame contre la femme de ce temps, contre sa servilité honteuse, et il
parle, avec des hoquets de dégoût, des femmes _teintes en bleu_, faisant
la cour à genoux, au Gambetta.

Son emportement apaisé, je lui demande pourquoi il n'a pas décoré Zola?
Il me répond qu'il a rencontré une opposition formelle au conseil des
ministres. Je lui demande pourquoi il n'a pas fait officier Renan, il me
répond que le maréchal n'a pas voulu signer sa nomination. Et à propos de
la promotion de Victor Hugo, il m'affirme que c'est le poète qui s'y est
opposé, quoiqu'il eût la promesse, qu'une semaine après qu'il aurait été
nommé commandeur, il serait fait grand'croix.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 janvier_.--Un mot de la Guimond: «Conçoit-on ce Girardin... j'ai
huit cents lettres de lui toutes compromettantes... et il ne veut pas me
les racheter.»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 février_.--Une anecdote sur le colonel, le frère de ce général
Lasalle, qui ne quittait l'armée que pour se commander à Paris une paire
de bottes, et faire un enfant à sa femme.

Un jour il dînait chez Masséna, où il y avait sur la table un hanap
d'argent, très admiré par les convives.

--«Il est à celui qui le boira plein de kirsch,» dit Masséna.

--«Qu'on me le passe!» jette le colonel Lasalle.

Et il le vide d'un trait, le pose sur sa cuisse, d'un coup de poing
l'aplatit, le plie en deux, en quatre, et le fourre dans sa sabretache.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 février._--Le travail de la note d'après nature, de la saisie
rapide et fiévreuse pendant toute une soirée, dans un cirque, de ces riens
qui durent une seconde, me jette à la fin dans un état d'émotion étrange,
avec dans la cervelle du vague exalté, dans le corps du remuement inquiet,
dans les mains de petits tremblements nerveux.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 12 février._--Boitelle, qu'on n'a pas vu chez la princesse,
depuis des éternités, vient ce soir. Il parle de la désorganisation du
service de sûreté, de ces hommes uniques, qui avec un flair de chien de
chasse, et sans se rendre bien compte comment--c'était l'aveu de l'un
d'eux--arrivent à la connaissance du voleur, de l'assassin.

C'est celui-ci, qui arrive chez Giraud, examine l'effraction, et dit: «Ça,
c'est un maçon... et c'est un limousin.» Puis au bout de quelques instants
de réflexion: «Et c'est un tel.» C'est celui-là qui arrive chez un autre
monsieur volé, lui demande à voir les gens de service, adresse à l'un
cette question:

--Est-ce que je ne vous ai pas vu à l'estaminet du Helder?

--Non.

Et l'homme sorti: «Voilà le voleur... C'est un pédéraste... il a fait
le coup avec son amant, qui doit avoir la garde du _magot_... Demain je
saurai, qui il est.»

Mais Boitelle appuie surtout sur la désorganisation de la _police de
famille_, de cette police qui doit être exercée par un préfet de police,
dans les cas, où il faut défendre les honnêtes gens, quand la loi manque
pour les protéger,--police qui doit être exercée à la façon d'un cadi,
mais à la condition de ne jamais se tromper--répète-t-il deux fois. Et il
nous parle d'une visite et d'une saisie de papiers, faites à quatre heures
du matin, chez un membre d'un club de Paris, sous prétexte de conspiration,
pour prendre dans son secrétaire, une correspondance de jeune fille, avec
laquelle ce monsieur voulait faire chanter la famille, au moment du
mariage de la jeune fille.

       *       *       *       *       *

--------A propos des SALTIMBANQUES et de la réponse: «Elle doit être à
nous!» un fin mot d'Odry, répondu à Dumersan. Ledit Dumersan persécutait
Odry, pour qu'il jetât un coup d'œil sur la malle, au moment de cette
réponse. Odry n'en faisait rien. Enfin un jour l'acteur impatienté lança à
l'auteur: «Si je la regarde, je suis un voleur; si je ne la regarde pas,
je ne suis qu'un filou!»

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 février._--Quand on a mon âge, et qu'on est malingre comme
moi, au milieu de la fabrication d'un bouquin, il entre en vous une
terreur de mourir, avant que le livre soit terminé,--une terreur que
l'éditeur n'en fasse remplir les blancs par un imbécile.

       *       *       *       *       *

--------Une jeune fille du grand monde, me contait aujourd'hui, qu'une de
ses amies, décidée à épouser un garçon très riche, en dépit d'une saleté
repoussante, avait eu l'idée de lui faire ordonner par son médecin, le
médecin des deux familles, des bains de vapeur, pour une maladie
quelconque, dont il l'avait menacée. Et la jeune fiancée disait: «Enfin il
sera propre le jour de mon mariage!»

       *       *       *       *       *

--------Maintenant, quand j'écris un morceau de style, j'ai besoin avant
de l'écrire, de m'entraîner, de me _monter le bourrichon_, comme disait
Flaubert, en regardant des matières d'art colorées, mais une fois cette
griserie cérébrale obtenue, il me faut éviter la vue de ces choses, tout
le temps que j'écris. Alors ça me distrait, ça me dérange. Et il m'est
arrivé ces temps-ci de me priver de regarder, tout un jour de travail, un
objet acheté la veille et apporté le matin.

       *       *       *       *       *

--------Il y a une somme de bêtise que les peuples ne peuvent pas dépasser,
sous peine de périr, et la France où l'on ne veut plus qu'il y ait une
statue pour Charlemagne, me semble, à l'heure présente, une nation mûre
pour le démembrement, pour le dépècement.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 février_.--J'ai vu, ces jours-ci, à une soirée, une jeune femme
dans la toilette la plus joliment indécente, qu'on puisse rêver. Elle
semblait habillée d'un corset et d'un jupon, sous lesquels il n'y avait
point de chemise. Je causais de cette toilette, ce soir, quand une vieille
femme s'est mise à dire: «Que l'hydrothérapie avait tué la pudeur chez la
jeune génération féminine, que le barbotage dans l'eau, à l'instar d'un
canard, que l'habitude journalière de se montrer à sa femme de chambre,
entièrement nue, diminuaient, tous les jours, l'effarouchement que les
femmes d'autrefois éprouvaient à monter trop de leur peau ou de leurs
formes.

Il y a du vrai dans ce que disait cette vieille femme.

       *       *       *       *       *

--------Un banquier, un banquier supérieur, déclarait que l'affaire la
plus productive, était de prêter une petite somme d'argent à un honnête
homme insolvable. «Dans ces conditions, disait-il, on tirait 200 p. 100 de
son argent, en attentions, corvées, obligations imposées à l'emprunteur».

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 mars_.--La timidité, cette paralysie de ma valeur personnelle
en société, pendant toute ma jeunesse et ma maturité, cet état nerveux, où
en présence de deux ou trois imbéciles inconnus, j'éprouvais comme un
_nœud de l'aiguillette_ de l'esprit, il me semble que je m'en suis
débarrassé à l'heure présente, mais il n'y a pas bien longtemps. Je me
surprends à causer aux dîners de la princesse, comme chez moi, et
quelquefois je sors de table, étonné de mon nouveau moi-même.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 mars_.--Fini aujourd'hui LES FRÈRES ZEMGANNO.

       *       *       *       *       *

--------Au dix-huitième siècle il n'y a guère que deux aquarellistes,
Baudouin et Gabriel de Saint-Aubin; les autres, même Moreau, lavent leur
dessins avec des eaux d'architecte.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er avril_.--Il me prend des mélancolies, en pensant que tout ce
que je fais, pour faire de cette maison d'Auteuil, un domicile de poète et
de peintre, tout cela est fait pour un bourgeois quelconque, très prochain.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 avril_.--Les marionnettes de Holden! Ces gens de bois sont un
peu inquiétants. Il y a une danseuse, tournant sur ses pointes dans un
clair de lune, de laquelle pourrait s'éprendre un personnage d'Hoffmann,
et encore un clown qui se couche, cherche sa position sur un lit, et
s'endort avec des poses et des gestes d'une humanité de chair et d'os.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 avril_.--Aujourd'hui, j'entre à la _Vie Moderne_. C'est amusant,
l'installation d'un journal à images naissant, avec ses divans qui ne
sont encore que des planches, l'essai de ses cornets acoustiques qu'on
pose, les épreuves de Gillot voletant sur le bureau, la paperasserie en
désordre de la copie des feuilles destinées à faire le premier numéro, les
allées et les sorties de messieurs qui s'en vont, après un petit entretien
avec le rédacteur en chef dans un coin du bureau.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 avril_.--Liphart, en faisant mon portrait, m'apprend qu'il
y a des femmes russes qui prennent de la belladone pour s'agrandir la
pupille, et donner à leur regard de l'étrangeté et du brillant.

       *       *       *       *       *

--------C'est singulier, je suis un _aristo_, et je trouve qu'il n'y a que
moi, dans le roman peuple, qui aie eu de la tendresse, des entrailles,
pour la canaille.

       *       *       *       *       *

--------Je persiste à déclarer que les réceptions de l'Académie
m'apparaissent comme des récréations de cuistres.

       *       *       *       *       *

--------Ce qu'il y a à craindre pour l'homme de lettres, ce n'est point le
foudroiement, la mort complète de sa cervelle: c'est la douce imbécillité,
l'insensible ramollissement de son talent.

       *       *       *       *       *

--------Toute la valeur du romantisme, ça été d'avoir infusé du sang, de
la couleur dans la langue française, en train de mourir d'anémie,--quant à
l'humanité qu'elle a créée, c'est une humanité de _dessus de pendule_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 avril_.--J'entre en discussion avec Spuller, parce qu'il ne fait
aucune différence entre les créateurs et ceux qu'il appelle les autres,
entre un Balzac ou un Hugo, et un Sainte-Beuve. Il finit par déclarer que
le NEVEU DE RAMEAU est pour lui complètement incompréhensible, qu'il ne
sait pas du tout ce que Diderot veut dire, et me renvoie à la PRINCESSE DE
BABYLONE.

Oui, le journaliste républicain met sur le même pied les vulgarisateurs et
les créateurs, et préfère les écrivains utiles à ceux qui ne sont que des
écrivains.

       *       *       *       *       *

--------Au bas du trottoir de la rue de Clichy, un homme tendant la main à
un autre: «Donne-moi la cuiller?»

       *       *       *       *       *

--------Quel printemps! les blanches fleurs des magnolias ont quelque
chose de la constriction douloureuse des épaules de femmes décolletées,
dans un courant d'air.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 30 avril_.--Aujourd'hui l'apparition des FRÈRES ZEMGANNO.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 1er mai_.--Qui est-ce qui osera dire qu'auprès de Labruyère,
Molière est un bas farceur?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 mai_.--Les attaques, ça vous embête, mais au fond c'est bon.
Ça met dans votre travail, un peu de colère.

       *       *       *       *       *

--------Un joli détail de la vie élégante parisienne. Parmi les
demoiselles-mannequins, qui, dans les salons de Worth, montrent et
promènent sur leurs sveltes corps, les robes de l'illustre couturier, il
est une demoiselle, ou plutôt une dame mannequin, dont la spécialité est
de représenter la grossesse de la _high-life_.

Assise seule à l'écart, en le clair-obscur d'un boudoir, elle exhibe aux
yeux des visiteuses dans un état intéressant, la toilette appropriée avec
le plus de génie à la déformation de l'enfantement.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 mai_.--Chez la princesse, ce soir, Lachaud parlait, en
amoureux, de son ancien amour pour Mme Lafarge. Il disait qu'aujourd'hui
encore, il avait dans son cabinet un portrait d'elle, au-dessus d'un divan,
et que lorsqu'il rentrait fatigué du palais, il faisait une sieste sur ce
divan, s'endormant les yeux sur l'image de l'assassine.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 mai_.--Enfin, un jour où je puis me donner la récréation de
lire un bouquin pour mon plaisir--récréation rare pour le fabricateur de
livres--et le jour est tout gris, tout pluvieux, vraiment fait pour la
lecture. Je me plonge dans un voyage au Zambèze, dans un voyage au milieu
du pays des lions, là, où l'on en rencontre des troupes de trente,
marchant à la queue-leu-leu. Toute la journée, je suis à l'émotion de
leurs rugissements au bord des grands fleuves, et le soir, me rappelant
tout à coup, que Burty fait une conférence sur mes dessins à l'École des
Beaux-Arts, le quai Malaquais m'apparaît lointain, lointain, comme si
j'étais au fond de l'Afrique,--et je reste au Zambèze.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 mai_.--Cette fois, j'avais cru que la nature de mon livre, ma
vieillesse même, désarmeraient la critique. Mais non, c'est un éreintement
sur toute la ligne. Barbey d'Aurevilly, Pontmartin, etc., ont déclaré les
FRÈRES ZEMGANNO un livre détestable.

Pas un de ces critiques ne semble s'apercevoir de l'originale chose
essayée par moi dans ce livre, de la tentative faite pour émouvoir avec
autre chose que l'amour, enfin de la substitution dans un roman d'un
intérêt autre, que celui employé depuis le commencement du monde.

Allons, je serais attaqué et nié jusqu'au jour de ma mort, et même
peut-être quelques années après. Au fond, il faut l'avouer, ça fait, en
mon par dedans, une espèce de tristesse qui se traduit par un cassement
de bras et de jambes, une fatigue physique qui a le désir et le besoin
de dormir.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 mai_.--Les choses et les hasards de la vie sont bizarres.
Aujourd'hui, sur quoi est-ce que je tombe, en passant, devant mes dessins
exposés aux Beaux-Arts, sur une entrevue de mariage entre le cousin
_Marin_, que je croyais à Bar-sur-Seine et une demoiselle ***.

       *       *       *       *       *

--------Le peintre Dupray expliquait l'énorme protection de l'État en
faveur de la musique, par ceci: c'est que tous les grands banquiers juifs
sont mélomanes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 21 mai_.--Quelqu'un vivant dans le monde politique, disait ce
soir, que le 16 mai n'avait pas réussi, par suite de la préoccupation de
chaque ministre, d'avoir un passeport pour se sauver, en cas de malheur.

       *       *       *       *       *

--------Combien y a-t-il de pièces de théâtre, dont le dénouement ne soit
pas amené par l'interception d'une lettre ou sur la surprise d'une
conversation derrière un rideau. Toute l'imagination du théâtre de ces
jours-ci, consiste à convertir la lettre en télégramme, et à remplacer le
rideau par quelque chose comme la porte d'un cabinet d'aisance.

C'est bien borné, et le théâtre me semble pour un esprit, le travail
fatigant d'un écureuil dans une cage.

       *       *       *       *       *

--------On peut dire qu'en France, le jour où le chef du gouvernement a eu
sur le dos, comme uniforme, un habit noir, c'en a été à jamais fait de sa
puissance et de sa gloire militaires.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 mai_.--Dîner Brébant.

--Cette femme je l'ai rencontrée, quand j'étais en prison.

--Bah!

--Oui, c'était à la fin de l'Empire, lorsque tout était détraqué. Le jour
où j'ai été écroué à Sainte-Pélagie, le directeur s'est empressé de me
dire: «Vous n'avez qu'à adresser une demande, pour être transféré dans une
maison de santé.» Et la première parole de l'autre directeur a été:
«Donnez-moi votre parole que tous les soirs, vous serez rentré à dix
heures....et vous êtes libre».

       *       *       *       *       *

_Mercredi 28 mai_.--Liesse me dit que son exemplaire des FRÈRES ZEMGANNO a
un joli autographe à la dernière page: il est signé d'une larme de jeune
fille, à laquelle il l'avait prêté.

       *       *       *       *       *

--------N'est-ce pas paradoxal que ce soit de nos revers qu'est sortie une
école de peinture militaire. Du temps de notre gloire, il y avait un
peintre isolé, comme Vernet, comme Raffet, mais non tout un petit monde,
pouvant faire les frais d'une exposition spéciale.

       *       *       *       *       *

--------Quel malheur de n'avoir pas trouvé le temps de faire notre
«Catéchisme révolutionnaire de l'art». Et comme il aurait été amusant, au
nom de Raphaël, à propos de tel tableau qu'on admire, d'indiquer ce que
les restaurateurs ont laissé juste de peinture, même de dessin du maître,
mais c'était un travail immense de recherches, de courses, de
conversations avec les gens techniques, et il ne fallait ni erreurs, ni
exagérations. Puis encore au sujet d'une faïence Henri II, de montrer le
peu de perfection de la matière, la tristesse du décor, l'insenséisme des
prix.

Et ainsi de tout, et aller pendant trois cents pages, trépignant,
bouleversant les opinions consacrées, les admirations séculaires, les
programmes des professeurs d'esthétique de l'Institut, toute cette vieille
foi artistique, plus entêtée, plus dépourvue de _criterium_ que la foi
religieuse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 juin_.--Aujourd'hui, dans mon jardin en fleurs, son petit
corps maigre perdu dans sa robe à queue, Mme de Nittis parlait, tout au
fond d'un grand fauteuil, où elle ne tenait guère plus de place qu'un
enfant, parlait, avec des interruptions, des silences, de pâles sourires;
parlait des premiers temps de son bonheur avec son mari, dans un certain
carré de roses trémières, aux environs de la Malmaison, et qu'il avait
fallu vendre, un jour de mauvaises affaires. Avec ce quelque chose
d'appuyé et de ressenti, que les bien malades mettent dans leurs paroles,
elle revenait amoureusement sur ces jours où elle servait de modèle à son
mari, du matin au soir, sur ces jours tout pleins de ses peurs de l'eau,
et où cependant sans rien dire, elle posait dans un remuant bateau, en
robe blanche, frissonnante du froid du coucher du soleil et de la terreur
de chavirer.

_Vendredi 6 juin_.--La petite Mme ***, sur une polissonnerie qu'on lui dit,
a un retroussement d'une seule narine, singulier, bizarre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 juin_.--Je suis à l'enterrement du vieux Maherault,
l'avant-dernier collectionneur sincère, l'avant-dernier collectionneur
pauvre--je me regarde comme le dernier,--et je n'entends que colloques
sans pudeur d'amateurs, tout réjouis par la perspective de la vente, et ne
vois que têtes de marchands d'estampes, travaillant à attirer sur elles,
l'attention de la famille.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 juin_.--Déjeuner en tête à tête avec Flaubert, ce matin.

Il me dit que son affaire est faite. Il est nommé conservateur, hors cadre,
à la Mazarine, aux appointements de 3 000 francs, qui doivent être
augmentés dans quelques mois. Il ajoute qu'il a vraiment souffert
d'accepter cet argent, et que du reste, il a déjà pris des dispositions,
pour qu'il soit un jour remboursé à l'État. Son frère, qui est très riche
et mourant, doit lui faire 3 000 livres de rente: avec cela, sa place et
ses gains de littérature, il se retrouvera à peu près sur ses pieds.

Flaubert, l'ennemi des illustrations, songe aujourd'hui à l'illustration
de sa féerie, avec des dessins de peintres--et non de dessinateurs, dit-il
avec mépris.

Il est plus briqueté, plus coloré à la Jordans que jamais, et une mèche de
ses longs cheveux de la nuque, remontée sur son crâne dénudé, fait penser
à son ascendance de Peau-Rouge.

Il est content de sa jambe. Aujourd'hui voici le premier jour, où il ne
met pas de bande.

--Oui, un médecin qui était là, n'avait rien vu à mon cas... C'est un
voisin, un chirurgien de marine, qui venant me voir par hasard, a soulevé
mon drap, m'a flanqué un coup brutal sur la jambe, m'a demandé:

--Avez-vous pleuré? Avez-vous eu un frisson? Avez-vous éprouvé quelques
trouble intérieur, au moment de votre chute?

--Oui, j'ai senti à l'épigastre quelque chose de désagréable!

--Eh bien c'est ça, le péroné est cassé, regardez ce bourrelet... c'est
toujours l'indication d'une cassure.

Et toute la journée de l'esthétique furibonde.

A cinq heures, dans un pantalon clair, arrive Zola, qui revient du
Grand-Prix, où il est aller étudier les courses, pour les mettre dans NANA.

       *       *       *       *       *

_Lundi 9 juin_.--Degas disait spirituellement, en parlant du portrait de
Carolus Duran par son élève: «Avez-vous remarqué les manchettes de Carolus
et les veines de ses mains, pleines des vibrations d'un pouls vénitien?».

       *       *       *       *       *

--------Une erreur de 3 centimes, dans le compte d'une année, il y a cinq
ou six ans, a fait passer, m'a-t-on assuré, cinq jours et cinq nuits, aux
sept employés de la fortune privée de Rothschild.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 juin_.--Dîner intime chez les Charpentier, entre Flaubert, Zola
et moi.

FLAUBERT.--Eh bien, Charpentier, faites-vous mon SAINT-JULIEN?

CHARPENTIER.--Mais oui... Vous tenez toujours à ce vitrail de la
cathédrale de Rouen, qui,--c'est vous qui le dites--n'a aucun rapport avec
votre livre.

FLAUBERT.--Oui, parfaitement, et c'est bien à cause de cela.

ZOLA.--Au moins permettez à Charpentier d'introduire dans le texte,
quelques dessins... Moreau vous fera une Salomé.

FLAUBERT.--Jamais... Vous ne me connaissez pas, j'ai l'entêtement d'un
Normand que je suis.

--Mais lui crie-t-on, avec votre vitrail seul, la publication n'a aucune
chance de succès... Vous en vendrez vingt exemplaires... puis, pourquoi
vous butez-vous à une chose, que vous-même reconnaissez être absurde?

FLAUBERT (avec un geste à la Frédérick Lemaître).

--C'est absolument pour épater le bourgeois!

       *       *       *       *       *

--------Des jours hostiles et de malechance, où l'on voudrait, ainsi que
dans un gros temps, fermer les sabords de sa maison, et se dérober aux
gens qui frappent à votre porte, aux lettres que le facteur dépose dans
votre boîte.

       *       *       *       *       *

--------Un vilain, un odieux livre, ce livre de Vallès qui vient de
paraître. La mère, jusqu'à présent, était sacrée, la mère jusqu'à présent,
avait été épargnée par l'enfant, qu'elle avait porté dans ses flancs.
Aujourd'hui, c'en est fini en littérature, de la religion de la maternité,
et la révolution commence contre elle.

VINGTRAS est un livre symptomatique de ce temps.

       *       *       *       *       *

_Lundi 16 juin_.--Chez Auguste Sichel, Castellani, l'antiquaire de Rome,
parle pittoresquement de ce lit du Tibre, de ce limon qui enferme
dans une succession de couches, semblables aux tiroirs superposés d'un
médaillier, des pièces de monnaie commençant à Pie IX, descendant jusqu'au
Xe siècle. Et Castellani ne doute pas qu'en fouillant plus profondément,
on arrive à une seconde succession de couches, dont la dernière renfermera
des objets de l'âge de pierre... Le Tibre, ce qu'il contient!--nous dit,
notre italien,--un arc de triomphe du temps de Valentinien, un arc de
triomphe tombé comme un homme ivre à l'eau, et qu'on est en train de
repêcher tout entier, avec ses quatre statues.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 juin_.--Je revenais du cimetière--c'est le jour de
l'anniversaire de la mort de mon frère--et j'allais un peu vague, au
milieu de gens lisant les journaux en marchant, et auxquels je ne prenais
pas garde, quand, dans la rue Richelieu, un homme--c'était Camille
Doucet,--élève au bout de son bras, d'un geste triste, un morceau de
papier, et me le tend. J'y lis: _Mort du prince impérial_.

Pour cette famille Napoléon, semble revivre la fatalité antique, la
fatalité attachée à la famille des Atrides.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 22 juin_.--C'est le dernier dimanche de Flaubert. Daudet
apparaît un moment. Il a l'entrée anxieuse d'un être malade, qui interroge
les visages. Il s'assoit. Je suis frappé de la pâleur de cire de ses
mains. Alors il nous dit avoir vomi, une nuit, sans souffrance, un gros
caillot de sang... que les uns disent venir des bronches, les autres du
poumon.

Il s'interrompt un moment, puis reprend: «Ah! l'imagination de la peur...
celle-là, je l'ai, oui, je l'ai... C'est malheureux, ajoute-t-il sur un
ton léger, que cela ne puisse servir dans les romans. Je suis arrêté en
plein... je ne puis plus travailler... et il me prend des grippes pour
celui-ci... mais ça passera... des grippes pour celui-là... ça, ça passera
encore,»--fait-il ironiquement et désespérément, en manière de refrain.

Il est inquiet, ne tient pas en place, éprouve, comme une fatigue
lorsqu'on lui parle trop longtemps. Je descends avec lui, et le mets en
voiture, pour aller chez Potain, dont il doit avoir une consultation dans
la soirée.

       *       *       *       *       *

--------Le _je m'en fous_ intellectuel de l'opinion de tout le monde:
c'est la bravoure la plus rare que j'aie encore rencontrée, et ce n'est
absolument qu'avec ce don, qu'on peut faire des œuvres originales.

       *       *       *       *       *

--------C'est fabuleux ce que demande, dans ce moment, le ministère des
Beaux-Arts aux peintres, chargés de commandes pour le Panthéon. On a très
sérieusement tâté un peintre chargé de peindre un épisode de la vie de la
Vierge, pour tâcher d'obtenir de lui, qu'il n'introduisît pas la Vierge
dans son tableau.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 6 juillet_.--Tout ce temps, où le soleil ressemble à la lampe,
dont les brodeuses s'éclairent avec une boule d'eau, tout ce temps de ciel
couvert au fond d'une humidité tépide, me jette dans une tristesse, dans
un ennui, dans un gris de l'âme, que n'éclairent, ni la publication de mes
livres, ni mes folies japonaises.

       *       *       *       *       *

--------Chez les petites filles on peut dire que la respiration est
abdominale. A mesure qu'elles se font fillettes, la respiration semble
remonter, et le jour où elles sont tout à fait femmes, la respiration
devient cet abaissement et ce soulèvement voluptueux des seins.

       *       *       *       *       *

--------«Quand on est malade, n'est-ce pas qu'on a besoin de lire des
livres distingués?» dit ce soir Mme Daudet, avec cette interrogation
ingénue, qui est un de ses charmes.

       *       *       *       *       *

--------Un nègre précédé dans la rue d'un caniche blanc: c'est une vision
qui a un rien de fantastique.

       *       *       *       *       *

--------Un mot du vieux Giraud, sur une femme galante de la société, ayant
dépassé la quarantaine: «Elle commence à avoir la chaude fadeur d'haleine
des chats qui ont mangé trop de mou».

       *       *       *       *       *

--------Un croquis. Dans leur cage de cristal, avec leurs cravates noires,
leurs cols de petits garçons, la délicate coquille de leurs oreilles,
l'échafaudage de leurs cheveux torsadés, elles font très bien les
caissières de M. Noël. On ne les voit, ces demoiselles, que de profil,
et encore de profil perdu, et dans le plongeon que fait le torse de la
première, pour une conversation, à voix basse, avec un sommelier, aux
favoris diplomatiques, on aperçoit la plume de fer de la seconde courir
sur les additions, avec le sautillement de doigts qui broderaient au
tambour.

       *       *       *       *       *

---------J'entendais, l'autre jour, un marchand de vin, d'un ton
mi-triomphant, mi-gouailleur, jeter à un cocher, auquel il apportait une
consommation sur son siège: «Maintenant, mon vieux, tout est permis, tu
peux faire tout ce qui te fait plaisir!» C'était, dans la bouche du
marchand de vin, le nouveau catéchisme prêché aux classes inférieures,
pour l'embêtement des classes supérieures.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 juillet_.--Quelqu'un disait, en parlant du pullulement de la vie
à Cayenne: «La vase est là, de l'être.»

       *       *       *       *       *

_Vendredi 1er août_.--Pierre Gavarni, qui depuis une quinzaine de jours
travaille en compagnie de sa femme, de son fils, d'une bonne, à une étude
du champ de course d'Auteuil, étude qu'il dépose chez moi, m'a demandé de
venir dîner, avant son départ pour Trachaussade.

A huit heures moins le quart, apparaît Gavarni, avec son doux et
tranquille air de somnambule. Il déroule lentement un long rouleau de
papier, dont il tire, avec toutes sortes de précautions, trois flèches
japonaises, et il me confesse qu'il tire de l'arc, et commence une
dissertation sur la différence de l'arc du nord et l'arc japonais, dont le
lancement se fait tout en bas, pour obtenir, suppose-t-il, une hausse.

Après dîner, je tombe sur un petit album de Gavarni, où il a cherché à
rendre les penchements de côté et en avant des jockeys, dans la rapidité
d'une course: «Tiens, dit-il, regarde ça, c'est curieux, j'ai relevé, un
matin, dans une allée de course à Chantilly, une piste,--et il me fait
voir un petit losange se resserrant et obliquant jusqu'à une ligne, formée
de points qui ferait croire, qu'à la fin le cheval ne court plus que sur
un pied: «C'est drôle, n'est-ce pas? et je n'y comprends rien, mais
c'était comme ça... Il y a un moment dans le galop, où le pied gauche ne
laissait plus de trace, ne laissait que cette petite marque presque
invisible.»

Et voilà l'original garçon, qui se met à parler du galop du cheval, avec
une grande science, des aperçus nouveaux, des divagations amusantes, tout
en me faisant passer sous les yeux des croquetons, où il s'est essayé à
saisir la réalité du galop: «C'est le diable, vois-tu, cette jambe est
vraie, et elle paraît bête, c'est juste et ça semble faux. Au fond dans
les tableaux hippiques, il y a une convention pour le galop... On fait
tous les chevaux galopants maintenant, à l'image de Pégase, les quatre
pieds dans l'air, et le dévorant... et jamais le galop, à moins d'un
éloignement infini, ne se présente ainsi... Enfin c'est la mode moderne...
Le curieux, tu connais les bas-reliefs du Parthénon, eh bien, je les ai
étudiés à fond, c'est extraordinairement juste... bien plus juste que tous
les Horace Vernet du monde... Il y a là dedans une volte d'un cheval sur
ses pieds de derrière... c'est d'une rouerie... Oui, dans ces bas-reliefs,
c'est tout le contraire, du galop contemporain... toujours les deux jambes
de derrière sont ramassées sous l'arrière-train... pourquoi cela?...
pourquoi cela?... Je me creuse la tête... est-ce que cela tiendrait
simplement à l'étroitesse du compartiment, au peu de place, donnée à la
composition de l'artiste?»

       *       *       *       *       *

--------Le vin de Bar est un vin curieux: on dirait un vin de Bourgogne,
dans lequel commence à prendre naissance le vin du Rhin.

       *       *       *       *       *

--------On parlait à Jean-d'Heurs, du maître d'un château voisin, qui,
avant de donner une chambre à un invité, l'habitait un mois, afin de la
faire toute bonne, toute habitable.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 31 août_.--Un temps d'inactivité intellectuelle, où le livre
dort, où la critique sommeille, et où je suis comme non vivant.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 septembre_.--Pendant que tout le monde du château de
Saint-Gratien est à la messe, et que nous sommes, tous deux, assis dans un
rayon de soleil, Anastasi me conte ses maux, son désespoir. Il me dit
n'avoir plus au monde qu'un seul plaisir, la causerie. «Et encore,
ajoute-t-il, je n'ai pas le charme humain de cette si bonne chose, je n'ai
pas le sourire de ceux avec lesquels je m'entretiens, et dans la nuit où
je vis, la causerie avec des vivants a quelque chose d'une conversation
avec de purs esprits.

       *       *       *       *       *

_Mardi 16 septembre_.--Une anecdote qui renferme comme un pronostic de ce
qui allait arriver.

On sait que l'Empereur avait fait faire, par Frémiet, une série de petites
figurines, coloriées et habillées de poudre de drap, représentant tous les
corps d'armée. On permettait au prince impérial, de les voir sans y
toucher, et l'enfant avait un désir fou de les tenir entre ses mains. Un
jour, que la clef avait été laissée sur l'armoire, le prince les retira
toutes, et les posant sur le plancher, se mit à jouer avec les petits
soldats, couché à plat ventre par terre.

En ce moment la porte s'ouvre, un gros homme entre, et butant, tombe en
plein sur l'armée française, qu'il écrase et démolit presque entièrement.
Les soldats à peu près rafistolés, et remis dans l'armoire, l'Empereur est
averti par un domestique, le lendemain. Il fait venir _Loulou_, qui seul
pouvait être le coupable. L'enfant avoue. «Mais, lui dit l'Empereur, tu
l'as donc fait exprès, car il est impossible qu'il y en ait autant de
brisés ... voyons, dis-moi comment c'est arrivé?» Silence de l'enfant. On
le prive des honneurs militaires. Persistance de l'enfant dans son
mutisme. L'Empereur s'en ouvre à la princesse Mathilde, s'étonnant de cet
entêtement. L'enfant, pris à part, confie à la princesse, que c'est le
général Lebœuf, mais il lui fait bien promettre qu'elle ne le dira pas à
son père.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 septembre_.--Flaubert, en train de fermer sa malle à
Saint-Gratien, me parle de ses projets littéraires.

«Oui, j'ai encore deux chapitres à écrire... le premier sera fini en
janvier, le second je l'aurai terminé à la fin de mars ou d'avril. Alors
les notes du supplément... et mon volume paraîtra au commencement de
1881... Je me mets aussitôt à un volume de contes... le genre n'a pas un
grand succès... mais je suis tourmenté par deux ou trois idées à formes
courtes. Après cela, je veux essayer d'une tentative originale... je veux
prendre deux ou trois familles rouennaises avant la révolution, et les
mener à ces temps-ci... montrer--hein! vous trouvez ça, bien, n'est-ce
pas?--la filiation d'un Pouyer-Quertier, descendant d'un ouvrier
tisseur... Cela m'amusera, de l'écrire en dialogues, avec des mises en
scène très détaillées... Puis mon grand roman sur l'Empire... Mais avant
tout, mon vieux, j'ai besoin de me débarrasser d'une chose qui m'obsède,
oui, nom de Dieu, qui m'obsède!... C'est ma bataille des Thermopyles... Je
ferai un voyage en Grèce... Je veux écrire cela sans me servir de vocables
techniques, sans employer par exemple le mot _cnémides_... Je vois dans
ces guerriers, une troupe de _dévoués à la mort_, y allant d'une manière
gaie et ironique... Ce livre, il faut que ce soit, pour les peuples, une
MARSEILLAISE d'un ordre plus élevé.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 septembre_.--Toujours un état vague au bord de
l'évanouissement, et où l'équilibre de votre corps demande à être
surveillé: un état plein de trouble et de la pensée continuelle d'un coup
de foudre dans la cervelle.

       *       *       *       *       *

--------Je lis une traduction nouvelle de la Bible. C'est vraiment curieux
la parenté du récit de Judith, allant trouver Holopherne, avec le récit de
Salammbô, se rendant au camp de Mathô.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 octobre_,--Pendant que je pose pour mon portrait, Bracquemond,
tout en crayonnant, me raconte un peu de sa vie.

Il a été élevé dans un manège et destiné à devenir un écuyer. Mais il
s'est trouvé habiter la même maison qu'un élève d'Ingres, M. Guichard,
avec les enfants duquel il jouait. M. Guichard l'a fait dessiner d'après
la bosse, et le voyant surtout dessiner à la plume, l'a engagé à graver à
l'eau-forte, et lui a donné un âne de Boissieu, pour le copier.

Or, il ne savait rien du métier. Il demeurait alors à Passy dans une
maison, qu'habitait un descendant de Louis XV, possesseur d'une vieille
Encyclopédie. Bracquemond cherchait là dedans le procédé, et gravait très
bien «l'âne de Boissieu». Puis après quelques autres planches, il gravait
sa Chouette, ses Perdrix, ses Sarcelles, dont il vendait quelques
épreuves.

Des moments difficiles, des moments durs, des moments de misère, pendant
lesquels Delâtre, qui tirait ses eaux-fortes, et auquel, un jour, il
demandait à emprunter cent sous, lui disait qu'il allait lui faire vendre
ses planches. Et il le menait chez une marchande de gravures, Mme Avenin,
qui demeurait rue des Gravilliers. Mme Avenin lui donnait des cuivres de
la Chouette (le Battant de porte)[1], des Perdrix, des Sarcelles, 45
francs--argent avec lequel il allait tout de suite manger des tripes chez
le marchand de vin à côté,--il n'avait pas encore mangé de la journée.

[Note 1: Une épreuve du «Haut d'un battant de porte», épreuve du premier
état, avec le fond blanc, a été, sous le n° 30, de la vente Burty, poussée
par moi à 350 francs, et achetée 400 francs par M. Beraldi.]

       *       *       *       *       *

--------Ce soir, chez Burty, le directeur de la _Revue d'Architecture_,
César Daly, un monsieur d'origine anglaise, dont la vie, passée sous
toutes les latitudes du globe, ferait un roman d'une forte couleur.

Il a été élevé dans un pensionnat, situé sur la frontière de l'Écosse, où
il neige depuis le mois d'octobre. Là, les élèves n'avaient, les uns,
qu'un pantalon, les autres, qu'une veste; là, tous les samedis, l'on
faisait la chasse à la vermine, et chaque élève qui n'apportait pas plein
un tuyau de plume de vermine, était puni... Enfin là, la moitié des élèves
était couchée, quand il y avait une visite ou une inspection. Un
pensionnat, où il mourut de faim et de froid, une seule année, soixante
élèves, et dont le maître et la maîtresse de pension faillirent être
pendus.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 octobre_.--Beaucoup de gens meurent très bien, mais bien peu
de personnes ont la belle résignation de la mort, tant que la condamnation
définitive n'est pas prononcée.

       *       *       *       *       *

--------Sait-on quel était, le mercredi 24 mai, le mot d'ordre des
communards, c'était: _Vengeance_. Et Bracquemond l'a su, en voyant,
dans la nuit, le factionnaire qui était au bas de sa porte, enfoncer sa
baïonnette dans le ventre d'un insurgé, qui se trompant, s'était avancé
à l'ordre du versaillais.

       *       *       *       *       *

--------Comment ce cabaret, où a passé la bohème, n'a-t-il pas été l'objet
d'une description, n'a-t-il pas été célébré dans un livre? Un cabaret dans
un terrain vague de Vaugirard, à l'entrée des carrières, devenues des
champignonnières, et tout étincelant de beaux cuivres, de reflets de
bouteilles aux formes trapues, d'un tas de vieilleries bien luisantes, qui
semblaient le mobilier retrouvé d'une auberge de l'ancienne France...

Là dedans, un cuisinier, qui faisait un poulet sauté, une matelote, un
certain plat de champignons, comme nul cuisinier au monde, et qui, vous
apportait à voir des aquarelles de gazons émaillés de fleurettes, naïves
et précieuses, comme ces tapis de fleurs que les Primitifs étalent sous
les pieds de leurs martyres, et puis qui, tirant un orgue d'un vieux bahut,
servait aux gens appréciant sa cuisine, des airs séraphiques.

Oui, c'était ce cabaret, le cabaret du frère de Bonvin, qui demeurait
cuisinier, et attaché à la maison paternelle, tout en étant peintre et
musicien. Pauvre naïf artiste, pauvre grand enfant, qui, un jour, perdant
la tête, se pendit à propos d'une dette de 300 francs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 10 octobre_.--Auguste Comte un singulier original, au dire d'une
personne qui l'a connu.

Il pesait tout ce qu'il buvait et mangeait. Il avait épousé par principe
une femme quelconque, mais comme exutoire de la _papillonne_, nourrissait
une passion platonique pour une Mme D... Or cette Mme D... mourut, et tous
les jours Auguste Comte portait des fleurs sur sa tombe. Cette visite
journalière amena même une scène assez drolatique. Sa femme, de laquelle
il était séparé, et à laquelle il ne payait pas sa pension, se cacha un
jour, derrière le tombeau, et imitant la voix de Mme D..., lui ordonna de
mettre de l'exactitude dans ses payements. Auguste Comte eut une peur de
tous les diables et ne revint jamais au cimetière.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er novembre_.--Vierge un dessinateur du plus grand talent,
l'unique illustrateur de l'heure présente, mais en ce moment sur la pente
de l'ombre chinoise.

       *       *       *       *       *

--------Un journaliste donne une conversation d'Hugo, dans laquelle, je le
trouve bien sévère pour le laid et le malpropre. Au fond c'est lui qui a
introduit dans le livre l'amant bossu, les pieuvres, et le mot «merde».

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 novembre_.--Sur deux philosophes.

Un dîneur de Brébant racontait, ce soir, que déjeunant, un jour, avec
Taine, Pierre Leroux, et Bertrand, qui était l'amphitryon, au moment, où
le garçon rapportait la monnaie d'un billet de cent francs, Pierre Leroux
disait à Bertrand, en faisant sauter l'argent de l'assiette dans sa main:

«Est-ce que tu fais quelque chose de cette monnaie?»--et sans attendre la
réponse, la faisait passer du creux de sa main dans son gousset.

Maspero, lui, raconte la fin de Jacques, qui tombé malade, comme mineur,
et recueilli par des naturels du pays, avait épousé une fille très belle,
mais une vraie _guanche_, qui ne savait que monter à cheval. Les
tribulations maritales que le philosophe eut avec sa centauresse, le
jetèrent dans le vin du cru, un vin qui contient trois quarts d'eau-de-vie,
et qui lui donna une attaque de _delirium tremens_. A la suite de cette
attaque, il se sauva d'auprès de sa femme, se réfugia dans une petite
ville, où on créait exprès pour lui un collège. Mais là, un beau jour, il
fut rattrapé par sa femme, se remit à boire, et finalement mourut d'une
seconde attaque de _delirium tremens_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 novembre_.--On m'apporte aujourd'hui mon lit, le fameux lit
de campagne de la princesse de Lamballe, provenant du château de
Rambouillet, et quand ma chambre complètement finie, m'apparaît dans sa
coquette élégance, la première pensée qui me vient, c'est où les
croque-morts placeront la bière, quand ils viendront me chercher sur ce
lit.

       *       *       *       *       *

--------La douce sensation d'avoir, le matin, en entrant dans son cabinet
de travail, la perspective de douze heures de travail, sans sortie, sans
visites, sans dérangement, dans la jouissance parfaite et l'exaltation
intérieure de la solitude.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 novembre_.--Vierge, ce merveilleux dessinateur: un grand être
chevelu, qui a quelque chose d'un Saint-Christophe dans un tableau du
quinzième siècle, avec un rire de figure de cire, dans un visage
inexpressif.

       *       *       *       *       *

_Lundi 24 novembre._--Dans l'intimité, les Américains se laissent aller
quelquefois à dire: «Nous sommes la nation qui a la peau la plus blanche
du globe!» Et cette conviction les amène à traiter les hommes de toutes
les autres nationalités blanches, comme des nègres.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 décembre_.--Le mois de décembre a été toujours un mois néfaste
pour moi; il se solde, cette année, par une session aux assises, pendant
le temps le plus froid de l'hiver le plus glacial.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 décembre_.--Aujourd'hui j'avais à déjeuner M. Frandin, attaché à
la légation de Pékin, et détaché d'auprès du marquis de Tseng, ambassadeur
de Chine.

Il me donne de curieux détails sur les courtisanes chinoises. Arrivé dans
la ville de Tcheou-Sou, avec des lettres de recommandation pour le
mandarin qui lui faisait les honneurs des curiosités de la ville, il lui
demandait d'être mis en rapport avec quelque femme galante de la localité,
étant venu, lui disait-il, pour étudier les mœurs du pays.

Hésitation du mandarin, persistance du Français, menaçant de se plaindre
au gouvernement chinois.

Là-dessus, envoi par le mandarin d'une lettre de son plus beau pinceau sur
papier rouge, et le lendemain, le Français était introduit dans une petite
maison, meublée de jolies choses, et toute remplie de fleurs. Là, il
trouvait une jeune femme, qu'il invitait à une collation, dans une villa
de la campagne. Et le repas lui coûtait 400 francs, parce que la jeune
femme emmenait ses amies et les amis de ses amies, qui, les jours suivants,
rendaient la collation au voyageur. Il y avait déjà plusieurs jours de
festoieries de la sorte, quand le Français demandait au mandarin de le
faire arriver à une conclusion.

--Combien restez-vous encore ici?

--Trois jours.

--C'est de toute impossibilité... Si vous étiez resté encore un mois, je
ne dis pas non.

Il faut, là-bas, pour être accepté par une femme galante, qui n'est pas
une simple prostituée, une cour de six semaines, de deux mois, avec
correspondance, petits soins, cadeaux et galas de tous les jours.

Un autre détail curieux. Les examens coûtent cher, très cher, et
quelquefois l'aspirant n'a pas de fortune. Dans ce cas, il va trouver une
maison de banque, et dit au banquier qu'il a besoin de 10 000 taëls pour
passer ses examens. La maison de banque prend des renseignements sur la
capacité de l'aspirant, et lui prête les 10 000 taëls demandés, à
condition qu'il en rendra 20 000, quand il aura passé ses examens. Et
savez-vous ce qu'il a comme traitement, quand il est reçu comme mandarin,
il a 600 taëls, et il lui faut payer sa dette. De là l'explication de
l'administration voleuse d'un très grand nombre de mandarins.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 18 décembre_.--Tous les jours, par 15 ou 16 degrés de froid, au
Palais de justice, à dix heures du matin.

Les voleurs de la cour d'assises ne ressemblent pas du tout aux voleurs de
notre imagination. Ils ont l'aspect de petits commis de nouveautés, avec
une douce hypocrisie répandue sur les traits.

Un voleur a été sabré hier. Il avait ch.. dans une carafe de la maison, où
il avait volé. A ce sujet un membre du jury me dit qu'en général dans tous
les vols, et particulièrement dans les vols avec effraction, le voleur
laisse presque toujours du caca dans la maison. Le vol a une action sur
les entrailles du voleur.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 décembre_.--Aujourd'hui j'ai dit adieu pour toujours à la grande
salle, éclairée par un jour des Limbes, à l'immense cheminée, où brûlent
de gigantesques bûches du moyen âge, à la table verte aux petits tas de
terribles bulletins; au panier de marchand de vin rempli de grossiers
verres à boire, à l'horloge au timbre scandé et comme nerveux.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 décembre_.--Près de trois semaines, où du matin, où depuis
mon retour du Palais de Justice à midi, je m'enterre dans le travail
jusqu'à minuit, sans voir âme qui vive, et je travaille dans un état de
corps vague, bizarre, dans lequel il ne me semble pas avoir la conscience
d'être réveillé.



ANNÉE 1880


_Jeudi 1er janvier 1880_.--Les derniers vieux de la famille sont en train
de s'en aller. Aujourd'hui de Béhaine ne peut dîner chez Mme Masson, parce
qu'il garde sa mère, qui est bien, bien malade.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 janvier_.--Un triste coup d'œil que mon jardin, ce matin. La
moitié de la verdure persistante est de la couleur d'un artichaut à la
barigoule, l'autre moitié de la couleur du papier brouillard, avec lequel
nos mères faisaient leurs papillotes. Voilà un jardin tué deux fois, en
dix ans. C'est excessif. La température française, se montre trop
inclémente aux arbustes rares, pour que je recommence. Je vais planter des
lilas.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 janvier_.--On causait de la pingrerie de Grévy. Là-dessus un
académicien récemment nommé, de dire: «Moi, je ne sais qu'une chose, c'est
lorsque j'ai été lui faire ma visite d'académicien, nous avons été reçus
dans un salon si froid, si _gelant_, que Camille Doucet a pris une
allumette se trouvant dans un coin, et a mis lui-même le feu au bois dans
la cheminée.»

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 janvier_.--«Je vous présente mon élève,» dit un jour à
Bracquemond un vieux collectionneur d'une originalité toute particulière.
Or, l'élève était une belle, grande femme en chemise, ayant sur le dos la
redingote du monsieur, et toute recouverte et voilée dans le bas de sa
personne d'une vieille tapisserie qu'elle raccommodait pour la collection
du bibeloteur sexagénaire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 janvier_.--Aujourd'hui, je reste toute la journée triste de
la visite d'un cousin dans le malheur, qui a le teint des gens qui ne
mangent qu'incomplètement, et qui est par là-dessus entouré de je ne sais
quoi de piteux des gens, sans chance--et cela avec une espèce de
satisfaction de son sort, qui m'agace.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 février_.--Des jours de souffrance, de faiblesse physique, de
lâcheté morale, où peu à peu je perds l'énergie de sortir de chez moi, et
où je m'habitue à une existence emprisonnée dans mon cabinet de travail,
sans vouloir même descendre à la salle à manger pour y prendre mes repas.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er février_.--Hier Tourguéneff donnait à Zola, à Daudet, à moi,
un dîner d'adieu avant son départ pour la Russie.

Il part pour son pays, cette fois, travaillé par un sentiment assez
étrange d'incertitude, sentiment, dit-il, qu'il a éprouvé dans sa première
jeunesse, en une traversée de la Baltique, où le bâtiment était
complètement entouré de brouillard, et où il n'eut pour compagnon, qu'une
singesse, enchaînée sur le pont.

Puis, pendant que nous sommes encore seuls, il se met à parler de la vie
qu'il va mener dans six semaines, de son habitation, de la _soupe à la
poule_, l'unique plat que sait faire son cuisinier, et des conférences
qu'il a sur un petit balcon, presque au ras de terre, avec les paysans,
ses voisins.

En délicat observateur et fin comédien, il me donne la représentation des
trois couches de la génération actuelle: les vieux paysans, dont il imite
le parler sonore et vide, et composé de monosyllabes et d'adverbes qui ne
concluent jamais; les fils de ces paysans à la parole avocassière et
belle-diseuse; les petits-fils, la couche silencieuse, diplomatique, et
souverainement destructive. Et comme je lui dis que ces colloques doivent
l'ennuyer il me répond que non, et que c'est très curieux, ce que l'on
tire parfois de ces gens sans instruction, et dont la tête sans cesse
travaille dans la solitude et le recueillement.

Zola entre, appuyé sur une canne, se plaignant d'une douleur rhumatismale
dans la cuisse. Il nous confesse, qu'à la publication de son roman dans
le _Voltaire_, l'écriture de la chose lui a paru détestable, et que pris
d'un accès de purisme, il s'est mis à le récrire complètement, en sorte,
qu'après avoir travaillé, toute la matinée, à la composition de ce
qui n'était pas fait, il passait toute la soirée, à reprendre et à
retravailler son feuilleton. Et ce travail l'a tué, absolument tué.

Enfin Daudet arrive avec son succès de la veille, au Vaudeville, sur la
figure, et l'on se met à table, au milieu de cette phrase de Zola, qui
revient comme un refrain: «Décidément, je crois que je vais être obligé de
changer mon procédé!... il me paraît usé... diantrement usé!...»

Le dîner a commencé gaiement, mais voici que Tourguéneff parle d'une
constriction du cœur, survenue la nuit, il y a quelques jours,
constriction mêlée à une grande tache brune, sur le mur en face de son
lit, et qui dans un cauchemar, où il se trouvait moitié éveillé, moitié
dormant, était la Mort.

Alors Zola d'énumérer les phénomènes morbides, qui lui donnent la peur de
ne pouvoir jamais finir les onze volumes, lui restant à écrire. Et Daudet
de s'écrier: «Moi, ça été huit jours une plénitude de la vie, pendant
laquelle j'aurais embrassé les arbres... Puis, une nuit, sans
avertissement, sans douleur, je me suis senti quelque chose de fade et de
gluant dans la bouche--et il fait le geste d'en retirer une limace--et
après ce caillot, trois fois des flots de sang qui ont rempli mon lit...
Oui, c'était une déchirure du poumon... et depuis ce temps je ne puis
cracher dans mon mouchoir, sans regarder s'il n'y a pas de ce sacré sang!»

Et chacun, tour à tour, conte les hantises de la mort près de son
individu.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 février_.--Un drôle de corps que ce Doré. Ce soir, chez Sichel,
après dîner, il fait des tours à la Houdin, joue du violon, se livre à un
tas de _pitreries_, entremêlées de phrases bourbeuses d'esthétique. Il ne
dit qu'une chose juste: c'est que l'illustration n'est amusante pour un
artiste, qu'avec les génies du passé, qui écrivent: «Il entra dans un
bois sombre, où il arriva devant un palais, dont les murs semblaient de
diamant.»

       *       *       *       *       *

--------Quelle diablesse de lettre peut écrire au restaurant, une femme
honnête flanquée de son mari,--et une lettre de huit pages, tracée d'une
main gantée, avec sa voilette sur les yeux.

       *       *       *       *       *

--------Donner, ce que je ne trouve nulle part, l'accent fiévreux de la
vie du XIXe siècle, et sans le rassis et sans le refroidissement de
l'écriture: c'est notre grande tentative.

       *       *       *       *       *

--------Une femme rencontrée en chemin de fer, et qui toussait.

Une tiède pâleur, à tout moment, rosée d'animation passagère, le bleu
sombre de l'œil pareil à une lumière de nuit, des traits découpés et
sculptés dans la chair, une coiffure retroussée à la Diane, découvrant le
précieux modelage des joues, des tempes, et une petite oreille au contour
transparent.

       *       *       *       *       *

--------Une femme de ma connaissance disait qu'elle croyait pouvoir, sans
se tromper, juger assez bien moralement les femmes qu'elle rencontrait
dans la société, en les voyant manger: ainsi pour elle, une femme qui
mangeait du foie gras, sans pain, était nécessairement une femme sensuelle.

       *       *       *       *       *

--------Aujourd'hui, pendant la messe de mort de Mme X..., je pensais à la
beauté jolie de ses vingt-huit ans, au rosé de fleur de sa peau, à la
grâce molle de sa taille, et je me revoyais, de quatorze à dix-sept ans,
enfantinement amoureux d'elle, et tout heureux de me frotter à ses robes
de mousseline blanche, de me trouver dans l'air où elle vivait.

Je me rappelais une fois, où par hasard à la campagne, chez elle, on
m'avait improvisé, par terre, un lit dans une chambre, et qu'elle eut
besoin, lorsque j'étais couché, de traverser cette pièce, sa toilette de
nuit déjà faite. Pour la serrer dans mes bras, la créole aux yeux bleus,
aux cheveux blonds, j'aurais donné ma vie avec joie, je l'aurai donnée,
comme la donne Chérubin, sans hésitation, sans regret, ainsi qu'une chose
payée outre mesure.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 février_.--De Nittis déjeune chez moi, et tout en mangeant,
il sort de sa bouche un récit de sa vie: un de ces récits qu'on ne fait
qu'une fois, dans de certaines conditions de bonheur, de plaisir,
d'expansion.

Il a commencé à dessiner à l'école des Beaux-Arts de Naples, mais s'est
refusé à faire des études au Musée. Il trouvait les tableaux anciens tout
noirs, et l'atmosphère du dehors, toute claire, toute blonde, toute gaie.
Alors il est parti à la campagne, pour une propriété de sa famille, et il
est parti avec sept vessies de couleur, emportant sur lui, selon une
expression de son frère, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Puis sans
maître, sans guide, sans conseil, il s'est mis à peindre avec amour et
rage.

Au bout d'un an, il revenait à Naples, exposait, avec un certain succès,
mais les ennuis qu'il éprouvait, de la part de ses frères hostiles à sa
vocation, le décidèrent à quitter Naples, avec l'idée d'aller à Paris. Il
se rendait à Rome, où il vendait un tableau 25 francs, gagnait Florence,
où il n'était sensible qu'à la peinture des Primitifs, attrapait Milan, où
sur les 650 francs qui lui restaient, il était volé de 500 francs, dans
son auberge, par des voleurs qu'il qualifie de véritables artistes.

Donc 150 francs étaient toute sa fortune, et le voyage en troisième
jusqu'à Paris, coûtait une centaine de francs. Ma foi, il n'hésitait pas,
et le voici en France, dont il ne sait rien, où il ne connaît personne.

Il a entendu dire qu'il y avait un sculpteur napolitain, qui demeurait
place du Mont-Parnasse. A la descente du chemin de fer, il se fait
conduire là, par l'omnibus. De l'impériale, on lui jette sa petite malle,
et sa grosse boîte à couleurs, qui s'ouvre en tombant, et dont les
pinceaux et les couleurs se répandent dans le ruisseau. Il les ramasse
tant bien que mal, entre dans le petit hôtel qu'on lui indique, prend en
haut une mansarde, s'étend sur le lit. Il faisait, ce jour-là, une de ces
journées d'été sans soleil, et une triste lumière d'un fond de cour lui
tombait, par une tabatière, sur la figure, une lumière qu'il voyait sur
lui, comme _sur un cadavre_. Dans cette grande ville inconnue, sans
relations aucunes, sans une lettre de recommandation, sans même la
connaissance de la langue qu'on y parle, il se sent tout à coup pris d'un
immense découragement, au milieu duquel il s'endort.

Le jour était tombé quand il se réveille. Il se met à la recherche d'un
endroit pour manger, et découvre une gargote, où on lui fait payer sept
francs son dîner. Il retombe dans la rue, se dirige au hasard, arrivant au
bout de deux heures, sur le boulevard des Italiens. Là, dans cette allée
et venue d'hommes et de femmes, dans ce mouvement, dans cette vie de la
foule parisienne, sous les lumières du gaz, le noir soudain, que le jeune
artiste a en lui, ce noir s'évanouit, et il est transporté, enthousiasmé,
par la modernité du spectacle. Puis au bout de quelques instants, au café
du coin de la rue de Richelieu, deux ou trois: «Ah! comment te voilà!»
de compatriotes, lui enlèvent toute inquiétude, tout souci, toute
préoccupation d'avenir.

Et sans demander, en pleine nuit, il retrouve son hôtel de la place du
Mont-Parnasse, ce que, dit-il, il ne pourrait faire aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

--------La littérature, c'est ma femme légitime, les bibelots, c'est ma
p..... mais pour entretenir cette dernière, jamais, au grand jamais, ma
femme légitime n'en souffrira.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 février_.--Les juives gardent de leur origine orientale, une
nonchalance particulière. Aujourd'hui, je suivais d'un œil charmé, les
mouvements de chatte paresseuse, avec lesquels Mme *** pêchait, au fond
d'une vitrine, ses porcelaines et ses laques, pour me les mettre dans la
main. Puis quand elles sont blondes, les juives, il y a au fond de leur
blondeur, comme de l'or de la peinture de la maîtresse du Titien.

L'examen fini, la juive s'est laissée tomber sur une chaise longue, et la
tête penchée de côté, et montrant au sommet un enroulement de cheveux, qui
ressemblait à un nœud de couleuvres, elle s'est indolemment plainte, avec
toutes sortes d'interrogations amusantes de la mine et du bout du nez, de
cette exigence des moralistes et des romanciers, demandant aux femmes
qu'elles ne fussent pas des créatures humaines, et qu'elles n'eussent pas
dans l'amour les mêmes lassitudes et les mêmes dégoûts que les hommes.

       *       *       *       *       *

--------Avez-vous remarqué, me disait une amie, comme les femmes bêtes ont
quelquefois de l'esprit, du véritable esprit, quand elles disent du mal de
leurs maris?

       *       *       *       *       *

_Dimanche de Pâques, 28 mars_.--Aujourd'hui, nous partons, Daudet, Zola,
Charpentier et moi, pour aller dîner et coucher chez Flaubert, à Croisset.

Maupassant vient nous chercher, en voiture, à la gare de Rouen, et nous
voici reçus par Flaubert, en chapeau calabrais, en veste ronde, avec son
gros derrière dans son pantalon à plis, et sa bonne tête affectueuse.

C'est vraiment très beau sa propriété, et je n'en avais gardé qu'un
souvenir assez incomplet. Cette immense Seine, sur laquelle les mâts des
bateaux, qu'on ne voit pas, passent comme dans un fond de théâtre; ces
grands arbres aux formes tourmentées par les vents de la mer; ce parc en
espalier; cette longue allée-terrasse en plein midi, cette allée
péripatéticienne, en font un vrai logis d'homme de lettres--le logis de
Flaubert, après avoir été au XVIIIe siècle, la maison conventuelle d'une
société de Bénédictins.

Le dîner est excellent; il y a une sauce à la crème d'un turbot, qui est
une merveille. On boit beaucoup de vins de toutes sortes, et la soirée se
passe à conter de grasses histoires, qui font éclater Flaubert, en ces
rires qui ont le _pouffant_ des rires de l'enfance. Il se refuse à lire de
son roman. Il n'en peut plus, il est _esquinté_. De bonne heure, on va se
coucher, en des chambres, meublées de bustes de famille.

Le lendemain, on se lève tard, et l'on reste renfermé à causer: Flaubert
déclarant la promenade un _échignement_ inutile. Puis l'on déjeune et l'on
part.

Nous sommes à Rouen. Il est deux heures et nous ne serons à Paris qu'à
cinq. Donc la journée est perdue. Je propose de battre les marchands
d'antiquités, de faire un petit dîner fin, et de ne revenir que le soir.
On accepte, à l'exception de Daudet qui a un dîner de famille. Nous
n'avons pas fait cinquante pas, que nous nous apercevons que les boutiques
sont fermées--nous n'avions pas songé que nous étions le lundi de
Pâques.--Enfin une boutique entre-bâillée, et une paire de chenets, qu'on
nous a faits 3 000 francs.

Nous revoilà dans la rue, où bientôt nous nous trouvons si désheurés, que
nous entrons dans un café où nous jouons au billard, deux heures et demie,
nous asseyant tour à tour, morts de fatigue, sur les angles du billard, en
disant: «Quel four!»

Enfin six heures et demie, nous nous rendons dans le grand hôtel, pour le
dîner fin. «Quel poisson avez-vous?--Monsieur, il n'y a pas aujourd'hui un
seul morceau de poisson dans la ville de Rouen!» Et le solennel maître
d'hôtel nous propose des côtelettes de veau.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 mars_.--Je ne sais qui disait hier, que les hommes de lettres
ayant une originalité sont _rencoignés_ et renforcés dans leur originalité
par la critique, qui fait d'eux des espèces de types exagérés, sur
lesquels ils sont condamnés à se modeler aveuglément, tout le reste de
leur vie--et il citait Mérimée.

       *       *       *       *       *

--------Sous le ciel implacablement bleu, se profilant sur la mer, une
procession de petits nègres qui marchent tout nus, à la queue leu leu,
un gros cigare à la bouche, et au milieu du ventre un nombril comme leur
cigare: c'est un tableau causé de Cuba, par Hérédia.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 avril_.--Une assiette de 700 francs, oui, une assiette de ce
prix ridicule, je me paye cela, moi misérable! Mais c'est l'assiette à la
mésange sur une tige de magnolia en fleurs, l'assiette _coquille d'œuf_ de
la collection du président M. ***, de la collection de Barbet de Jouy.

       *       *       *       *       *

--------Dans la vie, il y a des successions de bonnes et de mauvaises
chances, semblables à ces courants d'eau chaude et ces courants d'eau
froide, que trouve, en mer, un nageur.

       *       *       *       *       *

--------Dans GAVARNI et l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, j'ai écrit
l'histoire du grand art que je sentais. Dans la MAISON D'UN ARTISTE au
dix-neuvième siècle, j'écris l'histoire de l'art industriel de l'Occident
et de l'Orient, et l'on ne se doute pas, à côté de moi, que je prends la
direction d'un des grands mouvements du goût d'aujourd'hui et de
demain.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 avril_.--Je dîne aujourd'hui chez Zola. Zola est triste, triste
d'une tristesse qui donne à son rôle de maître de maison quelque chose de
somnambulesque. Il s'échappe à dire, un moment: «Ah! si j'avais été mieux
portant, j'aurais été, cet hiver, n'importe où... j'avais besoin de m'en
aller d'ici».

C'est curieux ce navrement au milieu de cet immense succès.

       *       *       *       *       *

--------De Nittis m'affirmait, qu'il y avait un onguent particulier pour
le visage des papes, fabriqué par une congrégation religieuse: un onguent
qui donne la plus extrême fraîcheur à leurs vieux traits, jusqu'au jour de
leur mort.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 mai_.--Il n'y a que Paris pour ces tragédies bourgeoises. Ces
jours-ci est morte, une semaine après son mari, Mme X... La maison X...,
sans un capital bien connu, était une maison à chevaux, à voitures, à
nombreux domestiques. La malade est morte dans son lit, sans avoir été
complètement déshabillée, pendant cinq jours, par ses femmes faisant une
noce d'enfer avec les domestiques dans le sous-sol; et des sinapismes
ayant été commandés par le médecin, c'est le cocher complètement saoul,
qui les lui a posés sur ses bas, oui, sur ses bas, qui n'avaient pas été
retirés.

       *       *       *       *       *

_Samedi 8 mai_.--Est-ce que vous allez dimanche chez M. Flaubert? venait
de me dire Pélagie, quand la petite a mis sur la table une dépêche, qui
contenait ces deux mots: _Flaubert mort_!» Oh! pendant quelque temps, un
trouble de mon individu, dans lequel je ne savais pas ce que je faisais,
et dans quelle ville je roulais en voiture. J'ai senti qu'un lien, parfois
desserré, mais inextricablement noué, nous attachait secrètement l'un à
l'autre. Et je me rappelais, avec une douloureuse émotion, la larme
tremblante au bout d'un de ses cils, quand Flaubert m'embrassa en me
disant adieu, au seuil de sa porte, il y a quelques semaines.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 mai_.--Je suis parti hier avec Claudius Popelin, pour Rouen.

Nous étions à quatre heures, à Croisset, dans cette triste maison, où je
ne me suis pas senti le courage de dîner. Mme Commanville nous a parlé du
cher mort, de ses derniers instants, de son livre qu'elle croit incomplet
d'une dizaine de pages. Puis au milieu de la conversation brisée, et sans
suite, elle nous a raconté une visite, qu'elle avait faite dernièrement,
pour forcer Flaubert à marcher, une visite à une amie, demeurant de
l'autre côté de la Seine, et qui avait, ce jour-là, son dernier-né, posé
sur la table du salon, dans une charmante bercelonnette rose: visite qui
faisait répéter à Flaubert, tout le long du retour: «Un petit être comme
celui-ci dans une maison, il n'y a que cela au monde!»

Ce matin, Pouchet m'entraîne dans une allée écartée, et me dit: «Il n'est
pas mort d'un coup de sang, il est mort d'une attaque d'épilepsie... Dans
sa jeunesse, oui, vous le savez, il avait eu des attaques... Le voyage
d'Orient l'avait, pour ainsi dire, guéri... Il a été seize ans, sans plus
en avoir... mais les ennuis des affaires de sa nièce, lui en ont
redonné... et samedi, il est mort d'une attaque d'épilepsie congestive...
oui avec tous les symptômes, avec de l'écume à la bouche... Tenez, sa
nièce désirait qu'on moulât sa main... on ne l'a pas pu... elle avait
gardé une si terrible contracture... Peut-être, si j'avais été là, en le
faisant respirer une demi-heure, j'aurais pu le sauver...»

Ça été tout de même une sacrée impression d'entrer dans le cabinet du
mort... son mouchoir sur la table, à côté de ses papiers, sa pipette avec
sa cendre sur la cheminée, le volume de Corneille, dont il avait lu des
passages la veille, mal repoussé sur les rayons de la bibliothèque.

... Le convoi se met en marche. Nous grimpons par une montée poussiéreuse
à une petite église, l'église où Mme Bovary va se confesser, et où l'un
des crapauds tancés par le curé Bournisien, semble être en train de faire
de la voltige, sur la crête du petit mur de l'ancien cimetière.

C'est exaspérant dans ces enterrements, la présence de tout ce monde du
reportage, avec ses petits papiers dans le creux de la main, où il jette
des noms de gens et de localités, qu'il entend de travers.

On ressort de la petite église, et l'on gagne le cimetière monumental de
Rouen, sous le soleil, par une route interminable. Dans la cohue
insouciante, et qui trouve l'enterrement long, commence à sourire l'idée
d'une petite fête. On parle des barbues à la normande et des canetons à
l'orange de Mennechet, et des lèvres murmurent des noms de rues infâmes,
avec des clignements d'yeux de matous amoureux... On arrive au cimetière,
un cimetière tout plein de senteurs d'aubépine, et dominant la ville,
ensevelie dans une ombre violette, qui la fait ressembler à une ville
d'ardoise.

Et l'eau bénite jetée sur la bière, tout le monde assoiffé dévale vers la
ville avec des figures allumées et gaudriolantes.

Daudet, Zola et moi, nous repartons, refusant de nous mêler à la ripaille
qui se prépare pour ce soir, et revenons, en parlant pieusement du mort.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 mai_.--Aujourd'hui la princesse venant déjeuner chez moi, m'a
fait le cadeau le plus charmant qu'elle pouvait me faire. Dans le temps,
elle m'avait dit: «Goncourt, je vous laisse, dans mon testament, les
dessins que Gavarni avait faits pour la MODE, et que Girardin, aux jours
où nous étions bien ensemble, m'a offerts».

En me mettant l'album dans les mains, elle m'a dit gentiment: «Tenez, je
me porte très bien, je vous ferai attendre trop longtemps... Je ne sais
quelle idée m'avait pris de les vendre cet hiver, comme ça je ne pourrai
plus.»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 juin._--Je dîne aujourd'hui chez Francis Magnard, établi dans
2500 mètres de terre, à Passy. Il y a là, Gille, nous racontant ses
fréquentations à la _Pissole_, avec Grassot, frénétique admirateur de
Chateaubriand, qui, avant de prendre connaissance de son premier
vaudeville, lui dit: «Mon petit, as-tu seulement lu le GÉNIE DU
CHRISTIANISME?»

       *       *       *       *       *

--------Pense-t-on ce que doit être une maîtresse, qui traduit du Darwin?

       *       *       *       *       *

--------Plus de principes, plus rien qui soit juste ou injuste, avec la
doctrine de l'opportunisme. À quatre heures le gouvernement trouve que les
coquins politiques sont indignes d'un pardon quelconque, à onze heures du
soir ces coquins, sont dignes de toutes les miséricordes. Et de la
politique l'opportunisme descendra bientôt dans la pratique de la vie, et
il y aura de l'opportunisme dans l'honneur, dans la morale, etc.

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 juillet_.--Je ne me sens pas malade, mais j'éprouve une fatigue,
une lassitude de l'être qui va jusqu'à la souffrance. Puis il se passe en
moi des choses singulières, il me semble que les nerfs qui font mouvoir
mon individu, ont de la nuque aux talons, des relâchements, des
distensions, qui me donnent à craindre de, tout à coup, m'affaisser et
tomber à plat, comme un pantin, dont les ficelles seraient coupées.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 juillet._--Parti faire un mois de vie végétative à Jean-d'Heurs.

       *       *       *       *       *

--------Dans cette vie de succulence, qui est, en cette maison, le dernier
mot de la cuisine provinciale, et peut-être son chant du cygne, il me
vient un doux hébétement, qui me rend incapable d'écrire une ligne.

       *       *       *       *       *

--------On me faisait voir ici deux coqs, qui se tiennent tout en haut du
perchoir. Quand les malheureux descendent, les autres coqs se jettent sur
eux, et assouvissent leurs passions anti-naturelles. Les deux victimes ont
la crête molle, allongée, avec quelque chose de comique, dans le galbe
ridicule de leur personnage d'oiseau.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 août_.--Dans le vide de Paris, en ces mois d'été, je suis
toujours attaqué, à mes retours de la campagne, d'une tristesse, qui a
quelque chose de splénétique.

       *       *       *       *       *

--------Combien d'_aimeurs_ de peuple ont tiré de leur amour, 25, 50, 75,
300, 500 p. 100. Et vraiment je ne connais guère, en ce temps-ci, qu'un
homme, qui ait véritablement aimé le peuple gratis: c'est Barbès.

       *       *       *       *       *

--------Dans une causerie avec Burty, sur le mariage, il me disait avoir
entendu Onimus affirmer qu'une partie des maladies de matrice des femmes
venait de la brutalité du viol, accompli par le mari, dans la huitaine du
mariage.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 25 août_.---Bonvin vient me faire voir une esquisse d'après
Rubens, qu'il croit de Watteau. Il se plaint des amateurs qui travaillent
à devenir les amis des peintres, pour payer moins cher, et à ce propos, il
me cite la phrase de Diaz: «Oui, ils veulent connaître intimement la p...,
dans l'espérance de devenir ses maquereaux».

Ces temps-ci, après vingt-cinq ans de séparation, j'ai revu, mon cousin,
le marquis de Villedeuil, le cousin avec lequel mon frère et moi, nous
avons fait nos débuts littéraires, le cousin qui a mangé 800 000 francs en
deux ans... Ah! depuis la fondation de l'_Éclair_ et du _Paris_, il a fait
bien des métiers, et bien des milliers de lieues sur le globe. Il a élevé
une sucrerie près de l'Escurial, il a construit des chemins de fer dans le
Maroc, posé des télégraphes dans l'Amérique méridionale. Et de cette vie
de voyage, de ces compagnonnages avec des êtres de toutes sortes, de ces
lectures économiques, statistiques, sociales, dans une existence où
n'existe pas le besoin du sommeil, il est sorti un tout autre garçon, que
celui que j'ai connu. Oui, il m'apparaît comme un de ces raisonneurs, à la
fois profonds et légers de Balzac, donnant à ce qu'il dit--et ce qui ne
m'avait jamais intéressé chez les autres,--un intérêt de roman.

Aujourd'hui il est entré chez moi, en disant: «C'est curieux maintenant,
quand une affaire est faite avec un banquier, ce n'est pas fait avec son
argent, mais avec l'argent d'un autre, qu'il se met à chercher...» Et le
voilà, sauf le temps d'un rapide dîner, jusqu'à onze heures, toujours en
marche, parlant de la puissance intelligentielle des gens qui ne savent ni
lire ni écrire; parlant de la virtualité des révolutionnaires espagnols,
complètement détruite par les cabinets des restaurants de Paris, et qu'il
compare aux sauvages, ne prenant des civilisés que l'eau-de-vie; parlant
du travail idéologiste des socialistes, complètement arrêté en 1848, par
la bêtise des radicaux, dont toute la politique est rapetissée à manger du
prêtre, etc., etc.

Il s'arrête un moment, et avec un petit rire sarcastique, qui a l'air de
moquer tout ce qui sort d'original de sa bouche, il s'écrie: «Oui cela, je
veux le dire dans un livre, qui, sur la constitution des sociétés, serait,
toute distance gardée, ce qu'est le livre de Laplace, sur la constitution
du ciel!»

Et il remarche, jetant des phrases comme celle-ci: «Enfin nous sommes dans
un monde tout nouveau, où toutes les conditions de l'existence sont
changées, sans qu'on ait l'air de s'en apercevoir... Autrefois un ouvrier
chaudronnier gagnait 6 francs par jour... Il pouvait mettre 3 francs de
côté... Donc au bout de cinq ans, il avait 5 000 francs et pouvait se
faire maître chaudronnier... Aujourd'hui il faut 800000 francs pour
établir un chaudron... donc il n'y a plus moyen pour le peuple de sortir
du peuple... et le peuple ne veut pas rester peuple... Savez-vous avec
quelle somme s'est fondée, sous Louis-Philippe, la plus grande fabrique de
produits chimiques... Chabrol vous l'apprend... avec 60 000 francs...
Allez maintenant chez Salleron, il vous demandera 15 000 francs pour une
cheminée... un fourneau sans luxe, c'est une affaire de 50 000 francs...
Et tout comme cela... une confiserie se fonde avec un capital de 1 200 000
francs... une épicerie, vous connaissez la maison Potin?»

Et toujours marchant d'un bout de la chambre à l'autre, il parle de la
population qui a augmenté d'un quart, pendant que le capital quadruplait;
du temps prochain, où le capital sera l'esclave du travail; de la phrase
de Cambon: «Il faut écraser ces morpions!» etc., etc.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 août_.--Aujourd'hui, au milieu d'une forte migraine, la
FAUSTIN a fait tout à coup irruption dans ma cervelle, avec accompagnement
de fièvre littéraire.

       *       *       *       *       *

--------Peindre quelque part la nervosité d'une héritière d'une grande
famille, donnant des leçons de piano à une jeune fille de la bourgeoisie,
pendant qu'elle a sous les yeux, de l'autre côté de la rue, l'ancien hôtel
de sa famille.

       *       *       *       *       *

--------Jeune fille couchant, avec sous son oreiller, un chapelet de
reliques, un petit Saint-Joseph, et une mèche de cheveux de son amoureux.

       *       *       *       *       *

--------Je rencontre à une exposition du Palais de l'Industrie, une jeune
et jolie brune qui a profité des vingt jours de réserviste de son mari,
pour devenir complètement blonde.

       *       *       *       *       *

--------On parlait aujourd'hui d'une grande dame de la société romaine,
qui faisait essayer ses confesseurs par sa femme de chambre.

       *       *       *       *       *

--------Quelqu'un m'entretenait du goût d'art de Richard Wallace, achetant
le cor de chasse de Saint-Hubert, non pour l'intérêt de l'objet, mais pour
l'histoire qui s'y rapporte, et qu'il pourra raconter au prince de Galles,
la première fois qu'il le lui montrera.

       *       *       *       *       *

--------Le vieux peintre Adolphe Leleux fume des cigarettes, qu'il allume
encore avec des pierres à fusil, provenant d'un baril de ces pierres qu'il
a reçu pour une prise d'armes, quand il faisait partie de la société des
_Droits de l'Homme_.

       *       *       *       *       *

--------M. Alphonse Rothschild a un beau mot pour se défendre, dans le
premier instant, contre un objet qu'on lui fait trop cher: «Non, non,
dit-il, c'est immoral à ce prix!».

       *       *       *       *       *

_Vendredi 19 novembre_.--Je dîne ce soir chez Charpentier avec Rochefort.

Un toupet en escalade, fait comme de cheveux en fil d'archal, un œil sans
couleur, triangulairement voilé par l'ombre d'une profonde arcade
sourcilière, et dans cet œil un regard d'aveugle. Des traits--autrefois
c'étaient des traits mièvres et tourmentés d'un nerveux duelliste de la
cour des Valois,--aujourd'hui la ciselure de ces traits s'est avachie dans
de grands plans, solides, carrés, britanniques.

On se met à table, et presque aussitôt, Rochefort me parle, poliment et
gentiment, de mon livre sur la du Barry, contant qu'on a longtemps
conservé dans sa famille le bonnet de la maîtresse de Louis XV, et qu'une
grand'mère à lui, enfermée avec elle, avait ramassé, un jour que la pauvre
femme l'avait jeté, pour prendre le bonnet d'une co-détenue, qui venait
d'être acquittée par le tribunal révolutionnaire. Et, de l'anecdote
concernant Mme du Barry, il passe à l'histoire de ses papiers de famille,
qu'on lui a volés, pendant la Commune, et qu'on vient de lui offrir à
vendre. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas l'_aristo_ perce dans
chaque parole du démocrate, et parle-t-il de Gambetta, qu'il dénomme le
_prince de la goujaterie_, on sent tout le dédain de l'homme bien né pour
le fils de l'épicier de Cahors, et pour tous les côtés roturiers du
parvenu.

Il a, ce Rochefort, je dois l'avouer, un charme fabriqué d'une certaine
délicatesse d'esprit, d'une qualité de gaîté gamine, et surtout d'une
câlinerie presque féminine.

Dans la conversation, un moment, il a laissé tomber, et cela sans jactance,
et comme l'affirmation d'un fait: «Oui, je suis l'homme qui peut faire
descendre 100 000 hommes dans la rue!».

       *       *       *       *       *

--------Un mot de physiologiste psychologue, un mot de Charcot sur
Gambetta: «Certainement, c'est là, un homme doué, mais il lui manque... il
lui manque la mélancolie!»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 2 décembre_.--LA COMÉDIE HUMAINE: ça pourrait être aussi bien le
titre de la Comédie au crayon de Gavarni, que la Comédie à la plume de
Balzac.

       *       *       *       *       *

--------X à Y...

--Mon livre est paru, vous le savez?

--Non.

--Achetez-le, je monterai chez vous, ces jours-ci, y mettre une dédicace.

       *       *       *       *       *

--------Les pays de l'Europe, où ne se trouvent pas d'objets d'art
français, on y découvre des éventails:--l'éventail des émigrées, cet
objet, que dans sa fuite la plus précipitée, la femme française emportait
toujours.

       *       *       *       *       *

--------La gravité de la vie présente a fait à l'homme une jeunesse
sérieuse, réfléchie, mélancolique. Pourquoi la jeune fille du jour
est-elle ironique, _blagueuse_?

       *       *       *       *       *

Un joli détail de coquetterie, confié par une femme du premier Empire à
une de mes vieilles amies. Devant sa psyché, à l'effet de gracieuser sa
bouche pour les bals du soir, elle se livrait à une véritable répétition
tous les matins, disant cent fois, quand elle voulait la faire toute
petite: _Un pruneau de Tours_, disant quand elle voulait la montrer dans
sa largeur et son épanouissement: _J'avale une poire_.

       *       *       *       *       *

--------Un terrible mot pour peindre la marche des gens, attaqués d'une
maladie de la moelle épinière: «Oui il commence à _stepper_!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 décembre_.--Zola vient aujourd'hui me voir. Il entre avec cet
air lugubre et hagard qui particularise ses entrées. Il s'échoue dans un
fauteuil, en se plaignant geignardement, et un peu à la manière d'un
enfant, de maux de reins, de gravelle, de palpitations de cœur, puis il
parle de la mort de sa mère, du trou que cela fait dans leur intérieur, et
il en parle avec un attendrissement concentré. Et quand il vient à causer
littérature, à causer de ce qu'il veut faire, il laisse échapper la
crainte de n'en avoir pas le temps.

La vie est vraiment bien habilement arrangée, pour que personne ne soit
heureux. Voici un homme qui remplit le monde de son nom, dont les livres
se vendent à cent mille, qui a peut-être de tous les auteurs fait le plus
gros bruit de son vivant, eh bien, par cet état maladif, par la tendance
hypocondriaque de son esprit, il est plus malheureux, il est plus désolé,
il est plus noir, que le plus deshérité des fruits secs.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 décembre_.--Ce soir, au milieu d'un lied chanté par la sœur
de Berendsen, le traducteur danois de RENÉE MAUPERIN, Nittis me dit tout à
coup: «Les dimanches de Naples, les dimanches de mon enfance... c'est par
des bruits, des sonorités qu'ils me reviennent... Voyez-vous, le bleu du
ciel et le plein soleil entrant par toutes les fenêtres... là dedans
montant les fumées de tout ce qui frit dans la rue... là-dessus le branle
des cloches sonnant midi, et dominant les cloches, le chant d'un marchand
de vin de l'extrémité de la rue, chantant, _donnant de la voix_, ainsi
qu'on dit chez nous, avec une voix telle, que les cloches, je ne me les
rappelle plus que... comme du paysage!»

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 décembre_.--Au dîner des Spartiates de ce soir, le général Turr
rappelait cette parole du juif Mirès, parole à lui dite en 1860: «Si dans
cinquante ans, vous ne nous avez pendus, vous les catholiques... il ne
vous restera pas de quoi acheter la corde pour le faire!»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 décembre_.--Aujourd'hui, au sujet de mon livre (LA FAUSTIN), et
pour avoir l'aspect vrai d'une répétition, j'ai passé toute la journée à
prendre des notes à la répétition de JACK de Daudet.

Les notes jetées, j'ai été empoigné par l'intérêt de la chose représentée,
et surtout par le travail à l'effet de la mettre au point. Il y a au
troisième acte une déclaration de Jack dont pas une parole n'est à changer,
déclaration qui ne portait pas cependant. Alors Lafontaine a eu l'idée de
montrer à Chelles, comment elle devait être jouée, cette déclaration
_marchée_,--et rien qu'avec une hésitation, un faux départ de la marche,
et pour ainsi dire, des balbutiements de pieds, accompagnant le
balbutiement amoureux des paroles, cette déclaration a pris tout à coup un
très grand effet.



ANNÉE 1881


_Samedi 1er Janvier 1881_.--À mon âge, le réveil dans la nouvelle année
est anxieux. On se demande: La vivrai-je jusqu'au bout?

       *       *       *       *       *

--------Une femme du monde disait d'un amoureux ridicule: «Je ne supposais
pas que ce monsieur eût un cœur!»

       *       *       *       *       *

--------Tous ces jours-ci, je suis heureux à la façon d'un enfant, qu'on
a légèrement grisé. Je ne me sens pas de corps, et ma cervelle me semble
à l'état de gaz. C'est un envolement dans le monde de LA FAUSTIN qui me
réjouit, en me prouvant que la mécanique imaginative va encore.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 janvier_.--Cette nuit, en revenant chez moi en chemin de fer,
je me suis aperçu tout à coup, que je ne roulais plus sur la terre... et
qu'il y avait la Seine, sous moi. J'avais avec LA FAUSTIN dépassé la
station d'Auteuil. Il a fallu revenir à pied du Point-du-Jour.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 janvier_.--Mme Barbé-Marbois, accourue à Blois pour délivrer son
mari, le trouva parti pour Sinnamary, et devint folle. Barbé-Marbois, de
retour en France, fit bâtir à la pauvre folle, qui ne pouvait plus voir un
homme, sans avoir une attaque de nerfs, une petite maison au bout de sa
propriété, et de temps en temps, il allait voir sa femme par-dessus le mur,
monté sur une échelle.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 janvier_.--Aujourd'hui la première de JACK.

A huit heures, je suis chez Mme Daudet, que je prends, et que je conduis à
sa baignoire. Nous voilà dans l'obscurité de la petite loge, avec la salle
encore vide, où émergent, çà et là, quelques têtes ayant sur la figure de
l'implacabilité de juge, qui va juger des criminels. «J'ai comme le bout
des doigts aimantés!» dit tout à coup la femme, dont l'émotion se traduit
par cette originale sensation.

Premier acte, froid. Au second le succès se dessine, la salle est prise
par le jeu de Chelles..... La Céline Montaland joue très bien son rôle de
grue, mais un incident: elle a perdu les faux cils, que seule sa mère sait
lui poser. Enfin on retrouve la mère, et derrière un paravent de femmes,
on refait le regard velouté d'Ida de Barancy, dans un petit coin.

       *       *       *       *       *

--------Une expression caractéristique d'un brocanteur, sur les bras
duquel était resté un objet, assez difficile à placer: «Oh! dit-il, il
trouvera son _malade!_» Malade pour amateur, c'est assez bien!

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 janvier_.--Aujourd'hui, au milieu d'une bronchite tournant à
la fluxion de poitrine, de Nittis est soudainement entré avec mon immense
portrait à l'esquisse un peu spectrale, et aussitôt s'établissant dans mon
cabinet, il s'est mis à peindre, comme fond, la neige qui tombait dans mon
jardin. Un autre jour ça ne m'aurait pas frappé, mais aujourd'hui ce
portrait de l'autre monde avec son jardin de cimetière, m'a parlé comme un
vilain présage.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29-janvier_.--C'est la première de NANA.

Le public de l'Ambigu est bonhomme, mais en veine d'égayement. Je fais une
visite, après le troisième tableau à Mme Zola, qui a des larmes dans les
yeux--ce que je ne vois pas tout d'abord, en l'obscurité de la
baignoire--et comme je me permets de lui dire, que je ne trouve pas le
public si méchant, elle me jette, dans une phrase sifflante: «de Goncourt,
vous trouvez ce public bon, vous! Eh bien, vous n'êtes pas difficile!» Ah!
la monographie des nerfs d'un ménage d'auteur, pendant une première, ce
serait une curieuse étude à faire.

Au dernier acte, un très saisissant effet: ce lit de la chambre du
Grand-Hôtel, entouré de la musique sautillante d'un bal, et d'où, en la
solitude de la chambre, sort d'un corps qu'on ne voit pas, la demande
agonisante: _À boire_!

La toile tombe dans les applaudissements.

Nous sommes dans l'escalier, où tout à l'heure, l'on entendait Massin
crier à Delessart: «_Viens me poser une pustule!_» Nous sommes dans le
cabinet du directeur, où l'on s'embrasse, au milieu des reproches de Mme
Zola à son mari, qui s'est refusé à commander d'avance le souper. Et Zola
répète dans un grand affaissement de corps: «Tu sais, moi je suis
superstitieux, si je l'avais commandé, je crois que la pièce serait
tombée!»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 février_.--A Paris, dans ce moment, il existe des femmes du monde,
jouant à la Bourse, et qui, tous les matins, reçoivent la visite de
quatre remisiers, venant prendre leurs ordres.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 février_.--A dîner chez Charpentier, Rochefort disait, ce
soir, qu'il gagnait 100 000 francs par an, et qu'il n'était ni coureur de
femmes, ni buveur, ni joueur, et qu'il dépensait à peine une dizaine de
mille francs en tableaux, qu'il ne savait pas où cet argent passait, et
qu'il n'avait pas de quoi se mettre sur le dos... avouant un gigantesque
_coulage_ dans sa maison.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 11 février_.--Je vis tellement calfeutré dans mon cabinet de
travail, que lorsque j'en sors, l'air de Paris me fatigue comme un air de
campagne, et me rend incapable de travailler le soir.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 février_.--Reprise de notre ancien dîner des Cinq. On dit
beaucoup de bien de Huysmans, de son roman EN MÉNAGE. A propos de la
colique du mari trompé, l'un de nous dit assez plaisamment: «Oui, une
colique là, c'est bien... mais il ne fallait pas une colique bourgeoise...
il fallait une foire... une foire homérique!»

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 février_.--Une coincidence curieuse. J'avais construit, dans
mon roman (LA FAUSTIN) un homme de bourse, auquel j'avais donné le nom de
Jacqmin, un nom pris dans un catalogue de vente du XVIIIe siècle, le nom
d'un joaillier du roi Louis XV. Aujourd'hui, M. Poisson, un aimable agent
de change, prié par moi d'entendre la lecture de ce morceau, pour y
relever les bourdes qu'y pouvait commettre un homme, aussi peu familier
avec les choses de Bourse que moi, me dit quand j'ai fini:

--Et vous lui donnez son vrai nom!

--Comment?

--Mais il n'y a pas que son nom... il y est tout entier... Sa brutalité,
sa crânerie dans les affaires, son tempérament _haussier_...

Il se trouvait que j'avais fait le vrai portrait, et avec son nom encore,
d'un boursier mort, il y a dix-huit mois.

       *       *       *       *       *

--------C'est étonnant, comment tout à coup dans le livre que je suis en
train de faire, un chapitre, qui n'est pas arrivé à son tour d'exécution,
prend despotiquement possession de ma pensée, et je dois le faire
immédiatement, sinon il ne sera jamais bien fait.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 février_.--Vallès n'est pas un homme de dialogue! Il ne cause
pas dans un dîner, dans une soirée. C'est un monologueur de bureau de
journal, de café, de brasserie. Du reste, il est revenu d'Angleterre peu
plaisant, et avec le ton rogue du populaire de là-bas.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er mars_.--Ce matin, je suis entré chercher quelque chose à la
cuisine, et j'entendais la petite, qui disait au cantonnier, en lui
donnant une tasse de café par la fenêtre:

--Eh bien, vous faites le mardi gras, ce soir?

--Oui, oui, répondait-il, maman--il a une vieille mère infirme--m'a dit ce
matin en s'éveillant: «Qu'est-ce que nous mangerons, ce soir, c'est fête?

--Nous mangerons la soupe comme tous les jours, puis nous ferons des
pommes de terre frites.

--Des pommes de terre frites! a repris la mère, les autres années, il y
avait un peu plus que cela... Ton père, lui, il gagnait moins d'argent que
toi--le cantonnier gagne 3 fr. 75 par jour--et cependant de son temps, à
nos dîners du mardi-gras, il y avait bien plus.

--Mais, maman, c'était en Bretagne cela... puis tu n'étais pas malade...
Songe donc que, l'autre jour, il a fallu donner 50 sous, chez le
pharmacien, pour une _portion_.

J'étais monté prendre une pièce de cinq francs, pour que la bonne vieille
femme fit un joyeux mardi-gras, puis j'ai réfléchi, que si je donnais à
son fils ces cent sous, il les garderait pour quelque chose de sérieux, et
j'ai fait acheter des choses à boire et à manger.

       *       *       *       *       *

--------L'amer, que Vallès a en lui, il le soigne, il le caresse, il le
dorlote, il le chauffe, il le porte en ville, pour le tenir toujours en
haleine, comprenant fort bien, que s'il venait à le perdre, il serait un
ténor dépossédé de son _ut_.

       *       *       *       *       *

--------Là, devant la feuille blanche, quand on arrive avec son idée,
indécise, vague, flottante, et qu'il faut couvrir cette feuille de papier,
de pattes de mouches noires, donnant une solidification exacte, logique,
rigoureuse, au brouillard de votre cervelle, les premières heures sont
vraiment dures, sont vraiment douloureuses.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 mars_.--Mlle X... me disait, ce soir, que les jeunes filles
sont très souvent préservées d'une chute, par l'espèce de culte qu'elles
rendent à leur personne, par une sorte d'ascension de leur être, dont
elles font, à leurs yeux, une petite sainte Vierge de chapelle.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 mars_.--Qui me délivrera des hommes du monde _dilettante_ d'art
et de littérature, acheteurs au rabais des tableaux cotés à l'hôtel Drouot,
et _leveurs_ de volumes, dont on parle. La sottise prétentieuse de
ceux-ci est plus agaçante que le néant bonhomme des autres.

Depuis quelque temps, je suis exposé aux compliments d'un de ces
individus. Quand il me dit quelque chose d'aimable, je ne sais comment
cela se fait, mais je lui réponds avec une voix montée pour la dispute.

Il faut avouer que ses compliments sont à peu près dans ce goût:
«Autrefois, je ne vous connaissais pas, je ne vous lisais pas, je ne
rencontrais que des gens qui me disaient du mal de vos romans...
Maintenant tout est changé... alors je vous lis, je vous lis avec un grand
plaisir... et vous trouve vraiment beaucoup de talent... Mais au fait, on
dit que vous avez aussi publié des livres d'histoire très curieux... moi
je n'y croyais pas, quand j'ai commencé à lire vos romans... je les ai
trouvés si bien, que ça me mettait en défiance contre vos autres livres...
Je me disais: ils sont trop romanciers pour être des historiens...»

       *       *       *       *       *

--------Voltaire n'a que l'esprit, tout l'esprit d'une vieille femme du
XVIIIe siècle; mais jamais de son esprit ne jaillit une pensée, ayant la
moindre parenté avec une pensée de Pascal, avec une pensée de Bacon, avec
n'importe quelle pensée d'une grande cervelle philosophique.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 mars_.--Chez Mme ***, deux femmes, une brune et une blonde, se
surplombant, appuyées et mêlées l'une à l'autre au-dessus d'un piano, et
mariant leurs musiques et la jouissance de leurs physionomies amoureuses:
cela ressemble à de la tribaderie céleste.

       *       *       *       *       *

--------BOUVARD ET PÉCUCHET. La singulière conception, chez un homme de
talent, de très grand talent! Chercher laborieusement, pendant cinq ou six
ans, ce qu'il y a de bête dans les livres, pour en faire le sien.

       *       *       *       *       *

Une esthétique de lampiste de théâtre: c'est l'esthétique de Sarcey.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 avril_.--Je lis le commencement de LA FAUSTIN, devant les
ménages Zola, Daudet, Hérédia, Charpentier, et les jeunes de Médan. J'ai
un étonnement. Les chapitres documentés de l'humanité la plus saisie sur
le vif, n'ont pas l'air de porter. En revanche les chapitres que je
méprise un peu, les chapitres de pure imagination, empoignent le petit
public. Et le Grec Athanasiadis est pris par Zola, pour un personnage
crayonné d'après nature.

       *       *       *       *       *

_Samedi 9 avril_.--Aujourd'hui, à la sortie de la séance pour l'érection
d'un monument à Flaubert, je vais dîner avec Tourguéneff et Maupassant,
chez une vieille amie de Flaubert, la belle Mme Brainne.

Après dîner, on cause de l'amour, et du goût singulier des femmes en
amour.

A propos de ce goût, Tourguéneff raconte ceci. Il y avait en Russie une
femme charmante, une femme dont le teint, sous des cheveux bouffants du
blond le plus poussiéreux, était légèrement café au lait, et où les grains
non fondus faisaient un tas de petits grains de beauté. Cette femme avait
été très courtisée par les plus illustres, et les plus intelligents. Un
jour Tourguéneff lui demandant, pourquoi parmi tous ses soupirants, elle
avait fait un choix tout à fait inexplicable, la femme lui répondit: Oui,
c'est peut-être vrai... mais vous ne l'avez jamais entendu prononcer cette
phrase: «_Vous dites... pas possible!_»

       *       *       *       *       *

--------Littré, à une demande de renseignements historiques, que lui
adressait Renan, lui répondait par une lettre, où il le suppliait de le
laisser tranquille, dans cette belle et désolée phrase: «J'ai le droit
de passer pour mort!»

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 avril_.--Aujourd'hui la lettre de Blancheron, annonçant dans LA
FAUSTIN son suicide, je l'ai écrite en pleurant comme un
enfant;--aura-t-elle près du lecteur l'effort nerveux qu'elle a produit
sur moi?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 13 avril_.--Un homme politique disait, ce soir, au fumoir de la
princesse, que la principale cause de nos désastres en 1870, avait été un
rapport de l'archiduc d'Autriche, affirmant à l'Empereur, que la
mobilisation de l'armée prussienne ne pouvait être opérée que le 10
août,--et elle avait été faite le 31 juillet.

       *       *       *       *       *

--------Une bien jolie ouverture de roman naturaliste, racontée ce soir
par Manet. Un modèle qu'il fait poser, lui a confié qu'à treize ans,
elle avait perdu sa grand'mère, qu'on l'avait fait monter dans l'unique
voiture de deuil, avec un vieux parent, et que ce vieux parent l'avait
_dévirginisée_, dans le trajet au cimetière.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 26 avril_.--Quand j'entre, on cause de la caricature faite par
Pailleron dans sa pièce, de Caro, de Caro que je viens justement de
pourtraire, mais d'une manière toute voilée dans le souper de LA FAUSTIN.
Il arrive quelques instants après, la figure décomposée, la bouche en fer
à cheval, et si troublé, qu'il me donne, ce qu'il ne faisait jamais, une
poignée de main,--poignée de main qui me gêne.

       *       *       *       *       *

--------Gérome parlait, ce soir, de Meissonier, peignant le grand Empereur,
et s'assimilant tellement à son modèle, qu'il faisait des études d'après
lui-même, revêtu de la redingote historique, et même à l'état de nature,
persuadé qu'il était de la même taille, de la même conformation physique.

A ce propos un mot invraisemblable que rapporte Augier, un jour où
celui-ci, trouvant le peintre, en Empereur tout nu, avec un suspensoir,
lui disait:

--Est-ce que tu as quelque chose?

--Non... mais au fait, est-ce bien authentique que l'Empereur portât un
suspensoir?

       *       *       *       *       *

--------Je trouve que les honnêtes femmes de la société, qui sont vraiment
vos amies, au lieu de s'acharner à vous chercher une épouse, feraient bien
mieux de vous découvrir une aimable maîtresse.

       *       *       *       *       *

_Samedi 30 avril_.--Anecdote racontée par Camille Rousset.

Le général Sébastiani, ayant fait échouer l'attaque des Anglais contre
Constantinople, le sultan Sélim lui dit:

--Qu'est-ce que tu veux, je t'accorderai tout ce que tu demanderas.

--Alors je demanderai à Sa Hautesse de voir le Harem.

--C'est bien, tu le verras.

Quand la visite fut terminée, le sultan dit au général Sébastiani:

--As-tu remarqué une femme qui t'ait plu?

--Oui, répondit le général, et il lui en désigna une.

--C'est bien,--fit encore le sultan.

Et le soir le général Sébastiani recevait sur un plat d'orfèvrerie, la
tête coupée de la femme, avec un message conçu à peu près en ces termes.

«En qualité de musulman, je ne pouvais t'offrir à toi, chrétien, une femme
de ma religion, mais comme cela, cette femme sur laquelle tu as jeté le
regard, tu es sûr qu'elle ne sera plus à personne.»

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er mai_.--Quel métier que celui de romancier du temps présent
et des choses contemporaines. Hier le chapitre que j'ai écrit, me fait
entrevoir un duel à la cantonade, aujourd'hui, celui que j'écris, me met
dans la pensée la préoccupation d'une poursuite future du parquet.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 mai_.--Phrase typique pour la peinture d'un temps, dite par
Talleyrand à M. Thiers, et répétée, ce soir, à notre dîner par Bardoux:
«Celui qui n'a pas vécu, pendant les vingt années qui ont précédé la
révolution, n'a pas connu la douceur de vivre!».

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 mai_.--C'est bien restreint le nombre des femmes, qui ne
méritent pas d'être enfermées dans une maison de fous.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 mai_.--Je suis un auteur d'une tout autre école, et cependant
les auteurs que je préfère parmi les modernes ce sont Henri Heine et
Poë. Nous tous, je _nous_ trouve commis voyageurs, à côté de ces deux
imaginations.

       *       *       *       *       *

--------C'est curieux, ces aquarelles de Gustave Moreau, ces aquarelles
d'orfèvre-poète, qui semblent lavées avec le rutilement des trésors des
MILLE ET UNE NUITS.

       *       *       *       *       *

--------Un joli détail sur la baronne de K... Une nocturne que cette femme,
une _lampe_, ainsi qu'on disait, au XVIIIe siècle, et qui passait une
partie de sa journée à dormir. Mais pour ne pas être dérangée dans son
sommeil par des importuns, elle allait dormir chez des connaissances.
C'est ainsi que, pendant qu'un de mes amis était à la Bourse, elle venait
coucher sur son divan, et le maître de l'appartement s'apercevait de sa
visite à deux perroquets de porcelaine de Chine, qu'elle avait retournés,
disant qu'ils lui rappelaient son grand-père.

       *       *       *       *       *

_Mardi 31 mai_.--... Messieurs, dit un ancien ministre, vous connaissez la
ceinture de chasteté, qui est au musée de Cluny, et peut-être n'êtes-vous
pas sans savoir que la fabrication de ces ceintures continue, mais ce que
vous ne savez pas, c'est qu'il s'en fabrique pour hommes. Oui, pendant mon
ministère, un fabricant a été poursuivi pour l'exposition d'un objet de ce
genre. On a vérifié les livres, et, on a trouvé les noms des
destinataires. Parmi ces noms, il y avait un homme de la société, que sa
femme pendant ses absences, astreignait à porter cette ceinture, dont elle
emportait la clef. Je connais cet homme et je l'ai même plaisanté à ce
sujet.

       *       *       *       *       *

--------Oh! la difficulté de la composition maintenant! Il me faut douze
heures de travail, pour en avoir trois de bonnes. D'abord une matinée
paresseuse occupée par des cigarettes, la rédaction de lettres pressées,
la correction d'épreuves, et au bout de cela le retournement de mon plan,
que je fais danser sur la table. Après le second déjeuner et une longue
fumerie; du papier couvert d'écriture imbécile, du travail qui n'aboutit
pas, des enragements contre soi-même, de lâches envies d'abandonner la
chose.

Enfin, vers quatre heures, l'entraînement obtenu, et des idées, et des
images, et la vision des personnages,--et de la copie presque coulante
jusqu'au dîner, jusqu'à sept heures. Mais cela à la condition que je ne
sortirai pas, que je n'aurai pas la pensée dérangée, par la préoccupation
de la toilette et de l'habillement.

Puis alors jusqu'à onze heures, ce morceau repris, raturé, rapetassé,
amendé, corrigé, et enfumé d'un nombre infini de cigarettes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 juin_.--La circulation dans Paris, a maintenant quelque chose
de la bousculade et de l'effarement d'une fourmilière, sur laquelle on a
mis le pied. La multitude allante et venante, c'est presque effrayant.
Paris me fait l'effet aujourd'hui de ces Babylones de l'antiquité, dans
les dernières années de leur existence.

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 juin_.--Ces dîners du samedi, chez de Nittis, sont vraiment
charmants.

Quand on entre, on le voit dans l'entre-bâillement de la porte du
vestibule, qui vous dit, avec un clappement de langue gourmand, et
l'avance d'une main, qu'il n'ose pas vous donner: «Je fais un plat!»

Le revoilà dans la salle à manger, remuant la grande platée de macaroni ou
de soupe au poisson. On se met à table, et c'est chez chacun une verve,
venant de la sympathie intelligente et de la compréhension à demi-mot des
autres; et bientôt d'aimables folies, et des bêtises, et des enfantillages,
et des gaietés dans de jolies libertés de langage. _Il fait heureux_ dans
la maison.

Puis on passe dans l'atelier, et les yeux amusés par les japonaiseries des
murs, et la cigarette à la lèvre, c'est quelque belle musique d'artiste,
quelque sonate de Beethoven, vous remuant les dedans immatériels de votre
être.

       *       *       *       *       *

--------Merton, le financier, était en proie à une telle agitation
nerveuse, produite par le travail de sa cervelle dans le champ des
affaires, qu'il couchait dans une chambre où il y avait deux lits,
promenant, de l'un à l'autre, une insomnie, que l'opium ne forçait pas
au sommeil.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 juin_.--Je vais voir les loges des actrices du
Théâtre-Français, pour la construction de la loge de la Faustin.

Elles sont ces loges, de curieuses démonstrations du goût rococo et
pictural du mobilier des années présentes, et ressemblent peu, j'en suis
sûr, à la loge de Mlle Mars.

C'est la loge de Mlle Lloyd, avec son apparence de boudoir galant, et sa
cheminée aux petits chenets dorés, ayant comme milieu une terre cuite, et
son plafond aux Amours peints par Voillemot, et ses assiettes de Chine
accrochées sur la tenture, et son petit cabinet de toilette aux parois et
au plafond de glace.

C'est la loge de la souriante Samary, où c'est comme l'intérieur d'un
rapin élégant, un intérieur, au plafond fait d'éventails japonais,
attachés sur le châssis-blanc, aux croquis de Forain, au désordre de la
toilette.

C'est la loge de Madeleine Brohan, rappelant la chambre bourgeoise d'une
femme de 1840, avec son élégance vieillotte, sa perse pauvre, ses
photographies encadrées.

C'est la loge de Croisette, en son sérieux luxe, en ses beaux meubles de
toilette aux riches bronzes dorés, en ses tentures et ses portières de
soie, aux tons nouveaux introduits par les grands tapissiers de goût.

Parmi les loges d'hommes: celle de Coquelin aîné a quelque chose d'un
atelier de peintre, avec ses divans fabriqués de _verdures_, et les
esquisses accrochées aux murs; celle de Delaunay, de l'amoureux à la voix
de musique, est curieuse, par l'affichage un peu enfantin de ses triomphes,
par des coussins brodés, des couronnes de fleurs artificielles, un buste,
au cou duquel pend une guirlande, sur laquelle on lit sur des bouts de
ruban sale, imprimés en lettres d'or les rôles joués par lui, dans quelque
ville de province.

       *       *       *       *       *

_Lundi 20 juin_.--Aujourd'hui, le ménage Daudet, le ménage Charpentier et
moi, nous allons passer la journée chez Zola, à Médan.

Zola vient nous chercher à la gare de Poissy. Il est tout content, tout
guilleret, et dès que nous sommes installés dans la voiture, il s'écrie:
«J'ai écrit douze pages de mon roman... douze pages, fichtre!... Ce sera
un des plus compliqués que j'aie encore faits... il y a soixante-dix
personnages.» En disant cela, il brandit un affreux petit volume
stéréotypé, qui se trouve être un PAUL ET VIRGINIE, qu'il a emporté pour
lire en voiture.

Une propriété qui, à l'heure qu'il est, coûte plus de 200 000 francs à
l'auteur, et dont le prix de l'acquisition primitive a été, je crois bien,
de 7 000 francs. Un cabinet de travail ayant la hauteur et la grandeur, où
se lit sur la cheminée, la devise: _Nulla dies sine linea_, et où l'on
aperçoit dans un coin un orgue _mélodium_ avec voix d'anges, dont l'auteur
naturaliste tire des accords à la tombée de la nuit.

On déjeune gaiement, et l'on va après déjeuner, dans l'île, dont il
possède cinquante arpents, et où il fait bâtir un chalet, auquel
travaillent encore les peintres, et qui contient une grande pièce, tout
en sapin, au monumental poêle de faïence, d'une belle simplicité et d'un
grand goût.

On revient dîner et la conversation va au livre du BACHELIER, de Vallès,
sur lequel Zola vient de faire un article dans le _Figaro_. Il s'excuse,
avec une certaine vivacité, de s'être laissé aller à faire cet article,
par un entraînement du premier moment, qu'il ne comprend plus, disant que
dans ce livre, tout est blague, mensonge, ajoutant qu'il n'y a aucune
étude de l'humanité, et répétant deux ou trois fois, avec une espèce, de
colère comique. «Pour moi, Vallès n'est pas plus qu'un grain de
chènevis... Oui là, pas plus qu'un grain de chènevis».

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 juin_.--Un jeune médecin italien nous faisait hier soir, un
dramatique récit.

Il était en vacance, à la fin de sa dernière année de médecine. Il fut
appelé pour soigner un prêtre de quatre-vingts ans, tombé en paralysie
depuis une dizaine d'années, et qui venait d'être pris d'une pneumonie
aiguë. Il avait à ses côtés, dans une toute petite chambre, presque
remplie par un immense lit, un vieux et un jeune prêtre. Dans la nuit qui
précéda sa mort, éclata un terrible orage, avec des éclairs illuminant
toute la campagne. A chaque coup de tonnerre, il survenait, sur la grasse
et rubiconde figure du moribond, une épouvante d'un caractère particulier.
Et l'on comprit à de vagues paroles, qu'il croyait, à chaque éclair, que
c'était le diable qui venait pour l'emporter.

En cette épouvante, et au milieu des débats contre la terrible
hallucination, jaillirent du mourant d'autres paroles, avouant qu'il avait
eu, bien des années auparavant, un enfant avec sa servante, qu'il l'avait
tué, qu'il l'avait enterré sous le grand figuier du jardin. Et quand il
disait cela, de la porte derrière laquelle elle écoutait, apparaissait la
vieille servante, la figure cachée dans ses mains, et qui lui jetait:
«Mais, mon cher maître, vous avez perdu la tête, comment pouvez-vous dire
des choses comme cela?»

Et l'épouvante du diable se grossissant, au point de vue casuistique, de
toutes les messes qu'il avait dites, en état de péché mortel, l'épouvante
était si grande, qu'elle gagna le jeune prêtre, qui se mit à se cacher la
figure dans les matelas. Et rien ne pouvait calmer la désespérance du
mourant, ni l'absolution qu'il avait reçue, ni les lettres scellées
d'absolution, qui lui furent envoyées de l'évêché; il n'avait foi qu'en la
présence de l'évêque, et en l'absolution donnée par lui seul--et l'évêque
n'arriva que lorsqu'il était mort.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 juin._--Quand on devient vieux, il se glisse dans vos yeux
quelque chose, qui enlève de la vie vivante aux femmes et aux hommes, sur
lesquels vont vos regards, et aujourd'hui il me semblait voir sur mon
chemin, dans de la lumière ensoleillée, les gens non tels qu'ils étaient,
mais ainsi qu'on verrait passer des hommes et des femmes à travers les
rideaux de tulle d'une croisée.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 juin_.--Dîner chez les Charpentier. Alphonse Daudet est un si
attachant causeur, un si fin mime des comédies qu'il raconte, qu'au moment,
où je me lève pour demander s'il est onze heures, j'entends sonner une
heure du matin.

       *       *       *       *       *

--------Un joli méchant mot de Musset. Une illustre actrice du
Théâtre-Français lui disait:

--Monsieur Musset, on m'a raconté que vous vous étiez vanté d'avoir couché
avec moi?

--Pardon, répondait Musset flegmatiquement, je me suis toujours vanté du
contraire!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 juin_.--Les vrais connaisseurs en art, sont ceux que la chose,
que tout le monde trouvait laide, ont fait accepter comme belle, en en
découvrant ou en en ressuscitant la beauté,--les autres sont les
domestiques et les Quinze-Vingts du goût et de la mode qui régnent.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 10 juillet_.--Jean-d'Heurs. Quelqu'un me dit avoir lu, dans un
journal, que Saint-Victor est mort. J'étais brouillé avec lui... Mais
enfin il a été mon compagnon de lettres, pendant des années, et il avait
la séduction d'une haute intelligence. Et ma pensée de ce jour va à notre
passé, et aussi à sa fille, que je revois, au moment où elle venait de
naître, en sa nudité embryonnaire, devant le feu de cheminée de sa mère.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 juillet_.--Les orangers de la cour d'honneur de Jean-d'Heurs
jettent, aujourd'hui, des senteurs entêtantes.

Il est midi, et le soleil tombe d'aplomb sur leur feuillage luisant.
Contre l'un de ces orangers, un oranger qui vient de la cour du château du
roi Stanislas, montées sur une échelle, deux fillettes de la campagne,
dont on sent le corps libre et nu, sous une jupe et une camisole blanche,
font la cueillette de la fleur d'oranger, dans de petits paniers, un drap
étendu au-dessous d'elles. Rien de lascif, dans cette chaleur et cette
odeur d'Orient, comme ces deux fillettes, perchées en l'air, avec leurs
jupes courtes et l'abandon mou du haut de leur corps, couché sur la
rondeur de l'arbuste, et montrant le rire de leurs yeux vifs, dans l'ombre
de cette carcasse de mousseline, de cette coiffe appelée là-bas
_quisenote_,--et parlant entre elles de leurs «corps coulants».

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 juillet_.--Quel temps aurons-nous, monsieur le curé?

--Ah! je ne sais pas, répond le curé, si j'avais fait chanter mes jeunes
filles, ce matin, je vous le dirais... Oui, c'est très simple: quand il y
a de l'humidité dans l'air, les cordes vocales de mes jeunes filles sont
toujours au-dessous de l'orgue; quand il fait sec, elles ont une tendance
à monter au-dessus, à le dominer.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 juillet_.--Dans la transparence glauque de l'eau, monte du fond
de la rivière, comme une ombre en spirale, qui devient une forme aux
flancs tigrés, se change en un poisson noir au petit groin blanc, et
s'approche lentement de la mouche flottante, puis après un temps d'arrêt,
la gobe dans un happement bruyant. C'est la pêche à la truite, et depuis
que je pêche, dans mes rêves, je suis toujours couché au bord de l'eau, et,
de l'eau montent à moi des formes étranges et terrifiantes d'immenses
truites fantastiques.

       *       *       *       *       *

--------Ah! les gracieux mouvements de cou rocaille, qu'ont les paons
becquetant les filets d'eau, jaillissant des tuyaux d'arrosage.

       *       *       *       *       *

--------Il est des personnes si nerveuses, que la coupe des foins leur
donne la fièvre: une fièvre qui s'appelle la _fièvre des foins_.

       *       *       *       *       *

--------Une petite cousine me contait, que la première fois, qu'elle avait
été chez Kerteux, une des demoiselles lui avait dit:

--Madame est Américaine?

--Pourquoi?

--Pourquoi... Madame, c'est que rien n'est plus rare, qu'un derrière chez
une Française.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 12 août_.--Paris. Chaque jour, où je m'assieds à ma table de
travail, et où je me dis: «Allons, il faut encore m'arracher un chapitre
de la cervelle», j'ai le sentiment douloureux, qu'aurait un homme à qui
on viendrait, tous les jours, demander un peu de son sang, pour une
transfusion.

       *       *       *       *       *

--------J'assistais, ce soir, dans cette lumière de l'électricité, qui met
des lueurs de catafalque sur les choses, à la sortie d'un magasin de deuil,
où de longues et de noires filles chlorotiques se disaient au revoir,
dans des embrassements éplorés. Il y aurait quelque chose à faire de cela.

       *       *       *       *       *

--------Un joli détail parisien. Une pauvre rue se cotisant pour qu'un
vieux de cette rue, un vieux que tout le monde aime, ait une consultation
de Charcot et faisant cent francs, que le mieux habillé de la rue va
porter à l'illustre médecin.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 août_.--Une femme de ma connaissance disait à un de mes amis,
que la jeune fille épousant un homme, qu'elle ne connaissait pas du tout,
en avait quelquefois, soudainement, la _devinaille_ morale, dans le moment
où, en chemise, il se dirigeait vers son lit.

       *       *       *       *       *

---------Au fond, Racine et Corneille n'ont jamais été que des arrangeurs
en vers, de pièces grecques, latines, espagnoles. Par eux-mêmes, ils n'ont
rien trouvé, rien inventé, rien créé.

       *       *       *       *       *

_Samedi 20 août_.--Chez Péters. La nouvelle couche des dîneurs avec les
filles. Un de ceux-ci dit à une de celles-là: «Nous avons commencé à
organiser des promenades scientifiques, au Palais de l'Industrie... Je
t'en ferai mettre.»

       *       *       *       *       *

_Dimanche 21 août_.--Quelquefois, en jetant, ma plume--et ici je la jette
à la fin d'un chapitre où j'ai cherché à rendre le brisement de mon être,
après la mort de mon frère--je me laisse aller à dire tout haut: «As pas
peur, mon petit, je suis encore là... et à nous deux, nous aurons miné
tant de vieilles choses, et à l'heure, où c'était brave... qu'il viendra
une année du XXe siècle, où quelqu'un dira: «Mais ce sont eux, qui ont
fait tout cela!»

       *       *       *       *       *

_Mardi 30 août_.--Gambetta a décidément du plomb dans l'aile, et les
popularités ne se refont pas plus que les virginités.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 août_.--Théodore Child me faisait un fantastique tableau des
soirées de l'Angleterre, où la nuit venant, par les routes crépusculaires,
des groupes de jeunes gens et de jeunes filles, habillés des couleurs
passées et déteintes des vieux vêtements, remises à la mode par les
peintres préraphaélistes, _flirtent_ dans une flirtation, à tout moment
coupée par le rapide passage silencieux d'athlétiques garçons, montés sur
des vélocipèdes.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 septembre_.--Voilà trois semaines, que je travaille de 10 du
matin à 10 heures du soir, sans descendre de mon cabinet que pour manger,
et en ne prenant de toute la semaine, comme vacances, que la soirée du
samedi; mais je suis fourbu, et je sens que ma pensée, qui en assez de LA
FAUSTIN, veut prendre son envolée du bouquin.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 septembre_.--Je tombe chez Burty, sur le vieux graveur Pollet,
un japonisant frénétique, et qui est en train de dire: «Sur les 1 000
francs que j'ai pour vivre par mois, je paye 800 francs aux marchands de
japonaiseries... c'est 200 qui me restent... mais j'ai des modèles qui me
coûtent dans les 100 francs... donc 100 francs pour vivre... Ma foi, j'ai
pris le parti de ne rien payer de mon vivant, je ne paye pas mon tailleur,
je ne paye pas mon restaurateur... Il n'y a que mon cordonnier que je paye,
parce que c'est un pauvre diable.»

       *       *       *       *       *

--------Visite de noces d'une jeune femme rieuse, chez une vieille tante
de son mari, affligée d'une tympanite (maladie où l'on p...
perpétuellement) et qui est menée par son beau-père, affreusement sourd:
«Mais je ne comprends pas ce que la petite a à rire, comme cela, tout le
temps... nous nous entretenons cependant de choses assez sérieuses,»
répète, à tout moment, le sourd intrigué.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 octobre_.--Je crains bien que les comédiens, quand vous les
interrogez sur leur métier, vous racontent un tas de blagues.

Got, aujourd'hui, ne voulait-il pas me persuader, que l'intonation d'un
vers, d'une phrase, un comédien ne la cherchait pas avec le bruit de sa
bouche, que c'était une opération cérébrale, et que du premier coup
l'acteur y arrivait, quand il l'avait cherchée avec sa cervelle. Alors
pourquoi Rachel, la cherchait-elle avec ses lèvres et sa langue, pendant
une heure, une heure et demie?

       *       *       *       *       *

--------Quelqu'un qui avait été ces jours-ci, aux _Folies-Bergère_,
s'étonnait de la beauté des dents de toutes les _putes_ qui étaient là, et
attribuait, avec raison, cette beauté générale de la dentition féminine de
maintenant, à la grande place prise par les dentistes américains dans le
Paris contemporain.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 13 octobre_.--Visite de l'administrateur du journal: _le Voltaire_,
m'annonçant qu'il va couvrir Paris d'affiches, et le jour de l'apparition
du premier feuilleton de LA FAUSTIN, faire délivrer dans les rues de Paris,
une chromolithographie de la Faustin, tirée à cent mille exemplaires.

Puis il se lamente que la police défende les hommes-affiches, qui sont un
des grands moyens de publicité à Londres... Mais il a quelque chose en
tête. Et dans l'escalier, ne pouvant garder le secret de sa conception, il
se retourne tout à coup, et s'appuyant sur la rampe, il me dit: «Eh bien
voilà mon idée... il y a de grands poteaux sur le boulevard... la question
est de pouvoir obtenir, d'y faire mettre des flammes, sur lesquelles
serait imprimé: «LA FAUSTIN, _le 1er novembre_, dans le _Voltaire_...»
Certainement la police interviendra, les fera enlever, mais elles y seront
tout un jour.

J'écoutais cela un peu honteux, mais l'avouerai-je, pas assez révolté par
cette publicité à la Barnum.

       *       *       *       *       *

--------Une jolie phrase de Macé, le policier. Dans le développement
oratoire d'une piste, interrompu par l'homme volé, il lui jetait: «Ne
troublez pas mes hypothèses, monsieur!»

       *       *       *       *       *

--------X... le vieux beau orléaniste n'a plus aujourd'hui pour figure,
qu'une bouillie de papier mâché, tenue en place par le triangle de fer de
son faux-col.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 octobre_.--Zola est de sa nature contempteur de l'argent. Il
racontait, aujourd'hui, qu'avec la première pièce de vingt sous de son
enfance, il avait acheté une bourse de dix-neuf sous, dans laquelle il
avait mis le sou qui lui restait.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 28 octobre_.--Aujourd'hui, en montant la rue Saint-Georges, mes
yeux rencontrent dans le ciel, au fond de la place, un immense placard où
se lit en lettres colossales: LA FAUSTIN: un placard regardant la maison,
où mon frère et moi avons passé tant d'années, sans publicité, sans bruit,
sans renommée.

       *       *       *       *       *

--------Chez quelques hommes, il y a dans le _oh_ et le _ah_, un
étonnement niais, qui fait de suite, avec raison, classer ces personnes
parmi les imbéciles.

       *       *       *       *       *

-------Cette première scène de LA FAUSTIN, sait-on ce qui m'en a donné
l'idée? C'est cette soirée de notre séjour, en 1851, à Sainte-Adresse, où,
sur un défi de la Dubuisson, de venir la trouver dans sa chambre, mon
frère montait après le treillage, et était auprès d'elle, en une seconde.
Alors Asseline, qui avait un coup de cœur pour l'actrice, et qui se
trouvait lui dire bonsoir de la rue avec nous, très pâle, me prenant le
bras, me disait: «Vous n'avez pas envie de dormir, venez avec moi», et me
ramenant à l'endroit, au bord de la mer, où nous avions tous passé la
soirée, il se mettait à me crier, dans la belle nuit amoureuse, son amour
pour cette femme: un débordement de passion magnifique, que j'ai cherché à
transposer dans mon livre.

C'est plein de souvenirs de nous, ce livre. La sensation amoureuse de
l'orgue au lit, est une sensation que nous avons éprouvée à l'hôtel de
Flandres, à Bruxelles. Et jusqu'à ce nom du cocher Ravaud, c'est le nom du
cocher de mes cousines de Villedeuil, du vieux cocher entrevu à
l'enterrement de mon frère, qui se rappelait, au bout de près de quarante
ans, l'enfant qu'on faisait asseoir sur son siège, et aux petites mains
duquel, parfois, il mettait ses guides.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 octobre_.--Des affiches de toutes les couleurs, de toutes les
grandeurs, couvrant les murs de Paris, et partout étalant en colossales
lettres: LA FAUSTIN. Au chemin de fer, une annonce peinte mesurant 40
mètres sur une largeur de 275. Ce matin, le numéro du _Voltaire_, tiré à
120 000 et donné aux passants. Ce matin encore, distribuée, sur les
boulevards, une chromolithographie, représentant une scène du roman, et
distribuée à 10 000, et dont la distribution doit durer une semaine.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 novembre_.--État particulier, où l'on ne sait pas ce qu'on
mange, où l'on se surprend à parler tout haut, où l'on se sent dans la
cervelle un vide et un plein absurdes, et avec cela une espèce de bonheur
vague dans la poitrine et de la faiblesse dans les jambes. Et cet
anéantissement heureux est mêlé d'une inquiétude nerveuse, qui vous pousse
à vous en aller de chez vous, pour éloigner, d'une douzaine d'heures,
l'embêtement qui peut vous tomber sur les reins.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 3 novembre_.--Tristesse noire. Profond découragement. Vu Laffite au
_Voltaire_. A travers la politesse de ses paroles, il perce une déception
du succès qu'il avait espéré, presque une honte des audaces de mon livre.
Le soir, parmi les quelques minutes, que je passe à l'Odéon, avec les
Daudet, Rousseil sur la scène engueule lyriquement ma littérature.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 4 novembre_.--C'est curieux tout le bruit qu'on peut faire à
Paris, avec la non-perception de ce bruit, et dans le silence des journaux,
des lettres, de tout!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 8 novembre_.--Toujours l'attente nerveuse des choses embêtantes, et
la sortie de mon chez moi, dès le matin.

       *       *       *       *       *

--------Moi, il n'y a que les Parisiens qui m'intéressent... Les
provinciaux, les paysans, tout le reste de l'humanité, enfin, c'est pour
moi de l'histoire naturelle.

       *       *       *       *       *

_Mardi 22 novembre_.--Un mot de cet aimable blagueur d'Hébrard à Gambetta,
lui demandant, s'il avait assez rebondi: «Oui, oui... pour rebondir, il
faut toucher le fond... et tu l'as touché en plein!»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 novembre_.--Dans ce moment-ci, j'aimerais passer une huitaine,
dans une campagne lointaine, lointaine, où facteur ne viendrait jamais, et
où je pourrais toute la journée tirer des lapins.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 novembre_.--Eh bien, dis-je à Daudet, en nous asseyant au
fond d'un salon de Charpentier, eh bien, votre roman du Midi?

--Mon roman sur le Midi! mon cher, mais c'est un paravent.--Et ses yeux
font le tour de la pièce,--Avec les voleurs dont nous sommes entourés...
il est besoin de cacher un peu ce qu'on fait... et quand on me le
demandera mon roman sur le Midi, je dirai que je n'étais pas en train de
rire... Puis la vie est si courte...Il ne faut pas se répéter... Je veux
faire une chose terrible, un _collage_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 décembre_.--Dîner chez Mme Alexandre de Girardin, avec le
grand-duc Constantin. Rien d'un Russe, l'apparence d'un officier allemand,
en tenue bourgeoise. Ce qu'il a dit de plus original: c'est que nos pêches
de Montreuil sont des navets à côté des pêches, venant dans les serres de
là-bas.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 décembre_.--Aujourd'hui un collectionneur de tableaux de mes
amis, avec le sens du pittoresque des choses qu'il a au plus haut degré,
me peignait la mimique de l'heure présente des commis des grands marchands
de tableaux, pour la vente d'une toile.

D'abord la caresse de passes magnétiques, de gestes à distance qui ne sont
plus les gestes d'autrefois, où il y avait un peu du poing sur la hanche
du modèle d'atelier, mais la caresse d'un corps onduleux, serpentant,
gracieuse en des contournements légèrement pédérastiques. Puis tout à coup,
au milieu de la démonstration, faite à deux mètres de la toile, dans une
tranquille eurythmie; d'un bond, le commis franchit la distance qui le
sépare du tableau, et tout à coup, vous le retrouvez au bas de la toile,
rasé à terre, appelant votre attention sur un détail, qu'il enveloppe dans
le vide d'une main, ayant l'air de jouer amoureusement autour d'un sein de
femme.

Et le gymnaste en caoutchouc, qui faisait ce joli petit manège pendant la
journée, devant un tableau de 50 000 francs, le soir, chez Mme Adam, mon
ami le voyait entrer, le cou raide, la poitrine en avant, avec, sur toute
sa personne, quelque chose d'un hautain doctrinaire.

       *       *       *       *       *

--------Conversation entre deux hommes politiques.

L'un déclarant qu'il s'est présenté aux élections sénatoriales, qu'on lui
a demandé des engagements signés, qu'il s'est retiré.

L'autre criant, sur un ton de mépris colère: «Il faut les foutre dedans
les électeurs... étant donnée l'intelligence du suffrage universel... si
nous ne nous livrions pas à des malversations électorales... nous serions
des dupes, des foutues bêtes...»

Au fond ce que ce dernier criait: c'est la pensée intime de bien des
républicains.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 30 décembre_.--Aujourd'hui, en ouvrant le _Figaro_, je tombe sur
la mort d'Eugène Giraud. Lui! qui, avant-hier, blaguait si spirituellement
et si gaiement. La veille garde des vieux mercredis de la princesse s'en
va, et je reste le dernier.



ANNÉE 1882


_Dimanche 1er janvier_.--Passé la journée d'hier, moitié à l'église,
moitié au cimetière, parmi les noires tentures et les tristesses des
musiques de la mort. La princesse, dans la tombée molle d'un grand manteau
de laine, et sur la figure un foudroiement étonné, était superbe de
douleur. Ah! c'est un grand trou dans son cœur et sa société, que cette
mort, cette disparition de sa _vieille giraille_.

       *       *       *       *       *

--------Il y aurait vraiment à faire, dans un livre, un beau morceau sur
la tristesse désolée, que laissent chez les délicats, les raouts et les
fêtes de la misère bourgeoise.

       *       *       *       *       *

--------Est-ce que chez les lettrés, la publication d'un livre apporterait
la déperdition des forces physiques et morales, qui se produit chez les
criminels, après la consommation d'un crime?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 4 janvier_.--Aujourd'hui la princesse est allée voir un peintre
de ma connaissance... Tout à coup, elle s'est mise à pleurer, et a dit
«qu'elle ne savait que faire de ses journées... qu'elle voulait voir des
choses qui la sortent un peu de son chagrin», ajoutant «qu'elle a besoin
que ses amis _l'adoptent un peu_.»

Il y a vraiment de grandes qualités de cœur chez cette Altesse.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 5 janvier_.--Le premier commis de Bing a signifié ces jours-ci, à
son patron, sa démission... par le téléphone. Oui, par le téléphone. C'est
bien moderne ce congé, qui coupe toute explication.

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 janvier_.--Aujourd'hui a paru LA FAUSTIN.

Ce soir, Charles Robin disait à dîner, que rien n'était plus absurde, que
de servir le poisson après la soupe, parce que le poisson _faisait poche_
dans l'estomac et le fermait, qu'il valait bien mieux le manger, ainsi
qu'on le faisait en province, après les viandes. Il ajoutait encore, que
c'était une faute de manger des radis, au commencement du repas, qu'il
fallait les manger entre tous les services, et comme cela le radis était
un vrai _précipitant_ de la digestion, et le meilleur _balai de l'estomac_.

Enfin il terminait son cours d'esthétique gastronomique, en recommandant
de manger une pomme au dessert, dont l'acidité sucrée faisait le meilleur
ménage avec les sucs gastriques.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 janvier_.--Partout une exposition splendide de LA FAUSTIN. Je
vois chez Marpon des exemplaires du 5e millier, et j'ai, chez Lefilleul,
l'étonnement de voir mon livre jouir du grandissime succès _de la
chaise_... Tout à coup, au milieu de ma contemplation, j'entends retentir
le boulevard de: _La Démission de Gambetta_. Est-ce que je suis condamné à
demeurer, toute ma vie, l'homme qui a publié son premier livre, le jour du
Coup d'État?

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 janvier_.--De bonnes nouvelles encore aujourd'hui. Il a paru
ce matin un grand article de Céard. J'ai reçu de Huysmans une lettre très
admirative. Mme Daudet a passé toute sa journée à écrire pour le _Temps_,
me dit son mari, un article qui est un bijou, et où elle me donne un peu
comme le littérateur de la femme. Enfin, en sortant de chez Charpentier,
je me cogne sous la porte cochère avec Bourget, qui veut absolument me
reconduire un bout de chemin, pour s'entretenir avec moi du personnage de
l'honorable Selwyn, dont sa cervelle semble grisée.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 janvier_.--Nittis a commencé au pastel, ces jours-ci, un grand
portrait de sa femme, qui est la plus extraordinaire symphonie de la
blancheur. Sur le fond d'un paysage d'hiver, joliment neigeux, Mme de
Nittis se détache dans une robe couleur d'une rose _gloire de Dijon_, les
épaules et les bras nus, balayés de dentelles, dont le tuyautage est de ce
blanc, de ce rose, de ce jaune qui ne sont, pour ainsi dire pas, des
couleurs. Et dans l'harmonie transparente et envolée, dans ce poème du
blanc frileux et du blanc tiède, au premier plan, rien que la noire tache
d'un plateau de laque, sur laquelle pose une tasse de Chine bleue. Je n'ai
encore rien vu en peinture d'aussi vaporeusement lumineux, et d'une
qualité de pastel aussi neuve, aussi en dehors des procédés anciens.

       *       *       *       *       *

_Lundi 23 janvier_.--Je regarde les étalages de libraires, et il me semble
que les numéros des tirages ne changent pas, et que les couvertures des
exemplaires exposés, se salissent mélancoliquement.

       *       *       *       *       *

_Mardi 24 janvier_.--Une bonne nouvelle, me dit ce soir, Charpentier chez
Daudet: «Nous retirons LA FAUSTIN».

Sarcey avec lequel je dîne, a quelque chose, dans la personne et l'esprit,
de la jovialité d'un épais curé de campagne.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 29 janvier_.--Je reçois une lettre de Mme Daudet, une lettre qui
contient un paragraphe curieux.

On a donné au collège où est son fils, une narration française, dont le
sujet est la mort d'un personnage quelconque. Trois élèves lisent
successivement une mort, dans laquelle tous les trois avaient introduit
l'_agonie sardonique_ de la Faustin. Ébahissement du professeur, très
ignorant de la littérature contemporaine, tandis que le jeune Léon rit
dans sa barbe future.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 février_.--Je rencontre aujourd'hui Céard, qui me raconte
l'histoire vraie de l'idiot amoureux de la sœur de POT-BOUILLE. Elle est
vraiment curieuse, et la voici:

Un faible d'esprit, épris de sa sœur, non absolument sensuellement, mais
plutôt plastiquement, et un peu à la façon d'un, qui serait amoureux d'un
rayon de soleil, était gênant pour l'établissement de la jeune fille.
Alors la famille l'irrite, l'exaspère, le pousse de parti pris à la folie.
On l'enferme, non dans une maison de fous, mais dans une maison de santé.
La sœur se marie. Là-dessus arrive à l'enfermé un héritage inattendu. La
famille le fait ressortir. Au bout de quelque temps, on le retrouve
gênant. Alors c'était la Commune, on chauffe à blanc son républicanisme,
on le fait engager dans la garde nationale, et il est fusillé au
Champ-de-Mars.

       *       *       *       *       *

_Samedi 4 février_.--Savez-vous quelle est, à l'heure présente, la
profession de Villiers de l'Isle-Adam?

--Non, non.

--Eh bien, il est _mannequin_ chez un médecin de fous... Oui il est le
faux fou, dont le docteur dit: «Il n'est pas tout à fait guéri, mais il va
mieux.»

C'est Bourget qui nous raconte cela, ce soir.

Du reste, la conversation est pendant le dîner, bizarre, étrange,
fantasque, sous l'inspiration de la cocasserie spirituelle de Forain, qui,
en train de peindre l'intérieur des Cros, nous, dit:

--Ah! elle était originale cette famille Cros... Un soir, à la fin d'un
dîner, un fils ayant annoncé qu'il s'occupait de recherches pour
ressusciter les morts, le père lui déclare qu'il s'opposait absolument à
cette découverte, devant troubler les héritages. Là-dessus, les trois fils
se lèvent de table, quittent la maison sur cette phrase méprisante, jetée
au chef de famille: «Toi, tu es un saturnien!»

       *       *       *       *       *

--------Un beau mot produit par la crise financière du jour d'aujourd'hui.

Un malheureux étrillé, détaillant à une connaissance sa ruine, et
finissant par:

--Enfin je suis à la recherche de cent francs.

--Et moi de deux millions! dit l'autre, en lui mettant les cent francs
dans la main.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 février_.--Vallès, jaloux de tout le bruit qu'il ne fait pas, et
qui veut bien de mon _moi_, retentissant dans le passé, mais non dans le
présent, s'indigne presque vertueusement de mon livre, me représente comme
un marquis de Sade, frisé par Scudéry, compare le roman, dans une assez
jolie comparaison, au _bourdonnement d'une cantharide dans une coiffe
d'hôpital_, blague mon _agonie sardonique_. Eh bien oui, cette agonie
sardonique est une invention, une imagination... mais possible,
vraisemblable. Et je ne l'aurais pas risquée, sans un certain
renseignement. Voici ce qui est arrivé à Rachel. Elle avait une vieille
bonne, à laquelle elle est très attachée, et dont j'ai fait la Guenegaud.
Cette vieille bonne tombe malade chez sa maîtresse, très gravement malade,
et une nuit, on vient réveiller la tragédienne, et lui apprendre que la
malade agonise. Rachel descend tout en larmes, et dans l'affliction la
plus vraie, mais un quart d'heure ne s'était pas passé, que l'artiste
était toute à l'étude de l'agonie de la femme, qui était devenue pour elle
une étrangère, un _sujet_. Je tiens ce détail de Dinah Félix.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 8 février_.--Ce livre de LA FAUSTIN, mes confrères ne
s'aperçoivent pas que c'est un livre, autre que ceux que j'ai déjà
publiés. Ils ne me semblent pas se douter, qu'il y a dans ces pages une
introduction toute neuve de poésie et de fantastique dans l'étude du vrai,
et que j'ai tenté de faire faire un pas au réalisme, et de le doter de
certaines qualités de demi-teinte et de clair-obscur littéraire, qu'il
n'avait pas. En effet, les choses de la nature ne sont-elles pas tout
aussi vraies, vues dans le clair de lune, que dans un rayon de soleil de
midi?

Oui, il y a quelque chose de neuf dans mon dernier bouquin, et il ne
serait pas impossible qu'il se créât dans une vingtaine d'années, une
école autour de LA FAUSTIN, comme il y en a aujourd'hui une, autour de
GERMINIE LACERTEUX.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 février_.--Je vais chez les Daudet que je trouve tout tristes;
la femme avec la migraine, le mari avec un abcès dans la bouche, et nous
causons tranquillement, gentiment, comme on cause au coin du feu, pendant
les heures mélancoliques.

Nous causons de l'intérieur de son beau-père, qui est, à ce qu'il paraît,
un vrai paradis de la maladie; nous causons de la vue d'ensemble de la
femme, qui perçoit, d'un seul coup d'œil, une toilette de la chaussure
à la coiffure; nous causons de notre sensitivité à nous deux, que nous
croyons la plus aiguë des sensitivités modernes.

       *       *       *       *       *


_Samedi 11 février_.--Sarcey, dans une conférence sur LA FAUSTIN, à propos
de ma comparaison sur le blanc anémique d'une peau de femme, avec le blanc
des fleurs qui fleurissent dans les caves, s'est écrié: «Vous n'avez
jamais vu ça, moi non plus, donc ça n'existe pas, comme on dit dans une
vieille pièce». Il ignorait absolument, que tout le lilas blanc qui se
vend l'hiver à Paris, fleurit dans les caves. Et lorsque cette grosse
ignorance du critique des choses parisiennes, a causé une petite rumeur
dans la salle il a bien voulu me trouver un peu de talent, mais un talent
néfaste pour le talent de Daudet.

       *       *       *       *       *

--------Ils sont bons les critiques, aujourd'hui, avec la promesse qu'ils
nous font du règne, sous très peu de jours, d'une littérature à la
Berquin. Les _Berquinades_ ne poussent jamais dans la décomposition des
sociétés sceptiques et blagueuses. Ça pour venir quand même, à défaut
d'innocence d'une époque, ça demande chez les nations, des illusions, des
illusions comme il y en avait autour de l'année 1789, et comme il n'y en a
pas autour de l'année 1882.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 février_.--Une grippe effroyable me force à garder la maison, et
rien du dehors qui me parle de mon livre. N'est-ce pas ironique, cela au
moment où la Colombine du _Gil Blas_, peint mon facteur, accablé sous les
lettres de femmes, qui m'arrivent à toutes les heures de la journée.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 15 février_.--C'est bien d'un collectionneur ceci. Cette nuit,
j'avais la fièvre, et chaque fois que je me retournais dans mon lit, je
trouvais près de ma figure, sur mon oreiller, un des objets, dont je
venais de dresser le catalogue pour la publication illustrée de la MAISON
D'UN ARTISTE, que doit faire Gauchez. Et me retournant de l'autre côté,
c'était un autre objet:--et cela durait ainsi, toute la nuit.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 février_.--Aujourd'hui, au milieu du malaise de la grippe,
j'ai écrit le titre du premier chapitre de mon roman de «Tony Freneuse»
(CHÉRIE).

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 février_.--Très souffrant, et d'une faiblesse à ne pas me
tenir sur les jambes, et tout à fait incapable de travailler, je rouvre
mon testament et m'amuse à laisser des bibelots de souvenir, aux gens que
j'aime sur la terre.

Ça n'a rien de désagréable cette rédaction cursive, pour le _post mortem_,
seulement la chose, une fois, écrite, n'est pas absolument plaisante à
relire, sous le froid de la réflexion, et comme je ne mets des points sur
les _i_ qu'à la relecture, mes legs en manqueront.

       *       *       *       *       *

--------Ah! la sale hypocrisie de certains critiques. Un de ces critiques
ne disait-il pas à propos de LA FAUSTIN, que les _devoirs de son métier_
l'avaient forcé, malgré lui, à jeter les yeux sur les œuvres du marquis
de Sade? Et ces jours-ci, Guy de Maupassant me racontait que ce même
critique l'avait prié de solliciter pour lui de Kistemaeckers et autres
éditeurs belges, un envoi de la série des livres obscènes, publiés de
l'autre côté de la frontière.

       *       *       *       *       *

_Mardi 21 février_.--Cette grippe, ça vous met dans un état de faiblesse
et de paresse du vouloir tout à fait particulier.

En ce vague de la tête, la lecture des livres de Fromentin, approche de
vous un Orient, qui a quelque chose d'hallucinatoire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 1er mars_.--Hier, je dînais chez Daudet, à côté de Mme Adam.

«Moi, dit-elle, j'ai cent amis... oui, il me faut ce compte là... Je suis
reconnaissante aux gens qui me font occuper d'eux... c'est ma vie... mon
activité a besoin d'obliger... ça tient peut-être à ce que je suis
Picarde... la femme de cette province est une femme qui porte les
culottes... l'homme n'y est rien».

Je regarde la femme, habillée d'une robe de velours gorge de tourterelle,
constellée de grands boutons d'acier. Il y a en effet de la bonté dans ses
yeux gris, une bonté qu'on sent tout près de devenir agissante, la bonté
d'une belle et bien portante habitante de la campagne.

       *       *       *       *       *

---------La _Revue des Deux Mondes_, ces temps-ci, a déclaré par la voix
de M. de Brunetière, qu'il y avait plus de vérité, d'observation, dans un
roman de Gaboriau ou de Ponson du Terrail, que dans tous les romans de mon
frère et de moi. C'est peut-être excessif.

       *       *       *       *       *

--------Ah! la belle étude, qu'il y aurait à faire du peintre bohème de
l'heure actuelle, du peintre bohème de 1850, de l'Anatole que j'ai
pourtrait dans MANETTE SALOMON. Le peintre bohème du jour affiche un chic,
fait de réaction et de religiosité. Il porte une épingle de cravate,
formée de deux cœurs, reliés par une croix: l'épingle de la _haute gomme_
du faubourg Saint-Germain.

       *       *       *       *       *

_Lundi 6 mars_.--Reprise aujourd'hui de notre ancien dîner des Cinq, où
manque Flaubert, où sont encore Tourguéneff, Zola, Daudet et moi. Les
ennuis, moraux des uns, les souffrances physiques des autres, amènent la
conversation sur la mort--la mort ou l'amour, chose curieuse, c'est
toujours l'entretien de nos après-dîners,--et la conversation continue
jusqu'à onze heures, cherchant, parfois à s'en aller de là, mais revenant
toujours au noir sujet.

Daudet dit, que c'est une persécution chez lui, un empoisonnement de la
vie, et qu'il n'est jamais entré dans un appartement nouveau, sans que ses
yeux n'y cherchent la place et le jeu de son cercueil.

Zola dit, que sa mère étant morte à Médan, et que l'escalier se trouvant
trop petit, il a fallu la descendre par une fenêtre, et que jamais il ne
rencontre des yeux cette fenêtre, sans se demander qui va la descendre, de
lui ou de sa femme: «Oui, la mort depuis ce jour, elle est toujours au
fond de notre pensée, et bien souvent,--nous avons maintenant une
veilleuse dans notre chambre à coucher--bien souvent la nuit, regardant ma
femme qui ne dort pas, je sens qu'elle pense comme moi à cela, et nous
restons ainsi, sans jamais faire allusion à quoi nous pensons, tous les
deux... par pudeur, oui, par une certaine pudeur... Oh! c'est terrible
cette pensée--et de la terreur vient à ses yeux.--Il y a des nuits, où je
saute tout à coup sur mes deux pieds, au bas de mon lit, et je reste, une
seconde, dans un état d'épouvante indicible».

«Moi, fait Tourguéneff, c'est une pensée très familière, mais quand elle
vient, je l'écarte ainsi, dit-il, en faisant un petit geste de dénégation
de la main. Car pour nous autres, le _brouillard slave_ a quelque chose de
bon... il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées, à la
poursuite extrême de la déduction... Chez nous, voyez-vous, on nous dit,
lorsque vous vous trouvez dans un chasse-neige: «Ne pensez pas au froid ou
vous mourrez!». Eh bien, grâce à ce brouillard, dont je vous parlais, le
Slave en chasse-neige ne pense pas au froid, et chez moi l'idée de la mort
s'efface et se dissipe bientôt.

       *       *       *       *       *

--------Nous faisons aujourd'hui aux jeunes le reproche, et le juste
reproche de voir la nature non directement, mais à travers les livres
de leurs devanciers.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 9 mars_.--Dîner chez Zola. Un fin dîner, composé d'un potage au blé
vert, de langues de rennes de Laponie, de surmulets à la provençale, d'une
pintade truffée. Un dîner de gourmet, assaisonné d'une originale
conversation sur les choses de la gueule et l'imagination de l'estomac, au
bout de laquelle Tourguéneff prend l'engagement de nous faire manger des
doubles bécassines de Russie: le premier gibier du monde.

Et de la nourriture, la conversation va aux vins, et Tourguéneff avec ce
joli art du récit à petites touches de peintre qu'il possède, comme pas un
de nous, fait le récit de la lampée d'un extraordinaire vin du Rhin, dans
une certaine auberge d'Allemagne.

D'abord l'introduction dans une salle du fond de l'hôtel, et loin du bruit
de la rue et du roulement des voitures, puis l'entrée grave du vieil
aubergiste venant assister, comme un témoin sérieux à l'opération, en même
temps que l'apparition de la fille de l'aubergiste, à l'aspect de Gretchen,
avec ses mains d'un rouge vertueux, et semées de petites lentilles
blanches, comme en ont les mains de toutes les institutrices allemandes...
et le débouchage religieux de la bouteille, répandant dans la pièce une
odeur de violette:--enfin toute la mise en scène de la chose, racontée
avec des détails d'une observation de poète.

Et cette conversation et cette succulente nourriture, sont, de temps en
temps, coupées par des geignements, des plaintes sur notre _chien de
métier_, sur le peu de contentement que nous apporte la bonne fortune, sur
la profonde indifférence qui nous vient pour tout ce qui nous réussit, et
sur la tracasserie que nous apportent les moindres riens hostiles de la
vie.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 mars_.--«Skobeleff... un sauvage, élève d'état-major!» C'est
Gambetta qui parle.

Car cet ancien dîner littéraire de Magny, est devenu un dîner tout
politique, et un dîner que les ministres, qu'on n'y voit presque jamais,
honorent de leur présence, quand ils sont sous la remise.

Alors Gambetta a développé éloquemment, très éloquemment l'idée que
Skobeleff a de jeter sur l'Allemagne toutes les peuplades guerrières de
l'Asie, de l'écraser, cette Allemagne, sous le nombre et le galop de ces
hordes errantes, toujours prêtes à faire la guerre pour le pillage.

Puis la conversation passe de la Russie à l'Italie, et Gambetta dit, je
crois, bien prophétiquement, que la papauté seule fait encore régner la
maison de Savoie, mais que le jour où le pape quittera Rome, il est plus
que probable, que la monarchie sera remplacée par la République.

Le dictateur revient alors à la France, proclame, que quoique nous soyons
un peuple rebelle au gouvernement, nous demandons à être gouvernés, et
déclarant que nous ne le sommes pas du tout, jette soudainement cette
phrase: «Savez-vous qu'on commence à prononcer le mot anarchie?»

Gambetta reprend: «Et cependant, ç'a été comme une réunion de
constellations favorables... D'abord un homme de mérite (Thiers), venant à
nous, apportant son autorité pour fonder notre chose... puis les malheurs
de la Patrie amenant la discipline entre les anciens et les nouveaux
républicains... enfin la concurrence de trois prétendants se détruisant
l'un par l'autre».

Là, il s'arrête réfléchissant, et ayant mis dans l'intonation de ses
dernières paroles, comme une appréhension voilée de l'avenir, comme un
doute sur la fondation définitive de la République.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 mars_.--Hier Doré est venu s'asseoir à côté de moi, dans le
salon de la princesse, et m'a dit sans préambule: «Vous verrez, nous
finirons par épouser deux vieilles Anglaises!»

Et comme je lui disais: «Le célibat vous pèse donc à vous?» il m'a avoué
qu'il y avait chez lui le désir de la continuation et de la survie par
l'enfant. Et presque aussitôt il m'a entretenu, avec une certaine terreur
sur le visage, de la _captation_, qu'il sentait se glisser autour de lui,
--et de la captation caressante avec la voix italienne, et de la captation
brutale de l'homme qui affiche son amitié pour vous par des contradictions
violentes, et en un mot, de toutes les captations, menées avec les
diplomaties et les ruses de la cupidité.

       *       *       *       *       *

--------Je voudrais trouver des touches de phrases, semblables à des
touches de peintre dans une esquisse: des effleurements et des caresses,
et pour ainsi dire, des glacis de la chose écrite, qui échapperaient à la
lourde, massive, bêtasse syntaxe des corrects grammairiens.

       *       *       *       *       *

_Samedi 25 mars_.--Ce Forain a une langue toute parisienne, faite de ces
expressions intraduisibles dans un idiome quelconque, et qui renferment le
sublimé d'une ironie infiniment délicate.

Comme je lui disais: «Eh bien! Forain, on dit que D*** vous a acheté des
tableaux?

--Oh! fait-il avec une pantomime raillarde: «Ça n'a été qu'un _pâle_
échange avec Durand-Ruel!»

       *       *       *       *       *

--------Il y a dans Paris, un étranger bizarre, à la moralité entamée,
dont la profession est de prêter de l'argent aux gens très en vue, et qui
leur impose, pour leur prêter cet argent, de venir lui faire une visite
dans sa loge, aux Italiens, le jour du grand monde de ce théâtre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 28 mars_.--Un médecin disait brutalement à une mère, en examinant
ses enfants:

«Trois générations de Parisiens, dites-vous?... vous n'élèverez pas vos
enfants!»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 mars_.--Il y des moments, où sous l'action, goutte à goutte, des
potins, des cancans, des réticences, de toutes les perfidies ambiantes,
dont vous entoure l'envie parisienne, la confiance dans vos plus intimes
est ébranlée: telle de vos amies que vous regardez comme la
personnification de la sincérité, vous vous demandez vraiment, si elle
n'est pas un peu fausse; telle autre personne à laquelle vous croyez des
qualités d'attachement sérieux, vous ne la voyez plus que comme une
aimable et banale créature. Et dans ces heures, il vous prend un désir de
vous retirer de tous et de toutes, et de vous réfugier dans une sauvage
solitude.

       *       *       *       *       *

--------Je sens avec mes nerfs, un excellent ami, faisant son Yago, dans
les sociétés qui nous sont communes, et animant contre moi les gens, avec
tout ce qu'il sait apporter de démolissage à rencontre de quelqu'un, sans,
pour ainsi dire, se compromettre par des paroles,--et cela toujours au nom
de la sainte amitié.

       *       *       *       *       *

--------En littérature, il n'y a plus que les choses et les drames de
l'âme qui m'intéressent: les faits divers les plus curieux de l'existence
des gens, me semblent du domaine des romans des cabinets de lecture.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 avril_.--J'entre un moment à la librairie Charpentier, où des
tirages de POT-BOUILLE, qui va être mis en vente, la semaine prochaine, on
élève des pyramides montant jusqu'au plafond.

Le soir, chez Zola, que je trouve triste, morose, agité du désir de
quitter Paris, «dont il a plein le dos».

Céard et Huysmans arrivent bientôt, et c'est, ce soir-là, une contestation
entre le maître et les disciples.

«De la vie vécue, s'écrie Zola, croyez-vous cela si nécessaire..., je sais
bien que c'est l'exigence du moment, et dont nous sommes un peu cause...
mais les livres des autres temps s'en sont bien passé... non, non, ce
n'est pas si indispensable qu'on veut bien le dire».

Sur la fréquentation de l'humanité, qu'on lui conseille avec toutes sortes
de formes révérencieuses, il se met en colère: «Le monde... je vous
demande un peu, ce qu'un salon révèle de la vie... ça ne fait rien voir du
tout... j'ai 25 ouvriers à Médan, qui m'en apprennent cent fois plus».

Il est question du livre des LIAISONS DANGEREUSES, qu'il n'a pas lu, et
que je le pousse à lire: «Lire, répète-t-il, mais on n'a pas le temps...
moi je n'en ai pas le temps!»,

Et dans sa vareuse déboutonnée et ouverte au col, le bas de la figure
entre ses mains, et les coudes sur la petite table aux grands verres de
bière, au milieu desquels il est obligé de reserrer ses gestes, il passe
toute la soirée, grognonnant, avec quelque chose de la mauvaise humeur
boudeuse d'un gros enfant, grondé dans sa petite blouse d'école.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 avril_.--Dîner chez Daudet, à l'effet d'entendre la lecture de
la pièce LES ROIS EN EXIL, tirée du roman, et fabriquée par Delair, sous
l'aile de Coquelin aîné.

A dîner, il y a Coquelin, le ménage Charcot, Gambetta, toujours en retard,
et dont le retard fait sabrer la fin du dîner, dans l'impatience des
invités pour la soirée. Coquelin est tout à fait amusant par son enfantine
admiration pour l'œuvre qu'il a couvée: «Vous verrez comme c'est fait...
c'est ça du théâtre!» Et il commence la lecture de la chose, comme s'il
avait un morceau de sucre dans la bouche.

Gambetta s'est calé dans l'entre-deux d'une porte et entend toute la pièce
debout, en la pose d'une cariatide. Il est gai, bon enfant, aimable, et
vraiment, il faut l'avouer, parmi les hommes politiques, il est le seul
qui soit doué d'un charme social, charme dans lequel disparaît, par
moments, le commun de sa personne.

       *       *       *       *       *

--------Dans toute les sociétés, qui se s'ont succédé depuis le
commencement du monde, il y a un athéisme des classes supérieures, mais je
ne connais pas encore de société, ayant subsisté avec l'athéisme des gens
d'en bas, des besoigneux, des nécessiteux.

       *       *       *       *       *

Mardi 18 avril.--Ce matin Zola est venu déjeuner avec sa femme. Il a
toujours l'entrée un peu lugubre et comme désemparée. Il parle des ennuis,
que lui a donnés la publicité du _Gaulois_, d'un complot de l'Académie,
qui avait obtenu de Jules Simon l'engagement de faire arrêter, du jour au
lendemain, la publication de POT-BOUILLE, dans le journal.

Puis s'animant et s'égayant, il nous entretient du BONHEUR DES DAMES, son
nouveau roman.

Il aurait été en train de faire un roman à deux ou trois personnages, mais
il dit qu'il faut faire ce qui a été décidé... que c'est une habitude de
son esprit... Et cependant, il aurait été bien tenté d'écrire un roman sur
la maternité, ou plutôt autour de l'exploitation sur la maternité, sur
laquelle vivent tant de gens à l'heure actuelle... ces maisons de
pensionnaires... ces trous sombres où grouillent des femmes enceintes...
des Callot, quoi... ce serait d'un comique noir... par là-dessus, si on
trouvait une mère prise dans la modernité... une mère qui ne serait pas
_dessus de pendule_... une mère bien en chair... il y aurait là, un beau
livre à faire.

Il s'interrompt: «Savez-vous un rêve que je fais... s'il m'arrivait, d'ici
à dix ans, de gagner 500 000 fr.... ce serait de me fourrer dans un livre,
que je ne terminerais jamais... quelque chose, comme une histoire de la
littérature française... oui, ce serait pour moi un prétexte de cesser
d'être en communication avec le public, de me retirer de la littérature
sans le dire... je voudrais être tranquille... oui, je voudrais être
tranquille.»

«Allons, dit-il, en s'en allant avec une espèce d'air d'effroi, en voilà
là-bas pour huit mois! Oui, huit mois pendant lesquels il faut soulever
tout un monde... puis au bout de cela, ne pas savoir, si ça y est ou si ça
n'y est pas... Ne pas le savoir pendant bien longtemps... car il faut cinq
ou six ans, pour avoir la certitude que le volume sorti de vous, prend
décidément sa place dans votre œuvre.»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 19 avril_.--Ce soir, au fumoir de la princesse, Augier raconte
ceci: Il se trouvait à l'Académie, à côté de Villemain, son ennemi
personnel. Et celui-ci le persécutait d'un continuel: «Je vais mourir!»
À la fin, impatienté, Augier ne put se tenir de lui dire: «Je ne vous le
conseille pas!» Il faisait allusion au discours, qu'il était appelé à
prononcer sur lui.

Cette parole impressionnait si vivement Villemain, qu'à la fin de la
séance, lui prenant les mains, il lui disait: «Soyez bon pour moi!»

       *       *       *       *       *

_Mardi 25 avril_.--Aujourd'hui, à la vente de Mme de Balzac, j'ai poussé
le manuscrit d'EUGÉNIE GRANDET, à onze cents francs. Un moment j'ai cru le
manuscrit mien, j'en ai été le possesseur pendant cinq minutes.

       *       *       *       *       *

_Lundi 1er mai_.--Aujourd'hui ouverture du Salon, et déjeuner chez Ledoyen
avec les ménages Daudet, Zola, Charpentier. Tout un monde de peintres et
de femmes de peintres en représentation, et faisant des effets avec des
arrivées en retard, comme l'arrivée diplomatique d'Heilbuth, comme
l'arrivée tapageuse de Carolus Duran. Dans un coin, un vieil artiste que
j'ignore, en train de se pocharder, en se livrant à une mimique à la
Frédérick Lemaître.

       *       *       *       *       *

--------Ah! si j'étais plus jeune, le beau roman à recommencer sur le
monde de l'art, et à faire tout dissemblable de MANETTE SALOMON, avec un
peintre de l'avenue de Villiers, un peintre-bohème, vivant dans le grand
monde et la _high life_, comme Forain, un raisonneur d'art, à la façon de
Degas, et toutes les variétés de l'artiste impressionniste.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 mai_.--Pris un parti héroïque, j'ai renoncé à fumer. Il y a
de cela deux jours.

C'est douloureux cette renonciation soudaine et entière à une habitude de
quarante ans, et chez un fumeur qui fumait un paquet de maryland par jour.
Par moments, mes doigts se mettent à rouler mécaniquement le bout de
papier, qu'ils rencontrent au fond d'une poche, et cette nuit j'ai rêvé,
que je la passais à la recherche, chez tous les marchands de Paris, d'un
paquet de tabac frais, sentant ce bon goût si agréable. Enfin voilà
quarante-huit heures, que je bats l'habitude. Triompherai-je?

Mais dès aujourd'hui, mon inquiétude est celle-ci: je me demande si
l'espèce d'excitation _spirituelle_, que donne l'abus du tabac, ne
manquera pas à mon inspiration; puis j'ai même peur, que le mécanisme de
mon travail, scandé par ces repos de rêverie, durant une seconde, ne soit
plus aussi nerveux. Si je m'en aperçois, quoi qu'il advienne des vertiges,
je reviens au tabac.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 11 mai_.--C'est curieux, depuis que je ne fume plus, la notion de
l'appétit, une notion complètement perdue me revient.

       *       *       *       *       *

--------L'amputation brusque, féroce, d'une ancienne habitude, met en vous
quelque chose de la tristesse hébétée d'un chagrin.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 mai_.--On m'apporte de chez Bing, deux flacons de porcelaine
de Chine, deux merveilles. Je n'ai jamais senti plus vivement la privation
du tabac. La première vue et le premier examen d'un bibelot, dans la fumée
d'un cigare ou d'une cigarette, est la sensation par excellence d'un
passionné d'art. Aujourd'hui à la table de la princesse, une curieuse
conversation, sur les morphinomanes entre Magitot et Dieulafoy. Ils citent
des faits comme ceux-ci: un monsieur qui a une certaine paresse à monter
un escalier, à faire une visite au quatrième, et qui, pour s'y décider, se
pique à la cuisse, par dessus son pantalon.

Beaucoup de femmes demandent à la morphine un montant de l'esprit, un coup
de fouet de la causerie. On voit des maîtresses de maison disparaître, une
minute, avant leur dîner, et reparaître, ayant dans les yeux de l'ivresse
spirituelle. On cite comme la plus extraordinaire des morphinomanes la
comtesse de Lichtenberg, qui se fait vingt ou trente piqûres par jour.

Un joli détail: ces femmes, à l'exemple des hommes qui possèdent une
semaine de rasoirs, ont une semaine d'aiguilles, avec lesquelles on ne se
pique qu'une fois, et qu'on envoie repasser.

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 mai_.--«Hugo a des idées sur tout,» dit quelqu'un à notre table.

--«Des idées, non, des images seulement,» reprend un autre.

       *       *       *       *       *

--------J'interroge aujourd'hui un grand médecin sur les phénomènes
psychiques accompagnant la formation de la femme. Il me parle d'une
rêvasserie particulière à cette époque, et à ce sujet il me conte cette
petite histoire.

Il était le correspondant d'un étudiant en médecine de sa province, qui
venait passer le dimanche avec lui, et amenait, tous les mois, une sœur
qu'il faisait sortir d'un couvent de Paris. Au bout de quelque temps, sous
prétexte de petites courses, l'étudiant restait des demi-journées à
_gueuser_, laissant sa sœur au médecin.

Et la fillette passait des demi-journées dans un coin de la chambre à
rêvasser, se refusant de sortir, quand il lui proposait. Enfin un beau
jour il l'embrassait... «La première fois, tu me diras tout ce qu'une
femme peut faire, pour rendre un homme heureux,» lui disait la jeune fille
au moment de la rentrée de son frère.

Le médecin avait la conviction, que toute la rêvasserie de ces longs
dimanches, était un travail d'imagination érotique, à la recherche de tout
le possible et l'impossible dans la caresse, que peut rêver une ignorante
des choses d'amour.

Voici, du moins--ce médecin le croyait--tout le thème des pensées de la
jeune fille, devenue femme, et qui ne voit pas d'homme.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 mai_.--Je dîne avec un attaché, à l'ambassade de Russie. Il
cause de la femme russe et de son curieux dédoublement dans les choses
d'amour, où chez elle, un troisième personnage, tout cérébral, semble
seulement comme témoin, prendre un extrême plaisir à la physiologie de la
chose, et aux expériences ultra-libidineuses.

Une femme mariée de là-bas, à laquelle il faisait la cour avant son départ,
lui disait:

--«Autrefois peut-être, mais maintenant, non.

--Pourquoi cela donc?

--C'est bien simple... Autrefois je risquais quelque chose... il y avait
un peu de bravoure à me donner... tandis que maintenant je mets un enfant
sur le dos d'un honnête homme, qui n'en est pas le père.»

Cette phrase est assez russe.

Puis, il nous entretenait du jeune Demidoff, en train de faire du _sport
politique_, et qui, dans une de ses dernières missions secrètes à Paris,
soit à propos de Skobeleff, soit à propos de la lettre de Hugo au czar,
avait reçu son brevet de commandeur de la Légion d'honneur, des mains de
Mme Adam, brevet que Chanzy n'avait pu emporter.

Et sur la jolie femme, devenue la puissance du moment, il parle
curieusement de son échec diplomatique en Russie, et donne de cet échec
l'originale raison que voici: elle n'a pas moralement parlant, et selon
une expression du pays, la _chair froide_ des princesses Troubetzkoï, et
autres femmes de la diplomatie russe.

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 mai_.--Bourget nous traçait, ce soir, avec son talent de
spirituel et délicat causeur, la silhouette d'un jésuite, d'un abbé M...,
qui avait la monomanie de la confession, et le soir, battait les rues et
confessait les cochers de voitures, un rien catholiques, stationnant aux
portes des maisons,--les confessant monté sur le siège, à côté d'eux.

Un romancier, qui avait entendu parler de lui, songea à l'étonner, et lui
demanda à se confesser. Mais au bout de sa confession, que dans son
innocence, le romancier croyait effroyable, le confesseur des chenapans
sortit de son confessionnal, l'embrassa, lui dit: «Je t'administrerai le
_coup de torchon_ (l'absolution) samedi, et nous mangerons ensemble le bon
Dieu, dimanche.»

On lui prête, à ce confesseur, une agonie épouvantable, une agonie
délirante, où il confessait des criminels imaginaires, encore plus
terribles que le romancier.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 mai_.--Visite, ce matin, du peintre Tissot, qui vient me voir
pour une illustration de RENÉE MAUPERIN.

Un causeur, où dans la divagation loquace de la parole, une expression de
peintre ou d'observateur, vous repince l'attention, et vous _rengrène_
dans sa conversation.

Il me dit aimer l'Angleterre, Londres, l'odeur du charbon de terre, parce
que ça sent la bataille de la vie. Oh! ajoute-t-il, ils ne sont pas
sentimentaux, les insulaires... Je me rappelle, un jour de pluie, par une
de ces pluies, comme il en fait à Londres, et où la chaussée, est un
lac--c'était le soir--un lac répétant le flamboiement du gaz des
boutiques... Dans cette eau, un malheureux épileptique, tombé en travers
de la chaussée, la face contre terre, et qui se noyait au milieu des gens
le regardant, sans lui porter de secours... J'allais quelque part, à un
spectacle ou à un concert. Mon _cabman_, en passant comme le vent, jeta
aux curieux deux mots anglais signifiant: «Retournez-le!» Oui, cela
voulait dire: «Mettez-le sur le dos, sans cela il se noiera.» Ce
«retournez-le», voyez-vous, c'est toute la miséricorde d'un Anglais pour
son semblable.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 mai_.--Aujourd'hui, une femme mariée disait à une de ses
amies: «Je n'ai eu qu'un bon mois, cette année... celui du krach! La joie
intérieure que cette ruine universelle de la plupart de ses connaissances
a causée à Charles, ça l'a distrait, pour un moment, de la persécution,
qu'il a besoin d'exercer sur ceux qui vivent, côte à côte, avec lui.»

       *       *       *       *       *

--------Un mot drôle de Baron, l'acteur. Je ne sais plus quel vieil auteur,
tout près d'être centenaire, tenait des propos abominablement
réactionnaires, dans le foyer des Variétés. Baron s'approche de lui, et
avec la voix comique qu'on lui connaît, lui dit: «Toi, tu sais, nous
t'avons oublié en 93, mais la prochaine fois, nous ne te manquerons pas!»

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 juin_.--Ce soir, Mme Daudet me lit quelques notes d'un journal
d'impressions, qu'elle rédige depuis trois ans. C'est de la littérature,
délicate, aiguisée, raffinée. Au milieu de ces notes, il y a le récit de
l'audition de mes trois derniers romans. LA FILLE ELISA, LES FRÈRES
ZEMGANNO, LA FAUSTIN. Mme Daudet me lit ce récit, ou plutôt elle le
commence, puis s'arrête et ne veut plus lire.

Un martyr que ce jeune Daudet, le martyr du rhumatisme. Toujours des
souffrances, et des souffrances qu'il n'endort qu'avec la morphine. Et en
dépit des souffrances, une volonté de travail entêtée qui triomphe de
tout. Il disait: «Aujourd'hui, malgré tout, j'ai fait ma tâche, oui, mes
cinq pages.» Et comme je lui demandais ce que ça fait de lignes, il me
répond: «Deux cent cinquante.».

Au dîner un joli mot d'enfant gâté. Le beau, l'adorable Zezé, tout à coup
se renversant dans sa petite chaise, jette avec des larmes dans la voix:
«Je ne veux plus mâcher... je trouve ça ennuyeux!» Vouloir manger sans se
donner de peine, est-ce d'un beau caprice souverain?

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 juin_.--Aujourd'hui La Rounat m'a écrit au sujet d'HENRIETTE
MARÉCHAL qu'il voudrait reprendre, et j'attends dans le cabinet du
secrétaire de l'Odéon.

Une glace de cheminée, avec de chaque côté, fixée au mur, une lampe
girandole en fer poli. Sur la cheminée, placés de travers et comme poussés
l'un contre l'autre par un amoncellement de papiers, deux vases blancs à
dessins bleus, d'un ancien modèle de Marly, et dans lesquels sont en train
de mourir deux grandes herbes exotiques à feuilles poussiéreuses. Des
meubles recouverts d'une imitation de velours, chargée de fleurs-rosaces,
dont le relief pourpre se détache d'une trame d'or: une imitation très mal
faite, et flétrie de cette flétrissure particulière au théâtre, et donnant
à la laine, à la soie, au coton des ameublements, quelque chose de la
pourriture que l'on voit dans les couronnes des cimetières. Le cartonnier
de rigueur dans un coin, supportant un échafaudage branlant de boîtes de
papier à lettres et d'enveloppes. Au plafond et sur les murs un affreux et
triste papier imitant--tout est imitation ici--un cuir naturel, gaufré de
petits trèfles, et sur le mur chocolat, dans un cadre une affiche jaune
des ENFANTS D'ÉDOUARD, pour la quarante-et-unième soirée littéraire, et à
côté une grande et mélancolique aquarelle, représentant Fleuret dans le
rôle de _Marcasse_, offert par le peintre à l'acteur.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 juin_.

... Il trouvait une triste immobilité aux dessins de son tapis. Il voulait
dessus une coloration, un reflet errant. Il allait au Palais-Royal, où il
achetait une tortue. Et il était heureux de la promenade sur son tapis, de
cette chose vivante et éclairée. Mais au bout de quelques jours, il
trouvait le lumineux du chélidonien, un rien triste. Il portait alors sa
tortue chez un doreur, et la faisait dorer. Et l'animal--bibelot, à la
fois doré et locomobile,--l'égayait beaucoup, jusqu'au moment, où, tout à
coup, il lui venait l'idée de faire sertir la tortue par un bijoutier.
Alors il faisait incruster sa carapace de topazes. Et il était dans la
joie de son imagination, quand la tortue mourait de son incrustation.

L'original, très charmant, très intelligent, très distingué, qui a eu
cette idée excentrique, m'est amené aujourd'hui par Hérédia, et s'est
d'avance préparé, dans sa toilette, une âme _ad hoc_, pour la visite.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 juin_.--Au Salon. Un tableau attire-t-il mon œil par sa
cuisine, par un effet nouveau, par une originalité quelconque, quand je
m'approche, et que je lis la signature, c'est le tableau d'un Autrichien,
d'un Scandinave, d'un Russe, d'un Italien, d'un Espagnol. En peinture nous
sommes battus par les étrangers, décidément battus.

Une chose me frappe dans ce Salon: c'est l'influence de Jonkindt. Tout le
paysage qui a une valeur, à l'heure qu'il est, descend de ce peintre, lui
emprunte ses ciels, ses atmosphères, ses terrains. Cela saute aux yeux, et
n'est dit par personne.

       *       *       *       *       *

--------La vieillesse a quelque chose d'un crépuscule moral, dans lequel
on entrerait.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 juin_.--Une opération terrible est faite dans un hôpital, par un
chirurgien à la main admirable,--mais une opération tout à fait de luxe,
et pour la grande gloire de l'opérateur. L'opération faite, l'interne de
service salue de la main, comme un militaire son chef, et jetant un coup
d'œil sur ce qui reste, et sur ce qui a été retranché du patient, dit:
«Quel est le morceau, qu'il faut reporter au lit?»

       *       *       *       *       *

--------Les femmes du Midi sont reconnaissables aux coins de la bouche:
elles y ont plus de rondeur, ce qui fait leur sourire plus gras.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 juin_.--Ces jours-ci, les journaux font grand bruit de mon
testament: ça me donne comme l'impression de me survivre.

       *       *       *       *       *

--------Un drolatique mot d'enfant. Le petit Lucien Daudet, prêt à partir,
cet hiver, pour un bal masqué, après avoir, longuement et orgueilleusement,
considéré son costume multicolore, s'écriait: «Hein! qu'est-ce qu'ils
diraient, les perroquets du Jardin d'Acclimatation, s'ils me voyaient
maintenant?»

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 juillet_.--«Il ment, il ment à dire d'expert!» C'est Gambetta qui
entre dans le salon rouge de Brébant, et tout en parlant d'un homme
politique en vue, va s'asseoir au bout de la table.

De son contemporain, il passe à Rabelais, son auteur aimé, dont il a
nombre d'éditions, se vantant même de posséder le fameux exemplaire, que
le Régent lisait à la messe. Il se plaint spirituellement, que
l'inauguration de la statue du grand écrivain du Rire, ait eu le caractère
d'une inauguration de statue de Dupont de l'Eure, d'une apothéose de
parlementaire vertueux et correct.

Puis l'homme qui a été spirituel, impartial, éclectique, se met à plaider
l'équité de la dépossession des actionnaires de l'Église de Montmartre,
avec des subtilités de scolastique moyennageuse.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 juillet_.--Une _frôleuse_: c'est le nom, qu'un ironique
médecin donnait à la teneuse d'un salon de Paris, où l'on fabrique des
sous-préfets pour la province, et comme on demandait au médecin, ce
qu'était une «frôleuse» il répondait que c'est la variété de femme, qui ne
met jamais de poudre de riz à ses épaules, et se frotte à votre habit noir,
en travaillant à vous incendier doucement. Et comme l'on parle d'un
monsieur qui a fait sa fortune dans ce salon: «Oui, oui, le monsieur à
l'_amour contenu_!» Et la définition est parfaite. Car le monsieur est le
type de l'homme jouant, pour les maîtresses de maison où il va, une
passion, qu'il semble avoir toutes les peines du monde à renfoncer, à
museler.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 6 juillet_.--Aujourd'hui l'après-midi passé à Médan, chez les Zola,
avec le ménage Daudet et le ménage Charpentier.

Zola a cette inquiétude agitée, qui est le caractère particulier de sa
nervosité. Il n'est pas content du roman qu'il fait... Il y a trop de
vente de toile et de coton... A distance, et avant de l'avoir commencé,
la chose lui paraissait devoir être plus intéressante. Puis, malgré lui,
l'écrasant succès de ses premiers livres, est l'empoisonnement de sa
carrière future. Et il laisse échapper, sur la note d'une profonde
tristesse: «Au fond, je ne referai plus jamais un roman qui remuera comme
l'ASSOMMOIR, un roman qui se vendra comme NANA!»

En revenant de Médan, je me dis qu'un ménage peut se passer d'enfants
dans un appartement de Paris, mais non pas dans une maison de campagne.
La nature appelle des petits.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 juillet._--Ayez une idée; comme cette fondation que je veux
faire d'une pension de 6000 francs à dix hommes de lettres, forcés de
perdre leur temps et leur talent dans le travail d'un ministère où dans
les œuvres basses du journalisme. À cette idée sacrifiez beaucoup de
choses, des désirs de mariage, des envies d'avoir, à votre chevet de
mourant, une affection, une compagnie douce de la dernière heure. Et votre
récompense sera un article d'un petit journal qui vous accuse d'être un
_malin_, un article de Vallès qui vous compare à Fénayrou, enfin un tas
d'articles qui vous tourneront en ridicule.

       *       *       *       *       *

_Samedi 15 juillet._--Au milieu de la conversation des grandes personnes,
j'entends un gamin dire à un autre gamin qui dîne à côté de lui: «Mais la
densité de l'eau?»

Voici la génération présente des enfants. Ils ne sont plus amusés, ils ne
sont plus intéressés, que par des joujoux scientifiques, que par de la
chimie ou de la physique, à portée de leur petite cervelle. Les contes de
fées ou les Robinson ne leur parlent plus. C'est là, je crois, un symptôme
de la mort de la littérature et de l'art, chez les hommes du vingtième
siècle.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 16 juillet_.--Les de Nittis tombent chez moi.

Et tous trois, devant un carton de vues de Paris du XVIIIe siècle, nous
passons ensemble les dernières heures de la journée: la petite femme,
toute triste de la cataracte venue à un de ses yeux, et qui la tient dans
la terreur de perdre la vue, Nittis encore tout endolori de sa fluxion de
poitrine, moi souffrant et soucieux de les quitter, et de ne pas savoir,
ainsi qu'il arrive à mon âge, si je les reverrai encore, ces tendres amis.
Et le feuilletage de ce Paris du passé, dans le crépuscule, et dans le
contact de nos trois tristesses, rassemblées autour du vieux carton, a
cependant quelque chose de doux.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 juillet_.--Je suis tourmenté par l'anxiété de ne pouvoir plus
travailler. Et je pense que j'aurai alors, ainsi que l'on a la soudaine
souffrance d'un mal, resté longtemps sourd, j'aurai la cruelle révélation
de ma vieillesse sans femme et sans enfants, de mon isolement dans la vie;
de tout le dur de ma situation: choses que je ne sens pas, quand ma
cervelle crée et me donne la compagnie des êtres d'un livre.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 juillet_.--Un bibliophile demandait à Lortic: «Pourquoi les
relieurs demeuraient dans des maisons si sales?» Il lui répondit: «C'est
que nous détruisons les maisons en pierre, et les propriétaires de ces
maisons ne veulent plus de nous. Il n'y a que les maisons en bois qui
résistent à nos presses, et c'est là seulement, où on nous trouve.»

       *       *       *       *       *

--------Le duc de C... aurait vingt-cinq mannequins, modelés sur sa
personne, pour que ses vêtements ne se déshabituent pas de ses formes, et
ne contractent pas de mauvais plis.

C'est lui, qui se fait habiller par deux valets de chambre, à l'un
desquels, il dit: «Maintenant, mettez de l'or dans mon gilet.»

       *       *       *       *       *

--------Une sœur qui a soigné une de mes parentes, lui avouait, qu'il n'y
avait que la mort d'un enfant, qui la touchât, qui l'émût.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 août_.--Cette nuit, cauchemar des plus cauchemardants. Je
rêvais, que venant de je ne sais où, et me rendant à Paris, je m'arrêtais
à Nancy, pour voir la plaque, récemment mise dans la maison, où je suis
né. Là, à Nancy, d'où je devais repartir le lendemain, je perdais mon
frère,--qui se retrouvait vivant dans mon rêve. Et ce Nancy, dans lequel
je courais éperdu, prenait le caractère brouillardeux et immense d'un
Londres, et mes compatriotes, auxquels je m'adressais, semblaient ne pas
me comprendre. Et les bureaux de police, où j'allais, avaient des
corridors qui ne menaient à rien. Et il y avait, tout autour de moi, des
regards de passants, ironiques et méchants, des mauvais visages de rêves.

J'ai rarement souffert de l'anxiété, comme dans ce cauchemar, où
j'éprouvais quelque chose de la sensation d'un homme, qui deviendrait fou
de la persécution des choses, ainsi qu'il arrive dans les féeries.

       *       *       *       *       *

--------C'est singulier, le bégayement de la pensée chez quelques hommes.
L'idée chez eux bronche, comme la parole chez d'autres.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 17 août._--Je déjeune, ce matin, avec un individu, ayant le teint
d'un homme, qui ne met jamais d'eau dans son vin, ayant l'œil de braise
allumée d'un chien de berger, et le plus bel ensemble de traits finauds
et madrés, qu'il se puisse voir sur un _facies_ de paysan. C'est un
vétérinaire, qui, à l'heure qu'il est, fait les conseillers généraux,
les députés, est le maître du suffrage universel dans le département.
Vétérinaires et huissiers, on l'a dit: voilà les souverains de la France
d'aujourd'hui!

       *       *       *       *       *

_Lundi 21 août._--En chemin de fer, j'ai en face de moi une nourrice
alsacienne; au long front étroit, aux yeux toujours abaissés et lobés de
rondes paupières, à la bouche infiniment petite avec de grosses lèvres, à
la mignonnesse excessive des traits, dans des largeurs et un carré de
visage rudimentaire. On dirait une figure de triptyque.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 25 août._--J'ai en moi dans l'éveil, de l'ensommeillement, comme
le jour, où Pélagie avait mis dans une crème, une feuille tout entière de
laurier amande, et je ne puis surmonter cet ensommeillement.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 août._--«J'avais un ami. Il tomba malade. Je le soignai. Il
mourut. Je le disséquai.» Cette phrase d'un médecin du XVIIIe siècle
ferait bien comme épigraphe de certains livres d'amis, après décès.

       *       *       *       *       *

--------Un joli type pour le roman moderne, que le fils du restaurant de
ces dernières années, de ce fils reçu bachelier, docteur en droit, etc.,
un monsieur qui a une serviette sous le bras, et dans une redingote faite
par le premier tailleur, cause beaux-arts, littérature, philosophie, une
main familièrement appuyée sur le dos de la chaise du dîneur, et galamment
contourné... pendant que la cocote, que le client a amenée, lui fait
l'œil, ainsi qu'à un capitaliste plus calé, que son payeur de dîner.

       *       *       *       *       *

-------En ce moment, les «Alphonses» doivent pulluler. Je vois cela aux
chemises masculines, qui sont des chemises d'hommes de la prostitution.
Voici entre autres le _Pajamas_ ou _costume pour dormir_. Costume pour
dormir: ça dit-il des choses: Et il faut voir le costume, c'est une
chemise de soie, ornée de brandebourgs, comme une veste de hussard, et qui
coûte 45 francs.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 septembre_.--Promenade péripatéticienne du dimanche avec
Popelin, dans le parc, pendant la messe.

Aujourd'hui la conversation est sur la guerre, sur la baisse de la gloire
militaire dans les esprits, sur la perte de 25 p. 100, qu'ont fait subir à
cette vanité des temps passés, la blague des _Militairiana_, les romans
des Erckmann-Chatrian, l'affaiblissement de l'idée de la Patrie.

Nous constatons que l'enfant n'est plus exalté par des récits de bataille,
mais remué et intéressé par des descriptions de voyages en ballon, de
descentes de plongeurs au fond des océans. En ces temps même, il faut
l'avouer, le militaire revêt un aspect prêtant un rien à la moquerie, un
aspect légèrement comique, et nous commençons à ressembler aux Athéniens,
souriant d'Hercule et de ses héroïques exploits.

       *       *       *       *       *

_Samedi 9 septembre_.--Visite de la maison de l'illustre couturier Worth,
à Puteaux. Partout aux murs des assiettes de tous les temps, de tous les
pays. Mme Worth dit qu'il y en a 25 000, et partout, jusqu'au dos des
chaises, des larmes de cristal. C'est le délire du tesson de porcelaine et
du bouchon de carafe.

Le possesseur de ce logis, ressemblant à l'intérieur d'un kaléidoscope,
revient, le soir là dedans, incapable de manger, incapable de jouir de son
étonnant et coruscant immeuble, _migrainé_ par les odeurs et les senteurs
des grandes dames, qu'il a habillées toute la journée.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 septembre._--Parlant de la bonté de son intérieur, de sa chambre,
de son lit, la princesse dit: «C'est moi qui n'étais pas heureuse, quand
à Compiègne, on m'a donné le lit du pape... Un lit d'une grandeur, vous ne
pouvez en avoir une idée... Pour n'avoir pas froid, j'étais obligée de
mettre toute ma garde-robe sur moi».

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 septembre_.--Visite du khédive, le petit-fils de Mehemet-Ali.
C'est un Oriental à la barbe rousse, ressemblant à un Théophile Gautier,
qui aurait du louche, un rien de strabisme dans le regard. Il joue de la
langue française, avec une parfaite connaissance de tous les parisianismes,
pimentés d'une certaine gouaillerie sentant le ruisseau. C'est cependant
un vieux Turc, un tranquille metteur à l'ombre de ses ministres, qui
_bonhomise_ merveilleusement sa pensée, en les euphémismes spirituels d'un
parfait civilisé. Seulement, au milieu de sa phraséologie, où il se peint
bourgeoisement au temps de sa puissance, comme «un agriculteur, un
sucrier», il y a le terrible accent qu'il donne à des phrases, comme
celle-ci: «Oui, quand mon oncle a été brûlé!» Là, sans qu'il le veuille,
tout à coup dans l'homme européanisé, vibre une intonation du bord du
Nil.

Au khédive succède le duc de Ripalda, qui a longtemps voyagé dans les
déserts de l'Amérique méridionale, ces déserts d'herbe qui recouvrent un
cavalier et son cheval et qui nous entretient du sentiment douloureux
d'infériorité, qu'on éprouve dans ces contrées, quand les Européens
comparent leurs sens aux sens des Indiens. «Nous, nous sommes des aveugles,
disait-il, rappelant un jour que son guide lui signalait à l'horizon,
cinq chevaux avec le détail de leurs couleurs, chevaux qu'il ne voyait que
quelques minutes après, et encore avec une lorgnette. Et ils entendent
comme ils voient, les Indiens!»

       *       *       *       *       *

_Lundi 18 septembre_.--Ce soir le baron Larrey raconte une horrible
histoire de brûlure.

Une femme brûlée, en se chauffant en chemise, en jupon, en camisole, au
coin de son feu. Elle était si atrocement flambée, qu'elle semblait une
négresse, et quand Larrey la vit, elle pouvait seulement se tenir dans son
lit, à quatre pattes, sur la paume des mains et sur l'extrémité des
genoux. C'est la plus épouvantable souffrance à laquelle, dans toute sa
carrière de chirurgien, Larrey ait assisté. Et la misérable femme vécut
plusieurs jours.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 septembre_.--La princesse était, ce soir, dans les souvenirs
mauvais et tristes de sa vie. Elle parlait de son retour à Paris, et de sa
marche de la gare du Nord au boulevard Haussmann, sans pouvoir trouver de
voiture. Enfin, écrasée de fatigue, elle s'était assise sur un banc, qui
existe encore en face de son ancien hôtel de la rue de Courcelles. Et là,
mourant de soif, et n'osant entrer nulle part, elle envoyait Julie sa
femme de chambre chercher un verre de groseille, chez un marchand de vin à
la porte de son hôtel,--un marchand de vin, devant lequel, au temps de sa
prospérité, elle était passée si souvent.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 septembre_.--Oui, j'ai eu dix-huit maîtres de piano, et sept
maîtres d'écriture. Ah! de drôles de maîtres, reprend la princesse. J'ai
eu un certain maître d'écriture qui avait une grosse tête toute ronde,
avec de petits cheveux blancs frisés, et toujours accompagné d'un caniche.
Celui-ci, sa page d'écriture donnée, passait son temps à me retirer des
doigts ma plume, à la jeter au milieu de la chambre, et à la remplacer par
une toute neuve. Quand il est parti, il y a eu des plumes taillées à la
maison, pour jusqu'à mon mariage...

On m'avait découvert un maître d'allemand, possédant une joue mangée
par une immense dartre, et toute la leçon, il en faisait tomber des
écailles.

Le maître d'anglais, lui, était un petit prêtre irlandais, un abbé
poupin, auquel nous nous amusions à faire sauter des chaises, sa soutane
retroussée et tenue d'une main devant lui.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 1er octobre_.--L'amour du mari chez l'Américaine diffère de
celui de la femme française: «L'Américaine préfère toujours son mari à
son enfant, la Française, toujours son enfant à son mari.»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 octobre_.--Je revois Daudet, dans une espèce d'allégresse, de
bonheur exalté produit par le travail, et qui ressemble à de la griserie:
un état très particulier et que je n'ai constaté que chez lui.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 octobre_.--Dîner entre peintres et littérateurs.

LE PEINTRE.--6 039, c'est bien cela, 6 039... oui, j'ai couché avec 6 039
femmes.

LE LITTÉRATEUR.--Oh! oh! oh!

LE PEINTRE.--Vraiment, vous trouvez cela étonnant... le chiffre vous
paraît excessif... Vous, à combien en êtes-vous?

LE LITTÉRATEUR.--Moi, je ne crois pas avoir dépassé le nombre de
Salomon... les 700. Mais vous savez, le nombre de don Juan est: _Mille
e tre_.

LE PEINTRE.--Don Juan, je ne sais pas... Et puis c'est peut-être pour
l'Espagne seulement... quant à moi, je suis sûr de mon chiffre... J'ai une
mémoire extraordinaire... je pourrais vous dire le nombre des Alice, des
Laure... tenez, en Orient, j'ai couché avec plus de mille Fatma.

Et la conversation continuant sur le même sujet, amène cette anecdote
racontée par du Sommerard. Dans un voyage, à la suite de l'Empereur, je
crois, à Cherbourg, il allait voir Saint-Malo, en compagnie d'un vieux
vaudevilliste. Ils étaient servis par une très jolie bonne. Le vieux
vaudevilliste, très paillard de sa nature, la décidait à venir lui ôter
ses chaussettes, le soir, dans sa chambre... La charmante fille était
cousue dans un sac. C'était l'habitude d'alors de la maison, qui était, je
crois, l'_Hôtel Chateaubriand_: toutes les servantes étaient ainsi cousues
dans des sacs par le maître de l'hôtel.

       *       *       *       *       *

--------Ces grands hommes politiques, quand ils se font littérateurs,
font vraiment d'assez piètres découvertes. Voilà le duc de Broglie, qui
aujourd'hui, dans une préface, célèbre comme une nouveauté, l'utilité de
la lettre autographe, au point de vue historique. Il y a à peu près vingt
ans, que mon frère et moi l'avons faite, cette préface, en tête des
PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 5 novembre_.--Je suis tellement malheureux de ne plus fumer,
que, de temps en temps, ma pensée me dit: «Si par hasard, il m'arrive
une apoplexie qui ne me tue pas sur le coup... le travail n'étant plus
possible... fumerai-je, mon Dieu, tout le temps que je serai hémiplégique!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 22 novembre_.--Je pars pour le ROI S'AMUSE, avec l'idée de la
représentation d'Irène du mois d'avril 1778, d'un couronnement du buste de
Hugo sur la scène, d'une soirée d'enthousiasme, où les applaudissements ne
permettraient pas aux acteurs de parler...

Des cravates blanches au paradis, c'est la première fois que je vois cela.

Contre toutes mes prévisions, le lyrisme de Hugo a affaire à une salle de
glace. Got est un excellent, un très remarquable acteur dans une pièce
bourgeoise, mais en ce rôle historique, il ne sait ni être bossu, ni
boiter, ni pleurer, ni dire un vers, et il n'a pas même la silhouette
naine à la Velasquez, qu'aurait eue Rouvière... Puis toujours cette
humanité _hugotienne_, cette humanité à la sublimité des sentiments et
qui parle seulement au cerveau, et non pas au cœur, à la fibre.

Dans les corridors, on se dit à l'oreille: «Ça me paraît démodé, hein?»
Oui, il y a vraiment dans le temps de critique et d'analyse où nous vivons,
abus d'ingénuité en ce génie de 1830: le masque à bandeau qui rend
Triboulet sourd et aveugle à la fois, et lui fait encore perdre le
sentiment de sa droite et de sa gauche, est une invention dramatique
par trop enfantine.

La pièce continue dans ce petit bruit de _friture_, que fait le
froissement des programmes et des robes de soie de femmes dans l'ennui
d'une salle: bruit précédant d'ordinaire les sifflets.

De la scène, mes yeux vont à la loge en face, où est le président Grévy,
et de là dans l'avant-scène au-dessous, où se tient dans l'ombre, Hugo,
son immense front voilé de sa large main.

Enfin nous voilà au cinquième acte, où vraiment François Ier est vraiment
trop Gaucher Mahiet, où la petite Bartet, à la porte de la masure de
Saltabadil a l'air du petit Chaperon rouge, où Got qui a un peu perdu la
tête, sonne la cloche d'alarme, ainsi qu'on sonne un dîner, et au bout
de son interminable monologue, s'écrie: «J'ai tué mon enfant!» dans
l'allégement de la délivrance.

Et la salle se vide d'une manière morne.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 23 novembre_.--Les Zola venus hier à Paris, pour la représentation
du ROI S'AMUSE, dînent ce soir chez les Daudet. On cause de la pièce, et
Daudet explique l'insuccès par ceci: que le père est un bouffon, et que
son métier de bas comique tue l'émotion de la paternité, en sa personne.

Il ajoute que Got est un fin _regardeur_, qu'il attrape des jeux de
physionomie, des attitudes, des mouvements de mains des gens, avec
lesquels il se trouve, mais qu'il est incapable de tirer la moindre chose
de lui-même; or, un bouffon, ça ne se rencontre pas, dans la rue, ça ne
s'observe pas, ça ne se photographie pas.

Enfin il s'écrie que la pièce lui a semblé, tout le temps, jouée en charge,
en charge sérieuse, appliquée, pieuse même, mais en charge, comme
devaient la jouer les excellents acteurs du Théâtre-Français.

Zola est au fond assez content, au point de vue du naturalisme, de l'échec
d'hier. Cependant il ne peut s'empêcher de proclamer, qu'il y a des choses
qui sont _bougrement_ bien, dans le rôle de Blanche: «Attendez, je ne
me rappelle plus les vers, mais ce «Je t'aime» du premier acte, c'est
vraiment pas mal.

--Oui, là est la création de la pièce, jette Daudet.

--C'est pas mal, pas mal, reprend Zola, et ma foi, oui, j'étais à la
représentation, par moments, furieux contre les lâches, qui n'osaient pas
applaudir... j'aurais aimé à leur dire des sottises.

Et là-dessus, Zola laisse percer son ennui de ne pouvoir se faire jouer,
disant que le roman ne l'intéresse plus, que c'est toujours la même chose,
à moins de découvrir une forme nouvelle.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 novembre_.--Pensée dédiée aux hommes politiques. Je trouve
que la manière d'être la plus utile à sa patrie: c'est de passer toute sa
vie, sans toucher un sou du budget de l'État.

       *       *       *       *       *

--------Très amusants, les SOUVENIRS de Banville. Pas un mot de vérité
vraie, des modernes de contes de fée, mais vus avec une optique toute
particulière à l'homme: l'optique de l'hyperterrestre funambulesque.

       *       *       *       *       *

--------Il est peut-être possible que quelques honnêtes gens n'aiment pas
le vrai en littérature, mais on peut être certain que tous les malhonnêtes
gens l'abominent.

       *       *       *       *       *

--------Je ne sais plus, si je n'ai pas déjà jeté cela dans mon journal.
Une des choses qui, dans mon enfance, m'ont impressionné le plus, c'était
de voir mon père donner le nombre de sous juste, pour la chaise sur
laquelle il s'asseyait, pour le journal qu'il achetait, etc., etc. La
notion exacte du prix des choses semblait, à ma cervelle d'enfant, la
science la plus difficile, la plus impossible à acquérir.

       *       *       *       *       *

--------Des collégiens dans le chemin de fer:

--LES MILLIONS DE LA TANTE ZÉZÉ, dans le _Journal de la jeunesse_, c'est
ça qui est chic.

--_Cornua Phœbe_, _cornua Phœbe_, répète dans un coin, l'autre.

--Dis donc, Vésicatoire qui m'a dit ce matin, qu'il était matérialiste!

       *       *       *       *       *

--------Ils sont très particuliers ces Italiens, très différents de nous.
Toutes les choses qui leur rappellent la mort, leur font une horreur,
qu'ils expriment avec de l'effroi enfantin. Puis ils ont la superstition
que commencer à porter le deuil, c'est être condamné à le porter
longtemps. «Je me rappelle, me dit l'un d'eux, quand j'étais tout petit,
une fois qu'on m'a mis en noir, ce noir, je l'ai porté toute mon enfance.»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 13 décembre_.--Aujourd'hui quelqu'un me disait qu'il a entendu
de ses oreilles, le nouveau préfet de la Seine demander où était l'avenue
de l'Opéra. Hier, la femme, la femme d'un diplomate de ma connaissance me
racontait, que le nouveau chargé d'affaires, je ne sais plus où,
sollicitait d'elle quelques renseignements. Elle lui dit: «Vous les
trouverez, sans doute, dans le Gotha». À quoi il répondit: «Le Gotha,
qu'est-ce que c'est que ça?»

Un ministre plénipotentiaire ignorant l'existence du Gotha, c'est trop
violent, vraiment!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 décembre_.--Les livres de Loti, il me semble y trouver la
senteur de bitume, de la momie de femme, aux petits bouquets de fleurs
sous les aisselles, que j'ai vue détortiller à l'Exposition de 1865.

Daudet me disait, ce soir, qu'on était venu le chercher, pour la mort de
sa mère, au moment où il était en train de faire le premier feuilleton de
l'ÉVANGÉLISTE, et qu'il avait été pour lui très douloureux, de reprendre
ce feuilleton, où la fiction de son roman se mêlait à la réalité du triste
spectacle, qu'il venait d'avoir sous les yeux.

Là-dessus, il passe au récit des impressions de la maîtresse d'allemand de
son fils, de Mme Ebsen, que je viens de cogner dans l'antichambre. Le jour,
où elle est venue donner la leçon à Léon, et qu'il lui a donné les deux
numéros parus du journal: «Aujourd'hui, a-t-elle dit à son élève, il n'y
aura pas de leçon, vous allez me traduire le roman de M. votre père.» Et
derrière la porte, Daudet l'entendait rire à «Oh! pas d'un _chur_» cette
phrase moquant son accent scandinave. Puis quand elle fut arrivée à: «Mère,
nous ne nous quitterons jamais!» elle dit: «Ça me fait trop d'impression,
ne traduisez plus, je veux lire cela toute seule!»

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 décembre._--Il est de par le monde, un certain nombre de
femmes tendres et toquées, dont c'est charmant d'être l'ami intime, l'ami
de cœur, mais dont je ne voudrais à aucun prix être l'amant.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 17 décembre_.--Ce temps, il m'est venu l'idée de faire un carton
de cent eaux-fortes modernes, pour être l'occupation de mon après déjeuner
de mon après-dîner, avant que je me mette au travail, et me tenir lieu de
la fumerie d'autrefois. Et je reste des heures en contemplation devant le
noir de l'eau-forte de Seymour Haden intitulée: (A sunset in Ireland)
Coucher de soleil en Irlande;--en contemplation devant le noir de ce bois,
au bord de l'eau, sous le crépuscule, devant ce noir de Rembrandt que lui
seul de tous les aquafortistes modernes a retrouvé, devant ce noir qui a
quelque chose de la grasse nuit d'un dessin exécuté au suif.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 décembre_.--J'ai une voisine qui a une maladie de femme, et
qui va en consultation, tous les ans, chez un célèbre médecin de Belgique.
Cette année-ci, il lui a demandé, si elle avait un calorifère dans sa
maison. Sur sa réponse affirmative il lui a dit: «Eh bien, c'est tout à
fait inutile que je continue à vous soigner.»

Et l'on me demande pourquoi, je n'aime pas les inventions modernes, parce
qu'elles sont ou dangereuses ou tout au moins destructives du confort de
la vie.

       *       *       *       *       *

--------Dos de jeune fille du peuple: reins carrés se dessinant sous des
renflements de jeune graisse, nuque de cariatide à la couleur brune
orangée, sur lequel brille un collier de gros grains de verre, oreilles
aux extrémités écarlates.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 décembre._--«Seymour Haden, Whistler oui, c'est pas mal...
c'est de la jolie eau-forte d'amateur!» me dit Legros.

Diable, comme jugement de confrère, il est pas mal sévère!

Puis voilà ce Legros, dévoilant un fin comédien, dans la charge d'une
soirée d'_esthètes_, avec toutes les pantomimes dans le _bleu_, et les
pâmoisons célestes, que produit chez eux, l'audition d'un morceau de
musique préraphaélique.

La comédie est coupée par l'histoire d'un M. Punaise en Angleterre, d'un
monsieur très riche qui a demandé à changer de nom, et qui, le jour, où il
a obtenu un nouveau nom, a vu les punaises, quitter, dans la bouche de ses
concitoyens, leur ancienne dénomination, et s'appeler de son nouveau nom.

       *       *       *       *       *

--------Quel joli peintre en paroles de la vie parisienne, que ce Forain.
Ce soir, il nous peint, au moment de l'arrivée d'une petite manicure
bossue, une maison de la rue d'Edimbourg, une de ces maisons, peuplées de
bas en haut, de cocottes, depuis la cocotte du premier au coupé au mois,
jusqu'à la cocotte _cherche-dîner_ sur le boulevard, des étages
supérieurs. Au cri de: «La voilà!» c'est, de haut en bas, une ouverture de
toutes les portes, et la réunion et l'assemblage de toutes les femmes
mêlées, et se faisant faire les ongles sur le palier, au milieu des autres
locataires groupées et étagées sur les marches de l'escalier.

       *       *       *       *       *

--------Une folie, un prurit de japonaiseries, cette année, j'aurai
dépensé là dedans 30 000 francs: tout l'argent que j'ai gagné, et parmi
tout cet argent, je n'aurai jamais trouvé 40 francs pour m'acheter une
montre en aluminium.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 29 décembre_.--Dîner hier chez Daudet, avec le peintre Beaulieu,
le peintre des feux de Bengale dont j'ai donné l'atelier dans MANETTE
SALOMON, et que j'ai perdu de vue, au moins depuis quinze ans.

C'est le même homme, mais un peu plus hirsute, et avec une paire de
lunettes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 30 décembre_.--Au milieu de la gaieté et du tapage des
conversations, Nittis adossé à son bureau du fond de l'atelier, me dit
dans sa jolie langue enfantine, sur une note mélancolique: «Oh, quand on a
passé la première jeunesse... quand il n'y a plus dans les veines, un
certain bouillonnement du sang... la vie, ce n'est plus guère attachant...
et moi encore tout enfant--j'avais dix ans--j'ai entendu: «Il y a un
«monsieur qui s'est tué...» c'était de mon père qu'il s'agissait... vous
concevez la vie fermée que ça m'a fait là-bas... deuil et solitude... et
des notions tout élémentaires... lire et écrire: ç'a été tout... le reste
c'est moi qui me le suis donné... je me suis entièrement formé par la
réflexion solitaire... cela m'a laissé une naïveté... et vous concevez que
dans la société actuelle cette naïveté...»

Nittis ne finit pas sa phrase.



ANNÉE 1883


_Lundi 1er janvier_.--Dans l'après-midi Daudet, qui vient avec sa femme et
ses enfants, me souhaiter le bon an, m'annonce que Gambetta est mort.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 3 janvier_.--Dieulafoy faisait, au fumoir de la princesse, le
récit de l'héroïque mort de Trousseau.

Trousseau donnait à tâter une grosseur dans sa jambe à Dieulafoy, en
lui disant: «Voyons, qu'est-ce que c'est que cela... et que ce soit un
diagnostic sérieux?

--Mais c'est...

--Oui c'est... et il se servit du mot scientifique... et avec cela on a
le cancer... j'ai le cancer... oui je l'ai... maintenant gardez cela pour
vous, et merci.

Et il continuait à vivre comme s'il ne se savait pas condamné à jour fixe,
donnant toujours ses consultations, recevant le soir, à des soirées où
l'on faisait de la musique,--serein et impénétrable.

Il s'affaiblissait cependant, ne pouvant plus sortir. Alors il renvoyait
sa voiture au mois, et continuait à donner des consultations, chez lui.

Toutefois, malgré sa volonté et son courage, le changement qui se faisait
en sa personne, apparaissait à tous les yeux, et le bruit se répandait
qu'il avait un cancer. Sur ce, des mères accouraient chez lui, disant
brutalement au médecin: «Mais est-ce vrai? on dit que vous allez mourir!
Mon Dieu, qu'est-ce que va devenir mon enfant?... qu'est-ce que va devenir
ma fille, quand viendra sa puberté?» Trousseau souriait, leur faisait
signe de s'asseoir, et leur dictait de longues recommandations.

Et encore les derniers mois de sa vie, étaient empoisonnés par de noirs
soucis de famille, et de terribles affaires d'argent à arranger.

Enfin il ne pouvait plus se tenir debout. Il fallait s'aliter. Couché, il
recevait des amis, rasé, la toilette faite, dans l'état d'un homme qui
aurait une légère indisposition.

Bientôt il souffrait des douleurs atroces. Seulement alors il demandait
qu'on l'injectât de morphine, mais à des doses infinitésimales, et qui
lui donnaient le repos et le calme, pendant quelques minutes, puis il
revenait à sa vie douloureuse, se secouait, et disait à l'ami médecin, qui
se trouvait près de lui: «Faisons un peu de gymnastique intellectuelle,
causons de...» Et il nommait une thèse médicale quelconque, voulant
conserver intactes les facultés de son cerveau, jusqu'au bout.

Un jour il laissait échapper: «J'espérais une perforation ou une
hémorrhagie, mais non ce sera plus long»--et il épuisait dans cette
maladie les souffrances de la mort à long terme.

Cela dura ainsi sept mois, pendant lesquels je le répète, il ne laissa
jamais voir qu'il savait devoir mourir à tel jour.

Dans les derniers temps, Nélaton vint lui faire une visite.

--Ta dernière visite, hein?

Nélaton fit un signe d'assentiment.

Là-dessus Trousseau lui dit en parlant d'un camarade de province,--je
crois Charvet: «J'aurais bien voulu le voir décorer... tu devrais bien
faire cela.»

Nélaton revenait quelques jours après, et lui disait: «Cette fois-ci, mon
ami, hélas! c'est la dernière... mais le décret est signé.»

Quand il fut au moment de mourir, il dit à sa fille de s'approcher, lui
prit la main, et soupira: «Tant que je te la serrerai, je serai vivant...
Après cela, je ne saurai plus où je serai...»

       *       *       *       *       *

--------Un professeur d'esthétique disait, ces jours-ci, à une personne
de ma connaissance, qu'il ne faisait aucune différence entre les jolies
femmes et les autres... Après cette profession de foi, qu'il soit le mari
de sa femme très bien,--mais professeur d'esthétique? Non.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 5 janvier_.--«Pas de discussion sur Gambetta, ou nous tapons!»
s'écriait, ce soir, le fils de Daudet, donnant la profession de foi de son
collège.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 7 janvier._--J'ai un pauvre diable de cousin éloigné qui vit
avec dix-neuf cents francs, gagnés dans un ministère. Comme je lui demande
aujourd'hui où il demeure, il me répond: «21, rue Visconti... J'habite la
chambre de Racine: une chambre où il fait bien froid et où il y a si peu
de jour, que j'ai toutes les peines du monde à m'y faire la barbe.» La
chambre de Racine coûte 300 francs par an.

       *       *       *       *       *

_Mardi 9 janvier_.--Dîner du _Temps_. La conversation de ce soir, est tout
entière consacrée à Gambetta. Charles Robin dit qu'il existait deux
perforations à l'appendice cœcal. Il croit que l'accident du revolver n'a
eu aucune influence, que ç'a été concomitant, que l'homme, à quelques mois
de là, à quelques jours peut-être, était condamné à périr, à la suite
d'une indigestion, d'une fatigue, d'un rien.

«Quel coup!» laisse échapper, en entrant, Spuller, dont la grosse chair a
le pâlissement d'un vrai chagrin.

On parle du cerveau du mort, qui est chez un tel, de son bras, qui est
chez un autre, de je ne sais quoi de son corps, qui se trouve chez un
troisième. C'est horrible aujourd'hui la dispersion d'un cadavre illustre.

Quelqu'un a fait allusion à la possibilité d'une opération. «Une
opération! s'écrie Liouville. Vous ne savez donc pas ce que Verneuil a dit
à l'autopsie: «Mes enfants, quelle grâce d'état que nous ne soyons pas
intervenus!»

Notre ami mangeait gloutonnement, interrompt Hébrard avec un sourire
gamin. Vous rappelez-vous les perdreaux, il les engloutissait... il a
peut-être avalé un grain de plomb, cela suffit pour une perforation,
n'est-ce pas?... Lannelongue, qui a écrit cent pages, sur sa maladie,
croyait à un morceau de truffe du déjeuner, qui lui avait donné une
indigestion.

Spuller accablé: «Il était aussi grand qu'il était bon, car il était le
meilleur des hommes!» Il ajoute: «Au fond, on ne le sait pas, mais ce
qu'il aimait, c'était la science et la philosophie... Quand Robin a été
nommé sénateur, cette nomination lui a fait autant de plaisir que les
élections de 76. Il disait: «Voilà Robin nommé, c'est le commencement,
nous serons un jour les maîtres de l'Académie de Médecine, et
alors...--ajoutait-il avec ce ton vainqueur et goguenard qu'il avait
habitude de prendre,--nous les mènerons loin!»

Là-dessus une discussion sur son crâne, qui décidément a une
pesanteur, inférieure à celle de Morny. Et tout le monde d'ici est
humilié, très humilié de cela, et proclame que la pesanteur n'est rien,
et que tout est dans la beauté des circonvolutions, et que Gambetta a
les plus belles circonvolutions du monde: _des circonvolutions à
bourrelets_ qui étaient à l'étroit dans sa _puissante boîte crânienne_.

... «Un grand homme de café!» jette Hébrard,--et comme on cherche à voir
dans le blanc de ses yeux, s'il est sérieux ou s'il blague,--le directeur
du _Temps_ improvise une théorie, éloquemment paradoxale, dans laquelle il
proclame que le café, est une sorte d'école normale d'humanité très
parfaite, où l'on arrive de suite au ferraillement et au corps à corps,
sans les _salamalecs_ et les exordes de la porte.

Du Mesnil raconte ensuite, comment Gambetta a eu l'œil crevé, c'est par
la pointe d'un couteau qu'un repasseur, établi à la porte de sa maison,
promenait sur sa meule, et dont l'enfant s'était trop approché, pour voir
les étincelles.

       *       *       *       *       *

_Lundi 15 janvier_.

... «Oui, reprend Dumas avec une conviction désespérée, tous les hommes,
la première fois que je les vois, ma première impression est de les
regarder comme des coquins... et aussi toutes les femmes comme des
coquines. Quand dans le tas, il se trouve un honnête homme ou une honnête
femme, je le reconnais toutefois... Mais ma première impression est celle
que je vous dis.»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 17 janvier_.--Les journaux de ce matin m'apprennent
l'arrestation du prince Napoléon, et la discussion de la Chambre sur la
proposition de Floquet. Le prince Napoléon m'est indifférent, mais cette
pauvre princesse avec son habitude amoureuse de Paris. Cela me trouble
toute la journée...

       *       *       *       *       *

_Mardi 23 janvier_.--Je me rends au dîner du _Temps_; au milieu de
vociférations d'aboyeurs de journaux, criant la _démission du ministère_.
Peu de monde, on ne sait rien, on croit que le ministère a donné sa
démission et qu'il l'a retirée. Des hommes soucieux, préoccupés, inquiets.
Charles Edmond arrive, mis en retard par le long discours de Clemenceau.
Dumont, de l'instruction publique, suit Charles Edmond. Il nous annonce
que le ministère a positivement donné sa démission, mais que trois
ministres restent. On parle du discours de Clemenceau, à la fin duquel
l'orateur était très fatigué... Une conversation générale, où l'on entend
la voix tendre du gros Spuller, disant à Berthelot: «Il a trouvé dans le
cerveau de notre grand ami, une finesse...»

Et les apartés se taisent, et l'on écoute Spuller parlant de son grand ami
mort, avec un peu de la religion d'un amoureux. Il dit à peu près cela:
«Il était trop bon et il n'avait pas le sens critique de l'humanité, ce
qui le rendait parfois un mauvais juge des hommes, avec lesquels il était
en rapport, mais quelquefois aussi, il voyait parfaitement juste...»

Spuller s'arrête quelque temps et reprend:

«Voyez-vous, il avait des conceptions, des conceptions comme celle-ci: un
jour, parlant du couronnement de l'Empereur de Russie, il m'a dit, qu'en
cette occasion, il fallait que la France affirmât à la face de l'Europe,
fièrement, la République, et qu'il voulait envoyer à ce couronnement,
comme représentant du pays, devinez qui? le duc d'Aumale, oui, le duc
d'Aumale! C'était brave, n'est-ce pas?... D'autant plus qu'il s'attendait
à ce qu'on aurait dit, qu'il faisait cela, pour devenir plus tard ministre
du prince.»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 25 janvier_.--Une immense pièce, aux boiseries blanches, aux
rideaux de serge verte, au milieu un lustre de cafés de province, et par
une fente des rideaux fermés, une filtrée de lumière ensoleillée, tombant
d'une façon toute rembranesque, sur les crânes d'une rangée d'hommes pâles,
d'hommes jaunes, et éclairant un coin d'un terrible paysage alpestre,
comme peint avec des couleurs de décomposition. C'est le salon
extraordinairement bourgeois, où sont réunis les amis et les connaissances
de Doré, pour le mener au cimetière...

Elle m'a surpris, cette mort, quoique la dernière fois que je l'ai vu,
Doré se plaignît d'un étouffement continuel.

Au temps de la jeunesse du peintre, je l'avais trouvé insupportable, plus
tard, et surtout depuis quelque années, où je dînais avec lui chez Sichel,
j'avais découvert sous l'enveloppe balourde et grossière de l'homme, un
loyal garçon.

       *       *       *       *       *

--------Une monarchie tempérée par de l'esprit philosophique: au fond,
voilà ce qu'il me faudrait. Mais que je suis bête, ce gouvernement, c'est
celui de l'infâme Louis XV.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 31 janvier_.--C'est beau ce Paris, la nuit, vu du haut du
Trocadéro, c'est beau, cette obscurité solide, sillonnée de feux. On
dirait une mer aux vagues de pierres phosphorescentes.

Un tout petit dîner chez la princesse. D'hommes, il n'y a guère que
Popelin, Lavoix et moi. La princesse pâle, fatiguée, jouant l'attention
autour de ce qu'on dit, mais complètement absente. Elle s'échappe à dire,
en parlant de la Conciergerie, avec un geste qui semble repousser l'image
de sa cervelle: «La prison; je n'aime pas voir cela...» et elle en reste
là de sa phrase.

On cause de la malle des papiers du prince Napoléon, qui à été saisie...

       *       *       *       *       *

--------C'est peut-être dommage, que nous n'ayons pas pu finir notre
œuvre historique, comme nous pensions le faire, par une histoire
psychologique de Napoléon, par une espèce de monographie de son cerveau.
On nous a vu faire de la petite histoire; là dedans, je crois, qu'on nous
aurait vu en faire, de la tout à fait grande!

       *       *       *       *       *

_Mardi gras 6 février_.--Ce soir nous causions impressions d'enfance. Mme
de Nittis disait qu'elle n'avait de ce temps qu'un souvenir, un seul.
Quand elle se réveillait dans son petit lit, elle voyait toujours sa mère
travaillant dans l'ombre transparente d'un abat-jour de lampe, une vision
qui la faisait se rendormir pleine de sécurité. Sa mère, elle se la
rappelle comme dans du clair-obscur.

Les souvenirs affluent plus nombreux chez mon ami, Nittis se revoit tel
qu'il s'est apparu, la première fois, qu'il s'est regardé dans une glace:
une petite figure toute pâle, dit-il, de grands cheveux filasse,--lui
maintenant si brun;--une petite blouse noire à pois blancs.

Il se rappelle aussi quand tout petit, il allait à une école de petites
filles, où il était le seul garçon. Là, il avait pour maîtresse, une
grande fille, nommée _Esperanza_ qui l'aimait beaucoup, et qui dans les
récréations, s'asseyait sur les marches de l'escalier, lui renversant la
tête sur ses genoux, et lui caressant les cheveux, pendant que le petit
fouillait de son regard amoureux le bleu profond du ciel. Nittis a eu, dès
l'enfance, une sorte de passion pour les ciels, il me parlait un autre
jour, des longs temps qu'il passait à regarder les gros nuages blancs de
son pays, qui ne sont pas informes, comme ceux de chez nous, mais qui se
modèlent dans le ciel, sous d'innombrables facettes. Et aujourd'hui encore,
dans le parc Monceaux, il me faisait remarquer, dans une espèce d'ivresse
d'admiration, le ton cendré du ciel, ce ton unique et distingué entre tous,
et que l'on ne rencontre pas en Italie.

De cette pension Nittis se rappelait une scène qui lui avait fait
grand'peur. Il se voyait dans une chambre entouré de petites filles; et de
la cheminée sortait une vieille femme, une vieille fée, qui avait un
piment, tout rouge dans sa bouche, sans doute pour faire croire à du feu,
à de la flamme, et la vieille qui était une fillette, travestie, se
faisait amener le petit poltron, et lui mettait des bonbons dans la main.

       *       *       *       *       *

--------Expression d'un marchand d'eau-de-vie artiste: «Oui, c'est
de l'eau-de-vie... mais pas de l'eau-de-vie qui _donne chaud sous les
ongles_.»

       *       *       *       *       *

_Vendredi 9 février_.--Zola disait hier chez Daudet «que nous avions un
malheur... que nous avions trop besoin de nous faire plaisir... qu'il
fallait, que la page que nous écrivions, nous donnât aussitôt, après sa
fabrication, le petit bonheur d'une harmonie, d'un tour, d'un _orné_,
auquel nous sommes habitués dès l'enfance.»

       *       *       *       *       *

--------M..., un modiste de filles, déclarait qu'il n'habillait pas les
femmes du monde, parce qu'elles manquaient de conversation.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 février_.--Ce soir, au milieu de paroles vides et baveuses,
un homme politique dit, que les seules salles à manger à Paris, où
mangeaient des hommes d'État de l'étranger, et dont les maîtres de maison
avaient tiré une force et une puissance extraordinaires: c'étaient les
salles à manger de Girardin et de Gambetta.

Il attribuait aux déjeuners de Gambetta, dont les invitations _happaient_
tout homme de marque, descendu dans un hôtel de Paris, il attribuait sa
popularité en Europe, une popularité au delà des frontières, comme aucun
Français n'en avait jamais eue, et il proclamait que c'était par ces
déjeuners, qu'il était entré en relations intimes avec les membres des
Parlements d'Angleterre, d'Italie, de Hongrie, de Grèce.

       *       *       *       *       *

_Samedi 17 février_.--Le peintre Munckaczy, ce peintre à la solide et
grasse peinture: un grand corps dégingandé, surmonté d'une broussaille
grise de cheveux, qui ressemble à un buisson d'automne couvert de toiles
d'araignées. De ce long corps qui se laisse tomber sur les divans, avec
des affaissements de pantin cassé, sort une voix doucement dolente, se
plaignant d'une fatigue qui ne lui permet pas même de soulever les bras.

       *       *       *       *       *

_Lundi 19 février_.--_Excelsior_ à l'Eden, un ballet, qu'on pourrait
appeler le ballet de la danse de Saint-Guy, huit cents jambes
perpétuellement en l'air, dans des flamboiements et des paillons de verre
de kiosques chinois, dans des feux de Bengale canailles:--une frénésie de
mouvement, vous donnant une courbature, parmi de la lumière faisant mal
aux yeux, comme si, on avait, trois heures, l'œil à un kaléidoscope,
vigoureusement secoué.

Là dedans une prostitution plus lugubre, que jamais, avec des femmes
cherchant le macabre et l'aspect pourriture d'hôpital.

À propos de la lumière électrique, il y aurait un très joli emploi à en
faire dans l'amour. Il serait peut-être très agréable de jouir d'un corps
de femme, ainsi _clairdeluné_.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 février_.--Ce soir, après dîner, au pied du lit en bois sculpté,
où on sert les liqueurs, Zola se met à parler de la mort, dont l'idée fixe
est encore plus en lui, depuis le décès de sa mère.

Après un silence, il ajoute que cette mort a fait un trou dans le
nihilisme de ses convictions religieuses, tant il lui est affreux de
penser à une séparation éternelle. Et il dit, que cette hantise de la mort,
et peut-être une évolution des idées philosophiques, amenée par le décès
d'un être cher, il songe à l'introduire dans un roman, auquel il donnerait
un titre, comme «La Douleur».

Ce roman, il le cherche, dans ce moment, mais en se promenant dans les
rues de Paris, sans en avoir encore trouvé l'action, car à lui, il faut
une action, n'étant pas du tout, dit-il, un homme d'analyse.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 25 février_.--Dîner chez Mme Charpentier mère, avec les Sandeau,
que je rencontre pour la première fois. Chez Sandeau, chez le romancier
aux petits yeux noirs, dans des carnations grises, délavées, comme
passées à la lessive, il y a de la chair dépassionnée, recouverte de
l'impassibilité de l'homme revenu de tout et d'ailleurs.

       *       *       *       *       *

--------À ce qu'il paraît, Liverpool est la ville, où l'on trouve au
meilleur marché, les plus excellentes montres. Cela tient à ceci. Aussitôt
qu'une montre est volée à Londres, le voleur sait qu'il y a deux ou trois
maisons, où il y a un four, toujours chauffé... Et la montre achetée, est
aussitôt convertie en lingot, et le mouvement envoyé à Liverpool. Et l'on
peut avoir pour rien là, un mouvement Bréguet, remis dans une cuvette
d'argent.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 mars_.--Il a vraiment un comique charmant qui vous extirpe le
rire, mais ce comique, quand on veut le retrouver, le fixer sur le papier,
en donner un mot, une saillie, une plaisanterie, ce n'est plus rien.
C'était fait d'un je ne sais quoi de cocasse dans le moment, qui s'est
évaporé. L'esprit de X..., on pourrait dire qu'il ressemble à d'amusantes
caricatures, tracées par la badine d'un peintre humoristique, sur le sable,
à la margelle de la marée montante.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 4 mars_.--Je cherche dans la «Petite fille du maréchal» (CHÉRIE)
quelque chose ne ressemblant plus à un roman. Le manque d'intrigue ne me
suffit plus. Je voudrais que la contexture fût différente, que ce livre
eût le caractère de Mémoires d'une personne, écrits par une autre...
Décidément le nom roman ne nomme plus les livres que nous faisons. Je
voudrais un titre nouveau, que je cherche sans le trouver, où il y aurait
peut-être à introduire le mot: HISTOIRES au pluriel, avec une épithète
_ad hoc_, mais voilà le _chiendent_: c'est l'épithète... Non il faudrait
pour dénommer le nouveau roman, un vocable unique.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 mars_.--Je vais aujourd'hui, pour mon roman, chez Pingat, le
fameux couturier.

Au premier, les magasins: des pièces basses au plafond noirci par la
lumière du gaz; aux portes et aux plinthes peintes en noir, dans des
encadrements dorés, aux murs tendus de verdures du vert le plus triste, et
comme choisi exprès, à l'effet de faire ressortir la fraîcheur et la
gaieté des soies et des satins pour robes. Entre ces lugubres verdures,
des femmes promenant sur elles des robes, des femmes, qui, à ce métier de
porte-manteaux, ont perdu quelque chose de vivant, et ont gagné un certain
automatisme. La plupart sont jeunes, et toutefois paraissent vieillottes.
C'est amusant, le moment, où on leur prend sur le dos, le vêtement
qu'elles étalent et font valoir, de les apercevoir défiler devant vous,
sautillantes, à la façon de femmes dévêtues, et qui courraient avec des
babouches sans talon.

Arrive Pingat. Il porte un veston à large collet de velours ouvrant en
cœur sur la poitrine, un collet, où sont toujours piquées deux ou trois
épingles pour les besoins de son métier.

Il parle lentement, avec une voix étoupée, et cela pendant qu'il pelote et
manie et chiffonne, de ses doigts caressants, des satins, dans lesquels il
fait courir des moires et des cassures luisantes. Il dit, tout en laissant
traîner, comme voluptueusement, la main dans ces étoffes, il dit que c'est
l'été, devant les fleurs, qu'il cherche la gamme des tons de ses toilettes,
et il se plaint qu'il trouve chez ses clientes une certaine résistance à
accepter le jaune: que c'est la plus belle couleur.

Et comme je lui réponds, que le jaune n'a fait son entrée dans la toilette
de la femme occidentale, que depuis le rideau de la Salomé de Regnault, il
se tourne vers son commis, un petit brun, en lui disant: «Justement nous
en parlions, ce matin, avec M. Auguste.»

Là-dessus entre, se balançant dans un dandinement mélancolieux, Léonide
Leblanc. Elle donne des poignées de main à l'anglaise à tous les commis,
et laisse tomber de sa bouche, appuyée sur le manche de son parapluie:
«J'ai besoin d'un costume... pour danser... c'est forcé... il faut quelque
chose de tout à fait bien.» Et s'affalant sur le canapé à côté d'elle,
elle ajoute: «Au fait je suis fichue!... vous allez bientôt être obligé,
monsieur Pingat, d'apporter des fleurs sur ma tombe!»

Un mot spirituel, un mot à la Sophie Arnould, de la charmante actrice,
qu'on me citait justement, avant-hier: «Comme on lui disait qu'elle devait
être riche, que le prince avait dû bien faire les choses, elle répondait:
«Non, non, les d'Orléans en sont encore aux prix de 48!»

       *       *       *       *       *

--------Un auteur dramatique disait de son collaborateur: «Mon
collaborateur passe dans le public, pour connaître les femmes... voici qui
est vraiment amusant... j'aurais dépensé mon argent et ma santé avec elles,
et ce serait lui qui les connaîtrait, merci... c'est moi, c'est moi qui
les connais, bougres d'imbéciles!»

       *       *       *       *       *

_Lundi 2 avril_.--Un jour, où je devais travailler, donné tout entier, à
la _première_ du printemps, à la gaieté riante du premier beau jour de
l'année.

       *       *       *       *       *

_Mardi 3 avril_.--Ce matin en me levant, près de m'évanouir, j'ai été
obligé de m'accrocher aux meubles pour ne pas tomber. Je serais cependant
bien heureux de finir mon roman commencé... Après que la mort me prenne,
quand elle voudra, j'en ai assez de la vie.

       *       *       *       *       *

--------Rue Godot-Mauroy, parmi la paille étendue sur le pavé pour le
repos et la tranquillité d'une agonie, des enfants se roulent joyeusement,
avec quelque chose du bonheur, qu'on a dans la campagne sur l'herbe. Ça
peut donner une image tristement jolie.

       *       *       *       *       *

--------La communication que j'ai eue, ces temps-ci, du journal de Mlle
***, du journal des amourettes d'une cervelle de seize ans, me donne la
certitude absolue, que la pensée de la jeune fille, la plus chaste, la
plus pure, appartient à l'amour, et qu'elle a tout le temps un amant
cérébral.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 avril_.--Aujourd'hui, en me promenant avec de Nittis, je lui
parlais de l'acuité que prenait chez moi le sens de l'odorat dans la
migraine, si bien qu'alors que je fumais encore, il m'arrivait de me
relever, pour jeter dans l'escalier un paquet de tabac qui était dans la
pièce voisine.

De Nittis, lui me dit que chez lui, le vin développe singulièrement
l'acuité du sens de la vue, et que déjeunant à Londres, dans un cercle,
où il buvait deux ou trois verres de vin, en revenant chez lui, dans
ces voitures, complètement ouvertes devant, il voyait la rue «_toute
peinte_»--et lorsqu'il n'avait pas bu de vin, son œil avait besoin de
la chercher longtemps la rue, pour la peindre.

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 avril_.--Le nez de Zola est un nez très particulier, c'est un
nez qui interroge, qui approuve, qui condamne, un nez qui est gai, un nez
qui est triste, un nez dans lequel réside la physionomie de son maître; un
vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les
appétences divisent le bout, en deux petits lobes, qu'on dirait, par
moments, frétillants. Aujourd'hui, il ne frétille pas ce bout de nez, et
répète ce que la voix morne du romancier formule sur le ton de: «Frère, il
faut mourir», à propos de la vente de nos livres futurs: «Les grandes
ventes... nos grandes ventes sont finies!»

Le dîner se termine dans une causerie sur ce pauvre Tourguéneff, que
Charcot déclare perdu. On parle de cet original conteur, de ses histoires
dont le commencement semblait sortir d'un brouillard, ne promettait dès
d'abord pas d'intérêt, et qui devenaient, à la longue, si prenantes, si
attachantes, si empoignantes. On aurait dit de jolies et délicates choses,
passant lentement de l'ombre dans la lumière, avec un éveil graduel et
successif de leurs plus petits détails.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 18 avril_.--Ce soir, chez la princesse, le vieux Franck se
plaint que tout soit à la philologie, que le monde scientifique ne veuille
plus que des noms, qu'il y ait une convention pour rejeter les idées, ces
_vieilles aristocrates_, selon son expression.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 20 avril_.--Dîner chez Charpentier.

On cause des jeunes. On déplore leur manque d'entrain, de gaieté, de
jeunesse, et cela amène à constater la tristesse de toute la jeune
génération contemporaine, et je dis que c'est tout simple: que la jeunesse
ne peut être que triste, dans un pays sans gloire, et où la vie est très
chère.

Là-dessus Zola enfourche son dada: «C'est la faute à la science!» Il y a
de cela, mais ce n'est pas tout.

       *       *       *       *       *

_Samedi 21 avril_.--Le poète anglais Wilde me disait, ce soir, que le seul
Anglais qui avait lu Balzac, à l'heure actuelle, était Swinburne.

       *       *       *       *       *

--------Un véritable homme de lettres, que notre vieux Tourguéneff. On
vient de lui enlever un kyste dans le ventre, et il disait à Daudet, qui
est allé le voir ces jours-ci: «Pendant l'opération, je pensais à nos
dîners, et je cherchais les mots, avec lesquels je pourrais vous donner
l'impression juste de l'acier, entamant ma peau et entrant dans ma
chair... ainsi qu'un couteau qui couperait une banane.»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 26 avril_.--À la suite d'un cas de folie érotique, raconté par
Charcot, Alphonse Daudet de s'écrier: «Ah! le beau livre qu'il y aurait à
écrire sous le titre: HISTOIRE DU VICE. Pardieu, oui!»

En revenant ce soir à Auteuil, dans mon compartiment où je suis seul,
montent deux jeunes hommes que je sais être bientôt des officiers en
bourgeois. Et les voici, tout le temps sans me connaître, à parler de mes
livres, de ma maison. C'est pas mal gênant sur un chemin de fer, où à
chaque station peut monter quelqu'un qui vous apostrophe par: «Ah! c'est
vous, mon cher Goncourt!»

       *       *       *       *       *

--------Fabriquer de la vertu, je ne dis pas que cela n'arrive pas
quelquefois à des écrivains propres, mais j'affirme que tous les écrivains
qui ont fait des chaussons de lisières à Clairvaux, ou de vilaines choses,
pour lesquelles il n'y a pas de gendarmes, n'inventent dans leurs livres,
que des gens honnêtes. C'est en quelque sorte une façon de réhabilitation.

       *       *       *       *       *

--------À voir ce qui commence, le régime de la liberté sera le plus
effroyable despotisme qui ait jamais existé: le despotisme d'un
gouvernement, un jour, maître et possesseur de tout.

       *       *       *       *       *

_Mardi 1er mai_.--Déjeuner chez Ledoyen à l'ouverture du salon. Daudet
nous tâte Zola et moi pour savoir s'il doit se présenter à l'Académie.
Nous l'y engageons.

       *       *       *       *       *

--------Ce soir, au dîner de quinzaine, chez Brébant, Berthelot parle de
l'acuité de l'ouïe, que développent étonnamment chez lui, les excès de
travail.

Il se rappelle une époque, où il ne pouvait plus dormir la nuit, empêché
par le bruit d'un marteau, bruit qu'on croyait imaginaire. Des recherches
étaient faites, et le marteau existait vraiment, mais à sept ou huit
maisons de là, et à une distance, où il paraissait impossible qu'on pût
l'entendre.

Il est parlé ensuite de Pasteur, et du mystère de ses procédés, qui lui
donne quelque chose du côté secret d'un hermétique du XVe siècle.

Là-dessus le nom de Rouher est prononcé par Hébrard, et Spuller de
soutenir, avec une certaine animation, que Rouher n'a jamais été qu'un
habile causeur d'affaires, tandis que le véritable orateur de l'Empire a
été Billault, que lui a supporté le poids des affaires les plus
importantes, comme la question romaine. Et il avait ce talent, dit Spuller,
de faire avaler cette politique à la fois papaline et _libre penseuse_ de
l'Empereur, et son discours faisait dire à des _malandrins_ comme moi:
«Non, il n'est pas changé, il est toujours avec nous», et faisait dire en
même temps au parti impérialiste catholique: «Billault, il défend les
grands principes moraux!»

       *       *       *       *       *

--------Tous des timides ou des lâches--même les gens d'église... est-ce
que le président Grévy, le chef de ce gouvernement qui a _déchristianisé_
la France, aurait dû trouver un prêtre pour baptiser sa petite-fille?

       *       *       *       *       *

--Au passage de l'Opéra, dans la galerie de l'Horloge, au dessous de
ALBANEL MAILLARD. _Achat de garde-robes en tout genre_, on lit: _Location
d'habits_.

Cette annonce rend rêveur. L'on songe aux circonstances romanesquement
parisiennes, pouvant faire louer un habit à un homme, qui en est dépourvu.
Et la tentation de cet habit, est donnée aux gens qui en ont besoin, par
un mannequin de la plus jolie figure qui soit, en carton rose, avec des
yeux bleus, des cheveux blonds frisés, des moustaches noires: un mannequin
à cravate blanche et à gants jaunes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 5 mai_.--Dîner avec le poète Oscar Wilde.

Ce poète, aux récits invraisemblables, nous fait un tableau amusant d'une
ville du Texas, avec sa population de _convicts_, ses mœurs au revolver,
ses lieux de plaisir, où on lit sur une pancarte: _Prière de ne pas tirer
sur le pianiste qui fait de son mieux_. Il nous parle de la salle de
spectacle, qui comme le plus grand local, sert aux assises, et où l'on
pend sur la scène, après le théâtre,--et où il a vu, dit-il, un pendu qui
se raccrochait aux montants des coulisses, et sur lequel les spectateurs
tiraient de leur place.

Dans ces pays, il paraîtrait aussi, que pour les rôles de criminel, les
directeurs de théâtre sont en quête d'un vrai criminel, et quand il s'agit
de jouer Macbeth, on fait des propositions d'engagement à une
empoisonneuse, au moment de sortir de prison: et l'on voit des affiches
ainsi conçues: _Le rôle sera rempli par Mme X***_, et entre parenthèses
(_10 ans de travaux forcés_).

       *       *       *       *       *

--------Tous des vaniteux, les collectionneurs d'à présent. Acheter un
objet dans l'ignorance de tout le monde, à une vente complètement inconnue,
et emporter cet objet, chez soi, où personne ne venait le voir: c'est ce
que moi et les amateurs de mon temps faisaient. À ces conditions, aucun
des amateurs du moment présent, ne dépenserait 50 francs pour un objet
d'art, fût-il le plus parfait des objets d'art.

       *       *       *       *       *

--------Le silence du printemps est pour ainsi dire sonore. Il y a comme
un éveil de bonheur bruyant à la cantonade, que l'air charrie dans les
premiers plans.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 mai_.--Invité à dîner chez Daudet au moment où je pénètre ce
soir dans son cabinet, je trouve Ebner, son secrétaire, assis en face de
lui, et mettant à une lettre, une adresse que Daudet lui dicte: «Là, ou au
café de Madrid,» ajoute-t-il. Et quand Ebner sort: «N'est-ce pas, c'est
bien entendu, les deux lettres seront portées ce soir?» dit-il encore.

Il y a un certain sérieux dans les paroles de Daudet, qui me fait lui
demander, s'il y aurait quelque chose? «Non rien du tout! fait il.» Mais
son fils sorti, après Ebner, il me dit: «Oui, j'envoie deux témoins à
Delpit, qui dans un article à propos de l'Académie... vous savez, c'est
toujours la même chose... la continuation de la légende qui s'est faite
sur moi... j'ai trahi tous mes amis... et personne n'est plus habile que
moi, pour envelopper une perfidie dans de belles phrases... enfin ce mot
_carthaginois_ commence à m'agacer... je lui demande une rétractation, en
lui adressant des amis, de vieux amis, qui, je crois, peuvent témoigner
que je ne les ai pas trahis.»

Entre Mme Daudet. On change de conversation et l'on passe à table, et
Daudet se met à parler de l'article biographique, qu'il est en train
d'écrire sur Tourguéneff, pour l'Amérique, me disant: «Vous savez, c'est
vrai, il est parfaitement fou... Charcot m'a raconté que la dernière fois
qu'il a été le voir à la campagne, où il a été transporté, il lui a confié
qu'il était à tout moment attaqué par des soldats assyriens... et même il
a voulu lui jeter, dans les jambes, un bloc de pierre des murailles de
Ninive.»

       *       *       *       *       *

_Dimanche 27 mai_--Daudet m'avait dit, en me quittant jeudi, qu'il
m'écrirait le lendemain. Je n'avais rien reçu, et je croyais l'affaire
avec Delpit arrangée, quand hier soir, je trouve cette lettre:

«Mon Goncourt, je vous écris de la gare de l'Ouest, les épées prêtes, le
médecin attendu. On part pour le Vésinet.»

Et il me charge «s'il y avait accident», de porter à sa chère femme un
petit mot, enfermé dans sa lettre, qu'il termine par cette tendre phrase:

«Après son mari, ses enfants, papa et maman, vous êtes ce qu'elle aime le
plus.»

Cette lettre m'émotionne. Je dors mal. L'on me réveille le matin avec ce
télégramme:

«Je rentre du Vésinet, j'ai fiché un coup d'épée à Delpit.»

Aussitôt je me jette en bas du lit pour aller l'embrasser. Et pendant que
la porte de son cabinet, est poussée par des amis qui viennent lui serrer
la main, et s'en vont: le voici, qui me raconte son duel, avec cette jolie
blague méridionale, me peignant l'emballeur cocasse, qui a fourni, à la
fois la caisse des épées et le jardin de sa maison de campagne,
l'embarquement solennel pour le Vésinet et l'entrée du jardin de
l'emballeur, entre deux arbres verts, qu'il compare joliment à une entrée
de cimetière, et l'attache de formidables lunettes qu'il demande qu'on lui
retire, aussitôt qu'il sera blessé.

Un charmant détail familial. Le fils aîné de Daudet avait entendu jeudi, à
travers la porte, son père me dire qu'il avait envoyé des témoins à
Delpit. Il n'avait rien laissé percer de son inquiétude, auprès de sa mère,
mais, samedi, comme son père était en retard pour le dîner, et qu'on
dînait sans lui, tout à coup, il se mettait à fondre en larmes, et comme
sa mère se moquait de ses larmes imbéciles de petit garçon, sur le retard
de son père, il continuait à pleurer, mais ne disait rien de ce qu'il
devinait, se passer dans le moment.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 31 mai_.--Chez les Sichel, quelqu'un ayant habité longtemps le
Japon, disait que le baiser n'existait pas, pour ainsi dire, dans l'amour
japonais, et que l'amour était tout animal, sans la tendresse de la
caresse humaine. Il ajoutait que dans les sentiments de pure affection, le
baiser était une chose rare. Il avait assisté à la séparation d'une mère
et de son enfant, et chez cette mère, la douleur s'était témoignée par un
affaissement sur elle-même, coupée par un _hi hi_, sans qu'elle serrât
dans ses bras, sans qu'elle embrassât son enfant.

       *       *       *       *       *

_Samedi 2 juin_.--De Nittis, c'est le vrai et le _talenteux_ paysagiste de
la rue parisienne. Le soir, dans son atelier, je regardais «La place des
Pyramides», qu'il vient de racheter à Goupil, pour la donner au
Luxembourg. Le ciel de Paris avec ses bleus délavés, la pierre grise des
maisons, l'affiche en ses coloriages, tirant l'œil dans le camaïeu
général, c'est merveilleux; et dans ce tableau encore les figures ont le
format qu'il faut au talent du peintre napolitain, le format de grandes
taches spirituelles.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 6 juin_.--Aujourd'hui j'ai la visite d'un collégien, d'un de ces
grands collégiens à barbe, dont chaque poil est accompagné d'un bouton. Il
vient m'apporter son admiration, en m'apprenant qu'à l'heure actuelle, les
intelligents, les piocheurs, les lettrés du collège sont divisés sen deux
camps: les futurs normaliens qui appartiennent à About et à Sarcey, et les
autres sur lesquels Baudelaire et moi, serions les deux auteurs
contemporains, qui ont le plus d'action.

       *       *       *       *       *

--------Au fond, chez moi, la plus sérieuse jouissance dans ce moment-ci,
c'est l'étoilement de la verdure au fond de mon jardin, par toutes ces
roses, ces roses feuillues et vigoureuses appelées _Coupe d'Hébé_; ces
roses, nommées _Capitaine Christy_, ayant le crémeux coloriage du carmin,
sur l'ivoire d'une miniature commencée; ces roses baptisées _Baronne
de Sancy_, ayant dans une rose cultivée, les jolies mollesses et le
demi-refermement floche des roses de l'églantier.

       *       *       *       *       *

_Mardi 12 juin_.--Aujourd'hui, je vais chez le docteur Molloy, pour
prendre des notes sur un portrait de Sophie Arnould, par La Tour. Le
portrait n'est pas de La Tour, mais au milieu d'un fouillis de choses,
je découvre chez le docteur, un petit chef-d'œuvre d'un des grands
sculpteurs du XVIIIe siècle, dont le nom retrouvé par moi dans un
catalogue, m'est sorti de la mémoire.

C'est un monument, élevé au serin chéri, par une grande dame du temps, et
où le pauvre oiseau, dont le squelette se voit dans le soubassement, est
admirablement modelé en terre cuite, et représenté mort, les pattes
raidies. Non jamais on n'a dépensé un art aussi grand pour un petit
ressouvenir de la vie intime et familière. Et c'est amusant aussi ce
cénotaphe, comme le plus délicieux spécimen de la sentimentalité d'alors.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 14 juin_.--Je n'avais jusqu'ici qu'un goût médiocre pour Rollinat.
Je le trouvais, tantôt trop macabre, tantôt trop _bête à bon dieu_.

Aujourd'hui, il s'empare de moi, par de la musique, qu'il a faite sur
quelques pièces de Baudelaire. Cette musique est vraiment d'une
compréhension tout à fait supérieure. Je ne sais pas quelle est sa valeur
près des musiciens, mais ce que je sais, c'est que c'est de la musique de
poète, et de la musique, parlant aux hommes de lettres. Il est impossible
de mieux faire valoir, de mieux monter en épingle la valeur des mots, et
quand on entend cela, c'est comme un coup de fouet, donné à ce qu'il y a
de littéraire en vous.

Il est étrange, ce Rollinat, avec son air de petit paysan maladif, sa
délicate figure tiraillée, et le perpétuel secouement nerveux de ses
cheveux noirs.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 15 juin_.--Aujourd'hui, j'étais allé, pour mon roman, causer de
la LUCIA avec Lavoix.

Cet homme est un charmant bavard, bavard littéraire, et je ne sais comment,
au lieu de me faire une conférence musicale sur la LUCIA, il s'est mis à
me parler de son enfance.

Il me raconte, très spirituellement, qu'il était le fils d'un petit
employé, se saignant des quatre veines pour l'élever, et que malgré ses
résolutions de bon fils, malgré un petit _memento_ des sacrifices de ses
parents, qu'il écrivait, tous les soirs, pour se forcer à travailler, il
était pris d'une paresse, dont il ne pouvait pas absolument s'arracher:
une paresse singulière, dans laquelle il passait tout son temps, à suivre
le vol des martinets sur le bleu du ciel.

Dans cette contemplation, tombait, un jour, un vers de Virgile, dit tout
haut par un camarade: ce vers le touchait, le remuait. Et le voilà tout à
coup travaillant, et étant le premier, jusqu'à la fin de ses classes.

Puis le piocheur qu'il était devenu, se préparait à l'École normale, quand
quelqu'un le menait aux Italiens: soirée, depuis laquelle Virgile, l'École
normale, tout était à vau-l'eau: il était enveloppé de musique et ne
pensait qu'à cela.

«Et voyez la providence des apparents malheurs de la vie, ajoutait Lavoix,
si je n'avait pas échoué à l'École normale, M. Hippolyte Passy ne m'aurait
pas fait entrer chez Sampayo... je n'aurais pas... je n'aurais pas... je
n'aurais pas... et à l'heure qu'il est, si je n'étais déjà mort d'ennui,
je serais professeur dans quelque localité, loin de tout.»

       *       *       *       *       *

_Samedi 16 juin_.--Le peu de réussite des innombrables projets de l'homme,
a quelque chose de commun avec le frai du poisson: sur des millions
d'œufs quelques douzaines seulement réussissent.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 juin_.--Après-midi passé chez Zola, à Médan, avec le ménage
Daudet et le ménage Frantz Jourdain. Partie de canot, où Daudet, crânement,
renversé sur les avirons, et jetant à la rive des chansons de marin, fait
plaisir à voir parmi la jolie ivresse, que lui verse la nature.

       *       *       *       *       *

_Mardi 26 juin_.--Transfusion de nouveaux dans notre vieux dîner de Magny,
en train de mourir. Tous hommes politiques, et rien que des hommes
politiques. Ce sont Jules Roche, le comte de Rémusat, Ribot, l'orateur à
la tête sympathique et distinguée. On s'amuse un moment du beau mot prêté
à Hugo, auquel on a fait dire ces jours-ci: «Il est, je crois, temps que
je désemplisse le monde.» Puis quelqu'un fait une monographie plaisante
des Raspail, où il y aurait un membre préposé au parlementarisme, un autre
à la pharmacie, un autre à la prison et aux condamnations de presse.

       *       *       *       *       *

--------Le bruit court que le comte de Chambord est mort. C'est le coup de
hache qui coupe la dernière amarre retenant le temps présent au passé.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 5 juillet_.--Aujourd'hui, de retour d'une demi-semaine de travail à
Champrosay, Daudet s'ouvre, se répand, et conte le roman qu'il fait
actuellement. C'est un _collage_: l'histoire de l'attachement et de la
rupture d'un homme avec le _monstre vert_, la femme aimée par la bohème.

Dans ce qu'il conte, en marchant, et en jetant des bouffées de sa petite
pipe culottée, ça me paraît très bien arrangé, très bien architecturé...
En cette improvisation parlée et jouée de son œuvre future, je suis
frappé d'une chose qui me fait plaisir: son observation est en train de
monter à la grande, à la sévère, à la brutale observation. Il y aura dans
ce livre une scène de rupture de la plus féroce beauté.

Oui, en ce moment-ci, mon petit Daudet, est comme un poulpe aux tentacules,
cherchant à pomper tout ce qu'il y a de vivant en tout et partout dans
Paris, et il grandit, grandit, grandit.

       *       *       *       *       *

_Samedi 7 juillet_.--C'est chez moi une occupation perpétuelle à me
continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma
personne, de ma maison. À quoi sert?

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 juillet_.--Exposition des cent chefs d'œuvre. Le premier
peintre de ce temps est un paysagiste: c'est Théodore Rousseau. Il est
presque incontestable, n'est-ce pas; que Raphaël est supérieur à M. Ingres,
et hors de doute que Titien et Rubens, sont plus forts que M. Delacroix.
Mais il n'est pas prouvé du tout que Hobbema, ait mieux peint la nature,
que Théodore Rousseau.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 juillet_.--Les Daudet viennent déjeuner chez moi, avec les
enfants. Je leur lis quelques notes de mes Mémoires: ils ont l'air
sincèrement étonnés de la vie de ces pages parlant du passé mort.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 15 juillet_.--Une élégante, chez laquelle je me trouvais, après
avoir pendant un quart d'heure blagué la maladie du comte de Chambord, et
sa mort future, termine par cette phrase: «J'ai commandé une robe noire,
que je porterai, si je ne suis pas en province... vous concevez, à Paris,
n'être pas en noir... moi, ce serait ridicule.»

       *       *       *       *       *

_Mardi 17 juillet_.--Pendant que j'attendais des livres, dans la salle de
lecture de la bibliothèque, je regardais un bossu: tout le haut de la tête
d'un bossu, est dans le bas de sa mâchoire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 juillet_.--Type de jeune fille contemporaine du grand monde.

Une jeune femme qui vient de faire un mariage très riche, disait à une
cousine à moi: «Oui, oui, c'était l'ancien _jeu_... du temps que les
parents mariaient leurs enfants... Maintenant nous nous marions
nous-mêmes.» Et nommant son mari, un voisin de campagne, elle ajoute:
«Voilà deux ans que je le _roulais_... Je m'étais dit qu'il serait mon
mari... ah! autrefois on avait déjà la théorie... maintenant on a les
deux: la théorie et la pratique.»

       *       *       *       *       *

_Samedi 11 août_.--Dans Saint-Simon à la peinture, à l'admirable peinture
des gens, manque malheureusement la peinture des choses.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 24 août_.--Pendant le Siège, j'ai passé bien des heures, des
heures absentes de Paris, dans ce rêve me revenant tous les jours. J'avais
inventé un produit qui faisait évaporer l'hydrogène de l'air, et rendait
cet air qui brûlait, irrespirable à des poumons humains. J'avais aussi,
avec l'invention de ce produit chimique, trouvé le mécanisme d'une petite
chaise volante, qu'on montait comme une montre pour vingt-quatre heures.
L'on pense les hécatombes de Prussiens, que je faisais du haut du ciel, et
dans des circonstances toujours nouvelles. Ce qu'il y a de curieux, c'est
que cette imagination avait le côté hallucinatoire de ces petits romans,
que les enfants inventent, et jouent tout seuls, dans des coins noirs de
chambre.

Ces jours-ci, à propos de l'article menaçant du journal allemand, j'étais
repris par cette rêvasserie homicide.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 26 août_.--J'ai des lâchetés de vouloir, quand les choses me
demandent de la locomotion, des lâchetés, comme on en a dans le mal de
mer.

       *       *       *       *       *

_Lundi 27 août_.--Je monte hier, en voiture, avec un vieux monsieur à
favoris blancs, le chapeau posé en arrière de la tête, avec, diable
m'emporte! l'accent anglais, et que je prends pour un Anglais.

À Sannois, il descend avec moi, et le voilà dans l'omnibus de la
princesse. C'est Minghetti, le ministre des finances italien. À l'heure
présente, c'est chez les Italiens de la société, une rage d'imitation
britannique, dans la tenue, l'habillement, la coupe des favoris, et le
reste.

       *       *       *       *       *

--------Si l'on était jeune, il y aurait un livre brave à faire, sous ce
titre: _Les choses que personne n'a encore imprimées_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 31 août_.--Asnières: l'eau dans la nuit: de l'obscurité fluide
et remuante.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 7 septembre_.--Aujourd'hui, la cérémonie religieuse autour du
cercueil de Tourguéneff, avait fait sortir des maisons de Paris tout un
monde à la taille de géant, aux traits écrasés, à barbe de Père Éternel:
toute une petite Russie, qu'on ne soupçonnerait pas habiter la Capitale.

Il y avait aussi beaucoup de femmes russes, de femmes allemandes, de
femmes anglaises, de pieuses et fidèles lectrices venant rendre hommage au
grand et délicat romancier.

       *       *       *       *       *

--Un enfant qu'on ne voit jamais lire, est destiné par avance à une
carrière seulement de mouvement et d'action. Il sera, quoi... un soldat.

       *       *       *       *       *

--------L'optique des boulevardiers est de voir des grands hommes, dans
des Siraudin et des Lambert-Thiboust.

       *       *       *       *       *

_Mardi 11 septembre_.--Un moment aujourd'hui, la conversation s'arrête sur
la beauté de la princesse dans sa jeunesse. À ce propos, elle dit: «Oui,
j'ai eu un teint particulier, extraordinaire: Je me rappelle qu'en Suisse,
à quatorze ans, on me mettait sur la joue une feuille de rose de Bengale,
et qu'il était impossible d'en voir la différence».

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 septembre_.--Saint-Gratien. Ici la blague aimable des jeunes
femmes, m'a donné le surnom de _Délicat_. Ce surnom, hélas! hélas!
peut-être je le mérite un peu.

       *       *       *       *       *

_Samedi 13 octobre_.--Mon portrait de Nittis, il faut le voir, aux heures
crépusculaires, éclairé par les braises de la cheminée et reflété dans la
glace: comme cela, il prend une vie fantastique tout à fait extraordinaire.

       *       *       *       *       *

_Samedi 27 octobre_.--Les attentes, dans les petites gares de chemins de
fer, aux heures entre chien et loup, après une journée de courses au grand
air: ce sont des heures de la vie, comme passées dans un morne rêve, où
s'entendrait un monotone tic tac d'horloge, et où derrière un grillage
rougeoyant apparaîtrait une silhouette fantastique de buraliste, à l'état
d'ombre chinoise.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 novembre_.--Dans le _Cri du Peuple_, Vallès demande
aujourd'hui, que la culotte du grand Empereur habille les cuisses d'un
_bonneteur_, et que les souliers de Marie-Antoinette chaussent une
_pierreuse_. Bien, très bien, les reliques de la société future, ce sera
le suspensoir de Gugusse.

       *       *       *       *       *

_Mardi 20 novembre_.--Ce soir, au dîner de Brébant, existe le sentiment
d'une conflagration générale au printemps, au milieu de laquelle la Prusse
nous tombera sur les reins. C'est la pensée d'officiers autrichiens et
d'officiers russes, que Berthelot a vus, ces temps derniers.

Puis l'on se demande, dans mon coin de table: Est-ce qu'il y aurait des
animaux, créés pour toujours vivre, et qui, sans la mort accidentelle,
seraient éternels; et en des endroits cachés, en des fonds de mer,
n'existerait-il pas des animaux, aussi vieux que le monde? Oui, c'est
aujourd'hui la question soulevée à dîner par Pouchet et Robin. Ils
soutiennent qu'il y a des animaux, comme les serpents, les tortues, les
langoustes, dans les tissus desquels, les microscopes ne perçoivent aucune
fatigue, aucune dégénérescence, aucuns signes de vieillesse enfin,--signes
si perceptibles dans les tissus des humains et des animaux d'un ordre
supérieur.

Et l'on parle du serpent de Regulus, cité par Tite-Live.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 novembre_.--Des statues placées à la hauteur du père Dumas,
on voit la semelle des bottes et l'intérieur des narines, et le reste en
raccourci.

On causait de _sensiblerie_, très souvent cachée au fond des sceptiques,
et à ce propos un de mes amis racontait, que demandant à X... pourquoi il
était si triste: «Eh bien! vous qui êtes un vieux cochon, je puis vous le
dire, répondait-il. Je suis fâché avec une p... que j'adore, et je viens
de la chasse avec des amis. Eh bien, quand un lapin partait, au lieu de
tirer dessus, je me foutais à pleurer!»

De là, on passe à la question du Tonkin, et quelqu'un dit ceci: «Du moment
qu'on laisse pénétrer près du Gouvernement un membre de la Société de
géographie, on a la guerre. La consigne était donnée autrefois au
ministère des Affaires étrangères de ne jamais en recevoir un... Mais
Freycinet s'est abouché avec Garnier, et fatalement...»

       *       *       *       *       *

--------Dans la pénombre des soirées, le teint des femmes est couleur de
perle rose, avec, dans les étroites touches de pleine lumière sur le bord
des contours, des luminosités de la peau, qui semblent produites par un
éclairage intérieur.

       *       *       *       *       *

_Lundi 26 novembre_.--Déjeuner, avec Daudet et sa femme, au café de Paris,
et de là au Vaudeville, à la répétition des ROIS EN EXIL, qui commence à
midi.

La nuit dans la salle, et sur la scène des ombres chinoises, le chapeau
sur la tête, avec tout d'abord des mouvements rêches, et une apparence de
mauvaise humeur, existant toujours au commencement des répétitions. Cela
s'adoucit, puis ça s'échauffe.

Dieudonné vient causer un moment avec Mme Daudet. Il me semble rond, bon
garçon.

Puis c'est la petite actrice qui fait le roi, qui vient essayer ses
perruques sous nos yeux, et se refuse avec de gentilles mignardises à se
laisser couper les talons de ses escarpins, qui la font trop grande.

Pour les gens qui veulent bien accepter la matérialité du théâtre, l'acte
de la couronne démontée pour le Mont-de-Piété, est une émotionnante chose,
un _clou_ puissant. Je crois à un très grand succès. Il y a pour moi, dans
cette pièce, des vraies scènes d'un théâtre moderne, seulement, parfois
abîmées par les expressions littéraires en retard, de Delair.

J'obtiens de faire remplacer: «Remettez le _cadavre_», lorsque la reine
parle de la couronne aux faux diamants, par cette phrase: «Remettez ça,
là.» Ce «cadavre» doit paraître du sublime à quelques-uns, qui ne se
doutent pas, que dans les situations dramatiques, il faut que toujours
l'expression soit simple, qui ne savent pas que la passion emploie
toujours l'expression commune, et au grand jamais, l'image.

La pièce est bien jouée par tout le monde. Il y a un beau réveil du
roi, en la pocharderie de Dieudonné, et Mlle Legault a des gestes de
marionnette, qui vont à son rôle.

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 novembre_.--Ce soir «le tout Paris illustre» est réuni aux
Italiens, dans une représentation priée. Eh bien, la réflexion que cette
réunion amène, est celle-ci: la grande société aristocratique est morte;
il n'y a plus que des financiers et des cocottes ou des femmes à l'aspect
de cocottes. Ce qu'il y a de suprêmement défunt, par exemple, c'est le
type de l'ancienne femme du monde parisienne.

       *       *       *       *       *

_Samedi 1er décembre_.--Première représentation des ROIS EN EXIL.

Salle grinchue, disposée à égayer la représentation. Çà et là, des têtes
de jeunes gens du ministère des Affaires étrangères, empreintes d'une
ironie gandine, ou des têtes de vieux journalistes conservateurs;
affectant une tristesse de commande, pour le froissement de leurs
convictions monarchiques. La police a fait dire à Deslandes qu'il fallait
s'attendre à du bruit.

Des rires accueillent le démontage des diamants de la couronne, opération
du reste faite par Berton avec un appareil d'instruments, une lenteur, un
effort, qui semblent la parodie, la charge de la chose. Dans le livre, on
se le rappelle, c'était fait avec un sécateur de rencontre... À la fin,
des sifflets très aigus partant d'une loge, se mêlent aux applaudissements.

On va tout de même souper chez Voisin, Mme Daudet très émue à mon bras. Je
dis au ménage, ce que je crois, c'est qu'il n'y a pas au fond vraiment de
question politique, mais que ça va être seulement une question de _chic_
pour les clubs, de venir chuter la pièce, et qu'on doit s'attendre à cinq
ou six représentations cahotées, après quoi, la pièce marchera.

Zola, lui, proclame qu'il faut faire du théâtre, en s'en fichant... qu'il
croit que sa pièce, à lui, n'ira pas jusqu'au bout.

On parle de l'admirable scène d'ivresse de Dieudonné. Daudet dit que c'est
lui, qui lui a donné le _la_ de sa pocharderie royale, en le poussant à
jouer la scène, sans flageoler, sans tituber, et seulement avec
l'empâtement de la parole. Et il la joue ainsi en effet, avec un rien de
fléchissement dans les jambes, et en se calant au commencement, par
l'enfoncement de ses mains, dans les poches de côté de son pantalon.

Et, dans la préoccupation de ses pensées, tout le monde boit du champagne,
et Daudet, comme tout le monde, et bientôt dans une légère excitation, le
voilà laissant éclater une vraie joie de gamin, d'avoir fait entendre à
Paris, sa tirade sur les antiques familles princières, et d'avoir montré
un Bourbon courant après un omnibus--détail qui lui avait été donné par le
duc Decazes.

Après quoi, comme il y a là un musicien, le musicien Pugno, il fait, sur
un piano faux, du bruit prétendu illyrien dans nos pensées, demandant la
paix et le recueillement.

Puis l'on s'en va, Daudet disant: «Demain je laisserai lire les journaux à
mon _compaing_, et n'en lirai aucun: ça me rendrait agité, nerveux, et ça
m'empêcherait de travailler à mon livre, pendant dix jours.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 5 décembre_.--Aujourd'hui Cladel dînant chez Daudet, est causeur,
est anecdotier, avec une jolie et gaie dose de malice paysanesque.

Il nous parle de son intimité avec Gambetta, et des dîners, que la tante
Massabie faisait, tous les dimanches, chez sa mère. C'est curieux cette
figure de la _tata_, de cette vieille dévouée, qui avait douze cents
francs de rente, et qui s'était faite domestique de son neveu, et ne
voulait personne pour l'aider dans ce service, où elle mettait une
adoration jalouse. Un de ces dimanches cependant, la Massabie arriva en
pleurant. Des amis de Gambetta, trouvant que c'était indigne, et par trop
démocratique pour le dictateur, d'avoir une tante qui voulait faire son
marché. Et la pauvre _tata_ était renvoyée dans sa province, où elle
mourait quelques mois après, dans un état d'enragement, et déchirant et
mettant en pièces tout ce qui tombait sous ses vieilles
mains.

       *       *       *       *       *

--------Dans un dîner chez Girardin, Gladstone laissait entendre, que le
parti conservateur en France était le plus bête des partis conservateurs
du monde entier.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 décembre_.--Ce soir, à dîner chez Pierre Gavarni, Rogier
l'égyptien, l'ami de Gautier et de Gavarni père, Rogier, le bibeloteur
de choses italiennes; parlait d'un admirable portrait de la femme de
Jean-Baptiste Tiepolo, qu'il avait vu à Venise, et dont un vieil amateur
du pays, qui, enfant avait connu le mari, disait: «Une méchante femme!
Elle avait, une nuit, perdu une grosse somme d'argent. Son partner au jeu
lui dit: «Je vous joue ce que vous avez perdu, contre les esquisses, que
vous avez chez vous, de votre mari.» Elle joua et perdit. Alors le gagnant
lui dit: «Je vous joue tout ce que vous avez perdu, contre votre maison
de terre ferme et les fresques, qu'elle contient». Tiepolo avait couvert
les murs de sa maison de campagne de spirituelles peintures, étalant un
interminable triomphe de Polichinelle. La femme joua encore et perdit.

Cela se passait, pendant que le mari, appelé par la cour d'Espagne, était
à Madrid.

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 décembre_.--La patrie de mon esprit, toute cette fin d'année,
a été la salle à manger et le petit cabinet de travail de Daudet. Là, je
trouve chez le mari, une prompte et sympathique compréhension de ma pensée,
chez la femme une tendre estime pour le vieil écrivain, et chez tous
les deux une amitié, égale, continue, et qui n'a ni haut ni bas dans
l'affection.



ANNÉE 1884


_Mardi 1er janvier 1884_.--Aujourd'hui 1er janvier 1884, les de Béhaine se
trouvant à Rome, je me vois condamné à dîner en tête à tête avec moi-même,
et me prépare assez tristement, pour être moins seul, à aller dîner au
restaurant, quand les Daudet arrivent, et me prenant en pitié, m'emmènent
chez leurs grands parents. Et là, je trouve un tas de gentilles petites
filles, et des vieilles bonnes aux bonnets tourangeaux, et une odeur de
pot-au-feu de curé mêlée à une vague senteur de pastilles du sérail: un
intérieur à la fois bourgeois et romantique.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 janvier_.--Bonvin, qui m'avait écrit, qu'il illustrait SŒUR
PHILOMÈNE, vient aujourd'hui me voir. Il est désolé, et me dit qu'il était
décidé à faire cette illustration, lorsque son médecin lui a déclaré, que
s'il faisait de l'eau-forte, dans l'état où sont ses yeux, il perdrait la
vue.

Et le voilà, qui se met à me conter qu'il avait été cependant à la Charité,
et qu'il y avait rencontré une sœur Philomène, une Philomène, si aimée
de ses malades, qu'elle trouvait tous les jours, un bouquet de violettes
dans sa cellule.

La Charité--c'est curieux qu'il soit tombé là, où j'ai justement fait mon
étude--car la Charité pour lui, c'est l'hôpital, où est morte sa mère, et
où, un moment employé, il a été un peu chassé par ce lit, qu'il
rencontrait toujours. «Oui, dit-il, ma mère est morte là, un premier
janvier; et quand j'ai été opéré de la pierre, chez les Frères
Saint-Jean-de-Dieu, dans le même mois, la veille de mon opération j'ai
fait demander au directeur de la Charité, de faire dire une messe pour
elle à l'hôpital... Il s'étonnait, il ne comprenait pas, cet homme!»

«Ah, l'hôpital! s'écrie-t-il, je devais être donc toujours poursuivi par
lui!» Et il me raconte les choses les plus curieuses et les plus
humoristiquement observées, en les longs séjours, qu'il a faits dans les
hôpitaux, pendant d'éternelles maladies, entre autres pour une hydarthrose
du genou.

Il me donne d'amusants détails sur l'amour dans les hôpitaux, et sur la
manière, dont il se faisait à Saint Louis, C'était à la messe. Là, les
gens à tempérament amoureux, hommes et femmes, les femmes attifées de leur
mieux dans leurs capotes grises, les hommes au bonnet de coton, posé sur
la tête d'un air conquérant, prenaient leur place sur le premier rang de
chaises du passage, où se promenait un infirmier, choisissant le côté, où
ils ou elles pouvaient montrer un profil moins endommagé--car il y avait
parmi eux beaucoup de scrofuleux, très avancés--et ainsi placés, chacun et
chacune tenaient son livre de messe, de façon à faire voir le numéro de
son lit, qui est inscrit dessus. Les places sur le passage, se payaient
cinq sous.

Et c'est Joseph, le panseur, qui faisait très bien ses pansements, après
l'absorption de deux ou trois bouteilles de vin, complètement ivre.

Puis ce sont les malades qui n'étaient pas _malades de cœur_,
c'est-à-dire ceux qui avaient faim, et parmi lesquels il figurait au
premier rang; et il raconte les séances diplomatiques, où il décousait les
anneaux des rideaux pour la lessive, au moyen de quoi, il obtenait de la
sœur une côtelette, et encore toutes sortes de détails précieux.

À la fin, il s'élève contre cette innovation, qui sous le prétexte des
microbes, va enlever les rideaux aux malades, leur retirer ce pauvre
_petit chez soi_, où ils pouvaient cacher aux autres le triste spectacle
d'eux-mêmes.

De l'hôpital, il saute soudain au portrait d'un de ses amis, un vrai
peintre, qu'il a rencontré, un jour, dans le jardin du Luxembourg,
mangeant sur son pain, des pousses de tilleul du jardin, et si artiste,
ajoute-t-il, que lorsque je l'aidais d'une pièce de quarante sous, il
achetait trente sous d'eaux-fortes de Tiepolo.

Ce Bonvin, qui a l'aspect farouchement sanguin d'un Vallès, n'est pas
seulement l'un des hommes les plus documentaires que j'aie rencontrés, il
est tout plein de choses délicates, de sensations joliment distinguées. Me
parlant de l'espèce d'induration, amenée, dans les sens par la vieillesse,
il me dit: «Moi, qui étais si sensible à l'odeur des fleurs des champs...
maintenant il faut que je la cherche... elle ne vient plus à moi, toute
seule!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 janvier_.--Zola vient me voir... Il est embarrassé à propos
du roman, qu'il doit faire maintenant: «Les Paysans.» (LA TERRE). Il
aurait besoin de passer un mois dans une ferme, en Beauce... et dans ces
conditions... avec une lettre de recommandation d'un riche propriétaire à
son fermier... lettre, qui lui annoncerait l'arrivée avec son mari, d'une
femme malade, ayant besoin de l'air de la campagne... «Vous concevez, deux
lits dans une chambre blanchie à la chaux, c'est tout ce qu'il nous
faut... et bien entendu, la nourriture à la table du fermier... autrement
je ne saurais rien.»

Les chemins de fer, son roman sur le mouvement d'une gare, et la
monographie d'un bonhomme vivant dans ce mouvement; avec un drame
quelconque... ce roman, il ne le voit pas dans ce moment-ci... Il serait
plus porté à faire quelque chose, se rapportant à une grève dans un pays
de mine, et qui débuterait par un bourgeois, égorgé à la première page...
puis le jugement... des hommes condamnés à mort, d'autres à la prison...
et parmi les débats du procès, l'introduction d'une sérieuse et
approfondie étude de la question sociale.

       *       *       *       *       *

--------Dans une lettre de Flaubert à Mme Sand, mon ami dit qu'il me voit
uniquement préoccupé de coller, dans mes livres, un mot entendu dans la
rue, et proclame qu'il n'y a absolument au monde parmi les hommes de
lettres que lui, pour savourer «l'ombre _nuptiale_» de Ruth et Booz.

Il oublie qu'il m'a entendu, bien des fois, proclamer mon admiration pour
des épithètes, comme la nudité _intrépide_ des pêcheuses de Boulogne, de
Michelet, comme gambades _rêveuses_ de Hugo, dans la _Fête à Thérèse_,--et
c'est curieux, ce reproche de sa plume s'adressant à moi, qui ai écrit
dans IDÉES ET SENSATIONS--un livre qui lui est dédié par parenthèse,--qui
ai écrit, que c'était avant tout à l'épithète, et à l'épithète du
caractère de celle qu'il cite, que se reconnaît le grand écrivain. Le
drôle de cela, c'est qu'au grand jamais, il n'a pu décrocher, une de ces
osées, téméraires, et personnelles épithètes, et qu'il n'a jamais eu que
les épithètes, excellemment bonnes de tout le monde.

       *       *       *       *       *

--------L'homme qui fait un roman ou une pièce de théâtre, où il met en
scène des hommes et des femmes du passé, peut avoir la certitude que c'est
une œuvre destinée à la mort,--et quand même il aurait tout le talent
possible. On ne fait une humanité défunte, qu'en lui mettant sous sa
chlamyde ou son pourpoint, un cœur et un cerveau modernes; et tout ce
qu'on peut reconstituer, ce sont les milieux de cette humanité!

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 janvier_.--Hier, jeudi, Daudet parlait du roman, qu'il
voulait faire sur l'Académie, et qu'il a le projet d'intituler;
«L'Immortel.» Voici sa conception: Un imbécile, un médiocre, dont la
glorieuse carrière académique aura été toute faite, et sans qu'il s'en
doutât le moins du monde, par sa femme, une femme du monde... Un jour, une
scène éclatera entre eux, où elle lui fera l'historique cruel de son néant,
scène à la suite de laquelle, il ira se jeter du haut du pont des Arts,
dans la Seine, à l'instar, je crois, de son confrère Auger.

       *       *       *       *       *

--On rit, je le répète, quand je dis que le gouvernement que j'aime, est
celui de Louis XV. Au fond, personne ne fait attention que ç'a été un
pouvoir, un gouvernement constitué, ce qui est quelque chose par ce
temps-ci, et un gouvernement fort, le plus humainement tempéré par les
mœurs, la philosophie, la littérature. Qu'il y ait eu quelques coucheries
du souverain avec des femelles, ce sont des épisodes sans importance dans
le bien portant fonctionnement de la vie d'une nation.

       *       *       *       *       *

--Dans la galerie Colbert: une grande baie, surmontée de: _Escalier F n°
16_, sous lequel se lit sur une planchette: BUREAU DU ROSIER DE MARIE,
entre un écriteau à gauche, portant: _M. Girard, copiste spécial_, et un
écriteau à droite portant: _Chambres et cabinets meublés à louer_. Et
devant vous, un long corridor mystérieux, empli d'un jour froid, et au
fond duquel monte la spirale d'un escalier tournant. Une curieuse entrée
d'un domicile de roman.

       *       *       *       *       *

--On ne sait pas, pour un passionné de mobilier, le bonheur qu'il y a à
composer des panneaux d'appartements, sur lesquels les matières et les
couleurs s'harmonisent ou contrastent, à créer des espèces de grands
tableaux d'art, où l'on associe le bronze, la porcelaine, le laque, le
jade, la broderie. On ne se doute pas du temps qu'il faut, pour que ça
vous satisfasse complètement, et les changements et les déplacements, que
ça demande. C'est bien dommage, lorsqu'un panneau est arrivé à la réussite
complète, que la photographie n'en fasse pas survivre les colorations avec
le dessin.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 janvier_.--Aujourd'hui, à propos de l'élégance _chic_ de son
fils aîné, Daudet nous parlait de ses costumes d'autrefois: de sa veste en
peluche _queue de paon_, et encore de sa veste, toujours en peluche, _gris
de souris_ à reflets blancs, arborée à HENRIETTE MARÉCHAL.

Il nous avoue qu'alors, indépendamment du goût qu'il avait pour les
costumes voyants, il était possédé de l'envie de produire un effet sur les
passants: envie qui se trouvait mélangée d'une extrême timidité, le
rendant tout honteux, et le faisant se sauver, quand l'effet se produisait.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 janvier_.--Des sommeils, où l'endormement a quelque chose d'une
défaillance.

       *       *       *       *       *

_Mardi 5 février_.--Aujourd'hui, au dîner de Brébant, on parlait de
l'écrasement de l'intelligence de l'enfant, du jeune homme, par l'énormité
des choses enseignées, on disait qu'il se faisait sur la génération
présente, une expérience dont on ne pouvait guère prévoir ce qu'il en
sortirait dans l'avenir. Et au milieu de la discussion, quelqu'un
développe l'ironique pensée, que l'instruction universelle et générale
pourrait bien priver la société future de l'homme instruit, et la doter de
la femme instruite: une perspective pas rassurante pour les maris de
l'avenir.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 10 février_.--L'auteur du chef d'œuvre intitulé: LE MARIAGE DE
LOTI, M. Viaud, en pékin, est un petit monsieur, fluet, maigriot, aux yeux
profonds, au nez sensuel, à la voix ayant le _mourant_ d'une voix de
malade.

Taciturne, comme un homme horriblement timide, il faut lui arracher les
paroles. Un moment, il indique, en quelques mots, comme la chose la plus
ordinaire, la tombée à la mer d'un matelot par un gros temps, et
l'absolution, donnée du haut du pont, par l'aumônier, à ce malheureux
abandonné sur sa bouée...

Et comme Daudet lui demande, s'il est d'une famille de marins, il répond
le plus simplement du monde, de sa petite voix douce: «Oui, j'ai eu un
oncle, mangé sur le radeau de la _Méduse_.»

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 février_.--D'où vient que devant un monsieur qui passe dans la
rue, un monsieur anonyme et qui n'a pas même une décoration à sa
boutonnière, vous avez la perception que ce monsieur a une célébrité, une
notoriété, une importance dans les affaires, la science, les lettres, les
arts?

       *       *       *       *       *

--------Tous les manuscrits des romans faits en collaboration avec mon
frère, ont été brûlés, sauf celui de MADAME GERVAISAIS, que j'ai donné à
Burty.

       *       *       *       *       *

_Mardi 19 février_.--Pendant que, tout au bout de la table, avec son
énorme ironie de pince-sans-rire, Spuller blague les _beaux parleurs_
ouvriers, appelés à déposer devant lui, dans l'enquête ouvrière, à mes
côtés, Hébrard à demi-couché de côté sur la table, avec un redressement
gouailleur de la tête, jette à propos des incapacités des ministres des
finances du passé: «Vous savez ce que j'ai dit un jour à X... pendant
qu'il était au ministère: «Mon cher, voulez-vous que je vous indique le
moyen de faire honnêtement votre fortune, comme ministre des finances?»
Sur cette phrase, interrogation du petit œil du ministre... «Eh bien, mon
cher, aujourd'hui achetez de la rente, et demain donnez votre
démission...» Il l'a assez mal pris mon moyen... l'imbécile...» fait le
blagueur, avec un rire qui a quelque chose d'un cahot, dans une petite
voiture de verre cassé.

Jules Roche parle un moment des hauteurs et des abaissements des
événements du XVIIIe siècle. Et comme Berthelot lui oppose les siècles
grecs, je ne puis m'empêcher de lui dire: «Allez, vous aurez beau chercher
dans ces siècles, vous ne rencontrerez pas un siècle, où se trouvent un
bout de règne d'un Louis XIV, et un 93.»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 20 février_.--Quelqu'un racontait avoir connu un fils, qui pour
faire manger son père, tombé en enfance, était obligé de le menacer, de
faire claquer un fouet de poste, et ce monsieur disait qu'il était arrivé
à désirer la mort de son père, tant il souffrait de ce supplice de tous
les jours.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 février_.--Je lis aujourd'hui le roman japonais: LES FIDÈLES
RONINS, et je suis un peu surpris--moi qui jusqu'à présent, ne croyais pas
bien violemment à l'existence d'une littérature japonaise--je suis surpris
de la rencontre, dans ce livre, de certaines qualités littéraires très
remarquables.

Je ne parle pas du sublime de la fausse ivrognerie du chevalier
Grosse-Roche, qui pour son rôle de vengeur, se laisse uriner sur la figure,
couché, dans le ruisseau, du sublime du suicide de la mère du chevalier
Communal,--de ce sublime égal, s'il n'est supérieur à tout le sublime de
l'Occident,--je parle de délicates trouvailles, comme la réponse de Mlle
Ronce à la déclaration du chevalier Écaille: réponse, que ne laisse pas
entendre le chant des oiseaux; et je parle encore de la figure à la fois
comique et touchante du chevalier Haie-Rouge: figure, tout aussi
heureusement et habilement construite, que les meilleures figures des
romans d'aventures d'Alexandre Dumas père.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 février_.--Exposition des dessins du siècle. J'ai des yeux qui
ne voient pas uniquement les beautés du XVIIIe siècle, mais qui voient les
beautés du siècle passé ainsi que du siècle présent. Et je tiens pour
merveilleux et sans précédent les dessins rehaussés de Millet, oui! Mais
en même temps je soutiens que le plus admiré de tous les croquetons de
Meissonier, tout grand dessinateur incontestable qu'il est, ne pourrait
tenir, à côté d'un dessin de Gabriel de Saint-Aubin, par exemple la
vignette de l'_Intérêt personnel_, que justement je regardais chez moi ce
matin. Et ici, il n'est pas question de gentillesse, il s'agit de science,
de maîtrise. Et les pauvres petites mines de plomb de M. Ingres, est-ce de
l'art assez gringalet à côté des préparations de La Tour,--de la
préparation Chardin, de la préparation Raynal--qui se trouvent dans la
salle du fond. Bracquemond que je trouve à l'exposition et devant lequel
je ne peux me tenir, me dit que les préparations de La Tour: _C'est des
rochers!_ Eh bien ces rochers-là, je les préfère de beaucoup aux petites
machinettes d'un crayon si menu, menu, menu. Mais saperlotte, dans ce
genre, le portrait de Mme *** par Regnault est très supérieur.

       *       *       *       *       *

_Mardi 4 mars_.--Liouville, le député de la Meuse, racontait aujourd'hui,
qu'il avait découvert à Paris, un marchand de vin--et un marchand de vin
de Bar.

Ce marchand qui demeure tout près de Notre-Dame, rue Chanoinesse, je crois
a la clientèle de tous les Lorrains de Paris, et surtout d'une colonie
de Montmartre, qui se rendent avec leurs femmes et leurs enfants, tous
les dimanches, à la Morgue, et se payent après la séance, une ou deux
bouteilles de vin _paille_ du pays.

       *       *       *       *       *

_Lundi 10 mars_.--C'est curieux chez un vieux lettré, cette persistance de
la satisfaction bête, de se voir imprimé dans un journal. Ce matin, avant
sept heures, je descends deux ou trois fois, en panais de chemise,
m'assurer si le _Gil Blas_ est dans ma boîte, et si CHÉRIE a fait le
feuilleton du numéro.

Puis je me répands, dans Paris, cherchant de l'œil mes affiches, et ma
foi escomptant un fort quart de mon roman, je termine la journée par une
visite chez Bing, où indépendamment d'une boîte de Ritzouo de 500 francs,
j'achète 2 000 francs, un chef-d'œuvre de Korin, une écritoire en laque
d'or, où est répandue, couvrant le dessus et le dedans, une jonchée de
chrysanthèmes aux fleurs d'or, au feuillage de nacre: un objet d'un goût
barbare merveilleusement artistique.

Un de mes amis disait d'une célèbre femme du monde, qui ne porte ni
chemise ni jupon, et semble emmaillottée dans des bandes, disait: qu'elle
était habillée avec des _bas à varices_.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 14 mars_.--Au fond, quelque fixé qu'on peut être sur son talent,
lorsqu'on a un certain âge, un trop grand silence inquiète. On se demande
si l'on ne serait pas par hasard ramolli, sans en avoir la conscience.

       *       *       *       *       *

_Lundi 17 mars_.--Je dîne chez les Sichel, avec Mme Gavarret, la sœur de
Saint-Victor, entrevue il y a bien longtemps, quand elle était encore
demoiselle, dans les visites que nous faisions, mon frère et moi, au
critique. Elle nous donne sur le grand, le très grand écrivain, ce détail
relatif à la singulière maladresse de ses mains, et au côté _pleurard_
d'enfant rageur, qu'il conserva toute sa vie. À vingt ans, s'efforçant
d'allumer le feu de sa chambre, et n'y réussissant pas, il finissait par
se rouler, en pleurant, sur le parquet.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 mars_.--Les Japonais ont une aimable ironie, une ironie un peu à
la française. Aujourd'hui, comme dans un _obi_, une ceinture d'une beauté
exceptionnelle, je me plaignais d'une terrible tache qui la déparait: «Oui,
oui... mais vous posséderez peut-être, me répondit Hayashi, un peu de la
transpiration d'une très belle Japonaise.»

Ce soir chez Daudet, le petit Hugues Leroux me donne ce plaisant et
réconfortant détail. Un vieux bonhomme, peu fortuné et myope, vient tous
les jours lire mon feuilleton de CHÉRIE, à la devanture du _Gil Blas_,
avec une lorgnette de spectacle. _Si non è vero, è bene trovato_.

       *       *       *       *       *

_Samedi 22 mars_.--Ce soir le banquet Ribot, où malgré mon éloignement
pour les banquets, je suis presque amené de force par Fourcaud. Cent
quatre-vingts dîneurs dans une salle à manger, en forme de galerie
d'Apollon, et au-dessous de la porte d'entrée, est attachée une immense
palette, censée représenter la palette du maître coloriste des marmitons.
Chez les peintres, l'envie est tempérée par une certaine gaminerie, par
une _enfance_ de toute la vie, qui rend cette envie moins amère, moins
noire que chez l'homme de lettres. À la fin une avalanche de discours, que
termine un très bon discours rageur de Fourcaud, dit avec la colère d'un
timide.

Ce banquet, ce banquet contre l'Institut, donné à Ribot, se trouve aussi
un peu donné à moi; et dans les coins, où je me blottis, des jeunes dont
je connais vaguement le nom, se font, à tout moment, présenter à moi,
et veulent bien saluer dans le vieux Goncourt: le _grand littérateur
indépendant_.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 23 mars_.--Paysage de crépuscule à Passy.

Un ciel absolument cerise, un ciel coupé, rayé, haché par les branches,
les branchettes, les brindilles des arbres, y mettant le dessin noir et
persillé d'une agate arborisée. Là-dessus un train précédé d'une solide
fumée blanche, montant toute droite: un train, avec des bleus éteints et
comme délavés de blouses, dans les compartiments supérieurs. Au premier
plan, la découpure aérienne de la grille du chemin de fer, apparaissant
dans un ton d'acier poli, fait par le clair de lune.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 27 mars_.--Ce matin, il a paru un article nécrologique sur Noriac,
qui en fait l'égal de Flaubert, présenté comme un _amateur_, oui, un
amateur, entendez-vous... et «qui, aurait pu avoir pour _exaequo_, le
premier garçon de bureau venu, soumis à son régime de travail.» Cet
article me rend triste. Il n'y a donc pour un grand écrivain, même quand
il est mort, jamais de consécration, de consécration forçant les respects
et écartant les blasphèmes.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 mars_.--Dans le complet découragement où je suis, et qui tourne
ma pensée vers une retraite absolue du monde et un enfermement dans mes
jardins et mes bibelots, la tombée dans ma boîte d'un numéro du
_Sémaphore_ de Marseille, qui reproduit mon premier feuilleton avec éloge,
et la visite du directeur de la _Revue populaire_, venu sans doute pour
une reproduction dans sa feuille de CHÉRIE: ces deux satisfactions bêtes
mettent du rose dans le noir de mes pensées.

       *       *       *       *       *

--------Ces jours-ci Daudet causait de son livre, et parlait de la
difficulté d'exprimer par des phrases, certains phénomènes
_amoroso-intellectuels_. Et il rappelait dans sa vie, une certaine soirée
où il aimait, une soirée, où Paris lui était apparu comme une ville
transfigurée... une _ville blanche_, sans prostitution aux coins des
rues... Et il avait senti le besoin d'aller raconter son impression à
Coquelin l'aîné, en train de quitter dans sa loge le costume de Mascarille,
et qui lui avait dit: «Tu es saoul!»

       *       *       *       *       *

_Lundi 31 mars_.--Je demandais aujourd'hui à Sichel, si un grand marchand
de curiosités n'était pas en faillite?

--Oh! me répondit il, on ne trouverait pas à Paris un huissier, qui
consentirait à le mettre en faillite; savez-vous qu'il rapporte à la
corporation de 40 à 50,000 francs par an... Il paye, mais il ne paye que
saisi... ne commence à verser un acompte, que lorsque le colleur pose une
affiche jaune à sa porte.

--Mais cependant il a dû gagner des sommes énormes... il est alors vicieux?

--Non, mais il est _goulu_... il a la _bouche extrêmement ouverte_, quand
il se trouve avoir de l'argent... C'est lui, qui me disait, un jour:
«Je viens d'acheter trois kilomètres de coffres italiens!...--Quoi, trois
kilomètres?...--Oui, mis bout à bout, mes coffres couvriraient trois
kilomètres...--Et pourquoi cet achat?...--Ah! les gens qui m'ont vendu
cela, si je ne leur avais pas acheté, une autre fois, peut-être ne
m'auraient-ils rien apporté.»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 2 avril_.--C'est vraiment curieux le sentiment de la destruction
chez les enfants.

Aujourd'hui, en voici un d'un parent de province qui veut couper les
poissons rouges avec un sécateur, cherche à arracher en cachette tous les
boutons de rhododendrons, et s'efforce de porter des doigts destructeurs
partout, où sa petite main peut atteindre, et quand il a brisé ou détruit
quelque chose, du bonheur monte à sa figure. Cet instinct de la
destruction était peut-être encore plus féroce, plus inhumain, plus enragé
chez un enfant beau, chez un enfant intelligent, chez le petit de Béhaine,
mort d'une méningite. Chez cet enfant, la jubilation intérieure de la mise
en pièces des choses, avait quelque chose d'une joie diabolique. Cet
appétit bizarre de l'anéantissement des objets, je l'ai constaté encore
chez un autre enfant, chez le petit garçon de Pierre Gavarni; mais
celui-ci qui est d'une nature sage, rangée, tranquille, demandait
gentiment la permission de détruire. Il disait à Pélagie de sa voix la
plus douce: «Dites donc, madame, est-ce qu'on peut casser ça... et ça?»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 10 avril_--Ce soir, chez Daudet, avec Mistral. Un beau front, des
yeux limpides d'enfant, quelque chose de bon, de souriant, de calme, fait
par une vie de plein air méridional, du bon vin; et l'enfantement facile
de chants et de poésies troubadouresques.

       *       *       *       *       *

_Samedi 12 avril_.--Peut-être l'artistique dans la littérature, sera-t-il
un appoint futur de succès, un appoint, apporté par l'éducation artiste
des hommes et des femmes de ces années, par les conférences, par les
promenades dans les Musées, par la diffusion de l'enseignement des arts
plastiques, en un mot par la création de générations plus amoureuses et
plus chercheuses d'art dans leurs lectures.

       *       *       *       *       *

_Dimanche de Pâques_.--Passé toute la journée à lire la correspondance de
Stendhal. Son âme me semble aussi sèche que sa prose.

       *       *       *       *       *

_Lundi 14 avril_.--Aujourd'hui, lundi de Pâques, en ce jour, où
l'industrie, le commerce, les affaires chôment, où l'on n'achète ni dans
les boutiques fermées, ni à la Bourse, ni même rue Drouot, dans une salle
basse, des commissaires-priseurs, entre brocanteurs infimes, au milieu de
voyoutories sacrilèges, se vendent un tambourin, des guitares, des
esquisses de peintres, des paniers de linge de corps et de gilets de
flanelle. Une affiche manuscrite collée à la porte, dit que c'est la vente
d'un M. P... Ce M. P... est ce pauvre Pagans, dont ces guitares et ce
tambourin ont apporté, toutes ces années, de si tapageuses ou rêveuses
musiques, aux soirées où je me trouvais.

       *       *       *       *       *

--------Tous les hommes avec lesquels ma carrière, mes goûts, m'ont mis en
rapport, s'en vont l'un après l'autre de la vie, laissant derrière eux des
lettres de faire-part, semblant me dire à bientôt. Hier, c'était l'expert
Vignères, aujourd'hui, c'est l'éditeur Dentu.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 16 avril_.--Daudet tombe chez moi, sortant de l'enterrement
Dentu. Il laisse échapper, que depuis quelque temps, il éprouve de telles
souffrances, que maintenant, quand il va à un enterrement, il envie
presque l'insensibilité de celui qu'on met en terre.

À je ne sais qui se trouvant là, et disant, que le théâtre donne l'avidité
basse de l'argent, Daudet raconte plaisamment, au milieu de petits _aïe_
douloureux, que lors des représentations de FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ,
il attendait impatiemment à Champrosay, le facteur lui apportant le
chiffre de la recette, envoyé par le Vaudeville, tous les jours, et qu'il
était vraiment embêté, quand la recette avait baissé de vingt-quatre
francs, puis qu'il avait eu honte, vis-à-vis de lui-même, de cet
embêtement, et qu'il s'était imposé de ne plus lire la dépêche... mais
qu'il cherchait la hausse ou la baisse sur la gaieté ou la tristesse du
visage de sa femme... «Alors quoi!» faisait-il en se levant et en disant:
«Je m'en vais, je souffre trop!»

       *       *       *       *       *

_Vendredi 18 avril_.--À la librairie Charpentier, sur toutes les bouches
le sourire annonçant un succès. Sur les 8 000 de CHÉRIE du premier tirage,
6 000 sont partis.

La Beraudière, auquel je demandais le nom d'une famille de Bretagne où
devait être conservée une correspondance de la Lecouvreur, me disait: «Ah
le nombre de précieux documents historiques perdus, à l'heure présente...
tenez, j'ai eu dans ma famille un châtelain de Picardie, aimé de la
Camargo, et qui avait dans son château, une chambre s'appelant encore ces
dernières années: _la chambre de la Camargo_. Et la Camargo entretenait
avec mon aïeul une correspondance. Or cette correspondance a été brûlée il
y a une vingtaine d'années, je crois... et si par le plus grand des
hasards elle existe encore, savez-vous où elle se trouverait? elle serait
chez de Falloux!

       *       *       *       *       *

_Samedi 19 avril_.--Cette préface de CHÉRIE, il est bien entendu que je ne
l'aurais pas écrite, si je n'avais pas eu de frère. Moi, au jour
d'aujourd'hui, je suis à peu près reconnu et je me vends: oui je remplis
les deux conditions du succès, tel qu'on le jauge à l'heure présente. Cela
est incontestable. Mais j'avais besoin de me récrier dans une plainte
amère et douloureuse contre l'injustice, que mon pauvre frère a rencontrée
jusqu'au jour de sa mort, et après ce qu'il avait fait de moitié avec moi.

Au fond, dans ces colères contre ma préface, ce qui m'étonne, c'est le peu
d'ouverture de ces intelligences de critiques, qui blaguent tous les jours
l'absence de sens artistique, chez les bourgeois.

Je parle, par exemple, du japonisme, et ils ne croient exister de cet art,
que quelques bibelots ridicules, qu'on leur a dit être le comble du
mauvais goût et du manque de dessin. Les malheureux, ils ne se sont pas
aperçus à l'heure qu'il est que tout _l'impressionnisme_ est né de la
contemplation et de l'imitation des _impressions claires_ du Japon. Ils
n'ont pas davantage observé que la cervelle d'un artiste occidental, dans
l'ornementation de n'importe quoi, ne conçoit qu'un décor placé au milieu
de la chose, un décor unique ou un décor composé de deux, trois, quatre,
cinq détails se faisant toujours pendant et contrepoids, et que
l'imitation par la céramique actuelle, du décor jeté de côté sur les
choses, du décor non symétrique, entamait la religion de l'art grec, au
moins dans l'ornementation.

Enfin, j'ai là un bouton de fer, le bouton attachant la blague à tabac
d'un Japonais à sa ceinture, un bouton, où en dessous de la patte d'une
grue absente, d'une grue volant en dehors du médaillon niellé, se voit
seulement le reflet de cette grue dans l'eau d'une rivière, éclairée par
un clair de lune. Le peuple chez lequel l'ouvrier, un ouvrier-poète a des
imaginations pareilles à celle-ci, ne croyez-vous pas, que ce peuple
puisse être proposé comme professeur d'art aux autres peuples?

Et quand je disais que le japonisme était en train de révolutionner
l'optique des peuples occidentaux, j'affirmais que le japonisme apportait
une _coloration_ nouvelle, un _système décoratoire_ nouveau. enfin si l'on
veut une _fantaisie poétique_ dans la création de l'objet d'art, qui
n'exista jamais dans les bibelots les plus parfaits du moyen âge et de la
renaissance.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 avril_.--Du bruit, beaucoup de bruit. Cela fait entrer en
vous des espérances déraisonnables, et la griserie de vos espérances
s'évanouit devant la décevante réalité. «Vous savez, on a retiré... oui,
à 4 000!» me dit le secrétaire de Charpentier, gonflé par le succès
du livre. Eh bien, tout cela fait une douzaine de mille! C'est très
honorable, mais ce n'est pas l'_inattendu_, cet inattendu que je n'ai
jamais rencontré dans ma vie.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 24 avril_.--La pensée taquinante d'un temps d'arrêt dans le succès,
le sentiment que la vente s'arrête.

       *       *       *       *       *

_Samedi 26 avril_.--Tristesse ce matin. Les attaques littéraires
n'agissent pas sur le coup. Elles empoisonnent l'individu attaqué, au bout
d'un certain nombre d'heures, d'un certain nombre de jours, et je commence
à en sentir l'effet.

       *       *       *       *       *

_Mardi 29 avril_.--À dîner, avenue de l'Observatoire, Mistral définissant
assez joliment Daudet, il le proclamait l'homme de la désillusion et de
l'illusion, du scepticisme de vieillard et de la crédulité enfantine.

Et là-dessus, il se mettait à nous parler de son procédé de travail, de ce
facile labeur de poète méridional, qui consiste dans la confection de
quelques vers, fabriqués aux heures crépusculaires, à l'heure de
l'endormement de la nature: le matin, dans les champs, selon Mistral,
étant trop plein du bruyant éveil de l'animalité.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 2 mai_.--Maintenant que le _Figaro_ a dit à mon propos: «Tue!»
tous les autres journaux, grands et petits, crient: «Assomme!» et c'est
sur toute la ligne un éreintement général.

Je crois avoir raconté quelque part, que tout enfant, mon père m'emmenait
dans un cabinet de lecture du passage de l'Opéra, puis après avoir
parcouru les journaux, me laissait presque toujours, sur ma demande,
enfoncé dans la lecture d'un roman, où, en ce temps, il était
éternellement question de palicares héroïques. Et au bout d'une heure ou
deux, de marche et de contremarche sur le boulevard des Italiens, en
politiquant avec d'anciens compagnons d'armes bonapartistes, mon père
venait me rechercher pour une grande promenade avant dîner.

Ce cabinet de lecture où j'ai été _imaginativement_ si heureux, tout
enfant, ce cabinet de lecture, qui est resté à peu près ce qu'il était, en
ces vieilles années, c'est là où je lis tous les jours les attaques et les
férocités contre l'auteur de CHÉRIE.

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 mai_.--Je relis aujourd'hui les LIBRES PENSEURS de Veuillot.
C'est sublime, comme dédain du nombre, comme révolte d'un seul contre
toute une société et tout un temps.

       *       *       *       *       *

--------J'ai reçu, ces jours-ci, une lettre de faire-part m'annonçant la
mort d'une cousine, complètement perdue de vue, depuis nombre d'années.

C'est drolatique, le souvenir que réveille chez moi, cette lettre bordée
de noir. J'étais encore un enfant, mais un enfant à la pensée déjà
préoccupée du mystère des sexes et de l'inconnu de l'amour. Je passais
quelques jours de vacances chez cette cousine nouvellement mariée, et qui
était jeune et jolie et blanche comme une Flamande. Le ménage me traitait
sans conséquence, et à toute heure, qu'il fût couché ou non, je pénétrais
dans leur appartement. Un matin que j'allais demander au mari de
m'attacher des hameçons à une ligne, j'entrais dans leur chambre à coucher
sans frapper. Et j'entrais, au moment où ma cousine se trouvait la tête
renversée, les jambes relevées et écartées, le derrière soulevé sur un
oreiller--et son mari tout prêt à faire acte de mari. Une bousculade des
deux corps, dans laquelle le rose derrière de ma cousine disparut si vite,
que j'aurais pu croire à une hallucination... mais la vision cependant me
resta. Et ce rose derrière, sur un oreiller à grandes dents festonnées,
fut jusqu'au jour, où je connus Mme Charles, le doux et excitant spectacle
que j'avais le soir, avant de m'endormir, sous mes paupières fermées.

       *       *       *       *       *

_Lundi 5 mai_.--De quelque _aes triplex_ qu'on soit muré, l'attaque
journalière creuse en l'homme de lettres, le petit trou noir que fait la
goutte d'eau dans le rocher. Mais voilà qu'au milieu de mon navrement
m'arrive une lettre réconfortante. Elle contient cette phrase sortie, dit
le correspondant, d'une des plus jolies bouches de Paris: «Nous devons
empêcher nos maris de lire CHÉRIE, ça leur en apprend trop sur notre
passé!»

       *       *       *       *       *

_Mardi 6 mai_.--L'éreintement devient international. La _Fanfulla_ de
Rome déclare, dans un article colère, que ma sénilité me fait voir des
fantasmagories dans le vrai.

Au fond, c'est un _tolle_ européen contre mon roman. On ne veut pas que la
jeune fille des livres appartienne à l'humanité. Il la faut _insexuelle_,
comme je l'ai dit dans ma préface. Eh bien! non, on ne donnera pas l'image
de la jeune fille, si on n'indique pas les troubles physiques qui la
traversent, un instant.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 7 mai_.--Un enragement intérieur, qu'apaisent les douceurs du
jardin et des marches violentes... qui se mettent au pas, dans le sentier
des roses entr'ouvertes. Oui, l'amertume de la vie de ces jours, les
petits tressaillements nerveux de la bouche, les filtrées de bile dans
l'estomac, les envies de brutalités, les appétits de duels: tout cela
s'adoucit et s'endort au milieu des arbres et des fleurs, comme sous un
liniment.

Longuement, j'analyse le crucifiement de l'homme qui fait un livre, qui
n'est pas le livre de tout le monde, parce qu'il est bon, je crois, qu'on
sache le menu et le détail des souffrances qu'il a eu à endurer, et
combien peut-être un peu de gloire posthume est payé du vivant de l'auteur.

       *       *       *       *       *

_Samedi 10 mai_.--Dialogue d'hier à la porte de chez moi.

--Monsieur de Concourt y est-il?

--Il vient de sortir à l'instant même! répond Pélagie à l'inconnu.

--Ah! fait l'inconnu qui ajoute: Est-on sûr de le trouver demain matin? Et
il laisse sa carte.

C'était Banville. Commentaires de Pélagie sur l'air sérieux du visiteur.
Je suis très bien avec lui, mais dans la disposition de mon esprit, et
avec les méchants potins de Paris, on ne sait jamais. Et toute la nuit,
imaginations extravagantes et tragiques, fabrication de la tenue composite
d'un monsieur, qui ne sait pas s'il doit s'attendre à une gifle, ou à une
amicale poignée de main.

On sonne, Banville s'avance vers moi, avec le sérieux d'un notaire d'une
pantomime des Funambules, et me dit solennellement: «Mon cher, je viens
vous demander, le rôle d'HENRIETTE MARÉCHAL pour Mlle Hadamard.»

Ah zut alors! Est-ce bête, ai-je envie de lui dire, de m'avoir fait
travailler l'imagination comme ça, à propos d'une chose aussi bête.

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 mai_.--L'on ne peut se rendre compte de l'anxiété douloureuse,
où vous met l'appréhension continuelle de vous trouver mal, la menace
incessante de syncopes. Ça arrête toute activité, toute recherche, toute
note. On a peur de sortir de chez soi... l'on tremble de déranger
quelqu'un, en mourant chez lui.

       *       *       *       *       *

_Mardi 13 mai_.--Dans une société, on reconnaît les gens bien élevés à une
chose assez simple; ils vous parlent de ce qui vous intéresse.

Aujourd'hui c'est M. de Rémusat qui m'en a fait faire la remarque. Il me
connaît très peu, et c'est le seul homme du dîner de Brébant, qui me cause
de mon livre, récemment publié. Il est vrai qu'à sa suite, Spuller se met
à m'en parler... aimablement, mais comme d'un livre, dont l'auteur lui
échappe, lui est fermé, lui est peu intelligible. Seulement un chapitre
l'a frappé, il est tout étonné, qu'un romancier ait réussi un récit
historique de trois générations de militaires. Cet étonnement, je l'avais
déjà remarqué chez un vieil universitaire.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 14 mai_.--Je lisais, ce matin, dans un grand journal: «Des
_maniaques_ collectionnent des porcelaines de Chine et de Saxe, mais ils
se rendent parfaitement compte qu'il n'y a pas de plus belle porcelaine au
monde, que celle que fait actuellement Sèvres.» Ah! c'est un fameux âne en
céramique, celui qui a écrit ces lignes!

       *       *       *       *       *

_Jeudi 15 mai_.--Dans ma tête, quand il n'y a pas l'effort de la rédaction
ou l'excitation de la causerie, c'est maintenant comme un _embruinement_.
La cervelle est bien parfois traversée par une pensée lumineuse, mais si
rapide que je ne puis la fixer: cette pensée, on pourrait la comparer à la
phosphorescence qui court sur la crête d'une vague.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 16 mai_.--Un membre de la Chambre des députés de Belgique a
dernièrement accusé la littérature française, et moi en particulier,
d'avoir corrompu sa patrie. Elle est bonne! corrompre la Belgique, ce pays,
où après dîner chez des bourgeois, vos honnêtes amphitryons ne trouvent
rien de plus moral, que de vous emmener passer la soirée au b...

       *       *       *       *       *

_Dimanche 18 mai_.--Je suis dans un tel état de nervosité, que les
articles, qui parlent--en bien ou en mal de moi, il m'est impossible d'y
apporter l'attention tranquille, l'épellement reposé, qu'il faut pour lire,
j'en perçois en gros l'éloge ou l'injure, mais je ne les ai pas vraiment
lus.

Pierre Gavarni me parle, ce soir, de dédicaces laudatives de Champfleury,
mises en tête des livres envoyés à son père, et même de tentatives
d'abouchement qui n'ont pas réussi... ça expliquerait un peu le jugement
sévère du critique sur les dessins du peintre, dont le _chic fait rire_.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 22 mai_.--Il y aurait à dénoncer une série de bonnes blagues,
inventées par de prétendus émetteurs d'idées, et dans lesquelles, au bout
de quelque temps, coupent les gens d'esprit; ainsi la théorie que les
eaux-fortes, pour l'illustration des livres, ne doivent pas avoir le
caractère d'art qu'on leur demande, quand elles ne font pas partie d'un
volume.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 23 mai_.--Après une soirée, passée chez Daudet avec Mistral, je
m'endors dans la voiture découverte, qui me mène au chemin de fer.

Quand je me réveille sur la place de la Concorde, sous un ciel d'un bleu
noir, sans étoiles, et ou mortuairement brillent six ou huit flammes
électriques, dans de hauts lampadaires, j'ai, une seconde, le sentiment de
n'être plus vivant, et de suivre une _Voie des Âmes_, dont j'aurais lu la
description dans Poe. Mais aussitôt, c'est l'avenue de l'Opéra, ce sont
les boulevards, avec les enchevêtrements de milliers de voitures, la
bousculade des trottoirs, les populations tassées au haut des tramways et
des omnibus, le défilé à pied ou en voiture de cette innombrable humanité
d'ombres chinoises, sur les lettres d'or des industries des façades; avec
dans la nuit l'éveil agité et pressé, le mouvement, la vie d'une Babylone.

       *       *       *       *       *

_Samedi 24 mai_.--Dans ce moment-ci, c'est curieux, comme par tous les
journaux, court et se reproduit, avec amour, la thèse contre l'originalité
en littérature. On déclare péremptoirement, que tout en littérature a été
déjà fait par un autre, que rien n'est neuf, qu'il n'y a pas de
_trouveurs_. Ils ne veulent pas, ces bons critiques,--et cela avec une
colère enfantine, ils ne veulent pas de génies, d'esprits originaux. Ils
sont tout prêts à déclarer que la Comédie de Balzac est un plagiat de
l'Odyssée, et que tous les mots de Chamfort ont dû être dits par Adam,
dans le Paradis terrestre.

       *       *       *       *       *

--------Mme Sichel racontait, ce soir, que sa famille, après la Révolution,
avait vécu du brûlement d'un meuble, en bois doré, que dans le petit
appartement occupé par elle, on brûlait par petits morceaux, dans un petit
poêle en fonte. Le meuble avait donné 1 500 francs d'or. Ils étaient
vraiment dorés, les meubles de ce temps!

       *       *       *       *       *

_Mardi 27 mai_.--La SAPHO de Daudet est le livre le plus complet, le plus
humain, le plus beau qu'il ait fait... le livre méritant le nom de
chef-d'œuvre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 8 juin_.--Pour rendre la nature, Théophile Gautier faisait
seulement appel à ses yeux. Depuis, tous les sens des auteurs ont été mis
à contribution pour le rendu en prose d'un paysage. Fromentin a apporté
l'oreille, et fait son beau morceau sur le silence dans le désert.
Maintenant c'est le nez qui entre en scène: les senteurs, l'odeur d'un
pays, que ce soit le carreau de la Halle ou un coin de l'Afrique, nous les
avons avec Zola, avec Loti. Et vraiment tous deux ont de curieux appareils
olfactifs, Loti avec son nez sensuel, Zola, avec son nez de chien de
chasse, et ses petits frémissements, qui ont quelque chose du
chatouillement d'une muqueuse sous le passage d'une mouche.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 12 juin_.--Je lisais, ces jours-ci, dans un article de Bonnetain
sur le Tonkin, un portrait de fumeur d'opium, dont la pupille extrêmement
dilatée, et la pâleur _ivorine_, me font penser que je ressemble ou du
moins que je ressemblais, ces années, tout à fait au fumeur d'opium de
Bonnetain. N'ayant jamais fumé d'opium, ce serait donc l'intoxication des
très forts cigares que j'ai fumés, toute ma jeunesse.

       *       *       *       *       *

--------Ce soir au dîner des _Spartiates_, Raoul Duval qui avait fait sa
rentrée à la Chambre, dans la journée, disait qu'il en était sorti tout
triste, trouvant la droite plus inintelligente, la gauche plus commune que
jamais. Au milieu du dîner, quelqu'un s'écrie: «La nuance! oh, la
nuance... elle est morte à l'heure qu'il est en France... Et la nuance,
c'était toute la France, toute sa distinction... le don rare, en un mot,
qu'elle seule avait parmi toutes les nations.»

       *       *       *       *       *

_Jeudi 19 juin_.--Je trouve, ce soir, Daudet en ses contractions de visage
et ses remuements de jambes, disant qu'il a en plein ses douleurs.

--Vous souffrez, mon ami?

--Oui, toujours... c'est vraiment atroce la continuité de la douleur, et
la perspective de cette continuité... autrefois, le lit c'était une
espérance... maintenant c'est redoutable de surprises... j'ai besoin de me
relever, il faut que je marche pour user ma douleur... Je souffre,
voyez-vous, tout ce qu'il est possible de souffrir... tenez parfois, dans
le pied, c'est comme si un train de chemin de fer me passait dessus... Ah!
il me tarde d'être à Néris.

       *       *       *       *       *

--------Je suis revenu ce soir, de Saint-Gratien, avec Primoli, et nous
causions en chemin de fer, des cruels moments qu'on passe avec les êtres,
dont l'intelligence est entamée, nous parlions de ces désespoirs énervés,
de ces colères intérieures, de ces fuites de la maison, à la suite
desquelles on bat la campagne, en coupant les fleurs avec sa canne!... et
nous confessions, en même temps, les tendresses maternelles qui vous
viennent pour ces pauvres créatures, nous rendant si malheureux.

       *       *       *       *       *

---------Ces épouvantables chaleurs m'enlèvent toute activité, tout
ressort, toute faculté d'accomplir n'importe quoi. Comme en un pays de la
soif, je ne songe qu'à boire, et gonflé d'eau rougie, je passe la journée
sur mon lit, dans une somnolence qui est comme un demi-évanouissement.
Et tard, bien tard, très tard, quand je me lève pour aller manger, mal
éveillé, quelque chose dans un restaurant quelconque de Paris, il me
semble à moi-même, que je suis un somnambule qui dîne.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 27 juin_.--Ce soir, un général étranger racontait, qu'avant 1866,
Bismarck lui parlant de ses projets et faisant allusion au Roi, son
maître, dans une langue bien irrespectueuse, lui disait: «Je conduirai
la _charogne_ au fossé, il faudra bien qu'elle le saute!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 9 juillet_.--Où l'on retrouve l'amateur. En lisant ces jours-ci
les journaux de toutes couleurs, indiquant les précautions qu'il y avait
à prendre contre le choléra, je n'ai eu qu'une crainte, non la crainte de
mourir, mais la crainte, si je mourais, que mes dessins, mes broderies,
mes délicats bibelots, fussent perdus, abîmés, anéantis par la
désinfection, faite d'autorité.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 13 juillet_.--J'ai des idées particulières sur le choléra. Je
crois qu'il vient maintenant en visite chez nous, tous les ans, mais qu'il
se produit, seulement, lorsqu'il rencontre certaines conditions
climatériques ou atmosphériques, que l'on ignore encore. Les années de
choléra, j'ai été frappé par un certain bleu _neutralteinte_, bleu violacé,
qu'il me semble retrouver dans le ciel, cet an. Maintenant je ne sais
pas, si le développement du choléra ne correspond avec des malaises de
certaines plantes, de certains arbres. Les platanes, cette année-ci, ont
une maladie, ne l'avaient-ils pas les autres années de choléra?

       *       *       *       *       *

_Mercredi 23 juillet_.--Sur le perron de Jean-d'Heurs, dix heures du soir.

Un ciel tout zébré de noir, et au milieu duquel il éclaire, parmi les
senteurs écœurantes des orangers, parmi le bruit, comme brisé, de jets
d'eau las. Il me semble vivre, un moment, dans les fonds fauves d'une de
ces vieilles toiles, dont les maîtres vénitiens entourent un couple
d'amoureux, pâlement enfiévrés, et aux lèvres, aux regards de sang.

       *       *       *       *       *

--------Il est des femmes qui, avec des formes menues et des apparences
délicates, ont des santés de portefaix.

       *       *       *       *       *

_Lundi 28 juillet_.--À relire ces épreuves d'En 18... mon premier bouquin,
j'ai parfois des colères, contre le _non vrai_ du livre, qui me font
jeter les feuilles imprimées par terre, et les repousser du pied, loin de
moi... Puis, je vais les rechercher.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 8 août_.--Une cousine me parlait de la liberté de paroles des
femmes du grand monde, de vingt ans, comparée à la liberté de paroles des
femmes de trente ans. Son frère, qui se trouvait là, citait cette phrase,
à lui dite par une de ces femmes, à brûle-pourpoint et sans invite à la
chose: «Connaissez-vous le jeu de _frotte-nombril_?»

       *       *       *       *       *

_Lundi 11 août_.--Aujourd'hui par une percée, dans la verdure de l'_Allée
de ceinture_, on voyait la campagne dans un ensoleillement de la
blancheur des choses chauffées à blanc, et sur les champs moissonnés,
l'entre-croisement des javelles dorées, apparaissait comme un délicat
travail, de paille tressée.

       *       *       *       *       *

--------Il y un certain nombre d'hommes à Paris qui doivent tout à leurs
fournisseurs, et dont la valeur est uniquement faite du nom de leur
tailleur, de leur bottier, de leur chapelier. Ne se plaignent-ils parfois,
les malheureux, de payer cher!

       *       *       *       *       *

_Mardi 10 août_.--Comment va de Nittis?

--Bien pauvrement!

C'est Louise, la cuisinière qui me répond dans le vestibule de la maison
de Saint-Germain.

Presque aussitôt j'entends, montant de l'escalier, une voix anhélante qui
me dit: «Ah! c'est vous... c'est vous... je viens!»--et je vois mon pauvre
de Nittis, avec la figure d'un vilain jaune, et une inquiétude hagarde des
yeux, dont j'ai peur.

Nous nous asseyons sur un canapé du salon, et il me raconte ses troubles
de la vue. «Oui, dit-il, avec la voix gémissante des personnes très
faibles, oui, dans ce que je lisais, c'était comme s'il y avait des
manques... tenez... ainsi que les trous que fait dans une feuille de
papier, un coup de fusil chargé à plomb... J'ai averti le médecin... ça
pouvait être, n'est-ce pas, l'effet de la digitale... il a changé le
régime... ça a été mieux... mais un jour que j'avais été peindre une étude
ici, tout près... il faisait un temps comme aujourd'hui... tout à coup il
m'a semblé voir des nuages de mouches... mais vous avez été en Angleterre,
vous avez vu un certain _brouillard noir_, qu'il fait là... Eh bien,
c'était ça dans mes yeux... Ah! j'ai eu peur... c'est que vous savez, un
moment le médecin d'ici ne savait pas, si je n'avais pas toutes les
maladies... il croyait à une maladie de la moelle épinière, rapport à mes
yeux... enfin ces jours-ci, il m'a rassuré, il pense qu'il n'y a que la
chose du cœur.»

Comme je disais, quelques instants après, à de Nittis:

--Vous qui aviez une santé dont j'étais jaloux... c'est cette bronchite
d'il y a deux ans?

--Cette bronchite, reprenait-il, non... c'est la fatigue de toute ma
vie... c'est ma jeunesse passée dans la campagne à peindre sans manger...
ce sont les demi-journées passées en Angleterre à peindre dans le
brouillard... c'est, c'est...»

Quelques minutes avant de partir, affaissé à côté de moi, il laisse
échapper à voix basse: «Voyez-vous, quand on est une fois détraqué, comme
je le suis, on ne se remet pas.»

Je m'en vais navré, emportant de mon pauvre ami, l'impression d'un être
frappé à mort.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 21 août_.--Il y avait à peine quelques heures, que je venais
d'écrire ces tristes impressions, quand j'ai reçu ce télégramme: _Venez
vite, M. de Nittis mort subitement._

À la gare de Saint-Germain, je tombe sur Dina, qui part pour acheter à
Paris des effets de deuil, tout faits pour sa maîtresse. La pauvre fille
me raconte dans son baragouin, entrecoupé de sanglots, cette soudaine mort
de Nittis. Il s'était réveillé à sept heures, elle lui avait posé derrière
le cou, les quatre ventouses que lui faisait poser son médecin de là-bas;
mais ce jour, les ventouses avaient mal pris, et le malade était un peu
nerveux. Il s'endormait cependant, se réveillait à huit heures et demie,
s'habillait complètement, quand il se plaignait d'avoir dans la tête, des
choses qui lui faisaient mal. La femme de chambre le peignait au peigne
fin, et pendant qu'elles le peignait, voyant sa tête ne plus se soutenir,
s'affaisser, tomber, elle lui demandait ce qu'il avait, s'il souffrait
toujours. De Nittis lui répondait d'abord par des geignements, des soupirs
douloureux, en se touchant le front, puis tout à coup s'écriait: «Ah!
ah!... j'ai un vide dans ma tête... je me meurs!»

Dina portait le mourant sur son lit, où il ne parlait plus, n'ouvrait plus
les yeux, avait seulement des contractions nerveuses des bras et des
mains. Et le médecin n'arrivant pas, un interne mandé de l'hôpital,
déclarait à Mme de Nittis, que mon ami avait tout le côté gauche paralysé.
C'était une congestion cérébrale.

J'arrive à cette triste habitation, à cette maison qui m'a toujours semblé
une maison de malheur. Mme de Nittis, dépeignée, un caraco mal boutonné
sur une camisole, une jupe attachée de travers, de l'égarement dans les
yeux, va incessamment d'un bout à l'autre du long salon, tombant un moment
sur un fauteuil ou sur un canapé, qu'elle trouve en son chemin, se
relevant aussitôt, et reprenant son éternelle promenade, avec des pieds
qui traînent et qu'on sent las, et qui marchent toujours. Elle va donc
ainsi, sans trêve et sans repos, poussant des: «Oh, mon Dieu!» qui ont
l'air de lui déchirer la poitrine; prononçant des paroles douloureuses,
avec, au dessus de sa tête, ses deux bras relevés dans un geste désespéré;
disant des choses, de la voix étrange et un peu de l'autre monde, qu'ont
les femmes parlant dans un rêve.

Et soudain, et à tout moment, la femme disparaissant dans la pièce
voisine, où l'on entend un bruit sec, le bruit de ses genoux qui cognent
le plancher, suivi du bruissement de baisers.

Elle me fait entrer dans cette pièce, une petite chambre blanche, décorée
d'éventails japonais, et que les deux bougies allumées éclairent d'une
lueur rose, parmi le jour crépusculaire. Alors, je l'ai vu, le pauvre cher
ami, et jamais je n'ai vu la mort jouer le sommeil et un sommeil aussi
souriant: un sommeil auquel il ne manquait pour vous tromper, que le
soulèvement et l'abaissement de la poitrine sous le drap.

«Ça c'est vraiment par trop féroce!» s'écrie la malheureuse femme, se
plantant devant vous, avec une interrogation folle des yeux et de la
bouche, et sur votre silence, reprenant sa course, le dos baissé. Et ce
sont, sortant d'elle, espacées par de longs silences, des phrases comme
celles-ci: «L'amour des autres, non, non, ça ne ressemblait pas au
nôtre... le monde ne peut pas savoir... c'est cependant bien simple... moi
je n'ai pas de famille... lui était comme moi... nous étions tout l'un
pour l'autre.» Et quelques moments après: «Oui, toute ma vie, toutes mes
pensées, toutes mes actions, tout... ça allait toujours à lui... ça
cherchait toujours à lui être agréable... à lui plaire même, quand
j'achetais un bout de ruban... et ce sera chez moi, ainsi jusqu'à l'agonie,
jusqu'à l'agonie!»

Et des phrases amenées par on ne sait quoi: «Il disait qu'il avait la
bouche si amère!» Puis encore des ressouvenirs anciens, des détails d'une
ascension au Vésuve, qui reviennent dans des paroles n'ayant plus de suite,
n'ayant plus de sens. Et là dedans une phrase recommençant ainsi qu'une
litanie: «Ah, nous sommes bien malheureux!»--une phrase qu'elle répète
plusieurs fois de suite, et que la dernière fois on n'entend plus, que
comme si elle la soupirait.

Enfin nous persuadons à la malheureuse femme de se coucher auprès de son
enfant, resté toute la journée dans ces tristes choses, afin qu'il n'ait
pas peur, s'il venait à se réveiller.

Et je me jette sur un canapé, pour veiller le mort, en compagnie de Mme
Techener, la femme du libraire, une parente de Mme de Nittis.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 22 août_.--À une heure du matin, tombe dans la maison, un commis
de Borniol, l'homme des pompes funèbres.

Au matin, l'impression est navrante dans la sereine indifférence de la
nature, et le joyeux éveil de toutes les bêtes de la maison, qu'il aimait
tant: les oies, les canards, les poules, la chèvre, et quand je descends
prendre une tasse de café dans la salle à manger, son joli petit chat
blanc vient prendre position sur le collet de ma jaquette, ainsi qu'il
avait l'habitude de le faire, pendant le déjeuner de son maître.

Mme de Nittis qui a passé cinq ou six fois, cette nuit, devant nos yeux,
comme un fantôme, fait sa rentrée dans le salon, et reprend son
va-et-vient inlassable. Après deux ou trois tours, elle s'arrête soudain,
et dit lentement avec des yeux, où l'espérance a l'air de sourire au
milieu des larmes: «Ce matin... j'ai cru pourtant que ça allait n'être pas
vrai!» Et allant et venant, elle murmure: «Ce matin, c'est singulier... je
ne pouvais pas rassembler mes idées... mais ça revient... oui, oui, elles
rentrent en place.» Puis soudainement, et comme si elle trouvait sous ses
pieds un trou, un précipice, elle se met à crier: «Ah! je suis perdue...
Qu'est-ce que je vais devenir?» Et comme on lui dit qu'il faut songer à
son enfant, vivre pour lui: «Ah! sans lui, fait-elle, on se coucherait par
terre comme un chien galeux... et que la maladie... que la mort vienne...
elle serait la bienvenue!»

À neuf heures et demie, Alexandre Dumas arrive et le prix du convoi et de
l'enterrement arrêté, nous allons signer l'acte de décès à la mairie de
Saint-Germain.

En sortant de la mairie, Dumas me demande, avec une certaine gentillesse,
de manger un morceau avec lui, et nous déjeunons dans un café quelconque,
où, tout le temps du déjeuner, Dumas me parle curieusement de Girardin, et
me conte une réponse qu'il lui a faite.

Un jour Girardin, exaspéré de la nullité de son fils, lui aurait dit: «Il
m'aurait fallu un fils comme vous!--Les fils comme ça... voyez-vous,
répondait Dumas, il faut les faire soi-même!» Et là-dessus, Dumas part
pour jeter un coup d'œil à la propriété, dont il vient d'hériter de
Leuven.

Mais de retour à la maison, voici l'embaumeur et son aide, et de l'endroit
où je suis dans le salon, tout en ne voyant pas ce qui se passe dans la
pièce voisine, je commence à pâlir si visiblement, qu'on me renvoie dans
le jardin.

Et je vais m'asseoir dans un coin, que le mort aimait, là où il y a une
guérite en toile, une chaise longue en sparterie, un hamac: dans ce coin,
dont il avait fait une espèce d'atelier, en plein air.

À son arrivée à Saint-Germain, il y peignait son dernier tableau ou plutôt
sa dernière esquisse, et qui devait faire le pendant à son «Déjeuner dans
le jardin» de l'année dernière. Cette esquisse qu'il avait abandonnée,
lorsque sa vue avait commencé à se brouiller, il me la montrait, mardi
dernier, au milieu des pots de confitures et des bocaux de _pickles_,
confectionnés, ces jours derniers, par sa femme, et dont, un moment, dans
une enfantine gaîté, il me faisait voir les jolies colorations, sentir les
arômes piquants.

Cette nuageuse esquisse représente sa femme en robe blanche, couchée dans
un hamac, mais presque perpendiculairement, et comme debout. Dans cette
originale pose, elle conte au petit Jacques, assis à côté d'elle, dans un
fauteuil de paille, elle conte une de ces histoires merveilleuses, qu'elle
imagine si joliment.

Ce soir retour à Paris, et visite de bureaux de journaux, où je sollicite
un peu de bruit autour de ce mort illustre.

       *       *       *       *       *

_Samedi 23 août_.--Dans un des bureaux de rédaction, où j'avais été hier,
et où à peine remis de l'émotion de l'embaumement, j'avais dit qu'il
m'était impossible de rédiger une note, on m'avait demandé: «Était-il
grand ou petit?--Brun ou blond?--Était-il gai ou triste?» J'avais eu
l'ingénuité de répondre au rédacteur qui me posait ces questions: «C'était
une nature gaie, et la gaieté du pauvre garçon avait quelque chose de
charmant, quelque chose de la gaieté enjouée et spirituelle d'un
personnage de la comédie italienne.» Ce matin, j'ouvre le journal, et je
lis que M. de Goncourt regardait de Nittis comme un personnage de la
comédie italienne. Ah! ce que j'ai souffert de cette inconcevable
interprétation de mes paroles!

En arrivant à Saint-Germain, je trouve aujourd'hui la malheureuse femme,
comme calmée, apaisée, pacifiée. Les yeux presque secs, et soigneusement
peignée, elle marche toujours dans le long salon, mais lentement,
régulièrement, presque processionnellement, ainsi que marchent dans le
chœur d'une église, les chantres, auxquels elle ressemble par derrière,
avec son fichu noir, apparaissant comme un capuchon sur le dos d'un
moinillon.

Elle marche les bras croisés, ses mains soutenant ses bras, dont elles se
délient par des mouvements d'abandon. Elle continue aussi, en allant et
venant, à parler, mais d'une voix éteinte, et avec des intermittences, et
ressemblant de plus en plus à une voix d'une personne qui rêve tout haut:
«Il ne faut pas que je pleure...» Et presque aussitôt: «Non, voyez-vous...
quand je m'assieds... je pense à des choses auxquelles il ne faut pas
penser... et quand je marche, quand je parle... je ne pense pas.»

Elle se tait longtemps, puis regardant alors du côté de la bière, qui doit
partir demain matin, elle répète avec un accent impossible: «Mais quand il
ne sera plus là... quand il ne sera plus là!»

       *       *       *       *       *

_Dimanche 24 août_.--Dans le petit salon, où elle tenait ses jours, le
mardi, Mme de Nittis est assise, les yeux vitrifiés, les lèvres blanches,
dans une immobilité automatique, avec des gestes, quand il faut en faire,
semblant un effort, avec des paroles, quand elle veut en dire, si basses,
qu'il est besoin d'approcher l'oreille d'elle.

Et cependant, elle veut assister à tout, à tout.

La mort de cet homme de trente-huit ans, de ce garçon si aimable et si
ingénieux à vous faire du plaisir et de la joie chez lui, de ce peintre,
si _peintre_, a rencontré une sympathie bien naturelle, et c'est
merveilleux et touchant, le luxe des fleurs déposées sur son cercueil.

La voici à l'église, où elle a demandé qu'il n'y eût pas de chant, et
où, je crois, une galanterie de l'ambassadeur d'Italie a fait envoyer
des chanteurs. Et bientôt c'est une admirable voix chevrotante de
vieillard--est-ce Tamberlick--que je sens mettre en elle, une inquiétude,
une anxiété, la crainte de se trouver mal, de ne pouvoir aller jusqu'au
bout. Je fais ouvrir par le sacristain la porte d'une balustrade, et
aussitôt qu'elle a jeté son eau bénite, elle peut sortir et gagner, avec
Mme Claretie, sa voiture de deuil, où elle fait monter Jacques près d'elle.

Nous sommes à la porte du caveau provisoire, devant lequel, elle se tient
la tête renversée en arrière, les yeux fermés, les lèvres murmurantes de
paroles d'adoration, dans une pose d'aveugle, ayant étendues devant elle,
et agitées de mouvements convulsifs, ses mains gantées de laine noire: des
mains tragiques.

Aux dernières paroles du prêtre, elle craint de s'évanouir, et sans se
retourner, retirant derrière elle le petit Jacques, et appuyée sur ses
épaules, de ses bras croisés autour de son cou, la veuve avec l'orphelin,
dessine soudain le plus gracieux et le plus attendrissant groupe
sculptural.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 septembre_.--Morel, le cocher de la princesse, bataillant avec
elle, pour qu'on ne vende pas un vieux cheval, s'écrie: «Comment la
princesse peut-elle avoir l'idée de se défaire du dernier cheval, que nous
ayons... auquel on a présenté les armes!»

       *       *       *       *       *

_Mercredi 10 septembre_.--Il vient aujourd'hui une école de petites filles
de Saint-Denis, jouer dans le parc de la princesse. C'est curieux, le côté
laidement vieux de ces petites filles, elles semblent avoir été conçues
dans l'ivresse du vin, les batteries de l'amour, la folie bestiale d'un
rut alcoolisé. Ce ne sont plus les gentilles petites filles du peuple
d'autrefois: elles ont l'air d'enfants de la Salpêtrière.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 14 septembre_.--Parcouru hier les MALHEURS DE JUSTINE, de De
Sade. L'originalité de l'abominable livre, elle n'est pas pour moi dans
l'ordure, la cochonnerie féroce, je la trouve dans la punition céleste de
la vertu, c'est-à-dire dans le contrepied diabolique des dénouements de
tous les romans et de toutes les pièces de théâtre.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 28 septembre_.--Je relisais aujourd'hui LUTÈCE, de Henri Heine,
et j'y trouvais que le Français ne demandait pas l'égalité des droits,
mais l'_égalité des jouissances_. Je crois que l'heure présente donne
fièrement raison à cette pensée, écrite en 1830.

       *       *       *       *       *

_Mardi 7 octobre_.--Je retrouve, de retour de Néris, et d'autres lieux
transalpins, je retrouve mon petit Daudet, toujours souffrant.

Ce soir éclate une amusante discussion entre le mari et la femme, à propos
de Michel Montaigne.

La femme soutient que, lorsque son mari lit les ESSAIS, il n'est plus le
Daudet qu'elle connaît, il n'est plus père, c'est un Daudet _racorni_. Et
la voilà qui s'élève contre la bassesse de la philosophie du philosophe du
Midi, le terre-à-terre égoïste de sa doctrine, le vilain pessimisme qui se
dégage de sa prose. «Il est abominable, il est abominable avec ses
appréciations sur la femme!» s'écrie-t-elle, et malgré les objections,
la défense timide de son Alphonse, elle continue à tomber Michel, avec
le doux entêtement et la parole placide, qu'elle apporte dans la
contradiction.

       *       *       *       *       *

_Mardi 14 octobre_.--Je reçois aujourd'hui une lettre de l'Odéon,
m'annonçant qu'on va prochainement y remonter HENRIETTE MARÉCHAL. Dieu le
veuille! Car je suis un peu inquiet pour les années qui viennent. Si je
tombais malade, si quelque grosse dépense relative à ma maison
m'advenait. Mes dix mille livres de rente réduits à neuf par les
impositions, avec le prix de la vie actuelle, et dans une grande
installation comme la mienne, c'est vraiment bien peu d'argent. Ah! les
gens raisonnables peuvent me dire: «Vous n'aviez qu'à placer les 200 000
que depuis dix ans vous avez mis en bibelots...» Mais si j'avais été
raisonnable à leur image, est-ce bien sûr que j'aurais eu le talent, qui
me les a fait gagner.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 16 octobre_.--J'ai été longtemps, et je suis encore tourmenté par
le désir de faire une collection d'objets à l'usage de la femme du XVIIIe
siècle, une collection des _outils_ de son travail,--et une petite
collection qui tiendrait dans le dessous d'une vitrine de la grandeur
d'une servante. Il faudrait avoir la navette en porcelaine de Saxe la plus
extraordinaire, la paire de ciseaux la plus précieusement orfévrée, le dé
le plus divin, etc., etc. J'avais bien débuté par le petit nécessaire en
or de la vente Demidoff, qui a l'air d'avoir été ciselé sur un dessin
d'Eisen, mais j'en suis presque encore, dans ma collection, à ce
nécessaire.

       *       *       *       *       *

_Vendredi 17 octobre_.--L'affreux et bourgeois ensemble d'art au Louvre
que la collection Thiers, avec sa vaisselle de table d'hôte d'Allemagne,
ses copies de Raphaël à l'aquarelle, le collier de perles de Madame. Et
vraiment dans les objets chinois et japonais, rien de supérieur.

Pendant que dans la salle des dessins français, j'étais arrêté devant le
«Couronnement de Voltaire», de Gabriel Saint-Aubin, qu'enfin, ils se sont
décidés, je puis dire sur mes objurgations, à exposer, un monsieur qui le
regardait admirativement, comme moi, et qui était Beurdeley fils, me dit
que son père avait vendu 8 000 francs à M. Thiers, la plus belle pendule
en marbre, qu'il avait jamais possédée. Il s'étonnait de ne l'avoir pas
retrouvée, et moi il me semblait, aussi, que mon regard n'avait pas
rencontré le petit cabinet en laque, de la vente Montebello, acheté pour
son compte, par Mallinet, 2 700 francs.

       *       *       *       *       *

_Mercredi 29 octobre_.--Hier, à ce qu'il paraît, à la suite d'une
paraphrase de son professeur sur Schopenhauer, le jeune Daudet a eu, le
soir, une attaque de sensibilité, une crise de larmes, demandant à son
père et a sa mère: «si vraiment, la vie était comme ça..., ça valait la
peine de vivre!»

Et le lendemain matin, le petit frère, dans l'oreille duquel étaient
restés des mots, qui étonnent la pensée enfantine, passait tout le
déjeuner, à vouloir savoir ce qu'on devenait, quand on était mort. Ah!
dans le monde, il se prépare, en ce moment, des _tristes_, et c'est fini
de la rigolade de la jeunesse d'autrefois.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 30 octobre_.--Aujourd'hui Mme Daudet a été à la _Belle-Jardinière_,
avec l'intention d'acheter un paletot pour son grand fils. Là, elle y voit
des capotes en gros drap bleu, aux palmes et aux boutons d'or, avec une
patte et trois plis dans le dos. Elle demande à un commis, si elle ne
pourrait pas en avoir une pour son fils?

--Oh!--fit, avec un sourire, le commis--c'est pour les lycées de jeunes
filles!

«Des capotes de soldats!... de vraies capotes de soldats,--s'écrie Mme
Daudet,--celles qui auront porté cela ne seront jamais des femmes!»

       *       *       *       *       *

--Une curieuse révélation qui m'est faite, ce soir, sur les cartons
exposés dans les tirs. Les plus terrifiants seraient ceux de rastaquouères
à épouses légères. Ils sont exposés comme épouvantails, non pour ceux qui
auraient l'intention de les tromper, mais pour ceux qui seraient tentés de
parler trop haut de leur cocuage.

       *       *       *       *       *

_Dimanche 2 novembre_.--_Jour des Trépassés_.

Comme chez la plupart des hommes et des femmes, que je vois s'aimer, il
manque ce lien inexprimable de la liaison d'esprit, qu'il y avait entre
mon frère et moi; et comme ces tendresses de la chair, toutes passionnées
qu'elles soient, sont inférieures à ce qui nous unissait.

       *       *       *       *       *

--------Il y a des jours, où Barbey d'Aurevilly m'apparaît comme un
personnage de Byron, un Lara joué à Montparnasse, par un de ces acteurs
qui représentent les pairs de France, avec un mouchoir à carreaux bleus
d'invalide.

       *       *       *       *       *

--------Le petit Zézé Daudet est vraiment doué picturalement, et a
d'étonnants yeux de coloriste. J'ai vu d'autres enfants de son âge,
dessiner, et dessiner aussi bien que lui, mais je n'en ai pas vu faire des
ciels, des colorations d'orage, des feux d'artifice de soleil couchant,
enfin se livrer à des barbouillages, ressemblant mieux à la marbrure
brouillée d'une palette de peintre de talent.

Et sa mère me faisait lire deux ou trois lignes de lui, où il disait que
la chose qu'il aimait surtout c'était la _couleur orangée_: des lignes
tout à fait surprenantes, où l'enfant confessait son adoration de la
couleur, dont Fromentin parlait avec une voix presque religieuse.

       *       *       *       *       *

_Lundi 8 novembre_.--Ces jours-ci, j'ai eu vraiment une jouissance
d'esprit et de cœur, à me plonger dans un paquet de lettres de mon frère,
retrouvé chez Louis Passy, un paquet de lettres de sa jeunesse, et qui me
remontrent, en pleine lumière, des morceaux de notre vie, à demi effacés,
et comme sortant tout à coup du brouillard, qu'apportent les années aux
souvenirs d'un vieux passé.

Ces vieilles lettres ont même rejeté ma pensée, je ne sais comment, à des
années plus anciennes, que celles qu'elles racontaient.

Elles ont évoqué chez moi, tout vivant et tout réel, le souvenir de ma
blonde petite sœur Lili. Je l'ai revue, en cette année 1832, quand elle
est venue avec la nourrice, me chercher à la pension Goubeaux, pour fuir
le choléra. Je la vois la chère petite, aux yeux si bleus, aux cheveux si
blonds, ne voulant pas s'asseoir à côté de moi, et se plaçant dans le
fiacre, sur le rebord du bas de la portière, pour mieux me voir, pour
mieux me manger des yeux, dans cette contemplation aimante, et comme
agenouillée, qu'ont les enfants pour ceux qu'ils adorent. Pauvre enfant!
la nuit suivante, dans la diligence qui nous emportait vers la Haute-Marne,
elle était prise du choléra. Et pensez à ce voyage avec cette enfant
mourante sur nos genoux, et mon père et ma mère n'osant s'arrêter dans un
des villages ou une des petites villes, que nous traversions, dans la
crainte de ne pas trouver un médecin qui sût la soigner. Nous arrivions
seulement à Chaumont, quand elle était, pour ainsi dire, morte.

       *       *       *       *       *

_Mardi 18 novembre_.--Le haut de ma maison, je le bouscule, et jette à
bas les cloisons, et cherche à faire des trois petites pièces du second
sur le jardin, une espèce d'atelier sans baie, pour y installer, à la
sollicitation de mes amis de la littérature, une _parlote_ littéraire, le
dimanche.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 20 novembre_.--Tout le monde des lettres est décidément malade.
Belot arrive chez Daudet avec son teint de gros garçon bien portant, et le
voilà qui, à table, tire, de la poche de son gilet, des gouttes amères de
noix vomique. Car il sort de chez Hardy, qui lui a dit que ses maux
d'estomac avaient amené chez lui un gonflement, lui ayant fait remonter le
cœur, et lui donnaient le sentiment d'un asthme.

Il veut passer tout l'hiver en Italie... il partira aussitôt qu'il aura de
l'argent... il laissera son roman et le reste... et il se décidera tout à
coup, comme ça, dans l'heure du réveil... au moment où il fume son premier
cigare, et où il se garderait bien de lire une lettre... Oui, le soir, il
s'embarquera, à dix heures,--il est très bien avec le chef de gare, qui
lui donnera un compartiment pour lui tout seul--et il prendra du
chloral... et il dormira jusqu'au matin... et quand il se réveillera... il
se réveillera dans du soleil, dans de la gaieté.

À cette perspective, l'homme des colonies se retrouve en Belot, et il y a
vraiment en sa personne, un peu de la jouissance sensuelle d'un homme de
l'équateur, soudainement jeté dans une contrée de bananiers.

Est-ce curieux? cet homme qui, dans la souffrance, a des sensations
distinguées, assaisonnées de remarques et de réflexions presque
littéraires, lorsqu'il écrit, est absolument dénué de littérature, et ne
se doute pas du tout de ce qui fait la beauté d'un livre.

       *       *       *       *       *

--------À propos des curieux dessins de costumes, enlevés à la plume et
lavés d'une rapide aquarelle par Boquet, pour la confection des costumes
de l'ancienne Académie royale de Musique, Nuitter me racontait, que le
plus grand nombre de ces dessins avaient autrefois été donnés aux enfants
des employés des Menus-Plaisirs, qui s'amusaient à les découper.

       *       *       *       *       *

_Samedi 29 novembre_.--En feuilletant des lettres de ma mère, adressées à
ma tante de Courmont, à Rome, et qui me sont communiquées, avec une lettre
de mon frère, par la belle-fille de Mme de Courmont, je trouve cette
lettre de ma mère, qui me reporte à un morceau ennuyeux et triste et
douloureux de ma vie passée, qu'on voulait pousser à des choses, pour
lesquelles j'étais bien peu fait.

«Edmond, chère Nephtalie, travaille toujours avec courage chez l'avoué, ce
qui me fait un extrême plaisir. Puisse-t-il continuer et se mettre à même
d'être, un jour, avocat à la Cour de cassation. Cette carrière est
désirable sous tous les rapports, et d'ailleurs que faire, ne voulant pas
entrer dans une administration, ce que je conçois bien.»

       *       *       *       *       *

_Dimanche 30 novembre_.--Mme Michelet est venue m'apporter,
aujourd'hui,--pour la collection des livres contemporains avec autographes,
que je m'amuse à faire,--est venue m'apporter un devoir de Michelet,
corrigé par Villemain. C'est vraiment un curieux autographe.

Des cheveux tout blancs, une figure toute jeune, une voix légèrement
voilée: c'est le portrait de l'aimable femme.

       *       *       *       *       *

--Dans la vie moderne actuelle, avec l'exiguïté des demeures, c'est bien
difficile, de faire durer éternellement les chapelles des morts, les
chambres d'agonie, qu'on veut toujours conserver, telles qu'elles étaient,
lorsque a sonné la dernière heure d'une personne aimée;--et ces jours-ci,
ç'a été pour moi une véritable tristesse, quand j'ai entendu les coups
de pioche, jetant à bas les cloisons de la chambre de mon frère, et
détruisant cette espèce de survie d'un être cher, parmi les objets et les
choses de son entour, brutalement démolis.

       *       *       *       *       *

_Mardi 2 décembre_.--C'est curieux, la jeunesse actuelle semble cesser
d'être une jeunesse d'imagination, pour devenir une jeunesse de pédagogie.
Je suis frappé de cela, à la lecture des derniers numéros de la _Revue
Indépendante_, qui contient trois articles de critique par des _jeunes_:
trois articles tout à fait remarquables.

       *       *       *       *       *

_Jeudi 4 décembre_.--Première entrevue avec Porel, chez Daudet.

Il me dit qu'il veut jouer ma pièce, comme une pièce jouée de l'autre côté
de la Seine, une pièce jouée sur le boulevard, et qu'il a engagé Léonide
Leblanc, qui a une action sur le monde de l'argent, sur le monde de la
gaudinerie. Ça ne me paraît pas si bête!

       *       *       *       *       *

_Samedi 3 décembre_.--La comtesse de Béhaine me contait aujourd'hui,
qu'une jeune fille, qu'elle connaissait, donnait des répétitions dans une
institution laïque du Nord de la France, et qu'elle conduisait, tous les
dimanches, une vingtaine de fillettes à la messe--cela sur la demande des
parents.

Toutes les jeunes filles en se rendant à la messe, portaient un bouquet
de trèfle. La sous-maîtresse n'y fit pas attention, la première fois,
mais à la seconde ou à la troisième, un peu intriguée, elle demanda la
signification de ce bouquet, à l'une des fillettes, qui lui répondit:

«Ah! vous ne savez pas, vous ne savez pas... mais le trèfle est la fleur
du doute!»

       *       *       *       *       *

--Quelqu'un définissait ainsi un musicien de talent de ce temps: «Il a
l'esprit gros et la méchanceté fine».

       *       *       *       *       *

_Mercredi 24 décembre_.--Aujourd'hui, Maupassant qui est venu me voir, à
propos du buste de Flaubert, me raconte des choses typiques de la grande
mondanité.

À l'heure présente, les jeunes gens du monde _chic_, apprennent d'un
maître d'écriture _ad hoc_, l'écriture de la dernière heure, une écriture
dépouillée de toute personnalité, et qui a l'air d'un chapelet d'_m_.

Autre _chic_. Comme les Rothschild ont épuisé tous les genres de chasse,
et qu'il n'y a plus de bête sur la terre, qui les intéresse à chasser, on
promène, le matin, une peau de cerf dans le bois, et avec des chiens au
nez tout particulier, on chasse, tout l'après midi, cette odeur de bête
absente, dans une sorte de poursuite d'une ombre. Et Mme Alphonse
Rothschild sautant très bien, on prépare d'avance des obstacles, et l'on
arrose l'herbe, pour que, dans le cas où tomberait la chasseresse, elle ne
se fasse pas de mal.

Maupassant m'avoue, que Cannes est un endroit merveilleux pour la
documentation de la vie élégante.

       *       *       *       *       *

--------Je rencontre Burty, fort humilié, comme inspecteur des Beaux-Arts,
d'avoir été envoyé par Kaempfen à la Chapelle, pour faire un rapport sur
une cave à liqueurs, fabriquée de petits barillets, qu'un marchand de vin
artiste et patriote, veut offrir au Louvre ou au moins à la nation.

       *       *       *       *       *

--------Ce soir, dans un coin du salon de la princesse, le Japonais
Hayashi, me racontait un _hara-kiri_, dont son père avait été greffier,
et auquel il avait assisté, tout enfant.

Les préparatifs connus, terminés, le condamné lisait une poésie, dans
laquelle il disait avoir commencé à délivrer le peuple de son _fléau_,
puis il tendit la main, prit le petit sabre, l'enveloppa de papier
jusqu'à un pouce de l'extrémité de la lame, et seulement lorsqu'il se fut
véritablement ouvert le ventre, dit à son maître d'escrime, qu'il avait
choisi pour exécuteur: «Allez, maintenant!»

       *       *       *       *       *

--------Pas de chance, tant de complications, tant de retards, enfin tant
de caps doublés, avec l'espérance de voir jouer HENRIETTE MARÉCHAL, et la
mort de La Rounat qui remet tout en jeu.

       *       *       *       *       *

FIN DU SIXIÈME ET DERNIER VOLUME

       *       *       *       *       *



TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS


A

Abbatucci (Mlle),      55.
About,      41, 264.
Alboni (Mme),      16.
Adam,      318.
Adam (Mme),      168, 184, 201.
Ambroise Thomas,      4.
Anastasi,      55, 84.
Arnauldet,      25.
Arnould (Sophie),      252, 265.
Asseline,      163.
Augier (Émile),      143, 196.
Auguste (M.),      252.
Aumale (duc d'),      242.
Avenin,      88.
Axenfeld,      12, 13.


B

Bacon,      140.
Balzac,      15, 41, 67, 119, 125, 256, 317.
Balzac (Mme de),      196.
Banville (Théodore de),      225, 313.
Bapst,      5.
Baraguay d'Hilliers,      12.
Barbé-Marbois,      132.
Barbé-Marbois (Mme),      132.
Barbet de Jouy,      111.
Barbey d'Aurevilly,      69, 339.
Bardoux,      4, 5, 6, 12, 58, 145.
Barnum,      162.
Baron (l'acteur),      203, 204.
Bartet (Mlle),      223.
Baudelaire,      264, 265.
Baudouin,      61.
Beaulieu (le peintre),      231.
Belot (Adolphe),      341, 342.
Benedetti,      55.
Bérendsen,      127.
Bergerat,      33.
Berquin,      182.
Bert (Paul),      28.
Berthelot,      5, 24, 242, 257, 295.
Berton,      279.
Beethoven, 148.
Bertrand (François),      91, 92.
Beurdeley (fils),      337.
Billaut,      258.
Bing,      174, 198, 298.
Bismarck,      49, 321.
Boissieu,      87.
Boitelle,      60, 61.
Bonnetain,      319.
Bonvin (François),      119, 285, 288.
Bonvin (le jeune),      90.
Boquet,      342.
Borniol,      328.
Bourget (Paul),      176, 178, 201.
Braquemond,      26, 87, 89, 100, 297.
Brainne (Mme),      141.
Brébant,      8, 20, 28, 57, 58, 71, 208, 257, 275, 292, 314.
Bréguet,      249.
Broglie (le duc de),      221.
Brohan (Madeleine),      149.
Brunetière (de),      184.
Burty,      15, 25, 27, 46, 69, 88, 118, 160, 294, 346.
Byron,      339.


C

Callot,      195.
Camargo,      306.
Cambon,      121.
Caro,      143.
Castellani,      77.
Céard (Henry),      15, 175, 177, 192.
Chabrillat,      57, 58.
Chabrol,      121.
Chambord (le comte de),      268, 270.
Champfleury,      316.
Chamfort,      318.
Chanzy,      201.
Charcot,      41, 124, 157, 193, 255, 256, 261.
Chardin,      297.
Charlemagne,      63.
Charles Edmond,      241.
Charles (Mme),      311.
Charpentier mère (Mme),      249.
Charpentier (Georges),      23, 42, 76, 109, 123, 135, 141, 150, 153, 177,
196, 209, 255, 308.
Charpentier (Mme),      7, 12, 27, 141, 150, 153, 196, 209, 249.
Charvet,      237.
Chateaubriand,      9, 116.
Chatrian,      216.
Chelles,      128, 133.
Child (Théodore),      159.
Cialdini,      12.
Cladel,      280.
Claretie (Mme),      333.
Claude Bernard,      15.
Clemenceau,      241.
Colardez,      24.
Commanville (Mme),      113.
Comte (Auguste).      90, 91.
Constantin (le grand-duc),      167.
Coquelin (l'aîné),      150, 193, 302.
Corneille,      114, 158.
Courbet,      19.
Courmont (Mme de),      343.
Croisette (Mlle),      149.
Cros (les),      178.


D

Daly (César),      88.
Darwin,      116.
Daudet (Alphonse),      4, 9, 10, 23, 24, 27, 57, 78, 101, 102, 103, 109,
110, 115, 128, 140, 150, 153, 165, 166, 177, 181, 184, 185, 193, 196, 204,
209, 220, 224, 228, 230, 235, 246, 256, 257, 260, 261, 267, 268, 269, 270,
277, 279, 280, 282, 285, 290, 292, 293, 299, 301, 303, 305, 309, 317, 318,
320, 335, 341.
Daudet (Mme Alphonse), 23, 24, 27, 57, 80, 132, 140, 150, 165, 175, 177,
181, 196, 204, 209, 261, 267, 270, 277, 279, 282, 285, 335, 338.
Daudet (Léon),      227, 262, 337.
Daudet (Lucien),      208, 339.
Daumier,      20.
Decazes (le duc de),      280.
Degas,      22, 75, 197.
Delacroix,      270.
Delair,      193, 278.
Delaunay,      150.
Delessart,      134.
Delpit (Albert),      261, 262.
Demidoff,      201.
Dentu,      305.
Deslandes,      279.
Diaz,      119.
Diderot,      19, 67.
Dieudonné,      277, 278, 279.
Dieulafoy,      198, 235.
Dina,      325, 326.
Dinah (Félix),      180.
Doré (Gustave),      103, 189, 243.
Doucet (Camille),      78, 100.
Du Barry (Mme),      123, 124.
Dubuisson (la),      163.
Dumas (père),      276.
Dumas (fils),      240, 329, 330.
Dumersan,      61.
Du Mesnil,      240.
Dumont,      241.
Dupont de l'Eure,      208.
Dupray,      70.
Daran (Carolus),      75, 196.
Durand-Ruel,      190.
Duval (Raoul),      319.


E

Ebner,      260, 261.
Eisen,      336.
Erckman,      216.
Esperanza,      245.


F

Falloux (de),      306.
Fenayrou,      210.
Feuillet (Octave),      11.
Flaubert,      4, 8, 10, 11, 23, 33, 35, 36, 62, 74, 76, 78, 85, 109, 110,
113, 114, 141, 289, 301, 345.
Fleuret,      205.
Floquet,      241.
Fontanes (de),      6.
Forain,      149, 178, 190, 197, 230.
Franck,      255.
Frandin,      94.
Frémiet,      84.
Freycinet (de),      277.
Fourcaud,      299, 300.
Fromentin,      184, 318, 340.


G

Gaboriau,      184.
Gallois (la baronne de),      55.
Galles (le prince de),      122.
Gambetta,      7, 8, 41, 58, 124, 159, 166, 175, 188, 189, 193, 194, 208,
235, 238, 240, 247, 280, 281.
Garnier,      277.
Gauchez,      182.
Gautier (Théophile),      33, 217, 281, 318.
Gavarret (Mme),      298.
Gavarni,      24, 116, 125, 281.
Gavarni (Pierre),      82, 281, 316.
Gavarni (Jean),      303.
Geoffroy,      8.
Georges,      25.
Gérome,      143.
Gille,      116.
Gillot,      63.
Girard,      291.
Girardin (Émile de),      5, 59, 116, 247, 281, 330.
Girardin (Mme Alexandre de),      167.
Gladstone,      281.
Giraud (Eugène),      37, 55, 60, 80, 169.
Got,      161, 222, 223, 224.
Goubeaux,      340.
Goupil,      263.
Grassot,      116.
Gravelot,      29.
Grenier,      41.
Grévy,      100, 223, 258.
Guichard,      87.
Guimond (Esther),      59.


H

Hadamard (Mlle),      314.
Hardy,      341.
Harpignies,      14.
Hayashi,      299, 346.
Hébert,      4.
Hébrard,      166, 240, 294.
Heilbuth,      196.
Heine (Henri),      145, 335.
Hérédia (José Maria de),      111, 140, 206.
Hobbema,      270.
Hoffmann,      63.
Holden,      63.
Holopherne,      87.
Homère,      8.
Houdin,      103.
Hugo (Victor),      59, 67, 91, 199, 201, 222, 223.
Huysmans,      175, 192.


I

Ingres,      87, 270, 296.


J

Jacqmin,      136.
Janvier,      58.
Jonkindt,      207.
Jordans,      19.
Joseph,      287.
Jourdain (Frantz),      267.
Jourdain (Mme Frantz),      297.
Judith,      87.


K

Kaempfen,      346.
Kenteux (Mme),      156.
Kistemackers,      182.
Korin,      298.


L

La Béraudière (de),      306.
Labiche,      55.
La Borde,      14.
La Bruyère,      67.
Lachaud,      68.
Lafarge (Mme),      68.
Laffitte,      165.
Lafontaine,      57, 128.
Lamballe (la princesse de),      92.
Lambert Thiboust,      274.
Lannelongue,      239.
Larrey (le baron),      218.
La Rounat,      205, 347.
Lasalle (le général),      59.
Lasalle (le colonel),      59.
La Tour,      265, 296, 297.
Lavoix,      244, 266, 267.
Leblanc (Léonide),      252, 344.
Lebœuf (le général),      85.
Leconte de Lisle,      5.
Lecouvreur (Adrienne),      306.
Ledoyen,      196, 257.
Lefebvre de Béhaine (le comte),      3, 99, 285.
Lefebvre de Béhaine (la comtesse),      345.
Lefebvre de Béhaine (Armand),      303.
Lefilleul,      175.
Legault (Mlle),      278.
Legros,      229.
Leleux (Adolphe),      123.
Lemaître (Frédérick),      76, 197.
Leroux (Hugues),      299.
Leroux (Pierre),      91.
Leuven (de),      330.
Lichtemberg (la comtesse de),      199.
Liesse (Henri),      72.
Lili,      310.
Liouville,      239, 297.
Liphart,      63.
Littré,      35, 142.
Lortic,      212.
Loti (Viaud),      227, 293, 318, 319.
Louis XIV,      295.
Louis XV,      123, 243, 290.
Lloyd (Mlle),      149.


M

Macé,      162.
Maéda,      36, 41.
Magitot,      168.
Magnard (Francis),      49, 116.
Magne (l'oculiste),      58.
Mahérault,      74.
Maillard (Albanel),      259.
Mallinet,      337.
Manet,      142.
Maquet,      56.
Marie-Antoinette,      275.
_Marin_,      29, 70.
Marpon,      175.
Marquis (le chocolatier),      21.
Mars (Mlle),      149.
Marsaud,      14, 24.
Massabie (Mme),      280, 281.
Masséna,      59.
Massenet,      5.
Massillon,      5.
Massin (Mme),      134.
Masson (Mme),      99.
Maspero,      92.
Mathilde (la princesse),      6, 7, 15, 38, 85, 116, 173, 174, 217, 219,
274, 334.
Matzugata,      41.
Maupassant, (Guy de),      109, 141, 182, 345, 346.
Mehemet-Ali,      217.
Meissonier,      143, 296.
Mennechet,      115.
Mérimée,      111.
Merton,      148.
Michelet,      289, 343.
Michelet (Mme),      343.
Millet,      296.
Minghetti,      272.
Mirès,      127.
Mistral,      303, 309, 317.
Molière,      67.
Molloy (le Dr),      265.
Montaigne,      335.
Moutaland (Céline),      133.
Montebello (comtesse de),      337.
Moreau (Michel),      61.
Moreau (Gustave),      145.
Morel,      334.
Morny (le duc de),      240.
Munckaczy,      247.
Murger,      55.
Musset (Alfred de),      153, 154.


N

Napoléon Ier,      49, 244, 275.
Napoléon III,      85, 143, 258.
Napoléon (le prince),      241, 244.
Napoléon (Louis),      55.
Napoléon (Victor),      55.
Nélaton,      237.
Nittis (de),      13, 14, 73, 103, 112, 127, 148, 176, 211, 231, 245, 254,
263, 274, 324, 325, 326, 330, 331.
Nittis (Mme de),      14, 44, 176, 211, 244, 326, 328, 329, 332.
Nittis (Jacques de),      331, 332.
Noël,      24, 81.
Noriac,      301.
Nuitter,      342.


O

Odry,      61.
Onimus,      119.


P

Pagans,      14, 50, 305.
Pailleron,      143.
Pascal,      140.
Pasteur,      258.
Passy (Hippolyte),      267.
Passy (Louis),      340.
Pélagie,      3, 214, 303.
Pelletan,      41.
Pétors (le restaurateur),      158.
Pie IX,      77.
Pillaut,      48.
Pingard,      26.
Pingat (le couturier),      250, 251, 252.
Poe,      145, 317.
Poisson, 136.
Pollet (le graveur),      160.
Ponson du Terrail,      184.
Popelin (Claudius),      55, 113, 216, 244.
Popelin (Gustave),      55.
Porel,      344.
Potain,      79.
Potin,      121.
Pouchet (Georges),      114, 276.
Pouyer-Quertier,      86.
Primoli (le comte),      320.
Prince Impérial (le),      78, 85.
Pugno,      280.


R

Rabelais,      208.
Rachel,      161, 180.
Racine,      158.
Rameau,      50.
Raffet,      72.
Raphaël,      72, 269, 337.
Ravaud,      164.
Raynal,      297.
Regnault,      252, 297.
Regulus,      276.
Rembrandt,      228.
Rémusat (le comte de),      268, 314.
Renan,      9, 49, 58, 142.
Ribot,      268.
Ribot (le peintre),      299, 300.
Ricasoli,      12.
Ripalda (le duc de),      218.
Robin (Charles),      8, 174, 238, 239, 276.
Roche (Jules),      268, 295.
Rochefort (Henri de),      11, 123, 124.
Rollinat,      265, 266.
Rothschild,      21, 76.
Rothschild (Alphonse),      123.
Rothschild (Mme Adolphe),      346.
Rouber,      258.
Rousseau (Théodore),      269, 270.
Rousseil (Mlle),      165.
Rousset (Camille),      144.
Rubens,      119, 270.


S

Sade (le marquis de),      179, 182, 334.
Saint-Aubin (Gabriel de),      61, 296, 337.
Sainte-Beuve,      9, 67.
Saint-Simon,      270.
Saint-Victor,      154, 298.
Salleron,      121.
Salvandy,      6.
Samary (Mlle),      149.
Sampayo,      267.
Sand (Mme),      9, 289.
Sandeau (Jules),      249.
Sandeau (Mme),      249.
Sarcey (Francisque),      140, 177, 181, 264.
Schopenhauer,      337.
Scudéry,      179.
Sébastiani (le général),      144.
Sélim (le sultan),      144.
Seymour-Haden,      228, 229.
Sichel (Auguste),      43, 77, 103, 243, 263, 298, 302.
Sichel (Mme),      298, 318.
Simon (Jules),      194.
Siraudin,      274.
Skobeleff,      188, 201.
Sommerard (du),      221.
Spuller,      7, 239, 242, 258, 294, 314.
Stendhal,      304.
Swinburne,      256.


T

Taine,      91.
Talleyrand,      145.
Tamberlick,      223.
Techener (Mme),      328.
Thiers,      145, 189, 337.
Thierry,      56.
Tien-Paô,      20, 21, 43, 44.
Tiepolo (Jean-Baptiste),      281, 282.
Tissot,      202.
Tite-Live,      276.
Titien,      108, 270.
Tolstoï (la comtesse),      34.
Tourguéneff,      9, 10, 101, 102, 141, 185, 186, 187, 255, 256, 273.
Troubetzkoï (la princesse),      201.
Trousseau,      35, 235, 236, 237.
Tseng (le marquis de),      94.
Turr (le général),      127.


V

Vallès (Jules),      77, 136, 138, 151, 179, 210, 288.
Vernet (Horace),      72.
Verneuil,      239.
Veuillot (Louis),      310.
Victor Adam,      41,
Victor-Emmanuel,      12.
Vierge,      91, 93.
Vignères,      305.
Villedeuil (Mlles),      164.
Villedeuil (le marquis de),      119.
Villemain,      196, 343.
Villiers de l'Isle-Adam,      178.
Virgile,      267.
Voillemot,      149.
Voisin,      279.
Voltaire,      19, 139.


W

Wallace (Richard),      122.
Watanobé-Seï,      46.
Watteau,      119.
Whistler,      229.
Wilde,      256, 259.
Worth,      68.


Y

Yung,      7.


Z

Zeddes (de),      31.
Zola (Émile),      19, 21, 22, 23, 57, 58, 75, 76, 101, 102, 109, 112,
115, 126, 134, 140, 141, 150, 151, 162, 185, 187, 192, 194, 196, 209, 223,
224, 246, 248, 254, 255, 257, 267, 279, 288, 318.
Zola (Mme),      11, 134, 140, 196, 209, 223.

       *       *       *       *       *



TABLE DES MATIÈRES


ANNÉE 1878      1

ANNÉE 1879      53

ANNÉE 1880      97

ANNÉE 1881      129

ANNÉE 1882      171

ANNÉE 1883      233

ANNÉE 1884      283

       *       *       *       *       *


FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) - Mémoires de la vie littéraire" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home