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Title: Le Pèlerin du silence
Author: Gourmont, Remy de, 1858-1915
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Pèlerin du silence" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



REMY DE GOURMONT

Le Pèlerin du Silence

MERCVRE DE FRANCE

_Dix-septième édition_

_A Stéphane Mallarmé._



Le blond troupeau bourdonne autour du fier sultan, du sultan aux cornes
d'argent; c'est Tauris, courtisé de plus de collines que l'amour n'amène
d'amoureuses, que la peur ne presse de peureuses aux flancs du mâle
flamboyant.

Sur les coupoles, les arbres font de la dentelle: Ali la jaune, Hassein
couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des lunes brisées
brillent sur tous les dômes.

Au plus creux de la vasque sableuse, deux rivières joignent leurs eaux
confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au printemps, non moins
qu'un œil de femme, et l'Agi, noir torrent salé.

Zaël méprisait de s'anonchalir aux bazars (où l'on vend des étoffes
brodées de contes de fées), aux cafés (où de tremblantes mains défrisent
la chevelure parfumée des adolescents). Quand il avait fait ses
dévotions à la Mosquée du Roi du Monde, cet inquiétant coffret tout
doublé d'or, tout vêtu d'or, il sortait de la ville, montait vers les
Yeux d'Ali, l'hermitage fleuri de rêves, radieux comme les yeux du plus
beau des Califes.

D'autres fois, à l'heure de la moindre chaleur, il rôdait sur la
Grand'Place, s'arrêtait devant une danse de loups (Tauris avait les
meilleurs loups-danseurs de toute la Perse); devant un combat de
béliers, se ruant férocement tête contre tête (des paquets de
préservatrices amulettes sonnaient à leur cou comme des sonnailles);
devant la lutte aérienne d'un aigle et d'un épervier: les deux oiseaux
fusaient en l'air, et tandis qu'étourdi l'aigle ramigeait en vain,
l'épervier, tel qu'une pierre de foudre, se laissait choir sur son
ennemi, et tous les deux tombaient avec de grands bruits d'ailes.
L'épervier, grisé par les clameurs, reprenait son vol, planant çà et là
dans sa joie, mais l'oiseleur, d'un coup de tam-tam, le rappelait vers
la cage.

Un mystérieux escamoteur se montrait périodiquement, et ses magies, qui
enchantaient les enfants, déconcertaient les mollahs; dans une poignée
de terre, un noyau de pêche, et voilà que, sous l'agitation de son
turban déroulé, le pêcher surgissait, poussait du bois, des feuilles,
des fleurs, des fruits qui se gonflaient, veloutés et vermeils.

Voyant cela, Zaël se demandait s'il n'est point des mots qui domptent la
nature et si l'esprit de certains prédestinés n'a pas sur les choses une
domination pareille à celle du vent sur les sables; mais, quand il
interrogeait Yezid-Hagy, son maître, le maître souriait, et rien de
plus.

Depuis longtemps, précocement sage, il avait délaissé les jeux: le
gaujaphé (qui se joue avec des signes peints sur de petites
planchettes), les œufs (où l'on choque, au plus fort, des œufs durs et
dorés), les échecs (où l'on crie «cheicchamat», quand le roi va être
pris), l'arc (où on lâche douze flèches, en disant à la dernière: «Entre
au cœur d'Omar!»)

Il ne se plaisait qu'aux entretiens de Yezid, ou solitaire.

Jusqu'en ces derniers temps, on l'avait vu royalement habillé: chemise
de soie perse semée d'astres d'argent; jupe en cloche d'un pers
assombri, bombant autour des cuisses; justaucorps soutaché or sur or et
doublé avec la laine des moutons de Bactriane, plus fine et plus soyeuse
que des cheveux de blonde; jambières en drap gris d'acier à talons
rouges; babouches de chagrin pers; turban blanc sommé d'un diamant.

Zaël possédait de semblables costumes combinés en jaune orange, en rose
rubis, en vert lavande, en vert de mer et en vert aventurine, mais n'en
portait aucun: la robe noire lui suffisait pourvu qu'elle fût de drap
souple, doucement fourrée, tombante en beaux plis.

Jadis, c'était un jeune homme de médiocre savoir, dissipateur et fou,
pourtant inquiet, tel qu'un avare, de la richesse intellectuelle dont il
portait en lui le sombre trésor. Yezid lui enseigna toutes les sciences,
dont la première, et celle qui les contient toutes, est: LE SILENCE,
avec cette formule: REGARDE EN TOI-MÊME ET TAIS-TOI.

«Il faut, lui dit son maître, un jour, qu'avant de te vouer à la
permanente méditation, avant d'assumer un irrévocable mépris pour le
verbe (qui n'atteint jamais le point central que déformé, dans sa
trajectoire, par la répulsive épaisseur des cervelles humaines), il faut
que tu voies le monde. Prends un cheval et des serviteurs, gagne
Ispahan. C'est le centre de la sottise et de la cupidité universelles,
car la ville est peuplée dix fois comme Tauris, et l'ignominie natale,
invétérée en toute créature, n'atteint son épanouissement parfait qu'au
milieu du grouillement tumultuaire des larges capitales. Va, que la
monnaie soit ton seul truchement, et sans proférer aucune syllabe, tu
seras compris.»

Zaël se mit en route, ayant fait le vœu du silence.

Il passa par l'humide Vaspinge, striée de ruisselets, flabellée de
peupliers, brodée de la glauque frondaison des saules;--par l'Agi Aga,
où pâturent, le ventre dans l'herbe, des générations de chevaux noirs,
issues du formidable troupeau de cent mille crinières qu'entretenaient
là les anciens rois de Médie;--par des villages blancs;--par des plaines
rouges;--par une montagne bleue.

Il passa par Sircham, le caravansérail des Sables, où l'on soupe d'un
ragoût de chèvre, pimenté de hiltit noir;--par le pays d'Arakayem, qui
n'est que de chardons bleus et de bruyères roses; par Zerigan, la fleur
des ruines, le village acrobate poussé, comme des giroflées sauvages,
d'entre les disjointures des vieux murs écrasés;--par Sultanie, le pays
des roses fanées, des tours penchantes, des mosquées aux dômes crevés,
aux pavés que bousculent les folles herbes, les hystériques végétations
qui dansent la sarabande dans les temples hantés.

Il passa par Ebher, toute en jardin, naguère perspective de pêchers en
fleurs, et dans les cultures: les tulipes barbares, les fragiles
anémones, les jasmins grimpeurs les jonquilles, les narcisses, les
muguets, les lys, les œillets jaunes et les œillets couleur de sang, les
diaphanes mauves et la rose.

À Casbin, il but du vin violet qui semblait une effusion d'améthystes.

À Kom, où, chacun en son clos, reposent les cinq cents fils d'Ali, il
acheta une épée qui ployait comme un jonc, s'enivra d'eau fraîchie dans
le ventre des oiseaux blancs, fuma du tabac noir mêlé à du chenevis,
mangea les tartines de graisse de cabri saupoudrées de graine de pavot,
dormit sous un platane, ce qui préserve de la peste, assista à
l'autodafé d'un gulbad, cet arbre magique dont les fleurs empoisonnent
le vent, visita les Fontaines souterraines et la Mosquée des deux Rois,
près de laquelle une enceinte aux grilles sacrées emprisonne
d'inviolables roses, nées de la chair de Fathmé. Un prêtre veillait,
Zaël souriait: de ses doigts comme distraits des tomans d'or tombèrent
sur le sable, et ses yeux fixaient la plus large des roses. Le prêtre
apporta la rose à Zaël, et Zaël, sans même la respirer, l'effeuilla
d'une chiquenaude,--content: car, pour une simple aumône,
l'incorruptible gardien des inviolables roses avait vendu les roses, son
vœu, la majesté des tabernacles et la virginité de la fille de Mousa,
fils de Gazer.

Cachan fut la dernière étape. Avant d'entrer dans cette ville redoutée,
il avait murmuré en lui-même, selon l'usage: «Scorpions, je suis
étranger, ne me touchez pas.» Il fut piqué, guéri par une vieille femme
qui lui en offrit une jeune. C'était, disait-elle, une assez sauvage
gazelle, volée à des vignerons, mais Zaël apprit la vérité: «Ma petite
maman, sussura la mignonne, attendait le voyageur résolu à payer le prix
de ma réelle beauté, et c'est toi: je suis ton esclave.» Il la fit
déflorer par son premier serviteur, Thamas, et, avant de la rendre
humiliée aux mains maternelles, voulut qu'elle subît les fougues
barbares de son palefrenier Piri, de Cofrou le muletier et du convoyeur
Mirzatbaer.

Quelques heures plus tard, ils touchaient à Ispahan.

Une petite maison meublée, pourvue d'esclaves, lui fut indiquée; Zaël
l'arrêta et chargea Thamas de l'urgente acquisition de quelques femmes,
car un homme dépourvu de femmes est taxé de mauvaises mœurs:
l'hypocrisie exige un certain décor, à Ispahan, comme à Tauris.

Elles étaient convenables et toutes trois blondes, mais teintes en
brunes, avec des sourcils d'idoles, une mouche noire au coin de l'œil et
une violette au menton. Il les habilla magnifiquement, attacha des
pierreries au bout de leurs tresses tombantes, voulut les chemises de la
plus caressante soie, les manteaux du plus magistral damas, les voiles
de la plus rêveuse dentelle; boîtes de senteur flottant à des chaînes
d'or, anneaux à tous les doigts et à tous les orteils, colliers de
perles, pendants d'oreilles et boucles de narine, paquets d'inutiles
bagues, pendulant comme des amulettes, entre leurs seins.

Il leur donna un souper: elles mangèrent les dattes de Jaron conservées
en des courges creuses; des pistaches fricassées au sel; des pavis, des
grenades blanches et des roses, des prunes de Boccara; des abricots à
chair rouge dont on grignote l'amande, le noyau s'ouvrant aisément d'un
coup d'ongle; du raisin bleu cultivé par les Guèbres de Neyesabad et qui
se sert sur un lit de violettes.

Toutes les trois reçurent les faveurs du maître: elles le souffrirent
avec complaisance, en créatures qui savent que l'homme ne saurait être
le dispensateur d'aucun plaisir et que la femme seule connaît les
ressorts secrets d'une chair de femme. Zaël, désormais, les laissa
s'amuser entre elles et corrompre à leur aise un jeune et divin petit
eunuque qu'il leur avait choisi comme joujou.

Dans un café, au milieu des fumeurs d'asium, des joueurs d'échecs, des
dormeurs, un mollah prêchait, ensuite faisait la quête. Tout à coup, se
dressant de même qu'en songe, un derviche lançait, d'une puissante voix
de hurleur, un aphorisme sur la vanité du monde, retombait dans ses
prières. Le poëte conteur, qui commençait l'histoire de Mouça chez les
Pharaons, fut interrompu par une troupe de danseuses. Elles roulaient
des ventres nus, au nombril peint d'une fleur obscène, et, quand les
jupes glissaient sur les cuisses, leur sexe épilé faisait songer à de
grandes fillettes impubères et lascives. Calmées, quelques-unes et
quelques turbans disparurent vers le fond du café; mais la luxure allait
aux jeunes Circassiens qui apportaient les narghilés et les tasses avec
de languides allures: à chaque instant le service s'interrompait, toute
cette jeunesse étant en proie, dans les salons secrets, à de lucratives
émotions.

Zaël, qui voyageait pour s'instruire, ne résista pas à la curiosité de
sa race, mais ces jeunes complaisants joignaient la rapacité de la
gueuse à la niaiserie de l'enfance: c'était des joies vraiment
désolantes, vraiment trop évocatrices du désert, où, pérégrins maudits,
nos désirs fantômes ne joignent que des spectres. Il eut d'autres
désillusions, il les eut toutes, car il acheta tout: il fut cazy, il fut
mocaïb, il fut vakanevis, il fut daroga, il fut vizir, il fut chef des
Portes-flambeaux «par l'ordre exalté et inexprimable du Très-Haut et
Très-Saint Seigneur, vicaire de Dieu.»

Huit jours après, reprenant son état de philosophe libre et obscur, il
écrivait à Yezid:

«La vie ne contient rien. Le silence même est inutile. Relève-moi de non
vœu. Je veux pouvoir dire aux hommes que je les méprise.»

«À quoi bon! répondra Yezid. Ils le savent, mais tout leur est
indifférent, hormis la jouissance.»

Il n'envoya aucun messager vers Tauris.

Le ciel du soir s'alanguissait, là-bas, de fumées amarantes. Zaël
traversa les faubourgs: de rouges ziégaris sommeillaient adossés au mur
d'un corps de garde, et la pointe bleue de leurs bonnets s'inclinait,
semblait saluer les passants. Partout, rasant le sol, comme un flot,
couvrant les toits d'une neige imprévue, dressant en l'air des trombes
croulantes d'ailes immaculées, des pigeons blancs: quelques têtes
huppées animaient un instant les trous multiples des lourds colombaires.

Au-delà des Portes du couchant, la nuit éploya ses noires tarlatanes
étoilées d'argent pâle: Zaël marchait toujours. Il était bien
réellement, à cette heure, le Pèlerin du silence: aucun grelot ne
sonnait dans son crâne, nul verbe ne luisait dans les limbes de sa
pensée, et il allait, goûtant la fraîcheur du soir et la douceur des
négations définitives.

Zaël marchait toujours, et la nuit éployait ses noires tarlatanes lamées
d'argent lunaire. D'un bois de saules, une chanson monta:

Celle qui tient mon cœur m'a dit languissamment:
«Pourquoi donc es-tu triste et pâle, ô mon Charmant?»
M'a dit languissamment celle qui tient mon cœur.

Celle qui tient mon cœur m'a dit moqueusement:
«Quel miel d'amour a donc englué mon Charmant?»
M'a dit moqueusement celle qui tient mon cœur.

Moi, j'ai pris un miroir et j'ai dit à la Belle:
«Regarde en ce miroir, regarde, ô ma cruelle!»
Et j'ai dit à la Belle, en brisant le miroir:

«Comme une perle d'ambre attire un brin de paille,
la langueur de ton teint m'appelle, je défaille,
Je suis le brin de paille et toi la perle d'ambre.

Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames
Pour ranimer le cœur de mon Roi qui se pâme,
Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son cœur!»

Zaël entra dans le bois de saules. Penchée vers la fontaine, une jeune
fille emplissait des outres et elle était charmante, bras nus, cheveux
roulés et son voile envolé.

Avec de grands yeux calmes, elle regarda l'inconnu: Zaël s'approcha, et,
s'agenouillant toujours muet, leva vers son menton un pli de sa robe.

«Si tu es le roi, dit la jeune fille, retourne en ton palais; si tu es
l'ange visiteur, remonte au ciel; mais si tu es un voyageur, ferme les
yeux, car je suis dévoilée.»

L'outre qu'elle plongeait dans la fontaine lui glissa des mains, et ses
naïves lèvres se laissèrent couvrir par les lèvres de Zaël. Elle ne
parla plus, et, dans l'adorable silence des vallées endormies, Zaël,
pour la première fois, buvait un peu d'âme.

Maintenant, blottie aux flancs de l'Homme dont elle serrait les genoux
de ses bras adorants, la Femme redisait passionnément le chant de la
Vierge:

«Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames,
Pour ranimer le cœur de mon Roi qui se pâme,
Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son cœur!»

Zaël songeait à des paroles de son maître: «Si tu trouves le
Désintéressement et qu'il ait des vêtements d'homme, prosterne-toi le
front dans la poussière. S'il a des vêtements de femme, prends cette
femme et rentre en ta maison.»

Ayant songé, il tira sa bourse et la vida dans la robe entr'ouverte,
mais la jeune fille secoua sa robe et pleura.

Alors, Zaël rompit son vœu;

«Viens, tu es Celle que je ne cherchais pas. Viens, et dis-moi ton nom.

--Mon nom est Amante et je t'aime.

Dans l'adorable silence des vallées endormies, Zaël pour la première
fois buvait un peu d'âme, et Amante, amoureusement, picorait les pièces
d'or et une à une les fourrait dans sa chevelure.

Ils étaient deux: au plus creux de la vasque sableuse, deux rivières
joignaient leurs eaux confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au
printemps, non moins qu'un œil de femme, et l'Agi, noir torrent salé.

Ils étaient deux: sur les coupoles les arbres faisaient de la dentelle:
Ali la jaune, Hassein couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des
lunes brisées brillaient sur tous les dômes.

Ils étaient deux: le blond troupeau bourdonnait autour du fier sultan,
du sultan aux cornes d'argent: c'était Tauris, courtisé de plus de
collines que l'amour n'amène d'amoureuses, que la peur ne presse de
peureuses aux flancs du mâle flamboyant.

«Vous êtes deux, dit Yezid, avec une ironie qui troubla Zaël, vous êtes
deux?...

«REGARDE EN TOI-MÊME ET TAIS-TOI.»



LE FANTÔME


[Grec: chai Thêaôrhô aôssou]

THÉOPHILE D'ANTIOCHE

PORTAIL

Aux matines de notre amour le ciel fut blanc et miséricordieux: les
mamelles sidérales épandaient vers nos lèvres le lait très intègre du
premier rafraîchissement, et vers nos yeux, les prunelles polaires, la
grâce d'une lumière équivalente à la transparence de nos désirs.

Notre éveil avait été par des cloches qui sonnaient délicieusement en
nos têtes et nous appelaient hors de nous: elles sonnaient en nos têtes
et au-dessus de la ville, comme tous les jours, et cependant nous ne
fûmes pas dupes de l'habitude des cloches crépusculaires. Nos âmes
obéissantes et joyeuses se rendirent aux irrévocables matines: les corps
frileux attendaient encore encapuchonnés de sommeil, inquiets, mais
consolés au fond de leur chair par un espoir de réunion, et la solitude
fut tolérable sous la grâce du ciel blanc et miséricordieux.

_Verset_.--Ta jeunesse s'est levée d'entre ses sœurs et elle est venue à
moi. Je ne te connais pas, ô sœur, et ton essence me fait peur. Et
pourquoi viens-tu toute nue? Le corps est la pudeur de l'âme: va te
vêtir, car tu confonds mon innocence et tu excites en mon essence la
concupiscence de l'amour pur.

_Répons_.--Je veux baigner dans les eaux fraîches de ta pensée, ô sœur,
la nudité de mon désir. Tu connaîtras mon essence si tu m'admets en ta
profondeur. Laisse-moi: je tomberai comme une pierre tranchante sur ton
sein à jamais blessé, et doucement j'irai au fond de toi et tu saigneras
si haut que les hautes feuilles en seront éclaboussées d'amour.

_Verset_.--Pourquoi veux-tu faire saigner d'amour l'immatérialité de ma
paix? O sœur folle et cruelle, je n'ai ni sein, ni sang, et tu n'as ni
tranchant ni pesanteur. Nous sommes plus intouchables que la trace de
l'oiseau dans l'air et plus invisibles que l'odeur des roses. Je veux
bien t'aimer, ô sœur folle, mais va te vêtir, que je te voie!

_Répons_.--Mais tu es nue, pauvre âme, aussi essentiellement nue que
moi-même, et tout n'est que métaphore. Si je revêts mon corps, que
feras-tu de mon corps, et de quels yeux contempleras-tu mes yeux?

_Antiphone_.--L'essence est essentielle et la forme est formelle, mais
la forme est la formalité de l'essence.

_Cantique_.--Nous mettrons les sept roses aux sept clefs de la viole et
l'arc-en-ciel sera les cordes.

Respire mon odeur, ô cœur, je suis odorante et mourante, la mort des
roses en est la cause.

Respire mon haleine, ô reine, je suis amoureux et peureux, j'ai peur de
ton bonheur, ô fleur!

Écoute mes soupirs, ô sire, mes soupirs ont brisé la viole aux sept
cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept désirs.

Écoute mes paroles, ô folle, tes paroles ont brisé les cordes de mon
cœur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs.

Regarde dans ma joie, ô roi, les fleurs sont mortes, la viole est morte,
tout meurt excepté toi.

Regarde dans mon ciel, ô belle, les sept couleurs sont mortes de joie,
tout meurt excepté toi.



LE PALAIS DES SYMBOLES


La forme est la formalité de l'essence: nous acquiesçâmes à cet
aphorisme antiphonaire que les voix célestes n'avaient pas nié et nous
nous apparûmes réels, c'est-à-dire équilibrés selon l'objectivité la
plus commune, mais non la seule.

Ce fut d'abord en un salon de hasard, parmi la cruauté des robes
indiscrètes, et ce milieu nous faisait pâlir d'ennui. L'enfance y
vagissait sous de blonds ou blancs cheveux et de pareilles joies
vitulaires électrisaient les membres ingrats et ceux qui ne l'étaient
pas encore; des gens qui avaient assassiné leur conscience portaient un
signe, une tache sanguinolente à l'endroit du cœur; d'autres ne
portaient aucun signe et cependant ils n'avaient pas été moins
courageux. Cette impression nous fut pénible. Je dis à ma sœur:

--Il leur reste la satisfaction du devoir accompli et la joie de se
redire en secret que la perle sociale est toujours une perle, même en
l'obscurité de sa coquille close. Le plaisir d'être un scélérat peut se
savourer jusque dans le silence...

--Non, ce n'est pas la même chose: les âmes viles jouissent surtout de
l'ostentation de leur vilenie. Il leur faut l'estime à laquelle elles
ont droit; le silence et l'obscurité les rend inconsolables.

Quand ma sœur eut parlé, je la priai très simplement de me dévoiler son
nom.

«Je suis pierre et fleur, je suis dure et parfumée, je suis transparente
et charnue, je suis rude et je suis douce, je suis double et je suis
une: ai-je dit pierre ou fleur, en disant Hyacinthe?»

«O gemme de senteur, ô floraison adamantine et je ne sais quelle musique
de paradis dans les syllabes fraîches, une volupté si délicate, des yeux
si fraternels où le baiser s'alanguirait au charme de boire un
merveilleux éther!»

Nous regardions les jeux de nos pareils, si dissemblables de nos rêves,
et sans nous targuer de la fierté triste des exilés nous éprouvâmes
l'étonnement de l'antipathie.

--Vous plaisez-vous à vivre?

--Oh! si peu! répondit-elle, si peu que je ne sais si je vis vraiment.
L'uniformité des jours me décourage comme une séquence de notes en
l'accord majeur des félicités nulles. J'ai rêvé d'une blessure qui
tombait sur moi d'en haut, de très haut, et je remerciais la Douleur
d'avoir pensé à mon cœur. Je fus touchée de ce choix accidentel, mais je
vois bien que je ne suis pas élue.

--La volonté du martyre est le martyre lui-même, mais pourquoi de tels
désirs? Jouissez de vos songes et de votre chair, et si quelqu'un dit
votre nom avec amour, ne serez-vous pas joyeuse?

--Oui, d'avoir donné une joie, mais à qui? Je voudrais, si j'aimais,
d'exceptionnelles voluptés et aller si loin que l'éternité fût jalouse
de ma floraison éphémère.

--L'éternité n'est pas jalouse, elle est protectrice, et l'abri de sa
permanence est ouvert à tout acte significatif: c'est le palais des
symboles. Inaccessible aux vanités égoïstes du geste quotidien,
impitoyable aux préventions négatives, son vantail accueille avec
charité les esprits, qui accueillent en eux l'Esprit d'amour. Et autour
du palais, il y a des étangs d'une invincible stérilité: ceux qui ont
dit non tombent là, et les fourmillements de la putréfaction même leur
sont déniés; ils deviennent le rien qu'ils voulurent, et les étangs
sommeillent éternellement dans une invincible stérilité.

--Palais sans parfum et sans fleurs! Où sont les fleurs?

--Elles sont peintes sur les murs.

--Elles sont mortes.

--Elles sont vivantes,--comme des pensées!

Hyacinthe s'immobilisa selon l'idée qui agissait en elle. Debout parmi
les ombres pâles d'une tapisserie, elle répéta;

--Elles sont mortes! Elles sont peintes sur le mur!... Parfois il m'a
semblé d'être peinte sur un mur, morte, ou vivante pas plus qu'une
pensée fanée, et des apparences aussi mortes que moi passaient,
passaient--comme maintenant! Comme toujours, n'est-ce pas? Suis-je autre
qu'une des ombres pâles de cette tapisserie morte? Ah! vous n'osez pas
dire que je suis vivante? Vous ne l'oserez pas, si vous craignez le
mensonge.

--Le privilège de vivre! Mais vous seriez la seule, Hyacinthe, la seule
entre vos pareilles! Vous ne vivrez qu'en celui qui vous aura fait
souffrir,--et cela ne suffit pas toujours. O folle plus primitive que
les déesses abolies, quelle ambroisie de divinité croyez-vous donc avoir
bue par la naïveté de vos yeux bleus? Et même le Divin n'a pu vivre que
par la souffrance et par la mort: il vint demander à la candeur barbare
le crucifiement de ses chairs élues et que son sang vierge, sous les
verges, les épines, les clous, jaillit comme au désert les eaux fraîches
des roches attendries.

--Je veux affermir l'ombre que je suis, dit Hyacinthe, je veux me
vérifier et je veux m'exalter. Oh! le moyen, qu'importe, les ailes de
velours de la Chimère ou le dos rugueux du Dragon? Mais, je veux,--quoi?

--Abandonne-toi!

--Oui! Et pourtant je m'aime,--si rien!

--Tu es prédestinée.

--Ne fais pas violence à ma volonté.



DUPLICITÉ


Nous allâmes vers l'arborescence des piliers tordus dans la crypte.
Eglise douce et discrète où nous entendîmes les enfantines voix de la
salutation et les psalmodiements intérieurs de nos cœurs! il y avait de
l'ombre et des fleurs, des cierges et de l'encens, et un grand silence,
un silence d'adoration et de peur lorsque, sous les plis du suaire
marqué de la croix, la Victime se levait pour bénir.

--Damase, me dit Hyacinthe, agenouillez-vous et soyez pénitent de mes
fautes, puisque je dois vous appartenir: ayez soin de mes fins dernières
et qu'elles s'achèvent en conformité avec les lois de la rédemption.

--Hyacinthe, je vous chargerai sur mes épaules et je vous déposerai aux
pieds de la Miséricorde.

--Tu me l'as demandé,--je m'abandonne.

--Tout entière?

--Est-ce que je suis deux?

--Il y a la chair et l'esprit.

--Je ne suis ni chair ni esprit, je suis femme et fantôme: je
deviendrai--ce que tu me feras.

--Tu deviendras ce que tu es et tu fleuriras selon la grâce de tes
bonnes volontés. Que puis-je, sinon te cueillir et te faire sentir le
prix de la sève qui sortira de tes blessures? Vivre, c'est en niant
toute joie qui n'est que personnelle, toute douleur égoïste: le stupre
d'être seul et de se plaire est le troisième péché, mais il contient les
deux autres. Tout entière,--oui: tu ne dois te refuser ni à l'infini,
qui, en te créant, t'a choisie, ni au fini, qui, en t'aimant, t'a triée
d'entre la multitude des grains stériles. Sois la fécondité des
adorations et des sourires et réjouis-toi du supplice d'être écrasée au
pressoir, pour être bue, vin pur, dispensatrice des ivresses royales.
Tout entière, ô vierge double,--oui: et sois spiritualisée, beauté
charnelle, et sois réalisé, intellectuel fantôme.

LE CHŒUR.--_Procul recedant somnia
            Et noctium phantasmata!_

--Écoute, la conjuration des voix prie pour la pureté de ton sommeil.
Les mauvais songes s'enfuient mécontents et honteux, leur laideur cachée
sous des manteaux couleur de nuit, et les phantasmes terrifiés retombent
dans leurs cavernes comme des fumées trop lourdes. Endors-toi sur mon
épaule, formalité charmante d'une essence que j'ignore, dors et tu
n'auras pas d'autres rêves que le rêve de rêver.

--Je dors.



L'ENCENS


Sa virginité connut l'étonnement d'avoir admis en soi un voyageur
complètement inconnu. Il avait des façons amicales de s'insinuer, un air
de douce impertinence, des gestes spécieux et l'aplomb déconcertant de
ces gens qui savent leurs forces, mesurent au juste les conséquences
d'un coup d'audace. Hyacinthe se demandait comment elle avait pu
précédemment proférer tant d'insanités et en écouter relatives aux
délires spirituels. Comme tout était devenu clair! Des lumières
rayonnaient sous ses paupières closes, et son intellect, libéré des
doutes, planait, comme un oiseau d'aurore, dans une atmosphère d'une
limpidité éblouissante. Elle comprit que toutes les vérités, même les
plus immémoriales, convergeaient vers un point central de sa chair et
que ses muqueuses, par un ineffable mystère, renfermaient dans leurs
plis obscurs toutes les richesses de l'infini. Pendant une seconde
presque séculaire elle fut convaincue que sa propre essence avait
absorbé et détenait à jamais l'essence de tout; c'était une possession
et une joie si démesurées qu'elle s'évanouit: à son réveil, elle ne
sentit plus rien qu'une grande lassitude et l'insupportable effarement
d'avoir été dupée. Néanmoins elle se sépara sans rancune du chimérique
voyageur, et même lui voua une certaine amitié comme à un compagnon de
grandes aventures, encore que fallacieuses.

Moi qui l'aimais hautement, voulais opérer en elle la transposition au
mode mineur de mes personnelles et volontaires illusions, je fus
péniblement impressionné, car elle n'avait rien manifesté, sinon de la
surprise. Après comme avant, elle se montra pareille, aussi triste de
vivre si peu, mais d'une tristesse différente, où la déception
remplaçait l'ignorance.

Je la questionnai, mais la sensation était si loin, déjà, et si confuse,
qu'elle répondit, avec cette franche simplicité convenue entre la
noblesse de nos esprits:

«Ce n'est pas bien supérieur à manger une pêche.»

Comme le plaisir sexuel, hors les organismes de brutes, n'est que l'écho
et la redondance du plaisir donné, ma joie diminua jusqu'à rien,
jusqu'au rafraîchissement d'occasion, en une promenade, avec le fruit
qui pend au-dessus du mur--et je doutai de la légitimité d'une telle
défloration.

Elle avoua cependant tout ce qui était vrai: le souvenir d'un envol dans
les éthers, mais si imprécis! Plus tard, par la répétition de sensations
identiques, sa mémoire se fortifia et elle put confirmer ma divination.

--Mais, ajouta-t-elle, il faudrait la durée, le toujours. Bref, ou moins
bref, l'instant n'est qu'un instant.

--Et il n'y a que des instants. Croire que l'on capte l'infini dans un
baiser!

--Alors, plus!

Cependant nous recommençâmes. La satisfaction physique s'affirma, mais
c'était ensuite comme une humiliation d'avoir été heureux par de
l'inconscience. Ces secousses étaient nécessaires: elles nous devinrent
une habitude et nous n'y pensâmes même plus guère en dehors du moment
même.

Ainsi nous y avions mis de la poésie en vain et du cérémonial! Une
chapelle privée, la nuit, des chants de jeunes filles, une assistance
révérante aux mystères liturgiques, un évêque vieux et simoniaque à
peine, une immédiate installation sous des arbres d'une vénérabilité
absolue, en une maison de jadis, close au vulgaire: et rien de sublime,
pas une exceptionnelle volupté!

Hyacinthe sortait d'une race morte au monde depuis des siècles. Fleur
d'automne et la dernière, elle accumulait en son parfum tout l'esprit de
cette sève tardive, mais la jeunesse de ses nuances avait quelque chose
d'une teinte inaccomplie, faute de soleil, rose penchée sur une rivière
d'ombre. Quand elle marchait, elle avait l'air d'être enveloppée et
portée par un souffle de mystère qui jouait dans ses cheveux blonds,
comme le vent soulève et anime les touffes tombantes des viornes, le
long des haies d'octobre.

Destinée par la pâleur de sa nature à de perpétuelles déceptions, elle
n'en souffrait qu'un instant, se résignait. Je pouvais la comprendre,
moi, que des folies leurraient sans repos, à qui les réalités
extérieures, cérébralement exagérées d'avance, échappaient toujours
quand j'avançais la main vers «la cueillaison du rêve».

Motif de désolation, oui, mais valable seulement pour des enfants;
pourtant de telles faillites, souvent répétées, finissent par détruire
la native confiance de l'être en la vie,--et bientôt l'on n'avance même
plus la main, sûr de ne ramener vers soi que le vide. Au rebours de ce
qui est cru, c'est là une acquisition plutôt qu'une perte; arrivé à cet
état mental, l'homme a compris l'inutilité absolue du mouvement, il se
confine en lui-même, se trouve enfin apte à l'existence sérieuse et
vraie. Il ne s'intéresse plus qu'à la seule pensée, ses relations avec
le monde sont réduites au nécessaire strict, à l'entretien urgent du
substratum matériel, et toutes les questions qui agitent les peuples,
émeuvent les individus, acquièrent immédiatement l'importance du fétu
qui révolutionne une fourmilière.

Hyacinthe était apte à recevoir ces idées: elle les accepta, et,
mésestimant tout le reste, nous nous occupâmes de nous-mêmes et de
l'infini.

Nous-mêmes, c'était l'amour. Spirituellement, nous ne pouvions nous
atteindre qu'en Dieu, après avoir gravi la montagne mystique, et là,
souffrir la crucifixion sur la croix de l'éternel Jésus: c'est ce que
j'avais promis à Hyacinthe et c'est ce qu'elle croyait vouloir.

Physiquement, tous les grains de l'encens profane n'avaient pas été
brûlés. Je ne voulus pas condamner celle qui m'était confiée à
l'ignorance éternelle d'un art si généralement estimé, et, tout en
souhaitant qu'ils lui répugnassent, je lui en dévoilai les secrets.

La curiosité la soutint dans cette épreuve, et nous épuisâmes avec
méthode tous les articles de l'évangile gnostique, sans que notre santé
eût notablement fléchi.

--Exceptionnelles voluptés, me dit-elle un jour, soit, mais tout cela
revient au même et l'équivalence des moyens est certaine puisque le but
atteint est toujours identique. De plus, l'exceptionnel qui se répète ne
diffère pas du banal et enfin les recommencements du fini, c'est-à-dire
du rien, ne peuvent jamais donner au total que néant. Je suis lasse et
triplement dupée, je suis sans espoir! Pourquoi m'as-tu traînée dans la
honte des péchés abominables?

--Pour que tu sois bien vraiment sans espoir charnel, pour que tu
connaisses l'humiliation d'avoir un sexe insatiable et menteur.

--Si nous continuons, je te mépriserai.

--Hyacinthe, ton corps adorable me fait horreur.

--Damase, tes lèvres perverses me font mal aux yeux, quand je les
regarde,--après!

--Ton profil est toujours ma joie.

--Damase, te souviens-tu que nos âmes se visitèrent,--aux matines de
notre amour?

--Oui, et tu étais pure,--comme le silence!

--Rends-la moi, ma primordiale pureté.

--La confession est lustrale, Hyacinthe. Ne viens-tu pas de dire ta
honte?--Elle n'est plus.

UNE VOIX.--_Hostemque nostrum comprime
             Ne polluantur corpora!_

--Le Verbe est répandu dans l'air et l'air, parfois, se condense en
paroles. La pensée des invisibles gardiens est toujours présente autour
de nous et la circonvolution de leurs ailes nous protège charitablement.
Ils savent nos volontés et les réalisent quand elles ne contredisent pas
les normes. Leur pouvoir, c'est la métaphore de tendre la main et la
voix est souvent la grande auxiliatrice: ils se font entendre s'il le
faut. Que l'ennemi donc soit absent du cercle de notre communauté et
qu'à nos corps la souillure soit épargnée,--dans l'avenir, dans le
présent et dans le passé!

--Et dans le passé! dit Hyacinthe. Que ce qui fut fait soit défait!
Pourtant, je voudrais--me souvenir. Je voudrais garder la mémoire des
instants où tu pénétras dans ma chair pour la glorification--vaine, mais
lumineuse--de ma sensibilité de femme. Car, enfin, si je suis fantôme un
peu moins je le dois à des insistances corporelles, et cela compte, même
péché. Et qu'elle me dure aussi, la mémoire de ton inconscience et de
tous nos gestes d'amour et surtout de l'abandon premier si peureux, avec
ses yeux baissés et sa si gauche manière de se défendre contre la joie
de connaître, la joie de la pomme amère croquée à deux, comme des
enfants,--et quand c'est mangé, c'est fini! Et, tiens, duperie ou non,
je t'aime!


_Cantique._--Ecoute mes soupirs, ô sire, mes soupirs ont brisé la viole
aux sept cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept désirs.

Écoute mes paroles, ô folle, tes paroles ont brisé les cordes de mon
cœur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs.


--Tu me réjouis, Hyacinthe, plus que le parfum des sept roses qui sont
les sept voluptés; les roses sont mortes, mais tu vis, toi,--ô mon
amour! Oui, comme tu l'as dit: tout entière! Et pourquoi nous fâcher
contre les défaillances du réel et ne pas nous plaire même à l'absurde
qui nous trompe, si c'est par des caresses? Nous savons que la sensation
ne donne rien: amusons-nous pourtant à ce rien,--qui est tout dans le
moment où il surgit en nos imaginations et restons franchement
contradictoires, afin de pouvoir sourire de nous-mêmes aux occasions
tragiques.

--Duperie, ou non, je t'aime, répéta Hyacinthe. Et toi aussi, n'est-ce
pas? Alors, soyons l'un pour l'autre une agréable odeur.

Elle me baisa sur la bouche et nous nous exaltâmes de la meilleure foi
du monde.



L'ORGUE


«O face adorable qui avez réjoui dans l'étable les anges, les pasteurs
et les mages!»

A genoux devant rien, au milieu de sa chambre, la tête entre ses mains,
déroulée vers ses reins l'innocence de ses cheveux pâles, elle proférait
avec une grande pureté de voix cette éjaculation pieuse et la répétait
toujours la même, telle que la strophe amoureuse d'un chapelet.

J'attendais la suite; il n'y en eut pas, et elle se releva pour me
sourire et me dire:

--Je prie par la musique des mots. Cette phrase trouvée en un ancien
livre n'a-t-elle pas quelque chose d'assez doux et d'assez fort pour
briser les portes de la négation et attendrir même, selon l'harmonie de
sa grâce vocale, l'oreille aux aguets du Seigneur Jésus? Oui,
l'attendrir, pour que tout y passe, les litanies de mes peines secrètes
et l'anxiété de faire ta joie... Et puis je songe à la Dame du très
vieux temps, à la dame Véronique qui gagna par son bon cœur le privilège
d'un mouchoir miraculisé. Oh! entre toutes que je fusse celle-là, et
m'écarter de la foule contente d'un spectacle et venir vers celui qui
porte sa croix et doucement, comme d'une angélique main, essuyer la
sueur sacrée de la Face adorable!... Et sur les images, on me verrait,
debout à mi-côte, avec à mes pieds la triste Jérusalem, déployant pour
l'étonnement des Juifs stupides l'empreinte inestimable, et le condamné
monte vers le sommet du monde, aux yeux de tous il souffre, il meurt, et
moi je demeure là, les bras étendus afin que l'on vénère ce que je
porte, et mon altitude survit à la résurrection--car je suis la sixième
station du chemin de la Croix!

Je répondis avec une ironie qui la déconcerta:

--Être, n'est-ce pas, une figure historique, afin de vous faire peindre
à fresque par Fra Angelico, et votre nom écrit sur une banderolle et
répété, en une antienne apocryphe et indulgenciée, par des anges que le
théorbe accompagne?

--Eh bien, oui! reprit-elle en rougissant. Vous m'auriez choisie entre
plusieurs peintures au lieu d'entre plusieurs femmes, et ne
m'auriez-vous pas aimée tout autant?

--Tout autant.

--Peut-être plus?

--Peut-être plus.

--Et j'aurais peut-être dévoilé à votre contemplation, rien que par mon
genre de regard, toujours le même, une âme plus agréable et certainement
moins discordante, plus facile à satisfaire et moins embarrassée, sûre
de toujours vous plaire et pas effarée de tout comme je suis,--car, je
puis bien vous le confier, Damase, je ne comprends rien ni à vous, ni à
la vie, ni à moi, ni à rien.

--Hyacinthe, l'orgueil de vouloir comprendre est dangereux, immoral et,
de plus, démodé. La devise moderne (la dernière) n'est-elle pas:
«Marcher, sans savoir pourquoi, et le plus vite possible, vers un but
inconnu»? Agir et penser sont des contraires qui ne s'identifient que
dans l'Absolu. Beaucoup de gestes, remuer la tête, remuer les bras,
remuer les jambes,--sans pourtant ressembler expressément à un
pantin,--accomplir ces mouvements avec la sécurité que donne le
sentiment du droit, voilà ce qui est recommandé par-dessus tout. Soyons
des citoyens de l'activité universelle et oublions de prendre conscience
de nous mêmes. Le cheval aveugle galope sans hésitation, car, ignorant
d'où il vient, il ignore où il va: crevons-nous les yeux.

--Vous manquez d'indulgence, Damase. Il ne faut pas me traiter par
l'ironie, cela me fait souffrir.

--Plus tu sauras, plus tu souffriras. L'Absolu a souffert absolument,
peut-être encore! Une infinie tristesse s'est répandue sur le monde, et
d'où, sinon d'en haut? Songe à la douleur divine, après la vanité du
rachat, vain comme la vanité qu'il rachetait! Le sacrifice fut
incompris, hors de quelques-uns qui n'ont aujourd'hui que des héritiers
obscurs, imbéciles ou désarmés.

--Pensons à nous-mêmes, dit Hyacinthe.

--Oui, soyons égoïstes et nous serons peut-être sauvés. Le salut est
personnel. Nous d'abord, et délestons de toute fraternité inutile le vol
de la chimère qui nous emporte aux étoiles.

--Ne devons-nous pas aimer les autres?

--Nous ne devons pas aimer les mauvaises volontés: elles se sont,
d'elles-mêmes, mises en dehors de l'amour. Mais il n'est pas nécessaire
de les haïr ni de les mépriser.

--Je voudrais, dit Hyacinthe, les aimer quand même,--un peu.

--Non, ce sont des négations: ce serait aimer le mal qu'elles
symbolisent.

--Pourtant j'aime les bêtes.

--Les bêtes sont innocentes.

--Ah! nous allons devenir bien pharisiens!

Cette remarque m'interdit, car Hyacinthe avait raison,--relativement.
Pratique, telle que toute femme, elle ne voulait pas fermer le cercle
sans espoir de solution; il lui fallait garder une possibilité de
cousinage avec l'humanité. Je lui concédai son désir pour le cas où nous
serions devenus l'un pour l'autre des sachets empoisonnés.

Toutefois, je repris:

--En toute religion,--même en celle que nous pratiquons (oh! surtout en
paroles, comme des gens que l'acte déconsidère, au moins momentanément,
à leurs propres yeux)--il y a un ésotérisme, un mystère qui, une fois
pénétré, dispense le fidèle de toute charité médiate. N'ayant plus de
relations qu'avec l'Infini, il s'abstrait de la création, n'est tenu
envers ses frères, mauvais ou bons, à aucune sorte d'amour effectif ou
théorique: c'est l'état d'indifférence, la nuit de la volonté, l'un des
stages de la nuit obscure de l'âme qui comprend également
l'anéantissement sensuel et l'anéantissement intellectuel,--prologue de
la vie en Dieu, pénultième station avant la vision béatifique.

--Et quel est, dit Hyacinthe, ce mystère à pénétrer?

--A peine si c'est un mystère, Hyacinthe, à moins que l'évidence n'ait
droit, elle aussi, à ce nom plus prostitué qu'une conscience d'évêque.
Il s'agit tout simplement de la science du néant, qui s'acquiert plutôt
par un acte de foi que par une déduction logique,--bien qu'en somme son
acquisition soit le but dernier de la logique elle-même. Mais, vous avez
dit vrai, il y aurait du pharisaïsme à croire que nous avons conquis
cette connaissance suprême!

--Pourquoi donc, Damase?

--Ne sommes-nous pas des sexes?

--Oui, oui! cria-t-elle, oui! J'y tiens, au mien et au tien. Il n'y a
que cela que je comprenne,--presque! et encore cela m'attriste.

--Je le sais, petite adorable menteuse, tu me l'as déjà dit: cela
t'attriste--après! Tu fais semblant de m'écouter et tu penses à des
baisers. Tu n'es--comme les autres--qu'une gaîne!

--Hé! puis-je pas être cela, et autre chose en même temps? Je suis une
gaîne pour tes idées,--et elles sont rudes, parfois, tel qu'un mauvais
rêve.

--Tu es fallacieuse!

--N'est-ce pas ton désir, Damase? Ne dois-je pas être pour toi une
illusion?

Nous étions sortis de la chambre et de la maison,--accueillis avec la
déférence due aux seigneurs par la vieille avenue de hêtres respectueuse
et solennelle: et reconnaissants aux nobles arbres nous marchions avec
une lenteur comme de procession, d'accord avec le ploiement des larges
branches que le vent, une à une, inclinait vers nos têtes. L'orgue vaste
chantait: nous écoutions, et nos oreilles accoutumées distinguaient le
bruit des hautes et des basses feuilles, les dires du hêtre, des
peupliers, des pins et des chênes circonvoisins. L'avenue proférait les
notes dominantes et, dans l'accompagnement précipité des peupliers, les
pins jetaient leur lamentable plainte et les chênes, la sonorité grave
d'une voix de mâle.

La chute de la nuit pacifia tous les bruits: ils semblèrent descendre et
rentrer dans l'herbe qui, maintenant, craquait sous nos pieds.

--Enfin, dit Hyacinthe, où voulons-nous en venir?

--Mais, répondis-je, il me semble qu'une croyance positive et stricte,
par exemple en nous mêmes, en notre utilité absolue et mystique,
libérerait notre logique de bien des inconséquences. Je crains que nous
soyons un peu enclins au jeu. Vous êtes-vous arrêtée, parfois, en un
jardin, à Paris, devant de petites immanences, cheveux dans le cou et
jambes nues, jouant à la raquette? Et avez-vous pénétré le profond
sérieux, sous de plaisantes apparences, avec lequel ces animalcules se
renvoient, en glapissant de volupté, leurs âmes à plumes, leurs volants
immortels?

Au bout de l'avenue des points lumineux apparurent, deux ou trois,
surgissant comme des fanaux au-dessus de l'immobile mer des choses.
Silencieusement nous nous arrêtâmes, éprouvant les incertitudes de
l'imprévu, puis en les maisons devinées, derrière la fenêtre vive, nous
imaginions de paisibles vies, heureuses de l'abri et du repos, délivrées
du souci de la pensée, contemplatives de leur douce végétalité, lentes
au geste et peu de paroles. Ah! qu'il fait bon vivre là où l'on n'est
pas.

L'église était ouverte encore, personne n'y priait et les ténèbres
intérieures dormaient sous la lampe éternelle.

Nos genoux heurtèrent l'orgue du chœur, je soulevai la lourde chape de
chêne et les doigts d'Hyacinthe chantèrent la gloire triste de vivre
dans l'indéniable et essentielle obscurité. Sans rancune contre les
lumières éteintes, contre la noirceur du ciel, ils demandaient très
humblement pour nos âmes une lueur,--oh! pas davantage!--une syllabe de
flamme pâle. Aux doigts en mouvement, les pierreries des bagues
chatoyaient un peu parmi la pénombre,--ainsi que des pensées confuses,
mais vraies: rien que cette vérité-là, intermittente et vague, mais
certaine!

Donc, je m'élevais aux cimes du désir métaphysique tout en caressant
d'une distraite main les petits cheveux d'Hyacinthe et le contour de ses
oreilles, vérité non pas douteuse celle-ci, mais authentique et d'une
certitude si candide! Les cheveux étaient doux comme des aveux; ils
s'abandonnaient à mes doigts et s'enroulaient si naïvement, avec tant de
bon vouloir à me faire plaisir et l'oreille était si inquiétante avec
ses méandres et en même temps si docile à mon jeu de manipuler, et
Hyacinthe était si bien toute frémissante et si parfaitement isochrône
avec le galop de mes pulsations,--que l'orgue se tut.

Nous observâmes le respect dû au Saint Lieu en nous unissant selon toute
la modestie compatible avec les gestes de l'amour.



LES IMAGES


Regarder des images pieuses, des représentations de saintes dont la face
blême s'amincit dans un halo d'or, d'amantes qui laissèrent toute
terrestre inquiétude oubliée entre les lys, de celles qui firent saigner
leur corps, qui furent folles de leur cœur...

--Croyez-vous, me demanda Hyacinthe, qu'elles aient éprouvé des joies
plus pures que nous, pécheurs, en notre péché? N'était-il pas très pur,
notre péché?

--Hyacinthe, vous déraisonnez.

--Nullement, Damase, je me réalise, j'affermis mon fantôme, je le
repétris dans le ciment des souvenirs sensationnels. Cette seule fois il
y eut un après, une persistance de volupté, la permanence d'une caresse
qui, à travers la forêt des fibres, avait atteint mon âme et l'avait
sensibilisée,--peut-être pour toujours!

--Cher enfant gâté, il lui faut le péché!

--Oh! ceci vous regarde. Moi, je n'ai pas de conscience, puisque je vous
fis don de mon libre arbitre, et que vous l'acceptâtes.

--Et si je vous emmène dans les ténèbres extérieures?

--Je vous suivrai, mon ami, sûre d'être bien partout où je serai avec
vous.

Cela valait un baiser, que je lui donnai; ensuite je dis:

--Ce n'était pas un péché.

--Oh! par exemple!

Incrédule, elle me raillait. Il fallut consulter des auteurs, lui
prouver par des textes la vénialité de notre abandon. Elle en fut
chagrinée, ou bien ce n'était qu'une vaniteuse feinte, car je ne lui
connus jamais de perversité réelle, une bravade propre à m'émouvoir et à
susciter ma contradiction.

--Le péché, dis-je, est toujours médiocre. C'est, en soi, un acte
incomplet, borné par sa propre nature et qui n'élabore qu'une simagrée
nulle. Contraire à la pensée divine, il demeure à mi-chemin de la
contradiction, puisque l'absolu dans le mal est impossible, même à
concevoir.

--Je ne cherche pas l'absolu, moi, dit Hyacinthe, et seules, même
incomplètes, les sensations me font vivre. Je veux bien qu'elles soient
vaines, si leur vanité m'est douce. Tu te souviens qu'aux premières
initiations je fus déçue et qu'ensuite telles expériences me
contristèrent: eh bien, d'hier la lumière dure encore,--dans le cœur de
la modeste peccatrice, mon cher Damase. Pourquoi?

--Parce que l'ironie est un des éléments de la joie et qu'il vous a paru
notablement irrespectueux de vous pâmer sous la vigie du Tabernacle,
mais il y a de divines indulgences pour ces distractions; ce ne fut
qu'un manquement à l'étiquette,--et le reste, vous l'imaginâtes.

--Et quelle différence voyez-vous entre l'imaginaire et le réel?

--Subjectivement aucune, Hyacinthe, vous le savez bien. Toutefois ces
deux sortes de faits, différenciés initialement par le verbe, ne
marquent pas l'âme des mêmes cicatrices: la pensée se nie par la pensée,
et l'acte par l'acte. Vous n'ignorez pas que le péché se commet selon
trois modes: en pensée, en parole, en action...

--Et vous croyez vraiment que je pense?

--Peut-être, sans le savoir! Ayant étudié de près les femmes,
Schopenhauer put établir sa théorie de l'Inconscient; il avait compris
que l'intelligence peut coïncider avec l'automatisme. Son Dieu-Monde est
une femme élevée à l'infini,--genre de Dieu fort dangereux et sous le
gouvernement duquel il faut s'attendre à toutes sortes de cataclysmes,
Dieu inconnaissable pour l'humanité et inconnaissable pour lui-même. Et
toi, petit Dieu ironique, je voudrais m'imboire de ta spiritualité,--et
je ne puis. Tu fuis sous le tranchant de mon intelligence comme les
folles herbes marines sous le fil de la faux...

Hyacinthe semblait distraite aux images...

Scholastique, à son poing, mystique épervier, l'Esprit se symbolisait en
oiseau familier, les ailes comme un double bouclier épandues sur les
seins de la vierge élue.

Claire, ses mains gantées capturent l'ostensoir et ses yeux clairs
pleurent des larmes surnaturelles.

Ida la blanche au chef receint d'épines, et Colette, agnelette égorgée
par l'Amour.

Sur la croix que porte Catherine, des lys ont daigné fleurir.

Christine, à ses épaules de grandes ailes surgirent dans la déchirure de
la bure, et ses pieds nus stygmatisés ensanglantaient les dalles du
monastère.

--Eh bien, connais-moi! proféra Hyacinthe, en se tordant sur mes genoux
selon un rythme tel qu'elle en paraissait dévêtue.

Le divan aux coussins de sinople fut notre intermédiaire.

Après, elle me garda sur elle une seconde pour me dire:

«Voilà comment on peut me connaître,--et pas autrement!»



LES LARMES


Songeant aux sensations fictives et aux visions équivalentes, il
m'arriva de torturer Hyacinthe très cruellement. Je lui en avais fait la
promesse, mais une native bonté d'âme et la nouveauté des fatales
occupations amoureuses m'aveuglaient et restreignaient jusqu'à la
naïveté indulgente mon devoir d'inquisiteur.

Pharmacoper les âmes par la seule drogue qui les purge, la
douleur,--c'est assurément la suprême charité, mais combien difficile à
exercer envers les êtres que l'on aime! D'innocentes hosties ne sentent
pas le prix du martyre immérité, et quel courage pour braver, de la
bouche qu'on adore, la vocifération de: bourreau!

Hyacinthe accueillerait-elle comme des amies mes mains allumeuses de
bûchers ou les mordrait-elle, à dents par la révolte empoisonnées?

Mais il le fallait, et j'avais un autre motif: c'est que les larmes sont
toujours un peu révélatrices du parfum intérieur, de l'essence enclose
dans le flacon secret.

--Hyacinthe, dis-je, en secouant le bras vilainement, un soir que nous
revenions d'une promenade par les allées où pleuraient déjà les feuilles
sèches,--que vous êtes lourde!

--Oh! Par exemple!

C'était le mode familier de son indignation ou de sa surprise.

--Lourde, ma chère, on alourdie peut-être. Seriez-vous lasse?

--De quoi?

--Mais, de me suivre, ombre!

Elle me trouva méchant et s'attrista.

--Ombre! Eh bien, n'est-ce pas mon devoir et ma joie! Quand tu m'appelas
à la vie (je ne sais comment), ce fut pour te suivre, il me semble, pour
te répliquer selon des modes explicatifs et non contradictoires.--enfin,
pour matérialiser en la substance que je t'apparais, ton rêve d'un autre
sexe. Est-ce mon rôle, oui ou non? Alors, que me reproches-tu et
pourquoi me fais-tu pleurer,--moi ta pensée même?

--Tu es lourde, parfois, comme un ennui,--et tu te matérialises trop.

--Je suis ce que tu as voulu, reprit Hyacinthe, et je t'appartiens
tellement que de me blâmer, c'est toi-même que tu offenses.

--Elle n'a donc jamais pensé, l'Hyacinthe adorée, dis-je, en émettant
d'atroces sous-entendus d'ironie, que ce qui a commencé doit finir.

--Je ne sais plus quand j'ai commencé à t'aimer, c'est-à-dire à vivre,
dit Hyacinthe en tremblant, mais je ne veux pas finir.

--_Imbecilla pluma est velle sine subsidio Dei_. La volonté n'existe que
conforme à la logique la plus haute. Si tu m'appartiens, tu ne peux
vouloir. La rébellion d'un fantôme!

Elle devint amère:

--Cependant j'ai une âme.

--On dit aussi l'âme d'un violon et l'âme d'un soufflet,--mais je vous
l'accorde, Hyacinthe, votre âme immortelle de femme, immortellement
futile et négatrice. C'est elle qui me gêne et dont les émanations
s'élèvent en fumée autour de moi et obscurcissent ma vision de l'infini.
Si je pouvais t'aviver jusqu'à la lumière, charbon sans flamme, mais tu
restes noir sous mon haleine et tu infestes d'odeurs charnelles le
laboratoire de mes désirs purs.

--Annihile-moi, Damase, pulvérise l'ininflammable charbon,--mais
tais-toi, et qu'en mourant je puisse adorer encore tes lèvres muettes!

--Pourquoi t'aimerais-je, même en paroles, puisque tu me damnes et que
je le sais?

--Au moins, Damase, ne me sépare pas de ta damnation, et que nous soyons
deux--en Enfer!

--Tu me l'as déjà dit. Ah! stupidité des amoureuses excessives. «Mon
Dieu, que je sois damnée, pourvu que je vous aime!»--n'est-ce pas? Mais,
enfant plus irraisonnable que la trajectoire brisée d'une idée de
fou,--damnée, tu me haïras. L'enfer n'est que haine, et si une lueur de
joie phosphorescente irradia jamais les prunelles dédiées aux éternelles
ténèbres, ce fut dans les yeux morts d'un damné souffrant côte à côte
avec l'être pour lequel il ouvrit jadis l'inestimable fontaine de son
cœur sacrifié.

--Tu me fais peur! Tu me fais peur!

Hyacinthe se jeta mourante dans les bras du tortionnaire. Elle se
serrait contre la raison même de son effroi; elle baisait la main qui
l'endolorait, les érignes qui lui déchiraient les seins, le
sphondylotrobe qui lui écrasait les vertèbres.

Ne pouvant peut-être, tout an fond d'elle-même, me croire si méchant que
je me faisais, elle leva vers mes yeux ses yeux épouvantés, quêtant une
fuyante étincelle de douceur, une débile nuance de consolation
précaire,--mais impitoyable, je maintenais le sérieux triste dont
j'avais imposé l'esclavage aux muscles de ma face.

La baisant au front, je dis:--Que la plupart des paroles que je
prononçai soient dissoutes, mais les dernières, non.

Soudain, je sentis naître et croître en moi une idée
diabolique,--évoquée sans nul doute par les mots spécieux, que j'avais
antérieurement prononcés.

Je renversai Hyacinthe sur le divan où elle était venue tomber vers moi,
et je dévorai la joie mauvaise de posséder une femme paralysée par la
terreur.

Selon de brusques retours, elle passait de la souffrance au plaisir,
mais sans oublier encore au milieu de la musique des chatouillements
sexuels, le discord des impressions pénibles, partagée entre
l'indiscutable violence des actuelles sensations et la peur qu'après
l'extase le monstrueux étau de la haine ne la capturât entre ses bras de
fer pour l'éternité.

J'eus le courage de prolonger l'expérience, dosant avec scrupule les
arrêts et les mouvements, variant le rythme pour déconcerter la
certitude, et Hyacinthe, effarée des contradictions qui martyrisaient sa
chair heureuse, souffrait délicieusement, prête à mourir d'amour dans un
paradis infernal.

Enfin, les larmes jaillirent: je les bus comme de précieuses perles de
sang.



LES LICORNES


Après cette crise, Hyacinthe m'ayant pardonné,--avec presque
l'étonnement que j'eusse besoin de pardon,--nous entrâmes résolument
dans la forêt mystique, où ne vivent nulles autres notables bêtes que
les peureuses licornes. Comme elles fuyaient devant elle, secouées par
de grands airs dédaigneux, ce fut pour mon amie une occasion
excessivement propice de regretter sa virginité. Je lui fis comprendre
qu'il y avait un mérite évident en tel regret, une dorure très fine pour
son âme fanée, une parure de repentir peut-être supérieure même à
l'intégrité perdue, et elle consentit à offrir à Jésus l'oblation des
plaisirs où elle avait compromis la native candeur de sa toison.

De métaphores en métaphores, nous nous élevâmes au mystère du Sacrifice.
«Mon Amour est crucifié»--[Grec: ho hemos herôs hesthaurôtai]. Le
mysticisme tel que nous l'acceptâmes nous paraissait la suprême dignité
d'une âme humaine dédaigneuse d'intermédiaires entre sa noblesse et
l'infinie noblesse de Dieu, entre sa quotidienne agonie et l'immortelle
agonie du Christ. C'est selon ces dispositions que nous décidâmes
d'assister désormais à la messe que chanteraient en nos mémoires le
prêtre et les diacres choisis parmi les plus sanctifiés dont les gestes
d'adoration s'élèvent entre les lames de plomb des vieux vitraux.



LES FIGURES


Cloches, vases sacrés, oints, bénits et baptisés, trompettes et marteaux
de jadis, semanterions et xylophones, noles, campagnes, airains,
tintinnabules, cloches, vases sacrés!

La hiérarchie est convoquée jusqu'au plus modeste, qui n'est rien et qui
va devenir égal en immunité aux plus hauts saints: il participe au signe
de la croix.

Source lavatoire, l'eau salée mugit dans le bénitier comme un océan de
conjurations.

Femmes, vierges, clercs, lais: il n'y a plus de pénitents captifs sous
la symbolique chaîne d'un démon de pierre; il n'y a plus de chœur des
vierges, la cloison est abattue et la vierge a perdu la fierté de son
état. Il n'y a plus de grilles aux strictes mailles: le sanctuaire s'est
ouvert. Le prêtre n'est plus vieux par règle et même il est jeune et ses
cheveux blonds dorent d'un reflet de concupiscence l'œil des matrones
dévoilées.

Seul, le Pauvre, liturgiquement, se tient à la porte, avec le devoir de
gémir, afin que les oreilles heureuses s'épouvantent au cri de
l'éternelle misère.

Des sépulcres, sous les dalles, s'exhale une odeur de vie permanente; et
des ossuaires, une radiance d'étoiles. Les reliquaires contiennent de la
poussière d'amour.

Le chrême a sacré la table de l'autel (ainsi le très saint Jésus se
purifie lui-même) et, tel que d'un parterre impérial, les cierges, sous
l'arrosoir enflammé des acolytes, vont surgir et fleurir.

Les anges prient, humanisés par des simulacres très raisonnables, car il
est bien véritable qu'ils adorent les parfums essentiels qu'ils goûtent
les suavités saintes, qu'ils entendent la parole incréée: ils sont
jeunes, forts, libres, plus féconds que les plus puissants reins. Ils
vont nus, sans corruption, et s'ils se vêtent, c'est de la transparence
du feu.

Ange aussi, l'aigle du lectorium, aux élévations royales; anges, les
lions autoritaires et obscurs.


ORAISON

Jésus, le grain d'encens fume dans l'encensoir: la Victime s'allume et
l'oblation future s'accomplit en désir. Elle s'allume et fume et son
amour apparaît sur la scène du monde: les Figures surveillent leurs
accomplissements.

LE PRÊTRE.--Dorénavant, l'eau sera salée et il pleuvra d'incorruptibles
rosées: dénudez vos têtes, ce sont les larmes du Jésus.

LE CHŒUR.--Saint Esprit, Esprit des cimes, Esprit radiant.

Esprit prodigue, Lumière!
Très bon consolateur,
Hôte très doux des âmes,
Refuge ombraculaire!

LE PRÊTRE--Seigneur, votre Fils accepta le fardeau de la chair, je
couvre mes épaules du joug de la chasuble. _Introibo_. Je monterai à
l'autel, je monterai vers Celui qui me réjouira d'une éternelle
jeunesse.


ORAISON

La droite est la dignité du Roi, mais la gauche est réservée à l'amour:
c'est là que l'on goûte la plénitude des influences excessives. Les
cheveux de Jean ont la douceur des âmes fraîches; il reçoit d'un cœur
pâmé les caresses de son Maître.

LE PRÊTRE.--Il te bénira, celui pour qui tu te consumes. Ainsi soit-il.


ORAISON

La navette est un navire, les grains d'encens sont l'équipage: la
navette est un navire sans voilure et sans cordage: la navette est un
navire et ses flancs sont gonflés d'or. Vierge, et toi, Thuriféraire, tu
portes entre tes mains la barque de Saint-Pierre, stable et profonde
comme le sein de Dieu. La navette et un navire, l'or de ses flancs, ce
sont les peuples: un sacrement les pêche et les sauve et les plonge dans
la fournaise. La navette est un navire et l'encensoir est la fournaise.

LE PRÊTRE.--Le parfum s'élève au-dessus des roses, car les roses
moisiront, mais le parfum des roses est une oblation imputrescible.

LE CHŒUR.--Gloire, gloire, gloire à l'Esprit.


ÉPITRE

_S. Paul, Rom. 24._

C'est pourquoi Dieu, selon les convoitises de leur cœur, les a livrés à
la souillure: tellement qu'ils ont déshonoré leurs propres corps. A
cause de cela, Dieu les a livrés aux passions de l'ignominie: car les
femmes ont changé l'usage de nature en des usages qui sont contre
nature. Et pareillement les hommes, abandonnant l'usage naturel de la
femme, ont l'un pour l'autre brûlé de désir, les mâles sur les mâles
opérant des turpides et recevant en eux-mêmes le convenable salaire de
leur égarement.


SÉQUENCE

LE CHŒUR.--O verge et diadème du roi de pourpre.

Tes gemmes ont fleuri en une haute prévoyance, dès le temps où dans
l'homme dormait le genre humain.

O fleur, tu n'as pas germé de la rosée, ni des gouttes de la pluie, et
l'air n'a pas plané autour de toi, mais tu es née sur une très noble
verge par l'œuvre de la seule Clarté.

O verge, tu as surgi toute en or, ô verge et diadème du roi de pourpre.


ÉVANGILE

En ce temps-là le Seigneur, interrogé par une certaine Salomé sur le
temps de son règne, répondit: «Lorsque deux feront un et lorsque ce qui
est en dehors sera comme ce qui est en dedans, et lorsque le mâle étant
sur la femelle ils ne seront ni mâle ni femelle.» Salomé demanda:
«Jusques à quand les hommes mourront-ils?» Le Seigneur dit: «Tant que
vous autres, femmes, vous enfanterez.» Salomé demanda: «J'ai donc bien
fait, moi qui n'ai pas enfanté?» Le Seigneur répondit: «Nourrissez-vous
de toute herbe, mais ne vous nourrissez pas de celle qui a de
l'amertume.» Le Seigneur dit encore; «Je suis venu pour détruire les
œuvre de la femme: or ses œuvres sont la génération et la mort.»

LE CHŒUR.--Ainsi soit-il.


PRÔNE

Dieu, lisons-nous en saint Denis l'Aréopagite, Dieu n'est ni âme, ni
nombre, ni ordre, ni grandeur, ni égalité, ni similitude, ni
dissemblance. Il ne vit point, il n'est point la vie, Il n'est ni
essence, ni éternité, ni temps. Il n'est pas science, il n'est pas
sagesse, il n'est pas unité, ni divinité, ni bonté. Nul ne le connaît
tel qu'il est et il ne connaît aucune des choses qui existent telle
qu'elle est. Il n'est point parole, il n'est point pensée et il ne peut
être nommé, ni compris.


OBLATION

Elle a trouvé douze corbeilles dans son héritage, douze corbeilles de
pain bénit.

Les Figures sont les gardiennes du mystère, et toutes les figures
obéissent au Symbole.

Le ventre de la Femme est un autel d'offrande et la première station du
Calvaire, l'habitacle premier choisi par l'Hostie; oblation obscure,
prélude sanglant de Transfixion.

ORAISON

La Patène apporte la paix.

Marie, nimbée de rouge, élève sous un dais de pourpre l'Enfant-Roi, deux
anges offrent la fumée procellaire de leurs encensoirs, et Jésus aussi
s'auréole de sang, et les anges, et sur le ciel bleu, doré par les
étoiles, des nuées de tonnerre s'amoncellent, couleur de colère et
couleur de paix, couleur de sang.


ANTIPHONE

Le Roi était couché, le Roi dormait dans son lit royal, mais le nard de
mon amour a pénétré son sommeil, et le Roi s'est levé et a dit:
«J'entrerai dans ce corps à la bonne odeur et je dormirai là.»

L'ORGUE.--Des ténèbres du profond exil, l'âme d'un seul bond s'exalte
aux bleus violents de l'espérance, puis se profuse en laudations couleur
de soleil.

De glauques ondulations agitent les abîmes, l'océan de la peur se
soulève en vertes écumes, mais une main paraît sur la surface des eaux
troublées et d'une cassolette invisible se répandent d'abondantes fumées
violettes.

Les vagues humaines se gonflent vers le ciel, et dans les corps
transfigurés les cœurs palpitent comme des roses au vent du matin, et
les yeux sont vraiment de pures améthystes: des nuages candides dérobent
les ventres frissonnants d'amour et tout s'apothéose dans la blancheur
totale.

LE CHŒUR.--_O salutaris Hostia
            Quæ cœli pandis ostium_

ORAISON

Magie d'une surnaturalité terrifiante, ô puissance absolue, invincible
domination des mots, merveilleuse fonction des syllabes: _Verba
consecrationis efficiunt quod significant._

L'hostie s'élève dans les flammes solaires: l'Agneau demeure et saigne
sur la terre.

LE PRÊTRE.--Souviens-toi, Christ, du sommeil de la paix. Accorde-nous la
paix du tombeau et le silence sacré des nécropoles.

JÉSUS-CHRIST.--Vous dormirez en paix trois jours, si vous m'aimez, et la
pierre de vos tombes se brisera, et vous connaîtrez la Vie, si vous avez
connu l'amour.


ORAISON

Les baisers sont les endormeurs des anciennes querelles, les baisers
sont les pacificateurs corporels.


COMMUNION

Chair du Salut, Sang de l'éternelle joie, soyez la macération de ma
chair et l'apaisement de mon sang. Je crucifierai mes désirs sur la
croix du calvaire, je couronnerai mes pensées de la couronne d'épines,
j'enfoncerai dans mon côté la lance du renoncement, je boirai le
vinaigre de la dérision et nul plaisir jamais n'amoindrira mon âme.

JÉSUS-CHRIST.--Le plaisir s'arrête à l'unité et les douleurs sont au
nombre de sept fois sept.

LE CHŒUR--Pitié! Pitié!

JÉSUS-CHRIST.--Tout est consommé.

LE PRÊTRE.--_Ite, missa est._


ÉVANGILE

Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe
était Dieu. Dès le commencement il était en Dieu. Toutes choses ont été
faites par lui et sans lui rien n'a été fait. En lui était la vie et la
vie était la lumière des hommes: et la lumière était dans les ténèbres
et les ténèbres ne l'ont pas comprise.

Amen.



LE RIRE


Cette messe, nous l'entendîmes dans un monastère de Bénédictines, sous
un vitrail tel que des feuilles givrées, tombées en une eau d'aube,
parmi la gloire d'un chant blanc crucifié d'or. La grâce coula de
l'hostie blessée, quand l'ostensoir fut levé au-dessus des guimpes
adoratrices, et nous étions aveuglés par les intarissables flots du sang
sacré de la Rédemption.

Nous l'entendîmes dans l'escurial sépulcre des Carmélites, parmi la
ténèbre d'un chant de mort assombri encore de tout le deuil de la grille
et du voile,--car il n'y a nulle joie pour qui est enserré par la
chair,--et nous tombâmes à genoux, écrasés de stupeur et d'affliction,
prêts à crier: pardon! aux expiatrices de nos plaisirs, à ces mourantes
de la perpétuelle agonie, et il nous sembla que de baiser un de ces
pieds nus serait un acte, en soi indulgentiel et absolutoire.

--L'obligatoire exultation de la Bénédictine, me dit Hyacinthe, est
peut-être plus effroyable encore. Il leur faut une somptuosité de cœur
vraiment déconcertante...

--Oui, répondis-je, mais l'idéal d'être glorieux contrarie moins les
instincts humains. Il n'est que le développement paradisiaque de la
tendance universelle de l'être à s'épanouir et à jouir. Mais vous dites
presque vrai: la joie d'une contemplatrice de la Résurrection dépasse la
médiocrité de la femme autant que la tristesse sacrée de celle qui œuvre
dans la nuit perpétuelle son propre suaire et le suaire du Christ...
Aussi, songe comme elles sont loin, ces choses; au milieu de nous et
étrangères à la marche de nos vies. Si nous étions plus de notre temps,
Hyacinthe, toi cueillie comme une fleur de jadis dans la flore d'une
tapisserie des Flandres, et moi qui ai aboli tout contact d'âme avec une
humanité salissante,--si nous étions vraiment de notre temps, la seule
existence de quelques centaines de ces dédaigneuses vierges serait une
insulte à notre incontestable modernité. Et pour ne pas nous fâcher
contre ces inoffensives sottes qui n'ont pas su extraire de la vie une
seule goutte d'alcool ou de poison,--pour bien leur faire entendre que
nous les apprécions telles que des enfants sans expérience, inaptes à la
triple jouissance du lit, de la table et du tréteau,--pour qu'aucun
doute enfin ne contrecarre nos avantages de citoyens civilisés, nous
nous bornerions à rire.

Là, je sortis d'un carton une large feuille de papier de Hollande, où la
main d'un instituteur primaire avait consenti à calligraphier pour moi
ces lignes précieuses où palpite (j'ose le dire) l'âme de la France
régénérée:

[Illustration:

_Chambre des Députés

Débats parlementaires
Séance du 9 décembre 1890

Compte rendu officiel

M. B...,--«Les Carmélites, congrégation
contemplative (Rires à gauche)...»_]


Hyacinthe fut très effarée de vivre sous le règne d'une telle stupidité.
Nous crûmes un instant que les temps prédits par Flaubert
s'accomplissaient.

--Que vous importe? dis-je en remettant dans son carton l'exemple
d'écriture. Nous ne sommes pas solidaires de ces revendications
d'imbécillité, puisque nous les jugeons et puisque nous en souffrons.
Que la tourbière les enlise et les dévore, eux, nos frères:
regardons-les descendre, et quand le sommet de leur crâne vide dépassera
seul la ligne de boue, nous mettrons une lourde pierre dessus, de
crainte que la terre intérieure ne les revomisse, par dégoût. Ah! je
voudrais avoir le courage de travailler à l'avilissement de mes
contemporains... Corrompre leurs filles, quelle bonne œuvre! Insinuer
l'obscène dans les enfantines mains qui caressent la barbe paternelle de
ces mufles! Les empoisonner au risque de périr nous-mêmes. Faire comme
ces moines espagnols qui buvaient la mort en la faisant boire à la
canaille française violatrice de leur monastère!

Hyacinthe me calma par des secrets qu'elle partageait avec toutes les
créatures d'amour--et nous dormîmes.

Je rêvai que, pour lui épargner le méphitisme de l'heure présente, je
l'avais vouée à la clôture du Carmel. Le soir, à l'heure de l'office,
j'allais dans la chapelle de nuit écouter les voix de ténèbres, et,
parmi toutes les voix voilées de deuil, je distinguais la voix de ma
chère amante, morte et toujours Hyacinthe.

Jamais je ne fis un plus beau rêve.



LA FLAGELLATION


En notre étude de la théorie mystique, si parfois des mots
scandalisaient mon amie, je les interprétais à son intelligence avec
toute la déférence due aux textes des grands saints. Elle apprit que les
caresses de la main gauche, ce sont les premières souffrances, preuve du
sacrifice accepté; et les caresses de la main droite, tout le manuel
sanglant de l'amour: le baiser des épines, l'attouchement des lanières
plombées, la morsure adorable des clous, la pénétration charnelle de la
lance, les spasmes de la mort, les joies de la putridité.

Nous méditâmes sur cette nomenclature. Hyacinthe se surexcitait,
méprisait son apparence corporelle et décidée à prouver ce mépris par
des actes.

Un soir, comme je lisais la vie de sainte Gertrude, la vierge aux
ingénieuses dilections qui eut le divin caprice de remplacer par des
clous de girofle les clous de fer de son crucifix--et j'en étais à la
page où Jésus lui-même, pour charmer sa bien-aimée, descendit vers elle,
et, la tenant embrassée, chanta:

_Amor meus continuus,
Tibi languor assiduus,
Amor tuus suavissimus
Mihi sapor gratissimus_...

Je cherchais la signification seconde de ces quatre vers,--lorsque
Hyacinthe m'apparut toute nue, me priant de la flageller. Elle tenait à
la main une discipline de chanoinesse, sept cordelettes de soie en
détestation des sept péchés capitaux, et sept nœuds à chaque corde pour
remémorer les sept manières de faillir mortellement dans le même mode
sensationnel.

--Les sept cordes de la viole! dit-elle en souriant étrangement. Les
roses, ce seront les gouttes de sang qui fleuriront ma chair.

Pas plus qu'aucune autre femme de race, Hyacinthe n'avait de pudeur,
mais son ardeur pénitencielle seule expliquait la hardiesse de
s'illuminer devant moi en plein nu, sans nul geste de voiler les secrets
de sa forme sexuelle à peine pubescente. Elle était si jeune encore,
toute frêle d'une pureté athénienne et si pleine de la grâce des
inconscientes Èves, que le cœur me faillit d'ensanglanter cette
innocence.

Pourtant j'obéissais: des lignes rouges et des points rouges
stigmatisèrent les épaules de mon amie, ses hanches, ses reins, et des
piqûres s'égaraient vers le ventre et vers la candeur des seins peureux.

Elle s'agenouillait les mains jointes, se relevait les bras étendus,
courbait le dos, dressait dans un frisson sa tête pâle, criant quand le
fléau tardait à descendre:

«Encore! Encore!»

Je suis sûr qu'elle eut l'illusion d'un grave martyre, d'une fustigation
digne d'Henri Suso ou de Passidée, qu'on trouvait dans leurs cellules
évanouis parmi un ruisseau de sang et des lambeaux de chair attachés à
la ferraille et aux molettes du solide martinet tombé de leurs doigts
las, malgré leur volonté de souffrir jamais lasse,--mais j'avais été
clément, voulant bien contenter un caprice, mais non souiller de
cicatrices une peau dont l'intégrité m'était chère.

«Encore! Encore!»

Elle me regarda avec des yeux en route vers l'extase, des yeux où le
blanc, comme en une éclipse, mangeait déjà le rayonnement des prunelles.
Sous la partielle occultation de l'iris, des lueurs folles passaient, où
la cruauté, qui n'était pas dans le bourreau, pointait en éclairs et en
flammes aiguës.

A ce moment, elle était debout. Ses bras s'abattirent autour de mon cou
et elle tomba, m'entraînant avec elle dans le plus mémorable abîme de
divagations voluptueuses,--et nous demeurâmes tout au fond pour jamais.



LES BAGUES


Ensuite de cette crise de débauches amères nous perçûmes en nos faces
exténuées les regards ironiques de ceux qui n'ont plus rien à désirer
l'un de l'autre. Nous ne parlions plus guère et Hyacinthe chantonnait
avec insistance, terrassée d'avoir vidé, jusqu'à la dernière goutte le
calice d'or de Babylone. Ce fut pour moi, durant ces jours désenchantés,
l'occasion de quelques réflexions définitives. Je vis tous les dangers
du mysticisme à deux, et je me repentis d'avoir associé une femme à des
imaginations aussi déconcertantes pour la raison et l'équilibre
corporel. Je sentais que plus j'avais voulu élever mon amie en
intelligence et en amour, et plus elle s'était complue à des chutes et à
des culbutes; elle avait l'art et l'audace de clore tous les élans vers
en haut par un élan dernier vers en bas, suivant la logique de sa
nature, évidemment plus lourde que l'air spirituel.

Comme elle était toujours de mon avis, guettant mon geste ou mon opinion
pour s'y conformer avec ingénuité, je n'avais finalement acquis sur son
essence que des notions négatives. Telle que ce Fakir qui vidait les
courges par le magnétisme de son regard, elle buvait ma pensée à travers
mes yeux, contredisant d'avance ce que j'allais proférer, pour se donner
ensuite le mérite d'avoir été persuadée. Hors de moi, vivait-elle?
Comment le savoir? Très peu, d'après son aveu, et je crois que c'était
vrai, car elle ne manifestait jamais aucun désir original et tous les
mouvements de son âme semblaient déterminés inclusivement par la
sensation immédiate qu'elle tirait d'un contact intellectuel ou sensuel
avec ma personnalité. Si le choc avait été trop violent, ses fibres se
congestionnaient assourdies, les vibrations étaient muettes et je ne
sentais plus près de moi qu'un animal obtus et stérilement moqueur.

C'est ce qui arriva après la nuit de la flagellation; elle retomba dans
la sécheresse: plus de désir physique, plus d'amour spirituel; plus de
chair, indifférence totale. Je me trouvais sévèrement étreint dans ce
cercle et forcé de renoncer à mes projets d'ascension mystique, la
corporéité devenant à la fois, d'après mes expériences et mes
observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des
élévations surhumaines.

Puisque je m'étais trompé, il s'agissait maintenant de rendre cette
femme à son état normal et de reprendre moi-même le cours ordinaire
d'une vie sans aspirations indiscrètes. Mais notre rôle était différent,
sans doute: nous ne pûmes réussir à nous organiser une bonne petite
existence bien médiocre, bien honnête,--destinés de toute éternité au
tout-ou-rien,--et le détachement définitif s'accomplit.

Un soir, je m'étais agenouillé près du divan,--où elle rêvait, les yeux
vagues, éternellement couchée,--et discrètement, avec l'intention de ne
formuler que des plis esthétiques, j'avais dégrafé sa robe des soirs,
tout au long, et, bouillonnée autour de son corps nu, l'étoffe simulait
l'écume du flot qui, ayant apporté là Hyacinthe, allait peut-être la
remporter. En une curiosité d'enfant, je la regardais respirer, essayant
par jeu d'exciter à la révolte les ondulations comprimées, écrasant de
la paume la rébellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fleurs de
magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'œil et du doigt le
cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sève,
parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucis.

--Aimez-vous cette améthyste? me demanda-t-elle, en cueillant à son
doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas? Je l'ai
retrouvée dans mon coffret, sous un collier de perles.

Elle se releva, rajusta nonchalamment sa robe par quelques agrafes de
place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux
bagues, elle les alignait, les tournait vers la lumière, les essayait à
ses doigts.

--Vous plaisez-vous toujours à la campagne, Damase? Oh! moi, je voudrais
revoir ce grand salon où nous nous connûmes, et mes sœurs, les pâles
filles décolorées par les siècles, et retourner un peu en ce chœur de
grâces, et je vous sourirai, Damase, quand vous passerez le long de la
vieille tapisserie...

La chambre me parut pleine d'ombres funéraires. J'ouvris la fenêtre: les
yeux dans la nuit, je vis plus loin que la nuit, et, les oreilles dans
le silence, j'entendis plus que du silence:

«Les préventives clartés et le son des matinales cloches qui m'avaient
guidé vers Hyacinthe; la connaissance de nos âmes antérieure à l'union
de nos sens; les premières paroles de mon amie, d'ironique et si haute
raison, dès l'instant qu'elle eut surgi devant moi, et son insistance à
se dire, quoique vivante, aussi morte que les apparences tissées avec
des laines et colories avec des rêves. Vivante! Je le crus, puisque je
la vouai à la Douleur quand elle-même se vouait à la joie d'utiliser
pour des sensations la nouveauté de son sexe,--et puisque je cédai à ce
double désir, qui n'est pas contradictoire,--et puisque je voulus
magnifier son âme. Je la déflorai; il le fallait, afin de la faire
fleurir: fut-ce donc une illusion? Et quand elle me confiait: «Ce n'est
pas bien supérieur à manger une pêche»,--et quand elle déclarait
pourtant vouloir jouir encore de mon contact,--et quand elle était
froissée de certaines manières d'aimer trop ingénieuses,--et quand elle
priait,--et quand elle voulait comprendre,--et quand le sacrilège
l'exalta,--et quand elle me railla, en me défiant de dénouer le nœud de
sa complexité,--et quand je la fis monter sur la table de torture,--et
quand elle pleura--et quand nous gravîmes, mouillés de la sueur du
péché, la montée obscure du Calvaire,--et quand je fustigeai, sur la
nudité de son dos, l'impertinence de l'éternel féminin,--n'avait-elle
pas tous les dons «essentiels de la vie»?

La voix du silence me répondit:

«Tous les dons essentiels du rêve.»

Je quittai la fenêtre. Hyacinthe jouait toujours avec ses bagues. Elle
était toute pâle: il me sembla que des rais de lumière passaient au
travers de son corps,--de ce corps qui venait pourtant de témoigner à
mes mains son évidence charnelle et sa véracité.

J'avais froid, j'avais peur,--car je la voyais, sans pouvoir m'opposer à
cette transformation douloureuse,--je la voyais s'en aller rejoindre les
groupes des femmes indécises d'où mon amour l'avait tirée,--je la voyais
redevenir le fantôme qu'elles sont toutes.

_11 septembre-21 novembre 1891_



LE CHATEAU SINGULIER


CONTE DE FÉES

     «_Une histoire toute nue, comme il convient à une telle babiole_.»

     SIXTINE. VI. _Figure de rêve_.



CHAPITRE PREMIER


Après que l'on avait longtemps voyagé sur le dos maigre d'un aride
plateau, où les blés étaient nains, on descendait, par une pente
insensible, vers de l'herbe et même des arbres. Une petite rivière, à
peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont
se réjouissaient intimement les rares pèlerins égarés jusqu'en ce pays
lointain. L'herbe, à mesure que l'on allait, devenait plus épaisse et
plus verte; le long du ruisseau, elle s'élevait si drue et si haute qu'à
peine si les blanches couronnes des reines-des-prés émergeaient de
quelques lignes au-dessus de l'océan d'émeraude; on ne voyait bien qu'un
sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait hâtive l'eau
vive du ruisseau salutaire.

Jusqu'au ruisseau, la route durait, limitée par des rigoles, consolidée
par de rêches graviers; mais le pont de bois passé (quelques planches
cimentées par de la mousse), c'était la prairie, l'herbe éternelle qui
s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la
verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de
la trace délaissée; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant
les herbes amoureuses, faisaient jaillir des étincelles de rosée une
perpétuelle fusée de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir
parmi les émeraudes, leurs sœurs.

Si une voiture se risquait au delà du pont de planches, le cheval, comme
un homme, suivait la sente éparpillant généreusement les fugitives
joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traçaient un sillage
passager.

C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appelé par le désir, se mit en
route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue
qu'en songe.

Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traversée; l'allée la mieux
sablée est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, à
certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se
croyait en barque porté par une mer d'algues et le vent qui venait de
loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait à son illusion: il
était enchanté.

Depuis plusieurs années déjà, Elade et Vitalis échangeaient de tendres
lettres, mais si respectueuses que, pour un étranger, l'amour y eût été
indéchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car
Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhaité de
dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,--il la savait belle, par
la pureté de son écriture, la délicatesse de ses pensées, la finesse
rare de son parfum favori; belle,--mais beauté lointaine et
inaccessible, beauté de madone ou de fée: il l'aimait en pensée
seulement.

Mais Elade était femme. Elle voulut connaître son bien-aimé, le toucher,
le posséder, car les femmes ont les instincts charmants de l'égoïsme,
tels qu'ils s'épanouissent dans les gestes des enfants encore dénués
d'hypocrisie.

Elle écrivit donc à Vitalis: «Vous terminez vos chères lettres par ces
mots qui me troublent et parfois me brûlent:--Je vous baise les
doigts,--ou, Je baise vos blanches mains,--ou, Je porte vos mains pures
à mes lèvres,--ou encore par d'autres manières de dire toutes
charmantes,--eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus
seulement par métaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je
les donne à vos lèvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lèvres à mes
mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent.»


Vitalis fit atteler la voiture--un peu surannée--qui servait à sa mère à
suivre les chasses dans leur forêt patrimoniale, et il partit pour le
Château Singulier.

Après donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entré dans
la prairie indéfinie, il sentit que son cœur se mettait à battre avec
véhémence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte
de l'inconnu, il murmura plusieurs fois à mi-voix: «Je l'aime, je
l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont écrit de si douces choses; je
baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regardé à travers les espaces
complaisants. Elade, je vous verrai donc,--je verrai donc vos mains, vos
mains!»

Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne pensât au droit chemin et, comme
il sondait l'horizon avec une certaine anxiété, il aperçut, encore assez
loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaçait de plus en
plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait,
écrits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car
il n'y avait aucun chemin visible: _Chemin du Château Singulier_.

Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant à s'orienter, il
aperçut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans
la direction de l'arbre. L'arbre portait la même inscription: _Chemin du
Château Singulier_.

Vitalis interrogea une troisième fois l'horizon: un troisième arbre
apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre, à travers
l'océan changeant de la prairie indéfinie.

Quand il avait passé le pont de planches, le soleil se levait et
souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La
nuit s'épandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la
prairie indéfinie,--et Vitalis, perdu dans les ténèbres, s'endormit et
rêva.

Il murmurait à mi-voix, tout en rêvant:

«Elade, je vous baise les mains,--je baise vos mains blanches,--je baise
vos doigts purs, je porte vos doigts à mes lèvres,--je penche mes lèvres
vers vos adorables mains, vos mains, vos mains...



CHAPITRE II


Quand Vitalis s'éveilla de son sommeil et de son rêve, le brouillard
s'était transmué en lumière et le Château Singulier, palais et prison de
la princesse Elade, barrait de ses lourds et sombres granits l'horizon
de la prairie indéfinie. Nulles murailles, nulles grilles, nulles
barrières n'en défendaient les approches, mais de larges douves
l'encerclaient d'une sûre protection par l'effroi ininterrompu de leurs
eaux profondes et noires.

Quand Vitalis arriva au bord des douves, un bac se détacha de la rive
intérieure et vint s'offrir à lui; il s'embarqua et, dès qu'il eut
abordé dans la cour du château, Elade elle-même s'avançait à sa
rencontre.

Sans peur et sans simagrées, elle s'avançait, souriante et les bras
tendus, toute sa personne déjà offerte en amour. Elle baisa Vitalis sur
les lèvres,--salut dont elle donnait la joie aux visiteurs élus et
appelés par son désir.

Vitalis ne fut pas étonné d'un tel accueil, il répondit par de tendres
propos et suivit la princesse vers le porche seigneurial.

Installés en un obscur petit salon qui ressemblait à une chapelle sans
Dieu, ils causèrent. Vitalis conta les aventures de son voyage; comment
il s'était perdu dans la nuit; comment, à son réveil, il avait aperçu,
évoqués là sans doute par un art magique, les lourds et sombres granits
du Château Singulier...

--Enfin, je vous possède, mon cher amant, interrompit la princesse
Elade, et si vous êtes ici par enchantement, ce que je ne sais, tout de
même vous y êtes,--et je puis toucher vos yeux de mes lèvres. Oh! que
j'aime vos yeux, mon beau Vitalis! Je les aime tant que je voudrais les
clore après y avoir enfermé mon image!

Vitalis se laissa baiser sur les yeux, puis il reprit son récit et il
conta son rêve; il dit avec quelle ferveur, tout en donnant, il baisait
les mains de la charmante princesse, et combien ce rêve l'avait troublé
et réjoui...

--Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles
aussi douces en réalité qu'en songe? Rêviez-vous tantôt ou rêvez-vous
maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rêve du
réel? Moi, je rêve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes
songes et ma vie,--et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations
sont sages ou folles: être aimée me contente, que cela soit rêve, que
cela soit réalité. Vous êtes ici, puisque je vous touche, puisque je
vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus:
Vitalis, ou fantôme de Vitalis je vous chéris pareillement! Vitalis, je
vous tiens et je désire vous garder. Vous resterez!

--Vous me garderez, répondit Vitalis.

--Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous
aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des
heures et des minutes, et vous resterez près de moi,--et vous me
sauverez...

--De quel danger, de quels hommes?

--Des hommes qui viendraient après vous, ô mon ami! Car je suis
condamnée à aimer toujours, et à toujours aimer celui qui m'aime, celui
qui m'a désirée à travers la prairie qui est mon Océan, celui qui a
découvert le Château Singulier, celui qui, par sa seule présence, a
donné des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lèvres ont
touché les lèvres. Il faut que j'aime, c'est ma destinée; si je n'aimais
pas, je mourrais, et si mon cœur se révoltait contre l'amour,
j'éprouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je
suis la Prostituée.

--Tu es la princesse Elade, tu es mon amour.

--Ah! tu m'aimes donc, malgré le Mot? Alors, comprends!

--Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beauté de tes
mains...

--Mes mains, ta chaîne?

--Ma chaîne, dit Vitalis.

--Mais pourquoi ne veux-tu pas comprendre?

--J'aime mieux t'aimer; et, d'ailleurs, je suis venu ici pour cela et
rien que pour cela. Je veux jouir de ta grâce et non de tes secrets, de
tes épaules et non de tes confidences...

--Tu ne parlais pas ainsi dans tes lettres, Vitalis; tu ne séparais pas
alors les épaules des confidences et tu souhaitais la possession de mon
âme plus que celle de mes mains...

--Oui, répondit Vitalis,--mais maintenant que je t'ai vue, maintenant
que j'ai goûté à ta beauté, je suis enivré de ton odeur,--et tu n'as
plus d'âme, parce que je n'ai plus d'âme. La Prostituée! Que veut dire
ce mot? La plus prostituée, c'est la plus belle; la plus prostituée,
c'est la plus puissante; la plus prostituée, c'est la reine... Oui, tu
es la Prostituée et tu dois m'aimer, puisque je t'aime.

--Tu as compris sans le vouloir, dit Elade, mais tu ne sauras que plus
tard tout ce qu'il y a de gloire dans le nom d'opprobre dont j'aime à me
vêtir,--ô amant qui me sauveras d'être ce que je suis!

--Que veux-tu devenir?

--Une femme.

--N'es-tu pas une femme?

--Je ne suis pas une femme et je ne suis pas une vierge,--je suis Elade,
celle qui pleure d'être sans sexe, celle qui, autour d'une âme féminine,
sanglote de n'avoir pu assembler que des éléments neutres--et nuls... Je
pleure et je sanglote, Vitalis, parce que j'ai une âme de femme; je
pleure parce que mon cœur est tendre; je sanglote parce que mon
intelligence est douce et timide, mais surtout je pleure et je sanglote
parce que je n'ai pas de sexe...

--Tu es un ange? demanda Vitalis sur le ton soudain d'une railleuse
ironie. Ah! continua-t-il, en baisant avec ferveur les mains de la
mystérieuse princesse, voilà une confidence imprévue et sur laquelle je
garderai le secret,--si elle est fausse.

Elade, résigné, se prêta au simulacre d'amour que les gestes de Vitalis
exigeaient de sa bonne volonté: pendant que les larmes tombaient sur ses
joues pâles, de ses tremblantes mains elle détacha les agrafes de sa
robe et elle consentit à paraître nue,--sœur d'une statue de marbre.

Vitalis s'en alla en disant:

--Je reviendrai, Elade, car je t'aime encore, malgré le crime de ta
beauté. En voyant que tu n'avais vraiment pas de sexe, j'ai songé que je
n'en aimerais que mieux la beauté de ton esprit, la grâce de ton
sourire, la pureté de tes mains... Je reviendrai,--mais laisse-moi
partir avant la chute du jour, car j'ai peur de m'égarer dans la prairie
indéfinie.

Elade le laissa partir; elle suivit des yeux longtemps, longtemps, la
voiture qui s'en allait en écrasant les herbes et les fleurs; puis elle
rentra, afin de préparer une toilette nouvelle, conforme aux désirs de
l'Autre, de celui pour qui le bac se détacherait bientôt--une fois de
plus.

Elle avait une toilette mauve; elle en mit une amarante.



CHAPITRE III


Tandis qu'Elade changeait de toilette, Vitalis changeait d'âme. Sa
rencontre avec le mystère l'avait mortifié, et, comme il n'avait pu se
plier aux lois des joies supérieures, il se consolait en les méprisant.
Elade le regardait encore s'éloigner vite et fuir vers des paysages
cléments, qu'il se traitait déjà de rêveur stupide; il haussait les
épaules, riait grossièrement et zébrait de coups de fouet la sérénité de
l'air. Sa voiture surannée, à l'élégance d'hier, lui semblait douce et
jolie, et il s'y prélassait dans l'habitude d'être un homme comme tout
le monde, celui qui, revenant d'une déception oubliée dès la porte
close, s'en va au devant d'un plaisir inévitable et naturel. En deux ou
trois heures de route, il avait acquis l'intellectualité d'un cheval
dont toute la psychologie est écrite par les mots écurie, avoine et
litière: sortir des brancards, secouer sa crinière, hennir, rentrer chez
soi, dans le vénérable asile de l'auge et du râtelier.

A mesure qu'il s'éloignait du Château Singulier, le paysage redevenait
honnête et vrai: plus de surnaturels brouillards, plus de tromperies,
plus d'arbres dressés seuls parmi le calme océan d'une prairie
indéfinie; tout était régulier et soigné, la route blanche et unie,
ornée d'une bordure verte, d'un fossé sans eau et d'honorables
parallélépipèdes de cailloux savamment concassés. Il avait la sensation
de rentrer dans la civilisation, c'est-à-dire dans l'uniformité, et il
se réjouissait. Les champs étaient de blé, à droite, et à gauche, de
colza, herbes encore, mais de verts si différents, l'un comme de
velours, l'autre comme de l'envers d'un velours.

Au sortir du mystère--le mystère pour certains est toujours un peu
ridicule,--un spectacle si bien ordonné, si prévu, si connu, avait je ne
sais quoi de réconfortant, dont Vitalis se gonfla: des idées de lucre et
de lubricité lui venaient en foule, et il les accueillait avec une
politesse empressée: «Entrez, entrez, bonnes idées de lucre et de
lubricité! Les portes de mon âme régénérées par la nature ne sont jamais
fermées pour vous; vous êtes les amies de jadis et d'aujourd'hui, de
demain et de toujours; votre vue consolide mes principes et vos
chuchotements chatouillent mes oreilles comme les vibrations du violon
vital. Ne suis-je pas Vitalis? Oui, je suis celui qui participe à la vie
et à la vérité de sentir et de compter. Entrez, entrez, bonnes idées de
lucre et de lubricité! Moi, je distingue fort bien le connaissable de
l'irréel et le pondérable de l'inconsistant; de l'or et des croupes, de
la chair et de l'argent, voilà ce qui me réalise. Oh! posséder ces
terres et tous ces arbres, tous ces blés, tous ces colzas,--et les
vendre! Et avec l'argent de la vente acheter de l'amour, du véritable
amour, de l'amour sans pudeur et sans soupirs, de l'amour amical, tiède
et pur. Il n'y a de pur que ce qui est naturel et il n'y a de naturel
que ce qui est animal. Entrez, entrez, la porte est toujours ouverte et
mon âme est régénérée par la nature, bonnes idées de lucre et de
luxure.»

L'âme que venait de revêtir Vitalis était légère ainsi que du linge
blanc lessivé par des sorcières; c'était une âme inimaginablement
diaphane, et tellement que sa pensée, au travers de ce linceul, était
aussi visible qu'une fleur sous les vitres d'une serre.

Une bergère passa.

--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Et la bergère, envoyant un baiser à Vitalis, entra dans un chemin creux.

Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval à un arbre, et il entra
dans le chemin où la bergère, ayant l'air de fuir, accrochait
adroitement sa robe à toutes les ronces.

Une fille est faite pour cela, et lorsqu'on erre par les chemins creux,
ce n'est pas pour tourner le dos à l'occasion. Vitalis l'eut à peine
touchée, qu'elle glissa,--et ils avaient la tête sous la mousse et les
pieds dans la boue.

Un écu? Cela vaut toujours un écu.

La bergère chantait, pendant que la voiture s'éloignait sur la route
régulière et soignée:

--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.

Le paysage encore une fois changea. Il devint dur et triste; la route
rugueuse et coupée de rides s'en allait entre les collines de grès
escaladées par d'anémiques genévriers que des chèvres maigres secouaient
avec d'étranges airs de tête; entre les collines de pierre, un ruisseau
rampait sur les cailloux comme un serpent malade et, au loin, c'était la
détresse désespérée d'un ciel dévoré par de sombres et hideux nuages.
Les nuages s'abaissèrent, descendirent jusque sur les collines de grès
où les chèvres maigres cessèrent soudain de secouer les genévriers.


«C'est ma propre turpitude qui m'enveloppe et qui m'accable, songea
Vitalis. Je suis parti à la conquête de l'Amour et, lâche devant le
mystère, fuyant à la première objection, comme un esclave au premier
coup de bâton, je suis allé me vautrer, dans la boue d'un chemin obscur,
sur la chair méprisée d'une fille d'aventure! Ah! maintenant, je
comprends la chanson de la bergère et comme sa réponse fut bien celle
qui m'était due! Moi aussi, je viens de les mener à l'abattoir, les
blancs moutons, mes désirs et mes rêves, et ils ne les bêleront plus
jamais, ils sont égorgés. La bergère fut ma complice, mais le crime
était commis dans mon cœur avant que je n'eusse rencontré la complice
que l'enfer envoie toujours à celui qui veut faire couler le sang des
agneaux. Elade, Elade!... Non, il est trop tard, mais reviens, bergère!
L'habitude de la boue atténue sa laideur; la boue peut même devenir
douce, si elle est tiède; pour n'avoir pas honte de son animalité, que
l'homme redevienne un animal simple, et, pour perdre le désir malsain
des étoiles, qu'il vive le long des chemins obscurs... Oui, reviens,
bergère, et tu seras la compagne de ma honte et la confidente du mépris
que je profère pour tout ce qui dépasse la hauteur de ma tête, pour tout
ce qui échappe à mes morsures ou à mes baisers!

«Elade, Elade!

«Non,--tous les agneaux sont égorgés...»

--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.



CHAPITRE IV


Ayant offert aux glaces magiques de sa chambre solitaire la joie nulle
de son corps d'ange, Elade revêtit la robe amarante que lui imposaient
l'ordre des choses et le règlement particulier de sa destinée, puis elle
se coucha mélancolique sur des coussins brodés de songes.

Quel conte de fées qu'une telle vie et quel sombre enchantement! Rester
là, enclose, prisonnière d'un palais, d'un charme et d'une volonté, les
yeux toujours prêts à l'éclair, la bouche toujours dispose au sourire et
au baiser, la main dressée selon l'éternel geste d'accueillir volontiers
le voyageur,--c'était la vie de la princesse Elade, et elle commençait
de la subir sans espoir.

Quoique princesse et appelée à une signification très haute, elle avait
des ennuis de femme, et, statue, des désirs de chair qu'elle savait
irréalisables. Tant d'hommes étaient venus vers elle et si sottement
impuissants! Mais le dernier surtout l'avait déçue. Après de longues et
secrètes correspondances, et attiré par l'odeur de l'idéal, Vitalis
avait subi avec courage les premières épreuves, mais la dernière avait
découragé soudain sa bonne volonté d'homme fait pour les satisfactions
évidentes et les plaisirs humains. Et qu'attendre, après celui-là?

Afin de se délivrer elle-même, elle souhaita d'être androgyne et
bi-sexuelle; ayant nié le sexe adverse comme elle avait déjà nié le
sien, obligatoirement, elle eût retrouvé dans l'unité la paix
intellectuelle, et, dans la pauvreté sensuelle, la richesse inouïe des
luxures transcendantes. Non! le salut ne pouvait venir que des au-delà
de sa prison: ayant donc réfléchi encore un peu, elle se leva, secoua
les plis de sa robe amarante, et, arrivée au seuil, sous le porche, elle
attendit.


Un signe parut bientôt parmi les grandes herbes, puis une forme se
dessina, celle d'un jeune voyageur qui s'approchait lentement, d'un pas
lourd et brisé; le bac se détacha de la rive intérieure; et le nouvel
amant d'Elade entra dans le mystère du Château Singulier. Il fut
accueilli comme l'avait été Vitalis, par les mêmes caresses, par les
mêmes paroles, et, comme lui, introduit dans la sombre petite chapelle.

Par son ennui même, par sa pâleur, son air de comprimer des larmes,
Elade était plus que jamais séduisante. Ses yeux, un peu baissés de ton,
s'éclairaient d'une lueur désespérée, délicieusement imploratrice, et sa
voix, de la couleur d'une violette mourante, parfumait de langueur et de
douceur la petite chapelle aux vitraux fanés.


Psallus, à genoux, l'écoutait et la regardait; et, quand il entendit le
terrible aveu, qu'Elade, cette fois, fit avec désinvolture, comme si
elle eût confessé le manquement le plus ordinaire et le plus
naturel,--il baisa, pour toute réponse, les mains qui tremblaient un peu
dans les siennes.

--N'ai-je point parlé clairement, trop clairement? demanda Elade,
surprise.

--Elade, dit Psallus, vous êtes une statue toute pure, et je m'en
réjouis, je vous aime telle que les enchantements vous ont faite, et si
vous expiez quelque faute, ou si vous êtes la victime d'une méchanceté
supérieure aux hommes, je veux expier et je veux souffrir avec vous.
Mais tes yeux et tes cheveux, tes épaules et ton sourire sont déjà
d'inépuisables coffrets d'Amour, et d'ici que j'aie aimé infiniment
chacune de tes grâces visibles et chacune de tes grâces spirituelles,
nous serons devenus d'immortelles pensées. Que m'as-tu dit, vraiment?
Que tu n'as pas de sexe? En es-tu bien sûre? Ta beauté est d'une femme,
ton âme est d'une femme, ton intelligence est d'une femme,--je puis donc
t'aimer, et je t'aime. Je ne suis pas venu de si loin et par tant de
fatigues, à travers un pays hostile et ce désert effroyable de verdure,
cet océan d'herbe et de nuées, je ne suis pas venu vers toi en quête
d'un spasme dont toute femme à le secret. Je t'ai désirée telle que tu
es, et telle que tu es je te désire encore, mais j'accommode mon désir à
ton essence. Ce que tu m'offres, je le prends, et ce que j'ai, je te le
donne,--mais je te donnerai peut-être plus que tu n'attends.

--Tu me donnes tout, Psallus, tu me délivres!

--Oui, je te délivre de toi-même et de la peur de ne pas plaire. En
t'aimant telle que tu es, je t'enseigne à t'aimer toi-même et à te
vouloir telle que tu es. L'enchantement qui te cloue ici, c'est la
défiance de toi-même et la crainte des dieux extérieurs. Sois ton propre
Dieu, Elade, ô intelligence sacrée, rendue adorable par tant de beauté
vue; prends conscience de toi et ne quémande pas la complaisance des
regards, sinon amis et d'êtres parallèles à ta force. Sois Toi, Elade,
et méprise tout ce qui s'éloigne de toi, et brise tout ce qui s'oppose à
ta volonté--obscure, mais qui va resplendir--d'être libre.

--Je suis donc libre!

--Oui, dit encore Psallus, je suis venu t'apprendre que tu n'es plus la
prostituée. Le salut est personnel: deviens l'objet unique de ta propre
charité; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale et ne
reçois d'autre commandement que celui qui s'élabore dans le mystère de
tes cellules et qui profère son cri saint dans la vibration de tes
nerfs. Intelligence, pourquoi veux-tu te donner à comprendre? Comprends
toi-même et ne t'inquiète pas des bruits du dehors. Sois absolue. Baisse
l'épaule et dégage-toi, si quelqu'un te met la main sur l'épaule, et si
un homme veut te baiser les lèvres, mords-le: c'est un faible qui veut
te prendre ta force, ton souffle et peut-être ton âme.

Longtemps, ils se réjouirent de paroles d'amour et de liberté. Elade,
guérie de ses doutes et de ses timidités, n'avait plus honte de ne pas
être pareille aux autres femmes, et même elle commençait sagement à
s'enorgueillir des singularités de sa nature; mais à mesure que
grandissaient son estime et son amour de soi-même, elle sentait renaître
en elle des puissances abolies: son âme miraculisée miraculisait son
corps.

--Psallus, dit-elle joyeusement, me voilà métamorphosée en femme.



CHAPITRE V


Sauvée de l'esclavage conventionnel, libérée des préjugés humains,
arrachée aux mâchoires de l'Orque, nouvelle Andromède, Elade suivit son
Persée. Ils quittèrent le Château Singulier et entrèrent dans la prairie
indéfinie, que leur volonté d'être heureux et fiers peuplait
d'imaginatives joies.

Le sentiment de leur liberté les ravissait; ils s'en allaient, faisant
mille folies, répondant l'un et l'autre à des phrases qui n'avaient pas
été dites, comprenant tout, résolvant tout, étonnés de rien, surpris
seulement, si leur pensée revenait un peu en arrière, d'avoir longtemps
vécu en dehors de la plénitude et de la certitude.

Par la délivrance dont il avait été l'opérateur, Psallus achevait de se
délivrer lui-même de toutes les tyrannies inventées par les faibles pour
restreindre la volonté des forts. Il niait hardiment et noblement tout
ce qui n'était pas en conformité avec sa nature essentielle; sa
personnalité s'affirmait au point que rien ne lui paraissait plus
défendu; il mettait la main sur tout, sur les étoiles comme sur les
pâquerettes, sur l'arbre et sur Dieu.

--Il pleut des pensées, dit Elade. Tendons les oreilles, ouvrons la
bouche et les yeux, nous serons pénétrés d'infini.

--Dieu est en nous, puisque nous sommes libres, dit Psallus. Les pensées
dont l'air est plein, c'est la volatilisation de notre haleine; nous
nous respirons nous-mêmes, car il n'y a rien d'extérieur à nous, et la
création tout entière part, comme une fusée, d'entre nos deux sourcils.

Ayant joué avec les idées les plus hautes et les plus subtiles, ils
eurent le droit de devenir deux enfants et de s'ébattre dans la
campagne, tels des éphèbes sortis de l'école et rendus à leurs plaisirs.
Ils s'amusèrent donc de toutes les façons les plus aimablement puériles,
et tous leurs jeux étaient harmonieux.

Elade s'étant assise au pied d'un arbre, Psallus se coucha auprès
d'elle, et il lui baisait les mains. Elle ressentit, pendant ces douces
minutes, de la tristesse et de la crainte; convalescente encore, elle
doutait; elle pensait à l'état ancien dans lequel l'avaient maintenue
les conventions humaines; quand Psallus toucha ses genoux, ils
tremblaient un peu; mais la force, soudain, lui revint tout entière,
avec la définitive conscience de sa gloire féminine: elle
s'abandonna--et les portes du palais d'Ecbatane s'ouvrirent au cortège
royal.

Ils se promenèrent encore, et tant, qu'ils gagnèrent un lointain village
habité par des tisserands. De chaque porte sortait un bruit de métier,
des soupirs de femme, des jurons d'homme, des cris d'enfant: c'était
presque infernal. Au bout du village, une maison dominait, aussi sale,
aussi laide que les autres, mais plus grande et d'apparence moins
esclave; la porte était ouverte, ils entrèrent.

Debout devant une glace obscure, une femme, avilie par le fardeau de
lourds et grossiers désirs, peignait ses cheveux, des cheveux jaunes et
rêches qui lui couvraient maigrement les épaules; elle se penchait vers
la glace obscure, essayait des sourires, relevait la tête, chiffonnait
des rubans, puis reprenait son peigne,--et la toilette de cette
misérable semblait le travail le plus dur et le plus ingrat.

Trois enfants se roulaient par terre, mâchant des feuilles de choux et
cognant avec des morceaux de bois le pavé humide; ils grognaient comme
des petits chiens et parfois pleuraient en ouvrant des bouches de
lamproie. Oubliant ses cheveux, la mère s'agenouilla près du plus jeune
et lui mit entre les lèvres un bout de sein qui ressemblait au nœud
d'une outre ou au bouchon d'une calebasse; gavé, l'enfant revomit sur la
triste poitrine maternelle un peu du pauvre lait qu'il avait bu, puis il
s'endormit,--et la femme revint devant la glace obscure, infatigable à
peigner ses cheveux jaunes et rêches.

L'homme était au métier; il lançait la navette et la rattrapait avec
certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins à chaque seconde le
coupait en deux; son seul repos était de renouer un fil cassé. Elade et
Psallus s'approchèrent et regardèrent. Elade soudain cria, en se serrant
pleine d'effroi contre Psallus:

--Vitalis! Dieu! c'est Vitalis!

Le tisserand tourna la tête et dit, en renouant un fil:

--Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie,
celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'étonnant à
cela? Tout le monde fait de même, ici. Les métiers ronflent du matin au
soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour
manger, boire, dormir et caresser la mère de nos petits. Nous sommes
honnêtes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons
acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans
pour les femmes.

Elade, avec une grosse émotion, car elle avait aimé Vitalis, demanda:

--Vous êtes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse
Elade, enfermée dans le Château Singulier?

--Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rêves. Ah! je
suis bien revenu d'un tel régime! En sortant de chez la chimérique femme
qui ne put me repaître que de divagations, je rencontrai celle-ci et je
l'ai aimée sérieusement, en homme qui connaît la valeur de la vie.
C'était une bergère. Quand je la vis pour la première fois, elle venait
de conduire à l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme
elle: j'égorgeai tous mes rêves, et, devenus pareils l'un et l'autre,
nous nous aimâmes. Pour l'élever jusqu'à moi, je me fis semblable à
celle que j'aimais et nous fûmes heureux. J'étais riche: peu à peu ma
fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisiveté,
l'oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles, comme de malsaines
vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser.

--Vous êtes un esclave! dit Elade presque pleurante.

--Esclave, soit, répondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon
sort.

--C'est impossible, dit Elade. Révoltez-vous!

--Je suis un honnête homme, dit Vitalis.

--Soyez libre, dit Elade.

Le tisserand haussa les épaules:

--Laissez-moi travailler--comme un homme.

Elade et Psallus sortirent de la maison du tisserand, et Psallus dit:

--Il y a deux sortes d'hommes, les hommes libres et les autres. Laissons
les autres.

--Laissons les autres, dit Elade.

Ils s'en allèrent par le monde jouir de leur liberté.



LE LIVRE DES LITANIES



LITANIES DE LA ROSE


_A Henry de Groux_


Fleur hypocrite, Fleur du silence.

Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de
cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au cœur prostitué,
rose au visage peint, fais semblant d'être pitoyable, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose à la joue puérile, ô vierge des futures trahisons, rose à la joue
puérile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose aux yeux noirs, miroir de ton néant, rose aux yeux noirs, fais-nous
croire au mystère, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur d'or pur, ô coffre-fort de l'idéal, rose couleur d'or pur,
donne-nous la clef de ton ventre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur d'argent, encensoir de nos rêves, rose couleur d'argent,
prends notre cœur et fais-en de la fumée, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose au regard saphique, plus pâle que les lys, rose au regard saphique,
offre-nous le parfum de ton illusoire virginité, fleur hypocrite, fleur
du silence.

Rose au front pourpre, colère des femmes dédaignées, rose au front
pourpre, dis-nous le secret de ton orgueil, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose au front d'ivoire jaune, amante de toi-même, rose au front d'ivoire
jaune, dis-nous le secret de tes nuits virginales, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose aux lèvres de sang, ô mangeuse de chair, rose aux lèvres de sang,
si tu veux notre sang, qu'en ferions-nous? bois-le, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose couleur de soufre, enfer des désirs vains, rose couleur de soufre,
allume le bûcher où tu planes, âme et flamme, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose couleur de pêche, fruit velouté de fard, rose sournoise, rose
couleur de pêche, empoisonne nos dents, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose couleur de chair, déesse de la bonne volonté, rose couleur de
chair, fais-nous baiser la tristesse de ta peau fraîche et fade, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose vineuse, fleur des tonnelles et des caves, rose vineuse, les
alcools fous gambadent dans ton haleine: souffle-nous l'horreur de
l'amour, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose violette, ô modestie des fillettes perverses, rose violette, tes
yeux sont plus grands que le reste, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose rose, pucelle au cœur désordonné, rose rose, robe de mousseline,
entr'ouvre tes ailes fausses, ange, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose en papier de soie, simulacre adorable des grâces incréées, rose en
papier de soie, n'es-tu pas la vraie rose, fleur hypocrite, fleur du
silence?

Rose couleur d'aurore, couleur du temps, couleur de rien, ô sourire du
Sphinx, rose couleur d'aurore, sourire ouvert sur le néant, nous
t'aimerons, car tu mens, fleur hypocrite fleur du silence.

Rose hortensia, ô banales délices des âmes distinguées, rose
néo-chrétienne, ô rose hortensia, tu nous dégoûtes de Jésus, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose rose de Chine, si douce et si fanée, miraculeux amour des femmes
remontantes, rose de Chine, tes épines sont mouchetées, et des griffes
sont rentrées, ô patte de velours, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose blonde, léger manteau de chrome sur des épaules frêles, ô rose
blonde, femelle plus forte que les mâles, fleur hypocrite, fleur du
silence!

Rose couleur d'orange, ô fabuleuse Vénitienne, ô patricienne, ô
dogaresse, rose couleur d'orange, la gueule du tigre dort sous les
lampas de ton feuillage, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose abricotine, ton amour chauffe à petit feu, ô rose abricotine, et
ton cœur est pareil aux bassines où mijotent les charlottes, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose en forme de coupe, vase rouge où mordent les dents quand la bouche
y vient boire, rose en forme de coupe, nos morsures te font sourire et
nos baisers te font pleurer, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose toute blanche, innocente et couleur de lait, rose toute blanche,
tant de candeur nous épouvante, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de paille, diamant jaune parmi les crudités du prisme, rose
couleur de paille, on t'a vue, cœur à cœur derrière un éventail,
respirer le parfum des barbes, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de blé, gerbe lourde à la ceinture lâche, rose couleur de
blé, tu voudrais bien être moulue et tu voudrais être pétrie, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose lilas, cœur douteux, rose lilas, une ondée t'a rouillée, mais tu
n'en vendras que plus cher ta chair oxydée, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose cramoisie, ô somptueux couchers des soleils de l'automne, ô rose
cramoisie, tu te couches et tu t'offres, offrande impériale, aux
impubères convoitises, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose marbrée, rose et rouge, fondante et mûre, rose marbrée, tu montres
encore volontiers le revers de tes pétales, dans la plus stricte
intimité, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur de bronze, pâte cuite au soleil, rose couleur de bronze,
les plus durs javelots s'émoussent sur ta peau, fleur hypocrite, fleur
du silence.

Rose couleur de feu, creuset spécial pour les chairs réfractaires, rose
couleur de feu, ô providence des ligueurs en enfance, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose incarnate, rose stupide et pleine de santé, rose incarnate, tu nous
abreuves et tu nous leurres d'un vin très rouge et très bénin, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose au cœur virginal, ô louche et rose adolescence qui n'a pas encore
parlé, rose au cœur virginal, tu n'as rien à nous dire, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose groseille, honte et rougeur des péchés ridicules, rose groseille,
on a trop chiffonné ta robe, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose couleur du soir, demi-morte d'ennui, fumée crépusculaire, rose
couleur du soir, tu meurs d'amour en baisant tes mains lasses, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose bleue, rose iridine, monstre couleur des yeux de la Chimère, rose
bleue, lève un peu tes paupières: as-tu peur qu'on te regarde, les yeux
dans les yeux, Chimère, fleur hypocrite, fleur du silence?

Rose verte, rose couleur de mer, ô nombril des sirènes, rose verte,
gemme ondoyante et fabuleuse, tu n'es plus que de l'eau dès qu'un doigt
t'a touchée, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose escarboucle, rose fleurie au front noir du dragon, rose
escarboucle, tu n'es plus qu'une boucle de ceinture, fleur hypocrite,
fleur du silence.

Rose couleur de vermillon, bergère énamourée couchée dans les sillons,
rose couleur de vermillon, le berger te respire et le bouc t'a broutée,
fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose des tombes, fraîcheur émanée des charognes, rose des tombes, toute
mignonne et rose, adorable parfum des fines pourritures, tu fais
semblant de vivre, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose brune, couleur des mornes acajous, rose brune, plaisirs permis,
sagesse, prudence et prévoyance, tu nous regardes avec des yeux rogues,
fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose ponceau, ruban des fillettes modèles, rose ponceau, gloire des
petites poupées, es-tu niaise ou sournoise, joujou des petits frères,
fleur hypocrite, fleur du silence?

Rose rouge et noire, rose insolente et secrète, rose rouge et noire, ton
insolence et ton rouge ont pâli parmi les compromis qu'invente la vertu,
fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose muguette, liseron qui s'enroule autour des lauriers-roses dans les
jardins d'Académos, et qui fleurit aussi dans les Champs-Elysées, rose
muguette, tu n'as plus ni parfum ni beauté, éphèbe sans esprit, fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose pavot, fleur d'officine, torpeur des philtres charlatans, rose
rosâtre au casque des faux mages, rose pavot, la main de quelques sots
tremble sur ton jabot, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose ardoise, grisaille des vertus vaporeuses, rose ardoise, tu grimpes
et tu fleuris au tour des vieux bancs solitaires, rose du soir fleur
hypocrite, fleur du silence.

Rose pivoine, modeste vanité des jardins plantureux, rose pivoine, le
vent n'a retroussé tes feuilles que par hasard, et tu n'en fus pas
mécontente, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose neigeuse, couleur de la neige et des plumes du cygne, rose
neigeuse, tu sais que la neige est fragile et tu n'ouvres tes plumes de
cygne qu'aux plus insignes, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose hyaline, couleur des sources claires jaillies d'entre les herbes,
rose hyaline, Hylas est mort d'avoir aimé tes yeux, fleur hypocrite
fleur du silence.

Rose topaze, princesse de légendes abolies, rose topaze, ton
château-fort est un hôtel au mois, ton donjon marche à l'heure et tes
mains blanches ont des gestes équivoques, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Rose rubis, princesse indienne en palanquin, rose rubis, sœur
d'Akédysséril, ô sœur dégénérée, ton sang n'est plus qu'à fleur de peau,
fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose amarante, princesse de la Fronde et reine des Précieuses, rose
amarante, amante des beaux vers, on lit des impromptus d'amour sur les
tentures de ton alcôve, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose opale, ô sultane endormie dans l'odeur du harem, rose opale,
langueur des constantes caresses, ton cœur connaît la paix profonde des
vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose améthyste, étoile matinale, tendresse épiscopale, rose améthyste,
tu dors sur des poitrines dévotes et douillettes, gemme offerte à Marie,
ô gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose cardinale, rose couleur de sang de l'Église romaine, rose
cardinale, tu fais rêver les grands yeux des mignons et plus d'un
t'épingla au nœud de sa jarretière, fleur hypocrite, fleur du silence.

Rose papale, rose arrosée des mains qui bénissent le monde, rose papale,
ton cœur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine
corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du
silence.

Fleur hypocrite,

Fleur du silence.



FLEURS DE JADIS


_A Pierre Quillard_.


Je vous préfère aux cœurs les plus galants, cœurs trépassés, cœurs de
jadis.


Jonquilles, dont on fit les cils purs de tant de blondes filles,

Narcisse oriental, fleur inféconde et pas morale,

Soucis dorés, charme effaré du familier succube, étoile errante, flamme
dans les cheveux tristes du pauvre Songe,

Jonquille, Narcisse et Souci, je vous préfère aux plus claires
chevelures, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Lys blanc, âme éployée des vierges mortes,

Lys rouge, qui rougit d'avoir perdu sa candeur, sexe fleuri,

Iris, pâleur bleue des veines sur un bras immaculé, sourire de la peau,
fraîcheur du firmament nouveau, ruisselet où le ciel du matin tomba par
aventure,

Lys blanc, lys rouge, Iris, je vous préfère à des jeunesses moins
fiduciaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Fraxinelle, buisson ardent, chair incendiée, fleur salamandre dont l'âme
est une larme noire,

Aconit, fleur casquée de poison, guerrière à plume de corbeau,

Campanules, amoureuses clochettes que le printemps tintinnabule, petites
amoureuses tapies sous les ogives que font les coudriers,

Fraxinelle, Aconit, Campanule, je vous préfère à des amours moins
délétères ou moins légères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Pivoine, amoureuse donzelle, mais sans grâce et sans sel,

Ravenelle, demoiselle dont l'œil a de fades mélancolies,

Ancolies, petit pensionnat d'impubères jolies, jupes courtes, jambes
grêles et des bras vifs comme des ailes d'hirondelle,

Pivoine, Ravenelle, Ancolie, je vous préfère à des chairs plus
prospères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Nielle un peu gauche, mais duvetée comme un col de cygne,

Gentiannelle, fidèle amante du soleil,

Asphodèle, épi royal, sceptre incrusté de rêves, reine primitive induite
en la robe étroite des Pharaons,

Nielle, Gentiannelle, Asphodèle, je vous préfère à la grâce des vraies
femelles, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Primevère, fille aînée de la rosée première,

Bouton d'or, sequin des pauvres courtisanes,

Muguet, muscadine pucelle, spécieuse innocence des péronnelles, qui
montrent leur gorgelette, petites nymphes au cul tout nu,

Primevère, Bouton d'or et Muguet, je vous préfère à des baisers moins
discrets, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Nigette, chimériques cheveux bleus de Vénus,

Coquelicot, bouche que des dents d'amant ont mordue jusqu'au sang,

Ambrette, fleur aimée du Grand Seigneur, coquette aux yeux gris de lin
et la peau au grain si fin,--et une odeur monte de ton cœur, une odeur
sans aucune candeur!

Nigelle, Coquelicot, Ambrette, je vous préfère à plus d'une fleuronnette
qui parle, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Martagon dont les têtes se dressent par centaines, monstre odorant,
hydre azurée,

Martagon dont le front porte un turban de pourpre,

Martagon dont les yeux sont jaunes, lys byzantin, joie des empereurs
décadents, fleur favorite des alcôves, parfum des Saintes Images,

Martagons, multiples Martagons, je vous préfère à d'autres monstres dont
je pourrais dire le nom, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Ellébore, pâle rose empoisonneuse,

Coquelourde, madame la Précieuse,

Omphalode, fleurs aux clairs yeux fascinateurs, fleur du nombril, miroir
profond où se profuse un faux infini,

Ellébore, Coquelourde, Omphalode, je vous préfère à des catins moins
métaphoriques, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Piloselle, dame angora, chatte douce aux caresses,

Giroflée, naïve cocardelle au bord d'un bandeau plat,

Pavot, sommeil de l'amour en stupeur, repos, parmi les herbes hautes,
des furtifs exercices, là-bas, dans le vieux jardin provincial,--et tu
ne te réveilles pas lors d'un bruit de sabots!


Piloselle, Giroflée, Pavot, je vous préfère aux plus aimables cottes,
fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Bluet, bluette,

Pensée, je pense à toi,--quand je te vois!

Belle de nuit, qui frappas à ma porte, il était minuit: j'ai ouvert ma
porte à la Belle de nuit et ses yeux fleurissaient dans l'ombre, ô
Belle, ô Belle des nuits infécondes!

Bluet, Pensée, Belle de nuit, je vous préfère à d'authentiques belles,
fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Marguerite, modestie des yeux à qui des doigts font une claie,

Balsamines, petites dames imprudentes, œillades et simagrées,

Amarante, panache des conquérantes, baisers fondants, hanches fondantes,
lac de miel où se noient les cœurs adolescents,

Marguerite, Balsamine, Amarante, je vous préfère aux plus sérieux
enchantements, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Chèvre-feuille, petite rôdeuse,

Jasmin, petite frôleuse,

Lavande, petite sérieuse, odeur de la vertu, sagesse des baisers
pondérés, chemise à la douzaine dans des armoires de chêne, lavande pas
bien méchante, et si tendre!

Chèvre-feuille, Jasmin, Lavande, je vous préfère à d'aucunes moins
sorcières, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Quintefeuille, demoiselle élue par les cornues,

Piosne, dont les mains en mitaines sèment des ironies,

Saxifrage, tenace amour qui perce les cœurs les plus durs, flèche à
travers la pierre, sourire qui passe entre les mailles des plus mornes
grilles,

Quintefeuille, Piosne et Saxifrage, je vous préfère à de plus dociles
mystères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Blattaire, fleurs des jaunes ménagères,

Mollaine, fleur rabelaisienne,

Persicaire, beauté dure, tison, flambeau au bout d'un roseau, tout dans
les yeux et rien au cœur.

Blattaire, Mollaine, Persicaire, je vous préfère aux plus amoureux airs,
fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Monarde, poivre des mourantes amours,

Clématite, serpent qui s'enroule à nos âmes,

Quamoclit, fleur entonnoir, fleur danaïde, qui boit insoucieuse tout le
sang de nos faibles cœurs, tant qu'il en reste un stygmate à tes lèvres,

Monarde, Clématite, Quamoclit, je vous préfère à des chairs plus
colombaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Dame d'onze heures, toute frêle sous ton blanc parasol,

Alysson, dont la belle âme s'en va toute en chansons,

Réséda, parfum des petites cousines, amours gamines, rires adornés de
perles fines,

Dame d'onze heures, Alysson, Réséda, je vous préfère aux jambes les
moins perfides, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Gant Notre-Dame, qu'on baise dévotement,

Argemone, fossette sur la main qu'on adore,

Eternelle, fragile opale à mettre au doigt de son amie, pour qu'un
reflet de lune amuse dans l'alcôve,

Gant Notre-Dame, Argemone, Eternelle, je vous préfère aux plus blanches
mains, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Flambe, cordiale flamme des torches mélancoliques,

Gladiole, poignard tragique, rougi du sang des héroïnes,

Serpentaire, colère des bras désenlacés, aspic sifflant dans les cœurs
vides, suicide!

Flambe, Gladiole, Serpentaire, je vous préfère aux yeux les plus
épouvantés, fleurs trépassées, fleurs de jadis.


Capucine, nonne souriante de souffrir, éclat des secrets martyres,

Larmes de Job, ô larmes pénitentes sous de pâles paupières, tristes
perles sur des joues obscures,

Aster, symbole amer des yeux mourants du Christ,

Capucine, Larmes de Job, Aster, je vous préfère aux cœurs les plus
sanglants, cœurs trépassés, cœurs de jadis.



LE DIT DES ARBRES


Arbres, cœurs en prison,

Je dirai vos secrets, ayant crucifié vos écorces,

Cœurs douloureux,

Joies de mon triste cœur.


Chêne, fleuve de gloire épanoui vers les dieux morts, barbare aux pieds
formidables, pierre de lumière et de sang,

L'océan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonné
l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours,

Chêne, escalier de la haine, arbre sacré, joie de mon triste cœur.


Hêtre aux bras blancs, chapelle où la bonne Vierge pleure d'avoir
enfanté, inutile escabeau brisé par les pieds lourds des lévites
hermaphrodites, escarcelle brûlée par l'or des simoniaques, ventre vide
où l'Amour rêva d'aimer les hommes,

Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent,

Hêtre, adoré quand même, arbre miraculeux, joie de mon triste cœur.


Orme, vieux moine solitaire, tout chargé de nos péchés, orme en prière,
le vent de la mer est plus salé que les larmes des Gomorrhéens,

Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pécheresse, et souffre
pour nous,

Orme, corps flagellé, joie de mon triste cœur.


Frêne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de
vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre,

L'œil du dragon n'a jamais foré ta peau vierge et froide,

Frêne, pâle gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste cœur.


Noyer, chair obscure et glacée, dame aux cheveux d'algue, ornés
d'émeraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'étang de la
prairie aérienne, espoir seul d'étouffer la gorge des amours
inattentives, ombelle désastreuse des avortées,

Je me suis endormi à ton ombre, ombelle froide, et je me réveille parmi
le délire des suicidés,

Noyer, chair obscure et glacée, joie de mon triste cœur.


Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurés par le rut,
grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lâches,
tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre.

Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amusé jadis, pendant que le mufle des
vaches se frottait à ton dos.

Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste cœur.


Houx, arbre à peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des
dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet,

Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait
un philtre de fraternité,

Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste cœur.


Platane, mât de la galère capitane et voilure gonflée vers les amours
lointaines,--platane mâle, catapulte de la semence au vent, les
cuirasses brisées, les matrices violées,--platane femelle, tour,
attentive à l'orient, recueillement de la prédestinée, les germes
passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux
souffles et aux fleurs,

Mâle solitaire, femelle visitée par l'esprit, unissez-vous dans
l'inconnaissable,

Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste cœur.


Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'océan des herbes folles, pendant
que le vent se joue de vos pâles chevelures, baigneuses, vous fermez vos
jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des
blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une
chimère transpercée,

Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levés
pour porter le rêve en triomphe.

Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste
cœur.


Aune, veillée funèbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts,
peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'éclair
d'une couronne et l'écho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort
au fond des abîmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages,
et des fleurs d'oubli ont poussé dans les trous de ses yeux.

Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force,

Aunes, peuple funèbre, arbres en pleurs, joie de mon triste cœur.


Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou doré des
gitanes, les moineaux fous ont becqueté le collier de l'étrangère et sa
chair,

La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes épaules,

Sorbier, cœur hospitalier, arbre de Noël des pauvres oiseaux, joie de
mon triste cœur.


Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des cœurs
pendus à tes branches, les passants d'hier ont mangé tes délices, et tes
feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental,

Songe à pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma
bague, afin de m'en souvenir,

Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste cœur.


Pin douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, ta plainte est inutile
et ton désir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la
forêt qui te hait et qui rit de tes soupirs épouvantables.

Ceux qui vont mourir te saluent,

Arbre douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, joie de mon triste
cœur.


Acacia, si tes piqûres parfumées sont des jeux d'amour, crève-moi les
deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles,

Et déchire-moi en d'obscures caresses,

Arbre à l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste cœur.


Cytise, jeune fille penchée au-dessus du ruisseau clair avec des
sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur,

Tu donneras tes cheveux blonds aux lèvres du vent, et ta peau blanche à
l'invisible main du faune, et ta pureté au mâle qui passe dans l'air
hystérique.

Blond cytise, arbre rêveur et frêle, joie de mon triste cœur.


Mélèze, dame aux tristes pensées, parabole accoudée sur la ruine d'un
mur,

Les araignées d'argent ont tissé leurs toiles à tes oreilles et les
scarabées mortuaires, grimpés à ton corsage, ont vomi du sang sous la
pluie de tes larmes,

Dame aux tristes pensées, mélèze, joie de mon triste cœur.


Saule, arbre éploré, chevelure tombante de l'amante abandonnée, voile
entre l'âme et le monde, crêpe lamé de fleurs aussi légères que ta
douleur,

Relève tes cheveux, arbre éploré, et regarde celui qui vient là-bas et
qui s'est dressé sur la colline de l'aurore,

Amante un peu hypocrite, saule d'élégante amertume, joie de mon triste
cœur.


Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un péché, quelles
confidences ai-je lues écrites sur tes feuilles pâles, et de quel
souvenir as-tu peur, fiévreuse fille oubliée le long des sentiers, dans
les prés?

Ta sœur aux cheveux crépusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi
vos désirs, âmes incestueuses, et je serai votre messager,

Cœurs inquiets, joie de mon triste cœur.


Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brodée de trèfles et
de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence,

Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent
meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le
veux,

Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste cœur.


If, né de la mort, prêtre de la mort, if dont les rameaux sont des os,

Requiem éternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes,

Priez pour moi, if vénérable, arbre exorable, joie de mon triste cœur.


Épine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, dérisoire couronne au
front du roi sanglant,

Épine sacrée toute rougie du sang de la grappe de miséricorde,

Épine charitable, à l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons
dans mon cœur coupable,

Épine adorable, joie de mon triste cœur.

_Août 1894_.



THÉATRE MUET



LA NEIGE



I


Le rideau se déchire et fuit comme les vrais brouillards formés pendant
la nuit et que déconcertent, au matin, les premiers gestes de la
lumière.

Alors on voit un paysage d'hiver.

Les montagnes de l'horizon s'éveillent en l'attitude d'une femme
couchée, nue et frissonnante; les mains croisées, sous la nuque, le
flanc surélevé en forme de dôme; un torrent d'argent bleu descend du
front et des épaules.

Doucement, avec des précautions insidieuses, le ciel s'avive; la ligne
du dôme animée d'un peu de violet, le sein, pivoine qui va s'ouvrir,
éclate soudain en halo de pourpre; tout le corps de l'idole saigne sous
les griffes du lion, et la crinière surgit, les naseaux étincellent, les
yeux fulgurent.

Le lion gravit le ciel et se perd dans les bras des nuées qui se
disputent l'amant royal; les nuées victorieuses déroulent un nouveau
rideau dont les brumes troublent l'image du monde.



II

Le rideau se déchire.


Alors on voit passer sur la scène, qui est un bois d'arbres tronqués,
dont toutes les branches gisent parmi les feuilles mortes et les
buissons de houx:

Un bûcheron. Sa serpe sur le bras, des cordes de chanvre sur l'épaule,
il marche lourdement, le corps plié à gauche. La bûcheronne le suit,
écrasée sous une besace; devant s'arrondit un pain, derrière se tasse un
petit, dont la tête pend et oscille comme un battant de cloche.

Ils passent, la tête basse, sans rien voir que leurs pieds; ils
s'arrêtent: c'est que l'homme veut vider son sabot où une pierre est
entrée; il s'appuie un instant sur sa femme, puis tous deux reprennent
leur chemin: on voit sur la droite disparaître le battant de cloche.

Les montagnes, en l'attitude d'une femme qui s'éveille, resplendissent à
l'horizon.

Un rideau de nuées tombe sur le bois d'arbres tronqués.



III


Le rideau se déchire et l'on voit revenir le bûcheron, la bûcheronne et
le petit que traîne le bras de sa mère. Ils vont s'asseoir au soleil sur
une grosse branche gisante dans les feuilles mortes et ils mangent du
pain et boivent à même une gourde. Les paupières baissées, ils regardent
leur pain, et quand ils renversent la tête pour prendre une gorgée à la
gourde, ils ferment tout à fait les yeux pour ne voir ni le ciel où
planent des nuages de lait primordial, ni l'idole, dont l'énorme et
nonchalante beauté n'est rien pour eux qu'un roc déplaisant et absurde.

Ayant bu et mangé, ils s'en vont reprendre leur besogne, qui est de
couper les membres et la tête des beaux arbres et de les coucher sur les
feuilles mortes, parmi les buissons de houx.

Les nuées s'abaissent vers la terre.



IV


Les nuées se déchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se
détachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure
s'affirme; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses
seins et s'enroule à ses reins; elle est debout, elle touche au ciel par
le front et ses bras étendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains
lentement ramenées s'arrêtent sur ses mamelles, les pressent
amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature éperdue:
l'un de ces rayons est un feu pourpre et l'autre est un feu violet.

Dans le rayon pourpre on voit des hommes priapiques, et dans le rayon
violet, des femmes callipyges. Les deux rayons, d'abord divergents, se
croisent, puis s'emmêlent et les sexes se livrent à de si furieux
assauts qu'une pluie de sang obombre les airs,--mais le sang ne tombe
pas jusque sur le sol, car des anges hermaphrodites, sortis de chaque
tronc d'arbre, le recueillent en des coupes de rubis et s'en enivrent.

Cependant les rayons se divisent, s'atténuent, meurent; les
hermaphrodites rentrent sous l'écorce des arbres qui s'agitent en un
bref spasme de volupté, puis la lumière recommence à se troubler, tandis
que l'on voit l'idole se recoucher sur le ventre des montagnes: mais dès
qu'elle est couchée, un rire infini la secoue tout entière, son corps se
crispe, s'ondule, se roule; et enfin, elle porte la main à son ventre et
en retire une grappe de raisin qu'elle mordille, apaisée, en
s'endormant.

Les nuées se reforment.



V


Les nuées se déchirent, et entrent, par la gauche, deux jeunes gens
enveloppés dans le même manteau, d'où l'on voit sortir et flotter au
vent une chevelure blonde. Ils marchent aussi vite que le permet leur
enlacement; sous la cape qui les couvre, on devine, à des mouvements
d'étoffe, qu'ils se baisent sur la bouche et ne détachent leurs lèvres
que pour reprendre haleine. Quand ils passent, sans rien voir que la
fleur charnelle qui renaît incessamment sous les baisers qui la
dévorent, l'idole frisonne dans son sommeil et ses épaules se resserrent
sur ses seins écrasés.

Ils passent, et de plus graves nuées alourdissent l'air.



VI


Les nuées s'allègent un peu, puis se résolvent, mais l'air est glacé:
c'est de la neige.

La neige tombe: les feuilles mortes, puis les vertes feuilles des houx
blanchissent sans perdre leur forme, mais la neige tombe toujours plus
épaisse; les feuilles mortes ne sont plus qu'un tapis uniformément
candide et les buissons de houx ressemblent à de blancs agneaux de sel.
On voit arriver, courbés, haletants et aveuglés, le bûcheron et la
bûcheronne; le bûcheron porte sur son dos un gros fagot que surcharge la
neige; la bûcheronne a mis le petit dans son tablier et elle le protège
encore en faisant à sa tête chétive un abri avec sa main tout engourdie.

La neige devient si épaisse et si lourde que les pieds des pauvres gens
ont peine à en soulever le poids. Ils s'arrêtent et se consultent,
pendant que les deux jeunes gens, occupés de leur seul amour, arrivent
et passent; ils ont presque disparu, on ne voit plus que la flottante
chevelure blanche de la jeune femme, quand un coup de vent les rejette
sur la scène et les couche dans la neige. Ils se débattent, ils prennent
pied, ils se relèvent; le vent les couche encore une fois, fauchant du
même coup le bûcheron et la bûcheronne, et le tourbillon amasse sur les
vaincus une montagne de neige aussi haute que la montagne de granit où
l'idole, invisible aux hommes, amuse son sommeil des extatiques rêves de
la stérilité.

La nuit tombe.



VII


La lune déchire les voiles de la nuit et l'on ne voit rien qu'une
immensité blanche d'où sortent les cous noirs et nus des arbres
décapités.

L'idole, au-dessus de la neige, tressaille d'amour impur.

La lune meurt. Nuit définitive et absolue.

_13 juin 1894_.



LES BRAS LEVÉS


La scène représente un océan de têtes, d'où surgissent, comme des
balises à demi découvertes par le flot, une forêt de bras levés. C'est
un peuple à genoux et en prière.

Les têtes se dressent entre les bras levés; des varechs et des lichens
pendent aux balises; le vent, soufflé de l'orient, gonfle ces chevelures
et les soulève selon un rythme qui semble aussi une prière.

Le peuple est à genoux; des invisibles yeux, extasiés de terreur et
d'espoir, une lueur lactée s'exhale et monte vers le ciel. Les âmes
gravissent la voie lactée, jonchée d'éclats de perles, et le chemin
blanc, mais strié de barres nocturnes, de larmes de feu, de sanglantes
moisissures, s'engouffre et se perd, aux suprêmes altitudes, dans la
gloire fulgurante du Pentagone.

Le Pentagone oscille, puis tourne sur lui-même comme une roue; les
flammes qui sortent de ses angles s'enroulant autour de la roue; le
Pentagone tourne avec une vitesse infinie et propage jusqu'aux confins
du monde un tourbillon d'air enflammé, où s'agitent des prunelles
désorbitées, coquilles de noix phosphorescentes emportées dans le fleuve
obscur et circulaire du maëlstrom universel.

A ce divin spectacle, le peuple à genoux frissonne d'amour et de
reconnaissance; la piété se prosterne dans tous les cœurs, et dans tous
les ventres l'humilité se couche sur les dalles parmi les détritus de la
vie. Sur le chemin blanc, qui a résisté à l'énergie du tourbillon, les
âmes s'élancent et se bousculent; on les voit, corpuscules
d'incombustible amiante, trébucher aux éclats de perles, escalader les
barres nocturnes, franchir les larmes de feu, nager à travers les
sanglantes moisissures...

La roue s'arrête et redevient pentagone; ses angles s'effacent: c'est un
cercle; il se gonfle: c'est une sphère. Ce spectacle ne paraît pas moins
divin que le premier. Les bras se tendent plus nerveusement, les têtes
se renversent, bien décidées à contempler l'Infini face à face et dans
toute sa gloire. Le chemin blanc est tout chargé d'une épaisse poussière
d'âmes: une fourmilière monte à l'assaut du ciel et menace l'or limpide
de la Sphère immaculée.

Voilà que toutes les mains et toutes les têtes ont tremblé d'une même
secousse: les premières fourmis font une tache sur la glorieuse sphère
et une ligne d'âmes s'écrit bientôt de l'un à l'autre de ses pôles. La
Sphère s'obscurcit: le peuple a conquis son Dieu.

En bas, un à un les flambeaux, une à une les lampes s'éteignent; les
bras et les têtes s'évanouissent dans l'air, et le Vent d'Orient, qui
passe au-dessus des corps détruits, emporte vers le Futur le parfum
atomal de la Vie.

Le monde est devenu noir; un Dieu informe et lourd pend comme un lustre
éteint au-dessus des ténèbres; n'ayant plus de spectateurs, l'Infini a
fermé les portes du théâtre,--mais il se recueille et il songe: «J'étais
Pentagone. Je serai Triangle.»

La Sphère obscure se déplace sur son axe; elle se gonfle encore; des
points d'or apparaissent sur sa peau; les fourmis commencent à pleuvoir
sur le monde où des lueurs tombent. La Sphère éclate et de ses débris,
ramenés au centre par l'attraction, le Triangle se forme.

Toutes les âmes sont rejetées sur la terre, et, à mesure qu'elles
touchent le limon, les atomes se groupent autour de leur essence, car le
Vent d'Orient, ayant fait le tour du globe, est revenu chargé du parfum
atomal de la vie.

Les flambeaux et les lampes s'allument: les têtes se dressent, les bras
se lèvent; l'inconsciente prière monte en lueur lactée vers le
pluriforme Idéal et les âmes recommencent à gravir le chemin blanc du
ciel, le chemin qui, dorénavant, va s'engouffrer et se perdre, aux
suprêmes altitudes, dans la fulgurante gloire du Triangle.


_10 juillet 1894._



PAGES RETROUVÉES



LES PETITS PAUVRES


_A Henri de Régnier._


Les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les estime beaucoup, les
vénère, de même qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent
et se signent, respectueux et déférents.

Humiliée au gibet, humiliée dans la sordide bassesse d'un hypocrite
mendiant, la divinité de Jésus saignait sous l'un et l'autre avatar, et
même (ne le dirait-on pas?) rougissait.

Situation éminemment incompatible avec l'égalité moderne, car, enfin, il
n'y a pas de honte à être Dieu.

Primary relève le moral de ces modestes hosties, en lesquelles le Fils
de la Femme incessamment s'offre aux spurieux mépris de ses frères
ingrats.

Oui, les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les vénère.

Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulève avec respect son vieux
chapeau troué,--plein de courtoisie, Primary répond par un de ces
ineffables saluts d'homme bien élevé, mesurés et discrets, offre comme
aumône un fin sourire: tel agréable geste de la main ajoute ce rien
d'ironie qui épice et relève toute banalité.



LE PHONOGRAPHE

_A M. Edison (de l'Ève future)_.


Affaissé dans son fauteuil, confit dans son bocal, ratatiné dans
l'huileuse ranceur de l'impuissance, M. Pariétal cligna vers la muette
horloge-à-gloire et, en un concordant geste de vérification, fit sourdre
de son gousset un somptueux oignon. Il en pleura: _l'Heure des
indéniables petits chefs-d'œuvre était passée!_

Les valves de sa bouche bâillaient; il s'humidifia encore, il devint
plus lourd qu'une éponge oubliée dans un baquet: une fumée comme de
buanderie embrouillait ses lunettes, et sa pipe pendait morte.

A un bruit de déclic issu de l'horloge-à-gloire, les valves se
rejoignirent, une allumette raviva la pipe, un coin de peau de daim
débrouilla les lunettes, l'éponge se délesta, la ranceur de l'huile
s'amadoua dans le bocal élargi...

M. Pariétal trempa hardiment sa plume dans la bouteille à
l'encre-des-petits-chefs-d'œuvre,--et surgirent ces mots:

VOLUPTÉS FAUNESQUES

Il raya _voluptés_ et, avec moins d'entrain, écrivit:

PLAISIRS FAUNESQUES

Il raya _plaisirs_ et écrivit:

RÊVERIES FAUNESQUES

Il raya _faunesques_ et écrivit:

RÊVERIES PRINTANIÈRES

Il raya _printanières_ et écrivit:

RÊVERIES JUVÉNILES

Il raya _juvéniles_ et écrivit:

RÊVERIES ENFANTINES

La valve se rouvrait, pleine de perles noires, la pipe tomba; le bocal
devint une fiole, et la sauce si stupidement amère que M. Pariétal,
récupérant la queue de sa fuyante énergie, la pinça plus férocement que
ne pince un crabe.

Arthémise entra:

«Ah! Monsieur doit être dans un état!... Je n'ai pas remonté le
phonographe, ce matin! Sale bête, ça donne plus de mal qu'un enfant!»

Et sans ajouter nul éclaircissement qui pût faire comprendre si «sale
bête» s'adressait au phonographe ou à M. Pariétal, elle tournait la
mécanique. Vlan! un coup de pouce pour regagner le temps perdue.
«Chante, perroquet!»

Elle fit claquer la porte, pendant que le sagace instrument disait:

--Avez-vous lu, mon cher, le dernier livre de Pariétal?--_Variétés
démoniaques?_ Évidemment.

--C'est exquis, n'est-ce pas?--Un indéniable petit-chef-d'œuvre!
Beaucoup de talent, Pariétal.--Et même du génie.--Oui, soyons justes et
avouons-le: Pariétal a du génie.--Ne trouvez-vous pas que son front est
impressionnant?--Comme la montagne qui recèle l'abîme...

M. Pariétal chantonnait, débourrait sa pipe à petits coups, en mesure,
se trémoussait dans son fauteuil, dressait son papier, lorgnait le bec
de la plume,--enfin, avec une solide verdeur de geste, écrivait son
premier titre:

VOLUPTÉS FAUNESQUES

Il rédigea, là-dessous, d'affriolantes déductions, ne s'interrompant que
pour recligner de l'œil vers l'horloge-à-gloire et susurrer:

«Voyons, mes chers amis, ménagez-moi!»



SŒUR ET SŒURETTE


Sœurette, dit un jour Sœur, avec des yeux très doux de vierge
consolable, écoute-moi, Sœurette. Avons-nous, oui ou non, l'âge des
révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde et perpétuelle
adolescence, moi la brune et précoce maturité, sommes-nous, Sœurette,
une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!»

«Sœurette, dit encore Sœur, avec des yeux très noirs de vierge
exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de
Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Sœurette,
des chairs que promène en landeau une attendrissante maman; ou des
chairs dont on montre le tiers au bal immaculé de la princesse Unique;
ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on les livre
avec deux ou trois fois leur poids d'argent?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!

«Sœurette, dit encore Sœur, avec, les yeux terribles d'une vierge qui se
fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la
fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Sœurette, les occultes amantes
d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiancées d'un épouseur
distrait?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres! Réponds, Sœurette:--Si
nous nous aimions entre nous, tout simplement?



LES CORRESPONDANCES


_A Edouard Dubus._


     «Il est étonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est
     dans une lumière absolument autre que la lumière du monde: mais tel
     est l'état des choses que, pour ceux qui sont dans la Lumière du
     monde, la Lumière du ciel est comme des ténèbres...»

     EMMANUEL SWEDENBORG

     _Les Arcanes célestes, 3**4._


Mi-dévêtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade
signalait à mesure la localisation des Correspondances. Ton des
explications: cette affectueuse ironie qui réussit à capter l'attention
des petits enfants.

--Mais oui, chère, le corps humain, tout son interne mécanisme, tout le
geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel, avec
le ciel-enfer, vaste espace en forme humaine, très grand Hermaphrodite
habité selon les régions par des créatures célestes, infernales,
purgatoriales: les infernales végètent parmi les excrétions, les choses
mortes.

Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les
anges de lumière; au cœur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de
foi; aux bras, les anges de la force: «Un bras nu m'est apparu, qui
avait en lui une grande force...»

Cette vie résolue, les avares vont s'enclore dans la geôle de l'estomac;
les improbes barboteront dans les marécages du fiel; les stupides et les
vaniteux, dans l'égout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils
expieront dans le perpétuel in-pace du rectum la joie des champs de
bataille.

Ames tendres qui adorâtes les enfants,--et qui en fîtes--la matrice de
l'Hermaphrodite sera votre palais.

--Oh! que tu m'ennuies!

--Tiens, là,--et ou contact indicateur elle s'ennuyait déjà
moins,--entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des
bonnes amoureuses.

--Je ne comprends pas.

--Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promènes, tu
respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu
cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crêpelée, les
désirs, comme des aromates, sont vaporisés dans l'air, et le vent chante
des vers d'amour...

--Et tu seras avec moi?

--Eternellement!

--Oui, mais tout ça n'est pas vrai.

--Oh! enfant, tout est vrai. Crois,--et crois aussi quand je te dirai le
contraire de ceci, car il n'est pas nécessaire de croire toujours la même
chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons
successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le
moyen de ne pas s'ennuyer.

--Après?

--Si tu étais une chaste vierge, je te promettrais d'attachantes
fonctions. Tu résiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et
là, tu veillerais à ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas
au sang pour d'abusifs coïts, toute son essence et toute sa vitalité.

--Est-ce fini?

--Oh! non, il y en a très long. Mais, écoute. Ma belle, j'ai bien peur
qu'au lieu des dilections du paradis génital, nos péchés ne nous
destinent aux excrémentiels enfers, ne nous conduisent irrévocablement
sous les fesses du grand Corps, parmi les adultères, les sensuels, les
dévergondés de la charnalité...

--Tout cela est bien malpropre!

--Comme la vie, ma chère âme, comme la vie!



ARIANE



HÉROÏDE MODERNE


_A Camille Mauclair._


«Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rôle m'avez-vous distribué, à
moi, entre toutes les femmes? Maîtresse abandonnée! Les Ariane! Ariane,
ma sœur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée? Contre le
tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions: Ariane est morte.
Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne, est
supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne? Je suis moderne,
je puis souffrir, mais je comprends.

«Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de
comprendre. Je comprends, j'espère même que cela me délassera, d'aimer!

«Pas de mélodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme
vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion
maladroite, votre expérience de la vie pratique! Au contraire, un peu de
raison, que diable! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des
épidémies, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits
uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus
d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même
sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela
n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer.

«Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous
me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh! mon ami, ce n'est
pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les
minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de
reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à
un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non,
ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une
femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'être un peu légère! Passez-moi
cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles.
Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les
enfants.

«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais
pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et
je croyais que cela durerait toujours: c'était ma vocation.

«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une
seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de
l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la
greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair,
par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier!
Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme
une branche morte.

«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le cœur; j'aurais voulu
vieillir avec toi.

«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne
vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours
autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps
familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine,
et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes
mots d'autrefois?

«Nous y sommes.

«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en
votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je
me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu
vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné
par moi; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes; amant, je ne j'ai pas
tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire
pour n'être pas aimé?

«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul
instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous
les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me
quitteras jamais.

«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime.
C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie.
Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle,
dis-moi, si elle savait?

«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si
intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Eh bien, je te
garde et je t'emporterai avec moi.

«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai
sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon cœur,
et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie
d'aimer infiniment en un amour infini!

«Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés,
mon cher souvenir, nous vivrons éternellement.»



VISION


_A G.-Albert Aurier._


Elle était dorée sous ses voiles pâlement bleus, tel qu'un stuc
florentin. Comme je m'en étonnais:

--C'est que je suis un trésor!

Je répondis:

--Raison bien élémentaire.

Elle dit encore:

--C'est que je suis élémentaire.

--Qui es-tu?

--Je suis celle que tu vois.

--Veux-tu que je t'aime?

--Je le veux bien.

Elle arrêta, par un strident rire, mon geste humble et amoureux de
baiser ses pieds dorés.

Je cherchai, inquiet, les yeux de la vierge en or, mais je vis bien de
l'or, je ne vis pas les yeux.

Elle dit, souriante:

--Essaie!

--Oui, je frôlerai d'un peu de ma chair cette chair d'ostensoir. Oh! que
je le désire! Laisse-moi faire.

Ma tête s'inclina vers les pieds dorés et aussitôt tout disparut.

--Là! mon cher, chuchotait la voix du lointain, te l'avais-je dit? D'or,
de marbre, de chair, je m'évanouis à l'épreuve d'un contact. Je suis
l'Intouchable, c'est-à-dire la Femme.



PROSE POUR UN POÈTE


_A Saint-Pol Roux_.


«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...»

Il faut savoir qu'elle n'était pas jeune, jolie plus guère,--et parmi
l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflammé
des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à
l'agonie parmi les soucis incandescents.

Il faut savoir tout ce que savait le poète: encore ceci, que la pas
jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait: «Il
ne l'aimait plus!» Ah! même dans un grand calme de ton et avec gestes à
la tant-pis--que-voulez-vous?--ça contenait bien des sanglots, et pas si
effarouchés qu'ils ne montassent résolument à l'assaut du pauvre cœur.

Il faut savoir encore qu'elle dit, après un silence: «Me voilà toute
seule. Reste à s'organiser, arranger sa vie»; et qu'en disant elle
torturait par des poses inaccoutumées ses bras,--oh! eux, très beaux
encore et même relativement superbes, relativement à l'inconsistante
jeunesse,--ses bras veufs du cou très cher qu'elle aurait eu tant de
joie à étrangler pour qu'il ne se pliât pas une fois de plus sous
l'étreinte de bras différents--oh! oui, on pouvait le dire--des siens!

Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la
pantomime des simagrées obligatoires,--car seule ou pas seule, est-ce la
même chose, voyons?--et que, si elle avait été seule, toute seule, elle
se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et
de «Ah! mon Dieu!» toutes les deux secondes, et de «Qu'est-ce que je
vais devenir?» dans les intervalles et de--car elle avait de la
religion--«Sainte Vierge Marie, rendez-les-moi!»

Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le poète avait beaucoup
d'esprit et qu'il faisait des vers. «Ah! ma chère! des vers! oh! une
grâce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment
oui, inexprimables, des caresses, des caresses...»

«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...» Et la pas jeune et
guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et
finalement,--tel qu'un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s'atténue
vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche...

Ah! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde aux verbes, à la
magie des réalisations, prends garde aux mots qui se dressent et vivent,
aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde
aux logiques de la parole:--toutes les syllabes ne sont pas vaines.

Le poète disait:

«Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires.»



L'OPÉRATEUR DES MORTS


_A Rachilde_.


J'étais près de celle qui ne remuera plus, jamais,--j'étais à genoux et
je pleurais près de celle qui n'aura plus, jamais, de pleurs.

Je pleurais,--intérieurement, car j'avais trop peur pour pleurer des
larmes humaines,--je pleurais divinement.

On entra. C'était un personnage vêtu de noir, de tenue probe, et ganté
de noir.

J'interrogeais par le simple geste de la tête dressée, tournée un peu du
côté de l'intrus.

D'une voix basse, calme et presque vive, pourtant,--oui, d'une voix
presque vivante, il répondit:

«Madame, je suis l'Opérateur des morts.»

Et comme je comprenais, trop bien, hélas! ce qu'il fallait laisser
faire, je me levai, m'écartant du lit, les doigts encore joints, presque
crispés.

Il se pencha vers la morte adorée,--je regardais,--il replia le drap
jusqu'au-dessous des seins morts de ma morte, et, appuyant l'index au
bord intérieur de la mamelle gauche:

«C'est là,» dit-il.

Il l'avait mise en travers de sa bouche, l'épingle des cœurs morts, la
grande épingle, pour l'avoir à portée de la main et frapper vite.

Il dit: «C'est là,»--et du coup il piqua, d'un seul coup.

Le visage de ma morte était toujours pareil: elle n'était pas plus morte
maintenant qu'on l'avait tuée deux fois,--mais peut-être que son cœur
immortel subissait, dans les au-delà, la transfixion.

Ah! lance métaphorique du soldat romain qui tous les jours transperces
Jésus, et toi, épée mortuaire, n'êtes-vous pas du même fer?

Alors avec un sourire de complaisance consolatrice, il dit:

«Elle ne sera pas enterrée vivante.»

Il parlait de ma bien-aimée, et me tendait un papier.

Je lui fis signe: Sur la cheminée. Ayant déféré à ma douleur avec
l'assentiment poli qui signifie: Je suis sûr de vous,--il sortit.

Je me penchai vers la morte adorée: c'était une longue épingle d'acier à
pommeau d'argent bruni, en forme de croix, une épée de croisé... Ah! le
symbole, amie, se réalisait donc,--puisque tu l'avais, réelle et
sanglante en ton sanglant cœur, la Croix!



L'ENFER


_A Louis Dumur._


Dans son humble cellule, traversée d'étranges lueurs qui ne provenaient
ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hérétique
écrivait.

Au début de son léger monitoire, il avait posé cet indéniable aphorisme,
base de toute morale vraiment sérieuse:

IL Y A UN ENFER

Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes
sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes à la poix,
cuisinait les sauces, au bitume, dosait les rations d'huile bouillante,
trempait dans la résine, pour des illuminations anniversaires, les
cheveux blonds des bien-aimées et la barbe des amants; il élargissait de
vastes étangs d'alcool où, comme des ronds de citrons dans un punch, des
énergumènes flottaient, sommés de flammes vertes; il arrosait de plomb
fondu les crânes rebelles au Verbe éternel, et la chair dévorée
renaissait magiquement pour grésiller encore sous l'immortelle pluie de
feu; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses; là, un
racloir, d'un mécanisme surhumain, raclait sur leurs os gémissants la
chair stérile des vierges folles;--et des cœurs tombaient sous la meule
infernale aussi pressés que des grains de blé.

L'illustre Hérétique n'oubliait pas les âmes, fourbissait, avec le plus
grand soin, les fourches de la peur, les flèches du remords, les
colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chaînes de la
honte, les tenailles de la désolation.

Ensuite, il passa aux preuves.

Il évoquait de sinistres damnés, de lamentables cadavres surgissant et
disant avec des yeux pleins d'une épouvante infinie: «_Je suis en
enfer_!» Ratbod, roi des Frisons, émergea ainsi du fond des abîmes, vint
secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De même,
le comte Orloff, quittant pour un instant les géhennes, manifesta, grâce
à sa présence insolite en pantoufles et en robe de chambre, la vérité de
l'enfer niée par un incrédule général. Et d'autres, et combien d'autres,
rejetés momentanément par le gouffre, marquèrent sur les vivants, sur
les meubles, sur les tentures, les traces carbonisées de leurs doigts en
feu, on bien, avec une jovialité véritablement démoniaque, s'amusèrent,
comme ce damné fameux, dont parle Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à
revenir asperger d'innocentes créatures avec un liquide plus corrosif
que l'eau seconde, en criant d'une voix non dénuée d'une certaine
ironie: _Voici l'eau froide dont on se rafraîchit en enfer._


Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule était traversée de
lueurs qui ne provenaient ni du soleil voilé, ni de la lampe morte.

L'illustre Hérétique avait incliné vers la table sa tête médiatrice, il
la releva soudain et, pris d'un douloureux ricanement, il proféra ces
quelques syllabes:


ET MOI AUSSI, J'IRAI EN ENFER


... Et des cœurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des
grains de blé.



UNE MAISON DANS LES DUNES


_A Paul Blier._


Jadis, au temps des Antoine et des Paphnuce, la Thébaïde l'eût tenté,
avec ses cavernes et ses arènes muettes. Presque seul, vraiment seul,
dans le désarroi des deuils récents et la survivance illogique des
vieilles habitudes,--mort à ce qui n'était pas très loin, très haut ou
très absurde,--il habitait une grande maison carrée, couvent égyptien,
lourde blancheur écrasée dans l'or pâle des sables.

Terres conquises sur la mer, le sol en avait gardé la nostalgie; les
herbes qu'il nourrissait avaient des formes marines; il cédait sous les
pieds comme le flot cède au poitrail des barques;--et les pins, ceinture
sacrée qui enserrait la maison, s'étaient courbés sous l'éternel vent de
l'Océan, ainsi que de fuyantes voilures.

Il crut, rentrant chez lui, qu'il allait visiter ses frères en
monastère; il attendait sur le seuil la coule noire du père Hilarion...

Là bas, le phare d'Alexandrie dardait une flamme vive dans le couchant
assombri.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Pèlerin du silence" ***

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