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Title: La Vie de M. de Molière - Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes
Author: Grimarest, Jean-Léonor de, 1659-1713
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Vie de M. de Molière - Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                                 LA VIE
                                   DE
                              Mr de Molière

                                  PAR
                  J.-L. LE GALLOIS, Sieur de GRIMAREST

           _Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705)
                         et des pièces annexes_
                            Avec une Notice
                           Par A. P.-MALASSIS
             Et une figure dessinée et gravée à l'eau-forte
                            Par AD. LALAUZE

                         [SCIENTIA DUCE--I.L.]

                                 PARIS
                       _Isidore LISEUX, Éditeur_
                          Rue Bonaparte, nº 2

                                  1877



[Illustration: Ad. Lalauze del. et sc.  Imp. A. Salmon.

... de sorte que cette jeune personne se détermina un matin de s'aller
jetter dans l'apartement de Molière (_Page 36_).]



AVANT-PROPOS


De tous les biographes de Molière, Grimarest se trouve encore avoir le
plus fait pour sa mémoire. Si son oeuvre, pendant plus d'un siècle et
demi, a figuré, de préférence à toute autre, en tête des meilleures
éditions de notre grand comique, ce n'est vraiment que justice.

Bien que démodée, peut-être reste-t-elle la seule qui vaille, non pour
les lettrés et les érudits, mais bien pour cette foule sans cesse
renouvelée et en marche, sans cesse montante, où tout lecteur nouveau en
est un pour Molière. Le goût de son théâtre est comme un niveau
intellectuel auquel la masse de la nation aspire, et que le très-petit
nombre croit utile ou même possible de dépasser. Et c'est pour cela
qu'entre ses diverses biographies, sans en excepter celle de Taschereau,
d'un si louable effort, mais déjà de trop d'étendue et de surcharge,
celle-ci, avec des rectifications en forme de notes, serait à maintenir
dans les éditions destinées au public ascendant, au grand public.

Sa valeur et son intérêt persistent surtout dans la partie anecdotique
qui fut, à sa date, au moins une nouveauté. On n'avait encore vu traiter
de la sorte, avec ce soin, cette complaisance, cette insistance
apologétique, que des princes ou des religieux, des chefs ou des
pasteurs de peuples, des personnages d'institution et d'ordre divins. Le
récit de la vie de ce génie si profondément humain, rien de plus
qu'humain, qui dans ses actions privées faisait sans cesse honneur à
l'homme, à plaindre dans ses faiblesses, excusable dans ses défauts, fut
comme un scandale auquel l'esprit public s'associa vite, dont en quelque
façon il se chargea.

C'était en 1705. Avancé de quelques années, le livre n'eût pas eu le
même à-propos ni rencontré le même accueil. La _Lettre critique_
attribuée à de Visé[1] expose sans ambages les scrupules et les préjugés
des générations antérieures, et du monde officiel, auxquels il avait
encore à se heurter.

Ils se résument en ceci, que Molière, homme de profession «ignoble,»
réserve faite de ses talents de comédien et d'auteur comique, ne pouvait
être proposé comme un modèle ou un exemple, et que l'ouvrage et son
«héros» dérisoire s'adressent à la foule, aux gens de peu, de rien.

C'était, en effet, pour ce public que Grimarest avait travaillé, et la
pleine conscience de son effort littéraire, ou mieux de sa visée morale,
paraît assez dans sa _Réponse_, où se montre aussi, sous des formes
encore soumises et respectueuses, la liberté d'esprit d'un écrivain à la
suite de Fontenelle, habitué des _Entretiens sur la pluralité des
mondes_ et de _l'Histoire des oracles_: «Oui, dit-il, tout petit
qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté
des traits de sa vie que les personnes les plus élevées se feroient
gloire d'imiter, et ces traits doivent plus toucher dans Molière que
dans un héros.» Et il énumère longuement les actes de générosité, de
bonté, de fermeté, de droiture de ce héros d'un nouveau genre, de son
héros, en y mêlant des témoignages de l'estime universelle qu'il
inspirait, et aussi, par habitude de déférence, des preuves de son
respect pour les puissances établies. La conclusion, en douceur, est que
tous ces traits n'ont pas été rassemblés par lui pour le simple
amusement du public.

Notons en passant que Grimarest avait eu Fontenelle lui-même pour
censeur, et comme on le verra plus loin, celui-ci s'intéressait à
l'oeuvre, et n'épargnait pas à l'auteur les conseils de ménagement et de
prudence.

S'il importe peu que Voltaire, trente ans plus tard, ait déprécié le
livre de Grimarest, en se contentant toutefois de l'abréger, on ne peut
taire que Boileau-Despréaux ne l'approuva pas lorsqu'il parut. Ce grand
témoin, même incomparable, du génie de Molière, qu'il avait confessé
plus hautement que personne, se prévalant de ce que Grimarest n'avait
pas connu l'homme, contesta la vérité des détails biographiques, sans en
infirmer ni rectifier aucun. Représentant des vieilles moeurs,
janséniste et quelque peu septuagénaire, il devait juger puérile,
condamnable même, cette singulière curiosité pour des faits et gestes de
nature, en somme, à diminuer les idées de gravité et de respect. On
n'est jamais que de son temps.

La mode a été, de nos jours, de rabaisser Grimarest et de déconsidérer
son livre, comme insuffisant, par rapport aux recherches de documents
originaux, inaugurées par Beffara, qui ont rendu possible un
renouvellement de l'histoire de Molière, en fournissant de nouveaux
points d'appui à ses futurs biographes. Cette inquisition de pièces
d'état civil, d'archives, et d'actes notariés s'est produite, comme
l'oeuvre de notre auteur, et se poursuit en temps favorable[2]. Si, par
impossible, celui-ci en avait eu l'idée, avec le pouvoir de s'y livrer,
et de la faire aboutir sur quelques points, il n'en eût tiré que peu de
profit, et d'honneur, encore moins. On le trouverait plus exact sur un
petit nombre de noms et de dates, mais pas plus qu'aucun autre écrivain,
en 1705, il n'eût songé à tirer des conséquences, plus ou moins
légitimes, à la moderne, de l'éducation si complète de Molière, de ses
longues caravanes dramatiques dans les provinces, de l'inventaire après
décès de son mobilier, et de ceux de ses ascendants ou descendants.

Il s'agit aujourd'hui, ce semble, de déterminer les éléments complexes
dont se forma le génie du poëte comique. Pour Grimarest, la situation
était tout autre, sinon plus simple. Ses contemporains s'inquiétaient
surtout d'un Molière qui ne démentît pas dans sa vie les idées de
dignité, de noblesse d'âme, de bonté, de parfait bon sens qu'il leur
inspirait par la lecture et la représentation de ses oeuvres. Ce Molière
imaginé, ce Molière souhaité, avait été, par bonheur, le Molière réel,
et Grimarest le leur donna conforme à la vérité, comme à leurs voeux. Il
le leur donna sincèrement, en toute bonne foi, car les _mémoires_ que
lui fournit Baron exceptés, son livre n'est rien de plus qu'une enquête
suivie, longue, minutieuse, sur les _Actes_ de Molière, à la pluralité
des voix.

Le nombre et la qualité des témoignages, c'est toute la _critique_ du
biographe; lui-même en convient, et ses aveux se réitèrent dans sa
lettre, retrouvée, au président de Lamoignon, à propos d'une anecdote
qui avait circulé sur quelques mots adressés par Molière au public,
après l'interdiction de la seconde représentation du _Tartufe_[3]:
«Messieurs, nous comptions avoir l'honneur de vous donner la seconde
représentation du _Tartufe_, mais M. le Président ne veut pas qu'on le
joue.» Telle était, dans sa forme indécente, l'allocution arrangée par
des esprits frondeurs, et que Grimarest avait rejetée de premier
mouvement. Néanmoins, comme on le va voir, il ne se put mettre la
conscience en repos qu'après en avoir «approfondi la fausseté», et
interrogé à ce propos plus de vingt témoins. Voici cette pièce
justificative de son honnêteté; elle est essentielle à toute nouvelle
édition de son livre[4]:

  _A Monsieur le Premier Président de Lamoignon._

  «MONSEIGNEUR,

  _»Je me donne l'honneur de vous envoyer l'article de la _Vie de
  Molière_, qui regarde le _Tartuffe_, sur ce que M. de Fontenelle m'a
  dit que vous doutiez de la discrétion et du respect que je devois
  avoir en rapportant ce fait. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, tous les
  mauvais contes que l'on a faits sur cet endroit de la vie de Molière.
  J'en ai approfondi la fausseté avec soin; mais plus de vingt personnes
  m'ont assuré que la chose se passa à peu près comme je l'ai rendue, et
  j'ai cru qu'elle étoit d'autant plus véritable que dans le Menagiana,
  imprimé avec privilége en 1693, on a fait dire à M. Ménage, en parlant
  du _Tartuffe_: «Je dis à M. le Premier Président de Lamoignon,
  lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la
  morale étoit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile
  au public.» Vous voyez, Monseigneur, que j'ai supprimé ce nom illustre
  de mon ouvrage, et que j'ai eu l'attention de donner de la prudence et
  de la justice à sa défense du _Tartuffe_, par mes expressions. M. de
  Fontenelle qui a la même attention que moi pour tout ce qui vous
  regarde, Monseigneur, a jugé que j'avois bien manié cet endroit,
  puisqu'il a approuvé mon livre, qui est presque imprimé. Cependant, si
  vous jugez que je n'aye pas réussi ayez la bonté de me prescrire les
  termes et les expressions, et je ferai faire un carton[5]; le profond
  respect et le sincère attachement que j'ai depuis longtemps pour vous,
  Monseigneur, et pour toute votre illustre famille, ne me permettant
  pas de m'écarter un moment de ce que je lui dois. Lorsque j'ai eu en
  vue de composer la vie de Molière, je n'ai point eu l'intention de me
  donner une mauvaise réputation ni d'attaquer personne, mais seulement
  de faire connoître cet excellent auteur par ses bons endroits. Si j'ai
  l'honneur de vous écrire, Monseigneur, au lieu d'aller moi-même vous
  rendre compte de ma conduite, que l'on vous aura peut-être altérée,
  c'est que je sais que vos momens sont précieux, et c'est pour vous
  donner le temps de réfléchir sur ce que je prends la liberté de vous
  mander, et lorsqu'il vous plaira, je me rendrai auprès de vous pour
  recevoir vos ordres, que je vous supplie très-humblement de me donner
  le plus tôt qu'il vous sera possible, à cause de l'état où est mon
  impression. Je vous demande en grâce, Monseigneur, d'être persuadé de
  l'envie que j'ai de vous témoigner, dans des occasions plus
  essentielles que celle-ci, que personne ne vous est plus attaché que
  je le suis, et que l'on ne peut être avec plus de respect que j'ai
  l'honneur d'être,_

    »MONSEIGNEUR,
      _»Votre très-humble et très-obéissant serviteur_,
         »DE GRIMAREST.

  _»Je recevrai les ordres dont il vous plaira m'honorer dans la rue du
  Four-Saint-Germain.»_

Molière grand comédien, grand écrivain, sans doute, mais surtout grand
homme de bien, et animé dans toutes ses actions des sentiments que son
oeuvre excite, Molière enfin parangon d'humanité, tel est le Molière
dégagé par Grimarest; tel il avait été, tel est-il montré, tel le
demandait-on, et ne se lassera-t-on pas de le demander.

Sans doute peut-on rêver de lui une plus haute, mais non plus touchante
et plus vive image. C'est dans Grimarest que Molière reste le plus
présent, le plus familier.

En dehors des articles des Biographies universelles, nous n'avons rien
sur Grimarest. MM. les Moliéristes ne se sont pas encore mis en frais
sur le premier des Moliéristes, ancêtre dépassé, mais non prescrit. Sa
profession était de donner des leçons de français aux seigneurs
étrangers, de les façonner à nos manières, à notre génie. La liste de
ses ouvrages se compose en majeure partie de traités de belle éducation,
relatifs au récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans la
déclamation; à la manière d'écrire les lettres; au cérémonial; à l'usage
dans la langue française[6]. Ses connaissances étaient étendues, sa
curiosité poussée en tous sens. Le livre intitulé _Commerce de lettres
curieuses et savantes_[7] contient, à côté de considérations sur les
fortifications et aussi sur les bibliothèques, une dissertation sur la
patavinité[8], une explication du rire, et des remarques sur la lettre A
dans le dictionnaire de Furetière. La date de sa naissance reste
inconnue; celle de sa mort est fixée à 1720.

A. P.-M.



  [1] Voir p. 171. Cette _Lettre_ n'est certainement pas de Visé, car il
    résulte de plusieurs passages que l'auteur n'avait pas connu
    Molière, ni même été son contemporain, et c'est un point que
    Grimarest accorde dans sa réponse.

  [2] Depuis cinquante-six ans, 1821-1877.

  [3] Cette lettre, publiée par Taschereau dans la troisième édition de
    son _Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_, Paris, Hetzel,
    1844, in-18, lui avait été communiquée en original par Villenave.

  [4] Voir pour les difficultés que rencontra la représentation du
    _Tartufe_, p. 94 à 101.

  [5] Nous nous sommes assuré qu'aucun des passages du livre relatifs au
    _Tartufe_ n'avait été cartonné.

  [6] Traité du récitatif dans la lecture, dans l'action publique, dans
    la déclamation et dans le chant; avec un traité des accens, de la
    quantité et de la ponctuation. Paris, _Jacques Le Fèvre et Pierre
    Ribou_, 1707, in-12.

    Traité sur la manière d'écrire des lettres et sur le cérémonial,
    avec un discours sur ce qu'on appelle usage dans la langue
    françoise, par Monsieur de Grimarest. Paris, _Jacques Étienne_,
    1719, in-12.

    Dans le préambule de cette production approuvée à la date de 1708,
    Grimarest dit leur fait à un «poëte insolent» et à un «avocat
    critique», détracteurs de ses précédents ouvrages. L'un ou l'autre
    de ces fâcheux, de préférence le poëte, doit être l'auteur de la
    _Lettre_ attribuée sans raison à de Visé par les bibliographes (voir
    la note de la page VII).

  [7] Paris, 1700, in-12.

  [8] C'est la latinité de Tite-Live né à Padoue.



                                 LA VIE
                                 DE M.
                              DE MOLIERE.

                                A PARIS,
                      Chez JACQUES LE FEBVRE, dans
                       la grand' Salle du Palais,
                            au Soleil-d'Or.

                                M. DCCV.

                        _AVEC PRIVILEGE DU ROI_



_APROBATION._


J'ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier LA VIE DE MOLIERE, & j'ai
cru que le Public la verroit avec plaisir, par l'intérêt qu'il prend à
la mémoire d'un auteur si Illustre. FAIT à Paris ce 15e Décembre 1704.

FONTENELLE.

                   *       *       *       *       *

Le Privilége du Roy, en date du 11 Janvier 1705, est au nom de
Jean-Leonor LE GALLOIS, SIEUR DE GRIMAREST.



LA VIE DE MR DE MOLIÈRE


Il y a lieu de s'étonner que personne n'ait encore recherché la Vie de
Mr de Molière pour nous la donner. On doit s'intéresser à la mémoire
d'un homme qui s'est rendu si illustre dans son genre. Quelles
obligations notre Scène comique ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commença
à travailler, elle étoit destituée d'ordre, de moeurs, de goût, de
caractères; tout y étoit vicieux. Et nous sentons assez souvent
aujourd'hui que sans ce Génie supérieur le Théâtre comique seroit
peut-être encore dans cet affreux chaos, d'où il l'a tiré par la force
de son imagination; aidée d'une profonde lecture, et de ses réflexions,
qu'il a toujours heureusement mises en oeuvre. Ses Pièces représentées
sur tant de Théâtres, traduites en tant de langues, le feront admirer
autant de siècles que la Scène durera. Cependant on ignore ce grand
Homme; et les foibles crayons, qu'on nous en a donnez, sont tous
manquez; ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent pas pour le faire
connoître tel qu'il étoit. Le Public est rempli d'une infinité de
fausses Histoires à son ocasion. Il y a peu de personnes de son temps,
qui pour se faire honneur d'avoir figuré avec lui, n'inventent des
avantures qu'ils prétendent avoir eues ensemble. J'en ai eu plus de
peine à déveloper la vérité; mais je la rends sur des Mémoires
très-assurez; et je n'ai point épargné les soins pour n'avancer rien de
douteux. J'ai écarté aussi beaucoup de faits domestiques, qui sont
communs à toutes sortes de personnes; mais je n'ai point négligé ceux
qui peuvent réveiller mon Lecteur. Je me flate que le Public me sçaura
bon gré d'avoir travaillé: je lui donne la Vie d'une personne qui
l'ocupe si souvent; d'un Auteur inimitable, dont le souvenir touche tous
ceux qui ont le discernement assez heureux pour sentir à la lecture, ou
à la représentation de ses Pièces, toutes les beautez qu'il y a
répandues.

                   *       *       *       *       *

Mr de Molière se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin; il estoit fils et
petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIII. Ils
avoient leur boutique sous les pilliers des Halles, dans une maison qui
leur appartenoit en propre. Sa mère s'appelloit Boudet: elle étoit aussi
fille d'un Tapissier, établi sous les mêmes piliers des Halles.

Les parens de Molière l'élevèrent pour être Tapissier; et ils le firent
recevoir en survivance de la Charge du père dans un âge peu avancé: ils
n'épargnèrent aucuns soins pour le mettre en état de la bien exercer;
ces bonnes Gens n'aïant pas de sentimens qui dûssent les engager à
destiner leur enfant à des occupations plus élevées: de sorte qu'il
resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans; et ils se
contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins
de sa profession.

Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit éperduement; et comme ce bon
homme avoit de la passion pour la Comédie, il y menoit souvent le petit
Pocquelin, à l'Hôtel de Bourgogne. Le père qui appréhendoit que ce
plaisir ne dissipât son fils, et ne lui ôtât toute l'attention qu'il
devoit à son métier, demanda un jour à ce bon homme pourquoi il menoit
si souvent son petit-fils au spectacle? «Avez-vous», lui dit-il, avec un
peu d'indignation, «envie d'en faire un Comédien?--Plût à Dieu», lui
répondit le grand-père, «qu'il fût aussi bon Comédien que Belleroze»
(c'étoit un fameux Acteur de ce tems là). Cette réponse frapa le jeune
homme, et sans pourtant qu'il eût d'inclination déterminée, elle lui fit
naître du dégoût pour la profession de Tapissier; s'imaginant que
puisque son grand-père souhaitoit qu'il pût être Comédien, il pouvoit
aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de son père.

Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit
dans la boutique qu'avec chagrin: de manière que revenant un jour de la
Comédie, son père lui demanda pourquoi il estoit si mélancholique depuis
quelque tems? Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit
de déclarer ses sentimens à son père: il lui avoua franchement qu'il ne
pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir
sensible de le faire étudier. Le grand-père, qui étoit présent à cet
éclaircissement, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son
petit-fils. Le père s'y rendit, et se détermina à l'envoyer au Collége
des Jésuites.

                   *       *       *       *       *

Le jeune Pocquelin étoit né avec de si heureuses dispositions pour les
études, qu'en cinq années de tems il fit non seulement ses Humanitez,
mais encore sa Philosophie.

Ce fut au Collége qu'il fit connoissance avec deux Hommes illustres de
notre tems, Mr de Chapelle et Mr Bernier.

Chapelle étoit fils de Mr Luillier, sans pouvoir être son héritier de
droit; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possédoit,
si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner. Il se
contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains
de personnes qui les lui payoient régulièrement.

Mr Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation à Chapelle,
jusqu'à lui choisir pour Précepteur le célèbre Mr de Gassendi; qui
aïant remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration
nécessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fit un
plaisir de la lui enseigner en même tems qu'à Messieurs de Chapelle et
Bernier.

Cyrano de Bergerac, que son père avoit envoyé à Paris sur sa propre
conduite, pour achever ses études, qu'il avoit assez mal commencées en
Gascogne, se glissa dans la société des Disciples de Gassendi, aïant
remarqué l'avantage considérable qu'il en tireroit. Il y fut admis
cependant avec répugnance; l'esprit turbulent de Cyrano ne convenoit
point avec de jeunes gens, qui avoient déjà toute la justesse d'esprit
que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formées. Mais le moyen
de se débarasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi
gascon que Cyrano? Il fut donc reçu aux études et aux conversations que
Gassendi conduisoit avec les personnes que je viens de nommer. Et comme
ce même Cyrano étoit très-avide de sçavoir, et qu'il avoit une mémoire
fort heureuse, il profitoit de tout; et il se fit un fond de bonnes
choses, dont il tira avantage dans la suite. Molière aussi ne s'est il
pas fait un scrupule de placer dans ses Ouvrages plusieurs pensées, que
Cyrano avoit employées auparavant dans les siens? Il m'est permis,
disoit Molière, de reprendre mon bien où je le trouve.

                   *       *       *       *       *

Quand Molière eut achevé ses études, il fut obligé, à cause du grand âge
de son père, d'exercer sa Charge pendant quelque tems; et même il fit le
voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. La Cour ne lui fit pas
perdre le goût qu'il avoit pris dès sa jeunese pour la Comédie: ses
études n'avoient même servi qu'à l'y entretenir. C'étoit assez la
coutume dans ce tems-là de représenter des pièces entre amis; quelques
Bourgeois de Paris formèrent une troupe, dont Molière étoit; ils
jouèrent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces Bourgeois aïant
suffisamment rempli leur plaisir, et s'imaginant être de bons Acteurs,
s'avisèrent de tirer du profit de leurs représentations. Ils pensèrent
bien sérieusement aux moyens d'exécuter leur dessein: et après avoir
pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le jeu de paume de la
Croix blanche, au Fauxbourg Saint Germain. Ce fut alors que Molière prit
le nom qu'il a toujours porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé ce
qui l'avoit engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en
a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis.

L'établissement de cette nouvelle troupe de Comédiens n'eut point de
succès, parce qu'ils ne voulurent point suivre les avis de Molière, qui
avoit le discernement et les vues beaucoup plus justes, que des gens qui
n'avoient pas été cultivez avec autant de soin que lui.

Un Auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molière avoit
pris, de jouer la Comédie. Il avance que sa famille alarmée de ce
dangereux dessein, lui envoya un Ecclésiastique, pour lui représenter
qu'il perdoit entièrement l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit ses
parens dans de douloureux déplaisirs; et qu'enfin il risquoit son salut
d'embrasser une profession contre les bonnes moeurs, et condamnée par
l'Église; mais qu'après avoir écouté tranquilement l'Ecclésiastique,
Molière parla à son tour avec tant de force en faveur du Théâtre, qu'il
séduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec
lui pour jouer la Comédie. Ce fait est absolument inventé par les
personnes de qui Mr P** peut l'avoir pris pour nous le donner. Et quand
je n'en aurois pas de certitude, le Recteur à la première réflexion
présumera avec moi que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il est vrai
que les parents de Molière essayèrent par toutes sortes de voies de le
détourner de sa résolution; mais ce fut inutilement: sa passion pour la
Comédie l'emportoit sur toutes leurs raisons.

Quoique la troupe de Molière n'eût point réussi: cependant pour peu
qu'elle avoit paru, elle lui avoit donné occasion suffisamment de faire
valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour
le Théâtre. Et Monsieur le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir
plusieurs fois jouer dans son Hôtel, l'encouragea. Et voulant bien
l'honorer de sa protection, il lui ordonna de le venir trouver en
Languedoc avec sa troupe, pour y jouer la Comédie.

Cette troupe étoit composée de la Béjart, de ses deux frères, de Gros
René, de Duparc, de sa femme, d'un Pâtissier de la rue Saint Honoré,
père de la Damoiselle de la G**, femme-de-chambre de la De-Brie;
celle-cy étoit aussi de la troupe avec son mari, et quelques autres.

Molière en formant sa troupe, lia une forte amitié avec la Béjart, qui
avant qu'elle le connût, avoit eu une petite Fille de Monsieur de
Modène, Gentilhomme d'Avignon, avec qui j'ai sçu, par des témoignages
très-assurez, que la mère avoit contracté un mariage caché. Cette petite
fille accoutumée avec Molière, qu'elle voyoit continuellement, l'appella
son mari, dès qu'elle sçut parler; et à mesure qu'elle croissoit, ce nom
déplaisoit moins à Molière, mais cela ne paroissoit à personne tirer à
aucune conséquence. La mère ne pensoit à rien moins qu'à ce qui arriva
dans la suite; et occupée seulement de l'amitié qu'elle avoit pour son
prétendu gendre, elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire des
réflexions.

                   *       *       *       *       *

Molière partit avec sa troupe, qui eut bien de l'aplaudissement en
passant à Lyon, en 1653, où il donna au public l'_Étourdi_, la première
de ses Pièces, qui eut autant de succès qu'il en pouvoit espérer. La
Troupe passa en Languedoc, où Molière fut reçu très-favorablement de
Monsieur le Prince de Conti, qui eut la bonté de donner des appointemens
à ces Comédiens.

Molière s'acquit beaucoup de réputation dans cette Province, par les
trois premières Pièces de sa façon qu'il fit paroître; l'_Étourdi_, le
_Dépit amoureux_, et les _Précieuses ridicules_. Ce qui engagea d'autant
plus Monsieur le Prince de Conti à l'honorer de sa bienveillance, et de
ses bienfaits: ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des
spectacles qu'il donnoit à la Province, pendant qu'il en tint les États.
Et aïant remarqué en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molière,
son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire.
Mais il aimoit l'indépendance, et il étoit si rempli du désir de faire
valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de
Conti de le laisser continuer la Comédie; et la place qu'il auroit
remplie fut donnée à Monsieur de Simoni. Ses amis le blâmèrent de
n'avoir point accepté un emploi si avantageux. «Eh! Messieurs,» leur
dit-il, «ne nous déplaçons jamais; je suis passable Auteur, si j'en
crois la voix publique; je puis être un fort mauvais Secrétaire. Je
divertis le Prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai
par un travail sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs,»
ajouta-t-il, «qu'un Misantrope comme moi, capricieux si vous voulez,
soit propre auprès d'un Grand? Je n'ai pas les sentimens assez flexibles
pour la domesticité. Mais plus que tout cela, que deviendront ces
pauvres gens que j'ai amenés de si loin? Qui les conduira? Ils ont
compté sur moi; et je me reprocherois de les abandonner.» Cependant j'ai
sçû que la Béjart, lui auroit fait le plus de peine à quitter; et cette
femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empêcha de suivre
Monsieur le Prince de Conti. De son côté, Molière étoit ravi de se voir
le Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa
petite République: il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais
l'occasion; jusques-là que s'il mouroit quelque Domestique de son
Théâtre, ce lui étoit un sujet de haranguer pour le premier jour de
Comédie. Tout cela lui auroit manqué chez Monsieur le Prince de Conti.

                   *       *       *       *       *

Après quatre ou cinq années de succès dans la Province, la Troupe
résolut de venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit assez de force pour
y soutenir un Théâtre comique; et qu'il avoit assez façonné ses
Comédiens pour espérer d'y avoir un plus heureux succès que la première
fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de
Conti.

Molière quitta donc le Languedoc avec sa Troupe: mais il s'arrêta à
Grenoble, où il joua pendant tout le Carnaval. Après quoi, ces Comédiens
vinrent à Rouen, afin qu'étant plus à portée de Paris, leur mérite s'y
répandît plus aisément. Pendant ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière
fit plusieurs voyages à Paris, pour se préparer une entrée chez
Monsieur, qui lui aïant acordé sa protection, eut la bonté de le
présenter au Roi et à la Reine Mère.

Ces Comédiens eurent l'honneur de représenter la pièce de _Nicomède_
devant leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. Leur début fut heureux; et
les Actrices sur tout furent trouvées bonnes. Mais comme Molière sentoit
bien que sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le sérieux sur celle de
l'Hôtel de Bourgogne, après la Pièce il s'avança sur le Théâtre, et fit
un remercîment à sa Majesté, et la suplia d'agréer qu'il lui donnât un
des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de réputation
dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de réussir, parce qu'il
avoit acoutumé sa Troupe à jouer sur le champ de petites Comédies, à la
manière des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde
en Languedoc, jusqu'aux personnes les plus sérieuses, ne se lassoient
point de voir représenter. C'étoient les _Trois Docteurs Rivaux_, et le
_Maître d'École_, qui étoient entièrement dans le goût Italien.

Le Roi parut satisfait du compliment de Molière, qui l'avoit travaillé
avec soin; et sa Majesté voulut bien qu'il lui donnât la première de ces
deux petites Pièces, qui eut un succès favorable. Le Jeu de ces
Comédiens fut d'autant plus goûté, que depuis quelque tems on ne jouoit
plus que des Pièces sérieuses à l'Hôtel de Bourgogne: le plaisir des
petites Comédies étoit perdu.

                   *       *       *       *       *

Le divertissement que cette Troupe venoit de donner à Sa Majesté, lui
aïant plu, Elle voulut qu'elle s'établît à Paris: et pour faciliter cet
établissement, le Roi eut la bonté de donner le petit Bourbon à ces
Comédiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sçait qu'ils
passèrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de
_Comédiens de Monsieur_.

Molière, qui en homme de bon sens, se défioit toujours de ses forces,
eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant
d'aplaudissement que dans les Provinces. Il apréhendoit de trouver dans
ce Parterre, qui ne passoit rien de défectueux dans ce tems-là, non plus
qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui,
qu'il l'étoit lui-même. Et si sa Troupe dans les commencemens ne l'avoit
excité à profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit
pour le Théâtre comique, peut-être ne se seroit-t-il pas hazardé de
livrer ses Ouvrages au Public. «Je ne comprens pas,» disoit-il, à ses
camarades en Languedoc, «comment des personnes d'esprit prennent du
plaisir à ce que je leur donne; mais je sçais bien qu'en leur place, je
n'y trouverois aucun goût.--Eh! ne craignez rien,» lui répondit un de
ses amis; «l'homme qui veut rire se divertit de tout, le Courtisan,
comme le Peuple.» Les Comédiens le rassurèrent à Paris, comme dans la
Province; et ils commencèrent à représenter dans cette grande Ville, le
3e de Novembre 1658. L'_Étourdi_, la première de ses Pièces, qu'il fit
paroître dans ce même mois, et le _Dépit amoureux_ qu'il donna au mois
de Décembre suivant, furent reçus avec aplaudissement: et Molière enleva
tout-à-fait l'estime du Public en 1659, par les _Précieuses ridicules_:
Ouvrage qui fit alors espérer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous
a données depuis. Cette Pièce fut représentée au simple la première
fois; mais le jour suivant on fut obligé de la mettre au double, à cause
de la foule incroyable, qui y avoit été le premier jour. Et cette Pièce,
de même que l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_, quoique jouée dans les
Provinces pendant long-tems, eut cependant à Paris tout le mérite de la
nouveauté.

Les _Précieuses_ furent jouées pendant quatre mois de suite. Mr Ménage,
qui étoit à la première représentation de cette Pièce, en jugea
favorablement. «Elle fut jouée,» dit-t-il, «avec un applaudissement
général, et j'en fus si satisfait en mon particulier que je vis dès lors
l'effet qu'elle alloit produire. Monsieur, dis-je à Mr Chapelain en
sortant de la Comédie, nous aprouvions vous et moi toutes les sotises
qui viennent d'être critiquées si finement, et avec tant de bon sens:
mais croyez-moi, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et
adorer ce que nous avons brûlé. Cela arriva, comme je l'avois prédit, &
dès cette première représentation l'on revint du galimathias, et du
stile forcé.»

Un jour, que l'on représentoit cette Pièce, un Vieillard s'écria du
milieu du Parterre: _Courage, courage, Molière, voilà la bonne Comédie_.
Ce qui fait bien connoître que le Théâtre comique étoit alors bien
négligé; et que l'on étoit fatigué de mauvais Ouvrages avant Molière,
comme nous l'avons été après l'avoir perdu.

Cette Comédie eut cependant des critiques; on disoit que c'étoit une
charge un peu forte. Mais Molière connoissoit déjà le point de vue du
Théâtre, qui demande de gros traits pour affecter le Public; & ce
principe lui a toujours réussi  dans tous les caractères qu'il a voulu
peindre.

                   *       *       *       *       *

Le 28 Mars 1660, Molière donna pour la première fois le _Cocu
imaginaire_, qui eut beaucoup de succès. Cependant les petits Auteurs
comiques de ce tems-là, allarmez de la réputation que Molière commençoit
à se former, fesoient tout leur possible pour décrier sa Pièce. Quelques
personnes savantes et délicates répandoient aussi leur critique. Le
titre de cet ouvrage, disoient-ils, n'est pas noble; et puisqu'il a pris
presque toute cette Pièce chez les Étrangers, il pouvoit choisir un
sujet qui lui fît plus d'honneur. Le commun des gens ne lui tenoit pas
compte de cette Pièce comme des _Précieuses ridicules_; les caractères
de celle-là ne les touchoient pas aussi vivement que ceux de l'autre.
Cependant malgré l'envie des Troupes, des Auteurs, et des personnes
inquiètes, le _Cocu imaginaire_ passa avec aplaudissement dans le
Public. Un bon Bourgeois de Paris, vivant bien noblement, mais dans les
chagrins que l'humeur et la beauté de sa femme lui avoient assez
publiquement causés, s'imagina que Molière l'avait pris pour l'original
de son Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir en être offencé; il en
marqua son ressentiment à un de ses amis. «Comment!» lui dit-t-il, «un
petit Comédien aura l'audace de mettre impunément sur le Théâtre un
homme de ma sorte?» (Car le Bourgeois s'imagine être beaucoup plus
au-dessus du Comédien, que le Courtisan ne croit être élevé au-dessus de
lui.) «Je m'en plaindrai,» ajouta-t-il: «en bonne police on doit
réprimer l'insolence de ces gens-là: ce sont les pestes d'une Ville; ils
observent tout pour le tourner en ridicule.» L'ami, qui étoit homme de
bon sens, et bien informé, lui dit: «Eh! Monsieur, si Molière a eu
intention sur vous, en fesant le _Cocu imaginaire_, de quoi vous
plaignez-vous? Il vous a pris du beau côté; et vous seriez bien heureux
d'en être quitte pour l'imagination.» Le Bourgeois, quoique peu
satisfait de la réponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque
réflexion, et ne retourna plus au _Cocu imaginaire_.

                   *       *       *       *       *

Molière ne fut pas heureux dans la seconde Pièce nouvelle qu'il fit
paroître à Paris le 4 Février 1661. _Dom-Garcie de Navarre_, ou le
Prince jaloux, n'eut point de succès. Molière sentit, comme le Public,
le foible de sa Pièce. Aussi ne la fit-il pas imprimer; et on ne l'a
ajoutée à ses Ouvrages qu'après sa mort.

Ce peu de réussite releva ses ennemis; ils espéroient qu'il tomberoit de
lui-même, et que comme presque tous les Auteurs comiques, il seroit
bien-tôt épuisé. Mais il n'en connut que mieux le goût du tems: il s'y
acommoda entièrement dans l'_École des Maris_, qu'il donna le 24 Juin
1661. Cette Pièce qui est une de ses meilleures, confirma le Public dans
la bonne opinion qu'il avoit conçue de cet excellent Auteur. On ne douta
plus que Molière ne fût entièrement maître du Théâtre dans le genre
qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent pourtant s'empêcher de parler
mal de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un Auteur Contemporain, qui
ne réussissoit point, où est le mérite de l'avoir fait: ce sont les
_Adelphes_ de Térence; il est aisé de travailler en y mettant si peu du
sien, et c'est se donner de la réputation à peu de frais. On n'écoutoit
point les personnes qui parloient de la sorte; et Molière eut lieu
d'être satisfait du Public, qui aplaudit fort à sa Pièce; c'est aussi
une de celles que l'on verroit encore représenter aujourd'hui avec le
plus de plaisir, si elle étoit jouée avec autant de feu et de
délicatesse qu'elle l'étoit du tems de l'Auteur.

                   *       *       *       *       *

Les _Fâcheux_, qui parurent à la Cour au mois d'Août 1661, et à Paris le
4 du mois de Novembre suivant, achevèrent de donner à Molière la
supériorité sur tous ceux de son tems qui travailloient pour le Théâtre
comique. La diversité de caractères dont cette Pièce est remplie, et la
nature que l'on y voyoit peinte avec des traits si vifs, enlevoient tous
les aplaudissements du Public. On avoua que Molière avoit trouvé la
belle Comédie: il la rendoit divertissante et utile. Cependant l'homme
de Cour, comme l'homme de Ville, qui croyoit voir le ridicule de son
caractère sur le Théâtre de Molière, ataquoit l'Auteur de tous côtés. Il
outre tout, disoit-t-on; il est inégal dans ses peintures; il dénoue
mal. Toutes les dissertations malines que l'on fesoit sur ses Pièces,
n'en empêchoient pourtant point le succès; et le Public étoit toujours
de son côté.

                   *       *       *       *       *

On lit dans la Préface, qui est à la tête des Pièces de Molière,
qu'elles n'avoient pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il étoit
obligé d'assujettir son génie à des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de
travailler avec une très-grande précipitation. Mais je sai par de
très-bons mémoires qu'on ne lui a jamais donné de sujets. Il en avoit un
magazin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit
hazardées dans les Provinces; et la Cour et la Ville lui présentoient
tous les jours des originaux de tant de façons, qu'il ne pouvoit
s'empêcher de travailler de lui-même sur ceux qui frapoient le plus. Et
quoiqu'il dise dans sa Préface des _Fâcheux_, qu'il ait fait cette Pièce
en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine à le croire; c'étoit
l'homme du monde qui travailloit avec le plus de difficulté; et il s'est
trouvé que des divertissements qu'on lui demandoit, étoient faits plus
d'un an auparavant.

                   *       *       *       *       *

On voit dans les remarques de Mr Ménage que «dans la Comédie des
_Fâcheux_, qui est,» dit-t-il, «une des plus belles de Mr de Molière,
le Fâcheux chasseur qu'il introduit sur la Scène, est Mr de S**: que ce
fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la première
représentation de cette Pièce, qui se donna chez Mr Fouquet.» Sa
Majesté, voyant passer Monsieur de S**, dit à Molière: «Voilà un grand
original que vous n'avez point encore copié.» Je n'ai pu savoir
absolument si ce fait est véritable; mais j'ai été mieux informé que Mr
Ménage de la manière dont cette belle Scène du Chasseur fut faite.
Molière n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant
point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne,
que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un
jardin; et Mr de Molière l'aïant versifiée, en fit la plus belle Scène
de ses _Fâcheux_, et le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir
représenter.

                   *       *       *       *       *

L'_École des Femmes_ parut en 1662, avec peu de succès; les gens de
spectacle furent partagés; les Femmes outragées, à ce qu'elles
croyoient, débauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient,
pour juger de cette Pièce comme elles en jugeoient. «Mais que
trouvez-vous à redire d'essenciel à cette Pièce?» disoit un Connoisseur
à un Courtisan de distinction.--«Ah parbleu! ce que j'y trouve à redire,
est plaisant,» s'écria l'homme de Cour! «_Tarte à la crème_, morbleu,
_Tarte à la crème_.--Mais, _Tarte à la crème_, n'est point un défaut,»
répondit le bon esprit, «pour décrier une Pièce comme vous le
faites.--_Tarte à la crème_, est exécrable,» répliqua le Courtisan.
«_Tarte à la crème_! bon Dieu! avec du sens commun, peut-t-on soutenir
une Pièce où l'on ait mis _Tarte à la crème_?» Cette expression se
répétoit par écho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la
Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et qui incapables de sentir le
bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur
beaucoup au-dessus de leur portée. Molière, outré à son tour des mauvais
jugemens que l'on portoit sur sa pièce, les ramassa, et en fit la
_Critique de l'École des Femmes_, qu'il donna en 1663. Cette pièce fit
plaisir au Public: elle étoit du tems, et ingénieusement travaillée.

                   *       *       *       *       *

L'_Impromptu de Versailles_, qui fut joué pour la première fois devant
le Roi le 14e d'Octobre 1663, et à Paris le 4e de Novembre de la même
année, n'est qu'une conversation satirique entre les Comédiens, dans
laquelle Molière se donne carrière contre les Courtisans, dont les
caractères lui déplaisoient, contre les Comédiens de l'Hôtel de
Bourgogne, et contre ses ennemis.

                   *       *       *       *       *

Molière, né avec des moeurs droites, et dont les manières étoient
simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empressé,
flateur, médisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne
agréablement dans son _Impromptu_ contre ces Messieurs-là, qui ne lui
pardonnoient pas dans l'ocasion. Il ataque leur mauvais goût pour les
ouvrages: il tâche d'ôter tout crédit au jugement qu'ils fesoient des
siens.

Mais il s'atache sur tout à tourner en ridicule une pièce intitulée le
_Portrait du Peintre_, que Mr Boursaut avoit faite contre lui; et à
faire voir l'ignorance des Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne dans la
déclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les
reconnoissoit dans son jeu. Il épargna le seul Floridor. Il avoit
très-grande raison de charger sur leur mauvais goût. Ils ne savoient
aucuns principes de leur art; ils ignoroient même qu'il en eût. Tout
leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoulée et
emphatique, avec laquelle ils récitoient également tous leurs rôles; on
n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion: et cependant les
Beauchateau, les Mondori, étoient aplaudis, parce qu'ils fesoient
pompeusement ronfler un vers. Molière, qui connoissoit l'action par
principes, étoit indigné d'un jeu si mal réglé, et des aplaudissemens
que le Public ignorant lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à metre
ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant Mr
le Baron, qu'il forma dans le sérieux, comme je le dirai dans la suite,
le jeu des Comédiens étoit pitoïable pour les personnes qui avoient le
goût délicat; et nous nous appercevons malheureusement que la plupart de
ceux qui représentent aujourd'hui, destitués d'étude qui les soutienne
dans la connoissance des principes de leur art, commencent à perdre ceux
que Molière avoit établis dans sa Troupe.

                   *       *       *       *       *

La différence de jeu avoit fait naître de la jalousie entre les deux
Troupes. On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne; les Auteurs
Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molière en étoit
fâché. De manière qu'aïant sceu qu'ils dévoient représenter une pièce
nouvelle dans deux mois, il se mit en tête d'en avoir une toute prête
pour ce tems-là, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint
qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aporté une pièce intitulée
_Théagène et Chariclée_, qui à la vérité ne valoit rien; mais qui lui
avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un
excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta de se
perfectionner dans la Poësie, avant que de hazarder ses Ouvrages au
Public: et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce
tems-là Molière fit le dessein des _Frères Ennemis_; mais le jeune homme
n'avoit point encore paru: et lorsque Molière en eut besoin, il ne
savoit où le prendre: il dit à ses Comédiens de le lui déterrer à
quelque prix que ce fût. Ils le trouvèrent. Molière lui donna son
projet; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il étoit
possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit à
l'empressement de Molière; mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris
presque tout son travail dans la _Thébaïde_ de Rotrou. On lui fit
entendre que l'on n'avoit point d'honneur à remplir son ouvrage de celui
d'autrui; que la pièce de Rotrou étoit assez récente pour être encore
dans la mémoire des Spectateurs; et qu'avec les heureuses dispositions
qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur de son premier ouvrage,
pour disposer favorablement le Public à en recevoir de meilleurs. Mais
comme le tems pressoit, Molière lui aida à changer ce qu'il avoit pillé,
et à achever la pièce, qui fut prête dans le tems, et qui fut d'autant
plus aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse de Mr Racine, qui
fut animé par les aplaudissemens, et par le présent que Molière lui fit.
Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est
vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de l'_Andromaque_,
comme Mr Racine le croyoit: il estimoit cet Ouvrage, comme un des
meilleurs de l'Auteur; mais Molière n'eut point de part à cette
Critique; elle est de Mr de Subligny.

Le Roi connoissant le mérite de Molière, et l'atachement particulier
qu'il avoit pour divertir Sa Majesté, daigna l'honorer d'une pension de
mille livres. On voit dans ses Ouvrages le remercîment qu'il en fit au
Roi. Ce bienfait assura Molière dans son travail; il crut après cela
qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le
dessein de travailler sur de plus grands caractères, et de suivre le
goût de Térence un peu plus qu'il n'avoit fait: il se livra avec plus de
fermeté aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec
empressement: on croyoit trouver un homme aussi éguayé, aussi juste dans
la conversation, qu'il l'étoit dans ses pièces; et l'on avoit la
satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidité, que
dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agréable pour ses amis,
c'est qu'il étoit d'une droiture de coeur inviolable, et d'une justesse
d'esprit peu commune.

On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle où il
étoit à la Cour, et à Paris depuis quelques années. Cependant il avoit
cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit
avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de
la fille de la Béjart avoient nourrie dans son coeur, à mesure qu'elle
avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager
un homme, et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé
des amusemens que l'on se fait avec un enfant, à l'amour le plus violent
qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit
d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme
altière, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens:
elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère: ainsi il
auroit tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa
fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme.
Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son
mariage pendant plus de neuf mois; ç'eût été risquer un éclat qu'il
vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le
soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en
femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même,
si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne
s'acommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit
continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les désagrémens qu'elle
pouvoit inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse
peut-être d'atendre le plaisir d'être femme, que de souffrir les duretés
de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de
Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue
pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement
causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de
désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale; ou comme si sa fille
fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien
s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la
Béjart, que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit
d'avoir épousé Molière; qui perdit par ce mariage tout l'agrément que
son mérite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez
Philosophe pour se passer d'une femme.

Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle de Molière, qu'elle crut être au
rang d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donnée en Spectacle à la
Comédie que le Courtisan désocupé lui en conta. Il est bien difficile à
une Comédienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa
conduite, que l'on ne puisse l'ataquer. Qu'une Comédienne rende à un
grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point
de miséricorde; c'est son amant. Molière s'imagina que toute la Cour,
toute la Ville en vouloit à son Épouse. Elle négligea de l'en désabuser:
au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, à
ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit
point tant d'arangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons, et sa
jalousie. Il avoit beau représenter à sa femme la manière dont elle
devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble: elle ne
profitoit point de ses leçons, qui lui paroissoient trop sévères pour
une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien à se reprocher. Ainsi
Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideurs et de dissentions
domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans
ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.

                   *       *       *       *       *

La _Princesse d'Élide_, qui fut représentée dans une grande Fête, que le
Roi donna aux Reines, et à toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit à
Molière tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette pièce le
réconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans
un tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, Molière à la Cour étoit
inimitable; on lui rendoit justice de tous côtés; les sentimens qu'il
avoit donnés à ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas
eu le tems de versifier toute sa pièce), tout fut trouvé excellent dans
son ouvrage. Mais le _Mariage forcé_, qui fut représenté le dernier jour
de la Fête du Roi, n'eut pas le même sort chez le Courtisan. Est-ce le
même Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pièces? Cet homme aime à
parler au Peuple; il n'en sortira jamais: il croit encore être sur son
Théâtre de campagne. Malgré cette critique, qui étoit peut être en sa
place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire
l'homme de Cour.

                   *       *       *       *       *

La _Princesse d'Élide_, et le _Mariage forcé_ eurent aussi leurs
aplaudissemens à Paris au mois de Novembre de la même année; mais bien
des Gens se récrièrent contre cette dernière pièce, qui n'auroit pas
passé si un autre Auteur l'avoit donnée, et si elle avoit été jouée par
d'autres Comédiens que ceux de la Troupe de Molière, qui par leur jeu
fesoient goûter au Bourgeois les choses les plus communes.

                   *       *       *       *       *

Molière, qui avoit acoutumé le Public à lui donner souvent des
nouveautez, hazarda son _Festin de Pierre_ le 15 de Février 1665. On en
jugea dans ce tems-là, comme on en juge en celui-ci. Et Molière eut la
prudence de ne point faire imprimer cette pièce; dont on fit dans le
tems une très-mauvaise Critique.

                   *       *       *       *       *

C'est une question souvent agitée dans les conversations, savoir si
Molière a maltraité les Médecins par humeur, ou par ressentiment. Voici
la solution de ce problème. Il logeoit chez un Médecin, dont la femme,
qui étoit extrêmement avare, dit plusieurs fois à la Molière qu'elle
vouloit augmenter le loyer de la portion de maison qu'elle ocupoit.
Celle-ci qui croyoit encore trop honorer la femme du Médecin de loger
chez elle, ne daigna seulement pas l'écouter: de sorte que son
apartement fut loué à la Du-Parc; et on donna congé à la Molière. C'en
fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La
Du-Parc, pour se mettre bien avec sa nouvelle Hôtesse, lui donna un
billet de Comédie: celle-ci s'en servit avec joie parce qu'il ne lui
coûtoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plutôt, que la
Molière envoya deux Gardes pour la faire sortir de l'Amphithéâtre; et se
donna le plaisir d'aller lui dire elle-même, que puisqu'elle la chassoit
de sa maison, elle pouvoit bien à son tour la faire sortir d'un lieu, où
elle étoit la maîtresse. La femme du Médecin, plus avare que susceptible
de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si
offençant causa de la rumeur: les maris prirent parti trop vivement: de
sorte que Molière, qui étoit très-facile à entraîner par les personnes
qui le touchoient, irrité contre le Médecin, pour se venger de lui, fit
en cinq jours de tems la Comédie de l'_Amour Médecin_, dont il fit un
divertissement pour le Roi le 15 de Septembre 1665, et qu'il représenta
à Paris le 22 du même mois. Cette pièce ne relevoit pas à la vérité le
mérite de son Auteur; Molière le sentit lui-même, puisqu'en la fesant
imprimer il prévient son Lecteur sur le peu de tems qu'il avoit employé
à la faire, et sur le peu de plaisir qu'elle peut faire à la lecture.

Depuis ce tems-là Molière n'a pas épargné les Médecins dans toutes les
ocasions qu'il en a pu amener, bonnes ou mauvaises. Il est vrai qu'il
avoit peu de confiance en leur savoir; et il ne se servoit d'eux que
fort rarement, n'aïant, à ce que l'on dit, jamais été saigné. Et l'on
raporte dans deux livres de remarques que Mr de Mauvilain, et lui,
étant à Versailles au dîner du Roi, Sa Majesté dit à Molière: «Voilà
donc votre Médecin? Que vous fait-il?--Sire,» répondit Molière, «nous
raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes; je ne les fais point, et
je guéris.» On m'a assuré que Molière définissoit un Médecin: _un homme
que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade,
jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué_.
Cependant un Médecin du tems et de la connoissance de Molière veut lui
ôter l'honneur de cette heureuse définition, et il m'a assuré qu'il en
étoit l'Auteur. Mr de Mauvilain est le Médecin pour lequel Molière a
fait le troisième placet qui est à la tête de son _Tartuffe_, lorsqu'il
demanda au Roi un Canonicat de Vincennes pour le fils de ce Médecin.

                   *       *       *       *       *

Molière étoit continuellement ocupé du soin de rendre sa Troupe la
meilleure. Il avoit de bons Acteurs pour le Comique; mais il lui en
manquoit pour le sérieux, qui répondissent à la manière dont il vouloit
qu'il fut récité sur le Théâtre. Il se présenta une favorable ocasion de
remplir ses intentions, et le plaisir qu'il avoit de faire du bien à
ceux qui le méritoient. Mr le Baron a toujours été de ces sujets
heureux qui touchent à la première vue. Je me flate qu'il ne trouvera
point mauvais que je dise comment il excita Molière à lui vouloir du
bien; c'est un des plus beaux endroits de la Vie d'un homme, dont la
mémoire doit lui être chère.

Un Organiste de Troie, nommé Raisin, fortement ocupé du désir de gagner
de l'argent, fit faire une épinette à trois claviers, longue à peu près
de trois piés, et large de deux et demi, avec un corps, dont la capacité
étoit le double plus grande que celles des épinettes ordinaires. Raisin
avoit quatre enfans, tous jolis, deux garçons, et deux filles; il leur
avoit apris à jouer de l'épinette. Quand il eut perfectionné son idée,
il quite son orgue, et vient à Paris avec sa femme, ses enfants et
l'épinette. Il obtint une permission de faire voir à la foire de Saint
Germain le petit spectacle qu'il avoit préparé. Son affiche, qui
promettoit un Prodige de méchanique, et d'obéissance dans une épinette,
lui atira du monde les premières fois suffisamment pour que le Public
fût averti que jamais on n'avoit vu une chose aussi étonnante que
l'épinette du Troyen. On va la voir en foule; tout le monde l'admire;
tout le monde en est surpris; et peu de personnes pouvoient deviner
l'artifice de cet instrument. D'abord le petit Raisin l'aîné, et sa
petite soeur Babet se metoient chacun à son clavier, et jouoient
ensemble une pièce, que le troisième clavier répétoit seul d'un bout à
l'autre, les deux enfants aïant les bras levés. Ensuite le père les
fesoit retirer, et prenoit une clef, avec laquelle il montoit cet
instrument, par le moyen d'une roue qui fesoit un vacarme terrible dans
le corps de la machine, comme s'il y avoit eu une multiplicité de roues,
possible et nécessaire pour exécuter ce qu'il lui alloit faire jouer. Il
la changeoit même souvent de place pour ôter tout soupçon. «Hé!
épinette,» disoit-il, à cet instrument quand tout étoit préparé,
«jouez-moi une telle courante.» Aussi-tôt l'obéissante épinette jouoit
cette pièce entière. Quelquefois Raisin l'interrompoit, en lui disant:
«Arrestez-vous, épinette.» S'il lui disoit de poursuivre la pièce, elle
la poursuivoit; d'en jouer une autre, elle la jouoit; de se taire, elle
se taisoit.

Tout Paris étoit ocupé de ce petit prodige; les esprits foibles
croyoient Raisin sorcier; les plus présomptueux ne pouvoient le deviner.
Cependant la foire valut plus de vingt mille livres à Raisin. Le bruit
de cette épinette alla jusqu'au Roi; Sa Majesté voulut la voir, et en
admira l'invention. Elle la fit passer dans l'apartement de la Reine,
pour lui donner un spectacle si nouveau. Mais Sa Majesté en fut tout
d'un coup effrayée; de sorte que le Roi ordonna sur le champ que l'on
ouvrît le corps de l'épinette, d'où l'on vit sortir un petit enfant de
cinq ans, beau comme un Ange. C'étoit Raisin le cadet, qui fut dans le
moment caressé de toute la Cour. Il étoit tems que le pauvre enfant
sortît de sa prison, où il étoit si mal à son aise depuis cinq ou six
heures, que l'épinette en avoit contracté une mauvaise odeur.

Quoique le secret de Raisin fût découvert, il ne laissa pas de former le
dessein de tirer encore parti de son épinette à la foire suivante. Dans
le tems il fait afficher, et il annonce le même spectacle que l'année
précédente; mais il promet de découvrir son secret, et d'acompagner son
épinette d'un petit divertissement. Cette foire fut aussi heureuse pour
Raisin que la première. Il commençoit son spectacle par sa machine,
ensuite de quoi les trois enfants dançoient une sarabande; ce qui étoit
suivi d'une Comédie que ces trois petites personnes, et quelques autres
dont Raisin avoit formé une Troupe, représentoient tant bien que mal.
Ils avoient deux petites pièces qu'ils fesoient rouler, _Tricassin
rival_, et l'_Andouille de Troie_. Cette Troupe prit le titre de
Comédiens de Monsieur le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec
succès pendant du tems.

Je sais que cette Histoire n'est pas tout-à-fait de mon sujet; mais elle
m'a paru si singuliére, que je ne crois pas que l'on me sache mauvais
gré de l'avoir donnée. D'ailleurs on verra par la suite, qu'elle a du
rapport à quelques particularitez qui regardent Molière.

                   *       *       *       *       *

Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron étoit
en pension à Villejuif; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient
déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui
avoit laissé, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils
commençoient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivoient un
procès en son nom: leur Avocat, qui se nommoit Margane, aimoit beaucoup
à faire de méchans vers: une pièce de sa façon intitulée _la Nimphe
dodue_, qui couroit parmi le Peuple, fesoit assez connoître la mauvaise
disposition qu'il avoit pour la Poësie. Il demanda un jour à l'Oncle et
à la Tante de Baron ce qu'ils vouloient faire de leur pupille. «Nous ne
le savons point,» dirent-ils; «son inclination ne paroît pas encore:
cependant il récite continuellement des vers.--Et bien,» répondit
l'Avocat, «que ne le mettez-vous dans cette petite Troupe de Monsieur le
Dauphin, qui a tant de succès?» Ces parens saisirent ce conseil plus par
envie de se deffaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste
de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avoit
apporté en naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la Troupe
de la Raisin, car son mari étoit mort alors. Cette femme fut ravie de
trouver un enfant qui étoit capable de remplir tout ce que l'on
souhaiteroit de lui: et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus
d'empressement, qu'elle y avoit été fortement incitée par un fameux
Médecin, qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à l'établissement de
cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, étant fils
d'une des meilleures Comédiennes qui ait jamais été.

Le petit Baron parut sur le Théâtre de la Raisin avec tant
d'aplaudissement, qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que
l'on n'en avoit eu à chercher l'épinette. Il étoit surprenant qu'un
enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de
la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le
fesoit.

La Raisin s'étoit établie après la foire proche du vieux Hôtel de
Guénégaud; et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille
écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins
favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle,
elle mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur
le Prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à la fureur, et qui la
suivoit par tout; de sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe fut réduite
dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la Comédie
à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits
Comédiens, et son Olivier.

Cette femme n'aïant aucune ressource, et connoissant l'humeur
bien-fesante de Molière, alla le prier de lui prêter son Théâtre pour
trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espéroit de faire
dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état.
Molière voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier
jour fut plus heureux qu'elle ne se l'étoit promis; mais ceux qui
avoient entendu le petit Baron, en parlèrent si avantageusement, que le
second jour qu'il parut sur le Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la
Raisin fit plus de mille écus.

Molière, qui étoit incommodé, n'avoit pu voir le petit Baron les deux
premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit
porter au Palais Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il
étoit. Les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué aucune,
et ils n'étoient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'étoit le
Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amitié; et
qui bien sérieusement avoit fait de grands préparatifs pour lui donner à
souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne sçavoit auquel entendre pour
recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne qu'il
iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de
venir souper avec lui. C'étoit un maître et un oracle quand il parloit.
Et ces Comédiens avoient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui
dire qu'il étoit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde de trouver mauvais
que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardoient tous ce bon
acueil, comme la fortune de Baron; qui ne fut pas plutôt arrivé chez
Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son Tailleur, pour
le faire habiller, (car il étoit en très-mauvais état) et il recommanda
au Tailleur que l'habit fût très-propre, complet, et fait dès le
lendemain matin. Molière interrogeoit et observoit continuellement le
jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir
plus de tems de connoître ses sentimens par la conversation, afin de
placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire.

Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf à dix heures au
petit Baron un équipage tout complet. Il fut tout étonné, et fort aise
de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le Tailleur lui dit qu'il
falloit descendre dans l'apartement de Molière pour le remercier. «C'est
bien mon intention,» répondit le petit homme, «mais je ne crois pas
qu'il soit encore levé.» Le Tailleur l'aïant assuré du contraire, il
descendit, et fit un compliment de reconnoissance à Molière, qui en fut
très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait
acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les
dépencer à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve pour un enfant de douze
ans, qui étoit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec
lesquels il avoit souffert, et il étoit dangereux et triste qu'avec les
favorables dispositions qu'il avoit pour le Théâtre, il restât en de si
mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière. Il
s'aplaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui
paroissoit avoir toutes les qualitez nécessaires pour profiter du soin
qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs, à le prendre
du côté du bon esprit, de manquer une ocasion si favorable d'assurer sa
Troupe, en y fesant entrer le petit Baron.

Molière lui demanda ce que sincérement il souhaiteroit le plus
alors?--«D'être avec vous le reste de mes jours,» lui répondit Baron,
«pour vous marquer ma vive reconnoissance de toutes les bontez que vous
avez pour moi.--Eh! bien,» lui dit Molière, «c'est une chose faite, le
Roi vient de m'accorder un ordre pour vous ôter de la Troupe où vous
êtes.» Molière, qui s'étoit levé dès quatre heures du matin, avoit été à
S. Germain suplier sa Majesté de lui acorder cette grace, et l'ordre
avoit été expédié sur le champ.

La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur; animée par son
Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de
Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit
son Acteur elle alloit lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, dit
à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup
de l'emportement à la douleur; les pistolets lui tombèrent des mains, et
elle se jeta aux piés de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de
lui rendre son Acteur; et lui exposant la misère où elle alloit être
réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit.--«Comment
voulez-vous que je fasse?» lui dit-il; «le Roi veut que je le retire de
votre Troupe; voilà son ordre.» La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus
d'espérance, pria Molière de lui acorder du moins que le petit Baron
jouât encore trois jours dans sa Troupe.--«Non-seulement trois,»
répondit Molière, «mais huit; à condition pourtant qu'il n'ira point
chez vous, et que je le ferai toujours acompagner par un homme qui le
ramènera dès que la pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme,
et Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire
retourner avec eux. Il fallut bien que la Raisin en passât par là; mais
ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut
faire un établissement près de l'Hôtel de Bourgogne; mais dont le
détail, et le succès ne regardent point mon sujet.

Molière, qui aimoit les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention à
former celles de Baron, que s'il eût été son propre fils: il cultiva
avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la
déclamation. Le Public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection
il l'a élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a
fait voir qu'il a sçu profiter des leçons d'un si grand Maître. Qui,
depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Théâtre comique, que
Monsieur Baron?

                   *       *       *       *       *

Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements fréquents que la Troupe
de Molière lui donnoit, qu'au mois d'Août 1665, Sa Majesté jugea à
propos de la fixer tout-à-fait à son service, en lui donnant une pension
de sept mille livres. Elle prit alors le titre de la Troupe du Roi,
qu'elle a toujours conservé depuis, et elle étoit de toutes les fêtes
qui se fesoient par tout où étoit Sa Majesté.

Molière de son côté n'épargnoit ni soins, ni veilles pour soutenir, et
augmenter la réputation qu'il s'étoit acquise, et pour répondre aux
bontez que le Roi avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il examinoit
avec atention ce qu'il travailloit; on sait même que lorsqu'il vouloit
que quelque Scène prît le Peuple des Spectateurs, comme les autres, il
la lisoit à sa servante pour voir si elle en seroit touchée. Cependant
il ne saisissoit pas toujours le Public d'abord; il l'éprouva dans son
_Avare_. A peine fut-il représenté sept fois. La prose dérouta ce
Public. «Comment!» disoit Monsieur le Duc de ..., «Molière est-il fou,
et nous prend-il pour des benests, de nous faire essuyer cinq Actes de
prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'être diverti par
de la prose!» Mais Molière fut bien vengé de ce Public injuste et
ignorant quelques années après: il donna son _Avare_ pour la seconde
fois le 9e Septembre 1668. On y fut en foule, et il fut joué presque
toute l'année; tant il est vrai que le Public goûte rarement les bonnes
choses quand il est dépaysé. Cinq Actes de prose l'avoient révolté la
première fois; mais la lecture et la réflexion l'avoient ramené, et il
fut voir avec empressement une pièce qu'il avoit méprisée dans les
commencemens.

                   *       *       *       *       *

Cependant ces jugemens injustes et de cabale, et la situation domestique
où se trouvoit Molière, ne laissoient pas de le troubler, quelque
heureux qu'il fût du côté de son Prince, et de celui de ses amis. Son
mariage diminua l'amitié que la Béjart avoit pour lui auparavant, au
lieu de la cimenter: de manière qu'il voyoit bien que sa belle-mère ne
l'aimoit plus, et il s'imaginoit que sa femme étoit prête à le haïr.
L'esprit de ces deux femmes étoit tellement oposé à celui de Molière
qu'à moins de s'assujetir à leur conduite, et à leur humeur, il ne
devoit pas compter de jouir d'aucuns momens agréables avec elles. Le
bien que Molière fesoit à Baron déplaisoit à sa femme: sans se mettre en
peine de répondre à l'amitié qu'elle vouloit exiger de son mari, elle ne
pouvoit souffrir qu'il eût de la bonté pour cet enfant, qui de son côté
à treize ans n'avoit pas toute la prudence nécessaire, pour se gouverner
avec une femme, pour qui il devoit avoir des égards. Il se voyoit aimé
du mari; necessaire même à ses spectacles, caressé de toute la Cour, il
s'embarassoit fort peu de plaire, ou non à la Molière: elle ne le
négligeoit pas moins; elle s'échapa même un jour de lui donner un
soufflet sur un sujet assez léger. Le jeune homme en fut si vivement
piqué qu'il se retira de chez Molière: il crut son honneur intéressé
d'avoir été batu par une femme. Voilà de la rumeur dans la maison.
«Est-il possible,» dit Molière à son Épouse, «que vous ayez eu
l'imprudence de fraper un enfant aussi sensible que vous connoissez
celui-là; et encore dans un tems où il est chargé d'un rolle de six cens
vers dans la pièce que nous devons représenter incessamment devant le
Roi?» On donna beaucoup de mauvaises raisons, piquantes même, ausquelles
Molière prit le parti de ne point répondre; il se retrancha à tâcher
d'adoucir le jeune homme, qui s'étoit sauvé chez la Raisin. Rien ne
pouvoit le ramener, il étoit trop irrité; cependant il promit qu'il
représenteroit son rolle; mais qu'il ne rentreroit point chez Molière.
En effet il eut la hardiesse de demander au Roi à Saint Germain la
permission de se retirer. Et incapable de réflexion, il se remit dans la
Troupe de la Raisin, qui l'avoit excité à tenir ferme dans son
ressentiment.

Cette femme prit la résolution de courir la Province avec sa Troupe, qui
réussit assez par tout à cause de son Acteur. Mais elle se dérangea par
la suite. Il s'en forma une meilleure, dans laquelle étoit Mademoiselle
de Beauval: Baron jugea à propos de s'y metre. Cependant il étoit
toujours ocupé de Molière; l'âge, le changement lui fesoient sentir la
reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort qu'il avoit eu de le quiter.
Il ne cachoit point ces sentimens, et il disoit publiquement qu'il ne
chercheoit point à se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit
indigne. Ces discours furent raportés à Molière; il en fut bien aise; et
ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune
homme dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il lui écrivit à Dijon une
lettre très-touchante; et comme s'il avoit été assuré que Baron
adhéreroit à sa priére, et répondroit au bien qu'il lui fesoit, il lui
envoya un nouvel ordre du Roi, et lui marqua de prendre la poste pour se
rendre plus promtement auprès de lui.

Molière avoit souffert de l'absence de Baron; l'éducation de ce jeune
homme l'amusoit dans ses momens de relâche; les chagrins de famille
augmentoient tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas toujours
travailler, ni être avec ses amis pour s'en distraire. D'ailleurs il
n'aimoit pas le nombre, ni la gêne, il n'avoit rien pour s'amuser et
s'étourdir sur ses déplaisirs. Sa plus douloureuse réflexion étoit,
qu'étant parvenu à se former la réputation d'un homme de bon esprit, on
eût à lui reprocher que son ménage n'en fût pas mieux conduit, et plus
paisible. Ainsi il regardoit le retour de Baron comme un amusement
famillier, avec lequel il pourroit avec plus de satisfaction mener une
vie tranquile, conforme à sa santé et à ses principes, débarassé de cet
atirail étranger de famille, et d'amis même qui nous dérobent le plus
souvent par leur présence importune les momens les plus agréables de
notre vie.

Baron ne fut pas moins vif que Molière sur les sentimens du retour: il
part aussi-tôt qu'il eut reçu la lettre: et Molière ocupé du plaisir de
revoir son jeune Acteur quelques momens plutôt, fut l'atendre à la porte
Saint Victor le jour qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut point.
Le grand air de la campagne et la course l'avoient tellement harrassé et
défiguré, qu'il le laissa passer sans le reconnoître, et il revint chez
lui tout triste après avoir bien atendu. Il fut agréablement surpris d'y
trouver Baron, qui ne put metre en oeuvre un beau compliment qu'il avoit
composé en chemin; la joie de revoir son bien-faiteur lui ôta la parole.

Molière demanda à Baron s'il avoit de l'argent. Il lui répondit qu'il
n'en avoit que ce qui étoit resté de répandu dans sa poche; parce qu'il
avoit oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée;
qu'il s'en étoit aperçu à quelques postes; mais que l'empressement qu'il
avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour
chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché, et
reconnoissant. Il l'envoya à la Comédie, avec ordre de s'enveloper
tellement dans son manteau que personne ne pût le reconnoître; parce
qu'il n'étoit pas habillé, quoique fort proprement, à la phantaisie d'un
homme qui en fesoit l'agrément de ses spectacles; Molière n'oublia rien
pour le remetre dans son lustre. Il reprit la même atention qu'il avoit
eue pour lui dans les commencemens: et l'on ne peut s'imaginer avec quel
soin il s'apliquoit à le former dans les moeurs, comme dans sa
profession. En voici un exemple qui fait un des plus beaux traits de sa
vie.

                   *       *       *       *       *

Un homme, dont le nom de famille étoit Mignot, et Mondorge celui de
Comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution
d'aller à Hauteüil, où Molière avoit une maison, et où il étoit
actuellement, pour tâcher d'en tirer quelque secours, pour les besoins
pressans d'une famille qui étoit dans une misère affreuse. Baron, à qui
ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément; car ce pauvre Comédien
fesoit le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit à Baron, qu'il
savoit être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente
nécessité où il étoit lui avoit fait prendre le parti de recourir à lui,
pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe avec sa famille;
qu'il avoit été le camarade de Mr de Molière en Languedoc; et qu'il ne
doutoit pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron vouloit bien
s'intéresser pour lui.

Baron monta dans l'apartement de Molière, et lui rendit le discours de
Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rapeller
désagréablement à un homme fort riche, l'idée d'un camarade fort gueux.
«Il est vrai que nous avons joué la Comédie ensemble,» dit Molière, «et
c'est un fort honneste homme; je suis fâché que ses petites affaires
soient en si mauvais état. Que croyez-vous,» ajouta-t-il, «que je lui
doive donner?» Baron se deffendit de fixer le plaisir que Molière
vouloit faire à Mondorge, qui pendant que l'on décidoit sur le secours
dont il avoit besoin, dévoroit dans la cuisine, où Baron lui avoit fait
donner à manger.--«Non,» répondit Molière, «je veux que vous déterminiez
ce que je dois lui donner.» Baron ne pouvant s'en deffendre, statua sur
quatre pistoles, qu'il croyoit suffisantes pour donner à Mondorge la
facilité de joindre une Troupe.--«Eh bien, je vais lui donner quatre
pistoles pour moi,» dit Molière à Baron, «puisque vous le jugez à
propos: mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous: je
veux qu'il connoisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service
que je lui rens. J'ai aussi,» ajoute-t-il, «un habit de Théâtre, dont je
crois que je n'aurai plus de besoin, qu'on le lui donne; le pauvre homme
y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant cet habit, que
Molière donnoit avec tant de plaisir, lui avoit coûté deux mille cinq
cens livres, et il étoit presque tout neuf. Il assaisonna ce présent
d'un bon acueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas atendu à tant
de libéralité.

                   *       *       *       *       *

Quoique la Troupe de Molière fût suivie, elle ne laissa pas de languir
pendant quelque tems par le retour de Scaramouche. Ce Comédien, après
avoir gagné une somme assez considérable pour se faire dix ou douze
mille livres de rente, qu'il avoit placées à Florence, lieu de sa
naissance, fit dessein d'aller s'y établir. Il commença par y envoyer sa
femme, et ses enfans; et quelque tems après il demanda au Roi la
permission de se retirer en son Pays. Sa Majesté voulut bien la lui
acorder; mais elle lui dit en même-tems qu'il ne falloit pas espérer de
retour. Scaramouche, qui ne comptoit pas de revenir, ne fit aucune
atention à ce que le Roi lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du
Théâtre. Il part; mais il trouva chez lui une femme et des enfans
rebelles, qui le reçurent non-seulement comme un étranger, mais encore
qui le maltraitèrent. Il fut batu plusieurs fois par sa femme, aidée de
ses enfans, qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du
bien qu'il avoit gagné, et ce mauvais traitement alla si loin, qu'il ne
put y résister: de manière qu'il fit solliciter fortement son retour en
France, pour se délivrer de la triste situation où il étoit en Italie.
Le Roi eut la bonté de lui permettre de revenir. Paris l'avoit trouvé
fort à redire; et son retour réjouit toute la Ville. On alla avec
empressement à la Comédie Italienne pendant plus de six mois, pour
revoir Scaramouche: la Troupe de Molière fut négligée pendant tout ce
tems-là; elle ne gagnoit rien; et les Comédiens étoient prêts à se
révolter contre leur Chef. Ils n'avoient point encore Baron pour
rapeller le Public; et l'on ne parloit pas de son retour. Enfin ces
Comédiens injustes murmuroient hautement contre Molière, et lui
reprochoient qu'il laissoit languir leur Théâtre. «Pourquoi,» lui
disoient-ils, «ne faites-vous pas des ouvrages qui nous soutiennent?
Faut-il que ces Farceurs d'Italiens nous enlèvent tout Paris?» En un mot
la troupe étoit un peu dérangée, et chacun des Acteurs méditoit de
prendre son parti. Molière étoit lui-même embarassé comment il les
ramèneroit; et à la fin fatigué des discours de ses Comédiens, il dit à
la Du-Parc, et à la Béjart, qui le tourmentoient le plus, qu'il ne
savoit qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et gagner bien de
l'argent: que c'étoit d'aller bien loin pour quelque tems, pour s'en
revenir comme ce Comédien; mais il ajouta qu'il n'étoit ni en pouvoir,
ni dans le dessein d'exécuter ce moyen, qui étoit trop long; mais
qu'elles étoient les maîtresses de s'en servir. Après s'être moqué
d'elles, il leur dit sérieusement que Scaramouche ne seroit pas toujours
couru avec ce même empressement: qu'on se lassoit des bonnes choses,
comme des mauvaises, et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva aussi
par la première pièce que donna Molière.

                   *       *       *       *       *

Ce n'est pas là le seul désagrément que Molière ait eu avec ses
Comédiens: l'avidité du gain étouffoit bien souvent leur reconnoissance,
et ils le harcelloient toujours pour demander des graces au Roi. Les
Mousquetaires, les Gardes-du-Corps, les Gendarmes, et les Chevaux-Légers
entroient à la Comédie sans payer: et le Parterre en étoit toujours
rempli: de sorte que les Comédiens pressèrent Molière d'obtenir de Sa
Majesté un Ordre pour qu'aucune personne de sa Maison n'entrât à la
Comédie sans payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces Messieurs ne
trouvèrent pas bon que les Comédiens leur fissent imposer une loi si
dure; et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de
le demander: les plus mutins s'ameutèrent; et ils résolurent de forcer
l'entrée. Ils furent en troupe à la Comédie. Ils ataquent brusquement
les Gens qui gardoient les portes. Le Portier se deffendit pendant
quelque tems; mais enfin étant obligé de céder au nombre, il leur jeta
son épée, se persuadant qu'étant desarmé, ils ne le tueroient pas: le
pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrés de la résistance qu'il avoit
faite, le percèrent de cent coups d'épée: et chacun d'eux en entrant lui
donnoit le sien. Ils cherchoient toute la Troupe pour lui faire éprouver
le même traitement qu'aux gens qui avoient voulu soutenir la porte. Mais
Béjart, qui étoit habillé en vieillard pour la pièce qu'on alloit jouer,
se présenta sur le Théâtre. «Eh! Messieurs,» leur dit-il, «épargnez du
moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que
quelques jours à vivre.» Le compliment de ce jeune Comédien, qui avoit
profité de son habillement pour parler à ces mutins, calma leur fureur.
Molière leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du Roi. De sorte que
refléchissant sur la faute qu'ils venoient de faire, ils se retirèrent.
Le bruit, et les cris avoient causé une allarme terrible dans la Troupe;
les femmes croyoient être mortes: chacun cherchoit à se sauver, sur tout
Hubert et sa femme, qui avoient fait un trou dans le mur du Palais
Royal. Le mari voulut passer le premier; mais parce que le trou n'étoit
pas assez ouvert, il ne passa que la tête et les épaules; jamais le
reste ne put suivre. On avoit beau le tirer de dedans le Palais Royal,
rien n'avançoit; et il crioit comme un forcené par le mal qu'on lui
fesoit, et dans la peur qu'il avoit que quelque Gendarme ne lui donnât
un coup d'épée dans le derrière. Mais le tumulte s'étant apaisé, il en
fut quite pour la peur; et l'on agrandit le trou pour le retirer de la
torture où il étoit.

Quand tout ce vacarme fut passé la Troupe tint conseil, pour prendre une
résolution dans une occasion si périlleuse. «Vous ne m'avez point donné
de repos,» dit Molière à l'Assemblée, que je n'aie importuné le Roi pour
avoir l'ordre, qui nous a mis tous à deux doigts de notre perte; il est
question présentement de voir, ce que nous avons à faire.» Hubert
vouloit qu'on laissât toujours entrer la maison du Roi, tant il
apréhendoit une seconde rumeur. Plusieurs autres, qui ne craignoient pas
moins que lui, furent de même avis. Mais Molière, qui étoit ferme dans
ses résolutions, leur dit que puisque le Roi avoit daigné leur acorder
cet ordre, il falloit en pousser l'exécution jusques au bout, si Sa
Majesté le jugeoit à propos: et «je pars dans ce moment,» leur dit-il,
«pour l'en informer.» Ce dessein ne plut nullement à Hubert, qui
trembloit encore.

Quand le Roi fut instruit de ce désordre, Sa Majesté ordonna aux
Commandans des Corps qui l'avoient fait, de les faire metre sous les
armes le lendemain, pour connoître et faire punir les plus coupables, et
pour leur réitérer ses deffenses d'entrer à la Comédie sans payer.
Molière, qui aimoit fort la harangue, fut en faire une à la tête des
Gendarmes; et leur dit que ce n'étoit point pour eux, ni pour les autres
personnes qui composoient la Maison du Roi, qu'il avoit demandé à Sa
Majesté un ordre pour les empêcher d'entrer à la Comédie: que la Troupe
seroit toujours ravie de les recevoir quand ils voudroient les honorer
de leur présence. Mais qu'il y avoit un nombre infini de malheureux qui
tous les jours abusant de leur nom, et de la bandolière de Messieurs les
Gardes-du-Corps, venoient remplir le Parterre, et ôter injustement à la
Troupe le gain qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas que des
Gentilshommes qui avoient l'honneur de servir le Roi dûssent favoriser
ces misérables contre les Comédiens de Sa Majesté. Que d'entrer à la
Comédie sans payer n'étoit point une prérogative que des personnes de
leur caractère dûssent si fort ambitionner, jusqu'à répandre du sang
pour se la conserver. Qu'il falloit laisser ce petit avantage aux
Auteurs, et aux Personnes, qui n'aïant pas le moyen de dépenser quinze
sols, ne voyoient le spectacle que par charité, s'il m'est permis,
dit-il, de parler de la sorte. Ce discours fit tout l'effet que Molière
s'étoit promis; et depuis ce tems-là la Maison du Roi n'est point entrée
à la Comédie sans payer.

                   *       *       *       *       *

Quelque tems après le retour de Baron, on joua une pièce intitulée
_Dom-Quixote_ (je n'ai pu savoir de quel Auteur). On l'avoit prise dans
le tems que Dom-Quixote installe Sancho-Pança dans son Gouvernement.
Molière fesoit Sancho: et comme il devoit paroître sur le Théâtre monté
sur un Ane, il se mit dans la coulisse pour être prest à entrer dans le
moment que la Scène le demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit point le
rolle par coeur, n'observa point ce moment; et dès qu'il fut dans la
coulisse il voulut entrer, quelques efforts que Molière employât pour
qu'il n'en fît rien. Sancho tiroit le licou de toute sa force; l'Ane
n'obéissoit point; il vouloit absolument paroître. Molière apelloit:
«Baron, la Forest, à moi! ce maudit Ane veut entrer.» La Forest étoit
une servante qui fesoit alors tout son domestique, quoiqu'il eût près de
trente mille livres de rente. Cette femme étoit dans la coulisse oposée,
d'où elle ne pouvoit passer par-dessus le Théâtre pour arrêter l'Ane; et
elle rioit de tout son coeur de voir son maître renversé sur le derrière
de cet animal, tant il metoit de force à tirer son licou, pour le
retenir. Enfin, destitué de tout secours, et désespérant de pouvoir
vaincre l'opiniâtreté de son Ane, il prit le parti de se retenir aux
ailes du Théâtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour
aller faire telle Scène qu'il jugeroit à propos. Quand on fait réflexion
au caractère d'esprit de Molière, à la gravité de sa conduite, et de sa
conversation, il est risible que ce Philosophe fût exposé à de pareilles
avantures, et prît sur lui les Personnages les plus comiques. Il est
vrai qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et si ce n'avoit été
l'attachement inviolable qu'il avoit pour les plaisirs du Roi, il auroit
tout quité pour vivre dans une molesse philosophique, dont son
domestique, son travail, et sa Troupe l'empêchoient de jouir. Il y avoit
d'autant plus d'inclination qu'il étoit devenu très-valétudinaire, et il
étoit réduit à ne vivre que de lait. Une toux qu'il avoit négligée, lui
avoit causé une fluxion sur la poitrine, avec un crachement de sang,
dont il étoit resté incommodé; de sorte qu'il fut obligé de se mettre au
lait pour se racommoder, et pour être en état de continuer son travail.
Il observa ce régime presque le reste de ses jours. De manière qu'il
n'avoit plus de satisfaction que par l'estime dont le Roi l'honoroit, et
du côté de ses amis. Il en avoit de choisis, à qui il ouvroit souvent
son coeur.

                   *       *       *       *       *

L'amitié qu'ils avoient formée dès le Collége, Chapelle et lui, dura
jusqu'au dernier moment. Cependant celui-là n'étoit pas un ami consolant
pour Molière, il étoit trop dissipé; il aimoit véritablement, mais il
n'étoit point capable de rendre de ces devoirs empressés qui réveillent
l'amitié. Il avoit pourtant un apartement chez Molière à Hauteuil, où il
alloit fort souvent; mais c'étoit plus pour se réjouir, que pour entrer
dans le sérieux. C'étoit un de ces génies supérieurs et réjouissans, que
l'on annonçoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas.
Mais pour être trop à tout le monde, il n'étoit point assez à un
véritable ami: de sorte que Molière s'en fit deux plus solides dans la
personne de Mrs Rohault et Mignard, qui le dédommageoient de tous les
chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'étoit à ces deux Messieurs qu'il se
livroit sans réserve. «Ne me plaignez-vous pas,» leur disoit-il un jour,
«d'être d'une profession, et dans une situation si oposées aux
sentimens, et à l'humeur que j'ai présentement? J'aime la vie tranquile;
et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et
turbulens, sur lesquels je n'avois pas compté dans les commencemens, et
ausquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec
toutes les précautions, dont un homme peut être capable, je n'ai pas
laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans
réflexion ont acoutumé de tomber.--Oh! oh!» dit Mr Rohaut.--«Oui, mon
cher Monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes,»
ajouta Molière, «et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que
j'étois trop austère, pour une société domestique. J'ai cru que ma femme
devoit assujétir ses manières à sa vertu, et à mes intentions; et je
sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus
malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de
l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire
valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en
plains. Cette femme cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut
jouir agréablement de la vie; elle va son chemin: et assurée par son
innocence, elle dédaigne de s'assujétir aux précautions que je lui
demande. Je prens cette négligence pour du mépris; je voudrois des
marques d'amitié pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût
plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille.
Mais ma femme, toujours égale, et libre dans la sienne, qui seroit
exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le
suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et ocupée seulement du
désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de
dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois
jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois pour m'étourdir
sur mes chagrins et sur mon inquiétude! Mais vos ocupations
indispensables, et les miennes m'ôtent cette satisfaction.» Mr Rohaut
étala à Molière toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui
faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.--«Eh!»
lui répondit Molière, «je ne saurois être Philosophe avec une femme
aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place vous passeriez
encore de plus mauvais quarts d'heure.»

Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molière, il
étoit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et
de l'enjouement, que du coeur, et des affaires domestiques, quoique ce
fût un très-honnête homme. Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en
étoit fait une habitude. Mais Molière ne pouvoit plus lui répondre de ce
côté-là, à cause de son incommodité. Ainsi quand Chapelle vouloit se
réjouir à Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tête; et il
n'y avoit personne qui ne se fît un plaisir de le suivre. Connoître
Molière étoit un mérite que l'on chercheoit à se donner avec
empressement: d'ailleurs Mr de Chapelle soutenoit sa table avec
honneur. Il fit un jour partie avec Mrs de J..., de N..., et de L...,
pour aller se réjouir à Hauteuil avec leur ami. «Nous venons souper avec
vous,» dirent-ils à Molière.--«J'en aurois», dit-il, «plus de plaisir si
je pouvois vous tenir compagnie; mais ma santé ne me le permetant pas,
je laisse à Mr de Chapelle le soin de vous régaler du mieux qu'il
pourra.» Ils aimoient trop Molière pour le contraindre; mais ils lui
demandèrent du moins Baron.--«Messieurs,» leur répondit Molière, je vous
vois en humeur de vous divertir toute la nuit; le moïen que cet enfant
puisse tenir? il en seroit incommodé, je vous prie de le laisser.--Oh
parbleu,» dit Mr de L..., «la fête ne seroit pas bonne sans lui, et
vous nous le donnerez.» Il falut l'abandonner: et Molière prit son lait
devant eux, et s'alla coucher.

Les Convives se mirent à table: les commencemens du repas furent froids:
c'est l'ordinaire entre gens qui savent ménager le plaisir; et ces
Messieurs excelloient dans cette étude. Mais le vin eut bien tôt
réveillé Chapelle, et le tourna du côté de la mauvaise humeur.
«Parbleu,» dit-il, «je suis un grand fou de venir m'enyvrer ici tous les
jours, pour faire honneur à Molière; je suis bien las de ce train-là: et
ce qui me fâche c'est qu'il croit que j'y suis obligé.» La Troupe
presque toute yvre aprouva les plaintes de Chapelle. On continue de
boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner
sur les choses qui font ordinairement la matière de semblables repas
entre gens de cette espèce, on tomba sur la morale vers les trois heures
du matin. «Que notre vie est peu de chose!» dit Chapelle. «Qu'elle est
remplie de traverses! Nous sommes à l'affût pendant trente ou quarante
années pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais!
Notre jeunesse est harcellée par de maudits parents, qui veulent que
nous nous metions un fatras de fariboles dans la tête. Je me soucie,
morbleu bien,» ajouta-t-il, «que la terre tourne, ou le soleil, que ce
fou de Des-Cartes ait raison, ou cet extravagant d'Aristote. J'avois
pourtant un enragé Précepteur qui me rebatoit toujours ces fadaises-là,
et qui me fesoit sans cesse retomber sur son Épicure. Encore passe pour
ce Philosophe-là, c'étoit celui qui avoit le plus de raison. Nous ne
sommes pas débarassez de ces fous-là, qu'on nous étourdit les oreilles
d'un établissement. Toutes ces femmes,» dit-il encore, en haussant la
voix, «sont des animaux qui sont ennemis jurés de notre repos. Oui
morbleu, chagrins, injustice, malheurs de tous côtés dans cette
vie-ci!--Tu as parbleu raison, mon cher ami,» répondit J. en
l'embrassant; «sans ce plaisir-ci que ferions-nous? La vie est un pauvre
partage; quittons-la, de peur que l'on ne sépare d'aussi bons amis que
nous le sommes; allons nous noyer de compagnie; la rivière est à notre
portée.--Cela est vrai,» dit N..., «nous ne pouvons jamais mieux prendre
notre tems pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du
bruit.» Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé tout d'une voix. Ces
Yvrognes se lèvent, et vont gayement à la rivière. Baron courut avertir
du monde, et éveiller Molière, qui fut effrayé de cet extravagant
projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se
levoit, la Troupe avoit gagné la rivière; et ils s'étoient déjà saisis
d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus
grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement à ces
débauchés, qui étoient déjà dans l'eau, et les repêchèrent. Indignés du
secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'épée à la main, courent
sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les
vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molière, qui
voyant ce vacarme dit à ces furieux: «Qu'est-ce que c'est donc,
Messieurs, que ces coquins-là vous ont fait?--Comment ventrebleu,» dit
J..., qui étoit le plus opiniâtré à se noyer, «ces malheureux nous
empêcheront de nous noyer? Écoute, mon cher Molière, tu as de l'esprit,
voi si nous avons tort. Fatigués des peines de ce monde-ci, nous avons
fait dessein de passer en l'autre pour être mieux: la rivière nous a
paru le plus court chemin pour nous y rendre; ces marauds nous l'ont
bouché. Pouvons-nous faire moins que de les en punir?--Comment! vous
avez raison,» répondit Molière. «Sortez d'ici, coquins, que je ne vous
assomme,» dit-il à ces pauvres gens, paroissant en colère. «Je vous
trouve bien hardis de vous oposer à de si belles actions.» Ils se
retirèrent marqués de quelques coups d'épée.

«Comment! Messieurs,» poursuit Molière aux débauchés, «que vous ai-je
fait pour former un si beau projet sans m'en faire part? Quoi, vous
voulez vous noyer sans moi? Je vous croyois plus de mes amis.--Il a
parbleu raison,» dit Chapelle, «voilà une injustice que nous lui
faisions. Vien donc te noyer avec nous.--Oh! doucement,» répondit
Molière; «ce n'est point ici une affaire à entreprendre mal à propos:
c'est la dernière action de notre vie, il n'en faut pas manquer le
mérite. On seroit assez malin pour lui donner un mauvais jour, si nous
nous noyons à l'heure qu'il est: on diroit à coup seur que nous
l'aurions fait la nuit, comme des désespérés, ou comme des gens yvres.
Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui réponde à
notre conduite. Demain sur les huit à neuf heures du matin, bien à jeun
et devant tout le monde nous irons nous jeter la tête devant dans la
rivière.--J'aprouve fort ses raisons,» dit N..., «et il n'y a pas le
petit mot à dire.--Morbleu j'enrage,» dit L..., Molière a toujours cent
fois plus d'esprit que nous. Voilà qui est fait, remetons la partie à
demain; et allons nous coucher, car je m'endors.» Sans la présence
d'esprit de Molière il seroit infailliblement arrivé du malheur, tant
ces Messieurs étoient yvres, et animés contre ceux qui les avoient
empêchés de se noyer. Mais rien ne le désoloit plus, que d'avoir affaire
à de pareilles gens, et c'étoit cela qui bien souvent le dégoûtoit de
Chapelle; cependant leur ancienne amitié prenoit toujours le dessus.

                   *       *       *       *       *

Chapelle étoit heureux en semblables avantures. En voici une, où il eut
encore besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil, à son ordinaire, bien
rempli de vin (car il ne voyageoit jamais à jeun), il eut querelle au
milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé Godemer, qui
le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit
l'honneur d'être toujours dans le carosse de son Maître. Il prit
phantaisie à Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre
cette prérogative, et de le faire monter derrière son carosse. Godemer,
acoutumé aux caprices que le vin causoit à son Maître, ne se mit pas
beaucoup en peine d'exécuter ses ordres. Celui-ci se mit en colère:
l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse: le Cocher
descend de son siége pour aller les séparer. Godemer en profite pour se
jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrité le poursuit, et le prend au
collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les séparer.
Heureusement Molière et Baron, qui étoient à leur fenêtre, aperçurent
les Combatans: ils crurent que les Domestiques de Chapelle
l'assommoient: ils acourent au plus vîte. Baron, comme le plus ingambe,
arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molière pour
terminer le différent. «Ah! Molière,» dit Chapelle, «puisque vous voilà,
jugez si j'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lancé dans mon carosse,
comme si c'étoit à un Valet de figurer avec moi.--Vous ne savez ce que
vous dites,» répondit Godemer; «Monsieur sait que je suis en possession
du devant de votre carosse depuis plus de trente ans; pourquoi
voulez-vous me l'ôter aujourd'hui sans raison?--Vous êtes un insolent
qui perdez le respect,» répliqua Chapelle; «si j'ai voulu vous permettre
de monter dans mon carosse, je ne le veux plus; je suis le Maître, et
vous irez derrière, ou à pié.--Y a-t-il de la justice à cela,» dit
Godemer? «Me faire aller à pié, présentement que je suis vieux, et que
je vous ai si bien servi pendant si longtems! Il falloit m'y faire aller
pendant que j'étois jeune, j'avois des jambes alors; mais à présent je
ne puis plus marcher. En un mot comme en cent,» ajouta ce Valet, «vous
m'avez acoutumé au carosse, je ne puis plus m'en passer; et je serois
des-honoré si l'on me voïoit aujourd'hui derrière.--Jugez-nous, Molière,
je vous en prie,» dit Mr de Chapelle, «j'en passerai par tout ce que
vous voudrez.--Et bien, puisque vous vous en raportez à moi,» dit
Molière, «je vais tâcher de mettre d'acord deux si honnêtes gens. Vous
avez tort,» dit-il à Godemer, «de perdre le respect envers votre maître,
qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa
bonté. Ainsi je vous condamne à monter derrière son Carrosse jusqu'au
bout de la prairie: et là vous lui demanderez fort honnêtement la
permission d'y rentrer: je suis seur qu'il vous la donnera.--Parbleu,»
s'écria Chapelle, «voilà un jugement qui vous fera honneur dans le
monde. Tenez, Molière, vous n'avez jamais donné une marque d'esprit si
brillante. Oh, bien,» ajouta-t-il, «je fais grace entière à ce maraut-là
en faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi,
Molière,» dit-il encore, «je vous suis obligé, car cette affaire là
m'embarassoit; elle avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher ami, tu juges
mieux qu'homme de France.»

                   *       *       *       *       *

Molière étant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le
mérite de Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit dans des situations
aussi désagréables que celle où il venoit de le voir: qu'il étoit bien
fâcheux qu'une personne qui avoit autant d'esprit que lui, eût si peu de
retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se
satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. «Je ne
vois point,» ajouta Molière, «de passion plus indigne d'un galand homme
que celle du vin: Chapelle est mon ami, mais ce malheureux panchant
m'ôte tous les agrémens de son amitié. Je n'ose lui rien confier, sans
risquer d'être commis un moment après avec toute la terre.» Ce discours
ne tendoit qu'à donner à Baron du dégoût pour la débauche; car il ne
laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes
choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit
Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises
suites.

Je ne puis m'empêcher de raporter celui qu'il dit à l'occasion d'une
Épigramme qu'il avoit faite contre Mr le M. de ....; c'étoit une espèce
de fat constitué en dignité, on sait que la fatuité est de tous les
états. Le Marquis offensé se trouvant chez Mr de M. en présence de
Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de l'Épigramme, ou du moins il s'en
doutoit, menaçoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer:
son emportement ne finissoit point. Le Poëte devoit mourir sous le
bâton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute
sa vie d'avoir versifié. Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce
fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et s'aprochant de Mr de....
«Eh! morbleu,» lui dit-il, en lui présentant le dos, «si tu as tant
d'envie de donner des coups de bâton, donne-les, et t'en va.»

                   *       *       *       *       *

On sait que les trois premiers actes de la Comédie du _Tartuffe_ de
Molière furent représentés à Versailles dès le mois de Mai de l'année
1664, et qu'au mois de Septembre de la même année, ces trois Actes
furent joués pour la seconde fois à Villers-Coteretz, avec
aplaudissement. La pièce entière parut la première et la seconde fois au
Raincy, au mois de Novembre suivant, et en 1665; mais Paris ne l'avoit
point encore vue en 1667. Molière sentoit la difficulté de la faire
passer dans le public. Il le prévint par des lectures; mais il n'en
lisoit que jusqu'au quatrième acte: de sorte que tout le monde étoit
fort embarassé comment il tireroit Orgon de dessous la table. Quand il
crut avoir suffisamment préparé les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait
afficher le _Tartuffe_. Mais il n'eut pas été représenté une fois que
les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au
Roi qu'il étoit de conséquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne parût
point sur le Théâtre. Molière, disoit-on, n'étoit pas préposé pour
reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion, pour
enfreindre les loix les plus saintes, et pour troubler la tranquilité
domestique des familles. Enfin ceux qui représentèrent au Roi, le firent
avec de bonnes raisons, puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre la
représentation du _Tartuffe_. Cet ordre fut un coup de foudre pour les
Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là attendoient avec justice un gain
considérable de cette pièce; et Molière croyoit donner par cet Ouvrage
une dernière main à sa réputation. Il avoit manié le caractère de
l'hypocrisie avec des traits si vifs et si délicats, qu'il s'étoit
imaginé que bien loin qu'on deût attaquer sa pièce, on luy sauroit gré
d'avoir donné de l'horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-même
dans sa Préface à la tête de cette pièce: mais il se trompa, et il
devoit savoir par sa propre expérience que le public n'est pas docile.
Cependant Molière rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit
eues en travaillant à cette pièce. De sorte que sa Majesté aïant vu par
elle-même qu'il n'y avoit rien dont les personnes de piété et de probité
pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y combatoit un vice
qu'elle a toujours eu soin elle-même de détruire par d'autres voies,
elle permit aparemment à Molière de remettre sa pièce sur le théâtre.

Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement; et je raporterai ici
une remarque de Mr Ménage, pour justifier ce que j'avance. «La prose de
Mr de Molière,» dit-il, «vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisois
hier son _Tartufe_. Je lui en avois autrefois entendu lire trois Actes
chez Mr de Mommor, où se trouvèrent aussi Mr Chapelain, Mr l'abbé de
Marolles, et quelques autres personnes. Je dis à Mr ..., lorsqu'il
empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la morale étoit
excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile au Public.»

                   *       *       *       *       *

Molière laissa passer quelque temps avant que de hazarder une seconde
fois la représentation du _Tartuffe_: et l'on donna pendant ce tems-là
_Scaramouche Hermite_, qui passa dans le Public, sans que personne s'en
plaignît. «Mais d'où vient,» dit-on à Mr le Prince deffunt, «que l'on
n'a rien dit contre cette pièce, et que l'on s'est tant récrié contre le
_Tartuffe_?--C'est,» répondit ce prince, «que Scaramouche joue le Ciel
et la Religion, dont ces Messieurs là ne se soucient guères, et que
Molière joue les Hypocrites dans la sienne.»

                   *       *       *       *       *

Molière ne laissoit point languir le Public sans nouveauté; toujours
heureux dans le choix de ses caractères, il avoit travaillé sur celui du
Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit dès la première
représentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer; et
que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits
délicats et élevés, il y en a cent qui les rebutent faute de les
connoître. Il ne fut pas plustost rentré dans son cabinet qu'il
travailla au _Médecin malgré lui_, pour soutenir le _Misantrope_, dont
la seconde représentation fut encore plus foible que la première: ce qui
l'obligea de se depêcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas
beaucoup de peine, puisque c'étoit une de ces petites pièces, ou
aprochant, que sa troupe avoit représentées sur le champ dans les
commencemens; il n'avoit qu'à transcrire. La troisième représentation du
_Misantrope_ fut encore moins heureuse que les précédentes. On n'aimoit
point tout ce sérieux qui est répandu dans cette pièce. D'ailleurs le
Marquis étoit la copie de plusieurs originaux de conséquence, qui
décrioient l'ouvrage de toute leur force. «Je n'ai pourtant pu faire
mieux, et seurement je ne ferai pas mieux,» disoit Molière à tout le
monde.

                   *       *       *       *       *

Mr de ** crut se faire un mérite auprès de Molière de deffendre le
_Misantrope_: il fit une longue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à
la tête de cette pièce. Molière qui en fut irrité envoya chercher son
Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans sa
participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce
où elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit; mais après sa mort on
l'a rimprimée. Mr de ** qui aimoit fort à voir la Molière, vint souper
chez elle le jour même. Molière le traitta cavalièrement sur le sujet de
sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se
fût point avisé de deffendre sa pièce.

                   *       *       *       *       *

A la quatrième représentation du _Misantrope_ il donna son fagotier, qui
fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le
_Misantrope_ beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une
des meilleures pièces qui ait jamais paru. Et le _Misantrope_ et le
_Médecin malgré lui_ joints ensemble ramenèrent tout le pêle mêle de
Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molière s'aplaudissant du succès
de son invention, pour forcer le public à lui rendre justice, hazarda
d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le _Misantrope_
seul. Il eut un succès très-favorable; de sorte que l'on ne put lui
reprocher que la petite pièce eût fait aller la grande.

Les Hypocrites avoient été tellement irrités par le _Tartuffe_, que l'on
fit courir dans Paris un livre terrible que l'on mettoit sur le compte
de Molière pour le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit dans le
_Misantrope_ les vers suivans.

    Et non content encor du tort que l'on me fait,
    Il court parmi le monde un livre abominable,
    Et de qui la lecture est même condamnable,
    Un livre à mériter la dernière rigueur,
    Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur.
    Et là dessus on voit Oronte qui murmure,
    Et tâche méchamment d'apuyer l'imposture;
    Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang...
    Etc...

On voit par cette remarque, que le _Tartuffe_ fut joué avant le
_Misantrope_, et avant le _Médecin malgré lui_; et qu'ainsi la date de
la première représentation de ces deux dernières pièces, que l'on a mise
dans les oeuvres de Molière, n'est pas véritable; puisque l'on marque
qu'elles ont été jouées dès les mois de Mars et de Juin de l'année 1666.

                   *       *       *       *       *

Molière avoit lu son _Misantrope_ à toute la Cour, avant que de le faire
représenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que
le sien ordinairement, parce qu'il auroit été souvent obligé de refondre
ses pièces, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et
d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis étoient intéressés:
Molière ne traitoit point de caractères, il ne plaçoit aucuns traits,
qu'il n'eût des veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du
_Misantrope, ce grand Flandrin qui crachoit dans un puits pour faire des
ronds_, que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut
l'honneur de lire sa pièce à cette Princesse. Elle regardoit cet endroit
comme un trait indigne d'un si bon ouvrage: mais Molière avoit son
original, il vouloit le mettre sur le Théâtre.

                   *       *       *       *       *

Au mois de Décembre de la même année, il donna au Roi le divertissement
des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est
_Melicerte_. Mais il ne jugea pas à propos avec raison d'en faire le
troisième Acte; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le
jour qu'après sa mort.

                   *       *       *       *       *

Le _Sicilien_ fut trouvé une agréable petite pièce à la Cour, et à la
Ville en 1667. Et l'_Amphitryon_ passa tout d'une voix au mois de
Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte à
Molière. «Comment!» disoit-il, «il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur
Plaute. Je ne vois pas pourquoi on aplaudit à des Plagiaires. Ç'a
toujours été», ajoutoit-il, «le caractère de Molière. J'ai fait mes
études avec lui; et un jour qu'il aporta des vers à son Régent, celui-ci
reconnut qu'il les avoit pillés; l'autre assura fortement qu'ils étoient
de sa façon: mais après que le Régent lui eut reproché son mensonge, et
qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris dans Théophile, Molière le lui
avoua, et lui dit qu'il les y avoit pris avec d'autant plus d'assurance,
qu'il ne croyoit pas qu'un Jésuite deût lire Théophile. Ainsi,» disoit
ce Pédant à son ami, «si l'on examinoit bien les ouvrages de Molière, on
les trouveroit tous pillés de cette force-là. Et même quand il ne sait
où prendre, il se répète sans précaution.» De semblables Critiques
n'empêchèrent pas le cours de l'_Amphitryon_, que tout Paris vit avec
beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et à
notre goût.

                   *       *       *       *       *

Après que Molière eut repris avec succès son _Avare_ au mois de Janvier
1668, comme je l'ay déjà dit, il projetta de donner son _George Dandin_.
Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un
Dandin, qui pourroit se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit en état
par sa famille non-seulement de la décrier, mais encore de le faire
repentir d'y avoir travaillé.--«Vous avez raison,» dit Molière à son
ami; «mais je sai un seur moyen de me concilier l'homme dont vous me
parlez; j'irai lui lire ma pièce.» Au spectacle, où il étoit assidu,
Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une
lecture. L'homme en question se trouva si fort honoré de ce compliment,
que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il
courut tout Paris pour tirer vanité de la lecture de cette pièce.
«Molière», disoit-il à tout le monde, «me lit ce soir une Comédie:
voulez-vous en être?» Molière trouva une nombreuse assemblée, et son
homme qui présidoit. La pièce fut trouvée excellente; et lorsqu'elle fut
jouée, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de
parler, et qui pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie des Scènes que
Molière avoit traittées dans sa pièce, étant arrivées à cette personne.
Ce secret de faire passer sur le théâtre un caractère à son original, a
été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec
succès. Le _George Dandin_ fut donc bien receu à la Cour au mois de
Juillet 1668, et à Paris au mois de Novembre suivant.

                   *       *       *       *       *

Quand Molière vit que les Hypocrites, qui s'étoient si fort offencés de
son imposteur, étoient calmés, il se prépara à le faire paroître une
seconde fois. Il demanda à sa Troupe, plus par conversation que par
intérest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renaître cette pièce.
Les Comédiens voulurent absolument qu'il y eût double part sa vie durant
toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours été depuis
très-régulièrement exécuté. On affiche le _Tartuffe_: les Hypocrites se
réveillent; ils courent de tous côtez pour aviser aux moyens d'éviter le
ridicule que Molière alloit leur donner sur le théâtre malgré les
deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté, rien plus
criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutumés à incommoder tout
le monde, et à n'être jamais incommodés, ils portèrent de toutes parts
leurs plaintes importunes pour faire réprimer l'insolence de Molière, si
son anonce avoit son effet. L'assemblée fut si nombreuse que les
personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux
troisièmes loges. On allume les lustres. Et l'on étoit prest de
commencer la pièce quand il arriva de nouvelles défences de la
représenter, de la part des personnes préposées pour faire exécuter les
ordres du Roi. Les Comédiens firent aussi-tôt éteindre les lumières, et
rendre l'argent à tout le monde. Cette défence étoit judicieuse, parce
que le Roi étoit alors en Flandre: et l'on devoit présumer que Sa
Majesté aïant deffendu la première fois que l'on jouât cette pièce,
Molière vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela
ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des
Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du côté des Comédiens. La
permission que Molière disoit avoir de sa Majesté pour jouer sa pièce
n'étoit point par écrit; on n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui.
Au contraire, après les premières deffences du Roi, on pouvoit prendre
pour une témérité la hardiesse que Molière avoit eue de remettre le
_Tartuffe_ sur le théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'eût
encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaçoit de tous côtez.
Il en vit dans le moment les conséquences: c'est pourquoi il dépêcha en
poste sur le champ la Torellière et la Grange pour aller demander au Roi
la protection de Sa Majesté dans une si fâcheuse conjoncture. Les
Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il
en fallut aux deux Comédiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit
qu'on jouât le _Tartuffe_.

Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel
plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de
spectacle, mais sur tout dans le coeur de Molière, qui se vit justifié
de ce qu'il avoit avancé. Si on avoit connu sa droiture et sa
soumission, on auroit été persuadé qu'il ne se seroit point hazardé de
représenter le _Tartuffe_ une seconde fois, sans en avoir auparavant
pris l'ordre de Sa Majesté.

Tout le monde sait qu'après cela cette pièce fut jouée de suite, et
qu'elle a toujours été fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et
les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours
succombé sous les raisons de ceux qui en connoissent le mérite.

                   *       *       *       *       *

Un jour qu'on représentoit cette pièce, Champmêlé, qui n'étoit point
encore alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge, qui étoit
proche du théâtre. Comme ils en étoient aux complimens, Molière s'écria:
_Ah chien, ah bourreau!_ et se frapoit la tête comme un possédé:
Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque mal, et il étoit fort
embarrassé. Mais Molière, qui s'aperceut de son étonnement, lui dit: «Ne
soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur
déclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pièce, et je ne
saurois voir maltraiter mes enfans de cette force là, sans souffrir
comme un damné.»

                   *       *       *       *       *

Quelque succès qu'eût le _Tartuffe_ pendant qu'on le joua après l'ordre
du Roi, cependant _la Femme juge et partie_ de Monfleury fut jouée
autant de fois au moins dans le même tems à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi
ce n'est pas toujours le mérite d'une pièce qui la fait réussir; un
Acteur que l'on aime à voir, une situation, une scène heureusement
traitée, un travestissement, des pensées piquantes, peuvent entraîner au
spectacle, sans que la pièce soit bonne.

                   *       *       *       *       *

La bonté que le Roi eut de permettre que le _Tartuffe_ fût représenté,
donna un nouveau mérite à Molière. On vouloit même que cette grace fût
personnelle. Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même que l'hypocrisie
étoit vivement combatue dans cette pièce, fut bien aise que ce vice, si
oposé à ses sentimens, fût ataqué avec autant de force que Molière le
combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succès; ses ennemis
même lui en témoignèrent de la joie, et étoient les premiers à dire que
le _Tartuffe_ étoit de ces pièces excellentes qui mettoient la vertu
dans son jour. «Cela est vrai,» disoit Molière; «mais je trouve qu'il
est très-dangereux de prendre ses intérests au prix qui m'en coûte. Je
me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait.»

                   *       *       *       *       *

Quoique Molière donnât à ses pièces beaucoup de mérite du côté de la
composition, cependant elles étoient représentées avec un jeu si
délicat, que quand elles auroient été médiocres elles auroient passé. Sa
troupe étoit bien composée; et il ne confioit point ses rolles à des
Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, il ne les plaçoit point à
l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours
les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement
l'éloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les
commencemens, même dans la Province, il paroissoit mauvais Comédien à
bien des gens; peut-être à cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il
avoit, et qui rendoit d'abord son jeu désagréable à ceux qui ne le
connoissoient pas. Mais pour peu que l'on fît atention à la délicatesse
avec laquelle il entroit dans un caractère, et il exprimoit un
sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la
déclamation. Il avoit contracté par habitude le hoquet dont je viens de
parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le théâtre, il reconnut
qu'il avoit une volubilité de langue, dont il n'étoit pas le maître, et
qui rendoit son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se
retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura
jusques à la fin. Mais il sauvoit ce désagrément par toute la finesse
avec laquelle on peut représenter. Il ne manquoit aucun des accens et
des gestes nécessaires pour toucher le spectateur. Il ne déclamoit point
au hasard, comme ceux qui destitués des principes de la déclamation, ne
sont point assurés dans leur jeu: il entroit dans tous les détails de
l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses
ouvrages dans la bouche de ceux qui les représentent.

                   *       *       *       *       *

Il est vrai que Molière n'étoit bon que pour représenter le Comique; il
ne pouvoit entrer dans le sérieux, et plusieurs personnes assurent
qu'aïant voulu le tenter, il réussit si mal la première fois qu'il parut
sur le théâtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-là, dit
on, il ne s'atacha qu'au Comique, où il avoit toujours du succès,
quoique les gens délicats l'acusassent d'être un peu grimacier. Mais si
ces personnes là le lui avoient reproché à lui-même, je ne sais s'il
n'auroit pas eu raison de leur répondre que le commun du Public aime les
charges, et que le jeu délicat ne l'affecte point.

                   *       *       *       *       *

Molière n'étoit point un homme qu'on pût oublier par l'absence. Mr
Bernier ne fut pas plutôt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le
voir à Hauteuil. Après les premiers complimens d'amitié, celui-là
commença la conversation par la relation. Il fit d'abord observer à
Molière que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol détrôné, et
avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. «On se
contente,» dit-il, «de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss,
pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'état de
former un parti.--Aparemment,» dit Baron, que cette conversation
ennuyoit fort, «ces gens-là vous ont fait prendre du Pouss avant que de
revenir.--Taisez vous, jeune homme,» dit Molière, «vous ne connoissez
pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut
que je ne prenne sérieusement votre imprudence.--Comment!» répliqua
Baron, qui s'étoit donné toute liberté de parler devant Molière, «vous
êtes si bons amis, et Monsieur après une si longue absence n'a à la
première vue que des contes à vous dire?» Le Philosophe touché de cette
leçon, qui étoit en sa place, se mit sur les sentimens; Molière n'en fut
pas fâché: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocupé de ses
affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas
beaucoup de plaisir. On parla de santé. Molière rendit compte du mauvais
état de la sienne à Bernier, qui, au lieu de lui répondre, lui dit qu'il
avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol:
qu'il n'avoit point voulu être Médecin de l'Empereur lui-même, parce que
quand il meurt on enterre aussi le Médecin avec lui. A la fin ne sachant
plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins à Molière. «Oh!
Monsieur,» dit Baron, «Mr de Molière est en de bonnes mains. Depuis que
le Roi a eu la bonté de donner un Canonicat au fils de son Médecin, il
fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en état de
divertir Sa Majesté. Les Médecins du Mogol ne s'acommodent point avec
notre santé. Et à moins que de convenir que l'on vous enterrera avec
Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne.» Bernier
vit bien que Baron étoit un enfant gâté; il mit la conversation sur son
chapitre. Molière, qui en parloit avec plaisir, en commença l'histoire;
mais Baron, rebuté de l'entendre, alla chercher à s'amuser ailleurs.

                   *       *       *       *       *

Molière n'étoit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit
toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se
passoient rien sur cet article-là. Celui-là pour Gassendi; celui-ci pour
Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molière,
ils ne furent pas longtems sans faire naître une dispute. Ils prirent un
sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvèrent dans
leur bateau, et qui s'y étoit mis pour gagner les Bons-Hommes. «J'en
fais Juge le bon Père,» dit Molière, «si le Système de Descartes n'est
pas cent fois mieux imaginé, que tout ce que Mr de Gassendi nous a
ajusté au Théâtre, pour nous faire passer les rêveries d'Épicure. Passe
pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse
atention. N'est-il pas vrai, mon Père?» ajouta Molière, au Minime. Le
Religieux répondit par un _hom! hom!_ qui fesoit entendre aux
Philosophes qu'il étoit connoisseur dans cette matière; mais il eut la
prudence de ne se point mêler dans une conversation si échauffée, sur
tout avec des gens qui ne paroissoient pas ménager leur
adversaire.--«Oh! parbleu, mon Père,» dit Chapelle, qui se crut affoibli
par l'aparente aprobation du Minime, «il faut que Molière convienne que
Des-Cartes n'a formé son Système que comme un Méchanicien, qui imagine
une belle machine sans faire atention à l'exécution: le Système de ce
Philosophe est contraire à une infinité de Phénomènes de la nature, que
le bon homme n'avoit pas prévus.» Le Minime sembla se ranger du côté de
Chapelle par un second _hom! hom!_ Molière, outré de ce qu'il
triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour
détruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut obligé
de s'y rendre par un troisième _hom! hom!_ obligeant, qui sembloit
décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffe, et criant du haut
de la tête pour convertir son Juge, il ébranla son équité par la force
de son raisonnement. «Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le
mieux rêvé,» ajouta Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses rêveries par
tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au
Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost
un signe d'aprobation, sans proférer une seule parole. Molière, sans
songer qu'il étoit au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer
les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en étoient aux
convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand
ils arrivèrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le
mît à terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort à leur
profond savoir sans intéresser son mérite. Mais avant que de sortir du
bateau, il alla prendre sous les piés du batelier sa besace, qu'il y
avoit mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les deux Philosophes
n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de
leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent
l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abatement, dit à
Baron, qui étoit de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille
conversation: «Voyez, petit garçon, ce que fait le silence, quand il est
observé avec conduite.--Voilà comme vous faites toujours, Molière,» dit
Chapelle, «vous me commettez sans cesse avec des ânes qui ne peuvent
savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je
n'en suis pas plus avancé.»

                   *       *       *       *       *

Chapelle reprochoit toujours à Molière son humeur rêveuse; il vouloit
qu'il fût d'une société aussi agréable que la sienne; il le vouloit en
tout assujettir à son caractère; et que sans s'embarasser de rien il fût
toujours préparé à la joie. «Oh! Monsieur,» lui répondit Molière, «vous
êtes bien plaisant. Il vous est aisé de vous faire ce système de vivre;
vous êtes isolé de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant à un
bon mot, sans que personne vous trouble, et aller après, toujours chaud
de vin, le débiter par tout aux dépens de vos amis; vous n'avez que cela
à faire. Mais si vous étiez, comme moi, occupé de plaire au Roi, et si
vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point
raison, à faire vivre, et à conduire; un théâtre à soutenir; et des
ouvrages à faire pour ménager votre réputation, vous n'auriez pas envie
de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention à votre
bel esprit, et à vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien
des ennemis, croyez moi.--Mon pauvre Molière,» répondit Chapelle, «tous
ces ennemis seront mes amis dès que je voudrai les estimer, parce que je
suis d'humeur, et en état de ne les point craindre. Et si j'avois des
ouvrages à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, et peut-être
seroient-ils moins remplis que les vôtres de choses basses et triviales;
car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le goût de la
farce.--Si je travaillois pour l'honneur,» répondit Molière, «mes
ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle à
une foule de peuple, et à peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe;
ces gens-là ne s'accomoderoient nullement de votre élévation dans le
stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous même: quand j'ai
hazardé quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu
en arracher le succès! Je suis seur que vous qui me blâmez aujourd'hui,
vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort
l'habile homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour avoir
beaucoup de part à mes pièces, je voudrois bien vous voir à l'ouvrage.
Je travaille présentement sur un caractère, où j'ai besoin de telles
scènes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un
secours comme le vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais lors qu'il
aporta son ouvrage à Molière, celui-cy après la première lecture le
rendit à Chapelle; il n'y avoit aucun goût de théâtre; rien n'y étoit
dans la nature; c'étoit plustost un recueil de bon mots sans place, que
des scènes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point
l'original du _Tartuffe_, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice
de la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit, et raturé de
sa main? Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit seurement de la
différence avec celui de Molière.

                   *       *       *       *       *

Voici un éclaircissement très-singulier que Molière essuya avec un de
ces Courtisans qui marquent par la singularité. Celui-cy sur le raport
de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver
l'autre en grand Seigneur. «Il m'est revenu, Monsieur de Molière,»
dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il vous prend phantaisie de
m'ajuster au Théâtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien
vray?--Moi, Monsieur!» lui répondit Molière, «je n'ai jamais eu dessein
de travailler sur ce caractère: j'ataquerois trop de monde. Mais si
j'avois à le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux
faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutumé
de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.--Ah! je suis bien
aise que vous me connoissiez un peu,» lui dit le Comte; «et j'étois
étonné que vous m'eussiez si mal observé. Je venois arrêter votre
travail; car je ne crois pas que vous eussiez passé outre.--Mais,
Monsieur,» lui repartit Molière, «qu'aviez-vous à craindre? Vous eût-on
reconnu dans un caractère si oposé au vôtre?--Tubleu,» répondit le
Comte, «il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me désigner, et
c'en seroit assez pour amener tout Paris à votre pièce: je sais
l'atention que l'on a sur moi.--Non, Monsieur,» dit Molière; «le respect
que je dois à une personne de votre rang, doit vous être garand de mon
silence.--Ah! bon,» répondit le Comte, «je suis bien aise que vous soyez
de mes amis; je vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir
dans les occasions. Je vous prie,» ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste
dans quelque pièce; je vous donnerai un mémoire de mes bons
endroits.--Ils se présentent à la première vue,» lui répliqua Molière;
«mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Théâtre?
Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.--Cela est
vrai,» répondit le Comte; «mais je serois ravi que vous les
raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de
moi. Écoutez,» ajouta-t-il, «je tranche fort avec N..., mettez-nous
ensemble, cela fera une bonne pièce. Quel titre luy
donneriez-vous?--Mais je ne pourrois,» lui dit Molière, «lui en donner
d'autre que celui d'_Extravagant_.--Il seroit excellent, par ma foi,»
lui repartit le Comte, «car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites
cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail.
A Dieu, Monsieur de Molière, songez à notre pièce, il me tarde qu'elle
ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan mit Molière de mauvaise humeur,
au lieu de le réjouir; et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien
sérieusement au Théâtre; mais il n'en a pas eu le tems.

                   *       *       *       *       *

Molière trouva mieux son compte dans la Scène suivante, que dans celle
du Courtisan; il se mit dans le vrai à son aise, et donna des marques
désintéressées d'une parfaite sincérité; c'étoit où il triomphoit. Un
jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un
jour; et après les complimens lui découvrit qu'étant né avec toutes les
dispositions nécessaires pour le Théâtre, il n'avoit point de passion
plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en
procurer les moyens, et lui faire connoître que ce qu'il avançoit étoit
véritable. Il déclama quelques Scènes détachées, sérieuses et comiques
devant Molière, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme
fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé
vingt années, tant il étoit assuré dans ses tons; ses gestes étoient
ménagés avec esprit: de sorte que Molière vit bien que ce jeune homme
avoit été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la
déclamation.--«J'ai toujours eu inclination de paroître en public,» lui
dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié ont cultivé les dispositions
que j'ai aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer les règles à
l'exécution; et je me suis fortifié en allant souvent à la Comédie.--Et
avez-vous du bien?» lui dit Molière.--«Mon père est un Avocat assez à
son aise,» lui répondit le jeune homme.--«Eh bien,» lui répliqua
Molière, «je vous conseille de prendre sa profession; la nôtre ne vous
convient point; c'est la dernière ressource de ceux qui ne sauroient
mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail.
D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, que
de monter sur le Théâtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours
reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille. Et je vous avoue que
si c'étoit à recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous
croyez, peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses agrémens; vous vous
trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchés des grands
Seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs; et c'est la
plus triste de toutes les situations, que d'être l'esclave de leur
phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et
nous méprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire à votre
honneur et à votre repos. Si vous étiez dans le besoin, je pourrois vous
rendre mes services, mais je ne vous le cèle point, je vous serois
plutôt un obstacle.» Le jeune homme donnoit quelques raisons pour
persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin;
Molière lui fit entendre réciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi
étonné que son ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent Comédien!--On ne
vous consulte pas sur cela,» répond Molière à Chapelle.
«Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune homme, «la peine que nous
avons. Incommodez, ou non, il faut être prêts à marcher au premier
ordre, et à donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acablés de
chagrin; à souffrir la rusticité de la pluspart des gens avec qui nous
avons à vivre, et à captiver les bonnes graces d'un public, qui est en
droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur,
croyez moi encore une fois,» dit-il au jeune homme, «ne vous abandonnez
point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous répons
du succès.--Avocat!» dit Chapelle, «et fy! il a trop de mérite pour
brailler à un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se
fait Prédicateur, ou Comédien.--En vérité,» lui répond Molière, «il faut
que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise
grâce de plaisanter sur une affaire aussi sérieuse que celle-cy, où il
est question de l'honneur et de l'établissement de Monsieur.--Ah!
puisque nous sommes sur le sérieux,» répliqua Chapelle, «je vais le
prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir?» dit-il au jeune homme.--«Je
ne serai pas fâché de jouir de celui qui peut m'être permis,» répondit
le fils de l'Avocat.--«Eh bien donc,» répliqua Chapelle, «mettez-vous
dans la tête que malgré tout ce que Molière vous a dit, vous en aurez
plus en six mois de Théâtre qu'en six années de barreau.» Molière, qui
n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons
pour le faire; et enfin il réussit à lui faire perdre la pensée de se
mettre à la Comédie.--«Oh! voilà mon Harangueur qui triomphe,» s'écria
Chapelle, «mais morbleu vous répondrez du peu de succès que Monsieur
fera dans le parti que vous lui faites embrasser.»

                   *       *       *       *       *

Chapelle avoit de la sincérité, mais souvent elle étoit fondée sur de
faux principes, d'où on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'eût
point envie d'offencer personne, il ne pouvoit résister au plaisir de
dire sa pensée, et de faire valoir un bon mot au dépens de ses amis. Un
jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***,
dont le Page, pour tout domestique, servoit à boire, il souffroit de
n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé de lui en donner
ailleurs; la patience lui échappa à la fin. «Eh! je vous prie, Marquis,»
dit-il à Mr de M***, «donnez-nous la monnoie de votre Page.»

                   *       *       *       *       *

Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il
se livroit au premier venu sur cet article-là. Il ne falloit pas être
son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité
de la nuit: il suffisoit de le connoître légèrement. Molière étoit
désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce
deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui
prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molière n'étoit pas le
seul de ses amis, à qui sa conduite fît de la peine. Mr des P*** le
rencontrant un jour au Palais lui en parla à coeur ouvert. «Est-il
possible,» lui dit-il, «que vous ne reviendrez point de cette fatigante
crapule qui vous tuera à la fin? Encore si c'étoit toujours avec les
mêmes personnes, vous pourriez espérer de la bonté de votre tempérament
de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outrée
avec vous, elle s'écarte; les uns vont à l'armée, les autres à la
campagne, où ils se reposent; et pendant ce temps-là une autre compagnie
les relève; de manière que vous êtes nuit et jour à l'atelier.
Croyez-vous de bonne foi pouvoir être toujours le Plastron de ces
gens-là sans succomber? D'ailleurs vous êtes tout agréable,» ajouta Mr
des P***. «Faut-il prodiguer cet agrément indifféremment à tout le
monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de
votre tems pour se réjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir
avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos
amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre réputation
même, devroient vous arrêter, et vous faire faire de sérieuses
réflexions sur votre dérangement.--Ah! voilà qui est fait, mon cher ami,
je vais entièrement me mettre en règle,» répondit Chapelle, la larme à
l'oeil, tant il étoit touché; «je suis charmé de vos raisons, elles sont
excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi,
je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais,»
dit-il, «je vous écouterai plus commodément dans le cabaret qui est ici
proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je
veux revenir de tout cela.» Mr des P***, qui croyoit être au moment de
convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui étale
une seconde fois sa Rhétorique; mais le vin venoit toujours, de manière
que ces Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre en écoutant,
s'enyvrèrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux.

                   *       *       *       *       *

Si Chapelle étoit incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne
l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son
arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y
pût répondre: une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le
tems qu'il l'avoit ordonné metoit Molière en convulsion; il étoit petit
dans ces ocasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez
pour qu'il ne travaillât de quinze jours: il y avoit peu de domestiques
qu'il ne trouvât en deffaut; et la vieille servante la Forest y étoit
prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée à
cette fatigante régularité que Molière exigeoit de tout le monde. Et
même il étoit prévenu que c'étoit une vertu; de sorte que celui de ses
amis qui étoit le plus régulier, et le plus arangé, étoit celui qu'il
estimoit le plus.

Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui
le regardoit: ainsi il ne négligeoit aucune ocasion de tirer avantage
dans les choses communes, comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas
la dépense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il étoit naturellement
très-libéral. Et l'on a toujours remarqué qu'il donnoit aux pauvres avec
plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumônes ordinaires.

                   *       *       *       *       *

Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe;
la de... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui
étoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal placé son
inclination, voulut le dégoûter de cette Comédienne. «Est-ce la vertu,
la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il, «qui vous font aimer cette
femme-là? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis;
qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a
pas le sens commun.--Je sais tout cela, Monsieur», lui répondit Molière;
«mais je suis acoutumé à ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop
sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni
le tems, ni la patience.» Peut-être aussi qu'une autre n'auroit pas
voulu de l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement avec
négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une
femme: en huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui,
sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il
auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. Mais aïant été
malheureux de ce côté-là, il avoit la prudence de n'en parler jamais
qu'à ses amis; encore falloit-il qu'il y fût indispensablement obligé.

                   *       *       *       *       *

C'étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit
l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arangé les plis
de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny
la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez
épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le
chaussoit à Chambord, il mit un de ses bas à l'envers. «Un tel,» dit
gravement Molière, «ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce valet le prend
par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître met ce bas à
l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras
dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus,
il rechausse Molière. «Un tel,» lui dit-il encore froidement, «ce bas
est à l'envers.» Le stupide domestique, qui le vit avec surprise,
reprend le bas, et fait le même exercice que la première fois; et
s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, et avoir donné
seurement à ce bas le sens où il devoit être, il chausse son maître avec
confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la
patience échapa à Molière. «Oh, parbleu! c'en est trop,» dit-il, en lui
donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse: «ce maraud là
me chaussera éternellement à l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot,
quelque métier qu'il fasse.--Vous êtes Philosophe! vous estes plustost
le Diable,» lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre
heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours à
l'envers.

                   *       *       *       *       *

On dit que le _Pourceaugnac_ fut fait à l'ocasion d'un Gentilhomme
Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur
le théâtre avec les Comédiens, étala une partie du ridicule dont il
étoit chargé. Il ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce
Campagnard, le mit en son jour sur le Théâtre; et en fit un
divertissement au goût du Peuple, qui se réjouit fort à cette pièce,
laquelle fut jouée à Chambord au mois de Septembre de l'année 1669, et à
Paris un mois après.

                   *       *       *       *       *

Le Roi s'estant proposé de donner un divertissement à sa Cour au mois de
Février de l'année 1670, Molière eut ordre d'y travailler. Il fit les
_Amans magnifiques_ qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est
toujours touché par ces sortes de spectacles.

                   *       *       *       *       *

Molière travailloit toujours d'après la nature, pour travailler plus
seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modèle pour le
Philosophe du _Bourgeois Gentilhomme_; et afin d'en rendre la
représentation plus heureuse, Molière fit dessein d'emprunter un vieux
chapeau de Mr Rohaut, pour le donner à du Croisy, qui devoit
représenter ce personnage dans la pièce. Il envoya Baron chez Mr Rohaut
pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière
figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molière fut refusé, parce que
Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on
vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molière dans une
bagatelle fait connoître celle qu'il avoit à rendre ses représentations
heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pût faire il ne
trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui
auroit cru être déshonoré si sa coëffure avoit paru sur la Scène.

Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvoit contribuer au succès
de ses pièces, causa de la mortification à sa femme à la première
représentation du _Tartuffe_. Comme cette pièce promettoit beaucoup,
elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit
magnifique, sans en rien dire à son mari, et du tems à l'avance elle
étoit ocupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une
demi-heure avant qu'on commençât la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,»
dit-il en la voyant si parée, «que voulez vous dire avec cet ajustement?
ne savez vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Et vous voilà
éveillée et ornée comme si vous alliez à une fête! déshabillez vous
vîte, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être.»
Peu s'en fallut que la Molière ne voulût pas jouer, tant elle étoit
désolée de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au
coeur que la pièce.

                   *       *       *       *       *

Le _Bourgeois Gentilhomme_ fut joué pour la première fois à Chambord au
mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que
celle là; et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de
déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper: et tous les
Courtisans la mettoient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour
des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez,» disoit Mr
le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou?»
ajoutoit Mr le Duc de ***; «le pauvre homme extravague: il est épuisé;
si quelqu'autre Auteur ne prend le théâtre, il va tomber: cet homme là
donne dans la farce Italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on
représentât cette pièce pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours,
Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre. Il apréhendoit le
mauvais compliment du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à
la découverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute
la Cour étoit révoltée.

Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la
représentation, le Roi, qui n'avoit point encore porté son jugement, eut
la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à
la première représentation, parce que j'ai apréhendé d'être séduit par
la manière dont elle avoit été représentée: mais en vérité, Molière,
vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est
excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et
aussi-tost il fut accablé de louanges par les Courtisans, qui tous d'une
voix répétoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire à
l'avantage de cette pièce. «Cet homme là est inimitable,» disoit le même
Mr le Duc de ...; «il y a un _vis comica_, dans tout ce qu'il fait, que
les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel
malheur pour ces Messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment
la première fois! ils n'auroient pas été à la peine de se rétracter, et
de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici
qu'ils avoient été auparavant surpris par le Sonnet du _Misantrope_: à
la première lecture ils en furent saisis; ils le trouvèrent admirable;
ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent
fort mauvais que le Misantrope fît voir que ce sonnet étoit détestable.

En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du _Bourgeois
Gentilhomme_? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec équité par
les connoissances les plus communes. Et Molière avoit bien raison d'être
mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin pour être payé de sa
peine par un mépris assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une ocasion si
peu considérable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux
discernement, qui n'a jamais manqué la justesse dans les petites
ocasions, comme dans les grands événemens.

Au mois de Novembre de la même année 1670, que l'on représenta le
_Bourgeois Gentilhomme_ à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce.
Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne
se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs,
quoiqu'outré et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien exécuté,
atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans
faire atention à ce qu'ils disoient contre cette pièce.

Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent que Molière ait pris l'idée
du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui
avoit consommé cinquante mille écus avec une femme, que Molière
connoissoit, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit à
Meudon. Quand cet homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour
rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui étoit Procureur et de
meilleur sens que lui, n'aïant pas voulu entrer dans son sentiment, cet
Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut
pas. Mais on fit enfermer ce fou à Charanton d'où il se sauva par dessus
les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original à Molière pour
sa pièce, il ne l'a connu ni devant, ni après l'avoir faite; et il est
indifférent à mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrivée, ou
non, après la mort de Molière.

                   *       *       *       *       *

Les _Fourberies de Scapin_ parurent pour la première fois le 24 de Mai
1671. Et la _Comtesse d'Escarbagnas_ fut jouée à la Cour au mois de
Février de l'année suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la même
année. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du goût
délicat se récrièrent contre ces deux pièces. Mais le Peuple, pour qui
Molière avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec
plaisir.

                   *       *       *       *       *

Si le Roi n'avoit eu autant de bonté pour Molière à l'égard de ses
_Femmes savantes_, que Sa Majesté en avoit eu auparavant au sujet du
_Bourgeois Gentilhomme_, cette première pièce seroit peut-être tombée.
Ce divertissement, disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et ne
convenoit qu'à des gens de Lecture. «Que m'importe,» s'écrioit Mr le
Marquis ..., «de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractére à
m'ocuper? Que Molière en prenne à la Cour, s'il veut me faire
plaisir.--Où a-t-il été déterrer,» ajoutoit Mr le Comte de ..., «ces
sottes femmes, sur lesquelles il a travaillé aussi sérieusement que sur
un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire à tout cela pour l'homme de
Cour, et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit point parlé à la première
représentation de cette pièce. Mais à la seconde qui se donna à
St.-Cloud, Sa Majesté dit à Molière, que la première fois elle avoit
dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché d'observer sa pièce; mais
qu'elle étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir.
Molière n'en demandoit pas davantage, assuré que ce qui plaisoit au Roi,
étoit bien receu des connoisseurs, et assujétissoit les autres. Ainsi il
donna sa pièce à Paris avec confiance le 11e de Mai 1672.

                   *       *       *       *       *

Molière étoit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je
n'ai pu savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut de se venger de
celui-cy, quoiqu'il fût le bel esprit d'un grand Seigneur, et honoré de
sa protection. Molière s'avisa donc de faire des vers du goût de ceux de
Benserade, à la louange du Roi, qui représentoit Neptune dans une fête.
Il ne s'en déclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire à
Sa Majesté. Toute la Cour trouva ces vers très-beaux, et tout d'une voix
les donna à Benserade, qui ne fit point de façon d'en recevoir les
complimens, sans néanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand
Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi de le voir triompher; et il en
tiroit vanité, comme s'il avoit lui même été l'Auteur de ces vers. Mais
quand Molière eut bien préparé sa vengeance, il déclara publiquement
qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se
fâcha, et menaça même Molière d'avoir fait cette pièce à une personne
qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur
avoit les sentimens trop élevés, pour que Molière dût craindre les
suites de son premier mouvement.

                   *       *       *       *       *

Bien des gens s'imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec
Mr R.... Je n'ai point trouvé que cela fût vrai, dans la recherche que
j'en ai faite; au contraire l'âge, le travail, et le caractère de ces
Messieurs étoient si différens que je ne crois pas qu'ils deussent se
chercher; et je ne pense pas même que Molière estimât R... J'en juge par
ce qui leur arriva à l'occasion de _B..._ R... aïant fait cette pièce la
promit à Molière, pour la faire jouer sur son théâtre; il la laissa même
annoncer. Cependant il jugea à propos de la donner aux Comédiens de
l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molière et Baron contre lui. Mr
de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau qu'il étoit fâché que sa
Troupe n'eût pas _B..._ parce que cette pièce lui auroit fait honneur,
Baron lui répondit qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir point à faire
à un malhonnête homme. Mr de P... lui répliqua qu'il étoit bien hardi
de lui parler mal de son ami. Baron animé ne fit pas de façon de
soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives; et ils en étoient
presqu'aux mains derrière le théâtre, quand Molière arriva; et qui après
les avoir séparés, et s'être fait rendre conte du sujet de la querelle,
dit à Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R... à Mr P...;
qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et que c'étoit pour un jeune
homme trop s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, lui Molière,
répandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son
indigne caractère à tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde
d'en venir dire du mal à Mr de P...., qui, quoique très-mal satisfait
de la remontrance de Molière à Baron, prit le parti de ne rien répondre,
et de se retirer. J'ai cependant entendu parler à Mr R... fort
avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne
partie des choses que j'ai raportées.

                   *       *       *       *       *

J'ai assez fait connoître que Molière n'avoit pas toujours vécu en
intelligence avec sa femme; il n'est pas même nécessaire que j'entre
dans de plus grands détails, pour en faire voir la cause. Mais je prens
ici ocasion de dire que l'on a débité, et que l'on donne encore
aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mémoires remplis de
faussetez à l'égard de Molière et de sa femme. Il n'est pas jusqu'à Mr
Baile, qui dans son _Dictionnaire Historique_, et sur l'autorité d'un
indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage à Molière, et à sa
femme, fort au dessous de leurs sentimens, et éloigné de la vérité sur
cet article-là. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocupé de
plaire à son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une réputation
d'honnête homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme;
qu'il laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il conservât toujours pour
elle une véritable tendresse. Cependant ses amis essayèrent de les
racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert.
Ils y réussirent; et Molière pour rendre leur union plus parfaite quitta
l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinué jusqu'alors; et il se
mit à la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion
sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le _Malade
imaginaire_, qu'il avoit commencé depuis du tems; car comme je l'ai déjà
dit, il ne travailloit pas vîte; mais il n'étoit pas fâché qu'on le crût
expéditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna
_Psyché_ au mois de Janvier 1672, il ne désabusa point le public, que ce
qui étoit de lui dans cette pièce ne fût fait ensuite des ordres du Roi;
mais je sais qu'il étoit travaillé un an et demi auparavant, et ne
pouvant pas se résoudre d'achever la pièce en aussi peu de tems qu'il en
avoit, il eut recours à Mr de Corneille pour lui aider. On sait que
cette pièce eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succès qu'elle
méritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'étonner du tems que Molière
mettoit à ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit
toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands
Seigneurs étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour
n'avoir pas beaucoup de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs sa santé
étoit très-foible, il étoit obligé de se ménager.

                   *       *       *       *       *

Dix mois après son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de
Février de l'année 1673 le _Malade Imaginaire_, dont on prétend qu'il
étoit l'original. Cette Pièce eut l'aplaudissement ordinaire que l'on
donnoit à ses ouvrages, malgré les critiques qui s'élevèrent. C'étoit le
sort de ses meilleures Pièces d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après
la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il n'y a guère eu que les
_Précieuses Ridicules_ et l'_Amphitrion_ qui aient pris tout d'un coup.

Le jour que l'on devoit donner la troisième représentation du _Malade
Imaginaire_, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus
qu'à l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme, à qui il
dit, en présence de Baron: «Tant que ma vie a été mêlée également de
douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je
suis acablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de
satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la
partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et déplaisirs, qui ne
me donnent pas un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il, en
réfléchissant, «qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je
sens bien que je finis.» La Molière et Baron furent vivement touchés du
discours de Mr de Molière, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque
incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne
point jouer ce jour-là, et de prendre du repos, pour se remetre.
«Comment voulez-vous que je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante
pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils
si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner
du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.» Mais il envoya
chercher les Comédiens à qui il dit que se sentant plus incommodé que de
coutume, il ne joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient prêts à quatre
heures précises pour jouer la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il, «je ne
puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent.» Les Comédiens
tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre
heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté; et la moitié des
Spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant, _Juro_, dans la cérémonie du
_Malade Imaginaire_, il lui prit une convulsion. Aïant remarqué lui-même
que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris
forcé ce qui venoit de lui arriver.

                   *       *       *       *       *

Quand la Pièce fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge
de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pièce. Mr le Baron
lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à
les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les
goûtoit. «Mais,» ajouta-t-il, «vous me paroissez plus mal que
tantôt.--Cela est vrai,» lui répondit Molière, «j'ai un froid qui me
tue.» Baron après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les
lui mit dans son manchon, pour les réchauffer; il envoya chercher ses
Porteurs pour le porter promtement chez lui; et il ne quita point sa
chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais Royal
dans la rue de Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre,
Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit
toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa
personne qu'elle en avoit. «Eh! non,» dit-il, «les bouillons de ma femme
sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrédiens qu'elle
y fait mettre: donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de
Parmesan.» La Forest lui en aporta; il en mangea avec un peu de pain; et
il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya
demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit
promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps,» dit-il,
«je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font
peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un
instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir
craché il demanda de la lumière. «Voici,» dit-il, «du changement.» Baron
aïant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.--«Ne vous
épouvantez point,» lui dit Molière, «vous m'en avez vu rendre bien
davantage. Cependant,» ajouta-t-il, «allez dire à ma femme qu'elle
monte.» Il resta assisté de deux Soeurs Religieuses, de celles qui
viennent ordinairement à Paris quêter pendant le Carême, et ausquelles
il donnoit l'Hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa
vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit atendre de leur charité,
et il leur fit paroître tous les sentimens d'un bon Chrétien, et toute
la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit
l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Soeurs; le sang qui sortoit
par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi quand sa femme et Baron
remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans
le détail de la mort de Molière, pour désabuser le Public de plusieurs
histoires que l'on a faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17e
du mois de Février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté
de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laissé
qu'une fille: Mademoiselle Pocquelin fait connoître par l'arangement de
sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation,
qu'elle a moins hérité des biens de son père, que de ses bonnes
qualitez.

Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint Germain en informer le
Roi; Sa Majesté en fut touchée, et daigna le témoigner. C'étoit un homme
de probité, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes
de sa naissance, on doit l'avoir remarqué par les traits de sa vie que
j'ai raportés: et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux
que mes expressions. Il avoit un atachement inviolable pour la Personne
du Roi, il étoit toujours ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant
négliger l'estime du Public, à laquelle il étoit fort sensible. Il étoit
ferme dans son amitié, et il savoit la placer. Mr le Maréchal de Vivone
étoit celui des Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus de la sienne.
Chapelle fut saisi de douleur à la mort de son ami, il crut avoir perdu
toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une
affliction si vive que l'on doutoit qu'il lui survécût long tems.

Tout le monde sait les difficultez que l'on eut à faire enterrer
Molière, comme un Chrétien Catholique; et comment on obtint en
considération de son mérite et de la droiture de ses sentimens, dont on
fit des informations, qu'il fût inhumé à Saint Joseph. Le jour qu'on le
porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa
porte. La Molière en fut épouvantée; elle ne pouvoit pénétrer
l'intention de cette Populace. On lui conseilla de répandre une centaine
de pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita point; elle les jetta à ce
Peuple amassé, en le priant avec des termes si touchans de donner des
prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-là qui ne priât
Dieu de tout son coeur.

Le Convoi se fit tranquilement à la clarté de près de cent flambeaux, le
Mardi vingt un de Février. Comme il passoit dans la rue Montmartre on
demanda à une femme, qui étoit celui que l'on portoit en terre?--«Et
c'est ce Molière,» répondit-elle. Une autre femme qui étoit à sa fenêtre
et qui l'entendit, s'écria: «Comment malheureuse! il est bien Monsieur
pour toi.»

                   *       *       *       *       *

Il ne fut pas mort, que les Épitaphes furent répandues par tout Paris.
Il n'y avoit pas un Poëte qui n'en eût fait; mais il y en eut peu qui
réussirent. Un Abbé crut bien faire sa Cour à défunt Monsieur le Prince
de lui présenter celle qu'il avoit faite. «Ah!» lui dit ce Grand Prince,
qui avoit toujours honoré Molière de son estime, «que celui dont tu me
présentes l'Épitaphe, n'est-il en état de faire la tienne!»

M... à qui une source profonde d'érudition avoit mérité un des emplois
les plus précieux de la Cour, et qui est un Illustre Prélat aujourd'hui,
daigna honorer la mémoire de Molière par les Vers suivans:

    Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris;
        Nunc eadem moerens post tua fata gemit.
    Si risum nobis movisses parcius olim,
        Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor.

  _Molière, toute la Cour, qui t'a toujours honoré de ses
  aplaudissements sur ton Théâtre comique, touchée aujourd'hui de ta
  mort, honore ta mémoire des regrets qui te sont dus. Toute la France
  proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donné par ta
  fine et sage plaisanterie._

Les Personnes de probité, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un
coup la perte que le Théâtre comique avoit faite par la mort de Molière.
Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour
rabaisser son mérite pendant sa vie, s'excitèrent encore après sa mort
pour ataquer sa mémoire; ils répétoient toutes les calomnies, toutes les
faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Poëtes ignorans ou
irritez avoient répandues quelques années auparavant dans deux Pièces
intitulées: _le Portrait du Peintre_, dont j'ai parlé, et _Élomire
Hypocondre_, ou les _Médecins vengés_. C'étoit, disoit-on, un homme sans
moeurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les
soutenoient dans ces sentimens; et ils n'omettoient rien pour les rendre
publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. Il y en a même encore
aujourd'hui de ces Personnes toujours portées à juger mal d'un homme
qu'ils ne sauroient imiter, qui soupçonnent la conduite de Molière, qui
cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le décrier. Mais j'ai
de bons Garands de la vérité que j'ai rendue au Public à l'avantage de
cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honoré,
les Personnes avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il a pris
d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention
que l'on a eue de le metre au nombre des hommes illustres, ne doivent
plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il
étoit; et plus les tems s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus aussi
on reconnoîtra que j'ai ateint la verité, et qu'il ne m'a manqué que de
l'habileté pour la rendre.

                   *       *       *       *       *

Le lecteur qui va toujours au delà de ce qu'un Auteur lui donne, sans
réfléchir sur son dessein, auroit peut-être voulu que j'eusse détaillé
davantage le succès de toutes les pièces de Molière, que je fusse entré
avec plus de soin dans le jugement que l'on en fit dans le tems. On m'a
fait cette difficulté; je me la suis faite à moi même. Mais n'eust-ce
point été faire plustost l'histoire du théâtre de Molière, que composer
sa vie? Il m'eût fallu continuellement rebatre la même chose à chaque
pièce; on s'en fût ennuyé. C'étoient toujours les mêmes ennemis de
Molière qui parloient: leur ignorance les tenoit toujours dans le même
genre de critique. Comme on ne peut pas contenter tout le monde, si un
habile homme trouvoit quelque endroit qui lui déplût dans une pièce,
cette troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, se l'attribuoit, et
fesoit ses efforts pour décrier l'Auteur; mais il triomphoit toujours.
Molière connoissoit les trois sortes de personnes qu'il avoit à
divertir, le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. La Cour se plaisoit
aux spectacles, aux sentimens de la _Princesse d'Élide_, des _Amans
magnifiques_, de _Psyché_; et ne dédaignoit pas de rire à _Scapin_, au
_Mariage forcé_, à la _Comtesse d'Escarbagnas_. Le peuple ne cherchoit
que la farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus de sa portée.
L'habile homme vouloit qu'un Auteur comme Molière conduisît son sujet,
et remplît noblement, en suivant la nature, le caractère qu'il avoit
choisi à l'exemple de Térence. On le voit par le jugement que Mr des
Préaux fait de Molière dans son _Art Poétique_:

    Ne faites point parler vos acteurs au hazard,
    Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.
    Étudiez la Cour et connoissez la Ville:
    L'une et l'autre est toujours en modéles fertile.
    C'est par là que Molière illustrant ses écrits,
    Peut-être de son art eût remporté le prix,
    Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,
    Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,
    Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
    Et sans honte à Térence allié Tabarin.
    Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope,
    Je ne reconnois point l'auteur du _Misantrope_, etc.

Mr de la Bruyère en a jugé ainsi. «Il n'a,» dit-il, «manqué à Térence
que d'être moins froid: quelle pureté! quelle exactitude! quelle
politesse! quelle élégance! quels caractères! Il n'a manqué à Molière
que d'éviter le jargon, et d'écrire purement: quel feu! quelle naïveté!
quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des moeurs! et
quel fléau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux
Comiques!». Tous les savans ont porté à peu près le même jugement sur
les ouvrages de Molière; mais il divertissoit tour à tour les trois
sortes de personnes dont je viens de parler; et comme ils voyoient
ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en devoient estre
affectez sans qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu que leurs
jugemens répondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une
pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de
s'aquérir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu en veue que de
donner la vie de Molière, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer
dans l'examen de ses pièces qui n'y est point essenciel, chose
d'ailleurs qui demande une étendue de connoissance au dessus de ma
portée. Je me suis donc renfermé dans les faits qui ont donné occasion
aux principales actions de sa vie; et qui m'ont aidé à faire connoître
son caractère, et les différentes situations où il s'est trouvé. Je l'ai
suivi avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans m'écarter de
la vérité; non que je présume avoir tout dit: il peut estre échapé
quelques faits à mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent paroître
l'esprit, le coeur, et la situation de Molière autrement que ce que j'en
ai dit.

                   *       *       *       *       *

J'avois fort à coeur de recouvrer les ouvrages de Molière, qui n'ont
jamais vu le jour. Je savois qu'il avoit laissé quelques fragmens de
pièces qu'il devoit achever: je savois aussi qu'il en avoit quelques
unes entières, qui n'ont jamais paru. Mais sa femme, peu curieuse des
ouvrages de son mari, les donna tous quelque tems après sa mort au sieur
de la Grange, Comédien, qui connoissant tout le mérite de ce travail, le
conserva avec grand soin jusqu'à sa mort. La femme de celui-cy ne fut
pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molière: elle vendit toute la
Bibliothèque de son mari, où aparemment se trouvèrent les manuscripts
qui étoient restez après la mort de Molière.

Cet Auteur avoit traduit presque tout Lucrèce; et il auroit achevé ce
travail, sans un malheur qui arriva à son ouvrage. Un de ses
domestiques, à qui il avoit ordonné de mettre sa peruque sous le papier,
prit un cahier de sa traduction pour faire des papillotes. Molière
n'étoit pas heureux en domestiques, les siens étoient sujets aux
étourderies, ou celle-cy doit être encore imputée à celui qui le
chaussoit à l'envers. Molière, qui étoit facile à s'indigner, fut si
piqué de la destinée de son cahier de traduction, que dans la colère, il
jetta sur le champ le reste au feu. A mesure qu'il y avoit travaillé il
avoit lu son ouvrage à Mr Rohault qui en avoit été très-satisfait,
comme il l'a témoigné à plusieurs personnes. Pour donner plus de goût à
sa traduction, Molière avoit rendu en Prose toutes les matières
Philosophiques; et il avoit mis en vers ces belles descriptions de
Lucrèce.

                   *       *       *       *       *

On s'étonnera peut-être que je n'aie point fait Mr de Molière Avocat.
Mais ce fait m'avoit été absolument contesté par des personnes que je
devois suposer en savoir mieux la vérité que le Public; et je devois me
rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement
assuré du contraire, que je me crois obligé de dire que Molière fit son
Droit avec un de ses camarades d'Étude; que dans le tems qu'il se fit
recevoir Avocat ce Camarade se fit Comédien; que l'un et l'autre eurent
du succès chacun dans sa profession: et qu'enfin lors qu'il prit
phantaisie à Molière de quiter le Barreau pour monter sur le Théâtre,
son camarade le Comédien se fit Avocat. Cette double cascade m'a paru
assez singulière pour la donner au Public telle qu'on me l'a assurée,
comme une particularité qui prouve que Molière a été Avocat.


FIN



                                 LETTRE
                                CRITIQUE
                              A Mr DE ***
                                  SUR
                           LE LIVRE INTITULÉ
                                 LA VIE
                            DE MR DE MOLIERE

                                A PARIS
                  Chez CLAUDE CELLIER, rüe S. Jacques
                  à la Toison d'or, vis-à-vis S. Yves

                                M DCC VI

                        _Avec privilege du Roy_



Le privilége est au nom de Claude Cellier, et l'approbation de Saurin,
du 18 Novembre 1705.



LETTRE CRITIQUE ÉCRITE À Mr DE *** _Sur le livre intitulé_ LA VIE
DE MR DE MOLIÈRE


_Je ne fais point de façon, Monsieur, de vous dire ce que je pense de la
Vie de Molière; vostre discrétion m'a accoutumé à vous dire mes
sentimens sans réserve: et dès que vous le souhaitez, je ne puis me
dispenser de vous satisfaire sur cet article. Peut-estre ne serez-vous
point content de mon jugement; car le Livre sur lequel vous voulez que
je le porte à ses Partisans, les Journaux en ont dit du bien; mais tout
cela ne m'impose point, et je juge selon l'effet qu'un Ouvrage fait sur
mon esprit. Voicy donc, de vous à moy, ce que je trouve de bon et de
mauvais dans celuy-cy._

_Apparemment que l'Auteur n'a eu intention de faire son livre que pour
des gens d'Antichambre, et pour le menu peuple. Il n'y a que ces sortes
de personnes qui puissent appeler Molière, _Monsieur_; c'estoit un
Comédien, c'est-à-dire, un homme d'une profession ignoble, à qui la
qualité de Monsieur ne convient nullement. Le Secrétaire du Roy qui a
dressé le Privilége de l'Auteur, sçait mieux le cérémonial que luy; que
ne suivoit-il son exemple? En vérité, il répugne en ouvrant ce Livre, de
lire: _La Vie de Monsieur de Molière_. Si l'Auteur n'avoit pas chargé
sur les Comédiens, j'aurois cru qu'il seroit tombé dans cette faute pour
leur faire plaisir; mais je vois bien que le pauvre homme l'a fait par
ignorance, puisqu'il a assez maltraité ces Messieurs-là._

_Quant à son stile, c'est un Auteur qui s'emporte, mais qui paroist
assez le maistre de son expression, qu'il hazarde aussi effrontément que
s'il estoit le Directeur de la Langue: tout terme, toute expression
l'accommode pour se faire entendre. Est-il de l'Académie pour parler si
hardiment? Il écrit presque sur le même ton que l'Auteur du _Système du
Coeur_. Ce n'est point à ces Messieurs-là à défigurer nostre Langue de
cette force-là; c'est à eux à suivre ce qui est établi. C'est dommage
que l'Auteur en question se soit si fort écarté de la voye commune dans
le choix de ses termes; car il construit bien, et il exprime beaucoup en
peu de paroles. Ce serait faire un Volume, que de vous faire remarquer
toutes les expressions hardies qui sont dans ce Livre; il en est tout
remply, et je crois, Monsieur, que vous vous en estes aussi-bien apperçu
que moy; mais n'avez-vous point laissé passer le verbe, représenter, que
l'Auteur fait neutre, pour signifier _remontrer_? Voilà la première fois
que je le vois employé sans régime en cette signification: _Ceux_,
dit-il, _qui représentèrent au Roy, le firent avec de bonnes raisons,
etc._ Je doute aussi que l'on ait encore écrit, _cette pièce a pris tout
d'un coup_; pour dire qu'elle a eu applaudissement général dès la
première fois qu'on l'a jouée. Faites-y attention, Monsieur, vous en
trouverez beaucoup de cette force-là_.

_Il me paroist que ce Livre n'a point d'autre ordre que celuy des temps;
mais l'Auteur a mal fait, selon moy, d'y assujettir les avantures dont
son Ouvrage est remply; cela fait oublier la suite des Pièces de
Molière, qui occupent plus les gens de Lettres, que des faits peu
intéressans._

_Dans une espèce de Préface qui sert de commencement à ce Livre,
l'Auteur s'étonne qu'on n'ait point encore donné la Vie de Molière. Pour
moy, je ne m'en étonne point du tout, et je ne vois pas même qu'il y ait
lieu de s'en étonner: nous avons de Molière tout ce qui doit nous
toucher, ce sont ses Ouvrages; et je me mets fort peu en peine de ce
qu'il a fait dans son domestique, ou dans son commerce avec ses amis;
nous nous passons de la Vie de bien d'autres personnes illustres dans
les Lettres; nous nous serions aussi-bien passez de la sienne. Et
content de l'admirer dans ses Ouvrages, je m'embarrassois peu ny qui il
estoit, ny d'où il estoit; l'Estat n'est nullement intéressé dans sa
naissance ny dans ses actions._

_Mais à le prendre dans le sens de l'Auteur, je ne vois pas qu'il ait
trop bien remply son grand dessein. La Vie de cet Auteur inimitable, qui
nous occupe si souvent, n'est presque rien; ce sont de petites Avantures
qui luy sont arrivées avec quelques personnes, que l'Auteur ne daigne
seulement pas nous nommer. Il y en a quelques-unes qui peuvent faire
rire les gens qui s'amusent de peu de chose. Mais dans tout le corps du
Livre, il n'y a rien qui fasse paroistre Molière aussi grand Homme que
l'Auteur nous le promet, indépendamment de ses Pièces. De bonne foy, à
le prendre sérieusement, est-ce là Molière? Car bien que je ne sois pas
de son temps, je sçais néanmoins qu'il a eu des Scènes à la Cour, et
ailleurs, qui auroient fait plaisir à un Lecteur de goût. Pourquoy
l'Auteur ne nous les a-t-il pas données? Nous aurions un Ouvrage
intéressant. Mais entrons dans le détail de celuy-cy._

                   *       *       *       *       *

_L'Auteur nous promet la vérité des faits, et il veut nous faire croire
qu'elle luy a coûté cher. Pour moy, je n'en crois rien; et je penserois
plutost que secouru de quelqu'un contemporain de Molière, il a broché
son Ouvrage, qui est négligé en quelques endroits; et je jurerois que ce
quelqu'un est Baron: car ce Livre est autant sa Vie que celle de
Molière: et ce qui me le feroit croire davantage, ce sont les louanges
outrées que l'Auteur luy donne un peu trop légèrement, sur tout
lorsqu'il dit hardiment: _Qui depuis Molière a mieux soutenu le Théâtre
Comique que Baron?_ C'est-là insulter fortement Dancourt pour le nombre,
et plusieurs autres Auteurs pour la bonté des Pièces. Après cela, je ne
puis douter que Baron n'ait donné la matière de cet Ouvrage, et que
l'Auteur n'y est de part que pour l'expression._

_«Plust à Dieu,» dit le grand-père de Molière à son fils, «que ce petit
garçon fût aussi bon Comédien que Bellerose!» Ou ce bon homme radotoit,
ou comme habitant des pilliers des Halles, il avoit peu de
christianisme. L'Auteur auroit pu se passer de rapporter cette
extravagance; mais il nous a promis vérité; il faut luy pardonner cette
étourderie._

_A la sixième page, il nous prépare adroitement au mariage de Molière:
c'étoit un endroit délicat à toucher; car le Public a de fâcheuses
préventions sur cet article: et il n'auroit pas esté mauvais de produire
des Pièces justificatives de ce qu'avance l'Auteur pour anéantir le
préjugé général. Je ne luy sçais pourtant pas mauvais gré d'avoir essayé
de détruire l'opinion commune; et je croirois pieusement, et avec
plaisir, tout ce qu'il nous dit, s'il nous avoit donné le reste avec
sincérité._

_Car je ne puis m'imaginer que M. le Prince de Conty ait voulu faire son
Secrétaire du Héros de notre Auteur. Mais si la chose est vraye, les
amis de ce pauvre Comédien avoient bien raison de le blâmer de n'avoir
point accepté cet emploi. Il est vray qu'il en donne d'assez bonnes
raisons, mais je crois qu'elles sont plutôt de la façon de l'Auteur, que
de celle de Molière, qui alors ne connoissoit point assez la Cour pour
parler aussi sensément qu'il le fait à ses amis; et l'honneur et
l'agrément d'une telle place devoient au contraire l'éblouir, et il
devoit tout quitter pour la prendre, et tout employer pour s'en rendre
digne._

_Je rencontre une contradiction dans notre Auteur. Il fait dire à
Molière en Languedoc, qu'il est passable Auteur: il luy fait souhaiter
de venir à Paris, parce qu'il se sentoit assez de forces pour y soutenir
un Théâtre Comique; et lorsqu'il y est arrivé, il se défie de luy,
mal-à-propos; puisque c'est après avoir plu au Roy; après que Sa Majesté
luy eut accordé le Petit-Bourbon pour jouer la Comédie. Franchement ces
deux sentimens ne s'accordent pas bien; je veux croire aussi qu'ils sont
échappez à l'Auteur; et à l'insçu de la vérité, qui a oublié de le
guider en cet endroit._

_Les Auteurs Comiques, et les Comédiens ne sont point amis de l'Auteur;
il ne perd point l'occasion de les attaquer. Ceux-là, avant et depuis
Molière, n'ont donné que de mauvais Ouvrages: ceux-ci ne savent point
leur métier, et ne représentent pas bien les Pièces de Molière. L'Auteur
me permettra que je ne sois point de son sentiment. Nous avons eu pour
le goût du temps des Pièces excellentes avant Molière. Boisrobert,
Douvville, Scaron, Rotrou, Tristan, nous en ont donné. Et depuis
Molière, nous avons eu celles de Messieurs de Brueys, Boursault, Menard,
etc., sans parler de Dancourt qui a fait un Théâtre Comique complet. Les
bons Auteurs Modernes ne se réduisent donc pas à Baron; et j'en appelle
au succès de ses deux dernières Pièces. C'est connoistre bien légèrement
le Théâtre d'aujourd'huy que de porter un jugement aussi faux que celuy
de l'Auteur: mais aux dépens de son honneur, il a voulu faire plaisir à
Baron. Ne seroit-il point pour quelque chose dans ses Ouvrages, qu'il
les élève si fortement?_

_Quant aux Comédiens, la proposition de l'Auteur n'est pas plus juste:
_Molière_, dit-il, _ne reconnoîtroit pas ses Ouvrages, s'il les voyoit
représenter aujourd'huy._ Voilà un sentiment qui me paroît outré; car je
ne vois pas même que Molière ait jamais mieux représenté le Bourgeois
Gentilhomme et Pourceaugnac, que Poisson les représente; qu'il ait mieux
soutenu le caractère du Misantrope, que Beaubourg et Dancourt le font
valoir; plus délicatement grimacé que la Torellière, et ainsi des
autres. Il me suffit que le public soit content de leur Jeu, pour que je
sois persuadé que j'ay raison; surtout aujourd'huy, que le bon goût est
plus général qu'il ne l'estoit du temps de Molière._

_L'Auteur, à cette occasion, nous étale fastueusement dans deux ou trois
endroits de grands mots, pour nous faire entendre que le métier de
Comédien a de trop grands principes, pour que des gens si mal élevez
puissent les sçavoir. Si on le pressoit de les donner, il seroit fort
embarrassé, sur ma parole; car je n'en connois point d'autre que le bon
sens, une belle voix, et de beaux gestes. Il semble, à l'entendre
parler, que le Jeu de la Comédie soit aussi difficile à acquérir que
l'art de prêcher. Mais quand cela seroit, est-ce l'éducation qui donne
la déclamation? Si ce principe est vrai, les Comédiens doivent tous
estre de bons acteurs, puisqu'ils n'épargnent rien pour bien élever
leurs enfans. Mais nous voyons, malgré le Système de notre Auteur, que
ceux de leur Troupe, qui ont le plus étudié, sont presque les plus
foibles Acteurs. C'est un don de la Nature, que l'expérience façonne,
sans aucunes règles, que de s'accommoder au goût du Public._

_Ou Molière avoit bien peu de raison de demander à M. Racine un Acte
d'une Tragédie par semaine; ou celui-ci étoit un terrible Poëte alors,
de se charger de fournir ce pénible ouvrage. Ce fait n'est absolument
point dans la Nature; et il faut que l'Auteur ait pris les semaines pour
les mois._

_Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de la petite Épinette convienne
à la vie d'un homme grave? Elle est entièrement épisodique, et je n'y
vois pas le mot pour rire. L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus
noblement sur la Scène, que de le mettre avec les Bateleurs de la Foire;
et je m'étonne que ce grand Homme ait souffert que son ami (car je n'en
veux rien rabattre, ils se connoissent de longue main) l'ait fait passer
à la postérité par une si vilaine porte. D'ailleurs, tout ce fatras de
petites circonstances, qui regardent les commencemens de Baron, m'ennuye
à la mort. Je m'embarrasse fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs,
et qu'il ait été petit Farceur à la Foire Saint-Germain, ni que Molière
l'ait pris tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile homme,
l'Auteur devoit même supprimer ces petites circonstances, par rapport à
Molière. Mais n'en parlons plus, aussi bien cela n'en vaut pas la peine,
et ne mérite d'être relevé que pour accuser l'Auteur d'imprudence,
d'être entré dans des choses si communes, qu'il nous avoit pourtant
promis d'écarter. Molière est le plus petit homme du monde quand
l'Auteur le met avec Baron, excepté néanmoins dans l'aventure de Mignot.
Cette action de Molière est belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de
personnes capables d'en ménager si bien une pareille. Mais je trouve
toujours en mon chemin Baron, comme un indigne pupille, et Molière comme
un fade gouverneur._

_L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour couvrir le mauvais de la Vie de
Molière; mais comme il aime la vérité, il nous fait pourtant entendre
par tout, mais surtout par la conversation de Molière avec Rohaut, que
celui-là avoit une femme qui se conduisoit en Comédienne peu scrupuleuse
sur le chapitre de la vertu. Cette vérité n'étoit point trop bonne à
dire si clairement, sur tout pour un Auteur qui nous avoit promis
d'éviter les choses communes._

_L'avanture de ces quatre personnes qui se vont noyer est extravagante,
et hors du vrai-semblable; et je m'étonne qu'un homme de bon sens nous
la donne bien sérieusement pour une vérité. Je conviens que si la chose
est vraie, Molière y fait le personnage d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce
que Chapelle a fait à l'Auteur, pour le mettre toujours pris de vin sur
la Scène, ou dans la disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le prendre
de son beau côté? C'est de gayeté de coeur insulter à la mémoire d'un
galand homme._

_L'Auteur détaille assez la Comédie du _Tartuffe_ pour ceux qui ne
sçavent pas ce qui se passa à l'occasion de cette Pièce. Mais j'entends
tous les jours bien des gens de ce temps-là qui se plaignent que
l'Auteur n'ait pas développé tous les mouvemens que l'on se donna pour
faire supprimer cette Pièce, et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit
aussi nous dire sur quel modèle Molière l'avoit fait, et ce qu'on luy
fit changer, pour lui permettre de la jouer la seconde fois. Mais
l'Auteur nous cache jusqu'au nom de celui qui en fit défendre la
représentation. Le mystère est répandu dans son Livre depuis le
commencement jusques à la fin: c'est une Énigme continuelle. Les égards
de cet Auteur vont jusqu'à ménager le Valet qui chaussoit Molière à
l'envers; et tout Paris sçait qu'il se nommoit Provençal, et on le
connoît sous un autre nom. Cette personne dont Molière fait un si
indigne jugement, s'est rendu fort recommandable par son mérite dans les
affaires et dans les Méchaniques. Il n'étoit pas né pour être un habile
Domestique; mais il avoit toutes les dispositions pour devenir ce qu'il
est. L'Auteur auroit dû luy rendre cette justice, et en faisant
connoître le malheur de son premier âge, relever le mérite de celuy qui
l'a suivi. Il ne dépend pas de nous de naître avec du bien; mais c'est
un grand talent d'en acquérir, comme il a fait par son assiduité, et par
son intelligence. Je le nommerois, si je ne voulois épargner à l'Auteur
la confusion publique de l'avoir maltraité si mal-à-propos_.

_Je suis assez content de l'Histoire du _Misantrope_: mais je n'approuve
nullement que l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation qu'une personne
de Littérature fit dans le temps pour le défendre contre les Critiques.
Voilà comme sont tous les Auteurs, qui s'imaginent être du premier
ordre; tout ce qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, détestable;
cependant, cet Ouvrage dont Molière, ou notre Auteur fait tant de bruit,
est le meilleur que cette personne ait fait en sa vie; et il n'y a guère
eu d'Auteur qui ait plus travaillé que luy, ni dont le nom soit plus
connu. Il étoit inutile que notre Auteur mystérieux voulût nous cacher
sa médisance; tout le monde sçait que la défense du Misantrope est de
l'Auteur qui nous apprend si galamment tous les mois ce qui se passe
dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on en fait dans ce Livre-ci,
ne cause aucune altération à sa réputation: elle n'a qu'une voix._

_La conversation de Molière avec Bernier me paroît fort plate; et Baron,
qui est le cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble fort mal amené, et
y faire un personnage impertinent. Mais l'on commence à s'appercevoir en
cet endroit, que l'Auteur manque de matière, et que le donneur de
Mémoires ne s'est pas oublié._

_Cependant l'aventure du Minime m'a réjoui; elle est d'esprit, et
l'Auteur l'a assez bien rendue: car je fais justice sans prévention, et
je ne prétens point, quand il verroit cette Lettre, m'attirer son
mépris. Je suis sûr que s'il vouloit être de bonne foy, il avoueroit que
j'ai raison de le reprendre en bien des endroits. Je ne l'estime pas
moins pour avoir fait des fautes que la matière exigeoit de luy. Il a
fait voir par l'Ouvrage qu'il a donné après celui-ci, qu'il est capable
de faire mieux; et qu'il est le maître de se donner de la réputation
quand il choisira de bons sujets._

_Je doute que la conversation de Chapelle avec Molière sur les Ouvrages
de celui-ci soit véritable. Est-il naturel que celui-là rompe en visière
à un ancien amy, aussi fortement qu'il le fait dans cette conversation?
Ces deux Amis se querellent sans cesse dans ce Livre; Molière mésestime
toujours Chapelle; et cependant il ne sçauroit se défaire de l'amitié
qu'il a pour luy. Par quel endroit Chapelle faisoit-il donc plaisir à
Molière, puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de son caractère? Un homme de
bon esprit se seroit défait honnêtement du commerce d'un Amy si
incommode: mais l'Auteur n'auroit eu moyen de faire donner par Molière
une belle éducation à Baron, sans Chapelle. C'est son lieu commun pour
lui faire éviter le vin et ménager ses amis: il pouvoit avoir soin de
son Élève, sans intéresser la réputation de personne._

_La Scène du Courtisan Extravagant n'est point un morceau à mettre dans
un Livre; elle n'est bonne que pour une Comédie; elle est toute écrite,
il n'y aurait qu'à la placer. Elle est assez dans la nature; mais le nom
du Courtisan me la feroit trouver encore plus agréable._

_L'aventure du jeune homme qui veut se faire Comédien est moderne, ou
elle est double: car je sçai qu'une personne qui a assez bonne
réputation parmi les Gens de Lettres, fut un jour demander à Roselis un
semblable conseil, à quelques circonstances près; car il donna à ce
Comédien l'alternative entre la profession de Jésuite, ou celle de
comédien. Roselis, très-honnête homme, lui conseilla sans balancer de se
faire Jésuite. Mais ce jeune homme qui croyoit que ses talens pour la
Comédie détermineroient son conseil de ce côté-là, fut fort étonné de le
trouver opposé à sa passion. De sorte que, trouvant des obstacles des
deux côtez, il n'a pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi la
profession de bel Esprit, dont il s'acquitte avec assez
d'applaudissement._

_C'est en cet endroit de la Vie de Molière, que les pauvres Comédiens
sont accommodez de toute façon. L'Auteur fait faire ici un personnage à
Molière d'homme désintéressé et juste; mais il me semble qu'il pouvait
dissuader le jeune étourdi de prendre sa profession, sans lui en faire
voir le ridicule et l'indignité: _C'est_, dit-il, _la dernière ressource
de ceux qui ne sçauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se
soustraire au travail; c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos
parens, de monter sur le Théâtre. Je me suis toujours reproché d'avoir
donné ce déplaisir à ma famille: c'est la plus triste situation que
d'être l'Esclave des fantaisies des Grands Seigneurs; le reste du monde
nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise._ Molière avoit
raison de penser tout cela comme homme de bon esprit et de probité: mais
il avoit grand tort de le dire, comme Comédien. Et suposé qu'il ait
jamais parlé aussi étourdiment, l'Auteur devoit sauver cette peinture
mortifiante à une troupe de gens qui ne luy ont rien fait que de le
divertir, quand il a voulu aller à la Comédie. Il a épargné tant
d'autres véritez à des personnes qui ne les valent pas, tout Comédiens
qu'ils sont; il pouvoit bien encore épargner à la Troupe le chagrin que
de tels sentimens partissent d'un homme qu'ils reconnoissent pour leur
Maître, et qui a été si long-temps à leur teste. Car à regarder les
Comédiens du côté des moeurs, ils en ont de bonnes comme les autres; et
s'il y en a quelques-uns qui n'édifient pas, il y en a d'autres qui
cultivent la vertu. Je vous avoue, Monsieur, que ce discours de Molière
m'a révolté; il n'y a personne qui ne parlât contr'eux avec plus de
modération._

_Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il Chapelle pris de vin
dans cette occasion? Molière pouvoit bien, sans lui, faire entendre
raison à ce jeune fils d'Avocat. Quelle impertinence Chapelle ne
vient-il pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune homme fera au
Public s'il ne se fait Prédicateur ou Comédien. Comme si les principes
de la déclamation étoient les mêmes dans ces deux professions si
oposées! L'Auteur fait bien connoître par cette proposition, qu'il
n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action du Théâtre; car je ne
puis m'imaginer que cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui étoit
un homme d'esprit et de goût. L'Auteur s'est imaginé qu'il n'étoit bon
qu'à dire des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler sur le même
ton dans les pages suivantes, dans des avantures, qui sont même
épisodiques à son sujet. Mais je remarque à cette occasion, que l'Auteur
a eu une attention extraordinaire à répandre du plaisant dans la vie
d'un homme sérieux. A quel dessein? Ses actions nuement rapportées,
avoient assez de quoy satisfaire ceux qui s'intéressent à le connoître,
sans les faire servir de divertissement au Public. Il fait beau voir cet
homme grave envoyer chercher le chapeau de Rohaut son ami, pour
représenter le Philosophe dans le _Bourgeois Gentilhomme_; cela est plat
et d'un mauvais caractère. Oh mais, me diroit l'Auteur, cela est vray.
Eh bien, quand on n'en pourroit douter, qu'importe à la postérité
d'avoir cette ridicule vérité dans la vie d'un homme dont elle ne
cherchera jamais la bassesse?_

_Je ne suis pas mécontent de l'histoire du succez du _Bourgeois
Gentilhomme_ et des _Femmes Sçavantes_ à la Cour. Ce sont ces
endroits-là que l'Auteur auroit dû détailler davantage, parce que ce
sont les seuls qui nous touchent. Nous voyons représenter tous les jours
les Pièces de Molière, et nous aurions été ravis de connoître les
modèles de ses caractères, les motifs qui l'ont fait travailler, et le
succès de ses pièces dans le temps. Et même, en homme avisé, l'Auteur
auroit dû nous donner une Dissertation sur chacune. Ç'auroit été là un
Ouvrage excellent; mais cette suite d'aventures communes n'est bonne que
pour ces Lecteurs qui s'amusent de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a
senti par avance cette objection, y répond modestement à la fin de son
Livre. Un tel Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma portée; et quand je
l'aurois fait, c'eût été donner l'histoire du Théâtre de Molière, et non
pas sa vie. Eh bien soit, celle-là m'auroit fait beaucoup de plaisir;
celle-ci ne m'intéresse point. On donne la vie d'un homme, quand ses
actions inspirent de la sainteté dans les moeurs, et de l'élévation dans
les sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de gouverner, et de se
conduire dans les grands emplois._

_La querelle de Baron avec ce Courtisan inconnu, à l'occasion d'une
Pièce de Théâtre, me paroît impertinente. Molière y fait le personnage
d'un présomptueux; Baron, celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le
Courtisan, celuy d'un mal-avisé, de se commettre avec luy: et tout cela
est soutenu par de si mauvaises raisons, que je ne daigne pas vous en
parler davantage; d'autant plus que je ne devine pas sûrement les
personnes que l'Auteur a cachées._

_Nous voici à la fin du Livre où l'Auteur nous dit qu'il a assez fait
connoître que Molière ne vivoit pas en bonne intelligence avec sa femme.
Il a raison, puisque par tout ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisément
que la Molière étoit une coquette outrée; qu'elle causoit
continuellement du chagrin à Molière, et qu'il ne pouvoit la ranger à
son devoir à cause de son humeur volontaire. Cependant l'Auteur se
plaint que l'on ait fait de mauvaises histoires sur son compte; et il
attaque effrontément sur cela l'Auteur du _Dictionnaire critique_, pour
donner plus de poids à son ressentiment. Mais qu'a-t-on tant dit contre
Molière et sa femme? Rien autre chose que ce que l'Auteur nous en a
débité; à la vérité, avec beaucoup plus de politesse et de précaution.
Il ne falloit point tant se récrier pour si peu de chose._

_Si Molière, selon notre Auteur, n'étoit lent à travailler, que parce
que les visites des Grands Seigneurs et de ses Amis, qui étoient
fréquentes, l'interrompoient dans son travail, pourquoi cet Auteur ne
nous a-t-il pas donné ce qui se passoit entre ces Grands Seigneurs, ces
Amis et Molière? Nous aurions sa vie, puisqu'il a plu à l'Auteur
d'essayer de nous la donner. Ces Messieurs-là n'alloient chez Molière,
que pour faire valoir son esprit; et ce que disent de Grands Seigneurs
et des Amis choisis, doit être agréable. Mais l'Auteur ne l'a pas sçu
apparemment, et il a mieux aimé faire un Livre plus court et ne point
mentir: et moi je serois fort aise qu'il eût inventé de bonnes choses,
pour me dédommager de ses plates véritez._

_Il nous fait un long narré de la mort de Molière, comme si nous étions
ses petits parens, qui voulussions en sçavoir jusqu'aux plus basses
circonstances. Les bouillons de la Molière, son oreiller, le fromage de
Parmesan, relèvent beaucoup le mérite de ce grand Homme. Oh! je ne dis
tout cela, dit l'Auteur, que pour ôter au Public le préjugé qu'il a sur
la mort de Molière. Et bien, il n'y avoit qu'à dire qu'il ne mourut
point sur le Théâtre, c'en étoit assez; on l'auroit cru sans ces
particularitez ridicules. Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont
il ne dit pas la moitié de ce qu'il faut dire; par exemple, sur son
enterrement dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son
Livre, et qui auroit été rempli de faits fort curieux, qu'il sçait sans
doute. Car pour être mystérieux avec esprit, comme l'Auteur, il faut
sçavoir toutes les circonstances des faits que l'on rapporte. Pour moy,
je n'en juge que par le bruit public; on accuse l'Auteur de n'avoir pas
dit tout ce qu'il devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit dire: et dès
que je suis prévenu sur cela, je ne sçaurois être content de l'Auteur,
qui devoit tout dire, ou se taire. Il a manqué à ce qu'il devoit à la
vérité, comme Historien, dès qu'il a supprimé des faits ou des
circonstances._

_Voilà, Monsieur, mon sentiment sur la _Vie de Molière_. Je ne suis
point entré dans une Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement
ma pensée. D'autres Critiques plus chagrins que moy, y auraient
peut-être plus trouvé à redire que je ne l'ay fait: mais persuadé que je
suis, que les sentimens ne sont jamais généraux sur le bon ou le mauvais
d'un Ouvrage, je ne voudrois pas répondre que ce Livre n'eût son mérite
pour le plus grand nombre; il est amusant pour les gens qui se
contentent de lire sans réflexion. Il y a des noms en blanc; on s'occupe
à les deviner; cela suffit pour faire dire: Voilà un Livre excellent,
pour exciter la curiosité, pour faire admirer l'ordre et le stile. En ce
cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, j'auray eu tort de le reprendre.
Cependant, débarrassé de tout préjugé, j'ay cherché la Vie de Molière
telle que l'Auteur nous la promet au commencement de son Livre, je ne
l'ai point trouvée, le Livre ne m'a point plu. Je me suis rabatu sur
l'expression au défaut de la matière; celle-là m'a paru trop hardie pour
un Auteur qui n'est point en droit de s'écarter de la voye commune. J'ay
vu de plus que les avantures qui offusquent la Vie de Molière, en
défiguroient quelques traits sérieux assez passablement touchez. Je
crois néanmoins que le tout ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé
son Ouvrage avec autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros, à
quelques endroits près, qui sont un peu négligez._

_Mais, Monsieur, comme je ne veux point m'attirer les traits d'un Auteur
en colère, je vous prie que cette Lettre soit de vous à moy; car s'il en
a connaissance, il ne se tiendra jamais de me commettre dans le public
pour son honneur, et je serois très-fâché que lui ou moi nous eussions
tort publiquement. Ainsi soyez fidelle à notre amitié; car j'aurois
peut-être bien de la peine à me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par
une Réponse; et nous pourrions donner aux Gens de Lettres des Scènes qui
tourneroient à notre confusion. Je suis, etc._


FIN DE LA LETTRE CRITIQUE



                                ADITION
                                A LA VIE
                              DE MONSIEUR
                              DE MOLIERE,
                              _CONTENANT_
                                  UNE
                                REPONSE
                             A LA CRITIQUE
                          Que l'on en a faite.

                                A PARIS,

                                  Chez
   JACQUES LE FEBVRE, dans la grand'Salle du Palais, au Soleil-d'Or.
                                   ET
       PIERRE RIBOU, proche les Augustins, à l'Image Saint Loüis.

                               M. DCCVI.

                        _AVEC PRIVILEGE DU ROI_



Le privilége est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest,
et l'approbation de Saurin, du 9 décembre 1705.



ADDITION À LA VIE DE MONSIEUR DE MOLIÈRE CONTENANT UNE RÉPONSE À LA
CRITIQUE QUE L'ON EN A FAITE


Dès que la Vie de Mr de Molière a paru, on m'a menacé de la critiquer.
Un petit Auteur, étouffé dès sa naissance, vouloit avec ingratitude
faire son coup d'essai sur mon Ouvrage: mais la Critique qui m'occupe
est au dessus de sa portée; ce n'est point lui qui m'attaque.

Le Provençal d'autre-fois, et le Grand'homme d'aujourd'hui, au dire de
l'Auteur de la Critique, m'a donné des soupçons; mais ce n'est pas un
homme assez du commun pour relever les égaremens d'un petit Auteur.

La Compagnie (c'est ainsi que Mrs les Comédiens appellent leur Corps
présentement) n'a point, ce me semble, d'Auteur critique aussi délié que
celui qui me reprend.

Le nom du Libraire qui débite ce petit Ouvrage, m'a fait soupçonner
qu'une plume acoutumée depuis longtems au travail, auroit voulu à mes
dépens procurer quelque petit profit à son Libraire, sous le nom de
Molière, qui rapelle assez son Lecteur. Mais le stile de la Critique est
aisé; il n'est point raboteux; je n'y reconnois point l'Auteur qui
m'avoit d'abord causé des soupçons.

J'avoue que je suis dépaysé, j'ignore celui à qui j'ai affaire. A moins
que ce ne soit quelque Avocat désoeuvré, que j'ai lieu de soupçonner, et
qui pour se dédommager de son loisir, n'ait voulu faire connoître au
Public qu'il étoit homme de discussion, et de discernement. Mais tel que
soit mon Adversaire je lui suis très-obligé de tout le bien qu'il dit de
moi; j'ai pourtant remarqué un peu de vivacité dans sa Critique; et j'ai
bien de la peine à croire qu'il m'attaque de sang froid. C'est un
Censeur à craindre; il insinue ses sentimens avec adresse, il y a du
tour dans son expression; mais je ne conviens pas qu'il pense toujours
juste. Ainsi il trouvera bon que je le fasse connoître au Public par ma
Réponse. Je me flate même que mon Censeur y apprendra des choses qu'il
ignore, tout assuré qu'il paroît à porter son jugement.

Je dis plus, je me suis imaginé que son Ouvrage n'est qu'un ramassis des
diférens sentimens que l'on a répandus sur mon travail; si tout étoit
parti de son génie, il y auroit peut-être plus d'ordre, et moins de
contradiction dans sa Critique. Il a entendu ce Peintre, dont tout le
mérite est renfermé dans la main, s'écrier dans ces lieux où l'on
s'assemble pour étaler son bel esprit: «Ce n'est point là Molière; il a
eu du commerce avec toute la Cour; l'Auteur ne nous en dit rien.» Mon
Censeur a mis cela sur ses tablettes pour me le reprocher.

D'un autre côté cet Avocat, qui ne connoît que le langage gothique de sa
famille et de ses paperasses, et qui ignore celui de la Cour et des bons
Auteurs, a donné matière à mon Critique, pour ataquer mon stile. Il a
saisi les plaintes des Comédiens, qui se sont cru offencez de
l'éfronterie que j'ai eue d'ataquer leur Jeu et leur Profession. Il a
répété d'après eux que j'ignorois les principes de leur Art, et que ce
n'étoit pas à moi à en parler si légèrement. Enfin mon Censeur a fait un
petit magazin de bonnes et de mauvaises choses que l'on a dites contre
mon Livre, pour en former sa Critique. J'y vais répondre pour ôter au
Public la prévention que des termes vifs et bien placez pourroient lui
donner contre mon Livre.

Mon Censeur s'étonne que j'aie intitulé mon Ouvrage, _La Vie de Mr de
Molière_. «Un Comédien», dit-t-il, «peut-il être apellé _Monsieur_, que
par des Domestiques, ou par le menu Peuple? Sa profession est ignoble.
L'Auteur ignore le cérémonial.»

Si mon Censeur avoit dit que l'on étoit acoutumé à ne point donner du
_Monsieur_ à Molière; que j'aurois bien fait de suivre l'usage; et que
ce n'est point par mépris pour cet illustre Auteur que cet usage s'est
établi; j'aurois passé condamnation de cette Critique. Mais ce n'est pas
là le sentiment de mon Censeur: je suis donc obligé de lui dire que je
n'ai point fait la Vie de Molière, comme Comédien, mais comme Auteur: et
le mérite qu'il s'est acquis par ses Ouvrages exige de l'estime; c'est à
ce sentiment qu'il faut s'en tenir pour rendre ce que l'on doit à sa
mémoire. Quel est l'Auteur de son tems que l'on n'apelleroit pas
Monsieur en fesant sa Vie?

Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molière et l'Auteur de sa Vie
par des termes un peu trop forts, ne sçait pas aparemment qu'il n'y a
point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que
l'on ne traite de _Monsieur_, quand on parle de lui dans un tems peu
éloigné de celui où il a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est
une règle de politesse que l'on pousse même jusqu'à un siècle. Et si
dans ces derniers tems il s'est glissé une espèce de rusticité dans les
conversations, en apellant séchement par leur nom ceux à qui l'on doit
de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression
je me sois écarté de cette rusticité?

Quand bien même j'aurois pris Molière comme Comédien, quel mal aurois-je
fait de l'apeller _Monsieur_? c'est un cérémonial bien établi
présentement chez Mrs les Comédiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, _Les
OEuvres de Mr Poisson, Le Théâtre de Mr Dancour, etc._? Après cela
peut-t-on refuser le _Monsieur_ à Molière? Nous ne sommes plus dans le
tems où l'on intituloit modestement, _Les OEuvres de Jean un tel_.

Il est vrai que je traiterai également de _Monsieur_ le Grand Seigneur
et Molière, sans croire m'écarter des règles. La vertu et le mérite sont
de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualité,
et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une
étrange chose que Molière eût éfacé son mérite par la sienne et par sa
profession. Enfin il suffit que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il
ait été honoré de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les
égards que j'ai eus pour lui.

Mais faut-t-il que je fasse remarquer à mon Censeur que c'est lui-même
qui ne sait pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler
le Roi personnellement, on ne donne la qualité de _Monsieur_ à personne
qu'à ceux à qui sa Majesté veut bien la donner, à cause de l'élévation
de leur naissance, ou de leur dignité. Et je pourois me récrier contre
mon Censeur de ne pas mettre de la différence entre un Privilége, où le
Roi parle définiment et en Maître, et le titre d'un Livre qui n'est
déterminé pour personne en particulier.

Je passe à un article qui m'intéresse davantage, c'est mon stile, que
l'on ataque d'une grande force. «Je suis un Auteur qui m'emporte; je
hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre.
Suis-je de l'Académie pour écrire si hardiment?» Si mon Censeur, qui
parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention,
s'il avoit du commerce, il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé. La
noblesse et le choix des termes, et des expressions, la netteté, la
_concision_, sont des principes, que je tâche de ne point perdre de vue,
comme les moyens les plus assurés d'atacher le Lecteur. A observer trop
rigoureusement la pureté de la Grammaire, à s'en tenir aux expressions
communes, à préférer toujours le propre au figuré, on rend bien souvent
une lecture languissante; on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un
long et fréquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin
batu; mais il me semble que je le fais avec précaution, et dans les
ocasions, où ce que je hazarde relève le sentiment que j'exprime. La
langue Françoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours
étrangères; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la
perfectionner; de manière qu'elle soit toujours préférée, comme la plus
propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en
Suède, en Pologne, le commerce d'amitié, de politesse, de galanterie,
d'affaires même, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un
plaisir de parler François; leurs Ministres, Envoyés dans de diférentes
Cours, ont leur correspondance en François; c'est une langue
universelle. Et il est à notre honte que les Étrangers aient plus
d'atention que nous à y trouver des beautez, dont on nous interdit la
recherche par des Critiques continuelles dès que quelque Auteur s'écarte
un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une
place qui impose silence, aussi tôt une foule d'ignorans s'élève contre
lui: leur malignité va si loin, que quand une expression heureuse les
choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employée
depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les
Auteurs, plus jaloux de la matière, que du stile, aiment mieux faire un
bon Livre exprimé foiblement, que de risquer de lui donner la grace et
le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois
sortir de cette circonspection servile, et qu'assuré par de longues
observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques
expressions; sur tout dans une matière, où j'avois beaucoup de choses à
ménager, pour n'en pas rendre la lecture désagréable.

Les Caractères, les Conditions, les Matières ont leurs termes: le
Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme
l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du sérieux.
Tout cela forme de diférens langages que mon Censeur n'a point encore
étudiés, et il a pris pour égarement ce qui lui a paru nouveau.

Je ne puis m'empêcher de relever ces termes, _est-il de l'Académie_? Non
je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mérite d'en être.
Mais a-t-il été interdit par quelque ordonnance, à tous ceux qui ne sont
pas de l'Académie, de cultiver la langue, de débarasser le stile de ces
ornemens étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École, d'imiter la
Nature, et même de hazarder un terme, une expression, si elle relève le
sentiment, ou la matière? Je ne pense pas que ce soit une nécessité
d'être de l'Académie pour choisir le meilleur, dont jusqu'à présent on
ne nous a point donné de règles assurées. Je suis donc en droit de le
chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au
figuré; de manière que je conserve les caractères, et que j'évite le
languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me
reproche la singularité. Car je déclare à mon Censeur que je ne suis
nullement scrupuleux, et que s'il se présente un terme expressif, qui
m'en épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a passé
dans les conversations des personnes qui parlent bien. _Concision_, dont
je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute
du goût de mon Censeur; mais lui-même qui se tient si fort à l'antique
n'a-t-il rien hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on eût
dit du temps de François Premier, _je me suis rabatu sur l'expression_,
pour _j'ai cherché ma satisfaction dans son stile_: que l'on eût employé
_les avantures qui offusquent la vie de Molière_ pour dire, _qui
empêchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens_; que l'on eût
hazardé _s'écarter de la voie commune_, pour signifier _ne pas suivre
les règles ordinaires du stile_? C'est pourtant là du nouveau, que mon
Censeur a peut-être lâché par contagion, et qui me fait bien entendre
qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra
de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le
hazardé d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai toujours contre
ces Juges, qui n'aïant qu'une légère connoissance de la langue,
s'imaginent que ce qui n'est pas à leur goût et à leur portée, n'est pas
bon: et que toutes sortes de sujets peuvent être traitez d'un stile
général.

Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molière; elle
en est offusquée; cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages de cet
Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas écrit
seulement pour ces Mrs là; mais pour le Public qui veut avoir tout ce
qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui
en vérité ne mérite aucune atention. Et même je suis seur que si je
n'avois point mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit esté le premier à se
récrier, et à dire: _Oh! l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures,
il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis._ Mais le
Critique n'en veut point, quand on les lui présente: il fait l'homme
grave, quand on veut l'égayer. Molière ne l'intéresse pas dans son
Domestique; et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit bien
passé de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'État. Je ne sçai si le
Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien
méconnoissant. Nous souhaittons toujours connoître ceux qui contribuent
à notre satisfaction, cette curiosité est une espèce de reconnoissance
que nous devons aux Personnes de probité et de mérite. Tout petit
qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté
des traits de sa vie que les Personnes les plus élevées se feroient
gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molière que
dans un Héros.

«Mais c'est cela même dont je me plains,» dit mon Censeur: «vous ne
m'avez point donné le beau de Molière; vous me l'avez représenté comme
un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu'à
amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point là Molière; il a eu des Scènes
à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez
vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui?»

J'ai représenté Molière dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai
jugé à propos de faire paroître ses situations et ses sentimens, par ses
actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du
Vieillard dans les _Précieuses_; celle du Chasseur dans les _Fâcheux_
sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour
lui. On doit reconnoître son penchant à faire du bien dans tout ce qui
se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermeté paroît
dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer
à la Comédie sans paier; son atention au succès de ses pièces dans celle
de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé. On remarque sa présence
d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et qu'il
racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les égards qu'il avoit
pour les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan extravagant. Il
fait voir sa sincérité dans celle du jeune homme qui vouloit se faire
Comédien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui
font connoître Molière dans son véritable caractère. Si mon Censeur ne
s'en est pas aperçu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je
n'ai raporté tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort.

Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques
personnes, et que j'ai passé légèrement sur de certains faits. Et c'est
là justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement.
Mais à ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-même eu du
ménagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la
suite. Quand même on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne
me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considération à
qui je dois toutes sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise mon
Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est
présenté à son imagination à la première lecture; et aux noms près, que
je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molière est
plus rassemblée qu'il ne pense.

J'aurois suffisamment satisfait par cette Réponse à la Critique que l'on
a faite de mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur difficile, du
moins il me paroît tel. Il m'a ataqué en détail; je vais lui répondre de
même.

Ma probité n'est pas assez bien établie chez lui, mon exactitude lui est
trop suspecte, pour croire que je lui aie donné la vérité. Mon Ouvrage
est broché d'après des Mémoires de Mr le Baron: donc il est mauvais;
donc il n'est pas véritable. La plaisante et injurieuse conséquence!
A-t-on jamais exigé d'un Historien des actes autentiques, des témoins
juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en
raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et fréquenté Molière? Et
quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour découvrir
la vérité des faits, que mon honneur et ma réputation? Que cet Auteur
informe donc de mes moeurs avant que de me condamner. Mais il se
contredit à la fin de sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout
ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de
soin que si c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc pas broché,
comme il le prétend dans un autre endroit.

«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami; seurement il a part à son
Ouvrage: il le loue trop légèrement; et il insulte trop les autres
Auteurs Comiques pour n'en être pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage
est mauvais et suspect. En vérité peut-on raisonner avec si peu de
retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur? Après
cela, dois-je prendre pour sincères les louanges qu'il me donne en
d'autres endroits?

Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup
d'honnêtes gens, et de personnes de considération. Je passe encore à mon
Censeur que Baron m'ait donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu
mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître Molière? Il a toujours été
avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise
foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais
je lui déclare que Baron n'a pas plus de part à mon travail que
plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires.

Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon
Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molière, personne n'a mieux
soutenu le Théâtre Comique que Baron. Si c'est là faire insulte à ces
Messieurs, qu'ils me donnent de leur façon deux pièces égales à la
_Coquette_, et à l'_Homme à bonnes fortunes_, je leur ferai réparation;
qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodées à
notre Théâtre que l'_Andrienne_, et les _Adelphes_, je passerai
condamnation de leurs plaintes. Mais, réplique mon Censeur, ces
_Adelphes_ sont tombés. Et bien je le veux, il est bien tombé d'autres
Pièces excellentes. Le _Misantrope_, l'_Avare_ de Molière ont eu le même
sort dans un tems où l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre la
règle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger
d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pièce
de Théâtre. Son goût dégénère tous les jours: acoutumé depuis quelque
tems à des traits grossiers, il n'est plus susceptible de délicatesse.
On juge aujourd'hui avec prévention, avec caprice, avec ignorance. On
voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement à
un meilleur, on le néglige. Je n'ai point jugé des _Adelphes_ par
l'évènement; son quatrième acte m'auroit fait passer sur bien des
défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron étoit celui des Auteurs qui
avoit le mieux soutenu le Théâtre Comique depuis Molière, j'ai dit ce
que j'ai pensé, et ce que je pense encore sans préjugé; et je ne trouve
point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment oposé, comme le fait mon
Censeur.

Sa Critique sur les paroles du grand père de Molière ne mérite pas que
je la relève; il se seroit bien passé d'appeler étourderie la chose du
monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me
reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus,
lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire
Molière son Secrétaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui
voulurent se noyer à Hauteuil ne peut être vraie.

Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer
Molière dans son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire pour cet
emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes
qualitez qui lui auroient donné de la satisfaction et du plaisir; c'en
étoit assez pour le choisir. La profession de Comédien ne ferme point la
porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit
aujourd'hui un Comédien ocuper une des premières et des plus importantes
places auprès d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingénieurs?
Cette profession n'étoit donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit
faire à Molière. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout.

Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet
endroit. Molière selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser
avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est
l'Auteur qui parle en sa place. Je suis très-fâché que mon Censeur ait
si peu réfléchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car
peut-il n'avoir pas remarqué que Molière avoit depuis long-tems entrée
chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui
donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII.
En voilà bien assez pour connoître la Cour; et je doute que mon Censeur
la sçache aussi bien que Molière la savoit dès ce tems-là. Mais mon
Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazardé des
faits de cette nature, sans en être bien informé? Il me permettra de le
dire, il a fait son petit Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre
parler, je suis un étourdi, un présomptueux, un imprudent. Et moi je le
trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit.

A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans
ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont été les
témoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture étoient des
personnes de qualité qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de
Chapelle, et avec un quatrième dont le nom ne mourra point chez les gens
de plaisir.

«Je rencontre encore,» dit l'Auteur de la Critique, «une contradiction
dans la Vie de Molière. L'Auteur lui fait dire en Languedoc qu'il est
passable Auteur: il lui fait souhaiter de venir à Paris, parce qu'il se
sentoit assez de forces pour soutenir un Théâtre Comique: et lorsqu'il y
est, il se défie de lui mal à propos, puisque c'est après avoir plu au
Roi.»

Mon Censeur prend avantage de tout, il ne néglige rien pour m'ataquer:
je ne le trouve pourtant pas plus fort en cette ocasion que dans les
autres; car seurement il n'y a point de contradiction dans les paroles
et dans les situations de Molière. Il sçavoit par son expérience que le
Public de Paris n'étoit pas aisé à gagner dans un tems, où il y avoit
des Auteurs et un goût pour lesquels il étoit prévenu. Il sçavoit que ce
Public ne jugeoit pas avec autant de discernement que Sa Majesté. Il
avoit à soutenir la réputation qu'Elle lui avoit déjà établie par son
approbation: trois raisons qui dévoient également donner de l'inquiétude
à Molière. D'ailleurs nous avons toujours beaucoup de suffisance pour
tout entreprendre; mais au moment de l'exécution nous tremblons
naturellement. Molière se trouva dans cette situation à l'instant qu'il
eut à établir sa réputation, ou à la détruire par son coup d'essai. Où
est donc la contradiction dans cet endroit de mon Livre? Au contraire
j'y trouve, ce me semble, la nature à découvert.

Mon Censeur fait ce qu'il peut pour me faire des ennemis. Il me commet
avec les Auteurs, avec les Comédiens. Mais avant que de l'essayer il
devoit plus observer mon expression; car je n'ai point dit qu'avant et
après Molière les Auteurs n'avoient donné que de mauvais Ouvrages. Voici
mes termes: _Courage, courage, Molière_, s'écria ce Vieillard, à la
représentation des _Précieuses_, _voilà la bonne Comédie. Ce qui fait
bien connoître que le Théâtre Comique étoit alors négligé: et que l'on
étoit fatigué de mauvais ouvrages avant Molière, comme nous l'avons été
après l'avoir perdu_. Mon expression n'exclud point, comme celle de mon
Censeur, les bonnes pièces de ma proposition. Je parle indéfiniment des
mauvaises, qui sont en assez grand nombre, pour que je puisse m'en
plaindre, sans nommer les Auteurs: et je m'en raporte sur cela au
jugement du Public, quoique nous ne soyons pas toujours d'acord sur cet
article.

L'Auteur de la Critique est du moins autant ami des Comédiens, qu'il
prétend que je le sois de Mr le Baron; il s'épuise pour les défendre,
comme si je les avois ataqués personnellement. Mais ne trouvera-t-on
point étonnant que mon Critique, qui paroît avoir de l'esprit, s'efforce
d'abaisser Molière par sa naissance, par sa profession, par sa conduite,
et par ses sentimens; qu'il méprise Baron, qu'il en veuille à sa
sincérité, deux hommes illustres cependant chacun en son genre; et qu'il
prenne si fortement le parti des restes de leur troupe? Comment! à lire
les expressions de mon Censeur; quand j'aurois parlé peu
respectueusement d'une Compagnie supérieure, je ne serois pas plus
criminel! Mais j'ai dit, que Molière ne reconnoîtroit pas ses Pièces
dans le jeu d'aujourd'hui. Et bien soit, je l'ai dit, je ne m'en dédis
point: c'est le sentiment du Public; c'est celui même de chacun des
Comédiens en particulier; peut-on m'empêcher de dire que c'est aussi le
mien? «C'est bien à vous», ajoute mon Censeur, «à parler de ce métier
là; vous qui sur ma parole en ignorés les principes, quoique dans votre
Livre vous nous ayez étalé fastueusement de grands mots, pour nous faire
entendre que vous y étiez un habile homme. Cette Profession», dit-il
encore, «a-t-elle d'autres règles, que le bon sens, une belle voix, et
de beaux gestes?»

Et c'est justement cela dont je me plains: point de bon sens, point de
voix, point de gestes, point de conduite dans le jeu d'aujourd'hui. Mais
avant que j'entre dans le détail de ma proposition, je déclare que je
n'en veux qu'à l'Acteur en général; et que je sais distinguer, et celui
qui exécute bien, et même les jours qu'il doit être applaudi, et les
rôles qui lui conviennent.

Je répons donc avec assurance à mon Censeur qu'il n'entend point cette
partie de la Rhétorique qui regarde l'action, de la manière dont il en
parle; et je veux bien l'instruire, pour repousser son insulte.

Le Comédien doit se considérer comme un Orateur, qui prononce en public
un discours fait pour toucher l'Auditeur. Deux parties essentielles lui
sont nécessaires pour y réussir: l'accent et le geste. Ainsi il doit
étudier son extérieur, et cultiver sa prononciation, pour savoir ce que
c'est que de varier les accens, et de diversifier les gestes à propos,
sans quoi il ne réussira jamais. D'où vient que nous voyons des Acteurs,
qui semblent tranquiles, quand ils contestent; en colère, quand ils
exhortent; indifférens quand ils remontrent; et froids quand ils
invectivent? C'est là ce qu'on appelle communément, ne pas savoir, ne
pas sentir ce que l'on dit; n'avoir pas d'entrailles.

Je conviens qu'une voix sonore, et une flexibilité de corps, que nous
tenons de la nature, donnent un grand avantage à l'Acteur. Mais il y a
des règles pour les conduire, selon les parties qui composent la Pièce,
selon les passions qui y règnent, selon les figures qui l'embellissent,
selon les personnages qu'on introduit sur la scène. Que l'Acteur lise
les préceptes qu'on nous a donnés sur la déclamation, qu'il les exécute,
il touchera le Spectateur. Il ne m'est pas permis de faire un Livre pour
les lui détailler, j'ennuyerois mon Lecteur: mais je puis reprocher à
mon Censeur qu'il ne les connoît pas, puisqu'il n'a point remarqué que
la plupart des Comédiens ne les observent point. On trouve presque
toujours au spectacle les rolles mal distribués: des voix ingrates qui
ne peuvent fournir dans les mouvemens; de glapissantes, dès qu'elles
s'élèvent; de foibles, qui ne se font point entendre; de trop claires,
qui n'imposent point, et qui ne peuvent varier dans la passion; des
Acteurs qui sans raison précipitent leur voix, par hémistiche, et qui
font perdre la moitié de ce qu'ils disent: défaut qui s'est glissé au
Théâtre depuis quelques années. Peu atentifs à leur jeu, ils expriment
souvent l'emportement, comme la tendresse; le récit, comme le
commandement: en un mot ils ne daignent pas sortir du ton qui leur est
naturel pour entrer dans la passion. Ils ne négligent pas moins leurs
gestes. Il y en a qui en ont de lents, d'autres de précipités;
quelques-uns en ont de rudes, quelques autres d'affetés, et souvent mal
ménagés, faute d'étudier le sens de l'Auteur. Toute leur science,
disent-ils, est de bien observer la ponctuation. Mais avons-nous des
points pour toutes les passions, pour toutes les figures? Nous ne
connoissons que les points fermés, les points d'admiration, et ceux
d'interrogation. Ils ne suffisent pas même pour la lecture.

Un bon Acteur doit scrupuleusement observer la quantité; mais qu'il
évite le chant avec soin. Il doit ménager son haleine; de manière qu'il
ne la reprenne jamais dans un sens interrompu, afin de conserver
l'atention du Spectateur. Qu'il la suspende en s'arrêtant à ces termes
qui font les transitions et les liaisons, plutôt qu'à la ponctuation qui
les précède; c'est un agrément qui a toujours son effet. C'en est un
aussi de ménager à propos des silences dans les grands mouvemens, comme
on le fait dans la musique. Le repos à la rime, ou à la césure, si la
ponctuation n'y oblige, confond le sens de l'Auteur. Un Acteur ne doit
point appuyer sur les termes, mais sur l'expression entière; et
remarquer le mot qui détermine la pensée afin de l'élever un peu plus
que les autres. On est désolé d'entendre des Acteurs qui poussent leur
voix, comme des possédés, en prononçant, par exemple, un adjectif, et
tomber du moins à l'octave en proférant son substantif: au lieu
d'entraîner le Spectateur insensiblement, par degrés conjoints, s'il
m'est permis de parler ainsi, jusqu'au terme qui doit lui faire sentir
la pensée que l'on exprime. C'est là un des plus séduisants moyens de
toucher l'Auditeur; mais peu de personnes savent l'exécuter. Il faut
encore une grande habitude pour donner à sa voix les inflexions qui
conviennent; une bonne poitrine, pour la ménager; beaucoup de jugement,
pour découvrir le sens de l'Auteur; et donner, s'il est possible, à son
Ouvrage plus d'esprit qu'il n'y en a voulu mettre.

Toutes ces observations, et les règles que l'on trouve dans les livres
qui ont traité de la déclamation, exécutées grossièrement, font le
Comédien. Quand on les met en usage noblement, avec facilité, avec
délicatesse, c'est ce qui constitue l'Acteur. Car je mets une grande
différence entre l'un et l'autre. Celui-là anime son action, comme un
Artisan commun fait son métier; celui-ci, maître de sa matière, donne à
son jeu tout le vrai, toute la délicatesse que la nature exige.

Mais, diront quelques Lecteurs indifférens, voilà bien sérieusement
répondu à une foible Critique! On est aisément piqué, quand on est
traité d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire
retomber ce reproche sur mon Censeur.

Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les
principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs à la Chaire
et au Théâtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout-à-fait
comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit
se donner au Théâtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit
Prédicateur, ou Comédien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de
libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire Prédicateur, ou se faire
Comédien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une même balance
que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant
il ne laisse pas d'être vrai que la vue générale de ces deux professions
si opposées, est la même: c'est de toucher celui qui écoute. Et c'est si
bien la même exécution, qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le
récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du contraire, suposant à l'un et
à l'autre une connoissance égale des principes, et les mêmes
dispositions.

Mais, me dira mon Critique, votre Molière ne sçavait point tout cela;
vous dites vous-même qu'il n'eut point de succès dans le tragique: et
toutes ces belles règles que vous venez de donner ne conviennent point à
l'Acteur Comique.

La Tragédie est une représentation grave et sérieuse d'une action
funeste qui s'est passée entre des personnes élevées au-dessus du
commun. Pour réciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble,
sublime; et prononcer d'un ton proportionné à l'élévation des personnes
qu'on met sur la Scène, et aux passions que l'on représente, ou que l'on
veut inspirer. La nature avoit refusé à Molière les dispositions
nécessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'étude
il en connoissoit les règles.

La Comédie est une représentation naïve et enjouée d'une aventure
agréable entre des personnes communes; à quoi tout auteur honnête homme
doit ajouter la douce satire pour la correction des moeurs. Cette action
demande une voix ordinaire, mais agréable, et un ton moins élevé, parce
que la passion, le caractère, le sentiment qu'on exprime appartiennent à
des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de
déclamation, on observe les mêmes principes pour conduire sa voix et ses
gestes. Molière pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle étoit à sa
portée, et il avoit l'art de la faire exécuter. _Molière_, dit Mr de
Furetière, _savoit bien faire jouer ses Comédies._ Il y a donc de
l'intelligence, des règles à faire représenter une Comédie? Autrefois
les Comédiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la
représentation de leurs pièces; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient
très-mal receus à leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans
doute le Lecteur de pousser plus loin cette matière; en voilà assez pour
faire connoître que mon Censeur a eu tort de se récrier si fortement sur
ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui d'autrefois.

On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite
il ne l'auroit pas fait, s'engageât à fournir un Acte de Tragédie par
semaine, et que Molière le lui eût demandé. Mais quand on fera réflexion
que celui-ci connoissoit déjà les dispositions extraordinaires que Mr
Racine avait pour la Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il
n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit un Poëte naissant plein de feu,
on ne sera point étonné de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans
l'Épitre dédicatoire du _Jodelet Maître Valet_, qu'il ne fut que quinze
jours à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner que l'on puisse
faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte
l'entreprenne?

L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais
point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de là
ocasion de désapprouver l'Histoire de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors
de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé grace pour ce
petit Épisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me
paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier?

Le détail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses
communes: Molière est petit avec Baron. Je conviens qu'à la première
lecture faite sans réflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais
pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raporté ces petites
particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent,
pour faire voir que Molière entroit dans le commun du commerce d'estime
ou d'amitié, comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera peut-être
pas aussi sévèrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du
grand homme par la supériorité de ses expressions, que je doute que ses
sentiments et sa conduite y répondent: mais il est peu d'acord avec
lui-même: car tantôt il s'abaisse jusqu'à vouloir toute la Vie de
Molière, il daignera la lire; tantôt il n'en veut que les beaux traits,
le reste le révolte; tantôt il se déclare le Protecteur, le Panégyriste
des Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre parler, ils sont au
dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'être pas sincère, de
suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la
vérité. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais ménage qui
étoit entre Molière et sa femme, que je n'eusse parlé de Mr de
Chapelle, que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que mon Censeur
auroit voulu l'impossible; ç'auroit été sans raison tomber dans le
défaut qu'il me reproche un moment après.

Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je savois de la Comédie du
_Tartufe_; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses,
que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mémoires, pour me
reprendre à bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le Public mieux
que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a
de la prudence, malgré lui-même; il n'a eu en veue que d'intéresser les
autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on devoit
dire: et mon Censeur, qui étale souvent de si beaux sentiments, a
mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle
apparence de vérité. Veut-il que je pénètre dans l'intérieur de Molière,
pour savoir si Mr N. et Mademoiselle N. sont les originaux du _Tartufe_?
Est-il à présumer qu'il l'ait jamais dit? «C'est le Public qui a fait
son aplication, donc la chose est vraie»: la conséquence n'est pas
juste. Ces caractères généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets, que
l'on peut aisément se tromper. Je l'ai examiné avec plus de soin que mon
Censeur, j'ai vu que cela étoit vrai.

En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis
le définir. Il fait l'honnête homme, et il veut que de sang froid je
nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois
Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce
grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel
ornement son nom auroit-il donné à mon Livre, où je ne parle ni de
Méchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'eût été le
calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur débite à cette occasion,
est inutile pour moi; car je lui déclare que je ne connois point son
Provençal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore
plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de
Molière, qui étoit Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur nous dit de
son Héros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse,
qu'il le nomme, je veux bien être chargé de la confusion de l'avoir mis
sur la Scène dans la Vie de Molière, suposé que je n'aie pas raporté la
vérité.

Je lui en passe une très constante: je lui avoue de bonne foi que la
défense du _Misantrope_ est peut-être le meilleur Ouvrage de celui qui
l'a faite; mais le bon a ses mesures diférentes, suivant les personnes
qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur
compare cette défense si heureusement pour la faire valoir, que je ne
puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser
de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la
Vie de Molière; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire.
Mon Censeur s'est fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je
n'ai point d'autre satisfaction à lui donner sur cet article que de ne
lui point répondre, c'est une question décidée dans le public depuis
longtems.

A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton décisif, on doit
le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molière
est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le
travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a
réjoui; j'ai eu en vue de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit
un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaillé sans
dessein, et que j'aie atendu à m'en former un après le jugement du
Public? Non, j'ai taché de prévenir le Lecteur par mes expressions, et
de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie
de Molière. Je ne me plains point du succès. Mon Censeur, quelque sévère
qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point,
il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de répéter, mais dont
je lui dois des remercimens si elles sont sincères; car je lui avoue
ingénument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression,
qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins ménagé.

L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne. «Puisque celui-ci,» dit-il,
«convenoit si peu à l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas? Peut-on
conserver une amitié si discordante?» Mais mon Censeur examine peu; je
suis toujours obligé de le dire. Il confond le bon coeur avec les
manières. Celles de Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas à la
vérité; mais ils se connoissoient intérieurement pour des personnes
essencielles, et ils essayoient à tous momens de se convertir l'un pour
l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent
continuellement! Il n'y a donc point là de quoi s'étonner, pour peu que
l'on connoisse le monde. C'est même l'amitié bien souvent qui cause ces
petites altercations familières, qui ne font que la réveiller. Je puis à
mon tour reprocher à mon Critique que Baron lui tient trop au coeur.
Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parlé en bien!
Quelle mauvaise plaisanterie il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je
trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mépris
du Public, sur cet article.

Il est fort éveillé sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne
raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil à Roselis
pour se faire Comédien, que pour acuser indirectement la mienne de
fausseté.  Mais ce fait est connu de trop de personnes pour être ignoré;
et je doute fort, de la vérité du sien.

C'est à ce sujet que le Critique s'épanche en faveur des Comédiens. Cet
Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant
pas bon que j'aie fait parler Molière contre la Troupe, et suposant que
le fait soit véritable, il est de sentiment, que je devois sauver de
pareilles véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,» dit-il,
«épargné à d'autres qui ne les valent pas.» Si je discutois cette
proposition, je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient
leur compte. Mais n'aïant rendu que les paroles de Molière en cette
ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde.
Cependant je ne puis m'empêcher de faire remarquer au Lecteur le travers
de mon Critique; qui trouve à redire que je n'aie pas nommé des
Personnes de considération, et qui veut que je ménage les Comédiens, que
je n'ai pas même ataqués personnellement ni en général; c'est Molière
qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs là
pour de fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu'à
de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit
mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et
si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se
plaindre d'eux si souvent.

Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincérité, trouve encore
mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi, dit-il,
faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de
contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un
moment à l'autre; et bien sérieusement je ne sais pas pourquoi il lui a
pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de précaution, avec
si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me
demande un détail plus étendu sur les Pièces de Molière; je sais que
cela auroit fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je cette
satisfaction.

Mon Censeur n'est plus le même, quand il parle du Courtisan extravagant,
il manque de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas bon dans un Livre; c'est
un morceau de Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il n'a pas remarqué
que cette avanture auroit été plate, si je n'avois mis le Courtisan en
action, si je n'avois peint son caractère par ses expressions, que je
n'aurois pu employer dans un simple récit. Et je ne sais pas où mon
Censeur a vu établi en règle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action,
et du caractère dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et
d'atacher à la lecture.

Voici un grand article; il y est parlé de de Mr Baile; mon petit
Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son côté. Je suis un
effronté de ne pas m'en raporter à ce qu'il a dit de Molière et de sa
femme dans son _Dictionnaire critique_. C'est un Auteur grave qui a
parlé, donc ce qu'il dit est véritable. J'honore parfaitement Mr Baile,
et je connois peut-être mieux la vaste étendue et la solidité de son
génie, que mon Censeur ne la connoît; mais je ne veux point être
l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-même qui par ses
profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous débarasser de
tous préjugés dans une bagatelle, a donné celui du Public au sujet de
Molière. Il devoit observer à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il
cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit la mémoire d'un Auteur
illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du
_Dictionnaire_. Mais peut-on s'y méprendre? Ne dévelope-t-on pas
aisément la malignité d'un Auteur aux expressions, à la conduite de
l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus? Ainsi, dût Mr Baile le
trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids à un
indigne Ouvrage fait contre la réputation d'un des grands hommes de
notre tems.

Comment! dira peut-être mon Censeur, comme vous parlez de Molière, il
semble que ce soit un Héros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la
bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à
moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit
chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en présence des personnes
qui me l'ont raporté, lui dit un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais
venir peut-être trop souvent, je crains de vous distraire de votre
travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la
complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie à toutes vos
heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un
Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour être avec vous.» Lorsque
Molière venoit, le Prince congédioit ceux qui étoient avec lui, et il
étoit des trois et quatre heures avec Molière; et l'on a entendu ce
grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: «Je ne
m'ennuie jamais avec Molière, c'est un homme qui fournit de tout, son
érudition et son jugement ne s'épuisent jamais.» Je ne crois pas que mon
Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si
seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce même Molière dont mon
Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a
pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes
qu'il ne recouvreroit jamais, Molière et Lulli. Ces paroles assurent la
réputation et le mérite de Molière contre la malignité du Censeur.

Le récit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plaît point; il est
rempli de trop petites circonstances pour son esprit supérieur. Il n'y
en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans
la loge de Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au succès de sa
Pièce, qu'à l'état violent où il étoit: il refuse en homme d'esprit de
prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils
étoient composés, auroient pu abréger les moments qui lui restoient à
vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de
Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le régime lui étoit inutile
alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée à sa femme qu'il finissoit. Les
Soeurs Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font connoître qu'il
fesoit des charités. J'ai laissé tout cela à penser au Lecteur; mais mon
Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il
faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les
petites circonstances que j'ai raportées de la mort de Molière, comme il
les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon
Livre; mais tout le monde n'a pas jugé comme lui, et elles ont du moins
servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'étoit
la principale fin que je m'étois proposée.

Quant à ce qui se passa après que Molière fut mort, je laisse à mon
Censeur de nous le donner. Aparemment qu'il en est bien informé,
puisqu'il avance qu'il y auroit de quoi faire un Livre fort curieux.
J'ai trouvé la matière de cet ouvrage si délicate et si difficile à
traiter, que j'avoue franchement que je n'ai osé l'entreprendre; et je
crois que mon Critique y auroit été aussi embarrassé que moi: il le sait
bien; mais il a été ravi d'avoir cela à me reprocher. Je ne dois
pourtant pas me plaindre de lui: «D'autres pourroient,» dit-il, «trouver
plus que moi à redire à la Vie de Molière; je ne donne que ma pensée. A
tout prendre néanmoins cet Ouvrage pourroit avoir le plus grand nombre
de son côté; il amuse les petits Lecteurs; il y a des aventures qui font
rire: il y a des noms en blanc, cela excite la curiosité, et fait bien
souvent le mérite d'un Livre. Pour moi,» ajoute-t-il, «débarassé de tout
préjugé, je n'ai pas trouvé la Vie de Molière dans cet Ouvrage;
l'expression ne m'a point dédommagé, elle est trop hardie. Pourquoi
l'Auteur ne choisit-il pas d'autres sujets pour travailler? il
réussiroit, il a de la disposition.» Voilà parler en Maître: l'Académie
en corps ne décideroit pas si fièrement. C'est dommage que mon Censeur
se soit contredit tant de fois dans sa Critique, qu'il ait des
sentiments si oposés à ceux du Public, qu'il prenne si souvent à gauche:
avec ses grands termes et ses belles expressions il se seroit fait une
réputation d'homme d'esprit à mes dépens. Mais je me flate, sans trop
présumer de mon Ouvrage, que puisque le Public a daigné souffrir et
agréer mon travail, qu'il prendra ma deffense: non que je présume
absolument avoir bien travaillé: mais mon Livre n'est point, ce me
semble, aussi méprisable que mon Censeur le représente. Je lui ai
pourtant une obligation essencielle; il lui a donné un agrément de plus:
il est de l'essence des bons Livres d'avoir des Censeurs. Celui qui
m'ataque ne doit pas se plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez
ménagé, pour ne plus craindre les traits de sa vivacité, dont il me
menace à la fin de sa Critique, au cas que je repousse très-fortement
les coups qu'il m'a portés. Ils ne sont pas assez rudes pour avoir
recours à l'insulte; et je ne suis pas de caractère à m'en servir, quand
je me croirois bien battu. Tout ce dont je suis fâché c'est de n'avoir
pu découvrir qui est mon Censeur; je lui aurois rendu des devoirs
d'honnêteté que sa personne auroit peut-être exigés; mais à juger de lui
par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit, et
qu'il écrit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de retenue.


FIN



CLEF DES NOMS LAISSÉS EN BLANC


PAGE 10. «Mr P**»: Charles Perrault, dans sa notice sur Molière du
livre _Éloges des hommes illustres du XVIIe siècle_.

P. 82. «Mrs de J..., de N... et de L...» MM. de Jonsac, de Nantouillet
et Lulli.

P. 97. «Mr ...»: le premier président de Lamoignon.

P. 99. «M. de **»: Donneau de Visé; sa _Lettre_ parut en tête de la
première édition du _Misanthrope_; Paris, Jean Ribou, 1667, in-12.

P. 132. «Mr des P***»: Boileau-Despréaux.

P. 135. «la de ...»: Mademoiselle de Brie.

P. 149. «Mr R...»: Racine.

P. 149. «L'occasion de _B..._»: lisez _A_; il s'agit de l'_Alexandre_,
la seconde tragédie de Racine.

P. 149. «M. de P...»: Boileau de Puimorin.



TABLE DES MATIÈRES

A

                                                                   PAGES
  Les _Amans magnifiques_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
  L'_Amphitrion_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
  L'_Andouille de Troie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  48
  Avanture d'un Eclesiastique qui vouloit détourner Molière de la
    Comédie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
  -- D'un Vieillard aux _Précieuses_ . . . . . . . . . . . . . . . .  20
  -- D'un Bourgeois de Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  21
  -- De la Scène du Chasseur des Fâcheux . . . . . . . . . . . . . .  26
  -- De Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  32
  -- De l'Épinette de Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  44
  -- De Mondorge, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  65
  -- De Hubert, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  72
  -- De Molière sur un âne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  76
  -- des Yvrognes qui vouloient se noyer . . . . . . . . . . . . . .  82
  -- De Chapelle et de son Valet . . . . . . . . . . . . . . . . . .  89
  -- De la personne qui fit la Défence du _Misantrope_ . . . . . . .  99
  -- D'un Savant sur l'_Amphitrion_. . . . . . . . . . . . . . . . . 103
  -- D'une lecture du _George Dandin_  . . . . . . . . . . . . . . . 104
  -- De Champmêlé avec Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
  -- D'un Minime . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
  -- D'un Courtisan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 123
  -- D'un jeune homme qui voulait se faire Comédien. . . . . . . . . 126
  -- De Chapelle et de Mr des P**. . . . . . . . . . . . . . . . . . 132
  -- D'un Valet de Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
  -- Du Chapeau de M. Rohault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
  -- De Benserade sur des Vers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
  L'_Avare_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58, 104

B

  Mr Baile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151
  Mr le Baron  . . . . . . . . . . . . . . . .  31, 44, 48 et suiv.,
          59, 65, 83, 90, 92, 114 et suiv., 119, 139, 142, 149, 154, 159
  La Barre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
  Beauchateau, Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  30
  Mademoiselle Beauval . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  61
  Béjart . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 72
  La Béjart. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 35, 59, 70
  Belleroze, Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
  Mr de Benserade. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
  Mr Bernier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  6, 7, 114 et suiv.
  Un Bourgeois de Paris. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  21
  Mr Boursault . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  30
  De Brie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11
  Mademoiselle de Brie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11
  Mr de la Bruyère . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 166

C

  Champmeslé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
  Mr Chapelain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  19, 97
  Mr de Chapelle . 6, 7, 78, 82 et suiv., 89, 92, 94, 116, 120, 130, 159
  Le _Cocu Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  21
  Comédiens de Monsieur le Daufin. . . . . . . . . . . . . . . .  48, 49
  La _Comtesse d'Escarbagnas_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
  Mr le Prince de Conti. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 12
  Mr de Corneille. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152
  La Critique d'_Andromaque_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  33
  La Critique de l'_École des Femmes_. . . . . . . . . . . . . . . .  29
  Du Croisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
  Mr de Cyrano . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7

D

  Deffence à la Maison du Roi d'entrer à la Comédie
    sans payer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 et suiv.
  Le _Dépit Amoureux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  13, 19
  Descartes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
  Les _Docteurs rivaux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  _Dom Garcie_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  23
  _Dom Quixote_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  76
  Domestique de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137

E

  L'_École des Femmes_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 et suiv.
  L'_École des Maris_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  23
  _Elomire, ou les Médecins vengés_. . . . . . . . . . . . . . . . . 162
  Épicure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
  Épinette surprenante . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suivantes
  Épitaphes de Molière . . . . . . . . . . . . . . . . . .  161 et suiv.
  L'_Étourdi_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  12, 13, 18
  L'Extravagant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  123, 125

F

  Les _Fascheux_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 et suiv.
  La _Femme Juge_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
  Les _Femmes savantes_. . . . . . . . . . . . . . . . . .  145 et suiv.
  Le _Festin de Pierre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  40
  Floridor . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  30
  Florimont. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
  Les _Fourberies de Scapin_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
  Les _Frères Ennemis_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  32

G

  Gandouin, Chapelier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 145
  Gassendi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  6, 7
  _George Dandin_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  104 et suiv.
  La Grange. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  108, 168
  Gros René. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11

H

  Hôtel de Bourgogne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  29, 30, 31
  Hubert, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  73

I

  L'_Impromptu de Versaille_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  29

L

  Lucrèce traduit par Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  Mr Luillier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  24

M

  Madame défunte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
  Le _Maître d'Ecole_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  Le _Malade Imaginaire_ . . . . . . . . . . . . . . . . .  153 et suiv.
  Margane, Avocat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  49
  Le _Mariage forcé_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  39
  Mr de Mauvilain, Médecin . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  42, 43
  Le _Médecin malgré lui_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv.
  Médecins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40 et suiv.
  _Melicerte_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
  Mr Ménage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  19, 26, 97
  Mr Mignard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  79
  Mignot, comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  65
  Le _Misantrope_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98 et suiv.
  Mr de Modène . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11
  Le Grand Mogol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 114
  Mr de Molière, sa naissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
  Sa profession. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 8, 169
  Ses études . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5, 6, 7
  Son nom. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  3, 9
  Il se fait Comédien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
  Il refuse d'être Secrétaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  13
  Sa difficulté de travailler. . . . . . . . . . . . . . . . . . 26, 152
  Sa pension . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  34
  Son mariage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35 et suiv.
  Sa jalousie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  37, 79
  Son éloignement pour les Médecins. . . . . . . . . . . . . 40 et suiv.
  Sa libéralité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  66
  Sa maladie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77, 153
  Sa déclamation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  111 et suiv.
  Son domestique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 134
  Son penchant pour le sexe. . . . . . . . . . . . . . . . . .  135, 136
  Sa mort. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  153 et suiv.
  Son caractère. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159
  Son enterrement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  160 et suiv.
  Ses écrits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
  Mademoiselle de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . 37, 41, 59, 154
  Mondorge, Comédien . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 et suiv.
  Mondori. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  30
  Monfleuri. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
  Monsieur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  15

N

  _Nicomède_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  La _Nymphe Dodue_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  49

O

  Olivier, Gentilhomme de Monsieur le Prince de Monaco . . . . . . .  51

P

  Du Parc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 41
  La du Parc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11, 52, 70
  Mr Perrault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  9 et suiv.
  Mademoiselle Pocquelin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
  Le _Portrait du Peintre_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30, 162
  _Pourceaugnac_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138
  Monsieur des Préaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165
  Les _Précieuses Ridicules_ . . . . . . . . . . . . . . 13, 19 et suiv.
  Mr le Prince deffunt . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97, 161
  La _Princesse d'Elide_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  38, 39
  _Psyché_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152

R

  Mr Racine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 et suiv.
  Raisin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 44 et suiv.
  La Raisin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  55, 61
  Mr Rohaut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  79, 81, 139, 169
  Rotrou . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32, 103

S

  Scaramouche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67 et suiv.
  _Scaramouche Hermite_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  97
  Le _Sicilien_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
  Mr de Simoni . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  13
  Soeurs Quêteuses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157
  Subligny . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  33

T

  Le _Tartuffe_. . . . . . . . . . . . . . . . . . 94 et suiv., 122, 140
  _Théagène et Chariclée_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  32
  La _Thébaïde_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  32
  Théophile. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
  La Torellière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 108
  _Tricassin Rival_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  48
  Troupe de Molière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9, 11
  Elle va en Languedoc . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  12
  Elle revient à Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 et suiv.
  Elle joue devant le Roi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  16
  Sa Majesté lui donne le petit Bourbon. . . . . . . . . . . . . . .  17
  Elle passe au Palais Royal et prend le titre de Comédiens
    de Monsieur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  17
  Elle commence à représenter dans Paris . . . . . . . . . . . . . .  18
  Le Roi lui donne une pension et la prend à son service . . . . . .  57
  Troupe de Monsieur le Daufin . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  48

V

  Mr le Maréchal de Vivonne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159

  Lettre Critique sur le livre intitulé _La Vie de Mr de Molière_. . 171
  Réponse à la critique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199
  Clef des noms laissés en blanc . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245


Paris.--Typ. MOTTEROZ, 31, r. du Dragon.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Vie de M. de Molière - Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes" ***

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