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Title: Nouvelles et Contes pour la jeunesse
Author: Guizot, Pauline, 1773-1827
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nouvelles et Contes pour la jeunesse" ***

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made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



                       MADAME GUIZOT

            NOUVELLES ET CONTES POUR LA JEUNESSE


                Marie.--La vieille Geneviève.
         Aglaé et Léontine.--Hélène ou le but manqué.
                 Le petit Garçon indépendant.
         Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
                     Les petits Brigands.



                            MARIE
                             OU
                        LA FÊTE-DIEU

Après avoir, dans les commencements de la révolution, suivi son mari en
pays étranger, madame d'Aubecourt était revenue en France, en 1796, avec
ses deux enfants, Alphonse et Lucie; comme elle n'était point sur la
liste des émigrés, elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper
d'obtenir pour son mari la permission de revenir. Elle demeura deux ans
à Paris dans cette espérance: enfin, ne pouvant réussir à ce qu'elle
désirait, et ses amis l'assurant que le moment n'était pas favorable
pour solliciter, elle se décida à quitter Paris et à se rendre dans
la terre de son beau-père, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son mari
désirait qu'elle habitât en attendant qu'il pût se réunir à elle;
d'ailleurs, madame d'Aubecourt n'ayant d'autre ressource que l'argent
que lui envoyait son beau-père, elle était bien aise de diminuer la
dépense qu'elle lui causait, en allant vivre près de lui. Toutes les
lettres de M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies
de plaintes sur la dureté des temps, sur son obstination à suivre des
démarches inutiles, à quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour
lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris, ayant déjà assez
de peine à se tirer d'affaire chez lui, où il mangeait ses choux et ses
pommes de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche; mais il était
disposé à se tourmenter sur sa dépense; et madame d'Aubecourt, quelle
que fût l'extrême économie avec laquelle elle vivait à Paris, vit bien
qu'elle ne pourrait le tranquilliser qu'en allant vivre sous ses yeux.

Elle partit avec ses enfants au mois de janvier 1799, pour se rendre
à Guicheville; c'était le nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse
avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze: renfermés depuis
deux ans à Paris, où leur mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère
s'occuper d'eux, ils furent enchantés de partir pour la campagne, et
s'inquiétèrent fort peu de ce que leur dit madame d'Aubecourt sur
les précautions qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner et
impatienter leur grand-père, que l'âge et la goutte portaient assez
habituellement au mécontentement et à la tristesse. Ils montèrent pleins
de joie dans la diligence; cependant, à mesure que le froid les gagnait,
leurs idées se rembrunissaient. Une nuit passée en voiture acheva de les
abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain au soir à l'endroit où ils
devaient quitter la diligence, ils se sentaient le coeur serré comme si
depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur. Il fallait faire
encore une lieue pour arriver à Guicheville; il fallait la faire à pied,
à travers une campagne couverte de neige, car M. d'Aubecourt n'avait
envoyé au-devant d'eux qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter
leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie, d'un air effrayé,
regarda sa mère comme pour lui demander si cela était possible. Madame
d'Aubecourt lui fit observer que puisque leur conducteur était bien venu
de Guicheville à l'endroit où elles étaient, rien ne s'opposait à ce que
de l'endroit où elles étaient elles allassent à Guicheville.

Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé la liberté de ses jambes,
il avait repris toute sa gaieté. Il se mit à marcher devant pour
éclairer, disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il appelait des
_précipices_; causant avec l'âne, qu'il tâchait d'engager à hennir, et
faisant un tel bruit de _gare à vous! gare la fondrière!_ qu'on l'aurait
pris à lui tout seul pour une caravane; il parvint à égayer tellement
Lucie, qu'en arrivant elle avait oublié le froid, la nuit, la neige.
Leurs rires, en traversant la cour du château, attirèrent deux ou trois
vieux domestiques qui, de temps immémorial, n'avaient pas entendu rire
à Guicheville; le gros chien en aboya avec des hurlements, comme
d'un bruit qui lui était tout-à-fait inconnu. Ils continuaient dans
l'antichambre, lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte du
salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit le calme, et les voyant
tous les trois mouillés et crottés de la tête aux pieds:

--Si vous aviez voulu venir il y a six mois, comme je vous en pressais
continuellement... dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas eu
moyen de vous faire entendre raison.

Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et M. d'Aubecourt les mena dans
un grand salon à boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès d'un
petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants eurent le temps de
reprendra toute leur tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent
mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui se fâchait contre le
paysan qui les avait amenés de ce qu'il avait placé leurs paquets sur
une chaise au lieu de les mettre sur une table.

--Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on commence à mettre ma maison
en désordre.

L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent exercice qu'il avait
donné à sa poitrine, sortit pour boire un verre d'eau, et peut-être
aussi pour se désennuyer un instant en quittant le salon. Il eut le
malheur de boire dans le gobelet de son grand-père; mademoiselle
Raymond, qui s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à la maison.

--On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de Monsieur.

Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas. Mademoiselle Raymond
voulut lui prouver qu'il devait le savoir; Alphonse répliqua.
Mademoiselle Raymond continua à se fâcher, et Alphonse, se fâchant à son
tour, répondit à mademoiselle Raymond quelques mots assez peu polis, et
rentra dans le salon en fermant la porte très-fort. Mademoiselle Raymond
y entra l'instant d'après, et ferma la porte avec une précaution
marquée, et d'une voix encore toute agitée par la colère, elle dit à M.
d'Aubecourt:

--Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les portes fort, vous aurez la
bonté de le dire vous-même à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne
me permet pas de lui parler.

--Que voulez-vous! mademoiselle Raymond, répondit M. d'Aubecourt, c'est
comme cela qu'on élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier
devant eux.

Heureusement que madame d'Aubecourt se trouva à côté de son fils; elle
lui serra le bras pour l'empêcher de répondre à son grand-père; mais il
trépigna d'impatience et garda le silence jusqu'à l'heure du souper: à
table, on ne mangea guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt après
madame d'Aubecourt demanda la permission de s'aller reposer. Lorsqu'ils
furent dans la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt et sa
fille, Lucie, qui s'était contenue jusqu'alors, se mit à pleurer; et
Alphonse, se promenant dans la chambre avec agitation, disait:

--Cela commence joliment! puis il reprenait:

--Que mademoiselle Raymond s'avise de me parler encore sur ce ton-là!

--Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de sévérité, songez que vous
êtes chez votre grand-père.

--Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle Raymond.

--Vous êtes dans un lieu où la volonté de votre grand-père est qu'on la
traite avec égard.

--A la bonne heure, quand elle ne viendra pas crier aux oreilles.

--Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez pas d'égards envers
elle si elle était avec vous ce qu'elle doit être.

--Autrement, je ne lui dois rien.

--Vous lui devez tout ce que vous devez aux volontés de votre
grand-père, à qui vous manqueriez essentiellement en maltraitant une
femme qui a sa confiance. Il y a des personnes, Alphonse, dont il nous
est ordonné de respecter jusqu'aux caprices, car nous devons leur
épargner même les mécontentements injustes; puis elle ajouta plus
tendrement: Mes enfants, vous ne connaissez pas encore l'humeur et
l'injustice; ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés; mais vous
auriez tort d'imaginer que vous puissiez passer votre vie, ainsi que
vous l'avez passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos droits, ou
que rien vous oblige à contraindre vos mouvements quand ils n'ont rien
da condamnable. Il faut que vous commenciez à apprendre, toi, Alphonse,
à réprimer ta vivacité, qui pourrait te faire commettre des fautes
graves; et toi, Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait
malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons ensemble notre
apprentissage de patience et de courage.

Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils étaient remplis de confiance
en elle, et elle avait, d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à
laquelle il était impossible de résister. Lucie fut toute consolée par
ses paroles. Alphonse s'alla coucher, en l'assurant cependant qu'il
était si agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la nuit; et il
n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet qu'il s'endormit pour jusqu'au
lendemain matin.

En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le ramage des oiseaux.
Il s'était persuadé, depuis la veille, que les oiseau ne devaient pas
chanter à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau soleil et un temps
doux qui fondaient la neige, ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au
printemps. Cette idée les avait mis en gaieté. Alphonse se mit en gaieté
comme eux. Il alla parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui
avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher sa soeur, la
conduisit, un peu malgré elle, dans les boues du parc, d'où elle ne
se tirait pas aussi bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien
lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser un dans un trou, et
fut deux ou trois fois au moment de se désespérer. Alphonse, tantôt
l'aidant, tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; il revint
content de tout et disposé à passer beaucoup de choses à mademoiselle
Raymond. Il la trouva de moins mauvaise humeur que la veille. Madame
d'Aubecourt n'avait point amené de femme de chambre, en sorte que
mademoiselle Raymond lui avait proposé, pour la servir, une jeune
paysanne nommée _Gothon_, dont elle était la marraine, et que madame
d'Aubecourt avait acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires,
disant que de la main de mademoiselle Raymond elle était sûre qu'elle
lui conviendrait. Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée,
s'était perdue dans quelques phrases de compliments, et avait fini par
assurer que mademoiselle Lucie avait l'air doux comme madame sa mère, et
que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, était extrêmement aimable.

Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent de ce retour de
bienveillance. Quand mademoiselle Raymond avait de l'humeur, tout le
monde en avait dans la maison, car tout le monde était grondé. C'était
au fond une assez bonne fille, mais facile à fâcher, sujette aux
préventions, et qui, accoutumée à être la maîtresse, craignait tout ce
qui pouvait gêner son autorité. Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne
se mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute l'aigreur que lui
avait causée son arrivée. Monsieur d'Aubecourt, qui avait été balancé
entre le désir de dépenser moins d'argent et la crainte du dérangement
que devait faire l'établissement de sa belle-fille dans le château, se
rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt avait refusé de faire des
visites dans le voisinage, disant que sa situation et celle de son mari
ne lui permettaient pas de voir personne. Elle prenait d'ailleurs le
plus grand soin de se conformer à toutes ses habitudes; ainsi tout
allait assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent guère
pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt, accoutumé à manger seul,
assurait que le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de ne rira
jamais que des lèvres, car un éclat de rire faisait tressaillir M.
d'Aubecourt comme un coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent
jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait lui-même, et dont il
comptait chaque jour les branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans
frissonner de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours turbulent, et
remuant de côté et d'autre; et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en
passant, accrocher et casser quelques branches.

Madame d'Aubecourt était depuis six semaines environ à Guicheville quand
elle reçut une lettre de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs
parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un village à deux lieues
de là. Adélaïde devait être alors à peu près de l'âge de Lucie: elle
avait perdu sa mère en venant au monde, on l'avait mise en nourrice chez
une paysanne de la terre de M. d'Orly; comme elle était extrêmement
délicate et que l'air du pays lui était bon, on l'y avait laissée fort
longtemps. La révolution était arrivée, son père avait quitté la France,
et ne pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, âge qu'elle avait
alors, il avait pensé que le plus sage était de la laisser encore chez
sa nourrice, où il espérait la venir bientôt reprendre. Les choses
avaient tourné autrement; M. d'Orly était mort peu de temps après son
arrivée en pays étranger, ses biens avaient été vendus, et la nourrice
d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée et avait quitté le pays,
emmenant Adélaïde, qui n'avait plus qu'elle pour appui. On avait
été longtemps sans savoir où elle était allée: enfin on venait de
l'apprendre. M. d'Aubecourt, qui l'avait su par un autre parent,
recommandait à sa femme d'aller voir Adélaïde.

M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le père, et avait été ami
intime de son fils; il lui avait demandé en mourant de prendre soin de
sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs fois à son père dans
ses lettres, celui-ci n'avait jamais répondu sur ce point; d'où M.
d'Aubecourt avait conclu qu'il ignorait totalement ce qu'elle était
devenue. M. d'Aubecourt le père en savait pourtant quelque chose. La
nourrice ayant appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle
d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt, qui craignait tout
ce qui pouvait le déranger et lui coûter de l'argent, avait cherché à
croire qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était morte comme
il l'avait entendu dire. Mademoiselle Raymond, qui n'aimait pas les
enfants, l'avait confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait peut-être
fondée, parce qu'on est porté à croire ce que l'on désire. La nourrice,
assez mal reçue, et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât
Adélaïde, qu'elle aimait comme son enfant, n'avait pas insisté, et
Adélaïde était toujours avec elle.

Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu cette nouvelle, elle en parla à
son beau-père, en lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.

M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle Raymond, qui se
trouvait là, assura madame d'Aubecourt que le chemin était très mauvais
et qu'il lui serait impossible d'y arriver. Madame d'Aubecourt vit bien
qu'ils savaient déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que son
projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt. Cependant, quel
que fût son désir de l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer.
L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne l'empêchait pas d'être d'une
grande fermeté sur ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit
donc un matin avec Lucie, enchantée de faire connaissance avec sa
cousine, et avec Alphonse, ravi de faire quatre lieues à pied.

En approchant du village, ils se demandaient quelle tournure devait
avoir leur cousine, élevée parmi les paysans.

--Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en montrant une jeune fille
qui accourait avec deux ou trois petits garçons pour les voir passer. Il
y avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; les enfants,
pour les voir de plus près, se mirent à courir dans la mare en les
éclaboussant. Alphonse voulut prendre des pierres pour les leur jeter;
sa mère l'en empêcha.

--Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était à ma cousine que
j'eusse voulu jeter des pierres.

Lucie se récria contre cette idée, et l'un des petits garçons ayant
nommé la jeune fille _Marie_, elle fut toute soulagée de ce que ce
n'était pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu barboter de
cette sorte avec une troupe de petits polissons.

Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice d'Adélaïde; ils la
trouvèrent accablée d'une maladie de langueur qui la minait depuis six
mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette pauvre femme, qui la
connaissait, lui dit qu'elle était bien heureuse de la voir avant
de mourir; que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait eu
l'intention de faire écrire par le maire à monsieur d'Aubecourt, car,
disait-elle, not'fille (c'était ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura
plus personne quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu son second
mari, elle n'avait pas d'enfants, et elle ne doutait pas que ses
beaux-frères ne vinssent, aussitôt après sa mort, s'emparer de tout, et
chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement pas de pain, car
elle n'avait rien à lui laisser; et cette pauvre bonne femme se mit à
pleurer. Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt, qui n'avait
pas voulu l'écouter, et elle commençait à se répandre en plaintes sur
la dureté des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la charge d'une
pauvre femme comme elle. Madame d'Aubecourt l'interrompit pour lui
demander si elle avait des papiers. La fermière lui montra une
attestation du maire et de douze des principaux habitants de la commune
qu'elle avait quittée, certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec
elle était bien réellement la fille de M. d'Orly, baptisée sous le nom
de _Marie-Adélaïde_, et un autre du maire de la commune où elle se
trouvait, certifiant que la jeune fille qui vivait avec elle sous le nom
de _Marie_ était bien la même que celle qu'elle avait amenée dans sa
commune, et dont l'âge et le signalement se rapportaient exactement à
ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.

--Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce nom.

--Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne Vierge est sa vraie patronne,
elle l'a sauvée d'une grande maladie; on ne l'appelle que comme cela
dans le village.

Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse se mit à rire de l'idée
qu'il avait pensé jeter des pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce
moment en chantant à pleine voix; elle portait une bourrée qu'elle avait
été ramasser, elle la jeta à terre en entrant, et parut un peu étonnée
de voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait éclaboussées et le
petit monsieur qui avait voulu lui jeter des pierres.

--Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, lui dit sa nourrice, si
toutefois elle veut bien le permettre.

Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.

--Elle était faite pour avoir aussi de beaux habits, dit la nourrice
d'un air un peu piqué; mais que pouvait de plus une pauvre femme comme
moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre à la nourrice que toute la
famille lui avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un signe de sa
mère, avait été, en rougissant, embrasser sa cousine. Ce n'était pas par
hauteur qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir une cousine
paysanne l'étonnait beaucoup, et tout ce qui l'étonnait l'embarrassait.
Marie, aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser sans remuer et
sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt la prit par la main, l'attira
vers elle avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait à son père.
La ressemblance, en effet, était frappante. Marie était fort jolie, elle
avait de beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps très-doux, quoique
les habitudes de son éducation donnassent de la brusquerie à ses
manières; elle avait des dents charmantes, et aurait eu un joli sourire
s'il n'eût été gâté par la gaucherie, l'embarras et l'habitude des
mouvements forts; son teint un peu hâlé était animé et brillant de
santé; elle était bien faite, grande pour son âge; et si elle ne
s'était pas tenue si mal, elle aurait eu de la noblesse sous ses habits
grossiers. Il fut impossible de lui faire lever la tête ni répondre un
mot aux questions de madame d'Aubecourt. La nourrice se désolait:

--Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est fourré quelque chose
dans la tête, vous ne l'en feriez pas sortir; et elle se mit à crier
pour gronder Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre impression.
Madame d'Aubecourt excusa Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait
l'air doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge avec autant de
chaleur qu'elle en avait apporté à se fâcher contre elle. Marie souriait
et la regardait avec amitié, mais toujours sans rien dire et sans remuer
de sa place.

Madame d'Aubecourt promit à la nourrice qu'elle entendrait bientôt
parler d'elle, et emporta les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec
un peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien sûre qu'elle parviendrait
à engager son beau-père à la recevoir chez lui; il était le plus proche
parent qu'elle eût en France, et il était bien impossible qu'il ne
sentît pas ce que le devoir lui prescrivait à son égard; mais elle
savait quelle contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent
d'autre chose pendant leur retour à Guicheville. M. d'Aubecourt
attendait avec quelqu'inquiétude le résultat de la visite: il n'y avait
rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait; cependant il dit qu'il
lui fallait encore des renseignements. Madame d'Aubecourt écrivit à
tous ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous conformes aux
premiers; il n'y eut plus moyen de douter que Marie ne fût véritablement
Adélaïde d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:

--Je verrai.

Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et n'entendant pas parler de
madame d'Aubecourt, qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir, fit
écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait su aussi, depuis qu'on
parlait de Marie dans le château, combien dans le pays on murmurait de
ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce. La visite de
madame d'Aubecourt chez la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait
enfin la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait parler au régisseur,
au curé, et surtout à mademoiselle Raymond, à qui cela donnait beaucoup
d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous les jours. M.
d'Aubecourt, pour se débarrasser d'une chose qui le tourmentait, donna
son consentement dans un moment d'impatience, et madame d'Aubecourt se
hâta d'en profiter. La situation de Marie l'inquiétait véritablement,
et elle s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu pour son
éducation, mais employé à en recevoir une mauvaise.

Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où elle viendrait chercher
Marie, ils partirent un matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes.
Celui qui devait emmener Marie était monté par une paysanne que madame
d'Aubecourt avait louée pour servir la nourrice dans sa maladie, que
malheureusement elle prévoyait ne pouvoir être longue; n'ayant pas les
moyens de la récompenser de ce qu'elle avait fait pour Marie, elle
voulait au moins s'acquitter de la manière qui était en son pouvoir:
elle lui avait déjà envoyé quelques médicaments propres à son état, et
quelques provisions un peu plus délicates que celles auxquelles elle
était accoutumée. Au reste, madame d'Aubecourt avait appris, avec une
extrême satisfaction, que cette bonne femme jouissait d'une sorte
d'aisance.

En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; ils frappèrent,
et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrît. Madame d'Aubecourt
éprouvait une excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice ne
fût morte, et alors qu'était devenue Marie? La nourrice elle-même vint
enfin leur ouvrir malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé
sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'était ce jour-là
qu'on devait venir la chercher, s'était sauvée de la maison, et n'y
était rentrée qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher d'en
faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros et rouges à force d'avoir
pleuré, était debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle
demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla à elle pour
l'engager doucement à la suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir
sa nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. A tout cela elle ne
répondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la
grondait, puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce qu'elle allait
la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la
nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient à
couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en
pouvait venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous
le sien, lui dit d'un ton ferme:

--Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; ayez la bonté de venir
avec moi sur-le-champ. Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était
pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse prit son autre bras
en lui disant:

--Allons, ma petite cousine. Mais en passant auprès de sa nourrice, elle
se jeta sur elle pour l'embrasser en pleurant et en sanglotant de
toutes ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme elle, et madame
d'Aubecourt, toute émue, fut cependant encore obligée d'employer son
autorité pour les séparer.

Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien dire, et quelquefois
laissant échapper de ses yeux de grosses larmes. Cependant, au bout de
quelque temps elle commence à sourire des caracoles qu'Alphonse essaie
de faire faire à sa monture. Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace
de s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant tous les autres; elle
court au secours de Lucie, qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle
parle à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer dans le devoir;
mais voyant qu'il est prêt à recommencer, elle oblige Lucie à prendre
le sien, qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir à bout de
l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait la bonne intelligence
entre les deux cousines. Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à
la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et son embarras, lorsqu'en
arrivant à Guicheville, la vue de mademoiselle Raymond et de M.
d'Aubecourt la fait rentrer dans le silence et l'immobilité. Elle en
est bientôt tirée par le chien de mademoiselle Raymond, qui arrive en
aboyant de toutes ses forces: comme la plupart des chiens élevés dans
la chambre, il n'aimait pas les gens mal mis: l'habillement de Marie le
choquait: il s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie lui donne
un grand coup de pied qui le renvoie au milieu de la chambre; le chien
jette les hauts cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son chien dans
ses bras avec un air de colère qui annonce tout ce qu'elle va dire et ce
qu'elle dirait sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt ne la
forçait un peu à chercher ses expressions. Alphonse la prévient en lui
disant que si son chien était mieux élevé, il ne se serait pas attiré un
traitement pareil. Alors mademoiselle Raymond ne peut plus se contenir.
Madame d'Aubecourt d'un signe impose silence à son fils, qui voudrait
répondre; mademoiselle Raymond, que ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas
adressé, oblige aussi à se contenir, s'en va emportant son chien et tout
son ressentiment.

De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui se souvenait du coup
de pied, ne rencontrait pas Marie sans lui montrer les dents; et
s'il s'approchait un peu trop, un autre coup de pied l'écartait sans
l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas Zizi sans le menacer du doigt ou
d'une baguette; et mademoiselle Raymond, toujours occupée à courir après
son chien, à le défendre de ses ennemis, n'avait plus un moment de repos
entre ses craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion pour Marie,
don't elle épiait avec avidité toutes les sottises; et les sottises de
Marie étaient presque aussi fréquentes que ses mouvements.

Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup devant M. d'Aubecourt; elle
osait à peine élever la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant
les premiers jours, il était impossible de la faire manger; mais
aussitôt qu'on était sorti de table, elle s'emparait d'un gros morceau
de pain qu'elle allait manger en courant dans le jardin, où Alphonse
allait bientôt la rejoindre; c'était celui de la maison avec qui elle
s'entendait le mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants, ils
se le disputaient de folies. Marie, extrêmement adroite, apprenait à
Alphonse à viser, avec des pierres, les chats qui passaient dans les
gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux fois à Alphonse de
casser des vitres, dont l'une appartenait à la fenêtre de mademoiselle
Raymond. En revanche, il apprenait à sa cousine à faire des armes, et
ils rentraient souvent tous deux le visage égratigné. Marie savait,
avec des épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir grimper aux
arbres et aux murs. Madame d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans
cet exercice, et alors elle la grondait sévèrement. Marie rentrait
aussitôt dans la tranquillité et dans la modestie: elle respectait
beaucoup madame d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui désobéir
en face; mais aussitôt qu'elle n'était plus avec elle, soit étourderie,
soit qu'elle ne comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne l'y
avait jamais accoutumée, elle semblait oublier tout qu'on lui avait
dit. Alphonse quelquefois le lui rappelait, et elle écoutait volontiers
Alphonse, car elle avait confiance en lui; elle n'était pas opiniâtre;
mais comme on ne lui avait point appris à réfléchir, ses idées ne
s'étendaient jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie la
dominait, elle ne pensait pas à autre chose. Elle parlait fort peu et
remuait presque toujours: le mouvement était sa vie. Quand la timidité
la forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne tournait pas
pour elle au profit de la réflexion; la contrainte où elle se trouvait
absorbait tout son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de s'en
délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible. Elle ne faisait point,
comme les autres jeunes filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle
voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle ne trouvait pas le
château de Guicheville plus beau que la maison de sa nourrice; elle
avait répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle ne songeait pas
à jouir des agréments et des commodités qui s'y trouvaient, et elle
s'asseyait plus volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame
d'Aubecourt lui avait fait faire une robe semblable à celle que Lucie
portait tous les jours: elle avait été enchantée de se voir mise comme
une dame; mais la robe était toujours de travers, le cordon de la
coulisse d'en haut noué le plus souvent avec celui de la coulisse du bas
de la taille. Elle oubliait la moitié du temps de mettre ses bas; et
ses cheveux, qu'on avait fait couper et arranger, étaient toujours
ébouriffés d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait faire un corset,
elle se l'était laissé mettre sans rien dire, car elle ne résistait
jamais; mais l'instant d'après le lacet avait été rompu et les baleines
brisées; on l'avait raccommodé deux ou trois fois, enfin il avait fallu
y renoncer. Une fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie voir sa
nourrice, accompagnée de Gothon: tandis que cette fille était allée
faire une course dans le village, Marie s'était sauvée dans les champs
pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait fallu la chercher une partie
de la journée, et tout avait été en émoi à Guicheville, où l'on
s'inquiétait de ne pas la voir revenir.

Tous ces faits étaient recueillis avec soin par mademoiselle Raymond, et
elle n'avait pas de peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel
de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie ne pouvait s'accoutumer aux
manières de sa cousine. Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement de
son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt, dans la crainte que
Marie ne donnât à Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes, les
laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait même beaucoup moins son
frère, qui, dès qu'il avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour
partager avec elle des exercices qui ne convenaient guère à Lucie; en
sorte qu'un peu par désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement
dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement que lui fournissait
perpétuellement la conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en causait
à son tour avec sa marraine mademoiselle Raymond, qui en entretenait M.
d'Aubecourt. Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne s'en était
pas directement ressenti; mais au bout de quelque temps, lorsque
Marie avait commencé à s'accoutumer aux objets et aux personnes qui
l'entouraient, le cercle de ses sottises s'était étendu et était parvenu
jusqu'à lui. Depuis qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y
parlait guère sans crier; et si elle se tournait pour voir quelque
chose, c'était d'un mouvement si brusque, que d'un coup de son coude
elle jetait son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si elle
grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre quelque chose, elle
renversait le fauteuil et tombait avec: un des bras se brisait, et
l'un des pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait à côté.
Alphonse avait bien averti Marie de ne pas entrer dans le jardin de son
grand-père; mais cet avis était oublié dès que le jardin se trouvait
être le chemin le plus court pour aller d'un endroit à un autre, que le
volant y était tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un chat
ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt trouvait toujours
une branche de rosier cassée, une plate-bande enfoncée; et toujours
mademoiselle Raymond, dont la fenêtre donnait sur le jardin, avait vu
Marie entrer ou sortir. Ces griefs multipliés aigrissaient d'autant plus
M. d'Aubecourt, qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement, mais par des
phrases détournées; tantôt disant qu'à son âge on ne pouvait guère
espérer d'être maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on
s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce qui leur déplaisait;
tantôt assurant qu'on pouvait faire de son jardin tout ce qu'on
voudrait, et qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt entendait
tout cela, et s'en désolait; et comme elle voyait la présence de
Marie causer à M. d'Aubecourt une agitation toujours croissante, elle
l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.

Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible, elle sentait bien
que le seul moyen d'obtenir quelque chose de Marie était de gagner sa
confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue, en la quittant
fort peu, en s'intéressant d'abord aux choses qui l'amusaient et lui
plaisaient; en tâchant de lui faire prendre du plaisir à celles qu'elle
ne connaissait pas encore; en causant avec elle pour tâcher de l'obliger
à réfléchir, et pour conduire à quelques idées son esprit naturellement
vif, mais dépourvu de toute culture. Si elle en eût été la maîtresse,
elle lui aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie,
d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité pour les choses
graves; on plutôt, sans user de sévérité, elle serait parvenue à
conduire Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de cela,
obligée de gronder sons cesse pour des fautes légères, mais qui
indisposaient sérieusement M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus
de moyens d'appuyer d'une manière particulière sur les choses plus
importantes. D'ailleurs il arriva que, pour la première fois de sa vie,
M. d'Aubecourt eut une violente attaque de goutte; comme il ne pouvait
plus se promener dans sa maison et dans son jardin, la société de sa
belle-fille lui devint nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque
pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus souvent livrée à
elle-même, sans autre surveillant ni précepteur qu'Alphonse.

Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison de Marie le rendait
raisonnable; son défaut d'éducation lui faisait mieux sentir les
avantages de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots grossiers
qui lui échappaient quelquefois; il lui apprenait à parler français, la
grondait quand il lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait déjà
reprochée, et par les conseils de sa mère il lui faisait répéter la
leçon de lecture qu'elle lui donnait tous les matins. Elle faisait avec
plaisir ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait bien avec
elle, et dont la présence ne l'embarrassait jamais, parce qu'il avait
les mêmes goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa leçon de
lecture, quand il voyait qu'elle avait soin de prononcer les mots comme
il les lui enseignait, il ne souffrait pas patiemment qu'on l'accusât;
il aimait à vanter son adresse et son intelligence dans leurs jeux, la
vivacité et en même temps la douceur de son caractère.

En effet, comme il le faisait remarquer à sa mère, on n'avait jamais vu
Marie en colère, jamais on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre, ni
se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à obliger, le peloton de
laine n'était pas plus tôt à terre qu'elle l'avait ramassé, et elle
était toujours arrivée la première pour aller chercher le mouchoir de
madame d'Aubecourt à l'autre bout de la chambre. Si en déjeunant elle
voyait un pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque tout son
pain; et un jour qu'un chat s'était jeté sur Zizi et le maltraitait,
Marie, malgré les égratignures et la colère du chat, l'arracha de dessus
le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang, et le jeta bien loin, en
se fâchant pour la première fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il
riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer. Alphonse rit encore
davantage de la colère de sa cousine, mais il la raconta à sa mère.
Lucie, qui avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon, et
celle-ci à mademoiselle Raymond; mais mademoiselle Raymond était si
animée contre Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose qui
venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât lui-même.

Cependant ces différents traits de la bonté de Marie commençaient à
donner à sa cousine plus d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait,
Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup d'activité à un
ornement destiné au reposoir qui devait être élevé dans la cour du
château; Marie l'avait vue travailler avec beaucoup de plaisir. Elle
avait un grand respect pour les cérémonies de l'église; c'était là à
peu près toute l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa pauvre
nourrice. Privée longtemps de curé et de messes, elle les avait
infiniment regrettés; lorsque les pratiques de la religion avaient
recommencé, cela avait été pour elle une grande joie, et Marie l'avait
partagée, quoique sans en bien connaître la raison, car sa doctrine ne
s'étendait pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand les petits
garçons de son village proféraient quelqu'impiété, et elle leur disait
que le bon Dieu les punirait. Elle avait appris les prières pour chanter
à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait un peu Lucie, parce que
cela faisait regarder de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait
faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur: c'était d'ailleurs un
moyen d'être sûre qu'elle se tiendrait tranquille à l'église. Elle y
allait volontiers parce que sa nourrice lui avait dit de prier Dieu pour
elle; et elle avait cru faire une oeuvre méritoire en se tenant auprès
du métier de Lucie, tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir,
pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles et lui présenter
ses ciseaux.

Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les champs pour ne pas
retourner à Guicheville, on ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice,
sous prétexte de la punir, mais en effet parce que la pauvre femme était
si mal qu'elle ne paraissait plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y
avait été plusieurs fois sans en être reconnue: elle veillait avec soin
à ce que rien ne lui manquât de ce qui pouvait adoucir son état, mais
elle désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci, distraite par
une foule d'objets, n'y pensait que de temps en temps, et alors elle
manifestait une grande impatience de revoir sa nourrice; elle était
loin de la croire en danger, et se flattait, comme on le lui avait fait
espérer, que lorsqu'elle serait rétablie elle viendrait à Guicheville.
La veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle voit arriver un
paysan du village de sa nourrice; elle court à lui, lui demande comment
elle se porte, et si elle sera bientôt en état de venir à Guicheville.

--Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant la tête, elle n'ira
plus que dans l'autre monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.

Marie est frappée comme d'un coup de foudre; cette idée ne lui était
jamais venue. Pâle et tremblante, elle demande au paysan si sa nourrice
est donc devenue plus malade, comment, et depuis quand.

--Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, depuis que vous l'avez quittée
elle a toujours été déclinant, c'est ce qui l'a achevée.

Le paysan se trompait, car dans le peu de moments de connaissance dont
elle avait joui depuis ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être
tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il disait était le bruit du
village. Marie, pleurant et sanglotant, court trouver Alphonse, car elle
n'osait s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le supplie de demander
à sa mère de lui permettre d'aller voir sa nourrice.

--Je reviendrai, disait-elle en joignant les mains; dites que je lui
promets de revenir, de revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.

Alphonse tout ému courait demander à sa mère la permission que
sollicitait Marie; il rencontre sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on
vient d'annoncer que la nourrice est morte de la veille au soir. Le
paysan avait couché à la ville, et ainsi il n'en savait rien. Marie, qui
suit de loin Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.

--Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander que j'aille la voir, je
vous promets que je reviendrai! Et son air était si suppliant, ses
sanglots si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher de pleurer
en l'écoutant. Tous deux lui firent un signe pour la tranquilliser, et
coururent vers leur mère pour l'instruire du désir de Marie.

Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre en ce moment la mort de
sa nourrice. Quoique la santé de Marie fût en général très bonne,
elle avait eu depuis quelques jours deux ou trois accès de fièvre qui
tenaient à ce qu'elle grandissait beaucoup, et elle craignait que cette
nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver Marie, cherche les
moyens de la calmer, lui promet que dans quelques jours elle fera
ce qu'elle voudra; mais elle lui dit que dans ce moment cela est
impossible; que Gothon, Lucie et elle-même sont occupées à travailler
pour la fête du lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en croyant que
c'est son départ qui a fait mal à sa nourrice; enfin elle parvient à la
rendre un peu plus tranquille. Mais Marie, pour la première fois de sa
vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur son coeur et qui ne la quitte
pas; elle pense à sa pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a
embrassée, au chagrin qu'elle avait de la voir partir, et alors elle
jette des cris de douleur; elle prie Dieu, et plusieurs fois dans la
nuit elle réveille Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur son lit,
tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense que c'est le lendemain une
grande fête, et que ce sera le moment de demander à Dieu qu'il rende la
santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est pas fort raisonnable, elle
s'imagine que pour mériter cette grâce il n'y a rien de mieux que de
contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir qu'on va dresser dans
la cour du château: en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort
de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller chercher dans un certain
endroit du parc qu'elle a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont
elle veut faire des bouquets et des guirlandes; mais en arrivant, elle
voit avec chagrin qu'une forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri
tous les arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche, et dans tout
le reste du parc, presque tout est bois de haute futaie; il n'y a pas
moyen d'espérer de rencontrer de quoi faire un bouquet. En cherchant,
cependant, elle passe auprès du jardin de M. d'Aubecourt, qui au point
du jour exhalait une odeur charmante; elle pense que si elle en prend
quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: elle commence par en cueillir
avec précaution en différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris une
belle, il en faut une pareille pour faire le pendant de l'autre côté
du reposoir; son zèle et son goût de la symétrie l'entraînent à chaque
instant dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à songer que
M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne verra pas ses fleurs, que personne
n'en profiterait, et que personne ne saura ce qu'elle a fait; alors elle
oublie toute prudence, et le jardin est presqu'entièrement dépouillé.

Au moment où elle achevait sa récolte, elle voit de la terrasse passer
sur le chemin qui se trouve au-dessous du parc le paysan qui lui avait
parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de dire à sa nourrice qu'il
ne faut pas qu'elle ait trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir,
qu'on le lui a promis.

--Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous ne la reverrez plus,
mademoiselle Marie: on vous trompe, mais cela ne me regarde pas.

En disant ces mots, il donne un coup de talon à son cheval et s'en va.
Marie, dans le plus grand trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la
cour si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique les paroles du
paysan. Elle trouve la fille de cuisine qui tirait un seau d'eau au
puits; elle lui demande si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la veille
savoir des nouvelles de sa nourrice.

--Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce n'était pas la peine. Marie
s'inquiète, la questionne; elle refuse de lui répondre.

--Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit que je ne la verrais
plus?

--Apparemment, répond la servante, qu'il a ses raisons pour cela; et
elle s'en va en disant qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie,
quoiqu'il ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa nourrice soit
morte, s'inquiète pourtant, parce qu'elle voit qu'on lui cache quelque
chose. Timide à questionner, elle ne sait comment elle apprendra ce
qu'elle veut savoir. Elle voit une petite porte de la cour ouverte.
Marie avait si longtemps couru seule dans les champs, qu'elle ne peut
croire qu'il y ait un grand mal à cela; accoutumée à céder à tous ses
mouvements et à ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis
que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée à aller savoir
elle-même des nouvelles de sa nourrice.

Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée d'inquiétude tantôt pour
sa nourrice, tantôt pour elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une
faute; mais une fois qu'elle a commencé, elle continue. Elle pense à ce
que dira Alphonse, qui, toujours prêt à l'excuser auprès des autres,
revient ensuite la gronder, quelquefois même assez sévèrement, et à qui
elle a promis, quelques jours auparavant, d'être plus docile et plus
attentive à ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense que c'est
peut-être parce qu'elle ne s'est soumise à rien de ce qu'on voulait
d'elle que le bon Dieu l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce
n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste ses jugements.
Cependant elle ne songe pas à revenir, elle ne saurait plus comment
rentrer; et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la consoler, lui cause
un plaisir auquel elle ne peut pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure
qu'elle approche, elle s'en occupe plus vivement et avec plus de joie.
Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée se dissipent; elle se hâte,
elle arrive au village, court à la porte de sa nourrice et la trouve
fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser deviner la vérité.

--Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà tout ce qu'elle peut demander
à une voisine qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un air
triste.

--Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine. Marie, tremblante et
les mains jointes, s'appuie contre le mur.

--On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la voisine.

--En terre... hier... comment... où l'a-t-on portée?

--A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.

Marie éprouve un mouvement impossible à rendre en apprenant que la
veille, si près d'elle, le convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût
rien. Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; il lui semble
que d'avoir ignoré que c'était pour sa pauvre nourrice, c'est comme si
elle l'avait perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la reverra
plus, elle s'assied à terre contre la porte et se met à pleurer bien
fort. Pendant ce temps la voisine lui raconte que cette pauvre femme a
repris sa connaissance quelque temps avant sa mort et qu'elle a
prié Dieu pour sa petite Marie; qu'elle en a même parlé au curé de
Guicheville, que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la voir.
Marie pleure encore davantage. La voisine veut l'engager à retourner
à Guicheville; mais Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien
longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle, parvient à lui faire
boire un peu de lait et manger un morceau de pain; ensuite, quand elle
la voit plus calme elle recommence à vouloir lui persuader de retourner
à Guicheville; mais Marie, qui est alors en état de réfléchir, ne peut
supporter l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à qui elle a désobéi.
Cependant, que deviendra-t-elle? Ses regrets pour sa nourrice
redoublent. Si elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant, je
resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent à rien. C'est ce que
la voisine veut lui faire entendre, c'est ce que Marie sent bien; mais
comme la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui est venu dans
l'idée de quitter Guicheville, la raison ne la détermine pas à y
retourner, quoiqu'elle sache que cela est nécessaire, car Marie n'a
jamais appris à faire usage de la raison pour gouverner ses penchants,
ses désirs ou ses répugnances.

Enfin la voisine voyant, après deux heures de sollicitations, qu'elle
n'en peut rien obtenir, et que Marie reste là, ou pensive ou pleurant,
sans rien dire et sans se décider à rien, elle prend le parti d'envoyer
à Guicheville avertir madame d'Aubecourt; mais quand elle revient
des champs, où elle a été chercher son fils pour le charger de la
commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle la cherche inutilement
dans tout le village; enfin on lui dit qu'on l'a vue passer par un
chemin qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne qu'elle a pu se
rendre au cimetière. Elle y était allée en effet, mais non pas par le
chemin direct, de peur de rencontrer quelqu'un des habitants du château.
Comme le fils de la voisine n'était pas encore parti, sa mère lui dit
d'aller bien vite par le chemin le plus court avertir au château qu'on
doit la chercher de ce côté-là.

Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie, une terrible scène. M.
d'Aubecourt, qu'elle croyait retenu dans sa chambre encore pour huit
jours, s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter d'une belle
matinée pour aller voir ses fleurs.

En approchant de son jardin, appuyé sur le bras de mademoiselle Raymond,
il aperçoit le chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs qu'elle y
avait ramassées, et dont une partie est éparpillée tout autour. C'était
là qu'elle les avait laissé tomber après avoir parlé au paysan; il
reconnaît ses roses panachées, ses géranium tricolores; il les ramasse
avec anxiété, les examine, regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la
tête et dit:

--C'est le chapeau de mademoiselle Marie!

Il double le pas pour arriver à son jardin; il semble que l'ennemi y ait
passé, des branches sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts pour
aller chercher une fleur qui se trouvait au milieu; une plate-bande est
toute bouleversée, parce que Marie y est tombée tout de son long, et en
tombant elle a cassé une jeune épine-rose nouvellement greffée.

M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute l'occupation et tout le
plaisir, et qui était accoutumé à les voir respecter de tout le monde,
est si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin, que, soit aussi
que l'air l'ait frappé ou qu'il ait marché trop vite, il pâlit, et
s'appuie sur le bras de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il se
trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au secours.

En ce moment arrive madame d'Aubecourt, appelant de son côté Marie,
qu'elle est très-inquiète de ne trouver nulle part.

--Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, voyez ce qu'elle a fait;
et elle lui montre M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau rempli
de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend rien à tout cela; mais elle
court à son beau-père, qui lui dit d'une voix faible:

--Elle me fera mourir. On le transporte sur son lit, où il demeure
longtemps dans le même état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent
la respiration, la goutte lui est remontée dans la poitrine, on craint
à chaque instant qu'il ne suffoque. Madame d'Aubecourt ne sait comment
imposer silence à mademoiselle Raymond, qui répète à chaque instant:

--C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a mis dans cet état-là! Elle
voit que ce nom redouble l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne
sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère qu'il est impossible
de retrouver Marie, et qu'il faudrait peut-être envoyer au village de sa
nourrice.

--Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt d'une voix basse et
interrompue par les étouffements, cherche-la bien, pour qu'elle achève
de me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure de se calmer, lui dit
qu'il est bien sûr qu'on ne fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se
présentera pas devant lui sans sa permission.

Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle Raymond appelle la
méchanceté de Marie s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse est
consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise intention de sa part;
mais accoutumé à un grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit
pas qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à prendre de
l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète. Les domestiques parlent
entre eux de tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne s'est pas
fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de la bonté du cour, il faut
réfléchir assez pour la bien employer et la rendra aimable et utile aux
autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques, très-souvent
ne les écoutait pas quand ils lui parlaient, ou se moquait de leurs
remontrances. Elle ne manquait pas de rire quand elle voyait passer le
cuisinier, qui était bossu, et avait dit plusieurs fois à la fille de
cuisine qu'elle était louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces
choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui on les disait.

Presque toute la matinée s'était passée dans les inquiétudes, et l'homme
qu'on avait envoyé au village de la nourrice n'était pas encore revenu,
lorsque le curé vint au château et fit demander madame d'Aubecourt.
Comme il sortait de l'église après avoir fini l'office, il avait
rencontré le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il lui
avait demandé s'il savait ce qu'était devenue Marie, car il avait appris
sa disparition. Le paysan lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta
qu'il croyait que Marie devait être dans le cimetière. Ils y allèrent,
et en effet ils la virent, par-dessus la haie, assise à terre en
pleurant; ils la virent se mettre à genoux, les mains jointes, puis
baiser la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à pleurer avec un
air de tristesse qui les pénétra jusqu'au fond de l'âme. Il était clair
qu'en ce moment Marie pensait qu'elle était seule sur la terre et que
personne ne prenait plus intérêt à elle; elle demandait à sa nourrice de
prier pour elle.

Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais le curé, laissant le
paysan en sentinelle à l'entrée, alla avertir madame d'Aubecourt. Elle
se trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter son beau-père, qui
commençait à être mieux, mais que la moindre agitation pouvait faire
retomber dans l'état d'où il sortait, et elle savait bien que ni
mademoiselle Raymond ni personne de la maison ne parviendrait à ramener
Marie. Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et comme elle ne
voulait pas qu'elle rentrât dans ce moment au château, de peur que le
bruit n'en vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria de vouloir
bien la conduire chez lui, où il avait avec lui sa soeur, ancienne
religieuse.

Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva Marie toujours dans la
même attitude. Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque
crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si abandonnée depuis qu'elle
n'osait plus retourner au château, qu'elle éprouva une certaine joie à
voir quelqu'un qu'elle connaissait.

--Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en l'abordant d'un air
un peu sévère. Elle cacha son visage dans ses mains en sanglotant,
Savez-vous, continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt a
été si frappé de l'ingratitude que vous lui avez montrée en dévastant
le jardin que vous savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé
malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée entre les angoisses que
lui donnait l'état de son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la
douleur de votre méchanceté.

--Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie, ce n'était pas
méchanceté, je vous assure bien, je voulais parer le reposoir pour que
Dieu m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et elle était déjà là!
dit-elle en montrant la terre et en redoublant ses sanglots. Le curé,
profondément touché de sa douleur et de sa simplicité, s'assied près
d'elle sur un banc de gazon, et lui dit avec plus de douceur:

--Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière de plaire à Dieu et d'en
obtenir des grâces, que d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez
lui, de désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage avec vous le peu
qu'elle réserve pour ses enfants? Si quelque chose peut affliger l'âme
des justes, vous avez contristé celle de votre nourrice, qui vous voit,
j'espère, du haut du ciel, car c'était une digne femme. Elle avait
repris sa connaissance quelques heures avant sa mort, j'allai la voir
à la prière de madame d'Aubecourt; elle me parla de vous, et me dit:
J'espère que Dieu ne me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il
fallait pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents; je l'aimais
tant, que je n'avais pas le courage de m'en séparer. Je sais bien qu'une
pauvre femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation. Elle m'a bien
souvent chagrinée aussi, parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école,
et que je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le curé, priez-la,
pour l'amour de moi, de bien apprendre, d'être bien obéissante avec
madame d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre devant Dieu de son
ignorance et de ses défauts.

Marie pleurait toujours, mais moins amèrement. Elle s'était remise à
genoux, les mains jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice
elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner les chagrins qu'elle lui
avait donnés. Après que le curé l'eut exhortée encore quelque temps,
elle lui dit à voix basse:

--M. le curé, je vous en prie, demandez pardon pour moi à madame
d'Aubecourt, demandez pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je
ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout ce qu'ils voudront.

--Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous sera dorénavant permis
de les voir. M. d'Aubecourt est si indigné contre vous, que votre nom
seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne puissiez pas rentrer au
château.

Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de foudre: elle venait de
s'attacher à l'idée de faire tout ce qu'il lui serait possible pour
plaire à ses parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle jeta
presque des cris de désespoir. Le curé eut beaucoup de peine à la
calmer, en l'assurant qu'il travaillerait à obtenir son pardon, et que,
si elle voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait bien réussir.
Elle se laissa emmener sans résistance; il la conduisit chez lui, et la
remit à sa soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère, et dont
la première intention avait été de réprimander Marie; mais quand elle la
vit si malheureuse et si soumise, elle ne put songer qu'à la consoler.

Le curé retourna au château dire à madame d'Aubecourt ce qu'il avait
fait; elle et Lucie furent touchées, comme il l'avait été, des
sentiments de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux mouillés de larmes
et brillants de joie, s'écria:

--Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien dit, mais il avait bien
pensé que Marie ne pouvait pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu
que, comme on ne pouvait pas songer pour le moment à faire rentrer Marie
au château, elle resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt,
en quittant Paris, avait vendu quelques bijoux qui lui restaient, et
dont elle avait destiné le prix à servir à l'entretien de ses enfants et
au sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya d'avance un quartier
de la pension de Marie, car elle savait bien que ce n'était pas le
moment de rien demander à M. d'Aubecourt.

Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent de cet arrangement,
qui n'éloignait pas Marie, et Alphonse se promettait bien d'aller lui
continuer ses leçons de lecture; mais le lendemain, le curé vint leur
annoncer que sa soeur avait reçu une lettre de sa supérieure, qui
l'engageait à venir se réunir avec elle et quelques autres religieuses
du même couvent qu'elle avait rassemblées. Il ajouta que sa soeur
comptait partir sur-le-champ, et que, si on y consentait, elle
emmènerait Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque temps. Alphonse
fut prêt à se révolter contre cette proposition; mais sa mère lui fit
sentir la nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre congé
de Marie, qui devait partir le lendemain. Elle avait été extrêmement
affligée en apprenant la manière dont on disposait d'elle. Elle sentait
bien mieux son attachement pour ses parents depuis qu'elle était obligée
de s'en séparer; il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir, et
elle disait en pleurant:

--On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et elle est morte. Mais elle
était devenue docile; et d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le
nom de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui imposait beaucoup.
Quand elle entendit arriver madame d'Aubecourt et ses enfants, elle
commença à trembler bien fort, et si elle eût été la Marie d'autrefois,
elle se serait enfuie; mais un regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta.
Lucie, en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si touchée de
cette marque d'affection, quand elle attendait de la sévérité, qu'elle
embrassa Lucie de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse était tout
triste, elle n'osait trop lui parler ni le regarder; il lui dit:

--Marie, nous sommes tous bien tristes de ce que vous nous quittez. Il
n'en dit pas davantage, car il avait le cour gros, et il savait qu'un
homme ne doit pas se laisser trop aller à montrer sa tristesse; mais
Marie vit bien qu'il n'était pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt
lui dit:

--Mon enfant, vous nous avez causé à tous un grand chagrin, en nous
forçant à nous séparer de vous; mais j'espère que tout se réparera, et
que par votre bonne conduite vous nous donnerez les moyens de vous faire
revenir.

Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura qu'elle se conduirait
bien; elle lui dit qu'elle l'avait promis à Dieu et à sa pauvre
nourrice.

On fut étonné du changement qu'avaient produit en elle deux jours de
malheur et de réflexion. Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui
disait, elle se tenait tranquille sur sa chaise, et déjà regardait de
temps en temps madame Sainte-Thérèse, dans la crainte de faire ou de
dire quelque chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci effrayait
un peu Alphonse et Lucie pour leur cousine; mais ils savaient que
c'était une personne très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre
véritablement de la sévérité des personnes vertueuses, parce qu'elle
n'est jamais injuste, et qu'en se conduisant bien on peut toujours
l'éviter. Alphonse donna à Marie un livre où il la pria de lire tous les
jours une page pour l'amour de lui, et Marie le lui promit; il lui donna
aussi une petite écritoire d'argent pour quand elle saurait écrire.
Lucie lui donna son dé d'argent, ses ciseaux damasquinés, un étui
d'ivoire rempli d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce que
Marie promit d'apprendre à travailler. Madame d'Aubecourt lui donna une
robe de toile qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux jours.
Marie fut consolée par tant de bontés. Ils se séparèrent tous fort
tristes, mais s'aimant bien plus véritablement que pendant les deux
mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils étaient bien plus
raisonnables.

Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le calme rentra dans le
château; mais on fut très-étonné dans le village de ce qu'on avait
renvoyé Marie. Comme mademoiselle Raymond avait laissé voir qu'elle ne
l'aimait pas, on prétendit que c'était elle qui l'avait fait renvoyer.
Mademoiselle Raymond elle-même n'était pas aimée, en sorte que cela
intéressa davantage pour Marie. Philippe, le fils du jardinier, qui
regrettait Marie parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits
garçons du village que c'était Zizi qui était la cause de l'aversion de
mademoiselle Raymond pour Marie; et quand elle passait dans les rues
avec Zizi, elle entendait dire:

--Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle Marie. Elle n'osait
plus l'emmener que dans les champs, ce qui augmentait son humeur contre
Marie.

Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme il était bon, quoiqu'il eût
des manies et de l'humeur, depuis que Marie n'y était plus il avait
cessé d'en avoir contre elle; il permettait que madame d'Aubecourt lui
en parlât et lui lût les lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait
compte de la bonne conduite de Marie; enfin, comme madame d'Aubecourt
était la personne du monde qui savait le mieux persuader les choses
raisonnables, parce qu'on était gagné par sa douceur infinie, et que
sa raison inspirait la confiance, elle le détermina à payer la petite
pension de Marie, et même il lui envoya une robe. Ce fut Alphonse qui
manda toutes ces bonnes nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur
et lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être agréable à leur
grand-père, afin que, lorsqu'il serait bien content d'eux, il leur
accordât la chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au monde,
qui était de reprendre Marie. Il lui mandait qu'il avait entrepris, pour
le jour de la fête de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un joli
paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret de tapisserie pour mettre
son pied malade.

Marie fut enchantée en recevant cette lettre, qu'elle était déjà assez
avancée pour lire elle-même. Le frère d'une des religieuses, qui avait
un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle habitait, et qui aimait
beaucoup Marie, lui avait donné deux arbres rares: elle aurait eu bien
envie de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt pour sa fête, mais elle
n'osait pas trop; et puis, comment les envoyer?

Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se trouva qu'un parent de
la supérieure devait aller précisément dans ce temps-là du côté de
Guicheville. Il eut la complaisance de prendre les arbres sur sa
voiture, et les fit bien attacher et appuyer de tous côtés pour qu'ils
ne fussent pas trop secoués dans la route. Les arbres arrivèrent en bon
état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt; et le matin
de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt les trouva à la porte de son jardin,
comme s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: _Marie
repentante, à son bienfaiteur_, écrite en gros caractères, de la main de
Marie, qui ne savait encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en fut si
touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où il lui dit qu'il était bien
content du compte qu'on lui rendait de sa conduite, et que, si elle
persévérait, il serait fort aise de la ravoir au château. Ce fut une
bien grande joie pour madame d'Aubecourt et ses enfants, à qui M.
d'Aubecourt lut sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait fait
dire à Alphonse, par le voyageur, que madame Sainte-Thérèse lui avait
défendu de lire dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient
des contes, que cela lui avait fait bien de la peine, et qu'elle priait
Alphonse, parmi les livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse, de
lui en indiquer un où elle pût lire tous les jours plus d'une page pour
l'amour de lui. Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande de
mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce qu'elle commençait à
bien travailler, et elle faisait dire à madame d'Aubecourt qu'elle
gardait pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée le jour de
son départ. Ces commissions furent faites fidèlement. Alphonse, par le
conseil de sa mère, lui indiqua l'_Histoire sainte_; Lucie lui envoya,
par une occasion, deux garnitures de fichus à festonner, l'une pour
Marie, l'autre pour elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture
anglaise pour mettre tous les dimanches avec sa robe.

De ce moment, les enfants redoublèrent de soins et d'attentions pour
leur grand-père. Lucie écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse,
qui avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur des arbres de
Marie, parce qu'il avait reçu les instructions de celui qui les avait
apportés, entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, et
par occasion arrosait les fleurs de M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en
rapporta tellement à lui pour le soin de son jardin, que souvent il le
consultait sur ce qu'il y avait à y faire: Lucie était aussi appelée au
conseil, madame d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le jardin
était devenu l'occupation de toute la famille, et M. d'Aubecourt en
était bien plus heureux que lorsqu'il s'en occupait tout seul.

Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre à ôter les
mauvaises herbes, un autre à écheniller:

--Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa pensée, que Marie les
soignerait à présent avec autant de plaisir et d'attention que nous.

Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder M. d'Aubecourt.

--Pauvre Marie! dit tendrement madame d'Aubecourt. Son ton n'était pas
triste, car elle commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.

--Nous la reverrons, nous la reverrons, dit M. d'Aubecourt. On ne
poursuivit pas la conversation pour le moment; mais deux jours après,
comme ils étaient tous dans le salon, madame d'Aubecourt reçut une
lettre de madame Sainte-Thérèse, qui lui mandait que vers le printemps
de l'année suivante elle comptait aller passer trois ou quatre mois
avec son frère avant de s'établir définitivement dans l'endroit où elle
était, et que, comme elle désirait que Marie édifiât le village de
Guicheville, où elle avait donné mauvais exemple, elle l'y mènerait
faire sa première communion. Lucie poussa un cri de joie.

--Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.

C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire sa première
communion. Alphonse, tout ému, regardait son grand-père.

--Oui, mais, dit-il après un instant de silence, ensuite Marie s'en ira.

--Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt, on pourra voir.

Lucie, assise auprès de son grand-père, se laissa glisser à genoux sur
le tabouret qu'il avait à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur
les mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait, il y sentit couler
deux larmes de joie. Alphonse tremblant ne disait rien, mais ses mains
étaient fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression du
bonheur était sur sa physionomie.

--Si c'est une aussi bonne enfant que vous deux, dit M. d'Aubecourt
attendri, je serai enchanté qu'elle revienne avec nous.

--Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux enfants de madame
d'Aubecourt, le coeur gros de satisfaction. Ils n'en dirent pas
davantage, dans la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait la
tranquillité, et les avait accoutumés à contenir leurs mouvements; mais
ils étaient bien heureux.

La satisfaction fut grande dans tout le château; on avait oublié les
défauts de Marie, et on avait plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond
seule eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût méchante; mais
quand elle avait une fois des préventions, elle n'en revenait guère.
D'ailleurs, à force de lui reprocher son éloignement pour Marie, on
l'avait augmenté; et comme les autres domestiques se firent un
petit triomphe de son retour, il lui déplut encore davantage. Mais
insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu beaucoup de son empire
sur l'esprit de M. d'Aubecourt, qui avait moins besoin d'elle depuis
qu'il était environné d'une société plus aimable, et qui craignait moins
son humeur, parce que madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de
donner lui-même des ordres, et le délivrait de mille petits soins qui
lui déplaisaient. Elle ne témoigna donc rien de son déplaisir à ses
maîtres, et l'on attendit avec une grande impatience la fin de février,
où devait arriver Marie.

Elle arriva dans les premiers jours de mars. Depuis plus d'une semaine,
Alphonse et Lucie allaient tous les jours attendre la diligence qui
passait devant le château. Enfin elle arrêta, et ils en virent descendre
Marie, qu'ils pensèrent d'abord ne pas reconnaître, tant elle était
grandie, tant elle était bien tenue, tant elle avait pris l'air modeste
et sage. Elle se jeta dans les bras de Lucie: elle embrassa aussi
Alphonse. Madame d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut;
tous les domestiques accoururent, Zizi accourut aussi, aboyant,
parce que tout ce mouvement lui déplaisait, et que d'ailleurs il se
ressouvenait de son ancienne aversion pour Marie. Philippe lui donna
un coup de houssine qui lui fit faire des cris affreux. Mademoiselle
Raymond, qui arrivait lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses
bras, et l'emporta en s'écriant:

--Pauvre bête! tu peux compter à présent que tu n'as pas longtemps à
vivre.

Les domestiques l'entendirent, et regardèrent de travers mademoiselle
Raymond et Zizi.

On conduisit Marie au château, où madame Sainte-Thérèse, qui s'était
rendue chez son frère, avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M.
d'Aubecourt avait permis qu'on la lui amenât. Il était dans son jardin;
elle s'arrêta à la porte avec timidité et embarras.

--Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, nous y entrons tous à
présent; vous y entrerez et vous le soignerez comme nous.

Marie entra, marchant avec une grande précaution, de peur de gâter
quelque chose en passant. M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir:
elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient auprès des
petits arbres qu'elle avait donnés à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra
comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui montra aussi les arbres
du jardin qui bourgeonnaient, les premières fleurs qui commençaient à
paraître. Marie regardait tout cela avec un bien grand intérêt, trouvait
tout bien joli.

--Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant M. d'Aubecourt.

Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait qu'il n'était plus fâché;
elle lui baisa encore la main avec une vivacité charmante, car on voyait
bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle se contenait par
raison. Elle parlait peu, elle n'avait jamais été bavarde, mais elle
répondait à merveille, et seulement toujours en rougissant. Elle était
timide comme une personne qui a connu les inconvéniens d'une trop grande
vivacité. Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait éprouver près
d'elle la crainte qu'inspire le respect; cependant elle l'aimait et
avait confiance en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle venait
chercher Marie. Cela affligea beaucoup les enfants de madame
d'Aubecourt; ils avaient espéré que Marie resterait au château toute
la journée, et que même, peut-être à la fin de cette journée, ils
obtiendraient davantage; mais madame Sainte-Thérèse déclara que Marie
ayant commencé les exercices de sa première communion, il fallait
qu'elle demeurât dans la retraite jusqu'au moment où elle l'aurait
faite; qu'elle ne sortirait point, excepté pour s'aller promener, et
même que son cousin et sa cousine ne la pourraient venir voir qu'une
fois par semaine. Il fallut bien se soumettre à cet arrangement. Quoique
madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive austérité, qui tenait
aux habitudes du couvent où madame Sainte-Thérèse avait passé la plus
grande partie de sa vie, c'était une personne si vertueuse, et on lui
avait tant d'obligations pour les soins et les services qu'elle avait
rendus à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. Lorsque Marie
fut partie, Alphonse et Lucie se récrièrent sur son maintien, sur la
grâce de ses manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt les
approuva, et consentit positivement à ce qu'aussitôt après sa première
communion Marie revînt habiter le château.

Il fut décidé que les premières communions du village se feraient à la
Fête-Dieu, et que jusque-là madame d'Aubecourt et ses enfants iraient
tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé, où Marie les attendait
avec bien de la joie. Elle les voyait aussi tous les dimanches à
l'église, où, comme de raison, elle ne leur parlait pas; mais elle leur
disait quelques mots en sortant de l'église, et quelquefois aussi,
quoique rarement, on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se
perdait point de vue, on se parlait mutuellement de ses occupations.
Marie avait lu toute son _Histoire sainte_, Alphonse lui indiqua
d'autres livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses lectures.
Lucie n'apprenait pas un point nouveau, ne s'occupait pas d'un ouvrage
particulier sans dire:

--Je le montrerai à Marie.

Tout le monde était heureux à Guicheville, et on espérait de l'être
bientôt davantage.

La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, également pleines de
piété et de ferveur, la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte.
Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener Marie, qui devait la
donner, ainsi que sa soeur, pour exemple aux jeunes filles du village.
Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais le sérieux et la
sainteté d'un semblable jour ne souffraient aucun divertissement, ni
même aucune distraction. Il voulut du moins contribuer, autant qu'il lui
était possible, aux soins qui lui étaient permis. Madame d'Aubecourt
avait fait faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles;
Alphonse voulut qu'elles eussent aussi les voiles et les ceintures
semblables. Sur l'argent que lui avait donné son grand-père pour ses
étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour cette occasion, il les
envoya acheter à la ville voisine, sans en parler à Lucie, qui ne
croyait pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout faire à
sa mère. Il ne mit dans son secret que madame d'Aubecourt, et avec sa
permission, l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie, par
Philippe, le voile et la ceinture, en la priant par un petit billet, de
les mettre le jour de sa première communion.

Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie, c'était presque son
seul mérite; du reste, brutal, querelleur, insolent, il avait pris
surtout en aversion mademoiselle Raymond; et comme il était, avec son
père, le seul des gens de la maison qui ne dépendît que très-peu d'elle,
il se divertissait à la contrarier tant qu'il en trouvait l'occasion. Il
ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il ne s'adressât à celui-ci pour lui
dire quelque chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:

--C'est bien dommage qu'on ne vous laisse pas manger mademoiselle Marie,
et il le menaçait de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait, et
Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait dans un coin, ce qui
n'arrivait guère, parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le laisser
aller tout seul, il lui attachait des branches d'épines à la queue, un
bâton dans les jambes, ou une papillote au museau; enfin il imaginait
tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle Raymond, qui vivait dans des
transes perpétuelles.

Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que Lucie eût tout la surprise de
voir Marie mise absolument comme elle, il avait recommandé à Philippe
d'entrer sans qu'on le vît au presbytère; et Philippe, qui aimait
beaucoup à faire ce qu'il ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver
par dessus le mur du jardin, qui était assez bas. Lorsqu'il y fut
grimpé, il aperçut Marie qui lisait sur une petite éminence qu'on avait
faite fort près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle. Il
l'appela à voix basse, lui jeta le paquet d'Alphonse, et se préparait à
descendre, lorsqu'il vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long du
mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme elle approchait, Philippe
trouve sous sa main un des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache
dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit. La pierre arrive:
mademoiselle Raymond, qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi
quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit au front, où elle
lui fait une assez large blessure. Elle jette un cri et lève la tête.
Voyant Marie sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait parce
qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute pas que la pierre ne vienne
d'elle; et hâtant le pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans
voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais qu'elle ne supposait pas
devoir être là. Pour lui, sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du
mur et s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond ne trouve que
madame Sainte-Thérèse; le curé était pour affaire à la ville voisine, et
ne devait revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce qui lui est
arrivé, lui montre son front sanglant, quoique la blessure ne fût pas
profonde; elle montre aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui
aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a jetée, et madame
Sainte-Thérèse ne peut le croire; elle va cependant avec mademoiselle
Raymond trouver Marie dans le jardin.

Marie, en les voyant arriver, cache son paquet sous une touffe de
rosiers, car sans savoir encore ce qui était arrivé, elle se doutait
bien que Philippe avait fait quelque chose de mal; et pour ne pas être
obligée de dire qu'il était venu, elle ne voulait pas montrer ce qu'il
avait apporté. Cependant elle rougissait, pâlissait, car elle craignait
qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait pas mentir. Madame
Sainte-Thérèse, en arrivant, est frappée de son air embarrassé, et
mademoiselle Raymond lui dit:

--Voilà donc, mademoiselle Marie, comme vous employez l'avant-veille de
votre première communion! On dira après cela, dans le village, que vous
êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer mon front. En disant cela elle
le montrait, et Marie rougissait encore plus de l'idée que Philippe
avait fait une si mauvaise action.

--Est-il possible, Marie, lui dit madame Sainte-Thérèse, que ce soit
vous qui ayez jeté une pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie
hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:

--Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir; mais ce serait encore
un divertissement bien indigne de votre âge et de l'action à laquelle
vous vous préparez.

--Madame, dit Marie, je puis vous assurer que je n'ai pas jeté de
pierre.

--Elle est apparemment venue toute seule, dit mademoiselle Raymond avec
aigreur; et montrant l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la
pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui venir que du jardin et
d'un endroit élevé. Madame Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de
sévérité, et Marie tremblante ne sait répondre autre chose, sinon:

--Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté de pierre.

--Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle Raymond, c'est qu'il y
a à parier que mademoiselle Marie ne fera pas sa première communion
après-demain.

--Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue indigne, répondit
madame Sainte-Thérèse. Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond
s'en va raconter au château son aventure et dire que probablement Marie
ne fera pas sa première communion. Elle rappelle le talent qu'avait
Marie pour attraper à coups de pierre les chats qui passaient sous les
gouttières, et elle ajoute:

--Elle en fait un bel usage!

Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu, court interroger Philippe,
pour savoir si, quand il a fait sa commission, il s'est aperçu de
quelque chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air triste.
Philippe l'assure que non, se garde bien de lui dire comment il lui a
fait passer le paquet, et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse
ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt, inquiète, écrit à madame
Sainte-Thérèse, qui lui répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est
arrivé, mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit pas bien
coupable; et dans la journée du lendemain, on apprend par Gothon, qui
l'a su de la servante du curé, que Marie a pleuré presque tout le jour,
que madame Sainte-Thérèse la traite très-sévèrement, et la fait même
jeûner le matin au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse au
curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir du confessionnal en
pleurant avec des sanglots. Madame d'Aubecourt s'approche de madame
Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera pas sa première
communion le lendemain. Madame Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et
assez sévère, lui répond:

--Je l'ignore.

Comme elles étaient dans l'église, elles ne se disent rien de plus,
Marie, en passant, jette sur sa cousine un regard qui, malgré ses
larmes, exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit tout bas un
mot à madame Sainte-Thérèse, qui l'emmène, et Lucie entre dans le
confessionnal. Après avoir fini sa confession, elle se préparait à
demander timidement au curé ce qu'elle désirait tant de savoir; mais
avant qu'elle ait osé commencer sa phrase, on vint chercher le curé pour
un malade, et il s'en va précipitamment sans qu'elle ait pu lui parler.

Elle passa toute la soirée et la nuit dans une anxiété inexprimable,
d'autant qu'elle se reprochait toutes les pensées qu'elle dérobait à
la sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu pour sa cousine,
unissant ainsi sa dévotion à ses désirs, et l'idée du bonheur qui se
préparait pour elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie. Le
matin arrivé, elle s'habilla sans parler, recueillant toutes ses pensées
pour n'en pas laisser échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle
embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt et à sa mère leur
bénédiction, qu'ils lui donnèrent avec bien de la joie. M. d'Aubecourt
dit qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous soupirèrent de
ce qu'il n'était pas présent à cette cérémonie; et après un moment de
silence ils se rendirent à l'église.

Les jeunes filles qui devaient faire leur première communion y étaient
déjà, rassemblées. Lucie, malgré son recueillement, les parcourut des
yeux en un instant: Marie n'y était pas. Lucie pâlit, s'appuie sur le
bras de sa mère, qui la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses
peines à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, et passe avec
M. d'Aubecourt dans la chapelle à côté. Derrière les jeunes filles
étaient mademoiselle Raymond, Gothon et les premières du village.

--Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait mademoiselle Raymond.
On ne lui répondait pas, car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue
plusieurs fois, depuis quelques mois, dans le cimetière, prier avec
ferveur au pied de la croix qu'elle avait demandé qu'on mît sur la
fosse de sa pauvre nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, et,
violemment émue, elle priait Dieu de toutes ses forces, lui demandant de
la préserver de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la contrainte
qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient dans un état qu'elle ne
pouvait presque plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la sacristie.
Marie parait, conduite par le curé et madame Sainte-Thérèse, le voile
blanc sur la tête, belle comme les anges, et pure comme eux. Un murmure
de satisfaction s'élève dans l'église. Marie traverse le choeur en
s'inclinant devant l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur et
madame d'Aubecourt, pour leur demander leur bénédiction.

--Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être entendu, soyez toujours
aussi vertueuse, et Dieu aussi vous bénira.

Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux au ciel, des yeux
mouillés de larmes, et crut recevoir, dans le bonheur qu'elle éprouvait,
le gage de la protection céleste sur toutes les actions de sa vie.
Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, bénirent Marie, à genoux
devant eux, tandis qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage rayonnant
de triomphe et de joie, regardait Marie avec autant de respect que
d'affection. Madame d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès de
Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un mot, ne se jetèrent qu'un
regard; mais ce regard, reporté, avant de se baisser, sur madame
d'Aubecourt, exprimait un bonheur que les paroles n'auraient pu faire
comprendre, et les yeux de madame d'Aubecourt répondirent à ceux de
ses filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les deux cousines
s'approchèrent ensemble de l'autel. Lucie, plus faible, agitée de tant
d'émotions qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver mal;
Marie la soutint: ses regards brillaient d'une joie angélique.

La communion reçue, les deux cousines retournèrent à leurs places,
prièrent ensemble, et après avoir passé une partie de la matinée dans
l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait invité le curé et
madame Sainte-Thérèse. Marie et Lucie parlèrent peu, mais on voyait
qu'elles étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents, les domestiques,
paraissaient heureux; mais cette joie était silencieuse, il semblait
qu'on craignit de troubler le calme parfait dont devaient jouir ces
jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous les égards s'adressaient, sans
qu'on le voulût, aux deux jeunes cousines. On les servait avec une sorte
de respect dont elles ne pouvaient concevoir aucun orgueil.

Après être retournée dans l'après-midi à l'église avec Lucie, Marie
revint avec elle s'établir au château. La soirée fut bien douce et même
un peu gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les deux cousines à
sourire. Marie trouva dans la chambre où elles couchaient, auprès de
celle de madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de Lucie; tous ses
meubles étaient semblables, c'étaient désormais deux soeurs. Marie, dès
le lendemain, partagea les occupations de Lucie et surtout ses soins
pour M. d'Aubecourt, qui l'aima bientôt autant que ses petits-enfants.
Mademoiselle Raymond étant tombée malade quelque temps après, Marie, qui
était forte, active, et qui avait eu l'habitude de soigner sa pauvre
nourrice, lui rendit tant de services, alla si souvent dans sa chambre
lui donner de la tisane, eut tant de soin chaque fois de caresser Zizi,
et même quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, que tous les
deux changèrent de sentiment à son égard; et si Zizi, qui était le plus
rancunier, la grognait encore quelquefois, alors mademoiselle Raymond le
grondait et demandait pardon pour lui à Marie.

Elle avait conté, mais sous le plus grand secret, à Alphonse et à Lucie,
ce qui s'était passé; elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse
l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée avec beaucoup de
sévérité; qu'elle n'avait rien dit, de peur que, si on savait la vérité,
cela ne fît chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait été bien
malheureuse pendant ces deux jours; qu'enfin M. le curé étant revenu,
elle avait pris le parti de le consulter en confession, bien sûre alors
qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé de se confier à
madame Sainte-Thérèse, ce qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient
réconciliées. Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui l'avait fait pleurer
si fort en sortant du confessionnal, c'est que le curé l'avait exhortée
très-pathétiquement, en lui rappelant sa pauvre nourrice, portée en
terre précisément le même jour et au même moment l'année précédente.
Alphonse gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire jamais aucun
mal à Zizi ni rien qui pût déplaire à mademoiselle Raymond: celle-ci,
devenue tranquille de ce côté, se console de n'être plus si maîtresse au
château, parce que madame d'Aubecourt et ses enfants, en la débarrassant
de beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et que d'ailleurs
les égards qu'ils ont pour elle comme une personne fidèle et attachée
flattent son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit
sensiblement, et qu'on entend chanter et rire à Guicheville autant qu'on
y avait entendu gronder pendant quelques années.

M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a retrouvé que peu de chose
de ses biens, mais cependant assez pour faire vivre sa femme et ses
enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche, parce qu'on a
reconnu ses droits à la fortune de sa mère, et même à celle de son père,
qui était mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt le
père est son tuteur; et comme elle jouit, quoique mineure, d'un
revenu considérable, elle trouve mille moyens d'en faire partager les
jouissances à cette famille qui lui est si chère; enfin, pour s'y unir
tout-à-fait, elle va épouser Alphonse, qui l'aime tous les jours avec
plus d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus aimable. Lucie
est transportée de joie de devenir réellement la soeur de Marie. Madame
d'Aubecourt est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne manque rien à
son bonheur que d'en pouvoir faire jouir sa pauvre nourrice; elle fait
célébrer tous les ans un service à Guicheville, et toute la famille
regarde comme un devoir d'y venir assister, pour honorer la personne qui
a si généreusement pris soin de l'enfance de Marie.



                        LA VIEILLE GENEVIÈVE

--Vous ne savez faire que des bêtises! Comme vous attachez ridiculement
cette épingle! Vous me serrez tout de travers: je serai horriblement
habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais rien vu de si
maladroit.

C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline parlait à la vieille
Geneviève, qui, depuis qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de
la servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute enfant, ne s'attendait
guère à en être un jour traitée de cette manière; mais on remarquait que
depuis quelque temps Emmeline, naturellement douce et bonne, et même
assez timide, prenait avec les domestiques des airs de hauteur auxquels
on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait plus lorsqu'à
table ils lui donnaient une assiette; elle se faisait servir sans leur
dire jamais _je vous prie_. Jusqu'à ce moment Emmeline, lorsqu'elle
traversait, à la suite de sa mère, une antichambre où tous les
domestiques se levaient sur leur passage, n'avait jamais pu s'empêcher
de répondre par un léger signe de tête à cette marque de leur déférence;
mais alors elle semblait croire qu'il était de sa dignité de passer au
milieu d'eux la tête plus haute qu'à l'ordinaire: on aurait pu remarquer
cependant qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un effort pour
prendre ces manières qui ne lui étaient pas naturelles. Sa mère, madame
d'Altier, qui commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus d'une fois
reprise; aussi Emmeline n'osait-elle pas trop s'y livrer en sa présence.
Elle les affectait surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame
de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée depuis dix-huit mois,
très-gâtée durant toute son enfance, parce qu'elle était fort riche et
n'avait point de parents; gâtée actuellement par sa belle-mère, qui
avait fort désiré qu'elle épousât son fils, et gâtée aussi par son mari,
qui, presque aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle
voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne, elle se gênait encore
bien moins pour ses domestiques que pour les autres; aussi disait-elle
sans cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que les tons durs
et impérieux qu'elle prenait avec eux les entraînaient quelquefois à lui
manquer de respect, et que la bizarrerie de ses caprices leur faisait
perdre patience.

Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait faire la grande
personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les
manières de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce
qu'à Paris madame de Serres logeait dans la même rue que madame
d'Altier, et qu'elle habitait à la campagne un château voisin. Elle
n'avait pourtant pas osé déployer toute son impertinence avec les gens
de sa mère, tous vieux domestique accoutumés à être bien traités, et
qui, la première fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs
impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre à rire sans en
faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec eux ni bonne
ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que
c'était leur devoir; mais en la comparant avec sa mère, qui était si peu
empressée d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient
bien ridicule.

Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en
elle-même de n'oser les soumettre à sa domination; mais elle s'en
dédommageait sur Geneviève, qui, née dans la terre de M. d'Altier, était
accoutumée à regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de
la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-là
l'honneur d'être entièrement attachée au château, où seulement on était
depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement à quelques
offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette année à la
campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, l'avait prise
chez elle pour aider Emmeline à s'habiller et faire le service de sa
chambre, elle s'était crue montée en grade, mais sans en être plus
fière, et elle avait regardé mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas
vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui elle devait
porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand
Emmeline se plaisait à exercer son empire sur elle, en lui disant
toutes les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit
davantage si elle n'avait pas été trop bien élevée pour les savoir),
Geneviève ne répondait rien, seulement elle se dépêchait le plus
qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, ou pour ne
pas l'impatienter, et elle n'en était que plus maladroite et plus
maltraitée.

Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci
voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Geneviève
continuait ce qu'elle avait commencé, Emmeline se fâcha, trouvant
très-étrange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève
lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait après son déjeuner pour
dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait,
et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison,
Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui
de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:

--Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion
avec Geneviève? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un domestique,
ce serait une chose terriblement fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que
l'on eût tort.

--Mais, maman, répondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de
faire ce que je lui dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut bien
la faire finir.

--Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir entendu ses raisons ou de
les avoir examinées, qu'elles ne peuvent pas être bonnes?

--Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au
lien de faire ce qu'on lui dit.

--C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a raison et qu'on lui commande
une chose impossible.

--Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours les choses impossibles, parce
qu'il ne veulent pas les faire.

--Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline,
que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne
pas prendre ceux des autres.

--Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline piquée, pour savoir
que Geneviève ne fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.

--Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que
vous avez employés tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que
je vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non pas pour être
maltraitée; je n'ai jamais payé personne pour cela.

Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa
répliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une
heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se
faire servir. Emmeline était en malheur ce jour-là; c'était dans une
allée du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la
finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. Madame d'Altier
se mit à rire du babil de ces deux petites personnes, qui prétendaient
juger sa conduite. Elle haussa un peu les épaules en regardant sa fille,
qui rougit prodigieusement, et voyant passer Geneviève, elle l'appela
pour ranger quelques branches qui gênaient le passage. Geneviève
répondit qu'elle viendrait aussi-tôt qu'elle aurait porté la pâtée aux
dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.

--En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort
bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut
apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins pressée qu'eux.
Mais dans ce moment elles virent Geneviève qui, posant à terre, jetant
presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir tant qu'elle
put du côté de la maison.

--Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oublié de fermer la fenêtre
de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonné.
Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle tout essoufflée.

--Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous
avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.

Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme
c'était sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait.
Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes
conférences avec Emmeline, et qui n'osait trop déployer toutes ses
belles idées devant sa tante, dont elle craignait la raison et les
plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire
une visite, accompagné de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses
courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour aller seule. Elle
promit de revenir pour dîner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.

--Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la terrasse où étaient
rangés les vases qui servaient à parer sa chambre, la pluie de cette
nuit a effeuillé toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon
jasmin; Geneviève aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne
sait rien faire, elle ne pense à rien.

--Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, qui se trouvait près de
là, je n'ose pas toucher à vos pots, de peur de les casser.

--Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit madame d'Altier.

--Oh! oui, Madame.

--Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir
que je puis être servie sans me _faire servir_.

--Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas
toucher à mes vases.

--Non; mais probablement, à la moindre chose qu'elle vous casse, vous la
grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.

--Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour
rentrer ses fleurs, Geneviève est si maladroite, si peu attentive,
que... Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui échappe, tombe sur
l'escalier, et se brise en mille pièces.

--Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive
quelquefois ce qui vous arriverait tout comme à elle si vous étiez
chargée des mêmes soins.

--En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, ce qui m'arrive est bien
assez désagréable, sans encore...

--Eh bien! quoi, ma fille?

Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; madame d'Altier la
prit par la main, la fit asseoir près d'elle et lui dit:

--Quand votre humeur sera passée, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline
baisa en silence les mains de sa mère, qui lui dit:

--Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce qui vous est arrivé, de
casser ce vase de terre peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un
de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous
pouvez choisir!

--Non, maman, mais...

--Ce s'est pas pour votre anémone qui ne porte plus de fleurs, et que
vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous
vous êtes épargné la peine de la dépoter. Emmeline sourit.

--Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là on éprouve toujours
quelque chose de désagréable qui fait qu'on n'aime pas...

--A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce
moment-là que vous prenez pour gronder et maltraiter Geneviève quand il
lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter à son chagrin
et à sa confusion.

--Mais, maman, elle est obligée de prendre garde à ce qu'elle fait.

--Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous
voulez qu'elle prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en pouvez
prendre, et que son application à vous servir lui fasse éviter des
maladresses que vous n'auriez pas évitées pour vous-même?

--Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis bien assez punie; au
lieu qu'elle...

--Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un
moment d'impatience. Et non-seulement c'est là votre opinion, mais vous
voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez très-mauvais
qu'elle voulût vous prouver que vous avez tort.

--Sûrement, maman, il serait très-ridicule que Geneviève s'avisât de me
raisonner quand je lui dis quelque chose.

--Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Geneviève doit se dire: Je
suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la
patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir.
Si mon âge, mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma nature
rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout
surmonter avec courage, de peur de causer à mademoiselle Emmeline un
moment d'attente ou de contrariété qu'elle n'aurait pas la force de
supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me révolte, si les
fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois
cependant m'y soumettre en considérant que mademoiselle Emmeline est une
pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander mieux.

--Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement piquée, que Geneviève eût
bien peu d'attachement pour penser ces choses-là.

En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée et en colère; elle
n'avait pas fait sa visite.

--Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à madame d'Altier, que ma
femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment où elle était en
voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre à terre
dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez
bien me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien
longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui,
dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-là!

--Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement madame d'Altier.

--Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; j'en aurais pris une
autre si je l'avais trouvée.

Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que
ces plaintes et cet étonnement continuel de ce qu'un domestique n'est
pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs années, quand le
maître trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a
servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait
d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. Il lui arrivait bien quelquefois
de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola,
en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous
la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame
d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en
pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la révérence aussi
régulièrement que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante
personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin
était assez court à travers la campagne, elle s'en irait à pied,
qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en
passant elles iraient prendre du lait à une ferme qui se trouvait
presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps après le dîner;
mais à peine étaient-elles arrivées à la ferme, que le temps, serein
jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à pleuvoir par
torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cessé fit qu'elles
résolurent de se mettre en route, la campagne était pleine d'eau et de
boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Madame de Serres se désolait
de n'être pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choquée de ce qu'elle
ne songeait qu'à elle, dit en voyant de loin arriver Geneviève avec un
paquet:

--Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève qui m'apporte ma redingote et
mes brodequins.

--Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée
de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette
humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.

--Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec
humeur, m'apporter mes brodequins.

--Mademoiselle ne me l'avait pas dit.

--Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.

--Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en
appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en
aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie
infiniment.

--Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle
Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline
extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs
envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de
plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la
mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort
peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture
recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres
aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas.
Elle s'y élança.

--Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est
pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite,
cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de
chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de
ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa
mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de
ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un
système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.

Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la
vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline
ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que
d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait
pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus
commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne
s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé
que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.

A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de
Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de
Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux
ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers
ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance;
sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville
n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en
avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue
raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était
autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille
de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas
pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait
appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait
encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en
terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous
l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort
qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre
avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on
ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens,
et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir
quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt
que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement
que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins
d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air
bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui
semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et
de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des
petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de
Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.

Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du
château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à
quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie
d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on
envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de
Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle
craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le
lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.

--Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je
ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère,
dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je
crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne
devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen
de n'en rien obtenir.

Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de
faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite
donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame
de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il
n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait
jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit
que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres
répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si
grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle
était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres
lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui
apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant
elle.

Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle
l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame
paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander
son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre,
qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard
pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait
l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison
sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait
déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A
déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher
l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit;
madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas
mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste,
parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il
ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à
trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de
cette manière.

Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on
voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une
fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y
était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de
l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville
entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda,
et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant,
s'empressa de le louer.

--En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y
avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.

--Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous
sommes levées de bonne heure.

Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore
davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres
personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa
cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista
pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit
le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur
aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre,
ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville
était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si
charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de
Ligneville dit en regardant sa robe:

--Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie
ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui
plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle
aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même
temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et
d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle
revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent
une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour,
pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait
beaucoup de soins autour d'elle, dire:

--Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que
quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit
humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa
convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme
elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour
tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins
fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et
l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que,
si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur
existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à
une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour
l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite
qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le
paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un
domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître
surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à
son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle,
et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.



                         AGLAÉ ET LÉONTINE
                                ou
                         LES TRACASSERIES.

Aglaé vivait dans une ville de province avec sa grand'mère, madame
Lacour, veuve d'un notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance,
et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie, elle vivait fort
agréablement, ne fréquentant que les personnes de sa classe, sans
rechercher celles qui se distinguaient par un rang plus élevé ou par de
plus grandes richesses. Elle avait tous les jeudis son assemblée, et
passait les autres soirées chez des personnes de ses amies. Aglaé, qui
l'accompagnait toujours, y retrouvait nombre de jeunes filles et de
jeunes gens de son âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le jeudi,
chez madame Lacour. L'été, on faisait des parties hors de la ville, on
allait passer la journée au jardin de l'une ou de l'autre des personnes
de la société. Ces jardins étaient fort près, les jeunes gens y allaient
à pied, les personnes plus âgées sur des ânes; on allait courir dans
les champs, on revenait le soir bien las, main bien content, et on
recommençait quelques jours après.

Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée de ses camarades, mais
elle avait particulièrement pour amis Hortense Guimont et Gustave son
frère, enfants du médecin de la ville. Hortense avait quatorze ans, et
Aglaé un an de moins; Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins
familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait beaucoup; elle avait
même pour lui une sorte de respect, parce que Gustave était un jeune
homme fort avancé pour son âge, très-estimé dans la manière dont il
faisait ses études, et qu'on regardait comme destiné à faire son chemin
d'une manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient vu enfant
commençaient à ne plus dire _le petit Guimont_, mais _le jeune Guimont_,
quelques-uns même _monsieur Guimont_. Les parents le donnaient pour
modèle à leurs fils; les jeunes gens étaient fiers de Gustave et ne lui
parlaient qu'avec déférence.

Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable et raisonnable.
M. Guimont, leur père, les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût
très-recherché par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la
ville, non-seulement à cause de ses talents comme médecin, mais à cause
de son esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu mener ses
enfants dans les sociétés qu'il fréquentait lui-même quelquefois.

--Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les gens avec qui elle
est destinée à passer sa vie. Quant à mon fils, si ses talents lui
donnent un jour les moyens d'être reçu dans le monde d'une manière
agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux pas lui en donner le goût
avant d'être sûr qu'il pourra s'y maintenir honorablement.

On lui disait quelquefois:

--Avec les connaissances que vous avez, vous pourriez pousser votre
fils.

Il répondait:

--Si mon fils a du mérite, il se poussera de lui-même; s'il n'en a pas,
je ne veux pas le pousser à quelque place où il ne ferait que découvrir
son incapacité; et il ajoutait:

--Gustave est beaucoup plus avancé que je ne l'étais quand j'ai
commencé, car je crois qu'on pourra être disposé à l'estimer à cause de
moi; c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup mieux que moi,
car je ne puis faire qu'on l'estime à cause de lui. Cependant M. Guimont
n'avait pu résister entièrement aux importunités de quelques personnes
qui l'aimaient beaucoup et qui l'avaient extrêmement pressé de leur
amener son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé très-mal à son
aise au milieu des personnes dont il n'était pas l'égal, qui pensaient
lui faire honneur en le recevant, et avec des jeunes gens qu'il ne
pouvait traiter comme camarades. Il craignait d'être trop froid, et ne
voulait pas cependant être trop poli, parce qu'un excès de politesse
aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant, parce qu'il sentait
que ces prévenances n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son père
de ne l'y plus conduire, et songea seulement à acquérir tant de mérite
personnel, qu'il pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même,
de faire honneur à son tour à ceux qui le recevraient, et de les voir
attacher du prix à ses prévenances.

Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, qui était une femme fort
raisonnable et amie de son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère
avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune personne en province,
qui marquait assez de désir de s'instruire, et dont madame Lacour
l'avait prié de revoir les extraits. Gustave était un maître
très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup plus sa désapprobation que
celle de sa grand'mère: quand Gustave était mécontent, c'était Hortense
qui les remettait bien ensemble; et même, comme elle était un peu plus
âgée et plus habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses extraits
avant que celle-ci les montrât à Gustave, tant elle avait peur qu'il
ne la trouvât en faute. Malgré cela ils vivaient en très-bonne
intelligence, et, après sa soeur, Aglaé était la personne en qui Gustave
avait le plus de confiance: elle en était très-fière, car tous les
jeunes gens et les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient grand cas
de l'amitié de Gustave. Les gens riches et la noblesse qui habitaient
la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver; l'été, tout le monde
allait dans ses terres: la ville n'en était pas moins gaie alors pour
Aglaé et les sociétés de madame Lacour; mais comme elle était plus
tranquille, le moindre mouvement y faisait impression. On fut donc
extrêmement occupé de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille Léontine.
M. d'Armilly venait d'acheter une terre dans les environs: le château
était inhabitable, et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée
d'en diriger les travaux, il était venu s'établir à la ville, mais il
n'y habitait que très-peu, couchant presque toujours dans une ferme
voisine pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa fille avec
une personne de confiance qui lui servait de gouvernante, et qui aurait
été capable de la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée
elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui gâtait excessivement sa
fille, elle ne lui eût laissé faire absolument sa volonté.

Léontine, sotte comme un enfant gâté, était d'une hauteur excessive.
Elle avait quinze ans: c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules
dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait quelques parents d'un
assez grand nom, elle avait vécu à Paris dans les sociétés les plus
recherchées et avait pris quelques-uns des airs d'une femme en y
joignant toutes les sottises d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que
son père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître de poste un des
plus grands propriétaires des environs, elle avait cru devoir soutenir
sa dignité par des tons convenables. Elle avait demandé s'il y avait en
ce moment dans la ville quelqu'un à voir. On lui avait indiqué madame
Lacour, M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour, gros
marchand de vin, etc. Elle avait nommé quelques-unes des personnes plus
connues qu'elle savait y habiter, personne n'y était alors; et Léontine,
contente d'avoir au moins fait connaître par ses questions quelles
étaient les sociétés qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie
qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la moitié des airs
ridicules qu'elle avait préparés pour montrer le dédain que lui
inspiraient les autres noms.

Réduite à la société de sa gouvernante et à quelques courses qu'elle
faisait avec son père au château que l'on bâtissait, Léontine n'avait
trouvé d'autre divertissement que de choisir dans ses robes ce qu'il y
avait de plus nouveau, ce qu'elle imaginait devoir faire un effet plus
extraordinaire en province, et aller tous les jours à la promenade de la
ville étaler ses grâces méprisantes. Tout le monde la regardait, c'était
ce qu'elle désirait: tout le monde se moquait d'elle sans qu'elle s'en
doutât, mais en secret toutes les jeunes filles commençaient à l'imiter.
On remarquait déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute,
et qu'il s'était fait une innovation dans la manière d'attacher les
ceintures. Aglaé avait déjà tourné et retourné son chapeau de deux
ou trois manières pour lui donner quelque chose de l'air de celui de
Léontine, et elle avait essayé deux ou trois façons d'arranger les plis
de son châle.

Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué d'Aglaé, qui n'en était pas
convenue, mais qui avait en secret pris beaucoup d'humeur contre Gustave
de ce qu'il n'avait pas senti le mérite d'un noeud qu'elle avait trouvé
moyen de placer précisément comme l'était celui de Léontine la veille.

L'agitation était générale: Hortense même, si accoutumée à déférer aux
opinions de son frère, s'était déjà disputée deux fois avec lui,
parce qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait été apportée par
Léontine, ce n'était pas une raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et
que, si elle était jolie, il était raisonnable de la prendre. Gustave,
presqu'aussi enfant dans son genre qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas
qu'on imitât en rien Léontine, tant il avait d'humeur de l'importance
qu'on mettait à tout ce qui venait d'elle. En effet, elle ne faisait pas
un pas qui ne fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de son
père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait sourdement pour
savoir ce qu'elle mangeait à son déjeuner. On savait si elle avait bien
ou mal entendu la messe, ce qui prouvait que les observateurs l'avaient
entendue avec peu d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, on
s'appelait à la fenêtre.

Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la maison de madame Lacour
lorsqu'un matin Léontine vint avec sa gouvernante, mademoiselle Champré,
lui rendre visite. Le mari de madame Lacour, longtemps notaire dans une
autre province, avait rendu de grands services à M. d'Armilly dans
ses affaires: celui-ci ayant su que sa veuve habitait la ville, avait
recommandé à sa fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires lui
permissent d'y aller lui-même; et Léontine, qui commençait à s'ennuyer,
ne fut pas fâchée d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité. Madame
Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé l'extrême intérêt qu'on prenait
à tout ce que faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue de sa
visite; mais Aglaé rougit dix fois avant qu'elle lui adressât la parole,
et dix fois encore en lui répondant.

Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de prendre de certains airs
avec les gens qui ne sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la
simplicité les dérange à chaque instant. Lorsqu'on n'est pas soutenu par
la concurrence, et l'exemple des autres, par l'affectation de ceux qui
nous entourent, on retombe malgré soi dans le naturel, et les tons
étudiés de l'impertinence ne reviennent que par instants et comme par
souvenir. Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on n'aurait pu le
penser. Madame Lacour, avec son indulgence ordinaire, la trouva bien, et
Aglaé déclara qu'elle était charmante.

C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame Lacour, on ne parla
d'autre chose que de la visite du matin.

--Elle s'est donc enfin décidée, disaient les unes; il faut croire
qu'elle nous fera aussi l'honneur de venir nous voir; et elles étaient
choquées de ce que Léontine avait commencé par madame Lacour. D'autres
se retranchaient dans leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient
fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient ce qu'elle avait
dit, calculaient le jour où elle irait voir ou madame André, ou madame
Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien ne pas aller voir
madame Simon, qu'elles ne jugeaient pas être d'aussi bonne compagnie
qu'elles, et commençaient à convenir que cela serait tout simple. Les
jeunes filles répétaient dans leur coin à peu près les mêmes choses
que leurs mères, et avec plus de volubilité encore. Pour Aglaé, elle
racontait, expliquait, recommençait du ton le plus important et le plus
animé, lorsqu'elle s'aperçut que Gustave, dans son coin, haussait
les épaules en souriant d'un air ironique: cela la déconcerta
prodigieusement; mais comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus
d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait volontiers continué
toute la soirée cette conversation. Ce ne fut qu'à son grand déplaisir
qu'on parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener ce sujet à
chaque instant.

--C'est précisément, disait-elle, ce que me racontait ce matin
mademoiselle Léontine d'Armilly. Si on parlait d'un site des environs:

--Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas encore vu, reprenait Aglaé.
On se plaignait du chaud qu'il avait fait dans la journée.

--Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait Aglaé, a été bien étonnée
de trouver l'appartement de ma bonne-maman si frais.

En ce moment elle se balançait sur sa chaise; les deux pieds de devant
de la chaise glissèrent en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune
de leur côté. Tout le monde accourut pour relever Aglaé, Gustave comme
les autres; mais quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:

--Apparemment, dit-il, que c'est comme cela que fait mademoiselle
Léontine d'Armilly. Tout le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en
colère, ne prononça plus le nom de Léontine, mais elle ne parla pas à
Gustave de la soirée. Quoiqu'elle n'osât pas trop le bouder, il est
certain qu'elle commençait à perdre toute sa confiance en lui, car
elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui parler de ce qui, en ce moment,
l'occupait le plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se trouvait
mal à son aise avec ceux qu'elle aimait le mieux, parce qu'ils ne
partageaient pas les ridicules plaisirs de sa vanité.

Les autres, tout en se moquant de l'importance qu'elle avait mise à la
visite de Léontine, en mirent autant à l'attendre: pendant trois ou
quatre jours, à l'heure où elle était venue chez madame Lacour, les
jeunes filles eurent soin de se mettre sur leur propre, de tenir
l'oreille au guet, et Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle
avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée, Aglaé, qui
n'osa pas trop parler de son déjeuner, parce que Gustave était là,
dit seulement que le lendemain Léontine devait venir la prendre pour
qu'elles allassent ensemble à la promenade. Toutes les camarades d'Aglaé
se redressèrent d'un air piqué; on voyait toute l'humeur que leur
donnait cette préférence; une d'elles, nommée _Laurette_, moins fière et
plus étourdie que les autres, dit à Aglaé:

--Eh bien! je demanderai à maman la permission d'aller à cette heure-là
chez toi; de cette manière je serai aussi de la promenade. Aglaé,
fort embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit que Léontine
ne connaissait pas Laurette, qu'elle ne savait pas si cela lui
conviendrait. Laurette dit que cela lui était bien égal, qu'elle
trouverait de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ la
partie à deux ou trois autres jeunes personnes, qui l'acceptèrent en
disant:

--Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être si fières. Une des mères
entendit tout cela: heureusement que ce n'était pas celle de Laurette,
car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit pas moins quelques
mots sur l'importance qu'il y avait à s'exposer à des affronts, et tint
plusieurs autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés par les
jeunes personnes. La soirée se passa de la manière la plus désagréable.
Madame Lacour, qui était incommodée, était restée chez elle. Le soir,
ce M. Guimont qui, en venant chercher ses enfants pour les ramener,
reconduisit aussi Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur
Guimont pour éviter de parler à Hortense et à Gustave, dont elle avait
bien vu le mécontentement, quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que même
Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé plusieurs fois de rompre
les propos qui pouvaient être désagréables à Aglaé. Si elle y eût
réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée pour tenir
compagnie à Léontine ne valait pas ce qu'il lui faisait souffrir
d'embarras avec ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne
sentait pas combien c'est s'abaisser que de se croire honorée d'une
pareille distinction. Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait
été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade. On voyait dans
son maintien l'orgueil qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention,
et en même temps son embarras envers Léontine, avec qui elle n'était pas
à son aise, craignant toujours de dire quelque chose qui ne lui parût
pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'elle se
rendait ridicule, sans s'en inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de
personnes avec qui elle était destinée à vivre, tandis que l'idée de
paraître ridicule à une seule qu'elle connaissait à peine, et qu'elle
devait peut-être voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait causé
un chagrin inexprimable. Tout le monde s'était rendu à la promenade.
Les mères passaient auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent,
quelques-unes en disant un mot d'humeur qu'elle mourait de peur que
Léontine n'entendit. Quelques jeunes personnes se redressèrent aussi:
tous les jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns, ce
jour-là, l'air si commun et une si mauvaise tournure, qu'ils furent
extrêmement mécontents de la manière dont elle leur rendit leur salut,
épiant pour ainsi dire le moment où Léontine ne la verrait pas. Celle-ci
lui avait déjà demandé le nom et la profession de plusieurs, et Aglaé
avait répondu avec un peu de peine, parce qu'elle ne trouvait pas leurs
titres fort brillants à présenter; quand elle prévoyait quelque critique
à faire sur leur personne ou leur tournure, elle se hâtait de la faire,
de peur que Léontine ne la soupçonnât de ne s'en pas apercevoir;
jamais elle n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à ses
connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense et son frère.

--Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables. Elle mourait d'envie de leur
faire faire connaissance avec Léontine, car elle imaginait que cela leur
ferait plaisir comme à elle; et malgré ses mécontentements, elle les
aimait véritablement. D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son
esprit, de sa réputation, et elle était bien aise de s'en parer auprès
de Léontine; aussi se mit-elle à lui faire son éloge avec beaucoup de
chaleur, disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout le monde
assurait qu'il était fait pour figurer à Paris dans la _meilleure_
société.

--Il faudrait pour cela, ma chère, répondit Léontine d'un air capable,
qu'il prît un peu de tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En
disant ces mots, elle jeta sur Hortense et Gustave un coup d'oeil
distrait et parla d'autre chose.

Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour elle, qui s'était ainsi
compromise: ils arrivaient en ce moment près d'elle; elle aurait bien
voulu s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais Léontine, qui
avait la tête tournée d'un autre côté, continua à marcher, et Aglaé
la suivit, jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder Gustave, un
regard honteux et triste qui semblait dire:

--Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les épaules de
l'asservissement où s'était réduite sa fiable petite amie.

Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences
d'Aglaé. L'une disait qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre
prétendait qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une troisième,
qu'elle l'avait regardée en riant et en se moquant d'elle avec Léontine.
Les jeunes gens étaient les uns pour, les autres contre. Gustave était
le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air triste, et Hortense tâchait
d'atténuer les torts d'Aglaé.

Deux jours après, celle-ci mena Léontine se promener au jardin de madame
Lacour. Comme elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé la
servante à lui porter du lait et des échaudés, mais elle n'avait osé le
dire à sa grand'mère, de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait
engager ses amies à y venir aussi. Aglaé aurait sûrement trouvé cela
plus amusant que le tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait
pas si cela lui conviendrait, et elle était si enfant, qu'elle osait
beaucoup moins hasarder avec Léontine qu'elle n'aurait hasardé avec une
personne respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin, Laurette
passa devant la porte; elle la vit ouverte et entra. Elle revenait avec
la servante de la maison de chercher des fruits et de la salade du
jardin de son père; elle portait son panier à son bras; elle avait sa
robe de tous les jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette
était peu soigneuse. La servante avait la tournure et le ton grossier
d'une paysanne; elle rapportait dans un torchon un jambon qu'elle avait
enterré plusieurs jours dans le jardin pour l'attendrir et qu'elle avait
été y chercher. Qu'on juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite.
Si elle eût été une personne raisonnable, si elle eût eu quelque
dignité, elle eût, sans affectation, accoutumé Léontine, dès les
premiers jours, à lui voir les habitudes simples d'une petite fortune,
et par conséquent à les retrouver dans les personnes de sa connaissance.
Il n'aurait pas été nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du
ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement ne s'en pas cacher
comme d'une chose humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas pris
cent mille détours pour éviter de laisser connaître à Léontine que
c'étaient elle et sa grand'mère qui faisaient elles-mêmes leurs
confitures, préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes et les
fruits secs. Léontine, si elle l'avait su, aurait pu trouver qu'il était
plus agréable de n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même,
mais elle n'aurait certainement jamais osé en faire un motif de dédain,
car il y a dans les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une
manière naturelle, sans honte et sans ostentation, quelque chose qui
impose aux personnes même qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris
ce parti, n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette avec
la salade, et la servante avec son jambon; mais tous les airs de dame
qu'elle avait voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition de
Laurette: aussi la reçut-elle assez mal; et sans mademoiselle Champré,
qui lui fit faire une place sur le gazon où elles étaient assises,
elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était fort mal élevée, dit
plusieurs choses ridicules. La servante se mêla aussi plusieurs fois
de la conversation. Aglaé était au supplice; enfin Laurette s'en alla,
parce que la servante, assez mécontente de ce qu'elle la faisait
attendre, lui détailla, pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire
dans la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour, où Laurette se
rendit avec sa mère, on raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine
dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité personne, que Laurette
y était venue par hasard, et qu'elle ne lui avait seulement rien offert.
On s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu que puisque madame
Lacour souffrait que sa petite-fille fît de pareilles _malhonnêtetés_,
on n'irait pas le lendemain jeudi à son assemblée.

Madame Lacour ne savait rien de tout cela: malade depuis huit jours,
elle n'avait vu que M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces
caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant ne valaient pas
la peine qu'on y fît attention. Elle recevait le jeudi pour la première
fois, et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle s'imagina qu'on
la croyait encore malade, et voyant avancer l'heure, envoya sa servante
chez deux ou trois de ses voisines leur faire dire qu'elle les
attendait. Elles répondirent qu'elles ne pouvaient venir. On rendit
cette réponse à madame Lacour devant une vieille dame qui, n'ayant pas
de fille, n'avait pas cru devoir partager le ressentiment qu'inspirait
la conduite d'Aglaé: d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles et les
commérages, elle était bien aise de savoir ce qui se passerait chez
madame Lacour, si on tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en
penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à Aglaé. En conséquence,
lorsque madame Lacour marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:

--Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame, après ce qui s'est
passé.

--Que s'est-il donc passé? demanda madame Lacour. Alors la vieille dame
lui raconta, avec toutes les amplifications ordinaires en pareil cas,
les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde. Pendant ce récit,
Aglaé, dans l'état le plus pénible, s'excusait, tâchait de se justifier,
niait quelques faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha pas
madame Lacour d'être extrêmement fâchée contre elle, et de lui dire
d'un ton sévère qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât
sur-le-champ faire des excuses à toutes ces dames, mais que cela ne lui
manquerait pas. M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce moment,
la trouvèrent toute en larmes.

--J'espère, au moins, dit madame Lacour, que vos impertinences ne se
sont pas étendues jusqu'aux enfants de mon ami Guimont, car je ne vous
le pardonnerais de ma vie.

Hortense rougit un peu et courut embrasser Aglaé. Gustave ne dit
rien; mais madame Lacour lui ayant demandé si ce n'était pas par
mécontentement contre Aglaé qu'il n'était pas venu corriger ses extraits
depuis plusieurs jours, il assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce
que confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ. Aglaé,
tremblante, alla chercher son papier, et le remit à Gustave sans lever
les yeux: il corrigea les extraits, mais sans causer avec Aglaé comme il
avait coutume de faire; et lorsqu'il eut fini, il alla se placer auprès
de la partie que faisait M. Guimont avec madame Lacour et la vieille
dame. Aglaé avait le coeur bien serré; Hortense la consola du mieux
qu'elle put, et lui dit:

--Nous allons avoir bien d'autres caquets; une dame allemande, la
princesse de Schwamberg, vient d'arriver il y a deux heures; elle est
obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que la gouvernante de
ses filles, qu'elle aime beaucoup et qui est comme son amie, est tombée
malade. Il se trouve que cette gouvernante, qui est Française, est
parente de mademoiselle Champré: c'est mon père qui lui a appris qu'elle
était ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse compte, avec la
permission de M. d'Armilly, envoyer ses filles passer une partie de
leurs journées chez mademoiselle Léontine.

Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une certaine satisfaction qu'elle
verrait les princesses d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement
de l'idée de se voir admise dans une société si relevée: elle fit à
Hortense beaucoup de questions auxquelles celle-ci ne put répondre; son
père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs la partie ayant
fini et Gustave s'étant approché, Aglaé se tut.

Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée pour qu'Aglaé osât lui
demander la permission d'aller chez Léontine, mais elle espérait qu'elle
enverrait peut-être pour l'engager à venir: elle n'en entendit pas
parler, ni le lendemain non plus. Il avait été convenu que le dimanche
Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche de son père. Madame
Lacour, quand elle l'avait su, avait eu de la peine à y consentir; mais
enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement déjà fait. Elle
réprimanda encore très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna
la plus grande politesse pour les personnes de sa connaissance qu'elle
rencontrerait. Aglaé ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on lui
dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg à la promenade, où la
calèche devait les prendre: elle court à la promenade, et se dépêche en
voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée, disant qu'elle a
bien craint de faire attendre. Elle arrive au moment où Léontine montait
dans la calèche.

--Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions pas, car il n'y a pas de
place.

--Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous pas dit...

--Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine d'un ton d'impatience,
qu'il n'y a pas de place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle
Champré et moi, cela fait quatre.

Mademoiselle Champré veut dire un mot, une des jeunes princesses propose
de se serrer.

--Non, non, dit Léontine, nous étoufferions; ce sera pour une autre
fois.

En ce moment le cocher était monté sur son siége. Léontine fait à Aglaé
un signe de tête protecteur, et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite.
Toutes les personnes qui étaient à la promenade, et qui s'étaient
approchées pendant la contestation, avaient été témoins de l'humiliation
d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements de
quelques-unes; elle leva les yeux, et vit plusieurs des personnes de sa
connaissance la regarder d'un air moqueur: quelques autres s'en allaient
en levant les épaules. Elle se sauva, le coeur gros de dépit et de
honte. Quelques jeunes gens mal élevés la suivirent en se moquant d'elle
et en tenant derrière elle mille propos qu'elle entendait: l'un d'eux se
détacha, et, passant devant elle, lui ôta son chapeau en disant:

--C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. La servante
qui accompagnait Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant que leurs
parents en seraient instruits. Cela ne fit que redoubler leurs rires et
leurs moqueries. Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour les
éviter: elle arriva chez elle toute en nage et en larmes. Questionnée
par sa grand'mère, il fallut bien lui avouer ce qui s'était passé: elle
eut encore le chagrin de s'entendre dire que cela était bien fait, et
qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait. Cependant, madame Lacour se
promit, sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire une leçon à
ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, qui avait une grande autorité
dans toutes les sociétés de la ville.

Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne serait pas sortie si sa
grand'mère ne le lui avait ordonné absolument, tant elle avait peur de
trouver sur son chemin ceux qui s'étaient moqués d'elle. Deux fois
elle avait rencontré Léontine causant et riant avec mesdemoiselles de
Schwamberg, et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait vu personne,
pas même Hortense; elle savait que le mercredi toute la société devait
aller au jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée: elle
s'affligeait de se voir ainsi abandonnée de tout le monde, quand le
mercredi elle vit arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle
la croyait au jardin avec les autres. Hortense lui dit qu'avec la
permission de leur père, elle et son frère avaient refusé. Aglaé lui
demanda bien timidement pourquoi.

--J'ai mieux aimé passer la journée avec vous.

--Et Gustave? demanda Aglaé plus timidement encore.

--Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée, il n'a pas voulu y aller,
parce que vous n'étiez pas priée, et l'a bien dit, afin qu'on ne crût
pas qu'il était brouillé avec vous; mais il dit qu'il ne reviendra plus
que le moins qu'il pourra; car, dit-il, je ne peux plus compter sur
Aglaé, qui abandonne d'anciens amis pour se faire la complaisante de
mademoiselle d'Armilly.

Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de la consoler; mais elle
n'osait trop lui promettre que son frère pût s'apaiser, car il lui avait
paru bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais que l'amitié de
Gustave était plus honorable que le goût de fantaisie qu'avait pris pour
elle un instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense et elle
étaient assez tristement ensemble, Gustave arrive; il avait l'air
toujours un peu sérieux, mais moins froid; Hortense et Aglaé rougissent
d'étonnement et de plaisir de le voir.

--Il faut, dit-il, qu'Aglaé vienne à la promenade avec nous. J'ai
demandé à mon père de nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient
de me dire, poursuivit-il d'un ton très-vif, qu'Aglaé n'oserait plus se
montrer à la promenade après ce qui lui est arrivé; il faut faire voir
le contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant du jardin de
madame Dufour, il faut qu'on voie qu'elle a toujours ses... anciens amis
pour la soutenir.

Il avait hésité, car il ne savait comment dire; Aglaé, extrêmement émue,
se jeta dans les bras d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais
elle était affligée de ce qu'il avait hésité, de ce qu'il n'avait parlé
que d'_anciens amis_.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule
d'Hortense, n'êtes-vous donc plus mes amis? Hortense l'embrassa, la
rassura: Gustave ne dit rien; mais Aglaé, en levant un instant les yeux
sur lui, vit qu'il avait l'air plus doux et moins sérieux. Madame Lacour
n'était pas en ce moment dans la chambre, c'était pour cela que Gustave
avait répété ce qu'on venait de lui dire; car, comme elle était encore
incommodée, on lui parlait le moins qu'on pouvait de toutes ces
tracasseries qui commençaient à la chagriner, et qui auraient pu
d'ailleurs la fâcher sérieusement contre les personnes de sa société,
avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder. On lui demanda
simplement de permettre qu'Aglaé s'allât promener avec M. Guimont et ses
enfants; elle y consentit, volontiers, car elle était enchantée de la
voir en si bonne compagnie. M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de
son père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait un peu et
n'osait lui rien dire; enfin une pierre lui ayant accroché le pied de
manière qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue, il lui demanda
avec tant d'intérêt si elle s'était fait mal, que cela commença à
l'enhardir. Elle lui parla de ses extraits, lui dit ce qu'elle avait
fait, lui demanda des conseils; ensuite elle se hasarda à lui demander:

--Est-ce que vous serez toujours fâché contre moi?

Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent aux yeux d'Aglaé; elle les
tenait baissés; Gustave vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.

--Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d'un ton un peu ému; mais ce qui
nous afflige, c'est de voir que vous ayez été si prompte à oublier vos
amis pour une étrangère.

Alors les larmes d'Aglaé coulèrent tout-à-fait.

--Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à voix basse, car tout mon
désir était de vous faire faire connaissance avec Léontine.

Gustave rougit et reprit un peu vivement:

--Nous n'aurions pas fait connaissance avec mademoiselle d'Armilly, ce
n'est point là une société pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec des
gens qui nous traitent en égaux.

Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave, combien il avait dû
être humilié pour elle de l'espèce de respect avec lequel elle se tenait
devant Léontine; elle y avait beaucoup réfléchi depuis deux jours, et en
ce moment la fierté de Gustave l'en faisait rougir encore davantage.

--Eh bien! dit-elle après un moment de silence, que dois-je faire avec
Léontine, car elle voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je la
rencontrer à la promenade?

--Demandez-le à mon père, dit Gustave; car il était trop raisonnable
pour croire qu'il pût se fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent
de M. Guimont, et Gustave lui répéta la question d'Aglaé.

--Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment vous conduiriez-vous si
c'était Laurette ou mademoiselle Dufour qui vous eût fait l'impolitesse
que vous a faite mademoiselle d'Armilly? vous ne vous brouilleriez pas
pour cela avec elle, car c'est mettre trop d'importance à ces choses-là;
mais comme il vous serait prouvé qu'elle ne tient pas beaucoup à votre
société, puisqu'elle négligerait d'avoir pour vous les égards qui
peuvent vous rendre la sienne agréable, vous ne vous y livreriez qu'avec
beaucoup de réserve, froidement et sans rien faire qui pût lui prouver
que vous avez envie d'entretenir sa connaissance. C'est de même qu'il
faut vous conduire avec mademoiselle d'Armilly. Selon les usages du
monde, vous n'êtes pas son égale, puisqu'elle est plus riche et de
plus grande naissance que vous; ces usages ont des raisons bonnes ou
mauvaises auxquelles il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit trouver
tout simple que des gens qui vivent dans une situation supérieure à la
vôtre ne recherchent pas votre société, et il faut supporter sans humeur
les petites distinctions qu'ils se croient en droit d'obtenir.

Mais personne n'est obligé de vivre avec des gens qui ne vous traitent
pas comme il vous convient; ainsi il ne faut consentir à vivre avec une
personne qui n'est pas votre égale que quand elle oublie absolument
cette inégalité et vous traite comme ses autres connaissances. Gustave
écoutait avec un grand plaisir ce discours de son père, en qui il avait
beaucoup de confiance, et qui modérait quelquefois ses idées de fierté
un peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit de se conduire envers
Léontine avec toute la réserve convenable.

--Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle vous reprendra, et ce sera
toute la même chose. Aglaé assurait que non; Gustave avait l'air de ne
pas le croire.

--Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont, si elle avait toujours
avec elle une personne raisonnable, mais sa digne grand'mère ne peut
toujours l'accompagner.

--Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense, tandis que de
l'autre elle tenait celui de Gustave, pour avoir toujours avec moi
quelqu'un qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma bonne-maman
le veut bien, quand je ne serai pas avec elle, je n'irai jamais nulle
part où Hortense et Gustave ne puissent être avec moi.

--Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave, à qui cet engagement
faisait pourtant un bien grand plaisir.

--Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien en ce moment que tout ce
qu'il pouvait y avoir de plus heureux et de plus honorable pour elle,
c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis. Ils arrivèrent à la
promenade; tout le monde y était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense,
Gustave marchait près d'elle d'un air fier et content; les jeunes gens
qui s'étaient moqués d'Aglaé la saluèrent d'un air assez décontenancé;
car monsieur Guimont, qui les avait déjà réprimandés, leur jeta un
regard sévère qui leur fit baisser les yeux. Aglaé rougit un peu; mais
elle se sentait protégée, et jouissait de sa nouvelle situation. Madame
et mademoiselle Dufour passèrent: M. Guimont et Gustave leur prirent, en
riant, le bras, et les obligèrent, après quelques petites façons, à se
promener avec eux; les autres personnes qui étaient avec madame Dufour
la suivirent, et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société, qui
avait été si mécontente d'elle. On ne lui parla pas d'abord, et on
laissa même échapper quelques allusions assez peu agréables; mais la
présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il avait déjà parlé à
plusieurs du ridicule de toutes ces tracasseries.

Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais à chaque mot désobligeant,
Hortense pressait plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait
d'elle pour lui témoigner une attention ou lui dire un mot aimable, et
cette amitié consolait bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais
elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec mesdemoiselles de
Schwamberg. Léontine s'approcha d'elle, et lui dit quelques mots sur ce
qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener deux jours auparavant.
Mademoiselle Champré avait enfin pris sur elle de lui faire sentir
combien sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles de
Schwamberg, qui étaient très-polies, avaient été extrêmement fâchées du
désagrément qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine avait pensé
que, pour conserver leur bonne opinion, il fallait qu'elle réparât un
peu un tort qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle fit ses
excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait rendre dégagé. Aglaé
ne répondit rien. Ce silence, et tout le monde qui était avec elle,
embarrassèrent encore Léontine, qui lui dit brusquement:

--Voulez-vous faire un tour avec nous?

--Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes qui l'entouraient,
je suis avec ces dames. Léontine rougit, et faisant un signe de tête,
s'éloigna d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit un très-bon effet;
on ne s'occupa plus que de Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque
tour de promenade avec une attention qui finit par l'embarrasser
beaucoup, quoiqu'elle affectât un air de hauteur qui ne déconcertait
personne. Le lendemain jeudi, la plupart des connaissances de madame
Lacour revinrent chez elle; il y eut bien quelques petites explications,
mais les gens qui aimaient la paix les interrompirent et les firent
cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra bientôt dans
l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles de Schwamberg parties, Léontine voulut
ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne pouvait sortir, et
avec le consentement de sa grand'mère, elle l'engagea à venir à leur
assemblée. Léontine, pour charmer son désoeuvrement, y vint deux fois,
et elle ne s'y plut pas. Au milieu d'une société si absolument étrangère
à ses manières habituelles, elle ne savait quel air elle devait prendre
et se trouvait continuellement hors de propos. Quinze jours plus tôt,
Aglaé aurait fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais maintenant
elle savait que ce n'était pas d'elle qu'il lui était important
d'obtenir le suffrage. Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et
finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de son père d'aller
passer le reste de l'été chez une de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé
conservèrent encore quelque temps un peu d'humeur contre elle; mais
soutenue par l'amitié d'Hortense et de Gustave, elle s'attacha à eux
de plus en plus, et finit par ne pas concevoir comment elle avait pu
préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait dans leur société, la
gêne et la contrainte auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.



                              HÉLÈNE
                                OU
                          LE BUT MANQUÉ.

--Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny à sa fille, quand tu
vas d'un côté tu regardes de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit
nulle part.

Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la rue, à la promenade, en
courant même dans les champs, songeait beaucoup moins à regarder devant
elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté ou d'autres les personnes
dont elle pouvait être remarquée, et à redoubler de grâces et de mines
lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux Tuileries, tout
occupée de tourner la tête sur ses épaules d'une manière gracieuse, de
baisser les yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder les
feuilles d'un air de distraction, selon que ces différentes manières lui
paraissaient plus propres à la faire remarquer avec avantage, il lui
arrivait d'aller donner du nez contre un arbre, ou contre une personne
qui venait devant elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un
ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le passer d'une manière
sûre, elle était tombée au milieu et s'était couverte de boue. Enfin,
Hélène ne faisait rien simplement comme une autre et pour que la chose
fût faite; elle ne marchait, ni ne mangeait, ni ne buvait pour marcher,
manger et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle mettait à ses
actions; et il est très-certain que si on avait pu la voir dormir, elle
aurait trouvé moyen d'arranger son sommeil.

Elle ne savait pas à quel point cet arrangement nuisait à l'effet
qu'elle voulait produire. Il aurait été pourtant bien facile de
comprendre que lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une autre,
il était impossible de bien faire, et par conséquent d'être remarquée
avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à qui elle
voulait paraître aimable, elle se mettait à causer d'une manière plus
animée avec la personne qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait
plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa gaieté, comme cependant
elle ne s'amusait pas véritablement, mais qu'elle pensait seulement à
avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui d'une personne qui
rit de bon coeur, ses gestes n'avaient rien de naturel, et sa gaieté
paraissait si forcée, que personne ne pouvait imaginer qu'elle fût
véritablement gaie lorsqu'aucune prétention ne venait l'occuper. A la
voir donner à un pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus qu'elle fût
bonne. Cependant Hélène donnait aussi quand personne ne la voyait, et
donnait de bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la remarquer,
ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait, mais au plaisir d'être
vue faisant l'aumône. Sa pitié prenait alors un air d'exagération et
d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait pour but de la
montrer. Elle donnait à ses yeux l'expression de la sensibilité; mais au
lieu de les arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes
présentes, en sorte qu'on aurait dit que c'étaient elles, et non le
pauvre, qui causaient son attendrissement.

Madame d'Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette
disposition qu'elle voyait en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi
corrigée de ses affectations les plus ridicules et les plus grossières.
Hélène, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile à discerner
celles qui pourraient paraître trop choquantes; mais comme aussi ses
prétentions augmentaient, elle ne faisait que s'étudier un peu plus à
les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait il
faudrait bien qu'elles parussent.

--Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, il n'y a qu'un moyen
d'être louée, c'est de bien faire; et comme il n'y a rien de louable
dans une action que tu fais pour obtenir des éloges, il est impossible
qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs que de prendre les éloges et la
réputation pour son but est la manière de n'en obtenir jamais. Hélène
sentait bien un peu la vérité de ce que lui disait madame d'Aubigny,
elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la
saisir à la première occasion; et d'ailleurs, quelle est la jeune fille
qui croit tout-à-fait sa mère?

Dans la même maison que madame d'Aubigny logeait une de ses parentes,
madame de Villemontier, qu'elle voyait habituellement, et dont la fille,
Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était tellement pleine de bonté
et de simplicité, qu'elle ne s'apercevait même pas de l'affectation
d'Hélène, et se disputait continuellement à ce sujet avec le vieil abbé
Rivière, ancien précepteur de M. de Villemontier, le père de Cécile, et
qui, après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui le collège où il
avait achevé ses études, était revenu s'établir dans la maison, où on le
respectait comme un père, et où il s'occupait de l'éducation de Cécile,
qu'il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu'à propos
d'Hélène, dont l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule,
qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé à dire tout ce qu'il
pensait, il ne s'en gênait pas devant elle, et en avait d'autant plus
d'occasion, que comme Hélène en avait toujours entendu parler avec une
grande considération chez madame de Villemontier, qu'elle avait vu le
plaisir qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle on le
traitait, elle avait senti on grand désir de gagner son estime. Ce désir
était encore augmenté par les éloges continuels qu'il faisait de Cécile.
Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse; malgré son amour-propre, elle
n'était pas capable d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle
méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les aurait mérités en
effet si elle ne les avait pas cherchés. Mais son attention à se faire
remarquer de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle aurait eus de
s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu
malignes qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir à obtenir
ses éloges, et la faisaient redoubler d'efforts toujours gauches et mal
dirigés. L'abbé était un homme très-instruit: Hélène n'aurait pas été
assez sotte pour aller étaler devant lui le peu de science que peut
posséder une jeune fille; mais elle ne laissait pas passer un jour sans
trouver quelque occasion détournée de rappeler son goût pour l'étude. On
parlait de la promenade: elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec
un livre; on de ses grands chagrins était que sa mère ne lui permit pas
de lire avant de se coucher; et puis elle racontait qu'elle s'était
oubliée le matin à son travail, si bien qu'elle y avait passé trois
heures sans s'en apercevoir. L'abbé n'avait pas l'air de l'entendre;
c'était là une de ses malices; alors elle appuyait, retournait sa
phrase.

--Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même, je m'y suis mise à une
heure moins un quart; il était quatre heures quand j'ai regardé pour la
première fois à la pendule, cela fait plus de trois heures de passées
sans que je m'en aperçusse.

--Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé, car vous les avez bien
remarquées ensuite.

Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait pas moins le
lendemain.

Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient ses soins pour sa
mère, qui était d'une santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame
d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement tous les
soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n'y descendit ce jour-là
qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour en rendre compte et
avoir le plaisir de parler de l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle
commença par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle avait éprouvée
lorsqu'elle avait vu sa mère pâle et presque sans connaissance, que
l'abbé ne put s'empêcher de dire:

--Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène a souffert de l'accident
de madame sa mère; mais je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame
d'Aubigny.

Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un peu malade encore, voulut
absolument que sa fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée
chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, air languissant, fatigué,
disant qu'elle avait envie de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait
passé une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions
auxquelles elle voulait répondre, elle parla du beau temps qu'il faisait
à cinq heures du matin, dit que sa mère avait été agitée jusqu'à deux,
mais qu'à trois elle, dormait bien paisiblement; d'où il était clair
qu'Hélène s'était levée à ces différentes heures pour voir comment était
sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure qu'il était, disant que
quoique sa mère lui eût permis de rester jusqu'à dix heures, elle
voulait absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda l'heure à huit
heures et demie, elle la demanda à neuf heures moins un quart. Pendant
ce temps-là Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur la pendule
sans que personne s'en aperçût. A neuf heures moins une minute elle alla
sonner; sa mère lui demanda pourquoi.

--Vous savez bien, maman, dit Cécile, que c'est l'heure à laquelle vous
devez prendre votre bouillon.

Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra son ouvrage avec une
grande précipitation, dans la crainte de manquer l'heure.

--Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes bien ponctuelles et bien
soigneuses.

--Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant Hélène avec un
souris malin, mademoiselle Cécile soigne à merveille sa mère, et
mademoiselle Hélène sa réputation.

Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la crainte de quelque
nouveau sarcasme; mais madame de Villemontier ayant prié l'abbé
d'accompagner Hélène pour revenir lui dire ensuite des nouvelles de
madame d'Aubigny, il prît le bougeoir et la suivit; elle marchait si
vite qu'il ne pouvait la joindre.

--Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant près d'elle tout essoufflé,
vous allez vous casser le cou.

--Je suis si pressée de savoir comment se trouve maman!

--Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant son bras, de pouvoir, au
milieu de votre inquiétude, penser à tant d'autres choses! Pour moi, si
quelqu'un que j'aimasse beaucoup était malade, je serais si occupé de
sa maladie, qu'il me serait bien impossible de remarquer ce que je fais
pour lui, encore moins de penser à le faire remarquer aux autres; mais
les femmes ont la tête si forte!

--Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que cette remarque
embarrassait, vous ne pouvez donc passer un moment sans me tourmenter?

--C'est-à-dire sans vous admirer. On admire les autres sur l'ensemble de
leur vie et de leurs actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles
se sont bien conduites longtemps de suite et en diverses occasions; mais
pour mademoiselle Hélène, c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer;
chacune de ses actions, de ses pensées, chacun de ses mouvements exige
un éloge.

Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et le bougeoir placé comme
s'il voulait lui bien montrer sa figure moqueuse, appuyait sur chaque
marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de parler ni d'arriver. Ils
arrivèrent enfin, et Hélène s'échappa de son bras, bien contente d'en
être quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient; cependant elle y
voyait un fonds de bonne amitié qui l'empêchait de lui en savoir mauvais
gré.

Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle elle les prenait
et du désir qu'elle montrait d'obtenir son estime, aurait bien voulu la
corriger, d'autant qu'il voyait que malgré son affectation elle était
réellement bonne et sensible.

Madame d'Aubigny avait un vieux domestique assez brutal, quoiqu'il lût
toute la journée des livres de morale et de dévotion; elle lui avait
permis de prendre avec lui un petit neveu à qui il prétendait donner
une belle éducation. Tous les talents de cet homme pour enseigner se
bornaient à battre le petit François quand il ne savait pas sa leçon
d'histoire ou de catéchisme, et François, à qui cette méthode ne donnait
pas le goût du travail, n'en savait jamais un mot et était battu tous
les jours. Un matin Hélène le vit descendre l'escalier en pleurant tout
haut; il venait de recevoir sa correction ordinaire, et il en devait
recevoir deux fois autant s'il ne savait pas sa leçon au retour de son
oncle, qui était allé faire une commission. Hélène lui conseilla de se
dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit qu'il ne le pouvait
pas.

--Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble; et elle l'emmena dans
l'appartement, où elle se mit à le faire étudier et répéter avec
tant d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour voir madame
d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.

--Dépêche-toi donc, disait-elle à François, pour qu'on ne sache pas que
c'est moi qui t'ai fait répéter.

--Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé, à faire quelque chose de
bien pour vous toute seule!

Hélène rougit de plaisir; c'était la première fois qu'elle s'entendait
louer sincèrement par lui. Mais au même instant l'amour-propre prit la
place du bon sentiment qui l'avait animée; ses manières cessèrent d'être
naturelles; et quoi qu'elle continuât absolument la même action, il
était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le même principe.

--Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez bonne tout
simplement, personne n'y regarde plus.

Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène trouva moyen de venir à
parler de François; l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait
suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue, le comprit et s'arrêta;
mais le caractère l'emportant, une demi-heure après elle revint au même
sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait près d'elle.

--Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la coude, je vois bien que
vous voulez que je le raconte; en effet, cela vaudra mieux; et le voilà
qui commence:

--Ce matin, François... et cela d'un ton si emphatique et si plaisant,
qu'Hélène fait tous ses efforts pour l'engager à se taire.

--Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et lorsqu'il y aura quelque
chose que vous voudrez qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi
seulement par un signe. Hélène décontenancée faisait semblant de ne pas
entendre, et cependant ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que
de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de François; et dès ce
moment l'abbé prit, comme il le lui avait annoncé, le rôle de compère;
dès qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque chose à son
avantage, aussitôt prenant la parole, il entamait un pompeux éloge. Si
dans ses mouvements elle laissait apercevoir l'intention de se faire
remarquer:

--Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle Hélène met à tout
ce qu'elle fait. Lorsqu'elle éclatait d'un rire bruyant et forcé:

--Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le monde, combien
mademoiselle Hélène est gaie aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle
et lui demandait tout bas:

--Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes fonctions? Ce sera mieux
une autre fois, ajoutait-il; mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis
parler que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait; mais en même
temps il mêlait à tout cela quelque chose de si comique, et cependant de
si bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et obligée de rire, se
corrigeait insensiblement, et par la crainte que lui inspiraient
les remarques de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières
affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même ne pouvait s'empêcher
de le sentir.

Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement, à chercher pour son
amour-propre des plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui
d'occuper d'elle à tous les instants du jour et de faire remarquer ses
actions les plus insignifiantes. Elle convient qu'elle le doit à l'abbé
Rivière, et dit que si toutes les jeunes personnes disposées à la
minauderie et à l'affectation avaient de même, à côté d'elles, un abbé
Rivière pour leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle produit sur
ceux qui en sont témoins, elles ne prendraient pas longtemps la peine de
se rendre si ridicules.



                              ARMAND
                                ou
                    LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.

Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans la chambre de son fils
Armand, le trouva dans un violent accès de colère, et l'entendit qui
disait à son précepteur, l'abbé Durand:

--Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien que je vous obéisse,
puisque vous êtes le plus fort; mais je vous avertis que je ne reconnais
pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je vous détesterai comme
un homme injuste et comme on tyran.

Après ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de
dépit, aperçut son père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte.
et le regardant d'un air calme et attentif. Armand pâlit et rougit; il
craignait et respectait extrêmement son père, qui, bien que très-bon,
avait dans la figure et dans les manières quelque chose de fort
imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais osé lui résister en face,
ni se mettre en colère devant lui: consterné, les yeux baissés, il
attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s'étant
approché, s'assit auprès de la table sur laquelle écrivait Armand, et
qui faisait le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand avait voulu
l'obliger à l'éloigner de la fenêtre, qui lui donnait des distractions.

--Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton sérieux, mais tranquille, vous
pensez donc qu'on n'a pas le droit de vous faire obéir?

--Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à vous que je disais cela.

--C'est précisément à moi, puisque le pouvoir qu'a M. l'abbé il le
tient de moi, que ses droits sont fondés sur les miens, que je lui ai
transmis. Ne le savez-vous pas?

Armand le savait bien; mais il ne pouvait se résoudre à obéir à l'abbé
Durand comme à son père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours
extrêmement désagréable, et la crainte seule l'empêchait de manifester
ses sentiments à M. de Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait
treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un très-grand personnage,
était habituellement blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté,
et s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, non pas qu'il les
trouvât déraisonnables, mais parce qu'on les lui commandait; et il
avait quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que si les parents
commandaient à leurs enfants, c'était uniquement parce qu'ils étaient
les plus forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, qui
savait cela, était bien aise de trouver une occasion de s'expliquer avec
lui.

--Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant
à m'obéir? je suis prêt à la réparer. Armand était embarrassé; mais son
père l'ayant encouragé à répondre:

--Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice,
seulement je ne comprends pas trop comment il peut être juste que les
parents fassent faire leur volonté aux enfants; car enfin les enfants
ont leur volonté aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la
faire.

--Apparemment que les enfants n'étant pas raisonnables, ont besoin que
leurs parents le soient pour eux et les obligent à l'être.

--Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent pas être raisonnables,
il me semble que c'est eux que cela regarde, et je ne comprends pas
comment on peut avoir le droit de les obliger à l'être.

--Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la
fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre,
au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le droit de l'en empêcher?

--Oh! papa, quelle différence!

--Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant de deux ans me paraissent
tout aussi sacrés que ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez
que l'âge fasse quelque différence, alors vous conviendrez bien qu'un
enfant de treize ans doit en avoir moins qu'un homme de vingt.

Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu: son père l'ayant engagé
à dire ce qu'il pensait:

--Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire contre cela quelque
bonne raison que je ne trouve pas; mais quand il serait avantageux pour
les enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends pas qu'on puisse
avoir le droit de faire du bien à quelqu'un quand il ne le veut pas.

--Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas que je vous oblige à être
raisonnable en m'obéissant?

--Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...

--Mais, moi, je le comprends fort bien; et comme je ne veux pas que vous
puissiez me croire injuste, je vous promets de ne plus vous obliger à
m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le désirez.

--Que je désire que vous m'obligiez à vous obéir, papa! dit Armand,
moitié riant et moitié boudeur, comme s'il eût cru que son père se
moquait de lui, vous savez bien qu'il est impossible que je désire
jamais cela.

--C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en veux avoir le plaisir; et
dès ce moment je me démets de mon autorité jusqu'au moment où vous me
demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre à en faire autant, mon
cher abbé, dit M. de Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent en
même temps que les miens.

L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de Saint-Marsin, lui promit,
en souriant, de s'y conformer; pour celui-ci, il conservait toujours
son air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un à l'autre d'un air
incertain, comme pour voir si la chose était sérieuse.

--Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel était l'acte d'obéissance
qui déplaisait si fort à Armand; mais d'après nos nouvelles conventions,
il doit en être dispensé.

--Cela va sans dire, reprit l'abbé.

--Allons, mon fils, dit en se levant M. de Saint-Marsin, usez sans vous
gêner de votre liberté, et songez bien à n'y renoncer que quand vous
serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous préviens qu'alors, à mon
tour, j'userai de mon autorité sans scrupule.

Armand le regardait partir d'un air stupéfait, et ne pouvait croire ce
qu'il lui disait. Pour premier essai de sa liberté, il remit auprès de
la fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter; et l'abbé Durand,
qui s'était remis à lire, le laissa faire sans avoir l'air d'y prendre
garde. Seulement, lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire son thème:

--Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous prenez la peine de vous
établir si bien, car je suppose qu'à présent que vous êtes maître de vos
notions, nous ne prendrons plus beaucoup de leçons.

--Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand d'un air très-piqué, où vous
avez pu imaginer cela: je ne suis apparemment pas assez enfant pour
qu'il soit nécessaire de me conduire à la lisière, et vous pouvez être
sûr que pour faire les choses que je sais être raisonnables, je n'aurai
nullement besoin d'être contraint.

--A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à sa lecture; et Armand,
pour prouver son dire, ne regarda pas une seule fois du côté de la
fenêtre, et fit son thème deux fois plus vite et deux fois mieux qu'à
l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît compliment, et lui dit:

--Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours aussi bien.

Armand était enchanté; cependant son plaisir diminua un peu le soir,
parce que, lorsqu'il demanda à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:

--Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous prendre envie de marcher
plus vite que moi, de courir, d'enfiler une autre rue que celle par où
je voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et je suis trop vieux
pour courir après vous. Je ne peux pas me charger de conduire dans la
rue un étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand se fâcha
d'abord, et dit que cela n'avait pas de raison; puis il dit à l'abbé:

--Eh bien! je vous promets de ne pas marcher plus vite que vous et
d'aller où vous irez.

--Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut vous prendre quelque
fantaisie à laquelle il faudrait que je m'opposasse, et comme je n'en
aurais aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise affaire.

--Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous obéir le temps de la
promenade.

--A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin que vous renoncez
à la convention, et que vous rentrez sous l'autorité.

--Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps de la promenade.

--Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement faire votre volonté,
mais me la faire faire à moi; vous voulez que je reprenne l'autorité
quand cela vous est commode, et que j'y renonce quand vous n'en voulez
plus. Je vous dirai à mon tour: Non pas, non pas. Si je consens à
reprendre l'autorité, ce sera pour la garder: ainsi, mon cher Armand,
il faut vous décider ou à renoncer à la convention, ou à vous passer
désormais de promenade.

--Papa veut que je me promène, reprit Armand d'un ton assez sec.

--Oui; mais il n'exige pas que je me promène pour vous quand je ne puis
vous être bon à rien: il n'avait de droit sur mes actions que par celui
qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait une partie de son
autorité, il était bien simple qu'il réglât la manière dont il voulait
que j'en usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de quoi
aurais-je à lui rendre compte?

--Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui m'empêcherait de sortir
seul.

--Personne au monde ne s'y opposera, vous êtes libre comme l'air.

--La preuve que non, reprit étourdiment Armand, la preuve que ce sont là
des contes, c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.

--Point du tout, dit tranquillement l'abbé; monsieur votre père désire
que je vous donne des leçons tant que vous en voudrez prendre; mais cela
ne vous oblige à rien: il désire aussi que tant que je resterai chez
lui, je partage la chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître,
et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il désire; mais,
d'ailleurs, vous pouvez y faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que
vous ne m'importuniez pas; car alors j'userais du droit du plus fort
pour vous en empêcher. Après cela, sortez-en, rentrez-y, cela m'est
égal: je vous verrai faire les choses que je vous ai défendues
autrefois, sans m'en soucier le moins du monde; et si vous voulez que
nous convenions aussi de ne nous parler ni nous regarder, je ne demande
pas mieux, cela me sera infiniment commode.

--Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez les choses!...

--Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout naturellement. Quel
intérêt voulez-vous que je prenne à votre conduite, quand je n'en
réponds plus?

--Je vous croyais plus d'amitié pour moi.

--J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous de quelqu'utilité? puis-je
causer avec vous, comme avec un de mes amis, des livres que je lis
et que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler des idées qui
m'intéressent, à vous qu'un livre de morale endort, et qui n'aimez de
l'histoire que les batailles? pouvez-vous me rendre quelque service?
puis-je compter sur vous dans quelques occasions où j'aurais besoin d'un
bon conseil ou d'un secours utile?

--Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que quand ils nous sont utiles;
voilà une belle morale et une belle amitié!

--Je vous demande pardon, on les aime aussi parce qu'on peut leur être
utile; on s'attache à eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme
cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse à ce qu'ils font, par
l'espérance qu'on a de leur apprendre à bien faire; on les aime malgré
leurs défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de corriger ces
défauts; mais du moment où vous m'ôtez toute influence sur votre
conduite, où je ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à
m'occuper de vous?

--Mais enfin, nous avons passé plusieurs années ensemble, vous m'avez vu
tous les jours.

--Si on s'attachait à un enfant pour le voir tous les jours, pourquoi ne
me serais-je pas attaché également à Henri, le fils du portier, qui nous
sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il n'a jamais refusé de faire
ce que je lui disais, il ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours
de bonne humeur, il me rend mille services, et m'est utile beaucoup plus
que vous ne pouvez l'être.

--Il serait pourtant singulier que vous aimassiez Henri plus que moi.

--Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que lui, cela vient
apparemment de ce que, comme j'étais chargé de vous, la soumission
que vous étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un désir de me
satisfaire qui vous méritait mon amitié; de ce que vos intérêts m'étant
confiés, j'agissais pour vous comme pour moi, et avec plus d'affection
encore que pour moi. Maintenant vous vous êtes chargé de penser pour
vous, je n'ai plus à penser qu'à moi.

Armand n'avait rien à répondre: il se disait bien que le moyen de forcer
les personnes dont il dépendait à avoir tout autant d'affection pour
lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se conduire aussi
parfaitement que s'il était obligé de faire leur volonté, et il se
promit bien de prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore ni assez de
raison ni assez de constance dans le caractère pour tenir à de pareilles
résolutions, et c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin
d'être conduit et contenu par la volonté des autres; à lui tout seul il
n'était pas encore capable de mériter leur affection.

Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de ce qu'Armand ne profitait
pas de sa liberté pour abandonner toutes ses études, courir seul et
faire mille sottises; mais Armand avait été bien élevé, son caractère
était bon, malgré les caprices qui lui passaient quelquefois par la
tête; et à treize ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire
toujours ce qui est bien, on commence du moins à le savoir, et à avoir
le désir d'être regardé comme raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux
raisonnements contre l'obéissance, il en avait l'habitude, et aurait été
fort embarrassé de faire ouvertement une chose que lui avait défendue
son père ou son précepteur, de manière qu'elle pût parvenir à leur
connaissance. Il pensa cependant, le lendemain matin, que sa liberté
pouvait bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner une tranche
de jambon, chose qu'il aimait beaucoup et qu'on ne lui permettait pas
souvent. Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans ce moment
avait quelqu'autre chose à faire, dit qu'il ne pouvait pas y aller. Il
était en général assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent fort
en colère contre lui de ce qu'il ne lui obéissait pas comme à M. de
Saint-Marsin ou à l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de la
nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise, Armand prit un
ton beaucoup plus impérieux; il se fâcha beaucoup plus haut qu'à
l'ordinaire, et Henri s'en moqua davantage; il prétendit même faire des
leçons à Armand, en lui disant que M. de Saint-Marsin ne voulait pas
qu'il envoyât chercher des choses à manger hors de la maison, et lui
rappelant qu'il avait été grondé une fois que cela lui était arrivé.

--Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand encore plus en colère; ne
suis-je pas le maître de vous envoyer où il me plaît?

--Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui passait en ce moment; Henri
n'est point à vos ordres, il est aux miens.

--Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il me serve?

--Assurément, mon fils, il a mes ordres pour cela, et j'espère bien
qu'il n'y manquera pas; mais il vous servira d'après les ordres que je
lui donnerai, et non pas d'après ceux qu'il recevra de vous.

--Cependant, mon papa, il faut bien que je lui demande ce dont j'aurai
besoin.

--Vous n'avez qu'à me le dire à moi; et ce que je lui dirai de faire
pour vous, il le fera.

--Il me semble, mon papa, que vous m'aviez souvent permis de lui donner
mes commissions moi-même?

--C'était dans un temps où j'avais des choses à vous permettre, parce
que j'en avais à vous défendre. Je pouvais alors sans risque vous
laisser quelqu'autorité chez moi, parce que, comme vous ne pouviez faire
que ce que je voulais, votre autorité était subordonnée à la mienne. Je
ne craignais pas que vous donnassiez à mes gens des ordres contraires
à ma volonté, puisque j'avais le droit de vous défendre ce qui ne me
plaisait pas; mais à présent que vous êtes le maître de faire tout ce
qui vous convient, si je vous donnais le droit de commander à mes gens,
il pourrait vous convenir de les envoyer courir aux quatre coins de
Paris pendant que j'en aurais besoin ici, et je n'aurais aucun moyen de
vous en empêcher. Vous leur diriez d'aller à droite, tandis que je leur
dirais d'aller à gauche; il y aurait deux maîtres dans la maison, et
cela ne se peut pas. Mettez-vous dans la tête, mon fils, que vous ne
pouvez avoir d'autorité sur personne, sans que je vous la donne, et que
je ne puis vous en donner que lorsque j'en ai sur vous pour vous obliger
à en faire un usage raisonnable. Puis, se tournant vers le petit garçon,
qui, tout en faisant semblant d'être bien occupé à nettoyer les souliers
d'Armand, se divertissait beaucoup d'entendre tout cela:

--Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement, pour le service
d'Armand, tout ce que je vous dirai, mais jamais ce qu'il vous dira.

--Il vaut bien la peine d'être libre! dit Armand avec dépit.

--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne vous empêche de rien, pas
même de donner des ordres à Henri, si cela vous fait plaisir: seulement
vous voudrez bien me laisser le maître à mon tour de lui défendre de les
exécuter.

Il s'en alla en disant ces mots; et quand il fut un peu loin, Henri se
mit à rire en disant:

--C'est bien joli de commander à ses gens quand on en a.

Armand était outré: il voulut donner un coup de pied à Henri, qui
s'esquiva en disant:

--On ne m'a pas donné ordre de me laisser battre, ainsi prenez garde!
Et il prenait une botte avec laquelle il se préparait à se défendre.
Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec lui, s'éloigna en lui
disant qu'il était un insolent, et qu'il le lui payerait quelque jour;
mais Henri n'en fit que rire et lui cria:

--Oui, oui, je vous le payerai quand vous me payerez le jambon que j'ai
été vous chercher ce matin.

Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il eut quelque envie de l'aller
chercher lui-même; mais outre qu'Armand n'était pas encore accoutumé à
l'idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait se résoudre à entrer
chez le charcutier, qui d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu
souvent passer avec l'abbé Durand, et à qui il aurait été fort
embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même et tout seul. Pour
pouvoir profiter de sa liberté, il aurait fallu qu'Armand sût mieux se
tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses, qu'il n'était
capable de le faire. Il commençait à trouver qu'on lui faisait payer
bien cher cette liberté, dont il ne savait guère comment tirer quelque
profit. Cependant il n'avait rien à dire, on ne contraignait aucune de
ses actions, et il ne pouvait s'empêcher de convenir que l'abbé Durand
ne fût bien le maître de ne le pas mener à la promenade, et son père de
défendre à ses gens de lui obéir: il sentait bien que les complaisances
qu'ils avaient pour lui ne pouvaient être le fruit que de leur
soumission pour eux; seulement il se persuadait qu'en se conduisant
ainsi, son père et son précepteur abusaient du besoin qu'il avait d'eux;
il ne songeait pas que quand on a besoin des gens, il faut se résoudre à
en dépendre.

Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là, il prit mal ses leçons,
les interrompit et ne les acheva pas. La manière dont il les avait
prises le matin, le dégoûta d'en prendre le soir. Il passa toute
l'après-midi à jouer au volant dans la cour avec Henri, qu'il fut fort
aise de retrouver; mais, quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout
le reste de la journée, il craignit de le rencontrer, de peur qu'il ne
lui demandât s'il avait travaillé; le soir il rentra tout embarrassé
dans sa chambre, osant à peine regarder l'abbé, qui cependant ne lui dit
rien, et fut avec lui comme à l'ordinaire. Armand avait beau se dire
qu'on n'avait plus le droit de le gronder, qu'il était libre de faire ce
qu'il voulait, il était honteux de vouloir et de faire des choses qui
n'étaient pas raisonnables; car l'homme le plus maître de ses actions
n'est pas plus libre de manquer à ses devoirs qu'un enfant qu'on oblige
à les remplir: mais toute la différence, c'est qu'un homme a la raison
et la force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un enfant
n'a pas encore cette force-là, qu'il faut qu'il soit soutenu par la
nécessité de l'obéissance. Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant
livré à lui-même: il ne saurait la moitié du temps ce qu'il veut; il
commencerait cent choses et n'en achèverait aucune, et passerait sa vie
sans savoir comment. Celui même qui se croit raisonnable et pense qu'à
cause de cela on n'a pas besoin de lui rien commander, ne s'aperçoit
pas que toute sa raison vient de ce qu'il fait sans répugnance et sans
humeur tout ce qu'on lui commande, et que s'il n'avait personne pour le
diriger, il ne saurait jamais se conduire lui-même. Armand sentait un
peu tout cela, mais confusément; il n'y réfléchissait pas beaucoup, et
trouvait seulement qu'il n'y avait pas grand plaisir à être libre.

Le lendemain, qui était un dimanche, deux de ses camarades vinrent le
voir: c'étaient les fils d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux
jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis, qui amusaient
souvent Armand en lui racontant des histoires de leur lycée, et les
tours des écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois par des
manières grossières et peu convenables. Eux, de leur côté, se moquaient
souvent d'Armand, qu'ils trouvaient trop rangé, trop propre, trop
élégant. Comme leur père était peu riche, il ne les avait pas mis au
lycée, mais il les y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient
seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne pouvait faire un pas sans
son précepteur. Il fut enchanté de pouvoir leur dire qu'il était libre
de faite tout ce qu'il voulait.

--C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien divertir; nous irons à un
endroit où nous avons été dimanche dernier: on y joue à la balle avec
tous les gens du quartier, qui sont endimanchés; ils crient, ils se
battent, cela est tout-à-fait amusant. Jules a pensé se faire rosser,
dit l'un, par un des joueurs, dont il s'était moqué parce qu'il ne
renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre, a eu le nez et les
lèvres enflés trois jours d'une balle qu'il avait reçue dans le visage;
et puis on boit de la bière. Quoiqu'on nous ait envoyés pour rester ici
toute la matinée, nous comptions bien y aller, tu viendras avec nous.

--Non, en vérité, dit Armand, je n'irai pas. Cette partie lui semblait
très-peu divertissante; il ne se souciait ni de se mesurer avec un
portefaix, ni d'attraper des coups de balle, ni de boire de la bière au
cabaret.

--Tu viendras, reprirent ses camarades; ah! nous te dégourdirons, nous
t'apprendrons à te divertir.

--Je veux me divertir à ma manière, disait Armand; et il tâchait
inutilement de retirer ses bras qu'ils avaient pris, chacun d'un côté,
pour l'emmener malgré lui hors de la cour où ils se trouvaient alors.
Armand criait et se débattait; et voyant son père à la fenêtre:

--Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m'emmener de force.

--Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, pourquoi voulez-vous que
j'empêche ces Messieurs de quelque chose? Vous savez bien qu'on est
libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à votre fantaisie; Armand,
faites toutes vos volontés, je ne veux vous gêner en rien. Et il se
retira de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de toutes leurs
forces, en répétant à Armand, qu'ils tenaient serré par les deux bras:

--Armand, faites toutes vos volontés; et voyant bien que M. de
Saint-Marsin leur laissait le champ libre, ils se mirent à le faire
courir dans la rue, malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les
voyant passer:

--Voyez donc ces polissons qui se battent! Armand avait en effet tout
l'air d'un polisson; il était sans cravate, sans chapeau, avec une
redingote sale et des bas mal attachés, et c'était ce qui divertissait
davantage ses malins camarades, parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait
à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois, lorsqu'ils se
promenaient ensemble, ils avaient cru lui voir un air un peu fier de ce
qu'il était mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il entendait augmentaient
son chagrin et sa colère.

--Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le droit de me retenir malgré
moi.

--Empêche-nous-en, lui répondaient les autres. Armand n'était fort qu'en
raisonnements; et pour obtenir qu'on ne l'entraînât pas malgré lui,
il fut obligé de promettre qu'il irait de bonne grâce; mais il était
indigné; et malgré sa promesse, il aurait peut-être bien tenté de
s'enfuir, si ses deux persécuteurs ne l'avaient surveillé avec soin.

--Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu vas voir comme tu
t'amuseras.

Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin de cabaret, où
plusieurs hommes du peuple jouaient à la balle. La première plaisanterie
de Jules fut de pousser Armand au milieu des joueurs. Il reçut une balle
dans l'oreille gauche; et un coup de poing que lui donna dans l'épaule
droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé le coup, le jeta
sur les pieds d'un autre qui le renvoya d'un second coup, en lui disant
de prendre garde à ce qu'il faisait: il n'avait pas encore répondu à
celui-ci, que la balle venant à rebondir auprès de lui, un de ceux qui
couraient après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba avec lui.
Tout le monde riait, surtout Jules et Hippolyte. Armand ne s'était
jamais senti dans une pareille colère; mais en voyant combien cette
colère était impuissante, son coeur se gonflait; et si sa fierté ne
l'eût retenu, il se fût mis à pleurer: il se contint cependant; et
s'éloignant des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte, qui
apparemment commençaient à trouver la plaisanterie assez longue, ne
prenaient plus garde à lui; et sortant du jardin, il se mit à marcher de
toutes ses forces, pour arriver le plus vite qu'il pourrait à la maison.
Il tremblait de crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte:
il avait le coeur gros de colère et d'humiliation de n'avoir pu ni se
défendre ni se venger de ceux qui avaient si indignement abusé de leur
force contre lui. Il arriva enfin, et trouva son père qui sortait comme
il rentrait, et qui lui demanda d'un air assez moqueur s'il s'était bien
diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus se contenir; il lui dit
que c'était une indignité que d'avoir encouragé Jules et Hippolyte à
l'emmener de force.

--Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention que vous avez eu
l'air de faire avec moi, il fallait me le dire, ce n'est pas moi qui
vous l'ai demandé.

--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai voulu vous punir de rien,
je n'ai à vous punir de rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit
avais-je aussi d'empêcher vos camarades de faire de vous ce qui leur
plaisait? Quand vous dépendiez de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas
qu'il fasse telle chose, par conséquent je ne veux pas qu'on le force
à la faire; je pouvais user de mon autorité et même de ma force,
s'il était nécessaire, pour vous défendre de ceux qui voulaient vous
contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en vous forçant à leur
obéir, d'autres entreprissent sur mes droits; mais à présent vous ne
dépendez que de vous-même, c'est à vous à vous défendre, à dire: Je
ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre volonté. Quand on veut ne
dépendre de personne, personne n'est obligé de vous secourir.

--Ainsi, dit Armand d'un ton piqué, je vois que, parce que je ne dépends
pas de vous, si vous me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas le
droit de me défendre.

--Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin, je ne crois pas que ma
réserve allât jusque-là; cependant j'y penserai: je n'ai pas encore
examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu'où vont les devoirs d'un père
envers un enfant qui ne croit pas que son devoir l'oblige d'obéir à son
père. Écoutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais pas encore vu
d'enfant qui eût de ces idées-là.

Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui voyait bien qu'on se
moquait de lui, commençait à s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais
en même temps il commençait à s'aguerrir et à s'enhardir dans l'idée de
faire sa volonté. Auprès de l'endroit où l'on jouait à la balle, il en
avait vu un autre où l'on tirait au blanc; cette idée lui revint dans
la tête quand il fut rentré. Son père, à la campagne, commençait à lui
apprendre à tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse, ce qui
l'amusait beaucoup; mais il ne voulait pas que dans Paris Armand se
servît d'armes à feu, quelques protestations qu'il eût faites de s'en
servir avec prudence. C'était une des choses qu'Armand désirait le
plus, bien convaincu dans sa sagesse que cela ne pouvait avoir aucun
inconvénient. Comme il ne se souciait pas d'aller tirer avec les gens
qu'il avait vus là, il pensa au moins qu'il pouvait faire un blanc dans
le jardin de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux. Il alla
chercher dans le cabinet de son père, où ils étaient serrés, son fusil
et des pistolets que lui avait donnés un de ses oncles: il pensa bien ne
les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait de sa liberté, de peur
qu'il n'en abusât d'une manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait
soin d'ôter la clef de l'endroit où se trouvaient les armes; mais son
valet de chambre la lui ayant demandée pour prendre quelque chose dans
cet endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer; Armand
trouva donc le fusil, les pistolets, et de quoi les charger. En
descendant dans le jardin, il aperçut un chat qui passait sur une
corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le manqua, continua son
chemin, et se rendit dans le jardin, où il tira à tort et à travers, et
fit un feu à alarmer tout le voisinage.

Après avoir usé toutes ses munitions de guerre, comme il revenait et
traversait la cour, chargé de tout son arsenal, un homme qui parlait
très-vivement avec le portier, s'élance vers lui en disant:

--Ah! c'est lui! c'est lui! je le savais bien que cela venait d'ici.
C'est donc vous, Monsieur, qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez
pensé tuer mon fils? Ah! vous me le payerez bien, il faudra bien qu'on
me paye; si on me refuse, j'irai chercher la garde, je vous mènerai chez
le juge de paix! Et il était si en colère, que ses paroles s'enfilaient
sans qu'il se donnât le temps de reprendre sa respiration; en même temps
il secouait Armand par le bras:

--Oui, oui, je le mènerai chez le juge de paix, disait-il aux commères
du quartier, qui commençaient à se rassembler à la porte et dans la
cour.

--Cela sera bien fait, disait l'une; avec ses coups de fusil et de
pistolet, on aurait dit que l'ennemi était dans le quartier.

--Les balles venaient frapper contre notre mur, disait l'autre, je ne
savais où me fourrer.

--Notre pauvre Azor en aboyait comme un désespéré, disait une troisième,
et j'en suis encore toute tremblante.

--Il faudra bien qu'on me paye, reprenait l'homme. Et Armand stupéfait,
ne sachant ce qui lui était arrivé, ce qu'on lui voulait, comprit enfin
que le coup de fusil qu'il avait adressé au chat, et qu'il avait chargé
à balles, de peur que le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, était
entré par la fenêtre au-dessous de laquelle régnait la corniche qui
servait de promenade au chat; que cette fenêtre était celle d'une des
plus belles pièces d'un hôtel garni, où la balle avait été casser une
glace de deux mille francs, fracasser une pendule, et avait fait tomber
en passant le chapeau du fils du maître de l'hôtel, qui se trouvait
auprès de la cheminée. Celui-ci, à chaque circonstance qu'il rapportait,
secouait le bras d'Armand, qui cherchait inutilement à se faire lâcher
pour se sauver, et il disait:

--Vous me le payerez comme je m'appelle Bernard, et de plus l'amende,
pour vous apprendre à tirer dans les maisons.

--Il serait, je crois, bien embarrassé de payer, disait l'une des
femmes.

--S'il paye, reprenait l'autre, ce sera sur autre chose que sur sa
bourse.

--Tout cela m'est égal, disait l'homme, il faut qu'on me paye, n'importe
qui. Où est M. de Saint-Marsin? Je veux parler à M. de Saint-Marsin.

--Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait en ce moment, que me
veut-on? Armand pâlit, rougit en voyant arriver son père, et cependant
il se sentait un peu rassuré par sa présence. Pendant qu'on expliquait à
M. de Saint-Marsin de quoi il s'agissait, il levait timidement les yeux
et les baissait aussitôt, comme un coupable qui attend sa sentence.
Quand M. de Saint-Marsin eut compris la cause de tout ce trouble:

--M. Bernard, dit-il, je suis très-fâché de ce qui vous est arrivé, mais
je n'y puis rien; si c'est effectivement mon fils qui a cassé votre
glace, arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.

--Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde, reprenait M. Bernard;
qu'est-ce qui me payera!

--Je l'ignore, Monsieur; mais si mon fils l'a fait, c'est en mon
absence, sans qu'on puisse penser que j'y aie eu aucune part; je ne
réponds pas de ses actions. Et se tournant vers Armand:

--Vous sentez, Armand, que cela est juste, que je ne puis répondre de
vos actions quand je n'ai aucun moyen de vous faire faire ma volonté.
Armand, les yeux baissés, les mains jointes, ne pouvait répondre; de
grosses larmes coulaient de ses yeux. M. Bernard, dans une colère
terrible, voulait mener M. de Saint-Marsin chez le juge de paix.

--Ce n'est point à moi à y aller, disait M. de Saint-Marsin, c'est à mon
fils.

--Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller en prison.

--Monsieur, j'en suis bien fâché, mais je n'y puis que faire.

--A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.

--J'en suis au désespoir; mais je ne puis l'empêcher. Armand, à chaque
parole, laissait échapper un profond sanglot et levait vers son père ses
yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas à M. Bernard:

--Voilà le commissaire de police qui passe. Armand l'entendit, et jetant
un grand cri, s'arracha des mains de M. Bernard, et courut se réfugier
vers son père, qu'il embrassait de toutes ses forces en lui disant:

--O mon papa! au nom de Dieu, empêchez que le commissaire ne m'emmène,
ayez pitié de moi... ne me laissez pas aller en prison!

--Quel droit, mon fils, ai-je de l'empêcher, ou qu'est-ce qui m'y
oblige! N'avez-vous pas renoncé à ma protection?

--Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous obéirai, je ferai tout ce
que vous voudrez.

--Me le promettez-vous? désirez-vous que je reprenne mon autorité?

--Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous voudrez, mais que je n'aille pas
en prison.

--Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se retournant vers M. Bernard:

--M. Bernard, dit-il, j'espère que cela pourra s'arranger sans le juge
de paix; faites-moi le plaisir de m'attendre ici un moment.

Quand il fut rentré dans la maison:

--Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas abuser d'un moment de
trouble; pensez-y bien, êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous
maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne vous dissimule pas
que si M. Bernard porte plainte, ce sera probablement contre moi, et
qu'après m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra de vous empêcher
de commettre à l'avenir de pareilles actions. Vous croirez-vous alors
obligé de vous soumettre à mon autorité, et voulez-vous attendre que le
juge de paix vous l'ordonne!

--Oh! non, non, mon papa, disait Armand confus en baisant la main de son
père, qu'il couvrait de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en prie.

--Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai rien à vous pardonner;
en vous donnant la liberté, je savais bien que vous en abuseriez; je
savais bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous exposais à
faire des fautes; mais c'est pourquoi vous devez sentir la nécessité de
vous soumettre quelquefois aux miennes.

Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance de tant d'indulgence
et de bonté. M. de Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit
qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva pas heureusement aussi
considérable que M. Bernard l'avait dit d'abord. Cependant cela fut
encore assez cher; et Armand, qui se trouvait dans le cabinet de son
père le jour où l'on vint chercher le paiement, n'osait lever les yeux,
tant il était honteux de sa faute.

--Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait M. de Saint-Marsin,
que les parents peuvent avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs
enfants, puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas seulement des fautes
qu'ils payent que les parents ont à répondre, c'est de toutes les fautes
que font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.

--A qui donc en répondre, mon papa?

--A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que les hommes soient bons,
raisonnables, éclairés autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas
exiger des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes. C'est donc les
parents qu'il a chargés de l'éducation et de l'instruction de leurs
enfants, et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire pour obliger
les enfants à se laisser instruire et se former au bien. D'un autre
côté, comme le monde veut aussi que les enfants soient élevés d'une
manière à devenir d'honnêtes gens, quand ils se conduisent mal, qu'ils
annoncent de mauvaises inclinations, on le reproche aux pères: il faut
donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité de les corriger, et
qu'ils puissent diriger les actions de leurs enfants, jusqu'à ce que
ceux-ci aient assez de force et de raison pour qu'on les en rende
eux-mêmes responsables.

Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien encore quelquefois de
trouver l'obéissance fâcheuse; mais il ne s'entêta plus dans ses idées,
parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un enfant de treize ans ne
connaît pas encore toutes les raisons.



                             JULIE
                               ou
               LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.

Il y avait deux ans que madame de Vallonay avait mis sa fille en
pension, pour aller soigner son mari, malade dans une place de guerre où
il commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner parce qu'elle était à
tout moment en danger d'être attaquée. Les circonstances ayant changé,
monsieur et madame de Vallonay étaient revenus à Paris et avaient
retiré leur fille de la pension. Julie avait treize ans, elle avait
de l'esprit, elle était assez avancée pour son âge; mais un enfant de
treize ans, quelque avancé qu'il soit, ne comprend jamais tout ce que
disent les personnes plus âgées. Julie avait pris l'habitude de regarder
comme ridicules toutes les choses qu'elle ne comprenait pas. Accoutumée
au caquetage des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient,
décidaient de tout, elle s'imaginait savoir une chose dès qu'on en avait
parlé à la pension. Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il
s'était passé autrement; elle en était bien sûre, car mademoiselle
Joséphine l'avait entendu dire dans ses vacances. Si on lui disait que
telle ou telle parure était de mauvais goût:

--Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la mode, car trois de ces
demoiselles en ont fait faire pour cet hiver. Il en était de même sur
des choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes avait dit pour l'avoir
entendu dire à ses parents, sur la paix ou sur la guerre, sur le
spectacle, où elle n'avait jamais été, devenait une opinion générale à
laquelle Julie, non plus que ses compagnes, ne pensait pas qu'on pût
rien avoir à opposer.

Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents, que Julie, aussitôt
qu'elle était sortie, ne dit:

--Mon Dieu, que monsieur ou madame _une telle_ a dit une chose ridicule!
Sa mère lui laissait exprimer ainsi ses opinions quand elle était seule
avec elle, pour avoir occasion de lui prouver ou qu'elle n'avait pas
compris ce qu'on avait dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas
elle-même ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y avait du monde,
elle veillait soigneusement à ce que sa fille ne se laissât aller à
aucune inconvenance, comme de parler bas en riant, ou en regardant
quelqu'un, de faire des mines à une personne qui se trouvait de l'autre
côté de la chambre, ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de
rire.

Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement un assez bon
maintien dans le monde. Mais un jour que deux ou trois de ses amies de
pension étaient venues dîner chez madame de Vallonay, le curé de la
terre de Vallonay, qui était à Paris pour quelques affaires, y vint
diner aussi. C'était un excellent homme, plein de sens, qui disait de
très-bonnes choses, seulement un peu plus longuement qu'un autre, et
qui entremêlait tous ses discours de vieux adages tous très-utiles à
retenir, mais qui paraissaient fort ridicules à Julie, parce qu'elle
n'était pas accoutumée à cette manière de parler. D'ailleurs, elle
n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de Julie de trouver
toujours quelque chose d'extraordinaire aux gens qu'elle voyait pour la
première fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables qu'elle.
Avant de dîner, elles s'étaient amusées à contrefaire les gestes du
curé, que d'une pièce voisine elles voyaient se promener dans le
salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises tellement en train
de moqueries, que pendant tout le dîner ce furent des chuchotements
continuels, des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes
ridicules. Tantôt c'était le chien qui se grattait d'une drôle de
manière, ou bien qui, en posant sa patte sur les genoux de Julie pour
lui demander à manger, avait fait tomber sa serviette, ou bien Emilie
avait bu dans son verre, avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de
Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant le trop montrer, de
peur que le curé ne remarquât la cause de son mécontentement; mais le
soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda très-sérieusement sa
fille, lui fit sentir l'indécence et même la bêtise d'une pareille
conduite, et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui permettrait
plus de revoir ses compagnes, qui l'entretenaient dans cette délestable
habitude. Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir sur
les motifs de ses actions, elle lui demanda ce qu'avaient donc de si
extraordinaire les discours du curé de Vallonay.

--Oh! maman, il disait si singulièrement les choses!

--Comme quoi, par exemple?

--Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on prenait plus de mouches avec
une cuillerée de miel qu'avec un baril de vinaigre.

--Eh bien! Julie, il me semble que cette maxime n'a jamais été mieux
appliquée, et qu'il aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé en
ce moment qu'on se fait aimer des gens par des choses qui leur plaisent,
et non par des moqueries et des choses désagréables.

--Et puis il a cité à papa, qui le savait bien apparemment, ce vers de
La Fontaine:

  Plus fait douceur que violence.

--Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.

--Qui veut dire... qui veut dire... et Julie, probablement un peu
impatientée de la conversation, ne songeait en ce moment qu'à tirer de
toute sa force le cordon de son sac qui s'était entortillé dans la chef
de sa boite à ouvrage.

--Qui veut dire, reprit madame de Vallonay, que vous feriez beaucoup
mieux de défaire doucement le noeud de cordon que de le serrer en le
tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous auriez grand besoin
qu'on vous rappelât souvent les adages du curé.

--Mais, maman, ce n'en sont pas moins des choses que tout le monde sait,
et c'est ce qui fait que cela m'a ennuyés et que je me suis mise à rire
avec ces demoiselles.

--Que tout le monde sait? que vous savez, vous, Julie?

--Je vous assure que oui, maman.

--Vous, à qui tout le monde peut apprendre quelque chose? vous, qui
trouveriez à vous instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine, si
vous étiez bien en état de le comprendre?

--Le conte de madame Croque-Mitaine! s'écria Julie très-piquée, ce conte
pour les tout petits enfants, que mon cousin a apporté l'autre jour à ma
petite soeur?

--Précisément, celui qu'il a fait pour elle à l'occasion de
cette mauvaise gravure que je lui ai donnée, où l'on voit madame
Croque-Mitaine avec sa botte et son bâton, et menaçant les petits
enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.

--Comment! maman, et c'est ce conte-là où vous croyez que j'apprendrai
quelque chose?

--Non, parce que je ne suis pas bien sûre que vous ayez assez d'esprit
pour en sentir l'utilité. Allons, voyons, voilà le papier, lisez...
lissez donc.

--Ah! maman!

--Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le lire tout haut: si ma
dignité n'est pas blessée de l'entendre, la vôtre apparemment ne sera
pas blessée de le lire.

Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier et lut tout haut le
conte qui suit:

    MADAME CROQUE-MITAINE

    CONTE.


    --Viens vite, viens vite, Paul, disait à son frère cadet la petite
    Louise, nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut: la marchande
    de fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue voisine; maman est
    à s'habiller; avant qu'elle ait fini nous serons revenus, toi avec
    ton fouet, moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons un à maman
    pour lui faire plaisir.

    Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher avec lui aussi
    vite que le permettaient leurs petites jambes. Louise avait neuf
    ans, et Paul n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus jolis
    enfants que l'on puisse voir. Louise avait une robe de percale bien
    blanche, une ceinture couleur de rose dessinait sa petite taille,
    elle admirait, en marchant, ses souliers ronges, et ses beaux
    cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules: ceux de Paul
    n'étaient ni moins blonds ni moins beaux; il portait un habit de
    nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à points à jour. Tout
    cela n'était rien auprès du plaisir qui les attendait; leur mère
    leur avait promis de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on
    devait partir dans une heure. A la campagne, où ils avaient habité
    jusque-là, on leur permettait de courir dans le parc, quelquefois
    même dans le village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait
    bien défendu de se hasarder jamais hors de la porte cochère; mais
    l'habitude de cette réserve n'était pas encore prise: d'ailleurs,
    pour aller à Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet, Paul d'un
    fouet, avec lequel il voulait fouetter les chevaux de son papa, qui
    lui avait promis de l'asseoir auprès de lui sur le devant de la
    calèche, et ils se pressaient d'aller les acheter à l'insu de leur
    mère, avec l'argent qu'elle venait de leur donner pour leur pension
    de semaine.

    Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.

    --Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on les laisser aller
    seuls dans la rue, à leur âge? Et Louise tirait Paul par la main
    pour marcher plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet qui
    venait au grand trot derrière eux leur fit encore doubler le pas.

    --Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet, Mais le cabriolet
    courait aussi; Louise, effrayée, tourna à droite au lieu de tourner
    à gauche, et dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la
    marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore, à chaque
    instant il s'approchait davantage; le bruit des roues étourdissait
    Louise, qui le croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle
    rue; le cabriolet prend le même chemin, et, au détour, le cheval
    trottant au milieu du ruisseau, fait voler une pluie d'eau et de
    boue, et en couvre nos deux enfants tout effarés.

    Paul fond en larmes à l'instant.

    --Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.

    --Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder; et elle jetait
    des regards inquiets et douloureux tantôt autour d'elle, tantôt sur
    sa robe de percale encore plus abîmée que le gilet de Paul.

    --Serons-nous bientôt chez la marchande de joujoux? demanda Paul en
    pleurant toujours, mais plus bas.

    --Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas, dit Louise, car je crois
    que nous avons été trop loin; en reprenant notre chemin nous y
    serons bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se serrant
    contre les maisons, dans l'espoir de n'être pas vue: elle ne
    savait cependant pas comment elle pourrait entrer, d'abord chez la
    marchande de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec sa robe ainsi
    arrangée.

    Toutes les rues se ressemblent, et quand on est enfant on ne connaît
    que celle où l'on demeure: Louise ne reprit point le chemin par
    où le cabriolet l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle
    s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait le bras de
    Paul, qui, ne pouvant marcher aussi vite, lui disait en pleurant:

    --Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent une petite ruelle qui
    ressemblait assez à une rue voisine de leur maison, et par où Louise
    avait passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent point
    d'issue, et au lieu de leur chemin, ils aperçurent....... madame
    Croque-Mitaine, fouillant avec son croc dans un tas de haillons.

    Vous connaissez madame Croque-Mitaine, vous avez vu son dos voûté,
    ses yeux rouges, son nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains
    sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses sabots, sa hotte,
    et ce long bâton avec lequel elle tate, examine toutes les ordures
    qu'elle rencontre.

    Au bruit que faisaient les deux enfants en courant, elle lève la
    tête, les regarde, et devine sans peine, à leur air épouvanté, aux
    larmes qui coulent encore sur les joues de Paul et à celles qui
    gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient pas être où ils
    sont.

    --Que faites-vous là? leur demande-t-elle.

    Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait contre une borne en
    serrant Paul encore plus fort.

    --N'avez-vous pas de langue? continue madame Croque-Mitaine; vous
    avez cependant de bien bonnes jambes pour courir; et elle prend
    Louise par la main en lui disant:

    --Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui t'est arrivé?

    Louise était si peu accoutumée à parler à des gens qu'elle ne
    connaissait pas, les contes que sa bonne avait eu la sottise de lui
    faire sur les vieilles femmes qui emportent les enfants, les
    rides, l'air grognon, le costume et les premiers mots de madame
    Croque-Mitaine lui avaient fait une telle peur que, malgré le
    radoucissement de ton de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni
    répondre.

    --Allons, dit la vieille, je vois bien que je n'en obtiendrai pas
    une parole. Je ne veux pour tant pas les laisser là, ces pauvres
    enfants. Dis moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous venez
    et où vous allez; es-tu muet comme ta soeur?

    --Nous allons chez la marchande de joujoux, dit Paul.

    --Et nous nous sommes perdus en route, reprit Louise, qui commençait
    à se rassurer un peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.

    --Votre maman ne vous avait certainement pas permis de sortir,
    reprit la vieille.

    Et Louise baissa les yeux.

    --Allons, allons, venez d'abord chez moi, que je vous débarbouille;
    vous êtes presque aussi crottés que moi.

    --Non, non! s'écria Louise, qui recommençait à s'effrayer au
    souvenir des histoires de sa bonne.

    --Qu'est-ce que cela veut dire, _non_? crains-tu que je te mange?
    Ah! je vois qu'on vous a fait peur de madame Croque-Mitaine; mais
    soyez tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua l'a dit.

    Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était que ce qu'elles
    sont toutes, une pauvre vieille femme qui n'avait d'autre ressource
    pour gagner son pain que de ramasser ça et là des haillons qu'elle
    vendait ensuite à des gens aussi pauvres qu'elle.

    Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la main les deux
    enfants, qui ne marchaient encore qu'avec hésitation, et s'achemina
    le long d'une grande rue.

    Tout le monde regardait avec étonnement et la conductrice et ceux
    qu'elle conduisait; leurs jolis habits, tout éclaboussés qu'ils
    étaient, faisaient avec les siens un singulier contraste, et l'on
    voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils avaient essuyé par
    leur faute quelque mésaventure.

    --Je crois, en vérité, disait un homme, que ce sont là les deux
    enfants que j'ai rencontrés tout-à-l'heure et qui s'en allaient si
    gaiement en se tenant par la main.

    --Que leur est-il arrivé? demandait un autre.

    Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur dont elle n'était pas
    encore bien guérie, presser la marche de madame Croque-Mitaine pour
    échapper aux regards des curieux.

    --Attendez donc, attendez donc, lui disait celle-ci; ne me tirez pas
    si fort; j'ai ma hotte à porter, moi, je ne peux pas aller si vite.

    Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison où l'on entrait
    par une porte à moitié pourrie. Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait
    passer les enfants devant elle, entre après eux, pose sa hotte et
    appelle une petite fille en lui disant:

    --Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon pour laver ces
    pauvres petits! Charlotte sort d'un coin où elle filait du gros
    chanvre; elle était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que
    deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci, en la voyant,
    se sentit un peu rassurée. Charlotte la débarbouilla elle-même
    pendant que la vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon
    était bien grossier, et les bonnes n'y allaient pas avec précaution.
    Paul dit en pleurant qu'on frottait trop fort; mais Louise était
    trop humiliée pour oser s'en plaindre.

    Quand cette opération fut finie:

    --A présent, dit la vieille, vous allez me dire où vous demeurez,
    pour que je vous y reconduise.

    --Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt Louise.

    --Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier; allons donc, ce
    n'est pas loin d'ici; et elle sortit avec nos enfants tout-à-fait
    rassurés.

    Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait plus vite. Une fois
    arrivée dans la rue d'Anjou, Louise alla droit à sa porte. Ils
    trouvèrent, en y entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait
    depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques avaient parcouru
    différentes rues; leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie
    pour aller à leur poursuite. La portière, en les voyant, poussa un
    cri de joie et monta avec eux dans l'appartement.

    --Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la bonne, qui était au
    désespoir de les avoir si mal surveillés; et Louise courut se jeter
    dans ses bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir.
    Dans ce moment même rentra leur mère, en proie aux plus cruelles
    angoisses: transportée de bonheur en les retrouvant, elle ne
    songeait pas à les gronder comme ils le méritaient.

    --Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous fait? leur demanda-t-elle
    en les prenant sur ses genoux et en les couvrant de baisers et de
    larmes.

    --Ils se sont perdus, Madame, dit madame Croque-Mitaine, car Louise
    n'osait répondre. Je les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin
    d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des bouquets pour
    elle et pour vous, et un fouet pour son frère, mais sûrement c'était
    sans votre permission.

    --Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute tremblante; et c'est vous,
    bonne femme, qui me les avez ramenés?

    --Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller chez moi; ils
    ont sans doute été éclaboussés par quelque fiacre: si vous aviez vu
    comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse, aurait voulu
    cacher sa robe couverte de boue, tandis que Paul montrait son gilet
    à sa mère, lui disant:

    --Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me faudra un autre gilet.

    --Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud; je suis encore
    toute tremblante de la peur que vous m'avez causée. Il est déjà
    tard, votre papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas sortis
    seuls et sans ma permission, vous ne vous seriez ni salis ni perdus,
    et nous serions à présent sur la route de Saint-Cloud; il est juste
    que vous soyez punis de votre faute: allez changer d'habits.

    Paul avait grande envie de pleurer et de grogner, mais Louise
    sentait la justice de ce que venait de dire sa mère, le prit par la
    main et sortit de la chambre avec lui et sa bonne.

    Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.

    --Ces pauvres enfants avaient bien peur de moi, Madame, lui dit
    la vieille; ils ne voulaient pas se laisser emmener, et j'ai eu
    grand'peine à les faire entrer dans mon taudis.

    --Que je vous ai d'obligations! reprit la mère, sans vous ils ne
    seraient pas encore ici, et Dieu sait ce qui leur serait arrivé! que
    je vous ai d'obligations!

    --Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille s'était perdue et que
    vous l'eussiez retrouvée, vous en auriez fait autant.

    --Vous avez une fille, bonne femme?

    --Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect: ce n'est pas pour
    dire, mais Charlotte est bien gentille.

    Louise rentrait sur ces entrefaites.

    --Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite Charlotte?

    --Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.

    --Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire une visite?

    --Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.

    --Viens avec moi, ma fille.

    Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là, sur sa proposition,
    elle fit à la hâte un paquet de leurs robes encore fort bonnes, de
    trois chemises, d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires de
    bas.

    --Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa mère; et Louise
    enchantée dit:

    --Maman, je crois que tout lui ira bien; elle n'est guère plus
    grande que moi.

    --Conduisez-nous chez vous, bonne femme, dit la mère à madame
    Croque-Mitaine, qui se réjouissait beaucoup de cette visite.

    --Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas? lui demanda Louise en
    rougissant.

    --Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort pas sans ma
    permission; et elles descendirent bien vite.

    On ne resta pas longtemps en route. Louise courait presque. En
    entrant dans la maison, madame Croque-Mitaine se répandit en excuses
    sur le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà été chercher
    Charlotte dans le coin où elle filait encore. La petite fille était
    un peu honteuse de se montrer si mal vêtue devant une belle dame.

    --Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa mère; faites la révérence;
    Madame est la maman de mademoiselle Louise, que vous avez
    débarbouillée tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame, qu'elle
    l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte, n'osant regarder une belle
    dame, regardait Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre
    sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet, un fichu, pour
    avoir ensuite le plaisir de la contempler.

    --Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera quand elle
    voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous bien aise de demeurer près
    de Louise! Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander ce
    qu'elle devait répondre.

    --Répondez donc, Mademoiselle, lui dit celle-ci.

    --Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai une proposition à lui
    faire. Ma portière s'en va, je n'en ai encore retenu aucune à sa
    place: voulez-vous prendre la loge, bonne femme? Personne ne rentre
    tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup de peine. Madame
    Croque-Mitaine se trouva trop heureuse de cette offre; c'était
    une condition bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive
    reconnaissance. On convint que son établissement se ferait le
    lendemain. Louise s'en retourna avec sa maman. Son père, qui venait
    de rentrer, la gronda encore un peu d'une faute dont elle n'avait
    pas senti d'abord toute l'étendue; et Louise, en reconnaissant
    son tort, dit cependant que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de
    mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et qu'elle aimait bien
    mieux avoir eu l'occasion de faire plaisir à Charlotte qu'être allée
    à Saint-Cloud.


--Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay à Julie quand elle eut fini,
quelles sont les utiles réflexions que vous tirez du conte de madame
Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien, comme si elle eût cru que
sa mère se moquait d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée de
répondre:

--En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant, si vous me l'avez
fait lire pour m'apprendre qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui
ramassent des haillons dans les rues, je crois que je savais cela.

--Et vous n'y voyez pas autre chose?

--Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir? c'est une chose qu'on n'a
plus guère besoin d'apprendre à mon âge.

--Je suis bien aise, dit madame de Vallonay en souriant d'un air un peu
moqueur, que cette leçon vous soit devenue tout-à-fait inutile. Mais
vous n'en voyez pas d'autres?

--Que pourrait-il donc y avoir?

--Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai pas, vous pourriez trouver
que je vous apprends des choses que tout le monde sait; cherchez.

En disant ces mots, madame de Vallonay passa dans le cabinet de son
mari, à qui elle avait à parler, et laissa Julie dans le sien avec son
ouvrage, ses livres d'histoire et sa sonate à étudier. Lorsqu'elle
revint il était dix heures. Au moment où elle ouvrit la porte, Julie fit
un cri et sauta sur sa chaise d'un air tout effrayé.

--Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda sa mère.

--Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.

--Peur! et de quoi?

--C'est que vous m'avez surprise!

--Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez vous coucher.

--Maman, venez-vous!

--Non, j'ai une lettre à écrire.

--Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez fini.

--Non, je veux que vous alliez vous coucher.

--Mais, maman, si vous le vouliez, en passant je porterais votre
écritoire et la lampe dans votre chambre à coucher; vous y écririez bien
plus commodément.

--Non, ma fille, j'écrirai plus commodément ici: ne pouvez-vous donc
vous aller coucher sans moi?

Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit, et sans
l'allumer, le bougeoir que sa mère lui avait ordonné de prendre. Elle
semblait de temps en temps écouter avec inquiétude du côté de la porte.
Sa mère ne concevait pas ce qu'il lui prenait.

--Je crois, en vérité, ma fille, dit-elle en riant, que vous avez peur
de rencontrer sur votre chemin madame Croque-Mitaine.

Julie, riant aussi, quoiqu'embarrassée, avoua à sa mère qu'elle avait
lu dans un livre qui était sur la table une histoire de voleurs et
d'assassins qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait
plus aller seule dans sa chambre, qui était séparée du cabinet par le
salon et la chambre à coucher de sa mère.

--Nous étions convenues, Julie, que vous ne liriez rien sans ma
permission, et il me semble qu'il n'aurait pas été si inutile que madame
Croque-Mitaine vous apprît à ne pas désobéir.

--Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal, parce que c'est un livre
pour les jeunes personnes où vous m'aviez déjà permis de lire quelques
histoires.

--Il fallait attendre que je vous eusse permis de les lire toutes, et le
conte de madame Croque-Mitaine aurait dû vous apprendre que les enfants
ne doivent pas interpréter les volontés de leurs parents, parce que la
plupart du temps ils n'en peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul
croyaient comme vous ne pas faire un grand mal, et, comme vous, ils sont
tombés précisément dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter. Allez,
ma fille, allez vous coucher; et si la peur vous empêche de dormir, vous
réfléchirez sur la morale de madame Croque-Mitaine.

Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti; elle alluma le bougeoir
le plus lentement qu'elle put, laissa en s'en allant la porte du cabinet
ouverte pour avoir un peu moins peur, mais sa mère la rappela pour la
fermer. Alors, se voyant seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la
porte de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir sur ses pas;
le coeur lui battit bien fort quand elle arriva dans sa chambre pour
la seconde fois; elle n'entendait pas craquer une boiserie sans
tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa mère fut rentrée. Ces
ridicules frayeurs la troublèrent deux ou trois jours, sans qu'elle osât
en parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame Croque-Mitaine;
mais elle n'en était pas quitte.

On avait donné à l'une des compagnes de Julie deux petites souris
blanches, les plus jolies du monde; elles étaient renfermées dans un
grand bocal de verre à travers duquel on les voyait. On avait suspendu
au couvercle une espèce de petite roue qu'elles faisaient tourner avec
leurs pattes, comme les écureuils, en essayant de grimper dessus, et
elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup de chemin. Cette jeune personne
n'avait pu les emporter à sa pension, et comme elle y devait rester
encore un an, Julie l'avait priée de les lui prêter pour ce temps-là,
promettant d'en avoir grand soin. En effet, Julie les soignait
elle-même. Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des animaux pour en
charger les domestiques; car elle pensait que ces choses-là ne peuvent
amuser que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait pas la
peine d'en avoir quand on ne s'en amusait pas. Julie leur donnait assez
régulièrement à manger, mais elle oubliait souvent de fermer le bocal;
alors elles s'échappaient. On les avait toujours rattrapées; mais un
jour qu'elles étaient à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa
coutume, la précaution de laisser la porte de sa chambre ouverte, un
chat y entra, et Julie, qui arrivait dans ce moment, le vit, sans
pouvoir l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se désespéra,
s'écria vingt fois:

--Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura bien que si elle avait
su cela elle ne s'en serait pas chargée.

--Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la vit un peu consolée, tout
votre malheur vient de ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte
de madame Croque-Mitaine.

--Comment! maman, dit Julie impatientée, qu'est-ce qu'il aurait fait à
cela?

--Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer une chose sans s'être
assuré de pouvoir la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint
de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande de joujoux, ils
n'examinèrent point s'ils seraient capables d'y arriver sans s'égarer
et sans avoir peur des voitures; de même que vous n'avez point examiné,
avant de vous charger des souris, si vous seriez capable de les bien
soigner.

--Mais, maman, il fallait prévoir.

--Que vous seriez une étourdie, que les souris s'échapperaient d'un
bocal ouvert, et que, quand elles seraient dehors, le chat les
mangerait. C'est ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si
vous aviez pu profiter de la morale de madame Croque-Mitaine.

--Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner la conversation, vous
trouvez donc tout dans madame Croque-Mitaine?

--J'y pourrais trouver encore beaucoup de choses, et si vous le voulez,
nous en avons pour longtemps.

--Oh! non, non, maman, je vous en prie.

--Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais c'est à une condition,
c'est que vous ne vous aviserez plus de croire que ce que disent des
personnes raisonnables peut être un sujet de moquerie pour une petite
fille comme vous; et que quand leur conversation vous ennuiera, au lien
de prétendre que c'est parce qu'elle est ridicule, vous vous direz que
c'est parce que vous n'avez pas assez d'esprit pour la comprendre, ou
de raison pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y manquez, je vous
remets, pour toute nourriture, à la morale de madame Croque-Mitaine.



                        LES PETITS BRIGANDS

--Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc, écoutez donc! criait
Antoine à ses camarades, enfants du village de Macieux, qui jouaient
au petit palet sur la pelouse devant le village. Une voiture de poste
venait de passer; on avait jeté par la portière un papier renfermant des
débris d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et comme il savait
lire, parce qu'il était le fils du maître d'école du village, en
mangeant les miettes du pâté il avait lu dans le papier, qui était le
_Journal de l'Empire_ du 2 février 1812, le paragraphe suivant:

«_Berne, le 26 janvier 1812_.--Un certain nombre d'écoliers des deuxième
et troisième classes de notre collège, âgés de douze à quatorze ans, qui
avaient lu, dans leurs heures de récréation, des histoires romanesques
de brigands, s'étaient réunis, avaient nommé un capitaine et des
officiers, et s'étaient donné des noms de brigands. Ils tenaient des
assemblées secrètes dans lesquelles ils mangeaient et buvaient, et
s'engageaient par serment à voler et à garder le secret sur toutes leurs
opérations, etc.»

C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.

--Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils tous à la fois après
l'avoir entendu, que cela est joli! il faut nous faire brigands.
Charles, veux-tu en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait en
ce moment.

--Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit Charles sans savoir ce que
c'était. Charles était un bon garçon, mais qui avait un grand tort,
c'était de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait défendu d'aller avec
les autres petits garçons du village, presque tous très-mauvais sujets.
Au lieu de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes les fois
qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou avec l'autre; il leur donnait
même rendez-vous aux endroits par où il devait passer quand son oncle
l'envoyait quelque part. Quand il était avec eux, ils lui faisaient
faire beaucoup de sottises qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne
savait pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les voyait jeter
des pierres dans les arbres pour abattre le fruit, marcher dans des
champs de blé mûr ou gâter des plants d'asperges; il disait alors qu'il
ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours. Il dit qu'il voulait
bien être brigand, parce qu'il s'imagina que c'était un jeu.

On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons. Les petits garçons
coururent à un tas de fagots et en tirèrent les plus gros cotrets.
Charles eut beau dire que ces fagots appartenaient à son oncle le
curé, qui les avait achetés le matin, on lui répondit que les brigands
n'avaient pas peur des messieurs, et que les messieurs du monde
n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler. Charles riait de
toutes ces sottises; et Simon, celui pour qui il avait le plus d'amitié,
parce qu'il était gai et bon enfant, quoique bien mauvais sujet, ayant
choisi un bâton pour lui, il le prit. Ils se mirent tous alors à remuer
leurs bâtons en levant la tête et en se donnant la figure la plus
méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent après cela ce
qu'ils allaient faire.

--Il faut d'abord jurer que nous sommes des brigands, dit Antoine; et
puis après, ajouta-t-il en regardant comment on disait dans son journal,
nous volerons tout ce que nous trouverons.

--Nous volerons! dit Charles, qui commençait à trouver ce jeu fort
singulier.

--Sûrement, puisque nous sommes des brigands.

--Je ne volerai pas.

--Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous les petits garçons; tu es un
brigand, tu voleras.

--Je ne volerai pas.

--Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon, qui voulait toujours
tout arranger; si tu ne voles pas, ce sera tant pis pour toi.

--Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce sera tant pis pour toi,
tu ne viendras pas boire.

--Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda l'un de la troupe. Charles
dit que c'était de s'enivrer.

--Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; nous irons tous
ensemble au cabaret.

--On vous y laissera bien aller! dit Charles.

--Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis on ne le saura pas; nous
irons à Troux, à une lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de
permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent de tout le monde.
Et les petits garçons se mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore
plus fier.

--Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous sommes brigands.

--Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu, et jouons au petit
palet. Simon, viens jouer au petit palet, tu sais bien que je te dois
une revanche. Et Simon était assez disposé à aller prendre sa revanche;
mais les autres le retinrent, dirent qu'il fallait jurer; que Charles
pouvait bien s'en aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles
aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine dit qu'il fallait
avoir du vin; et comme il avait lu l'histoire dans un vieux recueil
latin et français où son père apprenait aux enfants à lire le latin, il
dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient autrefois, qu'ils y
mettraient un peu de leur sang, qu'ils boiraient cela, et seraient
engagés à être brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela
charmant.

--Mais comment aurons-nous du sang? dit l'un d'eux.

--On se piquera le doigt, reprit un autre; justement j'ai une grosse
épingle qui attache ma culotte.

Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun se promettant bien
intérieurement de ne pas piquer bien fort. Il fallait avoir du vin:
ce fut un grand embarras. On voulait que Louis, qui était le fils du
marchand de vin, en allât voler chez son père. Louis dit que ce ne
serait pas la première fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de peur
d'être vu et battu. On lui disait que pour un brigand il était bien
poltron, mais cependant personne ne voulait y aller à sa place. Enfin
Simon, qui était le plus hardi, en alla demander à la servante du
cabaretier, qui l'aimait assez, parce que, quand il la rencontrait dans
la rue, bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle lui en donna
un peu qui était resté au fond d'une pinte; il l'apporta en triomphe
dans un vieux sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença à se
piquer le doigt; comme il sentit que cela lui faisait mal, il dit que
cela saignait assez, quoique cela ne saignât pas du tout; les autres
firent semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt bien fort dans le
sabot, comme s'il y avait eu beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles
qui ne voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un grand coup d'épingle
qui fit sortir le sang. Il se fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit
le parti de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours en colère,
voulait jeter le vin qui était dans le sabot; les autres l'en
empêchèrent, et dirent qu'il ne voulait pas boire et jurer avec eux,
parce qu'il était un traître qui voulait les dénoncer. Simon lui-même
lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, c'est qu'il était un traître.
Cela fit de la peine à Charles, d'autant que Simon venait de se battre
pour lui.

--Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils tous à la fois. Charles
disait qu'il n'avait pas envie de les dénoncer, mais qu'il ne voulait
pas être un brigand. Ils criaient encore plus fort:

--Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; et Simon lui portait
le sabot à la bouche. Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait
bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant que non, et fort
en colère.

Cependant sa colère ne tint pas contre Simon, qui le lendemain
l'attendit à son passage dans la rue, pour lui dire de venir voir un
gros saucisson qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de la boutique
du charcutier du village. Charles avait bien dit d'abord qu'il n'irait
pas; mais Simon lui avait tant dit que le saucisson était bien gros,
que la curiosité lui prit de voir comment il était. Il alla donc
l'après-midi sur la pelouse où ils mangeaient le saucisson; il le trouva
en effet bien gros; ils lui racontèrent comment ils l'avaient pris, la
peur qu'ils avaient eue d'être vus par le marchand, les contes que Simon
lui faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant qu'un autre s'y
glissait. Tout cela fit rire Charles, qui oublia si bien le mal qu'il
y avait à de pareilles actions, que quand on lui proposa de goûter du
saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. Il ne l'eut pas plus tôt
avalé, qu'il se sentit inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla
tout de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait il était plus
tourmenté. Ce fut bien pis quand, lorsqu'il arriva à la maison, son
oncle lui fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait tomber ce
jour-là sur le commandement de Dieu: _Le bien d'autrui tu ne prendras_.

Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient le bien d'autrui n'étaient
pas seulement les voleurs, mais encore ceux qui achetaient sans payer,
ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient, et empruntaient ce qu'ils ne
pouvaient pas rendre, mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient
pris les autres.

Charles pâlissait et rougissait tour à tour; heureusement il faisait
sombre, son oncle n'en vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il
put s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, il ne mangea
point; il dit qu'il avait mal à l'estomac; et en effet, le morceau de
saucisson qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit point. Sa
conscience lui reprochait d'avoir participé au vol, puisqu'il en avait
profité; il sentait bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela était
mal, car ils lui diraient:

--Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger du saucisson.

Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on ne pouvait pas
espérer que Dieu vous pardonnât, à moins de rendre au moins la valeur
de ce qu'on avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le peu qu'il
possédait pour se délivrer d'un semblable poids; mais comment le faire
accepter au charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser ses
camarades? ce que Charles ne voulait pas faire, quand même il ne s'y
serait pas cru engagé par sa promesse. Il imagina d'aller placer
quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent, sur la porte du
charcutier, imaginant qu'il les prendrait, les croyant à lui. Il passa
deux ou trois fois devant la porte sans oser les mettre; enfin, dans un
moment où on ne le voyait pas, il les plaça sur le seuil, et se sauva au
coin de la rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas plus tôt
qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour de la boutique, et
voyant que le marchand avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser.
Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine se débattit; le
marchand se retourna au bruit.

--Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? dit-il en colère, car
il se souvenait de ce qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles
rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; ce n'est pas que je
vous accuse, monsieur Charles, mais je ne veux pas qu'on soit devant ma
boutique.

--Lui comme un autre, disait Antoine entre ses dents; et Charles, au
désespoir, se voyait chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait
dans une autre occasion. Il courut après Antoine pour lui reprendre ses
quatre sous, disant qu'ils étaient à lui, mais Antoine se moqua de
lui; il n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait sur lui
l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque de tout ce qu'on peut dire,
et Charles n'avait pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de n'avoir
rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours été.

Comme il était là, triste et honteux, vinrent à passer Jacques et Simon.

--Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons un beau panier de pêches que
la mère Nicolas allait porter à la ville et que nous avons été de dessus
son âne pendant qu'elle était à ramasser du bois auprès des murs du
parc; nous l'avons caché là, dans le fossé; viens le voir.

--Non, dit Charles, je ne veux pas.

--Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques; il n'a pas eu la peine
de le prendre; c'est un poltron de brigand.

--Je ne suis pas un brigand, dit Charles en colère, et je ne me soucie
pas de vos pêches.

--Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.

Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu par un coup de poing;
mais il était humilié, il se tut; et Jacques s'en alla en chantant de
toutes ses forces, sur l'air _c'est un enfant_:

  C'est un poltron,
  C'est un poltron.

--Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.

--Simon, lui répondit Charles, qui aurait voulu le convertir, c'est bien
mal de voler et de fréquenter ceux qui volent.

--Bon! tu ne pensais pas cela hier.

--Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.

--Eh bien! tu te repentiras encore demain, viens. Et Simon, qui avait
l'habitude de lui faire faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par
le bras.

--Non, non, je n'irai pas.

--Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa brusquement. Je vois bien que
c'est que tu ne veux pas me donner ma revanche.

--Mais, Simon, comment le pourrais-je? je n'ai plus d'argent.

--Tu as toujours ces quatre sous que tu nous as gagnés à Louis et à moi.

Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce qui lui était arrivé.
Simon se mit à rire si fort, que Charles riait presque de voir rire
Simon; cependant il s'impatientait.

--Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.

--Oh! dit Simon, les brigands ne rendent rien. Mais viens tantôt jouer
au petit palet sur la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui te
les a volés, nous trouverons bien moyen de les lui gagner.

--Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.

--Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai pour moi tout seul.

Comme Charles, malgré ses malheurs, était un peu plus content de lui, il
dîna mieux qu'il n'avait soupé la veille. Cependant il songeait qu'il
aurait été bien agréable de regagner à Antoine ses quatre sous. Le
lendemain était dimanche; le curé lui donna la clef de son jardin, lui
disant de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses paroissiennes,
vieille et infirme, qui logeait à quatre ou cinq cents pas du village,
et qui, pour venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin à faire en
traversant le jardin du curé qu'en faisant le tour par les rues.

Charles partit; il passait assez près de la pelouse; en passant il
la regarda, et marcha plus lentement pour tâcher d'apercevoir ce que
faisaient ses camarades qu'il y voyait rassemblés, En regardant et en
marchant lentement, il approcha; il les vit jouant au petit palet, et
approcha davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait. Simon le
vit, l'appela, et lui proposa d'être de moitié. Charles ne répondit rien
d'abord; Simon renouvela sa proposition: c'était contre Antoine qu'il
jouait. Charles accepta, sans songer qu'il ne pouvait pas jouer,
puisqu'il n'avait pas d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui
revint au milieu de la partie; alors il lui prit une telle peur de
perdre, qu'il ne respirait pas. Il examinait le jeu avec une attention
inquiète; il crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui il était
de moitié, trouvait moyen, en s'approchant pour mesurer, de pousser son
palet de manière à faire croire qu'il avait gagné quand il avait perdu.
Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne pas faire de tort à Simon? Était-ce
pour ne pas perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était troublé.
Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible, encore plus troublé
que la veille. Il pensait que Simon avait triché, et que c'était de là
que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût volé, ce n'était pas
une raison pour le voler à son tour. Il aurait bien voulu demander à
quelqu'un s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire
il n'était pas obligé à restituer même celui qu'avait gagné Simon,
puisqu'il n'avait pas averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le
malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite, c'est de ne plus
oser demander conseil à personne, même quand c'est pour la réparer. La
conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il commençait à tâcher
de s'étourdir pour ne plus la sentir. Il se mit donc à courir de toute
sa force pour secouer ses idées; mais en arrivant à la porte de madame
Brossier, il s'aperçut qu'il n'avait plus la clef du jardin. Il crut
d'abord l'avoir perdue en courant, et la chercha quelque temps; mais
il se ressouvint ensuite qu'il l'avait prêtée à Simon pour mesurer la
distance des palets. Il retourna pour la lui demander; Simon n'y était
pas, non plus que Jacques, les autres dirent qu'ils n'avaient pas la
clef. Charles voulait courir après Simon.

--N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le manquerais. Jouons
plutôt une partie.

Charles était en train de faire des fautes; il ne savait plus d'ailleurs
si l'argent qu'il avait lui appartenait ou non; et il semble que les
gens qui ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles et si
embrouillés, qu'ils ne savent plus comment s'en tirer, abandonnent le
soin de leur conscience et ne se soucient plus de faire bien ou mal, en
sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant le moyen de réparer.

Charles joua et perdit non-seulement un sou, mais quatre autres qu'il
n'avait pas. Il voulait toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus
jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait guère, parce qu'il
était tout occupé de sa partie; cependant il avait demandé une fois:

--Est-ce que Simon ne reviendra pas?

--Oui, oui, quand les poules auront des dents, avait répondu Antoine en
se moquant. Charles l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait
une dernière partie qui lui aurait probablement encore fait perdre ce
qu'il n'avait pas, Jacques arrive en courant, et sans voir Charles,
parce qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une certaine distance,
et cependant à demi-voix:

--C'est bien la clef du jardin, nous l'avons essayée; nous allons
chercher des paniers. Charles entend qu'on parle de sa clef, et voit
bien qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon eussent le temps
de l'emporter. Il veut courir après Jacques, Antoine le retient:

--Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.

--Je te les payerai demain; mais je veux ravoir ma clef.

--Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la mange?

--Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler les fruits du jardin de
mon oncle, comme le panier de pêches et le saucisson; et Charles se
débattait toujours, et Antoine le retenait.

--Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait les fruits qui sont
à terre à se pourrir! Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait
d'autres, se débattait encore plus fort.

--Il faudra bien que vous me laissiez aller à la fin, disait Charles, et
alors j'irai dire à mon oncle de se faire rendre sa clef.

--Et moi je lui dirai, répondit Antoine, de me faire rendre mes quatre
sous.

--Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.

--Promets-le, foi de brigand.

--Je ne suis pas brigand.

--Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garçons en se prenant la main et
en se mettant à sauter autour de lui de manière à l'empêcher de sortir.

--Promets foi de brigand. Charles trépignait, pleurait, faisait des
efforts inutiles. Il lui fallut promettre foi de brigand qu'il ne dirait
rien, et qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est-à-dire qu'il
donnerait ce qu'il n'avait pas; mais Charles s'était engagé, par ses
premiers torts, dans une mauvaise route où il ne pouvait plus faire que
des fautes.

A peine libre, il se met à courir de toute sa force du côté de la
maison; mais à quelque distance il rencontra son oncle, qui l'arrêta et
lui demande s'il a remis la clef à madame Brossier. Charles, interdit,
confus, bégaie et ne sait que répéter:

--La clef, la clef... mon oncle, la clef....

--L'as-tu perdue?

--Oui, mon oncle, dit Charles enchanté de cette défaite. Le curé était
un homme bon et tranquille, il ne se fâchait jamais.

--Eh bien! il faut la chercher.

--Quoi! mon oncle, à cette heure! il ne fait presque plus jour.

--Nous la trouverons encore bien moins quand il fera tout-à-fait nuit.
Et le voilà à chercher avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils
rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient au village; le curé
leur demande sa clef, ils répondent qu'ils ne l'ont pas trouvée, et
Charles les entend avec indignation, en s'en allant, rire entre eux et
dire:

--Elle se retrouvera, monsieur le curé, elle se retrouvera. Il les voit
se mettre à courir, et pense qu'ils vont se dépêcher de profiter de son
absence pour faire leur coup. Il tremble pour le bel abricotier de son
oncle, si chargé de fruits, qu'on a été obligé d'en étayer quelques
branches. Il tremble surtout pour Bébé, un charmant petit agneau
qu'élève la servante du curé, que Charles aime à la folie, qui le
reconnaît, accourt à lui, quand il le voit, de toute la longueur de sa
corde, le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est attaché dans
le jardin; si ces garnements allaient l'emmener et lui faire mal; il
aurait beau bêler, la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin
est assez éloigné de la maison, à laquelle il ne tient que par une
petite allée qui passe le long des derrières de l'église. Il ne peut
tenir à cette pensée.

--Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi aller; si quelqu'un a
trouvé la clef, il pourrait entrer; je veux mettre quelque chose dans la
serrure pour les empêcher d'ouvrir.

--Non pas, dit le curé, vous me gâteriez ma serrure. Charles a déjà pris
sa course. Le curé lui crie encore qu'il lui défend de rien mettre dans
la serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et court toujours; et
le curé, voyant qu'il fait trop noir pour espérer de trouver sa clef, va
faire une visite dans le village.

Charles arrive essoufflé; il trouve tout tranquille; Bébé est à la même
place et vient lui lécher la main. Il respire, mais il craint à tout
moment d'entendre arriver les petits brigands: que ferait-il alors?
Charles s'est mis dans la plus cruelle alternative où puisse être
un homme: celle de manquer à sa parole, ou de laisser commettre une
mauvaise action qu'il pourrait prévenir. Son oncle lui a défendu de
faire rien entrer dans la serrure; mais il pense que l'échelle qui sert
à monter aux arbres, mise en travers de la porte, pourra empêcher de
l'ouvrir. Il commence à la traîner avec beaucoup de peine, quand il
croit entendre plusieurs personnes parler bas le long du mur et près de
la porte, alors il sent bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec
son échelle: il s'élance pour la retenir au moins de toute sa force;
mais en ce moment on vient de mettre la clef dans la serrure, la porte
s'ouvre brusquement; Charles est presque renversé. Il voit entrer les
cinq petits brigands.

--Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant, sortez! ou je vais
crier.

--Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette hors du jardin, dont
il ferme la porte après en avoir retiré la clef. Charles, en effet, crie
et frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot à fleurs, qui lui
fait bien mal en lui tombant sur l'épaule: il en voit arriver un autre
et juge qu'il ne peut pas rester là. Alors, forcé de faire le tour, il
se hâte le plus qu'il peut, malgré ses craintes qui rendent ses jambes
tremblantes, trouve la porte de la cour ouverte, passe par l'allée sans
avoir été vu de la maison, et entend de loin Bébé bêler d'une manière si
lamentable, que son coeur est transi d'effroi.

--Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort, Charles pousse un grand
cri. Simon saute sur lui, lui met les mains devant la bouche; et aidé
d'Antoine, les y retient malgré les efforts de Charles, tandis que les
autres cherchent à serrer la corde qui attache le cou de l'agneau à
moitié étouffé. Le pauvre Bébé pousse cependant encore un dernier et
faible bêlement: Charles l'entend; le désespoir lui donne des forces, il
s'arrache des mains qui le retenaient, en criant:

--Au secours! au secours! On l'a entendu: le curé, qui le cherchait, la
servante, qui vient faire rentrer Bébé, arrivent et pressent le pas. Les
petits brigands se voient découverts; ils se dispersent dans le jardin,
et veulent se sauver, mais ils ont fermé la porte. La servante en a
déjà reconnu et souffleté deux ou trois, tandis que Charles, uniquement
occupé de Bébé, le délie, le fait respirer, et à genoux près de lui,
l'embrasse en pleurant et en essayant de l'engager à manger de l'herbe
qu'il lui présente. Après avoir sévèrement tancé les petits brigands, et
les avoir mis à la porte, on revient auprès de Bébé. Charles est tout
étonné d'entendre la servante dire qu'ils étaient quatre, et ne pas
nommer Simon: il pense qu'il a trouvé moyen de se sauver; mais dans la
petite allée où il marchait derrière les autres, conduisant Bébé, qui,
encore tout effrayé, avait quelque peine à se laisser conduire, il
aperçoit Simon tapi derrière un gros lilas. Il est d'abord prêt à crier,
se souvenant que c'était Simon qui lui avait mis les mains devant la
bouche pendant qu'on cherchait à étrangler Bébé; mais un mouvement de
générosité et le sentiment de ses propres fautes le retiennent. Il lui
fait signe de le suivre doucement; et pendant que les autres rentrent
dans la maison, il lui donne les moyens de s'échapper par la porte de la
cour.

Interrogé par le curé, Charles prit le parti d'avouer humblement tous
ses torts, et de demander pardon à Dieu et à son oncle, qui le traita
avec bonté, mais lui imposa cependant une pénitence. Charles lui demanda
de vouloir bien lui avancer la petite somme qu'il lui accordait tous les
mois, afin qu'il pût payer Antoine, lui rendre même l'argent qu'il
avait gagné peu loyalement avec Simon, et rendre aussi quelque chose au
marchand de saucissons. Le curé y consentit, quoiqu'il eût une grande
répugnance à voir donner de l'argent à Antoine, qui ne pouvait
certainement s'en servir que pour de mauvais usages. Mais Charles le
devait, et son oncle lui fit observer que les inconvénients de la
mauvaise conduite avaient souvent des suites si longues, que, même après
qu'on était corrigé, elles vous obligeaient encore à faire des choses
auxquelles on avait du regret. Quant à l'argent du marchand, Charles ne
voulait pas le donner lui-même: son oncle trouva qu'il avait raison,
parce qu'il y a des fautes si honteuses, qu'à moins d'être forcé de les
avouer pour éviter un mensonge, on ne doit s'en accuser que devant Dieu;
son oncle lui promit de le rendre, comme une restitution dont on l'avait
chargé. Charles craignait qu'on ne soupçonnât d'où cela venait; son
oncle lui dit qu'après avoir si peu craint le soupçon en faisant le mal,
il fallait avoir le courage de s'y exposer pour le réparer, et qu'une
conduite irréprochable était le seul moyen de rétablir sa réputation,
qui pourrait bien être altérée de cette aventure.

Elle le fut, en effet, pendant quelque temps. Le curé, le lendemain, au
prône, ayant parlé contre le vol, sans nommer personne, et ayant averti
les parents de veiller sur leurs enfants, qui prenaient des habitudes
dangereuses, tous ceux du village qui avaient des enfants furent
inquiets, et cherchèrent à savoir ce qu'il entendait par-là. Les petits
brigands furent terriblement maltraités par leurs parents; mais ceux-ci
dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'était Charles, qui leur avait
ouvert la porte et puis les avait fait découvrir. Les petits garçons,
de leur côté, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils le
rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne fût pas en colère. Charles,
quand il le voyait par hasard, car il ne le cherchait plus, tâchait de
l'engager à prendre de meilleures habitudes. Simon promettait et n'en
faisait rien. Il devint enfin si mauvais sujet, que Charles fut obligé
de ne plus lui parler; il cessa même d'en avoir envie. Simon ayant cessé
bientôt d'être bon enfant et serviable, car il n'y a point de bonne
qualité qui tienne contre l'habitude de mal faire, et point de sentiment
que ne finisse par étouffer le défaut de religion.



                               FIN.


                TABLE.

  Marie ou la Fête-Dieu.
  La vieille Geneviève.
  Aglaé et Léontine ou les Tracasseries.
  Hélène ou le but manqué.
  Armand ou le petit Garçon indépendant.
  Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
  Les petits Brigands.


            FIN DE LA TABLE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nouvelles et Contes pour la jeunesse" ***

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