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Title: Essai sur l'éducation des aveugles
Author: Haüy, Valentin, 1745-1822
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Essai sur l'éducation des aveugles" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



_AVIS._


Les Personnes qui desireroient se procurer des Exemplaires de _l'Essai
sur l'Education des Aveugles_, imprimé sous la direction de M. CLOUSIER,
Imprimeur du ROI, voudront bien s'adresser à Versailles, à M. FELIX DE
NOGARET, Bibliothécaire de Madame COMTESSE D'ARTOIS, Secrétaire de la
Maison Philantropique, rue du Chenil, à l'Hôtel Girardin.



ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES AVEUGLES,

_OU_

Exposé de différens moyens, vérifiés par l'expérience, pour les mettre
en état de lire, à l'aide du tact, d'imprimer des Livres dans lesquels
ils puissent prendre des connoissances de Langues, d'Histoire, de
Géographie, de Musique, &c., d'exécuter différens travaux relatifs aux
Métiers, &c.,

DÉDIÉ AU ROI,

_Par M. Haüy, Interprète de SA MAJESTÉ, de l'Amirauté de France, & de
l'Hôtel-de-Ville de Paris; Membre & Professeur du Bureau Académique
d'Ecriture, pour la lecture & vérification des Ecritures anciennes &
Etrangères._


_A PARIS;_

Imprimé par les Enfans-Aveugles, sous la direction de M. CLOUSIER,
Imprimeur du ROI; & se vend, _à leur seul bénéfice_, en leur Maison
d'Education, rue Notre-Dame-des-Victoires.


M. DCC. LXXXVI.

_SOUS LE PRIVILÈGE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES._



_AU ROI._


  SIRE,

_La protection dont VOTRE MAJESTÉ honore les talens, lui assure un droit
à leur hommage. Mais lorsque leurs productions tendent au soulagement de
l'humanité souffrante, elles ont un titre plus puissant encore, pour
attirer les regards de LOUIS LE BIENFAISANT. C'est au milieu des
sentimens qu'inspire ce nom si doux, gravé dans tous les coeurs
François, que j'ai conçu le desir d'offrir à VOTRE MAJESTÉ, ce fruit de
mes veilles; s'il a quelque prix, il en sera redevable au double
avantage, & de paroître sous des auspices aussi augustes, & de servir
comme de canal aux bontés que de jeunes infortunés, privés du bienfait
de la lumière, osent attendre de leur SOUVERAIN._

_Je suis, avec le plus profond respect_,

SIRE,

  _DE VOTRE MAJESTÉ_,

  Le très-humble, très-obéissant, & très-fidèle Sujet & Serviteur,

  HAÜY.



_AVANT-PROPOS._


Parmi les infortunés qui ont été privés, soit dès l'instant de leur
naissance, soit dans la suite, par quelqu'accident, de l'organe qui
contribue le plus à nous faire jouir des avantages & des agrémens de la
Société, il s'en est trouvé dont les efforts courageux ont réussi à
adoucir, par quelqu'occupation, cette position affligeante. Les uns,
pleins de pénétration ont enrichi leur mémoire des productions de
l'Esprit humain, & ont puisé dans les charmes d'une conversation ou
d'une lecture à la quelle ils assistoient, des connoissances qu'il leur
étoit impossible de recueillir eux-mêmes, dans les dépôts précieux où
elles étoient renfermées. Les autres, doués d'une dextérité capable de
faire honneur à un artiste muni de ses yeux, ont exécuté des travaux
mécaniques, où l'on retrouvoit, & l'exactitude & le fini d'une main
dirigée par la lumière. Mais malgré d'aussi heureuses dispositions dans
les aveugles, ces espèces de prodiges n'étoient, de leur part, que le
fruit d'une application opiniâtre, & ne sembloient réservés qu'à un
petit nombre d'êtres privilégiés parmi eux; tandis que le reste de leurs
frères, livrés à une oisiveté dont ils croyoient ne pouvoir jamais
sortir, mouroient à la Société, au moment même où ils recevoient leur
existence au milieu d'elle; & la plûpart, victimes tout à la fois de la
privation de la vue & de celle de la fortune, n'avoient en partage que
la pénible & triste ressource de mendier, afin de prolonger, pour ainsi
dire dans l'obscurité d'un cachot, leur existence malheureuse. C'est
pour servir cette Classe d'infortunés, que j'ai imaginé un _Plan Général
d'Institution_, qui, à l'aide de principes & d'ustencilles à leur usage,
pût rendre _facile_ aux uns, ce qu'ils n'exécutoient _qu'avec peine_, &
_possible_ aux autres, ce qu'ils paroissoient _ne pouvoir_ exécuter.

J'ai senti que l'entreprise étoit difficile; qu'elle excédoit les forces
d'un seul homme; & j'ai cherché de l'appui. Des Personnes Bienfaisantes
se sont empressées de toutes parts de concourir à cette bonne oeuvre.
Elles ont posé les premiers fondemens d'un Édifice, dont la construction
fait l'éloge de leurs coeurs & honore le Siècle où elles vivent. Chacune
d'elles semble même m'avoir disputé à l'envi la douce satisfaction de
perfectionner & d'achever ce monument; & je l'avoue avec plaisir; s'il
étoit permis à quelqu'un de se faire honneur d'une pareille entreprise;
c'est à _Elles_, plus qu'à qui que ce soit qu'en appartient la gloire.
J'abandonnerai donc dans le cours de cet ouvrage, toute expression qui
annonceroit de ma part des prétentions à une propriété particulière; &
je n'y parlerai qu'au nom de ces zélés Coopérateurs, qui, soit par leurs
lumières, soit par leurs secours, se sont assuré un droit inaliénable à
ma reconnoissance.



AVERTISSEMENT.


_Le Frontispice de cet ouvrage, l'Épitre Dédicatoire, l'Avant-Propos, le
présent Avertissement, les Notes, le Rapport de l'Académie des Sciences,
Celui de Mrs. les Imprimeurs, les Modèles d'Impression & la Table des
Matières, ont été imprimés par les Enfans-Aveugles, avec le Caractère
Typographique ordinaire. Ils se sont servi pour le reste, du Caractère
imaginé pour leur propre usage, & qui est celui dont ils lisent
l'impression, lorsque le foulage n'en est pas détruit._



ESSAI SUR L'EDUCATION des Enfans-Aveugles.



CHAPITRE I.

But de cette Institution.


Avant de rendre compte des motifs de notre Institution, qu'il nous soit
permis de dire un mot sur les dispositions dans lesquelles nous sommes,
non seulement de répondre à toutes les objections que l'on pourroit nous
faire, mais encore d'entrer dans tous les détails que l'on a droit
d'exiger de nous.

Quoi qu'il n'y ait presque point d'invention qui n'ait excité les
clameurs de l'Envie & de l'Ignorance; nous osons nous flatter que notre
Institution n'a rien à redouter de leurs traits. Sa nature, les lumières
du Siècle où nous vivons, le bon naturel de nos concitoyens, tout nous
assure que nous n'aurons à éclaircir, dans la suite de cet ouvrage, que
des difficultés proposées par une critique sage & assez bien
intentionnée pour seconder nos efforts, au lieu de chercher à nous
décourager.

C'est dans cette espérance que nous ne négligerons de répondre à aucune
des objections qui nous paroîtront tomber ou sur les moyens ou sur les
motifs de l'Institution des Aveugles, Nous ferons plus; nous écarterons
de l'imagination de nos Lecteurs tout ce qui pourroit en imposer aux
personnes qui n'ont pas assisté à nos exercices, & à qui de trop zélés
partisans de notre Institution auroient présenté du merveilleux, où il
n'existe que des faits très naturels. En offrant ainsi un tableau fidèle
de notre méthode considerée sous son véritable point de vue, notre
intention est de ne laisser de cet Etablissement dans l'esprit du
Public, que la véritable idée qu'il doit en avoir.

Enseigner aux Aveugles la lecture, à l'aide de livres dont les
caractères sont en relief; & au moyen de cette lecture, leur apprendre
l'imprimerie, l'Ecriture, le Calcul-Arithmétique, les Langues,
l'Histoire, la Géographie, les Mathématiques, la Musique &c.

Mettre entre les mains de ces infortunés diverses occupations relatives
aux Arts & aux Métiers, tels que le Filet, le Tricot, la Brochure des
livres, les ouvrages au Boisseau, au Rouet & à la Trame, &c.

Primo. Pour occuper agréablement ceux d'entr'eux qui vivent dans un état
aisé;

Secundo. Pour arracher à la mendicité ceux qui ne sont point avantagés
des faveurs de la Fortune, en leur donnant des moyens de subsistance; &
rendre enfin à la Société leurs bras ainsi que ceux de leurs
conducteurs.

Tel est le but de notre Institution.



Chapitre II.

Réponse à l'Objection contre l'utilité générale de cette Institution.


On nous a rendu unanimement la justice de convenir, que nous avions
rempli le premier objet de notre Institution, en offrant un amusement
aux Aveugles fortunés: & s'il s'est élevé quelque doute, ce n'a été que
sur la possibilité de réaliser les espérances que nous avions données de
mêler dans notre Etablissement l'utile à l'agréable.

»En enseignant à vos Aveugles, nous dit-on, toutes les parties de
l'Education que vous proposez, auriez-vous conçu le projet de peupler la
République des Lettres & des Arts, de Savans, de Professeurs,
d'Artistes, capables quoiqu'Aveugles, d'y jouer un rôle distingué, ou
même de trouver à coup sûr des moyens de subsistance dans leurs propres
travaux?«

Non. Nous ne prétendons pas mettre jamais le plus habile de nos Aveugles
en concurrence dans aucun genre, même avec le plus médiocre des Savans
ou des Artistes clairvoyans; mais lorsqu'au défaut de ceux-ci, ceux-là
pourront remplir quelqu'objet d'utilité, nous osons les recommander à la
Bienveillance Publique; & si ce n'est ni le goût des talens, ni la
nécessité de les employer qui ouvre des ressources à nos Aveugles,
peut-être sera-ce l'amour de l'Humanité. Combien de fois déja
n'avons-nous pas vu la Bienfaisance prescrire ingénieusement des travaux
à ces infortunés, pour avoir occasion de leur offrir des secours sans
blesser leur amour-propre!

Voilà ce que nous avons à répondre d'abord sur l'utilité générale de
notre Institution, en attendant que nos Lecteurs puissent se convaincre
par les détails de cet ouvrage, & mieux encore, par l'expérience,
jusqu'à quel point notre Education pourra concourir un jour à la
subsistance des Aveugles, nés au sein de l'indigence.



CHAPITRE III.

De la Lecture à l'usage des Aveugles.


La Lecture est le vrai moyen d'orner la mémoire d'une manière facile,
prompte & méthodique. Elle est comme le Canal par lequel nous
parviennent nos différentes connoissances. Sans elle les productions
littéraires ne formeroient dans l'esprit humain qu'un amas désordonné de
notions vagues. Enseigner à lire aux Aveugles; composer une bibliothéque
à leur usage, devoient donc faire l'objet de nos premiers soins. Avant
nous l'on avoit fait à ce sujet diverses tentatives infructueuses.
Tantôt à l'aide de caractères en relief & mobiles sur une planche;[*][1]
tantôt en employant des lettres formées sur une Carte par des piquures
d'épingle,[2] on étoit parvenu à mettre à la portée des Aveugles les
principes de la Lecture. Déja se réalisoient pour eux les merveilles de
l'Art d'Ecrire. Déja sous leur tact, devenu en quelque sorte une espece
de vision, les pensées prenoient un corps. Mais ces ustensiles grossiers
ne présentoient à l'Aveugle que la possibilité de le faire jouir des
charmes de la lecture, sans lui en donner les moyens. Nous n'eûmes pas
de peine à les trouver; le principe en existoit depuis long-tems, &
journellement il se reproduisoit sous nos yeux.

  [*] Voyez les notes à la fin de l'ouvrage.

Nous observâmes qu'une feuille d'impression sortant de la presse,
présentoit au revers toutes les lettres en relief, mais dans un ordre
contraire à celui de la lecture. Nous fîmes fondre des caractères
Typographiques dans le sens où leur empreinte frappe nos yeux; & à
l'aide d'un papier trempé à la manière des Imprimeurs, nous parvînmes à
tirer le premier exemplaire qui eût paru jusqu'alors, avec des lettres
dont le relief pût être distingué par le tact au défaut de la vue. Telle
fut l'origine de la Bibliotheque à l'usage des Aveugles.

Après avoir employé successivement des caractères de différentes
grosseurs suivant la capacité du tact de nos Eleves, nous avons cru
devoir nous borner, du moins dans les premiers tems de notre éducation,
à celui qui nous a servi à imprimer le corps de cet ouvrage. Ce
Caractère nous a paru tenir le milieu entre ceux que les différens
individus qui sont privés de la lumière, peuvent palper, chacun suivant
le dégré de finesse que la nature lui donne, ou bien que l'âge ou le
travail lui laissent dans le toucher.

On conçoit aisément que ces moyens une fois trouvés, il n'est pas plus
difficile d'apprendre les principes de la lecture à un Aveugle qu'à un
clairvoyant.

De la Lecture de l'Imprimé à celle du Manuscrit, il n'y a pour l'aveugle
qu'un pas à faire. Nous ne parlons pas ici du manuscrit à la manière des
clairvoyans: nous avons jusqu'à ce jour vainement tenté l'usage des
encres en relief; & nous les avons suppléées par des traits produits sur
un papier fort à l'aide d'une plume de fer, dont le bec n'est pas fendu.
Il est inutile de prévenir que lorsqu'on écrit à un Aveugle, on ne se
sert point d'encre; que le caractère est appuyé, séparé & un peu gros, à
peu-près dans le genre de celui qui est maintenant entre les mains de
notre Lecteur; qu'enfin l'on n'écrit que sur le recto ou le verso d'une
page. Toutes ces précautions étant observées, les aveugles liront
passablement l'écriture cursive des clairvoyans, la leur même & celle de
leurs semblables.[3] Ils feront plus; ils distingueront également sur le
papier les caractères de musique & autres, rendus sensibles par nos
procédés, comme nous le démontrerons dans la suite.



CHAPITRE IV.

Réponse à diverses objections contre la Lecture à l'usage des Aveugles.


»1º Les reliefs de votre Caractère s'effacent sans doute facilement,
(nous dit-on) et bientôt ils n'affecteront plus le tact des Aveugles.«

Personne n'ignore la délicatesse de ce sens chez des individus qui,
depuis l'enfance, s'en servent pour remplacer celui que la Nature leur a
refusé. La surface, en apparence la plus égale à nos yeux, présente à
leurs doigts, des inégalités qui semblent échapper à cet organe, avec
lequel cependant l'homme qui voit clair atteint fièrement l'astre le
plus reculé dans l'immensité des Cieux. Et lorsque nos Elèves
distinguent au toucher un caractère typographique dont l'oeil est
émoussé; lorsqu'ils sentent la différence d'un quart de ligne entre deux
épaisseurs données; lorsqu'enfin ils lisent encore une suite de mots
après qu'on en a affaissé les reliefs, qu'avons nous à craindre du
fréquent usage qu'ils feront de leurs livres, si ce n'est cette
destruction entière des Volumes, de laquelle ceux des clairvoyans même
ne sont pas exemts?

»2º Vos livres (ajoute-t-on) sont trop volumineux. Vous enflez un léger
in-douze, & vous en faites croître la forme commode & portative, jusqu'à
la masse énorme & gênante de l'in-folio.«

Nous pourrions nous contenter de répondre à cette objection, que notre
imprimerie n'est encore qu'au berceau; qu'elle se perfectionnera
peut-être un jour comme celle des clairvoyans; qu'elle aura sans doute
aussi ses Helzevirs, ses Barbou, ses Pierres, ses Didot &c. Eh! depuis
sa naissance, combien n'a-t-elle pas déja d'obligations à M. Clousier,
Imprimeur du Roi, qui nous aide de ses conseils avec autant de zèle que
de désintéressement?

Nous ajoutons, qu'en attendant ce dégré de perfection, nous nous
occupons maintenant d'une méthode d'abréviations qui diminuera de
beaucoup la grosseur de nos Volumes. Nous espérons en donner les
premiers essais, dans l'ouvrage que nous ferons imprimer immédiatement
après celui-ci, à l'usage des Aveugles.[4]

D'ailleurs nous ferons un choix; nous ne confierons à notre presse que
les oeuvres dont la réputation sera méritée: en amplifiant d'un côté,
par la dimension de nos caractères, nous abrégerons de l'autre par le
discernement; & peut-être un jour la bibliothèque de l'aveugle sera
celle de l'homme de goût.

»3º Mais avouez donc que vos Aveugles lisent lentement, & que le
discours le plus animé semble venir expirer sur leurs lèvres, sans vie &
sans mouvement.«

Nos Elèves, il est vrai, lisent avec lenteur. Outre le trop peu d'usage
que la nouveauté de notre Institution leur a permis d'acquérir dans la
lecture, ils ont encore le désavantage de ne voir en lisant (si nous
pouvons nous exprimer ainsi) qu'une seule lettre à la fois; comme feroit
notre Lecteur lui même, en ne lisant qu'à travers une ouverture, de la
grandeur d'un des caractères de cet ouvrage. Mais nous espérons qu'après
un fréquent usage de la lecture, & en se servant des abréviations dont
nous avons parlé ci-dessus, nos aveugles liront avec plus de célérité.
D'ailleurs nous n'avons jamais eu l'ambition d'en faire des Lecteurs
pour placer auprès des Princes, ou dans les Chaires d'Eloquence. Qu'ils
prennent seulement par le moyen de la lecture les Eléments des Sciences;
qu'ils y trouvent un remède contre l'ennui: nos voeux seront comblés.

»4º Mais à quoi bon enseigner les lettres aux aveugles? pourquoi
imprimer des livres à leur usage? ils ne liront jamais les nôtres. Et de
la connoissance qu'ils auront des principes de la lecture,
résultera-t-il quelques avantages pour la Société?«

A notre tour permettez-nous de vous interroger. Que sert-il que l'on
imprime des livres chez tous les peuples qui vous environnent?
Lisez-vous le Chinois, le Malabar, le Turc, les Quipos du Péruvien, &
tant d'autres langages si nécessaires à ceux qui les entendent? Eh bien!
vous ne seriez qu'un aveugle à la Chine, sur les rives du Gange, dans
l'Empire Ottoman, au Pérou.

Quant à l'utilité dont il peut être pour la Société qu'un aveugle sache
lire, sans nous écarter du sentiment que nous avons annoncé vers la fin
de la page 11 de cet ouvrage, nous en appellons avec plaisir à
l'expérience que nous avons vu se réitérer plusieurs fois sous nos yeux,
& dont le Public lui-même a été témoin dans nos exercices; c'est celle
d'un enfant Aveugle enseignant à lire à un enfant clairvoyant;[5] nous
en appellons à l'exemple de l'aveugle du Puyseaux.[6] Nous en appellons
à vous enfin tendres & respectables époux! nés dans le sein d'une
fortune honnête; vous dont le fils vient de naître, & cependant ne verra
jamais le jour; quelle douce satisfaction pour nous de pouvoir modérer
les transports de votre douleur. Oui, notre plan d'Institution va, d'un
côté, rendre à ce fils, déja tendrement aimé, la moitié de son
existence; de l'autre, vous fournir les moyens de satisfaire le desir
que votre goût pour les Sciences & les talens vous inspire, de lui
procurer une éducation digne d'un enfant bien-né. Et vous, Savans, qui
nous éclairez de vos lumières! Si les suites d'un travail opiniâtre
éteignent un jour cette vue que vous avez fatiguée pour notre
instruction, permettez-nous alors de vous offrir une ressource faite
pour prolonger tout à la fois, à nous, le bienfait de vos leçons; à
vous, la jouissance d'un avantage dont elles sont en partie le fruit
agréable. Homere, Bélizaire, Milton, affligés de la cécité, eussent été
charmés de consacrer encore au service de la Patrie les années de leur
vie qui suivirent la perte de leur vue.



CHAPITRE V.

De l'Imprimerie des Aveugles, à leur propre usage.


L'analogie qu'a la manière de lire des aveugles avec leur impression,
nous ayant forcés de donner par anticipation, dans le Chapitre 3,
quelques détails relatifs à la naissance de leur Imprimerie, il nous
reste à développer dans celui-ci les principales parties de cet Art,
soumises à leur usage.

Il en sera chez les Aveugles, à l'égard de l'exercice de l'Imprimerie,
comme chez les Clairvoyans. Chaque individu ne pourra, sans doute, en
avoir une possession privée.[7] La nécessité des connoissances relatives
à cet Art; la multiplicité & la cherté de ses ustensiles; la Sanction
requise pour en faire profession; tout restreindra l'usage de la Presse
à une Société d'aveugles uniquement destinés à l'exercer. C'est de notre
Maison d'Institution que nous espérons faire le Chef-lieu (si nous
pouvons parler ainsi) d'où se tireront les Productions Typographiques à
l'usage, par exemple, de tous les aveugles, qui, dans leur infortune,
auront la douce consolation d'être nés sous l'empire de notre
Monarque.[8] Venons à la manière dont nos Eleves-Aveugles exécutent
leurs travaux Typographiques.

Nous avons donné à leur Casse l'ordre Alphabétique, tout en leur
conservant sous la main les caractères d'un fréquent usage. Nous avons
préféré cette distribution, dans la crainte que les Aveugles ne fussent
moins adroits, que nous ne les avons trouvés. C'est d'après le même
principe, que nous les faisons composer dans un chassis, doublé d'un
fond de cuivre, percé de plusieurs rangs de petits trous, par lesquels
ils font sortir, à l'aide d'une pointe, les caractères qui sont à
changer. C'est d'après le même principe que nous avons fait ajuster,
dans l'intérieur de ce chassis, deux reglettes en fer, (mobiles au moyen
de leurs vis,) l'une sur le côté, l'autre au bas de la page, & servant à
la justifier. C'est enfin d'après le même principe, que nous élevons le
chassis horizontalement en longueur sur quatre pieds, dont les deux qui
portent le commencement de la page, sont plus bas de moitié que les deux
sur lesquels la fin est appuyée; afin que, sans se servir de composteur,
l'aveugle place les mots à mesure, & qu'ils ne se renversent pas,
lorsqu'il compose le reste de la page.

Le sens dans lequel se présentent les caractères Typographiques des
aveugles, indique naturellement, que l'arrangement doit s'en faire de
gauche à droite, comme nous l'avons observé page 19. Et pour faciliter
la lecture aux aveugles, du moins dans les premiers tems de leur
éducation, il est bon de mettre des espaces entre les mots & quelquefois
même entre les lettres.

Il est aisé de voir qu'on ne peut faire de retiration, lorsqu'on imprime
en relief, sans s'exposer à détruire le foulage, d'après lequel seul les
aveugles peuvent lire. Aussi pour conserver aux pages le même ordre
qu'elles ont dans les livres des clairvoyans, l'aveugle est-il obligé de
coller, dos à dos, par les extrémités, les quatre pages d'une feuille en
sortant de la presse; & alors l'imposition des chassis se fait dans un
ordre différent de celui des Clairvoyans. Les feuilles étant ainsi
collées, on en forme des livres, en les brochant simplement & les
couvrant en Carton, sans les battre.

Le Tirage de ce genre d'impression se fait aisément, au moyen d'une
presse à Cylindre qu'un levier fait mouvoir, d'une extrémité à l'autre,
le long de deux bandes de fer, entre lesquelles sont placées les formes
à la manière des Imprimeurs.[9]

Nous emploierons avec succès les mêmes procédés pour tirer en relief à
l'usage des aveugles la Musique, les Cartes de Géographie, les
principaux traits de dessin, & généralement toutes les figures dont la
connoissance peut être prise par le moyen du tact. C'est pour ces
derniers objets sur-tout, que nous espérons que l'admirable découverte
de MM. Hoffmann sera précieuse aux aveugles; nous partageons d'avance
leurs sentimens de gratitude envers ces Artistes estimables.[10]

A la presse dont nous avons parlé ci-dessus, nous avons imaginé
d'ajouter un tympan à l'aide duquel, les aveugles tirent en noir, à leur
gré, des exemplaires d'une édition absolument conforme à ceux qu'ils
font en blanc à leur usage.

Ce procédé qui s'applique également à la Musique, aux Cartes de
Géographie, aux Dessins &c. met l'aveugle à portée, non-seulement de se
rendre compte à lui-même de toutes les productions qu'il desire
transmettre aux clairvoyans; mais-encore de diriger facilement leurs
études par la similitude des exemplaires, dans la supposition où l'on
daigneroit le charger de leur donner des leçons.



CHAPITRE VI.

De l'Imprimerie des Aveugles, à l'usage des Clairvoyans.


Si nous avons été assez heureux pour imaginer les moyens de rendre
l'Imprimerie utile aux Aveugles pour leur propre usage, si c'est à nous
qu'ils doivent l'avantage de posséder désormais des bibliotheques, & de
prendre dans des livres faits exprès pour eux les notions des Lettres,
des Langues, de l'Histoire, de la Géographie, des Mathématiques, de la
Musique &c, nous ne sommes pas les premiers qui ayons osé tenter de leur
faire coucher leurs idées sur le papier au moyen des Lettres
Typographiques. Nous avons vu entre les mains de Mademois. Paradis[11]
une Lettre imprimée par elle en caractère de Cicéro, & en langue
Almande, pleine des sentimens les plus délicats & les mieux peints. Cet
essai nous a fait naître l'idée d'appliquer les Aveugles à l'imprimerie
pour le service des Clairvoyans; elle nous a réussi pour tous les genres
d'ouvrages grossiers & courans comme on peut en juger par les différens
modèles qu'ils ont exécutés & qui se trouvent à la fin de cet ouvrage.

D'après nos procédés, les Aveugles formés à notre Institution, composent
une planche d'Imprimerie du genre de ces modèles, avec d'autant plus de
facilité qu'étant presque toujours de la même teneur, il suffit de leur
en écrire la matière avec une plume de fer dont le bec n'est pas fendu,
ou avec le manche d'un canif, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut,
Chapitre 3.

Après avoir exercé l'aveugle sur les différentes parties de l'Art
Typographique, à la manière des Clairvoyans, il s'en est trouvé peu dans
lesquelles il n'ait pas réussi. Nous l'avons vu successivement composer,
justifier, imposer, tremper le papier, toucher, tirer &c.[12] Nous en
appellons d'ailleurs aux juges compétans en cette matière, & nous
renvoyons nos Lecteurs aux rapport de MM. les Imprimeurs, qui suit celui
de l'Académie des Sciences.



CHAPITRE VII.

De l'Ecriture.


L'exemple de Bernouilli, qui avoit appris à écrire à une jeune fille
aveugle; celui de M. Weissenbourg, qui, privé de la vue dès l'âge de
sept ans, s'est procuré à lui-même l'avantage de coucher aussi ses idées
par écrit, nous encouragerent à tenter les moyens de mettre la plume à
la main de nos Eleves. Mais toujours occupé de notre vrai point de vue,
c'est à dire de rendre notre Institution utile à tous égards aux
individus qui en étoient les objets, nous avons cru qu'il ne pouvoit
être que curieux de faire Ecrire des Aveugles, s'ils ne parvenoient à
lire leur propre Ecriture; c'est ce qui nous a engagé à faire exécuter à
leur usage une plume de fer dont le bec ne fût pas fendu, & avec
laquelle écrivant sans encre & en appuyant, sur un papier fort, ils y
produisissent un caractère de relief qu'ils pussent lire ensuite, en
passant leurs doigts sur les traits saillans du verso de la page, & à
sens contraire. Ce relief, quelque léger qu'il paroisse, est toujours
suffisant, sur-tout lorsqu'on a soin de garnir le dessous du papier sur
lequel écrit l'aveugle, de quelque surface moëlleuse, telle que
plusieurs feuilles de papier de rebut, du carton, ou de la peau.

Quant au méchanisme propre à enseigner l'Art d'écrire aux Aveugles-nés,
il n'est pas difficile à exécuter; il ne s'agit que d'accoutumer l'élève
à suivre, avec une pointe, des caractères rangés en forme de lignes.
Mais au lieu de diriger la marche de cette pointe au moyen de caractères
en relief, comme a fait M. Weissenbourg, il vaut mieux le conduire à
l'aide de lettres creusées dans quelque métal. Nous avons ajouté à cette
précaution, celle de donner à nos lettres d'impression la forme de
celles d'écriture, afin d'accoutumer de bonheur l'élève aveugle à en
saisir la ressemblance. Enfin lorsqu'il a acquis l'habitude des formes,
il ne lui reste plus pour écrire droit, qu'à mettre sur son papier un
chassis, garni intérieurement de plusieurs cordonnets paralleles à la
direction de l'écriture, & distans entre eux d'environ 9 lignes pied de
Roi. Ces paralleles servent à diriger la main de l'aveugle, dans le tems
où il la transporte de gauche à droite pour tracer ses Caracteres.



CHAPITRE VIII.

De l'Arithmétique.


Nous avons admiré les tables ingénieuses de Saunderson[13] & celles de
M. Weissenbourg;[14] & si nous n'avons adopté ni l'une ni l'autre des
deux méthodes, c'est que notre but étant de mettre sans cesse les
Aveugles en relation avec les clairvoyans, nous avons cru devoir
préférer la manière de ces derniers. Aussi lorsque nos Elèves calculent,
peut-on suivre pas à pas leur opération.

Nous leur avons fait faire à cet effet une planche percée de divers
rangs de trous quarrés, propres à recevoir des chiffres mobiles & des
barres pour séparer les différentes parties d'une opération.

Nous avons ajouté pour l'usage de cette planche une casse composée de 4
rangs de cassetins contenant toutes les figures propres au calcul, & qui
se place à droite de l'aveugle lorsqu'il opére.

La seule difficulté qui s'offroit, étoit de représenter toutes les
fractions possibles sans multiplier les caractères qui les expriment.
Nous avons imaginé de faire fondre 10 dénominateurs simples dans l'ordre
des chiffres 0, 1, 2, &c. jusqu'à 9 inclusivement; & 10 numérateurs,
simples aussi, dans le même ordre, mobiles, pour pouvoir s'adapter en
tête des dénominateurs. Au moyen de cette combinaison, il n'est pas de
fraction que nos Elèves ne puissent exprimer.

On voit par ce que nous venons de dire, que notre méthode a un double
avantage.

1º Un Père de famille, ou un Instituteur peuvent diriger facilement un
enfant aveugle dans l'étude des Calculs.

2º Cet aveugle une fois instruit, peut aussi conduire à son tour des
opérations d'Arithmétique, faites par un Enfant Clairvoyant.

Les Aveugles d'ailleurs ont une telle disposition pour le calcul, que
souvent nous les avons vu suivre une règle de tête seulement, & en
redresser les erreurs.



CHAPITRE IX.

De la Géographie.


Nous devons à Mademois. Paradis la connoissance des Cartes de Géographie
à l'usage des Aveugles. Elle la tient elle-même de M. Weissenbourg: mais
nous sommes étonnés qu'ils n'aient encore porté ni l'un ni l'autre à un
plus haut degré de perfection, les ustensiles qui servent à l'étude de
cette science.

En effet ils indiquent les contours des différens pays avec de la
chenille, parsement les diverses parties de leurs cartes d'un sable
glacé de différentes manières, & distinguent les ordres de Villes par
des grains de verre plus ou moins gros.

Nous nous sommes contentés de marquer les limites dans nos Cartes à
l'usage des Aveugles, par des fils de fer minces & arrondis; & c'est
toujours la différence ou de la forme ou de la grandeur de chaque partie
d'une Carte, qui aide nos Eleves à les distinguer l'une de l'autre.

Nous avons imaginé ce moyen de préférence à cause de la facilité qu'il
nous donne de multiplier, à l'aide de la presse, les copies de nos
cartes originales pour l'usage des aveugles. Il sera d'ailleurs plus
susceptible que tout autre de se préter à l'exécution des détails les
plus délicats qui puissent affecter le tact de ces individus; & celui de
nos premiers Elèves s'est tellement perfectionné dans l'usage des Cartes
de Géographie, qu'on les voit tous les jours avec surprise, dans nos
exercices, distinguer un Royaume, une Province, une Ile, dont on leur
présente l'empreinte isolée, sur un carré de papier.



CHAPITRE X.

De la Musique.


En traçant le plan d'Education des aveugles, nous n'avions d'abord
regardé la Musique que comme un accessoire propre à les délasser de
leurs travaux. Mais les dispositions naturelles de la plupart des
Aveugles pour cet Art; les ressources qu'il peut fournir à plusieurs
d'entre eux pour leur subsistance; l'intérêt qu'il paroît inspirer aux
personnes qui daignent assister à nos exercices; tout nous a forcé de
sacrifier notre propre opinion à l'utilité générale.

Les Aveugles ont des dispositions naturelles pour cet Art. Un nombre
considérable d'entre eux, dénués de moyens pour vivre, saisissent avec
empressement par besoin une profession vers laquelle leur goût les
entraînoit déja. Ce n'est que faute de principes sans doute, que
quelques-uns sont réduits à courir les rues, pour aller de porte en
porte déchirer les oreilles, à l'aide d'un instrument discord ou d'une
voix rauque, afin d'arracher une légère pièce de monnoie qu'on leur
donne souvent en les priant de se taire.[15]

D'autres moins infortunés, & se livrant par choix à un instrument qui
leur présente plus de ressource, suivent la carrière des Couperin, des
Balbatre, des Séjan, des Miroir, des Carpentier.[16]

Notre Institution va leur offrir à tous des secours, soit pour l'étude,
soit pour la pratique de leur Art. Avant nous, on étoit obligé
d'apprendre aux aveugles par une espèce de routine les morceaux de
musique qu'ils désiroient exécuter. Nous avons fait fondre des
caractères de musique propres à en représenter sur le papier tous les
traits possibles, par des reliefs dans le genre de ceux que nous avons
imaginés pour figurer les paroles.[17]

A l'aide de notre musique imprimée, l'aveugle peut donc apprendre
maintenant les principes de cet art, & mettre ensuite dans sa mémoire
les différens morceaux dont il désire l'enrichir.[18]

Il peut aussi se former une Bibliothéque de goût, composée des plus
belles productions musicales; & enfin nous transmettre lui même les
fruits de son propre génie.[19]

Quant à la musique introduite dans nos exercices particuliers, nous
prions nos Lecteurs de ne la considérer que comme un délassement honnête
que nous nous sommes vu forcés d'accorder à nos Elèves.

Notre Institution est dans son origine un Atelier dont les différens
Artistes & Ouvriers égayent de tems en tems leurs travaux par
l'harmonie. Et nous nous sommes d'autant moins refusé à les laisser
exécuter quelques morceaux, même dans leurs Exercices publics, que la
plupart des personnes bienfaisantes qui ont daigné y assister, ont
toujours témoigné en les entendant le plus vif attendrissement.



CHAPITRE XI.

Des Occupations relatives aux Métiers.


Avant la naissance de notre Institution, quelques Aveugles, fatigués
sans doute de cette inertie à laquelle leur triste situation sembloit
les condamner, firent des efforts pour en sortir.[20] Convaincus de leur
aptitude à diverses occupations manuelles, nous n'eûmes d'autre soin à
prendre que celui de choisir les travaux qui leur étoient propres. On
les appliqua avec succès à la Filature.[21] Du fil de leur fabrique nous
réussîmes à leur faire retordre de la ficelle; & de cette ficelle nous
leur fîmes tramer de la Sangle. Les ouvrages au boisseau, le filet, le
tricot, la couture, la reliure des livres, tout fut tenté à notre
satisfaction; & nous manquâmes plutôt d'artisans que de travaux, tant il
est d'espèces d'occupations manuelles que l'on peut confier aux
infortunés qui sont privés des douceurs de la lumière.

D'après ces premiers essais, nous ne négligerons rien pour mettre de
bonne heure entre les mains de chaque enfant aveugle, né de parens
indigens, une occupation dont il puisse un jour tirer sa subsistance.
Nous extirperons ainsi le penchant à la mendicité; & nous acheverons de
mettre l'ensemble dans notre tableau, & d'en animer les parties.



CHAPITRE XII.

De la Manière d'instruire les Aveugles, & Parallele de leur Education
avec Celle des Sourds & Muets.


Comme nous nous sommes principalement attachés à simplifier les moyens &
les ustensiles propres à instruire les Aveugles, nous nous flattons
d'avoir mis leur éducation à la portée de tout le monde. Cette opération
est d'ailleurs assez facile par elle-même, & exige de la part du Maître
plus de courage que de lumières. Nous croyons donc n'avoir à ce sujet
aucun avis particulier à donner.

A l'aide de nos livres en relief, toute personne pourra leur enseigner
la lecteur. Sur les OEuvres de musique imprimées à notre presse, tout
Professeur de cet Art leur en donnera des leçons. Avec une plume de fer,
avec des planches & des caractères mobiles exécutés sur nos modèles, le
premier Maître Ecrivain leur enseignera l'écriture & l'Arithmétique.
Enfin il ne faudra que des Cartes en relief pour diriger leur étude en
Géographie; & ainsi du reste.[22]

Nous ne finirons point cette réflexion sur le degré de facilité de
l'éducation des aveugles, sans en faire le parallele avec celui de
l'institution des Sourds & Muets. Quelqu'étonnant que puisse paroître
aux yeux du Public le résultat de nos procédés, nous sommes bien
éloignés de souscrire à l'admiration précipitée de quelques personnes
qui veulent bien donner à ce résultat, la préférence sur l'Art
d'instruire les Sourds & Muets: Art, nous osons le dire, incroyable pour
ceux qui n'auroient point été témoins des succès auxquels il a conduit
le vertueux Ecclésiastique qui en est le créateur, & dont plusieurs,
même de ceux qui les ont vus, n'ont su ni en apprécier le mérite, ni en
sentir toute la difficulté. Qu'on le suive en effet pas à pas; qu'on le
prenne à l'instant où il commence à vouloir faire entendre ses premier
signes à son Elève. Qu'on nous explique par quel talent enchanteur, il
apprend à des Sourds, à distinguer les modes d'un verbe, ses tems, les
inflexions de ses personnes. Que l'on nous dise comment il insinue dans
leur esprit des idées Métaphysiques? Par quel secret merveilleux, il
s'en fait entendre au seul mouvement des lèvres, & entretient avec eux
une espèce de conversation, très expressive, tout muette qu'elle est? Et
l'on conviendra que le Talent d'imprimer dans l'âme des idées nouvelles,
en parlant aux yeux seuls, par des gestes infiniment plus éloquens que
tous ceux de nos Orateurs, est bien supérieur au talent de réveiller
dans l'âme, des idées qui y sont déja gravées, en faisant concourir à
l'impression de la voix, sur l'organe de l'ouïe, avec la finesse d'un
tact exercé à saisir les reliefs les plus délicats. Il y avoit long-tems
que nous étions sollicités, par un désir impatient, de payer ce tribut à
M. l'Abbé de l'Epée; nous nous applaudissons d'avoir à le faire dans une
circonstance aussi favorable, & nous nous flattons que nos Lecteurs
sentiront toute la justice de notre hommage.[23]



CHAPITRE XIII.

Des Langues, des Mathématiques, de l'Histoire, &c.


C'est pour l'étude de tous ces objets surtout, que les livres que nous
avons imaginés à l'usage des Aveugles, leur seront d'un grand secours.
Les ouvrages Elémentaires des Langues, des Mathématiques, l'Histoire &c.
seront en effet les premiers fondemens de leur Bibliothéque. Ceux qu'ils
pourroient produire eux-mêmes, & qui auroient mérité les suffrages du
Public, y trouveront leur place à juste titre.[24]

Nous aurons soin surtout d'y joindre les oeuvres aussi capables de
former le coeur de notre Elève aveugle, que d'orner son esprit; en
posant pour base de ses études, celle de la religion. A l'aide de
pareils principes, nous lui inculquerons l'amour de ses devoirs, & en
particulier la reconnoissance pour ses Bienfaiteurs. En égayant ses
jours par les détails intéressans de l'Histoire, nous lui ferons
connoître les François parmi lesquels il se félicite d'avoir reçu la
vie. Nous graverons dans sa mémoire les principaux faits de leur
Histoire, & les traits de bienfaisance & d'humanité qui se trouvent
mêlés au récit de leurs exploits.

Nous lui ferons remarquer surtout, qu'ils se sont distingués de tout
tems par un attachement inviolable pour leur Roi; & à la peinture fidèle
que nous lui tracerons d'un MONARQUE, qui, fait pour inspirer par
lui-même cet attachement, renferme dans son équité & sa bienfaisance
tous les motifs particuliers qui peuvent ajouter à l'énergie de ce
sentiment héréditaire, il sentira, comme nous, que l'état le plus
désirable auquel une Nation puisse parvenir, est celui où la soumission
de plusieurs millions de sujets envers un Maître commun, se présente
sous l'image de la tendresse respectueuse d'une grande famille, pour un
PERE qui en fait le bonheur.


FIN.



NOTES _Relatives à différens Chapitres de cet Ouvrage._

  [1] _Page 17._ C'est sans doute par ce moyen que l'Aveugle du
    Puiseaux, dont parle M. Diderot dans sa lettre sur les Aveugles,
    page 8, apprenoit à lire à son fils.

  [2] _Ibidem._ Nous avons vu quelques mots ainsi piqués sur des Cartes
    entre les mains de Mlle Paradis. Cette virtuose est âgée de 20 ans;
    elle est née à Vienne en Autriche, lieu de sa résidence ordinaire.
    Une sorte d'Apoplexie l'a privée subitement de la vue à l'âge de
    deux ans. Elle s'est appliquée principalement à la Musique & a fait
    en 1784, à Paris, les délices du Concert Spirituel.

  [3] _Page 25._ M. Weissembourg, fils, demeurant à Manheim, devenu
    Aveugle à l'âge de sept à huit ans, célèbre par les connoissances
    qu'il a acquises, a conservé la faculté d'écrire; mais cet avantage
    qui n'est qu'un objet de curiosité, en deviendra un d'utilité
    réelle, si, comme nous l'espérons, il adopte nos procédés.

  [4] _Page 32._ On a déjà des exemples de ces abréviations à la portée
    de tous les lecteurs, dans les Traités de Philosophie, dans les
    Dictionnaires, les Méthodes & autres Livres Elémentaires
    d'Education.

  [5] _Page 40._ D'après la proposition faite par nous dans les
    Affiches, Annonces & Avis divers, le trois Décembre 1786, Page 3204,
    au premier Article des Demandes, nous avons fait commencer le cinq
    du même mois à enseigner à lire par un de nos Aveugles à un enfant
    clairvoyant. Pendant les leçons, le Maître avoit un livre en relief
    blanc sous les doigts, tandis que l'Elève avoit devant les yeux la
    même édition en noir.

    Cet enfant a donné pour la première fois des preuves de son
    avancement, aux exercices faits par les Enfans-Aveugles à
    Versailles, pendant les Fêtes de Noël de la même année.

  [6] _Page 40._ Cet Aveugle, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, note
    1, donnoit des leçons de lecture à son fils.

  [7] _Page 45._ On sait combien il est facile d'abuser de l'Imprimerie
    à tous égards: & malgré la droiture de nos intentions, malgré la
    tolérance que l'on a daigné avoir pour notre Typographie naissante,
    dont les productions portent un caractère d'originalité
    reconnoissable, nous nous sommes fait une loi de n'en rien laisser
    sortir qui n'ait l'attache de M. CLOUSIER, imprimeur du ROI, & qui
    ne se soit fait sous ses yeux, ou sous ceux de quelque personne
    commise par lui.

  [8] _Page 47._ En attendant qu'on ait formé chez les autres Nations
    des établissemens semblables au nôtre, nous nous ferons un plaisir
    de faire imprimer en relief & en langues étrangères, par nos
    Aveugles, les livres destinés à l'usage des étrangers privés de la
    vue.

  [9] _Page 54._ Cette presse est de l'invention du Sr. Beaucher, Me.
    Serrurier-Machiniste. Elle a rempli nos vues avec succès, quant à la
    facilité d'être servie sans efforts par un enfant Aveugle, & de
    recevoir le Méchanisme que nous avions à y adapter. Nous croyons
    cependant qu'une pression perpendiculaire, donnée au même instant à
    toute la feuille, laisseroit à son foulage plus de solidité; nous
    espérons trouver cette perfection dans une presse d'un autre genre
    que le Sr. Beaucher nous a annoncée.

  [10] _Page 56._ Quoiqu'aux pages 30 & 56 de cet ouvrage, nous n'ayons
    cité les noms que de quelques-uns de Mrs. les Imprimeurs dont nous
    avons entendu faire l'éloge, nous ne pouvons nous dispenser d'avouer
    que d'après notre propre façon de penser, il en est beaucoup
    d'autres qui nous paroissent exercer leur état avec distinction.
    Nous appercevons même parmi ceux qui composent le corps de cette
    capitale, une émulation générale. Et forcés par la nature de notre
    Institution de faire nous-mêmes, une espece d'apprentissage de cet
    Art, nous citerions avec plaisir un nombre considérable de
    productions très-connues de différentes presses, qui ne laissent
    rien à desirer, tant par la netteté des caractères que par le choix
    du papier, & qui nous ont servi de modèles dans l'étude que nous
    avons eu à faire de la Typographie. D'ailleurs, loin de nous ériger
    en juges vis-à-vis des personnes qui cultivent, soit par état soit
    par goût, les Sciences ou les Arts, nous louons jusqu'aux efforts
    qui n'ont point été couronnés de succès.

  [11] _Page 61._ Cette production étoit faite à l'aide d'une petite
    Presse que lui a formée Mr. de Kempellen, Auteur de
    l'Automate-joueur d'Echecs.

  [12] _Page 64._ S'il est une opération chez les Aveugles, qui demande
    à être dirigée par les Clairvoyans, c'est l'Imprimerie à l'usage de
    ces derniers, nous l'avouons. On nous a même souvent réitéré cette
    objection sur diverses autres parties de notre institution. Mais les
    Clairvoyans eux-mêmes qui travaillent à la presse, n'ont-ils pas
    toujours parmi eux un guide, (le Prote), aux lumières duquel ils
    sont obligés de déférer? & dans d'autres états de la vie ne voit-on
    pas des personnages plus instruits, diriger ceux qui le sont moins,
    en attendant que ceux-ci soient en état de conduire à leur tour des
    sujets moins expérimentés qu'eux. C'est ainsi qu'un jour de
    bataille, le Général d'une armée donne des ordres, dont les
    Officiers subalternes ignorent le but. C'est ainsi que le Pilote
    conduit au terme de leur voyage de Savans Académiciens, qui ne
    connoissent pas l'Art de la Navigation.

  [13] _Page 72._ La Table Arithmétique de Saunderson, étoit formée
    d'une planche partagée en petits carrés, rangés horisontalement &
    séparés les uns des autres de la même distance; chaque petit carré
    étoit percé de neuf trous, savoir, un au milieu de chaque côté.
    C'étoit par les différentes positions de fiches uniformes dans ces
    différens trous, que Saunderson exprimoit toute espèce de nombre.

  [14] _Ibidem._ Nous avons vu entre les mains de Mlle Paradis des
    tables d'Arithmétique, que nous croyons être celles de Mr.
    Weissenbourg. Mais sans une étude particulière, on ne peut suivre
    les opérations qui se font à l'aide de ces tables. Nous ne savons
    même pas si notre Elève opéreroit aussi vite & aussi sûrement avec
    ces moyens, qu'il le fait avec ceux des Clairvoyans, que nous
    n'avons d'autre mérite, que celui de lui avoir rendu palpables.

  [15] _Page 86._ Si le goût & les dispositions que certains Aveugles
    montrent pour le Violon ou pour les instrumens qui se marient avec
    lui, étoient dirigés par l'Art, peut-être un jour s'en
    serviroient-ils, comme d'un moyen propre à gagner plus honnêtement
    leur vie. Un Citoyen estimable[*] qui approuve toutes les parties de
    notre Institution, sans témoigner pour aucune d'elles de
    prédilection particulière, nous suggéroit, à la suite d'un de nos
    exercices, qu'on pourroit employer utilement par la suite des
    Aveugles Musiciens dans des fêtes.

  [*] M. Thierry, Auteur de l'Almanach des Voyageurs.

  [16] _Ibidem._ Tout le monde connoit le mérite de Mr. Chauvet,
    Aveugle, Organiste de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. On cite en
    France plusieurs autres Aveugles, dont le talent assure les
    espérances que nous avons conçues de l'utilité de son étude pour nos
    Elèves. Qu'il seroit consolant pour nous de tirer un jour d'un Art
    d'agrément, des moyens de subsistance pour une partie de ces
    infortunés, & de le voir devenir, par un heureux choix, l'instrument
    de la bienfaisance!

  [17] _Page 88._ On nous objecte, avec raison, que nos Elèves ne
    pourront exécuter sur la Musique; ce n'a jamais été notre but.
    Qu'importe qu'ils rendent leurs morceaux par coeur, pourvu qu'ils le
    fassent fidèlement?

  [18] _Ibidem._ Personne n'ignore combien la mémoire des Aveugles est
    sûre, & avec quelle promptitude ils la meublent. On connoit
    d'ailleurs cette conception que la plûpart d'entre eux montrent dans
    les opérations difficiles de l'esprit; dispositions si étonnantes,
    que l'on douteroit presque si la nature a été plus avare dans ses
    dons à leur égard, qu'empressée à les dédommager de ceux qu'elle
    leur a refusés.

  [19] _Page 89._ Mlle Paradis, qui s'occupoit de l'étude de la
    composition, pendant son séjour à Paris, & qui chercha alors des
    moyens de figurer les accords, apprit avec plaisir que nous faisions
    des tentatives à ce sujet. Nous regrettons que son départ précipité
    pour aller recueillir sous un autre climat le fruit de ses talens,
    ne nous ait pas laissé le tems de lui offrir le résultat de nos
    procédés, pour l'aider à fixer sur le papier la matière de son
    étude.

  [20] _Page 92._ Parmi les Aveugles, qui n'ayant pas l'avantage d'avoir
    la pension des Quinze-Vingts, sont obligés de demander leur vie dans
    la capitale, nous en avons vu plusieurs qui s'occupoient de quelque
    travail relatif aux métiers. Le nombre de ceux que nous pouvons
    faire exercer par les Aveugles, dans nos Ateliers, est
    très-considérable, & nous ne craignons pas de dire, que si nous
    continuons à être secondés, nous parviendrons un jour à mettre tous
    les Aveugles à l'abri de l'indigence, en les occupant
    fructueusement.

  [21] _Page 93._ Les Enfans-Aveugles qui sont à l'instruction dans
    notre maison d'Institution, filent à l'aide d'une machine fort
    ingénieuse de l'invention du Sr. Hildebrand, Mécanicien. Un d'entre
    eux tourne une roue principale qui donne à plusieurs rouets un
    mouvement que chaque fileur peut arrêter, accélérer, ou ralentir à
    son gré, sans troubler l'ordre général.

  [22] _Page 99._ Nous nous ferons un plaisir de diriger la Fabrication
    des ustensiles nécessaires à l'instruction de tout Aveugle étranger.
    Les livres & OEuvres de Musique, seront fournis par nos Elèves
    Aveugles, & vendus à leur _seul bénéfice_. Lorsque nous aurons mis
    la dernière main aux objets de première nécessité, nous espérons
    nous occuper des jeux, & de tout ce qui pourra faire pour les
    Aveugles, l'objet d'une récréation honnête. Nous croyons qu'il doit
    entrer également dans nos vues, de faire enseigner à
    l'Enfant-Aveugle à marcher sans conducteur.

  [23] _Page 105._ Nous parlons avec d'autant plus de connoissance de
    cause de l'instruction des Sourds & Muets, & notre opinion en est
    d'autant plus conforme à la vérité, que forcés par des circonstances
    dont nous ne pouvions nous défendre, de consacrer les loisirs que
    nous laissoit l'instruction de nos Aveugles à celle _du jeune homme
    trouvé sur les Côtes de Normandie_, qui est un Sourd & presque Muet,
    nous avons senti à chaque pas combien l'entreprise étoit difficile,
    au-dessus de nos forces, & du seul ressort de M. l'Abbé de l'Epée.
    Nous nous proposons de donner l'Histoire de ce jeune homme
    infortuné. La composition des Planches en sera faite par lui, & le
    tirage par les Enfans-Aveugles. Le tout sera proposé par
    souscription, dont le bénéfice entier divisé en deux portions
    égales, reviendra moitié aux Enfans-Aveugles, & moitié à ce jeune
    infortuné.

  [24] _Page 107._ Il eût été sans doute précieux pour Saunderson,
    Auteur de diverses productions, de les confier lui-même au papier, &
    sans être obligé de s'en rapporter à la foi d'un Copiste, de pouvoir
    à chaque instant s'en rendre personnellement un compte exact.

    Un de nos Elèves montrant quelques dispositions pour la Poésie, nous
    prions nos Lecteurs de nous permettre de l'encourager, en joignant
    un échantillon de son talent naissant, après les modèles des divers
    ouvrages d'Imprimerie qui peuvent être exécutés par les Aveugles, &
    qui sont à la fin de ce Volume.



PRÉCIS HISTORIQUE _De la Naissance, des Progrès, & de l'état actuel de
l'Institution des Enfans-Aveugles._


Plusieurs Personnes respectables ont porté l'intérêt qu'elles prenoient
à notre Institution, jusqu'à nous demander comment une pareille idée
avoit pu nous entrer dans l'esprit; par quels moyens nous en avions
tenté l'exécution; & par quels degrés elle étoit parvenue au point où
elle est maintenant. Jaloux de satisfaire une si louable curiosité, nous
nous empressons de joindre ici un récit succint de la Naissance, des
Progrès, & de l'état actuel de notre Etablissement.

Une nouveauté d'un genre singulier attiroit, il y a plusieurs années, un
concours de monde, à l'entrée d'un de ces lieux de rafraîchissemens,
placés dans les Promenades publiques, où d'honnêtes Citoyens vont se
délasser un instant vers la chûte du jour.

Huit à dix pauvres Aveugles, des lunettes sur le nez, postés le long
d'un pupitre qui portoit de la musique, y exécutoient une symphonie
discordante, qui sembloit exciter le joie des Assistans. Un sentiment
tout différent s'empara de notre ame; & nous conçumes dès l'instant la
possibilité de réaliser à l'avantage de ces Infortunés, des moyens dont
ils n'avoient qu'une jouissance apparente & ridicule. L'Aveugle, nous
dîmes-nous à nous-mêmes, ne connoit-il pas les objets à la diversité de
leurs formes? Se méprend-il à la valeur d'une pièce de monnoie? Pourquoi
ne distingueroit-il pas un _ut_ d'un _sol_, un _a_ d'une _f_, si ces
caractères étoient rendus palpables.

Nous réfléchissions quelquefois à l'utilité de cette exécution,
lorsqu'une autre observation vint encore nous frapper. Un jeune Enfant
plein d'intelligence, mais privé de la vue, écoutoit toujours avec fruit
corriger les devoirs Classiques de son frère. Souvent même il le prioit
de lui lire des livres élémentaires. Celui-ci, plus occupé des objets de
ses récitations, fermoit l'oreille aux sollicitations de son malheureux
frère, qu'une maladie cruelle emporta bientôt.

Ces différens exemples ne tardèrent pas à nous convaincre, combien il
seroit précieux pour les Aveugles d'avoir des moyens qui pussent étendre
leurs connaissances, sans qu'ils fussent obligés d'attendre ou
quelquefois même de demander infructueusement les secours des
Clairvoyans.

Si l'exécution de ces moyens nous sembla possible, elle ne laissa pas de
nous présenter d'abord quelques difficultés. Nous avions besoin d'être
encouragés, nous l'avouons. Mademoiselle Paradis arriva dans cette
Capitale. Elle nous fit voir ses tentatives & celles de M. Weissenbourg.
Nous recueillîmes celles des Aveugles qui avoient vécu avant nos jours;
nous mîmes à exécution quelques-uns de leurs procédés; nous y joignîmes
le résultat des nôtres; & nous fîmes un Plan général d'Institution. Il
ne nous manquoit plus qu'un sujet sur lequel nous pussions tenter nos
premiers essais. La Providence sans doute daigna diriger notre choix sur
lui.

François le Sueur, frappé de cécité à la suite de convulsions à l'âge de
six semaines, n'avoit, à dix-sept ans & demi, aucune notion relative aux
Lettres. Né d'une famille honnête, mais tout-à-fait dépourvue des biens
de la fortune, & contrainte de chercher des moyens de subsistance dans
la Classe du Peuple la moins aisée, quoique la plus laborieuse
peut-être, le jeune Aveugle jouit à peine de l'usage de la raison qu'il
craint d'être à charge à ses parens; bientôt il s'oblige de lui-même à
s'aller présenter tous les jours à la porte de nos Temples, pour y
demander cette espèce de secours faible & passager, que l'indigent
arrache souvent avec peine au riche qui fuit ses importunités. Plein de
joie à la moindre récolte, il vole avec empressement, au sein de sa
famille malheureuse, en partager le fruit avec les auteurs de ses jours,
avec trois soeurs & deux frères, dont le dernier est encore à la
mamelle. C'est au milieu de cette vie pénible, aussi peu propre à
inspirer qu'à favoriser le goût des Sciences, que notre premier Elève
commence son éducation. Bientôt un noble enthousiasme s'empare de lui;
il divise sa journée; il enlève à la nécessité de travailler à son
existence, des momens qu'il consacre à l'étude. Ses efforts ne tardent
pas à être suivis de succès. On nous demande à voir le résultat de nos
procédés; nous saisissons la circonstance favorable d'une Assemblée
Académique où nous étions nommés pour lire un mémoire. Nous prenons pour
sujet quelques réflexions sur l'éducation des Aveugles. M. le Noir,
alors Magistrat chargé de l'Administration de la Police, présidoit cette
Assemblée. Il voit nos premiers essais, les accueille avec un intérêt
qu'il inspire bientôt à des Ministres, protecteurs des Arts & de
l'indigence. M. le Comte de Vergennes, M. le Baron de Breteuil, M. le
Contrôleur-Général, M. le Garde des Sceaux, veulent bien permettre que
le jeune le Sueur fasse ses exercices en leur présence, & tous ces
témoins respectables encouragent notre premier Elève par leurs
bienfaits.

Mais tandis que nous esquissions ainsi dans le particulier les premiers
traits de notre Plan d'Institution des Enfans-Aveugles; déjà une
Compagnie de Bienfaisance, composée de Membres de la première
distinction, par leur naissance, leurs fonctions, leur fortune, ou leurs
talens; dépositaire des bienfaits publics dont chacun d'eaux se plaît à
augmenter la masse suivant ses facultés; & qui, arrachant des heures à
leurs affaires ou à leurs loisirs, vont s'occuper deux fois par mois au
fond d'un Cloître, loin des regards publics, des moyens de diminuer le
nombre de Infortunés; déjà la SOCIÉTÉ PHILANTROPIQUE avoit jetté les
fondemens de cette Institution. Douze pauvres Enfans-Aveugles recevoient
de cette Compagnie chacun un secours de 12 livres par mois. Satisfaite
de nos premières tentatives, elle daigna confier à nos soins ces
Infortunés. Nous ne tardâmes pas à concevoir l'espérance d'ajouter, au
secours qu'elle leur donnoit, le produit de leurs travaux. Que
d'obligations n'avons nous pas à rendre à toute cette Société
respectable. Et que ne nous est-il permis de nommer ceux de ses Membres,
qui, n'ayant ni réputation ni fortune à acquérir, ont partagé avec nous,
modestement & dans le silence, les détails nombreux auxquels nous
entraîne la direction de cet Etablissement!

Bientôt notre Institution acquit un nouveau dégré d'intérêt aux yeux du
Public. Alors, on cessa de croire que la faculté de recevoir par le
tact, l'éducation que nous proposions, étoit restreinte à un individu,
seul favorisé des dispositions de la Nature. De quatorze
Enfans-Aveugles, instruits des premiers élémens, il ne s'en trouvoit
alors que trois dont les progrès fussent lents; parce que, jouissant
encore d'un foible rayon de lumière, ils obtenoient de moins du côté du
tact ce qui leur restoit (presqu'en pure perte) du côté de la vue.

Il ne manquoit plus, pour mettre le sceau à cet Etablissement, que le
témoignage des Savans sur ses moyens. L'Académie des Sciences daigna
s'occuper de leur examen, & en fit le rapport que nous avons inséré à la
suite de cet Ouvrage.

Entraîné par le suffrage des Gens instruits, par sa propre expérience,
par les mouvemens d'un coeur disposé à favoriser le bien, le Public
s'empressa de toutes parts à contribuer aux frais de construction d'un
Edifice que nous élevions à la Nature souffrante.

L'Académie Royale de Musique exécuta, le 19 Février 1786, au bénéfice
des Enfans-Aveugles, un Concert, dans lequel on fut partagé entre
l'admiration qu'exerçoient, d'une part, le noble désintéressement de ses
Membres, de l'autre, le talent qu'ils firent briller dans cette
circonstance.

Engin le Lycée, le Musée, & le Sallon de Correspondance, se disputèrent,
à l'envi, la douce satisfaction de voir, au milieu de leurs Séances
Académiques, de jeunes Enfans-Aveugles balbutier les premiers élémens de
la lecture, des calculs, &c.: Et dans les arênes où le Génie seul avoit
jusqu'alors donné des encouragemens, on vit pour la première fois la
bienfaisance décerner les Couronnes.

L'enthousiasme gagna les Sociétés particulières; & les exercices des
Enfans-Aveugles furent toujours terminés par quelque récolte en leur
faveur, envoyée à la Maison Philantropique, qui, joignant ce secours à
ceux qui provenoient de ses propres fonds, le leur distribuoit avec la
tendresse qu'une bonne mère ressent également pour chacun de ses enfans.

Trente de ces Infortunés partagent maintenant, avec ces secours, les
avantages de notre Institution. Plusieurs autres, trop jeunes encore
pour être appliqués aux travaux, n'en reçoivent pas moins le soulagement
auquel leur triste situation semble leur assurer un droit. Mais dans
l'état actuel où est notre Etablissement, nous prions nos Lecteurs de ne
le regarder que comme une ébauche. Nous espérons que leur sagacité leur
montrera dans ces prémices, le gage des succès qu'ils promettent par la
suite. C'est ainsi qu'un Observateur attentif, des productions de la
Nature, voit, dans les boutons que le Printems fait pointer de toute
part sur les arbres, l'annonce des fruits que produira l'Automne.



ODE _SUR l'Institution des ENFANS-AVEUGLES._


    Descends des Cieux, douce Harmonie,
    Et viens te placer dans mes vers;
    Accours, & soutiens mon génie,
    Pour former d'innocens concerts.
    Aimable Dieu de la Lumière,
    Guide mes pas dans la carrière
    Qui conduit au sacré Vallon;
    Daigne m'en applanir la route.
    Ma muse, hélas! ne voyant goutte,
    Tremble en approchant l'Hélicon.

    Le sort condamnoit notre vie
    A la stérile oisiveté;
    Mais la bienfaisante Industrie
    Nous rend à la Société:
    Les différens métiers utiles,
    Qu'elle fait nous rendre faciles,
    Désormais vont nous soulager.
    Nous renaissons à l'espérance;
    Et notre pénible existence
    Devient un fardeau plus léger.

    La savante Typographie
    Qui vint enrichir les François,
    Immortalisa le génie
    Des autres Arts, & leurs succès.
    Sans yeux, grace aux décrets suprêmes,
    Par elle nous pourrons, nous-mêmes,
    Transmettre à la postérité
    Les lumières des plus Grands Hommes,
    La gloire du siècle où nous sommes,
    Et l'adorable vérité.

    Les Grecs, en chef-d'oeuvres fertiles,
    Jadis au mortel étonné
    Ont produit des maîtres habiles
    Devant qui l'on s'est prosterné;
    Mais du tems de ces Personnages,
    A la fois éclairés & sages,
    Le Muet a-t-il su parler?
    Et, chaque objet rendu palpable,
    L'Aveugle s'est-il vu capable
    De lire, écrire & calculer?

    Quoique la sublime Nature
    A jamais se voile à nos yeux,
    Nous nous figurons la structure
    De la Terre, & même des Cieux.
    Des Fleuves nous savons la source;
    Des Astres nous comptons la course,
    Et passons successivement
    D'Europe dans le Nouveau-Monde,
    Grace à la main qui nous seconde
    Et qui nous guide prudemment.

    Mes chers Compagnons d'infortune,
    Comme moi, bénissez les jours
    Qui de notre douleur commune
    Commencent d'adoucir le cours;
    Et toi, Muse, en rendant hommage
    Aux vertus qui sont l'apanage
    De tous nos zélés Protecteurs,
    Dis que notre reconnoissance,
    Pour égaler leur bienfaisance,
    A jamais vivra dans nos coeurs.

_Par_ HUARD, _Aveugle, Pensionnaire de la Maison Philantropique de
Paris._



EXTRAIT DES REGISTRES _DE L'ACADÉMIE ROYALE_ DES SCIENCES, _Du 16
Février 1785._


Nous, Commissaires nommés par l'Académie, Messieurs Desmarets, Demours,
Vicq-d'Azir & moi,[*] pour examiner le mémoire & la méthode qui lui ont
été présentés par M. Haüy, pour l'Instruction des Aveugles; avons cru
devoir, avant de lui en rendre compte, faire quelques recherches, sur
les moyens tendans à ce même objet, découverts & employés, soit par
différens aveugles qui se sont instruits eux-mêmes, soit par différentes
personnes qui vouloient entreprendre de les instruire.

  [*] M. le Duc de la Rochefoucauld.

Sans remonter aux temps anciens, qui nous présentent Didyme
d'Alexandrie, Eusèbe l'Asiatique, Nicaise de Méchlin & plusieurs autres
aveugles illustres, qui avoient apparemment trouvé quelques moyens dont
la connoissance ne nous est pas parvenue, nous trouvons dans les temps
modernes le célèbre Saunderson, frappé d'aveuglement presque en
naissant, & n'ayant pu conserver aucun souvenir de la vue, devenu l'un
des plus illustres disciples de Newton, Professeur de Mathématiques &
d'Optique à Cambridge, & auteur de plusieurs bons ouvrages, dans
lesquels la privation de ce sens, en ajoutant à leur mérite, a répandu
sur certaines démonstrations, une clarté plus vive que dans la plupart
des Mathématiciens clairvoyans.

Tout le monde connoît sa machine arithmétique; une table, percée de
trous, & des épingles dont la tête différoit de grosseur, lui servoient
à calculer aussi vite que les clairvoyans avec leur plume; & cette même
machine devenoit géométrique, au moyen de fils qui, passés autour des
épingles, représentoient à son tact les figures, que les lignes d'encre
ou de crayon représentent à notre vue.

Antérieurement à Saunderson, Jacques-Bernouilli avoit appris à écrire à
une jeune fille qui avoit perdu la vue deux mois après sa naissance,
mais le moyen étoit vraisemblablement très-imparfait; puisque l'auteur
ne l'a pas transmis, & puisque Saunderson, presque contemporain, n'en a
pas eu connaissance.

M. Diderot, dans son intéressante lettre sur les aveugles, nous dit
avoir trouvé l'aveugle du Puyseaux, occupé à faire lire son fils avec
des caractères en relief; mais il ne nous apprend rien de précis sur la
méthode de cet enseignement.

Mlle de Salignac qui vivoit encore à Paris il y a dix ou douze ans,
faisoit usage de caractères en relief, mobiles; & le Sieur Richard
fondeur, qui travailloit pour elle, en a conservé les formes.

Feu M. de Lamouroux faisoit aussi usage de caractères en relief,
mobiles; mais pour la musique seulement, & s'étoit rendu célèbre dans
cet art.

MM. Sodi & Frizéri se sont servis pour figurer leur musique d'épingles
placées d'une manière connue seulement de leurs copistes.

Il est venu sur la fin du mois dernier chez M. Haüy, un aveugle de
province, qui note la musique avec des notes de cire, grossièrement
formées & peu solides.

Enfin il existe encore aujourd'hui deux aveugles, célèbres par leurs
talens & par leur instruction; l'un est M. Weissenbourg de Manheim qui,
privé de la vue à l'âge de sept ans,[*] s'est habitué, d'après des
caractères en relief, à en tracer lui-même avec une plume; il a appris
la Géographie d'après des cartes ordinaires divisées par différens fils,
dans lesquels sont passés des grains de verre plus ou moins gros, pour
désigner les différens ordres de villes, & parsemées d'un sable glacé de
différentes manières pour distinguer les Mers, les Royaumes, les
Provinces &c. Il calcule avec des petites planches divisées par de
petits carrés, posés horizontalement, qui représentent les unités, les
dizaines, les centaines, & sous-divisés chacun par neuf trous, dans
lesquels il place de petites chevilles, qui lui servent à former ses
nombres, & à faire ses opérations: il joue avec des cartes marquées de
trous d'épingles sensibles pour lui seul.

  [*] Journal de Paris du 24 Avril 1784, & Nouvelles de la République
    des Lettres & Arts du 2 Février 1785.

L'autre est Mlle Paradis née à Vienne, devenue aveugle à l'âge de deux
ans, âgée maintenant de vingt & célèbre par ses talens pour la musique:
M. de Kempellen, auteur de l'automate joueur d'Échecs lui a appris à
épeller avec des lettres de carton découpé, & à lire des phrases
pointées sur des cartes avec des épingles; il lui a formé une petite
presse au moyen de laquelle elle imprime sur un papier les phrases
qu'elle a composées comme un Imprimeur, & elle entretient ainsi une
correspondance avec M. Kempellen son maître, & avec M. Weissenbourg à
qui elle doit une partie de ses connoissances.

L'exposé que nous venons de faire, indique beaucoup de tentatives & de
moyens épars qui ont eu jusques à présent plus ou moins de succès, mais
personne n'avoit encore songé à rassembler ces différens moyens, à les
discuter & à former une méthode suivie & complette pour faciliter à une
portion malheureuse de l'humanité l'acquisition des connoissances que la
privation du sens le plus nécessaire leur refusoit, & pour leur ouvrir,
s'il est permis de parler ainsi, l'entrée de la Société des autres
hommes. C'est ce que M. Haüy a entrepris, & l'Académie va juger jusques
à quel point il a réussi.

Il emploie des caractères en relief que l'aveugle s'acoûtume à
reconnoître au toucher, comme l'enfant à qui l'on montre à lire,
reconnoît à la vue les caractères écrits ou imprimés.

Ces caractères sont séparés & mobiles comme ceux des Imprimeurs; on en
forme des lignes sur une planche percée d'entailles où la queue du
caractère s'engage; & lorsque la connoissance lui en est devenue
familière, l'aveugle les cherche lui-même dans les cases où ils sont
disposés, & les arrange sur la planche comme un compositeur
d'Imprimerie.

Jusques-là, la méthode de M. Haüy ressemble à celle de l'aveugle du
Puyseaux & de Mlle de Salignac; mais il a senti qu'il falloit chercher
le moyen de former des livres à l'usage des Aveugles afin de les mettre
en état de lire seuls, & de se passer de secours à cet égard. Il a donc
imaginé d'imprimer sur un papier fort où la trace des caractères
conserve un relief suffisant pour que l'aveugle puisse les lire au tact.
Nous avons vû un de ces livres sur lequel l'aveugle a lû les phrases
qu'on lui indiquoit; quoiqu'imprimées déjà depuis quelque-tems, le
relief étoit encore bien conservé; d'ailleurs il sera facile de trouver
un moyen pour consolider ce papier, & donner de la durée à cette
nouvelle espece d'Imprimerie.

On voit que ce moyen peut encore servir aux aveugles pour entretenir
correspondance entre eux, & en cela il est supérieur à celui de Mlle
Paradis qui imprime bien ses écrits; mais dont M. Weissenbourg ne peut
pas lire les lettres sans un secours étranger.

Il seroit à désirer que les Chimistes s'occupassent de trouver une encre
qui conservât du relief en se séchant alors on pourroit écrire pour les
aveugles, & ils pourroient eux-mêmes garder & relire ce qu'ils auroient
écrit; cette découverte multiplieroit encore & faciliteroit pour eux les
moyens d'instruction.

Les procédés employés pour les calculs sont semblables à ceux que nous
avons décrits pour les lettres; l'aveugle dispose les chiffre sur la
planche, & fait toutes les opérations sur les nombres entiers avec la
même facilité; mais celles sur les fractions auroient été beaucoup plus
longues & plus compliquées. M. Haüy les a simplifiées en formant pour
cette espece de calcul des caractères faits pour contenir à la fois le
numérateur & le dénominateur, mais dont une des parties est amovible
pour que l'on puisse y substituer à volonté tel ou tel chiffre, & de
cette manière avec un petit nombre de caractères différens, l'aveugle
exécute toutes les opérations sur les quantités fractionnaires.

Il n'a pas pu réduire autant le nombre des signes nécessaires pour la
musique; chacun des caractères contient les cinq lignes & les quatre
intervalles avec un seul signe; il a même fallu qu'il en formât aussi
quelques-uns pour les signes qui se trouvent accidentellement au dessus
ou au dessous des cinq lignes ordinaires; mais malgré cette
multiplicité, l'aveugles les retrouve facilement à la faveur du bon
ordre dans lequel ils sont disposés, c'est pour la musique, par-exemple,
que l'encre de relief seroit d'un grand secours.

Le procédé pour l'Étude de la Géographie est à peu près semblable à
celui qu'emploie M. Weissenbourg: le contour des différentes divisions
est en relief, & l'aveugle reconnoît au toucher par leurs formes les
différens pays: on employera pour les villes ou autres petits objets des
reliefs de différentes formes, & des matières comme le sable, le verre
&c. reconnoissables au tact, pour distinguer les mers, les lacs, les
rivières, & l'on conçoit qu'il est facile de multiplier ces signes
autant qu'il sera nécessaire.

Le jeune Le Sueur a exécuté sous les yeux de l'Académie les différentes
opérations que nous venons de décrire, & elle a vu qu'il les exécutoit
avec promptitude & facilité; nous les lui avons fait répéter toutes en
détail, & même quelques-unes de plus, comme de lire des caractères
cursifs pointés avec une épeingle sur une carte, & d'autres écrits avec
la pointe du manche d'un canif, dont le relief étoit peu considérable,
il les a lus assez facilement, & maintenant il travaille à employer des
caractères de moitié plus petits que ceux qui ont été apportés à
l'Académie.

Non seulement ce jeune homme est instruit pour lui-même; mais il est
encore l'Instituteur d'autres aveugles à qui il transmet ses
connoissances par les mêmes procédés qui les lui ont fait acquérir; nous
avons vu cette École qui présente un spectacle à la fois curieux &
touchant; plusieurs jeunes aveugles de l'un & de l'autre sexe apprennent
d'un maître aveugle aussi, reçoivent avec joie une instruction qui leur
est données avec intérêt, & tous semblent s'applaudir de concert
d'acquérir une existence nouvelle.

Il est bon de faire remarquer à l'Académie que l'éducation du jeune Le
Sueur, actuellement âgé de dix-sept ans, ne date que de huit mois. Ce
malheureux, né aveugle & dans l'indigence, n'avoit pu recevoir par les
autres sens que les idées les plus communes, & à la Pentecôte de l'année
dernière il quêtoit à la porte d'une de nos Églises, & partageoit avec
une famille pauvre le fruit modique des aumônes qu'il recevoit. C'est de
là que M. Haüy l'a tiré pour lui donner de l'éducation, & si les succès
que nous avons vu font honneur à l'intelligence de l'Élève, ils sont
satisfaisans & glorieux pour le maître dont les talens bienfaisans
méritent la reconnoissance publique.

C'est une association de Citoyens charitables qui fournit aux frais de
cette École déja composée de plus de vingt sujets, & que la fortune de
M. Haüy, qui n'est pas proportionnée à son zèle, ne lui eut pas permis
d'entreprendre sans secours.

On peut dire, à l'honneur de notre Siècle, que jamais il n'a régné un
amour plus vrai pour le bien de l'humanité, & que la bienfaisance n'a
été ni plus active ni plus éclairée.

Qu'il nous soit permis de rendre hommage ici aux talens & au zèle de M.
l'Abbé de l'Épée qui a ouvert la carrière de l'instruction aux Sourds &
Muets, M. Haüy devient à son exemple le bienfaiteur des aveugles, &
cette partie souffrante de l'humanité lui devra des moyens de bonheur
que l'on ne croyoit pas pouvoir espérer pour elle.

L'Académie qui a vu avec intérêt les premiers succès de son zèle le
trouvera sûrement digne d'être encouragé par ses éloges, & nous lui
proposerons, en donnant son approbation à la méthode que M. Haüy lui a
présentée, de l'exhorter à la rendre publique, & de l'assurer qu'elle
recevra volontiers les nouveaux comptes qu'il pourra lui rendre de ses
efforts pour la porter au degré de perfection dont elle est susceptible.

                   *       *       *       *       *

Certifié le présent extrait conforme à l'original, ce dix-huit Février
1785. Signé le Marquis de CONDORCET.



CERTIFICAT _DE MESSIEURS_ LES IMPRIMEURS.


Nous soussignés, certifions qu'assistant aux Exercices des Enfans
Aveugles, ils ont exécuté en notre présence différentes parties de notre
Art; que nous les avons vu successivement composer d'après un manuscrit
en relief, justifier les lignes & les pages, imposer, toucher les
formes, marger, servir la Presse, distribuer les caractères, relier
leurs livres, &c., le tout à notre satisfaction; en foi de quoi nous
leur avons délivré le présent certificat. A Paris, ce 16 Décembre 1786.

            VINCENT, Ancien Imprimeur de MONSIEUR.
  _Signé_   CLOUSIER, Imprimeur du ROI.
            SAILLANT, Ancien Libraire.



MODÈLES _DES DIFFÉRENTS OUVRAGES_ D'IMPRIMERIE, _Qui peuvent être
exécutés facilement_ PAR LES ENFANS-AVEUGLES.


Nº I. _MODÈLE DE BILLET De Participation de Mariage._


M.

Monsieur le Comte DE               a l'honneur de vous faire part du
Mariage de Monsieur le Marquis DE               son Fils, avec
Mademoiselle DE


Nº II. _MODÈLE DE BILLET De Participation d'Accouchement._


M.

Monsieur le Marquis de               a l'honneur de vous faire part que
Mme la Marquise de               est accouchée hier heureusement d'un

La mère & l'enfant se portent bien.

  _Paris ce 15 Octobre 1786._


Nº III. _MODÈLE DE BILLET De Service._


M.

Vous êtes prié d'assister au Service qui sera célébré Mercredi 10 Mai
1786, à 10 heures du matin, en l'Église Paroissiale de Saint-Eustache,
pour le repos de l'âme de MESSIRE JEAN-FRANÇOIS               Chevalier,
Marquis de               Seigneur de & autres lieux.

  _REQUIESCAT IN PACE._

De la part de Mme la Marquise de               sa Veuve.


Nº IV. _MODÈLE DE LETTRE Circulaire de Commerce._


  Paris ce 15 Octobre 1786.

_M_

_Nous avons l'honneur de vous prévenir que l'intérêt que notre
Sieur              avoit cédé dans sa Maison de Commerce aux
Sieurs              ses Commis, suivant la Circulaire du mois de Janvier
dernier, est résilié d'un commun accord, & n'aura désormais plus lieu, à
compter du 31 de ce mois; & que la liquidation des affaires sera faite
par notre dit Sieur               sous la raison de               dont
vous voudrez bien reconnoître la signature pour n'ajouter foi qu'à elle
seule._

_Nous avons l'honneur d'être très-parfaitement,_

M

  _Vos très-humbles & obéissants serviteurs,_

_Signature de V. T. H. S._


Nº V. _MODÈLE de Quittance._


_Je soussigné ANTOINE-LOUIS               ancien Officier au Régiment
de              Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis,
& Colonel d'Infanterie: Reconnois avoir reçu de M             la Somme
de               pour le terme échu le premier               mil sept
cent               dont quittance_

  _A Paris, ce               mil sept cent_


Nº VI. _MODÈLE De Vente ou de Location de Maison._


GRAND-HOTEL _A VENDRE, OU A LOUER_ PRÉSENTEMENT.

Cet HOTEL, composé de trois Grands Appartemens de Maîtres avec quatre
Remises, Écuries pour dix Chevaux, & un grand nombre de logemens de
Domestiques, est situé Rue S. Louis au Marais.

S'adresser pour les conditions à Mr.         Notaire, Rue


Nº VII. _MODÈLE de Tableau._


  État de Droits de Présence.
  ---------------------------
  Nº.  |  _Messieurs_  |
  -----|---------------|
    1  |  Antoine.     |
  -----|---------------|
    2  |  Pierre.      |
  -----|---------------|
    3  |  Jean.        |
  -----|---------------|
    4  |  Augustin.    |
  -----|---------------|
       |               |
  -----|---------------|
       |               |
  -----|---------------|
       |               |
  -----|---------------|-----
       |        Total. |


Nº VIII. _MODÈLES de Cartes, de Visites, d'adresses, d'Étiquettes, &c._


  Mr LE BARON DE
  pour prendre Congé.


  A LOUIS LE BIENFAISANT.
  _Rue Saint-Honoré_.
  Les Srs Antoine & Compagnie,
  tiennent Magasin de Bijouterie,
  dans le dernier goût, à juste prix.
  _A PARIS_


  ESSENCE                  REGNE
  DE GIROFLE.              MINÉRAL.


Nº IX. _MODÈLE D'AVIS de Changement de Domicile._


LE BUREAU ACADÉMIQUE

POUR

  _La Traduction des Langues,
  Le Déchiffrement des anciens Titres,
  L'expédition des Écritures &c._

Ci-devant Rue Coquillière,

Est maintenant Rue Notre-Dame des Victoires, vis-à-vis le Mur des Dames
Saint-Thomas, même maison que celle de l'Institution des
Enfans-Aveugles.

_Ce Bureau recommandable par son ancienneté, _l'approbation du
Ministère_, & la confiance dont l'honore le Public, est desservi par des
Sujets d'une capacité reconnue & d'un nombre suffisant avec célérité,
_exactitude_, discrétion _& économie_ des intérêts de chaque
_Commettant_._


Nº X. _MODÈLE de Prospectus._


INSTITUTION DES ENFANS-AVEUGLES

Le But principal, de cet Établissement est de fournir aux pauvres
Aveugles des ressources contre l'indigence, en leur mettant entre les
mains quelqu'occupation, analogue à leur goût & à leurs dispositions, &
dont ils puissent tirer leur subsistance. Il offre en outre aux Aveugles
fortunés, un amusement & une consolation.

L'Étude des Langues, celle de l'Histoire, de la Géographie, du
Calcul-Arithmétique, des Mathématiques même, de la Musique &c. sont les
objets auxquels la Lecture & l'Écriture conduisent les Aveugles. Ou les
applique avec autant de succès à l'Imprimerie & à la plupart des travaux
relatifs aux Métiers tels que la Filature, le Tricot, le Boisseau &c.

Cet Établissement a été soutenu, depuis sa naissance jusqu'à ce jour,
par la SOCIÉTÉ PHILANTROPIQUE, qui joint aux Secours qu'elle donne aux
Enfans-Aveugles, tant de ses propres fonds que des libéralités
étrangères, ceux qu'ils reçoivent de la générosité des personnes qui
viennent visiter leurs travaux.

Les Exercices des Enfans-Aveugles sont publics, en leur Maison
d'Institution Rue N. D. des Victoires, Nº 18 les Mercredis & Samedis, à
Midi précis, ou aux autres jours & heures qu'on veut bien leur indiquer
la veille.

Chaque Aveugle a un bandeau sur les yeux.

Les Aveugles, fils de gens fortunés,[*] peuvent participer à cette
éducation, en la payant au seul bénéfice des autres Enfans-Aveugles.

  [*] _Une Personne, qui demeure dans un des Corps de logis de la même
    Maison les prend en Pension._


OBSERVATION.

_Tous ces Modèles sont susceptibles d'augmentation, diminution,
changement ou modification quelconque au gré des Commettans._

_Il y a encore plusieurs autres espèces d'Ouvrages d'Imprimerie, qui
peuvent être exécutées par les Enfans-Aveugles. Il ne s'agit que de leur
en écrire la manière, avec une plume de fer, sans encre, & sur un papier
fort._



---------------------
NOTE DU TRANSCRIPTEUR

On a conservé l'orthographe de l'original, incluant ses variantes
(par ex. Bibliothèque/bibliotheque/bibliothéque).





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Essai sur l'éducation des aveugles" ***

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software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



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