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Title: Maria Chapdelaine
Author: Hémon, Louis, 1880-1913
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Maria Chapdelaine" ***

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This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm

Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.



Maria Chapdelaine

Louis Hémon



CHAPITRE I


«Ite missa est.»

La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les
hommes commencèrent à sortir.

Un instant plus tôt elle avait paru désolée, cette église, juchée
au bord du chemin sur la berge haute, au-dessus de la rivière
Péribonka, dont la nappe glacée et couverte de neige était toute
pareille à une plaine. La neige gisait épaisse sur le chemin aussi,
et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages
gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de
printemps n'étaient pas encore venues. Toute cette blancheur froide,
la petitesse de l'église de bois et des quelques maisons, de bois
également, espacées le long du chemin, la lisière sombre de la forêt,
si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure
dans un pays austère. Mais voici que les hommes et les jeunes gens
franchirent la porte de l'église, s'assemblèrent en groupes sur le
large perron, et les salutations joviales, les appels moqueurs lancés
d'un groupe à l'autre, l'entrecroisement constant des propos sérieux
ou gais témoignèrent de suite que ces hommes appartenaient à une race
pétrie d'invincible allégresse et que rien ne peut empêcher de rire.

Cléophas Pesant, fils de Thadée Pesant le forgeron,
s'enorgueillissait déjà d'un habillement d'été de couleur claire, un
habillement américain aux larges épaules matelassées; seulement il
avait gardé pour ce dimanche encore froid sa coiffure d'hiver, une
casquette de drap noir aux oreillettes doublées en peau de lièvre, au
lieu du chapeau de feutre dur qu'il eût aimé porter.

À côté de lui Égide Simard, et d'autres qui, comme lui, étaient venus
de loin en traîneau, agrafaient en sortant de l'église leurs gros
manteaux de fourrure qu'ils serraient à la taille avec des écharpes
rouges. Des jeunes gens du village, très élégants dans leurs pelisses
à col de loutre, parlaient avec déférence au vieux Nazaire Larouche,
un grand homme gris aux larges épaules osseuses qui n'avait rien
changé pour la messe à sa tenue de tous les l'ours: vêtement court de
toile brune doublé de peau de mouton, culottes rapiécées et gros bas
de laine gris dans des mocassins en peau d'orignal.

--Eh bien, monsieur Larouche, ça marche-t-il toujours de l'autre bord
de l'eau?

--Pas pire, les jeunesses. Pas pire!

Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de
feuilles de tabac hachées à la main et commençait à fumer d'un air
de contentement, après une heure et demie de contrainte. Tout en
aspirant les premières bouffées ils causaient du temps, du printemps
qui venait, de l'état de la glace sur le lac Saint-Jean et sur les
rivières, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en
hommes qui ne se voient guère qu'une fois la semaine à cause des
grandes distances et des mauvais chemins.

--Le lac est encore bon, dit Cléophas Pesant, mais les rivières ne
sont déjà plus sûres. La glace s'est fendue cette semaine à ras le
banc de sable en face de l'île, là où il y a eu des trous chauds tout
l'hiver.

D'autres commençaient à parler de la récolte probable, avant même que
la terre se fût montrée.

--Je vous dis que l'année sera pauvre, fit un vieux, la terre avait
gelé avant les premières neiges.

Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la
première marche du perron, d'où Napoléon Laliberté se préparait à
crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse.

Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le
silence, les mains à fond dans les poches de son grand manteau de
loup-cervier, plissant le front et fermant à demi ses yeux vifs sous
la toque de fourrure profondément enfoncée; et quand le silence fut
venu, il se mit à crier les nouvelles de toutes ses forces, de la
voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une côte.

--Les travaux du quai vont recommencer... J'ai reçu de l'argent du
gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'à
venir me trouver avant les vêpres. Si vous voulez que cet argent-là
reste dans la paroisse au lieu de retourner à Québec, c'est de venir
me parler pour vous faire engager vitement.

Quelques-uns allèrent vers lui; d'autres, insouciants, se
contentèrent de rire. Un jaloux dit à demi-voix:

--Et qui va être un _foreman_ à trois piastres par jour? C'est le
bonhomme Laliberté...

Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par
rire aussi.

Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se
redressant et carrant les épaules sur la plus haute marche du perron,
Napoléon Laliberté continuait à crier très fort.

--Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine
prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de
rebâtir les clôtures pour l'été, c'est de le dire.

La nouvelle sombra dans l'indifférence. Les cultivateurs de Péribonka
ne se souciaient guère de faire rectifier les limites de leurs terres
pour gagner ou perdre quelques pieds carrés, alors qu'aux plus
vaillants d'entre eux restaient encore à défricher les deux tiers de
leurs concessions, d'innombrables arpents de forêt ou de savane à
conquérir.

Il poursuivait:

--Il y a «icitte» deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les
pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat
musqué, ou de renard, allez voir ces hommes-là au magasin avant
mercredi ou bien adressez-vous à François Paradis, de Mistassini, qui
est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront _cash_
pour toutes les peaux de première classe.

Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un
petit homme à figure chafouine le remplaça.

--Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand-race?
demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait
dans un sac à ses pieds.

Un grand éclat de rire lui répondit.

--On les connaît, les cochons de la grand-race à Hormidas. Gros comme
des rats, et vifs comme des _écureux_ pour sauter les clôtures.

--Vingt-cinq cents! cria un jeune homme par dérision.

--Cinquante cents!

--Une piastre!

--Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une
piastre pour ce cochon-là.

Jean s'obstina.

--Une piastre. Je ne m'en dédis pas.

Hormidas Bérubé fit une grimace de mépris et attendit d'autres
enchères; mais il ne vint que des quolibets et des rires.

Pendant ce temps les femmes avaient commencé à sortir de l'église
à leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles étaient
presque toutes bien vêtues en des pelisses de fourrure ou des
manteaux de drap épais; car pour cette fête unique de leur vie
qu'était la messe du dimanche elles avaient abandonné leurs blouses
de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un étranger se fût
étonné de les trouver presque élégantes au coeur de ce pays sauvage,
si typiquement françaises parmi les grands bois désolés et la neige,
et aussi bien mises à coup sûr, ces paysannes, que la plupart des
jeunes bourgeoises des provinces de France.

Cléophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui était seule, et ils
s'en allèrent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de
planches. D'autres se contentèrent d'échanger avec les jeunes filles,
au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile
du pays de Québec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous grandi
ensemble.

Pite Gaudreau, les yeux tournés vers la porte de l'église, annonça:

--Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade à Saint-Prime, et
voilà le père Chapdelaine qui est venu la chercher.

Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient
presque des étrangers.

--Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivière,
au-dessus de Honfleur, dans le bois?

--C'est ça.

--Et la créature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria...

--Ouais. Elle était en promenade depuis un mois à Saint-Prime, dans
la famille de sa mère. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de
Saint-Gédéon...

Les regards curieux s'étaient tournés vers le haut du perron. Lun des
jeunes gens fit à Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration
paysanne:

--Une belle grosse fille! dit-il.

--Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec ça. C'est de
malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment
est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez
eux, de l'autre bord de la rivière, en haut des chutes, à plus de
douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans
chemin?

Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle,
cette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les
marches du perron de bois avec son père et passa près d'eux, une gêne
les prit, ils se reculèrent gauchement, comme s'il y avait eu entre
elle et eux quelque chose de plus que la rivière à traverser et douze
milles de mauvais chemins dans les bois.

Les groupes formés devant l'église se dispersaient peu à peu.
Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les
nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans
un des deux lieux de réunion du village: le presbytère ou le magasin.
Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de concessions à
la lisière de la forêt, détachaient l'un après l'autre les chevaux
rangés et amenaient leurs traîneaux au bas des marches de l'église
pour y faire monter femmes et enfants.

Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le
chemin lorsqu'un jeune homme les aborda.

--Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est
un adon que le vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le
long de la rivière et que moi-même je ne viens pas souvent par
icitte.

Ses yeux hardis allaient de l'un à l'autre. Quand il les détournait,
il semblait que ce fût seulement à la réflexion et par politesse, et
bientôt ils revenaient, et leur regard dévisageait, interrogeait de
nouveau, clair, perçant, chargé d'avidité ingénue.

--François Paradis! s'exclama le père Chapdelaine. C'est un adon de
fait, car voilà longtemps que je ne t'avais vu, François. Et voilà
ton père mort, de même. As-tu gardé la terre?

Le jeune homme ne répondit pas; il regardait Maria curieusement, et
avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parlât à son
tour.

--Tu te rappelles bien François Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a
pas changé guère.

--Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est différent;
elle a changé; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite.

Ils avaient passé la veille à Saint-Michel-de-Mistassini, au grand
jour de l'après-midi; mais de revoir ce jeune homme, après sept ans,
et d'entendre prononcer son nom, évoqua en Maria un souvenir plus
précis et plus vif en vérité que sa vision d'hier: le grand pont de
bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil à une arche de Noé
d'une étonnante longueur; les deux berges qui s'élevaient presque de
suite en hautes collines, le vieux monastère blotti entre la rivière
et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait
et se précipitait du haut en bas du grand rapide comme dans un
escalier géant.

--François Paradis! Bien sûr, son père, que je me rappelle François
Paradis.

Satisfait, celui-ci répondait aux questions de tout à l'heure.

--Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gardé la terre. Quand le
bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours
travaillé dans le bois, fait la chasse ou bien commercé avec les
Sauvages du grand lac à Mistassini ou de la Rivière-aux-Foins. J'ai
aussi passé deux ans au Labrador.

Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine à Maria,
qui détourna modestement les yeux.

--Remontez-vous aujourd'hui? interrogea-t-il.

--Oui; de suite après dîner.

--Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer près de
chez vous, en haut de la rivière, dans deux ou trois semaines dès
que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont
acheter des pelleteries aux Sauvages; nous commencerons à remonter à
la première eau claire, et si nous nous tentons près de votre terre,
au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir.

--C'est correct, François; on t'attendra.

Les aunes formaient un long buisson épais le long de la rivière
Péribonka; mais leurs branches dénudées ne cachaient pas la chute
abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glacée, ni la lisière
sombre du bois qui serrait de près l'autre rive, ne laissant entre
la désolation touffue des grands arbres droits et la désolation nue
de l'eau figée que quelques champs étroits, souvent encore semés de
souches, si étroits en vérité qu'ils semblaient étranglés sous la
poigne du pays sauvage.

Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses
distraitement, il n'y avait rien là de désolant ni de redoutable.
Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-là d'octobre
à mal, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus
éloignés des maisons et des cultures; et même tout ce qui l'entourait
ce matin-là lui parut soudain adouci, illuminé par un réconfort,
par quelque chose de précieux et de bon qu'elle pouvait maintenant
attendre. Le printemps arrivait, peut-être... ou bien encore
l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans
laisser deviner son nom.

Samuel Chapdelaine et Maria allèrent dîner avec leur parente Azalma
Larouche, chez qui ils avaient passé la nuit. Il n'y avait là avec
eux que leur hôtesse, veuve depuis plusieurs années, et le vieux
Nazaire Farouche, son beau-frère. Azalma était une grande femme
plate, au profil indécis d'enfant, qui parlait très vite et presque
sans cesse tout en préparant le repas dans la cuisine. De temps à
autre, elle s'arrêtait et s'asseyait en face de ses visiteurs,
moins pour se reposer que pour donner à ce qu'elle allait dire une
importance spéciale; mais presque aussitôt l'assaisonnement d'un
plat ou la disposition des assiettes sur la table réclamaient son
attention, et son monologue se poursuivait au milieu des bruits de
vaisselle et de poêlons secoués.

La soupe aux pois fut bientôt prête et servie. Tout en mangeant, les
deux hommes parlèrent de l'avancement de leurs terres et de l'état de
la glace du printemps.

--Vous devez être bons pour traverser à soir, dit Nazaire Larouche,
mais ce sera juste et je calcule que vous serez à peu près les
derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a déjà
plu trois jours.

--Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, répliqua
sa belle-soeur. Vous avez beau coucher encore icitte à soir tous les
deux, et après souper les jeunes gens du village viendront veiller.
C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que
vous l'emmeniez là-haut dans le bois.

--Elle a eu suffisamment de plaisir à Saint-Prime, avec des veillées
de chants et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions,
mais je vais atteler de suite après le dîner, pour arriver là-bas à
bonne heure.

Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait
trouvé convaincant et beau; puis, après un intervalle de silence,
il demanda brusquement:

--Avez-vous cuit?

Sa belle-soeur, étonnée, le regarda quelques instants, et finit par
comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus
tard, il interrogea de nouveau:

--Votre pompe, elle marche-t-y bien?

Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se
leva pour aller en chercher, et derrière son dos le vieux adressa à
Maria Chapdelaine un clin d'oeil facétieux.

--Je lui conte ça par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poli.

Les murs de planches de la maison étaient tapissés avec de vieux
journaux, ornés de calendriers distribués par les fabricants de
machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gravures
pieuses: une reproduction presque sans perspective, en couleurs
crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré; le portrait du
pape Pie X, un chromo où la Vierge Marie offrait aux regards avec
un sourire pâle son coeur à la fois sanglant et nimbé d'or.

--C'est plus beau que chez nous, songea Maria.

Nazaire Larouche continuait à se faire servir par paraboles.

--Votre cochon était-il ben maigre? Demanda-t-il; ou bien:

--Vous aimez ça, vous, le sucre du pays? Moi, j'aime ça sans raison...

Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire
le pain de sucre d'érable. Quand elle se fâcha de ses manières
inusitées et le somma de se servir lui-même comme d'habitude, il
l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur.

--C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez
coutume d'entendre la risée, Azalma. Il faut entendre la risée quand
on reçoit à sa table des jeunesses comme moi.

Maria sourit et songea que son père et lui se ressemblaient un peu;
tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de
cuir, et dans leurs yeux vifs la même éternelle jeunesse que donne
souvent aux hommes du pays de Québec leur éternelle simplicité.

Ils partirent presque de suite après la fin du repas. La neige fondue
à la surface par les premières pluies et gelant de nouveau sous le
froid des nuits était merveilleusement glissante et fuyait sous les
patins du traîneau. Derrière eux, les hautes collines bleues qui
bornaient l'horizon de l'autre côté du lac Saint-Jean disparurent peu
à peu à mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivière.

En passant devant l'église, Samuel Chapdelaine dit pensivement:

--C'est beau la messe. J'ai souvent bien du regret que nous soyons
si loin des églises. Peut-être que de ne pas pouvoir faire notre
religion tous les dimanches, ça nous empêche d'être aussi chanceux
que les autres.

--Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin!

Son père secoua encore la tête d'un air de regret. Le spectacle
magnifique du culte, les chants latins, les cierges allumés, la
solennité de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une
grande ferveur. Un peu plus loin, il commença à chanter:

  J'irai la voir un jour,
  M'asseoir près de son trône,
  Recevoir ma couronne
  Et régner à mon tour...

Il avait la voix forte et juste et chantait à pleine gorge d'un
air d'extase; mais bientôt ses yeux se fermèrent et son menton
retomba sur sa poitrine peu à peu. La voiture ne manquait jamais
de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel
du maître, ralentit et finit par prendre le pas.

--Marche donc, Charles-Eugène!

Il s'était réveillé brusquement et étendit la main vers le fouet.
Charles-Eugène reprit le trot, résigné. Plusieurs générations
auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un
voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donnés à un
vieux cheval découragé et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder
la satisfaction de crier tous les jours, très fort, en passant devant
la maison de son ennemi:

--Charles-Eugène, grand malavenant! Vilaine bête mal domptée! Marche
donc, Charles-Eugène!

Depuis un siècle la querelle était finie et oubliée; mais les
Chapdelaine avaient toujours continué à appeler leur cheval
Charles-Eugène.

De nouveau le cantique s'éleva, sonore, plein de ferveur
mystique:

  Au ciel, au ciel, au ciel,
  J'irai la voir un jour...

Puis, une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba,
et Maria ramassa les guides que la main de son ère avait laissé
échapper.

Le chemin glacé longeait la rivière glacée. Sur l'autre rive les
maisons s'espaçaient, pathétiquement éloignées les unes des autres,
chacune entourée d'une étendue de terrain défriché. Derrière ce
terrain, et des deux côtés c'était le bois qui venait jusqu'à la
berge: fond vert sombre et de cyprès, sur lequel quelques troncs de
bouleaux se détachaient çà et là, blancs et nus comme les colonnes
d'un temple en ruine.

De l'autre côté du chemin la bande de terre défrichée était plus
large et continue; les maisons plus rapprochées semblaient prolonger
le village en avant-garde; mais toujours derrière les champs nus
la lisière des bois apparaissait et suivait comme une ombre,
interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel
gris.

--Charles-Eugène, marche un peu!

Le père Chapdelaine s'était réveillé et étendait la main vers le
fouet dans son geste habituel de menace débonnaire; mais quand le
cheval ralentit de nouveau après quelques foulées plus vives, il
s'était déjà rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant
les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton
appuyé sur le poil épais de son manteau.

Au bout de deux milles, le chemin escalada une côte abrupte et entra
en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espaçaient dans la
plaine s'évanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus
qu'une cité de troncs nus sortant du sol blanc. Même l'éternel vert
foncé des sapins, des épinettes et des cyprès se faisait rare; les
quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables
squelettes couchés à terre et recouverts de neige, ou ces autres
squelettes encore debout, décharnés et noircis. Vingt ans plus tôt
les grands incendies avaient passé par là, et la végétation nouvelle
ne faisait que poindre entre les troncs morts et les souches
calcinées. Les buttes se succédaient, et le chemin courait de l'une
à l'autre en une succession de descentes et de montées guère plus
profondes que le profil d'une houle de mer haute.

Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autour d'elle, cacha ses mains
sous la grande robe de carriole en chèvre grise, et ferma à demi les
yeux. Il n'y avait rien à voir ici; dans les villages, les maisons et
les granges neuves pouvaient s'élever d'une saison à l'autre, ou bien
se vider et tomber en ruine; mais la vie du bois était quelque chose
de si lent qu'il eût fallu plus qu'une patience humaine pour attendre
et noter un changement.

Le cheval resta le seul être pleinement conscient sur le chemin. Le
traîneau glissait facilement sur la neige dure, frôlant les souches
qui se dressaient des deux côtés au ras des ornières; Charles-Eugène
suivait exactement tous les détours, descendait au grand trot les
courtes côtes et remontait la pente opposée d'un pas lent, en bête
d'expérience tout à fait capable de mener ses maîtres au perron de
leur maison sans être importunée de commandements ni de pesées des
guides.

Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser
reparaître la rivière. Le chemin dévala la dernière butte du plateau
pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge
montante trois maisons s'espaçaient; mais celles-là étaient bien plus
primitives encore que les maisons du village, et derrière elles on
ne voyait presque aucun champ défriché, presque aucune trace des
cultures de l'été, comme si elles n'avaient été bâties là qu'en
témoignage de la présence des hommes.

Charles-Eugène tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes
de devant pour ralentir dans la pente et s'arrêta net au bord de la
glace. Le père Chapdelaine ouvrit les yeux.

--Tenez, son père, fit Maria, voilà les cordeaux!

Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta
immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière
gelée.

--Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu;
mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche,
Charles-Eugène!

Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en
alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu;
les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué
le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige
mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais
sans fléchir. Charles-Eugène trottait allègrement vers la maison de
Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le
traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute,
il dut ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et
détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne
restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à
craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.

Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les
yeux vifs et résolus sous son casque de fourrure.

--Charles-Eugène, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix
rude.

Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses
sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de
collier. Au moment où ils atterrissaient, une plaque de glace vira un
peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un
trou d'eau claire.

Samuel Chapdelaine se retourna.

--Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il.

Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte.

Bientôt après ils quittèrent le grand chemin pour un autre qui
s'enfonçait dans les bois. Celui-là n'était guère plus qu'une piste
rudimentaire encore encombrée de racines, et qui décrivait de petites
courbes opportunistes pour éviter les rochers ou les souches. Il
grimpa une montée, serpenta sur un plateau au milieu du bois brûlé,
laissant parfois un aperçu sur la descente du flanc abrupt, les
masses de pierre du rapide, le versant opposé qui devenait plus haut
et plus escarpé au-dessus de la chute, puis rentrant dans la
désolation des arbres couchés à terre et des chicots noircis.

Des coteaux de pierre, une fois contournés, semblèrent se refermer
derrière eux; les brûlés firent place à la foule sombre des épinettes
et des sapins; les montagnes de la rivière Alec se montrèrent deux ou
trois fois dans le lointain; et bientôt les voyageurs perçurent à la
fois un espace de terre défriché, une fumée qui montait, les
jappements d'un chien.

--Ils vont être contents de te revoir, Maria, dit le père
Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuyé de toi.



CHAPITRE II


L'heure du souper était venue que Maria n'avait pas encore fini de
répondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les
incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de
Péribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir
au cours du chemin.

Tit'Bé, assis sur une chaise, en face de sa soeur, fumait pipe sur
pipe sans détourner les yeux d'elle une seconde, craignant de laisser
échapper quelque révélation importante qu'elle aurait tue jusque-là.
La petite Alma-Rose, debout près d'elle, la tenait par le cou;
Télesphore écoutait aussi, tout en réparant avec des ficelles
l'attelage de son chien. La mère Chapdelaine attisait le feu dans le
grand poêle de fonte, allait, venait, tirait de l'armoire les
assiettes et les couverts, le pain, le pichet de lait, penchait
au-dessus d'un pot de verre la grande jarre de sirop de sucre.
Fréquemment elle s'interrompait pour interroger Maria ou l'écouter et
restait songeuse quelques instants, les poings sur les hanches,
revoyant par la pensée les villages dont elle entendait parler.

--Alors, l'église est finie: une belle église en pierre, avec des
peintures en dedans et des châssis de couleur... Que ça doit donc
être beau! Johnny Bouchard a bâti une grange neuve l'été
dernier, et c'est une petite Perron, une fille d'Abélard Perron, de
Saint-Jérôme, qui fait la classe... Huit ans que je n'ai pas été à
Saint-Prime, quand on pense! C'est une belle paroisse, et qui
m'aurait bien «adonné»; du beau terrain «planche» aussi loin qu'on
peut voir, pas de crans ni de bois, rien que des champs carrés avec
de bonnes clôtures droites, de la terre forte, et les chars à moins
de deux heures de voiture... C'est peut-être péché de le dire; mais
tout mon règne, j'aurai du regret que ton père ait eu le goût de
mouver si souvent et de pousser plus loin et toujours plus loin dans
le bois, au lieu de prendre une terre dans une des vieilles paroisses.

Par la petite fenêtre carrée elle contemplait avec mélancolie les
quelques champs nus qui s'étendaient derrière la maison, la grange de
bois brut aux planches mal jointes, et plus loin l'étendue de terre
encore semée de souches, en lisière de la forêt, qui ne faisait que
laisser espérer une récompense de foin ou de grain aux longues
patiences.

--Tiens, fit Alma-Rose, voilà Chien qui vient se faire flatter aussi.

Maria baissa les yeux vers le chien qui venait lui mettre sur les
genoux sa tête longue aux yeux tristes, et elle le caressa avec des
mots d'amitié.

--Il s'est ennuyé de toi tout comme nous, dit encore Alma-Rose. Tous
les matins, il allait regarder dans ton lit pour voir si tu n'étais
pas revenue.

Elle l'appela à son tour.

--Viens, Chien; viens que je te flatte aussi.

Chien allait de l'une à l'autre, docile, fermant à moitié les yeux à
chaque caresse. Maria regarda autour d'elle, cherchant quelque
changement à vrai dire improbable qui se fût fait pendant son
absence.

Le grand poêle à trois ponts occupait le milieu de la maison; un
tuyau de tôle en sortait, qui après une montée verticale de quelques
pieds décrivait un angle droit et se prolongeait horizontalement
jusqu'à l'extérieur, afin que rien de la précieuse chaleur ne se
perdît. Dans un coin la grande armoire de bois; tout près, la table,
le banc contre le mur, et de l'autre côté de la porte l'évier et la
pompe. Une cloison partant du mur opposé semblait vouloir séparer
cette partie de la maison en deux pièces; seulement elle s'arrêtait
avant d'arriver au poêle et aucune cloison ne la rejoignait, de sorte
que ces deux compartiments de la salle unique chacun enclos de trois
côtés ressemblaient à un décor de théâtre, un de ces décors
conventionnels dont on veut bien croire qu'ils représentent deux
appartements distincts, encore que les regards des spectateurs les
pénètrent tous les deux à la fois.

Le père et la mère Chapdelaine avaient leur lit dans un de ces
compartiments; Maria et Alma-Rose dans l'autre. Dans un coin, un
escalier droit menait par une trappe au grenier, où les garçons
couchaient pendant l'été; l'hiver venu, ils descendaient leur lit en
bas et dormaient à la chaleur du poêle avec les autres.

Accrochés au mur, des calendriers illustrés des marchands de Roberval
ou de Chicoutimi; une image de Jésus enfant dans les bras de sa mère:
un Jésus aux immenses yeux bleus dans une figure rose, étendant des
mains potelées; une autre image représentant quelque sainte femme
inconnue regardant le ciel d'un air d'extase; la première page d'un
numéro de Noël d'un journal de Québec, pleine d'étoiles grosses comme
des lunes et d'anges qui volaient les ailes repliées.

--As-tu été sage pendant que je n'étais pas là, Alma-Rose?

Ce fut la mère Chapdelaine qui répondit:

--Alma-Rose n'a pas été trop haïssable; mais Télesphore m'a donné du
tourment. Ce n'est pas qu'il fasse du mal; mais les choses qu'il dit!
On dirait que cet enfant-là n'a pas tout son génie.

Télesphore s'affairait avec l'attelage du chien et prétendait ne pas
entendre.

Les errements du jeune Télesphore constituaient le seul drame
domestique que connût la maison. Pour s'expliquer à elle-même et pour
lui faire comprendre à lui ses péchés perpétuels, la mère Chapdelaine
s'était façonné une sorte de polythéisme compliqué, tout un monde
surnaturel où des génies néfastes ou bienveillants le poussaient tour
à tour à la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se
considérer lui-même que comme un simple champ clos, où des démons
assurément malins et des anges bons mais un peu simples se livraient
sans fin un combat inégal.

Devant le pot de confitures vide il murmurait d'un air sombre:

--C'est le démon de la gourmandise qui m'a tenté.

Rentrant d'une escapade avec des vêtements déchirés et salis, il
expliquait, sans attendre des reproches:

--Le démon de la désobéissance m'a fait faire ça. C'est lui, certain!

Et presque aussitôt il affirmait son indignation et ses bonnes
intentions.

--Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, sa mère! Il ne faut pas
qu'il y revienne, ce méchant démon. Je prendrai le fusil à son père
et je le tuerai...

--On ne tue pas les démons avec un fusil, prononçait la mère
Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton
chapelet et dis des prières.

Télesphore n'osait répondre; mais il secouait la tête d'un air de
doute. Le fusil lui paraissait à la fois plus plaisant et plus sûr et
il rêvait d'un combat héroïque, d'une longue tuerie dont il sortirait
parfait et pur, délivré à jamais des embûches du Malin.

Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les
signes de croix autour de la table; les lèvres remuant en des
_Benedicite_ muets, Télesphore et Alma-Rose récitant les leurs à
haute voix; puis d'autres signes de croix; le bruit des chaises et du
banc approchés, les cuillers heurtant les assiettes. Il sembla à
Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la première fois
de sa vie, après son absence; qu'ils étaient différents des sons et
des gestes d'ailleurs et revêtaient une douceur et une solennité
particulières d'être accomplis en cette maison isolée dans les bois.

Ils achevaient de souper lorsqu'un bruit de pas se fit entendre au
dehors; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner.

--Un veineux, dit la mère Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient
nous voir.

La prophétie était facile puisque Eutrope Gagnon était leur unique
voisin. L'aimée précédente, il avait pris une concession à deux
milles de là avec son frère; ce dernier était monté aux chantiers
pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts quels
avaient élevée. Il apparut sur le seuil, son fanal à la main.

--Salut un chacun, fit-il en ôtant son casque de laine. La nuit était
claire et il y a encore une croûte sur la neige; alors puisque ça
marchait bien, j'ai pensé que je viendrais veiller et voir si vous
étiez revenu.

Malgré qu'il vînt pour Maria, comme chacun savait, c'était au père
Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidité et un peu
par respect de l'étiquette paysanne. Il prit la chaise qu'on lui
avançait.

--Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne mouille pas. On voit
que les pluies de printemps arrivent...

C'était commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont
comme une interminable mélopée pleine de redites, chacun approuvant
les paroles qui viennent d'être prononcées et y ajoutant d'autres
paroles qui les répètent. Et le sujet en fut tout naturellement
l'éternelle lamentation canadienne; la plainte sans révolte contre le
fardeau écrasant du long hiver.

--Les animaux sont dans l'étable depuis la fin de septembre, et il ne
reste quasiment plus rien dans la grange, dit la mère Chapdelaine.
Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous
allons faire.

--Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le
moins!

--Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les
poules, c'est que ça mange, dit Tit'Bé d'un air de grande sagesse.

Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze
ans, ses larges épaules et sa connaissance des choses de la terre.
Huit ans plus tôt il avait commencé à soigner les animaux et à
rentrer chaque jour dans la maison sur son petit traîneau la
provision de bois nécessaire. Un peu plus tard, il avait appris à
crier très fort: «Heulle! Heulle!» derrière les vaches aux croupes
maigres, et: «Hue! Dia!» et «Harrié!» derrière les chevaux au labour,
à tenir la fourche à foin et à bâtir les clôtures de pieux. Depuis
deux ans il maniait tour à tour la hache et la faux à côté de son
père, conduisait le grand traîneau à bois sur la neige dure, semait
et moissonnait sans conseil; de sorte que personne ne lui contestait
plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment
le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe
d'enfant, aux traits indécis, des yeux candides, et un étranger se
fût probablement étonné de l'entendre parler avec une lenteur mesurée
de vieil homme plein d'expérience et de le voir bourrer éternellement
sa pipe de bois; mais au pays de Québec les garçons sont traités en
hommes dès qu'ils prennent part au travail des hommes, et de leur
usage précoce du tabac, ils peuvent toujours donner comme raison que
c'est une défense contre les terribles insectes harcelants de l'été:
moustiques, maringouins et mouches noires.

--Que ce doit donc être plaisant de vivre dans un pays où il n'y a
presque pas d'hiver, et où la terre nourrit les hommes et les
animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, à
force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'Bé dans le bois,
qui gagnent de bonnes gages, comment ferions-nous?

--Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon.

--La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour
l'avoir; et pour vivre il faut économiser sur tout et besogner du
matin au soir, et tout faire soi-même, parce que les autres maisons
sont si loin.

La mère Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec
regret aux vieilles paroisses où la terre est défrichée et cultivée
depuis longtemps, et où les maisons sont proches les unes des autres,
comme à une sorte de paradis perdu.

Son mari serra les poings et hocha la tête d'un air obstiné.

--Attends quelques mois seulement... Quand les garçons seront revenus
du bois, nous allons nous mettre au travail, eux deux, Tit'Bé et moi,
et nous allons faire de la terre. À quatre hommes bons sur la hache
et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, ça marche vite, même dans le bois
dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage, de quoi
nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la
terre...

Faire de la terre! C'est la forte expression du pays, qui exprime
tout ce qui gît de travail terrible entre la pauvreté du bois sauvage
et la fertilité finale des champs labourés et semés. Samuel
Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'entêtement
dans les yeux.

C'était sa passion à lui: une passion d'homme fait pour le
défrichement plutôt que pour la culture. Cinq fois déjà depuis sa
jeunesse il avait pris une concession, bâti une maison, une étable et
une grange, taillé en plein bois un bien prospère; et cinq fois il
avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin vers le
nord, découragé tout à coup, perdant tout intérêt et toute ardeur une
fois le premier labeur rude fini, dès que les voisins arrivaient
nombreux et que le pays commençait à se peupler et à s'ouvrir.
Quelques hommes le comprenaient; les autres le trouvaient courageux,
mais peu sage, et répétaient que s'il avait su se fixer quelque part,
lui et les siens seraient maintenant à leur aise.

À leur aise... Ô Dieu redoutable des Écritures que tous ceux du pays
de Québec adorent sans subtilité ni doute, toi qui condamnas tes
créatures à gagner leur pain à la sueur de leur front, laisses-tu
s'effacer une seconde le pli sévère de tes sourcils, lorsque tu
entends dire que quelques-unes de ces créatures sont affranchies, et
qu'elles sont enfin à leur aise?

À leur aise... Il faut avoir besogné durement de l'aube à la nuit
avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et
les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut
dire le fardeau retiré: le pesant fardeau de travail et de crainte.
Cela veut dire une permission de repos qui, même lorsqu'on n'en use
pas, est comme une grâce de tous les instants. Pour les vieilles gens
cela veut dire un peu d'orgueil approuvé de tous, la révélation
tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au
loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent
complaisances d'une vie facile.

Le coeur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont payé la
rançon et ainsi la liberté--l'aise--se sont, en la conquérant,
façonné une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie
jusqu'à la mort; et c'est à ces autres, mal doués ou malchanceux qui
n'ont pu se racheter, eux, et restent esclaves, que l'aise apparaît
avec toutes ses grâces d'état, inaccessible.

Peut-être les Chapdelaine pensaient-ils à cela et chacun à sa
manière; le père avec l'optimisme invincible d'un homme qui se sait
fort et se croit sage; la mère avec un regret résigné; et les autres,
les jeunes, d'une façon plus vague et sans amertume, à cause de la
longue vie assurément heureuse qu'ils voyaient devant eux.

Maria regardait parfois à la dérobée Eutrope Gagnon, et puis
détournait aussitôt les yeux très vite, parce que chaque fois elle
surprenait ses yeux à lui fixés sur elle, pleins d'une adoration
humble. Depuis un an elle s'était habituée sans déplaisir à ses
fréquentes visites et à recevoir chaque dimanche soir, dans le cercle
des figures de la famille, sa figure brune qui respirait la bonne
humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait
avoir tout changé, et en revenant au foyer elle y rapportait une
impression confuse que commençait une étape de sa vie à elle où il
n'aurait point de part.

Quand les sujets ordinaires de conversation furent épuisés, l'on joua
aux cartes: au «quatre-sept» et au «boeuf»; puis Eutrope regarda sa
grosse montre d'argent et vit qu'il était temps de partir. Le fanal
allumé, les adieux faits, il s'arrêta un instant sur le seuil pour
sonder la nuit du regard.

--Il mouille! fit-il.

Ses hôtes vinrent jusqu'à la porte et regardèrent à leur tour; la
pluie commençait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes,
sous laquelle la neige commençait à s'ameublir et à fondre.

--Le sudet a pris, prononça le père Chapdelaine. On peut dire que
l'hiver est quasiment fini.

Chacun exprima à sa manière son soulagement et son plaisir; mais ce
fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, écoutant le
crépitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du
ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le
vent tiède qui venait du sud.

--Le printemps n'est pas loin... Le printemps n'est pas loin...

Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais
eu de printemps comme ce printemps-là.



CHAPITRE III


Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin
un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant
l'oreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre
des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout
l'hiver.

--La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.

Alors ils se mirent tous à parler une fois de plus de la saison qui
s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait
une alternance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleillés qui
triomphait peu à peu du gel accumulé du long hiver. Les souches
basses et les racines émergeaient, bien que l'ombre des sapins et des
cyprès serrés protégeât la longue agonie des plaques de neige; les
chemins se transformaient en fondrières; là où la mousse brune se
montrait, elle était toute gonflée d'eau et pareille à une éponge. En
d'autres pays c'était le renouveau, le travail ardent de la sève, la
poussée des bourgeons et bientôt des feuilles, mais le sol canadien,
si loin vers le nord, ne faisait que se débarrasser avec effort de
son lourd manteau froid avant de songer à revivre.

Dix fois, au cours de la journée, la mère Chapdelaine ou Maria
ouvrirent la fenêtre pour goûter la tiédeur de l'air, pour écouter le
chuchotement de l'eau courante en quoi s'évanouissait la dernière
neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonçait que la
rivière Péribonka s'était libérée et charriait joyeusement vers le
grand lac les bancs de glace venus du nord.

Au soir, le père Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer et dit
pensivement:

--François Paradis va passer bientôt. Il a dit qu'il viendrait
peut-être nous voir.

Maria répondit: «Oui» très doucement, et bénit l'ombre qui cachait
son visage.

Il vint dix jours plus tard, longtemps après la nuit tombée. Les
femmes restaient seules à la maison avec Tit'Bé et les enfants, le
père étant allé chercher de la graine de semence à Honfleur, d'où il
ne reviendrait que le lendemain. Télesphore et Alma-Rose étaient
couchés, Tit'Bé fumait une dernière pipe avant la prière en commun,
quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close.
Presque aussitôt deux coups légers retentirent. Le visiteur attendit
qu'on lui criât d'entrer et parut sur le seuil.

Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidité.

--Nous avons campé au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il
a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand
je suis parti je savais bien que ce n'était quasiment plus l'heure de
veiller et que les chemins à travers les bois seraient mauvais pour
venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumière...

Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il
soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais
ses yeux clairs étaient tranquilles et pleins d'assurance.

--Il n'y a que Tit'Bé qui ait changé, fit-il encore. Quand vous avez
quitté Mistassini il était haut de même...

Son geste indiquait la taille d'un enfant. La mère Chapdelaine le
regardait d'un air plein d'intérêt, doublement heureuse de recevoir
une visite et de pouvoir parler du passé.

--Toi non plus tu n'as pas changé dans ces sept ans-là; pas en tout;
mais Maria... sûrement, tu dois trouver une différence!

Il contempla Maria avec une sorte d'étonnement.

--C'est que... le l'avais déjà vue l'autre jour à Péribonka.

Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir revue quinze jours
plus tôt, cela avait effacé tout l'autrefois. Puisque l'on parlait
d'elle, pourtant, il se prit à l'examiner de nouveau.

Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de
paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs,
sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà
dans la petite fille qu'elle était sept ans plus tôt, et c'est ce qui
le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu'elle
n'était vraiment pas changée. Seulement il se prit à penser en même
temps que c'était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue
lui poignait le coeur.

Maria souriait, un peu gênée, et puis après un temps elle releva
bravement les yeux et se mit à le regarder aussi.

Un beau garçon, assurément: beau de corps à cause de sa force
visible, et beau de visage à cause de ses traits nets et de ses yeux
téméraires... Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru
différent, plus osé, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu
qu'il ne parlait guère, à vrai dire, et montrait en tout une grande
simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette
impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue.

La mère Chapdelaine reprit ses questions.

--Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François?

--Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien bon de la terre, vous
savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu
d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les
Sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le même
morceau de terre, d'année en année, et rester là, je n'aurais jamais
pu faire ça tout mon règne, il m'aurait semblé être attaché comme un
animal à un pieu.

--C'est vrai, il y a des hommes comme cela: Samuel, par exemple, et
toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des
magies pour vous faire venir...

Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée.

--Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les
mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp
plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire
tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des
magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain planche,
dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux,
une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gras
dans le clos ou à l'étable, pour des gens bien gréés d'instruments et
qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus
aimable?

François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux
peut-être de ses goûts déraisonnables.

--C'est une belle vie pour ceux qui aiment la terre, dit-il enfin,
mais moi je n'aurais pas été heureux.

C'était l'éternel malentendu des deux races: les pionniers et les
sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le
sol nouveau leur idéal d'ordre et de paix immobile, et ces autres
paysans, en qui le vaste pays sauvage avait réveillé un atavisme
lointain de vagabondage et d'aventure.

D'avoir entendu quinze ans durant sa mère vanter le bonheur idyllique
des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en était venue tout
naturellement à s'imaginer qu'elle partageait ses goûts; voici
qu'elle n'en était plus aussi sûre. Mais elle savait en tout cas
qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le
dimanche des pelisses de drap fin à col de fourrure, n'était l'égal
de François Paradis avec ses bottes carapacées de boue et son gilet
de laine usé.

En réponse à d'autres questions, il parla de ses voyages sur la côte
nord du golfe ou bien dans le haut des rivières; il en parla
simplement et avec un peu d'hésitation, ne sachant trop ce qu'il
fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait à des
gens qui vivaient en des lieux presque pareils à ceux-là, et d'une
vie presque pareille.

--Là-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte et plus longs.
On n'a que des chiens pour atteler aux traîneaux, de beaux chiens
forts, mais malins et souvent rien qu'à moitié domptés, et on les
soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gelé...
Oui, il y a des villages, mais presque pas de cultures; les hommes
vivent avec la chasse et la pêche... Non: je n'ai jamais eu de
trouble avec les Sauvages; je me suis toujours bien accordé avec eux.
Ceux de la Mistassini et de la rivière d'icitte je les connais
presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de mon
père. Voyez-vous, il chassait souvent l'hiver, quand il n'était pas
aux chantiers, et un hiver qu'il était dans le haut de la
Rivière-aux-Foins, seul, voilà qu'un arbre qu'il abattait pour faire
le feu a faussé en tombant, et ce sont des Sauvages qui l'ont trouvé
le lendemain par aventure, assommé et à demi gelé déjà, malgré que le
temps était doux. Il était sur leur territoire de chasse et ils
auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser
mourir là; mais ils l'ont chargé sur leur traîne et rapporté à leur
tente, et ils l'ont soigné. Vous avez connu mon père: c'était un
homme _rough_ et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne
mémoire pour les services de même. Alors quand il a quitté ces
Sauvages-là, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils
descendraient à la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: «François
Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas...
François Paradis.» Et quand ils se sont arrêtés au printemps en
descendant la rivière, il les a logés comme il faut et ils ont
emporté chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de
laine et du tabac pour trois mois. Après ça, ils s'arrêtaient chez
nous tous les printemps et mon père avait toujours le choix de leurs
plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies.
Quand il est mort, ç'a été tout pareil avec moi, parce que j'étais
son fils et que mon nom était pareil: François Paradis. Si j'avais eu
plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux... gros
d'argent.

Il semblait un peu confus d'avoir tant parlé, et se leva pour partir.

--Nous redescendrons dans quelques semaines, et 'e tâcherai de
m'arrêter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir!

Sur le seuil, ses yeux clairs cherchèrent les yeux de Maria, comme
s'il voulait emporter un message avec lui dans les «grands bois
verts» où il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa
simplicité, de s'être montrée déjà trop audacieuse, et tint
obstinément les yeux baissés, tout comme les jeunes filles riches qui
reviennent avec des mines de pureté inhumaine des couvents de
Chicoutimi.

Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'Bé
s'agenouillèrent pour la prière de chaque soir. La mère Chapdelaine
priait à haute voix, très vite, et les deux autres voix lui
répondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq _Pater_, cinq
_Ave_, les Actes, puis les longues litanies pareilles à une mélopée.

«Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure
de notre mort...

«Coeur Immaculé de Jésus, ayez pitié de nous...»

La fenêtre était restée ouverte et laissait entrer le mugissement
lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirés
par la lumière, entrèrent aussi et promenèrent dans la maison leur
musique aiguë. Tit'Bé, les voyant, alla fermer la fenêtre, puis
revint s'agenouiller à côté des autres.

«Grand saint Joseph, priez pour nous...»

«Saint Isidore, priez pour nous...»

En se déshabillant, la prière finie, la mère Chapdelaine soupira d'un
air de contentement:

--Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne
voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'année à l'autre. Voilà
ce que c'est que de rester si loin dans les bois... Du temps que
j'étais fille, à Saint-Gédéon, la maison était pleine de veineux
quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adélard
Saint-Onge, qui m'a courtisée si longtemps; Wilfrid Tremblay, le
marchand, qui avait une si belle façon et essayait toujours de parler
comme les Français; et d'autres... sans compter ton père, qui est
venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant
que je me décide...

Trois ans... Maria songea qu'elle n'avait encore vu François Paradis
que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait
honteuse de son émoi.



CHAPITRE IV


Avec juin le vrai printemps vint brusquement après quelques jours
froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières
plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la
rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de se hautes berges
rocheuses et vint noyer les buisson d'aunes et les racines des
premières épinettes; un boue prodigieuse emplit les chemins. La terre
canadienne se débarrassa des derniers vestiges de l'hiver avec une
sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui
venait déjà.

Esdras et Da'Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient
travaillé tout l'hiver. Esdras était l'aîné de tous, un grand garçon
au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, à qui son front bas
et son menton renflé faisaient un masque néronien, impérieux, un peu
brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en
tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurément que le
visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur
raisonnable de sa race fussent entrés en lui pour lui faire un coeur
simple, doux, et qui mentait à son aspect redoutable.

Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait
à son père.

Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs
enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais
après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité,
car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms
véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs
enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés
avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose...

--Quand les garçons seront revenus nous allons faire de la terre,
avait dit le père.

Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré,
leur homme engagé.

Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont
devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un
vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant
pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer
des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur
aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de
bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance
solennelle force enfin à avoir recours à l'écriture, chacun prétend
épeler son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant
qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des
emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude
en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou
Denije, ou Deneije; Conrad ou Conrade; des hommes s'appellent
Herménégilde, Aglaé, Edwidge...

Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis
onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour un salaire
de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures
du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y
apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car
c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de
rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui
est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il
avait des yeux d'un bleu étonnamment clair--chose rare au pays de
Québec--à la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile
surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille et éternellement
haché de coupures. Car il se rasait deux ou trois fois par semaine,
par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le
morceau de miroir pendu au-dessus de la pompe, à la lueur falote de
la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des
grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons
en étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes
poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et
son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible.

Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent
donc à faire de la terre.

Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés
eux-mêmes quelques années plus tôt; la petite maison carrée, la
grange de planches mal jointes, l'étable de troncs bruts entre
lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre.

Entre les quelques champs déjà défrichés, nus et la lisière de grands
arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que
la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient
été coupés et utilisés comme pièces de charpente; de chicots secs,
sciés et fendus, avaient alimenté tout un hiver le grand poêle de
fonte; mais le sol était encore recouvert d'un chaos de souches, de
racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour
brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout a milieu d'un
taillis d'aunes.

Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et
se mirent à l'ouvrage de suite e sans un mot, car la tâche de chacun
avait été fixée d'avance.

Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de
chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence
leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une
coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit
pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement,
attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à
chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de
la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoindre,
l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lentement, laissant
chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui
tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin,
le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le
regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.

Edwige Légaré et Esdras s'avançaient alors, et lorsque l'arbre
n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient
chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du
tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échine et leurs
bras qui craquaient aux jointures et s'en allaient le porter sur un
des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement
les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le
fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval
Charles-Eugène qui traînait le bacul auquel était attachée une forte
chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le
cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de
ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches
et écrasait les jeunes aunes.

À midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le
dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les
souches, essuyant d'un revers de main les gouttes de sueur qui leur
coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.

La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes
s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail;
mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim
s'éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les
deux femmes les servaient, remplissaient les assiettes vides,
apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies,
versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu,
les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel
ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt
rassasiés parce qu'ils avaient mangé vite et sans un mot, ils
repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les chaises avec
des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches
pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac.

Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois
fois: «j'ai bien mangé... j'ai bien mangé...» de l'air d'un juge qui
rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et
laissa la fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles
suivre dans l'air le même vagabondage inconscient... Le père
Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par
s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage.

--S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me
consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes
faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été
plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une
quinzaine après, nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre
qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable
que ça.

Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque
temps, savourant l'image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se
réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se
levèrent et sortirent de la maison.

L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé
de souches et embarrassé de buissons d'aunes. Ils se mirent à couper
et à arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans
leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le
sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule
tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.

Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que
leurs haches et de forts leviers de bois. À coups de hache, ils
coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis
enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur
force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort
était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre
à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le
soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait
sa hache et frappait furieusement ait ras du sol, tranchant l'une
après l'autre les dernières racines.

Plus loin les trois autres hommes manoeuvraient l'arrache-souches
auquel était attelé le cheval Charles-Eugène. La charpente en forme
de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse souche et
abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie,
et à l'autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement,
jetant tout son poids en vivant et faisant voler les mottes de terre
sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge
désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au
bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale;
alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau,
jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les
grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants,
les yeux fous, avant l'ordre bref qui le jetterait en avant de
nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et rouler sur le
sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de
reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines
gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et
les grosses racines torves.

Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de délicates
teintes pâles au-dessus de la lisière sombre du bois, et l'heure du
souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.

En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le
travail de la journée, et quand l'idée du coin de terre déblayé,
magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son
esprit, elle montra une sorte d'extase.

Les poings sur les hanches, dédaignant de s'attabler à son tour, elle
célébra la beauté du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la
beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des
citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais
la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la
campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons
parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui
s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'épouse.

Elle se fit le chantre des gestes héroïques des quatre Chapdelaine et
d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur
victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son
légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient
silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des
effigies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile,
aux yeux creux de fatigue.

--Les souches sont dures, prononça enfin le père Chapdelaine, les
racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je
calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.

Il questionnait Légaré du regard; celui-ci approuva, grave.

--Trois semaines... Ouais, blasphème! C'est ça que je calcule aussi.

Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui
commencent une longue guerre.

Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de
vie que l'été du calendrier venait déjà et il sembla que la divinité
qui réglementait le climat du lieu donnât soudain à la marche
naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une
fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la
chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi démesurée
que l'avait été le froid de l'hiver. Les cimes des épinettes et des
cyprès, oubliées par le vent, se figèrent dans une immobilité
perpétuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'étendit un ciel auquel
l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de
l'aube à la nuit le soleil brutal rôtit la terre.

Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la
clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière
eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne
terre.

Maria alla leur porter de l'eau un matin.

Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras
mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué
seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait
saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un
adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois
et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La
souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main
sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par
l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein
d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et
répétait d'un air égaré:

--Je perds connaissance... Ah! Je perds connaissance.

Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement:

--De l'eau frette! Blasphème! Donnez-moi de l'eau frette!

Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête
et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la
souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on
emporte une prise.

Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et
le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle
reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se
sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément
aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de
venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.

Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la
suivaient, se répercutant au-dessus de la terre durcie par la
chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé,
disait d'un ton placide:

--Tranquillement... ensemble!

Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait
d'une voix étouffée.

--Blasphème! je te ferai bien grouiller, moué...

Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles.
Il soufflait une seconde, puis se ruait de nouveau à la bataille,
raidissant les bras, tordant ses larges reins.

Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes.

--Je te dis que le t'aurai... Ah! ciboire! Qu'il fait donc chaud...
On va mourir...

Sa plainte devenait un grand cri.

--_Boss!_ On va mourir à faire de la terre!

La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais
joyeuse.

--Toffe, Edwige, toffe! La soupe aux pois sera bientôt prête.

Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et, les mains
ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son,
elle annonçait le dîner par un grand cri chantant.

Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse
descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel pâle restait
vide de nuages.

--Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets
seront mûrs pour la fête de sainte Anne.



CHAPITRE V


Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les
bleuets mûrirent.

Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres
plus rares laissaient passer le soleil, le Sol avait été jusque-là
presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les
touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi,
s'étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante
ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin
bleu violet, et quand juillet ramena la fête de sainte Anne, leurs
plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu
du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir.

Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages; les
atocas, les grenades, les raisins de cran, la salsepareille ont
poussé librement dans le sillage des grands incendies; mais le
bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante
de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette constitue de
juillet à septembre une véritable industrie pour les familles
nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories
d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le
matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets
que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes
fameuses qui sont le dessert national du Canada français.

Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des
bleuets avec Télesphore et Alma-Rose; mais l'heure de la maturité
parfaite n'était pas encore venue, et le butin qu'ils rapportèrent
suffit à peine à la confection de quelques tartes de proportions
dérisoires.

--Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise
de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et
ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudière n'en mangeront
pas.

Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne,
fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur
maison dans les bois n'en avait pas encore connue.

Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon était déjà
là. Il avait soupé, disait-il, et pendant que les autres prenaient
leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux
pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumées,
la conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le
soin du bétail.

--À cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros d terre en peu de temps.
Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traîner les
grosses pièces, ça n'est guère d'avant et on a de la misère. Mai ça
avance pareil, ça avance.

La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de son labeur
solitaire pour la bonne cause remplis sait d'ardente sympathie,
prononça des paroles d'encouragement.

--Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se
nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Égide va revenir de
la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour
les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte
l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez unie belle terre.

Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur
Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il
pourrait songer peut-être...

--La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de
là-bas?

--J'ai eu des nouvelles par Ferdinand Larouche, un des garçons de
Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de La Tuque le mois
dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n'avaient pas trop
de misère.

Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la
grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de
Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à
avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent
les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis,
le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre
dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à
travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les
chutes, partout où les innombrables billots bloquent et
s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et
adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs
demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache
et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent.

--De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à
présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand
elles ont passé trois mois dans les bois elles se dépêchent de
redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et
des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les
chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les
hôtels, avec de la viande et des patates tout l'hiver. Il y a trente
ans...

Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête
les changements prodigieux qu'avaient amenés les années.

--Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les chars
de Québec, j'étais là, moué, et je vous dis que ça c'était de la
misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres
pour clairer la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer,
et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas
de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de
sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche,
bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de
pluie et rôti de soleil.

«Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des
crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par
jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était
pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se
collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte.
On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait
ça dans le ventre et puis bûche et bûche encore!...

«Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par
eau, on était pire que les Sauvages, quasiment tout nus, la peau
toute déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à
pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux,
parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout le monde mort,
tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère.

--C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle ce temps-là. Il
n'y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des Sauvages
et quelques chasseurs qui montaient par là l'été en canot et l'hiver
dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador.

Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois.

--Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en
haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre
aux chars en douze heures de temps.

Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler: à la vie
implacable d'autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant
les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils
s'émerveillèrent avec sincérité.

Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre
au dehors.

--Encore de la visite! s'écria la mère Chapdelaine d'un ton
d'étonnement joyeux.

Maria se leva aussi, émue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce
fut Éphrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte.

--On vient veiller! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui
annonce une grande nouvelle.

Derrière lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse.

--C'est mon neveu Lorenzo, annonça de suite Éphrem Surprenant, un
garçon de mon frère Elzéar, qui est mort l'automne passé. Vous ne le
connaissez pas; voilà longtemps qu'il a quitté le pays pour vivre aux
États.

Lon se hâta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des États
et son oncle se mit en devoir d'établir avec certitude sa généalogie
des deux côtés et de donner tous les détails nécessaires sur son âge,
son métier et sa vie, selon la coutume canadienne.

--Ouais, un garçon de mon frère Elzéar, qui avait marié une petite
Bourglouis, de Kiskising. Vous avez dû connaître ça, vous, madame
Chapdelaine?

Du fond de sa mémoire la mère Chapdelaine exhuma aussitôt le souvenir
de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en récita
la liste avec leurs prénoms, leurs résidences successives et la
nomenclature complète de leurs alliances.

--C'est ça... Cest bien ça. Eh bien, celui-ci, c'est Lorenzo. Il
travaille aux États depuis plusieurs années dans les manufactures.

Chacun examina de nouveau avec une curiosité simple Lorenzo
Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux
tranquilles et doux, des mains blanches; la tête un peu de côté, il
souriait poliment, sans ironie ni gêne, sous les regards braqués.

--Il est venu, continuait son oncle, pour régler les affaires qui
restaient après la mort d'Elzéar et pour essayer de vendre la terre.

--Il n'a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant?
interrogea le père Chapdelaine.

Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la tête.

--Non. Ça ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne
de bonnes gages là où le suis; je me plais bien; je suis accoutumé à
l'ouvrage...

Il s'arrêta là, mais laissa paraître qu'après la vie qu'il avait
vécue, et ses voyages, l'existence lui serait intolérable sur une
terre entre un village pauvre et les bois.

--Du temps que j'étais fille, dit la mère Chapdelaine, c'était
quasiment tout un chacun qui partait pour les États. La culture ne
payait pas comme à cette heure, les prix étaient bas, on entendait
parler des grosses gages qui se gagnaient là-bas dans les
manufactures, et tous les ans c'étaient des familles et des familles
qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du
Canada. Il y en a qui ont gagné gros d'argent, c'est certain, surtout
les familles où il y avait beaucoup de filles; mais à cette heure les
choses ont changé et on n'en voit plus tant qui s'en vont.

--Alors vous allez vendre la terre?

--Ouais. On en a parlé avec trois Français qui sont arrivés à Mistook
le mois dernier; je pense que ça va se faire.

--Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes? Parle-t-on
français?

--Là où j'étais en premier, dans l'État du Maine, il y avait plus de
Canadiens que d'Américains ou d'Irlandais; tout le monde parlait
français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'État
de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on
va veiller le soir...

--Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère
Chapdelaine, mais je n'aurai jamais voulu. Au milieu de monde qui ne
parle que l'anglais, j'aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui
ai toujours dit: «Samuel, c'est encore parmi le Canadiens que les
Canadiens sont le mieux.»

Lorsque les Canadiens français parlent d'eux mêmes, ils disent
toujours Canadiens, sans plus; et toutes les autres races qui ont
derrière eux peuplé le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gardé pour
parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais,
Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils,
même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de Canadiens.
C'est là un titre qu'ils se réservent tout naturellement et sans
intention d'offense, de par leur héroïque antériorité.

--Et c'est-y une grosse place là où vous êtes?

--Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie.

--Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Québec!

--Oui. Et par les chars on n'est qu'à une heure de Boston. Ça c'est
une vraie grosse place.

Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de
leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, pétrie de
raffinements inouïs, qu'y mènent les artisans à gros salaires.

On l'écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les
dernières teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus
pâles, auxquelles la masse indistincte de la forêt faisait un immense
socle noir. Les maringouins arrivaient en légions si nombreuses que
leur bourdonnement formait une clameur, une vaste note basse qui
emplissait la clairière comme un mugissement.

--Télesphore, commanda le père Chapdelaine, fais-nous de la
boucane... Prends la vieille chaudière.

Télesphore prit le seau dont le fond commençait à se décoller, y
tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles
qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec
une brassée d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une
colonne de fumée âcre s'éleva, que le vent poussa dans la maison,
chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de
soulagement l'on put enfin goûter un peu de repos, interrompre la
guérilla.

Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite
Alma-Rose. Gravement elle récita les paroles sacramentelles:

--Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique!

Puis elle écrasa prestement la bestiole d'une tape.

La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans
la maison, soustraite à la poussée du vent, elle enflait et se
répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains; le
groupe assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de
figures brunes suspendues dans la fumée blanche.

--Salut un chacun! fit une voix claire.

Et François Paradis émergea du nuage et parut sur le seuil.

Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines déjà. Une
demi-heure plus tôt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter
le sang aux tempes, et voici pourtant que la présence de celui
qu'elle attendait la frappait comme une surprise émouvante.

--Donne donc ta chaise, Da'Bé! s'exclama la mère Chapdelaine.

Quatre visiteurs venus de trois points différents réunis chez elle,
il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En
vérité ce serait une veillée mémorable.

--Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que
nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes
personnes.

Toutes les chaises de la maison étaient occupées; Esdras, Tit'Bé et
Eutrope Gagnon occupaient le banc; le père Chapdelaine était assis
sur une chaise renversée; Télesphore et Alma-Rose, du perron,
surveillaient la boucane qui montait toujours.

--Par exemple, s'écria Éphrem Surprenant, ça fait bien des garçons et
rien qu'une fille!

Lon compta les garçons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon,
Lorenzo Surprenant et François Paradis. Quant à la fille... Tous les
regards convergèrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les
yeux, gênée.

--As-tu fait un bon voyage, François? Il a remonté la rivière avec
des étrangers qui allaient acheter des pelleteries aux Sauvages,
expliqua le père Chapdelaine.

Et il présenta formellement aux autres visiteurs François Paradis,
fils de François Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini.

Eutrope Gagnon le connaissait de nom; Éphrem Surprenant avait connu
son père: un grand homme, encore plus grand que lui, et d'une force
dépareillée.

Il ne restait plus à expliquer que la présence de Lorenzo Surprenant,
qui venait des États, et tout fut en ordre.

--Un bon voyage? répondit François. Non, pas trop bon. Il y a un des
Belges qui a pris les fièvres et qui a manqué de mourir. Après ça on
se trouvait tard dans la saison; plusieurs familles de Sauvages
étaient déjà descendues à Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu
les voir; et pour finir, ils ont chaviré un des canots à la descente
en sautant un rapide et nous avons eu de la misère à repêcher les
pelleteries, sans compter qu'un des _boss_ a manqué de se noyer,
celui qui avait eu les fièvres. Non, on a été malchanceux tout le
long. Mais nous voilà revenus pareil, et ça fait toujours une job de
faite.

Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, reçu son
salaire, et que les bénéfices ou pertes éventuels lui importaient
peu.

--Ça fait toujours une _job_ de faite, répéta-t-il lentement. Les
Belges se dépêchaient pour être de retour à Péribonka demain
dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je
les ai laissés finir la descente seuls pour venir veiller avec vous.
C'est plaisant de revoir les maisons!

Son regard erra avec satisfaction sur l'intérieur pauvre empli de
fumée et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures
brunes, hâlées par le grand air et le soleil, sa figure était la plus
brune et la plus hâlée; ses vêtements montraient de nombreuses
cicatrices; un pan de son gilet de laine déchiré lui retombait sur
l'épaule; des mocassins avaient remplacé ses bottes de printemps. Il
semblait avoir Rapporté avec lui quelque chose de la nature sauvage
«en haut des rivières» où les Indiens et les grands animaux se sont
enfoncés comme dans une retraite sûre. Et Maria, que sa vie rendait
incapable de comprendre la beauté de cette nature-là, parce qu'elle
était si près d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'était mise à
l'oeuvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les
narines.

Esdras avait été chercher le jeu de cartes, des car tes au dos rouge
pâle, usées aux coins, parmi lesquelles la dame de coeur, perdue,
avait été remplacée par un rectangle de carton rouge vif qui portait
l'inscription bien claire: «Dame de coeur.»

Lon joua au quatre-sept. Les deux Surprenant l'oncle et le neveu,
avaient respectivement la mère Chapdelaine et Maria comme
partenaires; après chaque partie celui des couples qui avait été
battu quittait la table et faisait place à deux autres joueurs. La
nuit était tout à fait tombée; par la fenêtre ouverte quelques
mouches pénétrèrent et promenèrent dans la maison leur musique
harcelante et leurs piqûres.

--Télesphore! cria Esdras, guette la boucane; voilà les mouches qui
rentrent.

Quelques minutes plus tard, la fumée emplissait de nouveau la maison,
opaque, presque étouffante, mais accueillie avec joie. La veillée
poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos
échangés avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste
monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Québec.

Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et
de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie à elle. Il ne
songeait pas à assumer d'airs prétentieux ni supérieurs et pourtant
elle se sentait gênée de trouver si peu de chose à dire et ne
répondait qu'avec une sorte de honte.

Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mère
Chapdelaine répétait les veillées innombrables qu'elle avait connues
à Saint-Gédéon, du temps qu'elle était fille, et elle regardait l'un
après l'autre avec un plaisir évident les trois jeunes hommes
étrangers réunis sous son toit. Mais Maria s'asseyait à la table,
maniait les cartes, puis retournait à quelque siège vide, près de la
porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo
Surprenant était constamment à côté d'elle et lui parlait; elle
sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle
avec leur expression coutumière de guet patient; et de l'autre côté
de la porte elle savait que François Paradis se tenait penché en
avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par
le soleil et ses yeux intrépides.

--Maria n'a pas une bien belle façon à soir, dit la mère Chapdelaine
comme pour l'excuser. Elle n'est guère accoutumée aux veineux,
voyez-vous...

Si elle avait su!

À quatre cents milles de là, en haut des rivières, ceux des Sauvages
qui avaient fui les missionnaires et les marchands étaient accroupis
autour d'un feu de cyprès sec, devant leurs tentes, et promenaient
leurs regards sur un monde encore rempli pour eux, comme aux premiers
jours, de puissances occultes, mystérieuses: le Wendigo géant qui
défend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou
guérisseurs que savent préparer avec des feuilles et des racines les
vieux hommes pleins d'expérience; toute la gamme des charmes et des
magies. Et voici que sur la lisière du monde blanc, à une journée des
chars, dans la maison de bois emplie de boucane âcre, un sortilège
impérieux flottait aussi avec la fumée et parait de grâces
inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille
simple qui regardait à terre.

La nuit avançait; les visiteurs s'en allèrent: les deux Surprenant
d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que François
Paradis, debout, qui Semblait hésiter.

--Tu couches icitte à soir, François? demanda le père Chapdelaine.

Sa femme n'attendit pas une réponse.

--Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des
bleuets. C'est la fête de sainte Anne.

Lorsque, quelques instants plus tard, François monta l'échelle avec
les garçons, Maria en ressentit un plaisir ému. Il lui paraissait
venir ainsi un peu plus près d'elle, et entrer dans le cercle des
affections légitimes.

Le lendemain fut une journée bleue, une de ces journées où le ciel
éclatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune
foin, le blé en herbe étaient d'un vert infiniment tendre, émouvant,
et même le bois sombre semblait se teinter un peu d'azur.

François Paradis redescendit l'échelle au matin, métamorphosé, en des
vêtements propres empruntés à Da'Bé et à Esdras, et quand il eut fait
sa toilette et se fut rasé, la mère Chapdelaine le complimenta sur sa
bonne mine.

Une fois le déjeuner du matin pris, tous récitèrent ensemble un
chapelet à l'heure de la messe, et après cela le Ion loisir
merveilleux du dimanche s'étendit devant eux. Mais le programme de la
journée était déjà arrêté. Eutrope Gagnon arriva comme ils
finissaient le dîner, qui avait été servi de bonne heure, et aussitôt
après ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux,
de plats et de gobelets d'étain.

Les bleuets étaient bien mûrs. Dans les brûlés, le violet de leurs
grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose
éteint des dernières fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent
à les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes
personnes se dispersèrent dans le bois, cherchant les grosses talles
au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une
heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis
d'aunes, les cris de Télesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un
l'autre, tous ces sons s'éloignèrent peu à peu et autour de chaque
cueilleur il ne resta plus que la clameur des mouches ivres du soleil
et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des
trembles.

--Il y a une belle talle icitte, appela une voix.

Maria se redressa, le coeur en émoi, et alla rejoindre François
Paradis qui s'agenouillait derrière les aunes. Côte à côte ils
ramassèrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis
s'enfoncèrent dans le bois, enjambant les arbres tombés, cherchant du
regard autour d'eux les taches violettes des baies mûres.

--Il n'y en a pas guère cette année, dit François. Ce sont les gelées
de printemps qui les ont fait mourir.

Il apportait à la cueillette son expérience de coureur de bois.

--Dans le creux et entre les aunes, la neige sera restée plus
longtemps et les aura gardés des dernières gelées.

Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges
talles d'arbustes chargés de baies grasses, qu'ils égrenèrent
industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une
heure; alors ils se relevèrent et s'assirent sur un arbre tombé, pour
se reposer.

D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air
brûlant de l'après-midi. À chaque instant il fallait les écarter d'un
geste; ils décrivaient une courbe affolée et revenaient de suite,
impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce
carré de peau pour leur piqûre; à leur musique suraiguë se mêlait le
bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le
bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de
jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient
leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et
noircis.

François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.

--Les autres ne doivent pas être loin, dit-il.

--Non, répondit Maria à voix basse.

Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel.

Un écureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta
quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer à terre. Au
milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses
passaient avec un crépitement sec; un souffle de vent apporta à
travers les aunes le grondement lointain des chutes.

François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau
les yeux en serrant très fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle
était donc plaisante à contempler! D'être assis auprès d'elle
d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la
simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une
grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement
émerveillé, parce qu'il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec
d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les
plaines de neige.

Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent,
donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur coeur, la
force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion
complète d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si
précieux qu'il avait peur de le demander.

--Je vais descendre à Grand-Mère la semaine prochaine, dit-il à
mi-voix, pour travailler sur l'écluse à bois. Mais je ne prendrai pas
un coup, Maria, pas un seul!

Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre:

--Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?

--Non.

--C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je
revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous,
quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à
avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à La Tuque
ou à Jonquière avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est
quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la
dépense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini.

«Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps
avec des hommes _rough_ dans le bois ou sur les rivières, on
s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le
curé Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui
que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais
travailler tout l'été à deux piastres et demie par jour et je mettrai
de l'argent de côté, certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver
une _job_ comme _foreman_ dans un chantier, avec de grosses gages. Au
printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées,
claires, et je reviendrai.

Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses
lèvres.

--Vous serez encore icitte... au printemps prochain?

--Oui.

Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se
turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils
avaient échangé leurs serments.



CHAPITRE VI


En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu
d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de
sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après
plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent
fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la
province de Québec, avaient repris.

Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.

--Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est
clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre.

Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs
qui surgissaient l'un après l'autre au-dessus des arbres sombres,
traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les
cimes de l'autre côté.

--Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer,
prononça-t-il.

Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les
nuages allègres de la veille revinssent sous forme de longues nuées
confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la
défaite.

La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines.

--Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il
paraît que, dans le bas du lac, il y a des gens de la même paroisse
qui se sont fait des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime
pas ça, c'est sûr.

Mais la Divinité se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest
souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une période de
temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance,
et les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour.
Légaré, Esdras et le père Chapdelaine fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les
suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le
foin coupé. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et
firent les veilloches, hautes et bien tassées, en prévision d'une
saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant
ils continuèrent balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche
avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un faucheur
exercé et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le
plus dur de tous les travaux de la terre.

Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin
coupé et les harcelaient de leurs piqûres; le soleil ardent leur
brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la
fatigue de leurs dos toujours pliés devenait telle vers le soir
qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils
besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant
les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable.

Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un
seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver
froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur
avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour,
boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets on
sur la tête.

En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse
persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et
retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les
faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles
démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la
fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de
nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une
seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine.

Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette
s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et
les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement
foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des
poignets et des reins, et déchargeaient au côté.

À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et
d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent
longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.

--Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous
fera pas de différence.

Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été
exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler
du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener,
monotones.

Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux
travaux des champs. Le père et ses trois grands fils, tous forts et
adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à
employer Légaré et à lui payer un salaire, c'est qu'il avait commencé
à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient
tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et
à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si
terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère
n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la
maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du
linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une
fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard
dans la nuit.

Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des
boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous
les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi
tous le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux
poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur
trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et
nettoyées, la pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se
débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée.

Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches
de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses
bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue.
Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes pleines de
pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à
changer les boîtes de place au milieu de la cuisson.

Le four avait été bâti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la
famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four
neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être
commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse
renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment
nécessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois
fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la
maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée;
invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la
soirée s'avançait déjà, la mère Chapdelaine disait charitablement:

--Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxième cuite.

Maria ne répondait rien; elle savait fort bien que sa mère allait
tout à l'heure s'allonger sur son lit tout habillée, pour se reposer
un instant, et qu'elle ne se réveillerait qu'au matin. Elle se
contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs
dans le vieux seau percé, enfournait la deuxième cuite et venait
s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant à travers
les heures de la nuit son inépuisable patience.

À vingt pas de la maison, le four, coiffé de son petit toit de
planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas
exactement et laissait passer une raie de lumière rouge; la lisière
noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait
immobile, goûtant le repos et la fraîcheur, et sentait mille songes
confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles.

Autrefois cette attente dans la nuit n'était qu'un
demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que
la cuisson achevée lui permît le sommeil; depuis que François Paradis
avait passé, la longue veille hebdomadaire lui était plaisante et
douce, parce qu'elle pouvait penser à lui et à elle-même sans que
rien vînt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle
imaginait. Elles étaient infiniment simples, ces choses, et
n'allaient guère loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le
plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se
trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les
joindraient, il était déjà difficile à Maria de se figurer clairement
comment tout cela pourrait arriver.

Elle essayait pourtant. D'abord elle se répétait deux ou trois fois
son nom entier, cérémonieusement, tel que les autres le prononçaient:
François Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... François
Paradis... Et tout à coup, intimement: François.

C'est fait. Le voilà devant elle, avec sa haute taille et sa force,
sa figure cuite par le soleil et la réverbération de la neige, et ses
yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi
d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vécu toute une année en garçon
sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets à
cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne
raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche à côté d'elle
sans la toucher ni rien lui dire, à travers le bois de charme qui
commence à se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est
assez pour leur mettre à tous deux un peu de fièvre aux tempes et
leur pincer le coeur.

Maintenant ils se sont assis sur un arbre tombé, et voici qu'il
parle.

--Vous êtes-vous ennuyée de moi, Maria?

C'est assurément cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas
aller plus loin dans son rêve, parce que lorsqu'elle est arrivée là
une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de
s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne! Encore tout le reste
de l'été à traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver!
Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient
bientôt, et elle commence à penser à elle-même, et à ce que toutes
choses signifient pour elle.

Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de ses cousines qui devait se
marier prochainement lui a parlé plusieurs fois de ce mariage. Un
jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée
ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa
maison la veillée du dimanche.

--Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je
pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est
parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas
revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je
l'aime bien aussi.

Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des
mariages différents de celui-là, et maintenant elle en est sûre.
L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par
exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire
d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses
eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à
jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition
confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose
de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle
journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une
aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson.

Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et
grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des
épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux
à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un
hibou crie. Le froid qui précède l'aube est encore loin et Maria se
trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de
guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de
nouveau au pied du four.

Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et
la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier,
coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui
s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux
autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le
mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux
précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit
la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y
soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne.

Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec
un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai.
Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à
ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque
chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa forte
jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à
ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un
contentement miraculeux qui vient.

À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit.

«Le pain doit être cuit!» se dit-elle.

Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de
rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer.



CHAPITRE VII


Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins
persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il
n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour
quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité
divine.

L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le
soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin
au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les
clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres
céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un
jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour
tenter de se rassasier dans le grain.

Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une
constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba
irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le
vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu.

L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain
n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les
foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient
seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court
été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable
hiver, le froid, bientôt la neige...

Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours
clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien
n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois
d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et
gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne
sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche
de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent,
qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de
terre.

Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un
abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques
jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de
vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées
tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le
nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus
proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est
mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de
ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique
et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain
que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de
vie.

À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de
neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la
moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de
force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner
pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis
en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles
des bouleaux et des trembles commencent à jaunir.

La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux,
de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de
joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de
déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la
sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de
septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop
court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils
n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient
toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison
miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui
mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des
paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans,
tous les ans:

--Si seulement ç'avait été une année ordinaire!



CHAPITRE VIII


Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige
descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était
blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà
fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs.

Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux:

--Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement.
J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même.

Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la
neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant
l'avertissement n'avait pas été perdu et les préparatifs
commencèrent: les préparatifs annuels de défense contre les grands
froids et la neige définitive.

Avec de la terre et du sable Esdras et Da'Bé renchaussèrent
soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les
autres hommes s'armèrent de marteaux et de clous et firent aussi le
tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, réparant de leur
mieux les dommages de l'année. De l'intérieur, les femmes poussèrent
des chiffons dans les interstices collèrent sur le lambris intérieur,
du côté du nord-ouest, de vieux journaux rapportés des villages et
soigneusement gardés, promenèrent leurs mains dans tous les angles à
la recherche des courants d'air.

Cela fait, il restait encore à ramasser la provision de bois de
l'hiver. De l'autre côté de la clôture des champs, à la lisière de la
forêt, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Légaré prirent
leur hache et bûchèrent pendant trois jours; puis les troncs furent
mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permît de
les charger sur le grand traîneau à bois.

Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie
alternèrent, cependant que la forêt devenait d'une beauté
miraculeuse. À cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge
de la rivière Péribonka descendait à pic vers l'eau rapide et les
blocs de pierre qui précédaient la chute, et de l'autre côté du
courant la berge opposée montait comme un amphithéâtre de rocher en
coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithéâtre qui se
prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des
trembles, des aunes, des merisiers semés sur les pentes, octobre vint
faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques
semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des
cyprès ne furent plus qu'un fond et servirent seulement à faire
ressortir les teintes émouvantes de cette autre végétation qui renaît
avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de
cette agonie s'étendait sur la pente des collines comme sur une bande
sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi
riche de couleurs vives et tendres, aussi émouvante, vers les régions
lointaines du nord où nul oeil humain ne se posait sur elle.

Mais voici que du nord vint bientôt un grand vent froid qui
ressemblait à une condamnation définitive, à la fin cruelle d'un
sursis, et présentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et
rouges, secouées trop durement, jonchèrent le sol; la neige les
recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert
immuable des arbres sombres, qui triomphèrent, pareils à des femmes
emplies d'une sagesse amère, qui auraient échangé pour une vie
éternelle leur droit à la beauté.

En novembre, Esdras, Da'Bé et Edwige Légaré repartirent pour les
chantiers. Le père Chapdelaine et Tit'Bé attelèrent Charles-Eugène au
grand traîneau à bois et charroyèrent laborieusement les troncs
coupés qui furent empilés de nouveau près de la maison; quand cela
fut fait les deux hommes prirent le godendard et scièrent, scièrent,
scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et
fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à
corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des
grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux
qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le
merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le
bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que
lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue
nuit d'hiver.

L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on fait
boucherie. Après la défense contre le froid, la défense contre la
faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre
du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse--l'autre
moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur--que le froid
devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine
furent rangés dans un coin de la maison et Tit'Bé prit un rouleau de
fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux
lièvres.

Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce
que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre
une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut
travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que
trop de temps pour ses besognes.

La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle
du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de
fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de
la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de
cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et
les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur
semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet:

--Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!

Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer,
jetait un coup d'oeil et s'en allait vers la pile de bois sans
tarder.

Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour
aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office
et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le
rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de
cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et
retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune
et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau
rempli la maison.

Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois
n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait
avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce
monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un
ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la
neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également
cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.

D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru,
cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à
peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau
des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau;
mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en
poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait
s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au
sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien
formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds
qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que
du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa
grande haleine incessante.

Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les
animaux et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide
des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le
père Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache,
retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et
s'installait près du poêle avec un soupir d'aise.

--La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la
maison?

Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de
bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de
l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes
préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans
les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de
fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent
sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante.

--Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria.

Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut.

--Dans le bois, il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père.
Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis
qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère.

--Non?

Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait songé d'abord.



CHAPITRE IX


Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez
les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient.

--Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de
l'An, fit un soir la mère Chapdelaine.

Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.

--Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop
paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage.
Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la
glace est belle sur le lac...

Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles
paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites
inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village,
ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval
au poil blanc de givre.

Maria songeait à autre chose.

--Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on
ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien
aimé, cette fois, et son père m'avait promis...

Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait
d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et
le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui
demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour
venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les
grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère.
L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une
date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie,
et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère
prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là, Maria
désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des
maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs
faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait
prier devant l'autel, au milieu des chants.

Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et
sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du
nord-ouest se leva et abolit les chemins.

Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela
Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des
pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les
deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que
l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.

Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la
bienveillance divine d'une autre manière.

--C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient
toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille _Ave_ le jour
avant Noël?

--C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une
personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille _Ave_
comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne
reçoit pas ce qu'elle demande.

La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes
sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans
grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire
longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses _Ave_.
Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son
oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite,
revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant
à mesure sur les grains du chapelet.

Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place
près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du
lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de
Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine
brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des
animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses
lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue,
Marie, pleine de grâce...»

Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le
poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son
chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle
ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une
demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts
de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait
avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche.

Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les
crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les
animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer
la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas
d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument
de ses _Ave_, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et
il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée
fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car
nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de
méthode.

Midi! Trois cents _Ave_ déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car
elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui
vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence
divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en
certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait
le plus.

Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle
voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle
continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses
doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les
préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire
radouber ses mitaines, et pendant ce temps les _Ave_ n'avancèrent que
lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles
sacrilèges arrêtent.

Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et
qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la
faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des
champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se
jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant
d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne
donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût
souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa
prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par
quelque mortification.

Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère
cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au
dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du
sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur
émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile
miraculeuse d'autrefois.

«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»

À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par
s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant
plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle
fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa
mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et
se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.

«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»

Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus
les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains
du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et
chaque glissement envoyait l'offrande d'un _Ave_ vers le ciel
profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son
trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant
la nuit bienheureuse.

«Le Seigneur est avec vous...»

Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc
baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient
sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes des créatures
vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de
mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible.

--Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de
rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y
a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à
Saint-Coeur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l'harmonium, et Pacifique
Simard qui chante le latin si bellement!

Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une
plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle
ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur
solitude.

Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du
soir sacré, il commença à s'accuser lui-même.

--C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse
avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre,
près des villages.

--Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me
lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se
lamente pas? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous
les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons
garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils
gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...

Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et
aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux chants qui
allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur.
La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail
nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission aux lois de la
nature et de l'Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la
même trame, les rites du culte et les détails de l'existence
journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables
de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur
tendresse inexprimée.

La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint
chercher sa part.

--Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père?

--Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché
d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né.

Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours «le petit Jésus»,
l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents
aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent. Non pas
le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de
plus familier et de moins grand: un nouveau-né dans les bras de sa
mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans
grand effort d'esprit et même songer à son sacrifice futur.

--As-tu envie de te faire bercer?

--Oui.

Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer
d'avant en arrière.

--Et va-t-on chanter aussi?

--Oui.

--C'est correct; chante avec moi:

  Dans son étable,
  Que Jésus est charmant!
  Qu'il est aimable
  Dans son abaissement...

Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle;
mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les
yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda
avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire,
sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine
incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme
il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre su ses
genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables
chansons naïves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre,
ils l'aimaient d'une affection singulière.

  ...Tous les palais des rois
  N'ont rien de comparable
  Aux beautés que je vois
  Dans cette étable.

--Encore? C'est correct.

Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne
put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour
regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son
zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plu ardente.

«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»

--Et maintenant? Une autre chanson: laquelle?

Sans attendre une réponse il entonna:

  Trois gros navires sont arrivés,
  Chargés d'avoine, chargés de blé.
  Nous irons sur l'eau nous y prom-promener,
  Nous irons jouer dans l'île...

--Non, pas celle-là... Claire fontaine? Ah! c'est beau ça! Nous
allons tous chanter ensemble.

Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait
sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre.

  À la claire fontaine
  M'en allant promener,
  J'ai trouvé l'eau si belle
  Que je m'y suis baigné...
  Il y a longtemps que je t'aime,
  Jamais je ne t'oublierai...

L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une
tristesse naïve, il n'y a pas que des coeurs simples que cette
chanson-là ait attendris.

  ...Sur la plus haute branche,
  Le rossignol chantait.
  Chante, rossignol, chante,
  Toi qui as le coeur gai...
  Il y a longtemps que je t'aime,
  Jamais je ne t'oublierai...

Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés.
Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la
complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son coeur
un peu lassé de prières.

  ...Tu as le coeur à rire,
  Moi je l'ai à pleurer.
  J'ai perdu ma maîtresse
  Pour lui avoir mal parlé...
  Pour un bouquet de roses
  Que je lui refusai.
  Il y a longtemps que je t'aime,
  Jamais je ne t'oublierai...

Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois
solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent,
le son remuant des voix familières se fondaient dans son coeur en une
seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce
soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et
forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et
nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les
prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres
chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et
que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix
grave et solennelle et l'air d'extase des invocations
surhumaines.

  ...je voudrais que la rose
  Fût encore au rosier,
  Et que le rosier même
  À la mer fût jeté.
  Il y a longtemps que je t'aime,
  Jamais je ne t'oublierai...

«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»

La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec
une ferveur renouvelée, et de nouveau les _Ave_ s'égrenèrent.

La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut
déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt
Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le
père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en
courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt,
sauf Maria.

--Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe?

--Non, son père.

Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près
de la fenêtre et récita ses derniers _Ave_. Quand elle eut terminé,
un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans
leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les
grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et
s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de
confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.

Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette
splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le
ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était
obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui
s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée.

«Les mille _Ave_ sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore
demandé de faveur... pas avec des mots.»

Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la
divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un voeu formulé par les
lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au
dernier moment son coeur simple conçut des craintes, et elle chercha
à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.

François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François
Paradis. Vous J'aviez deviné. Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle
énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misère
dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et
de boire... Qu'il revienne au printemps...

Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrête là, parce qu'il lui
semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste
de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir
presque seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit sacrilège de
penser ainsi...

Qu'il revienne au printemps. Songeant à ce retour, à lui, à son beau
visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie
tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de
neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaque de
quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire,
et les clôtures noires, et la lisière roche des bois redoutables.



CHAPITRE X


Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la mère
Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d'une
gaieté exagérée.

--Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une
raison pour nous laisser pâtir. Nous allons faire de la tire.

Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les
préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la
cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut
suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat
d'étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla
autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber
le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait
à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides.

Chacun fut servi à son tour, les grandes personnes imitant
plaisamment l'avidité gourmande des petits; mais la distribution fut
arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un bon accueil à la vraie
tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait
parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, l'étirer
longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la
mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l'écheveau succulent
qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur
mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée
à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à grand effort,
car elle était déjà dure. La tire était faite.

Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups
furent frappés à la porte.

--Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien
rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir.

C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à
tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait,
une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les
garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope,
malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait
immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à
cet autre baiser qu'elle aurait aimé recevoir.

Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit,
les yeux à terre.

--C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le
père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non
plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller.

--Comme de raison... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'An
sans venir. Mais en plus de ça j'avais des nouvelles que je voulais
vous répéter.

--Ah!

Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait à
baisser les yeux.

--À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.

--Ouais.

La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte.

--Ça serait-il les garçons?

--Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu
le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-là; ça
n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez.

Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse.

--François Paradis...

Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt;
mais elle ne remarqua même pas ce coup d'oeil chargé d'honnête
sympathie. Un grand silence s'était appesanti non seulement dans la
maison, mais sur l'univers entier; toutes les créatures vivantes et
toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette
nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait
le seul homme au monde qui comptât vraiment.

--Voilà comment ça s'est passé... Vous avez peut-être eu connaissance
qu'il était _foreman_ dans un chantier en haut de La Tuque, sur la
rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit
tout à coup au _boss_ qu'il allait partir pour venir passer les fêtes
au lac Saint-Jean, icitte... Le _boss_ ne voulait pas, comme de
raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix à
quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le
chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais
vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander,
quand il avait une chose en tête. Il a répondu quel avait dans son
coeur d'aller au grand lac pour les fêtes et qu'il irait. Alors le
_boss_ l'a laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un
homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois...

Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans
chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria
songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu
venir icitte pour les fêtes... me voir», et une joie fugitive
effleura son coeur comme une hirondelle rase l'eau.

--Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux
jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais
ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la _track_ qui n'était
pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu
connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est
arrivé de La Tuque il y a deux jours passés.

--Ouais?

--Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les
chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il
marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en
suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière
Ouatchouan, qui tombe près de Roberval.

--C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai
passé par là.

--Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas
dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que
ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein
hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être
bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait
que rire d'eux et leur dire qu'il était accoutumé dans le bois, qu'un
peu de misère ne lui faisait pas peur parce qu'il était décidé
d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les Sauvages
passaient lui passerait bien. Seulement--vous connaissez bien ça,
monsieur Chapdelaine--quand les Sauvages font ce voyage-là, c'est
plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à
raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite
traîne...

Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on
l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le
dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui
vient en se cachant la figure.

--Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la
Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça
s'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les
grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait des
falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n'a
pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et
si vous vous rappelez le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à
vous couper la face...

--Oui. Eh bien?

Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute,
ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne
répondit qu'après quelques instants de silence, à voix basse:

--Il s'est écarté...

Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens
savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance
atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés--perdus--ne
reviennent guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs
corps, au printemps, après la fonte des neiges... Le mot lui-même, au
pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris
un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu'il y a à
perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois
sans limites.

--Il s'est écarté... La tempête l'a surpris dans les brûlés et il
s'est arrêté un jour; on sait ça à cause que des Sauvages ont trouvé
l'abri en branches de sapin qu'il s'était fait, et ils ont vu aussi
ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait guère de provisions et
qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore
méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement
qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les
Sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche,
qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord.

Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui écoutaient en
hochant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique
aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes
sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.

--Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le
temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les
pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voilà
trois jours passés. Il s'est écarté...

Tous se redressèrent, avec des soupirs: l'histoire était terminée et
en vérité il ne restait plus rien à dire. Le sort de François Paradis
était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le
cimetière de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec
la bénédiction des prêtres.

Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha
en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses
mains fermées contre l'autre, avec une moue grave.

--Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du
bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par
icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers
l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans
malchance. Et voilà qu'il s'est écarté. Nous ne sommes que de petits
enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent
qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans
leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...

Il secoua la tête et répéta encore d'une voix grave:

--Nous ne sommes que de petits enfants.

--C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort
et vaillant, et sans malice.

--Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des
raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu'un autre... C'était un
bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais ça vous
montre...

--Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une
sorte de généreux entêtement.

C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et
serviable avec ça. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amitié pour
lui. C'était un homme dépareillé.

Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force:

--C'était un bon homme, un homme dépareillé.

--Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de
ça sept ans, ça n'était encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit
pas mal, déjà aussi grand comme il est là... je veux dire comme il
était... l'été dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile
de ne pas l'aimer.

Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce
qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria, comme si son secret
d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne
bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel
rendait pourtant opaque comme un mur.

Eutrope Gagnon s'en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls,
furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d'une voix hésitante:

--François Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous
avions tous de l'amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire
une messe ou deux... Eh, Laura?

--Sûrement. Trois grand-messes avec chant, et quand les garçons
reviendront du bois, en bonne santé s'il plaît au bon Dieu, trois
autres pour le repos de son âme, pauvre garçon! Et tous les dimanches
nous dirons un chapelet pour lui.

--Il était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas
parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le
bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui.

Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu'ils
disaient cela, parce qu'ils avaient deviné son chagrin et cherchaient
à l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni
pour se plaindre. Une main s'était glissée dans sa gorge, l'étouffant
dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle,
et maintenant cette main avait pénétré jusqu'en sa poitrine et lui
serrait durement le coeur. Les élancements et la douleur déchirante
viendraient plus tard peut-être; mais pour le moment ce n'était
encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts fermés sur son
coeur.

D'autres paroles furent prononcées, qu'elle n'entendit guère; puis ce
fut le remue-ménage ordinaire du soir, les préparatifs du coucher, le
père Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à
l'étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le
froid, fermant en hâte derrière lui la porte où une colonne de buée
froide s'engouffrait.

--Viens, Maria.

Sa mère l'appelait très doucement, en lui posant une main sur
l'épaule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la
prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et
monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à
la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura:

--Encore cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour le repos de ceux qui ont eu
de la malchance dans les bois...

Et les voix s'élevèrent à nouveau, un peu plus étouffées encore
qu'auparavant, avec parfois un frémissement qui ressemblait à un
sanglot.

Lorsqu'elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier
signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la
fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre
dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne
les vit même pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en
elle et l'aveuglaient. Elle resta là quelques instants, immobile, les
bras pendants, dans une attitude d'abandon pathétique; puis son
chagrin tout à coup se fit plus poignant et l'étourdit; machinalement
elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois.

Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein
d'une grande sérénité; mais dès que Maria fut hors de l'abri des
murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière
lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière
laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se
lamentaient comme des voix.

Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s'assit près
du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se
dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le coeur
se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortures
rusées et cruelles.

Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant
encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien
entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que
c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à
un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les
souffrances que François a peut-être endurées, avant de s'abandonner
sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession
sinistre.

Point n'est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l'aspect
redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux
premières branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrés presque
en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des
squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant
à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis
s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de
froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la
faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se
lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le
font tomber sur les genoux.

Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu
quel marchait vers le Nord désert, et de suite il a repris le bon
chemin, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie.
Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture
encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec l'hiver
meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand
courage. Il songe à la route à suivre et à la distance, calcule ses
chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien
close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui
saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux
honnêtes pleins d'amour.

Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à
quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est
souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se
sont jetés sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage
franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc
glacé de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle
frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui,
avant que l'inconscience miséricordieuse vienne; et elle se serre
contre le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme
s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa
chère vie contre les meurtriers.

Ô Jésus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne
l'as-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte
Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a
trébuché pour la dernière fois? Dans toutes les légions du ciel
pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin?

Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et
le coeur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant.
Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis
n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait
faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être
eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et
il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux
divin.

Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des
messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils
ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre
âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend,
et tout naturellement ce sont les phrases de l'_Ave_ qui montent à
ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»

Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait
huit jours auparavant suppliée par mille fois et que vous n'aviez
répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment
divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle
allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C'eût été
mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour
un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec
les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites.

«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos
entrailles, est béni.»

Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que
la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au
pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle
lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans
son lit de neige...



CHAPITRE XI


Un soir de février le père Chapdelaine dit:

--Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe,
dimanche, pour la messe.

--C'est correct, son père.

Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et
ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.

Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent
marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et
perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui
comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent
les grands mots pathétiques, quels disent volontiers «amitié» pour
«amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux
joies du coeur leur taille relative dans l'existence à côté de ces
autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail
journalier, la moisson, l'aisance future.

Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le
monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François
Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement
elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait
pas aller plus avant.

Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent
de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait
les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant
sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà
de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son
porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère.
Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à
tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre
carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs.

Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant
jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à
passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui
n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur.

Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugène trotta
allègrement.

Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis
rentrèrent dans le bois. À la longue quelques champs apparurent; des
maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna
peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et
suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi vers l'église.

Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue
trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens
du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des
premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de
piété, presque la seule distraction possible, et son père s'était
efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare
du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au
village aideraient à secouer la tristesse.

Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les
maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli
de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre n'est pas
seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur
conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en
vérité la seule personne différente d'eux-mêmes à laquelle ils
puissent avoir recours dans le doute.

Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en
quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à
laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement,
dans le secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut
venu il regarda l'horloge.

--On va dîner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de
l'appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim
sans bon sens.

Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa
plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre
prêtre était là, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois
paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupée
d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps en temps
un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion
pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête
brefs et des «Oui! oui!» un peu distraits.

Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les
pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et
sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à
Maria.

--Viens un peu par icitte, toué, fit-il.

Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de
salle de réception et de bureau.

Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre côté, une
table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres
reliés en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure
représentant la Sainte Famille, une planche en couleurs où
voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant de
Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des
recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de
bétail.

--Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même? dit-il
assez doucement en se retournant vers Maria.

Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son
pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul
ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et
penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il
avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et décharné, les
yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains,
dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur,
aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui
que le prêtre, le curé de la paroisse, clairement envoyé par Dieu
pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.

--Assis-toué là! fit-il en montrant une chaise.

Elle s'assit un peu comme une écolière qu'on réprimande, un peu comme
une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec
un mélange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels
opérassent.

Une heure plus tard, le traîneau filait sur la neige dure. Le père
Chapdelaine commençait à s'assoupir et les guides glissaient peu à
peu de ses mains ouvertes.

Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix
le cantique qu'il avait entonné en quittant le village:

  ...Adorons-le dans le ciel,
     Adorons-le sur l'autel...

Puis il se tut, son menton s'abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il
n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots
de l'attelage.

Maria songeait aux paroles du prêtre.

--S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies
du chagrin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien
dit à tes parents ni lui non plus; alors de te désoler de même et de
te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout,
ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable...

Et encore:

--Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne
peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres
quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l'a dit, comme
de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça
que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de
purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à
décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu
n'aime pas ça.

En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un
conseiller discutant les raisons impondérables du coeur, mais plutôt
d'un homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des
formules absolues, certaines.

--Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça
vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents,
d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu
n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner
de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu
convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce
qui est bon pour nous; il ne faut pas se révolter ni se plaindre...

Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule:
l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se
souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non
du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela,
elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir
réellement dans la mort autre qu'il avait été dans la vie, elle
songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de
ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort, l'amour
devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit...

Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige;
des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit
des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des
épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif
descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la
peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux
pleins mois d'hiver encore.

Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci,
ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se
rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son
coeur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela
était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis
à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou
de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.

Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été
qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel
était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur
le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres
vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps.
Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention
distraite aux Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des
enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait
curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus
d'amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très
vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait
d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le
bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles
elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée.



CHAPITRE XII


Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle
qu'il y aurait le soir, chez Éphrem Surprenant, une grande veillée à
laquelle ils étaient tous priés.

Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la
mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire
un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta.
Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit
milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en traîneau
sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des
chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de
loin.

Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs
habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient
acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise
des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des
États-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la
succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement
marqué et s'assit auprès d'elle.

Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des
chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et
chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement
vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence
simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des
descriptions de contrées lointaines aux moeurs étranges. Les
Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement,
devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et
ne parlaient guère.

Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se
crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide
coutume canadienne.

--Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment
aimez-vous le Canada?

--C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en été
et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à
la longue.

C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête,
les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres
habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait
s'élargir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche
sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la
lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est
pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un
accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants
d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des
tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même
dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient
recherchées et pleines de raffinement.

--Dans votre pays avant de venir icitte, étiez-vous cultivateur
aussi?

--Non.

--Quel métier donc que vous faisiez?

Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte
peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à
comprendre.

--Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes
deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre
dans un magasin.

Employés--commis--cela c'était clair pour tout le monde; mais la
profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux
qui l'écoutaient.

Éphrem Surprenant répéta: «Accordeur de pianos; c'était ça, c'était
bien ça!» Et il regarda son voisin Conrad Néron d'un air supérieur,
et de défi, qui semblait dire: «Tu ne voulais pas me croire ou bien
tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...»

--Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine,
pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça?
Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de même
vous êtes ben instruits, vous et vos garçons; vous savez lire et
écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.

--Ni moi! ajouta promptement Éphrem Surprenant.

Conrad Néron et Égide Racicot firent chorus:

--Ni moi!

--Ni moi!

Et tous se mirent à rire.

Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels
pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère,
maintenant.

--Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos
métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par
icitte?

Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité,
s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre
des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.

Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu
l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du coeur: la
lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la
révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la
parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant
sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie
saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec
chaleur quelques mois plus tôt...

Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et
chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.

--On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout
est cher, on vit enfermé...

Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement
parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes
leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des
grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni
compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné
les mille duretés d'une terre impitoyable.

--Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel
Chapdelaine, le pays icitte, la vie?

--Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à
fait...

Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Éphrem Surprenant:

--Ah! c'est dur, icitte; c'est dur!

Ils firent «oui» de la tête tous les trois et baissèrent les yeux:
trois hommes aux épaules maigres, encore pâles malgré leurs six mois
passés sur la terre, qu'une chimère avait arrachés à leurs comptoirs,
à leurs bureaux, à leurs tabourets de piano, à la seule vraie vie
pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui
puissent être des déracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur
erreur. Ils étaient trop différents pour imiter les Canadiens qui les
entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la santé endurcie, ni
la rudesse nécessaire, ni l'aptitude à toutes les besognes:
agriculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon
l'heure.

Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur les
genoux, contemplait avec une sorte d'étonnement les callosités que le
dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles.
Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs
esprits le bilan mélancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on
pensait: «Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils
n'ont plus guère d'argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne
sont pas faits pour vivre sur la terre.»

La mère Chapdelaine voulut les encourager, un peu par pitié, un peu
ont l'honneur de la culture.

--Ça force un peu au commencement quand on n'est pas accoutumé,
dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée
vous ferez une belle vie.

--C'est drôle, remarqua Conrad Néron, comme chacun a du mal à se
contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont
venus de ben loin pour s'établir icitte et cultiver, et moi je suis
toujours à me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que
d'être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume
à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil.

--Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial.

--Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur
les chousses, fit Racicot avec un gros rire.

--C'est vrai, et je ne m'en cache pas: ça ne m'aurait pas adonné. Ces
hommes icitte ont acheté ma terre. C'est une bonne terre, personne ne
peut rien dire à l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et
je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je
suis et je n'aurais pas voulu revenir.

La mère Chapdelaine secoua la tête.

--Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la
santé et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de
_boss_; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour
soi... Ah! c'est beau!

--Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est
son maître. Et vous avez l'air de prendre en pitié ceux qui
travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un _boss_ à qui
il faut obéir. Libre... sur la terre... allons donc!

Il s'animait à mesure et parlait d'un air de défi.

--Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un
habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien réussi, qui sont
bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de
chance que les autres, vous dites: «Ah! ils font une belle vie; ils
sont à l'aise; ils ont de beaux animaux.»

«Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, cest que ce sont
leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de _boss_ dans le monde qui
soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils
vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval
apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les pieds; c'est une vache
pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher
pendant qu'on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand
ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour
gâter votre vie et vous donner du tourment...

«Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous
êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé
fort tout l'avant-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre
un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis à table, voilà un
enfant qui crie: «Les vaches ont sauté la clôture»; ou bien:
«Les moutons sont dans le grain.» Et tout le monde se lève et
part à courir, en pensant à l'avoine ou à l'orge qu'on a eu tant de
mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent.
Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les
femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à
remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures
de pieux, et qu'on rentre, bien resté, on trouve la soupe aux pois
refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les
chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la
peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer
encore.

«Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes.
Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme
les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les
faites vivre à force de travail, parce que la terre est avare et
l'été trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela
change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on
ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait...
Quand bien même on pourrait... Vous auriez d'autres maîtres: l'été
qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept
mois de l'année sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent
toujours _mal_ à point...

«Dans les villes on se moque de ces choses-là; mais ici vous n'avez
pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter
le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout,
sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du
commencement à la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour réussir sur la
terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme
de raison... les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de
danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de
même!»

Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque
jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de
carrefour. Ceux qui l'écoutaient, étant d'une race sensible à la
parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et
la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle
et saisissante qui les surprenait eux-mêmes.

La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête.

--Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un
habitant qui a une bonne terre.

--Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers
le nord; l'été est trop court; le grain n'a pas eu le temps de
pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à
chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons
de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui
ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de
tous côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres,
moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se
fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps
pour s'en aller dans les places moins dures, où on trouve tout ce
qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et
aller se promener sans avoir peur de mourir...

Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout à coup et songea
aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C'est vrai
ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et
sans douceur. Toute l'inimitié menaçante du dehors, le froid, la
neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison
et s'asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec
des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus
terribles encore.

«Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés
dans le bois, ma soeur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs
corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra
jamais...»

Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre,
et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs
de planches courbent l'échine et parlent bas comme des gens dont la
vie est menacée et qui craignent.

Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au
moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des
histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si
férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le
courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient
les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur
eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et
se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains,
déchirants et pitoyables.

Après les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et
d'apparitions; des récits de visions terrifiantes ou d'avertissements
prodigieux reçus par des hommes qui avaient blasphémé ou mal parlé
des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter,
l'on joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins
émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui
fut dit alors quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur
maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo
Surprenant parlant des États-Unis et de la vie magnifique des grandes
cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites,
inondées de lumière le soir, pareilles à de merveilleux spectacles
sans fin.

Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi-voix, presque en
confidence:

--C'est demain dimanche... J'irai vous voir après midi.

Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et
voici qu'il était de nouveau près d'elle, reprenant ses récits
merveilleux comme un plaidoyer interrompu.

Car c'était pour elle surtout qu'il avait parlé la veille au soir;
elle le comprit clairement. Le grand mépris qu'il avait témoigné pour
la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des
villes, ce n'avait été que la préface d'une tentation dont il lui
mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on
feuillette un livre d'images.

--Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de
Roberval, la grand-messe, une veillée dramatique dans un couvent;
voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes
ces choses-là, les gens qui ont habité les villes ne feraient qu'en
rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu'à vous promener sur
les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail
est finie--pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval,
mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges
comme une salle--rien qu'à vous promener de même, avec les lumières,
les chars électriques qui passent tout le temps, les magasins, le
monde, vous verriez de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous
les plaisirs qu'on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes
avec des images, et dans toutes les rues des places où l'on peut
entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures à pleurer et
à rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez même pas ce que c'est que
les vues animées!

Il se tut quelques instants, repassant dans sa mémoire le spectacle
prodigieux des cinématographes et se demandant s'il pourrait
l'expliquer et en raconter les péripéties ordinaires: l'histoire
touchante des petites filles abandonnées ou perdues dont la vie est
condensée sur l'écran en douze minutes de misère atroce et trois
minutes de réparation et d'apothéose dans un salon d'un luxe exagéré.
Les galopades effrénées de _cowboys_ à la poursuite des Indiens
ravisseurs; l'épouvantable fusillade; la délivrance ultime des
captifs, à la dernière seconde, par les soldats qui arrivent en
trombe, brandissant magnifiquement la bannière étoilée.

Après une minute d'hésitation, il secoua la tête, reconnaissant son
impuissance à peindre toutes ces choses avec des mots.

Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans
les brûlés qui couvrent la berge haute de la rivière Péribonka
au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours à aucun
prétexte pour obtenir que Maria sortît avec lui; il le lui avait
demandé simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour
avec la même simplicité directe et pratique.

--Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est
vrai! Voilà longtemps que je n'étais revenu au pays, et j'étais à me
dire que c'était une misérable place pour vivre, que les hommes
étaient une _gang_ de simples qui n'avaient rien vu et que les filles
n'étaient sûrement pas aussi fines ni aussi _smart_ que celles des
États... Et puis rien qu'à vous regarder, je me suis dit tout d'un
coup que c'était moi qui n'étais qu'un simple, parce que ni à Lowell
ni à Boston je n'avais vu de fille comme vous. Après que j'étais
retourné là-bas, dix fois par jour je pensais que peut-être bien
quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous
prendre, et chaque fois ça me faisait froid dans le dos. C'est pour
vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout près de Boston
jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais,
j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu,
pour vous dire ce que j'avais à dire et savoir ce que vous me
répondriez.

Toutes les fois que le sol était nu l'espace de quelques pieds devant
eux, dépourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les
yeux sans crainte de trébucher dans la neige, il la regardait, mais
ne voyait d'elle que son profil penché, à l'expression patiente et
tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui
moulait ses formes héroïques, de sorte que chaque regard lui
rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de réponse.

--Icitte, ce n'est pas une place pour vous, Maria. Le pays est trop
dur, et le travail est dur aussi: on se fait mourir rien que pour
gagner son pain. Là-bas, dans les manufactures, fine et forte comme
vous êtes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi;
mais si vous étiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler.
Je gagne assez pour deux, et nous ferions une belle vie: des
toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison de briques,
avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez
pas l'idée et qui vous épargnent du trouble et de la misère à chaque
instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des _Anglâs_ par là;
je connais bien des familles canadiennes qui travaillent comme moi ou
bien qui ont des magasins. Et il y a une belle église, avec un prêtre
canadien: M. le curé Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous
ennuieriez pas...

Il hésita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol
blanc semé de souches brunes, sur le plateau austère qui un peu plus
loin descendait d'une seule course jusqu'à la rivière glacée, comme
s'il cherchait des arguments décisifs.

--Je ne sais pas quoi vous dire... Vous avez toujours vécu par icitte
et vous ne pouvez pas vous figurer comment c'est ailleurs, et je ne
suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais
je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je prends pas un
coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande,
je vous emmènerai dans des places qui vous étonneront; de vraies
belles places pas en tout comme par icitte, où on peut vivre comme du
monde, et faire un règne heureux.

Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo
Surprenant était venue battre son coeur comme une lame s'abat sur la
grève. Ce n'étaient point les protestations d'amour qui la
touchaient, encore quelles fussent sincères et honnêtes, mais les
descriptions par lesquelles il cherchait à la tenter. Il n'avait
parlé que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable
ou de vanité; mais considérez que ces choses étaient les seules
qu'elle pût comprendre avec exactitude, et que tout le reste--la
magie mystérieuse des cités, l'attirance d'une vie différente,
inconnue, au centre même du monde humain et non plus sur son extrême
lisière--n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et
vague, pareil à une grande clarté lointaine.

Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le
contact des multitudes; toute la richesse fourmillante de sensations
et d'idées qui est l'apanage pour lequel le citadin a troqué
l'orgueil âpre de la terre, Maria pressentait tout cela confusément,
comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse
métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle
avait un grand désir de s'en aller.

Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages
tristes chargés de neige. Ils défilaient comme une menace au-dessus
du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre
couche à son linceul, et les sapins, les épinettes, les cyprès,
serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet
aspect de grande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les
souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le
paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de
chaleur et de fécondité; c'était plutôt un pan de quelque planète
déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort.

Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des
arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et
maintenant pour la première fois elle y songeait avec haine et avec
crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où
l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se
montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les
chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et
dans les villes, les rues...

Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il
y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues,
sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars
électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère...
Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une
petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout
le vague merveilleux du grand mirage.

Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui
ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda
longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne
devina rien de ce qui se passait dans son coeur.

--Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou
bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore?

Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière
supposition par peur d'un refus définitif.

--Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr! Il n'y a
guère longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez à ce que
je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui
coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez
qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire
un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous
vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et
à gratter la terre dans des places désolées...

Ils rentrèrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui
l'attendait, des États où il allait trouver le printemps déjà venu,
du travail abondant et bien payé dont témoignaient ses vêtements
élégants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait
laborieusement détourné les yeux devant les siens, s'assit près de la
fenêtre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en
songeant à son grand ennui.



CHAPITRE XIII


Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs
suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope
Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions
évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le
repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu d'amour.

François Paradis était venu au coeur de l'été, descendu du pays
mystérieux situé «en haut des rivières»; le souvenir des très simples
paroles qu'il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand
soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de
charme se fanant dans la brousse. Après lui Lorenzo Surprenant avait
apporté un autre mirage: le mirage des belles cités lointaines et de
la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon,
quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte
et comme découragé d'avance, comprenant qu'il n'avait rien à offrir
qui eût de la force pour tenter.

Hardiment il avait demandé à Maria de venir se promener avec lui;
mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils
virent que la neige tombait. Maria s'était arrêtée sur le perron,
hésitante une main sur le loquet, faisant mine de rentrer; et lui,
craignant de laisser échapper l'occasion, s'était mis à parler de
suite, se dépêchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire.

--Vous savez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Maria. Je ne vous
en avais pas parlé encore, d'abord parce que ma terre n'était pas
assez avancée pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous
les deux, et après ça parce que j'avais deviné que c'était François
Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et
que cet autre garçon des États est après vous, je me suis dit que moi
aussi je pourrais bien essayer ma chance.

La neige descendait maintenant en flocons serrés; elle dégringolait
du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande
sombre qui était la lisière de la forêt, et puis allait se joindre à
cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient déjà accumulée sur le
sol.

--Je ne suis pas riche, bien sûr; mais j'ai deux lots à moi, tout
payés, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler
dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran,
faire de bonnes clôtures, et quand mai viendra jen aurai grand prêt à
être semé. Je sèmerai cent trente minots, Maria... cent trente minots
de blé, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de gaudriole pour
les animaux. Tout ce grain-là, du beau grain de semence, je
l'achèterai à Roberval et je payerai _cash_ sur le comptoir, de
même... J'ai l'argent de côté tout prêt; je payerai _cash_, sans une
cent de dette à personne, et si seulement c'est une année ordinaire,
ça fera une belle récolte. Pensez donc Maria cent trente minots de
beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'été, avant
les foins, et puis entre les foins et la moisson, ça serait le bon
temps pour élever une belle petite maison chaude et solide, toute en
épinette rouge. J'ai le bois tout prêt, coupé, empilé, derrière ma
grange; mon frère m'aidera et peut-être aussi Esdras et Da'Bé quand
ils seront revenus. L'hiver d'après je monterai aux chantiers avec un
cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents
piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous avez bien voulu
m'attendre, ça serait le temps...

Maria restait appuyée à la porte, une main sur le loquet, détournant
les yeux. C'était cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait à lui offrir;
attendre un an, et puis devenir sa femme et continuer la vie d'à
présent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre
mi-défrichée... Faire le ménage et l'ordinaire, tirer les vaches,
nettoyer l'étable quand l'homme serait absent, travailler dans les
champs peut-être, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle était
forte. Passer les veillées au rouet ou à radouber de vieux
vêtements... Prendre une demi-heure de repos parfois l'été, assise
sur le seuil, en face des quelques champs enserrés par l'énorme bois
sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de
givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne
déjà blanche et sur le bois... Le bois... Toujours le bois,
impénétrable, hostile, plein de secrets sinistres, fermé autour d'eux
comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, année
par année, gagnant quelques arpents chaque fois, au printemps et à
l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et
dure.

Non, elle ne voulait pas vivre comme cela.

--Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer,
continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante, Maria, et accoutumée à
l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a
pu dire jamais que j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier
ça serait mon plaisir de peiner comme un boeuf toute la journée pour
vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être
vieux. Je ne prends pas de boisson, Maria, et le vous aimerais
bien...

Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour,
peut-être pour prendre sa main à elle, peut-être pour l'empêcher
d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse.

--L'amitié que j'ai pour vous... ça ne peut pas se dire...

Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme
lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait à
donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette,
embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le
silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouvée niaise; mais
elle n'était que simple et sincère, et proche de la nature, qui
ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde fût devenu
compliqué comme à présent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents
et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à
la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la
nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle, sans doute
elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs
discours qu'à une voix intérieure et préparant le geste d'éloignement
qui la défendait contre toute requête trop ardente, en attendant...
Les trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par
des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beauté de son corps et
parce qu'ils pressentaient de son coeur limpide et honnête; quand ils
lui parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente,
calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallût dire, et
ils ne l'en aimaient que davantage.

--Ce garçon des États est venu vous faire de beaux discours, mais il
ne faut pas vous laisser prendre...

Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble.

--Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire
contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte, Maria, parmi des
gens comme vous.

À travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction
de planches, mi-étable et mi-grange, que son père et ses frères
avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la
fois répugnant et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se
figurer les édifices merveilleux des cités. L'intérieur chaud et
fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans
un coin, dure à manoeuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur
désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige
incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait
un garçon comme Eutrope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un
pays triste et sauvage.

Elle secoua la tête.

--Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant...
Je n'ai rien promis à personne. Il faut attendre.

C'était plus qu'elle n'en avait dit à Lorenzo Surprenant et pourtant
Lorenzo était parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait
tenté sa chance, et perdu. Il s'en alla seul à travers la neige,
tandis qu'elle rentrait dans la maison.

Mars se traîna en l'ours tristes; un vent froid poussait d'un bout à
l'autre du ciel les nuages gris ou balayait la neige; il fallait
étudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour
comprendre que le printemps venait.

Les journées qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux
journées d'autrefois, ramenant les mêmes tâches, accomplies de la
même manière; mais les soirées devinrent différentes, remplies par un
effort de pensée pathétique. Sans doute ses parents avaient-ils
deviné ce qui s'était passé; mais respectant son silence, ils ne lui
offraient pas de conseils et elle n'en demandait pas. Elle avait
conscience qu'il n'appartenait qu'à elle de faire son choix et
d'arrêter sa vie, et se sentait pareille à une élève debout sur une
estrade devant des yeux attentifs, chargée de résoudre sans aide un
problème difficile.

C'était ainsi: quand une fille arrivait à un certain âge, lorsqu'elle
était plaisante à voir, saine et forte, habile à toutes les besognes
de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les
épouser. Et il fallait qu'elle dît: «Oui» à celui-là, «Non» à
l'autre...

Si François Paradis ne s'était pas écarté sans retour dans les bois
désolés, tout eût été facile. Elle n'aurait pas eu à se demander ce
qu'il lui fallait faire: elle serait allée droit vers lui, poussée
par une force impérieuse et sage, aussi sûre de bien faire qu'une
enfant qui obéit. Mais il était parti; il ne reviendrait pas comme il
l'avait promis, ni au printemps ni plus tard, et M. le curé de
Saint-Henri avait défendu de continuer par un long regret la longue
attente.

Oh! mon Dou! Quel temps merveilleux ç'avait été que le commencement
de cette attente! Quelque chose se gonflait et s'ouvrait dans son
coeur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les
épis s'écartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle
en dansant... Non, c'était plus vif et plus fort que cela. C'était
pareil à une grande flamme-lumière aperçue dans un pays triste, à la
brunante, une promesse éclatante vers laquelle on marche, oubliant
les larmes qui avaient été sur le point de venir en disant d'un air
de défi: «Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde
quelque chose comme cela.» Fini. Oui, c'était fini. Maintenant il
fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement
son chemin, en hésitant dans le triste pays sans mirage.

Le père Chapdelaine et Tit'Bé fumaient sans rien dire, assis près du
poêle; la mère tricotait des bas; chien, couché sur le ventre, la
tête entre ses pattes allongées, clignait doucement des yeux,
jouissant de la bonne chaleur. Télesphore s'était endormi, son
catéchisme ouvert sur les genoux, et la petite Alma-Rose, qui était
encore éveillée, elle, hésitait depuis plusieurs minutes déjà entre
un grand désir de faire remarquer la paresse inexcusable de son frère
et la honte d'une pareille trahison.

Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin
encore sa pensée obscure et simple.

Quand une jeune fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force
mystérieuse qui la pousse vers un garçon différent des autres,
qu'est-ce qui doit la guider? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le
mariage? Avoir une belle vie, assurément, faire un règne heureux...

Ses parents auraient préféré qu'elle épousât Eutrope Gagnon--elle le
savait--d'abord parce qu'elle resterait ainsi près d'eux et ensuite
parce que la vie de la terre était la seule qu'ils connussent, et
qu'ils l'imaginaient naturellement supérieure à toutes les autres.
Eutrope était un bon garçon, vaillant et tranquille, et il l'aimait;
mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il était également sobre,
travailleur; il était en somme resté Canadien, tout pareil aux gens
parmi lesquels elle vivait; il allait à l'église... Et il lui
apportait comme un présent magnifique un monde éblouissant, la magie
des villes; il la délivrerait de l'accablement de la campagne glacée
et des bois sombres...

Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: «Je vais épouser
Lorenzo Surprenant.» Mais en vérité son choix était fait. Le norouâ
meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied
de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même
coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle habitait et lui
avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de
la solitude, des grandes forêts inhumaines où tous les arbres ont
l'aspect des arbres de cimetière. L'amour--le vrai amour--avait passé
près d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'était
éloignée pour ne plus revenir. Il lui était resté une nostalgie et,
maintenant, elle se prenait à désirer une compensation et comme un
remède, l'éblouissement d'une vie lointaine dans la clarté pâle des
cités.



CHAPITRE XIV


Un soir d'avril la mère Chapdelaine refusa de se mettre à table avec
les autres à l'heure du souper.

--J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que
je me suis forcée en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire
le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire...
et je n'ai pas faim.

Personne ne répondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont
prompts à s'inquiéter dès que chez l'un d'entre eux le mécanisme
humain se dérange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus à
trouver presque naturel que parfois leur dur métier les surmène et
que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le père et les
enfants mangeaient, la mère Chapdelaine resta immobile sur sa chaise,
près du poêle. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altérait.

--Je vas me coucher, dit-elle bientôt. Une bonne nuit et demain matin
je serai correcte, certain! Tu guetteras la cuite, Maria.

Le lendemain, en effet, elle se leva à son heure ordinaire; mais
quand elle eut préparé la pâte pour les crêpes, la peine la terrassa
et elle dut s'allonger de nouveau. Près du lit elle s'arrêta un
instant, se tenant les reins des deux mains et s'assura que la
besogne du jour serait faite.

--Tu donneras à manger aux hommes, Maria. Et ton père t'aidera à
tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne à rien ce matin.

--C'est bon, sa mère; c'est bon, répondit Maria. Reposez-vous
tranquillement; nous n'aurons pas de misère.

Pendant deux jours elle resta couchée, surveillant de son lit toute
la vie domestique, donnant des conseils.

--Tourmente-toi point, lui répétait son mari sans cesse. Il n'y a
quasiment rien à faire dans la maison à part de l'ordinaire, et pour
ça Maria est bien capable, et pour le reste aussi, batêche! Elle
n'est plus une petite fille à cette heure: elle est aussi capable
comme toi. Reste sans bouger, ben à l'aise, au lieu de bardasser tout
le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal.

Le troisième jour elle cessa de penser aux soins du ménage et
commença à se lamenter.

--Oh! mon Dou! gémissait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la tête
me brûle. Je vas mourir!

Le père Chapdelaine essaya de la réconforter en plaisantant.

--Tu mourras quand le bon Dieu voudra que tu meures, et à mon idée ça
n'est pas encore de ce temps icitte. Qu'est-ce qu'il ferait de toi?
Le paradis est plein de vieilles femmes, au lieu qu'icitte nous n'en
avons qu'une et elle peut encore rendre service, des fois...

Mais il commençait à s'inquiéter et tint conseil avec sa fille.

--Je pourrais atteler et aller virer à la Pipe, proposa-t-il.
Peut-être bien qu'au magasin ils ont des remèdes pour cette
maladie-là; ou bien j'en causerais à M. le curé et il me dirait quoi
faire.

Avant quils eussent pris une décision, la nuit était venue et Tit'Bé,
qui était allé aider Eutrope Gagnon à scier du bouleau pour son
poêle, rentra et le ramena avec lui.

--Eutrope a un remède, dit-il.

Ils se rassemblèrent tous autour d'Eutrope, qui prit dans une de ses
poches et ouvrit lentement une petite boîte de fer-blanc.

--Voilà ce que j'ai, fit-il d'un air de doute. C'est des pilules.
Quand mon frère a eu mal aux rognons, voilà trois ans passés, il a vu
dans une gazette une annonce pour ces pilules-là, qui disait qu'elles
étaient bonnes; alors il a envoyé de l'argent pour une boîte. Il dit
que c'est un bon remède. Son mal n'est pas parti de suite, comme de
raison; mais il dit que c'est un bon remède. Ça vient des États...

Pendant quelques instants ils contemplèrent sans mot dire les
quelques pilules grises qui roulaient çà et là sur le fond de la
boîte. Un remède... préparé par quelque homme repu de science en des
pays lointains... Le même respect troublé les courbait qu'inspire aux
Indiens la décoction d'herbes cueillies par une nuit de pleine lune,
au-dessus de laquelle le guérisseur de la tribu a récité les formules
magiques.

Maria questionna d'une voix hésitante:

--C'est-il bien aux rognons qu'elle a mal, seulement?

--D'après ce que Tit'Bé m'avait dit, j'avais pensé que c'était ça.

Le père Chapdelaine fit un geste évasif.

--Elle s'est forcée en levant la poche de fleur, qu'elle dit, et
maintenant voilà qu'elle a mal dans tout le corps. On ne peut pas
savoir...

--La gazette qui partait de ce remède-là, reprit Eutrope Gagnon,
disait comme ça que quand le monde tombait malade et pâtissait,
c'était à cause des rognons, toujours; et pour les rognons ces
pilules-là, c'est extra. La gazette le disait, et mon frère aussi.

--Quand même ça ne serait pas pour ce mal-là tout à fait, dit Tit'Bé
d'un air de respect, c'est un remède de toujours...

--Elle pâtit, c'est sûr: on ne peut pas la laisser comme ça.

Ils s'approchèrent du lit où la malade gémissait et respirait
bruyamment, tentant par intervalles des mouvements légers que
suivaient des plaintes plus aiguës.

--Eutrope t'a apporté un remède, Laura.

--J'y crois point à vos remèdes, répondit-elle entre deux plaintes.

Mais elle regarda pourtant avec intérêt les pilules grises qui
roulaient sans cesse dans la boîte de fer-blanc, comme si elles
eussent été animées d'une vie surnaturelle.

--Mon frère en a mangé, voilà trois ans passés, quand il avait le mal
de rognons si fort qu'il ne pouvait quasiment pas travailler, et il
dit que ça lui a fait du bien. Oh! c'est un bon remède, madame
Chapdelaine, certain!

À mesure qu'il parlait, son hésitation primitive s'évanouissait, et
il se sentait envahi d'une grande confiance.

--Ça va vous guérir, madame Chapdelaine, sûr comme il y a un bon
Dieu. C'est un remède de première classe: mon frère l'a fait venir
des États exprès. Vous ne trouveriez pas un remède comme ça au
magasin de la Pipe, sûrement.

--Ça ne peut pas la rendre pire? interrogea Maria avec un reste de
crainte. Ça n'est pas du poison ni une affaire de même?

Tous les hommes protestèrent ensemble avec une sorte d'indignation.

--Faire du mal, des petites pilules pas plus grosses que ça!

--Mon frère en a mangé quasiment une boîte, et il dit que c'est du
bien que ça lui a fait.

Quand Eutrope partit, il laissa les pilules derrière lui; la malade
n'avait pas encore consenti à en prendre, mais sa résistance
diminuait de force à chaque fois.

Elle en prit deux au milieu de la nuit, deux autres au matin, et
pendant les heures qui suivirent tout le inonde attendit avec
confiance que la magie du remède opérât. Mais vers midi il fallut se
rendre à l'évidence; elle souffrait toujours autant et continuait à
se plaindre. Au soir la boîte était vide, et quand la nuit tomba les
gémissements de la malade remplirent la maison d'une tristesse
angoissée, maintenant surtout que l'on n'avait plus de remède en quoi
l'on pût espérer.

Maria se leva deux ou trois fois, émue des plaintes plus fortes;
chaque fois elle trouvait sa mère dans la même position, couchée sur
le côté dans une immobilité qui semblait la faire souffrir et la
raidir un peu plus d'heure en heure, et toujours se lamentant
bruyamment.

--Quoi c'est, sa mère? demandait Maria. Ça va-t-il mieux?

--Oh! mon Don! que je pâtis. Que je pâtis donc! répondait la malade.
Je peux plus grouiller, plus en tout, et ça me fait mal tout de même.
Donne-moi de l'eau frette, Maria; j'ai soif à mourir.

Maria lui donna à boire plusieurs fois, mais finit par concevoir des
craintes.

--Ça n'est peut-être pas bon pour vous de boire tant que ça, sa mère.
Tâchez d'endurer votre soif un temps.

--C'est pas endurable, je te dis... La soif, et puis le mal que j'ai
dans tout le corps, et la tête qui me brûle... Oh! mon Dou! C'est
certain que je vas mourir.

Un peu avant le jour elles s'assoupirent toutes les deux; mais Maria
fut bientôt réveillée par son père, qui lui secouait l'épaule et
parlait à voix basse.

--Je vas atteler, dit-il. J'irai virer à Mistook pour chercher le
médecin, et en passant à la Pipe je vas parler à M. le curé aussi.
C'est épeurant de l'entendre se lamenter de même...

Les yeux ouverts dans la clarté blafarde de l'aube, Maria prêta
l'oreille aux bruits du départ; la porte de l'écurie battant contre
le mur; les sabots du cheval sonnant mat sur les madriers de l'allée;
des commandements étouffés: «Ho là! Harrié! Harrié donc! Ho!» puis le
tintement des grelots de l'attelage. Dans le silence qui suivit, la
malade gémit deux ou trois fois, mais sans se réveiller; Maria
regarda le jour pâle emplir la maison et songea au voyage de son
père, s'efforçant de calculer les distances.

De chez eux au village de Honfleur, huit milles. De Honfleur à la
Pipe, six. À la Pipe son père parlerait à M. le curé et puis il
continuerait vers Mistook. Elle se reprit, et au lieu du vieux nom
indien que les gens du pays emploient toujours, elle donna au village
son nom officiel, celui dont l'avaient baptisé les prêtres:
Saint-Coeur-de-Marie... De la Pipe à Saint-Coeur-de-Marie, huit
autres milles. Huit et six, et huit encore... Elle s'embrouilla, et
dit à voix basse:

--Ça fait loin toujours. Et les chemins seront méchants.

Une fois de plus elle ressentait un effarement tragique en songeant à
leur solitude, dont elle ne se souciait guère autrefois. C'était bon
quand tout le monde était fort et joyeux et qu'on n'avait pas besoin
d'aide; mais qu'un peu de chagrin vînt, une maladie, et le bois qui
les entourait semblait resserrer sur eux sa poigne hostile pour les
priver des secours du monde, le bois et ses acolytes: les mauvais
chemins où les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail, les tempêtes de
neige en plein avril...

Sa mère tenta de se retourner dans son sommeil, s'éveilla en poussant
un cri aigu de douleur et aussitôt recommença à gémir sans répit.
Maria se leva et alla s'asseoir près d'elle, songeant à la longue
journée qui commençait, au cours de laquelle elle n'aurait ni conseil
il ni aide.

Elle ne fut qu'une longue plainte, cette journée: un gémissement sans
fin qui venait du lit où gisait la malade et hantait l'étroite maison
de bois. De temps en temps se mêlait à cette lamentation quelque
bruit domestique: la vaisselle entrechoquée, la porte du poêle de
fonte ouverte avec un claquement; des pas sur le plancher, Tit'Bé
rentrant dans la maison doucement, inquiet et gauche, pour prendre
des nouvelles.

--Ça va-t-il point mieux?

Maria secouait la tête. Ils restaient tous deux immobiles quelques
secondes, regardant la forme immobile sous les couvertures de laine
brune, prêtant l'oreille aux plaintes; puis Tit'Bé sortait de nouveau
pour vaquer aux menues besognes du dehors; Maria achevait de mettre
la maison en ordre et recommençait ensuite son guet patient, que des
gémissements plus perçants venaient parfois interrompre comme des
reproches.

D'heure en heure elle reprenait son calcul de temps et de distance.

--Son père doit être loin de Saint-Coeur-de-Marie... Si le médecin
est là, ils vont laisser le cheval reposer une couple d'heures, et
ils partiront ensemble. Mais les chemins doivent être méchants; au
printemps, de ce temps icitte, c'est quasiment pas passable des
fois...

Un peu plus tard:

--Ils doivent être partis; peut-être bien qu'en passant à la Pipe ils
s'arrêteront pour parler à M. le curé. Ou bien encore il sera venu de
suite dès qu'il aura su, sans les attendre. Il peut arriver dans
aucun temps.

Mais la nuit approcha sans amener personne, et vers sept heures
seulement des grelots se firent entendre au dehors. C'étaient le père
Chapdelaine et le médecin qui arrivaient. Ce dernier entra dans la
maison seul, posa son sac sur la table et commença à retirer sa
pelisse en grognant.

--Avec des chemins de même, dit-il, c'est pas qu'une petite affaire
de venir voir des malades. Et vous, vous êtes venus vous cacher dans
le bois apparemment, le plus loin que vous avez pu. Batêche! vous
pourriez bien tous mourir sans que personne vous vienne en aide.

Il se chauffa quelques secondes au poêle, puis s'approcha du lit.

--Eh bien, la mère, on se met à être malade, tout comme les gens qui
ont le moyen!

Mais après un premier examen il cessa de plaisanter.

--Elle est malade pour de bon, je cré!

C'était sans affectation qu'il parlait comme les paysans; son
grand-père et son père avaient travaillé la terre, et lui n'avait
quitté la campagne que pour faire ses études de médecine à Québec,
parmi d'autres garçons semblables à lui pour la plupart, petit-fils
sinon fils de cultivateurs, qui avaient tous gardé des manières
frustes de villageois et le lent parler héréditaire. Il était grand
et massif, moustachu de gris, et sa figure épaisse avait toujours une
expression un peu gênée de bonne humeur arrêtée court par l'annonce
d'un chagrin d'autrui, auquel il devait faire semblant de compatir.

Le père Chapdelaine, ayant dételé et soigné son cheval, rentra dans
la maison à son tour. Il s'assit à distance respectueuse avec ses
enfants pendant que le médecin remplissait ses rites. Ils pensaient
tous:

«Maintenant on va savoir ce que c'est, et il va lui donner de bons
remèdes...»

Mais quand l'examen fut fini, au lieu d'avoir recours de suite aux
philtres de son sac, il resta hésitant et se mit à poser des
questions sans fin. Comment cela avait commencé, et de quoi elle se
plaignait surtout... Si elle avait déjà souffert du même mal... Les
réponses ne semblèrent pas l'éclairer beaucoup; alors il s'adressa à
la malade elle-même, mais n'obtint d'elle que des indications vagues
et des plaintes.

--Si ça n'est rien qu'un effort qu'elle s'est donné, fit-il à la
longue, elle guérira toute seule: elle n'a qu'à rester au lit sans
bouger. Mais si c'est une lésion dans le milieu du corps, aux rognons
ou ailleurs, ça peut être méchant.

Il sentit confusément que le doute où il restait plongé désappointait
les Chapdelaine, et voulut rétablir son prestige.

--Des lésions internes, c'est grave, et on ne peut rien y voir. Le
plus grand savant du monde ne pourrait pas vous en dire plus long que
moi. Il faut attendre... Mais ça n'est peut-être pas ça.

Il recommença son examen et secoua la tête.

--Je peux toujours lui donner quelque chose pour l'empêcher de pâtir
de même.

Le sac de cuir révéla enfin ses fioles mystérieuses: quinze gouttes
d'une drogue jaunâtre tombèrent dans deux doigts d'eau que la malade,
soutenue, but avec force plaintes aiguës. Après cela, il ne restait
apparemment qu'à attendre encore; les hommes allumèrent leurs pipes
et le docteur, les pieds contre le poêle, parla de sa science et de
ses cures.

--Des maladies de même, dit-il, qu'on ne sait pas bien ce que c'est,
c'est plus bâdrant pour un médecin qu'une affaire grave. Ainsi la
pneumonie, ou bien la fièvre typhoïde; les trois quarts des gens de
par icitte, hormis qu'ils meurent de vieillesse, ce sont ces deux
maladies-là qui les tuent. Eh bien, la fièvre typhoïde et la
pneumonie, j'en guéris tous les mois. Vous connaissez bien Viateur
Tremblay, le maître de poste de Saint-Henri...

Il paraissait un peu offensé que la mère Chapdelaine fût atteinte
d'un mal obscur, au diagnostic difficile, et non d'une des deux
maladies qu'il traitait avec le plus de succès, et il conta par le
menu comment il avait guéri le maître de poste de Saint-Henri. De là
ils en vinrent à discuter toutes les nouvelles du comté, de ces
nouvelles qui font le tour du lac Saint-Jean, colportées de maison en
maison, et qui sont d'un intérêt plus passionnant mille fois que les
famines ou les guerres parce que les causeurs arrivent toujours à les
rattacher à quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents, dans ce pays
où tous les liens de parenté sont suivis méticuleusement en esprit,
malgré les distances.

La mère Chapdelaine cessa de se plaindre, et parut s'assoupir. Le
médecin jugea donc qu'il avait fait ce qu'on attendait de lui, tout
au moins pour un soir, vida sa pipe et se leva.

--Je vas aller coucher à Honfleur, dit-il. Votre cheval est bon pour
me mener jusque-là, eh? Vous n'avez pas besoin de venir, vous; je
connais le chemin. Je vas passer la nuit chez Éphrem Surprenant et je
reviendrai demain dans l'avant-midi.

Le père Chapdelaine hésita quelques instants, songeant que son vieux
cheval avait déjà fait une dure journée; mais il ne répondit rien et
finit par sortir pour atteler une fois de plus. Quelques minutes plus
tard l'homme de science était parti et la famille se retrouva seule
comme à l'ordinaire.

Une grande quiétude remplit la maison. Chacun songea avec
soulagement: «C'est un bon remède qu'il lui a donné, pareil! Elle ne
se lamente plus...» Mais une heure s'était à peine écoulée que la
malade sortit de la torpeur où l'avait plongée le trop faible
narcotique, essaya de se retourner et poussa un cri. Tous se levèrent
de nouveau, navrés, et se rangèrent près du lit: elle ouvrait les
yeux, et après quelques plaintes aiguës se mit à pleurer bruyamment:

--Oh! Samuel! c'est certain, je vas mourir.

--Mais non! Mais non! Fais-toi pas des idées de même.

--Oui je te dis que je vas mourir. Je sens ça, et ce médecin-là n'est
qu'un grand simple qui ne sait pas quoi faire. Il ne peut même pas
dire quel mal que c'est, et le remède qu'il m'a donné n'était pas un
bon remède; ça ne m'a pas guérie. Je te dis que je vas mourir.

Elle disait cela d'une voix défaillante, entrecoupée de gémissements,
pendant que les larmes coulaient sur ses joues grasses. Son mari et
ses enfants la regardèrent, atterrés. La peur de la mort envahit la
maison. Ils se sentirent isolés du reste du monde, sans défense,
n'ayant même plus de cheval pour aller chercher un secours lointain,
et leurs yeux se mouillèrent aussi, cependant qu'ils se taisaient et
demeuraient immobiles, consternés, comme par une trahison.

Eutrope Gagnon arriva sur ces entrefaites.

--Et moi qui pensais la trouver quasiment guérie, fit-il. Ce
médecin-là, donc...

Le père Chapdelaine, hors de lui, se mit à crier:

--Ce médecin-là n'est bon à rien, et je lui dirai bien, moué. Il est
venu icitte, il lui a donné un petit remède de rien dans le fond
d'une tasse et il s'en est allé coucher au village comme s'il avait
gagné son argent. Il n'a rien fait que fatiguer mon cheval; mais il
n'aura pas une cent de moi, rien en tout, rien...

Eutrope secoua la tête et dit d'un air grave:

--Je n'y ai point confiance non plus, aux médecins. Si on avait pensé
à aller chercher un remmancheur, comme Tit'Sèbe de Saint-Félicien...

Tous les visages se tournèrent vers lui et les larmes s'arrêtèrent.

--Tit'Sèbe, fit Maria. Vous pensez qu'il est bon pour les maladies de
même?

Eutrope et le père Chapdelaine affirmèrent leur confiance en même
temps:

--Tit'Sèbe guérit le monde; c'est sûr. Il n'a pas passé par les
écoles, lui; mais il guérit le monde.

--Vous avez bien entendu parler de Nazaire Gaudreau, qui était tombé
du haut d'une bâtisse et qui s'était brisé la taille... Les médecins
sont venus le voir: Ils n'ont rien su lui dire que le nom latin de
son mal, et puis qu'il allait mourir. Alors on a été quérir Tit'Sèbe,
et il l'a guéri.

Ils connaissaient tous de réputation le rebouteux, et l'espoir
renaissait.

--Tit'Sèbe est un bon homme, et qui guérit le monde. Et pas difficile
pour l'argent, avec ça. On va le quérir, on lui paye son temps, et il
vous guérit. C'est lui qui a remmanché le petit Roméo Boily, après
qu'il avait été écrasé par une waguine chargée de planches.

La malade était retombée dans une sorte de torpeur et gémissait
faiblement les yeux fermés.

--J'irai bien le quérir si vous voulez, proposa Eutrope.

--Mais avec quel cheval donc? fit Maria. Le médecin a emmené
Charles-Eugène à Honfleur.

Le père Chapdelaine eut un geste de rage et jura entre ses dents:

--Le vieux maudit!

Eutrope réfléchit quelques secondes et se décida.

--Ça ne fait rien: j'irai pareil. Je marcherai jusqu'à Honfleur et là
je trouverai bien quelqu'un qui me prêtera un cheval et une carriole;
Racicot, ou bien le père Néron.

--C'est trente-cinq milles d'icitte à Saint-Félicien, et les chemins
sont méchants.

--J'irai pareil.

Il partit de suite et courut sur la neige, songeant au regard
reconnaissant de Maria. Les autres se préparèrent pour la nuit,
agitant dans leur esprit un nouveau calcul de distance... Soixante et
dix milles aller et retour... Et les mauvais chemins... La lampe
resta allumée, et jusqu'au matin la malade se lamenta dans le
silence, tantôt en plaintes aiguës, tantôt en un halètement affaibli.

Deux heures après l'aube, le médecin et le curé de Saint-Henri
arrivèrent ensemble.

--Je n'ai pas pu venir plus tôt, expliqua le curé. Mais me voilà tout
de même, et j'ai pris le docteur au village en passant.

Ils s'assirent près du lit et causèrent à voix basse; le médecin
procéda à un nouvel examen; mais ce fut le curé qui en annonça le
résultat.

--On ne peut rien dire, dit-il. Elle n'a pas l'air pire; mais ça
n'est pas une maladie ordinaire. Je vais toujours la confesser et lui
donner l'absolution; après ça nous nous en irons tous les deux et
nous reviendrons après-demain.

Il s'approcha du lit de nouveau, pendant que tous les autres allaient
s'asseoir près de la fenêtre. Pendant quelques minutes les deux voix
se répondirent, l'une affaiblie par la souffrance et coupée de
gémissements, l'autre assurée, grave, à peine abaissée pour les
questions solennelles. Après un murmure indistinct, des gestes
augustes planèrent, faisant baisser les têtes, et le curé se leva.

Avant le départ le médecin confia à Maria une petite fiole, avec des
recommandations.

--Seulement si elle pâtit bien fort, à crier, et jamais plus de
quinze gouttes à la fois... Et ne lui donnez pas d'eau frette à
boire...

Elle les reconduisit jusqu'au seuil, la fiole à la main. Au moment de
monter dans la carriole, le curé de Saint-Henri la prit à part et lui
dit quelques mots à son tour.

--Les médecins font ce qu'ils peuvent, dit-il avec simplicité, mais
il n'y a que le bon Dieu qui connaît les maladies. Priez bien fort,
et je dirai la messe pour elle demain; oui, une grand-messe avec
chant, c'est entendu.

Toute la journée Maria s'efforça de combattre avec des prières la
marche incompréhensible du mal, et chaque fois qu'elle s'approchait
du lit c'était avec l'espoir confus qu'un miracle s'était produit et
que la malade allait présentement cesser de gémir, s'assoupir
quelques heures et se réveiller guérie. Il n'en fut rien: les
plaintes continuaient et vers le soir elles se muèrent en une sorte
de soupir profond, répété sans cesse, qui semblait protester contre
un fardeau, ou bien contre l'envahissement lent d'un poison
meurtrier.

Au milieu de la nuit, Eutrope Gagnon arriva, ramenant Tit'Sèbe le
remmancheur.

C'était un petit homme maigre à figure triste, avec des yeux très
doux. Comme toutes les fois qu'on l'appelait au chevet d'un malade il
avait mis ses vêtements de cérémonie, de drap foncé, assez usés,
qu'il portait avec la gaucherie des paysans endimanchés. Mais les
fortes mains brunes, qui saillaient des manches, avaient des gestes
qui imposaient la confiance. Elles palpèrent les membres et le corps
de la mère Chapdelaine avec des précautions infinies, sans lui
arracher un seul cri de douleur, et après cela il resta longtemps
immobile, assis près du lit, la contemplant comme s'il attendait
qu'une intuition miraculeuse lui vînt.

Mais quand il parla, ce fut pour dire:

--Vous avez-t-y appelé le curé? Il est venu... Et quand c'est qu'il
doit revenir? Demain: c'est correct.

Après un nouveau silence, il avoua simplement:

--Je n'y peux rien... C'est une maladie dans le dedans du corps, que
je ne connais pas. Si ç'avait été un accident, des os brisés, je
l'aurais guérie. Je n'aurais rien eu qu'à sentir ses os avec mes
mains, et puis le bon Dieu m'aurait inspiré quoi faire, et je
l'aurais guérie. Mais ça c'est un mal que je ne connais pas. Je
pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-être
ça lui tirerait le sang et que ça la soulagerait pour un temps. Ou
bien je pourrais lui donner une boisson faite avec des rognons de
castor; c'est bon pour les maladies de même, c'est connu. Mais je ne
pense pas que ça la guérirait, ni la boisson ni les mouches noires.

Il parlait avec tant d'honnêteté, et si simplement, qu'il faisait
sentir à tous ce que c'était que la maladie d'un corps humain: un
phénomène mystérieux et terrible qui se passe derrière des portes
closes et que les autres humains ne peuvent combattre que gauchement
en tâtonnant, se fiant à des signes incertains.

--Si le bon Dieu le veut, elle va mourir.

Maria se mit à pleurer doucement; le père Chapdelaine resta immobile
et muet, la bouche ouverte, ne comprenant pas encore, et le
remmancheur, ayant prononcé son verdict, baissa la tête et regarda
longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de
paysan, inutiles, reposaient sur ses genoux; voûté, un peu penché en
avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son Dieu un
dialogue muet disant:

--Vous m'avez donné le don de guérir les os brisés, et j'ai guéri;
mais vous ne m'avez pas donné le don de guérir les maux comme
ceux-ci: alors je suis obligé de laisser cette pauvre femme mourir.

Pour la première fois les marques profondes que la maladie avait
creusées sur le visage de la mère Chapdelaine parurent à son mari et
à ses enfants être autre chose que des signes passagers de douleur:
l'empreinte définitive de la dissolution qui venait. Les soupirs
profonds, et en vérité pareils à des râles, qui sortaient de son
gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance,
mais la dernière protestation instinctive d'un organisme que
déchirait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint à
tous, presque plus forte que leur peur de la perdre.

--Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le curé ne
revienne? demanda Maria.

Tit'Sèbe eut un geste d'ignorance.

--Je ne peux pas dire... Si votre cheval n'est pas trop fatigué, vous
feriez bien d'aller le chercher dès qu'il fera jour.

Les regards se tournèrent vers la fenêtre, qui n'était encore qu'une
plaque noire, et de là revinrent vers la malade. Une femme forte et
courageuse, qui avait toute sa santé et toute sa connaissance cinq
jours plus tôt. Sûrement elle n'allait pas mourir aussi vite que
cela... Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et
inévitable, chaque coup d'oeil révélait un changement subtil, quelque
signe nouveau qui faisait de cette femme couchée, aveuglée et
gémissante, une créature toute différente de leur femme et de leur
mère quels avaient connue si longtemps.

Une demi-heure passa: le père Chapdelaine se leva brusquement, après
un nouveau regard vers la fenêtre.

--Je vas atteler, dit-il.

Tit-Sèbe hocha la tête.

--C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir.
De même M. le curé sera icitte pour midi.

--Oui, je vas atteler, répéta le père Chapdelaine.

Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout à coup
qu'il se préparait à remplir une mission lugubre et solennelle en
allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il
hésitait un peu, comme au seuil d'une étape irrémédiable.

--Je vas atteler.

Il se balança d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la
malade, et sortit enfin.

Le jour vint, et bientôt après le vent se leva et commença à mugir
autour de la maison.

--Voilà le norouâ qui prend: il va y avoir une tempête, dit Tit'Sèbe.

Maria tourna les yeux vers la fenêtre et soupira.

--Et justement il a neigé il y a deux jours: ça va poudrer, certain!
Les chemins étaient déjà méchants; son père et M. le curé vont avoir
de la misère.

Le remmancheur secoua la tête.

--Ils auront peut-être un peu de misère en route; mais ils arriveront
pareil. Un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort!

Ses yeux doux étaient remplis d'une foi sans borne.

--C'est fort un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, répéta-t-il.
Voilà trois ans passés, on m'avait appelé pour soigner un malade en
bas de la rivière Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas
le guérir, alors j'ai dit qu'on aille quérir un prêtre. C'était la
nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que c'était le
père qui était malade de même, et que les garçons étaient tous
petits. Alors j'y ai été moi-même. Il fallait traverser la rivière
pour revenir; la glace venait de descendre--c'était au printemps--et
il n'y avait quasiment pas un seul bateau à l'eau encore. Nous avons
trouvé une grosse chaloupe qui était restée dans le sable tout
l'hiver, et quand nous avons essayé de la mettre à l'eau elle était
si enfoncée dans le sable, et si pesante, qu'à quatre hommes nous
n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait là Simon
Martel, le grand Lalancette, de Saint-Méthode, un autre que je ne me
rappelle plus et moi, et à nous quatre, halant et poussant à nous
briser le coeur en pensant à ce pauvre homme qui était en train de
mourir comme un païen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons
seulement pas pu grouiller cette chaloupe-là d'un quart de pouce. Eh
bien, M. le curé est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien
que mis sa main sur le bordage, de même... «Poussez encore un coup»
qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est
allée vers l'eau comme une créature en vie. Cet homme qui était
malade a reçu le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur,
juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un prêtre!

Maria soupira encore; mais son coeur avait trouvé dans la certitude
et dans l'attente de la mort une sorte de sérénité triste. La maladie
obscure, l'inquiétude de ce qui pouvait venir, c'étaient des choses
qu'on combattait à l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses
vagues et terrifiantes comme des fantômes. Mais devant la mort
inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu
depuis des siècles par des lois infaillibles. M. le curé venait, que
ce fût le jour ou la nuit, il venait de loin apportant le
Saint-Sacrement à travers les rivières torrentielles du printemps,
sur la glace traîtresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en
face du norouâ cruel, il venait sans jamais manquer, escorté de
miracles; il faisait les gestes consacrés, et après cela il n'y avait
plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une
promotion auguste, une porte ouverte sur la béatitude inimaginable
des élus...

La tempête s'était levée et faisait trembler les parois de la maison
comme les vitres d'une fenêtre tremblent sous les rafales. Le norouâ
arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur
l'espace défriché et nu qui entourait les petites constructions de
bois--la maison, l'étable et la grange--il s'abattait et
tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des
bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien
frappaient les murs comme des coups de béliers, avant de repartir
vers la forêt dans une ruée de dépit.

La maison de bois frissonnait du sol à la cheminée et semblait
osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les
mugissements et les clameurs aiguës du vent, sentant tout autour
d'eux l'ébranlement de son choc, souffraient en vérité de presque
toute l'horreur de la tempête, n'ayant pas cette impression d'asile
sûr que donnent les fortes maisons de pierre.

Tit'Sèbe regarda autour de lui.

--C'est une bonne maison que vous avez là, pareil; bien étanche et
chaude... C'est-y votre père et les garçons qui l'ont levée? Oui...
Et de même vous devez avoir pas mal grand de terre faite, à cette
heure...

Le vent était si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de
l'attelage, et tout à coup la porte battit contre le mur et le curé
de Saint-Henri entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains
levées. Maria et Tit'Sèbe s'agenouillèrent; Tit'Bé courut fermer la
porte, puis se mit à genoux aussi. Le prêtre retira sa grande pelisse
de fourrure, la toque poudrée de neige qui lui descendait jusqu'aux
yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde,
comme un messager porteur d'une grâce.

Oh! la certitude! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe
le brouillard redoutable de la mort! Pendant que le prêtre
accomplissait les gestes consacrés et que son murmure se mêlait aux
soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient
sans relever la tête, presque consolés, exempts de doute et
d'inquiétude, sûrs que ce qui se passait là était un pacte conclu
avec la divinité, qui faisait du paradis bleu semé d'étoiles d'or un
bien légitime.

Après cela le curé de Saint-Henri se chauffa au poêle; puis ils
prièrent encore quelque temps ensemble, à genoux près du lit.

Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la tempête s'arrêta
aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand
silence singulier qui suivit le tumulte, la mère Chapdelaine soupira
deux fois, et mourut.



CHAPITRE XV


Éphrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil.

--Je suis venu...

Il ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes,
regardant l'un après l'autre d'un air gêné le père Chapdelaine,
Maria, les enfants qui étaient assis près de la table, raides et
muets; puis il enleva sa casquette d'un geste hâtif, comme pour
réparer un oubli, referma la porte derrière lui et s'approcha du lit
où reposait la morte.

On avait changé le lit de position, lui tournant la tête au mur et le
pied vers l'intérieur de la maison, afin qu'il fût accessible des
deux côtés. Près du mur, deux chandelles brûlaient sur des chaises;
une d'elles était fichée dans un grand chandelier de métal blanc que
les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu;
pour l'autre, Maria n'avait rien pu trouver de plus approprié qu'une
coupe de verre dans laquelle, l'été, on servait les bleuets et les
framboises sauvages aux jours de cérémonie.

Le chandelier de métal luisait, le verre de la coupe scintillait à la
lumière, qui n'éclairait pourtant que faiblement le visage de la
morte. Il avait revêtu, ce visage, une pâleur singulière, raffinée,
de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du
froid définitif des cadavres, dont le père Chapdelaine et ses enfants
s'étaient d'abord un peu étonnés, y voyant ensuite une métamorphose
auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus
d'eux.

Éphrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne
murmura d'abord que des mots indistincts de prière; mais quand Maria
et Tit'Bé vinrent s'agenouiller aussi près de lui Il tira de sa poche
son chapelet à gros grains et commença à le réciter à demi-voix.

Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise près de la table
et resta silencieux quelque temps, secouant la tête d'un air triste,
comme il convient de faire dans une maison où il y a un deuil, et
aussi parce qu'il était sincèrement chagriné.

--C'est une grande perte, fit-il enfin. Tu étais bien gréé de femme,
Samuel; personne ne peut rien dire à l'encontre. Tu étais bien gréé
de femme, certain!

Après cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les
paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose.

--Le temps est doux à soir; il va mouiller bientôt. Tout le monde dit
que le printemps viendra de bonne heure.

Pour les paysans, tout ce qui touche à la terre qui les nourrit, et
aussi aux saisons qui tour à tour assoupissent et réveillent la
terre, est si important qu'on peut en parler, même à côté de la mort,
sans profanation. Tous dirigèrent instinctivement leurs regards vers
la petite fenêtre carrée; mais la nuit était obscure et ils ne
pouvaient rien voir.

Éphrem Surprenant fit de nouveau l'éloge de la morte.

--Dans toute la paroisse il n'y avait pas de femme plus vaillante
qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec ça, et quelle belle
façon elle avait pour les visiteurs! Dans les vieilles paroisses et
même dans les villes, où les chars passent, on n'en aurait pas trouvé
beaucoup qui la valaient. Oui, tu étais bien gréé de femme,
certain...

Il se leva bientôt, et sortit d'un air attristé.

Dans le long silence qui suivit, le père Chapdelaine laissa sa tête
retomber peu à peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria éleva
la voix, craignant un sacrilège.

--Endormez-vous point, son père.

--Non... Non...

Il se redressa sur sa chaise et carra les épaules; mais comme ses
yeux se fermaient malgré lui, il se leva bientôt.

--On va dire encore un chapelet, fit-il.

Ils allèrent s'agenouiller près du lit où reposait la morte et
récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent, ils
entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit.
C'était la première pluie du printemps et elle annonçait la
délivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières
reprenant leur marche heureuse, le monde métamorphosé une fois de
plus comme une belle créature qu'un coup de baguette miraculeuse
délivre enfin d'un maléfice... Mais ils n'osaient s'en réjouir, dans
cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n'éprouvaient
presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et sincère.

Ils ouvrirent la fenêtre et s'assirent de nouveau, prêtant l'oreille
au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son
père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son
assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus;
mais au moment où elle allait le réveiller d'un mot, ce fut lui qui
soupira et se mit à parler.

--Éphrem Surprenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne
femme, Maria, une femme dépareillée.

Maria fit «Oui» de la tête, serrant les lèvres.

--Courageuse et de bon conseil, elle l'a été tant qu'elle a vécu,
mais c'est surtout dans les commencements, juste après notre mariage,
et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets,
qu'elle s'est montrée rare. La femme d'un petit habitant s'attend
bien d'avoir de la misère; mais des femmes qui vont à la besogne
aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce
temps-là, il n'y en a pas beaucoup, Maria.

Maria murmura:

--Je sais, son père; je sais bien.

Et elle s'essuya les yeux, car son coeur se fondait.

--Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions
deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était
encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache
et puis je lui ai dit: «Je vas te faire de la terre, Laura!» Et du
matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison
hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage
et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures
en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou
quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait
un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je fessais
de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire
de la terre.

«Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient
plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du
lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à
voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant
l'écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les
pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de
remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait
sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le
clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied
du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit
de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait à crier:
«Occupe-toi pas de ça, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la
terre.» Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle
avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir
de fatigue.

«Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je
fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux
gros comme le poignet, en me disant que c'était une femme dépareillée
que javais là et que si le bon Dieu me gardait ma santé je lui ferais
une belle terre...»

La pluie crépitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de
vent venait fouetter la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient
ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques
heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se
formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on
entendrait les chutes...

--Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit
Samuel Chapdelaine, ç'a été la même chose: du travail dur et de la
misère pour elle comme pour moi; mais toujours encouragée et de belle
humeur... Là nous étions en plein bois; mais comme il y avait des
clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à
élever des moutons. Un soir...

Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en
regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre
ce qu'il allait dire.

--C'était en septembre; au temps où toutes les bêtes dans le bois
deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la
rivière en canot s'était arrêté près de chez nous et il nous avait
dit comme ça: «Prenez garde à vos moutons, les ours sont venus tuer
une génisse tout près des maisons la semaine passée.» Alors la mère
et moi nous sommes allés ce soir-là virer au foin bleu pour faire
rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les
mangent.

«Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, à cause que les
moutons s'égaillaient dans les aunes. C'était à la brunante, et tout
à coup j'entends Laura qui crie: «Ah! les maudits!» Il y avait des
bêtes qui remuaient dans la brousse, et c'était facile de voir que
c'étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir,
les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir
tant que j'ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l'a conté plus tard,
quand nous étions de retour à la maison: elle avait vu un mouton
couché par terre, déjà mort et deux ours qui étaient après le manger.
Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des
ours en septembre, même avec un fusil; et quand c'est une femme avec
rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et
personne n'a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par
terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: «Nos beaux
moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du
mal!»

«Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les
chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'étaient sauvés
dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait
apeurés comme il faut.»

Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment
c'était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu'elle avait
toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donné une
taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le
consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y
avait de quoi lui briser le coeur.

La courte averse de printemps était déjà finie; la lune se montrait à
travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait
encore de la neige de l'hiver après cette première pluie. Le sol
était toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la
nuit annonçait que bien des jours encore s'écouleraient avant qu'on
entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la
brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses.

Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains
sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant
pleines d'espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d'une voix
hésitante, avec une sorte d'humilité mélancolique.

--À Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous
avons passé, j'ai toujours travaillé fort; personne ne peut rien dire
à l'encontre. J'ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des
maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour
viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait
vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs
nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin
de légumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voilà qu'elle
est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des
autres maisons et des églises et si près du bois qu'il y a des nuits
où l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est
morte dans une place de même; c'est ma faute, certain!

Le remords l'étreignait; il secouait la tête, les yeux à terre.

--Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans
une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un
beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être
semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à
images... Il venait du monde qui s'établissait autour de nous; il n'y
avait rien qu'à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous
aurions été au milieu d'une belle paroisse où Laura aurait pu faire
un règne heureux... Et puis tout à coup le coeur me manquait; je me
sentais tanné de l'ouvrage, tanné du pays; je me mettais à haïr les
faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui
venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la
visite après être restés seuls si longtemps. J'entendais dire que
plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne
terre; que du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce
côté-là, et voilà que cette place dont j'entendais parler, que je
n'avais jamais vue et où il n'y avait encore personne, je me mettais
à avoir faim et soif d'elle comme si c'était la place où jétais né...

«Dans ces temps-là, quand l'ouvrage de la journée était fini, au lieu
de rester à fumer près du poêle, j'allais m'asseoir sur le perron et
je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et
qui s'ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi: le bien que
j'avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs,
les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre
la raison.

«Alors ta mère venait par-derrière sans faire de bruit; elle
regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle était contente dans
le fond de son coeur, parce que ça commençait à ressembler aux
vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu
faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n'étais qu'un
vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes
auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne
faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait
recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait
comme ça tout doucement: «Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore
mouver bientôt?»

«Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j'étranglais
de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais
je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus
haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec
moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours
aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot
de chicane ni de malice.»

Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son
chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme
l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en
vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre
l'avait émue et troublée; elle avait l'intuition confuse que ce récit
d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et
opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait
comprendre.

--Comme on connaît mal les gens! songea-t-elle.

Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste
et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui
l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres
vertus presque héroïques.

Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lorsqu'on aurait aimé la
compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages;
peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps
en mille dures besognes et garder de l'aube à la nuit toute sa
patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la
nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de
tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont
les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose
difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense?
Quelques mots d'éloge, après la mort.

Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans
son esprit avec cette netteté; mais c'était bien à cela qu'elle
songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser
tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables.
Elle-même...

Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et
d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés,
semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle.
Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la
brise était tiède et quelque vertu mystérieuse du printemps qui
venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage,
nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt
disparaître.

Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y
penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout
à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à
elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays,
comme sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un
homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race,
elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte
sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs.
Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui vint,
comme si c'était là une nouvelle révélation inattendue.

Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de
le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo
Surprenant reviendrait des États pour la troisième fois et
l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois
qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient
écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et
agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide
inefficace au long des interminables chemins emplis de neige.
Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on
pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux?

Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre,
apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont
les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou.
Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était
endormi; mais ce sommeil au chevet de la morte n'avait rien de
grossier ni de sacrilège; le menton sur sa poitrine, les mains
ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement
triste, ou bien enfoncé dans une demi-mort volontaire où il suivit
d'un peu plus près la disparue.

Maria se demandait encore: pourquoi rester là, et tant peiner, et
tant souffrir? Pourquoi? Et comme elle ne trouvait pas de réponse
voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s'élevèrent.

Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en
entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour
laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière.
Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux coeurs simples,
au milieu des grands bois du Nord et des campagnes désolées. Comme
Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix
vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays
qu'elle voulait fuir.

L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les
longs mois d'hiver... La neige redoutable se muant en ruisselets
espiègles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la
mousse encore gonflée d'eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on
marche avec des regards de délice et des soupirs d'allégresse, comme
en une exquise convalescence... Un peu plus tard les bourgeons se
montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de
charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de
l'hiver le dur travail de la terre était presque une fête; peiner du
matin au soir semblait une permission bénie...

Le bétail enfin délivré de l'étable entrait en courant dans les clos
et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les créatures de l'année: les
veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et
croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus
pauvre des fermiers s'arrêtait parfois au milieu de sa cour ou de ses
champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement
de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l'alchimie
généreuse de la terre--toutes sortes de forces géantes--travaillaient
en esclaves soumises pour lui... pour lui.

Après cela, c'était l'été: l'éblouissement des midis ensoleillés, la
montée de l'air brûlant qui faisait vaciller l'horizon et la lisière
du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents
pas de la maison les rapides et la chute--écume blanche sur l'eau
noire--dont la seule vue répandait une fraîcheur délicieuse. Puis la
moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne,
et bientôt l'hiver qui revenait... Mais voici que miraculeusement
l'hiver ne paraissait plus détestable ni terrible: il apportait tout
au moins l'intimité de la maison close et au dehors, avec la
monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une grande
paix.

Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant
avait parlé, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-même
confusément: les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la
vie facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais
peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs où
l'on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver
la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise
fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la paix
infinie de la campagne s'endormant tout entière dans le silence?

«Ça doit être beau pourtant!» se dit-elle en songeant aux grandes
cités américaines. Et une autre voix s'éleva comme une réponse.
Là-bas c'était l'étranger: des gens d'une autre race parlant d'autre
chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons... Ici...

Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours,
comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se réveillèrent dans
sa mémoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont
donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle
qu'ils découvraient et peuplaient à mesure... lac à l'Eau-Claire...
la Famine... Saint-Coeur-de-Marie... Trois-Pistoles...
Sainte-Rose-du-Dégelé... Pointe-aux-Outardes...
Saint-André-de-l'Épouvante...

Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à
Saint-André-de-l'Épouvante; Racicot, de Honfleur, parlait souvent de
son fils, qui était chauffeur à bord d'un bateau du golfe, et chaque
fois c'étaient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux
anciens: les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du
Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires
d'autrefois étaient montés bravement vers l'inconnu...
Pointe-Mille-Vaches... Les Escoumins... Notre-Dame-du-Portage... les
Grandes-Bergeronnes... Gaspé...

Qu'il était plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait
de parents ou d'amis éloignés, ou bien de longs voyages! Comme ils
étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation
chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant: «Dans
tout ce pays-ci nous sommes chez nous... chez nous!»

Vers l'Ouest, dès qu'on sortait de la province, vers le Sud, dès
qu'on avait passé la frontière, ce n'était plus partout que des noms
anglais, qu'on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient
par sembler naturels sans doute; mais où retrouver la douceur joyeuse
des noms français?

Les mots d'une langue étrangère sonnant sur toutes les lèvres, dans
les rues, dans les magasins... De petites filles se prenant par la
main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne
comprenait pas... Ici...

Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa
poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de
suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu'il
apprenait aux enfants presque chaque soir.

  À la claire fontaine,
  M'en allant promener...

Dans les villes des États, même si l'on apprenait aux enfants ces
chansons-là, sûrement ils auraient vite fait de les oublier!

Les nuages épars qui tout à l'heure défilaient d'un bout à l'autre du
ciel baigné de lune s'étaient fondus en une immense nappe grise,
pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière; le sol couvert
de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires
la lisière de la forêt s'allongeait comme le front d'une armée.

Maria frissonna; l'attendrissement qui était venu baigner son coeur
s'évanouit; elle se dit une fois de plus: «Tout de même... c'est un
pays dur, icitte. Pourquoi rester?»

Alors une troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le
silence: la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de
femme et à moitié un sermon de prêtre.

Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues
dans les églises, comme une complainte naïve et comme le cri perçant
et prolongé par lequel les bûcherons s'appellent dans les bois. Car
en vérité tout ce qui fait l'âme de la province tenait dans cette
voix: la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille
langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays
neuf où une racine ancienne a retrouvé son adolescence.

Elle disait: «Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous
sommes restés... Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi
nous sans amertume et sans chagrin, car s'il est vrai que nous
n'ayons guère appris, assurément nous n'avons rien oublié.

«Nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons: elles
sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le
coeur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la
pitié qu'au rire, le coeur le plus humain de tous les coeurs humains:
il n'a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de
Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant:
ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre
culte, notre langue, nos vertus et jusqu'à nos faiblesses deviennent
des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la
fin.

«Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler
des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis
presque tout l'argent; mais au pays de Québec rien n'a changé. Rien
ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de
nos destinées, nous n'avons compris clairement que ce devoir-là:
persister... nous maintenir... Et nous nous sommes maintenus,
peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne
vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir...
Nous sommes un témoignage.

«C'est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont
restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement
inexprimé qui s'est formé dans leurs coeurs, qui a passé dans les
nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux
enfants: Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit
changer...»

L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'était faite plus opaque et
plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber approchant,
encore un peu, l'époque bénie de la terre nue et des rivières
délivrées. Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa
poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d'une longue vie dure
aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées
dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient
sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage
de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou
chuchoter des secrets.

Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea: «Alors je vais rester
ici... de même!» car les voix avaient parlé clairement et elle
sentait qu'il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne
vint qu'ensuite, après qu'elle se fut résignée, avec un soupir.
Alma-Rose était encore toute petite; sa mère était morte et il
fallait bien qu'il restât une femme à la maison. Mais en vérité
c'étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin.

La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de
voir l'hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites bouffées
de brise tiède qui semblaient des soupirs d'aise. À travers les
heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son
giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret
pathétique aux merveilles lointaines qu'elle ne connaîtrait jamais et
aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de
vivre; à la flamme chaude qui n'avait caressé son coeur que pour
s'éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'où les
garçons téméraires ne reviennent pas.



CHAPITRE XVI


En mai, Esdras et Da'Bé descendirent des chantiers, et leur chagrin
raviva le chagrin des autres. Mais la terre enfin nue attendait la
semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'été.

Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peut-être, en regardant à la
dérobée le visage de Maria, devina-t-il que son coeur avait changé,
car lorsqu'ils se trouvèrent seuls il demanda:

--Calculez-vous toujours de vous en aller, Maria?

Elle fit: «Non» de la tête, les yeux à terre.

--Alors... Je sais bien que ça n'est pas le temps de parler de ça,
mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard,
j'endurerais mieux l'attente.

Maria lui répondit:

--Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demandé,
le printemps d'après ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du
bois pour les semailles.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Maria Chapdelaine" ***

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