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Title: Psychopathia Sexualis - avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle
Author: Krafft-Ebing, R. von (Richard), 1840-1902
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Psychopathia Sexualis - avec recherches spéciales sur l'inversion sexuelle" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE

PSYCHOPATHIA SEXUALIS AVEC RECHERCHES SPÉCIALES SUR L'INVERSION
SEXUELLE

PAR

LE DR R. VON KRAFFT-EBING PROFESSEUR DE PSYCHIATRIE ET DE
NEUROPATHOLOGIE À L'UNIVERSITÉ DE VIENNE

TRADUIT SUR LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE PAR ÉMILE LAURENT ET
SIGISMOND CSAPO


PARIS GEORGES CARRÉ, ÉDITEUR 3, RUE RACINE, 3


1895



PRÉFACE

Peu de personnes se rendent un compte exact de la puissante influence
que la vie sexuelle exerce sur les sentiments, les pensées et les
actes de la vie intellectuelle et sociale.

Schiller, dans sa poésie: _Les Sages_, reconnaît ce fait et dit:
«Pendant que la philosophie soutient l'édifice du monde, la faim et
l'amour en forment les rouages.»

Il est cependant bien surprenant que les philosophes n'aient prêté
qu'une attention toute secondaire à la vie sexuelle.

Schopenhauer, dans son ouvrage: _Le monde comme volonté et
imagination_[1], trouve très étrange ce fait que l'amour n'ait
servi jusqu'ici de thème qu'aux poètes et ait été dédaigné par les
philosophes, si l'on excepte toutefois quelques études superficielles
de Platon, Rousseau et Kant.

[Note 1: T. II, p. 586 et suiv.]

Ce que Schopenhauer et, après lui, Hartmann, le philosophe de
l'_Inconscient_, disent de l'amour, est tellement erroné, les
conclusions qu'ils tirent sont si peu sérieuses que, en faisant
abstraction des ouvrages de Michelet[2] et de Mantegazza[3], qui sont
des causeries spirituelles plutôt que des recherches scientifiques, on
peut considérer la psychologie expérimentale et la métaphysique de la
vie sexuelle comme un terrain qui n'a pas encore été exploré par la
science.

[Note 2: _L'Amour._]

[Note 3: _Physiologie de l'amour._]

Pour le moment, on pourrait admettre que les poètes sont meilleurs
psychologues que les philosophes et les psychologues de métier; mais
ils sont gens de sentiment et non pas de raisonnement; du moins, on
pourrait leur reprocher de ne voir qu'un côté de leur objet. À force
de ne contempler que la lumière et les chauds rayons de l'objet dont
ils se nourrissent, ils ne distinguent plus les parties ombrées.
Les productions de l'art poétique de tous les pays et de toutes les
époques peuvent fournir une matière inépuisable à qui voudrait écrire
une monographie de la psychologie de l'amour, mais le grand problème
ne saurait être résolu qu'à l'aide des sciences naturelles et
particulièrement de la médecine qui étudie la question psychologique à
sa source anatomique et physiologique et l'envisage à tous les points
de vue.

Peut-être la science exacte réussira-t-elle à trouver le terme moyen
entre la conception désespérante des philosophes tels que Schopenhauer
et Hartmann[4] et la conception naïve et sereine des poètes.

[Note 4: Voici l'opinion philosophique de Hartmann sur l'amour:
«L'amour, dit-il dans son volume _La Philosophie de l'Inconscient_
(Berlin, 1869, p. 583), nous cause plus de douleurs que de plaisirs.
La jouissance n'en est qu'illusoire. La raison nous ordonnerait
d'éviter l'amour, si nous n'étions pas poussés par notre fatal
instinct sexuel. Le meilleur parti à prendre serait donc de se faire
châtrer.» La même opinion, moins la conclusion, se trouve aussi
exprimée dans l'ouvrage de Schopenhauer: _Le Monde comme Volonté et
Imagination_, t. II, p. 586.]

L'auteur n'a nullement l'intention d'apporter des matériaux pour
élever l'édifice d'une psychologie de la vie sexuelle, bien que la
psycho-pathologie puisse à la vérité être une source de renseignements
importants pour la psychologie.

Le but de ce traité est de faire connaître les symptômes
psycho-pathologiques de la vie sexuelle, de les ramener à leur origine
et de déduire les lois de leur développement et de leurs causes. Cette
tâche est bien difficile et, malgré ma longue expérience d'aliéniste
et de médecin légiste, je comprends que je ne pourrai donner qu'un
travail incomplet.

Cette question a une haute importance: elle est d'utilité publique et
intéresse particulièrement la magistrature. Il est donc nécessaire de
la soumettre à un examen scientifique.

Seul le médecin légiste qui a été souvent appelé à donner son avis sur
des êtres humains dont la vie, la liberté et l'honneur étaient en jeu,
et qui, dans ces circonstances, a dû, avec un vif regret, se rendre
compte de l'insuffisance de nos connaissances pathologiques, pourra
apprécier le mérite et l'importance d'un essai dont le but est
simplement de servir de guide pour les cas incertains.

Chaque fois qu'il s'agit de délits sexuels, on se trouve en présence
des opinions les plus erronées et l'on prononce des verdicts
déplorables; les lois pénales et l'opinion publique elles-mêmes
portent l'empreinte de ces erreurs.

Quand on fait de la psycho-pathologie de la vie sexuelle l'objet d'une
étude scientifique, on se trouve en présence d'un des côtés sombres de
la vie et de la misère humaine; et, dans ces ténèbres, l'image divine
créée par l'imagination des poètes, se change en un horrible masque. À
cette vue on serait tenté de désespérer de la moralité et de la beauté
de la créature faite «à l'image de Dieu».

C'est là le triste privilège de la médecine et surtout de la
psychiatrie d'être obligée de ne voir que le revers de la vie: la
faiblesse et la misère humaines.

Dans sa lourde tâche elle trouve cependant une consolation: elle
montre que des dispositions maladives ont donné naissance à tous les
faits qui pourraient offenser le sens moral et esthétique; et il y a
là de quoi rassurer les moralistes. De plus, elle sauve l'honneur de
l'humanité devant le jugement de la morale et l'honneur des individus
traduits devant la justice et l'opinion publique. Enfin, en s'adonnant
à ces recherches, elle n'accomplit qu'un devoir: rechercher la vérité,
but suprême de toutes les sciences humaines.

L'auteur se rallie entièrement aux paroles de Tardieu (_Des attentats
aux moeurs_): «Aucune misère physique ou morale, aucune plaie,
quelque corrompue qu'elle soit, ne doit effrayer celui qui s'est
voué à la science de l'homme, et le ministère sacré du médecin, en
l'obligeant à tout voir, lui permet aussi de tout dire.»

Les pages qui vont suivre, s'adressent aux hommes qui tiennent à
faire des études approfondies sur les sciences naturelles ou la
jurisprudence. Afin de ne pas inciter les profanes à la lecture de cet
ouvrage, l'auteur lui a donné un titre compréhensible seulement des
savants, et il a cru devoir se servir autant que possible de termes
techniques. En outre, il a trouvé bon de n'exprimer qu'en latin
certains passages qui auraient été trop choquants si on les avait
écrits en langue vulgaire.

Puisse cet essai éclairer le médecin et les hommes de loi sur
une fonction importante de la vie. Puisse-t-il trouver un accueil
bienveillant et combler une lacune dans la littérature scientifique
où, sauf quelques articles et quelques discussions casuistiques, on
ne possède jusqu'ici que les ouvrages incomplets de Moreau et de
Tarnowsky.



ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE

PSYCHOPATHIA SEXUALIS

INVERSION SEXUELLE



I

FRAGMENTS D'UNE PSYCHOLOGIE DE LA VIE SEXUELLE

    L'instinct sexuel comme base des sentiments éthiques.--L'amour
    comme passion.--La vie sexuelle aux diverses époques de
    la civilisation.--La pudeur.--Le Christianisme.--La
    monogamie.--La situation de la femme dans l'Islam.--Sensualité
    et moralité.--La vie sexuelle se moralise avec les progrès de
    la civilisation.--Périodes de décadence morale dans la vie
    des peuples.--Le développement des sentiments sexuels
    chez l'individu.--La puberté.--Sensualité et extase
    religieuse.--Rapports entre la vie sexuelle et la vie
    religieuse.--La sensualité et l'art.--Caractère idéaliste
    du premier amour.--Le véritable amour.--La
    sentimentalité.--L'amour platonique.--L'amour et
    l'amitié.--Différence entre l'amour de l'homme et celui de
    la femme.--Célibat.--Adultère.--Mariage.--Coquetterie.--Le
    fétichisme physiologique.--Fétichisme religieux et
    érotique.--Les cheveux, les mains, les pieds de la femme
    comme fétiches.--L'oeil, les odeurs, la voix, les caractères
    psychiques comme fétiches.


La perpétuité de la race humaine ne dépend ni du hasard ni du
caprice des individus: elle est garantie par un instinct naturel
tout-puissant, qui demande impérieusement à être satisfait. La
satisfaction de ce besoin naturel ne procure pas seulement une
jouissance des sens et une source de bien-être physique, mais aussi
une satisfaction plus élevée: celle de perpétuer notre existence
passagère en léguant nos qualités physiques et intellectuelles à de
nouveaux êtres. Avec l'amour physiologique, dans cette poussée de
volupté à assouvir son instinct, l'homme est au même niveau que la
bête; mais il peut s'élever à un degré où l'instinct naturel ne fait
plus de lui un esclave sans volonté, où les passions, malgré leur
origine sensuelle, font naître en lui des sentiments plus élevés et
plus nobles, et lui ouvrent un monde de sublime beauté morale.

C'est ainsi qu'il peut se placer au-dessus de l'instinct aveugle et
trouver dans la source inépuisable de ses sens un objet de stimulation
pour un plaisir plus noble, un mobile qui le pousse au travail
sérieux et à la lutte pour l'idéal. Aussi Maudsley[5] a très justement
remarqué que le sentiment sexuel est la base du développement
des sentiments sociaux. «Si on ôtait à l'homme l'instinct de la
procréation et de tout ce qui en résulte intellectuellement, on
arracherait de son existence toute poésie et peut-être toute idée
morale.»

[Note 5: _Deutsche Klinik_, 1873, 2, 3.]

En tout cas la vie sexuelle est le facteur le plus puissant de
l'existence individuelle et sociale, l'impulsion la plus forte pour
le déploiement des forces, l'acquisition de la propriété, la fondation
d'un foyer, l'inspiration des sentiments altruistes qui se manifestent
d'abord pour une personne de l'autre sexe, ensuite pour les enfants et
qui enfin s'étendent à toute la société humaine. Ainsi toute l'éthique
et peut-être en grande partie l'esthétique et la religion sont la
résultante du sens sexuel.

Mais, si la vie sexuelle peut devenir la source des plus grandes
vertus et de l'abnégation complète, sa toute-puissance offre aussi
le danger de la faire dégénérer en passion puissante et de donner
naissance aux plus grands vices.

L'amour, en tant que passion déchaînée, ressemble à un volcan qui
brûle tout et consomme tout; c'est un gouffre qui ensevelit l'honneur,
la fortune et la santé.

Au point de vue de la psychologie, il est fort intéressant de suivre
toutes les phases du développement que la vie sexuelle a traversées
aux diverses époques de la civilisation jusqu'à l'heure actuelle[6]. À
l'état primitif, la satisfaction des besoins sexuels est la même pour
l'homme et pour les animaux. L'acte sexuel ne se dérobe pas au public;
ni l'homme ni la femme ne se gênent pour aller tout nus[7].

[Note 6: Voy. Lombroso: _L'Homme criminel_.]

[Note 7: Voy. Ploss: _Das Weib._, 1884, p. 196 et suiv.]

On peut constater encore aujourd'hui cet état primitif chez beaucoup
de peuples sauvages tels que les Australiens, les Polynésiens et les
Malais des Philippines.

La femme est le bien commun des hommes, la proie temporaire du plus
fort, du plus puissant. Celui-ci recherche les plus beaux individus de
l'autre sexe et par là il fait instinctivement une sorte de sélection
de la race.

La femme est une propriété mobilière, une marchandise, objet de vente,
d'échange, de don, tantôt instrument de plaisir, tantôt instrument de
travail.

Le relèvement moral de la vie sexuelle commence aussitôt que la pudeur
entre dans les moeurs, que la manifestation et l'accomplissement
de la sexualité se cachent devant la société, et qu'il y a plus de
retenue dans les rapports entre les deux sexes. C'est de là qu'est
venue l'habitude de se couvrir les parties génitales--«ils se sont
aperçu qu'ils étaient nus»--et de faire en secret l'acte sexuel.

La marche vers ce degré de civilisation a été favorisée par le froid
du climat qui fait naître le besoin de se couvrir le corps. Ce qui
explique en partie ce fait, résultant des recherches anthropologiques,
que la pudeur s'est manifestée plus tôt chez les peuples du Nord que
chez les Méridionaux[8].

[Note 8: Voy. l'ouvrage si intéressant et si riche en documents
anthropologiques de Westermark: _The history of human mariage_. «Ce
n'est pas, dit Westermark, le sentiment de la pudeur qui a fait
naître l'habitude de se couvrir le corps, mais c'est le vêtement qui
a produit le sentiment de la pudeur.» L'habitude de se couvrir les
parties génitales est due au désir qu'ont les femmes et les hommes de
se rendre mutuellement plus attrayants.]

Un autre résultat du développement psychique de la vie sexuelle, c'est
que la femme cesse d'être une propriété mobilière. Elle devient une
personne, et, bien que pendant longtemps encore sa position sociale
soit de beaucoup inférieure à celle de l'homme, l'idée que la femme a
le droit de disposer de sa personne et de ses faveurs, commence à être
adoptée et gagne sans cesse du terrain.

Alors la femme devient l'objet des sollicitations de l'homme. Au
sentiment brutal du besoin sexuel se joignent déjà des sentiments
éthiques. L'instinct se spiritualise, s'idéalise. La communauté
des femmes cesse d'exister. Les individus des deux sexes se
sentent attirés l'un vers l'autre par des qualités physiques et
intellectuelles, et seuls deux individus sympathiques s'accordent
mutuellement leurs faveurs. Arrivée à ce degré, la femme sent que ses
charmes ne doivent appartenir qu'à l'homme qu'elle aime; elle a
donc tout intérêt à les cacher aux autres. Ainsi, avec la pudeur
apparaissent les premiers principes de la chasteté et de la fidélité
conjugale, pendant la durée du pacte d'amour.

La femme arrive plus tôt à ce niveau social, quand les hommes,
abandonnant la vie nomade, se fixent à un endroit, créent pour la
femme un foyer, une demeure. Alors, naît en même temps le besoin de
trouver dans l'épouse une compagne pour le ménage, une maîtresse pour
la maison.

Parmi les peuples d'Orient les anciens Égyptiens, les Israélites et
les Grecs, parmi les nations de l'Occident les Germains, ont atteint
dans l'antiquité ce degré de civilisation. Aussi trouve-t-on chez eux
l'appréciation de la virginité, de la chasteté, de la pudeur et de la
fidélité conjugale, tandis que chez les autres peuples plus primitifs
on offrait sa compagne à l'hôte pour qu'il en jouisse charnellement.

La moralisation de la vie sexuelle indique déjà un degré supérieur de
civilisation, car elle s'est produite beaucoup plus tard que beaucoup
d'autres manifestations de notre développement intellectuel. Comme
preuve, nous ne citerons que les Japonais chez qui l'on a l'habitude
de n'épouser une femme qu'après qu'elle a vécu pendant des années dans
les maisons de thé qui là-bas jouent le même rôle que les maisons de
prostitution européennes. Chez les Japonais, on ne trouve pas du tout
choquant que les femmes se montrent nues. Toute femme non mariée peut
se prostituer sans perdre de sa valeur comme future épouse. Il en
ressort que, chez ce peuple curieux, la femme, dans le mariage,
n'est qu'un instrument de plaisir, de procréation et de travail, mais
qu'elle ne représente aucune valeur éthique.

La moralisation de la vie sexuelle a reçu son impulsion la plus
puissante du christianisme, qui a élevé la femme au niveau social de
l'homme et qui a transformé le pacte d'amour entre l'homme et la femme
en une institution religieuse et morale[9].

[Note 9: Cette opinion, généralement adoptée et soutenue par
beaucoup d'historiens, ne saurait être acceptée qu'avec certaines
restrictions. C'est le Concile de Trente qui a proclamé nettement le
caractère symbolique et sacramental du mariage, quoique, bien avant,
l'esprit de la doctrine chrétienne eût affranchi et relevé la femme
de la position inférieure qu'elle occupait dans l'antiquité et dans
l'Ancien Testament.

Cette tardive réhabilitation de la femme s'explique en partie par les
traditions de la Genèse, d'après lesquelles la femme, faite de la
côte de l'homme, n'était qu'une créature secondaire; et par le péché
originel qui lui a attiré cette malédiction: «Que ta volonté soit
soumise à celle de l'homme.» Comme le péché originel, dont l'Ancien
Testament rend la femme responsable, constitue le fondement de la
doctrine de l'Église, la position sociale de la femme a dû rester
inférieure jusqu'au moment où l'esprit du christianisme l'a emporté
sur la tradition et sur la scholastique. Un fait digne de remarque:
les Évangiles, sauf la défense de répudiation (Math., 18, 9), ne
contiennent aucun passage en faveur de la femme. L'indulgence envers
la femme adultère et la Madeleine repentante ne touche en rien à la
situation sociale de la femme. Par contre, les lettres de saint Paul
insistent pour que rien ne soit changé dans la situation sociale de
la femme. «Les femmes, dit-il, doivent être soumises à leurs maris; la
femme doit craindre l'homme.» (Épîtres aux Corinthiens, 11, 3-12. Aux
Éphésiens, 5, 22-23)

Des passages de Tertullien nous montrent combien les Pères de l'Église
étaient prévenus contre la race d'Ève: «Femme, dit Tertullien, tu
devrais aller couverte de guenilles et en deuil; tes yeux devraient
être remplis de larmes: tu as perdu le genre humain.»

Saint Jérôme en veut particulièrement aux femmes. Il dit entre autres:
«La femme est la porte de Satan, le chemin de l'injustice, l'aiguillon
du scorpion» (_De cultu feminarum_, t. 1)

Le droit canonique déclare: «Seul l'être masculin est créé selon
l'image de Dieu et non la femme; voilà pourquoi la femme doit servir
l'homme et être sa domestique.»

Le Concile provincial de Mâcon, réuni au VIe siècle, discutait
sérieusement la question de savoir si la femme a une âme.

Ces opinions de l'Église ont produit leur effet sur les peuples
qui ont embrassé le christianisme. À la suite de leur conversion au
christianisme, les Germains ont réduit la taxe de guerre des femmes,
évaluation naïve de la valeur de la femme. (J. Falke, _Die ritterliche
Gesellschaft_. Berlin, 1863, p. 49.--_Uber die schützung beider
Geschlechter bei den Juden s. Mosis_, 27, 3-4.)

La polygamie, reconnue légitime par l'Ancien Testament (Deutéronome,
21-15), n'est pas interdite par le Nouveau. En effet, des souverains
chrétiens (des rois mérovingiens, comme Chlotaire 1er, Charibert 1er,
Pépin 1er et beaucoup de Francs nobles) ont été polygames. À cette
époque, l'Église n'y trouvait rien à redire. (Weinhold, _Die deutchen
Frauen im mittelalter_, II, p. 15. Voy. aussi: Unger: _Die Ehe_, et
l'ouvrage de Louis Bridel: _La Femme et le Droit_, Paris, 1884.)]

Ainsi on a admis ce fait que l'amour de l'homme, au fur et à mesure
que marche la civilisation, ne peut avoir qu'un caractère monogame et
doit se baser sur un traité durable. La nature peut se borner à exiger
la perpétuité de la race; mais une communauté, soit famille, soit
État, ne peut exister sans garanties pour la prospérité physique,
morale et intellectuelle des enfants procréés. En faisant de la
femme l'égale de l'homme, en instituant le mariage monogame et en le
consolidant par des liens juridiques, religieux et moraux, les peuples
chrétiens ont acquis une supériorité matérielle et intellectuelle
sur les peuples polygames et particulièrement sur les partisans de
l'Islam.

Bien que Mahomet ait eu l'intention de donner à la femme comme épouse
et membre de la société, une position plus élevée que celle d'esclave
et d'instrument de plaisir, elle est restée, dans le monde de l'Islam,
bien au-dessous de l'homme, qui seul peut demander le divorce et qui
l'obtient facilement.

En tout cas, l'Islam a exclu la femme de toute participation aux
affaires publiques et, par là, il a empêché son développement
intellectuel et moral. Aussi, la femme musulmane est restée un
instrument pour satisfaire les sens et perpétuer la race, tandis
que les vertus de la femme chrétienne, comme maîtresse de maison,
éducatrice des enfants et compagne de l'homme, ont pu se développer
dans toute leur splendeur. L'Islam, avec sa polygamie et sa vie de
sérail, forme un contraste frappant en face de la monogamie et de la
vie de famille du monde chrétien. Ce contraste se manifeste aussi dans
la manière dont les deux cultes envisagent la vie d'outre-tombe.
Les croyants chrétiens rêvent un paradis exempt de toute sensualité
terrestre et ne promettant que des délices toutes spirituelles;
l'imagination du musulman rêve d'une existence voluptueuse dans un
harem peuplé de superbes houris.

Malgré tout ce que la religion, l'éducation et les moeurs peuvent
faire pour dompter les passions sensuelles, l'homme civilisé est
toujours exposé au danger d'être précipité de la hauteur de l'amour
chaste et moral dans la fange de la volupté brutale.

Pour se maintenir à cette hauteur-là, il faut une lutte sans trêve
entre l'instinct et les bonnes moeurs, entre la sensualité et la
moralité. Il n'est donné qu'aux caractères doués d'une grande force de
volonté de s'émanciper complètement de la sensualité et de goûter cet
amour pur qui est la source des plus nobles plaisirs de l'existence
humaine.

L'humanité est-elle devenue plus morale au cours de ces derniers
siècles? Voilà une question sujette à discussion. Dans tous les cas
elle est devenue plus pudique, et cet effet de la civilisation qui
consiste à cacher les besoins sensuels et brutaux, est du moins une
concession faite par le vice à la vertu.

En lisant l'ouvrage de Scherr (_Histoire de la civilisation
allemande_), chacun recueillera l'impression que nos idées de moralité
se sont épurées en comparaison de celles du moyen âge; mais il faudra
bien admettre que la grossièreté et l'indécence de cette époque ont
fait place à des moeurs plus décentes sans qu'il y ait plus de
moralité.

Si cependant on compare des époques plus éloignées l'une de l'autre,
on constatera sûrement que, malgré des décadences périodiques, la
moralité publique a fait des progrès à mesure que la civilisation
s'est développée, et que le christianisme a été un des moyens les plus
puissants pour amener la société sur la voie des bonnes moeurs.

Nous sommes aujourd'hui bien loin de cet âge où la vie sexuelle se
manifestait dans l'idolâtrie sodomite, dans la vie populaire, dans
la législation, et dans la pratique du culte des anciens Grecs, sans
parler du culte du Phallus et de Priape chez les Athéniens et les
Babyloniens, ni des Bacchanales de l'antique Rome, ni de la situation
privilégiée que les hétaïres ont occupée chez ces peuples.

Dans ce développement lent et souvent imperceptible de la moralité
et des bonnes moeurs, il y a quelquefois des secousses et des
fluctuations, de même que dans l'existence individuelle la vie
sexuelle a son flux et son reflux.

Dans la vie des peuples les périodes de décadence morale coïncident
toujours avec les époques de mollesse et de luxe. Ces phénomènes ne
peuvent se produire que lorsqu'on demande trop au système nerveux qui
doit satisfaire à l'excédent des besoins. Plus la nervosité augmente,
plus la sensualité s'accroît, poussant les masses populaires aux excès
et à la débauche, détruisant les bases de la société: la moralité et
la pureté de la vie de famille. Et quand la débauche, l'adultère et le
luxe ont rongé ces bases, l'écroulement de l'État, la ruine politique
et morale devient inévitable. L'exemple de Rome, de la Grèce, de la
France sous Louis XIV et Louis XV, peuvent nous servir de leçons[10].
Dans ces périodes de décadence politique et morale on a vu des
aberrations monstrueuses de la vie sexuelle, mais ces aberrations ont
pu, du moins en partie, être attribuées à l'état névropathologique ou
psychopathologique de la population.

[Note 10: Voy. Friedlander: _Sittengeschichte Roms_; Wiedmeister:
_Cæsarenwahnsinn_; Suétone; Moreau: _Des aberrations du sens
génésique_.]

Il ressort de l'histoire de Babylone, de Ninive, de Rome, de même
que de celle des capitales modernes, que les grandes villes sont des
foyers de nervosité et de sensualité dégénérée. À ce propos il faut
rappeler que, d'après l'ouvrage de Ploss, les aberrations du
sens génésique ne se produisent pas chez les peuples barbares ou
semi-barbares, si l'on veut excepter les Aleutes et la masturbation
des femmes orientales et hottentotes[11].

[Note 11: Cette assertion est en contradiction avec les
constatations de Lombroso et de Friedreich. Ce dernier, notamment,
prétend que la pédérastie est très fréquente chez les sauvages de
l'Amérique. (_Hdb. der Gerichtsärztl. Praxis_, 1843, I, p. 271.)]

L'étude de la vie sexuelle de l'individu doit commencer au moment du
développement de la puberté et le suivre à travers toutes ses phases,
jusqu'à l'extinction du sens sexuel.

Mantegazza, dans son livre: _Physiologie de l'Amour_, fait une belle
description de la langueur et des désirs qui se manifestent à l'éveil
de la vie sexuelle, de ces pressentiments, de ces sentiments vagues
dont l'origine remonte à une époque bien antérieure au développement
de la puberté. Cette période est peut-être la plus importante au point
de vue psychologique. Le nombre de nouvelles idées et de nouveaux
sentiments qu'elle fait naître nous permet déjà de juger de
l'importance que l'élément sexuel exerce sur la vie psychique.

Ces désirs d'abord obscurs et incompris, naissent de sensations
que des organes qui viennent de se développer ont éveillées; ils
produisent en même temps une vive agitation dans le monde des
sentiments.

La réaction psychologique de la vie sexuelle se manifeste dans la
période de la puberté par des phénomènes multiples, mais tous mettent
l'âme dans un état passionnel et tous éveillent le désir ardent
d'exprimer sous une forme quelconque cet état d'âme étrange, de
l'objectiver pour ainsi dire.

La poésie et la religion s'offrent d'elles-mêmes pour satisfaire ce
besoin; elles reçoivent un stimulant de la vie sexuelle elle-même,
lorsque la période de développement du sens génésique est passée et
que les désirs incompris et obscurs sont précisés. Qu'on songe combien
fréquente est l'extase religieuse à l'âge de la puberté, combien
de fois des tentations sexuelles se sont produites dans la vie des
Saints[12] et en quelles scènes répugnantes, en quelles orgies
ont dégénéré les fêtes religieuses de l'antiquité, de même que les
meetings de certaines sectes modernes, sans parler du mysticisme
voluptueux qui se trouve dans les cultes des peuples de l'antiquité.

[Note 12: Consulter Friedreich, qui a cité de nombreux exemples.
Ainsi la nonne Blankebin était sans cesse tourmentée par la
préoccupation de savoir ce qu'a pu devenir la partie du corps du
Christ qu'on a enlevée lors de la circoncision.

Veronica Juliani, béatifiée par le pape Pie II, a, par vénération pour
l'Agneau céleste, pris un agneau véritable dans son lit, l'a couvert
de baisers et l'a laissé téter à ses mamelles, qui donnaient quelques
gouttelettes de lait.

Sainte Catherine de Gènes souffrait souvent d'une telle chaleur
intérieure que pour l'apaiser elle se couchait par terre et
criait: «Amour, amour, je n'en peux plus!» Elle avait une affection
particulière pour son père confesseur. Un jour elle porta à son nez
la main du confesseur et elle sentit un parfum qui lui pénétra au
coeur, «parfum céleste, dont les charmes pourraient réveiller les
morts».

Sainte Armelle et sainte Elisabeth étaient tourmentées d'une passion
analogue pour l'enfant Jésus. On connaît les tentations de saint
Antoine de Padoue. Nous citons encore comme très caractéristique cette
prière trouvée dans un très ancien missel: «Oh! puissé-je t'avoir
trouvé, très charmant Emmanuel, puissé-je t'avoir dans mon lit!
Combien mon âme et mon corps s'en réjouiraient! Viens, rentre chez
moi, mon coeur sera ta chambre!»]

Par contre, nous voyons souvent la volupté non satisfaite chercher et
trouver une compensation dans l'extase religieuse[13].

[Note 13: Consulter Friedreich: _Diagnostik der psych.
Krankheiten_, p. 247, et Neumann: _Lehrb. der Psychiatrie_, p. 80.]

La connexité entre le sens sexuel et religieux se montre aussi dans
le domaine psychopathologique. Il suffit de rappeler à ce propos la
puissante sensualité que manifestent beaucoup d'individus atteints
de monomanie religieuse; la confusion bizarre du délire religieux
et sexuel, comme on le constate si souvent dans les psychoses, par
exemple chez les femmes maniaques qui s'imaginent être la mère de
Dieu, mais surtout dans les psychoses produites par la masturbation;
enfin les flagellations cruelles et voluptueuses, les mutilations,
les castrations et même le crucifiement, tous actes inspirés par un
sentiment maladif d'origine religieuse et génitale en même temps.

Quand on veut expliquer les corrélations psychologiques qui existent
entre la religion et l'amour, on se heurte à de grandes difficultés.
Pourtant les analogies ne manquent pas.

Le sens sexuel et le sens religieux, envisagés au point de vue
psychologique, se composent l'un et l'autre de deux éléments.

La notion la plus primitive de la religion, c'est le sentiment de
la dépendance, fait constaté par Schleiermacher bien avant que les
sciences nouvelles de l'anthropologie et de l'ethnographie aient
abouti au même résultat par l'observation de l'état primitif. Chez
l'homme seul, arrivé à un niveau de civilisation plus élevé, le
deuxième élément qui est vraiment éthique, c'est-à-dire l'amour de la
divinité, entre dans le sentiment religieux. Aux mauvais démons des
peuples primitifs succèdent les êtres à deux faces, tantôt bons,
tantôt irrités, qui peuplent les mythologies plus compliquées; enfin
on arrive à l'adoration du Dieu souverainement bon, distributeur du
salut éternel, que ce salut soit la prospérité terrestre promise
par Jehova, ou les délices du paradis de Mahomet, ou la béatitude
éternelle du ciel des chrétiens, ou le Nirvana espéré par les
Bouddhistes.

Pour le sens sexuel, c'est l'amour, l'espoir d'une félicité sans
bornes, qui est l'élément primaire. En second lieu apparaît le
sentiment de la dépendance. Ce sentiment existe en germe chez les deux
êtres; pourtant il est plus développé chez la femme, étant donnés
la position sociale de cette dernière et son rôle passif dans la
procréation; par exception, il peut prévaloir chez des hommes dont le
caractère psychique tend vers le féminisme.

Dans le domaine religieux aussi bien que dans le domaine sexuel,
l'amour est mystique et transcendantal. Dans l'amour sexuel, on n'a
pas conscience du vrai but de l'instinct, la propagation de la
race, et la force de l'impulsion est si puissante qu'on ne saurait
l'expliquer par une connaissance nette de la satisfaction. Dans le
domaine religieux le bonheur désiré et l'être aimé sont d'une nature
telle qu'on ne peut pas en avoir une conception empirique. Ces deux
états d'âme ouvrent donc à l'imagination le champ le plus vaste.
Tous les deux ont un objet illimité: le bonheur, tel que le mirage de
l'instinct sexuel le présente, paraît incomparable et incommensurable
à côté de toutes les autres sensations de plaisir; on peut en dire
autant des félicités promises par la foi religieuse et qu'on se
représente comme infinies en temps et en qualité.

L'infini étant commun aux deux états d'âme que nous venons de décrire,
il s'ensuit que ces deux sentiments se développent avec une puissance
irrésistible et renversent tous les obstacles qui s'opposent à
leur manifestation. Leur similitude en ce qui concerne la nature
inconcevable de leur objet, fait que ces deux états d'âme sont
susceptibles de passer à l'état d'une vague extase où la vivacité du
sentiment l'emporte sur la netteté et la stabilité des idées. Dans ce
délire l'espoir d'un bonheur inconcevable ainsi que le besoin d'une
soumission illimitée jouent un rôle également important.

Les points communs qui existent entre les deux extases, points que
nous venons d'établir, expliquent comment, lorsqu'elles sont poussées
à un degré très élevé, l'une peut être la conséquence de l'autre, ou
bien l'une et l'autre peuvent surgir en même temps, car toute émotion
forte d'une fibre vivante de l'âme peut exciter les autres. La
sensation qui agit d'une manière continuelle et égale évoque tantôt
l'une, tantôt l'autre de ces deux sphères imaginatives. Ces deux états
d'âme peuvent aussi dégénérer en un penchant à la cruauté active ou
passive.

Dans la vie religieuse cet état engendre le besoin d'offrir des
sacrifices. On offre un holocauste d'abord parce qu'on croit qu'il
sera apprécié matériellement par la divinité, ensuite pour l'honorer
et lui rendre hommage, comme tribut; enfin parce qu'on croit expier
par ce moyen le péché ou la faute qu'on a commise envers la divinité,
et acquérir la félicité.

Si, comme cela arrive dans toutes les religions, le sacrifice consiste
dans la torture de soi-même, il est, chez les natures religieuses
très sensibles, non seulement un symbole de soumission et le prix d'un
bonheur futur acheté par les peines du moment, mais c'est aussi
une joie réelle, parce que tout ce qu'on croit venir de la divinité
chérie, tout ce qui se fait par son commandement ou en son honneur,
doit remplir l'âme de plaisir. L'ardeur religieuse devient alors
l'extase, état dans lequel l'intellect est tellement préoccupé des
sensations et des jouissances psychiques que la notion de la torture
subie peut exister sans la sensation de la douleur.

L'exaltation du délire religieux peut amener à trouver de la joie dans
le sacrifice des autres, si la notion du bonheur religieux est
plus forte que la pitié que nous inspire la douleur d'autrui. Des
phénomènes analogues peuvent se produire dans le domaine de la vie
sexuelle ainsi que le prouvent le Sadisme et particulièrement le
Masochisme.

Ainsi l'affinité souvent constatée entre la religion, la volupté et
la cruauté[14], peut se résumer par la formule suivante: le sens
religieux et le sens sexuel, arrivés au maximum de leur développement,
présentent des similitudes en ce qui concerne le quantum et la
nature de l'excitation; ils peuvent donc se substituer dans certaines
conditions. Tous deux peuvent dégénérer en cruauté, si les conditions
pathologiques nécessaires existent.

[Note 14: Cette trinité trouve son expression non seulement dans
les phénomènes de la vie réelle, tels qu'ils viennent d'être décrits,
mais aussi dans la littérature dévote et même dans les beaux-arts des
périodes de décadence. Sous ce rapport, on peut rappeler la triste
célébrité du groupe de sainte Thérèse de Bernini, qui, prise d'un
évanouissement hystérique, s'affaisse sur une blanche nuée, tandis
qu'un ange amoureux lui lance dans le coeur la flèche de l'amour
divin (Lübke).]

Le facteur sexuel exerce aussi une grande influence sur le
développement du sens esthétique. Que seraient les beaux-arts et la
poésie sans l'élément sexuel! C'est l'amour sensuel qui donne cette
chaleur d'imagination sans laquelle il n'y a pas de véritable oeuvre
d'art; c'est à la flamme des sentiments sensuels que l'art puise son
brûlant enthousiasme. On comprend alors pourquoi les grands poètes et
les grands artistes sont des natures sensuelles. Le monde de l'idéal
s'ouvre quand le sens sexuel fait son apparition. Celui qui, à cette
période de la vie, n'a pu s'enflammer pour le beau, le noble et le
grand, restera un philistin toute sa vie. Même ceux qui ne sont point
des poètes se mettent à faire des vers. Au moment du développement de
la puberté, quand la réaction physiologique commence à se produire,
les langueurs vagues, particulières à cette période, se manifestent
par des tendances au sentimentalisme outré et à la mortification qui
se développent jusqu'au _tædium vitæ_; souvent il s'y joint le désir
de causer de la douleur à autrui, ce qui offre une analogie vague avec
le phénomène de la connexité psychologique qui existe entre la volupté
et la cruauté.

L'amour de la première jeunesse a un caractère romanesque et
idéaliste. Il glorifie l'objet aimé jusqu'à l'apothéose. À ses débuts
il est platonique et préfère les êtres de la poésie et de l'histoire.
Avec l'éveil de la sensualité, cet amour court risque de reporter son
pouvoir d'idéalisation sur des personnes de l'autre sexe qui, au
point de vue physique, intellectuel et social, sont bien loin d'être
remarquables. Il peut en résulter des mésalliances, des faux pas,
toute l'histoire tragique de l'amour passionné qui se met en conflit
avec les principes moraux et sociaux et qui parfois trouve une
solution sinistre dans le suicide ou le double suicide.

L'amour trop sensuel ne peut jamais être ni durable ni vraiment
profond. Voilà pourquoi le premier amour est toujours très passager:
il n'est que le flamboiement subit d'une passion, un feu de paille.

Il n'y a de véritable amour que celui qui se base sur la connaissance
des qualités morales de la personne aimée, qui n'espère pas seulement
des jouissances, mais qui est prêt à supporter des souffrances pour
l'être aimé et à faire tous les sacrifices. L'amour de l'homme doué
d'une grande force de caractère ne recule devant aucune difficulté
ni aucun danger quand il s'agit d'arriver à la possession de la femme
adorée et de la conserver. Il engendre les actes d'héroïsme, le
mépris de la mort. Mais un tel amour court risque, dans certaines
circonstances, de pousser au crime, surtout s'il n'y a pas un fonds
solide de moralité. Un des vilains côtés de cet amour est la jalousie.
L'amour de l'homme faible est sentimental; il peut conduire au suicide
s'il n'est pas payé de retour ou s'il se heurte à des difficultés,
tandis que, dans des conditions analogues, l'homme fort peut devenir
un criminel. L'amour sentimental risque souvent de dégénérer en
caricature, surtout quand l'élément sensuel n'est pas assez fort.
Qu'on se rappelle, à ce propos, les chevaliers Toggenbourg, les Don
Quichotte, beaucoup de ménestrels et de trouvères du moyen âge.

Cet amour a un caractère fadasse, doucereux: par là même il peut
devenir ridicule; tandis que, dans d'autres cas, les manifestations de
ce sentiment puissant du coeur humain évoquent ou la compassion, ou
l'estime, ou l'horreur.

Souvent cet amour faible se porte sur d'autres objets: en poésie il
produit des poèmes insipides, en esthétique il mène à l'outrancisme,
en religion au mysticisme, à l'extase, et même, quand il y a un fond
sensuel plus fort, aux idées sectaires et à la folie religieuse. Il y
a quelque chose de tout cela dans l'amour non mûri de la puberté.

Les vers et les rimes, à cette période, ne supportent pas la lecture,
à moins qu'ils n'aient pour auteurs des poètes de vocation.

Malgré toute l'éthique dont l'amour a besoin pour s'élever à sa
vraie et pure expression, sa plus profonde racine est pourtant la
sensualité.

L'amour platonique est une absurdité, une duperie de soi-même, une
fausse interprétation d'un sentiment.

Quand l'amour a pour cause le désir sexuel, il ne peut se comprendre
qu'entre individus de sexe différent et capables de rapports sexuels.
Si ces conditions manquent ou si elles disparaissent, l'amour est
remplacé par l'amitié.

Il est à remarquer le rôle important que jouent les fonctions
sexuelles dans le développement et la conservation de la confiance de
l'homme en lui-même. On s'en rend compte quand on voit l'onaniste aux
nerfs affaiblis et l'homme devenu impuissant perdre leur caractère
viril et la confiance en leur propre valeur.

M. Gyurkovechky (_Männl. Impotenz._ Vienne, 1889) fait justement
remarquer que les vieillards et les jeunes gens diffèrent
psychiquement surtout par leur degré de puissance génitale, car
l'impuissance porte une grave atteinte à la gaieté, à la vie
intellectuelle, à l'énergie et au courage. Plus l'homme qui a perdu
sa puissance génitale est jeune et plus il était porté aux choses
sensuelles, plus cette atteinte est grave.

Une perte subite de la puissance génitale peut, dans ces conditions,
produire une grave mélancolie et pousser même au suicide; car, pour
de pareilles natures, la vie sans amour est insupportable. Mais, même
dans ces cas où la réaction n'est pas aussi violente, celui qui en
est atteint devient morose, envieux, égoïste, jaloux, misanthrope;
l'énergie et le sentiment d'honneur s'affaiblissent; il devient même
lâche.

On peut constater les mêmes phénomènes chez les Skopzys de Russie,
qui, après s'être émasculés, perdent leur caractère viril.

La perte de la virilité se manifeste d'une manière bien plus frappante
encore chez certains individus, chez qui elle produit une véritable
effémination.

Au point de vue psychologique, la femme, à la fin de sa vie sexuelle,
après la ménopause, tout en étant moins bouleversée, présente
néanmoins un changement assez notable. Si la vie sexuelle qu'elle
vient de traverser a été heureuse, si des enfants sont venus réjouir
le coeur de la mère au seuil de la vieillesse, le changement de son
individualité biologique échappe à son attention. La situation est
tout autre quand la stérilité ou une abstinence imposée par des
conditions particulières ont empêché la femme de goûter les joies de
la maternité.

Ces faits mettent bien en relief la différence qui existe entre la
psychologie sexuelle de l'homme et celle de la femme, entre leurs
sentiments et leurs désirs sexuels.

Chez l'homme, sans doute, l'instinct sexuel est plus vif que chez la
femme. Sous le coup d'une forte poussée de la nature, il désire,
quand il arrive à un certain âge, la possession de la femme. Il aime
sensuellement, et son choix est déterminé par des qualités physiques.
Poussé par un instinct puissant, il devient agressif et violent dans
sa recherche de l'amour. Pourtant, ce besoin de la nature ne remplit
pas toute son existence psychique. Son désir satisfait, l'amour, chez
lui, fait temporairement place aux intérêts vitaux et sociaux.

Tel n'est pas le cas de la femme. Si son esprit est normalement
développé, si elle est bien élevée, son sens sexuel est peu intense.
S'il en était autrement, le monde entier ne serait qu'un vaste bordel
où le mariage et la famille seraient impossibles. Dans tous les cas,
l'homme qui a horreur de la femme et la femme qui court après les
plaisirs sexuels sont des phénomènes anormaux.

La femme se fait prier pour accorder ses faveurs. Elle garde une
attitude passive. Ce rôle s'impose à elle autant par l'organisation
sexuelle qui lui est particulière que par les exigences des bonnes
moeurs.

Toutefois, chez la femme, le côté sexuel a plus d'importance que chez
l'homme. Le besoin d'aimer est plus fort chez elle; il est continu et
non pas épisodique; mais cet amour est plutôt psychique que sensuel.

L'homme, en aimant, ne voit d'abord que l'être féminin; ce n'est qu'en
second lieu qu'il aime la mère de ses enfants; dans l'imagination
de la femme, au contraire, c'est le père de son enfant qui tient le
premier rang; l'homme, comme époux, ne vient qu'après. Dans le
choix d'un époux, la femme est déterminée plutôt par les qualités
intellectuelles que par les qualités physiques. Après être devenue
mère, elle partage son amour entre l'enfant et l'époux. Devant l'amour
maternel, la sensualité s'éclipse. Aussi, dans les rapports conjugaux
qui suivent sa maternité, la femme voit plutôt une marque d'affection
de l'époux qu'une satisfaction des sens.

La femme aime de toute son âme. Pour la femme, l'amour c'est la vie;
pour l'homme, c'est le plaisir de la vie. L'amour malheureux blesse
l'homme; pour la femme, c'est la mort ou au moins la perte du bonheur
de la vie. Une thèse psychologique digne d'être étudiée, ce serait
de savoir si une femme peut, dans son existence, aimer deux fois
d'un amour sincère et profond. Dans tous les cas, la femme est plutôt
monogame, tandis que l'homme penche vers la polygamie.

La puissance des désirs sexuels constitue la faiblesse de l'homme
vis-à-vis de la femme. Il dépend d'autant plus de la femme qu'il
est plus faible et plus sensuel. Sa sensualité s'accroît avec
son nervosisme. Ainsi s'explique ce fait que, dans les périodes
d'amollissement et de plaisirs, la sensualité s'accroît d'une façon
formidable. Mais alors la société court le danger de voir l'État
gouverné par des femmes et entraîné à une ruine complète (le règne
des maîtresses à la cour de Louis XIV et Louis XV; les hétaïres de
la Grèce dans l'antiquité). La biographie de bien des hommes d'État
anciens et modernes nous montre qu'ils étaient esclaves des femmes par
suite de leur grande sensualité, sensualité due à leur constitution
névropathique.

L'Église catholique a fait preuve d'une subtile connaissance de la
psychologie humaine, en astreignant ses prêtres à la chasteté et au
célibat; elle a voulu, par ce moyen, les émanciper de la sensualité
pour qu'ils puissent se consacrer entièrement à leur mission.

Malheureusement le prêtre qui vit dans le célibat est privé de cet
effet ennoblissant que l'amour et, par suite, le mariage, produisent
sur le développement du caractère.

Comme la nature a attribué à l'homme le rôle de provocateur dans la
vie sexuelle, il court le risque de transgresser les limites tracées
par la loi et les moeurs.

L'adultère chez la femme est, au point de vue moral, plus grave et
devrait être jugé devant la loi plus sévèrement que l'adultère commis
par l'homme. La femme adultère comble son propre déshonneur par celui
de l'époux et de la famille, sans tenir compte de la maxime: _Pater
incertus_. L'instinct naturel et sa position sociale font facilement
fauter l'homme, tandis que la femme est protégée par bien des choses.
Même les rapports sexuels de la femme non mariée doivent être jugés
autrement que ceux de l'homme célibataire. La société exige de l'homme
célibataire de bonnes moeurs; de la femme, la chasteté. Avec la
civilisation et la vie sociale de nos temps la femme ne peut servir,
au point de vue sexuel, les intérêts sociaux et moraux qu'en tant
qu'elle est épouse.

Le but et l'idéal de la femme, même de celle qui est tombée dans la
fange et dans le vice, est et sera toujours le mariage. La femme,
comme le dit fort justement Mantegazza, ne demande pas seulement à
satisfaire son instinct sexuel, mais elle recherche aussi protection
et aide pour elle et pour ses enfants. L'homme animé de bons
sentiments, fût-il des plus sensuels, recherche pour épouse une
femme qui a été chaste et qui l'est encore. Dans ses aspirations vers
l'unique but digne d'elle, la femme se sert de la pudeur, cuirasse et
ornement de l'être féminin. Mantegazza dit avec beaucoup de finesse
que «c'est une des formes physiques de l'estime de soi-même chez la
femme».

L'étude anthropologique et historique du développement de ce plus bel
ornement de la femme n'entre pas dans le cadre de notre sujet. Il
est probable que la pudeur féminine est un produit de la civilisation
perpétué par l'atavisme.

Ce qui forme un contraste bien curieux avec elle, c'est l'étalage
occasionnel des charmes physiques, sanctionné par la loi de la mode
et la convention sociale, et auquel la vierge, même la plus chaste,
se prête dans les soirées de bal. Les mobiles qui président à cette
exhibition se comprennent. Heureusement la fille chaste ne s'en rend
pas compte, de même qu'elle ne comprend pas les raisons de certaines
modes qui reviennent périodiquement et qui ont pour but de faire mieux
ressortir certaines parties plastiques du corps, comme les fesses,
sans parler du corsage, etc.

De tout temps et chez tous les peuples, le monde féminin a manifesté
de la tendance à se parer et à mettre en évidence ses charmes. Dans
le monde des animaux la nature a distingué le mâle par une plus grande
beauté. Les hommes, au contraire, désignent les femmes sous le nom de
beau sexe. Évidemment cette galanterie est le produit de la sensualité
masculine. Tant que les femmes s'attifent uniquement dans le but
d'être parées, tant qu'elles ne se rendent pas clairement compte de
la cause physiologique de ce désir de plaire, il n'y a rien à redire.
Aussitôt qu'elles le font en pleine connaissance de cause, cette
tendance dégénère en manie de plaire.

L'homme qui a la manie de s'attifer, se rend ridicule toujours. Chez
la femme on est habitué à cette petite faiblesse, on n'y trouve rien
de répréhensible tant qu'elle n'est pas l'accessoire d'une tendance
pour laquelle les Français ont trouvé le mot de coquetterie.

En fait de psychologie naturelle de l'amour, les femmes sont de
beaucoup supérieures aux hommes. Elles doivent cette supériorité soit
à l'hérédité, soit à l'éducation, le domaine de l'amour étant leur
élément particulier; mais elles la doivent aussi à leur plus grand
degré d'intuition (Mantegazza).

Même quand l'homme est arrivé au faîte de la civilisation, on ne peut
pas lui faire un reproche de voir dans la femme avant tout un objet
de satisfaction pour son instinct naturel. Mais il lui incombe
l'obligation de n'appartenir qu'à la femme de son choix. Dans les
États civilisés il en résulte un traité normal et obligatoire, le
mariage; et, comme la femme a besoin de protection et d'aide pour elle
et ses enfants, il en résulte un code matrimonial.

En vue de certains phénomènes pathologiques que nous traiterons plus
tard, il est nécessaire d'étudier les processus psychologiques qui
rapprochent un homme et une femme, les attachent l'un à l'autre au
point que, parmi tous les individus d'un même sexe, seuls tel ou telle
paraissent désirables.

Si l'on pouvait démontrer que les procédés de la nature sont dirigés
vers un but déterminé,--leur utilité ne saurait être niée,--cette
sorte de fascination par un seul individu du sexe opposé, avec de
l'indifférence pour tous les autres individus de ce même sexe, fait
qui existe réellement chez les amoureux vraiment heureux, paraîtrait
comme une admirable disposition de la création pour assurer les unions
monogames qui seules peuvent servir le but de la nature.

Quand on analyse scientifiquement cette flamme amoureuse, cette
«harmonie des âmes», cette «union des coeurs», elle ne se présente
nullement comme «un mystère des âmes»; dans la plupart des cas on peut
la ramener à certaines qualités physiques, parfois morales, au moyen
desquelles la personne aimée exerce sa force d'attraction.

On parle aussi du soi-disant fétichisme. Par fétiche on entend
ordinairement des objets, des parties ou des qualités d'objets qui,
par leurs rapports et leur association, forment un ensemble ou
une personnalité capable de produire sur nous un vif intérêt ou
un sentiment, d'exercer une sorte de charme,--(_fetisso_
en portugais),--ou du moins une impression très profonde et
particulièrement personnelle que n'explique nullement la valeur ni la
qualité intrinsèque de l'objet symbolique[15].

[Note 15: À consulter: Max Müller, qui fait dériver le mot
«fétiche» étymologiquement du mot _factitius_ (factice, chose
insignifiante).]

Quand la personne qui est dans cet état d'esprit, pousse
l'appréciation individuelle du fétiche jusqu'à l'exaltation, un cas de
fétichisme se produit. Ce phénomène, très intéressant au point de vue
psychologique, peut s'expliquer par une loi d'association empirique:
le rapport qui existe entre une représentation fractionnelle et
une représentation d'ensemble. L'essentiel dans ce cas c'est
que l'accentuation du sentiment personnel provoqué par l'image
fractionnelle se manifeste dans le sens d'une émotion de plaisir. Ce
phénomène se rencontre surtout dans deux ordres d'idées qui ont entre
elles une affinité psychique: l'idée religieuse et les conceptions
érotiques. Le fétichisme religieux a d'autres liens et une autre
signification que le fétichisme sexuel. Le premier naît de cette idée
fixe que l'objet revêtu du prestige de fétiche ou l'idole n'est pas
un simple symbole, mais possède des qualités divines, ou bien il
lui attribue par superstition une puissance miraculeuse (reliques),
certaines vertus protectrices (amulettes).

Il n'en est pas de même dans le fétichisme érotique. Celui-ci est
psychologiquement motivé par le fait que des qualités physiques ou
psychiques d'une personne, ou même des qualités d'objets dont cette
personne se sert, deviennent un fétiche, en éveillant par association
d'idées une image d'ensemble et en produisant une vive sensation de
volupté. Il y a analogie avec le fétichisme religieux en ce sens:
que bien souvent des objets insignifiants (des os, des ongles, des
cheveux, etc.) servent de fétiches et peuvent provoquer des sensations
de plaisir qui vont jusqu'à l'extase.

En ce qui concerne le développement de l'amour physiologique, il est
probable qu'on doit chercher et trouver son origine dans le charme
fétichiste et individuel qu'une personne d'un sexe exerce sur un
individu de l'autre sexe.

Le cas le plus simple est celui où une émotion sensuelle coïncide avec
le moment où l'on aperçoit une personne de l'autre sexe et quand
cette vue augmente l'excitation sensuelle. L'impression optique et
l'impression du sentiment s'associent, et cette liaison devient plus
forte à mesure que la réapparition du sentiment évoque le souvenir de
l'image optique ou que la réapparition de l'image éveille de nouveau
une émotion sexuelle qui peut aller jusqu'à l'orgasme ou à la
pollution, comme dans les songes.

Dans ce cas la vue de l'ensemble du corps produit l'effet d'un
fétiche.

Comme le fait remarquer Binet, des parties d'un individu, des qualités
physiques ou morales peuvent aussi agir comme fétiches sur une
personne du sexe opposé, si la vue de ces parties de l'individu
coïncide accidentellement avec une excitation sexuelle ou si elle en
provoque une.

C'est un fait établi par l'expérience que cette association d'idées
dépend du hasard, que l'objet fétiche peut être très varié, et
qu'il en résulte les sympathies les plus étranges de même que les
antipathies les plus curieuses.

Ce fait physiologique du fétichisme explique les sympathies
individuelles entre homme et femme, la préférence qu'on donne à une
personne déterminée sur toutes les autres du même sexe. Comme le
fétiche ne représente qu'un symbole individuel, il est évident que
son impression ne peut se produire que sur un individu déterminé. Il
évoque de très fortes sensations de plaisir; par suite il fait, par
un trompe-l'oeil, disparaître les défauts de l'objet aimé--(l'amour
rend aveugle)--et provoque une exaltation fondée sur l'impression
individuelle, exaltation qui paraît aux autres inexplicable et
même ridicule. On s'explique ainsi que l'homme calme ne puisse pas
comprendre l'amoureux qui idolâtre la personne aimée, en fait un
véritable culte et lui attribue des qualités que celle-ci, vue
objectivement, ne possède nullement. Ainsi s'explique également le
fait que l'amour devient plus qu'une passion, qu'il se présente
comme un état psychique exceptionnel dans lequel l'impossible paraît
possible, le laid semble beau, le vulgaire sublime, état dans lequel
tout autre intérêt et tout autre devoir disparaissent.

Tarde (_Archives de l'anthropologie criminelle_, 5e année, nº 3) fait
judicieusement ressortir que, non seulement chez les individus mais
aussi chez les nations, le fétiche peut être différent, mais que
l'idéal général de la beauté reste toujours le même chez les peuples
civilisés de la même époque.

À Binet revient le grand mérite d'avoir approfondi l'étude et
l'analyse de ce fétichisme en amour. Il fait naître des sympathies
spéciales. Ainsi l'un se sont attiré par une taille élancée, un autre
par une taille épaisse; l'un aime la brune, l'autre la blonde. Pour
l'un, c'est l'expression particulière de l'oeil; pour l'autre,
le timbre de la voix, ou une odeur particulière, même artificielle
(parfums), ou la main, ou le pied, ou l'oreille, etc., qui forment
le charme fétichique individuel, et sont pour ainsi dire le point de
départ d'une série compliquée de processus de l'âme dont l'expression
totale est l'amour, c'est-à-dire le désir de posséder physiquement et
moralement l'objet aimé.

À ce propos il convient de rappeler une condition essentielle pour
la constatation de l'existence du fétichisme encore à l'état
physiologique.

Le fétiche peut conserver d'une manière durable sa vertu sans qu'il
soit pour cela un fétiche pathologique. Mais ce cas n'existe que quand
l'idée de fraction va jusqu'à la représentation de l'ensemble et
que l'amour provoqué par le fétiche finit par embrasser comme objet
l'ensemble de la personnalité physique et morale.

L'amour normal ne peut être qu'une synthèse, une généralisation.
Louis Brunn (_Deutsches Montagsblatt_, Berlin, 20.8.88) dit très
spirituellement dans son étude sur _Le fétichisme en amour_:

«L'amour normal nous paraît comme une symphonie qui se compose
de toutes sortes de notes. Il en résulte les excitations les plus
diverses. Il est pour ainsi dire polythéiste. Le fétichisme ne connaît
que la note d'un seul instrument; il est la résultante d'une seule
excitation déterminée: il est monothéiste.»

Quiconque a quelque peu réfléchi sur ce sujet, reconnaîtra qu'on ne
peut parler de véritable amour--(on n'abuse que trop souvent de ce
mot)--que lorsque la totalité de la personne physique et morale forme
l'objet de l'adoration.

Tout amour a nécessairement un élément sensuel, c'est-à-dire le désir
de posséder l'objet aimé et d'obéir, en s'unissant avec lui, aux lois
de la nature.

Mais celui qui n'aime que le corps de la personne d'un autre sexe, qui
ne tend qu'à satisfaire ses sens, sans posséder l'âme, sans avoir la
jouissance spirituelle et partagée, n'aime pas d'un véritable amour,
pas plus que le platonique qui n'aime que l'âme et qui dédaigne
les jouissances charnelles, ce qui se rencontre dans certains cas
d'inversion sexuelle.

Pour l'un, c'est le corps; pour l'autre, c'est l'âme qui constituent
le fétiche: l'amour de tous les deux n'est que du fétichisme.

De pareils individus forment en tous cas un degré de transition vers
le fétichisme pathologique.

Cette remarque est d'autant plus juste qu'un autre critérium du
véritable amour est celui-ci: l'acte sexuel doit absolument procurer
une satisfaction morale[16].

[Note 16: Le spinal cérébral postérieur de Magnan, qui trouve son
plaisir avec n'importe quelle femme et auquel n'importe quelle femme
plaît, ne peut que satisfaire sa volupté. L'amour acheté ou forcé
n'est pas un véritable amour (Mantegazza). Celui qui a inventé le
proverbe: _Sublata lucerna, nullum discrimen inter feminas_, a dû être
un horrible cynique. Le pouvoir pour l'homme de faire l'acte d'amour
n'est pas une garantie que l'acte procure réellement la plus grande
jouissance amoureuse.]

Parmi les phénomènes physiologiques du fétichisme il me reste encore à
parler de ce fait très intéressant que, parmi le grand nombre d'objets
susceptibles de devenir fétiches, il y en a quelques-uns qui sont
particulièrement choisis par un grand nombre de personnes.

Les objets particulièrement attractifs pour l'homme sont: les cheveux,
la main, le pied de la femme, l'expression du regard.

Quelques-uns d'entre eux ont, dans la pathologie du fétichisme, une
importance particulière. Tous ces faits remplissent évidemment dans
l'âme de la femme un rôle dont quelquefois elle ne se doute pas;
d'autres fois c'est préméditation de sa part.

Une des principales préoccupations de la femme, c'est de soigner ses
cheveux, et elle y consacre souvent plus de temps et d'argent qu'il
ne faudrait. Avec quel soin la mère ne soigne-t-elle pas déjà la
chevelure de sa petite fille! Quel rôle important pour le coiffeur! La
perte d'une partie des cheveux fait le désespoir des jeunes femmes.
Je me rappelle le cas d'une femme coquette qui en était devenue
mélancolique et qui a fini par le suicide. Les femmes aiment à parler
coiffure; elles portent envie à toutes celles qui ont une belle
chevelure.

De beaux cheveux constituent un puissant fétiche pour beaucoup
d'hommes. Déjà, dans la légende de la Loreley, cyrène qui attire les
hommes dans l'abîme, on voit figurer comme fétiche ses «cheveux dorés»
qu'elle lisse avec un peigne d'or. Une attraction non moins grande
est exercée par la main et le pied; mais alors, souvent,--pas toujours
cependant,--des sentiments masochistes et sadistes contribuent à créer
un fétiche d'un caractère particulier.

Il y a des uranistes qui ne sont pas impuissants avec une femme, des
époux qui n'aiment pas leur épouse, et qui pourtant sont capables
de remplir leurs devoirs conjugaux. Dans ces cas le sentiment de la
volupté fait pour la plupart du temps défaut; puisque, en réalité, il
n'y a alors qu'une sorte d'onanisme qui souvent ne peut se pratiquer
qu'avec le concours de l'imagination qui évoque l'image d'un autre
être aimé. Cette illusion peut même produire une sensation de volupté,
mais cette rudimentaire satisfaction physique n'est due qu'à un
artifice psychique, tout comme chez l'onaniste solitaire qui souvent
a besoin du concours de l'imagination pour obtenir une sensation
voluptueuse. En général, l'orgasme qui produit la sensation de
volupté, ne peut être obtenu que là où il y a une intervention
psychique.

Dans le cas où il y a des empêchements psychiques (indifférence,
antipathie, répugnance, crainte d'infection vénérienne ou de
grossesse, etc.), la sensation voluptueuse ne paraît guère se
produire.

Par association d'idées, un gant ou un soulier peuvent devenir
fétiches.

Brunn rappelle à ce propos et avec raison que, dans les moeurs du
moyen âge, une des plus précieuses marques d'hommage et de galanterie
était de boire dans le soulier d'une belle femme, usage qu'on trouve
encore aujourd'hui en Pologne. Dans le conte de Cendrillon, le soulier
joue également un rôle très important.

L'expression de l'oeil a une importance particulière pour faire
jaillir l'étincelle amoureuse. Un oeil névrosé peut jouer souvent le
rôle de fétiche chez des personnes des deux sexes. «Madame, vos beaux
yeux me font mourir d'amour» (Molière).

Il y a une foule d'exemples de faits où les odeurs du corps jouent le
rôle de fétiche, phénomène consciemment ou inconsciemment utilisé dans
l'_Ars amandi_ de la femme. Déjà la Ruth de l'Ancien Testament s'est
parfumée pour captiver Booz.

La demi-mondaine, des temps anciens et modernes, consomme beaucoup de
parfums. Jaeger, dans sa «Découverte de l'âme», donne de nombreuses
indications sur les sympathies des odeurs.

Binet assure que la voix aussi peut devenir un fétiche. A ce sujet il
rapporte une observation faite par Dumas, observation que ce dernier a
utilisée dans sa nouvelle: _La maison du veuf_.

Il est question d'une femme qui devint amoureuse de la voix d'un ténor
et qui fit des infidélités à son mari.

Le roman de Belot: _Les Baigneuses de Trouville_, vient à l'appui de
cette supposition. Binet croit que, dans bien des mariages conclus
avec des cantatrices, c'est le charme fétichiste de la voix qui a agi.
Il attire en outre l'attention sur cet autre fait intéressant que,
chez les oiseaux chanteurs, la voix a la même signification sexuelle
que l'odorat chez les quadrupèdes.

Ainsi les oiseaux attirent par le chant la femelle qui, la nuit, vole
vers celui des mâles qui chante le mieux.

Il ressort des faits pathologiques du masochisme et du sadisme que des
particularités de l'âme peuvent aussi agir comme fétiche, au sens le
plus large du mot.

Ainsi s'explique le phénomène des idiosyncrasies; et la vieille maxime
_de gustibus non est disputandum_, a toujours sa valeur.



II

FAITS PHYSIOLOGIQUES

    Maturité sexuelle.--La limite d'âge dans la vie sexuelle.--Le
    sens sexuel.--Localisation.--Le développement physiologique de
    la vie sexuelle.--Érection.--Le centre d'érection.--La sphère
    sexuelle et le sens olfactif.--La flagellation comme excitant
    des sens.--La secte des flagellants.--Le _Flagellum salutis_
    de Paullini.--Zones érogènes.--L'empire sur l'instinct
    sexuel.--Cohabitation.--Éjaculation.


Pendant la période des processus anatomiques et physiologiques qui se
font dans les glandes génitales, il se manifeste chez les individus un
instinct qui les pousse à perpétuer l'espèce (instinct sexuel).

L'instinct sexuel, à cet âge de maturité, est une loi physiologique.

La durée des processus anatomico-physiologiques dans les organes
sexuels, ainsi que la durée de la puissance de l'instinct génésique,
diffèrent selon les individus et les peuples. Race, climat, conditions
héréditaires et sociales, exercent une influence décisive. On sait
que les Méridionaux présentent une sensualité bien plus grande que les
gens du Nord. Le développement sexuel a lieu bien plus tôt chez les
habitants du Midi que chez ceux des pays septentrionaux. Chez la femme
des pays du Nord, l'ovulation, qui se manifeste par le développement
du corps et les hémorragies périodiques des parties génitales
(menstruation), ne se montre qu'entre treize et quinze ans; chez
l'homme, le développement de la puberté (qui se manifeste par la mue
de la voix, le développement des poils sur la figure et sur le mont de
Vénus, les pollutions périodiques, etc.), ne se montre qu'à partir
de quinze ans. Au contraire, chez les habitants des pays chauds, le
développement sexuel s'effectue plusieurs années plus tôt, chez la
femme quelquefois même à l'âge de huit ans.

Il est à remarquer que les filles des villes se développent à peu près
un an plus tôt que les filles de la campagne, et que plus la ville est
grande, plus le développement, _cæteris paribus_, est précoce.

Les conditions héréditaires n'exercent pas une influence moins grande
sur le _libido_ et la puissance virile. Il y a des familles où, à côté
d'une grande force physique et d'une grande longévité, le _libido_ et
une puissance virile intense se conservent jusqu'à un âge très avancé.
Il y en a d'autres où la _vita sexualis_ éclôt tard et s'éteint bien
avant le temps.

Chez la femme, la période d'activité des glandes génitales est plus
limitée que chez l'homme, chez qui la production du sperme peut se
prolonger jusqu'à l'âge le plus avancé.

Chez la femme, l'ovulation cesse trente ans après le début de
la nubilité. Cette période de stérilité des ovaires s'appelle la
ménopause. Celle phase biologique ne représente pas seulement une mise
hors fonction et une atrophie définitive des organes génitaux, mais
un processus de transformation de tout l'organisme. Dans l'Europe
centrale, la maturité sexuelle de l'homme commence vers l'âge de
dix-huit ans; sa puissance génésique atteint son maximum vers l'âge de
quarante ans. À partir de cette époque, elle baisse lentement.

La _potentia generandi_ s'éteint ordinairement vers l'âge de
soixante-deux ans; la _potentia coeundi_ peut se conserver jusqu'à
l'âge le plus avancé. L'instinct sexuel existe sans discontinuer
pendant toute la période de la vie sexuelle; il n'y a que son
intensité qui change. Il ne se manifeste jamais d'une façon
intermittente ou périodique, sous certaines conditions physiologiques,
comme c'est le cas chez les animaux.

Chez l'homme, l'intensité de l'instinct a des fluctuations, des hauts
et des bas, selon l'accumulation et la dépense du sperme; chez
la femme, l'instinct sexuel augmente d'intensité au moment de
l'ovulation, de sorte que, _post menstrua_, le _libido sexualis_ est
plus accentué.

Le sens sexuel, en tant qu'il se manifeste comme sentiment, idée et
instinct, est un produit de l'écorce cérébrale. On n'a pas encore pu
jusqu'ici bien déterminer le siège du centre sexuel dans le cerveau.

Les rapports étroits qui existent entre la vie sexuelle et le sens
olfactif[17] font supposer que la sphère sexuelle et la sphère
olfactive se trouvent à la périphérie du cerveau, très près l'une
de l'autre, ou du moins qu'il existe entre elles des liens puissants
d'association.

[Note 17: Ferrier suppose que le centre de l'olfaction se trouve
dans le _gyrus uncinatus_. Zuckerkandl, dans son ouvrage: _Über das
Riechcentrum_, concluant d'après des études d'anatomie comparée,
considère la corne d'Ammon comme faisant partie du centre olfactif.]

La vie sexuelle se manifeste d'abord par des sensations parties des
organes sexuels en voie de développement. Ces sensations éveillent
l'attention de l'individu. La lecture, certains faits observés dans
la vie sociale--(aujourd'hui malheureusement ces observations se font
trop souvent à un âge prématuré),--transforment les pressentiments
en idées nettes. Ces dernières s'accentuent par des sensations
organiques, des sensations de volupté. À mesure que ces idées
érotiques s'accroissent par des sensations voluptueuses, se développe
le désir de reproduire des sensations semblables (instinct sexuel).

Il s'établit alors une dépendance mutuelle entre les circonvolutions
cérébrales (origine des sensations et des représentations) et
les organes de la génération. Par suite de processus
anatomico-physiologiques, tels que l'hyperémie, l'élaboration du
sperme, l'ovulation, les organes génésiques font naître des idées et
des désirs sexuels.

La périphérie du cerveau réagit sur les organes de la génération
par des idées perçues ou reproduites. Cela se fait par le centre
d'innervation des vaisseaux et le centre de l'éjaculation. Tous
deux se trouvent dans la moelle épinière et sont probablement très
rapprochés l'un de l'autre. Tous les deux sont des centres réflexes.

Le _centrum erectionis_ (Goltz, Eckhard) est un point intermédiaire
intercalé entre le cerveau et l'appareil génital. Les nerfs qui
le relient avec le cerveau passent probablement par les pédoncules
cérébraux. Ce centre peut être mis en activité par des excitations
centrales (physiques et organiques), par une excitation directe de ses
nerfs dans les pédoncules cérébraux, la moelle cervicale, ainsi que
par l'excitation périphérique des nerfs sensitifs (pénis, clitoris et
annexes). Il n'est pas directement soumis à l'influence de la volonté.

L'excitation de ce centre est transmise par des nerfs qui se relient
à la première et à la troisième paires des nerfs sacrés (_nervi
erigentes_), et arrive ainsi jusqu'aux corps caverneux.

L'action de ces nerfs érectifs qui transmettent l'érection est
paralysante. Ils paralysent l'appareil d'innervation ganglionnaire
dans les organes érectiles sous l'influence desquels se trouvent les
fibres musculaires des corps caverneux (Koelliker et Kohlrausch).
Sous l'influence de ces _nervi erigentes_ les fibres musculaires des
corps érectiles deviennent flasques et ils se remplissent de sang.
En même temps, les artères dilatées du réseau périphérique des corps
érectiles exercent une pression sur les veines du pénis et le
reflux du sang se trouve barré. Cet effet est encore accentué par la
contraction des muscles bulbo et ischio-caverneux qui s'étendent comme
des aponévroses sur la surface dorsale du pénis.

Le centre d'érection est sous la dépendance des actions nerveuses
excitantes ou paralysantes parties du centre cérébral. Les
représentations et les perceptions d'images sexuelles agissent comme
excitants. D'après les expériences faites sur les corps de pendus,
le centre d'érection semble aussi pouvoir être mis en action par
l'excitation des voies de communication qui se trouvent dans la moelle
épinière. Le même fait peut se produire par des excitations organiques
qui ont lieu à la périphérie du cerveau (centre psycho-sexuel?), ainsi
que le prouvent les observations faites sur des aliénés et des malades
atteints d'affections cérébrales. Le centre d'érection peut être
directement excité par des maladies de la moelle épinière, dans leur
première période, quand elles atteignent la moelle lombaire (tabes et
surtout myélitis).

Voici les causes qui peuvent fréquemment produire une excitation
réflexe du centre génital: excitation des nerfs sensitifs
périphériques des parties génitales et de leur voisinage par la
friction; excitations de l'urètre (gonorrhée), du rectum (hémorroïdes
et oxyures), de la vessie (quand elle est pleine d'urine, surtout
le matin, ou quand elle est excitée par un calcul); réplétion des
vésicules séminales par le sperme, ce qui se produit quand on est
couché sur le dos et que la pression des viscères sur les veines du
bassin produit une hyperhémie des parties génitales.

Le centre d'érection peut être excité aussi par l'irritation des
nombreux nerfs et ganglions qui se trouvent dans le tissu de la
prostate (prostatite, cathétérisme). Ce centre est aussi soumis à
des influences paralysantes de la part du cerveau, ainsi que nous le
montre l'expérience de Goltz qui a montré que, chez des chiens,
quand la moelle épinière est tranchée, l'érection se produit plus
facilement.

À l'appui de cette démonstration vient encore s'ajouter le fait que,
chez l'homme, l'influence de la volonté ou une forte émotion (crainte
de ne pas pouvoir coïter, surprise _inter actum sexualem_, etc.)
peuvent empêcher l'érection ou la faire cesser quand elle existe.
La durée de l'érection dépend de la durée des causes excitantes
(excitation des sens ou sensation), de l'absence des causes
entravantes, de l'énergie d'innervation du centre, ainsi que de la
production tardive ou hâtive de l'éjaculation.

La cause importante et centrale du mécanisme sexuel réside dans la
périphérie du cerveau. Il est tout naturel de supposer qu'une région
de cette périphérie (centre cérébral) soit le siège des manifestations
et des sensations sexuelles, des images et des désirs, le lieu
d'origine de tous les phénomènes psychosomatiques qu'on désigne
ordinairement sous les noms de sens sexuel, sens génésique et instinct
sexuel. Ce centre peut être animé aussi bien par des excitations
centrales que par des excitations périphériques.

Des excitations centrales peuvent se produire par suite d'irritations
organiques dues à des maladies de la périphérie du cerveau. Elles
se produisent physiologiquement par des excitations psychiques
(représentations de la mémoire ou perceptions des sens).

Dans les conditions physiologiques, il s'agit surtout de perceptions
visuelles et d'images évoquées par la mémoire (par exemple, par
une lecture lascive); puis d'impressions tactiles (attouchements,
serrements de mains, accolade, etc.). Par contre le sens auditif et
le sens olfactif ne jouent qu'un rôle secondaire dans le domaine
physiologique. Mais, dans certaines circonstances pathologiques, ce
dernier a une grande importance pour l'excitation sexuelle. Chez les
animaux, l'influence des perceptions olfactives sur le sens génésique
est de toute évidence. Althaus (_Beiträge zur Physiol. u. Pathol. des
Olfactorius, Arch. für Psych._, XII, H. 1) déclare nettement que le
sens olfactif est d'une grande importance pour la reproduction de
l'espèce. Il fait ressortir que les animaux de sexe différent sont
attirés l'un vers l'autre par la perception olfactive et que, à la
période du rut, il s'exhale de leurs parties génitales une odeur
pénétrante. Une expérience faite par Schiff vient à l'appui de cette
assertion. Schiff a enlevé les nerfs olfactifs à de jeunes chiens
nouveau-nés, et il a constaté que ces mêmes chiens, devenus grands,
ne pouvaient distinguer un mâle d'une femelle. Mantegazza (_Hygiène de
l'amour_) a fait un essai en sens inverse. Il a enlevé les yeux à
des lapins et il a constaté que cette défectuosité artificielle n'a
nullement empêché l'accouplement de ces animaux. Cette expérience nous
montre quelle importance paraît avoir le sens olfactif dans la _vita
sexualis_ des animaux.

Il est à noter aussi que certains animaux (musc, chat de Zibeth,
castor) ont, dans les parties génitales, des glandes qui dégagent des
matières fortement odorantes.

Même en ce qui concerne l'homme, Althaus a mis en relief les
corrélations qui existent entre le sens olfactif et le sens génésique.
Il cite Cloquet (_Osphrésiologie_, Paris, 1826). Celui-ci appelle
l'attention sur le pouvoir excitant des fleurs; il rappelle l'exemple
de Richelieu qui vivait dans une atmosphère imprégnée des plus forts
parfums pour stimuler ses fonctions sexuelles.

Zippe (_Wiener med. Wochenschrift_, 1879, nº 25), parlant d'un cas
de kleptomanie observé chez un onaniste, fait aussi ressortir ces
corrélations, et il cite comme témoin Hildebrand qui dit, dans sa
_Physiologie populaire_: «On ne peut pas nier que le sens olfactif
n'ait quelque connexité avec les fonctions sexuelles.» Les parfums des
fleurs provoquent souvent des sensations de volupté et, si nous
nous rappelons ce passage du _Cantique des cantiques_: «Mes mains
dégouttaient de myrrhe et la myrrhe s'est écoulée sur mes doigts posés
sur le verrou de la serrure»,--nous verrons que le roi Salomon avait
déjà fait cette observation. En Orient, les parfums sont très aimés à
cause de leur effet sur les parties génitales, et les appartements des
femmes du Sultan exhalent l'odeur de toutes sortes de fleurs.

Most, professeur à Rostock, raconte le fait suivant: «J'ai appris d'un
jeune paysan voluptueux qu'il avait excité à la volupté maintes filles
chastes et atteint facilement son but en passant, pendant la danse,
son mouchoir sous ses aisselles et en essuyant ensuite, avec ce
mouchoir, la figure de sa danseuse.» La perception intime de la
transpiration d'une personne peut devenir la première cause d'un amour
passionné. Comme preuve, nous citerons le cas de Henri III qui, à
l'occasion des noces de Marguerite de Valois avec le roi de Navarre,
s'essuya la figure avec la chemise trempée de sueur de Marie de
Clèves. Bien que Marie fût la fiancée du prince de Condé, Henri
conçut subitement pour elle une passion si violente qu'il n'y
pouvait résister et que, fait historique, il la rendit pour cela très
malheureuse. On raconte un fait analogue sur Henri IV. Sa passion pour
la belle Gabrielle aurait pris naissance parce que, dans un bal, il se
serait essuyé le front avec le mouchoir de cette dame.

Le professeur Jaeger (_Entdecke der Seele_) indique dans son livre le
même fait, quand il dit (page 173) que la sueur joue un rôle important
dans les affections sexuelles et qu'elle exerce une vraie séduction.

De la lecture de l'ouvrage de Ploss (_Das Weib_), il ressort que, en
psychologie, on voit maintes fois la transpiration du corps exercer
une sorte d'attraction sur une personne d'un autre sexe.

À ce propos, il faut citer un usage qui, au rapport de Jagor, exista
chez les amoureux indigènes des îles Philippines. Lorsqu'il arrive,
dans ce pays, qu'un couple amoureux est forcé de se séparer pour
quelque temps, l'homme et la femme échangent des pièces de linge dont
ils se sont servis, pour s'assurer une mutuelle fidélité. Ces objets
sont soigneusement gardés, couverts de baisers et reniflés. La
prédilection de certains libertins et de certaines femmes sensuelles
pour les parfums[18] prouve également la connexité qui existe entre le
sens olfactif et le sens sexuel.

[Note 18: Comparer Laycock (_Nervous diseases of women_, 1840),
qui trouve un rapport entre la prédilection pour le musc et les
parfums similaires et l'exaltation sexuelle chez les femmes.]

Il faut encore citer un cas très remarquable, rapporté par Heschl
(_Wiener Zeitschrift f. pract. Heilkunde, 22 März 1861_), cas où il
a constaté simultanément le manque des deux bosses olfactives
et l'atrophie des parties génitales. Il s'agissait d'un homme de
quarante-cinq ans, bien fait, dont les testicules avaient le volume
d'une fève, étaient dépourvus de canaux déférents et dont le larynx
avait des dimensions féminines. Il y avait chez lui absence totale
de nerfs olfactifs. Le triangle olfactif et le sillon à la base
inférieure des lobes antérieurs du cerveau manquaient également.
Les trous de la lame criblée étaient clairsemés; au lieu de nerfs,
c'étaient des prolongements de la dure-mère qui passaient par ces
trous. Sur la membrane pituitaire du nez, on constatait la même
absence de nerfs. Il faut noter aussi le consensus qui se manifeste
nettement entre l'organe olfactif et l'organe sexuel dans certaines
maladies mentales. Les hallucinations olfactives sont très
fréquentes dans les psychoses des deux sexes qui ont pour origine la
masturbation, de même que dans les psychoses des femmes, causées par
les maladies des parties génitales ou les phénomènes de la ménopause;
par contre, dans les cas où il n'y a pas de causes sexuelles, les
hallucinations olfactives sont très rares.

Je mets en doute cependant que, chez les individus normaux, les
sensations olfactives jouent, comme chez les animaux, un grand rôle
dans l'excitation du centre sexuel[19].

[Note 19: L'observation suivante, que nous donne Binet, semble
contredire cette opinion. Malheureusement il ne nous a rien dit sur
la personnalité du sujet de son observation. Dans tous les cas, sa
constatation est très significative pour la connexité qui existe entre
le sens olfactif et le sens sexuel. D..., étudiant en médecine, étant
assis un jour sur un banc dans un square et occupé à lire un livre
de pathologie, remarqua que, depuis un moment, il était gêné par une
érection persistante. En se retournant, il s'aperçut qu'une femme
qui répandait une odeur assez forte, était assise sur l'autre bout du
banc. Il attribua à l'impression olfactive, qu'il avait ressentie sans
en avoir conscience, le phénomène d'excitation génitale.]

Nous avons cru devoir parler, dès maintenant, de la connexité
qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel, étant donnée
l'importance de ce consensus pour la compréhension de certains cas
pathologiques.

Il y a, à côté de ces rapports physiologiques, un fait intéressant à
noter: c'est qu'il existe une certaine analogie histologique entre le
nez et les organes génitaux, puisque tous deux (y compris le mamelon)
contiennent un tissu érectile.

J.N. Mackenzie (_Journal of medical Science_, 1884) a rapporté, à ce
sujet, de curieuses observations cliniques et physiologiques. Il a
constaté: 1º que chez un certain nombre de femmes, dont le nez était
sain, il se produisait régulièrement, à l'époque de la menstruation,
une congestion des corps bulbeux du nez, qui disparaissait après la
menstruation; 2º le phénomène d'une menstruation nasale substitutrice
qui, plus tard, a été souvent remplacée par une hémorrhagie utérine,
mais qui, dans certains cas, s'est manifestée périodiquement au moment
de la menstruation, pendant toute la durée de la vie sexuelle; 3º des
phénomènes d'irritation nasale, tels que des éternuements, etc.,
au moment d'une émotion sexuelle; et 4º l'inverse de ce phénomène,
c'est-à-dire des excitations accidentelles du système génital, à la
suite d'une maladie du nez.

Mackenzie a aussi observé que, chez beaucoup de femmes atteintes de
maladies du nez, ces maladies empirent pendant la menstruation; il
a, en outre, constaté que des excès _in Venere_ peuvent provoquer une
inflammation de la membrane pituitaire ou l'accentuer si elle existe
déjà.

Il rappelle aussi ce fait d'expérience que les masturbateurs sont
ordinairement atteints de maladies du nez et souffrent souvent
d'impressions olfactives anormales, de même que de rhinorrhagies.
D'après les expériences de Mackenzie, il y a des maladies du nez qui
résistent à tout traitement tant qu'on n'a pas supprimé les maladies
génitales qui existent en même temps chez le malade et qui, peut-être,
sont la cause de la maladie nasale.

La sphère sexuelle de l'écorce cérébrale peut être excitée par des
phénomènes produits dans les organes génitaux et dans le sens des
désirs et des représentations sexuels. Cet effet peut être produit par
tous les éléments qui, par une action centripète, excitent le centre
d'érection (excitation des vésicules séminales quand elles sont
remplies; gonflement des follicules de Graf; excitation sensible
quelconque, produite dans le voisinage des parties génitales;
hyperhémie et turgescence des parties génitales, particulièrement
des organes érectiles, des corps caverneux du pénis, du clitoris; vie
sédentaire et luxueuse; _plethora abdominalis_; température élevée;
lit chaud; vêtements chauds; usage de cantharide, de poivre et
d'autres épices).

Le _libido sexualis_ peut être aussi éveillé par l'excitation des
nerfs du siège (flagellation). Ce fait est très important pour la
compréhension de certains phénomènes physiologiques[20].

[Note 20: Meibomius, _De flagiorum usu in re medica_, London,
1765. Boileau: _The history of the flagellants_, London, 1783.]

Il arrive quelquefois que, par une correction appliquée sur le
derrière, on éveille chez des garçons les premiers mouvements de
l'instinct sexuel et on les pousse par là à la masturbation. C'est un
fait que les éducateurs de la jeunesse devraient bien retenir.

En présence des dangers que ce genre de punition peut offrir aux
élèves, il serait désirable que les parents, les maîtres d'école et
les précepteurs n'y eussent jamais recours.

La flagellation passive peut éveiller la sensualité, ainsi que le
prouve l'histoire de la secte des flagellants, très répandue aux
XIIIe, XIVe et XVe siècles, et dont les adeptes se flagellaient
eux-mêmes, soit pour faire pénitence, soit pour mortifier la chair
dans le sens du principe de chasteté prêché par l'Église, c'est-à-dire
l'émancipation du joug de la volupté.

À son début, cette secte fut favorisée par l'Église. Mais, comme la
flagellation agissait comme un stimulant de la sensualité et que ce
fait se manifestait par des incidents très fâcheux, l'Église se vit
dans la nécessité d'agir contre les flagellants. Les faits suivants,
tirés de la vie de deux héroïnes de la flagellation, Maria-Magdalena
de Pazzi et Élisabeth de Genton, sont une preuve caractéristique de la
stimulation sexuelle produite par la flagellation.

Maria-Magdalena, fille de parents d'une haute position sociale,
était religieuse de l'ordre des Carmes, à Florence, en 1580. Les
flagellations, et plus encore les conséquences de ce genre de
pénitence, lui ont valu une grande célébrité et une place dans
l'histoire. Son plus grand bonheur était quand la prieure lui faisait
mettre les mains derrière le dos et la faisait fouetter sur les reins
mis à nu, en présence de toutes les soeurs du couvent.

Mais les flagellations qu'elle s'était fait donner dès sa première
jeunesse avaient complètement détraqué son système nerveux; il n'y
avait pas une héroïne de la flagellation qui eût tant d'hallucinations
qu'elle. Pendant ces hallucinations, elle délirait toujours d'amour.
La chaleur intérieure semblait vouloir la consumer, et elle s'écriait
souvent: «Assez! n'attise pas davantage cette flamme qui me dévore. Ce
n'est pas ce genre de mort que je désire; il y aurait trop de plaisir
et trop de charmes.» Et ainsi de suite. Mais l'esprit de l'Impur lui
suggérait les images les plus voluptueuses, de sorte qu'elle était
souvent sur le point de perdre sa chasteté.

Il en était presque de même avec Élisabeth de Genton. La flagellation
la mettait dans un état de bacchante en délire. Elle était prise d'une
sorte de rage quand, excitée par une flagellation extraordinaire, elle
se croyait mariée avec son «idéal». Cet état lui procurait un bonheur
si intense qu'elle s'écriait souvent: «O amour! O amour infini! O
amour! O créatures, criez donc toutes avec moi: Amour! amour!»

On connaît aussi ce fait, confirmé par Taxil (_op. cit._, p. 145), que
des viveurs se font quelquefois flageller, avant l'acte sexuel, pour
exciter leur puissance génitale languissante.

On trouve une confirmation très intéressante de ces faits dans les
observations suivantes que nous empruntons au _Flagellum salutis_ de
Paullini (1re édition, 1698, réimprimée à Stuttgart, 1847):

«Il y a certaines nations, notamment les Perses et les Russes,
chez lesquels, et particulièrement chez les femmes, les coups sont
considérés comme une marque particulière d'amour et de faveur. Les
femmes russes surtout ne sont contentes et joyeuses que lorsqu'elles
ont reçu de bons coups de leurs maris, ainsi que nous l'explique, dans
un récit curieux, Jean Barclajus.

«Un Allemand nommé Jordan vint en Moscovie et, comme le pays lui
plaisait, il s'y établit et épousa une femme russe qu'il aimait
beaucoup et pour laquelle il était gentil en tous points. Mais elle
faisait toujours la mine, baissait les yeux, et ne faisait entendre
que des plaintes et des gémissements. L'époux voulut savoir pourquoi,
car il ne pouvait comprendre ce qu'elle avait. «Eh! dit-elle, vous
prétendez m'aimer et vous ne m'en avez encore donné aucune preuve.» Il
l'embrassa et la pria de lui pardonner si, par hasard et à son insu,
il l'avait offensée: il ne recommencerait plus. «Rien ne me manque,
répondit-elle, sauf le fouet qui, selon l'usage de mon pays, est
une marque d'amour.» Jordan se le tint pour dit et il se conforma à
l'usage. À partir de ce moment cette femme aima éperdument son mari.

«Une pareille histoire nous est racontée aussi par Peter Petreus,
d'Erlesund, avec ce détail complémentaire, qu'au lendemain de la noce
les hommes ajoutent aux objets indispensables du ménage, un fouet.»

À la page 73 de ce livre curieux, nous lisons encore:

«Le célèbre comte Jean Pic de la Mirandole, assure qu'un de ses amis
qui était un gaillard insatiable, était si paresseux et si inhabile
aux luttes amoureuses qu'il ne pouvait rien faire avant qu'il n'eût
reçu une bonne raclée. Plus il voulait satisfaire son désir, plus
il exigeait de coups et de violences puisqu'il ne pouvait avoir
de bonheur s'il n'avait été fouetté jusqu'au sang. Dans ce but, il
s'était fait faire une cravache spéciale qu'il mettait pendant la
journée dans du vinaigre; ensuite il la donnait à sa compagne et la
priait à genoux de ne pas frapper à côté, mais de frapper fort, le
plus fort possible. C'est, dit le brave comte, le seul homme qui
trouve son plaisir dans une torture pareille. Et comme cet homme
n'était pas méchant, il reconnaissait et détestait sa faiblesse. Une
pareille histoire est mentionnée par Coelius Rhodigin, à qui l'a
empruntée le célèbre jurisconsulte Andréas Tiraquell. À l'époque
du célèbre médecin Otto Brunfels, vivait dans la résidence du grand
électeur bavarois, à Munich, un bon gas qui, cependant, ne pouvait
jamais faire l'amour sans avoir reçu auparavant des coups bien
appliqués. M. Thomas Barthelin a connu aussi un Vénitien qu'il fallait
échauffer et stimuler à l'acte sexuel par des coups. De même Cupidon
entraîne ses fidèles avec une baguette d'hyacinthe. Il y a quelques
années, vivait à Lubeck, dans la Muhlstrasse, un marchand de fromages
qui, accusé d'adultère devant les autorités, devait être expulsé de
la ville. Mais la catin avec laquelle il s'était commis, alla chez
les magistrats et demanda grâce pour lui en racontant combien pénibles
étaient au coupable ses accouplements. Car il ne pouvait rien
faire avant qu'on ne lui eût donné une bonne volée de bois vert. Le
gaillard, par honte et de crainte d'être ridiculisé, ne voulait pas
l'avouer d'abord, mais, quand on le pressa de questions, il ne sut
plus nier. Dans les Pays-Bas réunis, dit-on, il y eut un homme de
grande considération qui était affligé de la même maladie et qui
était incapable de faire la bagatelle s'il n'avait pas reçu des coups
auparavant. Lorsque les autorités en furent informées, cet homme fut
non seulement révoqué de ses fonctions mais encore puni comme il le
méritait. Un ami, un physicien digne de foi, qui habitait une ville
libre de l'Empire allemand, me rapporta, le 14 juillet de l'année
passée, comme quoi une femme de mauvaises moeurs, étant à l'hôpital,
avait raconté à une de ses camarades qu'un individu l'avait invitée,
elle et une autre femme de la même catégorie, à aller avec lui dans
la forêt. Lorsqu'elles furent arrivées, le gaillard coupa des verges,
exposa son derrière tout nu et ordonna aux femmes de taper dessus, ce
qu'elles firent. Ce qu'il a fait ensuite avec les femmes, on peut
le deviner facilement. Non seulement des hommes se sont excités à
la lubricité par les coups, mais des femmes aussi, afin de jouir
davantage. La Romaine se faisait fouetter dans ce but par Lupercus.
Car ainsi chante Juvénal:

        _Steriles moriuntur, et illis
    Turgida non prodest condita pyscido Lyde:
    Nec prodest agili palmas præbere Luperco._

Il y a, chez la femme ainsi que chez l'homme, d'autres régions et
organes érectibles qui peuvent produire l'érection, l'orgasme et même
l'éjaculation. Ces «zones érogènes» sont chez la femme, tant qu'elle
est _virgo_, le clitoris, et, après la défloration, le vagin et le col
de l'utérus.

Le mamelon surtout semble avoir un effet érogène chez la femme.
La _titillatio hujus regionis_ joue un rôle important dans l'_Ars
erotica_. Dans son _Anatomie topographique_ (édition de 1865, p. 552),
Hyrtl cite Valentin Hildenbrandt qui avait observé, chez une jeune
fille, une anomalie particulière du penchant sexuel, qu'il appelait
_suctusstupratio_. Cette jeune fille s'était laissé téter les mamelons
par son galant. Bientôt, en tirant, elle arriva à pouvoir les sucer
elle-même, ce qui lui causait les sensations les plus agréables. Hyrtl
rappelle, à ce propos, qu'on voit quelquefois des vaches qui tètent
leurs propres tétines.

L. Brunn (_Zeitg f. Litteratur, etc., d. Hamburger Correspondenten_)
fait remarquer, dans une étude intéressante sur «La sensualité et
l'amour du prochain», avec quel zèle la mère qui nourrit elle-même son
nourrisson, s'occupe de faire téter l'enfant. Elle le fait, dit-il,
«par amour pour l'être faible, incomplet, impuissant».

Il est tout indiqué de supposer, qu'en dehors des mobiles éthiques
dont nous venons de faire mention, que le fait de donner à téter à
l'enfant produit peut-être une sensation de plaisir charnel et joue
un rôle assez important. Ce qui plaide en faveur de cette hypothèse,
c'est une observation de Brunn, observation très juste en elle-même,
bien que mal interprétée. Il rappelle que, d'après les observations
de Houzeau, chez la plupart des animaux, la tendresse intime entre la
mère et l'enfant n'existe que pendant la période de l'allaitement et
qu'elle fait place, plus tard, à une indifférence complète.

Le même fait (l'affaiblissement de l'affection pour l'enfant après le
sevrage) a été observé par Bastian chez certains peuples sauvages.

Dans certains états pathologiques, ainsi que cela ressort de la thèse
de doctorat de Chambard, des endroits du corps voisins des mamelles
(chez les hystériques) ou des parties génitales peuvent jouer le rôle
de zones érogènes.

Chez l'homme, la seule zone érogène, au point de vue physiologique,
c'est le gland et peut-être aussi la peau des parties extérieures des
organes génitaux. Dans certains cas pathologiques, l'anus peut
devenir érogène--cela expliquerait l'automasturbation anale, cas
très fréquent, et la pédérastie passive (Comparez Garnier, _Anomalies
sexuelles_, Paris, p. 514, et A. Moll, _L'Inversion sexuelle_, p.
163).

Le processus psychophysiologique qui forme le sens sexuel, est ainsi
composé:

1º Représentations évoquées par le centre ou par la périphérie;

2º Sensations de plaisir qui se rattachent à ces évocations.

Il en résulte le désir de la satisfaction sexuelle (_libido
sexualis_). Ce désir devient plus fort à mesure que l'excitation du
cône cérébral, par des images correspondantes et par l'intervention
de l'imagination, accentue les sensations de plaisir, et que,
par l'excitation du centre d'érection et l'hyperhémie des organes
génitaux, ces sensations de plaisir sont poussées jusqu'aux sensations
de volupté (sécrétion de _liquor prostaticus_ dans l'urèthre, etc.).

Si les circonstances sont favorables à l'accomplissement de l'acte
sexuel et satisfont l'individu, il cédera au penchant qui devient de
plus en plus vif. Dans le cas contraire, il se produit des idées qui
font cesser le rut, entravent la fonction du centre d'érection et
empêchent l'acte sexuel.

Les idées qui arrêtent les désirs sexuels doivent être à la portée
de l'homme civilisé, chose importante pour lui. La liberté morale
de l'individu dépend, d'une part, de la puissance des désirs et des
sentiments organiques qui accompagnent la poussée sexuelle; d'autre
part, des idées qui lui opposent un frein.

Ces deux éléments décident si l'individu doit ou non aboutir à la
débauche et même au crime. La constitution physique et, en général,
les influences organiques exercent une puissante action sur la force
des éléments impulsifs; l'éducation et la volonté morale sont les
mobiles des idées de résistance.

Les forces impulsives et les forces d'arrêt sont choses variables.
L'abus de l'alcool produit à ce sujet une influence néfaste, puisqu'il
éveille et augmente le _libido sexualis_ et diminue en même temps la
force de résistance morale.


LA COHABITATION[21]

[Note 21: Comparez Roubaud: _Traité de l'impuissance et de la
stérilité_, Paris, 1878.]

La condition fondamentale pour l'homme, c'est une érection suffisante.
Anjel fait observer (_Archiv für Psychiatrie_, VIII, H. 2) avec raison
que, dans l'excitation sexuelle, ce n'est pas seulement le centre
d'érection qui est excité, mais que l'excitation nerveuse se répand
sur tout le système vaso-moteur des nerfs. La preuve en est: la
turgescence des organes pendant l'acte sexuel, l'injection des
_conjunctiva_, la proéminence des bulbes, la dilatation des pupilles,
les battements du coeur (par paralysie des nerfs vaso-moteurs
du coeur qui viennent du sympathique du cou, ce qui produit une
dilatation des artères du coeur et ensuite l'hyperhémie et un plus
fort ébranlement des ganglions cardiaques). L'acte sexuel va de pair
avec une sensation de volupté qui, chez l'homme, est probablement
provoquée par le passage du sperme à travers les canaux éjaculateurs
dans l'urèthre, effet de l'excitation sensible des parties génitales.
La sensation de volupté se produit chez l'homme plus tôt que chez
la femme, s'accroît comme une avalanche au moment où l'éjaculation
commence et atteint son maximum au moment de l'éjaculation complète,
pour disparaître rapidement _post ejaculationem_.

Chez la femme la sensation de volupté se manifeste plus tard,
s'accroît lentement, et subsiste dans la plupart des cas après
l'éjaculation.

Le fait le plus décisif dans la cohabitation, c'est l'éjaculation.
Cette fonction dépend d'un centre (génito-spinal) dont Budge a
démontré l'existence et qu'il a placé à la hauteur de la quatrième
vertèbre lombaire. Ce centre est un centre réflexe, il est excité par
le sperme qui, à la suite de l'excitation du gland, est poussé
par phénomène réflexe hors des vésicules séminales dans la portion
membraneuse de l'urèthre. Quand ce passage de la semence, qui a lieu
avec une sensation de volupté croissante, représente une quantité
suffisante pour agir assez fortement sur le centre d'éjaculation, ce
dernier entre en action. La voie motrice du réflexe se trouve dans le
quatrième et le cinquième nerf lombaire. L'action consiste dans
une agitation convulsive du muscle bulbo-caverneux (innervé par les
troisième et quatrième nerfs sacrés) et ainsi le sperme est projeté au
dehors.

Chez la femme aussi il se produit un mouvement réflexe quand elle se
trouve au maximum de l'agitation sexuelle et voluptueuse. Il commence
par l'excitation des nerfs sensibles des parties génitales et consiste
en un mouvement péristaltique dans les trompes et l'utérus jusqu'à la
_portio vaginalis_, ce qui fait sortir la glaire tubaire et utérine.

Le centre d'éjaculation peut être paralysé par des influences venant
de l'écorce cérébrale (coït à contre-coeur, en général émotions
morales, et quelque peu par influence de la volonté).

Dans les conditions normales, l'acte sexuel terminé, l'érection et le
_libido sexualis_ disparaissent, et l'excitation psychique et sexuelle
fait place à une détente agréable.



III

NEURO-PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE[22]

    Fréquence et importance des symptômes pathologiques.--Tableau
    des névroses sexuelles.--Irritation du centre d'érection.--Son
    atrophie.--Arrêts dans le centre d'érection.--Faiblesse
    et irritabilité du centre.--Les névroses du centre
    d'éjaculation.--Névroses cérébrales.--Paradoxie ou instinct
    sexuel hors de la période normale.--Éveil de l'instinct
    sexuel dans l'enfance.--Renaissance de cet instinct dans la
    vieillesse.--Aberration sexuelle chez les vieillards expliquée
    par l'impuissance et la démence.--Anesthésie sexuelle ou
    manque d'instinct sexuel.--Anesthésie congénitale;
    anesthésie acquise.--Hyperesthésie ou exagération morbide
    de l'instinct.--Causes et particularités de cette
    anomalie.--Paresthésie du sens sexuel ou perversion de
    l'instinct sexuel.--Le sadisme.--Essai d'explication
    du sadisme.--Assassinat par volupté
    sadique.--Anthropophagie.--Outrages aux cadavres.--Brutalités
    contre les femmes; la manie de les faire saigner ou de
    les fouetter.--La manie de souiller les femmes.--Sadisme
    symbolique.--Autres actes de violence contre les
    femmes.--Sadisme sur des animaux.--Sadisme sur n'importe quel
    objet.--Les fouetteurs d'enfants.--Le sadisme de la femme.--La
    _Penthésilée_ de Kleist.--Le masochisme.--Nature et symptômes
    du masochisme.--Désir d'être brutalisé ou humilié dans le but
    de satisfaire le sens sexuel.--La flagellation passive dans
    ses rapports avec le masochisme.--La fréquence du masochisme
    et ses divers modes.--Masochisme symbolique.--Masochisme
    d'imagination.--Jean-Jacques Rousseau.--Le masochisme chez
    les romanciers et dans les écrits scientifiques.--Masochisme
    déguisé.--Les fétichistes du soulier et du pied.--Masochisme
    déguisé ou actes malpropres commis dans le but de s'humilier
    et de se procurer une satisfaction sexuelle.--Masochisme chez
    la femme.--Essai d'explication du masochisme.--La servitude
    sexuelle.--Masochisme et sadisme.--Le fétichisme; explication
    de son origine.--Cas où le fétiche est une partie du corps
    féminin.--Le fétichisme de la main.--Les difformités comme
    fétiches.--Le fétichisme des nattes de cheveux; les coupeurs
    de nattes.--Le vêtement de la femme comme fétiche.--Amateurs
    ou voleurs de mouchoirs de femmes.--Les fétichistes du
    soulier.--Une étoffe comme fétiche.--Les fétichistes de
    la fourrure, de la soie et du velours.--L'inversion
    sexuelle.--Comment on contracte cette disposition.--La névrose
    comme cause de l'inversion sexuelle acquise.--Degrés de
    la dégénérescence acquise.--Simple inversion du sens
    sexuel.--Éviration et défémination.--La folie des
    Scythes.--Les Mujerados.--Les transitions à la métamorphose
    sexuelle.--Métamorphose sexuelle paranoïque.--L'inversion
    sexuelle congénitale.--Diverses formes de cette
    maladie.--Symptômes généraux.--Essai d'explication de
    cette maladie.--L'hermaphrodisme psychique.--Homosexuels
    ou uranistes.--Effémination ou viraginité.--Androgynie et
    gynandrie.--Autres phénomènes de perversion sexuelle chez
    les individus atteints d'inversion sexuelle.--Diagnostic,
    pronostic et thérapeutique de l'inversion sexuelle.

[Note 22: Sources: Parent-Duchatelet, _Prostitution dans la
ville de Paris_, 1837.--Rosenbaum, _Entstehung der Syphilis_, Halle,
1839.--Le même, _Die Lustseuche im Alterthum_, Halle, 1839.--Descuret,
_La médecine des passions_, Paris, 1860.--Casper, _Klin. Novellen_,
1863.--Bastian, _Der Mensch in der Geschichte_.--Friedländer,
_Sittengeschichte Roms_.--Wiedemeister, _Cæsarenwahnsinn_.--Scherr,
_Deutsche Kultur und Sittengeschichte_, t. I, chap. IX.--Tardieu,
_Des attentats aux moeurs_, 7e édit., 1878.--Emminghaus,
_Psychopathologie_, pp. 98, 225, 230, 232.--Schüle, _Handbuch der
Geisteskrankheiten_, p. 114.--Marc, _Die Geisteskrankheiten_, trad.
par Ideler, II, p. 128.--V. Krafft, _Lehrb. d. Psychiatrie_, 7e édit.,
p. 90; _Lehrb. d. ger. Psychopathol._, 3e édit, p. 279; _Archiv f.
Psychiatrie_, VII, 2.--Moreau, _Des aberrations du sens génésique_,
Paris, 1880.--Kirn, _Allg. Zeitschrift f. Psychiatrie_, XXXIX, cahiers
2 et 3.--Lombroso, _Instinct sexuel et crimes dans leurs rapports
(Goltdammers Archiv_, t. XXX).--Tarnowsky, _Die Krankhaften
Erscheinungen des Geschlechtssinne_, Berlin, 1886.--Ball, _La Folie
érotique_, Paris, 1888.--Sérieux, _Recherches cliniques sur les
anomalies de l'instinct sexuel_, Paris, 1888.--Hammond, _Sexuelle
Impotenz_, traduit par Sallinger, Berlin, 1889.]


Chez les hommes civilisés de notre époque les fonctions sexuelles se
manifestent très souvent d'une manière anormale. Cela s'explique en
partie par les nombreux abus génitaux, en partie aussi par ce fait que
ces anomalies fonctionnelles sont souvent le signe d'une disposition
morbide du système nerveux central, disposition résultant, dans
la plupart des cas, de l'hérédité. (Symptômes fonctionnels de
dégénérescence.)

Comme les organes de la génération ont une importante corrélation
fonctionnelle avec tout le système nerveux, rapports psychiques et
somatiques, la fréquence des névroses et psychoses générales dues
aux maladies sexuelles (fonctionnelles ou organiques), se comprend
facilement.


TABLEAU SCHÉMATIQUE DES NÉVROSES SEXUELLES

I.--NÉVROSES PÉRIPHÉRIQUES

1º SENSITIVES

a, _Anesthésie_; b, _Hyperesthésie_; c, _Névralgie_.

2º SÉCRÉTOIRES

a, _Aspermie_; b, _Polyspermie_.

3º MOTRICES

a, _Pollutions (spasmes)_; _Spermatorrhée (paralysie)_.


II.--NÉVROSES SPINALES

1º AFFECTIONS DU CENTRE D'ÉRECTION

_a) L'excitation_ (priapisme) se produit par une action réflexe due à
des excitations sensitives périphériques, directement par l'excitation
organique des voies de communication du cerveau au centre d'érection
(maladies spinales de la partie inférieure de la moelle cervicale et
de la partie supérieure de la moelle dorsale) ou du centre lui-même
(certains poisons) ou enfin par des excitations psychiques.

Dans ce dernier cas, il y a satyriasis, c'est-à-dire prolongation
anormale de l'érection et du _libido sexualis_. Quand il y a seulement
excitation réflexe ou excitation directe organique, le _libido_ peut
faire défaut et le priapisme être accompagné d'un sentiment de dégoût.

_b) La paralysie_ provient de la destruction du centre ou des voies
de communication (_nervi erigentes_), dans les maladies de la moelle
épinière (impuissance paralytique).

Une forme atténuée de cet état est la diminution de la sensibilité du
centre par le surmenage (suite des excès sexuels, surtout onanisme) ou
par l'intoxication due à des sels de brome, etc. Cette paralysie peut
être accompagnée d'une anesthésie cérébrale, souvent d'une anesthésie
des parties génitales externes. Souvent il se produit dans ce cas de
l'hyperesthésie cérébrale (_libido sexualis_ accentué, lubricité).

Une forme particulière de l'anesthésie incomplète se produit dans les
cas où le centre n'est sensible qu'à certaines excitations spéciales
auxquelles il répond par l'érection. Ainsi il y a des hommes chez qui
le contact sexuel avec une épouse chaste ne donne pas une excitation
suffisante pour amener l'érection, mais chez qui l'érection se
produit quand ils viennent à coïter avec une prostituée ou qu'ils
accomplissent un acte sexuel contre nature. Les excitations
psychiques, en tant qu'elles peuvent venir en compte dans ces cas,
peuvent être cependant inadéquates (voir plus bas paresthésie et
perversions du sens sexuel).

_c) Entraves_.--Le centre d'érection peut devenir incapable de
fonctionner par suite des influences cérébrales. Ainsi agissent
certaines émotions (dégoût, crainte des maladies vénériennes), ou bien
la crainte de n'avoir pas la puissance nécessaire[23].

[Note 23: Magnan cite un exemple intéressant dans lequel une
obsession de nature non sexuelle peut entrer en jeu (Voir _Ann.
méd.-psych._, 1885). Un étudiant de vingt et un ans, très chargé au
point de vue de l'hérédité, autrefois onaniste, a continuellement à
lutter contre l'obsession du chiffre 13. Toutes les fois qu'il veut
se livrer au coït, cette obsession du chiffre 13 empêche chez lui
l'érection et rend l'acte impossible.]

Dans le premier cas, rentrent souvent les hommes qui ont pour la femme
une aversion invincible, ou qui craignent une infection, ou encore
ceux qui sont atteints d'une perversion sexuelle; dans le deuxième cas
rentrent les névropathes (neurasthéniques hypocondriaques), souvent
aussi des gens dont la puissance génitale est affaiblie (onanistes),
des gens qui ont une raison ou croient en avoir une de se méfier de
leur puissance génésique.

Cet état psychique agit comme entrave, et rend l'acte sexuel avec une
personne de l'autre sexe temporairement ou pour jamais impossible.

_d) Débilité sensitive_.--Il existe alors une sensibilité anormale
avec relâchement rapide de l'énergie du centre. Il peut s'agir
d'un dérangement fonctionnel du centre lui-même, ou d'une faiblesse
d'innervation des _nervi erigentes_, ou enfin d'une faiblesse du
muscle ischio-caverneux. Avant de passer aux anomalies qui vont
suivre, il faut encore faire mention des cas où, par suite d'une
éjaculation anormalement hâtive, l'érection est insuffisante.

2º AFFECTIONS DU CENTRE D'ÉJACULATION

_a) L'éjaculation anormalement facile_ est due au manque d'arrêt
cérébral qui se manifeste par suite d'une trop grande excitation
psychique, ou d'une faiblesse sensitive du centre. Dans ce cas, une
simple idée lascive suffit, dans certaines circonstances, pour mettre
en action le centre très entaché de neurasthénie spinale, pour la
plupart des cas par suite d'abus sexuels. Une troisième possibilité,
c'est l'hyperesthésie de l'urèthre: le sperme en sortant provoque une
action réflexe immédiate et très vive du centre d'éjaculation. Dans ce
cas, la seule approche des parties génitales de la femme peut suffire
pour amener l'éjaculation _ante portam_.

Quand l'hyperesthésie uréthrale intervient causalement, l'éjaculation
peut produire un sentiment de douleur au lieu d'un sentiment de
volupté. Dans la plupart des cas d'hyperesthésie uréthrale, il y a
faiblesse sensitive du centre.

Ces deux troubles fonctionnels sont importants dans l'étiologie de la
_pollutio nimia_ et _diurna_.

La sensation de volupté peut pathologiquement faire défaut. Cela peut
se rencontrer chez des hommes ou des femmes héréditairement chargés
(anesthésie, aspermie), à la suite de maladies (neurasthénie,
hystérie), ou à la suite de surexcitations suivies d'affaissement
(chez les mérétrices).

Le degré de l'émotion motrice et psychique qui se manifeste pendant
l'acte sexuel dépend de l'intensité de la sensation voluptueuse. Dans
certains états pathologiques, cette émotion peut tellement s'accroître
que les mouvements du coït prennent un caractère convulsif, soustrait
à l'influence de la volonté, et peuvent même se transformer en
convulsions générales.

_b) Difficulté anormale de l'éjaculation_.--Elle est causée par
l'insensibilité du centre (absence du _libido_, atrophie organique du
centre par des maladies du cerveau et de la moelle épinière,
atrophie fonctionnelle à la suite d'abus sexuels, marasme, diabète,
morphinisme). Dans ce cas, l'atrophie du centre est souvent
accompagnée de l'anesthésie des parties génitales. Elle peut être
aussi la conséquence d'une lésion de l'arc réflexe ou de l'anesthésie
périphérique (uréthrale) ou de l'aspermie. L'éjaculation ne se produit
pas au cours de l'acte sexuel, ou très tardivement, ou enfin après
coup sous forme de pollution.


III.--NÉVROSES CÉRÉBRALES

1º _Paradoxie_, c'est-à-dire émotions sexuelles produites en dehors
de l'époque des processus anatomico-physiologiques dans la zone des
parties génitales.

2º _Anesthésie_ (manque de penchant sexuel).--Ici toutes les
impulsions organiques données par les parties génitales, de même que
toutes les représentations, toutes les impressions optiques, auditives
et olfactives, laissent l'individu dans l'indifférence sexuelle.
Physiologiquement ce phénomène se produit dans l'enfance et dans la
vieillesse.

3º _Hyperesthésie_ (penchant augmenté jusqu'au satyriasis).--Ici, il y
a une aspiration anormalement vive pour la vie sexuelle, désir qui est
provoqué par des excitations organiques, psychiques et sensorielles.
(Acuité anormale du _libido_, lubricité insatiable.) L'excitation peut
être centrale (nymphomanie, satyriasis), périphérique, fonctionnelle,
organique.

4º _Paresthésie_ (perversion de l'instinct sexuel), c'est-à-dire
excitation du sens sexuel par des objets inadéquats.

Ces anomalies cérébrales tombent dans le domaine de la
psychopathologie. Les anomalies spinales et périphériques peuvent se
combiner avec celles-ci. Ordinairement elles se rencontrent chez
des individus non atteints de maladies mentales. Elles peuvent se
présenter sous diverses combinaisons et devenir le mobile de délits
sexuels. C'est pour cette raison qu'elles demandent à être traitées à
fond dans l'exposé qui va suivre. L'intérêt principal, cependant, doit
revenir aux anomalies causées par le cerveau, ces anomalies poussant
souvent à des actes pervers et même criminels.


A.--PARADOXIE.--INSTINCT SEXUEL EN DEHORS DE LA PÉRIODE DES PROCESSUS
ANATOMICO-PHYSIOLOGIQUES

1º _Instinct sexuel dans l'enfance._--Tout médecin neuro-pathologue
et tout médecin d'enfants savent que les mouvements de la vie sexuelle
peuvent se manifester chez les petits enfants. Il faut citer, à
ce propos, les communications très remarquables d'Ultzmann sur la
masturbation dans l'enfance[24].

[Note 24: Louyer-Villermay rapporte ainsi un cas d'onanisme chez
une fille de trois à quatre ans; de même, Moreau (_Aberrations du
sens génésique_, 2e édit., p. 209) parle d'un enfant de deux ans.
À consulter Maudsley: _Physiologie et Pathologie de l'âme_, p. 218;
Hirschsprung (Kopenhagen), _Berlin. klin. Wochenschrift_, 1886, nº 38;
Lombroso, _L'Uomo delinquente_.]

Il faut bien distinguer les cas nombreux où, à la suite de phimosis,
balanites, oxyures dans l'anus ou dans le vagin, les enfants éprouvent
des démangeaisons aux parties génitales, y font des attouchements, en
ressentent une sorte de volupté et arrivent ainsi à la masturbation.
Il faut bien séparer de tous ces cas ceux où, sans aucune cause
périphérique, mais uniquement par des processus cérébraux, l'enfant
éprouve des désirs et des penchants sexuels. Dans ces derniers cas
seulement il s'agit d'une manifestation précoce de la vie sexuelle.
Il est probable qu'on se trouve là en présence d'un phénomène partiel
d'un état morbide neuro-psychopathique. Une observation de Marc (_Les
maladies mentales_) nous fournit une preuve frappante de cet état. Le
sujet était une fille de huit ans, issue d'une famille très honorable
et qui, dénuée de tout sentiment moral, se livrait à la masturbation
depuis l'âge de quatre ans. _Præterea cum pueris, decem usque duodecim
annos natis, stupra fecit._ Elle était hantée par l'idée d'assassiner
ses parents pour hériter et pour pouvoir s'amuser ensuite avec des
hommes.

Dans ces cas de _libido_ précoce, les enfants sont amenés à la
masturbation, et, comme ils sont fortement tarés, ils aboutissent
souvent à l'idiotie ou aux formes graves des névroses ou psychoses
dégénératives.

Lombroso (_Archiv. di Psychiatria_, IV. p. 22) a recueilli des
documents sur des enfants héréditairement tarés. Il parle, entre
autres, d'une fille de trois ans qui se masturbait sans cesse et sans
vergogne. Une autre fille a commencé à l'âge de huit ans et a continué
à s'onaniser après son mariage, surtout pendant la durée de sa
grossesse. Elle a accouché douze fois. Cinq de ses enfants sont morts
très jeunes; quatre étaient des hydrocéphales, deux (des garçons) se
sont livrés à la masturbation, l'un à partir de l'âge de quatre ans,
l'autre à partir de l'âge de sept ans.

Zambacco (_L'Encéphale_, 1882, nº 12) raconte l'histoire abominable
de deux soeurs avec précocité et perversion du sens sexuel. L'aînée,
R..., se masturbait déjà à l'âge de sept ans, _stupra cum pueris
faciebat_, volait quand elle pouvait le faire, _sororem quatuor
annorum ad masturbationem illixit_, faisait à l'âge de dix ans les
actes les plus hideux, ne put pas même être détournée de sa rage par
le _ferrum candens ad clitoridem_; elle se masturba une fois avec
la soutane d'un prêtre pendant que celui-ci l'exhortait à s'amender,
etc., etc.

2º _Réveil du penchant sexuel à l'âge de sénilité._--Il y a des cas
rares où l'instinct sexuel se conserve jusqu'à un âge très avancé.
«_Senectus non quidem annis sed viribus magis æstimatur_» (Zittmann).
OEsterlen (_Maschkas Handbuch_, III, p. 18) rapporte même le cas
d'un vieillard de quatre-vingt-trois ans qui fut condamné par une cour
d'assises wurtembergeoise à trois ans de travaux forcés pour délit
contre les moeurs. Malheureusement il ne dit rien du genre du délit
ni de l'état psychique de l'accusé.

Les manifestations de l'instinct sexuel à un âge très avancé ne
constituent pas, par elles-mêmes, un cas pathologique. Mais il faut
nécessairement admettre des conditions pathologiques quand l'individu
est usé (décrépitude), quand sa vie sexuelle est déjà éteinte depuis
longtemps, et quand, chez un homme dont autrefois peut-être les
besoins sexuels n'étaient pas très forts, l'instinct se manifeste
avec une grande puissance et demande à être satisfait impérieusement,
souvent même se pervertit.

Dans de pareils cas, le bon sens fera soupçonner l'existence de
conditions pathologiques. La science médicale a bien établi qu'un
penchant de ce genre est basé sur des changements morbides dans le
cerveau, altérations qui peuvent mener à l'idiotie sénile (gagaïsme,
gâtisme).

Ce phénomène morbide de la vie sexuelle peut être le précurseur de la
démence sénile et se présente longtemps avant qu'il existe des faits
manifestes de faiblesse intellectuelle. L'observateur attentif
et expérimenté pourra toujours démontrer, même dans cette
phase prodromique, un changement de caractère _in pejus_ et un
affaiblissement du sens moral qui va de pair avec cet étrange réveil
sexuel. Le _libido_ de l'homme qui est sur le point de tomber en
démence sénile, se manifeste au début par des paroles et des gestes
lascifs. Les enfants sont les premiers attaqués par ces vieillards
cyniques, qui sont en train de verser dans l'atrophie cérébrale, et
dans la dégénérescence psychique. Les occasions plus faciles d'aborder
les enfants, et aussi la conscience d'une puissance défectueuse,
peuvent expliquer ce fait attristant; une puissance génésique
défectueuse et un sens moral très abaissé expliquent encore pourquoi
les actes sexuels de ces vieillards sont toujours pervers. Ce sont des
équivalents de l'acte physiologique dont ils ne sont plus capables.
Comme tels, les annales de la médecine légale enregistrent
l'exhibition des parties génitales (voir Lasègue: _Les
exhibitionnistes. Union médicale_, 1871, 1er mai), l'attouchement
voluptueux des parties génitales des enfants (Legrand du Saulle, _La
folie devant les tribunaux_, p. 30), l'excitation des enfants à
la masturbation du séducteur, l'onanisation de la victime (Hirn,
_Maschkas Handbuch d. ger. Med._, p. 373), la flagellation des
enfants.

Dans cette phase, l'intelligence du vieillard peut encore être assez
conservée pour qu'il cherche à éviter l'éclat et les révélations,
tandis que son sens moral a trop baissé pour qu'il puisse juger de la
moralité de l'acte et pour qu'il puisse résister à son penchant.
Avec l'apparition de la démence, ces actes deviennent de plus en plus
éhontés. Alors la préoccupation d'impuissance disparaît et le malade
recherche des adultes; mais sa puissance génésique défectueuse
le réduit à se contenter des équivalents du coït. Dans ce cas, le
vieillard est souvent amené à la sodomie, et alors, comme le fait
remarquer Tarnoswsky (_op. cit._, p. 77), dans l'acte sexuel avec des
oies, des poules, etc., l'aspect de l'animal mourant, ses mouvements
convulsifs procurent une satisfaction complète au malade. Les actes
sexuels pervers accomplis sur des adultes sont aussi abominables et
aussi psychologiquement compréhensibles d'après les faits que nous
venons de mentionner.

L'observation 49 de mon traité de _Psychopathologie légale_ nous
montre combien le désir sexuel peut devenir intense au cours de
la _dementia senilis quum senex libidinosus germanam suam filiam
æmulatione motus necaret et adspectu pectoris cæsi puellæ moribundæ
delectaretur_.

Dans le cours de cette maladie, des délires érotiques peuvent se
produire avec épisodes maniaques ou sans ces épisodes, ainsi que cela
ressort du fait suivant.

    OBSERVATION 1.--J. René s'est adonné de tout temps aux
    plaisirs sexuels, mais en gardant le décorum. Il a, depuis
    l'âge de soixante-seize ans, montré un affaiblissement graduel
    de ses facultés mentales en même temps qu'une augmentation
    progressive dans la perversion du sens moral. Autrefois avare
    et de très bonne tenue, _consumpsit bona sua cum meretricibus,
    lupanaria frequentabat, ab omni femina in via occurrente,
    ut uxor fiat sua voluit, aut ut coitum concederet_, et il
    a tellement offensé les moeurs publiques, qu'il a fallu
    l'interner dans une maison d'aliénés. Là, son excitation
    sexuelle se surexcita et devint un état de véritable
    satyriasis qui dura jusqu'à sa mort. Il se masturbait sans
    cesse, même en public, divaguait sur des idées obscènes; il
    prenait les hommes de son entourage pour des femmes et les
    poursuivait de ses sales propositions (Legrand du Saulle, _La
    Folie_, p. 533).

    Un pareil état d'excitation sexuelle exagérée (nymphomanie,
    _furor uterinus_) peut se produire chez des femmes tombées
    en _dementia senilis_, bien qu'elles aient été auparavant des
    femmes très convenables.

Il ressort de la lecture de Schopenhauer (_Le monde comme volonté et
comme représentation_, 1859, t. II, p. 461) que, dans la _dementia
senilis_, le penchant morbide et pervers peut se porter exclusivement
vers les personnes du sexe du malade (voir plus loin). La manière de
satisfaire ce penchant est, dans ce cas, la pédérastie passive ou la
masturbation mutuelle, comme je l'ai constaté dans le cas suivant.

    OBSERVATION 2.--M. X..., quatre-vingts ans, d'une haute
    position sociale, issu d'une famille tarée, cynique, a
    toujours eu de grands besoins sexuels. Selon son propre aveu,
    il préférait, étant encore jeune homme, la masturbation au
    coït. Il eut des maîtresses, fit à l'une d'elles un enfant, se
    maria par amour à l'âge de quarante-huit ans et fit encore six
    enfants; durant la période de sa vie conjugale, il ne donna
    jamais à son épouse aucun motif de se plaindre. Je ne pus
    avoir que des détails incomplets sur sa famille. Il est
    cependant établi que son frère était soupçonné d'amour
    homosexuel et qu'un de ses neveux est devenu fou à la suite
    d'excès de masturbation. Depuis des années, le caractère du
    patient qui était bizarre et sujet à des explosions violentes
    de colère, est devenu de plus en plus excentrique. Il est
    devenu méfiant et la moindre contrariété dans ses désirs le
    met dans un état qui peut provoquer des accès de rage pendant
    lesquels il lève même la main sur son épouse.

    Depuis un an on a remarqué chez lui des symptômes nets de
    _dementia senilis incipiens_. La mémoire s'est affaiblie; il
    se trompe sur les faits du passé et parfois ne sait plus
    s'y reconnaître. Depuis quatorze mois, on constate chez ce
    vieillard de véritables explosions d'amour pour certains
    de ses domestiques hommes, particulièrement pour un garçon
    jardinier. D'habitude tranchant et hautain envers ses
    subalternes, il comble ce favori de faveurs et de cadeaux,
    et ordonne à sa famille ainsi qu'aux employés de sa maison de
    montrer la plus grande déférence à ce garçon. Il attend,
    dans un état de véritable rut, les heures de rendez-vous. Il
    éloigne de la maison sa famille pour pouvoir rester seul et
    sans gêne avec son favori; il s'enferme avec lui pendant des
    heures entières et, quand les portes se rouvrent, on trouve
    le vieillard tout épuisé, couché sur son lit. En dehors de cet
    amant, ce vieillard a encore périodiquement des rapports avec
    d'autres domestiques mâles. _Hoc constat amatos eum ad se
    trahere, ab iis oscula concupiscere, genitalia sua tangi
    jubere itaque masturbationem mutuam fieri._ Ces manies
    produisent chez lui une véritable démoralisation. Il n'a plus
    conscience de la perversité de ses actes sexuels, de sorte que
    son honorable famille est désolée et n'a d'autre recours que
    de le mettre sous tutelle, de le placer dans une maison de
    santé. On n'a pu constater chez lui d'excitation érotique
    pour l'autre sexe, bien qu'il partage encore avec sa femme
    la chambre à coucher commune. En ce qui concerne la sexualité
    pervertie et le complet affaissement du sens moral de ce
    malheureux, il est à remarquer, comme fait curieux, qu'il
    questionne les servantes de sa belle-fille pour savoir si
    cette dernière n'a pas d'amant.

B.--ANESTHÉSIE (MANQUE DE PENCHANT SEXUEL)

1º _Comme anomalie congénitale._--On ne peut considérer comme exemples
incontestables d'absence du sens sexuel, occasionnée par des causes
cérébrales, que les cas dans lesquels, malgré le développement et le
fonctionnement normal des parties génitales (production du sperme,
menstruation), tout penchant pour la vie sexuelle manque absolument
ou a manqué de tout temps. Ces individus sans sexe, au point de
vue fonctionnel, sont très rares. Ce sont des êtres dégénérés chez
lesquels on peut rencontrer des troubles cérébraux fonctionnels,
des symptômes de dégénérescence psychique et même des stigmates de
dégénérescence anatomique. Legrand du Saulle cite un cas classique
et qui rentre dans cette catégorie (_Annales médico-psychol._, 1876,
mai.)

    OBSERVATION 3.--D..., trente-trois ans, né d'une mère atteinte
    de la monomanie de la persécution. Le père de cette femme
    était également atteint de la monomanie de la persécution
    et finit par le suicide. La mère était folle, et la mère de
    celle-ci a été prise de folie puerpérale. Trois frères du
    malade sont morts en bas âge, un autre survivant était d'un
    caractère anormal. D... était déjà, à l'âge de treize ans,
    hanté par l'idée qu'il deviendrait fou. À l'âge de quatorze
    ans, il fit une tentative de suicide.

    Plus tard, vagabondage; comme soldat, fréquents actes
    d'insubordination et folies.

    Il était d'une intelligence bornée, ne présentait aucun
    symptôme de dégénérescence, avait les parties génitales
    normales, et eut, à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, des
    écoulements de sperme. Il ne s'est jamais masturbé, n'a
    jamais eu de sentiments sexuels et n'a jamais désiré avoir des
    rapports avec les femmes.

    OBSERVATION 4.--P..., trente-six ans, journalier, a été reçu
    au commencement du mois de novembre dans ma clinique pour
    une paralysie spinale spasmodique. Il prétend être issu d'une
    famille bien portante. Depuis l'enfance il est bègue. Le crâne
    est microcéphale. Le malade est un peu niais. Il n'a jamais
    été sociable et n'a jamais eu de penchants sexuels. L'aspect
    d'une femme ne lui dit rien. Jamais il ne s'est manifesté
    chez lui de penchant pour la masturbation. Il a des érections
    fréquentes, mais seulement le matin, à l'heure du réveil,
    lorsque la vessie est pleine; il n'y a pas trace d'excitation
    sexuelle. Les pollutions chez lui sont très rares pendant son
    sommeil, environ une fois par an, et alors il rêve qu'il a
    affaire à des femmes. Mais ces rêves n'ont pas un caractère
    érotique bien net. Il prétend ne pas éprouver de sensation de
    volupté proprement dite au moment de la pollution. Il affirme
    que son frère, âgé de trente-quatre ans, est, au point de vue
    sexuel, constitué comme lui; quant à sa soeur, il la croit
    dans le même cas. Un frère cadet, dit-il, est d'une sexualité
    normale. L'examen des parties génitales du malade n'a pas
    permis de constater aucune anomalie, sauf un phimosis.

Hammond (_Impuissance sexuelle_, Berlin, 1889), ne peut citer parmi
ses nombreuses observations que les trois cas suivants d'_anæsthesia
sexualis_:

    OBSERVATION 5.--W..., trente-trois ans, vigoureux, bien
    portant, avec des parties génitales normales, n'a jamais
    éprouvé de _libido_ et a en vain essayé d'éveiller son sens
    sexuel absent par des lectures obscènes et des relations avec
    des mérétrices.

    Ces tentatives ne lui causaient qu'un dégoût allant jusqu'à
    la nausée, de l'épuisement nerveux et physique; et même,
    lorsqu'il força la situation, il ne put qu'une seule fois
    arriver à une érection bien passagère. W... ne s'est jamais
    masturbé; depuis l'âge de dix-sept ans, il a eu une pollution
    tous les deux mois. Des intérêts importants exigeaient qu'il
    se mariât. Il n'avait pas l'_horror feminæ_, désirait vivement
    avoir un foyer et une femme, mais il se sentait incapable
    d'accomplir l'acte sexuel, et il est mort célibataire pendant
    la guerre civile de l'Amérique du Nord.

    OBSERVATION 6.--X..., vingt-sept ans, avec des parties
    génitales normales, n'a jamais éprouvé de _libido_. L'érection
    ne peut avoir lieu par des excitations mécaniques ni par la
    chaleur; mais, au lieu du _libido_, il se produit alors
    chez lui un penchant aux excès alcooliques. Par contre, ces
    derniers provoquaient des érections spontanées et, dans ces
    moments, il se masturbait parfois. Il avait de l'aversion pour
    les femmes et le coït lui causait du dégoût.

    S'il en essayait lorsqu'il était en érection, celle-ci cessait
    immédiatement. Il est mort dans le coma, par suite d'un accès
    d'hyperhémie du cerveau.

    OBSERVATION 7.--Mme O..., d'une constitution normale, bien
    portante, bien réglée, âgée de trente-cinq ans, mariée depuis
    quinze ans, n'a jamais éprouvé de _libido_, et n'a jamais
    ressenti de sensation érotique dans le commerce sexuel avec
    son mari. Elle n'avait pas d'aversion pour le coït, et il
    paraît que parfois elle le trouvait agréable, mais elle
    n'avait jamais le désir de répéter la cohabitation.

À côté de ces cas de pure anesthésie, nous devons rappeler aussi ceux
où, comme dans les précédents, le côté psychique de la _vita sexualis_
présente une page blanche dans la biographie de l'individu, mais où de
temps en temps des sentiments sexuels rudimentaires se manifestent au
moins par la masturbation. (Comparez le cas transitoire, observation
6.) D'après la subdivision établie par Magnan, classification
intelligente mais non rigoureusement exacte et d'ailleurs trop
dogmatique, la vie sexuelle serait, dans ce cas, limitée dans la zone
spinale. Il est possible que, dans certains de ces cas, il existe
néanmoins virtuellement un coté psychique de la _vita sexualis_, mais
il a des bases faibles et se perd par la masturbation avant de pouvoir
prendre racine pour se développer ultérieurement.

Ainsi s'expliqueraient les cas intermédiaires entre l'anesthésie
sexuelle (psychique) congénitale et l'anesthésie acquise. Celle-ci
menace nombre de masturbateurs tarés. Au point de vue psychologique,
il est intéressant de constater que, lorsque la vie sexuelle se
dessèche trop vite, il se produit aussi une défectuosité éthique.

Comme exemples remarquables, citons les deux faits suivants que j'ai
déjà cités autrefois dans l'_Archiv für Psychiatrie_:

    OBSERVATION 8.--F... J..., dix-neuf ans, étudiant, est né
    d'une mère nerveuse dont la soeur était épileptique. À l'âge
    de quatre ans, affection aiguë du cerveau qui a duré quinze
    jours. Enfant, il n'avait pas de coeur; froid pour ses
    parents; comme élève, il était étrange, renfermé, s'isolait,
    toujours cherchant et lisant. Bien doué pour l'étude. À partir
    de l'âge de quinze ans, il s'est livré à la masturbation.
    Depuis sa puberté, il a un caractère excentrique, hésite
    continuellement entre l'enthousiasme religieux et le
    matérialisme, étudie la théologie et les sciences naturelles.
    À l'Université, ses camarades le considéraient comme un toqué.
    Il lisait alors exclusivement Jean-Paul et faisait l'école
    buissonnière. Manque absolu de sentiments sexuels pour l'autre
    sexe. S'est laissé une fois entraîner au coït, mais n'y a
    éprouvé aucun plaisir sexuel, a trouvé que le coït est une
    ineptie et n'a jamais essayé d'y revenir. Sans aucun motif
    sérieux, l'idée de suicide lui est venue souvent; il en a fait
    le sujet d'une thèse philosophique dans laquelle il déclare
    que le suicide ainsi que la masturbation sont des actes très
    utiles. Après des études préliminaires répétées sur l'effet
    des poisons qu'il essayait sur lui-même, il a tenté de se
    suicider avec 57 grammes d'opium; mais il guérit et on le
    transporta dans un asile d'aliénés.

    Le malade est dépourvu de tout sentiment moral et social. Ses
    écrits dénotent une banalité et une frivolité incroyables. Il
    possède de vastes connaissances, mais sa logique est tout à
    fait étrange et biscornue. Il n'y a pas trace de sentiments
    affectifs. Avec une ironie et une indifférence de blasé sans
    pareil, il raille tout, même les choses les plus sublimes.
    Avec des sophismes et de fausses conclusions philosophiques,
    il plaide la légitimité du suicide, dont il a l'intention
    d'user, comme un autre accomplirait une affaire des plus
    ordinaires. Il regrette qu'on lui ait enlevé son canif. Sans
    cela, il aurait pu, comme Sénèque, s'ouvrir les veines pendant
    qu'il était au bain. Un ami lui donna dernièrement un purgatif
    au lieu d'un poison qu'il avait demandé. Il dit, en faisant un
    calembour, que cette drogue l'avait mené aux cabinets au lieu
    de le mener dans l'autre monde. Seul le grand opérateur, armé
    de la faux du trépas, pourrait lui couper sa «vieille idée
    folle et dangereuse», etc.

    Le malade a le crâne volumineux, de forme rhomboïde, et
    déformé; la partie gauche du front est plus plate que la
    partie droite. L'occiput est très droit. Les oreilles sont
    très écartées et fortement décollées; l'orifice extérieur de
    l'oreille forme une fente étroite. Les parties génitales sont
    flasques, les testicules très mous et très petits.

    Quelquefois le malade se plaint d'être possédé de la manie
    du doute. Il est forcé de creuser les problèmes les plus
    inutiles, hanté par une obsession qui dure des heures
    entières, qui lui est pénible et qui le fatigue outre mesure.
    Il se sent alors tellement exténué, qu'il n'est plus capable
    de concevoir aucune idée juste.

    Au bout d'un an, le malade a été renvoyé de l'asile comme
    incurable. Rentré chez lui, il passait son temps à lire et
    à pleurer, s'occupait de l'idée de fonder un nouveau
    christianisme parce que, dit-il, le Christ était atteint de
    la monomanie des grandeurs et avait dupé le monde avec des
    miracles (!).

    Après un séjour d'un an chez son père, une excitation
    psychique s'étant subitement produite, il fut de nouveau
    interné dans l'asile. Il présentait un mélange de délire
    initial, de délire de persécution (diable, antéchrist, se
    croit persécuté, monomanie de l'empoisonnement, voix qui
    le persécutent) et de monomanie des grandeurs (se croit le
    Christ, le Rédempteur de l'univers). En même temps ses actes
    étaient impulsifs et incohérents. Au bout de cinq mois, cette
    maladie mentale intercurrente disparaissait, et le malade
    revenait à son état d'incohérence intellectuelle primitive et
    de défectuosité morale.

    OBSERVATION 9.--E..., trente ans, ouvrier peintre sans place,
    a été pris en flagrant délit: il voulait couper le scrotum
    d'un garçon qu'il avait attiré dans un bois. Il donna comme
    motif qu'il voulait détruire cette partie du corps, pour
    que le monde ne se peuple pas davantage. Dans son enfance,
    disait-il, il s'était, pour la même raison, fait des coupures
    aux parties génitales. Son arbre généalogique ne peut pas être
    établi. Dès son enfance, E... était un anormal au point de
    vue intellectuel; il rêvassait, n'était jamais gai; facile
    à exciter, emporté, il allait toujours méditant; c'était un
    faible d'esprit. Il détestait les femmes, aimait la solitude,
    et lisait beaucoup. Quelquefois il riait en lui-même et
    faisait des bêtises. Dans ces dernières années, sa haine
    des femmes s'est accentuée; il en veut surtout aux femmes
    enceintes par qui, dit-il, la misère s'augmente dans le monde.
    Il déteste aussi les enfants, maudit celui qui lui a donné la
    vie; il a des idées communistes, s'emporte contre les riches
    et les prêtres, contre Dieu qui l'a fait naître si pauvre.
    Il déclare qu'il vaudrait mieux châtrer les enfants que d'en
    faire de nouveaux qui seront condamnés à la pauvreté et à la
    misère. Ce fut toujours son idée, et, à l'âge de quinze ans
    déjà, il avait essayé de s'émasculer pour ne pas contribuer au
    malheur et à l'augmentation du nombre des hommes. Il méprise
    le sexe féminin qui contribue à augmenter la population. Deux
    fois seulement, dans sa vie, il s'est fait manustuprer par des
    femmes; sauf cet incident il n'a jamais eu affaire avec elles.
    Il a, de temps en temps, des désirs sexuels, c'est vrai, mais
    jamais le désir de leur donner une satisfaction naturelle.

    E... est un homme vigoureux et bien musclé. La constitution de
    ses parties génitales n'accuse rien d'anormal. Sur le
    scrotum et sur le pénis on trouve de nombreuses cicatrices
    de coupures, traces d'anciennes tentatives d'émasculation. Il
    prétend que la douleur l'a empêché d'exécuter complètement son
    projet. À la jointure du genou droit il existe un genu
    valgum. On n'a pu noter aucun symptôme d'onanisme. Il est d'un
    caractère sombre, entêté et emporté. Les sentiments sociaux
    lui sont absolument étrangers. En dehors de l'insomnie et
    de maux de tête fréquents, il n'y a pas chez lui de troubles
    fonctionnels.

Il faut distinguer ces cas cérébraux de ceux où l'absence ou bien
l'atrophie des organes de la génération constituent la cause
de l'impotence fonctionnelle, ainsi que cela se voit chez les
hermaphrodites, les idiots et les crétins.

Un cas de ce genre se trouve mentionné dans le livre de Maschka.

    OBSERVATION 10.--La plaignante demande le divorce à cause de
    l'impuissance de son mari qui n'a encore jamais accompli
    avec elle l'acte sexuel. Elle a trente et un ans et elle est
    vierge. L'homme est un peu faible d'esprit; au physique il est
    fort; les parties génitales extérieures sont bien constituées.
    Il prétend n'avoir jamais eu d'érection complète ni
    d'éjaculation, et il dit que les rapports avec les femmes le
    laissent absolument indifférent.

L'aspermie seule ne peut pas être une cause d'anesthésie sexuelle;
car, d'après les expériences d'Ullzmann[25], même dans le cas
d'aspermie congénitale, la _vita sexualis_ et la puissance génésique
peuvent se produire d'une façon tout à fait satisfaisante. C'est une
nouvelle preuve que l'absence du _libido ab origine_ ne doit pas être
attribuée qu'à des causes cérébrales.

[Note 25: _Ueber männliche Sterilität_ (_Wiener med. Presse_,
1875, nº 1); _Ueber potentia coeundi et generandi_ (_Wiener Klinik_,
1885, Heft 1, S. 5).]

Les _naturæ frigidæ_ de Zacchias représentent une forme atténuée de
l'anesthésie. On les rencontre plus souvent chez les femmes que chez
les hommes. Peu de penchant pour les rapports sexuels et même aversion
manifeste, bien entendu sans avoir un autre équivalent sexuel, absence
de toute émotion psychique ou voluptueuse pendant le coït qu'on
accorde simplement par devoir, voilà les symptômes de cette anomalie
de laquelle j'ai souvent entendu des maris se plaindre devant moi.
Dans de pareils cas, il s'agissait toujours de femmes névropathiques
_ab origine_. Certaines d'entre elles étaient en même temps
hystériques.

2º _Anesthésie acquise_.--La diminution acquise du penchant sexuel
ainsi que l'extinction de ce sentiment, peut être attribuée à diverses
causes.

Celles-ci peuvent être organiques ou fonctionnelles, psychiques ou
somatiques, centrales ou périphériques.

À mesure qu'on avance en âge, il se produit physiologiquement une
diminution du _libido_; de même, immédiatement après l'acte sexuel, il
y a disparition temporaire du _libido_.

Les différences en ce qui concerne la durée de la conservation du
penchant sexuel sont très grandes et variables selon la nature
de chaque individu. L'éducation et le genre de vie ont une grande
influence sur l'intensité de la _vita sexualis_.

Les occupations qui fatiguent l'esprit (études approfondies), le
surmenage physique, l'abstinence, les chagrins, la continence sexuelle
sont sûrement nuisibles à l'entretien du penchant sexuel.

L'abstinence agit d'abord comme stimulant. Tôt ou tard, selon la
constitution physique, l'activité des organes génitaux se relâche et
en même temps le _libido_ s'affaiblit.

En tout cas, il y a chez l'individu sexuellement mûr, une corrélation
intime entre le fonctionnement de ses glandes génésiques et le degré
de son _libido_. Mais le premier n'est pas toujours décisif, ainsi
que nous le démontre ce fait que des femmes sensuelles, même après la
ménopause, continuent leurs rapports sexuels et peuvent présenter des
phases d'excitation sexuelle, mais d'origine cérébrale.

On peut aussi, chez les eunuques, voir le _libido_ subsister longtemps
encore après que la production du sperme a cessé.

D'autre part, l'expérience nous apprend que le _libido_ a pour
condition essentielle la fonction des glandes génésiques, et que
les faits que nous venons de citer ne constituent que des phénomènes
exceptionnels. Comme causes périphériques de la diminution du
_libido_ ou de sa disparition, on peut admettre la castration, la
dégénérescence des glandes génésiques, le marasme, les excès sexuels
sous forme de coït et de masturbation, l'alcoolisme. De même, on peut
expliquer la disparition du _libido_ dans le cas de troubles généraux
de la nutrition (diabète, morphinisme etc.)

Enfin nous devons encore faire mention de l'atrophie des testicules
qu'on a quelquefois constatée à la suite des maladies des centres
cérébraux (cervelet).

Une diminution de la _vita sexualis_ due à la dégénérescence des nerfs
et du centre génito-spinal, se produit dans les cas de maladies
du cerveau et de la moelle épinière. Une lésion d'origine centrale
atteignant l'instinct sexuel peut être produite organiquement par une
maladie de l'écorce cérébrale (_dementia paralytica_ à l'état avancé),
fonctionnellement par l'hystérie (anesthésie centrale), et par la
mélancolie ou l'hypocondrie.


C.--HYPERESTHÉSIE (EXALTATION MORBIDE DE L'INSTINCT SEXUEL)

La pathologie se trouve en présence d'une grande difficulté quand
elle doit, même dans un cas isolé, dire si le désir de la
satisfaction sexuelle a atteint un degré pathologique. Emminghaus
(_Psychopathologie_, p. 225) considère comme évidemment morbide le
retour du désir immédiatement après la satisfaction sexuelle, surtout
si ce désir captive toute l'attention de l'individu; il porte le même
jugement quand le _libido_ se réveille à l'aspect de personnes et
d'objets qui en eux-mêmes n'offrent aucun intérêt sexuel. En général,
l'instinct sexuel et le besoin correspondant sont proportionnés à la
force physique et à l'âge.

À partir de l'époque de la puberté, l'instinct sexuel monte rapidement
à une intensité considérable; il est très puissant entre 20 et 40 ans,
il diminue ensuite lentement. La vie conjugale paraît conserver et
régler l'instinct.

Les changements répétés d'objet dans la satisfaction sexuelle
augmentent les désirs. Comme la femme a moins de besoins sexuels que
l'homme, une augmentation de ces besoins chez elle doit toujours faire
supposer un cas pathologique, surtout quand ils se manifestent par
l'amour de la toilette, par la coquetterie ou même par l'andromanie,
et font dépasser les limites tracées par les convenances et les bonnes
moeurs.

Dans les deux sexes, la constitution physique joue un rôle important.
Souvent une constitution névropathique s'accompagne d'une augmentation
morbide du besoin sexuel; des individus atteints de cette défectuosité
souffrent pendant une grande partie de leur existence et portent
péniblement le poids de cette anomalie constitutionnelle de leur
instinct. Par moments la puissance de l'instinct sexuel peut acquérir
chez eux l'importance d'une mise en demeure organique et compromettre
sérieusement leur libre arbitre. La non-satisfaction du penchant peut
alors amener un véritable rut ou un état psychique plein d'angoisse,
état dans lequel l'individu succombe à son instinct: alors sa
responsabilité devient douteuse.

Si l'individu ne succombe pas à la violence de son penchant, il court
risque d'amener, par une abstinence forcée, son système nerveux à la
neurasthénie ou d'augmenter gravement une neurasthénie déjà existante.

Même chez les individus d'une organisation normale, l'instinct sexuel
n'est pas une quantité constante. À part l'indifférence temporaire qui
suit la satisfaction, l'apaisement de l'instinct par une abstinence
prolongée qui a pu surmonter heureusement certaines phases de réaction
du désir sexuel, exerce une grande influence sur la _vita sexualis_;
il en est de même du genre de vie.

Les habitants des grandes villes qui sont sans cesse ramenés aux
choses sexuelles et excités aux jouissances ont assurément de plus
grands besoins génésiques que les campagnards. Une vie sédentaire,
luxueuse, pleine d'excès, une nourriture animale, la consommation
de l'alcool, des épices, etc., ont un effet stimulant sur la vie
sexuelle.

Chez la femme, le désir augmente après la menstruation. Chez les
femmes névropathiques l'excitation, à cette période, peut atteindre à
un degré pathologique.

Un fait très remarquable, c'est le grand _libido_ des phtisiques.
Hoffmann rapporte le cas d'un paysan phtisique qui, la veille de sa
mort, avait encore satisfait sa femme.

Les actes sexuels sont: le coït (éventuellement le viol), faute de
mieux, la masturbation, et, lorsqu'il y a défectuosité du sens moral,
la pédérastie et la bestialité. Si, à côté d'un instinct sexuel
démesuré, la puissance a baissé ou même s'est éteinte, alors toutes
sortes d'actes de perversité sexuelle sont possibles.

Le _libido_ excessif peut être provoqué par une cause périphérique ou
centrale. Il peut avoir pour cause le prurit des parties génitales,
l'eczéma, ainsi que l'action de certaines drogues qui stimulent le
désir sexuel, comme par exemple les cantharides.

Chez les femmes, il y a souvent, au moment de la ménopause, une
excitation sexuelle occasionnée par le prurit; mais souvent ce fait
se produit lorsqu'elles sont tarées au point de vue nerveux. Magnan
(_Annales médico-psychol._, 1885) rapporte le cas d'une dame qui avait
les matins de terribles accès d'_erethismus genitalis_, et celui d'un
homme de cinquante-cinq ans qui, pendant la nuit, était torturé par un
priapisme insupportable. Dans les deux cas il y avait nervosisme.

Une excitation sexuelle d'origine centrale se produit souvent chez des
individus tarés, comme les hystériques, et dans les états d'exaltation
psychique[26].

[Note 26: Pour les individus chez lesquels l'hyperesthésie
sexuelle très avancée va de pair avec la faiblesse sensitive et
acquise de l'appareil sexuel, il peut même arriver qu'au seul aspect
de femmes désirables, le mécanisme non seulement de l'érection, mais
même celui de l'éjaculation soit mis en action sans qu'il y ait une
excitation périphérique des parties génitales. Le mouvement part alors
du centre psychosexuel. Il suffit à ces individus de se trouver en
face d'une femme, soit dans un wagon de chemin de fer, soit dans un
salon ou ailleurs: ils se mettent psychiquement en relation sexuelle
et arrivent à l'orgasme et à l'éjaculation.

Hammond (_op. cit._, p. 40) décrit une série de malades semblables
qu'il a traités pour de l'impuissance acquise. Il rapporte que ces
individus, pour désigner leur procédé, se servent de l'expression de
«coït idéal». A. Moll, de Berlin, m'a communiqué un cas tout à fait
analogue. À Berlin aussi on se servait de la même expression.]

Quand l'écorce cérébrale et le centre psychosexuel se trouvent dans un
état d'hyperesthésie (sensibilité anormale de l'imagination, facilité
des associations d'idées), non seulement les sensations visuelles et
tactiles, mais encore les sensations auditives et olfactives peuvent
suffire pour évoquer des idées lascives.

Magnan (_op. cit._) rapporte le cas d'une demoiselle qui, dès sa
nubilité, eut des désirs sexuels toujours croissants et qui, pour les
satisfaire, se livrait à la masturbation. Par la suite, cette dame
éprouvait, à l'aspect de n'importe quel homme, une violente émotion
sexuelle, et, comme alors elle ne pouvait pas répondre d'elle, elle se
renfermait dans sa chambre où elle restait jusqu'à ce que l'orage fût
passé. Finalement elle se livrait à tout venant pour calmer les désirs
violents qui la faisaient souffrir. Mais ni le coït, ni l'onanisme ne
lui procuraient le soulagement désiré, et elle fut internée dans un
asile d'aliénés.

On peut citer encore le cas d'une mère de cinq enfants qui, se
sentant malheureuse à cause de la violence de ses désirs sexuels, fit
plusieurs tentatives de suicide et demanda plus tard à être admise
dans une maison de santé. Là son état s'améliora, mais elle n'osait
plus quitter l'asile.

On trouve plusieurs cas bien caractéristiques concernant des individus
des deux sexes, dans l'ouvrage de l'auteur de _Ueber gewisse Anomalien
des Geschlechtstriebs_, Observations 6 et 7 (_Archiv für Psychiatrie_,
VII, 2.)

En voici deux.

    OBSERVATION 11.--Le 7 juillet 1874, dans l'après-midi,
    l'ingénieur Clemens qui se rendait pour affaires de Trieste à
    Vienne, quitta le train à la station de Bruck, et, traversant
    la ville, vint dans la commune de Saint-Ruprecht, située près
    de Bruck, où il fit une tentative de viol sur une femme de
    soixante-dix ans restée seule à la maison. Il fut pris par
    les habitants du village et arrêté par les autorités
    locales. Interrogé, il prétendit qu'il avait voulu chercher
    l'établissement de voirie pour assouvir sur une chienne son
    instinct sexuel surexcité. Il souffre souvent de pareils accès
    de surexcitation. Il ne nie pas son acte, mais il l'excuse
    par sa maladie. La chaleur, le cahot du wagon, le souci de sa
    famille qu'il voulait rejoindre, lui ont complètement troublé
    les sens et l'ont rendu malade. Il ne manifeste ni honte, ni
    repentir. Son attitude était franche; il avait l'air calme;
    les yeux étaient rouges, brillants; la tête chaude, la langue
    blanche, le pouls plein, mou, battant plus de 100 pulsations,
    les doigts un peu tremblants.

    Les déclarations de l'accusé sont précises, mais précipitées;
    son regard est fuyant, avec l'expression manifeste de la
    lubricité. Le médecin légiste, qui avait été appelé, a été
    frappé de son état pathologique, comme si l'accusé eût été au
    début du délire alcoolique.

    Clemens a quarante-cinq ans, est marié, père d'un enfant. Les
    conditions de santé de ses parents et des autres membres de sa
    famille lui sont inconnues. Dans son enfance, il était faible,
    névropathe. À l'âge de cinq ans il a eu une lésion à la tête
    à la suite d'un coup de houe. Il porte encore sur l'os de
    l'occiput droit et sur l'os frontal droit une cicatrice longue
    d'un pouce et large d'un demi-pouce. L'os est un peu enfoncé.
    La peau qui le recouvre est adhérente à l'os.

    La pression sur cet endroit lui cause une douleur qui
    s'irradie dans la branche inférieure du trijumeau. Souvent
    même il s'y produit spontanément des douleurs. Dans sa
    jeunesse, il avait souvent des syncopes. Avant l'âge de
    puberté, pneumonie rhumatismale et inflammation d'intestins.
    Dès l'âge de sept ans, il éprouvait une sympathie étrange
    pour les hommes, notamment pour un colonel. À l'aspect de cet
    homme, il sentait comme un coup de poignard dans son coeur;
    il embrassait le sol où le colonel avait mis le pied. À l'âge
    de dix ans, il tomba amoureux d'un député du Reichstag.
    Plus tard encore, il s'enflammait pour des hommes, mais cet
    enthousiasme était purement platonique. À partir de quatorze
    ans, il se masturbait. À l'âge de dix-sept ans, il avait ses
    premiers rapports avec des femmes. Avec l'habitude du
    coït normal disparurent les anciens phénomènes d'inversion
    sexuelle. Dans sa jeunesse il se trouvait dans un état
    particulier de psychopathie aiguë qu'il désigne lui-même comme
    une «sorte de clairvoyance». À partir de l'âge de quinze
    ans, il souffrit d'hémorroïdes avec symptômes de _plethora
    abdominalis_. Après l'abondante hémorragie hémorroïdale qu'il
    avait régulièrement toutes les trois ou quatre semaines, il
    se sentait mieux. En outre il était toujours en proie à
    une pénible excitation sexuelle qu'il soulageait tantôt par
    l'onanisme, tantôt par le coït. Toute femme qu'il rencontrait
    l'excitait. Même quand il se trouvait au milieu de femmes de
    sa famille, il se sentait poussé à leur faire des propositions
    immorales. Parfois il réussissait à dompter ses instincts;
    d'autres fois il était irrésistiblement entraîné à des actes
    immoraux. Quand, dans de pareils cas, on le mettait à part, il
    en était content; car, disait-il, j'ai besoin d'une pareille
    correction et de ce soutien contre ces désirs trop puissants
    qui me gênent moi-même. On n'a pu reconnaître aucune
    périodicité dans ses excitations sexuelles.

    Jusqu'en 1861, il fit des excès _in Venere_ et récolta
    plusieurs blennorrhagies et chancres.

    En 1861, il se maria. Il se sentait satisfait sexuellement,
    mais devenait importun à sa femme par ses besoins excessifs.
    En 1864, il eut, à l'hôpital, un accès de monomanie; il
    retomba malade la même année et fut transporté dans l'asile
    d'Y... où il resta interné jusqu'en 1867.

    Dans la maison de santé il souffrit de récidives de son état
    maniaque, avec grandes excitations sexuelles. Il désigne comme
    cause de sa maladie, à cette époque, un catarrhe intestinal et
    beaucoup de contrariétés.

    Plus tard, il se rétablit. Il était bien portant, mais
    souffrait beaucoup de l'excès de ses besoins sexuels. Aussitôt
    qu'il était éloigné de sa femme, son désir devenait si violent
    qu'il lui était égal de le satisfaire avec des êtres humains
    ou avec des animaux. Pendant la saison d'été surtout ces
    poussées devenaient excessives; en même temps il se
    produisait un afflux de sang aux intestins. Clemens qui a des
    réminiscences de lectures médicales, est d'avis que, chez lui,
    le système ganglionnaire domine le système cérébral.

    Au mois d'octobre 1873, ses occupations l'obligèrent à vivre
    loin de sa femme. Jusqu'au jour de Pâques, il n'avait eu aucun
    rapport sexuel, sauf qu'il s'était masturbé par-ci par-là.
    À partir de cette époque, il se servait de femmes et de
    chiennes. Du 15 juin jusqu'au 7 juillet, il n'avait eu aucune
    occasion de satisfaire son besoin sexuel. Il éprouvait une
    agitation nerveuse, se sentait fatigué, il lui semblait qu'il
    allait devenir fou. Le désir violent de revoir sa femme, qui
    vivait à Vienne, l'éloignait de son service. Il prit un congé.
    La chaleur de la route, la trépidation du chemin de fer,
    l'avaient complètement troublé; il ne pouvait plus supporter
    son état de surexcitation génitale, compliqué d'un fort afflux
    de sang aux intestins. Il avait le vertige. Alors, arrivé à
    Bruck, il quitta le wagon. Il était, dit-il, tout troublé, ne
    savait pas où il allait, et à un moment l'idée lui vint de se
    jeter à l'eau; il y avait comme un brouillard devant ses yeux.

    _Mulierem tunc adspexit, penem nudavit, feminamque amplecti
    conatus est._ La femme cependant cria au secours, et c'est
    ainsi qu'il fut arrêté.

    Après l'attentat, la conscience claire de son acte lui vint
    subitement. Il l'avoua franchement, se souvint de tous les
    détails, mais il soutint que son action avait quelque chose de
    morbide. C'était plus fort que lui.

    Clemens souffrait encore quelquefois de maux de tête, de
    congestions; il était, par moments, très agité, inquiet,
    et dormait mal. Ses fonctions intellectuelles ne sont pas
    troublées, mais c'est naturellement un homme bizarre, d'un
    caractère mou et sans énergie. L'expression de la figure a
    quelque chose de fauve et porte un cachet de lubricité et de
    bizarrerie. Il souffre d'hémorroïdes. Les parties génitales
    ne présentent rien d'anormal. Le crâne est, dans sa partie
    frontale, étroit et un peu fuyant. Le corps est grand et
    bien fait. Sauf une diarrhée, on n'a remarqué chez lui aucun
    trouble des fonctions végétatives.

    OBSERVATION 12.--Mme E..., quarante-sept ans. Un oncle
    maternel fut atteint d'aliénation mentale; le père était un
    homme exalté qui faisait des excès _in Venere_. Le frère de
    la malade est mort d'une affection aiguë du cerveau. Dès son
    enfance, la malade était nerveuse, excentrique, romanesque, et
    manifestait, à peine sortie de l'enfance, un penchant sexuel
    excessif. Elle s'adonna, dès l'âge de dix ans, aux jouissances
    sexuelles. Elle se maria à l'âge de dix-neuf ans. Elle faisait
    assez bon ménage avec son mari. L'époux, bien que suffisamment
    doué, ne lui suffisait pas; elle eut, jusqu'à ces dernières
    années, toujours quelques amis en dehors de son mari. Elle
    avait pleine conscience de la honte de ce genre de vie, mais
    elle sentait sa volonté défaillir en présence du penchant
    insatiable qu'elle cherchait du moins à dissimuler. Elle
    disait plus tard que c'était de l'_andromanie_ qu'elle avait
    souffert.

    La malade a accouché six fois. Il y a six ans, elle est tombée
    de voiture et a subi un ébranlement cérébral considérable.
    À la suite de cet accident, il se produisit chez elle une
    mélancolie compliquée du délire de la persécution. Cette
    maladie l'amena à l'asile d'aliénés. La malade approche de
    la ménopause; elle a eu, ces temps derniers, des menstrues
    fréquentes et très abondantes. La violence de son ancien
    penchant s'est atténué, ce qu'elle constate avec plaisir.
    Son attitude actuelle est décente. Faible degré de _descensus
    uteri_ et _prolapsus ani_.

L'hyperesthésie sexuelle peut être continue avec des exacerbations, ou
bien intermittente, ou même périodique. Dans le dernier cas, c'est une
névrose cérébrale particulière (voir la Pathologie spéciale), ou
une manifestation d'un état d'excitation psychique général (Manie
épisodique dans la _dementia paralytica senilis_, etc.).

Un cas remarquable de satyriasis intermittent a été publié par Lentz
dans le _Bulletin de la Société de méd. légale de Belgique_, nº 21.

    OBSERVATION 13.--Depuis trois ans, le cultivateur D..., âgé
    de trente-cinq ans, marié et jouissant de l'estime générale,
    avait des accès d'excitation sexuelle, qui devenaient de plus
    en plus fréquents et plus violents. Depuis un an, ces accès se
    sont aggravés et sont devenus des crises de satyriasis. On n'a
    rien pu constater au point de vue héréditaire, pas plus qu'au
    point de vue organique.

    D... _tempore, quum libidinibus valde afficeretur, decim vel
    quindecim cohabitationes per 24 horas exegit, neque tamen
    cupiditates suas satiavit_.

    Peu à peu se développait en lui un état d'éréthisme
    généralisé, avec une irascibilité allant jusqu'à des accès
    de colère pathologiques; en même temps, il se manifestait
    un penchant à abuser des boissons alcooliques, et bientôt se
    montrèrent des symptômes d'alcoolisme. Ses accès de satyriasis
    étaient tellement violents que le malade n'avait plus d'idées
    nettes et que, poussé par son instinct aveugle, il se laissait
    aller à des actes lascifs. _Qua de causa factum est ut uxorem
    suam alienis viris immovere animalibus ad coeundum tradi,
    cum ipso filiabus præsentibus concubitum exsequi jusserit,
    propterea quod hæc facta majorem ipsi voluptatem afferent._ Il
    ne se souvient pas du tout des faits qui se passent au moment
    de ces crises, et son excitation extrême peut l'amener jusqu'à
    la rage. D... avoue qu'il a eu des moments où il n'était plus
    maître de lui-même; s'il était resté sans satisfaction, il
    eût été contraint de s'attaquer à la première femme venue.
    Cet état d'excitation sexuelle disparaît tout d'un coup après
    chaque émotion morale violente.

Les deux observations suivantes nous montrent quel état violent,
dangereux et pénible constitue l'hyperesthésie sexuelle pour ceux qui
sont atteints de cette anomalie.

    OBSERVATION 14 (_Hyperæsthesia sexualis. Delirium acutum
    ex abstinentia_).--Le 29 mai 1882, F..., vingt-trois ans,
    cordonnier, célibataire, a été reçu à la clinique. Il est né
    d'un père coléreux, très violent et d'une mère névropathique,
    dont le frère était aliéné.

    Le sujet n'a jamais été gravement malade ni ne s'est adonné
    à la boisson, mais, de tout temps, il a eu de grands besoins
    sexuels. Il y a cinq jours, il a été atteint d'une affection
    psychique aiguë. Il a fait, en plein jour et devant deux
    témoins, une tentative de viol, a eu du délire obscène, s'est
    masturbé avec excès; il y a trois jours, il a eu un accès
    de folie furieuse, et, lors de son arrivée à la clinique,
    il était en état de _delirium acutum_ très grave, avec de la
    fièvre et des phénomènes d'excitation motrice très violents.
    Par un traitement à l'ergotine, on amena la guérison.

    Le 5 janvier 1888, le même individu fut reçu une seconde fois,
    présentant des symptômes de folie furieuse. D'abord, il était
    morose, irascible, disposé à pleurer et atteint d'insomnie.
    Ensuite, après avoir attaqué sans succès des femmes, il se mit
    dans une rage de plus en plus violente.

    Le 6 janvier, son état s'est aggravé; il a du _delirium
    acutum_ très grave (jactation, grincement de dents, grimaces,
    etc., symptômes d'incitations motrices; température allant
    jusqu'à 40°,7). Il se masturbait tout à fait instinctivement.
    Il a été guéri par un traitement énergique à l'ergotine, qui a
    duré jusqu'au 11 janvier. Après sa guérison, le malade a
    donné des explications très intéressantes sur la cause de sa
    maladie.

    De tout temps, il eut de grands besoins sexuels. Son premier
    coït eut lieu à l'âge de seize ans. La continence lui a
    causé des maux de tête, une grande irascibilité psychique,
    de l'abattement, un manque de goût pour le travail, de
    l'insomnie. Comme il vivait à la campagne, il n'avait que
    rarement l'occasion de satisfaire ses besoins; il y suppléait
    par la masturbation. Il lui fallait se masturber une ou deux
    fois par jour.

    Depuis deux mois, il n'avait pas coïté. Son excitation
    sexuelle s'est de plus en plus exaltée; il ne pensait qu'au
    moyen de satisfaire son instinct. La masturbation ne suffisait
    plus pour faire cesser les tourments de plus en plus pénibles
    dus à la continence. Ces jours derniers, il eut un désir
    violent de coïter; insomnie de plus en plus aiguë et
    irritabilité. Il ne se souvient que sommairement de la période
    de sa maladie. Le malade était guéri au mois de décembre.
    C'est un homme très convenable. Il considère son instinct
    irrésistible comme un cas pathologique et redoute l'avenir.

    OBSERVATION 15.--Le 11 juillet 1884, R..., trente-trois ans,
    employé, atteint de _paranoia persecutoria_ et _neurasthenia
    sexualis_, a été reçu à la clinique. Sa mère était névropathe.
    Son père est mort d'une maladie de la moelle épinière. Dès son
    enfance, il eut un instinct sexuel très puissant dont il prit
    pleine conscience à l'âge de six ans. Depuis cette époque,
    masturbation; à partir de quinze ans, pédérastie, faute de
    mieux; quelquefois tendances à la sodomie. Plus tard, abus du
    coït dans le mariage, _cum uxore_. De temps à autre même
    des impulsions perverses, idée de faire le _cunnilingus_,
    de donner des cantharides à sa femme, dont le _libido_ ne
    correspond pas au sien. Peu de temps après le mariage, la
    femme mourut. La situation économique du malade devient de
    plus en plus mauvaise; il n'a plus les moyens de se procurer
    des femmes. Il revient à l'habitude de la masturbation, se
    sert de _lingua canis_ pour provoquer l'éjaculation. De temps
    en temps accès de priapisme et état frisant le satyriasis. Il
    était alors forcé de se masturber pour éviter le _stuprum_. À
    mesure que la neurasthénie sexuelle a augmenté, s'accompagnant
    de velléités de mélancolie, il y a diminution du _libido
    nimia_, ce qu'il a considéré comme un soulagement salutaire.

Un exemple classique d'hyperesthésie sexuelle pure est le cas suivant
que j'emprunte à la _Folie lucide_ de Trélat et qui est très
précieux pour l'étude de certaines Messalines, devenues célèbres dans
l'histoire.

    OBSERVATION 16.--Mme V... souffre depuis sa première jeunesse
    _d'andromanie_. De bonne famille, d'un esprit cultivé, bonne
    de caractère, d'une décence allant jusqu'à la faculté de
    rougir, elle était, encore jeune fille, la terreur de sa
    famille. _Quandoquidem sola erat cum homine sexus alterius,
    negligens, utrum infans sit an vir, an senex, utrum pulcher
    an teter, statim corpus nudavit et vehementer libidines suas
    satiari rogavit vel vim et manus ei injecit._ On essaya de la
    guérir par le mariage. _Maritum quam maxime amavit neque
    tamen sibi temperare potuit quin a quolibet viro, si solum
    apprehenderat, seu servo, seu mercenario, seu discipulo coitum
    exposceret._

    Rien ne put la guérir de ce penchant. Même lorsqu'elle fut
    devenue grand'mère, elle resta Messaline. _Puerum quondam
    duodecim annos natum in cubiculum allectum stuprare voluit._
    Le garçon se défendit et se sauva. Elle reçut une verte
    correction de son frère. C'était peine perdue. On l'interna
    dans un couvent. Là, elle fut un modèle de bonne tenue et
    n'encourut aucun reproche. Aussitôt revenue du couvent, les
    scandales recommencèrent dans la ville. La famille la chassa
    et lui servit une petite rente. Elle se mit à travailler et
    gagnait le nécessaire, _ut amantes sibi emere posset_.

    Quiconque aurait vu cette dame, mise proprement, de manières
    distinguées et agréables, n'aurait pu se douter quels immenses
    besoins sexuels elle avait encore à l'âge de soixante-cinq
    ans. Le 17 janvier 1854, sa famille, désespérée par de
    nouveaux scandales, la fit interner dans une maison de santé.
    Elle y vécut jusqu'au mois de mai 1858 et y succomba à
    une _apoplexia cerebri_ à l'âge de soixante-treize ans. Sa
    conduite, avec la surveillance de l'établissement, était
    irréprochable. Mais aussitôt qu'on l'abandonnait à elle-même
    et qu'une occasion favorable se présentait, ses penchants
    sexuels se faisaient jour, même peu de temps avant sa mort.
    À l'exception de son anomalie sexuelle, les aliénistes n'ont
    rien constaté chez elle pendant les quatre années qu'ils la
    soignèrent.


D.--PARESTHÉSIE DU SENS SEXUEL (PERVERSION SEXUELLE)

Il se produit dans ce cas un état morbide des sphères de
représentation sexuelle avec manifestation de sentiments faisant
que des représentations, qui d'habitude doivent provoquer
physico-psychologiquement des sensations désagréables, sont au
contraire accompagnées de sensations de plaisir. Et même il peut
se produire une association anormale et tellement forte de ces deux
phénomènes qu'ils peuvent aller jusqu'à la forme passionnelle.

Comme résultat pratique, on a des actes pervertis (Perversion de
l'instinct sexuel). Ce cas se produit d'autant plus facilement que
les sensations de plaisir poussées jusqu'à la passion, empêchent la
manifestation des représentations contraires qui pourraient encore
exister et provoquer des sensations désagréables. Il se produit
toujours lorsque, par suite de l'absence totale des idées de morale,
d'esthétique ou de justice, les représentations contraires sont
devenues impossibles. Mais ce cas n'est que trop fréquent quand la
source des représentations et des sentiments éthiques (sentiment
sexuel normal) est troublée ou empoisonnée.

Il faut considérer comme pervertie toute manifestation de l'instinct
sexuel qui ne répond pas au but de la nature, c'est-à-dire à la
perpétuité de la race, si cette manifestation s'est produite malgré
l'occasion propice pour satisfaire d'une manière naturelle le besoin
sexuel. Les actes sexuels pervertis que la paresthésie provoque sont
très importants au point de vue clinique, social et médico-légal;
aussi est-il indispensable de les traiter ici à fond et de vaincre à
cet effet tout le dégoût esthétique et moral qu'ils nous inspirent.

La perversion de l'instinct sexuel, comme je le démontrerai plus
loin, ne doit pas être confondue avec la perversité des actes
sexuels. Celle-ci peut se produire sans être provoquée par des causes
psychopathologiques. L'acte pervers concret, quelque monstrueux qu'il
soit, n'est pas une preuve. Pour distinguer entre maladie (perversion)
et vice (perversité), il faut remonter à l'examen complet de
l'individu et du mobile de ses actes pervers. Voilà la clef du
diagnostic. (Voir plus bas.)

La paresthésie peut se combiner avec l'hyperesthésie. Cette
combinaison clinique se présente très souvent. Alors, on peut sûrement
s'attendre à des actes sexuels. La perversion de l'activité sexuelle
peut avoir comme objectif la satisfaction sexuelle avec des personnes
de l'autre sexe ou du même sexe.

Ainsi nous arrivons à classer en deux grands groupes les phénomènes de
la perversion sexuelle.


I.--AFFECTION SEXUELLE POUR DES PERSONNES DE L'AUTRE SEXE AVEC
MANIFESTATION PERVERSE DE L'INSTINCT.

A.--RAPPORTS ENTRE LA CRUAUTÉ ACTIVE, LA VIOLENCE ET LA
VOLUPTÉ.--SADISME[27]

[Note 27: Ainsi nommé d'après le mal famé marquis de Sade, dont
les romans obscènes sont ruisselants de volupté et de cruauté. Dans
la littérature française «Sadisme» est devenu le mot courant pour
désigner cette perversion.]

C'est un fait connu et souvent observé que la volupté et la cruauté
se montrent fréquemment associées l'une à l'autre. Des écrivains
de toutes les écoles ont signalé ce phénomène[28]. Même à l'état
physiologique, on voit fréquemment des individus sexuellement fort
excitables mordre ou égratigner leur _consors_ pendant le coït[29].

[Note 28: Entre autres: Novalis, dans ses _Fragmenten_; Goerres:
_Christliche Mystik_, t. III, p. 400.]

[Note 29: Comparez les célèbres vers d'Alfred de Musset à
l'Andalouse:

    Qu'elle est superbe en son désordre
    Quand elle tombe les seins nus,
    Qu'on la voit béante se tordre
    Dans un baiser de rage et mordre
    En hurlant des mots inconnus!
]

Les anciens auteurs avaient déjà appelé l'attention sur la connexité
qui existe entre la volupté et la cruauté.

Blumröder (_Ueber Irresein_, Leipzig, 1836, p. 51) _hominem vidit
qui compluria vulnera in musculo pectorali habuit, quæ femina valde
libidinosa in summa voluptate mordendo effecit._

Dans un essai «_Ueber Lust und Schmerz_» (_Friedreichs Magazin für
Seelenkunde_, 1830, II, 5), il appelle l'attention particulièrement
sur la corrélation psychologique qui existe entre la volupté et la
soif du sang. Il rappelle à ce sujet la légende indienne de Siwa
et Durga (Mort et Volupté), les sacrifices d'hommes avec mystères
voluptueux, les désirs sexuels de l'âge de puberté associés à
un penchant voluptueux pour le suicide, à la flagellation, aux
pincements, aux blessures faites aux parties génitales dans le vague
et obscur désir de satisfaire le besoin sexuel.

Lombroso aussi (_Verzeni e Agnoletti_, Roma, 1874) cite de nombreux
exemples de tendance à l'assassinat pendant la surexcitation produite
par la volupté.

Par contre, bien souvent, quand le désir de l'assassinat est excité,
il entraîne après lui la sensation de volupté. Lombroso rappelle le
fait cité par Mantegazza que, dans les horreurs d'un pillage, les
soldats éprouvent ordinairement une volupté bestiale[30].

[Note 30: Au milieu de l'exaltation du combat l'image de
l'exaltation de la volupté vient à l'esprit. Comparez, chez
Grillparzer, la description d'une bataille faite par un guerrier:

«Et lorsque sonne le signal,--que les deux armées se
rencontrent,--poitrine contre poitrine,--quels délices des dieux!--Par
ici, par là--des ennemis,--des frères,--sont abattus par l'acier
mortel.--Recevoir et donner la mort et la vie,--dans l'échange
alternant et chancelant,--dans une griserie sauvage!» (_Traum ein
Leben_, acte I).]

Ces exemples forment des cas de transition entre les cas manifestement
pathologiques.

Très instructifs aussi les exemples des Césars dégénérés (Néron,
Tibère), qui se réjouissaient en faisant égorger devant eux des jeunes
gens et des vierges, ainsi que le cas de ce monstre, le maréchal
Gilles de Rays (Jacob, _Curiosités de l'Histoire de France_, Paris,
1858) qui a été exécuté en 1440 pour viols et assassinats commis
pendant huit ans sur plus de huit cents enfants. Il avoua que c'était,
à la suite de la lecture de Suétone et des descriptions des orgies de
Tibère, de Caracalla, que l'idée lui était venue d'attirer des
enfants dans son château, de les souiller en les torturant et de
les assassiner ensuite. Ce monstre assura avoir éprouvé un bonheur
indicible à commettre ces actes. Il avait deux complices. Les cadavres
des malheureuses victimes furent brûlés et seules quelques têtes
d'enfants exceptionnellement belles furent gardées comme souvenir.

Quand on veut expliquer la connexité existant entre la volupté et
la cruauté, il faut remonter à ces cas qui sont encore presque
physiologiques où, au moment de la volupté suprême, des individus,
normaux d'ailleurs mais très excitables, commettent des actes, comme
mordre ou égratigner, qui habituellement ne sont inspirés que par la
colère. Il faut, en outre, rappeler que l'amour et la colère sont non
seulement les deux plus fortes passions, mais encore les deux uniques
formes possibles de la passion forte (sthénique). Toutes les deux
cherchent leur objet, veulent s'en emparer, et se manifestent par
une action physique sur l'objet; toutes les deux mettent la sphère
psycho-motrice dans la plus grande agitation et arrivent par cette
agitation même à leur manifestation normale.

Partant de ce point de vue, on comprend que la volupté pousse à des
actes qui, dans d'autres cas, ressemblent à ceux inspirés par la
colère[31].

[Note 31: Schultz (_Wiener med. Wochenschrift_, 1869, nº 49)
rapporte le cas curieux d'un homme de vingt-huit ans qui ne pouvait
faire avec sa femme le coït qu'après s'être mis artificiellement en
colère.]

L'une comme l'autre est un état d'exaltation, constitue une puissante
excitation de toute la sphère psychomotrice. Il en résulte un désir de
réagir par tous les moyens possibles et avec la plus grande intensité
contre l'objet qui provoque l'excitation. De même que l'exaltation
maniaque passe facilement à l'état de manie de destruction furieuse,
de même l'exaltation de la passion sexuelle produit quelquefois le
violent désir de détendre l'excitation générale par des actes insensés
qui ont une apparence d'hostilité. Ces actes représentent pour ainsi
dire des mouvements psychiques et accessoires; il ne s'agit point
d'une simple excitation inconsciente de l'innervation musculaire
(ce qui se manifeste aussi quelquefois sous forme de convulsions
aveugles), mais d'une vraie hyperbolie de la volonté à produire un
puissant effet sur l'individu qui a causé notre excitation. Le
moyen le plus efficace pour cela, c'est de causer à cet individu une
sensation de douleur. En partant de ce cas où, dans le maximum de la
passion voluptueuse, l'individu cherche à causer une douleur à l'objet
aimé, on arrive à des cas où il y a sérieusement mauvais traitements,
blessures et même assassinat de la victime[32].

[Note 32: Voir Lombroso (_Uomo delinquente_), qui cite des faits
analogues chez les animaux en rut.]

Dans ces cas, le penchant à la cruauté qui peut s'associer à la
passion voluptueuse, s'est augmenté démesurément chez un individu
psychopathe, tandis que, d'autre part, la défectuosité des sentiments
moraux fait qu'il n'y a pas normalement d'entraves ou qu'elles sont
trop faibles pour réagir.

Ces actes sadiques monstrueux ont, chez l'homme, chez lequel ils se
produisent plus fréquemment que chez la femme, encore une autre cause
puissante due aux conditions physiologiques.

Dans le rapport des deux sexes, c'est à l'homme qu'échoit le rôle
actif et même agressif, tandis que la femme se borne au rôle passif et
défensif[33].

[Note 33: Chez les animaux aussi c'est ordinairement le mâle qui
poursuit la femelle de ses propositions d'amour. On peut aussi souvent
remarquer que la femelle prend la fuite ou feint de la prendre. Alors
il s'engage une scène semblable à celle qui a lieu entre l'oiseau de
proie et l'oiseau auquel il fait la chasse.]

Pour l'homme, il y a un grand charme a conquérir la femme, à la
vaincre; et, dans l'_Ars amandi_, la décence de la femme qui reste
sur la défensive jusqu'au moment où elle a cédé, est d'une grande
importance psychologique. Dans les conditions normales, l'homme se
voit en présence d'une résistance qu'il a pour tâche de vaincre,
et c'est pour cette lutte que la nature lui a donné un caractère
agressif. Mais ce caractère agressif peut, dans des conditions
pathologiques, dépasser toute mesure et dégénérer en une tendance à
subjuguer complètement l'objet de ses désirs jusqu'à l'anéantissement
et même à le tuer[34].

[Note 34: La conquête de la femme se fait aujourd'hui sous une
forme civile, en faisant la cour, par séduction et en employant la
ruse, etc. Mais l'histoire de la civilisation et l'anthropologie nous
apprennent qu'autrefois et maintenant encore il est certains peuples
chez qui la force brutale, le rapt de la femme, et même l'habitude
de la rendre inoffensive par des coups de massue remplacent les
sollicitations d'amour. Il est possible qu'un retour à l'atavisme
contribue, avec de pareils penchants, à favoriser les accès de
sadisme.

Dans les _Jahrbücher für Psychologie_ (II, p. 128), Schaefer (Iéna)
rapporte deux observations d'A. Payer. Dans le premier cas, un état
d'excitation sexuelle excessif s'est développé à l'aspect de scènes de
bataille, même en peinture; dans l'autre cas, c'est la torture cruelle
de petits animaux qui produisit cet effet. Schaefer ajoute: «La
combativité et l'envie de tuer sont, dans toutes les espèces animales,
tellement l'attribut du mâle, que l'existence d'une connexité entre
ces penchants mâles et les penchants purement sexuels ne saurait être
mise en doute. Je crois cependant pouvoir assurer, en me fondant sur
des observations qui ne sauraient être contestées, que, même chez des
individus mâles doués d'une parfaite santé psychique et sexuelle, les
premiers signes précurseurs, mystérieux et obscurs des désirs sexuels
peuvent faire apparition à la suite de lectures de scènes de bataille
ou de chasse émouvantes. Une poussée inconsciente pousse les jeunes
gens à chercher une sorte de satisfaction dans les jeux de guerre
(lutte corps à corps). Dans ces jeux aussi l'instinct fondamental
de la vie sexuelle arrive à son expression: le lutteur cherche à
se mettre en contact extensif et intensif avec son partenaire,
avec l'arrière-pensée plus ou moins nette de le terrasser ou de le
vaincre.]

Si ces deux éléments constitutifs se rencontrent, si le désir prononcé
et anormal d'une réaction violente contre l'objet aimé s'unit à un
besoin exagéré de subjuguer la femme, alors les explosions les plus
violentes du sadisme se produiront.

Le sadisme n'est donc qu'une exagération pathologique de certains
phénomènes accessoires de la _vita sexualis_ qui peuvent se produire
dans des circonstances normales, surtout chez le mâle. Naturellement,
il n'est pas du tout nécessaire, et ce n'est pas la règle, que le
sadiste ait conscience de ces éléments de son penchant. Ce qu'il
éprouve, c'est uniquement le désir de commettre des actes violents et
cruels sur les personnes de l'autre sexe, et une sensation de volupté
rien qu'en se représentant ces actes de cruauté. Il en résulte une
impulsion puissante à exécuter les actes désirés. Comme les vrais
motifs de ce penchant restent inconnus à celui qui agit, les actes
sadistes sont empreints des caractères des actes impulsifs.

Quand il y a association entre la volupté et la cruauté, non seulement
la passion voluptueuse éveille le penchant à la cruauté, mais le
contraire aussi peut avoir lieu: l'idée et surtout la vue d'actes
cruels agissent comme un stimulant sexuel et sont dans ce sens
employés par des individus pervers[35].

[Note 35: Il arrive aussi que la vue accidentelle du sang versé
mette le mécanisme psychique et prédisposé du sadiste en mouvement et
éveille le penchant qui était à l'état latent.]

Il est impossible empiriquement d'établir une distinction entre les
cas de sadisme congénital et de sadisme acquis. Beaucoup d'individus
tarés originellement font pendant longtemps tous les efforts possibles
pour résister à leurs penchants pervers. Si la puissance sexuelle
existe encore, ils ont au commencement une _vita sexualis_ normale,
souvent grâce à l'évocation d'images de nature perverse. Plus tard
seulement, après avoir vaincu successivement toutes les contre-raisons
éthiques et esthétiques et après avoir constaté à plusieurs reprises
que l'acte normal ne procure pas de satisfaction complète, le penchant
morbide se fait jour et se manifeste extérieurement. Une disposition
perverse et _ab origine_ se traduit alors tardivement par des actes.
Voilà ce qui produit souvent l'apparence d'une perversion acquise et
trompe sur le vrai caractère congénital du mal. _A priori_, on peut
cependant supposer que cet état psychopathique existe toujours _ab
origine_. Nous verrons plus loin les raisons en faveur de cette
hypothèse.

Les actes sadistes diffèrent selon le degré de leur monstruosité,
selon l'empire du penchant pervers sur l'individu qui en est atteint,
ou bien selon les éléments de résistance qui existent encore,
éléments qui, cependant, peuvent être plus ou moins affaiblis par des
défectuosités éthiques originelles, par la dégénérescence héréditaire,
par la folie morale.

Ainsi naissent une longue série de formes qui commencent par les
crimes les plus graves et qui finissent par des actes puérils qui
n'ont d'autre but que d'offrir une satisfaction symbolique au besoin
pervers du sadiste.

On peut encore classer les actes sadiques selon leur genre. Il faut
alors distinguer s'ils ont lieu après la consommation du coït dans
lequel le _libido nimia_ n'a pas été satisfait, ou si, dans le
cas d'affaiblissement de la puissance génésique, ils servent de
préparatifs pour la stimuler, ou si enfin, dans le cas d'une absence
totale de la puissance génésique, les actes sadiques doivent remplacer
le coït devenu impossible et provoquer l'éjaculation. Dans les deux
derniers cas, il y a, malgré l'impuissance, un _libido_ violent, ou
du moins ce _libido_ subsistait chez l'individu à l'époque où il a
constaté l'habitude des actes sadiques. L'hyperesthésie sexuelle
doit toujours être considérée comme la base des penchants sadistes.
L'impuissance si fréquente chez les individus psycho-névropathiques
dont il est ici question, à la suite d'excès faits dès la première
jeunesse, est ordinairement de la faiblesse spinale. Quelquefois il
se peut qu'il y ait une sorte d'impuissance psychique par la
concentration de la pensée vers l'acte pervers, à côté duquel alors
l'image de la satisfaction normale s'efface.

Quel que soit le caractère extérieur de l'acte, pour le comprendre
il est essentiel d'examiner les dispositions perverses de l'âme et le
sens du penchant de l'individu atteint.


A.--ASSASSINAT PAR VOLUPTÉ[36] (VOLUPTÉ ET CRUAUTÉ, AMOUR DU MEURTRE
POUSSÉ JUSQU'À L'ANTHROPOPHAGIE)

[Note 36: Comparez: Meizger _Ger. Arzneiw_, édité par Remer, p.
539; _Klein's Annalen_, X, p. 176, XVIII, p. 311; Heinroth, _System
der Psych. ger. Med._, p. 270; _Neuer Pitaval_, 1855, 23 Th. (cas
Blaize Ferrage).]

Le fait le plus horrible mais aussi le plus caractéristique pour
montrer la connexité qui existe entre la volupté et la cruauté, c'est
le cas d'Andreas Bichel que Feuerbach a publié dans son _Aktenmæssigen
Darstellung merkwürdiger Verbrechen_.

_B. puellas stupratas necavit et dissecuit._--À propos de l'assassinat
commis sur une de ses victimes, il s'est exprimé dans les termes
suivants au cours de son interrogatoire:

«Je lui ai ouvert la poitrine et j'ai tranché avec un couteau les
parties charnues du corps. Ensuite j'ai apprêté le corps de cette
personne, comme le boucher a l'habitude de faire avec la bête qu'il
vient de tuer. Je lui ai coupé le corps en deux avec une hache de
façon à l'enfouir dans le trou creusé d'avance dans la montagne et
destiné à recevoir le cadavre. Je puis dire qu'en ouvrant la poitrine
j'étais tellement excité que je tressaillais et que j'aurais voulu
trancher un morceau de chair et le manger.»

Lombroso[37] cite aussi des cas de ce genre, entre autres celui d'un
nommé Philippe qui avait l'habitude d'étrangler _post actum_ les
prostituées et qui disait: «J'aime les femmes, mais cela m'amuse de
les étrangler après avoir joui d'elles.»

[Note 37: _Geschlechtstrieb und Verbrechen in ihren gegenseitigen
Beziehungen, Goltdammers Archiv_, Bd. XXX.]

Un nommé Grassi (V. Lombroso _op. cit._, p. 12) a été pris nuitamment
d'un désir sexuel pour une parente. Irrité par la résistance de cette
femme, il lui donna plusieurs coups de couteau dans le bas-ventre, et
lorsque le père et l'oncle de la malheureuse voulurent le retenir, il
les tua tous deux. Immédiatement après il alla calmer dans les bras
d'une prostituée son rut sexuel. Mais cela ne lui suffisait pas; il
assassina son propre père et égorgea plusieurs boeufs dans l'étable.

Il ressort des faits que nous venons d'énumérer que, sans aucun doute,
un grand nombre d'assassinats par volupté sont dus à l'hyperesthésie
associée à la paresthésie sexuelle. De même, à un degré plus élevé, la
perversion sexuelle peut amener à commettre des actes de brutalité
sur des cadavres, comme par exemple le dépècement du cadavre,
l'arrachement voluptueux des entrailles. Le cas de Bichel indique
clairement la possibilité d'une pareille observation.

De notre temps, on peut citer comme exemple Menesclou (V. _Annales
d'hygiène publique_) sur lequel Lasègue, Brouardel et Motet ont donné
un rapport. On le jugea d'esprit sain, et il fut guillotiné.

    OBSERVATION 17.--Le 18 avril 1880, une fille de quatre
    ans disparut de la maison de ses parents. Le 16 on arrêta
    Menesclou, un des locataires de cette maison. Dans ses poches
    on trouva les avant-bras de l'enfant; de la cheminée on retira
    la tête et les viscères à moitié carbonisés. Dans les lieux
    d'aisance on trouva aussi des parties du cadavre. On n'a pu
    retrouver les parties génitales de la victime. Menesclou,
    interrogé sur le sort de l'enfant, se troubla. Les
    circonstances ainsi qu'une poésie lascive trouvée sur lui,
    ne laissèrent plus subsister aucun doute: il avait assassiné
    l'enfant après en avoir abusé. Menesclou ne manifesta
    aucun repentir; son acte, disait-il, était un malheur.
    L'intelligence de l'accusé est bornée. Il ne présente aucun
    stigmate de dégénérescence anatomique; il a l'ouïe dure et il
    est scrofuleux.

    Menesclou a vingt ans. À l'âge de neuf mois il eut des
    convulsions; plus tard, il souffrit d'insomnies; _enuresis
    nocturna_; il était nerveux, se développa tardivement et
    d'une façon incomplète. À partir de l'âge de puberté il
    devint irritable, manifestant des penchants mauvais; il était
    paresseux, indocile, impropre à toute occupation. Il ne se
    corrigea pas, même dans la maison de correction. On le mit
    dans la marine; là non plus il n'était bon à rien. Rentré
    de son service, il vola ses parents et eut de mauvaises
    fréquentations. Il n'a jamais couru après les femmes. Il
    se livrait avec ardeur à l'onanisme et, à l'occasion, il se
    livrait à la sodomie sur des chiennes. Sa mère souffrait de
    _mania menstrualis periodica;_ un oncle était fou, un autre
    oncle ivrogne.

    L'autopsie du cerveau de Menesclou a permis de constater une
    altération morbide des deux lobes frontaux, de la première et
    de la seconde circonvolution temporale ainsi que d'une partie
    des circonvolutions occipitales.

    OBSERVATION 18.--Alton, garçon de magasin en Angleterre, va se
    promener dans les environs de la ville. Il attire une enfant
    dans un bosquet, rentre après y avoir passé quelque temps,
    va au bureau où il inscrit sur son carnet la note suivante:
    _Killed to day a young girl, it was fine and hot_ (Assassiné
    aujourd'hui une jeune fille; le temps était beau; il faisait
    chaud).

    On remarque l'absence de l'enfant, on se met à sa recherche
    et on la trouve déchirée en morceaux; certaines parties de
    son corps, entre autres les parties génitales, n'ont pu être
    retrouvées. Alton ne manifesta pas la moindre trace d'émoi
    et ne fournit aucune explication ni sur le mobile ni sur
    les circonstances de son acte horrible. C'était un individu
    psychopathe qui avait de temps à autre des états de dépression
    avec _tædium vitæ_.

    Son père avait eu un accès de manie aiguë, un parent proche
    souffrait de manie avec penchants à l'assassinat. Alton fut
    exécuté.

Dans de pareils cas, il peut arriver que l'individu morbide éprouve
le désir de goûter la chair de la victime assassinée et que, cédant à
cette aggravation perverse de ses représentations objectives, il mange
des parties du cadavre.

    OBSERVATION 19.--Léger, vigneron, vingt-quatre ans, dès sa
    jeunesse sombre, renfermé et fuyant toute société, s'en va
    pour chercher de l'ouvrage. Pendant huit jours il rôde dans
    une forêt. _Puellam apprehendit duodecim annorum: stupratæ
    genitalia mutilat, cor eripit_, en mange, boit le sang et
    enfouit le cadavre. Arrêté, il nie d'abord, mais finit par
    avouer son crime avec un sang-froid cynique. Il écoute son
    arrêt de mort avec indifférence et est exécuté. À l'autopsie,
    Esquirol a constaté des adhérences pathologiques entre les
    méninges et le cerveau (Georgel, Compte rendu du procès Léger,
    Feldtmann, etc.).

    OBSERVATION 20.--Tirsch, pensionnaire de l'hospice de Prague,
    cinquante-cinq ans, de tout temps concentré, bizarre, brutal,
    très irascible, maussade, vindicatif, condamné à vingt ans
    de prison pour viol d'une fille de dix ans, avait, ces temps
    derniers, éveillé l'attention par ses accès de rage pour des
    raisons futiles et par son _tædium vitæ_.

    En 1864, après avoir été éconduit par une veuve à laquelle il
    proposait le mariage, il avait pris en haine les femmes. Le 8
    juillet, il rôdait avec l'intention d'assassiner un individu
    du sexe qu'il détestait tant.

    _Vetulam occurrentem in silvam allexit, coitum poposcit,
    renitentem prostravit, jugulum feminæ compressit «furore
    captus». Cadaver virga betulæ desecta verberare voluit
    nequetamen id perfecit, quia conscientia sua hæc fieri vetuit,
    cultello mammas et genitalia desecta domi cocta proximis
    diebus cum globis comedit._ Le 12 septembre, lorsqu'on
    l'arrêta, on trouva encore les restes de cet horrible repas.
    Il allégua comme mobile de son acte «une soif intérieure» et
    demanda lui-même à être exécuté, puisqu'il avait été de tout
    temps un paria dans la société. En prison, il manifestait une
    irrascibilité excessive, et parfois il avait des accès de rage
    pendant lesquels il refusait toute nourriture. On a fait la
    remarque que la plupart de ses anciens excès coïncidaient
    avec des explosions d'irritation et de rage. (Maschka, _Prager
    Vierteljahrsschrift_, 1886, I, p. 79; Gauster dans _Maschka's
    Handb. der ger. Medicin_ IV, p. 489.)

Dans la catégorie de ces monstres psycho-sexuels rentre sans doute
l'éventreur de Whitechapel[38] que la police cherche toujours sans
pouvoir le découvrir.

[Note 38: Comparez entre autres: Spitzka, _The Journal of nervous
and mental Diseases_, déc. 1888; Kiernan, _The medical Standard_,
nov.-déc. 1888.]

L'absence régulière de l'utérus, des ovaires et de la vulve chez les
dix victimes de ce _Barbe-bleue_ moderne, fait supposer qu'il cherche
et trouve encore une satisfaction plus vive dans l'anthropophagie.

Dans d'autres cas d'assassinat par volupté, le _stuprum_ n'a pas lieu
soit pour des raisons physiques, soit pour des raisons psychiques, et
le crime sadiste seul remplace le coït.

Le prototype de pareils cas est celui de Verzeni. La vie de
ses victimes dépendait de la manifestation hâtive ou tardive de
l'éjaculation. Comme ce cas mémorable renferme tout ce que la science
moderne connaît sur la connexité existant entre la volupté, la rage
de tuer et l'anthropophagie, il convient d'en faire ici une mention
détaillée, d'autant plus qu'il a été bien observé.

    OBSERVATION 21.--Vincent Verzeni, né en 1849, arrêté depuis le
    11 janvier 1872, est accusé: 1º d'avoir essayé d'étrangler sa
    cousine Marianne, alors que celle-ci, il y a quatre ans, était
    couchée et malade dans son lit; 2º d'avoir commis le
    même délit sur la personne de l'épouse d'Arsuffi, âgée de
    vingt-sept ans; 3º d'avoir essayé d'étrangler Mme Gala en lui
    serrant la gorge pendant qu'il était agenouillé sur son corps;
    4º il est, en outre, soupçonné d'avoir commis les assassinats
    suivants:

    Au mois de décembre, le matin entre sept et huit heures,
    Jeanne Molta se rendit dans une commune voisine. Comme elle ne
    rentrait pas, le maître chez qui elle était servante, partit
    à sa recherche et trouva sur un sentier, près du village, le
    cadavre de cette fille horriblement mutilé. Les viscères
    et les parties génitales étaient arrachés du corps et se
    trouvaient près du cadavre. La nudité du cadavre, des érosions
    aux cuisses faisaient supposer un attentat contre la pudeur;
    la bouche remplie de terre indiquait que la fille avait été
    étouffée. Près du cadavre, sous un monceau de paille, on
    trouva une partie détachée du mollet droit et des vêtements.
    L'auteur du crime est resté inconnu.

    Le 28 août 1871, de bon matin, Mme Frigeni, âgée de vingt-huit
    ans, alla aux champs. Comme à huit heures elle n'était pas
    encore rentrée, son mari partit pour aller la chercher. Il la
    retrouva morte dans un champ, portant autour du cou des traces
    de strangulation et de nombreuses blessures; le ventre ouvert
    laissait sortir les entrailles.

    Le 29 août, à midi, comme Maria Previtali, âgée de dix-neuf
    ans, traversait les champs, elle fut poursuivie par son cousin
    Verzeni, traînée dans un champ de blé, jetée par terre, serrée
    au cou. Quand il la relâcha un moment pour s'assurer qu'il
    n'y avait personne dans le voisinage, la fille se releva et
    obtint, sur ses instantes prières, que Verzeni la laissât
    partir après lui avoir fortement serré les mains.

    Verzeni fut traduit devant le tribunal. Il a vingt-deux ans,
    son crâne est de grandeur moyenne, asymétrique. L'os frontal
    droit est plus étroit et plus bas que le gauche; la bosse
    frontale droite est peu développée, l'oreille droite plus
    petite que la gauche (d'un centimètre en hauteur et de trois
    en largeur); la partie inférieure de l'hélix manque aux deux
    oreilles; l'artère de la tempe est un peu athéromateuse. Nuque
    de taureau, développement énorme de l'os zygomatique et de
    la mâchoire inférieure, pénis très développé, manque
    du _frenulum_, léger _strabismus alternans divergens_
    (insuffisance des _muscles recti interni_ et myopie). Lombroso
    conclut de ces marques de dégénérescence à un arrêt congénital
    du développement du lobe frontal droit. À ce qu'il paraît,
    Verzeni est un héréditaire. Deux de ses oncles sont des
    crétins, un troisième est un microcéphale, imberbe, chez qui
    un des testicules manque, tandis que l'autre est atrophié. Le
    père présente des traces de dégénérescence pellagreuse et
    eut un accès d'_hypocondria pellagrosa_. Un cousin souffrait
    d'hyperhémie cérébrale, un autre est kleptomane.

    La famille de Verzeni est dévote et d'une avarice sordide. Il
    est d'une intelligence au-dessus de la moyenne, sait très bien
    se défendre, cherche à trouver un _alibi_ et à démentir les
    témoins. Dans son passé on ne trouve aucun signe d'aliénation
    mentale. Son caractère est étrange; il est taciturne et
    aime la solitude. En prison, son attitude est cynique; il se
    masturbe et cherche à tout prix à voir des femmes.

    Verzeni a fini par avouer ses crimes et dire les mobiles qui
    l'y avaient poussé.

    L'accomplissement de ses crimes, dit-il, lui avait procuré
    une sensation extrêmement agréable (voluptueuse), accompagnée
    d'érection et d'éjaculation. À peine avait-il touché sa
    victime au cou, qu'il éprouvait des sensations sexuelles. En
    ce qui concerne ces sensations, il lui était absolument égal
    que les femmes fussent vieilles, jeunes, laides ou belles.
    D'habitude, il éprouvait du plaisir rien qu'en serrant le cou
    de la femme, et dans ce cas il laissait la victime en vie.
    Dans les deux cas cités, la satisfaction sexuelle tardait
    à venir, et alors il avait serré le cou jusqu'à ce que la
    victime fût morte. La satisfaction qu'il éprouvait pendant ces
    strangulations était plus grande que celle que lui procurait
    la masturbation. Les contusions à la peau des cuisses et du
    pubis étaient faites avec les dents lorsqu'il suçait, avec
    grand plaisir, le sang de sa victime. Il avait sucé un morceau
    de mollet et l'avait emporté pour le griller à la maison;
    mais, se ravisant, il l'avait caché sous un tas de paille,
    de crainte que sa mère ne s'aperçût de ses menées. Il avait
    emporté avec lui les vêtements et les viscères; il les porta
    pendant quelque temps parce qu'il avait du plaisir à les
    renifler et à les palper. La force qu'il possédait dans ces
    moments de volupté était énorme. Il n'a jamais été fou; en
    exécutant ses actes, il ne voyait plus rien autour de lui
    (évidemment l'excitation sexuelle, poussée au plus haut degré,
    a supprimé en lui la faculté de perception; acte instinctif).
    Après il éprouvait toujours un certain bien-être et un
    sentiment de grande satisfaction. Il n'a jamais éprouvé de
    remords. Jamais l'idée ne lui est venue de toucher aux parties
    génitales des femmes qu'il avait torturées, ni de souiller ses
    victimes; il lui suffisait de les étrangler et d'en boire le
    sang. En effet, les assertions de ce vampire moderne semblent
    avoir un fondement de vérité. Les penchants sexuels normaux
    paraissent lui avoir été étrangers. Il avait deux maîtresses,
    mais il se contentait de les regarder, et il est lui-même
    étonné qu'en leur présence, l'envie ne lui soit pas venue
    de les étrangler ou de leur empoigner les mains. Il est vrai
    qu'avec elles il n'éprouvait pas la même jouissance qu'avec
    ses victimes. On n'a constaté chez lui aucune trace de sens
    moral, ni de repentir, etc.

    Verzeni déclara lui-même qu'il deviendrait bon si on le tenait
    enfermé; car, rendu à la liberté, il ne pourrait pas résister
    à ses envies. Verzeni a été condamné aux travaux forcés à
    perpétuité. (Lombroso, _Verzeni e Agnoletti_. _Roma_, 1873.)

    Les aveux faits par Verzeni après sa condamnation sont très
    intéressants:

    «J'éprouvais un plaisir indicible quand j'étranglais des
    femmes; je sentais alors des érections et un véritable désir
    sexuel. Rien que de renifler des vêtements de femme, cela
    me procurait déjà du plaisir. La sensation de plaisir que
    j'éprouvais en serrant le cou d'une femme était plus grande
    que celle que me causait la masturbation. En buvant le sang du
    pubis, j'éprouvais un grand bonheur. Ce qui me faisait encore
    beaucoup de plaisir, c'était de retirer de la chevelure des
    assassinées les épingles à cheveux. J'ai pris les vêtements et
    les viscères pour avoir le plaisir de les renifler et de les
    palper. Ma mère, finalement, s'aperçut de mes agissements,
    car, après chaque assassinat ou tentative d'assassinat, elle
    apercevait des taches de sperme sur ma chemise. Je ne suis pas
    fou; mais, au moment d'égorger, je ne voyais plus rien. Après
    la perpétration de l'acte, j'étais satisfait et me sentais
    bien. Jamais l'idée ne m'est venue de toucher ou de regarder
    les parties génitales. Il me suffisait d'empoigner le cou
    des femmes et de sucer leur sang. J'ignore encore aujourd'hui
    comment la femme est faite. Pendant que j'étranglais et aussi
    après, je me pressais contre le corps de la femme, sans porter
    mon attention sur une partie du corps plutôt que sur l'autre.»

    V... a été amené seul à ses actes pervers après avoir
    remarqué, à l'âge de douze ans, qu'il éprouvait un plaisir
    étrange toutes les fois qu'il avait des poulets à tuer. Voilà
    pourquoi il en avait tué alors en quantité, alléguant
    qu'une belette avait pénétré dans la basse-cour. (Lombroso
    _Goltdammers Archiv._ Bd. 30, p. 13.)

Lombroso (_Goltdammers Archiv._) cite encore un cas analogue qui s'est
passé à Vittoria en Espagne.

    OBSERVATION 22.--Le nommé Gruyo, quarante et un ans, autrefois
    d'une conduite exemplaire et qui avait été marié trois fois,
    a étranglé six femmes en dix ans. Les victimes étaient presque
    toutes des filles publiques et pas jeunes. Après les avoir
    étranglées, il leur arrachait _per vaginam_ les intestins et
    les reins. Il abusa de quelques-unes de ses victimes avant de
    les assassiner; sur d'autres il ne commit aucun acte sexuel,
    par suite de l'impuissance qui lui vint plus tard. Il opérait
    ses atrocités avec tant de précaution que, pendant dix ans, il
    put rester à l'abri de toute poursuite.


B.--NÉCROPHILES

Au groupe horrible des assassins par volupté les nécrophiles font
naturellement suite, car, chez ces derniers, comme chez les premiers,
une représentation qui en soi évoque l'horreur et fait frémir l'homme
sain ou non dégénéré, est accompagnée de sensations de plaisir, et
devient ainsi une impulsion aux actes de nécrophilie.

Les cas de viol de cadavres décrits dans la littérature par les poètes
et les romanciers, font l'impression de phénomènes pathologiques;
seulement ils ne sont ni exactement observés ni exactement décrits, si
l'on veut toutefois excepter le cas du célèbre sergent Bertrand. (Voir
plus loin.)

Dans certains cas, il ne se produit peut-être pas d'autre phénomène
qu'un désir effréné qui ne considère pas la mort de l'objet aimé comme
un empêchement à la satisfaction sensuelle.

Tel est peut-être le septième des cas rapportés par Moreau.

Un homme de vingt-trois ans a fait une tentative de viol sur Madame
X..., âgée de cinquante-trois ans, a tué cette femme qui se défendait,
puis en a abusé sexuellement et, l'acte commis, l'a jetée à l'eau.
Mais il a repêché le cadavre pour le souiller de nouveau. L'assassin
a été guillotiné. On a trouvé à l'autopsie les méninges frontales
épaissies et adhérentes à l'écorce cérébrale.

D'autres auteurs français ont cité des exemples de nécrophilie. Deux
fois, il était question de moines qui étaient de garde auprès d'une
morte; dans un troisième cas, il est question d'un idiot atteint de
manie périodique. Après avoir commis un viol, il fut interné dans un
asile d'aliénés; là, il pénétra dans la salle mortuaire pour violer
des cadavres de femmes.

Dans d'autres cas, le cadavre est manifestement préféré à la
femme vivante. Si l'auteur ne commet pas d'autres actes de
cruauté--dépècement, etc.--sur le corps du cadavre, il est alors
probable que c'est l'inertie du cadavre qui en fait le charme. Il
se peut qu'un cadavre qui présente la forme humaine avec une absence
totale de volonté, soit, par ce fait même, capable de satisfaire
le besoin morbide de subjuguer d'une manière absolue et sans aucune
possibilité de résistance l'objet désiré.

Brière de Boismont (_Gazette médicale_, 1859, 2 juillet) raconte
l'histoire d'un nécrophile qui, après avoir corrompu les gardiens,
s'est introduit dans la chambre mortuaire où gisait le cadavre d'une
fille de seize ans, enfant d'une famille très distinguée. Pendant
la nuit, on entendit dans la chambre mortuaire un bruit comme si un
meuble eût été renversé. La mère de la jeune fille décédée pénétra
dans la chambre et aperçut un homme en chemise qui venait de sauter
du lit de la morte. On le prit d'abord pour un voleur, mais bientôt
on s'aperçut de quoi il s'agissait. On apprit que le nécrophile, fils
d'une grande famille, avait déjà souvent violé des cadavres de jeunes
femmes. Il a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.

L'histoire suivante, racontée par Taxil (_La Prostitution
contemporaine_, p. 171), est aussi d'un grand intérêt pour l'étude de
la nécrophilie.

Un prélat venait de temps en temps dans une maison publique à Paris
et commandait qu'une prostituée, vêtue de blanc comme un cadavre,
l'attendît couchée sur une civière.

À l'heure fixée, il arrivait revêtu de ses ornements, entrait dans la
chambre transformée en chapelle ardente, faisait comme s'il disait une
messe, se jetait alors sur la fille qui pendant tout ce temps devait
jouer le rôle d'un cadavre[39].

[Note 39: Simon (_Crimes et Délits_, p. 209) cite une observation
de Lacassagne auquel un homme très convenable a avoué qu'il
n'éprouvait de forte excitation sexuelle que lorsqu'il assistait à un
enterrement.]

Les cas où l'auteur maltraite et dépèce le cadavre, sont plus faciles
à expliquer. Ils font un pendant immédiat aux assassins par volupté,
étant donné que la volupté chez ces individus est liée à la cruauté
ou du moins au penchant à se livrer à des voies de fait sur la femme.
Peut-être un reste de scrupule moral fait-il reculer l'individu devant
l'idée de commettre des actes cruels sur la personne d'une femme
vivante, peut-être l'imagination omet-elle l'assassinat par volupté et
ne s'en tient-elle qu'au résultat de l'assassinat: le cadavre. Il est
probable que l'idée de l'absence de volonté du cadavre joue ici un
rôle.

    OBSERVATION 23.--Le sergent Bertrand est un homme d'une
    constitution délicate, d'un caractère étrange; il était, dès
    son enfance, toujours taciturne et aimait la solitude.

    Les conditions de santé de sa famille ne sont pas suffisamment
    connues, mais on a pu établir que, dans son ascendance, il
    y avait des cas d'aliénation mentale. Il prétend avoir été
    affecté d'une étrange manie de destruction dès son enfance. Il
    brisait tout ce qui lui tombait entre les mains.

    Dès son enfance, il en vint à la masturbation sans y avoir
    été entraîné. À l'âge de neuf ans, il commença à éprouver de
    l'affection pour les personnes de l'autre sexe. À l'âge de
    treize ans, le puissant désir de satisfaire ses sens avec des
    femmes se réveilla en lui; il se masturbait sans cesse. En se
    livrant à cet acte, il se représentait toujours une chambre
    remplie de femmes. Il se figurait alors, dans son imagination,
    qu'il accomplissait avec elles l'acte sexuel et qu'il les
    maltraitait ensuite. Bientôt il se les représentait comme des
    cadavres, et, dans son imagination, il se voyait souillant ces
    cadavres. Parfois, quand il se trouvait dans cet état, l'idée
    lui vint d'avoir affaire aussi à des cadavres d'hommes, mais
    cette idée le remplissait toujours de dégoût.

    Ensuite il éprouva le vif désir de se mettre en contact avec
    de véritables cadavres.

    Faute de cadavres humains, il se procurait des cadavres
    d'animaux, auxquels il ouvrait le ventre, arrachait les
    entrailles, pendant qu'il se masturbait. Il prétend avoir
    éprouvé alors un plaisir indicible. En 1846, les cadavres ne
    lui suffisaient plus. Il tua deux chiens, avec lesquels il
    fit la même chose. Vers la fin de 1846, il lui vint, pour
    la première fois, l'envie de se servir de cadavres humains.
    D'abord, il résista. En 1847, comme il venait d'apercevoir
    par hasard, au cimetière, la tombe d'un mort qu'on venait
    d'enterrer, cette envie le prit si violemment, en lui causant
    des maux de tête et des battements de coeur, que, bien qu'il
    y eût du monde tout près et danger d'être découvert, il se mit
    à déterrer le cadavre. N'ayant sous la main aucun instrument
    pour le dépecer, il prit la bêche d'un fossoyeur et se mit
    à frapper avec rage sur le cadavre. En 1847 et 1848 se
    manifestait pendant quinze jours, avec de violents maux de
    tête, l'envie de brutaliser des cadavres. Au milieu des plus
    grands dangers et des plus grandes difficultés, il satisfit
    environ quinze fois ce penchant. Il déterrait les cadavres
    avec ses ongles, et, telle était son excitation, qu'il ne
    sentait même pas les blessures qu'il se faisait aux mains. Une
    fois en possession du cadavre, il l'éventrait avec son sabre
    ou son couteau, arrachait les entrailles pendant qu'il
    se masturbait. Le sexe des morts, prétend-il, lui était
    absolument égal; mais on a constaté que ce vampire moderne
    avait déterré plus de cadavres de femmes que de cadavres
    d'hommes. Pendant ces actes, il se trouvait dans une
    excitation sexuelle indescriptible. Après avoir dépecé les
    cadavres, il les enterrait de nouveau.

    Au mois de juillet 1848, il tomba, par hasard, sur le cadavre
    d'une fille de seize ans.

    C'est alors que, pour la première fois, s'éveilla en lui
    l'envie de pratiquer le coït sur le cadavre. «Je le couvrais
    de baisers et le pressais comme un enragé contre mon coeur.
    Toute la jouissance qu'on peut éprouver avec une femme vivante
    n'est rien en comparaison du plaisir que j'éprouvai. Après
    en avoir joui environ quinze minutes, je dépeçai, comme
    d'habitude, le cadavre et en arrachai les entrailles. Ensuite
    je l'enterrai de nouveau.»

    C'est à partir de cet attentat, prétend B..., qu'il a senti
    l'envie de jouir sexuellement des cadavres avant de les
    dépecer, ce qu'il a fait avec trois cadavres de femmes. Mais
    le vrai mobile qui le faisait déterrer les cadavres était
    resté le même: le dépècement, et le plaisir qu'il éprouvait à
    cet acte était plus grand que celui que lui procurait le coït
    pratiqué sur le cadavre.

    Ce dernier acte n'était qu'un épisode de l'acte principal et
    n'a jamais pu complètement satisfaire son rut. Voilà pourquoi,
    après l'acte sexuel, il mutilait les cadavres.

    Les médecins légistes admirent le cas de monomanie. Le conseil
    de guerre condamna B... à un an de prison.

    (Michéa, _Union méd._, 1849.--Lunier, _Annales méd.-psychol._,
    1849, p. 153.--Tardieu, _Attentats aux moeurs_, 1878, p.
    114.--Legrand, _La Folie devant les Tribunaux_, p. 524.)


C.--MAUVAIS TRAITEMENTS INFLIGÉS À DES FEMMES (PIQÛRES, FLAGELLATIONS,
ETC.)

À la catégorie des assassins par volupté et à celle des nécrophiles
qui a beaucoup d'affinités avec la première, il faut joindre celle des
individus dégénérés qui éprouvent du charme et du plaisir à blesser la
victime de leurs désirs et à voir le sang couler.

Un monstre de ce genre était le fameux marquis de Sade[40], qui a
donné son nom à cette tendance à unir la volupté à la cruauté.

[Note 40: Taxil (_op. cit._, p. 180) donne des renseignements
détaillés sur ce monstre psychosexuel qui, évidemment, a dû présenter
un état de satyriasis habituel associé à une _paresthesia sexualis_.

De Sade était cynique au point de vouloir sérieusement idéaliser sa
cruelle sensualité et se faire l'apôtre d'une doctrine fondée sur ce
sentiment pervers. Ses menées étaient devenues si scandaleuses (entre
autres il invita chez lui une société de dames et de messieurs qu'il
mit en rut en leur faisant servir des bonbons de chocolat mélangés de
cantharide) qu'on dut l'enfermer dans la maison de santé de Charenton.
Pendant la Révolution (1790), il fut remis en liberté. Il écrivit
alors des romans ruisselants de volupté et de cruauté. Lorsque
Bonaparte devint consul, le marquis de Sade lui fit cadeau de la
collection de ses romans, reliés avec luxe. Le consul fit détruire les
oeuvres du marquis et interner de nouveau l'auteur à Charenton, où
celui-ci mourut en 1814, à l'âge de soixante-quatre ans.]

Le coït n'avait pour lui de charme que lorsqu'il pouvait faire saigner
par des piqûres l'objet de ses désirs. Sa plus grande volupté était de
blesser des prostituées nues et de panser ensuite leurs blessures.

Il faut aussi classer dans cette catégorie le cas d'un capitaine dont
l'histoire nous est racontée par Brierre de Boismont. Ce capitaine
forçait sa maîtresse, avant le coït qu'il faisait très fréquemment,
à se poser des sangsues _ad pudenda_. Finalement cette femme fut
atteinte d'une anémie très grave et devint folle.

Le cas suivant, que j'emprunte à ma clientèle, nous montre d'une façon
bien caractéristique la connexité qui existe entre la volupté, la
cruauté et le penchant à verser, ou à voir couler du sang.

    OBSERVATION 24.--M. X..., vingt-cinq ans, est né d'un père
    lunatique, mort de _dementia paralytica_ et d'une mère de
    constitution hystéro-neurasthénique. C'est un individu faible
    au physique, de constitution névropathique et portant de
    nombreux stigmates de dégénérescence anatomique. Étant enfant,
    il avait déjà des tendances à l'hypocondrie et des obsessions.
    De plus, son état d'esprit passait de l'exaltation à la
    dépression. Déjà, à l'âge de dix ans, le malade éprouvait une
    étrange volupté à voir couler le sang de ses doigts. Voilà
    pourquoi il se coupait ou se piquait souvent les doigts et
    éprouvait de ces blessures un bonheur indicible. Alors il
    se produisit des érections lorsqu'il se blessait, de même
    lorsqu'il voyait le sang d'autrui, par exemple une bonne qui
    s'était blessée au doigt. Cela lui causait des sensations
    d'une volupté particulière. Puis sa _vita sexualis_ s'éveilla
    de plus en plus. Il se mit à se masturber sans qu'il y fût
    amené par personne.

    Pendant l'acte de la masturbation, il lui revenait des images
    et des souvenirs de femmes baignées de sang. Maintenant, il
    ne lui suffisait plus de voir couler son propre sang. Il était
    avide de la vue du sang de jeunes femmes, surtout de celles
    qui lui étaient sympathiques. Souvent il pouvait à peine
    contenir son envie de blesser deux de ses cousines et une
    femme de chambre. Mais des femmes qui par elles-mêmes ne lui
    étaient pas sympathiques, provoquaient chez lui ce désir si
    elles l'impressionnaient par une toilette particulière, par
    les bijoux et les coraux dont elles étaient parées. Il put
    résister à ce penchant, mais son imagination était toujours
    hantée par des idées sanguinaires qui entretenaient en lui des
    émotions voluptueuses. Il y avait une corrélation intime entre
    les deux sphères d'idées et de sentiments. Souvent d'autres
    fantaisies cruelles l'obsédaient. Ainsi, par exemple, il se
    représentait dans le rôle d'un tyran qui fait mitrailler le
    peuple. Par une obsession de son imagination, il se dépeignait
    les scènes qui se passeraient si l'ennemi envahissait une
    ville, s'il violait, torturait et enlevait les vierges. Dans
    ses moments de calme, le malade qui était d'ailleurs d'un bon
    caractère et sans défectuosité éthique, éprouvait une honte
    et un profond dégoût de pareilles fantaisies, cruelles et
    voluptueuses. Aussi ce travail d'imagination cessait aussitôt
    qu'il s'était procuré une satisfaction sexuelle par la
    masturbation.

    Peu d'années suffirent pour rendre le malade neurasthénique.
    Alors le sang et les scènes sanguinaires évoqués par son
    imagination, ne suffisaient plus pour arriver à l'éjaculation.
    Afin de se délivrer de son vice et de ses rêves de cruauté, le
    malade eut des rapports sexuels avec des femmes.

    Le coït n'était possible que lorsque le malade s'imaginait que
    la fille saignait des doigts. Il ne pouvait avoir d'érection
    sans avoir présente cette image dans son idée. L'idée cruelle
    de blesser n'avait alors pour objectif que la main de la
    femme. Dans les moments de plus grande excitation sexuelle, le
    seul aspect d'une main de femme sympathique était capable de
    lui donner les érections les plus violentes.

    Effrayé par la lecture d'un ouvrage populaire sur les
    conséquences funestes de l'onanisme, il s'imposa une
    abstinence rigoureuse et tomba dans un état grave de
    neurasthénie générale compliquée d'hypocondrie, _tædium vitæ_.
    Grâce à un traitement médical très compliqué et très actif, le
    malade se rétablit au bout d'un an. Depuis trois ans, il est
    d'un esprit sain; il a, comme auparavant, de grands besoins
    sexuels, mais il n'est hanté que très rarement par ses
    anciennes idées sanguinaires. X... a tout à fait renoncé à la
    masturbation. Il trouve de la satisfaction dans la jouissance
    sexuelle normale; il est parfaitement puissant et n'a plus
    besoin d'avoir recours à ses idées sanguinaires.

Quelquefois ces tendances à la volupté cruelle ne se produisent
chez des individus tarés qu'épisodiquement et dans certains états
exceptionnels déterminés, ainsi que nous le montre le cas suivant,
rapporté par Tarnowsky (_op. cit._, p. 61).

    OBSERVATION 25.--Z..., médecin, de constitution névropathique,
    réagissant faiblement contre l'alcool, pratiquant le coït
    normal dans les circonstances ordinaires, sentait, aussitôt
    qu'il avait bu du vin, que le simple coït ne satisfaisait plus
    son _libido_ augmenté par cette boisson. Dans cet état,
    il était forcé, pour avoir une éjaculation et obtenir le
    sentiment d'une satisfaction complète, de piquer les _nates_
    de la _puella_, de les couper avec une lancette, de voir
    le sang et de sentir comment la lame pénètre dans la chair
    vivante.

Mais la plupart des individus atteints de cette forme de perversion,
présentent cette particularité que le charme de la femme ne les excite
pas. Déjà dans le premier des cas cités plus haut, l'imagination a dû
recourir à l'idée de l'écoulement du sang pour que l'érection puisse
se produire.

Le cas suivant a rapport à un homme qui, par suite de la masturbation
dès son enfance, a perdu la faculté d'érection, de sorte que, chez,
lui, l'acte sadique remplace le coït.

    OBSERVATION 26.--Le piqueur de filles de Bozen (communiqué par
    Demme, _Buch der Verbrechen_, Bd. II, p. 341). En 1829, une
    enquête judiciaire fut ouverte contre B..., soldat, âgé de
    trente ans. À différentes époques, et dans plusieurs endroits,
    il avait blessé avec un couteau ou un canif des filles au
    derrière, mais de préférence dans la région des parties
    génitales. Il donna comme mobile de ces attentats un penchant
    sexuel poussé jusqu'à la frénésie et qui ne trouvait de
    satisfaction que par l'idée ou le fait de piquer des femmes.
    Ce penchant l'avait obsédé pendant des journées. Cela
    troublait ses idées et ce trouble ne cessait que quand il
    avait répondu par un acte à son penchant. Au moment de piquer,
    il éprouvait la satisfaction d'un coït accompli, et cette
    satisfaction était augmentée par l'aspect du sang ruisselant
    sur son couteau. Dès l'âge de dix ans, l'instinct sexuel se
    manifesta violemment chez lui. Il se livra tout d'abord à la
    masturbation et sentit que son corps et son esprit en étaient
    affaiblis.

    Avant de devenir «piqueur de filles», il avait satisfait son
    instinct sexuel en abusant de petites filles impubères, les
    masturbant et commettant des actes de sodomie. Peu à peu
    l'idée lui était venue qu'il éprouverait du plaisir en piquant
    une belle jeune fille aux parties génitales et en voyant
    couler le sang le long de son couteau.

    Dans ses effets, on a trouvé des imitations d'objets servant
    au culte, des images obscènes peintes par lui et représentant
    d'une façon étrange la conception de Marie, «l'idée de Dieu
    figée» dans le sein de la Sainte Vierge.

    Il passait pour un homme bizarre, très irascible, fuyant les
    hommes, avide de femmes, et morose. On ne constata chez lui
    aucune trace de honte ni de repentir. Évidemment c'était
    un individu devenu impuissant par suite d'excès sexuels
    prématurés, mais que la persistance d'un _libido sexualis_
    violent poussait à la perversion sexuelle[41].

    [Note 41: Voy. Krauss, _Psychologie des Verbrechens_,
    1884, p. 188; Dr Hofer, _Annalen der Staatsarzneikunde_, 6.
    III. 2; _Schmidt's Jahrbücher_, Bd 59, p. 94.]

    OBSERVATION 27.--Dans les premières années qui suivirent 1860,
    la population de Leipzig était terrorisée par un homme qui
    avait l'habitude d'assaillir, avec un poignard, les jeunes
    filles dans la rue et de les blesser au bras supérieur. Enfin
    on réussit à l'arrêter et l'on constata que c'était un
    sadique qui, au moment où il blessait les filles, avait une
    éjaculation, et chez qui l'acte de faire une blessure aux
    filles était un équivalent du coït. (Wharton, _A treatise on
    mental unsoundness_, Philadelphia 1873, § 623[42]).

    [Note 42: Les journaux rapportent qu'en décembre 1896
    une série d'attentats analogues ont été commis à Mayence. Un
    garçon, entre quatorze et seize ans, s'approchait des filles
    et des femmes et leur blessait les jambes avec un instrument
    aigu. Il fut arrêté et fit l'impression d'un aliéné. On
    n'a donné aucun détail sur ce cas, probablement de nature
    sadique.]

Dans les trois cas suivants, il y a également impuissance, mais elle
peut être d'origine psychique, la note dominante de la _vita sexualis_
étant _ab origine_ basée sur le penchant sadiste et ses éléments
normaux se trouvant atrophiés.

    OBSERVATION 28 (communiquée par Demme, _Buch der Verbrechen_,
    VII, p. 281).--Le coupeur de filles d'Augsbourg, le nommé
    Bartle, négociant en vins, avait déjà des penchants sexuels
    à l'âge de quatorze ans, mais une aversion prononcée pour la
    satisfaction de l'instinct par le coït, aversion qui allait
    jusqu'au dégoût du sexe féminin. Déjà, à cette époque, il lui
    vint à l'idée de faire des plaies aux filles et de se procurer
    par ce moyen une satisfaction sexuelle. Il y renonça cependant
    faute d'occasions et d'audace.

    Il dédaignait la masturbation; par-ci par-là il avait des
    pollutions sous l'influence de rêves érotiques avec des filles
    blessées.

    Arrivé à l'âge de dix-neuf ans, il fit, pour la première fois,
    une blessure à une fille. _Hæc faciens sperma ejaculavit,
    summa libidine affectus_. L'impulsion à de pareils actes
    devint de plus en plus forte. Il ne choisissait que des filles
    jeunes et jolies et leur demandait auparavant si elles étaient
    mariées ou non. L'éjaculation et la satisfaction sexuelle
    ne se produisaient que lorsqu'il s'apercevait qu'il avait
    réellement blessé la fille. Après l'attentat, il se sentait
    toujours faible et mal à l'aise; il avait aussi des remords.

    Jusqu'à l'âge de trente-deux ans, il ne blessait les filles
    qu'en coupant la chair, mais il avait toujours soin de ne pas
    leur faire de blessures dangereuses. À partir de cette époque
    et jusqu'à l'âge de trente-six ans, il parvint à dompter son
    penchant. Ensuite il essaya de se procurer de la jouissance en
    serrant les filles aux bras ou au cou, mais par ce procédé il
    n'arrivait qu'à l'érection, jamais à l'éjaculation. Alors il
    essaya de frapper les filles avec un couteau resté dans sa
    gaine, mais cela ne produisit pas non plus l'effet voulu.
    Enfin il donna un coup de couteau pour de bon et eut un plein
    succès, car il s'imaginait qu'une fille blessée de cette
    manière perdait plus de sang et ressentait plus de douleur que
    si on lui avait incisé la peau. À l'âge de trente-sept ans,
    il fut pris en flagrant délit et arrêté. Dans son logement,
    on trouva un grand nombre de poignards, de stylets et de
    couteaux. Il déclara que le seul aspect de ces armes, mais
    plus encore de les palper, lui avait procuré des sensations
    voluptueuses et une vive excitation.

    En tout, il aurait blessé cinquante filles, s'il faut s'en
    tenir à ses aveux.

    Son extérieur était plutôt agréable. Il vivait dans une
    situation bien rangée, mais c'était un individu bizarre et qui
    fuyait la société.

    OBSERVATION 29.--J.H..., vingt-cinq ans, est venu en 1883 à la
    consultation pour neurasthénie et hypocondrie très avancées.
    Le malade avoue s'être masturbé depuis l'âge de quatorze ans;
    jusqu'à l'âge de dix-huit ans il en usa moins fréquemment,
    mais depuis il n'a plus la force de résister à ce penchant.
    Jusque-là, il n'a jamais pu s'approcher d'une femme, car il
    était soigneusement surveillé par ses parents qui, à cause de
    son état maladif, ne le laissaient jamais seul. D'ailleurs,
    il n'avait pas de désir prononcé pour cette jouissance qui lui
    était inconnue.

    Il arriva, par hasard, qu'un jour, une fille de chambre de
    sa mère cassa une vitre en lavant les carreaux de la fenêtre.
    Elle se fit une blessure profonde à la main. Comme il l'aidait
    à arrêter le sang, il ne put s'empêcher de le sucer, ce qui
    le mit dans un état de violente excitation érotique allant
    jusqu'à l'orgasme complet et à l'éjaculation.

    À partir de ce moment, il chercha par tous les moyens à se
    procurer la vue du sang frais de personnes du sexe féminin et
    autant que possible à en goûter. Il préférait celui des
    jeunes filles. Il ne reculait devant aucun sacrifice ni aucune
    dépense d'argent pour se procurer ce plaisir.

    Au début, la femme de chambre se mettait à sa disposition et
    se laissait, selon le désir du jeune homme, piquer au doigt
    avec une aiguille et même avec une lancette. Mais lorsque la
    mère l'apprit, elle renvoya la femme de chambre. Maintenant
    il est obligé d'avoir recours à des mérétrices pour obtenir
    un équivalent, ce qui lui réussit assez souvent, malgré toutes
    les difficultés qu'il a à surmonter. Entre temps, il se livre
    à la masturbation et à la _manustupratio per feminam_, ce qui
    ne lui donne jamais une satisfaction complète et ne lui vaut
    qu'une fatigue et les reproches qu'il se fait intérieurement.
    À cause de son état nerveux, il fréquentait beaucoup les
    stations thermales; il a été deux fois interné dans des
    établissements spéciaux où il demandait lui-même à entrer.
    Il usa de l'hydrothérapie, de l'électricité et de cures
    appropriées sans obtenir un résultat sensible.

    Parfois il réussit à corriger sa sensibilité sexuelle anormale
    et son penchant à l'onanisme par l'emploi des bains de siège
    froids, du camphre monobromé et des sels de brome. Cependant,
    quand le malade se sent libre, il revient immédiatement à
    son ancienne passion et n'épargne ni peine ni argent pour
    satisfaire son désir sexuel de la façon anormale décrite plus
    haut.

    OBSERVATION 30 (communiquée par Albert Moll, de Berlin).--L...
    T..., vingt et un ans, commerçant dans une ville rhénane,
    appartient à une famille dans laquelle il y a plusieurs
    personnes nerveuses et psychopathes. Une de ses soeurs est
    atteinte d'hystérie et de mélancolie.

    Le malade a toujours été d'un caractère très tranquille; il
    était même timide. Étant à l'école, il s'isolait souvent de
    ses camarades, surtout quand ceux-ci parlaient de filles.
    Il lui semblait toujours choquant de traiter, dans une
    conversation avec dames, mariées ou non, la question du
    coucher ou du lever, ou même d'en faire mention.

    Dans les premières années de ses études, le malade travaillait
    bien; plus tard, il devint paresseux et ne put plus faire de
    progrès. Le malade vint, le 17 août 1870, consulter le docteur
    Moll sur les phénomènes anormaux de sa vie sexuelle. Cette
    démarche lui fut conseillée par un médecin ami, la docteur
    X..., auquel il avait fait des confidences auparavant.

    Le malade fait l'impression d'un homme très timide, farouche.
    Il avoue sa timidité, surtout en présence d'autres personnes,
    son manque de confiance en lui-même et d'aplomb. Ce fait a été
    confirmé par le docteur X...

    En ce qui concerne sa vie sexuelle, le malade peut en faire
    remonter les premières manifestations à l'âge de sept ans.
    Alors il jouait souvent avec ses parties génitales, et il fut
    quelquefois puni pour cela. En se masturbant ainsi, il prétend
    avoir obtenu des érections; il se figurait toujours qu'il
    frappait avec des verges une femme sur les _nates_ dénudées
    jusqu'à ce qu'elle en eût des durillons.

    «Ce qui m'excitait surtout, raconte le malade, c'est l'idée
    que la personne flagellée était une femme belle et hautaine,
    et que je lui infligeais la correction en présence d'autres
    personnes, surtout des femmes, pour qu'elle sentît la force de
    mon pouvoir sur elle. Je cherchai donc de bonne heure à lire
    des livres où il est question de corrections corporelles,
    entre autres un ouvrage où il était question des mauvais
    traitements infligés aux esclaves romains.

    «Cependant je n'avais pas d'érections quand les mauvais
    traitements que je me représentais consistaient en coups
    donnés sur le dos ou sur les épaules. Tout d'abord je crus
    que ce genre d'excitation passerait avec le temps, et voilà
    pourquoi je n'en parlai à personne.»

    Le malade, qui s'était onanisé de bonne heure, continua. Au
    moment de sa masturbation, il évoquait toujours la même image
    de flagellation. Depuis l'âge de treize ou quatorze ans, le
    malade avait des éjaculations quand il se masturbait. _Decimum
    septimum annum agens primum feminam adiit coeundi causa neque
    coitum perficere potuit libidine et erectione deficientibus.
    Mox autem iterum apud alteram coitum conatus est nullo
    successu. Tum feminam per vim verberavit. Tantopere erat
    excitatus ut mulierem dolore clamantem atque lamentantem
    verberare non desierit._ Il ne pensait pas que ce fait pouvait
    lui attirer des poursuites judiciaires qui, d'ailleurs, n'ont
    pas eu lieu. Par ce procédé, il obtenait l'érection, l'orgasme
    et l'éjaculation. Il accomplissait l'acte de la manière
    suivante: il serrait de ses deux genoux la femme de manière
    que son pénis touchait le corps de celle-ci, mais sans
    _immissio penis in vaginam_, ce qui lui paraissait tout à fait
    superflu.

    Plus tard le malade eut tant de honte de battre des femmes
    et fut en proie à des idées si noires, qu'il pensa souvent au
    suicide. Pendant les trois années suivantes, le malade alla
    encore chez des femmes. Mais jamais il ne leur demanda plus de
    se laisser battre par lui. Il essayait d'arriver à l'érection
    en pensant aux coups donnés à la femme; mais cet artifice
    n'avait aucun succès, _neque membrum a muliere tractatum se
    erexit_. Après avoir fait cet essai et échoué, le malade prit
    la résolution de se confier à un médecin.

    Le malade fournit encore une série d'autres renseignements sur
    sa _vita sexualis_. L'anomalie de son instinct sexuel l'avait
    autant gêné que son intensité. Il se couchait avec des idées
    sexuelles qui le poursuivaient toute la nuit et revenaient au
    moment de son réveil le matin. Il n'était jamais à l'abri de
    la résurrection de ces idées morbides qui l'excitaient, idées
    auxquelles au début il se livrait avec délectation, mais dont
    il ne pouvait se débarrasser pour quelque temps que par la
    masturbation.

    À une de mes questions, le malade répond qu'en dehors des
    coups sur le dos et surtout sur les _nates_ de la femme, les
    autres violences n'exerçaient aucun charme sur lui. Ligotter
    la femme, fouler son corps aux pieds, n'avaient pas du charme
    pour lui. Ce fait est d'autant plus à relever que les coups
    donnés à la femme ne procurent au patient un plaisir sexuel
    que parce que ces coups sont «humiliants et déshonorants» pour
    la femme; celle-ci doit sentir qu'elle est complètement en son
    pouvoir. Le malade n'éprouverait aucun charme s'il frappait
    la femme sur une autre partie du corps que celle dont il a
    été fait mention, ou s'il lui causait des douleurs d'un autre
    genre.

    _Multo minorem ei affert voluptatem si nates suæ a muliere
    verberantur; tamen ea res sæpe ejaculationem seminis effecit
    sed hæc fieri putat erectione deficiente._

    _Inter verbera autem penem in vaginam immittendo nullum
    voluptatem se habere ratus qualibet parte corporis femininæ
    pene tacta semen ejaculat._ De même qu'en battant la femme le
    charme pour lui consistait dans l'humiliation de celle-ci, il
    se sentait de même excité sexuellement par le fait contraire,
    c'est-à-dire par l'idée d'être humilié lui-même par des coups
    et de se trouver entièrement livré à la puissance de la femme.
    Pourtant tout autre genre d'humiliation que des coups reçus
    sur les fesses, ne pouvait l'exciter. Il lui répugnait de se
    laisser ligoter et fouler aux pieds par une femme.

    Les rêves du malade en tant qu'ils étaient de nature érotique,
    se mouvaient toujours dans le même ordre d'idées que ses
    penchants sexuels à l'état de veille. Dans ses rêves il
    avait souvent des pollutions. Les idées sexuelles perverties
    ont-elles apparu d'abord dans les rêves ou à l'état de veille?
    Le patient n'a pu donner sur ce sujet de renseignements
    précis, bien que le souvenir de la première excitation remonte
    à l'âge de sept ans. Cependant il croit que ces idées lui sont
    venues à l'état de veille. Dans ses rêves, le malade battait
    souvent des personnes du sexe mâle, ce qui lui causait aussi
    des pollutions. À l'état de veille, l'idée de battre des
    hommes ne lui causait que peu d'excitation. Le corps nu
    de l'homme n'a pour lui aucun charme, tandis qu'il se sent
    nettement attiré par le corps nu d'une femme, bien que son
    _libido_ ne trouve de satisfaction que lorsque les faits
    sus-mentionnés ont lieu, et bien qu'il n'éprouve aucun désir
    du coït _in vaginam_.

    Le traitement du malade eut essentiellement pour but d'amener
    chez lui un coït normal, autant que possible avec penchant
    normal, car il était à supposer que si l'on réussissait
    à rendre normale sa vie sexuelle, il perdrait aussi son
    caractère farouche et craintif qui le gêne beaucoup. Dans le
    traitement que j'ai employé (Dr Moll), pendant trois mois et
    demi, j'ai usé des trois moyens suivants:

    1º J'ai défendu expressément au malade qui désire vivement
    être guéri, de s'abandonner avec plaisir à ses idées
    perverses. Il va de soi que je ne lui donnai pas le conseil
    absurde de ne plus penser du tout à la flagellation. Un pareil
    conseil ne pourrait être suivi par le malade, car ces idées
    lui viennent indépendamment de sa volonté et apparaissent
    rien qu'en lisant par hasard le mot «frapper». Ce que je lui
    défendis expressément, c'était d'évoquer lui-même de pareilles
    idées et de s'y abandonner volontairement. Au contraire, je
    lui recommandai de faire tout pour concentrer ses idées sur un
    autre sujet.

    2º J'ai permis, j'ai même recommandé au malade, puisqu'il
    s'intéresse aux femmes nues, de se représenter dans son
    imagination des femmes dans cet état. Je lui fis cette
    recommandation bien qu'il prétende que ce n'est pas au point
    de vue sexuel que les femmes nues l'intéressent.

    3º J'ai essayé par l'hypnose, qui était très difficile à
    obtenir, et par la suggestion, d'aider le malade dans cette
    nouvelle voie. Pour le moment, toute tentative de coït lui a
    été interdite afin d'éviter qu'il se décourage par un échec
    éventuel.

    Au bout de deux mois et demi, ce traitement eut pour résultat
    que, d'après les affirmations du patient du moins, les idées
    perverses venaient plus rarement et étaient de plus en plus
    reléguées au second rang; l'image des femmes nues lui donnait
    des érections qui devenaient de plus en plus fréquentes et qui
    l'amenaient souvent à se masturber avec l'idée du coït
    sans qu'il s'y mêle l'idée de battre une femme. Pendant son
    sommeil, il n'avait que rarement des rêves érotiques; ceux-ci
    avaient comme sujet, tantôt le coït normal, tantôt les coups
    donnés aux femmes. Deux mois et demi après le début de mon
    traitement, j'ai conseillé au malade d'essayer le coït. Il
    l'a fait depuis quatre fois. Je lui recommandai de choisir
    toujours une femme qui lui fût sympathique, et j'essayai,
    avant le coït, d'augmenter son excitation sexuelle par de la
    _tinctura cantharidum_.

    Les quatre essais--le dernier a eu lieu le 29 novembre
    1800--ont donné les résultats suivants. La première fois, la
    femme a dû faire de longues manipulations sur le pénis pour
    qu'il y eût érection; alors l'_immissio in vaginam_ réussit et
    il y eut éjaculation avec orgasme. Pendant toute la durée de
    l'acte, il ne lui vint point l'idée qu'il battait la femme ou
    qu'il en était battu: la femme l'excitait suffisamment pour
    qu'il pût pratiquer le coït. Au second essai, le résultat fut
    meilleur et plus prompt. Les manipulations de la femme sur
    les parties génitales ne furent nécessaires que dans une très
    faible mesure. Au troisième essai, le coït ne réussit qu'après
    que le malade eut, pendant longtemps, pensé à la flagellation
    et se fût mis, par ce moyen, en érection; mais il n'en vint
    point à des voies de fait. Au quatrième essai, le coït réussit
    sans aucune évocation d'idées de frapper et sans aucune
    manipulation de la femme sur le pénis.

    Il est évident que, jusqu'en ce moment, on ne peut considérer
    comme guéri le malade dont il est ici question. De ce que le
    malade a pu quelquefois pratiquer le coït d'une manière à peu
    près normale ou tout à fait normale, cela ne veut pas dire
    qu'il en sera toujours capable à l'avenir, d'autant plus que
    l'idée de battre lui cause toujours un grand plaisir, bien que
    cette idée lui vienne maintenant plus rarement qu'autrefois.
    Pourtant il y a des probabilités pour que le penchant anormal
    qui, à l'heure actuelle, s'est considérablement atténué,
    diminue dans l'avenir ou disparaisse peut-être complètement.

Ce cas, observé avec beaucoup de soin, est extrêmement intéressant à
bien des points de vue. Il montre nettement une des raisons cachées du
sadisme, la tendance à réduire la femme à une sujétion sans limites,
tendance qui est entrée dans ce cas dans la conscience de l'individu.
C'est d'autant plus curieux que l'individu en question était d'un
caractère timide, et, dans ses autres rapports sociaux, d'allures
excessivement modestes et mêmes craintives. Ce cas nous montre aussi
clairement qu'il peut exister un _libido_ puissant et entraînant
l'individu malgré tous les obstacles, tandis qu'en même temps il y a
absence de tout désir du coït, la note dominante du sentiment étant
tombée sur la sphère des idées sadistes et voluptueusement cruelles.
Le cas en question contient en même temps quelques faibles éléments de
masochisme.

Il n'est pas rare d'ailleurs que des hommes aux penchants pervertis
payent des prostituées pour qu'elles se laissent flageller et même
blesser jusqu'au sang.

Les ouvrages qui s'occupent de la prostitution contiennent des
renseignements sur ce sujet, entre autres la volume de Coffignon: _La
Corruption à Paris_.


D.--PENCHANT À SOUILLER LES FEMMES

Quelquefois l'instinct pervers qui pousse le sadique à blesser les
femmes, à les traiter d'une manière humiliante et avilissante, peut
se manifester par une tendance à les barbouiller avec des matières
dégoûtantes ou salissantes.

Dans cette catégorie il faut classer le cas suivant, rapporté par
Arndt(_Vierteljahrsschr. f. ger. Medicin_, N. F. XVII, H. 1).

    OBSERVATION 31.--A..., étudiant en médecine à Greifswald,
    _accusatus quod iterum iterumque puellis honestis parentibus
    natis in publico genitalia sua e bracis dependentia plane
    nudata quæ antea summo amiculo (pans de redingote) tecta
    erant, ostenderat. Nonnunquam puellas fugientes secutus easque
    ad se attractas urina oblivit. Hæc luce clara facta sunt;
    nunquam aliquid hæc faciens locutus est._

    A... est âgé de vingt-trois ans, fort au physique, proprement
    mis et de manières décentes. Crâne un peu _progeneum_.
    Atteint de pneumonie chronique à la pointe droite du poumon.
    Emphysème. Pouls: 60; en émotion: 70 à 80 coups. Parties
    génitales normales. Se plaint de troubles périodiques de la
    digestion, de constipation, de vertiges et d'une excitation
    sexuelle excessive qui l'a poussé de bonne heure à l'onanisme,
    mais jamais à la satisfaction normale de ses besoins sexuels.
    Se plaint aussi d'être d'humeur mélancolique de temps en
    temps, d'idées qui lui viennent de se torturer lui-même, ainsi
    que de tendances perverses dont il ne saurait s'expliquer le
    mobile. Ainsi, par exemple, il rit dans des occasions graves,
    a quelquefois l'idée de jeter son argent à l'eau, de courir
    sous une pluie torrentielle.

    Le père de l'inculpé est de tempérament nerveux, la mère
    sujette à des maux de tête nerveux. Un frère souffrait de
    crises épileptiques.

    Dès sa première jeunesse, l'inculpé montrait un tempérament
    nerveux, était sujet aux crampes et aux syncopes, et était
    pris d'un état de catalepsie momentané lorsqu'on le grondait
    sévèrement. En 1869, il suivait les cours de médecine à
    Berlin. En 1870, il prit part à la guerre comme ambulancier.
    Ses lettres de cette époque dénotent de la mollesse et de
    l'apathie. En rentrant au printemps de 1871, son irritabilité
    d'humeur éveilla l'attention de son entourage. Il se
    plaignait souvent à cette époque de malaises physiques et des
    désagréments que lui causait une liaison féminine.

    Il passait pour un homme très convenable.

    En prison, il est calme et quelquefois pensif. Il attribue ses
    actes à des excitations sexuelles très gênantes et qui,
    ces temps derniers, étaient devenues excessives. Il s'était
    parfaitement rendu compte de l'immoralité de ses actes,
    et après coup, il en avait toujours eu de la honte. En les
    accomplissant, il n'a pas éprouvé une véritable satisfaction
    sexuelle. Il n'a pas une connaissance parfaite de la vraie
    portée de sa situation. Il se considère comme un martyre, une
    victime d'un pouvoir méchant. On suppose que chez lui le libre
    arbitre est supprimé.

Ce penchant se manifeste aussi dans l'instinct sexuel paradoxal qui se
réveille à l'âge de sénilité et qui souvent se fait jour d'une façon
perverse.

Ainsi Turnowsky (_op. cit._, p. 76) nous rapporte le cas suivant:

    OBSERVATION 32.--J'ai connu un malade qui s'est couché avec
    une femme en toilette de soirée et fortement décolletée, sur
    un divan bas, dans une chambre très éclairée. _Ipse apud janum
    alius cubiculi obscurati constitit adspiciendo aliquantulum
    feminam, excitatus in eam insiluit excrementa in sinus
    ejus deposuit. Hæc faciens ejaculationem quamdam se sentire
    confessus est._

Un journaliste viennois me communique le fait que des hommes, en
payant des prix exorbitants, décident des prostituées à tolérer,
_ut illi viri in ora earum spuerent, et fæces et urinas in ora
explerent_[43].

[Note 43: Léo Taxil, dans son ouvrage: _La Corruption fin de
siècle_, rapporte (p. 223) des faits analogues. Il y a aussi des
hommes qui exigent _introductio linguæ meretricis in anum_.]

Dans cette catégorie paraît aussi rentrer le cas suivant raconté par
le Dr Pascal (_Igiene dell'amore_):

    OBSERVATION 33.--Un homme avait une maîtresse. Ses rapports
    avec elle se bornaient aux actes suivants: elle devait se
    laisser noircir les mains avec du charbon ou de la suie de
    chandelle, ensuite elle devait se mettre devant une glace, de
    sorte qu'il pût voir dans la glace les mains salies. Durant
    sa conversation souvent assez prolongée avec sa maîtresse, il
    portait sans cesse ses regards dans la glace sur l'image des
    mains salies, et puis il prenait congé d'elle, l'air très
    satisfait.

    Très remarquable aussi à ce point de vue, le cas suivant qui
    m'a été communiqué par un médecin. Un officier n'était connu
    dans un lupanar à K..., que sous le sobriquet de «l'huile».
    L'huile lui procurait des érections et des éjaculations, à la
    condition qu'il fît entrer la _puellam publicam nudam_ dans
    un seau rempli d'huile et qu'il lui enduisît d'huile tout le
    corps.

En présence de ces faits, la supposition s'impose que certains
individus qui abîment les vêtements de femmes (en versant dessus, par
exemple, de l'acide sulfurique ou de l'encre), doivent obéir au désir
de satisfaire un instinct sexuel pervers. C'est là aussi une façon
de causer de la douleur. Les personnes endommagées sont toujours des
femmes, tandis que ceux qui commettent le dégât sont des hommes. Dans
tous les cas, il serait bon, dans de pareilles affaires judiciaires,
de prêter à l'avenir quelque attention à la _vita sexualis_ des
agresseurs.

Le caractère sexuel de ces attentats est mis en lumière par le cas de
Bachmann que nous citerons plus loin (Observ. 93) et dans lequel le
mobile sexuel du délit fut prouvé jusqu'à l'évidence.


E.--AUTRES ACTES DE VIOLENCE SUR DES FEMMES. SADISME SYMBOLIQUE

Dans les groupes énumérés plus haut, toutes les formes sous lesquelles
l'instinct sadiste se manifeste contre la femme, ne sont pas encore
épuisées. Si le penchant n'est pas trop puissant ou s'il y a encore
assez de résistance morale, il peut se faire que l'inclination sadiste
se satisfasse par un acte en apparence puéril et insensé, mais qui,
pour l'auteur, possède un caractère symbolique.

Tel semble être le sens des deux cas suivants.

    OBSERVATION 34.--(Dr Pascal, _Igiene dell' Amore_). Un homme
    avait l'habitude d'aller une fois par mois, à une date fixe,
    chez sa maîtresse et de lui couper alors, avec une paire de
    ciseaux, les mèches qui lui tombaient sur le front. Cet acte
    lui procurait le plus grand plaisir. Il n'exigeait jamais
    autre chose de la fille.

    OBSERVATION 35.--Un homme, habitant Vienne, fréquente
    régulièrement plusieurs prostituées, rien que pour leur
    savonner la figure et y passer ensuite un rasoir comme s'il
    voulait leur faire la barbe. _Numquam puellas lædit, sed hæc
    faciens valde excitatur libidine et sperma ejaculat_[44].

[Note 44: Léo Taxil (_op. cit._, p. 224) raconte que, dans les
lupanars de Paris, on tient à la disposition de certains clients des
instruments qui représentent des gourdins mais qui, en réalité, ne
sont que des vessies gonflées du genre de celles avec lesquelles
les clowns, dans les cirques, se donnent des coups. Des sadiques se
donnent par ce moyen l'illusion qu'ils battent des femmes.]

Unique dans son genre est le cas suivant qui malheureusement n'a pas
été assez étudié au point de vue scientifique.

    OBSERVATION 36.--Au cours d'un procès devant un tribunal
    correctionnel de Vienne, on a révélé le fait suivant. Dans un
    jardin de restaurant public, un comte N... est venu un jour
    accompagné d'une femme et a scandalisé le public par ses
    menées. Il exigea de la femme qui était avec lui, qu'elle
    s'agenouillât devant lui et qu'elle l'adorât les mains
    jointes. Ensuite il lui ordonna de lécher ses bottes. Enfin
    il exigea d'elle, en plein public, quelque chose d'inouï
    (_osculum ad nates_ ou quelque chose d'analogue) et ne céda
    que lorsque la femme eut juré d'accomplir l'acte demandé chez
    elle, dans l'intimité.

Ce qui frappe dans ce cas c'est le besoin de l'homme perverti
d'humilier la femme devant témoins (à comparer les fantaisies des
sadistes cités plus haut, observation 30), et le fait que le désir
d'humilier la femme tient le premier rang, et que c'est seulement un
acte de nature symbolique. À côté de cela, dans ce cas incomplètement
observé, les actes cruels sont aussi probables.


F.--SADISME PORTANT SUR DES OBJETS QUELCONQUES. FOUETTEURS DE GARCONS

En dehors des actes sadiques sur des femmes dont on vient de lire la
description, il y en a aussi qui se pratiquent sur des êtres ou des
objets quelconques, sur des enfants, sur des animaux, etc. L'individu
peut, dans ces cas, se rendre nettement compte que son penchant cruel
vise en réalité les femmes et qu'il maltraite, faute de mieux, le
premier objet qui se trouve à sa portée.

L'état du malade peut aussi être tel qu'il s'aperçoive que seul le
penchant aux actes cruels est accompagné d'émotions voluptueuses,
tandis que le véritable motif de sa cruauté (qui pourrait seul
expliquer la tendance voluptueuse à de pareils actes) reste pour lui
obscur.

La première alternative suffit pour expliquer les cas cités par le Dr
Albert (_Friedreichs Blætter f. ger Med._, 1859) et où il s'agit de
précepteurs voluptueux qui, sans aucun motif, donnaient des fessées à
leurs élèves.

Si, d'autre part, des garçons, on voyant appliquer une correction
à leurs camarades, sont mis dans un état d'excitation sexuelle et
reçoivent ainsi une direction pour leur _vita sexualis_ dans l'avenir,
cela nous fait penser à la seconde alternative, à un instinct sadique
inconscient par rapport à son objet, comme dans les deux exemples
suivants.

    OBSERVATION 37.--R..., vingt-cinq ans, négociant, s'est
    adressé à moi au printemps de l'année 1889 pour me consulter
    au sujet d'une anomalie de sa _vita sexualis_, anomalie qui
    lui fait craindre une maladie et des malheurs dans la vie
    matrimoniale.

    Le malade est d'une famille nerveuse; il était, dans son
    enfance, délicat, faible, nerveux, d'ailleurs bien portant
    sauf des _morbilli_. Plus tard, il s'est bien développé au
    physique et est devenu vigoureux.

    À l'âge de huit ans, il fut témoin, à l'école, des corrections
    que le maître appliquait aux garçons, leur prenant la tête
    entre ses genoux et leur fouettant ensuite le derrière.

    Cette vue causa au malade une émotion voluptueuse. Sans
    avoir une idée du danger et de la honte de l'onanisme, il se
    satisfit par la masturbation, et, à partir de ce moment, il
    se masturba fréquemment, en évoquant toujours le souvenir des
    garçons qu'il avait vu fouetter.

    Il continua ces pratiques jusqu'à l'âge de vingt ans. Alors il
    apprit quelle est la portée de l'onanisme, il s'en effraya et
    essaya d'enrayer son penchant à la masturbation; mais il avait
    recours à la masturbation psychique qu'il croyait inoffensive
    et justifiable au point de vue de la morale; à cet effet, il
    évoquait le souvenir des enfants fouettés.

    Le malade devint neurasthénique, souffrit de pollutions,
    essaya de se guérir par la fréquentation des maisons
    publiques, mais il n'arriva jamais à avoir une érection. Il
    fit alors des efforts pour acquérir des sentiments sexuels
    normaux en recherchant la société des dames convenables. Mais
    il reconnut bientôt qu'il était insensible aux charmes du beau
    sexe.

    Le malade est un homme de constitution physique normale,
    intelligent et doué d'un bel esprit. Il n'y a chez lui aucun
    penchant pour les personnes de son propre sexe.

    Mon ordonnance médicale consista en préceptes pour combattre
    la neurasthénie et pour arrêter les pollutions. Je lui
    défendis la masturbation psychique et manuelle, je l'engageai
    à se tenir à l'écart de toute excitation sexuelle, et je lui
    fis prévoir un traitement hypnotique pour le ramener tout
    doucement à la _vita sexualis_ normale.

    OBSERVATION 38.--Sadisme larvé. N..., étudiant, est venu au
    mois de décembre 1890 à ma clinique. Depuis sa plus tendre
    jeunesse, il se livre à la masturbation. D'après ses
    assertions, il a été sexuellement excité en voyant son père
    appliquer une correction à ses frères, et plus tard, lorsque
    le maître d'école punissait les élèves. Témoin de ces actes,
    il éprouvait toujours des sensations voluptueuses. Il ne sait
    pas dire au juste à quelle date ce sentiment s'est pour la
    première fois manifesté chez lui; vers l'âge de six ans cela a
    déjà pu se produire. Il ne sait pas non plus précisément quand
    il a commencé à se masturber, mais il affirme nettement
    que son penchant sexuel a été éveillé à l'aspect de la
    flagellation des autres et que c'est ce fait qui l'a amené
    inconsciemment à se masturber. Le malade se rappelle bien que,
    dès l'âge de quatre ans jusqu'à l'âge de huit ans, il a été,
    lui aussi, à plusieurs reprises, fouetté sur le derrière, mais
    qu'il n'en a ressenti que de la douleur, jamais de la volupté.
    Comme il n'avait pas toujours l'occasion de voir battre les
    autres, il se représentait ces scènes dans son imagination.
    Cela excitait sa volupté, et alors il se masturbait. Toutes
    les fois qu'il le pouvait, il s'arrangeait à l'école de façon
    à pouvoir assister à la correction appliquée aux autres.
    Parfois il éprouvait le désir de fouetter lui-même ses
    camarades. À l'âge de douze ans, il sut décider un camarade à
    se laisser battre par lui. Il en éprouva une grande volupté.
    Mais lorsque l'autre prit sa revanche et le battit à son tour,
    il ne ressentit que de la douleur.

    Le désir de battre les autres n'a jamais été très fort chez
    lui. Le malade trouvait plus de satisfaction à jouir des
    scènes de flagellation qu'il évoquait dans son imagination. Il
    n'a jamais eu d'autres tendances sadiques, jamais le désir de
    voir couler du sang, etc.

    Jusqu'à l'âge de quinze ans, son plaisir sexuel fut la
    masturbation jointe au travail d'imagination dont il est fait
    mention plus haut.

    À partir de cette époque, il fréquenta les cours de danse
    et les demoiselles; alors ses anciens jeux d'imagination
    cessèrent presque complètement et n'évoquèrent que faiblement
    des sensations voluptueuses, de sorte que le malade les a
    tout à fait abandonnés. Il essaya alors de s'abstenir de la
    masturbation, mais il n'y réussit pas, bien qu'il fît souvent
    le coït et qu'il y éprouvât plus de plaisir que dans la
    masturbation. Il voudrait se débarrasser de l'onanisme,
    qu'il considère comme une chose indigne. Il n'en éprouve pas
    d'effets nuisibles. Il fait le coït une fois par mois, mais
    il se masturbe chaque nuit une ou deux fois. Il est maintenant
    normal au point de vue sexuel, sauf l'habitude de la
    masturbation. On ne trouve chez lui aucune trace de
    neurasthénie. Ses parties génitales sont normales.

    OBSERVATION 39.--L. P..., quinze ans, de famille de haut rang,
    est né d'une mère hystérique. Le frère et le père de Mme P...
    sont morts dans une maison de santé.

    Deux frères du jeune P... sont morts, pendant leur enfance, de
    convulsions. P... a du talent, il est sage, calme, mais, par
    moments, coléreux, entêté et violent. Il souffre d'épilepsie
    et se livre à la masturbation. Un jour, on découvrit que P...,
    en donnant de l'argent à un camarade pauvre, nommé B... et âgé
    de quatorze ans, avait décidé ce dernier à se laisser pincer
    aux bras, aux cuisses et aux fesses. Quand B... se mit à
    pleurer, P... s'excita, frappa de la main droite sur B...,
    tandis qu'avec la gauche il farfouillait dans la poche gauche
    de son pantalon.

    P... avoua que le mauvais traitement qu'il avait infligé à
    son ami, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup, lui avait causé un
    plaisir particulier. Comme, pendant qu'il battait son ami, il
    se masturbait, l'éjaculation qui en fut la suite, disait-il,
    lui procura plus de plaisir que celle de la masturbation
    solitaire. (V. Gyurkovochky, _Pathologie und Therapie der
    männlichen Impotenz_, 1889, p. 80.)

Dans tous ces mauvais traitements d'origine sadique exercés sur des
garçons, on ne peut pas admettre une combinaison du sadisme avec
l'inversion sexuelle, comme cela arrive quelquefois aux personnes
atteintes d'inversion sexuelle.

Il n'y a aucun signe positif en faveur de cette hypothèse; d'ailleurs,
l'absence d'inversion sexuelle ressort aussi de l'examen du groupe
suivant où, à côté de l'objet des mauvais traitements, l'animal, le
sens de l'instinct pour la femme se fait souvent assez bien sentir.


G.--ACTES SADIQUES SUR DES ANIMAUX

Dans bien des cas, des hommes sadiques et pervers qui reculent devant
un crime commis sur des hommes, ou qui, en général, ne tiennent qu'à
voir souffrir un être vivant quelconque, ont recours à la torture des
animaux ou au spectacle d'un animal mourant pour exciter ou augmenter
leur volupté.

Le cas rapporté par Hofman dans son _Cours de médecine légale_ est
très caractéristique.

D'après les dépositions de plusieurs prostituées devant le tribunal de
Vienne, il y avait, dans la capitale autrichienne, un homme qui, avant
de faire l'acte sexuel, avait l'habitude de s'exciter en torturant et
en tuant des poulets, des pigeons et d'autres oiseaux. Cette habitude
lui avait valu, de la part des prostituées, le sobriquet du «Monsieur
aux poules» (_Hendlherr_).

Une observation de Lombroso est très précieuse pour expliquer ces
faits. Il a observé deux hommes qui, toutes les fois qu'ils tuaient
des poulets ou des pigeons, avaient une éjaculation.

Dans son _Uomo delinquente_, p. 201, le même auteur raconte qu'un
célèbre poète était toujours très excité sexuellement toutes les fois
qu'il voyait dépecer un veau qu'on venait de tuer ou qu'il apercevait
de la viande saignante.

D'après Mantegazza, des Chinois dégénérés auraient l'habitude de se
livrer à un sport horrible qui consisterait à sodomiser des canards et
à leur couper le cou avec un sabre _tempore ejaculationis_(!).

Mantegazza (_Fisiologia del piacere_, 5e éd., p. 394-395) rapporte
qu'un homme qui avait vu couper le cou à un coq, avait depuis
ce moment la passion de fouiller dans les entrailles chaudes et
sanglantes d'un coq tué, parce que, ce faisant, il éprouvait une
sensation de volupté.

Dans ce cas et dans les cas analogues, la _vita sexualis_ est
_ab origine_, telle que la vue du sang et du meurtre provoque des
sentiments voluptueux.

Il en est de même dans le cas suivant.

    OBSERVATION 40.--C. L..., quarante-deux ans, ingénieur, marié,
    père de deux enfants. Est issu de famille névropathique: le
    père est emporté, _potator_; la mère, hystérique, a souffert
    d'accès éclamptiques.

    Le malade se souvient qu'étant enfant il aimait beaucoup à
    voir tuer des animaux domestiques et surtout des cochons. À
    cet aspect, il avait des sensations de volupté bien prononcées
    et de l'éjaculation. Plus tard, il visitait les abattoirs
    pour se réjouir au spectacle du sang versé et des animaux se
    débattant dans l'agonie. Toutes les fois que l'occasion se
    présentait, il tuait lui-même un animal, ce qui lui causait
    toujours un sentiment qui suppléait au plaisir sexuel.

    Ce n'est que lorsqu'il eut atteint l'âge adulte qu'il reconnut
    le caractère anormal de son état. Le malade n'avait pas
    d'aversion proprement dite pour les femmes, mais avoir des
    rapports plus intimes avec elles lui paraissait une horreur.
    Sur le conseil d'un médecin, il épousa, à l'âge de vingt-cinq
    ans, une femme qui lui était sympathique; il espérait, de
    cette manière, pouvoir se débarrasser de son anomalie. Bien
    qu'il eût beaucoup d'affection pour sa femme, il ne put
    accomplir que très rarement le coït avec elle, et encore lui
    fallait-il, pour cela, beaucoup d'efforts et la tension de
    son imagination. Malgré cet état de choses, il engendra deux
    enfants. En 1866, il prit part à la guerre austro-prussienne.
    Les lettres adressées du champ de bataille à sa femme étaient
    conçues en termes exaltés et enthousiastes. Depuis la bataille
    de Koeniggraetz, il a disparu.

Dans le cas que nous venons de citer, la faculté du coït normal a été
fortement diminuée par la prédominance des idées perverses. Dans le
cas suivant, on pourra constater une suppression complète de cette
faculté.

    OBSERVATION 41.--(Dr Pascal. _Igiene dell Amore._) Un individu
    se présentait chez des prostituées, leur faisait acheter des
    poules vivantes et des lapins, et exigeait qu'on torturât ces
    animaux en sa présence. Il tenait à ce qu'on leur arrachât les
    yeux et les entrailles. Quand il tombait sur une _puella_ qui
    se laissait décider à ces actes et qui se signalait par une
    cruauté extraordinaire, il était enchanté, payait et s'en
    allait, sans lui demander autre chose, sans même la toucher.

Il ressort des deux derniers chapitres que les souffrances de tout
être sensible peuvent devenir, pour des natures disposées au sadisme,
la source d'une jouissance sexuelle perverse. Il y a donc un sadisme
qui a pour objet des êtres quelconques.

Mais il serait erroné et exagéré de vouloir expliquer tous les cas de
cruauté étrange et extraordinaire par la perversion sadique, et, comme
cela se fait quelquefois, de donner le sadisme comme mobile à toutes
les atrocités historiques, ou à certains phénomènes de la psychologie
des masses contemporaines.

La cruauté naît de sources différentes, et elle est naturelle chez
l'homme primitif.

La pitié est un phénomène secondaire, c'est un sentiment acquis assez
tard. L'instinct de combativité et de destruction qui, dans l'état
préhistorique, était une arme si précieuse, continue toujours à
produire son effet, prenant une nouvelle incarnation dans notre
société civilisée contre le criminel, pendant que son objectif
primitif, «l'ennemi», existe toujours.

Qu'on ne se contente pas de la mort simple, mais qu'on exige aussi
la torture du vaincu, cela s'explique en partie par le sentiment de
puissance qui veut être satisfait par ce moyen et, d'autre part,
par l'immensité de l'instinct de revanche. De cette façon, on peut
expliquer toutes les atrocités des monstres historiques sans avoir
recours au sadisme, qui a pu parfois entrer en jeu, mais qui, étant
une perversion relativement rare, ne doit pas être toujours considéré
comme mobile unique.

Il faut, en outre, tenir compte d'un élément psychique qui explique le
grand attrait que les exécutions publiques ont encore de nos jours
sur les masses: c'est le désir d'avoir des sensations fortes et
inaccoutumées, un spectacle rare. Devant ce désir, la pitié est
condamnée au silence, surtout chez les natures brutales et blasées.

Il y a évidemment beaucoup d'individus pour qui, malgré ou peut-être
grâce à leur vive pitié, tout ce qui se rattache à la mort et aux
souffrances exerce une force d'attraction mystérieuse. Ces individus
cèdent à un instinct obscur et, malgré leur répugnance intérieure,
cherchent à s'occuper de ces spectacles ou, faute de mieux, des images
et des circonstances qui les retracent. Cela n'est pas non plus du
sadisme, tant qu'aucun élément sexuel n'entre en scène, bien que
des fils mystérieux, nés dans le domaine de l'inconscience, puissent
relier ces phénomènes à un fonds de sadisme ignoré.


SADISME CHEZ LA FEMME

On s'explique facilement que le sadisme, perversion fréquente chez
l'homme, ainsi que nous l'avons constaté, soit de beaucoup plus rare
chez la femme. D'abord, le sadisme dont un des éléments constitutifs
est précisément la subjugation de l'autre sexe, n'est, en réalité,
qu'une accentuation pathologique de la virilité du caractère sexuel;
ensuite, les puissants obstacles qui s'opposent à la manifestation
de ce penchant monstrueux sont évidemment encore plus difficiles à
surmonter pour la femme que pour l'homme.

Toutefois, il y a aussi des cas de sadisme chez la femme, ce qui ne
peut s'expliquer que par le premier élément constitutif de ce penchant
et par la surexcitation générale de la zone motrice.

Jusqu'ici, on n'en a scientifiquement observé que deux cas.

    OBSERVATION 42.--Un homme marié s'est présenté chez moi et
    m'a montré de nombreuses cicatrices de blessures sur ses bras.
    Voici ce qu'il m'a raconté sur l'origine de ces cicatrices.
    Toutes les fois qu'il veut s'approcher de sa jeune femme, qui
    est un peu nerveuse, il est obligé d'abord de se couper au
    bras. Elle suce ensuite le sang de la blessure et alors il se
    produit chez elle une vive excitation sexuelle.

    Ce cas rappelle la légende très répandue des vampires
    dont l'origine pourrait peut-être se rattacher à des faits
    sadiques[45].

[Note 45: Cette légende est répandue surtout dans la presqu'île
Balkanique. Chez les Grecs modernes, elle remonte à l'antique
mythologie des Lamies, femmes qui suçaient le sang. Goethe a traité
ce sujet dans sa _Fiancée de Corinthe_. Les vers qui ont trait
au vampirisme: «Sucent le sang de ton coeur, etc.», ne sont
complètement compréhensibles qu'avec l'étude comparée des documents
antiques.]

Dans un second cas de sadisme féminin, qui m'a été communiqué par
M. le Dr Moll de Berlin, il y a, à côté de la tendance perverse de
l'instinct, insensible aux procédés normaux de la vie sexuelle, comme
cela se voit fréquemment, des traces de masochisme.

    OBSERVATION 43.--Mme H..., vingt-six ans, est née d'une
    famille dans laquelle il n'y aurait eu ni maladies de nerfs
    ni troubles psychiques. Par contre, la malade présente des
    symptômes d'hystérie et de neurasthénie. Bien que mariée et
    mère d'un enfant, Mme H... n'a jamais eu le désir d'accomplir
    le coït. Élevée comme jeune fille dans des principes très
    sévères, elle resta, jusqu'à son mariage, dans une ignorance
    naïve des choses sexuelles. Depuis l'âge de quinze ans, elle a
    des menstrues régulières. Ses parties génitales ne présentent
    aucune anomalie essentielle. Non seulement le coït ne
    lui procure aucun plaisir, mais c'est pour elle un acte
    désagréable. L'aversion pour le coït s'est de plus en plus
    accentuée chez elle. La malade ne comprend pas comment on peut
    considérer un pareil acte comme le suprême bonheur de l'amour,
    sentiment qui, à son avis, est trop élevé pour pouvoir être
    rattaché à l'instinct sexuel. Il faut rappeler, à ce propos,
    que la malade aime sincèrement son mari. Elle a beaucoup de
    plaisir à l'embrasser, un plaisir sur la nature duquel elle
    ne saurait donner aucune indication précise. Mais elle ne peut
    pas comprendre que les parties génitales puissent jouer un
    rôle en amour. Mme H... est, du reste, une femme très sensée,
    douée d'un caractère féminin.

    _Si oscule dat conjugi, magnam voluptatem percipit in mordendo
    eum. Gratissimum ei esset conjugem mordere eo modo ut sanguis
    fluat. Contenta esset si loco coitus morderetur a conjuge
    ipsæque eum mordere liceret. Tamen eam poeniteret, si morsu
    magnam dolorem faceret._ (Dr Moll).

On rencontre dans l'histoire des exemples de femmes, quelques-unes
illustres, dont le désir de régner, la cruauté et la volupté, font
supposer une perversion sadiste chez ces Messalines. Il faut compter
dans la catégorie de ces femmes Messaline Valérie, elle-même,
Catherine de Médicis, l'instigatrice de la Saint-Barthélémy et dont le
plus grand plaisir était de faire fouetter en sa présence les dames de
sa cour, etc.[46].

[Note 46: Heinrich von Kleist, poète de génie mais évidemment
d'un esprit déséquilibré, nous donne dans sa _Penthésilée_ le portrait
horrible d'une sadique parfaite imaginée par lui.

Dans la 22e scène de cette pièce, Kleist nous présente son héroïne:
elle est prise d'une rage de volupté et d'assassinat, déchire en
morceaux Achille, qu'elle avait poursuivi dans son rut et dont elle
s'est emparée par la ruse.

«En lui arrachant son armure, elle enfonce ses dents dans la poitrine
blanche du héros, ainsi que ses chiens qui veulent surpasser leur
maîtresse. Les dents d'Oxus et de Sphynx pénètrent à droite et à
gauche. Quand je suis arrivé, elle avait la bouche et les mains
ruisselantes de sang.» Plus loin, quand Penthésilée est dégrisée, elle
s'écrie: «Est-ce que je l'ai baisé mort?--Non, je ne l'ai pas baisé?
L'ai-je mis en morceaux? Alors c'est un leurre. Baisers et morsures
sont la même chose, et celui qui aime de tout son coeur peut les
confondre.»

Dans la littérature moderne on trouve des descriptions de scènes
de sadisme féminin, dans les romans de Sacher-Masoch, dont il sera
question plus loin, dans la _Brunhilde_ de Ernst von Wildenbruch, dans
la _Marquise de Sade_ de Rachilde, etc.]


MASOCHISME[47] OU EMPLOI DE LA CRUAUTÉ ET DE LA VIOLENCE SUR SOI-MÊME
POUR PROVOQUER LA VOLUPTÉ.

[Note 47: Ainsi nommé d'après Sacher-Masoch, dont les romans et
les contes traitent de préférence de ce genre de perversion.]

Le masochiste est le contraire du sadiste. Celui-ci veut causer de
la douleur et exerce des violences; celui-là, au contraire, tient à
souffrir et à se sentir subjugué avec violence.

Par masochisme, j'entends cette perversion particulière de la _vita
sexualis_ psychique qui consiste dans le fait que l'individu est, dans
ses sentiments et dans ses pensées sexuels, obsédé par l'idée d'être
soumis absolument et sans condition à une personne de l'autre sexe,
d'être traité par elle d'une manière hautaine, au point de subir
même des humiliations et des tortures. Cette idée s'accompagne
d'une sensation de volupté; celui qui en est atteint, se plaît aux
fantaisies de l'imagination qui lui dépeint des situations et des
scènes de ce genre; il cherche souvent à réaliser ces images et, par
cette perversion de son penchant sexuel, il devient fréquemment plus
ou moins insensible aux charmes normaux de l'autre sexe, incapable
d'une _vita sexualis_ normale, psychiquement impuissant. Cette
impuissance psychique n'a nullement pour base l'_horror sexus
alterius_; elle est fondée sur ce fait que la satisfaction du penchant
pervers peut, comme dans les cas normaux, venir de la femme, mais non
du coït.

Il y a aussi des cas où, à côté de la tendance perverse de l'instinct,
l'attrait pour les plaisirs réguliers est encore à peu près
conservé et des rapports sexuels normaux ont encore lieu à côté des
manifestations perverses. Dans d'autres cas, l'impuissance n'est pas
purement psychique, mais bien physique, c'est-à-dire spinale. Car
cette perversion, comme presque toutes les autres perversions
de l'instinct sexuel, ne se développe que sur le terrain d'une
individualité psychopathique dans la plupart des cas tarée, et ces
individus se livrent ordinairement dès leur première jeunesse à des
excès sexuels, surtout des excès de masturbation auxquels les pousse
la difficulté de réaliser leurs fantaisies.

Le nombre des cas de masochisme incontestable qu'on a observé
jusqu'ici est déjà considérable. Le masochisme existe-t-il
simultanément avec une vie sexuelle normale, ou domine-t-il
exclusivement l'individu? Le malade atteint de cette perversion
cherche-t-il, et dans quelle mesure, à réaliser ses fantaisies
étranges? A-t-il par cette perversion plus ou moins perdu sa puissance
sexuelle ou non? Tout cela dépend de l'intensité de la perversion, de
la force des mobiles contraires, éthiques et esthétiques, ainsi que
de la vigueur relative, de la constitution physique et psychique de
l'individu atteint. Au point de vue de la psychopathie, l'essentiel
c'est le trait commun qui se trouve dans tous ces cas: tendance
du penchant sexuel à la soumission et à la recherche des mauvais
traitements de la part de l'autre sexe.

On peut appliquer au masochisme tout ce qui a été dit plus haut du
sadisme relativement au caractère impulsif (mobiles obscurs) de ses
actes et au caractère congénital de cette perversion.

Chez le masochiste aussi il y a une gradation dans les actes, depuis
les faits les plus répugnants et les plus monstrueux jusqu'aux plus
puérils et aux plus ineptes, selon le degré d'intensité des penchants
pervers et l'intensité de la force de réaction morale et esthétique.
Mais ce qui empêche d'aller jusqu'aux conséquences extrêmes du
masochisme, c'est l'instinct de la conservation. Voilà pourquoi
l'assassinat et les blessures graves qui peuvent se commettre sous
l'influence de la passion sadique, ne trouvent pas, autant qu'on sait,
leur pendant masochiste dans la réalité. Il est cependant possible que
les désirs pervers des masochistes puissent, dans leur imagination,
aller jusqu'à ces conséquences extrêmes. (Voir l'observation 53.)

Les actes auxquels se livrent certains masochistes se pratiquent en
même temps que le coït, c'est-à-dire qu'ils servent de préparatifs.
Chez d'autres, ces actes servent d'équivalent au coït. Cela dépend
seulement de l'état de la puissance sexuelle qui chez la plupart est
psychiquement ou physiquement atteinte par suite de la perversion
des représentations sexuelles. Mais cela ne change rien au fond de la
chose.


A.--RECHERCHE DES MAUVAIS TRAITEMENTS ET DES HUMILIATIONS DANS UN BUT
DE SATISFACTION SEXUELLE

L'autobiographie d'un masochiste qui va suivre, nous fournit une
description détaillée d'un cas typique de cette étrange perversion.

    OBSERVATION 44.--Je suis issu d'une famille névropathique
    dans laquelle, en dehors de toutes sortes de bizarreries de
    caractère et de conduite, il y a aussi diverses anomalies au
    point de vue sexuel.

    De tout temps, mon imagination fut très vive, et, de bonne
    heure, elle fut portée vers les choses sexuelles. En même
    temps, j'étais, autant que je puis me rappeler, adonné à
    l'onanisme, longtemps avant ma puberté, c'est-à-dire avant
    d'avoir des éjaculations. À cette époque déjà, mes pensées,
    dans des rêveries durant des heures entières, s'occupaient des
    rapports avec le sexe féminin. Mais les rapports dans lesquels
    je me mettais idéalement avec l'autre sexe étaient d'un genre
    bien étrange. Je m'imaginais que j'étais en prison et livré
    au pouvoir absolu d'une femme, et que cette femme profitait
    de son pouvoir pour m'infliger des peines et des tortures de
    toutes sortes. À ce propos, les coups et les flagellations
    jouaient un grand rôle dans mon imagination, ainsi que
    d'autres actes et d'autres situations qui, toutes, marquaient
    une condition de servitude et de soumission. Je me voyais
    toujours à genoux devant mon idéal, ensuite foulé aux pieds,
    chargé de fers et jeté en prison. On m'imposait de graves
    souffrances comme preuve de mon obéissance et pour l'amusement
    de ma maîtresse. Plus j'étais humilié et maltraité dans mon
    imagination, plus j'éprouvais de délices en me livrant à ces
    rêves. En même temps, il se produisit en moi un grand amour
    pour les velours et les fourrures que j'essayais toujours de
    toucher et de caresser et qui me causaient aussi des émotions
    de nature sexuelle.

    Je me rappelle bien d'avoir, étant enfant encore, reçu
    plusieurs corrections de mains de femmes. Je n'en ressentais
    alors que de la honte et de la douleur, et jamais je n'ai
    eu l'idée de rattacher les réalités de ce genre à mes
    rêves. L'intention de me corriger et de me punir m'émouvait
    douloureusement, tandis que, dans les rêves de mon
    imagination, je voyais toujours ma «maîtresse» se réjouir de
    mes souffrances et de mes humiliations, ce qui m'enchantait.
    Je n'ai pas non plus à rattacher à mes fantaisies les ordres
    ou la direction des femmes qui me surveillaient pendant mon
    enfance. De bonne heure, j'ai pu, par la lectures d'ouvrages,
    apprendre la vérité sur les rapports normaux des deux
    sexes; mais cette révélation me laissa absolument froid. La
    représentation des plaisirs sexuels resta attachée aux images
    avec lesquelles elle se trouvait unie dès la première heure.
    J'avais aussi, il est vrai, le désir de toucher des femmes,
    de les serrer dans mes bras et de les embrasser; mais les
    plus grandes délices, je ne les attendais que de leurs
    mauvais traitements et des situations dans lesquelles elles
    me faisaient sentir leur pouvoir. Bientôt je reconnus que je
    n'étais pas comme les autres hommes; je préférais être seul
    afin de pouvoir me livrer à mes rêvasseries. Les filles ou
    femmes réelles m'intéressaient peu dans ma première jeunesse,
    car je ne voyais guère la possibilité qu'elles puissent jamais
    agir comme je le désirais. Dans les sentiers solitaires, au
    milieu des bois, je me flagellais avec les branches tombées
    des arbres et laissais alors libre cours à mon imagination.
    Les images de femmes hautaines me causaient de réelles
    délices, surtout quand ces femmes étaient des reines et
    portaient des fourrures. Je cherchais de tous côtés les
    lectures en rapport avec mes idées de prédilection. Les
    _Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau, qui me tombèrent alors
    sous la main, furent pour moi une grande révélation. J'y
    ai trouvé la description d'un état qui, dans ses points
    principaux, ressemblait au mien. Je fus encore plus frappé
    de retrouver des idées en harmonie avec les miennes, lorsque
    j'eus appris à connaître les ouvrages de Sacher-Masoch.
    Je dévorais ces livres avec avidité, bien que les scènes
    sanguinaires dépassaient souvent mon imagination et me
    faisaient alors horreur. Toutefois, le désir de réaliser ces
    scènes ne m'est pas venu, même à l'époque de la puberté. En
    présence d'une femme, je n'éprouvais aucune émotion sensuelle,
    tout au plus la vue d'un pied féminin me donnait passagèrement
    le désir d'en être foulé.

    Cette indifférence ne concernait cependant que le domaine
    purement sensuel. Dans les premières années de ma puberté, je
    fus souvent pris d'une affection enthousiaste pour des jeunes
    filles de ma connaissance, affection qui se manifestait
    avec toutes les extravagances particulières à ces émotions
    juvéniles. Mais jamais l'idée ne m'est venue de relier le
    monde de mes idées sensuelles avec ces purs idéals. Je n'avais
    même pas à repousser une pareille association d'idées, elle
    ne se présentait jamais. C'est d'autant plus curieux que
    mes imaginations voluptueuses me paraissaient étranges et
    irréalisables, mais nullement vilaines ni répréhensibles.
    Ces rêves aussi étaient pour moi une sorte de poésie; il
    me restait deux mondes séparés l'un de l'autre: dans l'un,
    c'était mon coeur ou plutôt ma fantaisie qui s'excitait
    esthétiquement; dans l'autre, ma force d'imagination
    s'enflammait par la sensualité. Pendant que mes sentiments
    «transcendantaux» avaient pour objet une jeune fille bien
    connue, je me voyais dans d'autres moments aux pieds d'une
    femme mûre, qui me traitait comme je viens de le décrire plus
    haut. Mais je n'attribuais jamais ce rôle de tyran à une femme
    connue. Dans les rêves de mon sommeil, ces deux formes de
    représentations érotiques apparaissaient tour à tour, mais
    jamais elles ne se confondaient. Seules les images de la
    sphère sensuelle ont provoqué des pollutions.

    À l'âge de dix-neuf ans, je me laissai conduire par des amis
    chez des prostituées, bien que, dans mon for intérieur, il
    me répugnât de les suivre; je le fis par curiosité. Mais je
    n'éprouvai, chez les prostituées, que de la répugnance et
    de l'horreur, et je me sauvai aussitôt que je pus sans avoir
    ressenti la moindre excitation ou émotion sensuelles. Plus
    tard, je répétai l'essai de ma propre initiative pour voir si
    je n'étais pas impuissant, car mon premier échec m'affligeait
    beaucoup. Le résultat fut toujours le même: je n'eus pas
    la moindre émotion ni érection. Tout d'abord il m'était
    impossible de considérer une femme en os et en chair comme
    objet de la satisfaction sensuelle. Ensuite, je ne pouvais
    renoncer à des états et à des situations qui, _in sexualibus_,
    étaient pour moi la chose essentielle, et sur lesquelles je
    n'aurais, pour rien au monde, dit un mot à qui que ce soit.
    L'_immissio penis_ à laquelle je devais procéder me paraissait
    un acte sale et insensé. En second lieu, ce fut une répugnance
    contre des femmes qui appartenaient à tous et la crainte
    d'être infecté par elles. Livré à la solitude, ma vie sexuelle
    continuait comme autrefois. Toutes les fois que les anciennes
    images de mes imaginations surgissaient, j'avais des érections
    vigoureuses et presque chaque jour des éjaculations. Je
    commençais à souffrir de toutes sortes de malaises nerveux,
    et je me considérais comme impuissant, malgré les vigoureuses
    érections et les violents désirs qui se manifestaient quand
    j'étais seul. Malgré cela, je continuais, par intervalles, mes
    essais avec des prostituées. Avec le temps, je me débarrassai
    de ma timidité et j'arrivai à vaincre en partie la répugnance
    que m'inspirait tout contact avec une femme vile et commune.

    Mes imaginations ne me suffisaient plus. J'allais maintenant
    plus souvent chez les prostituées et je me faisais masturber
    quand je n'avais pu accomplir le coït. Je crus d'abord que
    j'y trouverais un plaisir plus réel qu'à mes rêveries; au
    contraire, j'y trouvai un plaisir moins grand. Quand la femme
    se déshabillait, j'examinais avec attention les pièces de ses
    vêtements. Le velours et la soie jouaient le premier rôle;
    mais tout autre objet d'habillement m'attirait aussi, et
    surtout les contours du corps féminin, tels qu'ils étaient
    dessinés par le corset et les jupons. Je n'avais, pour le
    corps nu de la femme, guère d'autre intérêt qu'un intérêt
    esthétique. Mais, de tout temps, je m'attachai surtout aux
    bottines à hauts talons et j'y associais toujours l'idée
    d'être foulé par ces talons ou de baiser le pied en guise
    d'hommage, etc., etc.

    Enfin, je surmontai mes dernières répugnances, et un jour,
    pour réaliser mes rêves, je me laissai flageller et fouler
    aux pieds par une prostituée. Ce fut pour moi une grande
    déception. Cela était, pour mes sentiments, brutal, répugnant
    et ridicule à la fois. Les coups ne me causèrent que de la
    douleur, et les autres détails de cette situation, de la
    répugnance et de la honte. Malgré cela, j'obtins, par des
    moyens mécaniques, une éjaculation, en même temps qu'à l'aide
    de mon imagination je transformais la situation réelle en
    celle que je rêvais. La situation rêvée différait de celle
    que j'avais créée, surtout par le fait que je m'imaginais une
    femme qui devait m'infliger des mauvais traitements avec
    un plaisir égal à celui avec lequel je les recevais d'elle.
    Toutes mes imaginations sexuelles étaient échafaudées sur
    l'existence d'un pareil sentiment chez la femme, femme
    tyrannique et cruelle, à laquelle je devais me soumettre.
    L'acte qui devait montrer cet état d'esclavage ne m'était
    que d'une importance secondaire. Ce n'est qu'après ce premier
    essai, d'une réalisation impossible, que je reconnus nettement
    quelle était la véritable tendance de mes désirs. En effet,
    dans mes rêves voluptueux, j'avais souvent fait abstraction de
    toute représentation de mauvais traitements, et je me bornais
    à me représenter une femme aimant à donner des ordres, au
    geste impérieux, à la parole faite pour le commandement, à qui
    je baisais le pied, ou des choses analogues. Ce n'est qu'alors
    que je me rendis clairement compte de ce qui m'attirait en
    réalité. Je reconnus que la flagellation n'était qu'un
    moyen d'exprimer fortement la situation désirée, mais, qu'en
    elle-même, la flagellation était sans valeur, me causant
    plutôt un sentiment désagréable et même douloureux ou
    répugnant.

    Malgré cette déception, je ne renonçai point à essayer de
    transporter dans la réalité mes représentations érotiques,
    maintenant que le premier pas dans ce sens avait été fait. Je
    comptais que mon imagination une fois habituée à la nouvelle
    réalité, je trouverais les éléments nécessaires pour
    obtenir des effets plus forts. Je cherchais les femmes qui
    s'appropriaient le mieux à mon dessein et je les instruisais
    soigneusement de la comédie compliquée que je voulais leur
    faire jouer. J'appris en même temps que la voie m'avait
    été préparée par des prédécesseurs qui avaient les mêmes
    sentiments que moi. La puissance de ces comédies, pour agir
    sur mes imaginations et sur ma sensibilité, restait bien
    problématique. Ces scènes m'ont servi pour me montrer,
    d'une manière plus vive, quelques détails secondaires de la
    situation que je désirais; mais, ce qu'elles donnaient de ce
    côté, elles l'enlevaient en même temps à la chose principale
    que mon imagination seule, sans le secours d'une duperie
    grossière et de commande, pouvait me procurer en rêve,
    d'une manière beaucoup plus facile. Les sensations physiques
    produites par les mauvais traitements, variaient. Plus
    l'illusion réussissait, plus je ressentais la douleur comme un
    plaisir. Ou, pour être plus exact, je considérais alors en mon
    esprit les mauvais traitements comme des actes symboliques.
    Il en sortit l'illusion de la situation tant désirée, illusion
    qui, tout d'abord, s'accompagna d'une sensation de plaisir
    psychique. Ainsi la perception du caractère douloureux des
    mauvais traitements a été quelquefois supprimée. Le processus
    était analogue, mais de beaucoup plus simple, parce qu'il
    restait sur le terrain psychique, quand je me soumettais à de
    mauvais traitements moraux, à des humiliations. Ceux-ci aussi
    s'accentuaient avec la sensation de plaisir, à la condition
    que je réussisse à me tromper moi-même. Mais cette duperie
    réussissait rarement bien et jamais complètement. Il restait
    toujours dans ma conscience un élément troublant. Voilà
    pourquoi je revenais, entre temps, à la masturbation
    solitaire. D'ailleurs, avec les autres procédés également,
    la scène se terminait habituellement par une éjaculation
    provoquée par l'onanisme, éjaculation qui, parfois, avait lieu
    sans que j'eusse besoin de recourir à des moyens mécaniques.

    Je continuai ce manège pendant des années entières. Ma
    puissance sexuelle s'affaiblissait de plus en plus, mais non
    mes désirs et encore moins l'empire que mes étranges idées
    sexuelles avaient sur moi. Tel est, encore aujourd'hui,
    l'état de ma _vita sexualis_. Le coït, que je n'ai jamais pu
    accomplir, me paraît toujours, dans mon idée, comme un de ces
    actes étranges et malpropres que je connais par la description
    des aberrations sexuelles. Mes propres idées sexuelles
    me paraissent naturelles et n'offensent en rien mon goût,
    d'ailleurs très délicat. Leur réalisation, il est vrai, ne me
    donne guère de satisfaction complète, pour les raisons que
    je viens d'exposer plus haut. Je n'ai jamais obtenu, pas même
    approximativement, une réalisation directe et véritable de mes
    imaginations sexuelles. Toutes les fois que je suis entré
    en relations plus intimes avec une femme, j'ai senti que la
    volonté de la femme était soumise à la mienne, et jamais je
    n'ai éprouvé le contraire. Je n'ai jamais rencontré une femme
    qui, dans les rapports sexuels, aurait manifesté le désir de
    régner. Les femmes qui veulent régner dans le ménage et, comme
    on dit, porter la culotte, sont choses tout à fait différentes
    de mes représentations érotiques. En dehors de la perversion
    de ma _vita sexualis_, il y a encore bien des symptômes
    d'anomalie dans la totalité de mon individualité: ma
    disposition névropathique se manifeste par de nombreux
    symptômes sur le terrain physique et psychique. Je crois,
    en outre, pouvoir constater des anomalies héréditaires
    de caractère dans le sens d'un rapprochement vers le type
    féminin. Du moins je considère comme telle mon immense
    faiblesse de volonté et mon manque surprenant de courage
    vis-à-vis des hommes et des animaux, ce qui contraste avec mon
    sang-froid habituel. Mon extérieur physique est tout à fait
    viril.

L'auteur de cette autobiographie m'a encore donné les renseignements
suivants:

    Une de mes préoccupations constantes était de savoir si les
    idées étranges qui me dominent au point de vue sexuel,
    se rencontrent aussi chez d'autres hommes, et, depuis les
    premiers renseignements que j'ai obtenus par hasard, j'ai fait
    de nombreuses recherches dans ce sens. Il est vrai que les
    observations sur cette question sont difficiles à faire et
    ne sont pas toujours sûres, étant donné qu'il s'agit là d'un
    processus intime de la sphère des représentations. J'admets
    l'existence du masochisme là où je trouve des actes
    pervers dans les rapports sexuels, actes que je ne peux pas
    m'expliquer autrement que par cette idée dominante. Je crois
    que cette anomalie est très répandue.

    Toute une série de prostituées de Berlin, de Paris, de Vienne
    et d'ailleurs m'ont donné des renseignements sur ce sujet,
    et j'ai appris de cette manière combien sont nombreux mes
    compagnons de douleur. J'eus toujours la précaution de ne pas
    leur raconter des histoires moi-même ni de leur demander si
    telle ou telle chose leur était arrivée, mais je les laissais
    raconter au hasard d'après leur expérience personnelle.

    La flagellation simple est si répandue que presque chaque
    prostituée est outillée pour cela. Les cas manifestes de
    masochisme sont aussi très fréquents. Les hommes atteints
    de cette perversion se soumettent aux tortures les plus
    raffinées. Avec des prostituées auxquelles on a fait la leçon,
    ils exécutent toujours la même comédie: l'homme se prosterne
    humblement; il y a ensuite coups de pied, ordres impérieux,
    injures et menaces apprises par coeur, ensuite flagellation,
    coups sur les diverses parties du corps et toutes sortes de
    tortures, piqûres d'épingles jusqu'à faire saigner, etc.
    La scène se termine parfois par le coït, souvent par une
    éjaculation sans coït. Quelques prostituées m'ont montré, à
    deux reprises différentes, des chaînes en fer avec menottes
    que leurs clients se faisaient fabriquer pour être enchaînés,
    puis les pois secs sur lesquels ils se mettaient à genoux,
    les coussins hérissés d'aiguilles sur lesquels ils devaient
    s'asseoir sur un ordre de la femme, et bien d'autres objets
    analogues. Parfois l'homme pervers exige que la femme lui
    ligote le pénis pour lui causer des douleurs, qu'elle lui
    pique la verge avec des épingles, qu'elle lui donne des coups
    de canif ou qu'elle le frappe avec un bout de bois. D'autres
    se font légèrement égratigner avec la pointe d'un couteau
    ou d'un poignard, mais il faut qu'en même temps la femme les
    menace de mort.

    Dans toutes ces scènes, la symbolique de la soumission est
    la principale chose. La femme est habituellement appelée la
    «maîtresse» (_Herrin_), l'homme l'«esclave».

    Dans toutes ces comédies exécutées avec des prostituées,
    scènes qui doivent paraître à l'homme normal comme une folie
    malpropre, le masochiste n'a qu'un maigre équivalent. J'ignore
    si les rêves masochistes peuvent se réaliser dans une liaison
    amoureuse.

    Si par hasard un pareil fait se produit, il doit être bien
    rare, car un goût conforme chez la femme (sadisme féminin,
    comme le dépeint Sacher-Masoch) doit se rencontrer bien
    rarement. La manifestation d'une anomalie sexuelle chez la
    femme se bute à de plus grands obstacles, entre autres la
    pudeur, etc., que la manifestation d'une perversion chez
    l'homme. Moi-même je n'ai jamais remarqué la moindre avance
    faite par une femme dans ce sens, et je n'ai pu faire aucun
    essai d'une réalisation effective de mes imaginations. Une
    fois un homme m'a avoué confidentiellement sa perversion
    masochiste, et il a prétendu en même temps qu'il avait trouvé
    son idéal.

Les deux faits suivants sont analogues à celui de l'observation 44.

    OBSERVATION 45.--M. Z..., vingt-neuf ans, élève de l'école
    polytechnique, est venu me consulter parce qu'il se croyait
    atteint de tabes. Le père était nerveux et est mort tabétique.
    La soeur de son père était folle. Plusieurs parents sont
    nerveux à un haut degré et gens bien étranges.

    En l'examinant de plus près, j'ai constaté que le malade est
    un sexuel, spinal et cérébral, asthénique. Il ne présente
    aucun symptôme anamnestique ni présent de tabes dorsalis. La
    question qui s'imposait était de savoir s'il avait abusé de
    ses organes génitaux. Il répond que, dès sa première jeunesse,
    il s'est livré à la masturbation. Au cours de l'examen, on a
    relevé les intéressantes anomalies psychopathiques suivantes.

    À l'âge de cinq ans, la _vita sexualis_ s'éveilla chez le
    malade sous forme d'un penchant voluptueux à se flageller et
    en même temps d'un désir de se faire flageller par d'autres.
    Pour cela il ne songeait pas à des individus concrets et
    sexuellement différenciés. Faute de mieux, il se livrait à
    la masturbation, et avec les années il parvint à avoir des
    éjaculations.

    Longtemps auparavant, il avait commencé à se satisfaire par la
    masturbation en évoquant en même temps des images de scènes de
    flagellation.

    Devenu adulte, il vint deux fois au lupanar pour s'y faire
    fouetter par des mérétrices. À cet effet, il choisissait
    la plus belle fille; mais il fut déçu, il n'arriva pas à
    l'érection et encore moins à l'éjaculation.

    Il reconnut alors que la flagellation était chose secondaire,
    et que l'essentiel c'était l'idée d'être soumis à la volonté
    de la femme. La première fois il n'arriva pas à provoquer cet
    état, mais il réussit à un second essai. Il obtint un succès
    complet, parce qu'il avait présente l'idée de la sujétion.

    Avec le temps, il arriva en excitant son imagination à évoquer
    des représentations masochistes, à pratiquer le coït,
    même sans flagellation, mais il n'en éprouva que peu de
    satisfaction, de sorte qu'il préféra avoir des rapports
    sexuels à la façon des masochistes. Grâce à ses désirs
    congénitaux de flagellation, il ne trouvait de plaisir aux
    scènes masochistes que lorsqu'il était flagellé _ad podicem_
    ou que du moins son imagination lui composait une scène
    semblable. Dans les moments de grande excitabilité, il lui
    suffisait même de raconter de pareilles scènes à une belle
    fille. Ce récit provoquait de l'orgasme, et il arrivait la
    plupart du temps à l'éjaculation.

    Il s'ajouta de bonne heure à cet état une représentation
    fétichiste vivement impressionnante. Il s'aperçut qu'il
    n'était attiré et satisfait que par des femmes qui portaient
    des jupons courts et des bottes montantes (costume hongrois).
    Il ignore comment cette idée fétichiste lui est venue. Même
    chez les garçons, la jambe chaussée d'une botte montante
    le charme, mais c'est un charme purement esthétique et sans
    aucune note sensuelle; il n'a d'ailleurs jamais remarqué
    en lui des sentiments homosexuels. Le malade attribue son
    fétichisme au fait qu'il a une prédilection pour les mollets.
    Mais il n'est excité que par un mollet de femme chaussé d'une
    botte élégante. Les mollets nus et en général les nudités
    féminines n'exercent pas sur lui la moindre impression
    sexuelle.

    L'oreille humaine constitue pour le malade une représentation
    fétichiste accessoire et d'importance secondaire. Il éprouve
    une sensation à caresser les oreilles des belles personnes,
    c'est-à-dire d'individus qui ont l'oreille bien faite. Avec
    les hommes cette caresse ne lui procure qu'un plaisir faible,
    mais il est très vif avec les femmes.

    Il a aussi un faible pour les chats. Il les trouve simplement
    beaux; tous leurs mouvements lui sont agréables. L'aspect
    d'un chat peut même l'arracher à la plus profonde dépression
    morale. Le chat est pour lui sacré; il voit dans cet animal,
    pour ainsi dire, un être divin. Il ne peut nullement se rendre
    compte de la raison de cette idiosyncrasie étrange.

    Ces temps derniers, il a plus souvent des idées sadiques dans
    le sens de la flagellation des garçons. Dans l'évocation de
    ces images de flagellation, les hommes aussi bien que les
    femmes jouent un rôle, mais généralement ces dernières, et
    alors son plaisir est de beaucoup plus grand.

    Le malade trouve qu'à côté de l'état de masochisme qu'il
    connaît et qu'il ressent, il y a encore chez lui un autre état
    qu'il désigne par le mot de «pagisme».

    Tandis que ses jouissances et ses actes masochistes sont tout
    à fait empreints d'un caractère et d'une note de sensualité
    brutale, son «pagisme» consiste dans l'idée d'être le page
    d'une belle fille. Il se représente cette fille comme tout
    à fait chaste, «mais piquante» et vis-à-vis de laquelle il
    occuperait la position d'un esclave, mais avec des rapports
    chastes et un dévouement purement «platonique». Cette
    idée délirante de servir de page à une «belle créature» se
    manifeste avec un plaisir délicieux, mais qui n'a rien
    de sexuel. Il en éprouve une satisfaction morale exquise,
    contrairement au masochisme de note sensuelle, et voilà
    pourquoi il croit que son «pagisme» est une chose à part.

    Au premier aspect, l'extérieur physique du malade n'offre rien
    d'étrange; mais son bassin est excessivement large avec des
    hanches étalées; il est anormalement oblique et a le caractère
    féminin très prononcé. Il rappelle aussi qu'il a souvent des
    démangeaisons et des excitations voluptueuses dans l'anus
    (zone érogène) et qu'il peut se procurer de la satisfaction
    _ope digiti_.

    Le malade doute de son avenir. Il ne pourra être guéri,
    dit-il, que s'il peut prendre un véritable intérêt à la femme,
    mais sa volonté ainsi que son imagination sont trop faibles
    pour cela.

Ce que le malade de cette observation désigne sous le nom de «pagisme»
n'a rien qui diffère du caractère du masochisme, ainsi que cela
résulte de la comparaison des deux cas suivants de masochisme
symbolique et d'autres cas encore. Cette conclusion est encore
corroborée par le fait que, dans ce genre de perversion, le coït est
quelquefois dédaigné comme un acte inadéquat et que, dans de pareils
cas, il se produit souvent une exaltation fantastique de l'idéal
pervers.

    OBSERVATION 46.--X..., homme de lettres, vingt-huit ans, taré,
    hyperesthésique dès son enfance, a rêvé à l'âge de six ans,
    plusieurs fois, qu'une femme le battait _ad nates_. Il se
    réveillait après ce rêve en proie à la plus vive émotion
    voluptueuse; il fut amené à la masturbation. À l'âge de huit
    ans, il demanda un jour à la cuisinière de le battre. À partir
    de l'âge de dix ans, neurasthénie. Jusqu'à l'âge de vingt-cinq
    ans, il eut des rêves de flagellations, et quelquefois il
    évoquait à l'état de veille ces images et se masturbait en
    même temps.

    Il y a trois ans, cédant à une obsession, il s'est fait battre
    par une _puella_. Le malade fut alors déçu, car ni l'érection
    ni l'éjaculation ne se produisirent. Nouvel essai dans ce
    sens à l'âge de vingt-sept ans pour forcer, par ce moyen,
    l'érection et l'éjaculation. Il ne réussit qu'en ayant recours
    à l'artifice suivant. Pendant qu'il essayait le coït, la
    _puella_ lui devait raconter comment elle battait les autres
    impuissants et le menacer d'en faire autant avec lui. En
    outre, il était obligé de s'imaginer qu'il se trouvait ligoté
    et tout à fait à la merci de la femme, et que, sans aucun
    moyen de défense, il recevait d'elle des coups des plus
    douloureux. À l'occasion, il était obligé, pour être puissant,
    de se faire ligoter pour de bon. C'est ainsi que le coït
    lui réussissait. Les pollutions n'étaient accompagnées de
    sensations de volupté que lorsqu'il rêvait (cas très rare)
    être maltraité ou voir comment une _puella_ en fouettait
    d'autres. Il n'eut jamais une vraie sensation de volupté
    dans le coït. Chez la femme, il n'y a que les mains qui
    l'intéressent. Il préfère avant tout des femmes vigoureuses, à
    la poigne solide. Toutefois, son besoin de flagellation n'est
    qu'idéal, car, ayant l'épiderme très sensible, quelques coups
    lui suffisent dans les plus mauvais cas. Des coups donnés par
    des hommes lui seraient désagréables. Il voudrait se marier.
    L'impossibilité de demander la flagellation à une femme
    honnête et la crainte d'être impuissant sans ce procédé créent
    son embarras et lui font éprouver le désir de se guérir.

Dans les trois cas cités jusqu'ici, la flagellation passive servait
aux individus atteints de la perversion masochiste comme une forme de
la servitude envers la femme, situation tant désirée par eux. Le même
moyen est employé par un grand nombre de masochistes.

Or la flagellation passive, comme on sait, peut, par l'irritation
mécanique des nerfs du séant, produire des érections réflexes[48].

[Note 48: Comparez plus haut, le chapitre d'introduction.]

Les débauchés affaiblis ont recours à ces effets de la flagellation
pour stimuler leur puissance génitale amoindrie; et cette
perversité--et non perversion--est très fréquente.

Il convient donc d'examiner quels rapports il y a entre la
flagellation passive des masochistes et celle des débauchés qui, bien
que physiquement affaiblis, ne sont pas psychiquement pervers.

Il ressort déjà des renseignements fournis par des individus atteints
de masochisme, que cette perversion est bien autre chose et quelque
chose de plus grand que la simple flagellation.

Pour le masochiste, c'est la soumission à la femme qui constitue le
point le plus important; le mauvais traitement n'est qu'une manière
d'exprimer cette condition et, il faut ajouter, la manière la plus
expressive. L'action a pour lui une valeur symbolique; c'est un moyen
pour arriver à la satisfaction de son état d'âme et de ses désirs
particuliers.

Par contre, l'homme affaibli qui n'est pas masochiste, ne cherche
qu'une excitation de son centre spinal, à l'aide d'un moyen mécanique.

Ce sont les aveux de ces individus, et souvent aussi les circonstances
accessoires de l'acte, qui nous permettent, dans un cas isolé, de
dire s'il y a masochisme réel ou simple flagellantisme (réflexe).
Il importe, pour juger cette question, de tenir compte des faits
suivants:

1º Chez le masochiste, le penchant à la flagellation passive existe
presque toujours _ab origine_. Il se montre comme désir, avant même
qu'une expérience sur l'effet réflexe du procédé ait été faite;
souvent ce désir ne se manifeste d'abord que dans des rêves ainsi
qu'on le verra plus loin dans l'observation 48.

2º Chez le masochiste, la flagellation passive n'est ordinairement
qu'une des nombreuses et diverses formes des mauvais traitements dont
l'image naît dans son imagination et qui souvent se réalise. Dans les
cas où les mauvais traitements ainsi que les marques d'humiliation
purement symboliques sont employés en dehors de la flagellation, il
ne peut pas être question d'un effet d'excitation physique et
réflexe. Dans ces cas donc, il faut toujours conclure à une anomalie
congénitale, à la perversion.

3º Il y a encore une particularité bien importante à considérer, c'est
que si on donne au masochiste la flagellation tant désirée, elle ne
produit pas toujours un effet aphrodisiaque. Souvent elle est suivie
d'une déception plus ou moins vive, ce qui arrive toutes les fois que
le but du masochiste qui veut se créer par l'illusion la situation
tant désirée d'être à la merci de la femme, n'est pas atteint et
que la femme qu'il a chargée d'exécuter cette comédie apparaît comme
l'instrument docile de sa propre volonté. À ce sujet comparez les
trois cas précédents et l'observation 50, plus loin.

Entre le masochisme et le simple réflexe des flagellants, il y a un
rapport analogue à celui qui existe entre l'inversion sexuelle et la
pédérastie acquise.

Cette manière de voir n'est nullement infirmée par le fait que chez
le masochiste la flagellation peut aussi amener un effet réflexe et
qu'une punition corporelle reçue dans la jeunesse peut éveiller pour
la première fois la volupté et faire en même temps sortir de son état
latent la _vita sexualis_ du masochiste.

Il faut qu'alors le fait soit caractérisé par les circonstances
énumérées plus haut pour pouvoir être considéré comme masochisme.

Quand on ne possède pas de détails sur l'origine des cas, les
circonstances accessoires, comme celles que nous avons citées, peuvent
tout de même en faire reconnaître clairement le caractère masochiste.
C'est ce qui arrive dans les deux cas suivants.

    OBSERVATION 47.--Un malade du docteur Tarnowsky a fait louer,
    par une personne de confiance, un appartement, pour les
    périodes de ses accès, et il a fait instruire le personnel
    (trois prostituées) de tout ce qu'on doit lui faire.

    Il venait de temps en temps; alors on le déshabillait, on le
    masturbait, on le flagellait, ainsi qu'il l'avait ordonné. Il
    faisait semblant d'opposer une résistance, demandait grâce;
    alors on lui donnait à manger, comme c'était dans les
    instructions, on le laissait dormir, mais on le retenait
    malgré ses protestations, et on le battait s'il se montrait
    récalcitrant.

    Ce manège durait quelques jours. L'accès passé, on le
    relâchait, et il rentrait chez sa femme et ses enfants qui
    ne se doutaient pas le moins du monde de sa maladie. L'accès
    revenait une ou deux fois par an. (Tarnowsky, _op. cit._)

    OBSERVATION 48.--X..., trente-quatre ans, très chargé, souffre
    d'inversion sexuelle. Pour plusieurs raisons, il n'a pas
    trouvé l'occasion de se satisfaire avec un homme, malgré ses
    grands besoins sexuels. Par hasard, il rêva, une nuit, qu'une
    femme le fouettait. Il eut une pollution.

    Ce rêve l'amena à se laisser fouetter par des mérétrices,
    pour remplacer chez lui l'amour homosexuel. _Conducit sibi
    non nunquam meretricem, ipse vestimenta sua omnia deponit, dum
    puellæ ultimum tegumentum deponere non licet, puellam pedibus
    ipse percutere, flagellare, verberare jubet. Qua re summa
    libidine affectus pedem feminæ lambit quod solum eum
    libidinosum facere potest: tum ejaculationem assequitur._
    Aussitôt l'éjaculation produite, il est pris du plus grand
    dégoût d'une situation moralement si avilissante, il se dérobe
    ensuite le plus rapidement possible.

Il y a aussi des cas où la seule flagellation passive constitue
tout ce que rêve l'imagination des masochistes, sans autres idées
d'humiliation, et sans que l'individu se rende nettement compte de la
véritable nature de cette marque de soumission.

Ces cas sont très difficiles à distinguer de ceux du flagellantisme
simple et réflexe. Ce qui permet alors de faire le diagnostic
différentiel, c'est la constatation de l'origine primitive du désir
avant toute expérience de l'effet réflexe (voir plus haut), et aussi
ce fait que dans les cas de masochisme vrai, il s'agit ordinairement
d'individus déjà pervers dès la première jeunesse et chez qui la
réalisation du désir souvent n'est pas mise à exécution ou produit une
déception (voir plus haut), puis que tout se passe dans le domaine de
l'imagination.

À ce propos, nous citerons un autre cas de masochisme typique dans
lequel toute la sphère des représentations particulières à cette
perversion paraît complètement atteinte. Ce cas pour lequel nous avons
une autobiographie détaillée de l'état psychique du malade, ne diffère
de l'observation 44 que parce que l'individu atteint a tout à fait
renoncé à réaliser sas fantaisies perverses et que, à côté de la
perversion existante de la _vita sexualis_, les plaisirs normaux ont
encore assez d'effet pour rendre possibles les rapports sexuels dans
les conditions ordinaires.

    OBSERVATION 49.--J'ai trente-cinq ans; mon état physique et
    intellectuel est normal. Dans ma parenté la plus étendue--en
    ligne directe et collatérale--je ne connais aucun cas de
    trouble psychique. Mon père qui, à ma naissance, était
    âgé d'environ trente ans, avait, autant que je sais, une
    prédilection pour les femmes de haute taille et d'une beauté
    plantureuse.

    Déjà, dans ma première enfance, je me plaisais aux
    représentations d'idées qui avaient pour sujet le pouvoir
    absolu d'un homme sur l'autre. L'idée de l'esclavage avait
    pour moi quelque chose de très excitant; l'émotion était
    également forte en me voyant dans le rôle du maître comme dans
    celui du serviteur. J'étais excité outre mesure à la pensée
    qu'un homme pouvait en posséder un autre, le vendre, le
    battre; et à la lecture de _La Case de l'oncle Tom_ (ouvrage
    que je lus à l'époque où j'entrais en puberté), j'avais des
    érections. Ce qui était surtout excitant pour moi, c'était
    l'idée d'un homme attelé à une voiture où un autre homme, armé
    d'un fouet, était assis et le dirigeait, le faisant marcher à
    coups de fouet.

    Jusqu'à l'âge de vingt ans, ces représentations étaient
    objectives et sans sexe, c'est-à-dire que l'homme attelé dans
    mon imagination était une tierce personne (pas moi-même), et
    la personne qui commandait n'était pas nécessairement du sexe
    féminin.

    Aussi ces idées étaient-elles sans influence sur mon instinct
    sexuel, ainsi que sur la manifestation de cet instinct. Bien
    que ces scènes créées dans mon imagination m'aient causé des
    érections, je ne me suis jamais de ma vie masturbé; à partir
    de l'âge de dix-neuf ans, j'ai fait le coït sans le concours
    des représentations imaginaires susindiquées et sans y penser.
    Toutefois, j'avais une grande prédilection pour les femmes
    mûres, plantureuses et de haute taille, bien que je ne
    dédaignasse pas non plus les plus jeunes.

    À partir de l'âge de vingt et un ans, les représentations
    commencèrent à s'«objectiver»; il s'y ajoutait une chose
    «essentielle», c'est que la «maîtresse» devait être une
    personne grande, forte, et d'au moins quarante ans. À partir
    de ce moment, je fus toujours soumis à mes idées; ma maîtresse
    était une femme brutale qui m'exploitait à tous les points
    de vue, même au point de vue sexuel, qui m'attelait devant
    sa voiture et faisait ainsi ses promenades, une femme que
    je devais suivre comme un chien et aux pieds de laquelle je
    devais me coucher nu pour être battu et fouetté.

    Voilà quelle était la base fixe des représentations de mon
    imagination autour desquelles se groupaient toutes les autres
    images.

    J'éprouvais, à me livrer à ces idées, un grand plaisir qui me
    causait des érections, mais jamais d'éjaculation. À la suite
    de la grande excitation sexuelle que me donnaient ces images,
    je cherchais une femme, de préférence une femme d'un extérieur
    correspondant à mon idéal, et je faisais le coït avec elle
    sans aucun autre procédé et sans être, pendant l'acte, dominé
    par les images en question. J'avais en outre des penchants
    pour d'autres femmes et je faisais avec elles le coït sans y
    être amené par l'impression de l'image évoquée.

    Bien que j'aie mené, d'après ce qu'on a pu voir jusqu'ici, une
    vie pas trop anormale au point de vue sexuel, ces images se
    présentaient périodiquement et avec régularité à mon esprit,
    et c'étaient presque toujours les mêmes scènes que mon
    imagination évoquait. À mesure que mon instinct sexuel
    augmentait, les intervalles entre l'apparition des
    images devenaient de plus en plus longs. Actuellement ces
    représentations se montrent tous les quinze jours ou toutes
    les trois semaines. Si je faisais le coït la veille, j'en
    empêcherais peut-être le retour. Je n'ai jamais essayé de
    donner un corps à ces représentations très précises et très
    caractéristiques, c'est-à-dire de les relier avec le monde
    extérieur; je me suis contenté de me délecter des jeux de mon
    imagination, car j'étais profondément convaincu que jamais je
    ne pourrais obtenir une réalisation de mon «idéal», pas même
    une réalisation approximative. L'idée d'arranger une comédie
    avec des filles publiques payées, me paraissait ridicule et
    inutile, car une personne que je payerais ne pourrait jamais,
    dans mon idée, occuper la place d'«une souveraine» cruelle. Je
    doute qu'il y ait des femmes à tendances sadiques, telles que
    les héroïnes des romans de Sacher-Masoch. Quand même il y
    en aurait, et que j'aurais le bonheur d'en trouver une, mes
    rapports avec elle, dans la vie réelle, m'auraient toujours
    paru comme une comédie. Eh bien! me disais-je, si je tombais
    sous l'esclavage d'une Messaline, je crois que, à la suite des
    privations qu'elle m'imposerait, j'en aurais bientôt assez
    de cette vie tant désirée et que, dans les intervalles de
    lucidité, je ferais tous mes efforts pour pouvoir reprendre ma
    liberté.

    Pourtant j'ai trouvé un moyen d'obtenir une réalisation
    approximative. Après avoir, par l'évocation de ces scènes
    imaginaires fortement excité mon instinct sexuel, je vais
    trouver une prostituée; arrivé chez elle, je me représente
    vivement dans mon imagination une de ces scènes d'esclavage
    où je m'attribue le rôle principal. Au bout d'une demi-heure
    pendant laquelle mon imagination me dépeint ces situations et
    que l'érection augmente de plus en plus, je fais le coït avec
    une volupté plus vive et avec une forte éjaculation. Quand
    l'éjaculation a eu lieu, le charme est rompu. Honteux, je
    m'éloigne le plus vite possible et j'évite de me remémorer ce
    qui s'est passé. Ensuite, quinze jours se passent sans que
    je sois hanté par mes idées. Quand le coït m'a satisfait, il
    arrive même que, pendant la période calme qui précède l'accès,
    je ne puis pas comprendre comment on peut avoir des goûts
    masochistes. Mais un autre accès arrive sûrement tôt ou tard.
    Je dois cependant faire remarquer que je fais aussi le coït
    sans y être préparé par de pareilles représentations; je
    le fais aussi avec des femmes qui me connaissent bien et en
    présence desquelles je renie entièrement les fantaisies dont
    il est question. Mais, dans ces derniers cas, je ne suis
    pas toujours puissant, tandis que, sous le coup des idées
    masochistes, ma puissance sexuelle est absolue. Je ne crois
    pas inutile de faire encore remarquer que, pour mes autres
    pensées et mes autres sentiments, j'ai des dispositions
    esthétiques, et que je méprise au plus haut degré les mauvais
    traitements infligés à un homme. Finalement je dois encore
    rappeler que la forme du dialogue a aussi son importance. Dans
    mes représentations, il est essentiel que la «Souveraine» me
    tutoie, tandis que moi je suis obligé de l'appeler «vous» et
    «madame». Le fait d'être tutoyé par une personne qui s'y prête
    et cela comme expression d'une puissance absolue, m'a causé
    des sensations voluptueuses dès ma première jeunesse et m'en
    cause encore aujourd'hui.

    J'ai eu le bonheur de trouver une femme qui me convient à tous
    les points de vue, même au point de vue de la vie sexuelle,
    bien qu'elle soit loin de ressembler à mon idéal masochiste.

    Elle est douce, mais plantureuse, qualité sans laquelle je ne
    peux pas m'imaginer aucun plaisir sexuel.

    Les premiers mois de mon mariage se passèrent d'une manière
    normale au point de vue sexuel; les accès masochistes ne
    venaient plus; j'avais perdu presque complètement le goût du
    masochisme. Mais le premier accouchement de ma femme arriva,
    et l'abstinence par conséquent me fut imposée. Alors les
    penchants masochistes se manifestèrent régulièrement toutes
    les fois que le _libido_ se faisait sentir et, malgré
    mon amour profond et sincère pour ma femme, je fus alors
    fatalement amené à faire le coït extra-conjugal avec
    représentations masochistes.

    À ce propos, il y a un fait curieux à constater.

    Le _coitus maritalis_ que j'ai repris plus tard n'était pas
    suffisant pour éloigner les idées masochistes, comme cela a
    lieu régulièrement avec le coït masochiste.

    Quant à l'essence du masochisme, je suis d'avis que les idées,
    par conséquent le côté intellectuel, constituent le phénomène
    principal, le phénomène lui-même. Si la réalisation des idées
    masochistes (par conséquent la flagellation passive,
    etc.) était le but désiré, alors comment expliquer ce fait
    contradictoire qu'une grande partie des masochistes n'essaient
    jamais de réaliser leurs idées, ou, s'ils le font, qu'ils en
    sortent complètement dégrisés ou au moins qu'ils n'y trouvent
    pas la satisfaction qu'ils espéraient.

    Enfin je ne voudrais pas laisser échapper l'occasion de
    confirmer, par mon expérience, que le nombre des masochistes,
    surtout dans les grandes villes, paraît être très
    considérable. La seule source pour de pareils renseignements,
    car il n'y a guère de communications _inter viros_, est dans
    les dépositions des prostituées et, comme elles s'accordent
    dans les points principaux, on peut considérer certains faits
    comme prouvés.

    Ainsi il est bien établi que chaque prostituée expérimentée
    est munie d'un instrument destinée à la flagellation
    (habituellement une baguette); mais il faut, à ce propos,
    rappeler qu'il y a des hommes qui se font flageller pour
    stimuler leurs désirs sexuels, et qui, contrairement aux
    masochistes, considèrent la flagellation comme un moyen.

    D'autre part, presque toutes les prostituées sont d'accord
    dans leurs assertions pour dire qu'il y a un certain nombre
    d'hommes qui aiment à jouer le rôle d'esclaves, c'est-à-dire
    à s'entendre appeler ainsi, à se laisser injurier, fouler aux
    pieds et même battre.

    Bref, le nombre des masochistes est plus grand qu'on ne le
    suppose.

    La lecture du chapitre de votre livre sur ce sujet m'a
    fait, ainsi que vous pouvez vous l'imaginer, une formidable
    impression. Je crus à une guérison, mais à une guérison par la
    logique d'après la maxime: tout comprendre, c'est tout guérir.

    Il est vrai qu'il ne faut entendre le mot guérison qu'avec
    une certaine restriction, et qu'il faut bien distinguer
    entre sentiments généraux et idées concrètes. Les premiers ne
    peuvent jamais se supprimer. Ils surgissent comme l'éclair;
    ils sont là et l'on ne sait comment ni d'où ils viennent. Mais
    on peut éviter la pratique du masochisme en s'abandonnant aux
    images concrètes et cohérentes ou du moins on peut l'endiguer
    en quelque sorte.

    À l'heure qu'il est, ma situation a changé. Je me dis: Quoi!
    tu t'enthousiasmes pour des objets que réprouve non seulement
    le sens esthétique des autres, mais aussi le tien! Tu trouves
    beau et désirable ce qui, d'après ton jugement, est vilain,
    bas, ridicule et en même temps impossible! Tu désires une
    situation dans laquelle en réalité tu ne voudrais jamais
    entrer! Voilà les contre-motifs qui agissent comme entraves,
    dégrisent et coupent court aux fantaisies. En effet, depuis la
    lecture de votre livre (au commencement de cette année), je ne
    me suis pas une seule fois laissé aller aux rêveries, bien
    que les tendances masochistes se manifestent à intervalles
    réguliers.

    Du reste, je dois avouer que le masochisme, malgré son
    caractère pathologique très prononcé, non seulement ne peut
    pas gâter le bonheur de ma vie, mais n'a pas non plus la
    moindre action sur ma vie sociale. Pendant la période exempte
    du masochisme, je suis un homme très normal en ce qui
    concerne mes actions et mes sentiments. Au moment de mes accès
    masochistes, il se produit une grande révolution dans le monde
    de mes sentiments, mais ma vie extérieure ne change en rien.
    J'ai une profession qui exige que je me montre beaucoup dans
    la vie publique. Or, j'exerce ma profession, pendant l'état
    masochiste, aussi bien que pendant d'autres périodes.

L'auteur de ce mémoire m'a encore envoyé les notes suivantes:

    I. D'après mon expérience, le masochisme est dans tous les
    cas congénital et n'est jamais créé par l'individu. Je sais
    positivement que je n'ai jamais été battu sur les fesses,
    que mes idées masochistes se sont manifestées dès ma première
    jeunesse, et que j'ai caressé de pareilles idées depuis le
    moment où j'ai commencé à penser. Si l'origine de ces idées
    était due à un coup reçu, je n'en aurais pas assurément perdu
    le souvenir. Ce qui est caractéristique, c'est que ces idées
    étaient là bien avant l'existence du _libido_.

    Mais alors les représentations étaient tout à fait sans sexe.
    Je me rappelle qu'étant enfant, j'étais très excité (pour ne
    pas dire agité) lorsqu'un garçon plus âgé que moi me
    tutoyait, tandis que je lui disais: «vous». Je recherchais les
    conversations avec lui et j'avais soin d'arranger les choses
    de telle façon que ces tutoiements reviennent le plus souvent
    possible au cours de notre entretien. Plus tard, quand je fus
    plus avancé au point de vue sexuel, ces choses n'avaient de
    charme pour moi que lorsqu'elles avaient lieu avec une femme
    relativement plus âgée.

    II. Je suis, au point de vue physique et psychique, d'un
    caractère tout à fait viril. Très barbu et le corps entier
    très poilu. Dans mes rapports non masochistes avec la femme,
    la position dominante de l'homme est pour moi une condition
    indispensable, et je repousserais avec énergie toute
    tentative qui y porterait atteinte. Je suis énergique bien
    que médiocrement brave, mais le manque de bravoure disparaît
    surtout quand mon orgueil a été blessé. En présence des
    événements de la nature (orage, tempête sur la mer, etc.), je
    suis tout à fait calme [49].

    [Note 49: Cette différence de bravoure en présence des
    éléments de la nature d'un côté, et en présence des conflits
    de la volonté de l'autre, est en tout cas bien frappante
    (comparez Observation 44); bien que, dans ce cas, elle
    constitue la seule marque d'_effeminatio_ dont il a été fait
    mention.]

    Mes penchants masochistes n'ont pas, non plus, rien de ce
    qu'on pourrait appeler de féminin ou d'efféminé. Il est vrai
    qu'alors domine le penchant à être sollicité et recherché
    par la femme; cependant les rapports avec la «Souveraine»,
    rapports tant désirés, ne sont pas les mêmes que ceux qui
    existent entre femme et homme; mais c'est la condition
    de l'esclave vis-à-vis du maître, de l'animal domestique
    vis-à-vis de son propriétaire. En tirant les conséquences
    extrêmes du masochisme, on ne peut conclure autrement qu'en
    disant que l'idéal du masochiste c'est d'avoir une situation
    analogue à celle du chien ou du cheval. Ces deux animaux sont
    la propriété d'un maître qui les maltraite à sa guise sans
    qu'il doive en rendre compte à qui que ce soit.

    C'est précisément ce pouvoir absolu sur la vie et sur la
    mort, comme on ne le possède que sur l'esclave et sur l'animal
    domestique, qui constitue l'alpha et l'oméga de toutes les
    représentations masochistes.

    III. La base de toutes les idées masochistes c'est le
    _libido_. Dès qu'il y a flux ou reflux dans ce dernier, le
    même phénomène se produit dans les fantaisies du masochisme.
    D'autre part, les images évoquées, aussitôt qu'elles se
    présentent à l'esprit, renforcent considérablement le
    _libido_. Je n'ai pas naturellement de grands besoins sexuels.
    Mais, quand les représentations masochistes surgissent dans
    mon imagination, je suis poussé au coït à tout prix (dans la
    plupart des cas je suis alors entraîné vers les femmes les
    plus viles), et si je ne cède pas assez tôt à cette poussée,
    le _libido_ monte en peu de temps jusqu'au satyriasis. On
    pourrait à ce propos parler de cercle vicieux.

    Le _libido_ se produit ou parce que j'ai laissé passer un
    certain laps de temps ou par une excitation particulière,
    quand même elle ne serait pas de nature masochiste, par
    exemple par un baiser. Malgré cette origine, le _libido_, en
    vertu des idées masochistes qu'il évoque, se transforme en un
    _libido_ masochiste, c'est-à-dire impur.

    Il est du reste incontestable que le désir est
    considérablement renforcé par les impressions accidentelles,
    et surtout par le séjour dans les rues d'une grande ville.
    La vue de belles femmes imposantes _in natura_ de même qu'_in
    effigie_ produit de l'excitation. Pour celui qui est sous le
    coup du masochisme, toute la vie des phénomènes extérieurs est
    empreinte de masochisme, du moins pendant la durée de l'accès.
    La gifle que la patronne donne à l'apprenti, le coup de
    fouet du cocher, tout cela produit au masochiste de profondes
    impressions, tandis que ces faits le laissent froid ou lui
    causent même du dégoût en dehors des périodes d'accès.

    IV. En lisant les romans de Sacher-Masoch, je fus déjà frappé
    par l'observation que, chez le masochiste, des sentiments
    sadistes se mêlent de temps en temps aux autres sentiments.
    Chez moi aussi j'ai découvert parfois des sentiments
    sporadiques de sadisme. Je dois cependant faire observer que
    les sentiments sadistes ne sont pas aussi marqués que les
    sentiments masochistes, et, outre qu'ils ne se manifestent que
    rarement et d'une façon accessoire, ils ne sortent jamais du
    cadre de la vie des sentiments abstraits, et surtout ils ne
    revêtent jamais la forme des représentations concrètes et
    cohérentes. Toutefois, l'effet sur le _libido_ est le même
    dans les deux cas.

Ce cas est remarquable par l'exposé complet des faits psychiques qui
constituent le masochisme.

Le cas qu'on va lire plus loin, l'est aussi par l'extravagance
particulière des actes émanant de la perversion. Ce cas est
particulièrement de nature à montrer nettement les rapports qui
existent entre la soumission à la femme, l'humiliation par la femme et
l'étrange effet sexuel qui en résulte.

    OBSERVATION 50.--Masochisme. M. Z..., fonctionnaire, cinquante
    ans, grand, musculeux, bien portant, prétend être né de
    parents sains; cependant, à sa naissance, le père avait trente
    ans de plus que la mère. Une soeur de deux ans plus âgée que
    Z..., est atteinte de la monomanie de la persécution.

    L'extérieur de Z... n'offre rien d'étrange. Le squelette est
    tout à fait viril, la barbe est forte, mais le torse n'a
    pas de poil du tout. Il dit lui-même qu'il est un homme
    sentimental qui ne peut rien refuser à personne; toutefois
    il est emporté, brusque, mais il se repent aussitôt de ses
    mouvements de colère. Z... prétend n'avoir jamais pratiqué
    l'onanisme. Dès sa jeunesse, il avait des pollutions nocturnes
    dans lesquelles l'acte sexuel n'a jamais joué un rôle, mais
    toujours la femme seule. Il rêvait, par exemple, qu'une femme
    qui lui était sympathique, s'appuyait fortement contre lui ou,
    qu'étant couché sur l'herbe, la femme par plaisanterie montait
    sur son dos. De tout temps, Z... eut horreur du coït avec une
    femme. Cet acte lui paraissait bestial. Malgré cela, il se
    sentait attiré vers la femme. Il ne se sentait à son aise et
    à sa place que dans la compagnie de belles filles et de belles
    femmes. Il était très galant sans être importun.

    Une femme plantureuse, avec de belles formes et surtout un
    beau pied, pouvait, quand il la voyait assise, le mettre dans
    la plus grande excitation. Il sentait alors le désir violent
    de s'offrir pour lui servir de siège et pouvoir «supporter
    tant de splendeur». Un coup de pied, un soufflet, venus
    d'elle, lui auraient été le plus grand bonheur. L'idée de
    faire le coït avec elle lui faisait horreur. Il éprouvait le
    besoin de se mettre au service de la femme. Il lui semblait
    que les femmes aiment à monter à cheval. Il délirait à l'idée
    délicieuse de se fatiguer sous le poids d'une belle femme
    pour lui procurer du plaisir. Il se dépeignait une pareille
    situation dans tous les sens; il voyait dans son imagination
    le beau pied muni d'éperons, les superbes mollets, les cuisses
    rondes et molles. Toute dame de belle taille, tout beau pied
    de dame excitait fortement son imagination, mais jamais il ne
    laissait voir ces sensations étranges qui lui paraissaient à
    lui-même anormales, et il savait toujours se dompter. Mais,
    d'autre part, il n'éprouvait aucun besoin de lutter contre
    elles; au contraire, il aurait regretté d'abandonner ses
    sentiments qui lui sont devenus si chers.

    À l'âge de trente-deux ans, Z... fit par hasard la
    connaissance d'une femme de vingt-sept ans qui lui était très
    sympathique, qui était divorcée de son mari et qui se trouvait
    dans la misère. Il s'intéressa à elle, travailla pour elle
    pendant des mois et sans aucune intention égoïste. Un soir
    elle lui demanda impérieusement une satisfaction sexuelle;
    elle lui fit presque violence. Le coït eut lieu. Z... prit
    la femme chez lui, vécut avec elle, faisant le coït avec
    modération; mais il considérait le coït plutôt comme une
    charge que comme un plaisir; ses érections devinrent faibles;
    il ne put plus satisfaire la femme et, un jour, celle-ci
    déclara qu'elle ne voulait plus continuer ses rapports avec
    lui puisqu'il l'excitait sans la satisfaire. Bien qu'il
    aimât profondément cette femme, il ne pouvait renoncer à ses
    fantaisies étranges. Il vécut donc en camarade avec elle,
    regrettant beaucoup de ne pouvoir la servir de la façon qu'il
    aurait désiré.

    La crainte que ses propositions soient mal accueillies, ainsi
    qu'un sentiment de honte, l'empêchaient de se révéler à elle.
    Il trouvait une compensation dans ses rêves. Il rêvait entre
    autres être un beau coursier fougueux et être monté par une
    belle femme. Il sentait le poids de la cavalière, les rênes
    auxquelles il devait obéir, la pression de la cuisse contre
    ses flancs, il entendait sa voix belle et gaie. La fatigue lui
    faisait perler la sueur, l'impression de l'éperon faisait le
    reste et provoquait parfois l'éjaculation au milieu d'une vive
    sensation de volupté.

    Sous l'obsession de pareils rêves, Z..., il y a sept ans,
    surmonta ses craintes et chercha à reproduire dans la réalité
    une scène analogue.

    Il réussit à trouver des «occasions convenables».

    Voici ce qu'il rapporte à ce sujet: «... Je savais toujours
    m'arranger de façon que, dans une occasion donnée, elle
    s'assît spontanément sur mon dos. Alors je m'efforçais de
    lui rendre cette situation aussi agréable que possible, et
    je faisais tant et si bien qu'à la prochaine occasion c'était
    elle qui me disait: «Viens, je veux chevaucher sur toi.» Étant
    de grande taille, je m'appuyais des deux mains sur une chaise,
    je mettais mon dos dans une position horizontale et elle
    l'enfourchait comme les hommes ont l'habitude de monter à
    cheval. Je contrefaisais alors autant que possible tous les
    mouvements d'un cheval et j'aimais à être traité par elle
    comme une monture et sans aucun égard. Elle pouvait me battre,
    piquer, gronder, caresser, tout faire selon son bon plaisir.
    Je pouvais supporter, pendant une demi-heure ou trois quarts
    d'heure, des personnes pesant 60 à 80 kilogrammes. Après
    ce laps de temps, je demandais toujours un moment de repos.
    Pendant cet entr'acte, les rapports entre ma «souveraine» et
    moi étaient tout à fait inoffensifs, et nous ne parlions pas
    même de ce qui venait de se passer. Un quart d'heure après,
    j'étais complètement reposé, et je me mettais de nouveau à
    la disposition de ma «souveraine». Quand le temps et les
    circonstances le permettaient, je continuais ce manège trois
    ou quatre fois de suite. Il arrivait que je m'y livrais dans
    la matinée et dans l'après-midi du même jour. Après, je ne
    sentais aucune fatigue ni aucun malaise, seulement j'avais
    peu d'appétit dans ces journées. Quand c'était possible, je
    préférais avoir le torse nu pour mieux sentir les coups de
    cravache. Ma «souveraine» était obligée d'être décente. Je la
    préférais avec de belles bottines, de beaux bas, des pantalons
    courts et serrant aux genoux, le torse complètement habillé,
    la tête coiffée d'un chapeau et les mains gantées.»

    M. Z... rapporte ensuite que, depuis sept ans, il n'a plus
    fait le coït, mais qu'il se sentait tout de même puissant.

    Le «chevauchage par la femme» remplace complètement pour
    lui cet acte «bestial», même lorsqu'il ne parvient pas à
    l'éjaculation.

    Depuis huit mois, Z... a fait le voeu de renoncer à son sport
    masochiste, et il a tenu parole. Toutefois, il avoue que si
    une femme un peu belle lui disait sans ambage: «Viens, je veux
    t'enfourcher!» il n'aurait pas la force de résister à cette
    tentation. Z... demande à être éclairé et à savoir si son
    anomalie est guérissable, s'il doit être détesté comme un
    homme vicieux ou s'il n'est qu'un malade qui mérite de la
    pitié.

Le cas que voici ressemble beaucoup au précédent.

    OBSERVATION 51.--Un homme trouve sa satisfaction sexuelle de
    la manière suivante. Il va de temps en temps chez une
    _puella publica_. Il fait serrer son pénis dans un anneau de
    porcelaine, tels qu'on en emploie pour suspendre les rideaux
    des fenêtres. On attache sur cet anneau deux ficelles qu'on
    passe entre ses jambes par derrière et qu'on attache ensuite
    au lit. Alors l'homme prie la femme de le fouetter sans
    miséricorde et de le traiter comme un cheval rétif. Plus
    la femme le pousse à tirer par ses cris et par les coups de
    fouet, plus il sent augmenter en lui l'excitation sexuelle;
    il a une érection probablement favorisée mécaniquement par
    la compression des _vena dorsalis penis_ qui sont serrées par
    l'anneau lorsque les ficelles sont trop tendues. L'érection
    augmentant, le membre est comprimé par l'anneau, et enfin
    l'éjaculation se produit avec une vive sensation de volupté.

Déjà, dans les observations précédentes, l'action d'être foulé aux
pieds joue un rôle, à côté d'autres phénomènes, pour exprimer chez
le masochiste les situations d'humilié et de souffre-douleur. On voit
l'emploi exclusif et étendu dans la plus grande mesure de ce moyen
dans le cas classique suivant que Hammond (_op. cit._, p. 28), cite
d'après une observation du Dr Cox[50], de Colorado.

[Note 50: _Transactions of the Colorado State medical society
quoted in the Alienist and Neurologist_, 1883. April, p. 347.]

Ces cas forment un degré intermédiaire entre un autre genre de
perversion et constituent un groupe spécial.

    OBSERVATION 52.--X..., mari modèle, avec des principes moraux
    rigoureux, père de plusieurs enfants, est pris par moments, ou
    pour mieux dire par accès, de l'envie d'aller au bordel, d'y
    choisir deux ou trois des plus grandes filles et de s'enfermer
    avec elles. Alors il met son torse à nu, se couche par terre,
    croise les bras sur l'abdomen, ferme les yeux et fait marcher
    la _puella_ sur sa poitrine nue, sur son cou et sa figure, en
    la priant d'enfoncer vigoureusement à chaque pas les talons
    dans sa chair. À l'occasion, il demande des filles encore plus
    lourdes ou quelques autres exercices qui rendent le procédé
    encore plus cruel. Au bout de deux ou trois heures, il en a
    assez, paie son compte et va à ses affaires pour revenir, une
    semaine après, se procurer de nouveau ce plaisir étrange.

    Il arrive aussi quelquefois qu'il fait monter une de ces
    filles sur sa poitrine, et les autres doivent alors la prendre
    et la faire tourner sur ses talons comme une toupie jusqu'à ce
    que la peau de M. X... saigne sous les talons des bottines.

    Souvent une des filles est obligée de se placer de façon à ce
    qu'elle tienne la bottine sur ses deux yeux et que le talon
    presse un peu la pupille de l'un des yeux tandis que l'autre
    pied chaussé est sur le cou. Dans cette position, il soutient
    le poids d'une personne d'environ 150 livres pendant quatre ou
    cinq minutes.

    L'auteur parle d'une douzaine de cas analogues dont il a eu
    connaissance. Hammond suppose avec raison que cet homme, étant
    devenu impuissant dans ses rapports avec les femmes, cherchait
    et trouvait, par ce procédé étrange, un équivalent du coït;
    pendant qu'il laissait piétiner son corps jusqu'à en saigner,
    il éprouvait d'agréables sensations sexuelles accompagnées
    d'éjaculation.

Les neuf cas de masochisme que nous avons cités jusqu'ici et beaucoup
d'autres cas analogues dont les auteurs font mention, constituent
l'opposé du groupe des cas sadistes dont nous avons donné la
description plus haut. De même que, dans ce groupe des sadistes, des
hommes pervers cherchent une excitation et trouvent une satisfaction
en maltraitant la femme, de même, dans le masochisme, ils cherchent à
obtenir un effet semblable en endurant des mauvais traitements.

Mais, fait curieux, le groupe des sadistes, celui des assassins même,
n'est pas sans avoir un pendant correspondant à celui du masochisme.

Dans ses extrêmes conséquences, le masochisme devrait aboutir au vif
désir de se faire donner la mort par une personne de l'autre sexe, de
même que le sadisme atteint son plus haut degré dans l'assassinat par
volupté. Mais contre cette extrême conséquence se dresse l'instinct
de la conservation, de sorte que l'idée extrême n'arrive jamais à être
mise à exécution.

Quand tout l'édifice du masochisme n'est échafaudé qu'_in petto_,
l'imagination des individus atteints peut même aller jusqu'aux idées
extrêmes, ainsi que le prouve le cas suivant.

    OBSERVATION 53.--Un homme d'âge moyen, marié et père de
    famille, qui a toujours mené une _vita sexualis_ normale, mais
    qui prétend être né d'une famille très nerveuse, me fait les
    communications suivantes. Dans sa premières jeunesse, il était
    sexuellement très excité toutes les fois qu'il voyait une
    femme qui égorgeait un animal avec un couteau. À partir de
    cette époque, il fut pendant des années plongé dans ce rêve
    voluptueux que des femmes armées de couteaux le piquaient, le
    blessaient et même le tuaient. Plus tard, quand il commença à
    avoir des rapports sexuels normaux, ces idées perdirent pour
    lui tout leur charme pervers.

Il faut rapprocher ce dernier cas des observations citées plus haut
et d'après lesquelles il y a des hommes qui trouvent une jouissance
sexuelle à se laisser blesser légèrement par des femmes et à être
menacés de mort par elles.

Ces fantaisies donneront peut-être l'explication de l'étrange fait qui
va suivre et que je dois à une communication de M. le Dr Koerber de
Hankau (Silésie).

    OBSERVATION 54.--Une dame m'a raconté l'histoire suivante.
    Jeune fille ignorante, elle fut mariée à un homme d'environ
    trente ans. La première nuit du mariage, il lui mit presque
    par force un petit bassin avec du savon dans les mains; il
    voulut alors, sans autre marque d'amour, qu'elle lui savonnât
    le menton et le cou comme s'il devait se faire la barbe. La
    jeune femme, tout à fait inexpérimentée, fit ce que son
    mari exigeait, et fut très étonnée de n'avoir, pendant les
    premières semaines de son mariage, appris rien autre chose des
    mystères de la vie matrimoniale. Son mari lui déclara que son
    plus grand plaisir était de se faire savonner la figure par
    elle. La jeune femme ayant plus tard consulté des amies,
    décida son mari à faire le coït et, comme elle l'affirme
    formellement, elle eut de lui par la suite trois enfants. Le
    mari est travailleur, même très rangé, mais il est brusque et
    morose. Il exerce le métier de négociant.

Il est très admissible que l'homme dont il est ici question ait
considéré l'acte d'être rasé (ou les préparatifs par le savonnage)
comme la réalisation symbolique d'idées de blessures et d'égorgement,
de fantaisies sanguinaires, comme les idées qui hantèrent, dans un
autre cas, un homme d'un certain âge pendant sa jeunesse, et que c'est
cette symbolisation qui lui a procuré l'excitation et la satisfaction
sexuelles. La parfaite contre-partie sadiste de ce cas ainsi envisagé
se trouve dans l'observation 35 qui traite d'un cas de sadisme
symbolique.

D'ailleurs, il y a tout un groupe de masochistes qui se contentent des
signes symboliques de la scène qui correspond à leur perversion. Ce
groupe correspond au groupe des sadistes «symboliques», ainsi que les
groupes masochistes que nous avons cités plus haut correspondent aux
autres groupes du sadisme. Les désirs pervers du masochiste
peuvent (bien entendu toujours dans son imagination) aller jusqu'à
«l'assassinat passif par volupté», mais, d'autre part, ils peuvent
se contenter de simples indications symboliques de cette situation
désirée. D'habitude cette situation se traduit par des mauvais
traitements, ce qui, objectivement, dépasse le rêve d'être tué, mais
reste en deçà de l'idée subjective.

À côté de l'observation 54, nous tenons encore à citer quelques
cas analogues dans lesquels les scènes désirées et arrangées par le
masochiste n'ont qu'un caractère purement symbolique et ne servent que
pour indiquer la situation tant désirée.

    OBSERVATION 55.--(Pascal, _Igiene dell Amore_.) Tous les trois
    mois, un homme d'environ quarante-cinq ans, venait chez une
    prostituée et lui payait 10 francs pour faire ce qui suit. La
    _puella_ devait le déshabiller, lui lier pieds et mains, lui
    bander les yeux et en outre fermer les volets des fenêtres
    pour rendre la chambre obscure. Alors elle le faisait asseoir
    sur un divan et l'abandonnait dans cet état.

    Une demi-heure plus tard, la fille devait revenir et délier
    les cordes. L'homme payait alors et s'en allait satisfait pour
    revenir dans trois mois.

Il paraît que cet homme en restant dans l'obscurité, complétait par
son imagination l'idée qu'il était livré sans défense au pouvoir
absolu d'une femme. Le cas suivant est encore plus étrange; c'est une
comédie compliquée pour satisfaire des désirs masochistes.

    OBSERVATION 56.--(Dr Pascal, _ibid._) À Paris, un individu se
    rendait à des soirées fixées d'avance dans un appartement dont
    la propriétaire était disposée à se prêter à ses penchants
    étranges. Il entrait en tenue de soirée dans le salon de la
    dame qui devait le recevoir en grande toilette et d'un air
    hautain. Il l'appelait «marquise» et elle devait l'appeler:
    «mon cher comte». Il parlait ensuite du bonheur de la trouver
    toute seule, de son amour et de l'heure du berger. La dame
    devait alors jouer le rôle d'une dame froissée dans sa
    dignité. Le prétendu comte s'enflammait de plus en plus et
    demandait à la pseudo-marquise de lui poser un baiser sur
    l'épaule. Grande scène d'indignation; elle sonne, un valet
    loué exprès à cet effet, entre et met le comte à la porte. Le
    comte s'en va très content et paie richement les personnes qui
    ont joué cette comédie préparée.

Il faut distinguer de ce «masochisme symbolique» le «masochisme idéal»
dans lequel la perversion psychique reste dans le domaine de l'idée et
de l'imagination et n'essaie jamais de transporter dans la réalité les
scènes rêvées. On peut considérer comme exemples de «masochisme idéal»
les observations 49 et 53. On peut y faire rentrer aussi les deux
cas suivants: le premier concerne un individu taré physiquement et
intellectuellement, portant des marques de dégénérescence, et chez
lequel l'impuissance physique et psychique s'est produite très tôt.

    OBSERVATION 57.--M. Z..., vingt-deux ans, célibataire, m'a
    été amené par son tuteur pour consultation médicale, le jeune
    homme étant très nerveux et, de plus, sexuellement anormal.
    Son père, au moment de la conception, avait une maladie de
    nerfs.

    Le malade était un enfant vif et doué de talents. On constata
    chez lui la masturbation dès l'âge de sept ans. À partir de
    neuf ans, il devint distrait, oublieux, ne pouvant faire de
    progrès dans ses études.

    On était obligé de l'aider par des répétitions et par
    protection; c'est avec beaucoup de peine qu'il put finir ses
    classes au _Real-gymnasium;_ pendant son année de volontariat,
    il se fit remarquer par son indolence, son manque de mémoire
    et divers coups de tête.

    Ce qui amena à demander une consultation médicale fut un
    incident dans la rue. Z... s'était approché d'une dame et,
    d'une manière très importune, au milieu des marques d'une vive
    surexcitation, il avait voulu entamer une conversation à tout
    prix.

    Le malade donne comme motif qu'il a voulu, par la conversation
    avec une honnête fille, s'exciter afin d'être capable de faire
    le coït avec une prostituée.

    Le père de Z... considère son fils comme un garçon
    originairement bon et moral, mais sans énergie, faible,
    troublé, souvent désespéré des insuccès de la vie qu'il a
    menée jusqu'ici, comme un homme indolent qui ne s'intéresse
    qu'à la musique pour laquelle il a beaucoup de talent.

    L'extérieur physique du malade, notamment son crâne
    plagiocéphale, ses grandes oreilles écartées, l'innervation du
    côté droit de la bouche, l'expression névropathique des yeux,
    indiquent un névropathe dégénéré.

    Z... est d'une grande taille, robuste de corps, d'une
    apparence tout à fait virile. Le bassin est viril, les
    testicules sont bien développés; pénis très gros, _mons
    Veneris_ très poilu, le testicule droit descend plus bas que
    le gauche, le réflexe crémastérien des deux côtés est faible.
    Au point de vue intellectuel, le malade est au-dessous de la
    moyenne. Il sent lui-même son insuffisance, se plaint de son
    indolence et prie qu'on lui rende la force de caractère. Son
    attitude gauche, embarrassée, son regard effarouché et son
    maintien nonchalant indiquent la masturbation. Le malade
    convient que, depuis l'âge de sept ans jusqu'à il y a un an et
    demi, il s'est masturbé de 8 à 12 fois par jour. Jusqu'à ces
    dernières années, époque où il devint neurasthénique (douleurs
    à la tête, incapacité intellectuelle, irritation spinale,
    etc.), il prétend avoir éprouvé toujours beaucoup de volupté
    en se masturbant. Depuis, il n'a plus cette sensation, et la
    masturbation a perdu pour lui tout son charme. Il est devenu
    de plus en plus timide, mou, sans énergie, lâche et craintif;
    il ne prend plus intérêt à rien, ne vaque à ses affaires que
    par devoir et se sent exténué. Il n'a jamais pensé au coït et,
    à son point de vue d'onaniste, il ne comprend pas comment les
    autres peuvent y trouver du plaisir.

    J'ai recherché l'inversion sexuelle; j'ai obtenu un résultat
    négatif.

    Il prétend n'avoir jamais senti de penchant pour les personnes
    de son propre sexe. Il croit plutôt avoir eu par ci par là une
    faible inclination pour les femmes. Il prétend avoir été amené
    à l'onanisme de lui-même. À l'âge de treize ans, il remarqua
    pour la première fois l'émission de sperme à la suite des
    manipulations onanistes.

    Ce n'est qu'après avoir longuement insisté que Z... consentit
    à révéler tout entière sa _vita sexualis_. Ainsi qu'il ressort
    des renseignements qui suivront, on pourrait le classer comme
    un cas de masochisme idéal combiné à un sadisme rudimentaire.
    Le malade se rappelle bien distinctement que, dès l'âge de six
    ans, des «idées de violence» ont germé spontanément dans son
    esprit. Il était obsédé par l'idée que la fille de chambre
    lui écartait de force les jambes pour montrer ses parties
    génitales à d'autres personnes; qu'elle essayait de le jeter
    dans l'eau froide ou bouillante pour lui causer de la douleur.
    Ces idées de violence étaient accompagnées du sensations de
    volupté et provoquaient la masturbation. Plus tard, c'est le
    malade lui-même qui évoquait dans son imagination ces tableaux
    afin de se stimuler à la masturbation. Ils jouaient même un
    rôle dans ses rêves, mais ils n'amenaient jamais la pollution,
    évidemment parce que le malade se masturbait outre mesure
    pendant la journée.

    Avec le temps se joignirent à ces idées masochistes de
    violence des idées sadiques. D'abord c'était l'image de
    garçons qui, par violence, se masturbaient mutuellement et se
    coupaient réciproquement les parties génitales. Souvent alors
    il se mettait en imagination dans le rôle d'un de ces garçons,
    tantôt dans le rôle actif, tantôt dans le rôle passif.

    Plus tard, son esprit fut préoccupé par l'image de filles et
    de femmes qui s'exhibitionnaient l'une devant l'autre; il se
    présentait à son imagination des scènes où la fille de chambre
    écartait de force les cuisses d'une autre fille et lui tirait
    les poils du pubis; ensuite c'étaient des garçons cruels qui
    piquaient des filles et leur pinçaient les parties génitales.

    Tous ces tableaux provoquaient chez lui des excitations
    sexuelles; mais il n'eut jamais de penchants à jouer un rôle
    actif dans ces scènes ou de les subir passivement. Il
    lui suffisait de se servir de ces représentations pour
    l'automasturbation. Depuis un an et demi ces scènes et ces
    désirs sont devenus plus rares, à la suite de la diminution
    du _libido_ et de l'imagination sexuelle, mais leur sujet
    est resté toujours le même. Les idées de violence masochiste
    prévalent sur les idées sadistes. Depuis ces temps derniers,
    quand il aperçoit une dame, il lui vient toujours l'idée
    qu'elle a les mêmes idées sexuelles que lui. Cela explique en
    partie son embarras dans son commerce avec le monde. Comme
    le malade a entendu dire qu'il serait débarrassé de ses idées
    sexuelles qui lui sont devenues importunes, s'il s'habituait
    à une satisfaction normale de son instinct, il a, au cours des
    derniers dix-huit mois, tenté deux fois d'accomplir le coït,
    bien que cet acte lui répugnât et qu'il ne se promît aucun
    succès. Aussi l'essai s'est-il terminé chaque fois par un
    échec complet. La seconde fois il éprouva, au moment de sa
    tentative, une telle répugnance qu'il repoussa la fille et se
    sauva à toutes jambes.

Le second cas est l'observation suivante qu'un collègue a mise à ma
disposition. Bien qu'aphoristique elle est de nature à montrer le
caractère du masochisme, la conscience de la soumission.

    OBSERVATION 58.--Masochisme. Z..., vingt-sept ans, artiste,
    de vigoureuse constitution physique, d'extérieur agréable,
    prétend n'être pas taré; bien portant pendant son enfance; est
    depuis l'âge de vingt-trois ans nerveux et enclin aux idées
    hypocondriaques. Au point de vue sexuel, il a un penchant à
    la fanfaronnade, mais toutefois il n'est pas capable de grands
    exploits. Malgré les avances que lui font les femmes, ses
    rapports avec elles se bornent à des caresses innocentes. Avec
    cela, il a un penchant curieux à convoiter les femmes qui se
    montrent farouches avec lui. Depuis l'âge de vingt-cinq
    ans, il a fait lui-même la constatation que les femmes,
    fussent-elles les plus laides, provoquent en lui une
    excitation sexuelle aussitôt qu'il aperçoit un trait impérieux
    et hautain dans leur caractère. Un mot de colère de la bouche
    d'une femme suffit pour provoquer chez lui les érections les
    plus violentes. Il était un jour assis au café et entendit la
    caissière, femme d'ailleurs très laide, gronder vertement
    et d'une voix énergique le garçon. Cette scène lui causa une
    violente émotion sexuelle qui, en peu de temps, aboutit à
    l'éjaculation. Z... exige des femmes avec lesquelles il doit
    avoir des rapports sexuels qu'elles le repoussent et lui
    fassent des misères de toutes sortes. Il dit que, seules,
    les femmes qui ressemblent aux héroïnes des romans de
    Sacher-Masoch pourraient l'exciter.

Ces faits où toute la perversion de la _vita sexualis_ ne se manifeste
que dans le domaine de l'imagination et de la vie intérieure des idées
et de l'instinct, et n'arrive que rarement à la connaissance d'autrui,
paraissent être assez fréquents. Leur signification pratique, comme
en général celle du masochisme qui n'offre pas un aussi grand intérêt
médico-légal que le sadisme, consiste uniquement dans l'impuissance
psychique dans laquelle tombent ordinairement les individus atteints
de cette perversion; leur portée pratique consiste en outre dans un
penchant violent à la satisfaction solitaire sous l'influence
d'images adéquates et dans les conséquences que ces pratiques peuvent
entraîner.

Le masochisme est une perversion très fréquente, cela ressort
suffisamment de ce qu'on en a déjà cité scientifiquement des cas
relativement très nombreux; les diverses observations publiées plus
haut en prouvent aussi la grande extension.

Les ouvrages qui s'occupent de la prostitution des grandes villes
contiennent également de nombreux documents sur cette matière[51].

[Note 51: Léo Taxil (_op. cit._, p. 238), donne la description
de scènes masochistes dans les bordels de Paris. Là aussi on appelle
«esclave» l'homme atteint de cette perversion.]

Un fait intéressant et digne d'être noté, c'est qu'un des hommes les
plus célèbres de tous les temps ait été atteint de cette perversion et
en ait parlé dans son autobiographie bien qu'avec une interprétation
quelque peu erronée.

Il ressort des _Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau que ce grand
homme était atteint de masochisme.

Rousseau, dont la vie et la maladie ont été analysées par Moebius
(_J.-J. Rousseau Krankheitsgeschichte_, Leipzig 1889) et par
Châtelain (_La folie de J.-J. Rousseau_, Neuchâtel 1890) raconte dans
ses _Confessions_ (1re partie Ier livre) combien Mlle Lambercier,
alors âgée de trente ans, lui en imposait lorsque, à l'âge de huit
ans, il était en pension et en apprentissage chez le frère de cette
demoiselle. L'irritation de la dame, quand il ne savait promptement
répondre à une de ses questions, ses menaces de le fouetter, lui
faisaient la plus profonde impression. Ayant reçu un jour une punition
corporelle de la main de Mlle L..., il éprouva, en dehors de la
douleur et de la honte, une sensation voluptueuse et sensuelle qui
lui donna une envie violente de recevoir encore d'autres corrections.
Seule la crainte de faire de la peine à la dame, empêchait Rousseau
de provoquer les occasions pour éprouver cette douleur voluptueuse. Un
jour cependant il s'attira malgré lui une nouvelle punition de la main
de Mlle L... Ce fut la dernière, car Mlle Lambercier dut s'apercevoir
de l'effet étrange que produisait cet acte et, à partir de ce moment,
elle ne laissa plus dormir dans sa chambre ce garçon de huit ans.
Depuis R... éprouvait le besoin de se faire punir de la même façon
qu'avec Mlle Lambercier, par des dames qui lui plaisaient, bien qu'il
affirme n'avoir rien su des rapports sexuels avant d'être devenu jeune
homme. On sait que ce ne fut qu'à l'âge de trente ans que Rousseau fut
initié aux vrais mystères de l'amour par Mme de Warens et qu'il perdit
alors son innocence. Jusque-là il n'avait que des sentiments et
des langueurs pour les femmes en vue d'une flagellation passive et
d'autres idées masochistes.

Rousseau raconte _in extenso_ combien, avec ses grands besoins
sexuels, il a souffert de cette sensualité étrange et évidemment
éveillée par les coups de fouet, languissant de désirs et hors d'état
de pouvoir les manifester. Ce serait cependant une erreur de
croire que Rousseau ne tenait qu'à la flagellation seule. Celle-ci
n'éveillait en lui qu'une sphère d'idées appartenant au domaine du
masochisme. C'est là que se trouve en tout cas le noyau psychologique
de son intéressante auto-observation. L'essentiel chez Rousseau
c'était l'idée d'être soumis à la femme. Cela ressort nettement de ses
_Confessions_ où il déclare expressément:

«Être aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres,
avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces
jouissances.»

Ce passage prouve donc que la conscience de la soumission et de
l'humiliation devant la femme était pour lui la principale chose.

Il est vrai que Rousseau lui-même était dans l'erreur en supposant que
ce penchant à s'humilier devant la femme n'avait pris naissance que
par la représentation de la flagellation qui avait donné lieu à une
association d'idées.

«N'osant jamais déclarer mon goût, je l'amusais du moins par des
rapports qui m'en conservaient l'idée.»

Pour pouvoir saisir complètement le cas de Rousseau et découvrir
l'erreur dans laquelle il a dû tomber fatalement lui-même en analysant
son état d'âme, il faut comparer son cas avec les nombreux cas établis
de masochisme parmi lesquels il y en a tant qui n'ont rien à faire
avec la flagellation et qui par conséquent nous montrent clairement le
caractère originel et purement psychique de l'instinct d'humiliation.

C'est avec raison que Binet (_Revue anthropologique_, XXIV, p. 256)
qui a analysé à fond le cas de Rousseau, attire l'attention sur la
signification masochiste de ce cas en disant:

«Ce qu'aime Rousseau dans les femmes, ce n'est pas seulement
le sourcil froncé, la main levée, le regard sévère, l'attitude
impérieuse, c'est aussi l'état émotionnel dont ces faits sont la
traduction extérieure; il aime la femme fière, dédaigneuse, l'écrasant
à ses pieds du poids de sa royale colère.»

L'explication de ce fait énigmatique de psychologie a été résolue
par Binet par l'hypothèse qu'il s'agissait de fétichisme, à cette
différence près que l'objectif du fétichisme, l'objet d'attrait
individuel (le fétiche), ne doit pas toujours être une chose
matérielle comme la main, le pied, mais qu'il peut être aussi une
qualité intellectuelle. Il appelle ce genre d'enthousiasme «amour
spiritualiste» en opposition avec l'«amour plastique», comme cela a
lieu dans le fétichisme ordinaire.

Ces remarques sont intéressantes, mais elles ne font que donner un
mot pour désigner un fait; elles n'en fournissent aucune explication.
Est-il possible de trouver une explication de ce phénomène? C'est une
question qui nous occupera plus loin.

Chez Baudelaire, un auteur français célèbre ou plutôt mal réputé
et qui a fini dans l'aliénation mentale, on trouve des éléments de
masochisme et de sadisme. Baudelaire est aussi issu d'une famille
d'aliénés et d'exaltés. Il était dès son enfance physiquement anormal.
Sa _vita sexualis_ était certainement morbide. Il entretenait des
liaisons amoureuses avec des personnes laides et répugnantes, des
négresses, des naines, des géantes. Il exprima à une très belle femme
le désir de la voir suspendue par les mains pour pouvoir baiser ses
pieds. Cet enthousiasme pour le pied nu se montre aussi dans une de
ses poésies enfiévrées comme un équivalent de la jouissance sexuelle.
Il déclarait que les femmes sont des animaux qu'il faut enfermer,
battre et bien nourrir. Cet homme qui avouait ses penchants
masochistes et sadistes, a fini dans l'idiotie paralytique (Lombroso:
_L'homme de génie_).

Dans les ouvrages scientifiques on n'a, jusqu'à ces temps derniers,
prêté aucune attention aux faits qui constituent le masochisme. On
doit rappeler cependant que Tarnowsky (_Die krankhaften Erscheinungen
des Geschlechtssinns_, Berlin, 1866) a rencontré dans sa pratique des
hommes intelligents, très heureux en ménage, qui de temps en temps
éprouvaient le désir irrésistible de se soumettre aux traitements les
plus brutaux et les plus cyniques, de se faire injurier et battre par
des Cynèdes, des pédérastes actifs ou des prostituées.

À remarquer aussi le fait observé par Tarnowsky, que, chez certains
individus adonnés à la flagellation passive, les coups seuls, quand
même ils font saigner le corps, n'amènent pas toujours le
succès désiré (puissance ou du moins éjaculation au moment de la
flagellation). «Il faut alors déshabiller de force l'individu en
question, lui ligoter les mains, l'attacher à un banc, etc.; pendant
ces manoeuvres, il fait semblant d'opposer une résistance et de
proférer des injures. Seuls, dans ces conditions, les coups de fouet
ou de verge produisent une excitation qui aboutit à l'éjaculation.»

L'ouvrage d'O. Zimmermann (_Die Wonne des Leids_, Leipzig, 1885)
renferme bien des documents sur ce sujet, puisés dans l'histoire de la
littérature et de la civilisation[52].

[Note 52: Il faut cependant bien séparer le masochisme de la thèse
principale soutenue dans cet ouvrage, que l'amour contient toujours
une part de douleur. De tout temps on a dépeint les langueurs de
l'amour non partagé comme pleines de délices et de souffrances à
la fois, et les poètes ont parlé des «tortures délicieuses» de
la «volupté douloureuse». Il ne faut pas confondre cela avec les
phénomènes du masochisme, ainsi que le fait Zimmermann. De même on ne
peut comprendre dans cette catégorie les cas où l'on appelle cruelle
l'amante qui ne veut pas se livrer. Toutefois, il est curieux de
remarquer que Hamerling (_Amor und Psyche_, 4e chant), pour exprimer
ce sentiment, a choisi des images tout à fait masochistes, telles que
la flagellation, etc.]

Plus récemment ce sujet a attiré l'attention.

A. Moll, dans son ouvrage «Les perversions de l'instinct génital»
(édition française, Paris, Carré, 1893), cite une série de cas de
masochisme qu'on a observés chez des individus atteints d'inversion
sexuelle, entre autres le cas d'un masochiste à inversion sexuelle
qui donne à un homme habitué à cela une instruction détaillée en vingt
paragraphes pour se faire traiter en esclave et torturer.

Au mois de juin 1891, M. Dimitri von Stefanowsky, actuellement
substitut du procureur impérial à Iaroslaw, en Russie, m'a dit que
depuis trois ans déjà il a porté son attention sur ce phénomène
de perversion de la _vita sexualis_ que j'ai décrit sous le nom de
masochisme, mais qu'il a désigné par le mot de «passivisme». Il y a un
an et demi il a fait présenter par le professeur Kowalewsky de Charkow
un travail sur ce sujet dans les _Archives russes de psychiatrie_, et,
au mois de novembre 1888, il a fait à la Société juridique de Moscou
une conférence sur ce sujet au point de vue juridique et psychologique
(reproduite dans le _Juridischen Boten_, organe de la société en
question).

V. Schrenk-Notring consacre, dans son ouvrage récemment paru
(_Die suggestions-therapie bei krankhaften erscheinungen des
geschlechtssinnes_, etc., Stuttgart, 1892), au masochisme ainsi qu'au
sadisme quelques chapitres et cite plusieurs observations[53].

[Note 53: Dans la littérature nouvelle, dans les romans et
les contes, la perversion psycho-sexuelle qui fait le sujet de ce
chapitre, a été traitée par Sacher-Masoch, dont les écrits, plusieurs
fois cités, contiennent des descriptions de l'état d'âme morbide de
ces individus. Beaucoup de gens atteints de cette perversion signalent
les ouvrages de Sacher-Masoch comme une description typique de leur
propre état psychique.

Zola a, dans sa _Nana_, une scène masochiste, de même que dans _Eugène
Rougon_. Le décadentisme littéraire, plus moderne, en France et en
Allemagne, s'occupe beaucoup de masochisme et de sadisme. Le roman
moderne russe, s'il faut en croire Stefanowski, traite aussi ce sujet;
mais, d'après les communications du voyageur Johann-Georg Forster
(en 1751-94), cet état jouait déjà un rôle dans la chanson populaire
russe.]


B.--FÉTICHISME DU PIED ET DES CHAUSSURES. MASOCHISME LARVÉ

Au groupe des masochistes se rattache celui des fétichistes du pied et
des chaussures, dont on compte des exemples nombreux. Ce groupe forme
une transition avec les phénomènes d'une autre perversion distincte,
le fétichisme, mais il est plus près du masochisme que du fétichisme,
voilà pourquoi nous l'avons fait rentrer dans celui-là.

Par fétichistes j'entends des individus dont l'intérêt sexuel se
concentre exclusivement sur une partie déterminée du corps de la femme
ou sur certaines parties du vêtement féminin.

Une des formes les plus fréquentes du fétichisme consiste dans ce
fait que le pied ou le soulier de la femme sont le fétiche qui devient
l'unique objet des sentiments et des penchants sexuels.

Or il est fort probable, et cela ressort déjà de la classification
logique des cas observés, que la plupart des cas de fétichisme des
chaussures, peut-être tous, ont pour base un instinct d'humiliation
masochiste plus ou moins conscient.

Déjà, dans le cas de Hammond (observation 52), le plaisir d'un
masochiste consiste à se faire piétiner sur le corps. Les individus
des observations 44 et 48 se laissent aussi fouler aux pieds; celui de
l'observation 58, _equus eroticus_, est en extase devant le pied de la
femme, et ainsi de suite. Dans la plupart des cas de masochisme, être
foulé aux pieds est la principale forme expressive de la condition de
servitude[54].

[Note 54: Le désir de se laisser piétiner sur le corps se retrouve
aussi chez les fanatiques religieux. Comparez Turgenjew: _Contes
étranges_.]

Parmi les nombreux cas précis de fétichisme des souliers, le
cas suivant, rapporté par le docteur A. Moll, de Berlin, est
particulièrement apte à montrer la connexité qui existe entre le
masochisme et le fétichisme des souliers.

Ce cas offre beaucoup d'analogies avec celui que nous présente
Hammond, mais il est relaté avec plus de détails et d'ailleurs très
minutieusement observé.

    OBSERVATION 59.--O. L..., trente et un ans, comptable dans une
    ville wurtembergeoise, issu d'une famille tarée.

    Le malade est un homme de grande taille, fort, avec l'aspect
    d'une santé florissante. En général il est d'un tempérament
    calme; mais, dans certaines circonstances, il peut devenir
    très violent. Il dit lui-même qu'il est querelleur et
    chicaneur. L... est d'un bon caractère, généreux; pour la
    moindre raison il se sent porté à pleurer. À l'école, il
    passait pour un élève de talent, avec un don d'assimilation
    facile. Le malade souffre de temps en temps de congestions
    à la tête, mais pour le reste il se porte bien, si ce n'est
    qu'il se sent déprimé et souvent mélancolique, par suite de sa
    perversion sexuelle, dont on lira plus loin la description.

    On n'a pu constater que fort peu de chose sur ses antécédents
    héréditaires.

    Le malade donne sur le développement de sa vie sexuelle les
    renseignements suivants.

    Dès sa première jeunesse, quand il n'avait que huit ou neuf
    ans, il souhaitait être chien et lécher les bottes de son
    maître d'école. Il croit qu'il est possible que cette idée
    lui ait été suggérée par le fait qu'il a vu un jour comment
    un chien léchait les bottes de quelqu'un; mais il ne peut
    l'affirmer formellement. En tout cas, ce qui lui paraît
    certain, c'est que les premières idées sur ce sujet lui sont
    venues pendant qu'il était à l'état de veille et non en rêve.

    À partir de l'âge de dix ans et jusqu'à quatorze ans, L...
    cherchait toujours à toucher les bottines de ses camarades et
    même celles des petites filles; mais il ne choisissait que des
    camarades dont les parents étaient riches ou nobles. Un de ses
    condisciples, fils d'un riche propriétaire, avait des bottes
    d'écuyer; L..., en l'absence de son camarade, prenait souvent
    ces bottes dans ses mains, se frappait avec sur le corps ou
    les pressait sur sa figure. L... fit de même avec les bottes
    élégantes d'un officier de dragons.

    Après la puberté, le désir se porta exclusivement sur les
    chaussures de femmes. Entre autres, pendant la saison de
    patinage, le malade cherchait par tous les moyens l'occasion
    d'aider aux femmes et aux filles à attacher ou à ôter leurs
    patins; mais il ne choisissait que des femmes ou des filles
    riches et distinguées. Quand il passait dans la rue ou
    ailleurs, il ne faisait que guetter les bottines élégantes.
    Sa passion pour les chaussures allait si loin qu'il prenait le
    sable ou la crotte qu'elles avaient foulé et le mettait dans
    son porte-monnaie et quelquefois dans sa bouche. N'ayant
    encore que quatorze ans, L... allait au lupanar et fréquentait
    un café-concert uniquement pour s'exciter par la vue de bottes
    élégantes; les souliers avaient moins de prise sur lui; sur
    ses livres d'école et sur les murs des cabinets il dessinait
    toujours des bottes. Au théâtre, il ne regardait que les
    souliers des dames. L... suivait dans les rues et même sur des
    bateaux à vapeur, pendant des heures entières, les dames qui
    portaient des bottines élégantes; il songeait en même temps
    avec enchantement comment il pourrait arriver à toucher ces
    bottines. Cette prédilection particulière pour les bottines
    s'est conservée chez lui jusqu'à maintenant. L'idée de se
    laisser piétiner par des dames bottées ou de pouvoir baiser
    ces bottines procure à L... la plus grande volupté. Il
    s'arrête devant les magasins de chaussures, rien que pour
    contempler les bottines. C'est surtout la forme élégante de la
    bottine qui l'excite.

    Le patient aime surtout les bottines boutonnées très haut
    ou lacées très haut, avec des talons très hauts; mais les
    bottines moins élégantes, même avec des talons bas, excitent
    le malade si la femme est très riche, de haute position, et
    surtout si elle est fière.

    À l'âge de vingt ans, L... tenta le coït, mais ne put y
    réussir, «malgré les plus grands efforts», comme il le dit.
    Pendant sa tentative de coït, le malade ne songeait pas aux
    souliers, mais il avait essayé de s'exciter préalablement par
    la vue de chaussures; il prétend que sa trop grande excitation
    fut cause de son échec. Il a tenté jusqu'ici le coït quatre ou
    cinq fois, mais toujours en vain; dans une de ces tentatives,
    le malade, qui est déjà très à plaindre, a eu le malheur de
    contracter une _lues_. Je lui demandai comment il comprenait
    la suprême volupté; il me déclara: «Ma plus grande volupté,
    c'est de me coucher nu sur le parquet et de me laisser ensuite
    piétiner par des filles chaussées de bottines élégantes; bien
    entendu, cela n'est possible qu'au lupanar.» D'ailleurs, le
    malade prétend que, dans bien des «lupanars», on connaît bien
    ce genre de perversion sexuelle des hommes. La preuve que
    cette perversion n'est pas très rare, c'est que les _puellæ_
    appellent les hommes de ce genre les «clients aux bottes». Le
    malade a rarement exécuté l'acte tel qu'il serait pour lui le
    plus beau et le plus agréable. Il n'a jamais eu d'idées
    qui l'aient poussé au coït, du moins pas dans le sens d'une
    _immissio penis in vaginam_; il n'y pourrait trouver aucun
    plaisir. De plus, il a, avec le temps, pris peur du coït, ce
    qui s'explique suffisamment par l'échec de ses tentatives;
    il dit lui-même que le fait de ne pouvoir achever le coït
    l'a toujours gêné. Le malade n'a jamais pratiqué l'onanisme
    proprement dit. Sauf les quelques cas où il a satisfait son
    penchant sexuel par l'onanisme avec des bottines ou par
    des pratiques analogues, il ne connaît pas ce genre de
    satisfaction, car, dans son excitation provoquée par les
    bottines, il s'en tient aux érections, et c'est tout au plus
    si, parfois, il a un écoulement lent et faible d'un liquide
    qu'il croit être du sperme.

    L'aspect d'un soulier seul et d'un soulier qui n'est porté par
    personne excite aussi le malade, mais pas dans la même mesure
    que le soulier porté par une femme. Des souliers tout neufs et
    qui n'ont pas encore été portés l'excitent beaucoup moins que
    les souliers qui ont été déjà portés, mais qui ne sont pas
    usés et ont encore l'aspect neuf. C'est ce genre de souliers
    qui excite le plus le malade.

    Le malade est aussi excité par les bottines de dames quand
    elles ne sont pas portées. Dans ce cas, L... se représente la
    dame pour compléter l'image; il presse la bottine contre ses
    lèvres et son pénis. L... «mourrait de plaisir» si une femme,
    honnête et fière, piétinait sur lui avec ses souliers.

    Abstraction faite des qualités citées plus haut, telles que
    fierté, richesse, distinction qui, jointes à l'élégance de la
    bottine, offrent un charme particulier, le malade n'est pas
    insensible non plus aux qualités physiques du sexe féminin. Il
    a de l'enthousiasme pour les belles femmes, même sans penser
    aux bottines; mais cette affection ne vise aucune satisfaction
    sexuelle. Même dans leurs relations avec l'idée des bottines,
    les charmes physiques jouent un rôle; une femme laide et
    vieille ne saurait l'exciter, eût-elle les bottines les plus
    élégantes; les autres parties de la toilette et d'autres
    conditions encore jouent un rôle important, ce qui ressort
    déjà du fait que ce sont les bottines élégantes, portées
    par des femmes de distinction, qui produisent un effet
    particulièrement émotionnel sur lui. Une servante grossière,
    dans sa tenue de travail, ne l'exciterait pas, quand même elle
    serait chaussée des bottines les plus élégantes.

    À l'heure qu'il est, ni les souliers, ni les bottines d'hommes
    ne produisent plus aucun charme sur le malade; il ne se sent
    pas non plus attiré sexuellement vers les hommes.

    Par contre, d'autres circonstances provoquent très facilement
    une érection chez lui. Si un enfant s'assied sur ses genoux,
    s'il pose la main pendant quelque temps sur un chien ou sur un
    cheval, s'il est en chemin de fer ou s'il se promène à cheval,
    il se produit chez lui des érections qu'il attribue, dans ces
    derniers cas, aux mouvements du corps.

    Chaque matin, il a des érections, et il est capable d'en
    provoquer en très peu de temps rien qu'en pensant qu'il touche
    des bottes comme il les désire. Autrefois, il avait souvent
    des pollutions nocturnes, environ toutes les trois ou quatre
    semaines, tandis que maintenant elles sont plus rares et n'ont
    lieu que tous les trois ou quatre mois.

    Dans ses rêves érotiques, le malade est toujours excité
    sexuellement par la même pensée qui l'excite à l'état de
    veille. Depuis quelque temps, il croit sentir un écoulement de
    sperme au moment de ses érections; mais il n'en conclut ainsi
    que parce qu'il sent quelque chose de mouillé au bout de son
    pénis.

    Toute lecture qui touche de près à la sphère sexuelle du
    malade l'excite d'une manière générale; ainsi, en lisant _La
    Vénus à la fourrure_, de Sacher-Masoch, il est si excité que
    «le sperme ne fait que filer».

    D'ailleurs, cette sorte d'écoulement constitue pour L... une
    satisfaction complète de son instinct sexuel.

    Je le questionnai pour savoir si les coups qu'il recevrait
    d'une femme l'exciteraient; il crut devoir répondre par
    l'affirmative. Il est vrai qu'il n'a jamais fait une
    expérience dans ce sens; mais quand une femme lui donnait, par
    plaisanterie, quelques coups, cela lui produisait toujours une
    impression très agréable.

    Le malade éprouverait surtout un grand plaisir si une femme,
    même déchaussée, lui donnait des coups de pied. Mais il
    ne croit pas que les coups par eux-mêmes produiraient
    l'excitation: c'est plutôt l'idée d'être maltraité par la
    femme, ce qui peut se faire aussi bien par des injures que
    par des voies de fait. Du reste les coups et les injures
    n'auraient d'effet que s'ils venaient d'une femme orgueilleuse
    et distinguée.

    En général, c'est le sentiment de l'humiliation et du
    dévouement de caniche qui lui procure de la volupté. «Si,
    dit-il, une dame m'ordonnait de l'attendre même par le froid
    le plus rigoureux, j'éprouverais, malgré la rigueur de la
    saison, une grande volupté.»

    Je lui demandai si, en voyant la bottine, il était saisi d'un
    sentiment d'humiliation, il me répondit: Je crois que
    cette passion générale de l'humiliation s'est concentrée
    spécialement sur les bottines de dames, parce qu'on dit, sous
    forme symbolique, qu'une personne «n'est pas digne de délier
    les cordons des souliers d'une autre», et qu'un subordonné
    doit être à genoux.

    Les bas de la femme exercent aussi un effet excitant sur le
    malade, mais à un degré moindre, et peut-être uniquement parce
    qu'ils évoquent l'idée de la bottine. La passion pour les
    bottines de dames a augmenté de plus en plus, et ce n'est
    que dans ces dernières années qu'il a cru s'apercevoir d'une
    diminution de cette passion. Il ne va plus que rarement chez
    les filles publiques; en outre, il est capable de se retenir.
    Pourtant cette passion le domine encore entièrement, et
    lui gâte tout autre plaisir. Une belle bottine de dame
    détournerait ses regards du plus beau des paysages.
    Actuellement il va souvent, pendant la nuit, dans les couloirs
    d'un hôtel, prend des bottines de dames élégantes qu'il baise,
    qu'il presse contre sa figure, mais surtout contre son pénis.

    Le malade, qui a une belle situation matérielle, a fait, il
    y a quelque temps, un voyage en Italie dans l'unique but de
    devenir, sans se faire connaître, le valet d'une femme riche
    et de haute position. Ce projet n'a pas réussi.

    Il est venu à la consultation et n'a pas suivi de traitement
    médical jusqu'ici.

    Le récit de cette maladie que nous venons de reproduire,
    s'étend jusqu'à une période récente, pendant laquelle L... m'a
    donné par correspondance des renseignements sur son état de
    santé.

    L'histoire qu'on vient de lire, se passe de longs
    commentaires. Elle me paraît une des images les plus exactes
    de la maladie; elle est de nature à éclaircir l'affinité
    supposée par Krafft-Ebing entre le fétichisme des chaussures
    et le masochisme[55].

    [Note 55: Le docteur Moll (_op. cit._, p. 130) fait
    cependant remarquer, contre cette manière de voir, dans
    le fétichisme du pied et des chaussures un phénomène de
    masochisme parfois latent et inexplicable: que le fétichiste
    préfère souvent des bottines à hauts talons, des chaussures
    d'une forme particulière, tantôt celles à boutons, tantôt les
    vernies. Contre cette objection il faut remarquer d'abord
    que les hauts talons caractérisent la bottine de la femme
    et qu'ensuite le fétichiste, abstraction faite du caractère
    sexuel de son penchant, a l'habitude d'exiger de son fétiche
    certaines particularités de nature esthétique. Comparez plus
    loin, Observation 90.]

    Le principal plaisir pour le malade c'est, comme il l'a
    déclaré toujours et sans que par des questions on lui ait
    suggéré sa réponse, la soumission à la femme qui doit être
    placée bien au-dessus de lui et par sa fierté et par sa grande
    position sociale.

Nombreux sont les cas où, dans les limites de la sphère des idées
masochistes complètement développées, le pied, la bottine ou la botte
d'une femme, considérés comme instruments d'humiliation, deviennent
l'objet d'un intérêt sexuel tout à fait particulier. Dans leurs
gradations nombreuses qu'on peut facilement suivre, ils représentent
la transition bien reconnaissable vers d'autres cas dans lesquels les
penchants masochistes sont de plus en plus relégués au second rang
et peu à peu échappent à la conscience, tandis que l'intérêt pour le
soulier de la femme reste vivace dans la conscience et présente
un penchant en apparence inexplicable. Ce sont de nombreux cas de
fétichisme de la chaussure.

Les adorateurs si nombreux des souliers qui, comme tous les
fétichistes, offrent aussi quelque intérêt au point de vue
médico-légal (vol de chaussures), forment la limite entre le
masochisme et le fétichisme.

On peut les considérer pour la plus grande partie ou même tous comme
des masochistes larvés avec mobile inconscient, chez qui le pied ou
le soulier de la femme est arrivé à une importance par lui-même, comme
fétiche masochiste.

À ce propos nous allons citer encore deux cas dans lesquels les
chaussures de la femme forment le centre de l'intérêt, il est vrai,
mais où pourtant des penchants masochistes manifestes jouent encore un
rôle important (Comparez observation 44).

    OBSERVATION 60.--M. X..., vingt-cinq ans, né de parents sains,
    n'ayant jamais eu de maladies sérieuses, met à ma disposition
    l'autobiographie suivante.

    À l'âge de dix ans, j'ai commencé à me masturber, mais
    sans idée voluptueuse. À cette époque déjà, je le sais
    pertinemment, la vue et l'attouchement des bottines de femmes
    élégantes avaient pour moi un charme particulier; aussi mon
    plus vif désir était de pouvoir me chausser de semblables
    bottines, désir que je réalisais à l'occasion des mascarades.
    Il y avait encore une autre idée qui me tourmentait: mon idéal
    était de me voir dans une situation humble; j'aurais voulu
    être esclave, battu, bref subir tout à fait les traitements
    qu'on trouve décrits dans les nombreuses histoires d'esclaves.
    Je ne saurais dire si ce désir s'est éveillé en moi
    spontanément ou s'il m'a été inspiré à la suite de la lecture
    d'histoires d'esclaves.

    À l'âge de treize ans, je suis entré en puberté; avec les
    éjaculations qui se produisaient, mes sensations de volupté
    s'accrurent, et je me masturbai plus fréquemment, souvent deux
    ou trois fois par jour.

    Dès l'âge de douze ans jusqu'à seize ans, je me figurais
    toujours, pendant l'acte de la masturbation, qu'on me forçait
    de porter des bottines de fille. La vue d'une bottine élégante
    au pied d'une fille un tant soit peu belle me grisait, et je
    reniflais avec avidité l'odeur du cuir. Afin de pouvoir sentir
    du cuir pendant l'acte de la masturbation, je m'achetai des
    manchettes en cuir que je reniflais en me masturbant. Mon
    enthousiasme pour les bottines de femme en cuir est encore le
    même aujourd'hui, seulement, depuis l'âge de dix-sept ans, il
    s'y mêle aussi le désir d'être valet, de cirer des bottines de
    femmes distinguées, d'être obligé de les aider à se chausser
    et à se déchausser.

    Mes rêves nocturnes ne me montrent que des scènes où les
    bottines jouent un certain rôle: tantôt je suis couché aux
    pieds d'une dame pour renifler et lécher ses bottines.

    Depuis un an, j'ai renoncé à l'onanisme et je vais _ad
    puellas_; le coït ne peut avoir lieu que lorsque je concentre
    ma pensée sur des bottines de dame à boutons; à l'occasion, je
    prends le soulier de la _puella_ dans le lit. Je n'ai jamais
    eu de malaises à la suite de mes actes d'onanisme d'autrefois.
    J'apprends avec facilité, j'ai une bonne mémoire et jamais de
    ma vie je n'ai eu de maux de tête. Voilà tout ce qui concerne
    ma personne.

    Encore quelques mots concernant mon frère. J'ai la ferme
    conviction que, lui aussi, il est fétichiste du soulier; parmi
    les nombreux faits qui me le prouvent je ne relève que le
    suivant: il éprouve un immense plaisir à se laisser piétiner
    sur le corps par une belle cousine. D'ailleurs je me fais
    fort de dire d'un homme qui s'arrête devant un magasin de
    chaussures pour regarder les marchandises, si c'est un «amant
    des souliers» ou non. Cette anomalie est très fréquente;
    quand, en compagnie de camarades, j'amène la conversation sur
    la question de savoir qu'est-ce qui excite le plus chez la
    femme, j'entends très souvent déclarer que c'est plutôt la
    femme habillée que la femme nue; mais chacun se garde bien de
    nommer son fétiche spécial.

    Je suppose aussi qu'un de mes oncles est fétichiste du
    soulier.

    OBSERVATION 61 (Rapportée par Mantegazza dans ses _Études
    anthropologiques_).--X..., américain, de bonne famille, bien
    constitué au point de vue physique et moral, n'était, depuis
    l'âge de la puberté, excité que par des souliers de femme. Le
    corps de la femme et même le pied nu ou seulement chaussé d'un
    bas ne lui faisaient aucune impression, mais le pied chaussé
    d'un soulier ou même le soulier seul lui causaient des
    érections et même des éjaculations. Il lui suffisait seulement
    de voir des bottes élégantes, c'est-à-dire des bottines de
    cuir noir boutonnées sur le côté, et avec de hauts talons. Son
    instinct génital était puissamment excité lorsqu'il touchait
    ou embrassait ces bottines ou bien qu'il s'en chaussait. Son
    plaisir augmente quand il peut planter des clous dans les
    talons, de façon à ce qu'en marchant les pointes des clous
    s'enfoncent dans sa chair. Il en éprouve des douleurs
    épouvantables mais en même temps une véritable volupté. Son
    suprême plaisir est de se mettre à genoux devant les beaux
    pieds d'une dame élégamment chaussée et de se laisser fouler
    par ces pieds. Si la porteuse de ces souliers est une
    femme laide, les chaussures ne produisent pas d'effet
    et l'imagination du malade se refroidit. S'il n'a à sa
    disposition que des souliers, il arrive par son imagination à
    y rattacher une belle femme et alors l'éjaculation se produit.
    Ses rêves nocturnes n'ont pour objet que des bottines de
    belles femmes. La vue des souliers de femmes dans les étalages
    choque le malade comme quelque chose de contraire à la morale,
    tandis qu'une conversation sur la nature de la femme lui
    paraît inoffensive et inepte. À plusieurs reprises, il a
    tenté le coït, mais sans succès. Il n'arrivait jamais à
    l'éjaculation.

Dans le cas suivant, l'élément masochiste est encore assez distinct,
mais à côté il y a aussi des velléités sadistes (Comparez plus haut
les tortureurs de bêtes).

    OBSERVATION 62.--Jeune homme vigoureux, vingt-six ans. Ce qui
    l'excite sensuellement dans le beau sexe, ce sont uniquement
    des bottines élégantes aux pieds d'une femme bien «chic»,
    surtout quand les bottines sont de cuir noir avec un talon
    très haut. La bottine sans la porteuse lui suffit. C'est
    sa suprême volupté de voir la bottine, de la palper et de
    l'embrasser. Le pied nu d'une dame ou seulement chaussé d'un
    bas le laisse absolument froid. Depuis son enfance il a un
    faible pour les bottines de dames. X... est puissant; pendant
    l'acte sexuel, il faut que la personne soit élégamment mise et
    qu'elle ait avant tout de belles bottines. Arrivé à l'apogée
    de l'émotion voluptueuse, des idées cruelles se mêlent à son
    admiration des bottines. Il faut qu'il pense avec délice aux
    douleurs d'agonie qu'a souffert l'animal dont la peau a fourni
    la matière des bottines. De temps en temps, il se sent poussé
    à apporter des poules et d'autres animaux vivants chez la
    Phryné pour que celle-ci les écrase de ses élégantes bottines
    et lui procure ainsi une plus grande volupté. Il appelle ce
    procédé «sacrifier aux pieds de Vénus». D'autres fois, la
    femme chaussée est obligée de le piétiner; plus elle l'écrase,
    plus il éprouve de plaisir.

    Jusqu'à il y a un an, il se contentait, comme il ne trouvait
    aucun charme à la femme même, de caresser des bottines de
    femmes de son goût, et, au milieu de ces caresses, il avait
    des éjaculations et une satisfaction complète (Lombroso,
    _Archiv. di psichiatria_, IX, fascic. 3).

Le cas suivant rappelle en partie le troisième de cette série par
l'intérêt que le malade attache aux clous des souliers (comme causes
de douleur) et en partie le quatrième cas en ce qui concerne les
éléments sadiques qui se font discrètement sentir.

    OBSERVATION 63.--X..., trente-quatre ans, marié, issu de
    parents névropathiques; dons son enfance, a souffert de
    convulsions graves; étonnamment précoce (à l'âge de trois
    ans il savait déjà lire!), mais développé dans une seule
    direction, nerveux dès sa première enfance; a été saisi à
    l'âge de sept ans du violent désir de s'occuper de souliers
    de femmes ou plutôt des clous de ces souliers. Les voir, mais
    plus encore les toucher et les compter, procurait à X... un
    plaisir indescriptible.

    Pendant la nuit, il lui fallait se figurer comment ses
    cousines se font prendre mesures pour des bottines, comment
    il clouait à l'une d'elles un fer à cheval ou lui coupait les
    pieds.

    Avec le temps, ces scènes de souliers ont pris empire sur lui
    pendant la journée, et sans grande peine elles provoquaient
    des érections et des éjaculations. Souvent il prenait des
    souliers de femmes demeurant dans le même appartement; il
    lui suffisait de les toucher avec son pénis pour avoir
    une éjaculation. Pendant quelque temps, alors qu'il était
    étudiant, il réussit à refouler ces idées. Mais il vint un
    temps ou il se sentit forcé de guetter ne fût-ce que le bruit
    des pas féminins sur le pavé des rues, ce qui le faisait
    frémir de volupté, de même que de voir planter des clous dans
    des bottines de femmes, ou de voir des chaussures de femmes
    étalées dans les vitrines des magasins. Il se maria, et,
    dans les premiers mois de son mariage, il n'eut pas de ces
    impulsions. Peu à peu, il devint hystérique et neurasthénique.

    À cette période, il avait des accès hystériques aussitôt qu'un
    cordonnier lui parlait de clous de souliers de dames ou
    de l'acte de clouer les talons des souliers de femmes. La
    réaction était encore plus violente quand il voyait une
    belle femme avec des souliers à gros clous. Pour avoir des
    éjaculations, il lui suffisait de découper en carton des
    talons de souliers de dames et d'y planter des clous, ou bien
    il achetait des souliers de dames, y faisait mettre des clous
    dans un magasin, les traînait sur le parquet, chez lui,
    et enfin les touchait avec le bout de son pénis. Mais
    spontanément aussi il lui venait des images voluptueuses de
    souliers, et au milieu de ces scènes il se satisfaisait par la
    masturbation.

    X... est assez intelligent, zélé dans son emploi, mais
    il lutte en vain contre sa perversion. Il est atteint de
    phimosis; le pénis est court et incurvé à sa base, très peu
    apte à l'érection. Un jour le malade se laissa aller à se
    masturber en présence d'une dame arrêtée devant la boutique
    d'un cordonnier; il fut arrêté comme criminel. (Blanche,
    _Archives de neurologie_, 1882, nº 22.)

Il faut encore rappeler à ce propos le cas (cité plus loin,
observation 111) d'un individu atteint d'inversion sexuelle et dont la
sexualité n'était préoccupée que de bottines de domestiques masculins.
Il aurait voulu se laisser piétiner sur le corps par eux, etc.

Un élément masochiste se manifeste encore dans le cas suivant.

    OBSERVATION 64 (Dr Pascal, _Igiene del' amore_).--X...,
    négociant, a périodiquement, surtout quand il fait mauvais
    temps, les désirs suivants. Il aborde une prostituée,
    la première venue, et la prie de venir avec lui chez un
    cordonnier où il lui achète une belle paire de bottines
    vernies, à la condition qu'elle s'en chausse immédiatement.
    Cela fait, la femme doit traverser les rues, autant que
    possible dans les endroits les plus sales et les ruisseaux
    pour bien crotter les bottines. Puis, X... conduit la personne
    dans un hôtel et, à peine enfermé avec elle dans la chambre,
    il se précipite sur ses pieds, y frotte ses lèvres, ce qui
    lui procure un plaisir extraordinaire. Après avoir nettoyé
    les bottines de cette façon, il fait un cadeau en argent à la
    femme et s'en va.

De tous ces cas il ressort que le soulier est un fétiche chez le
masochiste, évidemment en raison des rapports qui existent entre
l'image du pied chaussé de la femme et l'idée d'être piétiné et
humilié.

Si donc, dans d'autres cas de fétichisme du soulier, la bottine de
la femme se montre comme seul excitant des désirs sexuels, on peut
supposer qu'alors les mobiles masochistes sont restés à l'état latent.
L'idée d'être foulé aux pieds, reste dans les profondeurs du domaine
de l'inconscient, et c'est l'idée seule du soulier, en tant que
moyen pour réaliser ces actes, qui surgit dans la conscience. Ainsi
s'expliquent bien des cas qui autrement resteraient tout à fait
inexplicables.

Il s'agit là d'un masochisme larvé dont le mobile pourrait paraître
inconscient, sauf dans le cas exceptionnel où il est établi que son
origine est due à une association d'idées provoquée par un incident
précis dans le passé du malade, ainsi qu'on le verra dans les
observations 87 et 88.

Ces cas de penchant sexuel pour les souliers de femme, sans motif
conscient et sans qu'on en ait pu établir la cause ni l'origine,
sont très nombreux[56]. Nous citerons comme exemples les trois faits
suivants.

[Note 56: Au fétichisme du pied se rattachent évidemment ces faits
de certains individus qui, non satisfaits par le coït ou incapables
de l'accomplir, le remplacent par le _tritus membri inter pedes
mulieris_.]

    OBSERVATION 65.--Ecclésiastique, cinquante ans. Il se montre
    de temps en temps dans des maisons de prostituées, sous
    prétexte de louer une chambre dans ces maisons; il entre
    en conversation avec une _puella_, lance des regards de
    convoitise vers les souliers de la femme, lui en ôte un,
    _osculatur et mordet caligam libidine captus; ad genitalia
    denique caligam premit, ejaculat semen semineque ejaculato
    axillas pectusque terit_, revient de son extase voluptueuse,
    demande à la propriétaire du soulier la faveur de le garder
    quelques jours et le rapporte avec mille remerciements après
    le délai fixé. (Cantarano, _La Psichiatria_, V. p. 205.)

    OBSERVATION 66.--Z..., étudiant, vingt-trois ans, issu
    d'une famille tarée: la soeur était mélancolique, le frère
    souffrait _d'hysteria virilis_. Le malade fut, dès sa
    première enfance, un être étrange, a souvent des malaises
    hypocondriaques. En lui donnant une consultation pour
    une «maladie de l'esprit», je trouve chez lui un homme à
    l'intelligence embrouillée, taré, présentant des symptômes
    neurasthéniques et hypocondriaques. Mes soupçons de
    masturbation se confirment. Le malade fait des révélations
    très intéressantes sur sa _vita sexualis_.

    À l'âge de dix ans, il s'est senti vivement attiré par le
    pied d'un camarade. À l'âge de douze ans, il a commencé à
    s'enthousiasmer pour les pieds de femmes. C'était pour lui
    un plaisir délicieux de les voir. À l'âge de quatorze ans, il
    commença à pratiquer l'onanisme, en se représentant dans son
    imagination un très beau pied de femme. À partir de ce moment,
    il s'extasiait devant les pieds de sa soeur qui avait trois
    ans de plus que lui. Les pieds d'autres dames, en tant que
    celles-ci lui étaient sympathiques, l'excitaient sexuellement.
    Chez la femme, il n'y a que le pied qui l'intéresse. L'idée
    d'un rapport sexuel avec une femme lui fait horreur. Il n'a
    jamais essayé de faire le coït. À partir de douze ans, il
    n'éprouve plus aucun intérêt pour le pied masculin.

    La forme de la chaussure du pied féminin lui est indifférente;
    ce qui est important, c'est que la personne lui soit
    sympathique. L'idée de jouir des pieds de prostituées lui
    inspire du dégoût. Depuis des années, il est amoureux des
    pieds de sa soeur. Rien qu'en voyant ses souliers, sa
    sensualité se trouve violemment excitée. Une accolade, un
    baiser de sa soeur ne produisent pas cet effet. Son suprême
    bonheur est de pouvoir enlacer le pied d'une femme sympathique
    et d'y poser ses lèvres. Souvent il fut tenté de toucher avec
    son pénis un des souliers de sa soeur; mais jusqu'ici il a
    su réprimer ce désir, d'autant plus que, depuis deux ans,
    sa faiblesse génitale étant très grande, l'aspect d'un pied
    suffit pour le faire éjaculer.

    On apprend par son entourage que le «malade» a une «admiration
    ridicule» pour les pieds de sa soeur, de sorte que celle-ci
    l'évite et tâche toujours de lui cacher ses pieds. Le malade
    sent lui-même que son penchant sexuel pervers est morbide,
    et il est péniblement impressionné de ce que ses fantaisies
    malpropres aient précisément choisi comme objet le pied de sa
    propre soeur. Autant qu'il lui est possible, il évite les
    occasions et cherche à se compenser par la masturbation au
    cours de laquelle il a toujours présents dans son imagination
    des pieds de femmes, ainsi que dans ses pollutions nocturnes.
    Quand le désir devient trop violent, il ne peut plus résister
    à l'envie de voir les pieds de sa soeur.

    Immédiatement après l'éjaculation, il est pris d'un vif dépit
    d'avoir été trop faible. Son affection pour le pied de sa
    soeur lui a valu bien des nuits blanches. Il s'étonne
    souvent qu'il puisse toujours continuer à aimer sa soeur.
    Bien qu'il trouve juste que sa soeur cache ses pieds devant
    lui, il en est souvent irrité, car cela l'empêche d'avoir sa
    pollution. Le malade insiste sur le fait qu'autrement il est
    d'une bonne moralité, ce qui est confirmé par son entourage.

    OBSERVATION 67.--S..., de New-York, est accusé de vols commis
    sur la voie publique. Dans son ascendance, il y a de nombreux
    cas de folie; le frère et la soeur de son père sont
    également anormaux au point de vue intellectuel. À l'âge de
    sept ans, il eut deux fois un violent ébranlement du cerveau.
    À l'âge de treize ans, il est tombé d'un balcon. À l'âge de
    quatorze ans, S... eut de violents maux de tête. Au moment de
    ces accès, ou du moins immédiatement après, il se manifestait
    en lui un penchant étrange à voler un soulier, jamais une
    paire, appartenant aux membres féminins de sa famille, et de
    le cacher dans un coin. Quand on lui fait des reproches, il
    nie ou il prétend ne plus se rappeler cette affaire. L'envie
    de prendre des souliers lui vient périodiquement tous les
    trois ou quatre mois. Une fois il a essayé de dérober un
    soulier au pied d'une bonne; une autre fois il a enlevé
    un soulier de la chambre de sa soeur. Au printemps, il a
    déchaussé par force deux dames qui se promenaient dans la rue
    et leur a pris leurs souliers. Au mois d'août, S... quitta de
    bon matin son logement pour aller travailler dans l'atelier
    d'imprimerie où il était employé comme typographe.

    Un moment après son départ, il arracha à une fille, dans la
    rue, un soulier, se sauva avec, et courut à son atelier où on
    l'arrêta pour vol.

    Il prétend ne pas savoir grand'chose sur son action; à la vue
    du soulier, il lui vient, comme un éclair subit, l'idée qu'il
    en a besoin. Dans quel but? Il n'en sait rien. Il a agi avec
    absence d'esprit. Le soulier se trouvait, comme il l'avoua,
    dans une poche de son veston. En prison il était dans un
    tel état de surexcitation mentale qu'on craignit un accès de
    folie. Remis en liberté, il enleva encore les souliers de sa
    femme pendant qu'elle dormait. Son caractère moral, son genre
    de vie étaient irréprochables. C'était un ouvrier intelligent;
    seulement les occupations variées qui se suivaient trop
    rapidement le troublaient et le rendaient incapable de
    travailler. Il fut acquitté. (Nichols, _Americ J. J._, 1859;
    Beck, _Medical jurisprud._, 1860, vol. 1, p. 732.)

Le Dr Pascal (_op. cit._) a cité encore quelques observations
analogues et beaucoup d'autres m'ont été communiquées par des
collègues et des malades.


C.--ACTES MALPROPRES COMMIS DANS LE BUT DE S'HUMILIER ET DE SE
PROCURER UNE SATISFACTION SEXUELLE.--MASOCHISME LARVÉ

On a constaté de nombreux exemples d'hommes pervers dont l'excitation
sexuelle, était produite par les sécrétions ou même par les excréments
des femmes, qu'ils cherchent à toucher.

Ces cas ont probablement toujours comme base un penchant obscur au
masochisme, avec recherche de la plus basse humiliation de soi-même et
efforts pour y arriver.

Cette corrélation se dégage nettement des aveux faits par des
personnes atteintes de cette hideuse perversion. L'observation qu'on
va lire plus loin et qui concerne un individu atteint d'inversion
sexuelle, est très instructive sous ce rapport.

Le sujet de cette observation ne s'extasie pas seulement à l'idée
d'être l'esclave de l'homme aimé, invoquant pour cela le roman _La
Vénus à la fourrure_ de Sacher-Masoch, _sed etiam sibi fingit amatum
poscere ut crepidas sudore diffluentes olfaciat ejusque stercore
vescatur. Deinde narrat, quia non habeat, quæ confingat et exoptet,
eorum loco suas crepidas sudore infectas olfacere suoque stercore
vesci, inter quæ facta pene erecto se voluptate perturbari semenque
ejaculari._

La signification masochiste des actes dégoûtants existe encore
clairement dans le cas suivant qu'un collègue m'a communiqué.

    OBSERVATION 68.--H.-R. G..., propriétaire, major en retraite,
    qui est mort à l'âge de soixante ans, est issu d'une famille
    où la légèreté, les dettes et le relâchement des idées
    éthiques sont héréditaires. Dès sa jeunesse, il s'adonna aux
    débauches les plus folles. Il était connu comme organisateur
    «des bals de nu». D'un caractère brutal et cynique, mais
    sévère et exact dans son service militaire qu'il a dû quitter
    pour une affaire malpropre qui n'a jamais été divulguée,
    il vécut en particulier pendant dix-sept ans. Insouciant de
    l'administration de sa fortune, il s'introduisait partout
    comme viveur; mais on l'évitait à cause de sa lascivité.
    Malgré sa brusquerie, on lui fit sentir qu'il était mis au
    ban de la bonne société. Voilà ce qui le décida à fréquenter
    ensuite de préférence le monde commun des cochers, des
    ouvriers et le «zinc» des cabarets. On n'a pu établir s'il
    avait des rapports sexuels avec des hommes; mais il est bien
    certain que, même à un âge avancé, il organisait avec un monde
    très mélangé des symposies, et, jusqu'à la fin de ses jours,
    il garda la réputation d'un débauché.

    Dans les dernières années de sa vie, il avait pris l'habitude
    de stationner le soir, près des maisons en construction; il
    choisissait, parmi les ouvriers qui quittaient le bâtiment,
    les plus sales et les invitait à l'accompagner.

    Il est bien établi qu'il faisait déshabiller ces journaliers,
    qu'il leur suçait ensuite l'orteil, et que, par ce procédé, il
    réveillait son _libido_ qu'il satisfaisait ensuite.

Cantarano a publié aussi dans _La Psichiatria_ (V. Année, p. 207) une
observation d'un individu qui, avant de pratiquer le coït, et pour
la même raison, suçait et mordait l'orteil de la _puella_ qui depuis
longtemps n'avait pas été lavé.

J'ai connu plusieurs cas où en dehors d'autres actes masochistes
(mauvais traitements, humiliations), les malades s'adonnaient à ces
penchants dégoûtants, et les dépositions faites par ces individus
mêmes ne laissent plus subsister aucun doute sur la signification
de ces actes malpropres. De pareils faits nous aident à comprendre
d'autres cas qui, si on ne les envisageait pas dans leurs associations
avec le penchant masochiste à l'humiliation, deviendraient absolument
inexplicables[57].

[Note 57: Il y a, dans ces cas, analogie avec les excès du délire
religieux. L'extatique religieuse Antoinette Bouvignon de la Porte
mélangeait sa nourriture avec des excréments afin de se mortifier
(Zimmermann, _op. cit._, p. 124). Marie Alacoque, béatifiée depuis,
léchait, pour sa mortification, les déjections des malades et suçait
leurs orteils couverts de plaies.]

Il est cependant vraisemblable que l'individu pervers n'a pas
conscience de la vraie signification de ce penchant, et qu'il ne
se rend compte que de son envie pour les choses dégoûtantes. Par
conséquent, là aussi il y a masochisme larvé.

À cette catégorie de pervertis appartiennent d'autres cas observés
par Cantarano (_mictio_ et dans un autre cas même _defæcatio puellæ
ad linguam viri ante actum_, usage d'aliments à odeur fécale pour être
puissant), et enfin le cas suivant qui m'a été également communiqué
par un médecin.

    OBSERVATION 69.--Un prince russe très décrépit a fait déféquer
    sa maîtresse sur sa poitrine; elle dut s'accroupir au-dessus
    de lui en lui tournant le dos. De cette manière, il a pu
    réveiller les restes de son _libido_.

    Un autre entretient très généreusement une maîtresse, à la
    condition qu'elle mange exclusivement du pain d'épice. _Ut
    libidinosus fiat et ejaculare possit, excrementa feminæ ore
    excipit._ Un médecin brésilien m'a raconté plusieurs cas
    de _defæcatio feminæ in os viri_ qui sont parvenus à sa
    connaissance.

De pareils faits arrivent partout et ne sont pas rares. Toutes les
sécrétions possibles, la salive, la mucosité nasale et même le cérumen
des oreilles sont employés dans ce but et avalés avec avidité, _oscula
ad nates_ et même _ad anum_. (Le Dr Moll, _op. cit._, p. 135, rapporte
des faits analogues chez les homosexuels). Le désir pervers très
répandu de pratiquer le _cunnilungus_ provient peut-être souvent de
velléités masochistes.

Pelanda (_Archivio di Psichiatria_ X, _fascicolo 3-4_) rapporte le
fait suivant.

    OBSERVATION 70.--W..., quarante-cinq ans, taré, était, dès
    l'âge de huit ans, adonné à la masturbation. _A decimo
    sexto anno libidines suas bibendo recentem feminarum urinam
    satiavit. Tanta erat voluptas urinam bibentis ut nec aliquid
    olfaceret nec saperet, hæc faciens._ Après l'avoir bu, il
    éprouvait toujours du dégoût, avait mal au coeur et se
    jurait de ne plus recommencer. Une seule fois il éprouva le
    même plaisir en buvant l'urine d'un garçon de neuf ans, avec
    lequel il s'était livré une fois à la _fellatio_. Le malade
    est atteint de délire épileptique.

Les faits cités dans ce groupe sont en parfaite opposition avec ceux
du groupe des sadistes.

Il faut classer dans cette catégorie les faits plus anciens que
Tardieu (_Étude médico-légale sur les attentats aux moeurs_, p.
206) avait déjà observés chez des individus séniles. Il décrit comme
«renifleurs» ceux _qui in secretos locos nimirum theatrorum posticos
convenientes quo complures feminæ ad micturiendum festinant, per nares
urinali odore excitati, illico se invicem polluunt_.

Les «stercoraires» dont parle Taxil (_La prostitution contemporaine_)
sont uniques dans ce genre.

Enfin, il faut encore donner place ici au fait suivant qui m'a été
communiqué par un médecin.

    OBSERVATION 71.--Un notaire, connu dans son entourage comme un
    original et un misanthrope depuis sa jeunesse et qui, pendant
    qu'il faisait ses études, était très adonné à l'onanisme,
    avait l'habitude, comme il le raconte lui-même, de stimuler
    ses désirs sexuels en prenant un certain nombre de feuilles de
    papier de latrine dont il s'était servi; il les étalait sur la
    couverture de son lit, les regardait et reniflait jusqu'à
    ce que l'érection se produisît, érection dont il se servait
    ensuite pour accomplir l'acte de la masturbation. Après sa
    mort, on a trouvé près de son lit un grand panier rempli de
    ces papiers. Sur chaque feuille, il avait soigneusement noté
    la date.

    Il s'agit ici probablement d'une évocation imaginaire d'actes
    accomplis, comme dans les exemples précédents.


D.--LE MASOCHISME CHEZ LA FEMME

Chez la femme, la soumission volontaire à l'autre sexe est un
phénomène physiologique. Par suite de son rôle passif dans l'acte de
la procréation, par suite des moeurs des sociétés de tous les temps,
chez la femme l'idée des rapports sexuels se rattache en général à
l'idée de soumission. C'est pour ainsi dire le diapason qui règle la
tonalité des sentiments féminins.

Celui qui connaît l'histoire de la civilisation sait dans quelle
condition de soumission absolue la femme fut tenue de tout temps
jusqu'à l'époque d'une civilisation relativement plus élevée[58].

[Note 58: Les livres de droit du commencement du moyen âge
donnaient à l'homme le droit de tuer sa femme; ceux des périodes
suivantes lui accordaient encore le droit de la châtier. On en a fait
un ample usage, même dans les classes élevées (Comparez Schultze, _Das
hæfische Leben sur Zeit des Minnesangs_, Bd I. p. 163 f.). À côté on
trouve le paradoxal hommage rendu aux femmes du moyen âge.]

Un observateur attentif de la vie sociale reconnaîtra facilement,
aujourd'hui même, comment les coutumes de nombreuses générations
jointes au rôle passif que la nature a attribué à la femme, ont
développé dans le sexe féminin la tendance instinctive à se soumettre
à la volonté de l'homme. Il remarquera aussi que les femmes trouvent
inepte une accentuation trop forte de la galanterie usuelle, tandis
qu'une nuance d'attitude impérieuse est accueillie avec un blâme
hautement manifesté, mais souvent avec un plaisir secret[59].

[Note 59: Comparez les paroles de Lady Milford dans _Kabale und
Liebe_ de Schiller: «Nous autres femmes, nous ne pouvons choisir
qu'entre la domination et la servitude; mais le plus grand bonheur
du pouvoir n'est qu'un misérable pis-aller, si ce plus grand bonheur
d'être esclaves d'un homme que nous aimons nous est refusé.» (Acte II,
scène 1.)]

Sous le vernis des moeurs de salon, l'instinct de la servitude de la
femme est partout reconnaissable.

Ainsi il est tout indiqué de considérer le masochisme comme une
excroissance pathologique des éléments psychiques, surtout chez
la femme, comme une accentuation morbide de certains traits de
son caractère sexuel psychique; il faut donc chercher son origine
primitive dans le sexe féminin.

On peut admettre comme bien établi que le penchant à se soumettre à
l'homme--(qu'on peut toutefois considérer comme une utile institution
acquise et comme un phénomène qui s'est développé conformément à
certains faits sociaux)--existe chez la femme, jusqu'à un certain
point, comme un phénomène normal.

Que, dans ces circonstances, on n'arrive pas souvent à «la poésie» de
l'hommage symbolique, cela tient en partie à ce que l'homme n'a pas la
vanité du faible qui veut faire ostentation de son pouvoir (comme les
dames du moyen âge en présence de leur cavalier servant), mais qu'il
préfère en tirer un profit réel. Le barbare fait labourer ses champs
par sa femme; le philistin de notre civilisation spécule sur la dot.
La femme supporte volontiers ces deux états.

Il est probable qu'il y a chez les femmes des cas assez fréquents
d'une accentuation pathologique de cet instinct dans le sens du
masochisme, mais la manifestation en est réprimée par les conventions
sociales. D'ailleurs, beaucoup de jeunes femmes aiment avant tout être
à genoux devant leurs époux ou leurs amants. Chez tous les peuples
slaves, dit-on, les femmes de basse classe s'estiment malheureuses
quand elles ne sont pas battues par leurs maris.

Un correspondant hongrois m'assure que les paysannes du comitat de
Somogy ne croient pas à l'amour de leur mari tant qu'elles n'ont pas
reçu de lui une première gifle comme marque d'amour.

Il est difficile au médecin observateur d'apporter des documents
humains sur le masochisme de la femme. Des résistances internes
et externes, pudeur et convenances, opposent des obstacles presque
insurmontables aux manifestations extérieures des penchants sexuels
pervers de la femme.

De là vient qu'on n'a pu jusqu'ici constater scientifiquement qu'un
seul cas de masochisme chez la femme; encore ce cas est entouré de
circonstances accessoires qui le rendent obscur.

    OBSERVATION 72.--Mlle V. X..., trente-cinq ans, née d'une
    famille très chargée, se trouve depuis quelques années dans la
    phase initiale d'une _paranoia persecutoria_. Cette maladie a
    eu pour cause une _neurasthenia cerebrospinalis_ dont le point
    de départ doit être cherché dans une surexcitation sexuelle.
    Depuis l'âge de vingt-quatre ans, la malade était adonnée à
    l'onanisme. À la suite d'un espoir matrimonial déçu et
    d'une violente excitation sensuelle, elle en est venue à la
    masturbation et à l'onanisme psychique. Il n'y eut jamais chez
    elle d'affection pour des personnes de son propre sexe. Voici
    les dépositions de la malade: «À l'âge de six à huit ans,
    l'envie m'a prise d'être fouettée. Comme je n'ai jamais
    été battue et que je n'ai jamais assisté à la flagellation
    d'autrui, je ne peux pas m'expliquer comment ce désir étrange
    a pu se produire chez moi. Je ne peux que m'imaginer qu'il est
    congénital. J'éprouvais un véritable sentiment de délice à
    ces idées de flagellation et, dans mon imagination, je me
    représentais combien ce serait bon d'être fouettée par
    une amie. Jamais la fantaisie ne m'est venue de me laisser
    fouetter par un homme. Je jouissais à l'idée seule et n'ai
    jamais essayé de mettre à exécution mes fantaisies. À partir
    de l'âge de dix ans, j'ai perdu ces idées. Ce n'est qu'à l'âge
    de trente-quatre ans, lorsque j'eus lu les _Confessions_ de
    Rousseau, que je compris ce que signifiait cette envie d'être
    flagellée, et qu'il s'agissait chez moi des mêmes idées
    morbides que chez Rousseau. Jamais, depuis l'âge de dix ans,
    je n'ai eu de pareilles tendances.»

Ce cas doit évidemment, par son caractère primitif ainsi que par
l'évocation de Rousseau, être classé comme cas de masochisme. Que ce
soit une amie qui, dans l'imagination, exerce le rôle de flagellant,
cela s'explique simplement par le fait qu'ici les sentiments
masochistes entrent dans la conscience d'une enfant avant que la
_vita sexualis_ soit développée et que le penchant pour l'homme se
manifeste. L'inversion sexuelle est absente dans ce cas d'une façon
absolue.


ESSAI D'EXPLICATION DU MASOCHISME

Les faits de masochisme comptent certainement parmi les plus
intéressants de la psychopathologie. Avant d'essayer de les expliquer,
il faut d'abord bien établir ce qui est essentiel et ce qui est
secondaire dans ce phénomène.

L'essentiel, dans le masochisme, c'est, dans tous les cas, l'envie
d'être absolument soumis à la volonté d'une personne de l'autre sexe
(dans le sadisme, au contraire, le règne absolu sur cette personne),
mais avec provocation et accompagnement de sensations sexuelles
se traduisant par du plaisir qui va jusqu'à produire l'orgasme. Le
secondaire, c'est, d'après le critérium précédent, la manière spéciale
dont cette condition de dépendance ou de règne est manifestée, que ce
soit par des actes purement symboliques ou qu'il y ait en même temps
désir de supporter des douleurs causées par une personne de l'autre
sexe.

Tandis qu'on peut considérer le sadisme comme une excroissance
pathologique du caractère sexuel viril dans ses particularités
psychiques, le masochisme est plutôt une excroissance morbide des
particularités psychiques propres à la femme.

Il existe sans doute aussi des cas très fréquents de masochisme chez
l'homme; ce sont ceux qui deviennent pour la plupart apparents et
remplissent presque à eux seuls toute la casuistique. Nous en avons
donné les raisons plus haut.

Tout d'abord, à l'état d'excitation voluptueuse, chaque impression
exercée sur l'excité par la personne qui est le point de départ du
charme sexuel, vient indépendamment du genre de cette impression.

C'est encore une chose tout à fait normale que des tapes légères et de
petits coups de poing soient considérés comme des caresses[60].

    _Like the lovers pinch wich hurts and is desired._

    (Shakespeare, _Antonius and Cleopatra_.)

[Note 60: Nous trouvons des faits analogues chez les animaux
inférieurs. Les chenilles du poumon (_Pulmonata Cuv._) possèdent une
soi-disant «flèche d'amour», baguette de chaux pointue qui se trouve
dans une pochette particulière de leur corps et qu'elles font sortir
au moment de l'accouplement. C'est un organe d'excitation sexuelle
qui, d'après sa constitution, doit être un excitant douloureux.]

De là il n'y a pas loin à conclure que le désir d'éprouver une très
forte impression de la part du _consors_ amène, dans le cas d'une
accentuation pathologique de l'ardeur amoureuse, à l'envie de recevoir
des coups, la douleur étant toujours un moyen facile pour produire une
forte impression physique. De même que, dans le sadisme, la passion
sexuelle aboutit à une exaltation dans laquelle l'excès de l'émotion
psychomotrice déborde dans les sphères voisines, il se produit de
même, dans le masochisme, une extase dans laquelle la marée montante
d'un seul sentiment engloutit avidement toute impression venant de la
personne aimée et la noie dans la volupté.

La seconde cause, la plus puissante du masochisme, doit être cherchée
dans un phénomène très répandu qui rentre déjà dans le domaine d'un
état d'âme insolite et anormal, mais pas encore dans celui d'un état
perverti.

J'entends ici ce fait fréquent qu'on observe dans des cas très
nombreux et sous les formes les plus variées, qu'un individu tombe
d'une façon étonnante et insolite sous la dépendance d'un individu
de l'autre sexe, jusqu'à perdre toute volonté, dépendance qui force
l'assujetti à commettre et à tolérer des actes compromettant souvent
gravement ses propres intérêts, contraires et aux lois et aux
moeurs.

Dans les phénomènes de la vie normale, cette dépendance varie selon
l'intensité du penchant sexuel qui est ici en jeu et le peu de force
de volonté qui devrait contrebalancer l'instinct. Il n'y a donc qu'une
différence quantitative, mais non pas qualitative, comme c'est le cas
dans les phénomènes du masochisme.

J'ai désigné sous le nom de servitude sexuelle ce fait de dépendance
anormale, mais non encore perverse, d'un homme vis-à-vis d'un individu
de l'autre sexe, fait qui offre un grand intérêt, surtout au point de
vue médico-légal. Je l'ai nommé ainsi parce que les conditions qui en
résultent sont empreintes d'une marque de servitude[61]. La volonté du
sujet dominateur commande à celle du sujet asservi, comme la volonté
du maître à celle du serviteur[62].

[Note 61: Comparer l'essai de l'auteur «Sur la servitude sexuelle
et le masochisme» dans _Psychiatrische Jahrbücher_, t. X, p. 169, où
ce sujet a été traité à fond, surtout au point de vue médico-légal.]

[Note 62: Bien qu'on les emploie au figuré pour de pareilles
situations, j'ai cru devoir éviter ici les expressions esclave et
esclavage, parce que ce sont des termes qu'on emploie de préférence
pour le masochisme dont il faut bien distinguer la «servitude».

L'expression de servitude ne doit pas être confondue non plus avec la
sujétion de la femme de J. St. Mill. Mill désigne par cette expression
des moeurs et des lois, des phénomènes historiques et sociaux.
Mais ici nous ne parlons que de faits nés de mobiles individuels
particuliers et qui sont en contradiction avec les lois et les
moeurs en usage. En outre, il est question des deux sexes.]

Cette servitude sexuelle est, comme nous le disions, un phénomène
anormal, même au point de vue psychique.

Elle commence là où la règle extérieure, les limites de la dépendance
d'une partie sur l'autre ou de la dépendance mutuelle, tracées par la
loi et les moeurs, sont transgressées à la suite d'une particularité
individuelle due à l'intensité de mobiles qui en eux-mêmes sont tout
à fait normaux. La servitude sexuelle n'est pas du tout un phénomène
pervers: les agents moteurs sont les mêmes que ceux qui mettent
en mouvement, quoique avec moins de vivacité, la _vita sexualis_
psychique renfermée dans les limites et les règles normales.

La peur de perdre sa compagne, le désir de la contenter toujours, de
la conserver aimable et disposée aux rapports sexuels, sont ici les
mobiles qui poussent le sujet asservi.

D'un côté un amour excessif qui, surtout chez la femme, n'indique pas
toujours un degré excessif de sensualité; de l'autre, une faiblesse
de caractère: tels sont les premiers éléments de ce processus
insolite[63].

[Note 63: Le fait le plus important, dans ces cas, c'est peut-être
que l'habitude d'obéir développe une sorte de mécanisme d'obéissance
inconsciente qui fonctionne avec une exactitude automatique et qui n'a
pas à lutter contre des idées contraires, parce qu'il est au delà de
la limite de la conscience nette, et qu'il peut être manié comme un
instrument inerte par la partie régnante.]

Le mobile de l'autre sujet, c'est l'égoïsme, qui peut se donner libre
cours.

Les faits de servitude sexuelle sont très variés dans leurs formes, et
leur nombre est très grand[64].

[Note 64: Dans les littératures de tous les pays et de toutes
les époques, la servitude sexuelle joue un grand rôle. Les phénomènes
insolites mais non pervers de la vie de l'âme sont pour le poète des
sujets heureux et qu'il lui est permis de traiter. La description
la plus célèbre de la «servitude» chez l'homme, est celle de l'abbé
Prévost dans sa _Manon Lescaut_. Une description parfaite de la
servitude chez la femme se trouve dans le roman _Leone Leoni_, de
George Sand. Il faut citer ici la _Kæthchen von Heilbronn_ de Kleist,
qui lui-même désigne cette pièce comme l'opposé de sa _Penthésilée_
(sadisme), enfin la _Griselidis_ de Halm et beaucoup d'autres poésies
analogues.]

Nous rencontrons à chaque pas dans la vie des hommes tombés dans la
servitude sexuelle. Il faut compter parmi les gens de cette catégorie
les maris qui vivent sous la domination de leur femme, surtout
les hommes déjà vieux qui épousent de jeunes femmes et qui veulent
racheter leur disproportion d'âge et de qualités physiques par une
condescendance absolue à tous les caprices de l'épouse; il faut aussi
classer dans cette catégorie les hommes trop mûrs qui, en dehors
du mariage, veulent renforcer leurs dernières chances d'amour par
d'immenses sacrifices, et aussi les hommes de tout âge qui, pris d'une
violente passion pour une femme, se heurtent à une froideur calculée
et doivent capituler dans de dures conditions; les gens très amoureux
qui se laissent entraîner à épouser des catins connues; les hommes
qui, pour courir après des aventurières, abandonnent tout, jouent leur
avenir; les maris et les pères qui délaissent épouse et enfants, et
qui placent les revenus d'une famille aux pieds d'une hétaïre.

Quelque nombreux que soient les exemples de servitude chez l'homme,
tout observateur un peu impartial de la vie conviendra que leur nombre
et leur importance sont bien inférieurs à ceux observés chez la femme.
Ce fait est facilement explicable. Pour l'homme, l'amour n'est presque
toujours qu'un épisode; il a une foule d'autres intérêts importants;
pour la femme, au contraire, l'amour est la vie: jusqu'à la naissance
des enfants, l'amour tient le premier rang, et souvent même après la
naissance des enfants. Ce qui est encore plus important, c'est que
l'homme peut dompter son penchant ou l'apaiser dans des accouplements
pour lesquels il trouve de nombreuses occasions. La femme, dans les
classes supérieures, quand elle est alliée à un homme, est obligée de
se contenter de lui seul, et, même dans les basses couches sociales,
la polyandrie se heurte encore à des obstacles considérables.

Voilà pourquoi, pour la femme, l'homme qu'elle possède signifie
le sexe tout entier. Son importance pour elle devient par ce fait
immense. De plus, les rapports normaux, tels que la loi et les
moeurs les ont établis entre l'homme et la femme, sont loin d'être
établis d'après les règles de la parité et destinent déjà la femme à
une grande dépendance.

Sa servitude deviendra encore plus grande par les concessions qu'elle
fait à l'amant pour obtenir de lui cet amour qui pour elle ne peut
se remplacer; dans la même mesure s'augmenteront les prétentions des
hommes qui sont décidés à mettre à profit leurs avantages et à faire
métier d'exploiter l'abnégation illimitée de la femme.

Tels sont: le coureur de dot qui se fait payer des sommes énormes
pour détruire les illusions qu'une vierge s'était faite de lui; le
séducteur réfléchi et calculateur qui compromet une femme et spécule
en même temps sur la rançon et le chantage; le soldat aux galons d'or,
l'artiste musicien à la crinière de lion qui savent provoquer chez la
femme un brusque: «Toi ou la mort!» un bon moyen pour payer les dettes
ou pour s'assurer une vie facile; le simple troupier qui, dans
la cuisine, fait payer son amour par la cuisinière en bons repas;
l'ouvrier-compagnon qui mange les économies de la patronne qu'il a
épousée; et enfin le souteneur qui force par des coups la prostituée,
dont il vit, à lui gagner chaque jour une certaine somme. Ce ne sont
là que quelques-unes des diverses formes de la servitude dans laquelle
la femme tombe forcément par suite de son grand besoin d'amour et des
difficultés de sa position.

Il était nécessaire de donner une courte description de la servitude
sexuelle, car il faut évidemment voir en elle le terrain propice d'où
la principale racine du masochisme est sortie. La servitude ainsi que
le masochisme consistent essentiellement en ce que l'individu atteint
de cette anomalie se soumet absolument à la volonté d'une personne
d'un autre sexe et subit sa domination[65].

[Note 65: Il peut se produire des cas où la servitude sexuelle
se traduise par les mêmes actes que ceux qui sont particuliers au
masochisme. Quand des hommes brutaux battent leurs femmes et que
celles-ci le tolèrent par amour, sans cependant avoir la nostalgie
des coups, il y a dans cette servitude un trompe-oeil qui peut nous
faire croire à l'existence du masochisme.]

On peut cependant faire une démarcation nette entre les deux
phénomènes, car ils diffèrent non pas par leur gradation, mais par
leur nature. La servitude sexuelle n'est pas une perversion; elle n'a
rien de morbide. Les éléments auxquels elle doit son origine,
l'amour et la faiblesse de la volonté, ne sont pas pervers; seule la
disproportion de leurs forces mutuelles donne un résultat anormal qui
souvent est opposé aux intérêts personnels, aux moeurs et aux lois.
Le mobile auquel la partie subjuguée obéit en subissant la domination,
c'est le penchant normal vers la femme (ou réciproquement vers
l'homme), penchant dont la satisfaction est le prix et la compensation
de la servitude subie. Les actes de la partie subjuguée, actes qui
sont l'expression de la servitude sexuelle, sont accomplis sur l'ordre
de la partie dominante pour servir à la cupidité de cette dernière.
Ils n'ont pour la partie assujettie aucun but indépendant, ils ne sont
pour elle que des moyens d'obtenir ou de conserver la possession de la
partie dominatrice, ce qui est le vrai but final. Enfin, la servitude
est une conséquence de l'amour pour une personne déterminée; elle n'a
lieu que lorsque cet amour s'est déclaré.

Les choses sont tout autres dans le masochisme qui est nettement
morbide, et qui, en un mot, est une perversion. Là, le mobile des
actes et des souffrances de la partie assujettie se trouve dans le
charme que la tyrannie exerce sur elle. Elle peut, en même temps,
désirer aussi le coït avec la partie dominante; dans tous les cas, son
penchant vise aussi les actes servant d'expression à la tyrannie
comme objets directs de sa satisfaction. Ces actes dans lesquels le
masochisme trouve son expression, ne sont pas pour le subjugué un
moyen d'arriver au but comme c'est le cas dans la servitude, car ils
sont eux-mêmes le but final. Enfin, dans le masochisme, la nostalgie
de la soumission se manifeste _a priori_, avant qu'il y ait une
affection pour un objet d'amour concret.

La connexité qu'on peut admettre entre la servitude et le masochisme
vient du trait commun des phénomènes externes de la dépendance, malgré
la différence des mobiles; la transition de l'anomalie à la perversion
se produit probablement de la façon suivante.

Celui qui reste pendant longtemps en état de servitude sexuelle sera
plus enclin à contracter de légères tendances masochistes. L'amour,
qui supporte volontiers la tyrannie pour l'amour de la personne aimée,
devient alors directement un amour de la tyrannie. Quand l'idée d'être
tyrannisé s'est longtemps associée à une représentation de l'objet
aimé, accompagnée d'un sentiment de plaisir, cette manifestation de la
sensation de plaisir finit par se reporter sur la tyrannie même et
il se produit de la perversion. Voilà comment le masochisme peut être
acquis[66].

[Note 66: C'est un fait bien intéressant et qui repose sur
l'analogie qui existe entre la sujétion et le masochisme, relativement
à leur manifestation extérieure, que pour décrire la servitude
sexuelle on emploie généralement, soit par plaisanterie, soit au
figuré, des expressions comme celles-ci: «esclavage, être enchaîné,
porter des fers, agiter le fouet sur quelqu'un, atteler quelqu'un à
son char de triomphe, être aux pieds de quelqu'un, sous le règne de la
culotte, etc.», toutes choses qui, prises au pied de la lettre, sont
pour le masochiste, l'objet de ses désirs pervers.

Ces locutions imagées sont d'un fréquent usage dans la vie ordinaire
et sont presque devenues triviales. Elles ont pris leur origine
dans la langue poétique. De tout temps la poésie a vu dans l'image
d'ensemble d'une violente passion amoureuse, l'état de dépendance
de l'objet qui peut ou qui doit se refuser, et les phénomènes de la
servitude se sont toujours présentés à l'observation des poètes. Le
poète, en choisissant des termes comme ceux que nous venons de
citer, pour représenter avec des images frappantes la dépendance de
l'amoureux, suit absolument le même chemin que le masochiste qui, pour
se représenter d'une manière frappante sa dépendance (qui est pour lui
le but), cherche à réaliser des situations correspondant à son désir.

Déjà la poésie antique désigne l'amante par le mot _domina_ et emploie
de préférence l'image de la captivité chargée de fers (Horace, _Od._,
IV, 11). Dès cette époque et jusqu'aux temps modernes, (comparez
Grillparzer, _Ottokar_, IVe acte: «Régner est si doux, presque aussi
doux qu'obéir») la poésie galante de tous les siècles est remplie de
phrases et de métaphores semblables. Sous ce rapport, l'histoire de
l'origine du mot «maîtresse» est aussi très intéressante.

Mais la poésie réagit sur la vie. C'est de cette façon qu'a pu prendre
naissance le service des dames chez les courtisanes du moyen âge. Ce
service avec adoration des femmes comme «maîtresses» dans la société
aussi bien que dans les liaisons d'amour isolées, en assimilant les
rapports entre féaux et serfs avec les rapports entre le chevalier et
sa dame, avec la soumission à tous les caprices féminins, aux épreuves
d'amour et aux voeux, à l'engagement d'obéissance à tous les ordres
des dames, apparaît comme un développement et un perfectionnement
systématique de la servitude amoureuse. Certains phénomènes extrêmes,
commue, par exemple, les souffrances d'Ulric de Lichtenstein ou de
Pierre Vidal au service de leurs dames, ou les menées de la confrérie
des «Galois» en France qui cherchaient le martyre par amour et se
soumettaient à toutes sortes de tortures, portent déjà une empreinte
bien visible du caractère masochiste, et montrent la transition
naturelle d'un état vers l'autre.]

Un faible degré de masochisme peut bien être engendré par la servitude
et peut, par conséquent, être acquis. Mais le vrai masochisme complet
et profondément enraciné, avec sa nostalgie brûlante de soumission dès
la première enfance, tel que le dépeignent les personnes mêmes qui en
sont atteintes, est toujours congénital.

La meilleure explication de l'origine du masochisme complet,
perversion toutefois assez rare, serait dans l'hypothèse que cette
perversion est née de la servitude sexuelle, anomalie de plus en
plus fréquente, qui parfois se transmet par hérédité à un individu
psychopathe de façon à dégénérer en perversion. On a démontré plus
haut qu'un léger déplacement des éléments psychiques qui jouent ici
un rôle, peut amener cette transition. Ce que peut faire, pour les
cas possibles de masochisme acquis, l'habitude associative, l'hérédité
peut le faire pour les cas bien établis de masochisme congénital.
Aucun élément nouveau ne s'ajoute alors à la servitude; au contraire,
un élément disparaît, le raisonnement qui rattache l'amour à la
dépendance, et qui constitue la différence entre l'anomalie et la
perversion, entre la servitude et le masochisme. Il est tout naturel
que ce soit la partie d'instinct seule qui se transmette par hérédité.

Cette transition de l'anomalie à la perversion par transmission
héréditaire s'effectuera facilement, surtout dans le cas où la
disposition psychopathique du descendant fournit un autre facteur
pour le masochisme, c'est-à-dire l'élément que nous avons appelé la
première cause du masochisme: la tendance des natures sexuellement
hyperesthésiées à assimiler aux impressions sexuelles toute impression
qui part de l'objet aimé.

C'est de ces deux éléments, la servitude sexuelle d'une part, et
d'autre part la prédisposition à l'extase sexuelle qui accepte
avec plaisir les mauvais traitements, c'est de ces deux éléments,
disons-nous, dont les causes peuvent être ramenées jusqu'au domaine
des faits physiologiques, que le masochisme tire son origine, quand
il trouve un terrain psychopathique propice et que l'hyperesthésie
sexuelle amène jusqu'au degré morbide de la perversion les
circonstances physiologiques et anormales de la _vita sexualis_[67].

[Note 67: Quand on voit, ainsi que cela a été démontré plus haut,
que la «servitude sexuelle» est un phénomène qui a été constaté
bien plus fréquemment et avec une intensité plus grande dans le sexe
féminin que dans le sexe masculin, la conclusion s'impose: que le
masochisme (sinon toujours, du moins habituellement) est un legs de
la «servitude» des ascendants féminins. De cette façon, il entre en
rapport, bien qu'éloigné, avec l'inversion sexuelle, en raison de ce
fait qu'une perversion qui devrait être particulière à la femme, se
transmet à l'homme. Cette manière d'envisager le masochisme comme une
inversion sexuelle rudimentaire, comme une _effeminatio_ partielle
qui, dans ce cas, n'atteint que les traits secondaires du caractère de
la _vita sexualis_ (manière de voir que j'ai déjà, dans la 6e
édition de cet ouvrage, exprimée d'une façon très nette), est encore
corroborée par les dépositions des malades des observations 44 et
49, citées plus haut, et dont les sujets sont aussi marqués d'autres
traits d'effémination, tous les deux désignant comme leur idéal une
femme relativement plus âgée qui les aurait recherchés et conquis.

Il faut cependant noter le fait que la sujétion joue aussi un
rôle considérable dans la _vita sexualis_ masculine, et que, par
conséquent, le masochisme peut s'expliquer sans l'hypothèse de la
transmission des éléments féminins à l'homme. Il ne faut pas oublier
non plus, à ce propos, que le masochisme et son opposé le sadisme se
rencontrent quelquefois en combinaisons irrégulières avec l'inversion
sexuelle.]

En tout cas, le masochisme, en tant que perversion sexuelle
congénitale, représente aussi dans le tableau de l'hérédité un signe
de dégénérescence fonctionnelle, et cette constatation clinique a été
en particulier confirmée par mes propres observations de masochisme et
de sadisme.

Il est facile de prouver que cette tendance psychiquement anormale et
particulière par laquelle le masochisme se manifeste, représente une
anomalie congénitale; elle ne se greffe pas sur l'individu porté à la
flagellation, par suite d'une association d'idées, comme le supposent
Rousseau et Binet.

Cela ressort de ces cas nombreux, même de la majorité de ces cas, où
la flagellation n'est jamais venue à l'idée du masochiste, mais où
le penchant pervers visait exclusivement des actes symboliques, qui
expriment la soumission sans causer de douleurs physiques.

Les détails de l'observation 52 nous renseignent à ce sujet.

Mais on arrive à la même conclusion, c'est-à-dire à la constatation
que la flagellation passive ne peut pas être le noyau qui réunit tous
les autres éléments autour de lui, même quand on examine de plus près
les cas dans lesquels la flagellation passive joue un rôle, comme dans
les observations 44 et 49.

Sous ce rapport, l'observation 50 est particulièrement instructive,
car il ne peut pas y être question d'une stimulation sexuelle produite
par une punition reçue dans l'enfance. Dans ce cas, il est surtout
impossible de relier le phénomène à un fait ancien, car l'objet du
principal intérêt sexuel n'est pas réalisable, même avec un enfant.

Enfin l'origine purement psychique du masochisme est prouvée par la
comparaison du masochisme avec le sadisme. (Voir plus loin.)

Si la flagellation passive se rencontre si fréquemment dans le
masochisme, cela s'explique simplement par le fait que la flagellation
est le moyen le plus efficace d'exprimer l'état de soumission.

Je ne puis que répéter que ce qui différencie absolument la simple
flagellation passive de la flagellation basée sur un désir masochiste,
c'est que, dans le premier cas, l'acte est un moyen pour rendre
possible le coït ou l'éjaculation, tandis que, dans le dernier cas,
c'est un moyen pour obtenir une satisfaction de l'âme dans le sens des
désirs masochistes.

Ainsi que nous l'avons vu plus haut, les masochistes se soumettent
aussi à d'autres mauvais traitements et à des souffrances pour
lesquelles il ne peut être question d'une excitation voluptueuse
réflexe. Comme ces faits sont très nombreux, il faut examiner dans
quelle proportion existent la douleur et le plaisir dans de pareils
actes, et aussi dans la flagellation des masochistes.

De la déposition d'un masochiste, il résulte le fait suivant.

La proportion n'est pas telle que l'individu éprouve simplement
comme plaisir physique ce qui ordinairement cause de la douleur; mais
l'individu se trouvant en extase masochiste, ne sent pas la douleur,
soit que, grâce à son état passionnel, (comme chez le soldat au
milieu de la mêlée et de la bataille), il n'ait pas la perception de
l'impression physique produite sur les nerfs de son épiderme, soit
que, grâce à la trop grande abondance de sensations voluptueuses
(comme chez les martyrs ou dans l'extase religieuse), l'idée des
mauvais traitements n'entre dans son esprit que comme un symbole et
sans les attributs de la douleur.

Dans la deuxième alternative, il y a pour ainsi dire une
surcompensation de la douleur physique par le plaisir psychique, et
c'est cet excédent qui reste seul comme plaisir psychique dans la
conscience. Cet excédent de plaisir est encore renforcé soit
par l'influence des réflexes spinaux, soit par une accentuation
particulière des impressions sensibles dans le sensorium; il se
produit une espèce d'hallucination de volupté physique, avec une
localisation vague de la sensation projetée au dehors.

Des phénomènes analogues paraissent se produire dans
l'auto-flagellation des extasiés religieux (fakirs, derviches
hurlants, flagellants), seulement les images qui provoquent la
sensation de plaisir ont une autre forme. Là aussi on perçoit l'idée
de la torture sans ses attributs de douleur, la conscience étant trop
remplie par l'idée accentuée du plaisir de servir Dieu en subissant
des tortures, de racheter ses péchés, de gagner le ciel, etc.


MASOCHISME ET SADISME

Le sadisme est l'opposé complet du masochisme. Tandis que celui-ci
veut supporter des douleurs et se sentir soumis, celui-là cherche à
provoquer la souffrance et à violenter.

Le parallélisme est complet. Tous les actes et toutes les scènes qui
sont exécutés par le sadiste d'une façon active, constituent
l'objet des désirs du masochiste dans son rôle passif. Dans les deux
perversions ces actes passent graduellement des procédés symboliques
aux tortures les plus graves. L'assassinat par volupté lui-même,
comble du sadisme, trouve sa contre-partie passive dans le masochisme,
bien entendu uniquement comme imagination, ainsi que cela résulte de
l'observation 53. Ces deux perversions peuvent, dans des circonstances
favorables, subsister à côté d'une _vita sexualis_ normale; dans
les deux cas, les actes par lesquels elles se manifestent servent de
préparatifs au coït ou bien le remplacent[68].

[Note 68: Naturellement toutes deux ont à combattre des
contre-motifs esthétiques et éthiques dans le for intérieur. Mais,
lorsqu'il les a vaincus, le sadisme, en se manifestant dans le monde
extérieur, entre en conflit avec le Code pénal. Tel n'est pas le cas
du masochisme, ce qui explique la plus grande fréquence des actes
masochistes. Par contre, à la réalisation de ces derniers s'opposent
l'instinct de la conservation et la crainte de la douleur physique.
La signification pratique du masochisme n'existe que dans ses rapports
avec l'impuissance psychique, tandis que celle du sadisme a surtout
une portée médico-légale.]

L'analogie ne concerne pas seulement les symptômes extérieurs; elle
s'étend aussi à l'essence intime des deux perversions.

On doit les considérer toutes les deux comme des psychopathies
congénitales chez des individus dont l'état psychique est anormal et
qui sont atteints surtout d'_hyperæsthesia sexualis_ psychique, et
habituellement d'autres anomalies accessoires; dans chacune de
ces deux perversions on peut établir l'existence de deux éléments
constitutifs qui tirent leur origine de faits psychiques intervenant
dans la zone physiologique.

Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, pour le masochisme, ces éléments
consistent dans les faits suivants: 1º Dans la passion sexuelle,
chaque action partant du _consors_ provoque par elle-même et
indépendamment de la nature de cette action une sensation de plaisir
qui, dans le cas d'_hyperæsthesia sexualis_, peut aller jusqu'à
compenser et au delà toute sensation de douleur; 2º La «servitude
sexuelle» produisant dans la vie psychique des phénomènes qui en
eux-mêmes ne sont pas de nature perverse, peut, dans des conditions
pathologiques, devenir un besoin de soumission morbide s'accompagnant
de sensations de plaisir, ce qui--quand même l'hypothèse d'une
hérédité maternelle serait laissée de côté--indique une dégénérescence
pathologique de l'instinct physiologique de soumission qui caractérise
la femme.

De même, pour expliquer le sadisme, on trouve deux éléments
constitutifs dont l'origine peut être ramenée jusque dans le domaine
physiologique: 1º Dans la passion sexuelle, il peut se produire une
sorte d'émotion psychique, un penchant à agir sur l'objet aimé de la
façon la plus forte possible ce qui, chez des individus sexuellement
hyperesthésiés, peut devenir une envie de causer de la douleur; 2º Le
rôle actif de l'homme, la nécessité de conquérir la femme, peuvent,
dans des circonstances pathologiques données, se transformer en désir
d'obtenir d'elle une soumission illimitée.

Ainsi le masochisme et le sadisme se présentent comme la contre-partie
complète l'un de l'autre. Ce qui corrobore ce fait, c'est que, pour
les individus atteints de l'une ou de l'autre de ces deux perversions,
l'idéal est toujours une perversion opposée à la leur et qui se
manifesterait chez une personne de l'autre sexe. Comme exemples à
l'appui, il suffit de citer les observations 44 et 49 ainsi que les
_Confessions_ de Rousseau.

La comparaison du masochisme et du sadisme peut encore servir à
écarter complètement cette hypothèse que le masochisme tirerait son
origine primitive de l'effet réflexe de la flagellation passive, et
que tout le reste ne serait que le produit d'associations d'idées se
rattachant au souvenir de la flagellation, ainsi que l'a soutenu Binet
dans son explication du cas de Jean-Jacques Rousseau et ainsi que
Rousseau lui-même l'a cru. De même la torture active qui, pour le
sadiste, est le but du désir sexuel, ne produit aucune excitation
des nerfs sensitifs; par conséquent l'origine psychique de cette
perversion ne saurait être mise en doute. Mais le sadisme et le
masochisme sont tellement similaires, ils se ressemblent tellement
en tous points, que la conclusion par analogie de l'un à l'autre est
permise, et qu'elle suffirait à elle seule à établir le caractère
psychique du masochisme.

La comparaison de tous les éléments et phénomènes du masochisme et
du sadisme étant faite, si nous résumons le résultat de tous les cas
observés plus haut, nous pouvons établir que: le plaisir à causer de
la douleur et le plaisir à la subir ne sont que deux faces différentes
d'un même processus psychique dont l'origine essentielle est l'idée de
la soumission active ou passive, tandis que la réunion de la
cruauté et de la volupté n'a qu'une importance psychologique d'ordre
secondaire. Les actes cruels servent à exprimer cette soumission, tout
d'abord parce qu'ils constituent le moyen le plus fort de traduire cet
état, et puis, parce qu'ils représentent la plus forte impression que,
sauf le coït et en dehors du coït, un individu peut produire sur un
autre.

Le sadisme et le masochisme sont le résultat d'associations d'idées
dans le même sens que tous les phénomènes compliqués de la vie
psychique. La vie psychique consiste, à part la production des
éléments primitifs de la conscience, uniquement en associations et
disjonctions de ces éléments.

Le résultat principal des analyses que nous venons de faire, c'est
que le masochisme et le sadisme, ne sont point le produit d'une
association de hasard due à un incident occasionnel, à une
coïncidence de temps, mais qu'ils sont bien nés d'associations dont
la préformation, même dans les circonstances normales, est très
rapprochée, ou qui, dans certaines conditions (hyperesthésie
sexuelle), se nouent très facilement. Un instinct sexuel accru d'une
façon anormale se développe non seulement en hauteur mais aussi en
largeur. En débordant sur les sphères voisines, il se confond avec
elles et accomplit ainsi l'association pathologique qui est l'essence
de ces deux perversions[69].

[Note 69: V. Schrenk-Notzing qui, dans l'explication de toutes les
perversions, met au premier rang l'occasion et qui préfère l'hypothèse
d'une perversion acquise grâce aux circonstances extérieures à
l'hypothèse de la prédisposition congénitale, donne aux phénomènes
du masochisme et du sadisme (qu'il appelle «algolagnie active et
passive») une place intermédiaire entre la perversion acquise et
congénitale. Ces phénomènes, il est vrai, ne peuvent, dans certains
cas, s'expliquer que par une prédisposition congénitale; mais,
ajoute-t-il, dans une partie des autres cas, l'acquisition par une
coïncidence de hasard doit évidemment jouer le rôle principal (_op.
cit._, p. 179).

La démonstration de cette dernière assertion est faite avec
casuistique. L'auteur reproduit deux observations de la _Psychopathia
sexualis_ de l'édition actuelle, et il montre comment, dans ces cas,
une coïncidence occasionnelle, l'aspect d'une fille saignante ou d'un
enfant fouetté, d'une part, une excitation sexuelle du spectateur,
d'autre part, peut fournir la raison suffisante d'une association
pathologique.

En présence de cette hypothèse, il faut cependant considérer comme
concluant le fait, que chez tout individu hyperesthésique, les
excitations et les mouvements précoces de la vie sexuelle ont coïncidé
au point de vue du temps, avec bien des éléments hétérogènes, tandis
que les associations pathologiques, ne se relient qu'à certains faits
peu nombreux et bien déterminés (faits sadistes et masochistes).
Nombre d'élèves se sont livrés aux excitations et aux satisfactions
sexuelles pendant les leçons de grammaire, de mathématiques, dans la
salle de classe et dans des lieux secrets, sans que des associations
perverses en soient résultées.

Il en ressort jusqu'à l'évidence que l'aspect des scènes de
flagellation et d'actes semblables peut bien faire sortir de son état
latent une association pathologique, déjà existante, mais qu'il ne
peut pas en créer une, sans compter que, parmi les faits nombreux
qui se présentent, ce sont précisément avec ceux qui normalement
provoquent le déplaisir que l'instinct sexuel éveillé se met en
rapport.

Ce que nous venons de dire servira également de réponse à l'opinion
de Binet qui, lui aussi, veut expliquer par des associations de hasard
tous les phénomènes dont il est ici question.]

Bien entendu, les choses ne se passent pas toujours de cette manière,
et il y a des cas d'hyperesthésie sans perversion. Les cas de pure
_hyperæsthesia sexualis_, du moins ceux qui sont d'une intensité
frappante, sont plus rares que les cas de perversion. Ce qui est
intéressant, mais ce qui est bien difficile à expliquer, ce sont les
cas où le masochisme et le sadisme se manifestent simultanément chez
le même individu. Telles sont les observations 49 et 57, mais surtout
l'observation 30, qui montre que c'est précisément l'idée de la
soumission soit active, soit passive, qui forme la base du désir
pervers. On peut, dans bien d'autres cas, reconnaître aussi les traces
plus ou moins nettes d'un état de choses analogue. Évidemment c'est
toujours l'une des deux perversions qui l'emporte et de beaucoup.

Étant donnée cette prédominance décisive de l'une des deux perversions
et leur manifestation tardive dans ce cas, on peut supposer que seule
l'une des deux, la perversion prédominante, est congénitale, tandis
que l'autre a été acquise. Les idées de soumission et de mauvais
traitements actifs ou passifs, accompagnées de sensations de plaisir,
se sont profondément enracinées chez l'individu. À l'occasion,
l'imagination essaie de se placer dans la même sphère de
représentation, mais avec un rôle inverse. Elle peut même arriver à
une réalisation de cette inversion. Ces essais, soit en imagination,
soit en réalité, sont, dans la plupart des cas, bientôt abandonnés
comme n'étant pas adéquats à la tendance primitive.

Le masochisme et le sadisme se trouvent aussi combinés avec
l'inversion sexuelle en des formes et des degrés très variés.
L'individu atteint d'inversion sexuelle peut être sadiste aussi bien
que masochiste. Comparez à ce sujet l'observation 48 de ce livre,
l'observation 49 de la 7e édition et les nombreux cas d'inversion
sexuelle qui seront traités plus loin.

Toutes les fois que sur la base d'une individualité névropathique
s'est développée une perversion sexuelle, l'hyperesthésie sexuelle,
qu'il faut supposer dans ce cas, peut aussi produire les symptômes du
masochisme et du sadisme; tantôt une de ces deux perversions, tantôt
toutes les deux ensemble, de sorte que l'une est engendrée par
l'autre. Le masochisme et le sadisme se présentent donc comme les
formes fondamentales des perversions sexuelles qui peuvent se montrer
sur tout le terrain des aberrations de l'instinct génital.


3.--ASSOCIATION DE L'IMAGE DE CERTAINES PARTIES DU CORPS OU DU
VÊTEMENT FÉMININ AVEC LA VOLUPTÉ.--FÉTICHISME

Dans nos considérations sur la psychologie de la vie sexuelle normale,
qui ont servi d'entrée en matière à ce livre, nous avons montré
que, même dans les limites de l'état physiologique, l'attention
particulièrement concentrée sur certaines parties du corps de
personnes de l'autre sexe et surtout sur certaines formes de
ces parties du corps, peut devenir d'une grande importance
psycho-sexuelle. Qui plus est, cette force d'attraction particulière
pour certaines formes et certaines qualités agit sur beaucoup d'hommes
et même sur la plupart; elle peut être considérée comme le vrai
principe de l'individualisation en amour.

Cette prédilection pour certains traits distincts du caractère
physique de personnes de l'autre sexe, prédilection à côté de laquelle
il y a aussi quelquefois une préférence manifeste pour certains
caractères psychiques, je l'ai désignée par le mot «fétichisme», en
m'appuyant sur Binet (_Du fétichisme en amour, Revue Philosophique_,
1887) et sur Lombroso (préface de l'édition allemande de son ouvrage).
En effet, l'enthousiasme et l'adoration de certaines parties du corps
ou d'une partie de la toilette, à la suite des ardeurs sexuelles,
rappelle à beaucoup de points de vue l'adoration des reliques,
des objets sacrés, etc., dans les cultes religieux. Ce fétichisme
physiologique a été déjà traité à fond plus haut.

Cependant, sur le terrain psycho-sexuel, il y a, a côté du fétichisme
physiologique, un fétichisme incontestablement pathologique et
érotique, sur lequel nous possédons déjà de nombreux documents
humains et dont les phénomènes présentent un grand intérêt en clinique
psychiatrique et même dans certaines circonstances médico-légales.
Ce fétichisme pathologique ne se rapporte pas uniquement à certaines
parties du corps vivant, mais même à des objets inanimés qui cependant
sont toujours des parties de la toilette de la femme et par là se
trouvent en connexité étroite avec son corps.

Ce fétichisme pathologique se rattache par des liens intermédiaires et
graduels avec le fétichisme physiologique, de sorte que--du moins pour
le fétichisme du corps--il est presque impossible d'indiquer par une
ligne de démarcation nette où la perversion commence. En outre, la
sphère totale du fétichisme corporel ne se trouve pas en dehors de la
sphère des choses qui, dans les conditions normales, agissent comme
stimulants de l'instinct génital; au contraire, il y trouve sa place.
L'anomalie consiste seulement, en ce qu'une impression d'une partie
de l'image de la personne de l'autre sexe, absorbe par elle-même tout
l'intérêt sexuel, de sorte qu'à côté de cette impression partielle,
toutes les autres impressions s'effacent ou laissent plus ou moins
indifférent.

Voilà pourquoi il ne faut pas considérer le fétichiste d'une partie
du corps comme un _monstrum per excessum_, tel que le sadiste ou le
masochiste, mais plutôt comme un _monstrum per defectum_. Ce n'est pas
la chose qui agit sur lui comme charme qui est anormale, c'est plutôt
le fait que les autres parties n'ont plus de charme pour lui; c'est,
en un mot, la restriction du domaine de son intérêt sexuel, qui
constitue ici l'anomalie. Il est vrai que cet intérêt sexuel resserré
dans des limites plus étroites, éclate avec d'autant plus d'intensité,
et avec une intensité poussée jusqu'à l'anomalie. On pourrait bien
indiquer comme un moyen pour déterminer la ligne de démarcation du
fétichisme pathologique, d'examiner tout d'abord si l'existence du
fétiche est une _conditio sine qua non_ pour pouvoir accomplir le
coït. Mais, en examinant les faits de plus près, nous verrons que la
délimitation basée sur ce principe n'est exacte qu'en apparence. Il y
a des cas nombreux où, malgré l'absence du fétiche, le coït est
encore possible, bien qu'incomplet, forcé (souvent avec le secours de
l'imagination qui représente des objets en rapport avec le fétiche);
mais c'est surtout un coït qui ne satisfait pas et même fatigue.
Ainsi, en examinant de plus près les phénomènes psychiques et
subjectifs, on ne trouve que des cas intermédiaires dont une partie
n'est caractérisée que par une préférence purement physiologique,
tandis que pour les autres il y a impuissance psychique en l'absence
du fétiche.

Il vaudrait peut-être mieux chercher le critérium de l'élément
pathologique du fétichisme corporel sur le terrain de la subjectivité
psychique.

La concentration de l'intérêt sexuel sur une partie déterminée du
corps, sur une partie--ce sur quoi il faut insister--qui n'a aucun
rapport direct avec le _sexus_ (comme les mamelles ou les parties
génitales externes), amène souvent les fétichistes corporels à ne plus
considérer le coït comme le vrai but de leur satisfaction sexuelle,
mais à le remplacer par une manipulation quelconque faite sur la
partie du corps qu'ils considèrent comme fétiche. Ce penchant dévoyé
peut être considéré, chez le fétichiste corporel, comme le critérium
de l'état morbide, que l'individu atteint soit capable ou non de faire
le coït.

Mais le fétichisme des choses ou des vêtements peut, dans tous les
cas, être considéré comme un phénomène pathologique, son objet se
trouvant en dehors de la sphère des charmes normaux de l'instinct
génital.

Là aussi les symptômes présentent une analogie apparente avec les
faits de la _vita sexualis_ physiquement normale; mais en réalité
l'ensemble intime du fétichisme pathologique est de nature tout à fait
différente. Dans l'amour exalté d'un homme physiquement normal, le
mouchoir, le soulier, le gant, la lettre, la fleur «qu'elle a donné»,
la mèche de cheveux, etc., peuvent aussi être des objets d'idolâtrie,
mais uniquement parce qu'ils représentent une forme du souvenir de
l'amante absente ou décédée, et qu'ils servent à reconstituer la
totalité de la personnalité aimée. Le fétichiste pathologique ne
saisit pas les rapports de ce genre. Pour lui, le fétiche est la
totalité de sa représentation. Partout où il l'aperçoit il en
ressent une excitation sexuelle, et le fétiche produit sur lui son
impression[70].

[Note 70: Dans _Thérèse Raquin_, de Zola, où l'homme embrasse
plusieurs fois les bottines de l'amante, il s'agit d'un fait tout
différent de celui des fétichistes du soulier ou des bottines qui, à
l'aspect de n'importe quelle bottine au pied d'une dame, ou même
d'une bottine seule, entrent en extase voluptueuse et arrivent même à
l'éjaculation.]

D'après les faits observés jusqu'ici, le fétichisme pathologique
paraît ne se produire que sur le terrain d'une prédisposition
psychopathique et héréditaire ou sur celui d'une maladie psychique
existante. De là vient qu'il se montre combiné avec d'autres
perversions primitives de l'instinct génital et qui ont la même
source. Chez les individus atteints d'inversion sexuelle, chez les
sadistes et les masochistes, le fétichisme se rencontre souvent sous
ses formes les plus variées. Certaines formes du fétichisme corporel
(le fétichisme de la main ou du pied) ont même avec le masochisme et
le sadisme des relations plus ou moins obscures.

Bien que le fétichisme se base sur une disposition psychopathique
générale et congénitale, cette perversion en elle-même n'est pas
primitive de sa nature comme celles que nous avons traitées jusqu'ici;
elle n'est pas congénitale, comme nous l'avons dit du sadisme et du
masochisme. Tandis que, dans le domaine des perversions sexuelles qui
nous ont occupé jusqu'ici, l'observateur n'a rencontré que des cas
d'origine congénitale, il trouvera dans le domaine du fétichisme des
cas exclusifs de perversion acquise.

Tout d'abord, pour le fétichisme, on peut souvent établir qu'une cause
occasionnelle a fait naître cette perversion.

Ensuite, on ne trouve pas dans le fétichisme ces phénomènes
physiologiques qui, dans le domaine du sadisme et du masochisme, sont
poussés par une hyperesthésie sexuelle générale jusqu'à la perversion,
et qui justifient l'hypothèse de leur origine congénitale. Pour le
fétichisme, il faut chaque fois un incident qui fournisse matière à la
perversion. Ainsi que je l'ai dit plus haut, c'est un phénomène de la
vie sexuelle normale, de s'extasier devant telle ou telle partie de
la femme: mais c'est précisément la concentration de la totalité de
l'intérêt sexuel sur cette impression partielle, qui constitue le
point essentiel, et cette concentration doit s'expliquer par un motif
spécial pour chaque individu atteint de ce genre d'aberration.

On peut donc se rallier à l'opinion de Binet que, dans la vie de tout
fétichiste, il faut supposer un incident, qui a déterminé par des
sensations de volupté l'accentuation de cette impression isolée. Cet
incident doit être placé à l'époque de la plus tendre jeunesse, et
coïncide ordinairement avec le premier éveil de la _vita sexualis_.
Ce premier éveil a eu lieu simultanément avec une impression sexuelle
provoquée par une apparition partielle (car ce sont toujours des
choses qui ont quelque rapport avec la femme); il enregistre cette
impression partielle et la garde comme objet principal de l'intérêt
sexuel pour toute la durée de sa vie.

Ordinairement, l'individu atteint ne se rappelle pas l'occasion qui a
fait naître l'association d'idées. Il ne lui reste dans la conscience
que le résultat de cette association. Dans ce cas, c'est en général
la prédisposition aux psychopathies, l'hyperesthésie qui est
congénitale[71].

[Note 71: Quand Binet prétend, au contraire, que toute perversion
sexuelle, sans exception, repose sur un incident pareil agissant
sur un individu prédisposé--(il entend par prédisposition uniquement
l'hyperesthésie en général),--il faut remarquer que cette hypothèse
n'est ni nécessaire ni suffisante pour expliquer les autres
perversions sexuelles, excepté le fétichisme, ainsi que nous l'avons
démontré précédemment. On ne peut pas comprendre comment, la vue
d'un individu qu'on flagelle, aurait précisément pour effet d'exciter
sexuellement un autre individu, même très excitable, si l'alliance
physiologique entre la volupté et la cruauté, chez cet individu
anormalement excitable n'avait produit un sadisme primitif. Cependant,
les associations d'idées sur lesquelles repose le fétichisme érotique,
ne sont pas tout à fait dues au hasard. De même que les associations
sadistes et masochistes sont préformées par le voisinage d'éléments
respectifs dans l'âme du sujet, de même la possibilité des
associations fétichistes est préparée par les attributs de l'objet
et s'explique aussi par cette préparation. Ce sont toujours les
impressions d'une partie de la femme (y compris le vêtement) dont il
s'agit dans ce cas. Les associations fétichistes dues au pur hasard
n'ont pu être constatées que dans très peu des cas qui seront cités
plus loin.]

Comme les perversions que nous avons étudiées jusqu'ici, le fétichisme
peut se manifester à l'extérieur par les actes les plus étranges,
les plus contraires à la nature et même par des actes criminels:
satisfaction sur le corps de la femme _loco indebito_, vol et rapt
d'objets agissant comme fétiches, souillure de ces objets, etc.

Là aussi tout dépend de l'intensité du penchant pervers et de la force
relative des contre-motifs éthiques.

Les actes pervers des fétichistes peuvent, comme ceux des individus
atteints d'autres perversions, remplir à eux seuls toute la _vita
sexualis_ externe, mais ils peuvent aussi se manifester à côté de
l'acte sexuel normal, selon que la puissance physique et psychique,
l'excitabilité par les charmes normaux se sont plus ou moins
conservées. Dans le dernier cas, la vue ou l'attouchement du fétiche
sert souvent d'acte préparatoire nécessaire.

D'après ce que nous venons de dire, la grande importance pratique qui
se rattache aux faits de fétichisme pathologique se montre dans deux
circonstances.

Premièrement, le fétichisme pathologique est souvent une cause
d'impuissance psychique[72].

[Note 72: On peut considérer comme une sorte de fétichisme
psychique, le fait très fréquent, que de jeunes maris qui autrefois
ont beaucoup fréquenté les prostituées, se trouvent impuissants en
présence de la chasteté de leurs jeunes épouses. Un de mes clients n'a
jamais été puissant en présence de sa jeune femme, belle et chaste,
parce qu'il était habitué aux procédés lascifs des prostituées.
S'il essayait de temps en temps le coït avec les _puellæ_, il était
parfaitement puissant. Hammond rapporte un cas tout à fait analogue et
très intéressant. Il est vrai que dans de pareils cas le remords ainsi
que la crainte d'être impuissant jouent un certain rôle.]

Comme l'objet sur lequel se concentre l'intérêt sexuel du fétichiste,
n'a par lui-même aucun rapport immédiat avec l'acte sexuel normal,
il arrive souvent que le fétichiste cesse, par sa perversion, d'être
sensible aux charmes normaux, ou que, du moins, il ne peut faire le
coït qu'en concentrant son imagination sur le fétiche. Dans cette
perversion, de même que dans beaucoup d'autres, il y a tout d'abord,
par suite de la difficulté à obtenir une satisfaction adéquate, une
tendance continuelle à l'onanisme psychique et physique, surtout
chez les individus encore jeunes et chez d'autres encore que des
contre-motifs esthétiques font reculer devant la réalisation de leurs
désirs pervers. Inutile de dire que l'onanisme, soit psychique soit
physique, auquel ils ont été amenés, réagit d'une façon funeste sur
leur constitution physique et sur leur puissance.

Secondement, le fétichisme est d'une grande importance médico-légale.
De même que le sadisme peut dégénérer en assassinat, provoquer des
coups et des blessures, le fétichisme peut pousser au vol et même à
des actes de brigandage.

Le fétichisme érotique a pour objet, ou une certaine partie du corps
du sexe opposé, ou une certaine partie de la toilette de la femme, ou
même une étoffe qui sert à l'habillement. (Jusqu'ici on ne connaît des
cas de fétichisme pathologique que chez l'homme; voilà pourquoi nous
ne parlons que du corps et de la toilette de la femme.)

Les fétichistes se divisent donc en trois groupes.


A.--LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU CORPS DE LA FEMME

Dans le fétichisme physiologique, ce sont surtout l'oeil, la main,
le pied et les cheveux de la femme qui deviennent souvent fétiches; de
même dans le fétichisme pathologique, ce sont la plupart du temps
ces mêmes parties du corps qui deviennent l'objet unique de l'intérêt
sexuel. La concentration exclusive de l'intérêt sur ces parties
pendant que toutes les autres parties de la femme s'effacent, peut
amener la valeur sexuelle de la femme à tomber jusqu'à zéro, de sorte
qu'au lieu du coït, ce sont des manipulations étranges avec l'objet
fétiche qui deviennent le but du désir. Voilà ce qui donne à ces cas
un caractère pathologique.

    OBSERVATION 73 (Binet, _op. cit._).--X..., trente-sept
    ans, professeur de lycée; dans son enfance a souffert de
    convulsions. À l'âge de dix ans il commença à se masturber,
    avec des sensations voluptueuses se rattachant à des idées
    bien étranges. Il était enthousiasmé pour les yeux de la
    femme; mais comme il voulait à tout prix se faire une idée
    quelconque du coït et qu'il était tout à fait ignorant _in
    sexualibus_, il en arriva à placer le siège des parties
    génitales de la femme dans les narines, endroit qui est le
    plus proche des yeux. Ses désirs sexuels très vifs tournent, à
    partir de ce moment, autour de cette idée. Il fait des dessins
    qui représentent des profils grecs très corrects, des têtes de
    femmes, mais avec des narines si larges que l'_immissio penis_
    devient possible.

    Un jour, il voit dans un omnibus une fille chez laquelle il
    croit reconnaître son idéal. Il la poursuit jusque dans son
    logement, demande sa main, mais on le met à la porte; il
    revient toujours jusqu'à ce qu'on le fasse arrêter. X... n'a
    jamais eu de rapports sexuels avec des femmes.

Les fétichistes de la main sont très nombreux. Le cas suivant que nous
allons citer n'est pas encore tout à fait pathologique. Nous le citons
comme cas intermédiaire.

    OBSERVATION 74.--B..., de famille névropathique, très sensuel,
    sain d'esprit, tombe en extase à la vue d'une belle main de
    femme jeune, et sent alors de l'excitation sexuelle allant
    jusqu'à l'érection. Baiser et presser la main, c'est pour lui
    le suprême bonheur.

    Il se sent malheureux tant qu'il voit cette main recouverte
    d'un gant. Sous prétexte de dire la bonne aventure, il cherche
    à s'emparer des mains. Le pied lui est indifférent. Si les
    belles mains sont ornées de bagues, cela augmente son plaisir.
    Seule la main vivante, et non l'image d'une main, lui produit
    cet effet voluptueux. Mais, quand il s'est épuisé à la suite
    de coïts réitérés, la main perd alors pour lui son charme
    sexuel. Au début, le souvenir des mains féminines le troublait
    même dans ses travaux. (Binet, _op. cit._)

Binet rapporte que ces cas d'enthousiasme pour la main de la femme
sont très nombreux.

Rappelons à ce propos qu'il y a enthousiasme pour la main de la femme
dans l'observation 24 pour des motifs sadistes et dans l'observation
46 pour des raisons masochistes. Ces cas admettent donc des
interprétations multiples.

Mais cela ne veut pas dire que tous les cas de fétichisme de la
main ou même la plupart de ces cas demandent ou nécessitent une
interprétation sadiste ou masochiste.

Le cas suivant, très intéressant et observé minutieusement, nous
apprend que, bien qu'au début un élément sadiste ou masochiste ait été
en jeu, cet élément semble avoir disparu à l'époque de la maturité de
l'individu et après que la perversion fétichiste se fut complètement
développée. On peut supposer que, dans ce cas, le fétichisme a pris
naissance par une association accidentelle; c'est une explication très
suffisante.

    OBSERVATION 75.--Cas de fétichisme de la main communiqué par
    le docteur Albert Moll.--P. L..., vingt-huit ans, négociant
    en Westphalie. À part le fait que le père du malade était un
    homme d'une mauvaise humeur excessive et d'un caractère un peu
    violent, aucune tare héréditaire ne peut être notée dans sa
    famille.

    À l'école, le malade n'était pas très appliqué; il n'a jamais
    pu concentrer pendant longtemps son attention sur un sujet; en
    revanche, dès son enfance, il avait beaucoup d'amour pour la
    musique. Son tempérament fut toujours un peu nerveux.

    En 1890 il est venu me voir, se plaignant de maux de tête et
    de ventre qui m'ont fait l'effet de douleurs neurasthéniques.
    Le malade avoue en outre qu'il manque d'énergie. Ce n'est
    qu'après des questions bien déterminées et bien précises, que
    le malade m'a donné les renseignements suivants sur sa vie
    sexuelle. Autant qu'il peut se rappeler, c'est à l'âge de sept
    ans que se sont manifestés chez lui les premiers symptômes
    d'émotion sexuelle. _Si pueri ejusdem fere ætatis mingentis
    membrum adspexit, valde libidinibus excitatus est._ L...
    assure que cette émotion était accompagnée d'érections
    manifestes.

    Séduit par un autre garçon, L... a été amené à l'onanisme
    à l'âge de sept ou huit ans. «D'une nature très facile à
    exciter, dit L..., je me livrai très fréquemment à l'onanisme
    jusqu'à l'âge de dix-huit ans, sans que j'aie eu une
    conception nette ni des conséquences fâcheuses ni de la
    signification de ce procédé.» Il aimait surtout _cum nonnulis
    commilitonibus mutuam masturbationem tractare_; mais il ne lui
    était pas du tout indifférent d'avoir tel ou tel garçon; au
    contraire, il n'y avait que peu de ses camarades qui auraient
    pu le satisfaire dans ce sens. Je lui demandai pour quelle
    raison il préférait un garçon à un autre; L... me répondit
    que ce qui le séduisait dans la masturbation mutuelle avec un
    camarade d'école, c'était quand un de ses camarades avait une
    belle main blanche. L... se rappelle aussi que souvent, au
    commencement de la leçon de gymnastique, il s'occupait à faire
    des exercices seul sur une barre qui se trouvait dans un
    coin éloigné; il le faisait dans l'intention _ut quam maxime
    excitaretur idque tantopere assecutus est, ut membro manu non
    tacto, sine ejuculatione--puerili ætate erat--voluptatem clare
    senserit_. Il est encore un incident fort intéressant de
    sa première jeunesse dont le malade se rappelle. Un de
    ses camarades favoris N..., avec lequel L... pratiquait
    la masturbation mutuelle, lui fit un jour la proposition
    suivante: _ut L... membrum N...i apprehendere conaretur_; N...
    se débattrait autant que possible et essayerait d'en empêcher
    L... L... accepta la proposition.

    L'onanisme était donc directement associé à une lutte des deux
    garçons, lutte dans laquelle N... était toujours vaincu[73].

    [Note 73: C'est ainsi une sorte de sadisme rudimentaire
    chez L... et de masochisme rudimentaire chez N...]

    La lutte se terminait régulièrement _ut tandem coactus
    sit membrum masturbari_. L... m'affirme que ce genre de
    masturbation lui a procuré un plaisir tout à fait particulier
    de même qu'à N... Il se masturba fréquemment jusqu'à dix-huit
    ans. Instruit par un ami des conséquences de ses pratiques,
    L... fit tous les efforts possibles et usa de toute son
    énergie pour lutter contre sa mauvaise habitude. Cela lui
    réussit peu à peu, jusqu'à ce qu'il eut accompli son premier
    coït, ce qui lui arriva à vingt et un ans et demi; il
    abandonna alors complètement l'onanisme qui lui paraît
    maintenant incompréhensible, et il est pris de dégoût en
    songeant qu'il a pu trouver du plaisir à pratiquer l'onanisme
    avec des garçons. Aucune puissance humaine, dit-il, ne
    pourrait aujourd'hui le décider à toucher le membre d'un autre
    homme; la vue seule du pénis d'autrui lui est odieuse. Tout
    penchant pour l'homme a disparu chez lui et le malade ne se
    sent attiré que vers la femme.

    Il faut cependant rappeler que malgré son penchant bien
    prononcé pour la femme, il subsiste toujours chez L... un
    phénomène anormal.

    Ce qui l'excite surtout chez la femme, c'est la vue d'une
    belle main; L... est de beaucoup plus émotionné en touchant
    une belle main de femme, _quam si eamdem feminam plane nudatam
    adspiceret_.

    Jusqu'à quel point va la prédilection de L... pour une belle
    main de femme? Nous allons le voir par le fait suivant.

    L... connaissait une belle jeune femme, douée de tous les
    charmes; mais sa main était quelque peu trop grande et n'était
    peut-être pas toujours aussi propre que L... l'aurait désiré.
    Par suite de cette circonstance, il était non seulement
    impossible à L... de porter un intérêt sérieux à cette dame,
    mais il n'était même pas capable de la toucher. Il dit qu'il
    n'y a rien qui le dégoûte autant que des ongles mal soignés;
    seul l'aspect d'ongles malpropres le met dans l'impossibilité
    de tolérer le moindre contact avec une dame, fût-elle la plus
    belle. D'ailleurs, pendant les années précédentes, L... avait
    souvent remplacé le coït _ut puellam usque ad ejaculationem
    effectam membrum suum manu tractare jusserit_.

    Je lui demande ce qui l'attire particulièrement dans la main
    de la femme, s'il voit surtout dans la main le symbole du
    pouvoir et s'il éprouve du plaisir à subir une humiliation
    directe de la femme. Le malade me répond que c'est uniquement
    la belle forme de la main qui l'excite, qu'être humilié par
    une femme ne lui procurerait aucune satisfaction et que,
    jusqu'ici, jamais l'idée ne lui est venue de voir dans la
    main le symbole ou l'instrument du pouvoir de la femme. Sa
    prédilection pour la main de la femme est encore aujourd'hui
    si forte chez lui, _ut majore voluptate afficiatur si manus
    feminæ membrum tractat, quam coitu in vaginam_. Pourtant,
    le malade préfère accomplir le coït, parce que celui-ci lui
    paraît naturel, tandis que l'autre procédé lui semble être un
    penchant morbide. Le contact d'une belle main féminine sur
    son corps cause au malade une érection immédiate; il dit que
    l'accolade et les autres genres de contact sont loin de lui
    faire une impression aussi puissante.

    Ce n'est que dans les dernières années que le malade a fait
    plus souvent le coït, mais toujours il lui en coûtait de s'y
    décider.

    De plus, il n'a pas trouvé dans le coït la satisfaction pleine
    et entière qu'il cherchait. Mais quand L... se trouve près
    d'une femme qu'il désire posséder, son émotion sexuelle
    augmente au seul aspect de cette femme, au point de provoquer
    l'éjaculation. L... affirme formellement que, dans une
    pareille occurrence, il s'abstient intentionnellement de
    toucher ou de presser son membre. L'écoulement du sperme qui
    a lieu dans ce cas procure à L... un plaisir de beaucoup plus
    grand que l'accomplissement du coït réel[74].

    [Note 74: Donc hyperesthésie sexuelle à un très haut degré
    (comparez plus haut).]

    Les rêves du malade, dont nous avons encore à nous occuper, ne
    concernent jamais le coït. Quand, au milieu de la nuit, il a
    des pollutions, celles-ci arrivent sous l'influence d'idées
    tout autres que celles qui hantent, dans des circonstances
    analogues, les hommes normaux. Ces rêves du malade sont des
    reconstitutions des scènes de son séjour à l'école. Pendant
    cette période, le malade avait, en dehors de la masturbation
    mutuelle dont il a été question plus haut, des éjaculations
    toutes les fois qu'il était saisi d'une grande anxiété.

    Quand, par exemple, le professeur dictait un devoir et que
    L... ne pouvait pas suivre dans la traduction, il avait
    souvent une éjaculation[75]. Les pollutions nocturnes qui se
    produisent parfois maintenant, sont toujours accompagnées de
    rêves portant sur un sujet analogue ou identique aux incidents
    de l'école dont nous venons de parler.

    [Note 75: Cela est aussi de l'hyperesthésie sexuelle.
    Toute émotion forte, de quelque nature qu'elle soit, met la
    sphère sexuelle en ébullition (Binet, _Dynamogénie générale_).
    Le docteur Moll me communique à ce sujet le cas suivant:

    «Un fait analogue m'est rapporté par M. E..., âgé de
    vingt-huit ans. Celui-ci, un commerçant, avait souvent à
    l'école et aussi en dehors de l'école une éjaculation avec
    un sentiment de volupté, quand il était pris d'une forte
    angoisse. En outre, presque toute douleur morale ou physique
    lui produit un effet analogue. Le malade E... prétend avoir
    un instinct génital normal, mais il souffre d'impuissance
    nerveuse.»]

    Le malade croit que, par suite de son penchant et de ses
    sensations contre nature, il est incapable d'aimer une femme
    longtemps.

    Jusqu'ici, on n'a pu entreprendre un traitement médical de la
    perversion sexuelle du malade.

Ce cas de fétichisme de la main ne repose certainement ni sur le
masochisme ni sur le sadisme; il s'explique simplement par l'onanisme
mutuel que le malade a pratiqué de très bonne heure. Il n'y a pas là
d'inversion sexuelle non plus. Avant que l'instinct génital ait pu se
rendre nettement compte de son objet, la main d'un condisciple a
été employée. Aussitôt que le penchant pour l'autre sexe se dessine,
l'intérêt concentré sur la main en général est reporté sur la main de
la femme.

Chez les fétichistes de la main, qui, selon Binet, sont très nombreux,
il se peut que d'autres associations d'idées arrivent au même
résultat.

À côté des fétichistes de la main je rangerai, comme suite naturelle,
les fétichistes du pied. Mais tandis que le fétichisme de la main
est rarement remplacé par le fétichisme du gant, qui appartient, à
proprement parler, au groupe du fétichisme d'objets inanimés, nous
trouvons l'enthousiasme pour le pied nu de la femme, qui présente bien
rarement quelques signes pathologiques très peu accusés, mais qui est
remplacé par les innombrables cas de fétichisme du soulier et de la
bottine.

La raison en est bien facile à comprendre. Dans la plupart des cas
le garçon voit la main de la femme dégantée, et le pied revêtu d'une
chaussure. Ainsi les associations d'idées de la première heure qui
déterminent chez les fétichistes la direction de la _vita sexualis_,
se rattachent naturellement à la main nue; mais quand il s'agit du
pied, elles se rattachent au pied couvert d'une chaussure.

Le fétichisme de la chaussure pourrait trouver sa place dans le groupe
des fétichistes du vêtement qui sera étudié plus loin; mais à cause de
son caractère masochiste qu'on a pu prouver dans la plupart des cas,
il a été analysé en grande partie dans les pages précédentes.

En dehors de l'oeil, de la main et du pied, la bouche et l'oreille
remplissent encore souvent le rôle de fétiches. A. Moll fait en
particulier mention de pareils cas. (Comparez aussi le roman de Belot
_La bouche de Madame X..._ qui, d'après l'assertion de l'auteur,
repose sur une observation prise dans la vie réelle.)

Dans ma pratique j'ai rencontré le cas suivant qui est assez curieux.

    OBSERVATION 76.--Un homme très chargé m'a consulté pour son
    impuissance, qui le pousse au désespoir.

    Tant qu'il fut célibataire, son fétiche était la femme
    aux formes plantureuses. Il épousa une femme de complexion
    correspondant à son goût; il était parfaitement puissant avec
    elle et très heureux. Quelques mois plus tard, sa femme tomba
    gravement malade et maigrit considérablement. Quand, un jour,
    il voulut de nouveau remplir ses devoirs conjugaux, il fut
    tout à fait impuissant et il l'est resté. Mais quand il essaye
    le coït avec des femmes fortes, il redevient tout de suite
    puissant.

Des défauts physiques même peuvent devenir des fétiches.

    OBSERVATION 77.--X..., vingt-huit ans, issu d'une famille
    gravement chargée. Il est neurasthénique, se plaint de manquer
    de confiance en lui-même, il a de fréquents accès de mauvaise
    humeur, avec tendance au suicide, contre laquelle il a souvent
    une forte lutte à soutenir. À la moindre contrariété, il perd
    la tête et se désespère. Le malade est ingénieur dans une
    fabrique, dans la Pologne russe; il est de forte constitution
    physique, sans stigmates de dégénérescence. Il se plaint
    d'avoir une «manie» étrange, qui souvent, le fait douter qu'il
    soit un homme sain d'esprit. Depuis l'âge de dix-sept ans,
    il n'est sexuellement excité que par l'aspect des difformités
    féminines, particulièrement des femmes qui boitent et qui ont
    les jambes déformées. Le malade ne peut pas se rendre compte
    des premières associations qui ont attaché son _libido_ à ces
    défauts de la beauté féminine.

    Depuis la puberté, il est sous l'influence de ce fétichisme,
    qui lui est très pénible. La femme normale n'a pour lui
    aucun charme; seule l'intéresse la femme boiteuse, avec
    des pieds-bots ou des pieds défectueux. Quand une femme est
    atteinte d'une pareille défectuosité, elle exerce sur lui un
    puissant charme sensuel, qu'elle soit belle ou laide.

    Dans ses rêves de pollutions, il ne voit que des femmes
    boiteuses. De temps à autre, il ne peut pas résister à
    l'impulsion d'imiter une femme qui boite. Dans cet état, il
    est pris d'un violent orgasme et il se produit chez lui une
    éjaculation, accompagnée de la plus vive sensation de volupté.
    Le malade affirme être très libidineux et souffrir beaucoup de
    la non-satisfaction de ses désirs. Toutefois, il n'a pratiqué
    son premier coït qu'à l'âge de vingt-deux ans, et, depuis,
    il n'a coïté qu'environ cinq fois en tout. Bien qu'il soit
    puissant, il n'y a pas éprouvé la moindre satisfaction. S'il
    avait la chance de coïter une fois avec une femme boiteuse,
    cela serait pour lui bien autre chose. Dans tous les cas, il
    ne pourrait se décider au mariage, à moins que sa future ne
    soit une boiteuse.

    Depuis l'âge de vingt ans, le malade présente aussi des
    symptômes de fétichisme des vêtements. Il lui suffit souvent
    de mettre des bas de femme ou des souliers ou des pantalons de
    femme. De temps en temps, il s'achète ces objets de toilette
    féminine, s'en revêt en secret, en éprouve alors une
    excitation voluptueuse et arrive, par ce moyen, à
    l'éjaculation. Des vêtements qui ont déjà été portés par
    des femmes n'ont pour lui aucun charme. Ce qu'il aimerait le
    mieux, ce serait de s'habiller en femme aux moments de ses
    excitations sensuelles, mais il n'a pas encore osé le faire,
    de crainte d'être découvert.

    Sa _vita sexualis_ se borne aux pratiques sus-mentionnées.
    Le malade affirme avec certitude et d'une façon digne de foi
    qu'il ne s'est jamais adonné à la masturbation. Depuis ces
    temps derniers, il est très fatigué par des pollutions en même
    temps que ses malaises neurasthéniques augmentent.

Un autre exemple est Descartes, qui (_Traité des Passions_, CXXXVI) a
fait lui-même des réflexions sur l'origine des penchants étranges à la
suite de certaines associations d'idées. Il a toujours eu du goût pour
les femmes qui louchent, parce que l'objet de son premier amour avait
ce défaut (Binet, _op. cit._).

Lydstone (_A Lecture on sexual perversion_, Chicago 1890), rapporte le
cas d'un homme qui a entretenu une liaison amoureuse avec une femme à
qui on avait amputé une cuisse. Quand il fut séparé de cette femme,
il rechercha sans cesse et activement des femmes atteintes de la même
défectuosité. Un fétiche négatif!

Quand la partie du corps féminin qui constitue le fétiche peut être
détachée, les actes les plus extravagants peuvent se produire à la
suite de cette circonstance.

Aussi les fétichistes des cheveux constituent-ils une catégorie très
intéressante et en outre importante au point de vue médico-légal.
Comme ces admirateurs des cheveux de la femme se rencontrent
fréquemment aussi sur le terrain physiologique, et que probablement,
les différents sens (l'oeil, l'odorat, l'ouïe par les froissements,
et même le sens tactile chez les fétichistes du velours et de la
soie), perçoivent aussi dans les conditions physiologiques des
émotions qui se traduisent par une sensation voluptueuse, on a
constaté par contre toute une série de cas pathologiques de forme
semblable, et on a vu, sous l'impulsion puissante du fétichisme des
cheveux, des individus se laisser entraîner à commettre des délits.
C'est le groupe des coupeurs de nattes[76].

[Note 76: Moll (_op. cit._) rapporte: «Le nommé X... est très
excité sexuellement toutes les fois qu'il aperçoit une femme avec une
natte; des cheveux tombant librement ne sauraient produire sur lui la
même impression, fussent-ils des plus beaux.»

Il n'est pas juste, toutefois, de prendre pour des fétichistes tous
les coupeurs de nattes; car, dans certains cas, l'âpreté au gain
matériel est le mobile; la natte est une marchandise et non pas un
fétiche.]

    OBSERVATION 78.--Un coupeur de nattes, P..., quarante ans,
    ouvrier serrurier, célibataire, né d'un père temporairement
    frappé d'aliénation mentale et d'une mère très nerveuse. Il
    s'est bien développé dans son enfance, était intelligent, mais
    de bonne heure, il fut atteint de tics et d'obsessions. Il ne
    s'est jamais masturbé; il aimait platoniquement, avait souvent
    des projets de mariage, ne coïtait que rarement avec des
    prostituées, mais ne se sentait jamais satisfait dans ses
    rapports avec ces dernières: au contraire, il en éprouvait
    plutôt du dégoût. Il y a trois ans, il eut de gros malheurs
    (ruine financière); en outre, il traversa une affection
    fébrile, aggravée par des accès de délire. Ces épreuves ont
    gravement atteint le système nerveux central du malade qui,
    du reste, est chargé héréditairement. Le soir du 28 août 1889,
    P... a été arrêté en flagrant délit, place du Trocadéro, à
    Paris, au moment où, dans la foule, il avait coupé la natte
    d'une jeune fille. On l'arrêta la natte en main, et une paire
    de ciseaux en poche. Il allégua un trouble momentané des sens,
    une passion funeste et indomptable, et il avoua avoir déjà
    coupé à dix reprises des nattes qu'il gardait chez, lui et
    qu'il contemplait de temps en temps avec délices.

    Dans la perquisition à son domicile, on trouva chez lui 65
    nattes et queues assorties et mises en paquets. Déjà, le
    15 décembre 1886, P... avait été arrêté une fois dans des
    circonstances analogues, mais on l'avait relâché, faute de
    preuves suffisantes.

    P... déclare que, depuis trois ans, il se sent anxieux, ému et
    pris de vertige toutes les fois qu'il reste le soir seul
    dans sa chambre; et c'est alors qu'il est saisi de l'envie
    de toucher des cheveux de femme. Lorsqu'il a eu l'occasion de
    tenir effectivement dans la main la natte d'une jeune fille,
    _libidine valde excitatus est neque amplius puella tacta,
    erectio et ejaculatio evenit_. Il s'en étonne d'autant plus
    qu'autrefois, dans ses relations les plus intimes avec les
    femmes, il n'avait jamais éprouvé une sensation pareille.
    Un soir il ne put résister au désir de couper la natte
    d'une fille. Arrivé chez lui, la natte dans sa main, l'effet
    voluptueux se renouvela. Il avait le désir de se passer la
    natte sur le corps et d'en envelopper ses parties génitales.
    Enfin, après avoir épuisé ces pratiques, il en avait honte, et
    pendant quelques jours il n'osait plus sortir. Après plusieurs
    mois de tranquillité, il fut de nouveau poussé à porter la
    main sur des cheveux de femme, de n'importe quelle femme.
    Quand il arrivait à son but, il se sentait comme possédé d'un
    pouvoir surnaturel et hors d'état de lâcher sa proie. S'il
    ne pouvait atteindre l'objet de sa convoitise, il en devenait
    profondément triste, rentrait chez lui, fouillait dans sa
    collection de nattes, les touchait, les palpait, ce qui lui
    donnait un violent orgasme qu'il satisfaisait alors par
    la masturbation. Les nattes exposées dans les vitrines des
    coiffeurs le laissaient tout à fait froid. Il lui fallait des
    nattes tombant de la tête d'une femme.

    Au moment précis où il commettait ses attentats, P... prétend
    avoir été toujours saisi d'une si vive émotion qu'il n'avait
    qu'une perception incomplète de tout ce qui se passait autour
    de lui, et que, par conséquent, il n'en a pu garder qu'un
    souvenir fort vague. Aussitôt qu'il touchait les nattes avec
    des ciseaux, il avait de l'érection et, au moment de les
    couper, il avait une éjaculation.

    Depuis qu'il a éprouvé, il y a trois ans, des revers de
    fortune, sa mémoire, prétend-il, s'est affaiblie; son esprit
    se fatigue vite; il est tourmenté d'insomnies, de soubresauts,
    quand il dort. P... se repent vivement de ses actes.

    On a trouvé chez lui, non seulement des nattes, mais aussi des
    épingles à cheveux, des rubans et autres objets de toilette
    féminine qu'il s'était fait donner en cadeaux. De tout temps,
    il eut une véritable manie à collectionner des objets de ce
    genre, de même que des feuilles de journaux, des morceaux de
    bois et autres objets sans aucune valeur, mais dont jamais
    il n'aurait voulu se désaisir. Il avait aussi une répugnance
    étrange et qu'il ne pouvait s'expliquer, à traverser certaines
    rues; quand il essayait de le faire, il se sentait tout à fait
    mal.

    L'examen des médecins a démontré qu'on avait affaire à un
    héréditaire, que les actes incriminés avaient un caractère
    impulsif dénué de tout libre arbitre, et qu'ils lui étaient
    imposés par une obsession renforcée par des sentiments sexuels
    anormaux. Acquittement. Internement dans un asile d'aliénés.
    (Voisin, Socquet, Motet, _Annales d'hygiène_, 1890, avril.)

Pour faire suite à ce cas, nous en citerons un autre analogue qui
mérite toute notre attention, car il a été soigneusement observé; il
fournit un exemple pour ainsi dire classique et jette une vive lumière
sur le fétichisme ainsi que sur l'éveil de cette perversion par une
association d'idées.

    OBSERVATION 79.--Un coupeur de nattes. E..., vingt-cinq ans;
    une tante du coté maternel épileptique; un frère a souffert de
    convulsions. E... prétend avoir été bien portant pendant son
    enfance et avoir bien travaillé à l'école. À l'âge de
    quinze ans, il éprouva, pour la première fois, une sensation
    voluptueuse avec érection, en voyant une belle fille du
    village se peigner les cheveux. Jusque-là les personnes de
    l'autre sexe n'avaient fait sur lui aucune impression. Deux
    mois plus tard, à Paris, il se sentit vivement excité à la
    vue de jeunes filles dont les cheveux flottaient autour de la
    nuque. Un jour il ne put se retenir de prendre la natte d'une
    jeune fille et de la tortiller entre ses doigts. Il fut arrêté
    et condamné à trois mois de prison.

    Peu de temps après, il fut soldat et fit cinq ans de service.
    Pendant cette période, il n'eut pas à redouter de voir des
    nattes. Cependant il rêvait parfois de têtes de femmes avec
    des nattes ou des cheveux flottants. À l'occasion, il faisait
    le coït avec des femmes, mais sans que leurs cheveux agissent
    comme fétiche.

    Rentré à Paris, il eut de nouveau des rêves du genre
    sus-indiqué et, de nouveau, il se sentit excité à la vue des
    cheveux de femmes.

    Jamais il ne rêve du corps entier de la femme; ce ne sont que
    des têtes à nattes qui lui apparaissent. Ces temps derniers,
    l'excitation sexuelle due à ce fétiche est devenue si forte
    qu'il a dû recourir à la masturbation.

    Il était de plus en plus en proie à l'obsession de toucher des
    cheveux de femme, ou, de préférence, de posséder des nattes
    pour pouvoir se masturber avec.

    Depuis quelque temps, l'éjaculation se produit chez lui
    aussitôt qu'il tient des cheveux de femme entre ses doigts.
    Un jour il a réussi à couper dans la rue trois nattes d'une
    longueur de vingt-cinq centimètres sur la tête de petites
    filles qui passaient. Une tentative semblable faite sur
    une quatrième enfant amena son arrestation. Il manifesta un
    repentir profond et de la honte.

    Depuis qu'il est interné dans une maison d'aliénés, il en est
    arrivé à n'être plus excité à la vue des nattes de femme. Il
    a l'intention, aussitôt remis en liberté, de rentrer dans son
    pays où les femmes portent les cheveux relevés et attachés en
    haut. (Magnan, _Archives de l'anthropologie criminelle_, t. V,
    nº 28.)

Nous citerons encore le fait suivant, qui est aussi de nature à nous
éclairer sur le caractère psychopathique de ces phénomènes et dont la
curieuse guérison mérite attention.

    OBSERVATION 80.--Fétichisme des nattes de cheveux. M. X...,
    entre trente et quarante ans, appartenant à une classe sociale
    très élevée, célibataire, issu d'une famille censée être sans
    tare; dès son enfance, nerveux, sans esprit de suite,
    bizarre; prétend que depuis l'âge de huit ans, il s'est
    senti puissamment attiré par les cheveux des femmes,
    particulièrement lorsqu'il se trouvait en présence de jeunes
    filles. Lorsqu'il eut neuf ans, une jeune fille de treize ans
    fit avec lui des actes d'impudicité. Mais il n'était pas à
    même de comprendre, et il n'y eut chez lui aucune excitation.

    Sa soeur, âgée de douze ans, s'occupait beaucoup de lui;
    elle l'embrassait et le pressait souvent contre elle. Il se
    laissait faire parce que les cheveux de cette jeune fille lui
    plaisaient beaucoup.

    À l'âge d'environ dix ans, il commença à éprouver des
    sensations voluptueuses à l'aspect des cheveux des femmes
    qui lui plaisaient. Peu à peu, ces sensations se produisirent
    spontanément, et aussitôt s'y joignait le souvenir imaginaire
    de cheveux de jeunes filles. À l'âge de onze ans, il fut
    entraîné à la masturbation par des camarades d'école. Le lien
    d'association des sentiments sexuels avec l'idée fétichiste,
    était alors déjà solidement établi et se faisait jour, toutes
    les fois que le malade pratiquait avec ses camarades des actes
    d'impudicité. Avec les années, le fétiche devint de plus
    en plus puissant. Les fausses nattes même commençaient à
    l'exciter, pourtant il préférait les vraies. Quand il en
    pouvait toucher ou y poser ses lèvres, il se sentait tout
    heureux. Il rédigeait en prose des articles, il faisait des
    poésies sur la beauté des cheveux des femmes; il dessinait des
    nattes et se masturbait en même temps. À partir de l'âge de
    quatorze ans, il devint tellement excité par son fétiche qu'il
    en avait des érections violentes. Contrairement au goût qu'il
    avait, étant encore petit garçon, il n'était plus excité que
    par les nattes bien touffues, noires et solidement tressées.
    Il éprouvait une envie folle de poser ses lèvres sur ces
    nattes et de les mordre. L'attouchement des cheveux ne lui
    donnait que peu de satisfaction; c'était plutôt la vue qui lui
    en procurait, mais avant tout, le fait d'y poser les lèvres et
    de les mordre.

    Si cela lui était impossible, il se sentait malheureux
    jusqu'au _tædium vitæ_. Il essayait alors de se dédommager en
    évoquant dans son imagination l'image d'«aventures de nattes»
    et en se masturbant en même temps.

    Souvent, dans la rue, au milieu d'une bousculade de la foule,
    il ne pouvait pas se retenir de poser un baiser sur la tête
    des dames. Cela fait, il courait chez lui pour se masturber.
    Parfois il réussissait à résister à cette impulsion, mais
    alors il était forcé, oppressé d'une angoisse vive, de prendre
    vite la fuite, pour échapper au cercle magique du fétiche. Une
    fois seulement, au milieu de la bousculade d'une foule, il eut
    l'obsession de couper la natte d'une jeune fille. Il éprouva
    pendant cette tentative une vive anxiété, ne réussissant pas
    avec son canif, et échappa avec peine en se sauvant au danger
    d'être pris.

    Devenu grand, il essaya de se satisfaire par le coït avec des
    _puellis_. Il provoquait une érection violente en baisant les
    nattes, mais il ne pouvait pas arriver à l'éjaculation. Voilà
    pourquoi il n'était pas satisfait du coït. Pourtant son idée
    favorite était de coïter en baisant des nattes. Cela ne lui
    suffisait pas, puisque par ce moyen il n'arrivait pas non plus
    à l'éjaculation. Faute de mieux, il vola un jour à une dame
    les cheveux qu'elle avait laissés en se peignant; il se les
    mettait dans la bouche et se masturbait en évoquant dans son
    esprit en même temps l'image de la dame. Dans l'obscurité, il
    n'avait aucun intérêt pour la femme, parce qu'il ne voyait
    pas ses cheveux. Des cheveux défaits n'avaient pour lui aucun
    charme, les poils des parties génitales non plus. Ses rêves
    érotiques n'avaient pour sujet que des nattes. Ces temps
    derniers, le malade était tellement excité sexuellement qu'il
    tomba dans une sorte de satyriasis. Il devint incapable de
    vaquer à ses affaires, et, il se sentait si malheureux, qu'il
    essaya de s'étourdir par l'alcool. Il en consomma de
    grandes quantités, fut pris de délire alcoolique et dut être
    transporté à l'hôpital. Après l'avoir guéri de l'intoxication,
    un traitement approprié fit disparaître assez rapidement son
    excitation sexuelle, et, lorsque le malade fut renvoyé de
    l'hôpital, il était délivré de son idée fétichiste qui ne se
    manifestait que rarement dans ses rêves nocturnes.

    L'examen du corps a fait constater l'état normal des parties
    génitales et l'absence totale de stigmates de dégénérescence.

Ces cas de fétichisme des nattes, qui mènent à des vols de nattes de
femmes, paraissent se rencontrer de temps en temps dans tous les
pays. Au mois de novembre 1890, des villes entières des États-Unis de
l'Amérique ont été, au dire des journaux américains, inquiétées par un
coupeur de nattes.


B.--LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU VÊTEMENT FÉMININ

On sait combien grande est, en général, l'importance des bijoux et
de la toilette de la femme, même pour la _vita sexualis_ normale de
l'homme. La civilisation et la mode ont créé pour la femme des traits
artificiels de caractère sexuel dont l'absence peut être considérée
comme une lacune et peut produire une impression étrange, quant on se
trouve en présence d'une femme nue, malgré l'effet sensuel que doit
normalement produire cette vue[77].

[Note 77: Comparez les remarques de Goethe sur son aventure à
Genève (_Lettres de Suisse_).]

À ce propos, il ne faut pas oublier que la toilette de la femme a
souvent tendance à faire ressortir, et même à exagérer, certaines
particularités du sexe, des traits de caractère sexuel secondaires,
tels que la gorge, la taille, les hanches.

Chez la plupart des individus, l'instinct génital s'éveille longtemps
avant de pouvoir trouver l'occasion d'avoir des rapports intimes avec
l'autre sexe, et les appétits de la première jeunesse se préoccupent
habituellement d'images du corps de la femme vêtue. De là vient
que souvent, au début de la _vita sexualis_, la représentation de
l'excitant sexuel et celle du vêtement féminin s'associent. Cette
association peut devenir indissoluble; la femme vêtue peut être pour
toujours préférée à la femme nue, surtout lorsque les individus
en question, se trouvant sous la domination d'autres perversions,
n'arrivent pas à une _vita sexualis_ normale ni à la satisfaction par
les charmes naturels.

Par suite de cette circonstance, il arrive alors que, chez des
individus psychopathes et sexuellement hyperesthésiques, la femme
habillée est toujours préférée à la femme nue. Rappelons-nous bien
que, dans l'observation 48, la femme n'a jamais dû laisser tomber ses
derniers voiles, et que l'_equus eroticus_ de l'observation 40 préfère
la femme habillée. Plus loin encore, on trouvera une déclaration de ce
genre faite par un inverti.

Le Dr Moll (_op. cit._) fait mention d'un malade qui ne pouvait faire
le coït avec une _puella nuda_; la femme devait être revêtue au moins
d'une chemise. Le même auteur cite un individu atteint d'inversion
sexuelle qui est sous le coup du même fétichisme du vêtement.

La cause de ce phénomène doit évidemment être cherchée dans l'onanisme
psychique de ces individus. Ils ont, à la vue de bien des personnes
habillées, éprouvé des désirs avant de s'être trouvé en présence de
nudités[78].

[Note 78: Un phénomène analogue en ce qui concerne l'objet, mais
tout à fait différent en ce qui concerne le moyen psychique, est le
fait que le corps à demi revêtu, produit souvent plus de charme que le
corps tout nu. Cela tient aux effets de contraste et à la passion
de l'attente qui sont des phénomènes généraux et n'ont rien de
pathologique.]

Une seconde forme de fétichisme du vêtement, forme plus prononcée,
consiste en ce que ce n'est pas généralement la femme habillée qu'on
préfère, mais c'est seulement un certain genre d'habillement qui
devient fétiche. Il est bien concevable qu'une forte impression
sexuelle, surtout si elle se produit de très bonne heure, et si elle
se rattache au souvenir d'une certaine toilette de femme, puisse, chez
des individus hyperesthésiques, éveiller un intérêt intense pour ce
genre de toilette. Hammond (_op. cit._, p. 46) rapporte le cas suivant
qu'il emprunte au _Traité de l'impuissance_ de Roubaud.

    OBSERVATION 81.--X..., fils d'un général, a été élevé à la
    campagne. À l'âge de quatorze ans il fut initié par une jeune
    dame aux mystères de l'amour. Cette dame était une blonde,
    qui portait les cheveux en boucles; afin de ne pas être
    découverte, elle gardait habituellement ses vêtements, ses
    guêtres, son corset et sa robe de soie, quand elle avait une
    conversation intime avec son jeune amant.

    Après avoir terminé ses études, X... fut envoyé en garnison;
    il voulut profiter de sa liberté pour se payer du plaisir; il
    constata que son penchant sexuel ne pouvait s'exciter que
    dans certaines conditions déterminées. Ainsi une brune ne lui
    faisait aucun effet, et une femme en costume de nuit pouvait
    éteindre complètement tout son enthousiasme en amour. Une
    femme, pour éveiller ses désirs, devait être blonde, chaussée
    de guêtres, avoir un corset et une robe de soie, en un
    mot être vêtue tout à fait comme la dame qui avait pour
    la première fois éveillé chez lui l'instinct génital. Il a
    toujours résisté aux tentatives qu'on a faites pour le marier,
    sachant qu'il ne pourrait s'acquitter de ses devoirs conjugaux
    avec une femme en costume de nuit.

Hammond rapporte encore (page 42), un cas où le _coïtus maritalis_
n'a pu être obtenu qu'à l'aide d'un costume déterminé. Le Dr Moll fait
mention de plusieurs cas semblables chez des hétéro- et homo-sexuels.
Comme cause primitive, il faut toujours supposer une association
d'idées qui s'est produite à la première heure. C'est la seule raison
plausible de ce fait que, chez ces individus, tel costume agit avec un
charme irrésistible, quelle que soit la personne qui porte le fétiche.
On comprend ainsi que, d'après le récit de Coffignon, des hommes qui
fréquentent les bordels, insistent pour que les femmes avec lesquelles
ils ont affaire, mettent un costume particulier, de ballerine, de
religieuse, etc., et que les maisons publiques soient, à cet effet,
munies de toute une garde-robe pour déguisements.

Binet (_op. cit._) raconte le cas d'un magistrat, qui n'était amoureux
que des Italiennes qui viennent à Paris pour poser dans les ateliers,
et que cet amour avait pour véritable objet leur costume particulier.
La cause en a pu être bien établie; c'était l'effet de la première
impression au moment de l'éveil de l'instinct génital.

Une troisième forme du fétichisme du vêtement, qui présente un degré
beaucoup plus avancé vers l'état pathologique, se présente plus
fréquemment à l'observation du médecin. Elle consiste dans le fait
que ce n'est plus la femme, habillée ou même habillée d'une certaine
façon, qui agit en première ligne comme excitant sexuel; mais
l'intérêt sexuel se concentre tellement sur une certaine partie de la
toilette de la femme, que la représentation de cet objet de toilette,
accentuée par un sentiment de volupté, se détache complètement
de l'idée d'ensemble de la femme, et acquiert par là une valeur
indépendante. Voilà le vrai terrain du fétichisme du vêtement; un
objet inanimé, une partie isolée du vêtement suffit par elle seule à
l'excitation et à la satisfaction du penchant sexuel. Cette troisième
forme de fétichisme du vêtement est aussi la plus importante au point
de vue médico-légal.

Dans un grand nombre de cas de ce genre, il s'agit de pièces de linge
de femme qui, par leur caractère intime, sont surtout de nature à
produire des associations d'idées dans ce sens.

    OBSERVATION 82.--K..., quarante-cinq ans, cordonnier, prétend
    n'avoir aucune tare héréditaire; il est d'un caractère
    bizarre, mal doué intellectuellement, d'habitus viril, sans
    stigmates de dégénérescence; d'une conduite généralement sans
    reproche, il fut pris en flagrant délit le 5 juillet 1876,
    au soir, emportant du linge volé qu'il avait gardé dans
    un endroit caché. On trouva chez lui trois cents objets de
    toilette de femme, entre autres, des chemises de femme, des
    pantalons de femme, des bonnets de nuit, des jarretières et
    même une poupée. Quand on l'arrêta, il avait sur le corps
    une chemise de femme. Déjà, à l'âge de treize ans, il s'était
    livré à son impulsion à voler du linge de femme; puni une
    première fois, il devint plus prudent; il commettait ses vols
    avec ruse et beaucoup d'adresse. Quand cette impulsion lui
    venait, il avait toujours de l'angoisse et se sentait la tête
    lourde. Dans de pareils moments, il ne pouvait résister, coûte
    que coûte. Peu lui importait à qui il enlevait ces objets.

    La nuit, quand il était au lit, il mettait les objets de
    toilette qu'il avait volés, en même temps il évoquait dans
    son imagination l'image de belles femmes, et il éprouvait une
    sensation voluptueuse avec écoulement de sperme.

    Voilà évidemment le mobile de ses vols; en tous cas, il
    n'avait jamais vendu aucun des objets volés, mais il les
    tenait cachés dans un endroit quelconque. Il déclara qu'il
    avait eu autrefois des rapports sexuels normaux avec des
    femmes. Il nie avoir jamais pratiqué l'onanisme ou la
    pédérastie ou d'autres actes sexuels anormaux. À l'âge de
    vingt-cinq ans, il fut fiancé, mais l'engagement fut rompu par
    sa faute. Il n'était pas à même de comprendre que ses actes
    étaient criminels, et en outre, empreints d'un caractère
    morbide. (Passow, _Vierteljahrsschrift für ger. Medicin._ N.
    F. XXVIII, p. 61; Krauss, _Psychologie des Verbrechens_, 1884,
    p. 190.)

Hammond (_op. cit._, p. 43) rapporte un cas de passion pour une partie
du vêtement de la femme. Dans ce cas aussi, le plaisir du malade
consiste à porter sur son corps un corset de femme, de même que
d'autres pièces de toilette féminine, sans qu'il y ait chez lui trace
d'inversion sexuelle. La douleur que lui cause à lui ou à une femme
un corset trop fortement lacé, lui fait plaisir: élément
sadico-masochiste.

Tel est encore le cas que rapporte Diez (_Der Selbstmord_, 1838, p.
24). Il s'agit d'un jeune homme qui ne pouvait résister à l'impulsion
de déchirer du linge de femme. Pendant qu'il déchirait, il avait
toujours une éjaculation.

Une alliance entre le fétichisme et la manie de détruire le fétiche
(sorte de sadisme contre un objet inanimé), semble se rencontrer assez
souvent. Comparez observation 93.

Le tablier est une pièce du vêtement qui n'a aucun caractère intime
proprement dit, mais qui, par l'étoffe et la couleur, rappelle le
linge du corps, et qui, par l'endroit où il est porté, évoque des
idées de rapports sexuels. (Comparez l'emploi métonymique en allemand
des mots tablier et jupon dans la locution _Ieder Schürze nachlaufen_,
etc. Ceci dit, nous arriverons à mieux comprendre le cas suivant.

    OBSERVATION 83.--C..., trente-sept ans, de famille très
    chargée, crâne plagiocéphale, facultés intellectuelles
    faibles, a aperçu à l'âge de quinze ans, un tablier qu'on
    avait suspendu pour le faire sécher. Il se ceignit de ce
    tablier et se masturba derrière une haie.

    Depuis il ne put voir un tablier sans répéter l'acte. Quand il
    voyait passer quelqu'un, femme ou homme, ceint d'un tablier,
    il était forcé de courir après. Pour le guérir de ses vols
    répétés de tabliers, on le mit, à l'âge de seize ans, dans la
    marine. Là, il n'y avait pas de tabliers et par conséquent il
    resta tranquille. Revenu à l'âge de dix-neuf ans, il eut de
    nouveau l'impulsion de voler des tabliers, ce qui lui amena
    des complications fâcheuses. Il fut plusieurs fois arrêté;
    enfin, il essaya de se guérir de sa manie en s'enfermant
    dans un couvent de Trappistes. Aussitôt sorti du couvent, il
    recommença.

    À l'occasion d'un vol récent, on l'a soumis à l'examen de
    médecins légistes, et on l'a ensuite transporté dans une
    maison de santé. Il ne volait jamais autre chose que des
    tabliers. C'était pour lui un plaisir d'évoquer le souvenir du
    premier tablier volé. Ses rêves n'avaient pour sujet que
    des tabliers. Plus tard, il se servait de ces évocations de
    souvenirs, soit pour pouvoir accomplir le coït à l'occasion
    soit pour se masturber (Charcot-Magnan, _Arch. de Neurologie_,
    1882, _Nr._ 12).

Un cas analogue à cette série d'observations que nous venons de citer,
est rapporté par Lombroso (_Amori anormali precoci nei pazzi. Arch. di
psych._, 1883, p. 17). Un garçon, très chargé héréditairement,
avait déjà à l'âge de quatre ans, des érections et une forte émotion
sexuelle à la vue des objets blancs et surtout du linge. Le contact,
le froissement de ces objets, lui procuraient de la volupté. À l'âge
de dix ans, il commença à se masturber à la vue du linge blanc
empesé. Il paraît être atteint de folie morale; il a été exécuté pour
assassinat.

Le cas suivant de fétichisme du jupon est combiné à des circonstances
bien particulières.

    OBSERVATION 84.--M. Z..., trente-cinq ans, fonctionnaire, est
    l'enfant unique d'une mère nerveuse et d'un père bien portant.
    Il était nerveux dès son enfance; à la consultation on
    remarque son oeil névropathe, son corps fluet et délicat,
    ses traits fins, sa voix grêle et sa barbe très clairsemée.
    Sauf des symptômes d'une légère neurasthénie, on ne constate
    chez le malade rien de morbide. Les parties génitales sont
    normales, de même que les fonctions sexuelles. Le malade
    prétend ne s'être masturbé que quatre ou cinq fois, lorsqu'il
    était encore petit garçon.

    Déjà, à l'âge de treize ans, le malade était très excité
    sexuellement à la vue de vêtements mouillés, tandis que les
    mêmes vêtements à l'état sec ne l'excitaient nullement.
    Son plus grand plaisir était de regarder, par une pluie
    torrentielle, les femmes trempées. Quand il en rencontrait,
    et si la femme avait une figure sympathique, il éprouvait une
    volupté intense, une violente érection et se sentait poussé au
    coït.

    Il prétend n'avoir jamais eu l'envie de se procurer des jupons
    trempés ou de mouiller une femme. Le malade n'a pu fournir
    aucun renseignement sur l'origine de sa _pica_.

    Il est possible que l'instinct génital se soit éveillé pour la
    première fois à la vue d'une femme qui, par la pluie, a relevé
    ses jupons et fait voir ses charmes. Ce penchant obscur et qui
    ne se rendait pas encore bien compte de son véritable objet,
    s'est reporté sur les jupons trempés, phénomène qui a continué
    à se produire.

Les amateurs de mouchoirs de femmes se rencontrent souvent: voilà
pourquoi ces cas sont importants au point de vue médico-légal. Ce qui
peut contribuer à la grande propagation du fétichisme du mouchoir,
c'est peut-être que le mouchoir est la pièce du linge féminin qui
est le plus souvent exposée aux regards, même dans les rapports
non intimes; il peut tomber par hasard entre les mains d'une
tierce personne en lui apportant le parfum spécial et moite de
sa propriétaire. C'est peut-être pour cela que l'idée du mouchoir
s'associe si fréquemment avec les premières sensations de volupté,
association qu'il faut supposer dans ces cas.

    OBSERVATION 85.--Un garçon boulanger de trente-deux ans,
    célibataire et jusqu'ici d'antécédents nets, a été pris au
    moment où il volait le mouchoir d'une dame. Il avoua, avec un
    repentir sincère, qu'il avait déjà volé 80 à 90 mouchoirs de
    cette façon. Il ne recherchait que des mouchoirs de femme et
    exclusivement de femmes jeunes et qui lui plaisaient.

    L'extérieur de l'inculpé ne présente rien d'intéressant.
    Il s'habille très soigneusement; il a une attitude bizarre,
    craintive, déprimée, avec un genre trop obséquieux et très peu
    viril qui va souvent jusqu'au ton larmoyant et aux pleurs.
    On reconnaît aussi en lui une maladresse manifeste, de la
    faiblesse de la faculté d'assimilation, de la paresse dans
    l'orientation des idées et dans la réflexion. Une de ses
    soeurs est épileptique. Il vit dans une bonne situation; il
    n'a jamais été gravement malade, et il s'est bien développé.

    En relatant sa biographie, il fait preuve de manque de
    mémoire, de manque de clarté; faire du calcul lui est
    difficile, bien qu'à l'école il faisait des progrès et
    apprenait avec facilité. Son air craintif, son manque
    d'assurance font soupçonner l'onanisme. L'inculpé avoue que,
    depuis l'âge de dix-neuf ans, il s'est livré avec excès à ce
    vice.

    Depuis quelques années, il a souffert des suites de ce vice:
    dépression, fatigue, tremblements des jambes, douleurs dans
    le dos, dégoût du travail. Souvent il était en proie à une
    dépression mélancolique avec peur; alors il évitait les
    hommes. Il avait des idées exagérées et fantastiques sur les
    conséquences des rapports sexuels avec les femmes, et voilà
    pourquoi il ne pouvait se décider au coït. Ces temps derniers
    cependant il a songé à se marier.

    C'est avec un repentir profond et comme un débile qu'il est,
    que X... m'avoua qu'il y a six mois, en voyant au milieu de
    la foule une belle jeune fille, il se sentit sexuellement très
    excité, il dut se frotter contre elle et éprouva le désir de
    se dédommager par une satisfaction plus complète de son désir
    sexuel en lui prenant son mouchoir. Bien qu'il se rendît
    compte du caractère délictueux de son action, il ne put
    résister à son impulsion. En même temps, il éprouva une
    angoisse terrible, causée en partie par le désir génital qui
    l'obsédait, et aussi par la peur d'être découvert.

    À la suite de cet incident, aussitôt qu'il voyait une
    femme sympathique, il était saisi d'une excitation sexuelle
    violente, avec battement de coeur, érection, _impetus
    coeundi_, et il éprouvait l'obsession de se frotter contre
    la personne en question et, faute de mieux, de lui voler son
    mouchoir.

    Le rapport des médecins légistes fait très judicieusement
    valoir sa débilité d'esprit congénitale, l'influence
    démoralisante de l'onanisme, et attribue son penchant anormal
    à un instinct génital pervers, dans lequel on trouve une
    connexité intéressante entre le sens génésique et le sens
    olfactif, connexité observée d'ailleurs sur le terrain
    physiologique. On reconnut l'irrésistibilité de l'impulsion
    morbide. X... fut acquitté. (Zippe, _Wiener med.
    Wochenschrift_, 1879, nº 23.)

Je dois à l'obligeance de M. le docteur Fritsch, médecin légiste au
Landesgericht de Vienne, d'autres renseignements sur ce fétichiste du
mouchoir qui, au mois d'août 1890, fut de nouveau arrêté au moment où
il cherchait à tirer un mouchoir de la poche d'une dame.

    Une perquisition domiciliaire a amené la découverte de 446
    mouchoirs de dames. L'accusé prétend avoir brûlé deux paquets
    de ces _corpora delicti_. Au cours de l'enquête, on a, en
    outre, constaté que, déjà en 1883, X... avait été condamné à
    quinze jours de prison pour avoir volé 27 mouchoirs, et que,
    pour un délit analogue, on lui avait infligé, en 1866, trois
    semaines de prison.

    En ce qui concerne ses rapports de parenté, on sait que son
    père a beaucoup souffert de congestions, et qu'une fille de
    son frère est une imbécile de constitution névropathique.

    X... s'est marié en 1879, et commença par s'établir boulanger.
    En 1881, il fit faillite. Bientôt après, sa femme, qui était
    toujours en mésintelligence avec lui et qui prétendait qu'il
    ne remplissait pas ses devoirs conjugaux (fait contesté par
    X...), demanda le divorce. Il vécut ensuite comme garçon
    boulanger dans l'établissement de son frère.

    Il regrette profondément son malheureux penchant pour les
    mouchoirs de dames; mais, dit-il, quand il se trouve dans son
    état critique, il ne peut malheureusement pas se maîtriser. Il
    éprouve alors une sensation délicieuse, et il lui semble être
    poussé par quelqu'un. Parfois, il réussit à se retenir;
    mais, si la jeune dame lui est sympathique, il succombe à
    la première impulsion. Dans de pareils moments, il est tout
    trempé de sueur, par suite de la peur d'être découvert et par
    suite de l'impulsion à commettre son acte. Il prétend avoir
    éprouvé des émotions sensuelles à l'aspect de mouchoirs de
    femmes dès l'âge de la puberté. Il ne peut se rappeler les
    incidents précis sous le coup desquels l'association d'idées
    fétichistes s'est établie chez lui. L'émotion sensuelle à
    la vue de dames, de la poche desquelles sortait un bout
    de mouchoir, s'est augmentée de plus en plus. À plusieurs
    reprises cela lui a donné des érections, mais jamais
    d'éjaculation. Il prétend avoir eu, depuis sa vingt et unième
    année, quelquefois des velléités de satisfaction normale de
    l'instinct sexuel, et avoir fait le coït sans difficulté et
    sans avoir recours à l'évocation mentale d'un mouchoir.
    Quand le fétiche eut pris plus d'empire sur lui, le vol des
    mouchoirs est devenu pour lui une satisfaction beaucoup plus
    grande. Le vol du mouchoir d'une dame sympathique avait pour
    lui autant de valeur que s'il avait eu des rapports sexuels
    avec cette dame. Il éprouvait alors un véritable orgasme.

    Quand il ne pouvait prendre un mouchoir convoité, il
    en ressentait une excitation pleine de tourments, avec
    tremblements et sueurs sur tout le corps.

    Il gardait dans un endroit spécial les mouchoirs de dames qui
    lui étaient particulièrement sympathiques; il était heureux de
    les contempler et éprouvait alors un sentiment de bien-être.
    Leur odeur aussi lui causait une sensation délicieuse; mais,
    dit-il, c'était l'odeur particulière à la lingerie et non
    pas celle des parfums artificiels qui excitait ses sens. Il
    prétend ne s'être masturbé que rarement.

    Sauf des maux de tête périodiques et des vertiges, X... ne se
    plaint d'aucun malaise. Il regrette profondément son malheur,
    son penchant morbide, le mauvais démon qui le pousse à
    ces actes criminels. Il n'a qu'un désir, c'est de trouver
    quelqu'un qui puisse l'en guérir. Au physique, il présente
    de légers symptômes de neurasthénie, des anomalies dans la
    circulation du sang, des pupilles inégales.

    Il fut prouvé que X... avait agi sous l'influence d'une
    obsession morbide et irrésistible. Acquittement.

Ces cas de fétichisme du mouchoir qui entraînent l'individu anormal à
commettre des vols, sont très nombreux. Ils se rencontrent aussi chez
des personnes atteintes d'inversion sexuelle, ainsi que le prouve le
cas suivant, pris dans l'ouvrage de M. le docteur Moll que nous avons
déjà plusieurs fois cité[79].

[Note 79: Page 124 (_op. cit._), le docteur Moll dit, à propos de
ce penchant chez les hétéro-sexuels: «La passion pour les mouchoirs
peut être si violente que l'homme se trouve littéralement subjugué par
ce petit objet. Voici ce qui me fut raconté par une femme: «Je connais
un monsieur, me dit-elle; il me suffit, quand je le vois de loin, de
tirer de ma poche le coin de mon mouchoir pour qu'il me suive comme
un chien. Je puis aller n'importe où, il ne me quitte plus. Que ce
monsieur se trouve en voiture ou soit occupé par une affaire très
sérieuse, aussitôt qu'il voit mon mouchoir, il abandonne tout pour me
suivre.»]

    OBSERVATION 86.--Fétichisme du mouchoir combiné avec
    l'inversion sexuelle.--K..., trente-huit ans, ouvrier, homme
    solidement bâti, se plaint de malaises nombreux, tels que
    faiblesse des jambes, douleurs dans le dos, maux de tête,
    manque de courage au travail, etc. Ses plaintes font penser
    manifestement à la neurasthénie avec tendance à l'hypocondrie.
    Ce n'est qu'après avoir suivi plusieurs mois mon traitement,
    qu'il avoua qu'il était aussi anormal au point de vue sexuel.

    K... n'a jamais eu aucun penchant pour les femmes; par contre,
    les beaux hommes ont exercé sur lui, de tout temps, un charme
    particulier.

    Le malade s'est beaucoup masturbé depuis sa jeunesse jusqu'à
    l'époque où il est venu me consulter. K... n'a jamais pratiqué
    ni l'onanisme mutuel, ni la pédérastie. Il ne croit pas qu'il
    y aurait trouvé une satisfaction quelconque, car, malgré sa
    prédilection pour les hommes, le plaisir principal pour
    lui est d'avoir un morceau de linge blanc d'homme; mais,
    là encore, c'est la beauté du propriétaire qui joue un rôle
    important. Ce sont surtout les mouchoirs des beaux hommes qui
    l'excitent sexuellement. Sa plus grande volupté consiste à se
    masturber dans des mouchoirs d'hommes. C'est pour cette raison
    qu'il enlevait souvent des mouchoirs à ses amis; pour éviter
    d'être découvert comme voleur, le malade laissait toujours un
    de ses propres mouchoirs chez l'ami pour remplacer celui qu'il
    venait de voler. De cette façon, K... voulait échapper au
    soupçon de vol et faire croire à un changement de mouchoir.
    D'autres pièces de linge d'homme ont aussi excité K..., mais
    pas au même point que les mouchoirs.

    K... a souvent fait le coït avec des femmes; il eut des
    érections suivies d'éjaculation, mais sans aucune sensation
    de volupté. De plus, le malade n'éprouvait aucune envie
    particulière de pratiquer le coït. L'érection et l'éjaculation
    ne se produisaient que, lorsqu'au milieu de l'acte, le malade
    pensait au mouchoir d'un homme. Il y arrivait encore plus
    facilement quand il prenait avec lui le mouchoir d'un ami et
    le tenait en main pendant l'acte.

    Conformément à sa perversion sexuelle, ses pollutions
    nocturnes aussi se produisent sous l'influence de
    représentations voluptueuses dans lesquelles le linge d'homme
    joue le rôle principal.

On rencontre plus fréquemment que les fétichistes du linge les
fétichistes du soulier de la femme. Ces cas sont, pour ainsi dire,
innombrables, et un grand nombre déjà ont été scientifiquement
analysés, tandis que pour le fétichisme du gant je n'ai que quelques
rares communications de troisième main. Relativement aux causes de la
rareté du fétichisme du gant, voir plus haut.

Dans le fétichisme du soulier il n'y a pas de rapport étroit entre
l'objet et le corps de la femme, rapport qui rend explicable le
fétichisme du linge. C'est pour cette raison, et aussi parce qu'il y
a toute une série de cas soigneusement étudiés, dans lesquels
l'adoration fétichiste de la chaussure de la femme a, d'une manière
incontestable et bien établie, pris naissance dans une sphère d'idées
masochistes; c'est pour ces motifs, disons-nous, qu'on peut, à juste
titre, admettre l'hypothèse d'une cause de nature masochiste, bien
que déguisée, toutes les fois que, dans un cas déterminé, on ne peut
trouver une autre origine.

C'est pour ce motif que j'ai inséré dans le chapitre sur le masochisme
la plus grande partie des observations sur le fétichisme du soulier ou
du pied qui étaient à ma disposition. Là, nous avons, en montrant
les diverses transitions, déjà suffisamment démontré le caractère
régulièrement masochiste de cette forme du fétichisme érotique.

Cette hypothèse du caractère masochiste du fétichisme du soulier,
n'est réfutée et infirmée, que là où l'on a acquis la preuve qu'un
accident de hasard a amené une association entre les émotions
sexuelles et l'image du soulier de la femme; car la formation _a
priori_ d'une pareille association d'idées est tout à fait improbable.

Une corrélation de ce genre existe dans les deux observations
suivantes.

    OBSERVATION 87.--Fétichisme du soulier.--M. von P..., de
    vieille noblesse polonaise, trente-deux ans, m'a consulté en
    1890, au sujet de sa _vita sexualis_ anormale. Il affirme être
    issu d'une famille tout à fait saine, mais être nerveux depuis
    son enfance et avoir souffert à l'âge de onze ans de
    _chorea minor_. Depuis l'âge de dix ans, il souffre beaucoup
    d'insomnie, et de malaises neurasthéniques.

    Il prétend n'avoir connu la différenciation des sexes qu'à
    l'âge de quinze ans; c'est de cette époque que datent ses
    penchants sexuels. À l'âge de dix-sept ans, une institutrice
    française l'a séduit, mais ne lui a pas permis d'accomplir
    le coït, de sorte que seule une excitation sensuelle
    (masturbation mutuelle) a pu avoir lieu. Au milieu de cette
    scène, son regard tomba sur les bottines très élégantes de
    cette femme. Cette vue lui fit une profonde impression. Ses
    relations avec cette personne dissolue se continuèrent
    pendant quatre mois. Durant ces attouchements, les bottines de
    l'institutrice devenaient un fétiche pour le malheureux jeune
    homme. Il commença à s'intéresser aux chaussures de dames,
    et rôdait afin de rencontrer de belles bottines de dames. Le
    fétiche soulier prit sur son esprit un ascendant de plus en
    plus grand. _Sicuti calceolus mulieris gallicæ penem tetigit,
    statim summa cum voluptate sperma ejaculavit._ Quand on
    eut éloigné celle qui l'avait séduit, il dut aller chez les
    _puellas_ avec lesquelles il avait recours au même procédé.
    Ordinairement cela suffisait pour le satisfaire. Ce n'est que
    rarement et subsidiairement qu'il avait recours au coït. Son
    penchant pour cet acte disparaissait de plus en plus. Sa _vita
    sexualis_ se bornait aux pollutions dues à des rêves,
    où, seules les chaussures de dames jouaient un rôle, et à
    satisfaire ses sens avec des chaussures de femmes, _apposita
    ad mentulam_; mais il fallait que la _puella_ fît cette
    manipulation. Dans le commerce avec l'autre sexe, il n'y
    avait que la bottine qui l'excitât sensuellement, et encore la
    bottine devait être élégante, de forme française, avec talon
    d'un noir reluisant comme l'était la première. Avec le temps
    sont survenues des conditions accessoires: souliers d'une
    prostituée très élégante, chic, avec des jupons empesés et
    autant que possible des bas noirs.

    Le reste de la femme ne l'intéresse pas. Le pied nu lui est
    tout à fait indifférent. Aussi au point de vue de l'âme, la
    femme n'exerce pas le moindre charme sur lui. Il n'a jamais
    eu des tendances masochistes, comme de vouloir être foulé aux
    pieds d'une femme. Avec les années son fétichisme a pris un
    tel empire sur lui que, dans la rue, s'il aperçoit une dame
    d'un certain extérieur et chaussée d'une certaine façon, il
    est si violemment excité qu'il est forcé de se masturber.
    Une légère pression sur le pénis suffit à cet individu très
    neurasthénique pour provoquer une éjaculation. Des chaussures
    dans les étalages et, depuis quelque temps, la lecture même
    d'une simple annonce de magasin de chaussures suffisent pour
    le mettre dans un état d'émotion violente.

    Son _libido_ étant très vif, il se soulageait par la
    masturbation, quand il ne pouvait se servir de chaussures. Le
    malade reconnut vite l'inconvénient et le danger de son état,
    et, bien qu'il se portât physiquement bien, sauf ses malaises
    neurasthéniques, il éprouvait tout de même une profonde
    dépression morale. Il consulta plusieurs médecins.
    L'hydrothérapie, l'hypnotisme furent employés sans aucun
    résultat. Les médecins les plus célèbres lui conseillaient
    de se marier et l'assuraient qu'aussitôt qu'il aimerait
    sérieusement une jeune fille, il serait débarrassé de son
    fétiche. Le malade n'avait aucune confiance en son avenir;
    pourtant il suivit le conseil des médecins. Il fut cruellement
    déçu dans cette espérance éveillée par l'autorité des
    médecins, bien qu'il se soit allié avec une dame que
    distinguent de grandes qualités physiques et intellectuelles.
    La première nuit de son mariage fut terrible pour lui; il se
    sentit criminel et ne toucha pas à sa femme. Le lendemain il
    vit une prostituée avec le «certain chic» qu'il aimait. Il
    eut la faiblesse d'avoir des rapports avec elle, à sa façon
    accoutumée. Il acheta alors une paire de bottines de femme
    très élégantes et les cacha dans le lit nuptial; en les
    touchant, il put, quelques jours plus tard, remplir ses
    devoirs conjugaux. L'éjaculation ne venait que tardivement,
    car il devait se forcer au coït; au bout de quelques semaines,
    l'artifice employé n'avait déjà plus d'effet, son imagination
    ayant perdu de sa vivacité. Le malade se sentait excessivement
    malheureux, et il aurait autant aimé mettre immédiatement fin
    à ses jours. Il ne pouvait plus satisfaire sa femme qui avait
    sexuellement de grands besoins et qui avait été très excitée
    par les rapports qu'elle avait eus jusqu'ici avec lui; il
    voyait combien elle en souffrait moralement et physiquement.
    Il ne pouvait ni ne voulait révéler son secret à son épouse.
    Il éprouvait du dégoût pour les rapports conjugaux; il avait
    peur de sa femme, craignait les soirées et les tête-à-tête
    avec elle. Il arriva à ne plus avoir d'érections.

    Il fit de nouveau des essais avec des prostituées; il se
    satisfaisait en touchant leurs souliers et ensuite la _puella_
    était obligée _calceolo mentulam tangere_; il éjaculait ou, si
    l'éjaculation ne se produisait pas, il essayait le coït avec
    la femme vénale, mais sans résultat, car alors l'éjaculation
    se faisait subitement.

    Le malade vient à la consultation tout désespéré. Il regrette
    profondément d'avoir, malgré sa conviction intime, suivi le
    conseil funeste des médecins, d'avoir rendu malheureuse une
    très brave femme et de lui avoir causé un préjudice physique
    et moral. Pouvait-il répondre devant Dieu de continuer une
    pareille vie? Quand même il se confesserait à sa femme et
    qu'elle ferait tout ce qu'il désire, cela ne lui servirait à
    rien, car il lui faudrait encore le «parfum du demi-monde».

    L'extérieur de ce malheureux ne présente rien de frappant,
    sauf sa douleur morale. Les parties génitales sont tout à fait
    normales. La prostate est un peu grosse. Il se plaint d'être
    tellement sous l'obsession des idées de chaussures,
    qu'il rougit quand il est question de bottines. Toute son
    imagination ne s'occupe que de ce sujet. Quand il est dans sa
    propriété à la campagne, il se voit souvent forcé de partir
    pour la ville la plus proche, qui est encore à dix lieues de
    distance, afin de pouvoir satisfaire son fétichisme devant les
    étalages et aussi avec des _puellis_.

    On ne pouvait entreprendre aucun traitement médical chez
    ce malheureux, car sa confiance dans les médecins était
    profondément ébranlée. Un essai d'hypnose et de suppression
    des associations fétichistes par la suggestion a échoué, par
    suite de l'émotion morale de ce pauvre jeune homme qu'obsède
    l'idée d'avoir rendu sa femme malheureuse.

    OBSERVATION 88.--X..., vingt-quatre ans, de famille chargée
    (frère de sa mère et grand'père maternel fous, soeur
    épileptique, autre soeur souffrant de migraines, parents
    d'un tempérament très irritable), a eu à l'époque de sa
    dentition quelques accès de convulsions. À l'âge de sept ans,
    il fut entraîné à l'onanisme par une bonne. La première fois,
    X... trouva plaisir à ces manipulations _cum illa puella
    fortuito pede calceolo tecto penem tetigit_.

    Ce fait a suffi pour créer chez l'enfant taré une association
    d'idées, grâce à laquelle, dorénavant, le seul aspect d'un
    soulier de femme et ensuite le rappel d'un souvenir dans ce
    sens pouvaient provoquer de l'érection et de l'éjaculation. Il
    se masturbait alors en regardant des souliers de femme ou en
    se les représentant dans son imagination. À l'école, il
    était vivement excité par les souliers de l'institutrice. En
    général, les bottines qui étaient en partie cachées par une
    longue robe lui produisaient toujours cet effet.

    Un jour il ne put pas s'empêcher de saisir l'institutrice
    par les bottines, ce qui lui causa une vive émotion sexuelle.
    Malgré les coups qu'il reçut, il ne put s'empêcher de réitérer
    ce manège. Enfin, on reconnut qu'il y avait là un mobile
    morbide, et on le plaça sous la direction d'un maître d'école.
    Il s'abandonnait alors aux délicieux souvenirs de la scène des
    bottines avec l'institutrice; cela lui donnait des érections,
    de l'orgasme et, à partir de l'âge de quatorze ans, même
    des éjaculations. En outre, il se masturbait en pensant à
    un soulier de femme. Un jour l'idée lui vint d'augmenter
    son plaisir en se servant d'un soulier de dame pour la
    masturbation. Il prit souvent en secret des souliers et s'en
    servait à cet effet.

    Rien de la femme ne pouvait l'exciter sexuellement; l'idée du
    coït lui inspirait de l'horreur. Les hommes ne l'intéressaient
    pas non plus.

    À l'âge de dix-huit ans, il s'établit comme marchand et fit
    entre autres le commerce de chaussures. Il éprouvait une
    excitation sexuelle toutes les fois qu'il essayait des
    souliers aux pieds des dames ou qu'il pouvait manipuler des
    souliers usés par des femmes.

    Un jour, il eut, au milieu de ces pratiques, un accès
    épileptique qui, bientôt, fut suivi d'un second, pendant qu'il
    se masturbait, comme à son habitude. Ce n'est qu'alors qu'il
    reconnut le danger de ces procédés sexuels pour sa santé.
    Il combattit son penchant à l'onanisme, ne vendit plus de
    chaussures et s'efforça de se débarrasser de cette association
    morbide entre les chaussures de femmes et les fonctions
    sexuelles. Mais alors il se produisit des pollutions
    fréquentes sous l'influence de rêves érotiques ayant pour
    sujet des chaussures de femmes, et les accès épileptiques
    ne cessèrent point. Bien qu'il n'eût pas le moindre penchant
    sexuel pour le sexe féminin, il se décida à conclure un
    mariage, ce qui lui parut être le seul remède possible.

    Il épousa une femme jeune et belle. Malgré une vive érection
    produite en pensant aux souliers de sa femme, il fut tout à
    fait impuissant dans ses essais de cohabitation, car le dégoût
    du coït et des rapports intimes en général, l'emportait sur
    l'influence de la représentation du soulier, son stimulant
    sexuel. Pour se guérir de son impuissance, le malade s'adressa
    au docteur Hammond qui traita son épilepsie par le brome, et
    qui lui conseilla de fixer ses regards pendant le coït sur un
    soulier attaché au-dessus du lit nuptial et de se figurer que
    sa femme était un soulier.

    Le malade guérit de ses accès épileptiques et devint puissant.
    Il pouvait faire le coït tous les huit jours. Son excitation
    sexuelle, à la vue des souliers de dames, s'atténuait de plus
    en plus. (Hammond, _Impuissance sexuelle_.)

Ces deux cas de fétichisme du soulier qui, comme en général tous
les cas de fétichisme, se basent sur des associations subjectives
et accidentelles, ainsi qu'on vient de le prouver, n'ont rien
d'extraordinaire en ce qui concerne la cause objective. Dans le
premier cas il s'agit d'une impression partielle dégagée de l'ensemble
de la femme; dans le second cas, d'une impression partielle produite
par une manipulation excitante.

Mais on a aussi observé des cas--il est vrai que jusqu'ici il n'y en
a que deux--où l'association décisive n'a nullement été amenée par
un rapport entre la nature de l'objet et les choses qui normalement
peuvent provoquer une excitation.

    OBSERVATION 89.--L..., trente-sept ans, employé de commerce,
    d'une famille très chargée, a eu, à l'âge de cinq ans, sa
    première érection, en voyant un parent plus âgé qui couchait
    dans la même chambre, mettre son bonnet de nuit. Le même effet
    se produisit quand, plus tard, il vit un soir une vieille dame
    mettre son bonnet de nuit.

    Plus tard, il lui suffisait, pour se mettre en érection, de
    la seule idée d'une tête de vieille femme laide, coiffée d'un
    bonnet de nuit. Le seul aspect d'un bonnet de femme, ou d'une
    femme nue, ou d'un homme nu, le laissaient absolument froid.
    Mais le contact d'un bonnet de nuit lui donnait une érection
    et parfois même une éjaculation.

    L... n'était pas un masturbateur et, jusqu'à l'âge de
    trente-deux ans, lorsqu'il épousa une belle fille qu'il
    aimait, il n'avait jamais pratiqué aucune manoeuvre
    sexuelle.

    Pendant sa nuit de noce, il resta insensible jusqu'à ce que,
    dans son embarras, il se vit obligé d'évoquer le souvenir de
    la tête de vieille femme laide coiffée d'un bonnet de nuit.
    Aussitôt le coït réussit.

    Dans la période qui suivit, il dut parfois recourir à ce
    moyen. Depuis son enfance, il avait de temps en temps de
    profondes dépressions de caractère avec tendances au suicide,
    et quelquefois aussi des hallucinations terrifiantes pendant
    la nuit. En regardant par la fenêtre, il était saisi de
    vertige et d'angoisse. C'était un homme gauche, bizarre,
    embarrassé, et mal doué intellectuellement. (Charcot et
    Magnan, _Arch. de Neurol._, 1882, nº 12.)

Dans ce cas très curieux, une coïncidence fortuite entre la première
émotion sexuelle et une impression tout à fait hétérogène, semble
avoir seule déterminé le caractère du penchant.

Un cas presque aussi étrange de fétichisme d'association accidentelle
est rapporté par Hammond (_op. cit._, p. 50). Un homme marié, âgé
de trente ans, et qui en somme était tout à fait bien portant et
psychiquement normal, aurait vu l'impuissance se déclarer à la suite
d'un changement de logement et disparaître après qu'on lui eut remis
sa chambre à coucher dans son ancien état.


C.--LE FÉTICHE EST UNE ÉTOFFE

Il y a un troisième groupe principal de fétichistes, dont le fétiche
n'est ni une partie du corps féminin, ni une partie des vêtements de
la femme, mais une étoffe déterminée, qui même ne sert pas toujours
à la confection de la toilette féminine, et qui cependant peut,
par elle-même, en tant que matière, faire naître ou accentuer les
sentiments sexuels. Ces étoffes sont: les fourrures, le velours et la
soie.

Ces cas se distinguent des faits précédents de fétichisme érotique du
vêtement par le fait que ces étoffes ne sont pas, comme le linge,
en rapports étroits avec le corps féminin et n'ont pas, comme les
souliers ou les gants, une corrélation avec des parties déterminées du
corps féminin ou ne sont pas une signification symbolique quelconque
de ces parties.

Ce genre de fétichisme ne peut pas provenir non plus d'une association
accidentelle, comme dans les cas tout à fait particuliers du bonnet
de nuit ou des meubles de la chambre à coucher; mais ils forment un
groupe dont l'objet est homogène. Il faut donc supposer que certaines
sensations tactiles--(une sorte de chatouillement qui a une parenté
éloignée avec les sensations voluptueuses)--sont, chez des individus
hyperesthésiques, la cause première de ce genre de fétichisme.

À ce propos nous donnerons tout d'abord une observation personnelle
exposée par un homme qui lui-même était atteint de cet étrange
fétichisme.

    OBSERVATION 90.--N..., trente-sept ans, issu de famille
    névropathique, de constitution névropathique lui-même,
    déclare:

    Depuis ma première jeunesse, j'ai une passion profondément
    enracinée pour les fourrures et le velours, parce que ces
    étoffes éveillent en moi une émotion sexuelle, et que leur vue
    et leur contact me procurent un plaisir voluptueux. Je ne
    puis me rappeler qu'un incident quelconque ait occasionné ce
    penchant étrange--(coïncidence de la première émotion sexuelle
    avec l'impression de ces étoffes, respectivement première
    excitation pour une femme vêtue de ces étoffes).--En somme, je
    ne me souviens pas comment a commencé cette prédilection. Je
    ne veux point exclure absolument la possibilité d'un pareil
    incident, ni d'une liaison accidentelle de la première
    impression qui aurait pu créer une association d'idées; mais
    je crois peu probable que pareille chose ait pu se passer,
    car je suis convaincu qu'un incident de ce genre se serait
    profondément gravé dans ma mémoire.

    Ce que je sais, c'est qu'étant encore petit enfant, j'aimais
    vivement voir des fourrures et les caresser, et qu'en faisant
    ainsi j'éprouvais un vague sentiment de volupté. Lors de
    la première manifestation de mes idées sexuelles concrètes,
    c'est-à-dire quand mes idées sexuelles se dirigèrent vers
    la femme, j'avais déjà une prédilection particulière pour la
    femme vêtue de ces étoffes.

    Cette prédilection m'est restée jusqu'à l'âge d'homme mûr.
    Une femme qui porte une fourrure ou qui est vêtue de velours,
    m'excite plus rapidement et plus violemment qu'une femme sans
    ces accessoires. Ces étoffes, il est vrai, ne sont pas la
    _conditio sine qua non_ de l'excitation; le désir se produit
    aussi sans elles pour les charmes habituels; mais l'aspect, et
    surtout le contact de ces tissus fétichistes, constituent pour
    moi un moyen, aident puissamment les autres charmes normaux,
    et me procurent une augmentation du plaisir érotique. Souvent,
    la seule vue d'une femme à peine jolie, mais vêtue de ces
    étoffes, me donne la plus violente excitation et m'entraîne
    complètement. La simple vue de mes tissus fétiches me fait un
    plaisir bien plus grand encore que l'attouchement.

    L'odeur pénétrante de la fourrure m'est indifférente,
    plutôt désagréable, et je ne la supporte, qu'à cause de son
    association avec des sensations agréables de la vue et du
    tact. Je languis du plaisir de pouvoir toucher ces étoffes sur
    le corps d'une femme, de les caresser, de les embrasser et
    d'y mettre ma figure. Mon plus grand plaisir est de voir et de
    sentir _inter actum_ mon fétiche sur les épaules de la femme.

    La fourrure et le velours isolément me produisent l'impression
    que je viens de décrire. L'effet de la première est de
    beaucoup plus fort que celui du dernier. Mais la combinaison
    de ces deux matières produit le plus grand effet. Des pièces
    de vêtements féminins en velours ou en fourrure, que je vois
    et touche détachées de leur porteuse, m'excitent sexuellement
    aussi, quoiqu'à un degré moindre,--de même les couvertures
    confectionnées en fourrure, qui ne font nullement partie de la
    toilette féminine, le velours et la peluche des meubles et des
    draperies. De simples gravures représentant des toilettes en
    fourrures et en velours sont pour moi l'objet d'un intérêt
    érotique, et même le seul mot «fourrure» a pour moi une vertu
    magique et me donne des idées érotiques.

    La fourrure est pour moi tellement l'objet de l'intérêt
    sexuel, qu'un homme qui porte une fourrure à effet, me produit
    une impression très désagréable, horripilante et scandaleuse,
    comme l'effet que produirait sur tout individu normal, un
    homme en costume et dans l'attitude d'une ballerine. De
    même je trouve répugnant l'aspect d'une vieille femme laide
    couverte d'une belle fourrure; cette vue éveille en moi des
    sentiments qui s'entrechoquent.

    Ce plaisir érotique de voir des fourrures et du velours
    est tout à fait différent de mes appréciations purement
    esthétiques. J'ai un goût très vif pour les belles toilettes
    de femmes, et en même temps une prédilection particulière
    pour les dentelles, mais c'est un goût d'une nature purement
    esthétique. Je trouve la femme en toilette de dentelles ou
    bien parée avec une autre belle toilette, plus belle qu'une
    autre, mais la femme vêtue de mes étoffes fétiches est la plus
    charmante pour moi.

    La fourrure n'exerce sur moi l'effet dont j'ai parlé que
    lorsqu'elle est à poils fins, touffus, lisses, longs, et
    se dressant en haut. C'est de ces qualités que dépend
    l'impression. Je reste tout à fait indifférent, non seulement
    aux fourrures à poils drus, emmêlés, espèce qu'on estime comme
    inférieure, mais aussi aux fourrures qu'on estime comme très
    belles et supérieures, mais dont on a enlevé les poils qui
    redressent (castor, chien de mer) ou qui ont naturellement les
    poils courts (hermine) ou trop long et couchés (singe, ours).
    Les poils redressés ne me produisent l'impression spécifiques
    que chez la zibeline, la martre, etc. Or, le velours est
    fait de poils fins touffus et redressés en haut, ce qui
    expliquerait l'impression analogue qu'il me produit. L'effet
    paraît dépendre d'une impression déterminée de l'extrémité
    pointue des poils sur les terminaisons des nerfs sensitifs.

    Mais je ne peux pas m'expliquer quel rapport cet effet étrange
    sur les nerfs tactiles peut avoir avec la vie sexuelle. Le
    fait est que tel est le cas chez beaucoup d'hommes. Je fais
    encore remarquer expressément, qu'une belle chevelure de femme
    me plaît beaucoup, mais qu'elle ne joue pas un rôle plus grand
    que tout autre charme féminin, et qu'en touchant des fourrures
    je ne pense nullement à des cheveux de femme. (La sensation
    tactile dans les deux cas n'a pas d'ailleurs la moindre
    analogie.) En général il ne s'y attache aucune idée. La
    fourrure par elle-même réveille en moi la sensualité. Comment?
    Voilà ce qui me paraît absolument inexplicable.

    Le seul effet esthétique produit par la beauté des fourrures
    grand genre, à laquelle chacun est plus ou moins sensible, par
    la fourrure qui, depuis la Fornarina de Raphaël et l'Hélène
    Fourment de Rubens, a été employée par beaucoup de peintres
    comme cadre et ornement des charmes féminins, et qui dans la
    mode, dans l'art et la science de la toilette féminine, joue
    un si grand rôle--cet effet esthétique, dis-je, n'explique
    rien dans ce cas, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le
    faire remarquer. Cet effet esthétique que les belles fourrures
    produisent sur les hommes normaux, les fleurs, les rubans,
    les pierres précieuses et les autres parures le produisent sur
    moi, comme chez tout le monde. Habilement employés, ces objets
    font mieux ressortir la beauté féminine et peuvent ainsi,
    dans certaines circonstances, produire indirectement un effet
    sensuel. Mais ils ne produisent jamais sur moi le même effet
    sensuel direct que les étoffes fétiches dont j'ai parlé.

    Bien que chez moi, comme peut-être chez tous les autres
    fétichistes, il faille bien distinguer l'impression sensuelle
    de l'impression esthétique, cela ne m'empêche pas d'exiger de
    mon fétiche une série de conditions esthétiques concernant la
    forme, la coupe, la couleur, etc. Je pourrais m'étendre ici
    longuement sur ces exigences de mon penchant, mais je laisse
    de côté ce point qui ne touche pas le fond du sujet. Je ne
    voulais qu'attirer l'attention sur ce fait que le fétichisme
    érotique se complique encore d'un mélange d'idées purement
    esthétiques.

    L'effet particulièrement érotique de mes étoffes fétichistes,
    ne peut pas s'expliquer par l'association avec l'idée du corps
    d'une femme qui porterait ces étoffes, pas plus que par un
    effet d'esthétique quelconque. Car, premièrement, ces étoffes
    me produisent de l'effet, même quand elles sont isolées et
    détachées du corps, quand elles se présentent comme simple
    matière; et, secondement, des parties de la toilette intime
    (corset, chemise) qui, sans doute, évoquent des associations,
    ont sur moi une action beaucoup plus faible. Les étoffes
    fétichistes ont toutes pour moi une valeur sensuelle
    intrinsèque. Pourquoi? C'est pour moi une énigme. Les plumes
    sur les chapeaux de femme ou les éventails produisent sur moi
    la même impression fétichiste que la fourrure et le velours:
    similitude de la sensation tactile et du chatouillement
    étrange produit par le mouvement léger de la plume. Enfin
    l'effet fétichiste, quoiqu'à un degré très atténué, est encore
    provoqué par d'autres étoffes unies, telles que la soie,
    le satin, etc., tandis que les étoffes rugueuses, le
    drap grossier, la flanelle, me produisent plutôt un effet
    répugnant.

    Enfin, je tiens encore à rappeler que j'ai lu quelque part
    un essai de Carl Vogt sur les hommes microcéphales: il y est
    raconté comment un microcéphale, à la vue d'une fourrure, s'y
    est précipité et l'a caressée en manifestant une vive joie. Je
    suis loin de voir pour cette raison, dans le fétichisme très
    commun de la fourrure, une régression atavique vers les goûts
    des ancêtres de la race humaine qui étaient couverts de peaux
    d'animaux. Le microcéphale dont parle Carl Vogt faisait, avec
    le sans-gêne qui lui était naturel, un attouchement qui
    lui était agréable, mais dont le caractère n'était pas
    sexuellement sensuel; il y a beaucoup d'hommes normaux
    qui aiment à caresser un chat, à toucher des fourrures, du
    velours, sans en être sexuellement excités.

On trouve encore dans la littérature quelques cas de ce genre.

    OBSERVATION 91.--Un garçon de douze ans éprouva une vive
    émotion sexuelle en se couvrant un jour, par hasard, d'une
    couverture en fourrure. À partir de ce moment, il commença à
    se masturber en se servant de fourrures ou en prenant dans son
    lit un petit chien à longs poils. Il avait des éjaculations
    suivies quelquefois d'accès hystériques. Ses pollutions
    nocturnes étaient occasionnées par des rêves où il se
    voyait couché nu sur une fourrure soyeuse qui l'enveloppait
    complètement. Les charmes de la femme ou de l'homme n'avaient
    aucune prise sur lui.

    Il devint neurasthénique, souffrit de la monomanie de
    l'observation, croyant que tout le monde s'apercevait de son
    anomalie sexuelle; il eut, pour cette cause du _tædium vitæ_
    et devint fou.

    Il était très chargé, avait les parties génitales mal
    conformées, et d'autres signes de dégénérescence anatomique.
    (Tarnowsky, _op. cit._, p. 22.)

    OBSERVATION 92.--C... est un amateur enragé de velours. Il se
    sent attiré d'une manière normale vers les belles femmes,
    mais il est particulièrement excité lorsque la personne
    de rencontre avec laquelle il a des rapports est vêtue de
    velours.

    Ce qui est frappant dans ce cas, c'est que ce n'est pas la vue
    du velours, mais le contact qui produit l'excitation. C...
    me disait qu'en passant la main sur une jaquette de femme en
    velours, il avait une excitation sexuelle telle qu'aucun autre
    moyen ne saurait jamais en provoquer une pareille chez lui.
    (Dr Moll, _op. cit._, p. 127.)

Un médecin m'a communiqué le cas suivant. Un des habitués d'un lupanar
était connu sous le sobriquet de «Velours». Il avait l'habitude
de revêtir de velours une _puella_ qui lui était sympathique et de
satisfaire ses penchants sexuels rien qu'en caressant sa figure avec
un coin de la robe en velours, sans qu'il y ait autre contact entre
lui et la femme.

Un autre témoin m'assure que, surtout chez les masochistes,
l'adoration des fourrures, du velours et de la soie est très fréquente
(Comparez plus haut, observation 44, 45[80]).

[Note 80: Dans les romans de Sacher-Masoch la fourrure joue aussi
un rôle important; elle sert même de titre à un de ses romans. Mais
son explication, qui fait de la fourrure, de l'hermine, le symbole de
la domination, et en fait pour la même raison le fétiche des hommes
dépeints dans ce roman, me paraît spécieuse et peu satisfaisante.]

Le cas suivant est un cas de fétichisme d'étoffe bien curieux. On
voit se joindre au fétichisme l'impulsion à détruire le fétiche. Ce
penchant est, dans ce cas, ou un élément de sadisme contre la femme
qui porte l'étoffe ou un sadisme impersonnel dirigé contre l'objet,
tendance qui se rencontre souvent chez les fétichistes.

Cet instinct de destruction a fait du cas dont nous parlons une cause
criminelle très curieuse.

    OBSERVATION 93.--Au mois de juillet 1891, a dû comparaître
    devant la seconde chambre du tribunal correctionnel de Berlin
    le garçon serrurier Alfred Bachmann, âgé de vingt-cinq ans.

    Au mois d'avril de la même année, la police avait reçu
    plusieurs plaintes: une main méchante avait, avec un
    instrument bien tranchant, coupé les robes de plusieurs
    dames. Le soir du 25 avril, on réussit à prendre l'agresseur
    mystérieux dans la personne de l'accusé. Un agent de la police
    remarqua l'accusé qui cherchait d'une étrange façon à se
    blottir contre une dame qui traversait un passage, accompagnée
    d'un monsieur. Le fonctionnaire pria la dame d'examiner sa
    robe, pendant qu'il tenait l'homme suspect. On constata que
    la robe avait reçu une longue entaille. L'accusé fut amené
    au poste où on le visita. En dehors d'un couteau bien aiguisé
    dont il avoua s'être servi pour déchirer des robes, on trouva
    encore sur lui deux rubans de soie comme on en emploie pour la
    garniture des robes de femmes. L'accusé avoua qu'il les avait
    détachés des robes dans une bousculade. Enfin, la visite amena
    encore la découverte sur son corps d'un foulard de soie de
    dame. Quant à ce dernier objet, il prétendit l'avoir trouvé.
    Comme on ne pouvait infirmer son assertion à ce sujet, on ne
    l'accusa sous ce chef que de fraude d'objets trouvés, tandis
    que ses deux autres actes lui valurent, dans les deux cas où
    les endommagées demandaient des poursuites, une accusation
    pour destruction d'objets et, dans deux autres cas, une
    accusation de vol. L'accusé qui a été déjà plusieurs fois
    condamné, est un homme à la figure pâle et sans expression.
    Il donna devant le juge une explication bien étrange de sa
    conduite énigmatique. La cuisinière d'un commandant, dit-il,
    l'avait jeté au bas de l'escalier alors qu'il demandait
    l'aumône, et, depuis ce temps, il avait une haine implacable
    contre le sexe féminin. On douta de sa responsabilité, et
    on le fit examiner par un médecin attaché au service de
    l'Administration.

    Aux débats judiciaires, l'expert déclara qu'il n'y avait
    aucune raison de considérer comme un aliéné l'accusé dont, il
    est vrai, l'intelligence était très peu développée.
    L'accusé se défendit d'une façon bien étrange. Une impulsion
    irrésistible, dit-il, le force de s'approcher des femmes qui
    portent des robes de soie. Le contact avec une étoffe de
    soie est pour lui tellement délicieux que, même pendant sa
    détention, il se sentait ému, quand, en cardant de la laine,
    un fil de soie lui tombait par hasard dans les mains.

    Le procureur royal, M. Muller, considéra simplement l'accusé
    comme un homme méchant et dangereux, qu'il fallait, pour un
    certain laps de temps, rendre incapable de nuire. Il requit
    contre lui la peine d'un an de prison. Le tribunal condamna
    l'accusé à six mois de prison et à la perte de ses droits
    civiques pour un an.


II.--SENS SEXUEL FAIBLE OU NUL POUR L'AUTRE SEXE ET REMPLACÉ PAR UN
PENCHANT SEXUEL POUR LE MÊME SEXE (SENS HOMOSEXUEL OU INVERTI).

Une des parties constitutives les plus solides de la conscience du
moi, à l'époque de la pleine maturité sexuelle, c'est d'avoir la
conviction de représenter une individualité sexuelle bien déterminée,
et d'éprouver le besoin, pendant les processus physiologiques
(formation de la semence et de l'oeuf), d'accomplir des actes
sexuels conformes à l'individualité sexuelle, actes qui consciemment
ont pour but la conservation de la race.

Sauf quelques sentiments et quelques impulsions obscurs, le sens
sexuel et l'instinct génital restent à l'état latent jusqu'à l'époque
du développement des organes génitaux. L'enfant est de _generis
neutrius_. Quand même, dans cette période où la sexualité latente
n'existe que virtuellement et n'est pas encore annoncée par des
sentiments organiques puissants, ni entrée dans la conscience, il se
produirait prématurément des excitations des organes génitaux, soit
spontanément, soit par une influence externe, et qu'elles trouveraient
une satisfaction par la masturbation, il y a dans tout cela absence
totale de rapports idéals avec les personnes de l'autre sexe, et
les actes sexuels de ce genre ont plus ou moins la signification de
phénomènes spinaux réflexes.

Le fait de l'innocence ou de la neutralité sexuelle mérite d'autant
plus d'attention que déjà, de très bonne heure, l'enfant constate une
différenciation entre les enfants des deux sexes par l'éducation, les
occupations, les vêtements etc. Ces impressions toutefois ne sont
pas perçues par l'âme, car elles ne sont pas appuyées sexuellement,
l'organe central (l'écorce cérébrale) des idées et des sentiments
sexuels n'étant pas encore développé et n'ayant pas encore la faculté
de perception.

Quand commence le développement anatomique et fonctionnel des organes
génitaux avec la différenciation simultanée des formes du corps,
attribut de l'un ou l'autre sexe, on voit apparaître chez le garçon,
ainsi que chez la jeune fille, les bases d'un état d'âme conforme
au sexe de chacun, état que contribuent puissamment à développer
l'éducation et les influences externes, étant donné que l'individu est
devenu plus attentif.

Si le développement sexuel est normal et n'est pas troublé dans son
cours, il se forme un caractère bien déterminé et conforme à la nature
du sexe. Les rapports avec les personnes de l'autre sexe font alors
naître certains penchants, certaines réactions, et, au point de vue
psychologique, il est bien remarquable de voir avec quelle rapidité
relative se forme le type moral particulier au sexe de chaque
individu.

Tandis que, dans l'enfance, la pudeur, par exemple, n'est
qu'une exigence de l'éducation mal comprise par l'enfant et qui,
incompréhensible pour lui, étant donnée son innocence, ne peut arriver
qu'à une expression incomplète; la pudeur paraît au jeune homme et à
la vierge comme une obligation impérieuse de l'estime de soi-même
à laquelle on ne peut toucher sans provoquer une puissante réaction
vaso-motrice et un désir psychique.

Si la disposition primitive est favorable, normale, si les facteurs
nuisibles au développement psycho-sexuel restent hors de jeu, il se
forme une individualité psycho-sexuelle si harmonique, si solidement
construite et si conforme au sexe représenté par l'individu, que
même la perte des organes génitaux, à une époque ultérieure (par la
castration, par exemple), ou bien le _climax_ ou le _senium_ ne la
peuvent plus changer dans son essence.

Cela ne veut pas dire que l'homme émasculé, la femme châtrée, le jeune
homme et le vieillard, la vierge et la matrone, l'homme puissant et
l'homme impuissant, ne diffèrent pas l'un de l'autre dans leur état
d'âme.

Une question très intéressante et très importante pour la matière que
nous allons traiter est de savoir si c'est l'influence périphérique
des glandes génitales (testicules et ovaires) ou si ce sont
les conditions cérébrales centrales qui sont décisives pour le
développement psycho-sexuel. Un fait qui plaide en faveur de
l'importance des glandes génitales, est que l'absence congénitale
de celles-ci ou leur enlèvement avant la puberté ont une influence
puissante sur le développement du corps et sur le développement
psycho-sexuel, de sorte que ce dernier est arrêté et prend une
direction dans le sens du sexe contraire (eunuques, viragines, etc.).

Toutefois les processus physiques qui se passent dans les organes
génitaux ne sont que des facteurs auxiliaires, mais non pas
les facteurs exclusifs de la formation d'une individualité
psycho-sexuelle; cela ressort du fait que, malgré une constitution
normale au point de vue physiologique et anatomique, il peut se
développer un sentiment sexuel contraire au caractère du sexe que
l'individu représente.

La cause ici ne peut se trouver que dans une anomalie des conditions
centrales, dans une disposition psycho-sexuelle anormale. Cette
disposition est, sous le rapport de sa cause anatomique et
fonctionnelle, encore enveloppée de mystère. Comme, dans presque tous
les cas en question, l'inverti présente des tares névropathiques de
plusieurs sortes et que ces tares peuvent être mises en corrélation
avec des conditions dégénératives héréditaires, on peut, au point
de vue clinique, considérer cette anomalie du sentiment psychosexuel
comme un stigmate de dégénérescence fonctionnelle. Cette sexualité
perverse se manifeste spontanément et sans aucune impulsion externe,
au moment du développement de la vie sexuelle, comme phénomène
individuel d'une dégénérescence anormale de la _vita sexualis_; et
alors elle nous frappe comme un phénomène congénital; ou bien elle ne
se développe qu'au cours d'une vie sexuelle qui, au début, a suivi
les voies normales, et elle a été produite par certaines influences
manifestement nuisibles: alors elle nous apparaît comme une perversion
acquise. Pour le moment, on ne peut pas encore expliquer sur quoi
repose le phénomène énigmatique du sens homosexuel acquis et l'on
en est réduit aux hypothèses. Il paraît probable, d'après l'examen
minutieux des cas dits acquis, que là aussi la disposition consiste
dans une homosexualité, du moins en une bisexualité latente qui,
pour devenir apparente, a eu besoin d'être influencée par des causes
accidentelles et motrices qui l'ont fait sortir de son état de
sommeil.

On trouve, dans les limites de l'inversion sexuelle, des gradations
diverses du phénomène, gradations qui correspondent presque
complètement au degré de tare héréditaire de l'individu, de sorte
que, dans les cas peu prononcés, on ne trouve qu'un hermaphroditisme
psychique; dans les cas un peu plus graves, les sentiments et les
penchants homosexuels sont limités à la _vita sexualis_; dans les
cas plus graves, toute la personnalité morale, et même les sensations
physiques sont transformées dans le sens de la perversion sexuelle;
enfin, dans les cas tout à fait graves, l'_habitus_ physique même
paraît transformé conformément à la perversion.

C'est sur ces faits cliniques que repose par conséquent la
classification suivante des différentes formes de cette anomalie
psycho-sexuelle.


A.--LE SENS HOMOSEXUEL COMME PERVERSION ACQUISE.

L'important ici est de prouver qu'il y a penchant pervers pour son
propre sexe, et non pas de constater des actes sexuels accomplis sur
des individus de même sexe. Ces deux phénomènes ne doivent pas être
confondus; on ne doit pas prendre la perversité pour de la perversion.
Souvent on a l'occasion d'observer des actes pervers sexuels qui ne
sont pas basés sur la perversion. C'est surtout le cas dans les actes
sexuels entre personnes de même sexe et notamment dans la pédérastie.
Là il n'est pas toujours nécessaire que la _paræsthesia sexualis_
soit en jeu, mais il y a souvent de l'hyperesthésie avec impossibilité
physique ou psychique d'une satisfaction sexuelle naturelle.

Ainsi nous rencontrons des rapports homosexuels chez des onanistes
ou des débauchés devenus impuissants, ou bien chez des femmes ou des
hommes sensuels détenus dans les prisons, chez des individus confinés
à bord d'un vaisseau, dans les casernes, dans les pensionnats, dans
les bagnes, etc.

Ces individus reprennent les rapports sexuels normaux aussitôt que les
obstacles qui les empêchaient cessent d'exister.

Très souvent, la cause d'une pareille aberration temporaire est la
masturbation avec ses conséquences chez les individus jeunes. Rien
n'est aussi capable de troubler la source des sentiments nobles et
idéaux que fait naître le sentiment sexuel avec son développement
normal, que l'onanisme pratiqué de bonne heure: il peut même la faire
tarir complètement. Il enlève au bouton de rose qui va se développer
et le parfum et la beauté, et ne laisse que le penchant grossièrement
sensuel et brutal pour la satisfaction sexuelle. Quand un individu
corrompu de cette manière arrive à l'âge où il peut procréer, il n'a
plus ce caractère esthétique et idéal, pur et ingénu, qui l'attire
vers l'autre sexe. Alors l'ardeur du sentiment sensuel est éteinte
et l'inclination pour l'autre sexe diminue considérablement. Cette
défectuosité influence d'une façon défavorable la morale, l'éthique,
le caractère, l'imagination, l'humeur, le monde des sentiments et des
penchants du jeune onaniste, homme ou femme; avec les circonstances,
elle amène le désir pour l'autre sexe à tomber à zéro, de sorte que la
masturbation est préférée à toute satisfaction naturelle.

Parfois le développement de sentiments sexuels élevés pour l'autre
sexe est contrarié par la peur hypocondriaque d'une infection
vénérienne ou par une infection contractée effectivement, ou par une
fausse éducation qui, avec intention, a rappelé ces dangers et les a
exagérés, chez les filles par la crainte légitime des suites du coït
(peur de devenir enceinte), ou bien par le dégoût de l'homme par
suite de ses défectuosités physiques et morales. Alors la satisfaction
devient perverse et le penchant se manifeste avec une violence
morbide. Mais la satisfaction sexuelle perverse pratiquée de trop
bonne heure n'atteint pas seulement les facultés mentales, elle
atteint aussi le corps, car elle produit des névroses de l'appareil
sexuel (faiblesse irritative du centre d'érection et d'éjaculation,
sensations de volupté défectueuses au moment du coït, etc.), tout en
maintenant l'imagination dans une émotion continuelle et en excitant
le _libido_.

Pour presque tous les masturbateurs il vient un moment où, effrayés
d'apprendre les conséquences de leur vice en les constatant sur
eux-mêmes (neurasthénie), ou bien poussés vers l'autre sexe soit par
séduction soit par l'exemple d'autrui, ils voudraient fuir leur vice
et rendre leur _vita sexualis_ normale.

Les conditions morales et physiques sont, dans ce cas, les plus
défavorables qu'on puisse imaginer. La chaleur du pur sentiment est
éteinte, le feu de l'ardeur sexuelle manque de même que la confiance
en soi-même, car tout masturbateur est plus ou moins lâche. Quand le
jeune pécheur réunit ses énergies pour essayer le coït, il en revient
déçu, car la sensation de volupté manque et il n'a pas de plaisir,
ou bien la force physique pour accomplir l'acte lui fait défaut. Cet
échec a la signification d'une catastrophe et l'amène à l'impuissance
psychique absolue. Une conscience qui n'est pas nette, le souvenir
d'échecs honteux empêchent toute réussite en cas de nouveaux
essais. Mais le _libido sexualis_ qui continue à subsister, exige
impérieusement une satisfaction, et la perversion morale et physique
éloigne de plus en plus l'individu de la femme.

Pour différentes raisons (malaises neurasthéniques, peur
hypocondriaque des suites, etc.), l'individu se détourne aussi des
pratiques de la masturbation. Dans ce cas il peut pour un moment et
passagèrement être poussé à la bestialité. L'idée des rapports avec
les gens de son propre sexe s'impose alors facilement; elle est
amenée par l'illusion de sentiments d'amitié qui, sur le terrain de la
pathologie sexuelle, se lient aisément avec des sentiments sexuels.

L'onanisme passif et mutuel remplace alors les procédés habituels.
S'il se trouve un séducteur, et il y en a tant malheureusement,
nous avons alors le pédéraste d'éducation, c'est-à-dire un homme qui
accomplit des actes d'onanisme avec des personnes de son propre sexe,
et qui se plaît dans un rôle actif correspondant à son véritable sexe,
mais qui, au point de vue des sentiments de l'âme, est indifférent non
seulement aux personnes de l'autre sexe, mais aussi à celles de son
propre sexe.

Voilà le degré auquel peut arriver la perversité sexuelle d'un
individu de disposition normale, exempt de tare et jouissant de ses
facultés mentales. On ne peut citer aucun cas où la perversité soit
devenue une perversion, une inversion du penchant sexuel[81].

[Note 81: Garnier (_Anomalies sexuelles_, Paris, pp. 568-569
rapporte deux cas (Observations 222 et 223) qui semblent être en
contradiction avec cette thèse, surtout le premier, où le chagrin
éprouvé à la suite de l'infidélité de l'amante a fait succomber le
sujet aux séductions des hommes. Mais il ressort clairement de cette
observation que cet individu n'a jamais trouvé de plaisir aux actes
homosexuels. Dans l'observation 223, il s'agit d'un efféminé _ab
origine_, du moins d'un _hermaphrodite_ psychique. L'opinion de
ceux qui rendent une fausse éducation et les états psychologiques
exclusivement responsables de l'origine des sentiments et penchants
homosexuels, est tout à fait erronée.

On peut donner à un individu exempt de toute tare l'éducation la
plus efféminée, et à une femme l'éducation la plus virile; ni l'un ni
l'autre ne deviendront homosexuels. C'est la disposition naturelle
qui est importante et non pas l'éducation et les autres éléments
accidentels comme, par exemple, la séduction. Il ne peut être question
d'inversion sexuelle que lorsque la personne exerce sur une autre du
même sexe un charme psycho-sexuel, c'est-à-dire qu'elle provoque le
_libido_, l'orgasme, et surtout lorsqu'elle produit l'effet d'une
attraction psychique. Tout autres sont les cas où, par suite d'une
trop grande sensualité et d'une absence de sens esthétique, l'individu
se sert, faute de mieux, du corps d'un individu de même sexe pour
pratiquer avec lui un acte d'onanisme (non le coït dans le sens d'un
entraînement de l'_âme_).

Moll, dans son excellente monographie, signale, d'une manière
très claire et très convaincante, l'importance décisive de la
prédisposition héréditaire en présence de l'importance très relative
des causes occasionnelles (Comparez _op. cit_., pp. 156-175). Il
connaît beaucoup de cas «où des rapports sexuels pratiqués avec des
hommes pendant une certaine période n'ont pu amener la perversion».
Moll dit aussi d'une manière très significative: «Je connais une
épidémie de ce genre (onanisme mutuel) qui s'est produite dans une
école berlinoise où un élève, aujourd'hui acteur, avait introduit
d'une manière éhontée l'onanisme mutuel. Bien que je connaisse
les noms de nombreux uranistes berlinois, je n'ai pu établir avec
probabilité qu'aucun des anciens élèves de ce lycée soit devenu
uraniste; par contre, je sais assez exactement que beaucoup d'entre
eux, à l'heure qu'il est, se comportent, au point de vue sexuel, d'une
façon normale.»]

Tout autre est la situation de l'individu taré. La sexualité perverse
latente se développe sous l'influence de la neurasthénie causée par la
masturbation, l'abstinence ou d'autres causes.

Peu à peu le contact avec des personnes de son propre sexe met
l'individu en émotion sexuelle. Ces idées sont renforcées par des
sensations de plaisir et provoquent des désirs correspondants. Cette
réaction, nettement dégénérative, est le commencement d'un processus
de transformation du corps et de l'âme, processus qui sera décrit plus
loin en détail et qui présente un des phénomènes psycho-pathologiques
les plus intéressants. On peut reconnaître dans cette métamorphose
divers degrés ou phases.


Premier degré: Inversion simple du sens sexuel.

Ce degré est atteint quand une personne du même sexe produit sur
un individu un effet aphrodisiaque, et que ce dernier éprouve
pour l'autre un sentiment sexuel. Mais le caractère et le genre du
sentiment restent encore conformes au sexe de l'individu. Il se sent
dans un rôle actif; il considère son penchant pour son propre sexe
comme une aberration et cherche éventuellement un remède.

Avec cette amélioration épisodique de la névrose il se peut
qu'au début des sentiments sexuels normaux se manifestent et se
maintiennent. L'observation suivante nous paraît tout à fait apte
à montrer par un exemple frappant cette étape sur la route de la
dégérérescence psycho-sexuelle.

    OBSERVATION 94.--Inversion acquise.

    Je suis fonctionnaire; je suis né, autant que je sais, d'une
    famille exempte de tares; mon père est mort d'une maladie
    aiguë, ma mère vit: elle est assez nerveuse. Une de mes
    soeurs est devenue depuis quelques années d'une religiosité
    exagérée.

    Quant à moi, je suis de grande taille et j'ai tout à fait le
    caractère viril dans mon langage, ma démarche et mon maintien.
    Je n'ai pas eu de maladies, sauf la rougeole; mais, depuis
    l'âge de treize ans, j'ai souffert de ce qu'on appelle des
    maux de tête nerveux.

    Ma vie sexuelle a commencé à l'âge de treize ans, en faisant
    la connaissance d'un garçon un peu plus âgé que moi, _quocum
    alter alterius genitalia tangendo delectabar_. À l'âge
    de quatorze ans, j'eus ma première éjaculation. Amené à
    l'onanisme par deux de mes camarades d'école, je le pratiquai,
    tantôt avec eux, tantôt solitairement, mais toujours en me
    représentant dans mon imagination des êtres du sexe féminin.
    Mon _libido sexualis_ était très grand; il en est encore de
    même aujourd'hui. Plus tard, j'ai essayé d'entrer en relations
    avec une servante jolie, grande, ayant de fortes _mammæ_; _id
    solum assecutus sum, ut me præsente superiorem corporis sui
    partem enudaret mihique concederet os mammasque osculari, dum
    ipsa penem meum valde erectum in manum suam recepit eumque
    trivit. Quamquam violentissime coitum rogavi hoc solum
    concessit, ut genitalia ejus tangerem._

    Devenu étudiant à l'Université, je visitai un lupanar et je
    réussis le coït sans effort.

    Mais un incident est arrivé qui a produit en moi une
    évolution. Un soir, j'accompagnais un ami qui rentrait chez
    lui et, comme j'étais un peu gris, je le saisis _ad genitalia_
    en plaisantant. Il ne se défendit pas beaucoup; je montai
    ensuite avec lui dans sa chambre, nous nous masturbâmes,
    et nous pratiquâmes assez souvent dans la suite cette
    masturbation mutuelle; il y avait même _immissio penis in os_
    avec éjaculation. Ce qui est étrange, c'est que je n'étais pas
    du tout amoureux de ce camarade, mais passionnément épris d'un
    autre de mes camarades dont l'approche ne m'a jamais produit
    la moindre excitation sexuelle et, dans mon idée, je ne
    mettais jamais sa personne en rapport avec des faits sexuels.
    Mes visites au lupanar, où j'étais un client bien vu,
    devenaient de plus en plus rares; je trouvais une compensation
    chez mon ami et ne désirais plus du tout les rapports sexuels
    avec les femmes.

    Nous ne pratiquions jamais la pédérastie; nous ne prononcions
    pas même ce mot. Depuis le commencement de cette liaison
    avec mon ami, je me suis remis à me masturber davantage;
    naturellement l'idée de la femme fut de plus en plus reléguée
    au second rang; je ne pensais qu'à des jeunes gens vigoureux
    avec de gros membres. Je préférais surtout les garçons
    imberbes de seize à vingt-cinq ans, mais il fallait qu'ils
    soient jolis et propres. J'étais surtout excité par les
    jeunes ouvriers en pantalon d'étoffe de manchester ou de
    drap anglais; les maçons principalement me produisaient cette
    impression.

    Les personnes de mon monde ne m'excitaient pas du tout;
    mais, à l'aspect d'un fils du peuple, vigoureux et énergique,
    j'avais une émotion sexuelle bien prononcée. Toucher ces
    pantalons, les ouvrir, saisir le pénis, puis embrasser le
    garçon, voilà ce qui me paraissait le plus grand bonheur.

    Ma sensibilité pour les charmes féminins s'est un peu
    émoussée, mais, dans les rapports sexuels avec la femme,
    surtout quand elle a des seins forts, je suis toujours
    puissant sans avoir besoin de me créer dans mon imagination
    des scènes excitantes. Je n'ai jamais essayé de séduire à mes
    vils désirs un jeune ouvrier ou quelqu'un de son monde, et je
    ne le ferai jamais; mais j'en ai souvent envie. Quelquefois
    je fixe dans ma mémoire l'image d'un de ces garçons et je me
    masturbe chez moi.

    Je n'ai aucun goût pour les occupations féminines. Je n'aime
    pas trop à être dans la société des dames; la danse m'est
    désagréable. Je m'intéresse vivement aux beaux arts. Si j'ai
    parfois un sentiment d'inversion sexuelle, c'est, je crois, en
    partie une conséquence de ma grande paresse qui m'empêche de
    me déranger pour entamer une liaison avec une fille;
    toujours fréquenter le lupanar, cela répugne à mes sentiments
    esthétiques. Aussi je retombe toujours dans ce maudit onanisme
    auquel il m'est bien difficile de renoncer.

    Je me suis déjà dit cent fois que, pour avoir des sentiments
    sexuels tout à fait normaux, il me faudrait avant tout
    étouffer ma passion presque indomptable pour ce maudit
    onanisme, aberration si répugnante pour mes sentiments
    esthétiques. J'ai pris tant et tant de fois la ferme
    résolution de combattre cette passion de toute la force de
    ma volonté! Mais jusqu'ici je n'ai pas réussi. Au lieu de
    chercher une satisfaction naturelle quand l'instinct génital
    devenait trop violent chez moi, je préférais me masturber, car
    je sentais que j'en éprouverais plus de plaisir.

    Et cependant l'expérience m'a appris que j'étais toujours
    puissant avec les filles, sans difficulté et sans avoir
    recours à des images des parties génitales viriles, sauf une
    seule fois ou je ne suis pas arrivé à l'éjaculation, parce
    que la femme--c'était dans un lupanar--manquait absolument de
    charme. Je ne peux pas me débarrasser de l'idée ni me défendre
    du grave reproche que je me fais à ce sujet, que l'inversion
    sexuelle dont sans doute je suis atteint à un certain degré,
    n'est que la conséquence de mes masturbations excessives, et
    cela me cause d'autant plus de dépression morale que j'avoue
    ne guère me sentir la force de renoncer par ma propre volonté
    à ce vice.

    À la suite de mes rapports sexuels avec un condisciple et ami
    de longue date, rapports qui n'ont commencé que pendant notre
    séjour à l'Université et après sept ans de relations amicales,
    le penchant pour les satisfactions anormales du _libido_ s'est
    renforcé en moi.

    Permettez-moi de vous raconter encore un épisode qui m'a
    préoccupé pendant des mois entiers.

    L'été 1882 je fis la connaissance d'un collègue de
    l'Université, de six ans plus jeune que moi, et qui m'avait
    été recommandé par plusieurs jeunes gens, à moi et à d'autres
    personnes de ma connaissance. Bientôt j'éprouvai un intérêt
    profond pour ce jeune homme qui était très beau, de formes
    bien proportionnées, de taille svelte et d'aspect bien
    portant. Après des relations de quelques semaines avec lui,
    cet intérêt devint un sentiment d'amitié intense et plus tard
    un amour passionné entremêlé des tourments de la jalousie. Je
    m'aperçus bientôt que des mouvements sensuels se confondaient
    avec cette affection. Malgré ma ferme résolution de me
    contenir vis-à-vis de ce jeune homme que j'estimais à cause
    de son excellent caractère, pourtant une nuit, après force
    libations de bière, nous étions dans ma chambre où nous
    vidions une bouteille de vin en l'honneur de notre amitié
    sincère et durable; je succombai à l'envie irrésistible de le
    presser contre moi, etc., etc.

    Le lendemain lorsque je le revis, j'avais tellement honte
    que je n'osais pas le regarder dans les yeux. J'éprouvais
    le repentir le plus amer de ma faute et me faisais les plus
    violents reproches d'avoir ainsi souillé cette amitié qui
    aurait dû rester pure et noble. Pour lui prouver que je
    n'avais agi que sous le coup d'une impulsion momentanée,
    j'insistai auprès de lui pour qu'il fît avec moi un voyage à
    la fin du semestre. Il y consentit, après quelques hésitations
    dont les raisons étaient assez claires pour moi. Nous avons
    alors couché plusieurs nuits dans la même chambre, sans que
    j'aie jamais fait la moindre tentative pour répéter l'acte de
    la nuit mémorable. Je voulais lui parler de cet incident, mais
    je n'en avais pas le courage. Lorsque, le semestre suivant,
    nous fûmes séparés l'un de l'autre, je ne pus me décider à lui
    écrire sur cette affaire, et quand, au mois de mars, je lui
    fis une visite à X..., j'eus la même faiblesse. Et pourtant,
    j'éprouvais le besoin impérieux de lui expliquer ce point
    obscur, par un entretien franc et loyal. Au mois d'octobre
    de la même année, j'étais à X..., et ce n'est qu'alors que
    je trouvai le courage nécessaire pour une explication sans
    réserves. J'implorai son pardon, qu'il m'accorda volontiers;
    je lui demandai même pourquoi il ne m'avait pas alors opposé
    une résistance résolue; il me répondit qu'il m'avait en partie
    laissé faire par complaisance, que d'autre part, étant ivre,
    il se trouvait dans un certain état d'apathie. Je lui exposai
    alors ma situation d'une manière détaillée, je lui donnai
    aussi à lire la _Psychopathia sexualis_ et lui exprimai
    le ferme espoir que par ma force de volonté j'arriverais à
    dompter complètement mon penchant contre nature. Depuis cette
    explication mes relations avec cet ami sont devenues des plus
    heureuses et des plus satisfaisantes; les sentiments amicaux
    sont de part et d'autre intimes, sincères, et j'espère
    durables aussi.

    Dans le cas où je n'apercevrais pas une amélioration dans mon
    état, je me déciderais à me soumettre complètement à votre
    traitement, d'autant plus que, d'après l'étude de votre
    ouvrage, je crois pouvoir dire que je n'appartiens pas à la
    catégorie des soi-disant uranistes et qu'une ferme volonté
    secondée et dirigée par le traitement d'un homme compétent
    pourrait faire de moi un homme aux sentiments normaux.

    OBSERVATION 95.--Ilma S...[82], vingt-neuf ans, non mariée,
    fille de négociant, est issue d'une famille lourdement tarée.

    [Note 82: Comparez: _Experimentelle Studien auf dem
    Gebiete des Hypnotismus_ de l'auteur, 3e édition, 1893.]

    Le père était _potator_ et finit par le suicide, de même
    que le frère et la soeur de la malade. Une soeur souffre
    _d'hysteria convulsiva_. Le grand-père du côté maternel
    s'est brûlé la cervelle dans un accès de folie. La mère était
    maladive et est morte paralysée par apoplexie. Elle n'a jamais
    été gravement malade; elle est bien douée intellectuellement,
    romanesque, d'imagination vive et rêveuse. Réglée à dix-huit
    ans, sans malaises; les menstruations furent irrégulières.
    À l'âge de quatorze ans, chlorose et catalepsie par frayeur.
    Plus tard, _hysteria gravis_ et accès de folie hystérique. À
    l'âge de dix-huit ans, liaison avec un jeune homme, liaison
    qui n'en est pas restée aux termes platoniques. Elle répondait
    avec ardeur et chaleur à l'amour de cet homme. Des allusions
    faites par la malade indiquent qu'elle était très sensuelle
    et que, après le départ de son amant, elle s'est livrée à la
    masturbation. La malade mena ensuite une vie romanesque.
    Pour pouvoir gagner son pain, elle s'habilla en homme, devint
    précepteur dans une famille, quitta cette place parce que la
    maîtresse de la maison, ne connaissant pas son sexe, tomba
    amoureuse d'elle et la poursuivit de ses assiduités. Elle
    devint ensuite employé de chemins de fer. En compagnie de
    ses collègues, elle était obligée, pour cacher son sexe, de
    fréquenter les bordels et d'écouter des propos malséants. Cela
    lui répugnait; elle donna sa démission, se rhabilla en femme,
    et chercha dorénavant à gagner son pain par des occupations
    féminines. On l'a arrêtée pour vol et, par suite de crises
    hystéro-épileptiques, on l'a transportée à l'hôpital.

    Là on découvrit chez elle des penchants pour son propre
    sexe. La malade devint importune par ses poursuites après les
    gardes-malades féminines et ses camarades d'hôpital.

    On prit son inversion sexuelle pour une perversion acquise. La
    malade a donné à ce sujet d'intéressantes explications qui ont
    rectifié l'erreur.

    On porte sur moi, dit-elle, un jugement erroné, quand on
    croit qu'en présence du sexe féminin, je me sens homme. Au
    contraire, dans ma manière de penser et de sentir, je me
    conduis en femme. J'ai aimé mon cousin comme une femme est
    capable d'aimer un homme.

    Le changement de mes sentiments a pris naissance par le fait
    qu'à Budapest, déguisée en homme, j'eus l'occasion d'observer
    mon cousin. Je vis combien il m'avait trompée. Cette
    constatation m'a causé une grande douleur d'âme. Je savais que
    jamais je ne serais plus capable d'aimer un homme, car je suis
    de celles qui n'aiment qu'une fois dans leur vie. Puis, en
    compagnie de mes collègues de chemin de fer, je fus obligée
    d'écouter les conversations les plus choquantes et de
    fréquenter les maisons les plus mal famées. Ayant ainsi pu
    entrevoir les menées du monde masculin, je conçus une aversion
    invincible pour les hommes. Mais, comme je suis d'un naturel
    passionné et que j'éprouve le besoin de m'attacher à une
    personne aimée et de me donner entièrement, je me sentis
    de plus en plus attirée vers les femmes et les filles qui
    m'étaient sympathiques, et surtout vers celles qui brillaient
    par leurs qualités intellectuelles.

L'inversion sexuelle, évidemment acquise, de cette malade se
manifestait souvent d'une manière impétueuse et très sensuelle; elle a
gagné du terrain par la masturbation, une surveillance permanente dans
les hôpitaux ayant rendu impossible toute satisfaction sexuelle
avec des personnes de son propre sexe. Le caractère et le genre
d'occupation sont restés féminins. Elle ne présentait pas les
caractères de la virago. D'après les communications que l'auteur vient
de recevoir, la malade, après un traitement de deux ans à l'asile, a
guéri de sa névrose et de sa perversion sexuelle.

    OBSERVATION 96.--X..., dix-neuf ans, né d'une mère souffrant
    d'une maladie de nerfs; deux soeurs du père et de la mère
    étaient folles. Le malade, de tempérament nerveux, bien doué,
    bien développé au physique, de conformation normale, a été,
    à l'âge de douze ans, amené par son frère aîné à pratiquer
    l'onanisme mutuel.

    Plus tard, le malade persévéra dans ce vice, en le pratiquant
    solitairement. Depuis trois ans, il lui vint, pendant l'acte
    de la masturbation, d'étranges fantaisies dans le sens d'une
    inversion sexuelle.

    Il se figure être une femme, par exemple être une ballerine,
    et faire le coït avec un officier ou un cavalier de cirque.
    Ces images perverses accompagnent l'acte d'onanisme depuis que
    le malade est devenu neurasthénique.

    Il reconnaît lui-même les dangers de la masturbation, il la
    combat désespérément, mais toujours et toujours il finit par
    succomber à son violent penchant.

    Si le malade réussit à s'en abstenir pendant quelques jours,
    il se produit alors chez lui des impulsions normales dans le
    sens des rapports sexuels avec des femmes; mais la crainte
    d'une infection arrête ces impulsions et le pousse de nouveau
    à la masturbation.

    Ce qui est digne d'être remarqué, c'est que les rêves
    érotiques de ce malheureux n'ont pour sujet que la femme.

    Au cours de ces derniers mois, le malade est devenu
    neurasthénique et hypocondriaque à un degré très avancé. Il
    craint le tabes.

    Je lui conseillai de faire traiter sa neurasthénie, de
    supprimer la masturbation et d'arriver à la cohabitation
    aussitôt que sa neurasthénie se serait atténuée.

    OBSERVATION 97.--X..., trente-cinq ans, célibataire, né d'une
    mère malade, déprimée au moral. Le frère est hypocondriaque.

    Le malade était bien portant, vigoureux, de tempérament vif et
    sensuel, avait un instinct génital puissant qui s'éveilla de
    trop bonne heure; il s'est masturbé étant encore tout petit
    garçon, a fait le premier coït à l'âge de quatorze ans et,
    assure-t-il, avec plaisir; il fut complètement puissant. À
    l'âge de quinze ans, un homme a essayé de le débaucher et l'a
    manustupré. X... en éprouva du dégoût et se sauva de cette
    situation «dégoûtante». Devenu grand, il fit des excès de
    coït avec un _libido_ indomptable. En 1880, il devint
    neurasthénique, souffrit de la faiblesse de ses érections et
    _d'ejaculatio præcox_; il devint en même temps de plus en plus
    impuissant et cessa d'éprouver du plaisir à l'acte sexuel.
    À cette époque, il eut, pendant une certaine période, un
    penchant qui lui était auparavant étranger et qui lui paraît
    encore aujourd'hui inexplicable, pour les rapports sexuels
    _cum puellis non pubibus XII ad XIII annorum_. Son libido
    s'augmentait à mesure que sa puissance s'affaiblissait.

    Peu à peu il conçut un penchant pour les garçons de treize à
    quatorze ans. Il était poussé à s'approcher d'eux.

    _Quodsi ei occasio data est, ut tangere posset pueros, qui
    si placuere, penis vehementer se erexit tum maxime quum
    crura puerorum tangere potuisset. Abhinc feminas non cupivit.
    Nonnunquam feminas ad coïtum coegit sed erectio debilis,
    ejaculatio præmatura erat sine ulla voluptate._

    Il n'avait plus d'intérêt que pour les jeunes garçons. Il en
    rêvait et avait alors des pollutions. À partir de 1882, il eut
    parfois l'occasion, _concumbere cum juvenibus_. Il était alors
    sexuellement très excité et se soulageait par la masturbation.

    Ce n'est que par exception qu'il osa, _socios concumbentes
    tangere et masturbationem mutuam adsequi_. Il détestait la
    pédérastie. La plupart du temps il était obligé de satisfaire
    par la masturbation solitaire ses besoins sexuels. Pendant
    cet acte, il évoquait le souvenir et l'image de garçons
    sympathiques. Après les rapports sexuels avec des garçons,
    il se sentait toujours ragaillardi, frais, mais en même temps
    moralement déprimé par l'idée d'avoir commis un acte pervers,
    immoral et encourant des peines. Il fait la constatation très
    pénible que son penchant détestable était plus puissant que sa
    volonté.

    X... suppose que son amour pour son propre sexe a pour
    cause ses excès des plaisirs sexuels normaux; il regrette
    profondément son état et a demandé, au mois de décembre 1880,
    à l'occasion d'une consultation, s'il n'y avait pas moyen de
    le ramener à la sexualité normale, puisqu'il n'a pas _d'horror
    feminæ_ et qu'il aimerait bien à se marier.

Sauf les symptômes d'une neurasthénie sexuelle et spinale modérée,
le sujet, d'ailleurs intelligent et exempt de stigmates de
dégénérescence, ne présente aucun symptôme de maladie.

Deuxième degré: Eviratio et defeminatio.

Si, dans l'inversion sexuelle développée de cette manière, il n'y pas
de réaction, il peut se produire des transformations plus radicales
et plus durables de l'individualité psychique. Le processus qui
s'accomplit alors peut être désigné sous le simple mot d'_eviratio_.
Le malade éprouve un changement profond de caractère, spécialement
dans ses sentiments et ses penchants, qui deviennent ceux d'une
personne de sentiments féminins.

À partir de ce moment, il se sent aussi femme pendant l'acte sexuel;
il n'a plus de goût que pour le rôle passif et peut, suivant
les circonstances, tomber au niveau d'une courtisane. Dans cette
transformation psycho-sexuelle, profonde et durable, l'individu
ressemble parfaitement à l'uraniste (congénital) d'un degré
plus avancé. La possibilité de rétablir l'ancienne individualité
intellectuelle et sexuelle paraît, dans ce cas, absolument impossible.

L'observation suivante nous fournit un exemple classique d'une
inversion sexuelle qui a été acquise de cette façon et est devenue
permanente.

    OBSERVATION 98.--Sch..., trente ans, médecin, m'a communiqué
    un jour sa biographie et l'histoire de sa maladie, en me
    demandant des éclaircissements et des conseils sur certaines
    anomalies de sa _vita sexualis_.

    L'exposé suivant s'en tient complètement à l'autobiographie
    très détaillée et ne comporte que quelques abréviations à
    l'occasion.

    Procréé par des parents sains, j'étais un enfant faible, mais
    j'ai prospéré grâce à de bons soins; à l'école je faisais de
    rapides progrès.

    À l'âge de onze ans, je fus entraîné à la masturbation par un
    camarade avec lequel je jouais; je me livrais avec passion
    à ces pratiques. Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'apprenais
    facilement. A mesure que les pollutions devenaient plus
    fréquentes, ma force de travail pour l'étude diminuait; je ne
    pouvais plus aussi bien suivre les leçons à l'école. Quand le
    professeur m'appelait au tableau, j'étais peu rassuré; je me
    sentais oppressé et embarrassé. Effrayé de voir baisser mes
    facultés et reconnaissant que les grandes pertes de sperme en
    étaient la cause, je cessai de pratiquer l'onanisme; toutefois
    les pollutions étaient fréquentes, de sorte que j'éjaculais
    deux à trois fois dans une nuit.

    Désespéré, je consultai les médecins l'un après l'autre. Aucun
    n'y pouvait rien faire.

    Comme je devenais de plus en plus faible, exténué par les
    pertes séminales et que l'instinct génital me tourmentait de
    plus en plus violemment, j'allai au lupanar. Mais là je ne
    pus me satisfaire; car, bien que l'aspect de la femme nue me
    réjouit, il ne se produisit ni orgasme, ni érection, et même
    la manustupration de la part de la _puella_ ne put amener
    d'érection.

    À peine avais-je quitté le lupanar, que l'instinct génital
    recommençait à me tourmenter par des érections violentes.
    Alors j'eus honte devant les filles, et je n'allai plus dans
    les maisons de ce genre. Ainsi se passèrent quelques années.
    Ma vie sexuelle consistait en pollutions. Mon penchant pour
    l'autre sexe se refroidissait de plus en plus. À l'âge de
    dix-neuf ans, j'entrai comme élève à l'Université. C'était le
    théâtre qui m'attirait. Je voulus devenir artiste, mes parents
    s'y opposaient. Dans la capitale, j'ai dû, en compagnie de
    mes collègues, aller de temps en temps chez les filles. Je
    craignais les situations de ce genre, sachant que le coït
    ne me réussirait pas, que mon impuissance serait révélée
    aux amis. C'est pour cette raison que j'évitais autant que
    possible le danger de devenir leur risée et d'essuyer une
    honte.

    Un soir, assistant à une représentation d'opéra, j'avais comme
    voisin un monsieur plus âgé. Il me fit la cour. Je riais de
    tout mon coeur de ce vieillard folâtre, et je faisais
    bonne grâce à ses plaisanteries. _Exinopinato genitalia mea
    prehendit, quo facto statim penis meus se erexit._ Effrayé je
    lui demandai des explications sur ce qu'il me voulait. Il me
    déclara être amoureux de moi. Comme dans la clinique j'avais
    entendu parler d'hermaphrodites, je crus en avoir un devant
    moi, _curiosus factus genitalia ejus videre volui_. Le
    vieillard consentit avec joie et vint avec moi aux cabinets
    d'aisance. _Sicuti penem maximum ejus erectum adspexi,
    perterritus effugi._

    L'autre me guettait, me fit des propositions étranges que je
    ne comprenais pas et que je repoussais. Il ne me laissa plus
    tranquille. Je fus renseigné sur les mystères de l'amour
    homosexuel et sentis combien ma sensualité en devenait
    excitée: mais je résistai à une passion si honteuse (d'après
    mes idées d'alors) et je restai exempt pendant les trois
    années consécutives à cet incident. Pendant ce temps j'essayai
    à plusieurs reprises mais vainement le coït avec des filles.
    Mes efforts pour me faire guérir de mon impuissance par l'art
    médical n'eurent pas non plus de succès.

    Un jour que j'étais de nouveau tourmenté par le _libido
    sexualis_, je me rappelai le propos du vieillard me disant que
    des homosexuels se donnent rendez-vous sur la promenade.

    Après une longue lutte contre moi-même et avec un battement de
    coeur, j'allai à l'endroit indiqué; je fis la connaissance
    d'un monsieur blond et me laissai séduire. Le premier pas
    était fait. Cette sorte d'amour sexuel m'était adéquat. Ce
    que j'aimais le plus c'était d'être entre les bras d'un homme
    vigoureux.

    La satisfaction consistait dans la manustupration mutuelle. A
    l'occasion _osculum ad penem alterius_. Je venais d'atteindre
    l'âge de vingt-trois ans. Le fait d'être assis à côté de mes
    collègues dans la salle des cours ou sur les lits des malades
    dans la clinique, m'excitait si violemment qu'à peine je
    pouvais suivre le cours du professeur. Dans la même année je
    nouai une véritable liaison d'amour avec un négociant âgé de
    trente-quatre ans. Nous vivions maritalement. X... voulait
    jouer l'homme, devenait de plus en plus amoureux. Je le
    laissais faire, mais il fallait qu'il me laissât aussi de
    temps en temps jouer le rôle d'homme. Avec le temps je me
    lassai de lui, je devins infidèle, et lui devint jaloux. Il y
    eut des scènes terribles, des réconciliations temporaires, et
    finalement une rupture définitive (ce négociant fut plus tard
    frappé d'aliénation mentale et mit fin à ses jours par le
    suicide).

    Je faisais beaucoup de connaissances, aimant les gens les plus
    communs. Je préférais ceux qui étaient barbus, grands, d'âge
    moyen, et capables de bien jouer le rôle actif.

    Je contractai une _proctitis_. Le professeur (de la Faculté de
    médecine) était d'avis que cela venait de la vie sédentaire
    à laquelle je m'étais condamné en préparant mon examen. Il se
    forma une fistule qu'il fallut opérer, mais, cet accident ne
    me guérit nullement de mon penchant à prendre le rôle passif.
    Je devins médecin, m'établis dans une ville de province où
    j'ai dû vivre comme une religieuse.

    J'eus l'envie de me montrer dans la société des dames; là on
    me vit d'un oeil favorable, car on trouvait que je n'avais
    pas l'esprit aussi exclusif que les autres hommes, et je
    m'intéressais aux toilettes des femmes et aux conversations
    qui traitaient de ces sujets. Cependant je me sentais très
    malheureux et très isolé.

    Heureusement je rencontrai dans cette ville un homme qui
    pensait comme moi, «une soeur». Pour quelque temps mes
    besoins furent satisfaits grâce à lui. Quand il était obligé
    de quitter la ville, j'avais une période de désespoir avec
    mélancolie allant jusqu'à des idées de suicide.

    Trouvant le séjour de cette petite ville insupportable, je me
    mis médecin militaire dans une grande ville. Je respirai de
    nouveau; je vivais, je faisais souvent en un jour deux ou
    trois connaissances. Je n'avais jamais aimé ni les garçons ni
    les jeunes gens, mais seuls les hommes d'aspect viril. C'est
    ainsi que j'échappai aux griffes des maîtres chanteurs.
    L'idée de tomber un jour entre les mains de la police m'était
    terrible; toutefois je ne pouvais pas m'empêcher de continuer
    à satisfaire mes penchants.

    Quelques mois plus tard, je devins amoureux d'un fonctionnaire
    âgé de quarante ans. Je lui restai fidèle pendant un an. Nous
    vivions comme un couple amoureux. J'étais la femme et comme
    telle dorloté par mon amant. Un jour je fus transféré dans
    une petite ville. Nous étions désespérés. _Per totam noctem
    postremam nos vicissim osculati et amplexati sumus._

    À T..., j'étais très malheureux, malgré quelques «soeurs»
    que j'ai pu y rencontrer. Je ne pouvais pas oublier mon amant.
    Pour apaiser le penchant grossièrement sexuel qui exigeait
    sans cesse satisfaction, je choisissais des troupiers. Pour
    de l'argent, ces gens-là faisaient tout; mais ils restaient
    froids et je n'avais aucun plaisir avec eux. Je réussis à me
    faire transférer de nouveau dans la capitale. Nouvelle liaison
    d'amour, mais avec bien des jalousies, car mon amant aimait à
    fréquenter la compagnie «des soeurs», il était vaniteux et
    coquet. Il y eut rupture.

    J'étais infiniment malheureux, et par suite très content
    de pouvoir quitter de nouveau la capitale en me faisant
    transférer dans une petite garnison. Me voilà solitaire
    et inconsolable à C... Je fis la leçon à deux troupiers de
    l'infanterie, mais le résultat fut aussi peu satisfaisant
    qu'autrefois. Quand retrouverai-je le véritable amour?

    Je suis de taille un peu au-dessus de la moyenne, bien
    développé au physique; j'ai l'air un peu fatigué, c'est pour
    cela que, quand je veux faire des conquêtes, je dois avoir
    recours à des artifices de toilette. Le maintien, les gestes
    et la voix sont virils. Au physique, je me sens jeune comme un
    garçon de vingt ans. J'aime le théâtre et les arts en général.
    Mon attention au théâtre se porte surtout sur les actrices
    chez qui je remarque et critique tout mouvement ou tout pli de
    leur robe.

    En compagnie d'hommes je suis timide, embarrassé: dans la
    société des gens de mon espèce, je suis d'une gaieté folle,
    spirituel; je puis être câlin comme une chatte si l'homme
    m'est sympathique. Quand je suis sans amour, je tombe dans une
    mélancolie très profonde, mais qui s'évanouit tout de suite
    devant les consolations que m'offre un bel homme. Du reste,
    je suis très léger et rien moins qu'ambitieux. Mon grade dans
    l'armée ne me dit rien. Les occupations d'homme ne me sont
    pas agréables. Ce que j'aime le mieux faire, c'est lire des
    romans, aller au théâtre, etc. Je suis sensible, doux, facile
    à toucher, aussi facile à froisser, nerveux. Un bruit subit
    fait tressaillir tout mon corps, et il faut alors que je me
    retienne pour ne pas crier.

    _Epicrise._--Ce cas est évidemment un cas d'inversion sexuelle
    acquise, car le sentiment et le penchant génital étaient au
    prime abord dirigés vers la femme. Par la masturbation Sch...
    devient neurasthénique. Comme phénomène partiel de la névrose
    neurasthénique, il se produit une diminution de la force
    du centre d'érection et ainsi une impuissance relative. Le
    sentiment pour l'autre sexe se refroidit en même temps que le
    _libido sexualis_ continue à subsister. L'inversion acquise
    doit être morbide, car le premier attouchement par une
    personne du même sexe constitue déjà un charme adéquat pour le
    centre d'érection de l'individu en question. La perversion des
    sentiments sexuels devient prononcée. Au début, Sch... garde
    encore le rôle de l'homme pendant l'acte sexuel; au cours
    de ces pratiques, ses sentiments et ses penchants sexuels se
    transforment, comme c'est la règle chez l'uraniste congénital.

    Cette éviration fait désirer le rôle passif et plus tard la
    pédérastie (passive). L'éviration s'étend aussi au caractère
    de l'individualité qui devient féminine. Sch... préfère la
    compagnie des vraies femmes; il prend de plus en plus goût
    aux occupations féminines; il a même recours au fard et aux
    artifices de toilette pour réparer ses «charmes» en baisse et
    pour pouvoir faire des conquêtes.

Les faits précédents d'inversion acquise et d'éviration trouvent une
confirmation très intéressante dans les faits ethnologiques suivants.

Déjà nous trouvons, chez Hérodote, la description d'une maladie
étrange dont les Scythes furent atteints. La maladie consistait en
ce que des hommes, efféminés de caractère, mettaient des vêtements de
femmes, faisaient des travaux de femmes et donnaient à leur extérieur
physique un cachet tout à fait féminin.

Hérodote donne pour cause à cette folie des Scythes, la légende
mythologique d'après laquelle la déesse Vénus, irritée du pillage de
son temple d'Ascalon par les Scythes, aurait transformé en femmes les
sacrilèges et leurs descendants[83].

[Note 83: Comparez Sprengel: _Apologie des Hippokrates_, Leipzig,
1793, p. 611; Friedreich, _Literärgeschichte der psych. Krankheiten_,
1830, I, p. 31; Lallemand, _Des pertes séminales_, Paris, 1836, I,
p. 58; Nysten, _Dictionn. de Médecine_, 11e édit., Paris, 1858; (art.
_Éviration et Maladie des Scythes_); Marandon, _De la maladie des
Scythes_ (_Annal, médico-psychol._, 1877, mars, p. 161); Hammond,
_American Journal of Neurology and Psychiatry_, 1882, August.]

Hippocrate ne croit pas aux maladies surnaturelles; il reconnaît que
l'impuissance sexuelle joue dans ce cas un rôle intermédiaire, mais il
l'explique par l'habitude qu'ont les Scythes qui, pour se guérir des
nombreuses maladies contractées dans leurs chevauchées continuelles,
se font faire une saignée autour des oreilles. Il croit que ces veines
sont très importantes pour la conservation de la force génitale
et qu'en les tranchant on amène l'impuissance. Comme les Scythes
considéraient leur impuissance comme une punition du ciel et par
conséquent inguérissable, ils se mettaient des vêtements de femmes, et
vivaient comme femmes au milieu des femmes.

Il est bien remarquable que, d'après Klaproth (_Reise in den
Kaukasus_, Berlin, 1812, V, p. 235) et Chotomski, même dans notre
siècle, l'impuissance soit encore souvent chez les Tartares la
conséquence de chevauchées sur des chevaux non sellés. On a observé le
même fait chez les Apaches et Navajos du continent américain, qui
ne vont presque jamais à pied, font des excès de cheval, et sont
remarquables par leur parties génitales minuscules, leur _libido_ et
leur puissance très restreints. Déjà Sprengel, Lallemand et Nysten
savaient que des chevauchées excessives peuvent être nuisibles aux
organes génitaux.

Des faits analogues et fort intéressants sont rapportés par Hammond à
propos des Indiens de Pueblo dans le nouveau Mexique.

Ces descendants des Aztèques élèvent des soi-disant _mujerados_; il en
faut au moins un pour chaque tribu de Pueblo, afin qu'il puisse
servir aux cérémonies religieuses, de vraies orgies de printemps, dans
lesquelles la pédérastie joue un rôle considérable.

Pour élever un _mujerado_, on choisit un homme vigoureux autant que
possible, on le masturbe avec excès et on lui fait faire sans cesse
des courses à cheval. Peu à peu il se développe chez lui une telle
faiblesse d'irritation des parties génitales, que, pendant qu'il est à
cheval, il se produit des écoulements séminaux en abondance. Cet état
d'irritation finit par amener une impuissance paralytique. Alors le
pénis et les testicules s'atrophient, les poils de la barbe tombent,
la voix perd son ampleur et son accent mâle, la force physique et
l'énergie baissent.

Le caractère et les penchants deviennent féminins. Le _mujerado_ perd
sa situation d'homme dans la société, il prend des allures et des
moeurs féminines, recherche la compagnie des femmes. Toutefois on
l'estime pour des motifs religieux. Il est probable que, en dehors des
fêtes aussi, il sert aux goûts pédérastes des notables de la tribu.

Hammond a eu l'occasion d'examiner deux _mujerados_. L'un l'était
devenu, sept ans auparavant, alors qu'il avait trente-cinq ans.
Jusqu'à cette époque il avait été tout à fait viril et puissant. Peu à
peu il constata une atrophie des testicules et du pénis. En même temps
il perdait le _libido_ et la faculté d'érection. Dans ses vêtements et
son maintien il ne différait point des femmes parmi lesquelles Hammond
l'a rencontré.

Les poils des parties génitales manquaient, le pénis était atrophié,
le scrotum flasque, pendant, les testicules tout à fait atrophiés et à
peine sensibles à une pression quelconque.

Le _mujerado_ avait de grosses mamelles comme une femme enceinte et
affirma qu'il avait déjà allaité plusieurs enfants dont la mère était
morte.

Un deuxième _mujerado_ âgé de trente ans, et étant depuis dix ans
dans cet état, présentait les mêmes phénomènes; cependant ses mamelles
étaient moins développées. Comme celle de l'autre, sa voix était d'un
ton élevé, grêle, le corps était riche en tissu adipeux.


Troisième degré. Transition vers la metamorphosis sexualis paranoïca.

On arrive à un second degré de développement dans les cas où les
sensations physiques se transforment aussi dans le sens d'une
_transmutatio sexus_.

L'observation suivante est, à ce sujet, un cas véritablement unique.

    OBSERVATION 99.--Autobiographie.--Né en Hongrie, en 1884,
    je fus, pendant de longues années, l'unique enfant de mes
    parents, mes soeurs et frères étant morts de faiblesse; ce
    n'est que tardivement qu'un frère vint au monde, frère qui
    vécut.

    Je descends d'une famille dans laquelle les maladies
    psychiques et nerveuses étaient très fréquentes. Étant petit
    enfant, j'étais, comme on me l'assure, très joli, avec des
    cheveux blonds bouclés et une peau transparente; j'étais
    très docile, tranquille, modeste; on pouvait me mettre dans
    n'importe quelle société de dames sans que je gêne.

    Doué d'une imagination très vive,--mon ennemie de toute ma
    vie,--mes talents se sont très rapidement développés. À
    l'âge de quatre ans, je savais lire et écrire; mes souvenirs
    remontent jusqu'à l'âge de trois ans. Je jouais avec tout ce
    qui me tombait entre les mains, soldats de plomb, cailloux
    et rubans pris dans en magasin d'articles d'enfants. Seul un
    appareil pour couper du bois, dont on m'avait fait cadeau,
    ne me plaisait pas. Je n'en voulais pas. J'aimais, par dessus
    tout, rester à la maison près de ma mère qui était tout pour
    moi. J'avais deux ou trois amis avec lesquels j'étais assez
    bien, mais j'aimais autant rester avec les soeurs de ces
    amis qui me traitaient toujours en fille, ce qui ne me gênait
    nullement.

    J'étais en très bonne voie pour devenir tout à fait une fille,
    car je me rappelle encore très bien que souvent on me disait:
    «Cela ne convient pas à un garçon». Sur ce, je m'efforçais de
    faire le garçon, j'imitais tous mes camarades et je cherchais
    même à les surpasser en impétuosité, ce qui me réussissait;
    il n'y avait pour moi ni arbre, ni bâtiment assez haut pour ne
    pas grimper dessus. J'aimais beaucoup à jouer avec des soldats
    en plomb, j'évitais les filles, puisque je ne devais pas jouer
    avec leurs joujous et parce que, au fond, j'étais froissé de
    ce qu'elles me traitaient comme leur semblable.

    Dans la compagnie des gens adultes je restais toujours modeste
    et j'étais bien vu. Souvent j'étais dans la nuit tourmenté
    par des rêves fantastiques de bêtes féroces, rêves qui me
    chassèrent une fois de mon lit sans que je me réveille. On
    m'habillait toujours simplement, mais très coquettement,
    et ainsi j'ai pris goût à être bien mis. Ce qui me paraît
    curieux, c'est que, même avant d'entrer à l'école, j'avais un
    penchant pour les gants de femme, et en secret j'en mettais
    toutes les fois que l'occasion se présentait. Aussi je
    protestai vivement un jour, parce que ma mère avait fait
    cadeau de ses gants à quelqu'un; je lui dis: «J'aurais préféré
    les garder pour moi-même.» On me railla beaucoup, et à partir
    de ce moment je me gardai bien soigneusement de faire voir ma
    prédilection pour les gants de femme.

    Et pourtant ils faisaient ma joie. J'avais surtout un grand
    plaisir en voyant des toilettes de mascarade, c'est-à-dire des
    masques féminins; quand j'en voyais, j'enviais la porteuse
    de ce déguisement; je fus ravi de voir un jour deux messieurs
    superbement déguisés en dames blanches avec de très beaux
    masques de femmes; et pourtant, pour rien au monde, je ne me
    serais montré déguisé en fille, tant était grande ma crainte
    d'être tourné en ridicule. À l'école, je faisais preuve de la
    plus grande application, j'étais toujours au premier rang;
    mes parents m'ont, dès mon enfance, appris que le devoir passe
    avant tout, et ils m'en ont donné l'exemple; du reste aller en
    classe m'était un plaisir, car les instituteurs étaient doux
    et les plus grands élèves ne tourmentaient pas les petits. Un
    jour nous quittâmes ma première patrie, car mon père, à cause
    de ses occupations, fut obligé de se séparer pour un an de sa
    famille; nous allâmes nous fixer en Allemagne. Dans ce pays
    régnait une morgue brutale chez les instituteurs et aussi chez
    les élèves; je fus de nouveau raillé à cause de mes manières
    de petite fille.

    Mes condisciples allèrent jusqu'à donner mon nom à une fille
    dont les traits ressemblaient aux miens et me donner le sien
    en échange, de sorte que je pris en haine cette fille pour
    laquelle j'ai eu de l'amitié plus tard, quand elle fut mariée.
    Ma mère continuait à m'habiller coquettement, et cela me
    déplaisait à cause des railleries que m'attirait ma mise. Je
    fus content le jour où je pus enfin mettre de vrais pantalons
    et des vestons, comme les hommes. Mais ce changement de mise
    amena de nouvelles peines. Les vêtements me gênaient aux
    parties génitales, surtout si le drap était un peu grossier,
    et l'attouchement du tailleur, lorsqu'il me prenait la mesure,
    m'était insupportable, à cause du chatouillement qui me
    faisait frissonner, surtout quand il touchait à mes parties
    génitales.

    Or, je devais faire de la gymnastique et je ne pouvais pas
    exécuter tous les exercices, ou je faisais mal les exercices
    que les filles ne peuvent non plus exécuter avec facilité.
    Quand il fallait se baigner, j'étais gêné par la pudeur au
    moment de me déshabiller; cependant j'aimais à prendre un
    bain; jusqu'à l'âge de douze ans j'eus une grande faiblesse
    des reins. Je n'appris à nager que tard, mais ensuite
    j'arrivai à devenir un bon nageur, de sorte que je pouvais
    faire des tours de force. À l'âge de treize ans, j'avais des
    poils, j'avais environ six pieds de taille, mais ma figure
    resta féminine jusqu'à l'âge de dix-huit ans, lorsque la barbe
    commença à me pousser fortement; je fus enfin assuré de ne
    plus ressembler à une femme. Une hernie inguinale, contractée
    à l'âge de douze ans et guérie à l'âge de vingt ans, me gênait
    beaucoup, surtout quand je faisais de la gymnastique.

    À partir de l'âge de douze ans, lorsque je restais longtemps
    assis et surtout lorsque je travaillais la nuit, il me venait
    une démangeaison, une brûlure, un tressaillement allant du
    pénis jusqu'au delà du sacrum, ce qui rendait difficile la
    station assise ou debout, chose qui s'accentuait quand j'avais
    chaud ou froid. Mais j'étais loin de me douter que cela
    pouvait avoir quelque rapport avec mes parties génitales.
    Comme aucun de mes amis n'en souffrait, cela me parut tout à
    fait étrange, et il me fallut toute ma patience pour supporter
    ce malaise, d'autant plus que les intestins me faisaient
    souvent souffrir.

    J'étais encore tout à fait ignorant _in sexualibus_; mais à
    l'âge de douze à treize ans j'eus le sentiment bien prononcé
    que je préférais être femme. C'est leur corps qui me plaisait
    le plus, leur attitude tranquille, leur décence; leurs
    vêtements surtout me convenaient. Mais je me gardais bien d'en
    laisser transpirer un mot. Je sais toutefois pertinemment qu'à
    cette époque, je n'aurais pas craint le couteau du châtreur
    pour atteindre mon but. S'il m'eût fallu dire pourquoi
    j'aurais préféré être habillé en femme, je n'aurais pu dire
    autre chose que c'était une force impulsive qui m'attirait;
    peut-être en étais-je venu, à cause de la douceur peu
    fréquente de ma peau, à me figurer que j'étais une fille. Ma
    peau était surtout très sensible à la figure et aux mains.

    J'étais très bien vu chez les filles; bien que j'eusse préféré
    être toujours avec elles, je les raillais quand je pouvais;
    j'ai dû exagérer pour ne pas paraître efféminé moi-même; mais
    au fond de mon coeur, j'enviais leur sort. Mon envie était
    grande surtout quand une amie portait une robe longue, et
    allait gantée et voilée. À l'âge de quinze ans, je fis un
    voyage; une jeune dame chez laquelle j'étais logé me proposa
    de me déguiser en femme et de sortir avec elle; comme elle
    n'était pas seule, je n'acceptai pas sa proposition, bien que
    j'en eusse grande envie.

    Voilà combien peu de cas on faisait de moi. Dans ce voyage
    je vis avec plaisir que les garçons d'une ville portaient des
    blouses à manches courtes qui laissaient voir leurs bras nus.
    Une dame bien attiffée me semblait une déesse; si de sa main
    gantée elle me touchait, j'étais heureux et jaloux à la
    fois, tant j'aurais aimé être à sa place, revêtu de sa
    belle toilette. Pourtant je faisais mes études avec beaucoup
    d'application: en neuf ans, je faisais mes classes d'école
    royale et de Lycée, je passai un bon examen de baccalauréat.
    Je me rappelle, à l'âge de quinze ans, avoir exprimé pour
    la première fois à un ami le désir d'être fille; comme il me
    demandait pour quelle raison j'avais ce désir, je ne sus lui
    répondre. À l'âge de dix-sept ans, je tombai dans une société
    de gens dissolus; je buvais de la bière, je fumais, j'essayais
    de plaisanter avec des filles de brasserie; celles-ci aimaient
    à causer avec moi, mais elles me traitaient comme si j'avais
    porté aussi des jupons. Je ne pouvais pas fréquenter le cours
    de danse; aussitôt entré dans la salle, j'avais une impulsion
    qui m'en faisait partir. Ah! si j'avais pu y aller déguisé,
    c'eût été autre chose! J'aimais tendrement mes amis, mais j'en
    haïssais un qui m'avait poussé à l'onanisme. Jour de malheur,
    qui m'a porté préjudice toute ma vie! Je pratiquais l'onanisme
    assez fréquemment; et pendant cet acte, je me figurais être un
    homme dédoublé; je ne puis pas vous décrire le sentiment
    que j'éprouvais, je crois qu'il était viril, mais mélangé de
    sensations féminines.

    Je ne pouvais m'approcher d'une fille; je craignais les filles
    et pourtant elles ne m'étaient point étrangères; mais elles
    m'en imposaient plus que les hommes; je les enviais; j'aurais
    renoncé à toutes les joies, si, après la classe, j'avais pu,
    rentré chez moi, être fille, et surtout si j'avais pu sortir
    comme telle; la crinoline, des gants serrés: tel était mon
    idéal.

    Chaque fois que je voyais une toilette de dame, je me figurais
    comment je serais si j'en étais revêtu; je n'avais pas de
    désirs pour les hommes.

    Je me rappelle, il est vrai, d'avoir été attaché avec assez
    de tendresse à un très bel ami, à figure de fille, avec des
    boucles noires, mais je crois n'avoir eu que le désir de nous
    voir filles tous les deux.

    Étant étudiant à l'Université, je parvins une fois à faire le
    coït; _hoc modo sensi, me libentius sub puella concubuisse et
    penem meum cum cunno mutatum maluisse_. La fille, à son
    grand étonnement, dut me traiter en fille, ce qu'elle fit
    volontiers; elle me traita comme si j'avais eu à remplir son
    rôle. Elle était encore assez naïve et ne me ridiculisa pas
    pour cela.

    Étant étudiant, j'étais par moments sauvage, mais je sentais
    bien que j'avais pris cet air sauvage pour masquer et déguiser
    mon vrai caractère; je buvais, je me battais, mais je ne
    pouvais toujours pas fréquenter la leçon de danse, craignant
    de me trahir. Mes amitiés étaient intimes, mais sans
    arrière-pensées; ce qui me causait la plus grande joie,
    c'était quand un ami se déguisait en femme, ou quand je
    pouvais, dans un bal, examiner les toilettes des dames; je m'y
    connaissais très bien, et je commençais à me sentir de plus en
    plus femme.

    À cause de cette situation malheureuse, je fis deux tentatives
    de suicide; je suis resté une fois sans raison pendant quinze
    jours sans sommeil; j'avais alors beaucoup d'hallucinations
    visuelles et auditives à la fois; je parlais avec les morts et
    les vivants, ce qui m'arrive encore aujourd'hui.

    J'avais une amie qui connaissait mes préférences; elle mettait
    souvent mes gants, mais elle aussi me considérait comme si
    j'étais une fille. Ainsi j'arrivais à mieux comprendre les
    femmes qu'aucun autre homme; mais du moment que les femmes
    s'en apercevaient, elles me traitaient aussitôt _more
    feminarum_, comme si elles n'avaient rencontré en moi qu'une
    nouvelle amie. Je ne pouvais plus supporter du tout qu'on tînt
    des propos pornographiques devant moi, et, quand je le faisais
    moi-même, ce n'était que par fanfaronnade. Je surmontai
    bientôt le dégoût que j'avais, au début de mes études
    médicales, pour le sang et les mauvaises odeurs, mais il y
    avait des choses que je ne pouvais regarder sans horreur. Ce
    qui me manquait, c'est que je ne pouvais voir clair dans
    mon âme; je savais que j'avais des penchants féminins, et je
    croyais pourtant être un homme. Mais je doute qu'en dehors de
    mes tentatives de coït, qui ne m'ont jamais fait plaisir (ce
    que j'attribue à l'onanisme), j'aie jamais admiré une femme
    sans avoir senti le désir d'être femme moi-même ou sans me
    demander si je voudrais l'être, si je voudrais paraître
    dans sa toilette. J'ai toujours eu--aujourd'hui encore--un
    sentiment de frayeur à surmonter pour l'art d'accoucher, qu'il
    m'était très difficile d'apprendre--(j'avais honte pour ces
    filles étalées, et je les plaignais). Ce qui plus est, il me
    semblait quelquefois sentir avec la malade les tractions. Je
    fus dans plusieurs endroits employé avec succès comme médecin;
    j'ai pris part à une campagne comme médecin volontaire.
    Il m'était difficile de faire des courses à cheval; l'art
    équestre m'était déjà pénible lorsque j'étais encore étudiant,
    car les parties génitales me transmettaient des sensations
    féminines (monter à cheval à la mode des femmes m'eût été
    peut-être plus facile).

    Je croyais toujours être un homme aux sentiments obscurs;
    quand je me trouvais avec des femmes, j'étais toujours traité
    comme une femme déguisée en militaire. Quand, pour la première
    fois, j'endossai mon uniforme, j'aurais préféré m'affubler
    d'un costume de femme et d'un voile. Je me sentais troublé
    toutes les fois qu'on regardait ma taille imposante et ma
    tenue militaire. Dans la clientèle privée, j'eus beaucoup
    de succès, dans les trois branches principales de la science
    médicale; je pris ensuite part à une seconde campagne. Là
    mon naturel me servit beaucoup, car je crois que, depuis le
    premier âne qui ait vu le jour, aucun animal gris n'eut autant
    d'épreuves de patience à traverser que moi. Les décorations ne
    manquèrent point; mais elles me laissaient absolument froid.

    Ainsi je gagnais ma vie aussi bien que je pouvais; mais je
    n'étais jamais content de moi; j'étais pris souvent entre la
    sentimentalité et la sauvagerie, mais cette dernière n'était
    que pure affectation.

    Je me trouvai dans une situation bien étrange, quand je fus
    fiancé. J'aurais préféré ne pas me marier du tout, mais des
    affaires de famille et les intérêts de ma profession médicale
    m'y forcèrent. J'épousai une femme aimable et énergique,
    sortie d'une famille où, de tout temps, les femmes avaient
    porté la culotte. J'étais amoureux d'elle, autant qu'un homme
    comme moi pouvait l'être, car ce que j'aime, je l'aime de
    tout mon coeur et je me livre entièrement, bien que je ne
    paraisse pas aussi pétulant qu'un homme complet; j'aimais ma
    fiancée avec toute l'ardeur féminine, presque comme on aime
    son fiancé. Seulement je ne m'avouai pas ce caractère de
    mes sentiments, car je croyais toujours être un homme, très
    déprimé il est vrai, mais qui, par le mariage, finirait par se
    remettre et par se retrouver. Dès la nuit nuptiale je sentis
    que je ne fonctionnais que comme une femme douée d'une
    conformation masculine; _sub femina locum meum esse mihi visum
    est._ Nous vécûmes ensemble contents et heureux et restâmes
    pendant quelques années sans enfants. Après une grossesse
    pleine de malaises, pendant laquelle j'étais dans un pays
    ennemi, en face de la mort, ma femme, dans un accouchement
    difficile, mit au monde un petit garçon qui, jusqu'à
    aujourd'hui, a gardé un naturel mélancolique et qui est
    toujours d'humeur triste; il en vint un second qui est très
    calme, un troisième très espiègle, un quatrième, un cinquième;
    mais tous ont déjà des dispositions à la neurasthénie. Comme
    je ne pouvais jamais rester en place, je fréquentais beaucoup
    les compagnies gaies, mais je travaillais toujours de
    toutes mes forces; j'étudiais, je faisais des opérations
    chirurgicales, des expériences sur les remèdes et les méthodes
    de traitement, j'expérimentais aussi sur mon propre corps.
    Je laissai à ma femme le gouvernement du ménage, car elle
    s'entendait très bien à diriger la maison. J'accomplissais mes
    devoirs conjugaux aussi bien que je le pouvais, mais sans
    en éprouver aucune satisfaction. Dès le premier coït et même
    aujourd'hui, la position de l'homme pendant l'acte me répugne,
    et il m'a été difficile de m'y conformer. J'aurais de beaucoup
    préféré l'autre rôle. Quand je devais accoucher ma femme,
    cela me fendait toujours le coeur, car je savais trop bien
    comprendre ses douleurs. Nous vécûmes longtemps ensemble
    jusqu'à ce qu'un grave accès de goutte me força à aller dans
    plusieurs stations thermales et me rendit neurasthénique. En
    même temps je devins tellement anémique, que j'étais obligé,
    tous les deux mois, de prendre du fer pendant quelque temps,
    autrement j'aurais été chlorotique ou hystérique ou tous les
    deux à la fois. La sténocardie me tourmentait souvent; alors
    j'avais des crampes semi-latérales au menton, au nez, au cou,
    à la gorge, de l'hémicranie, des crampes du diaphragme et des
    muscles de la poitrine; pendant trois ans environ, je sentis
    ma prostate comme grossie, avec sensation d'expulsion, comme
    si j'avais dû accoucher de quelque chose, des douleurs dans
    les reins, des douleurs permanentes au sacrum, etc.; mais je
    me défendais avec la rage du désespoir contre ces malaises
    féminins ou qui me paraissaient féminins, lorsque, il y a
    trois ans, un accès d'arthritis m'a complètement brisé.

    Avant que ce terrible accès de goutte eût lieu, j'avais, dans
    mon désespoir et pour la combattre, pris des bains chauds
    autant que possible à la température du corps. Il arriva alors
    un jour que je me sentis tout à coup changé et près de la
    mort; je sautai hors du bassin d'un dernier effort, mais je
    m'étais senti femme avec des désirs de femme. Ensuite quand
    l'_extrait de cannabis indica_ fut mis en usage et fut même
    vanté, j'en pris, contre un accès de goutte et aussi contre
    mon indifférence pour la vie, une dose peut-être trois ou
    quatre fois plus forte que celle d'usage; j'eus alors un
    empoisonnement par le haschisch qui m'a presque coûté la vie.
    Il se produisit des accès de rire, un sentiment de forces
    physiques et de vitesse extraordinaires, une sensation étrange
    dans le cerveau et les yeux: des milliers d'étincelles, un
    tremblement; je sentais mon cerveau à travers la peau; je
    pouvais encore arriver à parler; tout d'un coup je me vis
    femme du bout des pieds jusqu'à la poitrine; je sentis, comme
    auparavant dans le bain, que mes parties génitales s'étaient
    retirées dans l'intérieur de mon corps, que mon bassin
    s'élargissait, que les mamelles poussaient sur ma poitrine,
    et une volupté indicible s'empara de moi. Je fermai alors les
    yeux pour ne pas voir changer ma figure. Mon médecin, pendant
    ce temps, me semblait avoir, au lieu d'une tête, une énorme
    pomme de terre entre les épaules, et ma femme, une pleine lune
    en guise de tête. Et pourtant, quand ils eurent tous les
    deux quitté la chambre, j'eus encore la force d'inscrire ma
    dernière volonté sur mon calepin.

    Mais qui dépeindra ma terreur quand, le lendemain matin, je
    me réveillai en me sentant tout à fait transformé en femme, en
    m'apercevant, lorsque je marchais ou que j'étais debout, que
    j'avais une vulve et des seins.

    En sortant du lit, je sentis que toute une métamorphose
    s'était produite en moi. Déjà, pendant ma maladie, quelqu'un
    qui était venu nous voir avait dit: «Pour un homme il est bien
    patient.» Ce visiteur me fit cadeau d'un pot de roses, ce qui
    m'étonna et me fit pourtant plaisir. À partir de ce moment je
    fus patient, je ne voulais plus rien enlever d'assaut; mais
    je devins tenace et têtu comme un chat, en même temps doux,
    conciliant, pas vindicatif; en un mot, j'étais devenu femme
    de caractère. Pendant ma dernière maladie j'eus beaucoup
    d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, je parlais avec
    les morts, etc.; je voyais et j'entendais les _spiritus
    familiares_; je me croyais un être double; sur mon grabat je
    ne m'apercevais pas encore que l'homme en moi était mort.
    Le changement de mon humeur fut une chance pour moi, car un
    revers de fortune me frappa alors, revers qui, dans d'autres
    conditions, m'aurait donné la mort, mais que j'acceptai alors
    avec résignation, au point que je ne me reconnaissais plus
    moi-même. Comme je confondais encore assez souvent avec la
    goutte les phénomènes de la neurasthénie, je prenais beaucoup
    de bains jusqu'à ce qu'une démangeaison de la peau, comme si
    j'avais la gale, se développât à la suite de ces bains qui
    auraient dû l'atténuer: je renonçai à toute la thérapeutique
    externe--(j'étais de plus en plus anémié par les bains). Je
    commençai à m'entraîner autant que je pouvais. Mais l'idée
    obsédante que j'étais femme, subsistait et devint si forte
    qu'aujourd'hui je ne porte que le masque d'un homme; pour
    le reste, je me sens femme à tous les points de vue et
    dans toutes mes parties; pour le moment, j'ai même perdu le
    souvenir de l'ancien temps.

    Ce que la goutte avait laissé intact fut achevé complètement
    par l'influenza.

    État présent.--Je suis grand; cheveux très clairsemés; ma
    barbe commence à grisonner; mon maintien commence à être
    courbé; depuis l'influenza, j'ai perdu environ un quart de ma
    force physique. La figure a un peu rougi par suite de troubles
    circulatoires; je porte ma barbe entière; conjonctivite
    chronique; plutôt musculeux que gras; au pied gauche
    apparaissent des veines variqueuses, il s'engourdit souvent,
    n'est pas encore enflé d'une manière perceptible, mais paraît
    devoir le devenir.

    Le ventre a la forme d'un ventre féminin, les jambes ont la
    position qu'elles ont chez les femmes, les mollets sont comme
    chez ces dernières; il en est de même des bras et des mains.
    Je peux porter des bas de femmes et des gants 7 3/4 à 7 1/2;
    de même je porte sans être gêné un corset. Mon poids varie
    entre 168 et 184 livres. Urine sans albumine, sans sucre, mais
    contient de l'acide urique d'une façon anormale; elle est très
    claire, presque comme de l'eau, toutes les fois que j'ai eu
    une grande émotion. Les selles sont régulières, mais, quand
    elles ne le sont pas, j'éprouve tous les malaises de la
    constipation de la femme. Je dors mal, souvent pendant des
    semaines entières; mon sommeil ne dure que deux ou trois
    heures. L'appétit est assez bon, mais mon estomac ne supporte
    pas plus que celui d'une forte femme, et réagit contre les
    plats pimentés par un exanthème de la peau et des sensations
    de brûlure dans le canal uréthral. La peau est blanche, très
    lisse; la démangeaison insupportable qui m'a tourmenté depuis
    deux ans, s'est atténuée ces semaines dernières et ne se
    manifeste plus qu'à la jointure des genoux et au scrotum.

    Disposition aux sueurs; autrefois presque pas de
    transpirations; maintenant j'ai toutes les nuances des
    mauvaises transpirations féminines, surtout dans le bas du
    corps, de sorte que je suis obligé de me tenir encore plus
    propre qu'une femme. Je mets des parfums dans mon mouchoir, je
    me sers de savons parfumés et d'eau de Cologne.

    État général.--Je me sens comme une femme ayant la forme d'un
    homme; bien que je sente encore une conformation d'homme en
    moi, le membre viril me paraît une chose féminine; ainsi, par
    exemple, le pénis me paraît un clitoris, l'urèthre un vagin
    et l'entrée vaginale; en le touchant, je sens toujours quelque
    chose de moite, quand même il serait aussi sec que possible;
    le scrotum me paraît des grandes lèvres, en un mot je
    sens toujours une vulve et seul celui qui a éprouvé cette
    sensation, saurait dire ce qu'elle est. La peau de tout mon
    corps me semble féminine; elle perçoit toutes les impressions,
    soit les attouchements, soit la chaleur, soit les effets
    contraires, comme une femme, et j'ai les sensations d'une
    femme; je ne peux pas sortir les mains dégantées, car la
    chaleur et le froid me font également mal; quand la saison où
    il est permis même aux messieurs de porter des ombrelles est
    passée, je suis en grande peine à l'idée que la peau de ma
    figure pourrait souffrir jusqu'à la prochaine saison. Le
    matin, en me réveillant, il se produit pendant quelques
    minutes un crépuscule dans mon esprit, comme si je me
    cherchais moi-même; alors se réveille l'idée obsédante d'être
    femme; je sens l'existence d'une vulve et salue le jour par un
    soupir plus ou moins fort, car j'ai peur déjà d'être obligé
    de jouer la comédie toute la journée. Ce n'est pas une petite
    affaire que de se sentir femme et pourtant d'être obligé
    d'agir en homme. J'ai dû tout étudier de nouveau, les
    lancettes, les bistouris, les appareils. Car depuis trois ans
    je ne touche plus à ces objets de la même façon qu'auparavant;
    mes sensations musculaires ayant changé, j'ai dû tout
    apprendre de nouveau. Cela m'a réussi; seul le maniement de la
    scie et du ciseau à os me donne encore des difficultés; c'est
    presque comme si ma force physique n'y suffisait plus. Par
    contre, j'ai plus d'adresse au travail de la curette dans les
    parties molles; ce qui me répugne, c'est qu'en examinant des
    dames, j'ai souvent les mêmes sensations qu'elles, ce qui
    d'ailleurs ne leur semble pas étrange. Le plus désagréable
    pour moi, c'est quand je ressens avec une femme grosse les
    sensations causées par les mouvements de l'enfant. Pendant
    quelque temps, et parfois durant des mois, je suis tourmenté
    par les liseurs de pensées des deux sexes; du côté des femmes
    je supporte encore qu'on cherche à scruter mes pensées, mais
    de la part des hommes cela me répugne absolument. Il y a
    trois ans je ne me rendais pas encore clairement compte que
    je regarde le monde avec des yeux de femme; cette métamorphose
    d'impression optique m'est venue subitement sous forme
    d'un violent mal de tête. J'étais chez une dame atteinte
    d'inversion sexuelle; alors je la vis tout d'un coup toute
    changée, comme je m'en rends compte maintenant, c'est-à-dire
    que je la voyais en homme et par contre, moi en femme, de
    sorte que je la quittai avec une excitation mal dissimulée.
    Cette dame n'avait pas encore une conscience nette de son
    état.

    Depuis, tous mes sens ont des perceptions féminines, de même
    que leurs rapports. Après le système cérébral ce fut presque
    immédiatement le système végétatif, du sorte que tous
    mes malaises se manifestent sous une forme féminine. La
    sensibilité des nerfs, surtout celle des nerfs auditif,
    optique et trijumeau, s'est accrue jusqu'à la névrose. Quand
    une fenêtre se ferme avec bruit, j'ai un soubresaut, un
    soubresaut intérieur, car pareille chose n'est pas permise à
    un homme. Si un mets n'est pas frais, j'ai immédiatement une
    odeur de cadavre dans le nez. Je n'aurais jamais cru que les
    douleurs causées par le trijumeau sautent avec tant de caprice
    d'une branche à l'autre, d'une dent dans l'oeil.

    Depuis ma métamorphose, je supporte avec plus de calme les
    maux de dents et la migraine; j'éprouve aussi moins d'angoisse
    de la sténocardie. Une observation qui me semble bien
    curieuse, c'est que maintenant je me sens devenu un être
    timide et faible, et qu'au moment d'un danger imminent j'ai
    plus de sang-froid et de calme, de même dans les opérations
    très difficiles. Mon estomac se venge du moindre croc-en-jambe
    donné au régime--(régime de femme)--d'une manière inexorable,
    par des malaises féminins, soit par des éructations, soit par
    d'autres sensations.

    C'est surtout l'abus de l'alcool qui se fait sentir; le mal
    aux cheveux chez un homme qui se sent femme est bien plus
    atroce que le plus formidable mal de cheveux que jamais un
    étudiant ait pu ressentir après ses libations. Il me semble
    presque que, quand on se sent femme, on est tout à fait sous
    le règne du système végétatif.

    Quelque petits que soient les bouts de mes seins, il leur faut
    de la place, et je les sens comme s'ils étaient des mamelles;
    déjà au moment de la puberté mes seins ont gonflé et m'ont
    fait du mal; voilà pourquoi une chemise blanche, un gilet, un
    veston me gênent. Je sens mon bassin comme s'il était féminin,
    de même du derrière et des _nates_; au début j'étais troublé
    aussi par l'idée féminine de mon ventre qui ne voulait pas
    entrer dans les pantalons; maintenant ce sentiment de féminité
    du ventre persiste. J'ai aussi l'idée obsédante d'une taille
    féminine. Il me semble qu'on m'a dérobé ma peau pour me mettre
    dans celle d'une femme, une peau qui se prête à tout, mais qui
    sent tout comme si elle était d'une femme, qui fait pénétrer
    tous ses sentiments dans le corps masculin renfermé sous
    cette enveloppe et en chasse les sentiments masculins. Les
    testicules, bien qu'ils ne soient ni atrophiés ni dégénérés,
    ne sont plus de vrais testicules; ils me causent souvent de
    la douleur par une sorte d'impression qu'ils devraient
    rentrer dans la ventre et y rester; leur mobilité me tourmente
    souvent.

    Toutes les quatre semaines, à l'époque de la pleine lune,
    j'ai, pendant cinq jours, tous les signes du molimen, comme
    une femme, au point de vue physique et intellectuel, à cette
    exception près que je ne saigne pas, tandis que j'éprouve une
    sensation comme s'il y avait écoulement de liquide et comme si
    les parties génitales et le bas-ventre étaient gonflés; c'est
    une période très agréable, surtout si, quelques jours après
    ces phénomènes, se manifeste le sentiment physiologique et le
    besoin d'accouplement avec toute la force dont il pénètre la
    femme à ces moments; le corps entier est alors saturé de
    ce sentiment, de même qu'un morceau de sucre mouillé ou une
    éponge sont imbibés d'eau; alors on devient avant tout une
    femme qui a besoin d'aimer, et on n'est plus homme qu'en
    seconde ligne. Ce besoin est, il me semble, plutôt une
    langueur de concevoir que de coïter. L'immense instinct
    naturel ou plutôt la lubricité féminine refoule, dans ce cas,
    la pudeur, de sorte qu'on désire indirectement le coït. Comme
    homme, je n'ai désiré le coït que tout au plus trois fois dans
    ma vie, si toutefois c'était cela; les autres fois j'étais
    indifférent. Mais dans ces trois dernières années, je le
    désire d'une manière passive, en femme, et quelquefois avec
    la sensation d'éjaculation féminine; je me sens alors toujours
    accouplé et fatigué comme une femme; quelquefois je suis,
    après l'acte, un peu indisposé, ce que l'homme n'éprouve
    jamais. Plusieurs fois il m'a fait tant de plaisir que je ne
    puis comparer à rien cette jouissance; c'est tout simplement
    le plus grand bonheur de ce monde, une puissante sensation
    pour laquelle on est capable de sacrifier tout; dans un moment
    pareil, la femme n'est qu'une vulve qui a englouti toute
    l'individualité.

    Depuis trois ans, je n'ai pas perdu un seul moment le
    sentiment que je suis femme. Grâce à l'habitude prise, ce
    sentiment m'est moins pénible maintenant, bien que je sente
    depuis cette époque ma valeur diminuée; car se sentir femme
    sans désirer la jouissance, cela peut se supporter, même par
    un homme, mais quand les besoins se font sentir, alors toute
    plaisanterie cesse; j'éprouve une sensation cuisante, de
    la chaleur, le sentiment de turgescence dans les parties
    génitales. (Quand le pénis n'est pas érigé, les parties
    génitales ne sont plus dans leur rôle.) Avec cette forte
    impulsion, la sensation de turgescence du vagin et de la vulve
    est terrible; c'est une torture d'enfer de la volupté, à peine
    peut-on la supporter. Quand, dans cet état, j'ai l'occasion
    d'accomplir le coït, cela me soulage un peu; mais ce coït,
    puisqu'il n'y a pas conception suffisante, ne me donne pas une
    satisfaction complète; la conscience de la stérilité se fait
    alors sentir avec toute sa dépression humiliante; on se voit
    presque dans le rôle d'une prostituée. La raison n'y peut rien
    faire; l'idée obsédante de la féminité domine et force tout.
    On comprend facilement combien il est dur de travailler à
    son métier dans un pareil état; mais on peut s'y mettre en se
    violentant. Il est vrai qu'alors il est presque impossible de
    rester assis, de marcher, d'être couché; du moins on ne peut
    supporter longtemps aucune de ces trois positions; au
    surplus, il y a le contact continuel du pantalon, etc. C'est
    insupportable.

    Le mariage fait alors, en dehors du moment du coït où l'homme
    doit se sentir comme couvert, l'effet de la cohabitation de
    deux femmes dont l'une se sent déguisée en homme. Quand
    le molimen périodique ne se manifeste pas, on éprouve le
    sentiment de la grossesse ou de la saturation sexuelle,
    qu'ordinairement l'homme ne connaît pas, mais qui accapare
    toute l'individualité aussi bien que chez la femme, à cette
    différence près qu'il est désagréable, de sorte qu'on aimerait
    mieux supporter le molimen régulier. Quand il se produit des
    rêves ou des idées érotiques, on se voit dans la forme qu'on
    aurait si l'on était femme; on voit des membres en érection
    qui se présentent, et comme par derrière aussi on se sent
    femme, il ne serait pas difficile de devenir cynède; seule
    l'interdiction positive de la religion nous en empêche, toutes
    les autres considérations s'évanouiraient.

    Comme de pareils états doivent forcément répugner à tout
    le monde, on désire être de sexe neutre ou pouvoir se faire
    neutraliser. Si j'étais encore célibataire, il y a longtemps
    que je me serais débarrassé de mes testicules avec le scrotum
    et le pénis.

    À quoi sert la sensation de jouissance féminine, quand on ne
    conçoit pas? À quoi bon les émotions de l'amour féminin quand
    pour les satisfaire on n'a à sa disposition qu'une femme, bien
    qu'elle nous fasse sentir comme homme l'accouplement?

    Quelle honte terrible nous cause l'odeur féminine! Combien
    l'homme est abaissé par la joie que lui causent les robes et
    les bijoux! Dans sa métamorphose, quand même il ne pourrait
    plus se souvenir de son ancien instinct génital masculin, il
    voudrait n'être pas forcé de se sentir femme; il sait très
    bien qu'il y eut une époque où il ne sentait pas toujours
    sexuellement qu'il était simplement un homme sans sexe.
    Et voilà que tout d'un coup il doit considérer toute son
    individualité comme un masque, se sentir toujours femme et
    n'avoir de changement que toutes les quatre semaines, quand
    il a ses malaises périodiques et entre temps sa lubricité
    féminine qu'il ne peut pas satisfaire! S'il lui était permis
    de s'éveiller sans être obligé de se sentir immédiatement
    femme! À la fin il languit après le moment où il pourra lever
    son masque; le moment n'arrive pas. Il ne peut trouver un
    soulagement à sa misère que lorsqu'il peut revêtir en partie
    le caractère féminin, en mettant un bijou, une jupe; car il
    ne peut pas sortir habillé en femme; ce n'est pas une petite
    tâche que de remplir ses devoirs professionnels pendant qu'on
    se sent comme une actrice déguisée en homme, et qu'on ne sait
    pas où tout cela doit aboutir. La religion seule nous préserve
    d'une grande faute, mais elle n'empêche pas les peines que
    l'individu qui se sent femme éprouve quand la tentation
    s'approche de lui comme d'une vraie femme, et quand il est
    comme celle-ci forcé de l'éprouver et de la traverser. Quand
    un homme de haute considération, qui jouit dans le public
    d'une rare confiance, est obligé de lutter contre une vulve
    imaginaire; quand on rentre après un dur travail et qu'on est
    forcé d'examiner la toilette de la première dame venue, de la
    critiquer avec des yeux de femme, de lire dans sa figure ses
    pensées, quand un journal de mode--(je les aimais déjà étant
    enfant)--nous intéresse autant qu'un ouvrage scientifique!
    Quand on est obligé de cacher son état à sa femme dont on
    devine les pensées, parce qu'on est aussi femme, tandis
    qu'elle a nettement deviné qu'on s'est transformé d'âme et de
    corps! Et les tourments que nous causent les combats que
    nous avons à soutenir pour surmonter la mollesse féminine!
    On réussit quelquefois, surtout quand on est en congé seul, à
    vivre quelque temps en femme, par exemple à porter, notamment
    la nuit, des vêtements de femme, de garder ses gants, de
    prendre un voile ou un masque pendant qu'on est dans sa
    chambre; on réussit alors à avoir un peu de tranquillité du
    côté du _libido_, mais le caractère féminin qui s'est implanté
    exige impétueusement qu'il soit reconnu. Souvent il se
    contente d'une modeste concession, telle que, par exemple,
    un bracelet mis au-dessous de la manchette, mais il exige
    inexorablement une concession quelconque.

    Le seul bonheur est de pouvoir sans honte se voir costumé en
    femme, avec la figure couverte d'un voile ou d'un masque:
    ce n'est qu'alors qu'on se croit dans son état naturel. On a
    alors, comme une «oie éprise de la mode», du goût pour ce qui
    est en vogue, tellement on est transformé. Il faut beaucoup
    de temps et beaucoup d'efforts pour s'habituer à l'idée,
    d'un côté, de ne sentir que comme une femme, et de l'autre
    de garder comme une réminiscence de ses anciennes manières de
    voir, afin de pouvoir se montrer comme homme devant le monde.

    Pourtant il arrive par-ci par-là qu'un sentiment féminin vous
    échappe, soit qu'on dise qu'on éprouve _in sexualibus_ telle
    ou telle chose, qu'un être qui n'est pas femme ne peut pas
    savoir, ou qu'on se trahisse par hasard en se montrant trop
    au courant des affaires de la toilette féminine. Si
    pareille chose arrive devant les femmes, il n'y a là aucun
    inconvénient; une femme se sent toujours flattée quand on
    montre beaucoup d'intérêt pour ce qui la touche et qu'on s'y
    connaît bien; seulement il ne faut pas que cela se produise
    devant sa propre épouse. Combien je fus effrayé un jour que
    ma femme disait à une amie que j'avais un goût très distingué
    pour les articles de dames! Combien fut surprise une dame à
    la mode et très orgueilleuse qui voulait donner une fausse
    éducation à sa fille, lorsque je lui analysai en paroles et
    par écrit tous les sentiments et toutes les sensations d'une
    femme! (Je fis un mensonge en lui alléguant que j'avais puisé
    dans des lettres ces connaissances d'un caractère si intime.)
    Maintenant cette dame a une grande confiance en moi, et
    l'enfant qui était sur le point de devenir folle, est restée
    sensée et très gaie. Elle m'avait confessé, comme si c'étaient
    des péchés, toutes les manifestations des sentiments féminins;
    maintenant elle sait ce qu'elle doit supporter comme fille,
    ce qu'elle doit maîtriser par sa volonté et par dévouement
    religieux: elle se sent comme un être humain. Les deux dames
    riraient beaucoup, si elles savaient que je n'ai puisé que
    dans ma propre et triste expérience. Je dois ajouter encore
    que, depuis, j'ai une sensibilité beaucoup plus vive pour la
    température; à cela s'est joint encore le sentiment, inconnu
    auparavant, d'avoir la peau élastique et de comprendre ce que
    les malades éprouvent dans la dilatation des intestins.
    Mais, d'autre part, quand je dissèque un corps ou fais une
    opération, les liquides pénètrent plus facilement ma peau.
    Chaque dissection me cause de la douleur; chaque examen d'une
    femme ou d'une prostituée avec fluor ou odeur de crevette,
    etc., m'agace horriblement. Je suis maintenant très accessible
    à l'influence de l'antipathie et de la sympathie, qui se
    manifestent même par suite de l'effet de certaines couleurs
    aussi bien que par l'impression totale qu'un individu me fait.
    Les femmes devinent par un coup d'oeil l'état sexuel de
    leurs semblables; voilà pourquoi les femmes portent un voile,
    bien qu'elles ne le baissent pas toujours, et pourquoi elles
    se mettent des odeurs, ne fût-ce que dans les mouchoirs ou
    dans les gants, car leur acuité olfactive en présence de
    leur propre sexe est énorme. En général, les odeurs ont une
    influence incroyable sur l'organisme féminin; ainsi, par
    exemple, je suis calmé par l'odeur de la rose ou de la
    violette; d'autres odeurs me donnent la nausée; l'ylang-ylang
    me cause tant d'excitation sexuelle que je ne puis plus y
    tenir. Le contact avec une femme me paraît homogène; le coït
    avec ma femme ne m'est possible que si elle est un peu plus
    virile, a la peau plus dure; et pourtant c'est plutôt un _amor
    lesbicus_.

    Du reste, je me sens toujours passif. Souvent la nuit, quand
    je ne puis pas dormir à cause de l'excitation, j'y arrive
    pourtant, _si femora mea distensa habeo, sicut mulier cum viro
    concumbens_, ou en me couchant sur un côté; mais alors il ne
    faut pas qu'un bras ou une pièce de literie vienne toucher à
    mes seins, sinon c'en est fait du sommeil. Il ne faut pas non
    plus que rien me pèse ou presse sur le ventre. Je dors mieux
    quand je mets une chemise de femme et une camisole de nuit
    de dame, ou quand je garde mes gants, car la nuit j'ai très
    facilement froid aux mains; je me trouve aussi très bien
    en pantalons de femme et en jupes, car alors les parties
    génitales ne sont pas serrées. J'aime, plus que toutes
    les autres, les toilettes de l'époque de la crinoline. Les
    vêtements de femme ne gênent nullement l'homme qui se sent
    femme; il les considère comme lui appartenant et ne les sent
    pas comme des objets étrangers. La société que je préfère à
    toutes, est celle d'une dame qui souffre de neurasthénie, et
    qui, depuis son dernier accouchement, se sent homme, mais qui,
    depuis que je lui ai fait des allusions à ce sujet, se résigne
    à son sort, _coïtu abstinet_, ce qui ne m'est pas permis, à
    moi, homme. Cette femme m'aide, par son exemple, à supporter
    mon sort. Elle se rappelle encore bien clairement ses
    sentiments féminins, et elle m'a donné maints bons conseils.
    Si elle était homme et moi jeune fille, j'essaierais de faire
    sa conquête; je voudrais bien qu'elle me traite en femme. Mais
    sa photographie récente diffère tout à fait de ses anciennes
    photographies: c'est maintenant un monsieur, très élégamment
    costumé, malgré les seins, la coiffure, etc.; aussi a-t-elle
    le parler bref et précis, elle ne se plaît plus aux choses qui
    font ma joie. Elle a une sorte de sentimentalité mélancolique,
    mais elle supporte son sort avec résignation et dignité,
    ne trouve de consolation que dans la religion et
    l'accomplissement de ses devoirs; à la période des menstrues
    elle souffre à en mourir; elle n'aime plus la compagnie des
    femmes, ni leurs conversations, de même qu'elle n'aime plus
    les choses sucrées.

    Un de mes amis de jeunesse se sent, depuis son enfance, comme
    fille; mais il a de l'affection pour le sexe masculin; chez sa
    soeur, c'était le contraire; mais lorsque l'utérus réclama
    ses droits quand même et qu'elle se vit femme aimante
    malgré son caractère viril, elle trancha la difficulté en se
    suicidant.

    Voici quels sont les changements principaux que j'ai constatés
    chez moi depuis que mon effémination est devenue complète:

    1º Le sentiment continuel d'être femme des pieds à la tête;

    2º Le sentiment continuel d'avoir des parties génitales
    féminines;

    3º La périodicité du molimen toutes les quatre semaines;

    4º De la lubricité féminine qui se manifeste périodiquement,
    mais sans que j'aie une préférence pour un homme quelconque;

    5º Sensation féminine passive pendant l'acte du coït;

    6º Ensuite sensation de la partie qui a été _futuée_;

    7º Sentiment féminin en présence des images qui représentent
    le coït;

    8º Sentiment de solidarité à l'aspect des femmes et intérêt
    féminin pour elles;

    9º Intérêt féminin à l'aspect des messieurs;

    10º Il en est de même à la vue des enfants;

    11º Humeur changée,--une plus grande patience;

    12º Enfin, résignation à mon sort, résignation que, il est
    vrai, je ne dois qu'à la religion positive, sans cela je me
    serais déjà suicidé, il y a longtemps.

    Car il n'est guère supportable d'être homme et d'être forcé de
    sentir que chaque femme est futuée comme elle désire l'être.

L'autobiographie très précieuse pour la science qu'on vient de lire
était accompagnée de la lettre suivante, qui ne manque pas non plus
d'intérêt.

    Je dois, tout d'abord, vous demander pardon de vous importuner
    par ma lettre; j'avais perdu tout appui et je me considérais
    comme un monstre qui m'inspirais du dégoût à moi-même. Alors
    la lecture de vos écrits m'a rempli d'un nouveau courage,
    et j'ai décidé d'aller au fond de la chose, de jeter un coup
    d'oeil rétrospectif sur ma vie, quoi qu'il en arrive. Or,
    j'ai considéré comme un devoir de reconnaissance envers vous
    de vous communiquer le résultat de mes souvenirs et de mes
    observations, car je n'ai trouvé cité dans votre ouvrage aucun
    cas analogue au mien. Enfin j'ai pensé aussi qu'il pourrait
    vous intéresser d'apprendre par la plume d'un médecin quelles
    sont les pensées et les sensations d'un être humain masculin
    complètement manqué et se trouvant sous l'obsession d'être
    femme.

    Peut-être tout cela ne s'accorde pas; mais je n'ai plus
    la force de faire d'autres réflexions, et je ne veux pas
    approfondir davantage cette matière. Bien des choses sont
    répétées, mais je vous prie de bien songer qu'on peut avoir
    des défaillances dans un rôle dont le déguisement vous a été
    imposé malgré vous.

    J'espère, après avoir lu vos ouvrages, que, en continuant à
    remplir mes devoirs comme médecin, citoyen, père et époux, je
    pourrai toujours me compter au nombre de ceux qui ne méritent
    pas d'être méprisés entièrement.

    Enfin j'ai tenu à vous présenter le résultat de mes souvenirs
    et de mes méditations, afin de prouver qu'on peut être médecin
    malgré la nature féminine de ses pensées et de ses sentiments.
    Je crois que c'est un grand tort de fermer à la femme la
    carrière médicale; une femme découvre, grâce à son instinct,
    les signes de certains maux que l'homme scruta dans
    l'obscurité, en dépit de tout diagnostic; en tout cas, il en
    est ainsi lorsqu'il s'agit de maladies de femmes et d'enfants.
    Si on pouvait le faire, chaque médecin devrait être forcé de
    faire un stage de trois mois comme femme; il comprendrait et
    estimerait alors mieux cette partie de l'humanité d'où il est
    sorti; il saurait alors apprécier la grandeur d'âme des femmes
    et, d'autre part, la dureté de leur sort.

    _Epicrise._--Le malade, très chargé, est originairement
    anormal au point de vue psycho-sexuel; car pendant l'acte
    sexuel il a une sensation féminine caractéristique. Cette
    sensation anormale demeura purement une anomalie psychique
    jusqu'à il y a trois ans, anomalie basée sur une neurasthénie
    grave, et puissamment accentuée par des sensations physiques
    dans le sens d'une _transmutatio sexualis_, sensations
    suggérées par obsession à sa conscience. Le malade, à sa
    grande frayeur, se sent alors aussi physiquement femme et,
    sous le coup de l'idée obsédante d'être femme, il croit
    éprouver une métamorphose complète de ses pensées, de ses
    sentiments et de ses aspirations d'autrefois, et même de sa
    _vita sexualis_ dans le sens d'une éviration. Toutefois son
    «moi» est capable de conserver son empire sur ces processus
    morbides de l'âme et du corps, et de se sauver de la
    _paranoia_. Voilà un exemple remarquable de sensations,
    d'idées obsédantes basées sur des tares nerveuses, un
    cas d'une grande valeur pour arriver à étudier comment la
    transformation psycho-sexuelle a pu s'accomplir.


Quatrième degré. Métamorphose sexuelle paranoïque.

Le dernier degré possible dans le processus de la maladie est la
monomanie de la métamorphose sexuelle. Elle se développe sur la base
d'une neurasthénie sexuelle qui dégénère en _neurasthenia universalis_
dans le sens d'une maladie psychique, la _paranoia_.

Les observations nous montrent le développement intéressant du
processus névrotico-psychologique jusqu'à son point culminant.

    OBSERVATION 100.--K..., trente-six ans, célibataire,
    domestique agricole, reçu à la clinique le 20 février 1889,
    présente un cas typique de _neurasthenia sexualis_, dégénérée
    en _paranoïa persecutoria_ avec hallucinations olfactives,
    sensations, etc.

    Il est issu d'une famille chargée. Plusieurs de ses soeurs
    et frères étaient psychopathes. Le malade a un crâne
    hydrocéphale, enfoncé au niveau de la fontanelle droite;
    l'oeil est névropathique. De tout temps, le malade eut de
    grands besoins sexuels; il s'est adonné à l'âge de onze ans à
    la masturbation; il a fait le coït à l'âge de vingt-trois ans;
    il a procréé trois enfants illégitimes et a cessé ensuite tout
    rapport sexuel de peur de faire encore des enfants et d'être
    trop chargé de pensions alimentaires. L'abstinence lui était
    très pénible; il renonça aussi à la masturbation et eut à la
    suite des pollutions abondantes. Il y a un an et demi, il est
    devenu sexuellement neurasthénique; il avait alors aussi des
    pollutions diurnes; il fut très affaibli et déprimé; cet état
    de choses durant, il a fini par contracter une neurasthénie
    générale et être atteint de _paranoïa_.

    Depuis un an, il a eu des sensations paresthésiques; il lui
    semble avoir une grande pelotte à la place de ses parties
    génitales; ensuite il se figura que son pénis et son scrotum
    lui manquaient, et que ses parties génitales s'étaient
    transformées en parties génitales féminines. Il sentait des
    mamelles lui pousser, une natte de cheveux, et des vêtements
    féminins se coller à son corps. Il se figurait être femme. Les
    passants dans les rues lui semblaient tenir des propos comme
    ceux-ci: «Voyez donc cette garce, cette vieille drôlesse!»

    Dans son sommeil accompagné de rêves, il avait la sensation
    d'un homme qui accomplissait le coït sur lui devenu femme. Il
    en avait de l'éjaculation avec un vif sentiment de volupté.

    Pendant son séjour à la clinique, il s'est produit une
    interruption dans sa _paranoïa_ et en même temps une
    amélioration notable de sa neurasthénie. Alors disparurent
    momentanément les sentiments et les idées d'une métamorphose
    sexuelle.

Voici un autre cas d'éviration avancée sur le chemin de la
_transformatio sexus paranoïca_.

    OBSERVATION 101.--Franz St..., trente-trois ans, instituteur
    dans une école primaire, célibataire, probablement issu d'une
    famille chargée, névropathe de tout temps, émotif, peureux, ne
    pouvant supporter l'alcool, a commencé à se masturber à l'âge
    de dix-huit ans. À l'âge de trente ans se produisirent chez
    lui des symptômes de _neurasthenia sexualis_. (Pollutions avec
    faiblesse consécutive, pollutions qui se produisaient aussi
    dans la journée, douleurs dans la région du plexus sacré,
    etc.). Il s'y ajouta encore de l'irritation spinale, des
    pressions sur la tête et de la cérébrasthénie.

    Depuis le commencement de 1885, le malade s'est abstenu du
    coït qui ne lui procurait plus aucune sensation de volupté. Il
    se masturbait souvent.

    En 1888, commença chez lui la monomanie de la persécution. Il
    remarquait qu'on l'évitait, qu'il répandait une odeur infecte,
    qu'il puait (hallucinations olfactives); il s'expliquait de
    cette façon le changement d'attitude des gens à son égard, de
    même que leurs éternuements, leur toux, etc.

    Il sentait des odeurs du cadavre, d'urine corrompue. Il
    attribuait la cause de sa mauvaise odeur à des pollutions à
    l'intérieur. Il les percevait par une sensation, comme si un
    liquide montait du pubis à la poitrine.

    Le malade quitta bientôt la clinique. En 1889, il revint pour
    y être reçu; il était déjà dans un état avancé de _paranoïa
    masturbatoria persecutoria_ (monomanie de la persécution).

    Au commencement du mois de mai 1889, le malade éveilla
    l'attention parce qu'il protestait violemment toutes les fois
    qu'on l'appelait: «Monsieur».

    Il proteste contre cette apostrophe, car, prétend-il, il est
    femme. Des voix le lui disent. Il s'aperçoit que des mamelles
    lui poussent. Il y a une semaine, les autres malades lui ont
    fait des attouchements voluptueux. Il a entendu dire qu'il
    est une putain. Ces temps derniers il a eu des rêves
    d'accouplement. Il rêvait qu'on pratiquait le coït sur lui
    comme sur une femme. Il sentait l'_immissio penis_, et a eu la
    sensation d'une éjaculation au milieu de son rêve.

    Le crâne est pointu, la face est longue et étroite;
    bosses pariétales proéminentes. Les parties génitales sont
    normalement développées.

Le cas suivant, observé dans l'asile d'Illenau, est un exemple
manifeste d'inversion durable et maniaque de la conscience sexuelle.

    OBSERVATION 102.--_Metamorphosis sexualis paranoïca._

    N..., vingt-trois ans, célibataire, pianiste, a été reçu vers
    la fin du mois d'octobre 1865 à la maison de santé d'Illenau.
    Il est né d'une famille censée être exempte de tares
    héréditaires, mais tuberculeuse. Le père et le frère ont
    succombé à la phtisie pulmonaire. Le malade, étant enfant,
    était faible, mal doué, mais avait un talent exclusif pour la
    musique. De tout temps il eut un caractère anormal, taciturne,
    renfermé, insociable, avec des manières brusques.

    À partir de l'âge de quinze ans, il se livra à la
    masturbation. Quelques années plus tard, des malaises
    neurasthéniques se produisirent (battements de coeur,
    faiblesse, douleurs de tête périodiques, etc.), en même temps
    que des velléités hypocondriaques. L'année dernière, le
    malade travaillait beaucoup et durement. Depuis six mois,
    sa neurasthénie s'est accentuée. Il se plaignit alors de
    battements de coeur, congestion de la tête, insomnie, il
    devint très irritable; paraissait sexuellement très excité, et
    prétendait qu'il lui fallait se marier le plus tôt possible,
    pour raisons de santé. Il tomba amoureux d'une artiste, mais
    presqu'en même temps (septembre 1865), il devint malade du
    _paranoïa persecutoria_ (voyait des actes hostiles,
    entendait des injures dans la rue, trouvait du poison dans sa
    nourriture, on tendait une corde à travers le pont pour
    qu'il ne puisse pas aller chez son amante). À la suite de son
    excitation croissante et de conflits avec son entourage
    qu'il considérait comme ennemi, il a été reçu dans l'asile
    d'aliénés. À son entrée, il présentait encore l'image typique
    de la _paranoïa persecutoria_ avec les symptômes de la
    neurasthénie sexuelle qui devint plus tard générale; mais sa
    monomanie de la persécution ne s'échafaudait point sur ce fond
    nerveux. Ce n'est qu'accidentellement que le malade entendait
    dire à son entourage: «Voilà qu'on lui enlève le sperme, voilà
    qu'on lui enlève la vessie.»

    Au cours des années de 1866 à 1868, la manie de la persécution
    fut reléguée de plus en plus au second rang et fut
    remplacée en grande partie par des idées érotiques. La base
    somatico-physique était une excitation violente et continuelle
    de la sphère sexuelle. Le malade s'amourachait de chaque dame
    qu'il voyait; il entendait des voix qui l'encourageaient
    à s'approcher d'elles; il demandait impérieusement le
    consentement au mariage et prétendait que, si on ne lui
    procurait pas une femme, il mourrait de consomption. Grâce à
    sa pratique continuelle de la masturbation, les signes d'une
    prochaine éviration se montrent déjà en 1869. Il disait que
    si on lui donnait une femme, il ne l'aimerait que
    «platoniquement». Le malade devient de plus en plus bizarre,
    il ne vit que dans une sphère d'idées érotiques, voit partout
    faire dans l'asile de la prostitution, entend par-ci par-là
    des voix qui l'accusent d'avoir une attitude indécente
    vis-à-vis des femmes. Il évite donc la société des dames,
    et ne consent à faire de la musique devant les dames qu'à la
    condition d'avoir deux hommes comme témoins.

    Au cours de l'année 1872, l'état neurasthénique prend un
    développement considérable. Alors la _paranoia persecutoria_
    aussi reparaît de plus en plus au premier plan et avec
    une couleur clinique particulière due à l'état nerveux
    fondamental. Des hallucinations olfactives se produisent;
    il est influencé par l'action du magnétisme. Il dit que
    des «ondulations magnétiques agissent sur lui». (Fausse
    interprétation de malaises spinaux asthéniques.) Sous le
    coup d'une excitation violente et continuelle et d'excès de
    masturbation, le processus de l'éviration progresse de plus en
    plus. Il n'est plus qu'épisodiquement homme, il est consumé du
    désir d'être femme, et se plaint amèrement que la prostitution
    éhontée des hommes, dans cette maison, rende impossible la
    venue d'une femme vers lui; l'air empoisonné de magnétisme,
    l'amour non satisfait l'ont rendu mortellement malade; il ne
    peut pas vivre sans amour; il est empoisonné par un poison de
    lubricité qui agit sur l'instinct génital. La dame qu'il aime
    est ici, au milieu de la plus basse débauche. Les prostituées,
    dans cette maison, ont des «chaînes de félicité», c'est-à-dire
    des chaînes dans lesquelles on est enchaîné sans pouvoir
    bouger et dans lesquelles on éprouve de la volupté. Il est
    prêt, maintenant, à se contenter d'une prostituée. Il possède
    un admirable rayonnement des pensées par les yeux qui vaut 20
    millions. Ses compositions valent 500,000 francs. À côté de
    ces symptômes de monomanie des grandeurs, il y a des symptômes
    de monomanie de la persécution; la nourriture est empoisonnée
    par des excréments vénériens; il sent le poison, il entend des
    accusations infâmes, et il demande une machine à boucher les
    oreilles.

    À partir du mois d'août 1872, les signes de l'éviration
    deviennent de plus en plus nombreux. Il se comporte avec
    beaucoup d'afféterie et déclare qu'il ne pourrait plus vivre
    au milieu des hommes qui boivent et qui fument. Il pense et
    sent tout à fait en femme. On doit le traiter dorénavant en
    femme, et le mettre dans la section des femmes. Il demande des
    confitures, des gâteaux fins. Pris de ténesme et de spasme
    de la vessie, il demande à être transporté dans un hôpital
    d'accouchement, et à être traité comme une malade enceinte.
    Le magnétisme morbide des hommes qui le soignent a une action
    nuisible sur lui.

    Passagèrement, il se sent encore, par moments, homme, mais il
    plaide d'une manière très significative pour son sens sexuel
    morbide, inverti; il veut la satisfaction par la masturbation,
    le mariage sans coït. Le mariage est une institution de
    volupté. La fille qu'il épouserait devrait être onaniste.

    À partir du mois de décembre 1872, la conscience de sa
    personnalité se transforme définitivement en une conscience
    féminine. Il a été de tout temps une femme, mais, entre un et
    trois ans, un empirique, un charlatan français, lui a greffé
    des parties génitales masculines et a empêché le développement
    de ses mamelles en lui frottant et en lui préparant le thorax.

    Il demande énergiquement à être interné dans la section
    des femmes, à être protégé contre les hommes qui veulent
    le prostituer et à être habillé en femme. Éventuellement
    il serait disposé à s'occuper dans un magasin de jouets
    d'enfants, à faire de la couture ou du découpage, ou à
    travailler pour une modiste. À partir du moment de la
    _transformatio sexus_, commence pour le malade une ère
    nouvelle. Dans ses souvenirs, il considère son individualité
    d'autrefois comme celle d'un cousin à lui.

    Pour le moment, il parle de lui-même à la troisième personne;
    il déclare être la comtesse V..., la meilleure amie de
    l'impératrice Eugénie, demande des parfums, des corsets, etc.
    Il prend les autres hommes de l'asile pour des femmes, essaie
    de se tresser une natte, demande un cosmétique oriental pour
    l'épilation, afin qu'on ne mette plus en doute sa nature de
    femme. Il se plaît à faire l'apologie de l'onanisme, car «il
    était, dès l'âge de quinze ans, onaniste, et il n'a jamais
    cherché de satisfactions d'un autre genre». Occasionnellement
    on observe encore chez lui des malaises neurasthéniques, des
    hallucinations olfactives, des idées de persécution. Tous les
    faits de sa vie qui se sont passés jusqu'au mois de décembre
    1872, reviennent à la personnalité du cousin.

    Le malade ne peut être dissuadé de son idée fixe qu'il est la
    comtesse V... il invoque qu'il a été examiné par la sage-femme
    qui a constaté son sexe féminin. La comtesse ne se mariera
    pas, parce qu'elle méprise les hommes. Comme le malade
    n'obtient pas d'avoir des vêtements de femme ni des souliers à
    hauts talons, il préfère rester toute la journée au lit; il se
    comporte en femme noble et souffrante, fait la douillette, la
    pudique, demande des bonbons, etc. Autant qu'il peut, il fait
    de ses cheveux des nattes, il s'arrache les poils de la barbe,
    et il se fait avec des petits pains un buste de femme.

    En 1877, il se produit une carie à la jointure du genou
    gauche, et bientôt s'y ajoute une phtisie pulmonaire. Le
    malade meurt le 2 décembre 1874. Crâne normal. Le lobe frontal
    est atrophié, le cerveau anémié. Examen microscopique (Dr
    Schüle): sur la couche superficielle du lobe frontal, les
    cellules ganglionnaires sont légèrement rétrécies; dans la
    tunique adventice des vaisseaux beaucoup de granulations
    graisseuses; le _glia_ n'est pas changé; parcelles de pigment
    et granulations colloïdes isolées. Les couches profondes de
    l'écorce cérébrale sont normales. Les parties génitales sont
    très grosses, les testicules petits, flasques; à la coupe,
    aucun changement macroscopique.

Ce cas de monomanie de la transformation sexuelle que nous venons de
décrire dans ses origines et les diverses phases de son développement,
est un phénomène d'une rareté étonnante dans la pathologie de l'esprit
humain. En dehors des cas précédents que je dois à mon observation
personnelle, j'en ai observé un cas, comme phénomène épisodique, chez
une dame invertie, un autre comme phénomène permanent chez une fille
atteinte de _paranoia_ primitive, et enfin un autre chez une dame
atteinte de _paranoia_ primitive.

Dans la littérature je n'ai pas rencontré d'observations sur la
monomanie de la transformation sexuelle, sauf un cas traité
brièvement par Arndt dans son Manuel (p. 172), un cas étudié assez
superficiellement par Sérieux (_Recherches cliniques_), p. 33, et les
deux cas bien connus d'Esquirol. Nous reproduisons ici sommairement le
cas d'Arndt, bien que, pas plus que ceux d'Esquirol, il n'offre aucun
renseignement sur la genèse de la monomanie.

    OBSERVATION 103.--Une femme d'âge moyen, internée dans l'asile
    de Greifswalder, se prenait pour un homme et se comportait
    en conséquence. Elle se coupait les cheveux très courts, se
    faisait une raie sur le côté, à la mode des militaires. Un
    profil bien prononcé, un nez un peu fort et une certaine
    grossièreté de traits donnaient à sa figure un cachet bien
    caractéristique; des cheveux courts et collés aux oreilles
    achevaient de donner à sa tête une expression tout à fait
    virile.

    Elle était de grande taille, maigre; sa voix était profonde et
    rauque; la pomme d'Adam anguleuse et proéminente; son maintien
    était raide, sa démarche et ses mouvements pesants sans être
    lourds. Elle avait l'air d'un homme déguisé en femme. Quand
    on lui demandait comment lui était venue l'idée de se prendre
    pour un homme, elle s'écriait presque toujours, pleine
    d'irritation: Eh bien, regardez-moi donc! Est-ce que je n'ai
    pas l'air d'un homme? Aussi je sens que je suis homme. J'ai
    toujours eu un sentiment de ce genre, mais ce n'est que peu
    à peu que je suis parvenue à m'en rendre compte clairement.
    L'homme qui est censé être mon mari n'est pas un vrai homme;
    j'ai procréé mes enfants toute seule. J'ai toujours senti en
    moi quelque chose de pareil, mais ce n'est que plus tard que
    j'ai vu clair. Et dans mon ménage, est-ce que je n'ai pas
    toujours agi en homme? L'homme qui est censé être mon mari,
    n'était qu'un aide. Il a exécuté ce que je lui ai commandé.
    Dès ma jeunesse, je fus toujours plutôt portée vers les choses
    viriles que vers les affaires des femmes. J'ai toujours mieux
    aimé m'occuper de ce qui se passe dans la ferme et dans les
    champs que des affaires du ménage et de la cuisine. Seulement,
    je n'avais pas reconnu à quoi cela tenait. Maintenant je sais
    que je suis un homme; aussi je veux me comporter comme tel,
    et c'est une honte de me tenir toujours dans des vêtements de
    femme.

    OBSERVATION 104.--X..., vingt-six ans, de haute taille et
    de belle prestance, aimait, dès son enfance, à mettre des
    vêtements de femme. Devenu grand, il savait, à l'occasion des
    représentations théâtrales par des amateurs, toujours si bien
    arranger les choses, qu'on lui donnait des rôles de femme à
    jouer. Après avoir éprouvé une forte dépression mélancolique,
    il s'imagina être réellement une femme, et essaya d'en
    convaincre son entourage. Il aimait à se déshabiller, à se
    coiffer ensuite en femme et à se draper. Un jour il voulut
    sortir dans cette tenue. Sauf cette idée, il était tout à fait
    raisonnable. Il avait l'habitude de se coiffer pendant toute
    la journée, de se regarder dans la glace, et, à l'aide de sa
    robe de chambre, de se costumer autant que possible en femme.

    Un jour qu'Esquirol faisait mine de lui soulever son jupon, il
    se mit en colère et lui reprocha son insolence (Esquirol).

    OBSERVATION 105.--Madame X..., veuve, fut, par suite de la
    mort de son mari et de la perte de sa fortune, en proie à de
    vives émotions et au chagrin. Elle devint folle; après avoir
    commis une tentative de suicide, elle fut transportée à la
    Salpétrière.

    Madame X..., svelte, maigre, continuellement en excitation
    maniaque, s'imaginait être un homme et se mettait toujours en
    colère quand on l'appelait: «Madame». Un jour qu'on mit à sa
    disposition des vêtements d'homme, elle fut transportée de
    joie. En 1802, elle est morte d'une maladie de consomption,
    et elle a manifesté, peu de temps encore avant son décès, sa
    manie d'être un homme (Esquirol).

Dans un précédent chapitre, j'ai fait mention des rapports
intéressants qui existent entre ces faits de la métamorphose sexuelle
imaginaire et la soi-disant folie des Scythes.

Marandon (_Annales médico-psychologiques_, 1888, p. 160) a, comme
beaucoup d'autres, accepté l'hypothèse erronée que, chez ces Scythes
de l'antiquité, il s'agissait d'une véritable monomanie et non pas
d'une simple éviration. D'après la loi de l'empirisme actuel,
cette monomanie, si rare aujourd'hui, a dû être non moins rare dans
l'antiquité. Comme il est impossible de l'admettre autrement que basée
sur une _paranoia_, il n'a jamais pu être question d'une manifestation
endémique de ce phénomène, mais seulement de l'interprétation
superstitieuse d'une éviration (dans le sens d'un châtiment d'une
déesse), ainsi que cela ressort des allusions d'Hippocrate.

Le fait qui ressort de la soi-disant folie des Scythes ainsi que
des observations modernes relevées chez les Indiens de Pueblo, reste
toujours remarquable au point de vue anthropologique; avec l'atrophie
des testicules, on a constaté en même temps celle des parties
génitales et en général une régression vers le type féminin au point
de vue physique et moral. C'est d'autant plus frappant qu'une pareille
réaction est aussi insolite chez l'homme qui, à l'âge adulte, a perdu
ses organes génitaux, que chez la femme adulte après la ménopause
artificielle ou naturelle.


B.--LE SENS HOMOSEXUEL COMME PHÉNOMÈNE MORBIDE ET CONGÉNITAL[84].

[Note 84: Ouvrages (en dehors de ceux qui seront mentionnés plus
tard): Tardieu, _Des attentats aux moeurs_, 7º édit., 1878, p.
210--Hoffmann, _Lehrb. d. ger. Med._, 6º édit., p. 170, 887.--Glay
_Revue philosophique_, 1881, nº1.--Magnan, _Annal. méd.-psychol._,
1885, p. 558.--Shaw et Ferrin, _Journal of nervous and mental
disease_, 1883, Avril, nº 2.--Bernhardi, _Der Uranismus_, Berlin
(_Volksbuchhandlung_), 1882--Chevalier, _De l'inversion de l'instinct
sexuel_, Paris, 1885.--Ritti, _Gaz. hebdom. de médecine et de
chirurgie_, 1878, 4 janvier.--Tamassla, _Rivista sperim._, 1878, p.
97-117.--Lombroso. _Archiv. di Psychiatr._, 1881.--Charcot et Magnan,
_Archiv. de Neurologie_, 1882, nos 7, 12.--Moll, _Die conträre
Sexualempfindung_, Berlin, 1891.--Chevalier, _Archives de
l'anthropologie criminelle_, t. V, nº 27; t. VI, nº 31.--Reuss,
_Aberrations du sens génésique_ (_Annales d'hygiène publique_,
1896).--Saury, _Étude clinique sur la folie héréditaire_,
1880.--Brouardel, _Gaz. des hôpitaux_, 1886 et 1887.--Tilier,
_L'instinct sexuel chez l'homme et chez les animaux_, 1889.--Carlier,
_Les deux prostitutions_, 1887.--Lacassagne, Art. _Pédérastie_
in _Dictionn. encyclopédique_.--Vibert, Art. _Pédérastie_ in
_Dictionnaire de méd. et de chirurgie_.]

L'essentiel, dans ce phénomène étrange de la vie sexuelle, c'est la
frigidité sexuelle poussée jusqu'à l'horreur pour l'autre sexe,
tandis qu'il y a un sens sexuel et un penchant pour son propre sexe.
Toutefois, les parties génitales sont normalement développées, les
glandes génitales fonctionnent tout à fait convenablement, et le type
sexuel est complètement différencié.

Les sentiments, les pensées, les aspirations et en général le
caractère répondent, quand l'anomalie est complètement développée,
à la sensation sexuelle particulière, mais non pas au sexe que
l'individu atteint représente anatomiquement et physiologiquement.
Ce sentiment anormal se manifeste aussi dans la tenue et dans
les occupations; il va jusqu'à donner à l'individu une tendance à
s'habiller conformément au rôle sexuel pour lequel il se sent doué.

Au point de vue clinique et anthropologique, ce phénomène anormal
présente divers degrés dans son développement, c'est-à-dire diverses
formes et manifestations.

1) À côté du sentiment homosexuel prédominant il y a des traces de
sentiments hétéro-sexuels (hermaphrodisme psycho-sexuel);

2) Il n'y a de penchant que pour son propre sexe (homosexualité);

3) Tout l'être psychique se conforme au sentiment sexuel anormal
(effémination et viraginité);

4) La conformation du corps se rapproche de celle qui répond au sens
sexuel anormal.

Cependant, on ne rencontre jamais de vraies transitions à
l'hermaphrodisme; au contraire, les organes génitaux sont parfaitement
différenciés, de sorte que, comme dans toutes les perversions morbides
de la vie sexuelle, il faut chercher la cause du phénomène dans le
cerveau (androgynie et gynandrie).

Les premiers renseignements un peu exacts[85] sur ces phénomènes
de nature énigmatique nous viennent de Casper (_Über Nothzucht und
Päderastie, Casper's Vierteljahrsschr._, 1852, I) qui les confond avec
la pédérastie, c'est vrai, mais qui déjà fait cette juste remarque
que, dans la plupart des cas, cette anomalie est congénitale et doit
être considérée comme une sorte d'hermaphrodisme intellectuel.

[Note 85: M. le docteur Moll, de Berlin, attire mon attention
sur le fait qu'on trouve déjà des allusions à l'inversion
sexuelle concernant des hommes, dans le _Moritz's Magazin f.
Erfahrungseelenkunde_, t. VIII, Berlin, 1791. En effet, on y cite les
biographies de deux hommes pris d'un amour délirant pour des personnes
de leur propre sexe. Dans le deuxième cas, qui est particulièrement
remarquable, le malade explique l'origine de son «aberration» par
le fait qu'étant enfant, il n'a été caressé que par des personnes
adultes, et à l'âge de dix à douze ans par ses camarades d'école.
«Cela et la privation de la société des personnes de l'autre sexe ont
eu pour conséquence chez moi de détourner le penchant naturel pour le
sexe féminin et de le reporter sur les hommes. Maintenant encore les
femmes me sont indifférentes.»

On ne peut pas dire s'il s'agissait d'un cas d'inversion congénitale
(hermaphrodisme psycho-sexuel) ou acquise. Le cas le plus ancien
d'inversion sexuelle qu'on connaisse jusqu'ici en Allemagne concerne
une femme qui était mariée avec une autre femme et cohabitait avec son
consort au moyen d'un priape en cuir. Un cas de viraginité qui s'est
présenté au commencement du siècle passé, et qui est très intéressant
aussi au point de vue juridique et historique, a été puisé dans les
dossiers officiels et cité par le docteur Muller d'Alexandersbad dans
_Friedreichs Blætter f. ger. Medicin_ cahier 4.]

Il y a là un véritable dégoût des attouchements sexuels avec des
femmes, tandis que l'imagination se réjouit à la vue des beaux jeunes
hommes, des statues et des tableaux qui en représentent. Ce fait n'a
pas échappé à Casper que, dans ces cas, l'_immissio penis in anum_
(pédérastie) n'est pas la règle, mais ces individus recherchent et
obtiennent des satisfactions sexuelles par des actes sexuels d'un
autre genre (onanisme mutuel).

Dans ses _Klinischen novellen_ (1863, p. 33), Casper cite la
confession intéressante d'un homme atteint de cette perversion de
l'instinct génital, et il n'hésite pas à déclarer que, abstraction
faite des imaginations corrompues, de la démoralisation produite par
la satiété des jouissances sexuelles normales, il y a de nombreux
cas où la «pédérastie» provient d'une impulsion congénitale, étrange,
inexplicable, mystérieuse. Vers 1860, un nommé Ulrichs, qui lui-même
était atteint de cet instinct perverti, a soutenu dans de nombreux
écrits[86], publiés sous le pseudonyme de Numa Numantius, cette thèse
que la vie sexuelle de l'âme est indépendante du sexe physique, et
qu'il y a des individus masculins qui, en présence de l'homme, se
sentent femmes (_anima muliebris in corpore virili inclusa_).

[Note 86: _Vindex, Inclusa, Vindicta, Formatrix, Ara spei, Gladius
jurens_ (1864 et 1865, Leipzig, H. Matthes). Ulrichs, _Kritische
Pfeile_, 1879, en commission chez H. Crönlein, Stuttgart,
Augustenstrasse, 5. L'auteur qui combat sans se décourager les
préjugés dont ses semblables ont à souffrir, a publié dans ce but,
depuis 1889, à Aquila degli Abruzzi (Italie), un journal écrit en
latin sous le titre: _Il periodico latino_.]

Il désignait ces gens sous le nom d'uranistes (Urning), et réclamait
rien moins que l'autorisation de l'État et de la société pour l'amour
sexuel des uranistes, comme un amour congénital et par conséquent
légitime, ainsi que l'autorisation du mariage entre eux. Seulement,
Ulrichs nous doit encore la preuve que ce sentiment sexuel paradoxal,
qui est en tout cas congénital, soit un phénomène physiologique et non
pas pathologique.

Griesinger a jeté une première lumière anthropologico-clinique sur ces
faits (_Archiv f. Psychiatrie_, I, p. 651), en montrant, dans un cas
qu'il avait observé personnellement, la lourde tare héréditaire de
l'individu atteint.

Nous devons à Westphal (_Archiv f. Psychiatrie_, II, p. 73) le premier
essai sur le phénomène qu'il appelle «inversion sexuelle congénitale,
avec conscience du caractère morbide de ce phénomène». Il a ouvert la
discussion: le nombre des cas a atteint jusqu'ici le chiffre de 107,
sans compter ceux qui sont rapportés dans notre monographie[87].

[Note 87: Concernant les individus du sexe masculin: 1º Casper,
_Klin. Novellen_, p. 36 (_Lehrb. d. ger. Med._, 7e édit., p. 176);
2º Westphal, _Archiv f. Psych._, II, p. 73; 3º Schminke, dans le même
journal, III, p. 325; 4º Scholz, _Vierteljahrsschr. f. ger. Medicin_
XIX; 5º Guck, _Arch. f. Psych._, V, p. 564; 6º Servaes, au même
endroit, VI, p. 384; 7º Westphal, dans la même feuille, VI, p. 62O;
8º, 9º, 10º Stark, _Zeitschr. f. Psychiatrie_, t. XXXI; 11º Liman
(Caspers, _Lehrb. d. ger. Med._, 6e édit., p. 509, p. 292); 12º
Legrand du Saulle, _Annal. méd.-psychol._, 1876, mai; 13º Sterg,
_Jahrb. f. Psychiatrie_, III, cahier 3; 14º Krueg, _Zeitschr., Brain_,
1884, oct.; 15º Charcot et Magnan, _Arch. de Neurolog._, 1882, nº 9;
16º, 17º, 18º Kirn, _Zeitschr. f. Psychiatr._, t. XXXIX, p. 216; 19º
Rabow, _Erlenmeyers Centralbl._, 1883, nº 8; 20º Blumer, _Americ.
Journ. of insanity_, 1882, juillet; 21º Servage, _Journal of mental
science_, 1884, octobre; 22º Scholz, _Vierteljahrsschr. f. ger. Med._,
N. F., t. XL, fascicule 7; 23º Magnan, _Ann. med.-psychol._, 1885,
p. 461; 24º Chevalier, _De l'inversion de l'instinct sexuel_, Paris,
1885, p. 129; 25º Morselli, _La Riforma medica, 4e année_, mars; 26º
Leonpacher, _Friedreichs Blätter_, 1888, II, 4; 27º Holländer, _Allg.
Wiener med. Zeitung_ 1882; 28º Kriese, _Erlenmeyers Centralbl._, 1888,
nº 19; 29º, 30º, 31º, 32º v. Krafft-Ebing, _Psychopathia sexualis_,
3e édit., Observations 32, 36, 42, 43; 33º Golenko, _Russ. Archiv
f. Psychiatrie_, t. IX, II, 3 (cité par Rothe dans _Zeitschr. f.
Psychiatrie_; 34º v. Krafft, _Internationales Centralblatt f. d.
Physiol. und Pathologie der Harn und Sexualorgane_, t. I, fasc. 4;
35º Cantarano, _La Psychiatria_, 1887, 5e année, p. 195; 36º Sérieux,
_Recherches cliniques sur les anomalies de l'instinct sexuel_, Paris,
1888, Obs. 13; 37º-42º Kiernan, _The medic. Standard_, 1888, 7 cas;
43º-46º Rabow, _Zeitschr. f. Klin. Medicin_, t. XVII, Suppl.; 47º-51º
v. Krafft, _Neue Forschungen_, Observations 1, 3, 4, 5, 8; 52º-61º v.
Krafft, _Psychopathia sexualis_, 5e édit., Observ. 53, 61, 64, 66,
73, 75, 78, 84, 85, 87; 62º-65º Le même, _Neue Forschungen_, 2e
édit., Observ. 3, 4, 5, 6; Hammond, _Impuissance sexuelle_, p. 30, 36;
68º-71º Garnier, _Anomalies sexuelles_, 1889, Observ. 227, 228, 229,
230; 72º v. Krafft, _Friedreichs Blätter_, 1891, fascicule 6; 73º-87º
v. Krafft, _Psychopathia sexualis_, 6e édit., Observ. 78, 81, 82, 84,
85, 86, 87, 89, 93, 94, 96, 97, 98, 101, 102; 88º Fraenkel, _Medic.
Zeitung d. Vereins f. Hertkunde in Preussen_, t. XXII, p. 102 (_homo
mollis_); 89º-91º Bernheim, _Hypnotisme_, Paris, 1891, Obs. 38 et
suivantes; 92º Wetterstrand, _Der Hypnotismus_, 1891; 93º Müller,
_Hydrothérapie_, 1890, p. 309; 94º à 96º v. Sehrenk-Notzing,
_Suggestionstherapie_, 1892, cas 63, 68, 97; 97º Ladame, _Revue
de l'hypnotisme_, 1889, 1er septembre; 98º v. Krafft, _Internat.
Centralblatt f. d. Krankheiten der Harn und Geschlechtsorgane_, t. I,
fasc. 1; 99º à 100º Wachholz, _Friedreichs Blätter f. gerichtl. Med._,
1892, fascicule 6.

Concernant des individus féminins: 1º Westphal, _Arch. f. Psych._,
II, p. 73; 2º Gock, _Op. cit._, nº 1; 3º Wise, _The Alienist and
Neurologist_, 1883, janvier; 4º Cantanaro, _La Psychiatria_, 1883,
201; 5º Sérieux, _Op. cit._, Observ. 14; 6º Kiernan, _op. cit._; 7º
Müller, _Friedreichs Blätter f. ger. Med._, 1891, fascicule 4.]

Westphal ne touche pas la question de savoir si l'inversion sexuelle
est le symptôme d'un état névropathique ou psychopathique, ou bien si
elle constitue un phénomène isolé. Il maintient avec fermeté que cet
état est congénital.

Me fondant sur les cas que j'ai publiés jusqu'en 1877, j'ai signalé
cet étrange sentiment sexuel comme un stigmate de dégénérescence
fonctionnelle, et comme un phénomène partiel d'un état
névro-psycho-pathologique ayant pour cause, dans la plupart des cas,
l'hérédité. Cette supposition a été confirmée par l'analyse des cas
qui se sont présentés depuis. On peut citer, comme symptômes de cette
tare névro-psycho-pathologique les points suivants.

1º La vie sexuelle des individus ainsi conformés se manifeste
régulièrement bien avant la période normale et bien après, d'une
façon très violente. Souvent elle présente encore d'autres phénomènes
pervers, en dehors de cette direction anormale imprimée par l'étrange
sentiment sexuel.

2º L'amour psychique de ces individus est souvent romanesque
et exalté; de même leur instinct génital se manifeste dans leur
conscience avec une force particulière, obsédante même.

3º À côté du stigmate de dégénérescence fonctionnelle de l'inversion
sexuelle, on trouve encore d'autres symptômes de dégénérescence
fonctionnelle et souvent aussi anatomique.

4º Il existe des névroses (hystérie, neurasthénie, états épileptoïdes,
etc.). Presque toujours on peut constater de la neurasthénie
temporaire ou permanente. Cette neurasthénie est ordinairement
constitutionnelle, c'est-à-dire qu'elle est produite par des causes
congénitales. Elle est réveillée et maintenue par la masturbation ou
par l'abstinence forcée.

Chez les individus masculins, la _neurasthenia sexualis_ se développe
sur ce terrain morbide ou prédisposé congénitalement. Elle se
manifeste alors surtout par la faiblesse irritative du centre
d'éjaculation. Ainsi s'explique le fait que, chez la plupart des
individus atteints, une simple accolade ou un baiser donné à la
personne aimée, quelquefois même le simple aspect de cette dernière,
provoquent l'éjaculation. Souvent l'éjaculation est alors accompagnée
d'une sensation de volupté anormalement forte, qui va jusqu'à la
sensation d'un courant «magnétique» à travers le corps.

5º Dans la majorité des cas, on rencontre des anomalies psychiques
(talents brillants pour les beaux-arts, surtout pour la musique,
la poésie, etc.), en même temps que de la faiblesse des facultés
intellectuelles (esprits faux, bizarres), et même des états de
dégénérescence psychique très prononcée (imbécillité, folie morale).

Beaucoup d'uranistes en viennent temporairement ou pour toujours
aux délires caractéristiques des dégénérés (états passionnels
pathologiques, délires périodiques, paranoia, etc.).

6º Dans presque tous les cas où il fut possible de rechercher l'état
physique et intellectuel des ascendants et des proches parents, on a
constaté dans ces familles des névroses, des psychoses, des stigmates
de dégénérescence, etc.[88].

[Note 88: L'inversion sexuelle, comme phénomène partiel de la
dégénérescence nerveuse, peut se produire aussi chez les descendants
de parents exempts de névrose. Cela ressort d'une observation de
Tarnowsky _(op. cit_., p. 34) dans laquelle le _lues_ du procréateur
était en jeu, ainsi que d'un cas du même genre rapporté par Scholz
(_Vierteljahrsschrift f. ger. Medicin_) où la tendance perverse de
l'instinct génital était liée à un arrêt de développement physique
d'origine traumatique.]

L'inversion sexuelle congénitale est bien profonde et bien enracinée;
cela ressort déjà du fait que les rêves érotiques de l'uraniste
masculin n'ont pour sujet que des hommes, et ceux de l'homosexuel
féminin des individus féminins.

L'observation de Westphal, que la conscience de la défectuosité
congénitale des sentiments sexuels pour l'autre sexe et du penchant
pour son propre sexe, est ressentie péniblement par l'individu
atteint, ne se confirme que dans un certain nombre des cas. Beaucoup
d'individus n'ont pas même conscience de la nature morbide de
leur état. La plupart des uranistes se sentent heureux avec leurs
sentiments sexuels pervers et la tendance de leur instinct; ils ne se
sentent malheureux que par l'idée que la loi et la société ont élevé
des obstacles contre la satisfaction de leur penchant pour leur propre
sexe.

L'étude de l'inversion sexuelle montre nettement les anomalies de
l'organisation cérébrale des individus atteints de cette perversion.
Gley (_Revue philosophique_, 1884, janvier) croit pouvoir donner le
mot de l'énigme, en supposant que ces individus ont un cerveau féminin
avec des glandes génitales masculines, et que, chez eux, c'est la
vie cérébrale morbide qui détermine la vie sexuelle, contrairement
à l'état normal dans lequel les organes génitaux déterminent les
fonctions sexuelles du cerveau.

Un de mes clients m'a exposé une manière de voir très intéressante
et qui pourrait être admise pour expliquer l'inversion congénitale
primitive. Il prend comme point de départ la bisexualité réelle telle
qu'elle se présente anatomiquement chez tout foetus jusqu'à un
certain âge.

On devrait, dit-il, prendre en considération qu'au caractère
originairement hermaphrodite des parties congénitales correspond
probablement aussi un caractère originairement hermaphrodite avec
des germes latents de tous les traits secondaires du sexe, tels que
cheveux, barbe, développement des mamelles, etc. L'hypothèse d'un
hermaphrodisme latent des traits secondaires du sexe subsistant chez
chaque individu pendant toute la vie est justifiée par les phénomènes
de régression partielle d'un type sexuel dans l'autre, même après le
développement complet du corps, phénomènes qu'on a pu constater chez
les castrates, les mujerados, et, à la ménopause, chez les femmes,
etc.

La partie cérébrale de l'appareil sexuel, le centre psycho-sexuel
masculin ou féminin représente un des traits secondaires les plus
importants du sexe; il est même égal en valeur à l'autre moitié de
l'appareil sexuel. Quand il y a développement tout à fait normal
de l'individu, les organes génitaux hermaphrodites du foetus,
c'est-à-dire les glandes des germes et des organes de copulation,
forment d'abord des organes qui portent le caractère prononcé
d'un seul sexe; ensuite, les traits secondaires du caractère
sexuel--physiques et psychiques--subissent la même transition de la
conformation hermaphrodite à la conformation monosexuelle (en tout
cas, pendant qu'ils sont à l'état latent; ou bien pendant la vie
fétale, simultanément avec les organes de la génération; ou encore,
plus tard, quand ils sont sur le point de sortir de leur état latent).
Troisièmement, pendant cette transition, les traits secondaires du
caractère sexuel suivent l'évolution opérée sur l'un des deux sexes
par les organes génitaux, pour rendre possible le fonctionnement
harmonique de la vie sexuelle.

Cette évolution uniforme de tous les traits du caractère sexuel se
fait régulièrement, par suite d'une disposition spéciale dans
le processus du développement. L'origine et le maintien de cette
disposition s'expliquent suffisamment par leur nécessité absolue.

Mais, dans des conditions anormales (dégénérescence héréditaire,
etc.), cette harmonie de développement peut être troublée de
différentes façons. Non seulement l'évolution des organes génitaux de
l'état hermaphrodite vers l'état monosexuel peut faire défaut, mais
le même fait peut aussi se produire pour les traits secondaires du
caractère sexuel, pour les traits physiques et plus encore pour les
traits psychiques. Enfin, l'harmonie du développement de l'appareil
sexuel peut être tellement troublée qu'une partie suive l'évolution
vers un sexe et l'autre vers le sexe opposé.

Quatre types principaux d'hermaphrodisme sont donc possibles (il y
a des types secondaires, comme les hommes à mamelles, les femmes à
barbe): 1º l'hermaphrodisme purement physique des parties génitales
avec monosexualité psychique; 2º l'hermaphrodisme purement psychique,
avec parties génitales monosexuelles; 3º l'hermaphrodisme parfait,
physique et intellectuel, avec tout l'appareil sexuel bisexuellement
constitué; 4º l'hermaphrodisme croisé où la partie psychique et la
partie physique sont monosexuelles, mais chacune dans un sens opposé à
l'autre.

En y regardant de plus près, la première forme physique
d'hermaphrodisme peut être considérée comme croisée, car les glandes
génitales répondent à un sexe et les parties génitales externes à un
sexe opposé.

La deuxième et la quatrième forme d'hermaphrodisme ne sont, au fond,
rien autre chose que de l'inversion sexuelle congénitale[89].

[Note 89: Frank Lydston (_Philadelph. med. and surgical Reporter_,
sept. 1818) et Thierman, (_Medical Standard_, novembre 1888), essaient
d'expliquer d'une manière analogue une partie des cas de _Paranoia_
sexuelle congénitale en les plaçant dans une catégorie subordonnée
de l'hermaphrodisme. Kiernan, pour compléter son explication, suppose
que, chez les individus tarés, il se produit plus facilement des
régressions vers les formes primitives de l'hermaphrodisme de la série
animale: «_The original bi-sexuality of the ancestors of the race,
shown in the rudimentary female organs of the male, could not fail
to occasion functional, if not organic, reversions, when mental or
physical manifestations were interfered with by disease or congenital
defect. It seems certain that a feminely functionating brain can
occupy a male body and_ vice versa. _Males may be borne with female
external genitals and_ vice versa. _The lowest animals are bisexual,
and the various types of hermaphroditism are more or less complete
reversions to the ancestral type._» (_Op. cit._, p. 9. Note de
l'auteur.)]

La troisième forme paraît être très rare. Cependant, le droit
canonique de l'église s'en est occupé; car il exige de l'hermaphrodite
avant son mariage un serment sur la manière dont il se comportera
(Voir Phillip, _Kirchenrecht_, p. 633 de la 7e édit.).

Par appareil génital psychique monosexuel dans un corps monosexuel
appartenant un sexe opposé, il ne faut pas comprendre «une âme
féminine dans un cerveau masculin» ou _vice versa_, manière de
voir qui serait en contradiction manifeste avec toutes les idées
scientifiques. Il ne faudrait pas non plus se figurer qu'un cerveau
féminin puisse exister dans un corps masculin, ce qui contredirait
tous les faits anatomiques: mais il faut admettre qu'un centre
psycho-sexuel féminin peut exister dans un cerveau masculin, et _vice
versa_.

Ce centre psycho-sexuel (dont il est nécessaire de supposer
l'existence, ne fût-ce que pour expliquer les phénomènes
physiologiques) ne peut être autre chose qu'un point de concentration
et d'entrecroisement des nerfs conducteurs qui vont aux appareils
moteurs et sensitifs des organes génitaux, mais qui, d'autre part,
vont aussi aux centres visuel, olfactif, etc., portant ces phénomènes
de conscience qui, dans leur ensemble, forment l'idée d'un être
«masculin» ou «féminin».

Comment pourrions-nous représenter cet appareil génital psychique dans
l'état d'hermaphroditisme primitif que nous avons supposé plus haut?
Là aussi, nous devrions admettre que les futures voies conductrices
étaient déjà tracées, bien que fort légèrement, ou préparées par le
groupement des éléments.

Ces «voies latentes» hermaphrodites sont projetées pour relier
les organes de copulation (qui eux-mêmes sont encore à l'état
hermaphrodite) avec le siège futur des éléments de représentation des
deux sexes. Quand tout l'organisme se développe d'une manière normale,
une moitié des ces voies doit plus tard se développer pour devenir
capable de fonctionner, tandis que l'autre moitié doit rester à l'état
latent; et, dans ce cas, tout dépend probablement de l'état du point
d'entrecroisement que nous avons supposé, comme un centre subcortical
intercalé.

Cette hypothèse très compliquée ne contredit pas forcément le fait que
le cerveau foetal n'a pas de structure. Cette absence de structure
n'est admise que grâce à l'insuffisance de nos moyens d'investigation
actuels. Mais, d'autre part, cette hypothèse repose à son tour sur une
supposition bien risquée: elle admet une localisation déjà existante
pour des représentations qui n'existent pas encore, en d'autres termes
une différenciation quelconque des parties du cerveau qui sont en
rapport avec les représentations futures. Nous ne sommes donc pas trop
éloignés de la théorie si déconsidérée «des représentations innées».
Mais nous sommes aussi en présence du problème général de tous
les instincts, problème qui nous pousse toujours à de semblables
hypothèses.

Peut-être s'ouvrira-t-il maintenant une voie par laquelle nous
pourrons faire un pas vers la solution de ces problèmes d'hérédité
psychique. En nous appuyant sur les connaissances modernes beaucoup
plus étendues sur les faits de la génération dans toutes les séries
des organismes et sur la connaissance de la connexité de ces faits
que la biologie commence à nous donner, nous pourrons jeter un
coup d'oeil plus profond sur la nature de l'hérédité physique et
psychique.

Nous connaissons actuellement le processus de la génération,
c'est-à-dire la transformation des individus dans sa manifestation la
plus simple. Elle nous montre l'amibe qui se scinde en deux cellules
filles qui qualitativement sont identiques à la cellule mère.

Nous voyons, en allant plus loin, le détachement dans le
bourgeonnement d'une partie réduite quantitativement, mais identique
en qualité avec l'entier.

Le phénomène primitif de toute génération n'est donc pas une
reproduction, mais une continuation. Si donc, à mesure que les types
deviennent plus grands et plus compliqués, les germes des organismes
paraissent, en comparaison de l'organisme-mère, non seulement
diminués quantitativement, mais aussi simplifiés qualitativement,
morphologiquement et physiologiquement, la conviction que la
génération est une continuation et non pas une reproduction nous
amène à la supposition générale d'une continuation latente mais
ininterrompue de la vie des parents dans leurs descendants. Car, dans
l'infiniment petit, il y a place pour tout, et il est aussi faux de se
figurer que la réduction du volume progressant à l'infini, déduction
qui n'est toujours qu'un rapport comparé à la grandeur du corps
de l'être humain qui observe, arrive quelque part à une limite
infranchissable pour la différenciation de la matière, qu'il serait
erroné de croire que la grandeur illimitée de l'espace de l'univers
arrive quelque part à une limite de remplissage avec des formations
individualisées. Ce qui me paraît avoir besoin d'être expliqué, c'est
plutôt le fait que ce ne sont pas toutes les qualités des parents,
soit morphologiques en volume, soit physiologiques avec le mode des
mouvements des particules, qui se manifestent spontanément dans la
descendance, après le développement du germe. Ce fait, dis-je, a
plutôt besoin d'être expliqué que l'hypothèse d'une différenciation
héréditaire de la substance du cerveau qui a des relations fixes
avec les représentations qui n'ont pas été perçues par l'individu,
hypothèse sans laquelle les instincts restent inexplicables.

Magnan (_Ann. méd.-psychol._, 1885, p. 458) parle très sérieusement
d'un cerveau de femme dans un corps d'homme, et _vice versa_[90].

[Note 90: Cette hypothèse tombe d'elle-même devant l'autopsie
citée dans mon observation 118, autopsie qui a constaté que le cerveau
pesait 1,150 grammes et celle de l'observation 130, où l'on a constaté
que le cerveau pesait 1,175 grammes.]

L'essai d'explication de l'uranisme congénital donné, par exemple,
par Ulrichs qui, dans son _Memnon_, paru en 1868, parle d'une _anima
muliebris virili corpore inclusa (virili corpori innata)_, et qui
cherche à donner la raison du caractère congénital féminin de sa
propre tendance sexuelle anormale, n'est pas plus satisfaisant. La
manière de voir du malade de l'observation 124 est très originale. Il
est probable, dit-il, que son père, en le procréant, a voulu faire une
fille; mais, au lieu de cela, c'est un garçon qui est venu au monde.

Une des plus étranges explications de l'inversion sexuelle congénitale
se trouve dans Mantegazza (op. 1886, p. 106).

D'après cet auteur, il y aurait des anomalies anatomiques chez les
invertis, en ce sens que, par une erreur de la nature, les nerfs
destinés aux parties génitales se répandraient dans l'intestin,
de sorte que c'est de là que part l'excitation voluptueuse, qui,
d'habitude, est provoquée par l'excitation des parties génitales.
Comment l'auteur, d'habitude si perspicace, s'expliquerait-il alors
les cas nombreux où la pédérastie est abhorrée par ces invertis? La
nature ne fait d'ailleurs jamais de pareils soubresauts. Mantegazza
invoque, en faveur de son hypothèse, les communications d'un ami,
écrivain remarquable, qui lui assurait n'être pas encore bien fixé sur
le fait de savoir s'il éprouvait un plus grand plaisir au coït qu'à la
défécation!

L'exactitude de cette expérience admise, elle ne prouverait pas que
l'homme en question soit sexuellement anormal, et que chez lui la
sensation voluptueuse du coït soit réduite au minimum.

On pourrait peut-être expliquer l'inversion congénitale en disant
qu'elle représente une particularité spéciale de la descendance, mais
ayant pris naissance par voie d'hérédité.

L'atavisme serait le penchant morbide pour son propre sexe, penchant
acquis par l'ascendant, et qui se trouverait fixé comme phénomène
morbide et congénital chez le descendant. Cette hypothèse est,
en somme, admissible, puisque, d'après l'expérience des attributs
physiques et moraux acquis, non seulement les qualités, mais aussi
et surtout les défectuosités, se transmettent par hérédité. Comme il
n'est pas rare que des invertis fassent des enfants, que dans tous
les cas ils ne sont pas toujours impuissants (les femmes ne le sont
jamais), une hérédité par voie de procréation serait possible.

L'observation 124 dans laquelle la fille d'un inverti, âgée de huit
ans, pratique déjà l'onanisme mutuel,--acte sexuel qui, étant donné
l'âge, fait supposer une inversion sexuelle,--plaide évidemment en
faveur de cette hypothèse.

La communication qui m'a été faite par un inverti de vingt-six ans,
classé dans le groupe 3, est non moins significative.

Il sait positivement, dit-il, que son père, mort il y a plusieurs
années, a été également atteint d'inversion sexuelle. Il affirme
connaître encore beaucoup d'hommes avec lesquels son père avait
entretenu «des liaisons». On n'a pu établir s'il s'agissait chez
le père d'une inversion congénitale ou acquise, ni à quel groupe
appartenait sa perversion.

L'hypothèse sus-indiquée paraît d'autant plus acceptable que les trois
premiers degrés de l'inversion congénitale correspondent parfaitement
aux degrés de développement qu'on peut suivre dans la genèse de
l'inversion acquise. On se sent donc tenté d'interpréter les divers
degrés de l'inversion congénitale comme les divers degrés d'anomalies
sexuelles acquises ou développées d'une autre manière chez
l'ascendance, et transmises par la procréation à la descendance;
encore, faut-il rappeler, à ce propos, la loi d'hérédité progressante.

D'autres ont, faute de mieux, recours à l'onanisme pour les mêmes
raisons multiples qui, souvent, font repousser le coït même par
les non-uranistes. Chez les uranistes doués d'un système nerveux
originairement irritable, ou qui a été détraqué par l'onanisme
(faiblesse irritable du centre d'éjaculation), de simples accolades,
des caresses avec ou sans attouchement des parties génitales,
suffisent pour provoquer l'éjaculation, et procurer par là une
satisfaction sexuelle. Chez des individus moins excitables, l'acte
sexuel consiste en manustupration accomplie par la personne aimée, ou
en onanisme mutuel, ou en une contrefaçon du coït _inter femora_. Chez
les uranistes de moralité perverse et puissants _quoad erectionem_,
l'impulsion sexuelle est satisfaite par la pédérastie, acte qui
répugne aux individus sans défectuosité morale autant qu'aux hommes
hétérosexuels. Fait digne d'attention, les uranistes affirment que
l'acte sexuel qui leur plaît avec des personnes de leur propre sexe
leur procure une grande satisfaction, comme s'ils s'étaient retrempés,
tandis que la satisfaction par l'onanisme solitaire ou le coït forcé
avec une femme les affecte beaucoup, les rend misérables, et augmente
leurs malaises neurasthéniques. La manière dont se satisfont les
uranistes féminins est peu connue. Dans une de mes observations
personnelles, la fille se masturbait en se sentant dans le rôle d'un
homme, et en s'imaginant avoir affaire à une femme aimée. Dans un
autre cas, l'acte consistait dans l'onanisation de la personne aimée,
à laquelle elle touchait les parties génitales.

Il est difficile d'établir nettement jusqu'à quel degré cette anomalie
est répandue[91], car la plupart des individus qui en sont atteints ne
sortent que rarement de leur réserve; et, dans les faits qui viennent
devant les tribunaux, on confond l'uraniste par perversion de
l'instinct génital avec le pédéraste qui est simplement un immoral.

[Note 91: L'inversion sexuelle ne doit pas être rare; la preuve,
c'est que c'est un sujet souvent traité dans les romans.

Chevalier (_op. cit._) indique, dans la littérature française (outre
les romans de Balzac qui, dans la _Passion au désert_, traite de
la bestialité, et dans _Sarrasine_, de l'amour d'une femme pour
un eunuque); Diderot, _La Religieuse_ (roman d'une femme adonnée à
l'amour lesbien); Balzac, _La Fille aux yeux d'or_ (_Amor lesbiens_);
Th. Gautier, _Mademoiselle de Maupin_; Feydeau, _La comtesse de
Chalis_; Flaubert, _Salammbô_, etc.

Il faut aussi faire mention de _Mademoiselle Giraud ma femme_, de
Belot.

Ce qui est intéressant, c'est que les héroïnes de ces romans
(lesbiens) se montrent avec le caractère et dans le rôle d'un homme
vis-à-vis de la personne de leur propre sexe qu'elles aiment, et que
leur amour est très ardent. La base névropathique de cette perversion
sexuelle n'a pas échappé non plus à l'attention de ces romanciers.
Dans la littérature allemande, ce sujet a été traité par Wilbrandt
dans _Fridolins heimliche Ehe_ et par le comte Emeric Stadion dans
_Brick and Brack oder Licht im Schatten_. Le plus ancien roman
uraniste est probablement celui de Pétrone, publié à Rome à l'époque
des Césars, sous le titre de _Satyricon_.]

D'après les études de Casper, de Tardieu, ainsi que d'après les
miennes, cette anomalie est probablement plus fréquente que ne le fait
supposer le nombre minime des cas observés.

Ulrichs (_Kritische Pfeile_, 1880, p. 2) prétend qu'en moyenne, pour
200 hommes adultes hétérosexuels, il y a un adulte inverti, un sur
800, et que cette proportion est encore plus grande parmi les Magyares
et les Slaves du Sud, affirmations sur lesquelles nous n'insistons
pas.

Un des sujets de mes observations personnelles connaît
personnellement, dans la commune où il est né (localité de 1,300
habitants), 14 uranistes. Il affirme en connaître au moins 80 dans une
ville de 60,000 habitants. Il est à supposer que cet homme, d'ailleurs
digne de foi, ne fait pas de différence entre l'homosexualité
congénitale et acquise.


1. HERMAPHRODISME PSYCHIQUE[92].

[Note 92: Comparez l'article de l'auteur: _Ueber psychosexuales
Zwitterthum_ dans l'_Internat. Centrablatt f. d. Physiologie und
Pathologie der Harn und Sexualorgane_, t. I, f. 2.]

Ce degré de l'inversion est caractérisé par le fait que, outre un
sentiment et un penchant sexuel prononcé pour les individus de son
propre sexe, il y a encore un penchant pour l'autre sexe, mais que ce
dernier est beaucoup plus faible que le premier, et ne se manifeste
qu'épisodiquement, tandis que le sentiment homosexuel tient le premier
rang et se manifeste, au point de vue de sa durée, de sa continuité et
de son intensité, comme l'instinct dominant dans la vie sexuelle.

Le sentiment hétérosexuel peut exister à l'état rudimentaire,
éventuellement ne se manifester que dans la vie inconsciente (les
rêves) ou éclater vivement au jour (du moins épisodiquement).

Les sentiments sexuels pour l'autre sexe peuvent être consolidés et
renforcés par la force de la volonté, la discipline de soi-même,
par le traitement moral, par l'hypnotisme, par l'amélioration de la
constitution physique, par la guérison des névroses (neurasthénie), et
avant tout par l'abstention de la masturbation.

Mais il y a toujours danger de céder complètement à l'influence des
sentiments homosexuels, ces derniers ayant une base plus forte, et
d'arriver ainsi à l'inversion sexuelle exclusive et permanente.

Ce danger peut naître surtout sous l'influence de la masturbation
(ainsi que c'est le cas dans l'inversion acquise), de la neurasthénie
ou de son aggravation, conséquence de la masturbation, puis, par suite
de mauvaises tentatives de rapports sexuels avec des personnes de
l'autre sexe (manque de sensation voluptueuse pendant le coït,
échec dans le coït par faiblesse d'érection, éjaculation précoce,
infection).

D'autre part, le goût esthétique et éthique pour des personnes
de l'autre sexe peut favoriser le développement des sentiments
hétérosexuels.

C'est ainsi qu'il est possible que l'individu, selon la prédominance
des influences favorables ou défavorables, éprouve tantôt un sentiment
hétérosexuel, tantôt un sentiment homosexuel.

Il me paraît fort probable que ces hermaphrodites tarés ne sont pas
très rares[93].

[Note 93: Cette supposition est corroborée par un renseignement
que M. le docteur Moll, de Berlin, a eu la bonté de me transmettre et
qui concerne un uraniste célibataire. Celui-ci a pu citer une série
de cas, parmi des gens de sa connaissance, d'hommes mariés qui
entretenaient en même temps une liaison avec un homme.]

Comme, dans la vie sociale, il n'attire que peu ou pas du tout
l'attention, et que ces secrets de la vie conjugale ne parviennent
qu'exceptionnellement à la connaissance du médecin, on s'explique
facilement que cet intéressant groupe intermédiaire de l'inversion
sexuelle, groupe très important au point de vue pratique, ait
jusqu'ici échappé à l'exploration scientifique.

Bien des cas de _frigiditas uxoris_ et _mariti_ reposent probablement
sur cette anomalie. Les rapports sexuels avec l'autre sexe sont
possibles. Dans tous les cas, dans ce degré d'inversion, il n'y a pas
d'_horror sexus alterius_. Un terrain bien favorable s'offre là à la
thérapie médicale et surtout morale.

Le diagnostic différentiel de l'inversion acquise peut être difficile;
car, tant que l'inversion n'a pas fait disparaître tous les restes de
l'ancien sentiment génital normal, le _status præsens_ donnera le même
résultat.

Dans l'état du premier degré, la satisfaction des penchants
homosexuels se fait par l'onanisme passif et mutuel, _coitus inter
femora_.

    OBSERVATION 106 (_Hermaphrodisme psychique chez une
    dame_).--Mme M..., quarante-quatre ans, est un exemple vivant
    du ce fait que, dans un être, soit masculin, soit féminin, des
    tendances d'inversion sexuelle peuvent subsister avec une vie
    sexuelle normale.

    Le père de cette dame était très musicien, doué d'un grand
    talent d'artiste, viveur, grand admirateur de l'autre sexe, et
    d'une rare beauté. Il est mort de démence, dans une maison de
    santé, après avoir eu plusieurs accès d'apoplexie. Le frère du
    père était névro-psychopathe; ce fut un enfant lunatique; de
    tout temps il fut atteint d'hyperesthésie sexuelle. Quoique
    marié et père de plusieurs fils mariés, il voulait enlever
    Mme M..., sa nièce, qui avait dix-huit ans et dont il était
    amoureux fou. Le père du père était très excentrique; artiste
    remarquable, tout d'abord il étudia la théologie, mais, à la
    suite d'une ardente vocation pour l'art dramatique, il devint
    acteur et chanteur. Il fit des excès _in Baccho_ et _Venere_;
    prodigue, aimant le luxe, il mourut à l'âge de quarante-neuf
    ans d'apoplexie cérébrale. Les parents de la mère sont morts
    de tuberculose pulmonaire.

    Mme M... avait onze frères et soeurs, dont six seulement
    sont restés vivants. Deux frères, tenant au physique de la
    mère, sont morts de tuberculose, l'un à l'âge de seize ans,
    l'autre à l'âge de vingt ans. Un frère est atteint de phtisie
    du larynx. Les quatre soeurs qui sont vivantes, ainsi
    que Mme M..., tiennent du physique du père; l'aînée est
    célibataire, très nerveuse, et fuit la société. Deux soeurs
    plus jeunes sont mariées, bien portantes, et ont des enfants
    sains. Une autre est _virgo_ et souffre des nerfs.

    Mme M... a quatre enfants, dont plusieurs sont très délicats
    et névropathes.

    Sur son enfance la malade ne sait rien d'important à nous
    dire. Elle apprenait facilement, avait des dons pour la poésie
    et l'esthétique, passait pour être un peu exaltée, aimait la
    lecture des romans, les choses sentimentales; elle était de
    constitution névropathique, très sensible aux fluctuations
    de la température, et attrapait au moindre courant d'air un
    _cutis anserina_ très désagréable. Il est encore à noter
    que la malade, à l'âge de dix ans, eut l'idée que sa mère ne
    l'aimait pas, trempa un jour des allumettes dans du café, le
    but afin de devenir bien malade et de provoquer par ce moyen
    l'affection de sa mère.

    Le développement s'opéra sans difficulté dès l'âge de onze
    ans. Depuis, les menstrues sont régulières. Déjà, avant
    l'époque du développement de la puberté, la vie sexuelle
    commença à se faire sentir; d'après les déclarations de
    la malade elle-même, ses impulsions sexuelles furent trop
    puissantes pendant toute sa vie. Ses premiers sentiments,
    ses premières impulsions étaient franchement homosexuels.
    La malade conçut une affection passionnée, mais tout à fait
    platonique, pour une jeune dame; elle lui dédiait des sonnets
    et des poésies qu'elle composait; c'était pour elle un bonheur
    suprême quand elle pouvait admirer au bain ou pendant la
    toilette «les charmes éblouissants de l'adorée» ou bien
    dévorer des yeux la nuque, les épaules, et les seins de la
    belle. L'impulsion violente de toucher ces charmes physiques
    fut toujours combattue et refoulée. Étant jeune fille, elle
    devint amoureuse des «Madones» peintes par Raphaël et Guido
    Reni. Elle avait l'obsession de suivre pendant des heures
    entières les belles filles et les belles femmes dans les
    rues, quel que fût le temps, en admirant leur maintien et en
    guettant le moment de leur être agréable, de leur offrir un
    bouquet, etc. La malade m'a affirmé que, jusqu'à l'âge
    de dix-neuf ans, elle n'eut absolument aucune idée de la
    différence des sexes; car elle avait reçu d'une tante,
    une vieille vierge très prude, une éducation tout à fait
    claustrale. Par suite de cette ignorance, la malade fut la
    victime d'un homme qui l'aimait passionnément et qui l'avait
    décidée à faire le coït. Elle devint l'épouse de cet homme,
    mit au monde un enfant, mena avec lui «une vie sexuelle
    excentrique», et se sentit complètement satisfaite par les
    rapports conjugaux. Peu d'années après, elle devint veuve.
    Depuis, les femmes sont redevenues l'objet de son affection;
    en première ligne, dit la malade, par peur des suites que
    pourraient avoir des rapports avec un homme.

    À l'âge de vingt-sept ans, elle conclut un second mariage avec
    un homme maladif et pour lequel elle n'avait pas d'affection.
    La malade a accouché trois fois, a rempli ses devoirs
    maternels; elle dépérit au physique et éprouva dans les
    dernières années de sa vie matrimoniale un déplaisir croissant
    à faire le coït, bien qu'il y eût toujours en elle un violent
    désir de satisfaction sexuelle. Le déplaisir à faire le coït a
    été en partie occasionné par l'idée de la maladie de son mari.

    Trois ans après la mort de son second mari, la malade
    découvrit que sa fille du premier mariage, âgée de neuf ans,
    se livrait à la masturbation et en dépérissait. Elle consulta
    le Dictionnaire Encyclopédique sur ce vice, ne put résister à
    l'impulsion de l'essayer et devint elle aussi onaniste. Elle
    ne peut se décider à faire une confession complète sur cette
    période de sa vie. Elle affirme avoir été en proie à une
    terrible excitation sexuelle et avoir placé hors de la maison
    ses deux filles pour les préserver d'«un sort terrible»,
    tandis qu'elle ne voyait aucun inconvénient à garder avec elle
    ses deux garçons.

    La malade devint neurasthénique _ex masturbatione_
    (irritation spinale, congestion à la tête, faiblesse, embarras
    intellectuel, etc.), parfois même dysthymique avec un _tædium
    vitæ_ très pénible.

    Son sens sexuel la poussait tantôt vers la femme, tantôt vers
    l'homme. Elle savait se dompter, souffrait beaucoup de
    son abstinence, d'autant plus que, à cause de ses malaises
    neurasthéniques, elle n'essayait de se soulager par la
    masturbation que dans les cas extrêmes. À l'heure qu'il est,
    cette femme, qui a déjà quarante-quatre ans, mais qui a
    encore ses menstruations régulièrement, souffre beaucoup de la
    passion qu'elle a conçue pour un jeune homme dont elle ne peut
    pas éviter le voisinage pour des raisons professionnelles.

    La malade, dans son extérieur, ne présente rien
    d'extraordinaire: elle est gracieusement bâtie, d'une
    musculature faible. Le bassin est tout à fait féminin, mais
    les bras et les jambes sont étonnamment grands et d'une
    conformation masculine très prononcée. Comme aucune chaussure
    féminine ne va à son pied et qu'elle ne veut pas pourtant se
    faire remarquer, elle serre ses pieds dans des bottines
    de femme, de sorte qu'ils en ont été déformés. Les parties
    génitales sont développées d'une façon tout à fait normale, et
    sans changements, sauf un _descensus uteri_ avec hypertrophie
    de la portion vaginale. Dans un examen plus approfondi la
    malade se déclare essentiellement homosexuelle; le penchant
    pour l'autre sexe, dit-elle, n'est chez elle qu'épisodique et
    quelque chose de grossièrement sensuel. Il est vrai qu'elle
    souffre actuellement beaucoup de son penchant sexuel pour
    ce jeune homme de son entourage, mais elle estime, comme un
    plaisir plus noble et plus élevé, de pouvoir poser un baiser
    sur la joue tendre et ronde d'une jeune fille. Ce plaisir se
    présente souvent, car elle est très aimée parmi ces «gentilles
    créatures», comme une «tante complaisante», puisqu'elle leur
    rend sans se décourager les «services les plus chevaleresques»
    et se sent alors toujours être un homme.

    OBSERVATION 107 (_Inversion sexuelle, avec satisfaction par
    rapports hétéro-sexuels_).--M. Z..., trente-six ans, rentier,
    m'a consulté pour une anomalie de ses sentiments sexuels,
    anomalie qui lui fait paraître comme très risquée la
    conclusion d'un mariage projeté. Le malade est né d'un père
    névropathe qui a, la nuit, des réveils subits avec angoisse.
    Son grand-père était aussi névropathe. Un frère de son père
    est idiot. La mère du malade et sa famille étaient bien
    portantes, avec un état mental normal.

    Trois soeurs et un frère, ce dernier atteint de folie
    morale. Deux soeurs sont bien portantes et vivent heureuses
    en ménage.

    Étant enfant, le malade était nerveux, souffrait comme son
    père de soubresauts nocturnes, mais n'a jamais été atteint de
    maladies graves, sauf une coxalgie à la suite de laquelle il
    est resté boiteux.

    Les impulsions sexuelles se sont éveillées chez lui très tôt.
    À l'âge de huit ans, et sans y être incité par quelqu'un, il a
    commencé à se masturber. À partir de l'âge de quatorze ans,
    il a éjaculé du sperme. Au point de vue intellectuel, il était
    bien doué; il s'intéressait aux arts et à la littérature. De
    tout temps il fut d'une faible musculature, et ne prit jamais
    de plaisir aux jeux des garçons, ni plus tard aux occupations
    des hommes. Il portait un certain intérêt aux toilettes
    féminines, aux attifements et aux occupations de la femme. Dès
    l'âge de puberté, le malade s'est aperçu de son affection pour
    les individus du sexe masculin. C'étaient surtout les jeunes
    gars de la classe populaire qui lui étaient sympathiques. Les
    cavaliers avaient pour lui un attrait particulier. _Impetu
    libidonoso sæpe affectus est ad tales homines aversos se
    premere. Quodsi in turba populi, si occasio fuerit bene
    successit, voluptate erat perfusus; ab vigesimo secundo anno
    interdum talis occasionibus semen ejaculavit. Ab hoc tempore
    idem factum est si quis, qui ipsi placuit, manum ad femora
    posuerat. Ab hinc metuit ne viris manum adferret. Maxime
    pericolusus sibi homines plebeios fuscis et adstrictis bracis
    indutos esse putat. Summum gaudium ei esset si viros tales
    amplecti et ad se trahere sibi concessum esset; sed patriæ
    mores hoc fieri velant. Pæderastia ei displacet; magnam
    voluptatem genitalium virorum adspectus ei affert. Virorum
    occurentium genitalia adspici semper coactus est._

    Au théâtre, au cirque, etc., c'étaient les artistes masculins
    qui seuls l'intéressaient. Le malade prétend n'avoir jamais
    remarqué chez lui un penchant pour les femmes. Il ne les
    évite pas; à l'occasion, il danse même avec elles, mais, en le
    faisant, il ne ressent pas la moindre émotion sexuelle.

    À l'âge de vingt-huit ans, le malade était déjà
    neurasthénique, peut-être bien à la suite de ses excès de
    masturbation.

    Ensuite ce furent de fréquentes pollutions pendant le sommeil,
    pollutions qui l'affaiblissaient. Dans ces pollutions il ne
    rêvait que très rarement des hommes, et jamais des femmes. Une
    fois la pollution fut provoquée par un rêve lascif dans lequel
    il commettait un acte de pédérastie. Sauf ce cas, ses rêves de
    pollutions lui représentaient des scènes de mort, des attaques
    par des chiens, etc. Le malade continuait de souffrir du plus
    violent _libido sexualis_. Souvent il lui venait des idées
    voluptueuses d'aller se réjouir à l'abattoir à la vue des
    bêtes en agonie ou de se laisser battre par des garçons; mais
    il résistait à ce désir de même qu'à l'impulsion de mettre un
    uniforme militaire.

    Pour se débarrasser de son habitude de la masturbation et pour
    satisfaire son _libido nimia_, il se décida à faire une visite
    au lupanar. Il tenta un premier essai de satisfaction sexuelle
    avec une femme, à l'âge de vingt et un ans, un jour qu'il
    avait fait force libations bachiques. La beauté du corps de la
    femme, de même que toute nudité féminine, lui était à peu près
    indifférente. Mais il était capable de pratiquer le coït avec
    plaisir, et il fréquenta dorénavant régulièrement le lupanar,
    «pour raisons de santé», comme il disait.

    À partir de cette époque, il trouvait aussi un grand plaisir
    à se faire raconter par des hommes leurs rapports sexuels avec
    des femmes.

    Au lupanar, des idées de flagellation lui viennent très
    souvent, mais il n'a pas besoin de fixer ces images pour
    être puissant. Il considère les rapports sexuels au lupanar
    seulement comme des expédients contre son penchant à la
    masturbation et à l'amour des hommes, comme une sorte de
    soupape de sûreté, afin de ne pas se compromettre un jour
    devant un homme sympathique.

    Le malade voudrait se marier, mais il craint de ne pas avoir
    d'amour et, par conséquent, de n'être pas puissant devant une
    honnête femme. Voilà pourquoi il a des scrupules et pourquoi
    il consulte un médecin.

    Le malade est un personnage très cultivé et d'un extérieur
    tout à fait viril. Il ne présente rien d'étrange ni dans sa
    mise, ni dans son attitude. Sa démarche et sa voix ont un
    caractère tout à fait viril, de même que son squelette et son
    bassin. Ses parties génitales sont normalement développées.
    Elles sont très poilues, de même que la figure. Personne dans
    l'entourage, ni dans les connaissances du malade, ne se doute
    de son anomalie sexuelle. Dans ses fantaisies d'inversion
    sexuelle, dit-il, il ne s'est jamais senti dans le rôle de la
    femme vis-à-vis de l'homme. Depuis quelques années, le
    malade est resté presque tout à fait exempt de malaises
    neurasthéniques.

    Il ne saurait dire s'il se considère comme inverti congénital.
    Il semble que son faible penchant _ab origine_ pour la femme,
    à côté de son penchant très fort pour l'homme, a été
    affaibli encore par une masturbation précoce, et au profit de
    l'inversion sexuelle, mais sans avoir été complètement réduit
    à zéro. Avec la cessation de la masturbation le sentiment pour
    le sexe féminin a augmenté quelque peu, mais seulement dans le
    sens d'une sensualité grossière.

    Comme le malade déclarait être obligé de se marier pour des
    raisons de famille et d'affaires, on ne pouvait éluder au
    point de vue médical cette question délicate.

    Heureusement le malade se bornait à la question de savoir s'il
    serait puissant comme mari. On dut lui répondre qu'en réalité
    il était puissant et qu'il le serait selon toutes prévisions
    avec une femme de son choix, dans le cas où elle lui serait au
    moins intellectuellement sympathique.

    D'ailleurs, en ayant recours à son imagination, il pourrait
    toujours améliorer sa puissance.

    La principale chose consisterait à renforcer ses penchants
    sexuels pour les femmes, penchants qui n'ont été qu'arrêtés
    dans leur développement, mais qui ne lui manquent pas
    absolument. Il pourrait atteindre ce but en écartant et en
    refoulant tout sentiment, toute impulsion homosexuelle, même
    avec le concours des influences artificielles et inhibitives
    de la suggestion hypnotique (suggestion contre les sentiments
    homosexuels), ensuite en s'incitant avec effort aux
    sentiments sexuels normaux, par l'abstinence complète de toute
    masturbation, et en faisant disparaître les derniers vestiges
    de l'état neurasthénique du système nerveux par l'emploi
    de l'hydrothérapie et, éventuellement, de la faradisation
    générale.

Je dois à un collègue, âgé de trente ans, l'autobiographie suivante
qui, à d'autres points de vue encore, mérite toute attention.

    OBSERVATION 108 (_Hermaphrodisme psychique; Inversion
    avortée_).--Mon ascendance est assez lourdement chargée.
    Mon grand-père du côté paternel était un viveur gai et un
    spéculateur; mon père, un homme de caractère intègre, mais
    qui, depuis trente ans, est atteint de folie circulaire, sans
    être sérieusement empêché de vaquer à ses affaires. Ma mère
    souffre, comme son père, d'accès sténocardiaques. Le père
    de ma mère et le frère de ma mère auraient été des sexuels
    hyperesthésiques. Ma soeur unique, qui est de neuf ans plus
    âgée que moi, fut atteinte deux fois d'accès éclamptiques;
    elle était, à l'âge de la puberté, exaltée au point de vue
    religieux et probablement aussi hyperesthésique au point de
    vue sexuel. Pendant des années, elle eut à combattre une
    grave névrose hystérique; mais maintenant elle est très bien
    portante.

    Comme fils unique, venu tardivement au monde, je fus le chéri
    de ma mère, et je dois à ses soins infatigables d'être, à
    l'âge de jeune homme, bien portant, après avoir enduré,
    enfant et petit garçon, toutes sortes de maladies infantiles
    (hydrocéphalie, rougeole, croup, variole; à l'âge de dix-huit
    ans, catarrhe intestinal chronique pendant un an). Ma mère,
    qui avait des principes religieux très rigoureux, m'a élevé
    dans ce sens, sans me gâter, et elle m'a toujours inculqué
    comme principe suprême de morale un sentiment de devoir
    inflexible qui a été développé jusqu'à la rigidité par un
    maître d'école que je considère encore aujourd'hui comme mon
    ami. Comme, par suite de mon état maladif, j'ai passé la plus
    grande partie de mon enfance dans le lit, j'en fus réduit
    à des occupations tranquilles et notamment à la lecture. De
    cette manière, je suis devenu un garçon précoce, mais non
    blasé. Déjà, à l'âge de huit à neuf ans, les passages des
    livres qui m'intéressaient le plus étaient ceux où il était
    question de blessures et d'opérations chirurgicales que de
    belles filles ou des femmes avaient dû subir. Entre autres, un
    récit où il est raconté comment une jeune fille s'enfonça une
    épine dans le pied, et comment cette épine lui fut retirée par
    un garçon, me mit dans une excitation très violente; de plus,
    j'avais une érection toutes les fois que je regardais la
    gravure représentant cette scène, qui cependant n'avait rien
    de lascif. Autant qu'il m'était possible, j'allais voir
    tuer des poulets, et, quand j'avais manqué ce spectacle, je
    regardais avec un frisson voluptueux les taches de sang, je
    caressais le corps de l'animal encore tout chaud. Je dois
    faire remarquer ici que, de tout temps, je fus un grand
    amateur de bêtes, et que l'abatage de plus grands animaux,
    même la vivisection des grenouilles, m'inspiraient du dégoût
    et de la pitié.

    Aujourd'hui encore, l'égorgement des poulets a pour moi un
    grand charme sexuel, surtout quand on les étrangle; j'éprouve
    des battements de coeur et une oppression précordiale. Fait
    intéressant, mon père avait la passion de ligotter les deux
    mains à des filles ou à des jeunes femmes.

    Je crois qu'une autre de mes anomalies sexuelles doit encore
    être rattachée à cette fibre cruelle de mon caractère. Ainsi
    que je le raconterai plus loin, un de mes jeux favoris était
    un théâtre de poupées que j'improvisais et où j'indiquais le
    sujet aux exécutants. Il y avait dans la pièce une jeune
    fille qui, sur l'ordre sévère de son père--c'était toujours
    moi,--devait se soumettre à une opération douloureuse du
    pied exécutée par le médecin. Plus la poupée pleurait et se
    désolait, plus ma satisfaction était grande. Pourquoi
    ai-je toujours désigné le pied comme lieu de l'opération
    chirurgicale? Cela s'explique par le fait suivant. Étant petit
    garçon, j'arrivai par hasard au moment où ma soeur aînée
    changeait de bas. En la voyant vite cacher ses pieds, mon
    attention fut éveillée, et bientôt la vue de ses pieds nus
    jusqu'aux chevilles devint l'idéal de mes désirs.

    Bien entendu, cela fit que ma soeur redoubla de précautions;
    et c'est ainsi qu'il s'engagea une lutte continuelle où
    j'employais toutes les armes: la ruse, la flatterie et les
    explosions de colère, et que je soutins jusqu'à l'âge de
    dix-sept ans. Pour le reste, ma soeur m'était indifférente;
    les baisers qu'elle me donnait m'étaient même désagréables.
    Faute de mieux, je me contentais des pieds de nos bonnes; mais
    les pieds masculins me laissaient froid. Mon plus vif désir
    aurait été de pouvoir couper les ongles ou, _sit venia verbo_,
    les oeils-de-perdrix d'un beau pied de femme. Mes rêves
    érotiques tournaient toujours autour de ce sujet; ce qui plus
    est, je ne me suis consacré à l'étude de la médecine que dans
    l'espoir d'avoir l'occasion de satisfaire mon penchant ou
    de m'en guérir. Dieu merci! c'est ce dernier moyen qui m'a
    réussi. Quand j'eus fait ma première dissection des extrémités
    inférieures de la femme, le charme funeste était rompu; je dis
    funeste, car en moi-même je rougissais de ces penchants.
    Je crois pouvoir omettre d'autres détails sur cette passion
    étrange qui m'a même enthousiasmé jusqu'à faire des poésies,
    et qui a été déjà décrite souvent en d'autres endroits.

    Passons à la dernière page de mes aberrations sexuelles.

    J'avais environ treize ans et commençais à changer de voix,
    lorsqu'un camarade d'école, qui était incidemment chez nous
    comme hôte, m'agaça un soir en me poussant avec son pied
    nu qu'il sortait de la couverture. J'attrapai son pied, et
    aussitôt je fus pris d'une excitation très violente qui fut
    suivie d'une pollution, la première que j'eus. Le garçon avait
    une structure de fille à s'y méprendre, et ses dispositions
    intellectuelles étaient conformes à cette particularité de
    son corps. Un autre camarade, qui avait des pieds et des mains
    très petits et très délicats et que je vis un jour au bain,
    me causa une très violente excitation. Je considérais comme
    un très grand bonheur de pouvoir coucher avec l'un ou avec
    l'autre dans le même lit, mais je n'ai nullement pensé à un
    rapport sexuel plus intime et qui aurait dépassé une simple
    accolade. D'ailleurs, je repoussais avec horreur de pareilles
    idées.

    Quelques années plus tard, à l'âge de seize à dix-huit ans,
    je fis la connaissance de deux autres garçons qui ont réveillé
    mon sentiment sexuel. Quand je me colletais avec eux, j'avais
    immédiatement des érections. Tous les deux étaient des garçons
    énergiques, gais, d'une conformation délicate, d'_habitus_
    enfantin. Lorsqu'ils atteignirent l'âge de puberté, aucun
    d'eux ne put plus m'inspirer un intérêt profond, bien que
    j'eusse conservé pour tous les deux un intérêt amical. Je ne
    me serais jamais laissé entraîner à des pratiques d'impudicité
    avec eux.

    Quand je me suis fait inscrire à l'Université, j'oubliai
    complètement ces phénomènes de mon _libido sexualis_; mais,
    par principe, je me suis abstenu jusqu'à l'âge de vingt-quatre
    ans de tout rapport sexuel, malgré les railleries de mes
    collègues. Comme alors les pollutions devenaient trop
    fréquentes, que j'avais à craindre de la sorte de contracter
    éventuellement une cérébralasthénie _ex abstinentia_, je me
    jetai dans la vie sexuelle normale, et ce fut pour mon bien,
    malgré que j'en aie fait un assez grand usage.

    Si je suis presque impuissant en face des _puellæ publicæ_,
    et si le corps nu de la femme me dégoûte plutôt qu'il ne
    m'attire, cela tient probablement aux branches spéciales de la
    médecine que j'ai étudiées pendant des années.

    L'acte me satisfait toujours mieux quand je peux, en le
    faisant, fixer l'idée de la _vis_; mais, comme d'autre part,
    l'idée m'est insupportable que cette fille est satisfaite par
    d'autres que par moi, j'ai résolu, depuis des années, comme
    une nécessité pour l'équilibre de mon âme, de me payer une
    femme entretenue et autant que possible une _virgo_, bien que
    ces sacrifices matériels me grèvent lourdement. Autrement la
    jalousie la plus absurde me rendrait incapable de travailler.
    Je dois encore rappeler que, à l'âge de treize ans, je devins
    pour la première fois amoureux, mais platoniquement, et depuis
    j'ai souvent soupiré avec des langueurs de trouvère. Ce qui
    distingue mon cas de tous les autres, c'est que je ne me suis
    jamais masturbé de ma vie.

    Il y a quelques semaines, je fus effrayé: pendant mon sommeil,
    j'avais rêvé de _pueris nudis_, et je m'étais éveillé avec une
    érection.

    Enfin, je vais entreprendre la tâche toujours délicate de vous
    dépeindre mon état actuel. De taille moyenne, élégamment bâti,
    crâne dolichocéphale de 59 centimètres de circonférence,
    avec bosses frontales très proéminentes; regard un peu
    névropathique, pupilles moyennes, mâchoire très défectueuse.
    Musculature forte. Chevelure forte, blonde. À gauche,
    varicocèle; le frein était trop court, me gênait pendant
    le coït; je le coupai moi-même, il y a trois ans. Depuis,
    l'éjaculation est retardée, la sensation de volupté diminuée.

    Tempérament coléreux, don d'assimilation rapide; bonnes
    facultés pour combiner avec énergie; pour un héréditaire,
    je suis très tenace; j'apprends facilement les langues
    étrangères, j'ai l'oreille musicale, mais autrement pas de
    talents artistiques. Zélé pour mes devoirs, mais toujours
    rempli du _tædium vitæ_, tendances au suicide auxquelles
    je n'ai résisté que par religion et par égard pour ma mère
    adorée. Du reste, candidat typique au suicide. Ambitieux,
    jaloux, paralysophobe et gaucher. J'ai des idées socialistes.
    Chercheur d'aventures, car je suis très brave; j'ai résolu de
    ne me jamais marier.

    OBSERVATION 109 (_Hermaphrodisme psychique;
    autobiographie_).--Je suis né en 1868. Les familles de mes
    deux parents sont saines. Dans tous les cas, il n'y eut chez
    eux aucune maladie mentale. Mon père était commerçant; il a
    maintenant soixante-cinq ans, est nerveux depuis des années
    et très enclin à la mélancolie. Avant son mariage, mon père,
    dit-on, aurait été un vaillant viveur. Ma mère est bien
    portante, quoique pas très forte. J'ai une soeur et un frère
    bien portants.

    Moi-même je me suis développé sexuellement de très bonne
    heure; à l'âge de quatorze ans, j'avais tellement de
    pollutions que j'en fus effrayé. Je ne puis plus dire dans
    quelles circonstances ces pollutions se manifestaient ni par
    quel genre de rêves elles étaient provoquées. Le fait est que,
    depuis des années, je ne me sens attiré sexuellement que vers
    les hommes et que, malgré toute mon énergie et malgré une
    lutte terrible, je ne puis pas vaincre ce penchant contre
    nature qui me répugne tant. Dans les premières années de ma
    vie, dit-on, j'aurais enduré beaucoup de maladies graves, de
    sorte qu'on craignit pour ma vie. De là vient aussi que plus
    tard on m'a gâté et trop choyé. J'étais confiné souvent à la
    chambre; j'aimais mieux jouer avec des poupées qu'avec des
    soldats; je préférais en général les jeux tranquilles de la
    chambre aux jeux bruyants de la rue. À l'âge de dix ans, on
    me mit au lycée. Bien que je fusse très paresseux, je comptai
    parmi les meilleurs élèves, car j'apprenais avec une facilité
    extraordinaire, et j'étais le favori de mes professeurs.
    Depuis mon âge le plus tendre (sept ans), j'eus plaisir à être
    avec les petites filles. Je me rappelle que, jusqu'à l'âge de
    treize ans, j'entretenais avec elles des liaisons d'amour, que
    j'étais jaloux de ceux qui parlaient à l'objet de mon amour,
    que j'avais plaisir à regarder sous les jupons des amies de ma
    soeur et des bonnes, et que j'avais des érections quand je
    touchais le corps de mes petites camarades de jeux. Je ne puis
    pas me rappeler avec exactitude si, à cet âge précoce,
    les garçons avaient pour moi un aussi puissant attrait et
    m'émotionnaient sexuellement. J'eus toujours beaucoup de
    plaisir à la lecture des pièces de théâtre: j'avais un théâtre
    de poupées, je contrefaisais les artistes que je voyais au
    grand théâtre et surtout, cherchant pour moi les rôles de
    femmes, je me plaisais alors à m'affubler de vêtements de
    femmes.

    Quand l'éveil de ma vie sexuelle est devenu plus fort, le
    penchant pour les garçons l'emporta. Je devins tout à fait
    amoureux de mes camarades; j'éprouvais un sentiment voluptueux
    quand l'un d'eux, qui me plaisait, me touchait le corps.
    Je devins très farouche, je refusais d'aller à la leçon de
    gymnastique et de natation. Je croyais être fait autrement que
    mes camarades, et j'étais gêné quand je me déshabillais devant
    eux. J'avais plaisir à _adspicere mentulam commilitum meorum_,
    et j'avais des érections très faciles. Je ne me suis masturbé
    qu'une fois dans ma jeunesse. Un ami me raconta qu'on pouvait
    avoir du plaisir sans une femme; j'en essayai, mais je n'y
    éprouvai aucune jouissance. À cette époque, le hasard me
    fit tomber entre les mains un livre qui prévenait contre les
    conséquences funestes de l'onanisme. Je ne revins plus à mon
    premier essai. À l'âge de quatorze ou quinze ans, je fis la
    connaissance de deux garçons un peu plus jeunes que moi, mais
    qui m'excitaient sexuellement à un très haut degré. C'était
    surtout de l'un d'eux que j'étais amoureux. À son approche,
    j'étais ému sexuellement; j'étais inquiet quand il n'était pas
    là, jaloux de tous ceux qui lui parlaient et embarrassé en sa
    présence. Celui-ci ne se doutait pas du tout de mon état. Je
    me sentais très malheureux, je pleurais souvent et volontiers,
    car les pleurs me soulageaient. Pourtant je ne pouvais pas
    comprendre ce sentiment, et j'en sentais bien le caractère
    irrégulier. Ce qui me rendait particulièrement malheureux
    alors, c'est que ma faculté pour le travail sembla disparaître
    tout d'un coup. Moi qui autrefois apprenais avec la plus
    grande facilité, j'éprouvai subitement la plus grande
    difficulté: mes idées n'étaient jamais à la question, mais
    vagabondaient. C'était par le déploiement de toute mon énergie
    que j'arrivais à faire entrer quelque chose dans ma tête.
    J'étais obligé de répéter à haute voix ma leçon afin de
    maintenir mon attention en éveil. Ma mémoire, autrefois si
    bonne, me trahissait souvent. Je restais, malgré tout, un bon
    élève; je passe encore aujourd'hui pour un homme bien doué;
    mais j'ai une difficulté terrible à me graver quelque chose
    dans la mémoire. J'employai alors toute mon énergie pour
    sortir de cet état pitoyable. J'allais tous les jours faire de
    la gymnastique, de la natation et des promenades à cheval;
    je fréquentais assidûment la salle d'armes, et je trouvais
    beaucoup de plaisir à tous ces exercices. Aujourd'hui encore,
    je me sens très à mon aise quand je suis à cheval, bien que je
    ne m'entende pas bien en fait d'équitation et que je n'aie pas
    un don particulier pour les exercices de corps. Les relations
    avec mes camarades me faisaient beaucoup de plaisir, je
    ne manquais à aucune «beuverie»; je fumais et j'étais très
    populaire parmi eux. Je fréquentais beaucoup les brasseries,
    j'aimais à m'amuser avec les filles de brasserie, sans
    cependant en être sexuellement ému. Aux yeux de mes amis et de
    mes professeurs, je passais pour un homme débauché, un grand
    coureur de femmes. Malheureusement, c'était à tort.

    À l'âge de dix-neuf ans, je devins élève de l'Université. Je
    passai mon premier semestre à l'Université de B... J'en ai
    gardé jusqu'à aujourd'hui un souvenir terrible. Mes besoins
    sexuels se faisaient sentir avec une violence extrême; je
    courais toute la nuit, surtout quand j'avais beaucoup bu, pour
    chercher des hommes. Heureusement je ne trouvais personne. Le
    lendemain d'une pareille promenade, j'étais toujours hors
    de moi-même. Le deuxième semestre, je me fis inscrire à
    l'Université de M...; ce fut l'époque la plus heureuse de ma
    vie. J'avais des amis gentils; fait curieux, je commençais à
    avoir du goût pour les femmes, et j'en étais bien heureux. Je
    nouai une liaison d'amour avec une fille jeune mais débauchée,
    avec laquelle je passai bien des nuits échevelées; j'étais
    extraordinairement apte aux joutes amoureuses.

    Après le coït je me sentais dispos et aussi bien que possible.
    Outre cela, moi qui avais toujours été chaste, j'avais
    beaucoup de relations avec des femmes. Chez la femme, ce
    n'était pas le corps qui me charmait, car je ne le trouvais
    jamais beau, mais un certain je ne sais quoi; bref, je
    connaissais les femmes et leur seul contact me donnait une
    érection. Cette joie et cet état ne durèrent pas longtemps; je
    commis la bêtise de prendre une chambre commune avec un ami.
    C'était un jeune homme aimable, doué de talents et redouté des
    femmes; ces qualités m'avaient vivement attiré. En général,
    je n'aime que les hommes instruits, tandis que les hommes
    vigoureux mais sans éducation ne peuvent m'exciter vivement
    que pour un moment, sans jamais m'attacher. Bientôt je devins
    amoureux de mon ami. Alors arriva la période terrible qui a
    détraqué ma santé. Je couchais dans la même chambre que mon
    ami; j'étais obligé de le voir tous les jours se déshabiller
    devant moi; je dus rassembler toute mon énergie pour ne pas me
    trahir. J'en devins nerveux; je pleurais facilement, j'étais
    jaloux de tous ceux qui causaient avec lui. Je continuais
    toujours à avoir des rapports avec des femmes, mais ce n'était
    que difficilement que je pouvais arriver à faire le coït, qui
    me dégoûtait ainsi que la femme.

    Les mêmes femmes, qui autrefois m'excitaient le plus vivement,
    me laissaient froid. Je suivis mon ami à W... où il rencontra
    un ami d'autrefois avec lequel il prit une chambre commune. Je
    devins jaloux, malade d'amour et de nostalgie. En même temps
    je repris mes rapports avec les femmes; mais ce n'est que
    rarement et avec beaucoup de peine que j'arrivais à accomplir
    le coït. Je devins terriblement déprimé, et je fus près de
    devenir fou. Du travail, il n'en était plus question. Je
    menais une vie insensée et fatigante; je dépensais des sommes
    énormes; je jetais pour ainsi dire l'argent par les fenêtres.
    Un mois et demi plus tard je tombai malade, et on dut me
    transporter dans un établissement d'hydrothérapie, où je
    passai plusieurs mois. Là je me suis ressaisi; bientôt je
    devins très aimé de la société; car je puis être très gai
    et je trouve beaucoup de plaisir dans la société des dames
    instruites. Pour la conversation, je préfère les dames mariées
    aux jeunes demoiselles, mais je suis aussi très gai dans la
    compagnie des messieurs, à la table de la brasserie et au jeu
    de quilles.

    Je rencontrai, dans l'établissement hydrothérapique, un
    jeune homme de vingt-neuf ans qui évidemment avait les mêmes
    prédispositions que moi. Cet homme-là cherchait à se fourrer
    contre moi, voulait m'embrasser; mais cela me répugnait
    beaucoup, bien qu'il m'excitât et que son contact me donnât
    des érections et même de l'éjaculation. Un soir cet homme me
    décida à faire de la _masturbatio mutua_. Je passai ensuite
    une nuit terrible, sans sommeil; j'avais un dégoût horrible de
    cette affaire et je pris la résolution ferme de ne plus jamais
    pratiquer pareille chose avec un homme. Pendant des jours
    entiers, je ne pus me tranquilliser. Cela m'épouvantait
    que cet homme, malgré tout et en dépit de ma volonté,
    pût m'exciter sexuellement; d'autre part, j'éprouvais une
    satisfaction à voir qu'il était amoureux de moi et que,
    évidemment, il avait à traverser les mêmes luttes que moi. Je
    sus le tenir à l'écart.

    Je me fis inscrire dans diverses Universités; je fréquentai
    encore plusieurs établissements hydrothérapiques, obtenant des
    guérisons momentanées, mais jamais durables. Je m'amourachai
    encore par-ci par-là d'un ami, mais jamais plus je n'eus une
    passion aussi violente que celle que j'eus pour l'ami de M...
    Je n'avais plus de rapports sexuels, ni avec des femmes, car
    j'en étais incapable, ni avec des hommes, car je n'en avais
    pas l'occasion, et je m'efforçais de me détourner d'eux. J'ai
    rencontré encore souvent l'ami de M...; nous sommes maintenant
    plus amis que jamais; sa vue ne m'excite plus, ce dont je suis
    bien aise. Il en est toujours ainsi; quand j'ai perdu de
    vue pour quelque temps une personne qui m'avait excité
    sexuellement, l'influence sexuelle disparaît.

    J'ai passé mes examens brillamment. Pendant la dernière année,
    avant mes examens, j'ai commencé à pratiquer l'onanisme,
    c'est-à-dire à l'âge de vingt-trois ans, ne pouvant satisfaire
    autrement mon instinct génital qui devenait très gênant. Mais
    je ne me livrai à la masturbation que rarement, car, après
    l'acte, j'étais rempli de dégoût et je passais une nuit
    blanche. Quand j'ai beaucoup bu, je perds toute mon énergie.
    Alors je cours des heures entières à la recherche des hommes
    et finis par en arriver à la masturbation pour me réveiller le
    lendemain la tête lourde, avec le dégoût de moi-même, et pour
    rester en proie à une profonde mélancolie les jours suivants.
    Tant que j'ai de l'empire sur moi, je cherche à combattre mon
    naturel avec toute l'énergie dont je dispose. C'est horrible
    de ne pouvoir entrer en relations tranquilles avec aucun de
    ses amis, et de tressaillir à la vue de tout soldat ou de tout
    garçon boucher. C'est horrible, quand la nuit vient et que
    je guette à ma fenêtre si au mur d'en face, il n'y a pas
    quelqu'un qui pisse et me fournisse l'occasion de voir ses
    parties génitales. Ils sont horribles ces rêves, et surtout
    la conviction de l'immoralité, du caractère criminel de mes
    désirs et de mes sentiments. J'ai de moi-même un dégoût qu'on
    ne peut guère décrire. Je considère mon état comme morbide. Je
    ne peux pas le prendre pour congénital, je crois plutôt que ce
    penchant m'a été inculqué à la suite d'une éducation manquée.
    Ma maladie me rend égoïste et dur pour les autres; elle
    étouffe chez moi toute bonhomie et tout égard pour ma famille.
    Je suis capricieux, souvent excité jusqu'à la folie, souvent
    triste; de sorte que je ne sais pas comment me sortir
    d'embarras; alors j'ai les pleurs faciles. Et pourtant j'ai un
    dégoût pour les rapports sexuels avec les hommes. Un soir que
    je revenais du cabaret, ivre et excité, et que j'avais perdu à
    demi conscience, l'âme pleine de _libido_, je me promenai dans
    un square public; je rencontrai un jeune homme qui me décida à
    faire un acte de masturbation mutuelle. Bien qu'il m'excitât,
    je fus après l'acte tout à fait hors de moi. Aujourd'hui
    même, quand je passe devant ce square, je suis pris de dégoût;
    récemment encore, comme j'y passais à cheval, je tombai sans
    aucune raison de ma monture docile, tellement le souvenir de
    cette vilenie m'avait révolté.

    J'aime les enfants, la famille et la société, et je suis,
    grâce à ma position sociale, en état de fonder et de diriger
    un ménage. Je dois renoncer à tout cela, et pourtant je ne
    peux pas renoncer à l'espoir de guérir. Ainsi, je suis balancé
    entre la joie de l'espérance et un désespoir terrible; je
    néglige mon métier et ma famille. Je ne désire même pas
    arriver à me marier et fonder une famille. Je serais content
    si je pouvais dompter cet horrible penchant pour le sexe
    masculin, si je pouvais communiquer tranquillement avec mes
    amis et reprendre l'estime de moi-même.

    Personne ne peut se faire une idée de mon état; je passe
    pour un «vert galant» et je cherche à me maintenir cette
    réputation. J'essaie souvent de nouer des liaisons avec des
    filles, car l'occasion se présente souvent. J'en ai déjà connu
    plus d'une qui m'aimait et qui m'aurait sacrifié son honneur;
    mais je ne puis lui offrir de l'amour, je ne puis rien lui
    donner sexuellement. Je pourrais bien aimer un homme; je ne
    suis excité que par des hommes très jeunes, des jouvenceaux de
    dix-sept à vingt-cinq ans, qui ne portent pas de favoris ou,
    ce qui est mieux encore, qui ne portent pas de barbe du
    tout. Je ne puis aimer que ceux qui sont très instruits,
    convenables, et de manières aimables. Moi-même je suis de
    petite taille, très vaniteux, très étourdi, très exalté
    aussi; je me laisse facilement guider par des personnes qui
    me plaisent et que je cherche à imiter en tout, mais je suis
    aussi très susceptible et facile à froisser. J'attache une
    très grande valeur aux apparences; j'aime les beaux meubles
    et les beaux vêtements, et je m'en laisse imposer par des
    manières aristocratiques et une mise élégante. Je suis
    malheureux de ce que mon état neurasthénique m'empêche
    d'étudier et de cultiver tout ce que je voudrais.

    J'ai fait la connaissance d'un malade pendant l'automne
    dernier. Il n'a pas de stigmates de dégénérescence; il est
    d'un habitus tout à fait viril, bien que d'une constitution
    délicate et frêle. Les parties génitales sont normales.
    L'extérieur, distingué, n'a rien d'étrange. Il maudit sa
    perversion sexuelle dont il voudrait se débarrasser à tout
    prix. Malgré tous les efforts du médecin ainsi que du
    malade, on n'a pu obtenir qu'un degré d'hypnose très léger et
    insuffisant pour un traitement par suggestion.

    OBSERVATION 110 (_Hermaphrodisme psychique; fétichisme de la
    bouche_).--J'ai trente et un ans; je suis employé dans une
    fabrique. Mes parents sont bien portants et n'ont rien de
    maladif. On dit que mon grand-père paternel a souffert du
    cerveau; ma grand'mère maternelle est morte mélancolique;
    un cousin de ma mère était un alcoolique; plusieurs autres
    parents proches sont anormaux au point de vue psychique.

    J'avais quatre ans lorsque mon instinct génital commença à
    s'éveiller. Un homme de vingt et quelques années, qui jouait
    avec nous autres enfants et qui nous prenait sur ses bras, me
    donna l'envie de l'enlacer et de l'embrasser violemment. Ce
    penchant à embrasser sensuellement sur la bouche est très
    caractéristique dans mon état, car cette manière d'embrasser
    est chez moi le charme principal de ma satisfaction sexuelle.

    J'ai éprouvé un mouvement analogue à l'âge de neuf ans. Un
    homme laid, même sale, à barbe rousse, m'a donné cette envie
    d'embrasser.

    Alors se montra chez moi pour la première fois, un symptôme
    qu'on retrouve encore aujourd'hui: par moments les choses
    viles, même les personnes en vêtements sales et communes dans
    leurs manières, exercent un charme particulier sur mes sens.

    Au lycée je fus, de onze à quinze ans, passionnément amoureux
    d'un camarade. Là aussi mon plus grand plaisir aurait été de
    l'enlacer de mes bras et de l'embrasser sur la bouche. Parfois
    j'étais pris pour lui d'une passion telle que je n'en ai
    jamais eu depuis de plus forte pour les personnes aimées.
    Mais, autant que je me rappelle, je n'eus des érections que
    vers l'âge de treize ans.

    Durant ces années, je n'eus, comme je viens de le dire, que
    l'envie d'enlacer de mes bras et d'embrasser sur la bouche;
    _cupiditas videndi vel tangendi aliorum genitalia mihi plane
    deerat_. J'étais un garçon tout à fait naïf et innocent,
    et j'ignorai, jusqu'à l'âge de quinze ans, tout à fait la
    signification de l'érection; de plus, je n'osais pas même
    embrasser l'aimé, car je sentais que je faisais là un acte
    étrange.

    Je n'éprouvais pas le besoin de me masturber, et j'eus la
    chance du ne pas y avoir été entraîné par des camarades plus
    âgés. En général, je ne me suis jamais masturbé jusqu'ici;
    j'ai une certaine répugnance pour cela.

    À l'âge de quatorze à quinze ans, je fus pris de passion pour
    une série de garçons dont quelques-uns me plaisent encore
    aujourd'hui. Ainsi, je fus très amoureux d'un garçon auquel
    je n'ai jamais parlé; pourtant, j'étais heureux rien qu'en le
    rencontrant dans la rue.

    Mes passions étaient de nature sensuelle; cela ressort déjà du
    fait que, rien qu'en pressant la main de l'individu aimé et en
    le caressant, j'avais de violentes érections.

    Mais mon plus grand plaisir a été toujours _amplecti et os
    osculari_; je ne demandais jamais autre chose.

    J'ignorais que le sentiment que j'éprouvais était de l'amour
    sexuel, seulement je me disais qu'il était impossible que
    j'éprouve seul de pareilles délices. Jusqu'à l'âge de quinze
    ans, jamais femme ne m'avait excité; un soir que j'étais seul
    avec la bonne dans ma chambre, j'éprouvai la même envie que
    j'avais jusqu'ici pour les garçons; je plaisantai d'abord avec
    elle, et quand je vis qu'elle se laissait faire volontiers, je
    la couvris de baisers; _voluptatem sensi tantam quantam nunc
    rarissime sentio. Alter alterius os osculati sumus et post X
    minutas pollutio evenit_. C'est ainsi que je me satisfaisais
    deux à trois fois par semaine: bientôt je nouai une liaison
    analogue avec une de nos cuisinières et d'autres bonnes
    encore. _Ejuculatio semper evenit postquam X fere minutas nos
    osculati sumus._

    Entre temps, je pris des leçons de danse: c'est alors que,
    pour la première fois, je fus épris d'une demoiselle de bonne
    famille. Cet amour disparut bientôt; j'aimai encore une autre
    jeune fille dont je n'ai jamais fait la connaissance, mais
    dont la vue exerçait sur moi la même force d'attraction que
    la vue des jeunes gens; j'éprouvai pour elle plus que cette
    chaleur sensuelle que je sentais en d'autres occasions pour
    les filles. Mon penchant pour les filles était, à cette
    époque, arrivé à son point culminant: les filles me plaisaient
    à peu près autant que les garçons. Je satisfaisais ma
    sensualité, ainsi que je l'ai dit plus haut, en embrassant la
    bonne, ce qui provoquait toujours une pollution. C'est ainsi
    que je passai ma vie, de l'âge de seize ans jusqu'à dix-huit.
    Le départ de nos bonnes me priva de l'occasion de satisfaire
    mes sens. Vint alors une période de deux à trois ans, pendant
    laquelle j'ai dû renoncer aux jouissances sexuelles; en
    général, les filles me plaisaient moins; devenu un peu plus
    grand, j'eus honte de me commettre avec des servantes. Il
    m'était impossible de me procurer une maîtresse, car, malgré
    mon âge, j'étais rigoureusement surveillé par mes parents;
    je ne fréquentais que peu les jeunes gens, de sorte que je
    n'avais que très peu d'esprit d'initiative. À mesure que le
    penchant pour les femmes diminuait, l'attrait pour les jeunes
    gens augmentait.

    Comme, depuis l'âge de seize ans, j'avais beaucoup de
    pollutions en rêvant tantôt de femmes, tantôt d'hommes,
    pollutions qui m'affaiblissaient beaucoup et déprimaient
    complètement mon humeur, je voulus absolument essayer du coït
    normal.

    Cependant, des scrupules et l'idée que des filles publiques ne
    pourraient m'exciter, m'empêchèrent, jusqu'à l'âge de vingt et
    un ans, d'aller au bordel. Je soutins, pendant deux ou
    trois ans, un combat quotidien (s'il y avait eu des bordels
    d'hommes, aucun scrupule n'aurait pu m'empêcher d'y aller).
    Enfin, j'allai un jour au lupanar; je n'arrivai pas même à
    l'érection, d'abord parce que la fille, bien que jeune et
    assez fraîche pour une prostituée, n'avait pas de charme pour
    moi, ensuite parce qu'elle ne voulut pas m'embrasser sur la
    bouche. Je fus très déprimé et je me crus impuissant.

    Trois semaines après, je visitai _aliam meretricem quæ statim
    osculo erectionem effecit; erat robusto corpore, habuit crassa
    labia, multo libidinosior quam prior. Jam post tres minutas
    oscula sola in os data ejaculationem ante portam effecerunt._
    J'allai sept fois chez des prostituées, pour essayer d'arriver
    au coït.

    Parfois, je n'arrivais point à avoir d'érection, parce que la
    fille me laissait froid; d'autres fois, j'éjaculais trop
    tôt. En somme, les premières fois, j'eus quelque répugnance
    à _penem introducere_, et même, après avoir réussi à faire
    le coït normal, je n'y éprouvai aucun charme. La satisfaction
    voluptueuse est produite par des baisers sur la bouche, c'est
    pour moi le plus important; le coït n'est que quelque
    chose d'accessoire qui doit servir à rendre plus étroit
    l'enlacement. Le coït seul, quand même la femme aurait pour
    moi les plus grands charmes, me serait indifférent sans les
    baisers, et même, dans la plupart des cas, l'érection cesse
    ou elle n'a pas lieu du tout quand la femme ne veut pas
    m'embrasser sur la bouche. Je ne peux pas embrasser n'importe
    quelles femmes, mais seulement celles dont la vue m'excite;
    une prostituée dont l'aspect me déplaît ne peut me mettre en
    chaleur, malgré tous les baisers qu'elle pourrait me prodiguer
    et qui ne m'inspireraient que du dégoût.

    Ainsi, depuis quatre ans, je fréquente tous les dix à quinze
    jours le lupanar; ce n'est que rarement que je ne réussis
    pas à coïter, car je me suis étudié à fond, et je sais, en
    choisissant la _puella_, si elle m'excitera ou si elle me
    laissera froid. Il est vrai que, ces temps derniers, il m'est
    arrivé de nouveau de croire qu'une femme m'exciterait et que
    pourtant aucune érection ne s'est produite. Cela se produisait
    surtout quand, les jours précédents, j'avais dû faire trop
    d'efforts pour étouffer mon penchant pour les hommes.

    Dans les premiers temps de mes visites au lupanar, mes
    sensations voluptueuses étaient très minimes; je n'éprouvais
    que rarement un vrai plaisir (comme autrefois par les
    baisers). Maintenant, au contraire, j'éprouve, dans la plupart
    des cas, une forte sensation de volupté. Je trouve un charme
    particulier aux lupanars de basse espèce; car, depuis ces
    temps derniers, c'est l'avilissement des femmes, l'entrée
    obscure, la lueur blafarde des lanternes, en un mot tout
    l'entourage qui a pour moi un attrait particulier; la
    principale raison en est, probablement, que ma sensualité est
    inconsciemment stimulée par le fait que ces endroits sont très
    fréquentés par des militaires, et que cette circonstance revêt
    pour ainsi dire la femme d'un certain charme.

    Quand je trouve alors une femme dont la figure m'excite, je
    suis capable d'éprouver une très grande volupté.

    En dehors des prostituées, mes désirs peuvent encore être
    excités surtout par des filles de paysans, des servantes, des
    filles du peuple et, en général, par celles qui sont habillées
    grossièrement et pauvrement.

    Un fort coloris des joues, des lèvres épaisses, des formes
    robustes: voila ce qui me plaît avant tout. Les dames et les
    demoiselles distinguées me sont absolument indifférentes.

    Mes pollutions ont lieu, la plupart du temps, sans me procurer
    aucune sensation de volupté; elles se produisent souvent quand
    je rêve d'hommes, très rarement ou presque jamais quand
    je rêve de femmes. Ainsi qu'il ressort de cette dernière
    circonstance, mon penchant pour les jeunes hommes subsiste
    toujours, malgré la pratique régulière du coït. Je peux même
    dire qu'il a augmenté, et cela dans une mesure considérable.
    Quand, immédiatement après le coït, les filles n'ont plus de
    charme pour moi, le baiser d'une femme sympathique pourrait,
    au contraire, me mettre tout de suite en érection; c'est
    précisément dans les premiers jours qui suivent le coït que
    les jeunes hommes me paraissent le plus désirables.

    En somme, les rapports sexuels avec les femmes ne satisfont
    pas entièrement mon besoin sensuel. Il y a des jours où j'ai
    des érections fréquentes avec un désir ardent d'avoir des
    jeunes gens; ensuite viennent des jours plus calmes, avec des
    moments d'une indifférence complète à l'égard de toute femme
    et un penchant latent pour les hommes.

    Une trop grande accalmie sensuelle me rend pourtant triste,
    surtout quand ce calme suit des moments d'excitation
    supprimée; ce n'est que lorsque la pensée des jeunes gens
    aimés me donne de nouvelles érections que je me sens de
    nouveau le moral relevé. Le calme fait alors brusquement place
    à une grande nervosité; je me sens déprimé, j'ai parfois des
    maux de tête (surtout après avoir refoulé les érections);
    cette nervosité va souvent jusqu'à une agitation violente que
    je cherche alors à apaiser par le coït.

    Un changement essentiel dans ma vie sexuelle s'est opéré
    l'année passée, quand j'eus pour la première fois l'occasion
    de goûter à l'amour des hommes. Malgré le coït avec les
    femmes, qui me faisait plaisir--(à vrai dire c'étaient
    les baisers qui me faisaient plaisir et provoquaient
    l'éjaculation),--mon penchant pour les jeunes gens ne me
    laissait pas tranquille. Je résolus d'aller dans un lupanar
    fréquenté par beaucoup de militaires et de me payer un soldat
    en cas extrême. J'eus la chance de tomber bientôt sur un
    individu qui pensait comme moi et qui, malgré la très grande
    infériorité de sa position sociale, n'était pas indigne de moi
    ni par ses manières, ni par son caractère. Ce que j'éprouvai
    pour ce jeune homme--(et je l'éprouve encore),--c'est
    bien autre chose que ce que j'éprouve pour les femmes. La
    jouissance sensuelle n'est pas plus grande que celle que me
    procurent les prostituées, dont l'accolade et les baisers
    m'excitent beaucoup; avec lui je peux toujours éprouver une
    sensation de volupté et j'ai pour lui un sentiment que je n'ai
    pas pour les femmes. Malheureusement, je n'ai pu l'embrasser
    qu'à huit reprises différentes.

    Bien que nous soyons séparés l'un de l'autre depuis plusieurs
    mois déjà, nous ne nous sommes pas oubliés et nous entretenons
    une correspondance très suivie. Pour le posséder, j'osai
    aller dans un lupanar, l'embrasser dans cet endroit, au risque
    d'être trahi.

    Au début de notre liaison, il y eut une période pendant
    laquelle je n'entendis plus parler de lui; il ne me croyait
    pas digne d'assez de confiance.

    Pendant ces semaines, j'ai souffert de chagrins et de peines
    qui m'ont mis dans un état de dépression et d'inquiétude
    anxieuse comme je n'en avais jamais éprouvé auparavant. Avoir
    à peine trouvé un amant et être déjà obligé de renoncer à lui,
    voilà ce qui me paraissait le tourment le plus affreux.
    Quand, grâce à mes efforts, nous nous retrouvâmes, ma joie
    fut immense, j'étais même tellement excité, qu'à la première
    accolade, après son retour, je ne pus arriver à l'éjaculation,
    malgré mon plaisir sensuel.

    _Usus sexualis in osculis et amplexionibus solis constitit,
    pene meo ludere ei licebat (dum ferre non possum mulierem
    penem manu tangere neque mulieri tangere cum concedo)._ Il
    est à remarquer d'ailleurs qu'en présence du bien-aimé j'ai
    immédiatement une érection: une poignée de main, même sa vue
    me suffit. Des heures entières je me suis promené avec lui le
    soir, et jamais je ne me lassais de sa compagnie, malgré sa
    position sociale fort inférieure à la mienne; c'est avec lui
    que je me sentais heureux; la satisfaction sexuelle n'était
    que le couronnement de notre amour. Bien que j'eusse enfin
    trouvé l'âme-soeur tant cherchée, je ne devins pas pour cela
    insensible aux femmes, et je fréquentais comme autrefois les
    bordels, quand l'instinct me tourmentait trop. J'espérais
    passer cet hiver dans la ville où se trouve mon amant;
    malheureusement, cela m'est impossible, et je suis maintenant
    forcé de rester séparé de lui jusqu'à une époque indéterminée.
    Cependant, nous essayerons de nous revoir, ne fût-ce que
    passagèrement, quand même ce ne serait qu'une ou deux fois
    par an; en tout cas, j'espère qu'à l'avenir nous pourrons nous
    retrouver et rester plus longtemps ensemble. Ainsi cet hiver
    j'en suis de nouveau réduit à rester sans un ami qui pense
    comme moi. J'ai bien résolu, par crainte du danger d'être
    découvert, de ne plus me mettre en quête d'autres uranistes,
    mais cela m'est impossible, car les rapports sexuels avec les
    femmes ne me satisfont plus; par contre, l'envie d'avoir
    des jeunes gens va toujours croissant. Parfois j'ai peur de
    moi-même; je pourrais me trahir par l'habitude que j'ai de
    demander aux prostituées si elles ne connaissent pas un
    homme avec mes tendances; malgré cela, je ne puis renoncer à
    chercher un jeune homme partageant mes sentiments; je crois
    même qu'au besoin je prendrais le parti de m'acheter un
    soldat, bien que je me rende parfaitement compte du risque que
    je cours.

    Je ne puis plus rester sans l'amour d'un homme, sans ce
    bonheur je serai toujours en désharmonie avec moi-même. Mon
    idéal serait d'entrer en relations avec une série de personnes
    ayant mes goûts, bien que je me trouve déjà content de
    pouvoir, sans empêchement, communiquer avec mon amant.
    Je pourrais facilement me passer de femmes si j'avais
    régulièrement des satisfactions avec un homme; cependant,
    je crois que, par moments et à des intervalles plus espacés,
    j'embrasserais aussi, pour me changer, une femme, car
    mon naturel est absolument hermaphrodite au point de vue
    psycho-sexuel (les femmes, je ne les peux désirer que
    sensuellement; mais les jeunes gens, je puis les aimer et les
    désirer à la fois). S'il existait un mariage entre hommes, je
    crois que je ne reculerais pas devant une vie commune qui me
    paraîtrait impossible avec une femme. Car, d'un côté, quand
    même la femme m'exciterait beaucoup, ce charme se perdrait
    bientôt dans les rapports réguliers, et alors tout plaisir
    sexuel deviendrait un acte sans jouissance, bien que non
    impossible à accomplir; d'autre part, il me manquerait le
    véritable amour pour la femme, attrait que j'éprouve en face
    des jeunes gens et qui me fait paraître désirable un commerce
    avec eux, même sans rapports sexuels. Mon plus grand bonheur
    serait une vie commune avec un jeune homme qui me plairait
    au physique, mais qui s'accorderait avec moi au point de vue
    intellectuel, qui comprendrait tous mes sentiments et qui, en
    même temps, partagerait mes idées et mes désirs.

    Pour me plaire, les jeunes gens devaient avoir entre dix-huit
    et vingt-huit ans; quand j'avançai en âge, la limite des
    jeunes gens capables de m'exciter fut également reculée. Du
    reste, les tailles les plus diverses peuvent me plaire. La
    figure joue le principal rôle, bien que ce ne soit pas tout.
    Ce sont plutôt les blonds que les bruns qui m'excitent; ils
    ne doivent pas être barbus; ils doivent porter une petite
    moustache peu épaisse, ou pas de moustache du tout. Pour le
    reste, je ne puis dire que certaines catégories de figures me
    plaisent. Je repousse les visages à nez grand et droit, aux
    joues pâles, bien qu'il y ait là aussi des exceptions. Je vois
    avec plaisir des régiments de soldats, et bien des hommes me
    plaisent en uniforme, qui me laisseraient froid, s'ils étaient
    en bourgeois.

    De même que chez les femmes, c'est une mise commune (surtout
    les jaquettes claires) qui m'excite, le costume militaire
    exerce un attrait sur moi. Dans les salles de danse, dans des
    cabarets fréquentés par de nombreux militaires, me mêler dans
    la foule aux troupiers et décider ceux qui me plaisent à me
    donner l'accolade et à m'embrasser,--bien qu'au point de
    vue intellectuel et social toute grossièreté de propos et
    de manières me répugne,--me mêler, dis-je, aux soldats,
    constituerait une stimulation naturelle de mes sens.

    En présence de jeunes gens des meilleures classes, l'envie
    sensuelle se manifeste moins. Ce que j'ai dit de l'attrait
    qu'exerce sur moi le costume, ne doit pas être pris dans ce
    sens que ce sont les vêtements qui m'excitent. Cela veut dire
    que le vêtement peut contribuer à renforcer et à mieux faire
    ressortir l'effet que me produit la figure qui, dans d'autres
    circonstances, ne m'attirerait pas avec autant de force. Je
    puis en dire autant, seulement dans un autre sens, de l'odeur
    et de la fumée des cigares. Chez les hommes qui me sont
    indifférents, l'odeur de cigare m'est plutôt désagréable;
    mais chez les gens qui me sont sexuellement sympathiques,
    elle m'excite. Les baisers d'une prostituée qui sent le cigare
    augmentent ses charmes (d'abord pour cette raison particulière
    que cela me fait penser, bien qu'inconsciemment, aux baisers
    d'un homme). Ainsi, j'aimais particulièrement à embrasser mon
    amant quand il venait de fumer un cigare (il est à remarquer
    à ce propos que je n'ai jamais fumé ni un cigare, ni une
    cigarette; je ne l'ai pas même essayé).

    Je suis de grande taille, mince; la figure a une expression
    virile; l'oeil est mobile; l'ensemble de mon corps a
    quelque chose de féminin. Ma santé laisse à désirer, elle est
    probablement très influencée par mon anomalie sexuelle; ainsi
    que je l'ai déjà mentionné, je suis très nerveux et j'ai par
    moments tendance à m'absorber dans la méditation. J'ai aussi
    des périodes terribles de dépression et de mélancolie, surtout
    quand je songe aux difficultés que j'ai à me procurer une
    satisfaction homo-sexuelle correspondant à ma nature, mais
    surtout quand je suis très excité sexuellement et que, devant
    l'impossibilité de me satisfaire avec un homme, je dois
    dompter mon instinct. Dans cet état, il se produit,
    conjointement à la mélancolie, une absence totale de désirs
    sexuels.

    Je suis très courageux au travail, mais souvent superficiel,
    étant porté aux travaux très rapides avec une activité
    dévorante. Je m'intéresse beaucoup à l'art et à la
    littérature. Parmi les poètes et les romanciers, je suis le
    plus attiré par ceux qui dépeignent des sentiments raffinés,
    des passions étranges et des impressions insolites; un style
    fignolé, affecté, me plaît. De même en musique, c'est la
    musique nerveuse et excitante de Chopin, Schumann, Schubert,
    Wagner, etc., qui me convient le mieux. Tout ce qui dans l'art
    est non seulement original, mais bizarre aussi, m'attire.

    Je n'aime pas les exercices du corps et je ne les cultive pas.

    Je suis bon de caractère, compatissant; malgré les peines que
    me cause mon anomalie, je ne me sens pas malheureux d'aimer
    les jeunes gens; mais je regarde comme un malheur que la
    satisfaction de cet amour soit considéré comme inadmissible et
    que je ne puisse obtenir sans obstacles cette satisfaction. Il
    ne me semble pas que l'amour pour l'homme soit un vice, mais
    je comprends bien pourquoi il passe pour tel. Comme cet amour
    est considéré comme un crime, je serais, en le satisfaisant,
    en harmonie avec moi-même, c'est vrai, mais jamais avec le
    monde de notre époque; voilà pourquoi je serai fatalement
    et toujours un peu déprimé, d'autant plus que je suis d'un
    caractère franc qui déteste tout mensonge. Le chagrin que
    j'ai d'être obligé de tout cacher dans mon for intérieur,
    m'a décidé à avouer mon anomalie à quelques amis dont la
    discrétion et l'intelligence sont absolument sûres. Bien
    que parfois ma situation me paraisse triste, à cause de la
    difficulté que j'ai à me satisfaire et du mépris général
    qu'inspire l'amour pour l'homme, j'ai souvent des moments où
    je tire presque vanité de mes sentiments anormaux. Je ne me
    marierai jamais, cela est entendu; je n'y vois aucun mal, bien
    que j'aime la vie de famille et que j'aie passé jusqu'ici une
    vie dans ma famille. Je vis dans l'espoir d'avoir à l'avenir
    un amant masculin pour toujours; il faut que j'en trouve un,
    sans cela l'avenir me paraîtrait sombre et monotone, et toutes
    les choses auxquelles on aspire ordinairement, honneurs,
    haute position, etc., ne seraient que vanité et choses sans
    attraits.

    Si cet espoir ne devait pas se réaliser, je sens que je ne
    serais plus capable de me consacrer à mon métier; je serais
    capable de reléguer tout au second rang pour obtenir l'amour
    des hommes. Je n'ai plus de scrupules moraux au sujet de mon
    anomalie; en général, je ne me préoccupe guère de ce fait que
    je suis attiré par les charmes des jeunes hommes. Du reste, je
    juge la moralité et l'immoralité plutôt d'après mes sentiments
    que d'après des principes absolus, étant toujours enclin à un
    certain scepticisme et n'ayant pu encore arriver à me former
    une philosophie arrêtée.

    Jusqu'ici il me semble qu'il n'y a de mauvais et d'immoral que
    les faits qui portent préjudice à autrui, les actes que je ne
    voudrais pas qu'on me fît à moi-même; mais, je puis dire à
    ce sujet que j'évite autant que possible d'empiéter sur les
    droits d'autrui; je suis capable de me révolter contre toute
    injustice qui serait commise envers un tiers. Mais je ne
    vois pas comment ni pourquoi l'amour pour les hommes serait
    contraire à la morale. Une activité sexuelle sans but--(si
    l'on voit l'immoralité dans l'absence du but, dans le fait
    contre nature)--existe aussi dans les rapports avec les
    prostituées, même dans les mariages où l'on se sert de
    préservatifs contre la procréation des enfants. Voilà pourquoi
    les rapports sexuels avec des hommes doivent, à mon avis, être
    placés au même niveau que tout rapport sexuel qui n'a pas
    pour but de faire des enfants. Mais, il me paraît bien douteux
    qu'une satisfaction sexuelle doive être considérée comme
    morale, parce qu'elle se propose le but sus-indiqué. Il
    est vrai qu'une satisfaction sexuelle qui ne vise pas la
    procréation, est contraire à la nature; mais nous ne savons
    pas si elle ne sert pas à d'autres buts qui sont encore pour
    nous un mystère; et quand même elle serait sans but, on n'en
    pourrait point conclure qu'il faut la réprouver, car il n'est
    pas prouvé que la mesure d'après laquelle on doit juger une
    action morale soit son utilité.

    Je suis convaincu et certain que le préjugé actuel disparaîtra
    et que, un jour, on reconnaîtra, à juste raison, le droit aux
    homosexuels de pratiquer sans entraves leur amour.

    En ce qui concerne la possibilité de la liberté d'un pareil
    droit, qu'on se rappelle donc les Grecs et leurs amitiés qui,
    au fond, n'étaient pas autre chose que de l'amour sexuel;
    qu'on songe un peu que, malgré cette impudicité contre
    nature, pratiquée par les plus grands génies, les Grecs sont
    considérés, encore aujourd'hui, au point de vue intellectuel
    et esthétique, comme des modèles qu'on n'a pas pu encore
    atteindre et qu'on recommande d'imiter.

    J'ai déjà songé à guérir mon anomalie par l'hypnotisme. Quand
    même il pourrait donner un résultat, ce dont je doute, je
    voudrais être sûr que je deviendrais réellement et pour
    toujours un homme qui aimerait les femmes; car, bien que je
    ne puisse pas me satisfaire avec les hommes, je préférerais
    pourtant conserver cette aptitude à l'amour et à la volupté,
    quoique inassouvie, que d'être tout à fait sans sentiment.

    Ainsi, il me reste l'espoir que je trouverai l'occasion de
    satisfaire cet amour que je désire tant et qui me rendrait
    heureux; mais je ne préférerais nullement à mon état actuel
    une désuggestion des sentiments homosexuels sans trouver une
    compensation dans des sentiments hétérosexuels équivalents.

    Finalement, je dois, contrairement aux diverses déclarations
    des uranistes que je trouve citées dans les biographies
    publiées, faire remarquer que, pour ma part du moins, il m'est
    très difficile de reconnaître mes semblables.

    Bien que j'aie décrit d'une manière assez détaillée mes
    anomalies sexuelles, je crois que les remarques suivantes
    seront encore importantes pour la compréhension complète de
    mon état.

    Ces temps derniers, j'ai renoncé à l'_immissio penis_, et je
    me suis contenté du _coitus inter femora puellæ_.

    L'éjaculation s'est alors produite plus rapidement que par la
    _conjunctio membrorum_ et, en outre, j'éprouvai une certaine
    volupté au pénis même. Si cette façon de rapport sexuel me fut
    assez agréable, cela doit être en partie attribué au fait que,
    dans ce genre de jouissance sexuelle, la différence de sexe
    est tout à fait indifférente, et qu'inconsciemment cela me
    rappelait l'accolade d'un homme. Mais, cette réminiscence
    était absolument inconsciente, bien que perçue vaguement; car
    je n'avais pas un plaisir dû à ma force d'imagination, mais
    causé directement par les baisers sur la bouche de la femme.
    Je sens aussi que le charme que le lupanar et les mérétrices
    exercent sur moi commence à s'effacer; mais je sais
    pertinemment que certaines femmes pourront toujours m'exciter
    par leurs baisers.

    Aucune femme ne me semble désirable au point d'être capable de
    surmonter quelque obstacle pour la posséder; aucune ne le sera
    jamais, tandis que la crainte d'être découvert et livré à la
    honte ne peut que difficilement me retenir dans la recherche
    des étreintes des hommes.

    Ainsi, je me suis laissé entraîner dernièrement à me payer
    un soldat chez une mérétrice. La volupté fut très vive et
    surtout, après la satisfaction obtenue, je fus remonté. Les
    jours suivants je me sentais, pour ainsi dire, réconforté,
    ayant à tout moment des érections; bien que je n'aie pu
    jusqu'ici retrouver ce soldat, l'idée de pouvoir m'en payer
    un autre me procure une certaine inquiétude; cependant, je
    ne serais parfaitement satisfait que si je trouvais une
    âme-soeur parmi les gens de ma position sociale et de mon
    instruction.

    Je n'ai pas encore mentionné que, tandis qu'un corps de femme,
    sauf la figure, me laisse absolument froid, le toucher avec la
    main me dégoûterait, _membrum virile me tangere dum os meum
    os ejus osculatur, mihi exoptatum esse_; de plus, je
    n'éprouverais aucun dégoût à poser mes lèvres sur celles d'un
    homme qui me serait très sympathique.

    La masturbation, ainsi que je l'ai dit, m'est impossible.

    OBSERVATION 111 (_Hermaphrodisme psychique; sentiment
    hétérosexuel développé de bonne heure, à la suite de
    masturbation épisodique, mais puissante; sentiment homosexuel
    pervers ab origine; excitation sensuelle par les bottes
    d'hommes_).--M. X..., vingt-huit ans, est venu chez moi au
    mois de septembre 1887, tout désespéré, pour me consulter
    sur la perversion de sa _vita sexualis_, qui lui rend la vie
    presque insupportable et qui, à plusieurs reprises, l'a déjà
    poussé au suicide.

    Le malade est issu d'une famille où les névroses et les
    psychoses sont très fréquentes. Dans la famille du côté
    paternel, des mariages entre cousins ont eu lieu depuis trois
    générations. Le père, dit-on, est bien portant, et est heureux
    en ménage. Le fils, cependant, fut frappé par la prédilection
    de son père pour les beaux valets. La famille du côté maternel
    passe pour être composée d'originaux. Le grand-père et l'aïeul
    de la mère sont morts mélancoliques; la soeur de la mère
    était folle. Une fille du frère du grand-père était hystérique
    et nymphomane. Des douze frères et soeurs de la mère, trois
    seulement se sont mariés, parmi lesquels un frère qui était
    atteint d'inversion sexuelle et d'une maladie de nerfs,
    par suite d'excès de masturbation. La mère du malade était,
    dit-on, bigotte, d'une intelligence bornée, nerveuse,
    irritable et portée à la mélancolie.

    Le malade a un frère et une soeur: le premier est
    névropathe, souvent en proie à une dépression mélancolique;
    bien qu'il soit déjà adulte, il n'a jamais montré trace de
    penchants sexuels; la soeur est une beauté connue et pour
    ainsi dire célèbre dans le monde des hommes. Cette dame est
    mariée, mais sans enfants; on prétend que c'est à cause de
    l'impuissance du mari. Elle resta, de tout temps, froide aux
    hommages que lui rendaient les hommes; mais elle est ravie par
    la beauté féminine et presque amoureuse de quelques-unes de
    ses amies.

    Le malade, en venant à sa personnalité, nous raconta qu'à
    l'âge de quatre ans déjà, il rêvait de beaux écuyers, chaussés
    de belles bottes. Quand il fut devenu plus grand, il ne rêvait
    jamais de femmes. Ses pollutions nocturnes ont toujours été
    provoquées par des «rêves de bottes».

    Dès l'âge de quatre ans, il éprouvait une étrange affection
    pour les hommes ou plutôt pour les laquais qui portaient des
    bottes bien cirées. Au début, ils ne lui paraissaient que
    sympathiques; mais, à mesure que sa vie sexuelle commença à
    se développer, il éprouvait, à leur aspect, de violentes
    érections et une émotion voluptueuse. Les bottes bien
    reluisantes ne l'excitaient que quand elles étaient chaussées
    par des domestiques; sur les pieds des personnes de son monde,
    elles l'auraient laissé absolument froid.

    À cet état de choses ne se rattachait aucune impulsion
    sexuelle dans le sens d'un amour d'hommes. La seule idée de
    cette possibilité lui faisait horreur. Mais il lui vint
    à l'esprit des idées, renforcées par des sensations
    voluptueuses, d'être le valet de ses valets, de pouvoir leur
    ôter leurs bottes, de se laisser fouler aux pieds par eux,
    d'obtenir la permission de cirer leurs bottes. Sa morgue
    d'aristocrate se révoltait contre cette idée. En général, ces
    idées de bottes lui étaient pénibles et le dégoûtaient. Les
    sentiments sexuels se développèrent chez lui de bonne heure
    et puissamment. Ils trouvèrent alors leur expression dans ces
    idées voluptueuses de bottes, et, à partir de la puberté, dans
    des rêves analogues, accompagnés de pollutions.

    Du reste, le développement physique et intellectuel
    s'accomplissait sans troubles. Le malade apprenait avec
    facilité; il termina ses études, devint officier, et, grâce
    à son apparence virile et distinguée, ainsi qu'à sa haute
    position, un personnage très bien vu dans le monde.

    Il se dépeint lui-même comme un homme de bon coeur, d'une
    grande force de volonté, mais d'un esprit superficiel. Il
    affirme être un chasseur et un cavalier passionné, et ne
    jamais avoir eu de goût pour les occupations féminines. Dans
    la société des dames, il fut, comme il l'assure, toujours un
    peu timide; dans les salles de bal, il s'est toujours ennuyé.
    Il n'a jamais eu d'intérêt pour une dame du monde. Parmi
    les femmes, c'étaient, seules, les paysannes robustes,
    comme celles qui posaient chez les peintres de Rome, qui
    l'intéressaient, mais jamais une émotion sensuelle, dans
    la vraie acception du mot, ne lui vint en présence de ces
    représentantes du sexe féminin. Au théâtre et au cirque, il
    n'avait d'yeux que pour les artistes hommes. Il n'éprouvait
    aucune excitation sensuelle même pour ceux-ci. Chez l'homme,
    ce sont surtout les bottes qui l'intéressent, et encore
    faut-il que le porteur de ce genre de chaussures appartienne
    à la classe domestique et soit un bel homme. Ses égaux,
    quand même ils porteraient les plus belles bottes, lui sont
    absolument indifférents.

    Le malade n'est pas encore clairement fixé sur la nature
    de ses penchants sexuels, et il ne saurait pas dire si
    l'affection l'emporte chez lui pour l'un ou pour l'autre sexe.

    À mon avis, il a eu primitivement plutôt du goût pour la
    femme, mais cette sympathie était, en tout cas, très faible.
    Il affirme avec certitude que l'_adspectus viri nudi_ lui
    était antipathique, et celui des parties génitales viriles
    lui serait même répugnant. Ce n'était précisément pas le cas
    vis-à-vis de la femme; mais il restait sans excitation même
    devant le plus beau _corpus feminimum_. Quand il était jeune
    officier, il était obligé d'accompagner de temps en temps ses
    camarades au bordel. Il s'y laissait décider volontiers, car
    il espérait se débarrasser, de cette façon, de ses idées. Il
    était impuissant tant qu'il n'avait pas recours à ses idées
    de bottes. Alors le coït avait lieu d'une façon tout à fait
    normale, mais sans lui procurer le moindre sentiment de
    volupté. Le malade n'éprouvait aucun penchant à avoir des
    rapports avec les femmes; il lui fallait, pour cela, une
    impulsion extérieure, à vrai dire une séduction. Abandonné
    à lui-même, sa _vita sexualis_ consistait dans le plaisir de
    penser à des bottes et en rêves analogues avec pollutions.
    Comme chez lui l'obsession d'embrasser les bottes de ses
    valets, de les leur ôter, etc., s'accentuait de plus en plus,
    le malade résolut de faire tous les efforts possibles pour
    se débarrasser de cette impulsion dégoûtante, qui le blessait
    dans son amour-propre. Il avait vingt ans et se trouvait à
    Paris; alors il se rappela d'une très belle paysanne, laissée
    dans sa lointaine patrie. Il espérait pouvoir se délivrer,
    avec cette fille, de ses tendances sexuelles perverses; il
    partit aussitôt pour sa patrie et sollicita les faveurs de
    la belle campagnarde. Il paraît que, de sa nature, le malade
    n'était pourtant pas tout à fait prédisposé à l'inversion
    sexuelle. Il affirme qu'à cette époque il tomba réellement
    amoureux de la jeune paysanne, que son aspect, le contact de
    son jupon lui donnaient un frisson voluptueux; un jour qu'elle
    lui accorda un baiser, il eut une violente émotion. Ce n'est
    qu'après une cour assidue d'un an et demi que le malade arriva
    à son but auprès de la jeune fille.

    Il était puissant, mais il éjaculait tardivement (dix à vingt
    minutes), et n'avait jamais de sensation voluptueuse pendant
    l'acte.

    Après une période d'un an et demi de rapports sexuels avec
    cette fille, son amour pour elle se refroidit, car il ne la
    trouvait pas «aussi pure et fine» qu'il l'aurait désiré. À
    partir de ce moment, il a dû de nouveau recourir à l'évocation
    des images de bottes pour rester puissant dans ses rapports
    avec sa paysanne. À mesure que sa puissance diminuait, ses
    idées de bottes revenaient spontanément.

    Plus tard le malade fit aussi le coït avec d'autres femmes.
    Par-ci, par-là, quand la femme lui était sympathique, la chose
    se passait sans l'évocation des idées de bottes.

    Une fois il est même arrivé au malade de se rendre coupable de
    _stuprum_. Fait curieux, cette seule fois cet acte--qui était
    cependant forcé--lui procura un sentiment de volupté.

    À mesure que sa puissance baissait, et qu'elle ne pouvait plus
    se maintenir que par les idées de bottes, le _libido_ pour
    l'autre sexe baissait aussi. Chose significative, malgré son
    faible degré de _libido_, son faible penchant pour les
    femmes, le malade en arriva à la masturbation pendant qu'il
    entretenait des rapports sexuels avec la fille de paysans. Il
    apprit ces pratiques par la lecture des «Confessions» de J.-J.
    Rousseau, ouvrage qui lui tomba par hasard entre les mains.
    Aux impulsions dans ce sens se joignirent des idées de bottes.
    Il entrait alors dans des érections violentes, se masturbait,
    avait pendant l'éjaculation une volupté très vive qui manquait
    pendant le coït; il se sentait au commencement ragaillardi et
    stimulé intellectuellement par la masturbation.

    Avec le temps cependant les symptômes de la neurasthénie,
    sexuelle d'abord, ensuite générale, avec irritation spinale,
    firent leur apparition. Il renonça pour un moment à la
    masturbation et alla trouver son ancienne maîtresse. Mais elle
    lui était devenue tout à fait indifférente et, comme il ne
    réussissait plus, même avec l'évocation des images de bottes,
    il s'éloigna de la femme et retomba de nouveau dans la
    masturbation qui le mettait à l'abri de l'impulsion de baiser
    et de cirer des bottes de valets. Toutefois, sa situation
    sexuelle restait bien pénible. Parfois il essayait encore le
    coït et réussissait quand, dans son imagination, il pensait
    à des bottes cirées. Après une longue abstinence de la
    masturbation, le coït lui réussissait quelquefois, sans qu'il
    eût besoin de recourir à aucun artifice.

    Le malade déclare qu'il a de très grands besoins sexuels.
    Quand il n'a pas éjaculé depuis un long laps de temps, il
    devient congestif, très excité et psychiquement tourmenté par
    ses horripilantes idées de bottes, de sorte qu'il est forcé de
    faire le coït ou, ce qu'il préfère, se masturber.

    Depuis un an sa situation morale s'est compliquée d'une
    façon fâcheuse par le fait, qu'étant le dernier rejeton d'une
    famille riche et noble, sur le désir pressant de ses parents,
    il doit enfin penser au mariage.

    La fiancée qui lui est destinée est d'une rare beauté et elle
    lui est tout à fait sympathique au point de vue intellectuel.
    Mais comme femme elle lui est indifférente, comme toutes les
    femmes. Elle le satisfait au point de vue esthétique comme
    n'importe quel «chef-d'oeuvre de l'art». Elle est devant ses
    yeux comme un idéal. L'adorer platoniquement serait pour lui
    un bonheur digne de tous ses efforts; mais la posséder comme
    femme est pour lui une pensée pénible. Il sait d'avance qu'en
    face d'elle il ne pourra être puissant qu'à l'aide de ses
    idées de bottes. Mais sa haute estime pour cette personne,
    ainsi que son sens moral et esthétique, se révolteraient
    contre l'emploi d'un pareil moyen. S'il la souillait avec
    ces idées de bottes, elle perdrait à ses yeux même sa valeur
    esthétique, et alors il deviendrait tout à fait impuissant; il
    la prendrait en horreur. Le malade croit que sa situation
    est désespérée, et il avoue que ces temps derniers il fut à
    plusieurs reprises tenté de se suicider.

    C'est un homme d'une haute culture intellectuelle, d'_habitus_
    tout à fait viril, à la barbe fortement développée, à la
    voix grave et aux parties génitales normales. L'oeil a
    l'expression névropathique. Aucun stigmate de dégénérescence.
    Symptômes de neurasthénie spinale. On a réussi à rassurer le
    malade et à lui inspirer confiance dans l'avenir.

    Les conseils médicaux consistaient en moyens pour combattre la
    neurasthénie: interdiction de continuer la masturbation et
    de s'abandonner à ses idées de bottes, affirmation qu'avec la
    guérison de la neurasthénie la cohabitation serait possible
    sans le secours des idées de bottes, et qu'avec le temps le
    malade serait apte au mariage moralement et physiquement.

    Vers la fin du mois d'octobre 1888, le malade m'écrivait qu'il
    avait résisté victorieusement à la masturbation et aux idées
    de bottes. Il n'a rêvé qu'une seule fois de bottes et il n'a
    presque plus eu de pollutions. Il est affranchi des tendances
    homosexuelles, mais, malgré de fréquentes et puissantes
    émotions sexuelles, il n'a aucun _libido_ pour la femme. Dans
    cette situation fatale, il est forcé par les circonstances de
    se marier dans trois mois.


2. HOMOSEXUELS OU URANISTES.

Contrairement au groupe précédent, c'est-à-dire celui des
hermaphrodites psychosexuels, il y a ici, _ab origine_, un sentiment
et un penchant sexuels exclusifs pour les personnes du même sexe;
mais, contrairement au groupe qui suit, l'anomalie des individus se
borne uniquement à la _vita sexualis_ et n'exerce pas un effet plus
profond et plus grave sur le caractère ni sur la totalité de la
personnalité intellectuelle.

La _vita sexualis_ est, chez ces homosexuels (uranistes), _mutatis
mutandis_, tout à fait semblable à celle de l'amour normal
hétérosexuel; mais, comme elle est contraire au sentiment naturel,
elle devient une caricature, d'autant plus que ces individus sont en
général atteints d'_hyperæsthesia sexualis_ et que, par conséquent,
leur amour pour leur propre sexe est un amour ardent et extatique.

L'uraniste aime, idolâtre son amant masculin, de même que l'homme qui
aime la femme, idolâtre sa maîtresse. Il est capable de faire pour
lui les plus grands sacrifices; il éprouve les tortures de l'amour
malheureux, souvent non payé de retour, de l'infidélité de l'amant, de
la jalousie, etc.

L'attention de l'homme homosexuel n'est captivée que par le danseur,
l'acteur, l'athlète, la statue d'homme, etc. L'aspect des charmes
féminins lui est indifférent, sinon répugnant; une femme nue lui
paraît dégoûtante, tandis que la vue des parties génitales viriles, la
vue des cuisses de l'homme, etc., le fait tressaillir de joie.

Le contact charnel avec un homme qui lui est sympathique lui donne
un frisson de volupté; et, comme de pareils individus sont souvent
neurasthéniques sexuellement, soit de naissance, soit par suite de
la pratique de l'onanisme ou d'une abstinence forcée de tout rapport
sexuel, il se produit facilement des éjaculations qui, dans les
rapports les plus intimes avec la femme, n'auraient pas lieu du
tout ou ne pourraient être forcément provoquées que par des moyens
mécaniques. L'acte sexuel de n'importe quel genre, accompli avec
l'homme, procure du plaisir et laisse derrière lui un sentiment de
bien-être. Quand l'uraniste est capable de se forcer au coït,
le dégoût agit régulièrement comme idée d'entrave et rend l'acte
impossible; il éprouve à peu près le même sentiment qu'un homme
qui serait forcé de goûter à de la nourriture ou à des boissons
nauséabondes. Toutefois, l'expérience nous apprend que souvent des
invertis de ce second degré se marient pour des raisons éthiques ou
sociales.

Ces malheureux sont relativement puissants, quand, au milieu de
l'étreinte conjugale, ils fouettent leur imagination et se figurent
tenir, au lieu de l'épouse, un homme aimé entre leur bras.

Mais le coït est pour eux un lourd sacrifice, et non un plaisir; il
les rend pour des journées entières faibles, énervés et souffrants.
Quand ces uranistes ne sont pas capables de contrebalancer les idées
et les représentations d'entrave, soit par l'effort énergique de leur
imagination, soit par l'emploi de boissons alcooliques excitantes,
soit par des érections artificiellement créées à l'aide de vessies
pleines, etc., ils sont complètement impuissants, tandis que le
seul contact d'un homme peut leur donner des érections et même de
l'éjaculation.

Danser avec une femme est désagréable à l'uraniste. La danse avec un
homme, surtout avec un homme de formes sympathiques, lui paraît être
le plus grand plaisir.

L'uraniste masculin, quand il est d'une classe bien élevée, n'a pas
d'antipathie pour les rapports non sexuels avec les femmes, quand
leur conversation et leur goût artistique lui paraissent agréables. Il
n'abhorre la femme que dans son rôle sexuel.

La femme homosexuelle présente ces mêmes phénomènes, _mutatis
mutandis_. À ce degré de l'aberration sexuelle, le caractère et les
occupations restent conformes au sexe que l'individu représente. La
perversion sexuelle reste une anomalie isolée, mais qui laisse des
traces profondes dans l'existence sociale et intellectuelle de la
personne en question. Conformément à ce fait, elle se sent, dans
n'importe quel acte sexuel, dans le rôle qui lui échouerait dans le
cas d'une tendance hétérosexuelle.

Il y a cependant des cas intermédiaires, formant une transition vers
le troisième groupe, dans ce sens que la personne s'imagine, désire ou
rêve le rôle sexuel qui correspondrait à ses sentiments homosexuels et
qu'il se manifeste incomplètement des penchants à des occupations, des
tendances de goût, qui ne sont pas conformes au sexe que l'individu
représente. Dans certains cas on a l'impression que ces phénomènes
ont été artificiellement produits par l'influence de l'éducation, dans
d'autres qu'ils représentent des dégénérescences plus profondes et
produites, dans les limites du degré en question, par une activité
sexuelle perverse (masturbation); ces derniers cas présentent des
phénomènes de dégénérescence progressive analogues à ceux que nous
avons observés dans les inversions sexuelles acquises.

En ce qui concerne la façon de se satisfaire au point de vue sexuel,
il faut remarquer que, chez beaucoup d'uranistes hommes, qui sont
atteints de faiblesse sexuelle irritable, la seule accolade
suffit pour provoquer une éjaculation. Les personnes sexuellement
hyperesthésiques et atteintes de paresthésie des sentiments
esthétiques, ont souvent un plus grand plaisir à se commettre avec des
individus sales et communs, pris dans la lie de la populace.

Sur le même terrain se produisent des désirs pédérastes (naturellement
actifs) et d'autres aberrations; mais il est rare, et évidemment
c'est seulement chez des personnes d'une moralité défectueuse et très
cupides, que le _libido nimia_ amène aux actes de pédérastie.

Contrairement aux vieux débauchés corrompus qui préfèrent des garçons
et pratiquent de préférence la pédérastie, l'affection sexuelle
des uranistes adultes ne paraît pas se tourner vers les individus
masculins non développés.

L'uraniste ne pourrait probablement devenir dangereux pour les garçons
que par suite d'un rut violent, ou quand il ne trouve pas mieux.

Le mode de satisfaction sexuelle des uranistes féminins est
probablement la masturbation mutuelle et passive; ces personnes
trouvent le coït aussi dégoûtant, fatigant et inadéquat que l'homme
uraniste.

    OBSERVATION 112.--L'observation suivante est l'extrait d'une
    très longue autobiographie qu'un médecin atteint d'inversion
    sexuelle a mise à ma disposition.

    J'ai quarante ans; je suis né d'une famille très saine[94],
    j'ai toujours été bien portant; je passais pour un modèle de
    fraîcheur physique et intellectuelle, d'énergie; je suis d'une
    constitution robuste, mais je n'ai que peu de barbe; sauf aux
    aisselles et au _mons Veneris_, je n'ai pas de poils sur le
    corps.

    [Note 94: Plus tard, on a appris qu'un proche parent était
    mort fou, et que huit soeurs et frères du malade avaient
    péri entre l'âge de un à huit ans d'_hydrocephalus acutus_ ou
    _chronicus_.]

    Peu après ma naissance, mon pénis était déjà
    extraordinairement grand; à l'heure qu'il est, il a en _statu
    erectionis_ 21 centimètres de longueur et une circonférence de
    14 centimètres. Je suis excellent cavalier, gymnaste, nageur;
    j'ai pris part à deux campagnes comme médecin militaire. Je
    n'ai jamais eu de goût pour les vêtements de femme ni pour
    les occupations féminines. Jusqu'à l'âge de puberté, j'étais
    timide en face du sexe féminin, et je le suis encore quand je
    me trouve en présence de femmes que je ne connais que depuis
    peu de temps.

    De tout temps la danse me fut antipathique. À l'âge de huit
    ans s'éveilla en moi l'affection pour mon propre sexe. Tout
    d'abord j'éprouvais du plaisir en regardant les parties
    génitales de mes frères. _Fratrem meum juniorem impuli ut
    alter alterius genitalibus luderet, quibus factis penis meus
    se erexit._ Plus tard, en prenant un bain avec les enfants de
    l'école, les garçons m'intéressaient beaucoup, les filles
    pas du tout. J'avais si peu de goût pour elles qu'à l'âge
    de quinze ans encore je croyais qu'elles étaient munies d'un
    pénis comme nous autres. En compagnie de garçons ayant les
    mêmes sentiments, nous nous amusions _vicissim genitalibus
    nostris ludere_. À l'âge de onze ans et demi, on me donna un
    précepteur très sévère; je ne pouvais que rarement aller en
    cachette trouver mes camarades. J'apprenais très facilement,
    mais je ne m'accordais pas bien avec mon précepteur; un jour
    qu'il m'ennuyait trop, je me mis en rage et je courus sur lui
    avec un couteau; je l'aurais tué avec plaisir, s'il ne m'avait
    pas saisi le bras. À l'âge de douze ans et demi, j'ai déserté
    la maison paternelle pour une raison analogue, et pendant six
    semaines je rôdai dans le pays voisin.

    On me mit ensuite au lycée; j'étais déjà développé
    sexuellement, et, en nous baignant, je m'amusais avec les
    garçons de la manière que j'ai indiquée, plus tard aussi par
    l'_imitatio coïtus inter femora_. J'avais alors treize
    ans. Les filles ne me plaisaient pas du tout. Des érections
    violentes m'amenèrent à jouer avec mes parties génitales;
    l'idée me vint aussi _penem in os recipere_, ce à quoi
    j'arrivai en me courbant. Je provoquai, par ce moyen,
    une éjaculation. C'est ainsi que j'arrivai à pratiquer la
    masturbation. J'en fus vivement effrayé, je me considérais
    comme un criminel; je me découvris à un condisciple âgé de
    seize ans. Celui-ci m'éclaira, me rassura et conclut avec
    moi une liaison d'amour. Nous étions heureux et nous
    nous satisfaisions par l'onanisme mutuel. En outre, je me
    masturbais aussi; au bout de deux ans, cette union fut rompue,
    mais, aujourd'hui encore, quand nous nous rencontrons par
    hasard--mon ami est un fonctionnaire supérieur--l'ancienne
    flamme se rallume de nouveau.

    Ce temps que j'ai passé avec mon ami H... fut bien heureux,
    et j'en payerais le retour avec le sang de mon coeur. La vie
    m'était alors un plaisir; mes études étaient pour moi comme
    un jeu facile; j'avais de l'enthousiasme pour tout ce qui est
    beau.

    Pendant ce temps, un médecin, ami de mon père, me séduisit en
    me caressant, à l'occasion d'une visite, en m'onanisant,
    en m'expliquant les procédés sexuels et en m'engageant à
    ne jamais me faire de manustuprations, cet acte étant
    très préjudiciable à la santé. Il pratiqua alors avec moi
    l'onanisme mutuel et me déclara que c'était pour lui le seul
    moyen de fonctionner au point de vue sexuel. Il a, dit-il, le
    dégoût des femmes; voilà pourquoi il a vécu en désaccord avec
    sa femme, morte depuis. Il m'invita avec insistance à venir
    le voir le plus souvent possible. Ce médecin était un homme de
    belle prestance, père de deux fils âgés du quatorze et quinze
    ans, avec lesquels, l'année suivante, je nouai une liaison
    d'amour analogue à celle que j'entretenais avec mon ami H...
    J'avais honte d'avoir fait des infidélités à ce dernier;
    toutefois je continuais mes rapports avec le médecin. Il
    pratiquait avec moi l'onanisme mutuel, me montrait nos
    spermatozoïdes sous le microscope; il me montrait aussi
    des ouvrages et des images pornographiques, mais qui ne me
    plaisaient guère, car je n'avais d'intérêt que pour les corps
    masculins. Plus tard, à l'occasion d'une visite, il me pria de
    lui accorder une faveur qu'il n'avait encore jamais goûtée et
    dont il avait grande envie. Comme je l'aimais, je consentis
    à tout. _Instrumentis anum dilatavit, me pædicavit, dum simul
    penem meum trivit ita ut eodem tempore dolore et voluptate
    affectus sim._ Après cette découverte j'allai immédiatement
    trouver mon ami H..., croyant que cet homme aimé me donnerait
    un plaisir plus grand encore. _Alter alterum pædicavit_; mais
    nous fûmes déçus tous les deux et nous n'y revînmes plus;
    car, passif, je n'éprouvais que de la douleur; et, actif,
    je n'avais pas de plaisir, tandis que l'onanisme mutuel nous
    procurait la plus grande jouissance. Je me laissai faire
    encore plusieurs fois par le médecin, et encore je ne le fis
    que par gratitude. Jusqu'à l'âge de quinze ans, je pratiquai
    avec des amis l'onanisme passif ou mutuel.

    J'étais devenu grand; les femmes et les filles me faisaient
    toutes sortes d'avances; mais je les fuyais comme Joseph
    fuyait la femme de Putiphar. À l'âge de quinze ans, je vins
    dans la capitale. Je n'avais que rarement l'occasion de
    satisfaire mon penchant sexuel. En revanche, je jouissais à
    l'aspect des images et des statues d'hommes, et je ne pouvais
    m'empêcher d'embrasser ardemment les statues aimées. L'ennui
    principal pour moi, c'étaient les feuilles de vigne qui
    couvraient les parties génitales.

    À l'âge de dix-sept ans, je me fis inscrire à l'Université. De
    nouveau je vécus deux ans avec mon ami H...

    À l'âge de dix-sept ans et demi on me poussa, alors que
    j'étais en état d'ivresse, à faire le coït avec une femme. Je
    me forçai; mais, aussitôt l'acte accompli, je pris la fuite,
    rempli de dégoût. De même qu'après ma première manustupration
    active, j'eus comme le sentiment que j'avais commis un crime.
    Dans un nouvel essai que je fis, sans être ivre, _puella nuda
    pulcherrima operante erectio non evenit_, tandis que la vue
    seule d'un garçon ou le contact de ma cuisse avec une main
    d'homme rendait mon pénis raide comme de l'acier. Mon ami H...
    venait, il y a peu de temps, de faire la même expérience. Nous
    nous creusâmes alors la tête, mais en vain, pour en découvrir
    la cause. Je laissai donc les femmes pour ce qu'elles sont, et
    je trouvai mon plaisir chez des amis par l'onanisme passif et
    mutuel: entre autres je le pratiquais avec les deux fils du
    médecin qui, depuis mon départ, avait abusé de ses enfants en
    leur faisant de la _pædicatio_.

    À l'âge de dix-neuf ans je fis la connaissance de deux vrais
    uranistes.

    A..., cinquante-six ans, d'un extérieur féminin, imberbe, très
    médiocre au point de vue intellectuel, avec un instinct
    sexuel très fort et qui s'est manifesté trop prématurément, a
    pratiqué l'amour uraniste depuis l'âge de six ans. Il venait
    tous les mois une fois dans la capitale. J'étais obligé de
    coucher avec lui: il était insatiable d'onanisme mutuel et me
    força aussi à la _pædicatio_ active et passive, ce que j'ai dû
    accepter à contre-coeur, par-dessus le marché.

    B..., négociant, trente-six ans, d'apparence tout à fait
    virile, avait des besoins énormes, de même que moi-même. Il
    savait donner à ses manipulations sur mon corps un tel charme
    que je dus lui servir de cynède. C'est le seul avec lequel
    j'éprouvai dans le rôle passif quelque jouissance. Il
    m'avoua que, rien qu'en me sachant près de lui, il était pris
    d'érections très tourmentantes: quand je ne pouvais pas le
    servir, il était obligé de se soulager par la masturbation.

    Malgré ces amourettes, j'étais assistant de clinique à
    l'hôpital et je passais comme très zélé et très capable
    dans mon métier. Bien entendu, j'ai cherché dans toute
    la littérature médicale une explication de ma bizarrerie
    sexuelle. Partout je la trouvais stigmatisée comme un
    délit qui mérite d'être puni, tandis que moi je n'y pouvais
    reconnaître que la simple et naturelle satisfaction de mes
    désirs sexuels. J'avais la conscience que cette particularité
    m'est venue de naissance; mais, me sentant en antagonisme avec
    le monde entier, et souvent près de la folie et du suicide,
    j'essayais toujours et toujours de satisfaire avec les femmes
    mon immense appétit génital. Le résultat était toujours le
    même: ou il y avait absence de toute érection ou, quand je
    réussissais à faire l'acte, il y avait dégoût et horreur d'y
    revenir.

    Étant médecin-major, je souffris énormément à la vue et au
    contact de milliers de corps d'hommes nus. Heureusement,
    je contractai une liaison d'amour avec un lieutenant qui
    partageait mes sentiments, et je passai encore une fois une
    période de divines délices.

    Par amour pour lui, je me laissai décider à la _pædicatio_,
    que son âme désirait tant. Nous nous aimâmes jusqu'à sa mort,
    à la bataille de Sedan. Depuis, je n'acceptai plus jamais la
    _pædicatio_ ni passive, ni active, bien que j'aie eu beaucoup
    d'amourettes et que je sois un personnage très demandé.

    À l'âge de vingt-trois ans, je suis allé m'établir comme
    médecin à la campagne, j'étais très couru et très aimé comme
    médecin. Pendant cette période, je me satisfaisais avec des
    garçons de quatorze ans. Je me suis, à cette époque, lancé
    dans la vie politique et brouillé avec le clergé. Un de mes
    amants me trahit, le clergé me dénonça et je fus forcé de
    prendre la fuite. L'enquête judiciaire conclut en ma faveur.
    J'ai pu rentrer, mais je fus vivement ébranlé et je profitai
    de la guerre qui venait d'éclater (1870) pour servir sous les
    armes, espérant trouver la mort. Je rentrai de la guerre, avec
    nombre de distinctions honorifiques; homme mûr et calme, je ne
    trouvais plus de plaisir que dans les travaux assidus de mon
    métier. J'espérais que mon énorme instinct génital était près
    de s'éteindre, épuisé que j'étais par les immenses fatigues de
    la campagne.

    À peine fus-je reposé que l'ancien instinct indomptable
    recommença à se faire sentir en moi et m'entraîna à des
    satisfactions effrénées. Souvent je faisais mon examen de
    conscience, me reprochais mon penchant répréhensible aux yeux
    du monde, sinon aux miens.

    Pendant un an, je m'abstins, en déployant toute ma force de
    volonté; ensuite, j'allai dans la capitale pour me forcer
    aux rapports avec les femmes. Moi qui, à la vue du plus sale
    garçon d'écurie, étais pris d'érections violentes, je n'avais
    guère d'émotion auprès de la plus belle des femmes. Je
    rentrais anéanti. J'avais un garçon pour mon service et en
    même temps pour mes satisfactions sexuelles.

    La solitude de la vie du médecin du campagne, le vif désir
    d'avoir des enfants, me poussaient au mariage. Du reste, je
    voulais couper court aux cancans des gens, et j'espérais en
    outre triompher enfin de mon fatal penchant.

    Je connaissais une demoiselle pleine de bonté et de coeur,
    et de l'amour de laquelle j'étais convaincu. Je réussis,
    grâce à l'estime et à l'adoration que j'avais pour ma femme, à
    remplir mes devoirs conjugaux. Ce qui me facilita ma tâche, ce
    fut l'air garçon qu'avait ma femme. Je l'appelais mon Raphaël,
    je fouettais mon imagination pour évoquer des images de
    garçons et arriver ainsi à l'érection. Mon imagination se
    lassa au bout d'un moment: c'en était fait de l'érection. Je
    ne pouvais pas dormir dans le même lit que ma femme. Dans ces
    deux dernières années, le coït m'a toujours été de plus en
    plus difficile à exécuter, et, depuis deux ans, nous y avons
    renoncé. Ma femme connaît mon état d'âme. Sa bonté de coeur
    et son amour pour moi ont pu la décider à n'y attacher aucune
    importance.

    Mon penchant sexuel pour mon propre sexe est resté toujours
    le même, et malheureusement il m'a forcé souvent à faire des
    infidélités à ma femme.

    Aujourd'hui encore, l'aspect d'un garçon de seize ans me met
    dans une vive excitation sexuelle avec des érections gênantes,
    de sorte que je me soulage à l'occasion par la manustupration
    du garçon ou par la masturbation sur moi-même.

    Les tourments que je souffre sont indescriptibles. Faute de
    mieux, _uxor mea penem lerit, sed quod mulieris manus magno
    opere post dimidiam horam aduquitur, pueri manus post nonnulla
    momenta adsequitur_. Et ainsi je passe ma vie misérable,
    esclave de la loi et de mon devoir envers ma femme!

    Je n'ai jamais eu le désir de la _pædicatio_ ni active ni
    passive. Quand je la faisais ou la subissais, c'était toujours
    par gratitude et par complaisance.

Le médecin auquel je dois cette auto-observation m'affirme que,
jusqu'ici, il a eu des rapports sexuels avec au moins six cents
uranistes. Il y en a beaucoup qui vivent encore et occupent des
positions sociales très élevées et très respectées (10 p. 100
seulement d'entre eux sont devenus plus tard amateurs de femmes). Une
autre partie ne déteste pas la femme, mais a plus de penchant pour le
sexe masculin; les autres sont exclusivement et pour toujours amateurs
d'hommes.

Ce médecin prétend n'avoir jamais rencontré de conformations anormales
des parties génitales chez ces six cents uranistes; mais il a souvent
pu remarquer certains rapprochements vers les formes féminines, le peu
d'abondance des poils, un teint plus tendre, une voix plus haute. Il y
avait souvent aussi un développement des mamelles; X..., _affirmat ab
13-15 anno lac in mammis suis habuisse quod amicus H... esuxit_.
Seuls 10 p. 100 de ces hommes montraient du goût pour les occupations
féminines. Tous ses amis étaient atteints d'un penchant sexuel
anormalement précoce et fort. La grande majorité d'entre eux se
sentait vis-à-vis l'un de l'autre comme hommes, se satisfaisait par
l'onanisme mutuel, manustupration sur l'amant ou par l'amant. La
plupart d'entre eux inclinaient vers la pédérastie active. Mais
souvent, la crainte du Code pénal ou des raisons esthétiques contre
l'anus, sont les causes pour lesquelles l'acte n'est pas exécuté. Ils
se sentent rarement dans le rôle de femme vis-à-vis des autres, et ont
rarement un penchant à la pédérastie passive.

Au commencement de l'année 1887, ce médecin fut arrêté parce qu'il
s'était livré à des actes d'impudicité avec deux garçons de quatorze
ans. Le délit consistait en ce qu'il faisait d'abord frotter par
les garçons _mentulam propriam inter femora viri_ jusqu'à ce que
l'éjaculation se produisît, et qu'il exécutait le même procédé _cum
mentula propria inter femora pueri_. Lors des débuts judiciaires, on
admit qu'on se trouvait en présence d'un instinct morbide; mais il fut
prouvé que l'inculpé n'avait pas de troubles mentaux, qu'il n'avait
pas perdu son libre arbitre, en tout cas qu'il n'avait pas agi sous
une impulsion irrésistible.

Toutefois, il fut condamné à un an de prison, tout en tenant compte
des plus grandes circonstances atténuantes.

    OBSERVATION 113.--M. X..., de haute position sociale, m'a
    consulté pour une neurasthénie et une insomnie dont il souffre
    depuis des années. L'enquête sur la cause du mal a amené le
    malade à avouer qu'il a un penchant sexuel anormal pour son
    propre sexe, qu'il a en général de grands besoins sexuels, et
    que probablement sa maladie de nerfs vient de là. Les passages
    suivants de l'historique de la maladie de cet homme très
    intelligent pourront présenter quelque intérêt scientifique.

    «Mon sentiment sexuel anormal remonte à l'époque de mon
    enfance. À l'âge de trois ans, un journal de modes me tomba
    par hasard entre les mains. J'embrassai les belles gravures
    d'hommes à en déchirer le papier, et je ne fis pas même
    attention aux figures de femmes. Je détestais les jeux des
    garçons.

    J'aimais mieux jouer avec les filles, car elles avaient
    toujours des poupées. Je confectionnais de préférence des
    robes pour les poupées; aujourd'hui encore, malgré mes
    trente-trois ans, les poupées m'intéressent beaucoup. Étant
    encore petit garçon, je restais des heures entières aux aguets
    des cabinets _ut virorum genitalia adspicerem_. Quand je
    réussissais à en apercevoir, j'avais toujours une émotion
    étrange et j'étais pris d'une sorte de vertige. Les hommes
    frêles m'étaient peu sympathiques, mais les garçons surtout
    m'étaient absolument indifférents. À l'âge de treize ans, je
    me livrai à l'onanisme. De l'âge de treize ans jusqu'à quinze
    ans, je dormis dans le même lit qu'un très beau jeune homme.
    C'était mon bonheur! _Per multas horas vespere pene erecto
    illum domum venientem expectavi. Quod si ille fortuito
    genitalia mea in tecto tetigit, summa voluptate affectus
    sum._ À l'âge de quatorze ans, j'avais un camarade d'école
    qui partageait mes goûts. _In schola per nonnulas horas
    alter genitalia alterius tenebat manibus._ Ah! quelles heures
    délicieuses! Je stationnais dans les maisons de bains le plus
    souvent que je pouvais. L'aspect des parties génitales viriles
    me causait de violentes érections. À l'âge de seize ans,
    je fus envoyé dans la grande ville. La vue de tant de
    beaux hommes me ravissait. À l'âge de dix-sept ans et demi,
    j'essayai le coït avec une fille publique, mais, pris de
    dégoût et de répugnance, je fus incapable de l'accomplir.
    D'autres essais encore échouèrent, jusqu'à l'âge de dix-neuf
    ans. Alors je réussis une fois; mais le coït ne me procura
    aucun plaisir, il me laissa plutôt un sentiment de dégoût. Je
    me fis violence; j'étais fier du succès, de cette preuve que
    j'étais pourtant un homme, ce dont j'avais commencé à douter.

    Des essais ultérieurs ne réussirent plus. Le dégoût était trop
    vif. Quand la femme se déshabillait j'étais obligé d'éteindre
    tout de suite la lumière. Je me crus alors impuissant;
    je consultai des médecins; je fréquentai les bains et les
    établissements hydrothérapiques pour guérir ma prétendue
    impuissance, car je ne savais pas du tout ce que je devais en
    penser. J'aimais la société des dames, par vanité peut-être,
    car je paraissais sympathique et aimable à la plupart
    des femmes. Je n'estimais chez la femme que les qualités
    spirituelles et esthétiques. J'aimais à danser avec des femmes
    douées de ces qualités, mais quand ma danseuse se serrait
    pendant la danse contre moi, j'éprouvais une sensation
    fortement désagréable, du dégoût même, et j'aurais bien voulu
    la battre. Quand, par hasard, il arrivait qu'un monsieur, par
    pure plaisanterie, dansait avec moi, j'avais toujours le rôle
    de la dame. Alors je me serrais, je me pressais contre lui, et
    j'en étais tout ravi et content. Quand j'eus dix-huit ans, un
    monsieur qui venait dans notre bureau dit un jour: «C'est un
    gentil garçon, pour lequel on pourrait, en Orient, demander
    à chaque instant une livre sterling.» Ce propos m'intrigua
    beaucoup, et j'aurais bien voulu avoir le mot de cette énigme.
    Un autre monsieur aimait à plaisanter avec moi et, en sortant
    de chez nous, il m'enlevait souvent des baisers que, hélas!
    je lui aurais si volontiers accordés. Ce voleur de baisers est
    devenu plus tard un de mes amants. Grâce à ces circonstances,
    mon attention fut éveillée, et j'attendais une occasion
    propice.

    Quand j'eus atteint l'âge de vingt-cinq ans, il arriva un jour
    qu'un ancien capucin me fixa du regard. Il devint pour moi
    comme un Méphisto. Enfin il m'adressa la parole. Aujourd'hui
    encore, en y pensant, je crois sentir les battements
    précipités de mon coeur; j'étais près de m'évanouir. Il me
    donna rendez-vous pour le soir dans un restaurant. J'y allai;
    mais, arrivé à la porte, je m'en retournai; je redoutais
    des mystères terribles. La soirée suivante, le capucin me
    rencontra de nouveau. Il me persuada, m'amena dans sa chambre,
    car c'est à peine si je pouvais marcher, tellement mon émotion
    était grande. Mon séducteur me fit asseoir sur le canapé,
    me fixa en souriant de ses beaux yeux noirs: je perdis
    connaissance.

    Il me faudrait beaucoup écrire pour pouvoir donner une idée
    approximative de cette volupté, de ces joies divines et
    idéales qui remplissaient toute mon âme; je crois que seul un
    jeune homme innocent, amoureux par-dessus les oreilles,
    qui, pour la première fois, arrive à satisfaire sa langueur
    amoureuse, pourrait être aussi heureux que je le fus dans
    cette soirée mémorable. Mon séducteur exigea ma vie par
    plaisanterie--(ce que je pris d'abord au sérieux). Je le priai
    de me laisser être heureux encore pendant quelque temps,
    et alors je serais prêt à mourir avec lui. C'eût été bien
    conforme à mes idées exaltées de cette époque. J'entretins
    alors pondant cinq ans une liaison avec cet homme qui m'est
    encore si cher aujourd'hui. Ah! que j'étais heureux à cette
    époque, mais souvent aussi malheureux! Je n'avais qu'à le
    voir causer avec un joli garçon, et la rage de la jalousie
    s'éveillait en moi.

    À l'âge de vingt-sept ans, je me suis fiancé avec une jeune
    dame. Son esprit, ses sentiments délicats et esthétiques ainsi
    que des raisons financières, dans l'intérêt de mon commerce,
    me décidèrent à songer à me marier avec elle. D'ailleurs,
    je suis un grand ami des enfants, et toutes les fois que je
    rencontrais un pauvre journalier qui avait avec lui sa femme
    et un bel enfant, j'enviais son bonheur de père de famille.

    Je m'illusionnais donc moi-même; je traversai sans accident ma
    période de fiançailles; cependant, en embrassant ma fiancée,
    j'éprouvais plutôt de l'angoisse et de la peur que du plaisir.
    Une ou deux fois il arriva pourtant qu'après un copieux
    dîner, en l'embrassant vivement et courageusement, j'eus des
    érections. Que j'étais alors heureux! Je me voyais déjà papa!
    Deux fois je fus sur le point de rompre le mariage. Le jour
    des noces,--les invités étaient déjà réunis,--je m'enfermai
    dans ma chambre; je pleurai comme un enfant; je ne voulais pas
    me marier. Cédant aux persuasions des membres de ma famille
    auxquels je donnais les raisons les plus futiles, je me
    laissai traîner en toilette de rue devant l'autel.

    _Uxor mea nuptiarum tempore menses habuit._

    Oh! que j'en rendis grâce à tous les saints! Aujourd'hui
    encore je suis convaincu que seule cette circonstance m'a
    permis d'accomplir plus tard le coït.

    J'ignore encore aujourd'hui comment je suis arrivé à pouvoir
    plus tard faire cet acte avec ma femme et procréer un charmant
    garçon. Il est ma consolation dans ma vie manquée. Je ne puis
    que remercier le bon Dieu du bonheur d'avoir un enfant. Ma vie
    conjugale fut pour ainsi dire une filouterie. Ma femme, que
    j'estime beaucoup à cause de ses qualités excellentes, ne se
    doute pas du tout de mon état réel; seulement elle se plaint
    souvent de ma froideur. Grâce à sa bonté de coeur et à
    sa naïveté, il me fut possible de lui faire accroire que
    l'accomplissement du devoir conjugal ne se fait qu'une fois
    par mois. Comme elle n'est pas sensuelle et que je trouve
    toujours une excuse dans ma nervosité, je réussis à la
    tromper. Le coït est pour moi le plus grand sacrifice qu'on
    puisse imaginer. Grâce à de fortes libations de vin et en
    utilisant le matin les érections produites sous l'influence de
    la réplétion vésicale, je réussis à faire le coït une fois
    par mois; mais je n'éprouve aucune volupté; j'en suis tout
    affaibli, et le lendemain je sens une aggravation de mes
    malaises nerveux. Seule la conscience d'avoir rempli mon
    devoir conjugal envers ma femme, que j'aime du reste, m'est
    alors un plaisir, une satisfaction morale. Il n'en est pas
    ainsi avec un homme. Je peux cohabiter avec lui plusieurs
    fois dans la même nuit, en me sentant toujours dans le rôle de
    l'homme. J'éprouve alors la plus grande volupté, le bonheur
    le plus pur, et je m'en sens rasséréné et content. Ces temps
    derniers, mon penchant pour les hommes s'est un peu relâché.
    J'ai même eu le courage d'éviter un beau jeune homme qui me
    faisait la cour. Cela durera-t-il? Je crains que non. Je ne
    puis pas du tout me passer de l'amour des hommes; quand
    je suis forcé de m'en priver, je me sens abattu, fatigué,
    misérable, et j'ai alors des douleurs et des congestions à la
    tête. J'ai toujours compris que ma bizarrerie regrettable est
    morbide et congénitale; je m'estimerais heureux si je n'étais
    pas marié. Je plains ma femme, si bonne et si gentille.
    Souvent je suis pris de la peur de ne pouvoir plus vivre avec
    elle. Alors des idées de divorce me viennent, ou je fais le
    projet de me suicider ou bien de partir pour l'Amérique.

    Le malade, auquel je dois cette communication, ne présente à
    première vue aucun signe de son état. Il est d'un _habitus_
    tout à fait viril, porte une forte barbe, a la voix forte et
    grave, et les parties génitales tout à fait normales. Le crâne
    a une conformation normale; les stigmates de dégénérescence
    manquent absolument; seulement son oeil, particulièrement
    nerveux, rappelle la névropathie. Les organes végétatifs
    fonctionnent normalement. Le malade présente les symptômes
    ordinaires d'une neurasthénie qu'on peut attribuer aux excès
    sexuels d'un homme ayant des besoins anormaux, dans ses
    rapports avec des personnes de son propre sexe, et aux
    influences nuisibles du coït forcé avec sa femme malgré son
    _horror feminæ_.

    Le malade déclare être né de parents sains et n'avoir dans son
    ascendance ni névropathes ni aliénés. Son frère aîné fut marié
    pendant trois ans. Le mariage fut dissous parce que l'époux
    n'avait jamais eu de rapports sexuels avec sa femme. Il se
    maria une seconde fois. La seconde femme aussi se plaignit
    d'être négligée par son mari; mais elle a quatre enfants
    dont la légitimité n'est pas mise en doute. Une soeur est
    hystérique.

    Le malade prétend avoir, étant jeune homme, souffert d'accès
    de vertige qui duraient plusieurs secondes et pendant lesquels
    il avait comme le sentiment que tout son être se désagrégeait.
    Il dit avoir été de tout temps très irritable, très émotif, et
    avoir eu de l'enthousiasme pour la poésie et pour la musique.
    Lui-même il dépeint son caractère comme mystérieux, anormal,
    nerveux, inquiet, extravagant et hésitant. Il est souvent
    exalté sans aucune raison, et ensuite déprimé sans motif,
    jusqu'à concevoir des idées de suicide. Il peut, par une
    transition rapide et subite, passer des sentiments religieux
    à la frivolité, de l'esthétique au cynisme, de la lâcheté à la
    provocation, de la crédulité bonasse à la méfiance, enfin de
    la tendance à faire du mal à autrui à celle d'être touché
    aux larmes du malheur des autres, d'être libéral jusqu'à la
    prodigalité et ensuite avare comme Harpagon. En tout cas, le
    malade est un être taré. Intellectuellement il semble être
    très bien doué; aussi nous a-t-il affirmé avoir appris avec
    facilité et avoir toujours été parmi les premiers en classe.

    Le mariage de cet homme ne fut pas heureux. Le malade est
    resté neurasthénique malgré qu'il n'ait que rarement accompli
    avec sa femme l'acte sexuel si inadéquat et si nuisible pour
    lui, et qu'il n'ait pas moins rarement trouvé de compensations
    chez des amants masculins. Sa souffrance présentait par
    moments des exacerbations considérables jusqu'à désespérer de
    sa situation conjugale et sexuelle, et allant même jusqu'au
    plus violent _tædium vitæ_.

    Sa femme est devenue hystéropathe, anémique, et le malade
    lui-même est d'avis qu'elle l'est devenue _ex abstinentia_.
    Quelque violence qu'il se fasse, quelque effort qu'il déploie,
    il lui est impossible depuis quelques années de faire le coït;
    les érections font absolument défaut, tandis qu'il se sent
    très puissant dans ses rapports avec ses amants masculins.

    Le garçon de ces malheureux parents a maintenant neuf ans et
    se porte bien.

    Le malade m'avoua encore qu'autrefois il n'était puissant
    pendant le coït avec sa femme qu'en évoquant par artifice dans
    son imagination l'image d'un homme aimé. (Extrait du _Lehrbuch
    der Psychiatrie_ de l'auteur, 2e édition, avec des notes
    supplémentaires).

    OBSERVATION 114. Autobiographie.--L'auteur de ces lignes est
    uraniste de naissance.

    Bien que je n'aie jamais rencontré d'autres uranistes, je
    suis complètement renseigné sur mon état, ayant réussi à me
    procurer avec le temps tous les ouvrages scientifiques qui
    traitent de ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai eu
    l'occasion de lire votre livre _Psychopathia sexualis_.

    Je vis que vous examiniez et précisiez les choses sans
    préjugé, seulement dans l'intérêt de la science et de
    l'humanité.

    Bien que je ne puisse vous communiquer beaucoup de faits
    nouveaux, je tiens tout de même à vous mentionner certaines
    choses que vous voudrez bien accepter comme une pierre de plus
    pour votre édifice; je les remets en pleine confiance entre
    vos mains, convaincu que vous vous en servirez pour notre
    réhabilitation sociale.

    Vous êtes peut-être dans le vrai en supposant que nous sommes
    souvent atteints d'une tare héréditaire. Mon père souffrait
    d'une maladie de la moelle épinière avant ma naissance; plus
    tard, il est devenu mélancolique et s'est suicidé.

    Un autre point cependant sur lequel je ferai mes réserves,
    est l'opinion exprimée par vous, dans un autre passage, que
    l'onanisme, pratiqué dès la première jeunesse, pourrait amener
    un individu à des penchants pervers.

    Négociant, propriétaire d'un petit fonds de commerce,
    célibataire--(cela va de soi),--je viens de passer ma
    trentième année; j'ai l'apparence d'un homme bien portant
    et mon extérieur s'écarte à peine du type viril normal. J'ai
    ressenti à partir de l'âge de dix ans mes premières émotions
    sexuelles qui, dès le début, se portèrent exclusivement vers
    le sexe masculin.

    À partir de l'âge de douze ans, j'ai pratiqué la masturbation.
    J'ai dû jusqu'à aujourd'hui me contenter de ce genre de
    satisfaction, le coït avec la femme ayant été impossible,
    malgré tous mes essais, et n'ayant jamais éprouvé de désirs
    mais plutôt du dégoût pour la femme, et par conséquent n'ayant
    jamais la moindre érection.

    Si je dois faire maintenant une confession sur la manière de
    satisfaire mon instinct sexuel, je dois avouer qu'autrefois
    des camarades d'école, des garçons de mon âge, pouvaient
    provoquer chez moi une excitation sexuelle. Mon penchant pour
    les garçons de dix ans, mais surtout pour les jeunes gens de
    quinze à vingt ans, subsiste encore aujourd'hui.

    Ce qui me charme avant tout, ce sont les formes des corps
    bien vigoureux mais pourtant délicats des cadets (élèves
    militaires), dont l'uniforme plein de goût et les manières
    distinguées m'excitent particulièrement.

    Je n'ai pas eu l'occasion d'entrer avec eux en rapports, même
    purement sociaux. Je dois me contenter de les suivre dans les
    rues et les promenades ou bien dans les cas plus favorables,
    au restaurant, sur le tramway ou en chemin de fer; je
    m'assieds près d'eux et, quand je puis le faire sans être
    aperçu, je me satisfais au moyen de l'onanisme.

    Mon désir le plus ardent serait souvent d'être l'ami, le
    serviteur ou l'esclave d'un de ces jeunes hommes.

    Je ne pense jamais à la pédérastie directe: _exoptatum mihi
    est corpus tangere, amplecti, membrum meum ab amato juvene
    tangi, me autem genitalia vel podicem ejus osculare posse_.

    J'ai souvent cette envie que Sacher Masoch dépeint dans son
    roman «La Vénus à la fourrure», dans lequel un homme se fait
    volontairement l'esclave d'une femme, et éprouve des frissons
    de volupté quand il est battu ou humilié par elle. Seulement,
    chez moi, ce sentiment est modifié dans ce sens que je ne
    voudrais nullement être l'esclave d'une femme, mais l'esclave
    d'un homme ou plutôt d'un jeune homme que j'aimerais tellement
    que je me mettrais à sa merci avec tout mon être.

    Voilà quelles sont à peu près les scènes de volupté qui sont
    présentes à mon esprit pendant que je m'onanise, scènes dans
    lesquelles je me représente toujours les jeunes hommes ou les
    garçons que j'ai rencontrés.

    Je sens bien que l'onanisme est toujours un pis-aller bien
    triste et bien incomplet.

    Voici comment je procède dans mon rêve de volupté.--(Je dis
    tout, car je tiens à écrire la vérité et toute la vérité.)--Je
    me figure m'être engagé à une obéissance absolue envers un
    jeune homme qui me plaît au physique. Je m'imagine qu'il vient
    m'humilier, qu'il exige, par exemple, que je baise ses pieds
    ou qu'il m'oblige à renifler ses chaussettes trempées de
    sueur. _Quia quod exopto et concupisco mihi non contingit meas
    crepidas (chaussettes) olfacio casque in os recipio, genitalia
    mea iis praestringo, quibus factis mox pene erecto voluptate
    perturbatus semen ejaculo._

    Dans l'évocation de ces images, je suis allé même jusqu'à me
    figurer que le jeune homme que je me représentais comme
    mon maître, m'ordonnait pour m'humilier de manger de ses
    excréments. Alors, à défaut de la réalisation de la scène
    imaginée, je mange de mes propres excréments, toutefois en
    petite quantité seulement, avec un dégoût partiel et un
    vif battement de coeur; alors il se produit une violente
    érection suivie d'éjaculation.

    Cependant, je n'arrive à ces scènes malpropres d'une
    imagination fiévreuse et à leur exécution que lorsque je me
    suis privé, pendant un laps de temps plus ou moins long, du
    plaisir de me satisfaire par l'onanisme, dans le voisinage
    immédiat d'un jeune homme.

    Ce dernier procédé est plus conforme à mon naturel, car il
    me procure un peu plus de jouissance et en quelque sorte un
    rassérènement physique et intellectuel, bien que je n'aie pas
    encore pu arriver à mon idéal d'une satisfaction réelle et
    directe, accordée avec consentement mutuel.

    Je crois presque que l'horrible fantaisie dont j'ai parlé
    n'est que la conséquence de la privation des satisfactions
    normales, c'est-à-dire des satisfactions qui sont normales
    pour moi, dans ma nature d'uraniste. Je crois que, par une
    satisfaction régulière, corps à corps, cette passion poussée
    jusqu'à la folie se calmerait et renoncerait en tout cas à
    de pareilles extravagances. Ou, pour être plus précis, c'est
    l'effet final de mes essais d'abstinence, car c'est seulement
    après une plus ou moins longue période de privation que
    j'aboutis à ces images de folie et de volupté.

    Je crois même que, dans d'autres circonstances sociales, je
    serais capable de grandes et de nobles affections ainsi que
    d'abnégation. Mes idées ne sont point exclusivement charnelles
    ou morbidement sensuelles. Que de fois, à l'aspect d'un
    beau jeune homme, je suis saisi d'un sentiment profond et
    romanesque! Et alors, je récite comme une prière ce beau vers
    de Heine:

    «Tu es comme une fleur, si délicieuse, si belle, si pure,
    etc.»

    Un jour que je dus me séparer d'un jeune homme que j'estimais
    et que j'appréciais, bien qu'il ignorât mon amour pour lui, ce
    furent les beaux vers de Scheffel qui me revinrent, ces beaux
    vers dont la dernier couplet--_mutatis mutandis_--résonnait
    surtout dans mon âme:

    «Le monde est devant moi, gris comme le ciel. Mais que mon
    sort tourne au bien ou au mal!--Cher ami, fidèle je pense à
    toi;--Que Dieu t'ait en sa garde! C'eût été trop beau!--Que
    Dieu te protège! Le sort en a décidé autrement.»

    Jamais un jeune homme ne s'est encore douté de mon amour pour
    lui; je n'ai porté à aucun un funeste préjudice au point de
    vue moral; mais il y en a beaucoup à qui j'ai frayé le chemin;
    alors je ne recule devant aucune peine, et je fais tous les
    sacrifices que je puis faire.

    Quand j'ai l'occasion d'avoir auprès de moi un ami aimé, de
    le former, de le maintenir et de le protéger, quand mon
    amour, resté ignoré, est payé de retour (bien entendu par
    une affection non sexuelle), alors les sales images de mon
    imagination se dissipent. Alors mon amour devient presque
    platonique; il s'ennoblit, pour retomber ensuite dans
    la fange, quand il ne lui est pas donné de se manifester
    dignement.

    Je suis d'ailleurs, sans me flatter, un homme qui ne compte
    pas parmi les plus méchants. D'un esprit plus vif que
    la moyenne des gens, je prends part à tout ce qui émeut
    l'humanité. Je suis bon, doux et facile à apitoyer; je ne
    ferais pas de mal à une bête et moins encore à un être humain;
    au contraire, partout où je le peux, je fais le bien et des
    actions humanitaires.

    Bien que, devant ma conscience, je ne puisse rien me reprocher
    et que je repousse vivement le jugement du monde sur nous, je
    souffre beaucoup. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mal
    à personne et que je crois mon amour, dans ses manifestations
    nobles, un sentiment aussi élevé que l'amour des hommes
    normaux; mais, avec le sort malheureux que nous prépare
    l'intolérance et l'ignorance, je souffre souvent très
    durement, au point d'être las de cette vie.

    Il n'y a pas d'écrits ni de paroles qui puissent dépeindre
    toute notre misère, toutes nos situations malheureuses, la
    peur continuelle d'être découverts dans notre anomalie
    et d'être mis au ban de la société. La seule idée d'être
    découvert, de perdre sa position et d'être répudié par tout le
    monde, est plus pénible qu'on ne le croit. Alors tout ce
    qu'on aurait fait de bien serait oublié; tout individu de
    prédisposition normale se rengorgerait, fort de son sentiment
    de haute moralité, même s'il eût agi le plus cyniquement en ce
    qui concerne son amour. Je connais plus d'un individu normal
    dont la frivolité en amour me semblera toujours difficile à
    comprendre.

    Cependant, qu'importe notre misère! Nous pouvons finir nos
    jours malheureux en maudissant l'humanité. En vérité, souvent
    j'aspire au calme de l'asile d'aliénés. Que ma vie finisse
    quand il le faudra! Le plus tôt serait le mieux; je suis prêt.

    Pour passer à une autre question, je crois aussi, comme les
    autres qui vous ont écrit, que notre nervosité n'est que
    le résultat de notre existence malheureuse et infiniment
    misérable au milieu de la société humaine.

    Et maintenant, encore une remarque. À la fin de votre
    ouvrage, vous parlez de la suppression de l'article du Code
    relativement à nos actes. Certes, par cette suppression
    l'humanité ne périra point. En Italie, comme je crois le
    savoir, il n'y a pas de paragraphe de ce genre. Et pourtant
    l'Italie n'est pas une contrée sauvage, mais un pays civilisé.
    Et moi qui suis obligé de saper ma santé par l'onanisme, je ne
    pourrais pas être atteint par la loi, dont jusqu'ici je n'ai
    violé aucun article. Pourtant je souffre de ce maudit mépris
    qui pèse sur nous. Mais comment l'opinion de la société
    pourrait-elle se modifier, tant qu'un article du Code la
    confirmera dans sa fausse moralité. La loi doit en tout cas
    répondre à la conscience du peuple, non pas à la conscience
    populaire qui est erronée, mais aux opinions des gens les
    mieux pensants et les plus instruits de la nation; elle
    ne doit pas se régler sur les désirs et les préjugés d'une
    populace superstitieuse et obscure.

    Les esprits perspicaces ne doivent pas persévérer plus
    longtemps dans les vieilles opinions à ce sujet.

    Excusez-moi, Monsieur, de terminer sans me nommer. Ne cherchez
    pas après moi. Je ne pourrais rien ajouter qui soit digne
    d'être noté. Je vous remets ces lignes dans l'intérêt de mes
    compagnons de malheur. Publiez-en ce que vous croyez utile
    dans l'intérêt de la science, de la vérité et de l'équité.

    OBSERVATION 115.--Par une soirée d'été, au crépuscule, X.
    Y..., docteur en médecine dans une ville de l'Allemagne du
    Nord, a été pris en flagrant délit par un garde champêtre, au
    moment où il faisait sur un chemin des actes d'impudicité avec
    un vagabond. Il masturbait ce dernier et ensuite _mentulam
    alius in os suum immisit_. X... s'est soustrait aux poursuites
    judiciaires en prenant la fuite. Le procureur royal abandonna
    la plainte parce qu'il n'y avait aucun scandale public et que
    l'_immissio membri in anum_ n'avait pas eu lieu. On a trouvé
    en la possession d'X... une vaste et longue correspondance
    uraniste qui a permis de constater que, depuis des années,
    il avait des rapports uranistes suivis avec des personnes
    appartenant à toutes les classes de la société. X... est issu
    d'une famille tarée. Le grand-père du côté paternel est
    mort aliéné et s'est suicidé. Le père était un homme de
    constitution faible et de caractère bizarre. Un frère du
    malade s'est masturbé dès l'âge de deux ans. Un cousin était
    inverti, il commit les mêmes actes contre les bonnes moeurs
    que X...; c'était un jeune homme imbécile; il a fini ses
    jours avec une maladie de la moelle épinière. Un frère de son
    grand-père du côté paternel était hermaphrodite. La soeur de
    sa mère était folle. La mère passe pour être bien portante. Le
    frère de X... est nerveux et à des accès de colère violente.

    Étant enfant, X... était aussi très nerveux. Le miaulement
    d'un chat lui causait une peur terrible; on n'avait qu'à
    imiter la voix d'un chat pour qu'il se mît à pleurer amèrement
    et à se cramponner de peur aux personnes de son entourage.

    À l'occasion de maladies peu graves, il était toujours pris de
    fièvres violentes. C'était un enfant calme, rêveur, doué d'une
    imagination très vive, mais de faibles moyens intellectuels.
    Il ne rechercha jamais les jeux des garçons. Il s'amusait,
    de préférence, aux occupations féminines. Il avait un plaisir
    particulier à coiffer la servante de la maison ou son frère.

    À l'âge de treize ans, X... fut mis en pension. Là, il
    pratiqua l'onanisme mutuel, séduisit ses camarades, se rendit
    impossible par sa conduite cynique, de sorte qu'on dut le
    renvoyer chez ses parents. Déjà, à cette époque, des lettres
    d'amour, d'un caractère lascif et parlant d'inversion
    sexuelle, tombèrent entre les mains des parents.

    À partir de l'âge de dix-sept ans, X... fit ses études sous
    la direction sévère d'un professeur de lycée. Il faisait des
    progrès convenables. Il n'avait du talent que pour la musique.
    Après avoir fait son baccalauréat, X... devint, à l'âge
    de dix-neuf ans, étudiant de l'Université. Là, il se fit
    remarquer par son genre cynique et par la fréquentation de
    jeunes gens sur lesquels toutes sortes de bruits couraient,
    avec force allusions à leurs amours homosexuelles. Il
    commença à devenir coquet dans sa mise; il aimait les cravates
    voyantes, portait des chemises très échancrées au cou, serrait
    ses pieds dans des bottes étroites et peignait ses cheveux
    d'une façon étrange. Ces penchants disparurent lorsqu'il eut
    terminé ses études universitaires et qu'il fut rentré chez ses
    parents.

    À l'âge de vingt-quatre ans, il fut gravement neurasthénique
    pendant quelque temps. À partir de cette époque et jusqu'à
    l'âge de vingt-neuf ans, il parut très sérieux, se montrant
    très capable dans son métier; mais il évitait la société
    du beau sexe et rôdait toujours avec des messieurs d'une
    réputation douteuse.

    Le malade n'a pas consenti à un examen personnel. Il s'est
    excusé par lettre, en disant qu'il le croit sans utilité, son
    penchant pour son propre sexe existant chez lui depuis son
    enfance et étant congénital. De tout temps, il a eu l'_horror
    feminæ_, et il n'a jamais pu se décider à goûter les charmes
    féminins. Vis-à-vis de l'homme, il se sent dans le rôle
    masculin. Il reconnaît que son penchant pour son propre sexe
    est anormal, mais il s'excuse de ses excès sexuels par sa
    prédisposition morbide.

    Depuis sa fuite d'Allemagne, X... vit dans le sud de l'Italie,
    et, comme je l'apprends par une lettre qu'il m'a adressé, il
    s'adonne, comme autrefois, à l'amour uraniste.

    X... est un homme grave, de très belle prestance et de traits
    tout à fait virils; il a une barbe très fournie; ses parties
    génitales sont normalement développées. Le docteur X... a mis,
    il y a quelque temps, son autobiographie à ma disposition;
    les passages suivants méritent d'en être reproduits. «Quand,
    à l'âge de sept ans, je suis entré dans une pension, je me
    sentis très mal à mon aise, et j'ai trouvé un accueil très
    peu avenant de la part de mes condisciples. Je ne me sentais
    attiré que vers un seul d'entre eux, un très joli enfant que
    j'aimais presque passionnément. Dans nos jeux d'enfants, je
    savais toujours arranger les choses pour paraître habillé en
    fille; et mon plus grand plaisir était de faire à notre bonne
    des coiffures bien compliquées. Je regrettais souvent de
    n'être pas né fille.

    «Mon instinct génital s'éveilla à treize ans et se porta, dès
    son origine, vers les jeunes gens vigoureux. Au commencement,
    je ne me rendis pas encore compte du caractère anormal de ce
    penchant; je n'en eus conscience que quand je vis et entendis
    comment mes camarades étaient conformés sous le rapport
    sexuel. À l'âge de treize ans, je commençai à me masturber. À
    l'âge de dix-sept ans, je quittai la maison paternelle et je
    fréquentai le lycée d'une grande capitale, où l'on m'avait
    mis en pension chez un professeur marié. J'eus plus tard des
    rapports sexuels avec le fils de ce professeur. C'était la
    première fois que j'éprouvais une satisfaction sexuelle.
    Ensuite, je fis la connaissance d'un jeune artiste, qui
    s'aperçut bientôt de mon naturel anormal et qui m'avoua que
    c'était aussi son cas. J'appris par lui que cette anomalie
    était très fréquente: cette communication anéantit l'idée qui
    m'affligeait beaucoup que j'étais le seul individu anormal. Ce
    jeune homme avait de nombreuses connaissances de son goût et
    il m'introduisit dans ce cercle d'amis. Là, je fus bientôt
    l'objet de l'attention générale, car, comme on disait, au
    physique je promettais beaucoup. Bientôt, je fus idolâtré
    par un monsieur d'un âge mûr, que je reçus pour une courte
    période; puis, j'écoutai avec complaisance les propositions
    d'un jeune et bel officier qui était à mes pieds. À vrai dire,
    celui-ci était mon premier amour.

    «Après avoir fait mon baccalauréat, à l'âge de dix-neuf ans,
    affranchi de la discipline de l'école, je fis la connaissance
    d'un grand nombre de gens ayant mes penchants, entre autres
    celle de Karl Ulrichs (_Numa Numantius_).

    «Lorsque, plus tard, je passai à l'étude de la médecine et
    que j'eus des relations avec beaucoup de jeunes gens de nature
    normale, je me trouvai souvent dans l'obligation de céder
    aux invitations de mes camarades et d'aller chez des filles
    publiques. Après m'être couvert de honte devant plusieurs
    femmes, parmi lesquelles il y en avait de très belles,
    l'opinion se répandit parmi mes amis que j'étais impuissant.
    Je donnai à ce bruit de la consistance en racontant de
    prétendus exploits excessifs que j'avais autrefois accomplis
    avec des femmes. J'avais, à cette époque, de nombreuses
    relations au dehors. Dans les cercles, on vantait tellement
    ma beauté physique, que ma réputation de beauté prit une
    très grande extension. Ceci eut pour conséquence qu'à chaque
    instant un voyageur se présentait et que je recevais une telle
    quantité de lettres d'amour que j'en étais souvent embarrassé.
    Cette situation atteignit son apogée quand, plus tard, je fus
    logé au lazaret comme médecin faisant son volontariat d'un
    an. Il y avait là un va-et-vient comme chez une personnalité
    célèbre, et les scènes de jalousie qui s'y jouaient à cause
    de moi faillirent amener la découverte de toute cette affaire.
    Peu de temps après, je tombai malade: j'avais une inflammation
    de l'articulation de l'épaule, dont je ne guéris que trois
    mois plus tard.

    «Pendant ma maladie, on me fit plusieurs fois par jour des
    injections sous-cutanées de morphine, qu'on cessa brusquement
    un jour, mais que, en secret, je continuai de pratiquer,
    même après ma guérison. Avant de commencer à pratiquer comme
    médecin, je fis un séjour de plusieurs mois à Vienne pour
    faire des études spéciales. Grâce à des recommandations, j'eus
    dans cette ville mes entrées dans divers cercles de personnes
    de mon genre. J'y fis la remarque que l'anomalie dont il est
    ici question est, dans ses formes variées, aussi répandue
    dans les classes populaires que dans les hautes classes de la
    société, et que ceux qui sont abordables par métier, contre
    espèces sonnantes, se rencontrent fréquemment aussi dans les
    hautes classes.

    «Quand je me suis établi comme médecin à la campagne,
    j'espérais pouvoir me débarrasser de la morphine en prenant
    de la cocaïne. Ainsi je tombai dans le cocaïnisme qu'on n'a pu
    supprimer qu'après trois rechutes, il y a un an et neuf
    mois. Dans ma position, il m'était impossible de trouver des
    satisfactions sexuelles, et je m'aperçus avec plaisir que
    l'usage de la cocaïne avait pour conséquence d'éteindre
    mes désirs. Quand je fus délivré pour la première fois du
    cocaïnisme, grâce aux soins énergiques de ma tante, je
    partis en voyage pour quelques semaines afin de me rétablir
    complètement. Les envies perverses étaient revenues avec toute
    leur force. Un soir que je m'étais amusé avec un homme
    en champ libre, dans les environs de la ville, je fus le
    lendemain mandé au cabinet du procureur royal, qui me dit que
    j'étais surveillé, qu'on m'avait déjà dénoncé, mais que l'acte
    dont on m'accusait ne tombant pas sous le coup de la loi,
    selon la décision de la Cour suprême de l'empire allemand, je
    devais cependant prendre garde, car le bruit de cette affaire
    avait déjà pénétré partout. À la suite de cet incident, je me
    vis dans la nécessité de quitter l'Allemagne et de me chercher
    une nouvelle patrie dans un pays où les lois et l'opinion
    publique considèrent que tous les penchants anormaux ne
    peuvent pas être supprimés par la force de la volonté. Comme
    je me rendais parfaitement compte que mes penchants étaient en
    contradiction avec la manière de voir de la société, j'essayai
    à plusieurs reprises de les maîtriser; je ne faisais que les
    attiser davantage, et mes amis disaient qu'ils avaient observé
    sur eux le même effet. Me sentant exclusivement attiré vers
    les jeunes gens vigoureux et très virils, et ne trouvant que
    rarement des complaisances chez ces individus, j'en étais
    souvent réduit à acheter ce consentement. Comme mes désirs
    ne visaient que des personnes de la classe inférieure, j'en
    trouvais toujours qui, pour de l'argent, se prêtaient à mes
    fantaisies. J'espère que les révélations que je vais faire
    ne provoqueront pas votre indignation; j'ai voulu d'abord
    les passer sous silence, mais il faut que je les ajoute pour
    rendre ma communication plus complète, puisqu'elles sont
    destinées à augmenter le nombre des cas que vous avez
    observés. J'éprouve le besoin d'accomplir l'acte sexuel de la
    façon suivante:

    «_Pene juvenis in os recepto, ita ut commovendo ore meo
    effecerim, ut is quem cupio, semen ejaculaverit, sperma in
    perinæum exspuo, femora comprimi jubeo et penem meum adversus
    et intra femora compressa immitto. Dum hæc fiunt, necesse
    est ut juvenis me, quantum potest, amplectatur. Quæ prius me
    fecisse narravi, eumdem mihi afferunt voluptatem, acsi ipse
    ejaculo. Ejaculationem pene in anum immitendo vel manu terendo
    assequi, mihi sequaquam amoenum est._

    «_Sed inveni qui penem meum recaperint atque ea facientes
    quæ supra exposui, effecerint, ut libidines meæ plane sint
    saturatæ._

    «Quant à ma personne, je dois encore donner les renseignements
    suivants. J'ai 1 m, 80 de taille; je suis d'un _habitus_ tout à
    fait viril, et bien portant, sauf une irritabilité anormale
    de la peau. J'ai des cheveux blonds et touffus, la barbe
    idem. Mes parties génitales sont de grosseur moyenne et d'une
    conformation normale. Je suis capable de faire, dans les
    vingt-quatre heures, quatre à six fois l'acte dont j'ai parlé,
    sans éprouver la moindre fatigue. Mon genre de vie est très
    régulier. Je ne bois que très peu d'alcool et je suis très
    modéré dans l'usage du tabac. Je joue assez bien du piano,
    et quelques petites compositions que j'ai faites ont été très
    applaudies. Il n'y a pas longtemps, j'ai achevé un roman qui,
    comme premier ouvrage, est très favorablement apprécié par mes
    amis. Ce roman a pour sujet plusieurs problèmes de la vie des
    invertis sexuels. Étant donné le grand nombre de compagnons
    de souffrance que j'ai connus personnellement, je fus, bien
    entendu, souvent à même de faire des observations sur les
    diverses formes de cette anomalie; les renseignements suivants
    pourront donc vous être de quelque utilité.

    «Le fait le plus anormal que je connaisse, c'est la manie d'un
    monsieur habitant les environs de Berlin. _Is juvenes sordidos
    pedes habentes aliis proefert, pedes eorum quasi furibundus
    lambit._ Tel est un monsieur de Leipzig, qui _linguam in
    anum coeno iniquatum quod ei gratissimum est, immittere
    narratur_.

    «À Paris, il y a un monsieur qui, par ses insistances, a
    décidé un de mes amis, _ut in os ei mingat_. On m'affirme
    que d'aucuns, à la vue de bottes de cavaliers ou de pièces
    d'uniforme militaire, entrent dans une telle extase qu'il se
    produit chez eux spontanément des éjaculations.

    «L'exemple de deux personnages de Vienne nous montre jusqu'à
    quel point certains invertis se sentent femmes, ce qui n'est
    pas du tout mon cas. Ces deux individus ont des sobriquets
    féminins: l'un est un coiffeur, qui s'appelle _Die
    französische Laura_ (Laura la Française), l'autre est un
    ancien boucher qu'on appelle _Die Selcher Fanny_ (Fanny
    la Charcutière). Tous deux ne manquent jamais, pendant le
    carnaval, l'occasion de se montrer déguisés en femmes. À
    Hambourg, il y a un personnage que beaucoup de gens prennent
    pour une femme, parce que cet individu est toujours, chez
    lui, habillé en femme et que, dans ses rares sorties, il est
    également revêtu d'une toilette féminine. Ce monsieur a même
    voulu, à l'occasion d'un baptême, figurer comme marraine, ce
    qui a provoqué un scandale énorme.

    «Les défauts des femmes, commérages, manque à la parole
    donnée, faiblesse de caractère, sont le partage régulier de
    pareils individus.

    «Je connais plusieurs cas de tendance sexuelle perverse
    où l'individu est en même temps atteint d'épilepsie et de
    psychoses; ce qui est surprenant, c'est la fréquence des
    hernies dans ces cas. Pendant que je pratiquais la médecine,
    plusieurs personnes auxquelles je fus recommandé par mes amis,
    s'adressèrent à moi pour des maladies contractées à l'anus.
    J'ai constaté deux chancres syphilitiques, un chancre mou,
    plusieurs fissures, et actuellement j'ai en traitement un
    monsieur qui a, à l'anus, des conditomes pointus, qui forment
    une sorte de gonflement ressemblant à un chou-fleur et
    ayant presque la grosseur du poing. J'ai vu à Vienne un cas
    d'affection primitive du palais chez un jeune homme qui avait
    l'habitude de fréquenter, déguisé en femme, les bals masqués
    et d'y attirer à l'écart les messieurs. Il prétendait
    toujours, au moment psychologique, avoir ses règles, et par ce
    moyen, il savait s'arranger de façon à ce qu'on se servît de
    lui _per os_. De cette manière il aurait, en une seule soirée,
    séduit quatorze jeunes gens.

    «N'ayant, dans aucun des ouvrages sur l'inversion sexuelle qui
    me sont tombés sous les yeux, rien trouvé sur les rapports
    des pédérastes entre eux, je voudrais vous donner, pour finir,
    encore quelques renseignements à ce sujet.

    «Aussitôt que deux invertis font connaissance, ils échangent
    mutuellement des communications sur les incidents de leur
    passé, sur leurs amours et leurs conquêtes, à moins qu'une
    pareille conversation soit impossible par la grande distance
    sociale qui sépare un uraniste de l'autre. Ce n'est que
    rarement qu'on s'abstient d'une pareille conversation quand
    on fait une nouvelle connaissance. Entre eux, les invertis
    se désignent par le mot «tantes»; à Vienne ils s'appellent
    «soeurs». Deux prostituées viennoises, d'allures masculines,
    dont j'ai fait la connaissance par hasard, et qui ont entre
    elles des rapports d'inversion sexuelle, me racontèrent que,
    dans des circonstances analogues, les femmes se servent de la
    désignation d'«oncles». Depuis que j'ai une conscience nette
    de mon état anormal, je suis entré en relations avec plus de
    mille individus, ayant des sentiments conformes à ma nature.
    Presque dans chaque grande ville il y a un lieu de réunion
    pour eux, ce qu'on appelle «un trottoir», un lieu de
    raccolage. Dans les petites villes il y a relativement peu de
    «tantes»; cependant, j'en ai trouvé huit dans une bourgade de
    2.300 habitants; dans une ville de 7.000 habitants dix-huit
    dont j'étais sûr, sans parler des autres que je soupçonnais.
    Dans ma ville natale, qui a 30.000 habitants, je connais
    personnellement environ cent-vingt tantes. La plupart ont la
    faculté, et pour ma part je la possède au plus haut degré, de
    juger du premier coup d'oeil si un individu a nos tendances
    ou non, ou, pour employer l'argot des tantes, «s'il est
    raisonnable ou non raisonnable». Mes amis étaient souvent
    étonnés de la sûreté extraordinaire de mon coup d'oeil. Je
    reconnaissais au premier coup d'oeil des «tantes» chez des
    individus qui, selon toute apparence, étaient organisés tout à
    fait virilement. D'autre part, j'ai tellement la faculté de
    me comporter virilement que, dans les cercles où je fus
    recommandé par des amis, on manifesta au premier abord des
    doutes sur l'authenticité de mon caractère. Quand je suis de
    mauvaise humeur, je peux me comporter tout à fait comme une
    femme. La plupart des «tantes», y compris moi, ne regardent
    pas leur anomalie comme un malheur; ils regretteraient plutôt
    de voir leur état changer. Comme, selon mon opinion et celle
    des autres tantes, cet état congénital ne peut guère être
    influencé par rien, nous n'avons qu'un espoir, c'est de voir
    un jour modifier les articles du Code dans ce sens que le viol
    ou la provocation au scandale public, quand ils sont constatés
    simultanément, pourraient être poursuivis par la loi».

    OBSERVATION 116 (_Inversion sexuelle chez une femme_).--S...
    I..., trente-huit ans, institutrice, m'a consulté pour des
    souffrances nerveuses. Le père fut passagèrement aliéné; il
    est mort d'une maladie du cerveau. La malade est une enfant
    unique. Déjà, dans sa première jeunesse, elle souffrait de
    sentiments d'angoisse et d'idées qui la tourmentaient, par
    exemple, qu'elle se trouvait dans un cercueil et qu'elle
    s'éveillerait après qu'on l'aurait fermé, qu'elle avait oublié
    de dire quelque chose à confesse et qu'elle ne serait pas
    digne de la communion. Elle souffrait beaucoup de maux de
    tête, était très émotionnable, peureuse, mais avait tout de
    même des impulsions à voir des choses émouvantes, par exemple
    des cadavres.

    Dès sa plus tendre enfance, la malade était excitée
    sexuellement, et elle en vint à la masturbation sans y avoir
    été entraînée par personne. Les règles se produisirent à l'âge
    de quatorze ans, plus tard elles s'accompagnèrent de douleurs
    et de coliques, d'une violente excitation sexuelle, de
    migraines et d'une forte dépression morale. À partir de l'âge
    de dix-huit ans, la malade a pu supprimer son penchant à la
    masturbation.

    La malade n'a jamais ressenti d'affection pour une personne
    de l'autre sexe. Quand elle pensait au mariage, ce n'était
    que parce qu'elle désirait par ce moyen se caser. En revanche,
    elle se sentait puissamment attirée vers les filles. Elle prit
    au commencement cette affection pour un sentiment d'amitié.
    Mais bientôt elle reconnut, à l'ardeur avec laquelle elle
    s'attachait à ses amies, à l'immense langueur qu'elle
    éprouvait sans cesse pour elles, que ces sentiments étaient
    pourtant plus que de l'amitié.

    La malade ne peut pas comprendre qu'une fille puisse aimer un
    homme, mais elle comprend très bien qu'un homme puisse avoir
    de l'affection pour une fille. Elle s'est toujours vivement
    intéressée aux belles femmes et aux belles filles, et leur
    aspect lui a toujours causé une puissante émotion. Son plus
    grand désir a toujours été de pouvoir embrasser ces gentilles
    créatures. Elle n'a jamais rêvé d'hommes, mais toujours de
    filles. Son bonheur était de jouir de leur vue. La séparation
    de ses «amies» l'a toujours plongée dans le désespoir.

    La malade, dont l'extérieur est tout à fait féminin et très
    décent, dit qu'elle ne s'est jamais sentie dans un rôle
    particulier vis-à-vis de ses amies, pas même dans ses rêves de
    bonheur. Le bassin est de conformation féminine, les mamelles
    sont fortes; aucune trace de barbe sur la figure.

    OBSERVATION 117.--Mme R..., trente-cinq ans, femme du monde,
    m'a été amenée par son mari, en 1886, pour une consultation
    médicale. Le père était médecin et très névropathe. Le
    grand-père paternel était bien portant, normal, et a atteint
    l'âge de quatre-vingt-dix ans. Sur la mère du père de la
    malade on n'a pas de renseignements. Les frères et soeurs
    du père sont, dit-on, tous nerveux. La mère de la malade était
    atteinte d'une maladie de nerfs et souffrait d'asthme. Les
    parents de cette dernière étaient tout à fait sains. La
    soeur de la mère fut atteinte de mélancolie.

    Depuis l'âge de dix ans, la malade a souffert de mal de tête
    habituel; sauf la rougeole, elle n'a eu aucune maladie; elle
    était très douce, a reçu la meilleure éducation; avait un
    talent particulier pour la musique et les langues étrangères;
    fut obligée de faire des études pour obtenir un brevet
    d'institutrice; fut pendant sa période de développement
    intellectuellement très surmenée et a eu, à l'âge de dix
    ans, une mélancolie sans délire qui a duré plusieurs mois. La
    malade affirme que, de tout temps, elle n'a eu de sympathie
    que pour des personnes de son propre sexe et qu'elle n'a eu
    que tout au plus un intérêt esthétique pour les hommes.
    Elle n'a jamais eu de goût pour les travaux de femmes. Étant
    petite, elle préférait à tout, courir et jouer avec les
    garçons.

    La malade dit qu'elle est restée bien portante jusqu'à l'âge
    de vingt-sept ans. Alors elle est devenue, sans aucune raison
    extérieure, mélancolique; elle se prenait pour une mauvaise
    personne pleine de péchés, n'avait plus de joie à rien, était
    sans sommeil. Pendant cette période de maladie, elle était
    tourmentée d'idées obsédantes; elle se représentait sa mort,
    son agonie et celle de son entourage. Elle guérit après cinq
    mois. Elle devint alors gouvernante; elle était très
    surmenée; elle était bien portante sauf quelques malaises
    neurasthéniques et des irritations spinales périodiques.

    À l'âge de vingt-huit ans, elle fit la connaissance d'une dame
    plus jeune qu'elle de cinq ans. Elle en tomba amoureuse et
    en fut aimée. Leur amour était très sensuel et trouvait à se
    satisfaire dans l'onanisme mutuel. «Je l'ai idolâtrée, c'est
    un être si noble!» disait la malade en parlant de cette
    liaison d'amour qui a duré quatre ans et qui s'est terminée
    par le mariage malheureux de cette amie.

    En 1885, après bien des émotions morales, la malade fut
    atteinte d'une maladie, une sorte d'hystéro-neurasthénie
    (dyspepsie gastrique, irritation spinale, accès de catalepsie,
    d'hémianopie avec migraine, accès d'aphasie transitoire,
    _pruritus pudendi et ani_).

    Au mois du février 1886, ces symptômes disparaissaient.

    Au mois de mars, la malade fit la connaissance de son mari
    actuel, l'épousa sans hésiter, car il était riche, avait
    beaucoup d'affection pour elle, et son caractère lui était
    sympathique.

    Le 6 avril, elle lit un jour cette phrase: «La mort n'épargne
    personne.» Comme un coup de foudre, ses anciennes idées
    obsédantes de la mort lui reviennent. Dans son obsession
    elle s'imaginait la mort la plus terrible pour elle et
    son entourage; elle se représentait des scènes d'agonie
    particulière; elle en perdit la tranquillité et le sommeil, et
    ne se plaisait plus à rien. Son état s'améliora. Son mariage
    eut lieu fin mai 1886, mais elle fut encore tourmentée de
    l'idée pénible qu'elle porterait malheur à son mari et à sa
    parenté.

    Le 6 juin, premier coït. Elle en fut moralement très déprimée.
    Ce n'est pas comme cela qu'elle s'était figuré le mariage! Au
    commencement elle fut tourmentée par un violent _tædium vitæ_.
    Sou époux qui l'aimait sincèrement, faisait tout son possible
    pour la rassurer. Les médecins consultés étaient d'avis que
    tout irait bien, une fois que la malade serait grosse. La mari
    ne pouvait s'expliquer la conduite énigmatique de sa femme.
    Elle était aimable pour lui, tolérait ses caresses, se
    comportait d'une façon tout à fait passive dans le coït
    qu'elle cherchait à éviter autant que possible; elle était,
    après l'acte, pendant des jours entiers fatiguée, épuisée,
    tourmentée par une irritation spinale et nerveuse.

    Un voyage des époux lui permit de revoir son amie qui, depuis
    trois ans, vivait malheureuse en ménage. Les deux femmes
    tressaillirent de joie et d'émotion, quand elles tombèrent
    dans les bras l'une de l'autre; elles furent dès ce moment
    inséparables. Le mari trouva cette liaison amicale quelque
    peu étrange et pressa le départ. Il se convainquit en prenant
    connaissance de la correspondance de sa femme avec cette amie,
    que cet échange de lettres ressemblait absolument à celui qui
    est en usage entre amoureux.

    Mme R... devint enceinte. Pendant sa grossesse, les restes de
    sa dépression psychique et ses obsessions disparurent. Vers le
    15 septembre, avortement environ à la neuvième semaine de
    la grossesse. À la suite, nouveaux symptômes
    d'hystéro-neurasthénie; de plus antéflexion et latéroflexion à
    droite de l'utérus, anémie, atonie ventriculaire.

    À la consultation, la malade fait l'impression d'une personne
    très tarée névropathiquement. L'expression névropathique de
    l'oeil est manifeste. _Habitus_ tout à fait féminin. Sauf un
    palais très étroit et très incurvé, il n'y a pas d'anomalies
    du squelette. Ce n'est que difficilement que la malade s'est
    décidée à faire des confidences sur son anomalie sexuelle.
    Elle se plaint d'avoir fait un mariage sans savoir ce que
    c'est que la vie conjugale entre homme et femme. Elle aime son
    mari cordialement à cause de ses qualités d'esprit, mais les
    rapports conjugaux lui sont un supplice; elle n'y consent
    qu'à contre-coeur et sans en éprouver jamais la moindre
    satisfaction. _Post actum_, elle est pendant des jours entiers
    tout à fait fatiguée et épuisée. Depuis l'avortement et
    l'interdiction du médecin de continuer les rapports conjugaux,
    elle se sent mieux, mais c'est l'avenir qui lui paraît
    terrible. Elle estime son mari, elle l'aime psychiquement,
    elle ferait tout pour lui, si seulement il voulait dorénavant
    l'épargner sexuellement. Elle espère qu'avec le temps elle
    pourrait devenir capable d'un sentiment sensuel pour lui.
    Quand il joue du violon, elle croit souvent qu'il surgit en
    elle un sentiment qui est plus que de l'amitié, mais ce n'est
    qu'un sentiment éphémère dans lequel elle ne voit aucune
    garantie pour l'avenir. Son suprême bonheur c'est sa
    correspondance avec son ancienne amante. Elle sent que c'est
    un tort, mais elle ne peut y renoncer; sans cela elle se
    sentirait trop malheureuse.

Il faut noter comme très remarquable le fait que l'anomalie peut,
pendant longtemps, se borner à une simple inversion du sentiment
sexuel et que l'impulsion à une satisfaction perverse ne se manifeste
qu'à la suite d'une cause occasionnelle, par exemple une séduction,
ou d'une névrose qui vient de se déclarer. Ces cas peuvent être
facilement confondus avec ceux d'inversion morbide acquise, quand
on ne peut pas démontrer anamnestiquement qu'ils sont primitifs et
congénitaux par rapport au sens sexuel.

    OBSERVATION 118.--Mme C..., trente-deux ans, femme d'un
    fonctionnaire, grande, pas laide, d'un extérieur tout à fait
    féminin, est née d'une mère névropathe et très émotive. Un
    frère était psychopathe et a péri par _potus_. La malade
    fut, de tout temps, bizarre, entêtée, renfermée, violente,
    coléreuse, excentrique. Ses frères et soeurs aussi sont des
    gens très irritables. Dans la famille, il y eut plusieurs cas
    de phtisie pulmonaire. À treize ans, la malade se faisait déjà
    remarquer par des signes d'une grande émotivité sexuelle
    et par un amour extatique pour une camarade de son âge.
    Son éducation fut très sévère; toutefois la malade lisait
    clandestinement beaucoup de romans et écrivait des poésies
    en quantité. À l'âge de dix-huit ans, elle s'est mariée, pour
    échapper à la situation désagréable qu'elle avait dans la
    maison paternelle.

    Elle dit qu'elle a toujours été indifférente aux hommes. En
    effet, elle évitait les bals.

    Les statues de femmes lui plaisaient beaucoup. Le comble du
    bonheur pour elle, serait d'être mariée avec une femme aimée.
    Il est vrai que cela lui a toujours paru inexplicable. Elle
    dit qu'avant d'avoir conclu son mariage, elle n'avait pas
    conscience de son anomalie sexuelle. La malade s'est soumise
    au devoir conjugal; elle a donné naissance à trois enfants
    dont deux ont souffert de convulsions; elle vécut d'accord
    avec son mari qu'elle estimait, mais uniquement pour ses
    qualités morales. Elle évitait volontiers le coït. «J'aurais
    préféré avoir des rapports avec une femme.»

    En 1878, la malade a fini par devenir neurasthénique. À
    l'occasion d'un séjour dans une station balnéaire, elle fit
    la connaissance d'un uraniste féminin, dont j'ai publié
    l'histoire dans l'_Irrenfreund_ (1884, nº 1, observation nº
    6).

    La malade rentra changée dans sa famille. Le mari rapporte
    à ce sujet: «Elle n'était plus mon épouse, elle n'avait plus
    d'affection ni pour moi, ni pour ses enfants, et ne voulait
    plus entendre parler de rapports conjugaux.» Elle était prise
    d'amour ardent pour son amie; elle n'avait plus d'idées pour
    autre chose. Quand son mari eut interdit la maison à la dame
    en question, il y eut une correspondance où l'on pouvait lire
    des passages comme celui-ci: «Ma colombe, je ne vis que pour
    toi, mon âme!» C'était une émotion terrible quand une lettre
    attendue n'arrivait pas. La liaison n'était pas du tout
    platonique. Certaines allusions laissent supposer que le
    procédé du satisfaction sensuelle était l'onanisme mutuel.
    Cette liaison amoureuse dura jusqu'en 1882 et rendit la malade
    neurasthénique au plus haut degré. Comme elle négligeait
    absolument la maison, le mari prit une dame de soixante ans
    comme femme de ménage, et, en outre, une gouvernante pour les
    enfants. La malade est devenue amoureuse de toutes les deux;
    celles-ci toléraient ses caresses et tiraient un profit
    matériel de la passion de leur maîtresse.

    Vers la fin de 1883, elle dut faire un voyage dans le Midi
    à cause d'une tuberculose pulmonaire qui commençait à se
    développer. Là elle fit la connaissance d'une Russe, âgée de
    quarante ans, en tomba passionnément amoureuse, mais ne trouva
    pas l'amour en retour qu'elle aurait désiré. Un jour la malade
    fut frappée d'aliénation mentale; elle prenait la Russe pour
    une nihiliste, se croyait magnétisée par elle; elle eut un
    délire de persécution manifeste, s'enfuit, fut prise dans
    une ville d'Italie, transportée à l'hôpital où elle se calma
    bientôt. Elle poursuivit alors de nouveau la dame de ses
    propositions d'amour, se sentant infiniment malheureuse et
    songeant au suicide.

    Rentrée au domicile de son mari, elle fut prise d'une profonde
    dépression de ne pas avoir sa Russe, et se montra froide et
    brusque envers son entourage. Vers la fin du mois de mai 1887,
    il se déclara chez elle un état d'excitation érotique avec
    délire. Elle dansait, jubilait, déclarait qu'elle était du
    sexe masculin, demandait après ses anciennes maîtresses,
    prétendait être de la famille impériale; elle prit la fuite,
    déguisée en homme; elle fut ensuite amenée dans un état
    d'émotion érotico-maniaque à l'asile d'aliénées. L'état
    d'exaltation disparut au bout de quelques jours. La malade
    devint calme, déprimée; elle fit une tentative de suicide par
    désespoir, elle fut ensuite atteinte d'un douloureux _tædium
    vitæ_, l'inversion sexuelle passant de plus en plus au second
    rang; la tuberculose faisait des progrès. La malade est morte
    de phtisie au commencement de l'année 1885.

    L'autopsie du cerveau n'a montré rien d'étrange en ce qui
    concerne la structure et l'ordre des circonvolutions. Le poids
    du cerveau était de 1,150 grammes. Le crâne était légèrement
    asymétrique. Aucun signe anatomique de dégénérescence. Les
    parties génitales internes et externes étaient normales.


3. EFFÉMINATION ET VIRAGINITÉ.

Il y a, entre le groupe précédent et celui-ci, plusieurs cas
intermédiaires qui servent de transition, et qui sont caractérisés par
le degré d'influence du penchant sexuel sur la personnalité psychique,
spécialement sur les penchants et l'ensemble des sentiments. Dans les
cas les plus avancés du troisième groupe, des hommes se sentent femmes
devant l'homme, et des femmes se sentent hommes en face de la femme.
Cette anomalie dans le développement des sentiments et du caractère
se manifeste souvent dès l'enfance. Le garçon aime à passer son temps
dans la société de petites filles, à jouer aux poupées, à aider
sa maman dans les occupations du ménage; il aime les travaux de la
cuisine, la couture, la broderie, montre du goût dans le choix des
toilettes féminines, de sorte que, en cette matière, il pourrait même
donner des consultations à ses soeurs. Devenu plus grand, il n'aime
pas à fumer, à boire, à se livrer aux sports virils; il trouve, au
contraire, plaisir aux chiffons, aux bijoux, aux arts, aux romans,
etc., au point de faire le bel esprit. Quand la femme représente ces
tendances, il préfère fréquenter la compagnie des dames.

Son plus grand plaisir c'est de pouvoir se déguiser en femme, à
l'occasion d'une mascarade. Il cherche à plaire à son amant en
cherchant, pour ainsi dire instinctivement, à lui montrer ce qui
plaît dans le sexe opposé à l'homme hétérosexuel: pudeur, grâce, sens
esthétique, poésie, etc. Souvent il fait des efforts pour se donner
une allure féminine par sa démarche, par son maintien, par la coupe de
ses vêtements.

La contre-partie est représentée par l'uraniste féminin, dès l'âge de
petite fille. L'endroit qu'elle préfère est le préau où s'ébattent les
garçons; elle cherche à rivaliser avec eux dans leurs jeux. La petite
fille ne veut rien savoir des poupées; sa passion est le cheval à
bâton, le jeu de soldats et de brigands. Elle montre non seulement de
l'antipathie pour les travaux féminins, mais elle y montre aussi une
maladresse insigne. Sa toilette est négligée; elle aime les manières
rudes et garçonnières. Au lieu des arts, son goût et ses penchants
la portent vers les sciences. À l'occasion, elle fait un effort
pour s'essayer à boire et à fumer. Elle déteste les parfums et
les sucreries. L'idée d'être née femme lui inspire des réflexions
douloureuses, et elle se sent malheureuse d'être à jamais exclue de
l'université, de la vie gaie d'étudiant et de la carrière militaire.

Une âme d'homme sous un sein de femme se traduit par des penchants
d'amazone pour les sports virils, de même que par des actes de courage
et des sentiments virils. L'uraniste féminin aime la coupe de cheveux
et de vêtements des hommes, et le comble de son plaisir serait de
pouvoir, à l'occasion, se montrer habillée en homme. Son idéal
réside dans les personnages féminins de l'histoire ou de l'époque
contemporaine qui se sont signalés par leur esprit et leur énergie.

Quant aux penchants et aux sentiments sexuels de ces uranistes, dont
tout l'être psychique est également atteint, les hommes se sentent
femmes devant un homme, et les femmes se sentent hommes devant une
femme. Ils éprouvent donc une répulsion en face des personnes de même
sexe que le leur, mais ils sont attirés par les homosexuels ou même
les gens normaux de leur propre sexe. La même jalousie qu'on trouve
dans la vie sexuelle normale, se rencontre aussi là, quand une
rivalité menace leur amour; cette jalousie est même souvent
incommensurable, étant donné que les invertis sont, dans la plupart
des cas, sexuellement hyperesthésiques.

Dans les cas d'une inversion sexuelle complètement développée, l'amour
hétérosexuel paraît à l'individu atteint comme quelque chose de tout
à fait incompréhensible; les rapports sexuels avec une personne de
l'autre sexe lui semblent inconcevables, impossibles. Un essai dans
ce sens échoue, par le fait que l'idée entravante de dégoût et même
d'horreur rend l'érection impossible.

Deux individus seulement, des sujets de transition vers la troisième
catégorie, que j'ai observés, ont pu parfois faire le coït, en ayant
recours aux efforts de leur imagination, se figurant que la femme
qu'ils tenaient entre leurs bras était un homme. Mais cet acte qui
leur était inadéquat, était un grand sacrifice pour eux et ne leur
donnait aucune jouissance.

Dans les rapports homosexuels, l'homme, pendant l'acte, se sent
toujours comme femme et la femme comme homme. Les procédés sont, chez
l'homme, quand il y a faiblesse irritable du centre d'éjaculation,
simplement le _succubus_ ou le coït passif _inter femora_, ou dans
d'autres cas la masturbation passive ou _ejaculatio viri dilecti in
ore_. Il y en a qui désirent la pédérastie passive. À l'occasion, il y
a aussi des désirs de pédérastie active. Dans un cas d'essai fait dans
ce sens, l'homme y renonça, car il fut pris de dégoût pour un acte qui
rappelait trop le coït normal.

Jamais il n'existait dans les cas observés, un penchant pour des
mineurs (amour des garçons). Dans des cas assez nombreux, on s'en
tenait aux affections platoniques. La satisfaction sexuelle de la
femme consiste probablement dans l'_amor lesbicus_ ou la masturbation
active.

    OBSERVATION 119. Autobiographie.--I. _Antécédents._--J'ai
    maintenant vingt-trois ans; comme vocation j'ai choisi les
    études de l'École polytechnique (École des Ingénieurs et des
    Mines) où je trouve une parfaite satisfaction. Je n'ai eu que
    des maladies d'enfance sans gravité, tandis que mon frère
    et ma soeur qui sont maintenant bien portants, ont eu à en
    supporter de très graves. Mes parents sont vivants et mon père
    est avocat. Il est, ainsi que ma mère, comme on a l'habitude
    de dire, nerveux et très surexcité. Mon père a eu un frère et
    une soeur qui sont morts à un âge tendre.

    II. _État personnel._--En ce qui concerne mes attributs
    physiques, j'ai un corps robuste, sans être très bien bâti;
    les yeux sont gris, les cheveux blonds. Barbe et poils sur le
    corps, raisonnablement pour mon âge et mon sexe. Les seins et
    les organes génitaux sont normalement développés, ma démarche
    est ferme, presque lourde, le maintien négligé. Ce qui est
    surprenant, c'est que la largeur de mon bassin soit égale
    exactement à celle de mes épaules.

    De ma nature je suis bien doué intellectuellement. Dans un de
    mes certificats on a même déclaré mes capacités «excellentes».
    Sans vouloir me vanter, je dois dire que j'ai passé
    brillamment mes examens, et j'ai un vif intérêt pour tout ce
    qui concerne le salut de l'humanité, pour la science, les
    arts et l'industrie. Mon énergie a pu, avec assez de facilité
    relativement, ajourner à une époque opportune la satisfaction
    de mes besoins dont je donnerai la description plus loin.
    Je condamne avec intention et en pleine conscience la morale
    d'aujourd'hui qui force les anormaux sexuels à enfreindre
    des lois arbitrairement créées, et j'estime que les rapports
    sexuels entre deux personnes du même sexe ne doivent
    dépendre que du consentement libre des individus, sans que
    le législateur ait le droit d'intervenir. J'ai puisé dans
    mes études la première idée de former, d'après le procédé
    de Carneri, une morale basée sur les doctrines darwiniennes,
    morale qui, il est vrai, ne s'accorde guère avec celle
    d'aujourd'hui, mais qui serait capable d'élever l'homme à
    un niveau supérieur, et de l'ennoblir dans le sens des lois
    naturelles.

    Je ne crois pas qu'il y ait chez moi beaucoup de stigmates ni
    de tares. J'ai une certaine surexcitation. Ce qui me paraît
    à ce sujet important à noter, c'est que j'ai fréquemment
    des rêves où il ne s'agit, en général, que de choses
    indifférentes, et qui n'ont jamais pour sujet de soi-disant
    images voluptueuses; tout au plus ils roulent sur les
    toilettes féminines, sur leur essayage, sur ce qui pour moi
    constitue, en tout cas, une idée voluptueuse. Parfois,
    surtout jusqu'à l'âge de seize ans, la vivacité de mes songes
    s'accentuait jusqu'au somnambulisme, et très souvent, ce qui
    m'arrive encore aujourd'hui, jusqu'à me faire parler à haute
    voix pendant mon sommeil.

    _Mes penchants._ Mon penchant anormal dont j'ai parlé plus
    haut, est le principe fondamental de mon sentiment sexuel.
    Quand je me suis habillé en femme, j'éprouve une satisfaction
    complète. J'ai alors une tranquillité, un bien-être
    particulier, qui me permettent de me livrer plus facilement
    à une occupation intellectuelle. Mon _libido_ pour
    l'accomplissement de l'acte sexuel est très minime. J'ai aussi
    beaucoup de dispositions et de goût pour les travaux manuels
    de la femme; sans avoir reçu la moindre éducation, j'ai appris
    la broderie et le crochet et, en secret, j'aime à faire ces
    travaux. J'aime aussi à m'occuper d'autres travaux féminins,
    tels que la couture, etc. De sorte qu'à la maison, où je cache
    soigneusement mon penchant et me garde bien de m'y livrer, des
    preuves que je donnai involontairement de mes aptitudes, m'ont
    valu cet éloge que je ferais une excellente femme de chambre,
    éloge dont je ne rougis pas du tout, mais qui au contraire m'a
    beaucoup flatté en secret. Je faisais peu de cas de la danse
    avec les femmes; je n'aimais à danser qu'avec mes camarades
    d'école. Notre cours de danse était organisé de sorte que j'en
    avais souvent l'occasion; mais en dansant avec un camarade, je
    n'avais de plaisir qu'à la condition d'être dans le rôle de
    la dame. Je passe sur une série de rêveries et de désirs qui
    semblent avoir un caractère typique, étant d'une ressemblance
    parfaite avec les phénomènes cités dans la _Psychopathia
    sexualis_: par exemple, les fantaisies funèbres de ce jeune
    officier, le costume de ballerine, etc. Pour le reste, mes
    goûts ne diffèrent pas d'une façon notable de ceux de
    mon sexe. Je fume et bois modérément; j'aime beaucoup les
    sucreries, et je fais peu de cas des exercices du corps.

    III. _Historique de l'anomalie._--Après cette description
    sommaire de mon individualité, je peux passer à l'analyse
    historique du développement de mon anomalie. Dès le moment
    où j'ai pu quelque peu penser par moi-même et que je me suis
    occupé de la différence des sexes, j'eus le désir ferme et
    secret d'être une fille. Je croyais même l'être. Mais, en
    prenant un bain avec des camarades, je vis chez les autres
    garçons les mêmes parties génitales que chez moi, je me rendis
    compte de l'impossibilité de mon idée. Je dus rabattre de
    mes désirs et me nourrir de l'espoir d'être du moins
    hermaphrodite. Comme j'avais une certaine répulsion à regarder
    de près les images et les descriptions des parties génitales,
    bien que de pareils ouvrages me soient tombés souvent entre
    les mains, cette espérance subsista jusqu'au moment où mes
    études m'obligèrent à m'occuper de plus près de cette matière.
    Pendant ce temps, je lus tous les livres où il était question
    d'hermaphrodites, et quand parfois les journaux racontaient
    comment une personne du sexe féminin avait été élevée en homme
    et rendue plus tard par hasard à son sexe, j'avais le plus vif
    désir d'être à la place de cette personne. Bien fixé sur mon
    caractère masculin, j'ai dû mettre fin à mes rêves, ce qui ne
    m'a causé aucune joie. J'essayai par toutes sortes de moyens
    d'annihiler mes glandes génitales; mais les douleurs que
    j'éprouvai me firent renoncera à ces tentatives. Maintenant
    encore j'ai le désir très vif d'avoir les signes extérieurs du
    sexe féminin, d'avoir une jolie natte, un buste bien arrondi,
    une taille de guêpe.

    À l'âge de douze ans, j'ai eu pour la première fois l'occasion
    de mettre des vêtements féminins; bientôt après l'idée m'est
    venue d'arranger le soir les draps et les couvertures de mon
    lit comme des jupons. Plus tard, avec l'âge, mon plus grand
    bonheur était de prendre en cachette les robes de mes soeurs
    et de m'en revêtir, ne fût-ce que pour quelques minutes et au
    risque d'être découvert. À ma grande joie il me fut un jour
    permis de jouer un rôle de femme dans une représentation
    théâtrale d'amateurs; on dit que je m'en suis assez bien
    acquitté. Depuis que je suis devenu étudiant et que je mène
    une vie plus indépendante, je me suis procuré des vêtements et
    du linge de femme, que je tiens moi-même en bon état. Quand le
    soir, à l'abri de toute découverte, je puis mettre une pièce
    après l'autre, depuis le corset jusqu'au tablier et aux
    bracelets, je suis tout à fait heureux, et je me mets au
    travail, calme, content dans mon for intérieur, et plein de
    zèle pour mon ouvrage. Quand je m'habille en femme, il se
    produit régulièrement une érection qui n'est jamais suivie
    d'éjaculation, mais qui s'apaise d'elle-même en très peu
    de temps. Je cherche aussi à me rapprocher extérieurement
    davantage du type féminin, en donnant à mes cheveux une
    coiffure correspondant à ce caractère et en rasant ma barbe
    que j'aimerais mieux voir arrachée.

    IV. _Penchants sexuels._--En passant à la description de mes
    penchants sexuels, je dois tout d'abord faire remarquer que
    ma maturité sexuelle s'est faite d'une façon normale, si
    j'en conclus par mes pollutions, la mue de ma voix, etc.
    Les pollutions se produisent maintenant encore régulièrement
    toutes les trois semaines et rarement à des intervalles plus
    rapprochés. Je n'en éprouve jamais une sensation de volupté.
    Je n'ai jamais pratiqué l'onanisme; jusqu'à ces temps derniers
    je n'en connaissais que le nom; quant à la chose, j'ai dû me
    renseigner à ce sujet par des informations directes pour
    être éclairé. En général, tout attouchement de mon membre en
    érection m'est pénible et douloureux, loin de me donner aucune
    sensation voluptueuse.

    Autrefois mon attitude en face des femmes était très timide;
    maintenant je me comporte avec calme, comme un égal avec des
    égaux. C'est très rarement qu'une excitation directe, dans le
    sens sexuel, a été provoquée chez moi par une femme; mais, en
    analysant de plus près ces faits rares, il me semble que ce
    n'était jamais la personne de la femme, mais seulement sa
    toilette qui produisait cet effet. Je m'amourachais de ses
    vêtements et l'idée d'en pouvoir porter de pareils m'était
    agréable. Ainsi, je n'eus jamais d'excitation sexuelle, même
    au bordel, où mes amis m'entraînaient quelquefois; je restais
    indifférent malgré l'étalage de toutes sortes de charmes
    imaginables et même devant de véritables beautés. Mais mon
    coeur était capable de sentiments amicaux pour le sexe
    féminin. Souvent je me figurais que j'étais déguisé en femme,
    que je vivais inconnu parmi elles, que j'avais des relations
    avec elles, et que j'étais très heureux ainsi. C'étaient les
    jeunes filles dont le buste n'était pas encore trop développé
    et surtout celles qui portaient les cheveux courts, qui
    étaient plutôt capables de me faire quelque impression, parce
    qu'elles se rapprochaient le plus de ma manière de voir.
    Une fois j'eus la chance de trouver une fille qui se sentait
    malheureuse d'appartenir au sexe féminin. Nous conclûmes un
    pacte d'amitié solide et nous nous réjouissions souvent
    à l'idée de pouvoir échanger notre situation sociale. Il
    convient peut-être de relater encore le fait suivant qui
    pourrait avoir quelque importance pour caractériser mon
    cas. Lorsqu'il y a quelques mois, les journaux rapportèrent
    l'histoire d'une comtesse hongroise qui, déguisée en homme,
    avait contracté un mariage et qui se sentait homme, je songeai
    sérieusement à me présenter à elle pour conclure un mariage
    inverti où j'aurais été la femme et elle l'homme... Je n'ai
    jamais essayé le coït et je n'en ai jamais eu envie. Prévoyant
    que, en face de la femme l'érection nécessaire me ferait
    défaut, je me proposais de mettre, au cas échéant, les
    vêtements de la femme, et je crois que, ces préparatifs faits,
    le succès attendu n'aurait pas manqué de se produire.

    Pour ce qui concerne mon attitude vis-à-vis des personnes du
    sexe masculin, je dois avant tout relever le fait que, pendant
    la période où j'allais à l'école, j'entretenais avec des
    camarades des amitiés des plus tendres. Mon coeur était
    heureux quand je pouvais rendre un petit service à l'ami
    adoré. Je l'idolâtrais réellement avec ferveur. Mais d'autre
    part je lui faisais pour un rien des scènes de jalousie
    terribles. Pendant la brouille, j'avais le sentiment de ne
    pouvoir ni vivre, ni mourir. Réconcilié je redevenais pour
    quelque temps l'être le plus heureux. Je cherchais aussi à me
    faire des amis parmi les petits garçons que je choyais, que
    je comblais de sucreries et que j'aurais volontiers embrassés.
    Bien que mon amour en restât toujours aux termes platoniques,
    il était pourtant d'un caractère anormal. Un propos que j'ai
    tenu alors inconsciemment sur un camarade adoré et plus âgé
    que moi, en fournit la preuve: «Je l'aime tant, disais-je,
    que je préférerais à tout le pouvoir de l'épouser.» Maintenant
    encore où je vis très retiré, je raffole facilement d'un bel
    homme, à barbe fine et aux traits intelligents. Mais je
    n'ai jamais trouvé une âme-soeur à laquelle j'aurais pu me
    découvrir, pour être comme une amie auprès de lui. Jamais
    je n'ai essayé de réaliser directement mes penchants ou de
    commettre quelque imprudence à ce sujet. J'ai finalement cessé
    de fréquenter les musées où sont exposés des corps d'hommes
    nus, car les érections que me produisait cette vue, étaient
    très gênantes. En secret j'ai parfois soupiré après l'occasion
    de pouvoir dormir à côté d'un homme, et j'en ai trouvé aussi
    l'occasion. Un monsieur plus âgé, et qui ne m'était guère
    sympathique, m'y invita un jour.

    _Cum eo concubui, ille genitalia mea tetigit_, et bien que
    sa personne me fût antipathique, j'éprouvai le plus grand
    bonheur. Je me sentais tout à fait livré à lui; en un mot je
    me sentais femme.

    S'il m'est permis d'ajouter encore une remarque pour finir,
    je dois formellement déclarer que, bien que j'aie la pleine
    conscience de l'anomalie de mes penchants, je ne désire
    nullement les changer. Je ne fais qu'aspirer après le temps
    ou je pourrai m'y livrer avec plus de commodité et sans risque
    d'être découvert, afin de me procurer un plaisir qui ne fait
    de tort à personne.

    OBSERVATION 120.--Mlle Z..., trente et un ans, artiste, est
    venue à la consultation pour des malaises neurasthéniques.
    Elle attire l'attention par les traits grossiers et virils de
    sa figure, sa voix creuse, ses cheveux courts, ses vêtements
    à coupe masculine, sa démarche virile et son aplomb. Pour
    le reste, elle est tout à fait femme; elle a des seins assez
    développés; le bassin est féminin; pas de poils sur la figure.

    L'interrogatoire, relativement à l'inversion sexuelle, donne
    un résultat positif.

    La malade raconte qu'étant encore petite, elle aimait mieux
    jouer avec des garçons, notamment aux jeux «de soldat», «au
    marchand», «au brigand» etc. Elle dit que dans ces jeux de
    garçons elle était très violente et effrénée; elle n'a jamais
    eu de goût pour les poupées ni pour les travaux manuels de la
    femme; elle n'a appris que les plus rudimentaires (tricoter et
    coudre).

    À l'école, elle fit de bons progrès et s'est surtout
    intéressée aux mathématiques et à la chimie. De très bonne
    heure, s'est éveillé en elle un penchant pour les beaux-arts
    pour lesquels elle montrait quelques aptitudes. Son but
    suprême était de devenir une artiste remarquable. Dans ses
    rêves d'avenir, elle n'a jamais pensé à une liaison conjugale.
    Comme artiste, elle s'intéressait aux beaux êtres humains,
    mais c'étaient seulement les corps de femmes qui l'attiraient;
    quant aux figures d'hommes, elle ne les contemplait «qu'à
    distance». Elle ne pouvait souffrir les «niaiseries des
    chiffons»; il n'y a que les choses viriles qui lui plaisaient.
    Les rapports quotidiens avec les filles lui déplaisaient,
    parce que leur conversation ne roulait que sur les toilettes,
    les chiffons, les amourettes avec les hommes, etc., ce qui lui
    paraissait insipide et ennuyeux. Par contre elle avait, dès
    son enfance, des relations d'amitié extatique avec certaines
    filles; à l'âge de dix ans, elle brûlait pour une camarade
    d'école et inscrivait son nom partout où elle pouvait.

    Depuis elle eut de nombreuses amies auxquelles elle prodiguait
    des baisers «enragés». En général, elle plaît aux filles à
    cause de ses manières garçonnières. Elle adresse des poésies
    à ses amies pour lesquelles elle serait capable de grimper sur
    les toits. Elle-même trouve surprenant ce fait qu'elle soit
    gênée devant des filles et surtout des amies. Elle ne serait
    pas capable de se déshabiller devant elles.

    Plus elle aime une amie, plus elle est pudique en face d'elle.

    À l'heure qu'il est, elle entretient une de ces liaisons
    d'amitié. Elle embrasse et enlace sa Laura, se promène devant
    ses fenêtres, souffre tous les supplices de la jalousie,
    surtout quand elle voit son amie s'amuser avec des messieurs.
    Son seul désir est de vivre toujours à côté de cette amie.

    La malade raconte qu'il est vrai que, deux fois dans sa vie,
    des hommes auraient fait quelque impression sur elle. Elle
    croit que, si on avait sérieusement sollicité sa main, elle
    aurait conclu un mariage, car elle aime beaucoup la vie de
    famille et les enfants. Si un monsieur voulait la posséder,
    il devrait d'abord la mériter par la lutte, de même qu'elle
    préfère se conquérir une amie par un combat acharné. Elle
    trouve que la femme est plus belle et plus idéale que l'homme.
    Dans les cas très rares où elle eut des rêves érotiques, il
    s'agissait toujours de femmes. Elle n'a jamais rêvé d'hommes.

    Elle ne croit pas qu'elle puisse encore aimer un homme,
    car les hommes sont faux; elle est d'elle-même nerveuse et
    anémique.

    Elle se croit tout à fait femme, mais elle regrette de n'être
    pas homme. Déjà à l'âge de quatre ans, son plus grand plaisir
    était de s'habiller en garçon. Elle a décidément un caractère
    viril; aussi n'a-t-elle jamais pleuré de sa vie. Sa plus
    grande passion serait de monter à cheval, de faire de la
    gymnastique, de l'escrime, de conduire des chevaux. Elle
    souffre beaucoup de ce que personne de son entourage ne la
    comprenne. Elle trouve bête de parler affaires de femmes.
    Beaucoup de gens qui la connaissent ont déjà émis l'opinion
    qu'elle aurait dû naître homme.

    La malade dit qu'elle n'a jamais eu un tempérament sensuel.
    En donnant l'accolade à ses amies, elle a souvent éprouvé
    une curieuse sensation de volupté. L'accolade et les baisers
    étaient ses seules manifestations d'amitié.

    La malade prétend être née d'un père nerveux et d'une mère
    folle qui, jeune fille, était tombée amoureuse de son propre
    frère qu'elle voulut persuader de partir avec elle pour
    l'Amérique. Le frère de la malade est un homme très étrange et
    très bizarre.

    La malade ne présente aucun signe extérieur de dégénérescence;
    le crâne est normal. Elle prétend avoir eu ses premières
    menstrues à l'âge de quatorze ans. Elles viennent
    régulièrement, mais lui causent toujours des douleurs.

    OBSERVATION 121.--Pour donner tout de suite à mon malheureux
    état le nom qui lui convient, je vous ferai tout d'abord
    remarquer qu'il porte tous les symptômes de l'état que vous
    avez désigné sous le nom d'_effeminatio_ dans votre ouvrage
    _Psychopathia sexualis_.

    J'ai maintenant trente-huit ans: grâce à mon anomalie, j'ai
    derrière moi une vie remplie de tant d'indicibles souffrances
    que je m'étonne souvent de la force d'endurance dont l'homme
    peut être doué. Ces temps derniers la conscience d'avoir
    traversé tant de supplices m'a inspiré une sorte d'estime pour
    moi-même, sentiment qui seul est capable de me rendre la vie
    encore quelque peu supportable.

    Je vais maintenant m'efforcer de dépeindre mon état tel qu'il
    est, et selon l'exacte réalité. Je suis au physique bien
    portant; autant que je puis m'en souvenir, je n'ai jamais
    fait de maladie grave et je suis issu d'une famille saine.
    Mes parents, il est vrai, sont tous les deux des natures
    très irritables; mon père est ce qu'on appelle un tempérament
    coléreux, ma mère un tempérament sanguin avec un fort penchant
    à de sombres mélancolies. Elle est très vive, très aimée à
    cause de son bon coeur et de son active charité, mais elle
    manque de confiance en elle-même et éprouve un impérieux
    besoin de s'appuyer sur quelqu'un. Toutes ces particularités
    étaient aussi très prononcées dans le caractère de son père.
    J'appuie sur ce fait, parce qu'on dit de moi que je leur
    ressemble; quant à ces dernières particularités, je puis
    moi-même constater la ressemblance. J'ai toujours cru que mon
    amour pour mon propre sexe n'était que l'hypertrophie de ces
    deux traits de caractère. Mais, même quand j'essaie de me
    raffermir intérieurement par l'illusion que je suis fort et
    vigoureux, de déchirer le lien qui m'attire avec un pouvoir
    magique vers l'homme, il me reste toujours dans le sang
    un résidu que je ne puis éloigner. Aussi loin que je puis
    remonter dans mes souvenirs, je vois partout ce désir primitif
    et énigmatique d'avoir un amant. Il est vrai que la première
    manifestation fut d'une nature grossièrement sensuelle. Je ne
    suis pas si j'avais déjà dix ans, quand un jour que j'étais
    couché dans mon lit, je fus surpris de provoquer par une
    pression sur mes parties génitales des sensations nouvelles
    et enivrantes, en me figurant en même temps qu'un homme de mon
    entourage me faisait des manipulations voluptueuses. Bien
    des années plus tard seulement, j'appris que c'était de
    l'onanisme. Dans les premiers temps, je fus tellement effrayé
    et tellement assombri par mon mystérieux penchant que je fis
    alors ma première tentative de suicide. Que n'ai-je pas réussi
    alors! Car j'eus ensuite une série de secousses physiques
    et psychiques si violentes, qu'elles mirent comme une chaîne
    autour de mon coeur qu'elles rétrécirent et rendirent brutal
    et dur. Pour le dire tout de suite: jusqu'à aujourd'hui,
    l'onanisme ne m'a pas lâché de ses griffes; il a résisté à
    tous les essais, à tous les efforts de ma volonté brisée
    pour rompre avec lui. Trois ou quatre fois je l'ai abandonné
    pendant des mois entiers, dans la plupart des cas sous
    l'influence d'émotions morales. À l'âge de treize ans, j'eus
    mon premier amour. Aujourd'hui, il me souvient, qu'alors le
    comble de mes désirs était de pouvoir embrasser les jolies
    lèvres roses et fraîches de mon camarade. d'école. C'était une
    langueur pleine de rêves romanesques. Il devint plus violent à
    l'âge de quinze et seize ans, lorsque pour la première fois
    je souffris les supplices d'une folle jalousie plus dévorante
    qu'elle ne saurait jamais l'être dans l'amour naturel. Cette
    seconde période amoureuse a duré pendant des années, bien que
    je n'eusse passé que quelques jours avec l'objet de mon amour
    et qu'ensuite nous ne nous soyons pas revus pendant quinze
    ans. Peu à peu mon sentiment s'est refroidi pour lui, et je
    suis encore à plusieurs reprises devenu amoureux fou d'autres
    hommes qui, sauf un seul, étaient tous de mon âge.

    Jamais mon amour--vous me permettrez cette expression pour
    désigner un sentiment condamné par la majorité des hommes--n'a
    été payé de retour; je n'ai jamais eu avec un homme des
    rapports du genre de ceux qui doivent craindre le grand jour;
    jamais un seul d'entre eux n'a eu pour moi plus qu'un intérêt
    ordinaire, bien qu'un des amis auxquels je faisais la cour,
    eût deviné mon désir secret. Et pourtant, je me suis consumé
    dans le désir ardent de l'amour des hommes. Mes sentiments
    sont, dans ce cas à mon avis, tout à fait ceux d'une femme
    aimante; et j'aperçois avec épouvante que mes représentations
    sensuelles deviennent de plus en plus semblables à celles
    d'une femme. Pendant les périodes où je suis libre d'une
    affection précise, mon désir dégénère, car, en me livrant
    à mes procédés d'onanisme, j'évoque des idées grossièrement
    sensuelles. Je peux encore lutter contre ce mal, mais c'est
    bien vainement que je tente de supprimer l'amour même. Depuis
    une année, je souffre de cette exaltation de mes sentiments;
    j'ai tant médité sur leur particularité, que je crois pouvoir
    vous donner une description exacte de mes sensations. Mon
    intérêt est toujours éveillé par la beauté physique. J'ai
    fait, à ce propos, la curieuse remarque que je n'ai jamais
    aimé un homme barbu.

    On pourrait en inférer que je suis voué à ce qu'on appelle
    l'amour des garçons. Cependant cette supposition n'est pas
    exacte. Car au charme sensuel dont j'ai parlé, se joint un
    intérêt psychique pour la personne que je fréquente, ce qui
    est une source de tourments. Je suis pris d'une affection si
    profonde que je m'attache avec une sorte d'abnégation. On se
    lie à moi et cette confiance réciproque pourrait développer
    une amitié très cordiale, si au fond de mon âme ne sommeillait
    ce démon qui me pousse à une union plus intime qu'on ne
    saurait admettre qu'entre personnes de sexes différents. Tout
    mon être en languit, chaque fibre en palpite et je me
    consume dans une passion brûlante. Je m'étonne d'être capable
    d'exposer ici en quelques mots secs les sensations qui ont
    déchiré tout mon être. Il est vrai qu'à force de lutter,
    pendant des années, j'ai dû apprendre à dissimuler mes
    penchants et à sourire quand j'étais déchiré par les
    souffrances. Car n'ayant jamais été payé de retour, je
    n'ai connu de l'amour que les supplices, la jalousie, cette
    jalousie folle qui obscurcit l'esprit, pour tous ceux ou
    celles avec qui l'être adoré échangeait un seul regard.

    J'ai réservé de m'arrêter à la fin sur l'élément psychique
    afin de montrer combien mon penchant anormal est enraciné. Je
    n'ai jamais éprouvé le moindre souffle d'amour sensuel pour
    l'autre sexe. L'idée d'avoir avec lui des rapports sexuels
    me répugne. Plusieurs fois déjà j'ai souffert en entendant
    affirmer que telle ou telle jeune fille était amoureuse
    de moi. Comme tout jeune homme, j'ai abondamment goûté aux
    plaisirs du monde, entre autres à celui de la danse. Je danse
    avec plaisir, mais je serais heureux si je pouvais danser
    comme dame avec des jeunes gens.

    Je voudrais une fois de plus insister sur le fait que mon
    amour est tout à fait sensuel. Comment expliquer autrement
    que la poignée de main du bien-aimé et souvent son aspect me
    provoquent un serrement de coeur et même de l'érection!

    J'ai employé tous les moyens pour arracher cet «amour» de
    mon «coeur». J'ai essayé de l'étourdir par l'onanisme, de
    l'abaisser dans la fange pour pouvoir d'autant mieux me
    placer au-dessus de lui.--(Il y a dix ans, pendant une de ces
    périodes d'amour, j'avais repoussé l'onanisme et j'avais eu
    la sensation que mon sentiment amoureux
    s'ennoblissait).--Maintenant encore j'ai l'idée fixe que si
    mon bien-aimé me déclarait m'aimer, et n'aimer que moi, je
    renoncerais avec plaisir à toute satisfaction sensuelle, et je
    me contenterais de pouvoir reposer dans ses bras fidèles. Mais
    c'est une illusion que je me fais.

    Très honoré monsieur, j'ai une position sociale pleine de
    responsabilités, et je crois pouvoir affirmer que mon penchant
    anormal ne me fera jamais dévier, pas même de l'épaisseur
    d'un fil, du devoir que je suis obligé d'accomplir. Sauf cette
    anomalie, je ne suis pas fou et je pourrais être heureux.
    Mais, l'année dernière surtout, j'ai trop souffert pour ne pas
    envisager avec terreur l'avenir qui, certes, ne m'apportera
    point la réalisation de mon désir qui couve toujours sous
    la cendre, c'est-à-dire le désir de posséder un amant qui me
    comprenne et qui réponde à mon amour. Seule une telle union
    me donnerait un réel bonheur psychique. J'ai beaucoup réfléchi
    sur l'origine de mon anomalie, surtout parce que je crois
    pouvoir supposer qu'elle ne m'est pas venue par hérédité.
    Je crois que c'est l'onanisme qui a allumé ce sentiment
    congénital. Il y a longtemps que j'aurais pu mettre fin à
    toutes ces misères, puisque je ne crains pas la mort, et que
    dans la religion qui, fait curieux, ne s'est pas retirée de
    mon coeur impur, je ne trouve aucun avertissement contre le
    suicide. Mais la conviction que ce n'est pas exclusivement
    ma faute qui fait qu'un ver rongeur a rongé ma vie dès son
    origine, un certain défi de rester quand même, défi que j'ai
    conçu précisément ces temps derniers à la suite d'un indicible
    chagrin, m'amènent à tenter l'expérience afin de voir s'il
    n'y a pas possibilité d'échafauder sur une nouvelle base un
    modeste bonheur pour ma vie, quelque chose qui me remplisse le
    coeur. Je crois que, sous l'influence d'une vie de famille
    tranquille, je pourrais devenir heureux. Mais je ne dois pas
    vous cacher que l'idée de vivre maritalement avec une femme
    m'est horrible, que je n'entreprendrais que le coeur
    saignant cette tentative de revirement, car alors je devrais
    rompre radicalement avec l'espoir toujours vivace, avec cette
    illusion que le hasard pourrait pourtant m'amener un jour le
    bonheur rêvé.

    Cette idée fixe s'est tellement enracinée que je crains que,
    seule, la suggestion hypnotique puisse m'en guérir.

    Pourriez-vous me donner un conseil? Vous me rendriez
    infiniment heureux. Le conseil le plus pressant se bornera
    probablement à m'interdire l'onanisme. Que je voudrais
    le suivre! Mais si je n'ai pas sous la main des moyens
    directement matériels ou mécaniques, je ne pourrai pas
    m'arracher à ce vice. D'autant moins que je crains qu'à la
    suite de ces pratiques durant des années, ma nature s'y soit
    déjà habituée. Les suites, il est vrai, ne m'en ont pas été
    épargnées, bien qu'elles ne soient pas aussi horribles qu'on
    les dépeint ordinairement. Je souffre d'une nervosité peu
    intense; je suis, il est vrai, affaibli et je paie ce vice par
    des troubles périodiques de la digestion; mais je suis capable
    encore de supporter des fatigues; j'y trouve même quelque
    plaisir si elles ne sont pas trop fortes. Je suis d'humeur
    sombre, mais je peux être très gai par moments; heureusement
    j'aime mon métier; je m'intéresse à bien des choses, surtout
    à la musique, aux arts, à la littérature. Je ne me suis jamais
    livré à des occupations féminines.

    Ainsi que cela ressort de tout ce que je viens d'exposer,
    j'aime à fréquenter les hommes, surtout quand ils sont beaux,
    mais je n'ai jamais entretenu avec aucun d'eux des relations
    intimes. C'est un abîme profond qui me sépare d'eux.

    _Post-Scriptum._--Je crains de n'avoir pas assez précisé ma
    vie sexuelle dans les lignes précédentes. Elle ne consiste que
    dans l'onanisme, mais, pendant l'acte, je me laisse influencer
    par ces représentations horribles qu'on désigne par _coïtus
    inter femora_, _ejaculatio in ore_, etc.

    Mon rôle est, dans ces cas, passif. Ces images se transforment
    et passent à celles de l'accouplement quand une passion m'a
    enchaîné. La lutte contre cette passion est terrible, parce
    que mon âme participe aussi au combat. Je désire l'union la
    plus étroite, la plus complète qu'on puisse imaginer entre
    deux êtres humains, la vie commune, des intérêts communs, une
    confiance absolue et l'union sexuelle. Je pense que l'amour
    naturel ne diffère de celui-ci que par son degré de chaleur,
    fort au-dessous du feu de notre passion. Précisément en ce
    moment j'ai de nouveau cette lutte à soutenir et je refoule
    par la violence cette folle passion qui me tient captif déjà
    depuis si longtemps.

    Pendant des nuits entières je me roule dans mon lit, poursuivi
    par l'image de celui pour l'amour duquel je donnerais tout ce
    que je possède. Qu'il est triste que le plus noble sentiment
    qui ait été donné à l'homme, l'amitié, soit impossible à cause
    d'un vil penchant sensuel!

    Je voudrais encore une fois déclarer que je ne puis pas me
    décider à transformer ma vie sexuelle par des rapports sexuels
    avec des femmes. L'idée de ces rapports m'inspire du dégoût et
    même de l'horreur.

    OBSERVATION 122.--J'écrirai, tant bien que mal, l'histoire de
    mes souffrances; je ne suis guidé que par le désir de pouvoir
    contribuer par cette autobiographie à renseigner quelque peu
    sur les malentendus et les erreurs cruelles qui règnent encore
    dans toutes les sphères contre l'inversion sexuelle.

    J'ai maintenant trente-sept ans, et je suis né de parents qui
    tous deux étaient très nerveux. Je rappelle ce fait parce que
    souvent j'ai eu l'idée que mon inversion sexuelle pourrait
    m'être venue par voie d'hérédité; cependant cette assertion
    n'est que bien vague. Quant à mes grand-pères et grand'mères,
    que je n'ai jamais connus, je voudrais seulement citer comme
    fait digne d'être retenu, que mon grand-père du côté maternel
    avait la réputation d'être un grand «don Juan».

    J'étais un enfant assez faible et, pendant mes deux premières
    années, j'ai souffert de ce qu'on appelle des arthrites;
    c'est probablement à la suite de cette maladie que mon don
    d'assimilation et ma mémoire se sont affaiblis; car j'apprends
    difficilement les choses qui ne m'intéressent pas, et j'oublie
    facilement ce que j'ai appris. Je voudrais encore faire
    mention du fait que, avant ma naissance, ma mère fut en
    proie à de vives émotions morales, et qu'elle eut souvent des
    frayeurs. Depuis l'âge de trois ans, je suis très bien portant
    et jusqu'ici j'ai été épargné par les maladies graves. Entre
    l'âge de douze et de seize ans, j'eus parfois des sensations
    nerveuses étranges que je ne puis pas décrire et qui se
    faisaient sentir dans la tête et sur le bout des doigts. Il me
    semblait alors que tout mon être voulait se dissoudre.
    Mais, depuis de longues années, ces accès ne se sont plus
    renouvelés. Du reste, je nuis un homme assez vigoureux, avec
    une chevelure touffue, et d'un caractère tout à fait viril.

    À l'âge de six ans, je suis arrivé tout seul à pratiquer
    l'onanisme auquel malheureusement je fus très adonné jusqu'à
    l'âge de dix-neuf ans. Faute de mieux, j'y ai recours
    encore assez souvent, bien que je reconnaisse le caractère
    répréhensible de cette passion et que je m'en sente toujours
    affaibli, tandis que le rapport sexuel avec un homme, loin
    du me fatiguer, me donne au contraire le sentiment d'avoir
    retrempé mes forces. À l'âge de sept ans, je commençai à
    aller à l'école et bientôt j'éprouvai une vive sympathie pour
    certains de mes camarades, ce qui d'ailleurs ne me paraissait
    nullement étrange. Au lycée, quand j'eus quatorze ans, mes
    condisciples m'ont éclairé sur la vie sexuelle des hommes,
    chose que j'ignorais absolument; mais leurs explications n'ont
    pu m'inspirer aucun intérêt. À cette époque je pratiquais avec
    deux ou trois amis l'onanisme mutuel auquel ceux-ci m'avaient
    incité et qui avait un charme immense pour moi. Je n'avais
    toujours pas conscience de la perversité de mon instinct
    génital; je croyais que mes fautes n'étaient que des péchés de
    jeunesse, comme en commettent tous les garçons de mon âge. Je
    pensais que l'intérêt pour le sexe féminin se manifesterait
    quand l'heure serait venue. Ainsi j'atteignis l'âge de
    dix-neuf ans. Pendant les années suivantes, je fus amoureux
    fou d'un très bel artiste dramatique, ensuite d'un employé
    d'une banque et d'un de mes amis, deux jeunes gens qui étaient
    loin d'être beaux et de porter sur les sens. Cet amour était
    purement platonique et m'entraînait parfois à faire des
    poésies enflammées. Ce fut peut-être le plus beau temps de ma
    vie, car j'envisageais tout cela avec des yeux innocents. À
    l'âge de vingt et un ans, je commençai pourtant à m'apercevoir
    peu à peu que je n'avais pas tout à fait les mêmes
    prédispositions que mes camarades; je ne trouvais aucun
    plaisir aux occupations viriles, ni à fumer, ni à boire, ni au
    jeu de cartes; quant au lupanar, il m'inspirait réellement une
    peur mortelle. Aussi n'y suis-je jamais allé; j'ai toujours
    réussi à m'esquiver sous un prétexte, quand les camarades y
    allaient. Je commençai alors à réfléchir sur moi-même; je
    me sentais souvent abandonné, misérable, malheureux, et je
    languissais de rencontrer un ami prédisposé comme moi, sans
    parvenir à l'idée qu'il pouvait bien exister hors de moi des
    gens de cet acabit. À l'âge de vingt-deux ans, j'ai fait
    la connaissance d'un jeune homme qui enfin m'a éclairé sur
    l'inversion sexuelle et sur les personnes atteintes de cette
    anomalie, car lui aussi était uraniste et, ce qui est plus,
    amoureux de moi. Mes yeux se dessillèrent et je bénis le jour
    qui m'a apporté cet éclaircissement. À partir de ce moment, je
    vis le monde d'un autre oeil, je vis que le même sort était
    échu à beaucoup de gens et je commençai à comprendre et à
    m'accommoder autant que possible de ce sort. Malheureusement
    cela marchait très mal, et aujourd'hui encore je suis pris
    d'une révolte, d'une haine profonde contre les institutions
    modernes qui nous traitent si mal, nous autres pauvres
    uranistes. Car quel est notre sort? Dans la plupart des
    cas, nous ne sommes pas compris, nous sommes ridiculisés et
    méprisés et, dans le meilleur cas, si l'on nous comprend, on
    s'apitoie sur nous comme sur de pauvres malades ou des fous.
    C'est la pitié qui m'a toujours rendu malade. Je commençai
    donc à jouer la comédie, pour tromper mes proches sur l'état
    de mon âme, et, toutes les fois que j'y réussissais, j'en
    avais une grande satisfaction. J'ai fait aussi la connaissance
    de plusieurs compagnons de sort; j'ai noué avec eux des
    liaisons qui malheureusement étaient toujours de courte
    durée, car j'étais très peureux et prudent, en même temps que
    difficile dans mon choix et gâté.

    J'ai toujours profondément abhorré la pédérastie, comme
    quelque chose d'indigne d'un être humain, et je désirerais
    que tous mes compagnons de sort en fissent autant;
    malheureusement, chez certains d'entre eux, ce n'est pas le
    cas; car, si tous pensaient sur ce sujet comme moi, l'opprobre
    et la raillerie des hommes d'un sentiment diffèrent du nôtre
    seraient encore plus injustes.

    En face de l'homme aimé je me sens complètement femme, voilà
    pourquoi je me comporte assez passivement pendant l'acte
    sexuel. En général, toutes mes sensations et tous mes
    sentiments sont féminins; je suis vaniteux, coquet, j'aime les
    chiffons, je cherche à plaire, j'aime à me bien habiller, et,
    dans les cas où je veux particulièrement plaire, j'ai recours
    aux artifices de toilette pour lesquels je suis assez bien
    expérimenté.

    Je m'intéresse très peu à la politique, mais je n'en suis
    que plus passionné pour la musique; je suis un partisan
    enthousiaste de Richard Wagner, prédilection que j'ai
    remarquée chez la plupart des uranistes. Je trouve que c'est
    précisément cette musique qui correspond le mieux à notre
    caractère. Je joue assez bien du violon, j'aime la lecture
    et je lis beaucoup, mais je n'ai que peu d'intérêt pour les
    autres sujets; de même tout le reste dans la vie m'est assez
    indifférent, par suite de la sourde résignation qui m'envahit
    de plus en plus.

    Bien que j'aie tout sujet d'être content de la destinée, ayant
    comme technicien une position assurée dans une grande ville
    d'Allemagne, je n'aime pas mon métier. Ce que j'aimerais le
    mieux, ce serait d'être libre et indépendant, de pouvoir, en
    compagnie de l'être aimé, faire de beaux voyages, consacrer
    mes loisirs à la musique et à la littérature, surtout au
    théâtre qui me paraît comme un des plus grands plaisirs. Être
    l'intendant d'un théâtre de la Cour, voilà une position que je
    trouverais acceptable.

    La seule position sociale ou vocation qui me paraisse vraiment
    désirable, est celle de grand artiste, soit chanteur, soit
    acteur, soit peintre ou sculpteur. Il me semblerait encore
    plus beau d'être né sur un trône royal; ce désir répond à
    mon envie très prononcée de régner.--(S'il y a vraiment une
    métempsychose, question dont je m'occupe beaucoup et théorie
    qui me paraît très probable, je dois avoir déjà vécu une fois
    comme imperator ou comme souverain quelconque).--Mais il faut
    être né pour tout cela, et comme je ne le suis pas, je n'ai
    pas d'ambition pour les soi-disant honneurs et distinctions de
    la société.

    En ce qui concerne les tendances de mon goût, je dois
    constater qu'il y a là une certaine scission. De beaux jeunes
    gens de talent et qui ont au moins vingt ans, qui se trouvent
    au même niveau social que moi, me paraissent plutôt créés pour
    un amour platonique, et je me contente, dans ce cas, d'une
    amitié très sincère et très idéale qui rarement dépasse les
    bornes de quelques accolades. Mais sensuellement je ne saurais
    être excité que par des hommes plus rudes et plus robustes qui
    ont au moins mon âge, mais qui doivent occuper une position
    sociale et intellectuelle inférieure à la mienne. La raison de
    ce phénomène curieux est peut-être que ma grande pudicité,
    ma timidité native et ma réserve en présence des hommes de
    ma position, exercent l'effet d'une idée entravante, de
    sorte que, dans ce cas, je n'arriverais que difficilement et
    rarement à une émotion sexuelle. Je souffre beaucoup de cet
    antagonisme,--cela s'explique,--car j'ai toujours peur de me
    révéler à ces gens simples qui sont au-dessous de moi et qu'on
    peut souvent acheter pour de l'argent. Car, dans mon idée,
    il n'y aurait rien de plus terrible qu'un scandale qui me
    pousserait immédiatement au suicide. Je ne puis pas assez me
    figurer combien ce doit être terrible d'être, à la suite
    d'une petite imprudence ou par la méchanceté du premier venu,
    stigmatisé devant le monde entier, et pourtant sans que ce
    soit de notre faute. Car que faisons-nous autre chose que ce
    que les hommes de dispositions normales peuvent se permettre
    de faire souvent et sans gêne? Ce n'est pas notre faute si
    nous n'éprouvons pas les mêmes sentiments que la grande foule:
    c'est un jeu cruel de la nature.

    Maintes fois j'ai cherché dans ma tête si la science et
    quelques hommes scientifiques sans préjugés, penseurs
    indépendants, ne pourraient imaginer des moyens pour que,
    nous, les «Cendrillons» de la nature, nous puissions avoir une
    position plus supportable devant la loi et les hommes. Mais
    toujours je suis arrivé à cette triste conclusion que pour se
    faire le champion d'une cause, il faut tout d'abord la bien
    connaître et la définir. Qui est-ce qui, jusqu'à ce jour,
    pourrait expliquer et définir avec exactitude l'inversion
    sexuelle? Et pourtant il faut qu'il y ait pour ce phénomène
    une explication juste, qu'il y ait une voie par laquelle on
    puisse amener la grande foule à un jugement plus sensé et plus
    indulgent, et, avant tout, obtenir du moins ceci: qu'on
    ne confonde plus l'inversion sexuelle avec la pédérastie,
    confusion qui malheureusement règne encore chez la plupart
    des gens, je dirais même chez tous. Par un pareil acte, on
    s'érigerait un monument impérissable à la reconnaissance de
    milliers d'hommes contemporains et futurs; car il y a toujours
    eu des uranistes, il y en a et il y en aura à toutes les
    époques, et en plus grand nombre qu'on ne le suppose.

    Dans le livre de Wilbrand: _Fridolins heimliche Ehe_, je
    trouve énoncée une théorie tout à fait acceptable à ce sujet,
    ayant eu moi-même déjà à plusieurs reprises l'occasion de
    constater que tous les uranistes n'aiment pas au même degré
    l'homme, mais qu'il y a parmi eux d'innombrables subdivisions
    depuis l'homme le plus efféminé jusqu'à l'inverti qui aime
    encore autant et aussi souvent les charmes féminins que
    les autres. Ceci pourrait peut-être expliquer la soi-disant
    différence entre l'inversion congénitale et l'inversion
    acquise, différence qui, à mon avis, n'existe pas du tout.
    Cependant chez les cinquante-cinq individus que j'ai connus
    dans les trois années écoulées depuis que j'ai compris mon
    état, j'ai rencontré les mêmes traits de tempérament, d'âme et
    de caractère; presque tous sont plus ou moins idéalistes, ne
    fument que peu ou pas du tout, sont dévots, vaniteux, coquets
    et superstitieux, et réunissent en eux--(je dois l'avouer
    malheureusement)--plutôt les défauts des deux sexes que leurs
    qualités. Je sens un véritable _horror_ pour la femme dans son
    rôle sexuel, horreur que je ne saurais vaincre, pas même avec
    tous les artifices de mon imagination qui est extrêmement
    vive; aussi je ne l'ai jamais essayé, car je suis convaincu
    d'avance de la stérilité d'une tentative qui me paraît contre
    nature et criminelle.

    Dans les rapports purement sociaux et amicaux, j'aime beaucoup
    à être en relation avec les filles et les femmes, et je suis
    très bien vu dans les cercles de dames, car je m'intéresse
    beaucoup aux modes, et je sais parler avec beaucoup d'à-propos
    et de justesse de ces matières. Je puis, quand je veux, être
    très gai et très aimable, mais ce don de conversation n'est
    qu'une comédie qui me fatigue et qui m'affecte beaucoup. De
    tout temps j'ai montré beaucoup d'intérêt et d'adresse pour
    les travaux de femmes; étant enfant, j'ai jusqu'à l'âge de
    treize ans passionnément aimé à jouer aux poupées auxquelles
    je faisais moi-même des robes. Maintenant encore, j'ai
    beaucoup de plaisir à faire de belles broderies, occupation
    à laquelle malheureusement je ne puis me livrer qu'en secret.
    J'ai une prédilection non moins vive pour les bibelots, les
    photographies, les fleurs, les friandises, les objets de
    toilette et toutes les futilités féminines. Ma chambre que
    j'ai arrangée et décorée moi-même, ressemble à peu près au
    boudoir surchargé d'une dame.

    Je voudrais encore mentionner, comme particularité curieuse,
    que je n'ai jamais eu de pollutions. Je rêve beaucoup et très
    vivement presque chaque nuit; mes rêves érotiques, quand j'en
    ai, ne s'occupent que d'hommes, mais je suis toujours réveillé
    avant qu'une éjaculation ait pu se produire. Au fond, je n'ai
    pas de grands besoins sexuels; il y a chez moi des périodes de
    quatre à six semaines, pendant lesquelles l'instinct génital
    ne se manifeste pas du tout. Malheureusement ces périodes sont
    très rares et sont suivies ordinairement d'un réveil d'autant
    plus violent de mon terrible instinct, qui, s'il n'est
    pas satisfait, me cause de grands malaises physiques et
    intellectuels. Je suis alors de mauvaise humeur, déprimé
    moralement, irritable; je fuis la société; mais toutes ces
    particularités disparaissent à la première occasion qui me
    permet de satisfaire mon instinct génital. Je dois remarquer
    que, en général, pour les causes les plus futiles, mon humeur
    peut varier plusieurs fois dans la même journée; elle est
    comme le temps d'avril.

    Je danse bien et volontiers; mais je n'aime la danse qu'à
    cause de ses mouvements rythmiques et de ma prédilection pour
    la musique.

    Enfin je dois faire mention d'une chose qui provoque toujours
    mon indignation. On nous prend en général pour des malades;
    c'est à tort. Car, pour toute maladie, il y a un remède ou un
    calmant; or aucune puissance au monde ne pourrait ôter à un
    uraniste sa prédisposition invertie. La suggestion hypnotique
    même, qu'on a souvent appliquée avec un succès apparent,
    ne peut pas amener de transformation durable dans la vie
    psychique d'un uraniste. Chez nous, on confond l'effet avec
    la cause. On nous prend pour des malades, parce que la plupart
    d'entre nous le deviennent réellement avec le temps. Je suis
    profondément convaincu que les deux tiers de nous, arrivés
    à un âge avancé, s'ils y arrivent jamais, auront une
    défectuosité mentale, et c'est facile à expliquer. Quelle
    force de volonté et quels nerfs ne doit-on pas avoir pour
    pouvoir pendant toute sa vie et sans interruption dissimuler,
    mentir, être hypocrite! Que de fois, quand, dans un cercle de
    gens normaux, la conservation tombe sur l'inversion sexuelle,
    n'est-on pas obligé de se rallier aux calomnies et aux
    injures, tandis que chacun de ces propos agit sur nous comme
    un couteau tranchant! D'autre part, être obligé d'écouter les
    propos et les mots d'esprit inconvenants et ennuyeux sur
    les femmes, feindre un intérêt et une attention pour ces
    conversations qui aujourd'hui sont en vogue dans la soi-disant
    «bonne compagnie»! Voir tous les jours, presqu'à chaque heure,
    de beaux hommes auxquels on ne peut se révéler, être forcé de
    se priver pendant des semaines, des mois même, de l'ami dont
    nous aurions tellement besoin, et par-dessus tout la peur
    terrible et continuelle de se trahir devant les hommes, d'être
    couvert de honte et d'opprobre! Vraiment, il ne faut pas
    s'étonner que la plupart d'entre nous soient incapables de
    tout travail sérieux, car la lutte avec notre triste destinée
    absorbe toute notre force de volonté et notre persévérance.
    Combien il est funeste pour nos nerfs d'être obligés de
    renfermer toutes nos pensées, tous nos sentiments dans notre
    for intérieur, où notre imagination déjà si vive, alimentée
    par tout cela, travaille avec d'autant plus d'activité, de
    sorte que nous portons avec nous une fournaise qui menace de
    nous dévorer! Heureux ceux de nous qui ne manquent jamais de
    la force pour pouvoir mener une telle vie, mais heureux aussi
    ceux qui en ont déjà fini!

    OBSERVATION 123. Autobiographie.--Vous recevrez ci-jointe la
    description du caractère ainsi que des sentiments moraux et
    sexuels d'un uraniste, c'est-à-dire d'un individu qui, malgré
    la conformation virile de son corps, se sent tout à fait
    femme, dont les sens ne sont nullement excités par les femmes
    et dont la langueur sexuelle ne vise que les hommes.

    Pénétré de la conviction que l'énigme de notre existence ne
    saurait être démêlée ou du moins éclaircie que par des
    hommes de science qui pensent sans préjugés, je vous donne ma
    biographie uniquement dans le but de contribuer par ce moyen
    à l'éclaircissement de cette erreur cruelle de la nature et
    de rendre peut-être un service à mes compagnons de sort de la
    future génération. Car des uranistes il y en aura, tant qu'il
    y aura des hommes, de même que c'est un fait irréfutable
    qu'il y en a eu à toutes les époques. Mais à mesure que
    l'instruction scientifique de notre époque fera des progrès,
    on finira par voir en moi et en mes semblables non pas des
    êtres haïssables, mais des êtres dignes de commisération, qui
    ne méritent jamais le mépris, mais plutôt la suprême pitié de
    leur prochain plus heureux qu'eux. Je tâcherai d'être aussi
    bref que possible dans mon récit, de même que je ferai tous
    les efforts pour rester impartial. Je dois d'ailleurs faire
    remarquer, au sujet de mon langage cru et souvent même
    cynique, que, avant tout, je tiens à être vrai: voilà pourquoi
    je n'évite point les expressions les plus crues, car ce sont
    elles qui peuvent le mieux caractériser le sujet que je veux
    exposer.

    J'ai trente-quatre ans et demi; je suis un négociant à revenu
    modique; ma taille est au-dessus de la moyenne, je suis
    maigre, je n'ai pas les muscles forts, j'ai une figure tout à
    fait ordinaire, couverte de barbe et, au premier aspect, je ne
    diffère en rien des autres hommes. Par contre, ma démarche
    est féminine, surtout quand je presse le pas; elle est un peu
    dandinante; les mouvements sont anguleux, peu harmonieux et
    manquent de tout charme viril. La voix n'est ni féminine ni
    aiguë, mais plutôt d'un timbre de baryton.

    Tel est mon _habitus_ extérieur.

    Je ne fume ni ne bois pas; je ne puis ni siffler, ni monter à
    cheval, ni faire de la gymnastique, ni tirer de l'épée, ni au
    pistolet non plus; je ne m'intéresse pas du tout aux chevaux
    ni aux chiens; je n'ai jamais eu entre les mains ni un fusil
    ni une épée. Dans mes sentiments intimes et dans mes désirs
    sexuels, je suis parfaitement femme. Sans aucune instruction
    bien solide--je n'ai passé que cinq années au lycée--je suis
    pourtant intelligent; j'aime à lire de bons ouvrages bien
    écrits; je dispose d'un jugement sain, mais je me laisse
    toujours entraîner par l'état d'esprit du moment; qui connaît
    mon faible et sait en profiter, peut me manier et me persuader
    facilement. Je prends toujours des résolutions sans trouver
    jamais l'énergie de les mettre à exécution. Comme les femmes,
    je suis capricieux et nerveux, irrité souvent sans aucune
    raison, parfois méchant contre des personnes dont la figure
    ne me va pas ou contre lesquelles j'ai de la rancune; je suis
    alors arrogant, injuste, souvent blessant et insolent.

    Dans tous mes actes et gestes je suis superficiel, souvent
    léger; je ne connais aucun sentiment moral profond, et j'ai
    peu de tendresse pour mes parents, mes soeurs et mes frères.
    Je ne suis pas égoïste; à l'occasion je suis même capable de
    faire des sacrifices; je ne puis jamais résister aux larmes,
    et, comme les femmes, on peut me gagner par une prévenance
    aimable ou par des prières instantes.

    Déjà, dans ma tendre enfance, je fuyais les jeux de guerre,
    les exercices de gymnastique, les bagarres de mes camarades
    masculins; je me trouvais toujours dans la compagnie des
    petites filles avec lesquelles je sympathisais plus qu'avec
    les garçons; j'étais timide, embarrassé, et je rougissais
    souvent. Déjà à l'âge de douze à treize ans, j'éprouvais des
    serrements de coeur étranges à la vue de l'uniforme collant
    d'un joli militaire; les années suivantes, pendant que mes
    camarades d'école parlaient toujours de filles et commençaient
    même de petites amourettes, j'étais capable de suivre pendant
    des heures un homme vigoureusement bâti avec des fesses bien
    développées et plantureuses, et je me grisais à cet aspect.

    Sans réfléchir beaucoup sur ces impressions, qui différaient
    tant des sentiments de mes camarades, je commençai à me
    masturber en pensant pendant l'acte à des hommes bâtis comme
    des héros et bien mis, jusqu'à ce que, à l'âge de dix-sept
    ans, je fusse éclairé sur mon état par un compagnon de sort.
    Depuis ce temps j'ai eu huit à dix fois affaire avec des
    filles; mais pour provoquer l'érection, j'ai toujours dû
    évoquer l'image d'un bel homme de ma connaissance; je suis
    convaincu aujourd'hui que, même en ayant recours à mon
    imagination, je ne serais pas capable d'user d'une fille. Peu
    de temps après cette découverte, je préférai fréquenter des
    uranistes vigoureux et âgés, car à cette époque je n'avais ni
    les moyens ni l'occasion de voir de véritables hommes. Depuis,
    cependant, mon goût a complètement changé, et ce ne sont que
    les hommes, les vrais hommes, entre vingt-cinq et trente-cinq
    ans, aux formes vigoureuses et souples, qui puissent exciter
    au plus haut degré mes sens, et dont les charmes me ravissent
    comme si j'étais vraiment femme. Grâce aux circonstances,
    j'ai pu au cours des années faire environ une douzaine de fois
    connaissance avec des hommes, qui, pour une gratification de
    1 à 2 florins par visite, servaient à mes fins. Quand je me
    trouve enfermé seul dans ma chambre avec un joli garçon, mon
    plus grand plaisir, c'est avant tout _membrum ejus vel maxime
    si magnum atque crassum est, manibus capere et apprehendere et
    premere, turgentes nates femoraque tangere atque totum corpus
    manibus contractare et, si conseditur, os faciem atque totum
    corpus, immovero nates, ardentibus oxculis obtegere. Quodsi
    membrum magnum purumque est, dominusque ejus mihi placet,
    ardente libidine mentulam ejus in os meum receptam complures
    horas sugere possum, neque autem detector, si semen in os meum
    ejaculalur, cum maxima corum qui «_uraniste_» nominantur
    pars hac re non modo delectatur, sed etiam semen nonnunquam
    devorat._

    Cependant j'éprouve la volupté la plus intense quand je
    tombe sur un homme qui est déjà dressé à ces pratiques et
    qui _membrum meum in os recipit et erectionem in ore suo
    concedit_.

    Quelque invraisemblable que cela paraisse, je trouve toujours,
    moyennant quelques cadeaux, des garçons chics qui se laissent
    faire. Ces gaillards apprennent ordinairement ces choses
    pendant leur service militaire, car les uranistes savent très
    bien que, chez les militaires, on est bien disposé pour de
    l'argent; et le drôle, une fois dressé à ce service, est
    souvent par les circonstances amené à continuer, malgré sa
    passion pour le sexe féminin.

    Les uranistes, sauf quelques exceptions, me laissent froid
    d'habitude, car tout ce qui est féminin me répugne au plus
    haut degré. Pourtant il y a parmi eux des individus qui
    peuvent me charmer aussi bien qu'un véritable homme et avec
    lesquels j'aime encore mieux avoir des rapports parce qu'ils
    répondent à mes caresses enflammées avec une égale ardeur.
    Quand je me trouve en tête-à-tête avec un de ces individus,
    mes sens excités n'ont plus d'entraves et je laisse se
    déchaîner complètement mes fureurs bestiales: _osculor, premo,
    amplector eum, linguam meam in os ejus immitto; ore cupiditate
    tremente ejus labrum superius sugo, faciem meam ad ejus
    nates adpono et odore voluptari et natibus emanente voluptate
    obstupescor_. Les hommes véritables, en uniformes collants,
    font sur moi la plus grande impression. Quand j'ai l'occasion
    d'enlacer de mes bras un superbe gaillard et de l'embrasser,
    cela me donne une éjaculation immédiate, fait que j'attribue
    surtout à une masturbation fréquente. Car je me masturbais
    souvent dans les premières années, presque toutes les fois
    que j'avais vu un solide gaillard qui me plaisait; son
    image m'était alors présente pendant que je faisais l'acte
    d'onanisme. Mon goût, en ces choses, n'est pas trop difficile;
    il est comme celui d'une bonne qui voit son idéal dans un
    solide sous-officier de dragons. Une belle figure est, il est
    vrai, un accessoire agréable, mais pas du tout indispensable
    à l'excitation de mon envie sensuelle; la principale
    condition est et reste: _vir inferiore corporis parte robusta
    et bene formosa, turgidis femoribus durisque natibus_, tandis
    que le torse peut être svelte. Un ventre fort me dégoûte, une
    bouche sensuelle avec de belles dents m'excite et me stimule
    vivement. Si cet individu a, en outre, un _membrum pulchrum
    magnum et æqualiter formatum_, toutes mes exigences, même
    les plus exagérées, sont parfaitement satisfaites. Autrefois
    l'éjaculation se produisait cinq à huit fois dans une nuit,
    quand je me trouvais avec des hommes qui me plaisaient et qui
    m'excitaient passionnément; maintenant encore j'éjacule quatre
    à six fois, étant excessivement lubrique et sensuel, au point
    que même le cliquetis du sabre d'un joli hussard peut me
    causer de l'émotion. Avec cela j'ai une imagination très vive
    et je pense pendant presque toutes mes heures de loisir à de
    jolis hommes aux membres vigoureux, et je serais ravi si un
    gaillard solide et resplendissant de force, _magna mentula
    præditus me præsente puellam futuat; mihi persuasum est,
    fore ut hoc aspectu sensus mei vehementissima perturbatione
    afficiantur et dum futuit corpus adolescentis pulchri tangam
    et si liceat ascendam in eum dum cum puella concumbit atque
    idem cum eo faciam et membrum meum in ejus anum imittum._
    Seuls mes moyens financiers restreints m'empêchent de mettre
    à exécution ces projets cyniques dont mon esprit est très
    souvent rempli; autrement il y a longtemps que je les aurais
    réalisés.

    Le militaire exerce sur moi le plus grand charme, mais j'ai
    encore, en outre, un faible pour les bouchers, les cochers
    de fiacre, les camionneurs, les cavaliers du cirque, à la
    condition qu'ils aient un corps bien fait et souple. Les
    uranistes me sont odieux pour les rapports intimes, et
    j'ai contre la plupart d'entre eux une aversion tout à fait
    injustifiée que je ne saurais m'expliquer. Aussi, sauf une
    seule exception, n'ai-je jamais eu une relation d'amitié
    intime avec aucun uraniste. Par contre, les rapports les plus
    cordiaux, consolidés par les années, me rattachent à quelques
    hommes normaux, dans la société desquels je me trouve très
    bien, mais avec lesquels je n'ai jamais ou de rapports sexuels
    et qui ne se doutent pas du tout de mon état.

    Les conversations sur les questions politiques ou économiques,
    ainsi que toute discussion sur un sujet sérieux, me sont
    odieuses; par contre, je cause avec beaucoup de plaisir et
    avec un assez bon jugement des choses de théâtre. Dans les
    opéras, je me figure être sur la scène, je ma crois entouré
    des applaudissements du public qui me célèbre, et je voudrais,
    de préférence, représenter des héroïnes passives ou chanter
    des rôles dramatiques de femmes.

    Les sujets de conversation les plus intéressants pour moi
    et mes semblables, ce sont toujours nos hommes; ce thème est
    inépuisable pour nous autres; les charmes les plus secrets
    de l'amant sont alors minutieusement expliqués, _mentulæ
    æstimantur, quanta sint magnitudine, quanta crassitudine;
    de forma carum atque rigiditate conferimus, alter ab altero
    cognoscit cujus semen celerius, cujus tardius ejaculatur_.
    Je mentionne encore qu'un de mes quatre frères s'est laissé
    entraîner à des actes uranistes, sans être uraniste lui-même;
    tous les quatre sont des adorateurs passionnés du sexe féminin
    et font sans cesse des excès sexuels. Les parties génitales
    des hommes, dans notre famille, sont, sans exception, très
    fortement développées.

    Enfin, je répète les paroles par lesquelles j'ai commencé
    ces lignes. Je ne pouvais pas choisir mes expressions, car
    il s'agissait pour moi de fournir un sujet pour l'étude de
    l'existence uraniste; pour cela, il importait, avant tout, de
    ne donner que la vérité absolue. Veuillez donc excuser, pour
    cette raison, le cynisme de ces lignes.

    Au mois d'octobre 1890, l'auteur des lignes qui précèdent se
    présenta chez moi. Son extérieur répondait, en général, à
    la description qu'il m'en avait faite. Les parties génitales
    étaient volumineuses, très poilues. Les parents auraient
    été sains au point de vue nerveux; un frère s'est brûlé la
    cervelle par suite d'une maladie nerveuse; trois autres sont
    nerveux à un degré très prononcé. Le malade est venu chez moi
    en proie au plus grand désespoir. Il ne peut plus supporter
    la vie qu'il mène, car il en est réduit aux rapports avec des
    individus vénals, et il ne peut pratiquer l'abstinence, étant
    donnée sa prédisposition excessive à la sensualité; il ne peut
    pas comprendre non plus comment on pourrait le transformer en
    un individu aimant les femmes et le rendre capable des plus
    nobles jouissances de la vie, car, dès l'âge de treize ans, il
    avait des penchants pour l'homme.

    Il se sent tout à fait femme et aspire à faire la conquête
    d'hommes qui ne soient pas uranistes. Quand il est avec un
    uraniste, c'est comme si deux femmes se trouvaient ensemble.
    Il préférerait plutôt être sans sexe que de continuer à mener
    une existence comme la sienne. La castration ne serait-elle
    pas une délivrance pour lui?

    Un essai d'hypnose n'amena chez ce malade excessivement
    émotionnel qu'un engourdissement très léger.

    OBSERVATION 124.--B..., garçon de café, quarante-deux ans,
    célibataire, m'a été envoyé comme inverti par son médecin,
    dont il était amoureux. B... donna de bonne volonté et avec
    décence des renseignements sur sa _vita ante acta_ et surtout
    _sexualis_, très heureux de trouver enfin une explication
    sérieuse de son état sexuel qui, de tout temps, lui a paru
    morbide.

    B... ne sait rien de ses grands-parents. Son père était un
    homme emporté, coléreux et très excité, _potator_, ayant eu,
    de tout temps, de grands besoins sexuels. Après avoir fait
    vingt-quatre enfants à la même femme, il divorça d'avec elle
    et mit trois fois en état de grossesse sa femme de ménage. La
    mère aurait été bien portante.

    De ces vingt-quatre enfants, six seulement sont encore en vie:
    plusieurs d'entre eux ont des maladies de nerfs, mais sans
    anomalie sexuelle, sauf une soeur qui, de tout temps, a eu
    la manie de poursuivre les hommes.

    B... prétend avoir été maladif dans sa première enfance. Dès
    l'âge de huit ans, sa vie sexuelle s'éveilla. Il se masturba
    et eut l'idée _penem aliorum puerorum in os arrigere_, ce qui
    lui fit grand plaisir. À l'âge de douze ans, il commença à
    devenir amoureux des hommes, dans la plupart des cas de ceux
    qui avaient trente ans et portaient des moustaches. Déjà, à
    cette époque, ses besoins sexuels étaient très développés; il
    avait des érections et des pollutions. À partir de ce moment,
    il s'est masturbé presque tous les jours, en évoquant pendant
    l'acte l'image d'un homme aimé. Son suprême plaisir était
    cependant _penem viri in os arrigere_. Il en avait une
    éjaculation avec la plus vive volupté. Environ douze fois
    seulement, il a pu, jusqu'ici, goûter ce plaisir. Quand il se
    trouvait en présence d'hommes sympathiques, il n'a jamais eu
    de dégoût pour le pénis d'autrui, au contraire. Il n'a jamais
    accepté les propositions de pédérastie qui, soit active, soit
    passive, lui répugne au plus haut degré. En accomplissant
    ces actes pervers, il s'est toujours figuré être dans le
    rôle d'une femme. Sa passion pour les hommes qui lui étaient
    sympathiques était sans bornes. Il aurait été capable de tout
    pour un amant. Il tressaillait d'émotion et de volupté rien
    qu'en l'apercevant.

    À l'âge de dix-neuf ans, il s'est laissé souvent entraîner
    par des camarades à aller au lupanar. Il n'a jamais trouvé de
    plaisir au coït. Pour avoir de l'érection en présence de la
    femme, il a toujours dû s'imaginer qu'il avait affaire à un
    homme aimé. Ce qu'il aurait préféré à tout, c'est que la femme
    lui permît l'_immissio penis in os_, ce qui lui a toujours
    été refusé. Faute de mieux, il pratiquait le coït; il est même
    devenu deux fois père. Son dernier enfant, une fille de
    huit ans, commence déjà à se livrer à la masturbation et à
    l'onanisme mutuel, ce dont il est profondément affligé. N'y
    aurait-il pas quelque remède à cela?

    Le malade affirme qu'avec les hommes il s'est toujours senti
    dans le rôle de la femme, même dans les rapports sexuels. Il
    a toujours pensé que sa perversion sexuelle avait pour cause
    originaire le fait que son père, en le procréant, avait voulu
    faire une fille. Ses frères et ses soeurs l'avaient toujours
    raillé à cause de ses manières féminines. Balayer la chambre,
    laver la vaisselle étaient pour lui des occupations agréables.
    On a souvent admiré ses aptitudes pour ce genre du travaux,
    et on a trouvé qu'il y était plus adroit que bien des filles.
    Quand il pouvait le faire, il se déguisait en fille. Pendant
    le carnaval, il allait dans les bals déguisé en femme. Dans
    ces occasions, il réussissait parfaitement à imiter les
    minauderies et les coquetteries des femmes, parce qu'il a un
    naturel féminin.

    Il n'a jamais eu beaucoup de goût à fumer ou à boire, aux
    occupations et aux plaisirs masculins; mais il a fait avec
    passion de la couture, et, étant garçon, il a été souvent
    grondé parce qu'il jouait sans cesse aux poupées. Au théâtre
    et au cirque, son intérêt ne se concentrait que sur les
    hommes. Souvent il ne pouvait pas résister à l'envie de
    rôder autour des pissotières, pour voir des parties génitales
    masculines.

    Il n'a jamais trouvé plaisir aux charmes féminins. Il n'a
    réussi le coït qu'en évoquant l'image d'un homme aimé. Ses
    pollutions nocturnes étaient toujours occasionnées par des
    rêves lascifs concernant des hommes.

    Malgré de nombreux excès sexuels, B... n'a jamais souffert de
    neurasthénie, et il n'en présente aucun des symptômes.

    Le malade est délicat, a une barbe et une moustache peu
    fournies; ce n'est qu'à l'âge de vingt-cinq ans que sa figure
    est devenue barbue. Son extérieur, sauf sa démarche dandinante
    et légère, ne présente rien qui puisse indiquer un naturel
    féminin. Il affirme qu'on a déjà souvent ridiculisé sa
    démarche féminine. Les parties génitales sont fortes, bien
    développées, tout à fait normales, couvertes de poils touffus;
    le bassin est masculin. Le crâne est rachitique, un peu
    hydrocéphale, avec des os pariétaux convexes. La face surprend
    par son exiguïté. Le malade prétend qu'il est facile à irriter
    et enclin aux emportements et à la colère.

    OBSERVATION 125.--Le 1er mai 1880, les autorités policières
    amenèrent à la Clinique psychiatrique de Gratz un homme de
    lettres, le docteur en philosophie G...

    G..., venant d'Italie et passant, dans son voyage, par Gratz,
    avait trouvé un soldat qui, moyennant argent, s'était livré
    à lui, mais qui finalement l'avait dénoncé à la police. Comme
    celui-ci défendait avec le plus grand sans-gêne son amour pour
    les hommes, la police trouva son état mental douteux et le
    fit placer en observation près d'aliénistes. G... raconta
    aux médecins, avec une franchise cynique, qu'il y a plusieurs
    années déjà il avait eu, à M..., une affaire analogue à
    démêler avec la police et qu'il avait été, alors, quinze jours
    en prison. Dans les pays du Sud, il n'y a aucune loi contre
    les gens comme lui; en Allemagne et en France seulement, on a
    trouvé l'affaire mauvaise.

    G... a cinquante ans; il est grand, vigoureux, avec un regard
    libidineux, des manières coquettes et cyniques. L'oeil a une
    expression névropathique et vague; les dents de la mâchoire
    inférieure sont bien plus en arrière que celles de la mâchoire
    supérieure. Le crâne est normal, la voix virile, la barbe bien
    fournie. Les parties génitales sont bien conformées; cependant
    les testicules sont un peu petits. Physiquement, G... ne
    présente rien à noter, sauf un léger emphysème du poumon et
    une fistule externe à l'anus. Le père de G... était atteint
    de folie périodique; la mère était une personne «excentrique»;
    une tante était atteinte d'aliénation mentale. De neuf enfants
    issus du père et de la mère de G..., quatre sont morts à un
    âge tendre.

    G... prétend avoir été bien portant, sauf qu'il a eu des
    scrofulides. Il a obtenu le grade de docteur en philosophie.
    À l'âge de vingt-cinq ans il a eu des hémoptysies, il alla en
    Italie où, sauf quelques interruptions, il gagnait sa vie avec
    sa plume et en donnant des leçons. G... dit qu'il a souvent
    souffert de congestions et aussi quelque peu «d'irritation
    spinale», c'est-à-dire que le dos lui faisait mal. Du reste,
    il est toujours de bonne humeur, seulement son porte-monnaie
    n'est jamais bien garni, et il a toujours bon appétit, comme
    toutes les «vieilles hétaïres». Il raconte ensuite avec
    beaucoup de plaisir et de cynisme qu'il est atteint
    d'inversion sexuelle congénitale. Déjà, à l'âge de cinq ans,
    son plus grand plaisir était _videre mentulam_, et il rôdait
    autour des pissotières pour avoir ce bonheur. Avant l'âge
    de puberté, il avait pratiqué l'onanisme. À sa puberté il
    s'aperçut qu'il avait un sentiment très tendre pour ses amis.
    Une impulsion obscure lui montrait le chemin que son amour
    prendrait. Il avait pour ainsi dire l'obsession d'embrasser
    d'autres jeunes gens, et parfois de caresser le pénis du l'un
    ou de l'autre. Ce n'est qu'à l'âge de vingt-six ans qu'il
    commença à entrer en rapports sexuels avec des hommes; il se
    sentait alors toujours dans le rôle de la femme. Étant encore
    petit garçon, son plus grand plaisir était de s'habiller en
    femme. Il a été souvent battu par son père, quand, pour obéir
    à son impulsion, il mettait les vêtements de sa soeur. Quand
    il voyait un ballet, c'étaient toujours les danseurs et jamais
    les ballerines qui l'intéressaient. Aussi loin que sa mémoire
    remonte, il a toujours eu l'_horror feminæ_. Quand il allait
    dans un lupanar, ce n'était que pour voir des jeunes gens,
    «puisque, dit-il, je suis un concurrent des putains.» Quand il
    voit un jeune homme, il le regarde tout d'abord dans les yeux;
    si ceux-ci lui plaisent, il regarde la bouche pour voir si
    elle est faite pour les baisers, et ensuite vient le tour des
    parties génitales pour voir si elles sont bien développées.
    G... parle avec une grande suffisance de ses ouvrages
    poétiques, et il fait valoir que les gens de son acabit sont
    tous des hommes doués de beaucoup de talent. Il cite à l'appui
    de sa thèses comme exemples: Voltaire, Frédéric le Grand,
    Eugène de Savoie, Platon, qui, selon lui, étaient tous des
    «uranistes». Son plus grand plaisir est d'avoir un jeune homme
    qui lui soit sympathique et qui lui fasse la lecture de ses
    vers (les vers de G... ). L'été dernier, il a eu un amant de
    ce genre. Lorsqu'il dut se séparer de lui, il s'abandonna au
    désespoir; il ne mangeait plus, ne dormait plus et ne put que
    peu à peu se ressaisir. L'amour des uranistes est profond et
    extatique. A Naples, raconte-il, il y a un quartier où les
    _effeminelli_ vivent en ménage avec leurs amants, de même
    qu'à Paris les grisettes. Ils se sacrifient pour leur amant,
    entretiennent son ménage, tout comme les grisettes. Par
    contre, il y a répulsion entre uraniste et uraniste, tout
    comme «entre deux putains; c'est une question de boutique».

    G... éprouve une fois par semaine le besoin d'avoir des
    rapports sexuels avec un homme. Il se sent heureux de son
    étrange sentiment sexuel qu'il considère comme anormal, mais
    non comme morbide ni comme illégitime. Il est d'avis qu'il ne
    reste à lui et à ses compagnons qu'un parti à prendre, c'est
    d'élever au niveau du surnaturel le phénomène contre-nature
    qui est en eux. Il voit dans l'amour uraniste comme un amour
    plus élevé, idéalisé, divinisé et abstrait. Quand nous lui
    objectons qu'un pareil amour est contraire aux buts de la
    nature et à la conservation de la race, il répond d'un air
    pessimiste que le monde doit mourir et la terre continuer à
    tourner autour de son axe sans les hommes qui n'existent que
    pour leur propre supplice. Afin de donner une raison et une
    explication de son sentiment sexuel anormal, G... prend Platon
    comme point de départ, Platon, dit-il, «qui certes n'était pas
    un cochon». Déjà Platon a formulé la thèse allégorique que
    les hommes étaient autrefois des boules. Les dieux les avaient
    coupées en deux disques. Dans la plupart des cas l'homme se
    compasse sur la femme, mais quelquefois aussi l'homme sur
    l'homme. Alors le pouvoir de l'instinct de l'union est aussi
    puissant, et tous deux se raffraîchissent par devant. G...
    raconte ensuite que ses rêves, quand ils étaient érotiques,
    n'ont jamais eu pour sujet des femmes, mais toujours des
    hommes. L'amour pour l'homme est le seul genre qui puisse le
    satisfaire. Il trouve abominable de fouiller avec son pénis
    dans le ventre d'une femme. Comme il l'a entendu dire, c'est
    de cette manière dégoûtante qu'on pratique le coït. Il n'a
    jamais eu envie de voir les parties génitales d'une femme;
    cela lui répugne. Il ne considère pas comme un vice son genre
    de satisfaction sexuelle; c'est une loi de la nature qui
    l'y force. Il s'agit pour lui de l'instinct de conservation.
    L'onanisme n'est qu'un expédient misérable, et nuisible
    encore, tandis que l'amour uraniste relève le moral et
    retrempe les forces physiques.

    Avec une indignation morale qui a l'air bien comique à côté
    de son cynisme ordinaire, il proteste contre la confusion
    des uranistes avec les pédérastes. Il abhorre le _podex_, un
    organe de sécrétion. Les rapports des uranistes ont toujours
    lieu par devant et consistent dans un système d'onanisme
    combiné.

    Telles sont les descriptions de G... dont l'individualité
    intellectuelle est aussi, en tout cas, primitivement
    anormale. La preuve en est dans son cynisme, dans sa frivolité
    incroyable, dans l'application de ses maximes au domaine
    religieux, terrain sur lequel nous ne pourrions le suivre,
    sans transgresser les limites tracées même pour une
    observation scientifique; dans son raisonnement philosophique
    entortillé sur les causes de son sentiment sexuel pervers;
    dans sa manière retorse d'envisager le monde; dans sa
    défectuosité éthique dans tous les sens; dans sa vie de
    vagabond; dans ses manières bizarres et dans son extérieur.
    G... fait l'effet d'un homme originairement fou. (Observation
    personnelle. _Zeitschrift für Psychiatrie_).

    OBSERVATION 126.--Taylor avait à examiner une nommée Elise
    Edwards, âgée de vingt-quatre ans. L'examen a amené la
    constatation qu'elle était du sexe masculin. E... avait depuis
    l'âge de quatorze ans porté des vêtements féminins, elle a
    aussi débuté sur la scène comme actrice; elle portait les
    cheveux longs et, à la mode des femmes, une raie au milieu. La
    conformation de la figure avait quelque chose de féminin;
    pour le reste le corps était tout à fait masculin. Elle avait
    soigneusement arraché les poils de sa barbe. Les parties
    génitales viriles, vigoureuses et bien développées, étaient
    fixées par un bandage vers le haut sur le ventre.

    L'examen de l'anus indiquait la pratique de la pédérastie
    passive. (Taylor, _Med. jurisprudence_, 1873. 11, p. 280,
    473).

    OBSERVATION 127.--Un fonctionnaire d'âge moyen, marié à une
    brave femme et, depuis plusieurs années, père de famille
    heureux, présente un phénomène curieux dons le sens de
    l'inversion sexuelle.

    L'histoire scandaleuse suivante fut divulguée un jour par
    l'indiscrétion d'une prostituée. X... se présentait environ
    tous les huit jours au lupanar, s'y costumait en femme; à
    ce déguisement ne manquait jamais une perruque de femme. La
    toilette terminée, il se couchait sur un lit et se laissait
    masturber par une prostituée. Il préférait de beaucoup
    employer, s'il pouvait l'y décider, un individu masculin,
    l'homme de peine du lupanar. Le père de X... avait une tare
    héréditaire, fut à plusieurs reprises atteint d'aliénation
    mentale et _hyperæsthesia_ et _paræsthesia sexualis_.

    OBSERVATION 128.--C... R..., servante, vingt-six ans, souffre
    depuis l'âge de sa formation de _paranoïa originaria_ et
    d'hystérie; elle eut, à la suite de ses idées fixes, un passé
    romanesque et s'attira, en 1887, en Suisse, où elle s'était
    réfugiée par monomanie de la persécution, une instruction
    judiciaire. À cette occasion on constata qu'elle était
    atteinte d'inversion sexuelle.

    On n'a aucun renseignement sur ses parents ni sur sa parenté
    R... prétend que, sauf une inflammation des poumons qu'elle a
    eue à l'âge de seize ans, elle n'a jamais été gravement malade
    auparavant.

    La première menstruation eut lieu sans malaises à l'âge de
    quinze ans; plus tard les _menses_ furent irrégulières et
    anormalement fortes. La malade affirme qu'elle n'a jamais
    eu de penchant pour les personnes de l'autre sexe, et jamais
    toléré qu'un homme s'approchât d'elle. Elle n'a jamais pu
    comprendre comment ses amies pouvaient parler de la beauté et
    de l'amabilité des personnes du sexe masculin. Elle ne peut
    pas comprendre non plus comment une femme peut se laisser
    embrasser par un homme. Par contre, elle fut transportée
    d'enthousiasme quand elle put poser un baiser sur les lèvres
    d'une amie bien aimée. Elle a pour les filles un amour qu'elle
    ne peut pas s'expliquer. Elle a aimé et embrassé avec extase
    quelques-unes de ses amies; elle aurait été capable de leur
    sacrifier sa vie. Le comble de son plaisir aurait été de vivre
    avec une pareille amie et de la posséder seule et entièrement.

    Elle se sent comme homme vis-à-vis de la fille aimée. Étant
    encore petite fille, elle n'avait de goût que pour les jeux
    des garçons; elle aimait surtout entendre les décharges des
    fusils et la musique militaire; elle en était tout à fait
    enthousiasmée et aurait aimé partir comme soldat. Son
    idéal était la chasse et la guerre. Au théâtre elle n'avait
    d'intérêt que pour les artistes des rôles de femmes. Elle
    sait très bien que cette tendance est contraire au caractère
    féminin, mais c'est plus fort qu'elle. Elle avait grand
    plaisir à aller habillée en homme, de même elle fit de tout
    temps avec plaisir toutes sortes d'ouvrages d'homme et
    y montra une adresse particulière, tandis que c'était le
    contraire en ce qui concerne les ouvrages de femme et surtout
    les travaux manuels. La malade aime aussi à fumer et à
    boire des boissons alcooliques. A la suite d'idées fixes de
    persécution et pour échapper à ses prétendus persécuteurs,
    la malade s'est, à plusieurs reprises, montrée en vêtements
    d'homme et a joué des rôles masculins. Elle le faisait avec
    tant d'adresse--(native sans doute)--qu'elle sut généralement
    tromper les gens sur son véritable sexe.

    Il a été établi documentairement que, déjà en 1884, la malade
    avait vécu pendant longtemps tantôt habillée en civil, tantôt
    avec l'uniforme d'un lieutenant, et que, poussée par la
    monomanie de la persécution, elle s'était, en août 1884,
    habillée d'un costume semblable à celui des laquais et s'était
    réfugiée d'Autriche en Suisse. Là elle trouva une place
    comme domestique dans la famille d'un négociant; elle tomba
    amoureuse de la demoiselle de la maison, la «belle Anna»,
    qui de son côté, ne se doutant pas du véritable sexe de R...,
    devint amoureuse du jeune et joli servant.

    La malade fait sur cet épisode de sa vie les remarques
    caractéristiques que voici: «J'étais tout à fait amoureuse
    d'Anna. Je ne sais pas comment cela m'est venu, et je ne
    saurais me rendre aucun compte de cette inclination. C'est
    cet amour fatal qui est cause que j'ai pendant si longtemps
    continué de jouer le rôle d'un homme. Je n'ai encore jamais
    éprouvé d'amour pour un homme, et je crois que mon affection
    se tourne vers le sexe féminin et non pas vers le sexe
    masculin. Je ne comprend pas cet état.»

    R... écrivait de Suisse des lettres à son amie et compatriote
    Amélie, qui ont été jointes au dossier du tribunal. Ce sont
    des lettres pleines d'un amour extatique qui dépasse de bien
    loin la mesure de l'amitié. Elle appelle son amie: «ma fleur
    de miracle, soleil de mon coeur, langueur de mon âme». Elle
    est son suprême bonheur sur terre, c'est à elle qu'elle a
    donné tout son coeur. Dans des lettres adressées aux parents
    de son amie, elle dit qu'ils veillent bien sur cette «fleur
    miraculeuse», car si celle-ci mourait, elle ne pourrait plus
    rester parmi les vivants.

    R... fut pendant quelque temps internée à l'asile pour qu'on
    puisse examiner son état mental. Un jour qu'on autorisa une
    visite d'Anna près de R..., les accolades et les baisers
    ardents n'en voulaient plus finir. Anna avoua sans réticence
    qu'à la maison déjà elles s'étaient embrassées avec la même
    tendresse.

    R... est une femme grande, svelte, et d'une apparence
    imposante, de conformation tout à fait féminine, mais avec
    des traits plutôt masculins. Le crâne est régulier, pas de
    stigmates de dégénérescence anatomique; les parties génitales
    sont normales et tout à fait vierges. R... fait l'impression
    d'une personne décente et moralement très pure. Toutes les
    circonstances indiquent qu'elle n'a aimé que platoniquement;
    le regard et l'extérieur indiquent une névropathe. Hystérie
    grave périodique, accès d'une sorte de catalepsie avec état
    délirant et visions. La malade est facile à mettre en état de
    somnambulisme par l'influence hypnotique, et, dans cet état,
    elle est susceptible de recevoir toutes les suggestions.
    (Observation personnelle, _Friedreichs Blætter_, 1881.
    Fascicule 1.)


4. ANDROGYNIE ET GYNANDRIE.

Il y a une transition à peine sensible entre la groupe précédent et
les cas d'inversion sexuelle où non seulement le caractère et toutes
les sensations du sens sexuel anormal coexistent, mais où même par la
conformation de son squelette, le type de sa figure, sa voix, etc., en
un mot sous le rapport anatomique comme sous le rapport psychique et
psycho-sexuel, l'individu se rapproche du sexe dans le rôle duquel
il se sent vis-à-vis des autres individus de son propre sexe. Il est
évident que cette empreinte anthropologique de l'anomalie cérébrale
représente un degré très avancé de dégénérescence. Mais, d'autre
part, cette déviation est basée sur des conditions tout autres que
les phénomènes tératologiques de l'hermaphrodisme envisagé au sens
anatomique. Cela ressort clairement du fait que jusqu'ici on n'a
jamais rencontré sur le terrain de l'inversion sexuelle, de tendance
aux malformations hermaphroditiques des parties génitales. On a
toujours établi que les parties génitales de ces individus étaient,
au point de vue sexuel, complètement différenciées, bien que
souvent atteintes de stigmates de dégénérescence anatomique (épi- ou
hypospadies, etc.), qui entravaient le développement des organes qui
étaient du reste bien différenciés au point de vue sexuel.

Mais on ne possède pas encore jusqu'ici un nombre d'observations
suffisant de ce groupe intéressant: femmes en vêtements d'hommes
avec parties génitales féminines, hommes en vêtements de femmes avec
parties génitales masculines. Tout observateur expérimenté se rappelle
sans doute avoir rencontré des individus masculins dont la manière
d'être féminine (hanches larges, formes rondes avec abondance de
graisse, barbe totalement absente ou très faiblement développée;
traits de la figure féminins, teint délicat, voix de fausset, etc.)
était surprenante, et _vice versa_ des êtres féminins qui, par la
charpente des os, le bassin, la démarche, les attitudes, leurs traits
grossiers et nettement virils, leur voix grave et rauque, etc., l'ont
fait douter de l'«éternel féminin».

Nous avons d'ailleurs, dans les groupes précédents, rencontré des
traces isolées d'une pareille transformation anthropologique, entre
autres dans l'observation 106 où une dame avait des pieds d'homme,
dans l'observation 112 où il y eut développement des mamelles avec du
lait à l'âge de la puberté.

Il paraît aussi que chez les individus du quatrième groupe ainsi que
chez quelques-uns du troisième qui forment une transition vers le
quatrième, la pudeur sexuelle n'existe qu'en face d'une personne du
propre sexe et non pas en face du sexe opposé.

    OBSERVATION 129. _Androgynie._--M. V... H..., trente ans,
    célibataire, est né d'une mère névropathe. On prétend que dans
    la famille du malade il n'y aurait eu ni maladies nerveuses,
    ni mentales, et que son frère unique est tout à fait normal au
    point de vue intellectuel et physique. Le malade, dit-on, eut
    un développement physique tardif et, pour cette raison, on
    l'a envoyé à plusieurs reprises aux bains de mer et dans
    les stations climatériques. Dès son enfance, il était de
    constitution névropathique et, d'après le témoignage d'un
    parent, il n'était pas comme les autres garçons. De très
    bonne heure il s'est fait remarquer par son aversion pour les
    amusements des garçons et par sa prédilection pour les
    jouets féminins. Il détestait tous les jeux des garçons, les
    exercices de la gymnastique, tandis que le jeu de poupées et
    les ouvrages de femme avaient pour lui un charme particulier.
    Plus tard le malade s'est bien développé au physique, il n'a
    pas eu de maladies graves; mais, au point de vue intellectuel,
    son individualité est restée anormale, incapable d'envisager
    la vie d'une manière sérieuse, et empreinte d'une tendance
    tout à fait féminine dans ses pensées et ses sentiments.

    À l'âge de dix-sept ans, des pollutions se sont produites;
    devenues de plus en plus fréquentes, elles avaient lieu même
    dans la journée; elles affaiblirent le malade et causèrent
    des troubles nerveux nombreux. Des phénomènes de _neurasthenia
    spinalis_ se sont développés et ont subsisté jusqu'à ces
    dernières années, mais ils se sont atténués à mesure que
    les pollutions devenaient plus rares. Il nie avoir pratiqué
    l'onanisme, mais le contraire paraît très vraisemblable.
    Depuis l'âge de la puberté, son caractère apathique, mou et
    rêveur s'est fait de plus en plus jour. Tous les efforts pour
    amener le malade à une profession pratique proprement dite,
    restèrent infructueux. Ses facultés intellectuelles, bien
    que réellement saines, ne pouvaient s'élever à la hauteur
    nécessaire pour se diriger efficacement avec un caractère
    indépendant et envisager la vie d'une manière plus élevée.
    Il est resté sans volonté précise, un grand enfant; rien ne
    caractérise plus manifestement sa conformation anormale que
    son incapacité réelle à manier l'argent; de son propre aveu,
    il n'a pas l'esprit à gérer l'argent d'une façon ordonnée
    et sensée. Aussitôt qu'il a des fonds, il les dépense en
    bibelots, objets de toilette et autres futilités.

    Le malade paraît aussi peu capable que possible de conquérir
    une position sociale, pas même d'en comprendre l'importance et
    la valeur.

    Il n'a rien appris à fond; il a occupé son temps à sa
    toilette, aux passe-temps artistiques, surtout à la peinture
    pour laquelle il semble avoir quelque talent; mais, là
    non plus, il ne faisait rien, n'ayant pas la persévérance
    nécessaire. On ne pouvait pas l'amener à un travail
    intellectuel sérieux. Il ne comprenait que les apparences des
    choses; il était toujours distrait, et s'ennuyait toutes les
    fois qu'il était question d'affaires sérieuses. Des coups
    de tête insensés, des voyages sans rime ni raison, des
    gaspillages d'argent, des dettes: voilà ce qui se produisait
    à chaque instant dans son existence, et il ne saisissait même
    pas les inconvénients positifs de ce genre de vie. Il était
    entêté, intraitable; il n'a jamais fait rien qui vaille toutes
    les fois qu'on a essayé de le faire marcher tout seul et gérer
    lui-même ses intérêts.

    Avec ces phénomènes d'une conformation originairement anormale
    et psychiquement défectueuse, s'alliaient des symptômes
    prononcés d'un sentiment sexuel pervers qui, d'ailleurs, sont
    aussi indiqués par l'_habitus_ somatique du malade. Il se sent
    sexuellement femme en face de l'homme; il a de l'inclination
    pour les personnes de son propre sexe en même temps que
    de l'indifférence, sinon de l'aversion pour les femmes. Il
    prétend avoir eu, à l'âge de vingt-deux ans, des rapports
    sexuels avec des femmes, et avoir accompli le coït d'une façon
    normale; mais il s'est bientôt détourné du sexe féminin, d'une
    part, parce que ses malaises neurasthéniques s'accentuaient
    après chaque coït, d'autre part, parce qu'il avait peur
    d'être infecté et que l'acte ne lui avait jamais procuré de
    satisfaction. Il ne se rend pas parfaitement compte de son
    état sexuel anormal; il a conscience d'avoir un penchant pour
    le sexe masculin, mais il n'admet qu'avec réticence qu'il a
    pour certains individus masculins un sentiment du délicieuse
    amitié, sans qu'il s'y joigne un sentiment sensuel. Il
    n'abhorre pas précisément le sexe féminin, il se déciderait
    même à épouser une femme qui l'attirerait par des penchants
    artistiques homogènes aux siens, à la condition qu'on lui fît
    grâce de ses devoirs conjugaux qui lui seraient désagréables
    et dont l'accomplissement le rendrait faible et le
    fatiguerait. Le malade nie avoir jamais eu des rapports
    sexuels avec des hommes; mais ses dénégations sont démenties
    par l'embarras et la rougeur qu'il manifeste en parlant de
    ce sujet, et plus encore par un incident arrivé à N..., où le
    malade se trouvait il y a quelque temps: au restaurant, il a
    essayé d'entrer en rapports sexuels avec quelques jeunes gens
    et a provoqué ainsi un immense scandale.

    L'extérieur aussi, l'_habitus_, la conformation du corps,
    les gestes, les manières, la toilette attirent l'attention et
    rappellent décidément des formes et des allures féminines.
    Le malade est d'une taille au-dessus de la moyenne, mais le
    thorax et le bassin sont de conformation féminine. Le corps
    est riche en graisse, la peau bien soignée, tendre et douce.
    Cette impression qu'on est en présence d'une femme habillée en
    homme est encore renforcée par le fait que la figure ne porte
    que peu de barbe qui d'ailleurs est rasée, le malade n'ayant
    laissé qu'une petite moustache, et aussi par sa démarche
    dandinante, ses manières timides et pleines de minauderies,
    ses traits féminins, l'expression flottante et névropathique
    de ses yeux, les traces de rouge et du blanc sur sa figure, la
    coupe gomineuse de ses vêtements, avec un veston bombé devant
    comme par des seins, sa cravate à franges et nouée à la façon
    des dames, et enfin ses cheveux séparés au milieu par une
    raie, ramenés et collés sur les tempes.

    L'examen du corps a permis de constater une conformation
    d'un caractère féminin incontestable. Les parties génitales
    externes sont, il est vrai, bien développées, mais le
    testicule gauche est resté dans le canal inguinal, le _mons
    Veneris_ est peu poilu, anormalement riche en graisse et
    proéminent. La voix est d'un timbre élevé et manque absolument
    de caractère viril.

    Les occupations et les pensées de V... H... ont également un
    caractère féminin très prononcé. Il a son boudoir, sa table
    de toilette bien assortie devant laquelle il passe des
    heures entières, s'occupant de toutes sortes d'artifices pour
    s'embellir; il abhorre la chasse, les exercices d'armes et
    toutes les occupations masculines; il se désigne lui-même
    comme un bel esprit, parle de préférence de ses peintures, de
    ses essais poétiques, s'intéresse aux ouvrages féminins,
    tels que la broderie qu'il fait aussi; il dit que son bonheur
    suprême serait de passer sa vie dans un cercle de messieurs
    et de dames qui auraient des goûts artistiques, une éducation
    esthétique, d'occuper son temps en conversations, à faire de
    la musique, à discuter des questions d'esthétique, etc. Sa
    conversation roule de préférence sur les choses féminines, les
    modes, les travaux manuels de la femme, l'art de la cuisine,
    les affaires du ménage.

    Le malade est bien portant, mais un peu anémique. Il est
    de constitution névropathique et présente des symptômes de
    neurasthénie qui sont entretenus par son genre de vie manqué,
    par un trop long séjour au lit et à la chambre, par sa
    mollesse.

    Il se plaint de maux de tête périodiques, de congestions
    céphaliques, de constipation habituelle; il a facilement des
    soubresauts d'effroi: il se plaint d'être parfois faible et
    fatigué, d'avoir des douleurs aiguës dans les extrémités, dans
    la direction des nerfs lombo-abdominaux; il se sent fatigué
    après ses pollutions et après ses repas; il est sensible à la
    pression sur le _Proc. spinosi_, sur le thorax, la poitrine,
    de même qu'à la palpation des nerfs qui y conduisent. Il
    éprouve d'étranges sympathies ou antipathies pour certains
    personnages; quand il rencontre des personnes antipathiques,
    il est en proie à un état singulier d'angoisse et de trouble.
    Ses pollutions, bien qu'elles soient actuellement devenues
    rares, sont pathologiques, car elles se produisent même au
    cours de la journée et sans aucune émotion voluptueuse.

    _Conclusions médicales._--1º M. V... H... est d'après tout ce
    qu'on a observé en lui et rapporté sur sa personne, un être
    intellectuellement anormal, défectueux, et il faut ajouter
    qu'il l'est _ab origine_. Son inversion sexuelle présente un
    phénomène partiel de cette conformation anormale au point de
    vue physique et intellectuel.

    2º Cet état, étant primitif, n'est susceptible d'aucune
    guérison.

    Il y a dans les centres intellectuels les plus élevés une
    organisation défectueuse, qui le rend incapable de diriger son
    existence par lui-même et d'acquérir une position sociale
    par l'exercice d'une profession. Son sentiment sexuel pervers
    l'empêche de fonctionner sexuellement d'une façon normale; il
    a, en outre, pour lui, toutes les conséquences sociales d'une
    pareille anomalie: dangers dans la satisfaction des envies
    perverses qui résultent de son organisation anormale,
    ses craintes de conflits avec la loi et la société. Cette
    préoccupation cependant ne doit pas être très grande, étant
    donné que l'instinct génital pervers du malade est minime.

    3º M. V... H... n'est pas irresponsable dans le sens légal du
    mot; il n'y a pas lieu de l'interner dans un asile d'aliénés,
    cela n'est pas nécessaire.

    Bien que ce soit un grand enfant, incapable de se diriger
    lui-même, il peut, sous la surveillance et la direction
    d'hommes intellectuellement normaux, vivre dans la société.
    Il est capable aussi jusqu'à un certain degré de respecter
    les lois et les prescriptions de la société civile et de les
    prendre comme ligne de direction pour ses actes; mais en vue
    des aberrations sexuelles et des conflits avec la loi qui
    en pourraient résulter, il faut appuyer sur le fait que
    son sentiment sexuel est anormal et basé sur des conditions
    organiques et morbides, circonstance dont éventuellement on
    devra lui tenir compte.

    4º M. V... H... souffre aussi physiquement. Il présente des
    symptômes d'une anémie légère et de _neurasthenia spinalis_.

    Un régime de vie rationnel, un traitement médical tonique et
    autant que possible hydrothérapique paraissent nécessaires.
    Il faut maintenir le soupçon que la masturbation pratiquée de
    bonne heure a été la cause première de cette maladie, et
    la possibilité de l'existence d'une spermatorrhée,
    étiologiquement et thérapeutiquement importante, paraît
    tout indiquée. (Observation personnelle, _Zeitschrift f.
    Psychiatrie_.)

    OBSERVATION 130.--Mlle X..., trente-huit ans, s'est présentée
    à l'automne de 1881 à ma consultation pour de violentes
    douleurs spinales, une insomnie persistante qu'elle a voulu
    combattre et qui l'a amenée au morphinisme et au chloralisme.

    La mère et la soeur avaient une maladie de nerfs; les autres
    membres de la famille seraient bien portants, à ce qu'elle
    dit. La malade prétend que sa maladie date de 1872, à la suite
    d'une chute sur le dos dont elle fut vivement effrayée: mais
    étant encore jeune fille, elle souffrait déjà de crampes
    musculaires et de symptômes hystériques. Par suite de sa
    chute, il s'est développé une névrose neurasthénico-hystérique
    où prédominaient l'irritation spinale et l'insomnie.
    Épisodiquement elle eut de la paraplégie hystérique qui
    dura jusqu'à huit mois, et des accès de délire d'_hysteria
    hallucinatoria_ avec crampes. Au cours de sa maladie, il se
    surajouta des symptômes de morphinisme. Un séjour de plusieurs
    mois à la clinique a fait cesser le morphinisme et a atténué
    considérablement la névrose neurasthénique; à ce propos, la
    faradisation générale s'est montrée étonnamment favorable.

    Au premier aspect, la malade avait fait une impression étrange
    par ses vêtements, ses traits et ses manières. Elle portait un
    chapeau d'homme, des cheveux coupés courts, un pince-nez,
    une cravate d'homme, une jaquette à coupe masculine et qui
    couvrait une grande partie de sa robe; elle avait les traits
    durs, masculins, une voix un peu grave: elle fit plutôt
    l'impression d'un homme en jupons que d'une dame, en faisant
    abstraction de la gorge et de la conformation féminine du
    bassin.

    Pendant sa longue période d'observation, la malade ne présenta
    jamais aucun signe d'érotisme. Interrogée sur son genre
    d'habillement, elle répondit que la mise qu'elle avait choisie
    lui allait mieux. Peu à peu on lui fit avouer qu'étant petite
    fille encore, elle avait une prédilection pour les chevaux
    et les occupations masculines, mais aucun intérêt pour les
    ouvrages de femme. Plus tard, elle aima beaucoup la lecture et
    eut le désir de se faire institutrice. Elle n'a jamais trouvé
    aucun plaisir à la danse qu'elle a toujours considérée connue
    une chose insensée. Le bal non plus n'eut jamais d'attrait
    pour elle. Son plus grand plaisir était le cirque. Jusqu'à sa
    maladie de 1872, elle n'a eu d'affection ni pour les personnes
    de l'autre sexe, ni pour celles de son propre sexe. À partir
    de cette époque, elle ressentit une amitié chaleureuse, qui
    lui paraissait étrange à elle-même, pour les femmes, surtout
    pour les dames jeunes; elle éprouva et satisfit son besoin
    de porter des chapeaux et des paletots à la façon des hommes.
    Depuis 1869, elle a coupé ses cheveux et elle les porte
    peignés à la façon des hommes. Elle prétend n'avoir jamais été
    excitée sensuellement dans ses fréquentations avec les jeunes
    dames, mais son amitié et son dévouement pour celles qui
    lui étaient sympathiques, étaient illimités, tandis qu'elle
    éprouvait une aversion pour les hommes et leur société.

    Ses parents rapportent que, avant 1872, on demanda la malade