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Title: Les derniers Peaux-Rouges - Le trésor de Montcalm
Author: La Blanchère, Henri de, 1821-1880
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les derniers Peaux-Rouges - Le trésor de Montcalm" ***

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                              LES
                     DERNIERS PEAUX-ROUGES,
                       (AMERIQUE DU NORD.)

                             ------

                     LE TRESOR DE MONTCALM.

                              PAR


                       H. DE LA BLANCHÈRE.

                            ---------



I.--LE CHAMP-ROUGE.


Un peu à l'ouest du lac canadien d'Abbitibbé, entre le fleuve du même
nom et le grand contrefort qui, partant des montagnes Rocheuses, vient
aboutir au cap Charles, se trouve un petit vallon entouré de rochers et
célèbre dans les traditions indiennes. Les Peaux-Rouges, restes des
puissantes nations des Hurons, des Iroquois et des Algonquins, n'en
prononcent encore aujourd'hui le nom qu'avec une sorte de terreur
superstitieuse. Nous voulons parler du _Champ-Rouge_.

D'où vient ce nom? quel souvenir éveille-t-il dans l'imagination des
tribus errantes? Nul Européen ne le sait, car les Indiens, défiants par
expérience et taciturnes par tempérament, ne livrent pas volontiers aux
visages pâles le secret de leurs traditions. Cependant, si vous
interrogiez avec patience les plus vieux sorciers ou médecins des
tribus, et si ces vénérables vieillards, dépositaires de la sagesse des
aïeux, daignaient condescendre à desserrer les lèvres, voici à peu près
ce que vous pourriez apprendre:

"Un jour--il y a bien des lunes de cela--une famille d'émigrants
canadiens, poussée par le désir d'accroître son bien-être, parcourait le
désert à la recherche d'une terre à défricher et d'un endroit convenable
pour établir une nouvelle habitation. Elle était escortée par une troupe
d'une trentaine d'Indiens hurons, sous les ordres d'un chef iroquois
nommé Griffe-d'Ours. Celui-ci avait fait alliance avec les Canadiens et
promis de leur céder une partie du désert à leur convenance sur les
bords de l'Abbitibbé. En échange, les visages pâles s'engageaient à
fournir à la tribu des Iroquois trente mesures de blé par an, à recevoir
les peaux de bisons que les Indiens voudraient apporter, à les amener et
à les vendre sur les marchés américains, et à en rapporter le prix soit
en argent, soit en objets dont les Indiens feraient commande.

"Après quelques jours de marche, la petite troupe se trou va réunie au
fond d'un vallon entouré de rochers et situé à quelque distance de
l'Abbitibbé.

"--Halte! dit le chef de la famille canadienne. C'est aujourd'hui la
Saint Eustache, fête de mon patron vénéré; nous célébrerons joyeusement
ce grand jour."

"Les préparatifs de l'assiette du camp furent bientôt terminés; une
dizaine de guerrier partirent en chasse, et quelques heures après deux
quartiers de bison fraîchement tués se balançaient gaiement au-dessus
d'un feu clair et pétillant.

"Au coucher du soleil, le Canadien adressa une fervente prière à son
céleste patron et la fête commença; mais, avec sa générosité naturelle,
l'émigrant défonça un petit baril d'eau-de-vie et le plaça debout devant
ses amis les Indiens.

"Ceux-ci se précipitèrent à l'envi sur l'eau de feu et la burent à
pleines gorgées. Dix minutes après, ils étaient tous ivres, tandis que
seul, à l'écart, Griffe-d'Ours n'avait point goûté à l'eau de feu...

"Les Indiens, entonnant alors une mélopée nationale, se mirent à tourner
autour du feu et bientôt leur danse chancelante t'anima, te changeant en
une sarabande furieuse, au grand contentement des émigrants qui riaient
à gorge déployée des contorsions burlesques de leurs amis les
Peaux-Rouges.

"La raison complètement troublée par les vapeurs du whisky, excités en
outre par la rapidité de la danse, par le rythme énervant de leur chant,
les Indiens, pris de folie furieuse, oublièrent bientôt que les blancs
qui les accompagnaient étaient leurs alliés... Tout à coup, brandissant
leurs tomahawks, ils se ruèrent sur le squatter désarmé au milieu de sa
famille.

"Griffe d'Ours suivait d'un oeil inquiet cette scène rapide dont il ne
prévoyait que trop le dénouement. D'un bond furieux, il tomba devant les
Peaux-Rouges affolés en poussant son cri de guerre. Mais que pouvait-il
contre trente ennemis? Il tomba criblé de blessures... Sa chute fut le
signal d'un massacre général, et bientôt ce vallon qui, quelques minutes
auparavant, répercutait les cris joyeux d'un jour de fête, ne fut plus
troublé que par les plaintes des blessés et les râles des mourants.

"Epuisés par leur oeuvre de destruction et ne trouvant plus d'ennemis à
scalper devant eux, ivres, les Peaux-Rouges se couchèrent sur la terre
sanglante et s'endormirent.

"Le lendemain, l'aube resplendissante les éveilla...

"Devant l'horrible spectacle qui les entourait, ils crurent d'abord que
le camp avait été surpris et attaqué pendant leur sommeil; mais peu à
peu leurs souvenirs revinrent et ils purent mesurer l'étendue de leur
crime. Des Hurons avaient tué leur chef Iroquois!

"Tout honteux d'un pareil attentat contre la foi jurée, ils
s'empressèrent d'effacer toute trace de la catastrophe et d'ensevelir les
victimes, posant sur chaque fosse un fragment de rocher, afin de mettre
les cadavres à l'abri des animaux de proie; mais vainement ils
cherchèrent le corps de leur chef: Griffe-d'Ours avait disparu.

"Ce travail les occupa tout le jour; puis, à la tombée de la nuit, ils
quittèrent ces lieux funèbres et regagnèrent leur tribu. Pour expliquer
la disparition de leur chef, ils affirmèrent que Griffe-d'Ours s'était
noyé en traversant le fleuve, et que son corps, emporté par la rapidité
du courant, n'avait pu être retrouvé.

"En effet, Griffe-d'Ours ne reparut jamais.

"Mais à dater de cette époque, à tous les renouvellements de la lune, un
guerrier de la bande des Hurons assassins disparaissait subitement. Le
lendemain ses frères le retrouvaient gisant, le crâne ouvert, au milieu
du vallon témoin du massacre du Canadien et de sa famille.

"Ces meurtres périodiques et mystérieux se renouvelèrent trente fois et
ne cessèrent que quand toute la bande de Griffe-d'Ours eut disparu.

"Les Hurons donnèrent le nom de _Champ-Rouge_ à ce vallon fatal à ceux
de leur race, et peu à peu il devint pour eux l'objet d'une mystérieuse
terreur. Ils le croient encore hanté par une puissance malfaisante,
qu'ils espèrent fléchir en apportant une pierre et l'ajoutant au monceau
qui couvre les cadavres. Cette crainte s'est transmise de génération en
génération, et, au moment où commence notre histoire, pas un Indien,
quelle que fût sa bravoure, n'eût osé s'aventurer seul dans ces lieux
funestes."

......................................................................

Par une belle après-midi de juillet, la solitude habituelle du
_Champ-Rouge_ était animée par la présence de deux hommes assis sur
l'amas de pierres composant le monument funèbre des Canadiens massacrés.

Ces deux hommes formaient entre eux le plus singulier contraste. L'un,
jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avait une figure ouverte et
franche, des yeux vifs, mais souvent rêveurs et mélancoliques. Une fine
moustache noire, relevée galamment aux deux bouts, ombrageait sa lèvre
supérieure, tandis que des cheveux de la même couleur, s'échappant de
son feutre à larges bords, ruisselaient en boucles ondoyantes jusque sur
ses épaules: admirable trophée de guerre pour orner le wigwam d'un
Peau-Rouge.

Son costume était semblable à celui qu'ont adopté quelques chasseurs
européens. Il se composait d'un feutre à larges bords surmonté d'une
plume d'aigle, d'une tunique lâche serrée à la taille par une ceinture,
d'un pantalon flottant s'arrêtant un peu au dessous du genou, tandis que
des guêtres en cuir protégeaient le bas des jambes. Une carabine à deux
canons superposés passée en bandoulière sur son épaule, une paire de
revolvers américains et un long couteau de chasse armorié pendu à sa
ceinture complétaient son accoutrement.

Cet homme était le marquis Raoul de Valvert, dont les salons parisiens
commentaient depuis dix-huit mois la subite disparition.

Son compagnon, nègre du plus beau noir et de la plus belle venue, était
remarquable par une haute taille et de larges épaules qui annonçaient
une force musculaire peu commune. Rien de plus imposant et en même temps
de plus burlesque que son accoutrement, exclusivement composé d'un
pantalon de toile et d'une peau de bison; mais cette peau de bison
mérite une mention particulière. Le nègre l'avait fixée à sa personne en
attachant à son cou les pattes de devant et à sa ceinture les pattes de
derrière; puis de la tête de l'animal il s'était fait une sorte de
casque flanqué des deux cornes en croissant, au milieu desquelles il
avait planté trois longues plumes de dindon sauvage. Ainsi placée, cette
peau était nécessairement trop grande et trop ample; aussi, lorsque son
propriétaire marchait, la queue du bison traînait et balayait le sol à
deux pas en arrière, et si par hasard la bise venait à souffler, ce
singulier vêtement se gonflait, s'arrondissait, et le nègre ressemblait
à un mât de navire garni de sa voile, se balançant sous les efforts du
vent.

Les armes de notre personnage n'étaient pas moins originales que son
vêtement. Elles consistaient en une énorme hache de bûcheron, au
tranchant brillant et dont le manche était passé entre les pattes du
bison autour de ses reins; en face de cette hache, sur l'autre flanc,
pendait un large et long machete ou _bowie-knife_. A la main, le nègre
brandissait une branche de chêne noir, garnie de noeuds aigus et taillée
en forme de massue, et, à en juger par la désinvolture avec laquelle
l'hercule africain maniait cette badine d'une nouvelle espèce, on
comprenait qu'elle devait avoir pour un ennemi la pesanteur irrésistible
d'une montagne.

Par quel concours de circonstances l'élégant marquis de Valvert avait-il
quitté l'asphalte du boulevard pour venir s'enterrer vivant dans ces
déserts sauvages? C'est ce que l'avenir nous apprendra peut-être. En
attendant, pour se remettre des fatigues d'une longue marche et
reprendre des forces, les deux compagnons déjeunaient avec un appétit de
voyageurs.

--Brrr! dit tout à coup Raoul en jetant un regard circulaire autour de
lui, ces lieux ont un aspect sinistre. Qu'en dis tu, Thémistocle?

--Pauvre nègre n'a jamais rien vu d'aussi épouvantable; en pénétrant
ici, il a pâli de frayeur.

--Vraiment, on ne le dirait pas, fit Raoul en riant.

--Riez, maître riez; mais, si vous m'en croyez, nous serons prudents et
nous partirons sans retard.

--Pourquoi cela? Ce lieu a un cachet d'horreur, c'est vrai, mais il ne
manque pas d'une certaine beauté. Vois ces montagnes aux flancs
décharnés qui s'étagent devant nous; ne dirait-on pas des degrés taillés
par les Titans pour escalader le ciel! Vois ce ruisseau aux flots
troublés qui coule à nos pieds et va se perdre là-bas dans les sables,
comme s'il se trouvait honteux d'étaler sous l'azur du firmament ses
flots souillés par le limon. Vois ces rochers qui se dressent autour de
nous comme des sentinelles..

--Et qui peuvent avoir l'inconvénient de servir d'embuscade à des Peaux
Rouges convoitant nos chevelures.

--Poltron!

--Oh! fit Thémistocle avec reproche. Ma foi! maître, puisque vous
semblez vous y complaire, restons-y. Si les Indiens viennent, j'ai de
quoi les recevoir.

Et l'hercule africain posa la main sur sa massue.

A la bonne heure! je te reconnais!... Espérons que tu n'auras pas besoin
de ton gourdin et qu'il nous sera permis de prendre quelque repos avant
de nous remettre en marche.

--Qui sait si nous atteindrons jamais le but que vous vous proposez,
surtout n'ayant que les vagues renseignements que vous m'avez confiés!

--Il existe un vieux proverbe, Thémistocle; _La foi soulève les
montagnes_. J'ai confiance en toi et en moi-même. Du reste, je ne me
dissimule aucune des difficultés de l'entreprise; mais il le faut!

Le jeune homme laissa tomber ton front sur sa main et absorba dans une
méditation profonde. Quelques instants après, sa respiration calme et
régulière apprit à Thémistocle que, Vaincu par la fatigue, il venait de
céder au sommeil.

Le nègre le considéra quelques instants d'un oeil attendri.

--Pauvre maître! murmura-t-il, bon, brave, généreux! reverras-tu jamais
le pays de tes pères?...

Et, sur cette réflexion mélancolique, Thémistocle plaça sa massue entre
ses jambes pour être prêt à tout événement et se mit à surveiller les
alentours en psalmodiant à voix basse une mélopée qu'il avait sans doute
apprise parmi les nègres des plantations.

Tout à coup une légère rumeur s'éleva vers une des collines bordant le
Champ-Rouge et fit expirer la chanson sur les lèvres du fidèle
serviteur.

Sans bouger, il tendit l'oreille, puis, allongeant imperceptiblement le
doigt, toucha son maître légèrement au bras.

--Qu'est-ce, Thémistocle? fit tout bas le marquis, qui, comme tous ceux
qui ont vécu de la vie du désert, ne dormait jamais que d'un oeil.

--Attention! répondit le nègre en collant son oreille contre le sol. La
poudre parle, reprit-il au bout d'un instant, et j'entends des pas
d'homme escaladant la colline. Cachons-nous derrière une de ces roches
et attendons; nous saurons bientôt à qui nous avons affaire.

Raoul de Valvert suivit ce conseil, et les deux hommes, l'oeil au guet,
l'arme au poing, s'accroupirent derrière un des abris naturels répandus
autour d'eux, prêts à tout événement.

Ils virent bientôt apparaître au sommet de la colline un homme de haute
taille, portant le costume des trappeurs et brandissant une carabine
qu'il chargeait avec une rapidité merveilleuse et une régularité
mathématique.

--C'est un blanc! dit Raoul.

--Oui, maître, c'est un blanc. Il est attaqué par les Indiens qui
cherchent à escalader la colline.

--Si chaque balle atteint son but, avant peu, le dernier Peau-Rouge aura
vécu.

--Hum! les Indiens sont nombreux, et si le trappeur vient à être blessé,
il est perdu.

--Nous verrons bien.

--C'est tout vu; maître, regardez!

En effet, le trappeur venait de chanceler et de tomber sur les genoux.

Ce moment de répit permit aux Indiens d'avancer, et quand le trappeur se
releva cinq ou six de ses ennemis atteignaient le sommet de la colline,
brandissant leurs tomahawks.

--Laisserons-nous massacrer cet homme comme un mouton? s'écria le
marquis en serrant convulsivement la crosse de sa carabine. Vive Dieu I
c'est un rude compagnon; montrons-lui ce que nous savons faire.

--Mauvaise affaire! fit Thémistocle. Bah! à la grâce de Dieu!

Les deux hommes s'élancèrent en courant.

--Courage! l'ami! cria Valvert; voilà du renfort qui vous arrive...
Baissez-vous! Mais baissez-vous donc, morbleu!

Le trappeur obéit machinalement.

Un coup de feu retentit et un des Peaux-Rouges roula sur le sol, la
poitrine traversée par la balle du marquis.

A cette agression inattendue, tel Indiens poussèrent un cri de rage et
se ruèrent sur Raoul, qui, arrivé sur le lieu de la scène, s'était placé
aux côtés du trappeur.

La mêlée devint aussitôt générale.

Les deux blancs, placés dos à dos, faisaient face à leurs ennemis dix
fois supérieurs en nombre, et, se servant de leurs carabines en guise de
massues, traçaient en l'air un cercle infranchissable. Chacun de leurs
coups abattait un homme. Cependant, quelque grands que fussent leur
courage et leur vigueur, une lutte aussi inégale ne pouvait durer
longtemps. Le trappeur blessé au bras et au côté d'un coup de flèche,
sentait tes forces s'épuiser, et déjà il prévoyait le moment où son arme
deviendrait trop lourde pour son bras affaibli.

--Me voici, maître! s'écria tout à coup une voix stridente.

C'était Thémistocle qui, retardé dans sa course par le vent
s'engouffrant dans sa robe de bison, arrivait sur le théâtre de la lutte
et se précipitait tête baissée, comme une avalanche, dans la mêlée.

A la vue de cet être noir, au costume fantastique, qui semblait sortir
de terre, les Indiens poussèrent un cri de terreur.

--Le démon du Champ-Rouge! s'écrièrent-ils avec un accent d'épouvante.

Et, tournant les talons, ils descendirent la colline au pas de course et
se perdirent bientôt dans l'éloignement.

Le trappeur et ses deux libérateurs étaient maîtres du champ de
bataille.?



II--L'HABITATION DU MARCHEUR.


--Ouf! dit le marquis lorsque le dernier Indien eut disparu, l'affaire a
été vivement menée... Vous êtes blessé, monsieur?

--Une simple piqûre... J'ai perdu du sang... Dans quelques jours, il n'y
paraîtra plus.

En disant ces mots, le trappeur cueillit une poignée d'herbes vertes
qu'il imbiba d'eau-de-vie et qu'il appliqua sur ses blessures avec
l'aide de Thémistocle.

--Messieurs, dit-il lorsque l'opération fut terminée, souvenez-vous qu'à
partir d'aujourd'hui je vous appartiens corps et âme; mon coeur et ma
carabine sont à votre service et ils n'ont jamais failli.

--J'accepte de grand coeur et mon compagnon aussi, dit le marquis; mais
vraiment cela n'en vaut pas la peine. Tout le monde en eût fait autant à
notre place.

--Hein? fit le trappeur en regardant le jeune homme avec surprise. Y
a-t-il longtemps que vous parcourez le désert?

--Six mois à peine.

--Je m'en doutais rien qu'à votre inexpérience, qui, du reste, m'a été
fort utile aujourd'hui. Mais sachez, monsieur, que le chacun pour soi
est la loi de ces contrées, et que, tôt ou tard, l'homme qui a tiré son
semblable d'entre les griffes des Peaux-Rouges risque fort de donner sa
vie en échange de celle qu'il a sauvée.

--Bah! bah! jusqu'à présent, mon compagnon et moi, nous nous sommes
toujours tirés d'affaire. J'espère que le ciel ne nous abandonnera pas à
l'avenir.

--Hum! fit le trappeur d'un air de doute... Allons! je veillerai pour
trois!... Maintenant pourrai-je savoir, si toutefois il n'y a pas
d'indiscrétion dans ma demande, le nom de mes généreux libérateurs?

--Raoul de Valvert, fit le marquis en s'inclinant.

--Thémistocle, dit le nègre agitant, en guise de salut, les trois plumes
de dindon qui ornaient sa tête.

--Confidence pour confidence, dit alors Raoul.

--Non, répondit le trappeur en fronçant légèrement les sourcils; à quoi
bon vous dire le nom que je portais chez mes compatriotes? Il y a si
longtemps que j'ai dit adieu à la vie civilisée que ce nom est presque
sorti de ma mémoire. D'ailleurs il ne vous apprendrait rien. J'aime
mieux vous dire celui que m'ont donné les Indiens.

--A votre aise, monsieur.

--Appelez-moi le _Marcheur_. Ce nom est connu, craint ou respecté de
tous ceux qui parcourent le désert. Maintenant, si vos instants ne sont
pas comptés et si vous ne craignez pas d'en perdre quelques-uns, je vous
offre l'hospitalité dans ma hutte, située à trois milles d'ici. Ce n'est
point un palais; mais, dans ces solitudes, un toit de brandies a son
prix.

--Et nous l'acceptons de grand coeur, n'est-ce pas, Thémistocle?

--Oui, maître.

--Alors, en route! dit gaiement le trappeur, et, de crainte de surprise,
prenons la file indienne.

--La file indienne!... Que voulez vous dire?

Le Marcheur, qui avait déjà fait quelques pas, te retourna à cette
question.

--Vrai! murmura-t-il, on ne voit pas souvent réunis tant de courage et
tant d'imprudence!.. C'est miracle, mon cher monsieur, si votre crâne
porte encore sa chevelure. Apprenez donc que, dans le désert, lorsque
plusieurs hommes sont réunis, ils doivent toujours marcher l'un à la
suite de l'autre, emboîtant leurs pas aussi exactement que possible.
Trente hommes marchant ainsi laissent juste autant de traces de leur
passage. Or, dans ces régions, la vie du voyageur blanc, dépend du plus
ou moins de traces qu'il a laissées derrière lui.

--Très-bien! Je me souviendrai à l'avenir de la file indienne.
Mettez-vous donc à notre tête et veuillez nous guider.

Après trois heures de marche silencieuse, les trois hommes arrivèrent en
vue de la hutte du trappeur.

A l'extrémité de la plaine immense dont faisait partie le Champ-Rouge
s'élevait une chaîne de hauteurs peu considérables, mais dont les flancs
taillés à pic offraient l'aspect d'un mur.

Il était impossible de franchir cet obstacle, à moins d'être pourvu
d'ailes comme les oiseaux; aussi pour passer sur le plateau supérieur,
était-on obligé de longer la montagne jusqu'à un défilé situé à sept
milles de la cabane.

Vers le milieu de cette chaîne et tout au pied de la paroi verticale,
trois roches énormes que le temps avait sans doute fait tomber du
sommet, s'étaient rencontrées par hasard et arc-boutées en voûte au
faite d'un chaos de roches plus petites. C'est sous cette voûte que le
trappeur avait construit sa hutte avec des troncs d'arbres et des
branchages. Ainsi placé, il ne pouvait être ni tourné ni lapidé du haut
de la montagne; ses derrières étaient complètement à l'abri des attaques
et des surprises.

Cette sorte de forteresse n'était pas moins bien défendue du côté qui
regardait la plaine. D'abord l'Abbitibbé, large et profond, coulant à
une portée de carabine, représentait un premier rempart naturel; puis
l'éboulis de rochers que nous avons signalé tout à l'heure se continuait
jusqu'au bord du fleuve, formant comme deux murs parallèles séparés par
un couloir très étroit qui menait directement à la hutte et dans lequel
un homme seul pouvait passer. L'ennemi, s'il se présentait, devait
nécessairement traverser d'abord le fleuve, sous le feu du Marcheur;
puis, ne pouvant attaquer la hutte par derrière ni par les côtés,
prendre le sentier entre les roches.

--Vous ne devez pas voir ma maison d'ici, dit le trappeur en se frottant
les mains, et cependant c'est un vrai château fort. Un jour,--il y a
bien des années de cela!--j'y soutins un siège en règle.

--Qui dura?...

--Plus d'une semaine, mais les Indiens furent si vertement repoussés
qu'ils n'y revinrent plus. Ils ont préféré m'avoir pour ami, et voilà
plus de dix ans que je vis en bonne intelligence avec eux. Je fais même,
par adoption, partie de la grande tribu des Iroquois-Yakangs.

--Vraiment!... Et quels sont ceux qui vous ont si vivement attaqué
aujourd'hui?

--Oh! ceux-là, dit le Marcheur en crispant le poing, je les retrouverai:
j'ai un vieux compte à régler avec eux.

--A quelle tribu appartiennent-ils?

--A quelle tribu?... A aucune. Ils font partie d'un clan d'environ deux
cents mauvais drôles, ramassés de la lie de toutes les tribus indiennes,
de métis de la pire espèce, et même de quelques blancs qui auraient un
compte sévère à rendre à la justice de leur pays. Les Peaux-Rouges des
tribus les craignent et les haïssent; ils les connaissaient sous le nom
d'_Enfants perdus_.

--Quel motif les poussait à vous attaquer?

--La haine instinctive que tous les brigands ont pour les honnêtes gens,
fit le trappeur d'un air convaincu. Outre cela, je crois qu'ils me
gardent rancune d'avoir logé une balle dans l'oeil d'un de leurs chefs.

--Vous m'en direz tant! fit Raoul de Valvert en souriant.

--Nous voici au fleuve; il s'agit de le traverser. Ce n'est pas
difficile, mais encore faut-il savoir où poser le pied. Je vais passer
devant et vous montrer le chemin.

Après avoir franchi l'Abbitibbé, les trois hommes s'engagèrent dans
l'étroit sentier menant à la hutte, quand, aux deux tiers du chemin, un
rauque grognement s'éleva, menaçant et répercuté par l'échu des rochers.

--Oh! oh! s'écria le marquis, vous avez du monde chez vous, mon
compagnon. Voilà un maître ours gris, qui, pendant votre absence, a
trouvé bon de s'installer ici: il va falloir en découdre!

Au mot d'ours gris, Thémistocle, heureux de jouer un peu de la massue,
voulut s'élancer en avant; mais comme le sentier était trop étroit pour
que deux hommes pussent passer de front le brave nègre saisit le
Marcheur dans ses mains formidables l'enleva de terre comme un enfant,
puis, pirouettant sur les talons et le faisant passer à la hauteur des
trois plumes de dindon, il le déposa délicatement à terre derrière lui.
Cette manoeuvre terminée, il s'avança, la massue haute, vers le grizzly,
qui, assis à la porte de la hutte, remuait le museau et regardait venir
les trois hommes d'un air assez indifférent.

--Morbleu! quel poignet! fit le trappeur avec admiration...--Arrêtez!

Mais Thémistocle avançait toujours.

--Arrêtez! arrêtez! morbleu! arrêtez-vous donc! cria le Marcheur en se
cramponnant à la queue de bison que le nègre traînait derrière lui...
C'est un ours apprivoisé, mon compagnon des mauvais jours et le
défenseur de ma propriété.

--Bah! fit le nègre avec un accent si désappointé que le marquis ne put
s'empêcher de sourire. Quel dommage!

--Vous voilà chez vous, messieurs, dit le Marcheur en écartant l'ours de
la main et franchissant le seuil de la cabane.

L'ameublement de ce réduit était des plus simples. Une demi-douzaine de
têtes de bison servaient de sièges; dans l'un des coins, un amas de
fougère et de feuilles sèches, couvert de fourrures, faisait l'office du
lit; quelques tasses de bois... et c'était tout! Par un contraste
bizarre, si les objets de première nécessité faisaient défaut, en
revanche les objets de luxe abondaient. Les murs étaient partout
constellés de trophées de chasse merveilleux, que, dans nos pays
civilisés, on se serait disputés au poids de l'or. Griffes et dents
d'ours gris, bois de cerf et de renne servant de support au linge et aux
vêtements de rechange du Marcheur, cornes de bison, plumes d'aigle, deux
carabines, une demi-douzaine de poires à poudre, un arc indien avec ses
flèches, un casse-tête, deux chevelures de Peaux-Rouges; tout cela fixé
et groupé sur les murs dans un désordre si complet que parmi toutes ces
richesse l'oeil ne voyait qu'un chaos sans nom.

--Nous avons le couvert, dit le Marcheur; il nous faut à présent le
vivre. Si vous voulez bien, je vais y pourvoir.

--Vive Dieu! Faites vite: le combat de tantôt m'a mis en appétit.

Le Marcheur plaça vers le seuil de sa hutte trois branches d'arbre
formant trépied.

--Voici la broche, dit-il... Allons! maître Martin, apportez-moi le
rôti!

L'ours, ainsi interpellé, se dressa sur ses pattes, et, saisissant dans
sa gueule un quartier de cerf accroché au mur, l'apporta à son maître.

--Pardieu! fit le marquis en jetant un regard de côté au _grizzly_,
voici la première fois je que je vois un semblable animal en tête-à-tête
avec un morceau de venaison sans qu'il fasse avec lui plus ample
connaissance.

--Martin est incapable d'une mauvaise action et même d'une mauvaise
pensée; il sait que tôt ou tard il aura sa part et il préfère
l'attendre. D'ailleurs, quand mon absence se prolonge et que la faim le
presse trop vivement, il n'est pas embarrassé de chasser pour son
compte, et alors même il a soin de rapporter au logis ce qui lui reste
après son repas.

--Un _grizzly_ apprivoisé! Cela ne s'est jamais vu.

--Bah! cela se voit, puisqu'en voilà un devant vous!

--Mais si l'envie lui venait de goûter un peu du trappeur blanc?

--Bah! J'ai pris Martin tout petit. Je l'ai nourri, élevé, je l'ai vu
grandir... Ma foi! depuis six ans que nous vivons ensemble, jamais un
nuage n'est venu obscurcir notre amitié... Messieurs, le rôti est prêt.
A table, reprit le trappeur.

Et comme Raoul jetait un regard autour de lui, cherchant le meuble en
question, le Marcheur ajouta:

--Chez moi, les meubles et les assiettes sont remplacés par... une
aimable cordialité.

Les trois hommes se mirent à souper en compagnie de Martin, et bientôt
le silence de la hutte ne fut plus troublé que par le bruit régulier des
mâchoires.

Lorsque le repas fut achevé, la nuit étendait déjà sur la terre son
voile parsemé d'étoiles.

La lune se lèvera tard aujourd'hui, dit le Marcheur, et pour la
remplacer je n'ai que quelques misérables flambeaux de résine.

--Gardez vos flambeaux, dit Raoul; après le souper, ce qu'il y a de
meilleur, c'est le lit.

--Vous parlez de dormir, monsieur le marquis. Couchez-vous et dormez,
dit le trappeur en indiquant les peaux de bison. Martin et moi, nous
partagerons les quarts de veillée.

Ce conseil fut immédiatement mis à exécution.

Epuisés par les fatigues de la journée, Thémistocle et son maître ne
tardèrent pas à s'endormir, et bientôt un silence solennel enveloppa le
trappeur, qui, sa carabine entre les genoux, s'était assis à la porte de
la hutte et surveillait l'obscurité. Seul l'Abbitibbé, déroulant avec
lenteur ses ondes murmurantes, entonnait son hymne à la nuit, auquel se
mêlait par intervalles la douce voix de la brise chantant parmi les
roseaux de ses bords.



III.--L'ALLIANCE.


Une semaine s'était écoulée depuis que Thémistocle et son maître
habitaient la hutte du trappeur.

--Mon hôte, dit un jour le marquis, nous sommes obligés de prendre congé
de vous; mais ce ne sera pas sans vous remercier vivement de votre
cordiale hospitalité.

--Que voulez-vous dire?

--Cher hôte, il nous faut partir.

--Monsieur de Valvert, voulez-vous me permettre de vous parler à coeur
ouvert?

--Certes! Je vous écoute.

--Habitué comme je le suis à lire incessamment dans ce livre mystérieux
que Dieu lui-même s'est donné la peine d'écrire et qu'on appelle _la
nature_, un visage franc et ouvert comme le vôtre ne peut avoir
longtemps de secrets pour moi. Ce n'est pas le simple attrait de la
curiosité ni l'amour des aventures qui vous ont poussé dans le désert
américain. En y entrant, vous poursuiviez un but sérieux et je ne crois
pas me tromper en affirmant que, pour l'atteindre, vous êtes prêt à
sacrifier votre vie s'il le faut. Ce but, je ne le connais pas, je ne
cherche pas à le connaître; mais, quel qu'il soit, seul, livré à vos
propres ressources, vous ne l'atteindrez jamais. Vous ne soupçonnez pas
les dangers qui vous entourent! Je m'étonne comme de la chose la plus
merveilleuse que vous ayez pu vivre six mois... ici...

--Où voulez-vous en venir?

--Pour réussir dans ce que vous avez entrepris, il vous faut un
compagnon dont vous soyez sûr, un homme doué des qualités qui vous
manquent, qui voie pour vous. Vous m'avez sauvé la vie, monsieur le
marquis: si vous voulez, je serai cet homme!

--Merci! dit Raoul d'une voix émue en pressant la main du trappeur.
Mais, vous l'avez dit, je poursuis un but difficile à atteindre et ce
serait un éternel remords pour moi de vous entraîner dans les dangers
qui ne manqueront pas de m'assaillir.

--Je n'ai pas fini, monsieur le marquis. Il y a bientôt trente ans que,
vaincu dans la lutte de la vie, j'ai dit adieu aux espérances de ma
jeunesse pour venir m'ensevelir vivant dans ce désert, continua le
Marcheur en passant la main sur son front comme pour en chasser une
douloureuse pensée. Pendant vingt ans, j'ai cru que la solitude et la
contemplation guériraient mon coeur ulcéré. Mais, hélas! depuis huit
jours que le ciel vous a mis sur ma route, tous ces doux rêves d'amitié,
de patrie, de famille, que je croyais à jamais éteints dans mon coeur,
se sont ranimés plus vivaces encore que par le passé. _Vae victis!_
disaient les Gaulois, vos ancêtres, aux Romains vaincus. _Vae solis!_ me
crie aujourd'hui la grande voie de la solitude qui ne m'a jamais trompé.
Croyez-moi, les voies de la Providence sont sages et mystérieuses: ce
n'est pas pour rien qu'elle nous a mis face à face et qu'elle vous a
permis de me conserver la vie...

--Le Marcheur a raison, maître, dit Thémistocle; c'est un brave homme.
Restons ensemble.

--Je ne puis contredire mon fidèle Thémistocle, fit Raoul en souriant.
Soit! ne nous séparons plus. Qui sait? c'était peut-être écrit et cela
vaudra mieux ainsi.

Le Marcheur secoua énergiquement la main que lui tendait le jeune homme.

--Vive Dieu! monsieur le marquis, nous mènerons votre entreprise à bonne
fin, espérons-le! Quatre valent mieux que deux!

--Comment quatre? demanda Thémistocle ouvrant de grands yeux.

--Martin, dit le trappeur s'arrêtant devant le _grizzly_ et lui montrant
le marquis et le nègre, à partir d'aujourd'hui, tu as trois maîtres.
As-tu compris?

L'ours, ainsi interpellé, s'approcha du marquis et, se levant sur ses
pattes de derrière, appuya son museau contre la joue du jeune homme;
puis il répéta la même manoeuvre vis-à-vis de Thémistocle.

--Martin vous a reconnus pour ses seigneurs et maîtres, dit le trappeur;
il vient de vous rendre hommage. A nous quatre, nous serons les rois du
désert!

--Le courage, dans tous les cas, ne manquera à aucun de nous, dit Raoul
en caressant la tête du _grizzly_. Mais, mon cher trappeur, ce n'est pas
tout d'avoir conclu une alliance défensive et offensive dans laquelle je
gagne tout et ne donne rien. Il est important que nos efforts soient
raisonnés et dirigés vers un but unique. Ce but que je poursuis et que
vous ne connaissez pas, il faut vous l'apprendre.

--Comme il vous plaira, monsieur Raoul, fit le trappeur en approchant un
crâne de bison; je vous écoute.

-Mon nom, commença Raoul, a déjà dû vous révéler ma nationalité. Je suis
Français. Lorsque la Révolution de 89 éclata, mon père, alors âgé de
vingt ans, fit partie de l'émigration, sacrifiant comme tant d'autres,
ses intérêts matériels à ses convictions, à sa fidélité à son Dieu et à
son roi. Retiré en Angleterre, il supporta vingt ans d'exil et de
misère, obligé pour vivre de donner tantôt des leçons de français aux
commerçants de Londres, tantôt des leçons d'escrime dans les salles
d'armes.

"Plus tard, en 1815, lorsque l'Europe coalisée chassa Napoléon et rendit
le trône de France à ses anciens maîtres, mon père rentra dans son pays
et fut remis en possession d'une partie de ses biens; puis, pour le
récompenser de sa fidélité, le roi lui offrit une charge à la cour. Mais
les longues épreuves de l'exil et de l'adversité avaient éteint chez
l'ancien émigré toute idée d'ambition; il n'aspira plus qu'à vivre
tranquille; il refusa. Retiré dans son château de Valvert, il se maria.
Un an après, je venais au monde.

"A partir de ce moment, une transformation sembla s'opérer dans le
caractère de mon père. Oubliant le monde entier, il ne vivait plus que
par moi. On eût dit que la création se résumait pour lui dans un être
unique, son cher Raoul. A mesure que je grandissais, tous dans le
château subissaient mon ascendant. Mes désirs, mes moindres caprices
avaient force de loi. Vainement ma mère, qui voyait le mal d'une
semblable éducation, essayait parfois quelque; timides remontrances:

"--Madame, lui répondait mon père, n'oubliez pas que cet enfant doit un
jour perpétuer mon nom et que j'entends qu'on le respecte à l'égal de
moi-même."

"Hélas! mon ami, grâce à cette belle éducation, je devins un petit
tyran, même vis-à-vis de ma mère et de ma jeune soeur. Enfin l'heure
sonna de commencer mon éducation; mon père ne voulut jamais consentir à
se séparer de moi et me choisit un précepteur... Je dois avouer que je
ne lui donnais pas beaucoup de peine, car au latin je préférais monter à
cheval, tirer à la cible ou faire des armes avec l'intendant du château,
ancien prévôt dans un régiment.

"Je venais d'atteindre mes dix sept ans lorsque mon père mourut. Ma mère
était incapable de me tenir en bride, et j'adoptai la vie d'oisiveté et
de dissipation qui conduit tant de jeunes gens à la ruine, si ce n'est
au déshonneur. Chaque jour, le mal faisait en moi de rapides progrès...
A tous mes défauts j'ajoutai bientôt un vice: je devins joueur.

"Cette vie dura sept ou huit ans qui passèrent avec la rapidité d'un
songe. Hélas! le réveil devait être terrible! Un beau jour, j'acquis la
triste certitude que j'étais ruiné et que ma folle conduite avait réduit
à la misère, non-seulement moi-même, mais encore ma mère et ma soeur,
pauvres victimes de mes mauvais penchants.

"Cette catastrophe m'anéantit. Je fis un retour salutaire sur moi-même
et mesurai l'étendue de mes fautes. Ne sachant que devenir, le coeur
bourrelé de remords, la pensée du suicide s'offrit d'abord à moi comme
une planche de salut. Mais bientôt, la raison prenant le dessus, je
repoussai cette idée comme une lâcheté.

"--Non, me dis-je, ma dissipation fut la cause du mal; mon travail
réparera tout."

"Un peu ranimé par cette pensée, je me mis en quête, espérant trouver un
protecteur parmi les belles relations que je possédais. Un jour, en
cherchant parmi les papiers de mon père les traces de relations de
famille, quelques plis jaunâtres attirèrent mon attention. Je les ouvris
et, jugez de ma surprise! c'était une liasse de lettres écrites à mon
grand-père par son cousin, camarade et ami d'enfance, l'une des pures
gloires de notre pays, le marquis de Montcalm."

--Montcalm, le défenseur du Canada?

--Lui-même; l'une de ces lettres était datée de 1758 et fut pour moi un
trait de lumière. A cette époque, l'Angleterre faisait tous ses efforts
pour nous ravir le Canada et bientôt elle allait réussir, malgré les
incroyables traits d'audace et de bravoure de Vaudreuil et de Montcalm.
Lord Chatham, ministre anglais, comprenant tout le parti que l'on
pouvait tirer de cette belle contrée, armait ses flottes les plus
puissantes et rassemblait sur les frontières du Canada une armée de
soixante mille hommes. Pendant ce temps, le ministère français adressait
au gouverneur de Québec, qui lui demandait des secours, cette incroyable
lettre:

      "Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez
      point espérer de recevoir de troupes de renfort; outre
      qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous
      n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à
      craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais
      dans le passage, et comme le roi ne pourrait jamais vous
      envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais
      sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait
      ici pour en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter
      le ministère de Londres à en faire de plus considérables
      pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette
      partie du continent."

--C'est incroyable!

--Cela est... Et cependant, malgré cet indigne abandon de la France, les
Français tenaient en échec, au Canada, toutes les forces de
l'Angleterre. M. de Beaujeu gagnait la bataille de Monongahela: en 1756,
Montcalm s'emparait du fort Oswégo; en 1757, de celui de W. Henry; en
1758, il défendait le fort de Carillon contre le général anglais
Abercromby et le forçait à lever le siège... Malgré tout son courage, la
misère et la disette devait venir à bout de lui!

"Un moment, Montcalm crut pouvoir continuer la guerre avec ses propres
ressources, grâce à une révélation ignorée. C'est précisément à ce fait
que se rapportaient les lettres que j'avais trouvées. Je puis vous lire
un passage frappant de l'une d'elles."?

Et Raoul, prenant dans son portefeuille un papier jauni, le déploya
lentement et lut ce qui suit:

--"J'ai fait tenir au ministre que s'il ne nous envoyait point de
renfort les Anglais s'empareraient de Québec dans la campagne de l'année
prochaine. Vous comprenez, mon ami, qu'on ne peut faire longtemps
l'impossible... Tous nos hommes sont à la demi-ration, et je prévoit le
moment où les vivres devront encore être réduits... Cependant je ne
désespère pas... le ciel va me venir en aide puisque le ministère
m'abandonne. Je suis peut être à la veille de posséder assez d'argent
pour soutenir cette guerre encore pendant longtemps et même lui donner
l'énergie et la rapidité qui lui manquent, à mon gré. Telle est la voie
de la Providence. Ces jours derniers, on introduisit auprès de moi un
pauvre diable de Français qui, parti de Québec depuis plus d'un an,
s'était enfoncé dans les prairies de l'Ouest peuplées par les Indiens.
Cet homme m'a assuré que vers le 83e degré de longitude et le 47e de
latitude, dans une petite chaîne de collines au milieu d'une plaine
immense, se trouve une grotte remplie de poudre d'or. Cette grotte, il
l'a vue, il y est entré... Malheureusement pour lui sa curiosité lui a
coûté sa chevelure, car les Indiens, qui veillent sur ce trésor, après
une poursuite acharnée qui dura trois jours, l'atteignirent et le
scalpèrent. Il me mènera au trésor et me l'abandonnera, pourvu que je
lui en laisse la dixième partie; car seul, sans soldats, il ne peut le
conquérir. Tel est le fait mystérieux dont je vous confie le secret, mon
cousin. Maintenant cet homme a-t-il dit la vérité? Je n'en sais rien
encore, mais le fait a assez d'importance pour que je m'en assure. Au
premier moment de répit, j'organiserai une expédition que je conduirai
moi-même, avec l'homme que j'ai gardé, vers la grotte bienheureuse."

"Or, mon cher ami, continua Raoul en renfermant la lettre dans son
portefeuille, cette expédition ne fut jamais faite, car, l'année
suivante, Montcalm tombait sur le champ de bataille en même temps que
son adversaire le général anglais Wolf.

"Vous comprenez facilement que la lecture de cette lettre me causa une
émotion extraordinaire. Vainement je me représentais que l'existence du
trésor de Montcalm était problématique; qu'en supposant même qu'il eût
jamais existé, il y avait de fortes probabilités pour qu'il eût déjà été
visité depuis longtemps, une voix me criait de tenter l'aventure...

"Incapable de résister plus longtemps, je refusai une position qui
m'était offerte à Paris, ramassai le peu qui me restait encore, et,
malgré les pleurs et les supplications de ma mère et de ma soeur, je
partis accompagné de Thémistocle, au service de ma famille depuis mon
enfance et la sienne, car nous sommes frères de lait. Voilà six mois que
nous parcourons le désert à la recherche du trésor.

"Maintenant, mon ami, répondez-moi franchement; nos recherches
sont-elles fondées?"

Le trappeur réfléchit pendant quelques minutes.

--Ma foi! monsieur le marquis, je l'ignore... Seuls le chef ou le
sorcier de la tribu des Yakangs pourront vous renseigner à cet égard Si
vous voulez m'en croire, nous nous mettrons en route demain... je vous
servirai de guide.



IV.--LE CAMP DES ENFANTS PERDUS.


Un de ces incendies que la main de l'homme est si prompte à allumer dans
les forêts et les prairies américaines a détruit une grande étendue de
bois et formé comme une immense clairière artificielle au milieu d'un
océan de verdure. Deux sentiers se coupant en croix la traversent et
vont se perdre dans l'ombre des massifs. A chacune des extrémités de ces
routes se dresse une haute palissade qui défend l'entrée de la
clairière.

C'est le camp des Enfants-Perdus, les écumeurs du désert.

Derrière chaque palissade, un Indien, le tomahawk au poing, se tient en
vedette, droit et immobile comme une statue de bronze. Au centre de la
clairière, sous l'ombrage projeté par une tente en peaux de bison trois
hommes, assis, contrastent autant par leur costume que par la couleur de
leur visage. L'un est un Indien du Far-West, l'autre un sang-mêlé du
Sud, le dernier un blanc dont il serait difficile de deviner la
nationalité avec le costume emprunté moitié aux coutumes de la vie
civilisée, moitié aux moeurs des Peaux-Rouges. Ils fument en silence.

--Ainsi, chef, dit tout à coup le blanc en secouant la cendre de sa
pipe, vous êtes sûr que vos hommes répondront à votre appel?

--Oeil-Sanglant est un sachem, fit orgueilleusement l'Indien. Dans
quelques instants, soixante de mes fils seront ici.

--De quel côté viennent-ils?

--Mes fils sont partagés en deux bandes: les uns, commandés par le
Serpent, viendront du nord; les autres arriveront par la porte de
l'ouest, sous la conduite du Castor.

--Le chef a-t-il confiance dans le Castor?

--Le Castor est fort et courageux, dit Oeil-Sanglant sans répondre
directement.

--Je sais que le Castor est un guerrier redoutable; mais sa conduite a
éveillé mes soupçons...

--Mon frère est un sage, rien ne lui échappe!... J'y veille... dit
l'Indien avec un mauvais sourire.

--Alors je suis tranquille.

--Si mes frères veulent m'écouter, dit à son tour le sang-mêlé, je leur
apprendrai une importante nouvelle.

--Parlez, Scott, nos oreilles sont ouvertes.

--Cinq visages pâles demandent à s'affilier aux Enfants perdus.

--Je sais cela, dit l'Indien.

--Ah! fit le métis avec surprise.

--Oeil-Sanglant voit tout et sait tout: le vent apporte à ses oreilles
les rumeurs du désert.

--Et que lui ont-elles dit, ces rumeurs?

--Elles lui ont dit que son frère Scott a rencontré, à trois journées de
marche vers le sud, cinq aventuriers blancs commandés par un homme qui se
fait appeler l'Américain. Cet homme est venu dans le désert pour
chercher un trésor dont il croit connaître l'emplacement, et, afin de ne
pas être inquiété dans ses recherches, il demande à devenir notre frère.

--Oeil-Sanglant est un grand chef.

--Ce n'est pas tout, reprit l'Indien avec un sourire d'orgueil.

--Toujours des rumeurs apportées par le vent?

--Toujours... Elles m'ont appris que notre frère Scott s'est engagé à
faire entrer l'Américain dans la grande famille des Enfants perdus, à la
condition que, le trésor une fois trouvé, la moitié lui en serait
abandonnée en toute propriété.

--Démon! murmura le métis en tourmentant de la main son couteau.

--Que mon frère laisse en repos son arme et qu'il m'écoute! D'après la
loi et la coutume des Enfants perdus, notre frère Scott n'aurait pas dû
s'engager avant de nous avoir consultés et d'avoir promis de partager
avec nous le bénéfice de sa nouvelle alliance... Mon frère a failli à
son devoir.

--Vous allez trop loin, chef! s'écria le métis. Savez-vous quelles
étaient mes intentions?.

--Peu m'importe!... L'Américain et ses cinq compagnons seront admis
parmi nous; l'Oeil-Sanglant leur donnera sa voix. Il ne demande rien à
son frère pour cela. L'or est sans prix pour lui; il n'estime que les
chevelures!...

Le visage de Scott se rasséréna.

--Il est bien entendu que le chef ne parle qu'en son nom, dit tout à
coup le blanc. Quant à moi, Scott, je réclame ma part: car, si j'aime
les chevelures, je ne dédaigne pas l'or soit en barres, soit monnayé.

Le métis répondit par un signe de tête affirmatif.

--Compte là-dessus, Scalpeur! se dit-il intérieurement. Cet or-là ne
percera point tes poches.

--Silence! fit tout à coup l'Oeil-Sanglant. J'entends la forêt
tressaillir autour de nous. Les guerriers arrivent...

Un instant après, une troupe indienne arrivait auprès de la palissade
située au nord de la clairière.

--Qui vient? cria la sentinelle.

--Amis.

--Le nom?

--Les Fils du Feu.

--Leur chef?

--Le Serpent.

--C'est bien, entrez! dit la sentinelle en faisait tourner la palissade
sur un de ses montants.

Une vingtaine d'Indiens peints et costumés en guerre, marchant sur une
file unique, entrèrent dans la clairière et vinrent se ranger autour de
la tente centrale. Leur chef s'avançant alors vers l'Oeil-Sanglant:

--La voix de mon père a frappé mes oreilles; elle m'a dit de venir et je
suis venu.

--Bien! le Serpent est un guerrier: il possède la meilleure partie de
mon coeur.

--Qui vient? criait en ce moment la sentinelle de la porte située à
l'ouest.

--Amis.

--Leur nom?

--Les Vautours?

--Leur chef?

--Le Castor.

--Entrez!

Une quarantaine d'Indiens s'avançant dans la clairière vinrent se réunir
derrière les autres.

Quelques instants après, une nouvelle troupe d'une dizaine de visages
pâles, qui se donnèrent le nom de _Scalpeurs blancs_, étaient réunie aux
Indiens.

--Qui vient? cria enfin la sentinelle de la porte du sud.

--Amis

--Leur nom?

--Vous leur donnerez celui qu'il vous plaira.

--Leur chef?

--L'Américain.

--Entrez!

--Ce sont nos nouveaux alliés, dit le métis en s'avançant vers les
derniers venus et conduisant leur chef en face de l'Oeil-Sanglant.

L'Indien regarda fixement l'Américain, comme s'il eût voulu lire dans sa
pensée.

--Le visage pâle, dit-il enfin, veut faire partie des Enfants perdus?

--Oui.

--Mon frère sait-il quelles seront ses obligations?

--Vaguement; mais vous me les indiquerez et je les remplirai.

--Mon frère sait-il ramper parmi les herbes sans laisser trace de son
passage? Sait-il reconnaître et suivre la piste d'un ennemi?

--Fort imparfaitement encore. Mais, sous un maître aussi renommé que
l'Oeil-Sanglant, je ferai de rapides progrès.

--C'est bien, dit l'Indien visiblement flatté, malgré l'impassibilité de
son visage. Le sachem avisera.

Oeil-Sanglant s'avança alors vers les Enfants perdus rassemblés,
promenant un regard perçant sur chacun d'eux comme pour les reconnaître.

"C'était vraiment un spectacle imposant que celui de ces sauvages aux
traits énergiques, aux bras et à la poitrine ornés de fantastiques
peintures de guerre, roides et immobiles, la lance au poing, le tomahawk
pendu à la ceinture à côté des trophées de victoire conquis dans le
sentier de la guerre, leurs longs cheveux entremêlés de plumes
éclatantes, la couverture de bison flottant sur leurs épaules."

--Que mes fils ouvrent les oreilles, dit Oeil-Sanglant; un chef va
parler.

"Guerriers, depuis que votre volonté toute-puissante m'a choisi pour
chef, votre domination n'a cessé de s'étendre dans la prairie. Les
Enfanta perdus ne sont plus poursuivis ni traqués comme des bêtes
fauves; ils commandent à leur tour, ils sont les rois du désert! Tous
nos frères indiens les craignent et les respectent; toutes les tribus
recherchent leur amitié ou du moins leur neutralité pour jouir en paix
des territoires de chasse légués par leurs pères, et quand les visages
pâles veulent traverser la contrée c'est à nous qu'ils payent humblement
le droit de passage.

"A qui mes fils doivent-ils ce résultat? D'abord à leur courage, puis à
leur prudence quand ils marchent dans le sentier de la guerre. Mes fils
sont des guerriers! Au courage de l'ours gris ils allient la prudence du
renard: qui pourrait leur résister? Personne. Mais qui les conduit?
Oeil-Sanglant, leur chef. Cela est-il vrai, hommes puissants?"

--Oui! oui! s'écrièrent les Enfants perdus.

--Mes fils conservent-ils pour Oeil-Sanglant la confiance qu'ils lui ont
donnée?

--Oui! oui! s'écrièrent encore les Indiens.

--Si mes fils connaissent un guerrier plus digne que lui de les
commander, qu'ils le prennent pour chef: je déposerai mon autorité entre
ses mains.

--Non! non! jamais! Oeil-Sanglant restera notre père.

--Il sera fait comme mes fils le désirent! s'écria le sachem
triomphant... Guerriers, quelles sont ces rumeurs que j'entends là-bas
vers l'ouest? La brise qui passe en chantant à travers le feuillage
apporte à mon oreille des cris de défi, de haine et de triomphe qui
remplissent mon coeur de tristesse. D'où viennent ces rumeurs? Mes fils
l'ignorent-ils?

Le Serpent fit un pas en avant.--Elles viennent de la tribu des
Yakangs, dit-il.

--C'est vrai! rugit le sachem; elles viennent des Yakangs qui nous
bravent, des Yakangs qui ont juré de faire des sifflets de guerre avec
nos os!

Un frémissement de colère parcourut les rangs des guerriers aux paroles
de leur chef.

--Le Wacondah veut que cela cesse, continua le chef. Il est temps que
les Yakangs apprennent à nous connaître et à nous craindre comme les
autres tribus du désert. Mes fils sont-ils prêts à marcher dans le
sentier de la guerre?

--Marchons! crièrent les Indiens.

--C'est bien!... mes fils marcheront. La Flèche-Noire et ses guerriers
yakangs chassent le bison sur les bords de la rivière de la Souris, à
deux journées de leurs wigwams. A leur retour, ils ne retrouveront qu'un
monceau de cendres que le vent dispersera!...

"Guerriers, continua Oeil-Sanglant en montrant l'Américain, un visage
pale demande à faire partie de notre famille, mes fils diront leur
volonté. Cinq carabines peuvent trouver place dans nos rangs. Que mes
fils décident!"

Les guerriers ainsi interpellés se consultèrent pendant quelques
instants et acquiescèrent du geste.

--Les Enfants-perdus, dit Oeil-Sanglant, vous acceptent comme frère.

--Merci, répondit l'Américain impassible.

--Que mon frère écoute, il apprendra ses devoirs.

--Parles, chef.

--Mon frère jure-t-il de rester fidèle à ses nouveaux amis?

--Je le jure!

--Mon frère jure-t-il d'obéir aux chefs librement choisis par les
guerriers?

--Je le jure!

--Mon frère sacrifiera-t-il ses intérêts personnels à ceux de tous et
donnera-t-il non-seulement sa vie, mais encore celle de ses parents et
de ses amis pour la tribu?

--Je le jure!

--C'est bien! Guerriers, apprenez vous-mêmes à notre frère le châtiment
réservé aux traîtres.

Dix Indiens, quittant les rangs entourèrent l'Américain, et lui posant
leur couteau à scalper sur la gorge:

--Celui qui aura violé son serment, dirent-ils d'une voix sombre,
mourra, et sa langue menteuse sera jetée en pâture aux corbeaux.

--Celui qui aura trahi ses frères sera attaché au poteau de torture et
les guerriers sauront bien lui faire pousser des cris de douleur comme à
une vieille femme peureuse.

L'Américain ne sourcilla pas.

--Guerriers, dit-il, vos menaces ne m'effrayent pas; mes intentions sont
pures, ma langue n'est point menteuse. Tout ce que j'ai juré, je le
ferai.

--Mon frère fait maintenant partie de la famille des Enfants perdus,
reprit Oeil-Sanglant conduisant l'Américain auprès de la tente, au
milieu des chefs; comme il n'est pas encore habitué à la vie du désert,
nous lui donnerons le nom de Novice.

--Chefs, s'écria l'Américain dont le visage rayonnait, on a dû vous dire
que j'étais entré sur vos domaines pour chercher un trésor dont seul je
connais l'emplacement. Cela est vrai. En échange de ce que les Enfants
perdus viennent de faire pour moi, je promets de partager
fraternellement le trésor avec eux.

--_By god!_ c'est parler, cela! s'écria le Scalpeur; voilà un vrai
frère! Je vous avoue, Novice, que je me sens de très-grandes
dispositions à devenir votre ami.

--Guerriers, dit alors l'Oeil-Sanglant, le sentier de la guerre libre.
Au sortir de la forêt, mes fils se partageront en quatre bandes, afin de
cerner le village de la Flèche Noire et de l'attaquer de tous les côtés
à la fois. Hommes puissants, souvenez-vous que vous êtes les Fils du feu
et que vous avez juré de ne jamais faire quartier! Marchons!

La troupe s'ébranla lentement et les Indiens sortirent un à un de la
clairière.

Le chef appelé le Castor fermait la marche.

--Mon frère a-t-il entendu? demanda-t-il à la sentinelle qui gardait la
porte de l'ouest.

L'Indien fit un signe de tête affirmatif.

--Pied-Agile a entendu.

--Mon frère sait-il en quel endroit la Flèche Noire et ses guerriers
sont allés chasser le bison?

--Pied Agile le sait.

--Bien! Mon frère ira trouver le grand chef yakang et lui dira qu'un ami
l'engage à retourner de suite à son village.

--Mon frère sera obéi, dit Pied-Agile.

Et jetant sa lance sur son épaule disparut dans les hautes herbes.

Quant au Castor, il doubla le pas et reprit sa place à la tête de ses
guerriers, les guidant à travers les sombres dédales de la forêt.



V.--LA SURPRISE.


La Flèche-Noire, chef de la guerrière tribu des Yakangs, avait établi
son village à proximité d'un cours d'eau assez considérable coupant une
plaine immense semée de buissons, d'arbres isolés, et couverte des
hautes herbes qui rendent fertiles les territoires de chasse. Comme tous
les villages indiens, dit celui-ci n'offrait aucun plan régulier, chaque
famille choisissant la place, l'arbre qu'elle jugeait à sa convenance et
y établissait sa demeure, sorte de hutte au toit pointu, construite au
moyen de piquets de bois et de peaux de bison bariolées de couleurs
différentes. Vu de loin, l'ensemble de ces huttes faisait songer à une
immense réunion de ruches éparpillées dans une forêt aux arbres rares.

Au centre du village, un espace assez grand avait été laissé vide et
formait une sorte de place circulaire autour de laquelle s'élevaient
plusieurs huttes plus spacieuses que les autres. C'étaient d'abord les
wigwams des principaux chefs de la tribu; puis deux constructions plus
vastes que les autres et se faisant vis-à-vis. L'une, édifice carré
construit en terre séchée au soleil et dure comme la pierre, était la
loge de la médecine, antre mystérieux où le Grand-Esprit se faisait
visible et où s'accomplissaient les mystères les plus redoutables.

Le second wigwam portait deux une lance fichée sur l'extrémité du toit
et un trophée de chevelures ennemies, indiquant que leur propriétaire
était un des personnages les plus considérables de la tribu. Et, en
effet, cette hutte était la demeure de la Flèche-Noire, le premier
sachem des Yakangs.

Enfin pour compléter notre rapide description, nous ajouterons qu'une
haute palissade formée de branches d'arbres entourait le village, lui
servant de limites et en même temps de rempart.

En ce moment, le village indien offrait l'image la plus parfaite du
calme et du bien-être que procure la paix.

Le jour commençait à pâlir: le soleil descendait lentement à l'horizon,
et ses derniers rayons, enflammant les nuages et colorant leurs bords de
lueurs rousses, attachaient des teintes lumineuses à la cime des arbres
et aux toits aigus des wigwams. De la plaine silencieuse, où déjà
s'étendaient les premières ombres, montait une brume légère dont les
ondes demi-transparentes semblaient les plis interposés d'une gaze,
tandis que les oiseaux se hâtaient en criant vers le gîte de la nuit.
Sur la place du village se tenaient femmes, les vieillards et les jeunes
hommes qui n'avaient pu accompagner les chasseurs. Les plus vieux
guerriers, groupés près des tentes, parlaient de leurs hauts faits de
chasse ou de guerre, tout en aspirant la fumée de leur pipe. Les plus
jeunes préparaient des armes, polissant des pointes de flèches et de
lances, aiguisant le tranchant des haches ou taillant les peaux de bison
pour en faire des vêtements. Les femmes tressaient les joncs en nattes
ou préparaient la nourriture, tout en surveillant leurs enfants qui
complètement nus, jouaient, criaient se poursuivaient et se roulaient
dans la poussière.

Sur le seuil de la demeure du chef, deux femmes étaient assises. L'une
offrait les signes de cette vieillesse précoce qui atteint les femmes
indiennes, esclaves autant que compagnes, bêtes de somme autant
qu'épouses. L'autre était une jeune fille d'une merveilleuse beauté. Son
costume se distinguait par son luxe de celui des autres jeunes filles du
village. Use composait d'une tunique de laine blanche à grandes raies
rouges serrée à la taille par une ceinture de coquillages et laissant à
nu les épaules et les bras, d'une sorte de jupe s'arrêtant un peu
au-dessous du genou et entièrement formée de plumes entremêlées et
nuancées avec un art et une patience admirables. Ses pieds étaient
revenus de mocassins en cuir, retenus par des bandelettes incrustées de
coquillages comme la ceinture et s'entrecroisant jusqu'au milieu de la
jambe.

Quelques plumes implantées parmi les longues tresses d'ébène de sa
chevelure et formant diadème autour du front complétaient l'habillement
de la jeune Indienne.

Ces deux femmes, auxquelles les habitants du village témoignaient le
plus grand respect, étaient l'Abeille et Fleur-de-Printemps, femme et
fille de la Flèche-Noire.

--Qu'a donc ma fille? dit tout à coup l'Abeille en attirant
Fleur-de-Printemps vers elle; son front est triste et songeur.

--Fleur-de-Printemps pense à son père, répondit la jeune fille, et son
coeur est vaincu par la tristesse. Quand reviendra le sachem?

--La Flèche-Noire est un chef puissant, reprit orgueilleusement
l'Abeille; sa présence m'inonde de lumière, mais je suis fière de son
absence en pensant aux exploits qu'il accomplit à cette heure avec ses
jeunes gens au bord des lacs.

--Le désert est plein d'ennemis des Yakangs; ma mère ne le sait-elle
pas?

--L'Abeille le sait; mais nul guerrier ne sera hardi pour braver un chef
aussi redoutable que la Flèche-Noire. Que ma fille ne soit plus triste:
dans deux jours, son père sera revenu.

--Hélas! ma mère ignore qu'hier, à pareille heure, j'ai vu le corbeau
s'envoler vers l'ouest en croassant...?--Ma fille dit-elle vrai?
demanda l'Abeille en tressaillant.

--Mes yeux ont suivi longtemps dans l'air les oiseaux de mauvais augure,
et alors une voix me disait à l'oreille qu'un malheur planait sur le
sachem.

--Fleur-de-Printemps a dit vrai, fit un vieillard qui, passant sur la
place, avait entendu les derniers mots de la jeune fille; heureusement
notre sorcier a vu, lui aussi, les oiseaux de mauvais augure et, toute
la nuit, enfermé dans la loge de la médecine, il a conjuré le
Grand-Esprit de veiller toujours sur ses enfants rouges les
Iroquois-Yakangs.

--Le Grand Esprit s'est-il laissé fléchir?

--Nul ne le sait encore, car le sorcier est invisible, répondit le
vieillard en s'éloignant.

L'abeille réfléchit un instant.

--Notre sorcier réussira, dit-elle tout à coup; le Wacondah lui a donné
une grande puissance.

--Je le crois, répondit la jeune fille, et cependant Fleur-de-Printemps
tremble encore.

La vieille Indienne jeta un regard indéfinissable sur sa fille; puis,
l'attirant sur ses genoux:

--Je connais le motif de la crainte de Fleur-de-Printemps, dit-elle en
souriant d'un air mystérieux.

--L'absence de son père...

--Autre chose encore, fit l'Abeille en secouant la tête.

--Que ma mère s'explique; je ne la comprends pas.

--Fleur-de-Printemps n'est plus un enfant; à son âge, j'écoutais avec
complaisance la voix mélodieuse du petit oiseau qui chantait dans mon
coeur. Ma fille n'est-elle pas de même?

--Que veut dire ma mère?

--Parmi les guerriers de notre tribu, n'en est-il pas un dont le nom
fasse tressaillir de joie le coeur de ma fille?

--Tous les Yakangs sont braves, dit la jeune fille avec un accent plein
de fierté.

--N'en est-il pas un que ma fille ait remarqué parmi tous les autres?

--Non.

--Aucun d'eux ne lui a dit qu'il la trouvait belle?

--Non.

--Fleur-de-Printemps se trompe. Elle est trop belle pour qu'un guerrier
ne soit pas heureux de lui offrir la première place dans son wigwam. Les
yeux de ma fille sont encore fermés; un jour ils s'ouvriront.

--Ma mère a raison, dit la jeune fille en rougissant; un guerrier
voudrait partager son wigwam avec Fleur-de-Printemps.

--L'Abeille sait lire dans le coeur de sa fille... Et comment se nomme
ce guerrier?

--Fleur-de-Printemps l'ignore: il n'appartient pas à la tribu des
Yakangs.

--Quel Indien est assez hardi pour oser lever les yeux sur la fille d'un
chef?

Fleur-de-Printemps garda le silence.

--Est-il jeune?

--Fleur-de-Printemps ne le sait pas davantage; elle ne l'a jamais vu...

L'Abeille regarda sa fille avec étonnement.

--Que ma fille s'explique, dit-elle, car à mon tour je ne la comprends
pas.

La jeune fille baissa la tête et sembla se recueillir pendant quelques
instants.

--Que ma mère ouvre les oreilles, dit-elle tout à coup, je vais lui
montrer le fond de mon coeur.

"Il y a déjà quelques lunes, j'errais par la prairie en dehors du
village, écoutant la douce chanson des oiseaux et les voix qui sortent
du fleuve. Le soleil, protecteur de notre race, brillait au ciel et
embrasait l'atmosphère. Bientôt accablée par la chaleur suffocante, je
dus m'asseoir à l'ombre d'un buisson d'églantiers, où je ne tardai pas à
tomber dans cet état de somnolence qui n'est plus la veille, mais n'est
pas encore le sommeil. Combien de temps restai-je ainsi? Je ne sais.
Tout à coup il me sembla entendre un faible bruit auprès de moi, mais si
faible qu'il arrivait à peine à mon oreille. Je crus rêver et n'ouvris
pas les yeux, bientôt une voix douce comme la brise qui joue dans le
feuillage s'éleva au centre du buisson qui me protégeait, chantant sur
un air plaintif:"

    O toi qui sans crainte repose
    Sous l'ombrage que font les roses
    Abritant ton front abattu,
        Me connais-tu?

    Pour voir encore ton doux visage,
    Jeune fille, vers  ton village
    Je suis entraîné par mon coeur,
    Je te vois jouer sur la mousse
    Et j'écoute ta voix plus douce
    Que celle de l'oiseau moqueur.

    Lorsque tu cours dans la prairie,
    Ton pied rase l'herbe fleurie
    Plus léger qu'une aile d'oiseau;
    Dans les sentiers tu vas, tu passes,
    Sans jamais  laisser plus de traces
    Que le castor au sein des eaux.

"Tout à coup la voix s'interrompit brusquement: une exclamation
gutturale de colère se fit entendre. Je me réveillai en sursaut, croyant
avoir rêvé".

--Eh bien? dit l'Abeille.

--Fleur-de-Printemps n'avait pas rêvé. Sa tête et sa poitrine étaient
couvertes de ces jolies fleurs bleues qui croissent au bord des eaux et
qu'une main invisible avait répandues sur elle pendant son sommeil.

--Et ma fille ne chercha pas à savoir de qui lui venaient ces fleurs?

--Si, mais Fleur-de-Printemps examinant attentivement la plaine ne vit
rien qu'un mouvement d'ondulation parmi les herbes de la prairie.

--Et que fit ma fille?

--Fleur-de-Printemps est une Indienne et la fille d'un chef; son coeur
est brave et son oeil est perçant En examinant attentivement le pied du
buisson qui lui avait servi d'abri, elle découvrit la piste de deux
hommes, l'un se dirigeant vers le sud, l'autre vers l'ouest.
Fleur-de-Printemps, prenant la mesure des empreintes, reconnut qu'elles
avaient été faites par des pieds indiens.

--Ma fille sait-elle à quel tribu ces Indiens appartiennent?

--Oui! répondit Fleur-de-Printemps après quelques instants d'hésitation.

--Veut-elle me le dire?

--A la tribu des Enfants perdus.

L'Abeille se leva d'un bond l'épouvante peinte sur le visage.

Au même instant, la porte de la loge de la médecine s'ouvrait avec
fracas et le vieux sorcier, les vêtements en désordre, les cheveux
hérissés, l'oeil brillant de fièvre et d'insomnie, s'élançait sur la
place en faisant des gestes de désespoir.

--Aux armes, fils des Iroquois-Yakangs! cria-t-il d'une voix stridente,
un grand danger vous menace!

Ce cri fit l'effet d'un coup de foudre au milieu de la population si
tranquille du village. En un clin d'oeil, hommes, femmes, enfants furent
groupés sur la place, interrogeant anxieusement le vénérable vieillard.

--J'ai vu les corbeaux voler vers l'ouest, disait le sorcier d'un air
égarée. Fasse le Grand-Esprit que la Flèche-Noire et ses guerriers
prenant l'heure du retour!

A peine ces paroles étaient-elles prononcées qu'une grande clameur,
Se levant de derrière les palissades qui entouraient le village, vint
jeter l'épouvante dans le coeur des Yakangs.

--Trahison!... C'est le cri de guerre des enfanta perdus! s'écria le
sorcier; la Flèche-Noire, notre chef, nous manque; serons-nous vaincus?
Guerrier, les! Yakangs sont des braves; montrons aux voleurs du désert
que les Iroquois ne sont pas de vieilles femme peureuses et qu'ils
savent mourir en braves?

Il y eut d'abord un moment de confusion inexprimable: les femmes et les
enfants couraient en tous sens, cherchant un abri. Les hommes, vieux
guerriers pour la plupart et habitués de longue date à ces surprises,
s'élançaient vers leurs huttes pour saisir leurs armes et revenaient se
mettre sous les ordres du sorcier, qui, en l'absence du sachem, servait
de chef à la tribu.

Le plan de défense fut bientôt fait.

Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous se mettent à l'oeuvre. En un
clin d'oeil, par les ordres du sorcier, une vingtaine de wigwams des
guerriers absents sont renversés et leurs débris servent à former un
solide retranche autour de la loge de la médecine. Les hommes les plus
jeunes de la tribu s'échelonnent en avant de cette espèce de barricade
avec mission d'en défendre l'approche. Si l'ennemi parvient à franchir
cet obstacle, il viendra se heurter, au pied même du retranchement,
contre le reste des hommes valides placés en réserve. Enfin les
vieillards et ceux que les graves blessures reçues à la guerre ont
rendus impropres au service des armes forment le dernier corps,
barrière, hélas! bien faible si l'ennemi parvient à franchir les deux
autres. Dans la loge de la médecine, le sorcier fait entrer les femmes
et les enfants des principaux chefs; mais nulle prière ne peut décider
l'Abeille à suivre l'exemple de ses compagnes.

--L'Abeille est forte et courageuse, dit l'Indienne; elle est la femme
d'un chef, elle se défendra!

Et, brandissant une hache de guerre de son époux, elle va se placer au
premier rang des guerriers.

--Hommes vaillants, dit alors le sorcier, que chacun de vous fasse son
devoir et qu'il montre aux brigands des prairies que les Yakangs ne sont
pas des chiens craintifs!... Souvenez-vous que le brave frappé sur le
sentier de la guerre est conduit par le Grand-Esprit dans les prairies
bienheureuses, où il pourra chasser le bison pendant des milliers de
lunes.

Le discours du sorcier fut brusquement interrompu par un craquement de
mauvaise augure, suivi d'une formidable clameur. La palissade servant de
rempart s'était brisée sous les efforts répétés des Enfants perdus
faisant irruption et poussant leur cri de guerre bien connu des Indiens.

La première attaque des assaillants ne fut pas heureuse. Les Yakangs
placés en avant du retranchement, comprenant que le salut de la tribu
reposait sur leur courage seul, attendirent de pied ferme le choc de
leurs ennemis. Droits, immobiles comme des statues de bronze, l'arc
bandé, ils les laissent s'approcher; puis, quand ils ne sont plus qu'à
quelques pas, ils font pleuvoir sur eux une grêle de flèches qui forcent
les ennemis à reculer en désordre.

Trois fois les Enfants perdus reviennent à la charge; trois fois ils se
voient forcés de reculer devant ces ennemis impassibles et
inébranlables.

L'Oeil-Sanglant, les traits enflammés par la colère, rallie de nouveau
ses compagnons.

--Lâches, dit-il d'une voix tonnante, vous n'êtes pas des guerriers! Les
femmes et les vieillards des Yakangs devraient laisser leurs armes et
vous chasser à coups de fouet comme des chiens peureux.

--Oach! dit un guerrier, mon père est sévère pour ses enfants. Ses
enfants vont lui prouver qu'il a tort.

L'Oeil-Sanglant appelle alors autour de lui les chef des différents
détachements de sa petite armée et leur donne quelques ordres à voix
basse; puis son cri de guerre devient le signal d'une nouvelle attaque.

Les assiégés comprennent que la partie décisive va se jouer et que,
s'ils parviennent à repousser de nouveau leurs ennemis, ceux-ci ne
reviendront plus à la charge.

Le choc est terrible, L'Oeil-Sanglant et le Scalpeur, à la tête de leurs
guerriers, se précipitent comme des bêtes fauves! sur les Yakangs, qui,
la lance en arrêt, leur présente une barrière infranchissable. Malgré
des prodiges de valeur, les Enfants perdus vont, sans doute, se voir
forcés de reculer, lorsque plusieurs coups de carabines retentissent.
C'est la bande du Novice, qui, d'après les ordres de l'Oeil-Sanglant,
s'est portée sur la gauche du retranchement et, prenant les Yakangs en
écharpe, ouvre sur eux, un feu roulant.? A cette attaque meurtrière à
laquelle ils ne peuvent faire face, un certain désordre commence à se
manifester dans les rangs des défenseurs de la tribu. Ils se voient
forcés de reculer à leur tour, puis de se mettre ù l'abri derrière le
retranchement.

--Chef, dit tout à coup le Scalpeur, où donc avez vous le Castor?

--Le Castor se bat, dit l'Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils.

--Vous croyez?... Il ne fait pas beaucoup de bruit.

--Il est prudent.

--Hum! prudent, c'est bientôt dit!... Enfin je veillerai; ce n'est pas
le moment de discuter.

--Oach! dit l'Oeil-Sanglant à sa troupe, les Yakangs fuient devant nous.
Poursuivez ces lâches et chacun de vous pourra montrer avec orgueil les
nombreuses chevelures qu'il aura conquises aujourd'hui. En avant!
Derrière ce rempart, vous trouverez des femmes que vous pourrez amener
dans vos wigwams pour préparer votre nourriture. Quant à moi, guerriers,
mon choix est fait: les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon
coeur comme les étoiles du Wacondah.

--Ma fille n'est point faite pour habiter la hutte d'un chien des
prairies comme toi! s'écria l'Abeille d'une voix retentissante.

Et s'avançant à la rencontre de Oeil-Sanglant elle fit tournoyer son
tomahawk pendant une seconde, puis le lança de toute sa force contre
l'Indien.

Mais celui ci était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita l'arme
meurtrière, qui alla briser la tête d'un Enfant perdu placé derrière
lui. Devenant agresseur à son tour, Oeil-Sanglant se rua comme une bête
fauve sur l'Abeille désarmée, l'étreignit dans ses bras puissants et la
terrassa.

C'en était fait de l'Indienne. Déjà sa chevelure était menacée par le
terrible couteau de son ennemi, lorsqu'un tomahawk lancé avec une
adresse inouïe vint briser l'arme dans la main de l'Oeil Sanglant.

Celui ci poussa une exclamation de colère et tourna les yeux du côté
d'où le coup était parti.

--Le Castor! murmura t-il; c'est lui! Un jour sa chevelure ornera mes
mocassins et ses os me serviront de sifflet de guerre.

Mais le mouvement qu'il avait fait avait suffi à l'Abeille pour se
dégager, et, preste comme une biche poursuivie par les chasseurs, elle
escalada le retranchement et se réfugia auprès de sa fille, dans la loge
de la médecine.

Les Enfants perdus s'élancent sur sa trace et essayent de monter à
i'assaut. Mais les Yakangs, combattant avec le courage du désespoir et
ayant pour eux la supériorité de la position, les forcent à reculer.

Tout à coup un cri de guerre retentit derrière le retranchement et une
grande lueur illumine la nuit. C'est le Serpent qui a conçu un plan
diabolique pour vaincre la résistance de l'ennemi. Tournant la position,
il jette adroitement quelques torches enflammées sur le retranchement,
lequel, composé en grande partie des piquets de bois des wigwams, prend
feu en un clin d'oeil.

A cette vue, le découragement gagne les Yakangs: ils comprennent que
leur défaite n'est plus qu'une question de temps. Plusieurs d'entre eux,
avec la témérité du désespoir, tentent une sortie par un point du
retranchement que le feu n'a pas encore envahi et essayent de se faire
jour à travers les rangs ennemis. Mais ils se voient refoulés au milieu
du cercle de flammes.

Les Enfants perdus, jugeant leur victoire certaine, entonnent leur
chanson de guerre et exécutent la danse du scalp autour du brasier. La
lueur des flammes découpe dans la nuit leurs silhouettes grimaçantes,
qui passent et repassent, semblables à une bande de démons.

Tout à coup un son étrange, grave, prolongé, analogue à celui que les
bergers des Alpes tirent de leur corne de boeuf, s'élève à une
soixantaine de pas du théâtre de la lutte.

En même temps trois coups de feu retentissent, auxquels répondent trois
cris de douleur et de rage. Le Scalpeur et le Serpent s'affaissent,
mortellement trappés; le bras gauche de l'Oeil Sanglant retombe inerte,
fracassé par une balle.

--Courage! braves Yakangs crie alors une voix retentissante, courage!
les amis viennent!

Et trois nouveaux coups de feu abattent encore trois des assaillants.

--Le Marcheur! s'écrièrent les Enfants perdus avec un accent de rage
mêlé de crainte.

--Notre frère disent les Yakangs.

Et ce secours inespéré relevant leur courage, ils se forment en colonne
serrée, prêts à fondre sur les Enfants perdus.



VI.--LA POURSUITE NOCTURNE.


Pour faire comprendre l'arrivée si pleine d'à-propos du Marcheur et de
ses nouveaux amis, il nous faut faire quelques pas en arrière et
retourner à la hutte du trappeur.

--La Flèche-Noire ou le sorcier de sa tribu pourra seul vous renseigner,
avait dit le Marcheur à Raoul; je vous guiderai vers le village de mes
frètes les Indiens.

En effet, le lendemain de cette conversation, au point du jour, le
Marcheur secouant assez rudement ses hôtes:

--Holà! monsieur de Valvert! Holà! monsieur Thémistocle! debout et en
route!

Les préparatifs du départ furent bientôt faits, et une heure après les
trois amis marchaient dans la plaine en se dirigeant vers l'ouest.

--Martin, avait dit le trappeur à son ours avant de partir, Martin, je
m'en vais et ne sais combien durera mon absence. Garde bien ma maison
pendant ce temps-là, et, si tu as faim, fais briller tes talents de
chasseur! Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage...

Et l'intelligent animal, comprenant sans doute l'importance de sa
mission, s'était assit gravement sur le seuil de la hutte, suivant d'un
oeil mélancolique son maître qui s'éloignait.

Les premières heures de marche furent silencieuses. Le Marcheur, se
souvenant de sa récente attaque, avait fait prendre à ses compagnons la
file indienne et inspectait minutieusement les environs. Chaque touffe
de hautes herbes, chaque roche, chaque arbre était exactement interrogé
par lui.

--Pardieu! dit tout à coup le marquis, si nous marchons ainsi nous
n'arriverons jamais. A quoi bon toutes ces lenteurs?

--A sauver peut-être notre vie et, à coup sûr, notre chevelure, dit le
trappeur. Quand on marche dans le désert, il ne faut jamais laisser rien
de suspect derrière soi.

Cependant, comme malgré la minutie de ses recherches il n'apercevait
rien de suspect, le trappeur finit par se relâcher un peu de sa
surveillance, et après la halte du déjeuner les trois hommes marchaient
de front, le fusil nous le bras et causant gaiement pour abréger la
longueur de la route.

--Vous croyez que les Indiens nous recevront amicalement? demanda Raoul.

--J'en suis sûr; sans cela, je n'irais pas moi-même, de gaieté de
coeur, vous jeter dans la gueule du loup.

--Cependant j'ai bien souvent entendu citer la haine invétérée que les
Indiens ont conservée pour les blancs, et les affreuses tortures qu'ils
savent infliger à ceux de notre race qui ont le malheur de tomber entre
leurs mains.

--Il y a du vrai là-dedans. Les Peaux-Rouges sont passés maîtres en fait
de supplices, et Us font de préférence briller leur talent sur les
blancs. Mais rien de semblable n'est à craindre. Les Yakangs connaissent
et pratiquent le dicton: "Les amis de nos amis." Or non-seulement je
suis leur ami, mais je suis encore frère d'adoption de leur grand chef,
la Flèche-Noire, qui est bien le plus brave guerrier que la terre ait
jamais porté.

--Par quel concours de circonstances les Indiens furent-ils amenés à
vous admettre dans leurs rangs?

--C'est toute une histoire, et si cela peut vous être agréable je vais
vous la conter pour charmer l'ennui de notre route.

--Parlez, mon ami! nous tommes tout oreilles.

--Il y a une dizaine d'années, commença le Marcheur, l'hiver dans ces
parages, était extrêmement rude: une neige profonde de cinq ou six pieds
s'étendait comme un immense suaire sur toute la prairie, qui présentait
l'aspect d'une vaste mer blanche, sans flots et sans ondulations. Par
suite de diverses circonstances dont l'explication n'aurait aucun
intérêt pour vous je me trouvais presque enfoui dans ma hutte, sans
provisions d'hiver. La position était critique. Sortir, c'était
s'exposer à sombrer dans cette mer de glace; rester, c'était la famine
et une mort inévitable. Après avoir mûrement réfléchi, entre deux
dangers, je choisis le moindre. M'équipant en guerre, chaudement
enveloppé dans deux fourrures d'ours et chargé de mes dernières
provisions, je me mis en route. J'étais muni de deux paires de
raquettes, sortes de grands patins en bois qui devaient me servir à
glisser sur la glace et m'empêcher d'enfoncer dans les endroits où la
neige était encore molle.

"Hélas! je me convainquis bientôt que, malgré ma bonne carabine et mon
expérience, je n'atteindrais aucun animal. Comment chasser au milieu
d'une plaine blanche, unie, à perte de vue, où le gibier vous aperçoit
et vous évente d'une lieue? De temps en temps je voyais l'élever hors de
portée de maigres coqs de bruyère ou passer comme un ouragan à l'horizon
un cerf, un daim, un élan, poursuivis par une bande de loups. Je les
contemplais tristement en me disant:

"--Voilà mon souper qui passe!"

"Je vécus ainsi les deux premiers jours, bivaquant au milieu de la glace
et économisant le plus possible les maigres provisions qui me restaient.
Mais le découragement me gagnait; le froid m'envahissait. Enfin dans la
matinée du troisième jour, les masses brunes de la forêt réapparurent à
l'horizon. Cette vue me ranima un peu.--Si la forêt ne me fournissait
pas de nourriture, au moins elle me fournirait du feu.

"Comme j'en approchais, j'entendis des hurlements prolongés et je vis
une bande de loups qui entraient sous bois.

"--Bon! me dis-je, ces animaux sont comme moi, ils ont faim, ils
chassent... S'ils étaient assez aimables pour m'inviter à dîner..."

"Un peu ragaillardi par ces pensées, j'entrai dans la forêt, guidé par
les hurlements. Mes pressentiments ne m'avait pas trompé. Toute la
bande des animaux affamés rôdait autour d'une _cour de cerfs wapitis_."

--Qu'appelez-vous une _cour de cerfs wapitis_?

--C'est juste, monsieur le marquis, j'oubliais que vous n'êtes encore
qu'un chasseur novice des prairies. Nous appliquons ici le mot de cour
non-seulement aux wapitis, mais aussi aux élans.

"Vous comprenez sans peine, et vous verrez encore mieux dans quelques
mois, que l'hiver dans ce pays est une triste saison non-seulement pour
l'homme, mais encore pour les animaux carnassiers de toutes espèces. A
cette époque maudite, la nourriture devient rare, la faim se fait
cruellement sentir; aussi voit-on d'immenses troupes de loups poursuivre
en tous sens à travers la prairie le daim, le cerf, l'élan, le boeuf
musqué et quelques bisons séparés du reste du troupeau.

"Tant que la neige gelée forme une croûte assez solide pour le
supporter, le wapiti n'a pas grand'chose à craindre de ses ennemis: la
légèreté de ses pieds suffit à lui sauver la vie, et d'ailleurs, acculé,
il sait fort bien se défendre avec ses bois redoutables Mais quand la
croûte de glace s'amincit la situation change. L'animal chassé ne peut
plus fuir, car, à chaque pas qu'il fait, la glace se brisant, il enfonce
dans la neige jusqu'au ventre; tandis que ses ennemis, d'un poids
beaucoup moindre, courent sans danger sur la croûte fragile.

"Nécessité est mère de l'industrie, dit on: le wapitis et les élans, qui
me font l'effet de raisonner tout aussi bien que vous et moi, n'ont pas
tardé h reconnaître la justesse de ce proverbe, et à le mettre en
action. C'est ainsi qu'ils ont réussi à se garer des atteintes des loups
d'une façon assez remarquable.

"Une troupe de wapitis ou d'élans choisit, dans le bois un peu clair, un
terrain convenable, de cinq à six milles de circonférence, et y piétine
la neige jusqu'au point de former une surface assez solide pour les
porter et leur fournir en même temps une retraite sûre. Tout l'espace
n'a pas été réduit à un niveau I uniforme; les animaux ont seulement
piétiné la neige en dessinant un réseau de sentiers qu'ils parcourent à
leur aise et autour desquels s'élève un véritable retranchement qui
monte aussi haut que leur tête. Il résulte de cet ensemble de travaux
une sorte de forteresse appelée cour, dans laquelle les loups n'osent
pas les attaquer. Le cerf s'y trouve tellement en sûreté que pour rien
au monde il ne se hasarderait à quitter la cour qu'il s'est construite
avec ses camarades.

"C'était au pied d'un emplacement semblable que les hurlements des loups
m'avaient conduit. Jugez de ma joie lorsque, montant sur un des plus
grands arbres comme sur un poste d'observation, j'aperçus devant moi
dans les mille sentiers de la cour une troupe d'une quinzaine de wapitis
regardant d'un oeil narquois les loups qui ne cessaient de rôder autour
d'eux.

"Ma bonne carabine entonna alors sa grande chanson et elle chanta juste,
car en moins d'une demi-heure quatre wapitis gisaient sans vie sur la
terre ensanglantée.

"Je cessai le feu,--j'ai toujours évité de tuer les bêtes du bon Dieu
sans nécessité,--et je descendis de l'arbre. Quelques nouveaux coups de
carabine me débarrassèrent des loups, qui s'éloignèrent à une distance
d'environ cinq cents pas.

"Je commençai par rassembla autour de moi les victimes que j'.avais
faites. Mais comment les rapporter à ma hutte? Au premier moment, le
problème me parut insoluble, mais une réflexion plus approfondie
m'indiqua un moyen, celui de construire avec des branches d'arbres une
sorte de traîneau à l'aide duquel je pourrais sans trop d'efforts
transporter mes nouvelles provisions. Le bois ne manquait pas autour de
moi; je me mis immédiatement à l'oeuvre.

"Ma besogne avançait rapidement; déjà j'entrevoyais le moment où
j'allais poser la dernière pièce, lorsque tout à coup un bruit lointain
attira mon attention.

"--Hein? pensai-je; qui vient là?"

"Collant mon oreille contre le sol, j'entendis distinctement! les pas de
plusieurs chevaux résonnant sur la terre gelée.

"Je vous ai déjà dit maintes fois que dans le désert l'approche d'un
homme vivant est toujours regardée d'un mauvais! oeil, car
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le nouvel arrivant est un ennemi.
_Homo homini lupus_ est une maxime profondément gravée dans l'esprit du
trappeur et du coureur des bois.

"Une minute après, je savais à quoi m'en tenir. Une bande d'une
quinzaine d'écumeurs du désert se disposait à entrer sous bois.

"L'arrivée de cette troupe de cavaliers me causa d'autant plus d'émotion
que plus d'une fois déjà j'avais eu affaire aux écumeurs du désert et
que j'avais de fortes raisons pour croire qu'ils ne me tenaient pas en
odeur de sainteté. Un instant je fus tenté de fuir avant d'être
découvert. Mais il m'aurait fallu abandonner mes wapitis, perdre mes
précieuses provisions d'hiver... Bref, je montai sur un pin blanc
gigantesque, et me glissai parmi ses branches chargées de flocons de
neige durcie, résolu à attendre les événements.

"J'étais à peine depuis dix minutes installé sur mon observatoire que
déjà les cavaliers apparaissaient à la lisière du bois, et que les
loups, auxquels je ne songeais plus, commençaient leur oeuvre de
destruction. Ces malignes bêtes, comprenant sans doute mon impuissance,
se jetèrent en furieuses sur mes cerfs, et là, sous mes yeux, les
dévorèrent à belles dents. Je tremblais de colère; mais que faire?
j'étais lié, condamné au silence et à l'immobilité la plus absolue; le
moindre signe de vie m'eût mis immédiatement au pouvoir de mes ennemis
mortels.

"Cependant la troupe avançait toujours, se dirigeant en droite ligne
vers l'endroit où je me trouvais. Bien que la nuit fût déjà tout à l'ait
venue, les rayons de la lune, réfléchis par la blancheur de la neige, me
permirent d'apercevoir un Indien, les mains liées derrière le dos, au
milieu de ses ennemis à cheval. Bientôt, la troupe se rapprochant, je
reconnus l'Indien. C'était la Flèche-Noire, grand chef de la tribu des
Yakangs.

"A cette époque déjà, la Flèche-Noire n'était pas un inconnu pour moi.
Maintes fois je l'avais rencontré dans le désert, mais sans cependant me
lier d'amitié avec lui; nous avions simplement échangé quelques rapports
de politesse; nous ne nous recherchions pas, nous ne nous fuyions pas;
en un mot, nous étions indifférents l'un à l'autre. Cependant, en le
voyant dans cette position et en songeant aux affreux supplices que ses
ennemis ne manqueraient pas de lui infliger, je me sentis ému de pitié,
et un instant je fus sur le point d'abandonner mon abri et d'essayer de
le défendre. Heureusement pour moi, et aussi pour lui, la prudence me
retint.

"La troupe, continuant toujours à s'avancer, se trouva bien tôt à une
trentaine de pas de mon arbre.

"--Halte! dit alors celui qui paraissait la commander; ce lieu me semble
propice pour établir notre camp."

"Les pirates obéirent. Les chevaux furent dessellés et entravés, un
grand feu fut allumé, auprès duquel, après le repas, les cavaliers se
couchèrent, les pieds à la flamme et roulés dans leurs manteaux.

"--Quant à toi, chien de Peau-Rouge, dit le chef en cinglant l'Indien
d'un coup de fouet, couche-toi là et dors. N'oublie pas qu'au moindre
mouvement je te brûle la cervelle!..."

"A cette insulte gratuite, je vis la Flèche-Noire tressaillir.
Cependant, refoulant dans son coeur les sentiments qui l'agitaient, il
obéit sans prononcer une parole.

"Livré à de profondes méditations, je restai pendant plus d'une heure
immobile sur mon perchoir. Puis, lorsque je me fus bien assuré que tous
les pirates dormaient, à l'exception de la sentinelle placée à quelques
pas du brasier, je me hasardai à descendre avec des précautions
infinies.

"J'avais formé mon plan. Le chef des Yakangs m'intéressait, et je
n'étais pas fâché de jouer un tour à mes ennemis les pirates.

"Une fois à terre, mon _bowie-knife_ entre les dents, je m'allongeai
sur la glace, et, m'aidant des mains et des genoux, je me mis à ramper
comme un reptile, dans la direction de l'Indien.

"J'étais déjà à cette époque un vieux routier des prairies et je
connaissais à fond toutes les précautions à prendre en pareil cas. Vous
en aurez une idée quand vous saurez qu'il me fallut plus d'une grande
demi-heure pour franchir les trente pas qui me séparaient du but. Je
réussis: nul bruit ne décela ma présence; l'Indien lui-même, dont les
sens sont si développés, n'entendit rien.

"--Que le chef écoute, dis-je d'une voix faible comme un souffle; un ami
est derrière lui.

"Malgré la surprise qu'il dut certainement éprouver, la Flèche-Noire ne
fit aucun mouvement.

"--Je couperai ses liens, continuai-je; le chef chaussera mes souliers
de neige et fuira."

"Passant mon couteau sous le corps de l'Indien, je coupai ses liens;
puis, faisant un détour et m'approchant de la sentinelle, je lui
assénai, au moment où elle s'y attendait le moins, un certain coup de
poing de ma façon entre les deux oreilles, qui l'étendit complètement
étourdie sur le sol.

"Déjà la Flèche-Noire était à mes cotés: d'une main il brandissait son
couteau à scalper, de l'autre une chevelure sanglante.

"--La Flèche-Noire est un guerrier, me dit-il à voix basse; il sait
venger ses injures!"

"Je compris que le chef des pirates venait de payer de la vie son
malencontreux coup de fouet.

"--Qui va là?" s'écria tout à coup l'un des bandits en se soulevant sur
le coude.

"Au lieu de répondre, la Flèche-Noire et moi primes notre course de
toute la vitesse de nos jambes.

"--Tout le monde debout! hurla le pirate. Le prisonnier s'est enfui!...
Il a tué notre capitaine!"

"En un clin d'oeil, la bande fut sur pied,--à l'exception toutefois de
son capitaine mort et de la sentinelle assommée,--et nous salua par une
décharge générale; heureusement la précipitation et l'obscurité firent
dévier les balles.

"--Vous êtes blessé, chef? dis-je en voyant l'Indien tressaillir.

"--Marchons!" fit la Flèche-Noire sans répondre directement.

"Alors, au milieu de cette plaine glacée, éclairée seulement par les
blafards rayons de la lune, commenta une course désordonnée que
l'imagination peut à peine retracer. Emportés par notre élan, nous
glissions comme des ombres fantastiques et avec une vitesse sans cesse
croissante, poursuivis par le galop sonore des chevaux de nos ennemis.

"Combien de temps dura cette course, je l'ignore. Mes oreilles
tintaient, la respiration me manquait, tout tourbillonnait devant moi:
j'étais comme un homme ivre, et cependant il me semblait que nous
gagnions de l'avance, car les pas des chevaux s'affaiblissaient derrière
nous.

"Tout à coup je vois l'Indien ralentir sa course, puis s'affaisser sur
le sol comme une masse inerte.

"Un cri de triomphe retentit. Ne pouvant rn'arrêter subitement, je
reviens sur mes pas en faisant un circuit, et je vois un pirate arriver
à bride abattue et prêt à faire subir à la Flèche-Noire la peine du
talion.

"Par bonheur, ma carabine était chargée, l'ar un effort surhumain, je
parviens à maîtriser le tremblement qui m'agite, et visant le cheval à
la tête, je presse la détente.

"Cheval et cavalier roulent sur la glace.

"--Etes-vous blessé, chef? dis-je alors à l'Indien.

"--Oui, répond faiblement la Flèche-Noire. Je suis atteint de deux
balles et je ne puis plus marcher. Que mon frère parte et me laisse
mourir; voici les pas de nos ennemis qui se rapprochent.

"--Vous laisser mourir, allons donc? Ces briqands n'auront pas encore
votre chevelure cette fois-ci. Laissez-moi faire!"

"Prenant la Flèche-Noire sur mon épaule, je continuai à fuir après avoir
rechargé ma carabine.

"--Nos ennemis sont loin, me dit le chef des Yakangs; ils ne peuvent
nous voir. Que mon frère change de route et qu'il se dirige vers
l'ouest: il se rapprochera de mon village et il fera perdre ses traces."

"Ce conseil fut immédiatement suivi par moi. J'entendis le galop des
chevaux passer à cinq cents pas vers la gauche, puis s'éteindre peu à
peu dans l'éloignement. Nos traces étaient perdues... nous étions
sauvés!

"Le lendemain, au point du jour, chargé de mon précieux fardeau,
j'arrivai au village de: Yakangs.

--Je ne vous décrirai pas la réception que ces braves gens me firent:
vous en aurez un échantillon dans quelques jours.

"Lorsque le chef eut raconté la manière dont je lui avais sauvé la vie,
tous déclarèrent que je surpassais en courage le: guerriers les plus
renommés. Ils m'adoptèrent dans une cérémonie solennelle et me donnèrent
le titre de second chef de la tribu après la Flèche-Noire. Quant à
celui-ci, il échangea avec moi son calumet de conseil, me fit don d'un
costume de guerre complet, m'embrassa sur les lèvres et déclara qu'à
l'avenir je serais son frère, et qu'il regarderait comme personnelle
toute injure qui me serait faite.

"Voilà comment je devins guerrier iroquois, position qui m'a déjà
procuré et me procure encore journellement des avantages immenses.
Chaque fois que je vais les visiter, ces braves gens me témoignent une
amitié et un respect vraiment touchants, et jamais ils ne prennent une
résolution importante sans m'envoyer un messager pour m'engager à
assister à leur conseil.

"Vous voyez donc, monsieur le marquis, que je ne crois pas trop
m'avancer en vous promettant l'appui des Yakangs".



VII.--LA LOGIQUE DU TRAPPEUR.


En causant ainsi, les heures passaient et les voyageurs s'apercevaient
moins de la longueur de la route. De temps en temps, quand les environs
n'offraient rien de suspect au Marcheur, il permettait à ses nouveaux
amis de faire parler leurs carabines, car, sur ces territoires indiens,
le gibier ne manquait pas.

Vers le milieu du quatrième jour, les amis étaient nonchalamment assis à
l'ombre d'un bouquet de peupliers, quand tout à coup le trappeur, se
baissant vivement, colla son oreille contre le sol.

--Qu'y a-t-il? demanda Raoul surpris.

--Avant une demi-heure, monsieur le marquis, vous assisterez à un
spectacle nouveau pour vous.

--Lequel?

--Le passage d'un troupeau de bisons. Si le coeur vous en dit, vous
aurez l'occasion de faire là quelques beaux coups de carabine. La seule
recommandation que je vous adresserai est celle-ci: prudence! Le bison
blessé est un animal dangereux.

--En vérité, mon ami, vous me traitez en enfant gâté. Nous avons déjà
rencontré quelques-uns de ces animaux,--témoin le vêtement que porte
Thémistocle,--mais j'avoue que j'ignore complètement leurs moeurs et
leurs habitudes.

Les bisons se rapprochaient; leurs pas faisaient trembler la terre et
produisaient un bruit semblable au grondement d'un tonnerre lointain.

--Compagnons, dit le trappeur, dans quelques minutes les animaux seront
en vue; il est temps de prendre nos postes de combat. Comme nous avons
le vent favorable, j'espère que la chasse sera bonne.

Avec l'habileté consommée d'un chasseur infaillible, le Marcheur choisit
son embuscade et assigna leur place à ses compagnons.

Une légère ondulation de terrain, formant dans la plaine un large
sillon, venait par une pente insensible aboutir au bord du fleuve et
mourir en une plage sablonneuse, entourée de roseaux gigantesques, de
débris végétaux et de grandes feuilles de nénuphars.

Raoul et le trappeur, la carabine armée au poing, se cachèrent à droite
dans les roseaux, tandis que Thémistocle prenait plus à gauche.

--Les bisons viennent vers le fleuve, dit le trappeur; ils suivront ce
sentier naturel qui coupe la plaine et qui aboutit à cette plage.
Laissons-les approcher et entrer dans le fleuve sans les inquiéter; un
coup de carabine tiré hors de propos pourrait, en les effrayant, leur
faire rebrousser chemin. Maintenant, à bon entendeur salut! et faisons
silence.

Le vieux coureur des prairies ne s'était pas trompé; le bruit continuait
à grandir. C'était un ouragan, une trombe formidable, qui semblait tout
engloutir sur son passage.

--Attention! dit le Marcheur à voix basse.

Raoul eut grand'peine à retenir un cri d'admiration prêt à jaillir de sa
poitrine.

Les bisons faisaient leur entrée sur la petite plage où se tenaient les
chasseurs. Les superbes animaux arrivant au galop, broyant les cailloux
sous leurs pas et i'entourant d'un épais nuage de poussière. La queue
battant leurs flancs, les yeux aveuglés par leur toison rabattante, ils
allaient comme la personnification de la force aveugle et brutale qui
marche entre des obstacles.

Sans se laisser arrêter par le fleuve, les bisons s'engagèrent
résolument dans l'eau, s'efforçant de gagner l'autre rive à la nage.

--Feu! cria le Marcheur; les bisons sont trop avancés maintenant; ils ne
reculeront plus. Trois coups de carabine retentirent et trois bisons
tombèrent, se roulant dans les convulsions de l'agonie.

Quelques instants après, une nouvelle décharge se fit entendre et
abattit trois nouvelles victimes; mais deux d'entre elles se relevèrent
bientôt.

--Quel malheur! dit le trappeur; voilà deux belles bêtes qui vont aller
sur l'autre rive servir de pâture aux loups et aux corbeaux; c'est
dommage!

--Non pas, s'il vous plaît, dit le marquis; je me charge d'achever au
moins l'une d'elles.

En disant ces mots et malgré les efforts du Marcheur pour le retenir,
Raoul quitta sa touffe de roseaux et s'élança le couteau de chasse à la
main, vers l'animal qui gagnait le fleuve.

Thémistocle, poussé par la même idée, exécuta une manoeuvre semblable à
celle de son maître.

--Morbleu! s'écria le trappeur avec un juron formidable et rechargeant
précipitamment sa carabine, morbleu! un malheur va arriver. Là! je le
disais bien!

En effet dans sa course, Raoul s'était embarrassé dans les hautes herbes
du rivage et était tombé lourdement sur le sol. Le bison poursuivi,
rendu furieux par sa blessure et voyant son ennemi à terre, s'était
élancé de rage sur le marquis et allait infailliblement le broyer sous
ses pieds.

La situation était critique; heureusement le trappeur veillait. Au
moment où le marquis se voyait voué à une mort certaine, la balle du
Marcheur passa en sifflant auprès de l'animal furieux.

--A l'autre! fit le trappeur.

Tournant alors ses yeux vers le bord de l'eau, il poussa un cri
d'admiration terminé par un immense éclat de rire.

Thémistocle s'était élancé à la poursuite du bison blessé, L'animal
allait atteindre l'eau lorsque le nègre, lançant contre lui sa lourde
massue, l'atteignit par le travers du corps. A cette nouvelle agression,
l'animal, furieux, fit volte-face et s'élança contre son ennemi.

Mais le brave nègre, auquel on aurait pu appliquer l'expression
d'_impavidus vir_ du poète, impassible et inébranlable, attendit le choc
de pied ferme.

Au moment où l'animal baissait la tête pour le frapper, Thémistocle le
saisit adroitement par les cornes et, pesant de toute la force de ses
muscles d'acier, parvint à le maîtriser complètement: puis, après
quelques instants de réflexion, il se prit à heurter son front contre la
tête du bison comme s'il eut voulu a lui briser. Mais, si Thémistocle
avait la tête dure, l'animal l'avait encore plus dure que lui, et la
lutte ne pouvait se continuer de cette façon avec avantage pour l'homme.

Par une manoeuvre savante et bien combinée, le nègre alors entraîna le
bison vers l'endroit où sa massue était tombée, puis il lâcha les
cornes. Au moment où le bison se relevait, l'arme redoutable du nègre
s'abattit sur lui et le foudroya.

--Tiens! dit Thémistocle en considérant l'animal, lui bouger plus!

--Cela lui serait difficile, répondit le Marcheur qui arrivait sur le
théâtre de la lutte; il est mort... Tudieu! quel moulinet!...Ah!
Thémistocle, vous irez loin avec un poignet pareil!

--Ce n'est rien, répondit Thémistocle d'un air modeste; pauvre nègre
avoir deux frères plus forts que lui.

--Enfin tout est bien qui finit bien; mais, croyez-moi, que ceci vous
serve de leçon. Une autre fois, soyez plus prudent et souvenez-vous
qu'il ne faut jamais attaquer à découvert le bison blessé. En attendant,
nous avons là six bosses et six langues qui, accommodées à la manière
indienne, ne sont pas a dédaigner. Nous allons nous en convaincre sans
retard.

Le marcheur alors creusa dans la terre un trou d'environ deux pieds de
profondeur et le remplit à moitié de bois mort auquel il mit le feu.
Lorsque tout le bois eut été converti en braise ardente, notre cuisinier
improvisé étendit dessus une couche de sable, plaça une des bosses de
bison sur ce sable et finit de remplir le trou avec de la terre.

Au bout d une demi-heure de cuisson souterraine, le rôti fut retiré et
savouré, séance tenante, par les trois amis, qui déclarèrent n'avoir
jamais rien mangé de meilleur.

--Dans combien de jours arriverons-nous au village de la Flèche-Noire?
demanda Raoul.

--Le temps ne fait rien à l'affaire, répondit le trappeur. Ni le chef ni
ses guerriers ne sont au village.

--Où sont-ils donc?

--En chasse au bord des lacs.

--Quand avez vous appris cela?

--Tout à l'heure.

--Tout à l'heure? Nous n'avons vu personne.

--Et les bisons? fit le trappeur avec un sourire moqueur.

--Eh bien?

--Les bisons venaient du nord-est, direction où se trouve le lac. Or ces
animaux n'ont pas l'habitude d'émigrer en cette saison; les pâturages
sont abondants à cette époque et aux abords des lacs plus que partout
ailleurs; ils ont donc fui devant un ennemi quelconque.

--Peut être des animaux de proie?

--Bah! quels animaux de proie? l'ours gris? mais le grizzly vit
solitaire et n'oserait attaquer seul un troupeau de bisons. Les loups?
Pas davantage. Non, les bisons fuient devant des hommes.. Or les bords
du lac sont comprit dans le territoire de chaut des Yakangs et nulle
tribu voisine n'oserait violer ce domaine.

--Vous en concluez?...

-Que la Flèche-Noire et ses guerriers sont en chasse, et, par
conséquent, absents de leur village. Mais qu'à cela ne tienne; nous
attendrons son retour, voilà tout, et rien ne nous empêche de faire la
sieste à l'ombre des roseaux qui nous ont servi d'embuscade.

--C'est juste, ajouta Thémistocle en s'étendant sur le sol et fermant
les yeux.

--Attention! dit tout à coup le Marcheur, voilà une force humaine, là
bas, sur l'autre rive: c'est un Peau Rouge; il fait mine de vouloir
passer le fleuve... Faisons silence et laissons-le venir; nous saurons
ainsi ce qu'il veut.

En effet, un Indien, peint et armé en guerre, apparaissait sur la rive
opposée. Après quelques minutes d'hésitation, il entra résolument dans
l'eau et traversa le fleuve à la nage.

A peine avait-il abordé que le Marcheur, quittant son abri de roseaux,
vint se camper au milieu de la plage, bien en vue, le bras appuyé sur sa
carabine.

L'Indien, surpris de l'apparition, s'arrêta également et considéra
attentivement le trappeur; puis, levant la main droite et courbant la
tête, il continua d'avancer.

--Mon fils est bien pressé, qu'il néglige de descendre jusqu'au gué pour
traverser le fleuve? demanda le trappeur.

L'Indien fit un signe de tête affirmatif.

--Il va sans doute rejoindre sa tribu?

--Pied-Agile n'a plus de tribu.

--Ah! vous vous nommez Pied-Agile! J'ai entendu prononcer ce nom comme
celui d'un guerrier brave et prudent.

L'Indien s'inclina.

--Que mon père le Marcheur ne me retienne pas, dit-il; les moments sont
précieux; je marche vers la Flèche-Noire.

--Qui vous envoie vers lui?

--Le Castor.

--Le Castor? Un des chefs des Enfants perdus?

--Le coeur de mon père le Castor est grand: il aime les Yakangs et
méprise les voleurs.

--Oui, je sais... mais alors... pourquoi fait-il partie des écumeurs de
la prairie?... C'est étrange!... En attendant, je n'ai jamais eu qu'à me
louer du Castor; en plusieurs circonstances, il m'a rendu de signalés
services... Enfin, qui vivra verra!... Maintenant Pied-Agile sait-il
quels sont les liens qui m'attachent à la Flèche-Noire?

--Pied-Agile le sait.

--Le guerrier peut-il me confier ce que le Castor envoie dire à mon
frère?

L'Indien réfléchit pendant quelques instants:

--Le Castor, dit-il, envoie Pied-Agile vers le grand chef des Vakangs
pour lui recommander de retourner tout de suite à son village avec ses
guerriers.

--La Flèche-Noire a donc quitté son village?

--Oui.

--Mon fils sait-il où il est allé?

--Chasser les bisons au bord des lacs.

--Bien! mon fils est un guerrier; qu'il continue son voyage.

L'Indien salua le trappeur et s'éloigna de ce pas rapide qui caractérise
sa race.

--Eh bien! fit le trappeur en rejoignant ses amis, mes prévisions se
réalise: la Flèche-Noire est en chasse, l'Indien à qui j'ai parlé me l'a
assuré.

--Alors, dit Thémistocle, nous ne sommes plus pressés et nous pouvons
continuer notre somme.

--Au contraire, nous sommes plus pressés que jamais; peut-être
avons-nous déjà perdu trop de temps. Il nous faut continuer, à présent,
notre voyage à marches forcées et par des chemins peu commodes, c'est
vrai, mais qui l'abrégeront de moitié.

--Quel est le motif d'une si grande hâte?

--Je ne saurais vous le dire au juste; mais je suis sûr que notre
présence est indispensable au village, et mes pressentiments ne me
trompent guère.

--Eh bien! passez devant, dit Thémistocle en baillant.

Le lendemain, vers le soir, les voyageurs n'étaient plus séparés du
village de la Flèche-Noire que par une distance de deux lieues environ.

Plus on approchait, plus le trappeur ralentissait sa marche, explorant
le sol, les arbres, les branches, cherchant un indice qui lui révélât le
sens des paroles du Castor. Tout à coup il se baissa vivement et examina
le sol avec attention:

--Alerte! en avant! s'écria-t-il; les Enfants perdus ont surpris le
village pendant l'absence de ses défenseurs.

Les trois compagnons s'élancèrent en courant.

La nuit venait à grands pas; une demi-obscurité régnait déjà dans la
campagne, et le Marcheur, la tête haute, l'oeil en feu, l'oreille au
guet, écoutait les mille rumeurs qui surgissait autour de lui.

Tout à coup un grand cri suivi de plusieurs détonations se fit
entendre...

Les trois amis n'étaient plus qu'à une portée de fusil du village.
Soudain une immense lueur dissipant l'obcurité, illumina la scène.
C'était le moment où le Serpent venait de mettre le feu au rempart de
bois qui protégeait les femmes et les enfants des Yakangs.

Un coup d'oeil suffit au Marcheur pour se rendre compte de la situation
et concevoir son plan de bataille. Apercevant trois grands érables qui
s'élevaient derrière la loge de la médecine, à vingt pas l'un de
l'autre:

--Chacun de nous va s'établir entre les branches d'un ces arbres,
dit-il; nous y seront comme dans une forteresse, cachés à tous les
yeux... Visez bien et pas de quartier aux brigands du désert!

En un clin d'oeil, les voyageurs furent cachés parmi te feuillage. Le
Marcheur, embouchant alors la corne de bison qu'il portait à sa
ceinture, en tira un son grave, prolongé.

--Courage, guerriers iroquois! s'écria-t-il de sa voix la plus
retentissante; des amis arrivent! Et immédiatement les trois carabines
parlèrent.



VIII.--VICTOIRE!


Cette attaque subite, qui débutait d'une façon si terrible pour eux,
produisit un moment d'arrêt dans l'attaque des Enfants perdus. Les
guerriers yakangs, ranimés par ce secours qui leur arrivait, en
profitèrent pour reprendre l'offensive, et la mêlée redevint générale.

--Ma carabine devient inutile, se dit le Marcheur. Descendons, le reste
de la besogne doit s'accomplir en terre ferme.

En un clin d'oeil, il fut au milieu des Iroquois, se servant de sa
carabine en guise de massue. A sa vue, un cri de joie s'éleva parmi les
assiégés, une imprécation de rage chez les assiégeants.

Raoul qui, à la lueur du brasier, avait vu le mouvement du Marcheur,
imita son exemple et descendit de son arbre Malheureusement ses yeux
n'avaient pas encore le don de voir dans les ténèbres, et, au bout de
quelques pas, il se trouva au milieu de la bande du Novice, qui essayait
de prendre les Yakangs à revers.

Les cinq bandits n'avaient pas eu le temps de recharger leurs carabines.
Ils se ruèrent sur Raoul le couteau à la main.

Ce mouvement fut fatal à deux d'entre eux, qui tombèrent, la tête
fracassée par la crosse avec laquelle le Français faisait un moulinet
terrible. Mais à son tour, le jeune homme, surpris par derrière,
s'affaissa sur le sol, poussant un cri de douleur, le couteau d'un
bandit planta entre les deux épaules.

Au cri de Raoul, le Marcheur s'était retourné; il s'élança, rapide comme
la foudre, sur la bande du Novice. Mais les bandits, ne jugeant pas à
propos de l'attendre, tournèrent les talons et se réfugièrent dans les
rangs des Enfants perdus.

Au moment où ils passaient auprès du brasier, la lueur de l'incendie se
projeta en plein sur le visage de leur chef. La vue de ce visage parut
produire sur le Marcheur une émotion extraordinaire. Il pâlit
affreusement, ses yeux devinrent d'une fixité effrayante; il chancela
comme nn homme ivre et, portant la main à son front s'affaissa près de
Raoul.?

Tendant ce temps, une autre scène se passait près de la loge de la
médecine. De tous les chefs des Enfants perdus, un seul, le métis Scott,
n'avait pas été blessé.

--Un instant! se dit-il, Oeil-Sanglant s'est laissé ensorceler par les
beaux yeux de Fleur-de-Printemps... Si je la lui amenais, il me la
payerait un bon prix... C'est une idée, cela!... Et puis, d'ailleurs,
s'il n'en veut pas, la petite fera parfaitement mon affaire... Hé!
hé!... Voilà le vrai moment d'agir.

Et il s'avança, en rampant comme une bête fauve, vers la loge de la
médecine.

L'obscurité l'empêcha de voir un guerrier qui, depuis le commencement de
la lutte, accroupi sur ses talons et dans une complète immobilité, avait
tenu les yeux constamment fixés sur l'asile de Fleur-de-Printemps. Ce
guerrier, c'était le Castor.

Le Métis continuait sa marche silencieuse, sûr du succès: déjà il
atteignait la porte de la loge, lorsque le Castor, sortant de son
immobilité et lui posant la main sur l'épaule:

--Oach! dit-il, le Métis est habile; il rampe comme un serpent.

--Que la peste l'étouffé! murmura Scott.

--Les yeux de Fleur-de-Printemps sont deux étoiles; un guerrier serait
heureux de les posséder pour éclairer son wigwam.

--Oui, n'est-ce pas?... Mais pardon! je n'ai pas le temps de causer.

--Le Métis veut donc enlever la fille de la Flèche-Noire?

--Vous l'avez dit.

--Eh bien! le Métis ne fera pas cela.

--Hein? fit Scott en fronçant le sourcil et portant la main à son
couteau.

--Un autre chef a été touché par la beauté de Fleur-de-Printemps.

--Oui, Oeil-Sanglant. Eh bien! c'est pour lui que je travaille.

Le Castor secoua la tête.

--Mon frère ne brisera pas cette porte, dit-il.

--Qui m'en empêchera?

--Moi!

Prompt comme l'éclair, le Métis se précipita sur l'Indien, le couteau
levé.

Mais le Castor était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita le
choc; puis, saisissant son ennemi par le milieu du corps, il le lança à
toute volée comme une masse inerte par-dessus le brasier. Cet exploit
accompli, l'Indien reprit flegmatiquement sa faction en face de la loge
de la médecine.

Cependant le combat continuait entre les Yakangs et les Enfants perdus.
Tout à coup la voix du Novice retentit:

--Victoire! criait-il; le Marcheur et son compagnon sont morts!

Mais en même temps un cri rauque, qui n'avait rien d'humain, se fit
entendre, et Thémistocle, dressant sa haute taille fantastiquement
éclairée par la lueur de l'incendie, fit son apparition en brandissant
sa terrible massue.

--Le démon du Champ-Rouge! s'écrièrent les Enfants perdus; il protège
les Yakangs.

Et, jugeant la lutte impossible contre cette puissance surnaturelle, ils
s'enfuirent en désordre et disparurent bientôt dans les ténèbres.

Les Iroquois restaient maîtres du champ de bataille. Non moins effrayés
que leurs ennemis eux-mêmes par l'aspect extraordinaire de Thémistocle,
ils avaient formé un cercle autour de lui, mais n'osaient l'approcher.

Le nègre, assez embarrassé de sa personne, tournait la tête à droite, à
gauche, agitant, en guise de salut, les plumes de dindon qui l'ornaient
Mais ces avances amicales restaient sans effet, et le nègre demeurait
toujours seul... avec sa queue de bison sous le bras, au milieu du
cerclc des Indiens.

Cependant le Marcheur sortait de son évanouissement. Posant la main sur
son coeur comme pour en comprimer les battements:

--Mon Dieu! s'écria-t-il, pourquoi m'avez-vous fait apparaître le
spectre d'un passé de deuil que je voulais oublier?

Puis, se levant d'un bond:

--Je crois, le ciel me pardonne, que j'ai eu un moment de faiblesse. Oh!
oh! Marcheur mon ami, tu baisses... Hé bien!... où en est le combat?

Un coup d'oeil lui suffit pour se rendre compte de la situation.

--Bon! dit-il, Thémistocle a encore fait des siennes... Et Raoul? Ah!
fou que je suis! je l'ai vu tomber; mort peut-être?...

Et il se baissa vivement vers le jeune homme, collant l'oreille contre
sa poitrine.

--Dieu soit loué-il respire encore. Holà! Thémistocle, arrivez vite;
votre maître est blessé.

Le nègre s'élança, bénissant cette voix qui mettait fin à son embarras.

--Notre père le Marcheur n'est pas mort! s'écrièrent joyeusement les
Indiens.

Et tous, accourant vers lui, l'entouraient, le félicitaient et
cherchaient à toucher sa main.

--Merci, mes amis, dit-il, merci! mais ne vous inquiétez pas de moi:
grâce à Dieu, je n'ai rien de cassé. Il faut vous occuper de mon ami que
vous voyez là gisant, dangereusement blessé en combattant pour vous.

Les Indiens se penchèrent vers le jeune homme pour contempler les traits
de cet ami inconnu qui avait contribué à les sauver.

--Sa peau était blanche, mais son coeur est rouge, dit l'Abeille qui,
accompagnée de sa fille, était sortie de la loge de la médecine.

Fleur-de-Printemps considérait attentivement Raoul. A la vue de ce jeune
homme pâle, immobile, sanglant, étendu à ses pieds, une larme de pitié
glissa comme une perle liquide sur la joue de la jeune fille.

Pourquoi Fleur de-Printemps pleurait-elle? N'était-elle point accoutumée
à de semblables spectacles? Pourquoi pleurait-elle en présence de cet
étranger? Fleur-de-Printemps ne le savait pas elle-même. A la vue du
jeune homme, elle avait senti quelque chose tressaillir en elle, et elle
s'abandonnait à ce sentiment nouveau sans le raisonner et sans en
chercher la signification.

Cependant, sur l'ordre du sorcier, Raoul fut transporté dans la loge de
la médecine et étendu sur plusieurs peaux de bison superposées.

--La blessure est elle grave? demanda Thémistocle au vieux devin.

--Le Grand Esprit est puissant, il est seul maître de la vie, dit le
sorcier.

--Mais enfin mon maître en reviendra-t-il?

--Peut-être, fit l'Indien.

Et il disparut, courant prodiguer ses soins aux blessés trop nombreux,
hélas! qui gisaient dans le village.

Le nègre jeta un regard désespéré au Marcheur.

--Ne vous effrayez pas, Thémistocle, dit le trappeur. La réponse du
sorcier veut dire que h blessure n'est pas mortelle.

De tous côtés on entendait le cri des femmes qui pleuraient leurs fils,
leurs maris tués dans la bataille.

--L'Abeille veillera sur le malade, dit l'Indienne; il a donné son sang
pour la tribu.

--Ma mère est âgée, elle a besoin de repos; je veillerai à sa place, fit
Fleur-de-Printemps avec vivacité.

L'Abeille jeta un regard étonné sur sa fille qui baissa les yeux.

L'Abeille semblait réfléchir profondément. Ses yeux scrutateurs erraient
du visage de sa fille à celui de Raoul, qui gardait la pâleur et
l'immobilité de la mort. Enfin, attirant sa fille vers elle et la
baisant au front:

--Le coeur de ma fille est bon, dit-elle. C'est bien! Fleur-de-Printemps
veillera auprès de l'étranger.

--Je la seconderai, dit le sorcier.

--Moi de même, fit le trappeur.

--Ah ça! croit-on que je vais abandonner mon maitre? repartit
Thémistocle.

De sorte que le blessé, installé dans la loge de la médecine, et le
premier appareil posé par le sorcier, les quatre gardes-malades
s'installèrent auprès du marquis. Il est vrai que, malgré tous ses
efforts pour rester éveillé, Thémistocle vaincu par la fatigue, ne tarda
pas à succomber au sommeil. Quant au Marcheur, l'oeil clos, le front
caché dans ses mains, il gardait une immobilité complète. Un soupir
étouffé s'exhalant de sa poitrine indiquait seul d'instant en instant
qu'il ne dormait pas.

Le sorcier veillait, allant et venant, courant d'une case à l'autre,
composant à l'aide de plantes connues de lui seul, un baume propre à
cicatriser les blessures du malade. De temps en temps, interrompant son
travail, il jetait un regard ébahi sur Thémistocle endormi. Evidemment
le nègre intriguait Peau-Rouge. Il vint un moment où le sorcier cédant
aux sentiments qui l'agitaient, s'approcha doucement de Thémistocle, et
s'agenouillant devant lui, il murmura une fervente prière.

Fleur-de-Printemps veillait aussi. Immobile, gracieusement accroupie sur
une peau de bison, ses yeux demeuraient obstinément fixés sur le visage
de Raoul. Mille sensations, mille sentiments inconnus l'agitaient. Au
milieu du silence de la loge, elle semblait écouter,--quoi?--qui sait?
sans doute ces voix douces et mystérieuses qui voltigent autour des
oreilles de quinze ans et qui chantent en choeur la joyeuse chanson de
l'amour du printemps.



IX.--L'ADOPTION.


Cependant la Flèche-Noire, averti par le messager du Castor, s'était hâté
de retourner à son village, l'âme en proie à de sinistres
pressentiments. A mesure que la distance dimunuait et qu'il découvrait
sur la terre les traces des Enfants perdus, les dernières lueurs
d'espoir qu'il conservait encore s'évanouissaient.

Au point du jour il arrivait près du village, et la première personne
qu'il apercevait était l'Abeille accourant vers lui les bras ouverts.

Malgré l'impassibilité dont il ne se départait jamais, à la vue de sa
femme, la Flèche-Noire poussa un vrai rugissement de joie.

--Un ami, dit-il, est venu vers la Flèche-Noire au bord des lacs et lui
a annoncé qu'un grand danger menaçait son village. Sa langue est donc
menteuse?

--Le messager a dit vrai. Les Enfants perdus ont surpris le village
pendant la nuit comme des chiens peureux.

--Et Fleur-de-Printemps? demanda anxieusement le chef cherchant des yeux
sa fille au milieu de ceux qui l'entouraient.

--Sauvée!...

--Et les lâches ennemis?

--Vaincus, repoussés!...

--Bien, fit la Flèche-Noire reprenant son impassibilité ordinaire.

Et, suivi de ses guerriers, il se dirigea vers son wigwam.

A mesure qu'il avançait dans: le village et qu'il apercevait les dégâts
causés par la lutte, les sourcils du chef se fronçaient.

--Dans le coeur du père gronde un orage, disaient les guerriers; sa
colère sera terrible!

Arrivé à la porte de son wigwam, la Flèche-Noire s'assit, invita les
principaux chefs à en faire autant, et, et quelle que fût son impatience
de connaître les détails de l'attaque et de la défense, il ne desserra
pas les lèvres avant d'avant fumé le calumet du conseil.

Le sorcier était arrivé l'un des premiers.

--Que mon père parle, dit la Flèche-Noire; mes oreilles sont ouvertes.

--Les guerriers commandés par leur puissant sachem, dit le médecin avec
un geste mélodramatique, coassaient le bison au bord des lacs, lorsque
les corbeaux, s'envolant vers l'ouest en croassant, m'annoncèrent qu'un
malheur inconnu planait sur la tête des Yakangs. Au moment où le
Grand-Esprit retirait la lumière du Wacondah, le cri des Enfants perdus
retentissait autour du village. Mais les Yakangs sont des guerriers: le
sang des vieux bouillonne comme celui des jeunes!... Ils repoussèrent
d'aborb les Enfants perdus.

--Et les femmes? demanda la Flèche-Noire.

--Les femmes furent renfermées dans la loge de la médecine. Mais
l'Abeille ne voulut pas consentir à suivre l'exemple de ses compagnes.?
--Que fit-elle? dit le chef en fronçant les sourcils.

--L'Abeille est fort courageuse. Armée de la hache du chef, elle prit
place parmi les guerriers et lutta corps à corps contre Oeil-Sanglant.

La Flèche-Noire jeta un regard d'orgueil vers sa femme qui, les yeux
baissés, reçut modestement cet éloge muet.

--Les Enfants perdus sont des lâches! continua le médecin; ne pouvant
vaincre par la force, ils attaquent avec le feu. Les Yakangs allaient
succomber lorsque le Grand-Esprit leur envoya un secours inespéré.

--Lequel?

--Notre frère le Marcheur, accompagné d'un guerrier des visages pales...
puis...

--Eh bien?...

--Le démon du Champ-Rouge! répondit le médecin à voix basse. Il est
l'ami du Marcheur, il protège les Yakangs...

--Que veut dire le grand sorcier?

--Mon père le verra dans la loge de la médecine.

La Flèche-Noire se leva et, accompagné de ses guerriers, se dirigea vers
le réduit où gisait Raoul, veillé par ses amis.

En apercevant le Marcheur, le chef s'élança vers lui les bras ouverts,
et l'étreignant sur sa poitrine:

--Merci, frère! dit-il simplement.

--Bah! fit le trappeur, entre nous, nous ne comptons plus. Ecoutez,
chef; vous vous connaissez en blessures; examinez celle qu'a reçue mon
ami, et dites-moi votre avis.

La Flèche-Noire examina quelques instants le visage du jeune homme;
puis, collant l'oreille contre la poitrine de Raoul, sembla réfléchir
profondément.

--Le visage pâle vivra! dit-il enfin. Dans quelques jours il pourra se
servir de ses armes.

Un double cri, poussé par Fleur-de-Printemps et par Thémistocle,
répondit au chef, et la jeune fille, heureuse et souriante, vint se
jeter au cou de son père.

--La Flèche-Noire, mon frère, dit alors le trappeur en prenant
Thémistocle par le bras, je veux vous présenter un ami dont la vue seule
a mis en fuite vos ennemis.

Le chef considéra quelques instants la figure extraordinaire du nègre;
puis baissant la tête et tombant à genoux:

--Que le démon du Champ-Rouge soit favorable à nos fils! murmura-t-il.

Thémistocle, surpris de l'action de l'Indien, s'empressa de le relever
et, lui secouant énergiquement la main:

--Bon nègre comprend pas votre langue peau rouge, dit-il en fiançais;
mais vous êtes un bon compagnon, et frère du Marcheur: cela me suffit.

--Le démon du Champ Rouge! murmurait à part lui le trappeur. Ah! ah! les
Peaux-Rouges prennent Thémistocle pour un être surnaturel. Le fait est
qu'à sa tournure!... Hé! hé! mais alors notre affaire ira toute
seule!... Brave nègre, va!...

La Flèche-Noire ne s'était pas trompé. Au bout de quinze jours, Raoul
entrait en convalescence et, un mois après, complètement rétabli, mais
encore faible, il errait par le village, examinant curieusement tout ce
qui l'entourait et liant Connaissance avec les Indiens, qui
l'accueillaient comme un compagnon d'armes.

Cependant le jeune homme s'impatientait; il n'oubliait pas le motif qui
l'avait amené dans ces contrées, et souvent il accusait le Marcheur de
lenteur et d'insouciance.

--Patience, patience, répondait dogmatiquement le trappeur; vous êtes
encore trop faible, et puis... j'ai mon idée!

Raoul, tout en maugréant, se résignait. Peu à peu cependant son
impatience devint moins vive, et l'on eût pu croire que le jeune ami du
trappeur oubliait le but de son voyage. Peut-être Fleur-de-Printemps
n'était-elle pas étrangère à ce changement.

--Monsieur le marquis, dit un jour le trappeur en se frottant
joyeusement les mains, nous partirons bientôt.

--Déjà!... fit Raoul.

--Voilà bien la jeunesse! deux beaux yeux lui font oublier... Puis,
monsieur le marquis, reprit le Marcheur, je dois vous demander s'il vous
répugnerait de devenir le frère de ces braves Indiens?

--Qu'entendez-vous par là, mon ami?

--Je désire vous faire adopter par la tribu des Yakangs, ainsi que je
l'ai été, si toutefois vous le permettez.

--Si je le permets! mais mon ami, c'est une distinction dont je serai
fier. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas révélé les avantages qu'une
semblable adoption peut me procurer?

--Avantages immenses, inappréciables, qui se résument par deux cents
amis dévoués, deux cents frères, considérant comme personnelle toute
injure qui vous sera faite.

--Fort bien, mon ami; mais croyez-vous que les Yakangs daigneront
m'adopter comme ils l'ont fait pour vous?

--A dire vrai, c'est un honneur dont les Peaux-Rouges sont peu prodigues
envers les blancs. Cependant vous avez donné votre sang pour eux, ils
vous en seront reconnaissants... Je compte d'ailleurs beaucoup sur
Thémistocle pour réussir.

--Sur moi? s'écria Thémistocle étonné.

--Expliquez-vous, dit Raoul.

--C'est bien simple. Les Indiens considèrent comme surnaturels tous les
objets, tous les phénomènes qu'ils ne connaissent pas. Thémistocle est
un de ces phénomènes-là. Les Yakangs n'ont jamais vu d'hommes noirs.
Pour eux, un visage humain ne peut avoir que deux couleurs: rouge ou
blanc; Thémistocle, dont le teint bouleverse toutes leurs idées, passe à
leurs yeux pour un être supérieur, en dehors de la nature humaine.
Ajoutez à cela la haute taille, le costume et la vigueur de notre ami..

--Mon brave Thémistocle, dit Raoul en riant, te voilà passé à l'état de
phénomène!

--Mieux que cela, à l'état de divinité redoutable.

--Et comment l'appelle-t-on?

--Le démon du Champ-Rouge.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Rappelez-vous monsieur le marquis, l'endroit où nous nous sommes
rencontrés pour la première fois et où vous m'avez sauvé la vie. Ce lieu
a reçu des Indiens le nom de _Champ-Rouge_. 'On le croit hanté par une
puissance malfaisante, ennemie des Indiens. Aussi, quand ils aperçurent
notre ami noir, les coquins qui m'avaient attaqué crurent voir
apparaître la divinité vengeresse et s'enfuirent en criant: Le _démon du
Champ-Rouge_.

--En effet, je m'en souviens...

--Eh bien! c'est là-dessus que je compte pour vous faire adopter par les
Yakangs.

--Vraiment?

--Venez avec moi, et vous, Thémistocle, n'oubliez pas que vous êtes dieu
ou diable, à votre choix, mais qu'il vous faut faire tout ce que je vous
dirai, et rien que cela: est-ce bien entendu?

--Comptez sur Thémistocle, répondit le nègre déjà pénétré ee la majesté
de son rôle.

Le Marcheur, accompagné de ses deux amis, se dirigea vers la place du
village où la tribu était rassemblée. Une espèce d'estrade avait été,
par les soins du trappeur, construite au milieu de la place. En face, la
Flèche-Noire et les principaux guerriers peints et costumés en guerre se
tenaient immobiles sous les armes.

Le Marcheur, Raoul et Thémistocle montèrent gravement sur l'estrade.

--Les guerriers Yakangs sont mes frères, dit le trappeur d'une voix
forte; veulent-ils permettre à leur frère blanc de parler?

--Oui, oui, répondirent les Peaux-Rouges.

--Yakangs, le démon du Champ-Rouge, après vous avoir couverts de sa
protection pour mettre en fuite les lâches Enfants perdus, m'a fait
entendre sa voix.

--Parlez, frère, dit la Flèche-Noire avec respect; nos oreilles sont
ouvertes.

--A vous, Thémistocle! dit le trappeur à voix basse. Soyez majestueux
autant que vous le pourrez. Parlez lentement; je traduirai phrase par
phrase ce que vous direz. Vous finirez en leur ordonnant d'adopter votre
maitre.

--Cela suffit, dit Thémistocle.

Le nègre, rejetant en arrière sa peau de bison, agita, en guise de
salut, les plumes de dindon qui ornaient sa tête. Appuyé sur sa massue
dans la pose de l'Hercule Farnèse, il commença d'une voix grave, lente
et monotone, ayant l'air de se parler à lui-même, les yeux levés vers le
ciel:

--Guerriers de la grande nation des Yakangs, d'où vient que vous courbez
la tête devant moi? La peur tient-elle vos yeux fixés vers la terre? Les
Yakangs ne sont pas des vielles femmes sans courage; ils sont les plus
braves guerriers et les plus adroits chasseurs des prairies. A leur vue,
les ennemis s'enfuient comme une troupe d'élans ou de cerfs timides...
Cela est-il vrai, hommes puissants?

--Bravo! Thémistocle! murmura le Marcheur.

--Exorde par insinuation, ajouta Raoul.

--Levez les yeux, guerriers, continua le nègre, marchant à grands pas
sur l'estrade et agitant les bras. Vous savez que le Grand-Esprit est
mon père et que les prairies bienheureuses sont mes domaines... Regardez
mon visage, que la contemplation du feu divin a brûlé pour toujours.
Guerriers, ce n'est point un homme, celui qui n'a ni la peau rouge ni la
peau blanche. Ecoutez! écoutez! Je chassais dans les prairies bien
heureuses lorsque le Grand-Esprit, mon père, me dit: "Parmi mes fils
rouges du désert, il y a des lâches et des voleurs indignes de voir la
lumière du Wacondah!... va et punis-les." Et moi, fils respectueux, je
quittai mes domaines, enveloppé d'une nuée d'orage. Caché sous les
rochers du Champ-Rouge, j'ai, depuis des centaines de lunes, épié au
passage et immolé, suivant les ordres de mon père, les lâches et les
voleurs. Guerriers, je suis heureux de le reconnaître jamais ma colère
ne s'est appesantie sur votre race. Les Yakangs sont des braves.

--Monsieur le marquis, dit le trappeur à voix basse, Thémistocle fera
maintenant tout ce qu'il voudra des Indiens.

En effet les éloges du nègre avaient produit un effet extraordinaire
parmi les Yakangs. Ces naïfs Peaux-Rouges, qui jusqu'alors écoutaient
courbés dans l'attitude du respect, levaient maintenant leur front
rayonnant d'orgueil.

Thémistocle, croisant ses longs bras sur sa vaste poitrine, garda le
silence pendant quelques instants afin de doubler l'effet de ses
paroles.

--Rapprochez-vous de moi, dit-il à voix basse à ses amis, et ne vous
offensez pas de ce que je vais faire.

--Guerriers, continua-t-il à haute voix, j'errais dans les solitudes du
Champ-Rouge, lorsque mon oeil, qui embrasse toute la terre d'un regard,
vit une troupe de loups poltrons et perfides se diriger vers votre
village, enveloppée des ténèbres de la nuit. Vos jeunes gens chassaient
le bison au bord des lacs sous la conduite de la Flèche Noire, ce
courageux guerrier que le Maître de la vie aime et propose comme modèle
à ceux qui habitent les prairies bienheureuses du Wacondah.

Le chef Yakang, malgré son impassibilité ordinaire, poussa un cri de
triomphe et d'orgueil en apprenant la haute opinion qu'avait de lui le
Grand-Esprit.

--Pouvais-je laisser massacrer mes fils les Yakangs, tandis qu'ils
s'endormaient dans une sécurité trompeuse? Non! Rapide comme l'éclair,
je volai au secours de mes fils menacés. En route, je trouvai deux
visages pâles qui marchaient au même but. Ces amis, vous les connaissez,
les voilà.

En disant ces mots, Thémistocle saisit dans chaque main le Marcheur et
Raoul stupéfaits, et les soulevant par leur ceinture de chasse, les tint
suspendus en l'air, à bout de bras, pendant quelques instants.

Les Indiens poussèrent une immense clameur d'admiration. Jamais ils
n'avaient assisté à un pareil trait de vigueur corporelle. Evidemment
l'être capable d'un tel effort était bien un être surnaturel.

--Guerriers, continua Thémistocle, vous savez le reste. Conduit par mon
père, le Maître de la vie, j'eus le bonheur d'arriver à temps, au moment
où les Yakangs, malgré leur courage indomptable, allaient succomber sous
le nombre. Ma vue suffit à chasser les chiens peureux. Hélas! l'un des
visages pâles gisait sur la terre, baigné dans son sang. Guerriers,
votre coeur est bon et reconnaissant; le Marcheur est déjà votre frère;
n'est-il pas juste que son ami le devienne aussi?

--Oui, oui! crièrent les guerriers.

Les Yakangs sont reconnaissants, dit la Flèche-Noire; ils obéiront aux
désirs du démon du Champ-Rouge: le visage pâle deviendra notre frère.

--Hourra! cria le trappeur en jetant en l'air son bonnet de peau de
raton, hourra, Thémistocle! vous êtes grand comme le monde! Souffrez que
je vous embrasse.

Et, sans attendre la réponse, le trappeur pressa le nègre dans ses bras.
Celui-ci le repoussa doucement et, se retournant vers la foule:

--Guerriers, continua-t il après s'être recueilli pendant quelques
instants, le Maître de la vie est content; il m'ordonne de rester au
milieu de vous avec mes amis les visages pâles. J'obéirai à ses ordres,
je chasserai le bison avec vous et combattrai vos ennemis.
Réjouissez-vous, guerriers! un jour viendra où la grande race des
Yakangs s'étendra sur la prairie comme l'eau du fleuve qui déborde.

Une explosion de cris enthousiastes et d'applaudissements frénétiques
accueillit cette prophétie de bon augure; puis Thémistocle, descendant
de l'estrade, fut entouré par les Indiens, qui, n'en ayant plus peur,
s'approchaient de lui pour le toucher. Quelques-uns même des plus hardis
coupaient avec leur couteau à scalper des morceaux de sa peau de bison
et les emportaient comme des talismans. Sans l'intervention de la
Flèche-Noire, Thémistocle eût été bientôt dépouillé du vêtement qui
faisait sa gloire et son orgueil.

On procéda immédiatement à l'adoption du marquis. Vu son état de
faiblesse et les observations du Marcheur, les épreuves usitées en
pareil cas furent supprimées. La Flèche Moire, s'approchant du jeune
homme, l'embrassa sur les lèvres et lui fit don d'un costume complet de
guerre. En échange, Raoul donna un de ses pistolets, que l'Indien reçut
avec les marques de la plus vive satisfaction.

Le sorcier, s.'approchant à son tour, se mit en devoir de pratiquer
l'opération du tatouage.

--Hum! monsieur le marquis, dit le trappeur, voilà un mauvais quart
d'heure à passer. Mais il y a des circonstances où l'homme doit savoir
souffrir sans se plaindre...

Le sorcier mit à nu le bras du jeune homme et, lui piquant la peau à
l'aide d'une épine d'acacia trempée dans le suc de certaines plantes,
lui dessina les figures emblématiques de la tribu des Yakangs. Pendant
ce temps, les chefs et les principaux guerriers dansaient autour de
l'estrade, poussant des cris discordants.

--A quoi bon tout ce vacarme? demanda Raoul.

--A empêcher les plaintes que la douleur pourra vous arracher de
parvenir aux oreilles des gens de la tribu.

--Alors, mon ami, faites cesser ce tapage. Je veux montrer aux Indiens
qu'un blanc est aussi capable qu'eux de souffrir sans se plaindre.

Et en effet, pendant toute la durée de l'opération, le jeune homme ne
proféra pas une plainte, malgré la douleur cuisante que lui causait la
liqueur corrosive. L'opération terminée, il fut conduit dans la loge de
la médecine, où il demeura enfermé toute la journée, afin, disait le
sorcier, de s'entretenir avec le Grand-Esprit.

Lorsqu'il en sortit, le soir, Raoul faisait partie de la puissante tribu
des Yakangs.

Pour fêter cet heureux jour, un grand feu fut allumé sur la place, et
les danses et les jeux se prolongèrent pendant une partie de la nuit.



X.--UN SERVITEUR MODELE.


Quinze jours s'étaient passés et le trappeur n'était pas resté inactif
pour obtenir le secret du trésor de Montcalm.

Le sorcier, qui seul connaissait ce secret, avait longtemps hésité à se
livrer. "La puissance et la prospérité des Yakangs, disait-il, étaient
fatalement liées à sa discrétion," et il est probable que les instances
du Marcheur fussent demeurées stériles si Thémistocle, usant de son
autorité de dieu protecteur, n'eût enjoint au sorcier de dire ce qu'il
savait. Devant un ordre aussi formel, le grand prêtre n'eut plus
d'objection. Il consentit même à servir de guide et à conduire
l'étranger vers le trésor qu'il était venu chercher.

--Le désert est plein d'ennemis, avait dit de son côté la Flèche-Noire,
et le démon du Champ-Rouge ne peut voyager seul comme un pauvre Indien.
La Flèche-Noire l'escortera avec dix guerriers.

Enfin Fleur-de-Printemps et l'Abeille avaient voulu accompagner le chef.

La Flèche-Noire s'opposa d'abord à cette résolution imprudente et
téméraire; mais cette fois encore Thémistocle interposa son autorité
toute-puissante et le chef yakang consentit à ce que sa femme et sa
fille fissent partie de l'expédition; mais en même temps il doubla le
nom bre de l'escorte.

La petite troupe avait donc quitté le village et, guidée par le sorcier,
s'était dirigée vers les terres de l'Est en suivant la route que Raoul
et ses amis avaient déjà parcourue pour se rendre chez les Yakangs.

Vers le milieu du troisième jour de marche, nous la retrouvons campée au
bord du fleuve où Thémistocle avait terrassa un bison à la force du
poignet.

--J'ai une question à poser à mon père le sorcier, dit tout à coup le
trappeur; mon père veut-il m'écouter?

--Les paroles de mon fils sont toujours agréables aux oreilles de son
ami.

--Merci. Comme vous le savez, ce chemin mène directement chez moi. Le
suivrons-nous jusqu'au bout et passerons-nous par ma cabane?

--Non, répondit le sorcier. La hutte de mon fils restera à deux milles
vers la droite.

--C'est bien; je pourrai renouveler ma provision de poudre et de
balles... Un homme sans munitions n'est bon à rien.

En ce moment, comme le déjeuner était fini et la chaleur suffocante,
chacun s'étendit commodément sur l'herbe, cherchant un peu d'ombre et de
sommeil, attendant la fraîcheur du soir pour se remettra en route.

Un instant après, une légère ondulation se produisit dans les roseaux
qui cachaient le fleuve, puis apparut entre leurs tiges une tête
grimaçante, fixant des yeux enflammés sur les gens endormis.

Après quelques secondes d'un attentif examen, la tête disparut, les
roseaux se refermèrent, l'eau du fleuve clapota doucement sous les
efforts d'un Indien qui, nageant entre deux eaux, atteignit bientôt la
rive opposée. Cet Indien portait le costume et les emblèmes des Enfants
perdus.

A peine eût il touché la terre qu'il se dirigea en rampant vers un
bouquet de _kart rouges_ [1].

[Note 1: Cornus stolonifera (Mich.)]

Deux autres Indiens l'attendaient au milieu des hautes herbes.

--Mon frère a vu? demanda l'un d'eux.

--Le Loup a vu.

--Quels sont les guerriers dont nous suivons la piste?

--Le visage pâle, accompagné de son ami le Marcheur et de vingt
guerriers yakangs commandés par la Flèche-Noire. L'Abeille et
Fleur-de-Printemps sont parmi eux, ainsi que le démon du Champ-Rouge.

--Bien. Le Loup compte sans doute avertir Oeil-Sanglant?

Le Loup secoua négativement la tête.

--Le Loup est plus rusé que le trappeur blanc: il a entendu. Le Marcheur
manque de poudre et de balles; son rifle est muet et pend inutile sur
son épaule.

--Oach!

--Le Marcheur ira chercher des munitions à sa hutte.

--Que compte faire mon frère?

--Le Loup y sera le premier. Le Loup connaît la hutte du Marcheur; il y
mènera ses deux frères rouges, emportera les armes du trappeur, et le
Marcheur fuira comme un chien peureux.

--Mon frère est guerrier; son oeil voit tout. Partons.

Les trois Indiens se mirent en marche, côtoyant le fleuve, cachés parmi
les saules, les roseaux et les hautes herbes, de ce pas gymnastique qui
dévore les distances sans paraître donner prise à la fatigue.

--L'ennemi des Enfants perdus est loin maintenant, dit le Loup, après
deux heures de marche silencieuse. Si mes frères veulent suivre le Loup,
ils les conduira plus vite par l'eau.

Les Indiens approuvèrent par un signe de tête.

Pour voyager par eau ainsi que le proposait le Loup, la première chose
qui semble nécessaire est une embarcation. Or, les trois Enfants perdus
n'en possédaient pas. Mais ce n'était point là une impossibilité pour
ces sauvages enfants de la nature.

Un énorme tronc de peuplier gisait sur la rive, brisé sans doute par la
tempête et encore garni d'une portion de ses branches dénudées.

Les Indiens s'approchèrent du tronc d'arbre et, réunissant leurs
efforts, commençaient à l'ébranler, lorsque soudain un homme se dressa
devant eux.

Les Indiens, surpris, reculèrent d'un pas, portant la main à leurs
tomahawks.

--De par le Grand-Esprit! mes gaillards vous avez failli m'écraser, dit
le nouveau venu, une autre fois, quand vous remuerez des troncs
d'arbres, regardez d'abord s'il n'y a personne derrière.

--Le métis Scott! firent les Indiens.

--Mon Dieu! oui, votre frère Scott qui, ne pouvant savoir s'il avait
affaire à des amis ou à des ennemis, s'est mis à couvert pour voir
venir. Et maintenant, vous voulez descendre le fleuve?

--Oui.

--Et où allez-vous par ce chemin-là?

--A la hutte de notre ennemi, le Marcheur.

--Ah! Et dans quel but?

--Lui enlever ses armes.

--De par tous les diables! c'est une excellente idée.

--Mon frère nous permettra une question à notre tour?

--C'est selon... Faites toujours.

--D'où vient le Métis?

--Vous êtes curieux... Bah! après tout, vous le saurez tôt ou tard. Le
Métis vient de négocier une alliance entre les Enfants perdus et le
Nuage-Blanc, chef des Hurons.

--Mon frère a réussi?

--Le Métis a réussi. Il retourne vers Oeil-Sanglant.

--Bien. Que mon frère se dépêche et qu'il marche avec la prudence du
serpent. Le démon du Champ-Rouge avec la Flèche-Noire et vingt guerriers
yakangs suivent l'autre rive du fleuve.

--Merci; le Métis n'est pas un enfant... Adieu.

Les Indiens eurent bientôt fait de pousser le tronc de peuplier dans le
fleuve et se laissèrent aller à la dérive...

Le lendemain, vers le milieu du jour, ils se trouvaient en face du
cirque de rochers qui conduisait à la hutte du Marcheur. Abandonnant
leur radeau improvisé aux hasards du courant, ils gagnèrent le bord à la
nage et, après avoir scruté de l'oreille et de l'oeil tous les environs,
ils s'engagèrent dans l'étroit couloir de pierre.? Le silence,
l'abandon étaient complets...

La porte du réduit était entr'ouverte. Le Loup, qui marchait en tête,
prêta l'oreille un instant, puis poussa le battant et entre résolument
Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur que deux bras
gigantesques, semblant sortir de derrière la porte, s'enlacèrent autour
de ton corps et l'étreignirent.

Sous cette accolade formidable, l'Indien sentit ses os craquer, puisse
briser et, quand l'ombre ouvrit les bras, le Loup roula inerte sur le
sol.

Il était mort sans pousser un cri.

Cet ombre n était autre que Martin, l'ours _grizzly_ du Marcheur. Le
brave animal, fuyant les ardeurs du jour, dormait paisiblement au frais
dans la hutte, lorsque des pas inconnus lui avaient fait dresser
l'oreille, tandis que son odorat, d'une finesse merveilleuse, lui
révélait un ennemi.

Dans sa grosse cervelle d'ours, le brave Martin s'était probablement
tenu un raisonnement comme celui-ci:

--Quelqu'un approche... ce n'est point mon maître... ce n'est point non
plus aucun des amis de mon maître, car les pas et les voix que j'entends
me sont inconnus... Hum! Martin, mon ami, ces gens-là ont de mauvaises
intentions. Souviens-toi que ton maître t'a proposé à la garde de son
habitation.

Et, sûr de la justesse de son raisonnement, le brave animal avait
étouffé le premier inconnu qui s'était présenté, et cela si rapidement
et avec si peu de bruit, que les compagnons du Loup, faisant le guet au
dehors, n'avaient rien entendu.

Au bout de quelques instants, ils entrèrent.

Le second Indien qui se présenta subit le même sort: mais le troisième,
averti par un grognement, eut le temps de se mettre sur la défensive et
de brandir son tomahawk, faible arme pour un tel adversaire. Martin ne
s'inquiéta même pas d'éviter le coup qui lui était destiné; il le reçut
au milieu du front, sûr que son crâne pouvait supporter une pareille
caresse, puis, d'un coup de griffe il éventra l'Indien.

Cet exploit accompli, Martin secoua la tête, s'étendit en travers de la
porte et, après s'être léché les pattes pendant quelques instants,
reprit son somme interrompu.

Au coucher du soleil, le Marcheur arrivait au cirque de pierre.

--Oh! oh! qu'est-ce à dire? s'écria-t-il; des pas humains! Quelqu'un
chez moi!

Et, le coeur plein d'inquiétude, il franchit en courant le couloir. Sur
le seuil, il trouva son ours qui l'accueillit avec toutes les
démonstrations d'une joie des plus vives.

--Bonjour, bonjour, Martin! dit le trappeur en caressant l'animal; as-tu
vu quelqu'un rôder par ici?

Les yeux de Martin brillèrent comme s'il eût compris la question et te
tournèrent vers la hutte.

--Ah! ah! fit le trappeur en voyant les cadavres... Des Enfants perdus!
Mon ami Martin, tu as bien travaillé!

Deux heures après, les cadavres enterrés, le Marcheur, muni d'un sac à
balles et d'une poudrière convenablement garnie, quittait la hutte pour
rejoindre ses amis, qui l'attendaient à deux milles plus loin de l'autre
côté des montagnes. Martin l'accompagna jusqu'aux limites de son
domaine.



XI.--L'ORAGE.


Cependant la visite que les trois Indiens avaient faite à la hutte avait
fortement donné à réfléchir au Marcheur.

--Les traces étaient toutes fraîches, dit-il à la Flèche-Noire après le
récit des exploits de son ours... Nos ennemis seraient-ils sur notre
piste?

--Oeil-Sanglant est un chien et ses guerriers des vieilles femmes... Les
Yakangs ne les craignent pas.

--Je le sais. Moi non plus, je ne les crains pas... mais voyez-vous,
chef, tout en marchant il m'est venu une idée. Les Hurons, bien que vous
soyez maintenant en paix avec eux, sont jaloux de la puissance des
Yakangs... Je ne serais pas surpris que l'Oeil-Sanglant les eût décidés
à s'unir aux Enfants perdus, d'autant plus que leur chef, le
Nuage-Blanc, vous hait personnellement.

La Flèche-Noire eut un sourire dédaigneux.

--Le chef huron n'a que trente chevelures dans son wigwam, dit-il; moi,
j'en ai soixante. Tant que la Flèche-Noire n'aura pas d'autre ennemi, il
dormira tranquille.

Les événements, d'ailleurs, semblaient donner raison à l'Indien. Malgré
ses minutieuses recherches, le Marcheur n'apercevait rien de suspect
autour de lui. La prairie, à perte de vue, déroulait ses solitudes
immenses aux aspects monotones, et son silence était à peine troublé par
le bruit des pas des voyageurs ou la fuite précipitée des animaux
sauvages cachés parmi les hautes herbes.

A mesure que la petite troupe avançait, la confiance et l'espoir
revenaient dans l'âme du trappeur.

--Courage, monsieur le marquis! disait-il joyeusement. Bientôt nous
toucherons au but... La route doit vous sembler longue?

Mais à chaque question de ce genre le jeune homme, enveloppant d'un
regard Fleur-de-Printemps, remuait négativement la tête. Comment
aurait-il pu se plaindre de la lenteur du temps, lorsqu'une si douce
compagnie venait en abréger les heures?

Ce jour même, vers le coucher du soleil, la caravane arrivait au pied
d'une chaîne de collines abruptes qui entourait la savane comme une
immense ceinture.

--Que mon fils le guerrier pâle se réjouisse, dit le sorcier s'adressant
à Raoul; le trésor qu'il venu chercher chez ses frères les Yakangs se
trouve sur le versant opposé de cette colline qui domine toutes les
autres.

--Hourra! s'écria le trappeur à pleins poumons.

--Bien que nous soyons très près du but de notre voyage, reprit le
sorcier, je ne conseillera pas à mes amis d'essayer à l'atteindre
aujourd'hui. Qu'en dit mon fils la Flèche-Noire? ajouta-t-il en montrant
à l'Indien un grand nuage noir qui surgissait à l'horizon.

Le chef examina le ciel pendant quelques instants:

--Mon père a bien vu, dit-il enfin. Ce nuage a couvé le nid du tonnerre,
et bientôt il s'étendra sur toute la surface de la terre. Que mes fils
cherchent un abri et prient le Grand-Esprit de les protéger, car bientôt
les éléments seront en guerre.

Ce conseil fut immédiatement suivi et la petite troupe, se réfugiant
sous un amas de roches qui garnissaient le pied de la colline,
s'installa de son mieux pour résister à la violence de l'orage qui
menaçait.

La nature elle-même semblait avoir conscience du danger. Le silence qui
planait sur la prairie redoubla, l'air devint immobile. On eût dit que
la terre recueillait ses forces ou sommeillait.

Le nuage signalé par le sorcier montait rapidement et bientôt il
enveloppait l'horizon, étendant sur le ciel son réseau noir, doré de
place en place par les rayons du soleil déjà pâlissants. La même temps,
une vaste nappe brune partant de la terre allait se joindre à lui,
semblable à une immense colonne de fumée marchant d'une seule pièce sur
la plaine.

Tout à coup, sans qu'un souffle d'air se fit sentir, les feuillages
s'agitèrent, les hautes herbes penchèrent leurs tiges flexibles avec un
bruit plaintif; un sourd gémissement sortit des flancs de la colline.
C'était la réponse de la terre au défi que lui jetait l'ouragan.

--Attention, mes amis! cria le trappeur; tenez-vous bien: le branle-bas
va commencer...

Un sourd grondement répondit à ces paroles, puis un immense éclair
sillonna l'horizon, déchirant les flancs du nuage de ses zigzags de feu.

Ce bruit sembla un signal. Le vent, captif jusque-là, s'éleva tout à
coup, étendant sur la campagne ses tourbillons irrésistibles. Incapables
de lutter contre son étreinte, les arbres séculaires gémissaient au
loin, puis brisés, déracinés, ils s'abattaient avec le fracas d'une
bataille.

Des fragments de rochers roulaient sur les flancs de la colline, poussés
par une force irrésistible. Les herbes de la prairie brisées, hachées
comme par la faucille du moissonneur, s'éparpillaient dans l'air et
semblaient pour l'oeil le contour des tourbillons.

En même temps, la pluie,--une pluie drue, épaisse, à larges
gouttes,--tombant par torrents, interceptait la vue et plongeait la
campagne dans une complète obscurité; les pierres, les armes des Indiens
et celles du trappeur, chargés d'électricité, crépitaient entre leurs
mains. Raoul considérait avec épouvante ce cataclysme qui menaçait de
bouleverser la terre, et les Yakangs eux-mêmes habitués qu'ils fussent à
de semblables spectacles, conjuraient intérieurement le Grand-Esprit de
les tirer de ce danger imminent.

Cependant, quelque critique que fût la position de nos amis, elles
n'étaient rien en comparaison de celles de deux hommes qui, à cent pas
de l'abri de rochers, bravaient en rase campagne les efforts de la
tempête. Couchés à plat ventre sur la terre pour donner moins de prise
au vent et cramponnés l'un à l'autre, ils tenaient obstinément leurs
yeux fixés sur la retraite des Yakangs.

Quels étaient leurs desseins? Nous avons appris du métis Scott que,
chargé de négocier une alliance entre les Hurons et les Enfants perdus,
il avait réussi sans difficulté. Les Hurons et les Yakangs étaient
ennemis, sans doute depuis l'origine de leur race. Entre eux, la
guerre--bien qu'interrompue par des trêves assez fréquentes--était
éternelle, car elle avait pour but la suprématie de l'un des deux
peuples dans le désert. De plus, le Nuage-Blanc, comme chef, haïssait
personnellement la Flèche-Noire, dont il enviait la réputation et les
hauts faits. Il avait donc accepté avec empressement l'alliance des
Enfants perdus. Il avait quitté son village en compagnie de son fils,
pendant que dix guerriers hurons rejoignaient les débris de la troupe de
l'Oeil-Sanglant.

Ces hommes qui marchaient depuis le matin dans la piste de la
Flèche-Noire, et qui avaient si bien su dissimuler leur présence aux
yeux clairvoyants du trappeur, étaient le Nuage-Blanc, chefs des
Hurons, et l'Oiseau-du-tonnerre, son fils, un jeune homme, presque un
enfant, qui n'avait pas encore conquis le titre de guerrier.


Pendant la plus grande partie de la journée, le Nuage-Blanc et
l'Oiseau-du-Tonnerre avaient suivi la caravane à environ cinq cents pas
en arrière, et cela si habilement que personne ne s'était douté de leur
présence, lorsque auprès de la colline l'orage était venu les assaillir.

Nous les avons vus, sous la pluie et les éclairs, couchés sur la terre
pour n'être point emportés par le vent, supporter sans faiblir la fureur
des éléments plutôt que d'abandonner leurs desseins.

Cependant les Yakangs, terrifiés par la tempête, se cramponnaient de
toutes leurs forces aux parois des rochers, lorsque tout à coup la voix
du trappeur domina le bruit de l'ouragan.

--La trombe vient droit sur nous! cria-t-il; du sang-froid, mes amis!...
A plat ventre sur la terre, ou nous sommes perdus.

En effet, la trombe, qui, vue de loin, semblait n'avancer qu'avec
lenteur, marchait, vue de près, avec la rapidité d'un cheval lancé au
galop. Son large pied appuyé sur le sol, elle montait jusqu'au ciel par
une spirale immense et s'avançait en tourbillonnant avec un mugissement
terrible.

Les Indiens frissonnaient, se sentant perdus.

Bientôt la trombe atteignit leur retraite et les enveloppa dans ses
replis. Cramponnés aux aspérités du sol, haletants, suffoqués sous cette
formidable pression, les voyageurs fermèrent les yeux et perdirent
connaissance, se croyant voués à une mort certaine.

Mais la trombe, continuant toujours sa marche, rencontra tout à coup la
colline. Le choc la fit reculer, comme étonnée de cette résistance
imprévue; puis, réunissant ses efforts, elle revint de nouveau à la
charge. Mais le cercle de collines tint bon. La colonne battit encore
une fois en retraite, s'arrêta quelques instants au milieu de la plaine
comme pour examiner l'ennemi; puis, reconnaissant sans doute l'inutilité
de ses attaques, elle sembla hésiter, oscilla lentement sur elle-même et
enfin tournoya en sens inverse; elle changea de direction et continua sa
course furieuse vers les régions de l'Ouest, dévastant tout sur son
passage.

Quelques minutes après, comme si la trombe eût formé l'arrière-garde de
l'orage, la pluie cessait, le voile noir qui couvrait le ciel se
déchirait et, sur l'azur mis à nu, le soleil dardait ses derniers rayons
pour consoler la terre des souffrances qu'elle venait d'éprouver.

La Flèche-Noire, le Marcheur et Thémistocle ne tardèrent pas à revenir
au sentiment de la réalité. Encore frissonnants du danger qu'ils avaient
couru, ils jetèrent un regard autour d'eux et un cri de désespoir
jaillit de leur poitrine...

Raoul et Fleur-de-Printemps avaient disparu.



XII--RUSES DE GUERRE.


--Ils sont morts! s'écria le trappeur. L'ouragan les a broyés dans ses
tourbillons! Qui sait si nous retrouverons même les cadavres!

La Flèche-Noire, à genoux sur le sol, examinait attentivement la place
qu'avaient occupée sa fille et le jeune homme.

Tout à coup il se releva en poussant un cri de rage.

--Qu'y a-t-il? demanda le trappeur.

--Mon frère avait raison; le chef Yakang a manqué de prudence... Les
ennemis nous suivaient et ce sont eux qui ont enlevé ma fille et le
guerrier pâle. Que le Marcheur regarde.

Le trappeur se baissa, examinant le sol.

--Diable! diable! mes prévisions se réalisent de plus en plus, dit-il;
les ravisseurs sont des Hurons.

--Des Hurons?

--Oui... et... attendez... le Nuage-Blanc lui-même est venu ici... Voici
une plume d'aigle de sa coiffure, je la reconnais... Dieu soit loué! les
enfants vivent encore... Mais dans quel but les a-t-on enlevés?

--Oeil-Sanglant aime Fleur-de-Printemps, dit l'Abeille d'une voix
sombre.

--Lui? dit la Flèche-Noire en crispant les poings. Ce chien des prairies
a osé lever les yeux sur l'étoile des Yakangs!...

--L'Abeille a raison, fit le trappeur, et je devine maintenant le
dessein de nos ennemis. Le chef huron a enlevé Fleur-de-Printemps pour
la mettre entre les mains de l'Oeil-Sanglant, qui la forcera à partager
son wigwam et à devenir sa femme. Quant à Raoul, les Enfants perdus,
pour se venger de leur défaite, l'attacheront au poteau de torture.
Maintenant, que va faire mon frère?

La Flèche-Noire, au lieu de répondre, alluma son calumet et se mit à
fumer d'un air aussi impassible que si rien d'extraordinaire ne venait
de se passer.

--Partons! dit-il tout à coup en secouant la cendre de sa pipe.

La troupe des Yakangs s'ébranla lentement sous la conduite du trappeur
et de la Flèche-Noire, qui marchait courbé vers la terre détrempée où
les pas des ravisseurs avaient laissé de profondes empreintes.

Cette chasse silencieuse dura jusqu'à la tombée de la nuit.

--Campons, dit la Flèche-Noire. Demain il fera jour.

L'aube blanchissait à l'horizon et les Yakangs étaient de nouveau sur la
piste des Hurons, mais, au bord d'un cours d'eau qu'ils avaient traversé
la veille les traces cessèrent.

--Les Hurons ont passé le fleuve, dit le trappeur après avoir examiné la
rive; faisons comme eux.

La Flèche-Noire approuva et entra résolument dans l'eau, peu profonde en
cet endroit. Mais arrivé sur le bord opposé, il poussa un cri de
triomphe, et, appelant le Marcheur, lui montra la terre.

Le trappeur se baissa; le sol était piétiné comme par le passage de
plusieurs hommes. Quelque chose brillait dans l'herbe.

--C'est une des coquilles détachées de la ceinture de
Fleur-de-Printemps, dit Thémistocle; je la reconnais.

--En avant! s'écria la Flèche-Noire; nous sommes sur la piste.

--Halte! chef; arrêtez! fit le trappeur qui continuait à examiner le
sol; mon frère est sur une fausse piste. Les Hurons n'ont point traversé
la plaine.

--Oach! et ces traces?

--Ruses de guerre. Les coquins sont adroits, mais ils ne connaissent pas
le vieux limier.

--Nègre comprend pas! disait le noir suivant cette scène d' un air
ébahi.

--Voyez ces empreintes. Pour vous, elles signifient que des hommes ont
passé là, voilà tout. Pour moi, elles ont un autre sens, parce que les
Indiens en marche prennent mille précautions pour effacer toute trace de
leur passage. Ici ces traces semblent multipliées à plaisir; c'est pour
nous donner le change. De plus, toutes ces empreintes sont égales; elles
ont donc été faites par le même pied, par un seul homme. La troupe des
Hurons n'est point passée par ici.

La Flèche-Noire fit un signe d'assentiment.

--Voici ce que je pense. Le Nuage-Blanc est arrivé au bord du fleuve. Un
de ses hommes l'a traversé pour laisser la fausse piste; pendant ce
temps, le reste de la troupe a suivi la lit même de la rivière. Qu'en
dit mon frère?

--Le Marcheur est un véritable Indien; rien ne lui échappe.

--Maintenant une dernière question se présente. Les Hu rons ont-ils
descendu ou remonté le fleuve?... A mon avis, ils l'ont remonté, parce
qu'en amont l'eau est moins profonde qu'en aval et qu'ils avaient des
prisonniers... Si mon frère le veut, nous suivrons ce chemin.

--Notre frère a raison, dirent les Indiens en entrant dans l'eau.

Pendant plus d'une demi-heure, ils remontèrent le fleuve, luttant contre
la violence du courant, très-fort en cet endroit, et explorant avidement
les deux rives.

--Hourra! s'écria tout à coup le trappeur montrant à ses amis la trace
d'un pied humain imprimé sur la berge. Le Nuage-Blanc est revenu sur ses
pas et s'est rapproché des collines. Maintenant nous tenons la piste,
nous les atteindrons.

La troupe s'avança avec une nouvelle ardeur. Tout à coup, en passant
auprès d'un buisson de _winterberg_ entouré de hautes herbes,
Thémistocle, qui marchait à côté du trappeur, d'un bond prodigieux
s'élança au milieu du buisson sans se préoccuper des épines qui lui
déchiraient les chairs.

Un instant après, il en ressortait tenant à la gorge un Indien à moitié
étranglé.

--Arrêtez, Thémistocle! cria le trappeur; ce Peau-Rouge est un ami,
c'est le Castor.

Thémistocle obéit.

--Que mon frère soit le bienvenu, dit la Flèche-Noire. Bien qu'il fasse
partie des Enfants perdus, le Castor est mon ami et a déjà rendu
d'innombrables services à mon peuple.

--Les Enfants perdus sont des chiens! Le Castor les méprise et veut
orner ses mocassins avec la chevelure de leur chef Oeil-Sanglant... Les
Yakangs veulent-ils me permettre de les accompagner?

--Que les guerriers prennent garde! dit l'Abeille: le Castor est
peut-être un traître.

--Oh! fit le trappeur en se récriant.

L'Enfant perdu lança à l'Indienne un regard indéfinissable.

--Ma mère se souvient-elle de la nuit où son village fut surpris par les
Enfants perdus?

--Elle s'en souvient.

--L'Abeille, terrassée par Oeil-Sanglant, allait périr. Un tomahawk a
brisé l'arme de son ennemi. Ce tomahawk, qui l'avait lancé?

--Vous?

--Moi.

--Que mon fils me pardonne: il comprendra mes soupçons et les excusera.

Le Castor s'inclina.

--Mon frère suit la piste des Hurons? dit-il à la Flèche-Noire. Sa fille
et le guerrier pâle ont été enlevée pendant la tempête.

--Qui les a enlevés? mon frère le sait-il?

--Oui. Le Nuage-Blanc et son fils l'Oiseau-du-Tonnerre.

--Qu'en ont-ils fait?

--Ils les ont livrés à l'Oeil-Sanglant, qui forcera l'étoile des Yakangs
à devenir sa femme et qui attachera le guerrier pâle au poteau de
torture.

--Quand?

--Aujourd'hui... dans trois heures.

Une exclamation de douleur jaillit des poitrines de la Flèche-Noire, du
trappeur et de Thémistocle.

--Trop tard! murmurèrent-ils; nous arriverons trop tard!

--Mes frères se trompent. Les Enfants perdus et les Hurons ne sont pas
si loin, et, avant trois heures, mes frères les auront rejoints.

--Que mon fils le Castor m'écoute, dit la Flèche-Noire. Mon sort est
entre ses mains. Qu'il me guide vers ma fille, et ma vie lui appartient.

Le Castor lui tendit la main.

--Mon coeur a toujours aimé les Yakangs et haï les Enfants perdus,
dit-il; je ferai ce que mon père désire.

Et, prenant la tête de la troupe, il s'avança à grands pas dans la
prairie.

L'Abeille, qui supportait la fatigue aussi bien que le guerrier le plus
robuste, semblait réfléchir profondément, tout en jetant de temps en
temps un regard perçant sur le Castor.

Tout à coup elle quitta son rang, et s'approchant du jeune Indien elle
murmura à voix basse:

    Pour voir encore ton doux visage,
    Jeune fille, vers ton village
    Je suis entraîné par mon coeur.
    Je te vois jouer sur la mousse
    Et j'écoute ta voix plus douce
    Que la voix de l'oiseau moqueur.

Le Castor tressaillit

--Bon! fit l'Abeille; les yeux d'une mère voient tout. Mon fils aime
Fleur-de-Printemps, il la sauvera.

Arrivé au pied de la colline, le Castor longea sa base pendant quelques
minutes, puis il s'engagea dans un étroit défilé conduisant au versant
opposé.


--Oach! dit le sorcier au Marcheur, nous ne sommes plus qu'à deux
railles du lieu redoutable où gît le trésor de Montcalm, le grand
guerrier blanc. Les Enfants perdus connaîtraient-ils ce secret?

--Je l'ignore. S'il ne le connaissent pas, il faut les chasser, pour les
empêcher de le découvrir, et s'ils le connaissent déjà... alors...

Le trappeur acheva sa pensée en frappant avec force la crosse de sa
carabine.

Depuis quelques instants déjà, la marche du Castor s'était ralentie, et
il avait fait signe à ses amis de ne plus avancer qu'avec une extrême
précaution. Bientôt il ordonna aux Yakangs de s'arrêter; puis prenant à
part la Flèche-Noire, le trappeur et Thémistocle:

--Que mes frères me suivent, dit-il, et vous, guerriers yakangs, ne
sortez de votre retraite que lorsque vous entendrez retentir le
croassement du corbeau.

Mais il eut beau employer tous les moyens possibles de persuasion, il ne
put empêcher l'Abeille de se joindre à lui et d'accompagner son mari.

A quelque distance de l'endroit ou ils se trouvaient se dressait une
sorte de muraille de rochers qui semblait servir de contrefort à la
chaîne de collines. D'épais buissons de gadellier sauvage et de rosiers
des savanes en garnissaient le pied, et quelques pins séculaires,
étendant sur eux leurs bras touffus, semblaient les protéger.

C'est vers cet endroit que le Castor dirigeait ses amis en rampant dans
les hautes herbes et les murettes.

Arrivé à la base des rochers, il écarta avec précaution le feuillage qui
masquait la vue et, faisant signe au trappeur et au chef yakang:

--Que mes frères regardent, dit-il.

La Flèche-Noire colla son oeil contre l'ouverture ainsi pratiquée et
recula soudain comme s'il eût été mordu par un serpent.

Il venait d'apercevoir, attachés dos à dos au poteau de torture, sa
fille et le marquis de Valvert, entourés d'un cercle d'Indiens qui
préparaient les instruments du supplice. Tous les ennemis de son peuple
étaient là: l'Oeil-Sanglant avec les Enfants perdus, le Nuage-Blanc et
l'Oiseau-du-Tonnerre avec les Hurons, le Novice arec sa bande d'écumeurs
du désert.

Vaincu par la douleur, par la rage, incapable de se maîtriser plus
longtemps, le chef yakang brandit son tomahawk et porta sa main à sa
bouche pour donner le signal convenu avec ses guerriers, lorsque le
trappeur le retenant:

--Que mon frère soit prudent, lui dit-il. Le supplice de ces enfants ne
va pas commencer encore et les ennemis pourraient les tuer si nous
agissions trop précipitamment. Employons d'abord la ruse; la force
viendra après. Laissez-moi faire.

Et le trappeur se penchant vers Thémistocle, lui murmura quelques mots
à l'oreille.



XIII.--DEUX COEURS INDIENS.


Nous avons laissé le Nuage-Blanc et son fils couchés à plat ventre sur
la terre pendant l'orage et fixant des yeux ardents sur le cirque de
rochers qui abritait la troupe des Yakangs. Par un hasard providentiel,
les deux Hurons se trouvèrent hors de l'atteinte de la trombe furieuse,
qui les eût emportées comme une feuille dans ses tourbillons.

--Que mon fils s'apprête, dit le Nuage-Blanc en voyant le météore
menacer les Yakangs; bientôt il pourra montrer s'il est digne de
recevoir le titre de guerrier.

Les deux Indiens se levèrent et, sûrs que dans l'obscurité de la
tourmente ils ne seraient point aperçus, ils s'élancèrent en courant
vers la grotte et l'atteignirent au moment où la trombe furieuse venait,
pour ainsi dire, d'anéantir les compagnons de la Flèche-Noire.

Un éclair permit aux Hurons de s'orienter. Sans songer qu'ils pouvaient
être eux-mêmes emportés par la rafale, ils se précipitèrent vers
Fleur-de-Printemps.

--Deux prises valent mieux qu'une, murmura l'Oiseau-du-Tonnerre en
s'avançant vers Raoul étendu sur la terre non loin de la jeune fille.

Une minute après, les Hurons s'enfuyaient portant sur leur épaule les
captifs bâillonnés, garrottés et encore privés de sentiment.

Les ravisseurs coururent sans s'arrêter jusqu'au bord du fleuve. Arrivés
là:

--Que mon fils dépose son fardeau, dit le Nuage-Blanc, et qu'il se rende
sur l'autre rive; il fera une fausse piste pour tromper les Yakangs, qui
doivent être déjà sur nos traces.

L'Oiseau-du-Tonnerre obéit sans mot dire, puis revint vers son père.

--Que devons-nous faire maintenant? demanda-t-il.

--Maintenant, répondit le Huron après avoir réfléchi quelques instants,
nous marcherons dans le lit du fleuve pour faire perdre nos traces, puis
nous rejoindrons nos amis de l'autre côté des collines.

Cette manoeuvre, sur laquelle le chef huron comptait pour échapper aux
poursuites des Yakangs, échoua, comme nous l'avons vu, grâce à la
perspicacité du trappeur.

La nuit était tout à fait venue lorsque les deux Hurons arrivèrent au
camp des Enfants perdus.

--Le Nuage-Blanc sait tenir ses promesses, dit le chef en déposant
Fleur-de-Printemps aux pieds de l'Oeil-Sanglant.

--De plus, dit l'Oiseau-du-Tonnerre, voici un ennemi dont la capture
réjouira le coeur de mon frère.

Oeil-Sanglant eut un méchant sourire.

--Que comptent faire les guerriers hurons de leurs prisonniers?

--Rien, répondit le Nuage-Blanc; j'ai promis à mon frère de les lui
amener, je tiens ma promesse; ils sont à lui, l'Oeil-Sanglant en
disposera à sa guise.

--Merci! répondit le chef des Enfants perdus. Un jour viendra où
l'Oeil-Sanglant saura reconnaître ce service. Qu'on emmène les
prisonniers sous ma tente! dit-il à deux de ses guerriers.

Cet ordre fut immédiatement exécuté.

Raoul, anéanti par ce qui lui arrivait, gisait inerte sur le sol.
Incapable de rassembler ses idées, il se croyait le jouet d'un cauchemar
pénible et appelait de tous ses voeux l'instant du réveil.

Quant à Fleur-de-Printemps, plus habituée à ces moeurs étranges, elle ne
se dissimulait pas l'horreur dans sa position. Mais, loin de se laisser
abattre, la courageuse fille semblait puiser une nouvelle énergie dans
sa faiblesse même.

--La Flèche-Noire, se disait-elle, s'apercevra bientôt de notre absence
et saura nous délivrer. Attendons.

Tout à coup un coin de la tente se souleva, et l'Oeil-Sanglant entra.

L'Indien considéra avec une joie féroce les deux prisonniers, puis,
s'approchant de la jeune fille:

--Fleur-de-Printemps sait-elle qui lui parle? dit-il.

--Oui. Vous êtes un Enfant perdu, un ennemi de ma race... un chef
peut-être?

--L'Oeil Sanglant! dit l'Indien avec emphase.

A ce nom redouté et abhorré parmi les Yakangs, la jeune fille se recula
en frissonnant.

--L'étoile des Yakangs sait-elle quel sort nos guerriers lui réservent
ainsi qu'au guerrier pâle? Sait-elle qu'ils veulent les attacher tous
deux au poteau du sang?

--Oh! s'écria la jeune fille.

--Fleur-de-Printemps n'ignore pas que les Enfants perdus connaissent
l'art de faire crier comme des vieilles femmes les guerriers les plus
courageux. Quelle contenance fera-t-elle lorsque les couteaux de mes
fils découperont ses chairs, lorsque ses ongles et ses cheveux seront
arrachés un à un?

Le chef des Enfants perdus se tut pour juger de l'effet que ses paroles
avaient produit.

Fleur-de-Printemps frissonnait. Elle connaissait de longue date ces
horribles exécutions et savait à quel degré de perfection les Enfants
perdus avaient porté l'art des supplices.

Cependant l'étoile des Yakangs peut échapper à son sort, dit tout à coup
l'Indien.

--Que le chef s'explique.

--Les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon coeur depuis
longtemps. Qu'elle consente à partager mon wigwam et, au lieu d'être
attachée au poteau de torture, elle sera aimée et respectée de nos
guerriers.

--Fleur-de-Printemps est la fille d'un chef. Jamais elle ne vivra avec
un chien des prairies!

--Que ma fille prenne garde! cria Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils
et étreignant convulsivement le bras de la jeune fille.

Fleur-de-Printemps poussa un cri de douleur.

--Votre conduite est infâme, chef, dit Raoul. Le beau mérite de faire
trembler une femme!

L'Oeil-Sanglant se tourna vers Raoul, auquel il n'avait pas pris garde
jusque-là, et, pour toute réponse, lui fouetta le visage d'un revers de
sa robe de bison.

A cette insulte, un nuage passa devant les yeux du marquis. Ses muscles
se roidirent comme pour briser ses liens; mais, voyant l'inutilité de
ses efforts, il retomba sur le sol et, poussa un gémissement de fureur
et d'impuissance.

--Oeil-Sanglant frappe un ennemi sans défense! s'écria
Fleur-de-Printemps dont les yeux lançaient des éclairs; c'est un lâche!
mon coeur le méprise et les guerriers de ma race feront des sifflets de
guerre avec ses os!

--J'ai voulu sauver la fille des Yakangs, dit l'Indien d'une voix
sombre; elle ne l'a pas voulu, elle mourra!

--Apprêtez vos supplices, dit la jeune fille; je les attends sans
crainte.

L'Oeil-Sanglant quitta la tente, le coeur plein de rage, et sur l'heure
convoqua les chefs de la troupe.

--Que décident mes frères du sort des prisonniers.

--Le poteau du sang, fit le métis Scott.

Les autres chefs approuvèrent.

--Bien, dit l'Oeil-Sanglant. Les prisonniers seront attachés au poteau
de torture demain, lorsque le soleil aura parcouru la moitié de sa
carrière.

Puis, laissant ses compagnons, le chef des Enfants perdus se dirigea de
nouveau vers la tente pour faire connaître aux prisonniers la décision
du conseil.

Après le départ de leur ennemi, les prisonniers gardèrent d'abord le
silence avec une morne résignation.

--Mourir ainsi, dit tout à coup Raoul, c'est affreux!
Fleur-de-Printemps, abandonne-moi à mon triste sort et accepte la
proposition de l'Oeil-Sanglant.

--Jamais!

--Songe à ton père et à ta mère.

--La Flèche-Noire est un chef; il maudirait sa fille, si elle tremble en
face de la mort.

--La mort n'est rien... mais la souffrance!

--La souffrance?... Celui qui implore ses ennemis est un lâche!... Mais
le supplice ne peut avoir lieu encore et les Yakangs doivent être sur
notre piste.

Et s'ils arrivent trop tard?

--Alors nous mourrons ensemble. C'est un bonheur de mourir avec ceux
qu'on aime!

En ce moment, une voix douce et harmonieuse s'éleva derrière la tente:

    Lorsque tu cours dans la prairie,
    Ton pied rase l'herbe fleurie
    Plus léger qu'une aile d'oiseau;
    Dans les sentiers tu vas, tu passes,
    Sans jamais laisser de traces
    Que le castor au sein des eaux.

--La voix de mon rêve! s'écria la jeune fille. Que le guerrier pâle
espère; un ami veille près de nous.

Tout à coup la tente s'entr'ouvrit et un homme parut. C'était le Castor.

--Que ma soeur ouvre son coeur à l'espérance, dit-il. Un ami est là;
bientôt Fleur-de-Printemps rejoindra les guerriers de sa tribu?

--Seule?

--Seule!

--Alors Fleur-de-Printemps reste.

--Que veut dire ma soeur?

--Vivre avec lui ou mourir ensemble! fit la jeune fille en tournant ses
beaux yeux vers Raoul.

--Quels sont les liens qui unissent ma soeur à l'étranger?

--Fleur-de-Printemps l'aime.

Et, toute honteuse, elle détourna la tête.

A cet aveu, le Castor poussa un soupir douloureux et appuya ses mains
crispées sur son coeur comme pour en comprimer les battements.

--Fleur-de-Printemps aime un blanc, un des ennemis insatiables de sa
race! Cela lui portera malheur!

--L'étranger n'est pas un ennemi; il a sauvé mon peuple. Les Yakangs
l'ont adopté et Fleur-de-Printemps lui a donné son coeur.

Le Castor jeta sur Raoul un regard d'une expression étrange; ses
sourcils se froncèrent et il tomba dans une profonde rêverie.

Dans le coeur de ce sauvage enfant de la nature, habitué à ne
reconnaître d'autres lois que celles de ses passions et de ces caprices,
son amour pour la jeune fille et sa haine pour un rival se livraient un
violent combat.

Soudain le Castor releva la tête.

--Ma soeur sera obéie, dit-il avec effort: elle partira avec le guerrier
pâle.

Et, se baissant vers les prisonniers, il se mit en devoir de couper
leurs liens lorsqu'une main pesante s'appuya sur son épaule.

Le Castor se releva d'un bond. Il se trouvait en présence de
l'Oeil-Sanglant.

--Le Castor est généreux! dit celui-ci avec ironie; il donne la liberté
à des prisonniers qui ne lui appartiennent pas.

--Trêve de railleries! s'écria le jeune Indien; maintenant que
l'Oeil-Sanglant a surpris mes desseins, je n'ai plus besoin de les
cacher. Oui, je veux délivrer les prisonniers!

--Ces prisonniers m'appartiennent. Le conseil des chefs les a condamnés
à être attachés; ou poteau du sang.

--Le conseil des chefs?... Le Castor n'y assistait pas, et cependant le
Castor est un chef. D'ailleurs, que m'importent vos décisions? Les
Enfants perdus sont des chiens; mon coeur les méprise depuis qu'il les
connaît!

--Le Castor est un traître, et comme un traître il mourra! dit
Oeil-Sanglant en faisant un pas vers le jeune homme.

--Prenez garde, chef! je ne suis pas un enfant, et les menaces ne m'ont
jamais effrayé. J'accepte le combat; j'ai juré que la chevelure de
l'Oeil-Sanglant ornerait un jour mes mocassins... car moi aussi j'aime
Fleur-de-Printemps!

En entendant ces mots, le chef des Enfants perdus poussa une exclamation
de rage et dégaina son couteau.

Le Castor l'imita.

Les deux Indiens, la tête haute, le visage enflammé, s'observaient du
regard, prêts à fondre l'un sur l'autre.

--Non! dit tout à coup Oeil-Sanglant, pas ainsi!... Le poteau de torture
aura trois victimes au lieu de deux.

A ces mots, il sortit de la tente en poussant son cri de guerre.

Les Enfant perdus accoururent autour de lui.

--Que mes fils s'assurent du Castor! cria-t-il. Le Castor est un
traître!

Les Enfants perdus obéirent; mais le Castor, par un mouvement rapide
comme l'éclair fendit d'un coup de tomahawk la tête du premier Indien
qui s'approcha de lui; puis, montant avec une agilité inouïe sur la
muraille de rochers qui entouraient le camp:

--Les Enfants perdus ne sont pas des guerriers, cria-t-il; Le Castor se
rit de leur colère. Un jour ils se retrouveront sur le sentier de la
guerre!...

Et, d'un bond prodigieux, il sauta au bas de la muraille et s'enfuit
dans la direction des collines.

Les Enfants perdus n'osèrent imiter son exemple, et, comme il leur eut
fallu faire un long détour pour suivre la piste du Castor, ils jugèrent
toute poursuite inutile et remirent leur vengeance à un moment plus
favorable.

--Je ne sais pourquoi, se dit en lui-même le métis Scott, la conduite du
Castor m'intrigue. Je suis sût que j'apprendrai de bonnes choses en le
suivant.

Et, escaladant à son tour les rochers, il exécuta la manoeuvre du Castor
et disparut dans les hautes herbes.



XIV.--LE TRESOR DE MONTCALM.


Le Castor marcha tout le reste de la nuit sans ralentir son allure. Au
point du jour il arriva au pied de la plus haute des collines et se
dirigea vers le sommet à travers les broussailles inextricables qui en
couvraient la surface.

Vers le milieu de la montée, changeant de direction, il s'engagea
résolument sur une étroite corniche qui surplombait l'abîme.

Bientôt il déboucha sur une plate-forme au centre de laquelle se
dressait une gigantesque aiguille de granit.

Un homme était assis à la base de la pierre.

C'était un grand vieillard à la face ridée, aux longs cheveux flottants,
blancs comme la neige. Il portait le costume traditionnel des Indiens
des cinq grandes nations désignées habituellement sous le nom générique
d'_Iroquois_. A sa droite, sur le sol, étaient posés un arc et le
carquois garni de flèches; à sa gauche, la lance et le tomahawk.
Immobile, l'oeil fixé vers l'orient, on eût dit une statue de bronze.

Le Castor considéra quelques instants cet homme d'un air attendri, puis
lui posa la main sur l'épaule.

Le vieillard tressaillit..

--L'esprit de mon père est occupé, dit le Castor; Il ne s'aperçoit pas
de la présence de son fils.

--Oui, répondit le vieillard en étreignant le jeune homme sur sa
poitrine. L'esprit de Donnahcomah est triste; il songe aux Indiens dont
la puissance décroît de jour en jour.

--Que mon père chasse ces tristes pensées: le sang des jeunes hommes
bouillonne dans leurs veines!

--Que mon fils m'écoute! dit Donnahcomah; je suis vieux, et à mon âge,
sur le seuil des prairies bienheureuses, l'esprit acquiert plus de
lucidité. Les visages pâles sont avides: la terre est trop petite pour
eux. Un jour viendra où ils la couvriront: tout entière, et alors les
fils rouges du Grand-Esprit auront vécu.

--Les Indiens sauront se défendre, mon père!

Le vieillard secoua la tête.

--Les visages pâles sont très-puissants; leur médecine est meilleure que
celle des pauvres Indiens; ils vaincront... Mais laissons ces tristes
idées... Pourquoi mon fils vient-il me voir?

--Il vient demander conseil à son père.

--Qu'il parle; mes oreilles sont ouvertes.

--Le Castor a poussé son cri de guerre contre l'Oeil-Sanglant.

--Bon! mon fils a bien agi.

--Oach! que mon père se souvienne que c'est lui même qui m'a engagé à
m'introduire dans les rangs des Enfants perdus.

--Oui, autrefois il le fallait.

--Et maintenant?

--Il ne le faut plus.

--Que mon père s'explique; je ne le comprends pas.

--Bientôt le Castor connaîtra le fond de mon coeur. Auparavant, qu'il me
dise ce qui se passe dans le désert.

--Plusieurs blancs y sont entrés sous la conduite d'un homme surnommé
Novice, et se sont alliés aux Enfants perdus.

--Dans quel but? mon fils le sait-il?

--Oui. Dans le but de chercher un trésor caché dans les prairies.

--Oach! fit le vieillard. Et puis?

--Un autre visage pâle, ami du Marcheur, a été adopté par les Yakangs.
Comme le Novice, il vient chercher un trésor dans le désert.

--Bon! Que mon fils s'asseye à mes cotés, et qu'il me dise tout ce qu'il
sait, sans omettre aucun détail.

Le Castor obéit et raconta longuement son amour pour Fleur-de-Printemps,
l'arrivée du Novice à la clairière, l'attaque du village yakang par les
Enfants perdus, la brusque apparition de Raoul, du Marcheur et du démon
du Champ-Rouge; puis il dit la capture de la jeune fille et du marquis
par les chefs luirons, et enfin la scène de la tente où il avait
ouvertement rompu avec les Enfants perdus.

Le récit achevé, le vieillard laissa tomber son front dans ses deux
mains et sembla méditer.

--Mon fils, dit-il enfin en relevant la tête, a dû se demander bien
souvent pourquoi Donnahcomah vivait toujours seul, isolé sur cette
colline, loin du commerce des autres fils du Grand-Esprit.

--Mon père a deviné ma pensée.

--Eh bien! que le Castor m'écoute; je vais lui montrer le fond de mon
coeur.

--Que mon père parle, son fils l'écoute avec respect.

--Le Castor sait que les Indiens sont les fils aines du Wacondah. C'est
pour eux que le Grand-Esprit créa les prairies, c'est pour les nourrir
et les vêtir que le Maitre de la vie peupla le désert des bisons.
Autrefois notre race, aujourd'hui vaincue par les visages pales, était
riche et puissante: elle régnait sans partage sur toutes les terres et
n'avait de limites que celles formées par les grandes eaux. Un sachem
redoutable, terrible dans les combats et sage durant la paix, commandait
à tous les Peaux-Rouges des terres du sud. Ce grand sachem demeurait
bien loin d'ici, dans la ville sacrée et éternelle, au milieu des terres
baignées par les mers chaudes du Sud, et sa puissance était immense.
Hélas! qui sait cela aujourd'hui? Moi seul peut-être! Que mon fils se
souvienne du nom de ce grand guerrier: il s'appelait Moctézucoma [2].

[Note 2: C'est ainsi que les Indiens prononcent le nom de Montézuma. Chose
étrange! un grand nombre de peuplades de l'Amérique ont conservé le
souvenir et la tradition du prince infortuné vaincu par Fernand Cortez.
Elles prononcent son nom avec respect, et, chose remarquable encore,
elles croient qu'il reviendra un jour pour chasser les visages pâles et
rendre aux Indiens leur puissance première.]

"Un jour, jetant les yeux sur la mer, les Indiens virent apparaitrent
avec surprise des pirogues immenses, semblables à des montagnes
flottantes, du côté d'où naît le soleil. C'était les visages pâles qui,
poussés par le dieu du mal, leur protecteur, venaient voler les terres
des fils du Wacondah.

"Moctézucoma était un guerrier terrible: il se battait avec le courage
de l'ours gris. Mais, hélas! le Maître de la vie oubliait ou voulait
éprouver ses fils. Malgré ses prodiges de valeur, Moctézucoma fut
vaincu, puis il disparut... Les visages pâles se vantèrent de l'avoir
tué; mais mon fils le sait, la langue des visages pâles est fourchue. Le
grand chef des Peaux-Rouges n'était pas mort: enveloppé d'un nuage, il
était monté jusqu'aux prairies bienheureuses pour implorer la pitié du
Grand-Esprit.

"Avant de partir, il avait fait cacher en différents endroits de son
royaume la plus grande partie de ses richesses, et, quand il reviendra,
il retrouvera ses trésors pour soutenir la guerre contre les visages
pâles, les refouler dans leurs iles et donner de nouveau à nos frères
l'empire du monde... Hélas! fit mélancoliquement le vieillard, quand ce
jour luira t-il?... Que le grand chef se dépêche, il y a longtemps que
les Peaux-Rouges l'attendent..."

--Eh bien? dit le Castor.

--Eh bien! si Donnahcomah vit seul, c'est qu'il connaît un de ces
trésors et qu'il le garde.

--Est-ce possible?

--Mon fils le verra bientôt.

--Comment mon père l'a-t-il découvert?

--Que mon fils m'écoute, je n'ai pas fini. Le premier de notre famille
se nommait Griffe-d'Ours. C'était un grand guerrier, un chef redoutable
de la tribu des Yakangs.

--Des Yakangs?

--Oui, des Yakangs; voilà pourquoi j'ai recommandé à mon fils le Castor
d'aimer les guerriers de la Flèche-Noire et de les traiter comme des
frères.

--Alors pourquoi mon père m'a-t-il conseillé d'entrer dans les rangs
des Enfants perdus, leurs plus mortels ennemis?

--Pourquoi? Parce que les Enfants perdus immolent au Grand Esprit tous
les visages pâles qui entrent sur notre territoire et les empêchent
ainsi, sans le savoir, de découvrir jamais le trésor sur lequel je
veille...

"Un jour, notre père Griffe-d'Ours escortait dans les prairies à la tête
d'une troupe de Hurons avec lesquels il venait de faire la paix, une
famille de visages pâles qu'il avait juré de protéger. Mais les Hurons,
troublés par les vapeurs de l'eau de feu, qui rend fous les pauvres
Indiens, massacrèrent les visages pâles au mépris de la foi jurée.
Griffe-d'Ours lui-même, voulant défendre ses protégés, tomba percé de
coups. Cependant il n'était pas mort. Profitant des ténèbres de la nuit,
il s'éloigna, rampant, du lieu du carnage. Il erra longtemps dans le
désert, sans abri, sans asile, supportant la faim et la soif, blessé, le
sang brûlé par la fièvre, mais soutenu par l'espoir de la vengeance. Un
jour qu'il venait de s'endormir au bord d'un cours d'eau, le grand chef
Moctézucoma lui apparut, et montrant du doigt cette colline, lui ordonna
de veiller à la sûreté d'un trésor qui y était caché et de le défendre
surtout contre la cupidité des visages pâles.

"Griffe-d'Ours obéit. Il escalada la colline, découvrit le trésor et le
garda pendant trente-deux ans.

"Cependant à chaque lune, abandonnant son poste, il se rendait au
village des Hurons et immolait l'un des meurtriers pour apaiser les
mânes des victimes. Trente fois il renouvela ces expéditions, jusqu'à ce
que toute la troupe des Hurons coupables eut disparu.

"Quand Griffe-d'Ours mourut, son fils lui succéda, puis un autre, puis
un encore, puis enfin Donnahcomah. Mais, hélas! Donnahcomah est bien
vieux; bientôt il ira rejoindre ses pères dans les prairies
bienheureuses, et alors mon fils le Castor le remplacera. Maintenant,
que mon fils me suive."

Donnahcomah se dirigea vers l'une des extrémités de la plate-forme et
contourna un amas de rochers surplombant l'abîme. Derrière ces blocs de
pierre s'ouvrait l'entrée étroite d'une grotte obscure et profonde. Le
vieillard, allumant une branche de pin, se glissa à plat ventre dans la
grotte, suivi du Castor.

Apres de longs détours dans des corridors tortueux, les deux Indiens
atteignirent le fond de l'excavation, et un cri d'admiration jaillit de
la poitrine du jeune homme.

Devant lui, appuyés sur le sol et montant jusqu'à la voûte, des monceaux
de poudre d'or se dressaient, renvoyant en fauves lueurs les rayons du
flambeau réfléchis sur leur surface.

--Voilà les richesses que Moctézucoma doit trouver intactes quand il
reviendra sur la terre.

--Aucun visage pâle n'a jamais soupçonné l'existence de cette grotte?
demanda le Castor.

--Si, un seul, quand le père de mon père veillait ici, un visage pâle,
guidé sans doute par le mauvais Esprit, réussit à s'introduire dans la
grotte. Pendant trois jours et trois nuits, mon ancêtre le poursuivit à
travers la prairie et parvint à l'atteindre. Mais le visage pâle
s'échappa, laissant sa chevelure entre les mains de son ennemi. C'était
un guerrier du grand chef blanc Montcalm, ennemi des Iroquois et allié
des Hurons.

--Et parmi mes frères les Indiens?

--Un seul, le grand sorcier des Yakangs.

--Bon! Mais que mon père me permette une question. Si un étranger venait
en ces lieux, que ferait mon père?

--Il le tuerait.

--Mais si mon père, malgré son courage, était obligé de céder?

--Donnahcomah est prudent; il connaît les ruses des visages pâles. S'il
était forcé de céder, alors... que mon fils regarde.

Et, élevant le flambeau au-dessus de sa tête, le vieillard montra un
large trou pratiqué dans l'une des parois de la grotte et rempli de
poudre grossière.

--Une étincelle tombe là, dit-il, et la montagne s'écroulera!... Il vaut
mieux détruire le trésor que de le laisser ravir par les visages pâles.

Le Castor fit un signe d'assentiment puis, précédé du vieillard, il
sortit de la grotte, les yeux encore éblouis des richesses qu'il venait
de contempler.

Le Castor redescendit la colline. Nous l'avons vu guider les Yakangs
vers le camp de leurs ennemis.

Environ une heure après, Donnahcomah suivait le même chemin.

Le vieillard venait à peine de disparaître qu'un homme surgit derrière
l'aiguille de granit.

--Cet homme était le métis Scott.

--Je savais bien, dit-il, que j'apprendrais de bonnes choses en suivant
le Castor. Voyons un peu, à notre tour, ce fameux trésor. Qu'il
appartienne à Moctézucoma ou au diable, je puis bien en prendre ma part.

Et, allumant le flambeau il pénétra dans la grotte.

A la vue des immenses richesses qui s'étalaient devant ses yeux:

--Hourra! s'écria-t-il avec une voix qui n'avait plus rien d'humain.

Et dans un accès de démence le misérable se rua sur ces monceaux d'or,
se roulant sur eux et y enfonçant ses bras tout entiers, comme s'il eût
craint que quelqu'un voulût les lui ravir.



XV.--A CHACUN SELON SES OEUVRES.


Obéissant aux ordres du Marcheur, Thémistocle, avec une agilité dont il
s'émerveillait lui-même, monta sur l'un des pins qui étendaient leurs
longues branches jusqu'au-dessus du poteau de torture et se perdit
bientôt dans le feuillage. Puis, avec des précautions infinies, il rampa
sur les branches jusqu'au-dessus de la tête des deux victimes. Arrivé
là, le nègre s'arrêta, guettant une occasion favorable.

Au bout de quelques minutes, les préparatifs du supplice étaient
terminés.

--Que les guerriers prennent leur place! cria Oeil Sanglant. Bientôt
leurs oreilles seront réjouies par les cris de douleur de leurs ennemis.

Toute la bande obéit. Il s'ensuivit un moment de confusion pendant
lequel le poteau du sang resta sans surveillance. Thémistocle, jugeant
le moment propice, se suspendit à l'extrémité de la branche. La branche
plia, et le nègre, sautant légèrement à terre, vint se placer devant les
victimes ébahies, fièrement appuyé sur sa massue.

Lorsque les Indiens se retournèrent, ils poussèrent une clameur
d'épouvante:

--Le démon du Champ-Rouge!

Oeil-Sanglant lui-même frissonna.

--Oui, c'est le démon du Champ Rouge, dit le nègre d'une voix
retentissante. Le Grand Esprit, mon père, m'envoie punir les lâches et
les voleurs.

--Grâce pour mon peuple! cria Oeil-Sanglant.

--Qui parle ainsi? qui implore ma pitié? Oeil-Sanglant a-t-il jamais
fait grâce à ses ennemis?... Non, les Enfants perdus mourront! Je dois
les immoler à la colère du Grand Esprit: ainsi le veut mon père.

Tous les Indiens tremblaient croyant leur dernière heure venue.

--Cependant, dit Thémistocle en élevant encore la voix, cependant, quel
que soit mon ressentiment, mon coeur est bon... il peut encore pardonner
si les Enfants perdus veulent m'obéir.

--Ils obéiront.

--Qu'ils coupent les liens de ces prisonniers et qu'ils les laissent
partir.

--Ces prisonniers sont à moi! s'écria Oeil-Sanglant.

--Ils sont au Maitre de la vie, dit Thémistocle d'une voix sévère.

Terrifié, le chef des Enfants perdus allait donner l'ordre de délier les
victimes, lorsque tout à coup le Novice, élevant la voix:

--Que veut dire ceci, guerriers? cria-t-il. Les Enfants perdus vont-ils
se laisser effrayer par un imposteur qui abuse de leur incrédulité?

--Que mon frère se taise, dit l'Oeil-Sanglant, et qu'il n'attire point
sur mon peuple la colère du démon du Champ-Rouge.

--Ah! ah! fit en riant le Novice un démon! Sachez, chef, que chez les
visages pâles j'avais trente hommes semblables à celui-ci pour esclaves.

--Si c'est un démon, qu'il évite ceci... fit un des Américains en
couchant en joue Thémistocle.

La position du nègre devenait critique, mais le Marcheur veillait.
Passant le canon de sa carabine entre les branches du buisson qui le
cachait, il pressa la détente. L'Américain poussa un cri de rage et
laissa tomber son arme brisée par la balle du trappeur.

--Trahison! s'écria le Novice.

Et, suivi de ses homme:, il se précipita sur Thémistocle.

Les Enfants perdus tremblaient de peur. Ne doutant pas un instant de la
puissance surnaturelle du nègre ils s'attendaient à voir le feu du ciel
tomber sur la bande de Novice. Mais, à leur grande surprise, le feu du
ciel ne tomba pas, et ils virent Thémistocle se défendre à coups de
massue comme un simple mortel.

Cette vue éveilla leurs soupçons et ranima leurs courage.
L'Oeil-Sanglant entrevit la possibilité de conserver ses prisonniers.

--Guerriers, dit-il, les paroles de notre frère le Novice seraient-elles
vraies? Soixante Enfants perdus valent bien un fils du Grand-Esprit.

--Oach! répondirent les Indiens. A mort!

Et ils se ruèrent sur Thémistocle.

--A notre tour, dit alors le Marcheur. Chef, donnez le signal.

La Flèche-Noire obéit; le croassement du corbeau retentit; puis,
escaladant les rochers, nos amis accoururent sur le théâtre de la lutte.

Le trappeur marcha droit au poteau de torture, et, coupant les liens des
victimes:

--Courage! défendez-vous, dit-il en tendant une paire de pistolets au
jeune homme.

A la vue de ces nouveaux ennemis, les Enfants perdus poussèrent un cri
de rage, et la mêlée devint générale. Thémistocle surtout faisait des
prodiges de valeur. Sa haute taille dominant les assaillants, on voyait
sa terrible massue se lever et s'abattre avec une sorte de régularité
mécanique, et à chacun de ses coups répondait le râle d'un mourant.

--Au diable! dit tout à coup le Novice à ses hommes; laissons ces
gens-là se battre: leurs querelles ne nous regardent pas. Au trésor!

--Au trésor! firent les Américains.

Mais ils n'avaient pas fait trente pas qu'ils rencontrèrent la troupe
des guerrier, yakangs accourant au signal de leur chef. Au premier choc,
les cinq compagnons du Novice tombèrent mortellement frappés. Le Novice
lui-même gisait à côte d'eux, un couteau à scalper planté dans la
poitrine.

L'arrivée des Yakangs changea complètement la face du combat. Sans doute
ils avaient contre eux le désavantage du nombre; mais ils avaient pour
eux le courage, la force, l'adresse et une cause juste à défendre.

Après quelques instants d'une mêlée furieuse, le résultat de la lutte
n'était plus incertain pour Oeil-Sanglant. Il vit ses guerriers faiblir.
Jetant alors un regard désespéré autour de lui, il aperçut, au pied de
la muraille de granit, Fleur-de-Printemps accroupie sur le sol auprès de
sa mère.

Se dégageant par un effort prodigieux du cercle d'assaillants qui
l'entouraient, le chef des Enfants perdus s'élança vers les deux femmes
et saisit Fleur-de-Printemps entre ses bras. Mais déjà Raoul et le
Castor s'élançaient vers eux.

--Laissez la jeune fille! cria Raoul en armant son pistolet.

Oeil-Sanglant était cerné; il comprit que toute fuite était impossible:

--Oach! dit-il d'une voix sombre, mon coeur aussi aime l'étoile des
Yakangs, et aucun de mes ennemis ne l'aura!...

Et, prompt comme l'éclair, il enfonça son couteau à scalper dans le
coeur de la jeune fille.

Fleur-de-Printemps poussa un soupir, ferma les yeux et inclina la tête
comme un lis brisé par l'orage.

Elle était morte.

A la vue de ce lâche assassinat, Raoul tomba inerte sur le sol. Le
Castor, poussant un cri désespéré, se précipita vers le cadavre de la
jeune fille.

--Le Castor a trahi la foi jurée, murmura Oeil-Sanglant: c'est un
traître, il mourra!...

Et, joignant l'action à la menace, il frappa le Castor. Le Castor tomba
à côté de Fleur-de-Printemps, tenant entre ses mains les mains tièdes de
la jeune fille. Ce nouveau meurtre accompli, Oeil-Sanglant se retourna
pour fuir, mais il poussa une sourde exclamation.

La Flèche-Noire se dressait devant lui comme la statue du Châtiment...

En ce même moment, le Nuage-Blanc se rangeait à côté de son allié le
chef des Enfants perdus.

Les trois ennemis s'observèrent quelques secondes en silence. Telle
était la renommée du chef yakang que le Nuage-Blanc et Oeil-Sanglant
n'osaient prendre le rôle d'agresseurs.

Tout à coup, rapide comme l'éclair, le bras Je la Flèche-Noire se
détendit; son tomahawk fendit les airs en sifflant et vint s'implanter
dans le front de l'Oeil-Sanglant Le chef des Enfants perdus chancela,
ses bras s'ouvrirent, puis il tomba de toute sa hauteur comme un chêne
abattu par la tempête.

En même temps, la Flèche-Noire se ruait sur le Nuage-Blanc, et, jugeant
qu'il n'avait pas besoin d'armée contre un tel ennemi, il le saisit à la
gorge. Les traits du chef huron se contractèrent, ses yeux sortirent de
leur orbite, et quand le puissant étau qui l'atteignait s'ouvrit, le
Nuage-Blanc avait vécu.

Un instant après, le Marcheur brisait d'un coup de pistolet la tête de
l'Oiseau-du-Tonnerre. Les Enfants perdus, privés de leurs chefs, ne
combattaient plus que mollement. Bientôt leur défaite fut complète, et
les débris de la bande, éparpillés dans la prairie, s'enfuirent dans
toutes les directions. Quarante de leurs compagnons, outre leurs chefs,
avaient trouvé la mort dans le combat. Mais la victoire coûtait cher aux
Yakangs: outre Fleur-de-Printemps, dix d'entre eux étaient morts et
presque tous les autres blessés.

Tout à coup l'oreille du trappeur fut frappée par un cri de détresse
s'élevant à quelques pas du champ de bataille. Le Marcheur se dirigea du
côté d'où partait la voix et se trouva en présence du Novice gisant à
terre.

--Mon Dieu! s'écria le trappeur, c'est vous qui l'avez voulu!

--Oach! dit la Flèche-Noire. C'est le chef des pirates blanc du désert.
Que les guerriers décident de son sort. Ma fille morte veut du sang!...

Les Yakangs consultés déclarèrent à l'unanimité le Novice avait mérité
la mort et qu'il fallait, séance tenante, l'achever en le faisant brûler
à petit feu. En entendant cette sentence le Novice frissonna d'horreur.

Je m'oppose à cette exécution, fit le trappeur. J'ai des droits
antérieurs aux vôtres sur ce brigand.

--Que mon frère songe à ma fille! s'écria la Flèche Noire en montrant du
doigt le cadavre de Fleur-de-Printemps.

Les Yakangs firent cercle autour de leur frère adoptif..

--Guerriers, commença le trappeur, vous le savez, je ne suis pas né
comme vous au milieu des prairies. Jadis, quand j'étais jeune, il y a
bien des années, je vivais parmi mes frères les visages pâles. J étais
heureux. Tout me souriait. Au milieu de mes richesses, le ciel m'avait
donné, du moins je le croyais, le bien le plus précieux, le coeur d'un
ami.

"J'aimais une jeune fille belle et riche; j'en fus aimé. J'implorai son
père de me l'accorder en mariage. A partir de ce moment, je vis un
changement s'opérer dans la conduite de mon ami. Froid, réservé avec
moi, il sembla m'éviter.....enfin, je cessai complètement de le voir.

"Deux années se passèrent. J'avais conduit ma femme à la campagne; et
bientôt deux enfants, deux anges que mes yeux ravis contemplaient
suspendus au sein de leur mère, vinrent mettre le comble à mon bonheur.
Pauvres enfants! fit le Marcheur en essuyant une larme qui roulait dans
ses yeux.

"Hélas! j'oubliais que c'est surtout pendant le calme qu'on doit
craindre la tempête, et que le bonheur n'est pas sur la terre.

"Un jour je dus m'absenter quelque temps. De retour à la maison, alors
que je croyais presser sur mon coeur les êtres que j'aimais, jugez de ma
douleur!... je ne trouvai qu'un monceau de cendres, et, parmi les débris
fumants, j'aperçus avec horreur les cadavres carbonisés de ma femme et
de mes enfants."

--Grand Dieu!

--Un crime avait été commis. Guidé par la rumeur publique, qui se trompe
rarement, j'eus bientôt réuni des preuves suffisantes pour connaître le
coupable...

--Et ce coupable?... demanda la Flèche-Noire.

--Le voici! s'écria le trappeur en désignant le Novice qui se voilait la
figure sous ses mains.

"Fou de douleur, je quittai un pays qui me rappelait de tels souvenirs;
je m'enfonçai dans le désert, où depuis trente ans je vis seul, pleurant
mon bonheur passé, et visité souvent par les fantômes des êtres adorés
que j'ai perdus.. Les Yakangs croient-ils à présent que j'ai plus de
droits qu'eux sur le prisonnier?..."

Les Yakang! baissèrent la tête.

--Vous êtes un lâche! s'écria le Novice. Vous voulez assassiner un homme
blessé et sans défense!

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends, fit le trappeur. Je veux ta vie,
mais tu pourras la défendre. Ta blessure n'est pas mortelle; quand elle
sera cicatrisée, nous nous retrouverons face à face. C'est un duel loyal
que je te propose... c'est le jugement de Dieu.

--Oh! je le tuerai!

--Impossible: Dieu est juste.

--A boire! j'étouffe, gémit le Novice.

Le trappeur se pencha vers lui, sa gourde à la main.

Tout à coup le Novice, saisissant un pistolet à sa ceinture, ajusta le
Marcheur penché et fit feu.

--Assassin! fit le trappeur qui avait entendu la balle situer à ses
oreilles; je pourrais te tuer comme une bête venimeuse; mais...

--Meurs donc! cria le Novice en déchargeant un second coup de pistolet.

Mais, cette fois encore, la balle, ma! assurée, manqua son but comme la
première.

--C'en est trop! fit Thémistocle d'un air terrible.

Et saisissant le Novice par la jambe il le fit tournoyer comme une
fronde il lui brisa la tàte contre un fragment de rocher.

--Qu'as-tu fait malheureux? dit le marquis.

--Maître, dit gravement le noir, quand pauvre nègre rencontre un serpent
sur son chemin, il lui écrase la tête; lui plus mordre. Bon Dieu l'a
fait fort pour ça....

En ce moment, le Castor, se soulevant avec un profond soupir, jeta un
coup d'oeil éteint autour de lui.

--Fleur-de-Printemps... murmura-t-il, morte! Et le guerrier pâle?... Il
vit... Ah! je l'aimais plus que lui!....

Puis il retomba sur le corps de la jeune fille, comme s'il eût voulut
défendre celle qu'il aimait même après la mort.

--Donnahcomah n'a plus de fils!... s'écria douloureusement le vieillard,
qui depuis quelques minutes était arrivé sur le champ de bataille. Qui
lui succédera pour veiller sur le trésor?..

Tout à coup un bruit formidable, pareil au grondement d'un tonnerre
lointain, vint frapper l'oreille des acteurs de cette scène. En même
temps une longue colonne de fumée, mêlée de débris de rochers, s'éleva
sur la plus haute des collines.

--Moctézucoma lui-même a détruit son trésor!... s'écria le vieillard
avec épouvante. Il n'a pas voulu que ses richesses tombassent aux mains
des visages pâles, ses ennemis... Donnahcomah a trop vécu.

Nous devons avouer que Montézuma n'était pour rien dans l'explosion de
la colline. C'était le Métis qui, explorant la grotte avait imprudemment
approché son flambeau allumé du trou de la voûte pour voir si ce trou ne
contenait pas, lui aussi, un peu d'or. Une étincelle avait mis le feu à
la poudre et ensevelit le bandit sous les décombres du trésor qu'il
convoitait.

La Flèche-Noire, brisé par la douleur, demeurait immobile devant le
cadavre de sa fille. Thémistocle s'approcha du pauvre père et, lui
posant la main sur l'épaule:

--Pourquoi le chef yakang pleure-t-il? A cette heure, sa fille est
heureuse. Le Grand-Esprit avait besoin d'une épouse, il a choisi
l'étoile des Yakangs.

--Le démon du Champ Rouge dit-il vrai?

--Que la Flèche-Noire lève les yeux au ciel cette nuit, il verra sa
fille briller parmi les étoiles de Wacondah.

Le chef yakang retomba dans sa triste rêverie.

--Ahl dit-il en relevant la tête, le Maître de la vie est cruel.
Pourquoi m'a-t-il sitôt enlevé ma fille?

--Courage! mon frère, ajouta le trappeur en montrant le ciel Là-haut
existe une patrie où tous tant que nous sommes, indiens et visages
pâles, nous retrouverons un jour ceux que nous pleurons, et où nous
pourrons les aimer pendant toute l'éternité!...

.....................................................................

Environ un an après les événements que nous venons de raconter, un jeune
homme, sortant des prairies du Nord, venait s'embarquer à Québec sur
l'_Alcyon_, paquebot en partance pour la France. Ce jeune homme était
Raoul de Valverf, porteur de traites sur les principales maisons de
Paris et de Londres pour une valeur de plus de cent cinquante mille
francs. D'où lui venait cette fortune? De ses amis les Indiens, qui
pendant toute l'année avaient chassé et trappe sans relâche, lui avaient
cédé les peaux des animaux tués et les avaient eux mêmes transportées à
Québec, où le Marcheur, habitué de longue date à ces trafics, les avait
vendues au moment opportun en réalisant d'énormes bénéfices.

Raoul avait engagé le trappeur à l'accompagner en France; mais à toutes
ses avances le Marcheur secouait la tête:

--Non! monsieur le marquis, merci. Je veux mourir parmi mes frères les
Indiens... Vos pays civilisés sont trop petits mon ours et moi ne
tarderions pas à y périr d'ennui.

Le jeune homme, comprenant qu'il ne pourrait vaincre cette résistance,
s'était résigné à partir seul.

Et Thémistocle?

Pendant l'année qu'il passa chez les Yakang... le brave nègre continua,
avec un succès toujours croissant, son rôle de divinité protectrice.
Cependant il était homme, après tout; aussi ne tarda-t-il pas à se
laisser toucher par les charmes d'une jeune Indienne, fille d'un des
chefs influents de la tribu, et un beau jour Thémistocle, prenant son
air majestueux, la demanda sérieusement en mariage. L'Indien, fier de
l'honneur que lui faisait le démon du Champ-Rouge, s'empressa d'accéder
à ses voeux.

Aujourd'hui Thémistocle, entouré de sa femme, qu'il adore, et de deux
petits enfants, qui rodent sans cesse autour de ses grandes jambes, mène
la vie aventureuse des Peaux-Rouges, qu'il est censé protéger.

N'était le souvenir de son maitre, Thémistocle se considérerait comme le
plus heureux des hommes.

FIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les derniers Peaux-Rouges - Le trésor de Montcalm" ***

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