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Title: Cours Familier de Littérature (Volume 3) - Un Entretien par Mois
Author: Lamartine, Alphonse de, 1790-1869
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 3) - Un Entretien par Mois" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE



                   TOME TROISIÈME.



                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
                        1857


L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          III.



Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.



XIIIe ENTRETIEN.

Premier de la deuxième Année.

RACINE.--ATHALIE.


I

Nous avons dit, en commençant, que la littérature était l'expression de
la pensée humaine sous toutes ses formes.

Il y a cinq manières principales d'exprimer sa pensée pour la
communiquer aux hommes:

La chaire sacrée qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs
premiers intérêts: la Divinité et la morale;

La tribune aux harangues qui parle aux hommes, dans les assemblées
publiques, de leurs intérêts temporels de patrie, de liberté, de lois,
de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de démocratie, de monarchie
ou de république, et qui remue leurs idées ou leurs passions par
l'éloquence de discussion, l'éloquence parlementaire;

La place publique, où, dans les temps de tempête, de révolution, de
sédition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur
les marches du premier édifice qu'il rencontre, parle face à face et
directement au peuple soulevé, le gourmande, l'attendrit, le persuade,
le modère et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire
reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus là ni
l'éloquence sacrée, ni l'éloquence parlementaire, c'est l'éloquence
héroïque, l'éloquence d'action qui présente sa poitrine nue à ses
auditeurs et qui offre son sang en gage de ses discours;

Le livre qui, par l'ingénieux procédé de l'écriture ou de l'impression,
reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pensée conçue et
exprimée par un seul, et qui communique, sans autre intermédiaire
qu'une feuille de papier, l'idée, le raisonnement, la passion, l'image,
l'harmonie même empreinte sur la page;

Enfin le théâtre, scène artificielle sur laquelle le poëte fait monter,
aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans
des actions historiques ou imaginaires, imitation des actions tragiques
ou comiques de la vie des hommes.

De tous ces modes de communiquer sa pensée à ses semblables par la
parole, c'est le théâtre qui nous paraît le plus indirect, le plus
compliqué d'accessoires étrangers à la pensée elle-même, et par
conséquent le moins parfait. La pensée cesse, pour ainsi dire, d'être
pensée, c'est-à-dire immatérielle, en montant sur le théâtre; elle est
obligée de prendre un corps réel et de s'adresser aux sens autant qu'à
l'âme. De tous les plaisirs intellectuels, le théâtre devient
véritablement ainsi le plus sensuel: voilà pourquoi sans doute il est le
plus populaire.

Ce noble plaisir populaire du théâtre est inconnu par sa nature aux
époques de barbarie ou même de jeunesse des peuples. Il ne peut naître
et se développer qu'en pleine et opulente civilisation.

Les premiers poëtes sont des poëtes sacrés; les seconds sont des poëtes
épiques; les troisièmes sont des poëtes lyriques; les quatrièmes sont
des poëtes dramatiques.

La raison en est simple: les peuples, avant leur âge de parfaite
civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez
de luxe public pour élever à leurs poëtes ces édifices vastes et
splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des
théâtres et des scènes. La multitude elle-même n'est pas assez riche
pour se donner à prix d'or, tous les soirs, ces heures délicieuses de
rassemblement, d'oisiveté et de représentations scéniques. Les acteurs
eux-mêmes ne manquent pas moins aux poëtes pour jouer leurs oeuvres que
les édifices, les décorations et les spectateurs. Comment ces acteurs et
ces actrices nécessaires en grand nombre à la représentation de la scène
se consacreraient-ils, dès leur enfance, à un art difficile qui ne leur
promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation à tant d'études? Or,
sans acteurs consommés dans leur art, que devient le drame le mieux
conçu et le mieux écrit?--L'ennui de ceux qu'il a pour objet de charmer
par la perfection de la langue, de l'attitude, du geste, de l'action.

Ce n'est qu'après de longs siècles de grossières ébauches théâtrales
pareilles à celles de _Thespis_ en Grèce, ou de nos _mystères_ en
France, que s'élèvent des théâtres permanents dignes de la majesté du
trône ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands
acteurs aussi rares que les grands poëtes, qui, comme _Roscius_,
_Garrick_, _Talma_, _Rachel_, _Ristori_, personnifient, dans un corps et
dans une diction modelés sur la nature par l'art, les grandes ou
touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scène
dans des poëmes dialogués pétris de sang et de pleurs. L'imagination
recule devant les prodigieuses difficultés qu'un grand acteur ou une
grande actrice ont à vaincre pour se transfigurer ainsi à volonté dans
le personnage qu'ils sont chargés de revêtir, depuis la physionomie
jusqu'à la passion et à l'accent.

Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature
physique leur obéisse comme la note obéit au musicien sur l'instrument,
comme la teinte obéit au peintre sur la palette. Visage, regard,
lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature, démarche,
orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps ou
s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons,
frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme
et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le
personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du
spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui
sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du
coeur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure
impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une
heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce, le clavier
sympathique du coeur humain: voilà la puissance de ces hommes et de ces
femmes, mais voici aussi leur génie!

De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces
acteurs indispensables à la scène, des miracles d'efforts, d'études,
d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments fantastiques qui
ne se produisent que dans un état très-lettré, très-oisif et
très-opulent des nations. Les poëtes dramatiques ne sont pas seuls dans
leurs oeuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils
dépendent ainsi du temps où ils vivent et ne peuvent naître qu'à la
consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère,
qui allait récitant lui-même ses poëmes sur les chemins de Chio ou de
Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues,
et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les
pasteurs ou les matelots de l'Ionie?

À chaque âge son genre de poésie, mais le plus parfait, sinon le plus
émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de
tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie
elle-même et qui ne demande, comme le poëte épique ou le poëte lyrique,
qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.

Cela dit, remettons à un autre moment l'étude que nous ferons rapidement
du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain,
presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement
intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnols, anglais, allemands,
et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus sensé des
théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus communicative des
langues, et commençons par son chef-d'oeuvre Athalie.


II

Il faut tuer ici, par un mot dur, mais vrai, la vanité de l'homme. Un
grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses oeuvres: un
grand homme est avant tout fils de son siècle, ou plutôt un siècle se
fait homme en lui: voilà la vérité.

Jamais ce mot ne fut plus visiblement vérifié que dans Racine et dans
les cinq ou six grands poëtes ou grands écrivains qui furent avec lui
comme la floraison et la fructification de ce beau siècle de Louis XIV.
Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la
politique, dans les armes, dans l'éducation publique, dans la direction
des lettres et des arts, à élever la France à une de ces époques de
civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit où les
nations font halte un instant, comme le soleil à son zénith, pour
concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et pour
montrer au monde ce que peut être un peuple parvenu à sa dernière
perfection de croissance d'unité et de génie.

La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorité absolue, l'un
sur les âmes, l'autre sur les esprits, s'étaient embrassées dans une
indissoluble étreinte. Elles avaient donné à la France tout ce que peut
donner le despotisme: la concentration et la règle de toutes ses forces
intellectuelles et matérielles dans un effort universel des
intelligences disciplinées sous l'Église et sous le roi. La liberté a
autre chose à donner un jour aux peuples, mais on peut défier l'Église
et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donné au siècle de
Louis XIV, le génie discipliné par le despotisme.

Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de
religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remué et
exercé jusqu'au fond des âmes le plus fort, le plus noble, le plus divin
des héroïsmes humains, l'héroïsme de la conscience, non pas celui qui
fait les héros, mais celui qui fait les martyrs. Les caractères
s'étaient vigoureusement retrempés dans ce sang et dans ce feu des
guerres sacrées.

Le sort et la défection d'Henri IV, ce dupeur de Dieu et des hommes,
avaient donné la victoire au parti de l'Église romaine. Ce parti avait
persécuté et proscrit les vaincus obstinés. C'était atroce, mais c'était
logique. On avait combattu pour l'unité, on devait triompher pour elle.
Le crime de liberté de pensée n'était plus seulement un crime contre le
ciel, c'était un crime contre l'État. Le roi n'était que la main du
pontife, il vengeait l'Église, et l'Église, à son tour, vengeait le
prince; car ces deux autorités se confondaient en une. Ce qui échappait
à l'Église tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans
son coeur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'Église. Il
ne fallait pas seulement obéir à cette double autorité combinée entre le
roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude était devenue vertu. Ce
n'est pas assez; elle était devenue honneur selon le monde.

Un mot historique de Racine dans une de ses lettres à madame de
Maintenon caractérise mieux que mille pages l'excès véritablement impie
et cependant consciencieux d'asservissement à la personne divinisée du
prince dont on se glorifiait à cette époque: «Dieu m'a fait la grâce,
Madame, de ne jamais rougir de l'Évangile ni du roi dans tout le cours
de ma vie.»

Ainsi Dieu et le prince étaient placés au même niveau d'adoration et
d'adulation par ces sujets agenouillés devant les deux puissances. Ce
mot qui paraîtrait abject et sacrilége aujourd'hui aux plus vils des
courtisans d'un trône, paraissait sublime alors; c'était la dévotion à
la tyrannie.


III.

Voilà ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unité de ce peuple. La
guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres:
l'un, le Machiavel français, Richelieu; l'autre, le politique italien,
Mazarin, maîtres de deux règnes et d'une régence, avaient fait le reste.

L'un, par ses férocités implacables, avait émancipé complétement le
trône des restes de la grande féodalité qui résistaient et qui
embarrassaient son action souveraine. La faux de Tarquin dans la main
de Richelieu, cruel par goût autant au moins que par politique, avait
abattu toutes les têtes qui tendaient à se relever à la cour ou dans les
provinces. Ce grand niveleur à tout prix avait fait une proscription de
Marius pour crime de supériorité. Malheur aux grands, c'était sa maxime.
Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'était lui qui était le roi
sous sa pourpre. Cette terreur d'en haut avait réussi.

L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de
tous les politiques qui aient jamais manié les fils compliqués d'une
régence de royaume pendant une longue minorité, avait rejeté loin de lui
la hache sanglante de Richelieu son maître. Il avait compris que la
nation, intimidée et abattue, n'avait plus besoin que d'être relevée,
caressée et séduite par les manéges et par les bienfaits d'une politique
de négociation. Il avait commencé son système de séduction par le coeur
de la reine, mère de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi imbécile
avait tremblé elle-même sous Richelieu, elle s'était précipitée avec
confiance dans l'esprit et dans le coeur d'un ministre qu'elle ne
pouvait plus trahir sans se trahir elle-même.

L'histoire, envenimée par les pamphlets du temps pleins des animosités
de la Fronde et des parlements, a défiguré cette reine habile. En
réalité, c'était une femme intrépide, une mère accomplie, une amie
constante de son ministre jusqu'à la mort, une politique aussi consommée
et plus magnanime qu'Élisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans
l'histoire, c'est de s'être effacée et tenue dans le demi-jour derrière
la pourpre de Mazarin.

Mais cette réserve même était dans son vrai rôle de femme, de reine et
de mère. En apparaissant trop, elle aurait assumé sur elle et sur son
fils les impopularités dangereuses qui s'attachaient à Mazarin. En se
tenant dans l'ombre et dans une habile neutralité, entre le ministre
odieux, mais nécessaire, et les grands révoltés, Anne d'Autriche
conservait pour les grands périls ce rôle d'intermédiaire irresponsable
et de négociatrice couronnée qui rétablissait la paix et qui sauvait à
la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre.

C'est un règne mal étudié de l'histoire de France, c'est une histoire
écrite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe du
parlement. La véritable reine Blanche de ce grand règne fut Anne
d'Autriche.


IV

Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de
Louis XIV. Il n'eut qu'à le saisir et à le conserver. Il fit bien l'un
et l'autre; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait
donné à la fois les vices et les vertus: un orgueil de dieu et un
commandement de roi.

Mais ce n'était pas tout encore; il faut un instrument au génie des
lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la
langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent
des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment
indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente différentes
voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand
courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en purifiant
tout dans son cours.

C'est le moment où l'on dit que les poëtes créent les langues. Créer est
un mot impropre; il n'est donné à personne de créer l'idiome d'une
nation: c'est le travail et la gloire de tous; mais il est vrai de dire
que c'est le moment où les grands poëtes et les grands écrivains
façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la
sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels
cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur
mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poëtes, et les
poëtes frappent de leur empreinte ce lingot: voilà la vérité.

Or, tout avait concouru aussi, dans les moeurs et dans les règnes, à
enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou
modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale.

L'Église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité.
La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une brièveté
concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur
faire rendre avec plus d'énergie le sens.

La pompe du grec, réimportée en Italie par _Lascaris_ sous les premiers
Médicis, et réimportée d'Italie en France par Ronsard et ses
disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par
la nature au latin.

L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de
François Ier, de ses poésies, lui avait donné, par _Dante_ et par
_Pétrarque_, par le _Tasse_ et par l'_Arioste_, la fluidité, l'harmonie
et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen âge.
La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de
France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant
qu'à Florence par ses artistes et par ses poëtes presque naturalisés
français.

Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française
avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne
d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque,
chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui
touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagération.
Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il
nous avait fait une langue de héros, presque de matamores; la langue qui
montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si
nous avions eu une série de Corneilles, nous aurions perdu le naturel,
et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était assez d'un.

L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait
été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette
langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité
prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres.

Quels plus riches matériaux de langue un grand poëte éclectique comme
Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à
la gloire de sa nation le chef-d'oeuvre achevé et insurpassable de la
langue poétique française, si ce poëte surtout savait choisir avec la
sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du
caractère français ce qui convenait le mieux dans ces matériaux
étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la nation?

C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit
et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la
langue poétique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette
perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre
littérature. Mais aussi remarquez bien une chose: c'est que tous ceux
qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des
critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop
étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques
exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du
latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a
su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle
nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.

C'est cette même coïncidence de religion achevée, de moeurs faites, de
politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de
langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à
l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe
prédestiné de grands hommes.

Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite
homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet,
l'Évangile s'était fait homme dans Fénelon, la comédie s'était faite
homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans
Racine. _Athalie_ allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à
son heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et par une
saison de choix.


V

Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation
intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le
poëte et ses oeuvres. Nous réservons cette vie que nous avons
profondément étudiée pour la vie des grands hommes à laquelle nous
travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici
pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'oeuvre
d'_Athalie_ à nos lecteurs.

Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne
province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie
française qui avait la distinction des moeurs de la noblesse sans en
avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes
emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son
aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles
étaient lettrées de profession, religieuses de coeur.

Une circonstance fortuite nourrit cette double disposition aux lettres
et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était religieuse
dans cette célèbre maison de Port-Royal. Port-Royal était le berceau et
le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement alors de
la menace d'un schisme l'Église et le gouvernement de Louis XIV. Les
jansénistes étaient les stoïciens du christianisme.

Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères.
En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagération
de foi et de moeurs des jansénites. Cette exagération de foi et de
moeurs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le
christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné
le monde en sauvant quelques sectaires. Les jésuites appropriaient, avec
un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices
même tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des
diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ
et le monde.

Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la
confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de
tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs mains.
Ils la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les
intérêts de l'Église. Ils lui avaient ordonné de persécuter les
religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait
d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Église était
à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain
de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à
Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre.


VI

Ces religieux et ces religieuses de Port-Royal, expulsés pour la
première fois de leur solitude, avaient cherché un refuge dans une
sauvage abbaye des forêts de la Ferté-Milon, la Chartreuse de
Bourg-Fontaine. Leur mérite et leur sainteté répandaient leur bonne
odeur jusque dans les familles pieuses de la Ferté-Milon. On s'attacha à
eux pour leur vertu, pour leur science et pour leur persécution.

La famille maternelle du jeune Racine fut particulièrement édifiée de la
piété de ces saints et de ces saintes anachorètes. Trois de ses tantes,
entraînées par la contagion de l'exemple, entrèrent dans leur ordre
religieux, s'y distinguèrent par leur zèle et y persévérèrent jusqu'à la
mort. C'est ainsi que le futur poëte d'_Athalie_ fut imbibé dès sa
tendre enfance de ces émanations de foi et de piété chrétienne qui
s'évaporèrent un moment au vent du siècle, mais qui se retrouvèrent
comme un premier parfum au fond de son coeur quand il repassait les
jours de sa jeunesse dans la maturité de ses années.

Après de premières études classiques et sévères faites à la Ferté-Milon,
sous la direction de son tuteur, le crédit de ses tantes religieuses au
monastère de Port-Royal, près Paris, le fit entrer au nombre des
disciples de cette savante et sainte maison. La colère du roi s'était
encore une fois calmée devant la résignation de ces pieux solitaires.
Racine y acheva sous eux ses études d'antiquité et de théologie. À seize
ans il vint les terminer à Paris, au collége d'Harcourt. Un des associés
libres de Port-Royal, M. le Maistre, lui prêtait sa chambre à Paris, et
le traitait en fils plus qu'en disciple.

La correspondance de ce second père avec le jeune homme pendant les
absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces naïvetés à la fois
tendres et austères qui caractérisent ces paternités intellectuelles.

«Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes et
si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont; voyez-les de temps en
temps pour en enlever la poussière. Mettez de l'eau dans les écuelles
au-dessus desquelles ils sont rangés afin que les rats ne puissent les
ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La
jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point
s'émanciper. Peut-être que Dieu vous fera revenir à Port-Royal. Tâchez
que les événements vous détachent du monde si ennemi de la piété. Adieu,
mon cher fils, aimez en moi votre père comme il vous aime. Envoyez-moi
aussi mon Tacite in-folio.»


VII

Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les
lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant
sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collége d'Harcourt
comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur fiévreuse
aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient développés comme
des instincts en lui: le goût de l'histoire qu'il satisfaisait dans
Plutarque, le goût de la poésie qu'il nourrissait d'Homère et de
Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire poétique en
drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques Sophocle et
Euripide. Il passait des journées entières enfoncé dans les forêts qui
entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main. Sa mémoire,
aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait de ces
belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique passionnée du
coeur humain.

Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop
précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui
jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes
destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature,
un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont
besoin d'exemples pour imiter et qui empruntent leur séve à toute
l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'oeuvre antiques.
Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques grecs et
latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la nature, sur la
paix religieuse du monastère de Port-Royal; sur les hymnes traduites du
Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, intitulée la _Nymphe
de la Seine_, sont des exercices très-ordinaires d'un novice de l'art,
et des imitations très-pâles des odes de David ou de Pindare. L'oreille
a déjà son harmonie, la conception n'a pas sa force, l'image n'a pas sa
nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont des balbutiements d'un
disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de ses maîtres. L'étude
attentive de ces premières poésies révèle le Racine futur tout entier,
un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle, un homme de
renaissance, non de création, original plus tard, mais original
seulement par la perfection.

Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces
derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de
toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être parfait. Mais le
chef-d'oeuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des
nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias,
celle de Raphaël, celle de Racine? Passons:


VIII

Le roi et la cour avaient goûté son ode de poëte lauréat sur la _Nymphe
de la Seine_. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarmés que
flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient la faiblesse, ainsi
qu'on le voit dans les pensées de _Pascal_, de mépriser la poésie, sans
doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être
innocente. Ils se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses
premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de
l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le père Sionin.
Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches
bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce
neveu serait entré dans l'Église.

Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la
théologie, mais sa nature mondaine, légère et passionnée répugnait
invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en aversion
l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les moeurs claustrales et
la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de ses pensées et
de ses poëtes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son oncle, la tragédie
de la _Thébaïde_ ou des _Frères ennemis_; il méditait de la donner au
théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva dans le clergé
d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique résigné en sa
faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre l'Église et
précipitèrent son retour à Paris.

C'était le moment de la gloire et de la faveur de Molière, génie
jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit
recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes
les bontés du coeur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode
médiocre intitulée la _Renommée aux Muses_ lui valut des louanges de la
bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette
cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le
talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé,
l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine devint,
par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La Fontaine, esprit
naïf, gracieux, _discinctus_, pour nous servir de l'expression latine
qui rend seule le débraillement de ce caractère, faisait déjà partie,
souvent inaperçue, toujours muette, de cette société de grands esprits.

Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de
théâtre, obtinrent la représentation de la _Thébaïde_ ou des _Frères
ennemis_. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus
d'_Eschyle_, d'_Euripide_ et de _Sénèque_, qui avaient traité avant
Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la
jeunesse du poëte. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui
veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure
espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses faibles
muscles pour rappeler l'hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit
par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival
était né au poëte vieilli du _Cid_.


IX

L'année suivante, 1665, Racine donna au théâtre la tragédie d'_Alexandre
le Grand_, tirée de Quinte-Curce et imitée de Corneille et du roman
chevaleresque de Mlle de Scudéri. L'élégance de la versification et les
allusions adulatrices à Louis XIV, héros toujours réel de ces pièces
héroïques, donnèrent à l'ouvrage un succès qu'il était loin de mériter
par lui-même.

Tout le génie grec et tragique de Racine n'éclata dans sa plénitude que
dans _Andromaque_. Le poëte français y égale, comme poëte épique, Homère
et Virgile, chantres des mêmes catastrophes. Dans _Britannicus_, qu'il
donna en 1669, il rivalisa de génie historique avec Tacite: il ne
rivalisa plus de poésie qu'avec lui-même. _Bérénice_, qui suivit
_Britannicus_, n'est qu'une élégie héroïque pleine d'allusions aux
amours du roi. Le poëte cesse d'être tragique à force d'efféminer
l'amour et le langage d'un héros. _Bajazet_ offre des beautés
supérieures, mais corrompues par la ridicule application des moeurs
galantes d'une cour française aux moeurs des Ottomans. _Mithridate_,
_Iphigénie_, _Phèdre_ enfin, son chef-d'oeuvre profane, élevèrent le nom
du poëte au zénith de sa gloire. Nous analyserons ailleurs _Phèdre_, la
plus immortelle de ces oeuvres. Nous montrerons ce que ce génie
éclectique et appropriateur a emprunté à ses émules de l'antiquité
grecque et latine, et en quoi le sublime imitateur a égalé et surpassé
ses modèles.

Mais ici nous reprenons notre récit, puisque ce sont les circonstances
de sa vie qui furent l'occasion de ses dernières et de ses meilleures
oeuvres.


X

Racine, il faut le dire, puisque c'est la vérité de son caractère,
n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molière, ni le
mâle désintéressement de soi-même de Corneille, ni la simplicité puérile
et nonchalante de la Fontaine, ni même l'âpre et loyale probité d'esprit
de Boileau son ami.

Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui
soumettant la tragédie d'_Alexandre_, lui avait répondu ce que nous lui
aurions répondu nous-même aujourd'hui que nous jugeons de sang-froid et
à distance la nature de son génie: «qu'il avait un admirable talent de
poëte épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf vibrant et
concentré de la tragédie.»

Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un
jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de
vouloir éclipser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand
Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il
n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté
de la vieillesse; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et
que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la
faiblesse d'un homme hors de combat.

Corneille cependant avait raison selon nous; et en assignant au jeune
Racine le rôle de poëte épique, il ne lui assignait certes pas une
gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le
poëme; et la lecture des tragédies, dépourvue des fantasmagories de la
scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent
fastidieuse.

Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du drame ou de
la tragédie.

La première de ces causes, c'est la brièveté nécessaire de la tragédie
ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de
décoration et une grande lenteur de déclamation devant le peuple
rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et
l'ampleur indéfinie du poëme épique. C'est de la poésie en abrégé
pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule.

La seconde de ces causes, c'est que le poëte tragique est privé, par la
nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre
ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie,
c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poëme. Le poëte tragique
est comme le sculpteur en bronze ou en marbre: il ne montre que des
statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les
réflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour
lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan; le
spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui
sont à peu près interdits. Lacune immense dans son oeuvre! Que feraient
Homère, Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns, si vous leur
retranchiez leurs descriptions et leur paysage?

Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poëte dramatique ou
tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses
héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur
vie et de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au
moment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang,
sous la main de la pitié ou de la terreur.

Qu'en résulte-t-il? C'est que le poëte tragique est conduit à ne peindre
que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses
personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du
coeur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or, les sentiments
doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont cependant des
notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme. Elles sont
interdites au poëte tragique: il ne prend l'homme qu'en flagrant délit
de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles torturés par la
douleur comme ceux du Laocoon.

Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infériorité relative dans le
cadre même de son oeuvre, le poëte épique, qui peint et qui chante la
nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur, non pas en
génie, mais en genre et en charme au poëte de théâtre?

Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui
assignait en réalité la meilleure part du génie.


XI

Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la
cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès
d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était Molière
qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son
propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou
du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour
jamais un poëte reconnaissant à son protecteur.

Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé
deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine n'ayant pas été
satisfait dans sa vanité de la manière dont les comédiens de Molière
jouaient son _Alexandre_, retira brusquement sa tragédie de ce théâtre.
Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce qu'il y eut
de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est que Racine
lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses actrices.
Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Molière au théâtre de
Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle et
la popularité d'une comédienne accomplie.

L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette
défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable
d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de
Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant
sur son coeur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes
laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs
âmes.


XII

Une faute de coeur plus grave et plus éclatante encore, à la même
époque, signala tristement l'excès de personnalité et la facilité
d'oubli des services reçus dans le coeur du poëte devenu le favori de la
cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le foyer presque
paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du génie de Racine.

Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui
remue les passions, comme une institution entièrement opposée au
christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de
voir le jeune Racine, leur élève bien-aimé, prêter son talent de poëte
au théâtre.

Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école,
avait écrit dans une de ses polémiques, «qu'un faiseur de romans ou un
poëte de théâtre était un empoisonneur public, non du corps, mais des
âmes; il avait ajouté qu'un tel poëte devait s'accuser de la mort d'une
multitude d'âmes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses
vers.»

Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à
Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine
que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien
n'était plus faux; Nicole s'adressait au poëte Saint-Sorlin, espèce de
fou qui se donnait pour prophète.

La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.

«Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais
demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques
personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer
sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par
vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à
Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle
qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon coeur
et en versant des larmes que je voudrais pouvoir répandre en assez
grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la
chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris
avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom
est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et
avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de l'Église et la
communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se
reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être,
puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous,
et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu
dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu,
d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre coeur pour y
considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite
que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous êtes assez
malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant
Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir;
car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant
dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant
je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à
moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.»

Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers
ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la
réfutation très-aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus
odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.

«Il est aisé de connaître,» dit-il à la fin d'une de ces diatribes, «par
le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avaient
plus de part qu'ils ne disaient. À la vérité, ce n'est pas leur coutume
de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du
leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les
avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à
eux-mêmes; et l'on scellerait à la chancellerie des priviléges fort
éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilége.»

Ces outrages à ses seconds pères étaient d'autant plus impardonnables
que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution
devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre
eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des
_Provinciales_ pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour
Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poëte aussi
téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance
aurait immortalisé l'agression.

La facilité du poëte à oublier les amitiés et les services quand sa
gloire ou quand sa fortune étaient en jeu n'éclata pas moins envers Mme
de Montespan. Il avait été le courtisan sans scrupule de cette favorite
tant qu'elle avait régné dans le coeur du roi; il la sacrifia, comme
nous l'allons voir, à Mme de Maintenon, quand cette austère favorite se
fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il
était temps que la religion de son enfance, qui n'était qu'assoupie sous
les vanités et sous les voluptés de la vie mondaine du grand poëte, se
réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui imposer ses règles sévères
de probité d'esprit et d'abnégation de vaine gloire qu'il ne trouvait
pas assez dans son caractère. Mais Racine était déjà tellement corrompu
par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondît
avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui le double empire de la
cour et de la foi.

Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur
auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la
réforme de ses moeurs. Ses torts lui apparurent au jour de la
conscience: il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de
Port-Royal; il se condamna lui-même plus sévèrement peut-être qu'ils ne
l'auraient condamné; il se repentit d'avoir employé au plaisir profane
du public et à la conquête d'une gloire périssable les admirables
talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit à Dieu et
à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; il répudia
ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui ne connut
jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même ses
chefs-d'oeuvre de poëte. Il éleva dans l'ombre et dans la piété une
famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage que
sa religion pour toute gloire.

Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait
Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste à
peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se
renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses
pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de 2,000
livres, somme considérable pour le temps, donnaient une grande aisance à
la famille. «Il est juste,» écrivait-il à cette époque, «que l'auteur
laborieux tire de son travail une rémunération légitime.»

Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de
500 jusqu'à 1,000 louis pendant huit ans et plus, une charge de
gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de 4,000
livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire
d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son
collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient
proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire
pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs
et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et
sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme
Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses
témoins parmi les poëtes, ces échos éternels du temps.

La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges,
ne fut plus celle d'un poëte, mais celle d'un saint dans sa maison et
d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il
ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices
du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir.
Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée, qu'elle se
confondait presque avec une vertu.


XIII

Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était
réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les
doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils
conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la
prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son
estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de
Mme de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les
exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situations
qu'il devait au roi.

Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style
historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il
y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose: trop
préoccupé de la forme du rhythme et de l'harmonie des périodes, il
manquait de nerf et de pensée pour consolider sa phrase historique. Dans
ses fragments d'histoire comme dans ses lettres, on ne retrouve, selon
moi, rien du génie de l'auteur de _Phèdre_ et d'_Athalie_; quand il n'y
avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume,
tout s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et
Tacite, il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire
autant de Boileau.

Pendant que ces deux poëtes réunissaient leurs forces pour écrire, à la
gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans
l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien
rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poëte;
Dante, parmi les poëtes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni
à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire
les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la
postérité ne les lit pas.


XIV

Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la
haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à
l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue
vulgaire et mal balbutiée. Celui qu'il prononça après la mort de
Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule
d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus
magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille
dans la bouche de l'auteur d'_Athalie_! Mais le souffle de l'éloquence,
qui vient du caractère et du coeur, ne soulevait pas aussi énergiquement
cette poitrine que le souffle poétique qui vient de l'imagination.
D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui éblouissait alors les
temples dans la parole et dans la personne de Bossuet, l'éloquence
civique et littéraire n'était pas née alors en France; elle ne devait
naître qu'avec la liberté.

Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à
Versailles, dans la chambre de Mme de Montespan, sa favorite en titre,
bien que son coeur appartînt déjà à Mme de Maintenon. Ce fut à une de
ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la première fois,
du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine le fils, sur le
récit de son père, raconte ainsi cette révolution de palais, qui devait
donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à son père:

«Ces lectures se faisaient chez Mme de Montespan. Tous deux avaient leur
entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et Mme de
Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au
rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et Mme de
Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon
père; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune
jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez Mme de Montespan, ils
lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait,
et lorsqu'il échappait à Mme de Montespan, pendant le jeu, des paroles
un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le
roi, sans lui répondre, regardait en souriant Mme de Maintenon, qui
était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui, enfin, disparut
tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et
lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle
leur répondit fort froidement:--Je ne suis plus admise à ces
mystères.--Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent
mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le
roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce
qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en
entrant, Mme de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi,
s'entretenant familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur
lecture, lorsque Mme de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et
après quelques compliments au roi, en fit de si longs à Mme de
Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir,
«n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que
vous avez vous-même commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une
bougie pour éclairer le lecteur; elle fit ensuite réflexion qu'il était
plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paraître
attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de Mme de Maintenon
alla en augmentant d'une manière si visible, que les deux historiens lui
firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.

«Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu
que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour
avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la
poésie burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa colère:
«Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron,
même dans les provinces.» Son ami chercha promptement un autre sujet de
conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: «Pourquoi
parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y
prend?--Hélas! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que
j'oublie quand je la vois!»

«Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au
lever du roi. On y parlait de la mort du comédien Poisson:--«C'est une
perte, dit le roi, il était bon comédien...--Oui, reprit Boileau, pour
faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misérables pièces de
Scarron.» Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier:
«Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si
imprudent.--J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est
l'homme à qui il n'échappe une sottise?»

Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la
franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort.
Une suprême occasion de consolider cette faveur et de river sa fortune
dans le coeur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se présenter.
Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils, l'éloge de
son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé du monde
plus que le poëte; il voulait dégoûter son fils des vers:

«Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces
caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et
cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses
acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes
ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des
propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon
talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit,
mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc
passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous
étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre
paroles: mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de
chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.»

Mme de Maintenon avait triomphé de sa rivale; Mme de Montespan était
reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le
supplice des favorites-mères. La religion avait triomphé avec Mme de
Maintenon. Un mariage secret mit en repos la conscience agitée du roi.
Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer ses scrupules, mais il ne
suffisait pas à la pieuse ambition de la nouvelle favorite pour élever
son rang au niveau du miracle de ses rêves; elle aspirait à conquérir
dans l'esprit de la cour, du clergé, de la noblesse française, des
titres de considération et de reconnaissance capables de justifier son
élévation jusqu'au trône.

Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Église et l'aristocratie
à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à
Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation
gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et déshéritées
de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de
familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les
enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État, le
dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de ce
nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très-lettrée; et la
plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur naissance ou
par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et profanes,
les arts d'agrément et principalement la déclamation théâtrale des plus
beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation.

Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de Mme de Maintenon
d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que
lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles
novices. Louis XIV, sevré par la piété que Mme de Maintenon nourrissait
en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était
très-susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser
pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes
saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la
religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie.

Mme de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de
faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations
théâtrales, et d'illustrer ces représentations de Saint-Cyr par la
présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands poëtes de
son siècle. La représentation d'_Andromaque_ de Racine, donnée sur le
théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste fâcheux et
presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices et les rôles
d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec leur âge. On
y renonça par respect pour leur pudeur; mais Mme de Maintenon, qui ne
renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia Racine de composer
exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre irréprochables
où la sévérité de son génie n'éclaterait que dans l'expression de
passions pures et de sentiments pieux adaptés à l'âge, au lieu et à la
sainteté de ces jeunes âmes.

Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de Mme de Maintenon pour
faire rompre au grand poëte un silence qu'il gardait depuis dix ans par
scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du génie
qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa
pénitence. L'occasion était unique, Racine pouvait enfin consacrer à la
religion un talent qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant l'âge,
et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi il
n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des
chefs-d'oeuvre: tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus de
lui-même. La nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette
abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait
qu'à porter des fruits plus consommés dans la maturité de ses années; la
passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande
faiblesse; le désir de mériter la faveur de Mme de Maintenon, dont il
estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortune à consolider
à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que
Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre
son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour
le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés
tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses
facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent
les miracles de la volonté et du génie.

Ce furent là les inspirations de Racine; le monde seul ne lui en aurait
pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une oeuvre mondaine,
c'était une oeuvre divine qu'il roulait dans sa pensée.


XV

Il n'hésita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser
ses sujets de tragédie. La religion à illustrer était son but; c'est
dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire
profane, Sophocle, Euripide, Sénèque, tout ce monde fabuleux, olympien,
païen, dans lequel il avait jusque-là paganisé son génie; il ouvrit les
livres sacrés pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre
style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons éteints du
trépied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants
dans le foyer du tabernacle juif et chrétien pour en réchauffer son âme;
il s'inspira de ce qu'il croyait et non de ce qu'il imaginait ou de ce
qu'il imitait.

De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-là tant qu'il
avait été païen, du jour où il fut biblique et chrétien, il fut
original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalité que dans
sa foi.

L'originalité littéraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le
christianisme. Le hasard découvrit ce mystère à Racine; il avait été
jusque-là Sophocle, Euripide, Sénèque; mais de ce jour-là il fut Racine.
Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi
qui le fit homme de génie.

Jusqu'à _Esther_ et _Athalie_, nous concevons qu'on accuse ce grand
poëte de n'avoir été qu'un sublime plagiaire de l'antiquité; mais après
_Esther_ et _Athalie_, nous ne concevons pas qu'on lui conteste la
personnalité poétique la plus neuve et la plus caractérisée: c'est le
christianisme fait poésie, c'est l'oeil qui voit, c'est le zèle qui
parle, c'est la foi qui chante, c'est l'écho des deux temples qui
résonne dans l'âme du poëte convaincu, et qui de son âme se répercute
dans ses vers.

La langue n'est pas moins transformée que l'idée; de molle et de
langoureuse qu'elle était dans _Andromaque_, dans _Bajazet_ ou dans
_Phèdre_, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la
prophétie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre comme
la componction, embaumée comme l'encens des tabernacles; ce ne sont plus
des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce n'est plus de la
poésie qu'on respire, c'est de la sainteté.

Voilà l'immense originalité de Racine à dater d'_Esther_ et d'_Athalie_;
le génie n'est plus un génie, cet art n'est plus un art: c'est une
religion.


XVI

Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au voeu du roi et de Mme de
Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle
est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands
sujets de larmes ou de terreur, tels que _Saül_, par exemple, l'Oreste
biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses
actrices: il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de
voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour
organes des jeunes filles de seize ans.

D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la
gloire du poëte chrétien, Racine voulait que son sujet même, tout
biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à la
nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à Mme de Maintenon, trop
clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther, était
même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée, Mme de
Montespan, l'_altière Vasthi_. Elle avait goûté, aimé, protégé la
fortune du poëte, il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa chute,
le triomphe de sa rivale.

On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du coeur qui
dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement
aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à
la disgrâce de Mme de Montespan, entraînait tout dans le parti de Mme de
Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse sainte,
mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas le
coeur. On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi jusqu'à
la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui s'élève, en
secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe. Malheur à
l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de caractère: le
génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne l'absout pas.


XVII

Avant de choisir le sujet d'_Esther_, Racine, qui était resté toujours
plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de
chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre
originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur
les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son
ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour
avoir beaucoup de religion.

  De la foi des chrétiens les mystères terribles
  D'ornements égayés ne sont point susceptibles.

Ces deux mauvais vers de son _Art poétique_ étaient toute sa théorie;
toute nouveauté semblait sacrilége à cet esprit timide et étroit qui
n'avait foi que dans la routine.

L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point ébranlée. Il sortit de
la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'_Esther_.
L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme il soufflait sur les
prophètes. Le plan d'_Esther_ fut conçu en quelques nuits. Ce n'était
point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle héroïque
sur le modèle du _Pastor Fido_ de _Guarini_ ou de l'_Aminta du Tasse_.

Ce genre de composition avait été inventé par les poëtes italiens du
seizième siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le
milieu entre l'églogue et le drame, il participait également de
Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de
Sophocle: seulement ici c'était non-seulement une idylle héroïque, mais
une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce
genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié
monastique, sur laquelle _Esther_ était destinée à être représentée, et
aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne
Assuérus.


XVIII

Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son oeuvre,
voulut s'assurer que cette oeuvre serait suivant la pensée et suivant le
coeur de Mme de Maintenon. Il était bien sûr d'avance qu'elle serait
suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la favorite ne
pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la reconnaîtrait,
dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui tomberaient sur sa
rivale, Mme de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne pouvaient que
réjouir secrètement sa jalousie de faveur: c'est ici la lâche
complaisance du poëte: il convertissait, dans le sanctuaire même,
l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il
employait l'esprit saint du poëte à flatter la haine d'une femme.

Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée
avec l'intérêt de Mme de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il était
servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère était
corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon pour
les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, au
lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre coeur.


XIX

«Racine, dit Mme de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui
joua le rôle d'Esther, Racine ne fut pas longtemps sans apporter à Mme
de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avait accoutumé
de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers),
il porta le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charmée, et
sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et
dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour
elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des traits de ressemblance;
et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenait
parfaitement à Saint-Cyr. Les choeurs, que Racine, à l'imitation des
Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvaient
placés naturellement dans _Esther_; et il était ravi d'avoir eu cette
occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. Enfin, je crois
que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on
trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que
dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.

«_Esther_ fut représentée un an après la résolution que Mme de Maintenon
avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr.
Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en est pas encore
effacé.

«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas
que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits
que M. Racine venait faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure
qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un
jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à Mme de
Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je
ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de
faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à
force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai
successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on
représenta _Esther_ tout l'hiver; et cette pièce qui devait être
renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la
cour, toujours avec le même applaudissement.

«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au
succès de la tragédie d'_Esther_: _ces jeunes et tendres fleurs
transplantées_ étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.»
La Vasthi, comme dit Mme de Caylus, avait quelque ressemblance avec Mme
de Montespan. Cette Esther, qui a _puisé ses jours_ dans la race
proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec Mme de Maintenon
née protestante.


XX

Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations
de Mme de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:

«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées
d'_Esther_. M. le prince de Condé a pleuré. Mme de Maintenon et huit
jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la
dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'oeuvre de Racine. Il
s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour
les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte
est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit
avec sublimité!»

Mme de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment,
mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'_Esther_ sur la cour et sur
le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des
applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement
à la cour:

«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y
voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de
couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres,
pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs
affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi,
il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La
seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père
Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit Mme de
Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se
répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du
goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est
impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à
l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles
de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué _Esther_,
fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême
de 1689 interrompit les représentations d'_Esther_; elles furent
reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours de ce mois
il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières.

Nous ne jetterons qu'un coup d'oeil rapide sur cette idylle héroïque et
sacrée d'_Esther_, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la
première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier
prélude à son style sacré.

Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves
de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style.
C'est la piété qui parle par la bouche de Mme de Caylus.

LA PIÉTÉ.

  Du séjour bienheureux de la Divinité
  Je descends dans ce lieu par la Grâce habité;
  L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
  Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
  Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
  Tout un peuple naissant est formé par mes mains:
  Je nourris dans son coeur la semence féconde
  Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
  Un roi qui me protége, un roi victorieux,
  A commis à mes soins ce dépôt précieux.
  C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
  Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné,
  Humilier ce front de splendeur couronné.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Grand Dieu! juge ta cause, et déploie aujourd'hui
  Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui,
  Lorsque des nations à sa perte animées
  Le Rhin vit tant de fois disperser les armées.
  Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil;
  Ils viennent se briser contre le même écueil.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,
  Vous qui goûtez ici des délices si pures,
  S'il permet à son coeur un moment de repos,
  À vos jeux innocents appelez ce héros;
  Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,
  Et sur l'impiété la foi victorieuse.
  Et vous, qui vous plaisez aux folles passions
  Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions,
  Profanes amateurs de spectacles frivoles,
  Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,
  Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité:
  Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.


XXI

Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes
scènes et deux choeurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes
juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa
confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans
connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et
disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit
d'adulation à Mme de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a
point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu.
Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite
d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue aux yeux de ses
compagnons de débauche. Mais pour que Mme de Maintenon, sous le nom
d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine
sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.

Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de
hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux
vers ne fussent un encouragement à Mme de Maintenon d'aspirer au trône,
et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique
ne s'insinua au coeur des rois dans un si divin langage.

ESTHER À ÉLISE.

  Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce
  De l'altière Vasthi dont j'occupe la place,
  Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,
  La chassa de son trône ainsi que de son lit.
  Mais il ne put si tôt en bannir la pensée:
  Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.
  Dans ses vastes États il fallut donc chercher
  Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher.
  On m'élevait alors, solitaire et cachée,
  Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Du triste état des Juifs nuit et jour agite,
  Il me tira du sein de mon obscurité,
  Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance,
  _Il me fit d'un empire accepter l'espérance_.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Le fier Assuérus couronna sa captive,
  Et le Persan superbe est aux pieds de la juive.
  Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement
  Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?

La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son
triomphe:

  Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise;
  La moitié de la terre à son sceptre est soumise,
  Et de Jérusalem l'herbe cache les murs!
  Sion, repaire affreux de reptiles impurs,
  Voit de son temple saint les pierres dispersées,
  Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Cependant, mon amour pour notre nation
  A rempli ce palais de filles de Sion,
  Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
  Sous un ciel étranger comme moi transplantées.
  Dans un lieu séparé de profanes témoins
  Je mets à les former mon étude et mes soins;
  Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,
  Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même,
  Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier,
  Et goûter le plaisir de me faire oublier.

Mme de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins
pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous
ces allusions.

Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant
elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements
des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de
la captivité.

Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le
plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage
Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son
peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.

MARDOCHÉE.

  Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,
  Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
  Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
  Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous?
  N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?
  N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue?
  Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,
  Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?
  Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie
  Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
  Ni pour charmer les yeux des profanes humains:
  Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
  S'immoler pour son nom et pour son héritage,
  D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:
  Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!
  Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?
  Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?
  En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:
  Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;
  Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
  Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;
  Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
  Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
  Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.

Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le choeur des jeunes filles
reprend sur un mode plus grave et finit par une invocation au Dieu des
combats.

TOUT LE CHOEUR.

  Tu vois nos pressants dangers:
  Donne à ton nom la victoire;
  Ne souffre point que ta gloire
  Passe à des dieux étrangers.

UNE ISRAÉLITE, _seule_.

  Arme-toi, viens nous défendre:
  Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre!
  Que les méchants apprennent aujourd'hui
  À craindre ta colère:
  Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère
  Que le vent chasse devant lui.


XXII

Le second acte, très-faible d'intérêt tragique, n'est rempli que par des
conversations entre Assuérus, son confident Hydaspe et son ministre
Aman, conversations dans lesquelles Assuérus apprend que le Juif
Mardochée lui a sauvé la vie en lui révélant une conjuration de ses
sujets contre sa personne. Esther, suivie de ses compagnes, paraît à la
dernière scène de cet acte devant le roi. Le seul motif poétique de
cette visite paraît être de faire manifester par le roi, à sa favorite,
des adorations et des éloges qui retombent directement sur Mme de
Maintenon:

  Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,
  Et ces profonds respects que la terreur inspire
  À leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
  Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
  Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
  Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
  De l'aimable vertu doux et puissants attraits!
  Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
  Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
  Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;
  Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,
  Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.

Esther a obtenu de ce roi passionné pour elle les plus grands honneurs
pour Mardochée.

Le troisième acte s'ouvre par une scène dans laquelle le ministre Aman,
sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, déjà disgracié dans le
coeur de Louis XIV, gémit et s'indigne d'être obligé d'accompagner le
triomphe d'un vil Hébreu. La seconde scène entre Assuérus amoureux et
Esther enhardie par tant d'amour révèle à ce roi la naissance juive de
sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grâce de sa race. Elle
accuse Aman, elle exalte Mardochée, elle l'avoue pour son oncle; le roi
s'éloigne irrité contre son ministre Aman. Celui-ci accourt implorer la
miséricordieuse intervention d'Esther; elle est inflexible. Aman tombe à
ses pieds et porte sur elle ses mains suppliantes.

Assuérus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son épouse, croit
ou affecte de croire à un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie à la
mort. Il élève Mardochée à sa place, il révoque l'ordre d'immoler la
nation juive. Le choeur éclate en strophes d'admiration pour Esther et
en reconnaissance au Dieu des Juifs.

  Relevez, relevez les superbes portiques
  Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré;
  Que de l'or le plus pur son autel soit paré,
  Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
  Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques!
      Prêtres, préparez vos cantiques!

  Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;
      Que l'on célèbre ses ouvrages
      Au delà du temps et des âges,
      Au delà de l'éternité!...


XXIII

Voilà _Esther_, ce prélude d'_Athalie_. Comme adulation, c'est un
chef-d'oeuvre; comme drame, rien de plus faiblement conçu, de plus
misérablement noué et de plus ridiculement dénoué! Mais ce n'était pas,
dans l'esprit de Racine, une tragédie: c'était une idylle simple à la
portée des jeunes filles et des enfants qui devaient en être les
acteurs; comme poésie de style, images, langue, sonorité, douceur et
majesté, c'est la Bible elle-même non traduite, mais transvasée comme un
rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre
Sion! Racine se transfigure complètement en David français. Il dépouille
le vieil homme. Ce n'est plus le poëte de l'école classique: c'est le
poëte de la foi; ce n'est plus le poëte du roi: c'est le prophète de
Dieu. Son génie, transformé par sa piété, ne sort plus de son
imagination, mais de son âme. Donnez-lui maintenant un sujet, et il va
devenir l'Euripide et le Sophocle chrétien.

Ce sujet, il le couvait déjà dans _Athalie_.

Nous allons vous faire assister à ce chef-d'oeuvre comme on doit
assister à un tel drame, non pas dans une froide lecture, mais dans une
sublime et unique représentation sur la première scène du monde, à
Paris, et par la voix du premier des tragédiens modernes, Talma!

Le hasard nous fit assister, dans notre jeunesse, à cette scène, et la
mémoire nous la reproduit comme si les pompes de cette fête d'esprit
éblouissaient encore nos yeux, comme si l'accent du sublime acteur
vibrait encore dans nos oreilles.

Regardez et écoutez!

                                        LAMARTINE.

(_La suite au numéro du mois prochain._)



XIVe ENTRETIEN.

2e de la deuxième Année.

RACINE.--ATHALIE.

(SUITE.)


I

Nous disions, à la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien
juger d'une oeuvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose en
général ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplète), mais qu'il
fallait assister, en corps et en âme, à sa représentation. OEuvre d'art
faite pour la scène et pour la déclamation, c'est du point de vue de la
scène et de la déclamation qu'il convient d'en jouir.

Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister à la
plus solennelle représentation d'_Athalie_ qui ait jamais été donnée à
l'Europe, sans en excepter même la première de ces représentations à
Versailles, à laquelle assistaient Racine et Louis XIV.

Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel
esprit la France monarchique, religieuse et littéraire de 1819, assista
à cette représentation unique, dont Talma était le grand intérêt après
Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles
circonstances, et dans quelles dispositions poétiques il me fut donné à
moi-même d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je
garde, de cette représentation, une si longue et si vive mémoire. Je me
souviens aussi du jour et de l'heure où je vis, pour la première fois,
au soleil levant d'Athènes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se
mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumière dorée
sur le fronton du Parthénon! Il y a des beautés de la nature et de
l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de l'impression
reçue qu'elles pétrifient en quelque sorte notre esprit d'admiration, et
que nous les portons à jamais en nous comme la pierre taillée porte son
empreinte. Le jour de cette représentation royale d'_Athalie_ fut pour
moi une de ces commotions de l'âme qui se répercutent sur toute une vie.


II

De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la
campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée,
j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la
scène française. La première était une tragédie de _Médée_, dans le
genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M.
Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori,
leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination
imitée de _Zaïre_, et dont le sujet était pris dans les croisades. La
troisième était une tragédie biblique, intitulée _Saül_, pastiche,
assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles
restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui
font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon
grenier de Milly.

Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à
combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et
le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation
dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour
moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de
l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce
monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons
des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.

Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes
nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué
qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.


III

Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans
le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans
l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de
jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la
protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur.
J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour
mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon
père, ma mère et mes soeurs, à la médiocrité de notre vie des champs.

Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand
j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores
retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées
m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon
imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le
vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les
galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu
desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit
de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à mon
réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour le
travail commencé.

Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je
rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au
lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales,
j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon
temps.


IV

Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et
soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées,
l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre
de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père
ni à ma mère pourquoi je quittais la chambre et la douce table de
famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais,
appelées _pataches_, en compagnie des marchands de vin du vignoble et
des marchands de boeufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur
commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais que mon
_Saül_, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.

Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du
cinquième étage du grand hôtel du _Maréchal de Richelieu_, rue
Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le
boulevard.

Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me
donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder
d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du
joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée
et que voici:

     «Monsieur et illustre Acteur,

     «Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans
     relations à Paris. J'ai écrit une tragédie intitulée _Saül_.
     J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en dérober
     quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le style à
     Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre jugement. Ma
     fortune et peut-être mon talent dépendent d'un moment d'attention
     que vous accorderez ou que vous refuserez à mon oeuvre. Je n'ai
     pour me recommander à vous que ma jeunesse, mon isolement, et ma
     confiance dans votre bonté, égale à mon admiration pour votre
     génie. Votre réponse ou votre silence décidera de mon sort.

     «Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon
     respect,

                                        «Alphonse de LAMARTINE.»

     Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris.


V

Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le
portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français
me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis ma lettre
d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je
rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou la
réponse de vie du grand tragédien.

Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre
pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas,
dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche
livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il
me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était
prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans _Britannicus_, qu'il partait le
lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais
pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin
le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon
ouvrage.»

La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la
main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent
instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et
modeste de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma faveur, soit
que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique eussent eu un
attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire
antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse respirait
d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-là. Le
lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.


VI

Avant huit heures j'étais à la porte de Talma. Je montrai mon billet
d'introduction au concierge; je montai, le coeur palpitant, les cinq
étages d'escaliers de bois ciré et luisant qui conduisaient au seuil du
grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'être
importun et qui ne veut pas donner un sursaut pénible à l'oreille du
maître de la maison.

Une très-belle femme, en peignoir d'indienne à fleurs bleues, les
cheveux épars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dénouée laissant
entrevoir des épaules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte.
Ses traits étaient imposants de forme, mais bons d'expression; ses
regards répandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle
souriait à demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait qu'elle
était habituée à introduire bien des rêves et à éconduire bien des
illusions.

«Vous voulez voir Talma?» me dit-elle; «vous êtes sans doute le jeune
homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom?» ajouta-t-elle
en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon
nom. «Entrez, Monsieur,» me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui
donnait sur le cabinet de Talma: «Mon ami,» lui dit-elle d'une voix de
caresse et de familiarité, «c'est ce jeune homme que tu as commandé de
laisser entrer.» Elle disparut après ces mots, en retirant les plis de
son peignoir sur ses pantoufles traînantes, et je restai seul en
présence de Talma.


VII

Talma était alors un homme assez massif, mais très-noble dans sa force,
de cinquante à soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, nouée
par un foulard lâche, lui servait de ceinture. Son cou était nu et
laissait se gonfler librement à l'oeil ses muscles saillants et ses
fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mâle énergie de
structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, était déjà
médaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes
impériaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui
semblait moulé sur ses traits quand il était sur la scène, tombait de
lui-même quand il était en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un
front large, des yeux grands et doux, une bouche mélancolique et fine,
des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des
muscles au repos comme les ressorts d'un instrument détendus.

L'ensemble de cette physionomie était imposant, l'expression simple et
attirante. On sentait l'excellent coeur sous le merveilleux génie. Il
ne cherchait à produire aucun effet: il était las d'en produire sur la
scène; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me
sentis à l'instant rassuré et pris au coeur par la bonhomie sincère et
grandiose à la fois de cette figure.

Talma habitait alors un petit appartement au cinquième étage des façades
de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et très-près du
palais. Une belle lumière du matin, un peu verdie par le reflet des
marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur
les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre
la cheminée et la fenêtre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil
de forme grecque. Une petite table à guéridon nous séparait. Je tirai du
pan boutonné de mon habit mon manuscrit relié en album et je le posai
timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt,
et me fit compliment sur la netteté et sur l'élégance de mon écriture.

«Lisez,» me dit-il en me le rendant, «et, pour épargner votre fatigue et
notre temps, lisez seulement les scènes qui sont de nature à me donner
une idée nette du style et de l'ouvrage.» J'ouvris le manuscrit et je
lus.


VIII

Dès la première scène il parut frappé, malgré le tremblement de ma voix,
de l'harmonie et de la pureté des vers. «On voit que vous avez beaucoup
lu Racine, peut-être trop,» me dit-il à la fin de la scène. «Continuez.»

Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tête,
appuyée sur sa main, donnât aucun signe ni de lassitude ni
d'approbation. Cette immobilité et ce silence me glaçaient un peu. Aux
dernières scènes, ma voix fléchissante et entrecoupée trahissait mon
inquiétude: je me repentais d'être venu chercher si loin une rude
vérité. Quand j'eus terminé ma lecture, Talma, dans la même attitude,
continua de se taire et de réfléchir longtemps. Je respirais à peine. À
la fin, se levant de son siége et s'avançant vers moi avec un sourire
affectueux: «Jeune homme,» me dit-il de sa voix la plus grave et la plus
émue, «j'aurais voulu vous connaître il y a vingt ans: vous auriez été
mon poëte; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, et je m'en
vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pièce est bien conçue et
bien conduite; il y a des scènes susceptibles de produire de grands
effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai à loisir,
je me charge de la réception, du rôle et du succès. Seulement il y a çà
et là trop de jeunesse et trop de déclamation poétique, au lieu d'art
dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles à élaguer pour laisser
nouer et mûrir le fruit. Quel âge avez-vous? D'où êtes-vous? Quelle est
votre famille? votre situation dans le monde? et à quoi vous
destinez-vous? Parlez-moi comme à un père; je me sens un véritable
intérêt pour vous.»

«--Je suis de province,» lui répondis-je; «ma famille est considérée
dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mâcon et
dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mère paternelle; ma
famille est riche, mais mon père ne l'est pas. Après avoir servi Louis
XVI dans ses armées, il vit en gentilhomme oisif, mais lettré, dans une
petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup d'enfants;
je suis son seul fils. Ma mère, qui est de Paris et qui a été élevée à
la cour, nous a transmis les goûts et les sentiments délicats du monde
où elle a vécu dans son premier âge. J'ai fait de bonnes études chez les
jésuites; j'ai servi quelque temps comme mon père dans la maison
militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a
dégoûté. J'ai voyagé, puis je suis rentré dans la maison paternelle à la
campagne, où l'ennui et l'oisiveté me rongent, et où j'essaye d'évaporer
en poésie cet ennui de mon âme. Je voudrais agir, je voudrais sortir de
mon obscurité. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon père,
quelque consolation au coeur de ma mère. J'ai pensé à vous. J'ai écrit
trois ou quatre tragédies; vous venez d'en entendre une. Seriez-vous
assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider à parvenir sur la
scène?»


IX

Il avait des larmes, en m'écoutant, dans ses beaux yeux bleus.
«Déjeunons,» me dit-il du ton avec lequel Auguste dit à Cinna: «_Prends
un siége, Cinna!_» Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. «Vous
m'attendrissez,» me dit-il, «avec ces images de père, de mère, de
soeurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. _Soyons amis_,
ajouta-t-il en souriant.»

Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte
du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir,
pendant ma lecture. Elle me parut plus éclatante, mais non plus
gracieuse que le matin.

«Que veux-tu? mon ami,» dit-elle à Talma. Puis, voyant à ses yeux
humides qu'il avait été ému plus que d'habitude: «La tragédie de
monsieur est donc bien touchante,» lui demanda-t-elle avec hésitation,
«puisqu'elle te fait pleurer?»

«--Oui, oui,» répondit-il entre ses dents, «mais ce n'est pas la
tragédie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme.
Fais-nous servir le déjeuner, sur ce guéridon, dans mon cabinet.
Monsieur veut bien se contenter de mes oeufs frais, de mon beurre et de
mon chocolat. Nous causerons plus à l'aise jusqu'à l'heure de Brunoy.»

«--Eh bien! on va te servir. Adieu!» dit-elle, «je sors jusqu'à midi.»
Puis, embrassant Talma et me saluant à demi, elle sortit en me jetant un
long regard de curiosité et de bienveillance.


X

On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement
et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux
roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me
disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux
vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez
au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de
ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le
dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai
fier que votre avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans mon
jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez à
toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et
je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»

Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il,
c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie
française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une
sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je
n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand
applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce
siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne,
antérieure à eux, nommée Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh
bien! ce Shakspeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme,
Racine est la poésie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis
devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand
poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie,
faites le drame; oubliez l'art français, grec ou latin, et n'écoutez
que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà pourquoi on
m'aime.»


XI

À ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans
la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une
femme toute tumultueuse et toute familière entra sans se faire annoncer
dans le cabinet. Elle était grande, maigre, pâle, très-laide, avec
quelques traces de sensibilité féminine dans les yeux et sur les joues.
Elle jeta avec un geste de dégoût son vieux chapeau de soie noire sur un
meuble; elle découvrit de longs cheveux noirs roulés en bandeaux comme
un diadème sur son front.

«Ah! c'est toi, Duchesnois!» lui dit Talma d'une voix creuse. «J'aurais
dû le deviner à ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu
sors souvent comme une pluie,» ajouta-t-il en riant, en faisant allusion
à l'éternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scène.

«--Ah! c'est que je suis révoltée, indignée, furieuse,» répondit
mademoiselle Duchesnois en prenant un siége et en s'asseyant entre Talma
et moi.

Et, prenant alors la parole avec une volubilité turbulente, elle raconta
à Talma je ne sais quel grief théâtral ridicule et sanglant qu'elle
avait contre les gentilshommes de la chambre chargés de la discipline du
Théâtre-Français et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquités
et ces humiliations. «Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!»
criait-elle sans faire attention à moi, et sans savoir si je n'étais pas
un de ces royalistes contre lesquels elle se répandait en malédictions
et en menaces. «Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais
n'importe, il faut qu'on nous en délivre à tout prix, même au prix du
sang!»

--Ah! Duchesnois,» interrompit Talma d'un ton de modération grandiose et
humaine, «tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis là. Je
connais ton coeur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui coûte du
sang coûte trop cher. Tais-toi! D'ailleurs,» en me montrant du doigt,
«sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les
opinions et le coeur de ce jeune homme, qui a été élevé dans le culte
des Bourbons par sa famille?»

En effet, j'étais muet par convenance, mais la rougeur de la honte
colorait mes joues en entendant blasphémer ainsi ce que mon devoir était
de respecter et de défendre.

Mademoiselle Duchesnois s'en aperçut. Son bon coeur prévalut à l'instant
sur sa petite colère.

«Ah! Monsieur,» me dit-elle, «je vous demande pardon si je vous ai
affligé; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne
veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et
je ne puis tolérer les humiliations dont on nous abreuve!»

Après ces mots elle se retira avec la même fougue qu'elle avait montrée
en entrant.

Nous achevâmes la matinée dans un entretien prolongé avec Talma. Je
sortis pénétré de sa bonté, et lui promettant d'aller passer quelques
jours à Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite à mes
projets de représentations théâtrales. Je repartis bientôt après pour
les Alpes, où de nouveaux sites et de nouvelles impressions
m'inspirèrent de nouvelles pensées.


XII

Un an après, je revins passer l'hiver à Paris. Je revis Talma; il me
provoqua lui-même, cette fois, à écrire pour la scène. Je n'y songeais
déjà plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais à entrer dans la
diplomatie. On récitait déjà dans Paris mes vers élégiaques,
philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne
voulais plus, pour quelques ovations de scènes, renoncer à la carrière
politique, bien plus conforme qu'on ne le croit à mes instincts
naturels. Je préférais, comme je préfère encore, la pensée réalisée en
action à des rêves flottants sur des pages! Mais je mourrai à cet égard
incompris. Le préjugé de mon siècle aura été plus fort que moi: il m'a
relégué au rang des poëtes. C'est un bel exil, mais ce n'était pas ma
place. Que faire? Se résigner, et dire comme Galilée: _E pur si muove!_

Mais revenons à _Athalie_.

Talma me dit qu'on allait la représenter avec une solennité digne des
théâtres antiques, et qu'il étudiait déjà pour cette représentation le
rôle du grand-prêtre.

«--C'est prodigieusement beau,» me dit-il en passant sa large main sur
son front, «mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop
prophète dans ma diction, je tombe dans le prêtre fanatique, et je
refoule dans les âmes l'intérêt qui s'attache au petit Joas, pupille du
temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie
et dans mon geste, j'enlève à ce rôle le caractère d'inspiration et
d'intervention divine qui fait la grandeur et la sainteté de cette
tragédie. Tenez,» ajouta-t-il, «que pensez-vous de cet accent?»

Et il me récita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante
vers du rôle du grand-prêtre qui auraient fait tressaillir le temple de
Jérusalem!

«--C'en est fait,» lui dis-je, «Racine vous attendait pour être
interprété selon son esprit. À chaque chef-d'oeuvre de la scène il faut
un chef-d'oeuvre de la nature pour le personnifier aux yeux et à
l'oreille d'un siècle. Vous avez été _Tacite_ dans _Britannicus_, vous
serez la _Bible_ dans _Athalie_.»

Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entière m'aurait
envié, à moi, pauvre jeune homme ignoré, cette faveur. J'acceptai avec
reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma.
Le point de vue latéral d'une loge d'acteur n'était pas favorable à
l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en
procura une autre bien plus centrale aux premières loges en face,
presque à côté de l'amphithéâtre préparé, pour cette solennité, à la
famille des rois.


XIII

Les Bourbons étaient rentrés récemment en France après un long exil, et
par la brèche de nos désastres militaires. Ils n'avaient point ouvert
cette brèche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la
réparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humilié est injuste envers
ceux qui prennent la rude tâche de le relever de ses ruines. Il
attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le
premier le poids. Il n'y a point de justice à espérer d'une nation qui a
été dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour nécessaire des
choses humaines, d'être abattue sous le poids des revers et des
humiliations.

Tel était alors l'état de la France. Les Bourbons étaient dans ce moment
son seul salut, mais ce salut même lui rappelait qu'elle avait besoin
d'être sauvée; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le
remède.

Les Bourbons, de leur côté, se rendaient parfaitement compte de cette
impopularité de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilité de
Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils
ne pouvaient pas offrir à leur patrie un second Bonaparte pour illustrer
ses armées détruites par vingt victoires ou pour renverser par toute
l'Europe les trônes légitimes que leur retour venait au contraire de
relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles félicités
de la paix étaient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au
prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il
fallait, de ce peuple militaire, refaire à contre-coeur un peuple
civil. La liberté parlementaire, qui ennoblit l'obéissance, les
industries, qui honorent et multiplient le travail, la légalité, les
arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales étaient
leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous
ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple à
ses princes par le bien-être, et qui lui font oublier, dans la sérénité
d'un règne pacifique, les éblouissements d'une dictature de héros.


XIV

Louis XVIII, prince infiniment plus éclairé et plus philosophe qu'on ne
le suppose, sentait profondément cette nécessité. Convaincu que la
restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la liberté
des discussions parlementaires et par le concours électif de la nation
elle-même à son gouvernement, il s'en rapportait à la Constitution qu'il
avait donnée de la solidité de son trône.

Mais ce trône, il ne voulait pas seulement le consolider, il voulait
lui rendre son antique prestige. Depuis François Ier, les lettres
étaient un des caractères de la France; elles brillaient sur la tête de
ses rois comme la plus belle pierre précieuse de leur diadème. C'était,
depuis les Grecs de l'antiquité et depuis les Italiens de la
Renaissance, le peuple littéraire entre tous les peuples. Richelieu lui
avait donné l'Académie, la religion lui avait donné la chaire, Louis XIV
lui avait donné sa cour de poëtes, d'orateurs, de moralistes. Le règne
de Louis XV lui avait donné Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J.
Rousseau, l'Encyclopédie, la philosophie du dix-huitième siècle toute
pétrie du génie des lettres. Le règne de Louis XVI lui avait donné la
politique littéraire et oratoire, dans cette foule d'écrivains dont
Mirabeau avait été la dernière voix; il lui avait donné enfin la
Révolution, qui n'était au fond qu'une dernière explosion des lettres
françaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres
se trouvaient partout confondus dans une inséparable solidarité de
rayons. Les rois faisaient corps avec les poëtes, et les poëtes
faisaient auréole avec les rois.


XV

Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale
de sa maison à la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait
partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il
repopularisait son ancêtre. Il chercha quelle était l'oeuvre de Racine
dans laquelle le génie du poëte, la majesté de la monarchie, la sainteté
de la religion nationale étaient le mieux rassemblés, pour restituer à
ces trois institutions, la religion, la monarchie des Bourbons et les
lettres, le prestige dont il voulait éblouir la France pour la rattacher
par un légitime orgueil national à son passé monarchique. Il trouva
_Athalie_. Il ordonna à ses ministres et à ses gentilshommes de la
chambre de préparer une représentation féerique et politique
d'_Athalie_.

On choisit la salle de l'Opéra comme la scène des prodiges. Cette salle
immense et monumentale s'élevait alors dans la rue de Richelieu, à la
place où une fontaine funéraire lave éternellement la trace du sang de
l'infortuné duc de Berry, assassiné sous le vestibule de ce théâtre si
peu de mois après cette fête. On devait, pour compléter l'enchantement
de l'esprit par l'enchantement de tous les sens, représenter _Athalie_
avec les choeurs, qui sont le cadre prophétique et musical du drame.

Tous les grands artistes de la France, musiciens, décorateurs, peintres,
chorégraphes, exécutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices
furent invités par le gouvernement à concourir, sous la direction
poétique de Talma, à la dignité, à la splendeur, aux délices de cette
représentation. C'était l'apothéose du siècle de Louis XIV sous
l'apothéose de Racine. La France entière se pressa et se recueillit pour
y assister.


XVI

J'y étais. Une famille illustre par le génie autant que par la naissance
m'avait jugé digne de contempler un tel spectacle, pour me donner
l'émulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le
pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais
entré dans un siècle illuminé parmi les siècles pour se donner à
lui-même en représentation éclatante dans la nuit des temps. Les gerbes
de lumière, jaillissant des lustres, de la rampe, des candélabres, et
répercutées par les diamants des femmes de la cour, m'éblouirent un
moment comme d'une cécité lumineuse. La salle, dont le rideau était
encore baissé, était pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les
galeries se mouvaient, les loges débordaient, comme des corbeilles trop
pleines, de têtes et de fleurs.

La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scène,
un amphithéâtre avancé comme un promontoire sur un océan. Les regards y
cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son
costume, à l'apparition posthume d'un autre âge; le comte d'Artois, son
frère, protecteur de l'abbé Delille, ce lauréat de l'exil; le duc
d'Angoulême, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette
princesse plus tragique par ses malheurs que la tragédie à laquelle elle
venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'écho des
cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'édifice,
remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui préparait l'âme à
de mystiques sensations. Tout à coup le rideau de la scène se leva comme
si le vent de l'inspiration céleste eût déchiré le voile du Temple.


XVII

Le Temple apparut dans la lumière dorée dont je l'ai vu plus tard
baigné, par un beau jour, sur la montagne dont le précipice est la
_vallée des Lamentations_. On sait que le Temple n'était pas seulement
la maison du Dieu Jéhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de
lévites, de prêtres, de pontifes, de prophètes, habitant, avec leurs
familles consacrées, les immenses dépendances, portiques, cours,
jardins, séminaires dont il était entouré. Ces jardins, ces cours, ces
portiques, ces galeries, d'une architecture hébraïque et persane
semblable au tombeau d'Absalon dans la vallée de Josaphat, avaient été
fantastiquement imités ou inventés par l'artifice des décorateurs. Les
regards, dépaysés par l'illusion, transportaient l'âme au milieu des
pompes religieuses de Sion.

Un profond silence régnait dans la foule; chacun se recueillait dans
l'attente d'un drame déjà aussi réel qu'un événement. On se demandait en
soi-même quelle serait la voix qui oserait s'élever sur cette scène en
consonnance avec cette grandeur et cette antiquité du spectacle. On se
demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez
grave, assez prophétique, assez divine, pour proférer des paroles
françaises dans ces portiques de David, d'Isaïe, de Jéhova. On
s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait
le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus
que Racine avait retrouvé un jour, pour écrire _Athalie_, les foudres
d'Isaïe, les larmes de David, les illuminations du Sinaï.

Enfin Talma parut; ou plutôt ce n'était plus Talma, c'était le sacerdoce
hébraïque personnifié dans ce roi des sacrifices; le chef à la fois
politique et inspiré d'une théocratie souveraine, qui régnait, comme en
Égypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu.
Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophète. Nulle
pensée ne se pétrifiait aussi complètement sur les traits du visage que
celle de Talma. Son visage devenait à volonté sa pensée.

Il était accompagné d'un guerrier hébreu, Abner, sous les traite de
Lafon, son rivai de la scène. Lafon, qui avait le front noble, l'oeil
brave, le geste héroïque, l'accent martial, était très-apte aux rôles de
héros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments
surhumains; il était l'art, Talma était la nature. Il était, de plus, un
homme justement aimé et estimé pour son coeur. Ce fut lui seul qui, en
parlant de l'âme et en pleurant des larmes sincères sur le cercueil de
son rival Talma, arracha des larmes à cent mille spectateurs que les
discours académiques des poëtes et des orateurs avaient laissés froids.


XVIII

L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir
promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y
avait toute une conjuration et toute une lamentation dans ce seul
regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre, laissa
tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et que
tout le monde entendit pour la première fois.

ABNER.

  Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel;
  Je viens, selon l'usage antique et solennel,
  Célébrer avec vous la fameuse journée
  Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
  Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour
  La trompette sacrée annonçait le retour,
  Du temple, orné partout de festons magnifiques,
  Le peuple saint en foule inondait les portiques.
  Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,
  De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,
  Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.
  Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
  L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,
  En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
  D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
  Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation
religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine
impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda.

Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et
gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de
Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem,
possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la
race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait
la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de
Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son
mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même
obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de
Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias
lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom.
Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son
aïeul, fut massacré par un nommé _Jéhu_, tribun ou prophète (c'était
alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes
d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du
palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab et mère d'Athalie. Il avait
fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer par les
chiens dans une vigne.

Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes,
avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de
peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent
un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une soeur
d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à
sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait
mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans
l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que
d'elle et du grand-prêtre Joad.

Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier
Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il
se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la
défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que
trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt
qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine
contre lui.

JOAD.

  D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?

ABNER.

  Pensez-vous être saint et juste impunément?
  Dès longtemps elle hait cette fermeté rare
  Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare;
  Dès longtemps votre amour pour la religion
  Est traité de révolte et de sédition.
  Du mérite éclatant cette reine jalouse
  Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse.
  Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur,
  De notre dernier roi Josabeth est la soeur.
  Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilége,
  Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiége;
  Mathan, de nos autels infâme déserteur,
  Et de toute vertu zélé persécuteur.
  C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,
  Ce lévite à Baal prête son ministère;
  Ce temple l'importune, et son impiété
  Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.
  Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente;
  Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante.
  Il affecte pour vous une fausse douceur,
  Et par là, de son fiel colorant la noirceur,
  Tantôt à cette peine il vous peint redoutable,
  Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable,
  Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez,
  Vous cachez des trésors par David amassés.
  Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie
  Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.
  Je l'observais hier, et je voyais ses yeux
  Lancer sur le lieu saint des regards furieux;
  Comme si dans le fond de ce vaste édifice
  Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.
  Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter
  Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater,
  Et que de Jézabel la fille sanguinaire
  Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

Ces confidences d'Abner amènent ces vers, restés monuments de parole,
dans la bouche du grand-prêtre.

  Celui qui met un frein à la fureur des flots
  Sait aussi des méchants arrêter les complots.
  Soumis avec respect à sa volonté sainte,
  Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
  Cependant je rends grâce au zèle officieux
  Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.
  Je vois que l'injustice en secret vous irrite,
  Que vous avez encor le coeur israélite.
  Le Ciel en soit béni!... Mais ce secret courroux,
  Cette oisive vertu, vous en contentez-vous?
  La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?
  Huit ans déjà passés, une impie étrangère
  Du sceptre de David usurpe tous les droits,
  Se baigne impunément dans le sang de nos rois,
  Des enfants de son fils détestable homicide,
  Et même contre Dieu lève son bras perfide;
  Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État,
  Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,
  Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,
  Qui rassurâtes seul nos villes alarmées
  Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu
  Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu:
  «Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!»
  Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche:
  «Du zèle de ma loi que sert de vous parer?
  Par de stériles voeux pensez-vous m'honorer?
  Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
  Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
  Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.
  Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété;
  Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,
  Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.»

La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine
retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce
guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le coeur.

Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias sous le
nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le grand-prêtre
lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de l'orphelin aux
lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les armes ce jeune
prince.

Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son
époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile
ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si
épiques.

  Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit
  Revient à tout moment effrayer mon esprit.
  De princes égorgés la chambre était remplie;
  Un poignard à la main, l'implacable Athalie
  Au carnage animait ses barbares soldats,
  Et poursuivait le cours de ses assassinats.
  Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue.
  Je me figure encor sa nourrice éperdue,
  Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,
  Et, faible, le tenait renversé sur son sein.
  Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,
  Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
  Et, soit frayeur encore ou pour me caresser,
  De ses bras innocents je me sentis presser...
  Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!
  Du fidèle David c'est le précieux reste:
  Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi,
  Il ne connaît encor d'autre père que toi.
  Sur le point d'attaquer une reine homicide,
  À l'aspect du péril si ma foi s'intimide,
  Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,
  Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui,
  Conserve l'héritier de tes saintes promesses,
  Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!

JOAD.

  Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel;
  Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel.
  Il ne recherche point, aveugle en sa colère,
  Sur le fils qui le craint l'impiété du père.
  Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux
  Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux.
  Autant que de David la race est respectée,
  Autant de Jézabel la fille est détestée.
  Joas les touchera par sa noble pudeur
  Où semble de son rang reluire la splendeur;
  Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,
  De plus près à leur coeur parlera dans son temple.
  Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé:
  Il faut que sur le trône un roi soit élevé
  Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres
  Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres,
  L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau,
  Et de David éteint rallumé le flambeau...

  Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race,
  Il doive de David abandonner la trace,
  Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché
  Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché!
  Mais si ce même enfant, à tes ordres docile,
  Doit être à tes desseins un instrument utile,
  Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis!
  Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis!
  Confonds dans ses conseils une reine cruelle!
  Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle
  Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,
  De la chute des rois funeste avant-coureur!...

La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des
rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la
scène comme le prophète des calamités royales.

L'acte était fini; des choeurs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais
les choeurs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les
rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à
la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop
épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans le choeur,
égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les paroles sur
l'aile des mélodies, l'effet de ce choeur répandait un parfum de
recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra n'était
plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma l'avaient
purifié.


XIX

Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parlé
ni respiré entre ces deux actes. La grandeur de la scène, la majesté du
pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prêtre, la
divinité surtout de la langue des vers dont la perfection faisait
oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la
prononciation de Talma, qui résumait dans son accent tous les échos
souterrains ou célestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La
présence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la
France restaurée, et restaurant avec elle la religion et la poésie de
Louis XIV, ajoutait à la puissance de l'impression quelque chose de
tendre, d'antique, de miraculeux.

À la première scène, des femmes et un enfant éperdus s'élancent des
profondeurs du temple sur la scène: c'est Josabeth, la nourrice de Joas
sauvé, les femmes et les filles des lévites, et Zacharie, fils de
Josabeth, élevé avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni
le vrai nom ni le rang de son frère de lait. Zacharie annonce à sa mère
la présence inattendue et sacrilége d'Athalie dans le temple.

ZACHARIE.

  ... Dans un des parvis aux hommes réservé,
  Cette femme superbe entre, le front levé,
  Et se préparait même à passer les limites
  De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites.
  Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts.
  Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards!
  Moïse à Pharaon parut moins formidable.
  «Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,
  D'où te bannit ton sexe et ton impiété.
  Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?»
  La reine, alors sur lui jetant un oeil farouche,
  Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche.
  J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant
  Est venu lui montrer un glaive étincelant;
  Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,
  Et toute son audace a paru terrassée.
  Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner;
  Surtout Éliacin paraissait l'étonner.

JOSABETH.

  Quoi donc! Éliacin a paru devant elle?

Athalie, suivie de son général Abner, paraît; elle révèle en une langue
digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure
de ses songes.

  C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit;
  Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
  Comme au jour de sa mort pompeusement parée;
  Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté;
  Même elle avait encor cet éclat emprunté
  Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
  Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
  « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi;
  Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
  Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
  Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables,
  Son ombre vers mon lit a paru se baisser;
  Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser...
  Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
  D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange,
  Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,
  Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

ABNER.

  Grand Dieu!

ATHALIE.

             Dans ce désordre à mes yeux se présente
  Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante,
  Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.
  Sa vue a ranimé mes esprits abattus;
  Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,
  J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,
  J'ai senti tout à coup un homicide acier
  Que le traître en mon sein a plongé tout entier...
  De tant d'objets divers le bizarre assemblage
  Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage.
  Moi-même, quelque temps honteuse de ma peur,
  Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur;
  Mais de ce souvenir mon âme possédée
  À deux fois, en dormant, revu la même idée.
  Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer
  Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer.
  Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,
  J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,
  Et chercher du repos au pied de ses autels...
  Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels!
  Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée,
  Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée;
  J'ai cru que des présents calmeraient son courroux,
  Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.
  Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.
  J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse;
  Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur.
  Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur!
  J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,
  Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.
  Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin,
  Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;
  C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre;
  Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.
  Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter,
  Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...

La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même
temps qui soit sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant
vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter à la Bible des
patriarches et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères pour
retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la
lire tout entière.

ATHALIE.

  Ô ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!...
  C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis...

          (_Montrant Joas._)

  Épouse de Joad, est-ce là votre fils?

JOSABETH.

  Qui, lui, madame?

ATHALIE.

                    Lui?

JOSABETH.

                         Je ne suis point sa mère.

          (_Montrant Zacharie._)

  Voilà mon fils.

ATHALIE, _à Joas_.

                Et vous, quel est donc votre père?
  Jeune enfant, répondez.

JOSABETH.

                          Le Ciel jusque aujourd'hui...

ATHALIE.

  Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui?
  C'est à lui de parler.

JOSABETH.

                       Dans un âge si tendre,
  Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?

ATHALIE.

  Cet âge est innocent; son ingénuité
  N'altère point encor la simple vérité.
  Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.

JOSABETH, _tout bas_.

  Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche!

ATHALIE.

  Comment vous nommez-vous!

JOAS.

                            J'ai nom Éliacin.

ATHALIE.

  Votre père?

JOAS.

              Je suis, dit-on, un orphelin,
  Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,
  Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

ATHALIE.

  Vous êtes sans parents?

JOAS.

                           Ils m'ont abandonné.

ATHALIE.

  Comment! et depuis quand?

JOAS.

                            Depuis que je suis né.

ATHALIE.

  Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?

JOAS.

  Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.

ATHALIE.

  Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?

JOAS.

  Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.

ATHALIE.

  Qui vous mit dans ce temple?

JOAS.

                                Une femme inconnue,
  Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.

ATHALIE.

  Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?

JOAS.

  Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin?
  Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
  Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
  Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel,
  Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

ATHALIE.

  Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!
  La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce
  Font insensiblement à mon inimitié
  Succéder... Je serais sensible à la pitié!

ABNER.

  Madame, voilà donc cet ennemi terrible?
  De vos songes menteurs l'imposture est visible,
  À moins que la pitié, qui semble vous troubler,
  Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.

ATHALIE, _à Joas et à Josabeth_.

  Vous sortez?

JOSABETH.

               Vous avez entendu sa fortune.
  Sa présence à la fin pourrait être importune.

ATHALIE, _à Joas_.

  Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi?

JOAS.

  J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
  Dans son livre divin on m'apprend à la lire,
  Et déjà de ma main je commence à l'écrire.

ATHALIE.

  Que vous dit cette loi?

JOAS.

                           Que Dieu veut être aimé;
  Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé;
  Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;
  Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.

ATHALIE.

  J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,
  À quoi s'occupe-t-il?

JOAS.

                        Il loue, il bénit Dieu.

ATHALIE.

  Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?

JOAS.

  Tout profane exercice est banni de son temple.

ATHALIE.

  Quels sont donc vos plaisirs?

JOAS.

                             Quelquefois à l'autel
  Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel;
  J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
  Je vois l'ordre pompeux de ces cérémonies.

ATHALIE.

  Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux?
  Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous!
  Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

JOAS.

  Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?

ATHALIE.

  Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.

JOAS.

  Vous ne le priez point.

ATHALIE.

                          Vous pourrez le prier.

JOAS.

  Je verrais cependant en invoquer un autre.

ATHALIE.

  J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre;
  Ce sont deux puissants dieux.

JOAS.

                                Il faut craindre le mien;
  Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.

ATHALIE.

  Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.

JOAS.

  Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

ATHALIE.

  Ces méchants, qui sont-ils?

JOSABETH.

                               Eh, Madame! excusez
  Un enfant.

ATHALIE, _à Josabeth_.

              J'aime à voir comme vous l'instruisez...
  Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire;
  Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.
  Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier.
  Laissez là cet habit, quittez ce vil métier;
  Je veux vous faire part de toutes mes richesses.
  Essayez, dès ce jour, l'effet de mes promesses.
  À ma table, partout à mes côtés assis,
  Je prétends vous traiter comme mon propre fils.

JOAS.

  Comme votre fils!

ATHALIE.

                    Oui... Vous vous taisez?

JOAS.

                                             Quel père
  Je quitterais! Et pour...

ATHALIE.

                            Hé bien?

JOAS.

                                     Pour quelle mère!

    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour
aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce
dangereux enfant. Le choeur, cette fois, fait partie lyrique du drame;
il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de
l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses
ennemis. Racine s'y rapproche, autant que les temps et la langue le
permettent, de la componction de David. Il est véritablement le David
chrétien.


XX

Au troisième acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du
temple l'enfant, terreur de la reine. Il dévoile à son confident les
voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler
Machiavel dans la langue de Tacite. Écoutez, vous qui connaissez les
ambitieux de cour ou de popularité; est-ce Séjan qui parle?

  Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle
  De Joad et de moi la fameuse querelle,
  Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;
  Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?
  Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,
  Et mon âme à la cour s'attacha tout entière.
  J'approchai par degrés de l'oreille des rois,
  Et bientôt en oracle on érigea ma voix.
  J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices;
  Je leur semai de fleurs le bord des précipices;
  Près de leurs passions rien ne me fut sacré;
  De mesure et de poids je changeais à leur gré.
  Autant que de Joad l'inflexible rudesse
  De leur superbe oreille offensait la mollesse,
  Autant je les charmais par ma dextérité,
  Dérobant à leurs yeux la triste vérité,
  Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,
  Et prodigue surtout du sang des misérables.

  Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit
  Par les mains d'Athalie un temple fut construit.
  Jérusalem pleura de se voir profanée;
  Des enfants de Lévi la troupe consternée
  En poussa vers le Ciel des hurlements affreux.
  Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,
  Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,
  Et par là de Baal méritai la prêtrise.
  Par là je me rendis terrible à mon rival;
  Je ceignis la tiare, et marchai son égal.
  Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,
  Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire
  Jette encore en mon âme un reste de terreur,
  Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur.
  Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance,
  Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,
  Et, parmi les débris, le ravage et les morts,
  À force d'attentats perdre tous mes remords!...
  Mais voici Josabeth.

Josabeth refuse Éliacin à Athalie; le grand-prêtre, à sa vue, laisse
éclater sa colère en imprécations célestes. Il rejette tous les secours
humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggère pour sauver
l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les lévites.
L'inspiration le saisit à la vue de cette faiblesse derrière laquelle il
voit tout à coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura
véritablement en prophète; on crut voir la lueur divine se répandre
comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur
les plis de ses draperies.

JOAD.

  Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle:
  Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle!
  Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler?
  Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler;
  Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.
  Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites,
  Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois,
  En tes serments, jurés au plus saint de leurs rois,
  En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,
  Et qui doit du soleil égaler la durée!...
  Mais d'où vient que mon coeur frémit d'un saint effroi?
  Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?
  C'est lui-même. Il m'échauffe, il parle; mes yeux s'ouvrent,
  Et les siècles obscurs devant moi se découvrent...
  Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
  Et de ses mouvements secondez les transports.

LE CHOEUR _chante au son de toute la symphonie des instruments_.

  Que du Seigneur la voix se fasse entendre,
  Et qu'à nos coeurs son oracle divin
    Soit ce qu'à l'herbe tendre
  Est, au printemps, la fraîcheur du matin!

JOAD.

  Cieux! écoutez ma voix; terre! prête l'oreille.
  Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille!
  Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.

(Ici commence la symphonie, et Joad aussitôt reprend la parole.)

  Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?
  Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?
  Pleure, Jérusalem! pleure, cité perfide!
  Des prophètes divins malheureuse homicide!
  De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé;
  Ton encens à ses yeux est un encens souillé!
    Où menez-vous ces enfants et ces femmes?
  Le Seigneur a détruit la reine des cités:
  Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés;
  Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités.
  Temple! renverse-toi; cèdres! jetez des flammes.
    Jérusalem, objet de ma douleur,
  Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes?
  Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
      Pour pleurer ton malheur?

AZARIAS.

  Ô saint temple!

JOSABETH.

                  Ô David!

LE CHOEUR.

                           Dieu de Sion! rappelle,
  Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.

(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment après,
l'interrompt.)

JOAD.

      Quelle Jérusalem nouvelle
  Sort du fond du désert, brillante de clartés,
  Et porte sur le front une marque immortelle?
    Peuples de la terre, chantez.
  Jérusalem renaît plus charmante et plus belle!
    D'où lui viennent, de tous côtés,
  Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés?
  Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
  Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés!
  Les rois des nations, devant toi prosternés,
      De tes pieds baisent la poussière;
  Les peuples à l'envi marchent à ta lumière.
  Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur
      Sentira son âme embrasée!
      Cieux, répandez votre rosée,
  Et que la terre enfante son Sauveur!

L'acte finit au milieu du chant des choeurs agités de terreur et
d'espérance. L'inspiration d'en haut est restée sur la scène avec
l'esprit et la voix de Talma.


XXI

La plus belle scène du quatrième acte est celle où le grand-prêtre,
avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et
lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs
des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vérité
et de liberté qui soulève le poëte et qui lui fait braver le despotisme
d'un prince égoïste et impérieux. Nous pensons que cette scène fut pour
davantage dans la rancune cachée de Louis XIV et dans la mort de Racine
que son obscur Mémoire sur quelques vices de l'administration, écrit par
lui pour complaire à Mme de Maintenon.

Jugez-en!

  Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,
  Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes
  Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.
  Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,
  Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;
  De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,
  Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.
  Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,
  Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois;
  Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même;
  Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;
  Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné,
  Et d'un sceptre de fer veut être gouverné;
  Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime.
  Ainsi, de piége en piége et d'abîme en abîme,
  Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté,
  Ils vous feront enfin haïr la vérité,
  Vous peindront la vertu sous une affreuse image.
  Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.

  Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,
  Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;
  Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,
  Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,
  Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,
  Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Après ces paroles il révèle sa naissance à l'enfant et le proclame roi
dans un sublime discours aux lévites.

Le choeur se mêle à un transport des deux tribus.

UNE VOIX, _seule_.

      Triste reste de nos rois,
  Chère et dernière fleur d'une tige si belle,
  Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle
  Te verrons-nous tomber une seconde fois?
  Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau
  Contre tes assassins prit soin de te défendre,
      Ou si dans la nuit du tombeau
  La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre?

Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants,
des acclamations des lévites. Le noeud se resserre, et Dieu seul peut le
dénouer. L'intervention divine apparaît au cinquième acte par un
miracle de zèle dans Joad, de fidélité dans les tribus de Juda et de
Benjamin.


XXII

Au moment où l'enfant, placé sur son trône, est salué roi par
l'acclamation des lévites, Athalie entre avec ses troupes, le rideau du
temple se déchire; elle voit l'enfant, son successeur, couronné.

JOAD.

  Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois!
  Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques,
  Reine? De ton poignard connais du moins ces marques.
  Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias.
  Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.

ABNER.

  Ciel!

ATHALIE, à Joas.

        Perfide!

JOAD.

                 Vois-tu cette Juive fidèle
  Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle?
  Il fut par Josabeth à ta rage enlevé;
  Ce temple le reçut et Dieu l'a conservé.
  Des trésors de David voilà ce qui me reste.

ATHALIE.

  Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste.
  D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi!

JOAD.

  Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.

(Le fond du théâtre s'ouvre: on voit le dedans du temple, et les
lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.)

ATHALIE.

  Où suis-je? Ô trahison! ô reine infortunée!
  D'armes et d'ennemis je suis environnée!

JOAD.

  Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux échapper,
  Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper,
  Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livrée:
  Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.

ATHALIE.

  Quoi! la peur a glacé mes indignes soldats!
  Lâche Abner, dans quel piége as-tu conduit mes pas?

ABNER.

  Reine, Dieu m'est témoin...

ATHALIE.

                              Laisse là ton Dieu, traître,
  Et venge-moi.

ABNER, _se jetant aux pieds de Joas_.

                Sur qui? Sur Joas! sur mon maître!

C'en est fait à ce mot; l'épée d'Athalie s'est brisée dans sa main.

  Dieu des Juifs, tu l'emportes!

Elle exhale sa fureur impuissante en imprécations et meurt derrière la
scène, sous le glaive des lévites.

L'impitoyable grand-prêtre s'adresse à Joas, dont il va gouverner
l'enfance:

  Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais
  Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,
  L'innocent un vengeur et l'orphelin un père.

Le rideau tombe, et Dieu reste présent dans sa toute-puissance, dans sa
providence, dans sa bonté, dans sa vengeance, à l'âme des spectateurs
édifiés par le poëte sacré et transportés d'un théâtre profane dans le
sanctuaire de la Divinité. Les applaudissements succèdent lentement au
silence transi du coeur et se partagent entre la Bible, Racine et le
grand interprète qui vient de leur prêter sa voix.

Après ce jour, Talma ne grandit plus. Il parut rester aussi grand, mais
stationnaire, comme un astre à son apogée.

La mort le cueillit avant son déclin.


XXIII

Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que
leur siècle par leur génie.

Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'_Esther_ fut préférée à
la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux
représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa
ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait
concentré dans cette oeuvre toute sa foi dans sa religion, tout son zèle
pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs
lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la
critique, par l'indifférence du roi. Racine ne protesta pas; à quoi
bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps assez
corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre le
génie biblique! Le poëte brisa sa plume.

Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan.
Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient
paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité,
Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire
de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le
rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire
dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans _Athalie_,
et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid
d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des
séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit.

Ce bouclier était mal choisi dans le coeur de madame de Maintenon, qui
n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du
moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait
l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui s'y fiait était, tôt ou
tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort, n'échappa pas à cette
loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré, elle le quitta pour
Dieu.


XXIV

On a révoqué en doute la cause de la mort prématurée de Racine et
l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine,
ne laisse aucun doute à cet égard dans le récit qu'il fait des derniers
moments de son père.

«Racine était déjà abattu par le mauvais succès d'_Athalie_. Il aimait
la gloire présente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilité, dit
son fils, abrégea ses jours. Il était d'ailleurs naturellement
mélancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le
chagriner que des sujets propres à le réjouir. Il avait ce caractère que
se donne Cicéron dans une de ses lettres, plus porté à craindre les
événements malheureux qu'à espérer d'heureux succès: _Semper magis
adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos._ L'événement que
je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme présent
un malheur qui était fort éloigné. Les marques d'attention de la part du
roi, dont il fut honoré pendant sa dernière maladie, durent bien le
convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire à ce prince. Il
s'était cependant persuadé que tout était changé pour lui, et n'eut,
pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.

«Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulière, ne
pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de
différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle
l'entretenait un jour de la misère du peuple; il répondit qu'elle était
une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait être
soulagée par ceux qui étaient dans les premières places si on avait soin
de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme,
dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont
j'ai parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame
de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si
justes sur-le-champ, il devait les méditer encore, et les lui donner par
écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il
accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de
courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public.
Il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que
bien écrit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle,
le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec
vivacité quel en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le
secret. Elle fit une résistance inutile; le roi expliqua sa volonté en
termes si précis qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.

«Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu'un homme de lettres
se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta même, non sans
quelque air de mécontentement: «Parce qu'il sait faire parfaitement des
vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poëte, veut-il être
ministre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression que firent ces paroles,
il ne les eût point dites; mais il ne pouvait soupçonner que ces paroles
tomberaient sur un coeur si sensible.

«Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui
s'était passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir
jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit
d'avoir déplu à un prince dont il avait reçu tant de marques de bonté.
Il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, il fut
attaqué d'une fièvre assez violente.

«Hélas! Madame, écrivait-il à celle qui l'avait provoqué, puis
abandonné, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans
Esther: _Roi, chassez la calomnie!_ je ne m'attendais pas à être attaqué
moi-même par la calomnie dans ma fidélité à Dieu et au roi. Ayez la
bonté de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure
qualité que vous trouviez en moi, c'était ma fidélité d'enfant pour tout
ce que l'Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses!
J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de
piété; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul vers qui
sentît l'hérésie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la
moindre nouveauté!...»

Tout fut vain; il expira d'une disgrâce mortelle à un courtisan, d'une
amitié trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'oeuvre méconnu par son
temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes envers la
postérité. Avant d'être glorifié, il faut être supplicié: c'est la loi
des grands hommes.


XXV

Quant à _Athalie_, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement
dans cette oeuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des
poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de
parallèle, selon nous, possible entre _Athalie_ et aucun des drames
antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide,
Sénèque, Göthe, Schiller, Shakspeare lui-même, cèdent à jamais la
première place à cette oeuvre. Pourquoi? C'est que leurs tragédies ne
sont que des oeuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration
de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine ici est un poëte
sacré.

Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.

Comme conception, ce drame est simple comme l'histoire, grand comme
l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à
l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un
fruit de salut pour son peuple,

  ET QUE LA TERRE ENFANTE SON SAUVEUR,

selon l'expression de Racine.

Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines
curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par
des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la
nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le coeur
des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un
enfant suspendu entre le trône et la mort!

Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si
la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler
Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la
langue de Salomon?

La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été
déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions
divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jéhova eût
fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une petitesse et une
profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue
supérieure aux langueurs de la passion des sens! La maternité dans
Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le grand-prêtre, la
haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans
Éliacin, la piété dans les choeurs, Dieu lui-même enfin dans les
prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion secondaire au
milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs devant ces
foudres?

Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce
n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques:
c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé
qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du
Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes
transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces
consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées,
chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort,
d'elles-mêmes, aux vers comme les ailes se collent à la flèche pour la
faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant
l'oreille et dans le coeur. Il est impossible, en lisant _Athalie_, de
songer seulement à la rime ou à la versification. Le style n'est ni
prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée fondue au
feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal de
Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine et
n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.


XXVI

On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de
lui préférer Shakspeare et ses imitateurs allemands et français. Nous
vous parlerons bientôt de Shakspeare, et nous en parlerons avec
l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne.
Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque
étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer à la perfection?
Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui
fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt sublimes, tantôt
vertigineux du coeur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains
sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses regards vers les
profondeurs et les sérénités du firmament plein de la Divinité. L'un
regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les ténèbres, en haut
la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.

Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne,
l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or,
souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces
Entretiens: LA POÉSIE EST L'ÉMOTION PAR LE BEAU.

Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se
sont appelés hier les _romantiques_, et qui s'appellent aujourd'hui les
_réalistes_; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en
rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la
religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que
l'_émotion_, ils oublient que l'_émotion par le laid_ s'appelle tout
simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'_émotion et du beau_.
Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre
orgueil.

Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud,
et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui
glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau,
nous irons assister à _Athalie_, écrite par Racine, récitée par Talma ou
par Mlle Rachel.

Ajoutons que dans _Athalie_ ce n'est pas seulement le beau qui émeut
l'esprit, c'est le divin qui pénètre le coeur. Ainsi Racine, pour qui
_Athalie_ fut un acte de foi plus qu'une oeuvre d'art, n'est pas
seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à
la sainteté, ce ravissement de l'âme.

Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine,
et de parler une langue où l'on a pu écrire _Athalie_.

                                        LAMARTINE.



XVe ENTRETIEN.

3e de la deuxième Année.


ÉPISODE.

Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister
seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mâconnais où je
suis né. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se répondaient
d'une colline à l'autre par ces cris de joie prolongés qui sont les
actions de grâce de l'homme au sillon qui le nourrit ou qui l'abreuve,
pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient sous le
gémissement des roues qui rapportaient, au pas lent des boeufs couronnés
de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je me couchai
sur l'herbe, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant les
fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois.

Ce fut ainsi que ce chant me monta du coeur aux lèvres, et que j'en
écrivis les strophes au crayon sur les marges d'un vieux _Pétrarque
in-folio_, où je les reprends pour les donner ici aux lecteurs.

LA VIGNE ET LA MAISON

PSALMODIES DE L'ÂME.

DIALOGUE ENTRE MON ÂME ET MOI.

MOI.

    Quel fardeau te pèse, ô mon âme!
  Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné?
  Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme
  Impatient de naître et pleurant d'être né?
  La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore!
  Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore.
  Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison!
  Vois comme aux premiers vents de la précoce automne
  Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne,
  S'envole brin à brin le duvet du chardon!
  Vois comme de mon front la couronne est fragile!
  Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile
  Nous suit pour emporter à son frileux asile
  Nos cheveux blancs pareils à la toison que file
  La vieille femme assise au seuil de sa maison!

  Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,
  Ma séve refroidie avec lenteur circule,
  L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit:
  Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule,
  Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule
  Entre les bruits du soir et la paix de la nuit!
  Moi qui par des concerts saluai ta naissance,
  Moi qui te réveillai neuve à cette existence
  Avec des chants de fête et des chants d'espérance,
  Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir,
  Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,
  Comme un David assis près d'un Saül qui veille,
    Je chante encor pour t'assoupir?

L'ÂME.

  Non! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule,
  La terre m'apparaît vieille comme une aïeule
  Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil.
  Je n'aime des longs jours que l'heure des ténèbres,
  Je n'écoute des chants que ces strophes funèbres,
  Que sanglote le prêtre en menant un cercueil.

MOI.

  Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines
  Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines;
  Le linceul même est tiède au coeur enseveli:
  On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,
  L'âme à son désespoir trouve de tristes charmes
  Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli.

  Cette heure a pour nos sens des impressions douces
  Comme des pas muets qui marchent sur des mousses:
  C'est l'amère douceur du baiser des adieux.
  De l'air plus transparent le cristal est limpide,
  Des monts vaporisés l'azur vague et liquide
      S'y fond avec l'azur des cieux.

  Je ne sais quel lointain y baigne toute chose,
  Ainsi que le regard l'oreille s'y repose,
  On entend dans l'éther glisser le moindre vol;
  C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche,
  Ou la chute d'un fruit détaché de la branche
      Qui tombe du poids sur le sol.

  Aux premières lueurs de l'aurore frileuse,
  On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse
  D'arbre en arbre au verger a tissé le réseau:
  Blanche toison de l'air que la brume encor mouille,
  Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille
      Un fil traîne après le fuseau.

  Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne,
  Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne,
  Prêt à mourir d'un souffle à son premier frisson;
  Et sur le seuil désert de la ruche engourdie,
  Quelque abeille en retard qui sort et qui mendie,
  Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.
  Viens, reconnais la place où ta vie était neuve,
  N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,
  À remuer ici la cendre des jours morts?
  À revoir ton arbuste et ta demeure vide,
  Comme l'insecte ailé revoit sa chrysalide,
      Balayure qui fut son corps?

      Moi, le triste instinct m'y ramène:
      Rien n'a changé là que le temps;
      Des lieux où notre oeil se promène,
      Rien n'a fui que les habitants.

      Suis-moi du coeur pour voir encore,
      Sur la pente douce au midi,
      La vigne qui nous fit éclore
      Ramper sur le roc attiédi.

  Contemple la maison de pierre,
  Dont nos pas usèrent le seuil:
  Vois-la se vêtir de son lierre
  Comme d'un vêtement de deuil.

  Écoute le cri des vendanges
  Qui monte du pressoir voisin,
  Vois les sentiers rocheux des granges
  Rougis par le sang du raisin.

  Regarde au pied du toit qui croule:
  Voilà, près du figuier séché,
  Le cep vivace qui s'enroule
  À l'angle du mur ébréché!

  L'hiver noircit sa rude écorce;
  Autour du banc rongé du ver,
  Il contourne sa branche torse
  Comme un serpent frappé du fer.

  Autrefois, ses pampres sans nombre
  S'entrelaçaient autour du puits,
  Père et mère goûtaient son ombre,
  Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits.

  Il grimpait jusqu'à la fenêtre,
  Il s'arrondissait en arceau;
  Il semble encor nous reconnaître
  Comme un chien gardien d'un berceau.

  Sur cette mousse des allées
  Où rougit son pampre vermeil,
  Un bouquet de feuilles gelées
  Nous abrite encor du soleil.

  Vives glaneuses de novembre,
  Les grives, sur la grappe en deuil,
  Ont oublié ces beaux grains d'ambre
  Qu'enfant nous convoitions de l'oeil.

  Le rayon du soir la transperce
  Comme un albâtre oriental,
  Et le sucre d'or qu'elle verse
  Y pend en larmes de cristal.

  Sous ce cep de vigne qui t'aime,
  Ô mon âme! ne crois-tu pas
  Te retrouver enfin toi-même,
  Malgré l'absence et le trépas?

  N'a-t-il pas pour toi le délice
  Du brasier tiède et réchauffant
  Qu'allume une vieille nourrice
  Au foyer qui nous vit enfant?

  Ou l'impression qui console
  L'agneau tondu hors de saison,
  Quand il sent sur sa laine folle
  Repousser sa chaude toison!

L'ÂME.

  Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride?
  Que me ferait le ciel, si le ciel était vide?
  Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas!
  Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace?
  Des bonheurs disparus se rappeler la place,
  C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas!


I

  Le mur est gris, la tuile est rousse,
  L'hiver a rongé le ciment;
  Des pierres disjointes la mousse
  Verdit l'humide fondement;
  Les gouttières que rien n'essuie,
  Laissent en rigoles de suie,
  S'égoutter le ciel pluvieux,
  Traçant sur la vide demeure
  Ces noirs sillons par où l'on pleure
  Que les veuves ont sous les yeux;

  La porte où file l'araignée
  Qui n'entend plus le doux accueil,
  Reste immobile et dédaignée
  Et ne tourne plus sur son seuil;
  Les volets que le moineau souille,
  Détachés de leurs gonds de rouille,
  Battent nuit et jour le granit;
  Les vitraux brisés par les grêles
  Livrent aux vieilles hirondelles
  Un libre passage à leur nid!

  Leur gazouillement sur les dalles
  Couvertes de duvets flottants
  Est la seule voix de ces salles
  Pleines des silences du temps.
  De la solitaire demeure
  Une ombre lourde d'heure en heure
  Se détache sur le gazon:
  Et cette ombre, couchée et morte,
  Est la seule chose qui sorte
  Tout le jour de cette maison!


II

  Efface ce séjour, ô Dieu! de ma paupière,
  Ou rends-le-moi semblable à celui d'autrefois,
  Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
  De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits!

  À l'heure où la rosée au soleil s'évapore
  Tous ces volets fermés s'ouvraient à sa chaleur,
  Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
  Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.

  On eût dit que ces murs respiraient comme un être
  Des pampres réjouis la jeune exhalaison;
  La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
  Sous les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.

  Leurs blonds cheveux, épars au vent de la montagne,
  Les filles se passant leurs deux mains sur les yeux,
  Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes,
  Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.

  La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,
  Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,
  Comme la poule heureuse assemble sa couvée,
  Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.

  Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
  Quand, aux rayons d'été qui vient la réveiller
  L'hirondelle au plafond qui les abrite encore,
  À ses petits sans plume apprend à gazouiller.

  Et les bruits du foyer que l'aube fait renaître,
  Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,
  Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,
  Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.

  Montaient avec le jour; et, dans les intervalles,
  Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,
  Les claviers résonnaient ainsi que des cigales
  Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson!


III

      Puis ces bruits d'année en année
  Baissèrent d'une vie, hélas! et d'une voix.
  Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,
      Se ferma sous le bord des toits.

  Printemps après printemps de belles fiancées
      Suivirent de chers ravisseurs,
  Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,
      Partirent en baisant leurs soeurs.

  Puis sortit un matin pour le champ où l'on pleure
      Le cercueil tardif de l'aïeul,
  Puis un autre, et puis deux, et puis dans la demeure
      Un vieillard morne resta seul!

  Puis la maison glissa sur la pente rapide
      Où le temps entasse les jours;
  Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,
      Et l'ortie envahit les cours!...


IV

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  Ô famille! ô mystère! ô coeur de la nature!
  Où l'amour dilaté dans toute créature
  Se resserre en foyer pour couver des berceaux,
  Goutte de sang puisée à l'artère du monde
  Qui court de coeur en coeur toujours chaude et féconde,
  Et qui se ramifie en éternels ruisseaux!

  Chaleur du sein de mère où Dieu nous fit éclore,
  Qui du duvet natal nous enveloppe encore
  Quand le vent d'hiver siffle à la place des lits,
  Arrière-goût du lait dont la femme nous sèvre,
  Qui même en tarissant nous embaume la lèvre,
  Étreinte de deux bras par l'amour amollis!

  Premier rayon du ciel vu dans des yeux de femmes,
  Premier foyer d'une âme où s'allument nos âmes,
  Premiers bruits de baisers au coeur retentissants!
  Adieux, retours, départs pour de lointaines rives,
  Mémoire qui revient pendant les nuits pensives
  À ce foyer des coeurs, univers des absents!

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  Ah! que tout fils dise anathème
  À l'insensé qui vous blasphème!
  Rêveur du groupe universel,
  Qu'il embrasse, au lieu de sa mère,
  Sa froide et stoïque chimère
  Qui n'a ni coeur, ni lait, ni sel!

  Du foyer proscrit volontaire,
  Qu'il cherche en vain sur cette terre
  Un père au visage attendri;
  Que tout foyer lui soit de glace,
  Et qu'il change à jamais de place
  Sans qu'aucun lieu lui jette un cri!

  Envieux du champ de famille,
  Que, pareil au frelon qui pille
  L'humble ruche adossée au mur,
  Il maudisse la loi divine
  Qui donne un sol à la racine
  Pour multiplier le fruit mûr!

  Que sur l'herbe des cimetières
  Il foule, indifférent, les pierres
  Sans savoir laquelle prier!
  Qu'il réponde au nom qui le nomme
  Sans savoir s'il est né d'un homme
  Ou s'il est fils d'un meurtrier!...


V

  Dieu! qui révèle aux coeurs mieux qu'à l'intelligence!
  Resserre autour de nous, faits de joie et de pleurs,
  Ces groupes rétrécis où de ta providence
  Dans la chaleur du sang nous sentons les chaleurs;

        Où, sous la porte bien close,
        La jeune nichée éclose
        Des saintetés de l'amour,
        Passe du lait de la mère
        Au pain savoureux qu'un père
        Pétrit des sueurs du jour;

        Où ces beaux fronts de famille,
        Penchés sur l'âtre et l'aiguille,
        Prolongent leurs soirs pieux:
        Ô soirs! ô douces veillées
      Dont les images mouillées
      Flottent dans l'eau de nos yeux!

  Oui, je vous revois tous, et toutes, âmes mortes!
  Ô chers essaims groupés aux fenêtres, aux portes!
  Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir,
  Comme on croit dans les eaux embrasser des visages
  Dont le miroir trompeur réfléchit les images,
  Mais glace le baiser aux lèvres du désir.

  Toi qui fis la mémoire, est-ce pour qu'on oublie?...
  Non, c'est pour rendre au temps à la fin tous ses jours,
  Pour faire confluer, là-bas, en un seul cours
  Le passé, l'avenir, ces deux moitiés de vie
  Dont l'une dit jamais et l'autre dit toujours.

  Ce passé, doux Éden dont notre âme est sortie,
  De notre éternité ne fait-il pas partie?
  Où le temps a cessé tout n'est-il pas présent?
  Dans l'immuable sein qui contiendra nos âmes
  Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes
      Au foyer qui n'a plus d'absent?

  Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses
  Où la nichée humaine est chaude de caresses,
      Est-ce pour en faire un cercueil?
  N'as-tu pas dans un pan de tes globes sans nombre
  Une pente au soleil, une vallée à l'ombre
      Pour y rebâtir ce doux seuil?

  Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même,
  Où l'instinct serre un coeur contre les coeurs qu'il aime,
  Où le chaume et la tuile abritent tout l'essaim,
  Où le père gouverne, où la mère aime et prie,
  Où dans ses petits-fils l'aïeule est réjouie
      De voir multiplier son sein!

  Toi qui permets, ô père! aux pauvres hirondelles
  De fuir sous d'autres cieux la saison des frimas,
  N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes
  D'autres toits préparés dans tes divins climats?
  Ô douce Providence! ô mère de famille
  Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille,
  Et qui les vois pleurer souriante au milieu,
  Souviens-toi, coeur du ciel, que la terre est ta fille
      Et que l'homme est parent de Dieu!

MOI.

  Pendant que l'âme oubliait l'heure
  Si courte dans cette saison,
  L'ombre de la chère demeure
  S'allongeait sur le froid gazon;
  Mais de cette ombre sur la mousse
  L'impression funèbre et douce
  Me consolait d'y pleurer seul,
  Il me semblait qu'une main d'ange
  De mon berceau prenait un lange
  Pour m'en faire un sacré linceul!

FIN.

Ne voulant pas mêler à cet entretien tout familier et tout poétique un
autre sujet littéraire, j'insère en note, à la suite de ces vers, un
morceau en prose écrit en 1848, à peu près sous les mêmes impressions,
et qui n'a jamais été imprimé dans mes oeuvres générales.



LE PÈRE DUTEMPS

LETTRE À M. D'ESGRIGNY.


                                        Saint-Point, novembre 1848.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance, il y a
quelques semaines, pour rétablir ma santé, atteinte jusqu'à la séve, et
pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons
respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien
qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif que le régime des
villes a énervé. Vous savez que j'y suis venu aussi, et surtout, pour de
pénibles déracinements domestiques de terres, de maisons paternelles, de
séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernière fois dans
la demeure vénérée de ses pères, pour la démeubler avant de secouer la
poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un pieux
adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la
replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais
où. C'est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont
donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me
congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de
vendeur de terre, et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque
et des hommes de trafic rural, auprès de la petite ville de Mâcon. Je
commence à reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans
le coeur: cependant vous connaissez ce coeur; il est élastique, il
fléchit, il ne rompt pas. «Le coeur est un muscle,» disent les
physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je à mon tour: c'est lui qui
porte la destinée!

Ce matin, je me sentais mieux; j'avais à faire un voyage obligé à
quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée
reculée de _Saint-Point_, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de
mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui
portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des
enfants qui les ont apprivoisées.

Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire, qui paissait en
liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument
privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier
portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le
nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en
faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses
sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrière, elle tendit
d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et ouvrit sa petite
bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que
j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d'avoir
été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien
il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan
de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en
absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à l'oiseau, et
depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis.
Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du
dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de l'étable au mur du
jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des
belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces
clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux
fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et
des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis comme le
vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer!

Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la
plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la chaîne des
hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la vallée de
_Saint-Point_.

Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas.
La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre
la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques
brouillards sortaient, comme des fumées d'un feu de bûcherons, des
gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur
les prés en pente au bord des bois; puis, aussitôt roulés par le vent en
ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment
d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours, et en
laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais,
au-dessus des premières rampes, toute lutte entre la brume du matin et
l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre;
les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore,
méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du
Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues
de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver
d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là;
il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et
gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans
illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la
voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le
bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui
frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les
sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et
les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur
les amarre contre les écueils de Sidon.

Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal
d'Espagne ou de Calabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits
étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise,
bronzée du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à
travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le
mécanisme de poutres et de solives, sonnait l'_Angelus_ du milieu du
jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans
la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois
cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées de pigeons
bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages
de la première révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce
nid maintenant désert.

Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans
lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde
le chemin et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrêter même à
l'ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille qui
penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix dans
l'enclos: je savais que c'étaient les voix d'étrangers venus de loin
pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore empreintes de
nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de
famille, et qui appréciaient les arbres, nos contemporains et nos amis,
dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et mûrir pour
d'autres que pour nous!...

Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je
gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine
ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles,
où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha la
maison, et je m'enfonçai dans d'autres gorges où le son même de sa
cloche ne venait plus me frapper au coeur.

Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans les ravins de
sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses
châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil,
j'arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point
étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le
Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne
monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge à son gré ses
regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense
plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et
profondes vallées de _Saint-Point_, sur les cimes entre-croisées, les
pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui
s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.

Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant, essoufflé,
fait une courte halte, et ne peut retenir un cri d'admiration. L'âne, le
mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y
ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tête pour
flairer la vallée, et pour brouter quelques touffes d'herbe brûlée par
le vent sur le bord du ravin.

Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un
moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour.
Les cônes aigus des montagnes pelées du Mâconnais et du Beaujolais,
groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de
vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages; à leurs pieds,
une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches
blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit
serpentant de la Saône, sur lequel flotte, de distance en distance, la
fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la Bresse,
semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre régulier de
montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman; enfin,
derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent d'ici au
premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la chaîne des
Alpes depuis Nice jusqu'à Bâle, et au milieu le dôme blanc et rose du
mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble rougir et se
fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable vitrifié
sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir, à travers ses flancs
diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les îles
d'Italie.

Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'oeil, envoyé du
coeur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque
pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé
d'un côté de forêts, de l'autre de prés ruisselants de sources, le
revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps
devant les yeux d'autre horizon que des croupes de montagnes confuses,
noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et comme usées par le
frôlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais,
qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur engencement,
leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes
les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur
transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du
soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, m'ont toujours rappelé
les montagnes de la _Sabine_ près de Rome, qu'aimait tant _Horace_;
depuis que j'ai vu la Grèce, elles me représentent davantage les cimes
rondes et à grandes échancrures des montagnes de la _Laconie_ et de
l'_Arcadie_. Quelquefois je m'arrête pour écouter si les vagues de la
mer d'Argos ne bruissent pas à leurs pieds.

À mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le lit se
creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de hêtres et
de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et,
s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà apercevoir une
plus large étendue et une plus creuse profondeur de la vallée de
_Saint-Point_, dans laquelle elle vient aboutir. À l'endroit où ce ravin
s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre en
serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du
chemin qui serre le coeur, et qui fait toujours jeter un cri de joie ou
d'admiration. À la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi
vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile; ils rampent, plutôt qu'ils ne
se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que
leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs
racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce
torrent; on l'entend seulement à cinq ou six cents pas sous leur nuit de
verdure. À la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de
bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un peu sinueuse, au milieu
de laquelle on aperçoit sur un mamelon entouré de prés, voilées
d'ombres, adossées à des bois, isolées des villages, baignées d'un
ruisseau, deux tours jaunâtres, dorées du soleil: c'est mon toit.

Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille
secrètes intimités à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir,
après de longues absences, sans qu'une conversation qui semble
véritablement animée et réciproque ne s'établisse aussitôt entre eux.
Les murs semblent reconnaître et appeler l'homme, comme l'homme
reconnaît et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprimé ce
mystère. Ils disaient: _genius loci, l'âme du lieu_; ils avaient les
_dieux lares_, la divinité du foyer. Cette divinité s'est réfugiée
aujourd'hui dans le coeur; mais elle y est, elle y parle, elle y pleure,
elle y chante, elle s'y réjouit, elle s'y plaint, elle s'y console. Je
ne l'ai jamais mieux entendue et sentie que ce matin.

Cette divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et la
sentent; car au moment où ma jument aperçut, quoique de si haut et de si
loin, les tours du château et les grands prés à droite, où elle avait
galopé et pâturé tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en
petits plis de soie sur son encolure; elle tourna ses naseaux à droite
et à gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit
sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à ses souvenirs d'enfance,
et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes chiens sans les
atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la main pour
s'élancer vers ses chères images.

Je descendis; je l'attachai par la bride lâche à une branche pliante de
houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à
l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du
châtaignier, le visage tourné vers ma demeure vide.

Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil était
monté sous le ciel; il avait pris les bouffées et les rafales d'une
tempête sèche; depuis que le soleil avait commencé à redescendre vers le
couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament; il faisait
rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies qui
semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, d'embrassements
et d'adieux, de terreur et d'enthousiasme; il amoncelait en tourbillons
les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir en
monceaux miroitants au soleil: ce vent avait dans les haleines des
caresses, des tiédeurs, des sentiments, des mélancolies et des parfums
qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient
boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un
incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre,
des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible là-bas, du
foyer d'enfance, des lèvres de mes soeurs, de la mâle poitrine de mon
père, du coeur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour,
et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre
les mèches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon
chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait jamais fouetté
mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de seize ans! Je
l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure d'une fontaine
d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts élargis,
comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend,
comme on dit ici, un _air de feu_. J'ouvrais ma veste et ma chemise sur
ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang.

Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien
vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire
et du coeur; elles me poignirent, et je ne pus les supporter à visage
découvert, bien qu'il n'y eût là, et bien loin tout alentour, que mes
chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le
vent: c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre
l'abîme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et de mélancolie,
de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et de cette demeure
submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes deux mains; je
regardais furtivement entre mes doigts les tours, le balcon, le jardin,
le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière bordés de chaumières
connues, la prairie, la rivière, les saules sur le bord de l'étang; et,
recevant de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix,
une personne, une voix à l'oreille, une vision dans les yeux, un coup au
coeur, je fondis en eau, et je m'abîmai dans l'impossible passion de ce
qui n'est plus!...

Vouloir ressusciter le passé, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu;
l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes
sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la faculté de recevoir,
sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'un plus grand deuil.

Je jetai enfin, comme l'âme fait toujours quand elle est trop chargée,
mon fardeau dans le sein de Dieu; il reçoit tout, il porte tout, et il
rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le visage tourné vers cette
vallée principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma vallée de
paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par l'innombrable revue
de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de visions apparues,
embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit. Le soleil avait
baissé sans que je m'en aperçusse pendant cette halte dans mes
souvenirs: il touchait presque aux petites têtes du bois de sapins que
vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la montagne, en
face de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les mâts d'une
flotte à l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer d'Ionie.

Je fus réveillé comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un
cheval, par le braiment d'un âne et par les cris d'un homme effrayé.
Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient à quelques pas de moi,
derrière le buisson qui séparait le sentier battu de la montagne, du
petit tertre de mousse enclos de pierres sèches où j'étais venu chercher
le dossier du vieux châtaignier. Je m'élançai, je franchis le mur, et je
me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus ma jument: elle
avait été effrayée par les pierres qu'un âne paissant au-dessus du
sentier, sur une pente de bruyère granitique, avait fait rouler sous ses
pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tête les tiges de houx
auxquelles j'avais enroulé la bride; elle galopait, allant et revenant
sur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par les
gestes épouvantés d'un vieillard qui levait et agitait comme à tâtons,
d'une main tremblante, un grand bâton dont il semblait se couvrir contre
le danger.

J'appelai _Saphir_, c'est le nom de la jument; elle se calma à ma voix,
et revint écumer sur mes mains et me remettre les rênes. Je criai au
vieillard de se rassurer, et je me rapprochai de lui, la bride sous le
bras.

Dans ce pauvre homme je venais de reconnaître un des plus vieux
_coquetiers_ de ces montagnes, qui louait à notre mère des ânesses au
printemps pour donner leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui
servait de guide, d'écuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces
solitudes élevées, où elle voyait la nature de plus haut, et où elle
adorait Dieu de plus près.

On appelle ici _coquetier_ un homme qui va de chaumière en chaumière et
de verger en verger acheter des oeufs, des prunes, des pommes, des
petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de
ses ânes, et qui va les revendre avec un petit bénéfice aux portes des
églises, après vêpres, dans les villages voisins.

Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance.
Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de
granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit
champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès
ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour fortifier sa
vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, séve
du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu
sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octogénaire, il
paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains en
entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer
quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une à une
les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait le
sentier, comme pour reconnaître la place où il se trouvait sur le
chemin.

«Rassurez-vous, père _Dutemps_!» lui criai-je en me rapprochant de lui;
«j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.»
Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.

«Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom?» murmura
l'aveugle. «Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien
longtemps,» continua-t-il comme pour s'excuser, «que je ne puis plus
connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela
ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient,
aujourd'hui ici, demain là; cela court comme de l'eau, cela change
comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui l'on parle, et
je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parlé, je les
reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est comme une
personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais
entendu la vôtre. Qui êtes-vous donc, si cela ne vous offense pas?»

--«Hélas! père Dutemps,» lui dis-je, «cela prouve que ma voix a bien
changé, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le
vieux _sorbier_ de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre
les _sorbes_ que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille,
ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand
bois, au-dessus de votre champ de blé noir.»

Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent sur ses
joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il
recula machinalement en arrière, à deux pas.

«Vous êtes donc monsieur Alphonse?» s'écria-t-il (les paysans de ces
contrées ne savent de mes noms que celui-là). «Il n'y a que lui qui ait
connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé
les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la
maison. Hélas! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle
vivait!» ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.--«Oui, c'est
moi, père Dutemps,» lui dis-je: «Donnez-moi votre main, que je la serre
encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus,
des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de
sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que
Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses
enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la mémoire
dans les coeurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant
le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et, quand la nuit
vient, cela se rallume dès qu'on la remue!»

--«Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous!» reprit-il avec un étonnement
qui commençait à s'apaiser. «Ah! oui, il y a bien longtemps que vous
n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on
n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les
tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des
dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me
disait: «Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de
carillonner.» On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y
avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la
république; et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil,
comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui
vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la
république; et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons
contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleuré quand ma fille
m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe. Est-ce bien
possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes? et que
lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête quand il était petit, il
ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice? Et puis,
quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai; et puis, on n'a
plus rien dit du tout.»

--«Hélas! père Dutemps,» lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux
dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés
jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est
le vent du midi, sans que l'on puisse savoir d'ici si c'est le canon
d'alarme ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps après les
révolutions si les hommes qui y ont été jetés sont dignes d'excuse ou de
blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour tout oublier
pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang et les larmes des
peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, par mon
devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me faire
encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge
indulgent et compatissant là-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail
dans ce monde, et il faut l'accomplir à tout prix. Je suis bien las,
mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour
au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous,
père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans
cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au
bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour
vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce
qui soigne vos ânesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout
à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesuré
plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le plus
vieux de la vallée.»

--«J'ai quatre-vingts ans,» me répondit le vieillard. «Ma femme, la
Madeleine, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que
moi. Tous mes enfants sont morts, excepté la _Marguerite_, qui était la
dernière de mes filles, et que vous appeliez la _Pervenche des bois_,
parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à
l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a
refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite
cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle
a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes au champ, et
qui continuent à servir mes pratiques d'oeufs et de pommes. Ce petit
commerce, dont nous leur laissons les gros _sous_ pour eux, servira
pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand ils seront
en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de
terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle fait le
pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez,
ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un
homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants
n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis
vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais
trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou
bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce
que nous revenions ensemble à la cabane.»

--«Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans
les sentiers de la montagne?» lui demandai-je.

--«Oh! non, jamais,» dit-il; «jamais le temps ne me dure. Quand il fait
beau, hors de la maison, je m'assois à une bonne place au soleil, contre
un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je vois en idée la
vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument, les boeufs qui
pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en passant sur la
route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais les saisons
tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, faucher les
prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du châtaignier, et rougir
les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des yeux dans les
oreilles,» continua-t-il en souriant; «j'en ai sur les mains, j'en ai
sous les pieds. Je passe des heures entières à écouter près des ruches
les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la paille, et qui
sortent une à une, en s'éveillant, par leur porte, pour savoir si le
vent est doux et si le trèfle commence à fleurir. J'entends les lézards
glisser dans les pierres sèches, je connais le vol de toutes les mouches
et de tous les papillons dans l'air autour de moi, la marche de toutes
les petites _bêtes du bon Dieu_ sur les herbes ou sur les feuilles
sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à moi, voyez-vous.
Je me dis: voilà le coucou qui chante? c'est le mois de mars, et nous
allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle? c'est le mois d'avril;
voilà le rossignol? c'est le mois de mai; voilà le hanneton? c'est la
Saint-Jean; voilà la cigale? c'est le mois d'août; voilà la grive? c'est
la vendange, le raisin est mûr; voilà la bergeronnette, voilà les
corneilles? c'est l'hiver. Il en est de même pour les heures du jour. Je
me dis parfaitement l'heure qu'il est à l'observation des chants
d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des bruits de feuilles qui
s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne, selon que le soleil
monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif et gai;
à midi, tout baisse; au soir, tout recommence un moment, mais plus
triste et plus court; puis tout tombe et tout finit. Oh! jamais je ne
m'ennuie; et puis, quand je commence à m'ennuyer, n'ai-je pas cela?» me
dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant à moitié son chapelet.
«Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes lèvres se fatiguent sur son
saint nom et mes doigts sur les grains. Qui est-ce qui s'ennuierait en
parlant tout le jour à son Roi, qui ne se lasse pas de l'écouter?»
dit-il avec une physionomie de saint enthousiasme. «Et puis la cloche de
Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq fois par jour jusqu'ici? Elle me
dit que Dieu aussi pense à moi.»

--«Mais l'hiver?» lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-même de tous
ces mystères de la solitude, de la cécité et de la vieillesse.

--«Oh! l'hiver,» me répondit-il, «il y a le feu dans le foyer, le bruit
des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu'on écorce, les
pois qu'on écosse, le maïs qu'on égrène, le chanvre qu'on tille: tous
ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin
du feu en jasant avec les enfants ou avec les chèvres et les poules qui
vivent avec nous, et je me repose tout l'été. Oh! non, le temps ne me
dure pas; seulement quelquefois je voudrais bien, comme à présent,
revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et que j'ai
connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, Monsieur,»
poursuivit-il timidement, «si vous avez toujours ces longs cheveux
châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui balayaient vos
joues fraîches comme les joues d'une jeune fille, quand vous
accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte de
lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?»

--«Hélas! père Dutemps, il a neigé sur ces cheveux-là depuis. Le visage
de l'enfant, du jeune homme et de l'homme mûr se ressemblent, comme
l'arbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l'arbre qui
vous donne aujourd'hui ses fruits en automne: c'est le même bois, ce ne
sont plus les mêmes feuilles.»

--«Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le
grand pré, auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés,
après vos voyages, du pays de notre père Abraham?»

--«Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et
loin de moi.»

--«Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces
bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs
d'une église au fond du pays?»

--«Ne parlons pas de cela, père Dutemps! Dieu est Dieu; les prés, les
terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître quand il
veut! Je ne sais pas ce qu'il ordonnera de nous; mais souvenez-vous
toujours de mon père, de ma mère, de mes soeurs, de ma femme et de moi;
et quand vous direz vos prières sur votre chapelet, réservez toujours
sept ou huit grains en mémoire d'eux.»

Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.

J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se
réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces
d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait
effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des
montagnes, me découvrait un pan de plus de la vallée, du village, des
hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma
maison; mon oeil s'éblouissait et s'humectait de reconnaissance en
reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de
chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière
illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un éclair, une
mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de mes yeux et
de mon coeur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même. Je me
rappelais père, mère, soeurs, enfance, jeunesse, amis de la maison,
contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres d'affection,
sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé,
vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces
demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrière moi, les
années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus
loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en
avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mère, voix de mon père,
jeux de mes soeurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma
vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions
ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée dans ses
extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées d'automne au
foyer de famille, premières lectures, bégayements poétiques, vagues
mélodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait,
tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l'_Alleluia_
trompeur qu'entend _Marguerite_ à l'église le jour de Pâques dans le
drame de Goethe. Mon âme n'était qu'un cantique d'illusions!

Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil,
tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté
dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine,
l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le coeur de l'homme par
la vue des lieux où il fut heureux!

Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille
jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui monte du
ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les mères et les
poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de
ses pas sur les pierres; ils passaient leurs têtes au-dessus des haies
qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la
suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à
leur ancienne compagne de prairies.

Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du
jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les
pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière
entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien
invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques
tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite
fille de douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos, entr'ouvrit la
porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille
servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'étais
arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en spirale, et
m'accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine
basse, où la cendre tiède recouvrait le foyer. J'ôtai la selle et la
bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança
dans le verger.

Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon
repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, fermés
depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de
jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer
davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux
paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se
rouvrir les fenêtres: ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à
un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, où
nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; ils me
suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de
l'oeil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La
fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre
dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens
seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les
congédier.

Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection,
le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans
toit; le jardin a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes
souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les allées désertes
se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les
murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures
au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes
livres et de mon coeur que j'y avais senties, écrites ou seulement
rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon
été d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa note que
j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que j'avais
repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses
feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais
goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies: tout y
était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi.

J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les
sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur
tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette
son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette
porte dérobée, de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que
j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers, un petit coin de
terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j'ai
fait don au village, fût à la fois la propriété de la mort et la
propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un
jour de l'habitation et du domaine de _Saint-Point_, cette nécessité ne
fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une
famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent.

C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin, que
j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument
funèbre, une chapelle d'architecture gothique, entourée d'un cloître
surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et
qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de
loin, près de mon coeur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur la
route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.

Toutes les fois que j'arrive à _Saint-Point_ ou toutes les fois que j'en
pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à
genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle paix, sur
ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon
front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je
m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper
dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon
de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité. J'y suis
resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé et dans
l'avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour ainsi
dire, ma vie tout entière sur ce livre de pierre composé de trois
sépulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs,
années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes,
piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements
pardonnés d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux,
voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes
renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls,
combats, victoires, élévations et écroulements de l'âge mûr sur les
grandes vagues de l'océan des révolutions, pour faire avancer d'un degré
de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini! Puis les
refroidissements d'ardeur, les déchirements de destinée, les martyres
d'esprit, les pertes de coeur, les dépouillements obligés des choses ou
des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les transplantations plus
pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les
ingratitudes, les persécutions, les exils, les lassitudes du corps avant
celles de l'âme, la mort enfin, toujours à moitié chemin de quelque
chose.

Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans
ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup
après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu
prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la
pierre de Moïse d'où coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon coeur comme
une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la
résignation et l'espérance; et mes larmes aussi coulaient; et quand je
retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour
le bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche...

Un bruit m'avait fait lever en sursaut.

C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite
fenêtre grillée au flanc de l'église, tout près de moi. Je m'essuyai le
front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer
par la petite porte qui ouvre au midi sur la côte opposée. Je fus arrêté
sur la première marche par un petit cercueil recouvert d'un drap blanc
et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes
filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant
quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie; un père
et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai vers la
fosse avec eux, et je jetai à mon tour les gouttes d'eau, image des
gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans
avoir osé regarder le pauvre père!

J'ai passé la soirée à vous écrire: ce coeur a besoin de crier quand il
est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho qui
me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est un
cantique dont toute âme heureuse ou malheureuse est une note.--Adieu!

                                        LAMARTINE.



XVIe ENTRETIEN.

4e de la deuxième Année.

BOILEAU.


I

Revenons pour un moment au siècle littéraire de Louis XIV. Nous aurons à
y revenir bien souvent encore en touchant à Corneille, à Molière, à La
Fontaine, à Bossuet, à Fénelon, à Pascal, à Mme de Sévigné, ces éternels
survivants d'un siècle mort.

Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est à lui seul
un procès littéraire. Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce une pâle
médiocrité? Est-ce un Tarquin de notre littérature ayant fauché du
tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit
français qui menaçaient de dépasser sa platitude? Est-ce un eunuque
_Narsès_ de notre beau siècle, ayant arraché à nos poëtes leur virilité
et à notre langue sa jeunesse pour les rendre timides, serviles et
stériles comme lui-même? A-t-il nui à notre croissance comme nation
intellectuelle, ou a-t-il dirigé notre séve égarée et surabondante vers
une conformation durable de la langue et de la pensée, en réprimant
cette séve de la France et en la contenant dans les règles éternelles du
bon sens et du bon goût, ces deux nécessités premières et ces deux
qualités natives du génie français?

C'est ce procès, si souvent débattu de nos jours avec la partialité et
avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger
à notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme
d'achoppement, Boileau.


II

Disons d'abord une vérité sévère en apparence, mais en réalité flatteuse
pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un homme qui
écrit sur la littérature universelle du genre humain, c'est d'être
lui-même universel, c'est de s'élever par conséquent au-dessus des
amours-propres, des préjugés, des superstitions d'esprit, des fanatismes
nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes par leurs
oeuvres et non par leurs prétentions. Les lettres n'ont pas de
frontières et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce qu'on
écrit de beau à Rome, à Ispahan, à Jérusalem, à Pétersbourg, à Vienne, à
Londres, à Madrid, à Calcutta, à Pékin, grandit l'humanité pensante à
Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la pensée: le génie est du
domaine commun. Il est comme l'air; il franchit, sans les connaître,
toutes les limites politiques des peuples pour vivifier partout tout ce
qui le respire.

Ce serait un pauvre critique que celui qui se déclarerait un critique
national et qui arrêterait les chefs-d'oeuvre de l'intelligence
étrangère à ces mesquines douanes de la pensée, en leur demandant leurs
certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces critiques
prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont stérilisé les
lettres, en empêchant, autant qu'il était en eux, ces unions conjugales
entre les esprits de différents climats, qui auraient multiplié leurs
fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fécondité vient de l'union,
dans la nature morale comme dans la nature matérielle. Il y a dans
l'esprit humain, comme dans les végétaux, des pensées mâles et des
pensées femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent à ces Arabes des
frontières de Perse qui étendent des toiles autour des palmiers mâles de
leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empêcher le vent du
désert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux palmiers
femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la disette au
détriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgré les hommes, et
par porter la fécondité dans les deux partis.

Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture
intellectuelle des autres peuples que le nôtre. Nous aimons à rendre à
toutes les races pensantes ce qui est à ces races, et à Dieu ce qui est
à Dieu.


III

Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques
et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les
aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations
antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut
rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature.

L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique
admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la
nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui
contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la
création.

La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la
première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui
conclut de cette science des faits une grande sagesse pratique et
utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation,
civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette
race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif.

L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout
l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans
l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des
songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et
de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui
flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé
dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la
tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de Bagdad.

La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de
l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité,
philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture,
marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire
de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans
un cadre parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de l'intelligence
humaine.

Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en
constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du
caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le
nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est
le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque
mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.

L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la
supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa
vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part
que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de
_beauté_ qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou
les oeuvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté
dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la
sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son
Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la
poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui,
en Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant de lui,
l'oeuvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du poëte, et
parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que Voltaire
l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne pèche
même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres
d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des
femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon
de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment
du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du
beau. L'Italien est un amant du beau.

L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la
construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des
rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe.

L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose
de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette
élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique,
ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans son
peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée des sentiments qui lui a
maintenu longtemps le génie chevaleresque poussé jusqu'à la folie et
jusqu'à la caricature, dont son _don Quichotte_, son livre populaire, a
été, sous la plume de Cervantès, l'amusante et déplorable dérision. Ce
sont les vices d'un peuple qu'il faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus
nationales. L'Espagnol, qui se transforme aujourd'hui en citoyen, a été
jusqu'ici un chevalier et un moine.

Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol
sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans
l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais
peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son
Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses découvertes et de
ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en six mois de
Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre Camoëns. Le
Portugais est un aventurier, l'aventurier national, héroïque et poétique
des temps modernes.

L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont
le génie vienne du Nord sans avoir passé par la Grèce et par Rome; elle
a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu été
déteinte par la Bible dans _Milton_ et par la latinité d'Horace dans
_Pope_, l'Horace anglais. Mais son véritable géant, Shakspeare, est né,
comme Antée, de lui-même et de la terre. Il a imprégné le génie
littéraire saxon anglais d'une séve septentrionale, sauvage, puissante,
qu'elle ne peut plus perdre. Les institutions libres de cette nation et
sa situation forcément navale ont donné à son génie incontestable le
caractère multiple de ses aptitudes. Il a le besoin de compenser la
petitesse de son territoire par une immense et forte personnalité. Le
citoyen de la Grande-Bretagne est un patriarche dans sa maison, un poëte
dans ses forêts, un orateur sur sa place publique, un marchand dans son
comptoir, un héros sur son navire, un cosmopolite sur le sol de ses
colonies, mais un cosmopolite emportant sur tous les continents avec lui
son indélébile individualité. Les races antiques n'ont rien qui lui
ressemble. On ne peut le définir, en politique comme en littérature, que
par son nom: l'Anglais est un Anglais.

L'Amérique n'a encore que la supériorité de la jeunesse. Son génie,
s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa mère, est
à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, peuple sans
ancêtres sur un continent sans passé:

  _Prolem sine matre creatam!_

La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles
tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu
jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination
littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a
ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand
poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et
philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme
Eschyle ou Shakspeare. La France a peu d'imagination poétique; elle
semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme,
pour ses actes plus que pour ses oeuvres.

Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le
rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas
la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux de l'Arabie; elle
n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a pas la constance
et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la grâce et la mollesse
de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie spéculative et planante
sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas le génie du grandiose et
du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le génie des aventures
épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile originalité de
l'Angleterre.

Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces
peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de coeur,
qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au
niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La
privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve
aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop
dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais
aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet
équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme
l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de
l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et de la prudence, de
la force d'impulsion et de la force de résistance, de la chaleur d'âme
et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français cette qualité des
qualités, le jugement, sans lequel le génie devient une maladie mentale.

Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût,
c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire
infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est
mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas.
Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des
engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de
l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat
préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en
effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du
génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni
parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant
d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette
qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le
Français est le dégustateur intellectuel de toutes les productions de
la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce qu'il rejette, on
le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct.

Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans
les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité
qu'il exige, et avec raison, d'une oeuvre de l'esprit et des langues,
c'est d'être conforme au bon sens.

Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: _la moyenne rigoureuse de
l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps._ C'est la
meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a
le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon
sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de
tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais
entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la
région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages,
qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie,
qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la
médiocrité, mais qui s'étend, immense et sereine, entre les deux abîmes
et qui est le séjour moral habité par les bons esprits. C'est là que le
génie français règne par le goût, qu'il maintient sa royauté par
l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand nombre
d'intelligences que le génie lui-même.


IV

Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens.
Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus
concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi
entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi
du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un coeur ouvert,
large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple
ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a
pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est
essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler
au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être
vrai, mais son étourderie est toujours l'élan de la magnanimité vers
quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais ce vent enfle les
voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de beau à l'horizon
des idées.

De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois
un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe
un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque,
l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un
amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit.
Nous avons dit que le bon sens était _la moyenne de l'esprit humain dans
tout l'univers_; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les
caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le
Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons:
la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris.


V

Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable
influence de Boileau sur les lettres françaises. Dans aucun autre pays
du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. Pour le
comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français
contemporain.

Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces
qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers
d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable
poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la
passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans
l'oeuvre de l'esprit comme celle du coeur atteste la vie dans l'homme
des sens. En mettant la main sur le coeur du vrai poëte, il faut le
sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que celui
des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de l'âme.
Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui font
souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre
éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un
homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix
basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.

La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité qui fait
les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui
avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais
aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont
refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il
est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine,
de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les
Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la
nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de
l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui
les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme;
une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas
été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord Byron, de nos
jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit _Don Juan_, cette
vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui
marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est
la seule excusable; le coeur comprimé par une souffrance se dilate
rarement pour aimer les hommes.


VI

Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire.

En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit
chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la satire des
oeuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les hommes qui, comme
Juvénal, font la satire des moeurs; mais toujours c'est la mauvaise
humeur. C'est l'explosion moqueuse ou virulente d'une âme plus sensible
aux laideurs qu'aux beautés intellectuelles ou morales de l'humanité.
L'enthousiasme et l'amour, ces deux seules véritables Muses divines, ne
s'abaissent pas à satiriser le genre humain; elles pleurent sur lui s'il
se souille, elles lui chantent le _Sursum corda_, de l'espérance s'il se
décourage ou s'il se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes
si elles lui présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir
tragique de Juvénal pour le faire rire de ses ridicules ou pour le
faire frémir de ses crimes.

La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être
exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne
plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un
degré inférieur dans les oeuvres de l'esprit humain. Nous exceptons
néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de
_Juvénal_, de _Gilbert_ et d'un poëte unique dans notre temps,
_Barbier_. C'est lui qui, dans une _iambe_ intitulée _la Curée_, a égalé
Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais verve lyrique aux
images de Phidias comme _la Cavale_, colère sainte aux accents d'airain
comme l'_Imprécation biblique_. Ces satires-là ne sont pas de la haine;
elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé jusqu'à la vengeance
contre le laid et le crime. Mais cette vengeance élevée ne supplicie
personne; elle est anonyme, comme le glaive exterminateur dans les mains
de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes, mais sur des vices.

C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, _Barbier_ flagelle
le Paris de 1830 du geste et du ton dont le Dante flagellait la
Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne, gourmande les cupides
bassesses de ces foules du lendemain qui se précipitent sur tout ce qui
tombe, et flétrit les faciles victoires de ces fanfarons d'après coup
qui outragent tout ce qui est désarmé. Écoutez-en seulement les derniers
vers; ils rappellent, par leur fruste énergie, le poil hérissé et la
gueule sanglante de ce sanglier de Calydon qu'on voit sur la place du
marché de Florence:

  Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire,
      Le sanglier, frappé de mort,
  Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,
      Et sous le soleil qui le mord;
  Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,
      Ne bougeant plus en ses liens,
  Il meurt, et que la trompe a sonné la curée
      À toute la meute des chiens;
  Toute la meute, alors, comme une vague immense,
      Bondit; alors chaque mâtin
  Hurle en signe de joie, et prépare d'avance
      Ses larges crocs pour le festin.
  Et puis vient la cohue, et les abois féroces
      Roulent de vallons en vallons;
  Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,
      Tout s'élance, et tout crie: Allons!
  Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,
      Allons! allons! les chiens sont rois!
  Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine,
      Nos coups de dents et nos abois.
  Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
      Et qui se pende à notre cou;
  Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
      Et gorgeons-nous tout notre soûl!
  Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche,
      Fouillent ces flancs à plein museau,
  Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,
      Car chacun en veut un morceau;
  Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne
      Avec un os demi rongé,
  Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,
      Jalouse et le poil allongé,
  Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
      Son os dans les dents arrêté,
  Et lui crie, en jetant son quartier de charogne:
      «Voici ma part de royauté!»

                                        1830.

De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de
lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase.

Les autres sont un supplice personnel infligé, comme disent les
satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet déchire
la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, nous ne
pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission de
l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On m'apportait,
il y a peu d'années, en Italie, une de ces oeuvres de colère légitime
qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes vivants et qui font
saigner éternellement les coups de verge ou les coups de poignard de la
plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma répulsion involontaire
pour ces oeuvres de colère, quelqu'un me dit: «À quoi pensez-vous? Ne
faut-il pas que justice soit faite de toutes ces iniquités? Ne faut-il
pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur Némésis?»--«Oui,»
répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur est nécessaire à
la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je n'en sois pas
parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le bourreau.»

Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au
charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis
politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là de ces
gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par respect
pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même.

Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme
prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule
ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose
qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour
rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire.
Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux
cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer
un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est
toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue,
mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le
principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats
sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet
exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y
sème des larmes, on y recueille des larmes; mais celles qu'on répand
sont plus amères que celles que l'on a fait répandre.


VII

Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement
imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal, les deux satiristes
romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni la grâce à peine
maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre énergie de Juvénal. La
satire d'Horace est un badinage; la satire de Juvénal est une tragédie.

Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et Virgile, qu'il
aime, amuse le festin par quelques railleries décentes en vers contre
les mauvais poëtes de Rome; un autre jour, couché à l'ombre des chênes
verts de sa petite maison de Tibur (aujourd'hui remplacée par un
gracieux ermitage de capucins), au bruit et à la poussière humide des
cascatelles de l'_Anio_, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir
son vin de _Cadès_ ou de _Cécube_, il écrit à quelques amis de Rome une
épître familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets
d'écume de l'_Anio_ sur la mousse. Si une légère ironie ou si une
épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds
de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il
la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou
comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la
haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa
bonté.

Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans
Horace, l'_Hafiz_ de l'Occident, le _Saint-Évremond_ de Rome, le
_Voltaire_ de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers
travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses
incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du
style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des
contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un
érudit!


VIII

Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter
complétement et lui dérober le stylet sanglant de la satire politique:
il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût de
l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui ne
voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle est
impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque et
contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent, quelque
courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit contre ce
qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de mort, et on
dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au suicide. Voyez
Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des satires tout à
fait insipides et insignifiantes contre les embarras des rues de Paris,
contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un mauvais rimeur comme
Chapelain, contre un mauvais traducteur comme l'abbé Cottin, tristes
thèmes pour un vrai génie satirique.


IX

Il y avait loin de là à ce Juvénal écrivant dans des intervalles de
liberté sans frein, entre deux proscriptions ou entre deux tyrannies,
pendant l'écroulement de Néron ou pendant l'interrègne de Domitien. Et
écrivant où? au fond d'une solitude de Libye dans laquelle il avait été
relégué pour expier un vers contre le pantomime Pâris, favori de
l'empereur!

Si Boileau n'avait ni l'âme, ni le temps convenable pour égaler Juvénal,
on voit par ses beaux vers sur ce poëte qu'il avait la corde de
l'indignation aussi sonore que celle du Romain:

  Juvénal, élevé dans les cris de l'école,
  Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.
  Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,
  Étincellent pourtant de sublimes beautés:
  Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée,
  Il brise de Séjan la statue adorée;
  Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs,
  D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs;
  Ou que, poussant à bout la luxure latine,
  Aux portefaix de Rome il vende Messaline!
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Juvénal était le _Caton d'Utique_ des poëtes; Boileau pouvait bien
admirer ce beau rôle, cette protestation héroïque contre la servitude
et contre la corruption de Rome, mais il n'aspirait point à l'imiter.
Il préférait le rôle d'adulateur décent d'un autre Auguste et d'ami d'un
autre Mécène.

Il faut être juste envers lui; il n'y avait, depuis le cardinal de
Richelieu, ni Tibère, ni Séjan, ni Néron à supplicier poétiquement en
France; il n'y avait pas même lieu à ces orgies de style, dans le
tableau des moeurs, dont Juvénal salit effrontément ses pages; peintures
plus hideuses du vice que le vice lui-même! D'ailleurs la chasteté du
langage heureusement introduit dans l'histoire et dans la poésie par une
religion plus pudique, défendait à Boileau ces nudités de la chair,
scandales de l'esprit comme des yeux. Le christianisme avait jeté un
voile sur ces nudités. On s'étonne qu'aucun peuple civilisé ait pu
supporter les cynismes de style de ce Juvénal. Ce n'étaient pas
seulement les _hyperboles_, comme les appelle son imitateur, c'étaient
les impudicités et les égouts de la langue.

À cela près, Juvénal, soit dans l'imprécation contre les vices, soit
dans la peinture des vertus pures et douces qui font contraste aux
horreurs de ces vices, était véritablement un écrivain de premier ordre
dans la force comme dans la grâce. Il a même des sensibilités qu'on ne
rencontre jamais dans le satiriste français, telles, par exemple, que ce
tableau des mélancolies et des isolements de la vieillesse dans la
dixième satire.

«Lors même,» dit-il dans ces beaux vers que Virgile n'aurait pas
désavoués, «lors même que notre intelligence conserverait, dans l'âge
avancé, toute la vigueur de l'âme, ne faut-il pas, hélas! mener les
funérailles de ses enfants? contempler le bûcher qui consume les
dépouilles d'une épouse longtemps aimée, ou celles d'un frère? ou porter
dans ses mains des urnes pleines des cendres de nos soeurs? Cette
douleur a été réservée à ceux qui vivent longtemps, que leur foyer, sans
cesse décimé par de nouveaux trépas, condamne à vieillir dans une
perpétuelle tristesse et sous des noirs vêtements de deuil! Le roi de
Pylos, le vieux Nestor, si l'on en doit croire Homère, atteignit les
années de la corneille dans une constance de félicité sans éclipse,
heureux, selon le vulgaire, d'avoir ajourné la mort pendant tant de
révolutions des jours, et d'avoir bu si souvent le jus nouveau du raisin
qui coule du pressoir aux vendanges. Mais attendez un peu, et écoutez
avec quelle amertume il accuse les lois du Destin et la lenteur des
Parques à couper la trame de sa vie, quand il voit la chevelure de son
cher Archiloque pétiller sous la flamme du bûcher funèbre!... Car il
s'adresse à tous ses proches qui l'entourent et leur demande par quel
crime il a mérité du sort le supplice d'une vie si prolongée. Ainsi
Pélée, quand il pleurait son fils Achille enlevé à sa tendresse... Si,
avant la subversion de sa ville de Troie, Priam fût descendu chez les
ombres, Hector, son fils, aurait porté sur ses épaules et sur celles de
ses autres frères le corps vénéré de son père, à travers les Troyennes
gémissantes, dont les filles du vieillard, Cassandre et Polyxène, les
vêtements déchirés, auraient commencé les sanglots funèbres! Hélas! que
lui servirent ses longs jours? Il vit tout crouler autour de lui, et
l'Asie renversée par le fer et par le feu. Alors, guerrier débile et
chancelant, il dépose sa couronne pour prendre ses armes impuissantes,
et succombe au pied de l'autel de Jupiter, tel qu'un boeuf vieilli qui
tend à la hache de son maître un cou mince et décharné par le travail,
pauvre animal devenu maintenant importun à son maître ingrat!»

  «_Ab ingrato jam fastiditus aratro!_»

De tels vers sont bien supérieurs au style de la satire, et ils
illustreraient les plus pathétiques épopées. Nous n'en trouverons pas de
semblables dans le satiriste français.

Quelques aspirations touchantes aux délices simples de la vie des champs
n'attestent pas moins, dans Juvénal, une âme altérée de la nature et de
la retraite si chères aux poëtes.

«Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque,» dit-il à son
interlocuteur imaginaire, «tu pourrais te construire à _Sora_ ou à
_Frosinone_ une maison convenable, à moindre prix que tu ne payes à Rome
le loyer d'un réduit ténébreux; là tu aurais à toi un petit jardin, un
puits peu profond, dont l'eau, tirée sans roue et sans corde,
désaltérerait d'une facile ondée tes plantes naissantes et tendres. Vis
là, amant de la bêche fourchue et possesseur d'un jardin cultivé de tes
propres mains, dont les légumes puissent suffire au repas frugal de cent
disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque désert qu'il soit
situé, c'est quelque chose de délicieux que de s'être fait le
possesseur d'une habitation champêtre.»

Et ailleurs: «Un enfant rustique, sans autre parure que le vêtement
nécessaire pour le préserver du froid, nous servira, dans des plats
d'argile, des mets achetés au prix de peu de pièces de cuivre. Tu ne
verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie à Rome. Tout ce
que tu auras à leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils
sont tous vêtus uniformément, les cheveux coupés court, droits et
peignés seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives.
L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci
soupire après sa mère, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps;
triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te
versera du vin pressuré sur les montagnes où il est né et sur le
penchant desquelles il folâtrait naguère, car le vin et celui qui le
verse ont tous les deux la même patrie?»

Et ailleurs encore: «Une si petite terre nourrissait autrefois le père
et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle une
épouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants, l'un fils de
l'esclave, les trois autres du maître. Mais, après le repas des maîtres,
un repas plus abondant attendait les frères aînés au retour de la vigne
ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes chaudières de
cuivre. Ô mes enfants! ne demandons à la charrue que le pain qui suffit
à notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces collines
agrestes! Celui-là ne fera rien de déshonnête qui ne rougit pas
d'affronter les glaces avec des guêtres montant jusqu'aux genoux, et de
braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres
réchauffés.»


X

Nous nous sommes laissé entraîner au charme de ces citations. On ne
trouve rien de semblable dans la satire française. On ignore la patrie
et la profession natale de Juvénal; mais à de tels vers, à des retours
si complaisants vers la simplicité et vers la frugalité de la vie
rustique, on peut croire qu'il était, comme Virgile, un enfant de la
glèbe, et que les agrestes images de la campagne italique obsédaient sa
belle imagination au milieu des sordidités de Rome. Un grand amour des
choses honnêtes éclate partout dans ses dégoûts même les plus scandaleux
d'expression contre le vice.


XI

Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'était un fils du pavé d'une
grande ville; il était né dans cette sombre cour du Palais, au bruit de
la chicane, d'un père greffier; l'école avait été sa seule nourrice.

Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et
au bon goût français des ailes plus vastes, plus hautes et plus légères,
reconnaissait tout ce qu'il devait à son maître. Né comme lui et peu de
temps après lui dans le même quartier de Paris et presque dans les mêmes
conditions de famille, voici comment il en parle à près de quatre-vingts
ans, dans un de ses plus gracieux accès de verve:

  Boileau, correct auteur de solides écrits,
  Zoïle de Quinault et flatteur de Louis,
  Mais oracle du goût dans cet art difficile
  Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile,
  Dans la cour du Palais je naquis ton voisin;
  De ton siècle éclatant mes yeux virent la fin:
  Siècle de grands talents bien plus que de lumière.
  Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière.
  Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil,
  Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil.
  Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance,
  Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance.
  Je veux écrire un mot sur tes sots ennemis,
  À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis,
  Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères,
  Couronné de lauriers t'envoyer aux galères;
  Ces petits beaux esprits craignaient la vérité,
  Et du sel de tes vers la piquante âcreté.
  Louis avait du goût, Louis aimait la gloire;
  Il voulut que ta muse assurât sa mémoire,
  Et, satirique heureux, par ton prince avoué,
  Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué!

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Et moi je fais trembler dans mes derniers moments
  Et les pédants jaloux, et les petits tyrans.
  J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire;
  Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire!
  Nous nous verrons, Boileau! tu me présenteras
  Chapelain, Scudéry, Perrin, Pradon, Coras.
  Mais je veux avec toi baiser dans l'Élysée
  La main qui nous peignit l'épouse de Thésée.
  Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement
  Aux badauds effarés dire mon sentiment;
  Je veux le dire encor dans les royaumes sombres:
  S'ils ont des préjugés j'en guérirai les ombres!
  À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu,
  M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu,
  Secondé de Ninon, dont je fus légataire.
  J'adoucirai les traits de ton humeur austère.
  Partons! dépêche-toi, curé de mon hameau;
  Viens de ton eau bénite asperger mon caveau!

On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la
sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau
lui-même; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de
confesser une sérieuse estime pour les services littéraires de celui
qu'il nomme l'_oracle du goût_, dans un temps où le génie français était
né avec Corneille, et où il allait périr, sans Boileau, dans les
mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'hôtel de
Rambouillet.


XII

Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.

Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il n'eut ni aventures ni
passions. La vie des poëtes est dans leur coeur; celui-là n'avait que de
l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait reçu de la
nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères, seule
consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance et sa
jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les
lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de
bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à
douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des
enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des
études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui
répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de
ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans
intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout
ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant
honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume
de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais
goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des
licteurs pour réformer les mauvaises moeurs de sa patrie.

Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la
haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de
la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine
et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que
celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus
immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que
Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé
d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête
homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée.

Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il
avait fait son _Lucretile_ à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la
fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table
frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés
par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses
amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit
ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies,
et mourut avec fermeté, comme il convient à un homme qui a beaucoup
pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des
espérances au delà du tombeau.

Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain.


XIII

Comme écrivain, selon nous, son plus grand mérite fut d'avoir été
l'homme nécessaire au moment où il apparut dans notre littérature. Cette
littérature courait à sa perte en se dénationalisant trop sur les pas
des imitateurs du style italien et du style espagnol. Il lui fallait un
vigoureux coup de férule sur les mains qui tenaient la plume depuis
Ronsard. Sans doute Ronsard était mille fois plus poëte que Boileau; il
y avait, dans ce gentilhomme de cour et d'épée, du _Tasse_, du
_Pétrarque_, de l'_Arioste_, presque du _Pindare_; il y avait aussi de
l'_Horace_. Il y avait de plus une certaine grâce juvénile et gauloise
qui charmait l'esprit sans doute, mais qui tendait trop à faire tomber
la langue et la littérature dans une seconde enfance. Cette seconde
enfance, qui n'a pas l'inexpérience et la naïveté vraie de la première,
pouvait faire dégénérer l'esprit français en afféterie, en mignardise,
en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'une grande langue et d'un
grand peuple.


XIV

À côté de l'école de Ronsard, qui triomphait à l'hôtel de Rambouillet,
et en opposition avec elle, il s'était formé une école pédantesque,
pénible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais très-orgueilleuse
et très-puissante, dont _Pradon_, _Chapelain_ et d'autres écrivains
estimables, mais sans génie, étaient les soleils, selon l'expression de
Boileau; école littéraire qui s'était emparée par la prétention, par _la
camaraderie_ et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on
appelait alors _les ruelles_, et surtout des faveurs lucratives du
gouvernement.

Cette coterie littéraire, toute-puissante et comme inviolable dans
l'opinion, rappelait assez l'école dogmatique qui a prévalu depuis
trente ans parmi nous en politique et même en littérature, par une
volonté tenace et bien disciplinée plus que par une véritable
supériorité de génie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie
aux _Corneille_, aux _Racine_, aux _Molière_, aux _Bossuet_, aux
_Fénelon_, véritables grandeurs de la nature, éclipsées ou ajournées par
ces fausses grandeurs d'engouement. La littérature française, entre
leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'être née.

C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne
de critique âpre, mais courageuse, qui n'était ni sans danger ni sans
gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour
le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commença, pour
assurer sa position, par désintéresser l'amour-propre du roi de cette
querelle entre les écrivains de son règne, et par payer largement à
Louis XIV le tribut de gloire ou de vanité que ce prince levait avant
tout sur les génies de son siècle.


XV

C'est évidemment à cette tactique, presque légitime dans un jeune poëte
sans patrons, que l'on doit attribuer les éloges réitérés de Boileau au
maître des lettres comme des armes; car on ne voit dans le reste de la
vie de cet homme austère aucune autre trace de bassesse et aucun
penchant inné à la flatterie. S'il y en a dans ses épîtres à Louis XIV,
c'est que ce roi était placé dans l'esprit de ses courtisans hors la loi
mortelle et par ses poëtes hors de la vérité. Le censeur de son siècle
débuta donc par une épître au roi. Cette épître était déjà une satire.
Les vers à deux visages louaient le roi d'un côté, mordaient de l'autre
les adulateurs ordinaires du prince.

  Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse
  N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,
  Mais qui, seul, sans ministre, à l'exemple des dieux,
  Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux,
  Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence,
  J'ai demeuré pour toi dans un humble silence,
  Ce n'est pas que mon coeur vainement suspendu
  Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû;
  Mais je sais peu louer. . . . . . . .

              Je mesure mon vol à mon faible génie,
  Plus sage en mon respect que ces hardis mortels
  Qui d'un indigne encens profanent tes autels,
  Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène,
  Osent chanter ton nom sans force et sans haleine,
  Et qui vont tous les jours d'une importune voix
  T'ennuyer du récit de tes propres exploits.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,
  Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire;
  Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté,
  Ne devra qu'à leurs vers son immortalité.
  Ah! plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière
  Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,
  Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers,
  Pourrir dans la poussière à la merci des vers!
  Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile.

Toute la fin de cette épître est écrite avec la vigueur du style
cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée
du style de Molière. Boileau entremêle si habilement et si
indissolublement les louanges du roi aux mépris contre les mauvais
écrivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'épigramme, et qu'il est
impossible de supprimer une invective contre les poëtes de cour sans
supprimer dans le même vers une magnifique apothéose du roi. Ce début,
qui caressa délicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier
coup à Boileau l'amnistie de la cour sur tout ce qu'il pourrait écrire
contre les rimeurs en crédit du temps. Il eut le privilége de ses
satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder à un jeune poëte
qui se montrait si supérieur à ses rivaux, et qui dispensait d'une main
si magistrale le dédain au mauvais goût, la gloire au grand règne.

Ajoutons que, dans cette même épître et toujours depuis, Boileau,
capable de mépris, mais incapable d'envie, séparait Corneille, Racine,
Molière, de la tourbe des écrivains mercenaires, et s'honorait de son
admiration pour ces grands hommes comme de leur amitié pour lui. C'est
là ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de goût du vil
envieux.


XVI

Les qualités véritablement antiques du style de Boileau, qualités neuves
à force d'être antiques, apparurent ainsi dès ses premiers vers. Vérité,
clarté, propriété, sobriété saine, sens spirituel et juste dans une
image naturelle et proportionnée au sens, harmonie des vers sans
mollesse, brièveté de la phrase poétique qui ajoute à sa vigueur, trait
inattendu qui frappe avant d'avoir averti, peu d'élan, mais une marche
vive et sûre qui va droit au but et qui ne trébuche jamais; en un mot
toutes les qualités, non d'un grand poëte, mais d'un grand manieur de la
langue poétique, voilà ce qui distingua à l'instant ce jeune homme et
qui donna à sa jeunesse l'autorité d'un âge avancé.

On crut que l'Horace latin de l'Art poétique, des Épîtres et des
Satires, s'était incarné de nouveau à Paris pour châtier les lettres et
pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grâce, le
_molle et facetum_, manquaient à la ressemblance, mais le goût, l'esprit
et la langue étaient à l'unisson dans les deux poëtes. Il y avait plus
d'analogie avec Juvénal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste
français s'élevait moins haut que le latin. Il avait de plus le mérite
de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de
l'esprit, et de conserver toujours, même dans ses débordements de verve
et de fiel, cette pudicité des mots qui est la délicatesse du goût,
comme la décence des actes est la délicatesse du coeur. Il ne donnait
point au français, comme son prédécesseur _Régnier_, l'effronterie du
latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vêtue et chaste, qui
s'offense des nudités du style comme d'une profanation des yeux.


XVII

La première de ses satires, qui suivit son _Épître au Roi_, n'est qu'une
déclamation un peu vague, calquée d'Horace et de Juvénal et appliquée
aux moeurs générales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus
proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne
sont que des maximes en Occident. On peut être proverbial chez nous sans
être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les
plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement
poëtes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et
l'enthousiasme sont nécessaires pour écrire un vers de sentiment.

  J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon,

n'est qu'un mot cruel rédigé en douze pieds. La malignité de Boileau,
qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais poëtes
jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher éternellement
cette insulte à l'indigence, restée proverbiale aussi, mais proverbiale
contre son coeur:

  Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine,
  S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Ce n'était pas ainsi que Juvénal, son maître, parlait des indigences et
des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les
fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquités
de la fortune. «Il est beau, il est légitime, s'écriait-il en deux vers
pieux, de gagner le salaire de son génie par le travail de
l'intelligence.» Boileau, dans ses vers, était d'autant plus inexcusable
que déjà il recevait du roi une pension pour ses louanges précoces, et
que son aisance poétique n'était pas encore le prix du travail, mais le
salaire de la flatterie.

La seconde satire est adressée à Molière:

  Rare et fameux esprit, dont la fertile veine
  Ignore en écrivant le travail et la peine,
  Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
  Et qui sait à quel coin se frappent les bons vers!

Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie, pleine de
ce qu'on appelait alors le sel attique ou la séve grecque, sur les
difficultés de la rime dans le mètre français. Il cite à Molière, pour
exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de
circonstances où, cherchant à trouver le nom d'un homme de génie, la
rime lui présente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule écrivain.
Cette litanie de la sottise est entremêlée cependant de vers plus
poétiques qu'épigrammatiques, dans lesquels on aime à retrouver quelques
aspirations nonchalantes d'Horace à la paix et à l'obscurité des champs.
Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils
délassent de la méchanceté par le charme, ils détendent l'esprit, comme
un air de flûte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus.

  Ah! maudit soit celui dont la verve insensée
  Dans les bornes d'un vers enferma la pensée,
  Et, donnant à l'esprit une étroite prison,
  Voulut avec la rime enchaîner la raison!
  Sans ce métier, fatal au repos de ma vie,
  Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie;
  Mon coeur, exempt de soins, libre de passion,
  Sait donner une borne à mon ambition.
  Évitant des grandeurs la présence importune,
  Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.

La satire sur le repas, presque entièrement imitée de Juvénal, ne se
relève qu'à la fin par une salve d'épigrammes ironiques qui jaillissent
comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de
Boileau.

Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des généralités de
morale, heureusement rimées, mais infiniment au-dessous des discours en
vers de Voltaire, un des chefs-d'oeuvre de cet esprit universel. Celle
sur la noblesse est une imprécation contre les inégalités de rang qui
préludait de bien loin à la révolution française et que Louis XIV
autorisait parce qu'il ne comprenait d'inégalité que pour le trône. À
peine imprimerait-on de telles maximes de démocratie aujourd'hui.
Boileau, Molière et Fénelon sapaient en pleine cour l'institution qui
peuple les cours.

  Que maudit soit le jour où cette vanité
  Vint ici de nos moeurs souiller la pureté!
  Dans les temps bien heureux du monde en son enfance,
  Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence,
  Chacun vivait content et sous d'égales lois;
  Le mérite y faisait la noblesse et les rois,
  Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,
  Un héros de soi-même empruntait tout son lustre;
  Mais enfin par le temps le mérite avili
  Vit l'honneur en roture et le vice ennobli,
  Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,
  Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.

La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans
originalité, sans grâce et sans sel. Celle qui suit commence par de
très-beaux vers sur le métier du satiriste:

  Muse, changeons de style et quittons la satire;
  C'est un méchant métier que celui de médire;
  À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal:
  Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
  Le poëte aveuglé d'une telle manie
  En courant à l'honneur trouve l'ignominie,
  Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur,
  A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.

Celle sur l'avarice, à travers des banalités mesquines, a des accents
de génie romain dans la bouche de Caton ou de Sénèque. La morale y est
éloquente comme le drame. Ces vers, traduits de _Perse_, ne le cèdent
pas au latin le plus ferme.

  Le sommeil sur mes yeux commence à s'épancher.
  Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher!
  --Eh! laisse-moi!--Debout!--Un moment!--Tu répliques!
  --À peine le soleil fait ouvrir les boutiques.
  --N'importe, lève-toi!--Pourquoi faire, après tout?
  --Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout,
  Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre,
  Rapporter de _Goa_ le poivre et le gingembre.
  --Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer!
  --On n'en peut trop avoir, et pour en amasser
  Il ne faut épargner ni crime ni parjure,
  Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure,
  Avoir plus de trésors que n'en perdit Galet,
  N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet,
  Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge,
  De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge.
  --Et pourquoi cette épargne enfin?--L'ignores-tu?
  Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,
  Profitant d'un trésor en tes mains inutile,
  De son train quelque jour embarrasse la ville!
  --Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!

Pour quiconque a reçu le sens du style et du vers, ce dialogue égale
Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici même ce n'est plus un
artisan de la langue, c'est un poëte véritable. La verve latine enivre
sa diction un peu froide.

  Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prêts!...

est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux
extrémités de l'Océan, à la fortune ou à la mort.

La satire qu'il adresse ironiquement à son esprit, pour le gourmander
sur sa manie de médire, est l'apogée de son talent de critique. Elle
étincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque
étincelle brûle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans pitié et
souvent sans justice. Ces beautés sont des crimes d'esprit qu'on ne peut
admirer qu'en les déplorant, crimes brillants, mais inutiles, même au
bon goût qu'ils prétendent venger; car le temps suffit seul à éteindre
toutes ces fausses gloires. _Guarda e passa!_ Regarde et passe, est le
seul mot à dire en passant ainsi en revue toutes les médiocrités et
tous les engouements d'un siècle.

La dixième, contre les femmes, est une déclamation d'écolier qui ne
mérite pas d'être lue. Il n'appartenait pas à un poëte sans passion de
parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui
ne les adore pas ne les connaît pas. Il me semble entendre un buveur
d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de
leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un très-petit
nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais
poëtes, comme les vrais héros, se reconnaissent à l'adoration qu'ils ont
pour elles. Homère, Dante, Pétrarque, Milton, Racine, Byron ont tous
donné à leurs poésies des noms de femmes. Andromaque, Béatrice, Laure,
l'épouse et les filles de l'Homère anglais, les héroïnes innomées de
l'auteur de Lara, célèbres sous les noms de _Médora_ ou de _Gulnare_,
sont toutes des déifications de ce sexe outragé par Boileau. C'est une
page à déchirer de ce livre où manquera éternellement la page du coeur.
Ce crime contre l'amour porta malheur aux autres satires de Boileau.
Dépourvu, dans celles sur l'_honneur_ et sur l'_équivoque_, de l'appui
des anciens, qui n'avaient pas pu toucher à ces sujets tout modernes, il
se traîna lourdement dans des banalités sans traces. Sa prose,
péniblement rimée, n'eut rien du vers que son uniformité et sa
monotonie.


XVIII

De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses épîtres, non
jamais à la grâce, mais à la perfection de sens et de versification de
son modèle, Horace. L'épître, sorte de lettre plus ou moins familière en
vers, laisse bien plus de liberté et de souplesse au style. C'est un
instrument poétique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier.
On peut y être familier sans être vulgaire, on peut s'y montrer
ingénieux sans être méchant.

À l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue
française d'aussi parfait dans le style tempéré que les belles épîtres
de Boileau; quelquefois même elles s'élèvent au sublime contemplatif ou
descriptif, comme dans l'épître sur le passage du Rhin par l'armée de
Louis XIV, ou comme dans l'épître vengeresse adressée à Racine, méconnu
par son siècle et attendu par la postérité. Elles sont le fruit plus mûr
de ses années. L'âge lui apportait, comme à Voltaire, ce qu'il emporte
souvent aux esprits sans longévité, la flexibilité assouplie et l'habile
négligence, ces grâces du génie au repos.

La première, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la
philosophie de Sénèque:

  . . . . . . En vain aux conquérants
  L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs;
  Entre les vrais héros ce sont les plus vulgaires;
  Chaque siècle est fécond en heureux téméraires,
  Chaque climat produit ces favoris de Mars:
  La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars!
  Combien n'a-t-on pas vu des fanges Méotides
  Sortir ces conquérants, Goths, Vandales, Gépides?
  Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets,
  Sache en un calme heureux maintenir ses sujets,
  Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,
  Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.
  La terre compte peu de ces rois bienfaisants;
  Le Ciel à les former se prépare longtemps.
  Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée
  Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée,
  Qui rendit de son joug l'univers amoureux,
  Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux;
  Qui soupirait le soir si sa main fortunée
  N'avait par des bienfaits signalé sa journée.
  Le cours ne fut pas long d'un empire si doux!

Si on lisait ces vers admirables dans une scène de la tragédie de
_Britannicus_, un des chefs-d'oeuvre de Racine, qui pourrait distinguer
entre le style poétique de Boileau et le style de Racine? L'épître ici
est égale à la tragédie, et les deux écrivains amis sont, dans des
ordres de poésie différents, au même niveau de diction poétique.

L'épître badine à M. de Guilleragues étincelle de beautés d'un autre
genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix à ses
ennemis.

J'étais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il,

  Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.
  Maintenant que le temps a mûri mes désirs,
  Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,
  S'en va bientôt frapper à son neuvième lustre,
  J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre.
  Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable;
  Je n'arme plus contre eux mes ongles émoussés:
  Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés.
  Qu'à son gré désormais la Fortune me joue;
  On me verra dormir au branle de sa roue!

Y a-t-il dans La Fontaine des vers supérieurs en philosophie
épicurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropriées au sens,
et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas là des médailles de style
poétique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun
écrivain de tous nos siècles français?


XIX

Boileau avait trouvé au petit village d'Auteuil, alors isolé de Paris,
l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie.

Les simples paysages des collines de Paris et les délicieux loisirs des
champes, savourés par un esprit nonchalant, sont retracés, dans l'épître
à M. de Lamoignon, comme Horace retrace les collines de Tivoli et les
heures paresseuses de sa vie encaissée dans son jardin à _Lucretile_.

  Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau?
  C'est un petit village, ou plutôt un hameau,
  Bâti sur le penchant d'un long rang de collines,
  D'où l'oeil s'égare au loin dans les plaines voisines;
  La Seine, au pied des monts que son flot vient laver,
  Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever,
  Qui, partageant son cours par leurs vertes barrières,
  D'une rivière seule y forment vingt rivières.
  Tous ses bords sont couverts de saules non plantés,
  Et de noyers souvent du passant insultés.
  La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée,
  Se présente au dehors de murs environnée.
  Le soleil en naissant la regarde d'abord,
  Et le mont la défend des outrages du nord.
  C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille
  Met à profit les jours que la Parque me file.
  Ici, dans ce vallon qui borne mes désirs,
  J'achète à peu de frais de solides plaisirs:
  Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies,
  J'occupe ma raison d'utiles rêveries;
  Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi,
  Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Ô fortuné séjour! ô champs aimés des cieux!
  Que pour jamais, foulant vos prés délicieux,
  Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
  Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

N'est-ce pas, dans la même langue et dans un autre esprit, la pathétique
invocation de Phèdre à la fraîcheur des forêts, dans Racine:

  Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?

N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du poëte romain:

  _Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ?_

Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pédagogue des poëtes? Où
trouvera-t-on de pareilles délices d'oreille en français? Et ces délices
étaient des prémices, il ne faut pas l'oublier.

Écoutez comme il continue dans le même style:

  Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré,
  Vit content de soi-même à l'ombre retiré!
  Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée
  N'a jamais enivré d'une vaine fumée!

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Il n'a point à subir d'affronts ni d'injustices,
  Et du peuple inconstant il brave les caprices.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

On le presse de produire encore; il répond

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Cependant tout décroît, et moi-même, à qui l'âge
  D'aucune ride encor n'a flétri le visage,
  Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix
  J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.
  Ma muse, qui se plaît dans leurs routes perdues,
  Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues!

Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps à corps
l'injustice du siècle envers Racine, son ami; il emprunte à l'auteur
d'_Athalie_ son style pour terrasser l'envie qui rapetissait déjà le
grand tragique. Il lui rappelle l'abandon dans lequel le siècle avait
laissé mourir quelques jours avant Molière.

  Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière,
  Pour jamais sous sa tombe eût enfermé Molière...

on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il;

  Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains,
  La Parque l'eut rayé du nombre des humains,
  On reconnut le prix de sa muse éclipsée.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Je soulève pour toi l'équitable avenir.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .


XX

Son poëme de l'_Art poétique_, froide et prosaïque imitation d'Horace,
dont les pédants routiniers de collége prosaïsent et affadissent la
mémoire des enfants, est certainement le plus faible de ses ouvrages.
C'est le squelette de la poésie, décharné, décoloré, privé de vie et
d'âme par un profane anatomiste de l'inspiration. C'était déjà une faute
que d'écrire un tel poëme; les vers sont faits pour le chant,
quelquefois pour la pensée, jamais pour la pédagogie. C'est ce prosaïsme
de l'_Art poétique_ qui a le plus diminué Boileau dans l'esprit de notre
siècle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces préceptes rimés en
oubliant les vers admirables qui parsèment les satires et les épîtres.

Deux seules grandes qualités manquent à Boileau dans ses ouvrages, la
longue haleine et l'élévation. Il est court dans son vol, il rase la
terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le
poëte des esprits ingénieux, mais médiocres, qui n'ont pas d'ailes et
qui jouent terre à terre à la poésie, au lieu de se laisser emporter par
elle dans son ciel; MUSA PEDESTRIS! poésie pédestre, qui ne bronche pas,
mais qui ne dévore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le défaut
capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce défaut qui était celui
de la littérature française jusqu'à Corneille, Racine, Bossuet, surtout
jusqu'à J.-J. Rousseau, défaut qui a fait une partie du succès si
prodigieux et si mérité de Voltaire, obligé de rire jusqu'à l'indécence
même pour raisonner.


XXI

C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que
Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous
voulons parler de son poëme héroï-comique du _Lutrin_. Jusqu'à cette
oeuvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel,
modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte,
toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot.

Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la
_Sècchia rapita_, plaisanterie assez lourde et peu digne de sa renommée;
le poëte anglais _Pope_, dans _la Boucle de cheveux enlevée_, hochet
poétique d'une incomparable délicatesse de travail, avaient été les
modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu de composition.
Boileau lui-même, en autorisant par son _Lutrin_ ce faux genre, devait
servir d'excuse à La Fontaine dans ses Contes, puis servir d'exemple au
poëme burlesque et licencieux de Voltaire, _la Pucelle d'Orléans_; et
Voltaire, à son tour, devait servir d'exemple à lord Byron dans son
poëme moqueur et satanique de _Don Juan_. Ainsi la profanation de la
poésie par le _burlesque_ devait corrompre une longue série de poètes et
amener, d'excès en excès, La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an
scandale, Gresset à la puérilité, Byron au sacrilége. On ne ravale pas
impunément le plus beau don de Dieu, la poésie, à des trivialités
ridicules. On ne boit pas le vin de l'orgie dans le calice. La
corruption du genre entraîne celle de l'esprit. Le burlesque est la
mascarade d'une divinité.


XXII

Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le
_Cervantès_ poétique de la chevalerie errante. Il fit le _Don Quichotte_
italien, mais un Don Quichotte héroïque et amoureux, dont chaque
aventure est un délicieux poëme. L'Arioste embellit tout, mais il ne
profane rien. Il lâche la bride de son imagination pour qu'elle le
promène, comme les conteurs arabes, dans les espaces, jamais dans la
boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le pathétique même, qui
pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il enivre d'imagination, il
n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une place à part dans la
littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit notre estime pour
l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau, nous ne ferons
pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur français.

On connaît le sujet du _Lutrin_. C'est un sujet de sacristie et de
collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement
déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia
en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de
Virgile, mais c'est une parodie.

  Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle,
  Paris voyait fleurir son antique chapelle;
  Ses chanoines vermeils et brillants de santé
  S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté.
  Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
  Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,
  Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu
  À des chantres gagés le soin de louer Dieu;
  Quand la Discorde, encor toute noire de crimes,
  Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée,
  S'élève un lit de plume à grands frais amassée;
  Quatre rideaux pompeux par un double contour
  En défendent l'entrée à la clarté du jour.
  Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence,
  Règne sur le duvet une heureuse indolence;
  C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner,
  Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.
  La jeunesse en sa fleur brille sur son visage;
  Son menton sur son sein descend à double étage,
  Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur,
  Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible
de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus
parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens soient
deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou du
sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en
dire autant de presque tous les vers du poëme:

  Lui-même le premier, pour honorer la troupe,
  D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;
  Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant,
  La cruche au large ventre est vide en un instant.

Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la
même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue.
Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la
mollesse?

  L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,
  Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse;
  C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour;
  Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour;
  L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines,
  L'autre broie en riant le vermillon des moines.
  La volupté la sert avec des yeux dévots,
  Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  À ce triste discours, qu'un long soupir achève,
  La Mollesse en pleurant sur un bras se relève,
  Ouvre un oeil languissant, et d'une faible voix
  Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois.

Elle regrette le temps

  Où les rois s'honoraient du nom de fainéants.

  On reposait la nuit, on dormait tout le jour.
  Seulement, au printemps, quand Flore dans les plaines
  Faisait taire des vents les bruyantes haleines,
  Quatre boeufs attelés d'un pas tranquille et lent
  Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Puis enfin ces quatre vers aussi assoupis que le Sommeil lui-même:

  Ô nuit, ne permets pas!... La Mollesse oppressée
  Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée,
  Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,
  Soupire, étend les bras, ferme l'oeil et s'endort.

Aucune langue, même la plus naturellement harmonieuse, n'est arrivée
par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers (les poëtes) à
produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut plaindre ceux
qui méprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des oreilles
capables de comprendre ce grand art de faire rendre à des syllabes tout
ce que la nature fait éprouver de plus inexprimable aux sens, même le
silence et l'assoupissement des sensations!

Le poëme tout entier est semé de perles de style semblables et sans
nombre, mais malheureusement attachées à une trop mince étoffe. Si
Boileau avait écrit avec cette perfection sur un sujet sérieux,
religieux ou héroïque, il aurait fait une oeuvre immortelle au lieu
d'une fugitive plaisanterie; au lieu du sourire, il aurait arraché
l'émotion au coeur humain. Mais c'était une de ces inspirations qui
descendent et qui ne montent pas: le sourire vient de l'esprit,
l'émotion vient de l'âme. Nous l'avons dit et nous le répétons: ce
n'était que l'homme d'esprit français par excellence. La nature lui
avait refusé la source des larmes.


XXIII

Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de
l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit
probe et droit, c'était de plus un coeur courageux et honnête. Sa
constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de
son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui
une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité
des partis, ni par la disgrâce des rois. L'_aura popularis_, ce vent de
terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les
enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour
lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son
temps: la postérité.

Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si
sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la
gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité
a tenu toutes les promesses qu'il avait faites d'avance en son nom à
ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, bien que
ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin d'Auteuil
et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, comme un
enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne grandirait pas
au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais grands hommes.
Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à Boileau cet oubli
de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, nous, qu'une
preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La Fontaine avait
des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de poésie qui
devaient engouer longtemps la France; mais les grâces enfantines
s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à la maturité
des peuples. La postérité veut des hommes faits, des coeurs virils, des
âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne s'est trompé que sur le
Tasse et sur la littérature italienne, dont les vices le choquaient avec
raison, mais dont il appréciait trop peu les chefs-d'oeuvre. Dante, le
Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui des livres fermés; il ne
pouvait juger ces grands esprits dont il ignorait la langue.


XXIV

À l'exception de quelques épigrammes plus correctes qu'élégantes, et de
deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes
jusqu'à l'ode héroïque, voilà toute l'oeuvre littéraire de cette longue
vie.

On a dit, non sans raison, que le Français n'avait pas la tête épique.
Quand on a lu _Ronsard_, _Malherbe_, les imitations bibliques de
_Jean-Baptiste Rousseau_, quelques strophes de _Pompignan_, quelques
stances inimitées et inimitables de _Gilbert_, quelques odes vraiment
pindariques de _Lebrun_, enfin les odes d'_Hugo_ et de ses contemporains
de notre âge, on ne peut plus dire que le Français n'a pas l'âme
lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses
odes; il chantait sans lyre, il brûlait sans feu, il palpitait sans
souffle. Il est véritablement curieux et presque ridicule de voir
comment il prenait avec un compas la mesure des ailes de Pindare pour
ajuster ses ailes factices à lui sur ce modèle, et pour fendre le ciel à
l'aide de ce lourd mécanisme d'enthousiasme classique qui le laissait
tomber ventre à terre aux justes sifflets de ses admirateurs ébahis.

Ce n'était pas là sa sphère: il n'excellait que dans le bon sens; le
génie ne se laisse aborder que par un sublime délire. Boileau ne
délirait jamais. Il le dit lui-même dans une de ses lettres:
«Philosophiquement, les vers me paraissent une folie!» Folie sainte,
folie plus inspirée de divinité que la sagesse vulgaire! Folie de la
lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais
coupables!


XXV

Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son
collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son
éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat
Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à leur
vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il a
exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'érudition
qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas beaucoup
plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on apprend
à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.

Ses jugements confidentiels sur les oeuvres du temps sont sévères et se
ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.

«Je vous remercie de m'avoir envoyé le _Télémaque_ de M. de Fénelon,»
écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus
instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu
hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que
théologien; de sorte que, si, par son livre des _Maximes_, il me semble
très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son _roman_,
digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de
_Théagène et Chariclée_. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme
Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le
revenu de l'évêché d'Héliodore n'approchait guère du revenu de l'évêché
de Cambrai.»

On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les
sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des
rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un
sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce
refrain des petites vies comme des grandes:

«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade,
vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me
manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus
monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis
plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un
malheureux souvenir de ce que j'ai été.»

Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le
voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du
poëte d'_Athalie_. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se
soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses
bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque
espérance.--«Non! non!» lui dit Racine, «ne me plaignez pas! Je regarde
comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait de tels
sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était
certainement pas un coeur froid. Racine, au reste, était son plus bel
ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire
de la postérité.

Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était
plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre
d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles
littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son
influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours.
Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement
notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.

Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du
mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes
acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires
spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point
tel pour avoir admirablement poli quelques épîtres courtes sur les
exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de
philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir rimé en vers
médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur
le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir supérieurement
manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique française et
pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée à ses
successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un poëme
héroï-comique, comme _le Lutrin_, cinq ou six pages égales en
expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le
badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un admirable
artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire poëte. On est
homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de goût, le
premier des critiques en action; on contribue à faire les grands poëtes,
comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses disciples et on
reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la
gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel fut Boileau
comme poëte.

Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous,
très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son pays. Par
la première il comprima, autant qu'il était en lui, les originalités,
les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de la France
littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur l'antique,
c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne
se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit
avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce n'est que
juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit nouveau
de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce
que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à grand foyer dans
l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour emporter aux siècles le
nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus
de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutôt c'était le tort
de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, il était né servile et
copiste.


XXVI

Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de méconnaître
l'influence régulatrice et directrice que cet excellent esprit devait
avoir sur l'esprit littéraire de sa patrie.

Nous ne voulons pas exagérer ici la valeur de ce qu'on appelle la
critique. Ce n'est certes pas la première des qualités de l'esprit;
mais, si elle n'est pas la plus éminente, elle est toutefois la plus
nécessaire; ou, pour mieux dire, là où cette qualité manque, il n'y en a
plus d'autre qui serve.

Si nous avions à la définir comme nous la comprenons, nous dirions: _la
critique est la logique des arts_, de l'art de penser et d'écrire comme
de tous les autres arts que l'esprit humain a inventés pour exercer les
forces de son intelligence ou de ses sens à la gloire de son être. Sans
cette logique des arts, qui doit gouverner, à son insu, même le génie,
le génie ne serait qu'une sublime démence. Il ferait, dans le domaine de
l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques parties,
monstrueuses dans l'ensemble. Ses oeuvres, tombant à chaque instant dans
le désordre ou dans l'excès, n'auraient ni proportions, ni convenance,
ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient des
prodiges de dérèglement. Ces monstruosités n'offenseraient pas moins la
vérité éternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de
l'homme.


XXVII

La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves
de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent
quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en
elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme
et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui
ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême
proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de
lui. «_Dieu fit l'homme à son image._» On pourrait dire encore: «_Dieu
fit toute chose à son image._» Or Dieu est le grand logicien par
excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc nullement un
caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue et divine
appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux oeuvres de
l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En d'autres termes, la
critique est la recherche et la manifestation de cette règle logique et
intime qui préside et doit présider à toute création de notre
intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au lieu de nous dire:
Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même autorité: Cela est
beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est disproportionné;
cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela est dans la vérité,
ou cela est dans la chimère.

Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans
le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des oeuvres
d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire
quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule,
comme le bronze en ébullition déborde du fourneau, il est bon que les
hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les modèrent,
les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure éternelles,
leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou vous le
dépassez.»

Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces
logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de
joindre l'exemple à la leçon et de produire des oeuvres de talent
irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations
reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et
opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par
ses oeuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non un
poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce que
les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un admirable
exécutant.


XXVIII

La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se
jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son
génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui
avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu
froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui
encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante.
Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez
cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni
Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout
Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un
esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut
cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son
disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et
du bon sens dans l'art d'écrire.

De tels services à la langue française, au bon sens et au bon goût,
rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être méconnus sans
injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon
esprit et du bon goût comme la France. Boileau a immensément contribué à
lui conquérir et à lui maintenir incontestablement ces trois modestes
mais solides supériorités sur les littératures des nations
contemporaines.

La France n'avait pas, comme l'Italie, son _Dante_ gigantesque mais
ténébreux, son _Tasse_ épique mais énervé, son _Machiavel_ robuste mais
dépravé, son _Arioste_ accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le
Portugal, son _Camoëns_ grandiose mais trop latin; elle n'avait pas,
comme l'Angleterre, son _Milton_ biblique mais monotone. Non, la France
avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui allait lui
donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la
supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette
direction que la France allait donner dans les lettres, dans la
philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le
goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le
premier à la France.

N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, Boileau
sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement
du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas
s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme
français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du goût, qui fut
d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit humain qui se
constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle.

                                        LAMARTINE.



XVIIe ENTRETIEN.

5e de la deuxième Année.

LITTÉRATURE ITALIENNE.

DANTE.


I

De toutes les nations qui ont cultivé les lettres avant ou après le
christianisme, sans en excepter la Grèce et Rome, l'Italie moderne est
certainement, selon nous, la nation qui a apporté le plus magnifique
contingent de génie à la famille humaine. Dante, Pétrarque, le Tasse,
l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphaël, les Médicis et leur cour;
trois poëmes épiques en trois siècles; une litanie de noms et d'oeuvres
secondaires, et cependant impérissables, dignes d'être gravés sur la
colonne de bronze qu'on élèverait à la gloire intellectuelle de l'Europe
pensante, sont le témoignage de cette immortelle fécondité de l'Italie.
_Alma parens!_ Le ciel, la mer, les montagnes, les fleuves, la race, la
langue, les religions, les grandeurs et les revers de la destinée, le
passé presque fabuleux, le présent triste, l'avenir toujours prêt à
renaître, et toujours trompeur, la jeunesse éternelle de ce sang italien
qui roule toutes sortes de royautés déchues dans ses veines, une
noblesse de peuple-roi dans le dernier laboureur de ses plaines ou dans
le dernier pasteur de ses montagnes, une rivalité de villes capitales,
telles que Naples, Rome, Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare,
Ravenne, Vérone, Gênes, Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour à
tour concentré en elles l'activité, le génie, la poésie, les arts de la
patrie commune, et pouvant toutes aspirer à la royauté intellectuelle
d'une troisième Italie, voilà les explications de cette aristocratie
indélébile de l'esprit humain au delà des Alpes.

Tous les peuples jeunes et nous-mêmes nous sommes des parvenus auprès de
l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa décadence. Car
ce n'est pas la race qui est déchue en elle, c'est le sort. L'antiquité,
la dignité survivent à la dégradation de sa fortune. C'est l'Italie
divisée, découronnée, humiliée, affligée, garrottée ici, corrompue là,
dominée partout; mais c'est l'Italie!

Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littérature
virile, au moment où il donna le premier au monde le signal de la
renaissance des lettres, après douze siècles de ténèbres et de stérilité
répandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers
romain.

Nous négligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions
nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons
dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme:
le Dante.


II

Quand une religion s'écroule dans la partie du monde qu'elle dominait,
tout s'écroule avec elle. Le plus enraciné des édifices humains dans le
sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un tremblement de terre qui
engloutit tout dans sa poussière. Quand les dieux s'en vont, comme dit
Tertullien, tout s'en va.

Tel fut l'avénement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres
périrent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les ténèbres se
répandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une
nouvelle théologie s'emparaient des opinions et des coeurs. Constantin
prêta la massue de l'empire aux chrétiens pour pulvériser le passé. Les
monuments, les temples, les oracles, les bibliothèques, les livres
périrent dans les décombres. Rien ne survécut à cet accès de colère
sacrée de l'esprit humain contre lui-même. On sema le feu sur les
édifices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empêcher les
vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais
de leurs racines. Ce furent les _Vêpres siciliennes_ du paganisme, le
1793 de sa littérature. Ainsi est faite la misérable humanité; elle ne
s'arrête jamais dans le vrai et dans le juste, elle se précipite à
l'excès, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle
opprime à son tour.

On nie en vain aujourd'hui cette réaction exterminatrice contre tous les
monuments bâtis ou écrits de l'antiquité littéraire; elle éclate
partout, non-seulement dans les ruines d'Éphèse, de Delphes, d'Athènes,
d'Alexandrie, dont la poussière est faite de statues mutilées ou de
cendres de bibliothèques, mais dans les écrits des premiers chrétiens et
dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante _Histoire de la
Littérature italienne_, cite le décret du concile de Carthage qui
interdit aux évêques la lecture des auteurs antérieurs au christianisme;
il cite également le passage de saint Jérôme où ce Père gourmande
amèrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'Évangile, lisent
Virgile. On sait le sort de la bibliothèque d'Alexandrie, incendiée dans
un feu de six mois par l'ordre du patriarche Théophile, qui ne laissa
rien à faire à Omar. L'historien contemporain Orose décrit et déplore
l'anéantissement de ces trésors de la mémoire. Le pape Léon X lui-même,
ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de l'esprit
humain échappés à ce sac du monde, dit «qu'il a recueilli dans son
enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme très-instruit dans tout ce
qui concerne la Grèce, que les prêtres avaient eu assez d'influence sur
les empereurs d'Orient pour les engager à brûler les ouvrages de
plusieurs anciens poëtes grecs, et c'est ainsi qu'ont été anéanties les
comédies de Ménandre, les poésies lyriques de Sapho, de Corinne,
d'Alcée.» «Ces prêtres, ajoute Léon X, montrèrent ainsi une honteuse
animadversion contre les anciens, mais ils rendirent témoignage de la
sincérité et de l'intégrité de leur foi.»

À l'exception des études théologiques et morales, à l'exception de
l'éloquence sacrée, qui débattait les questions d'orthodoxie ou de
schisme entre les différentes sectes nées du christianisme, qui
s'emparaient peu à peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident,
l'intelligence humaine, pendant ces siècles de chaos et d'élaboration,
parut enfermée dans l'enceinte des temples ou des monastères. Ce fut
l'âge monastique de l'univers. Excepté en Arabie, à Bagdad et en
Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences
n'éclaira le monde chrétien jusqu'à Charlemagne. Ce grand homme fit le
premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Médicis firent plus
tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du passé,
recueillit les monuments épars, restitua les langues mortes, évoqua,
par les études encouragées et rémunérées, le génie de l'antiquité pour
y rallumer le génie de l'avenir. Un crépuscule éclaira d'un jour
croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, excepté dans la
jurisprudence, cette première nécessité des sociétés civiles qui se
fondent, aucune oeuvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance
des lettres. Le génie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit
inconnu. C'est en Italie qu'il devait naître.


III

Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les
républiques et les anarchies municipales se disputaient cet héritage
conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations
politiques de l'Italie, du quatrième au quatorzième siècle, seraient
aussi confuses et aussi fastidieuses à décrire que les roulis des vagues
déchaînées par les vents sur une mer d'équinoxe.

Ces divisions, après la mort de l'empereur Frédéric, finirent par se
réduire à peu près à deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins:
l'un favorisant de ses voeux et de ses armes la domination des papes;
l'autre, par haine de cette domination pontificale, se dévouant aux
empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se fût senti moins
humilié et moins oppressé de s'asservir à un dominateur étranger qu'à un
dominateur sacré qui ajoutait un droit divin au droit temporel!

Florence, capitale de l'ancienne Étrurie, aujourd'hui la Toscane, était
le foyer le plus animé des querelles de ces deux grands partis. Cette
république, fondée sur l'industrie, et non sur les armes, prospérait,
malgré ses dissensions intestines, par la seule vertu de la liberté.
C'était évidemment là que l'Italie littéraire et poétique devait éclore,
car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour dérober,
comme l'aigle, ses oeufs à la tyrannie. De plus, il y avait dans le sang
toscan, écoulement du vieux sang étrusque, une séve non encore épuisée
de génie littéraire et de génie artistique. Cette nation venait de toute
antiquité de Grèce ou d'Égypte. La civilisation élégante et presque
fabuleuse de l'Étrurie avait été anéantie par la soldatesque des
premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont
on ne sait rien que par ses oeuvres, avait laissé dans ses vases, dans
ses dessins, dans ses monuments cyclopéens, des témoignages d'une
grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette race,
dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des facultés
innées qui éclataient souvent en individualités colossales. Les Dante,
les Machiavel, les Médicis, les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les
Bonaparte étaient des familles étrusques. Les deux hommes modernes qui
ont remué le plus d'idées par l'éloquence et le plus d'hommes par la
guerre, Mirabeau et Napoléon, sont des Toscans transportés sur la scène
de la France. Le cardinal de Retz, qui fut à l'intrigue ce que Machiavel
fut à la politique, était un Toscan. Cette Athènes de la Toscane était
donc assez naturellement prédestinée à donner une langue et une
littérature à la confédération des villes italiennes qui cherchaient à
reconstruire un esprit moderne sur cette terre antique.


IV

Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme.

La langue latine s'était écroulée avec l'empire. Il s'était formé, de
ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces romaines et de la
Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite, flottante, diverse,
par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans la conversation, mais
sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme solide, convenue et
uniforme, seule langue avec laquelle on puisse construire des monuments
de style. Un latin corrompu était resté la langue de l'Église, de
l'histoire, de la législation; l'italien était la langue du peuple. Les
classes supérieures de la société parlaient les deux langues; mais le
latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle se perfectionnait. Il
ne lui manquait plus que d'être adoptée par un grand esprit et d'être
écrite dans une grande oeuvre pour se substituer facilement et
triomphalement à la latinité posthume du monde romain maintenant
gouverné par les papes.

Voilà pour la langue.

Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable
d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie
depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons
longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs et avec ces
écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon nous,
élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en les
comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes
d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces
Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de
transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les
lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent
guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes.

Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au
moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas
d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu
s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il
aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à
l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à
nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des
philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser
d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec
Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez vaste pour porter
de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses flancs,
comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la terre, de
ces germinations de plantes précoces et étranges qui fleurissent en
hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de végétation anticipée.

C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. Il
vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca. La passion de
Dieu et de l'intelligence des choses divines, qui précipitait alors tant
d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la fleur de son adolescence, au
monde. On raconte que cette passion était si forte dans ce jeune homme
qu'elle brisa avec violence tous les piéges tendus par sa famille pour
le retenir, et qu'il poursuivit, un tison enflammé dans la main, une
jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses frères lui avaient fait
apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux et son coeur. Entré
dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à Paris sous Albert le
Grand, théologien célèbre, alors que la théologie était la science
unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa avec éclat à
Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant l'âge, et
il expira sur la route en se rendant en 1274 au concile de Lyon. Il
n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages laissés par ce
philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les bibliothèques des
monastères et des universités du temps. Quelques-uns sont dignes d'en
être exhumés, comme des monuments de force et de fécondité dans la
pensée humaine.


V

Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était
à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la
pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était _Alighieri_. Sa famille,
attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et consulaire
dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de Brunetto Latini,
sorte de Quintilien toscan qui professait la grammaire et la rhétorique
à Florence et à Bologne, l'enfant fut nourri du lait âpre de la
théologie scolastique. Cette nourriture ne lui fît pas perdre totalement
le goût des lettres profanes. Il apprit le français sous Brunetto
Latini, qui professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire
dans les sonnets et dans les _canzone_ de quelques poëtes toscans qui
commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le
préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour,
cette éternelle inspiration du coeur. L'amour fut aussi le premier chant
de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose avant
l'âge des passions terrestres.

Élevé dans la familiarité de la noble famille des _Portinari_, amie de
la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte de pressentiment
amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée Béatrice. Cette
inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les circonstances de
famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, et son âge mûr
de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à vingt-cinq ans.
L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec elle, et on ne peut
douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver l'âme de Béatrice
qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers les trois mondes
surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le nom de théologie,
il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.

Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient pas le
poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui;
c'étaient des sonnets et des _canzone_ sans nerf, sans naturel et sans
grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes secondaires de
son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient pas encore donné
à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre sépulcral de sa
seconde voix.

Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa
mère _Bella_, femme éminente autant que tendre, enfin le courant des
affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous les
citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune
Alighieri dans les emplois et dans les dissensions de sa patrie. Nous
n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre place; nous
ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante aujourd'hui, de ces
agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces agitations ne sont
grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du monde. Dante aurait été
peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne fut qu'un Gibelin de
plus à Florence.


VI

Qu'il nous suffise de savoir qu'Alighieri, qu'on nommait déjà
familièrement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les
Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se montra vaillant
soldat avant de se montrer politique et poëte; bien différent en cela
d'Horace, jetant son bouclier à Philippes, et de Virgile, fuyant, un
chalumeau à la main, sous les hêtres, pendant que la guerre civile
déchire sa patrie. Dante était un citoyen, ceux-là n'étaient que des
poëtes.

Élevé bientôt après aux premières magistratures de la république,
assailli d'un côté par les _blancs_, de l'autre par les _noirs_,
dénomination de deux partis dans Florence, il résiste aux uns, aux
autres, et les fait énergiquement exiler hors de la Toscane.

Nommé ambassadeur de la république auprès du pape, il y négociait la
paix et l'indépendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple
de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de
trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court à sa maison, la
ravage et la rase, comme _Clodius_ avait fait de celle de Cicéron, le
modérateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit à perpétuité de
sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses prétendus crimes; un
second jugement populaire le condamne à mourir par le feu!

Indigné contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces
proscriptions, Dante quitte Rome, se réfugie d'abord à Sienne, puis à
Arezzo, où i! rejoint ses concitoyens émigrés, proscrits pour la même
cause. Il tente avec eux une attaque à main armée contre Florence. Il
succombe et s'éloigne pour jamais de ces murs qui dévorent leurs
citoyens.

Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie,
tantôt à Padoue chez les _Malespina_, tantôt à Vérone chez les
_Scaligieri_, tyrans de la ville, tantôt chez les _Scala_, tyrans d'une
autre partie de l'Italie; aujourd'hui à Udine, demain au château de
Tolmino, à la fin de ses jours à Ravenne. De là, plus refoulé que jamais
par la vengeance vers le parti de l'empereur, il ne cesse d'animer ce
prince contre sa patrie et de le pousser de la main à l'oppression de
Florence. Triste sort des émigrés, condamnés à avoir souvent pour amis
les ennemis de leur pays! Enfin, l'empereur étant mort avant d'avoir
vengé le poëte, Dante vient à Paris, retourne en Italie, et se fixe
enfin pour mourir à Ravenne. L'hospitalité du tyran de Ravenne, _Guido
Novello de Polenta_, lui en adoucit le séjour. Ce site mélancolique
convenait à la mélancolie de son âme. La forêt de pins (_la pineta_) qui
s'étend entre la mer et Ravenne était sa promenade habituelle. J'y ai lu
moi-même ses plus beaux vers, peut-être écrits sous les mêmes arbres, au
bruit lointain des mêmes brises de l'Adriatique. C'est là, et non pas
dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'élever son tombeau.
Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes
mémoires; on entendrait mieux l'âme gémissante de l'exilé dans les
gémissements des pins de la _pineta_ et des vagues sans repos sur la
grève.


VII

Mais, pendant que ce sombre proscrit, à _la taille haute et courbée, au
visage long et pâle, à l'oeil voilé par la réflexion intérieure_, comme
ses contemporains le décrivent, pendant que cet hôte des ennemis de sa
patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en forêts, regrettant
sa maison rasée par son peuple, il couvait deux choses immortelles dans
son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce n'était plus le poëte
affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le poète théologique,
politique et _némésien_ de son âge avancé. L'adversité avait changé sa
muse dans son sein; elle n'y avait laissé que son premier amour.

Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son
mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait
eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur
les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et
son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la
beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du coeur.

La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue
séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses
oeuvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet
égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le
Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été
fidèle dans l'amour de l'âme. Le souvenir toujours renaissant de sa
Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste sous un
voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt douloureusement,
jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait tellement, en se
présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque mouvement de sa
pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à la philosophie
théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le besoin de donner à
cette philosophie et à cette théologie personnifiées le nom, la forme,
le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice. C'est ce qu'il avoue sans
cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa _Vita nuova_ (vie nouvelle),
sorte de commentaire mystique écrit par lui-même de ses oeuvres et de sa
pensée.

Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il
écrivait ces sonnets et ces oeuvres en prose; elle ne souffla que dans
l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et
les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors,
et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée
jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il
commença à l'écrire.

Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet le plus
vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient les
innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on ne
peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la nôtre,
le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter aux
hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans
l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception
dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené
par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde
invisible.

En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son
coeur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur sa
palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour
l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans
l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un
sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur
la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle
des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros
fabuleux, l'Olympe, la terre, la mer, la guerre, les naissances et les
chutes d'empires, la nature physique et la nature morale avaient été
décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de l'époque
chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui étaient
venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y avait, dans
l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais cette
épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il appartenait à
des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie conquise, de la
chanter.--Nous la lirons bientôt ensemble.


VIII

Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire
d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde
théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi
populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes
imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme
les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil.

L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les monastères
surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans l'intérêt de son
salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires sans cesse
décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les chaires du
peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par l'habitude des
pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités de la pensée
aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles que les
réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces mondes
intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. Les
temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des rues
étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois
séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou
même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses
olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne.
Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés,
les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles
d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et
la terre se touchaient et se confondaient, dans cette atmosphère de la
théologie monastique et populaire, comme deux horizons dans la brume.

Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et
ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des
Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant
dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les
pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans
les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien.

Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans
l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui
parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge
et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au
vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses
haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et
je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur
de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux
des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par
anticipation, dans l'éternité, de cette justice éternelle qui sera à la
fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai sauvés!
Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même! Je ne
serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un poëte,
je serai le prophète de la divine rétribution!»

Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de
conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la
dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa
malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte.


IX

On le voit, cette conception de l'épopée de _la Divine Comédie_ (titre
de son poëme) était double: divine par le plan, humaine par la
personnalité; de là ses beautés et ses vices, que nous allons faire
saillir, le livre à la main, sous vos yeux.

Je comprends d'autant mieux le plan de cette épopée que moi-même, hélas!
mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie, au grand
exilé de Florence, j'avais conçu, dès ma jeunesse, une épopée, le grand
rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable,
sur un plan à peu près analogue au plan de _la Divine Comédie_.

Je m'étais dit: Qu'y a-t-il de plus intéressant aujourd'hui dans
l'humanité? Sont-ce des batailles, des conquêtes, des élévations et des
catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connaît
tellement les misérables ressorts par lesquels la fortune élève ou
abaisse les conquérants d'ici-bas, qu'il ne s'étonne guère plus des
vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'écroulement
d'une vague en écume sur le lit de l'Océan. Mais ce qui intéresse
véritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie
permanente de son être, c'est l'âme; et dans l'âme, c'est la destinée
passée, présente, future, éternelle, de ce principe immatériel,
intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou
criminel, se punissant soi-même par ses vices, se récompensant soi-même
par ses vertus, s'éloignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole
en haut ou en bas dans la sphère infinie de sa carrière éternelle,
jusqu'au jour où il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour
identifiant, à son Créateur, le souverain Être, la souveraine vérité,
le souverain beau, le souverain bien.


X

Je me plais à me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour,
l'heure où je conçus soudainement, dans ma pensée, le plan de cette
épopée de l'âme, de l'âme suivie par le poëte dans ses pérégrinations
successives et infinies à travers les échelons des mondes et ses
existences d'épreuves.

C'était en Italie, à la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver
à Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de
l'esprit et qui donnent à l'âme les mêmes angoisses que la croissance
trop accélérée du corps donne aux sens. Une anxiété sourde et continue
travaillait ma pensée; je n'étais bien à aucune place; ce ciel serein,
ce beau soleil, cette mer éblouissante, ces collines élyséennes, le
bruit de vie et de joie perpétuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux,
de musiciens, de poëtes, fourmillant sur les plages de cette côte, après
m'avoir tant charmé autrefois, m'étaient devenus presque fastidieux
alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la sérénité
épanouie de cette race et la mélancolie maladive de mon esprit. Ce grand
jour m'aveuglait en m'éblouissant. Je regrettais les brumes d'automne et
les ténèbres humides des forêts de mon pays. L'Écosse et Ossian me
seyaient mieux que _le Tasse_ et _Sorrente_. Je lisais alors précisément
les documents les plus détaillés de la vie du Tasse; la lecture de ces
documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsédait mon imagination
et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit
aussi juste que le corps sain; mais j'étais malade d'un poëme que je
voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception nécessaire
à cet enfantement.

Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper
mes nerfs irrités dans un air moins imprégné de sel et de soufre que
l'air de la mer et du Vésuve, je cédai au conseil du vieux _Cottonio_,
l'Esculape presque séculaire de Naples, et je partis pour Rome.


XI

À peine eus-je dépassé Capoue, et franchi les premières collines des
Abruzzes qui séparent l'atmosphère des montagnes de l'atmosphère de la
mer, que je me sentis soudainement guéri, comme un homme asphyxié à qui
une fenêtre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain,
après une nuit de sommeil passée dans la villa de Cicéron à _Molo di
Gaete_, je poursuivis délicieusement ma course vers Rome. Je couchai à
Terracine, à l'issue des marais Pontins; puis je commençai à gravir les
collines de _Velletri_, de _Genzano_ et d'_Albano_, ces monts
_Penthélique_ et ces monts _Hymette_ de la plaine de Rome, plus
majestueux et plus gracieux que ceux d'Athènes.

J'étais monté sur le siége de ma calèche pour contempler de plus haut et
de plus près une plus large part de ce magique horizon, délices de
Cicéron, de Mécène, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorporé leurs
noms comme des illustrations éternelles de l'homme sur ces pages de la
nature.

C'était le soir; le soleil, roulant autour de son disque rouge quelques
brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de bataille
évaporées dans ses rayons, se précipitait dans la mer étincelante. Les
rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le lointain comme une
étoffe moirée qu'on déploie et qu'on replie pour en faire admirer les
chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait la route étaient
couvertes dans leurs vallées et sur leurs flancs de forêts d'amandiers
en fleurs. Ces fleurs innombrables répandaient leurs teintes lactées et
rosées sur toute la campagne; elles tombaient des branches à chaque
légère bouffée du vent tiède de la mer; elles semaient d'un véritable
tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre à l'autre; elles
remplissaient l'air soulevé par la brise d'une nuée de papillons
inanimés qui venaient tomber jusque sous les roues sur le chemin.

Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris
pyramidaient quelques métairies romaines à l'aspect sombre, caverneux,
monumental; plus haut encore des pins parasols à larges cimes
dentelaient l'horizon de leurs dômes noirs. Ces coupoles sombres
contrastaient avec la riante lumière des vallées, comme les siècles
immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui fleurissent et
qui s'effeuillent à leurs pieds!


XII

Je me souviens aujourd'hui de tous les détails les plus fugitifs de ce
beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je
m'en souviens avec plus de présence des objets dans les yeux que je ne
la ressentais même alors. Cette scène a dû m'impressionner cependant
avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complète et si vive
après trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par
mes sens et par le seul instinct, car mon esprit était absorbé par la
contemplation intérieure d'une tout autre nature.

Il me sembla que le rideau du monde matériel et du monde moral venait de
se déchirer tout à coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis
mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'élever
très-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus léger
que l'atmosphère, dont on vient de déboucher le vase de cristal, et qui
s'élance avec une légère fumée dans l'éther. J'y planai, dans cet éther,
pendant je ne sais combien de temps, avec les ailes libres de mon âme,
sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui m'environnait, mais que je
ne voyais plus de si haut.

Les créations infinies et de dates immémoriales de Dieu dans les
profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses
oeuvres; les firmaments déroulés sous les firmaments; les étoiles,
soleils avancés d'autres cieux, dont on n'aperçoit que les bords, ces
caps d'autres continents célestes, éclairés par des phares entrevus à
des distances énormes; cette poussière de globes lumineux ou
crépusculaires où se reflétaient de l'un à l'autre les splendeurs
empruntées à des soleils; leurs évolutions dans des orbites tracées par
le doigt divin; leur apparition à l'oeil de l'astronomie, comme si le
ciel les avait enfantés pendant la nuit et comme s'il y avait aussi là
haut des fécondités de sexes entre les astres et des enfantements de
mondes; leur disparition après des siècles, comme si la mort atteignait
également là haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de
l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres formes
que celles qui nous sont connues, et avec d'autres organes que les
nôtres, animant vraisemblablement ces géants de flamme; l'intelligence
et l'amour, apparemment proportionnés à leur masse et à leur importance
dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination morale en
harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi intelligible à
l'esprit que le monde de la matière est visible aux yeux; la sainteté de
cette âme, parcelle détachée de l'essence divine pour lui renvoyer
l'admiration et l'amour de chaque atome créé; la hiérarchie de ces âmes
traversant des régions ténébreuses d'abord, puis les demi-jours, puis
les splendeurs, puis les éblouissements des vérités, ces soleils de
l'esprit; ces âmes montant et descendant d'échelons en échelons sans
base et sans fin, subissant avec mérite ou avec déchéance des milliers
d'épreuves morales dans des pérégrinations de siècles et dans des
transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, paradis
symbolique de _la Divine Comédie_ des terres et des cieux;

Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination
contemplative, avec autant de clarté et de palpabilité qu'il y en avait
sur les échelons flamboyants de l'échelle de Jacob dans son rêve, ou
qu'il y en eut pour le Dante au jour et à l'heure où, sur un sommet de
l'Apennin, il écrivit le premier vers fameux de son oeuvre:

  Nel mezzo del cammin di nostra vita,

et où son esprit entra dans la forêt obscure pour en ressortir par la
porte lumineuse.


XIII

«C'en est fait!» m'écriai-je en me réveillant, «j'ai trouvé mon poëme!»
Et ce n'était pas seulement mon poëme que j'avais cru trouver; c'était
le jour ou plutôt le crépuscule de ce monde de vérités que la Providence
fait flotter toujours à portée, mais toujours un peu au-dessus de notre
intelligence, comme le père fait flotter le fruit au-dessus de la taille
de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu'à l'arbre, et
pour le faire grandir par l'effort jusqu'à la branche.

Création, théogonie, histoire, vie et mort, phases primitives,
successives et définitives de l'esprit, destinée de tous les êtres
animés, de l'âme humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, puis de
celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits invisibles,
mais évidents, qui comblent le vide entre Dieu et le néant, qui
pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi divers
et aussi multipliés que les atomes flottants qui nous apparaissent dans
un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et, en effet, je
compris tout ce que Dieu permet de comprendre à une de ses plus infimes
intelligences.

Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais goûtée avant, que je
n'ai jamais goûtée depuis, se répandit dans tout mon être. Je croyais
m'être approché autant qu'il était en moi du foyer de la vérité; je n'en
entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'éblouissait, j'en sentais la
chaleur, qui me descendait de l'esprit au coeur, du coeur aux sens;
j'étais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.


XIV

En un instant mon poëme épique fut conçu. Je me supposai assistant,
comme un barde de Dieu, à la création des deux mondes matériel et
moral. Je pris deux âmes émanées le même jour, comme deux lueurs, du
même rayon de Dieu: l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi
universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de
la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles de même
qu'elle est la loi des êtres matériels animés (et qui est-ce qui n'est
pas animé dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lançai ces deux âmes
soeurs, mais devenues étrangères l'une à l'autre, dans la carrière de
leur évolution à travers les modes de leur vie renouvelée. Je les suivis
d'un regard surnaturel et éternel dans les principales transfigurations
angéliques ou humaines qu'elles avaient à subir dans les mondes
supérieurs et inférieurs, se rencontrant quelquefois, sans se
reconnaître jamais complétement, de sphère en sphère, d'âge en âge,
d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans
le ciel et sur la terre. Puis, après ces douze ou vingt transfigurations
accomplies, qui tantôt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus,
tantôt les en éloignaient par leurs fautes, en même temps que ces vertus
ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les séparaient davantage l'une
de l'autre, je les réunissais enfin dans l'unité de l'amour mutuel et
de l'amour divin, à la source de vie, de sainteté et de félicité d'où
tout émane et où tout remonte par sa gravitation naturelle vers le
souverain bien et le souverain beau, l'Être parfait, l'Être des êtres,
Dieu.

Chaque scène de ce drame sacré était empruntée à la terre ou aux autres
planètes de l'espace, et les décorations poétiques changeaient ainsi, au
gré du poëte, comme l'époque, les événements, les personnages. Le poëme
s'ouvrait aux portes de l'Éden et se terminait à la fin de la terre par
l'explosion du globe, rendant toutes ses âmes purifiées, divinisées par
la miséricorde de Dieu, et lançant ses gerbes de feu dans le firmament
comme les flammèches d'un bûcher qui se consume lui-même après
l'holocauste accompli.

On comprend quelle richesse, et quelle variété, et quel pathétique, et
quel mystère un pareil texte d'épopée fournissait au poëte, s'il y avait
eu un poëte, ou si j'avais été moi-même ce poëte digne de concevoir et
de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'étais qu'un
enfant essayant de souffler des étoiles au lieu de souffler ses bulles
de savon. Mon poëme, après que je l'eus contemplé quelques années,
creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me
laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques
gouttes d'encre, car la _Chute d'un Ange_, _Jocelyn_, le _Poëme des
Pécheurs_, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres ébauches
épiques que j'ai avancées, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre.
Ces poëmes étaient autant de chants épars de mon épopée de l'âme. Je
possédais dans ma pensée le fil conducteur à travers ces ébauches, et je
comptais les relier à la fin les unes aux autres par cette unité des
deux mêmes âmes, toujours égarées, toujours retrouvées, toujours suivies
de l'oeil et de l'intérêt, dans leur _Divine Comédie_, à travers la vie,
la mort, jusqu'à l'éternelle vie!


XV

Ce poëme avait quelque analogie lointaine avec _la Divine Comédie_ du
Dante. Il y a néanmoins cette différence: c'est que l'intérêt est
impossible dans le plan du Dante, attendu que son poëme n'est qu'un
spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espèce de revue
rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les personnages
passent comme des fantômes sous le fouet des démons et sous l'oeil du
poëte; l'intérêt, sans cesse morcelé et interrompu, passe avec eux et ne
laisse qu'un éblouissement dans l'imagination; tandis que, dans l'épopée
telle que je la concevais, l'intérêt attaché aux mêmes âmes dans des
péripéties diverses ne se rompait qu'à leur réunion définitive et à leur
béatitude éternelle. Il ne manquait, je le répète, à mon épopée qu'une
chose: le poëte.

Le _Dante_ ou le _Tasse_, ou _Pétrarque_ pouvaient, peut-être, exécuter
cette épopée de l'âme, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi,
disciple trop dégénéré de ces grands hommes, que la force de rêver une
telle conception sans la puissance de l'enfanter.


XVI

Revenons au Dante.

En disant ce que devait être une épopée surnaturelle après les épopées
héroïques épuisées, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait à la
sienne: l'intérêt, l'universalité, l'unité.

C'est là le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis
quelques mois, les nombreux journaux littéraires de l'Italie. Nous avons
touché à l'arche, et la majesté du dieu nous frappe de mort. Voyons
cependant si nous y avons touché sans le respect convenable. Voici le
fait.

Il y a quelques mois, nous fîmes imprimer, selon notre habitude, dans le
journal _le Siècle_, quelques pages légères de notes intimes _sur nos
lectures_, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une
conversation au coin du feu, du _Dante_ et de son poëme.

Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de
cette étude approfondie sur le _Dante_ et sur son poëme, que ce que nous
pensons aujourd'hui ne diffère pas considérablement de ce que nous
écrivions dans _le Siècle_. Nous définissons le Dante: _Un homme plus
grand que son poëme._

Voici le crime; lisez.

«Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous
pensons.

«On peut, selon nous, classer le poëme du Dante, _l'Enfer, le Purgatoire
et le Paradis_, parmi ces poésies locales, nationales, temporaires, qui
émanent du génie du lieu, de la nation, de l'époque, et qui s'adressent
aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le poëte est aussi
médiocre que son pays, son peuple, son époque, ces poésies sont
entraînées dans le courant ou dans l'égout des siècles avec la foule qui
les goûte. Quand le poëte est _un grand homme_ comme le Dante, le poëte
survit éternellement, et on essaye aussi de faire survivre le poëme
(_tout entier_), mais on n'y parvient pas; l'oeuvre jadis intelligible
et populaire résiste comme le sphinx aux interrogations des érudits; il
n'en subsiste que des fragments plus semblables à des énigmes qu'à des
monuments. Pour comprendre le poëme du Dante, il faudrait ressusciter
toute la plèbe florentine de son époque (qui l'exila, le brûla en
effigie et rasa sa maison); car ce sont les croyances, les popularités
et les impopularités de cette plèbe qu'il a chantées.

«Il est puni par où il a péché: il a chanté pour le temps; la postérité
ne le comprend pas.» _Je vous remercie_, écrit Voltaire, _d'avoir eu le
courage d'écrire contre ce monstre d'obscurité, etc._ Nous n'avons rien
dit de _si cru_, de si injuste; mais continuons la citation du
_Siècle_.

«Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le poëme, exclusivement
toscan, du _Dante_ était une espèce de satire vengeresse du poëte et de
l'homme d'État contre les partis auxquels il avait voué sa haine. Cette
idée était mesquine et indigne du poëte. Le génie n'est pas un jouet mis
au service de nos petites colères; c'est un don de Dieu qu'on profane en
le ravalant à ces petitesses. _La lyre_, pour nous servir de
l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos
adversaires, elle n'est pas une claie pour traîner des cadavres aux
gémonies; il faut laisser cela à faire au licteur, ce n'est pas oeuvre
de poëte. Le Dante eut ce tort; il crut que les siècles, infatués par la
beauté de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis
qui battaient alors le pavé de Florence. Ces amitiés ou ces inimitiés
d'hommes obscurs sont parfaitement indifférentes à la postérité; elle
aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute
cette chronique rimée de la place du _Vieux-Palais_ à Florence.

«Mais le style dans lequel le Dante a écrit cette gazette de l'autre
monde est impérissable. Réduisons donc ce poëme bizarre à sa vraie
valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi,
toute une école littéraire récente (en France comme en Italie); cette
école s'acharne sur le poëme du Dante sans parvenir à le comprendre,
comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent à regarder le
firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de longues années
en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et explicateurs
du Dante, qui se succèdent de génération en génération comme les ombres
des hiéroglyphes sur les obélisques de Thèbes. La persévérance même de
ces commentateurs est la meilleure preuve de l'impuissance du
commentaire à élucider le texte. Un secret une fois trouvé ne se cherche
plus avec tant d'acharnement. De jeunes Français s'évertuent maintenant
à poursuivre ce sens caché qui a lassé les Toscans eux-mêmes. Que le
dieu du chaos leur soit propice!

«Quant à nous, comme Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un
grand inventeur de style, un grand créateur de langue égaré dans une
conception ténébreuse, un immense fragment de poëte dans un petit nombre
de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le ciseau de ce _Michel-Ange de
la poésie_, quelquefois une grossière trivialité qui se dégrade
jusqu'au cynisme du mot (le papier français n'en souffrirait pas ici la
reproduction et la preuve), une quintessence de théologie scolastique
qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour dire notre
sentiment d'un seul mot, _un grand homme_ et un mauvais poëme!»


XVII

On voit que la prétendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai été
accusé, peut-être avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir
méconnu la beauté architecturale du poëme, je suis bien loin d'avoir
méconnu la grandeur colossale et michel-angélesque de l'homme.

Je poursuivais, dans cette note du _Siècle_, la même pensée; je citais
en entier l'épisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: «Quoi
de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui
interprète malheureusement leur silence, que cet égarement qui les perd,
et enfin que ce supplice changé en félicité amère par le souvenir de
leur séparation sur la terre et par le sentiment de leur
indivisibilité dans le châtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme
celle-là, il surpasserait son maître Virgile et son compatriote
Pétrarque. Peu de pages de poésie égalent en mélancolique beauté et en
perfection ces quelques vers. Le tableau est étroit, la peinture est
sobre de couleurs; l'impression est éternelle! C'est que l'émotion et la
beauté y sont complètes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi.
C'est que la jeunesse, la beauté, la naïve innocence des deux
personnages, qui ne se défient ni d'eux-mêmes, ni des autres; leurs
fronts penchés sur le même livre, qui, semblable à un miroir terni par
leur haleine, leur retrace et leur révèle tout à coup leur propre image,
et les précipite dans le même délire et dans le même enfer par la fatale
répercussion du livre contre le coeur et du coeur lui-même contre un
autre coeur, sont là des coups de pinceaux achevés. C'est que le récit
est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je
voudrais avoir,» disais-je, «je voudrais avoir pour plume le pinceau du
grand peintre de sentiment Scheffer, pour traduire ici le trop court
épisode de Françoise de Rimini, qui fait pleurer et rêver, dans le poëme
et dans le tableau de Scheffer, les imaginations amoureuses..... Il y a
là une divine intelligence du coeur de la femme qui prouve que le Dante
avait aimé. Il sait le secret des coeurs tendres, qu'il ne faut pas dire
trop haut, même aux enfers: c'est que l'amour défie tout, excepté la
séparation, le seul enfer de ceux qui aiment.

«Écoutons le poëte. Il décrit d'abord en vers qui frissonnent de froid
l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettés et roulés dans un
océan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de
l'amour coupable consumèrent ici-bas les sens et les âmes.»

Quand j'ai reproduit cette scène pathétique, que je ne reproduis pas ici
en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet
entretien, je m'écrie:

«Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du
supplice lui-même, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de
frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, échangeant
l'amère et éternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes,
mais y retrouvant au fond quelque arrière-goutte de leur félicité
perdue, quoi de plus dans un tel récit épique? L'émotion n'est-elle pas
produite ici par le Dante en quelques vers plus complétement que par
tout un poëme? Aussi c'est pour cela que le poëme survit; le poëme de la
théologie est mort, celui de l'amour est immortel.»

Et, après avoir reproduit un second épisode que je vous analyserai tout
à l'heure, je m'écrie en finissant:

«Si l'immense poëte n'est pas là, où sera-t-il? Ni Homère, ni Virgile,
ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il que
ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux!» (_Siècle_,
numéro du 20 décembre 1856.)


XVIII

Voilà, je le répète, les prétendus sacriléges dont je suis coupable
envers le grand Toscan! Voilà pour quels crimes imaginaires contre
l'inviolabilité de leur poëte vingt journaux littéraires ou politiques
de l'Italie, dont les rédacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans
son texte, me traînent sur la claie, aux égouts de l'Arno, me lapident
de diatribes où la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent
tout vivant et tout brûlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de
papier patriotique noirci de leur colère. Cette colère va jusqu'à la
tragédie dans un de ces journaux qui m'a envoyé récemment à son tour son
invective circulaire. «Pourquoi ma plume,» s'écrie le rédacteur en
finissant, «n'est-elle pas une épée, et pourquoi ne peut-elle te percer
le coeur du même fer dont notre compatriote, le colonel _Pepe_, te perça
autrefois le bras?»

Voltaire parlait des aménités littéraires de son temps; qu'aurait-il dit
de celle-là? Et quel fondement à tant de fureur nationale? On vient de
le voir: j'ai appelé le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la
poésie, un rival d'Homère, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois
supérieur à eux par fragments épiques; mais j'ai eu l'audace de dire que
son poëme était obscur, que les expressions se perdaient quelquefois
dans les nuages de la théologie mystique, et descendaient souvent
jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!

Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hémistiche et de la
rime, qui se sont crus outragés parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et
qui m'ont excommunié sur parole. Le patriotisme est honorable partout;
le génie italique est aussi une patrie dont ils défendent à coups de
plume les magnifiques frontières. Seulement je les engage à viser plus
juste, et à ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur
leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collége sur les
Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante?

Reprenons le sujet.


XIX

Mais, avant de feuilleter avec vous page à page, ces trois poëmes en un,
_l'Enfer_, _le Purgatoire_, _le Paradis_, poëmes pleins de tant de
splendeur de style et de tant de ténèbres d'idées, disons un mot des
différentes interprétations que les traducteurs ou commentateurs
français ont données du sens métaphysique de _la Divine Comédie_.

Il n'y a pas très-longtemps que le poëme du Dante a commencé à retentir
an delà des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son _Art poétique_, ou,
s'il en parle, dans le passage où il réprouve le merveilleux chrétien en
poésie, c'est avec dédain. Voltaire en parle dans quelques lettres à
des savants italiens, mais il ne l'avait évidemment pas lu tout entier
(chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme d'une
_monstruosité_ poétique.

Les premières traductions qu'on en donna en France, à la fin du dernier
siècle, ne sont que des paraphrases enluminées ou affadies; il est
impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le
corps d'Hercule. La première traduction sérieuse et les premiers
commentaires compétents sont la traduction et les notes explicatives du
chevalier Artaud. M. Artaud était un diplomate et un savant français,
résidant tantôt à Florence, tantôt à Rome. Je l'ai beaucoup connu dans
ma jeunesse; j'ai été son disciple en diplomatie italienne et en
intelligence des poëtes de cette terre de toute poésie. C'est lui qui
m'a fait épeler le Dante, c'est à lui que je dois le droit de le
comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime à lui rendre ce tribut de
reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une
vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il était
digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans
le champ des morts (_Campo Santo_) de Pise, ou dans l'église de _Santa
Croce_ à Florence, ou bien à Ravenne, à l'ombre du sépulcre du Dante!
Les Italiens devraient revendiquer sa dépouille comme ils devraient
revendiquer un jour la mienne, si l'homme doit dormir en effet dans la
terre qu'il a le plus aimée.


XX

La destinée de M. Artaud était bizarre. Entré dans la diplomatie
française sous les derniers ministères de Louis XVI, il y était resté
sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire,
jusqu'au jour où il n'y eut plus d'autre diplomate à Rome que le général
_Miollis_, homme de même moelle et de mêmes os antiques que M. Artaud.
Il avait passé alors à Florence de longues années dans la société
d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il était revenu à Rome avec
l'Église; il avait été l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du
cardinal Gonsalvi, le plus séduisant des ministres. Il y avait été à lui
seul la tradition de la diplomatie française en permanence depuis le
cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, en passant par le
général Duphot et par M. de Canclaux. Il était à Rome et à Florence
inamovible comme la tradition, à peu près semblable à ces premiers
drogmans que les puissances européennes entretiennent dans les cours
d'Asie auprès de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue du
pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable à
Rome, où il y a une politique permanente et traditionnelle à côté de
souverains électifs et transitoires.

M. Artaud remplissait merveilleusement ce rôle près de la cour romaine.
Lié avec tous les membres distingués de cette aristocratie élective
qu'on appelle le _Sacré Collége_, il les avait vu arriver à Rome, y
remplir successivement les divers degrés des fonctions de l'Église et de
l'administration au Vatican, puis s'élever de dignités en dignités
jusqu'à ces épiscopats, à ces cardinalats, à ces principautés, à cette
papauté qui les rendaient arbitres de la politique sacrée ou profane du
monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur
jeunesse, dans leurs revers, dans leurs légations, le rendaient
éminemment propre à traiter avec eux presque familièrement les grandes
affaires.

Ses liaisons avec le monde savant et lettré de Rome n'étaient pas moins
intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et lettrée
comparable à ces abbés romains, vivant pour ainsi dire dans les
catacombes des bibliothèques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu'à la
mort de la poussière des livres.

M. Artaud avait contracté auprès d'eux cette même passion des antiquités
et des curiosités bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'était un
diplomate habile et consommé, traitant avec une autorité polie les
intérêts de la France à Rome; le soir, c'était un érudit presque
monastique, élucidant avec des religieux et des bibliothécaires le texte
d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce poëte aux
hommes et aux événements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une
pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour
ainsi dire, filtrées goutte d'encre à goutte d'encre. Il avait transfusé
son sang dans l'ombre du poëte toscan. La figure même de M. Artaud avait
pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombée, ascétique, que
les peintres donnent au visage du Dante, allongé et amaigri sous son
laurier.


XXI

À mon premier voyage à Rome j'avais des lettres de recommandation pour
ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bonté un peu supérieure
d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion précoce pour l'Italie
poétique l'intéressa à moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il
m'apprit à épeler vers à vers ce grand poëme ou cette grande énigme dont
il était le sphinx depuis tant d'années. Il m'initia en même temps, par
une immense variété d'anecdotes dont il était le recueil vivant, à la
diplomatie consommée de la vieille cour de Rome et à l'histoire de cette
capitale ecclésiastique depuis la révolution française jusqu'à la
captivité de Pie VI à Savone.

Je goûtais beaucoup ces entretiens avec un homme supérieur en âge, en
érudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces
heures agréables passées dans son cabinet de traducteur ou dans sa
chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-être rendu partial pour
sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je
n'ai pu lire avec une complète sécurité de sens le poëme du Dante que
dans l'édition en deux langues de M. Artaud, et en contrôlant à chaque
instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'était pas poëte, j'en
conviens; mais il était savant. Dante était assez poëte pour deux; ce
qu'il lui fallait, c'était un interprète. Il n'en pouvait pas avoir un,
selon moi, plus pénétrant, plus consciencieux et plus fidèle que le
secrétaire d'ambassade de France à Rome et à Florence. Depuis ce temps
ce livre ne m'a pas quitté.


XXII

Il y a une autre traduction en français et en prose, qu'on dit
excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme
de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalisé Français par la
pureté de son style dans notre langue. C'est un légitime préjugé en
faveur du sens de cette traduction que d'avoir été écrite par un
compatriote du Dante. Le sens de _la Divine Comédie_ coule, pour ainsi
dire, dans les veines des Italiens. _Barbarus hic ego sum_, devons-nous
dire à M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me lancer à ce
titre une indulgente épigramme dans un article de journal; nous l'avons
acceptée en toute humilité. Un traducteur qui venge son poëte est
respectable dans sa piété filiale. Le droit des traducteurs est de
confondre tellement leur personne avec la personne de leur modèle que
les critiques adressées à l'un blessent l'autre, et que, si on évoque le
Dante, M. Fiorentino a le droit de répondre: «Me voilà!»

Nous admettons celte identité sans doute très-légitime entre le poëte et
l'interprète: c'est l'identité de la voix et de l'écho. M. Fiorentino a
été un bel écho de l'Italie en France. Sa petite épigramme imméritée
(car nous ne nous sommes jamais mis, comme poëte, au niveau seulement
d'un vers du Dante) ne nous empêchera pas de remercier cet écrivain de
son excellente interprétation.

Après lui M. Mongis, en vers, M. Brizeux, digne de lutter corps à corps,
et plusieurs autres traducteurs sérieux ont tenté l'oeuvre.


XXIII

M. de Lamennais, c'est-à-dire un souverain ouvrier de style, a consacré
ses dernières années à une traduction littérale et mot à mot de _la
Divine Comédie_. M. de Chateaubriand avait consacré ainsi ses dernières
veilles d'écrivain à une traduction de Milton.

Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour l'Angleterre que les
deux plus grands prosateurs français de ce siècle n'aient pas jugé
au-dessous de leur talent de copier ces deux modèles étrangers et
d'écrire leurs noms sur les piédestaux éternels de Milton et de Dante;
mais le système de traduction qu'ils ont adopté l'un et l'autre est,
selon nous, un faux système, un jeu de plume plutôt qu'une fidélité de
traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutôt que fidèle,
rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe par la
syllabe. Erreur! ils ont montré en cela qu'ils ne s'étaient pas rendu
compte du génie des langues.

Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il
demande, c'est du sens. Or deux langues différentes n'expriment pas le
même sens dans les mêmes mots, ni même dans le même nombre de mots. Si
vous vous astreignez à rendre puérilement le vers par le vers, le mot
par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que
faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir
à lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous
traduisez. L'instrument n'est pas le même; vous ne le manierez pas avec
la même mesure et avec le même doigté. Vous faites ce que voudrait
faire un musicien qui prétendrait imiter le violon avec la cimbale ou la
flûte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas l'expression
qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce sentiment,
cette poésie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans un autre,
vous n'avez pas trop de toute la liberté, de toute la souplesse, de
toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc pas vous-même
en vous liant comme un boeuf servile au joug parallèle du mot à mot.
C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton, c'est ce qu'a
voulu faire M. de Lamennais pour le _Dante_; oeuvre estimable, mais
malheureuse, où la servilité détruit la fidélité.


XXIV

Un autre jeune traducteur de _la Divine Comédie_ tente en ce moment une
oeuvre mille fois plus difficile, et, chose plus étonnante encore, il y
réussit.

Nous voulons parler de la traduction de _la Divine Comédie_ en vers
français, par M. Louis Ratisbonne.

Malgré le prodigieux effort de talent et de langue nécessaire pour
traduire un poëte en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas seulement rendu
le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. Il a
communiqué au mètre français la vibration du mètre toscan; il a
transformé, à force d'art, la période poétique française en tercets du
Dante. Ce chef-d'oeuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain
est tout à la fois un chef-d'oeuvre d'intelligence de son modèle. M.
Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimitable, des
_Géorgiques_ de Virgile par l'abbé Delille; mais le Dante, poëte
abrupte, étrange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus
inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réfléchit mieux
que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir
de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la
langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent
de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante.


XXV

D'autres écrivains de notre âge, parmi lesquels on doit citer M. de
Saint-Mauris, qui a consacré dix années d'étude patiente et forte à
cette reproduction de _la Divine Comédie_; d'autres aussi, qu'on annonce
et qu'on nomme déjà avec espérance, ont vulgarisé ou vulgarisent de plus
en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une révélation de
l'esprit de ce siècle; c'est le symptôme d'une renaissance de la poésie
grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la
poésie et la futilité. Le fleuve poétique remonte à sa source pour y
retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, malgré ses
défauts, est certainement pour notre époque un de ces glaciers
inabordables d'où ces eaux fécondes coulent sous les nuées et sous les
ténèbres du moyen âge. On n'a pas voulu le traduire seulement, on a
voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M.
_Ozanam_ intitulé: _Dante et la philosophie catholique du treizième
siècle._

Hélas! nous avons aimé comme ami et pleuré ce studieux et pieux jeune
homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'âme, par la sérénité du
regard, par le timbre même monotone, affectueux et voilé de sa voix, à
un brahme chrétien venu des Indes en Europe pour y prêcher l'Évangile
de la science calme de la contemplation mystique et de l'adoration
extatique à notre monde de discorde et de contention.

Ozanam croyait, comme nous, que la vérité était à plus grande dose dans
le coeur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les
soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rosée. Bien que ma
philosophie ne fût plus la sienne, dans tous les articles de ce grand
symbole qui unit les esprits à la base et qui les sépare quelquefois au
sommet, ces différences également respectées, parce qu'elles étaient
également sincères, n'établissaient aucune divergence d'âme et aucune
froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-même
était une charité d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait
autour de lui comme une atmosphère de tendresse pour les hommes. Cette
atmosphère cordiale adoucissait toutes les aspérités entre les idées. Il
respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait
traversé le vieil Éden. Chacune de ces respirations et de ces
aspirations vous prenait le coeur et vous donnait le sien. On pouvait
différer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa
tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. Ozanam était
le saint Jean de la philosophie platonicienne et monastique de la
Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son maître, Dante, et il y
faisait de divins songes.

Un de ces songes mêlés de nuages et de lumière, de merveilleux et de
vérité, est son livre intitulé _de Dante et de la Philosophie catholique
au treizième siècle_.

L'italien avait été la langue de son berceau, de graves études l'avaient
initié depuis à tous les arcanes du moyen âge. Il avait pris ce
crépuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses
illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les siècles, ce n'est
pas la crédulité. Mais il faut respecter la lumière jusque dans son
aurore. Le moyen âge était une aurore. Dante, semblable au Lucifer du
tableau du Guide, déchirait les ombres et secouait le flambeau devant
ses pas.

Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.


XXVI

On sait que le poëme du Dante a, selon ses interprètes et selon le poëte
lui-même (dans sa _Vita nuova_), deux sens: un sens littéral et poétique
pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les initiés.

C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la poésie de Dante
qu'_Ozanam_ s'efforce de découvrir, et c'est dans ce sens mystique et
symbolique du poëme qu'il s'efforce aussi de faire reconnaître et
admirer la philosophie religieuse du moyen âge chrétien. Selon lui,
Dante serait une espèce d'_Ovide_ supérieur; ses poëmes seraient des
espèces de métamorphoses chrétiennes, racontant, chantant, expliquant
tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle qui avait remplacé
le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, mais le vrai domine.
Écoutons dans quelques belles pages cette voix d'Ozanam si digne de
parler des choses de l'esprit.

«C'est vers le milieu de cette période, à l'heure du chant du cygne de
la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen âge devait
avoir son poëte. La poésie est, en effet, comme un corps glorieux sous
lequel la pensée demeure incorruptible et éternelle. Immortalité et
popularité, ce sont les deux dons divins dont les poëtes ont été faits
les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homère en la
personne de Platon.» (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie
spiritualiste avait commencé à Platon?) «La philosophie scolastique,
celle du moyen âge, menacée d'une décadence plus rapide, éprouvait le
besoin d'être consolée par un grand poëte. Le poëte qui allait venir
avait donc sa place marquée dans le temps.»

«Être conçu dans l'exil et y mourir,» ajoute Ozanam, «remplir de hautes
magistratures et subir les dernières infortunes, ce destin a été celui
de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient ménagé à Dante
une autre vie que la vie publique, une vie de coeur dont il faut, pour
le comprendre, pénétrer les mystères. En effet, selon les lois qui
régissent le monde spirituel, pour qu'une âme s'élève, elle a besoin de
l'attraction d'une autre âme. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne
devait pas échapper à la loi commune. À neuf ans, à un âge dont
l'innocence ne laisse rien soupçonner d'impur, il rencontra dans une
fête de famille Béatrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grâce.
Cette vue fit naître en lui une affection qui n'a pas de nom sur la
terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la
périlleuse saison de l'adolescence. C'étaient des rêves où Béatrice se
montrait à lui radieuse. Mais surtout quand Béatrice quitta la terre
dans tout l'éclat de la jeunesse, il la suivit par la pensée dans ce
monde invisible dont elle était devenue l'habitante, et il se plut à la
parer de toutes les fleurs de l'immortalité. Il l'entoura des choeurs
des anges, il la fit asseoir sur les degrés les plus hauts du trône de
Dieu. Ainsi cette beauté se transforma pour lui en un type idéal qui
remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et
s'épancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il
voulut, selon sa propre expression, noter les chants intérieurs de
l'amour, et Dante fut poëte.»

«Mais comme il faut toujours,» poursuit Ozanam, «que la nature humaine
se trahisse par quelque côté, les belles qualités de ce poëte se
déshonorèrent quelquefois par leurs excès. Au milieu des luttes civiles,
la haine de l'iniquité devint une colère aveugle qui ne sut jamais
pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres
aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il
s'écriait, dans une discussion philosophique: «Ce n'est point par des
arguments, c'est par le couteau qu'il faut répondre à ces stupidités!»
Alors aussi, quoique protégé par le souvenir de Béatrice, sa sensibilité
elle-même résistait mal aux séductions d'autres beautés. Ses poésies
lyriques, qui ont précédé la composition de son poëme, ont gardé les
traces de ses affections profanes et passagères, qu'il essaya en vain de
voiler à demi sous des allusions symboliques.»

«La poésie épique,» dit plus loin le jeune commentateur, «apparaît, à
son origine, revêtue d'un caractère sacerdotal, se mêlant à la prière et
à l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps même de
décadence, le merveilleux demeure un des préceptes de l'art poétique.
Aussi, dès le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le
_Mahabarata_; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thésée,
d'Orphée, d'Ulysse, de Psyché; les épopées latines de Virgile, de
Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut
nommer des poëmes philosophiques, la _République_ de Platon et celle de
Cicéron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers,
leurs nécromancies, leurs morts ressuscités ou apparus pour raconter les
mystères de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore
davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littérature
qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et
le Nouveau Testament inspirèrent les premières légendes; les martyrs
furent visités dans leurs prisons par des visions prophétiques; les
anachorètes de la Thébaïde et les moines du mont Athos avaient des
récits qui trouvèrent des échos dans les monastères d'Irlande et dans
les cellules du mont Cassin. Rien n'était plus célèbre, au dix-huitième
siècle, que les songes de sainte Perpétue et de saint Cyprien, le
pèlerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement
du jeune Albéric, le purgatoire de saint Patrick et les courses
miraculeuses de saint Brendan.--Ainsi de nombreux exemples et toutes les
habitudes littéraires contemporaines nous montrent les régions
éternelles comme la patrie de l'âme, comme le lien naturel de la pensée.
Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps
pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il
plaça de prime abord la scène de son poëme dans l'infini.

«Là il se trouvait au rendez-vous des générations, jouissant du même
horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes
les familles du genre humain. Il assistait à la solution définitive de
l'énigme des révolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des
peuples; il était à la place de celui qui un jour cessera d'être
patient, puisant à son gré au trésor des récompenses et des peines. Il
avait l'occasion de dérouler, avec la magnificence de l'épopée, ses
théories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les
prophètes n'ont pas dédaigné de manier, ses impitoyables vengeances. Là,
comme un voyageur attendu à l'arrivée, il rencontrait Béatrice, qui
l'avait précédé de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'était
faite dans ses plus beaux rêves; il la possédait dans son triomphe. Ce
triomphe céleste avait peut-être été l'idée primitive et génératrice de
_la Divine Comédie_, conçue comme une élégie où viendraient se réfléchir
les mélancolies et les consolations d'un pieux amour.»


XXVII

M. Ozanam cite ici l'interprétation philosophique et symbolique de _la
Divine Comédie_ par le fils du Dante lui-même, si peu de temps après la
mort de son père, et à un moment où la tragédie paternelle devait
retentir encore dans l'oreille du fils. Voici cette interprétation
filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vérité sur cette
étrange composition.

«L'oeuvre entière se divise en trois parties, dont la première se nomme
Enfer, la seconde Purgatoire, la troisième et dernière Paradis. J'en
expliquerai d'avance et d'une façon générale le caractère allégorique en
disant que le dessein principal de l'auteur est démontrer, sous des
couleurs figuratives, les trois manières d'être de la race humaine.
«Dans la première partie il considère le vice, qu'il appelle Enfer, pour
faire comprendre que le vice est opposé à la vertu comme son contraire,
de même que le lieu déterminé pour le châtiment se nomme Enfer à cause
de sa profondeur, opposée à la hauteur du ciel. La deuxième partie a
pour sujet le passage du vice à la vertu, qu'il nomme Purgatoire, pour
montrer la transmutation de l'âme qui se purge de ses fautes dans le
temps, car le temps est le milieu dans lequel toute transmutation
s'opère. La troisième et dernière partie est celle où il envisage les
hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la hauteur de
leurs vertus et la grandeur de leur félicité, deux conditions hors
desquelles on ne saurait reconnaître le souverain bien. C'est ainsi que
l'auteur procède dans les trois parties du poëme, marchant toujours, à
travers les figures dont il s'environne, vers la fin qu'il s'est
proposée.»


XXVIII

D'après cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions
philosophiques et poétiques de son père, M. Ozanam, comme la plupart des
commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout
entière; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen
âge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie
spiritualiste de tous les âges, incorporée dans quelques dogmes et dans
quelques formes de l'imagination christianisée du temps.

Le christianisme alors, en Italie, à Florence surtout, se dégageait mal
de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prêt à
se confondre sous les Médicis. Le mélange, souvent grotesque, des
personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophètes, des
Muses et de Béatrice, du Ciel et de l'Élysée, dans le poëme, est une
contre-épreuve de ce qui se passait à cet égard dans l'imagination du
peuple et du poëte. Dante était, pour ainsi dire, un païen à peine
converti, traînant encore dans l'Église les théories de son vieux culte
et les lambeaux de son premier costume.

Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas à pas le Dante
dans sa théologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et
montre partout la concordance allégorique de la foi du Dante, de la
science du temps et de l'invention surnaturelle du poëte. Ceci devient
sous la main d'Ozanam un vaste traité de scolastique moderne dans lequel
nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donné au lecteur, qui
voudra lire les trois poëmes tout entiers, la clef de ces
interprétations retrouvées et présentées par un judicieux et savant
esprit.

Ce commentaire rend, en passant, à chacun ce qui lui appartient dans le
trésor philosophique et poétique du Dante. Il rapporte avec justice
l'idée générale du poëme à cet incomparable fragment de la philosophie,
de la raison et de l'éloquence antique dans Cicéron, intitulé _le Songe
de Scipion_. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-même dans la vie
de Cicéron, est, selon nous, la plus belle profession de foi
rationnelle qui ait été écrite par une main d'homme au-dessus des
fictions et des crédulités d'imagination de l'antiquité.

«Parmi les réminiscences qui ont inspiré _la Divine Comédie_, celles de
Cicéron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du
paradis, écoutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux
au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son
bisaïeul, Caccia-Guida, sa mission périlleuse et son exil, on reconnaît
le récit du _Songe de Scipion_. Au moment de commencer sa carrière de
gloire, le héros est ravi en songe en un lieu élevé du ciel, où son
aïeul l'Africain, lui découvrant les honneurs, les périls et les devoirs
qui l'attendent, le prépare à cette destinée par le spectacle de
l'économie divine qui soutient l'univers, police les sociétés et dispose
souverainement des hommes. Du haut du temple céleste, au milieu des âmes
justes qui vont et viennent par la voie lactée, Scipion écoute les sept
notes de cette musique éternelle que forment les astres; il contemple
les espaces où ils roulent, et, quand enfin il aperçoit la terre si
petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a
honte d'une puissance qui trouve si tôt ses limites, il aspire à une
félicité que rien ne circonscrive. Son aïeul lui en découvre le secret,
et dans ce cadre admirable Cicéron rassemblait ses plus fortes doctrines
sur Dieu, la nature, l'humanité. Il en avait fait le dernier livre de
son traité _de Republica_, cherchant ainsi, dans l'éternité, la sanction
des lois destinées à contenir les peuples dans le temps.

«C'est la gloire du Dante,» dit Ozanam en finissant, «d'avoir imprimé sa
marque, la marque de l'unité, sur un sujet immense dont les éléments
mobiles roulaient depuis bientôt six mille ans dans la pensée des
hommes.

«Le génie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit,
de créer, d'introduire des idées dans le monde; il y trouve tout ce
qu'il faut de lumière pour les yeux; mais il les trouve flottantes,
nuageuses, en tourbillon et en désordre. La hardiesse est d'arrêter chez
soi, au passage, ces pensées fugitives; de percer leur nuage, de saisir
au vif les beautés qu'elles recèlent; de les fixer, enfin, en les
enchaînant, en y mettant l'ordre, en les forçant de se produire par les
oeuvres. Je crois voir l'originalité souveraine dans cette force d'un
grand esprit qui soumet ses idées, les fait obéir, et en obtient tout
ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du génie comme de la
vertu serait encore de se rendre maître de soi. Si l'homme, d'après les
philosophes, est un abrégé de l'univers, il ne se montre jamais si
puissant que lorsqu'il maîtrise cet univers intérieur, ce tumulte
orageux de sentiments et de pensées qu'il porte en lui. Dieu s'est
réservé le pouvoir de créer; mais il a communiqué aux grands hommes ce
second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unité dans le nombre et
l'harmonie dans la confusion.»


XXIX

Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que
tolérant sans déplorer la mort précoce qui brisa la plume dans la main
de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlevé au paradis de son poëte
favori en laissant sur la terre la _Béatrice_ de ses inspirations et de
son amour. Un esprit tel que le sien eût été bien nécessaire à ce temps
de contention pénible où la philosophie, redevenue religieuse, et où
l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se
confondre, cherchent néanmoins à s'avancer dans une concorde divine sur
la double voie que la raison et le coeur cherchent vers le même but: la
science est le service de Dieu. Homme de paix et non de dispute, si
Ozanam n'avait pas conquis les esprits à ses doctrines, que de coeurs
n'aurait-il pas conquis à la paix! Or la dispute est-elle plus favorable
que la paix aux progrès de la vérité dans les deux ordres d'esprits qui
s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers du Dante qui
répond:

  ...... Esser conviene
  Amor sementa in voi d'ogni virtute.

                    (CHANT 17e _du Purgatoire_.)

«Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.»

La plus belle des oeuvres d'Ozanam, la société fondée pour l'assistance
des misères du peuple, sous les auspices du saint de la charité moderne,
Vincent de Paul, ne fut-elle pas une oeuvre d'amour impartial qu'on
s'efforcerait vainement de méconnaître ou de rétrécir aujourd'hui?

Toujours attaché à la grande figure symbolique du Dante, Ozanam
méditait, dans ses derniers jours, une histoire complète de la
littérature, depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième. On ne peut
lire sans attendrissement le prologue inachevé de son oeuvre.

«Nous sommes tous des serviteurs inutiles,» écrit-il en sentant déjà
défaillir sa vie, «mais nous servons un maître souverainement économe et
qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une
goutte de ses rosées. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il
s'achèvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma
plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de
mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le
vendredi saint du grand jubilé de 1300, Dante, arrivé, comme il le dit,
au milieu du chemin de sa vie, désabusé de ses passions et de ses
erreurs, commença son pèlerinage en enfer, en purgatoire et en paradis.
Au seuil de la carrière, le coeur un moment lui manqua; mais trois
femmes bénies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile
conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfonça
courageusement dans ce chemin ténébreux. Comme lui je veux faire le
pèlerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son
disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera
jusqu'aux dernières hauteurs du moyen âge, où il a marqué sa place, et
celle qui est pour moi Béatrice m'a été laissée sur cette terre pour me
soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher à nos
découragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la
puissance de l'amour chrétien dont je vais raconter les oeuvres...»


XXX

Bientôt après, chassé par la langueur croissante de la maladie de place
en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam écrivait
de _Pise_ cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, véritable
psaume d'agonie chanté sur les tombes du _Campo santo_.

«J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort.

«Ma vie est repliée derrière moi comme la tente des pasteurs.

«Le fil qui s'ourdissait encore est coupé comme sous le ciseau du
tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit à ma fin.

«Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au ciel.

«J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du
chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien
aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère,
beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits
précisément au point où ils pouvaient servir de fondement à un ouvrage
longtemps rêvé. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections
mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres;
si je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents; seriez-vous
satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès
de ma femme et d'élever mon enfant? Peut-être n'accepterez-vous point
cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!

«Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous
avez donné quarante ans de vie à une créature qui est arrivée sur la
terre maladive, frêle, destinée à mourir dix fois sans les tendresses
d'un père et d'une mère qui l'avaient seuls sauvée. Mais peut-être,
Seigneur, exaucerez-vous ma prière d'une autre manière? Vous me donnerez
le courage de la résignation, vous me ferez trouver dans la maladie une
source de mérites et de bénédictions, et ces bénédictions vous les
ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.»


XXXI

Ozanam allait, à la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En
quittant la maison qu'il avait habitée au bord de la mer, dans ces
tièdes maremmes de Toscane où l'on respire une atmosphère d'Élysée
antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un récit véritablement
virgilien de sa mort, il ôta son chapeau pour saluer le soleil et le
firmament. Sa femme, son enfant, ses frères étaient là. Il éleva ses
mains au ciel et dit à haute voix: «Je vous remercie, mon Dieu, des
souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyées dans cette
demeure que je quitte. Acceptez-les en rémission de mes faiblesses.»
Puis, se tournant vers sa femme: «Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu
bénisses Dieu de mes douleurs.» Et en l'embrassant: «Je le bénis aussi
des consolations qu'il m'a données!» en révélant à cette Béatrice, par
un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations
avaient été pour lui personnifiés en elle. Il expira en touchant le
rivage de la France.

Voilà le traducteur qu'il fallait au poëte mystique de la philosophie
des trois mondes. M. de Lamennais, écrivain plus consommé dans le
maniement de la langue, avait dans l'esprit l'énergique âpreté du Dante,
Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il n'est beau
que quand il ruisselle pour désaltérer un peuple; sous la main d'Ozanam
il aurait ruisselé des larmes épiques des abondances du coeur.

Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la
philosophie du poëme, Ozanam n'aurait pas mieux réussi que M. de
Lamennais à répandre une complète lumière sur ce chaos. Tous ces
commentaires ne sont au fond que de la nuit délayée avec des ténèbres.
C'est la poésie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des
opinions posthumes ou des allusions mortes.

Nous allons, le livre à la main, vous conduire, autre VIRGILE, dans ces
trois mondes, pour y glaner çà et là des vers sublimes, et pour y
recueillir, dans l'aridité des siècles en poudre, quelques-unes de ces
gouttes de rosée qu'on trouve à la fin d'une longue nuit sur l'herbe des
tombes.

                                  LAMARTINE.



XVIIIe ENTRETIEN.

6e de la deuxième Année.

LITTÉRATURE LÉGÈRE.

ALFRED DE MUSSET.


I

Vive la jeunesse!... mais à condition de ne pas durer toute la vie!...

Cette exclamation nous est inspirée par la mémoire d'un homme qui vient
de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, ivre de
mélodie, de rayons et de gouttes de rosée. Le rossignol, c'est Alfred de
Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse.

La jeunesse est la vie en séve; c'est aussi le génie en fleur. Si nous
étions encore poëte, nous dirions:

«Il y a dans la famille des végétaux, des plantes, des arbres, des
arbustes à doubles fleurs dont la séve ne se noue jamais en fruits,
précisément parce que la fleur double épuise l'arbuste; plantes dont la
seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes
couleurs étendues sur les pelouses, les parterres, les forêts, et
d'embaumer le printemps en livrant au vent d'été leurs corolles
stériles. La plupart de ces débris tombent à terre sans que personne les
ramasse.

«Neige odorante du printemps! comme dit Hugo.

«Les plus parfumées et les plus salubres sont ramassées soigneusement au
pied de l'arbuste qui les a portées par les jeunes filles des bords du
Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers
et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en fixent l'odeur
volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de liqueur ou
d'huile suave, des flacons que respirent avec délices les odalisques,
les voluptueux et les amants.

«Eh bien! de même il y a dans la famille humaine des _hommes
printaniers_, si l'on peut se servir de cette expression, âmes à doubles
fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destinée en
fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs
contemporains, mais dont on fixe cependant l'éclat et le parfum dans la
mémoire en volumes de vers ou de prose immortels, oeuvres qu'on ne
compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui
enivrent! Ce sont les oeuvres et les hommes de la littérature légère.»

De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les siècles et
dans tous les pays, depuis _Salomon_ en Judée, _Anacréon_ en Grèce,
_Horace_ à Rome, _Hafiz_ en Perse, _Saint-Évremond_, _Chaulieu_,
_Voltaire_ en France, _Byron_ et _Moore_ en Angleterre, _Heine_, plus
amer que suave en Allemagne, jusqu'à Alfred de Musset, fleur sans épine,
abeille sans dard, dont nous remuons avec délicatesse la cendre toute
tiède encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'éternelle jeunesse de la
littérature.


II

Nous avons dit tout à l'heure: «VIVE LA JEUNESSE, À CONDITION QU'ELLE NE
DURE PAS TOUTE LA VIE!» Expliquons cette exclamation involontaire, mais
qui a cependant un sens profond quand la réflexion l'analyse.

La jeunesse de tout est la grâce de l'être. Tout le monde l'aime, tout
le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi
l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une
grâce, c'est qu'elle est une espérance, disons plus, c'est qu'elle est
une promesse. Si la jeunesse reste éternellement grâce, elle ne sera
jamais force; si elle reste éternellement espérance, elle ne sera jamais
réalité; si elle reste éternellement promesse, elle ne sera jamais
fructification. Il faut que la nature même la plus féconde tienne enfin
un jour ce qu'elle a promis.

Sans doute il est beau d'être jeune, de n'avoir que des songes gais du
matin dans le coeur, des éblouissements de réveil dans les yeux, des
éclats de rire ou des tendresses de sourire sur les lèvres; il est beau,
comme le charmant génie du matin, dans le tableau de l'_Aurore_, de
s'élancer sans toucher terre devant le char du jour, la torche de
l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sème, pour ne pas
voir les tombeaux, le sentier de la vie.

Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mûrir, il est plus
beau de transformer sa mâle adolescence en forte virilité; il est plus
beau de découvrir des horizons plus sévères, plus tristes, mais plus
vrais, sans pâlir et sans se détourner en arrière à mesure qu'on avance
dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer,
les roses de l'aurore pâlir et sécher aux feux, et à la sueur du milieu
du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant
du sang de ses pieds les rudes aspérités du chemin. S'il est beau d'être
enfant, il est beau d'être homme, fils, époux, père penché gravement sur
les devoirs pénibles de l'existence, artiste sérieux, citoyen utile,
philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison
développée par la réflexion et par le temps. Quand les anciens, nos
maîtres en tout, parce qu'ils ont marché les premiers, voulurent
exprimer dans une seule figure la suprême beauté physique de l'homme,
ils ne sculptèrent pas un enfant, ils sculptèrent Apollon, le dieu de la
beauté à trente ans; ils sculptèrent Hercule, le dieu de la force à
quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure la
suprême beauté intellectuelle et morale, ils sculptèrent la figure d'un
vieillard, le vieil Homère, visage presque sépulcral sur lequel la
cécité même, infirmité des sens, ajoute à la beauté intellectuelle,
morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'être
jeune, s'il est beau d'être mûr, il est peut-être plus beau encore de
vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans
le coeur et dans la main.

Que de beauté, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et
l'honneur des longues années qu'il a plu à la Providence d'accumuler sur
ses épaules courbées?

Les sens usés au service d'une intelligence immortelle, qui tombent
comme l'écorce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence,
dégagée de la matière, prendre plus librement les larges proportions de
son immatérialité; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver après tant
d'étés traversés sans regret sous les cheveux bruns; les rides, sillons
des années, pleines de mystères, de souvenirs, d'expérience, sentiers
creusés sur le front par les innombrables impressions qui ont labouré le
visage humain; le front élargi qui contient en science tout ce que les
fronts plus jeunes contiennent en illusions; les tempes creusées par la
tension forte de l'organe de la pensée sous les doigts du temps; les
yeux caves, les paupières lourdes qui se referment sur un monde de
souvenirs; les lèvres plissées par la longue habitude de dédaigner ce
qui passionne le monde, ou de plaindre avec indulgence ce qui le trompe;
le rire à jamais envolé avec les légèretés et les malignités de la vie
qui l'excitent sur les bouches neuves; les sourires de mélancolie, de
bonté ou de tendre pitié qui le remplacent; le fond de tristesse
sereine, mais inconsolée, que les hommes qui ont perdu beaucoup de
compagnons sur la longue route rapportent de tant de sépultures et de
tant de deuils; la résignation, cette prière désintéressée qui ne porte
au ciel ni espérance, ni désirs, ni voeux, mais qui glorifie dans la
douleur une volonté supérieure à notre volonté subalterne, sang de la
victime qui monte en fumée et qui plaît au ciel; la mort prochaine qui
jette déjà la gravité et la sainteté de son ombre sur l'espérance
immortelle, cette seconde espérance qui se lève déjà derrière les
sommets ténébreux de la vie sur tant de jours éteints, comme une pleine
lune sur la montagne au commencement d'une claire nuit; enfin, la
seconde vie dont cette première existence accomplie est le gage et qu'on
croit voir déjà transpercer à travers la pâleur morbide d'un visage qui
n'est plus éclairé que par en haut: voilà la beauté de vieillir, voilà
les beautés des trois âges de l'homme! On voit que ces beautés sont
diverses, mais non inférieures les unes aux autres; on voit que le
Créateur, qui n'a rien fait que de beau, quand on considère ses ouvrages
de ce point de vue supérieur et général où la raison se place pour tout
adorer et tout comprendre, a distribué par doses au moins égales leur
beauté propre à toutes les années de l'existence humaine. Soyez donc
heureux de votre jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous
obstinez pas à rester verts quand vous aurez dû devenir mûrs, ni à
rester étourdis quand vous devez être sérieux. Le faux rire est la plus
lugubre des tristesses.


III

Que résulte-t-il littérairement de ce coup d'oeil sur la jeunesse, sur
la maturité, sur la vieillesse de l'homme? Il en résulte qu'il y a et
qu'il doit y avoir eu toujours des écrivains correspondants à ces trois
phases de la vie humaine. La littérature légère dont nous nous occupons
en ce moment, à propos d'Alfred de Musset, appartient particulièrement à
la jeunesse: rire, sourire, badiner, aimer, délirer, chanter, folâtrer
avec les primeurs de la vie qui ne vivent qu'un jour, sont choses jeunes
de leur nature. Il y a une strophe d'un poëte persan adressée aux
sources de _Chiraz_ qui m'a frappé dès mon enfance, en la lisant dans
une traduction anglaise. Je ne me rappelle pas littéralement les
paroles, mais voici le sens:

«Charmant ruisseau dont le gazouillement m'assoupit pendant la chaleur
du jour et où je fais rafraîchir le vin de Chiraz, tu ne murmureras plus
ainsi, quand l'hiver sera venu et qu'il aura congelé et solidifié tes
ondes babillardes.--Oui, me répondait la petite onde fugitive, mais
Allah m'étendra et me polira dans mon bassin en miroir de cristal, et
j'y refléterai son soleil et les étoiles du ciel!»

Image aussi naïve et aussi philosophique, selon moi, qu'aucune image
d'Horace pour assigner leur rôle différent au printemps et à l'hiver des
poëtes!


IV

Mais indépendamment de cette littérature badine de la jeunesse et de
cette littérature sérieuse de l'âge mûr ou de l'âge avancé, il y a une
sorte de littérature mixte participant des deux autres et inventée par
les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe.
Ils appellent ce genre de littérature, le genre _semi-sérieux_, genre
éminemment propre aussi au génie français qui aime à faire badiner même
la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop bas entre le ciel et la
terre. Voici ce que nous écrivions l'année dernière sur ce genre si fin
et si indéfinissable de littérature, à propos de l'aimable vieillard
Xavier de Maistre, l'auteur du _Voyage autour de ma chambre_.

«Le caractère de Xavier de Maistre se lit dans son style, dès la
première page de son livre. C'était un caractère _semi-sérieux_; c'est
ainsi que les Italiens désignent cette espèce d'oeuvre et cette espèce
d'homme dont le _divin Arioste_ est dans leur langue le type le plus
original et le plus achevé, comme _Sterne_ l'est pour l'Angleterre.

«L'écrivain semi-sérieux est un homme chez lequel la sensibilité douce
et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modérée, dans un si
parfait équilibre, qu'en étant sensible, l'écrivain ne cesse jamais
d'être enjoué, et qu'en étant enjoué il ne cesse jamais d'être sensible;
en sorte qu'en le lisant ou en l'écoutant on passe à son gré, du sourire
aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais arriver ni jusqu'au
sanglot qui déchire le coeur, ni jusqu'à l'éclat de rire, cette
grossièreté de la joie. Phénomène rare et admirable d'une nature
parfaitement pondérée qui semble toujours prête à glisser ou dans la
mélancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en réalité jamais, et
qui, par la merveilleuse élasticité de son ressort, se relève toujours
de la douleur ou de la plaisanterie dans la sérieuse sérénité d'une
philosophie supérieure à ses propres impressions.»


V

La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du coeur
humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le
beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la
raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu,
la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour
objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit
et, faut-il tout dire? la littérature des sens.

Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, et
cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.

Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une
divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été
partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et
en détente du corps et de l'esprit. C'est cette détente agréable du
corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi
paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délassement après
le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre
existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la
fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas; la démence
ou la mort puniraient bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de
notre nature.

La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes,
fût-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa durée est
souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des
heures; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un
lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit se lasse aisément, il
faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, après ces
courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la _gaieté_ de
son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous ne parlons
ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est chargé de
rendre à l'esprit cette élasticité, cette _gaieté_ de notre ressort
moral, nécessaire à l'homme de toute condition pour faire, comme disait
Mirabeau, son _métier gaiement_.

L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie
familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la
plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson
rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les
muses sans ceintures (_discinctæ_, comme disent les Latins), quelquefois
même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou du
passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une poésie
comprimée sous le liége qui bouche la bouteille au long col du vin de
Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au large
ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette poésie dont
_Horace_, le poëte sobre de la treille, disait:

  _Nardi parvus onyx eliciet cadum._


VI

Rien n'est donc de plus légitime quand on est jeune, spirituel, oisif,
amoureux, libre de soucis et de deuils, délicatement voluptueux,
légèrement grisé de la séve du coeur ou de la séve du raisin; rien n'est
si naturel du moins que de chanter nonchalamment couché à l'ombre du pin
qui chante sur votre tête, au bord du ruisseau qui court et qui chante à
vos pieds, au coucher du soleil, au lever de la lune, heure où chante le
rossignol, sur l'herbe où chante la cigale, tenant à la main la coupe où
chante d'avance dans la mousse qui pétille la demi-ivresse du buveur
insoucieux; cette poésie du passe-temps et du plaisir, quelque futile
qu'elle soit, a eu des échos tellement conformes à notre nature et
tellement sympathiques aux légèretés de notre pauvre coeur humain, que
ces échos se sont prolongés depuis Anacréon jusqu'à Béranger, et
depuis Hafiz jusqu'à Alfred de Musset, cet Hafiz de nos jours.

La France a été la terre de prédilection de cette littérature du plaisir
et du passe-temps. La France, ou, selon l'expression du _Tasse_, qui
venait de visiter la Touraine:

  ... _La terra dolce e ieve
  Simile a se gli habitator produce!_

«La France où un sol léger et superficiel produit des habitants du même
caractère que son sol!»


VII

Nous ne parlons pas ici de RABELAIS, le génie ordurier du cynisme, le
scandale de l'oreille, de l'esprit, du coeur et du goût, le champignon
vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau
grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Épicure comme dit
Horace:

  ... _Epicuri de grege porcum!_

mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa bauge
immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa lie
sur le visage, sur les moeurs et sur la langue de son siècle. Rabelais,
selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure; il enivre, mais
en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui s'évertue
aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir l'imagination
sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore ou de
Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la
crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se
récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en
conviens, mais c'est un ivrogne de verve.--Aux égouts le festin!

Deux écrivains du XVIIe siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la
délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont:
Hamilton, l'auteur des _Mémoires du comte de Grammont_, et
Saint-Évremond, le premier importateur du véritable sel attique en
France.

Saint-Évremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des
rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse Mme de
Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des gracieux
débauchés du _temple_, puis le Voltaire des poésies légères, des
facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de
Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Évremond, non pas plus
voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers.

Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Évremond et
Alfred de Musset; coeurs de même grâce, esprits de même séve,
philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à l'insouciance le
nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de l'agrément.


VIII

Nous venons de relire, pour les comparer aux oeuvres d'Alfred de Musset,
les _Mémoires du comte de Grammont_. Nous ne connaissons dans aucune
langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de style.
Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins du
monde, en écrivant ou en dictant son livre, à faire de l'esprit, de la
folie ou du style; il ne songeait qu'à se raconter lui-même, et, comme
la nature avait fait de lui, en le créant, le plus fin et le plus
spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des sources de
l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même, il faisait
un chef-d'oeuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas un livre,
c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un esprit follet.

On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de
Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Évremond, l'ami
des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable
livre. Il y a vingt romans de moeurs, trente comédies et cinquante
mariages de Figaro dans cet opuscule. À coup sûr, Voltaire le savait par
coeur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut
l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais
cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps
a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se
copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de
l'écrivain; il faut que le livre naisse avec l'homme.


IX

Saint-Évremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, était un de
ces hommes qui ne se font pas avec de la volonté, du travail et du
talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la
nature. Son histoire ressemble elle-même à un caprice du hasard.

Élevé dans les lettres pour le parlement, emporté par l'ardeur du sang
et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les
cours à une de ces époques toujours fertiles en talents neufs, où les
esprits secoués par de longues guerres civiles se détendent et se
reposent dans le loisir de la paix. La société comme la terre, n'est
jamais plus féconde que quand elle a été bien remuée par le soc des
révolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'époque de la
_Fronde_, où les partis, déjà à demi-désarmés se combattaient avec la
plume autant qu'avec l'épée, fournit à l'esprit aiguisé plus que malin
de Saint-Évremond l'occasion de railler spirituellement et gracieusement
ses adversaires. Son bon sens l'avait rangé de bonne heure dans le parti
du jeune roi Louis XIV, de la reine-mère et de l'habile ministre
Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposés que des
queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tête, propres à
perpétuer les désastres de la France, mais nullement à y constituer la
liberté pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se
délectait jusque sur son lit de mort à entendre la lecture de ses
facétieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi
l'aimait comme il aima plus tard Molière et Boileau. Mais un badinage
épistolaire un peu trop hardi contre le cardinal, à propos de la paix
des Pyrénées, fut envenimé aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins
spirituel et par conséquent infiniment moins tolérant que le cardinal
italien; ce badinage fut travesti en crime d'État. Menacé de la Bastille
après l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-Évremond se réfugia
d'abord en Hollande; il y connut Spinosa dont la fréquentation ajouta
une teinte de philosophie sceptique, mais non athée, à la voluptueuse
licence de sa vie.

De là il passa en Angleterre. C'était le règne de l'esprit, de la
débauche, de la beauté, sous le spirituel et voluptueux Charles II.
Charles II était une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaieté,
plus de liberté et plus d'élégance dans ses scandales de cour.

Saint-Évremond se lia d'une amitié passionnée, quoique mûre, avec la
belle duchesse de Mazarin, nièce du cardinal, errante comme lui de cour
en cour, et fixée enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cléopâtre
italienne, digne d'être adorée dans tous les pays, une divinité
terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de société
cosmopolite, le comte de Grammont, l'abbé de Saint-Réal, historien
superficiel, mais entraînant, précurseur de Voltaire dans l'art de
donner de la couleur et du mouvement au récit, Hamilton, le
Saint-Évremond anglais, Waller enfin, l'Anacréon de la Grande-Bretagne.

L'amitié solide, l'amour respectueux, la liberté d'esprit, la grâce de
l'entretien, l'oisiveté d'habitude, le travail par amusement, la
plaisanterie sans malice, la poésie sans prétention, la recherche du
plaisir décent comme but d'une vie où rien n'est certain que la mort, le
doute nonchalant sur les vérités morales, la philosophie des sens en un
mot assaisonnée seulement des délicatesses du bon goût, prolongèrent
jusqu'à quatre-vingt-dix ans les années toujours saines et l'esprit
toujours productif du philosophe français.

La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le
coeur de Saint-Évremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et
toute sa fortune qu'il lui avait généreusement prêtée. Il refusa de
rentrer en France, voulant mourir où il avait aimé.

La médiocrité de ses ressources n'altéra ni son désintéressement ni sa
paix: «Je me contente de mon indolence, écrit-il à ses amis. J'avais
encore cinq ou six ans à aimer le théâtre, la musique, la table; il faut
vivre de privations et d'économies; je saurai me passer de ce que je ne
puis avoir sans m'enchaîner, je suis un philosophe également éloigné de
la superstition et de l'impiété, un voluptueux qui n'a pas moins
d'aversion pour la débauche que de goût pour le plaisir. J'ai mis mon
bonheur dans moi-même pour qu'il ne dépendît que de ma raison: jeune,
j'ai évité la dissipation, persuadé qu'un peu de bien était nécessaire
aux commodités d'une vie avancée; vieux, j'ai cessé d'être économe,
pensant que la nécessité est peu à craindre quand on a peu de temps à en
souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la fortune.
J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais je les
trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que
sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est moins
la tendresse de leur coeur que celle du mien.»


X

Quinze jours avant sa fin, il écrivit encore des vers pleins des
souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette
jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore à la vie par les
perspectives en arrière du bonheur passé.

Saint-Évremond avait naturalisé la légèreté et la grâce françaises en
Angleterre. Il lui avait appris à badiner et à sourire; la littérature
anglaise lui doit quelque chose de cette qualité de style qu'on appelle
en anglais _humour_; cette qualité du style ou de la conversation, qui
n'a pas de nom en français, pourrait s'appeler l'étonnement. C'est
quelque chose de neuf dans l'idée, de contrastant dans l'esprit,
d'heureux dans l'expression, d'inespéré dans le mot, qui tient au
caractère plus encore qu'au génie de l'écrivain. Ce don de l'esprit
appartient plus généralement aux amateurs de littérature qu'aux auteurs
de profession, parce qu'il est inséparable d'une certaine légèreté; les
hommes du monde possèdent plus souvent cette légèreté que les hommes
d'études, parce que la conversation rend la phrase légère et que la
plume rend quelquefois la main lourde.

L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la
conversation de Saint-Évremond, réclama sa cendre et l'ensevelit avec
honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans
l'abbaye de Westminster. Quoiqu'il eût vécu presque autant qu'un siècle,
il n'y avait eu rien de sérieux dans sa longue vie, que son honneur et
son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.


XI

Saint-Évremond n'avait jamais ni imprimé, ni recueilli, ni vendu ses
légers ouvrages; il ne travaillait pas, il s'amusait; il s'en rapportait
au vent pour disséminer çà et là ou pour laisser tomber à terre ses
feuilles éparses, simples badinages, la destinée de son talent n'étant,
selon lui, que de faire sourire ses amis.

Mais aussitôt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent
avec un engouement passionné ses moindres reliques en vers et en prose.
«Donnez-nous du Saint-Évremond, disaient les éditeurs aux auteurs, nous
vous payerons ces grâces sans poids au poids de l'or.»

Cinq volumes multipliés par d'innombrables éditions suffirent à peine à
l'empressement de son siècle. Ils sont rares et négligés aujourd'hui
dans les bibliothèques; c'est un malheur pour l'esprit français. Les
grâces indéfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais
elles n'y sont pas évaporées. Mes mains tombèrent par hasard sur ces
cinq volumes poudreux de Saint-Évremond, dans une vieille bibliothèque
de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques d'esprit. Je les
feuilletai avec complaisance et avec assiduité dans ma première
jeunesse. J'en ai conservé la saveur que laissent aux doigts des roses
séchées retrouvées sur la pierre d'un vieux sépulcre: vers, prose,
correspondance, épanchement du coeur, enjouement d'esprit, fines
railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus
inoffensives, voilà le patrimoine héréditaire de cet ancêtre de Voltaire
et d'Alfred de Musset.

Il y a surtout dans ces volumes une conversation réelle ou imaginaire
sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et
assaisonnés du rire inextinguible d'Homère. Elle est intitulée
_Conversation du père Canaye avec le maréchal d'Hocquincourt_. C'est
certainement le chef-d'oeuvre sans rival de l'enjouement et de la fine
ironie. Molière n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques,
Voltaire n'a pas plus d'éclat de fou-rire dans ses facéties.
Saint-Évremond a été évidemment leur modèle. C'est un Rabelais de cour
et de bon goût qui n'a du français que la séve, mais qui a du grec
l'atticisme. Il y soulève les idées métaphysiques avec la grâce d'un
enfant d'Athènes jouant sous les portiques aux osselets, pendant que
Platon y pérore ou qu'Alcibiade y promène ses grâces pour séduire les
Athéniens.

En recherchant bien dans la littérature française le type original et
l'ancêtre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette
généalogie lointaine que Saint-Évremond qui soit digne de cette parenté.
Nous allons, en feuilletant avec vous ses oeuvres et en faisant glisser
sous le pouce bien des pages, lui trouver des ancêtres moins purs et
plus rapprochés de nous.

Mais d'abord un mot de l'homme lui-même. Dans ces écrivains sans marque
dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule
muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez
pas le caractère, vous n'auriez pas le livre. Car la grâce est un don
gratuit de la nature. Les poëtes de cette école sont des favoris de
talent; ils se sont seulement donné, comme on dit, la peine de naître.
Ils n'ont rien acquis, ils ont tout reçu. Ne leur demandez pas compte
de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prédestinés.


XII

Alfred de Musset appartenait à une ancienne famille noble de la
Touraine. Son père, administrateur par état, était homme de lettres par
goût; il avait profondément étudié J.-J. Rousseau. Un excellent livre de
lui, intitulé _Vie et ouvrage de J.-J. Rousseau_, atteste à la fois son
enthousiasme et sa saine critique. C'est un supplément des
_Confessions_. Sa conduite, dans toutes les circonstances difficiles de
ces temps de contrastes et de revirements de fortune, fut aussi noble
que ses sentiments. La mère d'Alfred de Musset survit, hélas! à son
fils, mais consolée et honorée au moins par un autre fils, aussi lettré,
aussi aimable, aussi éminent, mais plus sérieux. Elle est fille d'un
membre du Conseil des Anciens, nommé Des Herbiers. Des Herbiers était
ami de Cabanis, qui reçut le dernier soupir de Mirabeau. Cet aïeul
d'Alfred de Musset cultivait la poésie. Il imprimait déjà à ses vers ce
tour spirituel, original, capricieux, caractère des drames légers de son
petit-fils. Il est rare qu'on soit sans aïeux dans le génie comme dans
la fortune. En remontant avec attention le cours des générations dans
les plus humbles familles, on retrouve presque toujours dans la première
goutte du sang la source de la dernière. Il y a une révélation dans la
généalogie; on ne doit pas trop s'étonner que les hommes de tous les
siècles y aient attaché, sinon une gloire, du moins une signification.
Ceci ne contredit point la démocratie, cela peut l'honorer au contraire,
car il y a une noblesse de sentiments et de moeurs dans toutes les
conditions, et toutes les familles ont des ancêtres sous le chaume comme
dans le palais.


XIII

Alfred de Musset fut le premier couronné dans toutes ses études.
L'enfance est ainsi bien souvent la promesse de la vie. En 1827, il
remporta le grand prix de philosophie au concours général de l'élite des
étudiants de Paris; il n'avait que dix-sept ans. On voit que si la
philosophie manqua plus tard à sa vie, ce ne fut pas par ignorance, mais
par cette indolence qui n'est une grâce que parce qu'elle plie.

Ce succès éclatant à la fin de ses études l'introduisit presque encore
enfant chez Nodier, dans cette société de l'Arsenal dont la gloire était
Hugo, dont l'agrément était Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des
vers; il apprit trop peut-être de l'autre l'art de dépenser sa jeunesse
en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en voluptés
paresseuses d'esprit. Nodier était le plus délicieux des causeurs et le
plus dangereux des modèles. Il aurait dû naître curé de village, vicaire
de Wakefield, uniquement occupé à sarcler les herbes de son jardin
l'été, à regarder l'hiver les pieds sur ses chenets, la bûche jaillir en
étincelles sous les coups distraits, de ses pincettes, et à prolonger le
souper avec quelques voisins sans affaires jusqu'à l'aurore dans les
entretiens sans suite et intarissables de son foyer. Nous l'avons
beaucoup connu et beaucoup aimé nous-même. Nous ne l'avons jamais vu
remplacé; c'était une de ces grâces dont on ne peut se passer, une de
ces inutilités nécessaires au coeur et qui manquent au bonheur comme
elles manquent au temps. Cette molle incurie de l'âme et du talent qui
faisait la faiblesse de son caractère, faisait le charme de son esprit.
_Molle atque facetum!_


XIV

Cette faiblesse, cette grâce, cette adolescence perpétuelle de caractère
étaient empreintes à l'oeil sur les traits d'Alfred de Musset comme sur
son style. Nous l'aperçûmes à cette époque une ou deux fois
nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête
supportée par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'était un
beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou, le visage
régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé et déjà aussi un peu
pâli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutôt que pensif,
des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux
flammes), une bouche très-fine, indécise entre le sourire et la
tristesse, une taille élevée et souple, qui semblait porter, eu
fléchissant déjà le poids encore si léger de sa jeunesse; un silence
modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de
femmes et de poëtes complétaient sa figure.

Il n'était point célèbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant; Hugo
et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un
jour un nom d'homme.

Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis à côté de lui aux séances
d'élection de l'Académie française; je reconnus la même figure, mais
allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les années; elles
comptent doubles pour les hommes de plaisir.

Le trait marquant de cette physionomie alors était la bonté: on se
sentait porté à l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques
défaillances de nerfs et non de coeur, elles n'avaient jamais fait tort
qu'à lui-même. Il était innocent de tout ce qui diffame une vie; il
n'avait pas besoin de pardon; il n'avait besoin que d'amitié; on aurait
été heureux de la lui offrir. Voilà le sentiment que sa physionomie
inspirait.

Nous n'échangeâmes que quelques-unes de ces questions et de ces
réponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le hasard
les rapproche dans une assemblée publique. Il me prenait pour un
rigoriste qui n'aurait pas daigné s'humaniser avec un enfant du siècle;
il se trompait bien. C'est alors qu'il écrivait dans son dernier sonnet
ce vers équivoque où l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon âge ou
s'il s'accuse du sien:

  Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

Hélas! nous avons tous été jeunes! et je voudrais bien qu'Alfred de
Musset eût reçu du ciel ce complément de la journée humaine qu'on
appelle le soir. J'aurais été heureux de rajeunir d'esprit et de coeur
avec un poëte qui prenait, comme lui, des années sans vieillir.


XV

C'était un temps très-indécis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un
siècle, semblable à un plateau de montagne à deux versants; on s'y
arrête un moment pour délibérer si l'on doit monter encore ou
redescendre. On y embrasse d'un coup d'oeil mille horizons et mille
sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien
qu'entraîné par une puissante impulsion de nature, dut éprouver un
moment cette hésitation. Bien des places étaient prises en poésie à
cette époque; l'instinct de son génie naissant, comme aussi l'instinct
de son doux caractère, lui dirent qu'il ne fallait déplacer personne,
mais qu'il fallait se faire à lui-même, à côté et au niveau de tout le
monde, une place neuve qui n'eût pas encore été occupée, et qui, par
cela même, n'excitât ni colère ni envie parmi ses rivaux.

Le badinage poétique était vacant, il prit le badinage comme autrefois
Hamilton, Saint-Évremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris en
commençant. Il se dit: je suis jeune, je suis nonchalant, je suis
enjoué, je ne crois qu'à mon plaisir, je serai le poëte de la jeunesse.
La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image.

Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un
véritable génie des circonstances dans ce parti pris.

De 1789 à 1800 il y avait eu une solution complète de continuité dans
la littérature française. La littérature spirituelle et légère, celle
qu'on peut appeler la littérature de paix, avait disparu pour faire
place à la littérature de guerre. Il ne s'agissait plus de loisir et de
plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages d'esprit. Un
interrègne tragique de révolution, d'échafaud, de patrie en danger,
d'éloquence tribunitienne, avait occupé l'espace entre 1789 et 1800.
Après cette époque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait eu une
lourde et froide littérature de collége qui semblait vouloir faire de
nouveau épeler à un peuple adulte l'alphabet classique de sa première
enfance. À l'exception de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand qui,
malgré leur génie, avaient bien conservé dans leur style quelques
oripeaux, clinquant de la déclamation et de la rhétorique natale, tout
était imitation servile de l'antique dans les poëtes lauréats de la
guerre, de la gloire, de la caserne, de l'académie et du palais.

De 1815 à 1830 la liberté de tribune, la liberté de penser et la liberté
d'écrire avaient relevé la nation de ces champs de bataille où elle
avait trébuché à son tour et où elle gisait toute mutilée dans sa
gloire et dans son sang. La respiration des âmes, suspendue par les
proscriptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire,
avait été rendue à la France, on peut même dire à l'Europe: une nouvelle
génération d'esprits élevés dans le silence et dans l'ombre était
apparue sur toutes les scènes littéraires, à la fois monarchique avec M.
de Chateaubriand, libérale avec Mme de Staël, théocratique avec M. de
Bonald, féodale avec M. de Montlosier, sacerdotale avec M. de Maistre,
classique avec Casimir Delavigne et Soumet, historique avec M. Thiers,
épique avec M. Philippe de Ségur, attique avec Béranger, platonique avec
M. Cousin, académique avec M. Villemain, pindarique sur les ailes neuves
et dans les régions inexplorées avec Victor Hugo, élégiaque avec moi,
oratoire avec Royer-Collard, de Serre, Foy, Lainé, Berryer naissant, et
leurs émules de tribune, néo-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac,
humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Méry, Barthélemy,
Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette
légion de journalistes survivants au jour, avant-postes des idées ou
des passions libres de leurs partis qui, de Genoude à Carrel, de
Lourdoueix à Marrast, de Girardin à Thiers, combattaient aux
applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettrée.

Si on met les noms propres, tous éclatants au moins de jeunesse, sur
chacune de ces innombrables catégories d'esprits alors en séve ou en
fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (où le génie
consiste à se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament
avec le calcul; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui
demandait son âge par ses ossements; Arago, qui rédigeait en langue
vulgaire les annales occultes de la science; Humboldt, qui décrivait
déjà l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs
rivaux, leurs égaux peut-être, qui négligèrent d'inscrire leurs noms sur
leurs découvertes; si on rend à tout cela le souffle, la vie, le
mouvement, le tourbillonnement de la grande mêlée religieuse, politique,
philosophique, littéraire, classique, romantique de la restauration, on
aura une faible idée de cette renaissance, de cet accès de seconde
jeunesse, de cette énergie de séve et de fécondité de l'esprit
français à cette date. Cette renaissance de 1815 à 1830 et au delà, ne
sera peut-être pas regardée un jour comme trop inégale à la renaissance
des lettres sous les Médicis et sous Louis XIV. J'en parlerais avec plus
d'orgueil si moi-même je n'en avais pas été, quoique bien loin des
autres, une faible partie:

  _Et quorum pars parva fui._

Et si on y ajoute enfin les grands esprits littéraires de l'Angleterre
qui semblaient avoir fleuri de la même floraison sous les rayons de la
paix européenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de
la France, et dont la France à son tour subissait l'influence; si on y
ajoute les Canning, les Byron, les Walter Scott, les Moore, les
Wordsworth, les Coledridge, les poëtes des lacs, ces thébaïdes anglaises
de la poésie de l'âme, on aura une idée approximative vraie de la
situation de la littérature au moment où Alfred de Musset naissait aux
vers.


XVI

Ses premiers vers publiés datent de 1828, ce sont les fantaisies
intitulées: _Don Paez_, _Madrid_, _Portia_, _Mardoche_, _les Marrons du
feu_, la _Ballade à la lune_, tout un volume enfin dont le plus grand
mérite était de ne ressembler à rien dans la langue française.

Si ce jeune poëte n'eût pas été doué par la nature d'une originalité
forte et inventive, il aurait certainement commencé comme tout le monde
par l'imitation des modèles morts ou vivants qu'il avait à côté de lui.
Sa nature le lui défendit, et peut-être aussi un calcul habile.
Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, M. de Chateaubriand, André
Chénier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-même nous avions touché trop
fort et trop longtemps la note grave, solennelle, religieuse,
mélancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop éthérée, du coeur
humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le front couvert de
cendres, des décombres d'une société; ainsi le voulaient nos propres
coeurs, que nos mères avaient allaités de tristesse ou que l'amour
malheureux avait enivrés de son dernier charme, la mélancolie des
regrets.

Mais la même note, touchée par tant de mains pendant dix années, avait
fatigué la France. La France a l'oreille nerveuse et délicate, prompte à
saisir, prompte à délaisser même ce qui l'a charmée un moment. Il ne lui
faut pas longtemps le même diapason. Elle était lasse de rêver, de
prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se détendre. Alfred de
Musset, soit qu'il éprouvât lui-même cette _fastidiosité_ du sublime et
du sérieux, soit qu'il comprît que la France demandait une autre musique
de l'âme ou des sens à ses jeunes poëtes, ne songea pas un seul instant
à nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes
de jeunesse, de sensibilité d'esprit, d'ironie de coeur, qui se
moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le
concert poétique de 1828, le même effet que l'oiseau moqueur fait à la
complainte du rossignol dans les forêts vierges d'Amérique, ou que les
_castagnettes_ font à l'orgue dans une cathédrale vibrante des soupirs
pieux d'une multitude agenouillée devant des autels.

Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand éclat de rire;
puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette parodie du
sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand engouement. Tout le
monde demanda du _Musset_ comme tout le monde avait demandé autrefois du
Saint-Évremond. Puis enfin ce fut une grande estime pour l'artiste, même
parmi les hommes sérieux, quand ils eurent le sang-froid et
l'impartialité nécessaires pour reconnaître l'admirable doigté de cet
instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les touches neuves et
capricieuses de son fragile instrument.


XVII

Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire
que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans
l'instrument. Hélas! malheureusement non: tout n'était pas original dans
cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait
pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse,
est tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en imitait
d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux
écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de coeur aussi
prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel
rire? du faux rire! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des
sentiments les plus délicats et les plus saints du coeur de l'homme,
rire de soi-même, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de
la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphème,
c'est grincer des dents en proférant le sacrilége, c'est profaner la
poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et
des larmes.

Ces deux hommes étaient alors lord Byron en Angleterre, Henri _Heine_ en
Allemagne, et ensuite à Paris.

Lord Byron, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus
orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident,
écrivait maintenant son poëme burlesque de _Don Juan_, apostasie
quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de
son génie. _Don Juan_, précisément parce que c'était un scandale, avait
un succès immense et très-disproportionné à son mérite. On passait sur
des chants interminables de divagations, d'obscénités et de platitudes,
pour s'extasier avec raison sur des chants inouïs de passion naïve, de
jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les amours de Don Juan et
d'Haïdé, cette Chloé et ce Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se
croyait capable d'écrire des _Haïdé_, parce qu'on se sentait
très-capable de rimer en français les prosaïques obscénités et les
grossières plaisanteries de cette longue et mauvaise rapsodie du poëte
anglais.

Le sujet de _Don Juan_ a été et sera mille fois encore l'éternelle
tentation des imaginations poétiques. _Don Juan_ est Espagnol d'origine,
puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution; il sera
certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né
assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se
moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée
dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu
préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce
casse-cou! Voltaire l'a essayé dans un poëme plus ordurier que
plaisant; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir?


XVIII

Le type véritablement original de _Don Juan_ est né le jour où la
chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la
vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est _Don Quichotte_ qui est
le véritable père de _Don Juan_; le jour où l'on a commencé à railler
l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du scepticisme
et du libertinage. _Don Juan_, fils de _Don Quichotte_, après avoir
amusé sous différentes incarnations l'amoureuse Espagne, a fait son
apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom de _Faust_. Les
vieux poëtes allemands s'en sont emparés et lui ont donné un degré de
dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété à la débauche dans ce
caractère. Ils en ont fait un _Lucifer_ déguisé en amant pour séduire et
pour délaisser les jeunes filles éblouies à sa lueur infernale. Goethe
l'a rajeuni dans son _Faust_, tragédie épique et merveilleuse, où
l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir
attendri Satan.

Don Juan, dans lord Byron comme dans les poëtes espagnols, n'est plus
Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une personnification de la
jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout autour d'elle, mais
ayant conservé, dans sa corruption précoce et malfaisante, quelque chose
de la grâce et du parfum de sou innocence. Don Juan, en un mot, c'est
l'étourdi blasé de l'univers, c'est le mauvais sujet de l'espèce
humaine, c'est le vice séduit et séduisant, éprouvant quelquefois la
passion, la jouant plus souvent par caprice et la finissant toujours par
un éclat de rire.

Voilà le modèle que _Don Quichotte_ de Cervantès, le _Faust_ de Goethe
et le _Don Juan_ de Byron offraient à Alfred de Musset.

_Henri Heine_, pour qui on commençait à s'engouer en France, lui en
offrait un bien plus dépravé.

Nous avons beaucoup lu _Henri Heine_ dans ses vers et dans sa prose. Ce
Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer Baltique, ce
Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une honorable et opulente maison
de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son pays pour quelques peccadilles
de satiriste, il était venu à Paris; il s'y était fait le Coriolan de
plume de sa patrie.

Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à
son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé
Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni
Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux
rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art
méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie
véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il
ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il
exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit.

_Heine_ n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour libéral,
monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste, orléaniste,
républicain, communiste, blasphémant la société quand elle règne, sapant
le trône quand il est debout, impréquant la république quand elle sort
pour un jour de ses propres voeux, cynique d'impiété quand il s'amuse,
dévot quand il souffre, ambigu quand il meurt, indéchiffrable partout,
ce n'est pas un homme, c'est une plume, ou plutôt c'est une griffe, mais
c'est la griffe d'un aigle de ténèbres, d'un singe de l'enfer amuseur
des mauvais esprits: cette griffe égratigne jusqu'au sang tout ce
qu'elle touche et elle brûle tout ce qu'elle a égratigné. En conscience
nous ne croyons pas que la nature humaine ait jamais réuni dans un seul
homme, tant de talent, tant de légèreté, tant de poésie, tant de grâce à
tant d'innocente perversité. Nous disons innocente, car un enfant n'est
jamais coupable, et sous les premiers cheveux blancs Henri Heine est
mort enfant!

Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à
l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le
monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut
également malheureux dans ses premières tendresses de coeur.

Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli
d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte
et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la _Revue de
Paris_, une allusion par réticence à cette infortune de coeur d'Alfred
de Musset, hélas! et peut-être la plus irrémédiable de ses
infortunes!--«Les biographes» écrit M. Laurent Pichat, «chercheront à
rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fît pleurer comme un
enfant: déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit
peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous
dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler
cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et
aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on
a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme.»

Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison,
que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages
à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de
génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes
de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et
que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces
gouttes de larmes amères qui tombèrent pendant toute la vie de Musset
sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être les
perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs _de
Saint-Jean_ les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais
de là aussi une incrédulité impie à l'amour vertueux, une ironie
habituelle contre l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un
culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour
capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et
la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme
boit ses délices et ses larmes.

Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie,
entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui
n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais
des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer
mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et
tout le monde en souffrit avec elles.

Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des
dons de Dieu dans la vie: l'éducation de sa mère et l'éducation de la
première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus
haut que lui à son premier soupir de tendresse! Malheureux celui qui
n'aime pas à son niveau! L'un ne cessera pas de monter, l'autre ne
cessera pas de descendre. La Destinée est femme.

Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était
une religion du coeur, notre premier maître de philosophie, c'est un
chaste amour. C'est Béatrice qui fît Dante, c'est Laure qui fît
Pétrarque, c'est Léonore qui fît le Tasse, c'est Vittoria Colonna qui
fit Michel-Ange, aussi poëte de coeur qu'il fut artiste du ciseau; dans
la Grèce, c'est Sapho qui fît Alcée; les femmes olympiques de la Grèce
ne firent que des Anacréons, les belles _Délies_ de Rome ne firent que
des Tibulles, les _Éléonores_ de Paris ne firent que des Parnys. L'amour
est un holocauste dans les coeurs purs, mais c'est à condition de ne
brûler que des parfums.


XIX

Cependant Alfred de Musset paraît avoir rencontré plus tard (hélas, trop
tard!) une de ces créatures au-dessus de tout pinceau, fût-ce celui de
Raphaël pour la Fornarina; elle semblait digne d'exhausser le génie d'un
jeune poëte jusqu'à la hauteur idéale et sereine où l'amour des
_Béatrice_, des _Laure_ et des _Léonore_ avait transfiguré le Tasse, le
Dante et Pétrarque.

Cette femme aurait suffi pour les transfigurer tous les trois. C'était
la musique, ou plutôt c'était la poésie sous figure de femme. On
l'appelait sur la terre la _Malibran_; on l'appelle sans doute au ciel
la sainte Cécile du dix-neuvième siècle.

Quelques vers tristes, et pour ainsi dire rétrospectifs, d'Alfred de
Musset, écrits sur le tombeau de cette incarnation de la mélodie quinze
jours après sa mort, semblent révéler dans le poëte un regret qui recèle
presque un amour. «Que reste-t-il de toi aujourd'hui, dit le poëte, de
toi morte hier, de toi, pauvre Marie! Au fond d'une chapelle il nous
reste une croix!»

  Une croix et l'oubli, la nuit et le silence!
  Écoutez! c'est le vent, c'est l'océan immense,
  C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin,
  Et de tant de beauté, de gloire, d'espérance,
  De tant d'accords si doux, d'un instrument divin,
  Pas un faible soupir, pas un écho lointain!

  N'était-ce pas hier, qu'à la fleur de ton âge,
  Tu traversais l'Europe, une lyre à la main,
  Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,
  Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
  Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,
  Naïve enfant ce soir, sainte artiste demain?

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Hélas! Marietta, tu nous restais encore;
  Lorsque sur le sillon l'oiseau chante l'aurore,
  Le laboureur s'arrête, et, le front en sueur,
  Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur:
  Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,
  Et tes chants dans les airs emportaient la douleur!

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  Meurs donc: la mort est douce et ta tâche est remplie!
  Ce que l'homme ici-bas appelle le génie,
  C'est le besoin d'aimer, hors de là tout est vain.
  Et puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie,
  Il est d'une grande âme et d'un heureux destin
  D'expirer comme toi pour un amour divin!


XX

Ces vers nous ramènent malgré nous à un amer souvenir.

Nous l'avons connue et admirée aussi, cette apparition transparente du
génie dans la beauté. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des
femmes dont les traits éblouissaient les yeux, dont le timbre de l'âme
dans la voix ébranlait le coeur, dont les regards répandaient plus de
lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les étoiles d'un ciel
d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie
jamais (car la nature s'égale mais ne se répète pas) une créature
innomée comparable à cette bayadère du ciel ici-bas. Nous disons
bayadère dans le sens pur et pieux du mot, une cariatide vivante des
temples de la divinité dans les Indes, l'ivresse de l'oreille et des
yeux dévoilée aux hommes pour enlever l'âme au ciel par les regards et
par la voix!

Un mystère qu'elle nous a à demi révélé un jour à nous-même planait sur
sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait
sa beauté. Il répandait sur ses traits éclatants de jeunesse et
d'inspiration une arrière-pensée de tristesse. Cette mélancolie
s'éclairait, mais ne se dissipait jamais entièrement. Elle avait trop
souffert pour que le sourire ne conservât pas une certaine langueur et
une certaine amertume irréfléchie sur ses lèvres.

Cette beauté de madame Malibran existait par elle-même sans avoir besoin
de formes, de contours, de couleurs pour se révéler. C'était la beauté
métaphysique n'empruntant à la matière que juste assez de forme pour
être perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait
pas, il la voilait à peine. Cependant cette beauté, qui transperçait à
travers ce frêle tissu comme la lueur à travers l'albâtre, fascinait
tous les sens autant qu'elle divinisait l'âme. On se sentait en présence
d'un être dont le feu sacré de l'art avait dévoré le tissu. Ce feu de
l'enthousiasme était si ardent et si pur en elle, qu'à chaque instant on
croyait voir cette enveloppe consumée tomber en une pincée de cendre et
tenir dans une urne ou dans la main. On connaît les prodigieux
engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe à l'autre par son
chant. Mais ce n'était ni son chant, ni son geste, ni son drame que
j'admirais le plus en elle, c'était sa personne. Elle n'avait pas besoin
de baguette pour ses enchantements, le charme était dans son âme. Ce
charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de théâtre, il
s'endormait et se réveillait avec elle.

Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme à un frère. Toute
son âme était dans ce geste. Je la vis assidûment pendant un court
printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'était tantôt dans des
nuits musicales sous les arbres illuminés des jardins de Paris, où elle
faisait taire et mourir de mélodie les rossignols; tantôt dans son salon
familier de la rue de Provence, où les instruments de musique et les
guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La
conversation y prenait bien plus souvent le ton mélancolique de
l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes âmes, que le ton de
l'enjouement qui n'était chez elle que l'ivresse d'une soirée.

Elle me traitait en ami supérieur en âge à qui l'on se plaît à se
confier, parce qu'on sent l'affection désintéressée dans le conseil. Il
dépendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa
destinée. Cependant je ne la détournai pas assez du chemin de la mort.
Elle partit. Elle épousa un homme supérieur dans l'art qu'elle aimait.
Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et
dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devancée dans le
ciel et l'attendaient sur le seuil des miséricordes. Je venais de
recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente
pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. «Je voudrais, m'y
disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large
comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes
épanchements avec vous.» Jeunesse, beauté, bonté, génie, âme de
prédilection parmi les âmes expressives, la petite croix dont parle
Alfred de Musset couvrit tout.

Voilà la vision à la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait
dû placer à temps sur la route du poëte dont nous parlons! voilà le
_Sursum corda_ qu'il fallait à ce jeune homme pour l'empêcher de
regarder jamais ailleurs. Ils étaient jeunes, ils étaient libres, ils
étaient beaux, ils étaient poëtes au moins autant l'un que l'autre, ils
pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un à l'autre aussi
indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une mélodie
de Cimarosa!

Il ne devait pas en être ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un
tendre reproche à la destinée de cet ami mort. «La passion vint,
ajoute-t-il; elle éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle;
mais elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire pour que ce
soit une indiscrétion de la rappeler.»

M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, où ce jeune poëte cessa
de croire à la sainteté de l'amour et à la durée de l'enthousiasme, il
fit plus que de tomber dans l'incrédulité, il tomba dans la dérision de
l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un athée de
l'enthousiasme, un blasphémateur du feu sacré; de là au cynisme il n'y a
qu'un pas; sa nature élégante et attique lui défendait de s'y livrer,
mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui ne se
dégradent pas jusqu'à l'Arétin, mais qui rappellent Boccace, le Musset
immortel d'Italie.


XXI

Trois conditions, selon nous, sont nécessaires pour former un grand
poëte sérieux dans tous les siècles. Ces trois conditions sont: un
amour, une foi, un caractère.

Nous venons de voir que la première de ces conditions, un saint amour,
un amour de _Béatrice_ ou de Laure, avait malheureusement manqué à M. de
Musset.

Ses oeuvres, à dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une foi
quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit même politique,
lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses vers. Ils
badinent presque sans cesse avec les choses sérieuses, ils font de la
poésie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire la flamme
inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec les
grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments
s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils
s'appellent patriotisme: lisez, sur les matières religieuses et
politiques, sa profession ironique adressée à un ami.

    «Vous me demandez si j'aime ma patrie?
  Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
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  «Vous me demandez si je suis catholique?
    Oui, j'aime fort aussi les dieux....

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

    «Vous me demandez si j'aime la sagesse?
  Oui, j'aime fort aussi le tabac à fumer.

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

  «J'estime le Bordeaux, surtout dans sa vieillesse.
  J'aime tous les vins francs parce qu'ils font aimer!»

Lisez, dans les vers sur la naissance d'un prince, l'apostrophe à la
nation pour la désintéresser de tout ce qui n'est pas jouissance
matérielle.

  «As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?»

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Enfin lisez dans la dernière page dont il a scellé ses oeuvres, son
sonnet d'adieu à ce bas monde:

  Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage,
  Je te disais bonjour à la première page.
  Mon livre cette fois se ferme moins gaiement;
  En vérité, ce siècle est un mauvais moment.

  Tout s'en va, les plaisirs et les moeurs d'un autre âge.
  Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,
  Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage,
  Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

  La politique, hélas! voilà notre misère.
  Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
  Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.

  Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
  Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
  Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne
aucune unité, aucune spiritualité, aucun but grandiose, aucune tendance
même perceptible au génie; ces moeurs délicieuses, mais toujours
légères, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux
seuils de la vie. Une philosophie manque donc à ce poëte pour être un
homme fait de la littérature.

La troisième condition, un caractère, ne lui a pas moins manqué. Si l'on
entend par ce mot une nature saine, bonne, honnête, tendre même et
capable de tous les excellents sentiments du coeur et de l'esprit dans
la vie privée; non, ce caractère-là n'a pas manqué au poëte, c'est pour
cela même qu'il fut aimé, et qu'il sera pleuré: sa physionomie seule
révélait un homme de bien. Mais si l'on entend par caractère cette
solidité de membres, cet aplomb de stature, cette énergie de pose qui
font qu'un homme se tient debout contre les vents de la vie et qu'il
marche droit à pas réguliers dans les sentiers difficiles, vers un but
humain ou divin placé au bout de notre courte carrière humaine; non,
Alfred de Musset ne reçut pas de la nature et ne conquit pas par
l'éducation ce caractère, seul lest qui empêche le navire de chavirer
dans le roulis des vagues. Son âme, qui n'était que grâce, flexibilité
et souplesse comme son talent, s'inclinait à tout vent de l'imagination.
Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend par l'honnête homme:
tout le reste était d'un enfant; ses fautes même dont on a trop parlé
n'étaient que des enfantillages. C'étaient des fautes de tempérament, ce
ne furent jamais des vices de coeur.

Mais enfin pour être vrai il faut reconnaître que l'absence de ces
trois conditions qui font seules la grande poésie: l'amour, la foi, le
caractère, lui manquent comme elles manquèrent à un homme du
dix-septième siècle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la
Fontaine. Il faut reconnaître de plus que l'absence de ces trois
conditions qui n'ont pas empêché la Fontaine d'être ce qu'on appelle
immortel, mais qui l'ont empêché d'être moral, il faut reconnaître,
disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a
porté un préjudice immense au poëte; il faut reconnaître que l'absence
de ces trois qualités donne à l'ensemble des oeuvres de Musset quelque
chose de vide, de creux, de léger dans la main, d'incohérent, de
sardonique, d'éternellement jeune, et par conséquent de souvent puéril
et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne
vivifie pas le coeur autant que ses oeuvres séduisent et caressent
l'esprit.

Enfin il faut reconnaître qu'il y a dans ces éternels enjouements, dans
cette folle ironie des choses graves: amour, beauté, religion, chasteté
des moeurs, dévouement à ses opinions, quelque chose qui fait une
impression pénible même à l'imagination. Cette impression est tout à
fait semblable à celle que fait, dans un bain d'Orient, le baigneur qui
vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, après vous avoir
plongé dans l'eau tiède et parfumée du bassin de marbre. On a froid et
chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'épanouir ou frissonner.

Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop
sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout
cette ironie moqueuse, cette caresse à rebrousse-poil, ce chaud et froid
de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins
sensible que je ne devais l'être au mérite incomparable des ouvrages
légers de cet émule en poésie.

Dirai-je ici toute ma pensée? Il m'est arrivé souvent, en fermant avec
humeur le volume de _Don Juan_ de Byron, les facéties presque toujours
sacriléges de _Heine_, et quelquefois les poésies trop juvéniles et trop
rabelaisiennes de Musset, il m'est arrivé, dis-je, de comparer
l'impression que j'avais reçue dans ces volumes léthifères à une Morgue
de la pensée où l'on va, pour les reconnaître, contempler avec
répugnance et dégoût les choses mortes et décomposées du coeur humain!
Il me semblait que j'entendais la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix
plus grinçante de _Heine_ le _poëte réprouvé_ de cette école, nous dire,
en se faisant une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idéal:
Ici la jeunesse, ici la beauté, ici l'innocence, ici l'amour, ici la
pudeur, ici la vertu, ici la piété, ici la poésie, cette fleur de l'âme!
ici l'héroïsme trompé par la fortune! Les voilà, mais les voilà tués!
les voilà trouvés dans la rue après une nuit de carnaval! les voilà tout
salis de boue et de lie! les voilà honteux, même après leur mort, de
leur nudité! Et, pour que le spectacle soit plus funèbre et que l'ironie
des poëtes soit plus sanglante: Regardez! voilà, sous le vestibule de
cette Morgue de l'âme, une statue du rire qui grimace la volupté en face
de la mort et qui vous encourage du doigt à vous moquer des plus belles
et des plus tristes choses de la vie!

Pardon de cette image, mais il ne s'en présente pas d'autre sous ma main
pour peindre cet attrait mêlé de répulsion qui me saisit en lisant ces
poésies renversées qui placent l'idéal en bas au lieu de le laisser où
Dieu l'a placé, dans les hauteurs de l'âme et dans les horizons du
ciel. Est-ce là ce qu'on éprouve en lisant l'Arioste? Non! le franc rire
n'est pas le ricanement.


XXII

Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La
tristesse venait avec les années, et avec la tristesse venait la
véritable poésie, celle de son second volume, celle surtout de ses
_Nuits_ que nous vous ferons admirer tout à l'heure sans réserve. Depuis
quinze ans il s'était retiré de tout, du monde, de l'amour, de la poésie
même, de tout excepté de la famille et des amitiés qui lui étaient
restées pieusement fidèles.

La maladie du désenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas placé
leur perspective et leur espérance assez haut, explique les silences et
les défaillances qu'on a reprochés à ses dernières années. La
philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amère, elle
ne survit pas à la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent,
à l'approche de l'hiver, de l'arbre de vie. Musset désirait mourir; il
disait à son excellent frère, homme d'une grâce aussi tendre, mais d'une
raison plus saine que lui: «Je suis le poëte de la jeunesse, je dois
m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer l'âge de
Raphaël, de Mozart, de Weber, de la divine Malibran!»

Une maladie de coeur l'avertissait depuis longtemps que ses voeux
seraient exaucés. Le premier mai de cette année il s'alita comme pour
une indisposition légère; rien de funeste en apparence n'alarmait sa
mère, son frère, ses amis, la gouvernante dévouée qui le servait depuis
vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues
pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une
tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme
qui le veillait, providence domestique de son foyer.

Une légère crise les alarma un instant dans la soirée; elle fut suivie
d'un bien-être et d'un calme perfides; il témoigna le désir de dormir;
il s'endormit et ne se réveilla pas. Il avait passé sans secousse d'un
monde à l'autre; son dernier souffle n'avait pas été entendu. Mort
douce et nonchalante, désirée de ceux qui ne craignent ici-bas que la
douleur! De sourds sanglots éclatèrent autour de sa couche, et des
prières suivirent son âme légère et repentante au séjour des bons et des
miséricordieux; il avait été l'un et l'autre. Dante l'aurait placé dans
les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mêmes avaient
l'innocence.


XXIII

Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de
la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est
enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe? Une influence maladive et
funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est _un perpétuel
lendemain de fête_, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et
cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une
nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines
qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant
comme une couronne de convive, que des feuilles de roses séchées et
foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralité que le
déboire et le dégoût.

Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne
s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait
avec une séduction, enivrante des poésies de son favori. Musset a fait
une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et
aux belles ivresses.

Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures,
mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de
rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de
l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une
de tes joies! Ô Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est
mort, ton poëte! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?

Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le coeur?
Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et
juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la
passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la
liberté et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard blasé, que
de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence sur les
lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main:
voilà ta poésie!

Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830,
antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône
à son image avec des rognures d'écus entassées dans ses coffres-forts,
et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux
enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité! Le
_savoir-faire_ dans une petite faction gouvernante et le _savoir-vivre_
dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites
appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et
du comptoir. _Enrichis-toi et jouis_ était le catéchisme du temps.

Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue
sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta
politique; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent
les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre
féconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il
avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son
siècle; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il
badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce
que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais
entendre: la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin
sans mesure,

  Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!

les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes
titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Épicure, le
mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les
immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous
êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par
le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es
restée et tu t'y complais, et tu répètes ses vers, après tes orgies,
pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple!

Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a
été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de
substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras
seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu
n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre
souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la
raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à
tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le
travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des
Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou
une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es
montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions? Ton
poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une.

  Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!

La dictature est venue et tu as regardé passer, les bras croisés, la
fortune comme un spectacle! Que t'importe à toi ce qui passe dans la
rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane
chante, et que la baïonnette étincelle au soleil? car, il faut te rendre
justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race!

En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces
vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme,
d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon
colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations,
tantôt du sang de nos veines! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays
des songes creux et des chimères tous ces poëtes, tous ces publicistes,
tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater
de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se
rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on
croyait bêtement à autre chose qu'à _Ninette_ ou _Ninon_! Tu te vautrais
dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton _Rabelais_, tu te
châtrais le coeur avec ton _Don Juan_, tu te pervertissais l'esprit avec
ton _Heine_! Tu ne reconnaissais pour philosophe que _Stendal_ et pour
maître que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des
oeuvres inouïes que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une
nuit d'orgie et une aurore de paresse!

Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de coeur et d'esprit,
j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces
chefs-d'oeuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments.

Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces écoles de
Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces,
naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous! la platitude
systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétentieux
de _réalisme_! la poésie se dégradant au tour de force comme une
danseuse de corde! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des
mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier
eux-mêmes du nom de _funambules_ de la poësie! un jeu, en un mot, au
lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grâce! un caprice, au lieu
d'une âme! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilége, au lieu
d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il là de quoi tant
se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères?
Royer-Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps,
c'était le respect des supériorités: ne pourrait-on pas vous dire à
vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes?

Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du
moins avec espérance?

Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée
de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes eux-mêmes, tes poëtes épicuriens,
chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui,
prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité?
Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton
enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de
l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif
de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder
ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne
sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la
pensée dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple?
L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il
compte des quantités et mesure des étendues; un calcul n'est pas une
idée: la toise et le compas en font autant! L'âme d'un peuple, c'est sa
littérature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue,
morale, législation, histoire, sentiment, poésie! Si tu laisses diminuer
dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir
à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour
toi et pour les générations qui naîtront de toi; et quand on aura
diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa
place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite
avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en
lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la
face du globe!

Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta
moelle! Voilà de quoi tu te rends complice: tu désertes les lettres pour
les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en
vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance
des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires
et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta
mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux
que leurs services, leur expérience et leurs gloires! Ces gloires
t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends
garde! cela porte malheur de déshonorer ses pères!

Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire
dans Cicéron, si tu n'aimais mieux lire la ballade _à la Lune_ ou les
facéties de tes pamphlétaires que _le Songe de Scipion_; toute la
jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat
des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella,
fut prise d'un épicuréisme insolent, d'une insouciance pour les lettres,
et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque-là, qui
devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du
parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité
romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la
gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la
jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces
têtes chauves étaient les _Scipion_, les _Caton_, les _Cicéron_, les
noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le coeur et
dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs.

Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de
l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même! Prends garde que
les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne
dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux
couronnés de roses; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du
niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions
de l'âme parmi nous; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus
irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du coeur se réfugie
sous les cheveux blancs!

                                        LAMARTINE.

_P. S._ Lis avec moi maintenant ces pages de ton poëte favori, pour
apprendre de lui comment on _délire avec grâce_, et déchires-en ensuite
plus de la moitié, pour apprendre qu'on ne doit chanter que ce qui est
digne d'être pensé, et que la littérature de l'âme est plus impérissable
que la littérature des sens.


Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 3) - Un Entretien par Mois" ***

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