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Title: La Péninsule Des Balkans - Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, - Turquie, Roumanie — Tome I
Author: Laveleye, Émile de, 1822-1892
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Péninsule Des Balkans - Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, - Turquie, Roumanie — Tome I" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



                          ÉMILE DE LAVELEYE



                      LA PÉNINSULE DES BALKANS


             VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE
                    ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE


                                TOME I



                                PARIS
                        FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
               SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie
                 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

                                1888


      BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON
           LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT

             ÉDITEUR A BRUXELLES A _L'ILLUSTRE DÉFENSEUR_
              DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE



INTRODUCTION

SITUATION ACTUELLE DE LA QUESTION BALKANIQUE


Depuis que mon livre sur la péninsule des Balkans a paru, l'attention du
monde entier s'est fixée sur cette région, avec une anxiété croissante.
On craignait qu'il ne s'y produisît entre la Russie et l'Autriche un
choc qui aurait mis en armes et aux prises tous les peuples de l'Europe
et de l'Asie septentrionale, depuis l'Etna jusqu'au cap Nord et depuis
l'Atlantique jusqu'aux rivages lointains de l'océan Pacifique et aux
bouches de l'Amour. Comment ce qui se passe en Bulgarie, dans cette
partie si écartée de notre continent, peut-il à ce point menacer la
paix, que tous les peuples et même, semble-t-il, tous les souverains
désirent également maintenir? C'est que nous touchons à un moment de
l'histoire où vont se décider les destinées de l'Orient et, par suite,
celles de l'Europe tout entière.

La Russie a affranchi la Bulgarie au prix d'immenses sacrifices en
hommes et en argent. Peut-elle souffrir que ce jeune pays, dont elle
comptait faire l'avant-garde de sa marche en avant vers la Méditerranée,
échappe complètement à son influence et devienne l'allié de sa rivale
l'Autriche-Hongrie? L'instant est décisif. Deux éventualités se
présentent: ou bien la Bulgarie se constitue en dehors de l'influence
russe, et malgré la Russie, et plus tard sous les auspices de la Hongrie
se forme une fédération balkanique, que la Roumanie défend dans le camp
retranché créé en ce moment à Bucharest, ou bien la Bulgarie devient la
vassale et le poste avancé de l'empire moscovite. Dans le premier cas,
Constantinople et les rives de la mer Égée échappent définitivement à la
Russie et ce n'est plus que dans les plaines illimitées de l'Asie
qu'elle peut s'étendre. Dans le second cas, la Bulgarie russifiée et un
jour agrandie entraîne la Serbie, prend à revers la Bosnie et, de
Philippopoli, domine le Bosphore; l'occupation de Constantinople par une
armée bulgaro-russe est tôt ou tard inévitable. Deux fois déjà, les
armées russes sont parvenues presque en vue de la Corne-d'Or, et
pourtant leur base d'opération était alors l'Ukraine et elles devaient
s'avancer, d'étape en étape, en franchissant la Moldavie, le Danube et
les Balkans. Partant de la Roumélie, elles arriveraient en quelques
jours à la mer de Marmara et au Bosphore. Il ne faudrait pas longtemps
pour que la Péninsule, slave de race et orthodoxe de religion, devînt,
comme la Finlande, une dépendance du grand empire du Nord. La Grèce
pourrait-elle alors conserver son indépendance? Et quel serait le sort
réservé à l'Autriche-Hongrie, dont les populations slaves, plus
nombreuses que toutes les autres réunies, résisteraient difficilement à
l'attraction presque irrésistible qu'exerce aujourd'hui le principe des
nationalités?

Quand on réfléchit aux termes du problème, on comprend qu'il doit
exister un antagonisme irréconciliable entre la Russie et
l'Autriche-Hongrie. Pour les deux empires, des intérêts vitaux sont en
jeu. Pour la Russie, il s'agit de son expansion vers le Midi et pour
l'Autriche-Hongrie de son existence même. Il faudra des deux côtés
beaucoup de modération, de prudence et d'égards réciproques, si l'on
veut éviter la lutte.

La cause des complications actuelles se trouve dans le traité de Berlin,
qui a coupé la Bulgarie en trois tronçons, malgré les vœux de ses
habitants et au mépris des convenances géographiques et ethniques du
pays. Toutes les occasions d'agitation et de conflit auraient été
prévenues si, par un manque impardonnable de prévoyance, l'Angleterre et
l'Autriche n'avaient pas forcé l'Europe à déchirer le traité si sage de
San-Stéfano obtenu par les victoires de la Russie.

Résumons les événements qui ont amené la situation actuelle et
l'attitude qu'y ont prise les différentes puissances.

Quand je visitai la Bulgarie et la Roumélie, on songeait déjà à réunir
ces deux fragments de la commune patrie; seulement les uns, les
libéraux, voulaient attendre, tandis que les autres, les radicaux,
entendaient précipiter le mouvement.

Dans tout le cours de l'armée 1884, il y eut en Roumélie des meetings
très nombreux et très enthousiastes en faveur de l'Union. Les Russes,
les russophiles et même les consuls de Russie y prenaient part ou les
encourageaient ouvertement.

En même temps s'étaient formés, dans les principales villes des deux
Bulgaries, des comités macédoniens ayant pour but de secourir les
réfugiés de la Macédoine et de réclamer les réformes promises à ce
malheureux pays par le traité de Berlin. Dans l'été de 1885, les chefs
de ces comités, entre autres MM. Zacharie Stoyanoff et D. Rizoff, se
décidèrent à lancer le mouvement en Macédoine; mais ayant appris qu'ils
ne seraient pas soutenus par la Russie, ils crurent devoir utiliser les
forces dont ils disposaient pour faire la révolution en Roumélie. Ils
trouvèrent un appui dévoué chez deux officiers très patriotes et très
influents, le capitaine Panitza et le major Nikolaieff, son beau-frère.
Ils sondèrent le consulat de Russie et les chefs militaires, et ne
rencontrèrent nulle opposition.

On se rappelle comment le gouverneur Christovitch fut enlevé et la
révolution faite en une seule nuit (19 septembre 1885), sans nulle
violence et sans résistance. Ce n'était que l'accomplissement du vœu de
la population tout entière. Le dénouement était prévu et croyait pouvoir
compter sur l'approbation sans réserve de la Russie.

Le prince Alexandre n'avait pu être instruit d'avance de ce coup de
main[1], puisque tout avait été improvisé, et il avait pu, en toute
sincérité, garantir à M. de Giers, qu'il avait rencontré en Allemagne,
le maintien de l'ordre établi. Mais trouvant, à sa rentrée dans le pays,
la révolution faite, il avait dû l'accepter, et dans une proclamation
datée de Tirnova, le 19 septembre, il reconnut l'union, en prenant le
titre de prince de la Bulgarie du Nord et du Sud.

[Note 1: D'après un renseignement sûr, il aurait été instruit de ce
qui se préparait sept jours à l'avance, mais il n'avait aucun moyen
d'empêcher le mouvement en Roumélie.]

Aussitôt se révéla l'opposition entre l'Angleterre et la Russie. Faisant
toutes deux complètement volte-face, la première approuva l'union,
qu'elle avait tant combattue à Berlin, et la seconde l'attaqua, alors
qu'elle avait failli risquer la guerre pour la maintenir cinq ans
auparavant.

Dans une note collective en date du 13 octobre, les puissances déclarent
«qu'elles condamnent cette violation du traité et qu'elles comptent que
le sultan fera tout ce qu'il pourra, sans abandonner ses droits de
souveraineté, pour ne pas faire usage de la force dont il dispose». Dans
la conférence des ambassadeurs, qui se réunit le 5 novembre à
Constantinople, la Russie se montra complètement hostile à l'union des
deux Bulgaries. Contrairement aux intentions des autres puissances, elle
alla même jusqu'à pousser la Porte à s'y opposer par les armes.

L'Angleterre était représentée alors en Turquie par un diplomate
éminent, plein d'esprit et de ressources et connaissant à fond les
hommes et les choses de l'Orient, sir William White. Il parvint à
empêcher toute résolution décisive au sein de la conférence, et, en même
temps, il ménagea une entente directe entre le prince Alexandre et la
Porte, qui n'avait nulle envie d'intervenir en Roumélie.

L'Autriche et l'Allemagne avaient accepté, dès le début, l'union des
deux Bulgaries comme un fait accompli. Le 22 septembre, le comte Kálnoky
disait à l'ambassadeur anglais à Vienne: «La reconnaissance par le
prince Alexandre de la souveraineté du sultan est importante, parce
qu'elle facilite la conduite à suivre par la Porte, si elle est disposée
à reconnaître le changement qui s'est effectué. Ce n'est pas l'union des
deux provinces que chacun attendait tôt ou tard, mais la façon dont elle
s'est faite qui a soulevé des objections.» (_Blue Book_ anglais, Turkey,
I, n°. 53.)

Le prince de Bismarck arrêta net toute velléité d'intervention militaire
turque qui aurait pu se produire. «Je viens de voir M. Thielman, le
chargé d'affaires allemand, écrit sir William White le 25 septembre, et
il m'informe qu'il a reçu du prince de Bismarck des instructions à
l'effet de dissuader les Turcs de passer la frontière. Depuis le début,
le sultan est disposé à s'abstenir». (_Blue Book_, I, n° 50.)

Lorsque plus tard un accord intervint entre la Porte et le prince
Alexandre, l'Autriche et l'Allemagne n'y firent d'objection que parce
qu'on n'avait pas assez tenu compte des vœux des populations. Le comte
Kálnoky dit à l'ambassadeur anglais à Vienne «que cet accord pourrait
être notifié avec avantage dans le sens d'une extension plutôt que d'une
restriction, afin d'amener un règlement final satisfaisant, et il citait
la clause nommant le prince Alexandre gouverneur général de la Roumélie
pour cinq ans, alors qu'il aurait fallu le nommer à vie. Il exprima
l'opinion que l'arrangement devait être de nature à satisfaire les
populations de la Bulgarie et de la Roumélie, aussi bien que le prince,
afin d'éviter une nouvelle agitation.» (_Blue Book_, II, n° 133.)

Tandis que l'Autriche et l'Angleterre, entièrement d'accord, et même
l'Allemagne et l'Italie, acceptaient comme inévitable l'union des deux
Bulgaries et que la Porte s'y résignait, la Russie la combattit avec
acharnement, contrairement aux sentiments de la nation russe, car nous
voyons dans le _Blue Book_ anglais (_B. B._, I, n° 161) que les
officiers russes à Philippopoli applaudirent à la révolution du 18
septembre, jusqu'au moment où des instructions en sens contraire leur
arrivèrent.

Dans ses conversations avec le ministre anglais à Saint-Pétersbourg, M.
de Giers soutenait, en contradiction avec les faits connus de tous, «que
l'union n'était nullement réclamée par le sentiment national et que la
décision des Bulgares de mourir pour la patrie et leur enthousiasme
patriotique étaient des inventions de la presse.» (_B. B._, I, n°402.)
Il insistait sans cesse sur le respect absolu du traité de Berlin et sur
le rétablissement du _status quo ante_ (_B. B._, n° 411 et 495.) «En
résumé, dit sir R. Morier, le gouvernement russe est décidé à s'opposer
à la réunion des deux provinces, sous n'importe quelle forme.» (_B. B._,
I, n° 529.)

Dans la séance de la conférence du 25 novembre, l'ambassadeur de Russie,
M. de Nélidoff, demanda que la base de toutes les délibérations fût «le
rétablissement de l'ordre, en conformité avec les stipulations du traité
de Berlin», ce qui impliquait un veto absolu à l'union des deux
Bulgaries.

Quelques jours plus tard, le consul de Russie à Philippopoli menaça les
notables rouméliotes de l'intervention des troupes turques, s'ils
n'acquiesçaient pas immédiatement aux demandes de la Porte. Les notables
répondirent fièrement qu'ils repousseraient les Turcs et qu'ils avaient
sur la frontière une armée de 70,000 hommes prête à combattre quiconque
passerait leur frontière. (_B. B._, II, n° 57.)

Pourquoi la Russie persista-t-elle à défendre seule le traité de Berlin,
qu'elle avait tant maudit, et à combattre la réalisation du but
principal de son traité de San-Stéfano?

Les journaux russes ont prétendu que l'empereur Alexandre a pris cette
attitude pour prouver à tous qu'il n'avait ni encouragé ni approuvé la
révolution rouméliote, mais chacun savait que le mouvement avait été
improvisé sur place et à l'insu de toutes les chancelleries. Le 20
septembre, le comte Kálnoky dit à l'ambassadeur anglais à Vienne: «Ce
mouvement a été préparé en Bulgarie, mais sans la connivence et sans la
connaissance du czar ou du gouvernement russe, qui ont été aussi
surpris que nous.» (_B. B._, I, n° 9.)

Le 10 octobre, M. Tisza, répondant dans le Parlement hongrois à une
interpellation du député Szilagyi, s'exprima ainsi: «Nous savions qu'il
existait en Bulgarie une aspiration vers l'union des deux provinces.
Cette aspiration était bien connue de tous ceux qui suivaient les
événements dans ce pays. L'an dernier, quand ce mouvement s'accentua,
plusieurs des grandes puissances intervinrent pour maintenir le _statu
quo_, mais ni nous, ni aucun autre gouvernement ne prévoyait ce qui
devait arriver le 18 septembre, à la suite d'une conspiration et d'une
révolution.»

La Russie elle-même savait que le prince Alexandre n'y était pour rien.
Car le 21 novembre M. de Giers dit au ministre anglais à
Saint-Pétersbourg «que la révolution n'avait pu être ni préparée ni
exécutée par le prince de Bulgarie, parce qu'il n'avait pas les
capacités nécessaires pour conduire une entreprise de cette importance».
(_B. B._, I, n° 74.)

Les Russes accusent le prince de Battenberg de s'être montré ingrat
envers la Russie et d'avoir adopté à son égard une politique hostile. Il
n'en est rien: le prince n'avait aucun intérêt à se brouiller avec le
czar, mais il n'avait pu se résoudre à être le très humble serviteur des
deux proconsuls russes, les généraux Kaulbars et Soboleff, qui
entendaient lui imposer leur volonté de la façon la plus impérieuse et
la plus insolente. Les officiers et les fonctionnaires russes avaient
provoqué une grande irritation d'abord, parce qu'ils ne cachaient par
leur dédain pour la manière de vivre simple et rustique de leurs
protégés, et ensuite parce que leurs dépenses extravagantes offensaient
les sentiments d'économie des Bulgares, qui savaient que cet argent si
follement gaspillé était le leur.

Le véritable motif de l'opposition du czar à l'union des deux Bulgaries
semble être celui-ci. La Russie, en affranchissant la Bulgarie au prix
d'une guerre très coûteuse et très meurtrière, avait espéré que cette
province, bientôt russifiée, serait restée entièrement sous sa
dépendance, comme la Bosnie sous celle de l'Autriche. Les troupes
bulgares, exercées et commandées par des officiers russes, devaient
former un ou deux corps de sa propre armée. L'assimilation semblait
d'autant plus facile, que la langue bulgare est de tous les dialectes
slaves celui qui se rapproche le plus du russe, et que le clergé et les
paysans--lesquels constituent presque toute la population--étaient
entièrement dévoués «au Czar libérateur».

Mais la Russie se montra très malhabile. Elle traitait les Bulgares et
leur prince en moudjiks. Elle provoqua ainsi une résistance qui alla
grandissant et qui devait fortifier la révolution du 18 septembre, faite
par le parti démocratique. Elle craignait que la Bulgarie, unifiée sans
son appui et à son insu, ne devînt un État renfermant tous les éléments
d'un développement libre et autonome, qui, comme la Roumanie, entendrait
défendre son indépendance et ne voudrait à aucun prix devenir la vassale
du despotisme moscovite. Elle se persuada que son intérêt lui commandait
de s'opposer, par tous les moyens, à l'unification de la nationalité
bulgare; ne comprenant pas qu'elle luttait contre un mouvement
irrésistible et qu'elle sacrifiait ainsi parmi ses frères du Sud sa
popularité si chèrement acquise.

La Serbie, voyant la Bulgarie menacée par la Porte et abandonnée par la
Russie, crut le moment opportun pour lui enlever quelques districts du
côté de Trn et de Widdin, en invoquant le respect du traité de Berlin et
l'équilibre des forces dans la Péninsule. On se rappelle cette courte
campagne, où l'armée bulgare et le prince Alexandre déployèrent des
qualités militaires qui surprirent toute l'Europe. A Slivnitza, le corps
d'invasion serbe, deux fois plus nombreux que les milices bulgares, est
repoussé le 15 novembre après deux jours de combats acharnés.

Du 20 au 28 novembre, le prince Alexandre conduit ses troupes
victorieuses à travers le col du Dragoman à Pirot, qui est pris
d'assaut, et il marchait sur Nisch, quand le ministre d'Autriche
l'arrêta, en le menaçant de faire avancer un corps autrichien. Le 2
décembre est conclu un armistice qui est converti en un traité de paix
signé à Bucharest le 3 mars par M. Mijatovitch au nom de la Serbie, par
M. Guechoff au nom de la Bulgarie, et par Madgid-Pacha au nom de la
Turquie.

Le prince de Battenberg fit ce qu'il put pour se réconcilier avec le
czar. Il alla jusqu'à attribuer le mérite de ses victoires aux
instructeurs russes qui avaient formé son armée. Tout fut inutile: rien
ne put apaiser les rancunes de l'empereur Alexandre. Le prince alors se
retourna vers la Porte, et un accord se fit. Il fut reconnu gouverneur
général de la Roumélie, avec l'approbation de la conférence des
ambassadeurs.

Aux élections pour l'Assemblée générale des deux Bulgaries, l'opposition
n'obtint que dix nominations sur quatre-vingt-neuf, malgré les intrigues
russes.

La proclamation de l'unité bulgare, qui eut lieu le 17 juin 1886, fut
saluée avec un enthousiasme patriotique et dans la Sobranié et dans tout
le pays. Les trente membres turcs du Parlement votèrent tous pour la
réunion, et dans la guerre contre la Serbie, les soldats musulmans
furent les premiers à se rendre à la frontière pour défendre la commune
patrie; ce qui prouve que les Turcs n'avaient nullement à se plaindre du
gouvernement bulgare et qu'ils ne regrettaient pas l'administration
ottomane.

On n'a pas oublié les événements qui suivirent: le prince arrêté, la
nuit du 21 août, dans son palais à Sophia par une bande d'officiers
mécontents que soudoyait l'or russe, ainsi qu'osa le dire hautement lord
Salisbury à un banquet du lord-maire (9 novembre 1886), en présence de
l'ambassadeur de Russie; le prince rappelé par l'armée et par le peuple,
reçu en triomphe dans sa capitale, et essayant de fléchir le czar, à
force de condescendance et d'humilité, puis désespérant de pouvoir
résister à l'hostilité implacable de la Russie et quittant le pays; la
régence nationale maintenant l'ordre, malgré les tentatives
d'insurrection tentées de différents côtés, grâce aux intrigues et à
l'argent de la Russie, qui ne rougit pas de prendre sous sa protection
des traîtres pires que les nihilistes, puisqu'ils avaient trahi leur
pays et fait prisonnier leur souverain légitime; la tournée du général
Kaulbars, où l'odieux se mêle au ridicule; ce représentant d'une
puissance étrangère haranguant la foule, échangeant des injures avec les
assistants dans les meetings, poussant les officiers à la révolte, et
enfin obligé de s'en retourner, après avoir constaté son impuissance;
plus tard, le prince de Saxe-Cobourg élu malgré les protestations
menaçantes de la Russie et l'opposition de commande de la Porte, et le
nouveau régime sanctionné par le vote presque unanime de l'Assemblée
nationale.

A plusieurs reprises, on avait cru qu'un conflit était inévitable. Le
général Kaulbars avait annoncé que si les Bulgares ne se soumettaient
pas à ses volontés, les Cosaques viendraient les mettre à la raison. Des
canonnières russes croisaient devant Bourgas et Varna, et des troupes
russes se massaient sur les bords de la mer Noire. Mais le comte Kálnoky
à Vienne et le ministre Tisza à Pesth firent entendre, au sein de leur
Parlement, un langage si net et si tranchant qu'on dut croire qu'il ne
serait pas désavoué par l'Allemagne.

Au mois d'octobre 1886, M. Tisza s'exprima ainsi: «Lorsque j'ai eu pour
la première fois, en 1868, l'occasion de me prononcer sur la question
d'Orient, j'ai déclaré que s'il se produisait des changements dans cette
région, nos intérêts exigeaient que les populations qui habitent ces
pays devinssent des États indépendants. Je pense, comme notre ministre
des affaires étrangères, que cette solution est encore aujourd'hui celle
qui répond le mieux aux intérêts de notre monarchie et que celle-ci,
repoussant toute idée d'agrandissement ou de conquête, doit employer
tous ses efforts et toute son influence à favoriser le développement de
ces États et à empêcher l'établissement, non admis par les traités, du
protectorat ou de l'influence prépondérante d'une puissance étrangère
dans la presqu'île des Balkans... Le gouvernement s'en tient à l'opinion
déjà plusieurs fois exprimée par lui que, d'après les traités existants,
aucune puissance n'est autorisée à prendre dans la péninsule des Balkans
l'initiative d'une action armée isolée, non plus qu'à placer cette
région sous son protectorat, et qu'en général toute modification dans la
situation politique ou dans les conditions d'équilibre dans les pays
balkaniques ne peut avoir lieu qu'en vertu d'un accord des puissances
signataires du traité de Berlin.»

Le 13 novembre, au sein de la commission des affaires étrangères de la
Délégation hongroise siégeant à Pesth, le comte Kálnoky parla d'une
façon non moins nette, faisant de plus allusion aux alliances sur
lesquelles il croyait pouvoir compter: «Tant que le traité de Berlin est
en vigueur, dit-il, les intérêts de l'Autriche-Hongrie seront en
sécurité, et si nous étions forcés d'intervenir pour faire respecter ce
traité, nous pourrions compter sur la sympathie et sur le concours de
toutes les puissances qui sont décidées à maintenir les traités
européens. L'an dernier, j'ai dit que l'union de la Bulgarie et de la
Roumélie n'était pas contraire à nos intérêts et que c'était la Turquie
qui avait négligé de restaurer en Roumélie l'autorité qui lui était
garantie par le traité de Berlin. Si cependant la Russie avait pris
prétexte de cette union pour envoyer un commissaire en Bulgarie et pour
y prendre en mains les rênes du gouvernement, et si elle avait pris des
mesures pour occuper les ports ou le pays tout entier, nous aurions,
quoi qu'il pût arriver, pris une décision. Mais le gouvernement crut
qu'il était nécessaire d'abord de prévenir des actes semblables, et
c'est dans ce sens que nous avons agi. Je pense qu'il est désirable que
les discussions de nos Délégations montrent que personne dans notre
monarchie ne veut la guerre. Tous nous désirons la paix, mais point
cependant à tout prix.»

Ces paroles de MM. Kálnoky et Tisza signifiaient clairement qu'une
intervention armée de la Russie en Bulgarie serait un _casus belli_.
Elles répondaient au sentiment général de l'Autriche-Hongrie, car les
deux présidents élus des Délégations, M. Smolka pour la Cisleithanie,
et M. Tisza, le frère du ministre, pour la Transleithanie, avaient, à
l'ouverture des séances, prononcé des discours encore plus fermes et
même plus belliqueux. «Les peuples de la monarchie, et en première ligne
les Hongrois, avait dit M. Tisza, pensent avec raison que les grands
intérêts qu'a le pays en Orient ne sauraient, à aucun prix, être
abandonnés et qu'il faudrait les sauvegarder, dût-on même pour cela
affronter un conflit armé.» De son côté, M. Smolka, après avoir constaté
que l'empereur François-Joseph a su maintenir la paix, avait posé la
question de savoir si, en présence des graves événements extérieurs,
cette même paix est assurée pour l'avenir, et il avait répondu en
élevant des doutes à cet égard. «Fidèle à sa tradition, avait ajouté M.
Smolka, la Délégation, cette fois encore, ne se refusera pas à
reconnaître que maintenant, plus que jamais, il convient de tout mettre
en œuvre pour que l'Autriche-Hongrie soit à même de prendre, dans le
conseil des nations, la place qui impose le respect à laquelle elle a
droit, de telle sorte qu'on sache bien que ses peuples loyaux sont
fermement résolus à sauvegarder, quoi qu'il arrive, sa haute situation,
à la défendre par tous les moyens, même par l'_ultima ratio_.»

Dans son discours du 13 novembre, le comte Kálnoky avait clairement fait
entendre qu'en barrant le chemin à la Russie, il pouvait compter sur
l'appui de l'Angleterre et de l'Italie. «Les vues identiques, avait-il
dit, du gouvernement anglais, au sujet de l'importante question
européenne engagée en ce moment, et son désir de maintenir la paix nous
permettent d'espérer que l'Angleterre se joindrait aussi à nous, en cas
de nécessité.»

Quant à l'Italie, il avait insisté sur les relations amicales existant
entre ce pays et l'Autriche-Hongrie et il avait admis «toute
l'importance des intérêts de l'Italie comme puissance méditerranéenne,
qui ne pouvait voir sans s'émouvoir un changement dans la balance des
pouvoirs en Orient. L'Italie, de son côté, comprenait qu'il était
nécessaire de garantir les intérêts de l'Europe en Orient et elle
comptait que l'entente politique actuelle se maintiendrait, au grand
avantage de leurs intérêts respectifs».

Le comte Kálnoky n'hésitait pas à dire que, «si l'Autriche-Hongrie était
obligée d'intervenir d'une façon décidée en Orient, son programme
trouverait des adhérents et des appuis et serait soutenu par toutes les
puissances.»

Il parlait «des intérêts communs qui unissaient l'Allemagne et
l'Autriche et qui étaient la base de leur amitié, sans toutefois
qu'aucun des deux États eût renoncé à son action indépendante au point
de devoir soutenir en tout son allié. Mais en ce qui concernait la
Bulgarie, il n'existait pas entre les deux cabinets la moindre
divergence d'opinion, mais au contraire des sentiments les plus amicaux
de confiance réciproque.»

La Russie, voyant se dresser devant elle une coalition de toutes les
puissances, la France exceptée, crut prudent de ne pas envoyer en
Bulgarie les Cosaques annoncés par le général Kaulbars. Elle avait donc
fait une déplorable campagne; car, outre le désagrément d'une retraite
tardive et maladroite, elle s'était aliéné les sympathies des
populations qui lui devaient leur indépendance. Les leçons de l'histoire
profitent peu, car la Russie avait précédemment commis la même faute en
Serbie. Après avoir obtenu pour les Serbes, en 1820, une indépendance
presque complète, elle entretint dans le pays une agitation permanente,
afin de le forcer de se jeter dans ses bras. A force d'or, elle suscita
une série de conspirations et de rébellions et elle força successivement
Milosch, le prince Michel et Alexandre Kara-George à abdiquer et à se
réfugier en Autriche. Fatigués de ces intrigues, les Serbes finirent par
se soustraire complètement à l'influence de la Russie, et quoique
récemment ce soit aux victoires russes que la Serbie doive ses derniers
agrandissements, ce n'est pas à Saint-Pétersbourg que Belgrade demande
ses inspirations.

La Russie veut-elle faire de la Bulgarie une province vassale, alors il
faut y envoyer régner une de ses créatures, appuyée sur des régiments
moscovites. Si le prince jouit d'une certaine indépendance et s'il n'est
soutenu que par des troupes bulgares, il devra agir dans l'intérêt du
pays, ou il sera renversé par ses sujets. S'il doit, au contraire, obéir
aux instructions du czar, la pratique du régime constitutionnel sera
impossible. Même avec le secours du coup d'État, le prince de Battenberg
n'a pu continuer à gouverner en opposition avec les sentiments et les
vœux du pays. Ce que veut la Russie ne peut être obtenu que par une
occupation permanente.

En présence d'une semblable éventualité, quelle serait l'attitude des
puissances?

La Turquie, par déférence pour la Russie, peut bien envoyer au prince
Ferdinand la déclaration qu'il règne à Sophia contrairement au traité de
Berlin; mais le sultan comprend qu'il ne peut tolérer les aigles russes
en Roumélie sans avoir à se préparer à passer bientôt en Asie.
L'Autriche et surtout la Hongrie ne souffriront jamais que la Bulgarie
devienne une dépendance de la Russie. Les deux ministres dirigeants
Kálnoky et Tisza ont déclaré avec une netteté presque menaçante qu'ils
s'y opposeraient par les armes. On parle parfois d'un partage qui
pourrait se faire entre les deux empires qui se disputent la péninsule
balkanique, l'Autriche prenant la moitié occidentale avec Salonique et
la Russie la moitié orientale avec Constantinople. Mais la position de
l'Autriche ne serait pas tenable. Un des écrivains militaires russes les
plus capables, le général Fadéeff, a dit que le chemin qui va de Moscou
à Constantinople passe par Vienne. Rien n'est plus vrai. L'Autriche
devra être réduite à l'impuissance avant qu'elle permette que la Russie
occupe les rives du Bosphore.

Si l'Autriche intervenait pour empêcher l'entrée des Russes en Bulgarie,
sur quels alliés pourrait-elle compter? Le traité d'alliance
austro-italo-allemand, que M. de Bismarck a cru bon de publier
récemment, n'oblige l'Allemagne et l'Italie à venir au secours de
l'Autriche que si elle était attaquée par la Russie; et on ne peut
soutenir qu'en occupant la Bulgarie, la Russie attaquerait l'Autriche.
Dans son discours du 6 février dernier (1888), M. de Bismarck semble
avoir fait entendre que, dans ce cas, l'Allemagne ne devrait pas
secourir son alliée. «Y aurait-il, a dit le chancelier, des difficultés
si la Russie voulait faire valoir ses droits en Bulgarie à main armée?
Je n'en sais rien, et cela ne nous regarde pas. Nous n'allons ni appuyer
ni conseiller l'action violente et je ne crois pas qu'on y soit disposé.
Je suis même à peu près sûr que cette disposition n'existe pas.» En
outre, contrairement à l'opinion exprimée par les ministres autrichiens
et hongrois, le prince de Bismarck a reconnu à la Russie le droit de
réclamer une influence prépondérante en Bulgarie, en raison des
sacrifices qu'elle a faits pour affranchir ce pays; et à l'appui de
cette appréciation, il soutient en ce moment (avril 1888) à
Constantinople l'opposition de la diplomatie russe au maintien du prince
Ferdinand à Sophia. Néanmoins, il n'est pas probable que l'Allemagne
puisse ne pas venir en aide à l'Autriche, si cette puissance était
amenée à s'opposer, par la force, à l'entrée d'un corps d'armée russe en
Bulgarie. MM. Kálnoky et Tisza n'auraient point fait entendre en automne
1886, au sein des Délégations, un veto aussi net sans avoir consulté
Berlin. M. de Bismarck, en expliquant la publication du traité
d'alliance et dans sa lettre récente au comte Kálnoky, à propos de la
mort de l'empereur Guillaume, a parlé avec insistance de la communauté
d'intérêts qui est la base solide de l'entente des deux empires. Or, il
ne peut ignorer que l'Autriche-Hongrie considère l'indépendance de la
Bulgarie comme un intérêt vital pour elle. Si le traité d'alliance ne
signifie pas que l'Autriche trouverait un appui, quand elle s'opposerait
à une occupation russe de la Bulgarie, ce traité serait pour elle de
nulle valeur, car il n'est pas à prévoir que la Russie aille envahir les
provinces autrichiennes. Si le czar n'a pas mis à exécution les menaces
qu'avait fait entendre le général Kaulbars, c'est apparemment parce
qu'il sait que l'Autriche ne serait pas, en fin de compte, seule à lui
tenir tête.

Comme l'a fait entendre M. Kálnoky, l'Autriche pourrait aussi compter
sur l'Italie et même, en certaine mesure, sur l'Angleterre. Certes, le
gouvernement anglais n'a signé avec les États de la triple alliance
aucun traité et on peut ajouter, je pense, qu'il n'a même pris aucun
engagement, parce que l'opinion publique et le Parlement ne veulent pas
que l'Angleterre prenne à l'avance une position décidée dans les
affaires du continent. Toutefois, plusieurs causes pourraient entraîner
l'Angleterre dans le conflit. D'abord, tous les partis sont favorables à
l'indépendance de la Bulgarie et opposés par conséquent à une
intervention russe. M. Gladstone, sur ce point, approuve complètement
l'attitude de lord Salisbury[2]. En second lieu, si les armées russes
victorieuses s'avançaient dans la Péninsule, il est presque certain que
la flotte anglaise entrerait dans la mer Noire pour les arrêter. Enfin,
si un choc doit avoir lieu tôt ou tard entre la Russie et l'Angleterre,
il vaut mieux pour elle combattre le colosse moscovite en Europe que
dans les déserts de l'Asie centrale ou dans les gorges de l'Afghanistan.

[Note 2: Des députés bulgares s'étaient adressés à M. Gladstone pour
le prier «d'élever encore une fois, en faveur de la Bulgarie, sa voix si
puissante, qui a toujours été écoutée avec tant de respect et de
sympathie par la grande nation russe, afin d'éloigner par ses conseils
et sa médiation les graves dangers qui menaçaient leur pays et de sauver
leur liberté et leur indépendance, dont la conquête avait reçu naguère
son noble appui».

M. Gladstone leur répondit par la lettre suivante:

Hawarden Castle, 7 novembre 1886.

Messieurs,

J'ai eu l'honneur de recevoir votre appel, me demandant une déclaration
publique relative aux affaires de la Bulgarie, et vous voulez bien
rappeler ce que j'ai fait pour cette cause il y a maintenant dix ans.
Mes opinions et mes désirs concernant les provinces émancipées ou
autonomes de l'empire ottoman ont été toujours les mêmes. Je considère
les libertés qu'elles ont obtenues du sultan comme devant être à leur
usage et à leur profit et elles ne doivent être ni en tout ni en partie
remises à nul autre. Ce fut un acte magnanime de la part du précédent
empereur de Russie d'avoir obtenu pour la Bulgarie la liberté soumise à
certaines obligations légitimes; mais si les Bulgares devaient être
réduits en servitude, la noblesse de cet acte viendrait à disparaître.
Je conserve l'espoir que le souverain actuel de la Russie sera fidèle
aux traditions qui méritèrent a son regretté prédécesseur un juste
tribut d'honneur et de gratitude. Je n'ai pas cru devoir élever ma voix
en ce moment, parce que j'ai eu et ai encore la conviction
qu'heureusement en Angleterre il n'y a nulle différence d'opinion à ce
sujet, et je n'ai aucune raison de croire que ce sentiment du
Royaume-Uni n'est pas fidèlement représenté dans les conseils de
l'Europe par notre ministre actuel des affaires étrangères.

J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très dévoué serviteur.

W.-E. Gladstone.]

Les journaux radicaux anglais ont prétendu récemment que l'Angleterre
pourrait voir sans crainte et même avec avantage pour son commerce les
Russes occuper Constantinople. Cela serait vrai si l'Angleterre se
résignait à perdre les Indes ou du moins le passage par le canal de
Suez. Mais quel homme d'État anglais oserait préconiser semblable
politique? Les Russes établis à Constantinople domineraient l'Asie
Mineure et pourraient sans difficulté envoyer à Suez, par terre, une
armée assez puissante pour rendre vaine toute résistance. Il s'ensuit
que l'Angleterre a un intérêt non moindre que l'Autriche à ne point
permettre que la Bulgarie tombe aux mains de la Russie.

N'oublions pas de parler de la Roumanie, qui a été récompensée de
l'utile secours qu'elle avait apporté aux Russes par la perte d'une
partie de son territoire. Elle voit clairement que si la Russie occupait
la Bulgarie, elle serait entourée de toutes parts et perdrait bientôt
son indépendance. Elle ne veut donc plus accorder le passage aux armées
russes et c'est pour s'y opposer qu'elle fait en ce moment de Bucharest
un immense camp retranché imprenable, sauf par un blocus très prolongé
et presque impossible. Qu'il y ait ou non un traité, l'Autriche peut
compter sur l'appui très précieux de la Roumanie, car l'intérêt national
commande cette entente.

Pour faire face à presque toute l'Europe, la Russie aurait-elle le
secours de la France? C'est probable, et l'armée française, si
nombreuse, si brave, si bien équipée, suffirait presque pour rétablir
l'équilibre. Mais quand et comment la France interviendrait-elle? Si,
comme c'est probable, l'Allemagne observe, au début, une neutralité
armée et bienveillante pour l'empire austro-hongrois, mais sans prendre
part à la lutte, la France ira-t-elle déclarer la guerre à l'Autriche,
qu'elle ne peut atteindre que par mer, alors que celle-ci défendrait
l'indépendance des peuples affranchis des Balkans, cette cause qui
devrait être chère aux Français, comme elle l'est aux Italiens! Il y
aurait beaucoup d'hésitations et de temps perdu, et dans cet intervalle
le sort de la campagne pourrait se décider.

Heureusement, au moment où j'écris ces lignes, le danger de cet
épouvantable conflit que chacun redoute et croit toujours prochain
semble s'éloigner. L'empereur de Russie n'est nullement belliqueux,
dit-on; il désire sincèrement maintenir la paix. En outre, il doit
savoir que si la guerre devait éclater, elle serait «poussée à fond»
comme le voulait M. de Bismarck en 1866, pour le cas où l'Autriche
n'aurait pas accepté ses conditions. On a même indiqué quelles seraient
en cas de victoire complète les exigences de l'Allemagne et de
l'Autriche: la Pologne reconstituée dans ses limites anciennes et
reconnue indépendante, sous un archiduc autrichien; les provinces
baltiques annexées à la Prusse, la Bessarabie, où habitent beaucoup de
Roumains, cédée à la Roumanie; la Finlande restituée à la Suède et la
Russie rejetée ainsi au delà du Dnieper et devenue presque une puissance
asiatique. Mais c'est en parlant d'elle qu'on peut dire très justement
qu'il ne faut pas vendre ni se partager la peau de l'ours avant de
l'avoir abattu.

Sans s'arrêter à discuter ces prévisions lointaines et peut-être
chimériques, on ne peut nier que l'avenir en Orient est incertain et
menaçant. Que le prince de Cobourg se maintienne à Sophia ou qu'il en
soit éloigné par l'abandon de ses sujets ou par une révolte militaire,
la question reste entière[3]. La Russie ne veut pas que la Bulgarie
échappe définitivement à son influence et l'Autriche ne veut pas que les
Russes dominent sur les Balkans. Il n'est qu'une solution qui puisse
écarter le danger de guerre, en donnant satisfaction à tous les
intérêts: ce serait de réunir, dans une confédération à liens très
lâches, et en respectant pleinement les autonomies nationales, la
Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Turquie d'Europe et même la Grèce.
Les trois bases essentielles seraient: union douanière, tribunal suprême
fédéral pour régler les différends, et secours réciproque en cas
d'attaque. Je ne puis croire chimérique cette idée que j'ai développée
dans le second volume de mon livre _La Péninsule des Balkans_, car elle
a été préconisée depuis longtemps par M. Gladstone et récemment par M.
Tisza, le premier ministre de Hongrie, par M. Ristitch, premier
ministre de Serbie, et aussi par un éminent musulman hindou, le nawab
sir Salar Jung, dans une excellente étude faite sur place de l'état
actuel de l'empire ottoman. (_Nineteenth Century_, oct. 1887.)

Avril 1888.

[Note 3: Pour le côté diplomatique de la question, on consultera le
travail si consciencieux de M. Rolin-Jæquemyns dans la _Revue de Droit
international_, t. XIX (1887), no 2: _Documents relatifs à la question
bulgare_.]



EN DEÇA ET AU DELA DU DANUBE



CHAPITRE PREMIER

WURZBOURG SCHOPENHAUER--LUDWIG NOIRÉ


Je publie ces notes de voyage telles qu'elles ont été écrites, au jour
le jour. Pour en faire pardonner la forme très familière, j'invoquerai
deux précédents: les _Notes sur l'Angleterre_, de Taine, qui sont un
chef-d'œuvre, et les _Mémoires d'un touriste_, de Beyle, qui peignent,
d'une façon si vraie et si amusante, la vie de province en France, après
1830. Je n'aurai certes ni la profondeur du premier, ni l'esprit du
second; mais je m'efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j'ai
vu et entendu, sans reculer devant les détails précis qui, parfois, font
mieux comprendre une situation que des appréciations générales.

Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la
péninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les
quinze dernières années ont apportés à ce régime patriarcal de
possession collective de la Zadruga et des communautés de famille
(_Hauscommunionen_), qui m'avaient inspiré un enthousiasme archaïque et
poétique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m'ont sévèrement
reproché, mais qu'a partagé Stuart Mill et qu'a compris sir Henry Maine.
Je verrai d'abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo,
sous la conduite de l'évêque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon
enquête en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tâcherai en même temps
de me rendre compte de la situation politique et économique de ces pays,
dont j'ai déjà parlé dans mon livre _La Prusse et l'Autriche depuis
Sadowa_.

Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces
populations se transforment rapidement. Sous l'influence des chemins de
fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec
l'Europe occidentale, elles ne tarderont pas à abandonner leurs coutumes
locales et leurs institutions primitives, pour adopter la législation et
la manière de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles
renonceront à leurs costumes pittoresques et à leurs usages séculaires,
pour s'habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser à
la façon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est
déjà bien changé, me dit-on.

Pour aller à Vienne, je descends le Rhin. Le _Vater Rhein_ est aussi
devenu méconnaissable: _quantum mutatus ab illo_; comme il est différent
de ce que je l'ai vu, quand j'ai parcouru ses bords, la première fois, à
pied et suivant pas à pas les étapes de Victor Hugo, dont le _Rhin_
venait de paraître. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects
de la nature qu'offrait le vieux fleuve, s'ouvrant de force un passage à
travers la barrière des roches tourmentées et des soulèvements
volcaniques. Le vigneron a établi ses cultures dans les moindres
anfructuosités des schistes abrupts. Pour escalader les déclivités trop
à pic, il a construit des terrasses en pierres sèches. Partout ces
escaliers géants montent jusqu'au sommet des pics et des ravins, et
ainsi les rangées uniformes des vignes prennent d'assaut Le burg bâti
sur un monceau de laves.

Le _Maus_ et le _Katz_, le _Chat_ et la _Souris_, ces sombres repaires
des burgraves, maintenant enguirlandés de pampres verts, ont perdu leur
aspect farouche. La Loreley fait «du petit vin blanc», et si la Sirène
enivre encore les matelots, ce n'est plus avec les chants de sa harpe,
mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses
_Burgraves_ et Heine n'y écrirait plus son _Lied_.

    Ich weiss nicht, was soll es bedeulen,
    Dass ich so traurig bin;
    Ein Mârchen aus alten Zeiten,
    Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

En dessous des rochers transformés en vignobles, l'ingénieur des ponts
et chaussées a emprisonné les eaux du fleuve dans une digue continue de
blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajustés forment un mur
noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu à la barbe limoneuse
porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivière, des
épis s'avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour
conquérir des prairies, grâce au travail naturel et lent du colmatage.
Le flot arrive ainsi dix heures plus tôt de Mannheim à Cologne, et les
dangers de la navigation, célèbres dans les légendes, ont disparu. Sur
l'_embankment_ noir, d'énormes chiffres blancs indiquent, paraît-il, à
quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux côtés, un
chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux à
vapeur de toute grandeur, de toute forme et à tout usage: steamers à
trois ponts pour touristes, comme aux États-Unis; petits bateaux de
plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs à aubes et à
hélice, toueurs sur chaîne flottante, dragueurs, etc.; une traînée
continue de fumée noire, vomie par les centaines de cheminées des
navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent
les rives sont si admirablement entretenues, qu'on n'y voit pas trace
d'ornière, et elles sont bordées d'arbres fruitiers et de prismes de
basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais
le but est de montrer aux voitures la route à suivre pendant les nuits
obscures. Quand un chemin s'en détache à droite ou à gauche, les arbres
des deux côtés de l'entrée sont aussi peints en blanc, afin qu'on évite
d'accrocher. Nulle part, je n'ai vu un grand fleuve aussi parfaitement
endigué, dompté, domestiqué, utilisé, plié à tous les services que
réclame l'homme. Le libre Rhin d'Arminius et des burgraves est mieux
discipliné et «astiqué» qu'un grenadier du Brandebourg. L'économiste et
l'ingénieur admirent, mais le peintre et le poète gémissent. Buffon,
dans un morceau que reproduisent tous les cours de littérature, entonne
un hosanna en l'honneur de la nature cultivée, et n'a pas de mots assez
forts pour exprimer l'horreur que lui inspire la nature sauvage,
«brute», comme il l'appelle. Aujourd'hui, nous éprouvons un sentiment
tout opposé. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles,
dans la région des neiges éternelles et au centre des continents
inexplorés, des lieux que n'a pas transformés la main de l'homme et où
nous pouvons contempler la nature dans sa virginité inviolée. La
civilisation nous étouffe. Nous en sommes excédés. Les livres, les
revues, les journaux, les lettres à écrire et à lire, les courses en
chemin de fer, la poste, le télégraphe et le téléphone dévorent les
heures et hachent la vie: plus de solitude pour la réflexion féconde. En
trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux
chênes des Balkans? L'industrie est en train de gâter et de salir notre
planète. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des
usines couvrent les campagnes; les carrières éventrent les flancs
pittoresques des vallées; la fumée de la houille ternit la verdure des
feuillages et l'azur du ciel; les déjections des grandes cités font, des
rivières, des égouts d'où s'échappent les microbes du typhus. L'utile
détruit le beau. Et il en est de même partout, parfois jusqu'à faire
pleurer. Ne vient-on pas d'établir une fabrique de locomotives sur la
ravissante île de Sainte-Hélène, près des jardins publics de Venise, et
de convertir les ruines d'une église du Ve siècle en cubilots et en
cheminées, dont l'opaque fumée, produite par l'infect charbon
bitumineux, maculera bientôt de traînées de suie gluante et noire les
marbres roses du palais des doges et les mosaïques de Saint-Marc, comme
on le voit à Londres sur les façades de Saint-Paul, toutes zébrées de
coulées poisseuses?

Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en
revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les
rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se
cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou
gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les
situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de
Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel
Stolzenfels, le séjour favori de l'impératrice Augusta, n'est qu'un
pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de
toits et de terrasses superposées aura coûté plus d'un million. Est-il
sorti de la houille de la Rœr ou de l'acier Bessemer? Il est planté
juste au-dessous de l'héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon,
_Drache_, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trésor des
Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent défi que lui jette
la plutocratie moderne?

Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui
caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux
qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve
et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui
marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis
systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux
publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir
deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la
passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres
détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la
routine, laquelle rejette les innovations.

Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard
les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force
et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs,
en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est
une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette
lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.

Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en
même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements
pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les
anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment
font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de
brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit
autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu
qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui
circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en
promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_
(chaud).--Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent
rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les
jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer
sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de
celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à
la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi
assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des
qualités que l'étude fait acquérir.

Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre
des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études
sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que _Capitalismus und
Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers_ (Construction et vie du
corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de
la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la
Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour
rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a
daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où
la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup
de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à
donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,
Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à
l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.

J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à
la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par
moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux
quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me
hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a
publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère
pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé _Das Werkzeug_
(l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a
tool-making animal_ «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré
rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.

Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière
pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le
but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en
famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui
accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en
rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par
tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient
l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en
vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les
autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu
à l'intuition commune.

L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt
nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme
préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le
langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de
l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en
même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, _Ursprung der
Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la
_Contemporary Review_, a déclaré que cette théorie, quoique trop
exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de
l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la
meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée
complètement dans son livre: _Origine et développement de la religion_.
Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.

Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il
veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite
moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste
Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon
nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est
allemand, le philosophe appartient au monde entier.»

Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections.
D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte
compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien
endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à
la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base
aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées,
paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui
ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui
doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne
se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à
l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour
objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à
chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est
dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée
d'obligation ou de prescription impérative.» (_Revue philosophique_,
octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement
utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable
comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare
l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.

--«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l'absolue
nécessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place
pour la personnalité et pour la liberté humaine? C'est ce que personne,
ni chrétien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De là sont venus, d'une
part, la prédestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de
Luther; de l'autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier
mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une
réponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plongé dans l'abîme, et il en
est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la
coupe d'or, où désormais l'humanité peut boire le divin breuvage, la
vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce
problème, jamais notre reconnaissance n'égalera le service rendu par ce
prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme
avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en
servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la
société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c'est
qu'il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante,
plus pénétrante.»

«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.
Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son
sujet des pages éloquentes; on a traduit ses œuvres; mais nul n'a
vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un
philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnément, jusqu'à la folie.
«La folie de la croix», mot admirable!»

Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit
personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme
naturaliste. L'intelligence nous donne le phénomène, non la chose:
_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et
nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volonté; c'est
notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du
mystère du monde, dont on interdisait à jamais l'accès à la raison
humaine.»

La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du
christianisme; morale d'abnégation, de résignation, d'ascétisme. Il
nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté
égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la
paix de l'âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le
sensible, dans le variable, voilà ce qu'il recommande, et n'est-ce pas
là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu'il a été
aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes
doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui,
renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent
au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus
affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans
l'abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses
grossières de cette terre, dans la croyance vivante en
l'indestructibilité de leur être, dans l'espérance des félicités
futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les
bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes
comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu'à la berge
et voir ce qui les emprisonne; mais l'au delà leur échappe. Pour l'homme
cet au delà, c'est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que
Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors,
et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous
pouvons pénétrer jusqu'au fond des choses et saisir leur réalité
substantielle; c'est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme
volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».

«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais
ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et
l'incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand
mérite, c'est d'avoir défendu l'idéalisme contre toutes ces bêtes
féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, _nella selva
oscura_, où il s'était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur
digne progéniture, l'égoïsme et la bestialité. Une physique sans
métaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus
dangereux.»

«Et cependant, aujourd'hui, cette vérité, proclamée par tous les grands
esprits, fait rire. L'idée du devoir n'a de fondement que dans la
métaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici,
devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.
Le mieux armé détruit et dévore celui qui l'est moins. Où est le droit,
où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier
et qu'il n'a jamais prononcé: «Le droit, c'est la force», les
matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de
Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du
juriste sont diamétralement opposées à l'instinct et aux voix de la
nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de
la bête. Lisez l'éloquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des
Materialismus_. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les
baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'écroulement de l'édifice
social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer
le matérialisme. C'est de la cervelle des savants, où il règne en
maître, qu'il faut le chasser. Car c'est de là qu'il rayonne et
qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie
philosophie qui puisse sauver le monde.»

--Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais
comprise que par le très petit nombre. J'avoue bien humblement que je
n'ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments
en traduction.

--«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est
limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les
problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux
justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon
et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n'exclut pas plus une forme
brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau
front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on
croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du
maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l'hégélianisme. En
véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il
aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine
grossièreté», _die gôttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il
vantait l'élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose
étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le
monde, _El oraculo manual_, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658.
Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de
l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,
_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,
s'imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté
se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l'on
s'étudiait à prendre des poses hégéliennes. L'hégélianisme était une
religion, et des plus intolérantes. Qui n'était pas hégélien devenait
suspect, même à l'État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse
à l'Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant
avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif.--«Quelle
erreur! s'écrièrent en chœur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher
et _tutti quanti_. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste à
ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les différentes
chaires devenaient le théâtre des révolutions de l'Absolu, qui remuaient
toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres
maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une façon
adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'êtes qu'un mauvais chrétien
et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le
pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A
la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme
dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n'entendez rien à
l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces
batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans
le _Romancero_ de Heine. Après qu'ils avaient longuement et
hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît
avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu'ils exhalent une
mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la
_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_
d'Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui
aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose
leur paraît inintelligible, ils disent: C'est de la métaphysique
allemande. Cousin s'est évertué à vous offrir toute cette matière
indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son
allemand et son français.

«Je parie que vous n'avez jamais compris que l'Être pur est égal au
Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de
l'empereur_? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet
de faire pour l'empereur un vêtement incomparable, si beau que rien
n'en peut donner l'idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il
annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens
d'esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne
l'apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans,
ministres, viennent l'un après l'autre pour l'admirer. Magnifique!
s'écrient-ils à l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit
revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.
Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir
autant d'esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n'a jamais
rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais
l'empereur est tout nu. On reconnaît alors qu'en effet le vêtement
n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit
enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de
l'hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant
trente ans. La première édition de son chef-d'œuvre passa chez
l'épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de
réparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est dû.

Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli
de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l'homme est perverse de
nature.» N'est-ce pas là l'essence même du christianisme: _ingemuit
omnis creatura_? D'après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise
et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s'épurer
et s'élever au-dessus de l'état de nature, pour entrer dans l'état de
grâce dont parle l'Église, dans la sainteté δεύτερος πλοΰς. C'est là la
délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On
y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du
monde et de soi-même, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se
sperni_[4].

[Note 4: J'apprends que le comité pour élever une statue à
Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes
formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d'Oxford; le brahmane Rajá
Rampál Sing; M. de Benigsen, l'ancien président du Reichstag allemand;
Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden,
l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm
Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l'académie impériale de Russie;
Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à
Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans
von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A.
Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de
Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse
protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Émile
de Laveleye, de Liège.]

Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des
princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, _die Residenz_, est
énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu'il était destiné à
orner la petite capitale d'un simple évêché. Érigé entre 1720 et 1744,
il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi
grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le
précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa
longueur. Montant d'une volée, ses marches et ses paliers largement
étalés, il est d'une magnificence impériale. Toute une foule de prélats
en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s'y
étageraient à l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre
découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous
d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été
décorés et meublés du temps de l'empire français. Que ces peintures des
plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou
avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements
achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée
triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n'ai rien vu
dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conservé. Les
étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et
sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en
vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La
soie brochée des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans
une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la
clémence d'Alexandre, d'après Lebrun. Une autre encore est toute en
glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des
guirlandes de fleurs, peintes à l'huile, tempèrent l'éclat de leurs
reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et
or sont de vraies merveilles d'invention et de goût.

L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les
immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec
terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un
type complet de l'époque.

Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la
suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle
n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des
changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la
Régence architectes et fabricants de meubles et d'étoffes de mobilier
peuvent trouver ici!

Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains
d'un État minuscule trouvaient-ils l'argent pour créer des splendeurs
qu'eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur
d'économie politique à l'université de Würzbourg, me répond: Ces princes
ecclésiastiques n'avaient presque pas de troupes à entretenir.
Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui
peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme
celui-ci.--Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui
n'avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes,
faites pour un Darius ou un Héliogabale, l'argent prélevé sur le
nécessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'Évangile, condamnant
Dives, et les commentaires des pères de l'Église, brûlants comme un fer
rouge? La doctrine chrétienne de l'humilité et de la charité jusqu'à la
pauvreté volontaire n'était-elle donc comprise que dans les couvents?
Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui
jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de
mal aujourd'hui.

Au dix-huitième siècle, l'intérieur de la plupart des églises de
Würzbourg a été gâté par ce style rococo, si bien à sa place dans les
élégances d'un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont
qu'astragales! Les voûtes gothiques disparaissent sous des guirlandes de
fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein
relief, des entrelacs de chicorées, le tout en plâtre et couvert de
dorures. Les autels sont souvent entièrement dorés. C'est une profusion
de fausse richesse. Dans la ville, quelques façades de maison sont des
types achevés de ce style Pompadour. Était-ce le rayonnement des
magnificences de Versailles qui portait l'Allemagne à habiller ses
monuments et ses demeures à la française, même après que l'astre était
couché?

De mes fenêtres, qui s'ouvrent sur la place de la Résidence, je vois
passer un bataillon qui se rend à l'exercice. Les gardes, à Berlin, ne
marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s'emboîtent
exactement. Les bras gauches se meuvent tous parallèlement, comme mus
par un même fil. Les fusils, sur l'épaule, sont tenus de la même façon,
de sorte que le reflet des canons forme un cordon d'acier étincelant,
parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le
tout se meut d'une seule pièce, comme sur un rail. C'est la perfection.
Que d'efforts, que de soins pour arriver à un pareil résultat!
Évidemment, les Bavarois ont tout fait pour égaler ou même dépasser les
Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des
buveurs de bière, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet
à la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, où l'on
s'attaque aujourd'hui en ordre dispersé? Je n'ose décider, mais ce qui
est certain, c'est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse,
le soldat s'habitue à l'ordre et à l'obéissance, deux qualités
essentielles, surtout en temps de démocratie. C'est quand la main de fer
de l'État despotique fait place à l'autorité des lois et des magistrats
que les hommes doivent apprendre à obéir. L'école et le service
militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des
républiques. Plus la main du pouvoir se relâche, plus l'homme libre doit
se plier spontanément à ce qu'exige le maintien de l'ordre. Sinon, on
marche à l'anarchie, d'où renaît forcément le despotisme, car l'anarchie
est intolérable.

Le soir, le son des fanfares éclate: c'est la retraite pour les troupes
de la garnison. Cela est mélancolique comme un adieu au jour qui s'en
va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hélas!
ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un
jour le signal des batailles et des égorgements! Les hommes sont restés
aussi féroces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne
dévorent plus ceux qu'ils tuent.

Je fais partie de trois ou quatre sociétés qui prêchent la paix et
recommandent l'arbitrage. On ne nous écoute guère: on préfère se battre.
J'admets que quand la sécurité ou l'existence d'un pays sont en jeu, il
ne peut s'en remettre aux décisions d'un arbitre, quoique ses décisions
seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais
il est des cas que j'appelle «des oreilles de Jenkins»[5] depuis que
j'ai lu le _Frederick the Great_ de Carlyle. Dans ces cas, qui n'ont
d'autre importance que celle qu'y mettent l'amour-propre, l'entêtement,
et, tranchons le mot, la stupidité des peuples, l'arbitrage pourrait
éloigner plus d'un conflit.

[Note 5: Le 20 avril 1731, le navire anglais _Rebecca_, capitaine
Jenkins, est visité par les gardes-côtes de la Havane, qui l'accusent
d'avoir à bord de la contrebande de guerre. Ils n'en trouvent pas; mais
ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d'abord à une vergue avec
un mousse suspendu à ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent
une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu à Londres,
Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais
l'Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l'Espagne. Tout
paraît oublié. Huit ans après, les vexations infligées par les Espagnols
aux navires anglais font réapparaître l'oreille de Jenkins. Il l'avait
conservée dans de l'ouate. Les matelots circulent dans Londres avec
cette inscription sur leur chapeau: _Ear for Ear_, oreille pour oreille.
Les commerçants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple
veulent la guerre à l'Espagne; Walpole est forcé de la déclarer, le 3
novembre 1739. On en sait les conséquences. Le sang coule dans le monde
entier, sur terre et sur mer. L'oreille de Jenkins est vengée. Si le
peuple anglais avait eu l'esprit poétique, dit Carlyle, cette oreille
serait devenue une constellation, comme la chevelure de Bérénice.]


Mais si l'homme est toujours méchant pour l'homme, il est devenu plus
doux pour les animaux. On s'efforce d'interdire de les faire souffrir
inutilement. J'en note ici un exemple touchant. Je veux monter à la
citadelle, d'où l'on a une vue très étendue sur toute la Franconie. Je
traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et
les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j'aperçois une
guérite en bois, sur laquelle est écrit en grands caractères:
_Thierschutzverein_ (Association protectrice des animaux). Un cheval y
est remisé. Pourquoi? Pour être mis à la disposition des charretiers qui
ont à gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empêcher ainsi
de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingénieux et aussi plus
efficace que de les mettre à l'amende.

Würzbourg n'est pas une ville d'industrie; on ne m'indique aucune raison
pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et
cependant, tout autour de la vieille ville, se sont élevés des quartiers
avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges
rues bordées de très belles maisons et de villas. Ici encore apparaît
cet important phénomène économique de notre temps, qui frappe les yeux
en tout pays: l'accroissement du nombre des familles aisées et leur
enrichissement. Si cela continue, «les masses» ne seront plus composées
de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit,
l'intérêt ou la rente. Une révolution deviendra impossible, car l'ordre
établi aura plus de défenseurs que d'assaillants. Ces innombrables
maisons confortables, ces édifices de toute espèce qui surgissent
partout, avec les objets d'ameublement de toute sorte qui s'y
accumulent, tout cet épanouissement du bien-être est le résultat de
l'emploi de la machine. La machine augmente la production et épargne la
main-d'œuvre. Mais la journée de ceux qui travaillent n'ayant guère
diminué, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s'est accru.

Würzbourg a une vieille université, installée dans un très curieux
bâtiment du XVIe siècle, au centre de la ville. Comme elle m'a fait
récemment l'honneur de m'envoyer le diplôme de _doctor honoris causa_,
je cherche à voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre
pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spéciaux et
isolés pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la
physiologie. Ce que l'on a dépensé pour ces instituts dans les
universités allemandes est inouï. Récemment, l'éminent professeur de
chimie à Bonn, M. Kekulé, me faisait visiter le palais que l'on a édifié
pour sa branche d'enseignement.

Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute
l'université ancienne. Les sous-sols, consacrés à la chimie
industrielle, ressemblent à une vaste fabrique. Le logement du
professeur est plus somptueux que ceux des premières autorités de la
province. Le gouverneur, l'évêque, le général lui-même n'ont rien de
pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut réunir toute
la ville. L'Institut de chimie a coûté plus d'un million. On pense avec
raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expériences à faire
doit être logé dans les locaux où se trouvent les laboratoires et les
auditoires. C'est ainsi seulement qu'il peut suivre des analyses
exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit même.
L'anatomie comparée et la physiologie ont également leurs palais.
Plusieurs professeurs de sciences naturelles m'ont dit qu'il y avait
excès. Ils sont écrasés par l'étendue et les complications de leurs
installations, surtout par les soins et les responsabilités qu'elles
entraînent. N'importe, s'il y a exagération, c'est du bon côté. Le mot
de Bacon: _Knowledge is power_ devient chaque jour plus vrai. La science
appliquée est la principale source de la richesse et, par conséquent, de
la puissance. Donc, ô États! voulez-vous être puissants et riches?
Encouragez les savants.

Je m'arrête en passant pour revoir Nüremberg, la Pompéi du moyen âge. Je
ne parlerai point de ses églises, de ses maisons, de ses tours, de la
chambre des tortures, ni même de son effroyable Vierge de fer, toute
hérissée à l'intérieur de pointes de fer, qui, en se refermant,
transperçait le supplicié et, en s'ouvrant de nouveau, laissait tomber
le cadavre dans le torrent coulant à cent pieds au-dessous, dans les
ténèbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la
cruauté raffinée de ces sombres époques. Mais je ne veux pas refaire
Bædeker.

Sur la place, devant la cathédrale, je remarque un petit monument
moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne
romaine d'Igel, près de Trèves. Il est carré. Aux quatre faces, il y a
de grandes niches fermées par des glaces. Dans ces niches, au lieu de
statues de saints, on voit dans la première un thermomètre, dans la
seconde un hygromètre, dans la troisième un baromètre, dans la quatrième
les bulletins quotidiens et les cartes météorologiques de
l'Observatoire. Les appareils sont énormes--un mètre et demi au
moins--afin qu'on puisse en apercevoir facilement les indications. J'ai
trouvé de ces bornes météorologiques dans plusieurs villes d'Allemagne
et en Suisse, à Genève, dans les jardins du Rhône, à Vevey, près de
l'embarcadère, à Neuchâtel, sur la promenade au bord du lac. Je prêche
partout pour que toutes les villes en établissent. La dépense est
minime: mille francs, si l'on se contente du nécessaire; deux à trois
mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en
l'instruisant. C'est une leçon de physique de tous les jours et pour
tous. L'ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par
une leçon de l'école primaire, l'usage de ces instruments, qui sont très
utiles pour l'agriculture et pour les précautions hygiéniques.

Je me dirige à pied, à minuit, vers la gare pour y prendre l'express de
Vienne. Le vieux château profile sa masse noire sur le reste de la
ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argentée de la lune.
C'est de là, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin
ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf
de Nüremberg, et son descendant, Frédéric, premier électeur, quitte
cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le
magnifique et dépensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000
florins d'or hongrois. Il avait emprunté la moitié de cette somme à
Frédéric, économe comme la fourmi, et lui avait même donné l'électorat
en hypothèque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant à payer les
frais d'un voyage en Espagne, il cède, sans nul regret, cette marche
inhospitalière du Nord, «les sables du marquis de Brandebourg», dont se
moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prévoir que de ce
petit burgrave et de ces sables naîtrait quelqu'un qui ceindrait la
couronne impériale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui
de peu tire beaucoup: _Molti pocchi fanno un assai_. Beaucoup de petits
riens font un grand tout. Vertu trop oubliée partout de ceux qui
gouvernent, et qui pourtant est plus nécessaire encore aux États qu'aux
citoyens.

Une courte nuit de juin est vite passée dans un sleeping-car. Au matin,
me voici en Autriche; je m'en aperçois au délicieux café à la crème qui
m'est servi dans un verre, à la gare de Linz, par une jeune fille très
blonde, bras nus, avec une robe d'indienne rose clair. Il vaut presque
celui qu'on boit au _Posthof_, à Carlsbad. Bientôt on voit le Danube du
haut de la ligne, qui la côtoie à distance. Quoi qu'en dise la valse si
connue: _Die blaue Donau_, il n'est pas bleu, mais d'un vert jaunâtre,
comme le Rhin. Mais qu'il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas
d'industrie, très peu de bateaux à vapeur; je n'en ai vu qu'un seul,
remontant péniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent
sont couvertes de forêts ou de vertes prairies. Les saules trempent
leurs branches dans l'eau. Les maisons de ferme, isolées, ont un air
rustique et presque montagnard. Peu d'activité, peu de commerce. Le
paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle
matinée, la douce paix de la vie bucolique me pénètre et me séduit. Oh!
qu'il ferait bon vivre ici, près de ces bois de pins et de ces prairies,
où paissent les vaches! mais de l'autre côté du fleuve, où le chemin de
fer ne passe point.

De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le
Rhin coule vers la Hollande et l'Angleterre, deux marchés depuis trois
cents ans très riches et prêts à payer cher tout ce que le fleuve leur
apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entourée de peuples pauvres,
qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, même le
bétail vivant, sont transportés vers l'Occident, par chemin de fer,
jusqu'à Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le
Rhin dispose, à meilleur marché que partout ailleurs, de cette force
illimitée empruntée au soleil et conservée dans les entrailles de la
terre: le charbon, ce pain indispensable de l'industrie moderne. Enfin,
le Rhin a été un centre de civilisation depuis la conquête romaine et
dès les premiers temps du moyen âge, tandis que, hier encore, la partie
du Danube la plus importante pour le trafic était aux mains des Turcs.

J'achète à la gare d'Amstetter la _Neue freie Presse_ de Vienne, qui
est, à mon avis, avec le _Pester Lloyd_, le journal en langue allemande
le mieux composé et le plus agréable à lire. La _Kölnische Zeitung_ est
parfaitement informée, et l'_Allgemeine Zeitung_ est toute une
encyclopédie; mais c'est un effroyable pêle-mêle, sans ordre, où, par
exemple, des paragraphes, _Frankreich_ ou _Paris_, reviennent trois ou
quatre fois, disséminés au hasard dans le corps d'une immense feuille
compacte. J'aime autant lire trois fois le _Times_ qu'une fois la
_Kölnische_, malgré tout le respect qu'elle m'inspire.

J'ai à peine ouvert la _Freie Presse_ que me voilà plongé dans la lutte
des nationalités, comme je l'avais été seize ans auparavant. Seulement,
elle ne sévit plus entre Magyars et Allemands. Le compromis dualiste de
Deak a créé un _modus vivendi_ qui continue à s'imposer. C'est entre
Tchèques et Allemands, d'un côté, entre Magyars et Croates, de l'autre,
que les hostilités sont ouvertes en ce moment. Le ministère Taaffe a
décidé la dissolution de la Diète de la Bohême. De nouvelles élections
vont avoir lieu. Les nationaux tchèques et les féodaux agissent de
concert; les Allemands seront écrasés. Il leur restera à peine le tiers
des voix au sein de la Diète. La _Freie Presse_ en gémit profondément.
Elle prévoit les plus grands désastres: sinon la fin du monde, tout au
moins la dislocation de la monarchie. Cela lui vaut trois ou quatre
saisies par mois, quoiqu'elle soit l'organe de la bourgeoisie
autrichienne. Elle est libérale, mais très modérée, couleur des _Débats_
et du _Temps_. Ces saisies aboutissent presque toujours à des jugements
de non-lieu... après deux ou trois mois. On restitue alors les numéros à
l'éditeur, qui n'a plus qu'à les jeter dans la cuve. Ces
confiscations--en réalité, c'est cela,--opérées par mesure
administrative et sans droit, puisqu'il y a acquittement, rappellent les
mauvais temps de l'empire français. Appliquées à un journal qui défend
les intérêts autrichiens, elles me stupéfient. Je me dis que mon ami
Eugène Pelletan ne réclamerait plus, pour la France, «la liberté comme
en Autriche»; mot fameux en son temps, qui lui valut trois mois de
prison. C'est l'influence tchèque qui obtient, dit-on, ces saisies;
preuve évidente de la violence des conflits de race. Les Viennois avec
qui je voyage m'affirment cependant qu'ils sont moins âpres qu'il y a
quinze ans. Alors, leur dis-je, j'ai parcouru tout l'empire sans
rencontrer un Autrichien. Je suis, me répondait-on, Magyar, Croate,
Valaque, Saxon, Tchèque, Tyrolien, Polonais, Ruthène, Dalmate;
Autrichien, jamais! La patrie commune était ignorée, niée. La race était
tout. Aujourd'hui, reprennent mes interlocuteurs, il n'en est plus de
même. Vous trouverez d'excellents Autrichiens. En ce moment, ce sont
encore les Magyars. Demain, ce seront les Tchèques.

Le lecteur voudra bien me permettre ici une digression sur cette
question des nationalités. Je la rencontrerai partout; elle me
pénétrera; je vivrai en elle. C'est la principale préoccupation des pays
que je visiterai, des hommes avec qui je m'entretiendrai. En réalité,
c'est le «facteur» qui décidera de l'avenir des populations du Danube et
de la péninsule balcanique. Les Français ne peuvent pas bien comprendre
toute la puissance du sentiment ethnique. Ils ont dépassé ce «moment».
La France est pour eux la Patrie, et la Patrie est une divinité pour
laquelle ils vivent et meurent, s'il le faut. Ce culte de la Patrie est
une religion qui survit même en ceux qui n'en ont plus d'autre. La
France, dans son unité, transfigurée, anthropomorphisée d'abord, puis
apothéosée, s'est tellement emparée des âmes, qu'elle a refoulé et
presque effacé le sentiment de la race, même chez le Provençal, à moitié
Italien, chez le Breton bretonnant, complètement Celte, chez le Flamand
du Nord, qui parle le néerlandais, et, chose plus étonnante, chez
l'Alsacien, un Allemand et appartenant ainsi par ses origines à la
grande race germanique. M. Thiers, qui comprenait tout, n'a jamais bien
saisi la force de ces aspirations des races, qui refont, sous nos yeux,
la carte de l'Europe sur la base des nationalités. Ces deux grands
«réalistes», Cavour et Bismarck, s'en sont rendu compte et ils en ont
tiré ce que l'on sait.

Un soir que Jules Simon m'avait conduit chez M. Thiers, rue
Saint-Honoré, celui-ci me demanda ce qu'était, en Belgique, le mouvement
flamand. Je m'efforçai de le lui expliquer. Il trouva cela puéril et
arriéré. Il avait à la fois tort et raison. Il avait raison, car
l'union véritable est celle des esprits, non celle du sang. Ici
s'applique le mot admirable du Christ: «Ceux-là sont mes frères et mes
sœurs qui font la volonté de mon père». Les nationalités d'élection,
qui, sans tenir compte de la diversité des langues et des races,
reposent, comme en Suisse, sur l'identité des souvenirs historiques, de
la civilisation et des libertés, sont d'un ordre supérieur. Elles sont
l'image et le précurseur de la fusion finale, qui fera de tous les
peuples une famille ou plutôt une fédération. Mais M. Thiers, idéaliste
comme un vrai fils de la Révolution française, avait tort de méconnaître
les faits actuels et les nécessités transitoires.

Le réveil des nationalités est la conséquence inévitable du
développement de la démocratie, de la presse et de la culture
littéraire. Un autocrate peut gouverner vingt peuples divers, sans
s'inquiéter ni de leur langue, ni de leur race. Mais avec le règne des
assemblées, tout change. La parole gouverne. Quelle langue parlera-t-on?
Celle du peuple nécessairement. Voulez-vous instruire le peuple, vous ne
pouvez le faire qu'en sa langue. Le jugez-vous, ce ne peut être en un
idiome étranger. Vous prétendez le représenter et vous demandez son
vote; il faut au moins qu'il vous comprenne. Et ainsi, peu à peu,
parlement, tribunaux, écoles, enseignement à tous les degrés, sont
acquis à la langue nationale. En Finlande, par exemple, la lutte est
entre les Suédois, qui forment la classe aisée habitant les villes de la
côte, et les Finnois, qui constituent la classe rurale. Visitant le pays
avec le fils de l'éminent linguiste Castrèn, qui est mort en allant
chercher jusqu'au fond de l'Asie les origines de la langue finnoise, je
trouvai que celle-ci dominait même dans les faubourgs des grandes
villes, comme Abo et Helsingfors. Les inscriptions officielles y sont
bilingues. L'enseignement primaire se donne presque partout en finnois.
A côté des gymnases suédois, il y en a de finnois. A l'université même,
certains cours se font en finnois. Il y a jusqu'à un théâtre national où
j'ai entendu chanter _Martha_ en finnois. En Galicie, le polonais a
complètement remplacé l'allemand. Mais les Ruthènes réclament à leur
tour pour leur idiome. En Bohême, le tchèque triomphe définitivement et
menace d'expulser l'allemand. A l'ouverture de la Diète, le gouverneur
prononce un discours en tchèque et un autre en allemand. A Prague, à
côté de l'université allemande, on a créé récemment une université
tchèque. Les féodaux et le clergé favorisent ici le mouvement national.
L'archevêque de Prague, le prince de Schwarzenberg, quoiqu'Allemand de
race, ne nomme plus que des prêtres tchèques, même dans le nord de la
Bohême, où l'allemand domine.

Certes, ce sont là des causes de divisions et de difficultés qui
deviennent presque insurmontables dans les régions où deux races sont
entremêlées. Parler l'idiome d'un petit groupe est un désavantage, car
c'est une cause d'isolement. Mieux vaudrait, sans doute, qu'il n'y eût
en Europe que trois ou quatre langues, ou plutôt encore, une seule. Mais
en attendant que se réalise ce comble de l'unité, tout peuple affranchi
et appelé à se gouverner revendiquera les droits de sa langue et tâchera
de s'unir à ceux qui la parlent en même temps que lui, à moins qu'il
n'ait trouvé pleine satisfaction dans une nationalité d'élection, de
convenance et de tradition. Ce sont ces revendications en faveur de
l'emploi de la langue nationale et les aspirations vers la formation
d'États basés sur les groupes ethniques qui agitent en ce moment
l'Autriche et la péninsule des Balkans.



CHAPITRE II.

VIENNE.--LES MINISTRES ET LE FÉDÉRALISME.


Aux approches de Vienne, le pays qu'on traverse devient ravissant. C'est
une série de petites vallées, où coulent de clairs ruisseaux, bordés de
vertes prairies, entre des collines couvertes de bois de sapins et de
chênes. On se croirait en Styrie où dans la Haute-Bavière. Bientôt
cependant apparaissent des résidences d'été, souvent en forme de
châlets, ensevelies sous des rosiers grimpants «gloire de Dijon» et des
clématites. Elles se rapprochent peu à peu, se groupent et, près des
gares de banlieue, forment des hameaux de villas. Nulle capitale, sauf
Stockholm, n'a de plus charmants environs. La nature subalpestre
s'avance jusque près des faubourgs. Rien de plus délicieux que Baden,
Mödling, Brühl, Vöslau et tous ces lieux de villégiature au midi de
Vienne, sur la route du Sömering.

Arrivé à dix heures, je descends à l'hôtel Münsch, ancienne et bonne
maison, très préférable, selon moi, à ces gigantesques et somptueux
caravansérails du Ring, où l'on n'est qu'un numéro. On me remet une
lettre de mon collègue de l'Université de Vienne et de l'Institut de
droit international, le baron de Neumann: elle m'annonce que le
ministre Taaffe me recevra à onze heures et le ministre des affaires
étrangères, M. de Kálnoky, à trois heures.

Il est toujours bon de voir les ministres des pays qu'on visite. Cela
ouvre des portes que l'on désire franchir et des archives que l'on a
besoin de consulter, et, au besoin, vous tirerait de prison, si, par
erreur, on vous y logeait.

Je m'habille en toute hâte; mais au moment où je monte en voiture, le
portier m'arrête: Vous vous êtes coupé, monsieur, votre col est taché de
sang; vous ne pouvez aller ainsi chez Son Excellence. Mais je suis en
retard; et je pars en me disant qu'un ministre qui s'occupe en ce moment
de cette tâche ingrate de satisfaire les Tchèques sans mécontenter les
Allemands, ne verra pas ce qu'a aussitôt aperçu l'œil maternel de ce
bon portier.

Le ministère de l'intérieur est un sombre palais, situé Judenplatz, dans
une de ces rues étroites et obscures de l'ancien Vienne. Grands
appartements, corrects et nus; mobilier solennel et simple, mais pur
XVIIIe siècle. C'est la demeure d'une famille à qui il faut de l'ordre
pour balancer ses comptes. Quelle différence avec les ministères de
Paris, où le luxe s'étale en lambris ultra-dorés, en brocarts de Lyon,
en plafonds peints, en immenses et splendides escaliers, comme, par
exemple, aux Finances et aux Affaires étrangères! Je préfère la
simplicité des bâtiments officiels de Vienne et de Berlin. L'État ne
doit pas donner l'exemple et le ton de la prodigalité. Le comte Taaffe
est en habit et cravate blanche: il se rend à une audience de
l'Empereur. Néanmoins, il fait le meilleur accueil à la lettre
d'introduction qu'une de ses cousines m'avait donnée pour lui, appuyée
d'ailleurs par mon ami Neumann, qui a été le professeur de droit public
de Son Excellence. De sa conversation, je retiens ce qui suit et j'y
trouve l'explication de sa politique actuelle: Quel est le meilleur
moyen d'engager plusieurs personnes à rester habiter la même maison?
N'est-ce pas de les laisser libres de régler comme elles l'entendent
leurs affaires de ménage. Obligez-les de vivre, de parler et de se
divertir toutes de la même manière, elles se disputeront et ne
chercheront qu'à se séparer. Pourquoi les Italiens du Tessin ne
songent-ils pas à s'unir à l'Italie? Parce qu'ils se trouvent très
heureux dans la Confédération suisse. Rappelez-vous la devise de
l'Autriche: _Viribus unitis_. L'union véritable naîtra de la
satisfaction générale. Le moyen de satisfaire tout le monde, c'est de ne
sacrifier les droits de personne.

--«En effet, répliquai-je, faire sortir l'unité de la liberté et de
l'autonomie, c'est la rendre indestructible.

Le comte Taaffe incline depuis longtemps vers les idées fédéralistes.
Lors du ministère Taaffe-Potocki, il avait esquissé, en 1869, tout un
plan de réformes qui avaient pour but d'accroître les attributions des
autonomies provinciales[6], et dans des articles que j'ai publiés ici
même en 1868-1869, j'ai essayé de montrer que c'est là la meilleure
solution. Le comte Taaffe est encore jeune: il est né le 24 février
1833. Il descend d'une famille irlandaise et il est pair d'Irlande avec
le titre de viscount Taaffe de Covren, baron of Ballymote. Mais ses
ancêtres se sont expatriés et ont perdu leurs propriétés en Irlande, à
cause de leur attachement aux Stuarts. Ils sont alors entrés au service
des ducs de Lorraine, et l'un d'eux s'est distingué au siège de Vienne
en 1683. Le comte Edouard, le ministre actuel, est né à Prague. Son père
était président de la cour suprême de justice. Quant à lui, il a
commencé sa carrière dans l'administration en Hongrie, sous le baron de
Bach. Celui-ci, voyant ses aptitudes et son assiduité au travail, lui
procura un avancement rapide. Taaffe devint successivement
vice-gouverneur de Bohême, gouverneur de Salzbourg et enfin gouverneur
de la Haute-Autriche. Appelé au ministère de l'intérieur en 1867, il
signa le fameux acte du 21 décembre, qui constitue le dualisme actuel.
Après la chute du ministère, il est nommé gouverneur du Tyrol, qu'il
administre pendant sept ans, à la satisfaction générale. Revenu au
pouvoir, il reprend le portefeuille de l'intérieur, auquel s'ajoute la
présidence du conseil; et il recommence sa politique fédéraliste avec
plus de succès qu'en 1869. A Vienne, on s'étonne et on s'afflige de
toutes les concessions dont il comble les Tchèques. Il les fait, dit-on,
pour obtenir leur votes en faveur de la revision de la loi de
l'enseignement primaire dans le sens réactionnaire et clérical. On
oublie qu'il a donné des gages aux idées fédéralistes depuis plus de
seize ans. Ce qui peut étonner davantage, c'est la contradiction qui
existe entre la politique du gouvernement autrichien à l'intérieur et à
l'extérieur. A l'intérieur, on favorise manifestement le mouvement
slave. Ainsi, en Galicie et en Bohême, on lui concède tout, sauf le
rétablissement du royaume de saint Wenceslas, dont on prépare cependant
les voies. A l'extérieur, au contraire, et notamment au delà du Danube,
on lutte contre le mouvement slave, et on essaye de le comprimer, au
risque d'augmenter, à un point inquiétant, la popularité et l'influence
de la Russie. Cette contradiction s'explique ainsi: Le ministère commun
de l'empire est entièrement indépendant du ministère de la Cisleithanie.
Ce ministère commun, que préside le chancelier, n'est composé que de
trois ministres: celui des affaires étrangères, celui des finances et
celui de la guerre; il a seul le droit de s'occuper de l'extérieur, et
les Hongrois y dominent.

[Note 6: J'en ai donné le résumé dans mon livre _La Prusse et
l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, p. 265.]

Le comte Taaffe a son principal domaine et sa résidence à Ellishan, en
Bohême. Bailli de l'ordre de Malte, il a la Toison d'or, distinction
très rare. Il est donc, de toute façon, un grand personnage. Il a épousé
en 1860 la comtesse Irma de Csaky de Keresztszegh, qui lui a donné un
fils et cinq filles. Il a ainsi un pied en Bohême et un autre en
Hongrie. Nul ne conteste ses aptitudes de travailleur infatigable et
d'administrateur habile; mais à Vienne, on lui reproche d'aimer trop
l'aristocratie et le clergé. A Prague, on lui élèvera probablement une
statue aussi haute que la cathédrale du Hradshin, s'il amène l'Empereur
à s'y faire couronner.

A trois heures, je me rends chez M. de Kálnoky, au ministère des
affaires étrangères, Ballplatz. Celui-ci au moins est bien situé, en
pleine lumière, près de la résidence impériale et en vue du Ring. Grands
salons solennels et froids. Fauteuils dorés, lambris blanc et or,
tentures et rideaux de lampas rouge, parquet brillant comme une glace et
sans tapis. Au mur, de grands portraits de la famille impériale. En
attendant que l'huissier m'annonce, je pense à Metternich; c'est ici
qu'il résidait; en 1812, c'est l'Autriche qui a décidé la chute de
Napoléon. C'est elle encore qui tient en ses mains les destinées de
l'Europe; suivant qu'elle se porte au nord, à l'est ou à l'ouest, la
balance penche, et celui qui dirige la politique extérieure de
l'Autriche est le ministre que je vais voir. Je m'attendais à me trouver
en présence d'un personnage majestueux à cheveux blancs. Je suis
agréablement surpris d'être reçu, de la manière la plus affable, par un
homme qui semble ne pas avoir quarante ans, vêtu d'un costume de matin,
en cheviot brune, avec une petite cravate bleu clair. Le visage ouvert,
l'expression cordiale et l'œil pétillant d'esprit. Tous les Kálnoky en
ont, prétend-on. Il a cette distinction sobre, fine, modeste et toute
simple du lord anglais, et il parle le français comme un Parisien, ainsi
que le font souvent les Autrichiens des hautes classes. Cela provient,
j'imagine, de ce que, s'exprimant également bien en six ou sept langues,
les accents particuliers de celles-ci se neutralisent. Les Anglais et
les Allemands, même quand ils connaissent à fond le français, conservent
d'ordinaire un accent étranger. M. de Kálnoky me demande quels sont mes
plans de voyage. Quand il apprend que je compte suivre le tracé du
chemin de fer qui reliera Belgrade, par Sophia, à Constantinople:

«C'est là, me dit-il, notre grande préoccupation pour le moment. En
Occident, on nous prête des intentions de conquête. C'est absurde. Il
nous serait difficile d'en faire qui contentassent les deux parties de
l'empire, et nous avons d'ailleurs le plus grand intérêt au maintien de
la paix. Mais il est pourtant des conquêtes que nous rêvons et
auxquelles, en votre qualité d'économiste, vous applaudirez. Ce sont
celles que peuvent faire notre industrie, notre commerce et notre
civilisation. Mais pour qu'elles se réalisent, il faut des chemins de
fer en Serbie, en Bulgarie, en Bosnie, en Macédoine, et surtout la
jonction avec le réseau ottoman qui reliera définitivement l'Orient à
l'Occident. Les ingénieurs sont à l'œuvre, et les diplomates aussi.
Nous aboutirons bientôt, j'espère. Le jour où un Pulman-car vous
conduira confortablement de Paris à Constantinople en trois jours, j'ose
croire que vous ne nous en voudrez pas. C'est pour vous, Occidentaux,
que nous travaillons.»

On dit que la parole a été donnée aux diplomates pour déguiser leur
pensée. Je crois cependant que quand les hommes d'État autrichiens
repoussent toute idée de conquête ou d'annexion en Orient, ils expriment
les vraies intentions du gouvernement impérial. J'ai entendu tenir le
même langage par le précédent chancelier, M. de Haymerlé, quand je l'ai
vu à Rome, en 1879, et il m'a écrit dans le même sens peu de temps avant
sa mort. Or, M. de Haymerlé connaissait l'Orient et la péninsule
balkanique mieux que personne et il en parlait parfaitement toutes les
langues. Il y avait résidé longtemps, d'abord comme drogman de
l'ambassade d'Autriche, puis comme envoyé.

Toutefois, on ne peut se dissimuler qu'il est certaines éventualités qui
forceraient l'Autriche à faire un pas en avant. Telles seraient, par
exemple, une insurrection triomphante en Serbie ou des troubles graves
en Macédoine, menaçant la sécurité du chemin de fer de
Mitrovitza-Salonique. L'Autriche, occupant la Bosnie jusqu'à Novi-Bazar,
ne permettra pas que la péninsule soit livrée à l'anarchie ou à la
guerre civile. Quand on s'engage dans les affaires orientales, on va
plus loin qu'on ne veut: voyez l'Angleterre en Égypte. C'est là le côté
grave de la situation prédominante que l'Autriche a prise dans la
péninsule balkanique.

Voici quelques détails sur le chancelier actuel: Le comte Gustave
Kálnoky de Kôrospatak est d'origine hongroise, comme son nom l'indique,
mais il est né en Moravie, à Lettowitz, le 29 décembre 1832, et c'est
dans cette province que se trouvent la plupart de ses biens, parmi
lesquels on me cite les terres de Prodlitz, d'Ottaslawitz et de
Szabatta. Il a plusieurs frères et une sœur très belle, qui a épousé
d'abord le comte Jean Waldstein, veuf d'une Zichy et âgé déjà de 62 ans,
puis, devenue veuve à son tour, le duc de Sabran. La carrière du
chancelier Kálnoky a été très extraordinaire. Il quitte l'armée en 1879,
avec le grade de colonel-major, et entre dans la diplomatie. Il obtient
le poste de Copenhague, où il semble appelé à jouer un rôle assez
effacé. Mais peu de temps après, il est nommé à Saint-Pétersbourg, poste
diplomatique le plus important de tous, et à la mort de Haymerlé, il est
appelé au ministère des affaires étrangères. Ainsi, en trois ans,
officier de cavalerie brillant et élégant, mais sans nulle influence
politique, il devient le premier personnage de l'empire, l'arbitre de
ses destinées et, par conséquent, de celles de l'Europe. D'où vient cet
avancement inouï, qui fait penser à celui des grands-vizirs dans les
_Mille et une Nuits_? On l'attribue généralement à l'amitié d'Audrassy.
Mais voici, me dit-on, la vérité vraie, quoique non connue: M. de
Kálnoky manie la plume mieux encore que la parole. Ses dépèches étaient
des modèles achevés. L'Empereur, travailleur infatigable et
consciencieux, s'occupe personnellement de la politique étrangère; il
lit ces dépèches, en est très frappé et note Kálnoky comme devant être
appelé aux plus hautes fonctions. A Saint-Pétersbourg, Kálnoky charme
tout le monde par son esprit et son amabilité. Malgré toutes les
défiances, il devient même _persona grata_ à la cour. En l'appelant à la
chancellerie, l'empereur d'Autriche l'a nommé général-major. On a cru
d'abord que ses attaches avec la Russie l'entraîneraient à s'entendre
avec elle, peut-être aussi avec la France, et à rompre l'alliance
allemande. Mais Kálnoky ne peut oublier qu'il est Hongrois, l'ami
d'Andrassy, et que la politique hongroise a pour pivot, depuis 1866, une
entente intime avec Berlin. Les journaux allemands commencèrent à mettre
en doute la fidélité de l'Autriche. L'opinion publique s'émut à Vienne,
à Pest surtout. Mais bientôt Kálnoky mit fin à ces bruits par son voyage
à Gastein, où l'empereur Guillaume le combla de marques d'affection et
où, dans l'entrevue avec M. de Bismarck, tous les malentendus furent
dissipés. La position de ce jeune ministre est aujourd'hui très forte.
Il jouit de la confiance absolue de l'Empereur et aussi, semble-t-il, de
celle de la nation, car dans la dernière session des délégations
trans-cisleithanes, tous les partis l'ont acclamé, même les Tchèques, qui
dominent en ce moment dans la Cisleithanie. M. de Kálnoky est resté
célibataire, ce qui, dit-on, désole les mères et inquiète les maris.

Je passe la soirée chez les Salm-Lichtenstein. J'avais rencontré
l'Altgräfin à Florence et je suis heureux de faire la connaissance de
son mari, qui est membre du Parlement et qui s'occupe ardemment de la
question tchéco-allemande. Il appartient au parti libéral autrichien et
il blâme vivement la politique Taaffe et l'alliance que les féodaux et,
notamment, presque tous les membres de sa famille et celle de sa femme
ont conclue avec le parti ultra-tchèque. «Leur but, dit-il, est
d'obtenir pour la Bohême la même situation que celle de la Hongrie.
L'Empereur irait à Prague ceindre la couronne de saint Wenceslas. La
Bohême redeviendrait autonome. Elle serait régie par sa Diète, comme la
Hongrie l'est par la sienne. L'empire, au lieu d'être dualiste, serait
triunitaire. Sauf pour les affaires communes, il y aurait trois États
indépendants, réunis seulement par la personne du souverain. C'est le
régime du moyen âge; il était viable quand il existait partout; mais il
ne l'est plus maintenant qu'autour de nous se sont constitués de grands
États unitaires, comme la France, la Russie et l'Italie. J'admets la
fédération pour un petit État neutre, comme la Suisse, ou pour un État
isolé, embrassant tout un continent, comme les États-Unis, mais je la
considère comme mortelle pour l'Autriche, qui, au centre de l'Europe, se
trouve exposée à toutes les complications et aux convoitises de tous ses
voisins.

«Mes bons amis les féodaux, soutenus à fond par le clergé, espèrent que
dans la Bohême autonome et complètement soustraite à l'action des
libéraux du Parlement central, ils seront les maîtres absolus et qu'ils
pourront y rétablir l'ancien régime. Je pense qu'ils se trompent
complètement. Quand les nationaux tchèques auront atteint leur but, ils
se retourneront contre leurs alliés actuels. Ils sont, au fond, tous des
démocrates de nuances diverses, depuis le rose tendre jusqu'au rouge
écarlate; mais tous se lèveront contre la domination de l'aristocratie
et du clergé, et ils s'uniront alors aux Allemands de nos villes, qui
sont presque tous libéraux. Ceux même qui habitent nos campagnes les
suivront. L'aristocratie et le clergé seraient inévitablement vaincus.
Au besoin, les Tchèques ultras en appelleraient aux souvenirs de Jean
Huss et de Zisca. Voyez quelle chose étrange: la plupart de ces grandes
familles qui se sont mises à la tête du mouvement national, en Bohême,
sont allemandes d'origine ou ne parlent pas la langue dont elles veulent
faire l'idiome officiel. Les Hapsbourg, notre capitale, notre
civilisation, la force initiale et persistante qui a créé l'Autriche,
tout cela n'est-il donc pas germanique? En Hongrie, l'allemand, la
langue de notre Empereur, est proscrite; proscrite aussi en Galicie;
proscrite en Croatie; proscrite aussi bientôt en Carinthie, en Carniole
et en Bohême. La politique actuelle est périlleuse de toute façon. Elle
blesse profondément l'élément allemand, qui représente les lumières,
l'industrie, l'argent, toutes les puissances modernes. En Bohême, si
elle triomphe, elle livrera l'aristocratie et le clergé aux entreprises
de la démocratie tchèque et hussite.

--«Tout ce que vous dites, répondis-je, me paraît parfaitement déduit.
Je ne puis objecter que ceci: Il s'établit parfois dans les choses
humaines certains courants irrésistibles. On les reconnaît à cette
marque que rien ne les arrête et que tout leur sert. Tel est le
mouvement des nationalités. Considérez leur prodigieux réveil. On dirait
la résurrection des morts. Ensevelies dans les ténèbres, elles se
relèvent dans la lumière et dans la gloire. Qu'était, au dix-huitième
siècle, la langue allemande, quand Frédéric se vantait de l'ignorer et
se piquait d'écrire le français aussi bien que Voltaire? C'était
toujours, sans doute, la langue de Luther, mais ce n'était pas celle des
classes cultivées et élégantes. Transportons-nous par la pensée quarante
ans en arrière: qu'était le hongrois? L'idiome méprisé des pasteurs de
la Puzta. La langue de la bonne société et de l'administration était
l'allemand, et dans la Diète, on parlait le latin. Le magyare,
aujourd'hui, est la langue du Parlement, de la presse, du théâtre, de la
science, des académies, de l'université, de la poésie, du roman.
Désormais, langue officielle et exclusive, elle s'impose même, dit-on, à
des populations d'une autre race, qui n'en veulent pas, comme en Croatie
et en Transylvanie. Le tchèque est en train de se faire en Bohême la
même place que le magyare en Hongrie. Même chose dans les provinces
croates: naguère encore patois populaire, le croate a maintenant son
université à Agram, ses poètes, ses philologues, sa presse, son théâtre.
Le serbe, qui n'est autre que le croate écrit en lettres orientales, est
devenu aussi, en Serbie, langue officielle, littéraire, parlementaire,
scientifique, tout comme ses aînés l'allemand ou le français. Il en est
de même pour le bulgare en Bulgarie et en Roumélie, pour le finnois en
Finlande, pour le roumain en Roumanie, pour le polonais en Galicie et
bientôt aussi probablement pour le flamand en Flandre. Comme toujours,
le réveil littéraire précède les revendications politiques. Dans un
gouvernement constitutionnel, le parti des nationalités finit par
triompher, parce que, entre les autres partis, c'est à qui lui fera le
plus de concessions et d'avantages pour obtenir l'appoint de ses votes:
c'est même le cas en Irlande.

«Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement quelconque puisse comprimer
un mouvement aussi profond, aussi universel, ayant sa racine dans le
cœur même des races longtemps asservies et se développant fatalement,
avec les progrès de ce que l'on appelle la civilisation moderne? Que
faire donc en présence de cette poussée irrésistible des races demandant
leur place au soleil? Centraliser et comprimer, comme l'ont essayé
Schmerling et Bach? Il est trop tard aujourd'hui. Il ne vous reste qu'à
transiger avec les nationalités diverses, comme le veut M. de Taaffe,
tout en protégeant les droits des minorités.

--«Mais, reprit l'Altgraf, en Bohême, nous, Allemands, nous sommes
minorité, et messieurs les Tchèques nous écraseront sans pitié.»

Le lendemain, je vais voir M. de V., membre influent du Parlement et
appartenant au parti conservateur. Il me paraît encore plus désolé que
l'Altgraf Salm. «Moi, me dit-il, je suis un Autrichien de la vieille
roche, un pur noir et jaune; ce que vous appelez un réactionnaire dans
votre étrange langage libéral. Mon attachement à la famille impériale
est absolu, parce que c'est le centre commun de toutes les parties de
l'empire. Je suis attaché au comte Taaffe parce qu'il représente les
partis conservateurs; mais je déplore sa politique fédéraliste, qui nous
mène à la désintégration de l'Autriche. Oui, je pousse l'audace jusqu'à
prétendre que Metternich n'était pas un âne bâté. Nos bons amis les
Italiens lui reprochent d'avoir dit que l'Italie n'est qu'une expression
géographique; mais de notre empire qu'il avait fait si puissant et, en
somme, si heureux, il ne restera même plus cela, si on continue à le
dépecer, chaque jour, en morceaux de plus en plus petits. Ce ne sera
plus un État, ce sera un kaléidoscope, une collection de _dissolving
views_. Vous, rappelez-vous ces vers du Dante:

    Quivi sospiri, pianti ed alti guai
    Risonavan per l'ær senza stelle:
    Diverse lingue, orribile favelle,
    Parole di solore, accenti d'ira,
    Voci alte e fioche; e suon di man con elle?

Voilà le pandémonium qu'on nous prépare. Savez-vous jusqu'où l'on pousse
la fureur de l'émiettement? En Bohême, les Allemands, pour échapper à la
tyrannie des Tchèques, qu'ils redoutent dans l'avenir, demandent la
séparation et l'autonomie des régions où leur langue domine. Jamais les
Tchèques ne voudront qu'on morcelle le glorieux royaume de saint
Wenceslas, et voilà une nouvelle cause de querelles! Ces luttes de races
sont un retour à la barbarie. Vous êtes Belge et je suis Autrichien; ne
pouvons-nous nous entendre pour gérer en commun une affaire ou une
institution?»

--«Sans doute, lui dis-je, à un certain degré de culture, ce qui
importe, c'est la conformité des sentiments, non la communauté du
langage. Mais au début, la langue est l'instrument de la culture
intellectuelle. La devise de l'une de nos sociétés flamandes dit cela
énergiquement: _De taal is gansch het volk_. «La langue c'est tout le
peuple.» A mon avis, la raison, la vertu sont la chose essentielle. Mais
sans la langue, sans les lettres, le progrès de la civilisation est
impossible.»

Je note un fait curieux, qui montre où en sont arrivées ces animosités
des races. Les Tchèques de Vienne, et ils sont au nombre de trente
mille, dit-on, demandent un subside pour y fonder une école où le
tchèque serait la langue de l'enseignement. Au sein du conseil
provincial, le recteur de l'université de Vienne appuie la requête. Les
étudiants de l'université tchèque de Prague lui envoient une adresse de
gratitude; mais en quelle langue? En tchèque? Non, le recteur ne le
comprend pas; en allemand? jamais; c'est la langue des oppresseurs! En
français, parce que c'est un idiome étranger, et partant, neutre.
L'attitude très justifiable du recteur soulève une telle réprobation
parmi ses collègues, qu'il doit se démettre du rectorat.

Je vais voir ensuite M. de Neuman, qui est l'une des colonnes de notre
Institut de droit international. Il nous y apporte, outre la
contribution de ses connaissances juridiques, la précieuse faculté de
parler, avec le même esprit et le même brio, toutes les langues
indo-européennes et d'avoir à sa disposition un trésor de citations
piquantes empruntées à toutes les littératures. Dans les différentes
villes où l'Institut siège, il répond aux autorités qui nous reçoivent
dans la langue du pays, de façon à faire croire qu'il y est né. M. de
Neuman me conduit à l'Université, dont il est une des illustrations.
Elle est située près de la cathédrale. C'est un vieux bâtiment qu'on
abandonnera bientôt pour le somptueux édifice qu'on construit sur le
Ring. Je rencontre ici le professeur Lorenz von Stein, l'auteur du
meilleur livre que l'on ait écrit sur le socialisme _Der Socialismus in
Frankreich_, et d'ouvrages considérables de droit public et d'économie
politique, qui jouissent de la plus grande autorité dans toute
l'Allemagne. Je suis aussi heureux de saluer mon jeune collègue M.
Schleinitz, qui vient de publier un ouvrage important sur le
développement de la propriété. M. de Neuman me communique une lettre de
M. de Kállay, ministre des finances de l'Empire, qui me recevra avant
mon départ; mais je vais voir d'abord M. de Serres, directeur des
chemins de fer autrichiens, qui doit me donner quelques indications
concernant la jonction des chemins de fer hongrois et serbes avec le
réseau ottoman; question de première importance pour l'avenir de
l'Orient et que je m'étais promis d'étudier sur place.

La compagnie autrichienne est établie dans un palais de la place
Schwarzenberg, qui est la plus belle partie du Ring. Escalier monumental
en marbre blanc; bureaux immenses et confortables; salons de réception
velours et or; quel contraste entre ces splendeurs du luxe moderne et la
simplicité des locaux ministériels! C'est le symbole d'une profonde
révolution économique: l'industrie primant la politique. M. de Serres
étale une carte détaillée sur la table: «Voyez, me dit-il, voilà le
chemin de fer direct de Pesth à Belgrade, qui passe le Danube à
Peterwardein, puis la Save à Semlin. Il y a là deux grands ponts
construits par la Société Fives-Lille. La section Belgrade-Nich sera
inaugurée prochainement. A Nich, bifurcation: une ligne vers Sophia, une
autre qui rejoindra celle de Salonique-Mitrovitza, déjà exploitée.
Celle-ci suivra la haute Morava par Lescovatz et Vrania. Il n'y aura à
franchir qu'un très court faîte de partage, pour atteindre Varosh, sur
la voie ferrée qui aboutit à Salonique. Cet embranchement se terminera
vite et il est de première importance: c'est le plus court chemin vers
Athènes et même vers l'Égypte et l'extrême Orient. C'est par là qu'on
pourra battre non seulement Marseille, mais Brindisi. Le rêve du consul
autrichien von Hahn se trouvera réalisé.

«L'embranchement de Nich à Sophia et Constantinople offre dans sa
première section de grandes difficultés. D'abord, pour arriver à Pirot,
il faut passer par un effroyable défilé, le long de la Nichava. Nos
ingénieurs n'ont rien vu de plus sauvage. Puis, pour s'élever de Pirot
jusqu'au plateau de Sophia, en franchissant un prolongement des Balkans,
on l'aura dur, car les terrains sont mauvais. Dans la plaine de Sophia,
la construction peut se faire en courant, et de là à Sarambey, terminus
des chemins ottomans, la ligne a été à moitié faite par les Turcs, il y
a dix ans. Quinze à seize mois suffiraient pour l'achever. En résumé,
nous irons en mai 1884, par rail, jusqu'à Nich, en traversant toute la
Serbie. Ensuite, si l'on commence sans tarder, un an plus tard à
Salonique et deux ans après à Constantinople.» Je remerciai M. de Serres
de ces détails si précis.--«L'achèvement de ces lignes, lui dis-je, sera
pour l'Orient un événement capital. Ce sera le signal de sa
transformation économique, qui est autrement importante que toutes les
combinaisons politiques et qui, d'ailleurs, hâtera l'accomplissement de
celle qui est imposée par la nature des choses, je veux dire par le
développement de la race dominante. Votre réseau et l'Autriche-Hongrie
en profiteront d'abord, mais bientôt l'Europe entière prendra sa part
des avantages résultant de la civilisation et de l'enrichissement de la
péninsule balkanique.

Je me rends chez M. de Kállay. Je me félicite de le voir, car on me dit
de tous côtés que c'est l'un des hommes d'État les plus distingués de
l'empire. Il est du plus pur sang magyare: il descend d'un des
compagnons d'Arpad, entré en Hongrie à la fin du IXe siècle. Famille de
bons administrateurs, car ils ont su conserver leur fortune: précédent
précieux pour un ministre des finances. Jeune encore, Kállay se montre
avide de tout savoir. Il travaille comme un _privat-docent_, apprend les
langues slaves et orientales, traduit en magyar la _Liberté_, de Stuart
Mill, et ainsi devient membre de l'Académie hongroise. Ayant échoué
comme député aux élections de 1866, il est nommé consul général à
Belgrade, où il reste huit ans. Son temps n'y est pas perdu pour la
science. Il réunit les matériaux d'une histoire de la Serbie. En 1874,
il est nommé député à la Diète hongroise, et prend place sur les bancs
du parti conservateur, qui est devenu la gauche modérée actuelle. Il
fonde un journal, le _Kelet Népe_ (le peuple de l'Orient), où il trace
le programme du rôle que la Hongrie doit jouer dans l'Europe orientale.
Arrive la guerre turco-russe (1876), suivie de l'occupation de la
Bosnie. On se rappelle que les Magyars manifestèrent alors de la façon
la plus bruyante, leur sympathie pour les Turcs, et l'opposition attaqua
l'occupation avec la dernière violence.

Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu'ils y voyaient
un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-même
n'osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la
sentait impopulaire. Alors Kállay se lève au sein de la Chambre pour la
défendre. Il montre à son parti qu'il est insensé de se prononcer en
faveur des Turcs. Il prouve clairement que l'occupation de la Bosnie
s'impose en raison des convenances géographiques et même au point de vue
hongrois; car elle sépare, comme un coin, la Serbie du Monténégro et
empêche ainsi la formation d'un grand État jougo-slave, qui exercerait
une attraction irrésistible sur les Croates de même langue et de même
race. Il expose, en même temps, son idée favorite et parle de la mission
commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude
d'un homme connaissant à fond la péninsule des Balkans et toutes les
questions qui s'y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta
quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde
en Hongrie et modifia le courant de l'opinion.

Le comte Andrassy le désigna comme représentant de l'Autriche au sein de
la commission bulgare. Revenu à Vienne, Kállay est nommé chef de section
au ministère des affaires étrangères et il publie son histoire de la
Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et à
Belgrade même on reconnaît que c'est la meilleure qui existe. Il fait
paraître aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur
les aspirations de la Russie en Orient depuis trois siècles. Sous le
chancelier Haymerlé, il devient secrétaire d'État et son autorité
grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois très capable,
mais connaissant peu les pays transdanubiens, était ministre des
finances de l'Empire et, comme tel, administrateur suprême de la Bosnie.
L'occupation donnait de tristes résultats. Grandes dépenses; les impôts
rentraient mal; l'argent, disait-on, restait collé aux doigts des
employés, comme au temps des Turcs. De là déficit et mécontentement des
deux Parlements trans et cisleithans. M. de Szlavy donne sa démission.
L'Empereur tient énormément à la Bosnie, en quoi il n'a pas tort; c'est
son idée, sa chose à lui. Sous son règne, le Lombard Vénitien a été
perdu et l'empire diminué. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand
avantage qu'elle peut être assimilée à la Croatie, et ainsi soudée au
reste de l'État, ce qui, pour les provinces italiennes, était à jamais
impossible. L'Empereur chercha donc l'homme qu'il fallait pour remettre
en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kállay était indiqué. Il
fut nommé en remplacement de Szlavy. Aussitôt, il se rend dans les
provinces occupées, dont il parle toutes les langues. Il s'entretient
directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahométans. Il rassure
les propriétaires turcs, inspire patience aux paysans, réforme les abus,
chasse les voleurs du temple; réduit les dépenses et, par suite, le
déficit. Travail énorme: curer les étables d'Augias dans un vilayet
ottoman.

Il a procédé avec infiniment de tact et de ménagement, mais aussi avec
une fermeté impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n'y a rien de
tel que d'en bien connaître tous les rouages. Récemment, on l'avertit
qu'un nuage se forme du côté du Monténégro. On craint une nouvelle
insurrection. Il part aussitôt; mais pour ne pas éveiller de défiance,
il emmène sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi
brave qu'intelligente: qualité de race. Comtesse Bethlen, elle descend
du héros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage à travers la
Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d'ovation en ovation,
il met le pied sur la mèche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis
lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux là-bas. C'est ce que je compte
aller vérifier sur place. En tout cas, le déficit a disparu;
aujourd'hui, l'Empereur est enchanté, et chacun m'affirme que si l'on
peut conserver la Bosnie, ce sera à M. de Kállay qu'on le devra et qu'un
rôle prédominant lui est réservé dans la direction future de l'empire.
Il rêve de grandes destinées pour la Hongrie, mais il n'est nullement
«chauvin». Il est prudent, réfléchi et connaît les fondrières de la
route. Ce n'est pas pour rien qu'il a couru les grands chemins de
l'Orient. Je vais le trouver à ses bureaux, situés derrière l'hôtel
Münsch, dans une petite rue et à un second étage. On y arrive par un
escalier en bois, étroit et sombre. En le montant, je pensais aux
magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j'aimais
mieux ceci.

Je suis étonné de trouver M. de Kállay si jeune: il n'a que 43 ans. Le
vieil empire était autrefois gouverné par des vieillards; il l'est
aujourd'hui par des jeunes gens. C'est ce qui lui imprime cette allure
vive et décidée. Les Hongrois tiennent les rènes et ils ont conservé
dans leur sang l'ardeur des races primitives et la décision du cavalier.
J'ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C'est comme
une frondaison de printemps qui couronne un tronc séculaire. M. de
Kállay me parle d'abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et
qu'il a lui-même beaucoup étudiées: «Depuis que vous avez publié votre
livre sur la propriété primitive, me dit-il, très exact quand il a paru,
de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise
sur son domaine collectif et inaliénable, disparaît rapidement. Je le
regrette comme vous. Mais qu'y faire?» Il m'engage à pousser jusqu'en
Bosnie. «On nous reproche, ajoute-t-il, de n'y avoir pas encore réglé la
question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les
problèmes de ce genre sont difficiles à résoudre. En Bosnie, il se
complique du conflit entre le droit musulman et nos législations
occidentales. Il faut aller sur les lieux et étudier la situation de
près, pour comprendre les embarras qui vous arrêtent à chaque pas.
Ainsi, en vertu de la loi turque, l'État est propriétaire de toutes les
forêts, et je tiens beaucoup à nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir
les préserver. Mais, d'autre part, les villageois revendiquent, d'après
la coutume slave, un droit d'usage sur les forêts domaniales. S'ils n'y
prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n'y aurait point de mal,
mais ils abattent les arbres sans nul ménagement; puis arrivent les
chèvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empêchent tout
repeuplement. Ces maudites bêtes sont le fléau du pays. Partout où elles
peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une
loi pour la conservation des massifs boisés, si essentiels dans une
contrée aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait
une armée de gardes forestiers et des luttes partout et à tout moment.
Ce qui manque à ce beau pays si favorisé par la nature, c'est une
_gentry_, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l'exemple du
progrès agricole. Je ne vous citerai qu'un exemple. Dans ma jeunesse, on
n'employait sur nos terres qu'une lourde charrue en bois, remontant à
Triptolème. Après 1848, la corvée est abolie; la main-d'œuvre est
renchérie; et nous devons cultiver nous-même. Alors nous avons fait
venir les meilleures charrues de fer américaines, et maintenant elles
sont en usage partout, même chez les paysans. En Bosnie, l'Autriche est
appelée à remplir une grande mission, dont l'Europe entière profitera,
plus que nous peut-être. Elle doit justifier l'occupation en civilisant
le pays.

--«Quant à moi, répondis-je, j'ai toujours défendu, contre mes amis les
libéraux anglais, la nécessité d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine à la
Dalmatie, et je l'ai démontrée à une époque où on n'en parlait guère[7].
Mais l'essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant
l'intérieur du pays aux ports de la côte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort
Opus est de première nécessité.--«Évidemment, reprend M. de Kállay: _ma
i danari_, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la
ligne Brod-Sarajevo, ce qui vous permettra d'aller de Vienne au centre
de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine. C'est
un des premiers bienfaits de l'occupation et ses résultats seront
énormes.

[Note 7: «De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la
Bosnie. Comme le disait un jour un guide monténégrin à Mme Muir
Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c'est un visage sans tête, et la
Bosnie sans la Dalmatie, c'est une tête sans visage. Faute de
communications avec les districts qui s'étendent derrière eux, les ports
dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans
importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi
Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000,
Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de
l'Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes
parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d'un puissant
État, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de
ces cités appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens
princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur
des bâtiments qui tombent en ruines. Cette côte, qui a le malheur de
border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le
jour où de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile
de l'intérieur, dont la plus détestable administration arrête l'essor.»
(_La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, ch. 6. 1869.)]

Je parle à M. de Kállay d'un discours qu'il vient de prononcer au sein
de l'Académie de Pest, dont il est membre. Il y développe son idée
favorite, que la Hongrie a une grande mission à remplir. Orientale par
l'origine des Magyars, occidentale par les idées et les institutions,
elle doit servir, d'intermédiaire et de lien entre l'Orient et
l'Occident. Cette thèse a provoqué, dans tous les journaux allemands et
slaves, un débordement d'attaques contre l'orgueil magyare: «Ils
s'imaginent, ces Hongrois, que leur pays est le centre de l'univers, le
monde tout entier: _Ungarischer Globus_. Qu'ils retournent dans leurs
steppes, ces Asiatiques, ces Tartares, ces cousins des Turcs!» Parmi
toutes ces violences, je note un mot qu'on emprunte à un livre du comte
Zay: il peint bien cet ardent patriotisme des Hongrois, qui est leur
honneur et leur force, mais qui, développant en eux un esprit de
domination, les fait détester par les autres races. Ce mot, le voici:
«Le Magyar aime son pays et sa nationalité plus que l'humanité, plus que
la liberté, plus que lui-même, plus que Dieu, plus que son salut
éternel.» La haute intelligence de M. de Kállay le préserve de ces
exagérations du chauvinisme.--«On ne m'a pas compris me dit-il, et on
n'a pas voulu me comprendre. Dans une société littéraire et
scientifique, je n'ai nullement voulu faire de la politique. J'ai
constaté simplement un fait indéniable. Placé au point de jonction d'une
foule de races diverses et précisément parce que nous parlons un idiome
non indo-germanique, asiatique si l'on veut, nous sommes obligés de
connaître toutes les langues de l'Europe occidentale et en même temps,
par ces réminiscences mystérieuses du sang, l'Orient nous est plus
facilement accessible et compréhensible. Je l'ai remarqué bien des
fois: je saisis mieux le sens d'un écrit oriental quand je le fais
passer par le hongrois que quand je le lis dans une traduction allemande
ou anglaise.»

Je ne m'arrête que deux jours à Vienne. Mes visites faites, je parcours
le Ring. Quel prodigieux changement depuis l'époque où, en 1846, du haut
des vieux remparts qui avaient soutenu le fameux siège de 1683, je
voyais se dérouler tout autour, entre la petite cité, resserrée dans ses
murs, et ses grands faubourgs, une vaste esplanade poudreuse, où chaque
soir les régiments hongrois, avec leurs pantalons bleus collants,
venaient faire l'exercice! On a respecté le Volksgarten, où Strauss
jouait ses valses, et le temple grec, qui abrite le groupe de Canova.
Sur l'esplanade, on a tracé un boulevard deux fois large comme ceux de
Paris, on a réservé l'espace nécessaire pour construire des monuments
publics et le reste des terrains, vendus à des prix énormes, a permis à
la ville et à l'État d'y élever toute une suite de constructions
splendides, deux magnifiques théâtres, un hôtel de ville style gothique
qui coûtera cinquante millions, un palais pour l'université, deux
musées, un palais pour l'empereur et une chambre du Parlement pour le
Reichstag. Le Ring est bordé, en outre, de palais d'archiducs, d'hôtels,
genre du _Continental_ à Paris, et de maisons particulières avec une
élévation d'étages, un relief des moulures, une opulence de décoration
qui en font autant de monuments. Je ne connais rien de comparable au
Ring dans aucune capitale. Tout cela a dû coûter plus d'un milliard!
D'où est venu l'argent dans cette Autriche qui marche, dit-on, à la
banqueroute?

L'État et la ville ont fait une splendide opération, puisqu'ils ont pu
couvrir presque entièrement leurs dépenses avec le produit de la vente
des terrains de l'esplanade; mais ceux qui ont acheté ces terrains ont
dû les payer, ainsi que les bâtisses si coûteuses qu'ils y ont élevées.
Les centaines de millions que représentent les bâtiments publics et les
maisons particulières sont donc sorties de l'épargne du pays. C'est la
preuve manifeste que, malgré des guerres malheureuses, malgré la perte
du Lombard Vénitien, malgré le _krach_ de 1873, malgré les difficultés
intérieures et le déficit persistant d'année en année, l'Autriche s'est
considérablement enrichie. L'État est toujours gueux, mais la nation
accumule du capital, et celui-ci vient s'épanouir dans les magnificences
du Ring. Comme aux bords du Rhin, c'est toujours l'effet de la machine.
L'homme, se procurant plus facilement de quoi se nourrir et se vêtir,
peut consacrer plus de ses revenus et de son travail à se loger, lui,
ses plaisirs, ses arts, ses gouvernants et ses institutions.

Quoique je ne sois pas venu étudier la situation économique actuelle de
l'Autriche, l'impression que j'en reçois est très favorable. Sans me
laisser éblouir par les splendeurs de Vienne, que je regrette plutôt,
parce qu'elles sont un symptôme de centralisation sociale et de
concentration de la richesse, je constate que l'agriculture et
l'industrie ont fait de grands progrès. Quant à la situation extérieure,
elle paraît excellente. L'Autriche est le pivot des combinaisons de la
politique européenne. Certes, M. de Bismarck mène le jeu, haut la main;
mais l'alliance autrichienne est son principal atout.

L'Autriche a besoin de l'appui de l'Allemagne; mais l'Allemagne a encore
bien plus besoin de celui de l'Autriche, parce que l'empire des
Hohenzollern, nouvellement constitué, a sur les flancs un ennemi certain
à l'Occident et un ennemi possible à l'Orient. Adossé à l'Autriche, il
est de force à faire face des deux côtés à la fois; il ne sera donc pas
attaqué. Mais c'est à condition que l'Autriche lui reste fidèle.

A l'intérieur, l'Autriche dérive manifestement vers la forme fédérative.
Mais loin d'y voir, comme les Autrichiens allemands, un mal et un
danger, je suis persuadé que c'est un bien et pour l'empire lui-même et
pour l'Europe.

Les nationalités en Hongrie, en Bohême, en Croatie, en Galicie ont pris
tant de force et de vie qu'on ne peut plus désormais ni les anéantir, ni
les fusionner. Impossible même de les comprimer, à moins de supprimer
toute liberté, toute autonomie et de les écraser sous un joug de fer.
Quand les nationalités étaient endormies dans un sommeil léthargique,
comme la Belle-au-bois-dormant, sous Marie-Thérèse et sous Metternich,
un gouvernement paternel et doux pouvait préparer insensiblement les
voies à un régime plus unitaire. Aujourd'hui, rien de pareil n'est plus
possible. Tout essai de centralisation rencontrerait des résistances
furieuses, désespérées, et, pour les briser, il faudrait recourir à un
despotisme si impitoyable que, par les haines qu'il susciterait, il
mettrait en péril l'existence même de l'empire. Ainsi la liberté mène
nécessairement au fédéralisme. Il faut donc y applaudir.

C'est d'ailleurs, théoriquement, le meilleur des régimes. Nous le
rencontrons, au début, parmi les peuples libres, en Grèce et en
Germanie, par exemple, et aujourd'hui chez les nations les plus libres
et les plus démocratiques, aux États-Unis et en Suisse. Cette forme de
gouvernement permet de constituer un État immense, et même indéfiniment
extensible, par l'union des forces, _viribus unitis_, ainsi que le dit
la devise de l'Autriche, sans sacrifier l'originalité spéciale, la vie
propre, la spontanéité locale des provinces qui composent la nation.
Aujourd'hui déjà, les esprits les plus clairvoyants en Espagne surtout,
en Italie et même en France, demandent qu'une grande partie des
attributions du pouvoir central soit restituée aux provinces. Que de
grands et nobles exemples ont donné au monde les Provinces-Unies des
Pays-Bas! Quel développement commercial! Quelle condition heureuse des
citoyens! Dans l'histoire, quel rôle considérable et hors de toute
proportion avec l'étendue du territoire ou le chiffre de la population!
Quel contraste affligeant entre l'Espagne, fédérale avant Charles V,
Philippe II, et l'Espagne centralisée du XVe et du XVIIe siècle! Pour se
défendre, l'Autriche fédéralisée ne perdra rien de sa puissance, tant
que l'armée restera unifiée sous le commandement du chef de l'État. Mais
le gouvernement sera moins prompt à se lancer dans une politique
d'agression, parce qu'il devra tenir compte des tendances des
différentes nationalités qui apporteront dans l'appréciation des
questions extérieures des vues différentes et parfois opposées. Les
progrès du fédéralisme en Autriche auront ainsi pour résultat
d'accroître les garanties de la paix.

Le régime monétaire en Autriche ne s'est guère amélioré. Partout
l'instrument des échanges est composé de billets dépréciés d'environ 20
p. c., avec des coupures ridiculement minimes, même pour la monnaie
d'appoint. J'aurais voulu m'entretenir de cette importante question avec
le savant professeur de géologie de l'université de Vienne, M. Sueiss,
qui a écrit un livre très remarquable sur l'avenir de l'or: _Die Zukunft
des Goldes_. A mon grand regret, j'apprends qu'il est absent. J'expose à
un financier autrichien qu'il dépend de son pays de mettre un terme à la
contraction monétaire qui partout amène la baisse des prix et contribue
ainsi à rendre plus intense la crise économique, tout en ramenant au
pair l'agent de la circulation en Autriche, qui est l'argent. Que
faudrait-il pour restituer à ce métal sa valeur ancienne, soit 60 7/8
pence l'once anglaise ou 200 francs le kilogramme à 9/10 de fin? Il
suffirait que les hôtels des monnaies des États-Unis, de la France et de
l'Allemagne accordent la frappe libre aux deux métaux précieux avec le
rapport légal de 1 à 15-1/2. L'Amérique, la France, l'Espagne, l'Italie,
la Hollande sont prêtes à signer une convention monétaire sur ces bases,
si l'Allemagne consent à y adhérer. Tout donc dépend des résolutions du
chancelier de l'Empire allemand. Si l'Autriche peut entraîner dans cette
voie M. de Bismarck au moyen de quelques concessions douanières et en
entrant elle-même dans l'union bimétallique, elle en retirerait des
avantages incalculables. En s'approvisionnant d'argent, elle pourrait
facilement substituer une circulation métallique à sa circulation
fiduciaire dépréciée. Elle n'aurait plus alors à payer la prime
considérable et croissante sur l'or, qu'elle doit subir pour l'intérêt
des emprunts stipulés en or. Avec l'argent, ramené à son prix ancien,
elle se procurerait l'or sans perte aucune. Elle aurait accompli ainsi,
sans bourse délier, la reconstitution de sa circulation, que l'Italie
n'a obtenue qu'à grands frais.

Je pars à 7 h. 15 du soir pour Essek sur la Drave, par la Südbahn; mais
je me leste d'abord, à l'hôtel Münsch, d'un bon dîner à la viennoise que
je recommande à ceux qui ont des goûts simples: Potage aux écrevisses de
Laybach, _garnirtes Rindfleisch mit Sauce_, c'est-à-dire du bœuf
bouilli, mais exquis, incomparablement supérieur à ce que l'on mange
ailleurs sous ce nom,--garni de légumes variés, avec une sauce blanche,
crème vinaigrée au raifort; _gebackenes Huhn_, poulet frit comme des
beignets; tourte de pâte brisée avec fraises fraîches des montagnes; le
tout arrosé de bière de Vienne et d'une demi _Villanyer Auslese_.

En partant, j'admire les dispositions de la gare de la Südbahn. Tout y
est simple, mais ample et commode. C'est une grande facilité d'y
trouver, comme partout de l'autre côté du Rhin, un restaurant où l'on
entre librement sans billet. Dans la voiture où je prends place, la
moitié des voyageurs sont des officiers qui retournent dans leurs
garnisons; on s'aperçoit que l'Autriche est toujours un État militaire.
Ils offrent un échantillon curieux des différentes races de l'empire:
il s'y trouve un Allemand de Vienne, un Tyrolien de Meran, un Hongrois,
un Polonais de la Galicie et un Tchèque. Je l'apprends par leur
conversation, car ils se le disent en allemand, qui est l'idiome commun.
L'officier tchèque se rend à Sarajevo. Il me raconte qu'on envoie de
préférence en Bosnie des employés et des officiers parlant un dialecte
slave qui leur permet de se faire comprendre des habitants. J'espérais
obtenir quelques détails sur mon voyage, mais il est de la catégorie des
voyageurs _no, no_, comme les appelle Töpffer, c'est-à-dire des non
communicatifs et des bourrus.

A Neustadt, le train quitte la ligne du Sömering, pour s'engager sur
celle qui se dirige vers Agram et vers la Save. Nous passons au sud du
grand lac Balaton. J'en avais autrefois visité la partie nord pendant un
séjour que je fis au château de Palota, chez le comte Waldstein,
président de l'Académie des beaux-arts de Pesth et descendant du grand
Wallenstein. Il est mort depuis. Je me réveille aux environs de Kanisza.
L'aspect du paysage me fait comprendre que je suis en Hongrie. Dans de
vastes prairies, parsemées de vieux chênes et qui ont l'air d'un beau
parc négligé, se promène un troupeau de deux à trois cents chevaux. Des
gardiens à cheval les surveillent. Des acacias bordent les champs et les
routes. Les habitations rurales ne sont plus dispersées au milieu des
terres cultivées, comme entre Linz et Vienne. Elles forment un
«aggloméré». Ce village est constitué d'après ce que les économistes
allemands appellent le _Dorf-system_. Les toits sont en chaume, au lieu
d'être en tuiles plates ou en écailles de bois. Les maisons ont leur
pignon antérieur vers la rue et la façade avec la porte vers la cour.
Cette façade est précédée d'une vérandah que soutiennent des colonnettes
en bois. Derrière la demeure viennent les dépendances et, au fond de la
cour, les étables. Un grillage en bois ou parfois une haie de branches
mortes sépare l'enclos du grand chemin, qui est extrêmement large. Des
poules, des canards, des oies, des porcs et des veaux vaguent dans cette
cour. J'en conclus que le cultivateur hongrois peut encore mettre la
poule au pot et qu'il n'en est pas réduit à une nourriture exclusivement
végétale, comme la plupart des paysans italiens et flamands. La terre,
divisée en très longues bandes de 30 à 40 mètres de largeur, est
emblavée en seigle, en froment et en pommes de terre. Pas de mauvaises
herbes dans les récoltes; tout a été bien sarclé. Pour le pays, c'est de
la petite culture, exécutée par le cultivateur propriétaire.

Voici un tableau de Rosa Bonheur. Six charrues, attelées chacune de
quatre bœufs blanc rosé, avec d'énormes cornes, comme ceux de la
campagne romaine, retournent une belle terre luisante, qui fume au
soleil du matin. Les laboureurs portent une toque noire en feutre, à
bords retroussés, une chemise blanche prise dans un pantalon flottant, à
si larges plis qu'on dirait un jupon, et de grandes bottes. L'homme qui
les surveille a mis au-dessus de ce costume une houppelande brune,
brodée de soutaches rouge et noir et doublée de peau de mouton. Voilà de
la grande culture. Elle est bien conduite ou la terre est excellente,
car les froments sont magnifiques, bien droits, serrés, plus hauts que
la ceinture et avec des feuilles d'un vert intense. Les seigles sont si
forts qu'ils ont versé. Près des maisons, je vois la grange à maïs,
particulière à tout l'Orient danubien. On dirait un colossal panier en
lattes tressées à clairevoie. Cela est long de quatre à six mètres,
suivant l'importance de l'exploitation, large de deux, couvert d'un toit
de chaume et supporté par quatre ou six pieux à un mètre de terre. Les
épis de maïs y sont accumulés, à l'abri des mulots et des porcs, et ils
y sèchent parfaitement, parce que le vent passe librement à travers les
interstices du clayonnage. La siccité complète du maïs prévient la
_pellagra_, qui est occasionnée, croit-on, dans le Lombard-Vénitien, par
la farine du maïs humide. Cette maladie est inconnue ici.

Après Kanisza, nous longeons la Drave, qui est déjà un grand fleuve. Il
est vrai qu'il vient de loin; car il a ses sources dans le pays des
Dolomites et dans les glaciers du Grossglockner, le plus haut sommet du
Tyrol, que j'ai visité autrefois en allant à Gastein. Depuis
Franzenstein, dans le Tyrol, point de jonction avec la ligne du Brenner,
jusqu'à son confluent avec le Danube, près d'Essek, une ligne ferrée non
interrompue suit son cours. L'aspect de ses bords montre que la Drave
est encore à l'état de nature. Elle déplace son lit; elle forme des
îles; d'un côté, elle ronge la berge argileuse, coupée à pic; de
l'autre, elle dépose des relais et des bancs. Rien n'a été fait pour
améliorer la navigation. Les saules qui croissent sur ses rives sont le
seul obstacle qui s'oppose à ses déplacements. Quelle différence avec
le Rhin, si parfaitement canalisé! Il est vrai qu'ici la population est
trop peu dense pour exécuter les travaux d'art et pour en profiter.

A Zakany, un pont est jeté sur le fleuve, mais c'est pour livrer passage
à l'embranchement qui, d'ici, se dirige sur Agram; partout ailleurs, on
traverse en ponton. A Barcs, la gare est encombrée d'immenses tas de
douves superposées. Elles viennent des forêts de la Croatie, et beaucoup
vont à Marseille, par la voie de Fiume et de Trieste. L'exploitation des
bois est une des richesses de ces pays-ci; mais on la gaspille
effroyablement. Entre Agram et Sissek, on passe par une superbe forêt.
J'y ai vu, le long de la voie ferrée, de gros chênes abandonnés à la
pourriture, parce que les fibres un peu tordues ne permettaient, pas de
fendre l'arbre de façon à le débiter, en douves. Comme matériaux de
construction, ils ne valaient pas le transport. N'est-ce pas étrange,
quand on songe combien le chêne est devenu rare et cher dans notre
Occident? Presque tous ceux qui ont acheté des forêts en Hongrie et en
Moravie, se sont laissé entraîner par la beauté des arbres. Ils ont mal
calculé les frais d'abatage et de transport, qui s'élèvent très haut
quand on opère en grand, et ils ont perdu de l'argent. Lors de mon
précédent voyage en Hongrie, le comte Waldstein me faisait parcourir une
forêt magnifique qui lui appartenait. J'admirais des chênes d'une
prodigieuse venue qui chez nous auraient valu trois à quatre cents
francs.--«Mais ceci représente une fortune princière,
m'écriai-je.--«Voulez-vous accepter ma forêt, me dit-il, je vous en fais
hommage.--Quelle plaisanterie!

--Nullement, vous me rendrez service. Voilà cinq ans que je n'ai rien pu
vendre et j'ai à payer les impôts, qui, vous le savez, ne sont pas
légers chez nous.»

Un des voyageurs de mon compartiment m'apprend qu'un de mes
compatriotes, M. Charles Lamarche, exploite de grandes forêts en
Croatie. Je lui souhaite bonne chance, mais dans l'intérêt du pays, il
vaudrait mieux conserver ces bois jusqu'au moment où la population
accrue pourra les employer sur place. La dévastation des massifs de
sapins que j'ai vu se poursuivre avec fureur en Suède et en Norvège
n'est pas moins lamentable. L'homme, aiguillonné par la fièvre de
l'industrie, dévore sa planète par les deux bouts: destruction des
forêts, destruction du charbon. Je pense à l'effrayant poème de Byron:
_Darkness_. La terre est plongée dans les ténèbres. Les peuples, pour se
réchauffer, ont tout brûlé, même la charpente de leurs demeures. Deux
êtres humains survivent seuls; ils aperçoivent un brasier près de
s'éteindre; ils s'approchent, ils se reconnaissent; ce sont deux ennemis
mortels; ils se battent et s'égorgent. Ainsi finit une race exécrable.
Le fait est que si les hommes continuent à pulluler et à détruire en
même temps les sources naturelles de la richesse, nous en reviendrons au
régime alimentaire de nos ancêtres préhistoriques, au cannibalisme.

Après Barcs, nous quittons la Drave, que nous retrouverons à Essek. La
voie ferrée doit franchir une crête avant de descendre dans la plaine de
Fünfkirchen. Cette crête est formée de collines sablonneuses, où
poussent de maigres bouleaux. On y a fait des plantations de pins
sylvestres qui viennent mal. Le sol est très maigre; par moments il
n'offre plus que des dunes de sable mouvant. La végétation est celle de
nos landes, sauf qu'il y manque la bruyère que j'ai rencontrée partout,
dans des terrains semblables, depuis le Portugal jusqu'en Danemark.
Cette absence de la bruyère est remarquable dans le paysage de l'Europe
sud-orientale. Je ne l'ai vue nulle part dans les terrains vagues, où
elle aurait abondé ailleurs.

Après Szigetvar, la ligne ferrée descend en plaine. Plus loin, apparaît
Fünfkirchen (cinq églises), en hongrois Pecs. La plupart des localités
ont ici, comme en Transylvanie, trois noms: l'un allemand, l'autre
slave, le troisième hongrois, lequel est le nom officiel. Ceci donne
aussi lieu à des querelles entre les races. Le chemin de fer est
exploité par les Hongrois. Il s'ensuit que dans les gares les
inscriptions sont en magyare. Mais quand on arrive sur un territoire où
les Slaves sont en majorité, ils réclament l'emploi de leur langue.
Parfois, les indications et les noms sont dans les deux idiomes; mais si
alors le hongrois est placé au-dessus, c'est une usurpation, une preuve
nouvelle de l'esprit dominateur et tyrannique des Magyars! Le mieux
serait d'employer les trois langues en mettant les mots sur la même
ligne. Seulement l'allemand est proscrit ici: c'est l'ennemi des deux
autres races. Cette question des inscriptions, qui nous paraît futile,
échauffe tellement la bile des populations de ces régions-ci, qu'elle
provoque des troubles et des insurrections, comme on l'a vu récemment à
Agram, à propos des écussons hongrois placés sur les monuments publics.
Il a fallu les enlever. Il est vrai qu'une allumette tombant à terre
s'éteint aussitôt, qui, dans une poudrière, produit une explosion.
L'hostilité des races est la matière explosible.

Fünfkirchen est une jolie ville dans une situation charmante. Au XVe
siècle sous la dynastie angevine, elle a été un centre de culture
littéraire et artistique. Les clochers de ses églises, qui lui ont valu
son nom, _Cinq Églises_, se détachent sur de gracieuses collines
couvertes de vignobles et de maisons blanches. Au second plan s'élèvent
des montagnes bien boisées. Les routes sont agréablement plantées de
peupliers, de tilleuls et d'acacias. De bonnes habitations, très bien
entretenues, sont éparpillées au milieu de cultures fort soignées.
Beaucoup de champs sont emblavés en maïs, qui sort de terre. A Villany,
arrêt: collines calcaires assez nues, mais où poussent des vignes
donnant un vin excellent et renommé. D'ici part un embranchement du
chemin de fer vers Mohacs, sur le Danube. Mohacs! nom lugubre; le
Waterloo de la Hongrie. C'est à Mohacs que les Turcs brisèrent
définitivement la résistance héroïque des Magyars. Deux archevêques,
cinq évêques, cinq cents magnats et trente mille combattants périrent.
Le 29 août 1526 est un anniversaire de deuil pour tout bon patriote
hongrois. Car la civilisation nationale, si remarquable déjà sous les
princes angevins (1301 à 1380) et sous Mathias (1457 à 1490), disparut
sous le régime abrutissant des Turcs. Malheureuse destinée de tous ces
pays Cis et Transdanubiens! Au moyen âge, ils marchaient presque du
même pas que nous. Ils avaient une culture intellectuelle, un art, une
architecture. Les Ottomans les subjuguent: les voilà replongés dans la
barbarie pour trois ou quatre siècles. Aujourd'hui qu'ils sont
affranchis, il faut qu'ils remontent au niveau qu'ils avaient atteint
déjà avant l'ère moderne. Entre cette date de 1526 et celle du siège de
Vienne 1683, les Turcs se maintinrent à l'apogée de leur puissance. Puis
vient la chute rapide, ininterrompue jusqu'à nos jours. Les vainqueurs
de Mohacs, qui, il y a seulement deux siècles, ont failli prendre Vienne
et inonder l'Autriche et la Pologne, sont acculés aujourd'hui dans
Constantinople.

Près d'Essek, la voie se rapproche de la Drave, qu'elle franchit sur un
grand pont de fer. La rivière, arrivée ici près de son confluent avec le
Danube, a tout l'aspect du bas Mississipi. Entre les deux grands cours
d'eau s'étend une vaste plaine, à moitié noyée, coupée de marais et de
«bayous». Dans les crues, cela forme une mer. En ce moment, l'herbe y
est d'un vert intense, relevé par les fleurettes roses du _flos cuculi_
et par les grands pétales jaunes des iris. Les maisons blanches d'Essek
et les murs jaunes de sa forteresse s'enlèvent sur le ciel d'un bleu
cru. De grands troupeaux de cochons et de chevaux errent en liberté dans
ces pâturages, qui se perdent, à l'horizon lointain, dans la brume
bleuâtre, que le soleil de juin pompe des eaux partout épandues. C'est à
Essek que je dois trouver la voiture de l'évêque Strossmayer, qui me
conduira à Djakovo.



CHAPITRE III.

L'ÉVÊQUE STROSSMAYER.


Ainsi que je l'ai dit, l'un des buts de mon voyage est d'étudier à
nouveau ces formes curieuses de propriété primitive, les communautés de
famille ou _zadrugas_, qui se sont conservées parmi les Slaves
méridionaux, et que j'ai décrites en détail dans mon livre sur la
_Propriété primitive_. Je les avais visitées avec soin il y a quinze
ans; mais on m'a dit qu'elles disparaissent rapidement et qu'il faut se
hâter si l'on veut voir encore en vie cette constitution si intéressante
de la famille antique, qui était universelle autrefois et qui, même en
France, a duré jusqu'au XVIIIe siècle. L'illustre évêque de Djakovo, Mgr
Strossmayer, a bien voulu m'engager à venir visiter les zadrugas de son
domaine, et je me rends à son aimable invitation.

I

En descendant du train, je vois s'avancer vers moi un jeune prêtre,
suivi d'un superbe hussard, à moustache retroussée, pantalon collant
brun, couvert de soutache rouge et noir, et dolman à brandebourgs de
mêmes couleurs. L'abbé est l'un des secrétaires de l'évêque Strossmayer,
dont il m'apporte une lettre de bienvenue. «Donnez-moi votre bulletin,
me dit-il, mon pandour soignera vos bagages.--Mais, lui répondis-je, je
n'ai d'autre bagage que cette petite valise et ce sac de nuit que je
porte à la main. C'est le vrai moyen de n'en jamais être séparé. Vous
devez m'approuver de suivre à la lettre la devise du philosophe: _Omnia
mecum porto._»--Sur un signe de l'abbé, le pandour s'approche
respectueusement, me baise la main, suivant la coutume du pays, et prend
mes effets. Je rapporte ce menu détail, parce qu'il me rappelle un mot
de M. de Lesseps. Il y a trois ans, M. de Lesseps était venu à Liège
nous parler du canal de Panama. J'étais délégué pour le recevoir à la
gare. Deux jours avant, il avait parlé à Gand. Dans l'intervalle, il
avait couru à Londres et il en revenait de son pied léger. Il descend de
voiture, portant une valise et un gros paletot, quoiqu'on fût en
juillet. «Veuillez monter en voiture, lui dis-je; j'aurai soin de vos
bagages.--Mais je n'en ai jamais plus que je n'en puis porter moi-même,
répond-il. L'an dernier, votre roi, que j'aime et que je vénère,
m'invite à loger au palais de Bruxelles. Il envoie à ma rencontre un
officier d'ordonnance, une voiture de la cour et un fourgon. Après
m'avoir salué, l'aide de camp m'indique la voiture de service pour mes
gens et mes bagages. Je lui dis: «Mes gens, je n'en ai pas, et quant à
mes bagages, les voilà. Je les porte à la main.» L'officier parut
surpris, mais le roi m'aurait compris.» Domestiques et grosses malles
sont des _impedimenta_. Moins une armée en traîne à sa suite, mieux
elle fait la guerre. Il en est de même du voyageur.

Ce prêtre accompagné de ses pandours, c'est bien l'image de la Hongrie
d'autrefois, où magnats et évêques entretenaient une véritable armée de
serviteurs, qui les gardaient en temps de paix, et qui, en temps de
guerre, montaient à cheval avec leurs maîtres; c'étaient là ces fameux
hussards qui ont sauvé la couronne de Marie-Thérèse: _Moriamur pro rege
nostro_, et qui, en 1848, auraient détrôné ses descendants sans
l'intervention de la Russie. A la sortie de la gare, une légère Victoria
découverte nous attend. L'attelage est de toute beauté: quatre chevaux
gris pommelé, de la race de Lipitça, c'est-à-dire de ce haras impérial
situé près de Trieste, en plein Karst, dans cette région étrange, toute
couverte de grandes pierres calcaires qui, éparpillées au hasard,
ressemblent aux ruines d'un édifice cyclopéen. De sang arabe, mais avec
adjonction de sang anglais pour leur donner de la taille, les chevaux
s'y fortifient les poumons à respirer un air sec, qui devient très âpre
quand souffle la bora, et les jarrets à gravir les rochers et les
pentes. On les recherche pour les officiers de cavalerie. Nos quatre
jeunes étalons sont ravissants; la croupe droite, la queue bien
détachée, les jambes sèches et très fines, le paturon haut et flexible,
la tête petite, avec de grands yeux pleins de feu. Ils sont doux comme
des agneaux et complètement immobiles. Mais dès qu'ils voient qu'on se
prépare à partir, leurs naseaux s'ouvrent, leur sang s'agite, ils
piaffent, ils bondissent en avant, et le pandour les contient avec
peine, reproduisant exactement le groupe des chevaux de Castor et de
Pollux sur la place du Quirinal. Nous partons, et les nobles bêtes
s'élancent, joyeuses de faire emploi de leur force et de leur jeunesse.
«Je crains, dis-je à l'abbé, que la traite ne soit un peu
longue.»--Nullement, me répond-il, d'Essek à Djakovo il y a environ 36
de vos kilomètres, il nous faudra deux heures et demie.» L'allure des
chevaux hongrois m'a toujours frappé. Chez nous un bon cheval part plein
d'ardeur; mais, au bout de 10 à 12 kilomètres, il se met volontiers au
pas pour reprendre haleine, et les cochers, au besoin, l'y contraignent.
Ici, l'allure naturelle du cheval attelé est le trot; il ne lui semble
pas qu'il puisse aller au pas; quand il y est forcé, parce que le chemin
est trop mauvais, il se sent humilié, il rechigne et parfois ne veut
plus avancer. Même les maigres haridelles des paysans pauvres trottent
toujours. L'une des causes m'en paraît être l'habitude, qui est générale
dans les pays danubiens, de laisser courir le jeune poulain derrière la
mère, dès que celle-ci est de nouveau attelée. Précisément en sortant
d'Essek, où ç'a été jour de marché, la route est couverte de voitures
retournant dans les villages voisins, et beaucoup d'entre elles sont
accompagnées de poulains qui trottent allègrement à la suite, en faisant
des bonds de chevreaux. Ils prennent ainsi les poumons et l'allure de
leurs parents. L'hérédité confirme l'aptitude.

La charrette des paysans de toute la région sud orientale de l'Europe
est la même, depuis la Leitha jusqu'à la mer Noire, et je l'ai retrouvée
jusqu'au milieu de la Russie. Elle apparaît déjà dans les bas-reliefs
antiques. Rien de plus simple et de mieux en rapport avec les conditions
du pays. Deux larges planches forment le fond de la caisse. Elle est
garnie de chaque côté d'une sorte d'échelle, qui est retenue en place
par des pièces de bois coudées, fixées sur les essieux à l'extérieur des
longs moyeux des roues, de façon à empêcher absolument que celles-ci
s'échappent. Pas de bancs: on s'assied sur des bottes de foin ou de
fourrage vert, dont une partie est destinée à l'attelage. Tout est en
bois. En Hongrie, l'essieu est en fer, mais dans certaines parties de la
Russie et des Balkans, il est également en bois. Les roues sont hautes
et fines, et la charrette pèse si peu qu'un enfant la met en mouvement
et qu'un homme la porte sur son dos. Pour ramener les récoltes, on en a
parfois qui sont un peu plus grandes et plus solides; toutefois, le type
n'est pas modifié.

La route sur laquelle nous roulons est très large. Quoique le milieu
soit macadamisé, les paysans et même notre cocher préfèrent rouler sur
les accotements; c'est qu'ici, l'été, l'argile, tassée et durcie par les
pieds des chevaux, devient comme de l'asphalte. Le pays que nous
traversons est plat et parfaitement cultivé. Les froments sont les plus
beaux que l'on puisse voir; ils ont des feuilles larges comme des
roseaux. Ce qui n'est pas emblavé en céréales, blé ou avoine, est occupé
par des maïs ou par la jachère; pas de fermes éparpillées dans les
campagnes. Les maisons des cultivateurs sont groupées dans les villages.
C'est le _Dorf-system_, comme disent les économistes allemands. Ce
groupement a deux causes: d'abord la nécessité de se réunir pour se
défendre; en second lieu, l'usage ancien de répartir périodiquement le
territoire collectif de la commune entre ses habitants. Si, dans
certains pays, comme en Angleterre, en Hollande, en Belgique, dans le
nord de la France, les bâtiments d'exploitation sont placés au milieu
des champs qui en dépendent, c'est que la propriété privée et la
sécurité y existent depuis longtemps.

L'élégant attelage qui nous entraîne rapidement me rappelle un mot que
l'on m'a conté précédemment à Pest et qui peint la Hongrie d'autrefois.
Un évêque passait le Danube sur le pont de bateaux qui conduit à Bude,
royalement étendu dans un beau carrosse attelé de six chevaux. C'était
un comte Batthiany. Un député libéral lui crie: «Monseigneur, vous
semblez oublier que vos prédécesseurs les apôtres et Jésus votre maître
allaient pieds nus.--Vous avez raison, réplique le comte, comme évêque
j'irais certainement à pied; mais comme magnat hongrois, six chevaux est
le moins que je puisse atteler, et malheureusement l'évêque ne peut
fausser compagnie au magnat.»

J'imagine que Mgr Strossmayer donnerait une meilleure raison. Il dirait
qu'il exploite en régie les terres du domaine épiscopal; qu'il y a
établi un haras dont il vend les produits; qu'il contribue ainsi à
améliorer la race chevaline et qu'il augmente la richesse du pays, ce
qui est de tous points conforme aux prescriptions économiques les plus
élémentaires. Élevant beaucoup de chevaux, il faut bien qu'on, les
promène et qu'on les dresse. Je ne m'en plains pas, car c'est plaisir de
voir trotter ces charmantes bêtes, toujours gaies, heureuses de courir
d'une allure de plus en plus relevée, à mesure qu'elles approchent de
leur écurie.

Nous nous arrêtons quelques moments au village de Siroko-Polje, où
l'abbé désire voir sa mère. Nous entrons chez elle. Veuve d'un simple
cultivateur, elle occupe une maison de paysan un peu mieux soignée que
les autres. A la différence des villages hongrois, les maisons
présentent du côté de la route, non leur pignon, mais la face antérieure
dans le sens de la longueur. La façade, avec la vérandah sur colonnettes
de bois, regarde la cour, où erre la collection habituelle des divers
volatiles. Toutes les habitations du village sont, comme celles-ci,
plafonnées et récemment blanchies à la chaux, de sorte qu'on ne peut
voir si elles sont construites en briques d'argile séchée ou en torchis.
Elles sont toujours posées sur un soubassement en pierres. La chambre où
la veuve nous reçoit est le salon et en même temps la chambre à coucher
des hôtes étrangers. Sur les murs soigneusement blanchis, des gravures
enluminées représentent des saints et des épisodes bibliques. Aux
fenêtres des rideaux de mousseline; deux grands lits avec force matelas,
recouverts d'une grosse courtepointe d'ouate capitonnée en indienne à
ramages rouge et noir; sur la table un tapis de lin brodé de dessins en
laine de couleurs très vives; un grand sopha et quelques chaises en
bois, voilà le mobilier. La veuve ne porte plus le costume pittoresque
du pays, mais une jaquette et un jupon en cotonnade violette, comme les
femmes de la campagne dans la France du Nord. Elle ne parle que le
croate et pas l'allemand. Je l'interroge, par l'entremise de son fils,
sur les zadrugas.

«Dans ma jeunesse, dit-elle, la plupart des familles restaient unies et
cultivaient en commun le domaine patrimonial. On se soutenait, on
s'entr'aidait. L'un des fils était-il appelé à l'armée, les autres
travaillaient pour lui, et comme il savait que la place à la table
commune l'attendait toujours, il y revenait le plus tôt possible.
Aujourd'hui, quand la zadruga est détruite et que nos jeunes gens
partent, ils restent dans les grands villes. Le foyer, avec ses veillées
en commun, avec ses chansons et ses fêtes, ne les rappelle plus. Les
petits ménages, qui vivent seuls, ne peuvent pas résister à une maladie,
à une mauvaise année, maintenant surtout que les impôts sont si lourds.
Arrive un accident, ils s'endettent et les voilà dans la misère. Ce sont
les jeunes femmes et le luxe qui sont la perte de nos vieilles et sages
institutions. Elles veulent avoir des bijoux, des étoffes, des souliers
qui sont apportés par les colporteurs; pour en acheter, il leur faut de
l'argent; elles se fâchent si le mari, travaillant pour la communauté,
fait plus que les autres. S'il gardait tout pour lui, nous serions plus
riches, pense-t-elle. De là des comptes, des reproches, des querelles.
La vie de famille devient un enfer; on se sépare. Il faut alors pour
chacun un feu, une marmite, une cour, un gardien pour les animaux. Puis,
les soirs d'hiver, c'est l'isolement. Le mari s'ennuie et commence à
aller au cabaret. La femme, laissée seule, se dérange aussi parfois. Et
puis, monsieur, si vous saviez quelles saletés les marchands nous
vendent si cher! De laids bijoux en verre de couleur et en cuivre doré,
qui ne valent pas deux kreutzers, tandis que les colliers de pièces d'or
et d'argent, que nous portions autrefois, conservaient leur valeur et
nous allaient beaucoup mieux. A force d'épargner, les jeunes filles de
mon temps, avec le produit de leurs broderies et des tapis qu'elles
faisaient, arrivaient à se former une belle dot en sequins et en thalers
de Marie-Thérèse, qu'elles portaient sur la tête, au cou, à la ceinture
et qui reluisaient au soleil, de sorte que les maris ne manquaient pas à
celles qui étaient adroites, laborieuses et économes. Au lieu de nos
bonnes et solides chemises en grosse toile inusable, si jolies à voir,
avec leurs broderies de laine bleue, rouge et noire, on nous apporte
maintenant des chemises de coton, fines, glacées, brillantes comme de la
soie, mais qui sont en trous et en loques après deux lavages. Vous
connaissez notre chaussure nationale, l'opanka: un solide morceau de
cuir de buffle, bien épais, rattaché au pied par des courroies de cuir
lacées; nous la faisons nous-mêmes; cela tient au pied et dure
longtemps. Nos jeunesses commencent à porter des bottines de Vienne; on
sort, il pleut, notre terre alors devient tenace comme du mortier; les
bottines y restent ou sont perdues. Au-dessus de nos chemises, le
dimanche ou l'hiver, nous portons une veste en grosse laine ou en peau
de mouton, toison en dedans, que nous ornons de dessins faits de petits
morceaux de cuir de couleurs très voyantes, piqués à l'aiguille, avec
des fils d'argent ou d'or. Rien ne me paraît plus beau, et cela passe
d'une génération à l'autre. Aujourd'hui, celles qui veulent faire les
fières et imiter les Autrichiennes portent du coton, de la soie ou du
velours, des articles de pacotille, que le soleil déteint, que la pluie
défraîchit et que le moindre usage troue aux coudes et dans le dos. Tout
cela paraît bon marché, car, pour faire un de nos vêtements, il fallait
travailler des mois et des mois. Mais je prétends que cela coûte très
cher, car l'argent sort de nos poches et les objets, à peine achetés,
sont déjà usés. Et puis nos soirées d'hiver, qu'en fera-t-on à l'avenir?
Se tourner les pouces et cracher dans le foyer! Et nos anciennes
chansons, qu'on chantait dans les veillées en travaillant toutes
ensemble, autour d'un grand feu, elles seront oubliées; déjà les
enfants, qui en apprennent d'autres à l'école, les trouvent bêtes et
n'en veulent plus. Les savants comme vous, monsieur, disent que tout va
de mieux en mieux. Moi, je ne suis qu'une ignorante; seulement je vois
ce que je vois. Il y a maintenant dans nos villages des pauvres, des
ivrognes et de mauvaises femmes, ce qu'on ne connaissait pas jadis. Nous
payons deux fois plus d'impôts qu'autrefois, et cependant nos vaches ne
donnent toujours qu'un veau et la tige de maïs qu'un ou deux épis. M'est
avis que tout va de mal en pis.

--Mais, lui dis-je, vous-même, vous portez le costume étranger que vous
blâmez avec tant de raison.

--C'est vrai, monsieur, mais quand on a la joie et l'honneur d'avoir un
fils prêtre, il faut bien renoncer à s'habiller comme une paysanne.»
Après que nous eûmes pris une rasade d'un petit vin rose et douceâtre,
que l'aimable vieille femme récoltait dans sa vigne et qu'elle nous
offrit de bon cœur, nous remontâmes en voiture, et je dis à l'abbé:
«Votre mère a raison. Les costumes et les usages locaux adaptés aux
conditions particulières des diverses populations avaient beaucoup de
bon. Je regrette leur disparition, non seulement comme artiste, mais
comme économiste. On les abandonne pour prendre ceux de l'Occident,
parce que ceux-ci représentent la civilisation et le comme il faut.
C'est le motif qui a porté votre mère à quitter son costume national. Ce
que l'on nomme le progrès est une puissante locomotive qui, dans sa
marche irrésistible, broie tous les usages anciens, et qui est en train
de faire de l'humanité une masse uniforme, dont toutes les unités seront
semblables les unes aux autres, de Paris à Calcutta et de Londres à
Honolulu. Avec le costume national et traditionnel, rien ne se perd;
tandis que les changements continuels du goût ruinent les industriels,
mettent sans cesse au rebut une foule de marchandises et surexcitent les
recherches luxueuses et les dépenses. Un économiste renommé, J.-B. Say,
a dit parfaitement: «La rapidité successive des modes appauvrit un État
de ce qu'il consomme et de ce qu'il ne consomme pas.»--Mgr Strossmayer,
répond l'abbé, fait tout ce qu'il peut pour soutenir nos industries
domestiques. Certainement il vous parlera de ce qu'il a tenté pour
cela.»

Entre Siroko-Polje et Djakovo, nous franchissons une très légère montée:
c'est le faîte de partage presque imperceptible de la Sirmie, entre la
Drave, au nord, et la Save, au sud. Sur un certain espace, les belles
cultures de froment sont remplacées par un terrain boisé. Seulement, il
ne reste que des broussailles. Les gros arbres jonchent le sol, et on
les débite en douves, hélas! La fertilité du sol se révèle par
l'abondance de l'herbe qui pousse entre les souches. Un troupeau de
bœufs et de chevaux y paît.

La route s'engage bientôt entre deux rangées de magnifiques peupliers
d'Italie, hauts comme des flèches de cathédrale. A droite, un bois de
grands arbres entouré de hautes palissades: c'est le parc aux daims.
Nous approchons de la résidence épiscopale. Nous voici à Djakovo (en
hongrois, la terminaison _vo_ devient _var_). Chez nous, ce serait un
gros village. Ici, c'est un bourg, un lieu de marché, _Marktflecken_,
comme disent les Allemands. Il y a environ quatre mille habitants, tous
Croates, y compris quelques centaines d'israélites, qui sont les
richards de l'endroit.--«Ce sont eux, me dit l'abbé, qui font tout le
commerce, celui des marchandises au détail, et aussi celui de l'achat en
gros des denrées agricoles, du bois, de la laine, des animaux
domestiques, de tout enfin, jusqu'aux volailles et aux œufs. Le crédit
et l'argent sont entre leurs mains. Ils font la petite et la grosse
banque. Ces maisons, solidement construites, que vous voyez dans la rue
principale que nous traversons, ces boutiques d'épiceries, d'étoffes, de
quincaillerie, de modes, la plupart de ces boucheries, notre unique
hôtel, tout cela est occupé par eux. Sur seize boutiques que nous avons
à Djakovo, deux seulement appartiennent à des chrétiens. Il faut bien
l'avouer, les juifs sont plus actifs que nous. Et aussi, ils ne pensent
qu'à gagner de l'argent.--Mais, lui répondis-je, les chrétiens, chez
nous, ne cherchent pas à en perdre, et j'imagine qu'il en est de même en
Croatie.»

Nous entrons dans la cour du palais de l'évêque. Je ne puis me défendre
d'une vive émotion en revoyant ce noble vieillard,--le grand apôtre des
Jougo-Slaves.--Il me serre affectueusement dans ses bras et me dit: «Ami
et frère, soyez le bienvenu. Vous êtes ici parmi des amis et des
frères.»--Il me conduit dans ma chambre et m'engage à me reposer,
jusqu'au souper, des fatigues de ma nuit passée en chemin de fer. La
chambre que j'occupe est très grande, et les meubles, tables, sophas,
commodes en noyer style de Vienne, sont très grands aussi. Par la
fenêtre ouverte, je vois un parc tout rempli d'arbres magnifiques:
chênes, hêtres, épicéas. Un grand acacia tout couvert de ses grappes
blanches remplit l'atmosphère d'un parfum pénétrant. Devant une vaste
serre sont rangées toute espèce de plantes exotiques, auxquelles les
jardiniers donnent l'arrosage du soir. Rien ne me rappelle que je suis
au fond de la Slavonie. Je profite de ces deux heures de repos, les
premières depuis mon départ, pour résumer tout ce que j'ai appris
concernant mon illustre hôte.

La première fois que je suis venu en Croatie, son nom m'était inconnu.
Je trouvais son portrait partout, aux vitrines des libraires d'Agram et
de Carlstadt, dans toutes les auberges, dans la demeure des paysans, et
jusque dans les petits villages des confins militaires. Quand on me
raconta tout ce qu'il faisait pour favoriser le développement de
l'instruction, de la littérature et des arts, parmi les Jougo-Slaves,
j'en fus émerveillé. Inconnu, sans lettre d'introduction, je n'osai
aller le voir; mais, depuis lors, l'un de mes vœux les plus ardents
était de le rencontrer. J'eus cette bonne fortune, non en Croatie, mais
à Rome. En décembre 1878, il était venu entretenir le pape du règlement
des affaires ecclésiastiques de la Bosnie. M. Minghetti m'invita à
déjeuner avec lui. Quand je lui fus présenté, Strossmayer me dit: «J'ai
lu ce que vous avez écrit sur mon pays, dans la _Revue des Deux Mondes_.
Vous êtes un ami des Slaves; vous êtes donc le mien. Venez me voir à
Djakovo; nous causerons.» L'impression que me fit cet homme
extraordinaire fut profonde. Je reproduis quelques détails de cette
entrevue, parce que le programme de Strossmayer est celui des patriotes
éclairés de son pays. Il m'apparut comme un saint du moyen âge, peint
par fra Angelico, dans les cellules de Saint-Marc à Florence. Sa figure
est fine, maigre, ascétique; des cheveux cendrés et relevés entourent sa
tête d'une auréole. Ses yeux gris sont clairs, lumineux, inspirés. Une
flamme en jaillit, vive et douce, reflet d'une grande intelligence et
d'un grand cœur. Sa parole est abondante, colorée, pleine d'images;
mais, quoiqu'il parle également bien, outre les langues slaves, le
français, l'allemand, l'italien et le latin, aucun de ces idiomes ne lui
fournit de termes assez expressifs pour rendre complètement sa pensée,
et ainsi il les emploie tour à tour. Il emprunte à chacun d'eux le mot,
l'épithète dont il a besoin, ou bien il accumule les synonymes que tous
lui fournissent. C'est quand il arrive enfin au latin, que la phrase se
déroule avec une ampleur et une puissance sans pareille. Il dit
nettement ce qu'il pense, sans réticences, sans réserves diplomatiques,
avec l'abandon d'un enfant et la profondeur de vues du génie. Absolument
dévoué à sa patrie, ne désirant rien pour lui-même, il ne craint
personne ici-bas. Comme il ne poursuit que ce qu'il croit bien, juste
et vrai, il n'a rien à cacher.

Pendant ce séjour à Rome, il était tout occupé de l'avenir de la
Bosnie.--«Vous avez eu raison, me dit-il, de soutenir, contrairement à
l'avis de vos amis les libéraux anglais, que l'annexion des provinces
bosniaques est une nécessité; mais le point de savoir si c'est un
avantage pour l'Autriche dépendra de la politique qu'on y suivra. Si
Vienne ou plutôt Pest entend gouverner les nouvelles provinces par des
Hongrois ou des Allemands et à leur profit, les Autrichiens finiront par
être plus détestés que les Turcs. Ce sont des populations exclusivement
slaves; il faut entretenir et élever leur esprit national. Les journaux
magyares et allemands disent que je suis l'ami de la Russie, l'ennemi de
l'Autriche, c'est une calomnie. Pour notre chère vieille Autriche, je
donnerais ma vie à l'instant. C'est dans son sein que nous devons, nous
Slaves occidentaux, vivre, grandir, arriver à l'accomplissement de nos
destinées. On a voulu autrefois nous germaniser. Aujourd'hui on rêve de
nous magyariser; cela n'est pas moins impossible! A une race nombreuse,
assise sur un grand territoire contigu, où il y a place pour trente,
pour quarante millions d'hommes, à un peuple qui a une histoire, des
souvenirs dont il est fier, on ne peut enlever sa langue, sa
nationalité. Ceux qui le tenteraient ou qui voudraient entraver notre
légitime développement, ceux-là seuls travailleraient au profit de la
Russie. Les Hongrois sont une race héroïque. Ils ont l'esprit politique.
Pour reconquérir leur autonomie, ils ont déployé une constance
admirable; maintenant ils gouvernent en réalité l'empire; mais leur
hostilité contre les Slaves et leur chauvinisme magyare les aveuglent
parfois complètement. Ils doivent s'appuyer franchement sur nous, sinon
ils seront noyés dans l'océan panslave.»

Je lui rappelai que, lors de mon premier séjour à Agram, j'avais trouvé
les patriotes croates, revenant de la fameuse exposition ethnographique
de Moscou, tout enflammés, et ne cachant nullement leurs sympathies pour
la Russie.--«C'est vrai, reprit l'évêque, à cette époque le compromis
Deak, qui nous abandonnait complètement à la merci des Hongrois, avait
surexcité au plus haut degré les appréhensions des Croates. Mais, depuis
lors, cet engouement en faveur de la Russie a disparu. Seulement il se
reproduira, chaque fois que l'Autriche-Hongrie, soit aux bords de la
Save et de la Bosna, soit au delà du Danube, voudra s'opposer au
légitime développement des races slaves. Si on pousse celles-ci à bout,
il est inévitable qu'elles diront unanimement: «Plutôt Russes que
Magyares!» Ecoutez, mon ami, il y a en Europe deux grandes questions: la
question des nationalités et la question sociale. Il faut relever les
populations arriérées et les classes déshéritées. Le christianisme
apporte la solution, car il nous ordonne de venir en aide aux humbles et
aux pauvres. Nous sommes tous frères. Mais il faut que la fraternité
cesse d'être un mot et devienne un fait.»

Après que Strossmayer nous eut quittés, Minghetti me dit: «J'ai eu
l'occasion de voir de près tous les hommes éminents de notre temps. Il y
en a deux qui m'ont donné l'impression qu'ils étaient d'une autre
espèce que nous, ce sont Bismarck et Strossmayer.» Voici quelques
détails sur ce grand évêque, qui a tant fait pour l'avenir des
Jougo-Slaves. Chose étrange, on m'a affirmé que sa biographie n'est pas
encore écrite, sauf peut-être en croate.

Joseph-George Strossmayer est né, le 4 février 1815, à Essek, d'une
famille peu aisée, qui était venue de Linz vers 1700. Celle-ci était
donc allemande, comme son nom l'indique; mais elle s'était croatisée au
point de ne plus parler que le croate. On a fait un grief aux
Jougo-Slaves d'avoir eu besoin d'un Allemand pour patronner leur
mouvement national. Il en est souvent ainsi. Le plus éclatant
représentant du magyarisme, Kossuth, est de sang slave; Rieger, le
principal promoteur du mouvement tchèque, est d'origine allemande;
Conscience, le plus éminent initiateur du mouvement flamand, est né d'un
père français. Strossmayer fit ses études humanitaires au gymnase
d'Essek, de la façon la plus brillante, et ses études théologiques,
d'abord au séminaire de Djakovo, puis à l'université de Pest, où il
passa ses examens avec un éclat tout à fait exceptionnel. Dans l'épreuve
sur la dogmatique, il déploya tant de savoir et une telle force de
dialectique, que le président du jury d'interrogation dit à ses
collègues: _Aut primus hereticus sœculi, aut prima columna catholicœ
ecclesiœ_. Il n'a pas dépendu de Pie IX et du concile du Vatican que ce
ne fût la première partie de la prophétie qui se réalisât. En 1837, il
est nommé vicaire à Peterwardein. Trois ans après, il est placé à
l'école supérieure de théologie, l'Augustineum de Vienne, où il obtient
la dignité de docteur, aux applaudissements des examinateurs «qui ne
trouvent point de mots pour exprimer leur admiration». Après avoir
rempli pendant peu de temps les fonctions de professeur au lycée
épiscopal de son pays natal, il est appelé, en 1847, à diriger
l'Augustineum, et il est nommé en même temps prédicateur de la cour.
C'était une très haute position pour son âge: il avait à peine trente
ans. Depuis plusieurs années, il suivait avec la plus ardente sympathie
le réveil de la nationalité croate. C'est pendant son séjour à Vienne
qu'il commença à écrire pour défendre cette cause à laquelle il avait
dès lors voué sa vie. En 1849, l'évêque de Djakovo, Kukovitch, se
retira; l'empereur appela Strossmayer pour le remplacer. La cour
impériale était alors encore tout entière à sa reconnaissance envers les
Croates, qui avaient versé pour elle des flots de sang sur les champs de
bataille de l'Italie et de la Hongrie. Les deux défenseurs les plus
influents des droits de la Croatie, le baron Metellus Ozegovitch et le
ban Jellachitch avaient vivement appuyé Strossmayer, dont ils
connaissaient le dévouement à leur commune patrie. Détail assez curieux,
sept ans auparavant, le jeune prêtre avait annoncé à son évêque, dans un
écrit qui est encore conservé à Djakovo, qu'il lui succéderait.

Les dix premières années de son épiscopat s'écoulèrent sous le ministère
Bach. Un grand effort se fit alors pour unifier l'empire et pour en
germaniser les différentes races. Strossmayer comprit admirablement, et
c'est là ce qui fait sa gloire, que, pour rendre vaine toute tentative
pareille, il faut éveiller et fortifier le sentiment national par la
culture intellectuelle, par le développement de la littérature et par
un retour aux sources historiques de la nation. La devise qu'il avait
choisie et qui est, non en latin, suivant l'usage, mais en croate,
résume l'œuvre de sa vie: «_Sve za vjeru i domovinu_: Tout pour la foi
et pour la patrie.» Sa vie entière a été consacrée à la traduire en
actes utiles à son pays. Tout d'abord, il donne des sommes importantes
pour fonder des bourses, afin de permettre aux jeunes gens pauvres de
faire des études humanitaires; il dote ainsi presque tous les gymnases
croates, et entre autres ceux d'Essek, de Varasdin, de Fiume, de
Vinkovce, de Seny, de Gospitch, et plus tard l'université d'Agram; à
Djakovo même, ses largesses en faveur de l'instruction sont incessantes
et considérables. Il y crée un gymnase, une école supérieure de filles,
une école normale de filles, un séminaire pour les Bosniaques, et tout
cela est entretenu à ses frais. Plus tard, il y organise une école
normale d'instituteurs, et cela seul lui coûte 200,000 francs de premier
établissement. Il ne ménage rien pour contribuer au développement des
différentes littératures jougo-slaves. Il patronne et de toute façon les
créateurs de la langue serbe officielle Vuk Karadzitch et Danichitch,
puis les deux frères Miladinovci, qui, accueillis dans sa demeure, y
travaillent à leur édition des chansons populaires bulgares, un des
premiers livres parus en cette langue, et qui préparait le réveil de
cette jeune nationalité. Dans son séminaire épiscopal, il fonde et dote
une chaire pour l'étude des anciennes langues slaves. En même temps, il
commence à former cette vaste bibliothèque qu'il compte laisser aux
différentes écoles de Djakovo et le musée de tableaux qu'il destine à
Agram. Enthousiaste de l'art, il va en Italie pour en admirer les
merveilles et en rapporter quelques spécimens, chaque fois que sa santé
exige quelque repos. Toutes les institutions, toutes les publications,
tous les hommes de lettres qui se sont occupés de la Croatie ont reçu de
lui un généreux appui.

Quoique toujours prêt à défendre les droits de son pays, ce grand
patriote n'est entré dans l'arène politique que pour obéir à un devoir
qu'on lui imposait. Après la chute du ministère Bach, quand s'ouvrit à
Vienne l'ère constitutionnelle, Strossmayer fut appelé par l'empereur
dans le «Reichstag renforcé», avec le baron Wranicanji. Ils y
réclamèrent, en toutes circonstances, avec la plus grande énergie,
l'autonomie complète de la Croatie. J'ai toujours pensé qu'on aurait pu
alors établir en Autriche un régime rationnel et durable, reposant sur
l'indépendance historique des différents états, mais avec un parlement
central pour les affaires communes, comme en Suisse et aux États-Unis.
On laissa passer le moment opportun, et après Sadowa, il fallut subir
l'_Ausgleich_ et le dualisme imposé par la Hongrie. L'empire fut coupé
en deux et la Croatie livrée à Pest. Lorsque s'engagèrent les
négociations pour régler les rapports entre la Hongrie et la Croatie, on
crut nécessaire d'écarter Strossmayer, qui ne voulait à aucun prix
sacrifier l'autonomie de son pays, fondée sur les traditions de
l'histoire. Il passa le temps de son exil à Paris, où il se livra à une
étude spéciale des grands écrivains français. Depuis son retour à
Djakovo, pendant les quinze dernières années, il s'est abstenu
scrupuleusement de toute action politique; il ne veut même pas siéger à
la diète de la Croatie, pour qu'on ne puisse pas l'accuser d'apporter
l'appui de ses sympathies à l'agitation et à l'opposition qui fermentent
dans le pays. On sait à Vienne et à Pest qu'il déplore le mode actuel
d'union entre la Croatie et la Hongrie. On dit que sa manière de voir
est celle du «parti des indépendants» (_neodvisne stranke_), dont les
principaux chefs sont des hommes très estimés dans leur pays et même
dans toute l'Autriche, le président de l'Académie, Racki et le comte
Vojnoritch; mais l'évêque de Djakovo reste à l'écart. Il croit assurer
l'avenir de sa nation surtout en y suscitant la vie intellectuelle et
scientifique. Ce qui est l'œuvre de l'esprit est inattaquable et
survit. Dans ce domaine, la force est impuissante. «En marchant dans
cette voie, a-t-il dit quelque part, rien, non, rien au monde ne pourra
nous empêcher d'accomplir la mission à laquelle la Providence semble
nous appeler parmi nos frères de sang de la péninsule balkanique.»

Dès 1860, Strossmayer avait démontré la nécessité de fonder à Agram une
académie des sciences et des arts, et il avait ouvert la souscription
publique par un don de 200,000 francs, qu'il augmenta encore
notablement. Depuis lors, le pays tout entier répondit à son appel: plus
de 800,000 francs furent réunis, et le 28 juillet 1867, fut inauguré le
nouvel établissement dont la Croatie est justement fière. Le grand
évêque y prononça un discours resté célèbre, où il vante, en termes
d'une magnifique éloquence, le génie de Bossuet et de Pascal. L'Académie
a publié soixante-sept volumes de ses annales, intitulées _Rad_,
«Travail», et spécialement consacrées à l'histoire de la Croatie, et
elle a commencé la publication d'un grand dictionnaire de la langue
croate, sur le modèle de ceux de Grimm et de Littré.

Au mois d'avril 1867, au sein de la diète d'Agram, Strossmayer avait
démontré la nécessité pour la Croatie d'avoir une université, et, à cet
effet, il mit 150,000 francs à la disposition de son pays. Au mois de
septembre 1866, le jour où l'on célébrait le trois centième anniversaire
du Léonidas croate, le ban Nikolas Zrinyski, il prononça un discours
qui, répandu partout, souleva un enthousiasme indescriptible en faveur
d'une œuvre essentiellement scientifique. La souscription monta bientôt
à un demi-million, et l'université fut inaugurée le 19 octobre 1874. Les
fêtes furent, pour le noble initiateur de tant d'œuvres utiles, plus
qu'un triomphe; ce fut une apothéose, et jamais il n'y en eut de plus
méritée. Le ban ou gouverneur général, qui présida à la cérémonie, était
Ivan Maruvanitch, le meilleur poète épique de la Croatie. Les délégués
des autres universités, et surtout ceux des sociétés littéraires ou
politiques des Slaves autrichiens et même transdanubiens, étaient
accourus en grand nombre à Agram. La ville était pavoisée, une foule
énorme remplissait les rues. Un cri unanime se fit entendre: «Saluons le
grand évêque! Vive le père de la patrie!» Dans nos pays, où les centres
d'instruction abondent, nous avons peine à comprendre combien est
importante la création d'une université; mais pour toutes les
populations jougo-slaves, si longtemps comprimées, c'était une
solennelle affirmation de l'idée nationale et pour l'avenir une
garantie de leur développement spirituel. C'est ainsi qu'au XVIe siècle,
la Réforme s'est empressée de fonder des universités en Allemagne, en
Hollande, en Écosse. Tandis qu'elle luttait encore pour son existence à
Gand, les protestants flamands, le cou, pour ainsi dire, sous la hache
de l'Espagne, profitèrent de quelques mois de liberté pour créer des
cours universitaires, ainsi que vient de le montrer un de nos
professeurs d'histoire, M. Paul Fredericq. L'enseignement supérieur est
le foyer d'où rayonne l'activité intellectuelle des peuples.

En religion, Strossmayer est un chrétien selon l'évangile, adversaire de
l'intolérance, ami de la liberté, des lumières, du progrès sous toutes
ses formes, entièrement dévoué à son peuple et surtout aux malheureux.
On n'a pas oublié avec quelle énergie et quelle éloquence il a combattu
le nouveau dogme, l'infaillibilité du pape. Dans les dernières années,
il s'est efforcé d'amener une réconciliation entre le rite oriental et
le rite occidental. Il a consacré à développer ses vues à ce sujet ses
deux derniers mandements de carême (1881 et 1882). C'est certainement
sous son inspiration que le Vatican a récemment exalté les deux grands
apôtres des Slaves, les saints Cyrille et Méthode, que l'Église
orientale vénère tout particulièrement. On admire réunies en lui les
vertus d'un saint et les goûts d'un artiste. Tout sentiment personnel
est extirpé: ni égoïsme ni ambition. Sa vie est un dévouement de chaque
jour; pas une de ses pensées qui ne soit tournée vers le bien de ses
semblables et l'avenir de son pays. Qui a jamais fait plus que lui pour
le réveil d'une nationalité, et avec autant de perspicacité et
d'efficacité? Parmi les nobles figures qui, en ce siècle, font honneur à
l'humanité, je n'en connais pas qui lui soient supérieures. La Croatie
peut être fière de lui avoir donné le jour.

Mgr Strossmayer vient me prendre pour le souper. Nous traversons une
immense galerie remplie d'un bout à l'autre de caisses à tableaux. J'en
demande l'explication à l'évêque. «Vous savez, dit-il, que nous avons
fondé un musée à Agram. Depuis que j'ai eu un peu d'argent disponible,
j'ai acheté, chaque fois que j'allais en Italie, quelques tableaux que
je destinais à ce musée, qui est un des rêves de ma vie. Ce rêve va
prendre corps. Mais voyez la misère et la contradiction des choses
humaines, ceci devient pour moi la cause d'un vrai chagrin, puéril
peut-être, mais réel, je dois l'avouer. Donner mes revenus ne me coûte
rien. La fortune de l'évêché est le patrimoine des pauvres, je
l'administre et je l'emploie le mieux que je peux; je ne me prive de
rien, car de besoins personnels je n'en ai guère; mais mes tableaux, mes
chers tableaux, il m'est dur de m'en séparer. Je les connais tous, je me
rappelle où je les ai achetés, je les aime; mes regards s'y reposent
volontiers, car j'ai beaucoup, et trop sans doute, les goûts de
l'artiste, et maintenant ils partent, ils doivent partir. A Agram, nos
jeunes élèves de l'Académie les attendent pour les copier et pour s'en
inspirer. Ils en ont besoin. Sans l'efflorescence des beaux-arts, une
nationalité est incomplète. Nous avons une université, nous aurons la
science; il nous faut aussi l'architecture, la peinture et la sculpture.
Je suis vieux; je n'ai plus longtemps à vivre; je croyais les garder
jusqu'à ma mort, mais c'est une pensée égoïste dont je me repens. L'an
prochain, si vous allez à Agram, vous les y verrez. Voici précisément
venir M. Krsujavi, professeur d'esthétique et d'histoire de l'art à
l'université d'Agram. Il est aussi directeur de notre musée et d'une
école d'art industriel que nous venons de fonder. Il est venu chez moi
pour emballer avec soin toutes ces toiles qui désormais sont confiées à
sa garde.»

Nous regardons les tableaux qui sont encore à leur place. Il y en a deux
cent quatre-vingt-quatre, dont plusieurs excellents, du Titien, des
Carrache, de Guido Reni, de Sasso Ferrato, de Paul Véronèse, de fra
Angelico, de Ghirlandajo, de fra Bartolommeo, de Dürer, d'Andréa
Schiavone, «le Slave», qui était Croate et s'appelait Murilitch, de
Carpaccio, ou plutôt de Karpatch, un autre slave. On estime qu'ils
valent un demi-million. Quelques toiles modernes, peintes par des
artistes croates, représentent des sujets de l'histoire nationale. Les
meilleurs se trouvent dans la chambre à coucher et dans le bureau de
travail de l'évêque.

Après avoir traversé une enfilade de beaux et grands salons de
réception, solennels comme ceux des ministères de Vienne, parquet très
brillant, tentures de soie et, tout autour, une rangée de chaises et de
fauteuils dans le style de l'empire français, nous prenons place à la
table du souper, dans la salle à manger. C'est une grande chambre avec
des murs blanchis à la chaux, auxquels sont pendues quelques bonnes
gravures représentant des sujets de piété. Les convives de l'évêque
sont, outre le professeur Krsujavi, sept ou huit jeunes prêtres attachés
à l'évêché ou au séminaire. Nous sommes servis par les pandours à
grandes moustaches, en uniforme de hussard. Après que l'évêque a dit le
_Benedicite_, l'un des prêtres lit en latin, avant chaque repas, un
chapitre de l'évangile et un autre de l'_Imitation_. La conversation
s'engage. Elle est toujours intéressante, grâce à la verve, à l'esprit,
à l'érudition de Mgr Strossmayer. Je parle des industries locales des
paysans. Je rappelle que j'ai vu précédemment à Sissek, un dimanche, au
sortir de la messe, les paysannes vêtues de chemises brodées en laine de
couleurs vives, qui étaient des merveilles: «Nous faisons tous nos
efforts, répond l'évêque, pour maintenir ce goût traditionnel. A cet
effet, nous avons établi à Agram un petit musée, où nous collectionnons
des types de tous les objets d'ameublement et de vêtement confectionnés
dans nos campagnes. Nous tâchons ensuite de répandre les meilleurs
modèles. Ce sera une des branches de l'enseignement dans notre académie
des beaux-arts. M. Krsujavi s'en occupe spécialement et il prépare des
publications à ce sujet». «Ce qui est extraordinaire, dit M. Krsujavi,
c'est que ces broderies, où se révèle toujours une entente parfaite de
l'harmonie et du contraste des couleurs, et qui sont parfois de vrais
chefs-d'œuvre d'ornementation, sont faites d'instinct, sans dessin,
sans modèle. C'est une sorte de talent inné chez nos paysannes: il se
forme peut-être par la vue de ce qu'elles ont sous les yeux, mais elles
ne copient pas cependant. Il en est de même pour la confection des
tapis. Cela vient-il des Turcs, qui eux-mêmes n'ont fait que reproduire,
en tons plus voyants, les dessins de l'art persan? J'en doute; car les
décorations slaves sont plus sobres de couleur et les dispositions sont
plus géométriques, plus sévères, moins «fleuries». Cela rappelle le goût
de la Grèce antique et on les retrouve chez tous nos Slaves du Midi et
jusqu'en Russie. «N'oublions pas, reprit l'évêque, que cette contrée où
nous sommes et où ne survit plus en fait d'arts que celui qui nous
fournit le pain et le vin, je veux dire l'agriculture, la Slavonie, a
été, à deux reprises différentes, le siège d'une haute et brillante
culture littéraire et artistique. Dans l'antiquité, Sirmium était une
grande ville où florissait dans toute sa gloire la civilisation romaine.
Nos fouilles mettent au jour, à chaque instant, des restes de cette
époque. Puis, au moyen âge, seconde période de splendeur: une véritable
renaissance, comme vous allez vous en convaincre à l'instant. Plus tard
sont venus les Turcs. Ils ont tout brûlé, tout anéanti, et, sans le
christianisme, ils nous auraient ramenés aux temps de la barbarie
primitive.»

L'évêque fait apporter des vases sacrés en or et en argent. Ils
proviennent de la Bosnie, qu'il visitait au temps où il en était encore
le vicaire apostolique. Il y a des crosses, des croix, des calices qui
datent du Xe au XIVe siècle et qui sont admirables. Voici un calice en
émail cloisonné, style byzantin; un autre avec des ciselures et des
gravures pur roman; un troisième fait penser aux décorations normandes
de l'Italie méridionale; un quatrième est en filigrane sur fond d'or
plat, comme certains bijoux étrusques. La Bosnie, avant l'invasion
turque, n'était pas le pays sauvage qu'elle est devenue depuis. En
communication constante et facile, par la côte de la Dalmatie, avec la
Grèce et Constantinople d'une part, avec l'Italie d'autre part, ses
artistes se maintenaient au niveau des productions de l'art dans ces
deux centres de civilisation.--«Aujourd'hui encore, reprend l'évêque, il
y a à Sarajewo des orfèvres qui n'ont jamais appris à dessiner, mais qui
font des chefs-d'œuvre. Ainsi, voyez cette croix épiscopale en argent
et ivoire: Agram a fourni le dessin, mais quelle perfection dans
l'exécution! Ne croyez pas que je sois collectionneur. Sans doute, j'en
ai l'instinct comme un autre; mais avec mes faibles moyens, je poursuis
un grand but: rattacher le présent au passé, à ce glorieux passé de
notre race, dont je vous parlais tantôt; réveiller, entretenir,
développer la part d'originalité que Dieu a départie aux Jougo-Slaves,
briser la croûte épaisse d'ignorance sous laquelle notre génie national
s'est trouvé étouffé pendant tant de siècles d'oppression, et faire en
sorte que la domination turque ne soit plus qu'un intermède, une sorte
de cauchemar que l'aurore de notre résurrection aura définitivement
dissipé.»

Le lendemain matin, un gai soleil de juin me réveille de bonne heure.
J'ouvre ma fenêtre. Les oiseaux chantent dans les arbres du parc et
l'odeur enivrante des acacias me transporte parmi les orangers de
Sorrente. Les parfums réveillent des souvenirs précis, non moins que les
sons. A huit heures, le domestique m'apporte le déjeuner à la viennoise.
Excellent café, crème et petits pains de farine de Pest, la meilleure du
monde. Je parcours seul le palais épiscopal. C'est un très grand
bâtiment à un étage, qui date, dans sa forme actuelle, du milieu du
dernier siècle. Il forme les deux côtés d'une grande cour centrale
carrée, dont le côté du fond est fermé par des dépendances et un vieux
mur, et le quatrième par l'église. Le premier étage seul est occupé par
les appartements de maître; le rez-de-chaussée l'est par les cuisines,
buanderies, magasins, état domestique, etc., suivant la coutume des pays
méridionaux. Le plan est très simple: c'est celui des cloîtres. Donnant
sur la cour, se prolonge une galerie, où s'ouvrent toutes les chambres,
qui se succèdent en enfilade, comme les cellules d'un couvent.

L'évêque vient me prendre pour visiter sa cathédrale, qui est une des
choses où il a pris le plus de plaisir, parce qu'il y donnait
satisfaction aux rêves et aux sentiments du chrétien, du patriote et de
l'artiste. Il s'en est occupé pendant seize années. Cette église lui a
coûté plus de 3 millions de francs. Elle est assez grande pour une
population cinq à six fois plus considérable que celle du Djakovo
actuel, mais son fondateur espère qu'elle durera assez pour ne pas
pouvoir contenir les fidèles du Djakovo de l'avenir. Elle est bâtie en
briques de premier choix, d'un grain très fin et d'un rouge vif, comme
celles de l'époque romaine. Les encadrements des fenêtres et les
moulures sont en pierre calcaire apportée d'Illyrie. Les marbres de
l'intérieur viennent de la Dalmatie. On devine ce qu'a dû coûter le
transport, qui, depuis le Danube ou la Save, a dû se faire par chariot.
Le style de l'édifice est italo-lombard très pur. Tout l'intérieur est
polychrome et peint à fresque par les Seitz père et fils. Les sujets
sont empruntés à l'histoire sainte et à celle de l'évangélisation des
pays slaves. Christianisme et nationalité, c'est la préoccupation
constante de Strossmayer. Le maître-autel est surtout très bien conçu.
Il est en forme de sarcophage. Au-dessus s'élève, comme dans les
basiliques de Rome, une sorte de baldaquin, soutenu par quatre colonnes
monolithes d'un beau marbre de l'Adriatique, avec des bases et des
chapiteaux en bronze. Tout est d'un goût sévère: ni oripeaux, ni statues
habillées comme des poupées, ni vierges miraculeuses. On est au XIIe
siècle, bien avant que les jésuites aient matérialisé et paganisé le
culte catholique.

L'évêque me conduit dans la crypte. Des niches ont été réservées dans
l'épaisseur du mur; il y a transporté les restes de trois de ses
prédécesseurs. Sur la pierre, rien qu'une croix et un nom; une quatrième
dalle n'a pas d'inscription: «C'est là ma place, me dit-il; ici
seulement je trouverai du repos. J'ai encore beaucoup à faire; mais il y
a trente-trois ans que je suis évêque, et l'homme, comme l'humanité, ne
peut jamais espérer d'achever son œuvre». Les paroles de Strossmayer me
rappellent la sublime devise d'un autre grand patriote, l'ami du
Taciturne, l'un des fondateurs de la république des Provinces-Unies,
Marnix de Sainte-Aldegonde: _Repos ailleurs_. En sortant, je remarque un
vieux mur crénelé envahi par le lierre. C'est tout ce qui reste de
l'ancien château fort, brûlé et rasé par les Turcs. Quand on trouve
ainsi à chaque pas les traces des dévastations commises par les bandes
musulmanes, on comprend la haine qui subsiste au cœur des populations
slaves.

Au dîner, qui a eu lieu au milieu du jour, on parle du mouvement
national en Dalmatie. «J'ai reçu la nouvelle, dit l'évêque, qu'aux
élections récentes des villes dalmates, les candidats slaves l'ont
emporté sur les Italiens. Il devait en être ainsi; le mouvement des
nationalités est partout irrésistible, parce qu'il est favorisé par la
diffusion de l'instruction. Naguère les Italiens dominaient à Zara, à
Spalato, à Sebenico, à Raguse. Ils représentaient la bourgeoisie, mais
le fond de la population est complètement slave. Tant qu'elle a été
ignorante et comprimée, elle n'avait rien à dire; mais dès qu'elle a eu
quelque culture intellectuelle, elle a revendiqué le pouvoir politique,
qui de droit lui revenait. Elle l'obtient aujourd'hui. Et dire que
souvent, par crainte du progrès du slavisme, on favorisait les Italiens,
dont une partie au moins est acquise à l'irrédentisme! Le ministère
actuel revient de cette erreur et pour toujours, il faut l'espérer.
Remarquez bien que d'ici jusqu'aux bouches de Cattaro, et de la côte
dalmate jusqu'au Timok et à Pirot, c'est-à-dire jusqu'aux confins de la
Bulgarie, la même langue est parlée par les Serbes, les Croates, les
Dalmates, les Bosniaques, les Monténégrins, et même par les Slaves de
Trieste et de la Carniole. Les Italiens de la côte dalmate sont pour la
plupart les descendants de familles slaves italianisées sous la
domination de Venise, mais en tout cas, la gloire de la cité des doges
et de sa noble civilisation rejaillit sur eux. Nous les respectons, nous
les aimons; on ne proscrira pas la langue italienne; mais il faut bien
que la langue nationale, la langue de la majorité de la population
l'emporte.»

Les convives citent à l'envie des faits pour démontrer les éminentes
qualités de la race illyrienne: l'un vante la bravoure de ses soldats,
l'autre l'énergie de ses femmes. Mais, dit-on, chez les Monténégrins
toutes ces vertus sont portées à l'extrême, parce que, seuls, ils ont
su conserver toujours leur liberté et se préserver du contact corrupteur
d'un maître. L'un des jeunes prêtres, qui a résidé et voyagé le long de
la côte dalmate, affirme qu'au Monténégro on n'admet pas qu'une femme
puisse faillir; aussi toute faute est punie d'une façon terrible. La
femme mariée qui s'en rend coupable était autrefois lapidée, ou bien le
mari lui coupait le nez. La jeune fille qui se laisse séduire est
impitoyablement chassée; aussi d'ordinaire elle se suicide, et ses
frères ne manquent pas de tuer le séducteur, ce qui donne lieu à des
vendettas et à des guerres de famille qui durent des années. M. von
Stein-Nordheim, de Weimar, raconte que, pendant la dernière guerre, un
Turc nommé Mehmed-pacha s'était emparé, dans une razzia, d'une jeune
Monténégrine, la belle Joke. Elle le supplie de ne pas donner aux
soldats le spectacle de sa honte. On était dans la montagne. Ils
s'écartent; la jeune fille voit que le sentier longe un précipice, elle
se laisse tomber à terre, vaincue par l'émotion. Mehmed la saisit dans
ses bras. Elle lui rend son étreinte, elle s'attache à lui, puis tout à
coup se renverse et entraîne son vainqueur au delà d'un rocher à pic, et
tous deux tombent dans l'abîme, où l'on retrouva leurs cadavres mutilés.
L'action héroïque de Joke fait l'objet d'un chant populaire tout récent.
Autre fait du temps de la guerre de 1879. Tous les hommes d'un village
de la frontière étaient partis pour rejoindre le gros de l'armée. Les
Turcs arrivent et pénètrent dans le village. Les femmes se réfugient
dans une vieille tour et s'y défendent comme des amazones; mais elles
n'ont que quelques vieux fusils. La tour va être prise d'assaut. «Il
faut nous faire sauter,» dit Yela Marunow. On met en tas tous les barils
de poudre; les femmes et les enfants se réunissent en groupe pour les
cacher; on ouvre la porte, plus de cinq cents Turcs entrent et se
précipitent. Yela met le feu, et tous meurent foudroyés et ensevelis
sous les ruines. Au Monténégro, quand une fille est née, la mère lui
dit: «Je ne te souhaite pas la beauté, mais la bravoure; l'héroïsme seul
fait aimer des hommes.» Voici une strophe d'un _lied_ que chantent les
jeunes filles: «Grandis, mon bien-aimé; et quand tu seras devenu grand
et fort, et que tu viendras demander ma main à mon père, apporte-moi
alors, comme don du matin, des têtes de Turcs fichées sur ton yatagan.»

Un convive prétend que les Croates ne sont pas moins braves que les
Monténégrins. Ils l'ont bien prouvé, dit-il, sous Marie-Thérèse, dans
les guerres contre Napoléon, et sur les champs de bataille italiens en
1848, 1859 et 1866. Ce sont eux qui, sous le ban Jellachitch, ont sauvé
l'Autriche, après la révolution de mars; sans leur résistance, les
Hongrois prenaient Vienne avant même que les Russes eussent songé à
intervenir. L'Anglais Paton, qui a écrit l'un des meilleurs ouvrages qui
aient été faits sur ces contrées, raconte que, se trouvant à Carlstadt
en Croatie, le gouverneur, le baron Baumgarten, lui raconta la mort
héroïque du baron de Trenck. Pour récompenser François de Trenck qui,
avec ses Croates, avait vaillamment combattu au siège de Vienne,
l'empereur lui avait donné d'immenses domaines en Croatie. Son
descendant, le baron Frederick de Trenck, se ruine en procès, se fait
mettre en prison par le roi Frédéric II, s'échappe, écrit ses fameux
Mémoires qui, comme dit Grimm, font une sensation prodigieuse, et vient
enfin se fixer à Paris; pour s'abreuver de première main à la source de
la philosophie. Pendant la Terreur, il est arrêté et accusé d'être
l'espion des tyrans parce qu'il suit les réunions des clubs. Il se
défend en montrant la trace des fers du roi de Prusse et les lettres de
Franklin. Mais il parle avec respect de la grande impératrice
Marie-Thérèse. Fouquier-Tinville l'interrompt: «Prenez garde, dit-il, ne
faites pas l'éloge d'une tête couronnée dans le sanctuaire de la
justice.» Trenck relève fièrement la tête: «Je répète: Après la mort de
mon illustre souveraine Marie-Thérèse, je suis venu à Paris pour
m'occuper d'œuvres utiles à l'humanité.» C'en était trop. Il est
condamné et exécuté le soir même. La bravoure un peu sauvage des
Pandours était proverbiale au XVIIIe siècle. Au commencement de la
Terreur, l'impératrice Catherine écrit: «Six mille Croates suffiraient
pour en finir de la révolution. Que les princes rentrent dans le pays,
ils y feront ce qu'ils voudront.» Je cite ces faits pour montrer comment
le souvenir des exploits guerriers de leur race entretient parmi les
Croates un patriotisme ardent, exigeant et ombrageux.

L'après-midi, nous visitons la ferme qui dépend directement de la
résidence épiscopale, _die œkonomie_, comme on l'appelle en allemand.
Le mot est juste. Comme le montrent _les Économiques_ de Xénophon, les
Grecs entendaient principalement par ce mot l'administration d'un fonds
rural. L'intendant, qui est aussi un prêtre, me donne quelques détails:
«Les terres de l'évêché, dit-il, mesurent encore 27,000 jochs de 57
ares 55 centiares, dont 19,000 en bois, 200 en vignes et le reste en
culture. Les contributions sont énormes: elles montent à 32,000
florins[8]. Autrefois, ce domaine était beaucoup plus étendu; mais,
après 1848, lors de l'émancipation des paysans à qui on a attribué, en
propriété, une partie du sol qu'ils cultivaient comme tenanciers à
corvée, l'évêque a donné l'ordre de faire le partage de la façon la plus
avantageuse pour les cultivateurs. En réalité, les conditions de culture
sont peu favorables ici. La main-d'œuvre est chère, nous payons un
journalier 1 florin 1/2, et le prix de nos produits est peu élevé, car
il est grevé de frais de transport énormes jusqu'aux marchés
consommateurs. Chez vous, c'est l'opposé. La terre, chère chez vous, est
à bas prix ici. Nous vendons nos chevaux de la race de Lipitça environ
1,000 florins; un bel étalon vaut 1,400 à 1,500 florins, une bonne vache
100 florins, un porc de trois mois 9 florins. La terre se loue 6 à 7
florins le joch. Mais le domaine épiscopal est presque complètement
exploité en régie. Les paysans, ayant tous des terres et peu de
capitaux, ne sont guère disposés à louer. Il faudrait concéder nos
fermes aux juifs, qui ne nous donneraient pas ce que nous obtenons par
le faire-valoir direct.»--L'évêque intervient: «Ne disons pas de mal des
juifs, ce sont eux qui achètent tous mes produits et à de bons prix.
J'ai voulu vendre aux marchands chrétiens; je recevais le tiers ou le
quart en moins. Comme j'emploie mon revenu à des œuvres utiles, je ne
puis faire à celles-ci un tort aussi considérable pour obéir à un
préjugé. J'ai construit un moulin à vapeur pour moudre mon grain sans
être à la merci des meuniers israélites, mais je dois avouer que ces
messieurs s'y entendent mieux que nous.»--On m'a dit, depuis, que le
revenu de l'évêché de Djakovo s'élève, bon an mal an, à 150,000 florins.
A nos yeux, c'est beaucoup, mais c'est peu en comparaison des revenus de
l'évêque d'Agram qui montent à 250,000 florins ou de ceux de l'évêque de
Gran primat de Hongrie, qui dépassent 500,000 florins.

[Note 8: Le florin autrichien argent vaut au pair 2 fr. 50 c.; mais,
avec le cours forcé du papier-monnaie, sa valeur varie chaque jour entre
2 fr. 10 c. et 2 fr. 15 c.]

Les bâtiments de la ferme ont des murs très épais, de façon à pouvoir
résister aux incursions des Turcs, qui occupaient naguère encore l'autre
bord de la Save à dix lieues d'ici. L'évêque me montre sa vacherie, «sa
suisserie,» _Schweizerei_, comme il l'appelle. C'est une innovation. Il
a fait venir des vaches de race suisse, qui, bien nourries à l'étable,
donnent beaucoup de lait et de beurre. Je me permets de dire que c'est
de ce côté que devraient se tourner ici les efforts de l'agronome: «Le
prix du froment baisse, celui du beurre et de la viande reste toujours
très élevé. Votre terre se couvre spontanément d'une herbe très
nourrissante. Vous pourriez facilement, grâce aux chemins de fer,
expédier sur nos marchés occidentaux le produit de vos étables. Vous
avez des légions de porcs dans vos forêts. Imitez les Américains;
améliorez la race, engraissez avec du maïs qui vient ici comme nulle
part ailleurs, et envoyez-nous des jambons et du lard. On ne les
repoussera pas sous prétexte de trichines.»

Nous allons visiter, à deux lieues de Djakovo, le grand parc aux daims.
Deux victorias, attelées chacune de quatre chevaux gris, nous y
conduisent. Je me trouve avec l'évêque. Il me fait admirer sa belle
allée de peupliers d'Italie: «J'aime cet arbre, dit-il, non seulement
parce qu'il me rappelle un pays qui m'est cher, mais parce qu'il est, à
mes yeux, un indice de civilisation. Quiconque le plante est mû par un
sentiment esthétique. Apprécier le beau dans la nature, puis dans l'art,
est un grand élément de culture.»--Nous causons de la question
politico-religieuse. Sachant combien ce sujet est délicat et peut-être
pénible pour lui, je ne fais que l'effleurer. Je lui demande comment il
lui avait été donné au concile de parler le latin de façon à émerveiller
la haute et docte assemblée et à mériter l'éloge qu'elle lui accorda
d'être le _primus orator christianitatis_. «Je l'ai parlé avec facilité,
me répond-il, et rien de plus. Autrefois j'ai enseigné en latin, comme
professeur de théologie. Pour éviter les rivalités des langues
nationales, le latin était notre langue officielle jusqu'en 1848. En me
rendant au concile, j'ai relu mon Cicéron, et ainsi les expressions
latines, pour exprimer ma pensée, se présentaient à mon esprit, avec une
abondance dont j'ai été moi-même très surpris. Le fait est que le latin
est encore la langue où je dis le plus clairement ce que je veux dire.»

Strossmayer a fini récemment par accepter le nouveau dogme de
l'infaillibilité papale, qu'il avait combattu à Rome avec tant
d'éloquence; mais il parle avec une égale bienveillance de Dupanloup qui
s'est soumis, et de Döllinger qui résiste encore.--«Quand un homme,
dit-il, obéit à sa conscience et au devoir, en sacrifiant ses intérêts
temporels et en manifestant ainsi la supériorité de la nature humaine,
nous ne pouvons que nous incliner. Il appartient à Dieu seul de
prononcer le jugement final.»--Il exprime aussi la plus vive sympathie
pour lord Acton, qui a fait avec lui la campagne anti-infaillibiliste.
«Il était avec nous à Rome, dit-il. J'ai vu de près les angoisses de
cette noble âme, au moment où les décisions du concile étaient en
balance. Nul peut-être ne connaît plus à fond l'histoire ecclésiastique;
c'est un père de l'Église.»--J'avais rencontré lord Acton à Menton, en
janvier 1879, et j'avais été, en effet, confondu de sa prodigieuse
érudition et de son aptitude à tout lire. Ainsi, quoiqu'il ne s'occupât
qu'en passant d'économie politique, je trouvai sur sa table, lus et
annotés, les principaux ouvrages publiés sur cette matière en français,
en anglais, en allemand et en italien. Lord Acton est certes le plus
instruit et le plus éminent des catholiques libéraux anglais, mais sa
position m'a paru singulièrement difficile et même douloureuse.

Je ne voulus pas demander à l'évêque ce qu'il pensait du pouvoir
temporel, mais il m'a semblé qu'il ne le regardait nullement comme
indispensable à la mission spirituelle de son Église. «Les ennemis de la
papauté, dit-il, ont voulu lui porter un coup mortel en lui enlevant ses
États. Ils se sont trompés. Plus l'homme est dégagé des intérêts
matériels, plus il est libre et puissant. On a dit que le pape espère
qu'une guerre étrangère lui rendra son royaume. N'en croyez rien:
n'est-il pas le successeur de celui qui a dit: Mon royaume n'est pas de
ce monde. Il ne peut vouloir ni de Rome, ni du monde entier, s'il doit
l'acheter au prix du sang.»

Nous arrivons au parc aux daims. C'est une partie de la forêt antique,
soustraite à la hache des défricheurs et des marchands de bois; elle est
entourée de hautes palissades pour la défendre des loups, qui sont
encore très nombreux dans cette contrée. Les grands chênes y réunissent
en dôme leurs ramures puissantes, semblables à des arceaux de
cathédrale. Dans les clairières vertes passent les daims, qui vont boire
à la source cachée sous les grandes feuilles des tussilages. L'homme
respecte ce sanctuaire, où la nature apparaît dans sa majesté et dans sa
grâce primitives. Tandis que nous y errons à l'aventure, à l'ombre des
grands arbres, l'évêque me dit: «L'homme que je désire le plus
rencontrer, c'est Gladstone. Nous avons à plusieurs reprises échangé des
lettres. Il souhaite le succès de l'œuvre que je poursuis ici, mais je
n'ai jamais eu le temps d'aller jusqu'en Angleterre. Ce que j'admire et
vénère en Gladstone, c'est que, dans toute sa politique, il est guidé
par l'amour de l'humanité et de la justice, par le respect du droit,
même chez les faibles. Quand il a bravé l'opinion de l'Angleterre,
toujours favorable aux Turcs, pour défendre, avec la plus entraînante
éloquence, la cause de nos pauvres frères de Bulgarie, nous l'avons béni
du fond du cœur. Cette politique est celle que dicte le christianisme.
Gladstone est un vrai chrétien. Oh! si tous les ministres l'étaient,
quel radieux avenir de paix et d'harmonie s'ouvrirait pour notre
malheureuse espèce!»

Je confirme ce que dit Strossmayer, en rappelant un discours que j'ai
entendu prononcer par M. Gladstone en 1870. C'était au banquet annuel
du _Cobden Club_, à Greenwich. Invité étranger, j'étais assis à côté de
M. Gladstone, qui présidait. La guerre entre la France et l'Allemagne
venait d'être déclarée. Il me dit que cette affreuse nouvelle l'avait
privé du sommeil et qu'elle lui avait fait le même effet que si la mort
était suspendue sur la tête de sa fille. Quand il se leva pour porter le
toast de rigueur, sa voix était solennelle, profondément triste et comme
trempée de larmes contenues. Il parla de cet horrible drame qui allait
se dérouler devant l'Europe consternée, de cette lutte fratricide entre
les deux peuples qui représentaient à un si haut degré la civilisation;
des cruelles déceptions qu'éprouvaient les amis de Cobden, qui
pensaient, avec lui, que les facilités du commerce, faisant sentir la
solidarité des peuples, empêcheraient la guerre. Ses paroles émues, que
le sentiment religieux emportait dans les plus hautes régions,
rappelaient celles de Bossuet et de Massillon. C'était l'éloquence de la
chaire dans sa forme la plus pure, mais appliquée aux affaires et aux
intérêts des sociétés humaines. L'émotion des auditeurs était si vive,
qu'elle se traduisit non par des applaudissements, mais par ce silence
qui accueille l'adieu aux morts prononcé au bord d'une tombe. Tout en
partageant ce sentiment, qui nous mettait à tous une larme à la
paupière, je pensais à ce mot terrible du «cœur léger», prononcé
quelques jours auparavant à la tribune française. Sans doute, la langue
avait trahi la pensée; mais si le ministre français avait éprouvé, en
quelque mesure, l'amère tristesse qui accablait l'homme d'État anglais,
jamais cette méprise n'aurait eu lieu.

«Pour moi aussi, reprend l'évêque, la guerre de 1870 a été un objet de
cruelles angoisses. Quand j'ai vu qu'elle continuait après Sedan, quand
j'ai entrevu la source de conflits futurs que les conditions de la paix
préparaient à l'Europe, j'ai oublié la réserve que m'imposait ma
position; je ne me suis souvenu que de Jésus, qui nous fait un devoir de
tout tenter pour arrêter l'effusion du sang. J'allai trouver
l'ambassadeur de Russie, que je connaissais, et je lui dis: «Tout dépend
du Tsar. Il lui suffit d'un mot pour mettre fin à la lutte et pour
obtenir une paix qui ne soit pas à l'avenir une cause certaine de
guerres nouvelles. Je voudrais pouvoir me jeter aux genoux de votre
empereur, qui est un homme de bien et un ami de l'humanité».
L'ambassadeur me répondit: «Nous regrettons, comme tout homme sensible,
la continuation de cette guerre, mais c'est trop exiger de la Russie que
de lui demander de se brouiller avec l'Allemagne pour se priver de
l'avantage de trouver, le cas échéant, un allié certain et dévoué dans
la France». Si je me permets de reproduire ce mot, c'est parce que cette
manière de voir de la Russie n'est pas un secret. Je l'ai exposée dans
la _Revue des Deux Mondes_, en rendant compte d'un écrit très
remarquable du général Fadéef[9], qui est mort récemment à Odessa.

[Note 9: Voyez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 novembre 1871,
_la Politique nouvelle de la Russie._]

Au souper, on s'entretient de l'origine du mouvement national en Croatie
et en Serbie, et spécialement du littérateur patriote Danitchitch.
«N'est-il pas honorable, dit l'évêque, que le réveil littéraire a ici,
comme partout, précédé le réveil politique? En réalité, tout sort de
l'esprit. Au début, nous autres, Serbo-Croates, nous n'avions plus même
de langue: rien que des patois méprisés, ignorés. Les souvenirs de notre
ancienne civilisation et de l'empire de Douchan étaient effacés; ce qui
survivait, c'étaient les chants héroïques et les _lieder_ nationaux dans
la mémoire du peuple. Il a fallu d'abord reconstituer notre langue,
comme Luther l'a fait pour l'Allemagne. C'est là le grand mérite de
Danitchitch. Il est mort récemment, le 4 novembre 1882. Les Croates et
les Serbes se sont unis pour le pleurer. A Belgrade, où son corps avait
été amené d'Agram, on lui a fait des funérailles magnifiques aux frais
de l'État. Le roi Milan a assisté à la cérémonie des obsèques. La bière
était ensevelie sous les couronnes envoyées par toutes nos associations
et par toutes nos villes. Sur l'une d'elles on lisait: _Nada_
(Espérance). Ç'a été une imposante manifestation de la puissance du
sentiment national. Djouro Danitchitch était né en 1825, parmi les
Serbes autrichiens, à Neusatz, dans le Banat, en Hongrie. Son vrai nom
était Popovitch, ce qui signifie fils de pope, car cette terminaison
_itch_, qui caractérise presque tous les noms propres serbes et croates,
signifie «fils de», ou «le petit», comme _son_ dans Jackson, Philipson,
Johnson en anglais et dans les autres langues germaniques. Le nom
littéraire qu'il avait adopté vient de _Danitcha_ (Aurore). Il s'appela
«fils de l'Aurore» pour marquer qu'il se dévouerait entièrement au
réveil de sa nationalité. A l'âge de vingt ans, il rencontra à Vienne
Vuk Karadzitch, qui s'occupait de reconstituer notre langue nationale.
Il s'associa à ces travaux, et c'est dans cette voie qu'il nous a rendu
des services inappréciables. Ce qu'il a accompli est prodigieux; c'était
un travailleur sans pareil; il s'est tué à la peine, mais son œuvre a
été accomplie: la langue serbo-croate est créée. En 1849, il fut nommé à
la chaire de philologie slave, à l'académie de Belgrade, et, en 1866, je
suis parvenu à le faire nommer à l'académie d'Agram, où il s'occupait à
achever son grand _Dictionnaire de la langue slave_, quand la mort est
venue lui apporter le repos qu'il n'avait jamais goûté. Voici un
incident de sa vie peu connu: Ayant déplu à un des ministres serbes, il
fut relégué dans une place subalterne au télégraphe. Il l'accepta sans
se plaindre et continua ses admirables travaux. Je fis dire au prince
Michel, qui avait confiance en moi, que Danitchitch ferait honneur aux
premières académies du monde et qu'il était digne d'occuper les plus
hautes fonctions, mais qu'il fallait surtout lui procurer des loisirs.
Peu de temps après, il fut nommé membre correspondant de l'académie de
Saint-Pétersbourg. Il avait appris le serbe à la comtesse Hunyadi, la
femme du prince Michel de Serbie».

J'ajoute ici quelques autres détails relatifs au grand philologue
jougo-slave. Ils m'ont été communiqués par M. Vavasseur, attaché au
ministère des affaires étrangères à Belgrade. Au moyen âge, les Serbes
parlaient le vieux slave, qui n'était guère écrit que dans les livres
liturgiques. Au XVIIIe siècle, quand on commença à imprimer le serbe
chez les Serbes de Hongrie, cette langue n'était autre que le slovène
avec une certaine addition de mots étrangers. C'est à Danitchitch que
revient surtout l'honneur d'avoir reconstitué la langue officielle de
la Serbie telle qu'elle se parle, s'écrit, s'imprime et s'enseigne
aujourd'hui depuis qu'elle a été officiellement adoptée par le ministre
Tzernobaratz en 1868. Il en a déterminé et épuré le vocabulaire et fixé
les règles grammaticales dans des livres devenus classiques: _la Langue
et l'Alphabet serbes_ (1849); _la Syntaxe serbe_ (1858); _la Formation
des mots_ (1878), et enfin dans son grand _Dictionnaire_. Il a beaucoup
fait aussi pour répandre la connaissance des anciennes traditions
nationales. A cet effet, il a publié à Agram, en croate, de 1866 à 1875,
_les Proverbes et les Chants de Mavro Vetranitch-Savcitch_, et _la Vie
des rois et archevêques serbes_. (Belgrade et Agram, 1866.) Comme
Luther, il a voulu que la langue nouvellement constituée servît de
véhicule au culte national, et il publia _les Récits de l'Ancien et du
Nouveau Testament_ et _les Psaumes_. L'évêque de Schabatz, en les lisant
pour la première fois, trouva cette traduction si supérieure à
l'ancienne qu'il ne voulut plus se servir du vieux psautier. Le service
rendu par Danitchitch est énorme, car il a donné à la nationalité serbe
cette base indispensable: une langue littéraire. Professeur de
philologie slave tour à tour à Agram et à Belgrade, il a été le trait
d'union entré la Serbie et la Croatie, car il était également populaire
dans les deux pays.

Je n'ai entendu émettre au sujet de la fixation de la langue serbe que
les deux regrets suivants: D'abord, il est fâcheux que l'on y ait
conservé les anciens caractères orientaux au lieu de les remplacer par
l'alphabet latin, comme l'ont fait les Croates. Dans l'intérêt de la
fédération future des Jougo-Slaves, il faut supprimer autant que
possible tout ce qui les divise, surtout ce qui, en même temps, les
éloigne de l'Occident. En second lieu, il est regrettable aussi que l'on
ait accentué les différences qui distinguent le serbo-croate du slovène,
dont le centre d'action est à Laybach et qui est la langue littéraire de
la Carniole et des districts slaves environnants. Le slovène est,
d'après Miklositch, l'une des principales autorités en cette matière, le
plus ancien dialecte jougo-slave. Il était parlé, aux premiers siècles
du moyen âge, par toutes les tribus slaves, depuis les Alpes du Tyrol
jusqu'aux abords de Constantinople, depuis l'Adriatique jusqu'à la mer
Noire. Vers le milieu du siècle, les Croato-Serbes, descendant des
Karpathes, et les Bulgares, de race finnoise, s'établissant encore plus
à l'est, le modifièrent, chaque groupe à sa façon. Toutefois, dit-on,
l'antique idiome, le slovène, et le croate sont si rapprochés qu'il
n'eût pas été impossible de les fusionner en une langue identique.
Slovènes et Croates se comprennent parfaitement; mieux encore que les
Suédois et les Norvégiens.

Le dimanche matin, Mgr Strossmayer vient me prendre pour assister à la
messe dans sa cathédrale. L'évêque n'officie pas. L'épître et l'évangile
sont plus en langue vulgaire, me semble-t-il. Les chants liturgiques,
accompagnés par les sons d'un orgue excellent, sont bien conduits.
L'assistance présente un aspect très particulier: elle occupe à peine un
quart de la nef centrale, tant l'étendue de la cathédrale est hors de
proportion avec le nombre actuel des habitants. Je ne vois que des
paysans en costume de fête, les hommes debout avec leurs dolmans bruns
soutachés, les femmes avec leurs belles chemises brodées, assises à
terre sur des tapis, qu'elles apportent avec elles, à l'imitation des
Turcs dans les mosquées. Tous suivent l'office avec la plus attentive
componction; mais aucun n'a de livre de prières. Pas un costume
bourgeois ne vient faire tache dans cette assemblée, où tous, laïques et
ecclésiastiques, portent les vêtements traditionnels d'il y a mille ans.
Personne de la classe «bourgeoise», parce que celle-ci, étant juive, a
été, la veille, à la synagogue. L'impression est complète. Absolument
rien ne rappelle l'Europe occidentale.

Au sortir de l'église, l'évêque me conduit visiter l'école supérieure
pour filles et l'hôpital, qu'il a également fondés. Les classes, au
nombre de huit, sont grandes, bien aérées, garnies de cartes et de
gravures pour l'enseignement. On y apprend aussi les ouvrages de main
dans le genre de ceux qu'exécutent les paysannes. On y forme des
institutrices pour les écoles primaires. A l'hôpital, il n'y a que cinq
personnes, trois vieilles femmes très âgées, mais nullement indisposées,
un vieillard de cent quatre ans, très fier de lire encore sans lunettes,
et un Tzigane qui souffre d'une bronchite. Les familles patriarcales de
la campagne gardent leurs malades. Grâce aux zadrugas, personne n'est
isolé et abandonné. L'évêque se rend auprès de la supérieure des sœurs
de charité qui desservent l'hôpital.--«Elle est de la Suisse française,
me dit-il, vous pourrez causer avec elle; mais elle est en grand danger.
Elle doit aller à Vienne pour subir une grave opération; j'ai obtenu
qu'elle soit faite par le fameux professeur Billroth. Nous la
transporterons par le Danube, mais je crains même qu'elle ne puisse plus
partir.»--Et, en effet, ses pommettes rouges, enflammées par la fièvre,
ses yeux cerclés de noir, son visage émacié, ne laissent point de doute
sur la gravité de la maladie. «Croyez-vous, monseigneur, dit la
supérieure, que je puisse revenir de Vienne?--Je l'espère, ma fille,
répond l'évêque de sa voix grave et douce, mais vous savez comme moi que
notre vraie patrie n'est pas ici-bas. Que nous restions quelques jours
de plus ou de moins sur cette terre importe peu, car qu'est-ce que nos
années auprès de l'éternité qui nous attend? C'est après la mort que
commence la véritable vie... C'est au delà qu'il faut fixer nos yeux et
placer notre espérance; alors, nous serons toujours prêts à partir quand
Dieu nous appellera.» Cet appel à la foi réconforta la malade; elle
reprit courage, ses yeux brillèrent d'un éclat plus vif: «Que la volonté
de Dieu se fasse! répondit elle; je me remets en ses
mains!...»--Décidément, le christianisme apporte aux malades et aux
mourants des consolations que ne peut offrir l'agnostime. Qu'aurait dit
ici le positiviste? Il aurait parlé de résignation sans doute. Mais cela
est inutile à dire, car à l'inévitable on se résigne toujours d'une
façon ou d'une autre. Seulement, la résignation de l'agnostique est
sombre et morne; celle du chrétien est confiante, joyeuse même, puisque
les perspectives d'une félicité parfaite s'ouvrent devant lui.

Mgr Strossmayer me montre l'emplacement où il bâtira le gymnase et la
bibliothèque. Au gymnase, les jeunes gens apprendront les langues
anciennes et les sciences, études préparatoires à l'université et au
séminaire. A la bibliothèque, il placera l'immense collection de livres
qu'il réunit depuis quarante ans, et ainsi les professeurs trouveront ce
qu'il leur faut pour leurs études et leurs recherches. Toutes les
institutions publiques que réclament les besoins et les progrès de
l'humanité sont ici fondées et entretenues par l'évêque, au lieu de
l'être par la municipalité. Il veut aussi rebâtir l'école communale, et
il y consacrera une centaine de mille francs. Du grand revenu des terres
épiscopales, rien n'est gaspillé en objets de luxe ou en jouissances
personnelles. Supposez ce domaine aux mains d'un grand seigneur laïque:
quelle différence! Le produit net du sol, au lieu de créer, sur place,
un centre de civilisation, serait dépensé à Pest ou à Vienne, en
plaisirs mondains, en dîners, en bals, en équipages, en riches
toilettes, peut-être au jeu ou en distractions plus condamnables encore.

Au dîner du milieu du jour assistent les dix chanoines que j'avais vus
le matin à la cathédrale. Ce sont des prêtres âgés, dont l'évêque paye
la pension. Tous parlent parfaitement l'allemand, mais peu le français.
La conversation est animée, gaie et instructive. On boit des vins du
pays, qui sont parfumés et agréables, et au dessert on verse le vin de
France. Je note quelques faits intéressants. On cite les Bulgares comme
des travailleurs hors ligne et d'une sobriété vraiment inouïe. Aux
environs d'Essek, ils louent un joch de terre 50 florins, ce qui est le
triple de sa valeur locative ordinaire, et ils trouvent moyen, en y
cultivant des légumes, d'y gagner encore 200 florins, dont ils
rapportent la plus grande partie à leur famille, restée en Bulgarie.
Ils font la même chose autour de toutes les grandes villes du Danube,
jusqu'à Agram et jusqu'à Pest. Sans eux, les marchés ne seraient pas
fournis de légumes; les gens du pays ne songent pas à en produire. L'un
des prêtres, qui est Dalmate, affirme que dans son pays les ministères
autrichiens ont longtemps voulu étouffer la nationalité slave. Dans
l'Istrie, qui est complètement slave, on avait un évêque
dalmate-italien, qui ne savait pas un mot de l'idiome national. Aux
cures vacantes il nommait des prêtres italiens qui n'étaient pas compris
des fidèles. Ceux-ci devaient se confesser par interprète. Nul pays
n'est plus exclusivement slave que le centre de l'Istrie. Il s'y trouve
un district où on dit la messe en langue vulgaire, c'est-à-dire en vieux
slovène. On commence à comprendre partout, sauf peut-être à Pest, que le
vrai remède contre l'irrédentisme est le développement du slavisme.

Avant de faire la promenade habituelle de l'après-midi, chacun se retire
dans sa chambre pour se reposer. L'évêque m'envoie des revues et des
journaux, entre autres, le _Journal des Économistes_, la _Revue des Deux
Mondes_, _le Temps_, la _Nuova Antologia_ et la _Rassegna nazionale_. Je
dois avouer que le choix n'est pas mauvais, et que même à Djakovo, on
peut suivre la marche des idées de notre Occident. Vers quatre heures,
quand la chaleur est moins forte, deux victorias à quatre chevaux nous
attendent et nous partons pour visiter les zadrugas de Siroko-Polje. Ces
associations agraires--le mot _zadruga_ signifie association,--sont des
familles patriarcales, vivant sur un domaine collectif et indivisible.
La zadruga constitue une personne civile, comme une fondation. Elle a
une durée perpétuelle. Elle peut agir en justice. Ses membres associés
n'ont pas le droit de demander le partage du patrimoine, ni d'en vendre
ou d'en hypothéquer une part indivise. Au sein de ces communautés de
famille, le droit de succession n'existe pas plus que dans les
communautés religieuses. A la mort du père ou de la mère, les enfants
n'héritent pas, sauf de quelques objets mobiliers. Ils continuent à
avoir leur part des produits du domaine collectif, mais en vertu de leur
droit individuel et comme membres de la famille perpétuelle. Autrefois,
rien ne pouvait détruire la zadruga, sauf la mort de tous ceux qui en
faisaient partie. La fille qui se marie reçoit une dot; mais elle ne
peut réclamer une part du bien commun. Celui qui quitte sans esprit de
retour perd ses droits. L'administration, tant pour les affaires
intérieures que pour les relations extérieures, est confiée à un chef
élu, qui est ordinairement le plus âgé ou le plus capable. On l'appelle
_gospodar_, seigneur, ou _starechina_, l'ancien. Le ménage est dirigé
par une matrone, investie d'une autorité despotique pour ce qui la
concerne: c'est la _domatchika_. Le starechina règle l'ordre des travaux
agricoles, vend et achète; il remplit exactement le rôle du directeur
d'une société anonyme, ou plutôt encore d'une société corporative; car
les zadrugas sont de tout point des sociétés corporatives agricoles,
ayant pour lien, au lieu de l'intérêt pécuniaire, les coutumes
séculaires et les affections de famille.

La communauté de famille a existé dans le monde entier, aux époques
primitives. C'est le γένος des Grecs, la _gens_ romaine, la _cognatio_
des Germains dont parle César (_De Bello Gallico_, VI, 22); c'est encore
le _lignage_ des communes du moyen âge. Ce sont des zadrugas qui ont
bâti, en Amérique, ces constructions colossales divisées en cellules,
qu'on nomme _pueblos_ et qui sont semblables aux alvéoles des ruches
d'abeilles. Les communautés de famille ont existé jusqu'à la Révolution
dans tout le centre de la France, avec des caractères juridiques
identiques à ceux qu'on rencontre aujourd'hui chez les Slaves du Sud.
Dans les zadrugas françaises, le starechina s'appelait le mayor, le
maistre de communauté ou le chef du «chanteau», c'est-à-dire du pain.
Nous arrivons au village de Siroko-Polje. Comme c'est dimanche, hommes
et femmes portent leur costume des jours de fête. Pendant la semaine,
les femmes ont pour tout vêtement une longue chemise, brodée aux manches
et à l'ouverture du cou, avec un tablier de couleurs vives, et sur la
tête un mouchoir rouge ou des fleurs. Elles marchent pieds nus; même
quand elles vont aux champs ou qu'elles gardent les troupeaux, elles
fixent dans la ceinture la tige de la quenouille et elles filent la
laine ou l'étoupe de lin ou de chanvre, en faisant tourner entre les
doigts le fil auquel est suspendu le fuseau. Elles préparent ainsi la
chaîne et la trame du linge, des étoffes et des tapis qu'elles tissent
elles-mêmes l'hiver. Leur chemise est en très grosse toile de chanvre.
Elle retombe en plis sculpturaux, comme la longue tunique des statues
drapées de Tanagra. Elle est entièrement semblable à celle des jeunes
Athéniennes qui marchent aux panathénées, sous la conduite du maître des
chœurs, dans la frise du Parthénon. Depuis l'antiquité la plus
reculée, ce costume si simple et si noble est resté le même. Nul ne se
prête mieux à la statuaire. C'est le premier vêtement qu'a dû imaginer
la pudeur à la sortie de l'état de nature. Les cheveux des jeunes filles
retombent sur le dos en longues nattes, tressées avec des fleurs ou des
rubans. Ceux des femmes mariées sont relevés derrière la tête. Les
hommes sont aussi vêtus tout de blanc, d'une large chemise et d'un
pantalon en étoffe de laine ou de toile, mais qui ne flotte pas en
larges plis, comme un jupon, à la mode hongroise. Le dimanche, les
hommes et les femmes portent une veste brodée où l'art décoratif a fait
merveille. Les motifs semblent empruntés aux arabesques des tapis turcs,
mais il est probable qu'ils sont nés spontanément de cet instinct
esthétique qui porte partout l'homme à imiter les dessins et les
couleurs qu'offrent les corolles des fleurs, le plumage des oiseaux et
surtout les ailes des papillons. Les mêmes motifs se retrouvent sur les
vases polychromes des époques les plus anciennes, depuis l'Inde jusque
dans les monuments mystérieux de l'Amérique préhistorique. Ces broderies
sont formées de petits morceaux de drap ou de cuir, de couleurs très
vives, fixés sur l'étoffe du fond au moyen de piqûres faites en gros fil
de tons tranchants. Dans les vestes des femmes on met parfois des
fragments de miroir, et les piqûres sont en fil d'or. Les ceintures sont
aussi brodées et piquées de la même façon. La chaussure est la sandale à
lanières de cuir, l'_opanka_, qui est propre au Jougo-Slave, depuis
Trieste jusqu'aux portes de Constantinople. Je vois ici à quelques
élégantes des bas de filoselle et des bottines en étoffe à bouts de
cuir laqué; sous l'ancien costume national, cela est d'un effet hideux.
Autour de la tête, du cou et de la ceinture, les femmes portent des
pièces de monnaie d'or et d'argent percées et enfilées. Les plus riches
en ont deux ou trois rangs, tout un trésor de métaux précieux.

L'arrivée de l'évêque a mis tous les habitants du village sur pied.
C'est un ravissant spectacle que la réunion de ces femmes en costumes si
bien faits pour charmer l'œil du peintre. Cet assemblage de vives
couleurs, où rien ne détonne, fait l'effet d'un tapis d'Orient à fond
clair. Quand les voitures s'arrêtent devant la maison de la zadruga, que
nous visitons d'abord, le starechina s'avance vers l'évêque pour nous
recevoir. C'est un vieillard, mais très vigoureux encore; de longs
cheveux blancs tombent sur ses épaules. Il a les traits caractéristiques
de la race croate: le nez fin, aquilin, aux narines relevées; des yeux
gris, très brillants et rapprochés; la bouche petite, les lèvres minces,
ombragées d'une longue moustache de hussard. Il baise la main de Mgr
Strossmayer avec déférence, mais sans servilité, comme on baisait jadis
la main des dames. Il nous adresse ensuite un compliment de bienvenue
que me traduit mon collègue d'Agram. Le petit speech est très bien
tourné. L'habitude qu'ont ici les paysans de débattre leurs affaires, au
sein des communautés et dans les assemblées de village, leur apprend le
maniement de la parole. Les starechinas sont presque tous orateurs. La
maison de la zadruga est plus élevée et beaucoup plus grande que celle
des familles isolées. Sur la façade vers la route, elle a huit fenêtres,
mais pas de porte. Après qu'on a franchi la grille qui ferme la cour,
on trouve sur la façade antérieure une galerie couverte en véranda, sur
laquelle s'ouvre la porte d'entrée. Nous sommes reçus dans une vaste
pièce où se prennent les repas en commun. Le mobilier se compose d'une
table, de chaises, de bancs, et d'une armoire en bois naturel. Sur les
murs, toujours parfaitement blanchis, des gravures coloriées
représentent des sujets de piété. A gauche, on entre dans une grande
chambre presque complètement vide. C'est là que couchent, l'hiver,
toutes les personnes formant la famille patriarcale, afin de profiter de
la chaleur du poêle placé dans le mur séparant les deux pièces, qui sont
ainsi chauffées en même temps. L'été, les couples occupent chacun une
petite chambre séparée.

J'ai noté en Hongrie un autre usage plus étrange encore. En visitant une
grande exploitation du comte Eugène Zichy, je remarquai un grand
bâtiment où habitaient ensemble les femmes des ouvriers, des bouviers et
des valets de ferme avec leurs enfants. Chaque mère de famille avait sa
chambre séparée. Dans la cuisine commune, sur un vaste fourneau, chacune
d'elles préparait isolément le repas des siens. Mais les maris n'étaient
pas admis dans ce gynécée. Ils couchaient dans les écuries, dans les
étables et dans les granges. Les enfants, cependant, ne manquaient pas.

Le poêle que je trouve ici dans la maison de cette zadruga est une
innovation moderne, de même que ces murs et ces plafonds blanchis.
Jadis, comme encore dans quelques maisons anciennes, même à
Siroko-Polje, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée
s'échappait à travers la charpente visible, et par un bout de cheminée
formée de planchettes, au-dessus de laquelle une large planche inclinée
était posée sur quatre montants, afin d'empêcher la pluie et la neige de
tomber dans le foyer. Toutes les parois de l'habitation se couvraient de
suie; mais les jambons étaient mieux fumés. Le nouveau poêle est,
dit-on, emprunté aux Bosniaques. Il est particulier aux contrées
transdanubiennes. Je l'ai rencontré jusque dans les jolis salons du
consul de France à Sarajewo. Il donne, dit-on, beaucoup de chaleur et la
conserve longtemps. Il est rond, formé d'argile durcie, dans laquelle on
incruste des disques en poterie verte et vernissée, tout à fait
semblables à des fonds de bouteille.

Le starechina nous fait boire de son vin. Seul des siens, il s'assied à
table avec nous et nous adresse des toasts auxquels répond l'évêque.
Dans le fond de la chambre se presse toute la famille: au premier plan
les nombreux enfants, puis les jeunes filles aux belles chemises
brodées. J'apprends que la communauté se compose de trente-quatre
personnes de tout âge, quatre couples mariés et deux veuves, dont les
maris sont morts dans la guerre en Bosnie. La zadruga continue à les
nourrir avec leurs enfants. Le domaine collectif a plus de cent jochs de
terre arable; il entretient deux cents moutons, six chevaux, une
trentaine de bêtes à cornes et un grand nombre de porcs. Les nombreuses
volailles de toute espèce qui se promènent dans la cour permettent de
réaliser ici le vœu de Henri IV et de mettre souvent la poule au pot.
Le verger donne des poires et des pommes, et une grande plantation de
pruniers, de quoi faire la slivovitza, l'eau-de-vie de prunes, qu'aime
le Jougo-Slave.

Derrière la grande maison commune, et en équerre avec celle-ci, se
trouve un bâtiment plus bas, mais long, aussi précédé d'une véranda,
dont le sol est planchéié. Sur cette galerie couverte s'ouvrent autant
de cellules qu'il y a de couples et de veuves: si un mariage crée un
nouveau ménage au sein de la grande famille, le bâtiment s'allonge d'une
nouvelle cellule. L'une des femmes nous montre la sienne; elle est
complètement bondée de meubles et d'objets d'habillement; au fond, un
grand lit avec trois gros matelas, superposés, des draps de lin garnis
de broderies et de dentelles, et comme courtepointe un fin tapis de
laine aux couleurs éclatantes; contre le mur, un divan recouvert aussi
d'un tapis du même genre, et à terre, sur le plancher, de petits tapis
en laine bouclée aux teintes sombres, noir, bleu foncé et rouge brun. Le
long des murs, des planches où s'étalent les chaussures et, entre
autres, les bottes hongroises du mari pour les jours où il se rend à la
ville. Deux grandes armoires remplies de vêtements, puis trois immenses
caisses contiennent des chemises et du linge brodés. Il y en a des
mètres cubes qui représentent une belle somme. La jeune femme nous les
étale avec orgueil: c'est l'œuvre de ses mains et sa fortune
personnelle. Pour les décrire, il faudrait épuiser le vocabulaire des
lingères. Je remarque surtout certaines chemises faites en une sorte de
bourre de soie légèrement crêpelée et ornée de dessins en fils et en
paillettes d'or. C'est ravissant de goût et de délicatesse. Les couples
associés doivent à la communauté tout le temps qu'exigent les travaux
ordinaires de l'exploitation, mais ce qu'ils font aux heures perdues
leur appartient en propre. Ils peuvent se constituer ainsi un pécule,
qui consiste en linge, en vêtements, en bijoux, en argent, en armes et
en objets mobiliers de différente nature. Il en est de même dans les
_family-communities_ de l'Inde.

Au fond de la cour s'élève la grange, qui est aussi «le grenier
d'abondance». Tout autour, à l'intérieur, sont disposés des réservoirs
en bois, remplis de grains: froment, maïs et avoine. Nous approchons du
moment de la récolte, et ils sont encore plus qu'à moitié pleins. La
zadruga est prévoyante comme la fourmi; elle tient à avoir une réserve
de provisions pour au moins une année, en prévision d'une mauvaise
récolte ou d'une incursion de l'ennemi. A côté, dans un bâtiment isolé,
sont réunis des pressoirs et des fûts pour faire le vin et l'eau-de-vie
de prunes. Le starechina nous montre avec satisfaction toute une rangée
de tonneaux pleins de slivovitza qu'on laisse vieillir avant de la
vendre. C'est le capital-épargne de la communauté.

Je m'étonne de n'apercevoir ni grandes étables, ni bétail, ni fumier. On
m'explique qu'ils se trouvent dans des bâtiments placés au milieu des
champs cultivés. C'est un usage que j'avais déjà remarqué en Hongrie,
dans les grandes exploitations. Il est excellent; on évite ainsi le
transport des fourrages et du fumier. Les animaux de trait sont sur
place pour exécuter les labours et pour y accumuler l'engrais. En même
temps, la famille, résidant dans le village, jouit des avantages de la
vie sociale. Les jeunes gens se relayent, pour soigner le bétail. Dans
une autre zadruga que nous visitons, je trouve les mêmes dispositions,
les mêmes costumes et le même bien-être; mais la réception est encore
plus brillante: tandis que nous prenons un verre de vin avec le
starechina, en présence de toute la nombreuse famille debout, les
habitants du village se sont groupés devant les fenêtres ouvertes. Le
maître d'école s'avance et adresse un discours à l'évêque en croate,
mais il parle aussi facilement l'italien, et il me raconte qu'étant
soldat, il a résidé en Lombardie et qu'il s'est battu à Custozza en
1866. Il me vante avec l'éloquence la plus convaincue les avantages de
la zadruga. A ma demande, les jeunes filles chantent quelques chants
nationaux. Elles paraissent gaies; leurs traits sont fins; plusieurs
sont jolies. En somme, la race est belle. Les cheveux noirs, si
fréquents en Hongrie, sont très rares ici; on en voit de blonds, mais le
châtain domine. Les deux types très marqués, noir et blond, se trouvent
à la Fois chez les Slaves occidentaux et méridionaux. Les Slovaques de
la Hongrie sont, en majorité, blond-filasse. Les Monténégrins ont les
cheveux très foncés. A une grande foire à Carlstadt, en Croatie, j'ai vu
des paysans venant des districts méridionaux de la province et
appartenant au rite grec orthodoxe; ils avaient d'une façon très marquée
les cheveux et les yeux noirs, le teint bilieux, basané ou mat, et
d'autres cultivateurs, Croates aussi, mais du rite grec uni à Rome,
étaient la plupart blonds, avec la peau claire et des yeux gris. La race
slave pure est certainement blonde. Si quelques tribus ont les cheveux
bruns ou noirs, cela doit provenir de la proportion plus ou moins grande
d'autochtones que les Slaves se sont assimilés quand ils ont occupé les
différentes régions où ils dominent aujourd'hui. Ma visite des zadrugas
confirme l'opinion favorable que je m'en était formée précédemment et
augmente mes regrets de les voir disparaître. Ces communautés ont plus
de bien-être que leurs voisins; elles cultivent mieux, parce qu'elles
ont, même relativement, plus de bétail et plus de capital.

En raison de leur caractère coopératif, elles combinent les avantages de
la petite propriété et de la grande culture. Elles empêchent le
morcellement excessif; elles préviennent le paupérisme rural; elles
rendent inutiles les bureaux de bienfaisance publique. Par le contrôle
réciproque, elles empêchent le relâchement des mœurs et l'accroissement
des délits. De même que les conseils municipaux sont l'école primaire du
régime représentatif, ainsi elles servent d'initiation à l'exercice de
l'autonomie communale, parce que des délibérations, sous la présidence
du starechina, précèdent toute résolution importante. Elles
entretiennent et fortifient le sentiment familial, d'où elles bannissent
les cupidités malsaines qu'éveillent les espoirs de succession. Quand
les couples associés se séparent, par la dissolution de la communauté,
souvent ils vendent leurs biens et tombent dans la misère. Mais,
dira-t-on, si les zadrugas réunissent tant d'avantages, d'où vient que
leur nombre diminue sans cesse? L'idée que toute innovation est un
progrès s'est tellement emparée de nos esprits, que nous sommes portés à
condamner tout ce qui disparaît. J'en suis revenu. Est-ce l'âge ou
l'étude qui me transforme en _laudator temporis acti_? En tout cas, ce
qui tue les zadrugas, c'est l'amour du changement, le goût du luxe,
l'esprit d'insubordination, le souffle de l'individualisme et les
législations dites «progressives» qui s'en sont inspirées. J'ai quelque
peine à voir en tout ceci un véritable progrès.

Au retour, j'admire de nouveau la beauté des récoltes. Les froments sont
superbes. Presque pas de mauvaises herbes: ni bluets, ni coquelicots, ni
sinapis. Le maïs, intercalé dans l'assolement, nettoie bien la terre,
parce qu'il exige deux binages. Je ne vois dans les environs du village
rien qui annonce qu'on s'y livre à des jeux, et je le regrette. La
Suisse est sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, un modèle à
imiter, surtout parmi des populations comme celles-ci, dont les mœurs
simples ont tant de rapports avec celles des montagnards des cantons
alpestres. Voyez l'importance qu'on attache en Suisse aux tirs à la
carabine, aux luttes, aux jeux athlétiques de toute sorte. C'est comme
dans la Grèce antique. Ainsi faisaient nos vaillants communiers flamands
du moyen âge, imitant les chevaliers, contre lesquels ils apprirent de
cette façon à lutter sur les champs de bataille. Ces exercices de force
et d'adresse forment les peuples libres. Il faudrait les introduire ici
partout, en offrant des prix pour les concours. C'est aux jeux auxquels
s'adonne la jeunesse d'Angleterre qu'elle doit sa force, son audace, sa
confiance en elle-même, ces vertus héroïques qui lui font occuper tant
de place sur notre globe. Récemment, le ministre de l'instruction
publique de Prusse a fait une circulaire que je voudrais voir reproduite
en lettres d'or dans toutes nos écoles, pour recommander qu'on pousse
les enfants et les jeunes gens à se livrer à des jeux et à des
exercices, où se développent les muscles, en même temps que le
sang-froid, la rapidité du coup d'œil, la décision, l'énergie, la
persévérance, toutes les mâles qualités du corps et de l'esprit. Il ne
faut plus faire des gladiateurs comme en Grèce, mais des hommes forts,
bien portants, décidés, et capables, au besoin, de mettre un bras
vigoureux au service d'une cause juste. Les dimanches et les jours de
fêtes, les campagnards dansent ici le _kolo_ avec entrain, mais cela ne
suffit pas.

En rentrant à Djakovo, je demande à l'évêque comment va le séminaire
qu'il avait fondé en 1857 pour le clergé catholique bosniaque, avec le
concours et sous le patronage de l'empereur. Je venais d'en lire un
grand éloge dans le livre du capitaine G. Thœmel sur la Bosnie. Le
visage de Mgr Strossmayer s'assombrit. Pour la première fois, ses
paroles trahissent une profonde amertume. «En 1876, on l'a transporté à
Gran, me dit-il. Je ne m'en plains pas pour moi; plus on m'ôte de
responsabilité devant Dieu, plus on diminue mes soucis et mes soins, qui
déjà dépassent mes forces, mais quelle injustifiable mesure! Voilà de
jeunes prêtres, d'origine slave, destinés à vivre au milieu de
populations slaves, et pour faire leurs études, on les place à Gran, au
centre de la Hongrie, où ils n'entendront pas un mot de leur langue
nationale, la seule qu'ils parleront jamais, et celle qu'ils devraient
cultiver avant toute autre. Que veut-on à Pesth? Espère-t-on magyariser
la Bosnie? Mais les malheureux Bosniaques n'ont pu rester à Gran; ils se
sont enfuis. Il est vraiment étrange combien, même les Hongrois qui ont
le consciencieux désir de se montrer justes envers nous, ont de la
peine à l'être. En voici un exemple. Je rencontrai, par hasard, Kossuth
à l'Exposition universelle de Paris, en 1867. Il venait démontrer, dans
des discours et des brochures, que le salut de la Hongrie exigeait qu'on
respectât l'autonomie et les droits de toutes les nationalités,
_Gleichberechtigung_, comme disent les Allemands. C'était aussi mon
avis. Il fallait oublier les querelles de 1848 et se tendre une main
fraternelle. Mais, par malheur, je prononçai le nom de Fiume. Fiume est,
en réalité, une ville slave. Son nom est Rieka, mot croate signifiant
«rivière», et dont Fiume est la traduction en italien; c'est l'unique
port de la Croatie; d'ailleurs, la géographie même s'oppose à ce qu'elle
soit rattachée à la Hongrie, dont elle est séparée par toute l'étendue
de la Croatie. Les yeux de Kossuth s'enflammèrent d'indignation. «Fiume,
s'écria-t-il, est une ville hongroise, c'est le _littus Hungaricum_:
jamais nous ne la céderons aux Slaves.»

«J'avoue, dis-je à l'évêque, que je comprends peu l'acharnement des
Hongrois et des Croates à se disputer Fiume. Accordez à la ville une
pleine autonomie, et comme le port sera ouvert au trafic de tous, il
appartiendra à tous.

--Autonomie complète, voilà, en effet, la solution, répondit l'évêque.
Nous ne demandons rien de plus pour notre pays.»

Le soir, au souper, on parla du clergé transdanubien appartenant au rite
grec. Je demande si son ignorance est aussi grande qu'on le prétend.
«Elle est grande, en effet, répond Strossmayer, mais on ne peut la lui
reprocher. Les évêques grecs, nommés par le Phanar de Constantinople,
étaient hostiles au développement de la culture nationale. Les popes
étaient si pauvres qu'ils devaient cultiver la terre de leurs mains et
ils ne recevaient aucune instruction. Maintenant que les populations
sont affranchies du double joug des Turcs et des évêques grecs, et
qu'elles ont un clergé national, celui-ci pourra se relever. J'ai dit,
j'ai surtout fait dire qu'il fallait avant tout créer de bons
séminaires. Dans ces jeunes États, c'est le prêtre instruit qui doit
être le missionnaire de la civilisation. Songez bien à ceci: d'un côté,
par ses études théologiques, il touche aux hautes sphères de la
philosophie, de la morale, de l'histoire religieuse, et, d'un autre
côté, il parle à tous et pénètre jusque dans la plus humble chaumière.
Je vois avec la plus vive satisfaction les gouvernements de la Serbie,
de la Bulgarie et de la Roumélie faire de grands sacrifices pour
multiplier les écoles; mais qu'ils ne l'oublient pas, rien ne remplace
de bons séminaires.»

Ces paroles prouvent que, quand il s'agit de favoriser les progrès des
Jougo-Slaves, Strossmayer est prêt à s'associer aux efforts du clergé du
rite oriental, sans s'arrêter aux différences dogmatiques qui l'en
séparent. Ce clergé lui a cependant vivement reproché le passage suivant
de sa lettre pastorale écrite pour commenter l'encyclique du pape
_Grande munus_, du 30 septembre 1880, concernant les saints Cyrille et
Méthode. «O Slaves, mes frères, vous êtes évidemment destinés à
accomplir de grandes choses en Asie et en Europe. Vous êtes appelés
aussi à régénérer par votre influence les sociétés de l'Occident, où le
sentiment moral s'affaiblit, à leur communiquer plus de cœur, plus de
charité, plus de foi, et plus d'amour pour la justice, pour la vertu et
pour la paix. Mais vous ne parviendrez à remplir cette mission, à
l'avantage des autres peuples et de vous-mêmes, vous ne mettrez fin aux
dissentiments qui vous divisent entre vous que si vous vous réconciliez
avec l'Église occidentale, en concluant un accord avec elle.» Cette
dernière phrase provoqua des répliques très vives, dont on trouvera des
échantillons dans le _Messager chrétien_, que publie en serbe le pope
Alexa Ilitch (livraison de juillet 1881). L'évêque du rite orthodoxe
oriental Stefan, de Zara, répondit à Strossmayer dans sa lettre
pastorale datée de la Pentecôte 1881: «Que cherchent, dit-il, parmi
notre peuple orthodoxe, ces gens qui s'adressent à lui sans y être
appelés? Le plus connu d'entre eux nous fait savoir «que le saint-père
le pape n'exclut pas de son amour ses frères de l'Église d'Orient et
qu'il désire de tout son cœur l'unité dans la foi, qui leur assurera la
force et la vraie liberté», et il souhaite «qu'à l'occasion de la
canonisation des saints Cyrille et Méthode, un grand nombre d'entre eux
aillent à Rome se prosterner aux pieds du pape, pour lui présenter leurs
remercîments». L'évêque de Zara continue en s'élevant vivement contre
les prétentions de l'Église de Rome, et, certes, il est dans son droit,
mais il doit admettre qu'un évêque catholique s'efforce de ramener à ce
qu'il considère comme la vérité des frères, d'après lui, égarés. La
propagande doit être permise, pourvu que la tolérance et la charité
n'aient pas à en souffrir; toutefois, ces rivalités religieuses sont
très regrettables et elles peuvent longtemps mettre obstacle à l'union
des Jougo-Slaves. Dans la lettre que m'écrivit lord Edmond
Fitz-Maurice, au moment où je partis pour l'Orient, il résume la
situation en un mot: «L'avenir des Slaves méridionaux dépend en grande
partie de la question de savoir si le sentiment national l'emportera
chez eux sur les différences en fait de religion, et la solution de ce
problème est, pour une large part, entre les mains du célèbre évêque de
Djakovo.» Je ne crois pas qu'il soit possible ni désirable que sa
propagande en faveur de Rome réussisse; mais l'œuvre à laquelle il a
consacré sa vie, la reconstitution de la nationalité croate, est
désormais assez forte pour résister à toutes les attaques et à toutes
les épreuves.



CHAPITRE IV.

LA BOSNIE, HISTOIRE ET ÉCONOMIE RURALE.


Quand je quitte Djakovo, le secrétaire de Mgr Strossmayer me conduit à
la gare de Vrpolje. Les quatre jolis chevaux gris de Lipitça nous y
mènent en moins d'une heure. Le pays a un aspect beaucoup plus abandonné
que du côté d'Essek: de profondes ornières dans la route, des terrains
vagues où errent des moutons, les blés moins plantureux; moins
d'habitations. Est-ce parce qu'en allant à Vrpolje, on se dirige vers la
Save et les anciennes provinces turques, c'est-à-dire vers la barbarie;
tandis que, du côté d'Essek, on marche vers Pesth et vers Vienne,
c'est-à-dire vers la civilisation?

En attendant l'arrivée du train qui doit me conduire à Brod, j'entre
dans le petit hôtel en face de la gare. Les deux salles sont d'une
propreté parfaite: murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux
fenêtres, et des gravures représentant le kronprinz Rodolphe et sa
femme, la princesse Stéphanie, la fille de notre roi. Ils doivent être
très populaires, même en pays slaves et magyares, car j'ai retrouvé
partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des
hôtels et des restaurants. C'est évidemment là un des thermomètres de
la popularité des personnages haut placés.

Dans les champs voisins, un homme et une femme binent, avec la houe, une
plantation de maïs, dont les deux premières feuilles sont sorties de
terre. La femme n'a d'autre vêtement que sa longue chemise de grosse
toile de chanvre, et elle l'a relevée jusqu'au-dessus des genoux, afin
d'avoir les mouvements plus libres. Les exigences de la pudeur vont en
diminuant à mesure qu'on descend le Danube; aux bords de la Save, elles
sont réduites presque à rien. L'homme est vêtu d'un pantalon d'étoffe
blanche grossière et d'une chemise. Il est maigre, brûlé du soleil,
hâve; il paraît très misérable. La terre est fertile, cependant, et
celui qui la travaille ne ménage pas sa peine. Un passage de la préface
de la _Mare au Diable_ me revient à la mémoire: c'est celui où est
dépeint le laboureur dans la _Danse de la mort_, de Holbein, avec cette
légende:

    A la sueur de ton visaige
    Tu gagneras ta pauvre vie.

Récemment, j'avais été aussi épouvanté en étudiant, en Italie, l'extrême
misère des cultivateurs, dont l'_Inchiesta agraria_ officielle publie
les preuves désolantes. D'où vient que dans un siècle où l'homme, armé
de la science, augmente si merveilleusement la production de la
richesse, ceux qui cultivent le sol conservent à peine assez de ce pain
qu'ils récoltent pour satisfaire leur faim? Pourquoi présentent-ils
encore si souvent l'aspect de ces animaux farouches décrits par La
Bruyère, au temps de Louis XIV? En Italie, c'est la rente et l'impôt
qui paupérisent; ici, c'est surtout l'impôt.

A la gare arrive un Turc: beau costume, grand turban blanc, veste brune
soutachée de noir, large pantalon flottant, rouge foncé, jambières à la
façon des Grecs, énorme ceinture de cuir, dans laquelle apparaît, au
milieu de beaucoup d'autres objets, une pipe à long tuyau de cerisier.
Il apporte avec lui un tapis et une selle. J'apprends que ce n'est pas
un Turc, mais un musulman de Sarajewo, de race slave, et parlant la même
langue que les Croates. Comme ceci peint déjà tout l'Orient: la selle
qu'on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs
chevaux sont trop pauvres pour en posséder une, et que, les routes
manquant, on ne peut voyager qu'à cheval; le tapis, qui prouve que dans
les _hans_ il n'y a ni lit ni matelas; les armes pour se défendre
soi-même, attendu que la sécurité n'est pas garantie par les pouvoirs
publics; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du _kef_. En
Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe complètement
l'étranger sur les conditions ethnographiques de la province. En
réalité, il n'y a plus, paraît-il, dix véritables Turcs dans le pays, et
avant l'occupation il n'y avait de vrais Osmanlis que les
fonctionnaires. Les musulmans qu'on rencontre--il y en a, dit-on,
environ un demi-million--sont du plus pur sang slave. Ce sont les
anciens propriétaires, qui se sont convertis à l'islamisme, à l'époque
de la conquête. L'exemplaire que j'ai sous les yeux a tout à fait le
type monténégrin: le nez en bec d'aigle, à arête très fine, aux narines
relevées, comme celles d'un cheval arabe; grande moustache noire, et
des yeux profonds et vifs cachés sous d'épais sourcils. Le chef de gare
de Vrpolje m'en fait un grand éloge. «Ils sont très honnêtes, dit-il,
tant qu'ils n'ont pas eu trop de relations avec les étrangers; ils sont
religieux et bien élevés, on ne les entend jamais jurer comme les gens
de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs
modernes de Stamboul. On peut se fier à leur parole; elle vaut plus
qu'une signature de chez nous, mais ils vont se gâter rapidement. Ils
commencent à s'enivrer, à se livrer à la débauche, à s'endetter. Avec
les besoins d'argent s'introduira la mauvaise foi. Les spéculateurs
européens ne manqueront pas de leur en donner l'exemple, et ils ne
connaîtront pas ce contrôle de l'opinion qui retient parfois ceux-ci.»

De Vrpolje à Brod, le chemin de fer traverse un très beau pays, mais peu
cultivé et presque sans habitants. On est ici dans un pays de frontière
naguère encore exposé aux razzias des Turcs de l'autre rive de la Save.
Le paysage est très vert; on ne voit que pelouses entrecoupées de pièces
d'eau et de massifs de grands chênes, comme dans un parc anglais. Quel
splendide domaine on pourrait se tailler ici et relativement sans grands
frais, car la terre n'a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le
bétail, errants dans ces interminables prairies, sont plus petits et
plus maigres qu'en Hongrie, Le pays est pauvre, et cependant il devrait
être riche. La fertilité du sol se révèle par la hauteur du fût des
arbres et l'aspect plantureux de leur frondaison.

Le chemin qui réunit la gare à la ville de Brod est si mal entretenu,
que l'omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis à
l'administration communale. L'hôtel _Gelbes Haus_ est un vaste bâtiment
à prétentions architecturales, avec de grands escaliers, de bonnes
chambres bien aérées, et une immense salle au rez-de-chaussée, où l'on
ne dîne pas mal du tout et à l'autrichienne. Il y a deux Brod en face
l'une de l'autre, des deux côtés de la Save: le Brod-Slavon, forteresse
importante, comme base d'opération des armées autrichiennes qui ont
occupé les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui
appartenait à la Turquie.

Le Brod slavonien est une petite ville régulière, avec des rues droites,
bordées de maisons blanches, sans aucun caractère distinctif.
Bosna-Brod, au contraire, est une véritable bourgade turque. Nulle part,
je n'ai vu le contraste entre l'Occident et l'Orient aussi frappant.
Deux civilisations, deux religions, deux façons de vivre et de penser
complètement différentes sont ici en présence, séparées par une rivière.
Il est vrai que pendant quatre siècles cette rivière a séparé en réalité
l'Europe de l'Asie. Mais le caractère musulman disparaîtra rapidement
sous l'influence de l'Autriche. Un grand pont de fer à trois arches
franchit la Save et met Sarajewo en communication directe avec Vienne et
ainsi avec l'Occident. En vingt heures, on arrive de Vienne à Brod, et
le lendemain soir on est au cœur de la Bosnie, dans un autre monde.

Au moment où je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les
remous des eaux jaunâtres. La Save est large comme quatre fois la Seine
à Paris. L'aspect en est grand et mélancolique. Les rives sont plates;
le courant mine librement les berges d'argile. La végétation manque:
sauf quelques hauts peupliers et sur les bords du fleuve un groupe de
saules dont les racines ont été mises à nu par les glaces et qu'une crue
prochaine emportera vers la mer Noire. Dans une petite anse, sur l'eau
qui tourne en rond, flotte la charogne d'un buffle au ventre ballonné,
que les corbeaux dépècent et se disputent. Des deux côtés, s'étendent de
vastes plaines vertes, inondées à la fonte des neiges. A droite, on
aperçoit vers le couchant le profil bleuâtre des montagnes de la
Croatie, à gauche, les sommets plus élevés qui dominent Banjaluka. Sur
le fleuve, qui forme une admirable artère commerciale, nulle apparence
de navigation, nul bruit, sauf le coassement d'innombrables légions de
grenouilles, qui entonnent en chœur leur chant du soir.

Bosna-Brod est formé d'une seule grande rue, le long de laquelle les
maisons sont bâties sur des pilotis ou sur des levées pour échapper aux
inondations de la Save. Voici d'abord la mosquée au milieu de quelques
peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs
vives: rouge, jaune, vert. Le muezzin est monté dans la petite galerie;
il adresse à Dieu le dernier hommage de la journée. Il appelle à la
prière de l'_Aksham_ ou du crépuscule. Sa voix, d'un timbre aigu, porte
jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles; même en me
rappelant l'ode de Schiller, _die Glocke_, je la préfère aux sons
uniformes des cloches: «Dieu est élevé et tout-puissant. Il n'y a pas
d'autre Dieu que lui et point d'autre prophète que Mahomet.
Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice.
Venez dans la demeure de la félicité.»

Les cafés turcs ont portes et fenêtres ouvertes; pas un meuble, sauf
tout autour des bancs en bois où sont assis les Bosniaques musulmans,
les jambes croisées, fumant la pipe. Dans une niche de la cheminée, sur
des braises allumées, se prépare successivement, une à une, chaque tasse
de café, à mesure que les consommateurs en demandent. Le cafidji met
dans une très petite cafetière en cuivre une mesure de café moulu, une
autre de sucre; il ajoute de l'eau, place le récipient sur les braises
pendant une minute à peine et verse le café chaud avec le marc dans une
tasse semblable à un coquetier. Dans toute la péninsule balkanique, le
voyageur indigène emporte à sa ceinture un petit moulin à café très
ingénieusement construit, en forme de tube. Deux choses me frappent ici:
d'abord, la puissance de transformation du mahométisme, qui a fait de
ces Slaves, aux bords de la Save, n'ayant d'autre langue que le croate,
des Turcs ou plutôt des musulmans complètement semblables à ceux qu'on
voit à Constantinople, au Caire, à Tanger et aux Indes; ensuite,
l'extrême simplicité des moyens qui procurent aux fils de l'islam tant
d'heures de félicité. Tout ce que contient ce café, en fait de mobilier
et d'ustensiles, ne vaut pas vingt francs. Le client, qui apporte son
tapis, dépensera pendant sa soirée trente centimes de tabac et de café,
et il aura été heureux. Les salles magnifiques avec peintures, dorures,
tentures partout, qu'on construira plus tard ici, offriront-elles plus
de satisfaction à leurs clients riches et affairés? En voyant pratiquer
ici, d'une façon si pittoresque et si consciencieuse, la tempérance
commandée par le Koran, je songe d'abord à ces palais de l'alcoolisme, à
ces _Gin palaces_ de Londres, où l'ouvrier et l'_outcast_ viennent
chercher l'abrutissement, au milieu des glaces énormes et des cuivres
polis, reluisant sous les mille feux du gaz et de l'électricité; je
pense ensuite à cette vie de l'_upper ten thousands_, si compliquée et
rendue si coûteuse par toutes les richesses de la toilette et de la
table que vient de décrire si bien lady John Manners, et je me demande
si c'est aux raffinements du luxe qu'il faut mesurer le degré de
civilisation des peuples. M. Renan parlant, je crois, de Jean le
Baptiste, a écrit à ce sujet une belle page. Le précurseur vivant au
désert de sauterelles, à peine vêtu d'une étoffe grossière de poils de
chameau, annonçant la venue du royaume et le triomphe prochain de la
justice, ne nous présente-t-il pas le modèle le plus élevé de la vie
humaine? Certes, il est un excès de dénûment qui dégrade et animalise,
mais cela est moins vrai en Orient que dans nos rudes climats et surtout
dans nos grandes agglomérations d'êtres humains.

Je trouve déjà, à Bosna-Brod, la boutique et la maison turques, telles
qu'on les rencontre dans toute la Péninsule. La boutique est une échoppe
entièrement ouverte le jour; elle se ferme la nuit, au moyen de deux
grands volets horizontaux. Celui d'en haut, relevé, sert d'auvent; celui
d'en bas retombe et devient le comptoir où sont étalées les marchandises
et où se tient assis le marchand, les jambes croisées. Les maisons
turques ici sont ordinairement carrées, couvertes de planchettes de
chêne. Un rez-de-chaussée bas sert de commun, de magasin ou même
parfois d'étable. Le cadre et les cloisons de la construction sont
toujours en solives; les parois sont en planches ou, dans les demeures
pauvres, en torchis. Le premier étage débordant le soubassement, le
surplomb est soutenu par des corbeaux en bois, ce qui produit des effets
de saillies et de lumières très pittoresques. Seulement, il ne faut pas
oublier qu'en Bosnie les musulmans forment la classe aisée; ils sont
marchands, boutiquiers, artisans, propriétaires, très rarement simples
cultivateurs ou ouvriers. L'habitation est divisée en deux parties ayant
chacune son entrée distincte: d'un côté, le harem, pour les femmes; de
l'autre, le selamlik, pour les hommes. Quoique le musulman bosniaque
n'ait qu'une femme, il tient aux usages mahométans bien plus que les
vrais Turcs. Les fenêtres, du côté des femmes, sont garnies d'un
grillage en bois ou en papier découpé. J'aperçois un numéro de la _Neue
freie Presse_ transformé en _muchebak_ ou moucharabie. Du côté des
hommes, s'étend un balcon-véranda, où le maître de la maison est assis,
fumant sa pipe.

La rue se remplit des types les plus divers. Des pâtres à peine vêtus
d'une grosse étoffe blanche en lambeau, avec un chiffon autour de la
tête en forme de turban, ramènent du pâturage des troupeaux de buffles
et de chèvres, qui soulèvent une poussière épaisse, dorée par le soleil
couchant. Ces pauvres gens représentent le raya, la race opprimée et
rançonnée; ce sont des chrétiens. Quelques femmes, la figure cachée sous
le yaschmak et tout le corps sous ce domino qu'on appelle feredje,
marchent comme des oies, et semblables à des ballots mouvants rentrent
chez elles. Des enfants, filles et garçons, avec de larges pantalons
roses ou verts et de petites calottes rouges, jouent dans le sable; ils
ont le teint clair et de beaux yeux noirs très ouverts. Des marchands
juifs s'avancent lentement, enveloppés d'un grand cafetan garni de
fourrure,--en juin; avec leur longue barbe en pointe, leur nez d'Arabe
et leur grand turban, ils sont admirables de dignité et de noblesse.
Bida devrait être ici. Ce sont les patriarches de la terre de Canaan.
Des maçons italiens, à la culotte de velours de coton jaune et toute
maculée de mortier, la veste jetée sur l'épaule droite, quittent
l'ouvrage en chantant. C'est le travail européen qui arrive: des maisons
occidentales s'élèvent. Un grand café à la viennoise se construit à côté
des petites auberges en planches en face de la gare. Déjà dans une
cantine, où l'on vend du _Pilsener bier_, dite bière de Pilsen, on joue
au billard. Ceci est l'avenir: activité dans la production, imprévoyance
ou insanité dans la consommation. Enfin, passent fièrement à cheval ou
en voiture découverte des officiers élégants et d'une tenue ravissante:
c'est l'occupation et l'Autriche.

En repassant le pont de la Save, je me rappelle que c'est d'ici que
partit le prince Eugène pour sa mémorable expédition de 1697. Il n'avait
que cinq régiments de cavalerie et 2,500 fantassins. Suivant la route
qui longe la Bosna, il s'empara rapidement de toutes les places d'Oboj,
Maglay, Zeptche, même du château fort de Vranduk, et il parut devant la
capitale Sarajewo. Il espérait que tous les chrétiens se lèveraient à
son appel. Hélas! écrasés par une trop longue et trop cruelle
oppression, ils n'osèrent pas remuer. Le pacha Delta-ban-Mustapha se
défendit avec énergie. Eugène manquait d'artillerie de siège. C'était le
11 septembre, l'hiver approchait. Le hardi capitaine dut battre en
retraite, mais il regagna Brod, presque sans perte. L'expédition avait
duré vingt jours en tout. Le résultat matériel fut nul; mais l'effet
moral très grand partout. Il révéla la faiblesse de cette formidable
puissance qui, la veille encore, assiégeait Vienne et faisait trembler
toute l'Europe. L'heure de la décadence avait sonné. Cependant,
récemment encore, les begs musulmans de la Bosnie traversaient la Save
et venaient faire des razzias en Croatie. Le long de la rive
autrichienne s'élèvent sur quatre hauts pilotis, afin de les mettre à
l'abri des inondations et d'étendre le rayon d'observation, des maisons
de garde où les régiments-frontières devaient entretenir des vedettes.
Ce n'était pas une précaution inutile. De 1831 à 1835, le général
autrichien Waldstättten lutta contre les begs bosniaques et il fut amené
ainsi à bombarder et à brûler Vakuf, Avale, Terzac et Gross-Kladuseh,
sur le territoire ottoman, le tout sans protestation de la Porte. Même
en 1839, Jellachitch eut à repousser les incursions des begs, qui
traversaient la Save, brûlant les maisons, égorgeant les hommes,
emmenant les troupeaux et les femmes. Ces razzias, dans les quinze
dernières années où elles ont eu lieu, occasionnèrent pour près de 40
millions de francs de dommage aux districts croates limitrophes. C'est
hier encore et en pleine Europe que se passaient ces scènes de barbarie
que la France n'a pu tolérer à Tunis, ni la Russie dans les khanats de
l'Asie centrale.

Avant de m'engager en Bosnie, je veux connaître son histoire. Je
m'arrête quelques jours à Brod, pour étudier les documents et les livres
qu'on a bien voulu me donner et parmi lesquels les suivants m'ont été
particulièrement utiles: G. Thœmmel, _Das Vilayet Bosnien_; Roskiewitz,
_Studien über Bosnien und Herzegovina_; von Schweiger-Lerchenfeldt,
_Bosnien_, et enfin un ouvrage excellent: Adolf Strausz, _Bosnien_,
_Land und Leute_. Voici un résumé succinct de ces lectures, qui paraît
indispensable pour comprendre la situation actuelle et les difficultés
que rencontre l'Autriche.

Sur notre infortunée planète, aucun pays n'a été plus souvent ravagé,
aucune terre aussi fréquemment, abreuvée du sang de ses populations. A
l'aube des temps historiques, la Bosnie fait partie de l'Illyrie. Elle
est peuplée déjà, affirme-t-on, par des tribus slaves. Rome se soumet
toute cette région jusqu'au Danube et l'annexe à la Dalmatie. Deux
provinces sont formées: la _Dalmatia maritima_ et la _Dalmatia interna_
ou _Illyris barbara_. L'ordre règne, et comme l'intérieur est réuni à la
côte, tout le pays fleurit. Sur le littoral se développent des ports
importants, Zara, Scardona, Salona, Narona, Makarska, Cattaro, et à
l'intérieur des colonies, des postes militaires et entre autres un grand
emporium, Dalminium, dont il ne reste plus trace. Peu de restes de la
civilisation romaine ont échappé aux dévastations successives: des bains
à Banjaluka, des bains et les ruines d'un temple à Novi-bazar, un pont à
Mostar, un autre pont près de Sarajewo et quelques inscriptions.

A la chute de l'empire, arrivent les Goths, puis les Avares, qui,
pendant deux siècles, brûlent et massacrent, et font du pays un désert.
Sous l'empereur Héraclius, les Avares assiègent Constantinople. Il les
repousse, et, pour les dompter définitivement, il appelle des tribus
slaves habitant la Pannonie au delà du Danube. En 630, les Croates
viennent occuper la Croatie actuelle, la Slavonie et le nord de la
Bosnie, et en 640, les Serbes, de même sang et de même langue,
exterminent les Avares et peuplent la Serbie, la Bosnie méridionale, le
Monténégro et la Dalmatie. De cette époque date la situation ethnique de
cette région, qui existe encore aujourd'hui.

Au début, la suzeraineté de Byzance est reconnue. Mais la conversion de
ces tribus, identiquement de même race, à deux rites différents du
christianisme, crée un antagonisme religieux qui dure encore. Les
Croates sont convertis d'abord par des missionnaires venus de Rome; ils
adoptent ainsi les lettres et le rite latins. Au contraire, les Serbes,
et, par conséquent, une partie des habitants de la Bosnie, sont amenés
au christianisme par Cyrille et Méthode, qui, partis de Thessalonique,
leur apportent les caractères et les rites de l'Église orientale. Vers
860, Cyrille traduit la Bible en slave, en créant l'alphabet qui porte
son nom et qui est encore en usage. C'est donc à lui que remontent les
origines de la littérature jougo-slave écrite.

En 874, Budimir, premier roi chrétien de Bosnie, de Croatie et de
Dalmatie, réunit, sur la plaine de Dalminium, une diète où il s'efforce
de créer une organisation régulière. C'est vers ce temps qu'apparaît,
pour la première fois, le nom de Bosnie. Il vient, dit-on, d'une tribu
slave originaire de la Thrace. En 905, nous voyons Brisimir, roi de
Serbie, y annexer la Croatie et la Bosnie; mais cette réunion n'est pas
durable. Après l'an 1,000, la suzeraineté de Byzance cesse dans ces
régions. Elle est acquise par Ladislas, roi de Hongrie, vers 1091. En
1103, le roi de Hongrie, Coloman, ajoute à ses titres celui de _Rex
Ramæ_ (Herzégovine), puis de _Rex Bosniæ_. Depuis lors, la Bosnie a
toujours été une dépendance de la couronne de Saint-Étienne. Ainsi, le
dixième ban de Bosnie, dont le long règne de trente-six ans (1168-1204)
fut si glorieux, qui, le premier ici, fit battre monnaie à son effigie,
qui assura à son pays une prospérité inconnue depuis l'époque romaine,
le fameux Kulin, s'appelle _Fiduciarius Regni Hungariæ_.

Vers ce temps, arrivent en Bosnie des albigeois qui convertissent à
leurs doctrines une grande partie de la population appelée Catare, en
allemand _Patavener_; ils reçurent et acceptèrent en Bosnie le nom de
bogomiles, qui signifie «aimant Dieu». Rien de plus tragique que
l'histoire de cette hérésie. Elle naît en Syrie, au VIIe siècle. Ses
adeptes sont nommés pauliciens, parce qu'ils invoquent la doctrine de
Paul, et ils empruntent en même temps au manicthéisme le dualisme des
deux principes éternels, le bien et le mal. Mais ce qui fait leur
succès, ce sont leurs théories sociales. Ils prêchent les doctrines des
apôtres, l'égalité, la charité, l'austérité de la vie, et ils s'élèvent
avec la plus grande violence contre la richesse et la corruption du
clergé. Ce sont les socialistes chrétiens de l'époque. Les empereurs de
Byzance les massacrent par centaines de mille, surtout après qu'ils ont
forcé Basile le Macédonien à leur accorder la paix et la tolérance.
Chassés et dispersés, ils transportent leurs croyances, d'une part, chez
les Bulgares, d'un autre côté, dans le midi de la France. Les Vaudois
actuels, les hussites, et, par conséquent, la Réforme viennent
certainement d'eux. Ils sont devenus en Bosnie un des facteurs
principaux de l'histoire et de la situation actuelle de ce pays. Le
grand ban Kulin se fit bogomile. Ses successeurs et ses magnats
bosniaques soutinrent constamment cette hérésie, parce qu'ils espéraient
ainsi créer une Église nationale et s'affranchir de l'influence de Rome
et de la Hongrie. Les rois de Hongrie, obéissant à la voix du pape,
s'efforcèrent sans relâche de l'extirper, et les guerres d'extermination
qu'ils entreprirent fréquemment firent détester les madgyars au delà de
la Save.

Vers 1230, apparaissent sur la scène les franciscains, qui ont aussi
joué un rôle très important en politique et en religion. C'est à eux que
le catholicisme doit d'avoir survécu jusqu'à nos jours, en face des
orthodoxes, d'une part, et des bogomiles devenus musulmans, d'autre
part. En 1238, première grande croisade organisée par le roi de Hongrie,
Bela IV, à la voix de Grégoire VII. Tout le pays est dévasté, et les
bogomiles massacrés en masse; mais un grand nombre échappent dans les
forêts et dans les montagnes. En 1245, l'évêque hongrois de Kalocsa
conduit lui-même en Bosnie une seconde croisade. En 1280, troisième
croisade entreprise par le roi de Hongrie Ladislas IV, afin de regagner
la faveur du pape. Les bogomiles, ayant à leur tête le ban détrôné
Ninoslav et beaucoup de magnats, se défendent avec une bravoure
désespérée. Ils sont vaincus et un très grand nombre égorgés; mais la
nature du pays ne permet pas une extermination complète, comme celle qui
en avait fini définitivement avec les albigeois.

Paul de Brebir, _banus Croatorum et Bosniæ dominus_, ajoute
définitivement l'Herzégovine à la Bosnie vers l'an 1300.

Sous le ban Stephan IV, l'empereur des Serbes, le grand Douchan, occupa
la Bosnie; mais elle reconquit bientôt son indépendance (1355), et, sous
Stephan Tvartko, qui prend le titre de roi, le pays jouit, une dernière
fois, d'une période de paix et de prospérité. On peut s'en faire une
idée par les splendeurs du couronnement de Tvartko au couvent grec de
Milosevo, près de Priepolje, au milieu d'une nombreuse réunion de
prélats des deux rites et des magnats bosniaques et dalmates. Il prend
le titre de roi de Serbie, parce qu'il en a conquis une partie, et il
annexe aussi la Rascie, c'est-à-dire le Sandjak actuel de Novi-Bazar,
qui est resté depuis lors réuni à la Bosnie. Il fonde la capitale
actuelle, Sarajewo. Il introduit le code de lois de Douchan, fait régner
l'ordre et la justice. Malgré les instances des papes, des missionnaires
et du roi de Hongrie, Louis le Grand, il se refuse à persécuter les
bogomiles. Les trois confessions jouissent d'une égale tolérance; mais
déjà, avant sa mort, les Turcs apparaissent aux frontières. A la
mémorable et décisive bataille de Kossovo, qui leur livre la Serbie,
30,000 Bosniaques prennent part et parviennent, en se retirant, à
arrêter le vainqueur. Sous le second roi Tvartko II, qui est bogomile,
la Bosnie jouit de quelques années de paix (1326-1443). Succède un
sanglant intermède de guerre civile. Son successeur Stephan Thomas, pour
obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et
entreprend d'extirper complètement les hérétiques. Ce fut une
persécution atroce. Partout des égorgements en masse et des villes
livrées aux flammes. La diète de Konjitcha, en 1446, adopte des édits
dictés par le grand inquisiteur Zarai, si sévères que 40,000 bogomiles
quittent le pays. C'est la révocation de l'édit de Nantes de la Bosnie.
Ces mesures cruelles soulèvent une insurrection formidable, à la tête de
laquelle se mettent un grand nombre de magnats et même
d'ecclésiastiques. Le roi Thomas est soutenu par les Hongrois. Une
effroyable guerre civile dévaste le pays, dont elle prépare
l'asservissement. Le fils de Thomas égorge son père et sa veuve, et
appelle les Turcs. Mahomet II, qui venait de prendre Constantinople
(1453), s'avance avec une armée formidable de 150,000 hommes, à laquelle
rien ne résiste. Le pays est dévasté: 30,000 jeunes gens sont circoncis
et enrôlés parmi les janissaires; 200,000 prisonniers sont emmenés en
esclavage. Les villes qui résistent sont brûlées; les églises converties
en mosquées et la terre confisquée au profit des conquérants (1463). Au
milieu de ces horreurs se produit un fait extraordinaire. Le prieur du
couvent des franciscains de Fojnitcha, Angèle Zwisdovitch, se présente
au farouche sultan dans son camp de Milodras, et obtient un «atname» qui
accorde à son ordre protection et sécurité complète pour les personnes
et pour les biens.

De 1463 jusqu'à la conquête définitive en 1527, s'écoule une période de
luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celle de
Jaitche, avaient résisté. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent
souvent à vaincre les bandes turques, surtout quand elles étaient
guidées par ces héros légendaires Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs
avançaient systématiquement. Quand ils voulaient prendre une place
forte, ils dévastaient le pays, l'hiver, brûlaient tout et chassaient et
emmenaient les habitants en esclavage, et, l'été, ils commençaient le
siège. Faute de subsistances au milieu d'un district devenu absolument
désert, la place était forcée de se rendre. Quand la bataille de Mohacz
(29 août 1526) eut livré la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de
la Bosnie, dont la défense donne lieu à des actes de bravoure
légendaire, Jaitche tombe à son tour en 1527. Un fait inouï facilita la
conquête musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens,
et presque tous les bogomiles, exaspérés par les cruelles persécutions
dont ils avaient été l'objet, se convertirent à l'islamisme. Ils
devinrent dès lors les adeptes les plus ardents du mahométisme, tout en
conservant la langue et les noms de leurs ancêtres. Ils combattirent
partout au premier rang dans les batailles qui assurèrent la Hongrie aux
Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient
ravager l'Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Après la
mémorable défaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brisée.
En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le traité
de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetèrent
définitivement les Turcs au delà du Danube et de la Save.

Pour bien faire comprendre les résistances que l'Autriche peut
rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que
ceux-ci se sont soulevés, les armes à la main, contre toutes les
réformes que l'Europe arrachait à la Porte au nom des principes
modernes. Après la destruction des janissaires et les réformes de
Mahamoud, ils s'insurgent et chassent le gouverneur. Le capétan de
Gradachatch, Hussein, se met à la tête des begs révoltés, qui, unis aux
Albanais, s'emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nich,
pillent la Bulgarie et veulent détrôner le sultan vendu aux giaours.
L'insurrection n'est vaincue en Bosnie qu'en 1831. En 1836, 1837 et
1839, nouveaux soulèvements. Le hattischerif de Gulhané, qui proclamait
l'égalité entre musulmans et chrétiens, provoqua une insurrection plus
formidable que les précédentes. Omer-Pacha, après l'avoir comprimée,
brisa définitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs
privilèges. Ce qui montre combien les temps sont changés, c'est que les
troubles de 1874, qui ont amené la situation actuelle et l'occupation de
l'Autriche, provenaient non pas des begs, mais des rayas, qui
jusqu'alors s'étaient laissé rançonner et maltraiter sans résistance,
tant ils étaient brisés et matés. De ce court résumé du passé de la
Bosnie, on peut tirer quelques conclusions utiles.

Premièrement, l'histoire, la race et les nécessités géographiques
commandent la réunion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortuné
pays a connu trois périodes de prospérité, d'abord sous les Romains,
puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko. Le commerce
et la civilisation pénétraient à l'intérieur par le littoral dalmate.
Seconde conclusion: l'intolérance et les persécutions religieuses ont
perdu le pays et provoqué la haine du nom hongrois. Il faut donc à
l'avenir traiter les trois confessions sur le pied d'une complète
égalité. Troisième conclusion: les musulmans forment un élément
d'opposition et de réaction dangereuse et difficilement assimilable. Il
faut donc les ménager, mais diminuer leur puissance, autant que
possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le
pays.

Le bonheur de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie est que les
musulmans, étant Turcs, sont partis ou s'en vont. Ici, étant Slaves, ils
restent pour la plupart. De là de grandes difficultés de plus d'une
sorte.

Pour me rendre de Brod à Sarajewo, je n'ai pas à refaire le voyage
accidenté décrit par les voyageurs précédents. Le chemin de fer, achevé
maintenant, je pars à six heures du matin et j'arrive, vers onze heures,
de la façon la plus agréable. Comme la voie est très étroite, le train
marche lentement et s'arrête longtemps à toutes les gares. Mais le pays
est très beau et ses habitants d'une couleur locale très accentuée. Je
ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express. Il me semble
voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J'observe tant que je
peux, j'interroge de même mes compagnons de wagon et je prends des
notes. Précisément, j'ai à côté de moi un _Finanz-Rath_, un conseiller
des finances, c'est-à-dire un employé supérieur du fisc, qui revient
d'un tour d'inspection. Il connaît, à merveille l'agriculture du pays,
son régime agraire et ses conditions économiques. Je l'avais pris
d'abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la
casquette militaire, un veston court, brun clair, avec des étoiles au
collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon
collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats,
les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de
la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe,
mais différent de couleur d'après la branche de l'administration à
laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et
qui inspire le respect aux populations de ce pays à peine pacifié.

Au départ, la voie suit la Save à quelque distance. Elle traverse de
grandes plaines abandonnées, quoique très fertiles, à en juger par la
hauteur de l'herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c'est la
Marche, où se livraient naguère encore les combats de frontières. Nous
remontons un petit affluent de la Save, l'Ukrina, jusqu'à Dervent, gros
village où, non loin de la mosquée en bois, avec son minaret aigu
recouvert de zinc brillant au soleil, s'élève une chapelle du rite
oriental, aussi toute en bois, avec un petit campanile séparé protégeant
la cloche. A partir d'ici, la voie fait de grands lacets pour franchir
la crête de partage qui nous sépare du bassin de la Bosna. Il faudra un
jour continuer la ligne de Sarajewo sans quitter la Bosna jusqu'à Samac,
où déjà aboutit un embranchement allant à Vrpolje et qui devrait être
prolongé en ligne droite sur Essek par Djakovo.

Par-ci par-là, on voit des chaumières faites en clayonnage sur un
soubassement de pierres sèches et couvertes de planchettes de bois;
c'est là qu'habitent les tenanciers, les _kmets_. Les propriétaires
musulmans vivent groupés dans les villes et dans les bourgs ou dans
leurs environs. Deux constructions en torchis s'élèvent à côté de
l'habitation du colon. L'une est une étable très petite, car presque
tous les animaux de la ferme restent en plein air; l'autre est le
gerbier pour le maïs. Chaque ferme a son verger aux pruniers d'un
demi-hectare environ. C'est ce qui, avec la volaille, procure un peu
d'argent comptant. Ces prunes bleues, très belles et très abondantes,
forment, séchées, un article important de l'exportation. On en fait
aussi de l'eau-de-vie, la _slivovitza_. Les champs emblavés sont
défendus par des haies de branches mortes, ce qui révèle l'habitude de
laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le défaut de soin et
l'extrême misère. Les rares fenêtres des habitations, deux ou trois,
sont très petites et n'ont pas de vitres. Des volets les ferment, de
sorte qu'il faut choisir entre deux maux: ou le froid ou l'obscurité.
Pas de cheminée, la fumée s'échappe par les joints des planches du toit.
Rien n'est entretenu. Les alentours de l'habitation sont à l'état de
nature. En fait de légumes, quelques touffes d'ail, mais quelques
fleurs, car les femmes aiment à s'en mettre dans les cheveux. Cependant
la nature du sol se prêterait parfaitement à la culture maraîchère, car
à Vélika, j'ai vu un charmant jardinet arrangé par le chef de gare où,
entre des bordures de plantes d'agrément, croissaient à souhait des
pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille
pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais
comment le raya aurait-il songé à cela, quand son avoir et sa vie même
étaient à la merci de ses maîtres? Je vois ici partout les effets de ce
fléau maudit, l'arbitraire, qui a ruiné l'empire turc et frappé comme
d'une malédiction les plus beaux pays du monde.

A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un
verre d'eau-de-vie de prunes pour faire un grog, et je paye 16 kreutzers
(40 centimes). On ne peut pas dire qu'on rançonne le voyageur. Ici, la
vallée de la Bosna est très belle, mais l'homme a tout fait pour la
ravager et rien pour l'embellir ou l'utiliser. Les grands arbres ont été
coupés. Des deux côtés de la rivière s'étendent des pâturages vagues,
entrecoupés de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de
buffles y errent à l'aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d'eau, elle
n'est pas navigable, elle s'étale sur des bas-fonds et des rochers
formant par endroits des rapides. Il aurait été facile de la canaliser.
Vers le sud, trois étages de montagnes bleuâtres se superposent; les
sommets plus élevés de la Velyna-Planina et de la Vrana-Planina portent
encore de la neige, qui s'enlève vivement sur le ciel bleu. Les
campagnes sont très mal cultivées. Quel contraste avec les belles
récoltes des environs de Djakovo! Les quatre cinquièmes des champs sont
en jachères. On ne voit presque pas de froment: toujours du maïs et un
peu d'avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce
moment--premiers jours de juin--pour semer le maïs. La charrue est
lourde et grossière, avec deux manches et un très petit soc en fer. Le
fer est épargné partout ici; il est rare et cher. C'est l'opposé de
notre Occident. Quatre bœufs maigres ouvrent avec peine le sillon dans
une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite
d'une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de
chanvre épais; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la
tête un mouchoir rouge, disposé comme le font les paysannes des environs
de Rome. L'homme qui conduit la charrue est vêtu de bure blanche. Son
énorme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d'armes et
d'ustensiles, mais il n'a ni yatagan ni pistolet. C'est un raya, et
d'ailleurs porter des armes est aujourd'hui défendu à tous. De longs
cheveux jaunâtres s'échappent d'un fez rouge, qu'entoure une étoffe
blanche roulée en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fière
moustache. Il représente le type blond, assez fréquent ici.

Voici Doboj. C'est, le type des petites villes de Bosnie. A distance,
l'aspect en est très pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou
propriétaires musulmans, s'étagent sur la colline, parmi les arbres. Une
vieille forteresse, qui a soutenu bien des sièges, les domine. Trois ou
quatre mosquées, dont une en ruines, chose rare ici, dressent comme une
flèche d'arbalète leurs minarets aigus. On arrive à Doboj en traversant
la Bosna par un pont, une rareté en ce pays. Une route importante,
partant d'ici, mène en Serbie par Tuzla et Zwornik. Des musulmans,
sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train.
Ils enlèvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans,
qu'ils ont loués au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10 c.) par jour.
Grand émoi: le général d'Appel, gouverneur militaire de la province,
arrive avec son état-major, après avoir fait un tour d'inspection dans
les provinces de l'Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est
ici le vice-roi. J'admire la tournure élégante, les charmants uniformes
et la distinction des manières des officiers autrichiens.

Le train s'arrête à Maglaj, pour le dîner des voyageurs. Cuisine
médiocre; mais il y a de quoi se nourrir, et l'écot est peu élevé: 1
florin, y compris le vin, qui vient de l'Herzégovine. La Bosnie n'en
produit pas. Maglaj est plus important que Doboj: les maisons, avec
leurs façades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline
assez raide, coupée en deux par une petite vallée profonde et
verdoyante: dans les jardins, cerisiers et poiriers magnifiques. Grand
nombre de mosquées, dont une avec le dôme typique. La ligne convexe du
dôme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une
silhouette admirable d'élégance et de simplicité, surtout si à côté
s'élève un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos églises
n'est pas aussi beau; c'est à peine si celui du temple grec lui est
supérieur.

A la gare de Zeptche, comme à presque toutes les autres, des maçons
italiens travaillent. Des Piémontais extrayent des carrières des pierres
d'un calcaire très dur et d'une belle nuance jaune dorée; c'est presque
du marbre.

La voie traverse un magnifique défilé, que défend le château fort de
Vranduk. Il n'y a place que pour la Bosna. Nous la côtoyons, avec des
déclivités très raides à notre gauche. Elles sont complètement boisées.
J'y remarque, parmi les chênes, les hêtres et les frênes, des noyers qui
semblent venus spontanément, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux
troncs d'arbres gisent à terre, pourrissant sur place. Bois surabondant,
parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un nœud
autour du rocher à pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles
maisons de bois sont accrochées aux reliefs des escarpements; c'est le
site le plus romantique qu'on puisse voir. La route, coupée dans le
flanc de la montagne, passe à travers la porte crénelée de la
forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L'ancien
nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie «porte». C'était, en effet, la
porte de la haute Bosnie et de Sarajewo. Les grenadiers du prince Eugène
la prirent d'assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetèrent dans la
rivière, du haut de ces rochers.

Bientôt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est
extrêmement fertile et assez bien cultivée. Bourg important, et qui a de
l'avenir; car, tout à côté de la gare, on extrait de la houille presque
du sous-sol. Ce n'est guère que du lignite, cependant il fait marcher
notre locomotive et il pourra donc servir de combustible aux fabriques
qui surgiront plus tard. La ville musulmane est à quelque distance.
Déjà, le long de la voie, s'élèvent des maisons en pierres et un hôtel.
Des dames, en fraîches toilettes d'été, sont venues voir l'arrivée du
train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne
route, nouvellement remise en état. N'étaient quelques begs, qui fument
leurs tchibouks, immobiles et sombres à l'aspect des nouveautés et des
étrangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite
partout où arrivera le chemin de fer.

Pour atteindre Vioka, on traverse un nouveau défilé, moins étranglé,
mais plus étrange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de
près la Bosna des deux côtés. Les escarpements de grès qui les composent
ont pris, sous l'action de l'érosion, les formes les plus fantastiques.
Ici, on dirait des géants debout, comme les fameux rochers de Hanseilig,
le long de l'Eger, près de Carlsbad. Plus loin, c'est une tête colossale
de dragon ou de lion qui apparaît au milieu des chênes. Ailleurs, ce
sont de grandes tables suspendues en équilibre sur un mince support prêt
à s'écrouler. Puis, encore, des champignons gigantesques ou des fromages
arrondis et superposés. Dans le haut Missouri et dans la Suisse saxonne,
on trouve des formations semblables. J'ai rarement vu une gorge aussi
belle et aussi pittoresque. _Hoch romantisch_! s'écrient mes compagnons
de voyage. Quand nous débouchons dans la haute Bosnie, la nuit est
venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions à
Sarajewo. Les fiacres à deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris
d'assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant,
que je ne trouve plus place dans le _Grand Hôtel de l'Europe_. C'est à
peine si je parviens à obtenir un lit dans une petite auberge,
_Austria_, qui est en même temps un café-billard. Le _Grand Hôtel_ ne
serait pas déplacé sur le Ring à Vienne ou dans la _Radiaal Strasse_ de
Pesth. Majestueux bâtiment à trois étages, avec une corniche, des
cordons, des encadrements de fenêtres d'effet monumental. Au
rez-de-chaussée, un café-restaurant fermé de glaces colossales,
peintures au plafond, lambris dorés; des billards en ébène, journaux et
revues: on se croirait rue de Rivoli, à l'_Hôtel Continental_. Rien de
pareil à Constantinople. C'est grâce à l'occupation, qu'on peut
maintenant arriver et s'installer de la façon la plus confortable au
centre de ce pays, naguère encore si peu abordable.

Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais
l'air est vif, car Sarajewo est à 1,750 pieds au-dessus du niveau de la
mer, c'est-à-dire presque à la même altitude que Genève ou Zurich. Je
suis la grande rue, qu'on a appelée _Franz-Joseph Strasse_, en l'honneur
de l'empereur d'Autriche. Ceci semble bien indiquer déjà une prise de
possession définitive. Voici d'abord une grande église avec quatre
coupoles surélevées, dans le style de celles de Moscou. Elle est
badigeonnée en blanc et bleu clair. L'aspect en est imposant, c'est la
cathédrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les
cloches est inachevée. Le gouverneur turc avait invoqué une ancienne loi
musulmane qui défend aux chrétiens d'élever leurs constructions plus
haut que les mosquées.

La rue est d'abord garnie de maisons et de boutiques à l'occidentale:
libraires, épiciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais
bientôt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand
espace est couvert de ruines: c'est la suite de l'incendie de 1878.
Mais déjà on bâtit, de tous les côtés, de bonnes maisons en pierres et
en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est très cher: 70 à 100
francs le mètre. A droite, une fontaine. Le filet d'eau cristallin
jaillit d'une grande plaque de marbre blanc, où sont gravés, en
demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore
voilée, à large pantalon jaune; une servante autrichienne, blonde, les
bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane, à peine vêtue
d'une chemise entr'ouverte, viennent remplir des vases d'une forme
antique. A côté, de vigoureux portefaix, des _hamals_, sont assis, les
jambes croisées. Ils sont vêtus comme ceux de Constantinople. Les trois
races sont bien accusées: c'est un tableau achevé. Ces fontaines, qu'on
rencontre partout dans la Péninsule jusqu'au haut des passages des
Balkans, sont une des institutions admirables de l'islam. Elles ont été
fondées et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs légués
à cet effet, afin de permettre aux croyants de faire les ablutions
qu'impose le rituel. L'islamisme, comme le christianisme, inspire à ses
fidèles cet utile sentiment qu'ils accomplissent un devoir de piété et
qu'ils plaisent à Dieu en prélevant sur leurs biens de quoi pourvoir à
un objet d'utilité générale.

J'arrive à la Tchartsia: c'est le quartier marchand. Je n'ai rien vu,
pas même au Caire, d'un aspect plus complètement oriental. Sur une
longue place, où s'élèvent une fontaine et un café turc, débouchent tout
un réseau de petites rues avec des échoppes complètement ouvertes, où
s'exercent les différents métiers. Chaque métier occupe une ruelle.
L'artisan est en même temps marchand, et il travaille à la vue du
public. Les batteurs de cuivre sont les plus intéressants et les plus
nombreux. En Bosnie, chrétiens et musulmans veulent des vases en cuivre,
parce qu'ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui
se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique; ainsi,
les vastes plateaux, à dessins gravés, sur lesquels on apporte le dîner
à la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes;
les cafetières à forme arabe; les vases de toute grandeur, unis et
ouvragés, d'un contour très pur, certainement empruntés à la Grèce; des
tasses, des cruches, des moulins à café en forme de tubes.

La ruelle des cordonniers est aussi très intéressante. On y trouve
d'abord toute la collection habituelle des chaussures orientales: bottes
basses en cuir jaune, en cuir rouge, pantoufles de dames en velours
brodé d'or, mais surtout une infinie variété d'opankas, la chaussure
nationale des Jougo-Slaves. Il y en a de toutes petites pour enfants,
qui sont ravissantes. Les savetiers travaillent accroupis dans des
niches basses, au-dessous de l'étalage. Les mégissiers offrent des
courroies, des brides, et principalement des ceintures très larges, à
plusieurs étages: les unes, tout unies, pour les rayas; d'autres,
richement brodées et piquées en soie, de couleurs vives, pour les begs.
C'est encore une des particularités du costume national.

Les potiers n'ont que des produits très grossiers, mais souvent la forme
est belle et le décor d'un effet, extrêmement original. Ils font
beaucoup de têtes de tchibouks en terre rouge. Les pelletiers sont bien
achalandés. Comme l'hiver est long et froid, jusqu'à 15 et 16 degrés
sous zéro, les Bosniaques ont tous des cafetans ou des vestes doublés et
garnis de fourrure. Les paysans n'ont que de la peau de mouton, qu'ils
préparent eux-mêmes. On abat dans les forêts de la province 50 à 60,000
animaux à fourrure; mais, chose étrange, il faut envoyer les peaux en
Allemagne pour les préparer.

Les orfèvres ne font que des bijoux grossiers; les musulmanes riches
préfèrent ceux qui viennent de l'étranger, et les femmes des rayas
portent des monnaies enfilées,--quand elles osent et qu'il leur en
reste. Je remarque cependant de jolis objets en filigranes d'argent:
coquetiers pour soutenir les petites tasses à café, boucles, bracelets,
boutons. Les forgerons font des fers à cheval, qui sont tout simplement
un disque avec un trou au milieu. Les serruriers sont peu habiles, mais
ils confectionnent cependant des pommeaux et des battants de porte,
fixés sur une rosace, d'un dessin arabe très élégant. Depuis que le port
des armes est défendu, on n'expose plus en vente ni fusils, ni
pistolets, ni yatagans; je vois seulement des couteaux et des ciseaux
niellés et damasquinés avec goût. Pas de marchands de meubles; il n'en
faut pas dans la maison turque, où il n'y a ni table, ni chaise, ni
lavabo, ni lit. Le divan, avec ses coussins et ses tapis, tient lieu de
tout cela.

Les métiers exercés dans la Tchartsia sont le monopole des musulmans.
Chacun d'eux forme une corporation avec ses règlements, qu'on vient de
confirmer récemment. L'état social est exactement le même ici qu'au
moyen âge en Occident. A la campagne règne le régime féodal et dans les
villes celui des corporations. Toutes les villes importantes de la
Bosnie ont leur Tchartsia. En les visitant, on voit à l'œuvre toutes
les industries du pays qui ne s'exercent pas à l'intérieur des familles.
Celles-ci sont les plus importantes. Elles comprennent la fabrication de
toutes les étoffes: la toile de lin et de chanvre, les divers tissus de
laine pour vêtements. On fabrique aussi beaucoup de tapis, à couleurs
très solides, que les femmes extrayent elles-mêmes des plantes
tinctoriales du pays. Les dessins en sont simples, les tons harmonieux
et le tissu inusable, mais on n'en fait guère pour la vente. Le travail
conserve ici son caractère primitif: il est accompli pour satisfaire les
besoins de celui qui l'exécute, non en vue de l'échange et de la
clientèle.

Dans certaines rues de la Tchartsia, des femmes musulmanes sont assises
à terre. Le yashmak cache leur visage et leur corps disparaît sous les
amples plis du feredje. Elles paraissent très pauvres. Elles ont à côté
d'elles des mouchoirs et des serviettes brodés qu'elles désirent vendre.
Mais elles ne font pas un geste et ne disent pas un mot pour y réussir.
Elles attendent, immobiles, disant le prix quand on le leur demande,
mais rien de plus. Agissent-elles ainsi en raison de leurs idées
fatalistes, ou parce qu'elles ont le sentiment qu'en s'occupant de
vendre, elles font une chose qui n'est guère permise aux femmes parmi
les mahométans? Combien aussi la manière de faire du marchand musulman
diffère de celle du chrétien et du juif! Le premier n'offre pas et ne se
laisse pas marchander: il est digne et ne veut pas surfaire. Les
seconds se disputent les clients, offrent à grands cris leurs
marchandises et demandent des prix insensés, qu'ils réduisent à la
moitié, au tiers, au quart, finissant toujours par rançonner l'acheteur.
La broderie des étoffes, des mouchoirs, des serviettes, des chemises est
la principale occupation des femmes musulmanes. Elles ne lisent pas,
s'occupent peu du ménage et ne font pas d'autre travail de main. Chaque
famille met sa vanité à avoir le plus possible de ce linge de prix.
Elles confectionnent ainsi des objets brodés de fils d'or et de soie qui
sont de vraies œuvres d'art et qu'on conserve de génération en
génération.

Comme les négociants de Londres, les musulmans qui ont une échoppe dans
la Tchartsia n'y logent pas. Ils ont leur demeure parmi les arbres, sur
les collines des environs. Ils viennent ouvrir les deux grands volets de
leur boutique-atelier le matin, vers neuf heures; ils la ferment le
soir, au soleil couchant, et parfois aussi pendant le jour, pour aller
faire leurs prières à la mosquée. Nulle part, les prescriptions de
l'islam n'ont d'observateurs plus scrupuleux que parmi ces sectateurs de
race slave.

Par déférence mutuelle, la Tchartsia chôme trois jours par semaine: le
vendredi, jour férié des musulmans; le samedi, pour le sabbat des juifs,
et le dimanche à cause des chrétiens. Aujourd'hui jeudi, la place et les
rues avoisinantes sont encombrées de monde. L'aspect de cette foule est
plus complètement oriental que je ne l'ai vue même en Égypte, parce que
tous, sans distinction de culte, portent le costume turc: le turban
rouge, brun ou vert, la veste brune et les larges pantalons de zouave
rouge foncé ou bleu. Cela fait un vrai régal de couleurs pour les yeux.
On reconnaît la race dominante non à son costume, mais à son allure. Le
musulman, aga ou simple marchand, a l'air fier et dominateur. Le
chrétien ou le juif a le regard inquiet et la mine humble de quelqu'un
qui craint le bâton. Voici un beg fendant la foule sur son petit cheval,
qui tient la tête haute, comme son maître. Devant ses serviteurs, qui le
précèdent, chacun s'écarte avec respect. C'est le seigneur du moyen âge.
Des rayas en haillons viennent vendre des moutons, des oies, des dindons
et des truites. On me demande pour un dindon 3 1/2 florins, plus de 8
francs: c'est cher dans un pays primitif. Ici, comme dans tout l'Orient,
le mouton fournit presque exclusivement la viande de boucherie. Des
Bulgares vendent des légumes, qu'ils viennent cultiver, chaque
printemps, dans des terres qu'ils louent. Je vois vendre à la hausse et
adjuger un cheval avec son bât pour 15 florins ou 36 francs environ. Il
est vrai que c'est une pauvre vieille bête, maigre et blessée. Tous les
transports se font à dos de bêtes de somme, même sur les routes
nouvellement construites. La charrette est inconnue, sauf dans la
Pozavina, ce district du nord-est, borné par la Save et la Serbie, le
seul où il y ait des plaines un peu étendues. Sur le marché, les chevaux
apportent le bois à brûler. Quand le poulain a été soumis au bât, il ne
le quitte plus jusqu'à sa mort, ni à l'écurie, ni au pâturage.

Je traverse le Bezestan: c'est le Bazar. Il ressemble à tous ceux de
l'Orient: longue galerie voûtée, avec des niches à droite et à gauche,
où les marchands étalent leurs marchandises. Mais toutes viennent
d'Autriche, même les étoffes et les pantoufles en velours brodées d'or
genre Constantinople.

Près de là, je visite la mosquée d'Usref Beg. C'est la principale de la
ville, qui en compte, dit-on, plus de quatre-vingts. Une grande cour la
précède. Un mur l'entoure, mais des arcades fermées par un grillage en
entrelacs permettent aux passants de voir le lieu saint. Au milieu
s'élève une fontaine que couvre de son ombre un arbre immense, dont les
branches dessinent des ombres mobiles sur le pavement de marbre blanc.
Cette fontaine se compose d'un bassin surélevé, protégé par un treillis
forgé, d'où neuf bouches projettent l'eau dans une vasque inférieure.
Au-dessus s'arrondit une coupole soutenue par des colonnes entre
lesquelles est établi un banc circulaire. Je m'y assieds. Il est près de
midi. La fraîcheur est délicieuse; l'eau qui jaillit et retombe fait un
doux murmure qu'accompagne le roucoulement des colombes. Des musulmans
font leurs ablutions avant d'entrer dans la mosquée. Ils se lavent, avec
le soin le plus consciencieux, les pieds, les mains et les bras
jusqu'aux coudes, la figure et surtout le nez, les oreilles et le cou.
D'autres sont assis à côté de moi, faisant passer entre leurs doigts les
baies de leur chapelet et récitant des versets du Koran, en élevant et
laissant alternativement tomber la voix et en inclinant la tête de
droite à gauche, en mesure. Le sentiment religieux s'empare des vrais
croyants de l'islam avec une force sans pareille. Il les transporte dans
un monde supérieur. N'importe où ils se trouvent, ils accomplissent les
prescriptions du rituel, sans s'inquiéter de ceux qui les environnent.
Jamais je n'ai mieux senti la puissance d'élévation du mahométisme.

La mosquée est précédée par une galerie que supportent de belles
colonnes antiques, avec des chapiteaux et des bases en bronze. On y
dépose les morts avant de les porter en terre. La mosquée est très
grande, cette coupole unique, vide, sans autels, sans bas-côtés, sans
mobilier aucun, avec ces fidèles à genoux sur les nattes et les tapis,
disant leurs prières en baisant de temps en temps la terre, est vraiment
le temple du monothéisme, bien plus que l'église catholique, dont les
tableaux et les statues rappellent les cultes polythéistes de l'Inde.
D'où vient cependant que l'islamisme, qui n'est, au fond, que le
mosaïsme, avec d'excellentes prescriptions hygiéniques et morales, ait
partout produit la décadence, au point que les pays les plus riches
pendant l'antiquité se sont dépeuplés et semblent frappés d'une
malédiction, depuis que le mahométisme y règne? J'ai lu bien des
dissertations à ce sujet, elles ne me semblent pas avoir complètement
élucidé la question. On pourrait étudier ici mieux que partout ailleurs
l'influence du Koran, parce que nulle action n'est attribuable, ni à la
race ni au climat. Les Bosniaques musulmans sont restés de purs Slaves:
ils ne savent ni le turc, ni l'arabe; ils récitent les versets et les
prières du rituel qu'ils ont appris par cœur, mais ils ne les
comprennent pas plus que les paysans italiens disant l'_Ave Maria_ en
latin. Ils ont conservé leurs noms slaves avec la terminaison croate en
_itch_ et même leurs armoiries, qui existent encore au couvent de
Kreschova. Les Kapetanovitch, les Tchengitch, les Raykovitch, les
Sokslovitch, les Philippevitch, les Tvarkovitch, les Kulinovitch sont
fiers du rôle qu'ont joué leurs ancêtres avant la venue des Osmanlis.
Ils méprisaient les fonctionnaires de Constantinople, surtout depuis
qu'ils portaient le costume européen. Ils les considéraient comme des
renégats et des traîtres, pires que des giaours. Le plus pur sang slave
coulait dans leurs veines et en même temps ils étaient plus
fanatiquement musulmans que le sultan et même que le scheik-ul-islam.
Ils ont toujours été en lutte sourde ou déclarée contre la capitale. Il
ne peut pas s'agir ici non plus de l'action démoralisante de la
polygamie: ils n'ont jamais eu qu'une femme, et la famille a conservé le
caractère patriarcal de l'antique zadruga. Le père de famille, le
starechina, conserve une autorité absolue et les jeunes sont pleins de
respect pour les anciens. Cependant il est certain que, depuis le
triomphe du croissant, la Bosnie a perdu la richesse et la population
qu'elle possédait au moyen âge, et qu'elle était avant l'occupation le
pays le plus pauvre, le plus barbare, le plus inhospitalier de l'Europe.
Cela est dû manifestement à l'influence de l'islamisme. Mais comment et
pourquoi? Voici les effets fâcheux que je discerne.

Le vrai musulman n'aime ni le progrès, ni les nouveautés, ni
l'instruction. Le Koran lui suffit. Il est satisfait de son sort,
résigné, donc peu avide d'améliorations, un peu comme un moine
catholique; mais en même temps il méprise et hait le raya chrétien, qui
est le travailleur. Il le dépouille, le rançonne, le maltraite sans
pitié, au point de ruiner complètement et de faire disparaître les
familles de ceux qui seuls cultivent le sol. C'était l'état de guerre
continué en temps de paix et transformé en un régime de spoliation
permanente et homicide.

L'épouse, même quand elle est unique, est toujours un être subalterne,
une sorte d'esclave privée de toute culture intellectuelle; comme c'est
elle qui forme les enfants, filles et garçons, on en voit les funestes
conséquences.

Aux désastreux effets de l'islam, il y a une exception, et elle est
éclatante. Dans le midi de l'Espagne, les Arabes ont produit une
civilisation merveilleuse: agriculture, industrie, sciences, lettres,
arts, mais tout cela venait directement de la Perse et de Zoroastre, non
de l'Arabie et de Mahomet. Ce qu'on appelle l'architecture arabe est
l'architecture persane. A mesure que l'action de l'islam a remplacé
celle du mazdéisme, la Perse et toute l'Asie Mineure ont décliné. Voyez
ce que sont devenus aujourd'hui ces édens du monde antique.

Près de la mosquée, se trouve le turbé ou chapelle qui renferme les
tombeaux du fondateur Usref-Beg et de sa femme et le médressé ou école
supérieure, dans laquelle des jeunes gens étudient le Koran, ce qui leur
permettra, en leur qualité de savants, de devenir des softas, des
ulémas, des kadis, des imans; chacun d'eux a une petite cellule où il
vit et prépare ses repas. Ils sont entretenus par le revenu des vakoufs.

Près de là, je visite le bain principal, non occupé en ce moment. Il est
formé d'une série de rotondes surmontées de coupoles, recouvertes
extérieurement de feuilles de plomb où sont incrustés de nombreux
disques de verre très épais, qui éclairent l'intérieur. Il est assez
proprement tenu et il est chauffé par des canaux maçonnés souterrains,
comme les hypocaustes romains. Obéissant aux prescriptions hygiéniques
de leur rituel, les musulmans ont seuls conservé cette admirable
institution des anciens. Les plus petites bourgades de la péninsule
balkanique, qui ont des habitants mahométans, ont leur bain public, où
les hommes, même les pauvres, vont très souvent, et où les femmes sont
tenues de se rendre au moins une fois par semaine, le vendredi. Quand
les musulmans s'en vont, les bains sont supprimés. A Belgrade, ils ont
disparu; à Philippopoli, le bain principal est devenu le palais de
l'assemblée nationale. Il faudrait au moins garder des Turcs ce qu'ils
avaient créé de bon, d'autant plus qu'ils n'ont fait que nous
transmettre ce qu'ils avaient hérité de l'antiquité.

Je me rends chez le consul d'Angleterre, M. Edward Freeman, pour qui
lord Edmond Fitz-Maurice m'a donné une lettre d'introduction du
_Foreign-Office_. Je le rencontre, revenant de sa promenade à cheval
quotidienne. Il personnifie parfaitement l'Angleterre moderne. C'est le
type achevé du gentleman. Il a le teint clair et la chair ferme de
l'homme qui fait beaucoup d'exercice au grand air et qui, chaque matin,
s'asperge de l'eau froide du _tub_. Il porte, à la façon de l'Inde, le
chapeau de bouchon revêtu de toile blanche, le veston de tweed écossais,
la culotte de peau de daim et la botte de chasse. Son cheval est de pur
sang. Tout est de première qualité et révèle un soin achevé. Quel
contraste avec cet entourage très pittoresque, mais où les bâtiments,
les gens et leurs costumes ignorent l'entretien! Ce qu'il y a de plus
oriental face à face avec ce qu'il y a de plus occidental. M. Freeman
occupe une grande maison turque. Le premier étage se projette au-dessus
de la rue, en surplomb hardi, mais la principale façade s'étend sur un
vaste jardin dont les pelouses bien rasées sont entourées de jolis
arbustes et de fleurs. M. Freeman est amateur de chasse et de pêche; les
truites et le gibier sont encore abondants, me dit-il, mais depuis
l'occupation les prix de toutes choses ont doublé et parfois triplé. Il
paye sa maison 2,000 francs, et s'il peut la garder pour 4,000 il ne
s'en plaindra pas. Le propriétaire est un juif. Près d'ici se trouvent
les bâtiments de l'administration et du gouvernement, une caserne, la
poste, et deux grandes mosquées converties en magasins militaires. Le
Konak, où loge le général d'Appel, est un palais d'aspect très imposant.
Les autres services ont été installés dans d'anciennes maisons turques,
mais elles ont été réparées, blanchies, peintes et tout est d'une
propreté irréprochable. La vieille carapace musulmane abrite le
mécanisme gouvernemental autrichien. Je porte au gouverneur civil, M. le
baron Nikolitch, la carte de M. de Kállay, et je reçois l'assurance
qu'on me fournira tous les documents officiels.

M. de Neumann m'a donné une lettre pour un de ses anciens élèves,
employé au département de la justice, M. Scheimpflug. Celui-ci a bien
voulu me servir de guide pendant mon séjour à Sarajewo, et comme il
s'occupe spécialement des lois musulmanes et du régime agraire, il m'a
donné à ce sujet les détails les plus intéressants; j'en reproduis
quelques-uns. En principe, d'après le Koran, le sol appartient à Dieu,
donc à son représentant le souverain. Les begs et les agas, comme
autrefois les spahis, n'occupaient leurs domaines spahiliks ou tchifliks
qu'à titre de fief et comme rémunération du service militaire. D'après
la nature du droit de propriété dont ils sont l'objet, on distingue cinq
sortes de biens. Les biens _milk_, qui correspondent à ceux tenus en
_fee simple_ en Angleterre. C'est la forme qui se rapproche le plus de
la propriété privée du type quiritaire et de celle de notre code civil.
Quelques grandes familles possèdent encore des titres de propriété
datant d'avant la conquête ottomane. Les biens _mirié_ sont ceux dont
l'État a concédé la jouissance héréditaire, moyennant une redevance
annuelle et des services personnels. La législation turque nouvelle
avait accordé, aux détenteurs, le droit de vendre et d'hypothéquer ce
droit de jouissance, qui était transmissible héréditairement aux
descendants, aux ascendants, à l'épouse et même aux frères et sœurs.
Les biens _ekvoufé_, ou vakouf, sont ceux qui appartiennent à des
fondations, très semblables à celles qui existaient partout en Europe,
sous l'ancien régime. Le revenu de ces biens n'est pas destiné
seulement, comme on le croit, à l'entretien des mosquées. Le but des
fondateurs a été de pourvoir à des services d'un intérêt général:
écoles, bibliothèques, cimetières, bains, fontaines, trottoirs,
plantations d'arbres, hôpitaux, secours aux pauvres, aux infirmes, aux
vieillards. Chaque fondation a son conseil d'administration. Dans la
capitale, une administration centrale, le ministère des vakoufs,
surveillait, au moyen de ses agents, la gestion des institutions
particulières, prodigieusement nombreuses dans tout l'empire ottoman.
Tant que le sentiment religieux avait conservé son action, le revenu des
vakoufs, qui avait un certain caractère sacré, allait à leur
destination, mais depuis que la démoralisation et la désorganisation ont
amené un pillage universel, les administrateurs locaux et leurs
contrôleurs ou inspecteurs empochent le plus clair du produit des biens
_ekvoufé_. C'est affligeant, dans un pays où ni l'État ni la commune ne
font absolument rien pour l'intérêt public. Les vakoufs sont un élément
de civilisation indispensable. Tout ce qui est d'utilité générale leur
est dû. La confiscation des vakoufs serait une faute économique et un
crime de lèse-humanité. Ne vaut-il pas mieux satisfaire aux nécessités
de la bienfaisance, de l'instruction et des améliorations matérielles au
moyen du revenu d'un domaine qu'au moyen de l'impôt? Dans les pays
nouvellement détachés de la Turquie, en Serbie, en Bulgarie, au lieu de
vendre ces biens affectés à un but utile, il faudrait les soumettre à
une administration régulière, gratuite et contrôlée par l'État, comme
celles qui gèrent si admirablement les propriétés des hospices et des
bureaux de bienfaisance. Certaines personnes constituent des domaines en
vakoufs, à condition que le revenu en soit remis perpétuellement à leurs
descendants: c'est une sorte de fidéicommis, comme, au moyen âge, chez
nous. Des rentes sont aussi _ekvoufé_. On estime que le tiers du
territoire est occupé par des vakoufs. Tout ce qu'on pourrait faire
serait d'appliquer à l'instruction le revenu des mosquées tombées en
ruines ou abandonnées, comme on en voit plusieurs, même à Sarajewo.

Les biens _metruké_ sont ceux qui servent à un usage public, les places
dans les villages où se fait le battage, où stationnent le bétail et les
chevaux de bât; les forêts et les bois des communes. On appelle _mevat_,
c'est-à-dire sans maître, les biens qui sont situés loin des
habitations, «hors de la portée de la voix». Tels sont les forêts et les
pâturages qui couvrent les montagnes. Après la répression de
l'insurrection de 1850, Omer-Pacha a proclamé que toutes les forêts
appartenaient à l'État; mais les villageois ont des droits d'usage qu'il
faudra respecter.

Le droit musulman a consacré bien plus complètement que le droit romain
ou français le principe ordinairement invoqué par les économistes, que
le travail est la source de la propriété. Ainsi, les arbres plantés et
les constructions faites sur la terre d'autrui constituent une propriété
indépendante. Il en est de même chez les Arabes, en Algérie, où souvent
trois propriétaires se partagent les produits d'un champ; l'un récoltant
le grain, un autre les fruits de ses figuiers, le troisième les feuilles
de ses frênes, comme fourrage pour le bétail, durant l'été. Celui qui,
de bonne foi, a construit ou planté sur la terre d'autrui peut devenir
propriétaire du sol, en payant le prix équitable, si la valeur de ses
travaux dépasse celle du fonds, ce qui est ordinairement le cas ici, à
la campagne. Dans tout le monde musulman, depuis le Maroc jusqu'à Java,
le défrichement est un des principaux modes d'acquérir la propriété et
la cessation de la culture la fait perdre. A moins que le sol ne soit
converti en pâturage ou mis en jachère pour préparer une récolte, celui
qui cesse pendant trois ans de le cultiver en perd la jouissance, qui
revient à l'État. Le fameux jurisconsulte arabe Sidi-Kelil, dont les
sentences ont une autorité si grande près des tribunaux indigènes que le
gouvernement français a fait traduire son livre, énonce le principe
suivant: «Celui-là qui vivifie la terre morte en devient propriétaire.
Les traces de l'occupation ancienne ont-elles disparu, celui qui
revivifie le sol l'acquiert.» Parole admirable.

D'après le droit musulman, l'intérêt général met des limites aux droits
du propriétaire particulier. Il ne peut qu'user, et non abuser, et il
doit maintenir la terre productive. Il n'est pas libre de vendre à qui
il lui plaît. Les voisins, les habitants du village et le tenancier ont
un droit de préférence appelé _cheffaa_ ou _suf_. On se rappelle le rôle
que la cheffaa a joué dans la question du domaine de l'Enfida. Le juif
Lévy, se rappelant sans doute la façon dont Didon avait acquis, au même
lieu, l'emplacement de Carthage, achète une vaste propriété, moins une
étroite lisière tout autour. Les voisins ne pourront, pensait-il,
invoquer le droit de préférence, puisque la terre qui les touche n'a pas
changé de mains. La cheffaa existait partout autrefois chez les Germains
et chez les Slaves au profit des habitants du même village. C'était un
reste de l'ancienne collectivité communale et le moyen d'empêcher les
étrangers de se fixer au milieu d'un groupe qui n'était, au fond, que la
famille élargie.

La vente des biens-fonds se faisait ici devant l'autorité civile et en
présence de témoins. L'acte qui constatait la transmission d'un
immeuble, le _tapou_, était frappé d'une taxe de 5 p. c. de la valeur et
il devait être revêtu de la griffe du sultan, _rugra_, qui ne s'obtenait
qu'à Constantinople. Le titre d'achat, le tapou, était un extrait d'un
«terrier» qui, comme les registres de nos conservateurs des hypothèques,
contenait un tableau assez exact de la répartition des biens-fonds et
des propriétaires auxquels ils appartenaient. Malheureusement,
l'Autriche n'a pu obtenir ces terriers. Ils seront remplacés par le
cadastre, qu'on achève actuellement.

Une loi récente aux États-Unis déclare insaisissable la maison du
cultivateur et la terre y attenante. Ce _Homestead Law_, cette loi
protectrice du foyer, existe, depuis les temps les plus reculés, en
Bosnie et en Serbie. Les créanciers ne peuvent enlever au débiteur
insolvable ni sa demeure, ni l'étendue de terre indispensable pour son
entretien. Il y a plus: s'il ne se trouvait pas sur les biens saisis et
mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de
l'insolvable, la masse créancière devait lui en construire une. Le
préfet de police de Sarajewo, le baron Alpi, racontait à M. Scheimpflug
qu'il était surpris du grand nombre d'individus vivant de la charité
publique. Après examen, il constata que tous ces mendiants étaient
propriétaires d'une maison. Une loi récente avait confirmé l'ancien
principe du _Homestead_ qu'on réclame aujourd'hui en Allemagne et sur
lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intéressants:
_Heimstätten und andere Wirthschafsgezetze_. «Les homesteads et autres
lois agraires.»

L'Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave
problème, qui ne laisse pas que de présenter quelques difficultés aux
Français en Algérie et à Tunis, aux Anglais dans l'Inde et aux Russes
dans l'Asie centrale; au moyen de quelles réformes et de quelles
transitions peut-on adapter la législation musulmane à la législation
occidentale? La question est à la fois plus urgente et plus difficile
ici, car il s'agit de provinces qui formeront partie intégrante de
l'empire austro-hongrois et non de possessions détachées, comme pour
l'Angleterre et même pour la France. D'autre part, on a en Bosnie une
facilité exceptionnelle pour pénétrer dans l'intimité de la pensée et de
la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l'islam, qui ont été plus
complètement modelés par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement
dévoués que nul autre, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des
Turcomans étrangers à l'Europe par le sang, par la langue, par
l'éloignement; ce sont des Slaves qui parlent l'idiome des Croates et
des Slovènes, et ils habitent à proximité de Venise, de Pesth et de
Vienne. C'est donc à Sarajewo qu'on peut le mieux faire une étude
approfondie du mahométisme, de ses mœurs, de ses lois et de leur
influence sur la civilisation. Ce que j'apprends ici concernant les lois
réglant la propriété foncière me les fait considérer comme supérieures à
celles que nous avons empruntées au dur génie de Rome. Elles respectent
mieux les droits du travail et de l'humanité. Elles sont plus conformes
à l'idéal chrétien et à la justice économique. D'où vient que les
populations vivant sous l'empire de ces lois ont été parmi les plus
malheureuses de notre globe, où tant d'infortunés sont impitoyablement
foulés et spoliés? Voici comment leur condition s'est toujours empirée.

Après la conquête par les Ottomans, le territoire fut, comme d'habitude,
divisé en trois parts, une pour le sultan, une pour le clergé, une pour
les propriétaires musulmans. Ces propriétaires étaient les nobles
bosniaques, les bogomiles convertis à l'islamisme et les spahis à qui le
souverain donna des terres en fiefs. Les chrétiens qui exécutaient tout
le travail agricole devinrent des espèces de serfs, appelés _kmets_
(colons), ou _rayas_ (bétail). Au début et jusque vers le milieu du
siècle dernier, les kmets n'avaient à livrer à leurs propriétaires,
grands (_begs_) ou petits (_agas_), qu'un dixième des produits sur place
et sans avoir à les transporter au domicile de leurs maîtres, plus un
autre dixième à l'État, pour l'impôt. L'État ne faisant rien, avait peu
besoin d'argent, et les spahis et les begs vivaient en grande partie des
razzias qu'ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu à peu les
nécessités et les besoins des propriétaires s'accrurent au point de les
porter à prélever le tiers ou la moitié de tous les produits du sol,
livrables à leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corvée par
semaine. Quand les janissaires cessèrent d'être des prétoriens vivant de
leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans
pitié pour les rayas, et ils donnèrent aux begs nationaux l'exemple des
extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce
qu'il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une
mauvaise récolte, ils mourraient de faim. Réduits au désespoir par
cette spoliation systématique et par les mauvais traitements qui
l'accompagnaient, ils se réfugiaient par milliers sur le territoire
autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait
les nourrir. L'Autriche commença à réclamer en 1840. La Porte donna à
différentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu'ils
eussent à intervenir en faveur des kmets. Enfin, après qu'Omer-Pacha eut
comprimé l'insurrection des begs et brisé leur puissance en 1850, un
règlement fut édicté qui sert encore de base au régime agraire actuel.
La corvée est abolie absolument. La prestation du kmet est fixée, au
maximum, à la moitié du produit, si le propriétaire fournit les
bâtiments, le bétail et les instrumens aratoires; au tiers, _trétina_,
si le capital d'exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit,
en tout cas, livrer la moitié du foin au domicile du maître. Mais,
d'autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l'impôt sur les
maisons (_verghi_). La dîme qui revient à l'État est d'abord déduite.
Dans les districts peu fertiles, le rayah paye seulement le quart, le
cinquième ou même le sixième du produit. Tant que le tenancier remplit
ses obligations, il ne peut être évincé, mais il n'est pas attaché à la
glèbe, il est libre de quitter; seulement, en fait, où irait-il et quel
est le propriétaire musulman qui' voudrait recevoir le déserteur? Les
chrétiens pouvaient désormais acquérir les biens-fonds: faveur
illusoire; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes
pour en profiter.

Ce règlement aurait dû mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il
établissait un régime agraire qui n'est autre que le métayage en
vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l'Espagne
et de l'Italie et sur les biens ecclésiastiques, en Croatie, sous le nom
de _polovina_. En réalité, le sort des infortunés kmets devint plus
affreux que jamais. Exaspérés des garanties accordées aux rayas, dans
lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits séculaires, les
propriétaires musulmans dépouillèrent et maltraitèrent plus
impitoyablement que jamais les paysans qui n'avaient de recours ni
auprès des juges ni auprès des fonctionnaires turcs, tous mahométans et
hostiles. Les rayas bosniaques cherchèrent de nouveau leur salut dans
l'émigration. On se rappelle les scènes de ce lamentable exede qui
émurent toute l'Europe en 1873 et en 1874. Les Herzégoviniens, plus
énergiques et soutenus par leurs voisins les Monténégrins, se
soulevèrent, et ainsi commença la mémorable insurrection d'où sont
sortis les grands événements qui ont si profondément modifié la
situation de la Péninsule.

L'exposé de la législation agraire ne donne aucune idée des effets
qu'elle produisait, par suite de la façon dont elle était appliquée. Je
crois donc utile de faire connaître avec quelques détails la condition
des rayas en Bosnie, pendant les dernières années du régime turc, pour
deux motifs: d'abord, pour montrer qu'il n'est pas un homme de bien, à
quelque nationalité qu'il appartienne, qui ne doive bénir l'occupation
autrichienne; en second lieu, pour faire comprendre quel est
actuellement le sort des rayas de la Macédoine, que la Russie avait
affranchie par le traité de San Stefano et que lord Beaconsfield a remis
en esclavage, aux applaudissements de l'Europe aveuglée. En écrivant
ceci, je reste fidèle aux traditions du libéralisme occidental.
Saint-Marc Girardin n'a cessé de défendre avec une admirable éloquence,
une prévoyance éclairée et une connaissance parfaite des faits, les
droits des rayas, foulés et martyrisés, grâce à l'appui que l'Angleterre
accordait naguère à la Turquie. La situation agraire de la Bosnie avait
une grande ressemblance avec celle de l'Irlande. Ceux qui cultivent la
terre étaient tenus de livrer tout le produit net à des propriétaires
d'une religion différente: mais tandis que le landlord anglais était
retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charité
chrétienne, par le point d'honneur du gentleman et par l'opinion
publique, le beg musulman était poussé par sa religion à voir dans le
raya un chien, un ennemi qu'on peut tuer et, par conséquent, dépouiller
sans merci. Plus le propriétaire anglais est consciencieux et religieux,
plus il épargne ses tenanciers; plus le musulman s'inspire du Koran,
plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclamé ce principe, emprunté
à l'Occident, l'égalité de tous ses sujets, sans distinction de race ou
de religion, les begs auraient volontiers exterminé les kmets, s'ils
n'avaient pas, du même coup, tari la source de leurs revenus. Ils se
contentèrent de rendre l'inégalité plus cruelle qu'auparavant. Les maux
sans nombre et sans nom qu'ont soufferts les rayas en Bosnie, dans leurs
villages écartés, ont ordinairement passé inaperçus. Qui les aurait fait
connaître? Mais la poésie nationale en a conservé le souvenir. C'est
dans leurs chants populaires, répétés, le soir, à la veillée, avec
accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprimé leurs
souffrances et leurs espérances. Parmi le grand nombre de ces _Junatchke
pjesme_ qui parlent de leur long martyr, j'en résumerai un seul, la mort
de Tchengitch.

Aga-Tchengitch était gouverneur de l'Herzégovine. Très brave, il avait,
dit-on, tué de sa main cent Monténégrins au combat de Grahowa, en 1836;
quoiqu'il fût de sang slave, comme son nom l'indique, il traquait les
paysans avec une férocité inouïe. Le _pjesme_ le représente levant la
capitation détestée, imposée aux chrétiens comme signe de leur
servitude, le haradsch. Il s'adresse à ses satellites: «Allons, Mujo,
Hassan, Orner et Jasar, debout, mes bons dogues! A la chasse de ces
chrétiens! Nous allons les voir courir.» Mais les rayas n'ont plus rien:
ils ne peuvent payer ni le haradsch ni les sequins que Tchengitch exige
pour lui. C'est en vain qu'on les frappe, qu'on les torture, que sous
leurs yeux on déshonore leurs femmes et leurs filles, ils s'écrient: «La
faim nous presse, seigneur, notre misère est extrême. Ayez pitié! cinq
ou six jours seulement et nous rassemblerons le haradsch en mendiant.»
Tchengitch, furieux, répond: «Le haradsch! Il me faut le haradsch! Tu le
payeras!» Les rayas reprennent: «Oh! du pain, maître, en grâce! qu'au
moins une fois nous puissions manger du pain!» Les bourreaux inventent
de nouveaux tourments, mais ils ne tuent pas leurs victimes. «Prenez
garde, s'écria le gouverneur, il ne faut pas perdre le haradsch. Avec le
raya, le haradsch disparaît.» Un prisonnier monténégrin, le vieux Durak,
demande grâce pour les malheureux. Tchengitch le fait pendre. Alors le
vengeur ne tarde pas à paraître: c'est Nowitsa, le fils de Durak. Il est
mahométan; mais il se fait baptiser pour se joindre à la bande, à la
_tcheta_ monténégrine, qui va faire une incursion en Herzégovine. C'est
le soir. Tchengitch se repose de ses exécutions dans les villages. Il
fume son tchibouk, tandis que l'agneau rôtit à la broche pour le souper.
Il a fait suspendre près de lui, à un grand tilleul, les rayas qu'il a
emmenés. Pour se distraire, il a fait allumer sous leurs pieds un grand
feu de paille. Mais leurs cris, au lieu de l'amuser, l'exaspèrent. Il
rugit furieux: «Qu'on en finisse avec ces chrétiens. Prenez des
yataghans bien aiguisés, des pieux pointus et de l'huile bouillante.
Déchaînez les puissances de l'enfer. Je suis un héros! Les chants le
redisent; c'est pourquoi tous doivent mourir.» En ce moment, les coups
de feu de la tcheta monténégrine blessent et tuent le gouverneur et ses
hommes. Nowitsa se précipite sur Tchengitch mort, pour lui couper la
tête, mais Hassan lui plonge son poignard dans le cœur.

Voici maintenant les faits qui prouvent que la poésie populaire était un
reflet exact de la réalité. Le kmet devait payer au beg la moitié ou le
tiers du produit; mais il devait le livrer en argent et non plus en
nature, comme autrefois. On comprend la difficulté de convertir des
denrées agricoles en écus, dans ces villages écartés, sans route, sans
commerce et où chaque famille récolte le peu qu'il lui faut pour
subsister. Autre cause de misères, de tracasseries et d'extorsions: le
kmet ne pouvait couper le maïs, le blé, le foin ou récolter les prunes,
sans que le beg ne vînt constater sur place la part qui lui revenait.
Le beg était-il en voyage, retenu par ses plaisirs, ou refusait-il de
venir jusqu'à ce qu'il eût été satisfait à l'une ou l'autre de ses
exigences, le kmet voyait pourrir sa récolte sans recours possible.
C'était la ruine, la faim. Nul ne pouvait lui venir en aide. Si, après
que la part du beg avait été fixée, une grêle, une inondation ou tout
autre accident anéantissait le produit, en partie ou en totalité, le
kmet ne pouvait rien déduire de la redevance arrêtée. Il devait livrer
parfois plus qu'il n'avait récolté. La dîme, _desetina_, se percevait de
la même façon. Le kmet devait se soumettre à toutes les exigences de
l'agent du fisc. Comme la perception des impôts était affermée au plus
offrant, les receveurs n'avaient d'autres moyens de faire une bonne
affaire que d'extorquer le plus possible aux paysans. Il fallait, en
outre, satisfaire à la rapacité des agents subalternes. Le raya ne
pouvait s'adresser aux tribunaux; son témoignage n'était pas reçu, et,
d'ailleurs, les juges ayant obtenu leur place à prix d'argent,
décidaient en faveur de qui les payait. Le raya, vil bétail et pauvre,
ne pouvait songer à leur demander justice. Les juges principaux, les
cadis, étaient des Turcs nommés par lescheik-ul-islam et envoyés de
Constantinople; ils ne comprenaient pas la langue du pays; et les juges
adjoints, les _muselins_, nommés par le gouverneur (_vizir_), ne
recevant aucun traitement, ne vivaient que de concussions. Devant les
muselins, qui avaient la confiance des autorités, tout le monde
tremblait.

Seuls, les chefs des villages osaient parfois élever la voix pour se
plaindre. Ils se présentaient au Konak, devant le gouverneur général,
se jetaient à ses pieds, peignaient la misère des kmets et parfois
obtenaient quelque remise d'impôts; mais souvent aussi ils payaient cher
leur audace. Les begs et les malmudirs, agents du fisc, contre lesquels
les kmets avaient réclamé, lâchaient sur eux les zaptiehs. Les zaptiehs
formaient la gendarmerie. Ils étaient plus redoutés des rayas que les
janissaires d'autrefois, car ils étaient plus mal payés. Ils
parcouraient les villages, vivant à merci chez les habitants, les
rançonnant sans pitié. Les prisons étaient des caves ou des
culs-de-basse obscurs, infects et remplis d'immondices, où l'on jetaient
les malheureux, les pieds et les mains liés, sans jugement, et par
troupes, quand on craignait quelque soulèvement et qu'on voulait
terroriser les chrétiens. Du pain de maïs et de l'eau étaient tout ce
qu'ils recevaient, quand on ne les laissait pas mourir de faim. Ce que
M. Gladstone a raconté des prisons de Naples sous les Bourbons, et le
prince Krapotkine, dans la _XIXe Century_, des prisons russes, est
couleur de rose auprès de ce qu'on dit des prisons turques. Le capitaine
autrichien Gustave Thœmmel rapporte, dans son excellent livre.
_Beschreibiing des Vilajet Bosniens_ (p. 195), quelques-uns des moyens
de torture qu'employaient les agents du fisc pour faire rentrer les
impôts en retard: ils suspendaient les paysans à des arbres, au-dessus
d'un grand feu, ou les attachaient sans vêtements à des poteaux, en
plein hiver, ou bien les couvraient d'eau froide qui gelait leurs
membres raidis. Les rayas n'osaient pas se plaindre, crainte d'être
jetés en prison ou maltraités d'autre façon. Le chant de Tchengitch
n'était donc pas une fiction.

Quand la Porte envoyait en Bosnie des troupes irrégulières pour
comprimer les insurrections, le pays était mis à feu et à sang aussi
cruellement que lors des premières invasions des barbares. En 1876, les
_Bulgarian atrôcities_, qui ont inspiré à M. Gladstone ses admirables
philippiques, ont été dépassées ici dans vingt districts différents: des
villages, des bourgs ont été complètement brûlés et les habitants
massacrés. Les environs de Biatch, de Livno, de Glamotch et de Gradiska
furent transformés en déserts. Des cinquante-deux localités du district
de Gradiska, quatre seulement restèrent intactes. Les bourgs de
Pétrovacs, de Majdan, de Krupa, de Kljutch, de Kulen-Vakouf, de
Glamotch, furent incendiés à plusieurs reprises, afin que l'œuvre de
destruction fût parfaite. Les bandes ottomanes, craignant une
insurrection générale des rayas, voulaient les contenir par la terreur.
A cet effet, on tuait systématiquement ceux qu'on soupçonnait hostiles,
et leurs têtes étaient exposées dans les lieux les plus en vue, fixées
sur des pieux. Les paysans fuyaient en foule dans les bois, dans les
montagnes, en Autriche. Quand ils passaient la frontière ou traversaient
la Save, les gendarmes musulmans les abattaient à coups de fusil. Le
nombre des réfugiés, en Autriche, s'éleva, dit-on, à plus de cent mille,
et les secours qui leur furent distribués s'élevèrent à 2,122,000
florins en une année seulement, 1876.

L'enlèvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiancées, le jour
du mariage, était un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire
ce qu'écrivait à ce sujet dans la _Revue des Deux Mondes_ (15 fév. et
1er avril 1861) M. Saint-Marc Girardin, en s'appuyant sur les rapports,
des consuls anglais, _Reports of consuls on the christians in Turkey_.
Les Turcs professaient sur ce point la théorie du mariage exogame.
N'était-ce pas d'ailleurs, dans tout l'empire ottoman, le moyen habituel
de recruter le personnel féminin des harems? Ils avaient à ce sujet des
idées complètement différentes des nôtres. M. Kanitz, l'auteur des beaux
volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s'adresse à un pacha qui est
envoyé par la Porte à Widdin, pour mettre un terme aux violences dont se
plaignaient les chrétiens, et il l'interroge au sujet de l'enlèvement
des jeunes filles. Le pacha lui répond en souriant: «Je ne comprends pas
pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles, pas bien
plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, où elles meurent
de faim et travaillent comme des chevaux?»

Le Turc n'est pas méchant, et nous n'avons pas le droit de nous montrer
trop sévère quand on se rappelle comment les chrétiens ont égorgé
d'autres chrétiens, avec quelle cruauté, par exemple, les Espagnols ont
massacré par milliers les protestants aux Pays-Bas. Mais les iniquités
et les atrocités dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie
doivent nécessairement se renouveler dans toutes les provinces de la
Turquie, où les chrétiens gagnent en population et en richesse, tandis
que les musulmans diminuent en nombre et s'appauvrissent. Leur décadence
aigrit ceux-ci et les irrite; ils s'en prennent à ceux qui sont livrés à
leur merci, ce qui n'est que trop naturel. Comment retenir la puissance
qui va leur échapper? Par la terreur. Ils appliquent la théorie des
massacres de septembre 1793. Ils se sentent assiégés; ils se croient en
état de légitime défense, et aucun des motifs d'humanité qui auraient dû
arrêter, au XVIe siècle, les bourreaux chrétiens, n'existent pour eux. A
leurs yeux, les rayas ne sont que du bétail, comme le mot le dit. Mettez
à la place des Turcs des Européens, useront-ils de procédés plus doux?
Hélas! trop souvent les situations font les hommes. Il est parfaitement
inutile de prêcher le respect de la justice à des maîtres
tout-puissants, qui tremblent de voir s'élever contre eux des millions
d'infortunés, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu'il faut
faire, c'est mettre un terme à une situation funeste, qui transformerait
des anges en démons.

Voici un tableau sommaire des impôts existant en Bosnie sous le régime
turc avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intérêt, parce
que l'Autriche a dû les conserver en grande partie et aussi parce que le
même régime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l'empire
ottoman: 1° la dîme (_askar_) prélevée sur tous les produits du sol,
récoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5 à 8 millions de
francs; 2° le _verghi_, impôt de 4 par 1,000 sur la valeur de tous les
biens-fonds, maisons et terres, valeur fixée dans les registres des
tapous; impôt de 3 p. c. sur le revenu net, industriel ou commercial;
impôt de 4 p. c. sur le revenu des maisons louées: produit de ces trois
taxes, environ 2 millions de francs; 3° l'_askerabedelia_, impôt de 28
piastres (l piastre = 20 à 25 centimes) par tête de mâle adulte
chrétien, pour l'exempter du service militaire. Cet impôt remplaçait
l'ancienne capitation, le haradsch, mais il était deux fois plus lourd;
il avait produit, en 1876, 1,350,000 francs; 4° impôt sur le bétail, 2
piastres pour mouton et chèvre, 4 piastres par tête de bête à cornes de
plus d'un an: produit, en 1876, 1,168,000 francs; 5° impôt de 2 1/2 p.
c. sur la vente des chevaux et des bêtes à cornes; 6° taxes sur les
scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matières
tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc.: produit,
1,100,000 francs; 7° taxes très variées et compliquées sur le tabac, le
café, le sel: produit, 2 à 3 millions. Total des recettes du fisc,
environ 15 millions, ce qui, à répartir sur une population de 1,158,453
habitants, fait environ 13 francs par tête. C'est peu, semble-t-il. Un
Français paye huit à neuf fois plus qu'un Bosniaque. Cependant le
premier porte jusqu'à présent son fardeau assez allègrement, tandis que
le second succombait et mourait de misère. Motif de la différence: en
France, pays riche, tout se vend cher; en Bosnie, pays très pauvre, on
ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impôts étaient
très mal assis et, en outre, perçus de la façon la plus tracassière, la
plus inique, la mieux faite pour décourager le travail. C'est ainsi que
la taxe sur le tabac en diminuait la culture. Il en était de même
partout. Quand il fut introduit dans le district de Sinope, en 1876, la
production tomba brusquement de 4,500,000 à 40,000 kilogrammes. Les
impôts directs se percevaient par répartition, c'est-à-dire que chaque
village avait à payer une somme fixe qui était alors répartie entre les
habitants par les autorités locales. Nouvelle source d'iniquités; car
les puissants et les riches rejetaient la chargé sur les pauvres. Il
fallait y ajouter encore la rapacité des percepteurs subalternes qui
forçaient les contribuables à leur payer un tribut.

Le gouvernement autrichien n'a pu encore réformer ce détestable système
fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit terminé; mais il
a aboli la taxe qui frappait les chrétiens pour l'exemption du service
militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L'ordre, l'équité
qui président aujourd'hui à la perception ont déjà apporté un grand
soulagement. La dîme a cet avantage de proportionner l'impôt à la
récolte, mais il a ce vice capital d'empêcher les améliorations, puisque
le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu'une part des
bénéfices. En outre, la dîme, payable en argent, se calcule d'après le
prix moyen des denrées dans le district au moment où la récolte va être
battue, c'est-à-dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra
vendre, après la récolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impôt
foncier, fixé définitivement d'après la productivité du sol.

L'Autriche s'efforce aussi de régler la question agraire. Mais ici les
difficultés sont grandes. La première chose à faire est de déterminer
exactement les obligations de chaque tenancier à l'égard de son
propriétaire. L'administration veut les faire constater dans un document
écrit, rédigé par l'autorité locale en présence de l'aga et du kmet.
Mais l'aga se dérobe, parce qu'il compte sans doute récupérer ses
pouvoirs arbitraires quand les Autrichiens seront expulsés, et le kmet
ne veut pas se lier, parce qu'il espère toujours des réductions
ultérieures. Cependant des milliers de règlements de ce genre ont déjà
été enregistrés. La fixation de la tretina et de la dîme se fait
maintenant à une époque déterminée par l'autorité locale. Kmet et aga
sont convoqués et, s'ils ne s'accordent pas, des juges adjoints,
_medschliss_, décident. C'est l'administration et non le juge qui,
jusqu'à présent, règle tous les différends agraires. D'après ce que nous
apprend M. de Kállay dans son rapport aux délégations, les impôts
rentrent bien (novembre 1883). Les arriérés même sont payés, et il n'y a
guère de cas où il faille recourir aux moyens d'exécution. M. de Kállay
se félicite de ce que le nombre des différends agraires soit si peu
considérable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n'en existait dans
tous les pays que 451, dont 280 ont été réglés par l'intervention de
l'administration dans le courant du même mois. Le nombre de ces
différends va en diminuant rapidement: il y en a eu 6,255 en 1881, 4,070
en 1882 et seulement 3,924 en 1883. Pour l'Herzégovine, considérée à
part, le progrès est encore plus marqué: le chiffre tombe, de 1823 en
1882, à 723 en 1883. C'est peu, quand on songe qu'à la suite des
nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spéciaux ont eu à
décider près de cent mille contestations entre propriétaires et
tenanciers. Seulement, il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur
qui toute résistance aux exigences de ses maîtres attirait un
redoublement d'oppression et de mauvais traitements, est bien mal
préparé pour faire valoir ses droits. M. de Kállay a donc grande raison
de dire qu'il les recommande à la sollicitude de ses fonctionnaires.

Le règlement de toute question agraire est chose des plus délicates;
mais elle l'est surtout en Bosnie, à cause de la situation particulière
qui est faite au gouvernement autrichien. D'une part, il est obligé
d'améliorer la condition des rayas, puisque c'est l'excès de leurs maux
qui a provoqué l'occupation et qui l'a légitimée aux yeux des
signataires du traité de Berlin et de toute l'Europe. Mais, d'autre
part, en prenant possession de cette province, le gouvernement
austro-hongrois s'est engagé envers la Porte à respecter, les droits de
propriété des musulmans, et, d'ailleurs, ceux-ci constituent une
population fière, belliqueuse, qui a opposé aux troupes autrichiennes
une résistance désespérée et qui, poussée à bout, pourrait encore tenter
une insurrection ou tout au moins des résistances à main armée. Il y a
donc deux motifs de la ménager: il est impossible de les réduire
sommairement à la portion congrue, comme M. Gladstone l'a fait pour les
landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d'appliquer
ici le règlement qui a réussi en Hongrie après 1848: une part du sol
deviendrait la propriété absolue du kmet, une autre celle de l'aga, et
celui-ci recevrait une indemnité en argent, payée en partie par le kmet,
en partie par le fisc. Mais l'exécution de ce plan paraît impossible. Le
kmet n'a pas d'argent et le fisc pas davantage. L'aga se croirait
dépouillé, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la
part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent
d'autres. C'est parfait, mais cela n'améliorerait pas la condition des
rayas.

En 1881, le gouvernement a édicté un règlement pour le district de
Gacsko qui assurait de notables avantages aux krnets, et il comptait
successivement en publier de semblables pour les autres,
circonscriptions, mais: l'insurrection de 1881 y mit obstacle. Cependant
le règlement de Gacsko est resté en vigueur. D'après celui-ci, le kmet
ne doit livrer à l'aga que le quart des céréales de toute nature, dont
il peut déduire la semence, le tiers du foin des vallées et le quart du
foin des montagnes. J'ai sous les yeux une protestation très vive,
rédigée par les représentants des agas des districts de Ljubinje, Bilek,
Trebinge, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que
l'autorité ait réduit les prestations des kmets de la moitié au tiers ou
du tiers au quart. Mais leurs réclamations paraissent mal fondées de
toute façon. Le règlement organique turc du 14 sefer 1276 (1856), qu'ils
invoquent, n'impose au kmet que le paiement du tiers, _tretina_, quand
la maison et le bétail lui appartiennent, et c'est presque toujours la
cas. En outre, il est certain que c'est par une série d'usurpations que
les begs et les agas ont élevé leur part du dixième, fixée d'abord par
les conquérants eux-mêmes, au tiers et à la moitié. Le gouvernement
autrichien a les meilleures raisons poux trancher tous les cas douteux
en faveur des tenanciers; tout le lui commande: d'abord, l'équité et
l'humanité; ensuite, la mission de réparation que l'Europe lui a
confiée; enfin et surtout, l'intérêt économique. Le kmet est le
producteur de la richesse. C'est lui dont il faut stimuler l'activité en
lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu'il pourra
récolter. L'aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le
principal obstacle à toute amélioration. On ne peut, d'aucune manière,
le comparer, au propriétaire européen, qui contribue parfois à augmenter
la productivité du sol et qui donne l'exemple du progrès agricole. Les
agas n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l'agriculture.

Quoique je n'ignore pas combien il est difficile à un étranger
d'indiquer des réformes à propos d'une question aussi complexe, voici
celles qui me sont suggérées par une étude attentive des conditions
agraires dans les différents pays du globe. Tout d'abord, ne pas écouter
les impatients et éviter les changements brusques, et violents; se
garder de transformer les kmets en simples locataires, qu'on peut
évincer ou dont on peut augmenter à volonté le fermage, comme l'ont fait
malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l'Inde; au
contraire, consacrer définitivement le droit d'occupation héréditaire,
le _jus in re_, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu'en
général les agas eux-mêmes ne contestent pas; quand le cadastre sera
achevé et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation
auront été contradictoirement déterminées, transformer la dîme en un
impôt foncier et la _tretina_ en un fermage fixe et invariable, afin que
le bénéfice des améliorations profite complètement aux cultivateurs qui
les exécuteront et les engage, par conséquent, à en faire. Au
commencement, dans les mauvaises années, il faudra accorder peut-être
quelque répit aux kmets; mais le prix des denrées augmentera rapidement
par l'influence des routes et de la circulation plus active de
l'argent; la charge pesant sur les tenanciers s'allégera donc sans
cesse. Peu à peu, avec leurs économies, ils pourront racheter la rente
perpétuelle qui grève la terre qu'ils occupent et acquérir ainsi une
propriété pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux
privilèges si vivement réclamés par les tenanciers irlandais, _fixity of
tenure_ et _fixity of rent_, c'est-à-dire le droit d'occupation
perpétuelle, moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de
ces fermiers héréditaires, à qui le _Beklemregt_ en Groningue et
l'_Aforamento_ dans le nord du Portugal assurent une situation si aisée,
obtenue par une culture très soignée.

L'État peut encore venir en aide aux kmets d'une autre façon. D'après le
droit musulman, toutes les forêts et les pâturages qui y sont enclavés
apparu tiennent au souverain. On affirme aussi qu'il y a un grand nombre
de domaines, dont les begs se sont indûment emparés. L'État doit
énergiquement faire valoir ses droits: d'abord pour garantir la
conservation des bois; en second lieu, afin de pouvoir faire des
concessions de terrains à des colons étrangers et aux familles indigènes
laborieuses. Pendant son voyage de l'été 1883 en Bosnie, M. de Kállay a
pu constater que le défrichement mettait en valeur beaucoup de terrains
vagues appartenant à l'État et que la taxe payée de ce chef
s'accroissait d'une façon tout à fait extraordinaire. Symptôme
excellent, car il prouve que, dès qu'ils auront la sécurité, les paysans
étendront leurs cultures. De cette façon, la population et la richesse
s'accroîtront rapidement.

Le gouvernement peut aussi exercer une action très utile au moyen des
vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre; mais il est urgent de les
soumettre à un contrôle rigoureux, comme la Porte a essayé de le faire à
différentes reprises. Tout d'abord, les prélévations indues des
administrateurs doivent être sévèrement réprimées; puis les revenus
destinés à des œuvres utiles: écoles, bains, fontaines, _etc._,
soigneusement appliqués à leur destination; ceux qui allaient à des
mosquées devenues inutiles seraient employés désormais à développer
l'instruction publique. Il faudrait aussi accorder immédiatement aux
kmets occupant des terres des vakoufs, la fixité de la tenure et du
fermage et en même temps des bâtiments d'exploitation convenables et de
bons instruments aratoires, afin que ces exploitations servent de
modèles à celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des
charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnées, et
les a mises à la disposition de certaines exploitations. De divers
côtés, des sociétés d'agriculture se sont constituées pour patronner les
méthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont
appliqué ici des systèmes de culture perfectionnés qui trouvent déjà des
imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica,
Travnik et Livno. Dans la vallée de la Verbas, aux environs de
Banjaluka, on aperçoit même des prairies irriguées.



CHAPITRE V.

LA BOSNIE.--LES SOURCES DE RICHESSE, LES HABITANTS ET LES PROGRÈS
RÉCENTS.


La Bosnie est la plus belle province de la péninsule balkanique. Elle
rappelle la Styrie, pays d'alpes et de forêts. Voyez la carte: partout
des chaînes de montagnes et des vallées. Parallèlement aux Alpes
dinariques, qui séparent ici le bassin du Danube de celui de la
Méditerranée, elles courent assez régulièrement du sud au nord, formant
les bassins des quatre rivières qui se jettent dans la Save et qui sont,
en allant de l'ouest vers l'est: l'Unna, la Verbas, la Bosna et la
Drina. Mais ces chaînes se ramifient en une grande quantité de
contreforts latéraux, et, au-delà de Sarajewo, les soulèvements
s'entremêlent en des massifs inextricables, que dominent les sommets
abrupts du Domitor, à une altitude de 8,200 pieds et ceux du Kom à
8,500. Il n'y a de grandes plaines que dans la Posavina, le long de la
Save, du côté de la Serbie. Partout ailleurs, c'est une succession de
vallées où coulent des rivières et des ruisseaux et que couronnent des
hauteurs boisées. Le pays ne se prête donc pas à la grande culture des
céréales, comme la Slavonie et la Hongrie; mais on pourrait y imiter
l'économie rurale de la Suisse et du Tyrol, en élevant de nombreux
troupeaux, ce qui vaut mieux que de faire du blé, par ce temps de
concurrence américaine.

Sur les 5,410,200 hectares de la Bosnie-Herzégovine, 871,700 sont
occupés par des rochers stériles comme le _Karst_, 1,811,300 par des
terres labourables, et 2,727,200 par des forêts. Beaucoup de ces forêts
sont absolument vierges, faute de routes pour y arriver. Les plantes
grimpantes, qui s'enlacent autour des chênes et des hêtres, y forment
des fourrés impénétrables, où l'on ne peut s'avancer, comme au Brésil,
que la hache à la main. On n'en voit pas près des lieux habités, parce
que les habitants coupent pour leur usage les bois qui sont à leur
portée et que les Turcs, afin d'éviter les surprises, ont
systématiquement détruit et brûlé toutes les forêts aux alentours des
villes et des bourgs. Mais ce qui en reste constitue une richesse
énorme; seulement elle n'est pas réalisable. Derrière Sarajewo, jusqu'à
Albane et Mitrovitza, s'étendent, dans les hautes montagnes, de
magnifiques massifs de résineux. C'est de là que Venise a tiré des bois
de construction pour ses flottes pendant des siècles. Les gardes
forestiers ont calculé que, sur les 1,667,500 hectares de bois feuillus
et sur les 1,059,700 hectares de résineux, il y avait environ
138,971,000 mètres cubes, dont 24,946,000 de bois de construction et
114,025,000 de bois à brûler. Il serait désolant de vendre maintenant,
car les prix qu'on obtiendrait sont dérisoires: de 2 à 5 francs le stère
de sapin et 3 à 7 francs pour le chêne, selon la situation. Dans les
régions qui avoisinent la Save, on exporte des douves, de 700,000 à
900,000 pièces par an. Le revenu que le fisc tire de ces immenses
étendues boisées, plus étendues que toute la Belgique, est presque
partout insignifiant. 116,007 florins en 1880, 200,000 pour 1884. C'est
une réserve qu'il faut soigneusement conserver pour l'avenir. Ces bois
abritent beaucoup de gibier: des cerfs, des chevreuils, des linx, même
des loups et des ours. Ils donnent naissance, dans les mille vallées qui
découpent le pays, à une quantité de ruisseaux où abondent les truites
et les écrevisses, et à une masse de sources, plus de 8,000, prétend-on.
Là où cessent les arbres, commencent les pâturages, de sorte que la
Bosnie est toute verdoyante, sauf les arêtes des hautes montagnes.

L'Herzégovine présente un aspect entièrement différent. La surface du
sol est couverte de grands blocs de calcaire blanchâtre, jetés au
hasard, comme les ruines de monuments cyclopéens. L'eau y manque presque
partout: pas de sources; les rivières sortent toutes formées de grottes,
donnent naissance, l'hiver, à des lacs dans des vallées sans issue, puis
disparaissent de nouveau sous terre. Les Allemands les appellent très
bien _Höhlen-Flüsse_, des rivières de caverne. Telles sont la
Jasenitcha, la Buna, la Kerka, la Cettigna et l'Ombla. Rien n'est plus
extraordinaire. Dans les dépressions se trouve la terre végétale qui
nourrit les habitants. Les maisons, en Bosnie, toutes en bois, sont ici
en grosses pierres de l'aspect le plus sauvage. Les arbres manquent
presque complètement. Le climat est déjà celui de la Dalmatie. Comme il
appartient au bassin de la Méditerranée, le pays est sous l'influence du
sirocco et des longues sécheresses de l'été. La vigne et le tabac
donnent d'excellents produits. L'olivier apparaît et l'oranger lui-même
se voit vers les bouches de la Narenta. On cultive le riz dans la vallée
marécageuse de la Trebisatch, aux environs de Ljubuska. En Bosnie, au
contraire, région élevée qui penche vers le nord, le climat est rude: il
gèle fort et longtemps à Sarajewo, et la neige y persiste pendant six
semaines ou deux mois.

L'agriculture, en Bosnie, est une des plus primitives de toute l'Europe.
Elle n'applique qu'exceptionnellement l'assolement triennal connu des
Germains au temps de Charlemagne, et même, dit-on, dès l'époque de
Tacite. Généralement, la terre restée en friche est retournée ou plutôt
déchirée par une charrue informe. Sur les sillons frais, la semence de
maïs est jetée, puis légèrement enterrée, au moyen d'une claie de
branchages qui sert de herse. Les champs sont binés une ou deux fois
entre les plants. Après la récolte, on met un second ou un troisième
maïs, parfois du blé ou de l'avoine, jusqu'à ce que le sol soit
entièrement épuisé. Il est alors abandonné; il se couvre de fougères et
de plantes sauvages où paît le bétail, en attendant que revienne la
charrue, après un repos de cinq à dix années. Nul engrais, car les
animaux domestiques n'ont très souvent aucun abri; ils vaguent dans les
friches ou dans les cours. Aussi le produit est relativement minime: 100
millions de kilogrammes de maïs, 49 millions de kilogrammes de froment,
38 millions de kilogrammes d'orge, 40 millions de kilogrammes d'avoine,
40 millions de kilogrammes de fèves. La fève est un article important de
l'alimentation, car on en mange les jours de jeûne et de carême, et il
y en a cent quatre-vingts pour les orthodoxes et cent cinq pour les
catholiques. On récolte aussi du seigle, du millet, de l'épeautre, du
sarrasin, des haricots, du sorgho, des pommes de terre, des navets, du
colza. Le produit total des grains divers s'élève à 500 millions de
kilogrammes.

Voici des faits qui prouvent l'état déplorablement arriéré de
l'agriculture. Ce pays, qui serait si favorable, sous tous les rapports,
à la production de l'avoine, ne peut en fournir assez pour les besoins
de la cavalerie; on en importe de Hongrie et elle se paye, à Sarajewo,
le prix excessif de 20 à 21 francs les 100 kilogrammes. Le froment est
de mauvaise qualité et cher. Ce sont les moulins hongrois qui
fournissent la farine que l'on consomme dans la capitale. Elle y arrive
par chemin de fer, à meilleur marché que la farine du pays, qui, à
défaut de routes, doit être transportée à dos de cheval. Une maison
hongroise a voulu établir un grand moulin à vapeur à Sarajewo, mais il
était impossible de l'approvisionner suffisamment. L'un des principaux
produits, et celui qui s'exporte le plus facilement, ce sont les prunes
séchées. Les années de bonne récolte, on en exporte 60,000 tonnes, et
elles vont jusqu'en Amérique. On en fait une eau-de-vie assez agréable,
appelée _rakia_. Le produit des pruniers est ce qui donne de l'argent
comptant au kmet. On cultive aussi l'oignon et l'ail. L'ail est
considéré comme un préservatif contre les maladies, contre les mauvais
sorts, et même contre les vampires. On récolte un peu de vin près de
Banjaluka et dans la vallée de la Narenta, mais presque personne n'en
boit. Les chrétiens s'abstiennent, faute d'argent, et les musulmans
pour obéir au Koran. L'ivrognerie est très rare; les Bosniaques sont
surtout buveurs d'eau. L'Herzégovine produit un tabac excellent. Le
monopole a été introduit après l'occupation; mais il a stimulé la
culture, parce que le fisc donne un bon prix. On estime qu'un hectare
livre, en Herzégovine, jusqu'à 3,000 kilogrammes de tabac, d'une valeur
de plus de 4,000 francs, et en Bosnie seulement 636 kilogrammes, valant
300 à 400 francs. Le fisc accorde des licences à ceux qui cultivent pour
leur consommation personnelle: il en a été délivré 9,586 en 1880.

Le bétail est la principale richesse du pays; mais il est misérable. Les
vaches sont très petites et ne donnent presque pas de lait. On fait des
fromages de qualité inférieure surtout avec du lait de chèvre, et très
peu de beurre. Les chevaux sont petits et mal faits; ils sont employés
uniquement comme bêtes de somme, car ils sont trop faibles pour tirer la
charrue, et les charrettes ne sont pas en usage; mais ils gravissent et
descendent les sentiers des montagnes comme des chèvres. Ils sont très
mal nourris; la plupart du temps, ils doivent chercher eux-mêmes de quoi
subsister dans les pâturages, dans les forêts ou le long des chemins.
Quelques begs ont encore parfois des bêtes d'une belle allure, qui
descendent des chevaux arabes venus dans le pays avec la conquête
ottomane. Elles portent fièrement une charmante tête, sur un cou ramassé
et replié à la façon des cygnes; mais elles n'ont pas de taille. Le
nombre des chevaux est considérable, parce que tous les transports
s'effectuent sur leurs dos. On en voit arriver ainsi, sous la conduite
d'un _kividchi_, de longues files, attachés à la queue les uns des
autres: ils apportent en ville des vivres, du bois de chauffage et de
construction, des pierres à bâtir. Chaque exploitation possède au moins
une couple de chevaux. Le gouvernement commence à s'occuper de
l'amélioration de la race chevaline. Il a envoyé (1884) à Mostar cinq
étalons de la race de Lipitça; toute la population a été les recevoir,
drapeau et musique en tête, et la municipalité fournira les écuries;
Nevesinje et Konjiça offrent d'en faire autant, et cette année même
(1885), on a établi des haras dans diverses parties du pays, afin de
donner de la taille à la race indigène. La Bosnie pourrait facilement
fournir des chevaux à l'Italie et à tout le littoral de l'Adriatique. On
élève des porcs presque à l'état sauvage, dans les bois de chênes. Avec
leurs hautes pattes et leur aspect de sanglier, ils galopent comme des
lévriers. Si on introduisait, les races anglaises, qu'on engraisserait
avec du maïs, on ferait concurrence au porc de Chicago. Les moutons,
sont nombreux, c'est la viande préférée du musulman; mais la laine est
très grossière; elle sert à confectionner les étoffes et les tapis que
les femmes tissent, au sein de chaque famille. Chacun a des chèvres;
elles sont le fléau des forêts, parce que les bergers quittent les
plaines pour tout l'été et emmènent les troupeaux sur les hauteurs, dans
les pâturages et dans les bois des montagnes. Dans chaque maison, on
trouve de la volaille et des œufs qui, avec une sauce aigre et de
l'ail, sont un des mets préférés des Bosniaques. Ils ont souvent des
ruches; 118,148 ont été recensées. Le miel remplace le sucre, et la cire
sert à fabriquer les cierges, qui jouent un si grand rôle dans les
cérémonies du culte orthodoxe.

La statistique officielle de 1879 donne les nombres suivants pour les
animaux domestiques en Bosnie-Herzégovine: chevaux, 158,034; mulets,
3,134; bêtes à cornes, 762,077; moutons, 839,988; porcs, 430,354. Si
nous comptons 10 moutons et 4 porcs pour une tête de gros bétail, nous
obtenons un total de 1,114,796, ce qui, pour une population de 1,158,453
habitants, fait presque 100 têtes de gros bétail par 100 habitants.
C'est une proportion extrêmement élevée, puisqu'en France, le chiffre
équivalent n'est que 49; dans la Grande-Bretagne, 45; en Belgique, 36;
en Hongrie, 68; en Russie, 64. Dans tous les pays où la population est
peu dense, comme en Australie, aux États-Unis et comme jadis chez les
Germains, les espaces inoccupés entretiennent beaucoup d'animaux
domestiques et, par conséquent, les hommes peuvent se procurer
facilement de la viande. Quoique la Bosnie exporte des bêtes de
boucherie en Dalmatie, pour les villes du littoral, le Bosniaque mange
beaucoup plus de viande que le cultivateur chez nous. César dit des
Germains: _Carne et lacte vivunt_. Si l'on considère le chiffre du
bétail relativement à l'étendue du pays, on obtient, au contraire, une
proportion très peu favorable: 22 têtes de bétail par 100 hectares en
Bosnie, 40 en France, 51 en Angleterre, 61 en Belgique. La production
totale que livre le sol dans la Bosnie-Herzégovine est très minime, car
elle n'entretient que 22 habitants par 100 hectares, alors qu'il y en a
en Belgique 187, en Angleterre 111, en France 70. Il faut aller en
Russie pour trouver seulement 15 habitants sur la même étendue, et le
nord de l'empire russe a un climat et un sol détestables. Le salaire du
journalier est, à la campagne, de 70 centimes à 2 francs, suivant la
saison et la situation, dans les villes de 1 fr. 10 c. à 2 fr. 10 c.

C'est surtout à favoriser les progrès de l'agriculture que le
gouvernement doit viser. Les maîtres d'école à qui l'on donnerait des
notions d'économie rurale pourraient en ceci rendre de grands service.
Ce qui aurait un effet plus immédiat serait d'établir dans chaque
district, sur les terres de l'État, des colons venus des provinces
autrichiennes où la culture est bien entendue. Pour ouvrir les yeux aux
paysans, rien ne vaut l'exemple. Ah si les pauvres _contadini_ italiens
qui meurent de faim et de _pellagra_, de l'autre côté de l'Adriatique,
pouvaient être transportés ici, comme leur travail serait bien
récompensé! Comme ils se créeraient facilement un petit _podere_ qui
leur donnerait l'aisance et la sécurité! En tout cas, faites des
propriétaires indépendants et libres, et la Bosnie deviendra, comme la
Styrie, la Suisse et le Tyrol, l'une des plus charmantes régions de
notre continent.

--Dans toutes les villes de garnison de l'Autriche-Hongrie, on rencontre
un casino militaire; institution excellente, assez semblable aux clubs
de Londres. Les officiers y trouvent un cabinet de lecture, un
restaurant soigné et à bon marché, un café, une salle de concert et un
lieu de rendez-vous. L'esprit de corps s'y développe, et l'esprit de
conduite y est maintenu par la surveillance réciproque. Le casino de
Sarajewo occupe un grand bâtiment nouvellement construit, d'un style
simple, mais noble. Devant la façade, dans un petit square, des arbustes
poussent au milieu de pierres tombales d'un cimetière turc que l'on a
respecté, et de l'autre côté s'étend un grand jardin dont les
plantations vont jusqu'à la jolie rivière qui traverse la ville, la
Miljaschka. C'est un endroit charmant pour venir se reposer sous de
frais ombrages. M. Scheimpflug m'amène dîner au casino. J'y rencontre
beaucoup de jeunes fonctionnaires civils, entre autres le chef de la
police, M. Kutchera, qui doit viser mon passeport. La plupart sont des
Slaves: Croates, Slovènes, Tchèques et Polonais. C'est un grand avantage
pour l'Autriche de trouver ainsi chez elle toute une pépinière
d'employés de même race et plus ou moins de même langue que celles des
pays à assimiler. Bon dîner, avec cette excellente bière viennoise qu'on
brasse déjà ici. Comme l'empire de Gambrinus, le dieu de la cervoise,
s'est étendu depuis trente ans! Jadis, on ne buvait guère de bière dans
aucun pays au sud de la Seine ni même à Paris. Aujourd'hui, le bock
règne en souverain dans toutes les villes françaises, en Espagne, en
Italie, et voilà qu'il va conquérir la péninsule des Balkans. Faut-il
encore en ceci saluer le progrès? J'en doute. La bière est une boisson
lourde et inférieure au vin; elle se boit longuement, lentement, servant
de prétexte aux conversations prolongées, aux nombreux cigares et aux
veillées oisives.

L'après-midi, magnifique promenade à la vieille citadelle, qui, située
sur un rocher élevé, domine la ville du côté du sud; nous allons d'abord
saluer des ulémas qui enseignent l'arabe à M. Scheimpflug. Nous y
rencontrons un des begs les plus riches du pays, M. Capetanovitch. Il
porte des habits européens qui lui vont très mal. Quel contraste avec
les ulémas, qui ont conservé le costume turc et qui ont les allures
calmes et nobles d'un prince d'Orient! Ces musulmans qui veulent
«s'européaniser» se perdent; ils ne prennent guère à l'Occident que ses
vices. Mahmoud a inauguré l'ère des réformes, l'Europe a applaudi; les
résultats prouvent qu'il n'a fait que hâter la décadence.

La route que nous suivons longe la Miljaschka. Sur ses bords se
succèdent des cafés turcs, avec des balcons qui s'avancent, parmi les
saules, au-dessus des eaux claires de la rivière, bruissant sur les
cailloux. De nombreux musulmans y fument le tchibouk, en jouissant de la
vue du paysage et de la fraîcheur qu'apporte le torrent. Dans l'ancienne
citadelle, qui remonte à l'époque de la conquête, on a construit une
grande caserne moderne, badigeonnée en jaune, qui offense le regard.
Mais quand on se retourne pour contempler Sarajewo, on comprend toutes
les hyperboles des qualifications admiratives que les Bosniaques
prodiguent à leur capitale. La Miljaschka, qui sort des montagnes
voisines de la sauvage Romania-Planina, divise la ville en deux parties
que relient huit ponts; deux sont en pierre, détail à signaler dans un
pays où les travaux permanents sont si rares. De hauts peupliers et de
curieuses maisons turques tout en bois bordent la petite rivière.
Au-dessus des toits noirs, s'élèvent les dômes et surtout les minarets
des nombreuses mosquées qui s'éparpillent jusque sur les collines
voisines. Celles-ci sont couvertes d'habitations de begs et d'agas;
peintes en couleurs vives, elles se détachent sur la verdure épaisse des
jardins qui les entourent. Vers le nord, la vallée, toujours encadrée de
collines verdoyantes, s'élargit à l'endroit où la Miljaschka se jette
dans la Bosna, qui sort toute formée d'une caverne, à une lieue d'ici.
Cette vue d'ensemble est très belle.

Derrière la citadelle, vers l'est, s'ouvre une gorge sauvage. Pas un
arbre, pas une habitation; quelques broussailles couvrent les parois
abruptes: c'est un désert farouche, et nous sommes à un kilomètre de la
capitale! Voilà ce que produit le défaut de sécurité. Près de la porte
de la citadelle, je visite un moulin à farine d'une construction très
originale et tout à fait primitive. J'en ai vu beaucoup en Bosnie, mais
nulle part ailleurs; on pourrait les imiter chez nous, parce qu'ils
tirent parti d'un très petit filet d'eau. L'arbre de couche où sont
fixées les palettes est placé perpendiculairement, et le filet d'eau,
amené d'une hauteur de trois mètres environ, à travers un fût de chêne
perforé, frappe les palettes à droite de l'essieu qu'il fait mouvoir
très rapidement. Immédiatement au-dessus, dans une chambrette en bois,
tournent les deux meules superposées, semblables à celles qu'on a
trouvées à Pompéi. La meule supérieure est mise en mouvement directement
par l'arbre de couche. Rien de plus simple: ni engrenage, ni
transmission. N'est-ce pas sous cette forme que le moulin à eau fut
introduit d'Asie en Occident, vers la fin de la république romaine?

Nous rentrons à Sarajewo par la route qui, vers le sud, conduit à
Vichegrad et à Novi-Bazar. Un pont de pierre, qu'on dit romain, et
d'une magnifique allure, franchit la Miljaschka, qui coule torrentueuse
entre de hauts rochers rougeâtres. Je pense à tout le sang versé ici,
depuis la chute de l'empire romain, et qui suffirait pour teindre en
rouge le pays tout entier. Un grand troupeau, de moutons et de chèvres
rentre en ville, soulevant au soleil couchant des nuages de poussière
dorée. Ce sont ces animaux plutôt que les vaches qui fournissent le
lait.

Je finis ma soirée au casino militaire. Un grand banquet réunit les
officiers aux sons d'une excellente musique de régiment. De nombreux
toasts annoncés par des fanfares sont prononcés. L'armée autrichienne,
comme jadis les légions romaines de vétérans, est un agent de
civilisation, en Bosnie. Au cabinet de lecture, je remarque deux
journaux publiés à Sarajevo. L'un a pour titre: _Bosanska
Herçegowaskc-Novine_, c'est la feuille officielle; l'autre, _Sarajewski
List_. Ceci est toute une résolution. Dans le vilayet turc, le papier et
l'impression étaient chose presque inconnue, et voilà maintenant le
journal qui apporte dans toutes les demeures la connaissance des faits
de l'intérieur et de l'extérieur, et qui rattache la Bosnie aux autres
pays slaves. La publicité et le contrôle créant une opinion publique,
même sous la surveillance de l'autorité militaire, pas de changement
plus considérable, surtout pour l'avenir.

--Le lendemain, je suis admis à visiter les bureaux du cadastre que
dirige le major Knobloch. J'examine les cartes où sont indiquées
exactement la forme et l'étendue des parcelles et leur affectation
nettement indiquée au moyen de teintes diverses, terres labourables,
prés ou bois. L'exécution est très soignée. Rien n'est plus
extraordinaire; que les cartes reproduisant la région du Karst en
Herzégovine. Au milieu de l'étendue stérile, sont parsemées au hasard;
des oasis microscopiques de quelques ares; qui ont les contours les plus
bizarres. Ce sont des dépressions de terre végétale où s'exerce la
culture dans cette contrée affreusement déshéritée. Le cadastre avec ses
planches et le tableau des propriétaires et des relations agraires, aura
été achevé en sept ans, de 1880 à 1886, avec une dépense relativement
minime qui ne dépassera pas 7 millions de francs (2,854,063 florins)!
Ceci n'est rien moins qu'un prodige dû à l'activité des officiers du
génie. En France et en Belgique, où l'on réclame une revision
cadastrale, afin de mieux répartir l'impôt foncier, on prétend que c'est
une œuvre qui exigerait vingt ans de travail. L'arpentage s'est fait
ici sous la direction supérieure de l'Institut géographique militaire et
sur la base de la Triangulation complète du pays. Des officiers et des
ingénieurs ont levé le plan parcellaire des propriétés dans chaque
commune; et l'estimation de la valeur cadastrale s'est faite par des
taxateurs spéciaux qu'a contrôlés une commission centrale.

Tant que la Bosnie a appartenu à la Turquie; elle est restée _terra
incognita_ bien plus complètement que les hauteurs de l'Himalaya ou même
du Pamir. Maintenant elle est connue dans tous ses détails: orographie,
géologie, constitution et répartition de la propriété, régime agraire,
population, races, cultes, occupations. Qui aura parcouru une
publication officielle intitulée: _Ortschafts-und
Bevolkerungs-Statistik_ _von Bosnien und der Herzegowina_, connaîtra ce
pays-ci mieux que le sien. J'en extrais quelques chiffres très curieux.
En 1879, les 1,158,453 habitants vivaient dans 43 villes, 31
_marktflecken_ (localités où se tiennent des marchés), 5,054 villages et
190,062 maisons. On voit que la population rurale est dispersée dans un
nombre considérable de hameaux, n'ayant en moyenne que 231 habitants.
Six personnes par maison est un chiffre élevé, qui s'explique par le
nombre assez grand des familles patriarcales. Le sexe masculin est
remarquablement plus nombreux que le sexe féminin: 615,312 d'une part,
et seulement 543,121 de l'autre, proportion peu favorable à la
polygamie, qui, comme je l'ai dit, n'existe que chez les fonctionnaire
turcs et nullement chez les musulmans indigènes. A Saint-Pétersbourg, au
contraire, il y a 121 femmes pour 100 hommes. Voici un aperçu des
professions: 95,490 capitalistes et propriétaires fonciers, dont un
certain nombre cultivent eux-mêmes; 84,942 cultivateurs-fermiers; 54,775
manœuvres et ouvriers de toute espèce; 10,929 marchands, boutiquiers,
industriels; 1,082 ecclésiastiques; 678 employés; 257 instituteurs et
professeurs, et 94 médecins. Ce qui peint au vif la situation du pays,
c'est l'effectif si étonnamment réduit de l'état-major des fonctions
libérales. Malgré de récents progrès, combien peu il se fait pour les
besoins intellectuels et moraux! Un seul maître enseignant pour 4,506
personnes. Évidemment, pas un médecin dans les villages et même dans les
bourgs. Le musulman se résigne, le raya est pauvre, et tous demandent
des remèdes aux exorcismes, aux plantes et à des recettes de sorcière.

D'ordinaire, dans les pays primitifs, il y a beaucoup de prêtres; ici,
il n'y en a qu'un par 1,000 âmes, ce qui n'est guère. Les fonctionnaires
ont beaucoup augmenté, et c'était une nécessité. Ils représentent la
civilisation, car c'est bien ici qu'on peut considérer l'État comme un
instrument de progrès. Pas un seul avocat. Les Turcs les détestent,
parce que le Koran condamne ceux qui «interviennent dans les affaires
d'autrui avec subtilité et ruse, et tout individu de cette espèce doit
être banni de la bonne société». Sous le rapport des cultes, la
population se divise en 496,761 chrétiens du rite oriental, 209,391 du
rite catholique, 448,613 mahométans et 3,420 juifs. L'armée d'occupation
compte de 25,000 à 30,000 soldats, et la gendarmerie environ 2,500
hommes.

Voulez-vous savoir ce qu'on consomme ici de sucre et de café? La
statistique nous l'apprend: 1 kilogramme de l'un, et 1/2 kilogramme de
l'autre, par tête. C'est très peu. Le chiffre correspondant est pour le
café de 7 kilogrammes en Hollande, de 4.25 en Belgique, 4 aux
États-Unis, 3 en Suisse, 2.50 en Allemagne, 1.50 en France; pour le
sucre, en Angleterre, 30 kilogrammes, aux États-Unis 20, en France 13,
en Hollande 11, en Allemagne, en Suisse, en Belgique 8, en
Autriche-Hongrie 5.5. Mais il faut se rappeler que les musulmans, les
juifs et quelques commerçants du rite oriental ont seuls assez d'aisance
pour se permettre ces consommations de luxe.

--M. Scheimpflug me présente à l'archevêque catholique, Mgr Stadler. Je
lui communique les «lettres-patentes», c'est-à-dire ouvertes, _litterœ
patentes_, que l'évêque Strossmayer m'avait données pour tous les
ecclésiastiques de la Péninsule[10], et il nous retient à dîner. La
mission que ce prélat peut remplir est importante; celle qu'on lui
attribue l'est plus encore; car on prétend qu'il est envoyé ici
spécialement pour ramener les chrétiens du rite oriental dans le giron
de l'Église romaine. Sa position est des plus délicates; sa nomination
n'a pas satisfait même tous les catholiques. C'est aux prêtres de
l'ordre des franciscains qu'on doit le maintien de l'Église catholique
dans ces régions, malgré quatre siècles de compression et de
persécution. C'est à eux manifestement que revenait l'autorité. Les
premiers au combat, ils devaient être les premiers à l'honneur.
L'influence de Pesth les a écartés, parce qu'ils étaient soupçonnés de
partager trop ardemment les idées slavophiles de Diakovo. Pour le même
motif, on n'a pas voulu nommer Strossmayer, qui, cependant, porte encore
le titre, attaché à son diocèse depuis des siècles, d'évêque de Bosnie,
_Episcopus Bosniensis_.

[Note 10: Comme elles pourront peut-être à l'avenir m'ouvrir plus
d'une porte où l'économiste trouvera à s'instruire, je demande la
permission de les transcrire: «Litteræ patentes quibus illustrissimum
et doctissimum virum, œconomicarum disciplinarum egregium in Belgio
professorem, Emilium Laveleye, omnibus ad quos eumdem venire contigerit,
impendissime iterum iterumque commendamus, omne charitatis et
benevolentiæ officium ei exhibitum considerantes quasi nobismet ipsis
exhibitum fuisset. Datum Diakovo, 28e mays 1883.--Josephus Georgius
Strossmayer, Episcopus Bosniensis et Syrmiensis.»]

Mgr Stadler est le protégé de l'évêque d'Agram; il est comme lui,
dit-on, magyarophile, _magyarischgesinnt_. Une discussion récente montre
à quel point les rivalités religieuses divisent ici les esprits. Une
société, appelée _Patriotischer Hülfsverein für Bosnien_, s'était
formée en Autriche pour soutenir, par des subsides, des œuvres
catholiques à Sarajewo. Ému de ce fait, le métropolitain du rite
oriental a accusé l'archevêque Stadler de vouloir lui enlever des
fidèles par des moyens répréhensibles. Ce dernier a répondu très
vertement. Il a fallu que le représentant du souverain, M. de Kállay,
fit entendre son _Quos ego_ pour rétablir, sinon la paix, du moins le
silence. Il déclara en même temps que toutes les confessions pouvaient
compter sur un appui égal de la part du gouvernement. Comme preuve, en
effet, de cette impartiale bienveillance, on peut citer les faits
suivants. Le gouvernement a fait bâtir, à Keljewo, près de Sarajewo, un
grand séminaire pour les orthodoxes, où, chaque année, sont reçus douze
jeunes lévites complètement entretenus aux frais de l'État. Il a adjoint
au métropolitain un consistoire de quatre membres rétribués par l'État,
et il pourvoit à l'entretien et à la reconstruction de leurs églises.
Différents faits qui sont venus à ma connaissance me font croire qu'en
effet l'occupation ne favorise pas la propagande catholique. Les
Hongrois, à qui l'intolérance religieuse a fait tant de mal, seront
moins disposés que Vienne à écouter des suggestions de
l'ultramontanisme. Les catholiques ont, à Travnik, un séminaire avec
huit classes d'enseignement moyen et quatre années de théologie[11].

[Note 11: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er juin,
l'étude de M. Gabriel Charmes.]

Pour un archevêque qui a sous lui deux évêques suffragants, Mgr Stadler
paraît bien peu âgé: quarante ans à peine. Il est gai, aimable, très
spirituel, et leste en ses mouvements comme un jeune homme. Il nous
fait l'historique de la maison qu'il occupe, et son récit est
instructif. Cette maison, très solidement construite en pierres, devait
servir de magasin. Un juif l'avait achetée. Quand le gouvernement
chercha une habitation pour le nouvel archevêque, le juif la lui offrit
à un prix avantageux. Le gouvernement préféra la louer pour six ans,
mais il fut entraîné à y faire pour 12,000 francs de dépenses qui
retourneront au propriétaire; lequel demandera maintenant un loyer ou un
prix de vente double ou triple, tout ayant considérablement augmenté de
valeur à Sarajewo depuis l'occupation. C'est le contraste habituel:
imprévoyance des gouvernants; prévoyance des israélites; récriminations
contre les sémites. Pourquoi? Parce qu'ils sont plus intelligents que
les autres. L'archevêque me cite de nombreux faits qui mettent en relief
cette aptitude spéciale des juifs. Ils ont eu confiance dans
l'administration autrichienne et en ont prévu les conséquences
favorables. Après les rudes, combats qui ont précédé l'entrée des
troupes impériales à Sarajewo, le désarroi général et la fuite de
beaucoup de musulmans firent tomber les immeubles à vil prix. Avec leur
flair habituel, qui prouve la rectitude et la force du raisonnement, les
juifs sont venus, ont acheté, et, en trois ou quatre ans, ils ont triplé
leurs placements. Quand on songe à l'avenir réservé à Sarajewo, on peut
sans crainte prédire un accroissement de valeur considérable pour toutes
les propriétés foncières dans la ville et dans ses environs.

Les appartements occupés par le prélat sont au premier. La porte qui y
donne accès est en tôle de fer très épaisse, et les fenêtres du
rez-de-chaussée sont défendues par de solides barreaux: c'est un vrai
fortin. Précaution bien naturelle dans un pays où les insurrections
musulmanes ont été si fréquentes et si meurtrières. Les begs n'osent
remuer maintenant, mais, le cas échéant, comme ils égorgeraient
volontiers les Autrichiens et surtout les évêques étrangers!
L'ameublement des salons et de la salle à manger est extrêmement simple:
_Ne quid nimis_; mais la chère est bonne et le vin hongrois chaud et
parfumé. Mgr Stadler prétend qu'il existe encore un certain nombre de
bogomiles ou albigeois qui, ne s'étant pas convertis à l'islamisme comme
les autres, ont conservé leurs doctrines secrètement ou dans les
villages écartés: «Tandis que le métropolitain du rite grec, ajoute
t-il, me reproche d'acheter des prosélytes, ailleurs on m'accuse de
tiédeur et d'apathie. On ne comprend pas les difficultés que rencontre
ici la propagande, je ne dirai pas, parmi les musulmans, qui s'y
montrent complètement réfractaires, mais même auprès des fidèles du rite
oriental. Leur culte se confond intimement en eux avec leur race. Leur
parlez-vous de la supériorité du catholicisme, ils vous répondent: «Je
suis un Serbe.» Serbes ils sont, en effet, de langue et de sang. Leur
proposer, d'abandonner leur confession, c'est leur demander de renoncer
à leur nationalité. Au XIIIe et au XIVe siècle, on voit les magnats
bosniaques se faire successivement bogomiles, grecs et catholiques.
Aujourd'hui, chacun est barricadé dans son rite, et les conversions
seront très rares.»

L'après-midi, Mgr Stadler nous conduit aux établissements des sœurs,
qui ont éveillé à un si haut degré les susceptibilités des autres
cultes. Elles ont fondé une école d'enseignement moyen pour filles à
Sarajewo, en plein quartier musulman. L'argent ne leur manque pas, car
elles ont construit un solide bâtiment en pierres, avec de nombreuses
classes, et de vastes dortoirs au second en vue de l'avenir. Un grand
jardin fournit les légumes et offre un bon emplacement pour les
récréations. Les sœurs ont une cinquantaine d'élèves appartenant aux
diverses nationalités et aux différents cultes. On y remarque des
Hongroises d'une beauté rare, des juives espagnoles aux yeux noirs et
profonds, des Tchèques, des Polonaises et des Allemandes des diverses
parties de l'empire. Les fonctionnaires et les indigènes qui veulent
donner à leurs filles une instruction supérieure au-degré primaire ne
peuvent les placer qu'ici. L'archevêque nous engage ensuite à faire avec
lui une ravissante promenade à pied pour voir, à une lieue de Sarajewo,
une ferme que les sœurs s'occupent à mettre en valeur. C'est un
_tchifflik_ acheté à un musulman. Il mesure une vingtaine d'hectares. Au
milieu du verger à prunes, l'ancienne habitation, avec le haremlik et le
selamlik, a été respectée, mais à côté a été bâti un joli chalet, avec
d'excellentes écuries où sont déjà établies des vaches suisses qui
donneront du lait et du beurre au couvent. La terre est bien sarclée,
les chemins tracés, les fossés creusés, l'eau amenée d'une hauteur
voisine pour les irrigations: c'est une transformation complète. Quel
contraste avec l'incurie absolue des pauvres rayas toujours sous la
coupe de leurs maîtres! Nous rentrons par une ancienne route turque.
Elle n'est destinée qu'aux bêtes de somme, mais elle est pavée de
pierres si raboteuses et si inégales, que même un cheval bosniaque
risque de s'y casser les jambes. Aussi hommes et animaux préfèrent
marcher à côté, à travers les fondrières. Quoiqu'on soit aux portes de
la ville, le sol paraît en grande partie inoccupé. Les cimetières, avec
leurs stèles blanches, la plupart renversées, occupent de larges
espaces.

J'achève ma soirée chez un capitaine dalmate, M. Domitchi, qui s'est
beaucoup occupé de la géologie et de la minéralogie du pays. Il
exploite, au pied du mont Inatch, une concession où l'on trouve, chose
très rare, du mercure à l'état liquide; il nous en montre des
échantillons. D'après lui, le pays abonde en minerais de toute espèce.
Au moyen-âge, on a lavé de l'or dans les rivières. Près de Tuzla, des
salines, appartenant au fisc, livrent une partie du sel consommé dans le
pays. En 1883, elles ont donné une augmentation de bénéfice de 300,000
florins, ce qui prouve que la consommation du sel, et, par conséquent,
le bien-être des populations, se sont notablement accrus. Non loin de
Varès, on produit du fer excellent. Des bassins de lignite de bonne
qualité existent près de Zenitcha, de Banjaluka, de Travnik, de Ronzicta
et de Mostar; on a recueilli aussi des minerais très riches de chrome,
de cuivre, de manganèse, de plomb argentifère et d'antimoine. Une
collection des minerais de la Bosnie a figuré à l'Exposition universelle
de Paris. L'État s'est réservé la propriété de toutes les mines. Mais
une société anonyme s'est fondée, la _Bosna_, pour mettre à fruit les
concessions obtenues.

--Nous faisons une charmante promenade en voiture aux bains d'Ilitche,
situés à une lieue de la ville. Nous entrons, en passant, dans l'École
militaire des cadets bosniaques. Le commandant de l'établissement nous
le montre, non sans une pointe d'orgueil. C'est une ancienne caserne
turque pas trop mal construite. Elle contient des salles de classes bien
aérées, où l'on donne aux jeunes gens une instruction assez complète.
Ils font l'exercice en ce moment sur une vaste plaine de manœuvres. Ils
portent un élégant uniforme brun, façon autrichienne. Ils appartiennent
aux différents cultes du pays, et c'est un excellent moyen de faire
disparaître les animosités religieuses, si âpres ici. J'avais vivement
regretté l'introduction de la conscription dans ces provinces, parce
qu'elle me semblait de nature à provoquer un profond ressentiment chez
les populations qui s'étaient soulevées récemment pour la repousser. Ce
que j'apprends à Sarajewo me porte à croire que je m'étais trompé. La
résistance provenait presque uniquement des musulmans. Pour les rayas,
au contraire, c'est les relever que de les faire servir à côté de leurs
seigneurs et maîtres. Dans beaucoup de localités, les paysans se rendent
maintenant à l'inscription, drapeaux et musique en tête. Le contingent
s'augmente d'un grand nombre de volontaires, ce qui prouve que le
service n'est pas impopulaire. Ainsi, en 1883, le recrutement appelait
1,200 hommes pour la Bosnie et l'Herzégovine, et 1,319 ont été enrôlés,
dont 608 orthodoxes, 401 catholiques et 308 musulmans. Les différents
cultes se plient donc également au service obligatoire. Il n'y a eu que
45 réfractaires, chiffre inférieur à celui qu'on trouve dans beaucoup
des anciennes provinces de l'empire. A Vichegrad, le contingent appelait
6 hommes; il s'est présenté 15 volontaires. Sur 2,500 Herzégovmiens qui
s'étaient réfugiés dans le Monténégro lors des derniers troubles, 2,000
sont rentrés et se sont remis au travail. Les réfractaires sont presque
tous des bergers qui font paître leurs troupeaux sur les alpes des
montagnes les plus inaccessibles. Il existe encore, vers les frontières
du sud, quelques petites bandes de brigands, mais ils se bornent
ordinairement à voler du bétail. Pour rendre la sécurité complète, des
corps volants ont été formés; ils sont armés du fusil Kropaczek à tir
rapide et portent avec eux des vivres pour plusieurs jours. Ces soldats
d'élite, au nombre de 300, sont partagés en petits détachements qui
arrivent à l'improviste partout où les brigands se montrent. Bientôt, il
n'y en aura plus que dans le sandjak de Novi-Bazar, occupé par
l'Autriche, mais où l'autorité est restée aux mains des Turcs. Sous le
rapport militaire, la Bosnie offre plus d'avantages à l'Autriche que
Tunis à la France ou Chypre à l'Angleterre, car elle pourra lever dans
ces provinces des régiments qui ne seront pas inférieurs aux fameux
Croates, avec leurs manteaux rouges. N'est-il pas triste que cette
pensée de l'équilibre des forces armées vienne toujours à l'esprit qui
voudrait ne s'occuper que du progrès économique?

Avant d'arriver à Ilitche, nous parcourons un ancien cimetière juif,
dont les grandes pierres tombales sont couchées sur le flanc décharné
d'une colline pierreuse, parmi les chardons aux grandes fleurs
violettes et les euphorbes jaunissantes. L'aspect en est tragique. Ces
dalles sans inscriptions, d'un calcaire très blanc, se détachent sur un
ciel orageux bleu ardoise, comme dans le fameux tableau de Ruysdæl, à
Dresde, _le Cimetière juif_. A Ilitche, il y a des thermes sulfureux
avec un hôtel propre, mais très simple. Arrivent des musulmans en
voiture de louage: ils viennent faire le kef en prenant le café, dans le
petit jardin récemment planté qui entoure les bains. Une dame musulmane
descend d'un coupé, accompagnée d'une suivante et de ses deux enfants.
Elle est complètement enveloppée d'un feredje en satin violet. Le
yashmak, qui voile son visage, n'est pas transparent comme ceux de
Constantinople; il cache entièrement ses traits. Elle a cette démarche
ridicule d'un canard regagnant sa mare, que donné l'habitude de
s'asseoir les jambes croisées, à la façon des tailleurs. Impossible de
deviner si ce sac ambulant contient une femme jolie ou jeune. Les
musulmans ont ici, m'affirme-t-on, des mœurs très sévères. Les
aventures galantes sont rares, et ce ne sont jamais les étrangers
abhorrés qui en sont les héros, même malgré les séductions de l'uniforme
autrichien.

Pour bien se rendre compte des conditions économiques d'un pays, il faut
entrer dans la demeure de ses paysans et causer avec eux. Nous abordons
un kmet qui laboure avec quatre bœufs, dont les deux premiers sont
conduits par sa femme. Il a pour tout vêtement un large pantalon à la
turque, en laine blanche, une chemise de chanvre, une immense ceinture
de cuir brun et une petite calotte de feutre entourée de haillons
blancs, roulés en forme de turban. La femme n'a que sa chemise, avec un
tablier en laine noire et un mouchoir rouge sur les cheveux. Il ne
possède, nous dit-il, que deux bœufs les autres appartiennent à son
frère. Les paysans s'associent souvent pour faire en commun les travaux
de la culture. Je désire visiter sa chaumière; il hésite d'abord, il a
peur; il craint que je ne sois un agent du fisc. Le fisc et le
propriétaire, l'aga, sont les deux dévorants, dont la rapacité le fait
trembler. Quand M. Seheimpflug lui dit que je suis un étranger qui
désire tout voir, son visage intelligent s'éclaire d'un sourire aimable.
Il a le nez très fin et de beaux cheveux blonds.

L'habitation est une hutte en clayonnage, recouverte de bardeaux de
chêne et éclairée par deux lucarnes à volets, sans carreaux de vitre.
Elle est divisée en deux petites chambrettes. La première est celle où
l'on fait la cuisine; dans la seconde couche la famille. La première
pièce est complètement noircie par la fumée, qui, faute de cheminée,
envahit tout jusqu'à ce qu'elle s'échappe à travers les interstices du
toit. La charpente en est visible; il n'y a point de plafond. A la
crémaillère est suspendue une marmite où cuit la bouillie de maïs, qui
est la principale nourriture du paysan. Trois escabeaux en bois, deux
vases en cuivre, quelques instruments aratoires, voilà tout le mobilier;
ni table, ni vaisselle; on se croirait dans une caverne des temps
préhistoriques. Dans la chambre à coucher, ni chaise, ni lit; deux
coffres pour tout mobilier. Le kmet et sa femme couchent sur la terre
battue, recouverte d'un vieux tapis. Dans un coin, un petit poêle
bosniaque qui lance sa fumée, à travers la cloison de terre glaise,
dans l'âtre attenant. Ici, les murs sont blanchis: quelques planches
forment un plafond, et au-dessus, dans le grenier, sont accumulées,
quelques provisions. Le kmet ouvre l'un des coffres et nous montre avec
fierté ses habits de fête et ceux de sa femme. Il a récemment acheté
pour celle-ci une veste en velours bleu toute brodée d'or, qui lui a
coûté 160 francs, et pour lui un dolman garni de fourrures. Depuis
l'occupation, nous dit-il, quoiqu'il paye la tretina, il a pu faire des
économies, parce que les prix ont beaucoup augmenté, et il ose mettre
ses beaux habits le dimanche, parce qu'il ne craint plus d'être rançonné
par le fisc et les begs. L'autre coffre est tout rempli de belles
chemises brodées en laine de couleur: elles sont faites par sa femme,
qui les a apportées en dot. Voilà bien les peuples enfants: ils songent
au luxe avant de soigner le confort; ni table, ni lit, ni pain, mais du
velours, des broderies et des soutaches d'or. Cette absence de mobilier
et d'ustensiles explique comment les Bosniaques se déplacent, émigrent
et reviennent si facilement. Un âne peut emporter tout leur avoir. On
voit clairement ici comment la condition des infortunés rayas, si
longtemps opprimés et dépouillés, peut s'améliorer. Fixez la rente et
l'impôt au taux actuel: le kmet, assuré de profiter de tout le surplus,
améliorera ses procédés de culture, et les progrès de la civilisation
l'enrichiront et l'émanciperont. Déjà le bienfait de l'occupation, est
considérable, parce que les agas ne peuvent plus réclamer que la rente
qui leur est due.

--Le soir, je dîne chez le consul de France, M. Moreau. Je n'avais
point pour lui de lettre d'introduction du _foreign-office_ français;
mais le nom de la _Revue des Deux Mondes_ est le sésame qui m'ouvre
toutes les portes. Quel charme de se retrouver si loin, à une table
hospitalière, présidée par une maîtresse de maison gracieuse et
spirituelle, et d'y jouir à la fois de toutes les élégances de l'esprit,
des arts et, osons l'ajouter, de la bonne chère, à laquelle on devient
très sensible quand on en est depuis longtemps privé! M. Moreau, comme
le consul d'Angleterre, habite une grande maison turque appartenant
aussi à un israélite. Le mât de navire auquel flotte le drapeau français
s'élève dans un grand jardin rempli de fleurs. Par une galerie couverte,
ornée de plantes grimpantes, et par un large escalier, on arrive dans
une vaste antichambre sur laquelle s'ouvre, d'un côté, l'ancien
haremlik, devenu la salle à manger, de l'autre, le selamlik, la chambre
des hommes, transformé en salon. Partout, sur les parquets, en rideaux
aux fenêtres, en portières aux portes, j'admire les tapis les plus
variés, apportés d'Afrique, d'Asie et de la Péninsule, les meubles de
l'Orient mêlés aux petits chefs-d'œuvre de l'ébénisterie parisienne, un
piano d'Érard, à côté d'un immense poêle bosniaque tout constellé de ses
faïences vertes en fond de bouteille. Me pardonnera-t-on si je donne le
menu? Cela fait juger des ressources du pays: Potage julienne, ombre
chevalier, filet jardinière, asperges, dindon, salade, glace, fruits. Il
se trouve que nous mangeons le même dindon que j'ai marchandé à la
Tchartsia: il est exquis; il a coûté 3 florins, environ 7 francs. La vie
est chère à Sarajewo. A table se trouve un convive qui nous intéresse
au plus haut point: c'est M. Queillé, inspecteur des finances, que le
gouvernement français a envoyé en mission à Sophia, sur la demande du
gouvernement bulgare, afin d'y présider; à l'organisation du système
financier. Il revient d'une course autour de la Péninsule: Sophia,
Andrinople, Constantinople, Athènes, îles Ioniennes, Monténégro, Raguse,
Fort-Opus, Mostar et Sarajewo. Il rentre à Sophia par Belgrade et Nisch.
Je ferai une partie du voyage avec lui, ce qui me ravit. Il nous parle,
longuement de la Bulgarie nouvelle, qu'il connaît à merveille. M. Moreau
a été longtemps consul en Épire et je l'interroge beaucoup sur les
musulmans. Je résume les souvenirs de ce qu'il nous dit et je les
complète au moyen de mes notes prises ailleurs, principalement dans le
livre si instructif de M. Adolf Strausz.

Les musulmans se ressemblent partout, malgré la différence des races
auxquelles ils appartiennent: Turc, Albanais, Slave, Caucasien, Arabe,
Kabyle, Hindou, Malai. Le Koran, les imprégnant jusqu'au fond, les jette
dans le même moule. Ils sont bons, et en même temps féroces. Ils aiment
les enfants, les chiens, les chevaux, qu'ils ne maltraitent jamais, et
ils hésitent à tuer une mouche; mais quand la passion les surexcite, ils
égorgent sans pitié jusqu'aux femmes et aux enfants, n'étant pas arrêtés
par le respect de la vie et par ces sentiments d'humanité que le
christianisme et la philosophie moderne ont mis en nous.

Ils sont foncièrement honnêtes, tant qu'ils sont soustraits aux
influences occidentales. A Smyrne, me disait récemment M. Cherbuliez, on
confie à un pauvre commissionnaire musulman des sommes importantes, et
jamais rien n'est détourné. Un chrétien de même condition sera
infiniment moins sûr. Le mahométan de l'ancien régime est religieux et
il a peu de besoins; il est ainsi empêché de s'emparer du bien d'autrui
par sa foi et il est peu poussé à le faire, parce qu'il ne lui faut
presque rien. Otez-lui sa religion et créez en lui les goûts du luxe que
nous appelons civilisation, et, pour gagner de l'argent, rien ne
l'arrêtera, surtout dans un pays où la concussion rapporte beaucoup et
le travail très peu.

C'est en Bosnie, dans ce centre de pur mahométisme, qu'on peut voir
combien la vie du musulman est simple et peu coûteuse. Quand on pense
aux harems, on s'imagine volontiers des lieux de délices où sont réunies
toutes les splendeurs de l'Orient. Mme Moreau, qui les a souvent
visités, nous dit qu'ils ressemblent plutôt, sauf dansées demeures des
pachas ou des begs très riches, à des cellules de moines. Un mauvais
plancher à moitié caché par une natte et par quelques lambeaux de tapis
usés; des murs blanchis à la chaux; aucun meuble, ni table, ni chaise,
ni lit. Tout autour, de larges bancs de bois recouverts de, tapis, où
l'on s'assied le jour et où l'on se couche la nuit. Les grillages de
bois qui ferment les fenêtres y font régner une demi-obscurité. Le soir,
une chandelle ou une petite lampe éclaire ce triste séjour d'une lumière
blafarde. Le selamlik, l'appartement des hommes, n'est ni plus élégant
ni plus gai. L'hiver, il y fait un froid cruel: les menuiseries mal
faites ne joignent pas et laissent passer la bise, et le toit, peu
entretenu, la neige et la pluie. Le _mangal_ de cuivre, semblable au
brasero des Espagnols et des Italiens, ne chauffe que quand les charbons
sont assez incandescents pour vicier l'air de leurs vapeurs d'acide
carbonique. La femme ne s'occupe guère de la cuisine, et les mets sont
toujours les mêmes: une sorte de pain sans levain, _pogatcha_, très
lourd et dur, une soupe, _tchorba_, faite de lait aigri, des lambeaux de
mouton rôti, l'éternel _pilaf_, riz entremêlé de débris d'agneau hachés,
et enfin la _pipta_, plat farineux et doux. Le grand plateau de cuivre,
_tepschia_, sur lequel sont réunis tous les plats, est déposé sur un
support en bois. Il y a autant de cuillères de bois que de convives.
Chacun, assis à terre, les jambes croisées, se sert avec les doigts. A
la fin du repas, l'aiguière passe à la ronde, on se lave les mains et on
se les essuie à du linge fin, admirablement brodé; puis viennent le café
et le tchibouk. Le beg ne dépense d'argent que pour entretenir des
serviteurs et des chevaux ou pour acheter de riches harnais et de belles
armes, qu'il suspend aux murs du selamlik. Chez les musulmans de la
classe moyenne, on ne prépare de mets chauds qu'une ou deux fois par
semaine. Cette façon de vivre très simple explique deux traits
particuliers des sociétés mahométanes: premièrement, pourquoi les
musulmans font si peu pour gagner de l'argent; secondement, comment le
mécanisme administratif le plus imparfait fonctionnait passablement,
tant que l'imitation des raffinements et des complications de notre
civilisation n'avait pas créé des besoins plus dispendieux. Le luxe
occidental les perd sans remède.

Un grand empêchement au progrès des musulmans est, évidemment, non pas
tant la polygamie, que la situation de la femme. Son instruction est
presque nulle: jamais elle n'ouvre un livre, pas même le Koran, qu'elle
ne comprendrait pas. Sans relations avec le dehors, toujours enfermée
comme une prisonnière dans le lugubre harem, son existence ne diffère
guère de celle des détenus en cellule. Elle ne sort que très rarement:
je n'ai rencontré dans les rues de Sarajewo, en fait de femmes
musulmanes, que des mendiantes. Elle ne sait rien de ce qui se passe au
dehors, ni même des affaires de son mari. Sa seule occupation est de
broder; sa seule distraction, de faire et de fumer des cigarettes. Elle
n'a pas, comme l'homme, le kef dans les cafés et la jouissance des
beautés de la nature. La femme de l'artisan, du boutiquier, ne peut en
rien aider son mari: sa vie est donc absolument vide, inutile et
monotone. Les dames autrichiennes résidant ici et connaissant le croate
peuvent s'entretenir aisément avec les musulmanes bosniaques,
puisqu'elles parlent la même langue; mais toute conversation est
impossible, disent-elles: ces pauvres recluses n'ont absolument rien à
dire. Et ce sont ces créatures si complètement ignorantes et nulles qui
élèvent les enfants, jusqu'à un âge assez avancé. Songez à tout ce que
fait la femme dans la famille chrétienne, au rôle considérable qu'elle y
remplit, à l'influence qu'elle y exerce, et tout cela fait complètement
défaut chez les musulmans. Ceci n'explique-t-il pas pourquoi ils ne
peuvent pas s'assimiler la civilisation occidentale?

Quoique leur instruction religieuse soit très sommaire, les musulmanes
sont extrêmement bigotes et fanatiques. Ainsi que les hommes, elles
prennent ponctuellement les cinq bains qui, d'après le rituel de
l'_abdess_, doivent précéder les cinq prières réglementaires qu'elles
disent par cœur, comme des formules magiques. Les mariages se font à
l'aveuglette, et comme un marché, sans que les sentiments de la jeune
fille soient aucunement consultés. D'ailleurs, de sentiments, il ne doit
guère en exister chez elle, tout au plus des instincts ou des appétits
éveillés par les conversations sans retenue des harems.

Cependant, parmi les trois façons de conclure les mariages, il en est
une, très curieuse et très ancienne, où la femme agit comme une
personne, au lieu d'être livrée comme une marchandise. C'est le mariage
par rapt. Depuis les remarquables travaux de Bachofen, Mac-Lennan, Post
et Giraud-Teulon, une branche spéciale de la sociologie s'occupe des
origines de la famille. On nous y apprend qu'au sein des tribus
primitives régnaient la collectivité et la promiscuité; que la famille
était «matriarcale» avant d'être «patriarcale», parce que la descendance
ne pouvait s'établir que par la mère; que les unions étaient toujours
«endogames», c'est-à-dire contractées au sein du groupe même; que plus
tard elles devinrent «exogames», c'est-à-dire accomplies avec une femme
d'une autre tribu, qu'il fallait enlever. Ceci est le mariage par rapt,
qu'on trouve, à l'origine, chez tous les peuples et qui est encore très
répandu parmi les sauvages. Ce que l'époux payait au père ou à la tribu
était, non le prix d'un achat, mais la composition, presque le wehrgeld.
Voici, d'après M. Strauss, comment cela se passe encore parfois chez les
musulmans bosniaques. Un jeune homme a vu plusieurs fois une jeune
fille à travers les croisillons du moucharabi. Leurs regards se sont dit
qu'ils s'aimaient, ils s'entendent. «La colombe» apprend, par une
intermédiaire complaisante, qu'à telle heure son bien-aimé viendra
l'enlever. Il arrive à cheval, armé d'un pistolet. La jeune fille,
strictement voilée, monte en croupe derrière lui. Il part au galop;
mais, au bout d'une centaine de pas, il s'arrête et décharge son
pistolet; ses amis, postés dans les différents endroits de la localité,
lui répondent par des coups de fusil. Chacun sait alors qu'un rapt vient
de se commettre, et l'intermédiaire court en prévenir les parents. Le
ravisseur conduit la fiancée dans le harem de sa maison, mais il ne
reste pas avec elle. Pendant les sept jours que durent les préparatifs
du mariage, il demeure assis dans le selamlik, où, revêtu de ses
vêtements, de fête, il reçoit ses amis. Les parents finissent toujours
par consentir, parce que leur fille enlevée serait déshonorée si elle
devait rentrer chez elle non mariée. Des femmes, parentes ou amies,
restent avec la fiancée, la baignent et l'habillent complètement de
blanc. Toutes ensemble font les prières du rituel. Pendant, les sept
jours, la jeune fille est soumise à un jeûne très sévère; elle n'a à
manger et de l'eau à boire qu'une fois par jour, et seulement après le
soleil couché. Le septième jour, les amies se réunissent de nouveau en
grand nombre; on la baigne derechef en cérémonie et puis on lui met ses
habits de fête, une chemise richement brodée et un fez avec
passementeries d'or, couvert d'un linge _beskir_, orné de ducats. Elle
doit rester alors immobile, couchée le visage contre terre, méditant et
priant. Pendant ce temps, les femmes disparaissent sans bruit, une à
une, et, quand toutes sont parties, l'époux pénètre enfin, pour la
première fois, dans le harem. Ne dirait-on pas une prise de voile dans
un couvent, plutôt qu'une noce? On voit à quel point une brutale coutume
de sauvages s'est transformée, épurée et ennoblie, en se pénétrant de
cérémonial et de sentiments religieux, sous l'empire du Koran.

La seconde façon de se marier est celle que l'on peut appeler «à la
vue». Une intermédiaire prépare une entente entre les deux parties. Au
jour convenu, le père reçoit le prétendant dans le selamlik. Entre alors
la jeune fille, revêtue de ses plus beaux vêtements, le visage découvert
et la poitrine à peine voilée par une gaze légère. Le jeune homme boit
le café, en contemplant la future, et il lui rend la tasse vide en lui
disant: «Dieu vous récompense, belle enfant!» Elle se retire sans
parler, et, si elle a plu, le jeune homme envoie le lendemain au père un
anneau dans lequel il a fait graver son nom. Au bout de huit jours ont
lieu les noces, appelées _dujun_. Les parents et amis apportent des
cadeaux utiles pour le jeune ménage, et on festoie tant qu'il reste à
manger, les hommes au rez-de-chaussée, les femmes au premier étage. Le
troisième mode de mariage est surtout en usage parmi les familles
riches: c'est uniquement une affaire qui s'arrange, comme dans certains
pays chrétiens. Le mariage est conclu sans que les époux se soient vus.
Les festivités ont lieu chez le père. Vers le soir, le mari d'un côté,
la femme de l'autre, sont conduits, avec accompagnement de musique et
de coups de fusil, dans la demeure commune, où ils se voient alors pour
la première fois. Les déceptions trop cruelles sont réparées par le
divorce, ou, insinuent les mauvaises langues, par les moyens plus
expéditifs encore. Un proverbe bosniaque a beau dire qu'il est plus
facile de garder un sac de puces qu'une femme, les officiers de l'armée
d'occupation les plus charmants,--et l'on sait à quel point le sont les
Hongrois,--ne trouvent ici, dit-on, que des rebelles. L'adultère féminin
n'est pas encore un des condiments habituels de la société musulmane.

Ce qui caractérise surtout le Bosniaque formé par le Koran, c'est une
résignation absolue, qu'envierait l'ascète le plus exalté. Il supporte
sans se plaindre les revers et les souffrances. Il dira avec Job: Dieu
me l'a donné, Dieu me l'a retiré; que la volonté de Dieu s'accomplisse!
Est-il malade, il n'appelle pas le médecin: si son heure n'est pas
venue, Dieu le guérira. S'il sent la mort approcher, il ne s'en effraye
pas. Il s'entretient avec le hodseha, dispose d'une partie de ses biens
en faveur d'une œuvre utile, ou, s'il est très riche, fonde une
mosquée; puis il meurt, en récitant des prières. La famille se réunit,
nul ne pleure; le corps est lavé, le nez, la bouche et les oreilles sont
bouchés avec de l'ouate, afin que les mauvais esprits n'y pénètrent pas,
et le même jour il est enterré, enveloppé dans un suaire blanc et sans
cercueil. Une pierre, terminée en forme de turban pour un homme, est
placée sur le lieu de la sépulture, qui devient sacré. Les environs de
Sarajewo sont partout occupés par des cimetières. Cette façon d'accepter
tout ce qui arrive comme le résultat de lois inéluctables donne certes
au caractère musulman un fond de mâle stoïcisme qu'on admire malgré soi.
Mais ce n'est pas une source de progrès, au contraire. Celui qui trouve
tout mauvais, et qui aspire au mieux, agira vigoureusement pour tout
améliorer. Dans le christianisme, il y a un côté ascétique très
semblable à la résignation musulmane; mais, d'autre part, les prophètes
et le Christ protestent et s'insurgent, avec la plus éloquente
véhémence, contre le monde tel qu'il est et contre les lois naturelles.
De toute leur âme, ils aspirent vers un idéal de bien et de justice
qu'ils veulent voir réaliser, même en livrant l'univers aux flammes,
dans ce cataclysme cosmique décrit dans l'Évangile comme la fin du
monde. C'est cette soif de l'idéal qui, entrée dans le sang des peuples
chrétiens, fait, leur supériorité, en les poussant de progrès en
progrès.

Voici encore d'autres causes qui feront ici, comme partout, déchoir les
musulmans relativement aux rayas, du moment qu'ils ne seront plus les
maîtres et que l'égalité devant la loi régnera. Le vrai mahométan ne
connaît et ne veut connaître qu'un livre, le Koran. Toute autre science
est inutile ou dangereuse. S'il est faux qu'Omar ait brûlé la
bibliothèque d'Alexandrie, il est certain que les Turcs ont réduit en
cendres celles des rois de Hongrie et de la plupart des couvents qu'ils
ont pillés, lors de la conquête de la péninsule balkanique. Le Koran est
à la fois un code civil, un code politique, un code de religion et un
code de morale, et ses prescriptions sont immuables: donc, il pétrifie
et immobilise. Certes, le Koran est un beau livre, et on ne peut nier
qu'il ait donné à ses sectateurs une fière trempe, tant qu'ils ne s'en
sont pas émancipés: nul n'est plus profondément religieux qu'un
musulman. Toutefois, c'est une grave lacune pour le Bosniaque, à la fois
musulman et Slave, de ne pas comprendre le livre qui est tout pour lui,
ni même les prières qu'il récite tout le jour et dans toutes les
circonstances de sa vie. Cela ne peut manquer de produire dans l'esprit
un terrible vide. On objectera que les paysans catholiques, à qui on
défend de lire la Bible en leur langue, et qui n'ont pour toute
cérémonie de culte que la messe en latin, sont dans la même situation;
mais ce n'est pas d'eux non plus que part le branle de ce que l'on
appelle le progrès. Lentement, mais inévitablement, les musulmans de la
Bosnie, autrefois les maîtres et aujourd'hui encore les seuls
propriétaires du pays, descendront dans l'échelle sociale, et ils
finiront par être éliminés. L'Autriche ne doit nullement les molester,
mais elle aurait tort de les favoriser et de trop s'appuyer sur eux.

Ceux qui s'élèvent le plus rapidement et qui profiteront le plus de
l'ordre et de la sécurité qui règnent désormais en Bosnie, ce sont les
juifs. Déjà une grande partie du commerce est en leurs mains, et bientôt
beaucoup d'immeubles urbains y passeront également. Les plus
entreprenants sont ceux qui viennent d'Autriche et de Hongrie. Les juifs
bosniaques descendent des malheureux réfugiés qui avaient fui l'Espagne
pour échapper à la mort, au XVe et au XVIe siècle. Ils parlent encore
l'espagnol et l'écrivent avec des lettres hébraïques. Pendant mon voyage
de Brod à Sarajewo, j'entendis des voix féminines parler l'espanol dans
une voiture de troisième classe. Je vis une mère, avec le type oriental
le plus marqué, accompagnée de deux filles charmantes, toutes trois en
costume turc, moins le yaschmak. Aspect étrange: qui étaient-elles? d'où
venaient-elles? J'appris que c'étaient des juives espagnoles qui
retournaient à Sarajewo. Cette persistance à conserver les anciennes
traditions est merveilleuse. Ces juifs ont complètement adopté ici les
vêtements et la façon de vivre des musulmans. Pour ce motif, et
peut-être aussi à cause de la ressemblance des deux cultes, ils ont été
bien moins maltraités que les chrétiens. On en compte 3,420 dans la
Bosnie, dont 2,079 à Sarajewo. Ils occupent, dans le mouvement des
affaires, une place hors de toute proportion avec leur nombre. Les
exportations et les importations se font presque exclusivement par leur
intermédiaire. Tous vivent simplement, même, les plus riches; ils
craignent d'attirer l'attention. Tous accomplissent les prescriptions de
leur culte avec la plus rigoureuse ponctualité. Ils ne le cèdent pas aux
musulmans sous ce rapport. Le samedi, personne ne manque à la synagogue,
et même la plupart s'y rendent chaque matin, quand la voix du muezzin
appelle les enfants de Mahomet à la prière. Pour régler les différends
qui s'élèvent entre eux, jamais ils ne s'adressent au mudir. Le chef de
la communauté, avec l'aide de deux anciens, décide comme arbitre, et nul
n'en appelle. Avant et après le repas, les convives se lavent les mains
dans une aiguière portée autour de la table et disent de longues
prières. Ils ont leurs rabbins, les _chachams_, mais ceux-ci, très
différents en cela des prêtres catholiques et des popes du rite
oriental, ne prélèvent rien sur les fidèles. Comme saint Paul, ils
vivent d'un métier. Il est vrai que leur instruction théologique est
nulle: elle se borne à savoir réciter les prières et les chants du
rituel. Le sentiment de solidarité et de soutien naturel qui unit les
familles et même les communautés juives est admirable. Ils s'entr'aident
et se poussent les uns les autres et payent même les contributions en
commun, les riches supportant la part des pauvres. Mais ils n'ont encore
rien fait pour donner quelque instruction à leurs femmes; très peu
d'entre elles savent lire. Nulle école moyenne; dans leurs harems, pas
un livre, pas un imprimé, nulle culture de l'esprit. Elles passent leur
vie, comme les musulmanes, à fumer des cigarettes, à broder, à bavarder
entre elles. Presque jamais elles ne sortent; mais elles s'occupent
davantage de leur ménage, car les maris tiennent beaucoup plus que les
begs à faire bonne chère.

Le musulman et le juif font les affaires d'une façon complètement
différente. Le premier n'est pas âpre au gain; il attend le client et,
si nul n'achète, il ne le regrette pas trop, car il garde ses
marchandises, auxquelles il s'attache. Le second fait tout ce qu'il peut
pour attirer l'acheteur. Il lui adresse les plus beaux discours, il lui
offre son meilleur café et ses cigarettes les plus parfumées; il ne
songe qu'à vendre pour racheter, car il faut que le capital roule.
Voyez-les, l'un et l'autre, assis au café: le musulman est plongé dans
son kef; il jouit de l'heure présente: il est content du loisir que lui
procure Allah; il ne pense pas au lendemain; l'œil vague et fixe trahit
un état de rêve presque extatique; il atteint aux félicités de la vie
contemplative, il est aux portes du paradis. Le juif a l'œil brillant,
agité; il cause, il s'informe, il veut savoir le prix des choses:
l'actuel ne lui suffit jamais; il songe à s'enrichir toujours davantage;
il groupe en sa tête les circonstances qui amèneront la hausse ou la
baisse et il en déduit les moyens d'en profiter. Certainement il fera
fortune, mais qu'en fera-t-il? Qui des deux a raison? Peut-être bien le
musulman. Car à quoi bon l'argent, si ce n'est pour en jouir et pour en
faire jouir les autres? Mais dans ce monde, où le _struggle for life_ de
la forêt préhistorique se continue dans les relations économiques, celui
qui agit et prévoit élimine celui qui jouit et rêve. Si l'on veut
connaître l'israélite du moyen-âge, ses idées, ses coutumes, ses
croyances, c'est ici qu'il faut l'étudier.

Il existe encore en Bosnie une autre race très intéressante, que j'ai
rencontrée dans toute la Péninsule. Elle est aussi active, aussi
économe, aussi entreprenante que les juifs et en même temps plus prête à
travailler de ses bras. Ce sont les Tsintsares, qu'on appelle aussi
Kutzo-Valaques (Valaques boiteux) ou Macédoniens. On les trouve dans
toutes les villes où ils font le commerce, et dans les campagnes où ils
tiennent les auberges, comme les juifs en Pologne et en Galicie. Ils
sont d'excellents maçons et les seuls, en Bosnie, avant l'arrivée des
_muratori_ italiens. Ils sont aussi charpentiers et exécutent avec une
grande habileté les travaux de menuiserie. Ce sont eux, dit-on, qui ont
construit tous les bâtiments importants de la Péninsule: églises, ponts,
maisons en pierre. On vante aussi leur goût dans la confection des
objets de filigrane et d'orfèvrerie. Quelques-uns d'entre eux sont
riches et font de grandes affaires. Le fondateur de la fameuse maison
Sina, de Vienne, était un Tsintsare. On en trouve jusqu'à Vienne et à
Pesth, où on les considère comme des Grecs, parce qu'ils professent, le
rite oriental et qu'ils sont dévoués à la nationalité grecque. Cependant
ils sont de sang roumain et proviennent de ces Valaques qui vivent du
produit de leurs troupeaux, en Grèce, en Thrace et en Albanie. En dehors
de leur pays d'origine, ils sont dispersés dans tout l'Orient. Presque
nulle part ils ne sont assez nombreux pour former un groupe distinct
sauf près de Tuzla, dans le village de Slovik, en Istrie, près de
Monte-Maggiore et du lac de Tchespitch, et dans quelques autres
localités. Leurs habitations et leurs jardins sont beaucoup mieux tenus
que ceux de leurs voisins. Ils sont entre eux d'une probité proverbiale.
Ils adoptent le costume et la langue du pays qu'ils habitent, mais ils
ne se mélangent pas avec les autres races. Ils conservent un type à part
très reconnaissable. D'où viennent ces aptitudes spéciales qui les
distinguent si nettement des Bosniaques musulmans et chrétiens, au
milieu desquels ils séjournent? Ce sont évidemment des habitudes
acquises et transmises héréditairement. On ne peut les attribuer ni à la
race ni au culte, car leurs frères de la Roumanie, de même sang et de
même religion, ne les possèdent nullement jusqu'à présent. Quoi dommage
qu'il n'y ait que quelques milliers de Tsintsares en Bosnie! Ils
contribuent encore plus que les juifs à l'accroissement de la richesse,
parce qu'ils sont, outre de fins commerçants, d'admirables
travailleurs.

On me parle beaucoup d'une dame anglaise fixée à Sarajewo depuis
quelques années, miss Irby. Elle habite une grande maison au fond d'un
beau jardin. Elle s'occupe de répandre l'instruction et l'évangile. La
tolérance que lui avait accordée le gouvernement turc lui est continuée
par l'Autriche. Non loin de là, je vois un dépôt de la Société biblique.
Son débit n'est pas grand, car presque tous les gens d'ici, même ceux
qui ont quelque aisance, vivent dans une sainte horreur de la lettre
moulée. Miss Irby a créé un orphelinat où se trouvent trente-huit jeunes
filles de l'âge de trois à vingt-trois ans, dans une maison, et sept ou
huit garçons dans une autre. Les plus âgées donnent l'instruction aux
plus jeunes. Elles font tout l'ouvrage, cultivent le jardin et
apprennent à faire la cuisine. Elles sont très recherchées en mariage
par des instituteurs et de jeunes popes. Bonne semence pour l'avenir.
Qu'on vienne en aide à Miss Irby!

M. Scheimpflug me fait visiter la famille et la maison où il a un
appartement. Ce sont des négociants du rite orthodoxe, qui sont, dit-on,
très à l'aise. La maison est en pierre, bien blanchie et à deux étages;
les fenêtres du rez-de-chaussée sont protégées par d'épais barreaux de
fer, assez forts pour résister à un assaut. Une grande porte cochère
donne accès de la rue à une cour, le long de laquelle la maison prolonge
sa façade précédée d'une véranda; en arrière s'étend un jardin que
terminent les dépendances. La chambre principale où nous sommes reçus
est à la fois le salon et le dortoir commun. Tout autour s'étend le
divan à la turque, sur lequel se couchent tous les membres de la
famille, suivant les anciens usages. Seule, la fille aînée, gagnée aux
idées modernes, a voulu avoir et a obtenu un lit. Il est vrai qu'elle
fait des broderies merveilleuses sur des tissus de fin coton et de
toile, et la mère nous les montre avec orgueil. Le seul meuble est une
grande table couverte d'un beau tapis de Bosnie. Aux murs peints à la
détrempe sont pendues une glace et quelques gravures grossièrement
coloriées, représentant des saints et des souverains. L'arrangement de
cet appartement révèle déjà la transition vers les mœurs occidentales.

Les chrétiens du rite oriental sont deux fois plus nombreux que les
catholiques dans la Bosnie-Herzégovine. La statistique officielle a
compté, en 1879, 496,761 des premiers et seulement 209,391 des seconds;
3,447 orthodoxes orientaux sont fixés à Sarajewo et beaucoup d'entre eux
s'occupent de commerce et ont quelque aisance; mais, sur les 21,377
habitants que compte la capitale, 14,848, 70 pour 100, sont musulmans.
Il est remarquable que les orthodoxes soient restés si fidèles à leur
culte traditionnel, car ils ont été longtemps rançonnés sans merci par
le clergé phanariote. Le patriarche de Constantinople n'est nommé qu'au
prix d'énormes bakchichs. M. Strausz, qui paraît bien renseigné, prétend
que l'élection de 1864 coûta plus de 100 milles ducats, moitié pour le
gouvernement turc, moitié pour les pachas et les eunuques. Afin de
couvrir les frais, affirme notre auteur, les riches familles phanariotes
constituaient une société par actions. Celle-ci faisait l'avance des
bakchichs, qui lui étaient restitués avec grand bénéfice. Par quel
moyen? Par le même système. Ils mettaient aux enchères les places
d'évêques, et ceux-ci se faisaient rembourser par les popes, lesquels
avaient à récupérer le tout sur les fidèles. La hiérarchie
ecclésiastique n'était donc que l'organisation systématique de la
simonie, qui, à la façon d'une puissante pompe aspirante, achevait de
dépouiller les paysans déjà écorchés à vif par le fisc et par les begs.
Les infortunés popes avaient eux-mêmes à peine de quoi subsister; mais
les évêques touchaient 50,000 à 60,000 francs par an et le patriarche
vivait en prince. Le plus clair de toutes ces spoliations allait se
déverser à Constantinople, qui vendait au plus offrant le droit
d'exploiter les croyants. Il y avait dans les deux provinces 4 évêchés
ou éparchies, 14 couvents et 437 popes séculiers ou réguliers; ceux-ci
manquaient de toute instruction. Voici comment ils obtenaient leur cure.
Un parent ou un protégé du pope l'aidait dans son service
ecclésiastique. Quand il avait réuni le prix auquel était taxée une
cure, soit de 20 à 200 ducats, il allait l'offrir à l'évêque, qui ne
tardait pas à le nommer, en destituant, au besoin, un prêtre en
exercice, à moins que celui-ci ne donnât davantage. Beaucoup de ces
popes ne savent pas écrire et à peine lire; ils récitent par cœur les
prières et les chants. L'Église orthodoxe n'a pas de biens en Bosnie, et
les popes ne reçoivent aucun traitement fixe. Mais les fidèles les
entretiennent et leur font des dons en nature, lors des grandes fêtes ou
des cérémonies religieuses: mariage, naissance, enterrement. Ils
reçoivent ainsi du blé, des moutons, de la volaille. A la mort du père
de famille, ils prélèvent souvent un bœuf et à la mort de la mère, une
vache. Les Bosniaques craignent beaucoup les influences des mauvais
esprits, des fées, des _vilas_; et ils ont souvent recours aux
exorcismes, qu'ils doivent bien payer. Il faut donner à l'évêque une si
grande partie de ces rémunérations en nature ou en argent que les popes
sont réduits à cultiver la terre de leurs mains pour avoir de quoi
vivre.

La même exploitation scandaleuse avait lieu en Serbie, en Valachie, en
Bulgarie, partout où le clergé orthodoxe dépendait du Phanar, et elle se
poursuit encore en ce moment, en Macédoine, malgré la promesse formelle
de la Porte et des puissances d'affranchir ce malheureux pays, tout au
moins sous le rapport ecclésiastique. L'Autriche s'est empressée de
couper le lien funeste qui attachait l'Église orthodoxe de Bosnie au
patriarcat de Constantinople. Le 31 mars 1880, a été signé avec le
patriarche œcuménique un accord, en vertu duquel l'empereur
d'Autriche-Hongrie acquiert le droit de nommer les évoques du rite
oriental, moyennant une redevance annuelle d'environ 12,000 francs à
payer par le gouvernement. Cette charte d'affranchissement me paraît si
importante, et elle constitué un si grand bienfait pour les populations
du rite oriental, que je crois utile d'en reproduire les termes: «Les
évoques de l'Église orthodoxe actuellement en fonction en Bosnie et en
Herzégovine sont confirmés et maintenus dans les sièges épiscopaux
qu'ils occupent. En cas de vacance d'un des trois sièges métropolitains
en Bosnie et en Herzégovine, Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique
nommera le nouveau métropolitain au siège devenu vacant, après avoir
communiqué au patriarcat œcuménique le nom de son candidat, pour que
les formalités canoniques puissent être remplies.» Les évêques
orthodoxes n'ont donc plus à acheter leur place aux enchères, au Phanar,
et par conséquent ils ne doivent plus en prélever le prix sur les
malheureux fidèles. Pour couper court à tout abus, le gouvernement paye
directement aux métropolitains un traitement de 5,000 à 8,000 florins.
Sous le nom de _vladikarina_, les agents du fisc prélevaient une taxe de
1 franc à 1 fr. 50 c. sur chaque famille du rite oriental; cet impôt a
été supprimé, par décret impérial du 20 avril 1885, à la grande joie des
populations orthodoxes. En même temps, l'administration exerce un droit
général de contrôle sur le côté pécuniaire des affaires ecclésiastiques
et il a ouvert une enquête sur la situation et le revenu des différentes
cures et des couvents. Ce sont là d'excellentes mesures. Les couvents
orthodoxes en Bosnie ne sont ni riches ni peuplés. Quelques-uns ne
comptent que quatre ou cinq moines. Mais la population leur porte un
grand attachement. Quand le paysan voit passer un religieux, avec son
grand cafetan noir et ses longs cheveux tombant sur ses épaules, il se
jette à genoux, implore sa bénédiction et parfois embrasse ses pieds.
Aux monastères, situés ordinairement dans les montagnes ou dans les
bois, se font des pèlerinages très fréquentés. Les fidèles y arrivent en
foule, avec des drapeaux et de la musique. Ils campent, ils dansent, ils
chantent; ils apportent des cierges en quantité et achètent des images,
des verroteries, des colliers de peu de valeur, qu'ils conservent comme
des reliques. Le nouveau séminaire de Keljewo, avec ses quatre années
d'étude, relèvera peu à peu le niveau intellectuel du clergé orthodoxe.

Le gouvernement autrichien s'est aussi immédiatement occupé de
l'instruction. Ici encore se sont révélés les funestes effets de la
domination turque et son impuissance absolue à réaliser des réformes.
Pour imiter ce qui se fait en Occident en faveur de l'enseignement, la
Porte avait édicté, en 1869, une excellente loi: chaque village, chaque
quartier d'une ville devait avoir son école primaire. Dans les localités
importantes, des établissements d'enseignement moyen devaient être
organisés, avec un système de classes d'autant plus complet que la
population était plus nombreuse, et une dotation convenable était
affectée au traitement des maîtres, organisation qu'eussent enviée,
semble-t-il, la France et l'Angleterre. Tout ce beau projet n'aboutit à
rien. Les begs ne voulaient pas d'écoles pour leurs enfants, qui n'en
avaient pas besoin, et encore moins pour les enfants des rayas, qu'il
était dangereux d'instruire. D'ailleurs, le gouvernement turc manquait
d'argent. La loi, si admirable sur le papier, resta lettre morte.
Cependant, grâce aux vakoufs, les musulmans possédaient presque partout,
à l'ombre des mosquées, une école primaire, _mekteb_, et des écoles de
théologie, des _médressés_, où l'on s'occupait de l'exégèse et des
commentaires du Koran. Avant l'occupation, il y avait 499 écoles mektebs
et 10 médressés, où l'instruction était donnée par 660 _hodschas_ à
15,948 gardons et 9,360 filles. Les écoles ont continué, en général, à
subsister, mais comme elles ont un caractère essentiellement
confessionnel, le gouvernement ne s'en occupe pas. Les élèves n'y
apprenaient guère qu'à réciter par cœur un certain nombre de passages
du Koran. D'ailleurs, il existe pour les musulmans bosniaques des
difficultés spéciales. Ils doivent d'abord se familiariser avec les
caractères arabes, peu aisés à déchiffrer en manuscrit; en second lieu,
il leur faut aborder, dès le début, deux langues étrangères sans aucun
rapport avec leur dialecte maternel, le croate, à savoir la langue
religieuse, l'arabe, et la langue officielle, le turc. C'est à peu près
comme si on demandait à nos enfants qu'ils sachent le grec pour
apprendre le catéchisme, et le celtique pour correspondre avec le maire.
Dans les couvents de franciscains, il y avait des écoles, et les
familles du voisinage pouvaient en profiter; mais elles étaient peu
nombreuses. Les orthodoxes ne trouvaient point d'enseignement dans leurs
couvents, où régnait une sainte ignorance. Cependant, grâce à des
libéralités particulières et aux sacrifices des parents, il existait, à
l'époque de l'occupation, 56 écoles du rite oriental et 54 du rite
latin, comptant en tout 5,913 élèves des deux sexes.

Les commerçants du rite oriental avaient fait des sacrifices pour
l'enseignement moyen. Ils entretenaient une école normale à Sarajewo
avec 240 élèves et une autre à Mostar avec 180 élèves, et en outre une
école de filles dans chacune de ces deux villes. Grâce à un legs de
50,000 francs fait par le marchand Risto-Nikolitch Trozlitch, un gymnase
avait été créé à Sarajewo, où l'on apprenait même les langues anciennes.
Aussitôt après l'occupation, l'administration autrichienne s'occupa de
réorganiser l'instruction. Ce n'était pas chose facile, car le
personnel enseignant faisait entièrement défaut. Elle maintint la loi
turque de 1869 et se donna pour but de la mettre peu à peu à exécution.
Elle s'efforça de multiplier les écoles non confessionnelles, où l'on
confie aux ministres des cultes le soin de donner l'instruction
religieuse en dehors des heures de classe. Il en existait, en 1883, 42
avec 59 instituteurs et institutrices, et, chose extraordinaire en ce
pays de haines confessionnelles, on y trouve réunis des élèves des
différents cultes: 1,655 orthodoxes, 1,064 catholiques, 426 musulmans et
192 israélites. L'enseignement est gratuit. L'État donne 26,330 florins
et les communes 17,761. L'instituteur reçoit 1,200 francs, plus une
habitation et un jardin. D'une année à l'autre, le nombre des enfants
mahométans acceptant l'instruction laïque a doublé, fait très digne de
remarque. On demanda à l'armée des volontaires capables d'enseigner à
lire et à écrire, en leur accordant des indemnités proportionnées aux
résultats obtenus, d'après l'excellent principe en vigueur en
Angleterre, de la rémunération à la tâche. La fréquentation sera rendue
obligatoire aussitôt qu'il y aura un nombre suffisant d'écoles. A
Sarajewo furent établis successivement, d'abord un pensionnat où est
donnée l'instruction moyenne, surtout pour les fils des fonctionnaires,
puis un gymnase où sont enseignées les langues anciennes et enfin une
école supérieure pour les filles. Voici les résultats du dernier
recensement scolaire de 1883: écoles musulmanes mektebs et médressés:
661 hodschas ou maîtres et 27,557 élèves des deux sexes; 92 écoles
chrétiennes confessionnelles des deux rites avec 137 instituteurs et
institutrices, 4,770 élèves; 42 écoles laïques gouvernementales avec 59
instituteurs et 2,876 garçons et 468 filles. Total: 35,661 élèves, ce
qui, pour 1,158,453 habitants, fait environ 3 élèves par 100 habitants.
Le gymnase comptait en 1883 124 élèves appartenant à 5 cultes
différents: 50 orthodoxes, 43 catholiques, 9 Israélites, 8 mahométans et
4 protestants.

La grosse querelle de l'alphabet fait bien voir à quel point les
susceptibilités confessionnelles sont surexcitées en Bosnie. Tous
parlent exactement la même langue, le croate; seulement les catholiques
l'écrivent avec l'alphabet latin, les orthodoxes avec l'alphabet
cyrillique. Pour simplifier la tâche de l'instituteur, le gouvernement
prescrivit que, dans les écoles non confessionnelles, on se servirait
uniquement de l'alphabet latin. Les orthodoxes réclamèrent violemment.
Pour eux, les caractères cyrilliques font partie de leur culte. Qui veut
les remplacer par les caractères occidentaux porte atteinte à leur
religion. Le gouvernement a dû céder, pour ne pas provoquer une
protestation formidable. Les orthodoxes mettent sur leurs écoles
l'inscription suivante, en lettres cyrilliques: _Srbsko narodno
ulchilischte_, c'est-à-dire «École populaire serbe». Par serbe, ils
entendent ici le rite oriental. Mais, comme le fait remarquer M.
Strausz, le mot juste serait _pravoslavno_, «orthodoxe ou _vraie foi_».
Le remplacement de l'alphabet cyrillique par l'alphabet latin serait, me
semble-t-il, très utile à la cause jougo-slave; car elle effacerait une
barrière qui s'élève entre les Serbes et les Croates. Croates,
Monténégrins, Bosniaques, Serbes parlant le même idiome, pourquoi ne
pas faire usage des mêmes caractères? Les Roumains ont abandonné les
caractères cyrilliques; la propagande catholique en a-t-elle profité? En
Allemagne, on imprime de plus en plus les livres en caractères latins,
malgré les protestations de M. de Bismarck; en quoi cela peut-il porter
atteinte à l'originalité des travaux scientifiques ou des publications
littéraires de l'Allemagne?

Quels changements aussi, depuis l'occupation, dans les moyens de
communication et de correspondance! Quand j'étais venu, il y a quelques
années, jusqu'à Brod pour visiter la Bosnie, je fus arrêté non seulement
par les difficultés du voyage, mais surtout par la crainte des
irrégularités de la poste. La seule route à peu près carrossable était
celle de la Save à Sarajewo. Les lettres étaient expédiées avec si peu
de diligence et de soin, qu'elles mettaient quinze jours pour arriver à
la frontière, où souvent elles s'égaraient. Aussi, pour les messages
importants, les négociants envoyaient un courrier. On écrivait peu, de
place à place, dans l'intérieur du pays et encore moins à l'étranger. Le
gouvernement, à qui l'Occident portait ombrage, ne pouvait que s'en
féliciter. À peine entrée en Bosnie, l'Autriche s'est appliquée à
construire des routes, et tout d'abord le chemin de fer de
Brod-Sarajewo, qui mesure 271 kilomètres, avec un écartement de rails de
76 centimètres, et qui a coûté, y compris le grand pont sur la Save,
9,425,000 florins. Il sera continué de façon à réunir la capitale à
l'Adriatique par Mostar et la vallée de la Narenta. La section
Metkovitz-Mostar, longue de 42 kilomètres, vient d'être inaugurée; elle
a coûté environ 4 millions de francs, payés par l'Autriche. Elle
permettra d'exploiter les richesses forestières des montagnes d'Yvan et
de la Veles-Planina. Environ 1,700 kilomètres de routes carrossables ont
été construits, les travaux en ont été en grande partie exécutés par
l'armée, et celle-ci entretient 1,275 kilomètres. Depuis l'occupation,
14 millions de florins ont été consacrés aux voies de communication,
dont 13 millions fournis par l'empire.

La Bosnie est entrée dans l'union postale universelle et les lettres y
sont transportées partout avec autant de régularité que dans notre
Occident. Déjà, en 1881, 51 bureaux de poste étaient ouverts; en 1883,
le réseau télégraphique mesurait 1,180 kilomètres, avec 65 bureaux
d'expédition, qui ont transmis 656,206 dépêches. L'accroissement
extraordinaire des relations postales est une des preuves les plus
incontestables des progrès accomplis[12]. C'est en multipliant les
communications rapides que cette région, qui, sous le régime turc, était
plus isolée que la Chine, entrera dans le mouvement de l'Europe
occidentale, dont elle est plus rapprochée que les autres provinces de
la péninsule balkanique. À l'époque romaine et au moyen-âge, les
influences civilisatrices émanant de l'Italie pénétraient en Bosnie par
l'intermédiaire des villes de l'Adriatique. Le même fait se reproduira,
et avec d'autant plus d'intensité que les relations deviendront plus
faciles.

[Note 12: Les chiffres précis ont une si grande éloquence qu'on nous
permettra d'en citer quelques-uns. Le nombre des lettres et des colis
postaux qui ont passé par les bureaux de poste de la Bosnie-Herzégovine
s'est accru de la façon suivante: Lettres: 1880, 2,984,463; 1881,
4,063,324; 1882, 5,594,134; 1883, 5,705,972.

--Colis: 1880, 137,112; 1881, 127,703; 1882, 161,446; 1883, 435,985.
L'activité postale a donc doublé en quatre années.]

Je crois utile de donner quelques détails sur la façon dont l'Autriche a
abordé les réformes sur le terrain judiciaire, parce que la France en
Afrique, l'Angleterre aux Indes, la Hollande à Java et la Russie en Asie
se trouvent en présence du même problème. Il est d'une grande
difficulté, car, en pays musulman, le code civil, le code pénal et le
code religieux sont si intimement unis, que tout changement peut être
considéré comme une atteinte aux dogmes de l'islamisme. L'occupation
avait complètement bouleversé l'organisation judiciaire: les magistrats,
tous musulmans et la plupart étrangers au pays, étaient partis. Les
tribunaux d'arrondissement (_medzlessi temizi_) et les tribunaux de
district (_medzlessi daavi_) furent reconstitués au moyen des kadis,
mais sous la présidence d'un Autrichien, et à Sarajewo fut établie une
cour suprême, dont les membres étaient empruntés aux provinces
austro-hongroises. Elle recevait tous les appels, afin d'introduire
l'unité et la légalité dans les décisions. Maintenant, le personnel
judiciaire a été presque entièrement renouvelé par l'admission de
magistrats autrichiens compétents et parlant le bosniaque. Tout ce qui
concerne le mariage, la filiation et les successions a été laissé aux
diverses confessions, conformément aux lois existantes, afin de ne pas
alarmer les consciences. Le gouvernement édicta successivement un code
pénal, un code d'instruction criminelle, un code de procédure civile, un
code de commerce et une loi sur les faillites. On alla même jusqu'à
codifier les lois concernant le mariage, la famille et les successions,
mais on les soumit à l'approbation des autorités ecclésiastiques et, en
même temps, on fixa la compétence des tribunaux mahométans du scheriat
et les qualifications nécessaires pour en faire partie. L'appel des
jugements du scheriat a lieu devant la cour suprême, mais avec
l'adjonction, en ce cas, de deux juges supérieurs musulmans.

Une excellente institution a été créée en vue de rendre l'administration
de la justice expéditive et peu coûteuse. Dans chaque district existe un
tribunal composé du sous-préfet (_Bezirksvorsteher_) et de deux
assistants élus, pour chaque culte, par leurs coreligionnaires. Ce
tribunal est itinérant, comme les juges anglais; il va siéger
successivement au centre de chaque commune, afin d'éviter les
déplacements aux habitants. Il juge sommairement et sans appel toutes
les affaires inférieures à 50 florins, ce qui, dans ce pays primitif,
comprend la plupart des litiges. Les paysans, à qui la justice coûtait
jadis si cher, sont enchantés et ils ont pris part à la votation avec
grand entrain. On dit du bien des élus. Le régime de l'élection a donc
été inauguré avec succès. La réforme judiciaire est un bienfait
inestimable; car il n'y a rien de pire pour un pays que l'impossibilité
d'obtenir prompte et bonne justice. Un fait important prouve les
avantages qui résultent de la sécurité garantie à tous. Les kmets
commencent à acheter la propriété aux petits propriétaires, aux agas,
qui émigrent ou qui se ruinent. C'est cette transformation économique
que le gouvernement doit protéger. On reproche à l'administration
autrichienne ses lenteurs et ses tergiversations. Ici, au contraire,
elle s'est avancée dans la voie des réformes d'un pas rapide et sûr, et
elle paraît avoir complètement réussi. Ce qui a été accompli de travail
dans cette seule branche est incroyable.

L'administrateur général de la Bosnie-Herzégovine, M. de Kállay, qui est
en même temps ministre des finances de l'empire, voudrait doter ces
provinces d'une véritable autonomie communale. La difficulté est grande,
à cause de l'hostilité des différentes confessions et de la prédominance
de l'élément musulman, qui ne manquerait pas d'asservir les autres. Un
premier essai a été fait dans la capitale, à Sarajewo, constituée en
commune; le règlement du 10 décembre 1883 lui donne l'organisation
suivante. Un conseil communal examine et discute toutes les affaires
d'intérêt municipal; il est composé de 24 membres, dont 12 doivent être
mahométans, 6 orthodoxes du rite oriental, 3 catholiques et 3
israélites. Il a fallu avoir égard aux droits des différentes
confessions, autrement les musulmans, ayant la majorité, auraient exclu
les autres; car, sur une population de 21,399 habitants, on comptait,
d'après la statistique officielle de 1880, 14,848 mahométans et
seulement 3,949 orthodoxes du rite oriental, 698 catholiques et 2,099
Israélites. Le pouvoir exécutif est confié au «magistrat», qui se
compose d'un bourgmestre et d'un vice-bourgmestre nommés par le
gouverneur et des commissaires de quartier, les _muktarés_. Un tiers des
membres du conseil municipal est désigné par le gouvernement, les deux
autres tiers, sont élus par le corps électoral. Est électeur qui paye
soit 2 florins d'impôt foncier, soit 9 florins d'impôt personnel, soit
25 florins d'impôt pour débit de boissons, soit un loyer annuel de 100
florins. Pour être éligible, il faut payer le triple de ces impôts. Les
premières élections eurent lieu le 13 mars 1884; 76 pour 100 électeurs
s'empressèrent de faire usage de leur droit, et tout se passa avec le
plus grand ordre. On est très satisfait du zèle et de l'intelligence que
le conseil communal apporte dans l'accomplissement de sa mission. Sur
les 23,040 habitants que comptait Sarajewo à cette date,--1,663 de plus
qu'en 1879,--il s'est trouvé 1,106 électeurs, dont 531 mahométans, 195
orthodoxes, 257 catholiques et 123 israélites. Le nombre des éligibles
est de 418, dont 233 musulmans, 105 orthodoxes, 24 catholiques et 56
israélites. Les catholiques, ayant relativement plus d'électeurs et
beaucoup moins d'éligibles, appartiennent donc en majorité aux classes
peu aisées. On ne peut dénier à l'Autriche le mérite d'avoir respecté
partout les autonomies communales, qui sont, on ne peut trop le répéter,
le plus solide fondement des libertés publiques.

M. de Kállay est très fier de présenter un budget en équilibre, et il
n'a pas tort quand on songe à tout ce que coûtent les colonies et les
annexions aux autres États européens. J'ai sous les yeux le budget
détaillé de la Bosnie-Herzégovine pour 1884: les dépenses ordinaires et
extraordinaires réunies s'élèvent à 7,356,277 florins, et les revenus à
7,412,615: donc excédent 56,338. Quel est le grand État qui peut en dire
autant? Il est vrai que l'armée d'occupation reste à la charge de
l'empire; mais qu'on entretienne ces soldats ici ou ailleurs, la charge
n'en est pas augmentée. Voici le produit des principaux impôts en 1883.
La dîme de 10 p. c. sur tous les produits des champs et des jardins
payés en argent d'après le prix des produits fixé annuellement:
2,552,000 florins; impôt sur la valeur des immeubles, 4 par 1,000: pour
les terres, 252,000 florins; pour les maisons, 107,000 florins; impôt du
_verghi_ sur les districts où l'impôt précédent n'est pas encore établi:
176,000 florins; impôts de patente: 3 p. c. sur le revenu estimé, 91,000
florins; impôt sur le loyer des maisons, 4 p. c.: 34,000 florins; impôt
sur les moutons et les chèvres, 18 kreuzer par tête (1 kr. vaut 2.1
centimes): 218,000 florins; impôt sur les cochons, à 35 kr. par tête:
39,000 florins; impôt sur les débits de boisson: 51,000 florins;
douanes: 600,000 florins payés par l'empire comme part dans le revenu
général; timbres et enregistrement: 326,200 florins. Plus heureux que M.
de Bismarck, M. de Kállay a organisé le monopole du tabac, qui donne
déjà 2,127,000 florins, et le sel 992,000 florins. Il a établi l'impôt
sur la bière, qui, à 16 kreuzer par hectolitre, a donné 11,000 florins,
et l'impôt sur l'alcool, qui, à raison de 3 kreuzer par hectolitre et
par degré, produit 76,000 florins. D'autre part, on a aboli l'impôt sur
le revenu des cultivateurs, qui, à 3 p. c., rapportait 225,000 florins,
mesure excellente; la taxe détestable de 2 1/2 p. c. sur la vente du
gros bétail; la taxe _vladikarina_ de 40 à 75 kreuzer par maison, que
payait pour l'entretien de son clergé la population orthodoxe, qui s'est
grandement réjouie de cette réforme; enfin l'impôt spécial qui était dû
par tout chrétien de quinze à soixante-quinze ans parce qu'il n'était
pas admis au service militaire. Ces détails, peut-être très minutieux,
sont cependant instructifs. Analysés, ils révèlent de la façon la plus
claire toutes les conditions économiques. Ce qui frappe, c'est l'extrême
modicité du produit: preuve certaine du peu de développement de la
richesse.

L'Autriche a trouvé en M. de Kállay un administrateur hors ligne,
admirablement préparé à gouverner les provinces occupées. Hongrois
d'origine, connaissant à la fois les langues de l'Occident et celles de
l'Orient, économiste instruit, écrivain brillant, ayant étudié à fond la
situation de la Péninsule, où il a représenté son pays à Belgrade
pendant plusieurs années, auteur de la meilleure histoire de la Serbie
et enfin, je crois pouvoir ajouter ami éclairé de la liberté et de tous
les progrès, où son prédécesseur avait échoué il a réussi. Il visite
presque chaque année la Bosnie, qui est l'objet constant de ses travaux,
et il y est très aimé. Depuis qu'il administre ce pays, jadis si
récalcitrant, il n'y a plus eu d'insurrections. Il est à croire que son
administration équitable et éclairée saura les prévenir à l'avenir.
Toutefois, on peut se demander si les réformes accomplies, l'ordre
assuré, l'agriculture encouragée, les routes ouvertes, les subsides
accordés aux écoles, les moyens de communication multipliés ont inspiré
aux populations toute la gratitude que cette œuvre de réorganisation
intelligente mérite sans contredit. De toutes les opinions opposées que
j'ai entendu émettre à ce sujet, voici ce que j'ai conclu.

Les mahométans comprennent et avouent qu'ils ont été traités avec les
plus grands ménagements et tout autrement qu'ils ne s'y attendaient. Les
principaux begs sont même ralliés. Mais les autres, c'est-à-dire la
masse des propriétaires, petits et grands, voient que c'en est fait du
pouvoir despotique dont ils usaient et abusaient à l'égard de leurs
vassaux. Ils ne le pardonneront pas de sitôt à l'Autriche, qui d'une
main ferme fait régner l'égalité devant la loi, proclamée déjà par la
Porte, mais toujours sans résultat. Les orthodoxes du rite oriental sont
ombrageux, inquiets. Malgré ce qu'on fait pour eux, ils craignent que
les Autrichiens ne favorisent la propagande ultramontaine. Ainsi qu'on
l'a constaté dans la grosse affaire de l'alphabet cyrillique, ils voient
en tout changement une atteinte au droit de leur culte, qui, pour eux,
se confond avec leur nationalité. Se considérant comme Serbes de
religion, ils ont des sympathies pour la Serbie. Ils n'ont pas à se
plaindre, puisque le gouvernement leur accorde les mêmes encouragements
qu'aux autres, mais ils se méfient de ses intentions. Les catholiques,
au moins, devraient être contents, puisqu'on reproche à l'Autriche de
tout faire pour eux. Cependant ils ne le sont pas, les ingrats! Ils sont
quelque peu déçus. Ils croyaient, qu'eux seuls seraient désormais les
maîtres, et que places, subsides et faveurs leur seraient exclusivement
réservés. Le traitement égal leur paraît une injustice. En outre, la
façon dont on a relégué les franciscains au second plan a produit des
froissements. Ainsi donc, aucune des trois fractions de la population
n'est entièrement satisfaite. Mais, sauf peut-être une partie des
musulmans, il n'en est pas une, je crois, qui ne soit ramenée bientôt à
apprécier les incontestables bienfaits du régime nouveau.

Que dire maintenant de l'occupation par l'Autriche? Si, oubliant toutes
les rivalités politiques, on ne considère que le progrès de la
civilisation en Europe, aucun doute n'est possible; tout ami de
l'humanité doit y applaudir et de tout cœur. Sous le régime turc, le
désordre, avec ses cruelles souffrances et ses indicibles misères,
allait s'aggravant. Sous le régime nouveau, l'amélioration sera rapide
et générale. Mais n'y avait-il pas une solution meilleure? N'aurait-il
pas été préférable d'annexer la Bosnie-Herzégovine à la Serbie?
Supposons l'Autriche absolument désintéressée, au point même de se
résigner d'avance à voir, un jour, la Croatie se joindre à la Serbie
accrue de la Bosnie, reconstituant ainsi l'empire de Douchan, deux
grandes difficultés se présentent aussitôt. La première est celle-ci:
les musulmans bosniaques, qui ont résisté à une armée autrichienne de
80,000 hommes et qui ne sont contenus que par un corps de 25,000 soldats
d'élite, se soumettent à l'Autriche parce qu'ils savent qu'elle peut
disposer à l'instant d'un demi-million de troupes excellentes; mais
accepteraient-ils de même la domination de la Serbie, qui n'a, en temps
ordinaire, que 15,000 hommes sous les armes? Il y aurait là un danger
permanent de conflits et une cause de dépenses qui ruinerait les
finances du jeune royaume serbe en accablant les contribuables. Le
second obstacle est encore plus sérieux. La Bosnie-Herzégovine annexée à
la Serbie serait de nouveau séparée de la Dalmatie, et, par conséquent,
du littoral et des ports, qui en sont le complément naturel et
indispensable. Rien ne serait plus regrettable. Ce serait une
insurrection contre les nécessités géographiques, qui frappent tous les
yeux et qu'a reconnues le traité de Berlin. Il ne faut pas poursuivre un
idéal actuellement irréalisable. En favorisant le développement de la
richesse et de l'instruction en Bosnie, l'Autriche prépare la grandeur
de la race jougo-slave. L'avenir saura trouver des combinaisons
définitives: _Fata viam invenient_. Le mouvement des nationalités, qui
tend à fondre dans un même État les populations de même race et de même
sang, est si puissant, si irrésistible qu'un jour viendra où toutes les
tribus slaves du Midi parviendront à se réunir, sous un régime fédéral,
soit au sein de l'empire autrichien transformé, soit dans une fédération
indépendante. Comme le dit Mgr Strossmayer, c'est au sein de
l'Autriche-Hongrie, respectant de plus en plus l'autonomie et les droits
des différentes races, que chacune d'elles arrivera à l'accomplissement
de ses destinées. Le gouvernement autrichien donnera à la Bosnie des
voies de communication, des écoles, des moyens d'exploiter ses richesses
naturelles; et surtout, ce qui a manqué ici depuis la chute de l'empire
romain, de la sécurité, condition de tout progrès. Il le fera, car il y
a intérêt. La Bosnie deviendra ainsi l'un des joyaux de la couronne
impériale, et la civilisation fortifiera l'esprit national, étouffé
aujourd'hui par les luttes des différentes confessions.

Il est une dernière question que tout le monde me pose et à laquelle il
faut bien répondre: L'Autriche, qui est déjà à Novi-Bazar, n'ira-t-elle
pas à Salonique? Certes, c'est un rêve grandiose à réaliser que celui
qu'implique le nom même de l'Autriche, _œster-Reich_, «Empire
d'Orient». La fameuse «poussée vers l'Orient», le _Drang nach Osten_,
s'impose à la politique austro-hongroise, dont l'influence sur le bas
Danube et dans la Péninsule devient prédominante. L'occupation de
Salonique et de la Macédoine ouvrirait la route vers Constantinople. Le
chemin de fer, qui bientôt reliera directement Vienne à Stamboul, sera
comme un premier lien entre les deux capitales. Si ce qui reste de
l'empire ottoman, dont les jours sont comptés, doit être occupé, un
jour, par l'une des grandes puissances, il est évident que l'Autriche se
trouvera mieux placée que nulle autre pour recueillir la succession de
«l'homme malade» au moment de son décès, et elle peut compter plus que
la Russie sur l'appui ou la complicité de l'Europe. Toutes les provinces
de la Péninsule, groupées sous l'égide de l'Austro-Hongrie, formeraient
le plus magnifique domaine que l'on puisse imaginer. Quand on sait que
l'occupation de la Bosnie a été la pensée personnelle et persistante de
l'empereur François-Joseph, qui oserait dire que ces visions de grandeur
ne hantent pas le burg impérial? Mais, d'autre part, les Hongrois ne
désirent nullement augmenter la prépondérance de l'élément slave, et les
Allemands, serrés de près par les revendications des Polonais, des
Tchèques et des Slovènes, ne sont guère portés à rechercher de nouveaux
agrandissements. Les ministres dirigeants affirment qu'ils ne veulent
pas dépasser les limites tracées par le traité de Berlin. Le précédent
chancelier, M. de Haymerlé, que j'ai rencontré comme ambassadeur à Rome
en 1880, ne voulait pas entendre parler d'aller à Salonique, et M. de
Kálnoky tient le même langage. Toutefois, les circonstances l'emportent
souvent sur les volontés humaines, et quand le bras est pris dans un
engrenage, le corps y passe, quoi qu'on fasse. Lorsque le chemin de fer
ouvrira au commerce autrichien l'accès direct de la mer Egée et que
l'armée impériale, à Novi-Bazar, n'en sera éloignée que de deux étapes,
l'Autriche ne pourra évidemment tolérer qu'une insurrection prolongée ou
l'anarchie permanente mette en péril cette voie de communication d'un
intérêt capital pour elle. Si la Porte ne parvient pas à régler d'une
manière satisfaisante la situation de la Macédoine, conformément à
l'article 23 du traité de Berlin, il est à croire qu'un jour viendra où
le gouvernement austro-hongrois sera forcé d'intervenir pour mettre
l'ordre dans cette malheureuse province, de la même façon qu'il a été
amené à occuper la Bosnie-Herzégovine. Le _Drang nach Osten_ lui aura
forcé la main.



CHAPITRE VI.

LES NATIONALITÉS CROATE ET SLOVÈNE. LA SERBIE.


De Sarajewo, je comptais me rendre directement à Belgrade, par
l'intérieur du pays; mais je me décide à repasser par la Croatie, pour y
étudier de plus près les revendications nationales hostiles à la
suprématie magyare, qui viennent de donner lieu à une émeute et à des
combats dans les rues d'Agram. Quand on voyage dans l'Autriche-Hongrie,
cette question des nationalités vous suit partout.

En quittant Brod, je me trouve seul, dans le wagon qui me conduit aux
bords du Danube, avec un propriétaire croate, patriote ardent, qui
appartient à la gauche extrême. Il m'expose les griefs de son pays
contre le gouvernement hongrois avec tant de véhémence, qu'elle me met
en garde contre ses exagérations: «La Croatie, me dit-il, n'est pas une
province hongroise. C'est un royaume indépendant, qui a librement, en
1102, choisi pour souverain Koloman, roi de Hongrie; au XVIe siècle,
dans la diète de Cettigne, elle a acclamé la dynastie des Habsbourg;
sous Charles VI, sa diète a accepté le nouvel ordre de succession soumis
à l'empereur François-Joseph, mais non à la Hongrie. Pendant trois
siècles, ce sont les Croates qui ont défendu la Hongrie et la
chrétienté contre les Turcs. Dieu seul peut faire le compte de tout le
sang que nous avons versé, de toutes les misères, de toutes les
souffrances que nous avons subies. Aussi sommes-nous toujours restés
pauvres; on devrait donc nous ménager, et on nous accable. Depuis quinze
ans, de 1868 à 1882, nous avons versé au trésor 115 millions de florins,
dont 43 millions au plus ont été employés dans l'intérêt de notre pays;
le reste a été dévoré à Pesth. Les Magyars sont de brillants orateurs et
de vaillants soldats, mais de mauvais économes et de grands dépensiers.
Ils hypothèquent leurs biens, puis ils sont obligés de les vendre aux
juifs. De même, ils ont chargé la Transleithanie d'une dette de plus
d'un milliard de florins en moins de seize ans. Ils la livrent à la
haute finance européenne, qui, pour toucher les intérêts, écorche nos
paysans bien plus durement encore que les fellahs d'Égypte. Éloignés des
marchés, nos agriculteurs doivent vendre leurs denrées à vil prix, et
quand ils ne peuvent payer leurs taxes, leurs biens sont saisis: aussi
sont-ils livrés au désespoir. A chaque instant, les insurrections sont à
craindre. Voici une phrase croate que vous entendrez à chaque instant:
«_Holje je umrieti, nego umirati_.» «Il vaut mieux périr d'un coup que
mourir lentement.» Tant de souffrances ébranlent même l'attachement à
l'empereur, et cependant c'était un culte héréditaire chez une nation
qui, en 1848, a sacrifié quarante mille de ses fils pour défendre la
couronne des Habsbourg. Maintenant, on croit notre souverain ligué avec
les Hongrois. Tout est pour eux, rien pour nous. Que d'argent on a
dépensé pour régulariser et endiguer le Danube et la Theiss! Et chez
nous, voyez nos fleuves: la Drave, la Save, la Kulpa, ils sont à l'état
sauvage. Regardez sur la carte le réseau de nos chemins de fer: tous
sont tracés en vue de faire converger le trafic vers Pesth et de le
détourner de la Croatie. Aucune ligne ne traverse notre pays. Il
suffirait d'un tronçon, très facile à construire, pour relier Brod à
Essek, de façon à amener directement les produits de la Bosnie à Agram
et à Fiume. De Brod, que nous venons de quitter, la ligne la plus courte
vers Pesth eût été par Djakovo et Essek. Non; nous devons faire un long
détour par Dalja.

«L'empereur a consenti à réunir les anciens confins militaires à notre
royaume. Excellente mesure que tous nous réclamions, car, heureusement,
nous n'avons plus besoin de nous défendre contre les razzias des Turcs.
Mais, hélas! elle a coûté cher aux pauvres habitants. Ils possédaient de
magnifiques forêts de chênes que la couronne leur avait abandonnées en
compensation du service militaire, auquel tous étaient soumis. MM. les
Magyars sont venus, et ces vieux arbres, qui avaient été achetés au prix
du plus noble sang, ont été abattus et vendus pour payer les chemins de
fer de la Hongrie. Ces forêts valaient, disait-on, 100 millions; c'était
la réserve de l'avenir; tout a été dévasté. Écoutez bien ceci: La
Croatie est un petit pays qui ne compte pas même 2 millions d'habitants,
mais elle représente une grande race. Nous formions un État chrétien
civilisé à l'époque où les hordes magyares erraient encore dans les
steppes de l'Asie, à côté de leurs cousins les Turcs. Jamais ces
Finnois n'arriveront à dominer définitivement sur la masse des
populations aryennes au milieu desquelles ils campent. Ils accepteront
l'égalité des droits, ou ils retourneront en Asie avec les Ottomans.

--Mais, lui dis-je, comment tant d'abus sont-ils possibles? Vous avez
une administration autonome, une diète nationale et même une sorte de
vice-roi, votre ban de Croatie.

--Chimères, apparences; un vrai trompe-l'œil, reprit le Croate, avec
plus de violence encore. Le ban n'est pas le représentant de l'empereur,
mais la créature des messieurs de Pesth. C'est le ministère hongrois qui
le désigne, et il n'a d'autre mission que de nous magyariser.
L'administration dite nationale est aux mains d'employés qui n'ont qu'un
seul but: plaire aux gouvernants hongrois, de qui leur sort dépend.
Notre diète ne représente pas le pays, car les élections ne sont pas
libres. Vous ne pouvez vous imaginer les moyens d'intimidation, de
pression et de corruption mis en œuvre pour faire échouer les candidats
nationaux. Notre presse est soumise à une répression plus draconienne
que du temps de Metternich. Tout article d'opposition, si modéré qu'il
soit, amène la saisie du numéro et même celle des caractères de
l'imprimerie. Au sein de la diète, les députés de l'opposition sont
réduits au silence s'ils veulent exposer franchement les griefs du pays.
Les rayas en Bosnie étaient plus libres que nous ne le sommes sous notre
prétendu régime constitutionnel. Qu'espèrent les Magyars? Anéantir chez
nous le sentiment national et la langue de nos pères, au moment où les
progrès de l'instruction leur donnent une nouvelle force et un nouvel
éclat? Quelle démence! Convertir notre État autonome en un comitat
hongrois? Sans doute, puisqu'ils ont la force, ils peuvent violer le
droit et nous enlever nos privilèges. Mais en ce faisant, ils feront
naître en nos âmes une haine implacable qui, un jour, aboutira à de
terribles représailles. Ont-ils donc oublié le ban Jellachitch marchant
sur Bude en 1848? Sa statue, sur la grande place d'Agram, montre, de la
pointe de son épée, le chemin de la vengeance, que nous reprendrons
quand l'heure aura sonné. Ils devraient se souvenir qu'ils sont 5
millions perdus au milieu de l'océan slave qui, un jour, les
engloutira.»

La question exposée par mon interlocuteur, au point de vue des patriotes
croates intransigeants, est si importante que je crois devoir en dire
quelques mots. Au moment où les revendications des Tchèques viennent de
triompher en Bohême, le mouvement jougo-slave est-il appelé à l'emporter
également? De ce point dépendent évidemment les destinées de l'Autriche
et, par conséquent, celles de tout le sud-est de notre continent.
L'_Ausgleich_, l'accord conclu en 1868 entre la Hongrie et la Croatie,
sous les auspices de Deak, est, en quelque mesure, la répétition de
celui qui existe entre la Cisleithanie et la Transleithanie. La Croatie
a conservé sa diète, qui règle toutes les affaires intérieures du pays.
Ce qui concerne l'armée, les douanes et les finances est du ressort du
parlement central transleithanien. A la tête de l'administration se
trouve le ban, ou gouverneur général, nommé par l'empereur, sur la
proposition du ministère hongrois. Le ban désigne les chefs des
départements et les hauts fonctionnaires. Il rend compte à la diète, qui
a un droit absolu de contrôle et de discussion. Seulement il n'y a pas
ici de régime représentatif, en ce sens que la majorité de la diète ne
peut renverser ni le ban ni les ministres.

Quels ont été les résultats de ce compromis? Il paraît que tout au moins
une partie des griefs énumérés plus haut sont fondés. Le développement
matériel a été beaucoup moins encouragé en Croatie qu'en Hongrie. En
Hongrie, de nombreux chemins de fer ont favorisé le perfectionnement de
l'agriculture et la hausse des prix. Le pays s'est donc trouvé en mesure
de faire face à l'accroissement des impôts. En Croatie, les prix sont
restés bas, et la culture, moins stimulée par les demandes de
l'exportation, a fait moins de progrès. Le poids des taxes y est donc
beaucoup plus difficile à porter. En outre, il est hors de doute que le
gouvernement central de Pesth vise à fortifier son autorité en Croatie.
On ne peut s'en étonner. Le système des deux _Ausgleichs_ a créé un
régime d'un maniement si compliqué et si difficile qu'il doit paraître
intolérable à une administration qui veut se mouvoir à la façon des
États modernes. La Croatie fait partie des pays de la couronne de saint
Étienne. Dès lors, il semble que les résolutions prises au centre ne
devraient pas venir se heurter contre le _liberum veto_ de l'autonomie
croate. Cela n'a pas lieu dans un État fédéral comme la Suisse ou les
États-Unis. Mais d'abord, l'Autriche-Hongrie n'est pas, en réalité, un
État fédéral, et, en second lieu, dans une fédération, la compétence des
pouvoirs cantonaux et celle du pouvoir fédéral étant très nettement
délimitées, les tiraillements et les conflits, si fréquents ici, sont
évités. Il faudrait donc tâcher de se rapprocher d'une organisation
semblable à celle qui fonctionne aux États-Unis, à la satisfaction
générale.

Le règlement de la représentation et de la participation de la Croatie
aux dépenses communes donne lieu à des difficultés spéciales. La
Croatie, qui, en 1867, n'avait pas voulu envoyer de délégués au
couronnement de l'empereur à Pesth, avait plus tard consenti à se faire
représenter au sein de la diète hongroise par deux membres à la Chambre
haute, et vingt-neuf à la Chambre basse; quand les confins militaires
furent incorporés dans la Croatie, elle aurait dû avoir cinquante-quatre
représentants. On fit en sorte qu'elle se contentât de quarante; grave
injustice, prétendent les patriotes. Autre grief: la part contributive
de la Croatie aux dépenses communes de la Transleithanie avait été fixée
à 6.44 p. c., la Hongrie payant le reste, soit 93.56 p. c. Il fut
convenu qu'en tout cas la Croatie recevrait 2,200,000 florins pour les
dépenses de son gouvernement autonome. En 1872, un nouvel accord décida
que la Croatie garderait pour elle 45 p. c. de son revenu. Il s'en est
suivi qu'elle touche plus de 2,200,000 florins et que, d'autre part, les
55 p. c. restants ne couvrent pas les 6.44 p. c. des dépenses communes,
d'où résultent des récriminations réciproques.

L'hostilité des deux peuples a une cause plus profonde: leur idéal est
différent et même inconciliable. La «grande idée croate» consiste à
réunir un jour en un puissant État toutes les populations parlant le
croato-serbe, c'est-à-dire outre la Croatie, la «Slovénie», la Dalmatie,
la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et la Serbie, qui alors feraient
équilibre à la Hongrie dans l'empire. Les Hongrois ne peuvent se
résigner à cette perspective, qui briserait l'unité de la couronne de
saint Étienne et ne leur permettrait plus de résister aux Allemands et
aux Tchèques de la Cisleithanie. Ils essayent donc, de toutes façons,
d'entraver le développement de l'esprit national croate, et, en ce
faisant, ils sont entraînés à des vexations qui irritent, sans aucun
résultat utile pour eux. Si les Croates pouvaient être persuadés qu'à
Pesth on entend respecter entièrement leurs droits acquis et leur
nationalité, les difficultés inhérentes à un système d'union très peu
maniable, sans disparaître complètement, perdraient au moins de leur
aigreur.

Cette situation troublée a donné naissance en Croatie à trois partis: le
parti national, le parti national-indépendant, et le parti de la gauche
extrême, qui se donne à lui-même le beau nom de «parti du droit»,
_Rechtspartei_. Le parti national entend maintenir l'_Ausgleich_ de 1868
dans sa lettre et dans son esprit. Il veut le défendre, et contre le
pouvoir central qui s'efforce d'étendre ses attributions, et contre les
réformateurs qui réclament une plus grande autonomie. Dans son programme
du 27 décembre 1883, il montre que les récentes insurrections et les
dangers qui menacent l'avenir du pays proviennent uniquement de ce que,
des deux côtés, on veut s'écarter du terrain ferme et légal du
compromis. Le parti national indépendant marque plus nettement son
opposition aux tentatives centralisatrices. Dans un discours récent, au
sein de la diète, l'un des députés les plus écoutés, le docteur
Constantin Bojnovitch, faisait voir clairement comment la façon
différente de comprendre la mission du ban était une cause inévitable de
conflits. «A Pesth, disait-il, on veut que le ban soit un simple
gouverneur, obéissant aux ordres du ministère. D'après nous, et
conformément à la loi du 10 janvier 1874, il n'est responsable que
vis-à-vis de l'empereur et de la diète, et sa principale mission est de
défendre les privilèges de notre royaume.» Le parti national indépendant
réclame énergiquement pour la Croatie, vis-à-vis de la Hongrie, la
situation qu'occupe la Hongrie vis-à-vis de l'Autriche. Toute décision
prise à Pesth devrait être ratifiée à Agram. Il est évident que de
semblables complications rendraient tout gouvernement impossible. Même
dans les pays unifiés, le régime parlementaire fonctionne souvent avec
grand'peine. Si deux ou trois parlements, animés de sentiments opposés
et souvent hostiles, doivent se contrôler les uns les autres, on
aboutira inévitablement à l'impuissance et au chaos, et par conséquent
au rétablissement d'un régime autocratique. Étendez autant que possible
la compétence du gouvernement local et réduisez celle du gouvernement
central, rien de mieux; mais, pour les affaires communes, il faut une
décision définitive, prise dans un parlement unique et suprême.

Le parti national extrême, _Rechtspartei_, aspire à anéantir le
compromis. De même que les radicaux en Hongrie ne veulent conserver
d'autre lien avec l'Autriche que l'identité du souverain, ainsi la
gauche extrême en Croatie réclame l'indépendance complète du royaume
triunitaire et l'union personnelle. Les plus avancés de ce groupe ont
des tendances antidynastiques, républicaines et même socialistes. La
jeunesse se rallie volontiers au parti extrême, dont elle considère le
meneur, le docteur Starcevitch, comme son prophète. Le neveu de
celui-ci, David Starcevitch, provoque souvent au sein de la diète
d'Agram, par la véhémence de ses discours et de ses interpellations, des
conflits qui amènent la suspension des séances. Le chef officiel de ce
parti est le baron Rukavina. Les trois partis s'accordent à réclamer la
réunion à la Croatie du district et de la ville de Fiume et de la
Dalmatie, conformément aux précédents historiques.

La politique du ministère hongrois s'explique, car il est naturel que
tout gouvernement s'efforce de faire prévaloir son autorité; mais, on ne
peut se le dissimuler, elle est condamnée par ses résultats. Les
tentatives faites pour étendre la compétence du pouvoir central ont
provoqué une résistance universelle et une irritation profonde.
L'Autriche, malgré les efforts persévérants d'une bureaucratie très
habile et très tenace, n'a pas réussi à germaniser les Croates, alors
que le sentiment national était encore complètement engourdi, et quoique
la langue allemande représentât une civilisation plus avancée, une
grande littérature, la science, et qu'elle fût le trait d'union avec
l'Europe occidentale. Les Magyars ne peuvent donc pas espérer d'imposer
leur langue, maintenant que la nationalité croate a une presse, une
littérature, un théâtre, une université, des écoles de tous les degrés,
et surtout quand s'ouvrent devant elle, au delà de la Save et du
Danube, des perspectives d'expansion et de grandeur presque illimitées,
qu'entretiennent à la fois les souvenirs de l'histoire et les
aspirations de la démocratie. Qu'aura gagné la Hongrie quand elle aura
fait entrer dans les bureaux d'Agram quelques-uns de ses employés et
exigé la connaissance de sa langue, ou quand elle aura placé sur les
monuments publics quelques inscriptions en magyar? Elle ne réussira qu'à
éveiller des susceptibilités et des haines violentes, comme on l'a vu
récemment, lorsqu'il a suffi que les écussons placés sur les édifices de
l'État portassent une traduction hongroise, à côté de la désignation en
croate, pour provoquer dans les rues d'Agram une émeute sanglante.

Homme d'État de premier ordre, libéral convaincu, partisan dévoué de
tous les progrès et de toutes les libertés, M. Tisza poursuit, comme un
autre ministre éminent, M. de Schmerling, la création d'un gouvernement
unifié à la façon de ceux qui existent en France ou en Angleterre. Mais
il faut tenir compte des résistances quand elles sont invincibles. Le
moment, d'ailleurs, serait mal choisi pour essayer de les briser. Les
concessions décisives faites par le ministère Taaffe aux Tchèques, en
Bohême, accroîtront énormément les forces et les espérances du parti
national en Croatie et dans les autres pays de même race. En outre, et
ceci est grave, les féodaux, si puissants à la cour, favorisent les
revendications des Slaves contre les Hongrois, parce que ceux-ci
représentent à leurs yeux le libéralisme et la démocratie. Il ne faut
point perdre de vue une éventualité redoutable. Le régime de l'union
entre l'Autriche et la Hongrie est d'une pratique si difficile qu'en
temps d'épreuves il pourrait donner lieu à un conflit entre les deux
pays. Dans ce cas, quel péril pour les Magyars de trouver leurs ennemis
les plus acharnés parmi les pays de la couronne de saint Étienne, qui
les attaqueraient à revers, en Croatie et en Transylvanie! Leur intérêt
le plus évident n'est-il pas de s'en faire plutôt des amis, en renonçant
franchement à toute ingérence dans leurs affaires et en favorisant par
tous les moyens leur développement matériel et intellectuel?

L'influence prédominante qu'exercent en ce moment les Hongrois dans tout
l'empire est une preuve incontestable de la supériorité de leurs hommes
d'État. Mais, à mesure que l'instruction et le bien-être se répandent et
que les institutions deviennent plus démocratiques, il est plus
difficile aux minorités de comprimer les majorités. Or, au milieu des
Slaves, des Allemands et des Roumains, les Magyars sont une minorité.
Rien de plus dangereux, par conséquent, que d'exaspérer ceux à qui la
force du nombre finira, tôt ou tard, par donner la prépondérance. La
solution, d'ailleurs, est tout indiquée; Deak en a donné la formule:
_Gleichberechtigung_, droit égal pour toutes les nationalités, autonomie
pour chaque pays, comme en Suisse, en Norvège et en Finlande. Ce régime,
qui peut invoquer à la fois l'histoire et l'équité, est d'autant plus
facile à appliquer à la Croatie, qu'elle forme un État nettement
délimité, qui a ses annales et ses titres anciens, et qui n'est pas,
comme la Transylvanie, habité par plusieurs races irrégulièrement
entremêlées. Le respect du droit et de la liberté est, en toutes
circonstances, la meilleure politique.

--De Brod à Vukovar, le chemin de fer traverse l'étroite et longue
presqu'île qui sépare la Save du Danube. Le pays qu'on aperçoit des deux
côtés de la voie est plat, à moitié noyé et très vert. Ce sont d'abord
de grands pâturages entremêlés de petits massifs de chênes, puis des
champs cultivés dont la terre est excellente, car le blé est dru et
haut. Les villages et les habitations sont rares. La population peut
s'accroître ici sans que Malthus s'alarme. La route, que parcourt
l'omnibus qui de la gare me mène à Vukovar, est charmante. Elle est
ombragée de grands tilleuls et bordée par d'anciens bras du Danube, où
les canards s'ébattent joyeux parmi les nénuphars en fleur. C'est
dimanche. Les paysans, en costume de fête, se rendent à la messe et à la
foire qui la suit. Presque tous arrivent sur de petits chariots tout en
bois, très légers, qu'entraînent au grand trot deux chevaux hongrois,
fins et de sang arabe. C'est un avantage réel pour la population rurale
d'avoir ainsi un attelage qui lui permet de faire au loin des promenades
et des courses, vraie joie et plaisir sain pour les jours de fête. Le
labourage et les gros transports se font uniquement au moyen de bœufs.

Il est curieux d'observer ici comme les modes de l'Occident viennent
transformer et gâter le costume national. Beaucoup d'hommes ont encore
le large pantalon blanc, retenu par l'énorme ceinture de cuir, la toque
en feutre et l'attila soutaché. Mais peu de femmes ont conservé la belle
chemise brodée des statues grecques. La plupart portent maintenant des
robes à gros plis, bouffant autour de la taille, et de couleurs
criardes, vert, bleu, rouge, et sur le corsage un mouchoir de laine aux
bouquets de nuances si heurtées qu'elles crèvent les yeux.
Manifestement, «la civilisation» tue le sentiment esthétique
traditionnel, et c'est dommage. Ce n'est pas tout de doubler le nombre
de nos porcs gras et de nos chevaux-vapeur: _Non de solo pane vivit
homo_. A quoi bon être bien nourri, si ce n'est pour jouir des beautés
que peuvent nous offrir la nature, l'art, le costume? Quand l'industrie
couvre les campagnes de ses scories, ternit de ses fumées le bleu du
ciel, empeste l'eau des rivières et détruit les costumes adaptés aux
nécessités du climat et élaborés par le goût instinctif des races, je ne
puis partager l'enthousiasme des statisticiens.

Vukovar est une honnête petite ville, dont les maisons propres et bien
tenues se prolongent en une longue et large rue, sur une colline
dominant le Danube. Je n'y découvre pas un monument ancien; les Turcs
ont tout brûlé; mais j'y trouve un hôtel, _Zum Löwen_, où l'on mange du
sterlet délicieux, arrosé de _villaner_, dans un jardin rempli de roses
et sur des tables qu'ombragent des acacias en fleur. Des cigognes
apprivoisées se promènent gravement autour de nous. J'ai vue sur le
fleuve immense, dont les eaux ne sont pas bleues, comme le prétend la
fameuse valse _Die blaue Donau_, mais bien jaunes et limoneuses, comme
j'ai pu le constater en m'y plongeant. En Autriche et dans tous les pays
voisins, on a pour arranger les endroits où l'on sert à boire ou à
manger un art admirable, qu'on devrait imiter dans notre Occident.
L'été, les tables sont toujours placées sous des arbres, et de façon à
vous ménager quelque joli point de vue, si c'est possible. Le soir, on
vient y jouir de la fraîcheur, en écoutant une musique, souvent bonne et
presque toujours originale; même dans les hôtels des grandes villes,
comme à Pesth, on forme dans les cours, au moyen de lauriers roses ou
d'orangers en caisse, des bosquets où l'on peut dîner et souper en plein
air. Menu détail peut-être, mais le train ordinaire de la vie n'est-il
pas composé soit de petits ennuis, soit de petites jouissances?

Sur la table de la salle à manger, je n'aperçois guère que des journaux
slaves: le _Zastava_, en caractères cyrilliques, le _Sriemski Hrvat_ et
le _Pozor_ de Zagreb, forme croate de la capitale, Agram.

Je vois dans l'_Agramer-Zeitung_ qu'à la suite des élections récentes
dans la diète de la Galicie, les Ruthènes n'auront plus qu'un très petit
nombre de députés, 15 ou 16 au plus, et cependant ils forment la moitié
de la population. Les propriétaires, qui sont Polonais, dictent ou
imposent les votes, paraît-il.

En parcourant la ville, je remarque une caisse d'épargne qui occupe un
fort beau bâtiment. Dans les zadrugas, la caisse d'épargne était le
grand coffre de mariage où la femme entassait le linge fin et les
vêtements brodés qu'elle confectionnait de ses mains.

À Vukovar, je monte sur un steamer à deux ponts, type américain;
descendant le Danube, il me conduira en sept heures à Belgrade. C'est la
plus charmante façon de voyager. Le pays se déroule à vos yeux comme une
série de _dissolving views_; en même temps, on peut lire ou causer.
J'entre en relation avec un étudiant originaire de Laybach. Il va
visiter la Bulgarie pour apprendre à connaître des frères éloignés. Il
m'entretient du mouvement national dans sa patrie. «À côté, me dit-il,
des revendications des Croates, amères, ardentes, violentes même, le
mouvement national parmi mes compatriotes, les Slovènes, est plus calme,
moins bruyant, mais il n'en est pas moins décidé; et il a acquis une
force que les Allemands ne parviendront plus à comprimer.

«Les Slovènes, le rameau slave le plus anciennement établi en Europe,
occupaient tout ce vaste territoire qui comprend la Styrie, la Croatie
et toute la péninsule balkanique, sauf ce qui était habité par les
Grecs. Plus tard sont venus se mêler à eux, d'abord les Croato-Serbes,
puis des Touraniens, les Bulgares, que le mélange des races a slavisés.
Dans les premiers siècles du moyen-âge, les barons allemands conquirent
et se partagèrent notre pays; des colonies allemandes y pénétrèrent, et
ainsi, les trois quarts de la Styrie ne sont plus aux Slovènes, mais
ceux-ci forment encore la population presque exclusive de la Carniole.
Dans ces deux provinces et en Carinthie, jusqu'aux environs de Trieste,
leur nombre doit approcher de 2 millions. Le dialecte slovène, le plus
pur des idiomes jougo-slaves, était devenu un patois parlé seulement par
les paysans. La langue de l'administration, de la littérature, de la
classe aisée, en un mot de la civilisation, était l'allemand. Toute la
contrée semblait définitivement germanisée; mais en 1835, Louis Gai, en
fondant le premier journal croate, le _Hvratske Novine_, donna le signal
du réveil de la littérature nationale, qu'on appela illyrienne, dans
l'espoir, aujourd'hui abandonné, que tous les Jougo-Slaves
accepteraient cette dénomination. Après 1848, la concession du droit
électoral amena la résurrection de la nationalité slovène, grâce à
l'activité intellectuelle d'une légion de poètes, d'écrivains, de
journalistes, d'instituteurs, et surtout d'ecclésiastiques, ceux-ci
voyant dans l'idiome national une barrière contre l'envahissement de la
libre-pensée germanique. Aujourd'hui, les Slovènes ont la majorité dans
la diète de la Carniole. Le slovène est devenu la langue de l'école, de
la chaire et même de l'administration provinciale. L'allemand n'est plus
employé que pour les relations avec Vienne, et les pièces officielles
sont publiées dans les deux langues. En Styrie, les Slovènes, qui
occupent le midi de la province, parviennent à envoyer à la diète une
dizaine de députés qui, en toutes circonstances, défendent les droits de
leur langue nationale. Celle-ci est parfaitement représentée à
l'université de Gratz, dans la chaire de philologie slave, par M. Krek,
l'auteur d'un livre très estimé: _Introduction à l'histoire des
littératures slaves_.»

Je demande à mon étudiant quelles sont les visées du parti national
slovène pour l'avenir. Désire-t-il la constitution d'une province
séparée ayant pour limites celles de sa langue? Aspire-t-il à une
réunion avec la Croatie? Espère-t-il la réalisation de la grande idée
jougo-slave sous la forme d'une fédération embrassant Slovènes, Croates,
Serbes et Bulgares? Accepterait-il le panslavisme?--«Le panslavisme,
répond mon interlocuteur, n'est plus qu'un mot vide de sens, depuis que
les Slaves voient qu'ils peuvent conserver leur nationalité au sein de
l'empire austro-hongrois. Les aspirations panslavistes, rapportées du
fameux congrès ethnographique de Moscou de 1868, se sont complètement
évanouies. Oui, sans doute, nous espérons qu'un jour une grande
confédération jougo-slave s'étendra de Constantinople à Laybach et de la
Save à la mer Egée. C'est là notre idéal, et chaque rameau de notre race
doit en préparer la réalisation. Nous verrions, en attendant, avec
plaisir la Slovénie réunie à la Croatie, car la langue parlée dans les
deux pays est presque la même. Mais l'essentiel est de fortifier le
sentiment national, en faisant de plus en plus de notre langue un
instrument de civilisation et de haute culture. Tout progrès des
lumières est une garantie de notre avenir.

Le Danube donne vraiment l'impression d'un grand fleuve. Mais quel
contraste avec le Rhin! Tandis que la rivière qui baigne Manheim,
Mayence, Coblence, Cologne, avec ses deux voies ferrées latérales et ses
innombrables bateaux de toute forme, réalise bien l'idée du «chemin qui
marche», transportant d'innombrables masses de voyageurs et de
marchandises, le magnifique Danube passe à travers des solitudes et ne
semble employé qu'à faire tourner les roues des moulins à farine que
portent des radeaux. D'où vient la différence? C'est que le Rhin coule
vers l'occident et aboutit aux marchés de la Hollande et de
l'Angleterre, tandis que le Danube porte ses eaux à la mer Noire,
c'est-à-dire vers les contrées naguère encore frappées de malédiction
par l'occupation turque. Entre Vukovar et Semlin, la rive gauche, du
côté de la Hongrie, est basse, à moitié inondée, presque toujours bordée
de saules et de peupliers, tandis que sur la rive droite, du côté de la
Slavonie, les hauteurs de la Fiska-Gora forment des berges hautes et
escarpées, dont le terrain rougeâtre se dérobe sous un massif continu de
chênes et de hêtres.

Les moulins flottants que l'on rencontre à chaque instant sur le fleuve
appartiennent la plupart à des juifs, comme l'indiquent les noms
sémitiques des propriétaires: Jacob, Salomon, _etc._ En Hongrie, le
commerce des blés et des farines est presque entièrement entre leurs
mains, parce qu'ils sont mieux renseignés que leurs concurrents.
Ceux-ci, au lieu de s'en plaindre, n'ont qu'à les imiter. À Illok, un
vieux château fort crénelé domine la berge du haut d'une colline
escarpée. Près de Palanka, petite ville aux maisons blanches, dans une
île ceinte de saules, paît un grand troupeau de chevaux qui fait penser
aux Pampas. A Kaménitz, un immense bâtiment, reflète, dans ses
innombrables fenêtres, les rayons dorés du soleil qui s'abaisse. C'est
un collège qu'on a dû évacuer, me dit-on, à cause de la malaria.

A Peterwardein, j'admire les merveilles de l'industrie. Le chemin de fer
direct de Pesth à Belgrade, qui aboutira à Constantinople, franchit le
Danube sur un pont de deux arches, construit par la Société de
Fives-Lille, puis passe en tunnel sous la vieille forteresse
reconstruite par le prince Eugène. Après que le fleuve principal a reçu
la Thisza, il s'élargit beaucoup et prend des aspects de Mississipi.

A l'arrivée à Belgrade, le voyageur est soumis à une formalité
vexatoire, la demande des passeports, abolie partout ailleurs, même par
ce temps de nihilistes. Est-ce pour épargner à la Russie l'humiliation
d'entendre dire qu'elle est seule à conserver cette exigence démodée et
inutile? La réflexion qui vient aussitôt à l'esprit n'est pas flatteuse.

Il est cependant évident que les conspirateurs ne seront pas assez niais
pour arriver en Serbie par les bateaux, où ils sont passés en revue
pendant tout un jour, et d'où ils ne sortent que pour traverser la
douane. Ils entreront par les frontières de terre, partout ouvertes et
non gardées. Il peut convenir à la Russie d'être rébarbative,
puisqu'elle ne désire pas attirer les étrangers, mais la Serbie, qui les
appelle et les reçoit de la façon la plus hospitalière, ne devrait pas
se montrer à eux, tout d'abord, sous l'aspect revêche et vexatoire d'un
gendarme.

Je descends au Grand-Hôtel, construit jadis par le prince Michel. C'est
un immense bâtiment, dont les chambres ont les proportions des salles de
réception du palais des doges. Quand je suis venu ici en 1867, j'y étais
presque seul. Aujourd'hui, l'hôtel est rempli, et aux petites tables où
l'on dîne séparément, comme en Autriche, c'est à peine si je puis
trouver place. Cela seul indique combien tout est changé. La ville aussi
est transformée. Une grande rue occupe l'arête de la colline, entre le
Danube et la Save, et aboutit à la citadelle, qui domine le fleuve sur
un promontoire escarpé. Elle est maintenant garnie des deux côtés de
hautes maisons à deux ou trois étages, avec des boutiques au premier,
dont les étalages exhibent, derrière de grandes glaces, exactement les
mêmes objets que chez nous: quincaillerie, étoffes de toute espèce,
chapeaux, antiquités, habits tout faits, chaussures, photographies,
livres et papier. Les petites échoppes basses et les cafés turcs ont
disparu. Rien ne rappelle plus l'Orient: on se croirait en Autriche. A
l'endroit où la rue s'élargit et devient un boulevard planté d'une
double rangée d'arbres, s'élèvent une statue équestre du prince Michel,
dont le nom et le portrait se retrouvent partout dans le pays, et un
théâtre de style italien, dont les lignes classiques ne manquent pas
d'élégance. Une subvention de 40,000 francs permet d'entretenir une
troupe et de jouer parfois des pièces nationales, mais surtout des
traductions en serbe d'ouvrages français ou allemands.

Sur le glacis de la forteresse, qui s'appelle Kalimegdan, on a planté un
jardin public où, les soirs d'été, les habitants viennent se promener
aux sons de la musique militaire, en contemplant le magnifique panorama
qui se déroule au pied de ces hauteurs. On y aperçoit, semblable à un
lac, le confluent des deux grands fleuves: d'un côté, la Save arrivant
de l'ouest; de l'autre, le Danube descendant à l'est vers les gorges
sauvages de Basiasch, et au nord, les plaines à moitié submergées de la
Hongrie se perdant, à l'horizon, dans un lointain infini. C'est sur ce
glacis que les Turcs empalaient leurs victimes. Que de souvenirs
horribles, que de récits de massacres et de supplices me reviennent à la
mémoire! Je visitai la citadelle en 1867, quand les troupes ottomanes
venaient de l'évacuer, et j'y ramassai des petits carrés de papier, sur
lesquels étaient inscrits trois mots arabes: «O Siméon combattant
(contre les infidèles);» vaine protestation de l'islamisme qui battait
en retraite. L'odieux bombardement de 1862 avait décidé l'Europe à
intervenir pour mettre un terme à une situation intolérable. L'ancien
quartier turc qui s'étendait le long du Danube était complètement
désert; tous les habitants étaient partis, abandonnant leurs maisons.
Aujourd'hui, elles ont été rasées et les juifs espagnols y ont bâti des
demeures nouvelles. De la domination musulmane, il ne reste presque plus
de traces: quelques fontaines avec des inscriptions arabes et une
mosquée qui tombe en ruines. Il y avait un grand nombre de mosquées
jadis, et le traité d'évacuation stipulait qu'elles seraient respectées.
Mais comme nul ne les répare, le temps fait son œuvre: elles
s'écroulent; bientôt il n'en restera plus une seule. C'est dommage. Le
gouvernement serbe devrait en conserver une, comme souvenir d'un passé
dramatique et comme ornement architectural. Voyez avec quelle rapidité
recule la domination ottomane! Récemment encore, elle s'étendait sur
toute la rive droite du Danube et de la Save et nominalement jusqu'en
Roumanie, en plein cœur de l'Europe; maintenant, elle est rejetée au
delà des Balkans, où elle n'exerce même plus qu'une autorité nominale.

Sur les deux penchants de la colline centrale, vers le Danube et vers la
Save, on a bâti des rues nouvelles, composées exclusivement de
maisons-villas, fort élégantes, mais n'ayant qu'un rez-de-chaussée.
Elles ont un jardin, une grande cour et de vastes dépendances: le tout
occupe une superficie très étendue et procure beaucoup d'air et de
lumière. Toutes les constructions neuves et vieilles sont fraîchement
badigeonnées en couleurs claires, ce qui fait que la capitale de la
Serbie continue à mériter son nom de _Beo Grad_, blanche ville.

De ma fenêtre, je vois les cours d'une école moyenne. Les élèves sont
habillés comme chez nous et jouent les mêmes jeux. Cependant il y aurait
à faire, en Serbie, une étude spéciale sur les chants populaires qui
accompagnent souvent les jeux d'enfants, ainsi que l'a fait M. Pitre
pour la Sicile, où il a retrouvé l'écho des plus anciens mythes de la
race aryenne. Ceux qui dirigent l'enseignement ont à s'occuper des jeux
sous un autre rapport. Avec les programmes surchargés que l'on adopte
partout, il n'y a plus de place pour les récréations et les exercices
musculaires. Les élèves des classes supérieures croient que jouer est en
dessous de leur dignité. Ils se promènent, causent et discutent. Les
cerveaux sont surmenés, la vigueur physique diminue, et l'anémie ravage
les générations nouvelles. Quelques quarts d'heure de gymnastique
réglementaire ne sont pas un remède suffisant. Il faut les jeux en plein
air, qui vivifient le sang, fortifient les muscles, donnent du
sang-froid, de la décision, du coup d'œil, comme le cricket en
Angleterre et les barres ou la paume en France. Récréation, mot français
admirable, qu'il faudrait savoir réaliser dans l'éducation. Comme les
anciens, les Grecs surtout, avaient bien compris l'art de développer
l'être humain tout entier, moralement, intellectuellement, physiquement!
Dans ces incomparables institutions, les Bains romains, où, à côté des
salles de conférences, dissertaient les philosophes, on trouvait la
bibliothèque pour l'étude et l'arène pour la lutte et le pugilat. Les
Anglais seuls ont imité les anciens en ceci. Leurs universités, à vrai
dire, forment beaucoup plus de jeunes hommes vigoureux que de savants,
et les étudiants consacrent toutes leurs après-midi à des jeux
athlétiques. Les jeunes filles qui suivent les cours universitaires
veulent imiter cet exemple. Récemment, à Cambridge, au collège féminin
de Newham, dirigé par Mlle Hélène Gladstone, je voyais le programme d'un
grand _match_ de lawn-tennis entre cet établissement et celui de Girton.
Me serait-il permis de recommander au ministère de l'instruction de
Serbie, et peut-être à ceux de plus d'un autre pays, l'examen de cette
question: Quelle place les jeux et les récréations doivent-ils occuper
dans l'éducation intégrale?

La reine Nathalie pourrait donner un prix au meilleur mémoire à faire
sur ce sujet, car elle aime beaucoup les jeux en plein air. Le soir, en
prenant le thé chez le secrétaire de la légation de France, dont la
maison faisait face au jardin du palais, nous entendions cogner les
boules du croquet, quand, le soleil couché, il faisait déjà obscur.

Je visite quelques écoles: même aspect que chez nous et même
encombrement de matières dans l'enseignement moyen. Voici la liste des
matières enseignées dans les gymnases serbes: Latin, français, allemand,
langue serbe et vieux slave, histoire de la littérature nationale,
géographie, cosmographie, histoire générale et histoire de Serbie,
botanique, zoologie, minéralogie, géologie, physique, chimie, biologie,
anthropologie, arithmétique, algèbre, géométrie, géométrie descriptive,
dessin, sténographie, gymnastique, musique et chant; jusqu'à
trente-huit heures de leçons par semaine, parmi lesquelles,
heureusement,--et j'en fais compliment à la Serbie,--trois heures de
gymnastique et deux heures de chant. Le grec est supprimé. Pour ce qu'on
en apprend chez nous, on ne ferait pas mal d'y renoncer aussi. Cette
accumulation de branches enseignées, qui usent et fatiguent les jeunes
cerveaux, provient du raisonnement suivant, auquel il est difficile de
répondre: Les mathématiques sont indispensables et les langues anciennes
ne le sont pas moins, car elles forment le goût, le style et la pensée;
puis est-il permis aujourd'hui de ne pas connaître quelques langues
étrangères et de ne rien savoir des phénomènes naturels au sein desquels
nous vivons et de l'organisation de notre propre corps, qui nous tient,
certes, d'assez près?

La Serbie entretient trois gymnases complets et vingt «demi-gymnases»,
où toutes les branches ne sont pas enseignées; elle y consacre environ
un demi-million de francs, ce qui est assez satisfaisant. Le gymnase de
Belgrade a 620 élèves et celui de Kragonjevatz 357, ce qui prouve qu'il
existe déjà des gens ayant le désir de faire instruire leurs enfants. Je
suis reçu au ministère de l'instruction publique par M. Novakovitch, qui
en tient le portefeuille, et par le chef de bureau, M. Militchevitch,
qui est entièrement dévoué à ses importantes fonctions. Ils me remettent
le texte de la nouvelle loi du 12 janvier 1883 sur l'instruction
primaire et les tableaux qui résument la situation actuelle.

En 1883, on comptait dans le royaume, y compris les nouvelles
provinces, 618 écoles, avec 821 instituteurs et institutrices, et 36,314
élèves des deux sexes. Pour une population de 1,750,000, cela ne fait
que 1 élève sur 48 habitants ou 2 p. c. de la population, ce qui est
extrêmement peu.

Il existe dans le pays deux villes de plus de 20,000 habitants: Belgrade
et Nisch; 8 de 5,000 à 10,000 et 43 de 2,000 à 5,000, plus 930 bourgs et
villages de 500 à 2,000 et 1,270 petits hameaux de 200 à 500 habitants.
Puisqu'il n'y a en tout que 618 écoles, il s'ensuit qu'il y a même de
gros villages qui n'en ont pas jusqu'à présent. On a fait plus
relativement pour l'enseignement moyen, et c'est un tort: on multiplie
ainsi les chercheurs de places. Dans un pays agricole et démocratique
comme l'est la Serbie, il faut imiter la Suisse et instruire le
cultivateur, car il est le vrai producteur de la richesse. Le ministère
progressiste l'a compris. M. Novakovitch a obtenu de la Skoupchtina la
loi récente, qui est aussi complète et aussi énergique qu'on peut le
désirer. Elle est empruntée à la législation scolaire des États les plus
avancés sous ce rapport, la Saxe et les pays Scandinaves. Rien n'y
manque: enseignement obligatoire pendant six années, de sept à treize
ans, plus deux années complémentaires; obligation pour toute commune
scolaire de fournir les locaux, le matériel de classe, les livres, pour
l'instituteur un traitement convenable avec maison, jardin d'un arpent,
bois de chauffage et une pension de retraite commençant à 40 p. c, après
vingt ans de service, et s'élevant, par une majoration de 2 p. c. par
année supplémentaire, jusqu'à la totalité du traitement; inspection
annuelle de toutes les écoles; examens des élèves, fonds scolaire et
impôt scolaire spécial payable par tous les contribuables. Le ministre
nomme les instituteurs communaux et n'autorise l'ouverture d'écoles
privées qu'à des conditions très sévères. Si la Serbie parvient à mettre
à exécution une loi pareille, elle pourra en être fière, mais il faudra
beaucoup d'argent. L'État devrait, comme aux États-Unis, concéder au
fonds scolaire une grande partie des terres publiques; c'est le meilleur
usage qu'on en puisse faire.

Le ministère progressiste a fait adopter récemment une réorganisation
complète de l'armée, due au général Nikolitch. Elle donnera une force
d'environ 17,000 hommes de toutes armes sur pied de paix et de 80,000
sur pied de guerre. En 1883, les dépenses militaires se sont élevées à
10,305,326 francs. La Serbie a fait de grands sacrifices pour son
armement. Récemment elle s'est fait livrer 100,000 fusils
Mauser-Milovanovitch au prix de 72 francs pièce. Elle a aussi commandé
des canons de Bange, dont les essais à Belgrade ont été
extraordinairement satisfaisants, prétend-on. Le service est obligatoire
pour tous les hommes valides jusqu'à l'âge de 50 ans; dans le premier
ban, de 20 à 30; dans le second, de 30 à 37; dans le troisième, de 39 à
50 ans. Dans le cadre permanent, la durée du service est de deux ans.

--Le dimanche, j'entre dans la cathédrale du rite orthodoxe, qui, avec
ses clochetons en forme de bulbes et sa façade style italien, a très
grand air. On entrevoit encore la trace des boulets turcs de 1862.
L'intérieur n'offre rien de curieux, sauf l'iconostase, couverte de
grandes figures de saints sur fond d'or; elle forme une haute paroi,
derrière laquelle les officiants disent la messe. Le nombre des fidèles
est très restreint: quelques femmes qui embrassent les images des saints
et allument des cierges, presque pas d'hommes. Si la foi n'est pas
morte, les pratiques paraissent très négligées. Un volontaire italien,
M. Barbanti Brodano, qui a fait la guerre de 1875 en Serbie, rapporte,
dans un volume de souvenirs très vivement écrit et intitulé _sulla
Drina_, qu'il a été très frappé de rencontrer si peu d'églises en ce
pays. Sept ou huit hameaux n'en ont qu'une seule, située à une grande
distance et d'apparence plus que modeste. Grande différence,
remarque-t-il, avec l'Italie, où chapelles, oratoires et églises
abondent. Le fait est que la statistique nous apprend qu'il n'y a que
972 paroisses pour 2,253 villes, villages et hameaux.

Les évêques seuls (il y en a cinq) reçoivent un traitement de l'État.
Les popes sont entretenus par les fidèles. D'après une loi récente,
outre le casuel, ils ont droit à 2 francs par tête de contribuable.
Beaucoup ont famille, car ils peuvent se marier avant d'être consacrés
diacres. Ils ne sont pas forts en théologie; les études au séminaire ont
été, jusqu'à présent, très négligées; beaucoup, dit-on, ne comprennent
pas le vieux slave des offices; mais le peuple les aime, parce qu'ils
cultivent eux-mêmes leur champ, qu'ils partagent les sentiments
populaires et qu'ils ne visent nullement à une prééminence théocratique.
Ils n'exercent en aucune façon sur leurs ouailles cette influence en
matière politique que le prêtre catholique a conservée sur les
campagnards, dans les pays de foi, comme l'Irlande, le Tyrol ou la
Belgique. Ceci est important pour les élections.

Les églises du rite oriental ne sont pas toujours ouvertes, comme celles
des catholiques. Elles ne le sont, comme chez les protestants, que les
jours de fêtes, à l'heure des services. L'unitairien Channing, peu porté
cependant aux pratiques dévotes, préfère l'usage catholique. L'Évangile
dit sans doute: «Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte
et prie ton Père en secret»; mais à moins de nier toute influence des
choses extérieures, il faut bien admettre que l'âme s'élèvera plus
aisément vers Dieu dans un temple et parmi les symboles qui le
rappellent, qu'entre quatre murs nus. Les orthodoxes, trouvant presque
toujours closes les portes de leurs lieux de culte, en oublient
facilement le chemin.

Je fais visite au métropolite, Mgr Mraovitch. Il est le chef de l'Église
nationale de Serbie, depuis qu'à la suite du traité de Berlin celle-ci
s'est affranchie du patriarcat de Constantinople et que, comme le disait
le message princier à la Skoupchtina, elle est redevenue indépendante,
telle que l'avait constituée saint Sabbas. La nomination de Mgr
Mraovitch s'est faite à la suite d'un grand événement politique, car il
a éloigné la Serbie de la Russie, pour la rapprocher plus intimement de
l'Autriche. Un impôt ayant été établi sur la fortune présumée, on a
voulu l'appliquer aussi au clergé. Celui qui se fait moine doit payer
100 francs, puis 150 francs s'il est élevé au rang de jeromonach, 300
francs s'il devient igumène. Le précédent métropolite Michel a protesté
et a refusé le paiement de l'impôt, parce qu'il portait atteinte au
droit de l'église. «Comment, disait-il dans une lettre adressée au
ministre des finances, l'État peut-il mettre une taxe sur des vœux et
des dignités monastiques qu'il fait profession d'ignorer? Ce serait à
l'Église à exiger cet impôt au profit de l'État; mais alors l'Église
vendrait les fonctions religieuses, ce qui est un péché et une violation
des constitutions ecclésiastiques; ce serait de la simonie.» On
affirmait qu'il était l'agent de la Russie et qu'il faisait de la
propagande pour les cercles moscovites de Moscou. Le gouvernement
répondit que personne n'a le droit de désobéir aux lois, pas plus le
clergé et son chef que les autres citoyens, et il déposa le métropolite,
en désignant son successeur. N'a-t-il pas outre-passé ses pouvoirs?
D'après la loi canonique, le métropolite est nommé par le synode, que
convoque à cette fin l'évêque le plus ancien; mais la nomination doit
être approuvée par le prince. Ceci implique-t-il pour l'État le droit de
révocation? _Adhuc sub judice lis est_.

Les amis de l'ancien archevêque et le parti russe avaient compté que
tout le clergé aurait violemment pris fait et cause pour lui: il n'en a
rien été. Les popes orthodoxes n'ont pas l'ardeur belliqueuse des
prêtres catholiques. Ce n'est pas eux qui auraient amené M. de Bismarck
à Canossa. Soit indifférence, soit crainte du bras séculier, ils se sont
tus; mais en Russie, l'opinion et même le gouvernement ont été vivement
froissés par cet incident, qu'on attribuait à tort, me dit-on, aux
inspirations de l'Autriche. Quand je me trouvai à Belgrade, l'affaire
semblait terminée.

Le nouveau métropolite, Mgr Mraovitch, est un petit vieillard, dont les
longs cheveux blancs retombent sur les épaules et dont les yeux gris ne
manquent pas de finesse. Je me permis de lui demander si ses ouailles
étaient partout aussi peu assidues à l'église qu'à Belgrade. «A la
campagne, me dit-il, vous auriez trouvé plus de monde à la messe.
Cependant les campagnards ne se piquent pas d'y aller régulièrement. Je
le regrette, mais ils sont néanmoins bons chrétiens et surtout très
attachés à leur religion, qui est intimement liée à toutes les fêtes de
famille et qui, à leurs yeux, se confond avec le sentiment national.
Pendant des siècles, nous avons été foulés par les musulmans et
dépouillés par les prélats phanariotes, et cependant, nous n'avons pas
eu d'apostasies.--Votre culte, lui dis-je, autorise le divorce; n'en
abuse-t-on pas?--Nullement, me répond-il; mais on prétend qu'il n'en est
pas de même à Bucharest.» Le métropolite habite un grand palais en face
de la cathédrale; l'ameublement n'a rien de luxueux. A côté se trouve le
séminaire. Tous les habitants de la Serbie professent le culte
orthodoxe, sauf trois mille juifs, d'origine et de langue espagnoles, et
environ quinze mille catholiques, la plupart étrangers. Ceux-ci relèvent
de l'évêque de Diakovar, dont l'autorité s'étend sur la Serbie, comme
précédemment sur la Bosnie.

Dans tout l'Orient, les questions religieuses ont une grande importance,
parce qu'elles sont intimement liées aux rivalités des races et, par
conséquent, aux divergences politiques. Je rencontre à l'hôtel un
propriétaire roumain de la Bessarabie, qui me donne quelques détails sur
les luttes confessionnelles et ethniques dont son pays est le théâtre.
La grande majorité de la population est ruthène et roumaine; elle
professe par conséquent le culte grec orthodoxe. Mais depuis quelque
temps, les Polonais, qui possèdent des propriétés en Bessarabie, et les
jésuites qui s'y sont établis, font une propagande active. L'ancien
archevêque catholique de Varsovie Félinski, revenu de son exil en
Sibérie, s'est fixé à Czernowitz; il y est le centre de l'activité
ultramontaine. Un couvent d'Ursulines essaye de faire des conversions en
donnant l'instruction aux jeunes filles. Les Polonais de la Galicie
rêvent de s'annexer un jour la Bessarabie et, pour y arriver, peu à peu
ils s'efforcent de poloniser et d'amener au catholicisme les populations
du rite oriental. Récemment, l'archevêque orthodoxe Morariu Andriewitch
a publié un mandement très vif pour se plaindre de ces menées, qui,
dit-il, menacent la paix et la liberté de conscience de ses ouailles. Ce
prélat est un très grand personnage. Il occupe un vaste palais qui
domine tout Czernowitz, dont il est le plus beau monument. Avec les
vives couleurs de ses fresques et ses ornements dorés, il rappelle les
splendeurs de Byzance.

L'Autriche a évidemment intérêt à contenir les intrigues des
convertisseurs jésuites qui irritent les populations. Si elles croyaient
que le gouvernement aux mains des ultramontains leur est hostile, elles
tourneraient les yeux vers la Russie.

--Je trouve ici avec grand plaisir notre ministre, mon collègue à
l'Académie de Bruxelles, M. Émile de Borchgrave, qui a écrit une savante
étude sur les colonies flamandes et saxonnes de la Transylvanie, et un
excellent livre sur la Serbie qui m'a beaucoup aidé dans mes recherches,
ainsi que les rapports de M. Alexandre Mason, secrétaire de la légation
anglaise.

M. de Borchgrave me conduit chez le roi. Je l'avais vu souvent lorsqu'il
faisait ses études à Paris, chez mon ancien maître François Huet. Il
était alors un bel adolescent, aux yeux de flamme, déjà très fier de son
pays. «Voyez, me dit-il un jour en m'apportant un journal où l'on
faisait l'éloge de la Serbie, lisez ceci! On ne dira plus maintenant que
nous sommes des barbares.» Après dix-huit ans, au lieu du jeune
collégien, je retrouve un superbe cavalier, très grand, très fort et qui
s'appelle Milan Ier, roi de Serbie. Quel changement de toutes façons! Il
a conservé le souvenir le plus affectueux de la France et de M. et de
Mme Huet, qui ont été pour lui comme un père et une mère. C'est en 1868
qu'il a été appelé brusquement à succéder à son cousin le prince Michel,
assassiné dans le parc de Topchidéré.

C'est dans cette visite au palais, que je fais connaissance avec une
coutume orientale que les Serbes ont conservée. Un domestique nous
apporte, sur un plateau d'argent, une coupe contenant de la confiture de
roses et pour chacun de nous un verre d'eau. Chacun prend une cuillerée
de la confiture et quelques gorgées d'eau: la communion de l'hospitalité
est faite. Le roi est très occupé de son budget, qu'il connaît jusque
dans ses menus détails. Il est satisfait d'avoir vu passer les recettes
de 13 millions en 1868, année de son arrivée au pouvoir, à 34 millions
en 1883. «Et nous n'en resterons pas là, ajoute-t-il, car les impôts
sont mal assis. Ils pourraient rendre le double, sans accabler les
contribuables.»--Je me permets de remarquer que le gonflement des
budgets est une maladie propre à tous les États modernes, mais qu'il
faut la combattre, sous peine de la voir devenir mortelle.

Le fait est que le système financier est encore très primitif. L'impôt
direct est fixé, non sur la terre, mais par «tête contributive»,
_porezka glava_. Le maximum de cette taxe est, pour les villages, de 15
thalaris de Marie-Thérèse, valant 4 fr. 80 c., de 30 thalaris pour les
villes et de 60 pour Belgrade. 6 thalaris, ou environ 30 francs, telle
est la contribution moyenne, dont 3 comme capitation et 3 comme taxe sur
la fortune présumée. Il existe un grand nombre de classes et chacun est
placé dans l'une d'elles, d'après son revenu. Les ouvriers payent une
capitation annuelle qui varie de 2 fr. 40 c. à 9 fr. 60 c., d'après leur
salaire. L'impôt direct est perçu au profit de l'État par la commune,
qui en fait la répartition entre ses habitants. Il a produit, en 1883,
environ 12 millions. Les impôts indirects ont donné 2 millions, les
domaines 2 millions, les taxes diverses, timbres, enregistrement, encore
2 millions. Les communes peuvent percevoir aussi une taxe établie sur la
même base que l'impôt direct au profit de l'État; mais elle ne peut en
dépasser le quart dans les villages, le tiers dans les villes, la moitié
à Belgrade.

Je transcris ici, à titre d'information précise, une quittance des
contributions annuelles d'un habitant de Belgrade appartenant à la
onzième classe des contribuables, et il y en a quarante: impôt direct
pour l'État, 30 fr. 32 c.; fonds des écoles, 2 fr. 50 c.; fonds des
hôpitaux, 1 fr. 60 c.; pour le clergé, 2 francs; pour la commune, 13 fr.
48 c.; pour les pauvres, 1 fr. 90 c.; pour l'armement, 1 franc; pour les
invalides, 2 francs; pour l'amortissement de la dette publique, 4
francs. Total: 58 fr. 80 c.--Cela fait un peu l'effet de la note de
l'apothicaire du _Malade imaginaire_; mais j'y vois ce grand avantage
que chacun sait pour quel objet il paye. Il en est de même en
Angleterre, où l'on doit payer un certain nombre de pence par livre
sterling de revenu pour les écoles, pour les routes, pour l'éclairage,
etc. Le contrôle est plus facile, et le contribuable est plus provoqué à
l'exercer qu'avec nos versements en bloc constituant une masse, où nos
gouvernants puisent, suivant les prévisions du budget, et où personne ne
se retrouve, sauf peut-être MM. Léon Say et Paul Leroy-Beaulieu, tandis
que ce rôle de Belgrade est intelligible pour un enfant. Tout ce qui
peut brider la fureur des dépenses publiques est excellent; mais est-il
moyen d'y arriver? Certes, en Serbie, il vaudrait mieux introduire un
impôt foncier sur la terre, basé sur un cadastre indiquant l'étendue, la
qualité et le revenu des parcelles; seulement, il serait à craindre
qu'on n'en profitât pour exiger davantage, et c'est toujours l'armée qui
consommerait improductivement tout ce qui serait enlevé aux
cultivateurs.

--Le roi m'invite à déjeuner pour aller ensuite assister à une fête de
village. L'ancien palais princier, le Konak, est une villa à un étage,
séparée de la rue par une grille et un jardin qui se prolonge en
arrière en un parc bien ombragé. L'ameublement, sans luxe tapageur,
rappelle celui d'une habitation de campagne d'un lord anglais. La reine
Nathalie est la fille du colonel russe Kechko, boyard de la Bessarabie,
et d'une princesse Stourdza, Roumaine; elle est ainsi cousine du roi
Milan. Elle descend de l'antique famille provençale des Baulx, Balsa en
italien et en roumain. Plusieurs chevaliers de la famille des Baulx
accompagnèrent Charles d'Anjou quand il fit la conquête de Naples;
d'autres vinrent se fixer en Serbie à l'époque où Hélène de Courtnay y
était reine. Adelaïs, Laurette et Phanette des Baulx furent chantées par
les troubadours, et l'ancien castel de Baulx existe encore près d'Arles.
La reine est d'une beauté qui a fait événement dans sa visite récente à
Florence, où elle est née; grande, élancée, un port de déesse sur les
nues, un teint chaud, éblouissant, et de grands yeux veloutés de
Valaque. L'unique enfant, le prince Alexandre, qui apparaît avant qu'on
ne se mette à table, a sept ans. Il est plein de vie et ressemble à ses
parents, ce dont il n'a pas lieu de se plaindre. Quelle sera sa
destinée? Deviendra-t-il le nouveau Douchan de l'empire serbe? Est-ce à
Constantinople qu'il ceindra un jour la couronne des anciens tsars? Dans
ces pays en fermentation et en transformation, les rêves les plus
audacieux se présentent involontairement à l'esprit. En attendant, à
côté du Konak actuel, on construit un grand palais avec des dômes
prétentieux, qu'on a eu le tort de faire avancer jusque dans
l'alignement du boulevard même.

Le déjeuner est servi avec élégance et il sort des mains d'un bon
cuisinier. La carte du menu est surmontée d'un écusson royal aux armes
et avec la devise de la Serbie: _Tempus et meum jus_. Voici ce qui nous
est offert: Bouillon, timbales de macaroni à la Lucullus, sterletons
rôtis en matelote, côte de bœuf aux truffes, écrevisses de Laibach à la
provençale, poulardes françaises, asperges à la polonaise, petits pois
verts, bombe glacée de fraises. On me reprochera peut-être de ressembler
à ce diplomate qui avait sur sa table plusieurs volumes de ses mémoires
richement reliés et qui ne contenaient que les menus des dîners auxquels
il avait assisté. Mais il est curieux de savoir ce que, dans chaque
pays, mangent les hommes, depuis le paysan en sa chaumière jusqu'au
prince sous ses lambris dorés; car cela donne une idée du bien-être
national et des ressources locales. D'ailleurs, toute l'activité
économique n'a-t-elle pas pour but d'apporter à tous de quoi se nourrir?
Certes, Brillat-Savarin, qui était homme d'esprit, m'eût pardonné.

La reine me rappelle que j'ai écrit, dans la _Revue des Deux Mondes_,
certain réquisitoire contre le luxe, qui doit me porter à condamner ces
dépenses inutiles. «En effet, lui dis-je, je crois que c'est aux
souverains à donner l'exemple de la simplicité et de l'économie. Partout
les dépenses improductives ruinent les familles et les États.» Le roi et
la reine parlent le français avec le meilleur accent. Après le café, on
part pour le village où se célèbre la _Slava_. Il est situé au delà de
Topchidéré, non loin de la Save. La route n'est pas en très bon état;
mais nos chevaux hongrois nous entraînent au grand trot. Le premier
aide de camp du roi, le lieutenant-colonel Franassovitch, m'explique ce
que c'est que la Slava. Chaque famille comme chaque village a sa Slava:
c'est la fête du saint qui en est le patron. Elle dure plusieurs jours;
c'est une antique coutume, qui remonte à l'époque où la famille
patriarcale vivait groupée sous le même toit. Aujourd'hui encore, elle
se célèbre partout, même dans les villes. La maison se décore de
feuillage et de fleurs. Un banquet réunit les plus proches parents, sous
la présidence du chef de la famille. Un pain fait du plus pur froment
est posé au centre de la table. Une croix y est imprimée en creux, au
milieu de laquelle est fixé un cierge à trois branches, allumées en
l'honneur de la Trinité. Le pope prononce une prière et appelle la
bénédiction de Dieu sur toute la famille. Au dessert, les toasts et les
chants se succèdent; les Serbes y excellent. En assistant à une Slava,
ou à la fête des morts, on voit combien est encore puissant ici le
sentiment familial. C'est un des caractères de toute société primitive,
où le clan, le γένος, la _gens_, est la cellule sociale, l'alvéole au
sein duquel se conserve et se développe la vie humaine.

Le village où nous arrivons n'est qu'un petit groupe de maisons basses,
couvertes de chaume et cachées en des vergers de grands pruniers à
fruits violets. Pas d'église; le centre est l'école. Sous la véranda, on
a étendu un tapis et placé des fauteuils pour Leurs Majestés et leur
suite. Le roi et la reine arrivent dans une légère Victoria, précédée
d'un piquet de hussards portant un ravissant uniforme hongrois. Les
paysans, rassemblés en foule, crient: _Zivio!_ ce qui signifie: _Vive!_
Je saisis sur le vif le contraste entre les mœurs anciennes et celles
de l'Occident, qui s'introduisent rapidement. Le préfet et le
sous-préfet, en habit noir et cravate blanche, s'avancent vers le roi et
le saluent avec respect, gourmés et raides comme des fonctionnaires
occidentaux. Le maire, _presednik_, avec son beau costume: veste brune
soutachée de noir, larges culottes, jambières albanaises, s'approche,
et, avec une aisance parfaite, adresse au roi son petit discours, en le
tutoyant, suivant l'usage traditionnel. C'est la démocratie du temps de
Milosch.

Quand nous avons pris place sur des fauteuils réservés, parmi les
feuillages et les fleurs qui ornent le bâtiment de l'école, commence une
cérémonie des plus caractéristiques. Les paysannes se dirigent en longue
file vers la reine, et chacune, à son tour, lui donne sur les deux joues
un retentissant baiser, qu'elle leur rend consciencieusement. Curieux
tableau: la reine Nathalie porte un ravissant costume de campagne, qui
fait ressortir toute l'élégance de sa taille, une robe de foulard bleu à
pois blancs et un chapeau de paille garni de velours assorti; les
paysannes sont vêtues d'une chemise brodée en laines de couleurs
voyantes, avec un tablier tout couvert d'arabesques de tons très vifs et
cependant harmonieux; sur la tête, un mouchoir rouge ou des fleurs et
des sequins; autour du cou et de la ceinture, de lourds colliers formés
de pièces d'or et d'argent. Toutes ces étoffes et ces broderies sont
l'ouvrage de leurs mains. Chez la reine, toutes les distinctions de la
civilisation moderne; chez ces femmes de la campagne, les idées, les
croyances, les mœurs, les produits de l'industrie familiale, la
personnification des civilisations primitives.

L'une de ces femmes, très âgée, mal vêtue, peu lavée, sentant
cruellement l'ail, embrasse la reine quatre ou cinq fois et lui adresse
un interminable discours. Le roi l'interrompt: «Voyons, que
veux-tu?--Mon fils unique a été tué à la dernière guerre, répond-elle;
j'ai donc droit à une pension et je ne la recois pas.--_Presednik_,
reprend le roi, en s'adressant au maire, qui était resté à côté de lui,
ceci te regarde. Qu'as-tu à dire?--Je dis que cette femme est à son aise
et que, par conséquent, elle n'a pas droit à la pension.--Comment!
réplique la vieille, mais une telle, du village voisin, a plus de terre
que moi et elle à une pension.--Je n'ai pas à juger ce que font les
autres, dit le maire; mais moi, je remplis mon devoir; je défends
l'intérêt de mes contribuables.--Nous examinerons cela, reprend le roi;
colonel Franassovitch, veuillez en prendre note.» Je me figure que c'est
ainsi que saint Louis jugeait sous son chêne. Je vois en action
l'antique souveraineté patriarcale.

Le roi me donne alors quelques détails sur l'organisation communale en
Serbie. La commune, _opchtina_, jouit d'une autonomie complète dans les
limites fixées par la loi. Les habitants nomment le conseil communal et
le maire, sans nulle intervention du pouvoir central. Le nombre des
membres formant le conseil dépend de la population de la commune; mais,
pour toute décision, il faut au moins trois conseillers. Ceux-ci fixent
souverainement le budget en recettes et en dépenses. Ceci est bien la
commune primitive, telle qu'on la trouve encore en Suisse, en Norvège,
dans le _township_ américain, et telle qu'elle existait partout, avant
que le pouvoir central soit venu restreindre sa compétence.

Voici qui tient encore aux libertés anciennes: la justice, en premier
ressort, est toute communale. Le maire, _presednik opchtiné_, avec deux
adjoints élus pour un an, forme un tribunal qui décide de toutes les
contestations jusqu'à la somme de 200 francs et qui juge, en matière
pénale, les délits de simple police. Des décisions de ce tribunal, il
peut être appelé devant une commission, composée de cinq membres, élus
tous les trois mois. Une loi récente a limité un peu la compétence de ce
tribunal de village. Les conseils communaux choisissent aussi des jurés
qui font partie de la cour d'assises pour juger les accusés habitant
leur commune. Dans tout notre Occident, au moyen-âge, les échevins
communaux exerçaient également des fonctions judiciaires. En Serbie,
au-dessus des tribunaux locaux, s'étagent un tribunal de première
instance par département, une cour d'appel et une cour de cassation.
Cette organisation est empruntée à la France. Afin que tout marche d'une
façon plus méthodique et plus uniforme, on veut étendre les pouvoirs de
l'autorité centrale, au détriment de l'autonomie locale. C'est un
progrès à rebours; car, dans notre Occident, on s'accorde à constater
les avantages de la décentralisation, et si l'on pouvait avoir la
commune comme aux États-Unis ou en Serbie, on s'estimerait heureux.

Près de l'école, je remarque une construction en bois de forme étrange:
c'est un gerbier en clayonnage, très long, élevé sur des pieux, à un
mètre du sol, et recouvert d'un épais toit de chaume. «C'est là, me dit
le roi, un de nos greniers d'abondance pour les temps de guerre. Encore
une de nos vieilles coutumes. Chaque commune est tenue d'avoir un
gerbier pareil, et tout chef de famille doit y verser, chaque année, 150
okas, soit environ 182 kilogrammes de maïs ou de blé. En temps
ordinaire, nous avons ainsi 60 à 70 millions de kilogrammes de blé, pour
les distribuer aux habitants, en cas de disette, ou quand les hommes
doivent se mettre en campagne.»

Mais voici le _kolo_ qui se met en branle. Le kolo, en bulgare _koro_,
le _choros_ grec, est la danse nationale des Slaves. Un cercle immense
se forme, d'hommes et de femmes, alternativement. Ils se donnent la main
ou se prennent par la taille. Au centre, les tsiganes jouent les airs
nationaux. La ronde tourne lentement, en décrivant des méandres. Le pas
consiste en de petits bonds sur place, sans entrain. La musique est
douce, presque mélancolique, nullement entraînante. Quelle différence
avec les tsardas hongroises, aux emportements affolés, aux fougues
furieuses! Mais les couleurs du tableau sont d'une vivacité
merveilleuse. Les hussards de l'escorte royale sont venus prendre place
dans la file, qui tourne, tourne toujours; puis sont accourues des
jeunes filles tsiganes, vêtues d'étoffes rouges et jaunes. Parmi les
danseurs et la foule qui les entoure, tous, hommes et femmes, portent le
costume national, si pittoresque, si éclatant de tons. De vieux chênes
projettent leur ombre sur la vaste cour. Pas un ivrogne; je ne vois
guère boire que de l'eau. Aucun cri grossier. La fête se poursuit avec
une convenance parfaite. Tous ces paysans ont une grande distinction
naturelle et une dignité d'homme libre. Rien n'est vulgaire. Je n'ai
jamais vu une scène de mœurs où tout fût d'une couleur locale aussi
complète.

Nous rentrons par Topchidéré, qui est le bois de Boulogne de Belgrade.
Des promenades y serpentent sous de beaux ombrages, au bord d'un petit
ruisseau coulant à travers les prairies d'une vallée verdoyante. Ici se
trouve la maison qu'occupait Milosch et le vaste parc aux Daims, où a
été assassiné le prince Michel. Je dîne chez notre ministre, avec
quelques diplomates. Parmi ceux-ci se trouve le comte Sala, qui fait
l'intérim à la légation française. La comtesse, une Américaine
parisienne, est étincelante d'esprit et de beauté. Je reste tard pour
causer avec M. de Borchgrave de la situation économique du pays, qu'il
connaît à fond. J'emprunte aussi quelques détails à un rapport très bien
fait de M. Mason, secrétaire de la légation anglaise.

Nul pays ne mérite mieux d'être appelé une démocratie que la Serbie. Les
begs turcs ayant été tués ou chassés dans les longues guerres de
l'indépendance, les paysans serbes se sont trouvés propriétaires absolus
des terres qu'ils occupaient, sans personne au-dessus d'eux. Il n'y a
donc ici ni grands propriétaires ni aristocratie. Chaque famille possède
le sol qu'elle cultive et en tire de quoi vivre avec les procédés de
culture les plus imparfaits. Le prolétariat était inconnu autrefois,
grâce aux zadrugas, ou communautés de famille, qui, comme nous l'avons
vu, subsistaient sur un fonds inaliénable, héritage en mainmorte, et
ensuite grâce à une loi excellente qui interdit la vente, même au profit
des créanciers, de la maison, de cinq arpents de terre (environ deux
hectares et demi), du cheval, du bœuf et des outils aratoires
nécessaires pour les cultiver.

Dans les campagnes, on ne trouve guère d'ouvriers, et, semblable en cela
au Yankee, aucun Serbe ne consent à être domestique; même les
cuisinières et les servantes viennent de la Croatie, de la Hongrie et de
l'Autriche. Quand un cultivateur, avec l'aide de sa famille, ne peut
suffire à couper ses foins ou ses blés, il s'adresse à ses voisins, qui
viennent lui donner un coup de main, et la rentrée de la récolte est une
occasion de fête. Cela s'appelle la _moba_. Point de salaire; service
pour service, à charge de revanche. N'est-ce pas l'âge d'or?
Malheureusement, ces fiers Serbes, qui, avant le récent désarmement,
marchaient toujours armés, sont de très médiocres cultivateurs. Leur
grossière charrue, toute en bois, avec un petit bout de soc en fer,
traînée par quatre bœufs, déchire le sol, mais ne le retourne pas. Au
maïs succède le froment ou le seigle, puis suit une jachère de plusieurs
années. C'est à peine si le tiers de la superficie est en culture. La
statistique de 1869, la dernière qui ait été publiée, ne donnait, pour
360,000 «têtes de contribuables», et pour mettre en mouvement 79,517
charrues grandes et petites, _ralitzas_, que 13,680 chevaux de trait et
307,516 bœufs. C'est déplorablement insuffisant. Cependant, comme la
population est peu dense, 1,820,000 habitants sur 4,900,000 hectares,
ou deux hectares et demi par tête, il s'ensuit que les vivres ne
manquent pas et qu'on peut en exporter. La statistique nous apprend, en
effet, qu'en moyenne la Serbie vend à l'étranger pour 30 millions de
francs de bétail et de produits animaux, et pour 8 à 10 millions de
fruits, grains et vins.

Voici quelques chiffres indiquant comment la superficie est employée et
quelle est la richesse agricole du pays. La moitié du territoire, soit
2,400,000 hectares, est occupée par les montagnes et les forêts; 800,000
hectares sont en terres cultivées et 430,000 hectares en prairies; le
surplus est vague. Sur les terres labourables, le maïs prend 470,000
hectares, le seigle; le froment et les autres grains 300,000 hectares;
le reste est consacré aux vignes, aux pommes de terre, au tabac, au
chanvre, etc. Le maïs est ici, comme dans tout l'Orient, le produit
principal. On estime que la récolte moyenne donne pour le maïs 448,327
tonnes, 250,000 pour le froment, 32,000 pour l'avoine et 80,000 pour les
autres grains.

Voici la proportion sur 100 qu'on attribue à chaque céréale: maïs,
52.35; froment, 27.20; orge, 6.30; avoine, 6.60; seigle, 3.90; épeautre,
3; millet, 0.65. Dans les provinces de Podrigné, de Pojarévatz et de
Tchoupria, le maïs forme les 65 centièmes du produit total.

La richesse en bétail est représentée par les chiffres suivants: 826,550
bêtes à cornes, 122,500 chevaux, 3,620,750 moutons et 1,067,940 porcs.

Les statisticiens ont noté que si, d'une part, dans les pays en
progrès, la population augmente, ce qui prouve un accroissement de la
prospérité générale, d'autre part, la quantité du bétail diminue, ce qui
est regrettable, car il en résulte que la proportion de nourriture
animale devient moindre. Si l'on considère les anciennes provinces
serbes, sans les districts annexés par le traité de Berlin, qui ont
280,000 habitants, on trouve que la population s'élevait à 1,000,000 en
1859, à 1,215,576 en 1866 et à 1,516,660 en 1882. L'accroissement annuel
est donc d'environ 2.2 p. c., ce qui donne une période de doublement de
cinquante ans, comme en Angleterre et en Prusse. En même temps, de 1859
à 1882, le nombre des bêtes à cornes tombait de 801,296 à 709,000, celui
des chevaux de 139,801 à 118,500, celui des porcs de 1,772,011 à
958,440. Il n'y a que le chiffre des moutons qui augmente un peu: de
2,385,458 à 2,832,500. Ceci semble le résultat habituel de ce que l'on
appelle les progrès de la civilisation. A mesure que la population
s'accroît, elle doit de plus en plus se contenter d'une nourriture
végétale. D'après Tacite, le Germain se nourrissait surtout de viande et
de laitage, tandis que l'Allemand et le Flamand, dans les campagnes, ne
mangent guère que des pommes de terre et du pain de seigle. Maintenant
encore, le rapport entre le chiffre du bétail et celui de la population
est beaucoup plus satisfaisant ici que dans nos pays occidentaux, car en
réduisant le nombre des animaux domestiques en têtes de gros bétail, on
arrive au total d'environ 1,400,000 pour 1,516,660 habitants, ce qui
fait presque une tête par habitant. C'est à peu près la même proportion
qu'en Bosnie-Herzégovine, qui, avec 2 millions d'hectares en plus, n'a
que 1,158,453 habitants au lieu de 1,820,000. Il faut aller dans les
pays nouvellement occupés, comme l'Australie et les États-Unis, pour
trouver une proportion aussi favorable. On peut en conclure que les
Serbes mangent généralement de la viande à l'un de leurs repas, quand
ils ne sont pas obligés de faire maigre, ce qui leur arrive plus de cent
cinquante jours par an. Alors ils se contentent de maïs et de fèves.

Le porc a été pour la Serbie ce que le hareng a été pour la Hollande, la
principale source de la richesse commerciale et la cause de son
affranchissement. Les héros de la guerre de l'indépendance, les gueux de
mer qui, au XVIe siècle, ont dispersé les flottes de Philippe II,
étaient des pêcheurs de harengs, et ici Milosch et ses compagnons
étaient des éleveurs et des marchands de porcs. D'innombrables troupeaux
de ces animaux, presque à l'état sauvage, s'engraissaient de glands dans
les vastes forêts de la région centrale, la Schoumadia. Ils étaient
amenés par bandes vers la Save et le Danube et vendus pour la
consommation de la Hongrie et de l'Autriche. Aujourd'hui, les forêts de
chênes sont dévastées et le lard d'Amérique a pénétré partout.
Cependant, en 1881, on a encore exporté 325,000 porcs gras et maigres.
L'étendue moyenne des exploitations est de 4 à 5 hectares, mais avec des
droits de jouissance sur les prairies et les forêts de la commune ou de
l'État. Certaines régions de la Serbie sont renommées pour leurs animaux
domestiques. Les plaines de la Koloubara et la basse Morava pour ses
chevaux, Resavska pour ses bœufs, la Schoumadia pour ses porcs,
Krivoviv, Visotchka, Pirot et Labska pour ses moutons.

--Je fais quelques visites, d'abord au président du conseil, M.
Pirotchanatz, qui a infiniment d'esprit et de verve, et qui voit de haut
la situation de l'Europe et celle de son pays, ensuite au ministre des
finances[13], M. Chedomille Mijatovitch, chez qui je passe la soirée. Il
a étudié l'économie politique en Suisse; il est membre du _Cobden Club_
et il a épousé une Anglaise, qui à publié, dans sa langue, une histoire
de Serbie, les légendes serbes et les poèmes relatifs à la bataille de
Kossovo. M. Mijatovitch parle le français non moins bien que l'anglais.
Il s'occupe en ce moment de la loi qui doit créer la banque nationale.
Le jour même j'avais assisté, dans la salle de la Skoupchtina, à une
réunion de négociants de Belgrade et des autres villes principales, qui
avaient discuté les statuts de la future banque. Je ne pus que les
trouver excellents, puisqu'ils étaient la reproduction de ceux de notre
banque nationale, qui est considérée comme un établissement modèle en ce
genre. Je critique vivement cependant un article qui permet de faire des
avances à des entreprises industrielles. Il y a là un danger réel. La
mission de maintenir intacte la circulation fiduciaire est si délicate,
parfois si difficile, qu'il ne faut pas la compliquer en engageant les
capitaux de la banque en des affaires toujours aléatoires. On transforme
celle-ci en crédit mobilier. En outre, comme l'établissement est soumis
au contrôle de l'État, les influences politiques peuvent entraîner à
faire de mauvais placements. La loi belge interdit même à notre banque
d'émission d'accorder un intérêt aux dépôts, afin qu'elle ne s'expose
pas à les perdre en cherchant à les placer avantageusement. La banque
nationale de Serbie fonctionne maintenant, mais ce qui lui fait défaut
jusqu'à présent, c'est le papier de commerce à escompter.

[Note 13: Maintenant ministre de Serbie à Londres (1885).]

La principale institution de crédit de la Serbie est l'_Ouprava Fondava_
ou crédit foncier, fondé en 1862, réorganisé en 1881. Il reçoit les
dépôts des institutions publiques, caisses de retraite, caisses
d'épargne et fait des avances sur hypothèques au taux de 6 p. c., plus 2
p. c. d'amortissement pendant vingt-trois ans et six mois. Le total des
dépôts, qui n'était que de 7,824,737 francs en 1863, s'est élevé en 1882
à 28,219,465 francs.

Par une loi de 1871, des caisses d'épargne ont été fondées par l'État
dans cinq chefs-lieux de département: Smedorevo, Krouchevatz, Tchatchak,
Ougitza et Kragonjevatz. Outre une somme de 150,000 ducats (1,962,500
francs) avancée par l'État, ces caisses ont reçu en dépôt les capitaux
des églises, des communes, des veuves et des orphelins qui ont été remis
à l'_Ouprava Fondava_. L'intérêt payé est de 5 p. c. et seulement de 3
p. c. pour les fonds exigibles à la première demande.

Les différents métiers, constitués par l'association des ouvriers et des
corps de patrons, ont aussi chacun une caisse de secours et même
d'avances. En 1881, Belgrade comptait 30 métiers possédant en tout un
capital de 174,318 francs; Tchoupria, 37 métiers possédant 74,834
francs; Pojarévatz, 28 métiers possédant 69,509 francs; Nisch, 29
métiers possédant 27,248 francs.

Nous touchons un autre point encore. Les hommes d'État que je rencontre
ici, comme ceux de la plupart des jeunes pays, désirent vivement voir se
développer chez eux l'industrie manufacturière. A cet effet, on a voté,
en 1873, une loi spéciale qui permet au gouvernement d'accorder aux
entreprises industrielles qui s'établiront en Serbie un monopole
exclusif, même pour quinze ans, et, en outre, toute espèce de faveurs:
des terres, des bois, des exemptions de droits d'importation sur les
machines. Quelques concessions de monopole ont été demandées, mais sans
aboutir. La seule qui ait réussi est une grande fabrique de draps,
établie à Paratchine, par une maison de Moravie. Mais l'État est obligé
de lui prendre tous les draps nécessaires à l'armée, en les payant 10 p.
c. de plus que le prix le plus bas soumissionné par d'autres
fournisseurs. Ceci est une rude charge imposée aux contribuables. Et qui
en profite? Personne; pas même les ouvriers, qui reçoivent un minime
salaire: fr. 40 c. à 1 franc pour les femmes, 1 fr. 50 c. à 2 francs
pour les hommes. Tout monopole est une entrave au progrès, et partout où
on l'a pu, on l'a supprimé. On le comprend quand il rapporte un revenu
au fisc, comme celui du sel, du tabac ou des allumettes; mais un
monopole qui coûte de l'argent à l'État et qui grève tous les
consommateurs est une chose absurde et inique.

Dans un pays où chacun est propriétaire et cultive sa propre terre,
l'heure de l'industrie manufacturière n'est pas venue; il manque le
prolétariat, pour lui fournir la main-d'œuvre à bon marché par la
concurrence des bras. Au lieu de se féliciter d'une situation économique
si heureuse, qui permet à tous de mener la vie saine de la campagne et
de se procurer, par le travail agricole, un bien-être suffisant, le
gouvernement serbe s'efforce, au moyen de primes, de protection et de
privilèges, de créer une industrie factice, contre nature, plus exposée
encore que la nôtre aux crises cruelles dont nous souffrons
périodiquement. Quelle aberration! Elle est dictée par cette idée qu'un
pays où manque la grande industrie est arriéré, barbare. Même erreur en
Italie. Voit-on s'élever des cheminées de fabrique, on s'en réjouit:
c'est l'image de la civilisation occidentale. Qui profitera de la
création de ces établissements? Ni l'État, qui leur accorde des faveurs
de toute espèce, ni le public, rançonné par les monopoleurs, ni surtout
les travailleurs enlevés aux champs et entassés dans les ateliers.
Quelques spéculateurs étrangers s'enrichiront peut-être aux dépens de la
Serbie et iront dépenser ailleurs le produit net de leurs prélèvements
privilégiés.

Comme le sol, source principale de la richesse, est aux mains de ceux
qui le font valoir, il n'y a pas de fermage payé, et ainsi manque la
classe des rentiers et des oisifs, qui forment les grandes villes:
Belgrade n'a que 36,000 habitants et Nisch 25,000. Toute la population
urbaine, y compris celle des bourgades, ne dépasse pas 200,000 âmes. Il
n'y a point du tout d'aristocratie et très peu de bourgeoisie; celle-ci
est composée des négociants, des boutiquiers et des propriétaires de
maisons. Mais, d'autre part, il n'y a point de paupérisme; les
infirmes, les vieillards et les malades sont soutenus par leurs proches
et, dans les villes, par la commune ou par les associations ouvrières.
Presque tout ce qu'il faut aux habitants des campagnes, qui forment les
neuf dixièmes de la population, les vêtements, les meubles, les
ustensiles, les instruments aratoires, est confectionné sur place par
les industries domestiques. Est-il si urgent de tuer celles-ci par une
concurrence subventionnée, qui remplacera les bonnes et fortes étoffes
de laine et les solides chemises de lin brodées, appropriées au climat
et si pittoresques, par des cotonnades à bas prix, à l'imitation de
celles de l'Autriche et de l'Allemagne? Tout manque donc ici jusqu'à
présent pour favoriser le développement de l'industrie manufacturière:
les marchés urbains, les consommateurs et le personnel ouvrier. Elle se
heurterait d'ailleurs à un autre obstacle résultant, non des conditions
naturelles, mais des combinaisons spéciales du tarif douanier; car
l'Autriche s'est fait accorder des avantages exceptionnels par le récent
traité de commerce de 1881.

Pour faciliter les échanges des populations habitant des deux côtés de
la frontière dans une certaine zone, l'Autriche a adopté, de commun
accord et sous condition de réciprocité avec quelques États limitrophes,
notamment avec l'Italie et la Roumanie, un tarif de faveur appelé
_Grenz-Verkehr-Tarif_[14]. Le tarif différentiel arrêté avec la Serbie
réduit, pour certaines marchandises, les droits de douane à la moitié de
ceux que paye la nation la plus favorisée, et, au lieu de limiter la
zone à laquelle doivent être réservées ces facilités, le traité
austro-serbe de 1881 les accorde aux produits qui sont directement
importés, par libre trafic, du territoire douanier de la monarchie
austro-hongroise par les frontières communes. Les droits de douane, déjà
peu élevés en général, se trouvent tellement réduits que les fabriques
serbes qui veulent s'établir sont rendues impossibles ou sont bientôt
tuées par la concurrence. C'est ce qui a frappé de stérilité la plupart
des monopoles accordés en vertu de la loi de 1873. Les patriotes serbes
s'indignent de ce qu'ils appellent un asservissement commercial à
l'Autriche. Les autres nations ont le droit de se plaindre de cette
prime exorbitante accordée à un État déjà si favorisé par sa proximité;
car, sur le total du commerce extérieur de la Serbie, s'élevant en 1879,
pour les importations et les exportations, à 86 millions de francs, les
échanges avec l'Autriche montaient à 65 millions. Mais, quant à moi, j'y
vois un avantage pour les Serbes: elle les préserve d'être enfermés dans
des ateliers insalubres et exploités par des manufacturiers privilégiés.

[Note 14: Les marchandises qui, par faveur spéciale, en vertu du
trafic-frontière (Grenz-Verkehr) entre la Serbie et le territoire
douanier de l'Autriche-Hongrie, ne payent à l'importation que la moitié
des droits de douane applicables à la nation la plus favorisée, sont les
suivantes:

1. Papiers grossiers et carton de toute sorte. Taxe: la nation la plus
favorisée, par 100 kilogrammes, 4 francs; l'Autriche-Hongrie, 2 francs.

2. Pierres non polies, pierres à aiguiser et pierres à lithographier.
Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 1 fr. 50 c.; l'Autriche-Hongrie, 75
centimes.

3. Poteries communes avec ou sans vernis, poterie de grès, tuyaux,
carreaux pour poêles et pour plancher. Taxe ordinaire: par 100
kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 franc.

4. Verre à vitres, etc., plaques de verre coulées pour toitures ou
dallages. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 3 francs;
l'Autriche-Hongrie, 1 fr. 50 c.

5. Verre creux, blanc. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 5 francs;
l'Autriche-Hongrie, 2 fr. 50 c.

6. Fer brut, fonte en barre, en gueuse, fer malléable et acier en barre,
massiaux, fer en loupe, vieille ferraille, débris de fer et acier. Taxe
ordinaire: par 100 kilogrammes, 80 centimes; l'Autriche-Hongrie, 40
centimes.

7. Fer et acier en verges, carré, en rubans, méplat ou rond, fer et
acier d'angle et de cornière de toute espèce, plaques de fer et d'acier.
Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1
franc. Les outils et instruments aratoires rentrent dans cette
catégorie.

En échange, la Serbie a obtenu le traitement différentiel pour ses
bœufs et taureaux (par tête, 4 florins), et ses porcs (par tête, fl.
1.50.)]

Un rapport récent du consul d'Autriche-Hongrie à Belgrade constate sans
façon que la Serbie est entraînée dans l'orbite commerciale de sa
puissante voisine. «La Serbie, dit M. de Wysocki, est, par sa situation,
attribuée presque entièrement à l'Autriche-Hongrie, et elle le sera
encore longtemps. Le long de sa frontière septentrionale, la Serbie a
trois grands moyens de communication: le Danube, la Save et la
_Staatsbahn_, qui lui imposent impérieusement l'Autriche-Hongrie comme
débouché et comme source d'importations.» La vérité de cette affirmation
se trouve confirmée par les chiffres du commerce extérieur de la Serbie,
dont voici le résumé pour 1880: Importation, 59,096,263 francs;
exportation, 31,685,553 francs; transit, 1,504,877 francs; total:
90,286,693 francs. Importation d'Autriche-Hongrie, 38,151,904 francs;
exportation en Autriche-Hongrie, 24,376,208 francs; total: 62,528,112
francs. Reste donc pour tous les autres pays: 27,758,581 francs. En
1882, on a exporté 280,000 porcs estimés 13,990,000 francs; pour
14,246,270 francs de pruneaux secs; pour 8,101,770 francs de laine;
6,083,600 francs de froment; 2,584,660 francs de vin. Progression du
commerce extérieur: 1842, 13 millions; 1852, 22 millions; 1862, 28
millions; 1868, 67 millions; 1880, 90 millions.

Je me suis permis de dire aussi au ministre des finances qu'un autre
danger me semblait menacer la Serbie, celui de la dette publique,
grossissant partout et toujours, grevant toutes les familles, ruinant
surtout les campagnes et faisant plus de mal que les trois fléaux dont
la litanie demande que le Seigneur nous délivre: la peste, la guerre et
la famine. Point d'agent de paupérisation plus malfaisant. Les désastres
de la guerre se réparent vite, on l'a bien vu en France après 1870; mais
la dette arrache le pain de la bouche de ceux qui le produisent: voyez
l'Italie, la Russie et l'Égypte. Elle est surtout une cause de
souffrances dans les contrées éloignées des marchés de l'Occident, où
les denrées sont à vil prix et l'argent rare. Dans une province écartée,
au centre de la péninsule des Balkans, une famille vit à l'aise; mais
forcez-la de verser 20 ou 30 francs en or aux banquiers de Vienne ou de
Paris, pour sa part dans l'intérêt de la dette, que de produits elle
devra vendre et soustraire à la satisfaction de ses besoins, dans une
région où les routes manquent pour l'exportation et où il n'y a pas
d'acheteurs sur place, parce que chacun produit à suffisance tout ce
qu'il lui faut! La facilité d'emprunter est un entraînement irrésistible
pour ceux qui gouvernent. Ils ont immédiatement en mains des moyens
d'action énormes; l'avenir pourvoira aux intérêts et au remboursement!
Les banquiers sont toujours prêts à avancer l'argent. Ils touchent la
prime et rejettent le risque sur les souscripteurs. Le déficit se
creuse; on emprunte encore pour le combler; les populations sont
accablées de charges croissantes, jusqu'à ce que vienne la faillite.
C'est l'histoire habituelle des emprunts orientaux. Pour les pays
primitifs, le crédit est une peste.

La dette de la Serbie ne s'élève encore qu'à 130 millions, dont 100 ont
été consacrés à faire le chemin de fer Belgrade-Nisch et à remplacer les
millions emportés par la faillite Bontoux. Mais les emprunts n'ont
commencé à se succéder qu'à partir de 1875, et déjà ils prennent plus de
7 millions par an sur un revenu de 34. On entre dans cette voie funeste
qui a mené la Turquie à sa perte. Pour obtenir 5 millions destinés à
compléter l'achat de 100,000 nouveaux fusils Mauser, on a cédé à
l'Anglo-Austrian Bank le monopole du sel pour quinze ans, et récemment
on a engagé d'autres impôts, se mettant ainsi à la merci des financiers
étrangers. Rien de plus funeste pour un État; il aliène de la sorte son
indépendance. Je sais parfaitement que jusqu'à présent la Serbie peut
très facilement payer l'intérêt de sa dette, d'autant plus que le
nouveau chemin de fer, surtout quand il sera relié à Salonique, d'un
côté, et à Constantinople, de l'autre, favorisera notablement le
développement de la richesse; mais, néanmoins, je ne puis cacher mon
impression aux ministres serbes qui m'ont fait un si bienveillant
accueil. Armements coûteux, emprunts répétés, mise en gage des sources
du revenu, ce sont là des symptômes inquiétants auxquels il faut
veiller. _Principiis obsta_ est une admirable devise, trop peu comprise.

--Je reçois l'accueil le plus amical chez le secrétaire de notre
légation, le comte du Bois. Il est grand chasseur et rapporte merveille
des belles traques que l'on peut faire dans les montagnes du pays, qui
sont sauvages et inhabitées.

--En voyage, je tâche toujours, quand j'en ai le temps, de visiter les
bureaux des principaux journaux; c'est encore le meilleur centre
d'informations. On y trouve des gens d'esprit capables d'exposer la
situation d'une façon plus «objective», plus impartiale que les
«politiciens». Je rencontre plusieurs fois M. Komartchitch, rédacteur en
chef du journal progressiste et gouvernemental le _Vidélo_. Il y a, me
dit-il, trois partis en Serbie: les conservateurs, les progressistes et
les radicaux.

Les conservateurs ont pour chef M. Ristitch, l'homme politique le plus
considérable du pays. Il a fait partie du conseil de régence après la
mort du prince Michel et pendant la minorité du prince Milan. C'est lui
qui a dirigé la politique étrangère pendant la période si difficile, si
périlleuse de la guerre turco-russe, et aussi au congrès de Berlin, d'où
il a eu l'honneur de rapporter pour la Serbie les deux importantes
provinces de Nisch et de Pirot. Il a dû quitter le pouvoir, parce qu'il
n'a pas voulu céder aux exigences de l'Autriche, lors des négociations
pour le traité de commerce. Quand le cabinet de Vienne a menacé de
fermer ses frontières aux exportations de la Serbie et que les
canonnières autrichiennes sont venues s'embosser à Semlin, la Serbie n'a
pas osé résister et M. Ristitch s'est retiré. On le prétend inféodé à la
Russie. Il s'en défend énergiquement. «Ce que je veux pour mon pays, me
dit-il, c'est ce bien précieux que nous avons conquis au prix de notre
sang, l'indépendance. Nous devons conserver de bonnes relations avec
l'Autriche, mais nous ne pouvons pas oublier ce que la Russie a fait
pour nous. C'est à elle que nous devons d'exister. C'est elle qui, à la
paix de Bucharest, en 1812, puis en 1815, en 1821 et en 1830, est
intervenue pour nous et a obtenu notre affranchissement. Inutile de
rappeler ses sacrifices en notre faveur durant la dernière guerre. C'est
d'elle encore que nous pouvons attendre la délivrance des populations
slaves affranchies par le traité de San-Stéfano, mais remises sous le
joug turc par le traité de Berlin. Amis de tous, serviteurs de personne,
voilà quelle doit être notre devise.» A l'intérieur, M. Ristitch est
hostile aux innovations trop hâtives et partisan d'un gouvernement fort.
Il est encore dans la force de l'âge. L'œil ferme et même dur indique
une volonté arrêtée. Il expose ses idées avec une grande netteté, et,
quand il s'anime, avec une véritable éloquence. Il occupe une vaste
maison richement meublée, sur le boulevard Michel, non loin du Konak.

Parmi les hommes d'État éminents de la Serbie appartenant au parti
conservateur, on peut encore citer M. Kristitch, qui a été, à plusieurs
reprises, président du conseil; Marinovitch, ancien président du Sénat,
actuellement (1885) ministre de Serbie à Paris, et Garaschanine, qui a
exercé une grande influence sur les affaires de son pays.

Le parti progressiste correspond aux libéraux de l'Occident. Il n'a
guère de respect pour les institutions anciennes, qu'il considère comme
un reste de barbarie, et il ne se pique point d'une grande déférence
envers l'Église nationale, ainsi que l'a prouvé la façon dont il a mené
et terminé le différend avec le métropolite Michel. Il veut doter son
pays le plus tôt possible de tout ce qui constitue ce qu'on appelle la
civilisation occidentale: grande industrie, chemins de fer, affaires
financières, banques et crédit, instruction à tous les degrés, beaux
monuments, villes bien pavées, éclairées au gaz, bourgeoisie aisée
menant grand train, développement de la richesse, et, pour hâter la
réalisation de ce programme, l'accroissement des pouvoirs et des revenus
du gouvernement, et la centralisation. Le roi, qui désire voir son pays
marcher d'un pas rapide dans la voie du progrès, s'attache de préférence
à ce groupe de «libéraux». En outre, comme tous les souverains, qui
craignent les chocs que peut amener la situation actuelle de l'Europe,
il a pour visée principale de fortifier son armée.

Le parti radical comprend deux groupes dont les tendances sont très
différentes. Le premier se compose des paysans et des popes de la
campagne, qui veulent conserver intactes les anciennes libertés locales
et payer peu d'impôts. Ils sont, par conséquent, hostiles aux
innovations des progressistes, qui coûtent de l'argent et qui étendent
le cercle d'action du pouvoir central. Les ruraux serbes ressemblent en
ceci à ceux de la Suisse, qui, par le _referendum_, rejettent
impitoyablement toutes les mesures centralisatrices, à ceux du Danemark,
qui, dominant dans la Chambre basse, refusent, depuis des années, de
voter le budget trop favorable aux villes, d'après eux, et à ceux de la
Norvège, qui tiennent en échec le roi Oscar, si aimé en Suède et si
digne de l'être. La seconde fraction du parti radical est composée de
jeunes gens qui, ayant fait leurs études à l'étranger, en ont rapporté
des idées républicaines et socialistes. Leur organe était la
_Somoouprava_ (_l'Autonomie_). Leur amour des anciennes institutions
slaves s'avive d'un enthousiasme étrange pour «la commune» de Paris,
comme on peut le constater dans leur journal le _Borba_ (le _Combat_).
Dans un programme que publiait naguère un de leurs journaux, ils
réclamaient la revision de la Constitution afin d'arriver aux réformes
suivantes: suppression du conseil d'État, division du pays en cantons
fédérés, la magistrature remplacée par des juges élus, tous les impôts
transformés en un impôt progressif sur le revenu et, au lieu de l'armée
permanente, des milices nationales.

Si les élections sont libres, le parti des paysans doit l'emporter, car
est électeur tout homme majeur payant l'impôt sur ses biens ou son
revenu, ce qui équivaut à peu près au suffrage universel des chefs de
famille. On compte 360,000 contribuables, dont environ les neuf dixièmes
appartiennent aux campagnes. Mais quand le groupe radical urbain expose
des idées révolutionnaires et socialistes qui n'ont guère d'application
dans un pays où il n'y a ni accumulation de capitaux, ni prolétariat,
et où se trouve réalisé le principe essentiel du socialisme: «A tout
producteur l'intégralité de son produit», parce que la propriété
foncière est répartie universellement et très également, alors les
paysans prennent peur, et les avancés sont livrés sans défense à la
merci du gouvernement, qui parfois use à leur égard de procédés de
répression sommaires, rappelant trop l'époque turque, ainsi qu'on l'a vu
récemment.

Je ne puis m'empêcher de croire que le parti progressiste, en
s'efforçant d'implanter hâtivement en Serbie le régime dont la
Révolution française et l'Empire ont doté la France, poursuit un faux
idéal, dont l'Occident revient. Au risque de passer pour un
réactionnaire, je n'hésite pas à dire que très souvent les paysans ont
raison dans leurs résistances. C'est un si grand avantage pour un pays
de posséder des autonomies locales, vivantes, ayant leurs racines dans
le passé, qu'il faut bien se garder de les affaiblir ou de restreindre
leur compétence. Quand la centralisation les a détruites, on a
grand'peine à les ressusciter, comme on le voit en France et en
Angleterre.

Le «fonctionnarisme» est une des plaies des États modernes. Pourquoi
l'introduire là où il n'existe pas? Un exemple fera comprendre ma
pensée. Tandis que la Belgique, avec cinq millions et demi d'habitants,
n'a que neuf gouverneurs de province, la Serbie, qui n'a que 1,800,000
habitants, est divisée en vingt et un départements avec autant de
préfets (_natchalnick_) et quatre-vingt-un districts ayant chacun son
sous-préfet (_sreski-natchalnick_), et dans chaque préfecture et
sous-préfecture il y a des secrétaires, des greffiers, des employés.
N'est-ce pas trop? Le but visé paraît très désirable: c'est
l'application rapide et surtout uniforme des lois. Il paraît intolérable
que toutes les communes ne marchent pas du même pas et que quelques-unes
restent très en arrière. C'est cependant ce que l'on voit dans les pays
les plus libres et les plus heureux: en Suisse, aux États-Unis et jadis
dans les Pays-Bas. L'uniformité est une admirable chose, mais on peut la
payer trop cher. Il faut voir dans Tocqueville comment, en la
poursuivant, l'ancien régime a détruit la vie locale et préparé la
révolution. L'avantage incalculable des pays où la commune primitive a
survécu, c'est que, plus on y est démocrate, plus on est conservateur.
Quelles sont les causes de perturbation dans les États occidentaux? La
grande industrie, la concentration des capitaux, le prolétariat, les
grandes villes et la centralisation. Or, c'est là ce que les
progressistes travaillent à développer en Serbie. Ils sont donc, à leur
insu, les fauteurs des révolutions futures, en multipliant, aux dépens
des contribuables, les places, ample proie que se disputeront les
factions politiques, les influences parlementaires et les aspirants au
pouvoir: C'est un des maux dont souffrent déjà la Grèce et l'Espagne,
sans parler des États plus rapprochés de nous.

Les Serbes doivent rester un peuple principalement agricole: _Beati
nimium agricolæ!_ Il n'est pas vrai, comme l'a dit l'économiste allemand
List, le fondateur du Zollverein, en invoquant l'exemple de l'ancienne
Pologne, qu'un État exclusivement adonné à l'agriculture ne peut
s'élever à un haut degré de civilisation. Il y a trente ou quarante
ans, avant qu'un tarif ultra-protecteur eût développé la grande
industrie aux États-Unis, la Nouvelle-Angleterre avait autant de
lumières et de bien-être et plus de vertus et de vraie liberté
qu'aujourd'hui. Lisez ce qu'en disent les voyageurs clairvoyants de
cette époque: Michel Chevalier, Ampère, Tocqueville: nulle part ils
n'avaient trouvé un état social plus parfait. Voilà l'exemple qu'il faut
poursuivre, et dont la Serbie n'est séparée que par une certaine
infériorité de culture qui est le résultat inévitable de quatre siècles
de servitude. Si ma voix pouvait être écoutée, je dirais aux Serbes:
Conservez vos institutions communales, votre égale répartition de la
terre; respectez les autonomies locales; gardez-vous de les écraser sous
une nuée de règlements et de fonctionnaires. Ayez surtout, de bons
instituteurs, des popes instruits, des écoles pratiques d'agriculture,
des voies de communication; puis, laissez agir librement les initiatives
individuelles, et vous deviendrez un pays modèle, le centre
d'agglomération de cet immense et splendide cristal en voie de
formation, la fédération des Balkans. Mais si, au contraire, vous
violentez et comprimez les populations, pour marcher plus vite et vous
rapprocher en peu de temps de l'Occident, vous conduirez la Serbie et
vous-mêmes à l'abîme, car vous provoquez les révolutions.

--Je m'entretiens avec M. Vladan Georgevitch du service sanitaire de la
Serbie, dont il est l'organisateur et dont il est très fier. Il a
beaucoup voyagé et beaucoup étudié, et il a pu édicter une
réglementation modèle dans un pays où presque tout était à faire. J'en
dirai quelques mots, parce qu'elle soulève un très grave débat. Il est
certain qu'il est pour les communes une série de mesures, et pour les
individus une façon de vivre, de se nourrir et de se soigner, en cas de
maladie, qui sont les plus conformes à l'hygiène publique et privée.
L'État doit-il, par des règlements détaillés, imposer tout ce que
commande la science à cet égard, comme il le fait dans l'armée, afin
d'accroître autant que possible les forces de la population? Il est hors
de doute qu'en le faisant, l'État aidera les citoyens à se mieux porter
et à se mieux défendre des épidémies; mais, d'autre part, il affaiblira
le ressort de l'initiative et de la responsabilité individuelles, comme
on l'a vu dans les établissements des jésuites au Paraguay; il
favorisera l'extension du fonctionnarisme; la nation deviendra un mineur
soumis à une tutelle perpétuelle. Récemment, Herber Spencer a poussé, à
ce sujet, un cri d'alarme d'une admirable éloquence en décrivant
l'esclavage futur: _the Coming Slavery_, qui réduira, dit-il, les
hommes, libres jadis, à n'être plus que des automates aux mains de
l'État omnipotent. C'est l'éternel débat entre l'individu et le pouvoir.
Je me trouve très embarrassé en présence d'une réglementation plus
minutieuse, plus excessive qu'aucune de celles édictées par la
bureaucratie prussienne, et, en même temps, si méthodique, si conforme
aux _desiderata_ de la science qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer. On
en jugera; j'imagine qu'il n'est pas un médecin qui ne souhaitât
semblable organisation pour son pays.

Au ministère de l'intérieur est constituée une section sanitaire,
composée d'un chef de service, d'un inspecteur général et d'un
secrétaire, de deux chimistes et d'un vétérinaire général, tous docteurs
en médecine. La compétence et les pouvoirs de cette section s'étendent à
tout ce qui concerne l'hygiène, même à la nourriture des habitants. Elle
peut édicter des règlements obligatoires applicables à toutes les
industries travaillant pour l'alimentation. L'énumération de ces
prescriptions forme un petit volume. Pour mettre à exécution ces
règlements, la section a sous ses ordres des médecins de département,
d'arrondissement et de commune, des vétérinaires et des sages-femmes.
L'organisation médicale est aussi complète que l'organisation
administrative: à côté du préfet, le médecin départemental, presque
aussi bien rétribué; à côté du sous-préfet, le médecin d'arrondissement,
avec le même traitement; dans chaque commune d'une certaine importance,
un médecin communal qui fait de droit partie du conseil municipal. Ceci,
en tout cas, est excellent. Au ministère se réunit aussi le conseil
sanitaire général, composé de sept médecins. C'est un corps scientifique
consultatif. Sa mission est d'étudier et de contrôler les mesures que
peut adopter la section sanitaire qui représente le pouvoir exécutif. Le
pays tout entier est donc soumis à une hiérarchie de fonctionnaires
médicaux, investis du pouvoir d'inspecter et de réglementer tout ce qui
touche à l'hygiène des hommes et des animaux domestiques.

Voici maintenant quelques détails de cette réglementation. Tout enfant
doit être vacciné entre le troisième et le douzième mois de sa naissance
et revacciné à la sortie de l'école primaire, et, s'il est du sexe
masculin, revacciné une troisième fois quand il est appelé au service
militaire. La vaccination obligatoire et gratuite se fait sous la
surveillance du préfet et du médecin départemental, et en présence du
maire. La vaccination doit avoir lieu entre le 1er mai et le 30
septembre. Sur toute maison où règne une maladie contagieuse doit être
attaché un écriteau réglementaire, indiquant la nature du mal. Même
prescription en Hollande, où l'on pouvait voir récemment, sur l'hôtel
qu'occupait l'héritier de la couronne, une plaque portant ces mots
sinistres: _Fièvre typhoïde_. Le médecin départemental doit veiller à la
propreté des maisons habitées, en éloigner les causes d'infection ou de
maladie résultant des lieux d'aisances et, des fumiers trop rapprochés
des sources, de la nature de l'eau, de la mauvaise nourriture, des
coutumes concernant les couches et les inhumations. Ses investigations
doivent s'étendre même jusqu'à un sujet très délicat, car il doit
rechercher «comment se font les mariages, s'ils produisent des maladies
héréditaires, quelle est la fécondité moyenne des unions et s'il y a des
causes qui la limitent». Sous peine de punition disciplinaire, il est
tenu d'obtenir du préfet des mesures pour faire disparaître, soit dans
les ateliers, soit dans les familles particulières, «tout ce qui peut
nuire à la santé».

Le nombre des pharmaciens est limité et le prix de tous les médicaments
taxé. Les honoraires des médecins pour leurs visites et pour toutes les
opérations le sont également. Ainsi, la visite simple se paye dans la
capitale de 1 à 4 francs, dans le reste du pays, de 1 à 2 francs. Pour
un bandage de plâtre sur un bras cassé: 6 francs; pour amputer un bras
ou une jambe, 40 francs; pour l'emploi du forceps, 6 à 40 francs, et
ainsi de suite. On ne peut pas dire que le corps médical ait abusé de sa
toute-puissance pour rançonner les malades. Un hôpital de vingt lits au
moins doit être ouvert dans chaque chef-lieu de département et dans
chaque arrondissement; il est placé autant que possible au centre du
territoire. N'oublions pas qu'il y en a 31 pour 1,800,000 habitants. Le
médecin officiel y aura son logement. Les indigents y seront reçus
gratuitement ou ils seront soignés à domicile.

Dans l'intérêt de la santé publique, les règlements n'ont pas craint
d'interdire un usage séculaire, qui semble presque un rite religieux.
Partout, les orthodoxes transportent leurs morts au cimetière dans un
cercueil ouvert, et on couvre le visage et le corps de fleurs.
Désormais, il faut le mettre dans un cercueil fermé, sous peine de
prison et d'amende. Les prescriptions pour combattre les épizooties à la
frontière et dans le pays sont également rigoureuses et minutieuses.

Cette vaste et complète organisation sanitaire dispose d'un budget
spécial, qui se compose du revenu de toutes les fondations hospitalières
fusionnées en un fonds spécial, d'un impôt spécial de 1 fr. 60 c. par
contribuable et de subsides de l'État. Je pense qu'en aucun pays il
n'existe un régime de police hygiénique aussi détaillé et aussi parfait.
Mais n'a-t-on pas dépassé la mesure? Dans une intéressante étude sur
l'histoire du service sanitaire en Serbie, M. Vladan Georgevitch nous
montre, dès le XIIe siècle, les anciens souverains serbes, le grand
Stephan Nemanja et le roi Milutine fondant des hôpitaux. Nommé récemment
maire de Belgrade, cet hygiéniste éminent s'est donné pour mission de
faire de cette capitale la ville la plus saine de l'Europe. A cet effet,
il s'occupe, en ce moment, de préparer de grands travaux de pavage,
d'éclairage et d'égouts, ce qui est excellent; seulement, pour payer
l'intérêt des douze millions que cela coûtera, il veut établir l'octroi,
ce qui serait très regrettable. Alors que tous les économistes
condamnent cet impôt et qu'on envie les pays qui, comme la Belgique et
la Hollande, sont parvenus à l'abolir, on irait entourer Belgrade d'un
cercle de douane intérieure et d'un cordon de gabelous, et on choisirait
pour cela le moment où les nouveaux chemins de fer, qui relieront
l'Occident à l'Orient, vont faire de la capitale serbe une grande place
commerciale et où il faut surtout faciliter les échanges, en supprimant
les entraves, les frais et les délais! Mieux vaut accomplir lentement
les améliorations que d'arrêter, dès le début, l'essor du commerce, qui
fuit dès qu'on le gêne et qu'on porte atteinte à sa liberté.

--On fonde grand espoir sur le développement des industries extractives.
Déjà existe à Maidan-Pek, aux mains d'une compagnie anglaise, une grande
fonderie de fer, mais elle ravage les forêts et ne donne pas de grands
bénéfices. Bientôt, grâce au chemin de fer, on pourra exploiter les
couches de lignite qu'on rencontre entre Tchoupria et Alexinatz et aux
bords de la Nischava, au delà de Nisch, et aussi rouvrir les mines de
plomb argentifères de Kopaonik et de Jastribatz, dans la vallée de la
Topolnitza. Comme la Grèce au Laurium, la Serbie possède des résidus
d'anciennes exploitations qui contiennent 5 à 6 p. c. de plomb et 0.0039
d'argent. On estime qu'il y en a 426,000 mètres cubes. On les rencontre
dans les montagnes de Glatschina, à 28 kilomètres de Belgrade.

--Le bâtiment où se réunit l'assemblée nationale, la Skoupchtina, est
une construction provisoire sans prétention architecturale. On y trouve,
comme partout, des bancs en demi-cercle, l'estrade du bureau et des
galeries publiques, mais il n'y a point de tribune pour l'orateur;
chacun parle de sa place. Le régime constitutionnel ordinaire est en
vigueur; seulement, il n'y a qu'une Chambre. Le conseil d'État,
autrefois appelé Sénat (_Soviet_), avec onze à quinze membres, nommés
par le roi, prépare les lois. Il a aussi d'importantes attributions
administratives; mais la Skoupchtina seule vote les lois et le budget.
Celle-ci compte aujourd'hui 170 membres, dont les trois quarts sont élus
à raison de un député par 3,000 contribuables et le dernier quart, nommé
par le roi «parmi les personnes distinguées par leur instruction ou leur
expérience des affaires publiques». Est électeur tout Serbe majeur et
payant un impôt sur ses biens, son travail ou son revenu. Pour être
nommé député, il faut avoir trente ans révolus et payer trente francs au
moins d'impôt à l'État. Curieuse incompatibilité, les officiers, les
fonctionnaires, les avocats, les ministres des cultes ne peuvent être
désignés par le peuple, mais seulement par le roi. La Skoupchtina se
réunit chaque année. Le roi peut la dissoudre. Pour changer la
Constitution (_Oustaw_), pour élire le souverain ou le régent, s'il y a
lieu, ou pour toute question de première importance au sujet de laquelle
le roi veut consulter le pays, il faut réunir la Skoupchtina
extraordinaire, qui se compose de quatre fois plus de députés que
l'assemblée ordinaire. Une bande de réfugiés, réunie le 4 février 1804
dans la forêt d'Oréchatz, y décida la guerre sainte contre les Turcs et
conféra à Kara-George le titre de vojd ou de chef: ce fut la première
Skoupchtina. C'est d'elle qu'émanent, par conséquent, la nationalité
serbe et plus tard la dynastie. C'est en Serbie, plus que partout
ailleurs, qu'on peut dire que tous les pouvoirs viennent du peuple. Les
électeurs étant tous des propriétaires indépendants, les élections
devraient être complètement libres, et néanmoins, dans les moments de
crise, le gouvernement, par l'influence de ses préfets et de ses
sous-préfets, parvient, dit-on, à imposer ses candidats. Si cela est
vrai, c'est un symptôme regrettable et pour les gouvernants et pour les
gouvernés.

--Le prix des denrées et le montant des traitements servent à faire
apprécier les conditions économiques d'un pays. Les chiffres sont un peu
inférieurs à ceux de l'Occident, mais pas notablement. La liste civile
du roi a été élevée, en 1882, de 700,000 à 1,200,000 francs. Le
métropolite reçoit 25,000 francs; les ministres et les évêques, 12,630
francs; les conseillers d'État, 10,140 francs; les conseillers de la
cour des comptes et de la cour de cassation, de 5,000 à 7,000 francs; le
président d'un tribunal de première instance, de 4,000 à 5,000 francs;
les juges, de 2,500 à 4,000; un professeur d'université, 3,283 francs,
augmentés tous les cinq ans jusqu'à 7,172 francs; un professeur de
l'enseignement moyen, 2,273 francs, augmentés tous les cinq ans jusqu'à
5,000 francs; les instituteurs et les institutrices, outre le logement
et le chauffage, fourni par la commune, 800 francs, augmentés
successivement jusqu'au maximum de 2,450 francs; un général, 12,600
francs; un colonel, 7,000, un capitaine, 2,700 et un lieutenant 1,920
francs. A Belgrade, la viande se paye 1 franc le kilogramme; le poisson,
1 fr. 25 c.; le sterlet, 1 fr. 60 c.; le pain, 25 centimes; le vin, de
50 centimes à 1 franc; le beurre, 3 à 4 francs; la couple de poulets, 2
à 3 francs; un dindon, 4 francs; une oie, 3 francs. Plus on pénètre dans
l'intérieur du pays, plus ces prix diminuent. Les voies de communication
rapides nivelant les prix, Belgrade est déjà sous l'action du marché de
Pesth. La Serbie a adopté le système monétaire français; seulement, le
franc s'appelle _dinar_ et le centime, _para_.

La valeur des immeubles en Serbie augmente rapidement. En 1863, on a
estimé celle des propriétés urbaines, moins Belgrade, à 48,531,844
francs, et celle des propriétés rurales à 196,099,000 francs. D'après
les calculs communiqués par le directeur de l'_Ouprava Fondava_ à M. de
Borchgrave, il faudrait porter la valeur des propriétés urbaines à plus
du double, soit à environ 100 millions, et celle des propriétés rurales
à 2,160,000,000 de francs. Pour Belgrade seule, on compte 1,080,000,000
de francs, ce qui, relativement, paraît un chiffre trop fort. Pour les
terres, les appréciations sont difficiles, parce qu'il s'en vend très
peu. Sur les 360,000 contribuables que compte la Serbie, 12,000 ont
conclu avec l'_Ouprava Fondava_ des emprunts hypothécaires pour une
somme de 36 millions de francs, dont 12 millions pour Belgrade, et 24
millions pour le reste du pays.

A Belgrade, les terrains à bâtir atteignent un prix élevé: 60 à 100
francs par mètre carré dans les rues Prince-Michel fit Teresia; vers le
Danube, 20 à 30 francs, et vers la Save, 24 à 40 francs. Les
constructions coûtent cher, parce que la main-d'œuvre et les matériaux
se payent à un haut prix. Le salaire d'un ouvrier maçon est de 5 à 6
francs par jour; leurs aides, qui sont souvent des femmes, reçoivent 1
fr. 50 c. Les 1,000 briques valent 35 à 40 francs. Les maisons
rapportent de 8 à 10 ou 12 p. c. de leur prix de revient. C'est donc un
bon placement, car le chemin de fer augmentera la valeur des immeubles
dans la capitale. Il y aurait avantage à employer ici, pour faire des
briques, les méthodes et les ouvriers belges, qui les produisent au prix
de 12 à 15 francs le 1,000.

M. Vouitch, professeur d'économie politique à l'université, m'en fait
voir les bâtiments. Ils ont été construits grâce au legs généreux d'un
patriote serbe, le capitaine Micha Anastasiévitch, mort récemment à
Bucharest, et dont l'une des filles a épousé M. Marinovitch, envoyé de
Serbie à Paris. C'est le plus beau monument de Belgrade. On y a réuni
des monnaies, des armes, des antiquités, des manuscrits et des portraits
très intéressants pour l'histoire nationale. C'est aussi le siège de
l'Académie royale des sciences. L'université n'a que trois facultés:
celle de philosophie et lettres; celle des sciences, comprenant les arts
et métiers, et celle de droit, vingt-huit professeurs et environ deux
cents élèves. Pour étudier la médecine, il faut se rendre à l'étranger.

--Le code civil, rédigé sous Milosch, est une imitation du code
autrichien; cependant il y a quelques différences curieuses à noter,
entre autres celle-ci: comme dans toutes les législations primitives,
les filles n'héritent pas, s'il y a des fils ou des enfants mâles issus
d'eux. Elles n'ont droit qu'à une dot, afin que les biens ne passent pas
dans une famille étrangère.

--Je lis dans un journal financier:

«Les journaux de Berlin s'occupent de la régie des tabacs serbes. La
formation de la régie est prévue dans le contrat d'avances conclu avec
le groupe de la Banque des Pays-Autrichiens et du Comptoir d'Escompte.
La redevance est fixée, pour les cinq premières années, à 2,250,000
francs, et elle progresse par séries quinquennales. Elle forme le gage
de l'emprunt de 40 millions, dont le service sera fait directement par
les contractants de la régie et par prélèvements sur cette redevance.»

Rien de plus triste! Voilà la Serbie, pays libre et à peine émancipé,
qui suit le chemin de la Turquie et de l'Égypte. Elle hypothèque et
livre en gage, successivement, toutes ses ressources, donnant droit,
chose plus grave, aux financiers européens d'intervenir dans son
administration intérieure. C'en est fait de son indépendance. Elle ne
payera plus tribut à Constantinople, mais à Vienne et à Paris, et dans
des conditions bien plus dures. Elle marche ainsi ou à la banqueroute ou
à l'asservissement économique de la nation serbe. Vaillant Kara-George,
glorieux Milosch, est-ce pour un semblable avenir que vous avez
combattu!

--Tandis que nous nous promenons sur le Kalimegdan et que nous
contemplons, du haut de ce glacis de la forteresse, le magnifique
paysage qui se déroule devant nous, la vaste plaine hongroise et le
confluent du Danube et de la Save illuminés des feux dorés du soleil
couchant, on me raconte quelques détails sur les atrocités commises
jadis par les Turcs en ce lieu même. C'était en 1815. L'insurrection
serbe vaincue, et Milosch momentanément réduit à se soumettre, les
Turcs, qui avaient réoccupé tout le pays, voulurent lui enlever toutes
ses armes. Suleyman-Pacha envoya des sbires dans chaque village pour
forcer les paysans à livrer leurs fusils. Ceux qui refusaient ou qui
prétendaient n'en pas avoir étaient soumis à des tortures atroces; des
femmes et des hommes étaient tués sous la bastonnade, pendus, les pieds
en l'air, privés de toute nourriture, empalés ou brûlés vifs. Ce serait
à ne pas le croire, si, comme le dit Mme Mijatovitch, dans son livre
_History of Modern Serbia_, page 81, on ne connaissait pas le nom des
victimes et la date exacte de leur martyr. En un seul jour, le
gouverneur de Belgrade, Suleyman, fit empaler 170 Serbes compromis dans
la dernière insurrection, malgré l'amnistie générale solennellement
promise. Comme ces empalements s'étaient faits du côté du Kalimegdan
qui domine la Save et fait face à Semlin, le général autrichien qui y
commandait écrivit au pacha que cette exhibition révoltante devait être
considérée comme une insulte à un État chrétien voisin, et que, par
conséquent, s'il n'était pas mis fin immédiatement à ce spectacle
abominable, les soldats autrichiens viendraient y mettre ordre. Suleyman
ordonna de faire faire les exécutions du côté du Danube.

--L'esprit d'association est développé parmi les artisans. J'ai
remarqué, en face des bureaux du _Vidélo_, une _zadruga_ d'imprimeurs
typographes, c'est-à-dire une société coopérative. L'antique zadruga
rurale, la communauté de familles, est, en effet, une association de
production agricole.

--J'aime à errer dans le grand cimetière. Il est situé à l'extrémité sud
de la ville, sur une colline d'un côté, coupée à pic par une carrière.
On y a une vue admirable sur le Danube et sur l'immense plaine de la
Hongrie. Le vendredi, les parents des défunts viennent visiter leurs
tombes et y apportent des offrandes, comme dans l'antiquité. Voici, sur
le tertre où est plantée une simple croix en bois noir, une petite
bougie, un plat de cerises, un petit pain, une bouteille de vin et des
fleurs. Une femme y est accroupie, elle pousse des gémissements
accompagnés d'invocations à l'âme de son mari semblables à des mélopées:
«O ami, pourquoi nous as-tu quittés? Nous t'aimions tant! Chaque jour,
nous te pleurons! Rien ne pourra nous consoler.» Sur d'autres tombes se
font entendre des lamentations encore plus douloureuses. On dirait un
chœur de pleureuses romaines. L'effet est poignant. Le rite oriental
s'est beaucoup moins modifié que les cultes occidentaux. Les coutumes du
paganisme grec et latin, qui ont transformé le christianisme primitif,
purement sémitique, sont restées ici intactes et vivantes. Ce poétique
cimetière n'est pas à 200 mètres des habitations, comme le prescrit le
règlement sanitaire: sera-t-il aussi fermé?

--Je retrouve ici une personne que j'avais rencontrée lors de mon
premier voyage et dont la vie est un drame. En 1867, lorsque je quittai
Belgrade pour me rendre aux bains d'Hercule, à Mehadia, je vis monter
sur le bateau à vapeur une dame au port de reine, accompagnée d'une
jeune fille dont la beauté était éblouissante. Je remarque qu'elle est
saluée avec le plus grand respect. La femme du consul d'Autriche, Mme de
Lenk, m'apprend que c'est Mme Anka Constantinovitch, tante du prince
Michel, lequel est éperdument amoureux de sa fille, la ravissante
Catherine.--«Il veut, me dit-elle, l'épouser, après s'être divorcé de sa
femme, la comtesse Hunyadi, qui déteste Belgrade et habite constamment
en Hongrie. Jusqu'à présent, deux obstacles ont empêché
l'accomplissement de ce dessein: le rite orthodoxe admet le divorce,
mais interdit le mariage entre cousins et cousines. La comtesse Hunyadi
est catholique; elle se refuse au divorce, et l'Autriche la soutient.»
Comme j'avais une lettre de François Huet pour le prince Michel, Mme
Anka me reçut de la façon la plus aimable et je passai quelques jours
avec elle et sa fille à Mehadia. Peu de mois après, le prince Michel et
Mme Anka étaient assassinés dans le parc de Topchidéré. Sa fille, la
belle Catherine, qui est devenue Mme Michel Boghitchevitch, me raconte
ce tragique épisode.

--«Nous nous promenions, me dit-elle, ma mère et moi, avec le prince
dans le Thiergarten. C'était par une belle après-midi du mois de juin.
Tout à coup, sortent du bois des hommes armés de pistolets. Ils tirent à
bout portant. Le prince et ma mère sont tués sur le coup, une balle
m'atteint et me jette la figure contre terre. Pour m'achever, on me tire
une seconde balle dans le dos, mais celle-ci rencontre l'omoplate,
glisse et s'arrête dans mon cou. Tenez, elle est encore là; on n'a pas
voulu l'extraire! J'avais dix-huit ans. On m'amena à épouser, peu de
temps après, Blasnavatz qui en avait près de soixante, mais qui était
régent de la Principauté. Après sa mort, je devins la femme de mon mari
actuel, qui est également mon cousin. Aussi, pour que le mariage pût
s'accomplir, fûmes-nous obligés de nous réfugier en Hongrie. Le roi
Milan nous a fait revenir à Belgrade, et il est très bon pour nous, mais
nous préférons vivre à l'écart du monde officiel. Que de terribles
souvenirs! Le prince Michel était adoré par le peuple. Vous avez vu sa
statue équestre sur la place du Théâtre. Bientôt on inaugurera un
monument expiatoire dans le parc aux Daims, à la place où il a été
tué.»--Malgré ces tragiques épreuves, Mme Catherine est restée très
belle. Elle a les yeux magnifiques, d'un noir velouté, avec de grands
sourcils arqués et ce teint mat et chaud des femmes roumaines. Car,
comme son cousin le roi, à qui elle ressemble d'ailleurs, elle est
d'origine valaque, par les femmes.

--Je dîne chez M. Sidney-Locock, ministre d'Angleterre, qui s'est fait
bâtir ici une charmante résidence avec une pelouse unie comme un tapis,
où l'on joue au lawn-tennis, à l'ombre de beaux arbres. On se croirait
aux environs de Londres. Grande discussion avec le ministre d'Allemagne,
le comte de Bray, sur le point de savoir qui profitera le plus du futur
chemin de fer Belgrade-Nisch-Vrania-Salonique, ou l'Angleterre ou
l'Autriche? La concurrence sera vive, car les Autrichiens sont favorisés
par leur tarif différentiel. En tout cas, l'Angleterre ne peut pas y
perdre. Si on relie par un tronçon, facile à faire le long de la côte,
Salonique à la ligne grecque récemment inaugurée de Larissa-Volo, ce
port, situé au fond du plus admirable golfe, deviendra le point
d'embarquement le plus rapproché vers les échelles du Levant et
l'Égypte, à moins qu'on ne pousse jusqu'à Athènes! Lorsque la jonction
sera faite entre Nisch et les chemins ottomans à Sarambey, par Sofia, on
ira, avec une vitesse de 40 kilomètres à l'heure, de Belgrade à
Constantinople, 1,066 kilomètres, en 29 heures, et de Londres à
Constantinople en 75 heures. La ligne de Salonique réalisera le fameux
projet exposé, avec tant d'éloquence, par le consul autrichien de Hahn,
il y a plus de trente ans. La malle des Indes suivra l'ancienne route
militaire des Romains par _Singidunum_ ou _Alba Greca_ (Belgrade),
_Horreum Margi_ (Tchoupria), _Naissus_ (Nisch) et Thessalonique, qui
deviendrait un port de première importance.

--Quelles sont les visées d'avenir de la Serbie? Elles sont vastes,
illimitées comme les rêves de la jeunesse. Les patriotes exaltés voient
renaître dans un avenir éloigné l'empire de Douchan, ce qui est une pure
chimère. D'autres espèrent, ici comme à Agram, qu'un jour un État
serbe-croate réunira toutes les populations parlant la même langue: les
Croates, les Serbes, les Slovènes, les Dalmates et les Monténégrins;
mais, pour cela, il faut ou qu'elles se soumettent à l'Autriche, ou
qu'elles contribuent à la démembrer. Quoique ce projet ait pour lui la
force très grande du principe des nationalités, il n'est pas encore à la
veille de se réaliser. Les patriotes pratiques visent un but plus
prochain: l'annexion de la Vieille-Serbie, cette pointe nord de la
Macédoine, au sud de Vrania, qui comprend le théâtre de la grandeur et
de la chute de l'antique royaume serbe: Ipek, la résidence des anciens
patriarches serbes; Skopia, où Douchan plaça sur sa tête la couronne
impériale de toute la Romanie; Detchani, le tombeau de la dynastie des
Némanides, et Kossovo, le champ de bataille épique où triompha
définitivement le croissant. D'après un voyageur qui connaît bien cette
partie de la Péninsule, M. Arthur Evans, le jour où l'armée serbe
pénétrera dans la Vieille-Serbie, elle y sera reçue avec joie par les
rayas, dont la condition est affreuse[15]. Pour éviter à l'avenir de
nouvelles complications, il faut que l'Europe tienne compte des vœux
des populations, fondés sur les convenances ethniques, économiques et
géographiques et sur les souvenirs de l'histoire.

[Note 15: Voyez aux annexes, n° I.]



ANNEXE N° 1.

LA VIEILLE-SERBIE.


Le pays appelé _Vieille-Serbie_ est un des moins connus de la péninsule
des Balkans. Il y a toujours eu danger à parcourir cette province, à
cause de la présence des nombreux Arnautes qui l'occupent. Ces Arnautes
sont les descendants des Serbes qui, après la bataille de Kossovo, se
sont soumis au sultan et ont embrassé l'islamisme afin d'acquérir des
terres et des privilèges que les sultans accordaient à tous ceux qui
prenaient le turban.

Les Arnautes de la Vieille-Serbie sont, sans contredit, les plus
fanatiques et les plus turbulents des musulmans, toujours les armes à la
main. Ils portent sur eux un véritable arsenal, car, dans leurs larges
ceintures en cuir, ils ont généralement deux grands pistolets, un et
quelquefois deux kandjiars. A cette ceinture, les Arnautes accrochent
trois cartouchières ou boîtes en métal ciselé de dimensions différentes
et dans lesquelles ils mettent la poudre, les balles et les amorces. Une
baguette en fer, terminée par un anneau en cuir ouvragé et qui leur,
sert à bourrer leurs pistolets, complète leur attirail guerrier.
Lorsqu'ils sont en expédition ou qu'ils voyagent, les Arnautes portent
toujours un immense fusil à crosse de cuivre plein, plus ou moins bien
ciselé.

Aussi ne peut-on s'aventurer qu'avec les plus grandes précautions dans
la Vieille-Serbie turque, et les Européens qui ont pu traverser le pays
des Arnautes sont extrêmement rares.

Une partie de la Vieille-Serbie que revendique le peuple serbe a déjà
été conquise en 1879; elle compose aujourd'hui trois départements qui
sont ceux de Nisch, de Vrania et de Prekopljé. C'est dans ce dernier
département qu'habitait plus particulièrement l'élément arnaute, et dont
le centre principal était Kourschoumlje. Il a fallu les déloger à coups
de fusil, car ils opposèrent une résistance armée à l'occupation de leur
pays par les troupes serbes. Ne pouvant vivre sous le joug chrétien, les
Arnautes de Prekopljé et de Kourschoumlje, quoique Serbes de race, se
retirèrent plus au sud, en territoire ottoman, mais toujours dans la
Vieille-Serbie.

On les retrouvera peut-être encore et avec eux bien d'autres qui
peuplent le pays, vivant côte à côte avec les Serbes chrétiens, qu'ils
oppriment et terrorisent cruellement.

Les Serbes rencontreraient-ils de grandes difficultés dans l'occupation
du pays qu'ils convoitent? Cela est à peu près certain, quoique la
Serbie soit en mesure de surmonter ces obstacles; mais, pour le moment,
nous ne voulons pas nous occuper de cette éventualité, nous voulons
simplement donner quelques notions sur le territoire et les habitants du
pays qui doit, aux yeux des Serbes, composer l'agrandissement de leur
patrie.

Nous avons dit plus haut qu'une partie de la Vieille-Serbie a été
incorporée au jeune royaume en 1879; celle qui reste encore en
territoire ottoman est la plus considérable et forme presque
exclusivement le vilayet de Kossovo.

Les territoires qui composent ce vilayet sont ceux de Kossovopoljé,
Métokia, Liouma, Tetovo, Dvetz et Kodjak.

Le Kossovopoljé est le plus vaste et le plus peuplé. C'est là que se
trouve la ville de Pristina, le chef-lieu du vilayet, résidence du
gouverneur général turc ou vali. C'est là également que se trouve la
ville de Mitrovitza, tête de ligne du chemin de fer qui mène à
Salonique. Ce territoire touche aux frontières serbes; deux routes
relient le Kossovopoljé à la Serbie; elles partent, l'une de Pritchina
pour aller à Leskovatz, l'autre de Tirnovatz à Vrania. Si les Serbes
donnent suite à leurs projets, c'est par là qu'ils doivent forcément
commencer. Le territoire de Kossovopoljé est encore plein de souvenirs
historiques chers aux Serbes. C'est là, entre le village de Wuchtrin et
la ville de Pritchina, que se trouve le fameux haut plateau de Kossovo,
qui a donné son nom au vilayet; c'est une très vaste plaine élevée
qu'arrosent trois petites rivières qui se jettent dans l'Ibar, et qui se
nomment la Grasena, la Lab et la Simnitza. C'est la fameuse plaine des
Merles (Kossovopoljé en slave), où tomba le dernier empereur serbe, le
knèze Lazar, dans la bataille qu'il livra à la tête de toutes les
troupes serbes contre les Turcs, commandés par le sultan Mourad, qui
périt lui-même à la fin du combat, par le poignard du voïvode Miloch
Obilitch, qui venait d'être fait prisonnier et que l'on conduisait
devant le vainqueur. C'est à partir de ce moment que commença la
servitude de la Serbie. A l'endroit où tomba Mourad, il existe un
«turbé» ou monument funèbre musulman.

Près de Mitrovitza, on voit encore les ruines, assez bien conservées,
d'un grand château, où périt assassiné le roi Ouroch, père de Douchan,
le plus grand souverain serbe.

D'autres ruines de châteaux serbes se trouvent dans les montagnes qui
séparent la rivière Lab de l'Ibar.

A Gilar et à Novobrdo, il y a de belles églises serbes en assez bon
état.

La province de Métoja se trouve à l'ouest de celle de Kossovopoljé; les
deux villes principales de ce pays sont: Diakowa et Ipek ou Petsch. Ipek
conserve encore l'église métropolitaine de l'ancienne Serbie. Pendant un
moment, le patriarche de l'Église serbe résida dans cette ville.

Diakowa est le centre arnaute par excellence; c'est le pays le plus
dangereux de toute la Péninsule; c'est un véritable repaire d'haïdouks
(brigands).

Le territoire de la Ljuma, situé plus au sud, se trouve compris entre
les montagnes du Schar et la rive droite du fleuve Drin. Les villes
principales de ce territoire sont: Prizrend, la plus grande ville de
tout le vilayet de Kossovo; elle possède plus de 40,000 habitants et fut
longtemps la résidence du pacha gouverneur, et Dibré ou Diwra, où l'on
travaille le cuir, comme on le faisait à Cordoue. C'est à Dibré que se
trouvent les plus fanatiques musulmans de la contrée. Les Arnautes de
Dibré sont orgueilleux et fiers et d'un courage exceptionnel. Ils sont
continuellement en lutte avec les Malisores Mirdites qui les avoisinent,
lesquels sont catholiques. Il est vrai que ceux-ci pratiquent la
religion romaine à leur façon, qui n'est pas tout à fait conforme à
l'orthodoxie catholique.

La territoire de Tetovo est le plus accidenté de tous; il est presque
exclusivement habité par des Arnautes de race serbe; ce sont des
montagnards sauvages, d'une ignorance extrême et qui ne vivent que du
produit de leur bétail. C'est à peine s'ils savent qu'ils vivent sous la
domination ottomane, et les collecteurs d'impôts, si âpres partout
ailleurs, ne pénètrent jamais dans leurs montagnes. Les villes
principales de ce territoire sont Kalkandelen, Gustiva et Kritschévo.

Le territoire d'Ovetz se trouve à l'est; c'est un pays riche, mais là
l'élément serbe se trouve mélangé par parties presque égales à l'élément
bulgare. Tracer une ligne de démarcation entre ces deux races dans cette
province nous paraît chose bien difficile. Il est très possible que le
désaccord entre la Serbie et la Bulgarie survienne à propos de l'Ovetz,
où se trouvent les centres importants d'Istib, d'Uskub et de Kumanova.

Le territoire du Kodjak est le moins connu de tous. Il limite la Serbie
au sud de Vrania. Toutefois, de ce que les géographes qui ont dressé
des cartes de la presqu'île des Balkans ont laissé en blanc tout le
Kodjak, il ne s'ensuit pas qu'il soit inhabité, comme l'ont affirmé
certains publicistes mal renseignés.

Il existe, au contraire, un assez grand nombre de villages assez peuplés
dans les étroites vallées formées par le Kodjak-Planina, grande montagne
qui donne son nom au territoire.

Le Kodjak est également habité par des Serbes et par des Bulgares, dont
la sauvagerie ne le cède en rien aux Arnautes pasteurs du Tetovo.

Telles sont les provinces qui composent la Vieille-Serbie. Quoique en
majorité serbe, la population se divise en deux fractions bien
distinctes: la partie composée des Serbes ou des Bulgares demeurés
chrétiens et celle des Serbes musulmans ou Arnautes. La première
représente environ les deux tiers de la population, la partie musulmane,
l'autre tiers. La population totale du vilayet de Kossovopoljé, moins le
sandjak de Novi-Bazar, monte à 480,000 habitants, d'après les dernières
cartes de Bianconi.


SITUATION ACTUELLE DE LA VIEILLE-SERBIE.

«A quatre lieues de distance de Djakovo, cachés dans une belle gorge
alpestre, s'élèvent l'église et le monastère de Détchani, fondés par le
roi serbe saint Étienne, et par son fils, Douchan, qui le premier prit
le titre de czar. Dans tout l'intérieur de la péninsule des Balkans, on
ne rencontre pas un monument aussi artistique que cette église. La
forme, les matériaux et le style de cet édifice nous transportent bien
loin des constructions de briques, du genre byzantin. Ses bandes de
marbre blanc veiné de rose ressortent avec éclat sur les collines
couvertes de sapins qui l'environnent. Ses colonnes élégantes et ses
lions hardiment posés en avant rappellent l'architecture de la Dalmatie
et de la ville d'Ancône. Les rinceaux dentelés des fenêtres sont, en
partie, si bien conservés qu'on croirait que le sculpteur vient d'y
mettre la dernière main. Cette église est le souvenir vivant d'une
dynastie de rois qui régnèrent du Danube à l'Adriatique, et de
l'Adriatique à la mer Egée, d'artisans qui ont laissé la trace de leur
habileté jusque sur le sol italien. Le style de cette église est une
heureuse combinaison des traditions de l'architecture religieuse
italienne et grecque; il s'éloigne beaucoup de la rigidité de lignes du
style byzantin. Tout l'intérieur est recouvert de fresques remarquables,
dont les plus intéressantes représentent les héros de la famille royale
des Nemanjas, depuis le czar Siméon jusqu'au jeune czar Ourosh, rangés
parallèlement entre les branches feuillues d'un arbre héraldique.

«Les personnes qui ont vu cette admirable relique historique
comprendront aisément la place qu'elle a occupée et qu'elle occupe
encore actuellement dans l'imagination de tous les Serbes et même de
tous les Slaves. Cette église, de même que l'église patriarcale d'Ipek,
qui s'élève non loin de là, sont les deux lieux saints de la race serbe.
C'est dans l'église d'Ipek que siégeaient les métropolitains et les
patriarches de l'église serbe, qui disparurent peu à peu à l'époque du
célèbre exode de la race serbe. Ceux qui connaissent la puissance des
sentiments populaires en matière politique saisiront l'absurdité, d'un
traité, qui a laissé ces centres des aspirations de tout un peuple dans
les mains d'Arnautes barbares et de mahométans fanatiques. Il n'est pas
étonnant que l'église et le monastère de Détchani aient été aussi bien
conservés. Après la conquête, les Turcs s'aperçurent que ce lieu de
pèlerinage pourrait devenir, entre leurs mains, une source importante de
revenus. C'est pourquoi ils commencèrent par faire payer par les Slaves
un lourd tribut--qu'ils exigent encore maintenant;--ensuite, ils
convertirent le monastère en vakouf impérial, c'est-à-dire en propriété
ecclésiastique, placée sous la protection du sultan, et durant les
quatre siècles qui viennent de s'écouler un grand nombre de firmans
ratifièrent cette charte. Les privilèges spéciaux et les assurances de
protection si souvent réitérées donnent à la situation actuelle du
monastère une garantie toute spéciale. Néanmoins, des Arnautes
s'établissent constamment chez les moines, y restent parfois des
semaines entières, en vivant à leurs dépens. Les mahométans du voisinage
ont, de plus, levé une série d'impôts forcés sur les moines, qui ne
peuvent les payer; les malheureux frères vivent dans un péril constant.

Il est impossible de s'éloigner de cent pas du monastère sans escorte
armée, et, en 1882, les Arnautes brûlèrent une aile du bâtiment
principal et tirèrent à plusieurs reprises dans l'intérieur. Les moines
eux-mêmes furent outragés indignement.

Une nuit, je fus réveillé par les cris sauvages de ces brigands, et je
pensai à saint Guthlac de Croyland, dans les temps anciens, qui,
entendant des hurlements affreux dans le voisinage, crut à une invasion
des Bretons. Quand le saint s'aperçut que ce bruit avait été fait par
des diables, il fut tout réconforté et sa peur s'apaisa. Mais dans le
cas présent, cette consolation-là me fut enlevée, car c'étaient bien des
Arnautes, il n'y avait pas à s'y méprendre. Après avoir échappé à la
destruction pendant quatre cents ans de domination turque, cet admirable
monument court, à l'heure présente, les plus grands dangers.

La situation de l'église patriarcale d'Ipek, située à une demi-lieue du
siège du gouverneur turc, est également précaire; quoiqu'elle soit,
comme Detchani, sous la protection spéciale du gouvernement, elle est
exposée aux mêmes extorsions et au même système de terrorisation. Les
trois quarts de la congrégation régulière ne peuvent assister aux
offices parce que les Arnautes battent les chrétiens qui se rendent à
l'église et les attaquent à coups de fusil. Le pays est si peu sûr, que
la plupart des chefs de famille n'osent s'aventurer hors de leurs
maisons. Les portes du monastère sont criblées de trous de balles et
plus d'un meurtre a été commis dans le voisinage.

«Le gouverneur civil et militaire de la ville d'Ipek n'est autre que le
redoutable Ali de Gusinje, vieillard d'un aspect imposant, qui possède,
sans doute, une autorité sans bornes dans Gusinje, mais qui est devenu
l'instrument d'un «cercle» d'Arnautes. Les troupes en garnison à Ipek
sont disciplinées, et leur présence est bien vue des chrétiens, mais la
Porte ne leur permet pas d'intervenir pour maintenir l'ordre. Les
Arnautes sont les favoris du «Palais», et il est interdit de se mêler de
leurs affaires. Dans la ville, l'insécurité est telle, que ce fut
seulement sous l'escorte de huit Arnautes armés jusqu'aux dents, formant
le carré autour de moi, qu'il me fut permis de faire quelques petites
acquisitions au bazar. Quoi qu'il en soit, l'apparition d'un étranger
«européen» dans les rues d'Ipek causa une si grande agitation, que le
gouverneur ne me permit plus de sortir et me défendit de visiter l'école
serbe. Je parvins cependant à la voir. Le maître d'école vit dans un
péril constant; mais il faut rendre cette justice à Ali de Gusinje, que
c'est grâce à son intervention que les livres de classe n'ont pas été
saisis en bloc, comme cela s'est fait ailleurs. L'école des filles est
dirigée par deux maîtresses indigènes fort remarquables. Miss Irby parle
de l'une d'elles dans ses livres. Cette école fait oublier un peu
l'anarchie complète qui règne à Ipek, mais l'état de choses dans les
contrées avoisinantes surpasse toute description. Depuis le traité de
Berlin, il y a eu ici de 150 à 200 meurtres de chrétiens restés impunis.
On m'a donné la date exacte de 92 de ces assassinats; dans plusieurs
cas, la victime était un enfant, et je suis certain que jamais les
autorités n'ont fait aucun effort pour poursuivre les meurtriers. C'est
ainsi que la Turquie se venge d'avoir dû signer «une paix honorable».

«Pendant mon court séjour à Ipek, on assassina un infortuné Serbe dans
le village de Gorazdova, où avaient été commis deux crimes identiques
dans les derniers temps. Dans le village de Trebovitza, un musulman,
arnaute ou renégat serbe, avait persuadé à une jeune fille de seize ans
de l'épouser et d'embrasser l'islamisme. Les parents de la jeune fille
refusèrent leur consentement au mariage. Alors, les autorités mirent la
mère en prison (elle s'y trouvait encore lors de mon départ), et le
séducteur emmena la jeune fille dans son harem. Il y a eu six ou sept
cas semblables à Ipek, et l'un des Arnautes influents commet impunément
des outrages encore plus révoltants. Les prêtres des villages sont
cruellement maltraités. J'en vis un qui avait courageusement signalé aux
autorités d'Ipek deux meurtres commis dans sa paroisse. Les autorités
firent la sourde oreille, mais les Arnautes, informés de ses
réclamations, tombèrent sur lui à coups de couteau. J'ai vu l'un de ses
bras à moitié coupé. Dans le monastère d'Ipek se trouvait un autre pope,
qui venait de s'enfuir du village de Suho-Gurlo. Les Arnautes s'étaient
emparés de lui, l'avaient conduit dans un lieu désert et étaient sur le
point de le massacrer, quand ils consentirent à le relâcher, à condition
qu'il leur payât la somme de 50 piastres dans un délai de trois jours.
Il est actuellement enfermé dans le couvent et n'ose visiter son
troupeau. Il m'apprit que, dans les environs de Suho-Gurlo, plus de
douze villages avaient été privés de leurs pasteurs de la même manière.
Même à Vuchitern, un endroit relativement favorisé par sa position sur
le chemin de fer macédonien, je découvris que le pope et le maître
d'école avaient passé une année au cachot, et l'on croyait que le prêtre
avait été déporté en Asie.

«Si ces crimes étaient des actes de cruauté isolés, ce serait déjà
déplorable; mais il est hors de doute que c'est un système de terreur
organisé et ayant un but parfaitement défini. On veut à tout prix
chasser les Serbes de ces territoires par des actes répétés de violence
et de pillage. Des habitants du pays, bien informés, m'ont assuré que
les Arnautes, malgré leur sauvagerie naturelle, ne se rendraient pas
coupables d'assassinats pareils, s'ils n'y étaient encouragés par les
gouvernants. Le plus grand promoteur de ces violences est
indubitablement Mullazeg, un notable Arnaute fort riche, qui, de concert
avec une série de personnages influents du même genre, dirige tous les
mouvements du pacha.

«Plusieurs de ces «gentilshommes» ont des relations intimes avec le
palais de Stamboul, et on trouvera difficilement un fonctionnaire turc
qui consentira à jouer encore le rôle du malheureux Mehemet-Ali, qui
s'était laissé persuader qu'il parviendrait à rétablir l'ordre. C'est
ainsi que continue le règne de la terreur, et si l'Europe n'intervient
pas bientôt, il est probable que le rêve des oppresseurs se réalisera
complètement. Sous le coup de semblables persécutions, les populations
chrétiennes prennent la fuite, parfois par villages entiers, et se
mettent en chemin vers la frontière serbe. Dans certains villages, des
hordes d'Arnautes ont littéralement chassé les habitants. Dans les
environs d'Ipek seulement, 22 villages sont déserts. Les réfugiés
conservent toujours l'espoir de revenir dans leur pays natal, quand le
règne de la tyrannie aura cessé.

«Les autorités craignant les Arnautes, favoris du sultan, il s'ensuit
que les receveurs des contributions n'osent s'adresser à eux, et forcent
les malheureux rayas de l'Albanie et de la Macédoine à payer les impôts
dus par leurs oppresseurs. La «vergia» ou impôt foncier est ainsi
réclamée jusqu'à trois fois au même propriétaire, et comme on ne donne
pas de reçu aux paysans des impôts déjà perçus, ils n'ont aucun recours
contre ces extorsions réitérées. Les receveurs trouvent un appui
puissant dans les autorités turques, et plusieurs chrétiens sont
actuellement emprisonnés à Ipek, pour n'avoir pas voulu ou n'avoir pas
pu payer leurs impôts pour la seconde ou peut-être la troisième fois.

«Dans le district voisin de Kolashin, j'ai constaté le même état de
choses, en 1880. Les chrétiens sont assassinés et dépouillés sans merci
et sans qu'il soit possible de poursuivre les coupables. Le gouvernement
et la justice sont également inertes. Je citerai un seul fait qui s'est
passé récemment. Entre Ipek et Mitrovitza, la route traverse pendant six
lieues une plaine fertile, bien irriguée, mais maintenant déserte, sans
culture et sans habitations. Je passai la nuit dans le petit village
serbe de Banja. J'y trouvai les paysans en grande discussion pour savoir
s'ils quitteraient le pays immédiatement. Tous les environs sont le
théâtre de scènes horribles. Un jeune Serbe, appelé Simo Lazaritch, se
baignant dans la source d'eau tiède qui donne son nom à Banja, fut tué
de sang-froid par un Arnaute de Dervishevitch. Le jour précédent, un
autre jeune Serbe âgé de 20 ans, Josif Patakovitch, avait subi le même
sort, et un autre malheureux avait été grièvement blessé. Les habitants
de Banja ont travaillé six mois à la restauration de leur église, mais
les Turcs l'ont de nouveau détruite. L'école, de même, est en ruines, et
aucun instituteur n'a le courage d'y rester. «Ils nous assassineront
tous, l'un après l'autre,» me dit un des anciens du village; et un vieil
infirme me demanda avec anxiété s'il n'y aurait pas bientôt la guerre.
Tels sont les fruits, dans ces contrées, de la «paix avec honneur»
obtenue par lord Beaconsfield.

«M'est-il permis de demander si l'Europe et l'Angleterre n'ont aucune
responsabilité relativement au sort de ces malheureuses populations, par
leur participation au traité de Berlin? Ou bien faut-il que les
habitants du vilayet de Kossovo soient exterminés, simplement parce
qu'il convient à la politique de l'Autriche de cacher l'anarchie qui
règne dans ces régions? Pourtant, il est incontestable que la
«Vieille-Serbie» tout entière ferait partie du royaume serbe, et
jouirait de la sécurité et de la liberté de conscience qui font le
bonheur de la Serbie et du Monténégro, sans l'opposition de la
politique tortueuse et impie qui faisait de chaque charte de franchise
accordée par la Russie à ses alliés serbes un _casus belli_.

«Arthur Evans.»

J'ajouterai que si la Serbie, au lieu d'attaquer la Bulgarie sans le
moindre droit, s'était donné pour mission de dénoncer la situation de la
Vieille-Serbie à l'Europe et d'affranchir ses frères opprimés, ce pays
infortuné serait probablement aujourd'hui délivré et réuni au royaume
serbe.



TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER.

WURZBOURG. LUDWIG NOIRÉ. SCHOPENHAUER.

Le Rhin «chemin qui marche».--Wurzbourg.--Ludwig
Noiré, _Das Werkzeug_.--Kant et Schopenhauer.--La
_Residenz_ et l'art du XVIIe siècle.--Nurnberg et les
Hohenzollern.--La _Neue freie Presse_.--La mêlée des nationalités     5

CHAPITRE II.

VIENNE. LES MINISTRES ET LE FÉDÉRALISME.

Le comte Taaffe, _Viribus unitis_.--Le comte de Kálnoky.
--Les chemins de fer.--L'Altgraf Salm-Lichtenstein.--Allemands
et Tchèques.--M. de Serres
et les chemins de fer autrichiens.--Le baron de Kállay
et la Bosnie.--Le Ring.--De Vienne à Essek      35

CHAPITRE III.

L'ÉVÊQUE STROSSMAYER.

Siroko-Polje et les mœurs anciennes.--Djakovo et son
évêque.--Sa biographie.--Ses tableaux et le musée
d'Agram.--Bravoure des Monténégrins et des Croates.
--Gladstone et lord Acton.--L'hôpital et les écoles à
Djakovo.--Les zadrugas.--Strossmayer et l'évêque
de Zara      75

CHAPITRE IV.

LA BOSNIE. HISTOIRE ET ÉCONOMIE RURALE.

De Djakovo à Sarajevo.--Brod et l'islam.--Les bans et
les rois de Bosnie.--Les Bogomiles.--La Tchartsia
et la mosquée d'Usref-Bey.--Le régime agraire
musulman.--Le _Homestead_.--Souffrances des rayas
sous le régime turc.--Les réformes faites et à faire.      138

CHAPITRE V.

LA BOSNIE. LES SOURCES DE RICHESSE. LES HABITANTS
ET LES PROGRÈS RÉCENTS.

Le sol et ses produits.--Le bétail.--Le cadastre.--Mgr
Stadler et la question religieuse.--Ilitche.--Le
_Kmet_.--Chez le consul de France.--Coutumes des
musulmans et des juifs espagnols.--Les Tzintzares.--La
Bosnie émancipée du Phanar.--L'enseignement.
Réforme judiciaire.--Le régime communal de Sarajevo.--Les
impôts.--Le _Drang nach Osten_      204

CHAPITRE VI.

LES NATIONALITÉS CROATE ET SLOVÈNE. LA SERBIE.

Griefs des Croates.--La nationalité slovène.--De
Vukovar à Belgrade.--Serbie.--Progrès de l'enseignement.
--L'armée.--Le clergé orthodoxe.--L'impôt
croissant.--Le roi Milan et la reine Nathalie.--La
_Slava_.--Le régime communal.--Le _Kolo_.
--Répartition des cultures.--Le bétail.--M. et Mme Mijatovitch.
--Organisation du crédit.--Le commerce extérieur.
--Les trois partis.--MM. Ristitch et Kristitch.
--Le fonctionnarisme.--M. Vladan Georgevitch et
le service sanitaire.--Les institutions politiques.--Le
prix des denrées et les traitements.--L'université.
--Mme Catherine Boghitchevitch.--M. Sidney-Locock.
--Les chemins de fer serbes.--Les espérances.      268

Annexe 1      347





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Péninsule Des Balkans - Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, - Turquie, Roumanie — Tome I" ***

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