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Title: L'affaire Sougraine
Author: Lemay, Pamphile, 1837-1918
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'affaire Sougraine" ***

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http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque
Nationale du Québec).



                             L. Pamphile Lemay



                                 L'AFFAIRE
                                 SOUGRAINE



                                  QUÉBEC
                        TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
                                   1884


      ============================================================
      Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada, en
      l'année mil huit cent quatre-vingt quatre par L. P. Le May,
      au bureau du Ministre d'Agriculture.
      ============================================================



                             L'AFFAIRE SOUGRAINE



                                  PROLOGUE

                             LES DEUX FUGITIFS



Il y a vingt ans les chemins de fer ne sillonnaient pas, comme
aujourd'hui, les immenses prairies de l'ouest, et les voyageurs
traversaient, à cheval ou à pied, la zone étonnante qui se déroule des
bords du Mississipi aux montagnes rocheuses. Tantôt, dans la glauque
prairie sans bornes, une caravane passait comme un tourbillon et
s'estompait sur l'horizon, comme le bronze d'un bas-relief sur la
corniche d'un temple; tantôt un chasseur, débarrassé du joug qu'impose
la société des hommes, cheminait seul, au hasard, buvant à la fontaine
et dormant sur le foin vert, à la merci du ciel, avec les fauves et les
oiseaux.

Les blancs sortaient de leurs villages et les indiens sortaient de leurs
montagnes, pour venir dans ces plaines chasser le buffle roux, et
quelque fois des combats singuliers, plus souvent des engagements
terribles, entre les bandes jalouses, arrosaient de sang le sol encore
vierge.

Nul écho ne répétait les clameurs des combattants, les éclats des
mousquets, les plaintes des vaincus, les chants des vainqueurs. Tous les
bruits s'éteignaient dans l'air morne; la solitude gardait ses secrets.
Cependant le trappeur qui collait son oreille au gazon, pour interroger
le désert, entendait d'étranges murmures, et des tas d'ossements
blanchis proclamaient, en ces lieux comme ailleurs, la malice des
hommes.

Un jour du mois de juillet de l'année 18--, un indien s'en allait à
travers la prairie, le fusil sur l'épaule, le regard fixé sur la chaîne
des montagnes rocheuses dont les pics s'enfonçaient comme une dentelure
noire dans la lumière du ciel. Une jeune fille le suivait. Elle marchait
avec peine et se laissait distancer souvent. Il l'attendait de moment en
moment, sans murmurer, mais sans lui dire ces paroles d'encouragement
qui font tant de bien à l'âme.

De temps en temps la jeune fille pleurait et, du revers de sa main, elle
essuyait les larmes du chagrin qui se mêlaient aux sueurs de la fatigue.

Elle pouvait être l'enfant de cet homme qu'elle accompagnait, mais la
blancheur de son teint, l'éclat de son oeil bleu, la régularité de ses
traits, disaient qu'elle n'était pas indienne. D'où venait-elle et
pourquoi si jeune et tout étrangère aux coutumes et au langage de
l'habitant des bois, avait-elle laissé sa famille et son village pour
suivre les pas de ce chasseur? Il n'était point beau. Son visage plat et
sans barbe, sa bouche largement fendue, sa peau cuivrée, ses cheveux
rudes qui tombaient en mèches inégales, n'en pouvaient faire un
séducteur bien redoutable. Avait-il, par force ou par ruse, ravi cette
fille à ses parents? Avait-elle volontairement déserté le toit paternel
pour vivre la licencieuse existence sauvage? Il était bien coupable ou
elle était bien perverse.

Le soleil semblait toucher déjà l'une des cimes éloignées, et lui faire
un nimbe d'or. Ses reflets moins chauds glissaient obliquement sur les
flots de verdure qu'agitait le souffle du soir. La prairie rayonnait
comme une mer profonde où n'apparaît aucune voile. Pas un bruit, pas un
chant, pas une plainte, sauf le frémissement léger des tiges de foin
sec qui s'emmêlaient dans leur bercement.

Les deux voyageurs s'arrêtèrent au bord d'une fontaine, allumèrent du
feu avec l'herbe aride et firent rôtir une tranche de bison, mets
délicieux de ces sauvages endroits.

--Les montagnes n'approchent pas vite, commença l'indien, et si tu ne
marches plus, va, le soleil se lèvera deux fois sur la prairie avant
qu'on dorme sous les grands arbres.

--Je suis épuisée, répondit sa compagne.

--Il faut accoutumer tes pieds aux longues marches, Elmire, car l'homme
de la forêt ne s'arrête guère. Et puis l'on a bien fait de mettre un
long espace entre le Saint-Laurent et nous. On informe, on fait des
recherches là-bas peut-être.

--Le souvenir de ta femme me poursuit sans cesse comme un remords,
Sougraine. Tu n'aurais pas dû l'abandonner, cette malheureuse, par le
temps qu'il faisait, seule, sur la grève de St. Jean. Elle ne serait
peut-être pas morte.

--Elle voulait mourir; tu sais, elle le disait; seulement, va! l'indien
ne se pardonnera jamais l'imprudence qu'il a faite en laissant au
cadavre la corde qui lui servait de ceinture.

Elmire--c'était le nom de cette jeune personne--pencha la tête sur sa
poitrine et resta longtemps absorbée dans un rêve douloureux.

Les dernières lueurs du jour s'éteignirent peu à peu, les ombres
s'étendirent comme des voiles de deuil sur les champs infinis et le
sommeil vint fermer les yeux des fugitifs.

Au milieu de la nuit ils furent éveillés par un bruit semblable au
grondement du tonnerre. C'était le feu qui dévorait la prairie. Le vent
soufflait et les torrents de flamme, roulant comme des vagues en fureur,
se précipitaient vers eux. Des tourbillons d'aigrettes ardentes, formées
des grappes de foin, s'élançaient de tous côtés, et la rafale les semait
pour allumer de nouveaux incendies.

Le torrent poussait plus vite ses deux extrémités comme pour former un
cercle implacable autour des malheureux. La clameur, sourde d'abord,
devenait éclatante, le sol tremblait, l'air était brûlant et des
panaches de fumée noire montaient vers le ciel.

L'indien et sa compagne, pris de terreur, se mirent à fuir devant le
fléau.

De temps en temps ils tournaient la tête pour voir si le danger
grandissait. La peur leur donna d'abord de nouvelles forces. Bientôt,
cependant, ils s'aperçurent qu'ils faiblissaient et que leurs pieds
perdaient de l'agilité. Leur poitrine haletante ne suffisait plus à
aspirer l'air chaud qui les enveloppait, leurs mains se crispaient comme
pour saisir un appui, leur gorge râlait, leurs paupières cuisantes et
rougies s'ouvraient sinistrement. Ils couraient toujours et trébuchaient
dans les sinuosités du terrain. Le feu courait plus vite. L'indien,
espérant d'abord se sauver avec sa compagne, n'avait pas voulu
l'abandonner; mais à cette heure que le danger était grand, il songeait
à se sauver seul et la laissait en arrière. En vain, d'instant en
instant, elle lui jetait un cri désespéré, il ne l'entendait plus; il ne
voulait plus l'entendre. La crainte de la mort tuait son amour.

Elmire retourna la tête une dernière fois et comprit que le salut était
impossible. L'océan de flamme lui jetait déjà ses bouffées ardentes.
Elle eut une pensée pour sa mère lâchement abandonnée, pour son humble
village si calme et si heureux, puis elle s'affaissa.

                                   ------

Dans une gorge tortueuse et profonde des montagnes rocheuses, une petite
troupe de voyageurs canadiens cheminait avec précaution. Elle venait de
la Californie. La soif de l'or l'avait attirée dans cette région
lointaine, le besoin de revoir les rives natales la ramenait au bords du
Saint Laurent. Elle avait bravé mille dangers pour atteindre les mines
célèbres où s'est précipité le monde des travailleurs aventureux, elle
en bravait mille autres pour retrouver les joies de la famille et les
charmes indéfinissables de la patrie.

Parmi les gens qui composaient cette troupe se trouvaient Léon Houde,
Ovide Beaudet et Casimir Pérusse, de Lotbinière. Houde, marié et père de
famille, les autres, garçons. Tous étaient durs à la fatigue, gais
compagnons et bons amis.

La troupe allait bientôt sortir de l'âpre chemin qu'elle avait
heureusement suivi à travers les montagnes. Une dernière nuit dans les
ravins, à l'abri des rochers, et la partie la plus redoutable de
l'immense route serait traversée. On entrerait dans la prairie. Les
sioux, ces terribles indiens de l'Ouest, n'avait pas découvert la marche
des blancs et nul combat ne s'était engagé.

A l'approche du soir, la tente fut dressée au pied d'une muraille de
roches coupée en zigzag par un filet d'eau, et les voyageurs se
couchèrent sur un lit de feuilles. Ils s'endormirent tour à tour de ce
bon sommeil qu'apporte la fatigue, et leur esprit s'envola, sur l'aile
capricieuse de l'imagination, vers les régions qu'ils avaient quittées,
vers les plages qu'ils allaient revoir.

Une sentinelle veillait à la porte de la tente, pour donner l'alarme au
moindre bruit inusité. Il ne fallait pas s'endormir dans une confiance
funeste et perdre, au dernier moment, le fruit d'une longue prudence.

On se relèverait d'heure en heure, car il n'eût pas été juste qu'un même
homme veillât toute la nuit. Le premier désigné par le sort vint
s'adosser à un arbre, le revolver au poing, l'oreille attentive, puis,
une heure écoulée, il céda sa place et s'en alla dormir.

Il était minuit. Casimir Pérusse sortit de la tente et se mit en faction
à quelques pas, au bord du torrent. La nuit était très noire, surtout au
fond de cet abîme on reposaient les voyageurs canadiens. Un silence
presque lugubre régnait partout et le torrent lui-même, trouvant en cet
endroit un lit de sable, se taisait. On n'entendait que la source
voisine qui murmurait en descendant du rocher où elle s'était creusé un
lit capricieux.

Pérusse tira son briquet et fit sortir le feu de la pierre. Le tondre en
brûlant répandit une odeur agréable. Quand il eut fumé quelque temps il
secoua les cendres de sa pipe sur des feuilles sèches, à ses pieds, et
une flamme légère se mit à vaciller gaiement.

Il prenait plaisir à regarder le rayonnement du feu sur les angles des
rochers et sur les feuilles des arbres. Une douce mélancolie enivrait
son âme. Il songeait à sa mère qui l'attendait en priant, à son père qui
recevrait une bonne poignée d'or, aux amis d'enfance qu'il étonnerait
par ses récits merveilleux. Et la flamme grandissait, et son pétillement
devenait vif. Une voûte noire, dont l'oeil ne pouvait percer la masse
ténébreuse, pesait de plus en plus sur la ravine.

Pérusse ne voyait rien à cause de l'éclat de la flamme qui
l'éblouissait. L'imprudent, s'il eut pu voir, il aurait aperçu, de
l'autre côté du ruisseau, quelques ombres menaçantes qui se glissaient
sans bruit et s'approchaient toujours. Il achevait sa faction et se
disposait à éteindre, avant de se retirer, le feu qu'il avait allumé,
quand, soudain, des sifflements aigus traversèrent les ombres. Il poussa
une clameur et vint tomber à la porte de la tente, le corps percé de
flèches empoisonnées.

Les canadiens, tirés violemment de leur sommeil, s'élancèrent dehors, la
rage au coeur et décidés à vendre cher leur vie. Un silence profond
s'étendait de nouveau sous les bois. Ce calme effrayant les épouvantait
plus que les cris et les menaces. Ils ne savaient pas où se cachait leur
traître ennemi et ne pouvaient ni l'attaquer ni s'en défendre. Horrible
position! Se sentir capable de lutter et ne pouvoir détourner le bras
qui nous menace! attendre le coup fatal et comprendre l'impossibilité de
l'éviter!

Quelques heures se passèrent dans cette cruelle angoisse. Un sombre
désespoir s'emparait des voyageurs, car ils savaient bien que les sioux
ne s'étaient pas éloignés et que s'ils ne se montraient point, c'était à
dessein, pour atteindre leur but sans courir de dangers. On devait
s'attendre à des attaques réitérées, à des surprises fréquentes. On
tomberait probablement tour à tour, comme ce pauvre Pérusse, dans la
solitude sauvage, loin du cimetière béni de la paroisse....

Il fallait cependant se mettre en route; on ne pouvait indéfiniment
demeurer là. Et qui sait? quelques uns échapperaient, peut-être, et
pourraient aller raconter au pays le triste destin des autres.

Alors, sur la terre imprégnée du sang de leur compagnon, ils tombèrent à
genoux et leur voix tremblante et pleine de larmes implora la protection
de Marie, la consolatrice des affligés.

                                  ------

Au même instant, dans la lueur mourante du feu, il virent apparaître un
homme. Il était grand, jeune, et de toute sa personne se dégageait un
mélange charmant de douceur et de dignité. Ses cheveux tombaient en
boucles noires sur son cou, sa lèvre était garnie d'une fine moustache
et son menton, d'une barbiche. Il n'avait point la peau jaune des
indiens; cependant il était basané. Son regard n'était pas oblique et
fuyant comme le regard du sioux, mais ferme et droit. Il portait un
poignard à sa ceinture.

Dès qu'il parut plusieurs revolvers se braquèrent sur lui.

--Arrêtez! fit-il, en levant la main, arrêtez! J'appartiens à la tribu
sanguinaire qui vient de tuer l'un de vos amis, mais je réprouve son
action. Je suis chrétien.

A ces paroles une grande joie remplit l'âme des voyageurs.

--Vous nous sauverez! s'écrièrent-ils... n'est-ce pas? vous nous
sauverez.

--Silence! murmura l'étranger; j'essaierai de vous sauver, mais qui sait
ce qu'il m'en coûtera. Vous êtes enfermés ici. Des guerriers sont
partout qui vous guettent pour vous égorger et vous piller. Je ne
connais qu'un chemin, c'est celui-ci.

Il montrait le roc à pic comme une muraille.

--Impossible d'escalader ce rocher, reprirent les canadiens au
désespoir.

--Venez, dit-il.

Il les conduisit à quelques pas, et, dans l'obscurité il saisit une
corde qui tombait du sommet abrupt. Il reprit:

--Suivez-moi, ne craignez rien. Je l'ai solidement attachée, cette
corde; elle ne vous laissera pas tomber. Quand vous serez en haut, vous
trouverez un guide; vous n'aurez qu'à fuir.

Les voyageurs, tout exaltés par la pensée du salut, pressèrent les mains
loyales du guerrier et le suivirent.

La corde était un lasso qui descendait par les méandres de la source, et
la source semblait faire tout le tapage possible afin d'étouffer le
frôlement des pieds et des mains contre les parois sonores. L'étranger
disait:

--Vous emmènerez avec vous une jeune fille de votre pays qui se trouve
dans mon wigwam depuis quelques jours, et vous la rendrez à ses parents.
Elle est en ce moment sur le rocher avec ma femme. Ce sera ma femme qui
vous conduira. Elle veut s'en retourner au bord de la mer d'où vient le
soleil, car c'est là qu'habite sa vieille mère. Elle a une enfant, une
petite fille de six mois qu'elle porte dans sa nagane, sur son dos. Vous
prendrez soin de l'une et de l'autre; vous défendrez la mère et l'enfant
si elles ont besoin d'être défendues. Moi, j'irai vous rejoindre dans la
prairie aussitôt que les sioux auront oublié le mécompte que je leur
prépare en ce moment. Si je partais avec vous ils me soupçonneraient. A
leurs yeux la sainte action que je fais est un crime.

L'un des voyageurs s'avança, c'était Léon Houde.

--Je jure, dit-il, de protéger ta femme et ton enfant, et, s'il le faut,
je me ferai tuer pour les sauver.

--Merci, fit l'indien. Et il continua:

--Ne soyez pas surpris de me voir vous parler comme je le fais. Je vous
l'ai dit, je suis chrétien. Le sang indien n'est pas le seul qui coule
dans mes veines; il est mêlé au sang espagnol. Ma mère venait de
l'Espagne. Elle m'a bien aimé, ma mère, et je lui garde un culte sacré.
Je n'ai pas vu le jour dans ces lieux sauvages; je suis né dans le beau
pays du Texas. J'aime votre belle langue. Je connais votre fleuve sans
pareil, le grand St. Laurent. J'ai vu Québec sur son rocher et Montréal
au pied des grands rapides. J'irai vivre encore au milieu de vous, car
les coutumes barbares de mes frères indiens me font mal, et je travaille
vainement à adoucir le caractère de ces hommes aveugles; ils ne veulent
point écouter mes conseils. Mais, hâtons-nous! Du courage et de la
prudence.

                                   ------

Le sauvage et la jeune canadienne qui fuyaient devant les vagues
brûlantes de la prairie, n'avaient pas remarqué, dans leur terreur, un
chasseur qui venait au galop de son coursier.

C'était une lutte formidable entre ce chasseur et le fléau. Celui-ci,
dans sa fureur inconsciente semblait vouloir dévorer le couple
malheureux; celui-là, dans son héroïsme voulait les sauver. Tous les
deux s'approchaient dans une course vertigineuse. Le cavalier éperonnait
son cheval, le vent poussait la flamme. Le cheval écumait et ses
naseaux étaient bruyants comme les soufflets d'une forge; la flamme
roulait comme une trombe et jetait un mugissement effroyable. On se fût
demandé quelle folie poussait cet homme vers l'implacable brasier. La
folie de la charité.

Il passa comme un trait à côté de Sougraine et vint s'arrêter auprès de
la jeune fille évanouie sur l'herbe. Il sauta de cheval, enleva
l'infortunée d'un bras vigoureux, la mit en croupe et reprit sa course.
Cette fois, il fuyait l'incendie.

Alors Sougraine se jeta à genoux en levant les deux mains comme pour
l'implorer. Le chasseur le fit monter près de lui, en arrière, et
dirigea sa monture rapide vers une gorge des montagnes, dans
l'éloignement.

Les sioux qui le virent entrer dans le campement se moquèrent de lui,
disant que les guerriers, ses pères, quand ils revenaient de la prairie
n'emportaient des blancs que la chevelure.

--Vous oubliez, répondit le chasseur, que ma mère appartenait à cette
race blanche que vous haïssez: vous oubliez que ma religion m'oblige à
faire du bien à tous les hommes.

En parlant ainsi il regardait ses compagnons d'un oeil ferme, et sa voix
vibrait, comme l'acier de son poignard. L'un des sioux, le plus vieux,
lui répliqua cependant:

--Si la Longue chevelure--c'était le nom sauvage du jeune chasseur. Chez
les blancs on l'appelait Leroyer--Si la Longue chevelure a peur du sang
que ses aïeux comme les nôtres aimaient à boire dans le crâne de
l'ennemi; si la Longue chevelure déteste nos coutumes anciennes et le
culte de nos Manitous; si la Longue chevelure aime la vie paresseuse et
les lâches habitudes des Visages pâles, il peut s'éloigner de notre
vaillante tribu, et retourner aux lieux d'où il vient. Nous l'avons
jadis accueilli avec joie, nous le verrons s'éloigner sans regrets.

C'était le chef qui parlait ainsi. L'irriter n'eût pas été prudent. La
tribu l'entourait de respect et tous les guerriers obéissaient à sa
parole. La Longue chevelure ne fit qu'ajouter:

--Vous connaissez mal les Visages pâles, car vous ne les jugeriez pas
aussi sévèrement, et, loin de les tuer comme des chiens, quand vous les
surprenez, vous leur presseriez la main comme à des frères.

--Des frères qui nous traquent comme des bêtes fauves, répondit le
vieillard, qui nous poussent sans cesse au fond des bois, s'emparent de
nos forêts, de nos montagnes, et nous laissent mourir de faim sur nos
rochers.

Leroyer entra dans son wigwam, et quand les fugitifs furent remis de
leurs fatigues et de leur terreur il les interrogea.

--Cette jeune personne est-elle ta femme? demanda-t-il à l'Abénaqui.

--Oui, elle est ma femme, répondit Sougraine.

--Elle est bien jeune.

--Oui, c'est vrai, mais elle est ma femme.

--D'où venez-vous? où vous êtes-vous mariés?

--On vient du Canada, de Notre-Dame-des-Anges, une paroisse sur la
rivière Batiscan, au nord du grand fleuve. On s'est marié à St. Jean
Deschaillons, au sud. C'est là que ma femme est morte.

--Ah! tu as perdu une première femme? Et quand cela?

--A la dernière chute des feuilles....

--Tes parents, dit-il à la jeune fille, ont-ils consenti à ton mariage,
et savent-ils où te conduit ton mari?

La jeune fille baissa la tête et ne répondit point.

--Si tu me trompes, reprit Leroyer s'adressant à Sougraine, tu t'en
repentiras. Je veux savoir la vérité et j'ai droit de la savoir, moi qui
viens de vous sauver la vie à tous deux.

L'Abénaqui hésita un moment, puis faisant un effort.

--Oui, c'est vrai, tu nous as sauvé la vie; tu es bon et tu auras pitié
de nous encore. Je te parlerai la vérité. On n'est pas marié, mais on le
sera dès qu'il sera possible de trouver un missionnaire.

--Sougraine, ordonna la Longue chevelure, et sa parole était solennelle,
cette jeune fille sera comme ta soeur, désormais.

L'Abénaqui s'inclina.

Elmire dit, baissant les yeux et rougissant de honte:

--Je ne suis plus une soeur pour lui. Il me doit protection.

--Il passe de temps à autres des caravanes de Visages pâles qui se
dirigent du côté du soleil levant, continua la Longue chevelure, parlant
à la jeune fille, tu suivras l'une de ces caravanes et tu retourneras
dans la maison de ton père. Ma femme, qui souffre au milieu de notre
tribu, veut s'en aller avec son enfant dans le beau pays d'où elle
vient. Vous voyagerez ensemble. Je vous rejoindrai si quelque raison
m'empêche de partir avec vous.

L'occasion attendue ne tarda guère.

Les voyageurs qui revenaient de la Californie s'étaient depuis longtemps
engagés dans les gorges où nous les avons vus et s'approchaient de la
retraite des sioux. Ils venaient d'être trahis par la clarté du feu
allumé sous les bois, et Pérusse se tordait sur le sol dans une terrible
agonie.

Les sioux qui avaient surpris le camp des voyageurs n'étaient pas
nombreux; ils n'osèrent point exposer leur vie inutilement. Ils savaient
que tous les guerriers de la tribu seraient contents de prendre part à
un combat. Au reste, les dernières lueurs du feu vacillaient sous les
rameaux et bientôt l'on ne se verrait plus; il valait mieux attendre le
jour. Les Blancs ne bougeraient point dans ces ténèbres épaisses et, dès
le matin, quand ils voudraient s'échapper, un cercle de vaillants
ennemis les étreindrait mortellement.

Le chef fut aussitôt averti de ce qui venait de se passer. Il tint
conseil pendant la nuit, et, comme l'avaient prévu les assassins de
Pérusse, l'extermination de la bande étrangère fut décidée. C'est alors
que la Longue chevelure voulut, au risque de sa propre vie, délivrer les
malheureux voyageurs, et qu'il vint les trouver en secret, se glissant
au moyen d'un lasso, par le chemin difficile que l'on sait, afin
d'éviter la rencontre de ses frères les sioux.

Les canadiens escaladèrent le rocher. La femme de la Longue chevelure
les attendait.

--Par ici, dit-elle.

Comme des ombres les voyageurs défilèrent, l'un après l'autre, sous les
arbres noirs de la montagne. Une jeune femme les guidait. Elle portait
une nagane sur son dos et, dans la nagane, une jolie petite fille qu'un
ange gardien faisait sourire pour l'empêcher de pleurer; car ses cris
n'auraient pas manqué d'être entendus et d'éveiller les soupçons des
farouches sauvages.



                              PREMIÈRE PARTIE

                           Vingt-trois ans après.
                      UN BAL CHEZ MADAME D'AUCHERON



                                    I


--On sonne, Adèle, allez donc ouvrir.

--J'y cours, monsieur.

Et la vieille servante qui répondait au nom d'Adèle, s'avança vers la
porte, de ce pas tranquille et traînard d'une personne qui est toujours
sûre d'arriver assez tôt. Elle revint moins vite encore, les yeux fixés
avec étonnement sur une grande lettre carrée. Elle pensait:

--Il doit y en avoir long. Il a besoin de savoir lire, le professeur....

--Voici, monsieur, dit-elle, en tendant à son maître le large pli
cacheté.

--Diable! fit celui-ci, une écriture de femme.

Et il lut à demi-voix:

Monsieur Antoine Duplessis,

Instituteur.

Il déchira le bout de l'enveloppe.

--Une carte! de l'imprimé, s'il vous plaît! J'aime bien cela: ça se lit
vite.

Voyons, que dit-elle cette carte majestueuse?

_Monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron prient monsieur et madame
Duplessis de les honorer de leur présence, vendredi soir, le 11 janvier,
à 9 heures. R. S. P.

On dansera._

--On dansera! on dansera! murmura le vieux professeur: «_Bien danse pour
qui la fortune chante_....» Mais «_Tout le monde ne s'accommode pas
d'une même chaussure_.» N'importe, continua-t-il, «_On ne doit juger
d'homme, ni de vin, sans les éprouver soir et matin_.»

Et comme je n'ai éprouvé monsieur D'Aucheron, ni le soir ni le matin, je
ne saurais le juger. Tout de même cette invitation me semble assez
drôle, assez surprenante. «_Il doit y avoir anguille sous roche». «On a
souvent besoin de plus petit que soi._» Si j'allais être utile à M.
D'Aucheron, ou, plutôt, si monsieur D'Aucheron allait m'être utile. Car
le plus petit de nous deux n'est peut-être pas celui qu'on pense...
Irons-nous à cette soirée? Il est un peu tard: Nous côtoyons la
soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et demain j'ai des
pauvres à visiter. Passer du taudis au palais la transition n'est guère
naturelle. Il n'y a pas de malheureux, cependant, que ceux qui habitent
des cabanes où le vent et la neige s'engouffrent. J'ai vu couler des
larmes dans la demeure de l'opulence. La douleur habite un peu partout,
et le bonheur vient souvent de sortir quand on frappe à sa porte....

Si je parlais de mes pauvres à madame D'Aucheron? Si je lui demandais de
prendre sous sa haute protection cette bonne vieille femme que la
Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques mois?... Une
vieille qui ne veut plus porter d'autre nom que celui de la Sainte
Vierge. La mère Marie!

Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal; la carte ne le dit pas
mais toute la ville le sait. On veut fiancer mademoiselle
D'Aucheron.... Pauvre enfant!...

Pourquoi choisir le vendredi, par exemple? Pour braver la superstition,
je suppose... «_Tel rit vendredi, dimanche pleurera_.» Monsieur
D'Aucheron ne veut-il pas se faire élire député pour un comté
quelconque? Il ne serait pas difficile sur le choix.... Il arrivera car
il a du toupet et il donne des bals. Mais «_Mesure la profondeur de
l'eau avant de t'y plonger_.» Les grands de notre petit monde vont se
pavaner dans ses salons. Si quelques uns de nos ministres s'y trouvent
je les aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner à nos institutions
de charité une subvention plus généreuse. «_Qui donne aux pauvres prête
à Dieu_.» Ce sera de l'argent bien placé. Et personne au monde n'est
plus reconnaissant que le bon Dieu. Il peut empêcher une crise
ministérielle en inspirant l'esprit de soumission aux brebis rétives, et
retenir au pouvoir pendant tout un parlement, au grand ébahissement du
public qui n'y voit goutte, un ministère politiquement condamné. J'irai
au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je n'irai pas, non, je n'irai pas.

Tout en monologuant le brave instituteur marchait, les mains derrière le
dos, dans la petite pièce qui lui servait de salle d'étude. Sa femme
l'entendait bien mais s'inquiétait peu, vu qu'il avait l'habitude de se
parler ainsi à lui-même. Pourtant, quand il répéta d'un ton ferme:
J'irai, oui, j'irai!... Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne
put résister à la curiosité, entr'ouvrit la porte et lui demanda où donc
il se proposait d'aller et de ne pas aller. Tu me fais songer,
ajouta-t-elle en riant, à.... Elle n'eut pas le temps de finir.

--Au bal, ma chère, c'est au bal que nous allons demain soir. Tiens,
vois.

Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation.

--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit madame Duplessis, mais je ne
vais pas à leurs soirées....

--Attention, femme, «_Il vaut mieux tomber de cheval que de la langue._»

--Je ne vais pas à leurs soirées, de même que je ne vais pas aux soirées
des autres. Je ne vais jamais dans le monde, tu le sais bien.

--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se faire que j'irais demain.
Les élections approchent et il y aura de la politique dans les
entr'actes. J'ai des intérêts à sauvegarder. J'irais chez le diable si
j'étais sûr d'y trouver le bon Dieu.

--Comme je n'ai que mon repos à sauvegarder, moi, continua madame
Duplessis, je te laisserai sortir seul. Au reste, quel éclat
apporterais-je à ce bal? Personne ne tient à m'y voir; pas même monsieur
ni madame D'Aucheron qui me prient de les honorer de ma présence.

--Ma femme, vous avez un grain de malice aujourd'hui; remettons la
partie à demain. Cependant je croyais que vous portiez intérêt à
mademoiselle D'Aucheron et que vous seriez contente de saisir cette
occasion de la voir.

--C'est une colombe dans un nid de merles.

--N'achève pas! n'achève pas! nous irons peut-être chanter dans ce nid
de merles, demain soir.

--On sonne, Adèle, allez ouvrir, cria de nouveau le professeur.

J'y cours, Monsieur, répondit, encore l'obéissante fille, qui courait
toujours et n'en allait jamais plus vite pour cela.

--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du même pas lentement
empressé, mais une lettre d'une grandeur raisonnable, cette fois.

Duplessis prit la lettre des mains de la servante:

--Toujours une écriture de femme, dit-il; des pattes de mouche. Tiens!
ce n'est pas pour moi.

A Madame,

Madame Antoine Duplessis,

rue D'Aiguillon,

Québec.

--Pour moi? exclama Madame Duplessis, un peu surprise. Elle ouvrit la
lettre et lut:

      Ma chère Madame Duplessis,

      --Un jour, nous sortions toutes deux d'une maison pauvre où
      gémissaient des orphelins qui vous appelaient leur mère,
      vous m'avez montré un jeune homme qui rentrait dans une
      église et vous m'avez dit: S'il y en avait plus comme
      celui-là le bonheur du ménage serait moins problématique.
      Suivons-le? vous demandai-je étourdiment; et nous allâmes
      nous agenouiller auprès de lui, devant l'autel. Nos regards
      se rencontrèrent et je ne sais quelle émotion j'éprouvai.
      Nous sortîmes, il priait encore. Je sentais toujours le
      rayon de son oeil mélancolique qui cherchait mon coeur.
      Nous nous revîmes, vous le savez.

      Nous nous aimions déjà. C'est à vous que nous devons notre
      bonheur. Il sera ici, demain soir, lui, mais il y en aura un
      autre, un autre choisi par mes parents. Notre paix est
      menacée. Vont êtes de bons conseil, aidez-moi. Venez à notre
      soirée pour m'empêcher de faire des coups de tête... ou de
      coeur.

      LÉONTINE D'AUCHERON.

L'Instituteur ajouta:

--Cela veut dire, premièrement, que tu protèges les amoureux;
deuxièmement, qu'on aura besoin de toi, demain soir; troisièmement, que
nous irons tous deux au bal pour la première fois de notre vie, vendredi
le onze janvier de l'an de Notre Seigneur mil huit cent... et caetera.



                                     II


Pendant que les cartes d'invitation volaient à leur adresse, Madame
D'Aucheron et Mademoiselle Léontine allaient d'un magasin à l'autre. Il
faut tant de colifichets, tant d'atours pour passer à travers un bal
sans laisser trop de sa toison sous la dent de la médisance. Les amis
sont implacables, surtout quand on les fête bien.

--Rendons-nous chez Glover, dit Madame D'Aucheron; j'aime mieux acheter
chez les Anglais; c'est plus _chic_....

La jeune fille sourit et, de son léger manchon de loutre, protégea
contre le froid sa bouche mignonne.

En janvier la brise qui souffle ne fait pas épanouir les fleurs. Elle
passe sur d'éternels champs de neige et ne nous apporte ni babil
d'oiseaux, ni murmures de ruisseaux, ni frissonnements de feuilles, ni
bouffées de parfums. Elle est glacée et ses aiguillons vous fouillent
comme des lames de poignards.

Devant la vitrine de Glover il y avait un curieux, un homme âgé de plus
de cinquante ans, pas gros, pas grand, cuivré, sans barbe, le blanc de
l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il portait un _capot de
couvertes_ avec une raie noire dans le bas, une ceinture _flèchée_, des
mitaines de caribou, un casque de chat sauvage.

--C'est un indien, dit Léontine à sa mère. Il y en a plusieurs en ville
en ce moment-ci.

Madame D'Aucheron s'arrêta près de l'étranger, lui jeta un regard
distrait et se mit à examiner les articles de fantaisie étalés derrière
les glaces brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa
convoitise, elle poussait un cri d'admiration.

--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle de vrai fil--Ah! ces
mouchoirs, quelle fine broderie!... Regarde donc ces gants!... Quelles
mains élégantes ils doivent faire!... Il n'y a personne comme ces
Anglais pour savoir acheter.

--Et vendre, ajouta Léontine avec une pointe d'ironie.

L'Indien regardait furtivement cette jolie dame entichée des choses
anglaises, et semblait prendre plaisir à écouter le son de sa voix au
diapason un peu trop élevé.

Les deux femmes entrèrent, choisirent quelques unes des dernières
nouveautés, ce qui fut assez long, puis sortirent pour aller ailleurs.
L'indien était toujours là.

--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand canadien qu'il
resterait aussi longtemps, observa madame D'Aucheron. Il se trouve de
ces sauvages qui ne manquent pas de goût.

Elles se dirigèrent enfin vers le faubourg St. Jean, suivant la grande
rue jusqu'à la côte Ste. Geneviève. Mademoiselle D'Aucheron descendit à
la rue Richelieu pour rendre visite à son amie mademoiselle Ida Villor,
et sa mère rentra.



                                    III


Monsieur D'Aucheron sonnait chez le notaire Vilbertin, son ami, pendant
que Madame D'Aucheron visitait les boutiques de nouveautés.

--Le notaire est-il chez lui? demanda-t-il au clerc qui vint ouvrir.

Le clerc n'avait pas encore répondu qu'une voix caverneuse s'écria:

--Entre, mon vieux, j'y suis en corps et en âme en corps surtout, car
mon âme, je ne sais pas au juste où elle loge.

Le visiteur entra. Une poignée de main fut échangée.

Les deux amis qui se trouvaient réunis ne se ressemblaient guère, si ce
n'est par l'âge. L'un et l'autre, toutes voiles au vent, voguaient vers
la pleine mer, mais ne faisaient que de laisser les rivages de la
jeunesse. En langage ordinaire, l'un et l'autre ne dépassaient guère
trente à trente cinq ans. D'Aucheron, quant au physique, était demeuré
dans les limites du bons sens, le notaire prenait des envergures de
ballon. Le premier était assez grand, le second, trop court, roulait
plutôt qu'il ne marchait. D'Aucheron cultivait l'ambition, prétendait
mener de pair plusieurs besognes, se prodiguait, faisait l'important,
posait; le notaire remplaçait toutes ces misères par une seule:
l'avarice. Depuis plusieurs années il vivait dans l'isolement. Son étude
était comme une toile d'araignée. Il se tenait tapi dans le fond,
attendant l'imprudente victime. Il prêtait à la petite semaine et à la
grosse rente. Sa charité était une roue d'engrenage d'où l'on sortait
parfaitement broyé. Il s'était marié pour avoir de l'argent. Sa femme
eut la chance de mourir avant de le connaître. Elle s'endormit en paix
après quelques mois d'illusions. Le beau père avait fait la sottise de
la précéder dans un monde que l'on est convenu d'appeler meilleur. A son
lit de mort il manda son gendre et lui parla longuement. Que lui dit-il?
Rien de bien agréable à coup sûr, car ce brave gendre fit une grimace
significative et donna pendant longtemps libre cours à sa mauvaise
humeur. Vilbertin cultivait une autre passion bien inoffensive, en
apparence du moins: la passion de la chasse. Je me trompe, il ne la
cultivait pas, il la réprimait à cause du plomb perdu et de la poudre
qu'il ne fallait pas jeter aux moineaux. Pourtant, une fois l'an, elle
se réveillait si vive qu'il ne résistait plus; une fois l'an, toujours à
la même époque, à l'époque des vents glacés et des neiges éclatantes, à
l'époque des grands caribous fauves.

--Eh bien! dit-il à l'ami qui entrait, comment vont les affaires.

--A merveille.

--Vas-tu avoir une section du chemin de fer à construire?

--Je l'espère. Plusieurs ministres m'ont promis d'assister à mon bal.
Or, tu le comprends, c'est dans les soirées, au souper, quand le vin
coule abondamment et que les femmes se montrent aimables, que les
grandes questions se traitent le mieux et que les travaux les plus
considérables trouvent des hommes d'énergie pour les entreprendre. La
reconnaissance de l'estomac, mon cher, c'est la plus vive... et la plus
durable. C'est ma femme qui a conçu cette idée de bal.

--C'est ta femme qui a!... tiens! il me semblait que... mais enfin. Ta
femme elle est diplomate comme Bismark.

--Quand une femme se mêle de la politique, ou de ses annexes, elle peut
enfoncer les plus retors.

--Elles ont des moyens que nous ne possédons point.

--Les femmes mènent le monde, mon cher. Nous allons où elles veulent,
nous faisons ce qu'elles désirent, et, du fond de leurs boudoirs, elles
rient bien de nos prétentions et de notre vanité.

--Moi, dans ce cas, je ne fais plus partie du monde, car j'ignore
entièrement le pouvoir occulte de la femme.

--Puisses-tu toujours y échapper! Défie-toi, cependant, car il suffit
d'un regard pour éveiller le coeur le plus endormi. Tiens! moi... Mais
je ne suis pas venu pour soutenir une thèse, comme un docteur, ou
m'épancher comme un amoureux. J'ai besoin de quelques dollars, une
centaine tout au plus, pour terminer les apprêts de ma fête. Elle va
être éblouissante, ma fête. Il faut qu'on en parle longtemps. Plusieurs
journalistes y sont conviés. Les principaux. Les journalistes, voilà des
gens qui ont du flair. Il y en a qui sont de force à faire lever la
perdrix où il n'y a que des merles, et à mettre en fuite, par leurs
aboiements, le gibier du carnier.

Le notaire ne l'écoutait plus, il calculait.

--Cent piastres pour terminer, diable! le commencement a dû être joli.
Et si tu allais manquer ta section? Si ces messieurs avaient la
digestion pénible et l'estomac ingrat?

--J'ai une autre corde à mon arc, une bonne, celle-là.

--Montre vite cette corde suprême qui... t'attend.

--Je marie ma fille adoptive. Elle a fait tourner la tête à notre jeune
ministre.

--D'Aucheron, mon ami, je te souhaite du succès.

--Et tu me prêtes de l'argent?

--Et je te prête de l'argent; mais signe-moi un bon reçu. Entre amis, tu
sais, il faut savoir s'obliger.

Le père Duplessis nous honorera probablement de sa présence demain soir,
reprit D'Aucheron, souriant un peu méchamment.

--Duplessis? Il va nous parler de ses pauvres. Il collectionne des
veuves et des orphelins. Je suppose qu'il nous passera le chapeau pour
qu'on y jette l'obole de la charité. Enfin, tu es bien libre d'avoir qui
te plaît.

--De la politique, mon bon, de la politique. Ce vieux pédagogue est
populaire en diable dans son quartier. Les pauvres l'adorent. Ils lui
brûleraient de l'encens sous le nez. Les élections ne sont pas loin et
le jeune ministre qui est mon intime, tu sais....

--Par ta femme.

--Vilbertin!

--Oui, c'est par ta femme que je le sais.

--A la bonne heure. Eh bien! le jeune ministre m'a demandé mon appui. Il
connaît mes ressources. J'ai tout de suite pensé à Duplessis. C'est
l'homme. Cela va le flatter de se trouver en contact avec les sommités
de notre monde. Il va voir comme sont joyeux, aimables et bons garçons,
dans nos salons, ces hommes que l'amour du devoir et le dévouement à la
chose publique rendent si chères et si redoutables dans leurs bureaux.
Tu vois l'enchaînement? Ma femme prend Duplessis, car c'est elle qui a
conçu cette idée.

--Diable! encore! elle....

Il n'eut, pas le temps de finir sa remarque. D'Aucheron continua:

A chacun le sien. Duplessis prend le ministre et le soigne comme ses
pauvres; le ministre prend son mandat, grâce au dévouement de Duplessis,
et moi j'attrape ma section de chemin, par le ministre, et toi tu
partages avec ton ami la poule aux oeufs d'or.

--C'est bien agencé. Mais ta femme, quelle influence exerce-t-elle sur
ce vieil instituteur pour le forcer à venir à ta soirée, lui qui ne va
jamais dans le monde?

--Un chaînon que j'ai oublié. C'est par ma fille adoptive. Léontine
connaît madame Duplessis et elles se rencontrent souvent dans les
galetas de l'indigence et chez les Dames de la Charité.

--Voilà précisément ce qui fait que madame Duplessis ne viendra pas au
bal.

Léontine a dû lui écrire un mot. Je ne sais quoi par exemple; elle n'a
pas voulu nous le dire. Mais elle lui aura fait croire sans doute qu'il
y allait de l'intérêt de ses besoigneux. C'est une fine mouche que cette
Léontine, et fût-t-elle ma propre fille, je ne l'aimerais pas davantage.

--Si j'avais ma bonne petite femme moi, observa en poussant un profond
soupir, le dodu notaire, je l'aimerais bien aussi ce me semble, et je ne
serais pas seul aujourd'hui! J'aurais un peu de gaieté dans ma maison;
je me reposerais mieux de mes soucis. Cela est si gai une jeune femme de
vingt ans dans une chambrette fraîche. C'est l'oiseau qui gazouille dans
sa cage. C'est...

--Tiens! tiens! voilà que tu fais du sentiment. Je ne te connaissais pas
ce côté sensible.

--Parce que l'on se donne sérieusement aux affaires, il n'en faut pas
conclure que le coeur est complètement desséché. Si je te disais tout,
vraiment tu serais étonné.

--Tu me diras tout et tu m'étonneras... si tu peux, mais pas
aujourd'hui. J'ai à dépenser les cent dollars que tu m'avances avec tant
de bonté... et de prudence, puis j'irai me reposer un instant chez moi.
Il faudra que je rencontre ensuite la députation indienne de Bécancour.
Les ministres m'ont prié de leur préparer les voies. Il n'est pas
toujours aisé d'arriver promptement à une entente avec ses farceurs-là.

--Je parle des indiens de Bécancour. Il est bon de les endoctriner un
peu.

--Que veulent-ils?

--Des réserves, des réserves, et encore des réserves.

Là-dessus D'Aucheron sortit.



                                     IV


Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-là, dans l'une des
petites salles noires de l'auberge du Loup-garou, à la basse ville. La
fumée flottait épaisse sous le plafond sale; l'âcre senteur du tabac
vous mordait à la gorge; maintes personnes parlaient, criaient,
chantaient, riaient à la fois. On ne s'entendait plus guère, on ne se
comprenait plus du tout. La maîtresse de la maison risquait de temps en
temps un mot de reproche, un conseil, une supplication, mais rien n'y
faisait; on répondait par un redoublement de tapage.

--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle, à la fin.

Alors, piqué dans sa dignité, l'un des hommes se leva.

--Metsalabanlé est le chef, répondit-il gravement, et il sait bien qu'on
lui obéira s'il commande.

--Metsalabanlé est le chef, affirmèrent plusieurs et les indiens
respectent leur chef.

Ces bruyants hôtes étaient pour la plupart les Abénaquis de la Rivière
Bécancour, auxquels M. D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin.
Ils venaient en effet demander au gouvernement certaines faveurs pour
leur tribu dispersée. Metsalabanlé, leur chef, était un homme assez
petit, pas replet du tout, plutôt maigre. Une légère moustache couvrait
mal sa lèvre supérieure. Il paraissait avoir dépassé la cinquantaine,
avait l'air doux, peu présomptueux. Cependant quand il affirmait ses
prérogatives, il le faisait avec un accent qui indiquait de la fermeté.
On l'aimait, cela paraissait évident.

Il voulut que le silence se fît, et sur le champ, l'auberge du
Loup-garou rentra dans le calme.

Parmi les Abénaquis se trouvaient deux indiens étrangers. L'un, grand,
bien fait, avec un front plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants
des bois, un oeil perçant mais doux, un langage magnifique, une longue
chevelure rejetée en arrière; l'autre, petit, grêle, un peu ridé, l'air
inquiet, morne, soupçonneux. Le premier avait un type particulièrement
remarquable, et semblait un objet d'admiration pour ses nouveaux amis.
Il pouvait avoir cinquante ans, se disait moitié sioux, moitié espagnol.
C'était la Longue chevelure ou Leroyer. Le second ne disait ni son âge,
ni son nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abénaquis, mais venait des
montagnes de l'ouest. Ses compagnons le nommaient: la Langue muette.
C'est lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et dont madame
D'Aucheron avait admiré le bon goût.

Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au moment où le calme se
rétablissait. Il crut qu'on se taisait par respect pour lui. Il
s'annonça comme l'envoyé du gouvernement, et fut l'objet d'une
vénération presque sacrée. Il se montra habile, parla beaucoup pour ne
rien dire, fit espérer tout sans rien promettre, et mit le comble à sa
réputation d'homme supérieur en priant les indiens de venir danser leur
danse de guerre, à son bal, le lendemain, à minuit précis.

C'était une idée, mais qui ne venait pas de lui.

Sa femme, toujours poursuivie par la pensée du sauvage intelligent qui
admirait les marchandises anglaises, avait trouvé cela.

Elle était ravie de son idée. Ce serait du nouveau, pensait-elle, et du
rare.

Une surprise à tout renverser. Une bande de sauvages faisant irruption
dans une salle éclatante, jetant leur cri de guerre et dansant leur
ronde infernale sous des flots de lumières, quel succès! Ni madame de
St. Flon, ni madame La mercière, ni madame Duponteau ne pourraient rien
imaginer de semblable. Elles en crèveraient de dépit. Quel triomphe!

D'Aucheron dut aller le soir même rencontrer les Abénaquis. Sa femme
attendait son retour avec anxiété. Quand il rentra, elle était pâle de
crainte. La crainte d'un désappointement.

--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal assurée.

--Ils m'ont presque baisé les pieds. Au temps du paganisme, je serais
devenu leur idole...

--Mais vont-il venir?

--S'ils vont venir? oui, à minuit juste.

Madame D'Aucheron se frappa dans les mains, embrassa sa fille et son
mari.

                                   ----

Léontine avait une amie, Mademoiselle Ida Villor, une douce jeune fille,
son ancienne compagne de classe. Ida perdait son père alors qu'elle
était encore au berceau. Sa mère, venue de la campagne pour cacher un
peu sa pauvreté parmi les nombreuses misères inavouées ou inaperçues de
la ville, vivait du travail de ses mains ne reculant devant aucune
tâche, se levant tôt se couchant tard, trouvant chaque jour cependant
quelques instants pour aller prier à l'Eglise voisine. C'est au pied des
autels, à genoux dans la poussière du saint lieu, qu'elle retrempait son
âme souffrante. La prière est la force des faibles. Ida la suivait
toujours et s'était formée de bonne heure à cette vie pieuse de bien des
jeunes filles, qui observent dans le monde les saintes pratiques du
cloître. La douce intimité qui régnait entre les deux jeunes filles ne
pouvait qu'être agréable à madame Villor, car Léontine montrait aussi
les plus heureuses dispositions de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus
pétulante qu'Ida, elle avait de fantastiques idées parfois, et souvent
étonnait ses amies par ses singularités. L'étrange lui plaisait; elle ne
faisait rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes
choses. Madame D'Aucheron disait en parlant d'elle:

--Bah! ces enfants trouvés, ils sont pétris de charmes et de caprices.

Elle s'ennuyait d'être seule, madame D'Aucheron, elle s'ennuyait d'être
seule et sentait le besoin de façonner un coeur et une intelligence.
Elle alla donc demander un jour à l'hospice de la charité l'une de ces
petites créatures qui sont semblables aux fleurs du désert, aux fleurs
du désert écloses d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux
fleurs du désert que nulle main bienfaisante n'arrose ou ne recueille.
Heureusement que l'enfant se modela sur sa compagne de classe et fut
plus touchée des discours admirables et de la vertu résignée de madame
Villor que des sottes conversations et du caractère léger de sa mère
nourricière.



                                      V


Madame Villor demeurait au troisième et dernier étage d'une maison.
Quatre petites chambres d'une exquise propreté, pleines de fleurs et de
soleil, donnant sur la luxuriante vallée Saint Charles et les onduleuses
Laurentides, lui composaient son logement.

C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle Léontine, après
qu'elle se fut séparée de madame D'Aucheron, au coin de la côte Ste
Geneviève et de la rue St. Jean.

Elle trouva madame Villor et sa fille tout en pleurs. Cela la surprit
beaucoup, car elle savait combien elles avaient de courage et de
résignation. Elle les embrassa l'une et l'autre.

--Je regretterais d'être venue surprendre votre chagrin,
commença-t-elle, si je n'espérais y apporter quelqu'adoucissement.

--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre Léontine, répondit Ida.

--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici?

--Nous ne pouvons payer notre terme et le propriétaire menace de nous
jeter sur le pavé...

--En plein coeur d'hiver! quelle cruauté! mais non, cela ne se fera pas.
Vous trouverez des amis dans vos jours d'épreuve.

--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne connais guère le monde, et tu
juges les autres d'après tes bons sentiments.

--Et quel est ce propriétaire qui vous menace de la sorte?

--Le notaire Vilbertin.

--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles, vous ne serez point
maltraitées. Je parlerai pour vous à mon père; je parlerai au notaire.
J'ai de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez. Voyons, ne
pleurez plus,--je vous promets que tout cela va s'arranger.

On entendit tout à coup des pas légers qui montaient dru les degrés
tortueux, et une voix joyeuse qui égrenait des notes d'oiseau qui
s'envole.

--C'est Rodolphe, fit madame Villor.

--Je me cache, dit Léontine. Une espièglerie.

La porte s'ouvrit.

--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine! Embrassons-nous: j'ai
du bonheur plein le coeur: j'en ai jusque sur les lèvres... maintenant
que je vous embrasse.

--As-tu passé tes examens? demanda la tante.

--Oui, passé, ce qui s'appelle passé!

Maintenant on va commencer à tuer légalement ses semblables, sous
prétexte de leur conserver la vie.... Mais j'ai un autre sujet de
bonheur encore.

--Oui? lequel, dis vite, fit Ida.

--Je vais au bal.

--Chez monsieur D'Aucheron?

--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange du foyer ne m'a pas oublié.
Les portes vont s'ouvrir à deux battants pour me recevoir.... Papa
D'Aucheron s'améliore; c'est évident. Il faut que je me fasse spirituel
et beau, pour plaire à la mère. Quand on a la mère pour soi le reste
nous est donné comme par surcroît. Me faire spirituel, je suis bien
amoureux, pour cela. Il paraît que l'on est bête quand l'on est
amoureux. Beau! cela dépend beaucoup du caprice des gens qui vous
regardent.

--Si mademoiselle Léontine t'entendait, Rodolphe, elle croirait vraiment
que tu l'aimes, remarqua madame Villor.

--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme deux.

--Elle a bien des qualités, cette jeune fille, et ce qui ne gâte rien,
elle héritera d'une belle fortune.

--Vous avez raison, tante, elle est pleine de grâce et de vertus; vous
n'avez pas raison, tante, quand vous dites qu'elle sera riche
héritière.

--Comment cela?

--La farine du diable retourne en son.

--Rodolphe, mon enfant, pèse tes paroles, sois prudent.

--Comment! ces murs ont-ils des oreilles?

--Peut-être.

--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense, et ce qui vaut mieux, je
pense ce que je dis. D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi
par des tours de force. On connaît ça, les tours de force. Je puis bien
n'admirer ni cet homme ni sa femme et adorer leur enfant. Mais Léontine
n'est pas du tout sortie de cette race-là. C'est une fleur suave
transportée par un souffle mystérieux de la vallée discrète au bord du
chemin. Il lui fallait bien de l'éclat et des parfums, pour demeurer ce
qu'elle est.

--C'est de la poésie, cela, cousin.

--Je l'aime tant que je deviens poète.

Depuis quelques minutes madame Villor faisait à son neveu des signes
qu'il feignait de ne pas comprendre. Elle pensait bien que la situation
de Mlle Léontine devenait embarrassante, et que prolonger davantage ce
jeu serait cruel.

--Je ne comprends pas vos signes, ma tante, reprit en riant avec malice,
Rodolphe qui soupçonnait la vérité, sont-ce des signes cabalistiques?
Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis déjà. Vous me montrez la porte?
Est-ce qu'on met les gens dehors par un temps pareil? Voyez donc la
tempête qui s'élève. On gèle rien qu'à regarder la neige. Je passe ici
la nuit, s'il le faut, pour attendre le beau temps.

Mademoiselle Léontine ne savait plus comment sortir de sa cachette et
regrettait bien son enfantillage. Qu'allait-il penser d'elle? Une fille
qui se cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid. Elle n'avait
qu'une chose à faire: s'accuser de son étourderie. Il était si bon qu'il
pardonnerait. Cependant elle n'en faisait rien. Elle n'osait point. Ida,
sa bonne amie, trouverait bien un moyen de la tirer de là. Elle ne se
hâtait toujours point mademoiselle Ida.

--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela m'amuserait de voir la fortune
de D'Aucheron se fondre comme neige. Léontine aurait la preuve que mon
amour est tout désintéressé. J'essuierais moins de contrariétés, je
rencontrerais moins d'obstacles dans la poursuite de mon rêve. Non pas
que je craigne la lutte et que je ne me sente point le courage de
vaincre; mais si elle allait se fatiguer avant moi, elle.

Léontine ne pouvant supporter plus longtemps la fausse position où elle
se trouvait, ramassa toute son énergie et rentra le front haut dans la
salle où causaient madame Villor, Rodolphe et Ida.

--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe, d'avoir un peu mal
parlé de ceux qui me tiennent lieu de parents et je vous demande pardon
de mon étourderie.

--Quoi! vous étiez là? fit Rodolphe beaucoup moins étonné qu'il ne le
paraissait. Si je vous avais devinée, vous en auriez entendu de belles:
Que je ne vous aime guère; que c'est votre fortune que je courtise; que
vous n'êtes point belle à faire tourner la tête; que vous avez des
défauts. Un tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la première
fois de ma vie, exprès, par malice.

Il riait en disant cela.

--C'est peut être un peu ce que vous avez fait, reprit Léontine, mais
j'avoue que j'ai mérité vos sarcasmes. On ne m'y reprendra plus.

--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est de m'avoir privé pendant
un gros quart-d'heure du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai
pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai vous voir encore et
pendant toute une soirée.

--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas?

--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne s'y oppose pas.

--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi, cousin, mais j'hésite à
me risquer--même sous ton égide--dans le grand monde et dans les
brillantes soirées.

--Sois sans crainte, cousine, le grand monde est bien petit, et les
soirées brillantes ne sont pas plus désagréables que les autres quand on
y rencontre des personnes que l'on aime.

Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre alors. Ce n'était plus
le pas léger de la jeunesse.

--Voici quelqu'un, mademoiselle Léontine, vous cachez-vous, demanda
Rodolphe, d'un ton plaisant.

--Méchant! lui répondit la jolie brunette en le menaçant du doigt.

La porte n'était pas ouverte que l'on entendait déjà un proverbe:
«_Faites le bien, Dieu fera le mieux_.»

--Le professeur Duplessis, s'écrièrent à la fois la femme et les jeunes
filles.

Rodolphe ne le connaissait pas.

--Moi-même, mes belles dames, fit le vieux professeur, en saluant
respectueusement.

--M. Rodolphe Houde, étudiant en médecine.

--Pardon, ma tante, docteur en médecine, interrompit le jeune homme.

--Eh oui! docteur en médecine, reprit madame Villor, en présentant le
jeune homme.

--«_Il vaut mieux courir au pain qu'au médecin_,» échappa le père
Duplessis. Et il continua:

--M. Rodolphe Houde, je vous félicite d'être le neveu d'une si bonne
tante et le cousin d'une si jolie cousine.

--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un ton demi-sérieux demi-badin,
j'espère que plus tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble,
vous féliciterez ma tante et ma cousine d'avoir, l'une un si digne neveu
et l'autre un si brave cousin.

--C'est cela: «_Fais honneur à tes habits et tes habits te feront
honneur_,» répliqua le professeur en prenant le siège qu'on lui offrait.

Les deux jeunes filles, craignant d'être indiscrètes, ou voulant causer
à leur aise, passèrent dans la chambre voisine.

--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis sans doute parler de vous
devant lui.

--Il sait notre gêne, répondit Madame Villor.

--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a dit à qui voulait
l'entendre qu'il allait vous jeter dans la rue. «_Le fumier couvert d'or
reste toujours fumier_.» Son clerc, qui fut mon élève, m'a rapporté cela
ce matin même; et je viens vous dire de ne point vous décourager... La
Providence a soin des petites insectes qui trottent sur nos sillons,
elle ne peut oublier les pauvres humains qui la bénissent?

--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malaisé d'espérer contre toute
espérance....

--Bah! laissez faire le ciel, il est ingénieux. Il vous causera quelque
bonne surprise.... «_Si Dieu a créé la bouche il a aussi créé de quoi la
remplir_.»

Des larmes coulaient des yeux de madame Villor.

--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous connaître plutôt; un jeune
homme comme moi gagne beaucoup dans la fréquentation d'un homme comme
vous.

--«_Chacun est fils de ses oeuvres_.» «_Il faut puiser tandis que la
corde est au puits_.» Tout de même, jeune homme, je crois que vous
n'avez pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre tante ne sont
pas tombés dans une terre aride. Tant mieux. J'aime beaucoup la
jeunesse, beaucoup. C'est elle qui est l'avenir. Une génération croyante
et chaste forme toujours une époque de force, de gloire et de grandeur
dans la vie d'un peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux préserver
sa foi! La morale va souvent se perdre sur les écueils du monde si elle
n'a pas la foi pour guide. «_A navire sans pilote tous les vents sont
contraires_.» La vraie foi ne fait pas souvent naufrage. Sachons
l'inculquer et la morale suivra. «_La barque sous voiles n'est pas
ballottée comme le vaisseau désemparé_.»

Dirait-on, à m'entendre, que je deviens mondain que je ne rêve plus que
bal et grande soirée? Voilà bien pourtant la vérité. «_Comme on connaît
les saints il faut les honorer._»

--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-être? observa madame Villor.

--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne serai pas fâché de rencontrer
là quelques uns de nos hommes politiques. Je veux leur dire dans
l'intimité ce que je pense de leur manière de gouverner. J'ai ma petite
influence. Puis on a souvent besoin de plus grand que soi. J'ai une
autre raison. J'accompagne ma femme. «_Le coeur mène où il va_.» «Qui
prend s'engage.»

--Comment! madame Duplessis va au bal? exclama madame Villor.

--Eh oui! comme elle irait à un enterrement. Même elle se mêle
d'intriguer. Pas dans la politique; cette bêtise-là n'est bonne que pour
nous, les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme entremetteuse, par
exemple, oh! non! Comme protectrice de l'innocence menacée. Un beau rôle
pour une femme qui a sacrifié, un jour, l'avenir le plus brillant à la
foi promise. «_Mais il n'y a ni belles prisons, ni laides amours_.»

Il paraît que notre jeune ministre Le Pêcheur, a témoigné le désir
d'épouser la dot de Mlle D'Aucheron. Une belle dot. Une belle demoiselle
aussi, Léontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un peu.... comment
dirai-je? un peu étrange, par exemple. Mais c'est un charme de plus, un
charme rare, à mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espère. Le citoyen
D'Aucheron est on ne peut plus flatté. La citoyenne D'Aucheronne appelle
déjà sa fille la _ministresse_. On a tenu la chose secrète.... autant
qu'on peut tenir secrète une chose dont on est heureux, fier,
orgueilleux. Le secret ne doit être officiellement éventé que demain
soir. «_Préparez-vous au pire en espérant le mieux_.» «_On ne va jamais
si loin que lorsqu'on ne sait pas où on va_.»



                                     VI


Rodolphe éprouvait une rude angoisse pendant cette conversation. Il
voyait ses espérances tomber une à une comme les feuilles quand le
frimas d'octobre les a recouvertes de sa froide poussière d'argent. Il
aimait depuis longtemps mademoiselle D'Aucheron. Il l'avait connue dans
une des solennelles fêtes de l'Université Laval.

Il recevait ses diplômes et la médaille d'or. On l'avait acclamé. Il
resplendissait dans son triomphe, et pourtant son maintien grave avait
gardé une suave modestie. On eût dit qu'il ignorait son mérite et que
l'ovation n'était point pour lui.

Parmi les petites mains blanches qui battirent bien fort, ce jour là,
les plus vaillantes furent celles de mademoiselle Léontine.

Tout modeste que l'on soit, on lève les yeux de temps à autre, surtout
vers des galeries peuplées de jolies femmes qui vous regardent
curieusement et vous admirent au moins un peu. Rodolphe avait levé les
yeux et rencontré sur son passage le minois gracieux de mademoiselle
D'Aucheron. Le regard de la jeune fille croisa le sien. Deux regards qui
se croisent produisent souvent un effet merveilleux. C'est comme deux
courants électriques. Le feu s'allume soudain au fond du coeur, comme si
les regards partaient de ce coin secret de notre être.

Quelques heures plus tard la ville se promenait sur l'immense terrasse
Frontenac, à 200 pieds au dessus des hautes maisons noires de la rue
Champlain, à 150 pieds au-dessous de l'imprenable citadelle. La
fanfare, sous la direction de Vézina, l'habile chef d'orchestre, jetait
au ciel ses éclats sonores qui se répercutaient sur les rochers voisins;
le fleuve dormait dans son lit profond; les navires immobiles avec leurs
grands mâts garnis de cordages, ressemblaient à une forêt dépouillée par
l'hiver. Le bruit continu des camions, des charrettes des wagons, qui
serpentaient dans les rues étroites de la basse-ville, montait comme un
grondement de tonnerre vers les calmes allées des remparts. Les hommes
d'affaire, les flâneurs, les étudiants, les dames de l'aristocratie, les
demoiselles, les bonnes d'enfants, les gamins, les désoeuvrés, les
curieux, les employés du gouvernement, les chercheurs d'aventures ou de
distractions, les avocats en quête de paradoxe, les médecins fuyant les
remords, les notaires placides, les ouvriers de tout métier, les hommes
politiques de toutes couleurs, les chercheurs de place de toute sorte,
tout ce monde allait, venait, se croisait, se mêlait, se dégageait pour
s'embarrasser encore, comme une populeuse fourmilière qui s'ébat au
soleil sur le sable doré d'un jardin. Un grondement sourd s'élevait de
là, qui se taisait quand les cors et les flûtes, les clarinettes et les
trombones recommençaient leurs accords.

Mademoiselle Léontine se promenait avec Ida Villor. Elle dit tout à coup
à demi-voix et ne croyant pas être entendue:

--C'est lui.

Elle regardait un joli garçon qui passait près d'elle avec quelques
amis.

Le jeune homme surprit son regard et saisit ses paroles. Il dit à ses
compagnons, assez haut pour qu'elle l'entendit:

--C'est elle.

Il voulait faire une boutade, rien de plus.

On passa. A la rencontre suivante, Rodolphe--c'était lui--risqua un
salut qui lui fut gracieusement rendu. A la troisième promenade, il
brûla ses vaisseaux. Il prit un ton badin. Le badinage est souvent un
excellent moyen de commencer un affaire sérieuse:

--Puisque c'est vous, mademoiselle et puisque c'est moi, voulez-vous que
nous marchions ensemble? La foule est difficile à percer; je vous
aiderai à vous frayer un chemin.

--Vous êtes bien aimable, monsieur. D'après ce qu'il m'a été donné de
voir aujourd'hui, les difficultés ne vous découragent point, et vous
pouvez vous ouvrir un superbe chemin, répondit aussitôt mademoiselle
D'Aucheron.

Ce fut là le commencement des amours de Rodolphe Houde, alors étudiant
en médecine et de Léontine D'Aucheron.

Pas un nuage n'avait passé sur cette amitié tendre d'une jeune fille
sage et d'un jeune homme vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait
terni l'éclat.

Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas, il est vrai, donné leur
assentiment à cette liaison, et la pensée d'avoir pour gendre un homme
sans fortune et sans nom dans la politique, ne leur souriait pas du
tout. Ils toléraient partout excepté à la maison les rencontres des deux
jeunes amoureux. Ce contresens de la vigilance chrétienne ne les
troublait nullement.

Tout en laissant l'attachement se fortifier dans le coeur de sa fille
adoptive et de l'étudiant, D'Aucheron cherchait un prétendant sérieux et
bien posé.

Il l'avait donc trouvé. Et certes! il n'avait rien perdu pour attendre.
Un ministre, quand même il ne le serait que par contrebande et pour un
jour, c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme et transforme un
nom. L'honorable monsieur Renard, L'honorable monsieur Lelapin,
L'honorable monsieur Lacarpe, voilà des noms qui deviennent
merveilleusement beaux avec cette auréole dont les entoure la vanité. Et
puis on la garde cette auréole sa vie durant, descendrait-on quatre à
quatre les degrés de l'échelle sociale escaladée un jour par hasard.



                                     VII


Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur étaient tombées sur son
coeur comme des gouttes de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un
beau rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à son âme
confiante comme ces spectres horribles que la nuit apporte l'on ne sait
d'où, sur ses vagues de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de
précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi surtout l'avoir invité
à cette soirée, s'il doit y rencontrer un rival heureux? Non, Léontine
n'est pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas médité une
pareille tromperie. L'amour ne s'est pas éteint dans son coeur,
puisqu'il brillait encore dans ses paupières tout à l'heure. Il se
cramponnait à l'espérance.

Les deux jeunes filles sortirent de la petite chambre. L'heure avançait,
le froid, le vent, la neige augmentaient d'instant en instant. Il
fallait rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs.
Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner.

--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, répondit-elle. C'est
surtout maintenant que la tempête gronde que j'ai besoin de son appui.

Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés de tristesse. Elle eut
un profond tressaillement et comme l'intuition d'un malheur.

--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui apprendre. J'aurais voulu
pourtant souffrir seule.

Ils sortirent, après s'être bien enveloppés dans leur vêtement de
fourrure. La brise leur fouettait le visage.

--Que ne puis-je me moquer des orages du coeur comme de ces orages de la
nature? observa Rodolphe.

--Je vous croyais courageux, répondit Léontine.

--Courageux, je le suis quand je sais d'où vient le danger et où se
cache l'ennemi.

--Je voulais vous éviter d'inutiles alarmes et des tourments insensés.

--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et espère, j'aurais, avec le
plus grand bonheur, bravé tous les périls, repoussé toutes les attaques,
brisé tous les obstacles.

--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste souvent à beaucoup
souffrir en silence. Je vous ai dit d'espérer.

--Mais depuis quand veut-on vous faire épouser ce ministre?

--Duplessis vous a dit que c'est un ministre.

--Pas à moi, à madame Villor.

--Et vous m'avez trouvée bien....

--Bien discrète pour le moins.

--Vous avez dû me décocher un autre qualificatif.

--Ma foi! j'étais tellement ahuri que je ne cherchais nullement les noms
que vous méritiez. Quand j'eus repris un peu possession de moi-même, je
ne trouvai encore que les doux noms que vous savez.

--Vous avez eu raison de ne pas douter de moi. Je ne sacrifierai jamais
mon amour et la paix de mon âme à un sentiment de vanité. Je respecte la
volonté de mes parents cependant; mais j'espère qu'ils respecteront
aussi cette chose divine et sans prix que le bon Dieu a mise dans l'âme
de chacun: la liberté d'aimer.

Les deux jeunes amoureux se séparèrent à la porte de M. D'Aucheron.
Léontine rentra tout émue. Elle n'avait pas encore parlé un langage si
ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe, la figure au vent,
rayonnait de bonheur.

Le professeur Duplessis fut bien chagrin de n'avoir pas ménagé la
sensibilité du docteur. Il ne savait pas, lui, qu'il aimait Léontine.

Il rassura de nouveau madame Villor contre les duretés du notaire et
s'en retourna en songeant à tout le bien que l'on pourrait faire et que
l'on ne fait pas.



                                     VIII


Pendant toute la journée du vendredi ce fut un va et vient continuel
dans la maison des D'Aucheron. Les servantes allaient et venaient,
époussetant, arrangeant, dérangeant. Elles paraissaient avoir perdu la
tête et recommençaient dix fois la même chose. C'est que madame
D'Aucheron courait partout, donnant des ordres, les révoquant pour les
redonner et les annuler encore. Rien n'était assez bien. Les rideaux de
damas pourpre tombaient mal et ne se repliaient pas assez gracieusement
sur le parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient être placés avec
plus d'art. Il y avait trop de symétrie, pas d'imagination dans
l'arrangement. Les lampes ne jetteraient peut-être point tout l'éclat
que l'on était en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence. Il ne
faudrait pas fermer les volets trop juste, car, de la rue, ou ne verrait
rien des splendeurs de l'intérieur. Il faudrait entr'ouvrir discrètement
les vasistas pour laisser les flots d'harmonie se glisser un peu au
dehors, et surprendre agréablement les curieux qui passeraient ou
viendraient écouter. Pourtant ils ont des replis majestueux, ces épais
rideaux et ils tombent mollement de leurs corniches dorées. Ils ne font
pas un si mauvais effet, après tout, ces sièges de velours rouge où
personne ne s'est assis encore. Les tapis de turquie, avec leurs larges
fleurs de toutes nuances, ne ressemblent pas mal à un parterre savamment
dessiné. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut être de bon compte et
juste envers soi-même, franchement, on n'a jamais vu même rien d'aussi
bien ailleurs.

La voiture du pâtissier apporta une charge de choses sans noms, toutes
plus extraordinaires les unes que les autres. Il y a des gens qui
connaissent l'histoire et la généalogie de ces étranges produits de
l'art culinaire en dévergondage, et qui ne croquent pas un _kiss_ ou ne
portent pas un _doigt de dame_ à leurs lèvres, sans publier aux quatre
coins... de la table la raison mystérieuse d'une aussi charmante
appellation. Madame D'Aucheron admirait tout cela, se souciant peu des
noms et croyant fermement aux qualités.

A mesure que le jour baissait les émotions se pressaient dans l'âme de
la maîtresse de maison. Le moment solennel arrivait. Les lustres furent
allumés. La lumière ruissela sur l'or des cadres suspendus aux murs, sur
la tapisserie à grands ramages, sur les consoles sculptées, les panneaux
vernis des meubles. C'était un rayonnement qui semblait doux et chaud
comme un rayonnement de soleil.

--N'est-ce pas que c'est beau, Léontine, fit madame D'Aucheron tout
enthousiasmée?

--Trop beau, peut-être, mère.

--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour des députés, pour des
ministres rien n'est trop beau. Ce sont ces hommes-là, vois-tu, que Dieu
place à la tête de la nation pour la gouverner.

--Dieu ou le diable, répondit Léontine en éclatant de rire.

--Il y a peut-être parfois des ministres prévaricateurs, ma fille, oui
prévaricateurs, c'est bien le mot que j'ai entendu l'autre jour, mais
ces ministres-là sont rares, ton père l'a dit.

--Ah! mère, parlons colifichets, plutôt, nous serons mieux dans notre
élément.

--Il faut que tu t'habitues à parler politique, et que tu apprennes à en
causer toi-même, ma fille; car, autrement, la position que tu vas
occuper, bientôt dans le monde, t'exposerait à bien des mécomptes. Je
ne voudrais pas que l'on pût me reprocher une lacune quelconque dans ton
éducation.

--J'aimerai mon mari, je le laisserai parler et agir à sa guise; j'aurai
soin de sa maison pour qu'il y revienne toujours avec bonheur, ce sera
ma politique....

--Je me disais cela, moi-même, dans le temps, mais j'ai bien compris
plus tard toute l'influence que la femme peut exercer sur les hommes
publics. J'ai compris mon époque, et je ne suis pas demeurée inactive.
C'était aussi par intérêt pour mon mari que je travaillais. Je voulais
le sortir de la foule des misérables où il peinait sans espoir.
Aujourd'hui tu vois quelle position nous avons conquise. Nous sommes
montés haut, laissant au-dessous de nous ceux qui furent nos égaux. La
fortune passait, j'ai su lui ouvrir la porte. Plus chanceuse que moi, tu
as reçu, par mes soins, une instruction parfaite--je ne te la reproche
point--et tu vas du premier coup--grâce toujours à mon
habileté--atteindre le faîte de la grandeur. Comme tes amies vont te
porter envie! C'est là le plaisir: faire crever de jalousie tous ceux
qui nous connaissent.

--Je ne tiens à faire mourir personne. D'ailleurs, ce ministre ne
recherche-t-il pas votre argent plutôt que votre fille?

--Notre argent! si tu savais avec quel accent passionné il m'a parlé de
toi. Au reste, il dit qu'il sera ministre aussi longtemps qu'il le
voudra. Il n'est point de ces esprits étroits qui s'attachent
irrévocablement à un parti, à une idée. Il croit qu'il faut savoir
changer avec les temps et les circonstances, se modifier sur les
nécessités ou les intérêts nouveaux qui surviennent. Il a l'esprit
large, il est sans préjugé; tu le connaîtras.

--Je le connais assez déjà.

--Ton père qui est tout à fait son intime, a dû te dire déjà comme il
est surprenant ce garçon, ce monsieur, dis-je, cet honorable Monsieur.

--Il ne me surprendra point.

--Montre-toi charmante comme toujours, qu'il devienne fou de toi. Prends
bien garde de donner des espérances à ce petit freluquet d'étudiant. On
t'a permis de l'inviter, mais on avait une intention. On veut qu'il
sente toute l'ironie de sa position et tout le ridicule de ses
démarches.

--L'étudiant d'hier est un docteur aujourd'hui, mère.

--C'est cela, femme, tu parles comme la sagesse même, s'écria D'Aucheron
en faisant irruption dans le salon tout illuminé.

Il embrassa sa femme et mit un baiser sur le front de Léontine, se
frotta les mains avec allégresse, enveloppa la pièce d'un regard
satisfait, se laissa choir sur un sofa et bondit sur le coussin
moelleux. Il se releva presqu'aussitôt.

--Suis-je bien ainsi demanda-t-il.

--Oh! très bien! répondirent les deux femmes.

Il portait l'habit noir de rigueur, cravate blanche, col droit et
luisant, gilet largement échancré pour laisser se découper en coeur une
chemise de toile fine sur la quelle s'épanouissaient trois gros boutons
de diamant plus ou moins authentiques.

--Et nous, comment nous trouves-tu? demanda à son tour madame
D'Aucheron, en se tournant dans sa longue robe de satin rose, dont elle
renvoya, jusqu'au milieu du salon, d'un coup de pied savant, la _traîne_
éclatante.

--Adorable!



                                     IX


L'horloge en bronze doré achetée à grand prix, la veille, chez Duquet,
sonna neuf fois. Madame poussa un grand soupir, monsieur palpa sa
cravate blanche pour s'assurer qu'elle était bien à sa place, et
mademoiselle fit une moue charmante en disant que c'était bien ennuyeux
de commencer la veillée à l'heure où les honnêtes gens songent à se
mettre au lit.

--C'est l'usage du monde, ma fille, répliqua madame D'Aucheron;
accoutume-toi à veiller, parce que dans la carrière politique où....

Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui permit pas de terminer
sa phrase.

Les premiers invités entraient. C'étaient le professeur à l'Ecole
Normale et sa femme. On pouvait les recevoir, ils étaient mis
convenablement. Ils passeraient inaperçus.

D'Aucheron et sa femme échangèrent un regard rapide qui voulait dire:

--Ils pouvaient bien ne pas tant se hâter ceux-là.

Puis s'étant levés ils serrèrent avec une effusion menteuse les mains
loyales de ces braves gens.

--J'avais peur que vous ne fussiez empêchés de venir, commença
D'Aucheron, vous avez toujours un tas de gens chez vous, le soir. Vrai,
cela m'eût chagriné.

--J'ai pensé qu'en effet la présence d'un vieux patriote ne vous serait
point désagréable, et j'ai fait une brèche dans mes habitudes.
_Pourtant, le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille_.

--Vous êtes tout de même bien aimable, madame Duplessis, d'avoir si vite
répondu à notre invitation, disait madame D'Aucheron.

--Il est neuf heures, ma bonne madame, et nous ne voulons point passer
la nuit, tout aimable que soit la compagnie.

--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la plus belle que nous ayons
pu trouver en ville, nous avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes,
comme nos coeurs, aux distingués amis qui nous font l'honneur de....

--Monsieur le notaire Vilbertin, annonça un serviteur d'occasion placé
en sentinelle à la porte du salon.

--Ce cher notaire! s'écria madame D'Aucheron, qui laissa de nouveau sa
phrase inachevée.

Le notaire donna une poignée de main aux dames, une autre à son ami
D'Aucheron, salua le vieux professeur, s'inclina aussi profondément que
le lui permettait la proéminence de son ventre, devant madame Duplessis,
et tout essoufflé, s'assit dans le plus large fauteuil. Il était connu,
le notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en le voyant:

«_C'est une folie que de vivre pauvre pour mourir riche_.»

Le timbre retentit encore, retentit souvent, et les invités arrivaient,
arrivaient toujours.

Joseph, le domestique, gauchement affublé d'un habit bleu barbeau garni
de boutons dorés, se tenait près de la porte, pour recevoir les
messieurs et leur indiquer une petite salle où ils pourraient refaire le
noeud de leur cravate et les désordres de leurs cheveux, avant de
monter, car le salon était au premier étage.

Les dames passaient aux mains de Catherine, une assez gentille fille de
chambre, qui prenait un plaisir extrême à comparer les unes aux autres
les tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait.

Ce fut comme une procession radieuse dans l'escalier. Les replis des
robes de soie ou de satin jetaient des rayons de vagues où flotte le
soleil, et des senteurs enivrantes se répandaient partout.



                                     X


En attendant le quadrille d'honneur on causait.

--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait le notaire Vilbertin;
la société St-Vincent de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver?

--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque pas de gens qui lui en
taillent de la besogne, répondit l'instituteur en regardant d'aplomb
l'avare notaire.

--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, afin que la
charité des bonnes âmes puisse s'exercer.... Que ferait mademoiselle
Léontine, par exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses
douces paroles et ses nombreuses aumônes?

Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant et voulait détourner
l'attention qui s'attachait à lui.

--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille, nous devrions former une
société tous les deux; je distribuerais les paroles et vous, les
écus....

--Une société avec vous?... je vous prends au mot... mais une vraie
société que vous n'aurez pas le droit de dissoudre.

--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez votre bourse, monsieur,
payez.

--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, parlez....

--Remettez à madame Villor le prix de son loyer... jusqu'au mois de mai
prochain. J'ai parlé.

--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé, mais riant toujours
cependant. Vous commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai.

--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... pas pour l'amour de moi.

--Cela n'est point dans le contrat. Pas de clauses frauduleuses,
mademoiselle. Vous n'avez rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de
vous. J'y tiens.

--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine qui se leva pour courir au
devant de quelques jeunes dames qui entraient.

--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron, votre fille est bien
jolie.

Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux et vif.

--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est à son tour à porter le
trouble dans les coeurs.

--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever.

--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir. Vous en entendrez parler.
Cette soirée, si vous êtes observateur, vous dira que...

--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur! cria tout à coup
le garçon de sa voix la plus retentissante.

--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un.

Madame D'Aucheron resta court une fois de plus. Elle ne put résister au
mouvement qui la poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha, les
mains tendues vers le jeune ministre....

--Comme vous êtes aimable de nous honorer ainsi de votre présence!
s'écria-t-elle.

--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes aimable! répéta
D'Aucheron qui s'était avancé en même temps.

--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, croyez-le, répondit le
jeune ministre.

--Permettez-moi de vous présenter ma fille adoptive, demanda madame
D'Aucheron.

--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle Léontine.

Léontine causait avec les jeunes dames qui venaient d'entrer. Elle
s'interrompit et salua froidement l'honorable personnage qui s'inclinait
jusqu'à terre, comme un huissier de la verge noire, aux jours de gala.

--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces gens-là croient que nous ne
sommes point des êtres ordinaires. À leurs yeux nous sommes des
divinités. S'ils savaient!...

--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle Léontine
l'admiration que m'inspirent ses hautes qualités, ajouta-t-il, et il
passa.

--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, membre de la St.
Vincent de Paul, et congréganiste, débita D'Aucheron en présentant
l'instituteur.

--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide d'un homme comme vous
ne peuvent que m'être utiles et me flatter. J'espère que nous ferons
tout à l'heure plus intime connaissance, et que nous nous comprendrons à
merveille.

--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire de la profession,
continua D'Aucheron.

--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble sphère où la Providence nous
a placé, repartit le notaire en donnant la main au ministre.

--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport avec bien des gens, et
votre influence doit être grande, observa celui-ci.

--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer à la chose publique on
pourrait peut être arriver à son tour.

--Le champ est ouvert à tous.

--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu d'élus, ajouta en riant
D'Aucheron qui s'imaginait avoir inventé un mot drôle.

Jean Griflard, député multicolore et souvent en disponibilité, fut
acclamé chaleureusement quand il entra avec sa femme, une joyeuse dondon
à l'oeil clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique qui ne
commençait nulle part et ne finissait jamais.

Monsieur et madame Laminon firent aussi une entrée triomphale. Ils
venaient de se retirer des affaires. C'est un titre. Ils furent suivis
de monsieur et madame Dupotain, de monsieur et madame Blanchoux, de
Joachim Pichenette, le conseiller de ville, de Marc Blondole, l'échevin,
d'Athanase Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis
Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous les états se trouvaient
représentés. C'était une bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté
drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût particulier dont les a
douées le Créateur. Il y avait peut-être un brin de coquetterie; il y en
avait certainement. Chacune voulait paraître mieux que les autres; de là
un déploiement de luxe inutile. Les chances restaient les mêmes
qu'auparavant.

On retrouvait d'anciennes connaissances, on en formait de nouvelles; la
conversation s'allumait comme un feu de broussailles, et le murmure des
fraîches voix de femmes, le parler sonore des hommes, les frémissements
de la soie, le bruissement des pieds sur les tapis, tout cela formait un
bruit étrange et gai qui remplissait la maison et grisait tout le monde.

Léontine se montrait fort aimable. Elle avait une bonne parole, un
sourire gracieux pour chacun des invités. Cependant elle semblait un peu
inquiète, un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs revenaient
toujours se fixer vers la porte grande ouverte. Elle attendait
quelqu'un. Et celui qu'elle appelait de tout son coeur ne venait point.
Elle perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par monosyllabes à
ceux qui lui adressaient la parole. Elle ne se contraignait pas
longtemps. Avec son caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme
disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas feindre.

--Vos parents font vraiment bien les honneurs de leur maison, lui dit le
jeune ministre, qui venait de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout
le monde se livre à la joie; vous seule semblez un un peu ennuyée:
n'aimez-vous donc pas ces fêtes.

--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés, et cela me fait de
la peine.

Elle souligna cette phrase.

--Ah! vous attendez quelqu'un?

--Deux amis seulement.

--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez vous point distraire ou
consoler un peu par d'autres amis qui, pour être nouveaux, n'en seront
pas moins dévoués et fidèles?

--Je tâcherai de déguiser mon désappointement, mais j'ai peur d'y mal
réussir.



                                     XI


La première danse s'organisait. Les instruments de musique jetaient les
premières notes éveillées, comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes
ailes. Des vibrations sonores, des soupirs mélodieux, des fugues vives
comme des fusées, arrivaient par vagues harmonieuses avec des bouffées
d'arômes. Toutes les figures riaient, tous les yeux étaient chargés
d'éclairs.

Le ministre dansa le premier quadrille avec mademoiselle Léontine. Ils
avaient pour vis-à-vis M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire
Vilbertin eut l'honneur de danser avec la maîtresse de la maison.
Duplessis refusa. Les figures du quadrille étaient pour lui
d'inextricables dédales où il se serait invariablement perdu. Il
danserait peut-être un cotillon, tantôt, après les autres. Le député
flottant avait jeté son dévolu sur madame Baudriol, une blonde un peu
fade, mais fort sentimentale. Elle parut bien heureuse de danser avec un
député. Plus tard elle dansa avec un épicier et elle parut bien heureuse
encore. Elle passa par le quadrille, le lancier, la caledonia, le
cotillon, le Sir Roger de Coverly, etc., avec le député, l'épicier, le
marchand de charbon, l'échevin et le conseiller, et elle parut toujours
bien heureuse.

On dansait dans une grande salle voisine du salon. Ceux qui ne dansaient
point regardaient danser et critiquaient en attendant qu'ils fussent
critiqués.

--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on, d'un côté.

--Un peu bigarré, peut-être, mais enfin....

--Madame D'Aucheron ne vieillit pas.

--Elle attend son mari.

--En effet, il est bien plus jeune qu'elle.

--Une dizaine d'années.

--On dit que c'est un mariage d'argent.

--Elle n'est pas jolie dans tous les cas.

--Pas fine, non plus.

--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dorée sur tranche; le mystère
est expliqué.

On disait ailleurs:

--Il n'y a pas très longtemps que D'Aucheron est à Québec. Il s'est
marié aux Etats-Unis.

Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long expliquait à demi-voix, en
s'inclinant vers les curieux.

--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'années, à peu près. Il vient
de Lowell, Mass. C'est là qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon
frère qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle était modiste, elle,
sur la rue Merrimack, la principale rue. Elle faisait d'excellentes
affaires. Il était tout jeune, lui, et beau garçon. Il s'est laissé
tenter par les écus.

--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois.

--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris une orpheline peu de temps
après leur arrivée ici.

--C'est mademoiselle Léontine.

--C'est mademoiselle Léontine, un beau brin de fille....

D'autres causaient un peu plus loin sous les flots de lumière qui
tombaient des lustres et ne se gênaient pas pour rire.

--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme elle prend des airs de
chatte.

--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage, répondait l'autre. Elle
a des griffes sous ses pattes de velours.

--Vous aurait-elle égratigné?

--Je me tiens toujours loin de ces charmants petits animaux-là.

--Mademoiselle Léontine danse bien, n'est-ce pas? Et notre jeune
ministre, voyez donc s'il y met de l'entrain.

--Ce qui m'étonne c'est qu'il n'aille pas plus vite que le violon.

--Vilbertin garde bien la mesure, malgré son poids énorme.

--Ce serait la première chose qu'il ne garderait pas.

--Tiens, M. le député et madame Landeau qui arrivent après les autres.

--Ils auront passé par la chambre.

Au dessus des accords entraînants de l'orchestre on entendit un
tintement joyeux et clair: le timbre de la porte. Léontine eut un vif
tressaillement et perdit deux ou trois mesures.

--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre, vous savez bien que nous
devons marcher ensemble maintenant.

Il faisait allusion à leur union prochaine. Elle feignit de ne point
entendre et continua la figure commencée tout en épiant l'arrivée des
nouveaux convives.

C'était lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine.

--Est-elle assez simplement habillée, celle-là, remarqua l'une des robes
de soie gros grains, en faisant une moue dédaigneuse.

--Elle s'est trompée de pièce, je crois, c'est à la cuisine qu'elle est
attendue, répondit un corsage en rupture de ban.

--Elle n'est pas laide, cependant.

--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille pelure? j'appelle
cela une pelure, moi!

--Lui n'est pas trop mal, observa une longue jupe allongée sur le tapis
comme un chien au pied de sa maîtresse.

--Lui! c'est un beau garçon, mais... ses manières ne sont pas des plus
dégagées.

--C'est mal à D'Aucheron de n'être pas plus difficile dans le choix de
ses invités. Quant à moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque
point; mais il y a ici des députés, un ministre, et ces hommes-là
doivent être respectés.

--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on assuré,--devient ce soir le
fiancé de mademoiselle Léontine. C'est le prétexte de la fête.

--Qui vous a dit cela?

--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent tout, les
domestiques et ces gens là sont créés et mis au monde pour vendre les
secrets de leurs maîtres.

--Voilà pourquoi D'Aucheron demandait au ministre, il y a un instant,
comment il trouvait sa petite Léontine.

Le quadrille fini, les dames furent respectueusement conduites à leurs
sièges, sauf Léontine qui vint souhaiter la bienvenue à Rodolphe et à
sa chère Ida.

Elle était devenue toute autre. Elle subissait une transformation
complète. Tout le monde remarqua son expansive et joyeuse humeur. Le
ministre en prit ombrage. Il n'entendait point que le premier venu, même
un docteur en médecine, vînt donner sur ses brisées. Il était bien
décidé d'épouser Léontine, pour sa dot, d'abord, pour elle ensuite, et
il l'épouserait. Il chercha l'occasion de lui parler. Il dut attendre un
peu, car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe. En attendant il
aborda D'Aucheron.

--Est-ce que ce garçon recherche mademoiselle Léontine? demanda-t-il; il
me semble la poursuivre plus que de raison. Je serais humilié d'avoir à
lutter contre un pareil rival.

--Mon cher ministre, une amitié de jeunesse, vous savez ce que c'est.
Autant en emporte le vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et
puis Léontine est avertie, bien avertie. Elle est cachée par exemple,
elle est dissimulée, la coquine. Il est malaisé de savoir ce qu'elle
pense.

--S'attend-elle à me voir lui demander sa main?

--Sans doute.

--Et si elle allait me la refuser?

--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons! vous n'y pensez pas.

--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours ce rêve stupide d'une
chaumière sous les bois, loin du monde, près des flots bleus, avec le
bien aimé qui les a ravies... le bien aimé! un sot, très souvent, qui
peut à peine dire oui, non, un gueux qui grignote un morceau de pain
noir en chantant des stances amoureuses, un poète!



                                     XII


La danse allait toujours, il y avait de l'entrain. La chaude atmosphère
des salles pleines de femmes et de lumières se remplissait de suaves
émanations. On sentait passer des effluves voluptueuses. O les grandes
soirées de danse, quelles délices pour les sens! quel champ pour les
amours! quel tombeau pour la chasteté!

Rodolphe et Léontine se laissaient emporter aux accords de l'entraînante
musique, et les yeux dans les yeux, coeur contre coeur, ils
tourbillonnaient comme des flocons de neige au souffle de la tempête.
Ils vinrent s'asseoir l'un près de l'autre, portant vaillamment le poids
de tous les regards.

Madame D'Aucheron cherchait une occasion d'aborder sa fille pour lui
rappeler que le ministre était là.

Plusieurs d'entre les messieurs passèrent dans le fumoir. D'autres
s'assirent aux tables de cartes.

L'on se mit à discourir sur toutes sortes de sujets, mais la politique
finit par tout absorber. La politique, c'est une éponge qui boit bien.
Le ministre était entouré.

Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance entée sur la vanité,
et maints sots l'approuvaient. Les puissants n'ont-ils pas toujours
raison?

Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu ministre? Un
accident. La constitution permet cela. Il avait de la langue et du
toupet, fausse monnaie très en vogue et que des gens sensés même ont la
faiblesse d'accepter. Il se vantait de tout savoir et le monde, qui est
ignorant, le croyait sur parole. Il exploita les préjugés et le peuple
jaloux lui trouva du bon sens. Il était pauvre, il devait être supporté
par la classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches ont les riches
pour eux. Il connaissait les misères de l'ouvrier, lui, et serait en
état d'y apporter remède. Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il
n'avait pas même de parents. Il en avait emprunté pour naître. Il ne
rougissait pas de son origine et se vantait de remonter à Adam, comme
tous les autres hommes, mais par un chemin détourné. On trouvait cela
fort original. Il avait passé par le séminaire, fait plus de _pensums_
que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. Il est vrai que
l'histoire n'est souvent qu'un roman. Il sortit en troisième pour
étudier le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons de
grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des choses qu'il ignorait la
veille, et qu'il apprenait à la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans
les assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se mit à pratiquer
l'éloquence à quatre sous. Il devint habile, se fit un cliché de phrases
et de maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites en tout temps,
en tous lieux et en toutes occasions. Il proclama sans cesse son amour
de la patrie, protesta de son désir d'éclairer ses semblables, affirma
la nécessité de créer des lois sages et de faire sortir le peuple de la
torpeur où il gémissait. Il osa briguer les suffrages des électeurs et
les électeurs osèrent l'élire. Il était peut être de bonne foi et
croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait pas été mise à l'épreuve.
Combien de belles et nobles intentions font naufrage dès la première
tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset de la tentation ne
connaissent ni leur force, ni leur faiblesse.

Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester toute sa vie dans les
bas-fonds de la gauche, plutôt que de sacrifier une de ces idées
généreuses qui devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est séparé de
ses amis pour accepter, au refus de tout autre, un siège à la droite, un
portefeuille de ministre et un titre qui ne cache pas sa honte.

--Le grand secret de la politique, disait-il, c'est l'économie. Dépensez
peu et vous serez toujours riches. Avant longtemps le coffre public sera
plein car nous allons émonder sérieusement. La politique, c'est un
arbre. Si vous voulez qu'il croisse vite et monte haut, taillez-le,
coupez les branches inutiles, émondez! C'est ma devise.

--«_J'entends bien la bruit de la meule mais je ne vois pas la farine_,»
observa le père Duplessis en aparté.

--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie est la grande loi qui
sauve les nations comme les individus.

--Il existe un mal certain, risqua un autre, un jaloux: Le trop grand
nombre d'employés.

--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle; nous nourrissons à
ne rien faire un tas de fainéants.

--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre, se rengorgeant. La
question--qui est une des grandes questions sociales--est à l'étude
depuis mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la dernière réunion
du conseil--je puis bien le dire, puisque la chose sera connue
officiellement dès demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer tous
les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef de maison agit, n'est-ce
pas? il renvoie les serviteurs dont il n'a plus besoin.

--Quand leur engagement est terminé, répliqua le docteur.

--Les employés, reprit le ministre, ne sont maintenus que durant le bon
plaisir des autorités.

--Je croyais qu'un certain nombre était nommé à vie.

--Oui, sans doute, ils sont nommés à vie; c'est-à-dire qu'on leur donne
avis de leur destitution, dit le ministre en riant de son affreux jeu de
mots.

--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous que cet ingénieux moyen de
vous tirer d'affaire?

--Pour le bien public tout est permis; il n'y a pas d'injustice lorsque
la force majeure commande.

--La question est de savoir quand il y a force majeure, répondit le
professeur Duplessis. Et, s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta:

--Quand un contrat, même tacite, a eu lieu _bona fide_ entre deux
parties, est-il permis à l'une ou à l'autre des parties de l'abroger de
son chef?

--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat; mais il y en a tant de
contrats, vous savez, il faut être explicite et bien spécifier. Il y a
tant de causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a, par
exemple....

--Assurément, monsieur le notaire, fit le jeune docteur, vous ne l'êtes
guère explicite, vous, en ce moment.

--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon comme vous l'entendez,
c'est votre affaire, et l'on est trop poli pour vous le dire.

--Vous pataugez dans le droit, c'est notre affaire, et nous sommes assez
francs pour vous en avertir, répliqua vivement le jeune homme.

Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait une âcre jouissance,
parce que ces hommes qui se montraient sans coeur, il ne voulait pas les
trouver sur son chemin.

--Et croyez-vous, monsieur, recommença le ministre, que ce soit par
plaisir que nous renvoyons du service tant de bras cependant inutiles.

--Il ne fallait pas faire la faute de les placer d'abord. Maintenant, il
n'y a qu'un moyen honnête de réparer ce mal, c'est de ne point remplir
les places qui deviennent vacantes.

--Nous sommes bien obligés de faire des nominations, les députés nous
les imposent.

--Ou bien vous les offrez comme prix du vote de ces députés sans
conscience.

--C'en est trop, s'écria le jeune ministre. Monsieur D'Aucheron, si ce
monsieur Rodolphe.... Je ne sais qui, ne me fait point d'excuses, je
vous prierai de recevoir mes adieux.

--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec fatuité et comme s'il eût été
un vieillard, lui, vous ne refuserez pas, j'espère, de réparer l'outrage
que vous avez fait à l'honorable monsieur Le Pêcheur.

--Si, par ma vivacité, j'ai blessé ici quelque personne que je ne
voulais pas atteindre, je le regrette infiniment.

--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre, demanda D'Aucheron?

--Je me contenterai de ces excuses, répondit le ministre.

--Il n'est guère difficile, dit Duplessis à son voisin, mais: «_A petit
saint petite offrande_.»

Le ministre, tout triomphant, passa dans le salon. Léontine causait avec
Ida de l'incident qui venait de se produire dans le fumoir, car tout ce
qui se disait là s'entendait du salon. Léontine, tout en étant bien aise
de voir Rodolphe donner la réplique à son rival, craignait qu'il ne se
fît un ennemi de son père.

--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour demander une subvention
plus considérable en faveur des maisons de charité et d'éducation, dit
le père Duplessis.

--Et moi, répliqua Rodolphe, je ne me suis guère affermi dans les bonnes
grâces de M. D'Aucheron.

--Je vous dirai monsieur le docteur que _le temps détruit tout ce qui
est fait et la langue tout ce qui est à faire._



                                    XIII


Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait souvent à sa pendule.
Les aiguilles d'or se promenant lentement dans leur cercle fatal,
marquaient sans cesse les moments de la vie que nous avons à jamais
perdus, car les horloges ne sonnent que les heures passées. Une horloge
c'est le plus terrible témoin de notre néant; c'est un doigt qui nous
montre sans cesse la fuite irréparable du temps. Cependant pour madame
D'Aucheron les aiguilles ne se hâtaient point assez. Elle était
anxieuse. Les sauvages devaient entrer au coup de minuit.

L'honorable M. Le Pêcheur avait réussi, par une manoeuvre adroite, à se
trouver seul avec Léontine et il était en train de lui raconter comment
il avait forcé Rodolphe à lui faire des excuses. Il amplifiait un peu,
et corrigeait à son avantage certains détails de la scène. Léontine le
laissait dire et regardait d'un oeil distrait les méandres de la danse.

--Mon honneur de ministre et la qualité plus agréable que je dois avoir
à vos yeux, mademoiselle, m'obligeaient à le traiter ainsi.

--Je ne comprends guère vos dernières paroles, monsieur, observa
Léontine.

--Quelle est charmante cette modestie qui refuse de comprendre!

--Je vous assure que la modestie n'y est pour rien.

--Vous êtes merveilleusement adroite. Vous voulez que je vous dise tout
et que je n'apprenne rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes
aiment les petits mystères et elles veulent qu'on les devine, elles et
leurs petits mystères.

--Je suis bien femme mais pas du tout mystérieuse. Je n'ai rien à
cacher.

--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez avoir pour celui qui
sera bientôt votre mari.

--Il ne serait pas nécessaire de le publier tout haut, cet amour, dans
le cas où il existerait.

--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se montre dans un regard,
il s'élance dans un soupir.... Entendez-vous?

Il poussa un long soupir:

--J'entends, fit Léontine, éclatant de rire.

--L'amour qui rit n'est pas loin d'être cruel, observa le ministre.

--Ce n'est pas mon amour qui rit.

--Ne me faites donc point souffrir davantage. Vous savez bien que j'ai
eu l'honneur de solliciter votre main, et vos excellents parents m'ont
donné l'assurance que mes voeux seraient comblés.

--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner, peut-être.

--Comment, vous refuseriez d'unir vos destinées aux miennes?... Pourquoi
donc.

--C'est mon secret.

--Je suis jeune, j'occupe une haute position, l'avenir le plus beau
m'est sans doute réservé. Ah! combien de jeunes filles, dans notre
brillante société canadienne, seraient heureuses de devenir la femme de
l'Honorable M. Le Pêcheur.

--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles et laissez-moi rendre
heureux un homme qui n'a pas vos étonnants avantages.

Le tête à tête fut long et animé.

Le jeune ministre venait d'essuyer un rude échec, mais il ne se tenait
pas pour battu. Il avait trop haute opinion de lui-même pour cela.

Il se plaignit amèrement à monsieur et à madame D'Aucheron.

Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et lui dit:

--Je ne veux plus que tu parles à M. Houde.

D'Aucheron vint à son tour:

--Ma volonté est ma volonté, lui dit-il, et tu seras la femme de
l'honorable M. Le Pêcheur avant un mois. Agis en conséquence.

Il alla vers le jeune docteur.

--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit épouser bientôt l'honorable M. Le
Pêcheur, faites-moi le plaisir de ne plus songer à elle, et de ne plus
chercher à la voir. Sinon....

--Sinon?

--Sinon je serai forcé de prendre des moyens énergiques pour faire
respecter mes volontés.

--Et si votre fille m'aime, monsieur?

--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien qu'il s'en aille comme il est
venu, cet amour... où bien elle s'en ira comme elle est venue, elle.

D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'être entendu ou de ne l'être
pas. Même, il n'était pas fâché que l'on sût comment il congédiait le
malencontreux amoureux de sa fille.

Léontine se trouvait alors avec madame Duplessis.

--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle?

--Laissez passer l'orage.

--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir une humiliation semblable
devant tout le monde. Il faut que je lui dise une parole au moins.

--Vous allez irriter vos parents et faire un éclat regrettable.

--Mais je ne tiens pas à acheter, moi, au prix que l'on y met, cette
existence brillante que l'on m'offre.

--Ce n'est pas en brusquant le dénouement que vous le ferez tourner à
votre avantage.

--Voyez-vous? le voilà qui part.

Rodolphe, debout dans le vestibule, se préparait à sortir.

Léontine se leva tout émue. Elle rougit puis aussitôt devint d'une
pâleur singulière. Elle traversa le salon et s'avançant vers lui.

--Vous partez, monsieur Rodolphe?

--Ma présence n'est pas agréable à tout le monde, ici.

--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune de plaire à tout le monde
suivaient votre exemple, d'autres partiraient aussi, vous le savez bien.

--Il y a cette différence entre les autres et moi, que l'on m'a dit à
moi que je ne plaisais point.

--D'autres devraient le deviner.

Deux mains tremblantes se serrèrent bien fort.

--Mais, mon cousin, dit une voix allègre, vous n'allez pas m'oublier
ici?

--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine.

Il regarda Léontine en disant cela.

--Ida, je te garde jusqu'à demain, dit mademoiselle D'Aucheron; je ne
veux pas que tu partes; j'ai besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui
m'aiment.

Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur et madame Duplessis,
prétextant la fatigue, se retirèrent en même temps.



                                    XIV


Comme ils sortaient les douze coups de minuit tombaient sur le timbre de
bronze de la pendule du salon. D'Aucheron dit au ministre.

--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de midi à quatorze heures. La
porte, voilà mon argument.

--La porte! c'est ce que nous disons aux employés récalcitrants ou
inutiles. La porte! c'est la base de mon système d'économie.

On entendit rire et parler au dehors.

--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron.

--Qui? demandèrent plusieurs voix.

--Les sauvages! vous allez voir.

On crut qu'elle devenait folle. Un instant après, on comprit bien
qu'elle disait vrai quand on vit entrer au salon dix visages cuivrés.

--Que viennent faire ici ces gens? demanda le notaire à son voisin.

--Du diable! si je le devine.

--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru, ou plutôt madame D'Aucheron a
pensé vous faire une agréable surprise, en vous donnant le spectacle
assez rare d'une danse de guerre sauvage.

--Par des gens guère sauvages, souffla l'un des invités à son voisin.

On applaudit à outrance aux paroles de monsieur D'Aucheron.

--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter mes nouveaux hôtes, des
Abénaquis de Bécancour, des chasseurs distingués. Et d'abord:
Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms de chacun, mais je vous
les présente tous. Il en est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis
décliner les noms magnifiques, c'est la Langue muette d'une tribu que je
ne connais point et....

--C'est un nom de femme, ça, dit un malin.

--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux derniers arrivent des
Montagnes Rocheuses. Ils sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils
enlèvent la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang dans leur
crâne.

Les femmes frémissaient tout en riant. Madame D'Aucheron reconnut
l'indien dont elle avait admiré le bon goût et lui adressa le plus
honnête sourire.

La Longue chevelure promena ses grands yeux noirs sur l'assistance, et
les fixa un moment sur Léontine qui se trouvait par hasard assez près de
lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir sous ce regard
profond. La Langue muette regardait avidement madame D'Aucheron qui
s'était mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire aux éclats.

Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes de fête. Ils étaient
couverts de verroteries, de plaques d'étain, de plumes éclatantes.
C'était d'un effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure captiva
bientôt tous les regards. Il étincelait comme un soleil. On eût dit que
de ses vêtements s'échappait une poussière de feu. Il était couvert de
diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on s'aperçut de l'étonnante
richesse de son costume.

Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles. Pas les femmes
aimantes, les vaniteuses.

Madame D'Aucheron se flattait de garder un souvenir. Pas comme Didon,
soyons franc.

--Quand on a tant de pierres précieuses on peut bien en donner une,
pensait-elle.

Léontine admirait surtout l'étrange beauté de cet Indien, et la douceur
de son regard lui plaisait mieux que l'éclat de ses diamants.

La danse fut exécutée avec grâce, souplesse, langueur ou vivacité, selon
le rhythme et l'idée qui se développaient. Le chant était
remarquablement juste, cadencé, les gestes, très variés. On menaçait les
ennemis absents, on piétinait sur les cadavres, on scalpait les têtes,
on chantait le triomphe, on pleurait les morts.

Quand ils eurent fini la salle retentit de longs applaudissements. On
leur offrit à boire. On dut rester dans le grand salon, tout le monde
voulant être où ils étaient.

--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame D'Aucheron! affirmaient
toutes les femmes. Votre bal fera époque: on en parlera longtemps.

La conversation était générale. Tout le monde parlait à la fois, mais
quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait
que ces gens-là devaient parler autrement que les autres et dire des
choses étranges.

Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent où ils
se trouvent bien. L'heure du réveillon sonna et l'on se mit à table. La
présence des sauvages amusait tellement les invités que D'Aucheron,
modifiant son programme avec l'assentiment général, fit mettre dix
nouveaux couverts.

Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à tout le monde, sans trop
savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.

L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place d'honneur. La Longue
chevelure offrit son bras à mademoiselle Léontine. C'est Madame
D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la
table somptueusement servie.

On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de
bien faire. Il y eut des santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur,
au gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui éclaire le monde,
aux dames qui le charment, aux Indiens!

A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement
d'orchestre. L'excellente mère de famille qui règne depuis bientôt
cinquante ans sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles palpiter.
Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de
sa pensée; au gouvernement, le ministre répondit avec verve et s'enfonça
jusqu'au cou dans une nouvelle théorie sur l'économie; à l'hôte
distingué, tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur
reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, on prôna longuement le
bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût
été trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasmés
parla de son indépendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini,
il entra en négociation avec le ministre au sujet de la vente de ses
principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point;
aux indiens, Metsalabanlé adressa quelques mots de remercîment à
monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu dispersée
pourrait, grâce au gouvernement, se réunir de nouveau.



                                     XV


L'un des invités eut l'idée de demander des récits d'aventure ou de
guerre à la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le
Sioux parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, et,
s'exprimant dans un langage imagé, il dit:

--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une
fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu
guerrière et j'ai porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite
d'événements excessivement douloureux pour moi-même, et dont le souvenir
est amer comme le fruit du masquabina. Le récit de mon infortune vous
intéressera peut-être, car des blancs comme vous et que vous avez
peut-être connus, furent mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand
poids dans la balance de ma destinée. Depuis, comme le hibou taciturne,
j'ai vécu seul. Seul j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les nues,
seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est
dans le désert que je me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en
paix les images chéries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous
trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais
abandonné de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un
chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, les rayons du soleil, dans les
sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a
toujours poursuivi depuis que je n'ai plus à faire le bonheur de
personne. J'ai ramassé les pierres précieuses et les diamants comme
d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à tous les vents.
J'étais irrité de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de
découvrir ces mines inépuisables que je ne cherchais point? Elles
pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le désespoir
est enfoui dans mon coeur.

Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne manquait plus à la
Longue chevelure pour être un héros que des chagrins profonds, et, tout
à coup, il venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de
vingt années, un désespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le
dévorait des yeux, on buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis
un instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère parole, une
vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission.

Le sioux continua:

Mon père était un guerrier de la vaillante mais cruelle nation des
sioux, ma mère était une fille de la brûlante Espagne. Je pris pour
compagne une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle jeune femme qui
m'aimait beaucoup et me suivit jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là
qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père déjà bien vieux, et
qui se penchait sur sa fosse comme un tronc moussu sur un ravin noir.
J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et ses dernières volontés. Il
me supplia de rester dans la tribu qu'il avait toujours tant aimée,
comme le rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti; je lui en
fis la promesse solennelle, et il mourut en me bénissant. Ma mère
dormait depuis longtemps à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un
village américain. Elle m'avait enseigné la religion de son beau pays,
et cette religion je l'aime jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont
jamais voulu en comprendre les divines beautés.

Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos ténébreux rochers et dans
nos prairies sans limites. Elle ressemblait à la grive gémissante que
l'oiseleur enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin de la
Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du ciel, et ses parents qui ne se
consolaient point de son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être
infidèle à la parole donnée à mon père mourant. Au reste, je n'étais pas
heureux avec les guerriers de ma nation, à cause de leur cruauté, et
tout était prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont pas longs, à
nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons rien d'inutile, et nous nous
contentons de fort peu de choses. Je voulus une dernière fois aller à la
chasse dans ces prairies que je ne reverrais probablement jamais plus.
Au lieu des troupeaux de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent de
feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, quand j'aperçus, dans
le lointain, deux ombres qui fuyaient devant le fléau terrible, comme
deux voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux créatures
humaines. Je.....

Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la Longue chevelure
s'interrompit. C'était madame D'Aucheron qui s'évanouissait.

--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est tellement sensible,
disait-on....

Son mari vint à elle. Léontine courut chercher des sels. Après un
instant de trouble le calme se rétablit. Elle reprenait ses sens.
Cependant ses yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût dit qu'ils
regardaient loin, loin.

--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on. Vous êtes vraiment
trop sensible.

--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne me joueront plus de ces
vilains tours, dit-elle en essayant de sourire.

La Longue chevelure reprit:

--Je regrette d'être la cause de cette pénible émotion, madame, mais ne
prenez point d'inquiétude, les pauvres créatures que poursuivait le
fléau n'ont pas été perdues. Il était temps cependant. La femme--il y
avait un homme et une femme--la femme gisait paralysée par la frayeur
sur le sol brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à sa famille
sans doute. L'homme appartenait à quelque tribu du Canada. Il était
Abénaqui, je crois.

--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un des convives?

--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux.

--C'était peut être Sougraine avec la petite Audet; vous souvenez-vous?
continua-t-il, s'adressant aux invités.

Quelqu'un répondit:

--Je me souviens en effet.

--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé, le printemps suivant, à
Beaumont, la femme de Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme il
n'était point probable qu'elle se fût pendue avant de se jeter à l'eau,
on en a conclu qu'elle avait été tuée.

--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite sur cette affaire? demanda
le notaire visiblement affecté.

--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui, non plus que de la
jeune fille.

Madame D'Aucheron regardait fixement devant elle, pâle, immobile comme
une statue. Pourtant un petit tressaillement nerveux courait parfois sur
ses épaules nues.

Pendant que ces remarques s'échangeaient de part et d'autre, l'un des
indiens, celui que l'on nommait la Langue muette, se tenait la tête
penchée sur la table et froissait d'une façon convulsive les franges de
la nappe.

--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux d'entendre la suite
du récit commencé, vous les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la
prairie?

--Quand je suis arrivé près de la jeune fille, elle venait de tomber la
face contre terre, je la mis en travers sur ma monture. L'homme se
sauvait encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne pouvait aller
guère plus loin. Je le pris aussi avec moi et nous courûmes comme un
tourbillon devant l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il nous
emportait bien! Je conduisis sous ma tente mes deux protégés. Ils furent
respectés, car chez nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses
après la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir pas apporté que
deux chevelures. J'avais résolu de ramener avec moi la jeune fille afin
de la rendre à ses parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur
devait continuer sa route vers la terre de l'or. Il suivit un parti de
chasseur. Je le revis deux ans après dans la ville de Los Angeles.
Depuis, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous sens
les immenses régions qui bordent la grande mer où le soleil va chaque
soir noyer ses feux.

Au moment où je prenais ma carabine pour franchir une dernière fois le
seuil de mon wigwam avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne,
continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs qui revenaient
des mines d'or par les gorges de nos montagnes, avait été surprise, la
nuit, à deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait été tué à la
porte de la tente où dormaient ses compagnons.

--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois, dit vivement l'amie
de Léontine. Ma mère m'a souvent parlé de ce tragique événement,
ajouta-t-elle.

Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle Ida.

--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la Longue chevelure, je suis
bien aise d'apprendre cela. Avec votre secours je pourrai peut-être
retrouver quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés d'une mort certaine,
et, en retour du bien que je leur ai fait, ils me diront si mon enfant a
péri avec sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la tribu.

--Ma mère vous donnera peut-être quelques renseignements, car son frère
aussi se trouvait parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu
parler d'une petite fille.....

--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je? fit anxieusement
le sioux dont l'espoir se réveillait plus vif que jamais.

--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand il vous plaira.... mon
oncle et ma tante sont morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le
docteur Rodolphe.....

--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter un peu, le cousin
Rodolphe avait peut-être son mot à dire..... Le temps de mettre les gens
à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux.

--De son côté, le notaire se demandait quel pouvait bien être le nom de
fille de madame Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit
pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux infortuné qui disait
avec des larmes:

--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle morte ou vit-elle
encore? Sait-elle que son père désolé la cherche et la pleure depuis
plus de vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom et mon
existence! Un enfant ignorer le nom de son père! un père ne pas savoir
ce qu'est devenu son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel est le
supplice de ma pensée, vous qui pressez sur vos coeurs les enfants que
le bon Dieu vous a donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers sur vos
fronts vous ne savez pas ce que j'endure, moi qui suis seul au monde!
seul comme l'engoulevent dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est
jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis désolé, pour essuyer
l'eau qui coule sur mon front après de longues courses, pour me murmurer
de ces paroles douces qui nous font songer aux anges. Je n'ai jamais
reçu, moi, les caresses de ma fille bien aimée, de ma petite Estellina!
Elle serait grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles qui sont
là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et douce comme une violette
qui parfume l'ombre. Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût
bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir sur le sort des
malheureux.

Il regardait mademoiselle D'Aucheron.

Léontine se cacha le visage dans son mouchoir et se mit à pleurer.
D'autres aussi pleuraient. La Longue chevelure lui-même s'interrompit un
moment, pour laisser son émotion se calmer. Il avait évoqué le passé et
le passé lui était apparu dans toute son amertume.



                                     XVI


La Longue chevelure reprit:

--Je retardai mon départ pour sauver mes semblables. Je réussis à les
faire sortir de l'endroit dangereux où ils s'étaient arrêtés. Ce fut
presque un miracle. Ma femme leur servit de guide à travers les
montagnes. Elle portait une enfant dans une nagane. J'avais mis dans les
langes de la petite, comme plus en sûreté sous la protection de
l'innocence, une somme considérable, toute ma fortune alors. Je dus
rester dans mon wigwam pour empêcher les soupçons de peser sur ma tête.
Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis que je n'échapperais
point à la vengeance et je profitai des ténèbres pour fuir. J'espérais
rejoindre la caravane des Visages Pâles. Un matin, à la sortie des
montagnes, je m'agenouillai sur le gazon au bord d'une source limpide
qui descendait joyeusement de roche en roche comme un oiseau qui saute
de branche en branche, et je priai pour les fugitifs, pour ma pauvre
femme, pour ma petite enfant,..... Hélas! malheureux! c'est pour
moi-même qu'il eût fallu prier, c'est moi qui avais besoin du secours
de la sainte Providence! En reportant mes regards sur la terre autour de
moi, je découvris, à quelques pas du ruisseau, sous un feuillage épais,
le corps ensanglanté d'une femme. Un frisson parcourut mes membres, un
horrible pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je fis quelques
pas. O Ciel! ô douleur! je reconnus ma pauvre femme!.... Une pensée
amère traversa mon esprit comme un dard traverse le coeur de l'ennemi
vaincu: Les blancs que j'ai sauvés m'ont donc récompensé de mon
dévouement en laissant lâchement massacrer la femme qui leur montrait le
chemin du salut. J'étais injuste. Les cadavres de six traîtres sioux
gisaient un peu plus loin.

--Merci, Visages pâles, mes amis, m'écriai-je, vous l'avez vengée!

Je me mis à chercher mon enfant. La nagane gisait près de l'eau. Les
infâmes l'auraient-ils donc jetée dans le torrent, pensais-je? Ont-ils
eu honte de leur lâcheté? Ont-ils voulu cacher leur ignominie en livrant
au courant, pour qu'il l'emportât, le corps de l'innocente créature? Mes
recherches furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit ange que
l'amour m'avait donné.

Je fis à ma femme une fosse profonde dans un endroit d'accès difficile,
sur la pente du ravin, où fleurissait un coin de verdure, où descendait
un rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre simple une croix
formée de deux bâtons. Je tressai une couronne de lierre et de fleurs
sauvages que je suspendis aux bras du divin emblème, et, après avoir
prié, je redescendis au fond de la vallée. Quand je fus en bas, je vis
des corbeaux qui tournoyaient en croassant au-dessus des cadavres des
meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans bruit pour ne pas les
effrayer. Cependant j'eus honte de mon action. Cette parole de la prière
du Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui
nous ont offensés, me venait à l'esprit. Je retournai sur mes pas,
chassai les corbeaux avec ma carabine, réunis les morts sur une même
couche, et les couvris de rameaux en attendant la sépulture. Comme
j'achevais ma tâche pénible, deux des anciens de la tribu survinrent.
Ils venaient quérir les restes de leurs fils.

--Pourquoi, me demandèrent-ils d'une voix mal affermie, pourquoi la
Longue chevelure fait-il cela?

--Pour empêcher les corbeaux de ronger les entrailles de vos enfants.

La Longue chevelure ne sait-il pas que nos enfants ont tué sa femme?

--Il le sait.

--Il le sait et ne se venge point?

--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu qui existe, et que
j'adore, ne veut pas que l'on fasse du mal à ses ennemis.

--Nous voulons le connaître ce Dieu qui t'a dit de respecter les
cadavres des guerriers qui ont massacré ton épouse....

--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je, ce qu'est devenue
mon enfant?

--Ils l'ont jetée dans le torrent.

--Pauvre petite! m'écriai-je en pleurant.

--Je voulais continuer ma route et rejoindre les voyageurs afin de
savoir s'ils emportaient ma petite fille, et la pensée me vint qu'une
mère seule pouvait s'imposer la tâche de porter un enfant dans ses bras
à travers les précipices et les rochers, sous les ardeurs du soleil,
dans les déserts, pendant des mois entiers et à des distances
prodigieuses. Je ne pouvais non plus me séparer sitôt de la tombe où
dormait la femme que j'avais tant aimée. Je revins au campement avec les
vieux sioux. La colère des guerriers était terrible à cause des pertes
qu'ils avaient subies, et les paroles sages des vieillards qui
m'avaient pris sous leur protection ne purent me sauver. Je fus pris,
enfermé, gardé à vue. En vérité, l'aspect de la mort ne m'effrayait
nullement. Je souriais à la pensée d'aller revoir les deux créatures qui
faisaient tout mon bonheur. Je trouvais qu'on tardait bien à me juger.
Enfin, un jour j'appris que le conseil de la nation m'avait condamné, et
que j'allais être exécuté le lendemain, à l'heure où le soleil sortirait
de la prairie. Le lendemain était la fête anniversaire d'une victoire
sur les américains, et les jeunes gens allaient se livrer à toutes
sortes d'exercices et de divertissements. On s'exercerait à tirer de
l'arc, et je servirais de cible. Celui qui me porterait le coup mortel
serait déclaré vainqueur.

La nuit arriva, cette nuit qui devait être la dernière pour moi. Je
priai longtemps et m'endormis ensuite d'un profond sommeil. Quand je
m'éveillai, je me trouvais loin du village, seul dans le ravin
qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie, près du
tombeau de mon père. Ma carabine était près de moi. Je me rendis au pays
de l'or, sur les rives de l'océan du soir.

Plusieurs des conviés vinrent serrer la main du brave sioux, et
l'assurèrent qu'ils l'aideraient de tout leur pouvoir dans ses
recherches.

Madame D'Aucheron, tout à fait remise, s'essuyait avec son mouchoir de
fine batiste brodé. La Langue muette rêvait toujours. On eût dit qu'il
n'avait guère écouté le récit de la Longue chevelure. Il avait
sournoisement mais obstinément regardé l'impressionnable madame
D'Aucheron. Il venait de prendre une résolution, et quand une résolution
entrait dans cette tête-là elle ne devait pas être facile à déloger.

Il avait toujours été pauvre et misérable, ce mystérieux Indien,
pourquoi ne serait-il pas riche à son tour? Est-ce que l'on est
nécessairement gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment où la
fortune se laisse saisir par toute main adroite ou hardie?



                                    XVII


Après la somptueuse collation quelques uns des convives se retirèrent,
d'autres revinrent au salon, pour entendre la musique et le chant,
d'autres encore, les nonchalants fumeurs, se retirèrent dans la petite
salle consacrée à la pipe. Ils avaient l'air, ces derniers, de dieux ou
de diables siégeant dans les nuages.

Une des jolies femmes venait de chanter en regardant au plafond avec des
yeux éveillés qui voulaient paraître rêveurs, elle aborda le jeune
ministre.

--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que vous mettez bravement à
exécution votre programme... comment dirai-je? d'économe?...
d'économie?... d'économiste?... Je m'y perds dans ces mots-là, et dans
cette chose-là aussi. Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur.

Le ministre la regarda franc dans les yeux.

--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que j'obtienne cette
faveur.

--Vous êtes bien impatientes, vous autres, mesdames, quand vous voulez
une chose.

--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous beaucoup d'ordinaire?

--Vous nous laissez longtemps parfois dans l'antichambre.

--On ne peut pas toujours recevoir.

--On doit toujours recevoir ceux qui nous aiment....

--Non, ceux que l'on aime, peut-être....

--Eh bien! que vous faut-il donc pour être heureuse?

--Mon mari se trouve sans position.... Voyons, ne prenez pas cet air
désagréable.

--Ne prenez pas cette adorable figure, vous, madame,... c'est de
l'influence indue.

--Mon mari est sans position. Ce n'est point sa faute. Il faut vivre
cependant; vous comprenez-ça, M. le ministre. S'il ne trouve rien à
faire, il faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle cela l'exil,
moi, l'existence à l'étranger.

--Il serait vraiment regrettable de voir disparaître une des étoiles
qui rayonnent sur notre ville.

--Etoile, comète ou planète, elle disparaîtrait bien sûr.

--Je ne puis, cependant, malgré l'extrême envie que j'en aie, vous
accorder madame, tout de suite du moins, ce que vous me demandez. La
chose est grave. Je m'en occuperai.

--Sérieusement? Vous ne l'oublierez pas?

--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous oublier en même temps?

--Que je serais heureuse!

--D'être oubliée?

--Non, que mon mari ne le fût pas.

Le reste de la nuit s'écoula rapidement, et quand les premières lueurs
de l'aube, perçant les vitres des fenêtres, vinrent colorer d'un doux
éclat les grands rideaux de damas, la dernière danse déroula ses
gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses accords. La fatigue
commençait à éteindre le feu des regards et la pâleur succédait aux
teintes roses sur les frais visages de la jeunesse.

Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison, trottinant sur les
trottoirs glacés.

L'honorable M. Le Pêcheur s'en allait seul, et des paroles sans suite
tombaient de ses lèvres serrées par la colère.

--Me préférer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!... Il faut que je
l'épouse.... S'il n'était pas riche comme on dit.... Tout de même elle
est bien belle.

Quelqu'un le suivait de près, mais il ne s'en apercevait point, tant il
était absorbé dans la pensée de mademoiselle Léontine. Il la croyait
riche héritière et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller dans ses
rêves, l'aiguillonnait comme un éperon, les flancs d'un coursier. La
lutte ne lui faisait point peur; au contraire.

Il se trompait cependant. D'Aucheron s'était dit riche et le monde
l'avait cru très riche. Sa fortune idéale faisait boule de neige dans le
champ de l'imagination.

--Je demande pardon à mon frère l'honorable ministre, dit tout-à-coup
l'individu qui le suivait, je demande pardon à mon frère si j'ose lui
adresser la parole.

Le Pêcheur se retourna tout surpris et reconnut la Langue muette. Il
l'interrogea sans lui parler, d'un mouvement de la tête.

--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre à qui je parle veut
épouser une belle jeune fille qui pleurait en écoutant le récit de la
Longue chevelure, et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un autre
homme. Plus on persécute l'amour et plus il grandit, c'est comme un feu
de la prairie que le vent attise.

--Où veux-tu en venir? demanda Le Pêcheur d'un ton brusque.

--Mon frère l'honorable ministre veut-il me dire s'il épouserait
mademoiselle Léontine, quand même elle ne l'aimerait point.

--Pourquoi cette demande?

--L'indien peut être d'un grand secours à l'honorable ministre.

--Comment cela?

--C'est un secret et jamais la Langue muette ne le révélera... mais
avant que huit jours soient écoulés, mon frère l'honorable ministre
remarquera un changement dans les manières de la jeune demoiselle, s'il
a confiance en l'homme des bois et le prend à son service.

--Es-tu sorcier?

--Mieux que cela.

--C'est bien, travaille, agis, va.

--La Langue muette est pauvre et n'est point couvert de diamants comme
la Longue chevelure; il aurait besoin de quelques dollars.

--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le chantage.... Au large! Il
fit mine de repousser l'indien et continua son chemin.

--Mon frère l'honorable ministre me juge mal, dit la Langue muette....
Je sais un secret terrible, moi, et je pourrai tenir ce que je
promettrai.

--Ces sauvages, pensa le ministre, ça parle au diable. Qui sait? Combien
te faut-il, face de cuivre?

--Peu de chose; dix piastres pour commencer.

--Pour commencer? Tu promets de bien finir.

--Cela dépendra du succès.

--Viens ici.

Il lui glissa dans la main un billet de dix piastres de la banque de
Montréal.

--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'éloignant.



                              DEUXIÈME PARTIE

                 LA LANGUE MUETTE ET LA LONGUE CHEVELURE



                                      I


Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau chargé de papiers,
écrivait d'une façon distraite les paroles sacramentelles d'un acte de
vente. Il se dictait tout haut.

Affaire de routine, car sa pensée n'était pas avec lui. Il s'arrêta tout
à coup.

--Après tout je suis encore jeune, pensa-t-il.... Et puis, l'âge,
qu'est-ce que cela fait? Il y a des jeunes gens qui sont vieux et des
vieillards qui sont jeunes. Affaire de tempérament.... C'est un fait,
je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis comme à vingt-cinq.

Il se remit à écrire:

«Et le dit acquéreur déclare bien connaître la dite propriété et en être
satisfait....

La plume resta le bec dans l'encre.

--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est belle. C'est drôle comme
je me sens troublé....

Il écrivit encore:

«Cette vente est faite à la charge par l'acquéreur de payer, à compter
de ce jour et à l'avenir....

--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections, je le sais bien.
Monsieur Le Pêcheur est entré en guerre lui aussi. Un ministre contre un
notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre. N'importe! si l'on
entre en danse on dansera.... Vilbertin, tu as deux rivaux devant
toi.... Tu n'es ni très jeune, ni très beau, mais tu as de l'argent;
l'avantage est de ton côté. Si tu sais manoeuvrer, mon vieux, tu
gagneras la partie.... Oui, l'idée de la lutte me réveille.... Comment
se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette jeune fille et que je ne
me sois pas aperçu plus tôt que je l'aimais? Vieux sot! attendre si
longtemps. La rose s'est entourée d'épines. On pourrait s'y piquer.
N'importe, elle la vaut bien la piqûre.... Allons! soyons âpre à la
curée, mais prudent. Pas de bêtise. Mettons nos adversaires sous nos
pieds en les comblant de faveurs. L'idée est ingénieuse. Vilbertin, ne
fais pas les choses à demi. Elle a voulu former avec moi une société de
bienveillance, exploitons la société. Il va m'en coûter cher, mais si
l'on ne se refait pas en espèces sonnantes, on se refera d'une autre
façon. La petite sera mon obligée et la famille qu'elle protège ne
pourra pas prendre les armes contre un bienfaiteur.

Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra dans un casier et se mit
à marcher à grands pas dans son bureau. Le sang lui montait à la tête et
ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore sous leur fiévreuse
ardeur.

Il sortit.

--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais pas dans les climats
brûlants. C'est absurde de vivre là. À moins que l'on n'aime point.

Au coin de la rue du Palais il rencontra la Longue chevelure.

--L'amour aveugle, se dit-il en lui-même! Depuis hier, je n'ai songé
qu'à elle.... Et pourtant j'ai des intérêts à sauvegarder. Le salut
avant tout. Pas l'éternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise; c'est
vulgaire, mais c'est juste. Au reste, les deux affaires peuvent marcher
de front. Donnons notre amour, mais gardons notre argent.

Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue Buade, descendit
l'escalier qui conduit à la rue Champlain, puis entra dans le bureau de
monsieur D'Aucheron, rue St. Pierre.

D'Aucheron tenait un bureau où l'on transigeait toutes sortes
d'affaires. Les deux pieds sur les chenets, il lisait son journal.

--Est-ce que l'on parle de ta soirée? demanda Vilbertin.

--Un excellent compte rendu. Toute une colonne.

--De fait, le succès à dépassé ce que l'on pouvait raisonnablement
attendre. L'apparition des sauvages et l'histoire du sioux
principalement, ont marqué cette fête d'un cachet tout particulier.

--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose.

--Certaines gens prétendent que tu n'as pas les moyens de donner ces
grands bals, sais-tu ce qu'à ta place je ferais pour leur imposer
silence? J'achèterais une maison sur la Grande Allée. C'est le lieu le
plus en vogue aujourd'hui. Notre aristocratie y bâtit des palais. Il y
a là une superbe demeure à vendre. Je te fournis l'argent. Il faut aller
de l'avant ou reculer. Ne recule pas, ce serait perdre tout ce que tu as
gagné depuis dix ans.

--Je te dois beaucoup déjà, et si j'allais manquer mon contrat avec le
gouvernement.

--Tu ne saurais le manquer avec les influences qui militent en ta
faveur.

--Tant que Léontine montrera de la froideur au ministre qui l'adore les
spéculations n'avanceront guère.

La causerie fut longue entre les deux amis. D'Aucheron était vaniteux.
Il savait que l'on éblouit facilement le monde et que les sots--qui
comptent pour un très grand nombre--n'ont d'estime et de respect que
pour les choses ou les hommes qui jettent de l'éclat. Le conseil de
Vilbertin ne lui déplaisait point. Il disait qu'il songerait, qu'il en
parlerait à sa femme. Le notaire, ne voulant pas avoir l'air de le
pousser, lui recommanda, de ne pas se hâter et de faire de sérieuses
réflexions avant de se décider. Après avoir éveillé des désirs de luxe
il faisait semblant de les combattre. C'était une ruse. Toutes les
passions se révoltent contre les obstacles. Il lui suggéra aussi
d'acheter cette propriété au nom de mademoiselle Léontine, Quand on est
dans les affaires on ne saurait être trop prudent.

En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en lui-même.

--Il va mordre à l'hameçon.

Il revint à la haute ville par la côte de la Montagne et malgré le
froid, il avait des sueurs au front.

--Il est toujours malaisé de monter, pensait-il.

Rodolphe, grâce à la scène que lui avait faite monsieur D'Aucheron,
était rentré de bonne heure chez lui. Il habitait une petite chambre
bien éclairée, mais peu chauffée, dans les mansardes d'une haute maison
de la rue St. George, près du grand escalier. Il n'avait pas reposé de
la nuit. Le dépit, l'inquiétude, l'amour tourmentèrent son âme pendant
de longues heures. Le souvenir de Léontine le consolait cependant, et
les injures des D'Aucheron ne pesaient guère quand il les mettait en
regard de cet ineffable délice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui
faire? Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient contre
leur fille à cause de ses résistances, et peut-être, pousseraient-ils
la vilenie jusqu'à la maltraiter. Voilà ce qu'il faudrait empêcher.
Comment l'enlever à son existence fastueuse cependant?... Est-ce aimer
véritablement une personne que de l'obliger à renoncer à ses habitudes
de bien-être? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire toutes ses exigences,
et qui sait? elle finirait peut-être par se lasser des privations
qu'elle aurait à subir. N'est-ce pas une folie pour un garçon pauvre de
se faire aimer d'une jeune fille riche?... Pourtant elle était si
bonne!... On pouvait avoir confiance.

Toutes ces pensées le tenaient éveillé. Il s'endormit à l'heure où le
jour se levait.



                                     II


Les incidents de la soirée de madame D'Aucheron furent cause de bien des
émotions, la plus surprise, la plus troublée, la plus inquiète de toutes
les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame D'Aucheron elle même.
Elle avait fait un grand effort pour reprendre une apparente
tranquillité, mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur, et
rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui l'enveloppait.

--Ces récits d'enlèvement, de brigandage, d'assassinat, disait-elle à
son mari, me font une impression des plus douloureuses; J'aurais mieux
aimé que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que les voir me fait
peur maintenant.... Sont ils partis?

Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines frayeurs et prétendit que ce
n'était qu'un jeu des nerfs.

Léontine, s'étant mise au piano, jouait des motifs aimés de Rodolphe et
chantait des vers pleins de tristesse et d'amour. Le chant et la musique
sont les expressions de la douleur comme de la joie.

Madame D'Aucheron pensait:

--Elle ne l'oubliera pas aisément son Rodolphe. Il faut qu'elle l'oublie
cependant. Plus que jamais son mariage avec monsieur Le Pêcheur est
nécessaire. On ne touche pas à la belle mère d'un ministre.

--Ma Léontine, dit-elle, tu vas être raisonnable, n'est-ce pas? tu vas
obéir aux voeux de ton excellent père, de ta petite mère qui t'aiment
tant; tu vas consentir à devenir madame Le Pêcheur.... Voyons, sois
soumise et le bon Dieu te bénira....

La pauvre enfant ne répondit pas, mais ses doigts tremblants
s'arrêtèrent sur les touches d'ivoire et la douce romance finit dans un
soupir.

Madame D'Aucheron allait continuer quand la servante lui dit qu'un
indien désirait la voir.

--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne reçois point; je suis
malade.... Dites que je suis malade, et que je ne puis voir personne....

La servante obéit.

--Mon Dieu! comme vous voilà pâle, petite mère, qu'avez-vous donc?
demanda Léontine....

--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer un peu.

Elle se leva pour sortir du salon. La servante apparut de nouveau.

--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra tantôt, demain, tous
les jours s'il le faut.

--Est-ce la Longue chevelure, demanda Léontine? Vous savez? ce beau
sauvage avec de grands cheveux noirs et des diamants.

--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-là.

--Ce n'est pas la Longue chevelure?... répéta madame D'Aucheron, qui se
remit un peu.

--Non, madame, j'en suis bien certaine.

--Peut-être, après tout, que je pourrais recevoir. Pourvu qu'il ne
demeure pas trop longtemps.... Eh bien! faites-le entrer.

Des pas retentirent dans l'escalier. Un individu que nous connaissons
déjà se présenta dans le salon. C'était la Langue muette.

--Tiens! pensa madame D'Aucheron, mon indien. Il vient me présenter ses
hommages. Il a vraiment du goût et il est bien élevé.

La Langue muette salua poliment. On lui indiqua un siège. Il s'assit en
roulant dans ses mains dont il ne savait que faire, son _casque_ de chat
sauvage. Il avait l'air abasourdi. C'était bien la première fois qu'il
se trouvait seul dans un salon aussi somptueux. Il demeura quelques
instants sans parler.

--J'espère que vous ne regrettez pas d'être venu à notre soirée, demanda
madame D'Aucheron.

--A ta soirée? oh non! l'on ne le regrette pas.

--Pourtant, reprit Léontine, il me semble que vous ne vous être guère
amusé....

--Guère amusé...? Oh! oui, l'on s'est bien amusé.

--Laissez-vous bientôt Québec?

--Laisser bientôt Québec? l'on ne sait pas.

--Il est assez laconique, pensa la jeune fille. Il est bien nommé Langue
muette.

--La Longue chevelure est-il parti? demanda madame D'Aucheron.

--La Longue chevelure? oh! non, pas encore parti, oh! non.

--Quand part-il?

--La semaine qui vient.... ou plus tard.

--Ne serait-il pas aussi intelligent que je croyais, se dit-elle? C'est
sans doute la gêne.

Après une vingtaine de minutes d'une conversation par questions et par
réponses, l'indien se leva pour sortir. Madame D'Aucheron, tout à fait
remise de ses terreurs, s'avança vers la porte du salon pour le
reconduire.

--Vous reviendrez nous voir avant de partir? dit-elle.

--Avant de partir? oh! oui. On reviendra demain, après demain, et
encore....

Elle fit un pas en arrière et parut surprise.

--L'indien voudrait te voir seule, ajouta Sougraine....

--Pourquoi?

--Parce qu'il a bien des choses à te dire, vois-tu.

--Vous? mais qui êtes-vous? Je ne vous ai jamais vu.

Elle s'était remise à craindre.

--Demain l'indien te fera souvenir. L'indien n'oublie pas, lui. Il est
comme l'oiseau qui revient à son nid quand la neige s'en va.

Le piano remplissait le salon de ses accords et Léontine n'entendait
rien. La Langue muette sortit et madame D'Aucheron rentra dans sa
chambre en proie aux plus vives inquiétudes.



                                     III


Quand Rodolphe se fut rasé, lavé, peigné, cravaté, il était bien près de
midi.

--Quelle absurdité, pensa-t-il, que de transformer le jour en nuit! On y
perd son temps et sa santé. Heureusement que cela ne m'arrive pas
souvent..... Je vais dîner avec ma tante et ma cousine, pour les voir
d'abord, ces deux charmantes personnes, et pour savoir comment a fini
cette soirée....

Il fit comme il disait.

--O mon cher cousin, s'écria la jeune Ida, quand elle le vit entrer,
quel dommage que tu sois parti si tôt! tu aurais entendu un récit bien
intéressant! La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva la vie à
ton père et à ses compagnons, dans les Montagnes Rocheuses, il y a vingt
ans.

Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'était le notaire qui entrait.
Madame Villor ne le connaissait pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de
chercher des logements ou d'aller payer les termes. Elle était d'une
santé fort délicate et ne sortait guère. Ida, sa fille, et l'instituteur
se mettaient de bon coeur à son service et géraient fort bien les
petites affaires de la maison.

--Je vous demande pardon si je suis indiscret, madame, fit Vilbertin en
saluant profondément, mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant
cette quittance.

Il tendait à sa locataire un papier soigneusement plié.

Madame Villor prit le papier et le parcourut des yeux.

--Mon loyer est payé jusqu'au premier de mai! dit-elle, toute surprise.

--Jusqu'au premier de mai, madame.

--Est-ce M. Duplessis?...

--Non, non, c'est moi... que diable! il faut faire un peu de bien si
l'on veut se sauver...... C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard.....
on verra. Je ne dis rien; cela dépendra....

Il essayait de rire, le notaire; l'effort était visible.

Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait en remerciements.
Rodolphe se joignit à elle pour féliciter le généreux notaire. Ida
pensait qu'il était bien bon, ce gros homme dont on avait tant peur.

--Vous n'étiez donc pas sérieux, l'autre jour monsieur le notaire, quand
vous nous menaciez de nous mettre dehors? demanda cette dernière.

Le gros Vilbertin, un peu décontenancé, répondit cependant:

--Bah! un moment d'humeur, une parole sans réflexion. J'ai comme cela
des mouvements brusques, mais c'est l'écorce qui est rude. Le coeur
n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que je ne déteste point mes
semblables, et que je fais ma petite somme de bien comme les autres,
j'ai cherché comment je pourrais venir en aide à monsieur Rodolphe que
voici, votre neveu, madame, et l'objet de votre plus tendre affection,
après mademoiselle votre fille, cela se comprend.

--Et puis, qu'avez-vous trouvé? demanda Rodolphe un peu sceptique?

--Aimeriez-vous à vivre à la campagne?

--Je me plais beaucoup à la campagne. La vie des champs a ses délices.
C'est une vie calme comme la nature qui vous entoure. Les pensées y sont
douces, les passions, tendres. On y est plus ignoré, moins envié par
conséquent. On y vit de peu. Le luxe insensé des villes n'a pas encore
pénétré partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition, qui ne
recherche point les plaisirs enivrants, qui sait lire dans les oeuvres
de Dieu, il y a vraiment du bonheur à demeurer loin des villes.

--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur, répliqua le notaire, et
vos goûts révèlent un jeune homme vertueux. Un de mes amis qui demeure à
Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonçant, hier, la mort du médecin de
l'endroit, me demanda si je ne connaissais pas quelqu'un qui pût le
remplacer. La clientèle serait considérable. Je vous engage à prendre la
chose en considération.

--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe peu. La campagne est à
peu près la même partout. Au reste, il y a, comme distraction, la pêche
et la chasse. J'avoue que je suis du nombre de ces imbéciles qui se
tiennent avec patience au bout d'une perche de ligne, pendant des heures
entières, pour attendre qu'un innocent poisson vienne s'accrocher à
l'hameçon. Ce qui fait que la chose est agréable, c'est qu'on ignore le
butin que le lac ou la rivière nous réserve. L'homme est ainsi fait que
rien ne l'amuse comme d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir espérer
toujours ce qu'il n'aura jamais.

--Alors je vous conseillerais d'aller vous établir en ces lieux. Vous
aurez un vaste champ pour exercer votre art et vos talents, et vous
recueillerez, j'en suis sûr, une excellente moisson de dollars.

--Et tu pourras te marier bientôt, Rodolphe, ajouta madame Villor.

Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit la signification.

--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hâter trop en ces matières.
C'est pour longtemps qu'on se marie. Je crois, du reste, qu'il est
important de mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher des
marmots pour le manger.

--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame Villor, c'est là que
demeuraient Sougraine et Elmire Audet dont la fuite, il y a vingt trois
ans, fit joliment du bruit.

--J'étais jeune alors, dit le notaire, et je ne me souviens guère de
cela. Est-ce que réellement cette affaire fit beaucoup de bruit?

--Beaucoup. Vous comprenez? un enlèvement et un meurtre....

--Un meurtre? êtes-vous bien sûre qu'il y eut un meurtre?

--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on doit ne se fier que peu à la
rumeur.

--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame Villor?

--Oui! il a passé deux ans à Lotbinière. Sa femme était d'une extrême
habileté, et nulle part on n'a vu rien de joli comme les chapeaux
qu'elle façonnait. Avec des écorces de frêne teintes des plus belles
couleurs, elle imitait toutes les fleurs de la nature. Ils avaient deux
enfants, deux petits garçons.

--Vous avez demeuré à Lotbinière, madame Villor? reprit le notaire, sans
avoir l'air d'attacher d'importance à la réponse.

--Oui, monsieur; ma famille restait près du domaine. La famille Houde.
Je suis la soeur de Léon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs
surpris par les sioux dans les Montagnes Rocheuses. Pauvre Léon! il est
mort des suites des blessures qu'il reçut alors.... Rodolphe est son
fils.

--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que cela m'intéresse fort....

Votre mère vit-elle encore? monsieur Rodolphe?

--Non, elle n'a pu survivre à son malheur, reprit Rodolphe, et ma bonne
tante a pris soin de moi; je suis devenu son fils....

--J'aurais bien voulu, dit madame Villor, prendre aussi la petite fille,
mais je n'étais pas riche et j'ai dû conseiller à ma belle-soeur de la
placer à l'hospice, avant de mourir.

--Ah! il y avait une petite fille? vous avez donc une soeur, M.
Rodolphe?

--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une petite fille indienne que
mon père avait apportée, l'enfant de son sauveur.... paraît-il....

--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama Ida....

--Tu l'as sans doute oublié, car j'ai dû en parler devant toi, répondit
madame Villor.

Trois petits coups furent alors frappés à la porte, et un beau vieillard
entra. C'était le curé.

On le connaissait bien et il connaissait tout le monde, les pauvres
surtout. Il prit le siége qu'on lui présentait et s'assit sans dire un
mot, lui qui abondait en paroles gaies et détestait le silence en dehors
de son oratoire. Il éprouvait certainement une surprise. Madame Villor,
en femme d'esprit, se hâta d'ouvrir un champ à la conversation.

--C'est en vérité une bonne journée pour moi, fit-elle: la visite de mon
neveu qui m'apporte toujours un rayon de joie, la visite de mon
propriétaire qui me remet gracieusement le prix de mon loyer, la visite
de mon curé qui, j'en suis certaine, va me dire de bonnes paroles.

Le curé se tourna vers le notaire.

--Comment, monsieur Vilbertin, vous êtes assez bon pour remettre à
madame Villor le prix de son loyer.

--Jusqu'au premier de mai prochain, répondit le notaire en s'inclinant
respectueusement.

--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue et fiez-vous donc aux gens,
continua le curé! J'avais appris que madame Villor allait être mise sur
le pavé et je venais lui offrir des consolations.

--Monsieur le curé, répondit l'excellente femme, si vous ne m'aidez pas
à pleurer, vous m'aiderez à bénir la Providence et à remercier comme il
le mérite ce bon M. Vilbertin.

--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air tout confus, ce que
je fais n'est pas grand'chose.

--Monsieur le notaire, dit le curé, vous avez comme le prêtre, par votre
état, de nombreux moyens de faire du bien aux malheureux.

--Oui, monsieur le curé, vous avez raison, cent fois raison, et je
commence à voir le meilleur côté de ma profession, le côté qui en fait
une espèce de sacerdoce.

--Monsieur le curé, dit Rodolphe, je vais peut-être aller me fixer à
Notre-Dames-des-Anges.

--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comté de Portneuf, sur la rivière
Batiscan, ah! je connais parfaitement cette paroisse. J'ai été à la
pêche maintes fois dans les lacs et les rivières d'alentour... le lac
des sables, le lac Français, la rivière à Pierre, la rivière Tawachiche.
La plus belle truite que j'aie prise en ma vie, ça été dans le lac
Masketsy. On péchait sur un _cajeu_, à la mouche....Quelle belle pêche!
C'est le malheureux Sougraine qui nous avait conduits. Nous sommes
entrés dans sa cabane, au bord de la rivière, à deux milles de
l'église. Il pêchait bien la truite, le malheureux! c'est dommage qu'il
se soit mis à faire une pêche moins innocente. J'ai vu aussi cette jeune
fille, Elmire Audet, dont l'enlèvement a fait tant de bruit! et Clarisse
Naptanne, la femme de Sougraine, une grande et grosse micmacque, laide,
sale, hargneuse, toujours la pipe à la bouche, souvent le verre à la
main... Et, comme ça, tu vas aller demeurer à Notre-Dame-des-Anges?

--C'est M. Vilbertin qui me le conseille.

--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin, les bonnes paroisses sans
médecin se font rares.

La conversation roula pendant quelque temps sur différents sujets, et le
notaire, prétextant des affaires pressantes, reprit le chemin de son
bureau. En s'en allant il songeait:

--Trente piastres de perdues.... pour le moment, du moins, mais plus
tard, on ne sait pas. Il est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir
vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres... Dans tous les cas,
on peut fort bien élever le prix des loyers, au printemps, et reprendre
sur dix locataires ce que l'on donne à l'un deux. Vilbertin, tu n'es pas
un sot.... Et puis, il faut qu'il s'éloigne mon rival.... mon rival!
C'est la première fois de ma vie que je prononce ce mot menaçant....
L'absence tue l'amitié. On a beau dire, il faut se voir souvent pour
s'aimer longtemps. Les amoureux sont unis par une chaîne quand ils sont
près l'un de l'autre, par un fil quand ils sont éloignés. Je vais
peut-être me fourrer dans un guêpier. Attention! Tout de même le bien
trouve toujours sa récompense. Je viens de faire une bonne action.... et
me voilà dédommagé au centuple. Tu as su des choses qui te regardent de
près, mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que j'avais pour locataire
la soeur de Léon Houde?.... Elle me paraît avoir bonne mémoire....

Et le gros notaire, allant à pas courts et drus sur les trottoirs
glissants, s'entretenait ainsi avec lui-même, parlant parfois tout haut
comme pour se mieux entendre.

Le curé ne pouvait comprendre quelle grâce efficace avait touché l'avare
notaire. Il admirait les voies mystérieuses que le Seigneur connaît pour
aller aux âmes les plus endurcies, et trouvait un nouveau motif de
publier sa bonté. Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa méprise.

Rodolphe se livrait aux espérances les plus douces. Il se voyait avec sa
jeune amie, dans une charmante maisonnette, sous les grands arbres
chargés de chants et de murmures, loin du tumulte de la ville, loin des
regards jaloux. Et qui sait? plus tard il descendra peut-être, à son
tour, dans l'arène politique. Mais, par exemple, jamais il ne transigera
avec sa conscience. Ce n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour
les deniers de Judas. Il était trop profondément chrétien. Or les hommes
d'une foi vive sont les seuls qui ne se heurtent point à ces pierres
d'achoppement que la politique sème sur tous les chemins.

Il partirait dans quelques jours pour aller visiter cette paroisse où
son existence allait peut-être s'écouler. Il voulait revoir Léontine,
d'abord, pour lui demander conseil, et s'assurer que cette vie nouvelle
au milieu de la solitude ne lui serait point trop désagréable.

Ida fut chargée de porter un billet à son amie. C'est elle qui était la
messagère de leurs amours. Les rencontres des jeunes fiancés se
faisaient d'ordinaire à la promenade, sur la rue St-Jean, à quatre
heures de l'après-midi. La rue St-Jean, si elle pouvait parler!.... Ne
craignez rien, amoureux de tous les âges, de toutes les formes, de tous
les genres et de toutes les conditions, elle ne redira jamais les
secrets qu'elle entend alors que vous marchez serrés l'un contre
l'autre, par couples interminables, depuis la porte jusqu'à la barrière,
et au delà, sous les arbres épais de la banlieue; elle ne dira jamais
rien, si ce n'est au poète qui, du reste, devine tout, et au romancier
qui a le droit de tout savoir.



                                     IV


Le vieil instituteur et sa femme, assis à la porte du poèle bourdonnant,
causèrent aussi de la brillante soirée de madame D'Aucheron.

--O quel étalage de luxe! disait le père Duplessis, quelle dépense!
"Mais bah! _Savonne bien_: _le savon a été pris à crédit_." Voilà
comment va le monde: Pendant que les uns gaspillent dans de vains
plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un
morceau de pain; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent,
les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est
bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les
pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en
adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre
n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de
révolte germerait dans les coeurs, la haine soufflerait sur le monde,
l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu,
toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce
serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité
contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage
épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée
continuent leur oeuvre diabolique.

--Le croirais-tu? ajouta le vieux professeur à sa femme, Madame
D'Aucheron m'a refusé, pour les pauvres de la St. Vincent de Paul, les
restes de son festin de Sardanapale.--Amenez-ici quelques affamés,
m'a-t-elle répondu, et je leur donnerai à manger.--Comme s'il était bien
aisé de transporter ainsi des gens qui n'ont pas même de vêtements pour
se protéger contre le froid. N'importe, je vais lui en amener, et plus
qu'elle ne voudrait.

_Le renard est bien fin, mais celui qui le prend est encore plus fin._



                                     V


Les indiens s'étaient rendus auprès des ministres. Ils voulaient de
nouveau vivre en bourgade, à leur guise. Ils auraient leur conseil,
régleraient leurs affaires sans l'intervention des blancs. Ils
demandaient aussi une réserve assez considérable. La chose était prise
en sérieuse considération.

Après l'entrevue, l'honorable Le Pêcheur avait accosté la Langue muette.

--Eh bien! as-tu agi? qu'as-tu fait?

--On n'a pas pu voir madame D'Aucheron seule; sa fille était là,
l'indien ne pouvait pas lui dire de s'en aller.

--Prends garde à toi; si tu m'as trompé pour avoir de l'argent, tu ne
m'échapperas pas.

--On le sait bien. Un ministre, c'est tout puissant.

--Quand retournes-tu chez monsieur D'Aucheron?

--On y va, là, tantôt.

Une heure ne s'était pas écoulée qu'il se dirigeait vers le haut de la
rue St. Jean. Il pensait, la tête basse:

--Il ne faut pas que l'indien se prenne dans son piège.... Allons avec
prudence et sans bruit. Le serpent qui rampe est plus à craindre que le
serpent qui relève la tête.... Si le moyen ne réussissait pas comme on
l'espère!... Elle est riche, elle a de puissants amis.... L'indien est
pauvre et personne ne le protégera. Il sera poursuivi partout; on n'aura
point pitié de lui. Quelle vie misérable il mène! Comme elle est
heureuse, elle! Non, cela n'est pas juste, cela ne peut pas durer plus
longtemps. Il faut qu'on ait de l'argent, que l'on vive à l'aise. Si
elle ne veut pas tendre la main à l'indien son frère, elle verra ce
qu'il peut faire.

Il rencontra, sans les voir, Rodolphe et Léontine qui marchaient
lestement épaule contre épaule, l'air tout joyeux. Ils se vengeaient des
souffrances de l'autre jour et bâtissaient avec des rayons leur château
de Notre-Dame-des-Anges.

Il entra. Madame recevait, bien malgré elle cependant.

Le préambule fut court.

--Le sioux a raconté, l'autre soir, commença-t-il, une histoire qui t'a
bien impressionnée, hein?

--C'est vrai. Je suis sensible, voyez-vous, très sensible, et nerveuse,
oh! très nerveuse, répondit, avec assez d'assurance, madame D'Aucheron.

--Avais-tu peur que la jeune fille fût dévorée par le feu de la prairie?

Madame D'Aucheron ne répondit pas immédiatement.

--Le danger était grand, dit-elle enfin, et son lâche compagnon n'avait
pas le courage de mourir avec elle,... avec elle qui avait tout trahi,
tout abandonné pour le suivre.

A son tour l'indien resta muet. Après un assez long silence il reprit.

--On serait curieux de savoir où elle est cette jeune fille.

Madame D'Aucheron fit un mouvement des épaules.

--Tu ne pourrais pas le dire? recommença-t-il.

--Moi?... comment voulez-vous?... Est-ce que je l'ai connue?...

--Ecoute donc! cette jeune fille qui est ici avec toi, ce n'est pas la
fille de ton mari, hein?

Madame D'Aucheron fut un peu surprise de cette question brutale. Elle
crut cependant que l'indien ne voulait pas dire ce qu'il disait.... Il
n'était pas familier avec la langue française. Elle répondit:

--Ni la fille de mon mari ni la mienne....

--Oh! elle doit être la tienne, affirma le sauvage.

--Vous oubliez que vous êtes chez une femme respectable et que vous
n'avez pas le droit de la questionner, fit madame D'Aucheron avec
dignité.

--L'Indien, va! ne connaît pas beaucoup les usages du monde.

--Eh bien! apprenez que vous faites là un vilain métier.

--L'indien peut bien te demander, il me semble, si ta fille est la
fille de ton mari.

--C'est de l'insolence!

Elle se leva; Sougraine aussi. Il s'approcha d'elle.

--Voyons! dit-il, la jeune fille qui suivit Sougraine avouait qu'elle
serait mère, hein?

--Vos paroles sont inconvenantes; retirez-vous.

--Elle s'est séparée de l'Abénaqui aux Montagnes Rocheuses? continua
Sougraine.

--Demandez à ceux qui le savent.... Sortez, vous dis-je.

--Elle est revenue, le sioux l'a dit, et son enfant doit être quelque
part, hein?

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Si cela ne te fait rien, cela fait quelque chose à l'indien.

Et de la main il se touchait la poitrine afin qu'elle comprît bien qu'il
s'agissait de lui même.

--A vous? balbutia-t-elle.

--Ah! oui... à moi.

Il tendit la main comme pour l'arrêter, car elle se retirait.

--Ne me touchez pas! dit-elle.

Elle tremblait. Elle pressentait un coup de foudre et n'osait plus
parler. Elle sentait que chaque mot hâtait un fatal dénoûment.

--Je suis fatiguée, reprit-elle; je vous laisse.

--Attends donc, répliqua l'indien, on va parler de Sougraine.

Un frisson parcourut tout le corps de la jolie femme.

--De grâce, laissez-moi; vous reviendrez.

--Tu l'as connu?

Elle le regarda fixement pendant une seconde et devint blanche comme le
marbre.

--Regarde bien, va! continua Sougraine, et dis si tu ne reconnais plus
sous la vieillesse ridée de l'indien, la jeunesse de l'homme que tu as
aimé l'autrefois?...

Madame D'Aucheron jeta un cri et tombant à genoux les mains jointes....

--Pour l'amour de Dieu, supplia-t-elle, Sougraine, ne me perdez point!
ne trahissez point la femme qui fut coupable pour vous plaire! Oh!
pitié! pitié!...

Sougraine la regardait d'un oeil curieux et un sourire méchant plissait
le coin de sa bouche.

--Ne dites rien, mon bon Sougraine, je vous en conjure, ne dites rien à
personne. On ne sait pas qui je suis, voyez-vous. J'ai changé mon nom
autrefois.... Mon mari ignore tout. S'il allait savoir! Oh! de grâce!
soyez bon, Sougraine, et souvenez-vous de notre amour passé....
Montrez-vous généreux; vous aurez votre récompense, oui vous l'aurez
grande, je vous le promets.

--On va faire des conditions, répondit l'indien, avec un flegme
désolant.

--Quelles conditions voulez-vous faire? Parlez! parlez vite, je serai
généreuse. Vous verrez que je serai généreuse.

--Sougraine est pauvre et tu es riche, toi....

--Je ne suis pas aussi riche qu'on le dit; non je ne suis pas riche,
mais je te donnerai de l'argent, Sougraine; oui je t'en donnerai, et tu
vivras sans travailler le reste de tes jours; mais tu t'en iras,
n'est-ce pas? tu iras loin, vivre tranquille... vivre heureux..... Ici,
tu ne serais pas à l'abri toi-même. Tu sais, la justice veille toujours.

--Oh! oui, on le sait, mais on veille aussi. Sougraine n'est pas
coupable après tout. Et puis, il n'a rien à perdre... qu'une vie de
peines et de misères.

--Combien faut-il que je vous donne pour que vous partiez?

--Oh! l'on n'est pas prêt à partir. En attendant, il lui faudrait bien
cent dollars.

--Cent dollars! c'est beaucoup.... comment les trouverai-je, moi?... Je
vendrai des bijoux, s'il le faut.... Vous les aurez, mais, partez, allez
loin.

--Partir? aller loin? Ecoute, il faut que ta fille... qui est peut-être
la fille de l'indien....

Madame D'Aucheron fit un geste solennel.

--Il faut qu'elle épouse le ministre, tu sais. L'indien a promis
cela,... et, tu comprends, il y tient; cela peut le sauver, et toi
aussi.

--Je le désire de tout mon coeur, répondit madame D'Aucheron... mais
elle aime un jeune médecin et ne veut entendre parler de nul autre.

--A toi de lui faire comprendre cela, écoute! sinon....

Il sortit, emportant un bon à compte sur les premiers cent dollars, et
tout fier du succès de ses démarches.



                                     VI


Léontine à son retour à la maison, trouva sa mère tout en pleurs.

--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère? demanda-t-elle, il n'y a
pas longtemps je t'ai laissée tout à fait joyeuse.

--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à ton sujet que je pleure.

--A mon sujet?

--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va me faire mourir de
chagrin....

--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous cherchez?

--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur Le Pêcheur.... et quelle
belle position tu occuperais dans la société!

--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances intimes de la
famille ont plus de charmes à mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines.

--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se fasse, oui, il le
faut.....

--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme.

--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On se marie pour s'établir,
pour avoir une position... C'est ton bonheur que je veux; tu le verras
plus tard.

--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur espère le trouver.

--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice de ta volonté et
le bon Dieu te bénira; oui, mon enfant, il te bénira.

En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait de ses bras le cou de sa
fille et déposait un baiser sur son front pur.

--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien récompensée de ton
dévouement, va! tu sais: Père et mère tu honoreras afin de vivre
longuement....

Léontine se sentait envahir par une poignante amertume. Les rêves d'or
qu'elle venait de faire avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en
aller comme la fumée sous le souffle de la tempête. Elle n'osait croire
que l'ambition seule pût donner à sa mère une pareille ténacité. Elle
devinait un mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas des
âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas un enfant de malheur
pensait-elle? N'est-il pas de mon devoir de tout sacrifier, amour, joie,
espérances, félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont comblée de biens
depuis mon enfance?.... Pauvre Rodolphe!....

Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se renferma dans sa chambre.
Elle se jeta à genoux. Les mains jointes, les yeux levés vers le petit
crucifix d'ivoire qui surmontait la tête de son lit blanc, elle
implorait celui qui s'est sacrifiée pour sauver le monde. Pauvre enfant,
comme elle souffrait! comme elle priait!

Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement de sa fille.

--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est bon signe. Elle aura du
chagrin, versera des larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera,
les larmes se dessécheront, et elle sera madame Le Pêcheur.

Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête remplie de projets
insensés. Il achetait une magnifique maison, des chevaux, des voitures.
Il aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui ne sont pas plus que
lui. Il fallait éblouir les gens, faire parler de soi. On paierait avec
les _jobs_ du gouvernement. Quand on a pour gendre un ministre, on peut
bien avoir sa part de la curée. Il souriait en songeant à l'étonnement
des naïfs qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient pas su
faire leur chemin..... Vilbertin fournirait l'argent. Ce diable de
notaire, il en avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau,
il entrerait dans la société. Il le savait et comptait là-dessus. Il
n'avait pas une fille à jeter en pâture à une des sommités du monde
politique, lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait des
pièces d'or et cela valait autant.

Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse que son mari,
approuva en tous points les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à
ses yeux, et se chargea de choisir un ameublement digne de la nouvelle
demeure.

Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais le revers de la
médaille, et, quand ils achètent, ils n'ont pas l'air de se douter
qu'il faudra payer. Ils ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par
une pensée triste.



                                     VII


A l'heure du souper, comme on se mettait à table, le professeur
Duplessis arriva avec six pauvres, des vieillards. Il entra malgré la
servante qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse.

--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me pardonner si je me
trouve en retard. _Au reste, les premiers à la table sont les derniers à
l'ouvrage._

Quand il était avec ses protégés il devenait hardi, presque gouailleur.
Il puisait de l'audace dans le bien qu'il faisait.

Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près par son mari. Elle était
de bonne humeur à la perspective de la belle maison, des chevaux et des
voitures qu'on allait acheter.

--Ce ne sont pas des convives brillants comme ceux de l'autre soir, que
vous m'amenez-là, dit-elle en minaudant, mais enfin....

--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait, repartit le père
Duplessis.

--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, continua madame
D'Aucheron.

--Vous avez raison, madame, nous en sommes loin, trop loin.... c'est à
vous, les riches, à nous aider à y revenir.... _C'est songer à soi que
de secourir les malheureux._

Elle fit passer les pauvres dans la cuisine.

--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table, murmura le professeur.

Il fut entendu.

D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il était tout ragaillardi ce
soir-là. Il approuva vivement:

--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis. C'est superbe. Attrape,
femme païenne!

Madame D'Aucheron répondit, en faisant une moue significative:

--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents....

Elle acheva par un geste non moins significatif.

--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père Duplessis.

--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous que je vais les recevoir à
ma table. Je n'ai pas déjà trop d'appétit....

--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je vous le jure, surtout,
la vieille Marie. Une vieille qui ne fait point ses trois repas tous les
jours.

--Je crois que Léontine m'a parlé de cette vieille femme. Elle vit
seule?

--Toute seule dans une petite chambre mal éclairée, mal aérée, mal
chauffée.... La pauvre vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup
souffert.

--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! il y en a tant qui
souffrent encore!

--C'est vrai, mais celle-là plus que bien d'autres, parce qu'elle a
souffert dans ses affections les plus pures: dans son mari, dans ses
enfants!... Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses enfants,
c'est cruel, allez!....

Madame D'Aucheron, qui voulait changer le sujet de la conversation,
pensa à Léontine.

--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être qu'elle sera contente de
voir sa vieille protégée...

Et elle courut à la chambre de la jeune fille. La porte était fermée.

--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous a amené des convives:
six pauvres. Si tu aimes à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres,
tu sais, ce sont les amis du bon Dieu....

A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher de sourire à travers
ses larmes. Lorsqu'elles tombent de certaines lèvres les paroles les
plus sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle D'Aucheron
baigna dans l'eau froide son front pâle et ses yeux rougis afin de
dissimuler mieux les chagrins dont elle était accablée, puis elle
descendit à la salle à manger où se trouvaient ses parents et
l'excellent instituteur.

--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, d'un air surpris.

Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame D'Aucheron se hâta
de répondre:

--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend soin. Ils sont bien
servis.

Léontine descendit à la cuisine et prit la place de Catherine.

--C'est moi qui suis la servante des pauvres, dit-elle, laissez-moi
faire.

Jamais ces déshérités de la terre ne firent un aussi bon dîner. Ils
riaient, pleuraient, chantaient tour à tour ou à la fois, comme dans une
orgie. L'orgie de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils eurent
fini leur agape, Léontine les fit monter au salon, se mit au piano et
trouva, pour les réjouir, des harmonies d'une suavité toute nouvelle,
des chants d'une incomparable douceur. Elle était inspirée par sa
profonde douleur et sa foi naïve. Les six pauvres qui l'entendaient
croyaient voir la porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies
célestes se précipiter vers eux.

Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron vinrent aussi dans le salon
pour être témoins des émotions de ces gens misérables à qui les délices
de la terre étaient refusées.

Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup.

--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle en branlant la
tête, non jamais! que c'est donc beau, le ciel, puisque c'est encore
plus beau que cela!

Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron qui pensa:

--Je l'ai entendue quelque part.

Elle cherchait dans ses souvenirs.

--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, venez, mère Marie. Je
chanterai pour vous et pour vous je jouerai les plus belles symphonies.

--Si madame me le permet, repartit la vieille, de sa voix cassée, en
regardant madame D'Aucheron, je reviendrai bien sûr; mais pas souvent
peut-être, ni longtemps, car mes pieds achèvent leur course. Je me vois
aller vite à la tombe. C'est aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime
et je suis un fardeau pour ceux qui m'entourent.

--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement Léontine, vous avez de
bons amis.

--Je veux dire que je n'ai plus de famille.

--Vous avez la famille des âmes charitables, observa Duplessis, c'est la
meilleure. Elle ne vous abandonnera point. _Les puits dont on tire
souvent de l'eau sont rarement à sec._

Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle aurait bien voulu dire
quelque chose. Elle sentait qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus
longtemps le silence. Il faut au moins, quand on a des malheureux devant
soi, ne pas leur refuser un mot de consolation.

--Je suis contente que ma fille vous ait prise sous sa protection, la
mère, et je suis sûre qu'elle ne vous laissera manquer de rien. Je lui
recommande chaque jour de bien s'informer de l'état de votre santé, de
vous porter ces petites douceurs qui font tant de bien aux vieillards,
et si elle vous oublie jamais, ce ne sera point ma faute.

Duplessis la regardait en souriant. Il savait bien qu'elle se vantait.

--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix connue, chère Dame!

--Moi? fit madame D'Aucheron.

--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion est complète..... Il me
semble entendre la voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la
malheureuse, je l'aimais bien pourtant.....

Et la vieille femme fondit en larmes.

--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence des âmes
égoïstes, elle est morte?....

--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute jeune encore elle a été
enlevée par un sauvage... Je n'en ai plus entendu parler.

Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle faisait cependant un
effort surhumain pour ne pas se trahir.

--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui revient. Puis il
continua:

--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges?

--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit la vieille femme.

--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il, et d'après ce que
nous a raconté un sauvage de l'ouest, votre fille se serait séparée de
son ravisseur, aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici avec des
voyageurs canadiens.

--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. Elle aurait dû savoir
que le coeur d'une mère pardonne toujours; elle aurait dû venir se jeter
dans mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!...

Elle se mit à sangloter de nouveau.

--Chante donc, Léontine, ordonna madame D'Aucheron, pour se donner une
contenance. La jeune fille répéta plusieurs romances dont les paroles
s'adressaient à Rodolphe absent. Puis, pour ne pas abuser de l'extrême
bonté des D'Aucheron, le père Duplessis ramena ses pauvres à leurs
tristes réduits.

Alors madame D'Aucheron dit à sa fille:

--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne pas ici. A son âge,
vois-tu, les émotions sont dangereuses. Tu lui porteras des secours à
domicile. Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les pauvres
qu'à les faire venir chez soi.

Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là.



                                    VIII


Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur Le Pêcheur vint
présenter ses hommages à madame et à mademoiselle D'Aucheron. Il était
lustré, brossé, pimpant, jaseur. Il était confiant dans son étoile et
croyait au pouvoir du sauvage.

Léontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser tout à fait. Il
en augura bien. Elle devait agir ainsi. C'était de bonne guerre que ne
pas se livrer à la première sommation. La mélancolie répandue sur sa
brune figure lui donnait un charme inaccoutumé. Il l'aimait mieux comme
cela, avec une teinte de tristesse. C'était moins vulgaire. Il osa même
faire allusion à l'époque du mariage. Elle pencha la tête comme une
victime qui se résigne. Il aimait cela, la résignation chez une femme,
et trouvait que c'était une belle vertu.

Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant, et monsieur D'Aucheron lui
avait appris la grande nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une
voiture d'été, d'une voiture d'hiver, de deux chevaux.

--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de l'oeil, c'est pour ma
fille.

A son retour, il trouva Sougraine à sa porte, parmi les solliciteurs qui
font pied de grue. Il le reçut assez mal, car il pensait n'avoir plus
besoin de lui. Il s'était évidemment fait un travail dans l'esprit,
sinon dans le coeur de sa future. Maintenant que l'onde avait pris son
cours elle irait d'elle même et le sillon se creuserait davantage chaque
jour. Il en était quitte à bon marché.

Sougraine insista et ses raisons n'étaient pas sans valeur.

--On peut défaire ce qu'on a fait, disait-il. Sois généreux envers ceux
qui te font du bien. La reconnaissance est une belle chose, mais la
vengeance est une plus belle chose encore.

Le ministre souriait.

--On verra, répétait-il, on verra. Tu demandes trop, tu n'es pas
raisonnable. Tu reviendras quand je serai marié.

Il ouvrit la porte.

--Le mariage n'est pas fait, va! répondit Sougraine, en sortant.

--J'ai peut-être tort de le froisser, pensa le ministre. Il eut mieux
valu attendre un peu.... Bah! qu'il aille au diable!



                                     IX


Avant de venir à Québec la Longue chevelure avait parcouru plusieurs des
villages échelonnés sur les bords du grand fleuve, demandant partout sa
fille tant regrettée. Il avait visité le canton iroquois du Saut St.
Louis, les indiens d'Oka, sur le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis
de la rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit ces agréables
rumeurs qui font naître l'espérance et soutiennent le courage. Il se
rendit à Notre-Dame-des-Anges, sur la rivière Batiscan. Les gens de
l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement d'Elmire Audet. Le père
de la jeune fille était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient
dans les fabriques américaines, et la mère, vieille et souffrante,
s'était réfugiée l'on ne savait où. Quelques Abénaquis de la rivière
Bécancour lui apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait des
parents parmi eux. Il avait même laissé deux enfants, deux petits
garçons, chez un de ses beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort
jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur, comme on dit à la
campagne. Mais l'on ne savait plus où il demeurait. Quant à la jeune
fugitive, personne n'avait eu connaissance de son retour. Il était, en
différent temps, arrivé des voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de
la Californie, mais on ne savait plus guère où les retrouver.

La Longue chevelure suivit ces indiens à la rivière Bécancour.

Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient à se réunir pour
de nouveau vivre en tribu, comme par le passé. Ils désignèrent le chef
Metsalabanlé, Thomas et plusieurs autres des plus considérables pour
solliciter, auprès du gouvernement, l'autorisation de se réorganiser et
d'aller demeurer sur des réserves. La Longue chevelure s'achemina vers
Québec en leur compagnie. Il voulait se rendre jusqu'aux rives du Golfe
St. Laurent. Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne des
Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis se diriger vers le sud,
fuyant les neiges du Canada, pour retourner enfin sous les climats plus
doux des Etats Américains.

Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la Providence, cette force
mystérieuse qui nous pousse à notre insu, par une voie étrange, vers un
but que nous n'apercevons point.

Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un lui aussi.

Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé dans son coeur. Les
folles passions d'autrefois, devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas
étouffé pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude
paternelle. Pendant qu'il errait dans les montagnes de la Californie, se
faisant tour à tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait dans
les villes, au milieu des flots d'aventuriers apportés, comme des
épaves, de tous les coins du monde, flânant au soleil ou dormant à
l'ombre, vidant la choppe de bière dans les tavernes du sous sol, ou
grugeant des bananes sous l'auvent des marchandes de fruits; pendant
qu'il parcourait, demandant son pain au travail de la ferme, les vastes
champs couverts de maïs d'or et les prairies vertes comme des mers
profondes, il songeait au pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à
tout ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le bonheur, et il
se trouvait bien malheureux. Des larmes mouillaient ses paupières. Ses
enfants surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait se les
rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils apparaissaient devant lui
dans la fraîcheur de leur enfance, comme aux jours de jadis. Il les
voyait babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre leur voix
dans le murmure des ruisseaux, dans le gazouillement des feuillages. Il
voyait encore étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine.

Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils s'en souvenir? Le
croyaient-ils coupable ou savaient-ils son innocence? Ils avaient
peut-être oublié son nom.... Oublier le nom de son père!.... Ah! comme
il eût donné cher pour les voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme
ils devaient être changés! Ils étaient devenus des hommes. Oui, ses
petits enfants qu'il laissa un jour, pour se sauver avec sa honte et son
déshonneur, ils sont des hommes aujourd'hui.... Et que font-ils dans le
monde où il les abandonna?... Ceux qui en ont pris soin les ont ils
protégés fidèlement? Vivent-ils pauvres, découragés, misérables, ou
bien, dominant la fortune par leur énergie, se sont-ils fait une bonne
place au soleil?... Pauvres enfants!

Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil on peut bien retourner
dans la patrie. La vengeance doit être satisfaite et l'expiation assez
grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le cadavre de sa
femme.... Et, si on l'a retrouvé, il n'a peut-être pas été reconnu....
Qui peut l'accuser après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa femme?....
Il a été bon, trop bon, peut-être, et c'est ce qui l'a perdu. Il ne
fallait pas retourner à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas
accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait pas tuée. Ils ne
savaient pas, eux, ce qu'il allait faire tout seul, la nuit, sur la rive
où était restée leur mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise
d'oublier sa corde au cou de la malheureuse....

Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement séparé, qu'était-elle
devenue?... Elle serait aujourd'hui sa femme légitime, et des rayons de
félicité tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir obéi à
cet impérieux étranger et de s'être séparé d'elle. Elle était la femme
d'un autre aujourd'hui sans doute, et elle repoussait, comme une vision
infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un jour trop aimé... O
châtiment! l'amour qui se change en haine.

Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit de Sougraine et ne lui
laissaient guère de repos. Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses
premières résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et démolit le
mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut enfin de revenir chez les
siens et de soulever le voile qui lui cachait tant de secrets.

Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme dans les rues étroites de
la ville, recueillant toutes les rumeurs qui passaient dans l'air,
interrogeant rarement et discrètement. Il n'avait pas osé se rendre
directement à Bécancour, crainte de quelque mésaventure. Metsalabanlé
était peut-être encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet
endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable lui faisait peur. Il
fallait s'assurer auparavant des dispositions des frères indiens.

Il rencontra les délégués de la tribu et put se joindre à eux sans
éveiller de soupçons. Il se fit appeler la Langue muette.



                                     X


Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la Longue chevelure apprit pour
la première fois, les noms et la demeure de quelques uns des voyageurs
qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain, un habitant d'une
paroisse éloignée l'emmena chez lui. Son voisin avait fait autrefois le
voyage de la Californie. Il savait peut-être quelque chose. Vain espoir.
Ce voyageur avait traversé les Montagnes Rocheuses deux ans après Houde
et Pérusse. Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait travaillé avec
eux dans les mines. Leroyer revint à Québec. Il lui semblait, malgré
tout, qu'un horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait devant
ses yeux. Une confiance inaccoutumée remplissait son âme et il éprouvait
d'étranges enivrements. Il lui tardait maintenait de voir madame Villor.
S'il avait su, il n'aurait pas fait ce voyage inutile,... Peut-être
aurait-il trouvé sa fille aujourd'hui....

Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant à sa cravate, car il
était cravaté comme un bourgeois, passa dans ses doigts des anneaux où
scintillaient les plus belles pierres, s'enveloppa dans une large
écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa des mocassins de caribou,
comme un coureur des bois, mais des mocassins garnis de vraies perles,
enfonça sur sa tête un _casque_ de loutre et se rendit chez Rodolphe, le
jeune docteur. Il voulait s'en faire accompagner.

Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond.

Le professeur à l'école normale, qui ne perdait pas une occasion de
faire le bien et ne souffrait pas une minute de retard dans l'exécution
d'un projet, venait d'apprendre qu'on demandait un médecin en cet
endroit. Saint Raymond, une belle, grande et riche paroisse, comme vous
savez. Il courut chez madame Villor, qui dépêcha sa fille à Rodolphe. Il
fallait faire diligence, les bonnes paroisses sont rares. Une heure
après le jeune médecin était en route. Saint Raymond était bien plus
avantageux que Notre-Dame-des-Anges.

La Longue chevelure pensa qu'il devait aller présenter ses hommages à
madame D'Aucheron, il verrait madame Villor en revenant. Ce serait
mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici.

Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron, assis tous
trois dans le salon, en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans
une conversation fort animée.

Il s'agissait encore du mariage de Léontine.

--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la famille, mais quand je
parle je veux être écouté; je dois l'être. Il faut que ce mariage ait
lieu prochainement. Il y va de mon honneur: j'ai engagé ma parole; il y
va de ma fortune politique: l'honorable monsieur Le Pêcheur me promet
une place de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà
conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque du peuple. C'est la
couronne qui nous choisit et non pas une foule ignorante et préjugée....
Le titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive... jusqu'à la mort,
je veux dire. Je deviendrai ministre. Oui Le Pêcheur me l'a dit et je
le crois. Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme qui se connaît
apprend aux autres à le connaître.... Ton mari ministre, ton père
ministre, ma Léontine, est-ce assez de chance comme cela?

--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame D'Aucheron, pourquoi
serais-tu récalcitrante? ne nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce
que tu as?

--Exploitez-vous une industrie? demanda la jeune victime, tout-à-coup
blessée, suis-je donc un objet de commerce?

--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif.

--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la révolte dans une âme que je
me suis efforcée de rendre angélique.

--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier le respect que je vous
dois.

Elle se mit à regarder jouer les flammes légères du foyer qui
s'élançaient en flèches ardentes vers la cheminée; son âme aussi, dans
ses brûlantes aspirations, s'élançait vers un avenir encore rempli de
ténèbres.

Ce fut en ce moment que la Longue chevelure se présenta. Il s'aperçut
qu'il arrivait un peu trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du
mécontentement sur les figures, de la gêne dans les manières.

--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit monsieur D'Aucheron.

--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux.

Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron, priant le visiteur
d'être indulgent, lui dit qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle
était en retard déjà.

Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence de Léontine.

Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros notaire; avec personne. Au
reste, il était le plus intime ami de la maison. Il amena la causerie
sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron.

La présence du sioux ne comptait point à ses yeux....

--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur D'Aucheron.

--Un mariage heureux, ajouta sa femme.

L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait pas osé se mêler à
cette conversation.

--Elle fait bien quelques petites résistances, observa madame
D'Aucheron, mais elle a trop de bon sens et elle nous aime trop pour ne
pas consentir à cette splendide union.

--Ce serait un grand malheur pour moi que la rupture de ce projet,
reprit le chef de la maison, en regardant La Longue chevelure.

--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua alors le siou, il y
a des mariages de convenance que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos
forêts. Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, une position,
nous nous marions pour avoir la personne que nous aimons. Vous avez
souvent des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il faut que le
coeur aime et nulle puissance au monde ne peut l'empêcher de rechercher
l'objet qu'il a choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le
possédera malgré le mariage.

--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit en riant l'homme
d'affaire, et vous placez encore l'amour parmi les choses sérieuses. Il
y a longtemps que la civilisation l'a mis à sa place. C'est l'égoïsme
qui prime tout, mais un égoïsme revu et corrigé: le soin de son
bien-être. Vous comprenez? Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce
mot. C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour! c'est un
passe-temps, une distraction, quelquefois une malice. C'est moi qui ai
trouvé ce mot-là aussi. Il a son application.

--Mademoiselle votre fille ne me semble pas partager votre manière de
voir, fit l'indien, qui se leva pour prendre congé.

--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la jeunesse donne encore dans
les vieilles idées, laissez-la vieillir, elle acceptera bien les
nouvelles.

Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les dispositions de son ami.
Il se mit à parler affaires. L'achat de la maison de la Grande allée
était chose faite. On ne le regrettait point. On paierait cela comme le
reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs ont des veines de chance;
on l'attendait avec assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a
comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir leur folie.



                                     XI


Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta chez madame Villor.
Mademoiselle D'Aucheron venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre
à la main et paraissait toute troublée. La Longue chevelure exposa le
motif de sa visite. Il était tellement ému que sa voix tremblait comme
celle d'un vieillard.

Léontine et Ida disaient:

--S'il pouvait retrouver son enfant!

A la grande surprise des jeunes filles, madame Villor balbutia, parut
chercher des paroles, s'efforcer de se souvenir. Elle portait la main à
son front. Ida pensait:

--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme de coutume.

La Longue chevelure semblait découragé.

--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens de recevoir, petite mère?
demanda mademoiselle Ida.

--Je ne sais pas, fit madame Villor, agitée par une émotion étrange.

--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune fille.

--Rodolphe!... exclama Léontine, qui ne pensait qu'à son ami....
Serait-ce un malheur?

Et elle devint toute livide.

Madame Villor fit signe que non.

--Tu nous caches un secret... j'ai peur... montre cette lettre, mère.
Voyons, il faut tout savoir, continua Ida.

Elle prit la lettre d'une main fiévreuse et lut vivement à haute voix.

"Malheur à vous! malheur à votre fille! malheur à Rodolphe! si jamais
vous dites un mot à qui que ce soit, vous entendez bien? à qui que ce
soit, au sujet de la petite fille sauvage amenée des Montagnes
Rocheuses, par votre frère, il y a vingt-trois ans. On prouvera que vous
avez eu votre part de l'argent...."

La figure d'Ida qui s'était colorée tout à l'heure, sous les coups de
fouet du sang, devint d'une pâleur extrême à la lecture de cette
dernière ligne. Ida l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder
d'avance. Elle était blessée au coeur. L'oeil de madame Villor
étincelait.

--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement, ma part de
l'argent.... Mensonge! horreur!

Les deux jeunes filles se levèrent spontanément tout heureuses de cette
énergique protestation. Elles savaient bien que Madame Villor était une
femme d'une grande probité, et il leur était pénible de voir sa vertu
subir les morsures de la calomnie. Mais si madame Villor n'avait rien à
craindre de cette lâche accusation, elle pouvait bien parler. C'est ce
qui vint à leur pensée. La pauvre femme comprit cela aussi.

--La jeune enfant, commença-t-elle, je l'ai... elle a....

Sa langue tout à coup embarrassée balbutia des mots incohérents.

--Qu'avez-vous donc, mère, s'écria la jeune Ida, qu'avez-vous donc?

Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait pu soutenir le choc
des émotions. La surprise, la peur, le pressentiment d'une sourde
persécution, la pensée de voir des malheurs inconnus tomber sur sa fille
chérie, tous ces fantômes qui se précipitent, à certaines heures, dans
les imaginations vives et bouleversent les tempéraments faibles,
l'avaient brisée de même que l'orage brise une plante délicate, et elle
gisait là comme dans une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en
pleurs crièrent au secours. Les voisins accoururent. On appela le prêtre
et le médecin.

La Longue chevelure sortit désolé. Y avait-il eu un drame sur le berceau
de sa fille comme sur la tombe de sa femme?



                                    XII


Le notaire Vilbertin, de retour à son étude, se livrait aux charmes de
la rêverie. L'exercice était nouveau pour lui. Il n'avait jamais songé
qu'à grossir son trésor, à bien arrondir sa fortune, et cela tenait de
la prose plutôt que de la poésie. C'était un travail, non une
récréation. Aujourd'hui un nouveau rêve hantait son esprit. Il se
sentait dominer par une mystérieuse puissance, il y avait un
envahissement de tout son être par une passion étrange, et il eût voulu
s'endormir dans cet enivrement des sens. Il redoutait le réveil. L'image
de mademoiselle D'Aucheron passait et repassait sans cesse devant ses
yeux fermés. On voit mieux sa pensée quand on ferme les yeux. On dirait
qu'on regarde en dedans.

Il n'était pourtant pas sans inquiétude, le gros notaire, et plus il
devenait amoureux plus il avait peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses
désirs. Le ministre était un rival formidable. D'Aucheron le laissait
bien voir. Il était jeune, élégant, galant, sur la voie de la fortune,
arrivé aux honneurs. Rodolphe, l'autre rival, serait moins difficile à
supplanter. Il ne le redoutait guère, celui-là. Il comptait un peu sur
la chance et jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas tarder
longtemps à se mettre sur les rangs; il ne fallait pas non plus brusquer
une déclaration. N'importe le moyen, il l'aurait cette belle jeune
fille. Il sentait maintenant un vide énorme dans son existence. Il ne
s'était jamais vu seul comme cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la
traiterait avec bonté! Il aurait du plaisir à satisfaire ses caprices,
car elle en aurait des caprices; toutes les jeunes femmes en ont. Il ne
vieillirait plus! non, il aurait tant de soin de lui-même que les années
glisseraient, glisseraient sans laisser de traces sur son front.... Les
rides--il était quelque peu ridé--les rides s'effaceraient sous les
baisers de la jeunesse.

Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait des reflets pourpres
sur sa face ronde.

--O amour! amour! soupira-t-il.

Et sa main cherchait à comprimer les battements de son coeur.

Une voiture attelée de deux chevaux fringants s'arrêta devant sa porte
et une dame enveloppée de riches fourrures descendit aussitôt.

Les rêves couleur de rose du gros notaire s'envolèrent comme des oiseaux
qu'épouvante un coup de foudre, et des pensées plus pratiques arrivèrent
alors.

--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps, pensa-t-il. Il donne dans
le panneau comme un poisson dans le filet. La maison de la Grande
allée, 15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait 20,000; les
voitures, les chevaux, les harnais, une couple de mille encore, cela
fait bien 22,000 dollars. Et pour payer tout cela, il faut faite un
emprunt.

Il n'eut pas le temps de piétiner davantage sur l'amitié de son intime,
la visiteuse entrait.

--Comment vous portez-vous, depuis tantôt, mon cher notaire?

--A merveille, madame,... à merveille! En vérité, je vous le dis, on
rajeunit; ma parole, on rajeunit.

--Que vous êtes heureux, vous!

--Et comment, belle dame, vous n'allez pas vous plaindre des rigueurs du
temps, je l'espère. Vous êtes demeurée jeune, fraîche, aimable comme à
dix-huit ans.

--Vous êtes trop flatteur pour être vrai. Dans tous les cas si j'ai eu
du bonheur dans le passé, j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du
chagrin.

--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout à l'heure... vite,
contez-moi çà. Vous savez, le notaire c'est comme le confesseur.

--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin d'un peu d'argent. Il me
faudrait cent piastres et je ne voudrais pas les demander à mon mari.
C'est une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait garder la chose
secrète, bien secrète. Je vous rendrai moi-même cette somme avant
longtemps...

--Eh! juste ciel! chère madame, voilà pourquoi vous n'êtes pas heureuse,
vous, parce qu'il vous faut cent dollars?

--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas un secret, du reste, et mon
mari vous en a parlé il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de
Léontine. Elle est d'un entêtement ridicule. Elle s'obstine à repousser
l'honorable M. Le Pêcheur. C'est vraiment décourageant. Il faudra bien
qu'elle cède cependant. Je l'ai dans la tête, son père aussi. Elle s'est
éprise de ce petit docteur. Heureusement qu'il va s'établir à la
campagne, loin d'ici. Ils ne se verront pas souvent et finiront par
s'oublier.

--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est aussi ce que j'espère.
Et ce mariage avec le ministre se ferait bientôt?

--Le plus tôt possible.

--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serré. Madame, ajouta-t-il
tout haut, ma bourse est à votre disposition. Je ferai, pour vous être
agréable, tout ce qu'il est possible à un galant homme de faire, et je
serai discret par dessus le marché! mais si un jour j'ai besoin de vous,
vous m'aiderez, n'est-ce pas?

--Comptez sur moi, monsieur le notaire.

Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume.

--Savez-vous que madame Villor est bien mal, reprit-elle.

--Non? comment cela?

--Après la lecture d'une lettre, paraît-il, elle s'est évanouie, puis
elle a été frappée de paralysie. Elle ne peut plus parler.

--Et que disait cette lettre?

--Cette lettre? je ne le sais pas.

--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son loyer... c'est peut-être la
joie....

Madame D'Aucheron retourna chez elle dans son magnifique sleigh attelé
de deux chevaux. Le cocher, un énorme bonnet de peau de loup sur le
chef, un paletot à trois collets sur le dos, conduisait fièrement
l'attelage. Il semblait né cocher, car il y en a qui naissent pour
conduire comme d'autres pour être conduits. Secret du destin.



                                    XIII


La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron et cela pouvait
éveiller la curiosité. La curiosité éveille le soupçon, et le soupçon
est le plus obstiné comme le plus sournois de tous les dénicheurs de
choses louches. Il ne désirait qu'une chose: aller vivre et mourir
tranquille, à l'abri de toute crainte, en quelqu'endroit éloigné. Pour
arriver à ce terme heureux de sa destinée il avait besoin d'argent, et
son ancienne amie lui en donnait à pleines mains. Il le fallait bien.
Elle était à sa merci. Il n'avait qu'à dire un mot et tout était fini
pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune, amour, tout! Pauvre
femme! elle payait cher ses faiblesses de jadis. Elle eût voulu le
charger d'or, ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses,
pourvu qu'il s'éloignât, pourvu qu'il disparût à jamais.... Ses nuits se
passaient dans d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se
distraire un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour faire admirer
ses belles toilettes, et le bruit, les plaisirs l'étourdissaient un peu.
Elle oubliait. La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les cris de
sa conscience devenaient terribles. Il lui semblait que tout le monde
pouvait les entendre. Mille pensées lugubres l'absorbaient. Ses amies se
raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous l'histoire de la
D'Aucheron? diraient-elles, et elles éclateraient de rire. Des sueurs
froides mouillaient son corps convulsivement agité. Son sommeil avait
quelque chose de plus pénible encore, car elle ne pouvait point chasser
les sombres visions qu'il lui apportait.

Elle remit à Sougraine les cent dollars qu'elle venait d'emprunter au
notaire.

--Voyons, dit-elle, sois généreux enfin, pars, ne me condamne pas à un
plus long supplice; j'en mourrai, bien sûr.

--Ecoute, tu ne veux pas dire à l'indien où est son enfant.... As-tu
peur qu'il l'enlève comme il t'a enlevée autrefois?... Si c'est Léontine
on la laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs.... Oh! va! on
l'aimera assez pour ne pas troubler son bonheur.... Avoir un enfant et
ne pas pouvoir lui dire: moi, je suis ton père... et ne pas pouvoir
mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit de lui demander
une petite place dans son coeur! tu comprends, c'est affreux cela...
Non, non, l'indien ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera
rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux garçons, tu sais? il
faut qu'on les retrouve eux aussi....

--Je vous l'ai déjà dit, Sougraine, je ne sais pas ce qu'est devenu
notre enfant. Je ne l'ai jamais vu... Nous avons pris à l'hospice des
soeurs de la charité la jeune fille que vous voyez avec nous.

--Eh bien! écoute, l'indien ne partira pas, excepté si tu lui donnes
encore de l'argent, beaucoup d'argent.

Le mal répugne d'abord à toute personne, quelque perverse qu'elle soit,
parce qu'il est de sa nature opposé à Dieu. L'âme est faite pour Dieu et
son premier mouvement doit être pour le bien. La lutte s'engage bientôt
à cause de notre liberté d'action. Nous succombons souvent parce que
nous écoutons nos sens, et c'est par eux que nous sommes vaincus. Les
considérations supérieures de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la
foule grossière, les ivresses de la chair.

L'on cherche naturellement à se débarrasser de l'ennemi qui nous
persécute. Madame D'Aucheron songeait à se défaire de Sougraine et se
mettait l'esprit à la torture pour trouver le moyen d'y arriver. Elle
n'aurait pas voulu commettre un crime, mais elle ne pouvait cependant
pas supporter toujours cet affreux état de chose.



                                    XIV


Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. Raymond. Sur la côte élevée
qui domine le village, au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup
d'oeil les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le bord de la
rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait au soleil et cent colonnes de
fumée montaient en ondoyant dans le ciel d'azur.

--Léontine aimera bien ce poétique endroit, pensa-t-il; comme nous
serons heureux ici!

Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige qui serpentait comme un
ruban d'argent à travers les montagnes bleues, et les grelots éveillés
tintèrent joyeusement dans la vaste solitude des Laurentides, comme des
chants d'oiseaux quand le printemps fleurit.

--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, il me rend véritablement
heureux. Je n'aurais pas songé à venir planter ma tente dans cette
ravissante oasis. Mon vieux Québec je ne te regretterai guère. Le rêve
de mon enfance va donc se réaliser: une retraite paisible sous les bois,
une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une femme adorée près de moi.

Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire comme ils auraient du
bonheur là-bas.... Et sa bonne tante et sa charmante cousine, il
pourrait sans doute leur trouver un petit coin dans son nouveau paradis.

Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre et fit arrêter la
voiture à la porte de madame Villor. Il monta. Sa cousine vint ouvrir.
Il l'embrassa, couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses.

--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne nouvelle, va, cousine, bonne
nouvelle.

--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle se mit à pleurer.

Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina.

--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? Dis, parle....

--Bien malade, mon cher Rodolphe.

Et elle le conduisit au lit de sa mère.

La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses à la vue de son neveu,
et des larmes remplirent ses grands yeux souffrants.

--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant la tête.

Ida n'osait parler.

--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que
je le sache.... Il est plus facile de guérir une maladie quand l'on en
connaît les causes.

Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, car c'était bien comme
un accident, cette maladie subite.

Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. D'où partait le coup? Qui
avait intérêt à cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y
avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute
en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de
son père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amenée de
la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait
parler! Il faudra bien qu'elle parle....

Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. Il commençait à
livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante.



                                     XV


Les D'Aucheron étaient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande
Allée; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice
en voyant la splendide demeure: _Quand on taille dans le cuir des autres
on peut faire large courroie._ L'Honorable monsieur Le Pêcheur ne manqua
pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait être sa
future propriété. D'Aucheron l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce
qui était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait
devenir sa femme.

--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, inutile de chercher à
fuir ma destinée, je serai malheureuse.

Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée absolument nécessaire.
S'il y en avait une il n'y aurait point de liberté, par conséquent point
de responsabilité; donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée que l'on
est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est poussé vers cette
destinée, mais on peut résister; on est sollicité, mais l'on discute les
motifs.

Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles,
mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait à la
pensée de causer une peine mortelle à des personnes dont l'affection
pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mère,
elle se sentait ébranlée dans ses résolutions et trouvait naturel le
sacrifice de sa personne.

Voici comment, presque tout à coup, elle en était venue à cet état
d'abnégation ou d'anéantissement moral.

Elle avait remarqué les visites fréquentes de la Langue muette et le
trouble que la présence de cet étranger jetait dans l'esprit de sa mère
adoptive. Sans chercher des mystères que sa naïve innocence ne
soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose
d'insolite dans cette obstination du sauvage à revenir sans cesse dans
une maison où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à scruter
ce secret, et elle serait demeurée indifférente à ce qui se passait
autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui
y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer un abîme où
pouvaient rouler, d'une minute à l'autre, les personnes qui lui tenaient
lieu de père et de mère.

De retour de sa promenade, se rendant à sa chambre, elle passa devant la
salle à manger dont la porte était fermée. Une voix suppliante frappa
son oreille. C'était la voix de sa mère.

--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en
pour ne plus jamais revenir....

Etonnée, elle s'arrêta instinctivement.

--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix
d'homme.

--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prêter.

--Je resterai.

--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre
ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!....

--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Léontine est la fille
de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?

--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...

Un flot de sang monta à la figure de Léontine. Elle crut qu'elle allait
mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains
crispées comme pour en arracher une pensée affreuse, puis elles se
traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prière,
c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs.

Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques
jours tintait comme un glas funèbre à ses oreilles!

Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort de ses amours et de ses
espérances!

Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien
ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mère.... ils devenaient
inséparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et
mêlent leurs orbes dans l'amour ou la haine....

Elle demeura longtemps au pied de la croix, dans un inexprimable
abattement et ne parut pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même,
remarqua peu son absence. Cependant elle était plus gaie que d'ordinaire
et elle s'applaudissait de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M.
D'Aucheron n'avait pas seul le monopole des idées heureuses. Pourquoi
n'avoir pas pensé à cela plus tôt? Que de persécutions et de soucis elle
se serait exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au lieu de se
faire son tyran! Il ne lui demanderait plus d'argent, maintenant, pour
garder l'horrible secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût
troubler la douce quiétude de son enfant.... Son enfant!

Léontine venait de prendre aux pieds du Christ l'héroïque résolution de
s'offrir en victime pour le salut de sa mère. Elle avait besoin du
secours de la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout,
c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans ses affections les plus
pures, déçu dans ses plus chères espérances, finirait peut-être par la
mépriser. Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et sacrés qui la
faisaient agir; il ne les saurait jamais. Elle en mourrait probablement.
On meurt de chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent le corps.
On dit: une maladie de langueur emporte cette jeune fille, cette jeune
femme; oui, mais cette langueur est née de quelque grande douleur.

Les personnes énergiques n'aiment point les atermoiements et vont droit
au but; l'incertitude les irrite; elles veulent des situations claires
et bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi, Léontine se rendit
immédiatement chez son amie, pour lui apprendre la pénible décision
qu'elle avait prise tout à coup et lui demander de la soutenir dans le
combat terrible qu'elle se livrait à elle même. Ce serait pour Ida un
triste devoir à remplir. L'amitié en a souvent. Elle était si bonne,
Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la pensée qu'on pouvait
vendre son amour ou le sacrifier à des motifs de vanités. Elle
soupçonnerait une raison, sans jamais deviner le terrible secret.

Ida fut péniblement affectée de la résolution de son amie. Elle en fut
presque choquée. Mais quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille
elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même.

Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade, arriva sur les
entrefaites. Il crut que les jeunes filles pleuraient à cause de la
maladie de madame Villor et s'efforça de les consoler en leur disant
qu'il y avait du mieux, un mieux sensible.

--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux là-bas, dans le nid que
nous allons construire, sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond
est une charmante paroisse. C'est en été qu'il fera bon d'y séjourner.
De la verdure à foison, des arbres superbes, deux rivières qui luttent
de limpidité et font au village une ceinture gracieuse, des côtes d'une
hauteur prodigieuse et d'où les yeux plongent en des horizons d'or et
d'azur!

Léontine, pâle, la douleur peinte sur la figure, le regardait à travers
ses larmes et ne disait rien.

--Rodolphe, dit Ida, c'est un rêve que tu fais là... ce n'est qu'un
rêve.

Léontine se cacha le visage dans ses deux mains et fit entendre un
sanglot.

--Un rêve que je fais? reprit Rodolphe, un rêve qui va se réaliser,
n'est-ce pas, Léontine?

Il avait peur de la réponse, malgré son air d'assurance.

Mademoiselle D'Aucheron branla la tête lentement à deux reprises et ne
répondit point. C'était une réponse que ce silence, une réponse
douloureuse que le jeune homme ne comprit que trop.

--Comment, vous trompez ainsi mes plus chères espérances, s'écria-t-il?
vous ne m'aimez donc plus?....

--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu m'en est témoin... et
pourtant il faut que nous nous oubliions....

--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se vantent de leur tendresse
infinie et de leur éternelle fidélité peuvent, dans l'espace d'un jour,
mentir à leurs serments, oublier leur amour, mais les hommes ne sont pas
ainsi, dit Rodolphe avec amertume.

--Rodolphe, je vous en supplie, fit Léontine, joignant les mains et
regardant son fiancé avec l'expression de la plus affreuse douleur, ne
me jugez pas, vous me jugeriez mal! ayez pitié de moi, je suis la plus
infortunée des femmes! ne me méprisez point, je ne suis point coupable!

--Alors expliquez votre conduite et faites-moi connaître au moins le
pouvoir occulte auquel vous obéissez.

--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le mien et je n'ai pas le
droit de le révéler.... Ce serait un crime. Dieu seul peut le dévoiler.
Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que cet homme prend la
place de Dieu, c'est le prêtre. Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon
coeur; il y verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les angoisses
qui me torturent. Il vous dira ensuite si je suis digne de mépris ou de
pitié.....

Rodolphe réfléchit un instant puis il reprit d'une voix grave et
brisée.....

--Léontine, ce que vous faites doit être bien, malgré le mal que j'en
ressens. Vous m'aimez et vous me sacrifiez à un devoir plus saint que
l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je serais indigne de vous si
je ne respectais point votre secret ou si je suspectais vos motifs.

--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir...... mourir bientôt......

Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe et sa cousine,
profondément attristés, cherchèrent longtemps, mais en vain, qu'elle
pouvait être la cause de cette détermination subite.

--O mes beaux rêves! ô mes doux espoirs! ô félicités divinement
entrevues!... adieu! adieu! dit à la fin le jeune docteur, et son front
resta longtemps appuyé sur sa main. Un souffle avait passé et l'édifice
de sa félicité n'était plus qu'une ruine.



                                     XVI


Madame D'Aucheron, certaine maintenant que son ancien amant ne la
trahirait point, se livrait à des accès de folle gaîté, riait, se
moquait de la peur qu'elle avait eue, s'apostrophait à cause de sa
sottise. Elle voulait se dédommager de ses angoisses. Elle s'attendait
si peu à ce retour de la fortune. Les bonheurs vont deux par deux comme
les malheurs. Quel allait être l'autre? Elle ne tarda pas à le savoir et
faillit, dans sa joie inopinée, gâter sa délicieuse quiétude par une
parole imprudente. Elle était dans son boudoir, voluptueusement enfoncée
dans une berceuse de velours, rappelant avec délice les amertumes
qu'elle avait bues, quand sa fille entra, se mit à genoux devant elle,
l'entoura de ses deux bras et, l'embrassant avec une fiévreuse ardeur,
lui dit:

--Mère, je n'apporte plus de résistance à tes volontés; je suis ton
enfant soumise.

Madame D'Aucheron était sa véritable mère, il fallait donc qu'elle fût
sa véritable fille. C'est ce qu'elle pensait. L'amour filial qui se
réveillait tout à coup au fond de son coeur la transformait et lui
donnait une grande force pour supporter les afflictions. On ne dit
jamais au calice: Passe loin de moi! quand, en le vidant jusqu'à la lie,
on peut arracher à la douleur le coeur d'une mère.

Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de savoir d'où venait un pareil
changement dans les dispositions de sa fille. Elle crut y voir le
travail de la vanité. Elle ne connaissait guère d'autre mobile aux
actions, la pauvre femme.

--Chère enfant, dit-elle, comme tu me fais plaisir!... comme ton père va
t'aimer! comme monsieur le ministre, ton futur mari, éprouvera de joie
et de reconnaissance! Tu seras une grande dame. La femme de l'honorable
monsieur Le Pêcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-là de leur
goût, mais cela sonne bien; surtout avec le titre d'honorable. Tu vas
faire des jalouses, ma petite, tu es bien heureuse. Et moi, quand je
dirai: ma fille, madame la _ministresse_... Il m'en passe des
frissons.... J'ai de l'orgueil, vois-tu. Une mère est toujours
orgueilleuse de ses enfants.... C'est comme si tu étais ma propre
file..... Je t'aime autant.....

Léontine, la tête appuyée sur sa mère, était navrée par l'émotion. Elle
se releva subitement, à cette dernière parole, et son regard interrogea
madame D'Aucheron qui ne comprit pas.

--Ma mère rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais dire à un homme:
prends moi pour ta femme, je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais!
La honte de ma naissance sera le châtiment de celui qui m'achète.....

Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, épancher son coeur dans le
sein de son directeur. Elle avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour
marcher dans cette voie douloureuse où elle venait d'entrer.
L'étonnement du prêtre fut grand; grande aussi fut son admiration pour
le dévouement sublime de l'enfant. Cependant il ne trouva pas qu'il y
avait lieu de se hâter d'accomplir le sacrifice. On pouvait temporiser.
Le danger ne semblait pas imminent. Que d'incidents pouvaient surgir et
modifier la situation. Puis il fallait toujours espérer en Dieu, même
contre toute espérance. C'est quand les hommes de bonne foi ont perdu
leur voie et se sont égarés dans des ténèbres les plus profondes, que la
Providence fait rayonner son étoile pour diriger leur pas.

Léontine revint consolée, fortifiée, et comme bercée par l'espérance
d'une mystérieuse protection.



                                   XVII


Les jours passaient.

Sougraine était content. S'il ne pouvait sans danger chercher ses deux
garçons il pouvait, au moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se
faire connaître à elle, car par sa position elle le protégerait.... Elle
allait se marier avec un homme puissant!... Quelle chance! Après tout,
son affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra dans un hôtel et but
un peu sec. Il fallait saluer la bonne fortune. Quand il sortit il
rencontra Leroyer.

--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la Langue muette a la joie
au coeur, et puis il a de l'argent.

Il montra un rouleau de billets de banque.

La Longue chevelure le regarda tout surpris.

--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette, lui dit-il....

--Riche et heureux!... On n'a pas dit le dernier mot.

La Langue muette, grisé par le vin, par la satisfaction d'avoir extorqué
une bonne poignée de dollars et le bonheur d'avoir retrouvé, dans une
position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais connu,
s'abandonnait aux délices du moment. De taciturne qu'il avait été il
devenait jovial, de méfiant il se faisait expansif. La Longue chevelure
suivait avec une certaine curiosité les phases de son ivresse. L'homme
qui boit perd tout contrôle sur lui-même et devient indiscret. Il ne
voit plus les choses telles qu'elles sont, mais transformées de mille
façons selon les caprices de son imagination ou l'humeur de son
caractère. Il se croit plus fort et plus roué que tous les hommes
ensemble et ne craint plus de les provoquer. Il se vante et ne souffre
pas qu'on le mette en parallèle avec d'autres. Ce qu'il fait, nul ne le
ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on aurait tort de le tenter. Il
trahit souvent ceux qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit
lui-même.

--Mon frère La Langue muette a peut-être assez bu, observa La Longue
chevelure.

--La Langue muette peut boire encore et garder toujours la prudence du
serpent, répondit Sougraine. Il n'a que des amis, et des amis puissants.

--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir les garder, répliqua La
Longue chevelure.

--L'amitié de la Langue muette est recherchée comme un trésor et sa
puissance est grande, répondit avec ostentation, l'Abénaqui.

Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue chevelure profita de
l'occasion.

--Ton influence et ton amitié sont bien payées si j'en juge par ce que
je vois, dit-il.

--La Langue muette n'a qu'à parler et l'or tombe dans ses mains comme
une pluie. La Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses mains la
destinée de plusieurs. Mais il ne parlera pas.

--La Langue muette n'était ni si riche, ni si puissant il y a quelques
jours, alors qu'il me demandait quelques misérables écus pour faire le
voyage de Québec à Bécancour.

--La Longue chevelure était bien pauvre la veille du jour où il trouva
des diamants bruts dans les Montagnes-Noires....

--Qui t'a dit cela? Langue muette.

--La Longue chevelure, lui-même, à Los Angeles.

Le sioux s'approcha de l'Abénaqui et le regarda fixement dans les yeux.

L'Abénaqui perdait contenance. Il s'apercevait tout à coup qu'il n'avait
pas eu la prudence du serpent.

--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine, mais tu n'as pas
acquis la sagesse. Je t'ai dit que tu buvais trop....

Sougraine fut un instant abasourdi.

--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine, qu'il ne le trahisse
point, supplia-t-il.

--La Longue chevelure n'est pas un traître!... mais d'où te vient tant
d'argent et tant de gaieté?...

--Sougraine a retrouvé un enfant.... Tu sais? l'enfant de la jeune
canadienne qui le suivit aux Montagnes Rocheuses.... C'est une fille.
Tu l'as vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche, elle va
épouser un ministre, monsieur Le Pêcheur.

--Que dis-tu là, Langue muette? Mademoiselle Léontine est ton enfant?...
Tu ne te moques pas de moi?... Mais comment sais-tu cela?...

--Voilà ce que la Langue muette aura la sagesse de taire.

Un éclair traversa l'esprit du siou; c'était un souvenir limpide de
certains incidents de la soirée de madame D'Aucheron.

--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais pour te revoir bientôt.

Il voulait avoir le coeur net de cette affaire mystérieuse, le beau
siou, et il se rendit chez madame D'Aucheron. Le Pêcheur prenait
justement congé des dames. Elles se tenaient debout près de la porte où
s'engouffrait un petit vent froid qui les faisait frissonner sous leur
châles de laine.

--Au revoir, ma charmante amie, disait-il à Léontine. A bientôt, pour ne
plus jamais vous quitter.

--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou. C'est la fille de Sougraine.
Eh bien! nous allons voir; c'est une partie à deux....

Il entra.

Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron qui, sous son regard
perçant, rougissait comme une jeune fille. Elle ne soupçonnait plus
aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable était passée. En
cherchant un peu on trouve toujours, sous l'empreinte de l'âge, quelques
traces de la jeunesse. Le voile épais que les années étendent sur nos
fronts devient transparent et nous apercevons tout à coup les traits que
nous avions oubliés.

La Longue chevelure se dit à part lui:

--C'est bien elle.

Il profita des paroles qu'il avait entendues en arrivant, pour amener la
conversation sur le mariage de mademoiselle Léontine, et, malgré les
protestations de madame D'Aucheron, il n'eut pas de peine à comprendre
le rôle de victime de la pauvre enfant. Son coeur n'était pas là. Elle
ne l'avait pas repris. Elle savait peut-être le triste secret de sa
mère, et s'offrait en expiation.



                                  XVIII


Léontine se rendit chez le vieil instituteur, afin de se faire
accompagner de l'excellente madame Duplessis, dans sa visite aux pauvres
du quartier.

--Savez-vous une chose, lui dit le bonhomme, ne vous mariez pas
maintenant, _bien qu'il faille manger le poisson frais et marier les
filles jeunes_. Attendez après les élections. On ne sait pas ce qui
arrivera. Il peut être battu ce ministre de contrebande, et s'il tombe
ça sera pour longtemps. Ces hommes-là n'ont pas deux chances en leur
vie. C'est déjà trop d'une. _Les gouvernements sont établis par Dieu,
mais les gouvernants appartiennent souvent au diable._ Vous me
pardonnerez ma franchise si je parle ainsi de celui dont vous porterez
peut-être le nom. Je sais que l'on vous offre en holocauste. Il va
éprouver une rude contestation. Quand il ne sera ni ministre, ni
député, il ne sera plus rien du tout, alors je ne crois pas qu'on
s'obstine à vous le faire épouser. _La mort des loups est le salut des
brebis._

Le Pêcheur, lui, voulait épouser le plus tôt possible en prévision d'un
échec. Avec une fortune on flotte toujours sur la mer politique....
D'Aucheron opinait aussi pour un mariage immédiat. Sa réputation d'homme
d'affaire était intacte, et sa fortune, énorme dans l'imagination de
tout le monde. Comment faire une alliance brillante quand les
prétendants, au lieu d'une dot princière, n'auraient à recueillir que
des titres inutiles et des comptes en souffrance?

Lorsque Léontine revint à la maison elle vit un rassemblement au coin de
la côte Ste Geneviève et de la rue D'Aiguillon. Elle fut un peu effrayée
parce que l'on y parlait fort. C'était un grand gaillard, à l'air
intelligent, qui s'escrimait de la langue et des poings. Il était
mécontent, indigné, furieux. On l'écoutait avec curiosité; plusieurs
même l'applaudissaient....

--Oui, disait-il, on m'a jeté sur le pavé avec ma famille, sous prétexte
d'économie, moi un vieux serviteur, un serviteur fidèle.... Que puis-je
faire maintenant pour donner du pain à mes enfants? Vais-je, à l'âge de
cinquante ans, apprendre un métier ou défricher une terre? Ah! l'on n'a
plus besoin de moi!... Monsieur Le Pêcheur peut se dispenser de mes
services. A nous deux, monsieur Le Pêcheur. Vous n'êtes pas encore élu.

--Savez-vous, demanda quelqu'un, l'heureux mortel qui vous remplace?

--Est-ce que je suis remplacé?... ce serait trop canaille par
exemple....

--Tu n'as pas vu papillonner une jolie femme autour de l'honorable
ministre? demanda un petit vieillard, d'un air narquois.

--Eh bien! ensuite? Cela ne veut rien dire. Les femmes papillonnent un
peu partout....

--Où il y a de la lumière et quelque chose à butiner, ajouta quelqu'un.

--Et elles se brûlent les ailes, cria un autre.

Léontine, qui marchait toujours, n'en entendit pas plus long. Elle eut
une pensée de mépris pour monsieur Le Pêcheur, et, comme elle s'était
quelque peu habituée à l'idée qu'il serait son mari, elle ne put se
défendre d'une légère atteinte de jalousie.



                                    XIX


D'Aucheron jouait à la bourse. Il spéculait, achetant et vendant par
l'intermédiaire d'un courtier, sans rien en posséder jamais, des actions
de toutes les compagnies: compagnies de chemins de fer, de bateaux à
vapeur, de canaux, de mines, et comme tous les spéculateurs, il
s'éveillait quelquefois au chant de la hausse et souvent au gémissement
de la baisse. Vilbertin lui prêtait les fonds et touchait les meilleurs
bénéfices. Ce jeu de bascule avait des enivrements indicibles. Ceux qui
risquent, sur le caprice des cartes, l'argent dont ils semblent
embarrassés, peuvent avoir un aperçu du délire de ces grands joueurs aux
millions, quand la partie s'engage à cent endroit divers et contre mille
joueurs différents. Il y a, comme aux cartes, des trucs formidables, des
coups d'une hardiesse folle, des succès inespérés, des pertes inouïes.
Les lutteurs sont aux aguets; ils écoutent toutes les rumeurs, pèsent
toutes les probabilités, questionnent continuellement les sentinelles
qui se tiennent à l'affût. Le télégraphe parle partout à la fois à ces
terribles hommes de proie, et chaque minute peut apporter un nouveau
malheur ou une chance nouvelle....

D'Aucheron venait d'entrer chez le notaire. Il était très pâle, très
énervé.

--Mauvaises nouvelles, dit-il. Les actions de la compagnie minière ont
encore baissé tout à coup d'une façon désolante.... Elles sont
descendues à cinquante-sept.

--Le notaire eut envie de sourire, mais il s'observa.

--C'est le temps d'acheter, répondit-il.

--Oui, mais il faut payer... j'en ai acheté trois cents sur marge, il y
a un mois, à soixante-sept; c'est une perte énorme.

--C'est un peu lourd, en effet, dit le notaire.

--Il faut que je paie, cependant; j'attendrai ensuite que la hausse
revienne; cela ne peut pas durer longtemps.

--J'espère que non, fit le notaire.

--Tu as été bien inspiré, toi, de ne pas acheter; tu croyais cependant
qu'il n'y avait pas de danger.

--Je risquais ailleurs pendant ce temps-là....

--Vas-tu me fournir l'argent dont j'ai besoin?

--Je t'avoue que tu me mets un peu dans l'embarras.

--Il y va de mon honneur, tu sais, Vilbertin, ne va pas me lâcher....

--Veux-tu faire une belle spéculation? demanda le notaire.

--Je ne guette que l'occasion... et je trouve qu'elle tarde beaucoup....

--Cette fois, tu n'as pas de baisse à craindre; c'est un coup d'as... la
plus belle affaire de ta vie....

--Comment se fait-il que tu ne la gardes pas pour toi, cette affaire, si
elle est si bonne?

--J'y ai de grands intérêts.

--Vraiment? Alors, parle.

--Assieds-toi, là; écoute bien: j'ai envie de me remarier.

--C'est une idée.

--Très drôle, je l'avoue.

--Je croyais que tu avais fait voeu d'éternel veuvage.

--Oui, mais c'est la vertu personnifiée que j'adore en secret....

--A la bonne heure! Et c'est en secret que tu l'aimes?

--Oui, tu es le premier à qui je le dis.

--Sait-elle au moins, cette vertu, que tu existes et que tu peux devenir
son protecteur légal?

--Elle ne le sait pas, mais tu vas te charger de le lui apprendre.

--Moi? est-ce que je la connais?

--Oh! parfaitement, c'est mademoiselle Léontine, ta fille. Quand je dis:
ta fille....

D'Aucheron fit un bond.

--Tu plaisantes, dit-il... tu sais bien qu'elle est promise à Le
Pêcheur, et que le mariage doit avoir lieu prochainement.

--Un mariage, c'est facile à rompre cela, surtout quand il n'est pas
fait. Voyons, songes-y, la chose en vaut la peine. Je mets, dans la
corbeille de noces, la maison que tu viens d'acheter avec mon argent et
d'autres bagatelles encore.

D'Aucheron était ahuri. Les dollars se livraient devant ses yeux à une
danse macabre des plus étourdissantes. C'était un tourbillon de pièces
blanches qui sonnaient un carillon d'enfer en se heurtant dans leurs
élans insensés. Une objection jeta du froid dans son imagination.

--Les dons que tu feras à ma fille, dit-il, te reviendront avec elle. Le
risque n'est pas fort de ton côté....

--Tu n'auras toujours pas à les payer, toi, et c'est bien quelque chose,
ce me semble.

--C'est à dire que je serai gros Jean comme ci-devant.

--Tu seras toujours mieux que maintenant, puisque d'un signe je puis
décréter ta ruine....

D'Aucheron courba la tête.

--Je suis tombé dans un piège, pensa-t-il, cet ami-là est mon plus
redoutable ennemi.

Il dit tout haut et d'un ton indécis:

--Je songerai à cela; j'y songerai.

--Je songerai, moi aussi, à la demande que tu m'as faite tout à l'heure,
riposta Vilbertin.

--Voilà l'argument par excellence, pensa D'Aucheron; évidemment, je vais
en sortir--si j'en sors--joliment déchiqueté.

Puis, il dit:

--Il faut toujours bien que je parle de cela à ma femme. Je prévois une
opposition sérieuse.

--Ta femme sera plus accommodante que tu ne le supposes... tu peux m'en
croire.

Il pouvait la compromettre. Une femme qui emprunte de l'argent à l'insu
de son mari n'aime guère à rendre ses comptes. C'est ce que pensait le
notaire Vilbertin.

Quand D'Aucheron fut sorti, il se frotta les mains avec une satisfaction
évidente:

--Je l'aurai, se dit-il, en ricanant, je l'aurai! Et son gros ventre
sautait, sautait si bien que tout son coeur semblait y être descendu.

D'Aucheron grommelait en marchant. Il voyait bien qu'il pouvait retirer
quelque bénéfice du mariage de Vilbertin avec Léontine, mais il était un
peu tard pour songer à cette union. La spéculation serait peut-être
meilleure qu'avec monsieur Le Pêcheur. S'il avait parlé plus tôt, lui,
le notaire, on aurait pu s'entendre et monter une excellente affaire. Il
s'était mis dans un beau pétrin avec ses emprunts inconsidérés et ses
spéculations hasardeuses. Et, qu'allait dire le ministre, le fiancé
tant adulé? Que deviendraient ses contrats avec le gouvernement et
toutes ces intéressantes annexes qu'on appelle le tour du bâton?...

Il sentait des chaleurs lui monter au visage et trouvait le vent tiède.
Il se faisait une lutte terrible en son âme et cette lutte le fatiguait.
Il ne pouvait pas résister au notaire, il le sentait bien, puisqu'il le
ruinerait sur le champ. Ruiné, pourrait-il encore offrir sa fille à
l'honorable monsieur Le Pêcheur et le ministre voudrait-il l'épouser?
Mais qu'allait dire Léontine de ce changement à vue dans les sentiments
et les calculs de son père? Se résignerait-elle encore? Ne finirait-elle
point par se révolter et par traiter comme ils le mériteraient les
caprices de ses bons parents. Pour lui, il comprenait bien son devoir;
il n'y avait plus à balancer....

Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route, nombre de ses
connaissances qui le saluèrent. Seulement comme il mettait le pied sur
le seuil de sa maison, il aperçut, à quelques pas, deux ministres qui
lui firent des signes amicaux. Il était trop tard pour entrer; il dut
subir leurs compliments.

--Nos félicitations, monsieur D'Aucheron, lui dirent-ils, en lui
tendant la main. Il n'est bruit dans la ville que du prochain mariage de
notre collègue avec mademoiselle votre fille....

--Ce n'est qu'une rumeur, répondit D'Aucheron embarrassé; les rumeurs ne
sont pas toujours vraies.

--Oh! monsieur Le Pêcheur lui-même vient de confirmer l'heureuse
nouvelle. Il est chanceux. Une jeune personne d'une beauté remarquable
et d'une vertu plus remarquable encore, dit-on... et puis, ce qui ne
gâte rien, une petite part des écus du papa.

Ils se mirent à rire.

D'Aucheron rongeait son frein: une colère sourde bouillonnait au fond de
son coeur.

--Le mariage n'est pas du tout décidé, je vous le jure, répliqua-t-il.
Vous savez, il faut toujours un peu consulter le goût et les sentiments
de ces chères petites créatures... et parfois elles ont des caprices,
toutes bonnes et toutes vertueuses qu'elles soient.

--En tout cas, présentez à la future nos hommages respectueux et nos
voeux les plus sincères pour son bonheur.

--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en ouvrant la porte.

--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il à la servante?

--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il répondu.

Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son air un peu singulier.

Il entra sans préambule dans le coeur du sujet.

--Tiens-tu beaucoup au mariage de Léontine avec monsieur Le Pêcheur?

--Pourquoi cette question? tu le sais bien que j'y tiens. Tu t'es donné
bien du mal pour nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait
pour toujours, nous élevait au-dessus des autres, et je l'ai compris, et
Léontine a fini par le comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit
accompli, ce mariage.

--Il ne s'accomplira pas cependant.

--Ce n'est pas sérieusement que tu parles?

--Très sérieusement.

--D'où vient ce changement d'idées? As-tu ton bon sens, mon mari?

--Nous sommes à la merci d'un excellent ami qui joue avec nous comme le
chat avec la souris. Il faut en passer par ses volontés.

--Quel peut être ce tyran?

--C'est mon ami le notaire Vilbertin.

--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur Le Pêcheur? A-t-il
songé qu'en se vengeant de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce
n'est pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un ami cent fois
éprouvé, non ce n'est pas possible.

--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est comme cela.

--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison donne-t-il?...

--C'est tout simplement une substitution qu'il veut faire...

--Une substitution? qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que Léontine aura toujours un épouseur quand même.

--Un épouseur? qui? Un autre ministre?...

--Non, pas un ministre...

--Un député au moins?

--Pas un député, non plus...

--Mon Dieu! mon Dieu! où s'en vont mes rêves?

Elle poussa un long soupir, puis elle demanda d'une voix inquiète:

--Est-il riche, au moins?

--Riche, veuf, assez jeune encore...

Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction, cette fois.

Elle avait pensé voir s'écrouler sa magnifique demeure, disparaître ses
équipages, ses toilettes, toutes les délices de sa vanité. Cependant une
ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine. Si l'Indien allait
tenir pour le ministre? Ils sont entêtés ces sauvages. Il ne voudrait
pourtant pas troubler le repos de celle qu'il croyait être sa fille.

Madame D'Aucheron était très agitée; elle se sentait menacée de nouveau.
Ça ne finirait donc jamais cette alternative de quiétude et de terreur?
Elle regrettait bien d'avoir adopté cette enfant. C'est à cause d'elle
qu'elle se voyait en butte à tous ces ennuis, à cause d'elle qu'un passé
coupable se dressait tout à coup. Faites du bien maintenant, voilà la
récompense. Elle avait presque envie de la haïr, cette jeune fille qui
troublait sa sécurité et faisait sourdre des remords éteints.

--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dépit, où est-il cet homme qu'il
faut accepter à la place de l'honorable monsieur Le Pêcheur?

--Tu ne le divines point? cela m'étonne.

--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin.

--C'est là ton erreur: c'est précisément le gros, le rond, mais le riche
notaire.....

--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron! Va-t-il se montrer
généreux au moins?

--Comme tous les avares qui sont mordus au coeur par l'amour. Il fera
des folies sublimes.... Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera
complètement.

Ils firent demander Léontine. La jeune fille, qui cherchait dans la
musique un adoucissement à ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses
doigts agiles sur le clavier et les gammes s'élancèrent comme des fusées
d'harmonie. Elle entra dans la chambre de ses parents adoptifs et
attendit, debout, ce qu'on lui voulait.

--La nouvelle que j'ai à t'apprendre, mon enfant, commença madame
D'Aucheron, va te surprendre un peu, beaucoup même, mais elle ne te
causera pas de peine, j'en suis sûre.

--Parlez, mère.

--Ma fille, tu n'épouseras pas monsieur Le Pêcheur.

--Vraiment! fit Léontine en joignant les mains, que vous êtes bons,
chers parents! Que je suis heureuse.

Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'étaient pas si bons que cela. La joie
naïve de leur fille leur fit mal. Ils se regardèrent un moment sans rien
dire... A la fin, comme il valait mieux en finir tout de suite,
D'Aucheron ajouta:

--Il se présente un autre parti,.... un homme riche, très riche même, et
jeune encore. Il t'aime à la folie.... c'est un notaire.... Une
profession très digne, le notariat. Il va te faire une corbeille de
noces splendide..... et il m'aidera à sortir de mes embarras
financiers..... Il vaut autant l'avouer, j'ai des embarras financiers.
Tout le monde en a.

Léontine avait pâli et sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Elle ne
répondit pas.

--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne te donnerais pas à un homme
qui ne serait point honorable, bien posé dans le monde. Je tiens à ce
que tu vives en grande dame. Vilbertin est mon ami d'enfance.....

--Vilbertin! s'écria Léontine, le notaire Vilbertin! Consommons vite le
sacrifice, ô mon Dieu! car l'autre prétendant qui suivrait serait
peut-être pire encore.

Son désespoir s'armait d'ironie.

--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise... comme toujours, mon
enfant? murmura madame D'Aucheron, avec l'accent de la prière....

--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi donc au plus haut
enchérisseur, répliqua Léontine en les regardant avec fierté.

Les D'Aucheron furent étonnés de cette sanglante réplique et courbèrent
le front, à leur tour, sous le regard étincelant de la jeune fille.

--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien promis, reprit
D'Aucheron, et, tu sais, ces gens là--il allait dire les avares--quand
ils aiment, c'est une fureur, une folie.....

--Enfin, décidez de moi comme il vous plaira; répliqua Léontine, vous me
trouverez toujours soumise.

Elle songeait maintenant au secret de sa mère et cela lui donnait
l'esprit d'abnégation. Elle se retira. Quand elle fut sortie, monsieur
D'Aucheron dit à sa femme.

--Ça n'a pas été, après tout, aussi malaisé que nous le supposions.



                                    XX


L'amour du notaire pour Léontine allait en grandissant de jour en jour.
Les passions qui s'éveillent tard gagnent en intensité ce qu'elles ont
perdu en durée. Il lui tardait de se jeter aux genoux de cette enfant
pour lui demander pardon d'avoir osé l'aimer, pour la supplier d'avoir
pitié de lui. Il serait assez éloquent pour l'attendrir. On ne résiste
pas à un amour comme le sien. Il crut bon, toutefois, de mettre
mademoiselle Ida Villor dans ses intérêts. Il la savait l'intime amie de
Léontine. Il quitta donc son bureau et se rendit chez madame Villor. On
le reçut cordialement. Un bienfaiteur!.... Il fit comprendre à
mademoiselle Ida qu'elle et sa mère lui devait un peu de reconnaissance.
Six mois de loyer, c'était quelque chose..... Il ne demandait rien, en
retour, si non un léger service, une parole seulement. Parler, c'est
facile et ça ne coûte pas cher... Il faudrait voir mademoiselle Léontine
et lui dire, sans faire semblant de rien, qu'il avait un bon coeur, lui
Vilbertin, qu'il rendrait certainement une femme heureuse..... qu'il
était riche, avec cela pas égoïste comme il y en avait tant...... qu'il
n'était pas sans pitié pour les pauvres; au contraire. Ida le remercia
avec effusion de ce qu'il faisait si généreusement pour elle et sa mère,
mais elle lui rappela que Rodolphe était son cousin à elle, presque son
frère, et qu'elle ne pouvait pas détacher de lui la seule femme qu'il
eut jamais aimée.... c'eût été une trahison.

Le notaire, dans son aveuglement, avait oublié que Rodolphe était le
cousin d'Ida. Il s'en revint tout penaud, jurant qu'on ne le reprendrait
plus à faire des remises de loyer.... Il cherchait un moyen de se
venger. Les âmes basses ne manient bien que cette arme: la vengeance.
Elle est à la portée de tous les lâches.

Quand il fut dans son étude il rédigea cette affiche originale:

      GENS PAUVRES

      Un philanthrope Vous offre un logement gratis Pour l'année
      prochaine. Allez au No. 444 rue Richelieu.

Il paya quelques centins pour faire coller cette affiche sur les murs de
la porte St. Jean, dans l'escalier de la rue Buade, à la salle Jacques
Cartier, et sur la clôture du terrain vacant, près de l'Eglise
du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient et se sentaient pris de
curiosité.

Le lendemain il se présenta chez D'Aucheron. Mademoiselle Léontine ne
recevait point: elle était souffrante.

Il revint chez lui, écrivit une longue lettre toute de feu, mais dans le
style du parfait notaire, et la fit porter à l'objet de sa passion. Il
demandait une réponse et se mourait en l'attendant. La réponse ne vint
pas.... la mort non plus.

Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit, cette adorable créature
dont il raffolait. Il se jeta à ses genoux. Il avait vu quelque part, au
théâtre peut-être, que cela se faisait dans les grandes passions. Il
voulut lui embrasser les mains, il ne réussit qu'à effleurer le velours
de sa robe. C'était déjà quelque chose. Elle fut tentée d'appeler au
secours.

--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il, et sa voix rauque
avait des pleurs de lubricité... Je suis riche et ma fortune est à vos
pieds. Pour vous je donnerais la terre entière, si je la possédais; je
donnerais toutes les félicités du ciel.

--Si vous le possédiez, ajouta Léontine qui s'était tout à coup décidée
à rire de cette étrange passion, afin de la mieux désarmer. Il n'y a
rien comme le rire pour tuer l'amour.

--Avec vous je le posséderais, le ciel! oui, et je n'en voudrais pas
d'autre, continua-t-il..... Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre
jour, je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a poursuivi partout, la
nuit, le jour, au travail, à la promenade, toujours, toujours! Je
voulais vous oublier d'abord: je pensais bien que vous ne m'aimeriez
pas. Je ne suis ni beau, ni jeune. Vous en aimiez un autre! Vous étiez
promise... Je me faisais toutes les objections. Je savais que j'étais
fou. Et cependant c'était inutile, je ne pouvais éteindre cette flamme
étrange. Je me délectais dans mon désespoir. Elle ne peut toujours pas
m'empêcher de la voir en rêve, me disais-je, m'empêcher de songer à
elle?

Oh! que je voudrais être plus jeune! plus beau, plus riche! plus
renommé! Mais mon amour suppléera à tout ce qui me manque; daignez, ô
daignez m'accorder votre main! Je serai le plus dévoué des maris. Vos
moindres désirs seront pour moi des ordres; je ne vivrai que pour vous.
Vous puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos pauvres que vous
aimez tant! Vous leur donnerez tout ce que vous ne voudrez pas garder
pour vous même... quel besoin aurai-je des biens et des richesses, moi,
quand je vous posséderai? Vous serez tout mon bien, toute ma vie, toute
ma richesse! Oh! par pitié, mademoiselle laissez-vous attendrir.

Il était épuisé. Il poussa un énorme soupir qui retentit dans les quatre
coins du salon, et s'essuya le front avec son mouchoir.

Léontine l'avait trouvée joliment grotesque cette éloquence de notaire.

--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air sardonique, je vous
pardonne.

Il se releva. Son enthousiasme était quelque peu tombé. Seulement il
avait dans les paupières des éclairs de chaleur qui indiquaient un
orage. Il acheva par où il eût dû commencer.

--Votre père vous a dit, n'est-ce pas, que je sollicitais votre main.

--C'est vrai, mais vous n'êtes pas généreux; vous menacez mes parents
de toutes sortes de malheurs si je résiste à vos instances.

--Je vous aime tant que je ne reculerai devant rien pour vous
obtenir....

--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est vous même.

--C'est vous, mais parce que vous devez être à moi. N'est-ce pas
toujours ainsi?

Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre qu'elle ne pouvait pas
décemment rompre avec l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle
passerait pour une étourdie. Elle eût mieux aimé ne point se marier;
cependant s'il fallait faire cet acte de dévoûment pour sauver ceux qui
avaient eu soin de son enfance, elle se sentait capable de le faire.
Mais celui qui l'épouserait serait bien sot de prendre une femme
incapable de l'aimer. Elle ne serait que sa servante dans sa maison, car
une femme qui n'aime point son mari ne fait plus dans sa maison que le
rôle d'une servante.

Léontine venait d'échapper à une union détestable, mais ce n'était que
pour subir une humiliation plus profonde, et pour accomplir un sacrifice
plus pénible encore... Le bon Dieu n'avait donc point pitié d'elle.
Cette fois il n'y aurait plus de délai. L'épée était suspendue par un
fil sur la tête de ses parents. Vilbertin n'avait qu'à le vouloir et le
fil se romprait.

Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se consommer la ruine des
D'Aucheron plutôt que son malheur à elle?... Ah! si comme elle le
croyait, il n'y avait pas longtemps encore, elle n'était pas la fille de
madame D'Aucheron, ce serait bien aisé de laisser faire les événements,
de se tenir à l'écart.... Elle avait assez souffert, déjà, pour payer
les faveurs dont on l'avait comblée.... Mais ce n'était plus cela.
Madame D'Aucheron était sa mère.... Elle l'avait avoué à Sougraine....
Ce ne pouvait pas être un mensonge. Pourquoi un mensonge? Pour se
débarrasser des importunités de l'Indien, peut-être. Qui sait? Oh! si
elle savait! si elle pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux
pieds de sa mère et de lui demander la vérité, toute la vérité, si
affreuse qu'elle pût être. Mais quelle honte pour sa mère! Non, ce
serait trop cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait cela.



                                    XXI


La Longue chevelure s'était plu à voir mademoiselle D'Aucheron et à
causer avec elle. Rien ne le charmait comme la fraîcheur de sa voix, la
naïveté de son esprit, l'éclat de son oeil noir. Il gémissait avec elle
car il avait souffert aussi lui, et ceux-là seuls savent compatir aux
douleurs des autres, qui ont bu le calice des amertumes. Il avait voulu
s'assurer qu'elle aimait toujours le jeune docteur et qu'elle n'aimerait
jamais que lui. Alors il revint trouver l'Abénaqui. Il l'avait averti
qu'il le reverrait bientôt.

--Sougraine, lui dit-il, tu sais que ta fille n'aime pas le ministre.

--Cela ne fait rien.

--Sougraine, tu sais que ta fille aime un jeune médecin.

--Cela se peut bien....

--Sougraine, si tu tiens à ta tête tu vas donner ta fille à celui
qu'elle aime.

La Langue muette fit un bond, regarda la Longue chevelure avec terreur
et dit en suppliant:

--La Longue chevelure a le coeur trop bon pour forcer Sougraine à rompre
une union qui va faire sa fille riche... et heureuse....

--Tu mens, ta fille en mourra de chagrin.

--C'est que, vois-tu, le mariage est décidé. Tout est arrangé.... Le
ministre se fâchera. On ne sait pas ce qu'il peut faire....

--Je sais bien ce que je ferai, moi, si tu ne m'obéis point....



                                    XXII


Le directeur de mademoiselle Léontine fit une visite au notaire
Vilbertin. Il fut très bien accueilli. On parla politique, religion,
instruction, entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne volonté.
Rarement il se montrait si loquace. Il était probablement heureux; on
est aimable envers tout le monde quand on est heureux. L'abbé lui
demanda, en se levant pour prendre congé, s'il était vrai qu'il allait
bientôt épouser une jeune et jolie fille.... Le notaire, gonflé de joie,
n'osa pas nier.

--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous apporte son amour, lui
dit-il avec intention.

Le notaire eut un soupçon et répondit froidement:

--Quand on se marie c'est signe que l'on aime.

L'abbé lui fit observer que malheureusement le contraire arrivait
quelquefois et qu'alors la bénédiction divine ne descendait pas sur ces
mariages. Il n'y avait que des peines au foyer, des remords, des
reproches.

--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je suppose que vous êtes
aimé....

Et il continuait à faire une peinture redoutable des tortures de toutes
sortes qui sont réservées à ceux qu'un amour sincère n'a pas réunis.

Le notaire écoutait tout rêveur. Il sentait bien qu'il disait vrai et
c'était pour cela qu'il souffrait de l'entendre.... Peu à peu et
graduellement le prêtre en vint jusqu'à le supplier de renoncer à ce
projet de mariage, au nom de sa tranquillité, de son bonheur à lui, au
nom de la paix et de la félicité de cette jeune fille qui s'immolait par
dévouement filial...

--Vous auriez pu commencer par la fin, répondit froidement le notaire,
cela vous aurait ménagé du temps, et à moi aussi.

Puis il s'assit à son bureau et se mit à écrire. A la vérité il ne
savait pas du tout ce qu'il écrivait. Il voulait faire comprendre à son
visiteur qu'il ne faisait aucun cas de ses observations.

--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles affiches à rédiger, je
lui demande mille pardons et me retire, dit malicieusement l'abbé en
sortant.

Le notaire lui lança un regard foudroyant.

--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mêlent-ils donc? est-ce qu'on va
les déranger dans leurs douce solitude?... Ils veulent tout régenter.
Laissons faire, ils verront bientôt qu'on peut naître et mourir sans
eux... et surtout qu'on, peut se marier sans leur consentement. Quand
donc aurons-nous l'esprit de nos cousins de France et surtout leur
courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant à lui-même, ne nous excitons
pas trop, mon petit ami, tu sais que le sang te monte au cerveau, et
c'est dangereux. L'apoplexie te guette; évite-la. On a toujours le temps
de faire le plongeon. Qui peut dire après tout ce qui nous attend
là-bas, dans cette maudite tombe?..... Si c'était vrai ce qu'ils nous
enseignent de Dieu et de la religion, les prêtres!..... Voyons! j'ai
trop d'esprit pour perdre mon temps à scruter ces mystères. Et puis le
bon Dieu aura pitié de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice.
Est-ce notre faute si nous sommes ignorants? Au bout la fin! soyons
homme; pas de crainte chimérique, pas de courbettes. Renoncer à mon
amour! renoncer à la posséder, elle, cette belle jeune fille que je vois
dans mes rêves, que je désire de toutes les ardeurs de mon âme, oh! il
est fou!..... Il ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon coeur
qui se reposait depuis longtemps ne s'est pas réveillé pour rien. Je le
sens battre, je le sens brûler. J'ai du feu dans les veines.... Et l'on
veut que tout cela se refroidisse soudain, que tout cela se taise et
meure sans retour! Allons donc! je suis plein de vie, et je veux aimer,
et je veux jouir des délices de l'amour, et je briserai tout ceux qui me
feront obstacle.... Je me moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard
et d'un enfer qui brûle moins que mes sens! Je veux me plonger dans un
océan de voluptés, je veux mourir d'ivresse!

Après cette élucubration érotique le notaire se baigna le front dans
l'eau glacée. Il avait toujours peur de l'apoplexie.

L'allusion qu'avait faite en partant le jeune abbé n'avait pas, comme on
le voit, manqué son effet.

Les passants lurent cette affiche singulière qui promettait un logement
pour rien. Plusieurs rirent de cela, mais beaucoup s'imaginèrent que
c'était un truc de la charité. La charité fait souvent le bien comme la
haine, le mal, en se cachant. Ils se dirigèrent vers la rue Richelieu.
On pouvait toujours voir.

Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire et comprit que c'était
une mystification. Ida devina d'où le coup partait. Rodolphe alla en
parler à Duplessis le vieil instituteur. A chaque instant on entendait
monter, puis frapper à la porte. On voulait voir ce logement. Il ne
manque pas de gens qui seraient heureux d'être hébergés gratis......
C'était un va-et-vient étourdissant dans les escaliers. La maison
toujours ouverte, faisait entrer le vent et le froid. On gelait. La
malade empirait. Réellement il y avait une persécution atroce.

Le père Duplessis dit à Rodolphe qui lui demandait un conseil:

--Il manque un mot à l'affiche; vous êtes jeune, courez l'écrire.

--Qu'est-ce donc?

--On est prié de s'adresser au notaire Vilbertin, rue du Palais.

Rodolphe courut dans tous les coins de la ville où les malheureuses
affiches avaient été placardées et fit la correction suggérée par le
professeur.

La foule prit alors le chemin de l'étude du notaire. Ce fut une
véritable avalanche. Le notaire ahuri donnait à tous les diables les
malencontreux qui le venaient déranger ainsi. Il n'y avait pas écrit sur
l'affiche de s'adresser à lui. Il savait bien qu'il n'avait pas mis
cela... Au reste, il affirmait qu'il n'était pas l'auteur de cette
annonce ridicule. Les gens venaient, venaient toujours comme en
procession. Chacun craignant d'arriver trop tard, on se pressait, on se
bousculait pour entrer, on criait du dehors, on se réservait un petit
coin, n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre avec son poing
fermé, ordonnait de sortir, menaçait d'appeler la police... Jamais de sa
vie il n'avait éprouvé une pareille contrariété; il en voulait à tout le
monde... surtout à cette famille Villor qu'il gardait par charité dans
cette excellente maison dont il aurait pu tirer un bon profit.

Il se vit dans l'obligation de fermer son étude pendant quelques jours.
L'idée lui vint d'aller relire son placard pour voir si l'on était
justifiable de venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de malédiction
quand il lut: Adressez-vous au notaire Vilbertin, rue du Palais.

--Ce ne peut-être que ce freluquet de médecin, pensa-t-il... le neveu de
la Villor. Gredin, va! tu me le paieras.

Il donna quelques sous à un gamin pour faire déchirer toutes ces
affiches. Afin de calmer un peu son esprit irrité, il se mit à songer à
son prochain mariage. Tout s'effaçait devant l'enivrante effluve de
volupté que lui apportait le souvenir de Léontine. Il se grisait de
folles espérances comme d'autres se grisent de désespoirs insensés. Tout
son regret, c'était d'avoir perdu tant de jours qu'il aurait pu
dépenser dans les jouissances exquises de l'amour. Comme il passait
vis-à-vis l'école des frères, il vit quelques personnes entrer dans
l'église du faubourg St. Jean.

--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il pas mieux travailler que
de venir pleurnicher devant des images? Quoi d'étonnant qu'il y ait tant
de pauvres! Les protestants prient moins et travaillent plus, aussi,
comme ils font de l'argent!... Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est
elle! et une étrange émotion serra sa poitrine.

Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'église.

Les riches, les heureux de la terre sentent peu, sans doute, le besoin
de prier. La prière, c'est la supplication, c'est l'humiliation dans la
poussière; les malheureux seuls savent bien prier. C'est à eux aussi que
la bonté divine se manifeste davantage.

Le notaire suivit la jeune fille. L'église avait un charme inconnu
maintenant. Ce n'est pas Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel
et impie, c'était une ivresse toute charnelle. Il s'assit dans un banc,
en arrière de l'église, et après avoir porté des regards sceptiques sur
les tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues dorées rangées
autour de l'abside, sur la lampe d'argent qui brûlait dans l'ombre comme
une âme chaste, il les arrêta sur la jeune fille à genoux devant l'autel
et se mit à penser:

--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon Dieu ne s'enferme pas
comme un bijou dans une boîte dorée.....

Il se disait encore:

--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai pas l'intention
d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma faute, à moi, si je n'ai point la foi.

Il avait peur; la couardise et l'impiété se tiennent par la main.

--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donné la vie sans ma
permission.

Il était de ces âmes lâches qui ne cherchent point la vérité, se
complaisent dans l'ignorance, et ne veulent pas être troublées dans leur
fausse quiétude.... Elles ne savent pas que Dieu se révèle aux humbles
et qu'il se cache aux orgueilleux. La religion du Christ étant une
religion d'amour et d'humilité, c'est par l'amour et l'humilité qu'on
arrive à la connaître.

Mademoiselle Léontine se leva. Le notaire se précipita à genoux et se
cacha le visage dans ses mains. Il écoutait le bruit des pas légers qui
glissaient sur les dalles sonores, dont chaque son se répercutait dans
son coeur. Quand elle passa près de lui, il la regarda furtivement.

--Comme elle est belle! fit-il... Au moins, j'espère qu'elle m'a vu....
Elle va me croire dévot..... C'est une bonne idée que j'ai eue là...

Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme il en approchait,
Rodolphe débouchait de la rue Ste Marie, et les deux jeunes gens se
donnèrent une poignée de main longue et forte qui fut comme un serrement
de tenailles pour l'âme du notaire. Il ralentit le pas, car il ne
voulait point être vu. Nulle situation n'est pénible comme celle d'un
amoureux qui se trouve en présence de l'objet de son amour et d'un rival
fortuné.

Rodolphe dit à Léontine qu'il partait pour St Raymond. Il allait emmener
sa tante et sa cousine. Il vivraient tous trois ensemble. La tante était
mieux; elle pouvait supporter le voyage. Léontine savait déjà le projet
du jeune homme. Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir seule,
abandonnée en quelque sorte de ceux qu'elle aimait le plus au monde,
mais qu'elle irait les voir. Oui, elle irait bien sûr..... Et ils
viendraient eux aussi; ils viendraient souvent, le chemin de fer serait
construit bientôt; ce serait facile.



                                   XXIII


Dans le même temps Sougraine entrait chez monsieur Le Pêcheur.

--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur le ministre, dit-il après
les salutations d'usage, eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette te
l'a dit, il est tout puissant dans cette maison, et il a décidé que
mademoiselle Léontine donnerait sa fortune et sa main au docteur
Rodolphe.

--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons démodées, répliqua le
ministre. Sais-tu que le métier que tu fais peut te conduire en prison.
On appelle cela du chantage. C'est un vol déguisé, mais c'est un vol.

--L'Indien fait payer un grand service, voilà tout, il n'y a rien de
blâmable en cela, monsieur le ministre.... Il aurait pu te faire épouser
une jeune fille belle et riche; tu as pensé l'avoir sans lui, c'est ton
affaire. Je viens te déclarer que tu ne l'auras point.

Sors d'ici, dit Le Pêcheur qui commençait à perdre patience.

L'Indien ne se le fit point répéter. Il sortit.

--Voilà une affaire réglée, se dit-il, en cheminant. Le ministre et
l'indien ne naviguent plus dans les mêmes eaux. Il faut voir l'ancienne
maintenant.

L'ancienne, c'était madame D'Aucheron. Il n'y avait pas à reculer; le
sioux aux longs cheveux n'entendait pas badinage, et il ne fallait point
s'exposer à être livré à la justice des hommes.

Madame D'Aucheron fit remarquer à Sougraine que ses visites étaient trop
fréquentes, cela semblait inexplicable aux gens de la maison.

--L'Indien est forcé d'agir, répondit Sougraine; il a le couteau sur la
gorge; il est reconnu....

--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en pâlissant....

Une peur effroyable s'emparait d'elle....

--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien, car celui qui sait
notre secret le gardera bien, mais à une condition....

--Qui est-il donc cet homme? à quelle condition? demanda fièvreusement
la pauvre femme.

--C'est la Longue chevelure.....

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien.

--Il ne parlera pas; il me l'a juré, et sa parole est irrévocable.
Mais.....

--Quelle condition met-il à son silence?

--Le mariage de notre fille avec le docteur Rodolphe.

--Le mariage de notre fille!..... notre....

Elle ne savait plus que dire, avait envie de défaire ce qu'elle avait
fait, de jurer que Léontine n'était pas sa fille..... qu'elle ne savait
rien après tout..... qu'elle avait été folle longtemps dans sa
maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant... qu'on lui avait dit
que c'était un garçon.... Mais à quoi cela servirait-il? Si le sioux
voulait ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite... Il
pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine, prenez-le, car
c'est un ravisseur de jeunes filles, c'est peut-être un meurtrier.... Un
meurtrier! Il ne l'était point..... mais les apparences seraient contre
lui... Sougraine, pour se venger crierait à son tour: Voici Elmire
Audet, mon ancienne maîtresse, ma complice!... C'est cette belle dame
qui se promène avec un magnifique attelage, chaque jour, dans les rues
de Québec. C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur!

Jamais madame D'Aucheron n'avait éprouvé une pareille terreur. Elle se
sentait devenir folle. Elle tenait sa tête à deux mains et criait: Mon
Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?....

--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur, courage! prudence! rien
n'est perdu....

--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la fortune que Vilbertin nous
promettait!... Vilbertin allait épouser Léontine. Il est riche,
Vilbertin, très riche! Il aime notre fille à la folie... il donnerait
toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut, il a juré qu'il l'aurait.
Tout est arrangé, conclu. Léontine a consenti..... Et puis les affaires
vont mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous abandonne nous
sommes perdus.... Nous lui devons beaucoup à ce gros notaire que vous
avez vu ici, au bal.... à notre grand bal.... Ah! le malheureux bal!....
Et s'il épouse notre fille, le notaire, il nous fait remise complète de
ce que nous lui devons.... Si elle en épouse un autre, il nous ruine;
il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle affreuse situation! qui donc
nous tirera de cet horrible abîme?

--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent, répondit Sougraine,
lentement, scandant chaque mot, mais l'indien aime mieux sa tête.... Et
toi?

Madame D'Aucheron eut un frémissement. Non! elle le voyait bien, il n'y
avait pas à lutter. Ce serait l'écrasement du ver par le talon. La
richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur, mais la vie, ce sont
des biens qui ne se paient ni ne se remplacent. La fortune perdue se
retrouve quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!....

Cependant ce mot lugubre: ruiné! ruiné! tintait à ses oreilles comme un
glas des morts. Cela voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus de
vêtements magnifiques, plus de brillants équipages, plus de serviteurs!
Ruinés, les D'Aucheron, ruinés! Comme leurs amis en feraient des gorges
chaudes! Ce sont toujours les amis qui s'amusent le plus de nos
infortunes. Quand ils passeraient à pied sur les trottoirs, eux les
D'Aucheron, ils se feraient éclabousser à leur tour. On ne se rangerait
plus pour les laisser passer. On n'écrirait plus leur nom avec une
apostrophe et un grand A. Et puis comment expliquerait-on leur éclat
d'un jour suivi d'une aussi horrible obscurité?... Voilà donc comme vont
les choses de la vie! Des songes vermeils et des réveils épouvantables,
des coups de soleil et des bourrasques terribles.

Et c'était bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention de la Longue
chevelure dans leurs affaires? N'était-ce pas un accès de folie qu'elle
avait tout à coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-être que tout cela se
dissiperait tout à l'heure, comme un nuage emporté par le vent, et que
le calme reviendrait. C'était peut-être une fantaisie de Sougraine pour
l'effrayer. Il en était bien capable. Elle verrait le beau sioux et lui
ferait entendre raison. Il ne résisterait pas à ses larmes. Elle se
jetterait à ses genoux..... Un homme résiste-t-il aux larmes d'une
femme? Mais comment annoncer la chose à monsieur D'Aucheron? Il ne
voudrait rien entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement
d'idée, il ne pourrait pas la savoir, et cependant il faudrait le
convaincre.....

Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa devant une image de la
Ste Vierge au pied de la croix, mais elle ne comprit rien à la douleur
de cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs, et ne songea
même pas à lui demander le secours divin qui n'est jamais refusé aux
âmes souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques entretiens,
et ne cherchait ses consolations que dans les frivolités du monde. Le
monde allait lui manquer et elle se trouverait seule avec elle-même: ce
serait le désespoir. Le ciel ne manque jamais à ceux qui l'invoquent, et
c'est pourquoi les hommes de foi n'ont jamais de ces lâches défaillances
qui cherchent un refuge dans la mort.

Vers le soir Léontine rentra. Elle venait de laisser Rodolphe et le
bonheur rayonnait encore dans son coeur. Elle voulait parler de la mère
Audet, sa grand'mère peut-être, à madame D'Aucheron, et elle éprouvait
un serrement de coeur inexprimable. Elle avait peur d'être indiscrète,
d'éveiller des souvenirs trop pénibles. Cependant il le fallait bien.

--Tu te rappelles, mère, commença-t-elle, la bonne vieille que monsieur
Duplessis a amenée souper ici l'autre jour?

--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait tâché de se remettre un peu
et de faire disparaître les traces de ses dernières larmes.

--On vient de la renvoyer dans sa paroisse.

--Madame D'Aucheron respira plus à l'aise.

--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller mourir avec les siens.

--Elle ne semble pas prête à mourir. Elle se porte à merveille
maintenant que son garçon est revenu et qu'il lui a témoigné le désir de
ne plus se séparer d'elle.

--Son garçon est revenu? oh! il est revenu? quand cela?

--Il était ici hier. C'est lui qui emmène la bonne vieille.
Croiriez-vous qu'elle pleurait en nous disant adieu?.... Ces pauvres
gens, comme ils exagèrent le bien qu'on leur fait!

--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au huitième portage?

--Au huitième portage? qu'est-ce que cela veut dire?

Madame D'Aucheron s'aperçut qu'elle avait lâché un mot de trop.....

--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au huitième portage.... je
ne sais pas ce que c'est.

Léontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron était bien la fille de
la mère Audet.... mais elle, était-elle vraiment la fille de madame
D'Aucheron?..... Pourquoi alors l'hospice des enfants trouvés? Ah!
pourquoi?.... sa candeur se troublait; cette question était pleine
d'épouvantement.

--Tiens! chère enfant, reprit madame D'Aucheron avec des airs câlins,
j'ai à t'annoncer une chose qui va faire battre de joie ton petit coeur.

--Ah! rien ne peut me réjouir maintenant.... vous le savez bien.

--Ces enfants, comme ils se découragent vite! on dirait qu'ils n'ont pas
l'avenir pour eux.... Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans
pitié comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de mère.... et si j'ai
contrarié tes desseins et tes voeux c'était pour avoir la paix avec mon
mari. Une femme doit obéir aux volontés de son époux... Cependant, après
des réflexions profondes, j'ai compris que je devais te protéger. La
fortune, les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute et cela rend
la vie attrayante; mais quand il faut acheter ces divers biens au prix
du bonheur de son enfant, une mère a raison de se dresser devant la
volonté cruelle du maître, et de s'écrier: Frappe-moi, mais épargne
l'innocente créature qui nous a voué ses plus pures affections....

Léontine, pendant ce préambule prétentieux, éprouvait de curieuses
sensations: des rayons d'espoir traversaient les ténèbres de son âme
comme des étoiles filantes sillonnent, à certaines époques, le ciel
obscur, puis des craintes, des appréhensions suivaient. Elle était
assaillie de mille sentiments divers, mais elle eut une joie intense,
elle poussa un cri de surprise lorsque sa mère ajouta:

--Moi je désire que tu donnes ta main à celui qui possède ton coeur.
Aimes-tu toujours monsieur Rodolphe?

--Si je l'aime! mère, que tu es bonne! que tu me rends heureuse.

Et elle se mit à pleurer, à pleurer comme si elle avait eu quelque
grande douleur. Chose singulière les larmes sont la plus haute
expression du bonheur et le rire la plus grande preuve du plus profond
désespoir.

--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame D'Aucheron, je fais un
grand sacrifice, mais n'importe, tu seras heureuse, je ne désire rien de
plus. Nous serons ruinés,.... nous serons pauvres.... comme les pauvres
que tu vas visiter avec tant d'amour,.... mais tu seras heureuse,
toi..... Peut-être me donneras-tu une petite place, là-bas, dans ton
humble maison, au milieu des champs... Ah! je n'ai plus d'ambition.....
oui j'en ai une: l'ambition de faire ton bonheur.....

Léontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa avec une
inexprimable effusion.



                                    XXIV


D'Aucheron avait dû se rendre auprès de monsieur Le Pêcheur pour lui
déclarer que des raisons d'une extrême gravité le forçaient à décliner
l'honneur de l'avoir pour gendre. Il en était extrêmement mortifié et ne
s'en consolerait point. Il avait tant caressé cette espérance: avoir
dans sa famille, dans sa maison, un homme politique, un membre du
cabinet. Il savait bien ce qu'il perdait en rompant ce mariage et ne se
faisait point illusion.

Le ministre qui l'avait d'abord accueilli avec une affabilité toute
particulière, prit un air digne. Lui aussi il voyait tomber ses
illusions. Il ne put s'empêcher de songer à l'indien. Ce maudit sauvage
était-il donc réellement pour quelque chose dans le désagrément qui lui
arrivait? Il faudrait éclaircir ce mystère et.... gare à lui!... il lui
apprendrait à ne pas se mêler des affaires des autres...

Il sortit pour secouer un peu sa torpeur morale et dissiper l'essaim de
ses pensées noires. Il rencontra un ami qui lui dit à brûle pourpoint:

--A quand ton mariage?

--Va au diable avec tes questions indiscrètes! pensa-t-il.

Il en rencontra un autre qui lui apprit que la belle mademoiselle
D'Aucheron épousait le notaire Vilbertin. Un mariage d'intérêt.....

Il devint blême et une sourde colère gronda dans son âme.

--Est-ce bien vrai, ce que tu dis-là? demanda-t-il en tremblant.

L'ami ne remarqua pas son émotion et répondit.

--C'est absolument vrai. D'Aucheron donne sa fille pour sauver sa
fortune. Il a des relations d'affaire très intimes avec le notaire.....

L'Honorable monsieur Le Pêcheur continua sa promenade la tête basse,
l'esprit très préoccupé. Il s'expliquait la volte-face exécutée si
prestement par D'Aucheron, et se consolait en songeant que la capture
n'eut pas été alors excessivement importante. Mais il aperçut le notaire
qui venait avec la Langue muette, et la jalousie lui darda ses
aiguillons dans le coeur.

--C'est pour laisser entrer ce ballon que l'on me prie d'évacuer la
place, grommela-t-il? ce n'est pas flatteur pour moi,.... un
ministre!.... Et toi, face jaune, te voilà encore sur mon chemin,
ajouta-t-il, en pensant à l'indien, es-tu donc mon mauvais génie?.....
Tu viens à moi, mon mariage s'arrange; tu t'éloignes pour en aborder un
autre, mon mariage se rompt et ma future passe dans les bras de cet
autre.... Il y a du diable là-dessous: Es-tu sorcier?..... Il faut que
je te déniche, mon hibou de mauvais augure!.....

Ils passèrent près de lui et le saluèrent en souriant....



                                    XXV


Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus gai et l'esprit plus
alerte que le jour où madame son épouse, pressée par Sougraine, promit
de donner sa fille à Rodolphe le jeune médecin. Il avait vu de nouveau
son ami Vilbertin qui s'était montré fort accommodant, généreux même.
Les affaires allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement
scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre qui ne serait
peut-être plus rien demain. Ce qu'il fallait avant tout, c'était de
l'argent. Les honneurs qui ne rapportent rien deviennent un embarras. Il
était bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la possession d'une fille
pauvre. Elle était belle, c'est vrai, mais il n'en manque pas de belles
filles à Québec.

Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement. En tenait-elle
encore pour monsieur Le Pêcheur? Non pourtant. Elle n'était toujours pas
d'une humeur gaie. Après tout, une femme ne comprend pas les affaires
comme un homme. Les combinaisons du coeur la touchent plus que les
calculs de l'esprit.

--Notre gendre agit royalement, commença D'Aucheron. Il m'a donné un
fameux coup d'épaule.

--Notre gendre? demanda ingénument madame D'Aucheron, lequel?

--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un, nous n'en aurons jamais qu'un
seul... Vilbertin, le brave notaire Vilbertin.

Madame D'Aucheron ne savait trop comment engager cette dernière lutte,
la plus terrible de toutes. Comment faire croire à son mari qu'il devait
tout sacrifier, sa réputation d'homme d'affaires et sa fortune entière,
au caprice, à l'inclination d'une enfant trouvée?.... On ne pouvait pas
reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque chose de plus important
qu'une fortune et une réputation d'habileté en affaires........ quelque
chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle ne savait que trop,
elle, la malheureuse femme.

--Depuis quelque temps j'ai réfléchi profondément, commença-t-elle, et
j'ai des remords, oui des remords qui me rongent le coeur.

D'Aucheron craignit une révélation mortelle. Quelquefois cela arrive
qu'une femme bourrelée de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce
fut en tremblant qu'il demanda:

--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?...

--Rien. C'est cette pauvre Léontine. Elle change à vue d'oeil, mon
mari; la voilà pâle comme une morte....

--Le mariage la ramènera, ma chère femme.

--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin, toujours.

--Comment, pas le mariage avec le notaire Vilbertin? que veux-tu dire?
je ne te comprends plus....

--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la voir se donner ainsi
pour nous plaire à un homme qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait être
si heureuse avec son Rodolphe?

--Ne me parle pas de Rodolphe, s'écria D'Aucheron, qui s'emportait....
est-ce que tu perds la tête?

--Tu n'as pas un coeur de mère, toi?....

--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant, cette petite fille du
hasard!... Crois-tu que nous l'aurons nourrie, élevée, vêtue, instruite
pour rien, ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait un peu
fort. Tu peux en prendre ton parti, cette fois, c'est irrévocablement
déterminé. Vilbertin la veut, il l'aura.

--Tu la vends?

--Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde c'est pour vous conserver
votre superbe demeure, vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux,
vos habits magnifiques, que je la vends, comme vous dites.

--Des habits magnifiques, des meubles somptueux, des voitures, des
chevaux, une superbe demeure, je n'en veux plus!....

D'Aucheron fut tellement étonné de cette réplique qu'il resta muet
pendant une minute...

--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui parlez ainsi, madame?

--Oui, monsieur, c'est moi.

--Vous êtes folle.

--Je le deviendrai, bien sûr, si vous donnez suite à vos projets.

--Rien au monde ne me fera changer d'avis...

--Si je vous disais que des malheurs plus grands que ceux que vous
redoutez tomberont sur nous si vous ne m'écoutez point....

--D'Aucheron éclata de rire, cette fois.

--Vous voulez vous moquer de moi. Allons! est-ce que je suis un enfant
qu'on effraie avec des menaces ridicules.

--Mon mari, je t'en supplie! continua madame D'Aucheron.

Elle avait une expression singulièrement touchante. Sa figure se
transformait. Ses mains jointes se serraient convulsivement.

--Caprice de femme! bêtise, bêtise!.... répondit-il.

Elle tomba à ses genoux.....

--Pour l'amour de moi! gémit-elle, pour l'amour de toi! oui, pour
l'amour de toi!

--Mais, malheureuse, c'est ma ruine...

--Nous vivrons bien quand même.... Dieu qui donne aux petits oiseaux
leur nourriture.

--De la poésie! diable! où prends-tu cela? La première fois de ta vie.
Mieux vaut tard que jamais..... Et tu crois, comme cela, que Dieu qui
donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite qu'est-ce que
c'est?.... fit-il en se moquant.

--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours à genoux, ne ris point, je suis
horriblement malheureuse.....

--Elle est folle, pensa-t-il tout haut.

--Non, je ne suis point folle, mon mari,.... je t'en supplie,
écoute-moi. Tu sais bien que je t'ai toujours aimé. Nous n'avons eu que
du bonheur ensemble, continuons à vivre heureux. Pour cela nous n'avons
besoin que d'une chose: la santé, la santé pour travailler. Je
travaillerai tant que tu voudras.... Je ne te serai pas à charge. Le
travail ne me coûte pas; non il ne me coûte pas. Tu sais bien que je ne
suis pas une paresseuse.... C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais
c'était quand je croyais pouvoir me donner ces mille choses de la
vanité, sans te gêner dans tes spéculations.....

--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais cet argent que tu
dépensais si bien....

--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le savais bien; mais je me
disais: il est habile mon mari, il réussira; tout cela se paiera d'un
coup de dé....

--Oui, eh bien! le coup de dé, le voici, je l'ai tiré et j'ai gagné....
C'est le mariage de Léontine avec Vilbertin. Entends-tu?....

--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne peut se faire,
cria-t-elle en se tordant les bras... s'il se fait, je disparaîtrai; tu
me reverras jamais...

D'Aucheron finit par s'émouvoir et par soupçonner qu'il y avait là
quelque chose d'extraordinaire....

--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me cache un secret.

Puis il ajouta tout haut:

--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de la position que tu
viens de prendre à l'égard de Léontine et de Vilbertin....

--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin..... je l'aime trop pour
supporter plus longtemps cette pensée.... et je sens en moi l'idée d'un
grand devoir à remplir.

--Ce n'est pas vrai, répondit-il avec aigreur, et il sortit, la laissant
seule à genoux sur le parquet.



                                    XXVI


Ce fut un beau moment pour Rodolphe que celui où, des lèvres mêmes de
Léontine, il apprit que le ciel se laissait attendrir et que l'espoir
leur était encore permis. Ils renouèrent le fil brisé de leurs doux
projets, refirent leur retraite paisible et chaste avec les oiseaux
chanteurs et les arbres fleuris, s'abandonnèrent à toutes les délices
nouvelles qui reviennent en foule, comme un essaim de bourdonnantes
abeilles, au coeur qui se reprend à croire et à espérer, après un deuil
qui devait être éternel.

Rodolphe partit donc ivre de bonheur pour sa paroisse d'adoption. Le
village où l'on demeure, c'est la patrie dans la patrie. On l'aime plus
que tous les autres, comme on aime plus que tous les autres, aussi, le
pays où l'on est né.

Il emmenait avec lui sa tante et sa cousine.

Vilbertin s'était souvent informé de la santé de madame Villor, et quand
il apprit son départ pour St. Raymond, il en témoigna beaucoup de
plaisir, disant qu'elle y serait mieux qu'en ville, et que l'air pur des
champs ne manquerait pas d'avoir sur elle un effet merveilleux. Il loua
son logement aussitôt, et ce fut un double plaisir, car il regrettait
bien la sottise qu'il avait faite dans un moment d'erreur. Il avait mal
calculé. Le secours n'était pas venu de ce côté-là. Enfin tout allait
pour le mieux maintenant.

Il était assis, les jambes allongées, les bras derrière la tête,
repassant, avec un raffinement de satisfaction, les derniers incidents
de sa vie, et surtout les dernières phases si nouvelles et si pleines
d'agréables surprises..... Il fumait un cigare, et des meilleurs..... Il
faisait des folies tant il était heureux. Il regardait la fumée bleue
qui montait en orbes odorantes vers le plafond noirci par le temps et la
poussière, et pensait:

--Il y a des hommes dont les espérances s'envolent et se dissipent comme
cette ondoyante fumée. Je les plains. Des maladroits, des malchanceux,
des sots, des gens nés sous une mauvaise étoile!... Elle brille mon
étoile, à moi.... Elle vaut l'étoile des mages.

Un coup fut frappé à la porte.

--Allons quel malvenu me dérange ainsi dans mes rêveries?

Il eut envie de ne pas répondre. On frappa de nouveau. Il opéra un
demi-tour et se trouva convenablement placé devant son écritoire, tel
que doit être un notaire sérieux, et cria:

--Entrez!

Sougraine parut.

--On ne te dérange pas trop, j'espère, monsieur le notaire? fit-il en
saluant.

--Non, non, répondit Vilbertin, qui pensait tout le contraire.

C'est la coutume, on ment pour ne pas être impoli.

--L'indien vient pour une affaire sérieuse, qui concerne monsieur le
notaire.

--Alors explique-toi.

--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?

--De quel droit me poses-tu ces questions?

--La chose n'est pas inutile...

--Je n'ai pas de temps à perdre, mon ami, va droit au but et sois
convenable.

--L'indien sait ce qu'il fait, il est prêt à se retirer, mais tu aurais
lieu de te repentir de ton impatience.

--Que me veux-tu?

--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?

--Eh bien! oui. Après?

--Tu espères l'épouser?

--Oui!

--Tu ne l'épouseras pas.

--Le notaire éclata de rire.

--Est-ce toi, prophète de malheur, qui m'empêcheras de l'épouser?

--C'est un homme plus fort que nous deux.

--Qui?

--La Longue chevelure.

--La Longue chevelure? ce beau sioux tout couvert de diamants que j'ai
vu au bal de madame D'Aucheron?

--Celui-là même.

-Mais comment cet étranger peut-il disposer de la main de mademoiselle
D'Aucheron?

--La Langue muette ne peut pas répondre à cette question, mais il
affirme que tant que la Longue chevelure vivra, le notaire Vilbertin
n'épousera point mademoiselle D'Aucheron. C'est le docteur Rodolphe qui
aura la jeune beauté que ton coeur désire.

La jalousie brûla comme un fer rouge le coeur voluptueux du notaire et
un éclat sinistre fit étinceler ses yeux.

--Le diable m'emportera, s'écria-t-il, avant qu'un autre possède cette
femme qui m'est promise.

--Le diable, dit l'indien, t'emportera peut-être, mais, à coup sûr, tu
ne l'auras point.....

--Je voudrais bien savoir, par exemple, si ce drôle-là, va s'immiscer
plus longtemps dans mes affaires. Il va voir ce que peut un homme que
l'amour influence et que le sentiment de la conservation dirige.... Mais
si tu me trompes, toi, tu me le paieras cher.....O mes rêves d'or!
fit-il en soupirant, en aparté, ô mes suaves espérances! ô mes divines
amours!

Il faisait le fanfaron, mais il était effrayé. Peu accoutumé à la lutte,
il s'irritait d'être forcé de descendre dans l'arène. Sa défense à lui,
comme ses moyens d'attaque, c'était l'argent. Son coeur saignait un peu
sans doute quand il fallait déposer en holocauste, sur l'autel de
quelque dieu puissant, d'adorables pièces d'or; mais le sacrifice
n'était jamais offert en vain, et les nouvelles jouissances faisaient
oublier les déchirements qu'elles avaient coûtés. Ce riche sioux se
moquerait sans doute des offres d'argent qu'on lui ferait. Il ne fallait
pas songer à le vaincre avec cette arme pourtant triomphante.

--Que faut-il donc faire? demanda-t-il à Sougraine.

--L'indien n'en sait rien. Si le notaire trouve quelque chose, lui,
l'indien sera bien aise et il agira.

--Il faut que je voie la famille D'Aucheron d'abord. J'aimerais aussi à
rencontrer le siou. Peut-être, après tout, qu'il n'est pas si redoutable
que tu le dis. Ou peut le rouler. Vilbertin en a déjà vu d'autres!....

Comme il se laissait emporter agréablement par ses pensées de
forfanterie, la Longue chevelure, après avoir frappé à la porte, entra
marchant d'un pas majestueux, les cheveux sur le cou, revêtu d'un riche
capot de loutre.

--M. Vilbertin? fit-il.

--C'est moi, monsieur, répondit le notaire, dont les pensées vaniteuses
s'envolèrent comme des flocons de neige sous la bourrasque....

La Longue chevelure salua aussi la Langue muette.

--Le notaire va bien voir, pensa celui-ci, que la Langue muette ne le
trompait pas, et que la Longue chevelure est un ami bien dangereux....
pour nous deux....

Le notaire approcha un siège et pria le sioux de s'asseoir. Il était
devenu d'une exquise politesse, le notaire.

--Je suis bien heureux de faire plus intime connaissance, dit-il, avec
le chef distingué qui nous a tant émerveillé l'autre soir, chez monsieur
D'Aucheron.

--Monsieur, fit le sioux en saluant, je viens vous dire qu'une jeune
fille à laquelle je porte beaucoup d'intérêt, désire épouser un homme
qu'elle aime, comme la fleur du nénuphar aime le soleil qui baigne sa
corolle. Cette jeune fille vous la connaissez, c'est mademoiselle
D'Aucheron..... Vous la recherchez vous-même, je le sais, comme le
chasseur altéré recherche la fontaine d'eau vive. Elle vous estime et
vous respecte sans doute, mais elle ne vous aime point. Je vous supplie
d'être généreux et de l'oublier, comme le voyageur oublie l'ombre où il
s'est reposé.

--Je ne comprends pas, monsieur, que vous me parliez de la sorte.
Etes-vous envoyé par mademoiselle D'Aucheron ou par quelqu'un de sa
famille?

--Je ne suis l'envoyé de personne et je n'obéis qu'à un sentiment de
compassion et d'humanité.

--Alors permettez-moi de vous dire que je suis à un âge où l'on agit
d'ordinaire après des réflexions suffisantes.

--Vous êtes à un âge où l'on fait des folies, parce que l'on en fait
toujours, et toujours en se croyant sage.

--Dans tous les cas, monsieur le sioux des Montagnes Rocheuses, vous
admettrez sans peine que vous jouez un rôle un peu singulier. Nous ne
sommes plus au moyen âge, et c'est en vain que vous voudriez imiter les
galants chevaliers qui galopaient, allant de château en château pour
défendre les belles châtelaines et s'en faire aimer.

--Je ne suis qu'un père malheureux qui cherche depuis plus de vingt
neiges son enfant perdue. J'ai rencontré par hasard une jeune fille
remplie de charmes et de vertus. Elle est douce comme la gazelle. Un
malheur la menace comme la serre de l'épervier menace la fauvette, et je
m'efforce de la protéger.

--Vous êtes vraiment généreux; elle vous devra de la reconnaissance....
Mais laissez faire ce que vous ne pouvez empêcher.

--J'empêcherai ce que je ne dois pas laisser faire, répondit la Longue
chevelure avec fermeté, puis il sortit.

Quand il fut dehors le notaire dit à Sougraine:

--Est-ce un complot?

--Ce n'est pas un complot, répondit Sougraine, et l'indien donnerait
beaucoup pour voir cet homme loin.... bien loin....

--Si c'est une affaire entre vous, reprit Vilbertin, cela ne me regarde
pas; arrangez-vous ensemble, moi je tiens à mon mariage.

Il se remettait à peine de son émotion que madame D'Aucheron, survint à
son tour. Elle était plus pâle que d'habitude et l'on voyait, à ses yeux
rougis, qu'elle avait beaucoup pleuré. Le notaire la fit entrer dans son
bureau particulier, s'excusa auprès de l'indien et s'enferma avec elle.

--Mon cher notaire, commença-t-elle--et sa main droite cherchait à
comprimer les battements de son coeur--mon cher notaire, il faut
renoncer à notre projet, notre doux projet....! Une force majeure....
quelque chose d'inexplicable et de terrible est survenu qui nous force à
retirer notre parole.... Léontine ne peut point vous épouser. Mon cher
notaire, soyez indulgent: soyez bon comme toujours! Ce n'est point notre
faute à nous, non, je vous l'assure....

Le notaire l'écoutait tout ébahi.

--Quel est ce mystère? dit-il à la fin.... Ma tête s'égare.... je
deviens fou, ma foi! c'est à devenir fou... l'Abénaqui arrive et me dit:
Vous ne vous marierez point. Le sioux le suit et me conjugue le même
verbe. Vous survenez et c'est encore la même chanson... Vous me direz
toujours bien pourquoi je n'épouserai votre fille, et pourquoi, dans ce
cas-là, je ne vous ruinerais point, et ne vous jetterais point sur le
pavé.

Il était en fureur, le notaire, et ne pesait plus ses paroles....

--Pourquoi! oh! pourquoi vous vengeriez-vous ainsi? ce n'est pas notre
faute, je vous l'ai dit; nous sommes sous un talon de fer....

--Et mon talon à moi, croyez vous que vous ne le trouverez pas dur?

--Ce ne sera toujours que la ruine, répondit madame D'Aucheron, d'un air
résigné....

--Que la ruine! comme vous en prenez votre parti, remarqua le notaire de
plus en plus stupéfait..., l'autre chose qui vous menace est donc bien
redoutable. Ce serait curieux cela, ajouta-t-il avec ironie.

Pendant que le notaire et madame D'Aucheron échangeaient ainsi des
prières contre des imprécations, des supplications contre des moqueries,
un monsieur entra dans l'étude.

--Le notaire est-il engagé? demanda-t-il à l'Indien.

--Il y a une dame avec lui dans l'autre chambre, là....

Et il montrait du doigt la porte du petit bureau.

--Ne le dérangeons pas, alors, fit le survenant.

L'abénaqui pensait à part lui:

--Ça va être drôle tout à l'heure.

Au bout d'une vingtaine de minutes qui parurent bien longues à celui qui
attendait, la porte du bureau s'ouvrit et madame D'Aucheron parut. Elle
était bouleversée et ses yeux avaient quelque chose de vague, de hagard
à faire peur.

--Vous ici madame? fit le dernier arrivé.

C'était monsieur D'Aucheron. Sa femme fit un pas en arrière et ne
répondit rien.

--Vous avez voulu prendre les devants, madame, continua D'Aucheron, mais
vous n'arriverez pas plus vite pour cela.... Elle vous a supplié, sans
doute, de renoncer à la main de notre fille? demanda-t-il, en
s'adressant au notaire, n'allez pas l'écouter: elle divague.

Le notaire poussa un soupir de soulagement comme un homme qui revient du
fond de l'eau. L'abénaqui sourit en entendant D'Aucheron appeler
Léontine sa fille.

--Il me semblait, répondit Vilbertin que tu ne pouvais pas renoncer aux
immenses avantages que t'assure mon mariage.

--Jamais! répliqua fermement D'Aucheron. Est-ce que je me ruinerais pour
les caprices d'une femme, la mienne? Ce mariage aura lieu, je le
veux.... Mais j'oublie que nous sommes en présence d'un étranger,
remarqua-t-il en faisant allusion à Sougraine, passons donc de l'autre
côté; nous allons, une fois pour toutes en finir avec cette affaire....

--Il paraît, répondit Vilbertin, que cet indien n'est pas de trop. Il
est du complot; le siou aussi. Ils sont venus ici avant madame
D'Aucheron pour me sommer, s'il vous plaît, rien que cela! de renoncer à
mademoiselle Léontine.... Dis-moi donc ce qu'ils ont à voir, ces
individus-là, dans nos projets.... Y comprends-tu quelque chose?

--Ces deux étrangers, ces deux sauvages sont venus te dire de renoncer à
la main de ma fille?

--Comme j'ai l'honneur de te l'affirmer....

--Quelle insolence! quelle....

--Ce n'est pas cela, fit l'abénaqui, d'une voix étrangement douce, c'est
la nécessité.... une affreuse nécessité....

--Allez donc vous promener, avec vos nécessités, cria D'Aucheron qui
s'emportait...

--C'est pour sauver la paix de ta maison, l'honneur de ton nom, et plus
que cela encore, continua l'abénaqui.

--Tu mens.

--L'indien dit la vérité.... Tout cela pourrait s'arranger pourtant, oui
tout cela pourrait s'arranger, et le mariage de monsieur Vilbertin
aurait lieu comme vous le désirez tous, si un homme s'éloignait.

--Comment cela? quel est cet homme? demanda D'Aucheron.

--C'est la Longue chevelure, répondit l'abénaqui. Il nous tient tous
sous son pied, et il nous peut tous écraser comme des vers de terre.

--Quant à moi, continua D'Aucheron, je ne vois pas ce qu'il peut me
faire....

--L'indien le sait, lui, et c'est terrible, va!

--Si le sioux disparaissait, demanda le notaire, tout s'arrangerait? Il
n'y aurait plus d'obstacles à mon mariage?.... La paix de tout le monde
serait respectée?

--Oui! s'écrièrent à la fois Sougraine et madame D'Aucheron.

--Comment peut-il se faire, demandait D'Aucheron, qu'un homme qui ne
nous connaît que depuis quelques jours, qui a passé toute sa vie loin de
nous, qui est parfaitement étranger à nos relations et à nos projets,
devienne tout à coup l'arbitre de nos destinées, nous oblige à faire ce
que nous ne voulons pas, et à nous désister de ce que nous voudrions
faire. Parlez donc, vous autres qui connaissez ses motifs et qui vous
montrez les esclaves de ses volontés, parlez donc! Quand on saura ce
qu'il est, ce qu'il médite, ce qu'il ose on pourra déjouer ses desseins.
Rencontrons-le face à face. Avons-nous peur d'engager la lutte? Encore
une fois, que peut-il nous faire? Nous n'avons rien à cacher dans notre
existence. Aurions-nous quelque chose, que ce ne serait pas lui, cet
étranger, qui feuilletterait le livre de notre vie? Vous a-t-il achetés
avec ses diamants? Quel intérêt a-t-il à empêcher le mariage de Léontine
avec M. Vilbertin?...

Madame D'Aucheron écoutait la tête basse, l'abénaqui paraissait
distrait. Il cherchait à oublier le danger dont il était menacé.

La position que prenait D'Aucheron n'avait rien de bien rassurant pour
lui.

--Voilà du singulier, ajouta D'Aucheron. Il faudra toujours bien que
j'aille au fond de ce mystère.

Il regardait sa femme avec une certaine cruauté. Elle vit bien qu'il
était résolu de découvrir le secret qu'elle cachait avec tant de soin.

--Si la Longue chevelure disparaissait, pensait-elle.... Je n'aurais
plus rien à craindre.



                                   XXVII


Les élections générales approchaient. On entendait une rumeur sourde et
profonde comme le grondement d'un orage encore lointain. On fourbissait
dans l'ombre des armes qui promettaient d'être mortelles. Chaque parti
faisait la revue de ses forces et préparait les machines qui devaient
détruire le camp ennemi. Les futurs candidats se montraient d'une
politesse exquise envers tout le monde, serraient avec effusion la main
de l'ouvrier, saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, le
bottier et le regrattier, libres et indépendants électeurs, dont le vote
pouvait faire pencher la balance, et le regrattier, le bottier et le
laitier, tous gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent besoin
de plus petit que soi....

L'un des plus actifs, des plus polis, des plus affables, des plus
populaciers, c'était M. Le Pêcheur. Il entendait bien se faire réélire
et garder encore son portefeuille si doux à porter. Il allait de maison
en maison solliciter les suffrages. On le recevait bien, mais on se
disait à part soi:

--L'on verra. Le scrutin a été donné pour cacher son vote, on s'en
servira, du scrutin....

L'adversaire du jeune ministre serait probablement l'employé qu'il avait
destitué par économie et remplacé par galanterie. Le peuple est
naturellement sensible, honnête, compatissant. Les actes tyranniques ou
injustes le révoltent. Il protège les victimes et flagelle les
bourreaux. Le peuple inclinait vers monsieur Préchon, la victime.
D'autant plus que Préchon avait des capacités, n'était pas sot du tout
et se montrait bon chrétien. On a beau dire, cela ne nuit pas aux choses
temporelles d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus souvent
qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans
un mouvement de colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui,
il ne tenait plus à se servir de cela pour discréditer son adversaire.
Et qu'importe l'origine d'un homme, dans notre monde et dans notre
siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet homme. Qu'il sorte
d'un palais ou d'une chaumière, qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou
du crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi que Dieu
lui-même le juge. L'humanité, longtemps aveugle ou lâchement avilie,
avait oublié ce suprême jugement du Créateur et se prosternait souvent
devant un homme ignare ou méchant, voluptueux ou sot, parce que l'un de
ses aïeux avait fait une belle action, son devoir probablement, et
rangeait du pied le nouveau venu plein de sciences, de talents ou de
vertus qui n'avait point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, une
lumière plus pure éclaire les hommes, un sentiment plus juste les anime,
un motif plus noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux et
dangereux de l'égalité qui passe sur la terre pour raser les têtes qui
s'élèvent... c'est la colère de Jésus qui maudit et jette au feu les
arbres qui ne portent point de fruits.



                              TROISIÈME PARTIE


                          LES ASSISES CRIMINELLES



                                     I


La chasse aux caribous n'est pas un frivole amusement, certes! et chaque
hiver on voit sortir de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des
Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le fusil à l'épaule,
l'imagination pleine de fantastiques panaches qui dansent sur des têtes
effarées. Les neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant,
et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos climats rigoureux. La
glace, sous son éblouissant et incorruptible manteau, tient dans une
impuissance absolue toutes les souillures du sol.

Aux reflets du soleil les cristaux de la neige étincellent comme une
poussière de diamants, et sur les plaines d'une blancheur éclatante se
déroule sans fin l'azur foncé d'un ciel pur...

Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient la ville dans
une carriole mollement rembourrée. D'autres suivaient. C'étaient
Dupotain, Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une voiture
remplie de provisions de toutes sortes fermait le cortège. Ceux qui
connaissaient la coutume du notaire et son goût pour la chasse n'eurent
pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer le caribou dans nos
montagnes pittoresques.

Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham, traversa St. Sauveur
et suivit le chemin de la petite rivière. Il passa par Lorette, St.
Augustin, le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides, laissa
derrière lui Ste Catherine, atteignit et dépassa St. Raymond, au fond de
sa charmante vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne....

La dernière habitation disparut derrière un coteau de neige, au bout des
terrains à demi-défrichés, et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt
sombre, infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les vallons
se succèdent toujours, toujours jusqu'aux défrichements du lac St. Jean
et, par de là, jusqu'à la mer de glace. Les grands sapins, les pruches,
les épinettes avec leurs larges palmes vert sombre couvertes de blancs
flocons, ressemblaient à ces vieux rois du nord que nous montrent les
légendes scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux sombres
garnis d'hermine, et couronnés de chevelures d'argent. Les chasseurs
marchaient à la file et les raquettes laissaient sur la neige molle une
empreinte qu'on eût dit produite par le pied d'un animal énorme ou le
sillage d'un vaisseau dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la
marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait mille fois parcourus.
La Longue chevelure, alerte et souple comme un cerf, le suivait. Puis
les chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, Landau, Dupotain,
Griflard. Puis encore les hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage
sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur dos. Le soir, on
dressait la tente, on allumait le feu, on faisait des lits de sapins,
sur lesquels on étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après
avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on s'endormait profondément.

On découvrit après quelques jours un superbe _ravage_, et l'on but à la
santé de l'animal complaisant dont la piste allait être un guide sûr. La
marche dura plusieurs heures encore avant que l'on pût apercevoir un
superbe caribou.

Il était couché sous un magnifique sapin, et s'amusait à mordre les
petites branches vertes qui pendaient comme des guirlandes au-dessus de
lui. A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et tourna la tête.
Il flaira le danger et son oeil doux s'alluma subitement. Il se leva
tremblant. Une clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient
presque à portée du fusil. Alors, rapide comme l'éclair, rejetant, son
panache mobile afin de ne point s'embarrasser dans les rameaux des
arbres, il s'élança à travers les couches mouvantes de la neige. Une
poursuite acharnée et sans trêve commença. La Longue chevelure, avait
pris les devants. C'était lui, au reste, qui devait tirer le premier.
Vilbertin, l'on ne savait pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi.
Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord ses ennemis, mais la
fatigue le gagna peu à peu dans cette course sans merci, sur ces neiges
molles et profondes....

Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières qu'il laissait
maintenant, que ses forces le trahissaient, et qu'il faiblissait par
instant pour reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se sentaient
gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un prochain triomphe animait
leur courage. Tout à coup deux détonations retentirent; elles furent
suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore, réveillée un instant
comme en sursaut, retomba dans son morne silence.

Le caribou était tombé, mais non loin de lui, quelques pas en arrière,
celui qui l'avait blessé gisait aussi grièvement atteint.

Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant des cris de joie; mais
à la vue de la Longue chevelure affaissé sur la neige et couvert de
sang, leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations.

--Comment cet accident est-il arrivé demanda l'un des chasseurs?

--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien ne sait pas comment,
par exemple. Il courait, il courait.... il y a tant de petites
branches.... Tu sais.

--On n'est jamais assez prudent à la chasse, reprit, en forme de maxime,
le gros notaire qui arrivait tout essoufflé.

Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux.

La balle était entrée en plein corps un peu au-dessus de la hanche. Le
siou, malgré la douleur que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait
pas perdu connaissance. On le coucha bien enveloppé dans de chaudes
couvertures de laine, sur des branches molles au-dessous d'un arbre
épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant la _traîne_ aux
provisions sur laquelle on le mettrait pour le ramener aux plus
prochaines habitations.

Le caribou gisait à quelques pas plus loin. Quand les chasseurs
l'entourèrent il voulut se lever pour fuir encore, mais sa tête retomba
sur la neige ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent sur eux
pleins de larmes. Qui peut deviner à quoi songe la bête, au moment où
elle se sent expirer sous les coups de l'homme? Ne pouvant raisonner sa
douleur, ni s'en expliquer la cause, elle doit en souffrir davantage.
L'homme, parfois, domine par la force de sa volonté, les souffrances qui
le tuent. Sa pensée l'emporte dans une région supérieure. L'esprit
impose silence à la matière.

Le retour fut long et pénible. Sur une _traîne_, la Longue chevelure,
sur l'autre le caribou. Et les hommes peinaient à tirer parmi les
broussailles, à travers les arbres de ces régions désertes, par dessus
les montagnes, ou à travers les vallons les deux longues _traînes
sauvages_.

On laissa le malade à St. Raymond, dans la première maison que l'on
trouva. Puis on fit avertir le médecin qui accourut aussitôt. Le
médecin, c'était Rodolphe Houde. Le notaire avait insisté pour qu'on
transportât le blessé à Québec, sous prétexte qu'il y serait mieux
soigné, mais les autres furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus
long voyage et que ce serait très imprudent de l'exposer à de nouvelles
fatigues. Le notaire céda. Il supplia Rodolphe de lui envoyer des
nouvelles chaque jour, si c'était possible. Il était bien chagrin, le
bon notaire, de ce qu'un pareil accident fût arrivé dans une partie de
plaisir commencée sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien que
jamais il ne retournerait à la chasse. Cela lui faisait prendre en
aversion l'amusement le plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut
y songer, c'est d'un grand prix.



                                     II


La partie de chasse avait été organisée par le notaire et Sougraine.

Ils en parlèrent à la Longue chevelure qui n'y vit qu'un agréable
délassement. Il avait été entendu qu'il aurait l'honneur de tirer le
premier. Il passerait devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui
pourrait arriver ensuite.

Madame D'Aucheron fut mise au courant de ces petits arrangements, bien
inoffensifs en apparence, et elle trouva que le notaire et Sougraine ne
manquaient pas d'imagination. Elle attendait avec une impatience fébrile
le retour de ses amis. Comme elle semblait préoccupée plus que de
raison, Léontine, toute pétulante, toute joyeuse, lui parlait de sa
félicité prochaine, pour la distraire un peu. Mais moins attendrie que
les jours précédents, cette femme rusée disait qu'il ne fallait pas trop
compter sur les promesses du bonheur; qu'il n'y avait rien de changeant
comme la fortune; que souvent la félicité nous échappait au moment où
l'on en portait la coupe à ses lèvres. Ces paroles jetaient du froid sur
l'enthousiasme de la jeune fille et faisaient renaître de vagues
craintes un moment oubliées. Elles produisaient l'effet du brouillard
glacé qui s'abat sur le frissonnement amoureux des fleurs de la prairie,
le soir d'une chaude journée.

Léontine reçut une lettre de mademoiselle Ida Villor. Elle en dévora les
pages charmantes. Jamais sa bonne amie n'avait écrit avec autant
d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher Rodolphe!... Comme il
t'aime! disait-elle, et comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon,
va! Il a bien soin de nous.... La clientèle est belle.... On vient de
loin le chercher. Notre humble demeure, près de l'église, s'ouvre à
chaque instant du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant, mais cela
chasse l'ennuie.

Madame Villor allait mieux. Le voyage ne l'avait pas trop fatiguée. Elle
articulait quelques mots maintenant. Quand le printemps serait revenu
avec ses brises chargées de parfums, ses chaudes buées, son éclatant
soleil, ses chants d'oiseaux, les murmures des feuilles, les
tressaillements nouveaux des champs et des forêts à leur réveil, elle
aussi sans doute se ranimerait tout-à-fait et renaîtrait à la vie. Une
bonne, une grande nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut que je
fasse l'école. J'aurais dit oui, déjà... s'il ne me fallait pour cela
négliger un peu, beaucoup même, ma bonne mère et mon cher cousin. On
m'offre un joli salaire, et je n'aurai guère à me déranger. Une petite
promenade seulement. J'ai bien envie de dire: oui. Si je me décide, tu
me verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille à la ville. Tu
reviendras avec moi, c'est Rodolphe qui le veut.

Ces dernières paroles firent longtemps rêver mademoiselle D'Aucheron.
Elle ferait bien de se livrer à l'enseignement, pensait-elle, et si
j'étais là je lui conseillerais de ne point se fermer une carrière aussi
intéressante pour soi-même qu'utile pour les autres.

Comme elle s'abandonnait à l'espoir de voir arriver son amie, et de
partir avec elle sans doute, on vint lui dire qu'une jeune personne
l'attendait au salon. Elle accourut.

--Ida!

--Léontine!

Les deux noms retentirent à la fois et les deux amies s'embrassèrent
dans une douce étreinte.

--J'achevais de lire ta lettre, dit Léontine; un peu plus et tu la
précédais.....

--Nous n'avons pas le service de la malle tous les jours, vois-tu,
là-bas, dans nos forêts.....

--Non, mais vous avez la paix, le calme, le bonheur..... n'est-ce pas?

--Tous les jours, ma bonne Léontine.... Viens voir cela.

Mademoiselle Villor fit une bonne provision de livres de classe, alla
prendre conseil du Surintendant de l'Instruction publique, et se remit
en route pour St. Raymond. Léontine l'accompagnait.

Madame D'Aucheron, qui ne détestait pas d'être seule, vu la disposition
d'esprit où elle se trouvait et l'attente des nouvelles qui devaient
venir, ne fit aucune objection à son départ.

Quand la voiture qui les emmenait fut sur le monticule qui domine le
village, Ida chercha des yeux la maison de Rodolphe, et la montrant du
doigt à Léontine.

--Là-bas, par de là l'église, sous les grands pins noirs..... Vois-tu?

Léontine ne voyait pas, des larmes voilaient ses regards. On descendit
la côte escarpée et on traversa le village au grand trot du cheval. Une
voisine que mademoiselle Ida avait laissée avec sa mère vint ouvrir en
souriant.

--Tout va bien ici puisque vous souriez, mademoiselle Clémence, observa
l'amie de Léontine.

Clémence, c'était la voisine, une vieille fille qui n'avait jamais aimé
que les chats et jamais raconté que des nouvelles vraies.

--Oui, mademoiselle, tout va bien ici, mais ça ne va pas bien partout.

--Non? qu'y a-t-il donc?....

--Entrez toujours; déshabillez-vous, mesdemoiselles, vous devez être
fatiguées, vous devez avoir froid; on vous contera tout cela.

Elle n'était pas pressée de dire la nouvelle parce qu'elle ne craignait
pas d'être devancée par d'autres. Elle était seule avec la malade. Elle
l'eût racontée à la porte, au risque de contracter une fluxion de
poitrine, s'il se fût trouvé quelqu'un dans la maison pour lui faire
concurrence.

Les jeunes filles embrassèrent la malade.

--Où est Rodolphe? demanda Ida.

A ce nom un doux tressaillement agita Léontine et une vive rougeur parut
sur ses joues encore froides des baisers du vent.

--Voilà la nouvelle, s'écria Clémence; chaque chose arrive en son temps.
On est venu le quérir il y a dix minutes, à bride abattue, pour un
sauvage qui s'est fait tuer à la chasse.....

Léontine pâlit tout à coup; une angoisse inexplicable l'oppressait.

--Quand je dis: tuer, reprit Clémence, ce n'est pas tout à fait exact;
mais blessé gravement.

--Quel est le nom de ce sauvage? demanda mademoiselle Ida.

--Un drôle de nom, répondit Clémence qui ne se hâtait plus.

--Encore, quel est-il? insista Léontine, qui faisait un effort pour se
remettre.

--La chevelure longue, je crois, ou quelque chose comme ça....

--La Longue chevelure! s'écria Léontine.... est-il possible? mon
Dieu!...

--C'est cela, la Longue chevelure!.........

Est-ce que vous le connaissez, mademoiselle? demanda la voisine.

--Depuis peu de temps seulement, mais je l'estime beaucoup.... Il est si
bon.... Si tu veux, Ida, nous irons le voir?

--Nous le ferons transporter ici, Léontine, et nous le sauverons si
c'est possible....

Les jeunes filles attendirent avec une grande impatience le retour du
médecin. Il ne revint que le soir. Elles veillaient en causant près du
poêle où la flamme bourdonnait gaiement. Quand le cheval qui ramenait
Rodolphe s'arrêta devant la porte, couvert de frimas et secouant sa
longue crinière et ses grelots au son argentin, elles coururent ouvrir.

Il y eut un moment d'égoïste bonheur: le blessé fut oublié pendant une
minute. Que ceux qui n'ont pas aimé jettent la première pierre.....

Après les premiers épanchements on parla du malheureux siou.

--Il est en danger, remarqua Rodolphe, et j'ai mandé un médecin de la
ville en consultation... Il n'y a cependant point de parties
essentielles de lésées, car la mort serait déjà survenue... Il y a les
complications à redouter... les inflammations.

--Sais-tu, cousin, reprit Ida, que nous voudrions l'avoir ici pour le
soigner, Léontine et moi.

--S'il est possible de l'amener, nous le ferons de grand coeur. Je tiens
à l'avoir sous mes yeux, afin de suivre mieux les phases du mal.

Ensuite Rodolphe raconta comment l'accident était arrivé. Il n'y avait
rien de bien surprenant en cela. Les accidents de chasse sont si
fréquents.

Cependant une pensée amère, atroce peut-être, entrait dans l'esprit de
Léontine. Elle voulait s'en débarrasser, la chasser comme un mauvais
rêve, comme un cauchemar, et elle revenait toujours, comme l'onde que
l'on repousse avec un aviron.



                                     III


Les chasseurs, Vilbertin en tête, rentrèrent dans la ville, avec le
caribou qu'ils avaient tué, étendu sur un traîneau. La nouvelle de
l'accident se répandit vite. Ce fut toute une journée le sujet de la
conversation.

--Il me semblait, disait le notaire, que je ne pouvais pas être toujours
heureux à la chasse; j'avais comme un pressentiment de ce qui devait
arriver, et je crois que je ne serais point parti, si les autres ne
m'avaient entraîné...

Il disait encore:

--Un accident est vite arrivé. Nous venions d'apercevoir le caribou. Ce
fut un cri général. Le sioux prit les devants, l'Abénaqui suivait en
imprimant à sa carabine un mouvement de va-et-vient dangereux. Je le
voyais bien et j'allais lui dire de faire attention. Tout à coup. Vlan!
Vlan! deux détonations. Une branche probablement avait fait partir la
gâchette... C'est dommage, la chasse promettait, et c'est si plaisant de
courir les bois en hiver!.... Pourtant, je crois bien que je n'y
retournerai plus... Après un malheur comme celui-là... Si le pauvre
diable pouvait en revenir!

Le soir il y eut réunion des chasseurs chez D'Aucheron. On parla
beaucoup de l'accident. Madame D'Aucheron demanda discrètement au
notaire s'il pensait le sioux mortellement atteint. Il répondit de même
que les apparences le faisaient croire. La malheureuse reprenait, comme
malgré elle, ses rêves de vanité, d'ambition de richesses, de luxe....
et sa fille redevenait une chose à exploiter......

La Longue chevelure fut amené chez le docteur Rodolphe. Il éprouva
d'abord un mieux sensible puis une rechute. Une fièvre brûlante s'empara
de lui. Il eut le délire.

Léontine se tenait à son chevet, et quand Ida revenait de sa classe,
elle remplaçait son amie pour lui permettre de se reposer un peu. Le
soir, elles veillaient toutes deux avec un dévouement d'enfants pour un
père bien-aimé. Tour à tour, avec des linges imbibés d'eau froide, elles
lavaient le front et la tête du malade; elles mettaient de la glace sur
ses lèvres enflammées par la fièvre. Puis elles priaient avec une
ardente ferveur. Rien n'était touchant comme de voir ces deux anges de
la terre disputer à la mort sa victime. Parfois la mort vaincue
s'éloignait et l'espérance rentrait dans l'âme des jeunes filles. Le
médecin luttait aussi de toutes les forces de son énergie, de toutes
les ressources de la science..... La lutte était étrange et belle.

Là-bas, dans la ville, trois êtres misérables se cherchaient comme les
ombres cherchent les ombres, sans bruit, sans amour, sans charité, pour
se communiquer les rumeurs saisies au vol. Ils prenaient un suprême
intérêt à la lutte qui se livrait loin d'eux. Ce qu'ils pouvaient faire,
ils l'avaient essayé. Ils n'avaient plus qu'à suivre d'un oeil inquiet
les péripéties du combat. Les voeux qu'ils formaient n'étaient point
pour le triomphe des anges et du jeune médecin, mais pour le triomphe de
la mort. Elle tardait bien cette mort pourtant si vorace d'habitude....
elle tardait bien à venir.

Un jour, la rumeur apporta une nouvelle terrible pour les trois
conjurés... La Longue chevelure avait le délire....Il allait mourir
peut-être.... Mais ce n'est pas cela qui les effrayait. Dans sa folie il
avait parlé; dans son délire il avait jeté un nom en pâture à la
curiosité du monde, et plusieurs l'avaient entendu ce nom qui réveillait
un triste souvenir. Il avait parlé de Sougraine.

--Ne tire pas, Sougraine, avait-il dit, si je le manque, tu l'attaqueras
à ton tour.

Il faisait évidemment allusion à la chasse. Il avait dit encore:

--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on devine que tu es
Sougraine, tu seras poursuivi comme le caribou de la forêt par le
chasseur implacable...

Puis:

--Elle est méconnaissable, cette malheureuse Elmire, sous ses riches
vêtements de dame.... Je ne peux cependant pas les laisser périr dans
les flammes; il faut que je les sauve encore... Ils me tueront ensuite,
mais n'importe, j'aurai fait mon devoir.

Une nuit entre autres il ne cessa de parler.

A ce nom de Sougraine une foule de pensées assaillirent l'esprit d'Ida.
Elle se souvint de l'histoire lamentable racontée par le siou, le soir
du bal et de l'évanouissement de madame D'Aucheron. Léontine, elle,
avait des frémissements de terreur. Elle entrevoyait la vérité à travers
le sombre tissu des événements, comme à travers des ombres flottantes on
aperçoit une lumière encore vague... Elle avait peur de comprendre, de
voir trop nettement dans ces mystères redoutables. Et pourtant quelque
chose lui disait qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait
entendu; qu'elle n'était pas l'enfant du crime, et que sa délivrance et
son salut sortiraient de la ruine des siens. Elle aurait bien voulu
épancher ses craintes et ses frayeurs dans l'âme de son amie, mais elle
n'avait pas le droit de parler.

Elle passa une partie de cette nuit en prière. Ida, remarquant son
extrême inquiétude et sa tristesse amère, s'unissait à elle pour prier.



                                     IV


Quelque temps après, l'Abénaqui, fort tranquille en apparence, savourait
un verre de whiskey en songeant au blessé de St. Raymond, dans un des
nombreux estaminets de la basse ville. Il était seul. Plusieurs jeunes
gens entrèrent et, debout près du comptoir, se firent verser à boire.

--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un d'eux.

--Non, quelle nouvelle?

--Il paraît que Sougraine est revenu....

--Quel Sougraine?

--Un sauvage qui a tué sa femme et enlevé une jeune fille, il y a vingt
ans.

--Et il est revenu? pourquoi?

--Pour se faire pendre, je suppose....

--Comment sais-tu cela?

--C'est lui, parait-il, qui a, dans une partie de chasse, envoyé une
balle à ce beau siou, la Longue chevelure.... sous prétexte de tuer un
caribou.

--C'est assez singulier, cela. Est-il arrêté?

--Je ne crois pas. On le cherche.

Pendant ce dialogue Sougraine éprouva toute les angoisses par lesquelles
un homme peut passer. Des sueurs froides lui coulaient des tempes sur
les joues et ses dents claquaient de frayeur.

La fille qui servait au comptoir ouvrait la bouche pour dire:

--Je crois que c'est lui qui est assis là-bas, à cette table, mais un
sentiment de pitié l'arrêta.

--Il y a vingt ans, pensa-t-elle.... Mon Dieu, il doit avoir expié
suffisamment sa faute.... qu'il s'échappe s'il le peut.

Les jeunes gens sortirent.

Sougraine était trop inquiet pour demeurer plus longtemps dans cet
maison ouverte à la foule. Il sentait bien qu'il ne lui restait qu'une
chose à faire, disparaître. Il lui en coûtait cependant de laisser le
notaire et madame D'Aucheron recueillir seuls le fruit de la partie de
chasse. Il décida de se rendre chez Vilbertin pour avoir des nouvelles.
Il sortit, la tête basse, mais regardant sournoisement autour de lui
pour voir s'il n'y avait rien de suspect. Il suivit les rues les plus
désertes. Il rencontra chemin faisant quelques agents de police et,
chaque fois, il sentit une sueur perler sur son front, un frisson
parcourir tous ses membres. Il était tenté de courir à toutes jambes, au
risque de donner l'éveil. Il est si naturel de se sauver quand on a
peur. A la tombée de la nuit il entra chez Vilbertin.

Le notaire n'était pas, non plus, d'une gaieté folle. Il voyait
clairement maintenant sa coupable sottise. Ses paupières se dessillaient
et l'aveuglement qui précède toujours un crime faisait place aux
lumières de la raison.... Avant la faute on ne voit que les jouissances
promises, après, l'on suppute avec amertume ce qu'elles nous coûtent.

En voyant entrer l'indien, il devint d'une pâleur extrême et se prit à
trembler.

--Savez-vous, dit-il, d'une voix basse et profondément émue, que le
sioux a parlé et que votre vrai nom est connu maintenant?

--Les paroles d'un fou, cela ne compte guère, répliqua l'indien.

--La curiosité se réveille et l'on voudra savoir ce qu'il y a de vrai
dans ces révélations dues à la fièvre: on vous fera arrêter, c'est sûr.
Si vous êtes Sougraine, vous n'échapperez point; ne vous faites pas
d'illusion.

--Oh! non l'indien n'est pas Sougraine!

--Alors vous n'avez rien à craindre, restez en paix, attendez les
événements.

--Si l'indien s'éloigne, combien lui donneras-tu?

--Mais si vous ne partez pas c'est la prison, le pénitencier,
l'échafaud, peut-être, qui vous attend. Allez-vous jouer ainsi votre
vie? Vous pouvez fuir, il en est temps encore. Demain il sera peut-être
trop tard....

--L'indien n'ira pas tout seul dans la prison, au pénitencier, sur
l'échaufaud....

--Comment? fit le notaire effrayé, voudriez-vous nous perdre? pourquoi?
quel mal vous avons-nous fait?

--L'indien veut être en bonne compagnie. Tout seul, il sera traité sans
pitié; avec un gros monsieur et une grosse dame, il sera entouré de
respect.

--Sougraine, allez-vous en, je vous en conjure!...

--Combien paies-tu?

Le notaire, écrasé sous une pensée de scandale, de trahison, d'ignominie
et de pitié, crut être généreux en offrant vingt-cinq dollars à
l'indien.... Sougraine éclata de rire, et ce rire moqueur fendit l'âme
de l'avare Vilbertin.

--Quoi! pensa-t-il, ce n'est pas assez de se voir exposé à la honte, à
la mort, au gibet.... il faut encore donner son argent....

Il fit un effort suprême.

--Cent dollars, offrit-il avec une angoisse profonde....

L'indien rit encore. Il se sentait heureux de faire à son tour l'office
de bourreau.

Vilbertin se ravisa.

--Vous refusez, dit-il, soit, vous n'aurez rien. Nous n'avons point peur
de vous; nous sommes deux pour contredire vos paroles mensongères. Les
juges comprendront bien que je n'avais aucun intérêt à faire disparaître
la Longue chevelure. Il ne m'a jamais fait de mal, cet homme-là; je n'ai
rien à craindre de sa part. Il me connaît à peine. C'est vous qui le
craigniez avec raison, et qui désiriez sa mort, puisqu'il savait votre
nom et pouvait vous livrer à la justice des hommes.

Sougraine comprit que le notaire et madame D'Aucheron pouvaient, en
effet, fort bien se tirer d'affaire, et que lui, leur instrument, il
serait aisément sacrifié. Il ne lui servirait de rien d'essayer à les
compromettre. Il aggraverait sa position, voilà tout. On pourrait être
indulgent pour une faute vieille de vingt années, car on supposerait un
long repentir; mais un crime nouveau s'aggraverait de toute la hideur
des crimes précédents....

Il reprit après quelques minutes.

--On va s'enfuir, c'est bon, donne les cent dollars.

--Je serais bien fou de payer pour vous empêcher d'être pris, lorsque
vous pouvez fuir aisément si vous le voulez. C'est votre affaire. Restez
ou partez, cela m'est égal.

Sougraine suppliait à son tour.

--L'indien est pauvre, disait-il, il aura besoin de donner beaucoup
d'argent pour se sauver loin; il ne pourra pas travailler pour gagner
son pain. Il devra se tenir caché le jour, marcher la nuit... donne les
cent dollars et il part tout de suite. Tu vas être heureux, toi, et tu
vas épouser une belle jeune fille que tu aimes beaucoup.

Vilbertin s'attendrissait: il allait donner les cent dollars.

--Oh! si tu savais, continua Sougraine, si tu savais de qui elle est
l'enfant, cette jeune fille!... On va te le dire puisque l'on s'enfuit
pour ne jamais revenir. Tu ne feras pas voir que tu le sais... pas même
à sa mère, madame D'Aucheron. Madame D'Aucheron est sa mère. Et son
père... eh bien! son père, c'est moi!

--Vous! Vous! Ah! vous me trompez, Sougraine, s'écria le notaire, hors
de lui. Ce n'est pas possible! Ai-je bien entendu! Malédictions!!

--Si l'indien te trompe, c'est qu'il aurait été trompé lui-même. Madame
D'Aucheron lui a dit que Léontine est sa fille...

--Comment madame D'Aucheron sait-elle cela? Comment? Parlez, mais parlez
donc!

Et Vilbertin, suffoqué, frappait du pied, se tordait les bras.

--Voila le fond de l'affaire... on te racontera tout, puisque l'on part
pour ne plus revenir. Tu n'en diras mot à personne... Tu vas comprendre
pourquoi l'indien avait de l'influence sur madame D'Aucheron... comme tu
as compris pourquoi la Longue chevelure était son maître à lui l'indien.
Madame D'Aucheron, c'est Elmire Audet, la jeune fille que j'avais
enlevée...

Le notaire faillit tomber à la renverse. Il se passait la main sur le
front comme pour en enlever des nuages qui obscurcissaient ses idées.

--Est-ce possible? murmurait-il, est-ce possible? Maudite destinée!
Enfer! démon!

Tu comprends, on lui disait: fais ceci, fais cela et elle faisait comme
on lui disait. Donne notre fille à monsieur le ministre, donne-la plutôt
à monsieur le notaire, ou à M. Rodolphe... sinon on te dénoncera... et
tu seras perdue.... Et la jeune fille passait de l'un à l'autre. La peur
du scandale.... de la honte, c'est fort cela... Comprends-tu?

--Le notaire marchait à grands pas dans son étude, toujours la main sur
son front:

--C'est affreux, ce que vous m'avez révélé, Sougraine, oui c'est
affreux! Vous me tuez.... Vous me tuez. Vous me volez mon bonheur... O
désespoir, ô malédiction! elle, votre fille? Ce n'est pas vrai!
Dites-moi que ce n'est pas vrai... et je vous donne de l'or tant que
vous en voudrez; qu'ai-je besoin d'argent, moi, maintenant, puisque je
suis voué à la honte, à la douleur? puisqu'elle ne sera jamais ma femme,
elle, Léontine?... j'aurais été si heureux! si heureux! Qu'êtes vous
venu faire ici, vous, après cette longue absence? Troubler notre
repos... ruiner nos espérances, empoisonner notre vie...

--L'Indien est venu chercher ses enfants, dit Sougraine d'une voix,
sombre, car il les aime encore...

--Vos enfants! vos enfants! c'est faux!... vous ne les aimez point.
Partez si vous les aimez encore; ne troublez point leur repos, ne les
couvrez pas d'ignominie.... Croyez-vous qu'ils pourraient vous aimer,
eux?

--Des enfants n'aiment-ils pas toujours leur père?

--Vous vous trompez... moi je suis votre fils... et je vous hais...

Sougraine recula épouvanté...

--Mon fils? toi, mon fils?

Sa voix tremblait, ses mains cherchaient un appui...

--Oui, je suis votre fils... répondit le notaire d'une voix sombre.

--Mon fils? tu es mon fils?... lequel! Louis ou Adélard?

--Adélard est mort il y a longtemps... Il est bien heureux, lui!...

Sougraine tomba à genoux:

--Mon enfant, pardonne à ton père, supplia-t-il...

Le notaire ne répondait rien, Sougraine demeurait à genoux. Il répéta:

--Pardonne à ton père, mon enfant...

--Sauvez-vous avant qu'il soit trop tard, répliqua Vilbertin en proie au
désespoir, sauvez-vous.

Sougraine ne bougeait pas. Il était toujours à genoux. Le notaire
reprit:

Partez, vous dis-je; si vous êtes coupable nul ne pourra vous sauver...

--Sougraine est coupable d'avoir enlevé une jeune fille et d'avoir
abandonné ses enfants... C'est un grand mal, il le sait bien, mais il
n'a point tué votre mère.....

--Quoiqu'il en soit, vous ne pouvez pas demeurer ici, vous le comprenez.
Voici quelques dollars, adieu...

Sougraine, chassé par son fils, profita de la nuit pour sortir de la
ville. Le notaire se mit au lit, mais son esprit exalté fut assailli par
une volée de pensées étranges. Dans son angoisse il s'accrochait à des
espérances incroyables. J'irai chez la D'Aucheron, se disait-il, je
saurai tout. Il faudra bien qu'elle parle.



                                     V


Le notaire Vilbertin était en effet l'un des enfants de Sougraine, le
petit lutin, comme l'appelait son oncle Louis-Thomas qui le garda
quelque temps chez lui, après la fuite de l'abénaqui avec Elmire Audet.
Un notaire de la paroisse voisine, nommé Vilbertin, l'ayant vu, lui
trouva de l'esprit, de l'intelligence, l'emmena chez lui, le fit
étudier, et lui donna son nom, son étude et sa fille unique, sans autre
condition que de pratiquer consciencieusement et de rendre sa femme
heureuse. Peu de temps après l'obligeant notaire mourait presque
subitement. A son lit de mort il appela son gendre et lui parla tout
bas. Il lui montra une lettre qu'il fit jeter à la poste par un
serviteur. C'était une lettre qu'il écrivait à madame Villor. Le
malheureux gendre pâlit et se troubla mais ce ne fut pas long. Il fit de
la tête un signe affirmatif et laissa le beau-père mourir en paix.
Quelques semaines après sa femme suivait son père dans la tombe en lui
léguant tout ce qu'elle possédait. Alors il partit, la laissant dans le
cimetière de sa paroisse natale auprès des siens.

Vilbertin se rendit chez madame D'Aucheron. Une personne moins agitée,
moins troublée qu'elle, eut remarqué du premier coup d'oeil le
bouleversement du notaire.

--Vous savez, madame, commença-t-il, qu'il n'est question dans la Ville
que de l'affaire Sougraine.

Quelle affaire? demanda-t-elle en pâlissant.

Une affaire madame, qui date de vingt-trois ans. Vous vous en souvenez?

Ce dernier mot était cruel et cruellement dit. Madame D'Aucheron éprouva
une torture au fond du coeur.

--J'ai vu Sougraine, hier soir, reprit le notaire, et il m'a tout avoué.
Il m'a dit qui vous êtes.

--Moi? fit madame D'Aucheron.

--Oui, vous... Et je lui ai dit qui je suis, et sa surprise a égalé la
mienne. Vous êtes, vous, Elmire Audet....

Madame D'Aucheron, la tête basse, ne répondit point.

--Je suis venu vous demander si mademoiselle Léontine est ma soeur....
Parlez, soyez franche, dites, est-elle ma soeur?

--Votre soeur?... je ne sais point.... je ne comprends rien à ce que
vous me demandez....

--Vous allez comprendre. Je suis Louis, l'un des enfants de
Sougraine....

--Vous? vous? Louis? le fils de Sougraine? Est-ce possible?.... Et elle
le regardait de ses grands yeux bleus hagards....

--Léontine est-elle ma soeur?

Madame D'Aucheron se mit à rire....

--Non je vous le jure, elle n'est pas votre soeur. J'ai dit un mensonge
à votre père pour sauver la paix de ma maison.... Hélas! cela n'aura
servi à rien.

--Dieu soit loué! s'écria le notaire.... tout n'est pas perdu encore.

Il s'abandonnait à une joie folle....

--Vous avez un autre frère... je ne sais point s'il vit.... je n'ai eu
connaissance de rien, et l'on ne m'a jamais rien dit....

Le notaire revenait à son étude tout fier, tout palpitant, tout à ses
amours un instant compromises.

--Dès que mon père sera loin, se disait-il, je profiterai de mes
avantages sur mes rivaux; je serai, à mon tour, maître de ces gens-là...
Il m'est bien égal d'être appelé Sougraine ou Vilbertin. On ne peut
rien me faire à moi... Et puis, je suis riche, on me respectera... en ma
présence, du moins. En arrière, on dira ce qu'on voudra... Madame
D'Aucheron, elle, ce n'est pas la même chose.... Si elle tombe... elle
tombe dans la boue.... Une grande dame ne se laisse pas traîner dans la
fange comme cela. Elle fera bien des sacrifices avant de consentir à
cette dégradation... J'aurai Léontine. O mon amour, tu n'es pas
perdu!... Quand je pense à la peur que j'ai eue!... j'en frissonne
encore... Elle, ma soeur? Bah! ça n'avait pas de bon sens... je le
sentais bien... Vilbertin, tu vas te tirer d'affaire. Que le diable
emporte les autres... Chacun pour soi... Les autres ne voudront
peut-être pas épouser une jeune fille élevée par Elmire Audet, par
Elmire Audet déchue, avilie, ridiculisée... montrée au doigt... Moi je
l'emmènerai dans la solitude... je l'aurai à moi seul... Oh! qu'elle
soit un objet de honte pour tous si je ne puis l'obtenir qu'à ce
prix-là...



                                     VI


Monsieur Le Pêcheur gardait rancune à Sougraine; il se mit en frais de
découvrir sa retraite, et lança une meute de policiers sur ses traces.

--Si je le pince, se promettait-il, il verra!... je lui apprendrai à
venir troubler mes amours.... Mais comment pouvait-il avoir tant
d'influence sur madame D'Aucheron? se demandait-il?

Et il cherchait. Il avait l'esprit inventif, de l'audace dans la
conception, de la curiosité dans le caractère, et ne s'effrayait devant
aucune supposition quelqu'absurde qu'elle fut....

--Si c'était cela! se dit-il, tout haut, en se frappant le front comme
un homme qui veut en faire jaillir une étincelle... si c'était cela! car
enfin, il y a quelque chose, c'est sûr. Il faut voir.

Quelques heures après il présentait ses hommages à madame D'Aucheron.
Léontine venait d'arriver et les nouvelles qu'elle apportait étaient des
meilleures. La longue chevelure échappait à la mort; la science et la
charité chantaient leur hymne de triomphe, et madame Villor commençait à
se lever, marchait sans le secours de personne. La maison du médecin
s'emplissait de chants et de gaieté.

--Vous savez sans doute, commença le jeune ministre que notre _ami_ la
Langue muette était un misérable enleveur de fille, un assassin,
peut-être...

--J'ai vu ce que les journaux en disent, répondit madame D'Aucheron.

--Comment avez-vous pu être trompée, vous surtout, mesdames, qui avez un
instinct si merveilleux?

--Nous ne faisons cependant pas métier d'épier les gens, répondit
Léontine en souriant avec malice.

--J'espère, au moins, que vous ne faites pas, non plus, métier de
protéger les scélérats en rupture de ban, reprit le ministre.

--Nous protégeons nos hôtes quelqu'ils soient, dit madame D'Aucheron;
mais nous nous efforçons de recevoir des gens honnêtes seulement.

--Ce serait drôle, continua le ministre, si nous allions découvrir
Elmire Audet, maintenant.... Elle se cache sans doute quelque part...
qui sait? elle est peut-être une grande dame aujourd'hui... une dame
louée, aimée, admirée de tout le monde...

Il pouvait parler, le ministre, on ne songeait pas à l'interrompre, tant
la surprise était grande chez madame D'Aucheron et sa fille. Une même
pensée les atteignait au coeur:

--Il sait tout; c'est fini...

Il revenait encore ce tourbillon noir: la honte, la peur, les terreurs,
l'ignominie.... Et tout cela dansait, glissait, s'agitait lugubrement,
confusément comme les cendres et les charbons d'un âtre immense où passe
un souffle de tempête. Le ministre continuait toujours avec méchanceté:

--Je crois que je sais où la prendre, cette jolie femme aux yeux bleus;
car elle avait les yeux bleus, la jeune Elmire. Elle aura vieilli un
peu. Les femmes même les plus aimables sont soumises à cette inéluctable
loi; mais je parie qu'on pourra la reconnaître encore. Il reste toujours
quelque chose des traits de la jeunesse sur les visages les plus vieux.
On soulève les rides et les teintes roses des fraîches années
apparaissent encore. Qu'est-ce que je fais? parler de rides, c'est
absurde. Elmire n'a pas plus de 40 ans maintenant, l'âge de la beauté
parfaite, votre âge, madame, j'en ferais le pari.... Voyons, dites,
est-ce que je me trompe beaucoup?

--Vous êtes bien cruel, monsieur, dit Léontine et vous n'avez pas la
générosité d'un gentilhomme.

Elle se leva pour sortir.

--Je puis laisser échapper Sougraine, madame, si vous le désirez, vous
n'avez qu'à parler.

--La clémence est une vertu divine, dit encore mademoiselle D'Aucheron,
debout, prête à s'éloigner.

Madame D'Aucheron gardait le silence.

--L'amour est une chose divine aussi, répondit le ministre; je vous
promets la clémence, mademoiselle, si vous me donnez l'amour....

--Jamais, monsieur; j'ai choisi mon époux.

Elle quitta le salon. Sa mère resta seule avec monsieur le Pêcheur.

Le Pêcheur se leva à son tour. Il était très froissé.

--Je sais votre secret, madame, dit-il froidement: j'avais deviné juste.
Sougraine sera pris et vous verrez ce qui s'en suivra.



                                     VII


Quelques jours plus tard, un homme armé d'une carabine, des raquettes
aux pieds, errait à l'aventure dans les bois que traverse la rivière
Batiscan, au-dessus de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. Il
paraissait accablé de tristesse autant que de fatigue, et le soir, quand
le silence envahissait la forêt et que tout se confondait dans un océan
de ténèbres, il entrait dans une cabane de bûcheron, abandonnée depuis
longtemps, et là, s'endormait sur un lit de branches. Il avait épuisé sa
provision de poudre et de plomb, et sa carabine, fidèle amie des anciens
jours, lui devenait inutile.

Quelques jeunes gens qui venaient de couper des billots vers le haut de
la rivière, remarquèrent des traces de raquettes et se dirent entre eux
qu'il devait y avoir un trappeur en ces endroits. Ils entrèrent dans la
cabane pour y passer la nuit, car il se faisait tard, déjà. Ils ne
furent pas surpris d'y trouver un chasseur. C'est l'habitude de ceux qui
errent dans les bois, en hiver, de chercher un refuge dans les
chantiers.

Sougraine,--car le chasseur c'était lui--réveillé en sursaut par le
bruit que firent en entrant les bûcherons, s'élança vers la porte pour
s'échapper.

--Eh! l'ami, dit l'un des survenants, vous êtes bien peureux... nous ne
sommes pas des ours.

--Un sauvage! remarqua quelqu'un de la bande.

--La chasse est elle bonne? demanda un autre.

--La chasse ne paie guère encore, répondit Sougraine: on a tendu des
collets aujourd'hui; on ne sait pas quelle chance on aura.

--Y a-t-il longtemps que vous avez laissé les habitations? Quelles
nouvelles?

--Oh! non, il n'y a pas longtemps....

--D'où venez vous? de Lorette?

--Oui, de Lorette.

Il était content de faire croire cela. Le mensonge était petit et les
conséquences pouvaient en être grandes.

--Comme ça, vous n'avez pas de nouvelles de Notre-Dame-des-Anges, fit un
jeune homme. J'aurais pourtant voulu savoir comment se portent ma
vieille mère et ma jeune blonde.... Mais je le saurai demain.

--Bah! la mère Audet est taillée pour vivre un siècle, reprit le plus
vieux de la bande, et la petite Fradette, ta blonde, serait bien folle
de ne pas _fréquenter_ un peu pour se consoler de ton absence.

Au nom de la mère Audet, Sougraine eut un frisson. C'était un des frères
d'Elmire qu'il voyait là, devant lui?...

La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes durs à la fatigue,
rudes au travail, s'endormirent d'un profond sommeil, dans leur hutte de
bois rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine fut longtemps avant
de clore les paupières, tant son esprit était cruellement tourmenté.

Les hommes de chantier partirent dès le point du jour. La première chose
qu'ils apprirent en arrivant à Notre-Dame-des-Anges fut le retour de
Sougraine.

--Il est à Québec, assurait-on. Il a été reconnu. Les gazettes annoncent
une récompense de la part du gouvernement à celui qui l'arrêtera.

--Parions, s'écria Audet, que c'est lui que nous avons rencontré, dans
la _cabane à billots_, la nuit dernière.... Je m'explique sa frayeur,
maintenant.... Si nous avions pu deviner!

Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit dans la paroisse,
que Sougraine se cachait dans un chantier abandonné, sur le bord de la
rivière Batiscan, à quelques milles seulement dans la forêt, et l'on
organisa une expédition pour l'aller surprendre.

Sougraine prévit ce qui devait arriver. Vers le soir il sortit de la
cabane et, marchant avec une grande précaution, il suivit le cours de la
rivière pendant quelques arpents. Il s'arrêta près d'un amas de racines
et de branches, reste d'un arbre arraché du sol un jour de tempête,
attendant en ce lieu que les ombres fussent assez épaisses pour lui
permettre de fuir sans être aperçu. Il venait de se réfugier en cet
endroit, quand il entendit des voix et un bruit de raquettes sur la
neige durcie. Quelques instants après il vit, dans la pénombre, un
groupe noir qui s'avançait sur le lit gelé de la rivière. Les voix
devenaient plus distinctes.

--Il ne nous échappera pas, s'il est encore dans la cabane, disait l'un
de ceux qui approchaient.

--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre; il peut nous voir
arriver.

Et la troupe s'arrêta.

--Nous n'allons pas rester ici, plantés comme des piquets, au beau
milieu de la neige, repartit une voix.

--Avec cela qu'il ne fait pas chaud. Nous sommes exposés au vent comme
des girouettes.

--Il y a là, tout près, un tas de branches qui feraient un excellent
abri.

Celui qui disait cela montrait, de la main, l'endroit ou s'était réfugié
l'abénaqui.

La troupe se dirigea vers l'arbre tombé. Sougraine ne pouvait pas fuir
sans être vu. Les gens s'étaient mis au pas de course, à qui arriverait
le premier.

Un moment il perdit la tête, demeura immobile, les yeux fixés sur ces
hommes qui le traquaient, comme le charmeur qui regarde le serpent pour
le désarmer. L'instinct de la conservation lui revenant tout à coup, il
ôta ses raquettes et se fourra sous le tronc, passant à travers les
branches que la neige n'avait pas entièrement recouvertes.

--On est mieux ici que sur la glace, observa l'un des chasseurs
d'hommes, en s'asseyant sur un tronc d'arbre pourri.

--Il y a des pistes, observa un autre. Notre individu à du passer par
ici.

--Nous ne sommes pas loin du chantier, ajouta un troisième.

Le fugitif, blotti dans la neige, ramassé sur lui-même, tremblant,
retenant son haleine, éprouvait des tourments qui lui semblaient longs
comme l'éternité. Il se demandait s'ils ne partiraient pas bientôt;
s'ils allaient passer la nuit là. Il devait être nuit enfin. L'obscurité
ne venait donc point, ce soir-là, sous la forêt? Ses pieds
s'engourdissaient. Ils gelaient peut-être. S'il allait se geler les
pieds!... Oh! il mourrait là, dans sa cachette, comme un fauve. On le
trouverait au printemps. Les ours le dévoreraient peut-être.... Ce
serait affreux, cette mort lente, dans le désert, sans une prière, sans
un prêtre,... Mourir sans confession, sans recevoir le pardon de ses
fautes... Mais, non! il ne gelait point.... Ce n'était rien que de
l'engourdissement. Tout à l'heure il sortirait et ses pieds seraient
encore dispos et rapides... Ses pieds! il ne les sentait plus. Il les
remuait peut-être, mais il n'en était pas sûr... Ses mains! l'une était
sous lui, plongée dans la neige froide, l'autre se crispait sur un
tronçon de branche.

Et les hommes qui le traquaient riaient et discouraient ensemble. Tout à
coup un grognement sourd et rauque sortit du fond de l'antre formé par
le pied de l'arbre affaissé sur ses énormes racines. Sougraine frémit.
Il leva quelque peu la tête et crut voir, plus avant sous le tronc,
deux yeux ardents qui le regardaient fixement dans l'obscurité.

Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans faire craquer une
branche, car le moindre bruit pouvait attirer l'attention des hommes ou
exciter la bête dont il profanait l'asile. Au premier mouvement qu'il
fit, un rameau sec cassa, et l'animal gronda plus fort.

Une sueur abondante et glacée coulait maintenant sur ses membres, et des
transes amères torturaient son âme. Devant lui, un fauve cruel et
affamé, irrité d'être dérangé dans sa retraite, derrière, des hommes qui
le guettaient pour lui faire expier une faute que le repentir avait sans
doute effacée depuis longtemps. Alternative épouvantable! Les hommes
sans pitié le conduiraient à l'échafaud, la bête le dévorerait tout
vif... Après tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait là, immobile
comme un cadavre, l'animal l'oublierait peut-être, ou lui pardonnerait
de l'avoir troublé dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester là
longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau mouvement de recul.

--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de la bande.

--Oui, un grondement sourd qui sortait de là, fit un autre, en montrant
l'arbre arraché qui leur servait d'abri.

--Il se pourrait qu'un ours y fut caché. Baptiste Lanouette en a tué un
pas bien loin d'ici, l'hiver dernier.

Un nouveau grognement sortit du repaire et tous s'éloignèrent
subitement.

--Sougraine aussi sortit de son gîte. L'ours poussa un cri féroce mais
n'osa pas le suivre. Ces animaux-là ne marchent guère sur la neige
molle. Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou se cachent sous
un tas de branches, d'où ils ne sortent que le printemps pour se mettre
en quête de leur nourriture.

Quand l'obscurité fut assez épaisse, Sougraine prit le chemin des
habitations, marchant d'abord avec peine à cause de l'engourdissement
de ses pieds, et titubant comme un homme ivre. La nuit était avancée
quand il arriva aux premières maisons. Tout reposait dans un calme
profond, seul le coeur troublé du malheureux fugitif s'agitait
convulsivement dans cette paix universelle.



                                    VIII


Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver à Québec. Il se nommait
François-Xavier Blanchet, était natif de l'une de nos jolies paroisses
de la rive sud. Il se consacrait aux missions des côtes du Pacifique
depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir cinquante ans. Il était grand, un
peu courbé par l'habitude des longues marches dans les montagnes, plein
de zèle pour le salut des hommes et doué d'une énergie indomptable. Il
avait pour devise: _Quand on veut on peut_. Il fut vite au courant des
nouvelles qui défrayaient la ville depuis quelques jours. On lui demanda
s'il n'avait pas, par hasard, rencontré Sougraine, autrefois, dans ses
pérégrinations. Il ne se souvenait pas de lui. Mais quand on lui parla
de la Longue chevelure, il n'écouta plus avec la même indifférence. Il
avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que les siens voulurent
un jour mettre à mort. Il savait sa vie aventureuse, ses actions
chrétiennes, sa condamnation à mort et sa délivrance par deux vieillards
convertis. Il exprima le désir de le voir.

On lui dit qu'il était à St. Raymond. Il s'y rendit avec l'abbé Pâquet,
un ancien compagnon de classe.

La Longue chevelure éprouva une indicible joie à la vue du missionnaire
des Montagnes Rocheuses.

--Mon père, commença-t-il, je n'ai guère l'air d'un chasseur sioux
mourant. Ce n'est pas ainsi d'ordinaire que l'on meurt dans ma tribu...
sur un bon lit de duvet, dans une chambre bien chaude, avec des amis
dévoués qui prient.

Puis il ajouta:

--Ce serait ridicule, n'est-ce pas, d'avoir échappé à tant de dangers,
pendant une vie d'aventures comme la mienne, pour venir se faire tuer
prosaïquement, dans une partie de chasse.

--Mais vous ne mourrez pas, vous êtes hors de danger, m'assure-t-on.
J'ai moi-même un peu d'expérience en ces matières et je ne vois que
d'excellents symptômes répliqua le missionnaire.

--En effet, je me trouve mieux...

--Pensez-vous, continua le prêtre, que vous étiez dans un moindre
danger, il y a vingt ans, quand le conseil de guerre des sioux vous
avait jugé et condamné?

--C'est vrai, dit la Longue chevelure, et je ne comprends pas comment
j'ai été sauvé.

--Je le sais moi. Un jour, deux vieillards entrèrent dans ma cabane et
se jetèrent à mes genoux en pleurant. Je fus étonné, car ce n'est que
rarement que l'on voit pleurer des guerriers sioux.

--Quelles grandes douleurs remplissent-elles donc le coeur des courageux
guerriers de la plus vaillante tribu? leur demandai-je avec douceur.

--Les guerriers, dans leur ignorance, ont fait bien du mal, me
répondirent-ils; ils veulent connaître ton Dieu et l'adorer.

Ils me dirent que mon Dieu était bon puisqu'il ordonnait de rendre aux
pères infortunés les corps de leurs fils; qu'il était juste, puisqu'il
punissait le mal et récompensait le bien; qu'il était miséricordieux
puisqu'il pardonnait tout à ceux qui l'imploraient avec humilité. Ils me
racontèrent plus en détail la mort de leur deux fils, et comment vous
aviez chassé les corbeaux qui venaient se repaître de leurs cadavres, en
attendant qu'on put leur donner la sépulture. C'est cette bonne action
qui les a touchés. Quand ils virent que vous étiez voué à une mort
cruelle, ils résolurent de vous sauver. Ils étaient cependant dans un
grand embarras, ne sachant comment faire pour tromper la vigilance des
gardiens que l'on avait mis à la porte de votre wigwam et le temps
pressait, la nuit arrivait, la dernière nuit que vous deviez passer sur
la terre. Ils pensèrent à gagner les sentinelles par des promesses, mais
si par malheur, l'une d'elles résistait, elle donnerait l'éveil, et
toute chance de vous délivrer s'évanouissait alors. Ils auraient pu
mettre le trouble dans le camp, en répandant une fausse rumeur
d'attaque, mais on vous aurait égorgé immédiatement; c'était l'ordre.
Tuer les sentinelles, voilà ce qu'ils allaient faire dans leur
reconnaissance extrême, ces pauvres vieillards, et déjà leurs arcs
tendus frémissaient dans leurs mains, quand l'un d'eux, se souvenant
qu'il vous avait souvent vu prier le Seigneur, se jeta à genoux en
disant:

--O grand Esprit qu'adore mon frère La Longue chevelure, viens à notre
secours.

Alors, m'ont-ils tous deux assuré, une femme vêtue de blanc leur est
apparue et leur a dit de la suivre. Dans leur étonnement ils ont laissé
tomber leurs arcs et leurs flèches. Cette femme, ils la reconnurent
bien, c'était la vôtre.

--Tu n'es donc pas morte, lui demandèrent-ils... tu n'as donc pas été
tuée?...

--Ce sont vos fils qui m'ont assassinée, répondit la femme blanche, et
elle se dirigea vers votre cabane.

Ils la suivirent en priant le Dieu qu'ils ne connaissaient pas encore.
Les sentinelles dormaient. Ils entrèrent, défirent vos liens et vous
conduisirent loin du campement, dans un endroit où vous alliez prier
souvent, sur un tapis de gazon, au pied d'un rocher marqué d'une grande
croix rouge.

--C'est l'endroit où mon père est mort, dit la Longue chevelure, fort
impressionné. Je croyais avoir été le jouet d'un rêve étrange, pendant
cette nuit-là, continua-t-il et je pensais apprendre un jour que ma
délivrance n'avait rien eu que de fort naturel. Je n'étais pas digne de
cette mystérieuse intervention de l'ange qui m'avait tant aimé ici-bas.

--N'oubliez jamais, dit le prêtre, combien le seigneur s'est montré
miséricordieux envers vous.



                                     IX


--Personne ici! fit avec un désappointement singulier, le premier des
limiers qui entra dans la cabane où s'était d'abord réfugié Sougraine.

--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait pas notre arrivée. Il
sortira du bois ou il y crèvera de faim avant le printemps.

Ils reprirent le lendemain matin, tout décontenancés, le chemin de leur
village. En passant près du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de
bruit et imitèrent les aboiements des chiens. L'ours, mécontent d'être
troublé de nouveau dans sa tranquille demeure, répondit par de longs
grognements.

--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors l'un de la bande. Au
revoir, compère Martin. Tu auras de nos nouvelles.

Sougraine s'était réfugié dans une grange. Il se blottit dans le foin,
sur le fenil, et dormit en attendant le jour, d'un sommeil agité. Il
resta dans sa cachette toute la journée du lendemain. La faim le
torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait pas se laisser
mourir comme cela, autant valait se livrer à la justice et courir une
chance de salut.

Le soir venu il sortit, se glissa le long de la première maison et vit,
par la fenêtre plusieurs hommes assis autour du poêle. Ils fumaient en
causant. Des nuages de fumée bleue montaient lentement sous le plafond
noirci. Une femme et deux jeune filles travaillaient près de la table,
éclairées par une petite lampe.

Sougraine pensa:

--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y en avoir chez les
voisins.

Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y arrivait il vit venir
quelqu'un de son côté. C'était un jeune garçon. Il paraissait tout petit
dans l'obscurité et courait vite. Sougraine se cacha près d'une pile de
bois. L'enfant entra sans frapper. Il sortit au bout d'un instant,
portant quelque chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir
après lui pour voir si n'était pas un pain. Il aurait pu vivre quelques
jours avec cela. Oui, mais quelle imprudence! On devinerait bien que
c'est lui... et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda par la
fenêtre et ne vit qu'une vieille femme qui allait et venait dans
l'unique pièce. Il entra.

--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec cette bonne politesse qui
ne se perd pas encore dans nos campagnes...

--Ma bonne mère, dit Sougraine, veux-tu me donner un morceau de pain,
pour l'amour du bon Dieu...

--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours, répondit la vieille en se
dirigeant vers la huche.

Elle prit du pain.

--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien que je n'aie pas
grand'chose, je puis toujours vous offrir un morceau de lard. L'eau est
chaude, je pourrai aussi vous faire un peu de thé.

--Tu es bien bonne, la mère, mais on est pressé, répondit Sougraine, un
peu de pain pour manger en allant, cela va suffire...

Cette grande hâte n'était pas naturelle. La vieille eut un soupçon et
se mit à fixer l'inconnu. Elle savait que Sougraine était dans les
environs.

L'abénaqui s'agitait et regardait souvent du côté de la porte...

--Si c'était lui! pensa la vieille.

Et elle se prit à trembler à son tour. Elle eut peur...

--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa voix cassée.

--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici...

--Allez-vous loin?

--Oui, on va loin...

Elle s'approchait avec son morceau de pain. Sougraine avait envie de se
reculer. Il sentait comme un fer rouge le regard inquisiteur de cette
vieille femme. Elle s'avançait toujours tenant un morceau de pain à la
main. Soudain elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et de
douleur...

--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille?

L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir. Il tomba à genoux.

--Pardon, dit-il, pardon!

La vieille femme était presque belle dans son indignation...

--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille bien-aimée, mon Elmire
que j'aimais tant!... tu l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de
Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure depuis plus de vingt ans, et
c'est par ta faute!... J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire!
J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous nous contentons de
peu... c'est bien le moins qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas
toutes les larmes que peut verser une mère à qui l'on enlève sa fille
chérie!... toutes les nuits qu'elle passe dans les angoisses! toutes les
malédictions qu'elle appelle sur la tête du ravisseur! Où est-elle, ma
fille, Sougraine, dis, où est-elle?... Elle est morte sans doute. Tu
l'as peut-être tuée... On dit que tu sais tuer les femmes, toi...

Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel....

--Jamais, se récria-t-il, jamais l'indien n'a tué sa femme.... c'est un
mensonge....

--Où est ma fille, continuait la vieille femme Audet? Sougraine qu'as-tu
fait de ma fille?...

--Ta fille, elle est riche et heureuse....

--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crédulité.... C'est mal de se
moquer d'une mère... d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en
la tombe!....

--Je te le jure elle est riche... et heureuse... Elle demeure à Québec,
c'est une des grandes dames de la ville....

La vieille femme branla la tête en signe de doute.... Sougraine reprit.

--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame D'Aucheron....

--Madame D'Aucheron? s'écria la mère Audet, en levant les mains au
ciel... et presque défaillante, madame D'Aucheron?... la mère de
mademoiselle Léontine?... de la bonne demoiselle Léontine!

--C'est elle-même, affirma Sougraine.

L'infortunée vieille murmurait.

--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!... est-ce possible... non, ce
n'est pas possible....

Elle était accablée par une pensée amère.... Madame D'Aucheron avait
renié sa mère.... Oui, elle l'avait reniée, puisqu'elle n'avait pas
voulu la reconnaître.... Oh! la nouvelle douleur était bien plus aiguë
que la première.... Une mère qui perd sa fille, c'est affreux, mais une
fille qui renie sa mère... il n'y a point de mot pour exprimer cela.

Tout à coup la vieille éclata en sanglots... Sougraine fit un pas vers
la porte. Il entendit du bruit au dehors. Une pâleur affreuse couvrit sa
figure et il s'écria:

--Malédiction! je suis perdu!...

La mère Audet, oubliant sa douleur, oubliant sa vengeance, lui montra un
caveau sous l'escalier.

--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne mes offenses, comme je
vous pardonne le mal que vous m'avez fait.



                                     X


Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses beaux projets s'évanouir
comme un songe, le laborieux échafaudage de sa fortune et de son
bonheur s'écrouler comme un mur que le pic a sapé. Cette fois, il lui
semblait qu'elle resterait ensevelie sous les décombres. Elle cherchait,
pour sortir de l'horrible position qu'elle s'était faite, une issue
qu'elle ne pouvait trouver, et ressemblait à l'oiseau captif qui se
heurte aux barreaux de sa cage avec l'espoir toujours nouveau mais
toujours inutile d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait
les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait surtout, c'était
l'avenir. Un avenir tout prochain. Elle regrettait de s'être laissée
surprendre par le rusé ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne
pouvait pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions, ce ne
sont point des preuves. Elle aurait dû se moquer de lui hardiment, lui
rire au nez. Maintenant il était trop tard. La sottise était faite, il
fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau monsieur, cela ne
servirait de rien. Il était froissé, plus que cela, irrité. Quand on est
ministre on ne se laisse pas éconduire comme un mortel vulgaire. Si
cette entêtée de Léontine n'avait pas parlé comme elle a fait. C'est
elle, après tout qui est à blâmer. La misérable! voilà donc comment elle
me récompense de mes soins et de mon amour....

Toutes ces idées et bien d'autres encore, trottaient dans l'esprit de
madame D'Aucheron.

Depuis sa dernière visite à Vilbertin, et sa rencontre dans l'étude au
notaire, avec sa femme et l'abénaqui, monsieur D'Aucheron éprouvait une
vague inquiétude. Il sentait qu'il se passait quelque chose d'anormal
dans son entourage, mais après s'être mis inutilement l'esprit à la
torture pour deviner ce que cela pouvait bien être, il n'avait rien
trouvé. Il attendit stoïquement, se disant qu'on est toujours averti
assez tôt d'un malheur, et qu'il ne faut pas aller au devant du courrier
qui nous apporte une mauvaise nouvelle.

Il n'avait pas eu de peine de l'accident arrivé à la Longue chevelure.
Il était même arrivé fort à propos, cet accident, puisque le malheureux
siou se trouvait comme une pierre d'achoppement dans le sentier qu'il
suivait avec ses amis, lui D'Aucheron. La chasse allait donner plus
qu'elle n'avait promis.

L'honorable monsieur Le Pêcheur avait lancé des limiers à la poursuite
de Sougraine. Il éprouvait un certain plaisir à se venger de cet homme
qui avait tenté de l'exploiter; il savourait d'avance, surtout, la
satisfaction cruelle qu'il aurait de voir mademoiselle D'Aucheron
devenir la risée du monde, car le monde impitoyable ne lui épargnerait
ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, dès qu'il saurait l'histoire de
madame D'Aucheron, sa protectrice, sa mère adoptive. Les deux, la mère
et la fille, seraient enveloppées dans la même réprobation. Cela ne
pouvait tarder. Sougraine n'échapperait point. Et quand même il
réussirait à déjouer les recherches de la police et à passer à
l'étranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait bien obligée de
parler. On la provoquerait; on la taquinerait; on ferait revivre son
passé dans les chroniques scandaleuses.

Il s'occupait aussi de son élection et disait partout, pour exciter la
curiosité des gens, qu'une chose tout à fait surprenante, étrange,
inouïe et scandaleuse, serait bientôt connue publiquement; qu'une
famille haut placée, qui croyait sa considération affermie sur le roc,
s'apercevrait qu'elle n'était assise que sur un sable mobile.... Le
procès de Sougraine ferait éclater la bombe. On verrait.... Les gens
gobaient la nouvelle, fouillaient dans les familles, soupçonnaient les
réputations les plus intactes, sans rien trouver.

Monsieur Duplessis, le brave professeur de l'Ecole Normale, fut mis au
courant de cette rumeur méchante que le ministre avait lancée dans la
ville, qui volait de bouche en bouche, avec une rapidité que le mal seul
peut atteindre, et prenait de jour en jour des proportions plus
considérables. Il n'était pas sot, le père Duplessis, et les agissements
singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas manqué de le
surprendre. Toutefois il en avait cherché vainement les motifs et avait
fini par croire à l'un de ces caprices inexplicables auxquels les braves
gens n'échappent pas toujours et dont souvent ils souffrent plus que les
autres. Les paroles menaçantes du ministre furent un éclair. Il entrevit
la vérité. Elle émergeait d'un fond de ténèbres. Le nom de Sougraine
expliquait tout. Il savait que l'indien était devenu un habitué de la
maison, mais un habitué que l'on cachait et dont on semblait rougir.

Il prenait vite une résolution et détestait les tâtonnements. Dès que
l'on a jugé bonne une action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne
souffre point de délai, et tous les instants de la vie doivent être
employés à bien faire.

Il se rendit auprès de l'honorable M. Le Pêcheur qui le reçut avec
empressement, bien qu'il y eût, sur la banquette placée à sa porte,
plusieurs solliciteurs déjà fatigués d'attendre.

--Vous vous portez bien, j'espère, mon cher professeur, dit le ministre
en serrant les mains loyales du vieillard.

--Pas mal pour le temps et la saison, répondit le père Duplessis...

--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est une rude saison.

--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne verrai plus de printemps.
Cela vaut autant, après tout, car j'ai fait mon tour, répondit le
professeur...

--Heureux ceux qui passent leur vie dans la pratique du bien! reprit le
ministre.

--Quand ces hommes sont placés comme vous, monsieur, ils sont doublement
heureux, car leurs actes ont un grand retentissement et leur influence
est immense.

Le ministre baissa la tête.

--Vous m'avez demandé mon appui dans votre élection, monsieur le
ministre, reprit le professeur, et.... je viens vous le promettre à une
condition...

--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je suis sûr que nous allons nous
entendre....

--Il circule une rumeur assez étonnante, continua le père Duplessis. On
dit qu'une réputation va s'effondrer... qu'une famille opulente et
respectée est sur le point de se voir aux prises avec la misère et le
mépris.

--C'est vrai, se hâta de répondre le ministre.

--Pouvez-vous empêcher ce malheur?

Le ministre réfléchit assez longtemps.

--Peut-être, dit-il; cela dépendra de Sougraine. S'il échappe, le secret
reste mien et je suis maître de la destinée de cette famille; s'il est
arrêté, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il faudra qu'il
dévoile tout...

--Je venais vous dire que mon influence vous serait acquise si vous
pouviez éloigner le malheur de cette maison...

--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est cette maison que le
déshonneur menace?

--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans tous les cas, soit que
je devine juste ou que je fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens
qui sont menacés d'une horrible infortune, eh bien! sauvez ces gens
quels qu'ils soient, et comptez sur mon appui dans votre élection.

--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on favorise la fuite de
Sougraine.

--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne soit rien de mal.

--Je serais si content d'avoir votre appui! ajouta le ministre; cela
m'assurerait le succès...

Le père Duplessis se disposait à sortir quand on entendit un bruit de
voix dans les couloirs.

--Il est pris!... Où est-il? L'avez-vous vu? C'est M. Le Pêcheur qui va
jubiler!... Une foule de paroles, des questions, des réponses, des
affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient, s'éparpillaient.
Le ministre pâlit tout à coup. Il toucha le bouton de la sonnette
électrique. Un garçon de bureau parut.

--Quel est ce bruit? demanda-t-il...

--Sougraine est arrêté, monsieur le ministre, répondit le messager
radieux, croyant annoncer une heureuse nouvelle à son chef.

Le ministre fit une grimace significative dont le messager fut tout
ébahi. Il ne s'attendait pas à cela. Il y aura toujours des surprises
pour les messagers des ministres, et jamais ces êtres pourtant bien
curieux et profonds observateurs souvent, ne pourront comprendre tout à
fait ceux qu'ils sont destinés à servir.

--Alors, fit le père Duplessis en se retirant, il n'y a plus d'espoir?

--Je vais essayer quand même, M. le professeur, je vais essayer.

Le ministre avait une idée. Un ministre qui a la grâce d'état doit avoir
au moins une idée de temps à autre.

--Nous ferons les élections avant les assises criminelles, pensa-t-il;
j'ai une chance de mater le père, si je ne l'ai tout à fait pour moi. Je
nourrirai grassement ses espérances en lui promettant tout ce qu'on peut
promettre en pareille occasion.



                                     XI


Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire cachette que la vieille
femme lui avait désignée, lorsque la porte s'ouvrit. C'était le garçon
de la mère Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation de sa mère,
ni ses yeux mouillés de larmes, ni ses soupirs étouffés. La pauvre
vieille pleurait si souvent.

--Ce misérable Sougraine, dit-il, en ôtant son _capot_, il nous a
échappé. Il a été plus fin que nous et n'est pas revenu à la cabane.
N'importe, il est bien guetté; il n'ira pas loin.

Il vit du pain à terre. C'était le morceau que dans sa surprise
Sougraine avait laissé tomber.

--Sapristi! la mère, le blé est donc bien abondant cette année, qu'on
laisse traîner le pain du bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une
pointe d'humeur.

La vieille regarda, ne répondit rien et ramassa le pain.

--Nous allons tuer un ours, demain, reprit Audet; il est caché sous un
arrachis, au 9e portage, un peu en deçà de la cabane où s'était réfugié
Sougraine.

--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous vu?

--Non, mais nous l'avons entendu grogner, c'est tout comme.... Ce qui me
fait de la peine, c'est d'avoir manqué Sougraine. Le maudit! si je
savais où il se cache....

Sougraine ne put s'empêcher de frissonner et le tremblement nerveux de
ses membres dérangea quelque chose dans la collection de vieilleries
entassées au fond du caveau.

--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud!

Il appelait son chien. Pataud, c'était un petit _terrier_, allègre, vif,
remuant qui ne répondait pas du tout à son nom lourd et sonore. Pataud
ne vint point.

--Où est donc le chien? demanda le garçon.

--Le petit Bernier est venu le chercher il y a un instant, pour le
mettre, cette nuit, dans leur laiterie, répondit la vieille en
tremblant, il paraît qu'il y a une belette qui dévore tout...

Audet se mit à genoux et pria quelques minutes, les bras appuyés sur sa
chaise, le dos au poêle qui chantait son monotone refrain. Il se coucha
et la vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à genoux à son
tour et pria longtemps. Ensuite elle ouvrit la huche, reprit le morceau
de pain et l'alla donner à Sougraine.

--Sauvez-vous, dit-elle.

Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout doucement. Il était
profondément touché. Il fouilla son gousset et tira un rouleau de
billets de banque.

--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre fille, Sougraine vous
le donne, il n'en veut plus, que Dieu ait pitié de lui...

La mère Audet repoussa la main, et les billets tombèrent sur le plancher
nu de la pauvre habitation.

--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; garde tout...

Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui longeait la rivière.

La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit en priant. Pendant son
sommeil des larmes coulaient lentement sur ses joues ridées...

Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui avait donné la charité
chrétienne, et, quand le jour approcha, il monta sur un fenil pour y
passer la journée. Il était tombé une légère couche de neige, qui
recouvrait, comme un tapis d'une éclatante blancheur, les maisons, les
granges, les routes et les champs. Maintenant, au ciel devenu clair,
s'allumaient d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires bordant
l'horizon, le disque de la lune à son premier quartier brillait comme
les cornes de feu de quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur.
L'indien ne songea point aux traces que ses pieds avaient laissées sur
la neige.

Un petit garçon vint à la grange, de bon matin, pour faire le _train_.
Dans nos campagnes on charge les enfants de cette importante fonction.
Il arrive que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux une
nourriture insuffisante ou mal proportionnée, négligent d'aérer les
étables qui, le printemps venu, se transforment en _infirmeries_ ou en
musées de squelettes vivants. Ensuite, nos braves cultivateurs sont
étonnés de la _malechance_ qui les poursuit, et se demandent comment il
se fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail ne rapporte
rien.

Le petit garçon remarqua les pistes sur la neige. Il dit en rentrant:

--Il est venu quelqu'un à la grange cette nuit: il y a des traces: un
pied d'homme.

Un voisin survint.

--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a été vu par ici? Vous vous
souvenez de Sougraine qui a enlevé la petite Audet, il y a bien vingt à
vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait tué sa femme...

--Est-ce bien vrai, il est par ici?

--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Léon Bernier, le petit Noël à Jean,
et deux ou trois autres encore qui descendaient des chantiers ont couché
avec lui dans la cabane du neuvième portage. Il ne savait pas alors que
c'était lui. Ce n'est qu'en arrivant au village qu'ils ont appris que le
gouvernement le faisait chercher. Ils sont remontés à la cabane le
lendemain soir, mais, bernique!

--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu des pistes d'homme
dans la direction de la grange. C'est un peu drôle; jamais il ne vient
personne rôder comme cela autour de nos bâtiments. Si c'était lui?

Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant attentivement....

--Il est certainement venu quelqu'un, observa Marcel L'Enseigne, le
voisin.

Il n'y avait pas de risque à l'affirmer.

Et celui qui est entré dans la grange n'en est pas sorti, continua-t-il,
c'est encore certain. Envoyez votre garçon chercher des gens; on va
fouiller la grange. Il est bon d'être plusieurs: ces sauvages.... on ne
sait pas....

Ils en demandèrent deux, il en vint dix.

Sougraine entendit venir tous ces hommes qui le cherchaient; il se vit
perdu. Il eut été content de mourir tout à coup, et de n'offrir qu'un
cadavre à ces chiens de visages pâles qui le traquaient comme une meute
fait d'une bête fauve. Peu de temps après il fut pris garrotté et
conduit à la maison au milieu des rires et des huées.



                                     XII


Les élections générales mettaient la Province en feu. Les libéraux et
les conservateurs s'acharnaient les uns contre les autres, et
s'obstinaient à jeter entre eux un abîme tous les jours plus profond.
Les héros de l'éloquence populaire escaladaient les hustings armés de
lettres compromettantes, de journaux humoristiques, de documents de
toutes sortes, et faisaient entendre à la foule enthousiaste et
préjugée, des paroles de salut ou de ruine, de menace ou
d'encouragement, selon qu'ils étaient inspirés par les faveurs
ministérielles ou par les dépits de l'opposition. Les uns glorifiaient
le premier ministre et ses collègues. Jamais hommes semblables ne nous
avaient gouvernés. Ils possédaient toutes les vertus, toutes les
qualités administratives, une finesse d'observation surprenante, un
flair étrange. Depuis leur arrivée au pouvoir, la Province s'était
enrichie, des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain à
l'ouvrier, l'économie était franchement à l'ordre du jour. Pas de
bouches inutiles. Peu d'employés, mais des bons. Plus d'avances, de
bonus, de gratifications d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple qui
paie, à l'ouvrier qui souffre.

Les autres, d'une voix indignée, démolissaient tout ce splendide
échafaudage élevé à la gloire des ministres, décrivaient, avec des
larmes dans la voix, les hontes et les lâchetés des escrocs politiques
qui escaladent le pouvoir afin de dépouiller la Province et d'appeler
leurs amis à la curée, montraient, avec des airs effrayés, la profondeur
du gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers d'industrie et
les spéculateurs véreux, suppliaient le peuple d'ouvrir enfin les yeux,
de secouer sa torpeur, de chasser les infâmes qui déshonoraient le pays
et le poussaient à la ruine.

Le peuple écoutait toujours, avec un égal intérêt, ces diatribes
échevelées et ces louanges stupides, trouvait que tout cela ne manquait
point de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait probablement du
vrai, beaucoup de vrai, et finissait par subir l'influence de quelque
gros bonnets.

Il est évident que l'excès de langage de nos orateurs d'élection, de
même que les articles pleins d'exagérations qui s'impriment presque
chaque jour dans les journaux, ébranlent les convictions du peuple et
faussent son jugement. Les hommes publics sont rarement aussi bons ou
aussi méchants qu'on le dit. On oublie, dans l'intérêt de la cause que
l'on embrasse, cette juste mesure qui est le propre de l'homme fort et
du lutteur chrétien. Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire litière de
leur prestige et de leur nom. S'ils aiment la gloire et les
distinctions, ils doivent tenir à leur réputation qui survit aux jours
du pouvoir.

M. Le Pêcheur fut élu par une majorité de trois voix. Une petite
majorité, l'on est convenu d'appeler cela une défaite morale. C'est un
baume sur les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est pas sans
amertume. Il semble évident, en effet, qu'on aurait pu trouver, en
cherchant mieux, les malheureuses voix qui manquent.

On cria dans les rangs de l'opposition, dans les réunions intimes et
dans les assemblées publiques, que la corruption la plus effrénée
venait de faire son oeuvre, et que l'argent du trésor avait coulé à
flots; que la liberté avait été étouffée sous les monceaux d'or; qu'il
faudrait une catastrophe pour réveiller la conscience publique.... Une
chose certaine, c'est que le père Duplessis, tout à son idée de charité,
avait mis ses pauvres dans la balance. Personne ne songeait à chercher
là la raison du triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur se
donna garde de l'oublier, lui, et il écrivit un petit mot à son noble
obligé pour lui rappeler ses engagements. Le Pêcheur jeta la note au
panier.

Serait-il convenable d'intervenir pour arrêter les fins de la justice,
raisonnait-il? N'y avait-il pas là une question sociale de la plus haute
importance? Comment un homme honnête et intelligent comme le père
Duplessis n'avait-il pas songé à cela? Il est vrai, d'un autre côté, que
l'offense était ancienne, douteuse même. Si l'abénaqui eût été seul à
jouir de l'impunité, passe encore... Mais cette femme, madame
D'Aucheron, volait sa haute réputation et les hommages des honnêtes
gens. C'était une injustice envers la société de Québec. On lui serait
reconnaissant, à lui le ministre, s'il remettait chacun à sa place,
comme cela doit être. Il était l'élu du peuple, il devait protéger le
peuple contre la supercherie et la fraude. On attendait cela de son
esprit impartial.

Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait de l'affaire. C'était
vrai, mais pas dans le sens que le voulait le professeur. Il avait un
dernier espoir, c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être
éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait touchée enfin de la
constance et de la force de son attachement. Il se faisait illusion. La
résolution de Léontine était bien prise, maintenant, et rien ne pourrait
l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent. Rodolphe, dans son imagination
exaltée, dans son coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout
près, tout près... et le couvent paraissait là-bas, à demi-perdu dans
une buée vaporeuse.

Madame D'Aucheron avait complètement perdu la tête, et ne se sentait
plus la force de prendre une résolution. Elle était comme une épave
ballottée par les flots, au gré des vents et des courants. Elle ne
savait plus où était le salut; elle ne le voyait nulle part. Menacée par
le ministre qui avait surpris ses secrets, par le notaire qui la
jetterait comme une vaurienne sur le pavé, par sa fille qui reculait
devant le sacrifice et parlait d'entrer dans un couvent, par son mari
qui se montrait maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé,
elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger contre elle
même, braver les menaces et se moquer du monde. Elle se disait qu'il
fallait désarmer ses ennemis par l'audace, et ne pas se laisser
désarçonner comme cela du premier coup. A quoi lui servirait de se
laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce qui la sauverait. Elle
comptait les jours qui la séparaient des assises, comme un condamné, les
jours qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque fatale, comme
on regarde avec terreur le nuage plein d'éclairs et de tonnerre qui
accourt de l'horizon ténébreux.



                                    XIII


En entrant chez lui, après sa dernière visite à madame D'Aucheron, M. Le
Pêcheur trouva une lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville.

--Tiens, fit-il, une lettre du père.

Ce n'est point par l'écriture qu'il la reconnaissait; le père Le Pêcheur
ne savait pas écrire. Il déchira le bout de l'enveloppe, déplia la
mince feuille de papier réglé et lut des yeux, en un moment, les deux
pages de fine écriture. C'était évidemment la main de la maîtresse
d'école.

Le bonhomme Le Pêcheur suppliait le ministre d'empêcher l'arrestation de
Sougraine. Il ne savait pas encore que le malheureux était pris. Il
disait:

--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre, interviens au plus vite,
c'est moi qui t'en conjure. Il faut que cet homme reste libre; il faut
qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende jamais parler.

--Voilà qui est curieux, par exemple, se dit le jeune ministre....
Est-ce un coup monté? On dirait qu'il y a entente entre le père Le
Pêcheur et le père Duplessis. C'est tout de même singulier. Je voudrais
bien l'empêcher d'être pris, ce chenapan de sauvage, mais il n'est plus
temps. On pourrait peut-être lui faire prendre la clef des champs...
Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi. Allons! que justice se
fasse!

Une foule considérable suivait la rue St. Louis et s'engouffrait dans
les ruelles qui conduisent aux anciens hôpitaux militaires,
métamorphosés depuis plusieurs années en Palais de justice. A
l'extérieur, la bâtisse a le même aspect triste, pauvre, désolé, avec sa
couche d'enduit jaunâtre qui donne aux pierres une certaine harmonie de
ton avec la rouille des vieilles ferrures; à l'intérieur, des malades
encore et encore des médecins. Les malades d'une société qui se corrompt
et les médecins que demande la morale outragée.

Un spectacle toujours nouveau attirait cette foule curieuse: Un procès à
sensation. Le monde est tellement avide d'émotions qu'il serait capable
de pousser au crime afin du voir juger un criminel. Si l'accusé n'a rien
de remarquable, s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on le verra
condamner sans regret; s'il est beau, rusé, ferme, de bonne mine, on le
prend sous sa protection, on fait des voeux pour son acquittement, et,
s'il est condamné, on crie à l'injustice. C'est comme au théâtre. Ou ne
songe pas qu'un malfaiteur est d'autant plus à redouter qu'il a plus de
qualités physiques ou morales, et que ce n'est pas l'homme que la
justice veut atteindre mais le crime même. L'homme s'est fait
l'instrument du mal, il faut qu'il devienne l'instrument de la
réparation. Le mal doit être honni, poursuivi, puni partout et toujours,
sans merci ni pitié, l'homme doit être un objet de commisération.
Attendrissons-nous sur le sort du coupable mais applaudissons au
châtiment du crime.

Sougraine allait être amené à la barre des criminels. La salle
d'audience était remplie. Il y avait des gens debout dans les passages,
dans les galeries, autour des sièges réservés aux avocats, partout.
Quand l'accusé parut précédé et suivi par des hommes de la police, il se
fit un long murmure et toutes les têtes se tournèrent vers lui.

Il regarda avec assurance cette foule curieuse et menaçante et un
sourire triste passa sur ses lèvres pâles. Le juge, l'un des plus
éminents du pays, sa longue toge de soie noire sur les épaules et son
rabat blanc tombant sur la poitrine, entra précédé de l'huissier
audiencier. Le silence se fit dans toute la salle. Les jurés furent
appelés et répondirent à leurs noms, en se levant. Les jurés sont tenus
de connaître leurs noms et même leurs prénoms, mais rien de plus. Tant
mieux s'ils sont ignorants et simples; on les pétrit plus facilement.
Les natures timides sont recherchées. Les revêches qui ont un cran de
fermeté sont souvent éloignées avec succès. Un beau système tout de
même. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a donné; c'est sacré. Honni
soit qui mal y pense! Vous êtes jugé par vos pairs. Mes pairs? des
naïfs qui souvent se laissent manipuler comme de la cire et trompent
les fins de la justice. Si vous voulez pratiquer le système à la lettre,
comme vous prétendez qu'il le doit être, faites donc juger l'accusé par
ses compères... Le voleur par des voleurs et l'assassin par des
assassins. Voilà ce qui s'appellerait suivre la lettre de la loi
anglaise.

En face du banc des juges, auprès d'une longue table couverte de drap
bleu foncé, s'étaient assis les avocats chargés de conduire la cause: Le
substitut du Procureur Général, M. Dunbar, l'un des plus éminents parmi
les jurisconsultes anglais, M. Guillaume Amyot, un orateur puissant,
puis, M. F. X. Lemieux, jeune encore, mais déjà célèbre par son
éloquence ardente et ses merveilleuses ressources.

Sougraine, désespéré, gémissait dans sa prison et personne ne voulait ou
n'osait entreprendre la tâche ardue de le défendre. Il était pauvre et
ne pouvait récompenser le dévoûment de son avocat. Il fallait donc que
la charité, une grande charité, vînt s'unir à de grands talents pour lui
venir en aide. C'est une chose terrible que d'être accusé d'un crime qui
entraîne la peine capitale, lorsque l'on est innocent, et grand Dieu!
quelle responsabilité pèse sur la tête d'un homme de loi qui se charge
d'éclairer le tribunal et de faire triompher la justice! Comme il doit
être habile, perspicace et prudent! comme il est bon qu'il sache bien
dire, exposer nettement et savamment! comme il est important surtout
qu'il soit honnête, car l'honnêteté a des accents qui vont à l'âme et
que ne saurait trouver le mensonge.

Quand on vit monsieur Lemieux prendre la défense de Sougraine, on se dit
que le prisonnier serait sauvé s'il était possible qu'il le fût....

Messieurs Stuart et Vallée--ce dernier, un notaire fatigué de sa
paisible profession qui s'était fait avocat--tous deux remarquables
aussi, s'étaient joints à leur jeune confrère, pour l'assister.

M. Dunbar avait préparé avec un soin tout particulier l'acte
d'accusation. Jamais son talent d'investigation, son esprit logique, sa
vertu farouche ne s'étaient mieux affirmés. Il fit l'exposé de la cause
au milieu d'un religieux silence:

--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille du nom d'Audet vivait
heureuse malgré son indigence, au milieu de nos campagnes tranquilles,
dans l'une de nos bonnes et chrétiennes paroisses, sur les bords de la
rivière Batiscan. Le père, la mère, les enfants étaient unis par des
liens sacrés que les années resserraient de plus en plus.

Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de seize ans, faisait les
délices de cet intérieur heureux. Un jour elle disparut, et les
recherches pour la trouver furent vaines. Le deuil entra dans l'humble
maison et les pleurs coulèrent, coulèrent sans jamais cesser.
Aujourd'hui encore, sous le même toit solitaire de la chaumière de
Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a pas voulu être consolée,
verse des larmes sur la perte de sa fille chérie.

Un indien était venu dresser sa tente au bord de la rivière, non loin de
la calme demeure des Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme et
des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne et fut troublé
jusqu'au fond de son âme. Il se laissa bercer par des rêves de volupté,
ne trouva plus de charmes à la femme qu'il avait choisie pour compagne,
ne fut pas ému des angoisses qu'il préparait à une mère pleine de
sollicitude, et, dans son fol amour, il abusa de la confiance naïve de
l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et, repliant sa
tente il partit pour d'autres lieux. Elmire Audet le suivait.

Cependant la femme trahie était restée comme une esclave auprès de
l'homme infidèle. C'était sans doute l'amour de ses enfants qui
l'enchaînait encore au malheureux. Les jours pour elle s'écoulaient dans
l'amertume. Quelquefois, lasse de supporter tant de hontes et
d'ignominies elle se révoltait et alors des querelles sérieuses
survenaient, des injures et des coups s'échangeaient. Une telle
existence ne pouvait durer. Le mari ne pouvait goûter tranquillement les
délices de ses illégitimes amours, et la vue continuelle de sa femme ne
laissait plus de repos à sa conscience. Il croyait sans doute que si
elle disparaissait, le trouble de son âme disparaîtrait aussi, et qu'il
pourrait s'endormir dans une douce sécurité. Etrange méprise des âmes
coupables!

Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied des caps élevés de St.
Jean Deschaillons, l'on entendit des plaintes, des cris et des
gémissements. L'on savait que l'Indien s'était arrêté là depuis quelques
jours avec sa famille. On vit un canot s'éloigner sur le fleuve profond.
L'accusé--car c'était lui--l'accusé toucha la rive nord avec ses
enfants. Sa femme ne les accompagnait point. Plus tard, à quelques
lieues en bas de Québec, on trouva, sur le rivage, le cadavre d'une
femme noyée. Cette femme avait une corde autour du cou. Elle avait donc
été traînée à l'eau. On la reconnut, c'était Clarisse Naptanne, la femme
de Sougraine, l'accusé.

Les témoins vont corroborer ces paroles.

Un long murmure roula sous les vieux lambris, et les têtes se bercèrent
comme la houle au jour de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan
de la forêt.

L'accusé se pencha sur la barre comme écrasé sous le poids de ces
regards scrutateurs.



                                     XIV


Le coroner du district de Québec, à l'époque du crime, était mort depuis
longtemps. On retrouva toute fois le procès verbal de l'enquête qui eut
lieu alors. Il y était dit qu'un nommé Turgeon, de la paroisse de
Beaumont, avait déclaré avoir trouvé dans ses _pêches_ le cadavre d'un
homme ayant une corde au cou. Que ce cadavre ayant été transporté à
Québec, on reconnut alors que c'était celui d'une femme. On rit un peu
de la naïveté ou de la modestie extrême du brave pêcheur.

Le verdict fut: "Trouvé mort."

Verdict plein de sagesse et d'à propos auquel personne ne trouva à
redire; la critique cette fois, fut désarmée.

Après l'enquête, le corps fut enterré dans le cimetière Belmont, près de
Québec, et la description en fut donnée par les journaux de la ville. La
semaine suivante, le curé de Notre-Dame-des-Anges vint à Québec et dit
qu'une personne était disparue, l'automne précédent, de St. Jean
Deschaillons. On fit l'exhumation du cadavre. Il était fort décomposé
mais pas tout à fait méconnaissable. Le curé affirma que c'était la
femme de Sougraine, un sauvage abénaqui.

Alors on se mit à la poursuite de ce sauvage qui était parti avec une
jeune fille. Toutes les recherches furent inutiles. Les deux fugitifs
erraient dans les prairies de l'Ouest.

Turgeon, le pêcheur de Beaumont, qui avait fait la lugubre trouvaille,
vivait encore. Il fut appelé comme témoin. Il se souvenait bien du
cadavre en question.

L'abbé Lamontagne, le curé de Notre-Dame-des-Anges se rendit aussi à
l'appel de la cour.

Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse Naptanne, dite
Bisson. Il furent ses paroissiens autrefois. La femme Sougraine, plus
âgée que son mari, était grande et forte. Ils avaient deux petits
garçons, l'un âgé de dix à douze ans et l'autre un peu plus jeune.

Ils demeuraient à une lieue environ du presbytère et habitaient une
cabane d'écorce, sur les bords de la rivière Batiscan. L'accord
paraissait régner dans le ménage.

Il continua:

Au nombre de mes paroissiens était aussi une jeune fille de seize ans,
nommée Elmire Audet. J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez
l'accusé. Celui-ci a quitté la paroisse avec sa famille vers la fin
d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme. Lui, il est revenu en novembre.
Il était seul. Je lui ai demandé où étaient sa femme et ses enfants et
il m'a répondu qu'ils étaient aux Trois-Rivières. Elmire Audet était
alors dans la paroisse. Quelques jours après elle n'y était plus.

J'ai vu le corps de la défunte au cimetière Belmont, et l'ai
parfaitement reconnu. C'était bien la femme du prisonnier. A la mâchoire
inférieure il y avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la
mâchoire supérieure étaient noircies par l'usage du tabac et usées par
la pipe. La défunte fumait beaucoup. Les cheveux étaient très noirs.

Transquestionné par M. Lemieux le curé ajouta:

--Un peu avant son départ Sougraine est venu à confesse et a communié.

Hermine Auger, un autre témoin, fut appelée.

--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle, je demeurais chez
monsieur Raymond Beaudet, à St. Jean Deschaillons. Un soir du mois
d'octobre, j'étais au bord du cap et j'entendis du bruit sur la grève.
Un homme criait: Ma maudite, je vais te tuer et te noyer! Une voix de
femme répliquait en pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gelés, je
vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer! Un peu plus tard j'ai
vu un canot qui s'en allait. Il y avait un homme à l'arrière et quelque
chose de blanc au milieu.

A une transquestion qui lui fut posée par M. Lemieux, elle répondit:

--Après le départ du canot, j'ai encore entendu du bruit sur le rivage;
c'était toujours la voix de femme qui continuait ses lamentations.

Alors comparut Metsalabanlé, le chef abénaqui de Bécancour.

--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanlé. Je suis le chef des Abénaquis
de Bécancour. Mon nom signifie: un homme que l'on a renfermé par
surprise et qui réussit à s'échapper. L'accusé est arrivé à Bécancour
avec ses enfants, vers le commencement de novembre de l'an 18... Il est
venu chez moi le lendemain de son arrivée. Il était sous l'influence de
la boisson. Je lui ai demandé où était sa femme et il m'a répondu qu'il
ne le savait pas; qu'elle était comme folle lorsqu'il l'avait laissée et
qu'elle avait voulu faire chavirer le canot dans la traversée. Il a
ajouté qu'elle était au désespoir et s'était peut-être jetée à l'eau.

Pierre-Antoine Thomas, autre Abénaqui vint à son tour:

--Je demeure à Bécancour dit-il. Je connais le prisonnier, et j'ai connu
sa femme. Sougraine est arrivé chez moi, un soir de l'automne de 18...
avec ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je lui demandai où
était sa femme et il me répondit qu'elle était désertée par désespoir.
Il me demanda si je voulais prendre ses enfants en pension parce qu'il
allait _en chantier_. Il partit et je gardai les enfants. Je le revis
plus tard; il s'informa de sa femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui
dis qu'on le soupçonnait d'avoir tué sa femme. Il nia, disant qu'il
n'avait jamais pensé à cela. La première fois qu'il est venu il n'avait
pas l'air inquiet, mais, la seconde fois, il était très abattu. Il
partit le matin au petit jour et s'enfonça dans la forêt. Il revint le
soir même, vers dix heures, mangea, alla se coucher dans le grenier,
puis partit encore de grand matin, disant qu'on ne le reverrait
probablement pas de sitôt.

Je lui dis que, puisqu'il n'était point coupable, il ferait mieux de se
livrer. Il me répondit qu'il le ferait s'il n'était pas sûr d'être puni
pour avoir enlevé une jeune fille.

Puis, il ajouta, répondant à M. Lemieux, que l'accusé lui avait dit
qu'il regrettait de s'être amouraché de cette jeune fille et qu'il ne
savait pas où il avait eu la tête; que Sougraine vivait en bon accord
avec sa femme et était un bon sauvage; qu'un des enfants lui avait dit
alors que la défunte, pendant la traversée, avait voulu faire chavirer
le canot.

Desanges Denis, épouse de Léon Deveau, fit la déposition suivante: Nous
demeurons à cinq arpents environ du fleuve. Sougraine est arrivé chez
nous, un matin, il y a bien vingt ans passés de cela. Il est entré seul
et nous a demandé de prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'était
le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller à la recherche de sa
femme qui l'avait laissé après une querelle. Il a ajouté qu'elle était
jalouse d'une jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait à
Notre-Dame-des-Anges chercher des pièges qu'il avait tendus. Il fut
absent une couple d'heures. Il est allé chercher ses enfants et les a
amenés chez nous. Ils sont partis le dimanche. Il est revenu une
quinzaine de jours plus tard avec une jeune fille. Il m'a dit que
c'était sa femme. Ils sont arrivés le soir, ont partagé le même lit et
sont repartis le lundi matin.

Le témoin dit se rappeler bien tous ces détails, parce que Sougraine
ayant été soupçonné du meurtre de sa femme, quelques mois plus tard,
elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait touchant cet homme.
Elle ne reconnaissait pas l'accusé, cependant; il avait trop vieilli.

L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom sauvage la Longue
chevelure.

Il se fit un profond murmure, et les curieux qui remplissaient les
couloirs se rangèrent pour livrer passage au noble chasseur des
Montagnes Rocheuses. Lui, pâle, mal rétabli encore de sa récente
blessure, il s'avança lentement, le front haut mais sans arrogance, vers
le banc des témoins. Un air de souffrance tempérait l'énergie de sa
figure et lui donnait un charme nouveau. On savait comment il avait été
blessé dans une partie de chasse, quelles souffrances il avait endurées,
comme la mort était venue près de l'emporter. Depuis quelques jours
seulement il pouvait sortir; la plaie était cicatrisée. C'est lui qui
dans un accès de fièvre, avait innocemment et sans malice, trahi son
frère l'Abénaqui, un sauvage comme lui. Il le regrettait sans doute....
comme l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement
responsable. S'il n'eût point eu cette fièvre, l'accusé serait encore
libre et heureux. Voilà ce que peut faire une parole même inconsciente.
Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!... Mais c'était le
notaire, c'était Sougraine, c'était madame D'Aucheron qui l'avaient
imaginée, cette malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent les
projets des méchants tournent contre eux.

La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette et ferme était l'écho
d'une âme droite. On sentait que cette âme n'avait rien à cacher, et
que cette parole n'avait rien à taire. On se plaisait à l'entendre, cet
homme demi-sauvage.

Il raconta sa première rencontre avec l'accusé; comment il le sauva lui
et sa jeune amie des flammes de la prairie, et les emmena dans son
wigwam, au milieu des montagnes. Il répéta les questions qu'il leur
adressa alors et les réponses qu'ils lui firent. L'accusé lui avait
affirmé que sa femme était morte d'un hérésypèle, à St. Jean
Deschaillons, et qu'elle était enterrée dans le cimetière de la
paroisse; qu'il était marié avec cette jeune fille et ne voulait point
s'en séparer; que cependant il avait fini par avouer que le mariage
n'avait pas été célébré encore et que la jeune fille était sa maîtresse.
Alors dit le témoin, je lui défendis de vivre plus longtemps avec elle,
et je pris la résolution de renvoyer la jeune fille dans son pays, dès
qu'il se présenterait une occasion. L'accusé se montra soumis. Des
voyageurs canadiens passèrent vers le même temps et je leur confiai la
jeune fille. Ma femme aussi partit alors avec une jeune enfant....

La voix du sioux trembla légèrement. On vit qu'il faisait un effort pour
refouler une émotion profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la
tête comme pour se recueillir. Il reprit ensuite.

--Les malheurs qui suivirent ne regardent que moi, ce n'est point le
lieu de les répéter ici. Je dus, pour échapper à la mort, fuir ma tribu.
Je n'avais plus qu'à pleurer sur ma femme indignement massacrée par les
sioux, et sur la perte de mon enfant morte avec sa mère, sans doute. Je
m'éloignai de mes chères montagnes. Deux ans après je rencontrai
l'accusé à Los Angeles. Il niait toujours avoir tué sa femme. Plus tard,
je gagnai les pays espagnols de l'Amérique du Sud. Je cherchais les
parents de ma mère. Je ne revis plus Sougraine, jusqu'au jour où je le
rencontrai à l'auberge du Loup Garou, il y a quelques semaines. Je ne le
reconnus pas alors, mais depuis j'ai pu constater son identité. Je le
reconnais bien maintenant.

Les péripéties du procès n'étaient pas finies. Les curieux en auraient
pour leur temps perdu, cette fois, et l'on en parlerait longtemps de
l'affaire Sougraine.

L'audience avait été suspendue, mais la foule était restée là, entassée
dans la vaste pièce, aimant mieux respirer l'air chaud et vicié qui la
remplissait, que de perdre un mot des témoignages. Au reste, dans un
tête à tête entre le prisonnier à la barre et son défenseur, on avait
surpris une parole qui piquait la curiosité.

--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne, avait dit l'avocat...

--Quel peut être ce témoin? C'était la question que chacun se faisait.

A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme solennel, l'huissier
appela:

--Louis Vilbertin!

Il y eut un désappointement. On comptait sur un nom nouveau, inconnu,
improbable... et c'était le gros notaire que tout le monde connaissait.

Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement la boîte aux
témoins. Il s'essuyait le front avec son mouchoir. En marchant il
pensait:

--Qu'avait-il besoin de me déranger ainsi? Est-ce que je vais le sauver?
Et puis, c'est cruel de me forcer à m'avouer publiquement son fils... Il
embrassa l'Evangile, comme il eût embrassé n'importe quoi.

--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda la greffier.

--Mon vrai nom est Louis Sougraine, répondit le notaire, d'une voix
ferme, un peu irritée; je suis le fils de l'accusé.

Il bravait l'opinion.

--Le fils de l'accusé! ce mot s'échappa de toutes les bouches... Ce fut
un murmure sourd qui couvrit un instant la parole des avocats.

--Nous demeurions, il y a vingt trois ans, à Notre-Dame-des-Anges. La
famille se composait de mon père, de ma mère, de mon frère et de
moi-même. Nous sommes partis de là avant l'hiver, en canot, suivant le
cours de la rivière. Nous nous rendîmes à Ste Anne, sur la grève, et de
là à St. Jean Deschaillons. Là, mon père et ma mère se battirent.
C'était le soir, sur le bord de l'eau. C'est mon père qui commença la
querelle. Il voulait avoir son _capot_ que ma mère avait mis sur ses
épaules pour se garantir du froid. Il battit la défunte à coups de
poings et d'aviron et la jeta à terre dans les branches. Ma mère lui
demandait de ne pas la tuer et elle pleurait. La querelle a bien duré
une heure. Le prisonnier lança aussi des pierres à ma mère. Elle
paraissait souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle.... Nous sommes
partis pour traverser le fleuve, mon père, mon frère et moi.... ma mère
est demeurée sur la grève. Mon père ne voulut pas la laisser embarquer.
Il la menaça avec une branche. Après notre départ elle est restée assise
sur le sable et elle pleurait. Dans la traversée mon père nous a dit
qu'il nous tuerait si nous rapportions ce qu'il avait fait. Le temps
était noir. Le prisonnier nous a conduits à une maison où nous avons
couché. Puis nous avons gagné Bécancour. Mon père nous a laissés chez
mon oncle Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mère.

Répondant ensuite à M. Lemieux, il continua:

--En traversant la rivière ma mère a menacé de faire verser le canot.
Avant de partir de Sainte Anne elle avait envoyé mon père acheter de la
boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer et aussi pendant la
traversée, si je me rappelle bien.... Il y a longtemps de cela. Elle
but, je crois, ce qui restait dans une première bouteille... Peut-être
un demiard... C'est l'idée qui m'est restée. Cependant mon père avait bu
plus qu'elle...

Plusieurs dirent:

--Le gros notaire ne tient pas à sauver son père...

Et d'autres:

--On dirait qu'il veut être le fils d'un pendu...

Le notaire, sous les questions pressées de M. Lemieux, soufflait,
haletait, s'épongeait... puis se contredisait.

--Mon père, avoua-t-il, pria la défunte de lui hacher du tabac. C'était
dans le canot, en traversant. Elle consentit, se mit à la besogne, puis
cessa tout à coup.... La querelle commença alors....

Ma mère voulut faire chavirer le canot, comme je l'ai dit, et l'accusé
la supplia d'avoir pitié de nous, ses enfants... mon défunt frère et
moi... Elle donna un coup d'aviron à mon père... Rendus sur la grève
elle le frappa avec un couteau... C'était pour se défendre... Ils se
battaient. Mon père n'avait pas de couteau, pas de bâton, non plus....
Si je me souviens bien.... Mon père alluma un feu sur la grève pour nous
réchauffer et préparer des aliments. Il demanda à ma mère de venir
manger avec nous...... Elle refusa. La querelle était terminée. Lorsque
nous fûmes sur la grève de Batiscan, après avoir traversé le fleuve, mon
père fit un petit feu et nous nous couchâmes tout au près... Mon père
nous avoua, à mon frère et à moi, qu'il avait du regret d'avoir ainsi
abandonné sa femme, seule, dans l'état où elle se trouvait.... Il
remonta alors dans le canot.... et fut absent pendant quelques heures...
Nous crûmes qu'il allait la chercher.... Il revint seul.... Il était
triste... Il dit qu'il l'avait trouvée morte et que dans la crainte
d'être soupçonné ou inquiété il l'avait traînée à la rivière...

Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux tempes et des rougeurs sur
les joues. On entendit comme un soupir de soulagement qui montait de
tous les coeurs. Les choses devaient s'être passées ainsi. Il était
raisonnable de le supposer.

Un témoin, M. Léon Deveau, de Batiscan, vint dire qu'il n'y avait pas de
trace de feu sur la grève où s'était arrêté le prisonnier, et laissa
croire que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire pour sauver
son père. Il y eut un malaise soudain. Mais le défenseur de l'accusé ne
se tint pas pour battu.

--La grève est-elle large chez-vous? demanda-t-il au témoin.

--Oui, monsieur, répondit celui-ci, joliment large.

--Et la marée s'avance loin?

--Oui monsieur, assez loin.

--A-t-elle pu couvrir l'endroit où s'est arrêté l'accusé, et faire
disparaître ainsi toute trace de feu?...

--Certainement, reprit le témoin.

--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas étonnant que vous n'ayez
vu nulle trace du feu allumé par le prisonnier; c'est le contraire qui
eût été surprenant... Une mer passant sur un feu sans l'éteindre...

Un rire bruyant courut dans la vaste salle.



                                     XV


Un homme qui n'avait pas été peu surpris en voyant un huissier entrer
chez lui, c'était monsieur D'Aucheron. Il pensa d'abord que Vilbertin le
lâchait, comme on dit en termes d'affaires, et que la dégringolade
allait commencer. Après tout, s'il fallait tomber, autant valait que ce
fût aujourd'hui que demain. La pensée d'un mal qui vous menace est
souvent plus amère que le mal lui-même. L'imagination grossit le mauvais
comme le bon. C'est un verre qui nous montre souvent les choses sous un
faux aspect.

--Un subpoena, monsieur D'Aucheron, avait dit l'huissier en saluant avec
la gravité que comporte le métier.

--Un subpoena? fit M. D'Aucheron, qui eut envie d'éclater de rire, tant
il avait eu peur.

--Oui monsieur, pour madame.

--Pour madame D'Aucheron? Mais, tonnerre! au sujet de quelle affaire?

--L'affaire Sougraine, monsieur D'Aucheron....

--Hein! l'affaire Sougraine? voilà qui est drôle. Où va-t-on chercher
les témoins maintenant? Qu'est-ce qu'elle connaît de cette affaire, ma
femme?

Cependant le souvenir du mystère qu'il avait essayé de débrouiller
depuis quelque temps, mystère où sa femme, le notaire et Sougraine
paraissaient se comprendre parfaitement, lui revint à l'esprit. De
grosses gouttes de sueurs perlaient sur son front. Il comprit que tout
allait éclater.

L'Huissier s'était retiré; il se rendit à la chambre de sa femme.

--Madame, dit-il avec un accent grave et solennel, lui tendant le papier
légal d'une main qui s'efforçait de ne point trembler, on vous appelle
comme témoin dans l'affaire Sougraine--une affaire vieille de vingt
trois ans--dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que vous connaissez de
cette affaire.

Madame D'Aucheron poussa un cri.

--Témoin! moi, témoin! et elle s'affaissa sur sa chaise.

Léontine accourut.

Implacable, M. D'Aucheron se tenait là, debout devant elle. Il était
résolu d'en finir.

--Madame, dites-moi, je vous prie de quelle façon vous avez été mêlée à
l'affaire Sougraine?...

Léontine à son tour jeta une clameur, mais elle ne faiblit pas.

--Pauvre mère, dit-elle, c'est donc fini; tout est connu, et elle se
prit à pleurer à chaudes larmes....

--Tout n'est pas connu, répliqua M. D'Aucheron, mais j'ai le droit de
tout savoir, et je veux que l'on parle ici avant d'aller parler à la
cour...

Il passa le subpoena à Mademoiselle Léontine qui lut à travers ses
pleurs....

--Pauvre mère! reprit-elle! pauvre mère! comme elle va souffrir!....

--Eh bien! mademoiselle, parlez donc, s'il vous plaît, si votre mère ne
veut ou ne peut pas le faire, dit monsieur D'Aucheron, impatienté.

--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de douceur, de prières et de
larmes, ayez pitié de ma malheureuse mère... soyez miséricordieux.

D'Aucheron tremblait. Il voyait bien que tout s'écroulait autour de lui,
et que sa vie était à jamais empoisonnée. Il n'osait plus parler. Il
écoutait maintenant, le front courbé, l'arrêt terrible qui le condamnait
à la honte et à la souffrance pour le reste de ses jours.

--Ma mère, votre femme... reprit Léontine au milieu de ses sanglots...
c'était....

--C'était?

--Elmire Audet!

--Elmire Audet! s'écria monsieur D'Aucheron, en se cachant le visage
dans ses mains. Malheureux que je suis!

--Pitié! pardon! criait Léontine.

--Malheureux que je suis! répétait toujours D'Aucheron. Et il aurait
voulu pleurer. La rage et la douleur l'étouffaient.

Il sortit marchant vite comme un homme pressé d'arriver, et cependant il
ne savait où il allait. Ceux qui le rencontrèrent s'aperçurent qu'il
n'était pas comme de coutume et se détournèrent pour le regarder. Il
passa devant l'église du faubourg St. Jean et lui qui se vantait de ne
pas importuner le Seigneur, et de ne jamais prendre la place des autres,
dans les églises, il s'en alla tomber à genoux devant les saints
tabernacles. C'est que les grandes douleurs ramènent à Dieu, et que les
hommes profondément infortunés sentent bien que le secours ne peut pas
leur venir des hommes. Il demeura longtemps, là, sur le parquet, la tête
baissée, les mains jointes, et criant vers Dieu.

Le père Duplessis se trouvait à l'église; c'était l'heure de sa visite
au St. Sacrement.

--Il devait en être ainsi, pensa-t-il. Le retour à Dieu ou le suicide.

Quand D'Aucheron sortit il le suivit.

--Mon cher ami, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon. Vous
perdez beaucoup mais vous gagnez davantage. Au reste, songez-y bien, il
n'y a pas de quoi se jeter à la rivière, s'il y a raison de se jeter
dans les bras de Dieu.

--Connaissiez-vous mon malheur? demanda monsieur D'Aucheron.

--Je le soupçonnais. Madame D'Aucheron était mademoiselle Elmire Audet.

--Hélas! qui l'aurait pensé?

--Mademoiselle Elmire Audet, tout enfant, a fait une faute mais elle
s'est repentie; elle est devenue une excellente femme. Ce n'est pas la
première fois que cela arrive, ce ne sera pas la dernière non plus,
hélas! soyez-en sûr.

D'Aucheron s'était attendu à bien des mécomptes, à des revers, à des
insuccès, mais il ne se doutait nullement que l'orage viendrait de ce
côté. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de passer sous la dent
venimeuse de la médisance. Il se sentait horriblement humilié. Il ne lui
serait pas possible de se relever de ce coup et il serait obligé de s'en
aller vivre ailleurs.



                                    XVI


Plusieurs témoins furent appelés encore pour prouver la culpabilité de
l'accusé, mais aucun ne put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles
fût en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour la plupart, que
des querelles s'élevaient souvent entre Sougraine et sa femme et qu'ils
proféraient l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, après
vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares et ne se souvenaient
guère.

Il y eut un mouvement extraordinaire dans la salle, et un murmure
d'étonnement passa sur la foule quand l'huissier audiencier appela le
nom de madame D'Aucheron.

Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier grossissant de plus en
plus sa voix qu'il voulait rendre terrible, criait en vain: silence!
silence! silence!

Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage.

--Votre nom, madame, est Elmire Audet, n'est-ce pas? demanda le
greffier, qui voulait lui éviter la honte de le dire elle-même.

Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit pas dans la salle,
tant la surprise était grande.

L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir près de l'avocat de la
couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens
remarquèrent avec surprise le plaisir qu'il paraissait éprouver en
voyant la souffrance du témoin. Plusieurs s'en indignèrent. On fit
raconter à madame D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors qu'elle
était jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses pérégrinations
nombreuses. Elle parlait bas et à chaque instant on la suppliait de
parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter ses hontes, il
fallait même les raconter à haute voix. La pudeur n'avait plus le droit
de jeter son voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la pauvre
femme hésitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle était tentée de
cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé.
Elle le connaissait depuis deux ans déjà....

--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le
prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes
partis secrètement. Nous avons passé la première nuit dans une grange, à
St. Ubalde, et le lendemain, nous étions à Batiscan. Il ne m'avoua la
mort de sa femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à Batiscan, il me
dit qu'elle était aux Trois-Rivières avec ses enfants. Il avait dit la
même chose à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, puis, nous
nous acheminâmes, à pied, vers Richmond où nous devions prendre le
train. Il affirmait que nous allions à la recherche de sa femme... Dans
la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage
enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins
Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis,
quand il revint nous partîmes pour nous rendre au lac Mégantic où nous
passâmes huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit alors que sa
femme était morte...

Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait faite avec sa
famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et
qu'il l'avait suppliée de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses
enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa femme de venir manger.
Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est
ensuite allé choisir du bois pour faire un aviron, après avoir défendu à
ses enfants qu'il avait placés sur une grosse roche, de suivre leur mère
quand même elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent
que leur mère avait voulu les battre avec un bâton, puis qu'elle s'était
éloignée en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a
conté cela.

Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis.

Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit:

Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon père est venu avec un autre
homme pour me chercher. Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine
comme aux autres. Il lui a demandé s'il avait objection à me laisser
partir, et l'accusé a répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé de
retourner chez nous, j'ai refusé en disant que j'avais honte, que je
serais montrée du doigt comme une chienne....

Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait
avec curiosité.

Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait
quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt
vive et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait un grand
trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et
aussitôt après, des pâleurs d'effroi.

Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait
jamais dit comment était morte sa femme.

Elle se leva vivement:

--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était vibrante, il m'a dit
que cela lui ayant fait de la peine de l'avoir quittée seule sur la
grève, il était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants, mais
qu'il la trouva morte étendue sur le sable. Oui, je m'en souviens comme
si c'était d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a jetée à l'eau
pour éviter les persécutions... Vous comprenez? Il aurait été
soupçonné... Le monde est si méchant...

--C'est en effet bien possible... murmura-t-on de toute part, dans la
salle.

--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce pas? continua le témoin,
en se tournant vers le prisonnier.

--C'est bien, madame, observa le juge, mais adressez-vous aux jurés,
s'il vous plaît, non pas à l'accusé.

--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais oublié cela dans mon premier
témoignage, parce qu'on ne me demandait rien. La mémoire me faisait
défaut. Maintenant je vois tout comme si j'y étais. Il y a pourtant
longtemps de cela...

Elle se mit à compter sur ses doigts....

--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois cinq font vingt, et trois,
font vingt-trois... Mon garçon aurait vingt-trois ans....

--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle s'écria-t-on de toute
part. Le juge la fit reconduire chez elle. Un vague malaise s'appesantit
sur l'assistance, et chacun se sentit touché de cette douloureuse
destinée.

L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui:

--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur insolence à mon égard.



                                    XVII


La défense n'ayant pas de témoins à faire entendre, l'enquête fut
déclarée close.

M. Lemieux prit la parole, et, dans un long et habile plaidoyer, il
démolit pièce par pièce le raisonnement subtil de l'avocat de la
Couronne. Il paraissait profondément ému; sa voix un peu hésitante
d'abord, comme un flot qui cherche à rompre sa digue, prit peu à peu de
la force et de l'ampleur. La vague devenait torrent.... On sentait des
frémissements passer sur la foule anxieuse.

--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous des couleurs si terribles
l'infortuné que voici? Il montrait Sougraine. Pourquoi lui prêter une
malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le Seigneur seul peut
connaître la droiture ou la perversité?... Qu'il se soit fait aimer
d'une jeune fille, et que cette infortunée, dans son aveuglement fatal,
ait poussé la folie jusqu'à déserter le foyer paternel et s'enfuir, avec
lui, en pays étranger, c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve
nullement qu'il soit un assassin. On prétend que la femme délaissée le
gênait. On le prétend mais on ne le prouve pas. C'est elle-même, cette
femme que l'on veut faire passer pour une victime touchante, c'est
elle-même qui pria la jeune Elmire de venir demeurer sous la tente de
son mari.

Mais voyons donc ce qu'était la défunte elle-même, voyons ce qu'elle
faisait, ce qu'elle disait et déduisons en les conséquences naturelles.
La logique n'est pas à dédaigner. Cette femme était adonnée à
l'ivrognerie, le plus odieux des vices et celui qui mène le plus
souvent à la mort tragique et subite. Elle était grande, fortement
constituée, d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne craignait pas
de provoquer la colère de son mari et savait se défendre de lui. Ne
l'a-t-elle pas frappé à coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient le
fleuve dans leur canot. En se livrant à une action aussi brutale, dans
un pareil moment, au milieu des flots prêts à les engloutir,
n'exposait-elle pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient
dans la frêle embarcation? Et ses enfants n'étaient-ils pas là! De quel
crime n'est pas capable une mère qui expose de la sorte la vie de ses
enfants?...

Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est la mort qu'elle
appelait, la mort pour elle même et pour les autres. Ne l'a-t-elle pas
crié, dans sa rage insensée. Je veux mourir, disait-elle, je veux me
noyer.

Elle était ivre. Elle but encore cependant, et, descendue sur le rivage,
elle continua l'odieuse orgie commencée pendant la traversée.

Fatigué de ces menaces, de ces plaintes, de ces clameurs qui montaient
comme des imprécations de l'enfer, et jetaient dans l'étonnement les
habitants des côtes voisines l'accusé se rembarqua seul avec ses
enfants. Il avait pardonné à sa femme cependant, puisqu'il l'avait priée
de venir partager avec lui son modeste souper.

La femme délaissée se livra, dans son désespoir, à des fureurs
nouvelles, redoubla ses gémissements et ses blasphèmes, s'avança,
chancelante, sur le sable de la grève, et tomba d'épuisement sur le sol
glacé. Là, les émotions trop violentes, la colère, la crainte, et
surtout l'action des alcools, le froid de l'atmosphère et l'humidité du
sol, venaient de lui porter un coup funeste. Le cerveau s'était
enflammé, peut-être, ou le coeur s'était paralysé. La mort qu'elle avait
invoquée tout à l'heure vint tout à coup la chercher...

Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les choses ont dû se
passer ainsi. L'accusé, dont le caractère est doux, éprouva bientôt des
remords et regretta d'avoir abandonné sa femme dans le triste état
d'ébriété ou il l'avait laissée. Et puis, il n'était pas sans éprouver
certaine crainte assez légitime.

Si elle venait à mourir là bas, pensait-il, on me soupçonnerait
peut-être de l'avoir tuée. On sait que j'ai débarqué sur cette rive et
que j'en suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les apparences
seraient contre moi. Le préjugé naîtrait vite, et je serais peut-être
condamné. Il est arrivé que des innocents aient été ainsi trouvés
coupables... Je vais aller la chercher.

Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait la rive sud, il
régnait partout un silence lugubre. Il appela, rien ne répondit à son
appel.... rien que les échos des rochers. Il marcha vers l'endroit où il
avait quitté la malheureuse créature. Rien encore.

Elle a peut-être essayé de se rendre aux maisons de la côte, se dit-il,
et il se dirigea vers les hauteurs.

Alors il l'aperçut couchée dans les broussailles. Il crut qu'elle
dormait et voulut l'éveiller. Elle ne se réveilla pas. Elle dormait du
sommeil qui n'a pas de réveil ici bas. Il fut effrayé, anéanti.

On va dire que je l'ai tuée.... que faire?

Il était hors de lui, et ne pouvait rassembler ses idées. Il aurait
voulu réfléchir froidement, ne fût-ce qu'une minute, et son trouble
augmentait toujours.

La faire disparaître, c'est tout ce qu'il trouva au milieu du tourbillon
des pensées diverses qui l'agitaient.

Il détacha machinalement la corde qui lui ceignait les reins, la passa
en frémissant autour du cou de la morte et, traînant le lourd fardeau,
il se dirigea vers le fleuve.

C'est mal, pourtant ce que je fais-là, pensait-il, mais il ne pouvait
s'empêcher de marcher. Et le cadavre suivait, glissant avec son bruit
mat sur la grève rocailleuse. Il l'attacha à l'arrière de son canot et
se mit à ramer avec ardeur, se hâtant d'achever cette horrible tâche.
Derrière le canot, le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre qui
s'effaçait bientôt. Au milieu du fleuve il détacha la corde et la morte
descendit lentement, creusant la vague qui se referma bientôt sur elle
comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa rame. Alors une pensée,
comme une lame aiguë, traversa son esprit.

--Ma ceinture!... Malheur!

Il venait de comprendre les suites terribles que pouvaient avoir cet
oubli... Il était trop tard. Il n'y avait plus qu'à attendre le hasard
des événements, la sagesse des hommes, ou la justice de Dieu. Il fut
longtemps plein de tristesse et puis, afin d'éviter les dangers d'une
accusation redoutable dont il serait toujours difficile de se laver, il
s'en alla vers des régions lointaines.

Il eut tort de ne pas avouer franchement les causes de la mort de sa
femme et les circonstances dont elle fut environnée. La franchise est
encore la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on connaît le
caractère timide et craintif du sauvage, l'idée étrange qu'il se forme
de nos tribunaux, son horreur instinctif de la prison, son effroi de
tous ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas surpris de le
voir se compromettre par des explications inexactes...

C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine, et qui se déduit
naturellement des témoignages rendus.

Un murmure approbateur accueillit les paroles du jeune avocat.

Alors M. Amyot se leva à son tour. On était avide de voir comment il
rétablirait l'accusation et pourrait détruire l'effet produit par son
habile confrère. On le savait un redoutable jouteur aux luttes de la
parole. Il repassa, en les commentant les témoignages que l'on venait
d'entendre et s'écria en terminant:

--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille qu'il avait introduite
sous sa tente, contre la morale et la justice, mais la présence de
l'épouse légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle disparût.
En effet elle disparaît, et désormais le bonheur coupable ne sera plus
troublé. Elle disparaît, mais Dieu qui se joue des projets des hommes,
veut qu'un jour, longtemps après le crime, à trente lieues de l'endroit
où pour la dernière fois les accents plaintifs de la victime ont été
entendus, on trouva sur le rivage un cadavre que la vague y avait
apporté. Une corde est nouée autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans
nom qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est celui de la femme
de l'accusé, cette corde qui lui serre le cou, c'est une corde qui
servait de ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été vus, la
victime et l'accusé, ils étaient ensemble. Ils burent, s'injurièrent et
se battirent odieusement.... L'homme, le mari infidèle partit, mais il
revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il alors entre la
femme délaissée et lui, dans les ténèbres, sur les rivages déserts?...
Ce cadavre retrouvé avec une corde au cou trahit le secret des ombres et
révèle un crime qui demande un châtiment!

Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la vengeance des hommes.
Tout le monde le regardait pour deviner ce qui se passait en lui.

Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait peut-être qu'un
accident, et son adresse porta quelque peu le trouble dans l'esprit des
jurés qui se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit en
discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, ils dirent qu'ils
s'accordaient et l'huissier les introduisit dans leur tribune. Tous les
yeux se fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y avait un
serrement de coeur presque douloureux dans cette foule anxieuse. On
cherchait à deviner sur la figure de ces hommes qui tenaient dans leurs
mains la vie de leur semblable, le jugement solennel qui allait être
rendu. L'accusé aussi regardait ses juges, et son oeil mélancolique
était suppliant comme une prière. Il s'efforçait de ne point trembler et
pourtant un frisson courait de temps en temps sur tout son corps. Les
jurés furent comptés et appelés par leur nom. Le silence devint
profond.

--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont
il est accusé? fit la voix solennelle du juge.



                                   XVIII


Madame D'Aucheron rentra chez elle en chantant. Léontine qui attendait
son retour à la maison, se leva vivement et courut au devant d'elle.
Elle crut d'abord que tout avait tourné pour le mieux, et que sa mère
était véritablement au comble de la joie. Elle reconnut bientôt son
erreur.

La malheureuse femme fit quelques pas en cadence, puis éclata de rire.
Elle rit longtemps de ce rire nerveux, hébété qui fait tant de mal à
entendre.

Alors Léontine se mit à pleurer. Elle devinait un nouveau malheur. La
pauvre folle se regarda dans une glace et, après avoir salué son image,
se mit à lui parler.

--C'est toi qui es Elmire Audet, dit-elle; une belle coureuse, en
vérité, une belle fille, oui, qui rougit de sa mère et ne veut pas la
faire manger à sa table. Tu seras punie, un jour, et c'est moi, madame
D'Aucheron, moi la riche, la belle madame D'Aucheron, qui t'apprendrai à
courir les bois... Ne raisonne pas! Insolente, tu te moques de moi! tu
répètes mes paroles, comme un perroquet, tiens! attrape!...

Et, du revers de sa main, elle frappa d'un vigoureux coup la glace qui
tomba en éclats sur le tapis soyeux.

Léontine tout effrayée appela.

Monsieur D'Aucheron qui se trouvait dans une pièce retirée n'avait rien
entendu. En entendant la cri poussé par Léontine il se précipita vers le
salon. Sa femme ne le reconnut point. Elle regardait sa main
ensanglantée. Elle s'était blessée en frappant la glace.

--C'est vous, monsieur qui m'avez mordu, dit-elle, et elle se précipita
sur lui.

Il voulut lui parler avec douceur pour la calmer. Rien n'y fit: elle
s'irritait de plus en plus et vociférait des paroles incohérentes. Il
tenta de l'intimider et la poussa violemment sur un fauteuil. Elle se
releva comme une tigresse et, ne pouvant l'atteindre parce qu'il se
mettait à l'abri derrière les meubles, elle déchira ses vêtements en
lambeaux. Alors, un sentiment de pudeur, le dernier qui meurt chez la
femme, lui revint tout à coup et elle se cacha derrière une porte.

La servante avait couru chercher du secours. Des voisins arrivèrent. Ils
triomphaient peut-être au fond du coeur, mais ils paraissaient fort
touchés de ce qui se passait. Madame D'Aucheron fut enfermée, les mains
solidement liées, et des Soeurs de Charité vinrent en prendre soin, en
attendant qu'on la conduisît à l'hospice des aliénés.



                                    XIX


Les jurés avaient répondu "non coupable" et Sougraine, mis en liberté,
était sorti au milieu des applaudissements de la foule. Le peuple,
naturellement honnête et droit, a toujours peur de voir la justice
humaine faire fausse route, et l'innocent subir la peine due au
coupable. Il veut que l'accusé soit élargi lorsque le crime n'est pas
irrévocablement attesté.

Sougraine fut pendant quelques jours comme abasourdi par la commotion
qu'il avait éprouvée.

A la prostration succéda je ne sais quel réveil joyeux, comme un rayon
de soleil après l'orage. Il est si bon de se sentir plein de vie après
avoir vu le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait notre fosse!
de n'avoir plus rien à redouter de ceux-là mêmes qui pouvaient nous
perdre d'une seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, sa
place au soleil, et que personne n'osera nous déranger.

Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et triomphant, dans nos rues
encore pleines de rumeurs. Tout la monde le regardait avec curiosité. On
se détournait pour le voir marcher de son pas lent et mesuré, le corps
légèrement penché en avant, avec ce balancement léger commun à l'homme
des bois et à l'homme de la mer. Lui, il élaborait un nouveau projet.
Il voulait avoir sa fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien
son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait. Rien n'appelle le
succès comme le succès. Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait
pas s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait devenir son esclave.
Il se le promettait. La chance grise comme la déveine, et fait faire les
mêmes folies.

Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis quelques jours. Il
fredonnait, chantait presque sans cesse dans son étude ordinairement si
calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait des anecdotes
pour les faire rire, les laissait sortir sans les faire payer plus que
de raison. Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée,
l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte voluptueusement. Il voyait quelque
chose de divin, que personne ne pouvait deviner. Une forme svelte,
gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, se balançait dans un rayon
de lumière devant lui, comme une feuille de rose sur le souffle qu'elle
parfume. Il voyait Léontine.

Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La Longue chevelure n'était
plus à craindre; le jeune ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque
d'un persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas de force à lutter,
le voulût-il; mais il n'oserait pas, ce jeune homme sans fortune,
affronter le scandale et se marier avec une fille élevée par une
coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement pitoyable de la
famille D'Aucheron; il allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il
avait désirées.

Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des souffles de feu...

--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était venu fondre sur Léontine,
leur amie, Rodolphe et sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut
des plus touchantes et des plus douloureuses. Les deux jeunes fiancés,
dans cette immense affliction, ressentirent le besoin de se rapprocher
davantage, de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne sur la
prairie, les petits oiseaux cherchent un refuge dans l'arbre voisin et
se serrent l'un contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle
impétueux agite et dépouille.

Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures à son ami
D'Aucheron. Mais celui-ci, depuis qu'il s'était agenouillé dans
l'église, sous la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le monde
comme auparavant. Toute chose lui paraissait vaine et rien ne le
touchait plus. Il se reposait dans l'indifférence, en attendant
peut-être qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une autre
direction.

Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à la jeune fille ni
d'intervenir dans ses amours. Vilbertin le menaça.

--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron. La ruine matérielle
n'est rien à côté de l'autre.

Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace comme un jeune amour
dans un coeur vieux. Il imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour
obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses destinées. Il dit à
Sougraine son père.

--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce pas?

--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame D'Aucheron me l'a donné
à entendre:

--Vous allez la réclamer; je paierai les frais. Adressez-vous aux
tribunaux. Allez trouver D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être
raisonnable. S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il me doit tout ce
qu'il possède. Quand il n'aura plus d'argent, et en conséquence plus
d'amis, il ne sera plus en état de supporter les frais d'un procès et
sera condamné d'avance.

Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme le voulait le notaire,
son fils.

Mais il rencontra une résistance absolue de la part de M. D'Aucheron.

Alors il revendiqua publiquement mademoiselle Léontine comme sa fille.
Ce fut un nouvel appât jeté à la curiosité publique. Les journaux
promirent à leurs lecteurs de les tenir au courant de l'intéressant
procès. On se disait cependant:

--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, dans son témoignage, a
parlé d'un garçon, et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie
commençait....

Mademoiselle Léontine était tombée dans une profonde mélancolie. Elle
n'osait plus sortir car la honte de celle qui lui avait servi de mère
retombait sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la, mort, comme elle
est douce et bien venue parfois!.... Elle songeait aussi à entrer au
couvent. Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs.... mais
aussi à ses amertumes et à ses déceptions. Elle rentrerait au couvent
pour s'y enterrer sous les voûtes saintes où l'on chante des cantiques
à la louange du Seigneur, où l'on prie avec ferveur, où l'on pleure sans
amertume. Il n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un homme aimé,
le poids de ses chagrins et de ses humiliations.... Non, cela serait un
crime.... Le procès lui avait révélé une chose étonnante, mais qui la
réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin était peut-être son frère....
Il ne la poursuivrait plus de ses amoureuses instances....

Elle fut effrayée de cette autre persécution qui la trouvait sans
défense. L'homme en qui elle avait instinctivement placé une confiance
absolue, sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, paraissait
lui-même sans espérance et sans ressources. Les armes dont il comptait
se servir pour frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient de se
rompre dans ses mains, et la victoire lui échappait. Le vieil
instituteur et sa pieuse femme conseillaient le couvent, comme le refuge
naturel des âmes aimantes que le monde persécute et que le sauveur
appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait seul et sentait le besoin
d'être aimé, soutenu, encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner.
Au milieu de ces cruelles perplexités, battue comme une algue légère par
la fureur des flots, la jeune fille tournait souvent les yeux vers la
retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le couvent lui envoyait des
rayonnements mystiques qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums
célestes qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète,
inaltérable. C'était le port calme et sûr après la tempête. Elle y
verserait des larmes silencieuses en songeant à celui qu'elle aime...
qu'elle aimera toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même
jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu par la voie douloureuse;
c'est la plus sûre. Elle irait à lui par cette voie.

Elle demanda son entrée chez les soeurs de la Charité. Ses premières
années s'étaient écoulées dans cette maison; elle y avait puisé les
germes de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au milieu des
plaisirs du monde. Son retour sous le toit sacré fut salué avec joie.
Ses adieux à Rodolphe furent longs, pénibles, douloureux. Elle faillit
un instant faiblir dans sa décision devant les vives instances du jeune
homme.



                                     XX


Cependant Sougraine faisait des recherches, sérieuses pour prouver qu'il
était le père de Léontine. Il avait parfois des doutes dans la réussite,
mais comme le résultat du procès ne pouvait le mettre dans une condition
pire, il donnait tête baissée dans l'aventure.

Le notaire intenta une poursuite contre son ex-ami D'Aucheron, et la
fortune surfaite du brasseur d'affaires s'écroula en un jour aux yeux du
public ébahi.

Le Pêcheur se dit en apprenant cela:

--Sapristi! je l'ai échappé belle...

Le jour ne se faisait pas sur la légitimité des prétentions de
Sougraine, et Vilbertin commençait à craindre qu'il ne fût plus possible
de faire sortir la jeune fille du couvent où elle venait de se réfugier.
Il entrait dans des fureurs subites à la pensée de cette proie tant
convoitée qui lui échappait. Son mécontentement se manifestait de mille
manières, et les malheureux, qui avaient affaire à lui, se retiraient
fort rudoyés. Il se vengeait en multipliant les ruines autour de lui. Il
voulait que tout le monde souffrît, et le métier de bourreau lui
révélait des délices qu'il ne soupçonnait pas auparavant.

Cependant la jeune postulante fut amenée devant la cour pour rendre
témoignage de ce qu'elle connaissait. Elle était plus belle encore avec
sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses yeux toujours baissés ne
laissaient guère apercevoir la rougeur que les pleurs avaient laissée
après la perte de son bonheur. Elle dut avouer que madame D'Aucheron, un
jour, avait fait comprendre à Sougraine qu'elle, Léontine, était leur
fille à tous les deux.

Après cet important témoignage, on crut que Sougraine avait gagné sa
cause.

Un vieux prêtre d'une paroisse éloignée se présenta alors devant le
juge.

--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait heureux d'avoir des
renseignements sur un enfant né l'on ne sait où, d'une fille nommée
Elmire Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptisé un enfant dont la
mère portait ce nom, et dont le père était un indien du nom de
Sougraine. Voici le registre.

Il y eut un grand murmure de surprise dans le palais d'audience.

Le vieux prêtre fut assermenté comme témoin et l'extrait de baptême fut
alors lu comme suit:

Nous soussigné prêtre, curé de la paroisse de St. Jean d'Iberville avons
ce jourd'hui, le 5 juillet 18... baptisé un enfant du sexe masculin, né
le même jour, d'une fille nommée Elmire Audet et d'un père inconnu.

Parrain, Jean-Louis Martel.

Marraine, Jeanne-Marie Laliberté.

Mais, M. le curé, observa le juge, vous saviez le nom du père de
l'enfant, puisque vous dites que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas
enregistré cependant.

--Je ne le savais que par ouï dire.... La jeune fille perdit
connaissance et devint folle. Elle venait des Montagnes Rocheuses. Ceux
qui se trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de nos
charitables familles et continuer leur chemin. Sa folie dura plusieurs
mois. Quand elle fut capable de se lever, elle ne se souvenait plus de
rien. Elle se rendit à Lowell, dans les Etats. Son enfant est resté dans
la maison où il est né. L'excellent citoyen qui l'a élevé est ici, il
rendra témoignage si vous le désirez....

Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à la barbe blanche, au
sourire doux, se présenta. Il embrassa l'Evangile avec respect, après
l'avoir pris de sa main tremblante.

Il déclina son nom et dit:

--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans ma maison, comme M.
le curé vient de le dire. C'était un petit garçon. Il y a vingt-trois
ans de cela. J'avais dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait
une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était venu, il fallait voir
pourquoi. Je l'ai fait instruire un peu. Il a fait son chemin. Il a pris
mon nom qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement. Il s'appelle
Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable Oscar Le Pêcheur, monsieur
le juge...

Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience que, pendant dix
minutes, toute procédure fut interrompue. Cependant cet incident mettait
fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le moins étonné, se
proposa d'aller sans délai renouveler connaissance avec l'honorable
ministre son enfant.



                                     XXI


Le père le Pêcheur s'était imposé une rude tâche en venant rendre
témoignage dans cette affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais,
avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa naissance. Il
fallait éviter l'humiliation à ce déshérité. Le jeune homme apprit de
ses petits compagnons, cependant, cette chose pénible que la charité lui
cachait avec soin. Les petits compagnons, dans leurs colères d'un
moment, sont d'implacables bourreaux. Ils l'appelaient: bâtard. Il
demanda à ses parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait, comme
une flèche acérée, pour le braver. Il ne le sut pas d'abord. On lui
donna des explications qui n'expliquaient rien du tout. Cependant il
finit par le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir cette chose
humiliante... Mais il ne connut jamais le nom des auteurs de ses jours.
Il songeait maintenant, depuis qu'il était devenu un homme important, à
retrouver sa mère, si elle vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il
pensait en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix culpâ.... l'heureuse
faute que j'ai faite....

Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès de Sougraine avec un
intérêt que l'on comprend aisément. Il s'était bien ému du triste sort
de madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir que son fils
adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses révélations. Il
resterait inconnu. Il n'en était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant
lui-même qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur possible et
d'une grande injustice en voie de s'accomplir, le brave homme n'hésita
plus. Il descendit à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais surpris
de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus depuis des années. Il
demeurait tranquille au coin de son humble foyer, laissant rouler le
monde d'ornière en ornière.

--Quel bon vent vous amène, père? avait dit le ministre en serrant la
main du vieillard.

--Des choses sérieuses, mon enfant...

--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une réponse à votre lettre de
l'autre jour. En vérité j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs
envers vous: Je vous prie de me pardonner...

--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le péril, maintenant, et
marcher droit au but. Au reste, tu n'es pas responsable de ta naissance,
et l'on juge un homme d'après son mérite, aujourd'hui, non pas d'après
la valeur de ceux qui l'ont engendré.

--Je parie que vous venez me révéler, sans que je vous le demande, le
secret que vous m'avez toujours caché lorsque je vous ai interrogé.

--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard tout tremblant.

--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout entendre sans broncher.

--J'en doute, mon enfant... j'en doute.

--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite. J'aime mieux en finir tout de
suite.

--Eh bien! mon cher... ta mère... était... Elmire Audet... et ton père,
Sougraine l'indien.

Le ministre bondit en jetant une clameur.

--Si j'avais pu te voir plus tôt, ajouta le vieillard, ce qui nous
afflige maintenant ne serait peut-être pas arrivé; mais il m'a été
impossible de sortir la semaine dernière. Je ne voulais pas faire
écrire. Des lettres, ça parle à tout le monde; il n'y a qu'à les
interroger. Puis, notre maîtresse d'école est jeune; il faut respecter
son ignorance... son innocence, je veux dire.

Le jeune ministre n'entendait guère les réflexions du père Le Pêcheur.
Il repassait dans son esprit les incidents qui s'étaient produits
depuis quelques semaines, et regrettait la position qu'il avait prise à
l'égard de madame D'Aucheron. Il s'était vengé de sa mère... Tout se fût
si bien arrangé, si mademoiselle Léontine n'eût pas tant fait la
difficile. Madame D'Aucheron serait encore une femme respectée.
Sougraine aurait été facilement désintéressé, moyennant finances, son
prestige et sa fortune, à lui, n'auraient fait que grandir; il aurait
continué à recueillir les hommages et les félicitations de tout le
monde.... Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait reconnaître
publiquement pour sa mère, la ruine financière d'un homme auquel il
devait tous les égards, et, sur le front de son père, la tache
indélébile que laisse toujours une accusation capitale... Et c'était à
cause de Rodolphe Houde que tout cela arrivait... Il se rencontre donc
des hommes qui nous apportent toutes sortes de calamités. Si on les
connaissait d'avance il faudrait les écraser comme des vipères. Quand on
les devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il était injuste envers
Rodolphe, mais dans son irritation il mettait un certain plaisir à
déchirer l'innocence.

Tout à coup il se prit à rire.

--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne encore ne sait le nom de
mes parents, n'est-ce pas?

--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, excepté le curé, ne
se souvient du nom de ta mère.

--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous faire ici? retournez à
la maison discrètement et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en
portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom de mon père ni celui
de ma mère.

--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause on resterait muet. On
comprend aisément qu'il ne serait pas légitime de briser une existence
comme la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires et des
humiliations pour satisfaire les caprices d'un homme qui t'a mis sur la
terre, comme on jette une graine dans un champ étranger, sans se soucier
qu'elle germe ou périsse, mais il y a une question de justice envers une
autre personne: Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta place
et boive le calice que tu refuses de boire...

--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est une enfant trouvée, elle...
qu'importe le nom de ses parents?

--Le curé est venu; il saurait toujours bien remplir son devoir, lui,
si j'étais assez lâche pour forfaire au mien.

Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs et des rayons de vertu
indignée illuminaient sa belle figure.

--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice ne peut s'éloigner de
moi, je le boirai.

Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à un autre. Il était
mobile comme une vague, malin comme un diable, capricieux comme un
lutin. Il se rendit chez D'Aucheron pendant que son père adoptif se
dirigeait vers le palais de justice. Il prenait les devants. Il dit en
riant, à tous ceux qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de
mal. Personne ne voulut le croire. Il était anxieux de voir sa mère. Il
regrettait bien d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de son
humiliation. La faute retombait sur sa tête. Il est toujours mal de se
réjouir des malheurs des autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il
avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis entre elle et la main
brutale du destin. Le soufflet n'eût pas été pour elle. Enfin, il était
trop tard et toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches
ne serviraient de rien.

Madame D'Aucheron le reconnut. Elle se portait beaucoup mieux; la crise
était passée et le danger d'une folie irrémédiable s'éloignait de plus
en plus. Ceci avait lieu pendant le procès même, le dernier jour, au
moment où le père Pêcheur rendait témoignage. Personne ne connaissait
donc encore le redoutable secret. Le jeune ministre était un peu dans
l'embarras. Il ne savait pas s'il devait, par des phrases adroites,
préparer madame D'Aucheron à la grande surprise qui l'attendait, ou se
jeter dans ses bras en l'appelant sa mère. Il la regardait fixement,
doucement, et lui, toujours froid, léger, badin, sceptique, il sentait
des larmes mouiller ses paupières... Une mère, voyez-vous, ce n'est pas
une femme comme une autre. Il y a dans son amour quelque chose qui n'est
pas de la terre.

--Vous pleurez, monsieur, dit madame D'Aucheron... vous avez donc du
chagrin, vous aussi?

--C'est de joie, répondit le jeune ministre... je ne suis plus
orphelin... j'ai retrouvé ma mère...

--Votre mère?... vous l'aviez perdue?...

--Je l'ai retrouvée, s'écria-t-il, en enveloppant de ses bras la pauvre
femme tout étonnée, c'est vous... c'est vous!... je suis l'enfant que
vous avez mis au monde en revenant des Montagnes Rocheuses, à St. Jean
d'Iberville, il y a vingt trois ans!

Madame D'Aucheron poussa un cri, puis fondit en larmes...

Monsieur D'Aucheron, qui entrait au même instant, vit le jeune ministre
et sa mère serrés l'un contre l'autre dans un étroit embrassement... Il
ne savait rien encore. Le sang reflua vers son coeur, il pâlit, la
colère s'alluma dans son âme. Il était armé.

--Misérables! s'écria-t-il.

Un éclair jaillit et le garçon d'Elmire Audet roula sur les tapis
soyeux, comme une fleur qui se détache de sa tige.

Madame D'Aucheron se leva tout effrayée, toute désespérée. Elle était
belle à voir dans sa douleur de mère...

--Mon enfant! s'écria-t-elle! mon fils!.... Vous me l'avez tué!...
Ah!... tuez-moi! tuez-moi, je vous en prie!...

Puis elle se jeta sur le corps ensanglanté du jeune ministre,
s'efforçant de le rappeler à la vie, par les paroles les plus douces que
les lèvres d'une mère puissent prononcer...

Il ne l'entendait plus; il était mort.

D'Aucheron, terrifié, regardait debout, immobile, le lamentable
spectacle...

Alors quelques amis se présentèrent. Le procès venait de se terminer et
ils accouraient annoncer à D'Aucheron que M. Le Pêcheur était l'enfant
de sa femme. Ils s'arrêtèrent stupéfiés en face du tableau sanglant que
présentait le salon.... D'Aucheron raconta ce qui venait de se passer.
Madame D'Aucheron criait toujours:

--Mon enfant! mon fils!... ah! tuez-moi!...

C'était vraiment une scène à fendre l'âme, et tout le monde se mit à
pleurer. On apprit dans la ville la mort tragique de l'honorable M. Le
Pêcheur en même temps que le secret de sa naissance...



                                    XXII


Le printemps arrivait avec ses brises tièdes, ses volées harmonieuses
d'oiseaux voyageurs, le murmure des eaux qui reprenaient leurs courses
vagabondes, les épanouissements des boutons sur les branches, les
effluves d'amour dans les airs ensoleillés. La Longue chevelure songeait
maintenant à retourner dans les lointaines contrées d'où il venait. Il
irait revoir encore l'humble tombeau de sa femme dans les solitudes des
Montagnes Rocheuses. Il voulut avant son départ, se rendre à St. Raymond
pour dire adieu à la maison hospitalière de Rodolphe. Le jeune médecin
se livrait à l'étude avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour de
la science, le désir de savoir, la noble ambition de protéger la vie de
ses semblables le consolaient un peu de l'amour perdu et du bonheur
envolé. Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et le bien,
comme d'autres le cherchent dans le mal et l'oisiveté.

Madame Villor sentait ses forces revenir. Le printemps la ramenait comme
il ramène tout. Un soir, tout à coup, elle recouvra complètement l'usage
de la parole. Ce furent des cris de joie dans la famille. On remercia le
Seigneur à genoux. La Longue chevelure entra un instant après. Il leva
les mains au ciel et poussa une exclamation de surprise en voyant la
malade s'approcher et lui souhaiter le bon jour.

--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi, dit-elle; il est juste,
et c'est vous, sans doute, que sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là,
je vais vous parler de votre enfant.

Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été saisi de frayeur. C'était
la joie et l'espérance.

--Vous le savez, continua Madame Villor, je suis la soeur de Léon Houde,
l'un des voyageurs que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut
blessé en défendant votre femme. Les sauvages jetèrent votre petite
fille dans un torrent et lui, malgré leurs clameurs et leurs flèches, il
se précipita et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer. Il y
avait une somme considérable dans les langes de l'enfant; il confia
cette somme à un notaire de ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle
fut perdue. Mon frère mourut peu de temps après et sa femme le suivit
aussitôt dans la tombe. La petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce
fut le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari, qui se chargea de la
conduire à Québec et de la mettre entre les mains des soeurs de la
Charité. C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la porta chez les
Soeurs, mais un de ses parents, un homme de la plus haute
respectabilité, m'a-t-il assuré, alors, en toute franchise. Sachant la
petite dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et de Dieu, je
n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet et,... je dois l'avouer, je ne
m'en suis pas occupée davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu
prévoir!...

Elle s'arrêta suffoquée par les émotions.

--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la Longue chevelure, dans son
transport, vais-je enfin la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle
fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau dont le nid a été
détruit par la foudre!... Et moi qui m'en allais désespéré!... Ah! mon
âme a manqué de confiance en Dieu....

Madame Villor alla prendre, dans une petite boîte en fer blanc verni, un
papier qu'elle remit au siou.

--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous le voir?

Leroyer prit le papier d'une main tremblante et se mit à lire:

Madame,

Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon ami, c'est à vous que je
demanderai pardon, puisque cet homme et sa digne femme ne sont plus. Je
serai bref, car mes forces s'en vont. Je vais mourir... je me meurs....
Les 5,000 dollars de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme je
l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai chargé mon gendre de
tout remettre à l'enfant, si on la trouvait, capital et intérêts. A
l'enfant, ou aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez à ce que
mes volontés dernières soient exécutées. Mon gendre se nomme Louis
Sougrain... que Dieu me fasse miséricorde!...

Il n'y avait pas de signature. Un oubli du mourant.

--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les personnes.... Il faut que ce
soit Sougraine, le notaire Sougraine.... Si c'était lui? Vilbertin?...

La Longue chevelure regarda madame Villor d'une singulière façon.

--Vous êtes désireux de savoir, devina-t-elle, si les volontés du
mourant ont été accomplies. L'héritier du notaire infidèle est parti
pour les Etats-Unis peu de temps après la mort de son beau-père. Il a
méprisé les prières du mourant. Il a gardé l'argent sans doute....

--Le notaire Vilbertin est riche, très riche, observa Rodolphe....

Madame Villor reprit:

--Au moment où je me proposais de vous révéler ce que vous venez
d'entendre, j'ai reçu cet autre billet. J'ai eu peur, car la première
lettre n'étant pas signée, ne pouvait me servir de preuve. La peur m'a
causé le mal que vous savez, et dont le Seigneur m'a enfin délivrée.

Ce nouveau billet, c'était la lettre menaçante que l'on a vue déjà. Elle
venait de Vilbertin. Il savait, le rusé notaire, que son beau-père avait
écrit à la soeur de Léon Houde pour lui déclarer ses dernières volontés
et lui demander pardon. C'est cet écrit que le mourant lui avait montré.
Il croyait bien faire, il donna l'éveil au coquin qui laissa le pays
immédiatement.

--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain, Sougraine et Vilbertin ne
sont qu'une seule et même personne. Allons le voir. Le misérable, il
faudra bien qu'il parle.

--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais tout cela n'a rapport
qu'à l'argent et m'intéresse peu. C'est mon enfant que je veux
retrouver.... ma pauvre Estellina!



                                    XXIII


Le même jour une voiture s'arrêtait à la porte de l'étude de maître
Vilbertin. Le cheval était essoufflé, chaud, enveloppé d'une buée de
vapeur tiède. Il avait dévoré le chemin. C'est que Rodolphe et la Longue
chevelure avaient hâte d'arriver. Le notaire ouvrait la porte pour
mettre dehors son ex-ami D'Aucheron.

--Va-t-en au diable! criait-il, et crève comme un chien!

D'Aucheron était ruiné. Il partit pour ne jamais revenir. On dit qu'il
est aujourd'hui dans un ermitage, en pays étranger. Il aurait cherché
auprès de Dieu des consolations que le monde ne sait point donner. Il ne
fut pas mis en accusation pour le meurtre de M. Le Pêcheur. L'erreur
était évidente....

Disons tout de suite, puisque nous arrivons au terme de notre récit, que
madame D'Aucheron est entrée, après le départ de son mari, chez les
pénitentes du Bon Pasteur. Elle est un modèle de douceur et de
soumission. Rien ne pourrait l'arracher au refuge béni où la tempête l'a
poussée.

Pourquoi ces naufragés de la vertu trouvent-ils un port où s'abriter,
pendant que tant d'autres sont engloutis tout à coup, dans les
abîmes?... Secret de Dieu. Pourtant la miséricorde du Ciel est infinie
et sa justice est éternelle.... Mais on ne sait pas le secret des
coeurs, les rayonnements de la Foi dans l'ombre, la puissance de la
prière. Il se fait, en faveur de certaines âmes, un travail mystérieux
et puissant qui échappe à notre attention, mais non pas à l'oeil de
Dieu....

Sougraine, effrayé des coups qui frappaient ses enfants, effrayé de la
solitude qui se faisait autour de lui, pleurant ses fautes inutiles ou
ses espérances effondrées, prit sa carabine fidèle et s'enfonça dans les
forêts.

Rodolphe et son compagnon entrèrent chez le notaire Vilbertin. Le
notaire ne leur offrit pas de sièges. Il leur demanda rudement ce qu'ils
désiraient.

--Mon enfant! répondit brusquement le siou.

--Je ne vous comprends pas, répliqua le notaire, un peu décontenancé.

--Vous êtes M. Louis Sougraine dit Vilbertin? reprit l'indien.

--Oui. Et vous, vous êtes la Longue chevelure dit Leroyer?...

--Et le père d'une petite fille dont vous détenez la dot injustement et
contre la volonté sacrée d'un mourant.

Ce fut un coup de foudre. Le notaire ne s'attendait pas à cela. Pourtant
il ramassa ses forces et voulut lutter.

--J'ai des preuves, reprit la Longue chevelure et je vais vous faire
rendre gorge. Si vous avez oublié les recommandations de votre
beau-père, je vous en ferai souvenir....

--Connaissez-vous le misérable qui a écrit ce papier? demanda à son tour
Rodolphe, en dépliant le billet que l'on connaît déjà.

--Non, répondit le notaire, je ne le connais pas.

--Vous faites mieux d'avouer, continua Rodolphe, on ne vous laissera pas
en paix, et l'on retracera bien le chemin que vous avez fait pour
dépister les recherches.

--Votre beau-père vous connaissait sans doute, car il a bien pris ses
précautions.... repartit le siou. Il a chargé quelqu'un de vous
surveiller et de vous forcer à faire la restitution qu'il ne pouvait
plus faire, lui; mais ce que je veux, c'est mon enfant, ajouta-t-il avec
douceur; je n'ai nul besoin de l'argent que vous avez reçu, je ne veux
pas qu'il en soit question, je suis riche, très-riche.

Le notaire essaya de nier encore, mais devant les promesses formelles de
la Longue chevelure et de Rodolphe, qu'il ne serait nullement inquiété
au sujet de l'argent s'il aidait à retrouver l'enfant; devant
l'espérance d'arracher encore quelque chose à la reconnaissance du
généreux indien, il consentit à parler.

--J'ai passé quelques mois aux Etats-Unis, avoua-t-il, et je suis
ensuite venu demeurer à Québec. Je ne me suis jamais occupé de
l'enfant... je ne dis pas où elle est... je ne l'ai jamais vue...

--O mon enfant! mon enfant! soupirait la Longue chevelure... si je la
trouve, je vous récompenserai bien.

La notaire était presque ému. Il pensait.

--Comme cela tourne bien! Après tout, l'argent console de l'amour
quelquefois... Si je pouvais l'oublier, elle, je serais encore
heureux... L'oublier! l'oublier!...

Rodolphe dit:

--Si nous allions voir le père Duplessis, c'est un homme de bons
conseils....

--Je le veux bien, répondit Leroyer. Venez avec nous, monsieur
Vilbertin.

Le père Duplessis était en tête à tête avec Horace, un gai compagnon des
âges passés qui ne vieillit pas. Il fut enchanté de la visite, enchanté,
mais presque stupéfait. Ce qui l'étonnait, c'était de voir ensemble
Rodolphe et le notaire. Après tout, se dit-il, _sage ennemi vaut mieux
que fol ami_.

Le jeune docteur prit la parole et annonça la guérison de sa tante, puis
il exposa ce qu'elle avait raconté au sujet de la petite fille de la
Longue chevelure. Il fut assez délicat pour ne pas faire allusion à
l'argent. Le notaire était tout surpris d'une si haute indulgence; il
n'en suait pas moins à grosses gouttes, tant il avait peur.

--Attendez donc! fit Duplessis, attendez donc!... est-ce que...? Ah! par
exemple, ce serait bien drôle....

Et sa figure honnête s'illuminait des rayons de l'espoir.

La Longue chevelure éprouvait des tressaillements indicibles et
s'enivrait de ses paroles comme d'une liqueur généreuse.

--Le docteur Grenier, de Lotbinière, reprit le vieillard, en regardant
profondément dans le passé, c'est à moi qu'il a confié une petite
fille... oui c'est à moi....

--A vous? s'écrièrent les visiteurs au comble de l'étonnement.

--A moi-même, oui, il y a bien vingt et un ou vingt-deux ans de cela....
Grenier, c'était mon cousin. J'ai porté la petite, le même jour, chez
les Soeurs de la Charité.... Je n'ai seulement pas demandé d'où elle
venait.... Grenier l'apportait c'était suffisant.... Il est bon d'être
un peu curieux parfois.... La curiosité n'est pas toujours un défaut.

De terribles émotions bouleversaient l'âme de la Longue chevelure
pendant ces paroles du vieux professeur.

--Allons vite à l'hospice de la charité, s'écria-t-il, allons vite....

--Sans doute qu'on y va courir, répliqua le père Duplessis. Il faut la
retrouver, la petite... il le faut.... Imaginez un peu!... Je prends mon
carnet.... Tout y est, l'arrivée, le mois, le jour.... On a fait les
choses régulièrement.... Si j'avais su.... Mais: "_avant de juger de
tout il faudrait tout connaître. Soyons tranquilles pourtant, quand Dieu
donne le mal il donne aussi le remède_."

Ils partirent tous quatre en voiture, le siou, Rodolphe, le notaire et
le père Duplessis. En allant ils étaient d'une gaieté folle. Arrivés
dans le parloir du couvent, Duplessis, qui était bien connu, demanda à
voir la Supérieure. Elle s'empressa d'accourir.

--Il y a vingt et un ans, commença-t-il, on a confié à la charité de
votre maison, une petite fille de quelques mois, pensez-vous qu'il soit
possible de la retrouver?

--Je n'étais pas supérieure alors, répondit la religieuse, en souriant,
et je n'étais pas ici, même; mais on peut retrouver cette enfant, je
crois, si elle n'est pas morte. Avez-vous quelqu'indication qui nous
aiderait à la reconnaître?

--Non, rien, dit le vieux professeur, si ce n'est la date précise de son
entrée.

--C'est quelque chose mais c'est peu, répliqua la religieuse. On la
retrouvera cependant si elle peut être retrouvée, continua-t-elle; je
vais ordonner les recherches.

Elle sortit.

La Longue chevelure ne pouvait, la première émotion passée, se défendre
d'une vague et pénible crainte. Si elle était morte, son enfant.... Si
l'on ne pouvait la retrouver?...

La supérieure ne fut pas longtemps absente. On entendit, dans les grands
couloirs vides, ses pas empressés. C'était comme des coups de marteau
dans le coeur du père infortuné. Elle revenait. La porte s'ouvrit.

--Mon Dieu! soupira Leroyer, que va-t-elle m'apprendre?...

La bonne religieuse souriait.

--Elle sourit, pensèrent les quatre hommes, la nouvelle est bonne; on va
revoir la petite... qui doit être grande.

--Eh bien? fit la Longue chevelure, d'une voix à peine intelligible à
cause de l'émotion.

--Elle est retrouvée, répondit la supérieure.

--Retrouvée!

Ce fut le cri qui s'échappa des quatre poitrines.

La Longue chevelure leva les mains au ciel:

--Mon Dieu, soyez béni! dit-il... soyez béni!... béni!...

Rodolphe avait des larmes plein les yeux; le notaire comptait ce que
l'heureuse trouvaille pouvait lui rapporter; Duplessis pensait, lui:
_quand Dieu envoie le jour, c'est pour tout le monde_.

--Où est-elle? demanda la Longue chevelure, où est-elle?....

--Ici même, répondit la religieuse; elle nous a laissées pendant
longtemps, mais elle est revenue au bercail.

--Ici! répétèrent à la fois Leroyer, Duplessis, Rodolphe et le notaire.

--La voici! fit la supérieure en ouvrant la porte.

Léontine apparut.

--Ma fille?... elle?... s'écria la Longue chevelure en se précipitant
les bras ouverts au devant de la jeune postulante.

Il la pressa longtemps sur son coeur débordant d'ivresse.

--Léontine! Léontine! disait Rodolphe, et il était fou de surprise et de
bonheur.

--Elle! Elle! rugit le notaire.... Ah! si j'avais su!... si j'avais
su!...

Le père Duplessis pensait: "_Ce ne sont pas les grandes choses qui sont
belles, ce sont les belles choses qui sont grandes_."

--Ma fille! mon Estellina! disait le siou, ah! comme je t'aime!... Il
n'était pas vain cet instinct qui me poussait à te protéger.... Ah!
comme je t'aime!...

La jeune postulante, tenant ses bras enlacés autour du cou de son père,
pleurait, pleurait.

--Je ne vous quitterai plus, dit-elle enfin.

--O mon enfant, répondit la Longue chevelure, voici l'homme que tu ne
quitteras plus, car il sera ton époux.

Il montrait Rodolphe.

--Malédiction! hurla le notaire.

Et il tomba sur le parquet comme une machine qui se brise. L'apoplexie
l'avait foudroyé.



                             TABLE DES MATIÈRES



Prologue.--Les deux fugitifs.

Première partie.--Un bal chez Madame D'Aucheron.

Deuxième partie.--La Langue muette et la Longue chevelure.

Troisième partie.--Les assises criminelles.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'affaire Sougraine" ***

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