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Title: L'effrayante aventure
Author: Lermina, Jules, 1839-1915
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'effrayante aventure" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



LES ROMANS MYSTÉRIEUX

JULES LERMINA

L'EFFRAYANTE AVENTURE

PARIS
LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
J. TALLANDIER, Éditeur
75, Rue Dareau, 14e.

Sixième édition.

L'EFFRAYANTE AVENTURE



PREMIÈRE PARTIE

COXWARD EST-IL COXWARD?



I

LE CRIME DE L'OBÉLISQUE


Vers onze heures du matin, par un doux soleil de printemps,--on était au
commencement d'avril, le 2, pour bien préciser--tout à coup des
hurlements éclatèrent dans la rue Montmartre, à proximité du boulevard,
tandis qu'une foule de coureurs rapides, mais peu élégants, se ruaient
du coin de la rue du Croissant, les uns vers le carrefour, les autres
dévalant vers les Halles, mais tous glapissant des sons aigus,
incohérents, à travers lesquels l'oreille déchirée cependant percevait
des fragments de mots sinistres:

--Le crime de l'Obélisque.... D'mandez le _Nouvelliste_, édition
spéciale.--Horribles détails.

Après quelques hésitations--car combien de fois n'avait-on pas été
mystifié par la rouerie des camelots!--quelques-uns achetaient la
feuille, l'examinaient, puis subitement entourés, s'arrêtaient sur place
comme médusés, et lisaient au milieu d'un groupe d'où émergeaient des
faces anxieuses....

--Oui, oui!... un crime!... un assassinat!... De qui?... On ne sait
pas.... L'assassin est-il arrêté?... Je t'en fiche!...

Voici l'article court mais sensationnel qui motivait cette émotion:

«Ce matin, à quatre heures et demie, à l'heure où Paris désert
appartient aux balayeurs et n'est sillonné que par des haquets
d'arrosage, un journalier, M. H... se rendait à son travail et, pour
atteindre les chantiers de la Madeleine, traversait, venant de Grenelle,
la place de la Concorde, quand tout à coup, du trottoir des Tuileries
par lequel il la contournait, ses outils sur l'épaule, il lui sembla
apercevoir, au pied de l'Obélisque, un peu au-dessus du sol, quelque
chose d'anormal.

«Il passait d'ailleurs, sans plus se préoccuper de ce détail, quand,
s'étant retourné une dernière fois «pour se rendre compte», il lui
sembla que ce--quelque chose--avait forme humaine.

«Il se décida alors à traverser et marcha tout droit vers le monolithe,
et quelle ne fut pas sa surprise quand, n'étant plus qu'à quelques pas,
il reconnut que l'objet qui avait attiré son attention était un corps
humain, appuyé debout devant la grille et dont les pieds ne touchaient
pas le sol.

«Pris de peur et redoutant d'être mêlé à une mauvaise affaire, l'ouvrier
avait fait volte-face et s'éloignait, quand le hasard voulut qu'il
croisât deux agents de la ville. Ceux-ci, frappés du trouble de sa
physionomie, l'interpellèrent et, ahuri, trouvant difficilement ses
mots, il leur fit part de son étrange découverte, et tous trois
revinrent vers l'Obélisque.

«Il ne s'était pas trompé: c'était bien le corps d'un homme qui se
trouvait accroché aux piques de la grille, la tête penchée en dedans de
la clôture.

«Tout d'abord on crut qu'il s'agissait d'un cas de pendaison, de suicide
probablement; mais quand les sergents de ville essayèrent de soulever
l'homme afin de chercher le lien et le couper, ils s'aperçurent que leur
supposition était mal fondée.

«Le corps était suspendu sur deux des piques de bronze qui avaient
pénétré dans la poitrine, si profondément que, malgré tous leurs
efforts, les trois hommes ne parvinrent pas à soulever suffisamment le
cadavre pour le dégager.

«En vain l'un des deux sergents de ville sauta par-dessus la grille sur
le soubassement de granit: il vit bien la tête de l'homme, couverte de
sang coagulé qui formait sur la face un masque rouge, mais il lui fut
impossible de dégager le thorax des pointes qui le transperçaient.

«Comme par miracle, des passants avaient surgi de toutes parts et
formaient groupe autour du mort. Les sergents de ville lancèrent des
coups de sifflet d'appel et bientôt deux autres agents arrivèrent et
fendirent la foule. Quand ils eurent constaté le fait, un d'eux se
détacha pour aller prévenir le commissariat.

«Ainsi un quart d'heure se passa. Enfin, M. Richaud, le sympathique
commissaire du quartier, arriva, accompagné de l'officier de paix et des
hommes du poste.

«S'aidant les uns les autres, ils parvinrent enfin à enlever le corps
qu'ils étendirent sur le trottoir.

Au premier coup d'oeil, il apparut que ce n'était pas celui d'un
Français. La coupe et l'étoffe des vêtements étaient anglais, à n'en pas
douter. La face, rapidement lavée et dégagée des caillots de sang qui la
cachaient, était large, glabre, avec les mâchoires proéminentes, de
caractère saxon certainement.

«Le crâne portait, à la partie frontale, une effroyable blessure, causée
évidemment par un instrument contondant. Des parcelles de cervelle
giclaient hors de la plaie.

«Le corps a été transporté au commissariat et les autorités ont été
prévenues. M. Davaine, le chef de la Sûreté, vient d'arriver et procède
à une première enquête. On attend M. Lépine d'un moment à l'autre....

«Il ne nous appartient pas d'insister sur les bruits qui se répandent:
notre discrétion bien connue nous faisant un devoir de ne pas risquer
d'entraver les recherches de la justice.

«Cependant, d'après l'examen du cadavre et quelques indices déjà
recueillis, voici ce qui semble d'ores et déjà à peu près établi: le
mort appartiendrait au monde du sport. Probablement à la suite de
quelque querelle, il aurait été assommé, à l'aide d'un marteau, ou
peut-être d'une clef anglaise. Son meurtrier, aidé de quelques
complices, aurait transporté le moribond sur la place et on aurait tenté
de jeter le corps par-dessus la clôture. Mais son poids l'aurait retenu
sur les piques de la grille où on l'aurait abandonné.

«Des renseignements importants ont été recueillis, qui paraissent devoir
promptement mettre la police sur la trace du ou des coupables. Dans
notre édition de cinq heures, nous donnerons les détails de cette
horrible affaire qui paraît appelée à produire dans le public une
profonde sensation et qui provoquera très vraisemblablement des
révélations inattendues.»

On comprend facilement l'émotion qui courut dans Paris à l'annonce de
ce mystérieux forfait.

Et encore qui aurait pu se douter des étonnantes, des incroyables
conséquences que devait déchaîner cet événement.



II

OÙ NOUS FAISONS LA CONNAISSANCE DE M. BOBBY


Nous nous payons facilement de mots: quand nous avons appris qu'une
enquête de police est ouverte, nous poussons un soupir de soulagement et
déjà nous éprouvons comme un sentiment de sécurité.

La police bénéficie surtout des inventions des romanciers: depuis le
Zadig de Voltaire jusqu'au Dupin d'Edgar Poë et à l'incomparable
Sherlock Holmes, nous supposons volontiers que tous ces personnages ont
été plus ou moins attachés au service de la Sûreté et ont émargé au quai
des Orfèvres: et ce nous est toujours une nouvelle surprise quand, les
uns après les autres, nous devons classer les crimes les plus
sensationnels au nombre des énigmes indéchiffrables.

Il est même gênant de songer au nombre d'assassins inconnus qui courent
le monde et que nous sommes exposés à coudoyer tous les jours.

Le crime de l'Obélisque--comme avait été baptisée l'affaire
actuelle--allait-il grossir le nombre des dossiers à jamais clos: on
commençait à se demander s'il était vraiment possible que pareil forfait
fût commis en plein Paris, au point central des quartiers les plus
luxueux, sans que la police pût découvrir le moindre indice.

On avait fouillé tous les bars des environs, interrogé tous les
sportsmen de haute et de basse catégorie, questionné l'ambassade
d'Angleterre--car ce seul fait était acquis que la victime était
anglaise--on n'avait signalé aucune disparition ni dans les
établissements spéciaux, ni dans les hôtels.

Un instant on avait cru tenir une piste: des professionnels de la boxe
avaient déclaré que l'inconnu devait être un habitué des assauts de
cette spécialité, ceci à certaines traces caractéristiques que les
poings laissent sur des parties du corps, toujours les mêmes, notamment
à une déformation des maxillaires.

Le chef de la Sûreté, M. Davaine, que quelques récents insuccès avaient
mis en assez fâcheuse posture, gourmandait ses agents de la belle façon.

En vain, à la Morgue, où le corps avait été transporté, les indicateurs
se mêlaient à la foule, interrogeant les physionomies des visiteurs,
provoquant leurs confidences. Au résumé le résultat était toujours le
même: Connais pas!

Un bruit courait, assez singulier.

L'autopsie avait été pratiquée et l'illustre médecin légiste qui avait
réalisé l'opération aurait, disait-on, déclaré que l'individu en
question n'était mort ni des blessures qu'il portait au crâne, ni des
horribles plaies, déterminées par cette sorte d'embrochement sur les
piques de la grille.

Mais qu'il était mort auparavant.

Ce qui eût semblé indiquer qu'il avait été assassiné et que c'était à
l'état de cadavre qu'il avait été porté à la Concorde.

Mais telle n'était pas la conclusion du praticien: selon lui, l'inconnu
était mort de suffocation. L'état de ses poumons ne laissait aucun doute
à cet égard... et le cou ne portait aucune trace de violence, aucune
marque de strangulation.

Ce qui était acquis, du moins ainsi l'affirmait un reporter du
_Nouvelliste_, c'est que la mort ne pouvait en aucune façon être
attribuée aux blessures du crâne ou du thorax--lesquelles ne s'étaient
produites qu'après la mort.

D'autre part, le point où le cadavre avait été trouvé et qui forme le
centre d'un énorme espace vide rendait difficile à accepter cette
version que des malfaiteurs eussent justement choisi pour déposer le
corps de leur victime un endroit aussi découvert, alors que même en
pleine nuit il était contraire à toute vraisemblance qu'ils pussent
faire sans être vus un aussi long trajet--sous la lune qui justement
était dans son plein et dans un ciel très clair.

--Et pourtant, s'écriait le sous-chef de la Sûreté, en conférence intime
avec son chef, ce bonhomme-là ne peut pas être tombé du ciel....

--Quoi qu'il en soit, M. Lépine est furieux et j'ai subi tout à l'heure
un assaut des moins agréables.... Il faut s'ingénier, chercher,
trouver!...

--Entre nous, fit M. Lavaur, le sous-chef, nous savons bien que si le
hasard ne s'en mêle pas, nous pataugerons dans le noir sans rien
découvrir....

A ce moment précis, et comme dans les féeries à certaines paroles
prononcées surgissent le personnage ou l'incident attendu, la porte du
cabinet s'ouvrit et un inspecteur passa la tête:

--Patron, est-ce que vous êtes visible?...

--C'est selon... s'il ne s'agit pas de quelque raseur....

--C'est un Anglais... qui se dit détective attaché à la préfecture de
là-bas... et qui demande à vous parler....

Le chef et son subordonné échangèrent un rapide regard. Un détective
anglais: est-ce qu'en effet le hasard se mettrait de leur parti.

--Son nom?...

--Il m'a remis cette carte.

--Voyons....

M. Davaine prit le carré de bristol et lut:

--Bobby!... ce n'est pas un nom, cela! mais un sobriquet. Enfin, faites
entrer....

Et il ajouta en s'adressant à M. Laveur:

--Cela ne nous engage à rien....

--Dois-je me retirer?

--Non, non, restez....

La porte se rouvrit et l'inspecteur reparut, précédant le personnage
qu'il avait annoncé.

Celui-ci s'avança, le chapeau melon à la main.

C'était un homme de trente ans environ, petit, mince et fluet, très
correctement vêtu, tout de noir, avec un col blanc qui faisait liséré
au-dessus de sa cravate. Visage rasé, cheveux en brosse très courts,
roux de cuivre. La face maigre, assez pâle, les yeux petits, mais très
clairs.

Bien ganté, bien chaussé, en somme l'allure d'un pasteur protestant.

--M. Davaine? fit-il en s'inclinant en point d'interrogation.

--C'est moi. Monsieur est mon sous-chef, M. Lavaur. Vous pouvez parler
en toute confiance. Un mot d'abord; votre carte porte ce seul mot:
Bobby. Je sais assez d'anglais pour ne pas ignorer que Bob est le surnom
populaire des policemen... mais, je vous prie de me faire connaître
votre véritable nom....

--Monsieur, dit l'homme avec un fort accent britannique, voici ma
commission officielle, délivrée par M. le Directeur de Scotland Yard.
Elle est notée au nom de Bobby qui est le mien... on s'appelle comme on
peut....

--C'est vrai, fit M. Davaine lisant la pièce qui lui était remise. Donc,
monsieur Bobby....

--J'ajouterai, s'il vous plaît, que ce nom est... comment dites-vous
cela, en français? un peu... célèbre à Londres... en raison de quelques
services importants que j'ai rendus.... C'est moi qui ai arrêté les
faux-monnayeurs de Greenwich....

--Ah! fit le chef français qui n'avait jamais entendu parler de cette
affaire.

--C'est moi qui ai dépisté et arrêté M. Lewis Bird, le parricide... qui
a été pendu....

--Ah!

--C'est moi qui....

--Pardon, interrompit M. Davaine d'un ton assez sec, je ne suppose pas
que ce soit uniquement pour me faire l'énumération de vos exploits que
vous ayez demandé à me voir....

L'Anglais se redressa, avec une dignité quelque peu irritée:

--Je tiens avant tout à être connu... chacun tient à sa propre
valeur....

--Très juste... donc, monsieur Bobby, je vous tiens en l'estime que vous
méritiez... que voulez-vous de moi?

--Permettez-moi de procéder par ordre... posons d'abord ce principe
qu'attaché à la police de S. M. le roi d'Angleterre et empereur des
Indes, je ne suis lié par aucune obligation, de quelque nature qu'elle
soit, envers la police de la République française.

Très solennel, M. Bobby.

--C'est posé, dit M. Davaine. Et après?...

--De plus, reprit Bobby, la situation toute particulière dans laquelle
je me trouve actuellement, militerait absolument contre la démarche que
je fais en ce moment... je me trouve en congé régulier et ne suis tenu à
me préoccuper d'aucun événement, eût-il même trait aux intérêts de mon
propre pays....

Le chef de la Sûreté, qui n'était pas plus patient qu'il ne faut,
sentait une infinie démangeaison de rejeter au delà de son seuil cet
individu bavard et encombrant.

Mais M. Lavaur lui adressa un léger signe.

L'homme était un original: ceci ne prouvait pas qu'il ne pût rendre
service. Et puis le hasard! le bienheureux hasard!

--Continuez donc, chez monsieur, fit Davaine avec son plus gracieux
sourire. Tout ce que vous voulez bien me communiquer est d'un intérêt
puissant et me fait bien augurer de la suite de votre discours... nous
vous prêtons toute notre attention....

Cette allocution, de forme académique, plut fort à Bobby. Enfin on le
traitait avec la considération méritée.

De la main, M. Davaine lui avait désigné une chaise: mais M. Bobby
préférait rester debout, parce qu'il ne perdait rien de sa taille.

--J'ai tenu à vous faire bien comprendre, monsieur le chef de la Sûreté,
que si je me présentais chez vous, c'était de ma propre volonté, sans y
être contraint par aucune obligation professionnelle... je suis tout
simplement un touriste, qui est venu visiter votre Paris--une belle
ville, vraiment, fit-il avec un ton de condescendance--et qu'un
mouvement de générosité toute spontanée entraîne à vous rendre un petit
service....

--Trop bon, en vérité. Mais... seriez-vous assez aimable pour me
rendre... ce petit service, le plus tôt possible... j'ai tant
d'occupations que je suis un peu pressé....

Une ombre passa sur le visage de M. Bobby:

--Si vous le désirez, fit-il d'une voix blanche, je reviendrai à un
autre moment.

--Ah non! par exemple, clama M. Davaine. Monsieur Bobby, je vous tiens
pour un parfait gentleman... mais là, sincèrement, je suis on ne peut
plus impatient de connaître le véritable motif de votre visite... et si
vous pouviez, en deux mots, calmer cette impatience....

A part lui, le policier commençait à se demander très sérieusement s'il
n'allait pas jeter cet imbécile au bas de l'escalier.

Quant à M. Bobby, il eut un léger haussement d'épaules.

Les Français, toujours les mêmes! Frivoles et légers!

Alors, comme sous le déclanchement d'un ressort, il prononça des phrases
brèves.

--Vous ne savez pas quel est le mort de l'Obélisque?

Lavaur eut un sursaut.

--Non, dit le chef de la Sûreté.

--Je le sais....

--Eh bien, parlez, parlez vite....

--Mes promenades m'ont mené à la Morgue... j'ai vu....

--Et vous avez reconnu....

--Une insigne canaille....

--Qui s'appelle?

--Coxward, le pugiliste, le boxeur. Voilà.



III

QUERELLES DE BOUTIQUES


Deux heures après, on lisait dans le _Nouvelliste_ les détails suivants:

Coxward (John) était un boxeur de profession, non pas un de ces athlètes
qui prétendent au titre de champion du monde, mais un rouleur de
baraques foraines qui faisait le coup de poing pour quelques shillings,
battait ou était battu, sans grand dommage ni pour ses adversaires ni
pour lui-même, peu coté chez les parieurs, mais assez truqueur en somme
pour gagner sa vie.

D'ailleurs, ivrogne invétéré, irrespectueux du bien d'autrui, déjà
initié aux douceurs de la prison et du «tread-mill».

Bref, un personnage peu intéressant.

M. Bobby, le célèbre détective anglais, supposait que le personnage
avait eu l'idée de chercher fortune à Paris où les combats de boxe,
juste en ce moment, attiraient dans un de nos plus notoires music-halls
une foule aussi élégante que sauvage, qui discutait comme des
«aficionados» les combats de taureaux, les «swings» et les «knock-out»
des corpulents compétiteurs.

Coxward eût-il fait bonne figure dans ces «fights» de haute volée:
c'était peu probable, mais l'illusion est ardente conseillère à laquelle
on résiste peu, sans parler de l'attraction que pouvait exercer Paris
sur un pareil personnage.

Quant à savoir à la suite de quels événements Coxward, assommé, s'était
trouvé au pied de l'Obélisque, l'intérêt était en somme fort mince, et
l'attention publique s'en fût rapidement désintéressée, si une
circonstance toute particulière ne s'était produite et n'avait donné à
l'affaire un regain de publicité.

Nul n'ignore que si le _Nouvelliste_ tient le haut du pavé, dans la
carrière du journalisme d'information, il est serré de près par un
concurrent, le _Reporter_, dont la vogue augmente tous les jours.

Le _Nouvelliste_, dédaigneux de son rival, ne se fait pas faute
d'affirmer sa supériorité, en des termes souvent peu bienveillants pour
le _Reporter_ qui de son côté cherche, par tous moyens, à prendre son
adversaire en défaut.

C'est entre les deux journaux une guerre au couteau qui amuse la
galerie, mais dans laquelle s'exaspèrent volontiers les deux lutteurs
qui échangent des arguments dont quelquefois la courtoisie laisse à
désirer.

Or, il s'était trouvé que dans cette affaire de l'Obélisque, le
_Nouvelliste_ était arrivé bon premier, tant pour le récit de l'aventure
que pour la suite de l'enquête. Le _Reporter_, de son côté, suivait une
piste parmi les sportsmen français, alors que, directement informé par
la Préfecture, le _Nouvelliste_ avait démoli tout son échafaudage de
déductions en révélant la déposition de M. Bobby.

Et il avait fait suivre cette publication de cette phrase aigre-douce:

--_Nous regrettons vivement que la simple vérité réduise à néant les
très ingénieuses hypothèses dans lesquelles s'étaient complus certains
de nos confrères. Encore une fois, le_ Nouvelliste _a prouvé la sûreté
de ses informations, qui n'ont rien de commun, avec les imaginations
fantaisistes d'une presse assez peu scrupuleuse pour inventer de toutes
pièces des renseignements fallacieux._

C'était livrer à la risée le _Reporter_, accusé de légèreté et presque
de mensonge, et les autres journaux ne manquèrent pas de marquer le
coup.

Aussi, dans les bureaux du _Reporter_, l'émotion fut-elle grande: le
directeur fulmina et mit deux de ses collaborateurs à la porte, tout en
ripostant par une note d'un caractère patriotique:

--Le _Reporter_ reconnaît qu'il n'est rédigé que par des Français et
qu'il ne puise pas ses informations auprès de collaborateurs étrangers:
en tous cas, nous regrettons que l'événement souligne de façon aussi
désobligeante la supériorité de la police anglaise sur la nôtre. Et,
d'ailleurs, nous n'acceptons pas les yeux fermés les affirmations que
selon nous la Préfecture a accueillies avec beaucoup trop de facilité.

Et il ajoutait:

--Ce Coxward--si Coxward il y a--n'était pas arrivé à Paris en ballon:
il a dû nécessairement se trouver en relations avec des gens de son
monde et de sa spécialité. Cet homme a été assassiné par quelqu'un ou
par quelques-uns. Le _Reporter_ institue une enquête qui fera la
lumière. Et qui sait? Rira bien peut-être qui rira le dernier.

En somme, ce défi ressemblait singulièrement à du bluff. Mais le public
s'en amusa et, comme justement en ce moment, il n'était question ni de
renversement de ministère ni de tremblement de terre à l'étranger, cette
lutte, peu courtoise d'ailleurs, captivait la curiosité générale. Or, il
faut reconnaître que, malgré la collaboration de l'Anglais Bobby,
l'affaire n'avançait pas d'un seul pas.

Chaque jour, le _Nouvelliste_, puisant sa documentation à bonne source,
relatait la déposition des divers témoins que le juge d'instruction, M.
Mallet du Saule, faisait défiler dans son cabinet, et qui
malheureusement se résumaient toujours en cette formule concise, mais
peu satisfaisante:

--Le sieur Coxward nous est parfaitement inconnu.

Le _Reporter_ se taisait, se contentant d'insinuations goguenardes, dans
lesquelles M. Bobby n'était guère ménagé.

Un jour, le _Nouvelliste_ crut triompher.

On avait découvert, dans les bas-fonds de Ménilmontant, une fille
anglaise qui avait reconnu la photographie de Coxward. Seulement elle
déclarait l'avoir vu à Dieppe, il y avait deux ans de cela, alors qu'en
train de plaisir, il était venu passer vingt-quatre heures en France.

La fille avait été arrêtée, cuisinée comme il convient, mais elle ne
s'était pas contredite. Jamais depuis deux ans, elle n'avait revu ledit
Coxward ni n'avait entendu parler de lui.

D'autres dépositions contribuaient à compliquer l'énigme. Certains
attribuaient le nom de Coxward à des personnages du monde sportif, qu'on
trouvait parfaitement vivants sous le nom--qui leur appartenait--de
Coxwell ou de Coxburn.

Soudain, il y avait quinze jours que cet imbroglio s'enchevêtrait de
plus en plus, quand le _Reporter_ parut avec une manchette en caractères
énormes, ainsi libellée:

                   RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER

et suivait l'article que voici:

«--Nos lecteurs n'ont pas été sans remarquer la discrétion que nous
avons apportée dans nos informations sur l'affaire Coxward: ils savent
d'ailleurs que nous avons l'habitude de ne parler que de ce que nous
savons et de ne pas accepter les renseignements qui peuvent nous
parvenir sans les passer au crible de la critique. Si parfois nous nous
permettons de hasarder quelques hypothèses, c'est à ce titre que nous
les présentons et seule, la mauvaise foi peut nous faire un crime de ce
qui n'est qu'un souci de la vérité. À bon entendeur, salut!

«Ceci dit, nous affirmons--et cette fois sans ambages ni réticences--que
la déposition du sieur Bobby--le célèbre détective anglais--qui a si
fort ému l'opinion, légèrement irritée d'ailleurs par l'immixtion d'un
étranger dans nos affaires intérieures--que cette déposition,
disons-nous, devant laquelle on s'est si fort hâté de s'incliner, comme
si elle était et ne pouvait être que parole d'évangile, que cette
déposition est

                ERRONÉE ET INEXACTE DE TOUS POINTS.

«Ceux qui l'ont acceptée avec tant d'empressement seront sans doute fort
marris d'apprendre qu'ils ont été la victime

                  D'UNE ERREUR OU D'UNE IMPOSTURE

                 LE MORT DE L'OBÉLISQUE N'EST PAS
                           COXWARD

«Et, comme garantie de notre affirmation, nous émettons un pari de

                     CENT MILLE FRANCS

contre quiconque voudra le tenir. Nous déposons aujourd'hui même cette
somme, en espèces sonnantes, trébuchantes et ayant cours, chez Me
Falloux, notaire.

«Le temps et l'espace nous manquent pour nous expliquer plus nettement.
La confirmation de nos affirmations se trouvera établie tout au long
dans notre édition de cinq heures.»

--Allez me chercher M. Bobby! s'était écrié le chef de la Sûreté à la
lecture de cet impertinent factum.

Le détective anglais arriva d'assez mauvaise humeur.

Il était à Paris uniquement pour son plaisir, et justement on venait le
déranger au moment où il allait partir en voiture Cook pour Versailles,
avec madame Bobby.

Sans prendre garde à sa physionomie quelque peu rébarbative, M. Davaine
lui tendit le journal.

--Avez-vous lu cela?

--Yes, Sir.

--Que dites-vous de cela?...

--Un pur humbug, déclara Bobby. Même à ce sujet j'ai une question à vous
adresser. Ces quatre mille livres sterling sont bonnes à prendre. Que
dois-je faire pour m'en assurer le paiement?

--Écrire au journal le _Reporter_ une lettre très explicite... mais à
mon tour, un mot... Monsieur Bobby, prenez-y bien garde. Vous m'avez mis
dans la situation la plus délicate. J'ai accepté votre déclaration comme
émanant d'un homme du métier qui sait quelles sont ses responsabilités
et aussi d'un gentleman incapable de se jouer de la confiance d'autrui.
Aujourd'hui, en présence de ces dénégations, êtes-vous sûr de vous?
Après tout, on peut être abusé par une ressemblance... vous n'ignorez
évidemment pas l'histoire de Lesurques et de son sosie Dubosc, avez-vous
la certitude absolue de ne vous être pas trompé....

M. Bobby qui, d'ordinaire, était de teint plutôt pâle, était soudain
devenu cramoisi, et il y avait dans ses mâchoires un frémissement de
mauvais augure.

--Monsieur, répondit-il d'une voix étranglée, je ne suis ni un enfant ni
un fou. J'appartiens au service de S. M. Britannique et c'est par pure
condescendance, je vous le rappelle, que je consens à vous répondre,
malgré l'atteinte profonde que vous venez de porter à ma dignité de
citoyen anglais. Je jure que l'homme assassiné est bien John Coxward, et
je fais plus, je tiens le pari de quatre mille livres....

--Et si vous les perdiez! Le _Reporter_ n'aurait pas osé porter ce défi,
s'il n'était en possession de documents sérieux.

--Monsieur, j'ai dit ce que j'ai dit. Ces journalistes sont d'infâmes
menteurs, et s'il le faut, je leur ferai rentrer leurs impostures dans
la gorge.

Il salua, tourna sur ses talons et sortit.

--Cet homme paraît de bonne foi, pensait M. Davaine. Les renseignements
fournis sur lui par l'ambassade anglaise sont de tout premier ordre, et
pourtant, je dois me l'avouer à moi-même, je ne suis pas tranquille.

En effet, il n'y avait pas à se dissimuler que cette erreur, si elle
était prouvée, couvrirait de ridicule non seulement le détective
anglais,--ce qui n'avait aucune importance--mais la police française, ce
qui était infiniment plus grave, surtout pour M. Davaine dont la
position était assez menacée.

Aussi, on comprend avec quelle impatience le chef de la Sûreté attendait
le numéro du _Reporter_; il avait bien cherché le moyen de se procurer
d'avance des épreuves de l'article annoncé: mais l'imprimerie était bien
gardée et toutes ses tentatives étaient restées infructueuses. Du reste,
tout le Paris des curieux et des badauds était en éveil.

La lutte entre les deux journaux rivaux intéressait, sans que d'ailleurs
il y eût sympathie bien caractérisée pour l'un plutôt que pour l'autre.
On aime à voir les gens échanger des horions, sans se soucier de
préjuger à qui restera la victoire.

Aussi, à cinq heures moins le quart, il y avait foule sur le boulevard:
le temps était très doux et les terrasses des cafés étaient envahies.

Les camelots vendaient un placard intitulé: _La vérité sur l'affaire
Coxward_, que certains naïfs achetaient, croyant y trouver le mot de
l'énigme. Or, ce n'était qu'une réclame pour un cirage nouveau.

Enfin, les premiers porteurs du _Reporter_ sortirent de l'imprimerie de
la rue du Croissant et, criant la feuille attendue, se ruèrent à travers
la foule.

On arrachait les feuilles encore humides des mains de ces gens qui
avaient peine à en percevoir le prix. Il est vrai que par compensation
certains les soldaient de pièces blanches dont ils ne trouvaient pas
loisir de rendre la monnaie.

La manchette était sensationnelle:

          COXWARD EST VIVANT

C'était court, mais décisif.

Puis plus bas:

_M. Bobby a perdu cent mille francs!_

Et sous ces rubriques à grand tam-tam on lisait ceci:

--Nous avons reçu de M. Bobby, l'illustre, l'impeccable détective
anglais, une lettre dans laquelle il nous déclare accepter le pari de
cent mille francs que nous avons porté. C'est à notre grand regret, en
raison de l'entente cordiale, que nous faisons signifier à M. Bobby, une
sommation d'avoir à verser aux pauvres de Paris, c'est-à-dire entre les
mains de M. Mesureur, l'éminent directeur de l'Assistance publique, la
somme en question dont reçu lui sera délivré.

«Car, deux faits seront établis plus loin.

«L'un d'abord, qui ne peut être contesté, c'est que le cadavre de la
victime inconnue a été trouvé au pied de l'Obélisque le 2 avril à cinq
heures du matin....

«Le second dont les preuves sont indiscutables....

«C'est que le nommé Coxward, boxeur de profession, se trouvait le 1er
avril, entre minuit et une heure du matin (c'est-à-dire pendant la nuit
du 1er au 2) dans une taverne à l'enseigne du Shadow's-Bar (Bar de
l'ombre), Liverpool-Road, Islington.

«Islington est, on le sait, un des faubourgs de Londres.

«Si donc Coxward était à une heure du matin dans Liverpool-Road, pour
admettre qu'il pût être pendu dans cette même nuit à cinq heures à la
grille de l'Obélisque, il faudrait établir qu'on peut venir de Londres à
Paris en quatre heures, sans parler du temps nécessaire pour se faire
assassiner et qu'il existe à cette heure un train, Nord ou Ouest,
opérant cette prouesse de rapidité vertigineuse, faits dont évidemment
les compagnies de chemin de fer ne garderaient pas jalousement le
secret.

«Comment établissons-nous que Coxward se trouvait à Londres dans la nuit
du 1er au 2 avril.

«De la façon la plus simple et sans que nous ayons eu besoin de nous
renseigner en haut lieu. Disons en passant qu'il est en vérité trop
facile de se contenter d'informations toutes faites, sans se donner la
moindre peine pour en contrôler l'exactitude.

«Nous avouons être plus sceptiques et préférer autant que possible le
libre examen à la foi.

«C'était, non pas à Paris, mais à Londres que nous devions porter nos
investigations, et ainsi nous avons agi.

«Or, ce que ne pouvait nous apprendre un fil télégraphique, si direct
fût-il avec la capitale de l'Angleterre, c'est que le 2 avril au matin,
le nom de Coxward le boxeur figurait, en un entrefilet de très petits
caractères, parmi les nouvelles sans importance, dans un petit journal
paraissant dans le quartier d'Islington et nous y lûmes ceci:

--_Cette nuit, un scandale a éclaté dans une de ces Tavernes mal famées
qui pullulent dans Liverpool-Road. Un boxeur, nommé Coxward, et dont les
exploits ont déjà défrayé plusieurs fois la chronique judiciaire, avait
été engagé pour un assaut de boxe à Shadow's-Bar, tenu par un certain
Pat O'Kearn, Irlandais._

«_L'assistance se composait de gens du bas peuple et les paris
s'établissaient avec des pence plutôt qu'avec des livres, ou même des
shillings. La performance d'ailleurs ne valait pas davantage et le
combat provoquait plus de huées que d'applaudissements. Le nommé Coxward
était, d'ailleurs, parfaitement ivre et pouvait à peine se tenir sur ses
jambes. Si bien qu'il avait été plusieurs fois_ knocked out, _sous les
railleries du public..._

«_Comme, vers une heure du matin, il devenait certain qu'il était
incapable de tenir le coup, il déclara qu'il en avait assez et qu'il
s'en allait, ce que tout le monde accepta par des applaudissements
railleurs. Coxward, qui était hébété par la fatigue et par l'ivresse,
entra dans la chambre voisine du_ parlour _afin de reprendre ses
vêtements._

«_Un de ses adversaires, qui le connaissait pour sujet à caution, conçut
tout à coup un soupçon et brusquement entra dans la pièce où Coxward se
rhabillait et le surprit au moment où, ayant fini sa toilette, le
misérable fouillait les poches des autres vêtements, s'emparait d'une
montre en or et filait par la fenêtre du rez-de-chaussée._

«_L'homme se jeta sur lui pour le retenir; mais Coxward se dégagea et se
rua dehors. Aux cris du volé, les clients du Shadow's-Bar s'élancèrent
à sa poursuite et alors commença une véritable chasse à l'homme._

«_Coxward avait une assez forte avance, de plus il connaissait
admirablement le quartier, où de nombreuses_ lanes _se coupent et
s'enchevêtrent. Il s'était lancé dans la direction de Highbury et
finalement il parvint à dépister ses poursuivants et disparut._

«_Plainte a été portée contre Coxward, qui ne tardera pas à tomber
encore une fois sous la main de la justice._»

       *       *       *       *       *

«C'était un fait divers banal, mais qui dans la circonstance prenait une
importance singulière.

«Coxward, volant une montre à une heure du matin à Shadow's-Bar, dans un
quartier éloigné de Londres, jouissait-il donc du don d'ubiquité à un
tel degré qu'il pût en même temps se trouver à Paris, aux environs de la
place de la Concorde.

«Il ne s'agissait plus que de vérifier:

«1º Si le fait mentionné dans le petit journal en question était
réel;

«2º Si le jour et la date mentionnés étaient exacts;

«3º S'il n'existait aucun doute sur la personnalité du nommé Coxward.

«Notre collaborateur Labergère, à qui nous avions confié cette enquête,
se mit immédiatement en rapport avec un des plus notables solicitors de
Londres, Edwin Battleworth, demeurant à Temple-street, Lincoln' Inns
Fields, qui procéda à une information régulière et recueillit les
témoignages indispensables, avec toutes les garanties de sincérité que
confère la loi. Les témoins ci-après ont été entendus sous serment:

«1º Pat O'Kearn, Irlandais, tenancier de la taverne du Shadow's-Bar;

«2º Mrs O'Kearn, née O'Keeffe;

«3º Gailbraith, pugiliste;

«4º Bloxham, boucher.

«Plus sept autres habitués de la taverne en question et appartenant à la
classe ouvrière.

«Et tous ont déclaré:

«Que Coxward était, sans aucun doute, l'individu qui avait boxé à
Shadow's-Bar, avait volé une montre et avait été poursuivi;

«Que tous le connaissaient de longue date et qu'aucune méprise n'était
possible ni même supposable;

«Que l'incident raconté par le journal était vrai dans tous ses détails;

«Enfin que la scène s'était bien passée entre onze heures du soir 1er
avril et une heure du matin, 2 avril.

«Ces documents--dont l'authenticité ne saurait être mise en doute--sont
affichés dans notre salle des dépêches: le public parisien peut ainsi
juger du bien fondé des critiques discourtoises dont certains
concurrents--dépités--avaient cru devoir nous accabler. Cette revanche
de la vérité contre le bluff nous suffit.

               _Seuls nous avions raison_;
              LE CADAVRE DE L'OBÉLISQUE
          N'EST PAS CELUI DE COXWARD LE BOXEUR

«Décidément, notre ineffable chef de la Sûreté, M. Davaine, et son
illustre collaborateur, le grotesque Bobby, n'ont rien de commun avec le
légendaire Sherlock-Holmes.

«Nous rappelons au célèbre M. Bobby que les caisses de l'Assistance
publique sont situées avenue Victoria, à deux pas de l'Hôtel de Ville.»

Ce fut par la ville un immense éclat de rire.

On ne s'occupait certes plus du crime qui avait été réellement commis,
ni de l'assassin, ni de sa victime. Du moment qu'elle ne s'appelait pas
Coxward, il semblait que sa mort n'offrit plus aucun intérêt.

Mais quelque chose survivait, c'était le nom de Bobby, Bobby,
l'illustrissime, Bobby, l'admirable détective, et ce fut dans les
journaux du lendemain matin une ruée de plaisanteries, de blagues
féroces.

Des caricatures le flagellaient, sous des apparences plus ou moins
folles. On vendait les cartes postales Bobby, Bobby par-ci, Bobby par
là. Il était devenu le héros du jour et devant l'hôtel où il demeurait,
des groupes se concertaient, hurlant à pleine voix:

--Conspuez Bobby!... Bobby à Charenton, tontaine!...

Ce qui mit le comble à cette excitation générale, c'est que Madame Bobby
se fit conduire en voiture aux bureaux du _Reporter_, passa en coup de
vent devant les garçons de bureau, grimpa l'escalier et, ouvrant une
porte au hasard, tomba dans la salle de rédaction.

Et sans crier gare, cette femme sèche, grande et maigre, type antique
de l'Anglaise à longues dents, habillée comme un chien savant, se jeta
sur les rédacteurs, le parapluie en bataille, et distribua des horions à
droite et à gauche, taillant et estocadant et risquant fort d'éborgner
des adversaires.

Ce ne fut point petite affaire que de maîtriser cette furie qui
prétendait venger l'honneur de son mari.

On parvint enfin à s'emparer d'elle et à la remettre aux mains de
sergents de ville qui durent la ligoter pour la réduire à l'impuissance,
non sans recevoir encore d'assez vigoureux horions.

On la porta au poste où les agents eurent encore à la défendre contre
ses excentricités combatives.

Sur l'ordre de la Préfecture, elle passa par le Dépôt, mais fut
immédiatement conduite au bureau de M. Lépine.

Fort heureusement, elle s'était un peu calmée et daigna ne pas répondre
par des injures à notre haut magistrat. Toujours frémissante, elle
expliqua que M. Bobby, citoyen anglais, que Madame Bobby, fille
d'Écosse, ne toléreraient pas les outrages dont les journaux français
les accablaient, que c'était infâme que d'accuser M. Bobby d'erreur ou
de mensonge, qu'il ne s'était jamais trompé et que la tête sur le billot
de Marie Stuart, elle jurerait encore que le mort de l'Obélisque était
Coxward.

--Mais vous, madame, vous connaissez ce Coxward?

--Pour qui me prenez-vous; est-ce que je fréquente des gens de cette
catégorie?

--Alors, comment savez-vous que c'est lui qui....

--M. Bobby l'a dit....

--Très bien! très bien! fit une voix claire, celle de M. Bobby qui
venait d'être introduit. Cette réponse est conforme aux enseignements de
la raison. La femme doit croire à toute parole de son mari....

--Ah! vous voici, monsieur Bobby, fit le préfet d'un accent assez sec.
Vous êtes citoyen anglais: donc vous savez ce que signifient les mots:
_To keep the peace_, gardez la paix. Or, si je ne discute pas vos
opinions, j'estime qu'il vous est interdit de faire du scandale pour les
affirmer, et, avant de prendre à votre égard une décision qui me
peinerait, je vous demande si vous et Madame Bobby vous vous engagez à
garder la paix, c'est-à-dire à ne point troubler l'ordre...
répondez-moi, je vous prie....

M. Bobby se redressa avec une imposante dignité:

--C'est-à-dire qu'à moi, citoyen de la libre Angleterre, vous voulez
imposer cette opinion contraire à la vérité... que Coxward n'est pas
Coxward.

--Je n'entends rien vous imposer du tout--si ce n'est de vous tenir
tranquille et de n'aller point assaillir les gens chez eux, ainsi qu'a
eu tort de le faire la très honorable madame Bobby.

--Madame Bobby, agissant selon sa conscience, ne mérite aucun blâme....

--Donnez-nous au moins votre parole que vous ne recommencerez pas....

--Je m'y refuse....

--Et vous, madame Bobby?

--Je m'y refuse.

--Alors je me vois contraint d'user des droits que la loi me confère...
vous allez rentrer à votre hôtel, vous, monsieur Bobby, et faire vos
préparatifs de départ... le train de Calais part à huit heures... vous
trouverez Madame Bobby à la gare du Nord, et, signification vous étant
faite d'un arrêt d'expulsion, vous vous embarquerez incontinent pour
l'Angleterre.

--C'est bon, fit noblement M. Bobby, cela n'empêchera pas que Coxward ne
soit Coxward.

Et, le soir même, Bobby et son irascible épouse quittaient Paris.

L'affaire était-elle terminée et le dossier serait-il classé?

On eût été bien surpris--et surtout épouvanté--si on avait pu prévoir
les effroyables événements que devait entraîner à sa suite le crime de
l'Obélisque.



DEUXIÈME PARTIE

CHIMISTE DÉTECTIVE & REPORTER



I

LE CARNET DE M. BOBBY


Ceci se passe à Londres.

M. Bobby est seul dans le petit parloir du cottage qu'il occupe depuis
vingt ans, au coin d'Islington Gardens.

Madame Bobby est absente.

Il a ouvert un tiroir du petit secrétaire, épave du mobilier paternel,
et en a tiré un cahier relié de cuir, fermé par une serrure d'acier.

Ceci est le journal de sa vie, tenu au courant depuis son enfance--sept
ans--sans que jamais, selon le principe du poète, aucun jour se soit
passé qu'il n'y ait inscrit au moins une ligne. _Nulla dies sine linea._

M. Bobby est mélancolique, mais ses lèvres serrées et son menton dur
témoignent d'une volonté que rien ne fait fléchir.

Il a posé le carnet sur la tablette, a fait jouer le ressort. Il
feuillette, remonte en arrière et enfin relit.

--Moi, citoyen anglais, né dans la ville de Londres, cockney pur sang,
ayant entendu les cloches de Bow-Church mêler leur son grave à mes
premiers vagissements... [1] j'ai été expulsé de France et je n'ai pu
résister. Me pardonnent mes aïeux d'Azincourt!

[Note 1: On sait que sont seuls vrais cockneys de Londres ceux qui
sont nés dans le périmètre où peuvent s'entendre les cloches de
Bow-Church.]

«Mais la Providence, à laquelle nul ne résiste, avait décidé que son
fidèle serviteur n'aurait point, par cet affront, épuisé la coupe
d'amertume.

«Dès le lendemain de mon retour en mes pénates, une convocation, dont la
sécheresse ne me promettait rien de bon, m'appelait à Scotland Yard où
je fus reçu par M. Sewingthrow, mon chef direct.

«Encouragé par la fermeté de Suzan--c'est-à-dire de Madame Bobby--je me
présentai, en homme sûr de la bonté de sa cause.

«Mais que valent les mérites affirmés d'un homme, en face de la
calomnie, et de ce que j'oserais appeler l'inintelligence.

«Il me fut reproché de m'être mêlé, dans un pays ami, de détails qui ne
me regardaient pas, d'avoir attiré sur moi et sur l'Angleterre,
l'attention malveillante des foules, et--considération qui me fut plus
pénible que toute autre--d'avoir rendu la police britannique ridicule et
suspecte d'incohérence.

«En vain je m'expliquai. J'exposai les principes qui avaient été mes
guides--l'amour de la vérité, le désir d'être utile--en vain je rappelai
les enseignements moraux et religieux que je m'étais efforcé de mettre
en pratique.

«Évidemment j'étais condamné d'avance. Aucun de mes arguments ne
produisit l'effet sur lequel j'étais en droit de compter; et,
finalement, je fus informé que j'étais suspendu de mes fonctions jusqu'à
nouvel ordre.

«Il ne me restait qu'à m'incliner, ce qui fut fait.

«En quelques paroles dont j'eus lieu d'être satisfait, et qui ne furent
pas sans éloquence, je protestai respectueusement contra la mesure qui
me frappait.

«--Monsieur Sewingthrow, dis-je en manière de conclusion, le sang des
martyrs, tombant sur la terre, a fait lever une moisson de vérité: sans
que, dans mon humilité, il me convienne de me comparer à ces saints
précurseurs, permettez-moi d'affirmer que l'erreur dont je suis la
triste victime aura peut-être un contre-coup regrettable sur la moralité
publique.

«Mon chef, déconcerté, s'en tira par une phrase que je catalogue dans la
série des outrages immérités.

«--Vous êtes un imbécile, me dit-il. Tenez-vous tranquille, et attendez
les événements.

«Et je suis rentré chez moi, heureux de déverser dans le sein de ma
compagne, l'amertume dont mon coeur était gonflé.

«--Monsieur Bobby, me dit cette femme remarquable, l'affront dont vous
êtes l'objet, retombe sur moi. J'attendrai que vous nous réhabilitiez
tous les deux.

«Ces paroles me dictaient mon devoir. Il me fallait désormais consacrer
ma vie à la recherche de cette vérité, à savoir que Coxward, assassiné
à Paris, le 2 avril, se trouvait cependant à Londres quelques heures
auparavant.

«Car ici, je dois faire un aveu. J'avais pris connaissance du journal où
sa présence dans la nuit du 1er au 2 avril était relatée, et j'ai
trop le respect de la presse de mon pays pour avoir mis un seul instant
en doute cette affirmation, qui, émanée du journalisme français, m'eût
paru plus que suspecte.

«Et je ne fus pas surpris lorsque, dès le lendemain, ayant repris pour
mon compte l'enquête naguère menée par mes critiques, j'acquis la
certitude que les témoins consultés avaient dit la vérité. Ils avaient
assisté au match de boxe dans lequel Coxward s'était disqualifié.

«C'était sous un _uppercut_ au menton qu'il avait chancelé, essayant
d'abord un _clinch_, mais définitivement abattu par un _left_ qui
l'avait jeté à terre. On imputait à la lâcheté sa promptitude à
proclamer sa défaite. Mais, tous détails recueillis, il m'apparut que
Coxward avait un plan spécial, qui était de ménager ses forces pour
réaliser le méfait qu'il méditait, c'est-à-dire le vol dont, un instant
après, il allait se rendre coupable.

«Mes précisions se sont établies de la façon la plus nette.

«Il était une heure moins cinq minutes lorsque Coxward--très vivant et
parfaitement alerte--avait sauté par la fenêtre, au rez-de-chaussée du
Shadows-Bar, et s'était enfui, poursuivi par la meute furieuse de ses
adversaires.

«Que Coxward fût un voleur, la chose n'était pas pour m'émouvoir, son
caractère étant établi de longue date. Rien dans cette aventure n'était
contraire à la vraisemblance. Ces témoins n'avaient pu se tromper sur
son identité, car il leur était connu depuis longtemps, comme à
moi-même, qui, plusieurs fois, avais fait peser sur lui la main de
justice.

«Or, depuis le moment où Coxward, harcelé, avait disparu à quelque
distance de Highbury Crescent, avait-il reparu? Non. Nul n'avait entendu
parler de lui. Les nombreuses tavernes où il fréquentait d'ordinaire
n'avaient pas eu l'honneur de sa visite, et je dois ajouter que, rompant
avec toutes mes délicatesses ordinaires, j'en vins à m'abaisser jusqu'à
rechercher une certaine Bessie Bell, fille de moeurs blâmables, avec
laquelle il entretenait d'inqualifiables relations, et que, l'ayant
retrouvée, et malgré la répulsion que m'inspirent ces créatures--surtout
lorsque je ne suis pas en service commandé--je l'interrogeai et appris
d'elle qu'elle n'avait plus reçu sa visite, circonstance dont elle se
souciait peu d'ailleurs, ainsi qu'elle me l'affirma cyniquement.

«Donc, le fait était établi. Pour quiconque, il semblait que Coxward
avait quitté Londres ou peut-être était mort. J'avais constaté que dans
tous les milieux de bas sport, et Dieu sait s'ils sont nombreux, il
était resté invisible. L'hypothèse de la mort subite était la plus
plausible, bien entendu pour tout autre que pour moi. Mais j'agis comme
si elle avait été possible. Un mort laisse des traces, on l'enterre, on
le jette à l'eau ou on le brûle, comme chez les Hindous.

«Pas le moindre vestige de son cadavre.

«Donc, et je tiens à établir le fait à l'appui de ma propre conviction,
Coxward était vivant, parce que rien n'établit le contraire et que je
l'ai vu, à la Morgue de Paris.

«D'où cette question:

«Qu'a fait Coxward depuis le moment où on l'a perdu de vue à Londres,
aux abords de Highbury Crescent, jusqu'à l'heure où on l'a trouvé--lui
et non pas un autre--accroché à la grille de l'Obélisque?

«Cherchez et vous trouverez, a dit le Seigneur.

«Je chercherai.»

Le carnet de M. Bobby relatait soigneusement les péripéties de l'enquête
minutieuse à laquelle il s'était livré, partant de ce point que, d'après
des informations soigneusement recueillies, Coxward, au moment du match
et de la scène du vol, était prodigieusement ivre et par conséquent
n'était pas susceptible de fournir une très longue traite.

Il avait donc méthodiquement étudié, une à une, toutes les rues,
ruelles, _lanes_ qui environnent Highbury Crescent, s'introduisant même
chez les particuliers sous des prétextes plus ou moins spécieux,
essuyant philosophiquement des rebuffades, mais impassible et
inébranlable.

Le cercle de ses recherches se resserrant toujours, il en était arrivé à
remarquer, dans Corsica-street, voie encore nouvelle, tracée en plein
champ et où les constructions sont des plus rares, une maison
singulière, un pavillon dont les fenêtres et les volets étaient toujours
hermétiquement clos.

Un mur assez élevé entourait la propriété qui, au premier coup d'oeil,
semblait inhabitée.

Naturellement, M. Bobby n'avait pas manqué de chercher à s'introduire
dans cette maison, assez mystérieuse en somme, et dont la physionomie
était faite pour piquer la curiosité.

Lisons, par-dessus son épaule, les indications de son carnet.

«Tout autre que moi se lasserait devant la difficulté de la tâche que je
me suis fixée. Nulle trace de Coxward. Je suis certain--je dis
certain--qu'il n'a pénétré dans aucune des maisons aux environs de
Highbury Crescent--je les ai visitées toutes, moins une.

«Bien entendu, je me suis présenté à la porte de cette dernière et,
marteau ou sonnette, j'ai employé tous les moyens en usage pour obtenir
mon introduction. Peine perdue. Mes appels sont restés inentendus ou
très probablement les habitants, ou du moins l'habitant, de cette
demeure se refuse par principe à accueillir tout visiteur.

«J'ai pris des renseignements aux alentours, mais là encore, ma
curiosité est restée insatisfaite, ou du moins ce que j'ai pu apprendre
n'a fait que la surexciter.

«Cette maison appartient à un certain sir Athel Random, descendant,
paraît-il, d'une des plus vieilles familles londoniennes. Ce personnage
a acquis la propriété dont il s'agit à un prix assez élevé,
immédiatement soldé comme on dit, _cash on counter_.

«Il s'occupe de recherches chimiques, aussi de mécanique. Du moins on le
suppose, d'après les indications que portaient d'énormes caisses amenées
par des camionneurs, lors de son emménagement. Il vit seul, sans
domestiques, et, chose inouïe, jamais fournisseur n'a été vu lui
apportant des provisions de bouche.

«Il sort très rarement, dans une automobile de forme assez bizarre, de
si petites dimensions qu'on ne peut comprendre en quelle partie peut
bien être logé le moteur. Ce véhicule roule avec une rapidité
exceptionnelle. Mais, à ce sujet, je n'ai pu recueillir que peu de
détails.

«Un bruit a couru que, naguère, il habitait Kilburn, près de Brondesbury
station. Une nuit, la maison aurait sauté, et Sir Athel aurait dû payer
une indemnité considérable tant au propriétaire qu'aux voisins. J'ai
vérifié le fait qui est exact.

«Un fou, disent les uns; un magicien, disent les autres.

«Pendant les premiers temps de son séjour à Highbury, on le taxait de
complicité avec les anarchistes, propagandistes par le fait.

«On parle aussi--mais d'une façon encore plus vague--d'un projet de
mariage entre sir Athel Random et Mary Redmore, fille d'un riche
propriétaire des environs. Mais, subitement, les pourparlers auraient
été rompus, on ne sait pour quelle cause. Ceci ne s'appuie que sur des
racontars de domestiques, sur ces papotages sans consistance que les
Français appellent des _potins_.

«Il semble qu'il n'existe, qu'il ne puisse exister aucune relation entre
l'existence de ce mystérieux personnage et la disparition de Coxward.
Pourtant il ne faut rien négliger....

«_Dix jours plus tard._ Peut-être une lueur dans la nuit. Devant les
difficultés que je rencontrais à m'introduire chez sir Random, j'ai
tourné mes batteries d'un autre côté... il ne m'a pas été très difficile
de découvrir le _manor_ de Jedediah Redmore, qui possède une grande
fortune et s'est érigé un véritable château, auprès de Newington Park.

«Les millions qu'il possède auraient été acquis dans le commerce des
produits chimiques. La maison Redmore--Blackwith successeurs--est encore
une des plus considérables de la Cité.

«Il est veuf et a une fille, Mary, à laquelle il porte une affection
passionnée. Les renseignements pris dans son entourage ont confirmé les
informations vagues que j'avais recueillies. En effet, Sir Athel, qui
avait fait la connaissance de M. Redmore comme acheteur de produits
chimiques, était devenu le familier de la maison et peu à peu une
sympathie du meilleur aloi s'était établie entre lui et la jeune fille.
Les qualités de naissance, d'éducation, de fortune étant des plus
satisfaisantes, M. Redmore n'avait élevé aucune objection contre le
choix de sa fille et le mariage avait été fixé à l'été prochain, vers
juin ou juillet.

«Subitement et sans qu'on pût même supposer les motifs de ce
revirement, tout avait été rompu. Je suis parvenu à savoir seulement
qu'un matin sir Athel était accouru chez M. Redmore, pâle, défait, ayant
l'allure d'un fou, qu'il avait été introduit auprès de miss Mary, qu'un
entretien assez long avait eu lieu, troublé par les éclats d'une voix
désespérée qui était celle de sir Athel et qu'enfin il était reparti, le
visage couvert de larmes, les traits convulsés et que depuis lors il
n'avait pas reparu au château.

«Miss Mary, malgré la retenue imposée aux jeunes filles, n'avait pu
dissimuler le profond chagrin qui s'était emparé d'elle et, depuis lors,
elle portait des habits de deuil....

«Certes, moi, Bobby, à qui le sentimentalisme est parfaitement étranger
et préoccupé de soucis autrement importants que d'une aventure
amoureuse, je n'aurais peut-être prêté à ces faits qu'une attention très
superficielle, si un détail ne m'avait frappé.

«Du wattman de M. Redmore, avec lequel j'ai eu une longue causerie au
cabaret du King's Arms--dont le whisky est à recommander--j'ai
appris....

«Que la visite de rupture, faite par Sir Athel, datait DU 2 AVRIL
DERNIER, A 9 HEURES DU MATIN....

«Et pourquoi ne serait-ce pas une lueur dans la nuit?»



II

OÙ LA LUEUR GRANDIT


Avec un aplomb que justifiait sa fonction de détective--pour le moment
honoraire--M. Bobby s'était présenté au château Redmore, demandant
carrément à être introduit auprès de Miss Redmore.

À sa grande surprise, il avait été immédiatement reçu et conduit dans
une sorte de bibliothèque où il avait été invité à attendre.

Un assez long temps s'était écoulé: mais M. Bobby avait fait de la
patience sa règle de conduite, quitte à ne la point respecter
lorsqu'elle apportait quelque gêne à ses desseins.

Enfin une porte s'était ouverte, et un personnage était entré.

Une sorte de géant, aux épaules énormes, roux de cheveux et de barbe,
avec lunettes d'or. Gros ventre, jambes longues, pieds de roi sinon
d'empereur.

M. Bobby n'avait pas hésité une seconde à reconnaître en lui M. Jedediah
Redmore. Cette carrure de millionnaire ne pouvait le tromper.

Et, en effet, c'était bien M. Redmore qui, d'une voix un peu rude, mais
adoucie par la courtoisie, demanda à l'intrus ce qui lui valait
l'honneur de sa visite.

Malgré sa force de caractère, M. Bobby hésita un moment à répondre: il
eût mieux aimé se trouver en face d'une jeune fille qu'il eût plus
facilement dominée de toute la hauteur de son intelligence.

Mais ce trouble fut court:

--Monsieur Redmore, dit-il, j'ai pour principe que la franchise est
encore la seule façon d'arriver à son but.

«Je n'ai aucune raison plausible, palpable, pour me présenter devant
vous.

--Alors? fit M. Redmore d'un ton moins cordial.

--Cependant, si je suis venu, c'est qu'évidemment j'ai des raisons--que
je qualifierai de subtiles, de délicates--et je vous prie de me prêter
quelques minutes d'attention.

Sur un signe d'acquiescement ennuyé, Bobby reprit:

--Quelques questions tout d'abord... si elles vous paraissent déplacées,
je vous supplie tout d'abord de me pardonner, car je n'agis qu'avec
d'excellentes intentions....

--Cher monsieur, interrompit M. Redmore, si dans cinq minutes vous ne
m'avez pas expliqué ce que vous venez faire chez moi, je vous prends à
la cravate et je vous jette par la fenêtre!...

Bobby eut un sourire exquis:

--Cinq minutes me suffisent, fit-il. Auriez-vous l'extrême complaisance
de me dire si vous êtes en relations avec un certain sir Athel Random,
de Corsica-street, Highbury....

De rouge qu'il était, Redmore était devenu cramoisi:

--Ah! vous venez de la part de ce misérable! s'écria-t-il. Eh bien, vous
en serez pour votre démarche, sir! Mettez-vous dans la direction de la
porte, que je vous y lance....

--Les cinq minutes ne sont pas écoulées et je me fie à votre parole de
gentleman. Donc ce nom vous est connu puisqu'il vous exaspère. Je
continue. Est-ce vers le 2 avril dans la matinée que se passa ici
certaine scène qui a mis fin à des relations jusque-là assez
amicales?...

--Oui, Sir. Le 2 avril. Je n'ai aucune raison pour le cacher. Mais, _by
Gob_! qu'est-ce que cela peut vous faire?...

--Croyez bien que je n'obéis pas à une vaine curiosité... je ne veux pas
m'immiscer dans vos affaires privées. Mais à cette même date, il s'est
passé une autre scène qui, je ne sais quel instinct me le dit, n'est pas
sans quelque lien avec celle d'ici.

--Une scène!... Quoi? Où?

--À Paris, répondit gracieusement M. Bobby.

M. Redmore faisait de visibles efforts pour se contenir. Mais à ce mot
de Paris, tout son sang-froid l'abandonna. Et, convaincu qu'on se
moquait de lui de la façon la plus outrageante, il accabla ce doux M.
Bobby d'épithètes peu cordiales et, finalement, lui ordonna de sortir.

Mais Bobby, voyant la partie perdue de ce côté, risqua le tout pour le
tout et cria à pleine voix:

--Si Miss Mary Redmore daignait m'entendre, nous arriverions à sauver
sir Athel Random....

Et l'idée était ingénieuse, car la porte s'ouvrit instantanément et Miss
Mary parut.

Ah! la délicieuse enfant! Vingt ans, potelée, rose, avec un délicieux
ébouriffement de cheveux blonds qui lui faisaient une auréole.

--Qu'y a-t-il, papa? demanda-t-elle vivement, et qui donc a prononcé le
nom de....

Elle rougit vivement, s'apercevant enfin de la présence de Bobby, qui,
incliné, gentleman jusqu'aux bouts de ses bottines, témoignait de son
respect pour la beauté.

--- C'est cet imbécile, répondit Redmore, qui vient me débiter je ne
sais quelles sottises... il parle de la matinée du 2 avril... cette date
que nous devons oublier à jamais....

Miss Mary, d'un mouvement fort gentil, avait porté la main à son coeur,
comme si cette date l'y avait frappé.

--Papa, dit-elle, si pénible que soit toute allusion à ce jour
malheureux, oubliez-vous que j'ai le plus grand intérêt (elle appuyait
sur les mots) à savoir ce qui s'est passé chez la personne dont il
s'agit--et par là démêler les motifs d'une aussi horrible aventure.--Si
vous le permettez, j'aimerais à interroger moi-même monsieur?...

--Bobby, fit notre homme pour répondre à l'interrogation.

M. Redmore regrettait vivement de n'avoir pas plus tôt expédié
l'importun par la fenêtre; mais la voix de sa fille était si douce et
remuait si délicieusement ses fibres paternelles, que, ne se sentant pas
de force à lui rien refuser, il tourna brusquement sur ses talons et
sortit.

Première victoire de Bobby.

--Parlez, monsieur, lui dit vivement Miss Mary. Que savez-vous de sir
Athel?...

--Rien, hélas! jusqu'à présent, miss. Mais comme j'avais l'honneur de le
dire à votre respectable père, je suis un homme d'intuition, de flair et
j'ai la conviction qu'avec un peu d'aide j'arriverais à percer un
redoutable mystère--qui, peut-être, vous intéresse autant que moi....

--Vos paroles sont bien obscures. Connaissez-vous sir Athel?

--J'ai fait l'impossible pour parvenir jusqu'à lui... mais, je n'ai pas
réussi....

--Mais quelles relations existent entre vous et lui?

--Aucune jusqu'à présent. Voyons, miss! écoutez-moi quelques instants,
je vous en prie. Le 2 avril au matin, sir Athel s'est-il, oui ou non,
présenté chez vous, pâle, en désordre, avec les allures d'un fou et
n'a-t-il pas proféré des paroles qui vous ont à la fois surprise et
désolée?...

--Cela est vrai!

--Oserais-je vous demander, miss, quelles furent ces paroles... ou tout
au moins en est-il que vous consentiez à me répéter?...

La jeune fille hésita un instant.

Elle regarda Bobby et elle eut la notion qu'il avait visage d'honnête
homme.

--Sir Athel, que j'avais vu deux jours auparavant, affable, bon,
confiant en l'avenir que--je le dis sans honte--je devais partager avec
lui, s'est présenté ici, le 2 avril, à neuf heures du matin, livide, les
traits tirés, méconnaissable... et alors, comme je le pressais de
questions, il m'a dit qu'il était déshonoré... qu'il avait commis un
crime horrible... lui! lui, si loyal!... qu'il ne pouvait exiger de moi
l'accomplissement de la promesse échangée entre nous... que je ne
pouvais pas, que je ne devais pas enchaîner ma vie à celle d'un
coupable! que sais-je encore! Les paroles entrecoupées, les sanglots
qui les ponctuaient, tout m'épouvantait... je le suppliai de s'expliquer
plus clairement... lui affirmant que même s'il avait commis quelque
imprudence, je lui pardonnerais... je l'aiderais à la réparer...
soudain, il s'est enfui... et depuis lors il n'est plus revenu....

Et elle fondit en larmes en cachant sa tête dans ses mains.

Bobby avait écouté attentivement:

--Vous n'avez jamais remarqué chez sir Athel quelque dérangement
d'esprit....

--Jamais!... Certes, il était souvent préoccupé. Je savais qu'il
consacrait toute sa vie, toute son intelligence à la réalisation d'une
invention nouvelle qu'il a parfois essayé de m'expliquer... mais, malgré
toute l'attention que je prêtais à ses paroles, mon ignorance en
matières scientifiques ne me permettait pas de suivre son
raisonnement....

--Dans quel ordre d'idées étaient dirigées ses recherches?...

--Il m'a dit une fois que s'il parvenait au bout de ses efforts, les
ballons dirigeables, les aéroplanes ne seraient plus que des jouets
d'enfant... et qu'il se ferait fort d'aller de Londres à New-York en
deux heures....

M. Bobby bondit sur ses pieds et, obéissant à une force supérieure à sa
volonté, esquissa un pas de gigue, en chantonnant un vieux refrain de
minstrel nègre.

                    Buffalo girls
          Won't ye come out to night... etc.[2]

[Note 2: Jeunes filles de Buffalo, voulez-vous bien sortir ce soir?]

--Eh bien, sir! devenez-vous fou vous-même! s'écria Miss Mary, un peu
inquiète.

M. Bobby retomba d'aplomb, au port d'armes.

--Excusez-moi, miss. Je ne suis pas fou et je n'ai eu nulle intention de
vous offenser.... Mais ce que vous venez de me dire!... Si vous pouviez
savoir!... En deux heures, mille lieues!... Mais alors de Londres à
Paris... 350 kilomètres... une misère! Dix minutes peut-être!... et
alors Coxward!... oui, évidemment!... le lien existe... il existe!...

--Je ne vous comprends pas....

--Mais moi non plus! répliqua Bobby. Mais l'intuition fonctionne... le
flair opère!...

Il s'arrêta tout à coup, puis, de sa voix redevenue correcte:

--Miss Mary Redmore, dit-il, il faut absolument que je voie sir Athel.
Je vous affirme, sur ma parole de citoyen anglais, pur Cockney de
Londres, que, dans toute cette affaire, je n'ai que des vues
parfaitement honorables, j'ajouterai que, touché par votre situation
personnelle,--je suis marié, miss, et je sais ce que c'est que
l'affection d'une femme pour l'homme qu'elle a choisi,--je suis tout
prêt à vous aider à réparer, s'il est possible, les conséquences de la
matinée du 2 avril... aidez-moi à voir sir Athel... et je le ramène à
vos pieds....

--Ah! si vous pouviez accomplir ce miracle....

--Hé! hé! à vous regarder, miss, il ne m'apparaît pas que le miracle
soit irréalisable... je suis certain que ce n'est pas de gaieté de coeur
que sir Athel a renoncé au bonheur d'être votre époux... il a dû
éclater, dans sa vie, une catastrophe que je pressens, que je devine,
mais que je ne puis définir... et dont peut-être j'arriverai à pallier
les effets....

--Que je suis heureuse de vous entendre.... Hélas! je perdais tout
espoir, et je ne sais pourquoi...; mais j'ai confiance en vous....

--Alors, répondez à ma question.... Vous est-il possible de m'obtenir
une entrevue avec sir Athel?...

--Je ne sais que vous dire.... Déjà, faisant litière de tout
amour-propre, je lui ai écrit... il ne m'a pas répondu....

--Mais vos lettres lui sont parvenues?...

--J'en suis sûr. C'est ma gouvernante elle-même qui les a jetées dans sa
boîte....

--Et qui pourrait en jeter une nouvelle!

--Oui.

M. Bobby se frappa le front.

--Écrivez, miss, écrivez. Dites à sir Athel que vous le suppliez de
recevoir un gentleman qui se présentera aujourd'hui même, à cinq heures.

Il s'interrompit, puis avec un geste décidé:

--Allons-y! (_Go on_!) Qui ne risque rien n'a rien.

Puis reprenant sa dictée:

--...et qui désire vous entretenir au sujet du personnage dont la
photographie est ci-jointe....

Il tira de sa poche une photographie, et Miss Mary, obéissante,
l'introduisit dans l'enveloppe.

C'était celle de Coxward....



III

DEUX VISITES AU LIEU D'UNE


A cinq heures moins le quart--heure précise--quelqu'un sonnait à la
porte de Sir Athel Random.

Cette porte tournait brusquement sur ses gonds.

Un homme, d'assez haute taille, jeune, très pâle, présentant le type de
l'Anglais moderne, les cheveux noirs bien séparés par une raie
impeccable, les moustaches tombant à la celtique des deux côtés des
lèvres, se profilait dans le cadre de chêne.

Voyant un étranger devant lui:

--J'ai bien reçu la lettre de Miss Mary Redmore, dit Sir Athel Random
d'une voix un peu traînante, vous êtes le bienvenu, monsieur, entrez....

Le visiteur, sans hésitation, obéit à l'invitation qui lui était
adressée.

Sir Athel, le précédant, traversa une petite cour, au fond de laquelle
se dressait un bâtiment, en rez-de-chaussée, qui avait des apparences
d'atelier.

Il ouvrit une autre porte, dans la partie gauche du bâtiment, s'effaça
et, d'un geste courtois, invita l'autre à pénétrer dans la pièce.

C'était une sorte de cabinet, vitré, très clair, avec au milieu une
longue table chargée d'instruments de physique et de chimie, depuis le
baromètre enregistreur jusqu'à la cornue à doubles tubulures, aussi de
papiers nombreux et de graphiques étalés.

Sir Athel désigna un siège à l'arrivant, s'assit lui-même.

Ce jeune Anglais--qu'on était bien près de taxer de folie--était un beau
garçon de vingt-cinq ans à peu près.

Sous un front élevé et bombé, des yeux--légèrement enfoncés dans les
orbites--brûlaient d'intelligence et peut-être aussi d'une fièvre
interne, combattue par la volonté. La bouche était ferme, charnue,
vigoureuse.

L'ensemble dénonçait une nature énergique et courageuse.

Le nouveau venu était de forte carrure, le visage assez maigre barré
d'une moustache dont les pointes s'effilaient cosmétiquement, cinquante
ans, les cheveux grisonnants taillés en brosse.

La mise était correcte, le chapeau--qu'il avait retiré--se trouvait à
l'arrivée un peu trop penché sur le côté; la main, solide et velue,
tenait une canne qui pour un peu aurait concouru victorieusement pour le
diplôme de gourdin.

Comme Sir Athel le considérait un instant avant de lui adresser la
parole, l'autre--qui n'était pas M. Bobby--tira de sa poche un carnet,
de ce carnet une carte de visite qu'il présenta. Sir Athel la prit et
lut:

--Arthur de Labergère--avec dans le coin, en bas à gauche, un mot raturé
au-dessus duquel on lisait, écrite à la plume, cette annotation:--Le
_Nouvelliste_--Paris.

Sir Athel ne broncha pas. Labergère dit alors:

--Monsieur, je suis journaliste. Chef du reportage au _Nouvelliste_ de
Paris, naguère attaché au _Reporter_ que j'ai quitté à la suite de
péripéties qui ne vous intéresseraient nullement et je viens vous prier,
de m'accorder quelques minutes d'entretien....

--C'est bien vous dont la visite m'a été annoncée par Miss Redmore.

Labergère s'inclina--à la muette--ce qui n'était pas compromettant.

--Et vous venez pour m'entretenir de l'homme dont la photographie m'a
été adressée, dans la lettre même qui m'avisait de votre visite....

Si maître de lui que fût le reporter en chef--du _Nouvelliste_--qui
auparavant faisait partie de la rédaction du _Reporter_ et n'avait
quitté ce dernier journal pour aller chez son concurrent qu'à la suite
de circonstances très simples dont nous dirons un mot tout à
l'heure,--Labergère, disons-nous, eut un léger mouvement de surprise.

Il était parti de Paris le matin même et ignorait totalement qu'une Miss
dont le nom lui était parfaitement inconnu eût annoncé sa visite...
quant à la photographie dont il lui était parlé, il n'en savait pas
davantage.

--Monsieur, dit-il, j'ai la certitude qu'il suffira d'un mot pour vous
démontrer l'intérêt de ma démarche, et pour vous et pour moi.
Laissez-moi d'abord vous dire que le journal que je représente compte un
million de lecteurs, ce qui vous indique la notoriété dont il jouit en
France et à l'étranger....

--Je ne lis jamais de journaux, dit doucement Sir Athel.

--Je le regrette, monsieur, car la presse est la grande éducatrice du
monde... passons! Seriez-vous assez aimable pour répondre à cette seule
et unique question:--- Vous êtes bien Sir Athel Random, de Highbury,
London.

--Tel est, en effet, mon nom... mais avant que vous poursuiviez votre
interrogatoire, permettez-moi à mon tour de vous poser aussi une
question. Oui ou non, êtes-vous l'homme qui m'a été annoncé par Miss
Mary Redmore....

--Mais, je vous affirme....

--Avez-vous quelques renseignements à me donner sur l'homme dont la
photographie m'a été adressée... et que voici....

Et très froid, très maître de lui, Sir Athel présenta à Labergère la
photographie glissée par la jeune fille dans la lettre dont Bobby lui
avait dicté la teneur....

Rappelons maintenant que Labergère était attaché au _Reporter_ pendant
l'incident Coxward-Bobby, à Paris: son enquête, à Londres, avec l'aide
du solicitor Edwin Battleworth, avait abouti à la constatation de
l'existence de Coxward, à Londres, dans la nuit du 1er au 2 avril, et
grâce aux preuves qu'il avait recueillies, la victoire du _Reporter_ sur
son concurrent le _Nouvelliste_ avait été complète et humiliante pour
son rival.

C'est alors que, quoique très largement rémunéré par le _Reporter_,
Labergère--qui faisait passer les affaires avant le sentiment--était
allé trouver le directeur du _Nouvelliste_ et lui avait offert moyennant
rétribution supérieure à ce qu'il pouvait espérer du _Reporter_,
d'employer tous ses talents d'enquêteur à infliger audit _Reporter_ une
revanche dont celui-ci supporterait à son tour tous les inconvénients.

C'était d'une délicatesse discutable, mais il convient d'accepter les
moeurs de certains milieux pour ce qu'elles valent et de ne point monter
sur les chevaux, beaucoup trop grands, de la simple probité.

Or la spécialité de Labergère--dont la capacité était indéniable et
reconnue par tous--c'était de se tenir au courant des moindres incidents
et d'un détail, en apparence insignifiant, de faire jaillir des
conséquences inattendues.

D'ailleurs homme d'une indomptable énergie et d'un courage à toute
épreuve, et prêt à toute action même généreuse, du moment qu'il y
trouvait son intérêt.

Donc Sir Athel lui mettait sous les yeux la photographie en question,
sans pensée de défiance d'ailleurs: Miss Mary n'ayant pas écrit le nom
du visiteur annoncé, pourquoi ne s'appellerait-il pas Labergère?

Celui-ci regarda le portrait: or, il faut se rappeler qu'il n'avait vu
le personnage qu'à l'état de cadavre horriblement mutilé, les yeux
convulsés, la mâchoire brisée, bref, fort peu semblable à cette
photographie d'homme vivant, avec sa physionomie de brute active et
batailleuse.

Et malgré lui, obéissant à un sentiment de sincérité--regrettable dans
la spécialité de sa profession--il répondit:

--Je ne le connais pas....

--En ce cas, monsieur, dit Sir Athel en se levant, je n'ai point à
engager de relations avec vous et je vous prie....

La phrase fut coupée par un formidable coup de sonnette venant de
l'intérieur.

Sir Athel saisit Labergère par le poignet; et d'honneur, cet Anglais
d'apparence frêle était d'une force peu ordinaire. Car sous la pression,
il força Labergère à se lever, le poussa vers la porte de la pièce, puis
dehors, lui fit traverser la cour, ouvrit la porte extérieure et
s'apprêtait à le jeter dehors, quand un double cri retentit:

--Monsieur Bobby!

--Un homme du _Reporter_!...

Bobby avait reconnu du premier coup d'oeil le rédacteur du journal qui
l'avait si férocement raillé et, les poings en avant, il se disposait à
lui marteler la figure d'un _swing_ de choix, quand, voyant Sir Athel,
il reprit son sang-froid et avec sa correction reconquise, lui dit en
s'inclinant:

--De la part de miss Redmore....

Surpris par l'intervention de ce tiers qui prononçait le: Sésame,
ouvre-toi! qu'il attendait, sir Athel avait lâché Labergère qui, assez
penaud de l'aventure, s'accotait au chambranle de la porte.

Lui aussi avait reconnu Bobby et se sentait fort marri de cette
apparition inattendue.

Bobby avait passé devant lui, avec une arrogance non dissimulée.

--Vous avez bien reçu la photographie? demanda Bobby à Sir Athel.

--C'est donc bien vous que j'attends....

--Yes, sir!... quant à celui-ci, je me demande à quel propos je le
trouve sur le seuil de votre porte... en tout cas, je sais que c'est un
méchant homme et un traître... et je vous engage à le jeter dehors....

--Ah mais! dites donc! vous savez que vous commencez à m'échauffer les
oreilles, s'écria Labergère.

--Monsieur, dit froidement Sir Athel, je vous prie de garder la paix. Je
ne vous connais pas et n'ai aucun désir de vous connaître.... Vous avez
cherché à vous introduire frauduleusement chez moi... je ne sais pour
quel motif... et je vous invite à vous retirer....

--Soit! fit Labergère qui avait replanté son chapeau sur sa tête, en une
attitude de casseur d'assiettes, vous m'avez présenté une
photographie... que je n'ai pas reconnue... moi je vous présente ceci
et j'espère que vous le reconnaissez....

Il avait brusquement déboutonné son veston et de la pochette de son
portefeuille avait extrait une feuille de papier maculée, à demi
déchirée, qui laissait voir un en-tête commercial et quelques lignes
d'écriture.

Sir Athel y jeta les yeux et poussant un cri:

--Certes! Ceci est un fragment de lettre....

--Qui vous a été adressée, qui porte votre nom et qui, autant que j'ai
pu le comprendre, a trait à une commande de produits chimiques....

--C'est absolument vrai. Mais, reprit Athel dont la voix tremblait,
comment cette lettre est-elle entre vos mains? Où l'avez-vous trouvée?

--Je vous l'expliquerai, monsieur, lorsque votre courtoisie aura pris le
dessus sur je ne sais quelle lubie qui me fait presque douter de votre
intellect.

Sir Athel réfléchit un instant.

--Vous avez raison, dit-il, et je vous prie d'agréer mes excuses.
Monsieur Bobby, veuillez entrer dans mon cabinet. Vous, monsieur
Labergère, je vous prie de m'accorder une demi-heure, une heure
peut-être... et si vous le voulez bien, vous attendrez dans mon
laboratoire....

Un vrai reporter doit ignorer l'amour-propre et ne jamais se formaliser.
Que voulait Labergère? Causer avec Sir Athel. Une heure plus tôt, une
heure plus tard, qu'importait?

--Je suis à vos ordres, dit-il, en s'inclinant presque poliment.

Bobby, qui, après réflexion, ne se souciait pas d'engager une querelle,
était entré dans le cabinet de Sir Athel.

Celui-ci conduisit le reporter à un petit bâtiment situé au milieu du
jardin et, l'y introduisant, lui montra des rayons couverts de flacons,
bocaux et vases divers.

--Dans votre intérêt, je vous engage à ne toucher à aucun de ces
produits: il en est de fort dangereux, voire même de foudroyants et je
serais au désespoir d'être encore une fois (il dit entre ses dents ces
trois derniers mots) la cause d'un accident.

--Soyez tranquille, dit Labergère avec un gros rire, je tiens trop à ma
peau pour enfreindre la consigne... vous dites une heure de plus? Je
vous serai fort reconnaissant de ne pas abuser de ma patience....

--Je ferai tout pour abréger cette attente, dit Sir Athel.

Les deux hommes se saluèrent encore une fois et l'Anglais sortit.



IV

LE TRIOMPHE DE M. BOBBY


Pendant cet incident, M. Bobby se rongeait les poings: par quelle
fatalité trouvait-il sur sa route un des hommes à qui il voulait mal de
mort, un misérable qui l'avait insulté, bafoué!... et cela au moment
même où il sentait--en une intuition géniale--que l'affaire Coxward
allait prendre une physionomie toute nouvelle....

--Allons! Bobby! trêve aux rancunes personnelles! Tu as une tâche à
remplir, tu dois réhabiliter le nom que tu as donné à ta digne
épouse.... Sois homme et déploie toutes les ressources de ta
remarquable intelligence... ta vengeance viendra plus tard, froide et
meilleure à déguster, comme a dit le poète!

Sir Athel rentra. Bobby salua, militairement.

--Monsieur, lui dit le jeune Anglais, vous vous présentez sous les
auspices d'une personne qui m'est plus chère que ma vie... et dont une
circonstance effroyablement tragique m'a contraint à m'éloigner... à sa
lettre était jointe une photographie....

--Vous connaissez cet homme! s'écria Bobby, incapable de maîtriser plus
longtemps son impatience....

--Hélas! puis-je dire que je le connais! je ne l'ai vu que pendant
quelques secondes à peine... et en telle occurrence, si terrible et si
atroce, que c'est miracle si ses traits se sont fixés dans ma
mémoire....

--Vous ignorez qui il est?

--Absolument!...

--Et quand l'avez-vous vu?...

--Oh! cette date ne s'effacera jamais de ma pensée... c'est....

--Laissez-moi achever... dans la nuit du 1er au 2 avril....

--Oui! mais à votre tour comment savez-vous cela?...

Bobby eut un petit geste de tête que ses paroles accentuèrent:

--Que voulez-vous? Un peu de divination... l'intuition, sir Athel,
l'intuition! Donc cette date est bien exacte....

--Absolument....

--Et j'ajoute que ce fut entre une et deux heures du matin....

--A une heure trente-cinq minutes.... Oui, c'est à ce moment que, sous
les coups d'une affreuse fatalité, toute mon existence fut brisée... que
la douleur, le désespoir, le remords entrèrent dans mon coeur et en
prirent possession, pour n'en plus jamais sortir... jamais... jamais!

Le jeune homme laissa tomber sa tête dans ses mains.

--Un instant! fit Bobby, avec un geste d'autorité. Je ne sais pas encore
ce qui s'est passé... mais si c'est pour ce personnage que vous vous
mettez en de tels états, car John Coxward--vous ignorez ce nom à ce
qu'il paraît....

--Je l'entends prononcer pour la première fois....

--Ce John Coxward, dis-je, est--ou plutôt était le plus insigne vaurien
qui eut jamais traîné ses savates dans les bas-fonds de Londres....

--Etait... dites-vous? Quoi! Il est bien vrai qu'il est....

--Mort! archi-mort! Ce dont il ne faut s'émouvoir qu'avec modération.
Cet incident lui ayant évité la potence qui l'attendait à très courte
échéance....

--Qu'importe! c'était un homme!... et je n'avais aucun droit sur sa
vie...; mais, dites-moi! Comment êtes-vous sûr qu'il est mort!...

--Par une constatation fort simple... j'ai reconnu son cadavre....

--Ah! on a retrouvé son cadavre.... Où cela?

--Ici, sir, je vous prie de faire appel à toute votre énergie. Car ici
c'est le point grave, la crête de la côte mystérieuse que je cherche à
gravir... le cadavre de John Coxward a été trouvé au milieu d'une place
publique, dans cette même nuit du 1er au 2 avril, à cinq heures du
matin, à Paris!

--A Paris, s'écria Sir Athel en se redressant.

--Yes, sir! c'est-à-dire à 250 milles d'ici, à vol d'oiseau... or, de
une heure trente-cinq minutes à cinq heures du matin, cela nous donne
justement trois heures vingt-cinq minutes dont il convient de déduire
les dix minutes d'avance que Paris a sur nous, dont trois heures
quinze.--Or, est-il possible qu'un homme fasse--volontairement ou
non--ce voyage en un délai aussi court....

--Mais oui... cela est possible! clama Sir Athel. Je dis plus, ce délai
est trois, quatre fois plus long qu'il ne devrait être... 250 milles,
mais monsieur, c'est l'affaire de trois quarts d'heure au plus!...

On comprend que Bobby ne l'interrompit pas.

Pour lui, la lueur, naguère entrevue si faible, s'élargissait,
s'épanouissait, aveuglait.

--Il n'est rien d'impossible, dit-il. Mais vous avouerez qu'il est
difficile de croire que le nommé John Coxward, espèce de va nu-pieds,
sans sou ni maille, fût en possession de moyens de locomotion aussi
rapides.... Malgré toute la confiance que vous méritez, vous me
permettrez de douter un peu.... Vu par vous, à ce que vous dites, à une
heure et demie du matin, un homme ne pouvait être à cent lieues d'ici à
cinq heures du matin!...

Sir Athel eut un geste de colère:

--Mais quand je vous dis qu'il aurait dû être à Paris, à deux heures et
demie au plus tard....

Et il ajouta d'un ton plus bas:

--Oui je me rappelle... le Vriliogire était orienté vers l'est....

--Vrilio... quoi? cria Bobby, d'un ton interrogateur.

Ah! vous ne comprenez pas... vous ne pouvez pas comprendre... vous
ignorez... que l'être chétif que je suis est en possession d'une force
prodigieuse, à laquelle nul miracle n'est impossible... et que lorsque
m'est arrivée la catastrophe en question, je n'avais plus que quelques
misérables détails à régler pour que cette énergie formidable, dont je
suis le maître, fût révélée au monde stupéfait.

--Mais, quelle catastrophe? s'écria Bobby.

Et, voyant l'exaltation qui s'emparait du jeune Anglais:

--Sir Athel, reprit-il doucement, je m'appelle Bobby, attaché à la
police de S. M. Britannique.... Par suite de l'aventure arrivée à ce
misérable Coxward, je suis en passe d'être chassé de mon emploi,
c'est-à-dire déshonoré en face de l'Angleterre tout entière--et ce qui
est plus douloureux encore pour moi--aux yeux de Mistress Bobby, ma
digne épouse, je suis un esprit pondéré, précis, qui recherche les
faits, rien que les faits... je vous en conjure, dites-moi quand, où,
comment vous avez vu le nommé Coxward et comment il a pu accomplir ce
prodige d'être vivant ici et trois heures après mort à Paris....

Sir Athel passa la main sur son front.

--Vous avez raison. Aussi bien mon secret m'étouffe, et, puisqu'il est
déjà à demi révélé, ce sera pour moi un soulagement décisif que de le
livrer tout entier.

Il se mit à marcher dans son cabinet d'un pas fiévreux:

--Sachez donc que, par l'étude des terres rares....

--Hein? fit Bobby involontairement.

--Ah! c'est vrai! vous ignorez tout de notre science... iridium,
gallium, thallium, polonium sont pour vous des mots barbares, ne
présentant aucun sens précis....

--J'ai entendu parler du radium, dit timidement Bobby.

--Laissons cela... bref, j'ai découvert le moyen de condenser une force
radiographique, inouïe, colossale, sous un volume d'une petitesse et
d'une légèreté incomparables.

Il tira de la poche de son gilet un objet qui ressemblait à une montre.

--Tenez... voyez ceci... je n'aurais qu'un geste à faire, un coup
d'ongle à donner, pour vous foudroyer instantanément....

M. Bobby eut un léger mouvement de recul. Il songea à mistress Bobby.

--N'ayez aucune crainte, reprit Sir Athel d'une voix soudainement
calmée. Je continue. J'ai construit un appareil d'aviation--c'est-à-dire
un plus lourd que l'air, n'empruntant rien à l'air lui-même comme moyen
de sustentation; agissant d'après sa propre force, sans aucun secours
extérieur, ne tenant compte ni du vent ni de la tempête... mais allant
devant lui, à la façon du boulet de canon qui sort de la pièce, avec
cette supériorité que la force propulsive est en lui--et j'ajoute enfin,
est inépuisable....

--C'est merveilleux, hasarda Bobby qui, voyant l'éclat excessif des yeux
de son interlocuteur, se demandait si vraiment il n'était pas en face
d'un véritable aliéné dont peut-être la fréquentation pourrait devenir
dangereuse.

--C'est tout simplement beau, rectifia Sir Athel. Donc cet appareil,
encore inachevé, quoique poussé à sa presque ultime perfection, se
trouvait là, dans la petite cour que vous voyez. Il se composait d'une
caisse très simple, de métal et de bois, capable de résister aux chocs
les plus violents. Le moteur, c'est-à-dire la partie vivante, le centre,
à la fois le cerveau et le plexus solaire de l'appareil avait été mis au
point par moi-même le 1er avril au matin. J'avais adapté en sa place
le siège très confortable d'ailleurs du conducteur du Vriliogire...;
j'avais chargé le moteur, installant, dans des poches intérieures de la
caisse, une quantité suffisante de la substance génératrice, ainsi que
des provisions de bouche pour plusieurs semaines: tout cela ne tenant
qu'une place infinitésimale.... J'étais décidé à partir le 2 avril dès
le lever du soleil..., pour aller! Le savais-je? Je voulais piquer
devant moi, à travers le ciel, à travers l'espace, m'enivrant de
l'immensité, et surtout, savourant cette joie indicible d'avoir, moi et
moi seul, définitivement réalisé la conquête de l'air....

«Et alors, au retour, avec quel orgueil je me serais élancé chez Miss
Mary Redmore... et je lui aurais crié:

«--Maître de l'univers, je le mets à vos pieds!

«Hélas! la fatalité veillait!... et le coup qu'elle allait me porter
devait, en anéantissant mes espérances, briser à jamais ma vie!...

Il s'interrompit et son visage exprima un profond désespoir.

--Voyons! voyons! fit bonnement l'excellent Bobby, un enfant de la
grande Angleterre ne se laisse pas abattre; tenez, celui qui vous parle,
Bobby, qui n'est pas des premiers venus, a subi de grandes crises dans
sa vie... et toujours il s'est tenu droit devant la Fatalité et il l'a
domptée!...

Sir Athel parut n'avoir pas entendu cette symphonie héroïque.

Il continua:

--J'avais passé la journée du 1er avril à reviser certains calculs, à
essayer certaines pièces de mon appareil. J'avais écrit à Miss Mary une
lettre où je lui faisais part et de mon départ et de mon prochain
retour...; modestement et sans emphase, je lui faisais pressentir
l'immense importance de l'oeuvre que j'allais accomplir.

«Et après un rapide repas,--deux pilules Berthelot,--je m'étais installé
dans un fauteuil, ici, devant cette fenêtre, regardant amoureusement
l'appareil qui, sous la douce lueur lunaire, se profilait à la fois
robuste et élégant....

«Je m'étais légèrement assoupi, bercé par mes rêves d'avenir....

«Quand, tout à coup....

«Un bruit insolite me fit tressaillir....

«J'ouvris les yeux et je vis une forme humaine qui se silhouettait au
sommet du mur, à côté de la grille.

«Je me dressai précipitamment et m'élançai dehors. Hélas! Si rapide
qu'eût été mon mouvement, il était encore trop tardif.

«D'un vigoureux élan, l'homme--dont je vis très bien le visage à la
clarté de la lune--avec des gestes fous, courut vers l'appareil dont la
forme rappelait--je dois vous le dire--celle des chaises à porteurs.

«Brusquement, il ouvrit la porte et s'y introduisit.

«--Sur votre vie! criai-je, pas un geste, pas un mouvement!...

«Que se passa-t-il? je ne puis que former une hypothèse. Sans doute cet
inconnu, s'étant assis sur le siège que j'avais préparé de telle sorte
que tous les éléments mécaniques de mon appareil fussent à ma portée, a
posé la main au hasard, sur un des leviers dont l'action mettait en
plein développement la force dont je vous ai parlé....

«Bref, avant que j'eusse pu intervenir autrement que par des appels et
par des cris dont il n'était d'ailleurs tenu aucun compte, je vis
l'hélice supérieure se mettre en marche avec une rapidité vertigineuse,
le Vriliogire fut enlevé de terre avec plus de facilité que s'il n'eut
été qu'un fétu de paille, monta dans l'air avec la rapidité d'un obus et
disparut dans le ciel, dans la nuit, dans l'immensité obscure et
profonde.

«Il me sembla que je venais de recevoir un coup en plein crâne. Je
tombai de toute ma hauteur, comme foudroyé.

«Car, comprenez-le bien, monsieur Bobby! ma vie si paisible, toute de
patience et d'étude, soudain se trouvait bouleversée par une double
catastrophe.

«J'avais tué un homme--un inconnu, soit!--mais un de mes frères en
humanité....

--Tué! Tué! fit Bobby, il s'est bien tué lui-même!

--Mais n'est-ce pas moi qui ai fourni l'instrument de sa mort?...
Pourquoi cet appareil formidable--que moi seul savais guider--avait-il
été abandonné par moi dans une cour?...

--Où on ne pouvait pénétrer que par escalade, c'est-à-dire en ivrogne ou
en fou!... On ne passe pas par-dessus un mur, que diable, ou alors c'est
à vos risques et périls.... Or, vous avez bien reconnu celui dont je
vous ai montré la photographie....

«Si court qu'ait été le temps pendant lequel je l'ai vu, je ne puis
concevoir aucun doute... le malheureux!...

--Dites ce misérable, ce bandit! John Coxward... serait mort la corde au
cou... en débarrassant la société; sans le vouloir, vous lui avez rendu
service, et un fameux encore!...

--Son visage me hante toutes les nuits... comme aussi le cri horrible
qu'il a poussé quand il s'est senti arraché de terre....

--Pas de sensiblerie! reprit M. Bobby d'un ton péremptoire. A conduite
de coquin, chances de coquin!... Cessez de vous apitoyer sur le sort de
ce gueux...; mais, selon vous, que lui est-il arrivé pour qu'on l'ait
retrouvé mort, accroché aux grilles d'un monument public, à Paris, comme
c'eût été ici, par exemple, à Trafalgar Square, le cadavre plié en deux
sur la grille qui entoure la statue de Nelson....

--Hélas! l'explication est trop simple. Emporté par le Vriliogire,
l'homme a d'abord été étourdi, désemparé, ne comprenant pas ce qui
arrivait... l'installation ayant été disposée par moi et pour moi, j'en
connaissais les détails et je m'y adaptais sans aucun gêne...; mais il
ne pouvait en être de même pour un intrus....

«La rapidité vertigineuse de la course, le bruit de l'hélice, peut-être
le ronflement du moteur qui, n'étant pas dirigé, devait tourner avec une
intensité effroyable, tout, au milieu de la nuit, et avec l'appréhension
naturelle que procure l'espace immense autour de soi, a dû contribuer à
l'affolement de ma victime qui a essayé de s'échapper de cette machine
d'enfer....

--Et est tombée place de la Concorde, à Paris!... Donc Coxward est bien
Coxward!... j'ai recouvré mon honneur! Ah! sir Athel! combien Mistress
Bobby vous sera reconnaissante!... et comme je vais taper sur les doigts
de ces stupides journalistes français qui m'ont abreuvé d'outrages!...
Ah! ils n'en seront pas les bons marchands, je vous le jure!...

Or, voici que juste à ce moment, Labergère qui patientait depuis plus
d'une heure--car le récit de Sir Athel avait duré fort longtemps--étant
sorti de la pièce où il avait été séquestré, s'était décidé, à tout
risque, à venir réclamer celui qu'il venait interviewer.

Il avait facilement retrouvé la cour d'entrée, avait avisé la porte par
laquelle il avait vu Bobby pénétrer à l'intérieur; et, ma foi, arrive
qui plante! il troublerait un entretien beaucoup trop prolongé....

Il posa donc nettement la main sur le bouton de la porte et ouvrit
brusquement au moment où M. Bobby, tout à la joie féroce de la revanche
espérée, accentuait son monologue de gestes exaspérés....

Or, voici qu'il aperçut Labergère, et se retournant encore une fois en
face d'un de ses ex-persécuteurs, il se rua sur lui et, le saisissant à
la cravate, se mit à hurler:

--Ha! Ha! Coxward n'était pas Coxward!... Ah! étant à Londres à une
heure du matin, Coxward ne pouvait pas être à cinq heures place de la
Concorde!... eh bien! il y était, monsieur le journaliste, il y
était!... je le prouverai!...

Labergère, qui au demeurant était fort solide, saisit les poignets du
rageur Bobby et l'éloignant de lui, le força à s'asseoir, et alors,
s'adressant à Sir Athel:

--Monsieur, je vous demande sincèrement pardon, mais il me plairait fort
que l'attente ne se prolongeât pas outre mesure... maintenant que vous
avez donné audience à cet imbécile, daignerez-vous m'entendre à mon
tour....

Sir Athel n'avait prêté qu'une fort légère attention à ce nouvel
incident. Il était absorbé dans ses pensées; mais déjà un peu rasséréné,
grâce aux renseignements que lui avait fournis Bobby sur l'identité de
sa victime.

Coxward, un bandit! le crime se transformant en accident....

--Mille excuses, monsieur, dit-il à Labergère. Mais vous me pardonnerez
de vous avoir presque oublié, je l'avoue, en raison de l'importance, du
profond intérêt des nouvelles que M. Bobby venait m'apporter....

Et Bobby, l'incorrigible, de s'écrier:

--A propos de Coxward... vous vous rappelez comment vous tous, tas de
folliculaires français, vous vous êtes rués après mes chausses lorsque
je soutenais que le corps de l'Obélisque était celui de Coxward!...
A-t-on assez ri! A-t-on assez insulté la police de mon pays et cherché à
déshonorer l'Angleterre en l'humble personne de son plus fidèle
citoyen....

«Eh bien, môsieur! il faudra déchanter et reconnaître que c'était vous,
misérables gratte-papier, qui, en infligeant un stupide démenti a un
homme de bien, commettiez une action répréhensible de tout point et dont
vous porterez la peine en ce monde et dans l'autre....

Labergère regardait Bobby avec quelque étonnement. Que rabâchait-il avec
son histoire de Coxward, ubiquiste? Il savait bien, lui, que cette
simultanéité de présence était impossible, puisque c'était lui qui,
rédacteur au _Reporter_, avait, pour le compte de ce journal, institué
et mené à bien l'enquête à laquelle le solicitor de Londres avait
conféré toute authenticité.

Pourtant, comme maintenant il était attaché au _Nouvelliste_, adversaire
du _Reporter_, il eût été fort satisfait que Bobby ne fût pas fou et
que, malgré toute vraisemblance, Coxward de Londres et le mort de Paris
étant réellement et définitivement le même homme, il lui fût permis de
dauber sur le _Reporter_, son ancien patron, au bénéfice du
_Nouvelliste_, son nouveau client, qui gardait toujours à son rival une
rancune colossale et paierait fort cher le droit de lui tailler des
croupières.

Il s'adressa à Sir Athel, en apparence fort indifférent à la querelle:

--Il semble, lui dit-il, que votre entretien avec ce bonhomme ait eu
trait à cette ridicule affaire Coxward qui un instant a passionné
Paris... il ne peut être exact que ce Coxward se soit trouvé à Paris le
2 avril à 3 heures du matin....

--Hélas! fit Sir Athel en tressaillant, il devait y être beaucoup plus
tôt que cela....

--Il n'était donc pas à Londres dans la soirée du 1er?...

--Si fait... il y était... je ne le sais que trop!

--Mais c'est impossible!...

--Cela peut vous paraître impossible, dit froidement Sir Athel, mais
cela est.... Ce malheureux Coxward est parti d'ici, de cette cour que
vous voyez, à une heure trente-cinq minutes du matin....

--Et il aurait fait 450 kilomètres en quatre heures....

--En beaucoup moins que cela, monsieur....

--Je ne puis comprendre!...

--C'est évident, cria Bobby, que les ignorants de Français ne peuvent
rien comprendre... est-ce qu'ils connaissent les terres rares, le
tadium, le foronium....

Le brave détective s'embrouillait un peu dans ces dénominations
scientifiques, mais il continuait:

--Et le Vriliogire! monsieur le journaliste, et la force électrique qui
va bouleverser le monde! et le trajet de Londres à Pékin en trente
minutes!... Est-ce que vous avez la moindre notion de tout cela?...

Labergère, comme tous les journalistes français d'ailleurs, était doué
d'une imagination rapide, jointe à une vive faculté d'assimilation.

--Il s'agit d'une machine électrique? demanda-t-il à Sir Athel.

--Le mot n'est pas parfaitement exact... machine radio-active
plutôt--mais j'ai dû employer l'expression d'électrique pour être plus
clair....

--Et cette machine, continua Labergère, est un appareil d'aviation?

--En effet....

--Et c'est par cet appareil que Coxward aurait fait le trajet de Londres
à Paris?... dans la nuit du 1er au 2 avril?...

--Hélas! je n'en suis que trop convaincu!... C'est ainsi que j'ai à
déplorer et la mort d'un homme et la destruction d'un engin dont la
construction et l'aménagement m'avaient coûté deux années de travail...
et que peut-être je n'aurai pas le courage de reconstituer....

--Un engin... encore un mot, fit Labergère, qui paraissait violemment
ému... quelle forme à peu près?...

--Celle d'une guérite ou d'une chaise à porteurs!...

--Mais c'est justement au sujet d'une machine de ce genre que je suis en
mission journalistique à Londres.... Ne vous rappelez-vous pas que je
vous ai montré une lettre, à votre adresse, émanant d'une maison de
produits chimiques....

--Oui! oui! s'écria Sir Athel. Dans les émotions multiples qui
m'assaillent, j'avais oublié ce détail.... Cette lettre m'appartient en
effet... où donc l'avez-vous trouvée?...

--Dans un terrain vague du quartier des Carrières-d'Amérique, à
Paris....

Expliquons à quelle aventure se rattachait cette péripétie nouvelle.



V

LE MYSTÈRE DU XIXe ARRONDISSEMENT


L'incident Coxward--si amusant qu'il eût été pour la galerie des badauds
parisiens, surtout en raison de la lutte épique qui s'était livrée entre
les deux grands journaux le _Nouvelliste_ et le _Reporter_--était tombé
bien vite dans le panier d'oubli.

D'autant que certains faits politiques avaient tout à coup donné un
nouvel aliment à la curiosité: des gifles avaient été échangées en plein
Parlement entre personnages assez haut cotés et ministrables, et la
chronique scandaleuse, à l'affût des faiblesses humaines, avait révélé
que de cette querelle le motif concernait beaucoup moins le budget de
la France que celui de certaine petite personne, grassouillette et
aimable, qui jouait avec grand succès un rôle de libellule dans une
revue des Variétés.

Puis ç'avait été l'arrestation sensationnelle d'un officier ministériel
qui, curieux des joies de la grande vie, avait dilapidé en dépenses--à
côté--le patrimoine de cinquante familles. Affaire assez banale
d'ailleurs.

Enfin, ajoutons un carnage au boulevard Ménilmontant, le mariage d'une
Américaine milliardaire avec un panné à nom illustre, et l'accalmie
subitement s'était de nouveau abattue sur le journalisme parisien dont
le marasme faisait peine.

En vain, à propos d'un écrasé ou d'un misérable incendie, on multipliait
les manchettes à effet; mais, comme on dit, le public ne mordait pas et
les bouillons augmentaient.

Or, le vrai talent d'un reporter, c'est de trouver une affaire de peu
d'importance en soi, et par le tam-tam organisé alentour, par le
grossissement des moindres détails, lui donner--en apparence--une valeur
d'étrangeté qui émeuve les populations.

Labergère était maître en ces sortes d'opérations: tout récemment
attaché au _Nouvelliste_ qui lui avait fait un pont d'or pour l'arracher
au _Reporter_, il cherchait donc activement quelque fait auquel il pût
attacher tous les grelots de la publicité.

Voici ce qu'il avait appris:

Dans un des quartiers excentriques de Paris, à l'extrémité est des
Buttes-Chaumont, se trouvent, du côté de la place du Danube et de
l'hôpital Hérold, des terrains, encore vides de constructions, attenant
aux fortifications.

Ces terrains reposent sur d'anciennes excavations, naguère connues sous
le nom de carrières d'Amérique, et dont l'exploitation a été dès
longtemps abandonnée....

D'importants travaux de comblement et de soutènement ont été exécutés à
très grands frais, mais il semble que le sol lui-même repose sur des
fondements mouvants et, de temps à autre, malgré toutes les précautions
prises, des fentes se produisent, assez profondes et susceptibles de
causer de graves accidents.

Même, il y avait quelques mois, une pauvre journalière, passant dans ces
parages, avait été surprise par une de ces subites dépressions du sol
et aurait été certainement engloutie si des secours rapides ne lui
avaient été portés.

Encore son sauvetage n'avait-il pu s'effectuer qu'au prix des plus
grands efforts. Par une chance inespérée, elle s'en était tirée saine et
sauve.

Mais à la suite de ces accidents, les terrains, pour en éviter le
retour, avaient été clos de palissades en planches et, avant que de
nouveaux travaux fussent entrepris pour la consolidation du sol, l'accès
en avait été formellement interdit.

Le temps passant, les vagabonds, les apaches et les chemineaux avaient
pratiqué des ouvertures dans cette palissade et souvent élisaient
domicile à l'abri de toute ingérence de la police, dans ce lieu que
protégeaient à la fois et son isolement et une certaine crainte de la
part des plus proches voisins.

Or, un matin, des gamins en rupture d'école, s'étaient avisés de
franchir l'enclos et s'étaient répandus à travers le terrain, tout de
sable, de pierres, de plâtras, dans l'intention d'ailleurs bien
innocente d'y jouer, tranquilles, quelque partie de balle ou de course.

Soudain on entendit des cris horribles et les enfants s'enfuirent dans
la rue, quelques-uns livides, à demi morts, les membres tordus... les
autres ne cherchaient pas à les secourir; ils couraient de-ci, de-là,
affolés, poussant des clameurs inarticulées.

Bien que l'endroit soit fort peu fréquenté, cependant des passants
accoururent et bientôt un groupe les entoura, relevant ceux qui, à
terre, semblaient en proie à de véritables convulsions, d'autres
interrogeant ceux qui paraissaient les plus valides. Les enfants
répondaient par des mots sans suite....

Là, dans le terrain, une bête, un monstre, qui s'était jeté sur eux, les
avait égratignés, mordus, à demi dévorés....

Certes, il y avait exagération dans ces racontars, puisque tous étaient
encore pourvus de leurs membres intacts: cependant, il s'était
certainement produit un fait naturel... et, bien que très courageux,
certes, les assistants restaient devant la palissade sans se hasarder à
la franchir, d'autant, assuraient quelques-uns, qu'on entendait derrière
les planches une sorte de rugissement sourd--de ronflement--qui ne
présageait rien de bon.

Heureusement, on avisa deux sergents de ville et on les appela.

Ceux-ci s'approchèrent avec la majestueuse lenteur qui caractérise cette
institution.

Ils virent trois enfants--de huit à douze ans--inertes maintenant,
immobiles et étendus sur la terre. A leurs questions, il fut encore
répondu par des explications incompréhensibles d'où seulement
jaillissaient les mots de monstre, d'animal féroce....

Ayant lancé des coups de sifflet à l'appel de leurs camarades, les
policiers, bientôt au nombre de quatre, se divisèrent en deux groupes,
le premier emportant les enfants qui vivaient, mais semblaient plongés
dans une prostration profonde, vers le commissariat; le second faisant
sentinelle, le sabre à la main, devant l'ouverture pratiquée dans la
palissade:

--Si qu'on verrait un peu voir ce qu'il y a là dedans! dit l'un.

--Ça va! dit l'autre.

Et, vaillamment, ils engagèrent leurs robustes épaules dans l'ouverture
assez étroite.

Le terrain avait bien cent mètres de long sur quarante de profondeur: il
était bosselé, vallonné, avec ça et là des tas de pierrailles ou des
collinettes de sable sur lesquelles poussaient de maigres touffes
d'herbe.

Dans une de ses parties, la plus proche de la rue, il se creusait en
forme d'entonnoir dont le centre se trouvait à environ un mètre de
profondeur, et là on voyait, à demi émergeant, d'un chaos de cailloux et
de mottes de terre séchée, quelque chose de bizarre, d'hétéroclite,
comme un sommet de kiosque à journaux ou de colonne à affiches.

Les deux sergots examinaient cela avec quelque défiance: on avait vu
parfois des coffre-forts, enlevés par des cambrioleurs, et ainsi
abandonnés dans un terrain désert.

Mais que des malfaiteurs eussent enlevé un kiosque ou une vespasienne
pour les transporter derrière cette clôture de planches, cela
apparaissait singulier, voire même invraisemblable.

Comme en prévision d'une rencontre avec un animal sauvage--qui sait, un
fauve échappé de quelque ménagerie,--nos deux héros avaient dégainé;
l'un d'eux, se penchant sur le bord de l'entonnoir, et allongeant le
bras, toucha l'objet de la pointe de son coupe-choux....

Subitement, il laissa échapper une exclamation de douleur, sauta en
l'air à une hauteur d'un mètre et vint s'affaler dans les bras de son
compagnon.

--Hé là! hé là!... Qu'est-ce qui te prend, mon vieux!

Mais «mon vieux» ne répondait pas, ses bras et ses jambes étaient
secoués d'un mouvement presque convulsif....

Le pis, c'est que l'autre éprouvait lui-même un malaise dont il ne
comprenait pas la nature, une espèce de fourmillement dans tous les
membres, en même temps que des lueurs fulgurantes tourbillonnaient
devant ses yeux....

Par un geste réflexe, il lâcha son compagnon qui tomba sur le sol.

Alors il se sentit soudainement soulagé, mais une invincible lassitude
le brisait, et il se laissa tomber sur un genou, dodelinant de la tête
comme un homme étourdi d'un coup de bâton en plein crâne....

Il ne revint à lui qu'au moment où, par l'ouverture de la palissade,
arrivèrent le commissaire de police, accompagné de son secrétaire, avec
une demi-douzaine de sergents de ville.

La foule avait grossi autour de l'enclos et maintenant, rassurée par la
présence de l'autorité, faisait irruption à sa suite.

Une poignée de gamins fit cortège.

Les sergents de ville, apercevant leurs camarades en mauvaise posture,
s'élancèrent à leur secours: à peine les eurent-ils touchés qu'ils
ressentirent quelques secousses qui ne firent d'ailleurs que les
étonner, sans autre résultat fâcheux.

--Voyons! qu'est-ce qu'il y a? demanda le magistrat, et comment
êtes-vous dans cet état?

Le sergent nº 2, qui recouvrait l'usage de la parole, dit:

--Machine infernale! Là dans le trou!...

Et, suivant la direction de son geste, le commissaire vit le toit du
kiosque--employons ce mot pour être clairs--surmonté d'une sorte de
hampe en métal, venue sans doute de quelque drapeau ou attribut
quelconque.

--Qu'est-ce que c'est que ça?...

--Si qu'on le saurait! repartit le sergent. C'est ce camarade qui y a
touché du bout de son sabre et qui a été f... par terre, comme ma femme
sous une gifle....

--Mais on m'a parlé d'un animal dangereux, d'une bête féroce....

--Il n'y en a pas d'autre que cet outil-là... qui doit être quelque
machine d'_anarchisse_.

Le commissaire haussa les épaules: perplexe, il s'abstint cependant de
toucher à l'objet et interdit à ses hommes tout contact avec lui. Après
tout, cette idée d'anarchisme n'était peut-être pas si folle....

D'autant que maintenant on percevait très clairement à l'intérieur du
kiosque un halètement, un ronronnement intermittent, comme l'aurait
produit le gosier d'un fauve en colère, ou quelque ressort énorme d'une
montre ou d'une mécanique quelconque. Cela n'était pas continuel,
s'arrêtait, recommençait... mais n'en était pas pour cela plus
rassurant....

Le sergent--au coupe-choux--avait été ranimé à grand renfort de kirsch,
mais était incapable de fournir la moindre explication sur la nature de
ses sensations--qu'on devinait seulement n'avoir pas été des plus
agréables.

Que faire? Heureusement que l'administration a des principes qui lui
servent de guide en toute circonstance. En celle-ci, la règle était
simple, en référer à ses chefs.

Le commissaire, résolu à suivre ce précepte dont l'observation le
dégageait de toute responsabilité, se mit alors en devoir de recueillir
tous les renseignements nécessaires pour dresser procès verbal, et en
premier lieu, de décrire aussi exactement que possible l'objet
mystérieux qui gisait là, à demi, aux trois quarts peut-être enfoui dans
les pierres et le sable.

S'approchant avec toute la prudence compatible avec son courage civique,
le magistrat dicta des notes à son secrétaire.

Le toit de l'objet, arrondi et rappelant vaguement la forme du casque
allemand, reposait sur quatre colonnettes de métal, réunies elles-mêmes
par des croisillons qui paraissaient d'argent, ou plus vraisemblablement
de nickel. La forme générale était carrée.

Cette cage (le mot décidément valait mieux que celui de kiosque) sortait
de la terre d'environ 80 centimètres, et la partie inférieure était
cachée dans le sol.

En tendant l'oreille, on entendait de temps à autre à l'intérieur un
bruit difficile à définir, comme d'un ressort qui se serait déclanché,
et aurait mis en mouvement une roue ou un volant.

Le procès-verbal décrivait de la façon la plus correcte possible les
phénomènes bizarres qui se développaient, lorsqu'on touchait l'engin,
«que, malgré son incompétence avouée, le commissaire n'hésitait pas à
qualifier d'électrique ou approchant».

Un petit incident se produisit. Un des gosses, rôdaillant dans le
terrain, trouva dans un coin, profondément enfoncée dans la muraille,
une pièce de métal, plate, étroite, assez longue, aux bases arrondies,
une sorte de palette ou d'ailette. Comme il essayait de l'arracher, le
magistrat s'y opposa formellement, estimant que désormais il appartenait
à l'autorité supérieure de parfaire l'enquête qu'il avait si
intelligemment commencée.

Inutile de dire qu'il avait interrogé les voisins les plus proches et
que tous s'étaient accordés à dire--avec une rare unanimité--qu'ils
ignoraient absolument ce que pouvait être la machine en question et
comment elle se trouvait dans le terrain vague.

Ajoutons enfin qu'au bout d'une demi-heure, les enfants et le sergot, si
abominablement secoués par l'incompréhensible commotion, étaient tout à
fait revenus à leur état normal.

Un menuisier, requis, boucha les ouvertures de la palissade, un sergent
de ville fut placé en faction et chacun s'en alla, léger, à ses
affaires, le procès-verbal s'acheminant doucettement vers la préfecture
où peut-être, vu le caractère très anodin de l'aventure, il se serait
sans doute endormi placidement dans le carton nº 7, à moins que ce ne
fût le dossier nº 23.

Mais on avait compté sans notre ami Labergère qui, comme nous l'avons
expliqué, était en quête d'une affaire sensationnelle, et, comme le roi
Richard III, de shakespearienne mémoire, eût volontiers donné son
cheval--ou son auto--pour un veau à trois têtes ou un cataclysme à
Nogent-sur-Marne.

Or, ayant son service de fouinage--c'était son mot--parfaitement
organisé, il avait été avisé l'un des premiers de l'étrange aventure de
la rue des Carrières-d'Amérique, et aussitôt son sang de reporter
s'était mis à bouillonner.

Cela pouvait n'être rien du tout; mais, dès le premier moment, il se dit
qu'il fallait que cela devînt quelque chose....

Il ne se doutait, certes pas, que c'était là le début de la plus
terrible, la plus stupéfiante, la plus abracadabrante épreuve à laquelle
eût jamais été soumise la Ville de Paris: peut-être même, s'il eût pu
lire dans l'avenir, aurait-il reculé devant les épouvantables
événements qu'il allait déchaîner.

Mais non! le devoir professionnel avant tout! Le _Nouvelliste_ payait
fort cher; il fallait qu'il en eût pour son argent.

Le lendemain, il arborait cette manchette:

          Un sinistre phénomène en plein Paris.

             Trois enfants électrocutés.

           Un sergent de ville foudroyé.

Il racontait, sous les couleurs les plus émouvantes, la découverte de
l'engin infernal et les premières catastrophes qu'il avait causées, et
il concluait par ces critiques virulentes:

--Douze heures se sont déjà passées et nous avons le regret de constater
que l'administration n'a pris aucune mesure pour parer aux dangers très
réels courus par la population. On nous permettra de demander si ce
n'est pas en pareilles circonstances que le Laboratoire municipal doit
prouver son utilité, trop souvent contestable.»

Naturellement, le _Reporter_, qu'exaspérait la défection de son
principal rédacteur, se hâta d'entrer en lice:

--Certains journaux, à court de nouvelles sensationnelles, mènent grand
bruit autour d'une affaire sans importance: il s'agit tout simplement,
nous affirme-t-on, d'un appareil de physique, machine électrique ou
bouteille de Leyde, que des cambrioleurs ont abandonnée dans un terrain
vague... quelques étincelles électriques se sont produites et ont causé
plus d'émoi que de mal véritable....

Ah! ses anciens patrons entraient en lice! Labergère allait s'amuser.

Il était arrivé bon premier et il allait le leur prouver. Et le numéro
suivant du _Nouvelliste_ marchait carrément de l'avant:

--Les aboiements enroués d'une presse aphone ne nous empêcheront pas de
poursuivre notre tâche.

«Nous avons signalé un danger inconnu, mystérieux, dont les effets
échappent jusqu'ici à toute analyse. Et nous ne craignons pas, hélas!
qu'on nous taxe d'exagération.

«On se souvient de la découverte que nous signalions hier d'un engin
étrange, sorte d'appareil électrique ou peut-être radiographique, trouvé
dans un terrain vague, à l'extrémité du dix-neuvième arrondissement, et
qui a déjà failli coûter la vie à des enfants innocents et à un brave
défenseur de l'ordre public.

«Nous avons pris ce matin des nouvelles de ces victimes et nous avons
appris que leur état, pour être satisfaisant, n'en présentait pas moins
un caractère encore assez alarmant. Les internes de l'hôpital Hérold que
nous avons pu interroger ont recueilli de leurs bouches des détails sur
l'événement. Tous s'accordent à déclarer qu'à peine ont-ils touché
l'engin en question qu'ils ont éprouvé une commotion violente--comme un
coup de fouet dans les moelles, a dit un des enfants--comme un coup de
poing américain sur la nuque, a dit le sergent de ville.

«Des étincelles ont éclaté devant leurs yeux, en même temps qu'une
sensation d'engourdissement paralysait leurs membres.

«Il est évident que ce sont là des effets de nature électrique et que
nous nous trouvons en présence d'un appareil inconnu, dégageant des
effluves dont l'effet rappelle celui des piles les plus puissantes.

«Nous nous étions, d'ailleurs, trop hâtés d'objurguer l'administration
en lui reprochant son incurie.

«Dès ce matin, à la première heure, M. Lépine--qui ne ménage jamais son
activité ni sa fatigue--s'est rendu accompagné de M. Loustalot, chef du
laboratoire municipal, et de ses préparateurs, au terrain de la rue des
Carrières-d'Amérique.

«Déjà une foule considérable obstruait les rues voisines de l'endroit
désigné et il fallut établir un important service d'ordre pour la
contenir.

«Un bruit courait que l'engin en question--qui a une capacité
approximative de deux mètres cubes (la partie enfoncée dans le sol ne
permettant pas un calcul plus exact)--était peut-être rempli de matières
explosives et qu'il pouvait éclater au moment où on s'y attendrait le
moins, et faire sauter tout le quartier.

«Déjà, les locataires quittaient leurs maisons en emportant leurs
meubles, tristes épaves, d'ailleurs, car ce quartier est un des plus
pauvres de Paris.

«Quand les sergents de ville parvinrent à frayer à notre courageux
préfet un passage à travers la foule, tous se découvrirent
respectueusement.

«M. Lépine, en chapeau melon et en veston, gardait, comme d'ordinaire,
une physionomie très calme, avec à la lèvre un sourire quelque peu
sceptique. Il en a vu bien d'autres.

«Son calme courage était déjà rassurant pour les groupes de curieux, et
on eut toutes les peines du monde à les empêcher de se précipiter, à
travers l'issue pratiquée dans la palissade. Il fallut que par
quelques-unes de ces paroles énergiques dont il a le secret, notre
préfet empêchât une véritable invasion.

«Et, flanqués d'une douzaine de sergents de ville, M. Lépine, M.
Loustalot et les attachés au laboratoire municipal restèrent seuls dans
le vaste enclos.

«Ils se groupèrent immédiatement autour de l'engin: un des sergents de
ville qui, la veille, était entré l'un des premiers et avait examiné
l'appareil mystérieux, déclara que, selon lui, il avait légèrement
changé de situation. Il aurait, affirma-t-il, tourné sur lui-même et se
serait enfoncé de quelques centimètres.

«Il s'agissait d'abord de constater si les effets électriques, observés
la veille, se reproduisaient encore. M. Loustalot fit disposer des
appareils isolateurs, qui, nous expliqua-t-on, rempliraient, au besoin,
l'office de paratonnerres et, soutirant pour ainsi dire
l'électricité--s'il était vrai que l'engin en fût saturé--la forcerait à
se perdre dans la terre.

«Ces préparatifs durèrent assez longtemps. L'impatience du public
grandissait à chaque instant.

«Malgré les efforts des agents, on s'était accroché aux planches de la
palissade au-dessus de laquelle surgissaient des centaines de têtes.

«M. Lépine conféra un instant avec M. Loustalot qui se refusa à admettre
un danger réel. En tout cas, conclut-il, nous sommes en mesure d'y faire
face.

«--Agissez donc, dit le préfet qui se tint au premier rang, avec sa
crânerie ordinaire.

«M. Loustalot appela alors un de ses aides qui s'approcha, armé d'une
longue tige de métal, dont un gant de caoutchouc empêchait le contact
avec sa peau, et après s'être assuré que les appareils de déperdition
étaient en état de fonctionnement parfait, mit la baguette métallique en
contact avec le toit de l'engin....

«A ce moment éclata une détonation terrible, pareille à celle d'un canon
de petit calibre, en même temps qu'une flamme longue de plusieurs
mètres sifflait dans l'air avec un bruit effrayant.

«Malgré la substance isolatrice qui le protégeait, le malheureux
électricien fut projeté en l'air à une hauteur de deux mètres et retomba
sur M. Lépine, qui, arc-bouté sur ses jambes, impavide et inébranlable,
le reçut dans ses bras et amortit sa chute.

«Une clameur terrifiée avait salué cet incompréhensible phénomène, et en
une seconde la palissade s'était dégarnie de spectateurs, tous
s'enfuyant dans toutes les directions en poussant des cris de terreur.

«L'électricien--nommé Dargent (Émile)--avait eu heureusement plus de
peur que de mal. Un court évanouissement avait suivi sa chute, un
cordial et quelques inhalations d'oxygène avaient eu raison du malaise
déterminé par cette secousse.

«Quoi qu'il en fût, il était évident qu'il y aurait de graves dangers à
poursuivre une expérience dans ces conditions. M. Loustalot,
d'ailleurs,--malgré son indiscutable compétence--semblait désemparé et
il répétait ce mot découragé:

«--Je ne comprends pas! Je ne comprends pas! Que faire?

«Mais le préfet, toujours souriant et satisfait que l'événement n'eût
pas eu de conséquences plus tragiques, prit bien vite, avec son
initiative habituelle, les mesures nécessaires.

«--Que faire? répliqua-t-il à M. Loustalot. C'est bien simple, rien du
tout! Cette tentative suffit pour démontrer qu'il y a péril à s'entêter
plus longtemps. Nous ne croyons pas au surnaturel, n'est-il pas vrai?
Donc, il n'y a là rien de diabolique. Nous possédons assez de savants à
Paris pour que ce petit problème puisse être bientôt résolu. Il s'agit
seulement de défendre la population contre sa propre imprudence. Nous
verrons après.

«En effet, une heure après, des soldats arrivaient qui fermaient toutes
les voies conduisant au terrain vague en question.

«M. Lépine se rendait au ministère de l'Intérieur et rendait compte au
ministre du résultat de sa première enquête.

«Une commission fut aussitôt nommée, sous la présidence de M. Poincarré,
et composée des membres les plus éminents de l'Académie des Sciences et
du Conservatoire des Arts et Métiers.

«En tout cas, il est opportun de rappeler aux plaisantins de la presse
qu'il y a loin de là à une machine électrique ou à une bouteille de
Leyde (!!!) abandonnées par des cambrioleurs.

«Peut-être nos confrères--si sceptiques qu'ils soient--daigneront-ils
reconnaître que le fait--dont nous avons les premiers et les seuls
signalé l'étrangeté--valait mieux que quelques lignes de pasquinade et
de mauvais goût...»

On devine l'effet produit dans Paris par cet article sensationnel. La
grande ville se complaît à l'affolement collectif. Un souffle
d'inquiétude passa, circulant des loges de concierge aux salons du grand
monde.... On commençait à avoir peur. Un journal ultra-pessimiste
n'hésitait pas à accuser les anarchistes et nihilistes de préparer un
monstrueux attentat contre Paris dont l'anéantissement était décidé
depuis longtemps.

On parlait déjà de déserter les hôtels et le commerce s'inquiétait. Une
note officielle parut, dans l'excellente intention de rassurer les
esprits, et eut, comme toujours, un résultat absolument contraire.

En même temps--et par une contradiction bien humaine--tout Paris se
portait vers les Buttes-Chaumont, la rue Manin et le boulevard Sérurier,
où les quelques débits de vin réalisaient des affaires d'or. Les
fortifications faisaient concurrence aux boulevards et au Bois de
Boulogne....

Une première visite de la commission avait eu lieu, mais sans apporter
aucune lumière nouvelle: seulement, cette fois encore, l'appareil
s'était enfoncé légèrement dans le sol et on avait constaté, non sans
une nouvelle inquiétude, que le terrain qui l'entourait semblait se
désagréger de plus en plus.

Naturellement, le reporter Labergère, qui avait ses entrées partout et
trouvait toujours le moyen de se faufiler même dans les endroits les
plus fermés, s'était mêlé aux membres de la commission, et tandis que
ces messieurs exerçaient leur sacerdoce, groupés autour du kiosque
électrique, lui s'en allait de-ci, de-là, examinant attentivement les
diverses dépressions du terrain, cherchant à découvrir quelque indice
qui pût fournir à son initiative une direction nouvelle.

Ce fut ainsi qu'il trouva d'abord une seconde, puis une troisième
palette d'hélice, qui prouvait à n'en pas douter qu'on se trouvait en
présence d'un appareil de locomotion quelconque, sans doute un auto de
nouvelle combinaison et qu'un inventeur avait essayé dans de
malheureuses conditions. C'était à vérifier.

Mais il y avait encore, dans un creux de sable, des débris de bois,
portant un reste de serrure et qui provenaient évidemment d'une sorte de
coffret, et tout auprès, Labergère qui ne négligeait rien ramassa un
morceau de papier que, par hasard sans doute, un fragment de pierre
avait fixé à terre.... Ce papier, c'était un fragment de lettre, portant
l'en-tête de la maison Lorell et Cie de Londres, et justement
l'adresse du destinataire y figurait.

--Sir Athel Random, Corsica-street, Highbury-London N.W.

Et ce sont ces diverses circonstances que maintenant dans la maison de
Corsica-street, le reporter du _Nouvelliste_ exposait à Sir Athel, en
présence de Bobby, le détective honoraire....

Les explications ne furent pas longues.

Sir Athel n'hésitait pas. Oui, l'appareil mystérieux de Paris n'était
autre que le merveilleux vriliogire et son échouement dans un terrain
vague du XIXe arrondissement était la conséquence naturelle de la
terrible imprudence de Coxward....

Quant au danger que pouvaient courir les Parisiens, Sir Athel ne
concluait pas nettement; mais il était facile de deviner, à son attitude
fiévreuse, qu'il n'était pas aussi rassuré qu'il eût voulu le paraître.

--Oui... oui... murmurait-il en se promenant à grands pas dans son
atelier, il y a là plus de cinquante grammes, la force propulsive est
énorme. Si le piston A venait à rencontrer le réservoir D... ce serait
effroyable.

--Voyons, voyons, interrompit Labergère, parlons peu, mais parlons bien!
Vous reconnaissez que, par votre faute, ou plutôt par celle de votre
génie d'inventeur, tout un quartier de Paris est en péril.... Votre
devoir est tout tracé, il faut réparer le mal que vous avez fait!... il
faut empêcher que se produise quelque nouvelle catastrophe....

--Vous avez raison! s'écria Sir Athel. A quoi sert-il de chercher quels
peuvent être les effets du vrilium....

--Vous dites?

--Ah! pardon, vous ne savez pas! je dis le vrilium, c'est le nom que
j'ai donné à la substance que j'ai découverte et dont la puissance est
incalculable. Donc il faut sur-le-champ partir pour Paris....

--Enfin c'est là ce que j'attendais.... Comment y allons-nous! Avez-vous
ici quelque nouvel appareil--fût-il mû par le feu du diable--qui puisse
nous y transporter....

--Hélas! l'appareil d'essai--le seul que j'aie possédé--est là-bas....

--Bon! il nous faut donc user des moyens ordinaires, comme les simples
mortels. Quelle heure est-il?... Une heure un quart... il y a un train
par Boulogne à deux heures vingt qui arrive à Paris à neuf heures du
soir... c'est parfait!... en route!... êtes-vous prêt!...

--Oui.... Cinq minutes seulement! le temps de prendre certaines
substances dont l'usage m'est indispensable pour les opérations que
j'aurai à effectuer....

Il ouvrit rapidement une armoire scellée dans le mur et qui semblait
blindée comme les parois d'un cuirassé.

Il y choisit deux fioles de métal qu'il enfouit dans ses poches.

--Ah! vous n'avez sans doute pas déjeuné?

--Ma foi non, dit Labergère. Dans notre métier, on va comme on peut.

Sir Athel lui présenta une petite boîte en or, forme tabatière:

--Prenez une de ces boulettes, lui dit-il.

--Qu'est-ce que c'est que ça?...

--Des pilules Berthelot. Avec une seule de ces boulettes, vous êtes
nourri pour plus de vingt-quatre heures.

--La nourriture chimique! Hum! enfin j'en serai quitte pour un bon
souper en arrivant....

--Je voudrais bien aussi une pilule, dit timidement Bobby qui, depuis
qu'il avait entendu le récit de Labergère, se sentait en état
d'infériorité manifeste.

--Bah! mon brave détective, dit le reporter, vous déjeunerez mieux chez
vous....

--C'est que... c'est que j'entends bien partir avec vous!

--Vous! s'écria Sir Athel. A quoi bon?

--Comment! à quoi bon? s'écria Bobby en se redressant. Mais qui donc est
le plus intéressé en tout cela! monsieur Labergère, oubliez-vous que le
nom de Bobby a été déshonoré... et que c'est vous, oui, vous, qui avez
déversé sur la police britannique et sur son modeste représentant le
mépris universel... je vous en veux à mort, je ne vous le cache pas...
cependant je suis prêt à vous tendre loyalement la main... si non moins
loyalement vous vous déclarez prêt à reconnaître publiquement que
Coxward était bien Coxward....

--Mais parfaitement, mon camarade! dit à son tour Labergère en lui
présentant sa dextre largement ouverte. C'est trop naturel... et je vous
offre tout ce que j'ai d'excuses sur moi....

--Ah! que vous me faites du bien!... ce n'est pas tant pour moi que pour
Mme Bobby qui va pouvoir enfin relever la tête....

--Aussi haut qu'elle le voudra... donc vous voulez revenir à Paris,
brave Bobby, qu'il soit fait selon votre volonté.... Sir Athel, pilulez
ce bon détective et ne perdons plus notre temps... n'oublions pas que
pour gagner Charing-Cross, nous avons tout Londres à traverser....

--Le Métropolitain est là, dit Bobby. Nous arriverons encore à temps
pour pouvoir télégraphier de la gare... il faut bien que je prévienne
Mrs. Bobby de mon départ.

--Trop juste.

--Et moi, dit Sir Athel, je dois rassurer Miss Redmore....

--Comme si je n'avais pas à télégraphier moi-même, ajouta Labergère. Le
_Nouvelliste_ aura ce soir une manchette qui ne sera pas dans une
musette et le _Reporter_ en crèvera de rage!...

Et les trois hommes, la maison de Corsica-street étant fermée,
s'élancèrent au pas de course vers la station d'Islington.



VI

LA REVANCHE DU «NOUVELLISTE»


A vrai dire, Paris--pour employer une expression familière--n'en menait
pas large, d'autant que de nouveaux phénomènes étaient survenus.

La nuit précédente on avait vu des lueurs singulières se dégager de
l'appareil qui s'enfouissait à chaque instant davantage, et d'où il
semblait qu'une intarissable source électrique lançât de continuelles
effluves.

Les journaux faisaient rage. Naturellement les feuilles hostiles aux
progrès clamaient à la faillite de la science.

Que faisait cette Commission qui comportait dans son sein toutes nos
notoriétés académiques et qui siégeait en permanence? En fait, il
semblait que les discussions dégénéraient en papotages incohérents et
inutiles.

L'illustre M. Verloret, le roi de l'Aviation, comme on l'avait surnommé
depuis son invention du parachute à roulettes, avait seul émis un avis
assez sensé pour rallier tous les suffrages.

Selon lui, l'appareil de Ménilmontant était une sorte d'hélicoptère,
basée sur le principe exposé en 1784 par Launay et Bienvenu devant
l'Académie des Sciences et que renouvela Ponaud en 1870, en utilisant le
ressort à caoutchouc. Il rappelait ensuite les magnifiques expériences
de M. Marey avec ses insectes mécaniques.

Tout indiquait qu'on se trouvait en présence d'un appareil de cette
nature, et où la démonstration de cette hypothèse s'affirmait dans les
palettes d'hélice qui avaient été découvertes dans le terrain vague.

Ce premier point semblant acquis, M. Verloret passait à la question du
moteur dont la puissance lui paraissait être énorme, et qui, très
probablement, était actionné par l'électricité.

--Soit, répliquait M. Alavoine, le génial régénérateur de
l'automobilisme. Ceci est un fait constaté; mais il ne faut pas être
grand clerc pour formuler une hypothèse que nul ne songe à combattre.
Moteur électrique, fort bien. Mais comment se peut-il que le moteur ne
soit pas encore épuisé? Comment expliquer son action continue qui, à
l'heure actuelle, s'exerce même sur le terrain dans lequel l'appareil
menace de disparaître, comme si un mécanisme invisible agissait en
manière de perforation.

«Qui de nous connaît une pile qui ait un effet perpétuel, avec une
pareille puissance?

«L'explication de l'honorable M. Verloret n'est qu'une question qui
s'ajoute à une autre question. Électrique, d'accord. Mais quelle est la
source de cette électricité? Comment pouvons-nous tarir cette source?
C'est pour résoudre ce problème que nous sommes ici, et il ne semble pas
que nous ayons fait encore le moindre pas vers sa solution.»

Sur cette constatation pessimiste, la discussion s'était envenimée, et
les observations aigres-douces avaient corsé outre mesure les
argumentations qui dégénérèrent bien vite en querelles personnelles. On
vit même deux de ces illustres chauves prêts à se prendre à ce qui
pouvait leur rester de cheveux.

Le grave journal, _Le Temps_, ayant paru à cinq heures, ne pouvait
s'empêcher, en donnant un compte rendu humoristique de cette séance
mouvementée, de terminer son spirituel article par la phrase
proverbiale: «Et voilà pourquoi votre fille est muette.»

Paris eût bien voulu s'égayer. Mais en vérité une étrange inquiétude
régnait. Un véritable malaise serrait toutes les poitrines et les
plaisanteries se figeaient sur les lèvres.

Certes, les terrasses des cafés étaient pleines; mais il n'y régnait pas
cette insouciance de bon aloi qui fait si légère et si douce
l'atmosphère de notre pays. Les causeurs se taisaient soudain, comme
s'ils avaient entendu--là-bas, on ne sait où--quelque rumeur menaçante.
C'était autre chose qu'aux jours du siège de Paris. Le caractère
mystérieux, inexplicable de l'événement réveillait au fond des âmes une
sorte de mysticisme apeuré. Il subsiste en chacun de nous un sentiment
de défiance contre le surnaturel.

Le _Reporter_ parut le premier, vers six heures du soir. Il était
prolixe en détails sur les incidents qui avaient marqué, dans la
journée, le travail lent, mais inarrêté, qui semblait s'opérer dans
l'appareil mystérieux et aussi dans le terrain où il s'enfouissait.

Bien entendu, la fameuse commission était vitupérée à souhait. Nos
savants étaient habillés, comme on dit, de papier à six liards, et ces
critiques virulentes n'étaient pas faites pour rassurer le public. Les
Parisiens avaient supporté beaucoup plus gaillardement le passage de la
comète de Halley qui, finalement, ne leur avait donné que le spectacle
d'une magnifique aurore boréale.

Ici le danger semblait plus proche, plus tangible, en quelque sorte.

Chacun donnait son idée, toujours impraticable, sur les moyens d'en
finir. Il fallait amener du canon et pulvériser l'appareil, ou bien
apporter des tonnes de matériaux pour l'ensevelir.

Soit. Mais qui pouvait affirmer que le choc d'un obus, que l'écrasement
sous des pierres ou du sable, n'amènerait pas une explosion
épouvantable?

Le _Reporter_ n'eut aucun succès, et même comme il avait affecté, à la
fin de son article, de prendra un ton de plaisanterie goguenarde, il y
eut dans la foule un mouvement d'irritation qui se manifesta par les
pires violences contre le papier innocent, dont on fit un autodafé au
carrefour Montmartre.

Comme le _Nouvelliste_ était un peu en retard, des groupes compacts
stationnaient devant la maison, toute peinte en vert cru, que le journal
a élevé au coin de la rue Drouot.

C'étaient des cris, de véritables vociférations. On ne sait quels
caprices peuvent secouer les foules; déjà, des enragés se jetaient sur
les cadres de verre où, d'ordinaire, s'affichait le journal, et les
brisaient à coups de canne.

«On levait les poings vers l'énorme transparent qui, à la hauteur du
deuxième étage, servait d'ordinaire à afficher les nouvelles
sensationnelles, et qui restait immaculé.

«Tout à coup, un éclair de magnésium illumina la façade: il était sept
heures et demie et le jour baissait. En même temps, toutes les lampes
électriques s'allumèrent... et de larges lettres noires apparurent sur
le fond blanc du transparent.

«Poussant des acclamations frénétiques, la foule lut:

                          SAUVÉS!!!
                 _Le mystère est connu_!
          _Tout danger sera conjuré cette nuit même_.
                   _Dans un quart d'heure_,
                    _LE NOUVELLISTE_
                    Dira toute la vérité!
                  COXWARD ÉTAIT BIEN COXWARD.

Et ce fut alors sur le boulevard, au moment où parurent les porteurs,
une véritable émeute dans laquelle une fois de plus apparut la
sauvagerie atavique. On s'arracha littéralement les journaux, on se
battit, des paquets entiers jonchaient le sol, sur lesquels se ruaient
les gens, les déchirant de leurs ongles impatients.

Mais qu'importait aux porteurs grassement payés! au journal lui-même qui
reconquérait du coup toute sa popularité et portait au _Reporter_ un
coup d'assommage dont il se relèverait difficilement.

C'était d'ailleurs pour le lui mieux asséner que le _Nouvelliste_ avait
retardé son apparition, quoi qu'il fût nanti depuis trois heures de la
dépêche que Labergère lui avait adressée avant son départ de Londres et
qui figurait en gros caractères en tête du numéro.

Elle était ainsi conçue:

--J'ai découvert la clef du mystère. L'appareil en question est un engin
d'aviation mû par une pile de nouvelle invention et d'une incroyable
énergie. L'inventeur, qui se nomme Sir Athel Random, part à l'instant
pour Paris où nous arriverons dans la soirée, accompagnés de M. Bobby,
le détective anglais qui fut si fort vilipendé par certain de nos
confrères et qui, en reconnaissant le boxeur Coxward dans le mort de
l'Obélisque, disait l'exacte vérité. Coxward était venu en une heure de
Londres à Paris par l'appareil de sir Random qu'il a baptisé du nom de
Vriliogire.

«Toutes explications, toutes preuves seront données par l'inventeur qui
comparaîtra ce soir même devant la commission scientifique, si elle
daigne se réunir. Une heure après, l'appareil aura été neutralisé. Donc
plus d'inquiétude. Nul danger ne menace Paris.»

Et, après un blanc d'un demi-centimètre, une nouvelle dépêche:

--Serons à Paris à neuf heures quinze. _Signé_: Labergère



VII

LES MERVEILLES OU VRILIUM


Ces dépêches--avant d'être remises au journal--avaient, comme il est
accoutumé dans notre pays où la censure est abolie, passé par le
ministère de l'Intérieur. Communication en avait été donnée, toujours
selon l'usage, à la préfecture de police, et, en prévision de
l'affluence considérable de curieux qui afflueraient à la gare du Nord,
pour saluer l'arrivée des libérateurs de Paris, d'importantes mesures
d'ordre avaient été prises.

Mais c'était uniquement pour donner le change: car avant d'atteindre
Paris, le train stoppa à Pantin et, avec une politesse d'ailleurs
exquise, les trois voyageurs furent invités à descendre.

Labergère avait reconnu M. Lépine--ainsi que Bobby qui avait frémi
jusqu'au fond de son être, se souvenant avec indignation de l'arrêt
d'expulsion dont lui et Mrs. Bobby avaient été l'objet.

Quant à Sir Athel, il était à la fois trop Anglais et trop grand
seigneur pour laisser paraître le moindre signe d'étonnement.

Le préfet s'expliqua avec la plus grande courtoisie. Il eut un mot poli
pour Bobby et expliqua à Sir Athel que la mesure prise à son égard
n'était dictée que par un respectable souci de l'ordre public.

Il lui exposa en quelques mots l'état de fièvre dans lequel se trouvait
Paris, l'émotion et l'espérance que suscitaient son arrivée.

--J'en appelle à M. Labergère, ajouta-t-il, il vous dira que dans ces
moments d'affolement il est bien difficile de maintenir les foules dans
des conditions de calme et de raison.

«J'ai donc pensé que mieux valait vous soustraire, provisoirement du
moins, à l'enthousiasme excessif de notre population.

«Si vous le voulez bien, nous nous rendrons immédiatement chez M. le
ministre de l'Intérieur. Là, vous trouverez la commission scientifique
qui a été nommée en raison des dangers redoutés, et il vous sera demandé
de vous expliquer en toute sincérité sur la nature de l'engin qui nous
cause tant d'inquiétude, sur la façon dont il est arrivé ici et enfin
sur les mesures à prendre pour écarter toute complication nouvelle....

--Monsieur, dit Sir Athel, je suis tout à votre disposition et à celle
des autorités: bien que tout ce qui est arrivé de fâcheux ne soit pas
absolument de mon fait, je sais que seul je puis le réparer.

«Je comprends aussi que je dois m'expliquer aussi clairement et
nettement que possible, ce que je ferai, tout en sachant d'avance que je
me heurterai à un certain scepticisme, dont j'espère d'ailleurs avoir
facilement raison....

--Me permettez-vous d'accompagner Sir Athel? demanda Labergère.

--Certainement. Vous pourrez fournir d'utiles renseignements.

--Je suppose, dit à son tour M. Bobby, qu'il n'existe aucune raison
valable pour exclure le citoyen loyal et fidèle de Sa Majesté
Britannique, que je suis, et qui, je le dis avec quelque amertume, a
quelques griefs valables contre l'administration française....

--D'autant, ajouta Labergère en riant, que l'aventure de ce brave M.
Bobby est étroitement liée à celle de l'engin de Sir Athel....

--Comment cela?

--En effet, dit Sir Athel, cet engin est un appareil d'aviation... et
c'est par lui qu'avait été transporté à Paris un certain Coxward....

--Mon Coxward! accentua M. Bobby....

--Bien, bien, fit le préfet. Je ne comprends pas tout à fait, mais vous
vous expliquerez tout à l'heure. Il est bon que tous les intéressés
soient entendus. La commission pourra au moins se prononcer en toute
connaissance de cause....

--Quelques minutes seulement, demanda Labergère, pour téléphoner à mon
journal... et je suis à vous....

--Faites le plus vite possible. L'automobile est là qui nous amènera
promptement à la place Beauvau.

Quelques instants après, l'auto roulait à toute vitesse dans la
direction de Paris.

Dix heures venaient de sonner au moment où il s'arrêtait devant le
perron du ministère.

Un huissier attendait, qui reçut les arrivants et les conduisit
immédiatement dans la galerie précédant le bureau du ministre.

--Permettez-moi d'entrer le premier, dit le préfet. Soyez tranquilles,
l'attente ne sera pas de longue durée.

Il entra chez le ministre qui, se levant, alla vivement à lui:

--Je vous attends avec impatience, mon cher préfet. J'apprends que
l'agitation augmente à toute minute et on ne sait de quoi nos braves
Parisiens sont capables, en un coup de passion, et si un peu de peur
s'en mêle. Votre Anglais est là....

--Oui... et je reconnais que son aspect est fait pour donner confiance.
Un homme du monde, certainement, et d'après sa physionomie,
d'intelligence exceptionnelle. Ses yeux vous frapperont comme moi.

--Et il sait à quoi s'en tenir sur cette misérable mécanique qui nous
donne tant de souci.

--Certes, puisqu'il s'en dit l'inventeur... j'ai amené avec lui le
reporter Labergère....

--Une de mes vieilles connaissances... avec celui-là on doit être fort
économe de sa confiance....

--A moins qu'il ne soit intéressé à dire la vérité... et je crois que
c'est ici le cas. Je vous annonce aussi M. Bobby....

--_Quid_? M. Bobby?

--Monsieur le ministre ne se souvient-il pas de certain détective
anglais qui a failli révolutionner Paris en affirmant que le mort de
l'obélisque, trouvé à cinq heures du matin place de la Concorde, était
un nommé Coxward qui avait été vu à Londres à une heure du matin....

--Oui, oui, il avait fait du scandale pour soutenir ce mensonge....

--Qui n'en était pas un?

--Vous dites....

--Monsieur le ministre entendra Sir Athel et comprendra tout. Nous
nageons non pas en plein mystère, mais en pleine étrangeté
scientifique... je crois que nous allons fort étonner messieurs de la
commission....

--Soit! Puisse votre Anglais intelligent nous délivrer de notre
cauchemar....

--Ne voulez-vous pas causer d'abord avec Sir Athel Random?...

--A quoi bon? il devrait répéter devant la commission les explications
qu'il m'aurait données, perdons le moins de temps possible. Je me rends
moi-même à la commission que je vais chapitrer avant la comparution de
nos hommes... car le baromètre est un peu à l'orage. On vous appellera
dans cinq minutes au plus tard....

Le préfet revint auprès de Sir Athel qui, toujours grave et pensif,
n'avait pas échangé un seul mot avec ses deux compagnons.

Peu d'instant après, une porte s'ouvrit et un huissier apparaissait,
disant à haute voix:

--Monsieur le préfet de police et les personnes qui l'accompagnent.

Le préfet appuya sa main sur le bras de Sir Athel et l'introduisit avec
lui dans la salle où siégeait la commission, selon les rites ordinaires,
c'est-à-dire autour d'une longue table couverte d'un tapis vert.

Labergère et Bobby venaient en serre-file.

Sur un signe du président, l'huissier leur approcha des sièges sur
lesquels ils prirent place. Le préfet à un des bouts de la table, le
ministre restant à l'autre bout, mêlé aux membres de la commission.

Le président prit la parole:

--Monsieur le préfet, dit-il, c'est à votre requête que nous nous sommes
réunis d'urgence. Nous vous serons vivement reconnaissants de vouloir
bien nous donner les motifs de cette convocation, et soyez certain que
nous vous écoutons avec le plus vif intérêt.

--Je ne suis ici, dit M. Lépine, que comme introducteur. J'ai donc
l'honneur de vous présenter Sir Athel Random, sujet anglais, qui va vous
fournir des explications précises au sujet des faits dont Paris s'est
violemment ému--et MM. Labergère, reporter au journal le _Nouvelliste_,
et Bobby, attaché à la police britannique, tous deux devant corroborer
dans ses détails l'exposé de Sir Athel Random.

Il faut dire que M. Poincarré, s'étant trouvé empêché à la dernière
minute, avait délégué la présidence au doyen de la commission, le
respectable M. Alavoine, dont la face large et rouge s'épanouissait en
deux immenses favoris blancs qui ressemblaient à des nageoires.

--Monsieur Random, dit-il à l'Anglais, nous vous écoutons.

Sir Athel se leva.

Nous avons dit que le jeune Anglais était d'assez haute taille, très
mince, le visage régulier, éclairé par deux yeux noirs d'une intensité
remarquable. Ce qui frappait surtout en lui, après le développement de
son front de penseur, qui rappelait celui de Victor Hugo, c'était
l'exquise distinction de toute sa personne, la délicatesse de ses mains,
la sobriété de ses gestes et aussi, dès qu'il parlait, la sonorité
harmonieuse d'une voix à la fois très mâle et très prenante.

Ce fut sans aucun embarras qu'il répondit:

--Messieurs, d'après ce qui m'a été rapporté, il paraît que Paris
s'inquiète d'un appareil singulier qui est tombé, dans un terrain
inhabité, à l'extrémité d'un des faubourgs et dont jusqu'ici il aurait
été impossible de s'approcher.... Cet appareil, autant du moins qu'on
peut en juger en raison de son enfouissement partiel dans la terre,
affecterait la forme d'un de vos kiosques à journaux ou d'une guérite
ainsi que j'en ai vu à la porte de vos casernes... enfin on aurait
relevé à quelque distance de l'engin les débris d'une hélice
métallique....

--C'est bien cela. Vous est-il possible de nous dire ce qu'est cet engin
et d'où il provient.

--Rien de plus simple, dit doucement Sir Athel, cet engin est un auto
aérien, construit d'après les principes du plus lourd que l'air, et qui
diffère des aéroplanes, en ce qu'il n'a ni ailes ni gouvernail, qu'il
est entièrement métallique et ne tient compte ni du vent ni des
intempéries aériennes.

--Une sorte d'hélicoptère, se hâta de demander M. Verloret avec un
regard de défi à l'adresse de son contradicteur Alavoine.

--S'il vous plaît, fit Sir Athel. Je vous donne ces détails pour vous
bien convaincre que je connais l'appareil dont il s'agit, puisque c'est
moi qui l'ai construit.

--Vous êtes mécanicien? demanda M. Alavoine avec une légère moue de
dédain.

--Je me présente. Je m'appelle Sir Athel Random, élève et modeste
collaborateur de William Crookes, le président de la Société Royale
Scientifique de Londres... et si la chose pouvait vous intéresser, je
pourrais vous énumérer les titres et diplômes que m'ont conférés les
plus importantes Institutions scientifiques de la Grande-Bretagne:
peut-être même pourrez-vous vous souvenir de certain mémoire sur les
terres rares qui eut l'honneur de la lecture et dont votre regretté
collègue M. Berthelot voulut bien faire l'éloge en termes qui, je
l'avoue, eussent donné quelque orgueil à tout autre que moi.

--Mais oui, je me le rappelle fort bien! dit une voix cassée. Ce mémoire
a été inséré dans le _Journal des Savants_... il est fort remarquable.

--Je vous remercie, dit Sir Athel. Je reviens au fait qui nous
intéresse.

«Cet appareil est en réalité des plus simples; ce qui le différencie de
ceux qui ont été construits jusqu'ici, c'est qu'il comporte deux
hélices, l'une à la partie supérieure, l'autre à la partie inférieure;
elles sont mues par un arbre de couche, simple tige métallique, qui
obéit elle-même à un moteur de très petite dimension. La direction est
obtenue par un système d'inclinaison de l'une ou l'autre hélice, selon
la volonté de l'opérateur.

«Mon intention était de ne faire mon premier et définitif essai de cet
aviateur d'un genre nouveau qu'à la fin du présent mois; je serais
certainement passé par Paris, mais ce n'eût été qu'une étape, mon plan
bien arrêté comportant le tour du monde en passant par la Russie, la
Sibérie, la Chine et le Japon, avec retour par l'Amérique du Nord....

Il s'arrêta un instant: les membres de la commission commençant à donner
des signes non équivoques d'impatiente incrédulité.

Le ministre se demandait lui-même si on n'était pas victime d'un humbug
excessif ou de la monomanie d'un fou.

Mais le préfet qui avait mieux l'habitude de l'invraisemblable--et à
qui, il faut bien le dire, la physionomie de Sir Athel plaisait fort,
lui fit signe de continuer.

Sir Athel, toujours très froid et comme s'il eût disserté sur les
matières les plus simples du monde, reprit la parole:

--Je comprends, messieurs, que mes affirmations puissent, à première
audition, paraître entachées d'une certaine exagération.

«Je vous prie de croire que je n'ai pas dit un seul mot qui ne soit
l'expression de la plus absolue vérité, ainsi que d'ailleurs j'aurai
l'honneur de vous en donner la preuve décisive....

--Une seule observation, dit l'illustre Alavoine, vous parlez de
moteur... quel est-il? et de quelle substance l'approvisionnez-vous?

--C'est ce que je vous expliquerai tout à l'heure. Mais permettez-moi
de reprendre mon exposé selon le plan que je me suis tracé....

«La question qui vous intéresse le plus c'est de savoir comment cet
appareil qui, le 1er avril à une heure du matin, se trouvait dans la
cour de ma maison, Corsica-street, dans le faubourg d'Highbury, à
Londres, est venu s'échouer dans un terrain de votre capitale....

«Voilà ce qui s'est passé....

Et, très nettement, il raconta la scène que nous connaissons:
l'apparition subite d'un inconnu, son intrusion dans l'appareil, puis le
départ instantané, l'enlèvement, la disparition.

--Ce malheureux dont j'ai déploré le sort a été emporté avec une vitesse
vertigineuse; il a évidemment fait jouer inconsciemment le moteur, sans
aucune notion de la façon de le diriger, de le modérer. Il a été enlevé
à une hauteur que je puis évaluer à deux, ou peut-être trois mille
mètres. Le moteur était orienté à l'est. Il a piqué droit sur la France.

«Je suppose--car ici je suis réduit moi-même à une hypothèse--que, le
premier étourdissement passé, le malheureux s'est affolé, a essayé de
s'échapper de la cage dans laquelle il s'était si involontairement
séquestré... qu'a-t-il fait? à quel ressort s'est-il accroché? Je ne
pourrai le savoir que lorsque j'aurai moi-même très soigneusement
examiné l'appareil... je le soupçonne fort d'avoir fait jouer l'hélice
supérieure, auquel cas la descente a dû être foudroyante... l'homme,
perdant l'équilibre, est tombé d'abord au milieu de votre ville et son
cadavre, à ce que j'ai appris, a été retrouvé au pied d'un de vos
monuments publics....

«Quant à l'appareil, il me paraît probable que, sous l'impulsion du
moteur inarrêté, il a fait un bond prodigieux; mais l'équilibre étant
rompu, il s'est abattu à l'endroit où il a été trouvé, ayant fouillé la
terre comme pour s'y frayer un passage....

«Je sais depuis hier que l'homme qui fut la malheureuse victime de son
imprudence, est un nommé John Coxward dont l'identité fut difficile à
établir, en raison de rapprochements de date qui rendaient
invraisemblable sa présence presque simultanée en deux endroits éloignés
l'un de l'autre....

«Du reste, à ce sujet M. Bobby pourra vous fournir des explications
précises qui seront appuyées par le témoignage de M. Labergère.»

Les membres de la commission se sentaient fort perplexes.

Toute cette histoire avait été débitée d'un ton grave et qui, en dépit
de leur partialité, excluait toute idée de mystification.

Mais, scientifiquement, cela ne tenait pas debout, et nos illustres
savants ne craignaient rien tant que d'être victimes d'une facétie qui
aurait déconsidéré les nobles Académies qu'ils représentaient.

On entendit Bobby et Labergère. Leur récit, très solennel de la part du
détective anglais, qui insista plus que de raison sur les avanies
imméritées que lui avait attirées l'affaire Coxward, plein de
désinvolture au contraire de la part du reporter, enchanté de
l'aventure, troublait la commission, mais sans la convaincre. La peur du
ridicule dominait.

Après s'être consulté avec ses collègues:

--Sir Athel Random, dit le président, loin de nous la pensée de mettre
votre parole en doute. Cependant il s'agit, vous le reconnaissez,
d'intérêts fort graves.

«Vous vous faites fort, nous avez-vous dit, d'enlever, de faire
disparaître ou tout au moins de neutraliser l'appareil dangereux qui
inquiète à bon droit la ville de Paris.

«Mais avant de vous autoriser à une tentative qui, remarquez-le, peut
mettre votre propre vie en péril en même temps que compromettre la
sécurité de tout un quartier de Paris, il nous semble que quelques
précisions sont nécessaires.

«Vous parlez d'un moteur de très petit volume, dont la force serait
telle qu'elle ferait agir un mécanisme pendant des journées, des
semaines, des mois peut-être....

--Vous pouvez dire des années, rectifia sir Athel.

--Sans être renouvelé?...

--Exactement.

--Vous avouerez vous-même que ce sont là des conditions tellement
exceptionnelles, si contraires à tout ce que jusqu'ici nous a révélé
l'expérience, qu'elles pourraient être qualifiées de miraculeuses....

--Il n'y a pas de miracle, interrompit encore sir Athel, sinon je n'en
connaîtrais pas de plus étrange que l'expérience banale qui s'opère dans
un ballon de verre, deux gaz invisibles, oxygène et hydrogène,
produisant de l'eau sous l'action d'une décharge électrique.

M. Alavoine toussa: ce diable d'homme avait réponse à tout.

--Quoiqu'il en soit, vous ne trouverez sans doute pas étonnant,
monsieur, que nous vous demandions quels sont--_grosso modo_--la nature,
le mécanisme de votre moteur, et quel est le produit qui l'actionne....

--Je redoute que mes explications vous paraissent un peu longues, dit
Sir Athel, d'autant que votre impatience dit être grande de mettre fin
aux angoisses de votre ville. Cependant il ne m'appartient pas de vous
refuser ce que vous me demandez.

«Mon moteur n'est alimenté par aucune substance, car il est la substance
elle-même, produisant le mouvement par sa propre action.

«Il est d'une force colossale, car un milligramme suffirait à pulvériser
la maison où nous sommes.

«Il est inépuisable, car sa déperdition par l'action peut se mesurer à
un dix millionième de gramme par vingt-quatre heures.

Malgré leur patience, les membres de la commission laissèrent échapper
quelques Ho! corsés de quelques Ha! d'incrédulité.

Sir Athel, pour la première fois, se prit à sourire.

--Vous ne pourriez pas mettre à ma disposition un bloc minéral
quelconque d'une seule pièce, pavé de grès, objet en marbre--je me
permettrais de vous démontrer, sans danger pour personne, bien entendu,
un des effets de la matière dont est composé mon moteur.

Il y eut un moment d'hésitation: l'offre était tentante. Les vieux comme
les jeunes aiment les expériences.... C'est toujours un peu du théâtre.

Justement, il y avait sur le milieu de la table verte un énorme encrier
de marbre, pesant au moins trois kilos et dont la spécialité était de ne
jamais contenir d'encre.

--Finissons-en, dit M. Alavoine, exercez votre puissance (le mot fut dit
avec un fort accent d'ironie) sur ce bloc de marbre....

Sir Athel s'approcha:

--Cet objet n'a aucune valeur artistique... c'est bien. Vous n'aurez
rien à regretter.

Il fouilla dans la poche de son gilet et en tira un objet qui
ressemblait à s'y méprendre à un porte-crayon d'or. C'était mince et
coquet. Il le mania, le mettant bien en vue pour toute la commission.

--Ceci est bien peu de chose, messieurs. La force renfermée dans ce
petit tube est cependant telle que les adjectifs les plus excessifs ne
pourraient la qualifier.

Et comme il lui semblait lire sur le visage de ses auditeurs des signes
évidents d'inquiétude:

--Soyez sans crainte aucune, messieurs. L'opération va s'accomplir sans
bruit appréciable et sans manifestation inquiétante.

En vérité, tous retenaient leur haleine et ceux qui faisaient meilleur
visage n'en avaient pas moins la poitrine quelque peu serrée.

Les yeux du préfet éclataient de curiosité: quant au ministre, dont le
devoir était d'être impassible, il s'était contenté de baisser
légèrement les paupières.

Sir Athel vint à table, attira l'encrier sur le bord, puis, s'étant
penché, avec l'attention d'un chirurgien qui cherche le point juste où
frappera son bistouri, il toucha le morceau de marbre de la pointe de
son porte-crayon....

Il y eut un léger, très léger craquement, comme d'un ressort de montre
qui se brise.

Et, à la place de l'encrier, il ne restait sur la table qu'un petit tas
de poudre, à peine de quoi remplir un coquetier.

Des cris éclatèrent, tous s'étaient levés et groupés autour de ce
résidu. Ils ne pouvaient plus douter, ils avaient vu, de leurs yeux
vu....

--Je crois, dit Sir Athel, qu'un de vos compatriotes, le docteur Lebon,
appelle cela la dissociation de la matière....

--Inouï! stupéfiant! renversant!... et c'est avec ce petit tube....

Des mains se tendaient vers l'objet que Sir Athel tenait entre le pouce
et l'index, comme une tige de fleur.

Il donna un léger tour à une virole et remit le tube dans sa poche,
simplement.

--Ne risquons pas d'accident, dit-il. L'objet est d'un maniement fort
délicat et son usage nécessite un apprentissage assez long... j'ai mis
dix ans, messieurs, à me rendre maître de cette force....

--De quoi est composée cette substance? Comment l'avez-vous obtenue?...

--Toutes questions qui nous mèneraient bien loin, répliqua Sir Athel.

--Mais, du moins, comment la nommez-vous?

--Je l'ai baptisée le vrilium....

--Vrilium? répétèrent les gens, cherchant une étymologie qu'ils ne
trouvaient pas, parce que ce n'était pas du grec.--Nom purement
fantaisiste, messieurs. Peut-être avez-vous lu cependant un livre fort
remarquable d'un de mes plus célèbres compatriotes--_La Race future_,
par Sir Henry Bulwer Lytton.

«Il s'agit dans ce roman, utopique, si l'on veut; mais où je vois, pour
ma part, une anticipation de l'avenir, d'un peuple que la science a armé
d'une force si puissante, si irrésistible,--et à la fois si
maniable,--qu'elle est à la disposition de tous: hommes, femmes ou
enfants; qu'il n'est pas d'obstacle qu'elle ne renverse, de résistance
qu'elle ne brise, si bien que les effets se neutralisent les uns par les
autres... sous peine de destruction mutuelle et d'anéantissement
réciproque, nul ne peut attaquer son prochain....

«Par le développement de la force, la vertu, la patience, la bonté,
règnent sur la terre--mais, entendez-le bien, parce que cette force
n'est pas aux mains de quelques-uns; mais au pouvoir de tous, des plus
faibles comme des plus vigoureux. Elle rétablit l'égalité et par
conséquent la liberté....

«Cette force, notre Bulwer l'a appelée le Vril, d'où le nom de Vrilium
que j'ai donné à la substance que j'ai découverte....

«Quant à cette substance elle-même, un mot suffira à vous en faire
comprendre la nature. Elle est analogue au Gallium que découvrit jadis
votre grand compatriote Lecoq de Boisbaudran, et surtout au radium de
votre immortel Curie. Elle prend rang à la tête des terres dites rares,
dont je vous cite les noms pour mémoire: l'yttrium, le palladium,
l'osmium, le ruthénium, le vanadium, et enfin le polonium, révélé tout
récemment par Mme Curie... m'aidant des travaux de mes prédécesseurs,
de Sir Arthur Ramsay, de Lord Raleigh, de Norman Lockyer, de MM.
Berthelot, Becquerel, Le Bon et tant d'autres, j'ai découvert, moi, le
vrilium dont j'ai tenté une première utilisation pratique en le
domestiquant pour l'aviation....

«Le moteur de mon appareil est donc le vrilium, émanant la force de
lui-même, comme le radium émane de la lumière et de la chaleur; mais en
proportions telles, qu'adapté à un mécanisme approprié, il détermine des
rotations de vingt mille tours par minute....

«Le petit appareil que j'ai sorti de ma poche est muni d'une
imperceptible tarière, faite d'une pointe de diamant: c'est pourquoi en
une seconde elle désagrège, sous une rotation que lui imprime le
vrilium, les blocs les plus durs--à condition bien entendu qu'on
l'applique à ce que la science hindoue appelle le centre de laya, je me
réserve d'expliquer cela plus tard--c'est-à-dire le point où en toute
masse concrète toutes les molécules s'appuient et se soutiennent les
unes les autres....

«Mais j'en ai trop dit, messieurs, et craindrais d'abuser de votre
patience..., si vous voulez bien me faire confiance, je me livrerai sans
plus tarder aux opérations nécessaires pour neutraliser l'effet de mon
vriliogire... et délivrer votre beau Paris des angoisses que je lui ai
bien involontairement causées.»

Il y eut une acclamation approbative: le jeune Anglais avait eu enfin
raison des défiances et des jalousies inavouées des savants
officiels.... Certes, plus tard, quand ils se ressaisiraient, ils
traiteraient toutes ces affirmations de chimères sinon de mensonges...
mais devant le petit tas de poussière de marbre, ils se sentaient
désarçonnés et ne cachaient pas leur enthousiasme.

Le ministre et le préfet s'étaient emparés de Sir Athel et s'entendaient
avec lui pour les mesures à prendre en vue de l'opération qui aurait
lieu le lendemain à dix heures du matin.

La seule inquiétude que témoignât Sir Athel, c'était que la qualité du
vrilium dont était chargé l'appareil enfoui, ne produisît d'énormes
étincelles qui pourraient effrayer le voisinage: il importait de
prévenir toute panique.

Sir Athel répondait de tout, «autant du moins, ajoutait-il, que les
prévisions humaines le peuvent permettre». Et encore «le danger, à
supposer qu'il existât, n'existerait que pour lui-même».

Et comme le ministre se récriait, l'adjurant de prendre toutes les
précautions nécessaires, lui offrant même de reculer l'opération pour
lui laisser le temps de mettre toutes choses au point:

--Monsieur le ministre, dit simplement Sir Athel, le plus humble
chimiste, dans son laboratoire, risque sa vie vingt fois par jour. Et la
statistique prouve, conclut-il en souriant, que c'est une des fonctions
qui mènent leur homme à l'âge le plus avancé.

Rendez-vous fut pris pour le lendemain, neuf heures et demie, au terrain
de la rue des Carrières-d'Amérique. Un cordon de troupes tiendrait le
public à distance suffisante.... Sir Athel entendait agir seul, il
n'admettait auprès de lui que les autorités supérieures, le préfet de
police....

--Et le reporter du _Nouvelliste_! fit une voix mâle qui n'était autre
que celle de Labergère.

--Je ne puis rien vous refuser, répondit courtoisement Sir Athel.

--Eh bien! et à moi? hasarda Bobby. Si je n'avais pas fait tout mon
tapage autour de Coxward, est-ce que les journaux s'en seraient
occupés!... Est-ce que ce ne sont pas les injures dont on m'a accablé
qui ont donné l'éveil!... Sir Athel, vous ne pousserez pas l'ingratitude
jusqu'à me repousser....

--Vous serez des nôtres, mon cher monsieur Bobby, dit l'Anglais.

Les dernières salutations furent échangées. Sir Athel se fit conduire au
Carlton où, dès le lendemain matin, Labergère viendrait le chercher.

Et quand ils se furent serré les mains sur le seuil de l'hôtel Beauvau,
Labergère resté seul avec Bobby lui prit familièrement le bras:

--Toi, mon vieux Bobby, tu vas venir avec moi au _Nouvelliste_.... Il
faut qu'on te voie...; on te photographiera, et ta binette paraîtra
demain, en première page.... Nous ferons mon article ensemble, et après
ça, nous irons casser une croûte à l'Américain.... Hein! brave Bobby,
des truffes, du champagne et des petites femmes. Hé! Hé!

Bobby se laissa entraîner!...

Hélas! tous ces gens croyaient toucher à un dénouement!...

Pouvaient-ils deviner les horribles traîtrises du destin qui les
guettait!



TROISIÈME PARTIE

PARIS AVANT LA CRÉATION DE L'HOMME



I

CATASTROPHE QUI N'EST QU'UN DÉBUT


Le lendemain, à l'heure dite, tout le monde fut exact au rendez-vous.

Sans parler de cent mille Parisiens qui, alléchés par l'article
étincelant de Labergère, s'étaient dirigés vers les Buttes-Chaumont et
les rues avoisinantes dans l'espoir de voir l'inventeur du vrilium et
d'assister à l'intéressante opération promise.

Du reste, avec la versatilité qui est la caractéristique de notre esprit
national, déjà, sur la simple assurance d'un article de journal, toutes
les craintes avaient disparu. On ne voyait, dans ce petit voyage au fond
de Belleville, qu'une excursion de plaisir.

Il est vrai que Labergère, tout en transcrivant fidèlement les
explications données par Sir Athel, avait, pourrait-on dire, optimisé
l'affaire de telle sorte que l'opération qui allait être tentée était
présentée comme un simple jeu pour le génial inventeur: et nul ne
songeait à le lui reprocher, car il était de première utilité de
modifier dans un sens d'accalmie la mentalité des Parisiens, si prompts
à s'affoler.

Seulement toute cette foule--dans laquelle on comptait des représentants
de toutes les classes sociales, se montra quelque peu désappointée,
quand elle se heurta à un déploiement de troupes qui la reléguait à
quelque cinq cents mètres du lieu intéressant.

Il y eut quelques bagarres, d'autant que de nombreuses gens prétendaient
se targuer de titres ou de fonctions pour enfreindre la consigne:
sénateurs, députés, porteurs de coupe-files, qui le prenaient de très
haut. Mais la règle resta impitoyable. On ne passait pas.

D'autant que le matin même deux incidents s'étaient produits qui
n'avaient pas peu contribué à réveiller les inquiétudes de M. Lépine.

D'abord, c'était un pauvre ivrogne qui, dans la nuit, avait trouvé le
moyen de s'introduire dans l'enclos, imprudence qu'il avait payée très
cher. Car, s'étant évidemment approché de l'appareil, il avait été
trouvé à quelques pas, inerte, comme mort.

On avait dû le transporter d'urgence à l'hôpital voisin, mais malgré
tous les soins qui lui avaient été prodigués, il restait plongé dans un
coma qui faisait craindre pour sa vie.

--Ah çà! lui dit M. Lépine, est-ce que votre Vrilium aurait la
prétention de ressusciter les morts!

--Pas tout à fait, répliqua Sir Athel en souriant; mais je crois bien
que tant qu'il existe, dans un corps organisé, une étincelle de vie, si
petite soit-elle, le Vrilium la galvanise et lui rend toute sa vigueur.
Ainsi, je l'ai essayé sur des animaux qui paraissaient morts de froid,
ayant été enfermés dans des caisses de glace. Ils ne donnaient plus
aucun signe de vie. Le Vrilium les a ranimés et les animaux ont
ressuscité sans même donner signe de malaise.

--Décidément vous êtes un magicien....

--Oubliez-vous que l'on affubla de ce nom les alchimistes d'autrefois
qui, votre Berthelot l'a démontré, n'étaient que des précurseurs, ayant
eu le seul tort d'arriver trop tôt....

Le second fait qui avait attiré l'attention du préfet avait une certaine
gravité. Un des principaux fonctionnaires de la Préfecture de la Seine,
M. Gérards, auteur d'études très intéressantes sur le Paris souterrain,
était venu le trouver de grand matin et, plaçant des graphiques sous ses
yeux, lui avait démontré que le sol, le tuf sur lequel reposait le
terrain de la rue des Carrières-d'Amérique, avait été reconnu, à la
suite d'explorations malheureusement restées incomplètes, comme offrant
des caractères tout particuliers d'instabilité.

Déjà, on en avait acquis la preuve par les précédents éboulements, assez
fréquents dans cette région. Il était grandement à craindre que les
opérations qu'on se proposait en amenassent de nouveaux.

--Nous devons avouer, avait ajouté M. Gérards, que nous ignorons
absolument quelle est la nature des terrains sous-jacents, et, de
quelques observations qui me sont personnelles, je crois pouvoir déduire
qu'ils reposent sur des couches absolument anciennes, quaternaires et
peut-être même tertiaires, ainsi qu'en témoigne la découverte de
certains ossements fossiles.

«Je serais enclin à supposer, concluait le savant géologue, que cette
partie de Paris fut, il y a des milliers d'années, secouée par un
cataclysme de nature volcanique ou autre, et que le tassement définitif
n'est pas encore accompli. D'où la possibilité d'écroulements
dangereux.»

M. Lépine, frappé de ces communications, avait cru devoir les
transmettre à Sir Athel.

Pour la première fois, le savant anglais avait paru légèrement troublé;
mais il avait bien vite ressaisi son sang-froid:

--Ce ne sont là que des hypothèses, avait-il dit. Tout homme qui agit
sait qu'il doit compter avec l'imprévu. Vous avez vu vous-même, monsieur
le préfet, que la présence de l'appareil constitue un danger continuel.
Je ne veux pas avoir à me reprocher de nouvelles morts d'homme. Si
indigne d'intérêt que fût ce pauvre Coxward, l'épouvantable accident
dont il a été victime me laissera un perpétuel remords. Je dois tout
tenter pour éviter le retour de pareille catastrophe; et d'ailleurs, je
vous le répète, il n'y a ici que moi qui risquerai quelque chose. Je
réponds de tout....

Et il ajouta avec un geste vague:

--Sauf de l'insupposable....

--Allez donc, monsieur, lui dit le préfet d'un ton grave. Puisse
l'événement donner raison à vos espérances. Permettez-moi de vous serrer
la main comme à un homme de coeur, digne de toute notre estime.

Labergère et Bobby, forts de l'autorisation toute personnelle qui leur
avait été donnée, avaient pu seuls pénétrer dans l'enclos.

Sir Athel prit Labergère à part:

--Monsieur, lui dit-il: je n'ai eu qu'à me louer de vos procédés et je
vous remercie de la confiance que vous m'avez témoignée. Malgré mon
intime certitude du succès, je dois tenir compte de toutes les
éventualités. Si prévoyant qu'il soit, l'homme est toujours soumis aux
caprices du hasard.

«Au cas où quelque accident m'atteindrait, voulez-vous être assez bon
pour vous charger d'une lettre que j'ai préparée et l'adresser à celle à
qui elle est destinée, Mlle Mary Redmore, ma fiancée.

--Ce sont là services qui ne se refusent pas, répondit Labergère, mais
je compte bien ne pas avoir à vous le rendre, d'abord parce que nous
sortirons sains et saufs de l'aventure et encore parce que, s'il vous
arrive quelque malheur, j'en aurai ma large part, étant absolument
décidé à ne pas vous lâcher d'une semelle....

--Je n'y consens pas, s'écria vivement Sir Athel. J'ai le droit de
disposer de ma vie, mais non pas de celle des autres... je vous remercie
d'être venu ici ce matin, mais maintenant je vous prie de vous retirer.

--Jamais de la vie. J'y suis, j'y reste et qui sait? peut être bien un
homme solide et de bon vouloir pourra-t-il vous être d'un utile
concours... on a souvent besoin d'un moins savant que soi... enfin,
dites tout ce que vous voudrez, je ne bouge pas... par exemple, je
serais bien d'avis de renvoyer l'ami Bobby, d'autant que peu habitué au
noctambulisme parisien, il doit avoir la tête un peu lourde.... Hé,
Bobby?

--Je suis là, dit le détective en s'approchant, et j'attends que vous
veuillez bien user de mes services....

--Mon cher Bobby, tu es beau, tu es vaillant, tu portes sur tes épaules
la gloire de la grande Angleterre... mais tu vas avoir la bonté de nous
ficher le camp....

--Ficher le camp? fit l'Anglais en regardant Labergère d'un air ahuri.

--Ça veut dire de te barrer, de cavaler, en un mot de t'en aller....

--Moi! m'en aller! s'écria Bobby en se campant sur ses jambes, les deux
poings en avant, comme prêt à boxer.... Sir Athel, j'ai votre parole!
j'ai le droit de demeurer ici et d'être témoin de tout ce qui va se
passer... il y a engagement pris et pour le faire respecter, je
n'hésiterais pas à recourir, le fallût-il, à l'ambassadeur de la
Grande-Bretagne....

--Là! Là! mon petit Bobby! ne te fâche pas! fit Labergère, qui le
traitait de plus en plus familièrement,--car le bonhomme lui
plaisait--tout ça, c'est parce qu'il nous ennuierait fort, pour Mrs.
Bobby, que tu te fasses démolir....

--Je suis aussi solide que vous deux... et si on doit être démoli, on le
sera ensemble... j'ai à réhabiliter la police de Sa Majesté... et je ne
faillirai pas à mon devoir....

Sir Athel haussa les épaules:

--Qu'il soit fait selon votre volonté, dit-il. Après tout, qui sait si
nous n'aurons pas à nous entr'aider les uns les autres. A l'oeuvre,
maintenant, car on pourrait croire que j'hésite.

Rappelons en quelques mots quelle était la situation.

Presque au milieu du terrain, une excavation en forme de cuvette, à demi
remplie de sable et de pierres, et émergeant au milieu le fameux
Vriliogire, enfoui jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, avec, au-dessus,
son toit métallique en forme de casque allemand et sa tige veuve de
l'hélice.

Le vriliogire était tétragonal, les parois étant faites de croisillons
de métal, et dans l'une d'elles une porte étant ménagée.

Aucune poignée, aucune saillie ne pouvait offrir de prise pour le
soulever: et la porte étant fermée, et maintenue dans son cadre par les
pierres et le sable qui pesaient sur elle, il semblait impossible qu'à
moins d'engins très solides, tels que grues ou vérins, on pût parvenir à
le faire sortir de l'étau qui l'enserrait.

Cependant, Sir Athel s'était approché, armé d'outils qui paraissaient de
cuivre et lui permettant de toucher l'appareil à distance. Il avait
passé sur ses mains et sur ses avant-bras des sortes de longs gants
faits d'un tissu métallique brillant et souple, qui rappelait celui des
brassards, à mailles d'acier, des anciens chevaliers.

Un peu pâle, mais ayant au visage le signe non équivoque d'une volonté
que rien ne saurait ébranler, Sir Athel, invitant du geste ses amis à
lui laisser le champ libre, était descendu sur la déclivité de la
cuvette, posant soigneusement ses pieds sur les parties qui offraient le
plus de résistance....

Alors, d'une de ses baguettes dont la forme était identique à celle des
crosses d'évêque, il commença à toucher légèrement les colonnettes,
soutenant les rebords du toit, des crépitements se faisaient entendre,
tandis que de courtes étincelles jaillissaient.

C'était exactement comme si un accumulateur se déchargeait au contact
d'un corps bon conducteur de l'électricité: mais les étincelles étaient
de couleur singulière, comme noires, avec un reflet de rouge brun.

A chacune de ces décharges, on voyait une désagrégation s'opérer entre
le toit et la partie qui le supportait. La calotte de métal se détachait
par saccades, laissant un intervalle de plus en plus large entre les
deux rebords.

--Monsieur Labergère, dit alors Sir Athel, auriez-vous l'obligeance de
me passer l'outil en S qui se trouve à côté de la boîte; ne craignez
rien, il est inoffensif....

Mais il se trouva que l'objet était plus proche de Bobby que du
reporter. Tout content de prouver son bon vouloir, Bobby se précipita,
saisit l'outil et, se penchant sur le bord de la cuvette, le tendit à
Sir Athel... mais n'ayant pris aucune précaution pour assujettir ses
pieds sur le sable mouvant, il glissa....

Et dégringola jusqu'au fond de la cuvette, roulant comme une boule....

Il tomba juste entre les jambes de Sir Athel, qui, perdant l'équilibre,
fut projeté contre l'appareil qu'il frappa, sans le vouloir, de toute la
force de la baguette qu'il tenait à la main.

Labergère s'était élancé pour retenir Bobby et, arc-bouté sur ses
jambes, l'avait saisi par le fond de son pantalon, s'efforçant de le
tirer en arrière....

Que se passa-t-il alors?

Il se produisit un effet foudroyant: sans doute, sous l'action du choc
de la baguette de vrilium contre l'appareil, celui-ci se souleva,
s'arracha de la terre en tournoyant....

Puis il y eut au sommet du casque qui n'était pas tout à fait dégagé de
son support un éclatement bruyant, fulgurant d'étincelles longues de
près d'un mètre, véritables lames de feu qui coupaient l'air en dardant
vers le ciel....

Puis un craquement formidable....

Et, soudain, le sol s'effondra sur un périmètre de plus de dix mètres...
des vagues de sable et de pierre se soulevèrent pour retomber avec un
bruit sinistre....

On eût dit qu'un abîme s'ouvrait....

Et, dans cette perturbation effroyable, tout disparut, s'engloutit,
l'appareil et les trois hommes....

Un gouffre s'était tout à coup creusé, dans lequel s'éboulaient toutes
les terres, tout le sable, toutes les pierres d'alentour....

Et quand, attirés par le fracas de la catastrophe, le préfet, le
ministre, les agents accoururent, ils ne virent plus qu'un chaos de
pierres et de terres, à une profondeur de plus de dix mètres... et qui
s'était refermé sur les malheureux....

Il y eut une clameur de désespoir....

Le malheureux Sir Athel Random avait payé de sa vie l'effort héroïque
qu'il avait tenté pour sauver Paris... et avec lui avaient péri ses
deux courageux acolytes, Bobby, le détective, et Labergère, le
reporter....

Douloureuse tragédie....



II

ANGOISSES DU LENDEMAIN


L'effet produit dans Paris par cette catastrophe fut énorme.

Ce fut un déchaînement de malédictions contre l'administration, coupable
de n'avoir entouré l'opération d'aucune des précautions qu'indiquait la
plus vulgaire prudence....

En dépit de toutes les dénégations, la légende se formait que, par
raison d'économie, on s'était refusé à exécuter des travaux d'étayage et
de soutènement que le malheureux Sir Athel avait réclamés.

--C'est un véritable assassinat, criait le _Reporter_. Vit-on jamais
pareille incurie! Que faisait pendant ce temps le service de la voirie?
Pourquoi n'avait-on pas convoqué les sapeurs du génie? Comment, pour le
moindre incident sur la voie publique, on n'hésite pas à mobiliser les
pompiers, et cette fois, quand il s'agissait d'un travail énorme, dont
évidemment un seul homme ne pouvait se charger, on avait montré une
insouciance criminelle....

Puis, c'était la préfecture de la Seine qui était visée. Les sous-sols
de Paris lui étaient-ils donc inconnus? A quoi servaient des cartes et
des graphiques publiés à frais énormes aux dépens des contribuables! En
étions-nous réduits une fois de plus à devenir la risée de l'Europe?

Le _Nouvelliste_ paraissait, encadré d'un double filet noir.

Car si Labergère était un de ses rédacteurs--sa biographie occupait
trois colonnes de la première page!--Bobby ne lui appartenait-il pas
aussi, par le zèle avec lequel le journal l'avait défendu contre les
inqualifiables attaques d'une presse brutale et mensongère!...

En fait, tout le monde n'avait-il pas sa part de responsabilité, depuis
le ministre qui avait autorisé, avec quelle facilité! la téméraire
tentative d'un homme dont la compétence n'était affirmée que par
lui-même!

Et que dire de ces prétendus savants qui avaient accueilli, avec une
légèreté coupable, les affirmations les plus chimériques et avaient
permis qu'un homme risquât sa vie, sans les avoir soumises à aucune
épreuve préalable!...

Ah! ils avaient cru à la toute-puissance du vrilium! Ces libres-penseurs
avaient eu la foi! Cette fois, c'était bien la faillite de la science:
il était évident que ce malheureux Random n'était qu'un fou qui, par
quelque tour de passe-passe, avait su leur en imposer. La prétendue
dissociation du bloc de marbre n'était qu'un truc de prestidigitation
auquel tous s'étaient laissé prendre, jusqu'au préfet de police, qui
pourtant n'était pas un naïf.

Ce désastre avait eu son contre-coup à la Chambre des députés: le leader
de l'extrême-gauche avait, pour ainsi dire,--bondi sur le cabinet,
enveloppant dans la même réprobation tous les services, y compris la
Guerre, la Marine et les Travaux publics.

Qu'attendre de gouvernants qui ne savaient même pas défendre le sol d'un
quartier de Paris. Aujourd'hui c'était une parcelle du dix-neuvième
arrondissement qui disparaissait dans l'abîme, demain ce serait la
France tout entière! (_Applaudissements à l'extrême-gauche et sur les
bancs de la droite. L'orateur, revenant à son banc, est vivement
félicité._)

Il ne fallut rien moins que toute la souplesse, toute l'onction,
assaisonnée d'ironie, du chef du cabinet pour résister à l'attaque.
Reprenant la célèbre métaphore du bloc, il le montra se dressant,
robuste et sans fissures, pour soutenir l'édifice superbe de notre pays.

--Qu'importent, s'écria-t-il, des paroles amères à nous adressées,
qu'importent ces attaques injustes auxquelles nous n'opposons que
l'impassibilité des consciences fortes et sûres d'elles-mêmes! Sont-ce
donc des mots qui sauveront les malheureux engloutis! Est-ce parce que
nous aurons laissé échapper de nos mains ces portefeuilles dont certains
sont si friands que le sol s'entr'ouvrira pour rendre ses victimes! Nous
acceptons toutes les responsabilités, sans hésiter, d'un coeur ferme,
parce que nous sommes prêts à en assumer d'autres... c'est-à-dire toutes
les mesures déjà prises et à prendre pour l'oeuvre difficile du salut
des trois hommes, des trois martyrs de la Science! (_Acclamations sur
les bancs de la gauche et du centre. L'orateur, revenant à sa place, est
vivement félicité._)

L'ordre du jour de confiance fut voté à une majorité de 293 voix.

Mais pendant ce temps-là, on travaillait.

Toute la cohorte des ingénieurs parisiens avait été mobilisée, des
puisatiers, des égoutiers, des maçons, des terrassiers avaient été
appelés sur les lieux.

Car, bien qu'on ne conservât plus aucun espoir de sauver les engloutis,
il fallait bien, pour satisfaire l'opinion, accumuler toutes les preuves
possibles de bon vouloir.

Voici quel était maintenant l'aspect du terrain:

Un trou, un large trou, un immense trou ayant une profondeur de douze
mètres, un pourtour de terre et de caillasses, presque à pic et semblant
en équilibre plus qu'instable. Au fond du trou, un amas de débris sans
forme et sans consistance qui semblait s'affaisser de moment en moment.

Ensevelis sous cette masse, les malheureux n'avaient pas même dû
souffrir. L'écrasement--et c'était un véritable bonheur!--devait avoir
été immédiat, instantané.

Restait-il une chance quelconque de les arracher à leur sort, très
probablement accompli depuis la première minute; pas un des ingénieurs
ne se fût hasardé à répondre par l'affirmative.

Bien plus, étant donnée la nature du terrain, il était certain que tout
travail tenté ne pouvait que déterminer de nouveaux éboulements, et par
conséquent augmenter la masse des matériaux sous laquelle les victimes
n'agonisaient même plus.

On décida que l'impossible serait tenté.

Un étayage solide serait établi pour contenir les parois du gouffre;
puis on installerait une sorte de drague avec laquelle on enlèverait la
plus grande quantité possible de sables et de gravats.

Quant à la durée des travaux, qui aurait pu les prévoir?

Il était peu probable qu'on pût, avant quarante-huit heures au plus,
commencer le labeur de déblaiement.

Ne satisfaisant personne, ces mesures étaient cependant les seules
auxquelles on pût songer. On ne se faisait plus d'illusions, mais on
essayait d'en éveiller chez autrui....

Du reste, le deuil public se manifestait avec son intensité habituelle:
le temps étant très beau, les terrasses de café regorgeaient et le soir,
les salles de théâtre furent combles.

On eut volontiers préparé une fête, représentation ou bal de gala, au
profit des victimes. Mais puisqu'elles étaient mortes!...

Le _Reporter_ eut une idée de génie--pour diminuer la triste victoire du
_Nouvelliste_.

Un de ses rédacteurs fut dépêché à Londres avec mission d'avertir la
veuve de M. Bobby et de la ramener à Paris.

Ce qui fut fait: et la malheureuse femme--véritablement désespérée de la
mort de son brave détective de mari, dut parader sur les boulevards en
une voiture sur laquelle planait un étendard noir, avec, en lettres
d'or, cette inscription:

_Le «Reporter» à la veuve du Martyr._

Une souscription était en même temps ouverte dans ses colonnes, afin de
mettre madame Bobby à l'abri du besoin. Le journal s'inscrivait pour
mille francs.

En même temps, le _Nouvelliste_, qui n'entendait plus se laisser
distancer, faisait appel à tous les journalistes, à tous les
intellectuels, pour que fût élevé à la mémoire de Labergère, le héros du
reportage, un monument dont l'exécution fut confiée au grand Rodin. On
rêvait une statue rappelant le Moïse de Michel-Ange, dont les cornes
électriques symboliseraient la nature de l'accident où il avait péri.

Il n'était que Sir Athel Random dont nul ne se préoccupât. Après tout,
il était le véritable auteur responsable de la catastrophe. Déjà, de ses
prétendues inventions, John Coxward avait été la première victime; et
voici que ses fantaisies pseudo-scientifiques avaient encore causé la
mort de trois personnes.

Seul, Emile Gautier--le chroniqueur scientifique--élevait la voix en sa
faveur et, dans un article sérieusement documenté, exposait la théorie
des terres rares et du Vrilium. L'avenir réhabilitera Sir Athel, victime
irresponsable d'un accident, tout à fait indépendant de sa volonté, et
dû seulement à l'incurie de l'édilité parisienne. Suivait une charge à
fond de train sur les hauts fonctionnaires de la Préfecture de la Seine.

Vingt-quatre heures s'étaient déjà écoulées, quand on signala l'arrivée
à Paris de miss Mary Redmore, la fiancée--hélas, déjà veuve--de Sir
Athel Random.

La malheureuse jeune fille--qui portait à Sir Athel une profonde
affection--avait voulu apporter l'hommage de son inconsolable douleur
sur cette tombe effrayante où nul vestige ne rappelait plus le souvenir
de celui qu'elle avait aimé.

Elle était accompagnée de son père, l'énergique M. Redmore qui, ayant
pris définitivement le parti de sa fille et n'admettant pas
l'irresponsabilité des Français dans cette horrible catastrophe, se mit
immédiatement en rapport avec nos plus éminents avocats d'affaires. Il
était décidé à intenter un procès à la Ville de Paris et à lui réclamer,
au nom de la famille de Sir Athel, dont il s'était fait confier les
pouvoirs--des dommages-intérêts qu'il évaluait à vingt mille livres
sterling, c'est-à-dire à cinq cent mille francs.

Une complainte se vendait sur les boulevards:

          Français, écoutez l'histoire
          Qu'on ne pourrait pas y croire
          D'un Anglais qu'un triste sort
          Précipita dans la mort...
          A Blériot faisant la pige,
          Armé d'une simple tige,
          Il s'imaginait, pauvre homme...
          A l'aide du Vrilium,

          Voler à travers l'espace...,
          Voir le soleil face à face;
          Il est tombé dans un trou,
          Ous qu'on ne voit rien du tout!...

L'éditeur de cette oeuvre--qui se chantait sur l'air de Fualdès--fit une
fortune rapide....

Mais peut-être est-il nécessaire de dire maintenant ce qu'il était
advenu des trois protagonistes de cette tragédie....



III

SOUS PARIS


Pour tout homme de sens rassis, se défendant contre les suggestions
d'une imagination fantaisiste, il n'est pas douteux que, si un kiosque à
journaux et trois hommes sont entraînés dans la débâcle de centaines de
mètres cubes de matériaux divers, les probabilités militant en faveur de
leur écrasement se peuvent chiffrer par--sur mille--999 à une chance
pour leur salut.

Cependant étudiez les faits divers que nous apportent les journaux, et
vous serez surpris de voir le rôle qu'en les cas les plus effrayants,
joue cette force que nous nommons--sans la comprendre--le hasard.

Sans qu'il y ait miracle, sans qu'aucune des lois connues et vérifiées
soit violée, ce couvreur tombe du sixième étage, rebondit sur un balcon
et vient s'étaler sur une voiture d'ordures ménagères, qui lui fait un
lit moelleux et sauveur.

Sur deux automobilistes emportés par la même voiture, mis en péril par
la même rupture de frein, culbutant sur le même obstacle, sous la même
voiture qui capote, l'un d'eux est tué raide, l'autre en est quitte pour
quelques douleurs internes et provisoires, dont le seul intérêt sera de
servir de justification pour réclamer une indemnité au célèbre Qui de
droit, anonyme auteur de tous nos maux.

Sous les rafales de la tempête, sur dix navires, neuf parviennent à fuir
devant le vent et atteignent l'accalmie. Le dixième, le plus solide, le
plus neuf, le mieux commandé disparaît, happé par la mer et des
passagers, un seul survit, un boiteux qui n'avait jamais navigué et,
bien entendu, ignorait les plus élémentaires principes de la natation.

Il y a, sur mon trottoir, une pelure d'orange: depuis le matin cent
personnes ont déambulé, au pas, au trot, au galop, sans même y prendre
garde. Je sors, je vois la pelure et, d'un coup de pied, l'envoie dans
le ruisseau. Je tombe et me casse la jambe.

La vie et la mort sont à la merci de milliers de circonstances, les unes
visibles et dont nous croyons pouvoir nous écarter, les autres
invisibles et sournoises qui règlent notre compte, sans que nous ayons
supposé qu'il y avait un calcul à faire.

Il n'est rien de moins vraisemblable que le vrai, rien de plus vrai que
l'invraisemblable.

C'est pourquoi, si étrange, si stupéfiant que paraisse la suite de ce
récit, l'incrédulité du lecteur ne serait qu'une preuve d'inexpérience.

Le mot--impossible--a dit Arago, n'existe pas, sinon dans les
mathématiques pures... et encore!

C'est pourquoi ce serait faire preuve d'une fâcheuse étroitesse d'esprit
que de s'étonner quand nous retrouvons, à une profondeur que nous
n'avons pas encore eu le temps d'évaluer numériquement....

Sir Athel Random, assis, le front dans la main et réfléchissant
profondément....

Assis? où? sur quoi?

Très simplement sur le plancher de son kiosque, de sa guérite, de
quelque nom qu'on veuille la nommer.

Brisé? Ou tout au moins étourdi? Point. Très calme, très valide et en
possession de toutes ses facultés.

Seulement un peu étonné: 1° de se trouver à l'intérieur de son appareil
d'aviation, 2° de n'entendre aucun bruit, et de se sentir en pleine et
lourde solitude, 3° d'avoir la sensation d'une descente plutôt que d'une
chute, sans heurt violent.

Naturellement l'obscurité était profonde et ce n'était qu'à tâtons que
sir Athel avait reconnu le plancher et les parois.

Encore n'avait-il hasardé ces gestes qu'avec une infinie précaution; il
savait trop, par expérience, quels périls pouvait présenter une
brusquerie de geste dans un local muni de tous côtés d'une machinerie
aussi délicate que dangereuse.

Donc il avait pris le parti le plus sage, qui était de se tenir aussi
immobile que possible et de réfléchir, aussi nettement et aussi
froidement que les circonstances le permettaient.

Sir Athel--on l'a deviné du reste--était un esprit précis, méthodique,
sériant les questions.

Le fait de se trouver à de nombreux mètres sous terre, enfermé dans une
caisse d'explosifs, n'était pas, à premier examen, de ceux que l'on
choisirait bénévolement pour occuper ses loisirs.

Mais, d'autre part, c'était satisfaction réelle que de sentir son coeur
battre, que de faire jouer ses muscles, que de constater l'activité de
son cerveau; en un mot, de se retrouver, après pareille alerte,
parfaitement vivant.

Sir Athel monologua, à la muette, bien entendu.

--Je me rappelle fort bien, se disait-il, que je touchais au succès.
J'allais en quelques minutes--et par la seule force du vrilium,
convenablement adaptée, soulever lentement le Vriliogire.

«Mon but était, aussitôt que j'aurais dégagé la porte, de m'introduire à
l'intérieur, avec les précautions convenables, d'atteindre l'isolateur
central et ainsi de neutraliser l'effet du vrilium, redevenu
provisoirement inerte. Et alors on aurait achevé le sauvetage de
l'appareil par les moyens ordinaires. Quelques cordes solides et de
vigoureux bras auraient achevé l'oeuvre.

«Que s'est-il alors passé? Je me souviens que j'avais déjà déchargé
certaines parties des condensateurs... encore quelques instants et je
touchais au but. Seulement j'eus besoin--ma mémoire est très
fidèle--d'une des tiges que j'avais préparées et qui, par sa forme
recourbée, me permettait de la faire pénétrer à l'intérieur.
J'atteignais ainsi le ressort supérieur de la porte dont une partie se
repliait et livrait passage à ma main qui achevait l'oeuvre....

«J'eus le tort, je le reconnais maintenant, de faire appel à autrui--à
M. Labergère, si je ne me trompe--pour obtenir l'outil désiré... ce fut
alors qu'un corps lourd se précipita sur moi... détermina le choc de ma
baguette à vrilium contre une partie de la paroi...»

Il se donna à lui-même quelques explications dont le résultat fut qu'il
ignorait comment la porte avait pu s'ouvrir et se refermer sur lui...,
en même temps que les charges de vrilium contenues dans des baguettes,
et soudain libérées, déterminaient un éboulement et la chute de
l'appareil.

Mais la science constate nombre de faits dont les modalités lui
échappent.

Le phénomène actuel les augmentait d'une unité. C'était tout.

Ce qui était évident, c'est que, par les chocs subis, tels
déclanchements s'étaient produits dans les ressorts moteurs qui avaient
opéré la neutralisation du vrilium. Car au moment actuel il semblait en
vérité que l'appareil fût pour ainsi dire mort, ne produisant plus ni
force, ni chaleur, ni lumière. Question à étudier de plus près, si
jamais on avait encore le loisir de l'étude.

--Tout ceci, pensa Sir Athel, ne me renseigne que très médiocrement sur
les moyens qui me restent de sortir de la position plus que précaire
dans laquelle je me trouve.

Et tout à coup il eut un frisson.

Une pensée--un instant écartée--lui sautait au cerveau.

Il n'était pas la seule victime de cette catastrophe. Il avait deux
compagnons! Labergère, Bobby, le reporter génial, le détective si
fortement britannique. Les... deux malheureux avaient-ils péri, soit
qu'ils eussent été foudroyés par les décharges vriliennes qui avaient
déterminé et accompagné l'effondrement; soit, ce qui était plus horrible
encore, qu'ils eussent été écrasés par les décombres....

Sir Athel avait le coeur essentiellement bon. Toutes ses recherches
scientifiques n'avaient d'autre objet que d'augmenter, si possible, la
somme de bien-être dont disposait l'humanité.

Qu'importait sa vie à lui! Dès longtemps, il en avait fait le sacrifice.
Mais avait-il le droit de disposer de celle d'autrui? Or ici sa
responsabilité était entière, indéniable. Pourquoi, connaissant les
périls de l'opération, sachant que lui seul pouvait les conjurer;
comment, pourquoi, avait-il été assez faible pour autoriser ces deux
hommes à l'accompagner?

Encore pour le cas de Coxward, pouvait-il alléguer pour sa défense
personnelle que c'était par la propre imprudence du boxeur que
l'accident s'était produit. Sir Athel en avait été témoin sans y
participer en quoi que ce fût.

Mais là, il ne pouvait pas adresser le moindre reproche à ces deux
hommes, qui ne l'avaient suivi que par intérêt pour lui...; il aurait
dû, c'était son devoir d'honnête homme, les repousser, rejeter
impitoyablement leur requête.

Et Sir Athel se demandait en rougissant s'il n'avait pas obéi à un
ridicule instinct de vanité en les acceptant pour proches témoins de ce
qu'il croyait être une victoire.

Il se dit qu'après tout il avait expié ce crime: car quel espoir de
sortir du gouffre où il était enlisé! Eh bien, qu'il mourût, ce n'était
après tout que le châtiment qui lui était dû!

Sous le poids de ces pensées douloureuses, Sir Athel se sentait faiblir.
Toute son énergie l'abandonnait. Était-ce manque d'air ou simplement
l'effet de la tension morale, ses nerfs se brisaient, son cerveau
s'embrumait, un voile s'étendait sur ses yeux. Il éprouvait la sensation
épouvantable de l'inhumation prématurée, et ses deux mains, en un geste
désespéré, se crispèrent contre sa poitrine, secouée par un spasme
convulsif.

Ce geste inconscient le sauva.

Sous ses doigts, il sentit des objets durs qu'il connaissait bien:
c'étaient de petites boîtes plates, pareilles à des bonbonnières, dans
lesquelles il avait enfermé des parcelles de vrilium!

Le vrilium! Quoi! Il était en possession de ce produit étonnant, de ce
moteur universel, de cette panacée à laquelle rien ne résistait! Et il
se laissait aller au découragement!

A quoi donc eût servi de s'être rendu maître d'un des plus puissants
secrets de la nature, si cette découverte ne lui eût pas apporté le
salut dans les circonstances les plus désespérées....

Après tout, puisqu'il n'était pas mort, pourquoi ses deux compagnons
eussent-ils nécessairement succombé?

Rien que pour avoir touché une des boîtes qui renfermaient le vrilium,
déjà sir Athel se sentait réconforté! Non, non, il ne s'abandonnerait
pas, il lutterait, il vaincrait!...

Et il lui sembla voir, dans une vague pénombre, le doux visage de Mary
Redmore qui l'encourageait.

--Je suis dans le Vriliogire, se dit-il. Mais où se trouve l'appareil?
C'est là ce qu'il faut savoir, et pour cela il faut de la lumière. Le
vrilium va m'en procurer.

Il y avait encore un danger, c'était de hasarder un faux mouvement qui
agît sur quelqu'un des ressorts de la machinerie et déchaînât encore
quelque décharge. Car Sir Athel qui, avant le 1er avril, ne songeait
pas encore à utiliser son avion, s'en servait volontairement pour
emmagasiner les parties de vrilium qu'il obtenait dans son laboratoire.

Avec d'infinies précautions, il tira de la poche de son gilet le menu
porte-crayon qui lui avait servi naguère à dissocier l'encrier de
marbre. Il le palpa, fit jouer délicatement une virole, destinée à
modifier les effets à obtenir, puis poussa un ressort. Il y eut un léger
déclic et une languette de feu jaillit, assez semblable à la flamme de
l'acétylène.

Une clarté éblouissante envahit la cabine disposée comme celle d'un
poste téléphonique; et sur toutes les parois, étaient installées des
petites caisses, munies de poignées ou de boutons, le tout formant,
pourrait-on dire, une sorte de clavier dont les touches agissaient sur
les diverses parties du mécanisme. Un faisceau de fils reliait ce
système à une sphère, de très petite dimension, fixée sur une tige
métallique qui traversait la cabine de haut en bas, et qui, nous le
savons déjà, commandait les deux hélices, aux deux extrémités verticales
de l'appareil.

Au premier coup d'oeil, Sir Athel comprit ce qui s'était passé. Dans le
choc brutal qu'avait produit sa chute, un des ressorts de l'intérieur
s'était déclanché, et le moteur se mettant en marche avec une rapidité
énorme avait fait agir l'arbre des hélices.

A son extrémité supérieure, l'hélice qui avait été brisée n'existait
plus; mais, à la partie inférieure, elle subsistait dans son entier, et
tournant avec une vélocité vertigineuse, elle s'était enfoncée dans le
sol friable, faisant en quelque sorte office de tire-bouchon--ou mieux
de vis d'Archimède. Et elle avait creusé un puits dans lequel l'appareil
tout entier était descendu, comme dans une gaine où il s'était frayé sa
voie, ralenti cependant par le frottement.

Ce qui expliquait comment la descente, au lieu de présenter le caractère
d'une chute dans laquelle tout se fût fracassé, avait pris celui d'un
glissement.

Mais pourquoi l'arrêt?

Ayant allumé une lampe attachée à la paroi, Athel, libre de ses
mouvements et complètement maître de lui-même, chercha. La charge de
vrilium qui actionnait le moteur et les diverses parties du mécanisme
était presque épuisée, et pourtant suffisante encore pour produire de
très réels effets. Il était évident qu'un obstacle puissant s'était
opposé à la continuation du mouvement, et bientôt Athel en reconnut la
cause.

Après avoir perforé les diverses couches de terre, de sable, de pierres
désagrégées qui ne lui avaient opposé qu'une résistance relative,
l'hélice inférieure s'était trouvée subitement arrêtée. L'énorme foret
dont elle était garnie à son centre s'était engagé dans une matière dont
la dureté était telle qu'il n'avait pu la percer; son mouvement de
rotation s'était arrêté et l'appareil se trouvait, par le fait même,
immobilisé par l'obstacle.

Cependant Athel savait qu'à la force du vrilium pas une substance connue
ne pouvait résister: cet arrêt devait donc provenir d'une cause spéciale
qu'il ne tarda pas à découvrir. Par un accident dû à la rupture d'un des
ressorts métalliques, la communication se trouvait interrompue entre
l'arbre de couche et le moteur, ce qui était facile à réparer.

En somme, et grâce à un hasard incroyable, mais qui prouvait
l'excellente qualité des matériaux employés à la construction de
l'armature, le vriliogire était pour ainsi dire intact et Athel ne
doutait pas qu'il pût facilement le remettre en activité.

Mais ici se posait la question la plus grave.

Y avait-il lieu de provoquer un nouveau déplacement? Dans quel sens
devait-il être dirigé? En un mot, où se trouvait-on? A quelle
profondeur?

Le savant anglais avait la sensation très nette qu'il avait perdu
connaissance... pendant combien de temps? Était-il à dix, vingt, trente,
cent mètres au-dessous du sol? La descente s'était-elle opérée en ligne
droite ou inclinée? Toutes interrogations qui restaient nécessairement
sans réponse.

Athel regarda sa montre. Elle marquait une heure. C'est-à-dire que
depuis le moment où il avait commencé l'opération--dix heures du
matin--trois heures s'étaient écoulées. Et encore où était la preuve que
ce fût trois heures plutôt que quinze heures. Ceci pouvait se vérifier
mécaniquement.

Il fit jouer soigneusement le remontoir. Le nombre de tours lui démontra
que c'était bien une heure de l'après-midi. Mais pendant combien de
temps était-il resté inerte et inconscient?

Les termes du problème ne se simplifiaient pas.

Enfin de quoi était enveloppé le vriliogire? Dans quelle sorte de
matière se trouvait-il encastré, enchâssé?... Comment le savoir?...

Pour se donner de la force, Athel ouvrit une petite boîte qui contenait
des pilules Berthelot. On sait que notre grand chimiste avait émis cette
hypothèse qu'un jour viendrait où la nourriture de l'homme par les
substances organiques serait remplacée par les éléments chimiques qui
les composaient.

Si bien que l'alimentation en serait assurée par des condensés de
l'essence même des choses, des éléments, azote, carbone, phosphore dont
sont formés les viandes, les légumes, le lait, etc., tablettes ou
pilules qui sous un très petit volume serviraient à la réparation des
forces.

Sir Athel avait étudié cette question depuis longtemps et l'avait en
partie résolue.

Dans une boîte d'un décimètre carré, Athel était en possession de
provisions suffisantes pour assurer son alimentation pendant des mois
entiers.

Craignant donc une nouvelle défaillance physique, il prit deux pilules
riches en azote et y ajouta même, afin d'éclaircir son cerveau, une
tasse de café (en pilule).

Il se sentit rasséréné, alerte! et éprouva cette sensation qu'il était
vraiment trop vivant pour mourir. Il savait enfin, qu'en dernier
ressort, il lui restait une suprême ressource: l'injection sous-cutanée
du vrilium, qui, tant que les organes étaient intacts, rendait à l'être
toute sa vitalité.

La confiance en soi est la première condition du succès.

Dans le très petit espace où Athel pouvait se mouvoir, il examina un à
un tous les divers mécanismes de sa machine, interrompit les contacts
qui pouvaient encore développer l'action du vrilium. Il ne laissa rien
au hasard et comme un général qui a inspecté toutes les parties de son
champ de bataille, il se décida à agir.

Ce fut alors que, levant les yeux pour la première fois jusqu'au plafond
du kiosque, il s'aperçut que la partie supérieure était soulevée.
N'avait-il pas été pratiqué en effet une sorte d'arrachement du casque
prussien qui le couronnait. Dans la chute, ce couvercle--il n'est pas
de terme plus clair--avait basculé et par l'orifice ainsi pratiqué, il
était possible de jeter un regard au dehors.

Il se hissa sur un escabeau, et grâce à sa haute taille, il atteignit le
sommet et passa sa tête par l'orifice. L'obscurité était noire, mais une
tiédeur lui monta au visage. On eût dit qu'un certain espace s'étendait
alentour.

Il prit le fameux porte-crayon--bon à tout faire--et ayant passé le
bras, fit jaillir la lueur claire et blanche. Il eut une exclamation de
surprise. Le vriliogire n'était pas engainé, comme il l'avait cru
d'abord. Au-dessus de lui, l'espace était libre; et aussi, devant l'une
des parois, celle justement où se trouvait la porte, qu'il n'avait pas
jugé prudent d'ouvrir jusqu'ici, dans la crainte d'un éboulement à
l'intérieur.

Il lui parut que ce qui l'entourait fût de pierres dures, de roc même.

Alors il n'hésita plus: il fit jouer les ressorts de la porte et se
pencha sur le seuil, avançant dans les ténèbres la torche minuscule qui
répandit des flots de lumière.

Athel avait devant lui une caverne, une grotte très spacieuse, dont
l'ossature était faite de pierres énormes, tassées, encastrées les unes
dans les autres, donnant la sensation d'une solidité inébranlable.

Il ne voyait pas distinctement le sol: regardant prudemment à ses pieds,
avant de franchir le seuil, il s'aperçut qu'entre le vriliogire et le
terrain de la caverne, s'étendait un espace vide, large de plus d'un
mètre.

Il pencha le jet de lumière, et il lui sembla qu'il y avait là un abîme
très profond, dans lequel ses regards ne distinguaient rien. Au delà de
cet intervalle était le sol de la caverne qui lui parut fait d'une voûte
peu épaisse, comme d'une croûte de ciment qui aurait recouvert un espace
creux au-dessous.

Cependant cette sorte de carapace était d'apparence solide. Décidé à
tout, Athel prit son élan, franchit l'espace vide et se trouva debout,
sain et sauf, sous la haute voûte de la caverne.

L'air y était épais, lourd, presque suffocant, avec un relent de
moisissure qui écoeurait.

Mais on n'en était pas à s'émouvoir de ces détails. Athel éprouvait
comme une sensation de libération. N'avait-il pas ressenti cette
crainte, inavouée à lui-même, qu'il resterait séquestré, inhumé dans le
vriliogire transformé en cercueil! La mort lente, horrible, dans
l'immobilité et l'asphyxie.

Jamais touriste en face de l'espace, du ciel, des bouquets d'arbres, des
vastes paysages, n'éprouva joie plus intense que celle de notre bon
savant, enveloppé de tous côtés d'une calotte de pierre, avec, sous les
pieds, un abîme sans fond? Preuve nouvelle de la relativité des
jouissances humaines!...

Et Sir Athel, emporté par son enthousiasme, s'écria:

--Vive la vie!... Vive la science!

--Qui est-ce qui piaille là-haut? répondit une voix qui semblait sortir
des profondeurs de la terre.



IV

LE TOUT POUR LE TOUT


Sir Athel s'attendait si peu à entendre une voix humaine répondant à la
sienne, qu'il était resté un instant interdit, comme suffoqué.

Mais, se ressaisissant aussitôt, il plaça ses deux mains en porte-voix
devant ses lèvres et cria à pleins poumons:

--Qui a parlé?...

Voilée, paraissant lointaine, la voix répliqua:

--Moi, Eusèbe Labergère, rédacteur au _Nouvelliste_.

--Et moi, je suis Sir Athel Random....

--N. de D.! (pardon de l'exclamation! mais avouons qu'elle était dans la
note). Vous pouvez vous vanter d'être un joli coco et de nous avoir
fourrés dans un beau pétrin!...

--Où êtes-vous?

--Je n'en sais rien... là ou ailleurs, quelque part ou nulle part, à
deux ou trois cents pieds sous terre!...

--Êtes-vous blessé?

--Je n'en sais rien... mais moulu, démoli, ne pouvant remuer ni pieds ni
pattes!... Oh! ce que je donnerais pour prendre un distingué au café de
Boubouroche!

--Ne vous découragez pas! On en sortira.... C'est déjà beaucoup de
n'être pas mort!... Voyons, écoutez-moi!... (il agita la flamme autour
de lui). Voyez-vous une lueur, un reflet....

--Je ne vois rien... je suis trop abruti....

--Bon! tenez-vous tranquille et attendez!...

Labergère gronda encore quelques mots qu'on n'entendit pas. Athel, qui
avait recouvré toutes ses facultés de logique, se disait très justement
que la grotte où il se trouvait communiquait certainement avec quelque
autre poche ou caverne, sans doute celle dont le plancher de celle-ci
formait le plafond.

Armé de sa lampe, il se mit donc à explorer soigneusement la caverne,
se rapprochant peu à peu du vriliogire qui occupait l'une de ses
extrémités.

Déjà il en avait fait deux fois le tour, très surpris de ne trouver
aucune ouverture par laquelle Labergère eût pu être précipité dans les
sous-sols, si cette expression peut être employée à cette profondeur.

Soudain, il s'arrêta devant une masse noirâtre qu'il avait déjà frôlée
en passant et qui lui avait produit l'impression d'être un bloc de
pierre de nuance plus foncée que les autres.

Mais cette fois, la heurtant volontairement du pied, il eut une
surprise.

Cela n'avait pas la rigidité de la pierre, c'était mou et élastique.

Il se pencha vivement et tâta de sa main large ouverte.

--Mais c'est un tas d'étoffes, murmura-t-il. A moins que....

Il palpa cette fois plus vigoureusement: sous l'étoffe, il y avait de la
chair. C'était un corps organique!...

Mais en vain, il s'efforçait--à la lueur de sa lampe--de reconnaître la
forme, la nature de l'objet. Il ne voyait qu'une sorte de rotondité,
sur laquelle était tendue comme une gaine de drap noir.

Tout à coup, il poussa un cri: c'était un corps humain, mais si
étroitement encastré dans un cadre de pierre qu'il semblait impossible
de l'en arracher.

Vivant? Mort? il ne bougeait pas, n'avait pas un frisson, pas un
tressaillement... pourtant posant sa main bien à plat sur l'étoffe,
Athel constatait que la chaleur animale n'avait pas disparu. Il
s'agenouilla, posa son oreille sur la partie qui saillait et écouta
attentivement.

Cela respirait. Cela vivait!... le drap était celui d'une redingote,
d'une redingote anglaise... d'où en conclusion ce nom qui jaillit des
lèvres d'Athel Random: Bobby!

Et quand il l'eut crié, il se fit dans le dos en question comme un léger
remous. Donc quelque part, sous ce dos, il y avait une tête, avec des
oreilles.

Pourtant Athel considérait cette chose avec inquiétude: certes, il
semblait fort simple d'empoigner ce dos, à pleine main, par l'étoffe, et
de l'enlever, en attirant avec lui le reste du corps.

Mais la pierre formait autour de lui une bordure si étroitement adaptée
qu'il semblait impossible que ce reste suivit l'impulsion. Heureusement,
Sir Athel n'était pas homme à abandonner la partie. A force d'efforts,
il parvint à introduire ses deux mains entre la bordure de pierre et le
cadre, et les jambes écartées, tirant en haut de toute sa vigueur, il
arriva à desserrer l'étau qui comprimait le thorax du malheureux.

Il eut alors une autre crainte: il sentit que le corps, dégagé de
l'étreinte qui le retenait, tendait à tomber dans l'espace vide qui
s'étendait au-dessous de lui. Il fallut que Sir Athel fit appel à toute
sa vigueur, très supérieure à la moyenne d'ailleurs, pour que, soutenant
le corps d'une seule main, il pût user de l'autre pour le redresser....

Enfin le corps bascula légèrement, et les épaules, puis la tête
sortirent. Un dernier sursaut et Bobby, oui Bobby, émergeait de ce trou
où il s'était encadré si maladroitement.

Mais dans quel état, hélas! livide, les yeux clos, avec une éraflure au
front d'où perlaient des gouttes de sang?... Sir Athel, rapidement, le
palpa, l'ausculta. Rien de cassé. C'était miracle. Seulement un
évanouissement, suite d'une chute. Le vrilium n'était-il pas là! Le
portefeuille du savant était une véritable trousse, un arsenal
médical... la petite seringue fit son apparition et, ayant mis le mollet
à nu, Sir Athel fit une toute petite injection.

Puis, en attendant l'effet, il revint du côté où il avait entendu la
voix de Labergère. Chose fort curieuse, il lui était impossible de
trouver une nouvelle fissure dans la pierre qui formait le plancher.
Mais alors! était-il d'aventure passé tout entier par le trou à
l'orifice duquel Bobby s'était si malencontreusement arrêté?

C'était réel: il en eut la preuve immédiate, car le reporter qui
s'impatientait là-dessous, se mit à crier:

--Hé! là-haut! est-ce que vous auriez la prétention de me laisser moisir
dans ces catacombes....

Cette fois, sa voix, tout à l'heure arrêtée par le corps de Bobby qui
faisait tampon, arriva claire et vibrante. Cela explique aussi comment
la lumière du vrilium ne pouvait parvenir jusqu'à lui. Maintenant, il la
voyait, au-dessus de lui.

--Écoutez-moi, lui cria Athel. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous
nous trouvons dans une situation plus que critique. Apprenez d'abord que
Bobby est vivant, là, près de moi, et que dans quelques minutes il sera
parfaitement valide....

--Chouette! clama Labergère d'un accent gamin. Il m'aurait manqué.

--Donc nous serons trois à unir nos efforts pour sortir d'ici. Il s'agit
de conserver notre sang-froid, de faire appel à toute notre ingéniosité.
Commencez-vous à secouer votre accablement?...

--Oui, oui!... si j'y voyais plus clair, je me remettrais tout à
fait...; mais vous savez, dans le noir d'une cave qu'on ne connaît pas,
on n'en mène pas très large....

--Je vais vous éclairer aussi largement que possible et vous répondrez à
mes questions....

--Allez-y!

Sir Athel s'étendit sur le sol et, par le trou que l'extraction de Bobby
avait laissé libre, il passa son tube à lumière.

--Parfait! cria Labergère. Gaz à tous les étages! Y a du mieux!

--Pouvez-vous vous dresser, regarder où vous êtes!

--- Je suis sur pied. L'endroit n'est pas gai. Une cave, une grotte, ce
qu'on voudra, mais énorme.

--Quelle est à votre avis la hauteur du plafond?...

--Hum! Je n'ai pas l'oeil très juste en ce moment... dans les cinq à six
mètres....

--Voyez-vous quelque moyen de vous hisser jusqu'à l'orifice où est la
lumière....

--Aucun! pas la plus petite échelle! des murs qui semblent d'un seul
morceau, sans aspérité où poser le bout du pied ni accrocher un ongle.

--Si bien que vous ne pourriez remonter ici....

--C'est de toute impossibilité... il faudrait au moins trois hommes se
faisant la courte échelle....

--Question à étudier!... vous allez pour un instant retomber dans le
noir, il faut que je m'occupe de Bobby....

--Faites donc, je vous prie. Je ne suis que patience!...

Sir Athel avait entendu Bobby bouger derrière lui: il se retourna. Bobby
était maintenant assis par terre, les yeux écarquillés et l'air
parfaitement ahuri. Il faisait des gestes incohérents comme s'il eût
adressé un monologue muet à une personne invisible.

Évidemment, la terrible secousse qu'il avait éprouvée avait quelque peu
déséquilibré ses méninges; et quand Sir Athel s'approcha de lui, il eut
un mouvement de recul.

Le jeune Anglais lui parla lentement, doucement, cherchant à imprimer
dans son esprit la conviction qu'il était sauvé--affirmation dont,
hélas! à part lui, il contestait l'absolue vérité. Mais à mesure qu'il
le rassurait, Bobby, peu à peu, reprenait sa physionomie normale.

Enfin il reconnut son interlocuteur et s'écria;

--_By God_!... Vive l'Angleterre!... Vive sa Majesté l'Empereur et
Roi!...

Cette effusion de loyalisme acheva de le remettre d'aplomb.

--Tiens! nous sommes vivants! fit-il. Ah! c'est Mrs. Bobby qui sera
contente. Je vais lui télégraphier tout de suite.

--Hum! dit Sir Athel, dites-vous bien, cher monsieur Bobby, qu'il nous
fout d'abord sortir d'ici....

Bobby promena autour de lui des regards légèrement hagards:

--Ah ça! où sommes nous?...

--A quelques centaines de pieds sous terre, tout simplement....

--Haô! fit le détective. C'est beaucoup!... alors nous sommes perdus!...

--Tant que le sang circule dans nos veines, répliqua Sir Athel, tant que
la tête est saine et les muscles élastiques, il ne faut jamais
désespérer. Vous n'avez rien de cassé?

--Rien!

--La tête est nette?

--A peu près!...

--Eh bien, je vous dis, moi, Sir Athel, que nous ne devons nous avouer
vaincus qu'après tout avoir tenté pour nous tirer d'affaire.... Allons!
Bobby!... vous êtes citoyen anglais... il faut que vous et moi nous
fassions honneur à notre pays... n'oubliez pas qu'il y a là-dessous un
Français qui nous jugera.

--Un Français! Qui cela?

--Mais votre ami Labergère....

--Tiens! c'est vrai!... Comment! il n'est pas plus démoli que nous!...

--Penchez-vous sur ce trou et parlez lui.

--Hé! M. Labergère, how do you do?...

--_Quite well, much obliged_! répondit le reporter avec un bon rire.

--Où êtes-vous?

--Je vous raconterai ça quand je le saurai. Pour le moment, je voudrais
bien que Sir Athel nous dise s'il a une idée quelconque pour sauver nos
carcasses.

--Écoutez-moi tous les deux, dit l'Anglais. Nous avons été précipités
dans une espèce de gouffre dont nous ne pouvons, malheureusement,
connaître la profondeur. Par on ne sait quel miracle, le vriliogire a
résisté au choc et nous a frayé la voie dans une sorte de puits au fond
duquel nous avons glissé. Comme vous étiez au-dessus de lui, peut-être
soutenu par le toit, vous êtes arrivés jusqu'à l'endroit où, dans une
des parois du puits, une solution de continuité existait. Vous avez
roulé dans la poche où nous nous retrouvons M. Bobby et moi: là était
une ouverture dans la paroi inférieure. Vous, monsieur Labergère, vous y
êtes tombé et c'est chose surprenante que vous ne vous soyez pas brisé
les os.... M. Bobby s'est mal présenté et a été arrêté par les contours
de l'orifice où il était enchâssé comme un diamant dans l'or qui le
sertit....

«Je l'ai tiré d'affaire. Je voudrais faire mieux. Raisonnons donc. Il
n'est aucun moyen humain de remonter dans le puits qui d'ailleurs doit
être obstrué. Pour une pareille ascension, nous ne disposons d'aucun
moyen, et le vrilium lui-même ne peut pas nous être d'utile secours.

«Conclusion, il nous faut trouver une autre issue.

«Nous sommes parés pour certaines éventualités, contre l'obscurité,
contre la faim et contre des obstacles matériels que le vrilium peut
renverser. Nous nous fraierons notre chemin, et, la science aidant, nous
parviendrons peut-être à remonter à la surface de la terre....

--Oh! Paris! les boulevards! gémit comiquement Labergère. Et un bock...
bien tiré!

--Enfin, comme vous, Labergère, ne pouvez venir à nous, il faut que nous
descendions jusqu'à vous, et c'est de l'endroit où vous êtes que nous
commencerons notre exploration.... Monsieur Bobby, avez-vous quelque
objection à présenter contre ce plan?

--Aucune! fit Bobby, bombant le torse. Avec le vrilium, j'irais au bout
du monde!

--Par malheur, pour le moment, le monde pour nous n'est pas très
spacieux et le bout n'en est pas éloigné.... Agissons. Monsieur Bobby,
ne bougez pas. Je rentre dans le vriliogire, pauvre épave que je me
vois forcé d'abandonner... je prends divers objets dont nous pouvons
avoir besoin.... Monsieur Bobby, tenez la tige éclairante à bout de bras
et laissez-moi faire....

D'un bond léger, Sir Athel rentra dans la cabine. Cinq minutes après, il
en ressortait muni d'une petite caisse et d'un rouleau de cordelettes
grosses comme le petit doigt.

--Maintenant, mon cher monsieur Bobby, je vais avoir l'honneur de vous
attacher par les aisselles et de vous descendre auprès de votre ami, M.
Labergère. Vous n'y voyez pas d'objection?

--Dès maintenant, je me considère comme en service et je vous tiens pour
mon chef....

--_Perfectly well! Go on!_

En un instant, Bobby fut solidement amarré sous les bras: avec la
meilleure volonté du monde, tenant dans ses bras la caisse qui lui était
confiée, il se laissa glisser dans le trou en question, suffisamment
large pour qu'un corps en situation normale y passât tout entier, et la
descente commença.

Cinq mètres! Labergère avait calculé juste. L'affaire s'opéra sans
encombre:

--J'ai Bobby dans mes bras! cria Labergère. Mon coeur palpite. Ah ça, et
vous, comment diable allez-vous nous rejoindre....

--Comme ceci! dit Sir Athel, qui, se suspendant par les mains au rebord
de la voûte, se laissa tomber, souple et habile, et se trouva sur pied.

Bien vite, il ralluma la lampe un instant éteinte.

--Prenez vite chacun une pilule Berthelot, dit-il. Il nous faut toute
notre force.

--Ce n'est pas que ce soit mauvais, dit Labergère, mâchonnant l'aliment
chimique, mais ça ne vaut pas un bifteck....

--Nous n'en sommes pas à faire de la gourmandise. La caisse, monsieur
Bobby!

Il l'ouvrit et en tira deux tiges qu'il remit à ses compagnons, après en
avoir fait jaillir le fluide lumineux.

--Inspectons les lieux, dit-il.

Marchant l'un derrière l'autre, Sir Athel en avant, ils se mirent à
explorer l'énorme poche creuse dans laquelle ils étaient emprisonnés.

Et soudain Sir Athel poussa un cri de joie.

--Il y a une issue....

C'est-à-dire qu'il venait de découvrir une fente, très haute, étroite,
qui semblait avoir été tranchée dans le roc d'un coup de hache.

--Nous sommes sauvés! fit Bobby qui était d'humeur optimiste.

--A condition, rectifia Sir Athel, que ce couloir, qui me paraît fort
étroit, conduise quelque part.

--Ailleurs vaut mieux qu'ici!...

--Très vrai, approuva Labergère. Et dire qu'au-dessus de nous, il y a de
bons Parisiens qui vont, qui trottent, qui blaguent... peut-être dans
l'axe de ma tête se trouve-t-il juste une brasserie! Eh bien! où diable
est passé notre Anglais?...

En effet, Sir Athel venait de s'engager résolument dans la fente et
avait disparu.

--Attendez un peu, cria-t-il, à quoi bon nous risquer tous trois dans
cette exploration première?...

Il y eut un long silence; puis la voix reprit:

--Venez tous deux!... faites attention, il y a là une descente assez
rapide....

--Une descente! soupira le reporter. Ah! nous n'aspirons guère à
descendre, comme disait le vieux Corneille. Enfin, mon vieux Bobby, qui
sait, nous sortirons peut-être d'ici aux Antipodes, par quelque île
ignorée de l'océan Pacifique.... Ça ne me ferait rien! mais ça sera
long!... et moi qui avais un rendez-vous à deux heures rue Taitbout!...

Il s'engagea rapidement dans le souterrain dont les parois à pic
permettaient à peine à ses larges épaules de se déployer. Bobby,
toujours obéissant, le suivait en serre-file.

--Eh bien! demanda le reporter. Qu'est-ce que vous pensez de nos
affaires, monsieur du Vrilium?...

Sir Athel, arc-bouté sur ses deux pieds, promenait la lueur de sa torche
sur la hauteur de la paroi.

--Êtes-vous géologue? demanda-t-il à Labergère.

--Hum! j'ai quelques notions de ça, comme de tout. Un bon journaliste
doit être bon à n'importe quoi, fut-ce à faire au pied levé une
conférence à la Sorbonne, sur les Révolutions du Globe....

--Bon! vous me comprendrez, c'est tout ce qu'il faut. Je suis, je vous
l'avoue, profondément étonné. Ignorant aussi bien que vous à quelle
profondeur nous nous trouvons, pourtant, je ne puis m'imaginer comment
les sédiments sont composés, les roches qui nous enveloppent
appartiennent à la dernière période de l'ère tertiaire--ce que nous
appelons le miocène, au moment où commence le pliocène.... C'est à cette
époque que remonte la formation du terrain sur lequel aujourd'hui repose
Paris....

--Alors, fit Labergère, en allumant une cigarette--hélas! la dernière
qu'il avait tenue en réserve, c'était avant 1830....

--Il doit y avoir de cela quelques centaines de mille ans....

--La pierre est bien conservée... elle ne paraît pas son âge....

--Et cependant, que de secousses, que de perturbations le sol subit à
cette époque! s'écria Sir Athel. Des phénomènes puissants, dont nous
pouvons à peine nous former une idée, modifiaient continuellement et
avec une brusquerie stupéfiante, les conditions climatériques, qui
passaient d'une excessive chaleur à un froid glacial... aux effluves du
soleil dont les ardeurs tropicales peuvent à peine nous donner une idée,
succédaient presque instantanément des rafales de neige et de pluie, que
des vents furieux et desséchants figeaient en glaciers--c'était le
temps des éruptions volcaniques de l'Auvergne et les roches
microlithiques....

--Cher monsieur, interrompit doucement le reporter, excusez-moi de vous
couper la parole: mais ne pourriez-vous pas remettre ces explications à
plus tard... le temps passe et (il regarda sa montre) il est bientôt
l'heure de l'apéritif....

--Vous avez raison! fit Sir Athel en riant. Quand le démon scientifique
s'empare de vous, on oublie tout le reste....

--Au moins, cette science,--aux noms rébarbatifs--nous indique-t-elle un
moyen de salut?...

--Hélas! en aucune façon! Cependant les bouleversements qui eurent lieu
à cette époque furent si énormes qu'ils permettent toutes les
hypothèses... qui sait si, au moment où nous nous y attendrons le moins,
nous ne trouverons pas une issue....

--A moins que nous n'en trouvions pas! Parfaitement, c'est compris.
Enfin, je prends des notes pour le plus beau reportage qui ait jamais
été perpétré... j'ai mon titre:--Voyage à travers le Miocène!... mais je
vous avoue que je voudrais bien en être à l'heure où je toucherai mes
droits d'auteur....

Ils s'étaient remis en marche: la faille s'était subitement élargie,
puis le sol était devenu de plus en plus difficile, avec des saillies et
des creux qui les faisaient trébucher....

Soudain, une triple exclamation--faite de surprise et de
désappointement--s'échappa de leurs poitrines....

Devant eux, fermant complètement le chemin, une muraille se dressait,
haute, lisse, jointoyée avec autant de perfection que si elle eût été
faite de ciment, sans une fissure, sans un interstice. Le long couloir
dans lequel ils marchaient depuis si longtemps était coupé....

Labergère avait laissé échapper un juron aussi énergique que peu
parlementaire, le brave Bobby lui-même, malgré la correction de sa tenue
et de son langage, avait lâché un équivalent dans sa langue.

Seul, Sir Athel était resté muet, comme suffoqué: seulement, de grosses
gouttes de sueur mouillaient son front.

Cette fois, c'était bien la fin, la désespérance, la mort....

En admettant qu'ils revinssent sur leurs pas, ils se retrouveraient dans
la caverne qu'ils avaient quittée, il y avait déjà plus de deux heures,
et déjà ils savaient que, de là, nulle évasion n'était possible.

Ils étaient cernés, enterrés, séquestrés....

--Nous sommes f..., dit laconiquement Labergère.

--Adieu, Mrs. Bobby, murmura douloureusement le détective.

--Et tout cela est mon oeuvre! s'écria Sir Athel. Que la mort vienne
donc pour me délivrer d'un immortel remords!...

--Voyons, mon vieux, dit Labergère, d'un ton conciliant, ne vous frappez
pas comme ça!... il est vrai que notre belle carrière est achevée, et je
sais que ma mort est une vraie catastrophe pour le monde entier.... Bah!
il s'en consolera!... il ne nous reste qu'à prendre notre parti; ce qui
me taquine, c'est que j'avais toujours rêvé de mourir en beauté... et
c'est laid, c'est sale, de crever dans une cave... fût-elle pliocène!...
Si encore on pouvait s'offrir un bon frichti avec Champagne, café et
liqueurs variées... sherry-brandy ou Fernet Branca!...

La voix de Bobby s'éleva, pleurarde comme celle d'un enfant:

--Moi ça me fait tout de même de la peine de mourir.... Voyons, Sir
Athel, essayez quelque chose... vous êtes savant... vous avez le
Vrilium....

A ce mot, Sir Athel releva la tête. Mais oui, Bobby avait raison!...
Cette force énorme dont il disposait, avait-il le droit de ne la point
employer, fut-ce même imprudemment, follement! Puisque tout espoir
semblait perdu, le moment n'était-il pas venu de tout risquer!...

--Écoutez, amis, dit-il d'une voix résolue. M. Bobby dit vrai, j'ai le
Vrilium: grâce aux appareils que j'ai placés dans la caisse qui est là,
je peux tenter de percer, de renverser la muraille qui nous fait
obstacle et au delà de laquelle, qui sait? nous pouvons trouver le
salut....

--Parfaitement, fit Labergère. Allez-y....

--Sachez bien ce que nous risquons... peut-être cette muraille fait-elle
partie de l'assise sur laquelle repose la voûte qui nous couvre.... Cet
appui lui manquant, elle peut s'écrouler... alors c'est l'écrasement, la
mort immédiate....

--Eh bien, on mourra, voilà tout. Il est certain que, si nous restions
là à nous tourner les pouces, nous n'en viendrions pas moins au couic
final, et peut-être très laid... nous serions capables de nous
disputer, de nous battre... même de nous manger les uns les autres!...

--Haô! fit Bobby.

--Mais oui, mon petit!... Quand tu auras perdu la tête, tu es
parfaitement capable de vouloir me grignoter un bras... donc, M. Random,
vous avez ma pleine autorisation... que votre aimable Vrilium tape là
dedans, coupe, tranche, démolisse... quoi qu'il arrive, ça fera le
compte... et puis, dites-vous bien, avant de commencer, que, moi,
Labergère, je ne vous en veux pas le moins du monde.... Ça n'est pas
votre faute si cet imbécile de Coxward est venu s'affaler dans votre
avion, et je reconnais que vous avez tout tenté pour réparer le mal
qu'il avait causé et sauver nos braves Parigotes de la plus intense
frousse qu'ils aient jamais éprouvée... vous avez risqué votre peau...
ça a mal tourné...; moi et Bobby, nous sommes ici en amateurs, c'est
notre affaire...: donc voilà ma main, mettez-y la vôtre, et c'est un bon
shake-hand d'amis qui aimeraient évidemment mieux trinquer avec un
vermouth exportation, à la terrasse du café Cardinal... ou Véron au
choix; mais qui, au moins, prennent la chose philosophiquement, en
braves garçons qu'ils sont, et qu'ils regrettent seulement de n'être
pas plus longtemps....

Labergère, qui pourtant n'était pas sentimental, avait débité cette
petite tirade d'une voix légèrement rauque, qui, venant du coeur, lui
grattait le gosier.

Sir Athel prit la main qui lui était tendue.

--Eh bien! et moi, fit Bobby en avançant la sienne, je ne vous en veux
pas non plus... ça m'ennuie, voilà tout.

Les trois hommes se serrèrent vigoureusement les mains.

--Le serment des Horaces... dessus de pendule! ricana l'incorrigible
Labergère.

Sir Athel ne proféra pas une parole: pâle, mais très calme et de parfait
sang-froid, il s'était agenouillé, avait ouvert la caisse que Bobby
avait déposée sur le sol et s'était emparé de divers instruments qu'il
adaptait soigneusement.

Quand il se redressa, il rayonnait.

Malgré les épouvantables risques qui le menaçaient, lui et ses amis, la
passion de la science le ressaisissait... car il allait procéder à l'une
des plus intéressantes expériences auxquelles le Vrilium peut se
prêter....

--Restez à quelques mètres de moi, dit-il, il se peut que des éclats de
pierre soient projetés qui pourraient vous blesser... mettons au moins
toutes les chances de notre côté....

Armé alors d'une sorte de tarière, emmanchée au bout d'une forte tige de
métal à laquelle était adaptée une petite sphère contenant évidemment le
Vrilium, il l'appliqua contre la muraille....

Il fit jouer un ressort: une étincelle jaillit, on entendit un
grincement, comme d'un mouvement rotatoire d'une vitesse énorme... la
tarière désagrégeait la roche de gypse et une poussière infinitésimale
tourbillonnait et retombait....

--Victoire! cria Athel. Cette muraille n'a pas plus de trente pouces
d'épaisseur. J'en aurai raison.

Il retira sa tarière qui laissa un large trou: puis, patiemment, il
recommença l'opération à côté. Ainsi font les cambrioleurs qui veulent
détacher la porte blindée d'un coffre-fort. En quelques minutes, un
cadre était formé, ne laissant plus entre les trous qu'un très petit
intervalle.

Sir Athel alors modifia son appareil et à la tarière, substitua une
sorte de masse, de marteau, et de nouveau un ressort joua. Cette fois,
les étincelles furent plus fortes, crépitantes comme des coups de
revolver. Et le panneau de pierre se fendit, se brisa, tomba... une
ouverture était pratiquée, d'un mètre carré... permettant largement le
passage d'un homme.

La route, les murailles, rien n'avait bougé.

Saisissant la torche, sir Athel se pencha à mi-corps par le panneau
ouvert, et cria:

--Amis!... un prodige!... une grotte de diamants!...



V

UNE MÉNAGERIE COMME ON EN VOIT PEU


De diamants! Non. Mais de glace!

Éclatement de facettes, tourbillonnement d'étoiles, flamboiement
d'astres.

Sous l'irradiation avivée par le geste des trois torches vriliennes, des
girandoles éclataient, avec des fulgurations mouvantes, des couleurs de
feu qui fusaient en poussière de cristal....

Ivres de la vie retrouvée dans cette apothéose de féerie, ils secouaient
follement leurs flambeaux dont les éclairs, pareils à ceux du lycopode,
provoquaient des ripostes de météores, des lancées d'aurores boréales,
des girations de rayons, tantôt se brisant sur un plan sombre, comme un
espace sans fond, tantôt jaillissant dans le vide comme des balles de
plomb en fusion.

Sir Athel, enthousiaste, avait sauté le premier par l'issue ouverte et
était tombé sur une plate-forme, sommet d'un vaste pylône d'où la grotte
dominée semblait étendre à l'infini ses richesses de reflets et ses
queues de comète.

Les deux autres l'avaient suivi.

Éblouis, les pupilles dilatées, ils regardaient, jouissant de cette
ivresse de beauté, jouant comme des enfants avec ce kaléidoscope de
splendeur, ayant tout oublié: les fatigues, les affres de la mort qui
étaient passées sur leurs têtes, s'enveloppant dans cette magnificence
qui les pénétrait, rallumant en eux la volonté de vivre!

Sir Athel, le premier, s'était ressaisi; s'arrachant à l'étourdissement
physique qu'il avait subi, il cherchait à se rendre compte des
dimensions de la grotte, de son origine, de son orientation.

Il n'en pouvait douter, cette excavation glaciaire datait de périodes si
lointaines que, jusqu'ici, la science n'a pu les calculer; elle était
l'oeuvre d'un de ces bouleversements telluriques qui ont accompagné,
déterminé la formation de notre sol.

Cette grotte était immense: cherchant à diriger la lumière de sa torche,
il n'apercevait au-dessus de lui que des pics aux formes hétéroclites,
aiguilles aux arêtes tranchantes, tours carrées comme des castels du
moyen âge, plates-formes et balustres suspendus en dehors de toutes les
règles de la statique....

En bas, des mamelons, des collines, des blocs d'où des pointes
dardaient, comme s'élançant à la rencontre des stalactites qui pendaient
des hauteurs.

Aussi des creux profonds, sombres, presque noirs.

Là-bas, aux dernières limites de sa vision, une énorme tache se plaquait
sur la blancheur des névés, et une autre, sur le sommet d'un des pics,
cachant sa crête et qui lui inspira le souvenir d'une chauve-souris
gigantesque.

Alors il s'aperçut que le froid était intense, surtout en comparaison de
la température lourde dans laquelle ils étaient si longtemps restés
immergés.... Et se tournant du côté de l'issue qui lui avait donné
passage, il sentit que de là venait un courant tiède qui, vivement,
filait dans la grotte.

Tirant de sa trousse un petit thermomètre, il constata que l'ambiance
était de six degrés au-dessous de zéro, température sans danger pour
l'organisme humain.

Alors il s'adressa à ses compagnons:

--Eh bien! mes amis, que pensez-vous de ce spectacle?...

--Inouï! _beautiful_! magnifique! _splendid_!

Les exclamations se heurtaient aux adjectifs, débauche d'épithètes.

--Comme mise en scène, dit Labergère, ça fait la pige au Châtelet!... il
n'y manque que des figurantes en maillot!...

--Quel décor pour une féerie de Christmas! compléta Bobby.

--Donc, vous admirez, reprit Athel. Moi aussi. Mais si vous m'en croyez,
nous ferons trêve à notre enthousiasme. D'abord il fait froid....

--C'est vrai, j'ai l'onglée....

--Et il nous sera bon de prendre un peu d'exercice....

--Je ne m'y refuse pas.... Ah çà! où sommes-nous?

--Sur le sommet d'un pic de roche et de glace, répondit Athel. Et je
dois ajouter, pour vous arracher au rêve et vous ramener à la réalité,
que sauf examen ultérieur, nous n'en sommes guère plus avancés que tout
à l'heure: nous savons comment nous sommes entrés ici, mais nous
ignorons absolument comment nous en sortirons....

--Diable! je n'y pensais plus, fit Labergère. Comme quoi on ne peut
jamais être un instant tranquille, même à cent pieds sous terre... ça ne
fait rien, j'ai eu dix minutes de bon temps! Maintenant, ô vous qui êtes
le dieu de la sagesse, racontez votre petite affaire....

--D'abord, avons-nous tous nos outils... la caisse?...

--Sous mon bras, dit Bobby. Je ne connais que la consigne....

--C'est bien.... Le vrilium nous a rendu service, il nous aidera
encore.... Tout d'abord il nous faudra descendre....

--De notre perchoir, dit Labergère, mais ça ne me paraît guère
facile....

--Ce n'est qu'un jeu... je vois des aspérités qui nous serviront
d'échelons et en cas d'interruption, le vrilium nous taillera des
marches d'escalier...; mais, vous, monsieur Labergère, regardez donc
autour de vous et dites-moi donc quelle idée vous vous faites de la
grotte....

--Je la vois énorme... une vraie cathédrale.... Mais, qu'est-ce qu'il y
a donc, tout au fond, entre deux pics de glace... une chose colossale,
toute noire... une forme arrondie... et luisante....

--Je la vois aussi. Tout à fait immobile, n'est-ce pas?

--Absolument... mais ce n'est pas la seule... on dirait d'énormes blocs
de pierre noire... basalte, granit? Peut-être quelque chose comme les
moraines, ces roches charriées par la fonte des neiges et qu'on retrouve
aux bords des glaciers....

--C'est possible! fit évasivement Sir Athel. J'irai examiner cela....

--Nous irons ensemble....

--J'irai, si vous me le permettez, j'irai seul....

Le ton péremptoire, presque autoritaire de Sir Athel étonna quelque peu
Labergère; mais il commençait à le respecter profondément et ne répliqua
pas.

--Occupons-nous d'abord de reprendre des forces, reprit Sir Athel, de
son ton redevenu naturel. Nous avons besoin de sommeil et il nous
faudrait trouver un coin où nous n'eussions pas trop froid....

--Nous pouvons rentrer chez nous, hasarda Bobby, désignant de la main
l'ouverture par laquelle ils avaient pénétré dans la grotte....

--Je crois que ce nous serait impossible, répondit Athel.

--Pourquoi?

--Regardez vous-même; l'aiguille sur laquelle nous sommes est revêtue
d'une couche de neige durcie.... Examinez bien, et vous verrez que le
courant d'air chaud qui vient de l'ouverture a déjà désagrégé la partie
glacée qui le reçoit directement... elle ne serait pas assez dure pour
nous servir de point d'appui... elle se déroberait sous nos pieds et
nous nous briserions dans le vide....

--C'est pardieu vrai! dit Labergère. Mais alors, peut-être en déblayant
la place avec le vrilium--car décidément il est bon à tout--nous
pourrions, profitant de ce peu de calorique, installer ici notre chambre
à coucher....

--Essayons! dit Sir Athel.

La flamme de vrilium fit merveille cette fois encore. Sur un périmètre
de quatre mètres, la glace et la neige furent écartées, puis la roche
fut séchée et les trois hommes s'installèrent, sans grand souci de
l'heure future.

Labergère et Bobby, épuisés, s'endormirent profondément.

Mais Sir Athel veillait.

Certes, il savait bien que, sur cette plate-forme qui les isolait, lui
et ses camarades ne couraient aucun danger immédiat. Mais une idée
vague, obscure, le hantait et lui inspirait la crainte de complications
nouvelles, plus terribles encore que celles qu'ils avaient
surmontées....

Il attendit patiemment. Labergère ronfla, Bobby susurra. Ils dormaient
profondément... il était libre d'agir.

Avec des précautions infinies, il se glissa vers la partie déclive de la
plate-forme: ayant attaché à son front un bandeau métallique auquel
était fixée une lampe vrilienne, il se mit à descendre.

Rompu comme tous les Anglais aux exercices du corps, à tous les jeux
d'agilité et d'adresse, et de plus exceptionnellement robuste, Sir Athel
utilisa à merveille les moindres anfractuosités du roc et de la glace.
Bientôt, il atteignit une sorte de corniche qui lui permit de prendre
quelques instants de repos: il aspira largement l'air frais qui donnait
à ses poumons une nouvelle activité. Bien qu'il ne pût se flatter d'être
sorti, avec ses amis, de la passe effroyable où la fatalité les avait
engagés, pourtant il ne s'était jamais senti l'esprit plus libre ni de
vaillance plus active. Il avait accepté la lutte, il était certain de ne
pas faiblir.

Il reprit la descente. Maintenant, il commençait à apercevoir le fond de
la grotte, fait de strates congelées qui se chevauchaient les unes les
autres, comme si le flot d'une rivière s'était tout à coup figé, en une
brusque congélation qui avait arrêté ses mouvements pendant qu'ils
s'accomplissaient encore.

Au pied de l'aiguille qu'il abandonnait, un large espace s'étendait,
formant une sorte de mamelon, de teinte noire, comme les taches qu'il
avait aperçues d'en haut avec Labergère. Cependant une couronne de glace
entourait la base de toute cette partie, d'une blancheur éclatante, ne
faisant que mieux ressortir la noirceur du bloc qui gisait au-dessous.
Sir Athel posa enfin ses pieds sur cette galerie: il avait accompli la
plus dure partie de sa tâche. Mais c'était maintenant surtout qu'il se
sentait saisi par une curiosité si intense que son coeur battait à lui
rompre la poitrine.

Avec une prudence que doublait la crainte de compromettre le succès de
l'enquête qui s'imposait à lui, le jeune Anglais fit d'abord le tour de
la couronne de glace, projetant la lumière aussi loin qu'il lui était
possible.

Il aperçut encore des taches noires, mais de dimensions plus petites que
celles déjà remarquées. Il sentit quelque chose craquer sous ses pieds:
il détacha sa lampe, se pencha, regarda: il venait de marcher sur un
objet qu'il avait écrasé à moitié et, l'ayant ramassé, il eut un cri de
surprise.

Très versé dans la science paléontologique, il venait de reconnaître les
os d'une aile qu'il reconnut aussitôt pour avoir appartenu à un
Ptérodactyle, cet animal à jamais disparu, et dont le crâne avait
suggéré au grand anatomiste Richard Owen cette pensée, que jamais organe
de vertébré n'avait été construit avec plus d'économie de matériaux,
pour allier la légèreté à la force.

Alors, comme si cette découverte avait corroboré certaine pensée qu'il
n'osait pas, dans sa modestie de savant, s'avouer à lui-même, il
descendit résolument de l'îlot de glace et marcha vers l'énorme tache
noire qui avait attiré son attention.

Et bien vite il reconnut que ce n'était là ni un bloc de basalte, ni une
masse de granit, mais bien le corps entier d'un animal gigantesque, le
Mammouth, disparu depuis des centaines de siècles, et qui ne nous est
connu que par des squelettes ou parties de squelettes trouvés dans les
profondeurs des couches paléozoïques.

Oui, c'était bien cette masse gigantesque, lourde, véritable ébauche de
la nature dont l'éléphant actuel est la descendante réduite au tiers.
Et, avec une fièvre passionnée, Sir Athel voyait, reproduit sous ses
yeux, le prodige naguère déjà constaté en Sibérie: la conservation
entière, absolue, par le froid, d'un animal colossal, avec sa peau, sa
chair. Il se hissa sur les épaules du monstre pour considérer de plus
près cette tête énorme avec ses deux défenses recourbées sur
elles-mêmes; il tâta de ses mains le poil raidi par le froid, il
descendit jusqu'à ses pieds immenses qui semblaient taillés dans un
bloc de marbre.

Oh! il ne pensait plus alors au danger qu'il courait avec ses
compagnons: il vivait son rêve de savant, palpant ces membres que nulle
force humaine n'aurait pu soulever... quel triomphe pour un
chercheur!... quelle réponse victorieuse aux adversaires de
l'évolution!...

Et pris d'une sorte de folie, Sir Athel grimpa sur le corps du Mammouth,
pour mieux examiner les autres taches noires qui--il n'en doutait
plus--étaient des animaux préanthropiques, antérieurs à l'apparition de
l'homme... et un premier examen ayant confirmé son hypothèse, il
redescendit et se mit à courir à travers la grotte....

Ici, il retrouvait intact, dans son immobilité, séculaire, le
Mégathérium, avec son train de derrière massif, avec ses pattes
projetées en avant et armées de griffes pareilles à des sabres et qui
saisissaient la proie en la lacérant.

Plus loin, c'était, couché sur le flanc, comme endormi, le Mastodonte,
le proboscidien gigantesque, le géant des mammifères des temps
primitifs, avec six mètres de hauteur, huit mètres de long, la trompe
non comprise!

Là, surpris sans doute et immobilisé par le froid, le Megacéros,
l'ancêtre de notre cerf, avec des cornes énormes se déployant en
éventail et trouant l'air à une hauteur de quatre mètres! Celui-là,
penché sur ses jambes de devant, repliées vers le sol, semblait prêt à
achever un saut interrompu par le cataclysme.

Il faillit tomber, s'embarrassant les pieds dans les écailles d'un
crocodile monstrueux, mesurant plus de deux mètres, affalé sur son
ventre, avec la gueule ouverte comme pour le combat.

Enfin, les deux chefs-d'oeuvre de cette collection--le seul terme qui
pût caractériser cette étonnante agglomération de monstres--c'était un
Brontausaure, le géant des Dinosauriens, d'une longueur d'au moins
quinze mètres, d'un poids de quinze tonnes!... il était étendu, son long
cou relevé et dardant en l'air sa tête minuscule--et enfin la tache
noire que Labergère avait aperçue, dressée sur la paroi d'un bloc de
roche ou de glace, c'était le Dinornis, l'énorme oiseau, prototype de
nos autruches, et qui, du pied au crâne, mesurait plus de trois
mètres... l'animal était resté debout, accoté contre la masse qui le
soutenait... étonnamment conservé, avec ses plumes longues et raides,
encore luisantes....

Quelle commotion terrestre avait pu déterminer ce stupéfiant
phénomène!... Évidemment une vague de froid s'était abattue sur la
région, si terrible, si foudroyante, pourrait-on dire, que devant elle
un groupe d'animaux avait tenté de fuir, oubliant, en cette évasion
terrible, les rivalités et les haines... et par l'afflux soudain des
neiges et des glaces, ils avaient été bloqués dans cette caverne où le
froid les avait cloués, glaçant instantanément leur sang et leur
moelle... puis l'abîme s'était refermé sur eux... les enterrant dans
cette température glaciale et à jamais conservatrice....

Les siècles et les siècles avaient passé, et éternellement ces spécimens
formidables des premiers efforts de la nature créatrice devaient rester
ignorés... et il avait fallu, pour que ce repos fût troublé... que John
Coxward, le boxeur, ayant volé une montre, vînt, pour échapper à ceux
qui le poursuivaient, sauter par-dessus le mur de Sir Athel Random, et
se réfugier, ivrogne affolé, dans le Vriliogire!...

A quoi tiennent les destinées!...

De sa longue course à travers la grotte, Sir Athel était exténué; mais
il ne pouvait abandonner ses compagnons qui, ne le trouvant pas auprès
d'eux à leur réveil, auraient pu s'épouvanter et commettre quelque
imprudence....

Le courageux Anglais--à qui la joie de sa découverte rendait d'ailleurs
des forces nouvelles--remonta, à la force des poignets et des reins, sur
la plate-forme où il avait laissé Labergère et Bobby....

Il les retrouva, calmes, immobiles, ronflant et susurrant....

Et, s'étant laissé tomber sur le sol, il s'endormit profondément.

Hélas! son sommeil eût-il été aussi paisible, s'il avait pu deviner
l'effroyable catastrophe qui allait se déchaîner sur Paris!



VI

ÉCROULEMENT


Bobby s'éveilla le premier: dans son demi-sommeil, il se voyait, au bord
de la mer, aux environs d'Hastings, dans le petit cottage du village
d'Inverstead, délicieuse maison de quatre pièces--avec basement--que
Mrs. Bobby avait héritée d'un oncle, et dans laquelle ils avaient rêvé
de finir leurs jours.

Il eut un tressaillement subit: quelque chose venait de lui tomber sur
l'oeil. Il se secoua: la même impression se renouvela d'une pichenette
sur le nez... cette fois, il éternua, puis s'ébroua, ouvrit les yeux....
Sa tige vrilienne était fichée un peu loin de lui: il ne vit rien de
spécial et encore reçut une nasarde.

Décidément, il se passait un fait bizarre: il porta la main à son visage
et la sentit mouillée. Puis, descendant à son collet, il constata la
fâcheuse vérité... son vêtement, son gilet, sa chemise étaient
littéralement trempés... il pleuvait!...

Il bondit sur ses pieds qui claquèrent sur une flaquette d'eau....

--Hé! messieurs, cria-t-il, alerte!... nous sommes inondés....

A sa voix, Labergère et Athel s'étaient brusquement éveillés... et tous
deux, éprouvant la même sensation d'humidité, poussèrent des
exclamations de surprise....

--Une inondation! fit Labergère. Ça me rappelle Ivry!...

Mais Sir Athel n'avait nul désir de plaisanter: bien vite, il s'était
aperçu que cette pluie de gouttelettes provenait de la fonte des
stalactites qui pendaient de la voûte... et en même temps, prêtant
l'oreille, il lui sembla percevoir le bruit doux et persistant de
ruissellements... en même temps, il n'était pas douteux que la roche sur
laquelle ils étaient réfugiés avait perdu la plus grande partie de son
revêtement de neige et de glace, et qu'ainsi disparaissaient peu à peu
les saillies ou anfractuosités dont il s'était aidé dans son expédition
nocturne.

--C'est le dégel, dit-il. L'issue que nous avons pratiquée dans la
muraille close de la caverne a donné passage à un courant d'air
chaud....

--Bon! fit Labergère. On va pouvoir sortir le veston d'été....

Mais Athel se pencha vivement vers lui:

--Ne riez pas, lui dit-il à voix basse... c'est peut-être la débâcle,
c'est-à-dire la catastrophe finale... qui sait si ces énormes quartiers
de roche, retenus par la glace qui fait l'office de ciment, ne
s'écrouleront pas sur nous....

--Diable! voilà les bêtises qui recommencent... je demande à m'en
aller....

--C'est ce qu'encore une fois nous allons essayer... mais ne nous
dissimulons pas que la situation est plus critique que jamais....

Il s'interrompit tout à coup et, malgré son empire sur lui-même, sa
physionomie exprima une angoisse si profonde que Labergère, en dépit de
son insouciance, eut un mouvement d'inquiétude....

--Hein? Qu'est-ce qui vous prend?...

Athel s'était avancé sur l'extrême bord de la roche:

--Écoutez! fit-il. Dites-moi, tous deux, si mes oreilles tintent, si je
deviens fou... ou bien si réellement....

--J'entends quelque chose, dit Bobby d'une voix qui chevrota, on dirait
qu'on remue là-dedans....

--Mais c'est vrai, cria Labergère. Ça grouille ici!... Regardez!...
est-ce qu'il ne vous semble pas que ces énormes taches noires,
remarquées à notre arrivée, se déplacent peu à peu....

Ils avaient rallumé leurs torches et se penchaient en avant, avivant la
flamme pour qu'elle portât la lumière jusqu'aux profondeurs... et dans
les masses de granit et de basalte, il y avait une sorte
d'oscillation....

--Ces pierres sont donc vivantes! Que se passe-t-il? articula Labergère
d'une voix étranglée....

--Il se passe, s'écria Sir Athel avec désespoir, que nous assistons en
ce moment au plus étonnant phénomène qui se soit produit depuis les
premières formations de la terre... il se passe que, là, au-dessous de
nous, autour de nous, des colosses monstrueux, engourdis depuis la
période glaciaire, c'est-à-dire depuis des époques dont nous ne pouvons
calculer l'éloignement; aujourd'hui, sous l'influence de la surélévation
de la température--que nous avons déterminée, nous, moi surtout,
imprudent et stupide!--soudain se réveillent, ressuscitent de leur
sommeil séculaire....

«Que va-t-il se passer? Nulle intelligence humaine ne peut le prévoir!

Bobby, comme frappé d'une idée subite, se rappelant des mots entendus à
l'école:

--Ce sont des animaux antédiluviens!... s'écria-t-il.

--Ni plus ni moins, mon petit père, fit le reporter qui s'efforçait de
retrouver sa gouaillerie parisienne. Quelque chose comme le Diplodoccus
du généreux M. Carnegie, que, si nous vivions encore demain, nous
pourrions aller voir ensemble au Jardin des Plantes... quand ça vous
marche sur un cor, ça fait mal, je t'en donne mon billet!...

Et, dans les profondeurs de la grotte, les mouvements s'accentuaient....
C'était comme un froissement de lourdes étoffes, puis des coups sourds
comme de lourdes poutres qui se seraient dressées de soi-même et se
fussent, avec effort, arc-boutées sur le sol....

Il y eut un affreux craquement: de la voûte une masse se détacha, tomba
avec un fracas effroyable, abattant les icebergs, rebondissant sur les
roches, tandis que rauquaient, sinistres et jamais entendus par une
oreille humaine, des barrissements d'épouvante et de douleur....

L'oeuvre du dégel s'opérait avec une rapidité foudroyante: autour du
môle sur lequel se tenaient les trois amis, terrés en un groupe,
paralysés par l'horreur du spectacle mal entrevu dans les fonds
ténébreux, ce n'étaient plus qu'écroulements, les blocs de glace se
désagrégeaient, entraînant dans leur chute des blocs énormes qui
rebondissaient....

--Le Vrilium! Le Vrilium! cria Bobby.

Ah! oui, le Vrilium! si puissant qu'il fût, est-ce qu'il pouvait lutter
contre ce déchaînement tumultueux et colossal des forces naturelles!...
est-ce qu'il pouvait soulever une montagne....

Pourtant, au milieu de ce désordre atroce, des animaux se dressaient,
dont l'échine énorme secouait des quartiers de roches, glissant sur la
peau épaisse et se brisant à leurs pieds... les voix formidables se
répondaient, les pieds battaient le sol... ces évadés de l'âge tertiaire
n'avaient-ils pas assisté déjà à des bouleversements identiques, alors
que l'eau, la terre, le feu se livraient l'inimaginable combat des
éléments non équilibrés... ils représentaient la force brute, l'instinct
aveugle et tout puissant de la conservation, la persistance de la vie en
des longévités fabuleuses, la cohésion des énergies premières en qui
bouillait l'avenir des mondes.

Les hommes! Ah, qu'étaient-ils en face de ces agrégats de muscles et de
tendons, de ces Léviathans que la fable avait à peine osé décrire!

En vain, Labergère et Bobby--qui n'étaient rien moins que des
lâches--essayaient de tendre leurs nerfs; en vain Sir Athel, éperdu,
faisait appel à l'intelligence par qui l'être pensant a vaincu la
force....

Ils se sentaient amoindris, contractés, atténués jusqu'à n'avoir plus la
notion de la résistance... ils ne parlaient plus, à peine s'ils
pensaient: dans leur cerveau, qui s'anémiait, les choses perdaient leurs
formes, leurs reliefs; les idées chevauchaient sans plus se fixer; le
sens de la mémoire, de la comparaison, du jugement s'atrophiait....

L'eau tombait toujours, clapotante maintenant comme une pluie d'orage:
les flambeaux de Vrilium s'étaient éteints, et rien ne subsistait plus
que les bruits fantastiques que produisait cette faune, évoquée tout à
coup dans une palingénésie prodigieuse....

Et tandis qu'ils étaient ainsi, hypnotisés par le mystère, étouffés par
l'inconnu, voici que la catastrophe finale s'acheva... dans le tumulte
de fracas tonitruants, la grotte tout entière creva, se disjoignit...
les roches trépidantes s'abattirent, les aiguilles de glace coupèrent
l'espace comme des glaives d'argent.

Tout s'effondra, se disloqua, en un démembrement effroyable... les
monstres hurlèrent des clameurs, des rugissements... et comme si
l'invraisemblable voulait encore défier le possible, une partie de la
voûte se déchira, d'énormes fissures s'ouvrirent.

Et la lumière du soleil entra, éclatante, en une ruée triomphale....



VII

L'INVASION DE PARIS


C'était un dimanche, fin avril, un de ces beaux jours qui sont les
hérauts du mois de mai.

Huit heures du matin: la ville paresseuse avait fait la grasse matinée.
Avant de partir pour quelque partie de campagne, les hommes,
languissamment, se reposaient au lit des levers matinaux de la semaine.

En ces quartiers populaires des Buttes-Chaumont, des rues Secrétan,
Bolivar, Botzaris, les ménagères sont complaisantes aux ouvriers qui ont
peiné toute la semaine: elles se lèvent les premières et, s'étant
assurées que le bébé, bien endormi, n'éveillera pas son père, elles se
glissent bien vite dehors pour les provisions du matin, courant les
boutiques, attentives à la qualité des légumes et à la fraîcheur de la
viande, préoccupées de ne pas trop écorner la paix du samedi, gaies,
alertes, vivaces, bavardes, échangeant aux coins des trottoirs de
rapides causettes, impatientes elles aussi, elles surtout, de s'évader
vers quelque coin de banlieue où on boira de l'air--et d'autre chose--le
petit riant et chantant sur les épaules de papa.

Le temps avait été mauvais dans cette dernière quinzaine; c'était, par
ce beau matin de soleil, une résurrection de lumière. Les visages et les
coeurs s'épanouissaient. Il faisait bon vivre!...

Un de ces groupes de braves Parigotes s'était arrêté au coin de la rue
Pradier et du square Boucher de Perthes, les papotages allaient leur
train, sans malignité, tant le bien-être adoucit les caractères.

Tout à coup, la fruitière, campée sur le pan de sa porte et débitant une
motte de beurre, resta hébétée, tendant, à bout de bras, son couteau de
travail, et poussant un cri horrible, tourna sur elle-même, se
précipitant à travers sa porte et la refermant d'un coup de pied....

Les femmes se retournèrent et des glapissements de terreur jaillirent de
tous les gosiers....

Une forme noire, énorme, obstruait le fond du square, apparition
démoniaque qui mettait sur l'horizon bleuté une colossale tache
d'encre....

Et soudainement, sans qu'un seul mot fût échangé, les femmes
s'enfuirent, se poussant, se bousculant, les jambes coupées, les gorges
sèches, gloussant des appels éperdus... elles atteignirent la rue
Bolivar, là se heurtèrent à d'autres groupes calmes, mais qu'elles
affolèrent... là, derrière elles, un épouvantable monstre... le diable,
hurlait une vieille en se signant.

Le diable! d'autres riaient.

Elles étaient donc folles! Justement deux sergents de ville passaient,
placides. On se jeta sur eux, les mains agrippaient leurs pèlerines...
indulgents, ils écoutaient, interrogeaient... c'était là, au square....

Eux aussi crurent avoir affaire à des folles... mais comment si
nombreuses! C'est qu'il y avait quelque chose.... Voyons voir!...

Du reste, la preuve qu'il se passait un fait anormal, c'est que toutes
les fenêtres de la rue Laugier s'étaient ouvertes et que, dans leurs
cadres, des êtres apparaissaient, têtes effarées, bras battant l'air en
des convulsions d'horreur, les bouches grandes ouvertes et clamant....

Et au moment précis où les deux agents atteignaient le coin du square,
apparut, frôlant la maison dont son dos atteignait le second étage....

Le Mammouth, lourd, solennel, balançant sa tête monstrueuse, au front
plat et large, en labourant le pavé de ses défenses recourbées, ses yeux
à peine visibles sous les vastes loques de ses oreilles, arrivant, sans
hâte, monumental, posant l'un après l'autre sur le sol qui s'ébranlait,
les quatre marteaux-pilons qui étaient ses pieds....

Les deux représentants de la loi étaient restés cloués sur place, sans
arrogance d'ailleurs, les yeux désorbités... le plus jeune, en un élan
de vaillance, eut au poing son revolver d'ordonnance et à quatre mètres
tira....

La balle ricocha, alla casser la glace d'une boutique....

L'autre, plus calme, dit simplement:

--Allons prévenir le poste!

Et pour qu'on n'oubliât pas qu'il était l'autorité:

--Circulez, cria-t-il à la foule des femmes qui, terrifiées, mais encore
plus curieuses, obstruaient le coin de la rue Bolivar, rentrez toutes
chez vous et que nulle ne sorte avant que M. le commissaire soit arrivé.

Le Mammouth marchait toujours, dodelinant de la croupe, jouant de sa
queue poilue qui battait l'air comme un gigantesque blaireau.

A la voix des agents, les femmes s'enfuirent, entraînant les curieux
qui, peu à peu, s'étaient amassés, tous pris d'une panique folle: les
uns courant vers la rue Manin ou cherchant à franchir la grille du parc,
les autres lancés à fond de train dans la direction de la rue de
Crimée....

Mais ces derniers n'allèrent pas loin: car voici qu'au coin de la rue du
Plateau, une silhouette terrifiante se dessina... le Mégathérium, tatou
gigantesque, de quatre mètres de hauteur, avec ses mâchoires bizarres,
sa lèvre pendante... celui-là, fortement campé sur ses jambes de
derrière, s'avançait par bonds, les membres antérieurs au-dessus de
terre, jambes très courtes armées d'ongles formidables... le masque
était horrible, diabolique--les yeux très proéminents roulaient en une
alternative de blanc et de noir, d'un caractère effrayant....

Devant cette apparition nouvelle la ruée s'arrêta, fit volte-face, et la
galopade reprit, en sens contraire, vers le grand Paris... et les deux
monstres les suivirent, mais à distance, sans paraître pressés, allant
au pas....

A ce moment, arrivaient au pas de course les agents requis, le
sabre-baïonnette en main, prêts à tout combat--comme s'il s'agissait
d'une grève--et avec eux, le commissaire de police, un petit gros, plein
de dignité, qui avait ceint son écharpe pour être plus imposant.

Mais les deux compères--d'avant le déluge--descendaient maintenant la
rue Botzaris, et, comme si les dédales du quartier n'avaient pas de
secrets pour eux, enfilaient la rue de l'Atlas... descendant vers le
boulevard de la Villette.... Le magistrat, correct, très pâle, reculait
pour ne point les gêner... sans savoir que faire; l'autorité cependant
gardait bonne contenance....

Quand soudain, de toutes les rues avoisinant le square
Boucher-de-Perthes--et en vérité n'y avait il pas là un hommage discret
à celui qui le premier révéla l'importance au temps quaternaire de
l'homme sur la terre--d'autres monstres, d'autres géants, d'autres
colosses surgissaient, l'Hipparion, ancêtre de notre cheval, et d'une
hauteur double; le Mastodonte, masse informe, véritable bloc de chair de
quatre mètres de longueur, d'où jaillissaient comme des glaives quatre
défenses menaçantes... d'autres encore que la science n'avait pas
catalogués, ébauches mal équarries de rhinocéros géants, enveloppés de
leurs carapaces comme d'une armure, avec sur le sommet du crâne de
triples cornes acérées et dardées en piques, ondulations gigantesques de
croupes, de cuisses gainées de cuir, d'épaules d'où saillaient des os
pareils à des bielles de machines transatlantiques, tous, Brontosaures,
Tricératops, reptiles marchant sur leurs pattes de derrière à la façon
des kanguroos.

Au-dessus de ces mamelons mouvants, quelque chose oscillait, un petit
amas d'os qui figurait une tête, fichée au bout d'un cou maigre et long
de deux mètres et faisant comme un guidon de ralliement au troupeau de
cauchemar: c'était l'Iguanodon, mesurant plus de cinq mètres, équilibré
sur son trépied, deux jambes postérieures et une queue sans fin, tandis
que de ses membres antérieurs, ridiculement courts et armés d'un ergot
redoutable, il semblait s'avancer hâtivement vers quelque lutte désirée,
de se frayer un passage à travers les derrières qui se pressaient en
muraille....

Tandis qu'après avoir vingt fois maladroitement essayé de prendre son
essor, gêné pour l'éploiement de ses ailes nues de plumes ou d'écailles,
un monstrueux Ptérodactyle--de dix mètres d'envergure--enfin surmontant
les maisons et lourdement, gigantesque aéroplan, volait au-dessus de
Paris....

C'était l'invasion des prodigieux aïeuls, évadés de leurs tombes!

La troupe dévalait vers les boulevards extérieurs, suivant la pente
déclive du terrain. Au coin de la rue de l'Atlas, le Mammouth avait
heurté une colonne d'affiches qui s'était abattue d'un bloc; au
boulevard de la Villette, le Mastodonte était entré en conflit avec le
bureau des omnibus qui avait oscillé, puis s'était écroulé... un tramway
arrivant à toute vitesse, le Brontosaure qu'il avait frôlé eut un
brusque mouvement qui jeta hors de ses rails la lourde voiture, bondée
de voyageurs... le trolley se brisa, tomba sur l'ancêtre, déchargeant
sur lui un millier de volts... cela le mit en colère, et allongeant le
pas, il s'enfila dans le faubourg du Temple....

On ne comprenait pas, on fuyait, on hurlait... c'était la panique
universelle dans toute son horreur... un gamin affolé criait:

--En voilà des sales bêtes... ils ont des poils aux pattes....

Devant cette inondation de chairs et d'os, que nulle digue ne pouvait
tenter d'arrêter, c'était la fuite irraisonnée, en un tourbillon
d'épouvante.

L'Iguanodon, plus actif que les autres, passa à toute volée, dépassant
la troupe; parfois il s'arrêtait, et par une des fenêtres ouvertes au
second étage passait la tête, regardant par simple curiosité, sans
doute, et c'était dans un ménage surpris des ululations terrifiées...;
sans s'émouvoir, il continuait son chemin, comme sachant où il allait...
et comme, pendant quelques instants, il resta, place de la République,
nez à nez avec la monumentale effigie de Marianne, ceux qui dans la
foule eurent le courage de regarder virent, accroché à son cou,
véritable loque, quelque chose qui ressemblait à un homme....

L'Iguanodon repartit... les autres apparaissaient au carrefour du
funiculaire de Belleville.... Là, une hésitation, d'où une collision, la
voie étant trop étroite pour les mouvements de ces reins étonnants qui
cherchaient à faire volte-face et, bousculés, cognaient les deux côtés
de la rue, défonçant ici une boutique, là une vespasienne qui
dégringolait avec fracas. Pour un peu, ils eurent renversé la caserne.

De se sentir aussi gênés, cela les enragea, et, s'arrachant à l'étau de
leur pression mutuelle, ils se lancèrent: les uns par le boulevard
Saint-Martin, d'autres vers la Bastille; d'autres, ayant suivi
l'Iguanodon, s'engagèrent dans la rue Turbigo ou la rue du Temple... et
toujours la foule fuyait éperdue, les chevaux entraînaient à grande
volée les omnibus subitement vidés, les cochers dévalaient de leur
siège, les wattmen lâchaient les autos; on baissait à toute vitesse les
volets de fer des magasins... c'était un désordre indescriptible, avec,
dominant les grondements des thérions, les clameurs des hommes, les
glapissements aigus des voix de femmes... et la nouvelle de cette
invasion infernale éclatait à travers Paris, les téléphones, les
télégraphes, les pneumatiques emportaient de tous les côtés ces
invraisemblables informations qui, d'abord, semblaient une colossale
mystification....

On mobilisait les troupes, on lançait la garde républicaine, les
conseillers municipaux avaient voulu courir à l'Hôtel de Ville... toutes
les issues étaient encombrées... une sorte d'ornythorinque avait bloqué
la station du Métro, place de la République, et dans les souterrains,
les voyageurs refoulés s'exaspéraient et réclamaient leur argent!

Justement, ce matin-là, M. Lépine avait été appelé en banlieue par une
affaire urgente. M. Davaine, le chef de la Sûreté; M. Larmion, le chef
de la police municipale; M. Ostriot, le secrétaire général, attendaient
des ordres du ministère de l'Intérieur. Les avis se croisaient,
contradictoires.

Enfin le préfet arriva et entra dans son cabinet dont les fenêtres,
grandes ouvertes pour aspirer les premières bouffées de printemps,
donnaient sur le quai.

Ne sachant rien, venant de la rive gauche, il ne comprenait pas pourquoi
tous ces fonctionnaires étaient groupés là, frémissants:

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il de sa voix brève, autoritaire.

Tous voulurent répondre à la fois; et successivement les informations
manquaient de clarté.

--Quoi? demandait-il, une ménagerie qui s'est échappée!... Des lions,
des ours, des tigres!...

--Pis que cela! des animaux monstrueux, inconnus, qui dévastent Paris,
qui massacrent la population....

Le téléphone appela. M. Lépine s'y précipita.

--Allô! monsieur le ministre de l'Intérieur!... des renseignements!...
je procède à l'enquête!... Comment? sur les boulevards?... Un serpent de
vingt mètres de long dans le passage des Panoramas?... Bien! j'y
cours!... Ne serait-il pas urgent d'avertir M. le ministre de la
Guerre... le gouverneur de Paris!... Hein! Oui! monsieur le ministre, je
réponds de tout!... A tout à l'heure!...

Il replaça le cornet, puis se tournant vers son personnel:

--Moins on comprend, dit-il, plus il convient de déployer d'énergie...
il doit y avoir, comme toujours, une exagération folle... des
monstres!... est-ce qu'il y a des monstres?...

Une clameur éclata:

--Là, là! derrière vous, monsieur le préfet!...

M. Lépine tournait le dos à la fenêtre ouverte. Il sentit que quelque
chose se posait sur son épaule et lui frôlait l'oreille. Il se retourna
précipitamment... et son nez heurta celui de l'Iguanodon.

L'horrible bête, par la rue du Temple et le boulevard Sébastopol, avait
atteint le boulevard du Palais, s'était arrêtée--sans raison
appréciable--devant la préfecture de police et, trouvant à hauteur de sa
tête une fenêtre ouverte, y avait engagé la moitié de son cou... et
balançait sa tête que terminait un bec corné, dans le cabinet
préfectoral.

--Qu'est-ce que c'est que ça? cria le préfet, en se jetant en arrière.

--C'est l'invasion des monstres! répliqua le chef de la Sûreté, qui
savait tout.

La bête, d'ailleurs, n'était pas menaçante: d'un air abruti, elle
exécutait un mouvement d'oscillation, stupide et sans but. Et pas
d'armes pour se défendre!... Le préfet courut à la porte et avisant dans
le couloir un agent qui somnolait dans la douce ignorance de la
catastrophe:

--Brigadier, cria-t-il, venez....

L'autre fit un bond et s'élança.

--Tires votre sabre, commanda M. Lépine, et coupez-moi ça!

Ça, c'était le cou de l'Iguanodon.

Le brigadier fit tournoyer son arme, la lança d'une main sûre--et ne
coupa rien. La lame rebondit sur le cuir épidermique et sauta en l'air.

Au même instant apparut, s'accrochant au balcon, quelque chose qui était
peut-être un homme et qui se hissait au cou de la bête... et ce quelque
chose roula avec un bruit flasque sur le tapis.

C'était bien un homme, oui, mais si dévasté, si chaviré, si affalé que
cela n'avait plus de forme. Tandis que la tête--d'un mouvement monotone,
oscillait toujours, touchant presque le plafond; on releva le
malheureux, on le dressa sur ses pieds, on lui soutint la tête, et M.
Lépine s'écria:

--Mais je connais ce bonhomme-là! C'est le détective Bobby!...

Il fallait le ranimer à tout prix: on le gava de kirsch. Ce n'était pas
le whisky national, mais ça galvanisait quand même... et soudain M.
Bobby se dressa, reconnut le préfet, se mit au port d'armes et dit:

--_By god, it is an awful affair!_

--Quelle affaire?

--Je n'en sais rien... un trou, des trous, de la glace, des rochers, des
formes noires qui remuent... et puis l'écroulement, un cou qui passe
auquel je me suspends et qui m'emporte!...

--Expliquez-vous! Qu'est-il arrivé?...

L'Iguanodon sembla regarder Bobby et d'un hochement de tête approuver
son récit... puis le cou disparut par la fenêtre comme un tuyau qu'on
tire en arrière....

Bobby eut un long soupir: c'était l'évanouissement du cauchemar, pour un
instant du moins. Et il s'expliqua plus clairement....

Incroyable, inexplicable, l'aventure n'en était pas moins réelle.

M. Lépine prit son chapeau et s'adressant à son personnel:

--Suivez-moi, messieurs! Paris est en danger.... Faisons notre
devoir....

       *       *       *       *       *

Il se passait dans la grande ville des choses stupéfiantes.

Le Tricératops s'était arrêté devant la Porte-Saint-Denis et ayant
essayé d'y entrer, la trouvant trop étroite, s'était reculé et à la
façon d'un bélier antique; il se ruait contre les pierres, les cornes en
avant, faisant jaillir en débris les pierres glorieuses de Louis XIV.

Le Mammouth, plus calme, passait au petit trot, emplissant toute la
chaussée, devant le Gymnase, stoppait un instant en face de la Maison
Rouge; il semblait las, maintenant, son pas devenait lourd et, arrivé
devant Brébant, il plia les jarrets et se coucha, obstruant l'entrée du
faubourg Montmartre.

Un Brontosaure, qui mesurait vingt mètres de long, avait voulu à toute
force entrer dans le passage des Panoramas; mais, à mi-corps, il avait
été arrêté par l'exiguïté de l'arcade et restait là, la tête à la
galerie des Variétés--côté des artistes--tandis que sa queue
enguirlandait la terrasse du café Véron....

Sur les marches de l'Opéra, le Mégathérium s'était dressé, comme un
orateur qui veut parler au peuple, puis s'était appuyé contre les portes
basses, en gardien vigilant prêt à accueillir les abonnés.

Le Ptérodactyle, dont le vol était lourd, s'était juché, peut-être pour
prendre haleine, sur une des corniches de la Madeleine... sa queue
pendait, agitée, caressant de l'autre côté la statue de Jules Simon.

Déjà, trois heures s'étaient passées. Il était midi.

Enfin, l'autorité, convaincue de la réalité du péril, avait pris des
mesures. Par les avenues désertées, l'artillerie arrivait au galop des
chevaux aux reins trapus, amenant des canons, des mitrailleuses...
dût-on bombarder la moitié de Paris, l'action devait être prompte et
énergique.

Toute la population de la rive droite s'était renfermée dans les
maisons, haletante, ayant perdu jusqu'au désir de la fuite....

En tenue de combat, les troupes avançaient prudemment, l'arme à magasin
toute prête. Les obus dormaient dans les canons, impatients du réveil;
les batteries s'étaient placées en l'enfilade des Boulevards, tandis que
M. Lépine marchait, à la tête d'un corps d'agents, en avant-garde....

Et il se passa alors un fait non moins étrange que les précédents.

A mesure qu'on avançait, on voyait les monstres chanceler, tituber sur
leurs jambes monstrueuses, puis s'abattre.... L'un d'eux, de sa masse
énorme, remplit l'Olympia... un autre, celui de l'Opéra, se traînait
jusqu'au groupe de Carpeaux et, ayant levé la tête pour savourer les
lignes des danseuses, la laissait retomber....

Le gigantesque oiseau de la Madeleine semblait s'aplatir sur les
pierres, puis glissait, et de sa masse flasque, comme vidée, qui
tombait, engloutissait les baraques du marché aux fleurs.

L'énorme saurien des Variétés s'écrasait sur les dalles du passage,
ayant le long de l'épine dorsale une fluctuation qui à chaque instant
diminuait d'intensité.... L'Iguanodon de la préfecture, se traînant
jusqu'au parapet qu'il essayait de franchir, tournait sur lui-même et
tombait dans la Seine, où il écrasait une péniche dont les habitants
avaient tout juste le temps de se jeter à l'eau....

Et, de tous côtés, le même phénomène se produisait....

Ces dégelés du Quaternaire ne s'étaient réveillés que mus par une vie
factice, provisoire...; ils portaient quand même la tare de leur
vieillesse, de leur décrépitude, et, un à un, sous la pression de l'air
ambiant, sous le soleil du printemps, inaptes à vivre en cette
atmosphère de quelques centaines de siècles plus jeune que celle qu'ils
avaient respirée naguère... ils mouraient, revenus trop anciens dans un
monde trop nouveau. Et, à une heure de l'après-midi, Paris était
sauvé....

Rayonnant, M. Perrier, le directeur du Muséum, examinait les cadavres de
ces ancêtres et parlait joyeusement de faire construire de nouvelles
galeries pour la reconstitution de ces témoins des temps
Paléozoïques....

Oubliant ses projets de promenade campagnarde, la population entière de
Paris se pressait autour de ces corps énormes, dont on riait parce
qu'ils étaient inanimés: et les terrasses des cafés, et les débits de
boissons se remplissaient... joueurs de bridge et de manille faisaient
claquer les cartes sur les tables de marbre....

Mais qu'advint-il des acteurs de cette effrayante aventure?

Hélas! Sir Athel Random ne reparut pas. Dans quel abîme avait-il
disparu? Sous quelle masse de roches avait-il été englouti!...

Et cependant qui sait? On en a vu ressusciter qui étaient plus morts que
lui....

Pauvre Mary Redmore! Cette fois, tout espoir était perdu... et,
pleurant, sous de longs voiles de deuil, elle retourna en Angleterre. M.
Redmore eut bien l'idée d'intenter un procès à la Ville de Paris en un
million de dommages-intérêts--de sages conseils le détournèrent de ce
projet, au grand regret des hommes de loi qui s'y seraient enrichis.

Sir Athel avait emporté avec lui le secret du Vrilium! Et les débris du
vriliogène étaient enfouis dans les profondeurs de la planète!

Mais Labergère!

Comment s'était-il évadé de ce pandémonium de pierre et de glace!

Quand le soir il reparut dans les bureaux du _Nouvelliste_ pour rédiger
le compte rendu de son excursion souterraine, il raconta qu'il s'était
trouvé, sans savoir comment, dans un des souterrains du Nord-Sud,
inachevé bien entendu.... Sorti de là, il était allé prendre le bock si
longtemps désiré et revenait réclamer sa place au grand soleil du
journalisme....

Un banquet fut organisé en l'honneur de Bobby, qui y prit la parole en
un discours qui rappelait quelque peu celui de Roosevelt et que Mrs.
Bobby, très fêtée, écouta en pleurant....

Et ainsi se termina l'aventure la plus fantastique, la plus
étonnante--et la plus navrante à la fois--de la première moitié du
XXe siècle. Il se trouva même des gens pour dire que ce n'était pas
arrivé.


FIN

TABLE DES MATIÈRES


PREMIÈRE PARTIE

Coxward est-il Coxward?

I.--Le crime de l'Obélisque
II.--Où nous faisons connaissance de M. Bobby
III.--Querelles de boutiques.

DEUXIÈME PARTIE

Chimiste, détective et reporter.

I.--Le carnet de M. Bobby
II.--Où la lueur grandit
III.--Deux visites au lieu d'une
IV.--Le triomphe de M. Bobby
V.--Le mystère du XIXe arrondissement
VI.--La revanche du «Nouvelliste»
VII.--Les merveilles du Vrilium.

TROISIÈME PARTIE

Paris avant la création de l'homme.

I.--Catastrophe qui n'est qu'un début
II.--Angoisses du lendemain
III.--Sous Paris
IV.--Le tout pour le tout
V.--Une ménagerie comme on en voit peu
VI.--Écroulement
VII.--L'invasion de Paris.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'effrayante aventure" ***

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