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Title: La deux fois morte
Author: Lermina, Jules, 1839-1915
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La deux fois morte" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                       MAGIE PASSIONNELLE



                       LA DEUX FOIS MORTE

                              PAR

                         JULES LERMINA


                             PARIS
                       CHAMUEL, ÉDITEUR
               79, Rue Du Faubourg-Poissonnière
                   (Près la rue Lafayette)

                             1895



I


A peine eus-je posé le pied sur la terre de France--au retour de la
longue mission qui m'avait retenu pendant près de trois années dans
l'extrême Orient--que je me mis en route pour le coin de Sologne où
s'étaient cloîtrés mes amis.

J'avais naguère trouvé assez étrange cette idée de s'aller enfermer avec
une jeune femme, presque une enfant, dans une solitude morose, et cela
dès le lendemain d'un mariage que j'avais d'ailleurs fort approuvé,
en raison de la camaraderie qui avait unis enfants ceux qui devenaient
époux.

Je les avais dès lors surnommés Paul et Virginie, et je continuerai à
les désigner ainsi, estimant que l'impersonnalité convient aux faits
singuliers dont je veux en ce récit conserver le souvenir.

De dix ans plus âgé que Paul, je m'étais toujours intéressé à son
caractère. Sa nervosité excessive souvent m'avait effrayé, quoique en
somme elle ne me parût exercer sur ses actes aucune influence mauvaise
et ne se traduisît d'ordinaire que par une rare ténacité de volonté.

J'ai toujours eu grand goût pour les sciences naturelles, avant même
que l'éducation et les circonstances aient fait de moi le très modeste
savant que je suis. Mais je n'ai jamais été doué que d'une mémoire très
relative. Ce qui me fait surtout défaut, c'est la mémoire dite visuelle.
Par exemple, si je rencontre dans mes excursions de botaniste quelque
fleur dont l'éclat ou l'originalité de structure m'enchantent, il m'est
presque impossible, une fois dans mon cabinet, de reconstituer en image
cérébrale la silhouette ou la couleur qui m'ont ravi tout à l'heure.

Il en allait tout autrement de Paul. S'était-il trouvé avec moi au
moment de l'observation, le lendemain et même plusieurs jours après
il me suffisait de lui rappeler le moindre détail pour qu'aussitôt, du
crayon et du pinceau, il reproduisît avec une étonnante exactitude,
en les plus minutieuses particularités, la plante qui avait attiré mon
attention. Bien plus, ses yeux, qui devenaient fixes et regardaient
droit devant lui comme s'ils eussent percé la muraille pour retrouver
le modèle, avaient, dans leur étonnante faculté de
vision--rétrospective--visé, reconnu, conservé des accidents de tissus
ou de teintes qui m'avaient échappé. A ce point qu'il m'arrivait d'aller
vérifier par moi-même s'il n'obéissait pas à un jeu de sa fantaisie. En
ce sens, jamais je ne le pris en défaut.

Aussi, lorsque je le conduisais au théâtre, à la ville voisine
du château qu'habitait sa famille, pendant plusieurs jours, je
le surprenais immobile, étranger à tout ce qui l'entourait. A mes
questions, il répondait qu'il était occupé à revoir la pièce vue. Si je
le pressais, alors il me peignait d'une voix lente et recueillie
toutes les péripéties théâtrales, leur rendant une vie que nous aurions
qualifiée de factice, mais qui pour lui, je l'ai compris depuis, était
absolument réelle.

Ces facultés exceptionnelles ne firent que se développer avec l'âge. Je
pourrais dire qu'il vivait deux fois chaque jour de sa vie, occupant son
lendemain à revivre la veille. Peut-être plus exactement ne vivait-il
que la moitié d'une vie, dépensant l'autre à se souvenir.

Oserai-je tout avouer? En ces étrangetés, on craint toujours, quelles
que soient sa conviction et sa sûreté d'intellect, de passer pour un
imposteur ou une dupe. Ce qui dépasse la limite de ce qu'on appelle le
possible--comme si on en pouvait fixer la mesure--apparaît toujours au
vulgaire comme le produit d'une imagination malade ou imbécile!

Un jour--Paul avait alors quinze ans et cette faculté de recommencement
s'affirmait en lui de plus en plus--il me rappela un mendiant que nous
avions rencontré ensemble, tellement sordide et malingreux que jamais
Callot ni Goia n'eussent désiré modèle plus... réaliste.

Très affiné, poussant même la délicatesse jusqu'à l'afféterie, il avait
horreur de ces types dégradés par la misère et l'ivrognerie. Celui-ci
à qui il avait jeté une aumône lui avait causé un profond dégoût, et
je puis dire que sa mémoire en était hantée. Je m'en apercevais, et je
m'efforçais de détourner le cours de ses méditations. Mais toujours il
me répondait:

--Que veux-tu? Je le vois... il est là!

Et il ajouta, en me prenant brusquement le bras--nous nous trouvions
alors dans un coin assez sombre du parc:

--Mais il est impossible que tu ne le voies pas toi-même!

En vérité, pendant un espace de temps qui fut infiniment court--je
ne pourrais trouver de terme d'exacte fixation--je vis, oui, je vis à
quelques pas de nous le mendiant gibbeux, loqueteux, hirsute, je le
vis positivement en sa forme, en sa couleur, apparition et disparition
instantanées.

Très peu sentimental de ma nature et peu disposé à admettre
l'inexplicable, je m'irritai contre moi-même, attribuant à ma
complaisance pour ce névrosé l'influence presque fascinatrice qui
m'avait dominé, et je me promis de ne plus prêter tant d'attention à des
songeries morbides.

Sans grande fortune et ayant à me créer une position, il ne me seyait
pas de jouer avec mon cerveau.



II


Virginie était orpheline de père et de mère. Elle avait été recueillie
par sa famille maternelle: oncle et tante, qui l'élevaient comme leur
propre enfant. Ce n'avait pas été tâche facile, car c'était bien la plus
fragile créature qui se pût imaginer.

De cinq ans plus jeune que Paul, elle paraissait encore une enfant
alors qu'il entrait déjà hardiment dans l'adolescence. Nous l'appellions
petite Mab, tant sa gracilité, son aériformité--si je puis employer si
grand mot pour si petite personne--rappelait la fée écossaise, née d'un
rayon de lune.

Je me souviens de la première apparition de cette aimable poupée dans
la maison de Paul, où je remplissais d'abord le rôle assez ingrat de
précepteur, devenu plus tard un compagnon et un ami.

Ai-je dit que Paul, orphelin lui-même, habitait chez une cousine
éloignée à qui restait seule la force, étant à demi paralytique, d'aimer
et d'être indulgente?

C'était par une de ces matinées d'été où le ciel se nimbe d'une buée
blanche, avec de vifs piquetages d'argent. Nous étions dans le jardin,
juste au-devant de la vieille maison qu'égayaient des lancées de vignes
vierges et de glycines.

La grille extérieure, sur la route, était restée entr'ouverte, après la
sortie de quelque fournisseur.

La malade était étendue sur sa chaise longue, souriante, avec cette
expression d'aménité naturelle à ceux qui, ne pouvant plus vivre, se
complaisent à voir vivre les autres.

De la grille, le panneau plein, inférieur, était assez élevé. Nous
avions installé une table au bord d'un massif où déjà perçaient
les pointes roses des silènes, et, accoudés, nous étudiions, en la
concentration d'esprit nécessaire, un des problèmes les plus ardus de
Wronski, cet étrange savant dont Lagrange disait qu'il avait inventé
toutes les mathématiques et qui a créé pour ses démonstrations une
langue de toutes pièces, indéchiffrable pour les non initiés. J'avais
besoin de condenser toute mon intention pour conserver mon attitude de
maître; car avec Paul, doué d'une merveilleuse intuition, je craignais
fort parfois de descendre au rang d'élève.

--Il y a quelqu'un derrière la grille, me dit Paul.

Ceci d'une voix posée, calme, comme s'il eût énoncé le fait le plus
simple du monde.

Je tournai la tête, et mes yeux rencontrèrent le soubassement de la
grille, plein et large.

--De l'autre côté? fis-je. On ne peut voir à travers le métal!

Mais je ne dis rien de plus, car je m'aperçus alors que d'une giration
très lente, la grille tournait sur elle-même.

Paul tenait ses regards dans cette direction, et ses yeux, dont je
connaissais si bien les nuances, avaient une étonnante fixité. Enfin
l'arrivante--car c'était une petite fille--se révéla tout entière:
quand l'ouverture fut assez large pour qu'elle se glissât, elle se mit à
courir, comme obéissant à une attraction violente et ne s'arrêta qu'à
un mètre de Paul, le regardant avec une expression à la fois soumise et
heureuse qui me fit sourire.

Mlle de B., la cousine de Paul, considérait elle aussi cette apparition
blonde, rose, jolie, qui semblait une épave échouée de quelque féerie
shakespearienne.

C'était la petite voisine à laquelle sa tante avait dit:--Va donc faire
un petit tour!

Elle était sortie de la propriété qui jouxtait celle de Paul, puis tout
naturellement, voyant une porte entr'ouverte, l'avait poussée.

Elle avait alors douze ans. Mlle de B., regrettant peut-être son
célibat, était bonne aux enfants: aussi de ce jour Virginie eut-elle
droit de cité chez elle et en usa souvent, plus que souvent.

Une indéniable sympathie l'attirait vers Paul: en quelque coin du parc
qu'il se trouvât--et le jardin et le bois étaient vastes--tout droit
elle arrivait à lui, comme si de partout elle l'apercevait, et elle
s'arrêtait devant lui, souriante et mignarde.

Un jour qu'à notre grande surprise l'heure de sa visite quotidienne
était passée depuis longtemps, Paul, engagé dans une dissertation des
plus suggestives sur la prononciation du C dans les langues pré-latines,
eut un mouvement d'impatience et s'écria vivement:

--Pourquoi ne vient-elle pas? Je veux qu'elle vienne!

Quelques secondes s'écoulèrent, puis j'entendis un bruit de pas
précipités, et d'une touffe de mimosas, l'enfant, ayant coupé à travers
les massifs, surgit très pâle.

En même temps accourait l'oncle:

--Mais il n'y a pas de bon sens, s'écria-t-il. Comprenez-vous cette
petite qui est souffrante et que nous retenions à la maison? Elle s'est
échappée de nos mains et s'est élancée dehors. Oh! nous savions bien que
nous la retrouverions ici!



III


Entre ces deux êtres--la chose ne pouvait être discutée--existait une
attraction intéressante qui se développait chaque jour davantage.

L'âge vint. Paul avait alors vingt-trois ans, Virginie avait atteint sa
dix-huitième année. Mon élève n'avait fait dans les sciences pratiques
que des progrès très relatifs. Tout ce qui était de connaissance
courante, quotidienne, lui était plus qu'indifférent, et, sans sa
prodigieuse mémoire, on aurait pu le taxer d'ignorance sur plus d'un
point. Par contre, il possédait à un degré étonnant les facultés
spéciales qui ont fait des Mondeux et des Inaudi de véritables prodiges.

La mémoire persistante des formes, de l'expression graphique des choses,
s'accroissait: il semblait aspirer les images extérieures pour les
emporter dans le laboratoire de sa pensée et les étudier à loisir.

Mais--et ici, je puis à peine rendre l'idée qui s'impose à moi--en cette
sympathisation qui unissait les deux jeunes gens, Paul s'emparait de
Virginie, il la conquérait, se l'appropriait.

J'avais suivi jour par jour, minute par minute, ce sentiment qui
était bien l'amour, en sa hantise complète et délicieuse, mais avec un
caractère tout spécial. Lui ne vivait que pour elle, mais elle ne vivait
que par lui; même s'il était absent, elle restait imprégnée des effluves
dont il l'avait enveloppée. Elle absente, il la gardait près de lui, et
je l'avais bien des fois surpris, lui parlant comme si elle avait été à
ses côtés, et, comme je le raillais de sa méprise:

--Comment se peut-il, disait-il en pointant son doigt dans le vide, que
vous ne la voyiez pas? Elle est là!

Phrases d'amoureux, c'est possible: mais dès lors un instinct
m'avertissait qu'il y avait là autre chose, comme une évocation, à la
fois intérieure et extérieure, de l'objet qui remplissait sa pensée
et qui, pour lui seul, se matérialisait hors de lui. Je dis--pour lui
seul--n'osant pas encore affirmer davantage.

La bonne Mlle de B. avait suivi avec intérêt les progrès de cette
affection qui pour elle ne présentait aucun caractère mystérieux. Paul
était riche, ses goûts et ses aptitudes le destinaient évidemment à la
vie placide de la campagne. L'oncle de Virginie était mort, sa tante
était valétudinaire. Il parut donc très naturel que Paul manifestât
la volonté d'épouser son amie, et, toutes convenances de famille et de
situation se trouvant réunies, aucun motif n'existait de contrecarrer
ses désirs.

Pour moi, cette union était de longue date indiquée. J'avais compris que
Paul ne serait jamais apte à prendre un rôle dans la vie active. Étant
rêveur, tout chez lui évoluait dans le sanctuaire intérieur. Le dernier
des niais, manoeuvre de la civilisation, aurait eu raison de son
inexpérience. Quant à Virginie, elle ne s'appartenait plus. A mesure que
leur intimité s'était resserrée, elle s'était pour ainsi dire anéantie
en lui, d'abord de sa propre volonté, et aussi, surtout peut-être, en
raison de cette main mise qu'il exerçait sur son être moral et qui était
une possession anticipée, plus absolue que celle du mariage. De lui à
elle, il y avait échange, flux et reflux de vitalité. Ils faisaient plus
que de s'appartenir, ils s'absorbaient l'un en l'autre.

Ce mariage, véritable consécration, dans le sens pur et élevé du mot,
eut lieu.

De ma vie je n'oublierai la cérémonie nuptiale, lumineuse et rayonnante,
qui les fit pour jamais--je le croyais alors--compagnons de joies et
de peines, unis pour le bonheur comme pour le malheur, ainsi que dit la
liturgie calviniste.

Sous le faisceau de rais tombant des vitraux, j'eus un instant cette
illusion que ces deux êtres--par un effet de synchromatisme,--se
fondaient en un seul. Il y avait en ce moment équilibre entre ces deux
créatures qui se donnaient l'une à l'autre avec une mutuelle abnégation
du Soi.

Au matin même de la cérémonie, j'avais accepté une mission en Orient,
avec obligation de départ immédiat. Il me plaisait, ayant été témoin de
leur bonheur naissant, de n'en point gêner l'éclosion de ma présence.

Au sortir de l'église, je fis mes adieux, et, serrant leurs deux mains
qui se mêlaient dans les miennes, je ne pus discerner quelle était celle
de l'un ou de l'autre.

Je leur jetai un dernier signe d'adieu, convaincu d'ailleurs que tôt
ou tard la vie pratique s'emparerait de mes deux héros de féerie, qui,
rentrés dans la norme des banalités sociales, vieilliraient en bons
époux prosaïquement assagis.

Une lettre trouvée à Hong-Kong ébranla mes espérances: ils s'en étaient
allés se blottir au fond de la Sologne où, paraît-il, ils vivaient
complètement seuls, heureux de n'entendre aucun écho de la vie vraie. Je
répondis par des souhaits de bonheur, certes bien sincères. Un an après,
au pays de Laos, je reçus une lettre de Paul. Elle me frappa par son
étrangeté: si bizarre qu'elle soit, elle doit faire partie de cet écrit
qui est une sorte de dossier.

Je la transcris donc textuellement:



IV


--Ami, te souviens-tu de l'intéressante étude qu'un jour tu me fis
entreprendre du deuxième chapitre de la Genèse, alors que, grâce aux
lumineuses restitutions de Fabre d'Olivet, ce voyant de la linguistique,
nous avions suivi pas à pas le mystérieux travail de la nature
créatrice, cherchant le fait sous le symbole, le sens matériel sous
l'énigme ésotérique. Parvenus au sublime verset qui en quelques mots
manifeste la création de la femme, de l'Aischa, de l'Eve, nous nous
étions arrêtés, hésitant devant la suggestion intime et profonde qui
nous sollicitait à reconstituer cette scène, dont la beauté dépasse les
rêves les plus enthousiastes de l'imagination.

Nous passâmes outre.

Mais j'avais gardé dans l'oreille comme un écho qui ne devait plus
jamais s'éteindre, le cantique rayonnant de l'Adam Kadmon s'écriant:

--Wa-iaômer ha-Adam-Zoâth... Celle-là est réellement substance de ma
substance et forme de ma forme...

Ce nom d'Aischa, formule véritable de la Volonté dont la femme était
la Réalisation, me hantait comme l'énoncé d'un problème à la solution
toujours refusée.

Or cette solution, avec quelle gloire je l'ai trouvée! Toi seul
peut-être pourras me comprendre, parce que ton intellect évolue sur le
plan supérieur de l'Intuition. Rien ne me paraît à moi plus évident et
plus clair.

Vois plutôt:

En l'homme, représentation concrète de l'humanité collective, toutes
les aspirations existaient à l'état latent et pour se manifester
n'attendaient que l'effort volitif, si je puis dire, la poussée du
dedans au dehors.

L'Homme-Adam, alors mâle et femelle, jouissait égoïstement de la nature
extérieure, s'épanouissant dans l'éblouissement des splendeurs. Et plus
il admirait de beautés, et plus il avait soif de la beauté. Et cette
Beauté suprême à laquelle il aspirait, il ne la voyait pas, puisqu'elle
était en lui, dans sa double nature encore inséparée.

Comprends-tu ce supplice: sentir en soi la beauté, l'Amour, en posséder
la notion, la sensation intime, et ne les pouvoir contempler face à
face, ne les pouvoir étreindre! Songe à ce qu'éprouverait l'avare qui
aurait un lingot d'or dans la poitrine et ne pourrait s'arracher le
coeur pour le posséder!

En vain autour d'Adam s'épandaient les immensités vibrantes, en vain
flamboyaient les astres, en vain poudroyaient les Nébuleuses en gésine
des astres mondes... Qu'était tout cela auprès de ce qu'il désirait,
la Compagne, la Suprême Beauté,--ceci est le texte même,--qui, devant
émaner de lui, alors seulement lui présenterait le reflet de sa
sensation intime...

Et ce fut dans une de ces crises de Désir sublime et torturant
que s'accomplit le miracle de l'Extériorisation de la Beauté et de
l'Amour,--qui étaient en lui et qui jaillirent de lui, en la Forme
Idéale, Grâce et Harmonie condensées en l'Être qui était vraiment
substance de sa substance, Essence formellement radieuse de l'Humanité
triomphante... la Femme!

Et l'Adam Kadmon s'agenouilla devant Elle, reconnaissant de l'exquise
souffrance de l'arrachement, et il balbutia le premier Hosannah
d'amour!...»



V


Ayant l'esprit positif, je ne me suis jamais plu à ces rêveries
aiguës d'une imagination surexcitée. En dirigeant Paul dans ses études
d'hébraïsant, mon seul dessein avait été de lui donner la notion claire
et non routinière de la science des racines et rien de plus. Si Fabre
d'Olivet m'intéresse comme linguiste, j'ai toujours voulu--et je
veux--m'arrêter en deçà de ses hypothèses théosophico-bouddhiques.

Aussi éprouvai-je un réel chagrin en constatant que mon élève non
seulement s'entichait de ces chimères, mais encore en exagérait les
outrances.

Je lui répondis quelques mots en ce sens, insistant sur les dangers que
peuvent faire courir à la raison ces fantaisies dont le moindre défaut
est de détourner l'esprit de préoccupations plus pratiques. Je comptais
d'ailleurs sur le mariage et sur la paternité pour donner à son activité
morale une pâture plus substantielle.

Ma lettre partie, j'eus même quelques remords, craignant, à cause de ses
susceptibilités un peu maladives, d'avoir donné à mes conseils un tour
trop ironique.

Après tout, ne poursuivais-je pas ma chimère, moi aussi, en mes
recherches sur les peuples préhistoriques, identifiant aux Cimmériens
d'Hérodote les anciens Khmers du Cambodge! L'hypothèse est la grande
charmeuse, et qui n'a pas poursuivi sa trace folle ignore les plus
grandes joies humaines.

Finalement, après trois ans d'absence, je me décidai à rentrer en
France, fort riche d'ailleurs de notes et de documents à l'appui de mes
thèses favorites.

Revenu dans nos ports coloniaux, j'éprouvai une véritable déconvenue à
ne point trouver de lettre de Paul. Était-ce donc que je l'eusse blessé
par quelques railleries inoffensives? J'en aurais été marri, et je
me promis bien, une fois débarqué, de m'expliquer avec lui et de lui
arracher, s'il le fallait, à coups de _meâ culpâ_ un amical pardon.

Je pris juste le temps nécessaire pour régler à Paris quelques affaires
indispensables. Puis, sans prévenir d'ailleurs celui que je comptais
surprendre en plein bonheur, je m'installai dans un wagon, filant sur
Vierzon.

Je m'arrêtai, selon les indications que m'avait données Paul dans une de
ses premières lettres, à la station de Salbris, gros bourg dont le nom
est lié à l'un des épisodes les plus honorables de la guerre de 1870.

Je me hâtai d'entrer à l'auberge pour y commander un frugal repas. On
touchait à la fin du mois d'octobre, et les journées, devenues
courtes, me conseillaient d'arriver le plus tôt possible au château de
Pierre-Sèche, où demeuraient mes amis. J'avais encore cinq heures devant
moi. Je m'enquis d'une voiture, qui me fut procurée avec la meilleure
volonté du monde.

--Où va Monsieur? demanda l'aubergiste.

Je lui nommai le château que j'ai dit. L'homme prit une figure contrite.

--C'est à plus de 4 lieues, en plein marais, sur la rive gauche de la
Sauldre, me dit-il.

J'avais remarqué le changement de sa physionomie: je ne m'imaginai
pas que ce fussent la distance ou la mauvaise qualité des terrains qui
l'eussent provoqué.

En une vague inquiétude, je repris:

--Sans doute, vous connaissez les propriétaires?

Cette fois son embarras fut indéniable.

--Monsieur veut parler de M. Paul X.?

--En effet, je suis de ses amis. J'arrive d'un long voyage, et il me
tarde de lui serrer la main.

--Monsieur arrive de voyage?... alors il ne sait peut-être pas...

--Quoi donc?

--Que M. Paul ne reçoit jamais personne et que nul ne se peut vanter
de l'avoir vu depuis plus de six mois... Ah! c'est une grande pitié,
Monsieur, une vraie pitié!

--Que voulez-vous dire?... Il est arrivé quelque malheur?...

--Quand je disais que Monsieur ne savait pas... la pauvre petite dame
est morte...

--Morte! m'écriai-je avec une angoisse profonde. Quoi! vous voulez
parler de la femme de Paul, de cette chère et exquise créature!

--Monsieur a bien raison, ç'a été une grande perte pour le pays. Vous
me croirez si vous voulez, Monsieur, mais tout le monde l'aimait et
la plaignait aussi, car elle a été longue à dépérir. Elle était si
faiblotte! Voyez-vous, le château est mal placé, et on y a des fièvres.
Je ne comprends pas que M. Paul ait amené là une femme délicate comme
ça!

Ainsi c'était bien elle qui était morte! Jamais je n'avais ressenti
heurt plus douloureux. Sa brutalité m'avait littéralement suffoqué, et
des larmes tombèrent de mes yeux.

--Je vois que Monsieur est un ami, reprit l'hôte. Je n'aurais peut-être
pas dû lui dire la chose tout nettement, mais Monsieur l'aurait bien
vite apprise. Est-ce qu'il faut toujours commander la voiture?

--Certes, m'écriai-je, et pourquoi non? Est-ce quand nos amis sont
dans la douleur qu'il les faut abandonner? Ah! plût à Dieu que je fusse
revenu plus tôt, j'aurais peut-être empêché cet horrible malheur!

--C'est douteux, Monsieur, car la petite dame était bien malade. Je
dois dire aussi que M. Paul l'a soignée! Ah! tenez, c'était beau et
douloureux en même temps... jamais il ne la quittait, et, quand ils se
promenaient, lui la soutenant, vrai, on aurait dit qu'il la buvait des
yeux! Il l'aimait bien, allez! Aussi on comprend son désespoir. Depuis
le jour où on a porté la pauvre dame en terre, avec tout le pays
derrière--et des vraies pleurs comme les vôtres de tout à l'heure--M.
Paul s'est enfermé chez lui, et plus jamais--vous entendez--plus jamais
il n'est sorti de Pierre-Sèche...

Les détails étaient navrants. Paul vivait seul dans ce château qui,
disait-on, serait son tombeau--comme il avait été celui de sa
chère femme. Il n'avait avec lui qu'un vieux domestique qui, lui
aussi--c'était l'expression de l'aubergiste--filait un mauvais coton.

Et puis... et puis il y avait autre chose.

J'eus quelque peine à obtenir de mon interlocuteur qu'il s'expliquât
plus clairement: de fait, cela lui était assez difficile. Naturellement,
partout où la mort passe, elle laisse un sillage d'effroi. Voilà que des
bruits étranges s'étaient répandus dans le pays: on parlait de lumières
fantastiques apparaissant la nuit aux fenêtres du château. Une femme
qui avait été engagée pour des services d'intérieur s'était refusée
à revenir, déclarant qu'elle ne rentrerait pas dans une maison que
hantaient des revenants.

Oh! l'aubergiste ne croyait pas un mot de ces folies. Mais peut-on
empêcher le monde de parler? Aussi n'était-il pas bizarre qu'un homme de
l'âge de Paul se cloitrât ainsi? Il s'était absolument refusé à recevoir
personne, même des gens bien intentionnés qui auraient voulu lui
apporter des consolations. La porte leur était restée impitoyablement
fermée. Le vieux Jean--c'était le nom du domestique que je connaissais
bien--bousculait les gens d'un air égaré. C'était à croire que lui-même
devenait fou!

--Enfin, Monsieur, continuait le brave homme, si vous voulez entrer dans
ce château de malheur, je crois que vous en serez pour votre peine.

--J'essaierai quand même, repartis-je.

Au fond, je ne doutais pas que je ne dusse être reçu. Connaissant
l'exquise délicatesse de Paul, je ne m'étonnais pas outre mesure d'une
claustration qu'expliquait suffisamment un désespoir aussi justifié.
Je le verrais, je lui parlerais, je parviendrais à galvaniser cette âme
engourdie, à revivifier ce coeur mort. C'était ma tâche d'ami, et je ne
m'y soustrairais pas.



VI


Vous souvenez-vous de la phrase glaciale d'Edgar Poe:

--Comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en face de la
morne maison Usher. Je ne sais comment cela se fit, mais, au premier
coup d'oeil que je jetai sur elle, une intolérable tristesse pénétra mon
âme...

Cette réminiscence--la maison Usher--m'obséda pendant toute la route,
alors que sous la lourdeur grise de cette soirée d'automne je suivais,
blotti dans la voiture que conduisait un silencieux Solognot, jauni
par d'anciennes fièvres, la route bordée de marécages qui, sur la rive
gauche de la Sauldre, conduisait à la Pierre Sèche.

Mon conducteur n'était pas de ceux qu'on interroge et dont on quête
les racontars. C'était un de ces non pensants qui répugnent à toute
expansion intellectuelle. Il allait droit devant lui, sans regarder
de côté ni d'autre, ruminant quelque chose de sa mâchoire prognathe et
lourde.

Cette société nulle ne me déplaisait pas, laissant intacte ma rêverie
qui peu à peu se condensait en somnolence. Pourtant je n'avais pas fermé
les yeux: entre mes paupières mi-closes passait la lande mate et grise
où parfois éclatait le reflet d'acier d'une mare, cinglée d'une lame.
Sur la route dure, les roues allaient sans bruit, tandis que le cheval
s'étirait, silhouette macabre.

Je ne pourrais dire que la route me semblât longue, car je n'avais plus
aucune notion du temps, non plus que la claire compréhension des choses.
J'étais pris tout entier dans l'étau d'une angoisse inanalysée, mais si
serrante que j'en étais étouffé. Et dans la plaine vide et plate, entre
les étangs, plaques noirâtres sur une peau d'un bistre sale, j'allais
toujours, sans savoir où, instinctivement inquiet.

Ce fut alors que le ressouvenir de la maison Usher plus despotiquement
s'imposa, quand en face d'une flaque d'eau, plus large de quelques
mètres, à l'entrée d'un pont de bois que fermait une grille, l'homme se
retourna et, parlant pour la première fois, dit:

--La Pierre Sèche.

Je fus éveillé en sursaut. Pour un peu, j'aurais demandé ce que pouvait
m'importer la Pierre Sèche.

Mais une impression me saisit, bien différente de celle que j'attendais.

De l'autre côté de l'étang, dans lequel dormaient de longues herbes,
oscillant de leurs grappes ainsi que des épis murs, se dressait au
sommet d'un monticule de quelques pieds, et qui semblait de rocailles et
de mosaïques, une sorte de castel dont une aile se projetait en face de
moi, hardiment découpée sur le ciel que rougeoyait le soleil couchant.

A la vision de la morte maison Usher, qui me devait apparaître, en mes
prévisions attristées, comme la face d'un hypocondriaque se substituait
un profil élancé, avec je ne sais quel raffinement d'élégance. Des
vignes folles, à aigrettes rouges, couraient le long des murs, ayant
pour canevas les nervures du lierre accroché au silex, broderie de
pourpre sur velours vert.

Cette forme s'enveloppait d'une buée claire, irisée, qui estompait les
contours et atténuait les angles.

En ma disposition d'esprit, ce tableautin me ravit, à la fois inattendu
et charmant.

Cependant l'homme restait, attendant que je me décidasse à descendre. Je
compris que, son office rempli, il s'étonnait que je ne lui rendisse pas
sa liberté: il n'avait pas à compter avec mes fantaisies d'imagination.
Je sautai sur le sol et lui tendis une pièce de monnaie.

--Alors, lui dis-je, ceci est bien le château de Pierre Sèche?

--Puisque je vous l'ai dit...

--Merci donc. Vous pouvez retourner à Salbris.

Il me regardait de ses yeux sans couleur: je crus qu'il n'était pas
satisfait:

--N'est-ce pas le prix convenu? demandai-je.

--Si... mais voici la grille. Il y a une sonnette.

Bon! il estimait que son devoir était de ne m'abandonner que lorsque je
serais entré. Mais justement, dans mes vagues pressentiments d'incidents
singuliers, il ne me plaisait pas de le rendre témoin, peut-être, d'une
déconvenue.

--Allez, lui dis-je. Ne vous occupez plus de moi.

Alors il se décida, le cheval tourna, s'allongea, partit.

Je restai seul en face de la grille. Elle barrait toute la largeur du
petit pont dont j'ai parlé et dont le tablier sans balustrade ne pouvait
être atteint du dehors. Au-dessous, l'étang, immobile et moussu.

Au delà, une allée gravissait le monticule, puis disparaissait en se
contournant.

Les fenêtres--j'en comptais trois--qui faisaient face à l'étang étaient
closes. Les ombres des vignes et des lierres noircissaient les vitres;
on eût dit des yeux très noirs voilés de cils. J'eus la sensation qu'ils
me regardaient: mais alors, si quelqu'un de l'intérieur avait constaté
ma présence, pourquoi nul ne se présentait-il à la grille?

Je me dis alors que j'étais bien fou de raisonner et que vraiment je me
créais à loisir des impressions de mystère, puisqu'il y avait une cloche
et une chaîne. Je donnai une secousse.



VII


Je vis la cloche s'élever et s'abaisser: elle était d'un assez fort
calibre, et un instant je craignis d'avoir sonné trop fort, mais elle
ne tinta pas. Je récidivai, même résultat. Le battant avait été enlevé.
Ceci me contraria, car cette hypothèse se présenta pour la première fois
à mon esprit que je me trouverais, la nuit venant, stupidement arrêté à
cette porte, ayant manqué le but de mon voyage et presque perdu dans un
pays que je ne connaissais pas.

Cependant je ne me tins pas pour battu. Je m'éloignai un peu,
m'efforçant de voir quelque chose dans le château ou dans le petit parc.
Il n'y avait pas apparence de vie ni de mouvement. Je suivis l'étang,
pensant à le tourner et à atteindre Pierre-Sèche par quelque autre
point, mais je m'aperçus bientôt qu'il enveloppait la propriété de tous
les côtés.

L'espèce de rocher sur lequel le castel était construit formait une
île véritable. De plus, le terrain était marécageux à ce point que je
risquais à chaque pas de m'enliser dans la vase.

Il faut avouer que ma situation était assez étrange, voire même
ridicule.

Je me trouvais en pleine France, à la porte d'un ami, cent fois plus
embarrassé que je ne l'aurais été en pays barbare. Le pis, c'est que la
tension cérébrale qui m'énervait nuisait à la lucidité de mon esprit et
que j'eus grand'peine à trouver un expédient, pourtant d'une imagination
bien simple.

La cloche n'avait pas de battant, mais elle existait: de plus elle était
fixée au poteau même de la grille, en dedans, il est vrai, mais non
hors de portée. Je me hissai aux barreaux d'une main et, de l'autre,
brandissant ma canne, j'assénai sur le métal un coup vigoureux. Cette
fois, je fus servi à souhait: le son vibra très clair, et le succès
couronna mon ingéniosité tardive.

A peine deux minutes s'étaient-elles écoulées que je vis quelqu'un
paraître au bout de l'allée qui descendait du tertre; seulement le
personnage, qui sans doute était en défiance, me parut placer ses mains
au-dessus de ses yeux pour examiner l'intrus, puis avec de grands gestes
très significatifs lui enjoindre de s'éloigner.

Ceci ne faisait pas mon affaire. Je compris que, si l'homme
disparaissait, il me serait inutile de le rappeler de nouveau, et, me
souvenant que, d'après l'aubergiste, le seul habitant de la maison, avec
mon ami, était son vieux serviteur que j'avais fort bien connu naguère,
j'appelai de toutes mes forces:--Jean! eh Jean, c'est moi!

Et le «c'est moi!» n'étant pas suffisamment suggestif, je lançai mon nom
à pleins poumons.

Victoire! Je ne m'étais pas trompé. L'homme dévala rapidement, atteignit
le petit pont, arriva à la grille et me dit:

--Vous! c'est bien vous! Ah! quel hasard! mon Dieu, pourquoi n'êtes-vous
pas venu plus tôt?

--Tôt ou tard, répliquai-je, me voici. Ouvre cette porte, mon brave, et,
si je puis rendre ici quelque service, tu sais que l'on peut compter sur
moi.

Jean était un vieillard, presque septuagénaire, maigre et voûté. De la
main, il me fit signe de modérer les éclats de ma voix.

--Écoutez, me dit-il, j'ai l'ordre formel, absolu, de ne jamais laisser
entrer personne. Mais vous, c'est autre chose, je prends sur moi de
violer ma consigne. Seulement promettez-moi de m'obéir... oui, oui, je
dis de m'obéir. Il y a eu de la mort ici, et je ne suis pas sûr qu'il
n'y en ait plus...

L'accent du bonhomme respirait une émotion profonde. Je fis de mon mieux
pour lui donner confiance, la grille s'ouvrit et j'entrai.

--Voyez-vous, reprit-il, avant tout il faut que je vous parle: j'ai
beaucoup, beaucoup de choses à vous dire. Vous êtes plus savant que moi,
vous comprendrez peut-être. Moi, j'ai bien peur que mon pauvre maître
ait la cervelle détraquée... Pas par là, fit-il brusquement au pied du
château, il ne faut pas qu'il vous voie. S'il se doutait que vous êtes
ici, peut-être qu'il s'enfuirait. Suivez-moi; dans un instant, nous
allons être tranquilles.

Il prenait les plus grandes précautions pour ne faire aucun bruit, et
je l'imitai. Nous atteignîmes une petite porte, seule ouverture sur la
façade de l'Ouest, et nous nous trouvâmes dans une sorte d'office, de
fruitier plutôt. La nuit était presque complète.

--Asseyez-vous, me dit Jean. Je vous demande pardon de vous recevoir
ainsi, mais il le faut... il le faut, répéta-t-il en secouant la tête.
Je vais voir si tout est en ordre et surtout... s'il ne se doute de
rien.

J'étais impatient: après tout, je connaissais assez mon ami Paul pour ne
rien redouter d'une première entrevue. Dût-il avoir en me revoyant une
crise de désespoir, je prendrais sur lui l'empire nécessaire, et même
cette explosion, trop longtemps contenue, lui serait salutaire.

Jean revint bientôt.

--Monsieur ne s'est aperçu de rien. Il est dans son cabinet, comme
toujours à cette heure. En voilà pour jusqu'à demain matin. Nous sommes
seuls, bien seuls, nous pouvons causer. Tenez, je me demande maintenant
si vous avez bien fait de venir.

--Que j'aie eu tort ou raison, repris-je assez vivement, c'est ce qu'il
sera temps d'examiner lorsque je t'aurai entendu; dès maintenant, je
puis t'affirmer que je saurai bien soustraire Paul à cette abominable
tristesse.

Nous étions dans l'ombre, et je distinguais à peine la physionomie du
vieux Jean. Pourtant je le vis se redresser avec un sursaut de surprise:

--Triste! fit-il. Qui vous a dit que M. Paul fût triste?

--N'est-ce pas naturel après l'affreux malheur qui l'a frappé!

--Ah oui!... eh bien non! ce n'est pas ça, vous n'y êtes pas, mais du
tout. Attendez que je fasse de la lumière. Je ne suis pas poltron, ayant
été soldat, mais--ici--je n'aime pas rester dans la nuit.

Je commençais à me demander si le vieillard avait lui-même son bon
sens et si, en me parlant du cerveau détraqué de son maître, il ne lui
attribuait pas sa propre faiblesse d'esprit.

La lampe allumée, je le regardai: il était très robuste. Les traits
jadis grossiers s'étaient affinés sous la patine de l'âge; les yeux
étaient clairs, très droits.

--Voyons, mon brave, lui dis-je avec rondeur, ni toi ni moi ne sommes
des enfants, nous savons ce que sont les douleurs humaines et combien
elles peuvent troubler les âmes les mieux organisées. Vous menez ici
une vie solitaire qui n'est pas faite pour vous éclaircir les idées. Moi
j'arrive la tête fraîche et l'intellect bien équilibré. Dis-moi ce qui
se passe, après quoi j'aviserai.

Jean s'était assis en face de moi, sans façon, les mains sur les genoux.

--Oui, Monsieur, je vous connais pour un homme de sens, de coeur aussi;
sans cela, vous ne seriez pas entré. Mais il y a ici des choses dont
vous ne pouvez pas avoir idée, et vous n'aurez besogne si aisée que vous
le croyez; ça ne m'étonnerait même pas que vous repartiez sans l'avoir
essayée.

--Allons donc, Paul est vivant, c'est le principal. Est-il malade, nous
le guérirons; est-il fou...

--Ne faites donc pas de suppositions, laissez-moi tout vous raconter. Ne
m'interrompez pas, j'ai déjà assez de peine à assembler tout ça dans ma
tête...

Le meilleur moyen d'en finir était de le laisser parler à sa guise.

Je me tins coi.

Des premiers temps du mariage, il ne m'apprit rien qui me surprît.
Virginie adorait son mari, dans la saine et profonde acception du
mot. Il lui rendait cette affection avec une nuance très accentuée de
domination aimante, absorbante aussi. Ces deux êtres étaient l'un pour
l'autre tout l'univers. Leur entente était si parfaite, il y avait
adaptation si complète de leurs deux natures, qu'à vrai dire--c'était
le mot de Jean--ils ne faisaient qu'un à eux deux. L'intimité de leurs
consciences rendait presque inutile l'emploi des paroles. On les voyait
pendant de longues heures se contempler sans dire un mot.

--On aurait dit qu'ils ne parlaient pas, continuait Jean, mais je suis
sûr qu'ils causaient; ils s'entendaient en dedans. Bien souvent madame
me donnait un ordre qui venait de monsieur, j'en étais sûr, et pourtant
il ne lui avait rien dit, elle l'entendait penser.

Ce qui ressortait de ces observations, plus subtiles que je ne les eusse
attendues d'un ignorant, c'est que Virginie avait abdiqué toute
volonté et toute initiative. L'amour avait produit ce phénomène que son
individualité s'était fondue en celle de Paul.

--Ce que je vais vous dire va vous paraître drôle, mais il me semblait
qu'elle ne se donnait même plus la peine de penser; sa voix n'était
qu'un souffle, comme s'il lui eût été inutile de parler. Bien plus, je
dirai qu'elle disparaissait physiquement: oui, quand je la regardais, je
me faisais cette idée qu'elle s'effaçait, comme ces photographies qu'on
a laissées au soleil et qui s'en vont.

Bref, sous les circonlocutions un peu phraseuses de maître Jean, il
était évident que la pauvre Virginie avait été atteinte d'une maladie
d'épuisement, anémie, phtisie, je ne pouvais préciser. Il me parut que
le bon serviteur, de par l'intérêt qu'il portait à ses maîtres, les
avait vus sous des couleurs quelque peu fantastiques. Il n'y avait
là que des faits douloureux, mais parfaitement naturels: peut-être la
passion de Paul n'avait-elle pas été assez ménagère des forces de la
pauvrette.

Le positif, c'est qu'elle était morte, et je m'irritais involontairement
de la prolixité du bonhomme, alambiquant des incidents trop explicables.

--Enfin, repris-je, avec une impatience mal contenue, la pauvre Virginie
déclina de plus en plus, et Paul eut la douleur de la perdre. Je ne
doute pas de l'intensité de son désespoir...

--Pendant le premier mois, Monsieur, il fut comme assommé: il passait
ses journées immobile, étendu, les yeux fermés, pâle comme la morte
qu'on avait emportée...

--Et cet état s'est compliqué d'une prostration toujours plus grande, si
bien qu'aujourd'hui...

--Mais non, mais non! s'écria Jean en essayant de m'imposer silence avec
de grands gestes, Monsieur ne me laisse pas parler, évidemment il
croit que je veux lui en imposer. Vous supposez que M. Paul est triste,
désespéré, et que c'est pour ça qu'il ne veut recevoir personne. Vous
vous trompez du tout au tout. M. Paul n'est pas triste, il n'est pas
malade, c'est tout autre chose...

--Mais encore, explique-toi donc!

--Environ un mois après la mort de madame, comme j'entrais un matin dans
la chambre de monsieur, je fus tout surpris de voir qu'il ne s'était pas
couché. Le plus étonnant de tout, c'est ceci, oui, il souriait pour la
première fois depuis de longs jours. Il mangea beaucoup, avec un appétit
que je ne lui connaissais plus, il but même à mon avis plus que de
raison. Puis, à la fin du repas, il tomba dans un sommeil si profond,
si rapide surtout, que je le laissai étendu sur le canapé et me retirai
discrètement. Plusieurs fois dans la journée, je montai pour m'assurer
qu'il n'avait besoin de rien; il dormit ainsi jusqu'au soir. Enfin il
s'éveilla et je lui conseillai de se mettre au lit. J'admettais fort
bien que le désespoir l'eût brisé au point de lui imposer un repos de
vingt-quatre heures. Mais il me répondit assez vivement que j'eusse à
lui épargner mes conseils. Tout ce qu'il me demandait, c'était de ne
monter dans son appartement sous aucun prétexte, à moins d'appel. Je me
le tins pour dit, et, depuis ce jour-là, jamais je ne suis entré chez
mon maître de six heures du soir à dix heures du matin.

--Que fait-il pendant ce temps?

--Ah! le sais-je? Toujours est-il que sa vie est ainsi réglée: à dix
heures du matin, il sonne, je viens dans sa chambre; il est debout,
toujours souriant avec une expression de bonheur qui a quelque chose de
surnaturel... oui, presque d'effrayant. Son cabinet est toujours fermé
à clef, et jamais depuis cinq mois je n'y ai pénétré. Après le repas,
il s'étend sur le canapé et s'endort. Vers cinq heures, il sonne de
nouveau, me donne quelques ordres. Je me retire... et c'est tout!

Ceci commençait en effet à me paraître singulier et présentait les
symptômes d'un dérangement d'esprit.

--Tu me dis que Paul paraît heureux, joyeux... Jamais il ne reçoit
personne...

--Oh! je puis vous en répondre. Le matin, je guette les fournisseurs, je
les attends devant la porte, pour qu'ils ne sonnent pas. J'avais enlevé
le battant, j'ôterai la cloche elle-même...

--En somme, repris-je avec assurance, il me semble qu'il y a
amélioration dans son état: il boit, il dort. Je ne vois plus que cette
manie de claustration et aussi ce renversement des habitudes normales
qui le fait dormir le jour et veiller la nuit.

Quel est son état physique? Est-il faible ou fort, vigoureux ou anémié?

--Il y a quelque chose qui m'épouvante, c'est sa pâleur, et puis...
faut-il que je vous avoue tout--ici Jean baissa la voix--je crois, oui,
je crois bien qu'il...

Et, sans prononcer le mot, il leva le pouce au-dessus de ses lèvres.

--Ce serait plus affreux que tout le reste, m'écriai-je. Mais tu sais
bien, je suppose, s'il te demande de l'eau-de-vie, de l'absinthe...

--Non, ce n'est pas cela. Il ne me fait apporter qu'une liqueur, que je
ne connais pas, d'un goût et d'une odeur si forts... Tenez, j'en ai là
un flacon que je lui monterai demain matin...

Le flacon était bouché à l'émeri, mais l'odeur caractéristique me frappa
aussitôt: c'était de l'éther. Je frissonnai: dans l'Extrême-Orient, j'ai
rencontré des buveurs d'éther, et jamais l'ivresse ne m'est apparue
plus meurtrière. C'est plus que de l'empoisonnement, c'est la combustion
lente, irrésistible, corrodant tous les organes...

--Mais, si tu dis vrai, tu as dû remarquer en lui des tremblements
nerveux. Son haleine doit être imprégnée de cette odeur.

--Non, je n'ai rien remarqué de cela. Du reste, sa chambre ne sent pas
cette odeur-là, je crois bien la reconnaître à travers la porte de son
cabinet.

Ceci me déroutait un peu.

--Bon! fis-je encore. On se guérit de toute passion mauvaise. Je
comprends tes inquiétudes, mon ami, mais j'espère pouvoir les dissiper
avant peu. Je verrai ton maître, tu vas lui annoncer mon arrivée avec
telles précautions que tu jugeras nécessaires. Sois tranquille, je
saurai bien faire excuser ta désobéissance, je reprendrai sur lui
l'influence que m'assurent mon amitié et mon sang-froid. Ne perdons pas
une minute. Monte, mon cher Jean, je t'attends ici.

Mais, loin de m'obéir, Jean secouait la tête.

--Pourquoi hésiter? Tu ne doutes pas de l'affection de Paul pour moi. Il
ne reçoit personne, soit, mais moi!

Jean s'était levé, déambulant par la chambre, en proie à un visible
embarras. Comme je le regardais curieusement, me demandant quelle lubie
nouvelle le troublait, soudain il s'arrêta devant moi, et, me fixant de
ses yeux grands ouverts:

--Monsieur, pas ce soir, pas ce soir. J'essaierai demain à dix heures,
mais pas ce soir!

--Et pourquoi?

--Parce que...

Il sembla rassembler tout son courage:

--Parce que la nuit... il n'est pas seul!

--Hein? fis-je en bondissant sur mon siège.

--Ah! voilà! Maintenant vous vous demandez si le vieux Jean n'est pas
fou, fou à lier. Voyons, croyez-vous de bonne foi que je n'aie pas
cherché à me rendre compte. Je suis un homme... et un domestique--il
ricana.--Croyez-vous que je n'aie pas espionné mon maître?

--Espionnage très honorable, puisqu'il n'a d'autre but que son intérêt.
Mais enfin, pour qu'il ne soit pas... seul, il faudrait que quelqu'un se
fût introduit dans le château, et tu m'affirmais...

Mais alors, courbé vers moi, Jean me dit des choses si bizarres que je
l'écoutai comme dans un cauchemar, et ces choses étaient telles que je
me décidai à ne faire cette nuit-là aucune tentative pour voir Paul.

Il fut convenu que je serais annoncé le lendemain à dix heures.



VIII


Ce fut avec une véritable anxiété que le lendemain j'attendis le vieux
Jean pendant que, selon sa promesse, il avertissait son maître de ma
présence.

J'avais peu et mal dormi, ce qui se serait suffisamment expliqué par mes
préoccupations, si je n'avais été en proie à des sensations d'un ordre
tout particulier. Dans le courant de la nuit, j'avais été pris d'une
sorte de suffocation, comme si tout à coup l'air me manquait ou plutôt
changeait de nature et ne convenait plus au jeu de mes poumons.

Il se passait autour de moi quelque chose d'incompréhensible,
d'invisible aussi.--Oserai-je dire toute ma pensée?--C'était comme une
impression d'autre monde, un glissement sur un plan qui n'était plus
d'ordre vivant. Je n'avais ni l'énergie ni même le désir de résister,
me complaisant en cet écoeurement qui confinait à la syncope, avec une
ineffable jouissance d'abandon.

Pourtant, le raisonnement aidant, je me demandai s'il n'y avait pas dans
ma chambre quelque bottelée de fleurs qui m'entêtaient. Je cherchai et
ne trouvai rien: enfin, je tombai dans une prostration qui ne laissa
plus subsister en mon cerveau que des cauchemars vagues où des vapeurs
diluées, à formes nuageuses, ébauches d'êtres, m'enveloppaient.

Par bonheur, le jour avait dissipé ces angoisses.

--Victoire! fit Jean en entrant chez moi, la chose a mille fois mieux
marché que je ne l'espérais. M. Paul vous attend.

--C'est au mieux. Un seul mot, mon brave. Comment va-t-il ce matin?

--Il est comme toujours: souriant, heureux. Si ce n'était cette maudite
pâleur!... On dirait qu'il n'a plus une seule goutte de sang dans les
veines.

--Nous verrons cela. Confiance, mon bon Jean, conduis-moi.

--Vous n'avez pas loin à aller, car vous occupez la chambre juste
au-dessus de son cabinet. Quelques marches à descendre, et c'est tout.

Allons. J'eus un dernier embarras, me demandant quelle physionomie je
devais prendre, mais je n'avais pas le temps de raisonner: une porte
s'était ouverte, et Paul s'avançait vers moi, les mains tendues.

Très pâle en effet, comme exsangue; cependant l'apparence générale
n'était pas inquiétante. L'homme était vigoureux, je m'en convainquis à
la forte étreinte de ses doigts.

Je n'avais pas osé prononcer une seule parole, craignant de tomber à
faux; seulement je le considérais de toute mon attention.

--Oui, oui, regarde-moi, ami, me dit-il, regarde bien celui qui est
devant toi et qui, toi venu, n'a plus rien à désirer.

L'accueil dépassait toutes mes espérances: j'en fus parfaitement
heureux:

--Çà, me dit-il, nous allons déjeuner, et, le verre en main, nous
causerons à coeur ouvert. Es-tu toujours connaisseur en vins? J'ai là un
certain cru dont tu me diras des nouvelles! Ha, ha! cher, bien cher ami,
tu ne saurais croire combien je me sens joyeux, épanoui. C'est si bon
d'être hors du monde, hors de tout avec ceux que l'on aime!

Dirai-je que cette attitude me gênait. Tout en redoutant une crise de
douleur, je ne m'étais pas imaginé qu'elle pût être évitée, alors que
six mois à peine s'étaient écoulés depuis la mort de la pauvre Virginie;
j'éprouvais un désappointement et aussi une vague colère contre cette si
prompte guérison morale.

J'eus un instant l'idée qu'il jouait une comédie pour rassurer
mon amitié, mais je ne pus m'y arrêter, tant ses effusions étaient
empreintes de naturel. Il m'avait attiré sur un canapé à côté de lui,
et, tandis que Jean, impassible en apparence, mais en vérité très
intrigué de ce qui se passait, disposait la table auprès de la haute
fenêtre à vitraux, Paul m'interrogeait sur ce que j'avais fait depuis
notre séparation, s'intéressant à mes travaux et à mes succès.

Je répondais de mon mieux, essayant de secouer le souci qui pesait sur
moi et nuisait à la clarté de mon esprit.

--Bah, fit-il, le bon vin te déliera la langue: car en vérité tu ne
sembles pas dans ton équilibre ordinaire... Tu n'es pas malade, au
moins?

La chose devenait presque comique: c'était lui qui maintenant
s'inquiétait de ma santé!

Jean parfois me questionnait du regard, à la dérobée. M'eût-il interrogé
tout haut que j'aurais été fort embarrassé de lui répondre, tant je me
sentais troublé et hors d'état de formuler une appréciation quelconque.

Paul était en parfaite liberté d'esprit, et, quand nous nous trouvâmes
à table, l'un en face de l'autre, certes nul ne se fût imaginé qu'il
existât entre nous un sujet de chagrin. Il me poussait à parler de moi:
je crus deviner qu'il éloignait sciemment de l'entretien tout ce qui
avait trait à lui-même.

Il mangeait largement, intelligemment, dois-je ajouter, en homme qui
tient à défendre sa santé et à conquérir des forces. Il buvait un vin un
peu capiteux mais générateur d'énergie.

Je n'étonnerai personne en disant que je songeais continuellement à
la façon d'aborder la seule question qui me brûlât les lèvres.
Je m'ingéniais à pressentir les motifs d'une insensibilité que je
m'obstinais à croire apparente. Mais pourquoi cette dissimulation?
Éprouvait-il quelque sotte honte à laisser transparaître ses véritables
sentiments devant son serviteur? Jouait-il le stoïcisme pour moi?

Quand le café fut servi, il adressa à Jean un signe expressif. Il
voulait rester seul avec moi. Jean cligna de l'oeil à mon adresse: comme
moi, il estimait que le moment des confidences, des franchises, était
arrivé.

Paul s'étira sur son fauteuil et dit:

--Ah! mon cher Paul, qu'il fait bon vivre! Voyons sincèrement, comment
me trouves-tu? En bonne condition, n'est-ce pas? Pour moi, je ne me suis
jamais senti plus solide. Regarde-moi et donne-moi nettement ton avis...

J'ai dit qu'à part une pâleur extraordinaire, il présentait tous les
caractères de la santé. Je pus donc lui répondre en toute franchise
comme il le désirait; mais, malgré moi, prenant, comme on le dit, le
taureau par les cornes, j'ajoutai:

--Je suis d'autant plus heureux de te trouver ainsi que je redoutais
tout autre chose, après l'épouvantable malheur qui t'a frappé!

Prononçant cette phrase qui résumait toutes mes préoccupations, je le
regardais bien en face. Il remuait en ce moment son café et de sa main
libre saisissait un flacon de liqueur: il n'eut pas un tressaillement,
pas le moindre frisson de nerfs.

--Oui, oui, je sais, fit-il en souriant. De ton amitié, le contraire
m'eût étonné, mais tu vois que je supporte assez gaillardement la
situation...

Décidément il était fou! Ce ton de légèreté, presque d'ironie, était
révoltant! Pauvre petite! se pouvait-il que vous fussiez si promptement,
si abominablement oubliée!

Il s'était versé de la chartreuse et la dégustait à petits coups.

J'eus un mouvement d'indignation que je ne contins qu'à grand'peine. Je
me contentai de dire sèchement:

--Ma foi, c'est affaire à toi! J'avais craint, je l'avoue, que la mort
de ta femme t'eût porté un coup terrible; mais je vois que mon amitié
n'a pas à se dépenser en consolations...

Le visage épanoui, il répliqua:

--Non, non, ce serait inutile!

Je faillis bousculer la table en un geste encoléré.

--Alors reçois mes excuses. Je constate qu'il s'est produit en toi de
grands changements, car il fut un temps où la pauvre Virginie occupait
en ton âme une place plus grande. Mais enfin tu l'adorais! m'écriai-je
impuissant à jouer plus longtemps le sang-froid, tu l'adorais comme elle
t'adorait elle-même. Et la pauvrette est morte, et après six mois je te
trouve la lèvre souriante et l'oeil sec! Pardonne-moi quelque surprise.
Je ne doute pas que tu n'aies d'excellentes raisons pour supporter
si gaillardement--selon ta propre expression--une douleur dont
d'autres--sans doute moins bien doués--seraient morts; mais, si tu
daignes me les faire connaître, du moins tu me permettras de réserver
mon appréciation en toute liberté...

J'avais débité tout cela d'un trait, impatient de vider mon coeur et
risquant nettement une rupture.

Lui, très calme, avec son éternel sourire, ne m'avait pas interrompu.

Quand je me tus, il haussa légèrement les épaules:

--Alors toi aussi, fit-il simplement, tu crois que Virginie est morte?

Je tressautai sur mon siège, tandis qu'une sueur froide montait à mes
tempes. L'évidence s'imposait. La folie! Le malheureux avait perdu la
raison... Ainsi tout s'éclairait d'une lueur sinistre! Ah! comme j'avais
été injuste!

Le coup avait été si violent que, ne pouvant me maîtriser
instantanément, je balbutiai:

--Mais oui... je croyais... on m'avait dit!...

--Aussi ne te fais-je pas un crime de ta sortie un peu vive. Si les gens
qui t'ont renseigné avaient dit vrai, je serais un grand coupable, et
je mériterais les reproches que ton amitié a trop atténués. Virginie
morte!... A cette seule pensée, regarde... mes yeux se remplissent de
larmes.

--Alors... on m'a trompé, Virginie est vivante!... Je t'en prie, Paul,
ne te joue pas de moi!... Je t'aime vraiment, sincèrement; ta joie ou
ta douleur sont miennes... Au fait, la chose est possible! Mais comment
expliquer que ces gens m'aient affirmé...? Ils disent avoir assisté à la
cérémonie funèbre, avoir suivi la pauvre enfant jusqu'au cimetière, et,
à moins de supposer qu'ils aient été tous victimes d'une hallucination,
je ne pouvais douter...

Comme j'élevais la voix, Paul d'un geste me ramena au calme.

--Ils ne sont pas fous, non plus malveillants. Ils parlent d'après les
apparences, leur bonne foi ne fait pas question. Ce qu'ils t'ont dit de
l'enterrement, du cimetière, est parfaitement exact.

Je passai mes mains sur mon front. Décidément je m'égarais en plein
cauchemar. J'avais besoin de rentrer dans la réalité, dans la logique.

--Veux-tu répondre nettement à mes questions? lui dis-je.

--Volontiers, pose-les.

--Dans ces obsèques auxquelles tout le pays a assisté, est-ce que la
bière était vide?

--Non pas!

--Entre les planches de chêne, était-ce, oui ou non, le corps de
Virginie qui dormait son dernier sommeil?

--C'était son corps.

--L'inhumation s'est-elle accomplie jusqu'au bout...

--Jusqu'au bout!

--Écoute, Paul. Je crois comprendre, et cependant j'hésite à
t'interroger encore. Aurais-tu, avec un effroyable courage, quelque
nuit, dans la solitude, porté une main sacrilège sur cette tombe à peine
fermée; lui aurais-tu arraché son dépôt sacré?... Et alors, ainsi que
le fait s'est déjà rencontré, aurais-tu trouvé la malheureuse vivante,
l'aurais-tu emportée dans tes bras, puis, en je ne sais quelle terreur
qu'on ne te la reprît, l'aurais-tu cachée, séquestrée ici?

Et je regardais autour de moi, saisi d'une crainte quasi superstitieuse.

Il rit.

--Eh donc, voilà que tu te perds en plein roman. C'est du feuilleton,
cela... sommes-nous donc des enfants pour nous arrêter à pareilles
billevesées...

--Mais enfin, morte ou vivante, il n'y a pas de milieu...

Il redevint très grave soudainement.

--Voilà bien les parleurs, fit-il à mi-voix, se grisant de mots, posant
des axiomes avec une audace qui n'a d'égale que leur légèreté. Morte ou
vivante!... cet _ou_ est merveilleux!

Il se tut comme craignant d'en trop dire, mais je n'entendais pas qu'il
s'arrêtât en si beau chemin. Pour moi la chose était indubitable:
dans ce cerveau en apparence très sain, il y avait ce que j'appellerai
irrévérencieusement une fêlure...

--Pourquoi cet _ou_ te semble-t-il si singulier?

Il me regarda bien en face.

--Parce qu'il implique antagonisme, me répliqua-t-il nettement, parce
qu'il signifie incompatibilité entre les deux états...

--Oserais-tu prétendre qu'on peut être à la fois mort... et vivant?...

Entre sa dernière réplique et la mienne, il s'était passé un fait subit,
presque inquiétant. La lumière qui éclairait les yeux de Paul s'était
tout à coup voilée, quasi éteinte, et les paupières brusquement
alourdies étaient à demi tombées sur les globes.

--Qu'as-tu donc? m'écriai-je, on dirait que tu t'endors!

Il fit évidemment un effort violent pour rouvrir les yeux.

--Oui, oui, c'est bien cela, murmura-t-il, je n'y songeais plus. Il
faut... que je dorme! je ne puis résister, et le pourrais-je que je n'en
ai pas le droit... oui, ce serait un crime!

Il parlait d'une voix sourde, sans accent, comme dans un rêve.

Effrayé, je m'étais levé et approché de lui.

--Ne crains rien, continua-t-il, et surtout ne me questionne pas.

--Je ne sais encore si je pourrai tout te dire. Il faut que j'interroge,
que je consulte. Tu restes ici, n'est-ce pas? La maison t'appartient, je
ne me réserve que cet appartement, je vais dormir, dormir... et puis...

Sa tête tombait sur sa poitrine; c'était un affaissement brutal.

--Je suis à tes ordres, lui dis-je, je veillerai auprès de toi.

Il tressaillit:

--Non, non, je ne veux pas. Va-t'en, je te dis...

Il étendit la main et agita violemment la sonnette. Jean accourut.

Paul s'était dressé et, s'appuyant aux meubles, se dirigeait vers le
canapé. Il parla en haletant:

--Jean, mon ami est ici chez lui. Qu'on ne cherche pas à me voir! sous
aucun prétexte, jusqu'à demain... Mais allez vous-en donc!! Je ne veux
pas dormir avant que cette maudite porte soit fermée... et de ne pas
dormir, cela me tue... et la tuerait!...

Il eût été cruel et imprudent de lui désobéir. J'assistais à une crise
dont l'étude immédiate m'était impossible. Il était tombé sur le canapé
et restait les yeux fixes, comme morts, tandis que son bras étendu nous
montrait impérieusement la porte.

Nous sortîmes, et nous entendîmes derrière nous le bruit des verrous
violemment tirés.

Je passe rapidement sur la conversation qui s'ensuivit entre Jean et
moi. Je n'avais rien à lui apprendre, et lui-même n'apportait pas à mes
appréciations d'éléments nouveaux. Il y avait chez le brave homme un
fond de crédulité paysanne, et, si je l'avais poussé, il n'eût pas été
éloigné d'attribuer l'état de son maître à quelque maléfice. Je finis
par me soustraire à ses bavardages.

La maison et le parc étaient à ma complète disposition, il s'agissait
maintenant de passer mon temps de la meilleure façon possible:
l'inaction qui m'était imposée pendant douze ou quinze heures me
paraissait lourde, mais je me trouvais en somme plus avancé que je
ne l'espérais la veille. C'était un important résultat que d'avoir pu
causer avec Paul et d'être certain que cette causerie se renouerait le
lendemain.

Je n'avais pas à me dissimuler que dans l'entretien de tout à l'heure
je m'étais trouvé dans un état de réelle infériorité. Tout m'était
surprise: les mots, les actes, les idées. J'étais pareil au médecin qui
voit un malade pour la première fois, ignorant de sa constitution, de
ses antécédents, et qui se sent dérouté par les phénomènes morbides
d'apparence contradictoire. Il ne me déplaisait pas de prendre le temps
de la réflexion. Je m'efforçai donc de débarrasser mon esprit des
ombres qui l'enténébraient et de me tracer un plan pour l'entrevue du
lendemain.

Il me fallait oublier que Paul était mon ami, afin de le pouvoir
ausculter à loisir et sans que mes nerfs se missent de la partie.

Je fis une longue promenade, seul dans le parc, m'intéressant à cette
flore curieuse, née à force de soins, comme au château de Cintra, dans
un terrain de roches, et peu à peu je recouvrai dans ces observations le
calme de ma raison et de ma conscience.

Puis, comme était venue à tomber une fine pluie d'automne, je rentrai
dans la maison. Elle comprenait un rez-de-chaussée et deux étages:
l'appartement de Paul se trouvait au premier, au second c'étaient des
chambres d'amis dont j'occupais la plus grande.

Au rez-de-chaussée, un salon dont les fenêtres ouvraient sur la
campagne, invisible d'ailleurs par ce temps gris; puis un fumoir, une
salle de jeux, avec billard, toupie hollandaise, tout cela--je dois
rendre cette justice à Jean--parfaitement entretenu et dans un état
d'exquise propreté.

Enfin j'avisai une petite pièce, presque complètement obscure, avec une
fenêtre garnie de vitraux. Une bibliothèque avec rayons autour et au
milieu une table de chêne. On se sent tout de suite entre amis. A la
lueur d'une lampe, je commençai l'examen des planchettes et découvris
là à ma grande satisfaction les meilleurs et les plus récents travaux de
philosophie et de sciences naturelles, mais aussi une série d'ouvrages
relatifs aux plus étranges et aux plus embrouillés problèmes de
psychologie transcendante, de psychisme et même--pourquoi reculer
devant le mot--de magie, d'ésotérisme oriental et d'occultisme à haute
pression.

--Ouais! me dis-je, voilà qui me donnera très probablement la clef du
mystère. Ces volumes sont couverts de notes, de soulignages, de rappels:
il est évident que Paul les a ressassés. Il faut avoir l'esprit très net
et très équilibré pour se pencher sur ces profondeurs sans éprouver
la sensation du vide, le vertige. La tête de Paul lui aura tourné trop
vite, c'est une affection guérissable, une variété de la névrose dont la
suggestion aura rapidement raison.

J'étais rasséréné. Connaissant les causes, je redoutais moins les
effets. Je n'étais pas dès lors un négateur impénitent des phénomènes
mystérieux dont plusieurs--et non des moins troublants--ont déjà acquis
droit de cité dans nos cliniques. Mais j'estime que rien n'est plus
dangereux que de poser le pied--en touriste fantaisiste--sur ces
terrains mal connus où la folie vous guette. Paul n'était pas armé pour
la lutte, les douleurs éprouvées l'avaient prédisposé à l'ébranlement
mental; il avait trébuché, étourdi, aux premiers pas. Je lui tendrais
la main et le relèverais, c'était mon devoir d'homme sensé, d'ami, et je
n'y faillirais pas.

Mon souci s'allégeait. Je soupai de bon appétit, coupant court aux
dissertations de Jean qui me fit tout l'effet d'avoir subi la contagion
du détraquement ambiant, et je me retirai de bonne heure dans ma
chambre, désireux de me reposer, pour le lendemain être en possession de
toute ma lucidité d'esprit.

Je me sentais calme et je m'endormis sans fièvre. Mais, après un temps
que je ne puis apprécier, je m'éveillai soudain avec un hoquet nerveux;
et, chose curieuse, c'était exactement la même impression que la
veille, une angoisse inexplicable compliquée d'une bizarre difficulté à
respirer.

Je sautai sur le tapis, réagissant de toute ma force contre cette
torpeur. Ou j'étais la victime d'une illusion,--et en ce cas la raison
la dissiperait,--ou le phénomène était réel et j'en découvrirais la
cause.

Or je vis que la lampe que j'avais laissée allumée brillait d'un éclat
singulier, comme si la flamme eût été excitée par un apport excessif
d'oxygène. Aussi une vive odeur d'éther me saisit aux narines. C'étaient
ces effluves qui me montaient au cerveau.

L'effet physique était si patent qu'un instant ma vue troublée crut
percevoir dans la chambre des formes, ondulant et girant.

Je m'habillai à la hâte et ouvris ma fenêtre. L'air me fit du bien. La
nuit était noire, on n'entendait pas le moindre bruit. Je me penchai
pour mieux aspirer la fraîcheur vivifiante et, dans ce mouvement, je
remarquai qu'une fenêtre de l'étage inférieur était éclairée d'une
lueur blanchâtre, très douce: on eût dit qu'un nuage d'infinitésimales
poussières s'exhalât à l'extérieur.

Or, en examinant la maison mieux que je ne l'avais encore fait, je
m'aperçus que ma propre fenêtre ouvrait sur un balcon qui contournait
une partie de l'étage, et cette pensée me vint que de l'angle le plus
éloigné, je pourrais peut-être plonger mes regards dans la pièce si
singulièrement éclairée qui, je le constatais maintenant, touchait à la
chambre où Paul m'avait reçu le matin. C'était le cabinet toujours clos
dont Jean m'avait parlé.

Sans discuter un seul instant mon droit à l'indiscrétion, je m'engageai
sur le balcon, et, prenant soin d'étouffer le bruit de mon pas, je
suivis la rampe de fer, en pleines ténèbres, certain par conséquent de
n'être pas vu, même par le vieux domestique, à supposer qu'à cette heure
il ne dormît pas encore.

J'arrivai ainsi à l'angle de saillie et me trouvai à quelques mètres de
la chambre en question, la voyant de biais, très nettement.

Des tentures intérieures en masquaient la majeure partie, mais, dans
leur écartement, une lueur apparaissait pâle ou plutôt bleuâtre,
tamisée, et comparable--ce fut la pensée qui me vint aussitôt--à celle
qui se dégage des lucioles.

Je restai accoudé, plus ému que je ne l'aurais voulu, avec le léger
battement de coeur que connaissent les enfants en faute. Or je ne me
dissimulais pas que ma curiosité fût un peu coupable.

Pendant un assez long temps, je n'observai rien de plus que ce reflet
d'un invisible foyer et je songeais à regagner mon lit, quand tout à
coup je vis la tenture se relever et...

Deux ombres se profilèrent sur les carreaux. Je dis bien deux ombres,
elles étaient penchées l'une vers l'autre, comme enlacées.

Et de ces deux silhouettes, je ne pus méconnaître l'une qui était celle
de mon ami Paul. Quant à l'autre, impossible de s'y méprendre, c'était
une forme de femme, un galbe bizantin, gracile.

Cette apparition dura le temps d'un éclair: le rideau retomba.

Quelle que fût la résistance de ma raison, toute objection se brisait
contre le fait: il y avait une femme dans l'appartement de Paul, et, le
dirai-je, autant que mes souvenirs pouvaient me servir,--et j'avais
la conviction qu'ils étaient précis,--cette silhouette fine, au dessin
mystérieux, préraphaélite, rappelait étonnamment celle de Virginie.

En tous cas, Jean ne s'était pas trompé. Pendant ces nuits où l'accès de
son cabinet était interdit à tous, Paul n'était pas seul. En même temps
s'imposait l'hypothèse que j'avais repoussée naguère: Virginie vivante,
une mort simulée, de par on ne sait quel caprice morbide, et enfin
l'isolement à deux, dans une séquestration sans doute volontaire.

Il y avait là quelque drame macabre que la folie de l'un ou peut-être
des deux aggravait chaque jour en le prolongeant.

L'aube venait, j'avais froid, je rentrai dans ma chambre et dormis
jusqu'au matin.



X


--Accorde-moi deux jours, me dit Paul le lendemain, et je te révélerai
mon secret.

Je ne lui avais pas avoué ma découverte de la nuit, préférant l'amener
à une plus lente confidence. Mais, à ma grande surprise, il venait de
lui-même au-devant de mes curiosités.

Son attitude devait paraître fort étrange, il en convenait loyalement,
mais il se trouvait dans des conditions inordinaires qui autorisaient
les suppositions les plus fantastiques. Loin de me les interdire, il
déclarait que je resterais quand même au-dessous de la réalité: le mieux
était de ne me point perdre en hypothèses inutiles. S'il ne me donnait
pas satisfaction immédiate, c'est qu'il n'était pas seul maître de ses
décisions: il avait de grands ménagements à garder.

--Il est des pudeurs, ajouta-t-il, dont nous autres vivants ne pouvons
concevoir l'idée!

Bref, j'étais prêt à lui accorder le délai sollicité: après
quarante-huit heures, il se faisait fort de m'initier au mystère de sa
vie.

Le pis, c'est que je ne concevais pas la nature de ce mystère.

L'examinant attentivement, j'étais frappé de l'altération de sa
physionomie: ses traits étaient tirés, ses yeux cernés de bistre;
sa voix même sonnait d'un timbre étrange, diminué. Du reste, il ne
dissimula pas une intense fatigue et me pria d'abréger ma visite.

Bien entendu, pendant les deux jours de répit qu'il m'imposait, je
prenais l'engagement de ne pas chercher à le voir.

--Te parler, t'écouter, t'entendre même serait pour moi une fatigue que
je n'ai pas le droit d'affronter: je dois concentrer, synthétiser toute
mon énergie, sans en dépenser vainement une parcelle.

Je consentis à tout, sans même discuter, tant je redoutais, en mon
ignorance, de prononcer un mot qui modifiât ses résolutions.

Seulement, craignant de ne pas rester maître de mes curiosités encore
surexcitées par l'obscurité de ses promesses, je lui déclarai que je
m'absenterais pendant ces deux jours, m'engageant à me trouver prêt, à
l'heure dite, à profiter de son bon vouloir.

--Tu me donnes ta parole, lui dis-je, que tu ne commettras aucune
imprudence?

--Aucune, fit-il avec un sourire. A ton tour, je te veux donner un
conseil...

--Lequel?

--Pour que la transition entre le connu et... l'inconnu te soit moins
brusque, il faut que pendant le délai que je sollicite de toi tu
t'étudies à combattre en toi le vieux scepticisme qui, en dépit de ton
ouverture d'esprit, est toujours imminent à reparaître. Médite cette
belle parole d'Arago: «Hors des mathématiques pures, le mot impossible
n'est pas.»

--C'est déjà mon opinion, répondis-je en lui serrant les mains, du
diable si je ne crois point un peu déjà au surnaturel.

Je faisais en moi-même allusion aux étrangetés de la nuit.

Il haussa les épaules.

--N'emploie donc pas de mots sans signification. Le surnaturel n'est
pas. L'électricité paraît surnaturelle à un sauvage, et le phonographe à
un académicien. Il n'y a que des changements de plan et de perspective.
Mais ne m'induis pas en discussion, c'est de la force perdue.

Jean était désolé de me voir m'éloigner: ne s'imaginait-il pas que
j'abandonnais son maître à la folie, à la possession; il croyait très
naïvement à une action démoniaque.

Je le rassurai de mon mieux et partis.

Je revins à Paris et, en vérité, je respirai largement. L'atmosphère de
la Pierre-Sèche avait en quelque sorte contracté mes poumons, et ce fut
avec délices que je vécus ces quarante-huit heures de la vie normale.
Même il me vint cette pensée que, si j'étais contraint à passer quelque
temps là-bas, ne fût-ce que pour tenter la guérison morale de mon ami,
il me fallait faire provision d'air parisien.

J'achetai les pièces en vogue, les romans les plus à la mode, je
m'abonnai aux journaux vivants, je priai une amie de m'écrire souvent et
de me tenir au courant des mille incidents de la vie quotidienne, bref,
ne sachant pas au juste ce que l'avenir me réservait dans cette maison
bizarre, je pris mes précautions pour combattre des hantises redoutées.

Avec cela les plus récents ouvrages scientifiques me ramèneraient à mes
études favorites. J'étais paré, ainsi qu'un passager qui prévoit une
traversée difficile.

Muni de mon viatique intellectuel, dans lequel j'avais fait une large
place aux distractions de l'imagination, je repris le chemin de Salbris.

J'arrivai au castel avant le moment fixé; c'était avec intention: je
voulais avoir le temps de ranger mes livres, pour les avoir sous la main
en cas de besoin. Jean m'attendait à la porte dans un état d'exaltation
qui d'abord m'effraya. Rien de bien grave d'ailleurs. Depuis
vingt-quatre heures, Paul n'avait pas ouvert sa porte. Jean avait
écouté, espionné; ce qui l'effrayait le plus, c'est qu'il n'avait rien
découvert.

Mais Paul était vivant: c'était le seul point acquis et celui qui me
touchait le plus.

J'étais là maintenant, la tête parfaitement saine et décidé à tout pour
triompher d'une monomanie quelconque.

Nous transportâmes mes caisses dans la bibliothèque, et les livres de
science occulte dont les rayons étaient garnis durent frissonner de
colère, forcés qu'ils furent de se serrer pour faire place à des oeuvres
de raison saine et d'imagination bien pondérée.

Cela fait, et comme je consultais ma montre qui marquait précisément six
heures, la sonnette de Paul retentit. Jean monta.

Je redoutais un peu que Paul réclamât une augmentation de délai; mais je
n'eus pas à dépenser une nouvelle dose de patience. Paul m'attendait. Je
montai rapidement à sa chambre.

Il me reçut fort bien: j'eus même la satisfaction de constater qu'il ne
paraissait pas plus affaibli qu'avant mon départ.

--Eh bien, dis-je gaiement, tu vois que je suis exact: de ton côté, tu
parais disposé à tenir ta promesse. Me voici donc, l'oreille et l'esprit
ouvert, prêt à écouter tes contes de fées.

--Ne prends pas ce ton léger, me répliqua-t-il, car jamais, jamais,
entends-moi bien, il n'y eut dans notre vie minute plus grave.

Je lui tendis la main, il y mit la sienne.

--Avoue, reprit-il, que tu me crois fou...

--- Moi, je te jure...

--Ne jure pas, car aussi bien il fut telle heure où je crus moi aussi
que ma raison m'abandonnait, et tu me comprendras plus tard quand tu
apprécieras ce qu'il faut d'énergie pour rester maître de son cerveau,
alors que, sous un souffle venu on ne sait d'où, s'ouvre lentement la
porte profonde de l'inconnu.

Sa voix avait légèrement tremblé. J'étais plus ému que je ne le voulais
paraître.

--Je t'affirme, repris-je vivement, que tu ne te heurtes en moi à aucun
préjugé, à aucun parti pris, non plus qu'à des ironies de méchant goût.
Parle-moi donc en toute confiance. Je t'ai toujours aimé, et nous avons
creusé ensemble les problèmes les plus ardus. Quel que soit le terrain
où tu m'entraîneras, tu m'y retrouveras ferme et de bonne foi...
J'écoute.

Il me remercia d'un sourire reconnaissant. J'avais dit vrai, je trouve
ridicule toute négation à priori.

Il pencha alors son front sur ses deux mains, et pendant une minute, je
pus me demander s'il songeait encore que je fusse là. Mais il releva la
tête, me regarda bien en face; puis, allongeant la main vers un flacon
de cristal, à demi plein d'une chartreuse dorée, il le plaça en pleine
lumière et me dit:

--Regarde ceci attentivement, de tous tes yeux, comme on dit, avec le
ferme désir de te souvenir de la forme et de la couleur... Ne parle pas,
ne pense pas... regarde!

Pris d'un intérêt dont je n'étais pas maître de me défendre, dominé
aussi, je puis bien l'avouer, par l'autorité de son geste et de sa
voix, je concentrai toute mon attention visuelle sur le flacon qu'il me
montrait.

Il était de cristal très pur, avec, autour du col quelques tailles
délicates en formes d'olives allongées. La panse même du flacon était
d'une jolie rondeur, et vers le fond d'autres olivettes s'étiraient vers
la base.

La liqueur, toute d'or, vibrait autour d'un point ensoleillé presque
éblouissant.

Tout cela, je le vis en une seconde, en une acuité d'attention
détailleuse que je ne m'étais jamais connue.

--Ferme les yeux maintenant, me dit-il du même ton brusque auquel
j'obtempérai immédiatement.

--Encore une fois, regarde, en toi... le flacon, ne le vois-tu pas?

--Je le vois, m'écriai-je.

Pendant un temps que je ne puis apprécier, je vis, aussi nettement que
si j'avais eu les yeux ouverts, le flacon, les stries du cristal, les
étincellements de la liqueur. J'eus la volonté de retenir cette image,
cette photographie intérieure. Mais tout s'effaça.

--Bah! fis-je en rouvrant les yeux, c'est le phénomène bien connu de la
mémoire visuelle.

Il eut un geste d'impatience et s'écria:

--Mémoire visuelle! Ah! voilà bien votre méthode scientifique, des mots
répondant à des mots! Qu'est-ce que la mémoire... vous l'ignorez,
mais vous avez dénommé, étiqueté une faculté; vous l'avez catégorisée,
cataloguée dans vos dictionnaires, et... vous voilà satisfaits! Bien
plus, il faut que tous le soient avec vous, sous peine d'anathèmes!
Voyons, parle, répondsmoi en toute sincérité! Qu'est-ce que la
mémoire?... Comment s'exerce-t-elle?... Quel est son organe?... Ah! oui,
l'image se forme sur la rétine, est transmise par un réseau de nerfs à
ton cerveau... par quel mécanisme?

Je le voyais s'exalter; je voulus le calmer.

--Remarque que je ne formule aucune théorie; je ne suis pas un
adversaire, mais un ami, peut-être fort ignorant, mais en tous cas de
bon vouloir...

--Tu m'avais promis de ne pas user d'ironie. Eh bien, oui, je
t'instruirai, malgré toi... et voici ma formule: La mémoire visuelle,
c'est la projection hors de nous d'une forme emmagasinée en nous.

--La définition n'est pas pour me déplaire...

--J'appelle ton attention sur la projection que j'appellerai physique,
celle de la forme, de la coque extérieure des choses. Quand tu songes à
un livre, tu en vois plus ou moins nettement la forme...

--C'est vrai...

--Si tu te souviens d'un cheval, tu as devant les yeux la silhouette
plus ou moins correcte de l'animal...

--C'est encore exact.

--Eh bien, suppose que tu exerces ta volonté à perfectionner, à
accentuer cette silhouette, comme le fait un peintre par exemple. Tu
projetteras ton souvenir hors de toi, et tu t'en serviras comme d'un
modèle, adéquat, toutes proportions gardées, au modèle vivant qui se
placerait devant tes yeux...

--Je ne nie pas...

--Alors admets que tu concentres de plus en plus ton énergie volitive
dans le sens de ce perfectionnement, de cette accentuation. Augmente à
force de contemplation, augmente ta faculté de restitution mentale, puis
extérieure, tu arriveras peu à peu à créer ce que je n'appelle encore
que l'illusion de l'existence réelle de la chose souvenue. Mais la
vérité, c'est qu'il n'y a pas illusion, mais réalité. Cette forme que tu
as absorbée par ton attention, que tu possèdes en toi, tu la projettes
réellement au dehors. Entends-tu, elle existe, elle est--voici le mot
vrai--la restitution des particules d'infinitésimale matière que tu t'es
appropriées en regardant l'objet, en l'aspirant par ton attention, en
les emmagasinant en toi. Cette reconstitution est non une illusion, mais
une entité existante, elle est...

Je l'interrompis:

--A mon tour, laisse-moi te dire que ce ne sont là que des hypothèses
qui, pour ingénieuses qu'elles soient, devraient être appuyées sur des
preuves...

Il ne me laissa pas achever:

--Abandonne donc tes procédés de sophiste universitaire. Pourquoi la
forme que tu vois hors de toi existe-t-elle moins, qu'elle soit
produite par le fait banal de la présence ou par ce que tu appelles
l'imagination?...

--Parce que je puis toucher l'une et non l'autre, et ainsi constater
l'existence de la réalité.

J'avais prononcé ces derniers mots vivement, un peu agacé à la fin...

--Et, si je te prouve que tu peux toucher... ton illusion! cria-t-il.
As-tu d'ailleurs jamais possédé en toi le souvenir d'une forme imprimé
assez profondément dans ton âme, pour qu'elle y soit réelle, vivante et
pour que tu puisses la projeter hors de toi, comme elle est en toi, avec
tous les attributs de la réalité et de la vie? Ah! il faut aimer, avoir
aimé, il faut avoir aspiré, résorbé, inhalé toutes les effluves de
l'être adoré, pour qu'il soit resté vivant en vous... et qu'alors au
début de la solitude, fermant les yeux, vous le puissiez revoir en sa
radieuse et parfaite réalité... Mais est-ce tout?... Non!... Parvenez
à vous abîmer dans cet unique désir, dans cet immense vouloir de
communiquer à cette forme tout ce qu'il y a en vous d'énergie et de
puissance vitale... et alors vous le reconstituerez, cet être de votre
âme, sang de votre sang, chair de votre chair, substance de votre
substance, individualité vivante, ressuscitée, recréée, comme, de
l'Adam Paradisiaque, Aischa, Eve fut évoquée sous la lumière sublime des
sphères éternelles!...

--Ami, m'écriai-je, prends garde, cette exaltation te tue!

--Non pas, c'est ma vie! Ah! tu as pu croire que ma Virginie était
morte, et que moi, égoïste ou insensé, j'avais le honteux courage de lui
survivre. Non, non, elle n'est pas morte, je l'ai... elle vit en moi,
ici, dans mon coeur, dans ma poitrine, dans mon cerveau... Elle vit, je
la vois adorable et souriante, et, comme un oiseau frileux qui dort dans
mon être, je puis, quand je le veux, lui ouvrir la porte de sa cage...
Viens, viens, tu la verras, toi aussi, car elle va sortir de mon
coeur!...



XI


Il m'avait saisi par la main, m'entraînant.

Je ne lui résistai pas, estimant qu'en ces sortes de crises la
contradiction est inutile et périlleuse à la fois.

Nous étions arrivés à la porte du cabinet, jusque-là toujours clos;
posant les doigts sur la clef:

--Écoute, me dit-il à voix basse et avec une extrême volubilité, pour
toi, mais pour toi seul, je vais commettre un sacrilège; je violerai le
sublime secret, mais Elle l'a permis. Surtout pas un mot. Retiens ton
souffle et regarde.

Nous étions entrés en pleine obscurité. Au dehors maintenant, la nuit
était profonde; pas un rayon ne filtrait à travers les épais rideaux.
De longue date sans doute ses yeux étaient habitués à ces ténèbres, car
sans hésitation il me conduisit au fond de la pièce et me poussa dans un
fauteuil.

S'étonnera-t-on que je fusse saisi d'une angoisse profonde? Ainsi les
Latins appelaient _horror_ l'émotion qui étreignait la poitrine du
néophyte au seuil du bois sacré.

Je n'osais pas faire un mouvement: le buste en avant, la tête chaude,
j'attendais, dans une agonie d'anxiété.

Je ne voyais pas Paul, mais peu à peu je percevais le bruit grandissant
de sa respiration ou plutôt de longs soupirs qui brusquement
s'arrêtaient, pour quelques secondes après s'achever en une expiration
profonde.

Je ne mesurais pas le temps, mais ces pauses me semblaient
interminables...

Alors, d'un des points de la pièce--je vis bientôt que Paul se trouvait
là, sur un canapé--s'épanouit une lueur blanchâtre que je compare à la
fumée très tenue d'un cigare. Cette buée condensée en un filet s'agitait
indécise, tendant à monter.

Puis elle s'élargit, s'étendit, montant encore en un jet plus fort.
Très lentement elle tournoyait sur elle-même, se multipliant maintenant
d'autres poussées de buées qui venaient se fondre en elle, formant un
nuage dont les particules paraissaient animées d'un mouvement d'une
intensité vertigineuse.

De ce tourbillon de molécules se dégageait une lueur faible, mais
cependant suffisante pour que je visse mon ami dans la position que j'ai
dite, la tête appuyée sur un coussin, les yeux fermés, comme dormant, si
pâle! d'une blancheur lunaire!

La buée se condensait: la giration qui l'agitait se faisait plus lente,
elle se figeait pour ainsi dire, et, peu à peu, une forme se précisait,
des contours se délinéaient: cela devenait une image d'abord très vague,
d'un pastel très effacé.

A mesure que cette précision s'accentuait, de la poitrine de Paul des
soupirs plus forts s'échappaient, presque des gémissements, et la forme
toujours plus nette--c'était clairement celle d'une femme--ondulait
exactement à l'unisson des inspirations et des expirations. A chacun de
ses mouvements, elle prenait plus de solidité, si je puis dire, comme si
ce souffle eût été une nourriture vitale.

Entre lui et elle courait un filet de vapeur qui paraissait avoir sa
racine dans la poitrine du dormeur.

Et ce fut alors que je compris ce qu'il avait voulu expliquer... Elle
naissait de son coeur!

Oui, c'était bien de son coeur que s'exhalait, que s'extériorisait cette
forme qui prenait une vitalité... qui, d'abord spectrale, peu à peu
revêtait toutes les apparences--dois-je dire les apparences?--de la vie!

Étais-je fou moi-même quand à présent je reconnaissais Virginie, la
pure et chère enfant, non pas un fantôme plus sinistre que le cadavre
lui-même, mais un être qui avait un regard, qui respirait, qui avait
tous les attributs de l'existence?... Non, je ne puis me mentir à
moi-même, c'était bien elle, ressuscitée, revenue de ce monde d'où
nul--croyait-on--jamais ne pouvait revenir, Virginie, l'adorée,
revivifiée par l'amour.

Oui, miracle de l'amour en sa toute-puissance: elle revivait de celui
qui l'avait conservée en lui et qui, par un sublime don de lui-même,
restituait, animait, vitalisait la tant aimée qu'il portait toujours
vivante au dedans de lui-même!

Il avait maintenant les yeux tout grands ouverts et les tenait ardemment
fixés sur ses yeux à elle, ces yeux dont je reconnaissais la teinte
bleutée, avec des paillettes d'argent bruni.

Je m'étais dressé à demi, désireux de m'approcher, n'osant pas.

Il me fit un signe, et je compris qu'il m'appelait: il me désignait
un flacon qui se trouvait sur une console. Je le pris et l'ouvris.
L'éthylique parfum de l'éther se répandit, et je constatai, à ma grande
surprise, que sous les effluves de l'odorante substance l'apparente
vitalité du fantôme plus encore s'affirmait.

La jeune femme s'était agenouillée auprès de Paul, et ses mains se
mêlaient aux siennes. Se parlaient-ils? Je n'entendais pas de mots,
et pourtant je devinais qu'ils se disaient silencieusement des choses
exquises.

Comment se fit-il que je me trouvai moi aussi agenouillé auprès d'eux et
que Paul souriant mit ma main dans celle de Virginie? Elle me regardait
de cet air d'entente qui est le renouement des anciennes amitiés, et je
sentais dans ma main ses petits doigts si souples qui répondaient à ma
discrète étreinte.

Et aussi--Paul m'y avait autorisé sans doute--je posai ma main sur son
coeur, et ce coeur battait.



XII


Pendant un mois je vécus dans ce monde de rêves, sans essayer même de
me soustraire à l'enveloppement qui chaque jour plus étroitement me
circonvenait. Le mystère est un engourdisseur, le sphinx à la fois
hypnotise et enivre.

Un jour enfin, je m'éveillai de cette torpeur. Allons donc! Est-ce que
j'allais comme tant d'autres--comme le Zanoni de Bulwer,--me
laisser vaincre par le gardien du seuil? Est-ce que paralysé, brisé,
j'oublierais lâchement les obligations de la vie réelle, pour me griser
perpétuellement de l'absinthe de l'au-delà? Est-ce que j'avais le droit
de me trahir moi-même, de me livrer pieds et poings liés à l'imbécile
ébriété de l'occulte? Ces jouissances malsaines de la déséquilibration
valaient-elles les normales satisfactions que donne l'étude positive et
forte?

J'avais assisté à des phénomènes stupéfiants, inattendus surtout,
mais pourquoi après tout me troubleraient-ils plus que les expériences
étonnantes cent fois exécutées dans le laboratoire? Il y avait là, je
le concédais, une ouverture sur un monde nouveau, mais pourquoi
s'hypnotiser devant l'entre-bâillement d'une porte?

N'était-il pas indiqué au contraire de fourbir avec plus de passion
tous ses outils scientifiques, afin de ne pénétrer que mieux armé dans
l'inconnu et saisir le secret à la gorge?

Le surnaturel n'existe pas... il n'y a que des changements de plans...
L'homme qui le premier fit du feu ne resta pas pétrifié devant ce foyer
pour lui incompréhensible: il en apprit l'usage et s'en rendit maître.

Moi aussi je me rendrai maître de l'occulte, mais sans cette impatience
qui trouble la raison et désorganise l'effort. Je commencerai par bien
apprendre ce qui est de norme, après quoi je pousserai jusqu'à ce qui
semble encore l'anormal.

Quand ces pensées--par la réaction de ma conscience--s'imposèrent à
moi, j'éprouvai l'ineffable bonheur du nageur en péril qui sent la
terre solide sous ses pieds; moi aussi je ressuscitais, je redevenais
moi-même, je me libérais d'une hantise énervante.

Mais en même temps je compris que ma tâche ne devait pas être purement
égoïste. En s'absorbant dans la contemplation de l'inconnu, mon ami
marchait évidemment à la folie. En admettant même que ses forces
résistassent à une hyperexcitation quotidienne, en admettant que les
ressorts de sa volonté, trop tendus, ne se brisassent pas dans une
catastrophe mortelle, il était certain que l'absorption par l'idée fixe
aurait pour conséquence la monomanie sentimentale jusqu'à l'accident
décisif de la désagrégation cérébrale.

Chose assez curieuse, je dus peut-être à cette excursion sur la limite
de l'aliénation une plus inattaquable fermeté de raison et aussi une
plus irréductible ténacité de volonté.

Je m'imposai une double mission.

Je n'eus point grand'peine à accomplir la première partie: huit jours
s'étaient à peine écoulés depuis ma résolution prise que j'assistais
avec le plus parfait sang-froid au phénomène renouvelé de
l'extériorisation. J'avais tué en moi l'excessive curiosité, même le
désir de soulever le voile qui recouvrait encore la genèse du mystère.
Je savais qu'un jour viendrait où mes études, logiquement suivies, me
conduiraient à la solution du problème.

Le but second était plus malaisé à atteindre. On l'a deviné, je voulais
guérir mon ami, je voulais l'arracher à l'au delà--à ses illusions--oui,
illusions, puisque c'était lui et lui seul qui donnait la vie à une
apparence, à une coque vide, je voulais le ramener en la réalité.

Je fus par bonheur assez maître de moi pour ne pas dévier de la ligne
que je me traçai dès le premier jour et dont la première étape se
pourrait indiquer ainsi:--la division de son attention.

Nous ne nous quittions plus. Le vieux Jean me regardait d'un air nâvré,
s'avisant que j'étais aussi fou que son maître. Je n'avais pas cru utile
de le détromper, redoutant de sa part une intervention qui aurait tout
compromis.

Comme je n'élevai aucune prétention à nier la réalité de
l'apparition--comme j'acceptai sans l'ombre d'une contradiction les
théories mystiques de Paul, il vint un moment où entre nous ce sujet de
conversation fut épuisé. Ce fut alors que je lui parlai de mes propres
études. J'avais organisé dans les sous-sols du petit château un
laboratoire de chimie, et j'avais pris pour thème de recherches la
Genèse des Éléments d'après les travaux de William Crookes.

Ces travaux me passionnaient à un tel point que je me sentis bientôt
doué de l'énergie nécessaire pour imposer mon influence à mon ami. Je
sus en les quelques heures dont il pouvait disposer chaque jour éveiller
d'abord, puis développer, puis surexciter ses curiosités scientifiques,
pour qu'il devînt un zélé collaborateur.

Oh! je me demandais parfois si je ne commettais pas une action mauvaise,
presque lâche, puisque mon adversaire... c'était Elle, c'était l'aimée
que je voulais chasser, c'était l'intruse que je voulais renvoyer... à
la tombe de silence et d'immobilité!...

Et un jour dans une merveilleuse expérience d'analyse spectrale des
métaux premiers, j'arrivai à ce résultat inouï... que Paul oublia
l'heure ordinaire de son macabre rendez-vous... Il laissa passer ainsi
plus de cinquante minutes. Quand il s'en aperçut il eut un véritable
accès de désespoir, presque de rage. Je le calmai de mon mieux et
l'accompagnai. Mais il avait dépensé une telle somme d'attention à
suivre les changements du prisme qu'il eut une peine infinie à évoquer
l'image attendue: et tel fut l'effort qu'au moment où réellement je
commençais à concevoir de graves inquiétudes sur l'issue de cette
séance, les ressorts de son énergie se détendirent et il s'endormit
profondément.

J'éprouvai la plus grande difficulté, on le comprend du reste, à
renouveler ma traîtrise. J'avais dû prendre l'engagement d'honneur de ne
plus jamais permettre qu'il oubliât l'heure de son funèbre rendez-vous.

Mais, à mesure que je l'étudiais mieux, mon machiavélisme trouvait
de nouveaux moyens d'action. J'arrivais peu à peu à l'intéresser non
seulement à des sciences arides, mais encore au mouvement contemporain
des idées. Bien qu'il s'en défendît d'abord, le démon de l'examen, de la
discussion s'emparait de lui. Je provoquais moi-même ses contradictions,
et de cet effort cérébral résultait une diminution d'énergie qui nuisait
à la netteté de l'apparation.

J'assistais rarement à cette évocation, toujours semblable à elle-même,
avec seulement une moindre précision.

Pendant quelques jours je le vis plus triste, plus absorbé que de
coutume. Je n'osais pas l'interroger, sentant bien toute ma part de
responsabilité dans ses mélancolies.

Il se refusa à toute causerie, se renfermant dans sa chambre et
verrouillant sa porte.

Je savais qu'ils se cloitrait de bonne heure dans le cabinet secret.
Les fioles d'éther se vidaient rapidement. Il ne me demandait plus de
l'accompagner. Mais je veillais à son insu, je m'étais même procuré de
doubles clefs de sa chambre et du cabinet.

Tandis qu'il se livrait à ses douloureuses expériences, je restais de
l'autre côté de la porte, l'oreille collée au panneau, dans un état
d'indicible angoisse.

Un soir, il était enfermé depuis plus de deux heures, j'entendis un cri
navré, comme un râle et en même temps le bruit d'une chute.

En une seconde je fus auprès de lui. Il était à terre au milieu du
cabinet, en proie à des convulsions épileptiformes. Je le relevai,
l'emportai dans mes bras, hors de cette atmosphère saturée d'éther. Il
était livide avec un masque de mort...

Je parvins à le ramener: mais alors il se dressa à demi, le visage
contracté, criant:

--Elle ne m'aime plus... elle m'abandonne... Virginie, Virginie,
pourquoi donc n'es-tu pas venue?...

Puis ce fut une crise qui ressemblait à un accès de folie furieuse.

Le lendemain Paul était pris d'une fièvre intense, compliquée d'un
délire aigu.

J'appelai par télégraphe un ami, grand praticien de Paris, qui accourut
et je lui dis tout...

Il eut l'audace de prendre une résolution violente. A tous risques, il
fallait enlever Paul au milieu qui entretenait sa douloureuse passion.
Il était certain que s'il restait à Pierre-Sèche, la hantise le
ressaisirait au moindre éclair raisonnable, et la tension de sa volonté,
s'exerçant sur des organes las, amènerait infailliblement la mort.

--Transportons-le à Paris chez moi, me dit ce grand médecin. Il faut
abolir en lui le souvenir du passé.

J'obéis. Ce fut un triste pèlerinage. Mais la commotion cérébrale avait
été trop forte pour que le malade se rendît compte de ce qui se passait.
Nous pûmes l'enlever de Pierre-Sèche et l'installer dans l'appartement
du docteur sans même qu'il eût la sensation d'un déplacement.

Pendant plus de trois mois, nous désespérâmes de le sauver. Nous étions
admirablement secondés dans notre tâche par une soeur du docteur, jeune
veuve intelligente et jolie que des malheurs prématurés avaient faite
compatissante aux souffrances d'autrui.

Elle s'était prise de sympathie pour ce grand garçon qui maintenant
semblait n'avoir pas plus de volonté qu'un enfant et qui, dans les
premiers temps de sa convalescence, éprouvait d'infinies jouissances à
se sentir vivre.

Naturellement j'avais écarté le vieux Jean, et moi même je me tenais le
plus possible hors de sa vue, voulant que son intelligence s'éveillât
dans un milieu tout nouveau.

Oserai-je dire que j'avais eu l'audace de tout révéler à la soeur de mon
camarade, lui expliquant que Paul avait failli mourir de regretter une
morte et que peut-être il vivrait... d'être aimé d'une vivante. On ne
s'adresse jamais en vain à la pitié des femmes: d'ailleurs celle-ci
ne l'aimait-elle pas déjà de tous les dévoûments qu'elle lui avait
consacrés, des longues heures passées à son chevet, des boissons
approchées de ses lèvres, des douces gronderies dont ne se peuvent
dispenser les plus patientes garde-malades.

Quant à moi, si c'était un sacrilège de repousser Virginie dans sa
tombe, je le commettais en toute sûreté de conscience.

Ce fut sur ce gracieux visage de femme, saine et jeune, avec dans les
yeux un rayon de malice, que tout d'abord se posèrent les yeux de
Paul. Le charme dont elle l'enveloppa, en un héroïsme de coquetterie
miséricordieuse, empêcha, retarda le réveil du souvenir.

Je reparus moi-même à son chevet, et il sembla comme surpris de me voir.
Notre intimité se renoua. Aucune allusion n'était faite aux événements
de Pierre-Sèche. Je devinais bien parfois qu'il voulait m'interroger,
mais aussi je comprenais que ses souvenirs étaient assez vagues pour
qu'il doutât de leur réalité.

Aidé de la femme, je le guidai pas à pas en sa rentrée dans la vie: sans
contrainte, je dirigeai ses idées dans le sens de la pratique et de la
normalité, je l'intéressai aux actualités, assez pour qu'il n'eût pas
besoin de recourir à l'aliment intellectuel du souvenir.

Puis, à tout dire, mon plus puissant auxiliaire, ce fut l'amour--fait de
reconnaissance et de soumission--qu'il vouait à celle qui l'avait sauvé.

Ce ne fut qu'après six mois de convalescence, au moment où ses forces
étaient complètement revenues, qu'il se hasarda à me questionner sur le
passé.

Il était dit que je commettrais tous les crimes moraux. Je mentis
hardiment, lui expliquant que depuis la mort de sa première femme il
s'était trouvé dans un état de santé intellectuelle qui avait parfois
les apparences de l'hallucination. Il n'osait pas me pousser à fond,
mais j'eus l'audace de répondre à ses plus secrètes pensées en lui
racontant que, dans des accès de délire, il avait cru revoir celle qu'il
avait perdue.

Par bonheur son cerveau détendu n'était plus apte à renouer la chaîne
des raisonnements abstrus, nécessaires aux conceptions mystiques.

Il me crut par lassitude, et parce qu'il voulait me croire et se libérer
du passé.

Et ce fut ainsi que la pauvre Virginie--j'ai l'hypocrisie de la
plaindre!--mourut une seconde fois, jamais plus évoquée, image à jamais
effacée, emportée par l'éternel reflux de la mer d'oubli, selon la loi
inéluctable--et bienfaisante--qui régit les êtres et les choses.

______________________________________________________
IMP. E. ARRAULT ET Cie, 6, RUE DE LA PRÉFECTURE, TOURS.





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