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Title: Le fauteuil hanté
Author: Leroux, Gaston, 1868-1927
Language: French
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*** Start of this LibraryBlog Digital Book "Le fauteuil hanté" ***


Gaston Leroux

LE FAUTEUIL HANTÉ

(1909)


Table des matières

    I. La mort d'un héros
   II. Une séance dans la salle du Dictionnaire
  III. La boîte qui marche
   IV. Martin Latouche
    V. Expérience nº 3
   VI. La chanson qui tue
  VII. Le secret de Toth
 VIII. En France, l'Immortalité diminue
   IX. En France...
    X. Le calvaire
   XI. Terrible apparition
  XII. Le secret de Toth
 XIII. Dans le train
  XIV. Un grand cri déchirant humain
   XV. La cage
  XVI. Par les oreilles
 XVII. Quelques inventions de Dédé
XVIII. Le secret du grand Loustalot
  XIX. Le triomphe de Gaspard Lalouette



I. La mort d'un héros


--C'est un vilain moment à passer...

--Sans doute, mais on dit que c'est un homme qui n'a peur de rien!...

--A-t-il des enfants?

--Non!... Et il est veuf!

--Tant mieux!

--Et puis, il faut espérer tout de même qu'il n'en mourra pas!... Mais
dépêchons-nous!...

En entendant ces propos funèbres, M. Gaspard Lalouette--honnête homme,
marchand de tableaux et d'antiquités, établi depuis dix ans rue
Laffitte, et qui se promenait ce jour-là quai Voltaire, examinant les
devantures des marchands de vieilles gravures et de bric-à-brac--leva la
tête...

Dans le même moment, il était légèrement bousculé sur l'étroit trottoir
par un groupe de trois jeunes gens, coiffés du béret d'étudiant, qui
venait de déboucher de l'angle de la rue Bonaparte, et qui, toujours
causant, ne prit point le temps de la moindre excuse.

M. Gaspard Lalouette, de peur de s'attirer une méchante querelle, garda
pour lui la mauvaise humeur qu'il ressentait de cette incivilité, et
pensa que les jeunes gens couraient assister à quelque duel dont ils
redoutaient tout haut l'issue fatale.

Et il se reprit à considérer attentivement un coffret fleurdelisé qui
avait la prétention de dater de Saint Louis et d'avoir peut-être contenu
le psautier de Madame Blanche de Castille. C'est alors que, derrière
lui, une voix dit:

--Quoi qu'on puisse penser, c'est un homme vraiment brave!

Et une autre répondit:

--On dit qu'il a fait trois fois le tour du monde!... Mais, en vérité,
j'aime mieux être à ma place qu'à la sienne. Pourvu que nous n'arrivions
pas en retard!

M. Lalouette se retourna. Deux vieillards passaient, se dirigeant vers
l'Institut, en pressant le pas.

«Eh quoi! pensa M. Lalouette, les vieillards seraient-ils subitement
devenus aussi fous que les jeunes gens? (M. Lalouette avait dans les
quarante-cinq ans, environ, l'âge où l'on n'est ni jeune ni vieux...) En
voici deux qui m'ont l'air de courir au même fâcheux rendez-vous que mes
étudiants de tout à l'heure!»

L'esprit ainsi préoccupé, M. Gaspard Lalouette s'était rapproché du
tournant de la rue Mazarine et peut-être se serait-il engagé dans cette
voie tortueuse si quatre messieurs qu'à leur redingote, chapeau haut de
forme, et serviette de maroquin sous le bras, on reconnaissait pour des
professeurs, ne s'étaient trouvés tout à coup en face de lui, criant et
gesticulant:

--Vous ne me ferez pas croire tout de même qu'il a fait son testament!

--S'il ne l'a pas fait, il a eu tort!

--On raconte qu'il a vu plus d'une fois la mort de près...

--Quand ses amis sont venus pour le dissuader de son dessein, il les a
mis à la porte!

--Mais au dernier moment, il va peut-être se raviser?...

--Le prenez-vous pour un lâche?

--Tenez... le voilà... le voilà!

Et les quatre professeurs se prirent à courir, traversant la rue, le
quai, et obliquant, sur leur droite, du côté du pont des Arts.

M. Gaspard Lalouette, sans hésiter, lâcha tous ses bric-à-brac. Il
n'avait plus qu'une curiosité, celle de connaître l'homme qui allait
risquer sa vie dans des conditions et pour des raisons qu'il ignorait
encore, mais que le hasard lui avait fait entrevoir particulièrement
héroïques.

Il prit au court sous les voûtes de l'Institut pour rejoindre les
professeurs et se trouva aussitôt sur la petite place dont l'unique
monument porte, sur la tête, une petite calotte appelée généralement
coupole. La place était grouillante de monde. Les équipages s'y
pressaient, dans les clameurs des cochers et des camelots. Sous la voûte
qui conduit dans la première cour de l'Institut, une foule bruyante
entourait un personnage qui paraissait avoir grand-peine à se dégager de
cette étreinte enthousiaste. Et les quatre professeurs étaient là qui
criaient: «Bravo!...»

M. Lalouette mit son chapeau à la main et, s'adressant à l'un de ces
messieurs, il lui demanda fort timidement de bien vouloir lui expliquer
ce qui se passait.

--Eh! vous le voyez bien!... C'est le capitaine de vaisseau Maxime
d'Aulnay!

--Est-ce qu'il va se battre en duel? interrogea encore, avec la plus
humble politesse, M. Lalouette.

--Mais non!... Il va prononcer son discours de réception à l'Académie
française! répondit le professeur agacé.

Sur ces entrefaites, M. Gaspard Lalouette se trouva séparé des
professeurs par un grand remous de foule. C'étaient les amis de Maxime
d'Aulnay qui, après lui avoir fait escorte et l'avoir embrassé avec
émotion, essayaient de pénétrer dans la salle des séances publiques. Ce
fut un beau tapage, car leurs cartes d'entrée ne leur servirent de rien.
Certains d'entre eux qui avaient pris la sage précaution de se faire
retenir leurs places par des gens à gages, en furent pour leurs frais,
car ceux qui étaient venus pour les autres restèrent pour eux-mêmes. La
curiosité, plus forte que leur intérêt, les cloua à demeure. Cependant,
comme M. Lalouette se trouvait acculé entre les griffes pacifiques du
lion de pierre qui veille au seuil de l'Immortalité, un commissionnaire
lui tint ce langage:

--Si vous voulez entrer monsieur, c'est vingt francs!

M. Gaspard Lalouette, tout marchand de bric-à-brac et de tableaux qu'il
était, avait un grand respect pour les lettres.

Lui-même était auteur. Il avait publié deux ouvrages qui étaient
l'orgueil de sa vie, l'un sur les signatures des peintres célèbres et
sur les moyens de reconnaître l'authenticité de leurs oeuvres, l'autre
sur l'art de l'encadrement, à la suite de quoi il avait été nommé
officier d'Académie; mais jamais il n'était entré à l'Académie, et
surtout jamais l'idée qu'il avait pu se faire d'une séance publique à
l'Académie n'avait concordé avec tout ce qu'il venait d'entendre et de
voir depuis un quart d'heure. Jamais, par exemple, il n'eût pensé qu'il
fût si utile, pour prononcer un discours de réception, d'être veuf, sans
enfants, de n'avoir peur de rien et d'avoir fait son testament. Il donna
ses vingt francs et, à travers mille horions, se vit installé tant bien
que mal dans une tribune où tout le monde était debout, regardant dans
la salle.

C'était Maxime d'Aulnay qui entrait.

Il entrait un peu pâle, flanqué de ses deux parrains, M. le comte de
Bray et le professeur Palaiseaux, plus pâles que lui.

Un long frisson secoua l'assemblée. Les femmes qui étaient nombreuses et
de choix ne purent retenir un mouvement d'admiration et de pitié. Une
pieuse douairière se signa.

Sur tous les gradins on s'était levé, car toute cette émotion était
infiniment respectueuse, comme devant la mort qui passe.

Arrivé à sa place, le récipiendaire s'était assis entre ses deux gardes
du corps, puis il releva la tête et promena un regard ferme sur ses
collègues, l'assistance, le bureau et aussi sur la figure attristée du
membre de l'illustre assemblée chargé de le recevoir.

A l'ordinaire, ce dernier personnage apporte à cette sorte de cérémonie
une physionomie féroce, présage de toutes les tortures littéraires qu'il
a préparées à l'ombre de son discours. Ce jour-là, il avait la mine
compatissante du confesseur qui vient assister le patient à ses derniers
moments.

M. Lalouette, tout en considérant attentivement le spectacle de cette
tribu habillée de feuilles de chêne, ne perdait pas un mot de ce qui se
disait autour de lui. On disait:

--Ce pauvre Jehan Mortimar était beau et jeune, comme lui!

--Et si heureux d'avoir été élu!

--Vous rappelez-vous quand il s'est levé pour prononcer son discours?

--Il semblait rayonner... Il était plein de vie...

--On aura beau dire, ça n'est pas une mort naturelle...

--Non, ça n'est pas une mort naturelle...

M. Gaspard Lalouette ne put en entendre davantage sans se retourner vers
son voisin pour lui demander de quelle mort on parlait là, et il
reconnut que celui à qui il s'adressait n'était autre que le professeur
qui, tout à l'heure, l'avait renseigné déjà, d'une façon un peu bourrue.
Cette fois encore, le professeur ne prit pas de gants:

--Vous ne lisez donc pas les journaux, monsieur?

Eh bien, non, M. Lalouette ne lisait pas les journaux! Il y avait à cela
une raison que nous aurons l'occasion de dire plus tard et que M.
Lalouette ne criait pas par-dessus les toits. Seulement, à cause qu'il
ne lisait pas les journaux, le mystère dans lequel il était entré en
pénétrant, pour vingt francs, sous la voûte de l'Institut,
s'épaississait à chaque instant davantage. C'est ainsi qu'il ne comprit
rien à l'espèce de protestation qui s'éleva quand une noble dame, que
chacun dénommait: la belle Mme de Bithynie, entra dans la loge qui lui
avait été réservée. On trouvait généralement qu'elle avait un joli
toupet. Mais encore M. Lalouette ne sut pas pourquoi.

Cette dame considéra l'assistance avec une froide arrogance, adressa
quelques paroles brèves à de jeunes personnes qui l'accompagnaient et
fixa de son face-à-main M. Maxime d'Aulnay.

--Elle va lui porter malheur! s'écria quelqu'un.

Et la rumeur publique répéta:

--Oui, oui, elle va lui porter malheur!...

M. Lalouette demanda:

--Pourquoi va-t-elle lui porter malheur?

Mais personne ne lui répondit. Tout ce qu'il put apprendre d'à peu près
certain, c'est que l'homme qui était là-bas, prêt à prononcer un
discours, s'appelait Maxime d'Aulnay, qu'il était capitaine de vaisseau,
qu'il avait écrit un livre intitulé: «Voyage autour de ma cabine», et
qu'il avait été élu au fauteuil occupé naguère par Mgr d'Abbeville. Et
puis le mystère recommença avec des cris, des gestes de fous. Le public,
dans les tribunes, se soulevait, et criait des choses comme celle-ci:

--Comme l'autre!... N'ouvrez pas!... Ah! la lettre!... comme l'autre!...
comme l'autre!... Ne lisez pas!...

M. Lalouette se pencha et vit un appariteur qui apportait une lettre à
Maxime d'Aulnay. L'apparition de cet appariteur et de cette lettre
semblait avoir mis l'assemblée hors d'elle.

Seuls les membres du bureau s'efforçaient de garder leur sang-froid,
mais il était visible que M. Hippolyte Patard, le sympathique secrétaire
perpétuel, tremblait de toutes ses feuilles de chêne.

Quant à Maxime d'Aulnay, il s'était levé, avait pris des mains de
l'appariteur la lettre et l'avait décachetée. Il souriait à toutes les
clameurs. Et puisque la séance n'était pas encore ouverte, à cause que
l'on attendait M. le chancelier, il lut, et il sourit. Alors, dans les
tribunes, chacun reprit:

--Il sourit!... Il sourit!... L'autre aussi a souri!

Maxime d'Aulnay avait passé la lettre à ses parrains, qui, eux, ne
souriaient pas. Le texte de la lettre fut bientôt dans toutes les
bouches et comme il faisait, de bouche en oreille et d'oreille en
bouche, le tour de la salle, M. Lalouette apprit ce que contenait la
lettre: «Il y a des voyages plus dangereux que ceux que l'on fait autour
de sa cabine!» Ce texte semblait devoir porter à son comble l'émoi de la
salle, quand on entendit la voix glacée du président annoncer après
quelques coups de sonnette, que la séance était ouverte. Un silence
tragique pesa immédiatement sur l'assistance.

Mais Maxime d'Aulnay était déjà debout, plus que brave, hardi!

Et le voilà qui commence de lire son discours.

Il le lit d'une voix profonde, sonore. Il remercie d'abord, sans
bassesse, la Compagnie qui lui fait l'honneur de l'accueillir; puis,
après une brève allusion à un deuil qui est venu frapper récemment
l'Académie jusque dans son enceinte, il parle de Mgr d'Abbeville.

Il parle... il parle...

A côté de M. Gaspard Lalouette, le professeur murmure entre ses dents
cette phrase que M. Lalouette crut, à tort du reste, inspirée par la
longueur du discours: «Il dure plus longtemps que l'autre!...» Il parle
et il semble que l'assistance, à mesure qu'il parle, respire mieux. On
entend des soupirs, des femmes se sourient comme si elles se
retrouvaient après un gros danger...

Il parle et nul incident imprévu ne vient l'interrompre...

Il arrive à la fin de l'éloge de Mgr d'Abbeville, il s'anime. Il
s'échauffe quand, à l'occasion des talents de l'éminent prélat, il émet
quelques idées générales sur l'éloquence sacrée. L'orateur évoque le
souvenir de certains sermons retentissants qui ont valu à Mgr
d'Abbeville les foudres laïques pour cause de manque de respect à la
science humaine...

Le geste du nouvel académicien prend une ampleur inusitée comme pour
frapper, pour fustiger à son tour, cette science, île de l'impiété et de
l'orgueil!... Et dans un élan admirable qui, certes! n'a rien
d'académique, mais qui n'en est que plus beau, car il est bien d'un
marin de la vieille école, Maxime d'Aulnay s'écrie:

--Il y a six mille ans, messieurs, que la vengeance divine a enchaîné
Prométhée sur son rocher! Aussi, je ne suis pas de ceux qui redoutent la
foudre des hommes. Je ne crains que le tonnerre de Dieu!

Le malheureux avait à peine fini de prononcer ces derniers mots qu'on le
vit chanceler, porter d'un geste désespéré la main au visage, puis
s'abattre, telle une masse.

Une clameur d'épouvante monta sous la Coupole... Les académiciens se
précipitèrent... On se pencha sur le corps inerte...

Maxime d'Aulnay était mort!

Et l'on eut toutes les peines du monde à faire évacuer la salle.

Mort comme était mort deux mois auparavant, en pleine séance de
réception, Jehan Mortimar, le poète des Parfums tragiques, le premier
élu à la succession de Mgr d'Abbeville.

Lui aussi avait reçu une lettre de menaces, apportée à l'Institut par un
commissionnaire que l'on ne retrouva jamais, lettre où il avait lu:

«Les Parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense», et lui
aussi, quelques minutes après, avait culbuté: voici ce qu'apprit enfin,
d'une façon un peu précise, M. Gaspard Lalouette, en écoutant d'une
oreille avide les propos affolés que tenait cette foule qui tout à
l'heure emplissait la salle publique de l'Institut et qui venait d'être
jetée sur les quais dans un désarroi inexprimable. Il eût voulu en
savoir plus long et connaître au moins la raison pour laquelle, Jehan
Mortimar étant mort, on avait tant redouté le décès de Maxime d'Aulnay.
Il entendit bien parler d'une vengeance, mais dans des termes si
absurdes qu'il n'y attacha point d'importance. Cependant il crut devoir
demander par acquit de conscience, le nom de celui qui aurait eu à se
venger dans des conditions aussi nouvelles; alors on lui sortit une si
bizarre énumération de vocables qu'il pensa qu'on se moquait de lui. Et,
comme la nuit était proche, car on était en hiver, il se décida à
rentrer chez lui, traversant le pont des Arts où quelques académiciens
attardés et leurs invités, profondément émus par la terrible coïncidence
de ces deux fins sinistres, se hâtaient vers leurs demeures.

Tout de même, M. Gaspard Lalouette, au moment de disparaître dans
l'ombre qui s'épaississait déjà aux guichets de la place du Carrousel,
se ravisa. Il arrêta l'un de ces messieurs qui descendait du pont des
Arts et qui, avec son allure énervée, semblait encore tout agité par
l'événement. Il lui demanda:

--Enfin! monsieur! sait-on de quoi il est mort?

--Les médecins disent qu'il est mort de la rupture d'un anévrisme.

--Et l'autre, monsieur de quoi était-il mort?

--Les médecins ont dit: d'une congestion cérébrale!...

Alors une ombre s'avança entre les deux interlocuteurs et dit:

--Tout ça, c'est des blagues!... Ils sont morts tous deux parce qu'ils
ont voulu s'asseoir sur le Fauteuil hanté!

M. Lalouette tenta de retenir cette ombre par l'ombre de sa jaquette,
mais elle avait déjà disparu...

Il rentra chez lui, pensif...



II. Une séance dans la salle du Dictionnaire


Le lendemain de ce jour néfaste, M. le secrétaire perpétuel Hippolyte
Patard pénétra sous la voûte de l'Institut sur le coup d'une heure. Le
concierge était sur le seuil de sa loge. Il tendit son courrier à M. le
secrétaire perpétuel et lui dit:

--Vous voilà bien en avance aujourd'hui, monsieur le secrétaire
perpétuel, personne n'est encore arrivé.

M. Hippolyte Patard prit son courrier qui était assez volumineux, des
mains du concierge, et se disposa à continuer son chemin, sans dire un
mot au digne homme.

Celui-ci s'en étonna.

--Monsieur le secrétaire perpétuel a l'air bien préoccupé.

Du reste, tout le monde est bouleversé ici, après une pareille histoire!

Mais M. Hippolyte Patard ne se détourna même pas.

Le concierge eut le tort d'ajouter:

--Est-ce que monsieur le secrétaire perpétuel a lu ce matin l'article de
L'Époque sur le Fauteuil hanté?

M. Hippolyte Patard avait cette particularité d'être tantôt un petit
vieillard frais et rose, aimable et souriant, accueillant, bienveillant,
charmant, que tout le monde à l'Académie appelait «mon bon ami» excepté
les domestiques bien entendu, bien qu'il fût plein de prévenances pour
eux, leur demandant alors des nouvelles de leur santé; et tantôt, M.
Hippolyte Patard était un petit vieillard tout sec, jaune comme un
citron, nerveux, fâcheux, bilieux. Ses meilleurs amis appelaient alors
M. Hippolyte Patard: «Monsieur le secrétaire perpétuel», gros comme le
bras, et les domestiques n'en menaient pas large. M. Hippolyte Patard
aimait tant l'Académie qu'il s'était mis ainsi en deux pour la servir,
l'aimer et la défendre. Les jours fastes, qui étaient ceux des grands
triomphes académiques, des belles solennités, des prix de vertu, il les
marquait du Patard rose, et les jours néfastes, qui étaient ceux où
quelque affreux plumitif avait osé manquer de respect à la divine
institution, il les marquait du Patard citron.

Le concierge, évidemment, n'avait pas remarqué, ce jour là, à quelle
couleur de Patard il avait affaire, car il se fût évité la réplique
cinglante de M. le secrétaire perpétuel. En entendant parler du Fauteuil
hanté, M. Patard s'était retourné d'un bloc.

--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il; je ne sais pas s'il y a un
fauteuil hanté! Mais je sais qu'il y a une loge ici qui ne désemplit pas
de journalistes! A bon entendeur salut!

Et il fit demi-tour laissant le concierge foudroyé.

Si M. le secrétaire perpétuel avait lu l'article sur le Fauteuil hanté!
mais il ne lisait plus que cet article-là dans les journaux, depuis des
semaines! Et après la mort foudroyante de Maxime d'Aulnay, suivant de si
près la mort non moins foudroyante de Jehan Mortimar il n'était pas
probable, avant longtemps, qu'on se désintéressât dans la presse d'un
sujet aussi passionnant!

Et cependant, quel était l'esprit sensé (M. Hippolyte Patard s'arrêta
pour se le demander encore)... quel était l'esprit sensé qui eût osé
voir, dans ces deux décès, autre chose qu'une infiniment regrettable
coïncidence? Jehan Mortimar était mort d'une congestion cérébrale, cela
était bien naturel.

Et Maxime d'Aulnay, impressionné par la fin tragique de son prédécesseur
et aussi par la solennité de la cérémonie, et enfin par les fâcheux
pronostics dont quelques méchants garnements de lettres avaient
accompagné son élection, était mort de la rupture d'un anévrisme. Et
cela n'était pas moins naturel.

M. Hippolyte Patard, qui traversait la première cour de l'Institut et se
dirigeait à gauche vers l'escalier qui conduit au secrétariat, frappa le
pavé inégal et moussu de la pointe ferrée de son parapluie.

«Qu'y a-t-il donc de plus naturel, se fit-il à lui-même, que la rupture
d'un anévrisme? C'est une chose qui peut arriver à tout le monde que de
mourir de la rupture d'un anévrisme, même en lisant un discours à
l'Académie française!...» Il ajouta:

«Il suffit pour cela d'être académicien!» Ayant dit, il s'arrêta pensif,
sur la première marche de l'escalier. Quoiqu'il s'en défendît, M. le
secrétaire perpétuel était assez superstitieux. Cette idée que, tout
Immortel que l'on est, on peut mourir de la rupture d'un anévrisme
l'incita à toucher furtivement de la main droite le bois de son
parapluie qu'il tenait de la main gauche. Chacun sait que le bois
protège contre le mauvais sort.

Et il reprit sa marche ascendante. Il passa devant le secrétariat sans
s'y arrêter, continua de monter, s'arrêta sur le second palier et dit
tout haut:

--Si seulement il n'y avait pas cette histoire des deux lettres! mais
tous les imbéciles s'y laissent prendre! ces deux lettres signées des
initiales E D S E D T D L N, toutes les initiales de ce fumiste
d'Eliphas! Et M. le secrétaire perpétuel se prit à prononcer tout haut
dans la solennité sonore de l'escalier le nom abhorré de celui qui
semblait avoir par quelque criminel sortilège, déchaîné la fatalité sur
l'illustre et paisible Compagnie: Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg
de La Nox!

Avec un nom pareil, avoir osé se présenter à l'Académie française!...
Avoir espéré, lui, ce charlatan de malheur, qui se disait mage, qui se
faisait appeler: Sâr qui avait publié un volume parfaitement grotesque
sur la Chirurgie de l'âme, avoir espéré l'immortel honneur de s'asseoir
dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville!...

Qui, un mage! comme qui dirait un sorcier qui prétend connaître le passé
et l'avenir, et tous les secrets qui peuvent rendre l'homme maître de
l'univers! un alchimiste, quoi! un devin! un astrologue! un envoûteur!
un nécromancien!

Et ça avait voulu être de l'Académie!

M. Hippolyte Patard en étouffait.

Tout de même, depuis que ce mage avait été blackboulé comme il le
méritait, deux malheureux qui avaient été élus au fauteuil de Mgr
d'Abbeville étaient morts!...

Ah! si M. le secrétaire général l'avait lu, l'article sur le Fauteuil
hanté! Mais il l'avait même relu, le matin même, dans les journaux, et
il allait le relire encore, tout de suite, dans le journal L'Époque; et,
en effet, il déploya avec une énergie farouche pour son âge, la gazette:
cela tenait deux colonnes, en première page, et cela répétait toutes les
âneries dont les oreilles de M. Hippolyte Patard étaient rebattues, car,
en vérité, il ne pouvait plus maintenant entrer dans un salon ou dans
une bibliothèque, sans qu'il entendît aussitôt: «Eh bien, et le Fauteuil
hanté!» L'Époque, à propos de la formidable coïncidence de ces deux
morts si exceptionnellement académiques, avait cru devoir rapporter tout
au long la légende qui s'était formée autour du fauteuil de Mgr
d'Abbeville. Dans certains milieux parisiens, où l'on s'occupait
beaucoup de choses qui se passaient au bout du pont des Arts, on était
persuadé que ce fauteuil était désormais hanté par l'esprit de vengeance
du sâr Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox! Et comme, après
son échec, cet Eliphas avait disparu, L'Époque ne pouvait s'empêcher de
regretter qu'il eût, avant précisément de disparaître, prononcé des
paroles de menaces suivies bien fâcheusement d'aussi regrettables décès
subits. En sortant pour la dernière fois du club des «Pneumatiques»
(ainsi appelé de pneuma, âme), qu'il avait fondé dans le salon de la
belle Mme de Bithynie, Eliphas avait dit textuellement en parlant du
fauteuil de l'éminent prélat: «Malheur à ceux qui auront voulu asseoir
avant moi!» En fin de compte, L'Époque ne paraissait pas rassurée du
tout. Elle disait, à l'occasion des lettres reçues par les deux défunts
immédiatement avant leur mort, que l'Académie avait peut-être affaire à
un fumiste, mais aussi qu'elle pouvait avoir affaire à un fou.

Le journal voulait que l'on retrouvât Eliphas, et c'est tout juste s'il
ne réclamait pas l'autopsie des corps de Jehan Mortimar et de M.
d'Aulnay.

L'article n'était pas signé, mais M. Hippolyte Patard en voua aux
gémonies l'auteur anonyme après l'avoir traité, carrément, d'idiot, puis
ayant poussé le tambour d'une porte, il traversa une première salle tout
encombrée de colonnes, pilastres et bustes, monuments de sculpture
funéraire à la mémoire des académiciens défunts qu'il salua au passage,
puis, une seconde salle, puis arriva en une troisième toute garnie de
tables recouvertes de tapis d'un vert uniforme et entourées de fauteuils
symétriquement rangés. Au fond, sur un vaste panneau, se détachait la
figure en pied du cardinal Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu.

M. le secrétaire perpétuel venait d'entrer dans la salle du
Dictionnaire.

Elle était encore déserte.

Il referma la portière derrière lui, s'en fut à sa place habituelle, y
déposa son courrier rangea précieusement dans un coin qu'il lui était
facile de surveiller son parapluie sans lequel il ne sortait jamais, et
dont il prenait un soin jaloux, comme d'un objet sacré.

Puis, il retira son chapeau, qu'il remplaça par une petite toque en
velours noir brodé, et, à petits pas feutrés, il commença le tour des
tables qui formaient entre elles comme de petits box, dans lesquels
étaient les fauteuils. Il y en avait de célèbres.

Quand il passait auprès de ceux-là, M. le secrétaire perpétuel y
attardait son regard attristé, hochait la tête et murmurait des noms
illustres. Ainsi, arriva-t-il devant le portrait du cardinal de
Richelieu. Il souleva sa toque.

--Bonjour, grand homme! fit-il.

Et il s'arrêta, tourna le dos au grand homme, et contempla, juste en
face de lui, un fauteuil.

C'était un fauteuil comme tous les fauteuils qui étaient là, avec ses
quatre pattes et son dossier carré, ni plus ni moins, mais c'était dans
ce fauteuil qu'avait coutume d'assister aux séances Mgr d'Abbeville, et
nul depuis la mort du prélat ne s'y était assis.

Pas même ce pauvre Jehan Mortimar pas même ce pauvre Maxime d'Aulnay,
qui n'avaient jamais eu l'occasion de franchir le seuil de la salle des
séances privées, la salle du Dictionnaire, comme on dit. Or, au royaume
des Immortels, il y a vraiment que cette salle-là qui compte, car c'est
là que sont les quarante fauteuils, sièges de l'Immortalité.

Donc, M. le secrétaire perpétuel contemplait le fauteuil de Mgr
d'Abbeville.

Il dit tout haut:--Le Fauteuil hanté!

Et il haussa les épaules.

Puis il prononça la phrase fatale, en manière de dérision:

--Malheur à ceux qui auront voulu s'asseoir avant moi.

Tout à coup, il s'avança vers le fauteuil jusqu'à le toucher.

--Eh bien moi, s'écria-t-il en se frappant la poitrine, moi, Hippolyte
Patard, qui me moque du mauvais sort et de M. Eliphas de Saint-Elme de
Taillebourg de La Nox, moi, je vais m'asseoir sur toi, fauteuil hanté!

Et, se retournant, il se disposa à s'asseoir...

Mais à moitié courbé, il s'arrêta dans son geste, se redressa, et dit:

--Et puis non, je ne m'assoirai pas! C'est trop bête!... On ne doit pas
attacher d'importance à des bêtises pareilles.

Et M. le secrétaire perpétuel regagna sa place après avoir touché, en
passant, d'un doigt furtif le manche en bois de son parapluie.

Sur quoi la porte s'ouvrit et M. le chancelier entra, traînant derrière
lui M. le directeur M. le chancelier était un quelconque chancelier
comme on en élit un tous les trois mois, mais le directeur de l'Académie
de ce trimestre-là était le grand Loustalot, l'un des premiers savants
du monde. Il se laissait diriger par le bras comme un aveugle. Ce
n'était point qu'il n'y vît pas clair, mais il avait de si illustres
distractions, qu'on avait pris le parti, à l'Académie, de ne point le
lâcher d'un pas. Il habitait dans la banlieue. Quand il sortait de chez
lui pour venir à Paris, un petit garçon, âgé d'une dizaine d'années,
l'accompagnait et venait le déposer dans la loge du concierge de
l'Institut. Là, M. le chancelier s'en chargeait.

A l'ordinaire, le grand Loustalot n'entendait rien de ce qui se passait
autour de lui, et chacun avait soin de le laisser à ses sublimes
cogitations d'où pouvait naître quelque découverte nouvelle destinée à
transformer les conditions ordinaires de la vie humaine. Mais ce
jour-là, les circonstances étaient si graves que M. le secrétaire
perpétuel n'hésita pas à les lui rappeler et peut-être à les lui
apprendre. Le grand Loustalot n'avait pas assisté à la séance de la
veille; on l'avait envoyé chercher d'urgence chez lui et il était plus
que probable qu'il était le seul, à cette heure, dans le monde civilisé,
à ignorer encore que Maxime d'Aulnay avait subi le même sort cruel que
Jehan Mortimar l'auteur de si Tragiques parfum.

--Ah! monsieur le directeur! quelle catastrophe! s'écria M. Hippolyte
Patard en levant ses mains au ciel.

--Qu'y a-t-il donc, mon cher ami? daigna demander avec une grande
bonhomie le grand Loustalot.

--Comment! vous ne savez pas! M. le chancelier ne vous a rien dit? C'est
donc à moi qu'il revient de vous annoncer une aussi attristante
nouvelle! Maxime d'Aulnay est mort!

--Dieu ait son âme! fit le grand Loustalot qui n'avait rien perdu de la
foi de son enfance.

--Mort comme Jehan Mortimar mort à l'Académie en prononçant son
discours!...

--Eh bien tant mieux! déclara le savant, le plus sérieusement du monde.
Voilà une bien belle mort!

Et il se frotta les mains, innocemment. Et puis, il ajouta:

--C'est pour cela que vous m'avez dérangé?

M. le secrétaire perpétuel et M. le chancelier se regardèrent,
consternés, et puis s'aperçurent, au regard vague du grand Loustalot,
que l'illustre savant pensait déjà à autre chose; ils n'insistèrent pas
et le conduisirent à sa place. Ils le firent asseoir lui donnèrent du
papier, une plume et un encrier et le quittèrent en ayant l'air de se
dire: «Là, maintenant, il va rester tranquille!» Puis, se retirant dans
l'embrasure d'une fenêtre, M. le secrétaire perpétuel et M. le
chancelier après avoir jeté un coup d'oeil satisfait sur la cour
déserte, se félicitèrent du stratagème qu'ils avaient employé pour se
défaire des journalistes. Ils avaient fait annoncer officiellement, la
veille au soir qu'après avoir décidé d'assister en corps aux obsèques de
Maxime d'Aulnay, l'Académie ne se réunirait qu'une quinzaine de jours
plus tard pour élire le successeur de Mgr d'Abbeville, car on continuait
de parler du fauteuil de Mgr d'Abbeville comme si deux votes successifs
ne lui avaient pas donné deux nouveaux titulaires.

Or, on avait trompé la presse. C'était le lendemain même de la mort de
Maxime d'Aulnay, le jour par conséquent où nous venons d'accompagner M.
Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire, que l'élection devait
avoir lieu. Chaque académicien avait été averti par les soins de M. le
secrétaire perpétuel, en particulier et cette séance, aussi
exceptionnelle que privée, allait s'ouvrir dans la demi-heure.

M. le chancelier dit à l'oreille de M. Hippolyte Patard:

--Et Martin Latouche? Avez-vous de ses nouvelles?

Disant cela, M. le chancelier considérait M. le secrétaire perpétuel
avec une émotion qu'il n'essayait nullement de dissimuler.

--Je n'en sais rien, répondit évasivement M. Patard.

--Comment!... vous n'en savez rien?...

M. le secrétaire perpétuel montra son courrier intact.

--Je n'ai pas encore ouvert mon courrier!

--Mais ouvrez-le donc, malheureux!...

--Vous êtes bien pressé, monsieur le chancelier! fit M. Patard avec une
certaine hésitation.

--Patard, je ne vous comprends pas!...

--Vous êtes bien pressé d'apprendre que peut-être Martin Latouche, le
seul qui ait osé maintenir sa candidature avec Maxime d'Aulnay, sachant
du reste à ce moment qu'il ne serait pas élu... vous êtes bien pressé
d'apprendre, dis-je, monsieur le chancelier que Martin Latouche, le seul
qui nous reste, renonce maintenant à la succession de Mgr d'Abbeville!

M. le chancelier ouvrit des yeux effarés, mais il serra les mains de M.
le secrétaire perpétuel:

--Oh! Patard! je vous comprends...

--Tant mieux! monsieur le chancelier! Tant mieux!...

--Alors... vous n'ouvrirez votre courrier... qu'après...

--Vous l'avez dit, monsieur le chancelier; il sera toujours temps pour
nous d'apprendre, quand il sera élu, que Martin Latouche ne se présente
pas!... Ah! c'est qu'ils ne sont pas nombreux, les candidats au Fauteuil
hanté!...

M. Patard avait à peine prononcé ces deux derniers mots qu'il frissonna.
Il avait dit, lui, le secrétaire perpétuel, il avait dit, couramment,
comme une chose naturelle: «le Fauteuil hanté!...» Il y eut un silence
entre les deux hommes. Au-dehors, dans la cour quelques groupes
commençaient à se former, mais, tout à leur pensée, M. le secrétaire
perpétuel ni le chancelier n'y prenaient garde.

M. le secrétaire perpétuel poussa un soupir M. le chancelier fronçant le
sourcil, dit:

--Songez donc! Quelle honte si l'Académie n'avait plus que trente-neuf
fauteuils!

--J'en mourrais! fit Hippolyte Patard, simplement.

Et il l'eût fait comme il le disait.

Pendant ce temps, le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le
nez d'une encre noire qu'il était allé, du bout du doigt, puiser dans
son encrier, croyant plonger dans sa tabatière.

Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas: Barbentane entra,
Barbentane, l'auteur de l'Histoire de la maison de Condé, le vieux
camelot du roi.

--Savez-vous comment il s'appelle? s'écria-t-il.

--Qui donc? demanda M. le secrétaire perpétuel qui, dans le triste état
d'esprit où il se trouvait, redoutait à chaque instant un nouveau
malheur.

--Bien, lui! votre Eliphas!

--Comment! notre Eliphas!

--Enfin, leur Eliphas!... Eh bien, M. Eliphas de Saint Elme de
Taillebourg de La Nox s'appelle Borigo, comme tout le monde! M. Borigo!

D'autres académiciens venaient d'entrer. Ils parlaient tous avec la plus
grande animation.

--Oui! Oui! répétaient-ils, M. Borigo! La belle Mme de Bithynie se
faisait raconter la bonne aventure par M. Borigo!... Ce sont les
journalistes qui le disent!

--Les journalistes sont donc là! s'exclama M. le secrétaire perpétuel.

--Comment! s'ils sont là? Mais ils remplissent la cour. Ils savent que
nous nous réunissons et ils prétendent que Martin Latouche ne se
présente plus.

M. Patard pâlit. Il osa dire, dans un souffle:

--Je n'ai reçu aucune communication à cet égard...

Tous l'interrogeaient, anxieux. Il les rassurait sans conviction.

--C'est encore une invention des journalistes. Je connais Martin
Latouche... Martin Latouche n'est pas homme à se laisser intimider... Du
reste, nous allons tout de suite procéder à son élection...

Il fut interrompu par l'arrivée brutale de l'un des deux parrains de
Maxime d'Aulnay, M. le comte de Bray.

--Savez-vous ce qu'il vendait, votre Borigo? demanda-t-il.

Il vendait de l'huile d'olive!... Et comme il est né au bord de la
Provence, dans la vallée du Careï, il s'est d'abord fait appeler Jean
Borigo du Careï...

A ce moment la porte s'ouvrit à nouveau et M. Raymond de La Beyssière,
le vieil égyptologue qui avait écrit des pyramides de volumes sur la
première pyramide elle-même, entra.

--C'est sous ce nom-là, Jean Borigo du Careï, que je l'ai connu! fit-il
simplement.

Un silence de glace accueillit l'entrée de M. Raymond de La Beyssière.
Cet homme était le seul qui avait voté pour Eliphas. L'Académie devait à
cet homme la honte d'avoir accordé une voix à la candidature d'un
Eliphas! Mais Raymond de La Beyssière était un vieil ami de la belle Mme
de Bithynie.

M. le secrétaire perpétuel alla vers lui.

--Notre cher collègue, fit-il, pourrait-on nous dire, si, à cette
époque, M. Borigo vendait de l'huile d'olive, ou des peaux d'enfant, ou
des dents de loup, ou de la graisse de pendu?

Il y eut des rires. M. Raymond de La Beyssière fit celui qui ne les
entendait pas. Il répondit:

--Non! A cette époque il était, en Égypte, le secrétaire de Manette-bey,
l'illustre continuateur de Champollion, et il déchiffrait les textes
mystérieux qui sont gravés, depuis des millénaires, à Sakkarah, sur les
parois funéraires des pyramides des rois de la Ve et de la VIe dynastie,
et il cherchait le secret de Toth!

Ayant dit, le vieil égyptologue se dirigea vers sa place.

Or son fauteuil était occupé par un collègue qui n'y prit point garde.
M. Hippolyte Patard, qui suivait M. de La Beyssière d'un oeil perfide,
par-dessus ses lunettes, lui dit:

--Eh bien, mon cher collègue? vous ne vous asseyez point? Le fauteuil de
Mgr d'Abbeville vous tend les bras!

M. de La Beyssière répondit sur un ton qui fit se retourner quelques
Immortels.

--Non! Je ne m'assiérai point dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville!

--Et pourquoi? lui demanda avec un petit rire déplaisant

M. le secrétaire perpétuel. Pourquoi ne vous assiériez-vous point dans
le fauteuil de Mgr d'Abbeville? Est-ce que, par hasard, vous prendriez,
vous aussi, au sérieux, toutes les balivernes que l'on raconte sur le
Fauteuil hanté?

--Je ne prends au sérieux aucune baliverne, monsieur le secrétaire
perpétuel, mais je ne m'y assiérai point parce que cela ne me plaît pas,
c'est simple!

Le collègue qui avait pris la place de M. Raymond de La Beyssière la lui
céda aussitôt et lui demanda fort convenablement et sans raillerie
aucune cette fois, s'il croyait, lui, Raymond de La Beyssière, qui avait
vécu longtemps en Égypte, et qui, par ses études, avait pu remonter
aussi loin que tout autre jusqu'aux origines de la kabbale, s'il croyait
au mauvais sort.

--Je n'aurai garde de le nier! dit-il.

Cette déclaration fit dresser l'oreille à tout le monde et comme il s'en
fallait encore d'un quart d'heure que l'on procédât au scrutin, cause de
la réunion, ce jour-là, de tant d'Immortels, on pria M. de La Beyssière
de vouloir bien s'expliquer.

L'académicien constata, d'un coup d'oeil circulaire, que personne ne
souriait et que M. Patard avait perdu son petit air de facétie.

Alors, d'une voix grave, il dit:

--Nous touchons ici au mystère. Tout ce qui vous entoure et qu'on ne
voit pas est mystère et la science moderne qui a, mieux que l'ancienne,
pénétré ce que l'on voit, est très en retard sur l'ancienne pour ce que
l'on ne voit pas. Qui a pu pénétrer l'ancienne science a pu pénétrer ce
qu'on ne voit pas.

On ne voit pas le «mauvais sort», mais il existe. Qui nierait la veine
ou la déveine? L'une ou l'autre s'attache aux personnes ou aux
entreprises ou aux choses avec un acharnement éclatant. Aujourd'hui on
parle de la veine ou de la déveine comme d'une fatalité contre laquelle
il n'y a rien à faire.

L'ancienne science avait mesuré, après des centaines de siècles d'étude,
cette force secrète, et il se peut--je dis il se peut--que celui qui
serait remonté jusqu'à la source de cette science eût appris d'elle à
diriger cette force, c'est-à-dire à jeter le bon ou le mauvais sort.
Parfaitement.

Il y eut un silence. Tous se taisaient maintenant en regardant le
Fauteuil.

Au bout d'un instant, M. le chancelier dit:

--Et M. Eliphas de La Nox a-t-il véritablement pénétré ce qu'on ne voit
pas?

--Je le crois, répondit avec fermeté M. Raymond de La Beyssière, sans
quoi je n'aurais pas voté pour lui. C'est sa science réelle de la
kabbale qui le faisait digne d'entrer parmi nous.

--La kabbale, ajouta-t-il, qui semble vouloir renaître de nos jours sous
le nom de Pneumatologie, est la plus ancienne des sciences et d'autant
plus respectable. Il n'y a que les sots pour en rire.

Et M. Raymond de La Beyssière regarda à nouveau autour de lui. Mais
personne ne riait plus.

La salle, peu à peu, s'était remplie. Quelqu'un demanda:

--Qu'est-ce que c'est que le secret de Toth?

--Toth, répondit le savant, est l'inventeur de la magie égyptiaque et
son secret est celui de la vie et de la mort.

On entendit la petite flûte de M. le secrétaire perpétuel:

--Avec un secret pareil, ça doit être bien vexant de ne pas être élu à
l'Académie française!

--Monsieur le secrétaire perpétuel, déclara avec solennité

M. Raymond de La Beyssière, si M. Borigo ou M. Eliphas--appelez-le comme
vous voulez, cela n'a pas d'importance--si cet homme a surpris, comme il
le prétend, le secret de Toth, il est plus fort que vous et moi, je vous
prie de le croire, et si j'avais eu le malheur de m'en faire un ennemi,
j'aimerais mieux rencontrer sur mon chemin, la nuit, une troupe de
bandits armés, qu'en pleine lumière cet homme, les mains nues!

Le vieil égyptologue avait prononcé ces derniers mots avec tant de force
et de conviction, qu'ils ne manquèrent point de faire sensation.

Mais M. le secrétaire perpétuel reprit avec un petit rire sec:

--C'est peut-être Toth qui lui a appris à se promener dans les salons de
Paris avec une robe phosphorescente!... A ce qu'il paraît qu'il
présidait les réunions pneumatiques chez la belle Mme de Bithynie, dans
une robe qui faisait de la lumière!...

--Chacun, répondit tranquillement M. Raymond de La Beyssière, chacun a
ses petites manies.

--Que voulez-vous dire? demanda imprudemment M. le secrétaire perpétuel.

--Rien! répliqua énigmatiquement M. de La Beyssière; seulement, mon cher
secrétaire perpétuel, permettez-moi de m'étonner qu'un mage aussi
sérieux que M. Borigo du Careï trouve, pour le railler, le plus
fétichiste d'entre nous!

--Moi, fétichiste! s'écria M. Hippolyte Patard, en marchant sur son
collègue, la bouche ouverte, le dentier en avant, comme s'il avait
résolu de dévorer d'un coup toute l'égyptologie... Où avez-vous pris,
monsieur, que j'étais fétichiste?

--En vous voyant toucher du bois quand vous croyez qu'on ne vous regarde
pas!

--Moi, toucher du bois, vous m'avez vu, moi, toucher du bois?

--Plus de vingt fois par jour!...

--Vous en avez menti, monsieur!

Aussitôt on s'interposa. On entendit des: «Allons, messieurs!...
messieurs!» et des: «Monsieur le secrétaire perpétuel, calmez-vous!» et
des: «Monsieur de La Beyssière, cette querelle est indigne et de vous et
de cette enceinte!» Et toute l'illustre assemblée était dans un état de
fièvre incroyable pour des Immortels; seul le grand Loustalot paraissait
ne rien voir ne rien entendre et plongeait maintenant avec conviction sa
plume dans sa tabatière.

M. Hippolyte Patard s'était dressé sur la pointe des pieds et criait du
haut de la tête, ses petits yeux foudroyant le vieux Raymond:

--Il nous ennuie à la fin celui-là, avec son Eliphas de Feu Saint-Elme
de Taille-à-rebours de La Boxe du Bourricot du Careï!...

M. Raymond de La Beyssière, devant une plaisanterie aussi furieuse et
aussi déplacée dans la bouche d'un secrétaire perpétuel, garda tout son
sang-froid.

--Monsieur le secrétaire perpétuel, dit-il, je n'ai jamais menti de ma
vie et ce n'est pas à mon âge que je commencerai. Pas plus tard qu'hier
avant la séance solennelle, je vous ai vu embrasser le manche de votre
parapluie!...

M. Hippolyte Patard bondit et l'on eut toutes les peines du monde à
l'empêcher de se livrer à des voies de fait sur la personne du vieil
égyptologue. Il criait:

--Mon parapluie... Mon parapluie!... D'abord, je vous défends de parler
de mon parapluie!...

Mais M. de La Beyssière le fit taire en lui montrant, d'un geste
tragique, le Fauteuil hanté:

--Puisque vous n'êtes pas fétichiste, asseyez-vous donc dessus, si vous
l'osez!...

L'assemblée qui était en rumeur fut du coup immobilisée.

Tous les yeux allaient maintenant du fauteuil à M. Hippolyte Patard, et
de M. Hippolyte Patard au fauteuil.

M. Hippolyte Patard déclara:

--Je m'assiérai si je veux! Je n'ai d'ordres à recevoir de personne!...
D'abord, messieurs, permettez-moi de vous faire remarquer que l'heure
d'ouvrir le scrutin est sonnée depuis cinq minutes...

Et il regagna sa place, ayant recouvré soudain une grande dignité.

Il n'arriva point cependant à son pupitre sans que quelques sourires
l'accompagnassent.

Il les vit, et comme chacun prenait un siège pour la séance qui allait
commencer... et que le Fauteuil hanté restait vide, il dit, de son petit
air pincé, l'air du Patard citron:

--Les règlements ne s'opposent pas à ce que celui de mes collègues qui
désire s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville y prenne place.

Nul ne bougea. L'un de ces messieurs, qui avait de l'esprit, soulagea la
conscience de tout le monde par cette explication:

--Il vaut mieux ne pas s'y asseoir par respect pour la mémoire de Mgr
d'Abbeville.

Au premier tour, l'unique candidat, Martin Latouche, fut élu à
l'unanimité.

Alors M. Hippolyte Patard ouvrit son courrier. Et il eut la joie, qui le
consola de bien des choses, de ne pas y trouver des nouvelles de M.
Martin Latouche.

Servilement, il reçut de l'Académie la mission exceptionnelle d'aller
annoncer lui-même à M. Martin Latouche l'heureux événement.

Ça ne s'était jamais vu.

--Qu'est-ce que vous allez lui dire? demanda le chancelier à M.
Hippolyte Patard.

M. le secrétaire perpétuel, dont la tête se troublait un peu à la suite
de toutes ces ridicules histoires, répondit vaguement:

--Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise?... Je lui dirai:

«Du courage, mon ami...» Et c'est ainsi que ce soir-là, sur le coup de
dix heures, une ombre qui semblait prendre les plus grandes précautions
pour n'être point suivie se glissait sur les trottoirs déserts de la
vieille place Dauphine, et s'arrêtait devant une petite maison basse,
dont elle fit résonner le marteau assez lugubrement dans cette solitude.



III. La boîte qui marche


M. Hippolyte Patard ne sortait jamais après son dîner. Il ne savait pas
ce que c'était que de se promener la nuit dans les rues de Paris. Il
avait entendu dire, et il avait lu dans les journaux, que c'était très
dangereux. Quand il rêvait de Paris, la nuit, il apercevait des rues
sombres et tortueuses qu'éclairait çà et là une lanterne, et que
traversaient des ombres louches, à l'affût des bourgeois, comme au temps
de Louis XV. Or comme M. le secrétaire perpétuel continuait d'habiter au
vilain carrefour Buci, un petit appartement qu'aucun triomphe
littéraire, qu'aucune situation académique n'avaient pu lui faire
quitter M. Hippolyte Potard, cette nuit-là où il se rendit à la
silencieuse place Dauphine par d'antiques rues étroites, les quais
déserts, et l'inquiétant Pont-Neuf, ne trouva aucune différence entre
son imagination et la lugubre réalité.

Aussi avait-il peur.

Avait-il peur des voleurs...

Et des journalistes... surtout.

Il tremblait à l'idée que quelque gazetier le surprît, lui, M. le
secrétaire perpétuel, faisant une démarche nocturne chez le nouvel
académicien, Martin Latouche.

Mais il avait préféré, pour une aussi exceptionnelle besogne, l'ombre
propice à l'éclat du jour Et puis, pour tout dire, M. Hippolyte Patard
se dérangeait moins, cette nuit-là, pour annoncer officiellement, malgré
tous les usages, à Martin Latouche, qu'il était élu (événement, du
reste, que Martin Latouche ne devait plus ignorer), que pour prendre de
Martin Latouche lui-même s'il était vrai qu'il eût déclaré qu'il ne
s'était pas «représenté», et qu'il refusait le fauteuil de Mgr
d'Abbeville.

Car telle était la version des journaux du soir.

Si elle était exacte, la situation de l'Académie française devenait
terrible... et ridicule.

M. Hippolyte Patard n'avait pas hésité. Ayant lu l'affreuse nouvelle
après son dîner, il avait mis son pardessus et son chapeau, pris son
parapluie, et il était descendu dans la rue...

Dans la rue toute noire...

Et maintenant, il tremblait sur la place Dauphine, devant la porte de
Martin Latouche dont il avait soulevé le marteau.

Le marteau avait frappé, mais la porte ne s'était pas ouverte...

Et il sembla bien à M. le secrétaire perpétuel qu'il avait aperçu sur sa
gauche, à la lueur vacillante d'un réverbère, une ombre bizarre,
étonnante, inexplicable.

Certainement, il avait vu comme une boîte qui marchait.

C'était une boîte carrée qui avait de petites jambes et qui s'était
enfuie dans la nuit, sans bruit.

Au-dessus de la boîte, M. Patard n'avait rien vu, rien distingué. Une
boîte qui marche! la nuit! place Dauphine! M. le secrétaire perpétuel
frappa du marteau sur la porte, avec frénésie.

Et c'est à peine s'il osa jeter un nouveau coup d'oeil du côté où
s'était produite cette étrange apparition.

Un petit judas venait de s'ouvrir et de s'éclairer dans la porte vétuste
de l'immeuble habité par Martin Latouche. Un jet de lumière vint frapper
en plein, le visage effaré de M. le secrétaire perpétuel.

--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix rude.

--C'est moi, M. Hippolyte Patard.

--Patard?

--Secrétaire perpétuel... Académie...

A ce mot «Académie» le judas se referma avec fracas, et M. le secrétaire
perpétuel se trouva à nouveau isolé sur la silencieuse place.

Puis, tout à coup, sur sa droite, cette fois, il revit passer l'ombre de
la boîte qui marche.

La sueur coulait maintenant tout au long des joues maigres du délégué
extraordinaire de l'illustre Compagnie, et il est juste de dire, à la
louange de M. Hippolyte Patard, que l'émotion à laquelle il était prêt à
succomber, dans cette minute cruelle, lui venait moins de la vision
inouïe de la boîte qui marche, et de la peur des voleurs, que de
l'affront que l'Académie française tout entière venait de subir dans la
personne de son secrétaire perpétuel.

La boîte, aussitôt apparue, avait redisparu.

Défaillant, le malheureux jetait autour de lui des regards vagues.

Ah! la vieille, vieille place, avec ses trottoirs exhaussés, à
escaliers, ses façades mornes, trouées de fenêtres immenses, dont les
carreaux noirs et nus semblaient garder inutilement des courants d'air
les vastes pièces abandonnées depuis des années sans nombre.

Les yeux éplorés de M. Hippolyte Patard fixèrent un moment, par-delà les
toits aigus, la voûte céleste où glissaient les nuées lourdes, et puis
redescendirent sur la terre, tout juste pour revoir dans l'espace qui
s'étend devant le Palais de Justice éclairé par un bref rayon de lune,
la boîte qui marche.

A la vérité, elle courait de toute la force de ses petites jambes, du
côté de l'Horloge.

Et c'était diabolique!

Le pauvre homme toucha désespérément, des deux mains, le manche en bois
de son parapluie.

Et soudain, il sursauta.

Quelque chose venait d'éclater derrière lui...

Une voix de colère...

«C'est encore lui! c'est encore lui! Ah! je vais lui administrer une de
ces volées...»

M. Hippolyte Patard s'accrocha au mur les jambes molles, sans force,
incapable de pousser un cri... Une espèce de bâton, quelque manche à
balai, tournoyait au-dessus de sa tête.

Il ferma les yeux, prêt au trépas, offrant sa mort à l'Académie.

Et il les rouvrit, étonné d'être encore en vie. Le manche à balai
toujours tournoyant, au-dessus d'une envolée de jupes, s'éloignait,
accompagné d'un bruit précipité de galoches qui claquaient sur les
trottoirs.

Ce balai, ces cris, ces menaces n'étaient donc point pour lui; il
respira.

Mais d'où était sortie cette nouvelle apparition?

M. Patard se retourna. La porte derrière lui était entrouverte. Il la
poussa et entra dans un corridor qui le conduisit à une cour où s'était
donné rendez-vous toute la bise d'hiver.

Il était chez Martin Latouche.

M. le secrétaire perpétuel s'était documenté. Il savait que Martin
Latouche était un vieux garçon, qui n'aimait au monde que la musique, et
qui vivait avec une vieille gouvernante qui, elle, ne la supportait pas;
cette gouvernante était fort tyrannique, et elle avait la réputation de
mener la vie dure au bonhomme. Mais elle lui était dévouée plus qu'on ne
saurait dire et, quand il avait été bien sage, elle le cajolait en
revanche, comme un enfant. Martin Latouche subissait ce dévouement avec
la résignation d'un martyr Le grand Jean-Jacques, lui aussi, connut des
épreuves de ce genre et cela ne l'a pas empêché d'écrire La Nouvelle
Héloïse. Martin Latouche, malgré la haine de Babette pour la mélodie et
les instruments à vent, n'en avait pas moins rédigé fort correctement,
en cinq gros volumes, une Histoire de la Musique, qui avait obtenu les
plus hautes récompenses à l'Académie française.

M. Hippolyte Patard s'arrêta dans le couloir, à l'entrée de la cour,
persuadé qu'il venait de voir sortir et d'entendre la terrible Babette.

Il pensait bien qu'elle allait revenir.

C'est dans cet espoir qu'il se tint coi, n'osant appeler, de peur de
réveiller peut-être des locataires irascibles, et ne se risquant point
dans la cour, de peur de se rompre le cou.

La patience de M. le secrétaire perpétuel devait être récompensée. Les
galoches claquèrent à nouveau, et la porte d'entrée fut refermée
bruyamment.

Et aussitôt une forme noire vint se heurter contre le timide visiteur.

--Qui est là?

--C'est moi, Hippolyte Patard... Académie, secrétaire perpétuel... fit
une voix tremblante... ô Richelieu!...

--Qu'est-ce que vous voulez?

--M. Martin Latouche...

--Il n'est pas là... mais entrez tout de même... j'ai quelque chose à
vous dire...

Et M. Hippolyte Patard fut poussé dans une pièce dont la porte s'ouvrait
sous la voûte.

Le pauvre secrétaire perpétuel s'aperçut alors, à la lueur d'un quinquet
qui brûlait sur une table grossière en bois blanc et qui éclairait,
contre le mur, toute une batterie de cuisine, qu'on l'avait fait entrer
dans l'office.

La porte avait claqué derrière lui.

Et, devant lui, il voyait un ventre énorme recouvert d'un tablier à
carreaux, et deux poings appuyés sur deux formidables hanches. L'un de
ces poings tenait toujours le manche à balai.

Au-dessus, dans l'ombre, une voix, la voix de rogomme vers laquelle M.
Hippolyte Patard n'osait pas lever les yeux disait:

--Vous voulez donc le tuer?

Et ceci était dit avec un accent particulier à l'Aveyron, car Babette
était de Rodez comme Martin Latouche.

M. Hippolyte Patard ne répondit pas, mais il tressaillit.

Et la voix reprit:

--Dites, monsieur le Perpétuel, vous voulez donc le tuer?

M. le Perpétuel secoua énergiquement la tête en signe de dénégation.

--Non, finit-il par oser dire... Non, madame, je ne veux pas le tuer,
mais je voudrais bien le voir.

--Eh bien, vous allez le voir, monsieur le Perpétuel, parce qu'au fond,
vous avez une bonne tête d'honnête homme qui me revient... vous allez le
voir, car il est ici... Mais auparavant, il faut que je vous parle...
C'est pour ça qu'il faut me pardonner, monsieur le Perpétuel, d'avoir
fait entrer un homme comme vous dans mon office...

Et la terrible Babette, ayant enfin déposé son manche à balai, fit signe
à M. Hippolyte Patard de la suivre au coin d'une fenêtre où ils
trouvèrent chacun une chaise.

Mais avant que de s'asseoir la Babette alla cacher son quinquet tout
derrière la cheminée, de telle sorte que le coin où elle avait entraîné
M. le Perpétuel se trouvait plongé dans une nuit opaque. Puis elle
revint, et, tout doucement, ouvrit l'un des volets intérieurs qui
fermaient la fenêtre. Alors, un pan de fenêtre apparut avec ses barreaux
de fer; et un peu de la lueur tremblotante du réverbère, abandonné sur
le trottoir d'en face, ayant glissé à travers ces barreaux, la figure de
Babette en fut doucement éclairée. M. le secrétaire perpétuel la regarda
et fut rassuré, bien que toutes les précautions prises par la vieille
servante n'eussent point manqué de l'intriguer, et même de l'inquiéter.
Cette figure, qui devait être, dans certains moments, bien redoutable à
voir, exprimait, dans cette sombre minute, une douceur apitoyée qui
donnait confiance.

--Monsieur le Perpétuel, dit la Babette en s'asseyant en face de
l'académicien, ne vous étonnez pas de mes manières; je vous mets dans le
noir pour surveiller le vielleux. Mais il ne s'agit pas de ça pour le
moment... pour le moment je ne veux vous dire qu'une chose (et la voix
de rogomme se fit entendre jusqu'aux larmes): voulez-vous le tuer?

Ce disant, la Babette avait pris dans ses mains les mains d'Hippolyte
Patard qui ne les retira point, car il commençait d'être profondément
ému par cet accent désolé qui venait du coeur en passant par l'Aveyron.

--Écoutez, continua la Babette, je vous le demande, monsieur le
Perpétuel, je vous le demande bien sincèrement, en votre âme et
conscience, comme on dit chez les juges, est-ce que vous croyez que
toutes ces morts-là, c'est naturel? Répondez-moi, monsieur le Perpétuel!

A cette question, à laquelle il ne s'attendait pas, M. le Perpétuel
sentit un certain trouble. Mais, au bout d'un instant qui parut bien
solennel à la Babette, il répondit d'une voix affermie:

--En mon âme et conscience, oui... je crois que ces morts sont
naturelles...

Il y eut encore un silence.

--Monsieur le Perpétuel, fit la voix grave de Babette, vous n'avez
peut-être pas assez réfléchi...

--Les médecins, madame, ont déclaré...

--Les médecins se trompent souvent, monsieur... On a vu ça, en
justice... songez-y monsieur le Perpétuel. Écoutez: je vais vous dire
une chose... On ne meurt pas comme ça, tout d'un coup, au même endroit,
à deux, en disant quasi les mêmes paroles, à quelques semaines de
distance sans que ça ait été préparé!

La Babette, dans son langage plus expressif que correct, avait
admirablement résumé la situation. M. le secrétaire perpétuel en fut
frappé.

--Qu'est-ce que vous croyez donc? demanda-t-il.

--Je crois que votre Eliphas de La Nox est un vilain sorcier... Il a dit
qu'il se vengerait et il les a empoisonnés... Le poison était peut-être
dans la lettre... vous ne me croyez pas?... Et ça n'est peut-être pas
ça? Mais, monsieur le Perpétuel, écoutez-moi bien... c'est peut-être
autre chose!... Je vais vous poser une question: En votre âme et
conscience, si, en faisant son compliment, M. Latouche tombait mort
comme les deux autres, croiriez-vous toujours que c'est naturel?

--Non, je ne le croirais pas! répondit sans hésiter M. Hippolyte Patard.

--En votre âme et conscience?

--En mon âme et conscience!

--Eh bien, moi, monsieur le Perpétuel, je ne veux pas qu'il meure!

--Mais il ne mourra pas, madame!

--C'est ce qu'on a dit pour ce M. d'Aulnay et il est mort!

--Ce n'est pas une raison pour que M. Latouche...

--Possible! En tout cas, moi, je lui ai défendu de se présenter à votre
Académie...

--Mais il est élu, madame!... Il est élu!...

--Non, puisqu'il ne s'est pas présenté! Ah! c'est ce que j'ai répondu à
tous les journalistes qui sont venus ici... Il n'y a pas à se dédire.

--Comment! il ne s'est pas présenté! Mais nous avons des lettres de lui.

--Ça ne compte plus... depuis la dernière qu'il vous a écrite hier soir
devant moi, aussitôt qu'on a eu appris la mort de ce M. d'Aulnay... Il
l'a écrite là, devant moi; on ne dira pas le contraire... Et vous avez
dû la recevoir ce matin... Il me l'a lue... Il disait qu'il ne se
présentait plus à l'Académie.

--Je vous jure, madame, que je ne l'ai pas reçue! déclara M. Hippolyte
Patard.

Babette attendit avant de répondre, puis elle se décida:

--Je vous crois, monsieur le Perpétuel.

--La poste, énonça M. Patard, fait quelquefois mal son service.

--Non, répondit avec un soupir Babette, non, monsieur le Perpétuel!...
ça n'est pas ça! vous n'avez pas reçu la lettre parce qu'il ne l'a pas
mise à la poste.

Et elle poussa un nouveau soupir--Il avait tant envie d'être de votre
Académie, monsieur le Perpétuel!

Et la Babette pleura.

--Oh! ça lui portera malheur!... ça lui portera malheur!

Dans ses larmes, elle disait encore:

--J'ai des pressentiments... des hantises qui ne trompent pas...
N'est-ce pas, monsieur le Perpétuel, que ce ne serait pas naturel s'il
mourait comme les autres... Alors ne faites pas tout pour qu'il meure
comme les autres... ne lui faites pas faire son compliment!...

--Ça, répondit tout de suite M. Hippolyte Patard, dont les yeux étaient
humides... ça, c'est impossible!... Il faut bien que quelqu'un finisse
par prononcer l'éloge de Mgr d'Abbeville.

--Moi, ça m'est égal, répliqua Babette. Mais lui, hélas! Il ne pense
qu'à ça. A faire des compliments de Mgr d'Abbeville...

Il n'est pas méchant pour un sou... Ah! des compliments, il lui en
fera!... C'est pas ça qui le retiendra d'être de votre Académie... mais
j'ai des hantises, je vous dis.

Tout à coup la Babette s'était arrêtée de pleurer--Chut! fit-elle.

Elle fixait maintenant, d'un air farouche, le trottoir d'en face... M.
le secrétaire perpétuel suivit ce regard, et il aperçut alors, en plein
sous le réverbère, la boîte qui marche; seulement la boîte avait
maintenant non seulement des jambes, mais une tête... une extraordinaire
tête chevelue et barbue... qui dépassait à peine l'énorme caisse...

--Un joueur d'orgue de Barbarie... murmura M. Hippolyte Patard.

--Un vielleux!... corrigea dans un souffle la Babette, pour qui tous les
joueurs de musique, dans les cours, étaient des vielleux... Le voilà
revenu, ma parole! Il nous croit peut-être couchés; bougez plus!

Elle était tellement émue qu'on entendait battre son coeur...

Elle dit encore entre ses dents:

--On va bien voir ce qu'il va faire!

En face, la boîte qui marche ne marchait plus.

Et la tête chevelue, barbue, au-dessus de la boîte, regardait, sans
remuer du côté de M. Patard et de la Babette, mais certainement sans les
voir.

Cette tête était si broussailleuse qu'on n'en pouvait distinguer aucun
trait; mais ses yeux étaient vifs et perçants.

M. Hippolyte Patard pensa: «J'ai vu ces yeux-là quelque part,» Et il en
fut plus inquiet. Cependant, il n'avait pas besoin d'événement nouveau
pour accroître un trouble qui allait tout seul s'élargissant. L'heure
était si bizarre, si incertaine, si mystérieuse, au fond de cette
vieille cuisine, derrière les barreaux de cette fenêtre obscure, en face
de cette brave servante qui lui avait retourné le coeur avec ses
questions... (En vérité! En vérité! Il avait répondu que ces deux morts
étaient naturelles!... Et si l'autre aussi, le troisième, allait mourir!
Quelle responsabilité pour M. Hippolyte Patard, et quels remords!) Et le
coeur de M. le Perpétuel battait maintenant aussi fort que celui de la
vieille Babette...

Que faisait, à cette heure, sur ce trottoir désert, la tête chevelue,
barbue, au-dessus de l'orgue de Barbarie? Pourquoi la boîte avait-elle
si singulièrement marché tout à l'heure, paraissant, disparaissant,
revenant après avoir été chassée?

(Car certainement, c'était elle que la vieille Babette avait poursuivie
si ardemment, de toute la vitesse de ses galoches, sur les trottoirs,
jusqu'au fond de la nuit.) Pourquoi la boîte était-elle revenue sous le
réverbère d'en face, avec cette barbe impénétrable, et ces petits yeux
papillotants?...

--On va bien voir ce qu'il va faire... avait dit Babette...

...Mais il ne faisait rien que regarder...

--Attendez! souffla la servante... attendez!

Et, avec mille précautions, elle se dirigea vers la porte de la
cuisine... Évidemment, elle allait recommencer sa chasse...

Ah! elle était brave, malgré sa peur!...

M. le secrétaire perpétuel avait, un instant, quitté des yeux la boîte
immobile sur le trottoir pour suivre les mouvements de Babette; quand il
regarda à nouveau dans la rue, la boîte avait disparu.

--Oh! Il est parti, fit-il.

Babette revint près de la fenêtre. Elle regarda, elle aussi, dans la
rue...

--Plus rien! gémit-elle. Il me fera mourir de peur!... Si jamais je
tiens sa barbe dans mes doigts crochus!...

--Qu'est-ce qu'il veut?... demanda à tout hasard M. le secrétaire
perpétuel.

--Il faut le lui demander, monsieur le Perpétuel! il faut le lui
demander!... Mais il ne se laisse pas approcher... Il est plus fuyant
qu'une ombre... et puis, vous savez, moi, je suis de Rodez! et les
vielleux ça porte malheur!

--Ah! fit M. le Perpétuel en touchant le manche de son parapluie... Et
pourquoi?

Babette, pendant qu'elle se signait, prononça à voix très basse:

--La Bancal...

--Quoi? La Bancal?

--...La Bancal avait fait venir des vielleux qui jouaient de la musique
dans la rue, pour qu'on ne l'entende pas assassiner ce pauvre M.
Fualdès... C'est pourtant bien connu ça... monsieur le Perpétuel.

--Oui, oui, je sais... en effet, l'affaire Fualdès... Mais je ne vois
pas...

--Vous ne voyez pas?... Mais entendez-vous? Entendez-vous?

Et la Babette, penchée dans un geste tragique, l'oreille collée au
carreau, semblait entendre des choses qui n'arrivaient point jusqu'à M.
Hippolyte Patard, ce qui n'empêcha point celui-ci de se lever dans une
grande agitation.

--Vous allez me conduire auprès de M. Martin Latouche, tout de suite,
fit-il en s'efforçant de montrer quelque autorité.

Mais la Babette était retombée sur sa chaise...

--Je suis folle! fit-elle... J'avais cru... mais ce n'est pas possible
des choses pareilles... vous n'avez rien entendu, vous, monsieur le
Perpétuel?

--Non, rien du tout...

--Qui... je deviendrai folle avec ce vielleux qui ne nous quitte plus.

--Comment cela? Il ne vous quitte plus.

--Eh! en plein jour dans le moment qu'on s'y attend le moins, on le
trouve dans la cour... Je le chasse... Je le retrouve dans l'escalier...
Dans un coin de porte, n'importe où... Tout lui est bon pour cacher sa
boîte à musique... Et la nuit, il rôde sous nos fenêtres...

--Voilà, en effet, qui n'est pas naturel, prononça M. le secrétaire
perpétuel.

--Vous voyez bien!... Je ne vous le fais pas dire...

--Il y a longtemps qu'il rôde par ici?

--Depuis trois mois environ...

--Tant de temps que ça?...

--Oh! il est quelquefois des semaines sans reparaître...

Tenez la première fois que je l'ai vu, c'était le jour...

Et la Babette s'arrêta.

--Eh bien? interrogea Patard, frappé de ce silence subit.

La vieille servante murmura:

--Il y a des choses que je ne dois pas dire... mais, tout de même,
monsieur le Perpétuel, le vielleux nous est venu dans le temps que M.
Latouche s'est présenté à votre Académie... même que je lui ai dit:
c'est pas bon signe! Et c'est justement dans le temps que les autres
sont morts. Et quand on reparle de votre Académie, c'est toujours dans
ce temps-là qu'il revient... Non, non, tout ça, c'est pas naturel...
Mais je peux rien vous dire...

Et elle secoua la tête avec énergie. M. Patard était maintenant fort
intrigué. Il se rassit. Babette reprenait, comme se parlant à elle-même:

--Il y a des fois que je me raisonne... Je me dis que c'est une idée
comme ça. Rodez, quand on voyait, de mon temps, un vielleux, on se
signait, et les petits enfants lui jetaient des pierres... et il se
sauvait.

Et elle ajouta, pensive:

--Mais celui-là, il revient toujours.

--Vous disiez que vous ne pouviez rien me dire, insinua M. Patard;
est-ce qu'il s'agit des vielleux?

--Oh! Il n'y a pas que les vielleux...

Mais elle secoua encore la tête, comme pour chasser l'envie qui la
tenaillait de parler. Plus elle secouait la tête, plus M. Patard
désirait que la vieille Babette parlât.

Il dit, résolu à frapper un grand coup:

--Après tout, ces morts-là... ne sont peut-être pas si naturelles qu'on
pourrait le croire... Et si vous savez quelque chose, madame, vous serez
plus coupable que nous tous... de tout ce qui pourra arriver.

La Babette joignit les mains comme en prière...

--J'ai juré sur le bon Dieu, fit-elle.

M. Patard se leva tout droit.

--Conduisez-moi, madame, auprès de votre maître.

La Babette sursauta:

--Alors, c'est bien fini? implora-t-elle.

--Quoi donc? interrogea d'une voix un peu rude M. le secrétaire
perpétuel.

--Je vous demande: c'est bien fini? vous l'avez élu de votre Académie...
il en est... et il dira des compliments à votre Mgr d'Abbeville?

--Mais oui, madame.

--Et il fera son compliment... devant tout le monde?

--Certainement.

--Comme les deux autres.

--Comme les deux autres?... Il le faut bien!

Mais ici la voix de M. le secrétaire perpétuel n'était plus rude du
tout... Elle tremblait même un peu.

--Eh bien, vous êtes des assassins! fit la Babette, tranquillement, avec
un grand signe de croix, et elle continua:

--...Mais je ne laisserai pas assassiner M. Latouche, et je le sauverai
malgré lui... malgré ce que j'ai juré... Monsieur le Perpétuel,
asseyez-vous... je vais tout vous dire.

Et elle se jeta à genoux sur le carreau.

--J'ai juré sur mon salut, et je manque à mon serment... Mais le bon
Dieu qui lit dans mon coeur me pardonnera. Voilà exactement ce qui est
arrivé...

M. Patard écoutait avidement la Babette, en regardant vaguement, par le
volet entrouvert, dans la rue... Il vit que le vielleux était revenu et
qu'il levait ses yeux papillotants en l'air fixant quelque chose
au-dessus de la tête de M. Patard, vers le premier étage de la maison.
M. Panard tressaillit. Toutefois, il resta assez maître de lui pour ne
point révéler, par quelque mouvement brusque, à la Babette ce qui se
passait dans la rue... Et elle ne fut pas interrompue dans son récit.

A genoux, elle ne pouvait rien voir. Et elle n'essayait de rien voir.
Elle parlait douloureusement, en soupirant, et d'une seule traite, comme
à confesse... pour être plus tôt débarrassée du poids qui pesait sur sa
conscience.

--Il est donc arrivé que deux jours après que vous n'avez pas voulu de
mon maître à votre Académie (car à ce moment-là, vous n'en avez pas
voulu, et vous avez pris à sa place un M. Mortimar comme vous avez pris
après le M. d'Aulnay), eh bien, un après-midi que je devais m'absenter
et où j'étais restée cependant à ma cuisine, sans que M. Latouche en
sache rien, j'ai vu arriver un monsieur qui a trouvé tout seul le chemin
de l'escalier pour monter chez mon maître, et qui s'est enfermé avec
lui. Je ne l'avais jamais vu. Cinq minutes plus tard, un autre monsieur
que je ne connaissais pas non plus, est arrivé à son tour... et il est
monté comme l'autre, rapidement, comme s'il avait peur qu'on
l'aperçoive... et je l'ai entendu frapper à la porte de la bibliothèque
qui a été ouverte tout de suite, et, maintenant, ils étaient trois dans
la bibliothèque: M. Latouche et les deux inconnus.

«... Une heure, deux heures se sont passées comme ça... La bibliothèque
est juste au-dessus de la cuisine... Ce qui m'étonnait le plus, c'est
que je ne les entendais même pas marcher... On n'entendait rien de
rien... Ça m'intriguait trop, et, je l'avoue, je suis curieuse. M.
Latouche ne m'avait point parlé de ces visites-là... Je suis montée à
mon tour, et j'ai collé mon oreille à la porte de la bibliothèque. On
n'entendait rien... Ma foi, j'ai frappé, on ne m'a pas répondu... j'ai
ouvert la porte... il n'y avait personne là-dedans... Comme il n'y a
qu'une porte, la porte du petit bureau qui donne dans la bibliothèque,
en dehors de la porte d'entrée, je suis allée à cette porte-là; mais
j'étais plus étonnée, en y allant, que de tout le reste... car jamais,
jamais je ne suis entrée dans le petit bureau de M. Latouche. Et jamais
mon maître n'y a reçu personne; c'est une manie qu'il a, le brave homme;
c'est là qu'il écrit, et pour être sûr de n'être pas dérangé, quand il
est là-dedans... c'est comme s'il était dans un tombeau. Souvent, il m'a
cédé sur bien des choses que je lui demandais raisonnablement, mais
jamais il ne m'a cédé là-dessus. Il avait fait faire une clef spéciale,
et pas plus moi qu'une autre, je n'ai jamais pu entrer dans le petit
bureau. Là-dedans, il faisait son ménage lui-même. Il me disait: «Ce
coin-là est à moi Babette, tout le reste t'appartient pour frotter et
nettoyer.» Et voilà qu'il était enfermé là-dedans avec deux hommes que
je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam...

«Alors, j'ai écouté... j'ai essayé, à travers la porte, de comprendre ce
qui se passait, ce qui se disait. Mais on parlait très bas et
j'enrageais de ne pas saisir... A la fin, j'ai cru comprendre qu'il y
avait une discussion qui n'allait pas toute seule... Et tout à coup, mon
maître, élevant la voix, a dit, et cela je l'ai entendu distinctement:
«Est-ce bien possible? Il n'aurait pas de plus grand crime au monde!»
Ça, je l'ai entendu!... de mes oreilles... C'est tout ce que j'ai
entendu...

«J'en étais encore abasourdie... quand la porte s'est ouverte; les deux
inconnus se sont jetés sur moi... «Ne lui faites pas de mal! s'est écrié
M. Latouche qui refermait soigneusement la porte de son petit bureau...
J'en réponds comme de moi-même!» Et il est venu à moi et m'a dit:
«Babette, on ne te questionnera pas; tu as entendu ou tu n'as pas
entendu!»

«Mais tu vas te mettre à genoux et jurer sur le bon Dieu que tu ne
parleras jamais à âme qui vive de ce que tu as pu entendre et de ce que
tu as vu! Je te croyais sortie, tu n'as donc pas vu ces deux messieurs
venir chez moi. Tu ne les connais pas. Jure cela, Babette.»

Je regardais mon maître. Je ne lui avais jamais vu une figure pareille.
Lui ordinairement si doux--j'en fais ce que je veux--la colère l'avait
transformé. Il en tremblait! Les deux inconnus étaient penchés au-dessus
de moi avec des figures de menaces. Je suis tombée à genoux, et j'ai
juré tout ce qu'ils ont voulu... Alors, ils sont partis... l'un après
l'autre, en regardant dans la rue avec précaution... l'étais redescendue
plus morte que vive, dans la cuisine, et je les regardais s'éloigner,
quand j'ai aperçu... justement... pour la première fois... le
vielleux!... Il était debout, comme tout à l'heure, sous le réverbère...
J'ai fait le signe de la croix... le malheur était sur la maison.»

M. le secrétaire perpétuel, tout en écoutant de toutes ses oreilles la
vieille Babette, avait suivi des yeux les mouvements du vielleux. Et il
n'avait pas été peu impressionné de le voir faire, au-dessus de sa
boîte, des signes mystérieux... enfin, une fois encore, la boîte qui
marche s'était évanouie dans la nuit.

La Babette s'était relevée.

--J'ai fini, répéta-t-elle. Le malheur était sur la maison.

--Et ces hommes, demanda M. Patard, que le récit de la gouvernante
inquiétait au-delà de toute expression... Ces hommes, vous les avez
revus?

--Il y en a un que je n'ai jamais revu, monsieur le Perpétuel, parce
qu'il est mort. J'ai vu sa photographie dans les journaux... C'est ce M.
Mortimar.

M. le Perpétuel bondit.

--Mortimar... Et l'autre, l'autre?

--L'autre? J'ai vu aussi sa photographie dans les journaux... C'était M.
d'Aulnay!...

--M. d'Aulnay!... Et vous l'avez revu, celui-là?

--Qui... celui-là... je l'ai revu... Il est revenu ici la veille de sa
mort, monsieur le Perpétuel.

--La veille de sa mort... Avant-hier?

--Avant-hier!... Ah! je ne vous ai pas tout dit! Il le faut!...

Et il n'était pas plus tôt arrivé, que je retrouvais le vielleux dans la
cour!... Aussitôt qu'il m'a eu vue, il s'est sauvé comme toujours...
Mais j'ai pensé aussitôt: «Mauvais signe, mauvais signe!...» Monsieur le
Perpétuel, ma grand-tante me le disait toujours: «Babette, méfie-toi des
vielleux!...» Et ma grand-tante, qui avait atteint un grand âge,
monsieur le Perpétuel, s'y connaissait pour ça... Elle habitait juste en
face de La Bancal, dans mon pays natal, à Rodez, la nuit qu'ils ont
assassiné le Fualdès... et elle a entendu l'air du crime... l'air que
les joueux d'orgue et les vielleux «tournaient» dans la rue, pendant que
sur la table, La Bancal et Bastide et les autres coupaient la gorge au
pauvre homme... C'était un air... qui lui est toujours resté dans les
oreilles... à la pauvre vieille, et qu'elle m'a chanté autrefois, en
grand secret, tout bas, pour ne compromettre personne... un air... un
air...

Et la Babette s'était soudain dressée avec des gestes d'automate... Son
visage, éclairé par la lueur rouge et pâlotte du réverbère d'en face,
exprimait la plus indicible terreur... Son bras tendu montrait la rue
d'où une ritournelle lente, lointaine, désespérément mélancolique
venait.

--Cet air-là!... râla-t-elle. Tenez... c'était cet air-là!



IV. Martin Latouche


Aussitôt, on entendit, dans la pièce qui se trouvait juste au-dessus de
la cuisine, un grand fracas, un bruit de meubles que l'on renverse,
comme une vraie bataille. Le plafond en était retentissant.

La Babette hurla:

--On l'assassine!... Au secours!...

Et elle bondit vers l'âtre, y saisit un tisonnier et se rua hors de la
cuisine, traversant la voûte, escaladant les degrés qui conduisaient au
premier étage.

M. Hippolyte Patard avait murmuré:

--Mon Dieu!...

Et il était resté là, les tempes battantes, anéanti par l'effroi, brisé
par l'horreur de la situation, cependant que dans la rue la ritournelle
maudite, l'air banal, historique et terrible prolongeait tranquillement
son rythme complice de quelque nouveau forfait... musique du diable qui
avait toujours empêché d'entendre les cris de ceux que l'on égorge... et
qui arrivait maintenant toute seule, couvrant tout autre bruit,
jusqu'aux oreilles bourdonnantes de M. Hippolyte Patard... jusqu'à son
coeur glacé.

Il put croire qu'il allait s'évanouir.

Mais la honte qu'il conçut soudain de sa pusillanimité le retint sur le
bord de cet abîme obscur où l'âme humaine, prise de vertige, se laisse
choir. Il se souvint à temps qu'il était le secrétaire perpétuel de
l'Immortalité, et ayant fait, pour la seconde fois dans cette soirée
mouvementée, le sacrifice de sa misérable vie, il se livra à un grand
effort moral et physique qui le conduisit, quelques secondes plus tard,
armé, à gauche, d'un parapluie, à droite, d'une paire de pincettes,
devant une porte du premier étage que la Babette ébranlait à grands
coups de tisonnier... et qui, du reste, s'ouvrit tout de suite.

--Tu es toujours aussi toquée, ma pauvre Babette? fit une voix frêle,
mais paisible.

Un homme d'une soixantaine d'années, d'apparence encore robuste, aux
cheveux grisonnants qui bouclaient, à la belle barbe blanche, encadrant
une figure rose et poupine, aux yeux doux, était sur le seuil de la
porte, tenant une lampe.

C'était Martin Latouche.

Aussitôt qu'il aperçut M. Hippolyte Patard entre ses pincettes et son
parapluie, il ne put retenir un sourire:

--Vous, monsieur le secrétaire perpétuel! Que se passe-t-il donc?
demanda-t-il en s'inclinant avec respect.

--Eh! monsieur! c'est nous qui vous le demandons! s'écria la Babette en
jetant son tisonnier C'est-il Dieu possible de faire un bruit pareil!
Nous avons cru qu'on vous assassinait!... Avec ça que le vielleux est en
train de «tourner» l'air du Fualdès dans la rue, sous nos fenêtres...

--Le vielleux ferait mieux d'aller se coucher!... répondit
tranquillement Martin Latouche, et toi aussi, ma bonne Babette!... (Et,
se tournant vers M. Patard:) Monsieur le secrétaire perpétuel, je serais
bien curieux de savoir ce qui me vaut, à cette heure, le grand honneur
de votre visite...

Ce disant, Martin Latouche avait fait entrer M. Patard dans la
bibliothèque et l'avait débarrassé de sa paire de pincettes. La Babette
avait suivi.

Elle regardait partout.

Tous les meubles étaient en ordre... les tables, les casiers occupaient
leur place accoutumée...

--Mais enfin, M. le Perpétuel et moi, nous n'avons pas rêvé!
déclara-t-elle. On aurait dit qu'on se battait ici ou qu'on
déménageait...

--Rassure-toi, Babette... c'est moi, dans le petit bureau, qui ai remué
maladroitement un fauteuil... Et maintenant, dis-nous bonsoir!

La Babette regarda avec méfiance la porte du petit bureau, cette porte
qui ne s'était jamais ouverte pour elle, et elle soupira:

--On s'est toujours méfié de moi, ici!

--Va-t'en, Babette!...

--On dit qu'on ne veut plus de l'Académie...

--Babette, veux-tu t'en aller!

--Et on en est tout de même...

--Babette!

--On écrit des lettres qu'on ne met pas à la poste...

--Monsieur le secrétaire perpétuel, cette vieille servante est
insupportable!...

--On s'enferme à deux tours de clef dans sa bibliothèque et on ne vous
ouvre que quand on a à demi défoncé la porte!...

--Je ferme ce que je veux!... Et j'ouvre quand je veux!... Je suis le
maître ici!...

--Ce n'est pas ce qu'on discute... on est toujours le maître de faire
des bêtises...

--Babette!... En voilà assez!...

--...de recevoir en secret des inconnus...

--Hein?

--...des inconnus de l'Académie...

--Babette, il n'y a pas d'inconnus à l'Académie!...

--Oh! ceux-là ne sont connus, ma foi, que parce qu'ils y sont morts!...

La servante n'avait pas plus tôt prononcé ces derniers mots que ce grand
doux homme de Martin Latouche lui avait sauté à la gorge.

--Tais-toi!...

C'était la première fois que Martin Latouche se livrait à des voies de
fait sur sa servante.

Il regretta aussitôt son geste, et fut particulièrement honteux devant
M. Hippolyte Patard et s'excusa:

--Je vous demande pardon, dit-il, en essayant de dompter l'émotion, qui,
visiblement, l'étreignait, mais cette vieille folle de Babette a, ce
soir le don de m'exaspérer. Et il y a des moments où les plus calmes...
Ah! l'entêtement des femmes est terrible!... Asseyez-vous donc,
monsieur...

Et Martin Latouche présenta à M. Panard un fauteuil qui tournait son
dossier à Babette, et lui-même tourna le dos à Babette. On allait
essayer d'oublier qu'elle était là, puisqu'elle ne voulait pas s'en
aller.

--Monsieur, fit la Babette tout à coup, après ce que vous venez de
faire, je peux m'attendre à tout et vous allez peut-être me tuer. Mais
j'ai tout dit à M. le Perpétuel.

Martin Latouche se retourna d'un seul coup. A ce moment, sa tête était
entièrement dans l'ombre et M. Hippolyte Patard ne put lire sur ce
visage obscur les sentiments qui l'animaient mais la main de l'homme,
qui s'appuyait sur la table, tremblait. Et Martin Latouche fut quelques
secondes sans pouvoir prononcer une parole. Enfin, dominant son émoi, il
prononça, d'une voix altérée:

--Qu'est-ce que vous avez dit à M. le secrétaire perpétuel, Babette?

C'était la première fois qu'il disait «vous» à la vieille gouvernante,
devant M. Patard. Celui-ci le remarqua, comme un signe certain de la
gravité de la situation.

--J'ai dit que MM. Mortimar et d'Aulnay étaient venus trouver Monsieur
ici, qu'ils s'étaient enfermés avec Monsieur dans le petit bureau, avant
d'aller mourir en faisant des compliments à l'Académie.

--Vous aviez juré de vous taire, Babette.

--Oui, mais je n'ai parlé que pour sauver Monsieur... car si je n'y
prenais garde, Monsieur irait mourir là-bas comme les autres.

--Bien, fit la voix cassée de Martin Latouche. Et qu'est-ce que vous
avez encore dit à M. le secrétaire perpétuel?

--Je lui ai dit ce que j'avais entendu en écoutant derrière la porte du
petit bureau.

--Babette! écoute-moi bien! reprit Martin Latouche qui cessa dans
l'instant de dire «vous» à la gouvernante pour la tutoyer à nouveau, ce
qui parut plus grave encore à M. Patard, Babette, je ne t'ai jamais
demandé ce que tu avais entendu derrière la porte... est-ce vrai?...

--C'est vrai! mon maître...

--Tu avais juré de l'oublier, et je ne t'ai pas questionnée, parce que je
croyais la chose inutile; mais puisque tu te souviens de ce que tu as
entendu... tu vas me dire à moi ce que tu as dit à M. le secrétaire
perpétuel.

--C'est trop juste, Monsieur je lui ai dit que j'avais entendu votre
voix qui disait: «Non! Non! ça n'est pas possible! Il n'aurait pas de
plus grand crime au monde!»

Après cette déclaration de Babette, Martin Latouche ne dit rien. Il
paraissait réfléchir. Sa main n'était plus sur la table, et du reste, on
ne le voyait plus du tout. Il avait reculé jusque dans le coin le plus
noir de la pièce. Et M. Patata fut encore plus effrayé par le silence
écrasant qui régnait alors dans la vieille demeure que par le bruit que
faisait tout à l'heure la ritournelle du vielleux dans la rue. On
n'entendait plus le vielleux. On n'entendait plus personne... rien.

Enfin, Martin Latouche dit:

--Tu n'as rien entendu d'autre, Babette, et tu n'as rien dit d'autre!

--Rien, mon maître!...

--Je n'ose plus te dire de le jurer; c'est bien inutile.

--Si j'avais entendu autre chose, je l'avais dit à M. le Perpétuel, car
je veux vous sauver. Si je ne lui en ai pas dit davantage, c'est que je
n'en ai pas entendu davantage...

Martin Latouche fit alors, à la grande stupéfaction de la servante et de
M. Patard, entendre un bon gros rire clair Il s'avança vers Babette et
lui tapota la joue:

--Allons! on a voulu te faire peur, vieille bête! Tu es une brave fille,
je l'aime bien, mais j'ai à causer avec M. le secrétaire perpétuel; à
demain, Babette.

--A demain, Monsieur!... Et que Dieu vous garde! j'ai fait mon devoir.
Elle salua fort cérémonieusement M. Patard et s'en alla, fermant
soigneusement la porte de la bibliothèque.

Martin Latouche écouta son pas descendre l'escalier; puis, revenant à M.
Hippolyte Patard, il lui dit, sur un ton plaisantin:

--Ah! ces vieilles servantes!... c'est bien dévoué, mais parfois c'est
bien encombrant. Elle a dû vous en conter, des histoires!... Elle est un
brin toquée, vous savez!... Ces deux morts à l'Académie lui ont brouillé
la cervelle...

--Il faut l'excuser, répliqua Hippolyte Patard... Il y en a d'autres à
Paris qui ont plus d'instruction qu'elle et qui en sont encore tout
affolés. Mais je suis heureux, mon cher collègue, de voir qu'un si
déplorable événement, qu'une aussi affreuse coïncidence...

--Oh! moi, je ne suis pas superstitieux, vous savez!...

--Sans être superstitieux... murmura le pauvre Patard, qui restait
profondément ému de tous les cris et de toutes les terreurs de
Babette...

--Monsieur le secrétaire perpétuel, j'ai entendu, ici même,
comme vous l'a raconté ma vieille folle de gouvernante,
M. Maxime d'Aulnay, l'avant-veille de sa mort; je puis vous dire, en
toute confidence, qu'il avait été très frappé du décès subit de M.
Mortimar après les menaces publiques de cet Eliphas... M. Maxime
d'Aulnay avait une maladie de coeur...

Quand il a reçu, comme M. Mortimar la lettre envoyée certainement par
quelque sinistre plaisant, il a dû ressentir un coup terrible, malgré sa
bravoure apparente. Avec une embolie, il n'en faut pas davantage...

M. Hippolyte Patard se leva; sa poitrine dilatée se gonfla d'air et il
poussa un de ces soupirs qui semblent rendre la vie aux plongeurs qui
ont disparu, un temps anormal, sous les eaux.

--Ah! monsieur Martin Latouche! dit-il, quel soulagement de vous
entendre parler ainsi!... Je ne vous cache pas qu'avec toutes les
histoires de votre Babette, je commençais moi même à douter de la simple
vérité qui doit cependant crever les yeux à tout homme de bon sens!...

--Oui! oui! ricana doucement Martin Latouche... je vois ça d'ici... le
vielleux!... les souvenirs de l'affaire Fualdès... mes rendez-vous avec
MM. Mortimar et d'Aulnay... leur mort qui s'ensuit... les phrases
terribles prononcées dans mon petit bureau mystérieux...

--C'est vrai! interrompit Hippolyte Patard... je ne savais plus que
penser...

M. Martin Latouche prit les mains de M. le secrétaire perpétuel, dans un
geste de grande confiance et de subite amitié...

--Monsieur le secrétaire perpétuel, fit-il, je vais vous prier d'entrer
dans mon petit bureau mystérieux...

Et il lui sourit. Il continua:

--Il faut que vous connaissiez tous mes secrets... je veux vous les
confier à vous... qui êtes un vieux garçon, comme moi... vous me
comprendrez!... Et, sans trop me plaindre, vous en sourirez!...

Et Martin Latouche, entraînant M. le secrétaire perpétuel, arriva à la
petite porte du petit mystérieux bureau, qu'il ouvrit avec un clef
spéciale, «une clef qui ne le quittait jamais», dit-il.

--Voilà la caverne! fit cet honnête homme en poussant la porte.

C'était une pièce de quelques mètres carrés. La fenêtre en était encore
ouverte et, sur le parquet, une table et un fauteuil étaient renversés,
et des papiers, des objets divers avaient roulé partout dans un grand
désordre. Une lampe sur un piano éclairait à peu près les murs où
étaient suspendus les instruments de musique les plus bizarres. M.
Hippolyte Patard, au centre de tout ce bric-à-brac, ouvrait de grands
yeux inquiets.

Quant à Martin Latouche, après avoir refermé la porte à clef, il était
allé à la fenêtre. Il regarda au-dehors, un instant, puis referma aussi
cette fenêtre.--Cette fois, je crois bien qu'il est parti, dit-il. Il a
compris que ce soir encore, il n'aurait rien à faire!...

--De qui parlez-vous? demanda M. Hippolyte Patard qui était à nouveau
fort peu rassuré.

--Eh! mais du vielleux! comme dit ma Babette.

Et, tranquillement, il remit la table et le fauteuil sur leurs pieds,
puis il sourit, de toute sa bonne figure enfantine, à M. le secrétaire
perpétuel, et lui dit, à voix basse:

--Voyez-vous, monsieur le secrétaire perpétuel, ici, je suis vraiment
chez moi!... Ça n'est pas aussi bien rangé que dans les autres pièces,
mais la Babette n'a pas le droit d'y mettre les pieds!... C'est là que
je cache mes instruments de musique, toute ma collection... Si Babette
savait jamais!... elle mettrait tout cela au feu!... Oui, oui! ma
parole!... au feu!... Et ma vieille lyre du Nord et ma harpe de
ménestrel qui date ni plus ni moins que du XVe siècle... Et mon nabulon!

Et mon psaltérion... Et ma guiterne!... Ah! monsieur le secrétaire
perpétuel, avez-vous vu ma guiterne?... Regardez-la!... et mon
archiluth!... Et mon théorbe!... Tout au feu! au feu!... Et ma
mandore!... Ah! vous regardez ma guiterne!... c'est la plus vieille
guitare qu'on connaisse, savez-vous bien!... Eh bien, elle aurait jeté
tout cela au feu!... Oui! oui!... c'est comme je vous le dis!... ah!
elle n'aime pas la musique!...

Et Martin Latouche poussa un soupir à fendre le coeur de M. Hippolyte
Patard...

--Et tout ça... continua le vieux mélomane, tout ça à cause qu'elle a
été élevée dans toute cette sotte histoire de Fualdès... Dans notre
jeunesse, à Rodez!... on ne parlait encore que de ça! les vielleux qui
tournaient leur manivelle devant La Bancal pendant qu'on assassinait ce
pauvre monsieur!...

La Babette, monsieur le secrétaire perpétuel, n'a jamais pu voir un
instrument de musique... vous ne saurez jamais... jamais toutes les
imaginations qu'il m'a fallu pour faire entrer ici ces instruments-là...
Tenez! en ce moment, je veux acheter un orgue de Barbarie!... c'est
comme cela qu'on les appelle, mais c'est un des plus vieux orgues de
Barbarie qui soient!... Figurez-vous que c'est une veine de l'avoir
découvert!... Le pauvre diable qui moud de la musique avec cet
instrument ne se doute pas du trésor qu'il a dans la main... je l'ai
rencontré au coin du Pont-Neuf et du quai, un soir, vers quatre
heures... Le bonhomme demandait l'aumône... je suis honnête homme... je
lui ai proposé cinq cents francs de sa vieille boîte... L'affaire a été
conclue tout de suite, vous pensez bien!... Cinq cents francs!... une
fortune pour lui, et pour moi! Je n'ai pas voulu le voler tout à fait...
je lui ai promis ce que j'avais... Mais ce qui n'a pas été facile à
arranger, c'est la manière dont je pourrais entrer en possession de
l'instrument!... C'est entendu que je ne paierai que si la Babette ne
sait rien de rien!... Eh bien... c'est comme une fatalité... elle est
toujours là quand l'autre arrive!... Elle le rencontre dans la cour,
dans l'escalier au moment où nous la croyons partie! Et c'est alors une
chasse de tous les diables!... Heureusement que l'autre est agile... Ce
soin c'était entendu que, la Babette couchée, je hisserais l'instrument
avec des cordes, tout droit, dans le petit bureau... J'étais déjà monté
sur une table et j'allais jeter les cordes que voilà... quand la table a
basculé... c'est là-dessus que vous êtes arrivés tous les deux, croyant
qu'on m'assassinait... ah! vous étiez bien drôle, monsieur le secrétaire
perpétuel... avec votre parapluie et votre paire de pincettes... bien
drôle, mais bien brave tout de même!...

Et Martin Latouche se mit à rire... et M. Hippolyte Patard rit aussi, de
bon coeur, cette fois... rit non seulement de sa propre image évoquée
par Martin Latouche, mais encore de sa propre peur devant la boîte qui
marche.

Comme tout s'expliquait naturellement!... Et tout ne devait-il pas, en
vérité, s'expliquer naturellement?... Il y a des moments où l'homme
n'est pas plus raisonnable qu'un enfant, pensait M. Patard. Avait-il été
ridicule avec la Babette et toute son histoire de vielleux!

Ah!... après tant d'émotions cruelles, ce fut un bon moment! M. Patard
s'attendrit sur le sort de ce vieux garçon de Martin Latouche qui
subissait, comme tant d'autres, hélas! la tyrannie de sa vieille
servante...

--Ne me plaignez pas trop!... fit entendre celui-ci en ressortant son
bon sourire... Si je n'avais pas la Babette, je serais depuis longtemps
sur la paille avec mes manies!...

Nous ne sommes pas riches, et j'ai fait de vraies bêtises, au
commencement, pour ma collection!... Cette bonne Babette, elle est
obligée de couper les sous en quatre; elle se prive de tout pour moi!...
Et elle me soigne comme une mère... Mais elle ne peut pas entendre la
musique!...

Martin Latouche, ce disant, passa une main dévote sur ses chers
instruments dont la pauvre âme endormie n'attendait que la caresse de
ses doigts pour gémir avec leur maître...

--Alors, je les caresse tout doux!... tout doux!... si doux qu'il n'y a
que nous à savoir que nous pleurons!... et puis, quelquefois... quand
j'ai réussi à envoyer la Babette en courses... alors je prends ma petite
guiterne à laquelle j'ai mis les plus vieilles cordes que j'ai pu
trouver! et je joue des airs lointains comme un vrai troubadour... Non,
non, je ne suis pas trop malheureux, monsieur le secrétaire
perpétuel!... croyez-moi!... Et puis, il faut que je vous dise: j'ai mon
piano!... Alors, je fais tout ce que je veux avec mon piano!... je joue
tous les airs que je veux... des airs terribles, des ouvertures
tonitruantes, des marches à tous les abîmes!... Ah! c'est un piano
magnifique qui ne dérange point Babette quand elle fait sa vaisselle!...

Là-dessus, Martin Latouche se précipita à un piano et se rua sur les
touches, parcourant avec une véritable rage toute l'étendue du clavier
M. Hippolyte Patard s'attendait à la clameur forcenée de l'instrument.
Mais, malgré tout le travail que lui faisait subir son maître, il resta
muet. C'était un piano muet, qui ne rend par conséquent aucun son, et
que l'on fabrique pour ceux qui veulent s'exercer aux gammes sans gêner
l'oreille des voisins.

Martin Latouche dit, la tête en amère, les boucles des cheveux au vent
de son inspiration, les yeux au ciel, et les mains bondissantes:

--J'en joue quelquefois toute la journée... Et il n'a que moi qui
l'entends! Mais il est assourdissant!... Oh! c'est un véritable
orchestre!...

Et puis, brusquement, il referma le piano et M. Hippolyte Patard vit
qu'il pleurait... Alors, M. le secrétaire perpétuel s'approcha de
l'amateur de musique.

--Mon ami... fit-il très doucement...

--Oh! vous êtes bon, je sais que vous êtes bon!... répondit Martin
Latouche d'une voix brisée... On est heureux d'être d'une Compagnie où
il y a un homme comme vous!... Maintenant, vous connaissez toutes mes
petites misères... mon petit mystérieux bureau où il y a de si ténébreux
rendez-vous... et vous savez pourquoi je suis dans une telle anxiété
quand j'apprends que ma vieille Babette a écouté derrière la porte... je
l'aime bien, ma gouvernante... mais j'aime bien aussi ma petite
guiterne... et je voudrais bien ne me séparer ni de l'une, ni de
l'autre... bien que quelquefois ici (et M. Martin Latouche se pencha à
l'oreille de M. Patard)... il n'y ait pas de quoi manger... Mais
silence! Ah! monsieur le secrétaire perpétuel, vous êtes vieux garçon
mais vous n'êtes pas collectionneur!... L'âme d'un collectionneur est
terrible pour le corps d'un vieux garçon!... Oui, oui, heureusement que
Babette est là!... Mais j'aurai l'orgue de Barbarie tout de même... un
orgue qui moud de vieux, vieux airs... un orgue qui a peut-être servi à
l'affaire Fualdès elle-même!... Est-ce qu'on sait?...

M. Martin Latouche essuya du revers de sa main son front en sueur...

--Alors, dit-il... Il est bien tard!...

Et avec de grandes précautions, il fit passer M. le secrétaire
perpétuel, du petit mystérieux bureau dans la grande bibliothèque. Là,
la porte précieuse refermée, il dit encore:

--Oui, bien tard!... Comment êtes-vous venu si tard, monsieur le
secrétaire perpétuel?...

--Le bruit courait que vous refusiez le siège de Mgr d'Abbeville. Les
journaux du soir l'imprimaient.

--C'est des bêtises! déclara Martin Latouche d'une voix grave et
subitement volontaire... des bêtises!... Je vais me remettre tout de
suite au triple éloge de Mgr d'Abbeville, de Jehan Mortimar et de Maxime
d'Aulnay...

M. Hippolyte Patard dit:

--Demain, j'enverrai une note aux journaux. Mais dites-moi, cher
collègue...

--Parlez!... qu'y a-t-il?...

--C'est que je suis peut-être indiscret...

M. Hippolyte Patard semblait en effet très embarrassé...

Il tournait et retournait le manche de son parapluie. Enfin, il se
décida...

--Vous m'avez fait tant de confidences que je me risque.

D'abord, je puis vous demander--et cela n'est pas indiscret si vous
connaissiez beaucoup MM. Mortimar et d'Aulnay...

Martin Latouche ne répondit point tout d'abord. Il alla prendre sur la
table la lampe qu'il tint au-dessus de la tête de M. Hippolyte Patard:

--Je vais vous accompagner, dit-il, monsieur le secrétaire perpétuel,
jusqu'à la porte de la rue, à moins que vous n'ayez crainte de mauvaises
rencontres, auquel cas je vous accompagnerai jusque chez vous... mais le
quartier malgré son air lugubre, est très tranquille...

--Non! non! mon cher collègue... je vous en prie, ne vous dérangez
pas!...

--C'est comme vous voulez! dit Martin Latouche sans insister... Je vous
éclaire...

Ils étaient maintenant sur le palier: le nouvel académicien répondit
alors à la question qui lui avait été posée:

--Oui, oui, certainement... je connaissais beaucoup Jehan Mortimar... et
Maxime d'Aulnay... nous étions de vieux amis... d'anciens camarades...
et quand nous nous sommes trouvés sur le même rang pour le fauteuil de
Mgr d'Abbeville... nous avons décidé de laisser faire les choses, de ne
point intriguer et nous nous réunîmes parfois pour causer de la
situation... tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre... L'histoire des
menaces d'Eliphas, après l'élection de Mortimar, fut pour nous un sujet
de conversation plutôt amusant...

--Cette conversation a épouvanté notre Babette... Et c'est là, mon cher
collègue, que je vais peut-être montrer de l'indiscrétion... De quel
crime parliez-vous donc quand vous disiez: «Non! Non! ça n'est pas
possible! Il n'aurait pas de plus grand crime au monde»?

Martin Latouche fit descendre quelques degrés à M. Hippolyte Patard en
le priant de bien tâter l'escalier du talon...

--Eh bien, mais!... répondit-il encore. (Oh! il n'y a aucune
indiscrétion! Aucune! vous voulez rire!) Eh bien, mais, je vous ai déjà
dit que Maxime d'Aulnay, bien qu'il en plaisantât, avait été touché au
fond par les paroles menaçantes d'Eliphas qui avait disparu après les
avoir prononcées... Ce jour-là, Maxime d'Aulnay tout en félicitant
Mortimar de son élection, qui avait eu lieu deux jours auparavant, avait
conseillé, toujours en plaisantant, naturellement, à ce pauvre Mortimar
qui songeait déjà à son discours de réception, de se tenir sur ses
gardes, car la vengeance du sâr le guettait. Celui-ci n'avait-il point
annoncé que le fauteuil de Mgr d'Abbeville serait fatal à celui qui
oserait s'y asseoir?... Alors, moi, je ne trouvai rien de
mieux...--attention à cette marche, monsieur le secrétaire perpétuel--je
ne trouvai rien de mieux que de renchérir sur cette sorte de
jeu...--prenez garde, là... nous sommes sous la voûte--et je
m'écriai--tournez à gauche, monsieur le secrétaire perpétuel--et je
m'écriai avec emphase: «Non! Non! ça n'est pas possible! Il n'aurait pas
de plus grand crime au monde.»--Là, nous sommes arrivés...

Les deux hommes étaient en effet sous la grande porte...

Martin Latouche tira bruyamment de lourds barreaux de fer, fit tourner
une clef énorme, et, tirant la porte à lui, regarda sur la place.

--Tout est tranquille! dit-il, tout le monde dort... voulez-vous que je
vous accompagne, mon cher secrétaire perpétuel?

--Non! Non! je suis stupide! Je suis un pauvre homme stupide! Ah! mon
cher collègue, permettez-moi de vous serrer une dernière fois la main...

--Comment! Une dernière fois!... Est-ce que vous croyez que je vais
mourir comme les autres?... Ah! je n'y tiens pas, moi!... Et puis, je
n'ai pas de maladie de coeur!...

--Non! Non!... je suis stupide... il faut espérer que des temps moins
tristes viendront, et que nous pourrons un jour bien rire de tout
cela!... Allons! adieu, mon cher nouveau collègue!... adieu!... Et
encore une fois, toutes mes félicitations...

Le coeur brave et tout à fait réconforté, M. Hippolyte Patard, le
parapluie en arrêt, prenait déjà le Pont-Neuf, quand Martin Latouche
l'appela:

--Psst!... Encore un mot!... N'oubliez pas que tout cela, c'est mes
petits secrets!...

--Ah! vous ne me connaissez pas!... Il est entendu que je ne vous ai pas
vu ce soir! Bonne nuit, mon cher ami!...



V. Expérience nº 3


Le grand jour arriva. Il avait été fixé par l'Académie le quinzième qui
suivit les obsèques solennelles de Maxime d'Aulnay L'illustre Compagnie
n'avait pas voulu que la situation regrettable où l'avait mise la triste
fin des deux précédents récipiendaires se prolongeât. Elle tenait à en
finir le plus vite possible avec tous les bruits absurdes que les
disciples d'Eliphas de La Nox, les amis de la belle Mme de Bithynie et
de tout le club des Pneumatiques (de pneuma, âme) n'avaient cessé de
faire courir Quant au sâr lui-même, il semblait avoir disparu de la
surface de la terre. Tous les efforts faits pour le joindre n'avaient
abouti à rien. Les meilleurs reporters lancés sur sa trace étaient
revenus bredouilles et cette absence prolongée était devenue facilement
le principal sujet d'inquiétude, car, de toute évidence, le sâr se
cachait; et pourquoi se cachait-il?

D'autre part, il est juste de reconnaître tout de suite que les
cervelles généralement bien portantes, après l'émoi du premier ou plutôt
du second moment, émoi qui les avait, elles aussi, fait un peu divaguer
(mais où sont les cervelles qui, même en bonne santé, par instants, ne
divaguent point?), que ces cervelles, dis-je, la crise passée, avaient
retrouvé un parfait équilibre.

Ainsi, le plus tranquille des hommes, depuis son émouvant et mystérieux
entretien avec Martin Latouche, était M. Hippolyte Patard. Même il avait
retrouvé sa jolie couleur rose.

Mais, quand le grand jour de la réception de Martin Latouche arriva, la
curiosité chez les uns et chez les autres, chez les sages aussi bien que
chez les fous, fut déchaînée.

La foule qui se rua à l'assaut de la coupole l'emplit d'abord et puis
resta à en battre les approches, débordant sur les quais et dans les
rues adjacentes, interrompant toute circulation.

A l'intérieur dans la grande salle des séances publiques, tout le monde
était debout, hommes et femmes s'écrasant.

Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient (les minutes qui
précédaient l'ouverture de la séance), le silence, au-dessus de
l'effroyable cohue, se faisait plus pesant, plus terrible.

On avait remarqué que la belle Mme de Bithynie s'était abstenue de
paraître à la solennité. On en avait tiré le plus affreux augure...
Certes, s'il devait arriver quelque chose, elle avait bien fait de ne
pas se montrer, car elle eût été mise en pièces par une foule sur
laquelle un vent de démence était prêt à souffler!

A la place que cette dame occupait à la précédente séance se tenait un
monsieur correct, au ventre bourgeois, dont l'aimable rebondissement
s'adornait d'une belle épaisse chaîne d'or Il était debout, l'extrémité
des doigts de ses deux mains glissée dans les deux poches de son gilet.
Sa figure n'était point celle du génie, mais elle n'était pas
inintelligente, loin de là. Le front chauve faisait oublier, par
l'absence de tout subterfuge capillaire, qu'il était bas. Un binocle en
or chevauchait un nez commun. M. Gaspard Lalouette (c'était lui) n'était
point myope, mais il ne lui déplaisait pas de laisser penser autour de
lui que sa vue s'était usée aux travaux de lettres, à l'instar des
grands écrivains.

Son émotion n'était pas moindre que celle des gens qui l'entouraient et
un petit tic nerveux ne cessait de lui soulever, assez drolatiquement,
l'arcade sourcilière. Il regardait la place où Martin Latouche allait
prononcer son discours.

Une minute! Une minute encore! Et le président allait ouvrir la
séance... si... si Martin Latouche arrivait... car il n'était pas là...
Ses parrains en vain l'attendaient... se tenant à la porte anxieux,
désolés, et retournant vingt fois la tête.

Aurait-il reculé au dernier moment?... aurait-il eu peur?...

C'est ce que se demandait M. Hippolyte Patard qui, à cette pensée,
reprit toute sa couleur citron...

Ah! quelle existence!... quelle existence pour M. le secrétaire
perpétuel!

En voilà un--M. le secrétaire perpétuel--qui eût voulu voir la cérémonie
terminée... heureusement terminée!...

Soudain, M. Hippolyte Patard se leva tout droit, l'oreille tendue vers
une lointaine clameur... Une clameur venue du dehors... qui
approchait... qui courait... une clameur d'enthousiasme, sans doute,
accompagnant Martin Latouche...

--C'est lui! dit M. Hippolyte Patard tout haut.

Mais le bruit fait de cris, de rumeurs et de remous de foules,
grossissait dans des proportions menaçantes, et maintenant, il n'était
rien moins que rassurant.

Mais on était dans l'impossibilité de comprendre ce qu'ils criaient
dehors!...

Et toute la salle qui aspirait jusqu'alors, par des centaines et des
centaines de bouches, la même émotion, dans un même souffle, cessa tout
à coup de respirer!

Une tempête sembla entourer la Coupole... La vague populaire battit les
murs, fit claquer des portes... des soldats, des gardes reculèrent
jusque dans la salle... Et l'on commença de distinguer, parmi tant de
tumulte, une sorte de grondement particulier. C'était comme un infini
gémissement lugubre.

M. Hippolyte Patard sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.

Et une façon de bête humaine, un paquet monstrueux roula, jupes en
loques, corsage arraché, le tout surmonté d'une chevelure de Gorgone que
des poings crispés arrachaient, pendant qu'une bouche, qu'on ne voyait
pas hurlait:

--Monsieur le Perpétuel! Monsieur le Perpétuel!... Il est mort!... vous
me l'avez tué!...



VI. La chanson qui tue


L'auteur de ce cruel ouvrage renonce à donner une idée de la cohue sans
nom qui suivit ce coup de théâtre.

Ainsi, Martin Latouche était mort! Mort comme les autres!

Non point en prononçant son discours de réception sous la Coupole, mais
dans le moment même où il allait se rendre à l'Académie pour le lire,
alors qu'il se disposait, en somme, comme les deux autres, à prendre
possession du fauteuil de Mgr d'Abbeville!

Si l'émotion de l'assistance, autour de la vieille Babette, hurlante,
toucha à la folie, celle de la foule, au-dehors, et dans tout Paris
ensuite, ne connut guère de bornes plus raisonnables.

Il faut, pour se la rappeler dans toute son intégrité, relire les
journaux qui parurent le lendemain de cette nouvelle et abominable
catastrophe. Une note de la rédaction du journal L'Époque (N.D.L.R.)
fait entrevoir assez exactement l'état des esprits.

La voici:

«La série continue! Après Jehan Mortimar après Maxime d'Aulnay, voici
Martin Latouche qui meurt sur le seuil de l'immortalité, et le fauteuil
de Mgr d'Abbeville reste toujours inoccupé! La nouvelle de la fin subite
du troisième académicien qui tenta de s'asseoir à la place que convoita
le mystérieux Eliphas s'est répandue hier soir dans Paris avec la
rapidité et la brutalité de la foudre. Et nous ne saurions mieux faire,
en vérité, que d'appeler à notre secours le tonnerre lui-même, pour
donner une idée de ce qui se passa dans la capitale, pendant les
quelques heures qui suivirent l'incroyable événement. Certains parurent
frappés comme du feu du ciel, et, ayant perdu l'esprit, se répandirent
dans les rues, dans les cafés, au théâtre, dans les salons, en tenant de
tels propos imbéciles, qu'on se demande comment il peut se trouver dans
la ville Lumière, à notre époque, des gens sensés pour les écouter Ah!
nous ne perdrons point notre temps à répéter ici toutes les bêtises qui
ont été proférées! Et ce M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La
Nox, au fond de sa monstrueuse retraite, doit bien s'amuser Quant à
nous, nous avons fini de rire. Nous proclamons hautement notre opinion
que nous n'avions que laissé pressentir après la mort de Maxime
d'Aulnay... Non! non! Toutes ces morts-là ne sont point naturelles! On a
pu ne pas s'étonner de la première, on a pu hésiter à la seconde, il
serait criminel de douter à la troisième! Mais entendons-nous bien:
quand nous disons que ces morts ne sont point naturelles, nous ne
voulons point faire allusion à quelque puissance occulte qui, en dehors
des lois naturelles connues, aurait frappé! Nous laissons ces balivernes
aux petites dames du club des Pneumatiques, et nous venons
catégoriquement dire à M. le procureur de la République: Il y a un
assassin là-dessous, trouvez-le!» La presse fut à peu près unanime,
obéissant en cela à l'opinion générale, qui était que les trois
académiciens avaient été empoisonnés, à réclamer l'intervention des
pouvoirs publics; et, bien que les médecins qui avaient examiné le corps
du défunt eussent déclaré que Martin Latouche--en dépit d'une apparence
assez robuste--était mort d'une vieillesse hâtive et épuisée, le Parquet
dut, pour calmer les esprits soulevés, ouvrir une enquête.

La première personne interrogée fut naturellement la vieille Babette
qui, le jour fatal, avait été ramenée chez elle évanouie, pendant que
des amis dévoués transportaient à son domicile M. Hippolyte Patard dans
un bien fâcheux état. Et voici comment la Babette, qui ne pensait plus
qu'à venger son maître, raconta la mort vraiment singulière de ce pauvre
Martin Latouche.

--Depuis quelque temps, mon maître ne vivait plus que du compliment
qu'il devait faire et je l'entendais qui parlait de leur Mgr
d'Abbeville, et aussi du Mortimar et aussi du d'Aulnay comme si
c'étaient des bons dieux en sucre. Et souvent, il se mettait devant son
armoire à glace, comme un vrai comédien. A son âge, ça faisait pitié, et
je n'aurais pas manqué de lui rire au nez, si je n'avais pas été
tracassée par les paroles du sorcier dont ils n'avaient pas voulu pour
leur damnée Académie. Le sorcier en avait déjà tué deux. Je ne pensais
qu'à une chose, c'est qu'il allait tuer mon maître comme les autres. Ça,
je l'avais dit à M. le Perpétuel entre les quatre z'yeux. Mais il ne
m'avait pas écoutée, parce qu'il lui fallait, paraît-il, son
académicien. Aussi, chaque fois que je voyais mon maître répéter son
compliment, je me jetais à ses pieds, j'embrassais ses genoux, je
pleurais comme une folle, je le suppliais à mains jointes d'envoyer sa
démission à M. le Perpétuel. J'avais des hantises qui ne m'ont pas
trompée. La preuve, c'est que je rencontrais presque tous les jours un
vielleux qui jouait d'un orgue de Barbarie; je suis de Rodez: un
vielleux, ça porte malheur depuis l'affaire de ce pauvre.

«M. Fualdès. Ça aussi, je l'avais dit à M. le Perpétuel, mais ça avait
été comme si je chantais.

«Alors je m'étais dit: Babette, tu ne quitteras plus ton maître! Et tu
le défendras jusqu'au dernier moment! Alors, le jour du compliment,
j'avais fait toilette, et je le guettais dans ma cuisine, la porte
ouverte, attendant qu'il passe sous la voûte, décidée à l'accompagner à
cette Académie de malheur au bout du monde, partout! Je l'attendais
donc, mais il ne venait pas... Il y avait bien un quart d'heure qu'il
aurait dû être passé!... J'étais en train de m'impatienter quand, tout à
coup, qu'est-ce que j'entends?... l'air du crime!... l'air qui avait tué
ce pauvre M. Fualdès!... Oui!... le vielleux était quelque part encore
autour de la maison, à faire chanter sa manivelle!... J'en ai eu une
sueur froide... Il n'y avait pas à dire, ça, c'était une indication!...
On m'aurait récité aux oreilles la prière des trépassés que je n'en
aurais pas été plus impressionnée... Je me dis: «vlà l'heure de
l'Académie qui sonne... l'heure de la mort!...» et j'ai ouvert la
fenêtre pour voir si le vielleux était dans la rue et le faire taire...
mais il n'y avait personne dans la rue... Je suis sortie de ma
cuisine... Personne sous la voûte!... personne dans la cour... et l'air
chantait toujours... Il me venait d'en haut maintenant...

«Peut-être bien que le vielleux était dans l'escalier... personne dans
l'escalier... au premier étage... rien! Rien que l'air de ce pauvre M.
Fualdès qui me poursuivait toujours... et plus j'allais, plus je
l'entendais... J'ai ouvert la porte de la bibliothèque... on aurait cru
que la chanson était derrière les livres!... Mon maître n'était pas
là!... Il devait être dans son petit bureau où que je n'entre jamais!...
J'écoutais... L'air du crime était dans le petit bureau!... Ah!...
Était-ce Dieu possible!... J'approchai de la porte en retenant mon coeur
qui éclatait... l'appelai: «Monsieur! Monsieur!...» Il ne m'a pas
répondu... L'air tournait toujours... derrière la porte de son petit
bureau... Ah! que c'était triste!... C'était un air si triste qu'on n'en
respirait plus et que les larmes vous en venaient aux yeux... un air qui
avait l'air de pleurer tous ceux qu'on avait assassinés depuis le
commencement du monde!... J'ai appuyé mes mains à la porte pour ne pas
tomber. La porte s'est ouverte... Dans le même moment il y a eu comme un
grand grincement de déclenchement dans la manivelle de la musique de
l'air du crime. Ça m'a comme déchiré le coeur et les oreilles!... Et
puis, j'ai failli tomber dans le petit bureau, tant j'étais étourdie...
Mais ce que j'ai vu m'a remise sur mes pattes plus droite qu'une statue.
Au milieu d'un tas d'instruments que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam,
et qui sont certainement arrivés dans ce petit bureau avec la permission
du diable, mon maître était penché sur l'orgue du vielleux. Ah! je l'ai
bien reconnu! C'était l'orgue qui tournait la chanson du crime... mais
le vielleux n'était pas là!... Mon maître avait encore la main à la
manivelle... Je me suis jetée sur lui, et il a cédé!... Il est tombé
tout de son long sur le parquet:.. Il a fait floc!... Mon pauvre maître
était mort... assassiné par la «chanson qui tue»!...»

Ce récit rapproché de ce que racontaient sous le manteau certains
habitués du club des Pneumatiques produisit un effet étrange et
l'opinion publique ne fut point satisfaite par les explications trop
naturelles que fournit l'enquête sur un si bizarre événement.

L'enquête montra le vieux Martin Latouche comme un maniaque qui
s'enlevait le pain de la bouche pour pouvoir enrichir, en secret, sa
collection. On raconta même qu'il se privait des déjeuners qu'il était
censé prendre dehors, pour en économiser les quelques sous qu'il
gaspillait ensuite chez les antiquaires et les marchands de vieux
instruments de musique.

C'est ainsi, de toute évidence, que le fameux orgue était arrivé chez
lui, en dépit de la surveillance de Babette; et c'est dans le moment
qu'il en essayait la manivelle, qu'il était tombé, épuisé par le régime
d'abstinence auquel il s'astreignait depuis trop longtemps.

Mais on refusa d'admettre une version qui était trop simple pour être
vraie, et les journaux exigèrent que la police se mît à la poursuite du
vielleux.

Malheureusement, celui-ci resta aussi introuvable que l'Eliphas
lui-même. D'où il résulta, comme on devait s'y attendre, que certains
reporters affirmèrent qu'Eliphas et le vielleux ne faisaient
qu'un--qu'un seul et même assassin.

NUL n'osa trop haut s'élever contre cette opinion, car après tout, il
restait la coïncidence des trois morts, et si chacune, en elle-même,
paraissait naturelle, il était bien certain que toutes trois réunies
étaient faites pour épouvanter.

Enfin, on réclama l'autopsie. C'était là une triste extrémité à laquelle
il fallut se résoudre. Malgré toutes les démarches et toute l'influence
des plus gros bonnets de l'Institut, on rouvrit les cercueils encore
tout frais de Jehan Mortimar et de Maxime d'Aulnay.

Les médecins légistes ne trouvèrent aucune trace de poison. Le corps de
Jehan Mortimar ne présenta, à l'examen, rien de particulier. On releva,
cependant, sur le visage de Maxime d'Aulnay, certains stigmates qui, en
toute autre occasion, eussent passé inaperçus, et que l'on pouvait
attribuer à la décomposition normale des chairs. On eût dit des brûlures
légères qui auraient laissé une sorte de trace étoffée sur le visage. En
y regardant de très près, on pouvait distinguer sur la face de Maxime
d'Aulnay affirmèrent deux médecins sur trois (car le troisième n'y
voyait rien du tout), comme un aspect de soleil de sacristie.

Les médecins légistes avaient, bien entendu, examiné également le corps
de Martin Latouche, et ils n'avaient relevé d'autres traces que celle
d'une hémorragie nasale très faible, qui s'était également répandue par
la bouche. En somme, il y avait, au bout du nez, et à la commissure de
la bouche, du côté où était incliné le cadavre, un petit filet de sang
qui s'était coagulé.

En vérité, cette hémorragie avait dû être produite par la chute du corps
sur le parquet, mais, lancés comme étaient les esprits, on ne manqua
point encore d'attacher à ces insignifiants stigmates une importance
mystérieuse destinée à laisser planer sur le triple décès une légende
criminelle qui s'empara définitivement de la foule.

Des experts avaient travaillé consciencieusement les deux lettres
menaçantes qui avaient été remises en pleine Académie aux deux premiers
récipiendaires, et ils avaient déclaré que ces lettres n'étaient point
de l'écriture de M. Eliphas de La Nox, écriture dont ils avaient été
préalablement authentiquement munis. Mais il se trouva justement des
gens pour prétendre que les experts s'étaient trop souvent trompés en
affirmant qu'une écriture était authentique, pour qu'ils ne se
trompassent point en prétendant qu'elle ne l'était point.

Enfin, restait l'orgue de Barbarie. Un expert antiquaire, qui faisait
quelquefois commerce de Stradivarius plus ou moins vraisemblables,
demanda à voir l'instrument.

On le lui permit, dans le dessein de calmer les cervelles exaltées qui
imaginaient que cette vieille boîte, qui jouait de la musique pendant
que Martin Latouche expirait, ne devait pas être un orgue ordinaire et
qu'un homme comme l'Eliphas y avait peut-être caché l'instrument, ou
mieux, le moyen mystérieux de son crime. L'antiquaire examina l'orgue
sur toutes les coutures et joua même l'air du crime, comme disait
Babette.

--Eh bien, lui demanda-t-on, est-ce là un orgue comme les autres?

--Non, répondit-il, ce n'est point un orgue comme les autres... c'est
une des pièces les plus curieuses et les plus anciennes qui nous soient
venues d'Italie.

--Enfin, y avez-vous découvert quelque chose d'anormal?

--Je n'ai rien découvert d'anormal.

--Croyez-vous cet orgue complice du crime?

--Je n'en sais rien, répondit d'une façon bien ambiguë l'antiquaire, je
n'étais pas là au moment du grand grincement de déclenchement dans la
manivelle de la musique de l'air du crime.

--Mais vous croyez donc qu'il y a eu crime?

--Euh! Euh!

On essaya en vain de demander à cet homme ce qu'il voulait dire avec son
«Euh! Euh!...» Il s'en tint à: «Euh! Euh!»

Cet expert, avec son «Euh! Euh!», finit de jeter la perturbation dans
les consciences.

Il faisait aussi profession de vendre des tableaux; il habitait rue
Laffitte et s'appelait M. Gaspard Lalouette.



VII. Le secret de Toth


A quelques jours de là, à trois heures quinze de l'après-midi, un
voyageur, qui devait avoir dans les quarante-cinq ans, et dont le
ventre, aimablement rebondi, s'adornait d'une belle épaisse chaîne d'or,
descendait d'un wagon de seconde classe à La Varenne-Saint-Hilaire.

Après s'être soigneusement enveloppé dans les plis de son
manteau-pèlerine--car on était au temps des gelées--et avoir conversé
quelques instants avec l'employé qui recevait les tickets, il prit la
grande avenue centrale qui aboutit à la Marne, traversa le pont qui
conduit à Chennevières et descendit à sa droite sur la rive.

Il la suivit un quart d'heure environ, puis sembla s'orienter. Il venait
de laisser derrière lui les dernières villas vides d'habitants depuis
l'été et se trouvait dans un espace absolument plat et désert. Une
grande nappe toute blanche des neiges récentes s'étendait à ses pieds,
et l'homme, avec son manteau dont la marche agitait les ailes,
paraissait là-dessus comme un grand oiseau noir.

Au loin, tout au loin, un toit aigu qu'encerclait un groupe d'arbres
rendus presque invisibles par le grésil qui les faisait de la couleur du
ciel, fut cependant aperçu par notre voyageur qui, aussitôt, laissa
échapper, dans l'air sonore, quelques phrases de méchante humeur. Il se
plaignait que l'on fût assez «loufoque» pour habiter dans un pareil pays
en plein hiver. Cependant, il hâta le pas, mais il ne s'entendait pas
marcher, car ses pieds étaient revêtus de galoches en caoutchouc.

Un immense silence, un silence tout blanc l'entourait.

Il était environ quatre heures quand l'homme arriva aux arbres. La
propriété qu'ils abritaient était enclose de hauts murs. L'entrée était
défendue par une solide grille en fer.

Aussi loin que le regard s'étendait, on ne voyait point d'autre
habitation que celle-là.

A la griffe pendait le fil de fer d'une sonnette. L'homme sonna.
Aussitôt, deux chiens énormes, deux véritables molosses se ruèrent en
grondant sur l'homme, la gueule écumante. S'il n'y avait pas eu la
grille entre ces chiens et l'homme, on aurait certainement eu à déplorer
un malheur.

L'homme recula, bien qu'il n'eût rien alors à craindre de la colère de
ces bêtes dévorantes.

Une voix terriblement gutturale commanda: «Ajax! Achille! A la niche!
Sales bêtes!» Et un géant parut.

Oh! c'était un géant! un vrai! quelque chose de monstrueux! de plus de
deux mètres de haut, peut-être même deux mètres cinquante, quand le
titan se tenait tout droit, car dans cette minute, il marchait
légèrement penché en avant, ses lourdes épaules courbées, selon une
attitude qui devait lui être coutumière. La tête était toute ronde, avec
de courts cheveux en brosse; une moustache tombante de Hun lui barrait
le visage; la mâchoire paraissait aussi redoutable que celle des deux
animaux dont les crocs grinçaient sur les barreaux. De ses poings
formidables, il accrocha les bêtes à l'encolure, leur fit lâcher prise
et les rejeta vaincues derrière lui.

Le visiteur eut un léger tremblement, oh! un rien! un frisson des
épaules! Évidemment, il ne faisait pas chaud!...

Et il murmura entre ses dents:

--On m'avait bien dit: «Prenez garde aux chiens», mais on ne m'avait pas
parlé du géant.

Le monstre--nous parlons du géant--avait collé son effarante face de
brute à la griffe:

--Ouzzguia?

Le visiteur devina que ceci voulait dire: «Qu'est-ce qu'il y a?...» Et
il répondit en se tenant à une distance respectueuse:

--Je voudrais parler à M. Loustalot.

--Ouzzivlez?

Évidemment, le visiteur était d'une bonne intelligence moyenne, car il
comprit encore que ceci signifiait: «Qu'est-ce que vous lui voulez?»

--Dites-lui que c'est pressé, que c'est pour l'affaire de l'Académie.

Et il tendit sa carte qu'il avait tenue prête dans la poche de son
manteau. Le géant prit la carte et il s'éloigna en grondant dans la
direction d'un perron qui devait donner accès à la principale entrée de
l'habitation. Aussitôt Ajax et Achille revinrent appliquer leurs mufles
menaçants à la grille, mais cette fois, ils n'aboyèrent plus. Ils
considéraient en silence le nouveau venu et, du sang aux yeux,
semblaient estimer, morceau par morceau, le repas dont ils étaient
séparés.

Le visiteur, impressionné, détourna la tête et fit quelques pas de long
en large.

--Je sais, dit-il tout haut, que je dois avoir de la patience, mais on
ne m'avait pas dit qu'il me faudrait aussi du courage.

Il regarda l'heure à sa montre et il continua son monologue, comme s'il
espérait que le bruit que faisaient ses paroles autour de lui
l'empêcherait de penser aux trois monstres qui gardaient cette demeure
solitaire.

--Il n'est pas tard! dit-il... Tant mieux... Il paraît que je puis
attendre une heure, deux heures, trois heures, avant qu'il me reçoive...
Il ne se dérange pas pendant ses expériences... et quelquefois il vous
oublie... Tout est permis au grand Loustalot.

Ces quelques phrases nous permettront d'apprécier le joyeux étonnement
du voyageur quand il vit soudain venir à lui, non point le géant qui
avait disparu, mais le grand Loustalot lui-même...

Le grand Loustalot, l'honneur et la gloire de la science universelle,
était petit, c'est-à-dire d'une taille au-dessous de la moyenne.

Nous savons qu'il était, en dehors de ses travaux, nonchalant et
distrait, et qu'il passait au milieu des hommes comme une ombre légère
et lointaine, ignorante de toutes les contingences. C'étaient là des
détails que nul n'ignorait, et qui devaient, en particulier, être connus
du visiteur, car celui-ci, que l'arrivée si rapide de M. Loustalot avait
déjà fort étonné, marqua, par son attitude, une véritable stupéfaction
en apercevant le grand petit savant qui se précipitait de toute la
vélocité de ses petites jambes vers la grille, et le saluait de ces
mots:

--C'est vous, M. Gaspard Lalouette?

--Oui, maître... c'est moi, pour vous servir... fit M. Gaspard
Lalouette, en donnant dans l'air un grand coup de son chapeau de feutre
mou. (L'expert antiquaire marchand de tableaux portait dans les grandes
occasions des manteaux à pèlerine et des chapeaux de feutre mou pour
ressembler autant que possible, à des héros de lettres bien connus,
comme lord Byron, par exemple, ou Alfred de Vigny et son fils
Chatterton, car il avait par-dessus tout l'amour de la littérature et il
était-il ne faut pas l'oublier--officier d'Académie.) La petite figure
toute rose et souriante du grand Loustalot apparaissait alors à la
grille, à peu près à la même hauteur que les gueules effrayantes des
deux molosses, et entre ces deux gueules. C'était un spectacle.

--Alors, c'est vous qui avez expertisé l'orgue de Barbarie? demanda le
grand Loustalot, dont les petits yeux, à l'ordinaire si voilés, quand
ils étaient partis pour quelque scientifique insoupçonnable rêve,
étaient soudain devenus vivants, papillotants, perçants.

--Oui, maître, c'est moi!

Nouveau coup de chapeau de feutre dans l'air glacé.

--Eh bien, entrez... Il fait froid dehors...

Et le grand Loustalot fit jouer sans aucune distraction, les verrous
intérieurs qui fermaient la griffe...

«Entrez!» était facile à dire... quand on était l'ami d'Ajax et
d'Achille. Les chiens aussitôt la porte ouverte avaient bondi, et le
pauvre Gaspard Lalouette avait bien cru sa dernière heure venue, mais un
clappement de la langue de M. Loustalot avait arrêté net les deux
cerbères dans leur élan...

--N'ayez pas peur de mes chiens, dit-il, ils sont doux comme des
agneaux.

En effet, Ajax et Achille rampaient maintenant dans la neige, en léchant
les mains de leur maître.

M. Gaspard Lalouette, héroïquement; entra. Loustalot, aussitôt, lui fit
les honneurs. Il le précéda, après avoir refermé la griffe. Les deux
chiens, maintenant, suivaient, et Lalouette n'osait se retourner de peur
qu'un faux mouvement n'invitât les bêtes à quelque jeu irréparable. On
monta les degrés du perron.

La maison de M. Loustalot était une belle et grande maison des champs,
solide, confortable, construite en brique et pierre meulière. Elle était
tout entourée, dans le jardin et la cour de petits bâtiments qui
devaient être certainement consacrés aux travaux immenses du grand
Loustalot, travaux qui révolutionnaient la chimie, la physique, la
médecine, et généralement toutes les fausses théories placées par
l'ignorance routinière des hommes à l'origine de ce que nous appelons,
dans notre orgueil: la science.

Une particularité du grand Loustalot était qu'il travaillait tout seul.

Son caractère, qui était, paraît-il, assez ombrageux, ne supportait pas
la collaboration.

Et il habitait cette maison toute l'année, avec son domestique--un
unique domestique--le géant Tobie. Le fait était bien connu. On ne s'en
étonnait pas. Le génie a besoin d'isolement.

Derrière Loustalot, Gaspard Lalouette avait pénétré dans un étroit
vestibule sur lequel donnait l'escalier conduisant aux étages
supérieurs.

--Je vais vous faire monter au salon, dit le grand Loustalot, nous
serons mieux pour causer.

Et il gravit l'escalier qui conduisait au premier étage.

Lalouette suivait, naturellement, et derrière Lalouette, venaient les
chiens.

Après le premier étage, on se mit à monter au second. Là, on s'arrêta,
car il n'y avait pas de troisième étage. Le salon du grand Loustalot
était sous les toits. Il en poussa la porte. C'était une pièce toute
nue, sans ornement aucun aux murailles, et garnie tout simplement d'un
guéridon et de trois chaises en paille. Les deux hommes entrèrent,
toujours suivis des deux chiens.

--C'est un peu haut! fit le grand Loustalot, mais, au moins, les
visiteurs--vous savez qu'il y en a qui ne se gênent point pour faire du
bruit et qui se croient partout chez eux, marchant dans le salon de long
en large, à tort et à travers--les visiteurs, quand je les fais attendre
dans le grenier, ne me gênent point pendant que je travaille en bas dans
ma cave.

Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lalouette, je ne sais ce qui vous
amène, mais je serais particulièrement heureux de vous faire plaisir.
J'ai appris par les journaux que je lis quelquefois...

--Moi, mon cher maître, je ne les lis jamais, mais Mme Lalouette les lit
pour moi. Comme ça je ne perds pas de temps et je suis au courant de
tout.

Mais il n'en dit pas plus long. L'attitude jusqu'alors si aimable du
grand Loustalot présentait tout à coup un aspect inquiétant. Sa petite
personne si remuante, à l'instant même, s'était immobilisée sur sa
chaise comme un pantin de cire, cependant que ses yeux, naguère si
papillotants, étaient devenus tout à fait fixes, comme les yeux de
quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose.

En même temps, les deux chiens qui s'étaient placés de chaque côté de M.
Gaspard Lalouette, ouvrant lentement leurs gueules énormes, faisaient
entendre un lent, long, lamentable ululement comme lorsque les chiens,
raconte-t-on, «hurlent à la mort».

Impressionné, effrayé même, M. Lalouette qui, cependant, ne perdait pas
facilement son sang-froid, se leva. Sur sa chaise, immobile, le
Loustalot écoutait toujours, loin, loin.

Enfin, il parut revenir du bout du monde, et, avec la rapidité
automatique d'un jouet à ressort, il se jeta sur les chiens et les
frappa de ses petits poings jusqu'à ce qu'on ne les entendît plus.

Et puis, se retournant sur Lalouette, il le fit se rasseoir et lui
parla, cette fois, sur le ton le plus rude et le plus déplaisant.

--Alors!... dépêchez-vous!... je n'ai pas de temps à perdre!...
parlez!... Cette affaire de l'Académie est bien regrettable... ces trois
morts... trois morts sublimes. Mais je n'y peux rien, moi, n'est-ce pas?
Il faut espérer que ça ne va pas continuer!... car enfin, où
irions-nous, où irions-nous? comme dit ce bon M. Patard!... Le calcul
des probabilités serait tout à fait insuffisant à expliquer une
quatrième mort naturelle... certainement si l'Académie française, dont
je m'honore de faire partie... si l'Académie existait depuis dix mille
années et encore... une chose pareille en dix mille ans!... Non! c'est
fini... Trois, c'est déjà bien beau! Il faut tout à fait se rassurer!...
Mais parlez donc, monsieur Lalouette... je vous écoute!... Alors vous
avez expertisé l'orgue de Barbarie?... Et vous avez dit... j'ai lu
cela... vous avez dit: «Euh! Euh!» Au fond, que croyez-vous?

Et il ajouta sur un ton radouci, presque enfantin:

--C'est très curieux, cette histoire de la chanson qui tue.

--N'est-ce pas? osa enfin «placer» M. Gaspard Lalouette qui, désormais
tout à son sujet, ne pensa plus du tout aux deux molosses qui, eux, ne
le perdaient pas de vue. N'est-ce pas?... Eh bien, mon cher maître...
c'est à cause de cela que je suis venu vous trouver... à cause de
cela... et du secret de Toth... puisque vous lisez les journaux.

--Oh! je les parcours, monsieur Lalouette, je n'ai pas, moi, de Mme
Lalouette pour me les lire, et je n'ai pas plus de temps à perdre que
vous, veuillez le croire... aussi j'ignore tout à fait ce que c'est que
votre secret de Toth!

--Ah! ce n'est pas le mien, hélas! sans quoi, je serais, paraît-il, le
maître de l'univers... mais je suis en mesure de vous dire en quoi il
consiste.

--Pardon, monsieur pardon, ne nous égarons pas! Est-ce qu'il y a un lien
quelconque entre la chanson qui tue et le secret de Toth?

--Sans doute, mon cher maître, sans quoi je ne vous en parlerais pas...

--Enfin, où voulez-vous en venir? Quel a été votre but en venant ici?

--De vous demander comme au plus savant, si un être qui connaît le
secret de Toth peut en tuer un autre par des moyens inconnus au restant
des hommes. Ce que je veux savoir, moi, Gaspard Lalouette, que les
circonstances ont appelé, comme expert, à dire mon mot dans cette
lugubre histoire, c'est ceci--ceci pourquoi uniquement je suis venu vous
trouver--Martin Latouche peut-il avoir été assassiné? Maxime d'Aulnay
peut-il avoir été assassiné? Jehan Mortimar peut-il avoir été assassiné?

M. Lalouette n'avait pas fini de formuler cette triple hypothèse qu'Ajax
et Achille rouvrirent leurs épouvantables gueules d'où il s'échappa,
plus lamentable encore que tout à l'heure, le ululement à la mort! En
face, le grand petit Loustalot, les yeux redevenus fixes comme ceux de
quelqu'un qui écoute au loin s'il n'entend pas quelque chose, le grand
petit Loustalot était tout pâle.

Mais, cette fois, il ne fit pas taire ses molosses et, avec le ululement
des chiens, M. Gaspard Lalouette crut entendre un autre ululement plus
affreux, plus horrible, comme un ululement qui aurait été humain.

Mais c'était sans doute une illusion, car les chiens se turent à la fin
et ce qui aurait pu être un ululement humain se tut en même temps.

Alors, M. Loustalot dit, les yeux redevenus papillotants, vivants, et
après avoir fait entendre une petite toux sèche:

--Bien sûr que non qu'ils n'ont pas été assassinés... Ça n'est pas
possible. N'est-ce pas! Ça n'est pas possible!... s'exclama M.
Loustalot. Et il n'y a pas de secret de Toth qui tienne!...

M. Loustalot se grattait alors le bout du nez... Il fit:

--Hum! Hum!

Ses yeux étaient repartis, vagues... lointains... M. Lalouette parlait
encore, mais, de toute évidence, M. Loustalot ne l'entendait plus... ne
le voyait même plus... oubliait même qu'il était là...

Et M. Loustalot oublia si bien que M. Lalouette était là, qu'il s'en
alla, tranquillement, sans un mot d'au revoir ni de politesse à
l'adresse de son hôte, et il referma la porte, laissant M. Gaspard
Lalouette avec les deux molosses.

M. Lalouette se dirigea vers la porte, mais il trouva entre elle et lui
Ajax et Achille qui s'opposèrent formellement, sans grand discours, à ce
qu'il fît un pas de plus dans cette direction.

Le malheureux, alors, tout à fait ahuri, et ne comprenant rien à sa
situation, appela.

Et puis, il se tut, car sa voix avait le don d'exaspérer, semblait-il,
les deux chiens qui montraient des crocs terribles.

Il recula. Il alla à la fenêtre. Il l'ouvrit. Il se disait: «Si je vois
passer le géant, je lui ferai signe, car, certainement, le grand
Loustalot m'a tout à fait oublié ici avec ses chiens.» Mais il ne vit
passer personne... Au-dessous de lui, c'était un vrai désert de neige,
personne dans la cour, personne dans la campagne... et la nuit allait
venir si rapide, selon sa coutume en cette saison.

Il se retourna, ruisselant de sueur malgré le froid, assailli de mille
tristes pressentiments. Les chiens avaient fermé leurs gueules. Il eut
l'idée audacieuse de les caresser. Les gueules se rouvrirent... Et
soudain, pendant que les gueules ne hurlaient pas encore, une clameur
humaine--oh! bien certainement humaine, follement humaine--,
horriblement, remplit l'espace, et il en eut encore les moelles glacées.
Il se rejeta à la fenêtre, il vit l'espace... l'espace désert tout blanc
qui avait vibré de ce cri forcené, mais à son oreille, maintenant, il
n'y avait plus que le double ululement formidable des molosses qui avait
recommencé. Et M. Gaspard Lalouette se laissa tomber sans forces sur une
chaise, les mains aux oreilles...

Alors il n'entendit plus rien, et pour ne plus voir les gueules
ouvertes, il ferma les yeux.

Il les rouvrit au bruit d'une porte que l'on poussait. C'était M.
Loustalot. Les chiens s'étaient tus à nouveau. Tout s'était tu. Jamais
rien n'avait été plus silencieux que cette maison.

Le grand Loustalot gentiment s'excusa:

--Je vous demande pardon de vous avoir quitté un instant... vous savez,
quand on fait une expérience... Mais vous n'étiez pas seul, ajouta-t-il,
en ricanant drôlement... Ajax et Achille vous ont tenu compagnie, à ce
que je vois... Oh! ce sont de vrais chiens d'appartement.

--Cher maître, répondit, d'une voix un peu altérée,
M. Lalouette qui se remettait de son émotion en retrouvant un Loustalot
si aimable et si naturel... cher maître... j'ai entendu tout à l'heure
un cri terrible.

--Pas possible! fit Loustalot étonné... ici!

--Ici.

--Mais il n'y a personne que mon vieux Tobie et moi, et je viens de le
quitter.

--C'est, sans doute alors, dans les environs.

--Sans doute... Bah! quelque braconnier de la Marne... quelque querelle
avec un garde... mais, en effet, vous me paraissez tout ému... voyons,
M. Lalouette, ce n'est pas sérieux... remettez-vous... attendez, je vais
fermer la fenêtre... là, nous sommes chez nous... et maintenant, causons
comme des gens raisonnables... Est-ce que vous n'êtes pas un peu fou de
venir me demander, à moi, ce que je pense du secret de Toth et de la
chanson qui tue?... Cette affaire de l'Académie est extraordinaire, mais
il faut se garder de la rendre plus extraordinaire encore avec toutes
les bêtises de leur Eliphas, de leur Taillebourg, de leur
je-ne-sais-quoi, comme dit cet excellent M. Patard. A ce qu'il paraît
qu'il est malade, ce pauvre Patard?

--Monsieur c'est M. Raymond de La Beyssière qui m'a conseillé de me
rendre chez vous.

--Raymond de La Beyssière, un fou!... un ami de la Bithynie... un
Pneumatique. Ça fait tourner les tables, et on appelle ça un savant! Il
doit savoir ce que c'est que le secret de Toth, lui. Qu'est-ce qu'il
vous envoie faire chez moi?

--Eh bien, voilà! J'étais allé chez lui, parce qu'on parlait beaucoup,
depuis quelques jours, du secret de Toth sans savoir ce que c'était. Il
faut vous dire que l'Eliphas dont on s'est d'abord moqué apparaît
maintenant terrible à tout le monde et qu'on a fait des perquisitions
chez lui, dans son laboratoire de la rue de la Huchette, et qu'on a
découvert là, sur les mystères de l'humanité, des formules qui ne sont
point aussi inoffensives qu'on pourrait le croire, car il s'y mêle assez
de physique et de chimie, paraît-il, pour faire passer à distance, les
gens de vie à trépas!

--Dans ce genre-là, ricana le grand Loustalot... Il y a la formule de la
poudre à canon...

--Qui, mais elle est connue... tandis qu'il y a une formule, paraît-il,
qui n'est pas connue de tout le monde et qui est la plus dangereuse de
toutes... c'est ce qu'on appelle le secret de Toth... A ce qu'il paraît
que sur tous les murs du laboratoire de la rue de la Huchette cette
formule mystérieuse de Toth est répétée... On a demandé--les magistrats
poussés par l'opinion publique et des journalistes et moi-même--, on a
demandé à M. Raymond de La Beyssière, qui est un de nos plus brillants
égyptiaques, ce que c'était que le secret de Toth.

Il a répondu textuellement: «La lettre du secret de Toth est celle-ci:
Tu mourras si je veux par le nez, les yeux, la bouche et les oreilles,
car je suis le maître de l'air de la lumière et du son.»

--C'était un type épatant que ce vieux Toth! fit le grand Loustalot en
hochant la tête d'un air mi-sérieux, mi-goguenard.

--S'il faut en croire M. Raymond de La Beyssière, il faudrait voir en
lui l'inventeur de la magie. C'était l'Hermès des Grecs, à ce qu'il
paraît, et il était neuf fois grand. On a trouvé sa formule écrite à
Sakkarah, sur les parois des chambres funéraires des pyramides des rois
de la Ve et de la VIe dynastie--ce sont les plus anciens textes que nous
connaissions--, et cette formidable formule était entourée d'autres
formules qui préservaient de la morsure des serpents, de la piqûre des
scorpions et, en général, de l'attaque de tous les animaux qui
fascinent..

--Mon cher monsieur Lalouette, déclara le grand Loustalot, vous parlez
comme un livre. On a plaisir à vous entendre.

--Je suis doué, mon cher maître, d'une excellente mémoire, mais je n'en
tire aucune vanité. Je suis le plus ignorant des hommes et je viens bien
humblement vous demander ce que vous pensez du secret de Toth... M.
Raymond de La Beyssière ne cache pas que la lettre du fameux secret
inscrite dans le tombeau était suivie de signes mystérieux comme nos
algébriques et nos chimiques sur lesquels ont pâli des générations
d'égyptiaques. Et il disait que ces signes qui donnaient la puissance
dont parle Toth avaient été déchiffrés par l'Eliphas de La Nox. Celui-ci
l'affirma à plusieurs reprises et on a retrouvé dans ses papiers, lors
de la perquisition rue de la Huchette, un manuscrit intitulé: Des forces
du passé à celles de l'avenir qui tendrait à faire croire que l'Eliphas
avait, en effet, pénétré la pensée redoutable des savants de ce
temps-là. Vous savez naturellement, mon cher maître, que les prêtres de
la première Égypte avaient déjà découvert l'électricité?

--T'es chouette, Lalouette, ricana Loustalot en se courbant comme un
singe et en se prenant le bout de ses pieds dans l'extrémité de ses
petites mains. Mais continue toujours... tu m'amuses.

M. Gaspard Lalouette fut suffoqué d'une aussi vulgaire familiarité, mais
réfléchissant que les hommes de génie ne sauraient se mouvoir dans le
cadre de politesse fabriqué pour les hommes ordinaires, il continua sans
avoir l'air de s'apercevoir de rien:

--Ce M. Raymond de La Beyssière est très affirmatif là-dessus. Et il a
même ajouté: «Ils pouvaient être aussi bien au courant des forces
incommensurables de la dématérialisation de la matière que nous venons
seulement de découvrir et même peut-être avaient-ils mesuré ces
forces-là, ce qui leur permettait bien des choses.»

Le grand Loustalot lâcha ses petits pieds, se détendit comme un arc et
se retrouva d'aplomb sous le menton de M. Lalouette, proférant, en se
grattant le bout du nez, ces paroles étranges:

--Tu l'as dit, bouffi!

M. Lalouette ne sourcilla pas; il dit:

--Tout cela vous semble bien ridicule, mon cher maître.

--Tu parles, Charles!

--Je ne suis pas fâché, fit aussitôt M. Lalouette, en souriant
aimablement au cher maître, de vous voir prendre les choses sur ce ton.
Figurez-vous que j'avais fini par me laisser impressionner, comme tant
d'autres. Car vous savez ce qui est arrivé. Aussitôt que l'on a connu le
texte du secret de Toth: «Tu mourras si je veux par le nez, par les
yeux, la bouche et les oreilles, car je suis le maître de l'air, de la
lumière et du son», aussitôt, il s'est trouvé des gens pour tout
expliquer--Ah! oui!

--A l'idée qu'avec le secret de Toth, Eliphas était le maître du son ils
se sont rappelé aussitôt les paroles de la Babette, sur la chanson qui
tue! Et ils ont dit que l'Eliphas, ou le vielleux, avait introduit
quelque chose dans le mécanisme de l'orgue, une force qui tue en
chantant et qui était peut-être enfermée dans une boîte qu'on a retirée
ensuite de l'orgue.

C'est là-dessus que j'ai demandé à visiter l'orgue.

--C'est une affaire qui vous intéressait donc bien, monsieur Lalouette?
interrogea le savant sur un ton presque farouche et qui démonta tout à
fait ce pauvre M. Lalouette qui n'était cependant point timide.

--Elle ne m'intéressait pas plus que les autres, répondit-il d'une façon
assez embarrassée... vous savez, moi aussi j'ai vendu des orgues... de
vieilles orgues... et j'ai voulu voir...

--Et qu'est-ce que vous avez vu?

--Écoutez, maître... je n'ai rien vu dans l'orgue, mais j'ai découvert,
à côté de l'orgue, quelque chose... un objet que voici...

Et M. Lalouette tira de la poche de son gilet un long tube étroit qui se
terminait en cône et qui ressemblait à peu près à une embouchure
d'instrument à vent.

Le grand Loustalot prit l'objet, le regarda et le rendit.

--C'est quelque embouchure, fit-il, de quelque buccin...

--Je le crois aussi. Cependant, figurez-vous, mon cher maître, que cette
embouchure s'emboîtait merveilleusement sur un trou qui était à l'orgue
de Barbarie, et je n'ai jamais vu d'embouchure de ce genre à un orgue de
Barbarie... Je vous demande pardon... mais hanté par toutes les bêtises
que j'avais entendues, je me suis dit: «C'est là peut-être l'embouchure
qui était destinée à conduire dans une certaine direction le son qui
tue.»

--Oui! Eh bien, mon cher antiquaire de Lalouette, en voilà assez! vous
êtes aussi bête que les autres!... et qu'est-ce que vous allez faire de
cette embouchure?

--Mon cher maître, déclara Lalouette en s'essuyant le visage... je n'en
ferai rien du tout et je ne m'occuperai plus du tout de cet orgue, si un
homme tel que vous me déclare que le secret de Toth...

--Est le secret des imbéciles!... Adieu, monsieur Lalouette, adieu!...
Ajax! Achille! laissez partir le monsieur.

Mais Lalouette qui avait maintenant la liberté de sortir n'en profita
pas.

--Encore un mot, mon cher maître... et vous aurez soulagé ma conscience
à un point que vous ne pouvez soupçonner mais que je me permettrai de
vous expliquer plus tard.

--Qu'est-ce? interrogea aussitôt Loustalot en redressant l'oreille et en
s'arrêtant sur le palier--voici. Ceux qui ont dit que l'Eliphas avait pu
assassiner Martin Latouche avec la chanson qui tue ont, toujours d'après
le secret de Toth qui parle de la puissance mortelle de la lumière,
prétendu que Maxime d'Aulnay avait été tué à coups de rayons.

--A coups de rayons! Décidément il faut vous enfermer!

--Pourquoi à coups de rayons?

--Oui, on lui aurait envoyé dans l'oeil, à l'aide d'un appareil spécial,
des rayons préalablement empoisonnés, et il en serait mort. A l'appui de
leur dire, ceux-ci affirment qu'un rayon est venu frapper Maxime
d'Aulnay pendant qu'il lisait son discours... et que M. d'Aulnay a fait,
avant de tomber foudroyé, le geste de celui qui veut chasser de son
visage une mouche ou se garantir tout à coup d'un éclat lumineux qui le
gêne.

--Ah! ça... c'est envoyé! Pan! dans l'oeil!

--Enfin, le secret de Toth permet encore de tuer par la bouche ou par le
nez. Ces fous, car je vois bien que l'on ne saurait leur donner un autre
nom, ces fous, mon cher maître, ont choisi pour Jehan Mortimar la mort
par le nez!

--Ils ne pouvaient mieux faire, monsieur! déclara le grand Loustalot,
pour le poète des Parfums tragiques.

--Qui, les parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense.

--Hortense!

--Riez, mon cher maître, riez! mais je veux vous faire rire jusqu'au
bout. Ces messieurs prétendent que la première lettre qui fut apportée à
Jehan Mortimar avec la terrible inscription sur les parfums, est
authentique, tout à fait de l'écriture d'Eliphas, tandis que la seconde
n'est que l'envoi d'un mauvais plaisant. Dans sa lettre, Eliphas avait
enfermé un poison subtil tel que celui des Borgia dont vous avez
certainement entendu parler--Poil au nez!

On aurait pu croire que la façon si méprisante avec laquelle le grand
Loustalot croyait devoir répondre aux questions si sérieuses de M.
Gaspard Lalouette finit par lasser la patience et la politesse de
l'expert-antiquaire marchand de tableaux, mais, bien au contraire, il
arriva que, ne se tenant plus de joie, M. Lalouette saisit le grand
Loustalot dans ses bras et le combla de caresses. Il l'embrassait
pendant que l'immense petit savant ruait de toutes ses petites jambes.

--Laissez-moi! criait-il, laissez-moi! ou je vous fais dévorer par mes
chiens.

Mais--hasard miraculeux--les chiens n'étaient plus là et le bonheur de
M. Lalouette paraissait à son comble.

--Ah! quel soulagement! s'écriait-il, que c'est bon!... que vous êtes
bon! que vous êtes grand!... quel génie!

--Vous êtes fou! fit Loustalot en se dégageant enfin, furieux, ne
sachant pas ce qui lui arrivait.

--Non! ce sont eux qui sont fous! Répétez-le-moi, mon cher maître, et je
m'en vais.

--Évidemment! ce sont des tous fous!

--Ah! ah! des tous fous! je le retiens: des tous fous.

--Des tous fous! reprit le savant.

Et tous deux répétaient: «Des tous fous! Des tous fous!...»

Et ils riaient maintenant, les meilleurs amis du monde.

Enfin, M. Lalouette prit congé. M. Loustalot l'accompagna fort
aimablement jusque dans la cour et là, s'apercevant que la nuit était
tout à fait tombée, il dit à M. Lalouette:

--Attendez, je vais vous accompagner un bout de chemin avec une
lanterne; je ne veux pas que vous tombiez dans la Marne.

Et il revint tout de suite avec une petite lanterne allumée qu'il
brinquebalait à hauteur de ses courts genoux.

--Alors! dit-il.

Et il ouvrit lui-même et ferma soigneusement la grille. On n'avait pas
revu le géant Tobie. M. Lalouette se disait:

--Qu'est-ce qui m'a raconté que cet homme était distrait?

Il pense à tout.

Ils marchèrent ainsi pendant dix minutes. Ils arrivèrent à la rive de la
Marne où M. Lalouette retrouva un sentier confortable. M. Lalouette, qui
ne détestait point une certaine emphase dans la conversation, crut
devoir dire alors, avant de quitter le grand Loustalot et après s'être
excusé une fois de plus du grand dérangement qu'il avait causé:

--Décidément, cher maître, notre grand Paris est tombé très bas. Voici
trois morts qui sont bien les plus naturelles des morts. Au lieu de les
expliquer comme vous et moi avec les seules lumières de la raison, Paris
préfère croire aux saltimbanques qui s'arrogent une puissance à faire
rougir les dieux.

--Poil aux yeux! termina le grand Loustalot, et il s'en retourna, tout
de go, avec sa lanterne, laissant M. Gaspard Lalouette complètement
abasourdi, sur la rive, au milieu de la nuit noire...

Au loin, la lueur de la lanterne dansait... et puis cette lueur-là aussi
disparut, et, tout à coup, la clameur effrayante, le grand cri de mort,
le ululement humain retentit dans le lointain... suivi aussitôt de
l'aboiement désespérément prolongé des molosses.

M. Lalouette, qui s'était d'abord arrêté haletant d'horreur à ce cri
effarant, crut entendre plus près de lui le hurlement des bêtes... Il
s'enfuit.



VIII. En France, l'Immortalité diminue


Les trente-neuf! Le sort en était jeté. On disait maintenant:

Les trente-neuf!

Il n'y avait plus que trente-neuf académiciens!

Nul ne se présentait pour faire le quarantième.

Depuis les derniers événements, plusieurs mois s'étaient écoulés pendant
lesquels aucune candidature n'avait été posée au Fauteuil hanté.

L'Académie était déshonorée...

...Et quand, par hasard, l'illustre Assemblée se voyait dans la
nécessité de désigner quelques collègues qui devaient, suivant l'usage,
relever l'éclat d'une cérémonie publique, généralement funèbre, par leur
présence en uniforme, c'était tout un drame.

C'était à qui inventerait une maladie ou dénicherait, au fond d'une
province éloignée, quelque parent à l'agonie, pour ne point revêtir en
public l'habit à feuilles de chêne et suspendre à son côté l'épée à
poignée de nacre.

Ah! les temps étaient tristes!

Et l'Immortalité était bien malade.

On ne parlait plus d'elle qu'avec un sourire.

Car tout finit de la sorte en France, avec un sourire, même quand les
chansons tuent. L'enquête avait été rapidement close et l'affaire
classée. Et il semblait ne devoir rester de cette terrible aventure où
l'opinion affolée n'avait vu que des crimes, que le souvenir d'un
fauteuil qui portait malheur.

...Et dans lequel aucun homme n'était assez audacieux pour aller
désormais s'asseoir...

Ce qui, en effet, était assez risible.

Ainsi donc:

Toute l'horreur de cette inexplicable et triple tragédie s'effaçait
devant ce sourire:

Les trente-neuf!

L'lmmortalité avait diminué d'Un.

Et cela avait suffi pour la rendre à tout jamais ridicule.

Si bien ridicule, que l'empressement d'autrefois à faire partie d'une
Assemblée qui réunissait sans contredit les plus nobles esprits de
l'époque s'était sensiblement ralenti.

Oui, même pour les autres fauteuils--car il y eut sur ces entrefaites
deux ou trois fauteuils à distribuer--, les candidats se firent tirer
l'oreille. Dame! On ne se privait point de les railler un peu de se
présenter à un autre fauteuil que celui de Mgr d'Abbeville.

Honteusement, ils faisaient leurs visites. On apprenait qu'ils étaient
candidats à la dernière minute, et c'était une chose bien pénible de les
entendre prononcer un éloge quelconque alors que ceux de Mgr
d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de Martin Latouche
restaient encore à faire.

Ils passaient pour des lâches, ni plus ni moins.

Et l'on pouvait prévoir le moment où le recrutement de l'lmmortalité
deviendrait quasi impossible.

En attendant, elle n'était plus que trente-neuf!

Les trente-neuf!... Si l'Immortalité avait eu des cheveux--mais elle est
généralement chauve--elle se les serait arrachés...

Il lui restait bien une mèche, par-ci, par-là, sur le crâne, par
exemple, de M. Hippolyte Patard, mais une si pauvre lamentable mèche que
le désespoir lui-même l'aurait prise en pitié.

C'était une mèche qui pleurait; comme qui dirait, pendante sur le front,
une larme de cheveux.

M. Hippolyte Patard avait bien changé! On ne lui avait connu jusqu'alors
que deux couleurs, la rose et la citron. Il en avait adopté une
troisième, une troisième qui était indéfinissable par cela même qu'elle
consistait à n'être plus une couleur du tout. C'est ce genre de couleur
négative, si j'ose dire, que les anciens mettaient aux joues des Parques
blêmes, déesses infernales.

M. le secrétaire perpétuel semblait, lui aussi, tant sa mise était
sinistre, monter de l'enfer où il avait bien cru, en son âme et
conscience, qu'il allait descendre.

Après la mort de Martin Latouche, d'affreux remords le tinrent au lit,
et on l'entendit, dans son délire, s'accuser de la triste fin du
malheureux mélomane. Il demandait pardon à Babette, et il ne fallut rien
de moins que la clôture de l'instruction, l'affirmation du médecin, la
visite de ses collègues, pour le rendre à la raison. Ayant recouvré
l'usage de son bon sens, il comprit que jamais l'Académie n'avait eu
autant besoin de ses services. Il se leva, et héroïquement il reprit sa
belle tâche.

Mais il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que l'Immortalité n'était
plus pour lui une existence.

Quand il se rendait à l'Institut, il était obligé de prendre des chemins
détournés pour n'être point reconnu et ne devenir point aussitôt un
objet de risée.

Les séances autour du Dictionnaire se passaient en plaintes vaines, en
soupirs, en gémissements inutiles, et cela n'était point fait pour hâter
l'achèvement de ce glorieux ouvrage, quand, tout à coup, un beau jour
que quelques membres de la Compagnie se tenaient silencieux et affaissés
dans leur salle privée... Il y eut dans la salle adjacente un grand
bruit de portes ouvertes et fermées, et des pas hâtifs, et une irruption
forcenée d'un Hippolyte Patard qui avait retrouvé toute, toute sa
couleur rose.

Ce que voyant, tout le monde fut debout dans un grand brouhaha.

Qu'y avait-il?

M. le secrétaire perpétuel était si ému qu'il ne pouvait plus parler...
Il agitait un morceau de papier mais aucun son ne parvenait à sortir de
sa bouche haletante... Certainement le courrier de Marathon n'était pas
plus épuisé qui apporta à Athènes la nouvelle de la défaite des Perses
et du salut de la cité.

Seulement, s'il mourut, c'est qu'il n'était pas, comme M. Hippolyte
Patard, Immortel.

On fit asseoir M. Hippolyte Patard, on lui arracha le papier des mains,
on lut:

«J'ai l'honneur de poser ma candidature au fauteuil laissé libre par la
mort de Mgr d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de
Martin Latouche.»

C'était signé:

«Jules-Louis-Gaspard LALOUETTE, homme de lettres, Officier de
l'Académie. 32 bis, rue Laffitte, Paris.»



IX. En France...


On trouve toujours un citoyen de courage et de bon sens pour faire
honte, par son exemple, à la foule stupide.

Tout simplement, on s'embrassa. Le souvenir de cet heureux enthousiasme
s'est conservé à l'Académie sous le nom de baiser Lalouette.

Ceux qui étaient là regrettèrent de ne point se trouver en plus grand
nombre pour se réjouir d'une façon plus complète. Plus on est de fous,
plus on rit.

Ils riaient.

Ils s'embrassaient et ils riaient tous les sept.

Car ils n'étaient que sept. En ce temps-là on venait aux séances le
moins possible, car elles n'étaient point gaies.

Mais celle-là fut mémorable.

Tous les sept résolurent immédiatement de rendre visite à ce M.
Jules-Louis-Gaspard Lalouette. Ils le voulaient connaître sans plus
tarder et, par une démarche aussi en dehors de tous les usages, le lier
définitivement au sort académique. Ils voulaient I'» engager».

On attendit que M. Hippolyte Patard fût un peu remis de son émoi, et
tout le monde descendit chez le concierge que l'on envoya quérir deux
voitures.

Ils avaient bien pensé se rendre rue Laffitte à pied--cela leur aurait
fait du bien de «prendre l'air», et depuis longtemps ils n'avaient point
aussi légèrement respiré--, mais ils avaient craint qu'on ne reconnût
sur les trottoirs M. le directeur M. le chancelier--qui n'étaient plus
les mêmes que ceux que nous avons connus, car le bureau se renouvelle
tous les trois mois--et M. le secrétaire perpétuel; et qu'on ne se
livrât à quelque manifestation indécente dont aurait souffert la dignité
académique.

Et puis, pour tout dire, ils étaient pressés de connaître leur nouveau
collègue. Vous pensez bien que dans les deux voitures on ne
s'entretenait que de lui. Dans la première on disait: «Qui est donc ce
M. Lalouette, homme de lettres? Ce nom ne m'est pas inconnu. Il me
semble qu'il a publié quelque chose dernièrement. Son nom était dans les
journaux.» Dans la seconde on disait: «Avez-vous remarqué qu'il a fait
suivre sa signature de cette formule curieuse: «Officier de l'Académie»?
C'est un homme d'esprit qui a voulu nous faire entendre qu'il nous
appartenait déjà.» Et ainsi chacun disait son mot, comme il arrive
lorsque la vie est belle.

Seul M. Hippolyte Patard ne disait rien, car sa joie intime lui était
trop précieuse pour qu'il la dispersât en vains bavardages.

Il ne se demandait point, lui: «Qu'est ce M. Lalouette? Qu'a-t-il
publié?» Tout cela lui était indifférent. M. Lalouette était M.
Lalouette, c'est-à-dire: le quarantième, et il lui accordait, sans
discussion, du génie.

Ainsi on arriva rue Laffitte. Les voitures s'éloignèrent.

M. Hippolyte Patard constata que l'on se trouvait bien en face du 32
bis, et, suivi de ses collègues, il pénétra résolument sous la voûte.

Ils étaient dans une demeure de «belle apparence».

Sur la porte de sa loge la concierge demanda à ces messieurs où ils
allaient.

M. le secrétaire perpétuel dit:

--M. Lalouette, s'il vous plaît?

--Il doit être dans sa boutique, monsieur.

Les sept se regardèrent. «Dans sa boutique, M. Lalouette, homme de
lettres?» La brave dame devait se tromper M. le secrétaire perpétuel
précisa:

--Nous désirons voir M. Lalouette, officier d'Académie.

--C'est bien cela, monsieur, je vous dis qu'il est dans sa boutique.
L'entrée est dans la rue.

Les sept saluèrent, assez étonnés et profondément déçus.

Ils se retrouvèrent dans la rue et considérant une boutique d'antiquaire
au-dessus de laquelle ils lurent ces mots: Gaspard Lalouette!

--C'est bien cela, fit M. Patard.

Ils regardaient les vitrines qui laissaient voir pas mal de bric-à-brac
et un vieux tableau dont on ne distinguait plus les couleurs.

--On vend de tout ici, constata, les lèvres pincées, M. le directeur.

M. le chancelier dit:

--Ça n'est pas possible! Ce monsieur a mis sur sa carte: «homme de
lettres».

Mais M. le secrétaire perpétuel prononça d'une voix rogue:

--Je vous en prie, messieurs, ne faites pas les dégoûtés.

Et bravement, il ouvrit la porte de la boutique. Les autres suivirent,
mal à l'aise, mais n'osant plus risquer une observation. M. le
secrétaire perpétuel leur lançait des regards fulgurants.

De l'ombre, une dame surgit qui portait au cou une belle grosse épaisse
chaîne d'or.

Elle était d'un certain âge, avait dû être jolie, et d'admirables
cheveux blancs lui donnaient un grand air. Elle demanda à ces messieurs
ce qu'ils désiraient. M. Panard salua profondément, répondit qu'ils
désiraient voir M. Lalouette, homme de lettres, officier d'Académie.

M. le secrétaire perpétuel, sur le ton d'un caporal à la manoeuvre,
commanda:

--Annoncez l'Académie!

Et il fixa ses hommes avec l'intention bien évidente de les flanquer
tous à la salle de police s'ils faisaient un faux mouvement.

La dame poussa un léger cri, porta la main à sa poitrine qu'elle avait
opulente, sembla se demander si elle allait s'évanouir puis finalement
rentra dans l'ombre.

--C'est sans doute Mme Lalouette, fit M. Patard; elle est très bien.

Presque immédiatement, la dame revint avec un gentil monsieur bedonnant,
dont le ventre s'adornait d'une belle grosse épaisse chaîne d'or. Ce
monsieur était d'une pâleur marmoréenne. Il s'avança vers les visiteurs
sans pouvoir prononcer une parole.

Mais M. Hippolyte Patard veillait. Il le mit tout de suite à son aise.

--C'est vous, monsieur dit-il, qui êtes M. Gaspard Lalouette, officier
d'Académie, homme de lettres, qui posez votre candidature au fauteuil de
Mgr d'Abbeville? S'il en est ainsi, monsieur--M. Gaspard Lalouette, qui
n'avait pu surmonter son étouffante émotion, faisait signe qu'il en
était ainsi--, s'il en est ainsi, monsieur permettez à M. le directeur
de l'Académie, à M. le chancelier, à mes collègues et à moi-même, M.
Hippolyte Patard, secrétaire perpétuel, de vous féliciter. Grâce à vous,
il sera entendu une fois pour toutes qu'en France on trouve toujours un
citoyen de courage et de bon sens pour faire honte, par son exemple, à
la foule stupide.

Et M. le secrétaire perpétuel serra solennellement et solidement la main
de M. Gaspard Lalouette.

--Eh bien, réponds, Gaspard! fit la dame aux cheveux blancs.

M. Lalouette regarda sa femme, puis ces messieurs, puis sa femme, puis
encore M. Hippolyte Patard et il lut tant d'encouragement sur la bonne
et honnête figure de ce dernier qu'il s'en sentit tout ragaillardi.

--Monsieur! fit-il, c'est trop d'honneur!... Permettez-moi de vous
présenter «mon épouse».

A ces mots: «mon épouse», M. le directeur et M. le chancelier avaient
commencé d'esquisser un vague sourire, mais un coup d'oeil terrible de
M. Patard les arrêta net et les rendit à la gravité de la situation.

Mme Lalouette avait salué. Elle dit:

--Ces messieurs ont sans doute à causer. Ils seront mieux dans
l'arrière-boutique.

Et elle les fit passer dans la pièce du fond.

Cette expression «l'arrière-boutique» avait fait faire une grimace à M.
Hippolyte Patard lui-même, mais quand les académiciens eurent pénétré
dans cette arrière-boutique-là ils furent tout heureux de reconnaître
qu'ils étaient dans un véritable petit musée, arrangé avec le plus grand
goût, et où, sur les murs et dans des tables-vitrines, on pouvait
admirer des merveilles. Des tableaux, des statuettes, des bijoux, des
dentelles, des broderies du plus grand prix étaient disposés.

--Oh! madame! votre arrière-boutique! s'exclama M. Hippolyte Patard,
quelle modestie! Je ne connais point de plus beau, ni même de plus
précieux ou de plus artistique salon dans toute la capitale.

--On se croirait au Louvre! déclara M. le directeur--vous nous comblez!
affirma Mme Lalouette, en se rengorgeant.

Et tout le monde renchérit sur les splendeurs de l'arrière boutique.

M. le chancelier dit:

--Cela doit vous faire de la peine de vendre d'aussi belles choses...

--Il faut bien vivre! répondit humblement M. Gaspard Lalouette.

--Évidemment! acquiesça M. le secrétaire perpétuel, et je ne connais
point de plus noble métier que celui qui consiste à distribuer la
beauté!...

--C'est vrai! approuva la Compagnie.

--Quand je parle de métier, reprit M. Patard, je m'exprime mal. Les plus
grands princes vendent leurs collections. On n'est point marchand pour
cela. Vous vendez vos collections, mon cher monsieur Lalouette, et c'est
bien votre droit.

--C'est ce que je dis toujours à mon mari, monsieur, fit entendre Mme
Lalouette, et c'est là l'objet de nos ordinaires discussions. Mais il a
fini par me comprendre et sur le Bottin de l'année prochaine on ne lira
plus: M. Gaspard Lalouette, marchand de tableaux, expert-antiquaire,
mais: M. Gaspard Lalouette, collectionneur--Madame! s'écria M. Hippolyte
Patard, enchanté, madame, vous êtes une femme supérieure. Il faudra
mettre cela aussi dans Le Tout-Paris.

Et il lui baisa la main.

--Oh! sûrement, répondit-elle, quand il sera de l'Académie.

Il y eut un court silence et puis des petites toux. M. Hippolyte Patard
jeta un coup d'oeil sévère sur tout le monde et, avec autorité, s'empara
d'un siège.

--Asseyez-vous tous, ordonna-t-il. Nous allons causer sérieusement.

On obéit. Mme Lalouette roulait entre ses doigts sa grosse épaisse
chaîne d'or. A côté d'elle, M. Gaspard Lalouette fixait M. le secrétaire
perpétuel avec, dans le regard, cette anxiété spéciale aux élèves un peu
cancres qui se trouvent en face de leurs examinateurs, le jour du
baccalauréat.

--Monsieur Lalouette, fit M. Patard, vous êtes un homme de lettres; cela
veut-il dire que vous aimiez les lettres simplement, ou que vous ayez
déjà publié quelque chose?

Comme on le voit, M. le secrétaire perpétuel prenait déjà ses
précautions pour le cas où M. Lalouette n'eût rien publié du tout.

--J'ai déjà, M. le secrétaire perpétuel, répondit avec assurance le
marchand de tableaux, j'ai, déjà, publié deux ouvrages qui sont, j'ose
le dire, fort appréciés des amateurs.

--Très bien cela! Et leurs titres, s'il vous plaît?

--De l'art de l'encadrement.

--Parfait!

--Et un autre sur l'authenticité des signatures de nos peintres les plus
célèbres.

--Bravo!

--Évidemment, ces oeuvres ne sont point répandues dans le gros public,
mais tous ceux qui fréquentent l'Hôtel des ventes les connaissent.--M.
Lalouette est trop modeste, déclara Mme Lalouette en faisant sonner sa
chaîne d'or. Nous avons ici une lettre de félicitations d'un personnage
qui a su apprécier mon mari à sa juste valeur. J'ai nommé Monseigneur le
prince de Condé.

--Monseigneur le prince de Condé! s'exclamèrent tous les académiciens en
se levant comme un seul homme.

--Voici la lettre.

Et Mme Lalouette tira, en effet, une lettre de son opulent corsage.

--Elle ne me quitte jamais! fit-elle. Après M. Lalouette, c'est ce que
j'ai de plus cher au monde.

Tous les académiciens étaient, maintenant, sur la lettre qui était bien
du prince et des plus élogieuses. La joie était générale. M. Hippolyte
Patard se retourna vers M. Lalouette et lui serra la main à la lui
briser.

--Mon cher collègue, lui dit-il, vous êtes un brave!

M. Lalouette devint tout rouge. Il avait relevé le front. Déjà il
dominait la situation. Sa femme le regardait avec orgueil.

Et tout le monde répéta:

--Oui, oui, vous êtes un brave.

M. Patard:

--L'Académie s'honorera d'avoir un brave dans son sein.

--Je ne sais, monsieur, fit M. Lalouette avec une humilité feinte, car
il voyait bien que «l'affaire était dans le sac», s'il n'y a vraiment
point trop d'ambition, à un pauvre plumitif comme moi, à briguer un tel
honneur?

--Eh! s'écria M. le directeur qui considérait maintenant M. Lalouette
avec amour depuis qu'il avait lu la lettre de Monseigneur le prince de
Condé!... Cela fera réfléchir les imbéciles!

M. Lalouette ne sut d'abord trop comment il devait prendre cette
réflexion, mais il y avait une telle allégresse sur le visage de M. le
directeur qu'il pensa que celui-ci n'avait point voulu lui être
désagréable, ce qui, du reste, était la vérité.

--De fait! Il y en a eu dans toute cette histoire, dit-il.

On l'écouta. On était curieux de savoir comment M. Lalouette envisageait
les malheurs de l'Académie. Maintenant on n'avait plus qu'une crainte,
c'est qu'il revînt sur sa résolution. Il dit:

--Oh! moi, c'est bien simple! Je plains la pauvre humanité qui admet
parfaitement une série de vingt et une à la noire et qui n'admet point
trois morts naturelles de suite à l'Académie!

On applaudit. M. le directeur qui ne connaissait point le jeu de la
roulette se le fit expliquer. On laissa parler M. Lalouette. On
l'étudiait. On était content de lui; mais ce fut une véritable
admiration quand, à propos d'un incident purement littéraire qui s'était
élevé entre M. le chancelier et M. le secrétaire perpétuel, M. Lalouette
les départagea avec une remarquable autorité.

Voici comment la chose advint.

--Enfin, je vais pouvoir vivre, grâce à ce galant homme!» s'était écrié
M. Patard, dans son enthousiasme. «Ma parole, je n'étais plus que
l'ombre de moi-même et il m'était venu de véritables abajoues!»

--Oh! monsieur le secrétaire perpétuel! réclama M. le chancelier: on dit
de véritables bajoues! Abajoues, le mot n'est pas français.

C'est alors que M. Lalouette, coupant court aux protestations de M.
Patard, était intervenu, et il avait déclaré tout d'une traite et quasi
sans respirer:

«Abajoues, altération du mot bajoues, substantif féminin.

Poches que certains singes chéiroptères et rongeurs portent dans
l'épaisseur des joues, de chaque côté de la bouche. Les abajoues sont
des réservoirs pour les aliments non consommés immédiatement. Dans les
chauves-souris du genre nyctère elles facilitent le vol en permettant
l'introduction de l'air dans le tissu cellulaire sous-cutané. Par
extension et plaisamment, joues pendantes. Parties latérales du groin du
cochon et de la tête de veau!» Il n'y avait rien à répondre à cela. Ils
eurent tous le bec clos, tout académiciens qu'ils étaient. Mais
l'admiration générale devint presque de l'humiliation et cette
humiliation de la consternation, quand, passant devant une sorte de
table divisée en un certain nombre de rainures parallèles où glissaient
des boutons mobiles, M. le directeur lui-même demanda ce que cela était
et qu'il lui fut répondu par M. Lalouette que cela était l'abaque et
qu'enfin M. le directeur demanda ce que c'était qu'une abaque.

M. Lalouette parut grandir il lança un coup d'oeil glorieux à Mme
Lalouette et dit:

--Monsieur le directeur on dit un abaque. Abaque est un nom masculin qui
vient du grec abax, comptoir, damier buffet. Chez les Grecs, table
placée dans le sanctuaire pour recevoir les offrandes. Chez les Romains,
buffet sur lequel on étalait la vaisselle de prix. Mathématiques:
machine à calculer d'origine grecque, employée par les Romains dans
leurs opérations arithmétiques. Les Chinois, les Tartares, les Mongols
en ont usé. Les Russes l'ont adopté. En architecture: tablette qui
s'interpose entre le chapiteau d'une colonne et l'architrave. Vitruve,
monsieur le directeur Vitruve se sert du mot plinthe pour désigner
l'abaque.

En entendant le marchand de tableaux parler de Vitruve, ils baissèrent
tous la tête, à l'exception de M. Patard, dont l'oeil flamboyait.
Vitruve, surtout, finit de le conquérir.

--Le fauteuil de Mgr d'Abbeville sera dignement occupé, dit-il.

Et on ne parla plus à M. Lalouette qu'avec respect. Enfin, ces
messieurs, un peu gênés, et redoutant de commettre encore quelque faute
de français, prirent congé. Ils firent leurs compliments à M. Lalouette
et baisèrent tous la main de «son épouse» qui leur parut bien imposante.

Mais M. Patard ne s'en alla pas, car M. Gaspard Lalouette lui avait fait
entendre qu'il avait quelque chose de particulier à lui dire. Restés
seuls, M. Lalouette congédia Mme Lalouette.

--Va-t'en, fille, ordonna-t-il.

Celle-ci s'en fut en poussant un soupir et en implorant du regard M.
Patard.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher collègue?» demanda M. Patard
un peu inquiet.

--J'ai une confidence à vous faire, monsieur le secrétaire perpétuel;
cela restera entre vous et moi, mais il est nécessaire que je ne vous
cache rien... A nous deux, nous pourrons certainement remédier aux
inconvénients de la chose... car, pour le discours, par exemple...

--Quoi?... pour le discours?... Expliquez-vous, mon cher monsieur
Lalouette, je ne vous comprends pas... Ne sauriez-vous pas composer un
discours?

--Oh! si, si, ce n'est pas cela qui me gêne!

--Eh bien, alors!

--Eh bien, alors... on le lit...

--Naturellement, c'est beaucoup trop long pour qu'on l'apprenne par
coeur-voilà bien ce qui me tracasse, monsieur le secrétaire perpétuel...
car je ne sais pas lire.



X. Le calvaire


A ces derniers mots, M. le secrétaire perpétuel bondit comme s'il avait
reçu un coup de fouet dans les jambes.

--Ça n'est pas possible! s'écria-t-il.

Et il regarda M. Gaspard Lalouette, pensant que celui-ci se moquait de
lui. Mais M. Lalouette se taisait maintenant, les yeux baissés, lui
montrant une mine plutôt triste.

--Ah! ça, vous voulez rire, s'exclama M. Patard en tirant la manche de
M. Lalouette.

--Non, non, fit M. Lalouette en secouant la tête comme un enfant
malheureux, je ne ris pas!...

Mais M. le secrétaire perpétuel, que semblait gagner une sorte de
délire, reprit:

--Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? voyons?...

Répondez-moi!... Regardez-moi un peu!...

M. Lalouette leva sur M. Panard un regard humble et douloureux, un de
ces regards qui ne trompent pas.

Cette fois, M. le secrétaire perpétuel sentit un véritable frisson lui
parcourir le corps de la tête aux pieds: Le candidat à l'Académie ne
savait pas lire!

M. Patard eut un «oh!» qui en disait long sur son état d'âme.

Et puis, il se laissa tomber sur un siège, avec un gros soupir:

--Ça, c'est embêtant! fit-il.

Et il y eut un triste silence entre les deux hommes.

Ce fut M. Gaspard Lalouette qui osa, le premier reprendre la parole:

--Je vous l'aurais bien caché, comme aux autres, mais vous, qui êtes au
secrétariat perpétuel, qui recevrez ma correspondance, qui aurez
certainement l'occasion de me soumettre vos écritures (me soumettre vos
écritures! M. Hippolyte Patard leva les yeux au ciel), j'ai bien pensé
que vous vous en apercevriez tout de suite... et je me suis dit qu'il
valait mieux s'arranger avec vous de façon à ce que personne n'en sache
rien jamais... jamais!... vous ne répondez pas?

Est-ce l'affaire du discours qui vous gêne? Eh bien, vous ne le ferez
pas trop long et vous me l'apprendrez par coeur... Je ferai tout ce que
vous voudrez... mais dites quelque chose.

M. Hippolyte Patard n'en revenait pas...

Il en restait comme assommé. Il avait vu bien des choses depuis quelques
mois, mais ça c'était le plus fort de tout. Un candidat à l'Académie qui
ne savait pas lire!

Enfin, il se décida à manifester les sentiments contradictoires qui
l'agitaient.

--Mon Dieu, que c'est embêtant! Ah! que c'est embêtant! Voilà enfin un
candidat et il ne sait pas lire! Il fait l'affaire, il fait tout à fait
l'affaire, mais il ne sait pas lire!... Ah! mon Dieu, que c'est
embêtant! embêtant! embêtant! embêtant!

Et il alla, furieux, à M. Lalouette.

--Comment se fait-il que vous ne sachiez pas lire?... cela dépasse toute
imagination!

M. Gaspard Lalouette, gravement, répondit:

--Cela se fait que je n'ai jamais été à l'école... que mon père me
faisait travailler comme un ouvrier dans son magasin, dès l'âge de six
ans. Il jugea inutile de me faire apprendre une science qu'il ne
connaissait pas et dont il n'avait pas besoin pour réussir dans ses
affaires. Il se borna à m'apprendre son métier qui était, comme le mien,
celui d'antiquaire. Je ne savais point ce que c'était qu'une lettre,
mais on ne m'aurait pas trompé à dix ans sur la signature d'un tableau
et, à sept, je savais distinguer un point de Cluny d'un point
d'Alençon!... C'est ainsi que, bien que ne sachant pas lire, j'ai pu
dicter des ouvrages qui font l'admiration de Monseigneur le prince de
Condé.

Cette phrase finale était fort adroite, et elle impressionna vivement M.
le secrétaire perpétuel.

Il se leva, marcha rageusement de long en large...

M. Lalouette, qui l'observait du coin de l'oeil, l'entendait mâchonner
des mots, ou plutôt devinait qu'il mâchonnait des: «Pas lire! Pas lire!
Il ne sait pas lire!» Enfin, rageusement, M. Hippolyte Patard revint à
M. Gaspard Lalouette.

--Pourquoi m'avez-vous dit cela?... Il ne fallait pas me le dire!

--J'ai cru plus honnête et plus habile...

--Tatata!... Je m'en serais bien aperçu, mais après, et ça n'avait plus
la même importance!... Écoutez!... Imaginez que vous ne m'avez rien dit:
voulez-vous?... Moi, je ne sais rien! Je suis un peu dur d'oreille, je
n'ai rien entendu!

--Mais c'est comme vous voulez!... Je ne vous ai rien dit, monsieur le
secrétaire perpétuel, et vous n'avez rien entendu.

M. Patard respira.

--C'est incroyable! fit-il, jamais on n'aurait pensé cela de vous... à
vous voir... à vous entendre...

Nouveau soupir de M. le secrétaire perpétuel.

--Et ce qui est tout à fait inouï, c'est que vous parlez comme un
savant!... Je puis bien vous le dire, maintenant, monsieur Lalouette...
nous n'étions pas fiers en pénétrant dans votre boutique... mais vous
nous avez conquis, littérairement conquis, par votre érudition!... et
voilà que vous ne savez pas lire!

--Je croyais, monsieur le secrétaire perpétuel, que vous n'en saviez
plus rien!...

--Ah! oui, pardon!... Mais c'est plus fort que moi... je ne vais plus
penser qu'à ça toute ma vie... un académicien qui ne sait pas lire!

--Encore! fit M. Lalouette en souriant.

M. Patard sourit aussi, cette fois, mais son sourire était bien
pitoyable.

--C'est tout de même raide!... dit-il à mi-voix.

M. Lalouette émit timidement cette opinion qu'il faut s'habituer à tout
dans la vie et il ajouta:

--Tout de même, s'il s'agit d'être un savant pour être académicien, j'ai
prouvé à quelques-uns de ces messieurs que j'en savais plus long qu'eux.

--Mais oui! vous nous avez parlé des Grecs et des Romains, et de
l'abajoue, et de l'abaque, et de vitruve. Où avez-vous donc appris tout
ce que vous nous avez raconté?

--Dans le dictionnaire Larousse, monsieur le secrétaire perpétuel.

--Dans le dictionnaire Larousse?

--Dans le dictionnaire Larousse illustré!

--Pourquoi: illustré? s'exclama ce pauvre M. Patard dont l'étonnement
devenait de l'ahurissement.

--A cause des images qui, dans l'ignorance où je suis de la
signification de ces petits signes bizarres appelés lettres, me sont
d'un grand secours.

--Et qui est-ce qui vous fait apprendre par coeur le dictionnaire
Larousse?

--Mais Mme Lalouette elle-même! C'est une résolution que nous avons
prise tous deux, du jour où j'ai eu l'intention de poser ma candidature
à l'Académie.

--A ce compte, vous auriez mieux fait, monsieur Lalouette, d'apprendre
par coeur le dictionnaire de l'Académie.

--J'y ai bien pensé, acquiesça en riant M. Lalouette, mais vous l'auriez
reconnu.

M. Hippolyte Patard fit:

--Ah! oui!

Et il resta un instant rêveur.

Tant d'intelligence, de perspicacité et de courage lui donnèrent à
penser. Il connaissait des gens à l'Académie qui savaient lire et qui ne
valaient certainement pas M. Gaspard Lalouette.

Celui-ci l'interrompit dans ses réflexions.

--Je n'en suis encore qu'à la lettre A, dit-il, mais je l'aurai bientôt
terminée.

--Ah! ah! vous en êtes encore à A!

--C'est au signe A qu'appartiennent les mots abajoue et abaque, monsieur
le secrétaire perpétuel!... grâce auxquels j'ai eu l'honneur de vous
conquérir...

--Oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui! oui!

M. Hippolyte Patard se leva; il ouvrit la porte qui donnait sur la rue,
sa poitrine se souleva comme si elle voulait emprisonner une bonne fois,
tout l'air respirable de la capitale, puis il regarda la rue, les
passants, les maisons, le ciel, le Sacré-Coeur qui portait tout là-haut
sa croix dans la nue, et par une liaison d'idées assez compréhensible,
il pensa à tous ceux qui portaient leur croix sur la terre, sans la
montrer La situation n'avait jamais été plus terrible pour un secrétaire
perpétuel. Héroïquement, il prit sa résolution. Il se retourna vers
l'homme qui ne savait pas lire:

--A bientôt, mon cher collègue, dit-il.

Et il descendit sur le trottoir ouvrant son parapluie, bien qu'il ne
plût point. Mais il n'en pouvait plus, il se cachait comme il pouvait.
Il s'en alla par les rues, canin-cana.



XI. Terrible apparition


La porte venait à peine de se refermer sur M. le secrétaire perpétuel
que Mme Lalouette se précipitait vers son mari:

--Eh bien, Gaspard? implora-t-elle.

--Eh bien, ça y est. Il m'a dit: «A bientôt, mon cher collègue.»

--Et... Il sait tout?

--Il sait tout!

--Ça vaut mieux!... Comme ça, si un jour on apprend quelque chose... Il
n'y aura pas de surprise... Tu auras fait ton devoir... c'est lui qui
n'aura pas fait le sien!

Ils s'embrassèrent. Ils étaient radieux.

Mme Lalouette dit:

--Bonjour, monsieur l'Académicien!

--C'est bien pour toi... fit Lalouette.

Et c'est vrai que c'était pour elle qu'il jouait cette étrange partie.
Mme Lalouette, qui avait épousé M. Lalouette parce qu'il avait écrit des
livres, n'avait jamais pardonné à son mari de lui avoir caché qu'il ne
savait pas lire. Quand l'aveu en fut fait, il y eut dans le ménage des
scènes déchirantes. Après quoi, Mme Lalouette avait essayé d'apprendre à
lire à M. Lalouette. Ce fut peine perdue. Il y avait là comme un
sortilège. L'alphabet alla encore (les grosses lettres), mais jamais M.
Lalouette ne put arriver aux syllabes b a ba, bi bi, b o bo, b u bu. Il
s'y était pris trop tard; elles ne lui entrèrent point dans la tête.
C'était dommage, car M. Lalouette était un artiste et il aimait les
belles choses. Mme Lalouette en fit une maladie. Elle ne consentit à
guérir que du jour où M. Lalouette fut nommé officier de l'Académie.
Alors, elle lui rendit un peu de son amour.

Mais, bien que les années se fussent écoulées et que M. Gaspard
Lalouette affectât de s'intéresser par-dessus tout, par l'entremise de
son épouse aux belles-lettres, il y avait toujours «entre les deux
conjoints» ce secret formidable qui empoisonnait leur existence: M.
Lalouette ne savait pas lire!

Sur ces entrefaites était arrivée cette affaire de l'Académie.

Par le plus grand des hasards, M. Lalouette avait assisté à la mort de
Maxime d'Aulnay. M. Gaspard Lalouette n'était ni superstitieux ni sot.
Il jugea naturelle la mort chez un homme qui avait une maladie de coeur
et que le décès tragique de son prédécesseur devait hanter par-dessus
tout. Il s'étonna de l'émotion générale et sourit de toutes les
stupidités qui furent répandues à l'occasion de la vengeance d'un
certain sorcier qui avait disparu. Et il fut bien étonné d'apprendre que
ce double événement avait à ce point bouleversé les esprits qu'aucun
nouveau postulant ne se présentait à la succession de Mgr d'Abbeville.
Seul Martin Latouche restait qui n'avait pas encore retiré sa
candidature. M. Lalouette, un beau jour, s'était dit: «C'est tout de
même rigolo! Mais s'ils n'en veulent pas, du fauteuil, il ne me fait pas
peur, à moi!... c'est ça qui épaterait Eulalie!» Eulalie était le petit
nom de Mme Gaspard Lalouette. Mais il fut déçu quand il apprit que
Martin Latouche acceptait le plus tranquillement du monde d'être élu au
fauteuil fatal.

Tout de même, il voulut assister à la séance de réception de Martin
Latouche. On n'eût pu dire exactement quelle était alors sa pensée. M.
Lalouette avait-il, tout au fond de lui-même, l'espoir (qu'il ne
pouvait, en honnête homme, s'avouer) que le destin, parfois si baroque,
allait encore faire de ses coups?... On ne saurait, sans être injuste,
l'affirmer.

Tant est que M. Lalouette assista à la scène où la vieille Babette,
échevelée, vint annoncer la mort de son maître.

Tout fort, tout solide que l'on est, il y a des choses qui
impressionnent. M. Lalouette sortit de cette cohue, fort impressionné.

C'est à ce moment qu'il commença de s'intéresser réellement à la
singulière et mystérieuse figure d'Eliphas. Qu'est-ce que c'était que ce
bonhomme-là? Il interrogea les gens compétents sur la sorcellerie. Il
interviewa quelques membres influents du club des Pneumatiques. Il vit
M. Raymond de La Beyssière. Il connut le secret de Toth. Et il demanda à
visiter l'orgue de Barbarie. Il prit ensuite le train pour La
Varenne-Saint-Hilaire et s'il en revint un peu effaré de l'étrange
réception qui lui avait été faite, il ne doutait plus en revanche de
l'inanité de toutes les formules égyptiaques.

Il n'avait encore rien dit à Mme Lalouette. Il jugea le moment opportun
de lui dévoiler ses projets. Eulalie en fut «médusée». Mais c'était une
forte tête et elle l'approuva avec transport. Seulement, comme elle
était la prudence même, elle lui conseilla d'agir à coup sûr Ce M.
Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox devait être quelque part.
Il fallait le trouver ou tout au moins avoir de ses nouvelles.

Quelques mois encore se passèrent dans ces recherches.

M. Lalouette devenait impatient. Ayant appris qu'Eliphas s'appelait
encore Borigo du Careï, en raison de ce qu'il était originaire de la
vallée du Careï, il partit pour la Provence et là, tout au bout d'une
vallée profonde, derrière un rideau d'oliviers qui abritaient une
modeste maisonnette, il dénicha une bonne vieille qui n'était ni plus ni
moins que la respectable mère de l'illustre mage. Celle-ci qui ignorait
tout des batailles de la vie ne fit aucune difficulté pour lui apprendre
que depuis des mois son fils, fatigué, lui dit-elle, de Paris et des
Parisiens, après avoir passé quelques semaines tranquille près d'elle,
était parti pour le Canada. Eliphas lui avait écrit.

Elle montra des lettres. M. Lalouette compara les dates. Il n'y avait
plus à douter L'Eliphas s'intéressait maintenant autant au fauteuil de
Mgr d'Abbeville qu'à sa première chemise.

M. Lalouette revint triomphant et il lança sa lettre de candidature.

Le seul point sombre de l'aventure était que M. Gaspard Lalouette,
candidat à l'Académie française, ne savait point lire. Forts de la
situation qui leur était faite par tous ceux qui savaient lire et qui ne
se présentaient point, M. et Mme Lalouette avaient honnêtement résolu de
s'en remettre à M. le secrétaire perpétuel. C'était agir en braves gens.
Or, nous avons vu que M. le secrétaire perpétuel avait passé par-dessus
ce léger détail.

La joie était donc immense dans le ménage. Ils s'embrassaient. La
boutique, autour d'eux, rayonnait.

--Demain, dit Mme Lalouette, les yeux brillants de plaisir ta
candidature sera dans tous les journaux; ça va en faire un tapage!
Monsieur Lalouette, vous êtes célèbre!...

--Grâce à qui, fifille? Grâce à toi qui es intelligente et brave! Une
autre femme aurait eu peur! Toi, tu m'as soutenu, tu m'as encouragé; tu
m'as dit: «va, Gaspard!...»--Et puis, nous sommes bien tranquilles,
constata la prudente Mme Gaspard, depuis que nous savons que cette
espèce d'Eliphas, que l'on charge à Paris de tous les crimes, est
tranquillement à se promener au Canada.

--Madame Lalouette, je vous avoue qu'après la troisième mort, malgré
tout ce qu'avait pu me dire cet original de grand Loustalot, j'avais
besoin d'être rassuré du côté de l'Eliphas. Si j'avais su qu'il rôdait
dans les environs, j'aurais réfléchi deux fois avant de lancer ma
candidature. Un sorcier, c'est toujours un homme. Il peut assassiner
comme tout le monde.

--Et même mieux que tout le monde, déclara, avec un bon sourire, aussi
rassurant que sceptique, l'excellente Mme Lalouette... surtout s'il
commande, comme on le dit, au passé, au présent et à l'avenir et aux
quatre points cardinaux!...

--Et s'il possède le secret de Toth! surenchérit M. Lalouette, en
éclatant de rire et en se frappant joyeusement les cuisses de la paume
de ses mains... Mais faut-il, madame Lalouette, que les gens soient
bêtes!...

--C'est tout bénéfice pour les autres, monsieur Lalouette.

--Moi, quand j'ai eu vu sa figure dans les «illustrés» et sa
photographie aux devantures, je me suis dit tout de suite:

Voilà une tête qui n'a jamais assassiné personne!

--C'est comme moi!... Sa tête est plutôt rassurante; elle est belle et
noble et les yeux sont très doux...

--Avec un peu de malice, madame Lalouette... oui, il y a un peu de
malice dans les yeux.

--Je ne dis pas non. Quand il apprendra qu'il a tué trois personnes, il
rira bien!...

--Mais qui donc le lui apprendrait, madame Lalouette? Il ne correspond
qu'avec sa mère qui, seule, a son adresse, m'a-t-elle dit. Sa mère, dont
l'existence est ignorée même de la police, ne sait rien de ce qui se
passe à Paris et je n'ai eu garde de le lui apprendre. Enfin, Eliphas
est retiré du monde, au fond, tout au fond du Canada.

Mme Lalouette répéta, comme un écho:

«Au fond, tout au fond du Canada...» Dans leur bonheur, ils s'étaient
pris les mains qui étaient chaudes de la douce fièvre du succès... Tout
à coup, comme ils répétaient en souriant tous les deux: «Au fond, tout
au fond du Canada», leurs mains se crispèrent, et, de chaudes qu'elles
étaient, devinrent glacées.

M. et Mme Gaspard Lalouette venaient d'apercevoir derrière leur vitrine,
arrêtée sur le trottoir et regardant dans leur boutique, une figure...

Cette figure était à la fois belle et noble et les yeux, très doux, en
étaient spirituels. Un double cri d'horreur s'échappa de la gorge de M.
et Mme Lalouette. Ils ne pouvaient se tromper. Ils reconnaissaient cette
figure-là... cette figure qui les regardait, à travers les vitres... qui
les fascinait... C'était Eliphas! Eliphas, lui-même... Eliphas de
Saint-Elme de Taillebourg de La Nox!

L'homme, sur le trottoir, ne remuait pas plus qu'une statue. Il était
élégamment vêtu d'un complet jaquette sombre; il avait une canne à la
main; un pardessus beige replié flottait négligemment sur son bras. Un
noeud de cravate, dit lavallière, agrémentait le plastron de sa chemise;
un chapeau rond, de feutre mou, était posé sur ses cheveux blonds, qui
bouclaient un peu, et jetait une ombre douce sur un profil digne des
fils de Pallas Athênê.

M. et Mme Lalouette sentaient trembler leurs genoux. Ils ne se
soutenaient plus. Tout à coup, l'homme bougea. Il s'en fut d'un pas
paisible à la porte de la boutique et appuya sur le bec-de-cane.

La porte s'ouvrit; il entra.

Mme Lalouette tomba comme un paquet sur un fauteuil.

Quant à M. Gaspard Lalouette, il se jeta carrément à genoux, et il cria:

--Grâce!... Grâce!...

C'est tout ce qu'il put dire, dans le moment.

--M. Gaspard Lalouette, c'est bien ici? demanda l'homme sans paraître
nullement étonné de l'effet que produisait son apparition.

--Non! non! ça n'est pas ici! répondit spontanément

M. Lalouette, toujours prosterné.

Et il mit à son mensonge un tel accent de vérité qu'il s'y fût trompé
lui-même, tant il était sincère!

L'homme eut un tranquille sourire et referma, toujours avec son calme
suprême, la porte. Puis, il s'avança jusqu'au milieu du magasin.

--Allons! monsieur Lalouette! relevez-vous! fit-il, et remettez-vous!...
et présentez-moi à Mme Lalouette. Que diable! Je ne vais pas vous
manger!

Mme Lalouette jeta à la dérobée sur le visiteur un rapide et désespéré
regard. Elle eut une seconde l'espoir qu'une affreuse ressemblance les
avait trompés, elle et son mari. Et, domptant sa terreur elle parvint à
dire, la voix chevrotante:

--Monsieur! Il faut nous excuser... vous ressemblez... comme deux
gouttes d'eau... à un de nos parents qui est mort l'an dernier...

Et elle gémit, accablée de l'effort...

--J'ai oublié de me présenter, fit l'homme, de sa voix claire et bien
posée. Je suis M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox.

--Ah! mon Dieu! s'écrièrent les deux Lalouette en fermant les yeux.

--J'ai appris que M. Lalouette se présentait au fauteuil de Mgr
d'Abbeville...

Le couple sursauta.

--Ça n'est pas vrai! pleurnicha M. Lalouette, qui est-ce qui vous a dit
ça?

Et, dans son âme épouvantée, il se disait: «C'est un véritable sorcier!
Il sait tout!» L'homme sans s'émouvoir de toutes ces dénégations
continuait:

--J'ai tenu à l'en venir féliciter moi-même.

--C'était pas la peine de vous déranger! affirma M. Lalouette. On vous a
menti!

Mais Eliphas promena son regard souverain dans tous les coins de la
pièce.

--En même temps, dit-il, je n'aurais pas été fâché de dire un petit mot
à M. Hippolyte Patard... Où est-il, M. Hippolyte Patard?

M. Gaspard Lalouette se releva livide: devant la situation nouvelle, il
avait pris son parti... son parti de vivre puisqu'il n'était pas encore
mort.

--Ne tremblez pas, Eulalie, mon épouse... Nous allons nous expliquer
avec monsieur, dit-il en s'essuyant le front d'une main tremblante... M.
Hippolyte Patard, connais pas!

--Alors, on m'a trompé à l'Académie?

--Oui, oui, on vous a trompé à l'Académie, déclara M. Lalouette d'une
voix péremptoire. On vous a tout à fait trompé. «Il n'y a rien de fait!»
Ah! Ils auraient été bien contents que je me présente!... que je
m'asseye dans leur fauteuil!... que je prononce leur discours!... et
puis quoi encore?... Moi, ça ne me regarde pas! je suis un marchand de
tableaux... moi!... je gagne honnêtement ma vie, moi!...

Tel que vous me voyez, M. Eliphas, je n'ai jamais rien pris à
personne...

--A personne! appuya Mme Lalouette...

--...Et ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai!... Ce fauteuil est
à vous, M. Eliphas... vous seul en êtes digne... Gardez-le, je n'en veux
pas!

--Mais moi non plus, je n'en veux pas! fit Eliphas de son air
supérieurement négligent, et vous pouvez bien le prendre si ça vous fait
plaisir!...

M. et Mme Lalouette se regardèrent. Ils examinèrent le visiteur. Il
paraissait sincère. Il souriait. Mais il se moquait peut-être encore
d'eux.

--Vous parlez sérieusement, monsieur? demanda Mme Lalouette.

--Je parle toujours sérieusement, fit Eliphas.

M. Lalouette sursauta.

--Nous vous croyions au Canada, monsieur!... dit-il en recouvrant un peu
de sang-froid, madame votre mère...

--Vous connaissez ma mère, monsieur?

--Monsieur avant de me présenter à l'Académie...

--Vous vous présentez donc?

--C'est-à-dire qu'ayant l'intention de me présenter, je voulais être
bien sûr que cela ne vous dérangerait pas. Je vous ai cherché partout.
Et, ainsi, j'ai eu l'honneur de me trouver un jour en face de madame
votre mère qui m'a appris que vous étiez au Canada...

--C'est exact! J'en arrive...

--Ah!... vraiment... Et quand, monsieur Eliphas, êtes-vous arrivé du
Canada? demanda Mme Lalouette, qui recommençait à prendre goût à la vie.

--Mais ce matin, madame Lalouette... ce matin, même... j'ai débarqué au
Havre. Il faut vous dire que je vivais là-bas comme un sauvage et que
j'ai parfaitement ignoré toutes les âneries qui se sont débitées en mon
absence à propos du fauteuil de Mgr d'Abbeville.

Le couple reprenait des couleurs. Ensemble, M. et Mme Lalouette dirent:

--Ah! oui...

--J'ai appris les tristes événements qui ont accompagné les dernières
élections chez un ami qui m'avait offert à déjeuner ce matin; j'ai su
que l'on m'avait cherché partout... et j'ai résolu immédiatement de
tranquilliser tout le monde en allant voir cet excellent M. Hippolyte
Patard.

--Oui! Oui!

--Je me suis donc rendu cet après-midi à l'Académie et, en prenant soin
de rester dans l'ombre pour n'être pas reconnu, j'ai demandé au
concierge si M. Panard était là. Le concierge m'a répondu qu'il venait
de partir avec quelques-uns de ces messieurs... j'affirmai au concierge
que la commission pressait... Il me répliqua que je trouverais
certainement M. le secrétaire perpétuel chez M. Gaspard Lalouette, 32
bis, rue Laffitte, lequel venait de poser sa candidature à la succession
de Mgr d'Abbeville et chez lequel ces messieurs s'étaient rendus en
voiture pour le féliciter sans retard!... Mais il paraît que je me suis
trompé, puisque vous ne connaissez pas M. Patard!... ajouta avec son fin
sourire M. Eliphas de La Nox.

--Monsieur! Il sort d'ici!... déclara M. Lalouette; je ne veux pas vous
tromper plus longtemps. Tout ce que vous nous dites est trop naturel
pour que nous jouions au plus fin avec vous!... Eh bien, oui! j'ai posé
ma candidature à ce fauteuil, persuadé qu'un homme comme vous ne saurait
être un assassin et sûr que tous les autres étaient des imbéciles.

--Bravo! Lalouette! approuva Mme Gaspard. Je te retrouve. Tu parles
comme un homme! Du reste, si monsieur regrette son fauteuil, il sera
toujours temps de le lui rendre!

Il n'a qu'à dire un mot et il est à lui!...

M. Eliphas s'avança vers M. Lalouette et lui prit la main.

--Soyez académicien, monsieur Lalouette! Soyez-le en toute tranquillité!
en toute sûreté!... quant à moi, je ne suis, soyez-en persuadé, qu'un
pauvre homme comme tous les autres... Je me suis cru un moment au-dessus
de l'humanité, parce que j'avais beaucoup étudié... et beaucoup
pénétré...

La triste humiliation que j'ai subie, lors de mon échec à l'Académie,
m'a ouvert les yeux. Et j'ai résolu de me châtier de m'abaisser... je me
suis condamné à la retraite... j'ai suivi en cela la règle de ces
admirables religieux qui astreignent les plus intelligents d'entre eux
aux plus rudes travaux manuels... Au fond des forêts du Canada, j'ai
travaillé de mes mains comme le plus vulgaire des trappeurs... et je
reviens aujourd'hui en Europe pour placer ma marchandise...

--Qu'est-ce que vous faites donc? demanda M. Lalouette qui était remué
de la plus douce émotion de sa vie, car la parole de celui que l'on
avait appelé l'Homme de lumière était des plus captivantes et coulait
comme un miel dans les artères battantes de ceux qui avaient le bonheur
de l'entendre.

--Qui, qu'est-ce que vous faites donc, mon cher monsieur? implora Mme
Gaspard qui roulait des yeux blancs.

L'Homme de lumière dit simplement sans fausse honte:

--Je suis marchand de peaux de lapin!

--Marchand de peaux de lapin! s'exclama M. Lalouette.

--Marchand de peaux de lapin! soupira Mme Lalouette.

--Marchand de peaux de lapin! répéta l'Homme de lumière en s'inclinant
posément et prêt à prendre congé.

Mais M. Lalouette le retint.

--Où allez-vous donc comme ça, cher monsieur Eliphas? demanda-t-il, vous
n'allez pas nous quitter ainsi! vous nous permettrez bien de vous offrir
un petit quelque chose?...

--Merci, monsieur, je ne prends jamais rien entre les repas, répondit
Eliphas.

--Cependant, nous n'allons point nous quitter comme cela, reprit Mme
Lalouette.

Et elle roucoula:

--Après tout ce qui s'est passé, nous avons bien des choses à nous
dire...

--Je ne suis point curieux, répondit bonnement Eliphas.

J'en sais assez pour ce que j'ai à faire ici... Aussitôt que j'aurai vu
M. le secrétaire perpétuel, je prendrai le train de Leipzig où je suis
attendu pour mon commerce de fourrures.

Mme Lalouette alla à la porte et en défendit bravement le passage.

--Pardon, monsieur Eliphas, dit-elle, la voix tremblante, mais qu'est-ce
que vous allez lui dire, à M. le secrétaire perpétuel?...

--C'est vrai! s'écria Lalouette qui avait compris la nouvelle émotion de
sa femme, qu'est-ce que vous allez lui dire, à M. Hippolyte Patard?

--Mon Dieu! Je vais lui dire que je n'ai assassiné personne! déclara
l'Homme de lumière.

M. Lalouette pâlit:

--C'est pas la peine, jura-t-il... Il ne l'a jamais cru! Et c'est une
démarche bien inutile, je vous assure!

--Mon devoir en tout cas, est de le rassurer comme je vous ai rassurés
vous-mêmes... et aussi de dissiper une fois pour toutes les soupçons
stupides qui pèsent sur ma personne...

M. Gaspard Lalouette, la figure tout à fait décomposée, regarda Mme
Lalouette.

--Ah! fille! gémit-il... c'était un trop beau rêve!... Et il se laissa
aller dans ses bras et, sans fausse honte, pleura sur son épaule.

Eliphas interrogea Mme Lalouette.

--M. Lalouette, dit-il, paraît avoir un grand chagrin... et je ne
comprends rien à ce qu'il veut dire...

--Cela veut dire, pleura à son tour Mme Lalouette, que si l'on apprend
avec certitude que vous êtes à Paris, que vous revenez du Canada et que
vous n'êtes pour rien dans toute l'affaire des morts de l'Académie,
jamais M. Lalouette ne sera académicien!

--Et pourquoi cela?

--Eh! On ne lui accorde ce fauteuil, sanglota-t-elle, c'est terrible à
dire, que parce que personne n'en veut!... Attendez donc, mon cher
monsieur Eliphas, pour faire connaître la vérité vraie, qui est votre
innocence dont pas un homme sensé ne doute, vous entendez bien! Attendez
donc que mon mari soit élu!...

--Madame! fit Eliphas... calmez-vous! L'Académie ne sera pas assez
injuste pour repousser votre mari qui, seul, est venu bravement à elle,
dans les mauvais jours...

--Je vous dis qu'elle n'en voudra pas

--Mais si!

--Mais non!...

--Mais si!...

--Gaspard!... J'ai confiance dans M. Eliphas. Dis donc à M. Eliphas
pourquoi l'Académie ne voudra jamais de toi, si elle a le moyen d'en
élire un autre... C'est un secret, monsieur Eliphas! un affreux secret
qu'il a fallu confier à M. le secrétaire perpétuel... Mais cela restera
à jamais entre nous!...

Alors! parle, Gaspard!

M. Gaspard Lalouette s'arracha au giron de Mme Lalouette et, se penchant
à l'oreille de M. Eliphas, tandis que de la main il masquait sa bouche,
il murmura quelque chose si bas, si bas... que seule l'oreille de M.
Eliphas pouvait l'entendre.

Alors, M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox se mit à rire
franchement, lui qui ne riait jamais.

--C'est trop drôle! fit-il... Non, mes amis, je ne dirai rien!

Soyez tranquilles.

Sur quoi il serra solennellement la main de M. et de Mme Lalouette,
déclara qu'il était heureux d'avoir fait la connaissance d'aussi braves
gens, jura qu'il n'aurait pas de plus grande joie dans sa vie que celle
de voir M. Lalouette académicien, et, noblement, reprit le chemin de la
rue où il disparut bientôt d'un pas paisible et harmonieux.



XII.


Il faut être poli avec tout le monde surtout à l'Académie française

Madame Gaspard Lalouette n'avait point exagéré en prédisant à M.
Lalouette que le lendemain il serait célèbre.

Il n'y eut jamais, pendant deux mois, homme plus célèbre que lui. Sa
maison ne désemplit point de journalistes et son image fut reproduite
dans les magazines du monde entier Il faut dire que M. Lalouette
accueillit tous ces hommages comme s'ils lui étaient dus. Le courage
qu'il semblait montrer en la circonstance le dispensait de toute
modestie. Nous disons bien «qu'il semblait montrer» car en fait,
maintenant, M. et Mme Lalouette étaient tout à fait tranquillisés en ce
qui concernait la vengeance du sâr. Et la visite de celui-ci, après les
avoir tout d'abord comblés d'épouvante, les avait finalement laissés
pleins de sécurité et de confiance dans l'avenir. Cet avenir ne tarda
point à se réaliser. M. Jules-Louis-Gaspard Lalouette fut élu par
l'illustre Assemblée à l'unanimité, aucun concurrent n'étant venu lui
disputer la palme du martyre.

Pendant les quelques semaines qui suivirent, il ne se passa guère de
jours sans que l'arrière-boutique du marchand de tableaux ne reçût la
visite de M. Hippolyte Patard. Il venait vers le soir, pour, autant que
possible, n'être point reconnu, entrait par la petite porte basse de la
cour, traversait hâtivement l'arrière-boutique et s'enfermait avec M.
Lalouette dans un petit cabinet où ils ne risquaient point d'être
dérangés. Là, ils préparaient le discours. Et M. Lalouette ne s'était
point vanté en disant qu'il avait une bonne mémoire. Elle était
excellente. Il saurait son discours par coeur, sans faute.

Mme Lalouette s'y employait elle-même et faisait réciter à son mari le
chef-d'oeuvre oratoire, jusque dans l'alcôve conjugale, au coucher et au
réveil. Elle lui avait appris également à disposer ses feuillets comme
s'il les lisait et à les ranger, au fur et à mesure, les uns derrière
les autres. Enfin, elle avait marqué le haut des feuillets d'un petit
signe rouge, pour que M. Lalouette ne tînt point devant lui--et devant
tout le monde--son discours, la tête en bas.

La veille du fameux jour qui tenait le Tout-Paris en fièvre arriva. Les
journaux avaient des délégations rue Laffitte en permanence. Après la
triple expérience précédente, il ne faisait point de doute pour beaucoup
que M. Gaspard Lalouette était voué à une mort prochaine. On voulait
avoir des nouvelles du grand homme toutes les cinq minutes et, à défaut
de M. Lalouette qui, fatigué, paraît-il, se reposait et avait résolu de
ne recevoir personne de la journée, Mme Lalouette devait répondre à
toutes les questions. La pauvre femme était, comme on dit, «sur les
dents» et radieuse. Car en réalité, M. Lalouette se portait «comme un
charme».

--Comme un charme! Monsieur le rédacteur... dites-le bien dans vos
journaux... Il se porte comme un charme!

M. Lalouette avait, ce jour-là, prudemment fui sa demeure, car sa gloire
le dérangeait dans le moment qu'il avait le plus besoin d'être seul pour
répéter, plusieurs dernières fois, son discours. Dès l'aube, il s'était
rendu fort habilement, sans être reconnu, chez un petit-cousin de sa
femme qui tenait un débit, place de la Bastille. Le téléphone qui était
au premier étage avait été consigné par cet aimable parent et seul M.
Lalouette en avait la disposition, ce qui lui permettait de réciter à
Mme Lalouette, malgré la distance qui les séparait, les passages les
plus difficiles du fameux discours dont l'auteur entre nous, était M.
Hippolyte Patard.

Celui-ci vint, comme il était convenu, rejoindre M. Lalouette, vers les
six heures du soir à son petit débit de la place de la Bastille. Tout
semblait aller pour le mieux, quand, dans la conversation qui eut lieu
entre les deux collègues, se produisit le petit incident suivant:

--Mon cher ami, disait M. Hippolyte Patard, vous pouvez vous réjouir
Jamais il n'y aura eu, sous la Coupole, une séance solennelle d'un aussi
rayonnant éclat! Tous les académiciens seront là! vous entendez:
tous!... tous veulent marquer, par leur présence, la particulière estime
dans laquelle ils vous tiennent. Il n'y a pas jusqu'au grand Loustalot
lui-même qui n'ait annoncé qu'il assisterait à la séance, bien qu'on le
voie rarement à ces sortes de cérémonies, car le grand homme est fort
occupé et il ne s'est dérangé ni pour Mortimar ni pour d'Aulnay, ni même
pour Martin Latouche, dont la réception avait pourtant suscité la plus
extrême curiosité.

--Ah! oui! fit M. Lalouette, qui parut aussitôt assez embarrassé, M.
Loustalot sera là!...

--Il a pris la peine de me l'écrire.

--C'est très gentil, cela...

--Qu'est-ce que vous avez, mon cher Lalouette? vous semblez ennuyé...

--Eh bien, oui, c'est vrai!... reconnut M. Lalouette... Oh! ce n'est
sans doute pas bien grave... mais je ne me suis pas bien conduit avec le
grand Loustalot...

--Comment cela?...

--Dans le temps, je suis allé, bien avant de poser ma candidature... je
suis allé chez lui pour demander ce qu'il fallait croire des secrets de
Toth et de toutes les balançoires ayant rapport à la mort de Martin
Latouche. Très catégoriquement, il s'est moqué de moi et l'opinion de ce
grand savant, bien qu'elle eût été exprimée en des termes d'une
vulgarité qui me choqua, fut pour beaucoup dans ma résolution de me
présenter à l'Académie.

--Eh bien, mais! je ne vois pas là de quoi vous mettre martel en tête...

--Attendez, mon cher secrétaire perpétuel, attendez!... quand j'ai eu
posé définitivement ma candidature, j'ai fait mes visites officielles,
n'est-ce pas?

--Bien entendu! C'est d'un usage auquel on ne saurait manquer sans faire
preuve de la plus grande impolitesse... d'autant plus que l'Académie
elle-même n'avait pas hésité à se déranger la première, j'ose à peine
vous le rappeler, mon cher monsieur Lalouette...

--Oui, eh bien!... cette grande impolitesse, je m'en suis rendu coupable
vis-à-vis de l'homme qui avait en quelque sorte le plus de droit à ma
reconnaissance... Je n'ai point fait de visite au grand Loustalot!...

M. Hippolyte Patard bondit.

--Comment! vous n'avez point fait de visite au grand Loustalot?...

--Ma foi non!...

--Mais, monsieur Lalouette, vous avez contrevenu à toutes nos règles!...

--Je le sais bien!

--Cela m'étonne d'un homme comme vous!... vous avez insulté
l'Académie!...

--Oh!... monsieur le secrétaire perpétuel... telle n'était point mon
intention...

--Et pourquoi donc, monsieur Lalouette, n'avez-vous point fait sa visite
au grand Loustalot?

--Je vais vous dire, monsieur le secrétaire perpétuel... C'est à cause
d'Ajax et d'Achille qui sont deux gros chiens qui me font peur et aussi
du géant Tobie dont la vue n'est point rassurante...

M. Hippolyte Patard poussa un «ah!» d'ineffable stupéfaction.

--Vous!... un homme si brave!...

--C'est que, reprit le malheureux, qui baissait assez piteusement la
tête, c'est que si je ne m'épouvante point facilement des chimères... je
redoute assez la réalité. J'ai vu les crocs, qui sont solides, et aussi
j'ai entendu les cris...

--Quels cris?

--D'abord les cris des chiens qui hurlaient à la mort... et puis, à
plusieurs reprises, comme un grand cri déchirant humain!...

--Un grand cri déchirant humain?...

--Le savant m'a dit que ce devait être là le cri de quelque maraudeur
qui se battait sur le bord de la Marne... Ma foi, il criait comme si on
l'assassinait... Le pays est désert... La maison est isolée... Tant est
que je n'y suis point retourné...

M. Hippolyte Patard, pendant ces derniers mots, s'était assis à une
table et consultait un indicateur.

--Alors! dit-il.

--Où ça?

--Mais chez le grand Loustalot!... Nous avons un train dans cinq
minutes... Comme ça, il n'y aura que demi-mal, puisque vous n'êtes
officiellement reçu que demain!...

--Bah! fit Lalouette, ça n'est point de refus!... Avec vous, ça va!...
vous les connaissez, les chiens?

--Oui, oui... et le géant Tobie aussi.

--Bravo!... Et nous dînerons au petit restaurant de La varenne, à côté
de la gare, en attendant le train qui nous ramènera.

--A moins que Loustalot nous invite, fit M. Patard... chose très
possible, s'il y pense!...

Ils s'apprêtèrent à descendre et à courir à la gare de Vincennes qui est
toute proche.

A ce moment, la sonnerie du téléphone retentit à côté d'eux.

--Ce doit être Mme Lalouette, fit le nouvel académicien. Je vais lui
annoncer que nous allons dîner à la campagne.

Et il s'en fut à l'appareil d'où il détacha le récepteur il écouta.

L'appareil était tout au fond de la pièce sous une petite ampoule
électrique. Était-ce cette électricité qui produisait un jour
défavorable, ou ce qu'il entendait qui l'émouvait à ce point, mais M.
Lalouette était vert. M. Patard, inquiet, demanda:

--Qu'est-ce qu'il y a?...

M. Lalouette se pencha sur l'appareil:

--Ne t'en va pas, Eulalie. Il faut que tu répètes cela à M. le
secrétaire perpétuel.

--Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, fébrile.

--C'est une lettre de M. Eliphas de La Nox! répondit Lalouette de plus
en plus vert.

M. Patard, lui, devint jaune et, après avoir poussé un cri de
stupéfaction, mit hâtivement l'un des récepteurs à son oreille.

Les deux hommes écoutaient.

Ils écoutaient la voix de Mme Lalouette qui leur transmettait le texte
d'une lettre qui venait d'arriver pour M. Lalouette.--«Mon cher monsieur
Lalouette. Je suis heureux de votre succès et je suis bien certain
qu'avec un homme comme vous, il n'est pas à craindre que quelque
fâcheuse émotion vienne interrompre le fil de votre discours. Comme vous
le voyez par le timbre de cette lettre, je suis toujours à Leipzig mais,
depuis que je vous ai vu, j'ai eu la curiosité de me documenter sur
cette étrange affaire de l'Académie. Et maintenant que j'ai réfléchi,
j'en suis à me demander s'il est vraiment aussi naturel que cela que
trois académiciens meurent de suite avant de s'asseoir dans le fauteuil
de Mgr d'Abbeville! Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à
ce qu'ils disparussent!... Et voilà ce que je me suis dit: ça n'est pas,
après tout, une raison parce que je ne suis pas un assassin, pour qu'il
n'y ait plus d'assassins sur la terre! En tout cas, ces réflexions ne
sauraient vous arrêter. Même s'il y a eu des raisons à la disparition de
MM. Mortimar, d'Aulnay et Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en
ait aucune pour faire disparaître M. Gaspard Lalouette. Compliments et
mes meilleurs souvenirs à Mme Lalouette.

ELIPHAS DE SAINT-ELME DE TAILLEBOURG DE LA NOX.»



XIII. Dans le train


Dans le train qui les conduisait à La Varenne-Saint-Hilaire,
M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette réfléchissaient.

Et leurs réflexions devaient être assez maussades, car ils ne mettaient
aucun empressement à se les communiquer.

La lettre d'Eliphas était pleine d'un terrible bon sens! Ce n'est pas
une raison parce que je ne suis pas un assassin pour qu'il n'ait plus
d'assassins sur la terre!

Cette phrase leur était entrée dans la tête, comme une vrille à tous les
deux. Évidemment, celui qu'elle faisait souffrir le plus était M.
Lalouette, mais M. Panard était bien malade, il avait naturellement
demandé des explications à M. Lalouette qui lui avait narré, par le
menu, la visite de l'inoffensif Eliphas. Il n'y avait plus, du reste,
aucun inconvénient à cette confidence, puisque M. Lalouette était bien
définitivement élu. Mais, s'il ne l'avait pas été--élu--, je crois bien
qu'après cette lettre d'Eliphas, M. Lalouette eût tout raconté tout de
même, car en vérité, il en était maintenant à se demander s'il avait
lieu de se réjouir autant que cela de son élection.

Quant à M. Hippolyte Patard, le dépit qu'il avait conçu dans l'instant,
d'avoir été soigneusement écarté par le prudent Lalouette d'un incident
aussi considérable que celui de la réapparition d'Eliphas n'avait pas
duré sous le coup des idées particulièrement lugubres soulevées par la
tranquille hypothèse d'Eliphas de La Nox lui-même: «Si ce n'est moi,
c'est peut-être un autre!...»

«Est-ce aussi naturel que cela que trois académiciens meurent de suite,
avant de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville?» Encore une
phrase qui lui dansait devant les yeux...

Mais c'était surtout la dernière qui tracassait ce pauvre M. Lalouette.

«S'il y a eu des raisons à la disparition de MM. Mortimar d'Aulnay et
Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en ait aucune pour faire
disparaître M. Gaspard Lalouette...» Il se peut!!!... M. Lalouette ne
pouvait avaler ce «Il se peut!!!».

Il regarda M. Patard... La mine de M. le secrétaire perpétuel était de
moins en moins rassurante...

--Écoutez, Lalouette, fit-il tout à coup, la lettre de cet Eliphas
m'ouvre des horizons plutôt sombres... mais en toute conscience,
j'estime qu'il n'y a pas lieu de vous alarmer...

--Ah! répondit Lalouette, la voix légèrement altérée, mais vous n'en
êtes pas sûr?...

--Oh! maintenant, depuis la mort de Martin Latouche, je ne suis plus sûr
de quoi que ce soit au monde... J'ai eu trop de remords avec l'autre...
Je ne voudrais pas en avoir avec vous!...

--Hein?... s'exclama sourdement Lalouette en se dressant de toute sa
hauteur devant M. Patard. Est-ce que vous me croyez déjà mort?...

Un cahot rejeta le marchand de tableaux sur la banquette où il s'affala
avec un gémissement.

--Non, je ne vous crois pas mort, mon ami... dit doucement M. Patard
consolateur, en posant sa main sur celle du récipiendaire, mais cela ne
m'empêche pas de penser que les décès des trois autres n'ont peut-être
pas été si naturels que cela...

--Les trois autres!... frissonna Lalouette.

--Cet Eliphas parle bien... Ce qu'il dit fait réfléchir... et vient
assez singulièrement réveiller dans mon esprit des souvenirs d'enquête
personnelle... Mais dites-moi, monsieur Lalouette, vous ne connaissiez
ni M. Mortimar ni M. d'Aulnay, ni M. Latouche?

--Je ne leur ai jamais parlé de la vie...

--Tant mieux!... soupira M. le secrétaire perpétuel, vous me le jurez?
insista-t-il.

--Je vous le jure sur la tête d'Eulalie, mon épouse.

--C'est bien! fit M. Patard... Rien donc ne saurait vous lier à leur
sort...

--Vous me rassurez un peu, monsieur le secrétaire perpétuel... Mais vous
pensez donc que quelque chose les liait au sort les uns des autres?...

--Qui, je le pense maintenant... depuis la lettre d'Eliphas... ma
parole!... La pensée de ce sorcier nous avait tous hypnotisés, et, à
cause de toute son impossible sorcellerie, on n'a point cherché ailleurs
le secret naturel, et criminel peut-être, de cette épouvantable
énigme... Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à ce qu'ils
disparussent.... répéta M. Panard avec une exaltation tout à fait comme
se parlant à lui-même: C'est bien cela?... c'est bien cela?...

--Quoi! C'est bien cela!... Que voulez-vous dire?...

Qu'avez-vous? vous me rassuriez tout à l'heure et vous m'épouvantez à
nouveau!... Savez-vous quelque chose?... implora Lalouette qui faisait
pitié à voir Les deux hommes s'étreignaient les mains.

--Je ne sais rien, si l'on veut! gronda M. Patard... Mais je sais
quelque chose, si je réfléchis!... Ces trois hommes ne se connaissaient
pas, vous entendez bien, monsieur Lalouette, avant la première élection
pour la succession de Mgr d'Abbeville... Ils ne s'étaient jamais vus!...
Jamais!... J'en ai acquis la certitude, bien que M. Latouche m'ait menti
en me disant qu'ils étaient tous trois d'anciens camarades... Eh bien!
aussitôt après l'élection, ils se réunissent... ils se voient en
cachette... tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre... On a dit que
c'était pour parler du sorcier... et pour déjouer ses menaces, et on l'a
cru et je l'ai cru moi-même... Quelle niaiserie!... Ils devaient avoir
autre chose à se raconter!... Ils devaient tous avoir à redouter quelque
chose... car ils se cachaient bien! Et on ne les entendait pas!...

--Vous êtes sûr de cela?... fit Lalouette qui ne respirait plus...

--Quand je vous le dis!... oh! j'ai pris mes renseignements...
Savez-vous où ils se sont rencontrés pour la première fois?...

--Ma foi non!...

--Devinez!

--Comment voulez-vous?...

--Eh bien, ici!... oui!... ici!... parfaitement... dans ce train... par
le plus grand hasard... ils se sont rencontrés, allant faire visite,
avant l'élection, à M. Loustalot!... Ils sont revenus ensemble, bien
entendu--et, depuis, il a dû leur arriver quelque chose de terrible,
avant leur mystérieuse mort, puisqu'ils se sont donné des rendez-vous
aussi secrets... voilà ce que je pense, moi...

--C'est peut-être vrai... Il leur sera arrivé quelque chose qu'on ne
sait pas... mais à moi, monsieur le secrétaire perpétuel, à moi, il ne
m'est rien arrivé, à moi...

--Non! non! A vous, il ne vous est rien arrivé... voilà pourquoi je
pense qu'en ce qui vous concerne, vous pouvez être tranquille, mon cher
monsieur Lalouette!... oui... ma foi... à peu près tranquille... je vous
dis «à peu près»... entendez bien... parce que maintenant... je ne veux
plus prendre aucune responsabilité... aucune.

A ce moment le train stoppa. Sur le quai un employé cria:

«La Varenne-Saint-Hilaire!» M. Panard et M. Lalouette sursautèrent. Ah!
bien! ils étaient loin de La varenne, et ils ne pensaient même plus à ce
qu'ils étaient venus y faire...

Cependant ils descendirent, et M. Lalouette dit à M. Panard:

--Monsieur Patard, vous auriez dû me raconter ce que vous venez de me
dire là, lors de votre première visite à mon magasin...



XIV. Un grand cri déchirant humain


Ils ne trouvèrent point de voiture à la gare et il leur fallut prendre
le chemin de Chennevières à la nuit tombante.

Sur le pont de Chennevières avant de descendre sur la rive de la Marne,
chemin qui conduisait, par le plus court, à la demeure isolée de M.
Loustalot, M. Lalouette arrêta son compagnon.

--Enfin, mon cher monsieur Patard, demanda-t-il sourdement, vous ne
croyez point, vous, qu'ils vont m'assassiner?...

--Qu'ils? s'exclama M. le secrétaire perpétuel, qui paraissait fort
énervé.

--Mais, est-ce que je sais, moi?... Ceux qui ont assassiné les
autres!...

--Qu'est-ce qui vous dit que les autres ont été assassinés, d'abord?
fit-il, sur un ton, cette fois, de chien hargneux.

--Mais vous!...

--Moi! je n'ai rien dit, entendez-vous! parce que je ne sais rien!...

--C'est que je vais vous avouer une chose, monsieur le secrétaire
perpétuel: je veux bien moi, être de l'Académie...

--Vous en êtes!...

--C'est vrai! soupira M. Lalouette.

Ils descendirent sur la berge... M. Lalouette était poursuivi par une
idée fixe.

--Mais je voudrais tout de même bien ne pas être assassiné, fit-il.

M. Hippolyte Patard haussa les épaules. Cet homme qui ne savait pas
lire, mais qui savait parfaitement qu'en se présentant à l'Académie il
n'avait rien à craindre de tout ce que tous les autres qui ne se
présentaient pas redoutaient, cet homme, qu'il avait pris pour un héros
et qui n'avait été qu'un malin, commençait à lui être moins sympathique.
Il résolut de le rappeler assez rudement au respect de lui-même:

--Mon cher monsieur, il y a des situations dans la vie qui valent bien
que l'on risque quelque chose!...

«Et allez donc! Ça c'est envoyé!» pensa M. Hippolyte Patard.
C'est qu'en vérité il trouvait les plaintes de ce M. Lalouette
tout à fait nauséabondes. La situation avait beau apparaître
difficile, mystérieuse, et, à tout prendre, menaçante, M. Hippolyte
Patard pensa qu'elle était encore bien belle pour M. Lalouette qu'elle
faisait académicien.

M. Lalouette avait baissé le nez; quand il le releva ce fut pour laisser
tomber dans la fraîcheur du soir cette phrase qui était, en toute
sincérité, immonde...

--Est-ce bien nécessaire, dit-il, que je le prononce, ce discours?...

Ils étaient alors sur le bord de la Marne. Les voiles de la nuit
enveloppaient déjà les deux voyageurs. M. le secrétaire perpétuel
regarda l'eau sournoise et profonde et la silhouette affalée de M.
Lalouette. Il eut envie de le noyer tout simplement. Pan! Un coup
d'épaule!...

Seulement, au lieu de précipiter cette chair flasque au sein des eaux,
M. le secrétaire perpétuel alla prendre amicalement le bras de M. le
récipiendaire...

Et cela parce que d'abord M. Hippolyte Patard était le moins criminel
des hommes et qu'ensuite il venait de penser soudainement à ce que
coûterait à l'illustre Compagnie une quatrième mort!...

Il en frémit. Ah! à quoi pensait-il donc? A inquiéter cet excellent M.
Lalouette! Il se traita de fou! Il pressa le bras de M. Lalouette! Il
jura à cet honnête homme, du fond du coeur une reconnaissance
éternelle... Il essaya de réchauffer chez lui une ardeur académicienne
qu'il se reprochait assurément d'avoir laissé s'éteindre. Il lui
décrivit son triomphe du lendemain, il lui montra la foule enivrée et
ravie, enfin, il fit fondre, comme on dit, le coeur de M. Lalouette en
lui représentant, aux premières loges, Mme Lalouette vers qui allaient
tous les hommages, comme à l'épouse glorieuse et rayonnante de l'Homme
du jour!...

Finalement ils s'embrassèrent en se congratulant, en se réconfortant, en
se traitant d'enfants qui s'étaient laissé assombrir par des idées
noires. Et ils riaient tout haut, comme des braves, quand ils
constatèrent qu'ils étaient arrivés à la griffe du grand Loustalot.

--Attention aux chiens! fit M. Lalouette.

Mais les chiens ne se faisaient pas entendre...

Chose curieuse, la griffe était ouverte.

M. Hippolyte Patard n'en sonna pas moins pour avertir de la présence
d'étrangers.

--Où sont donc Ajax et Achille? dit-il... Et Tobie?... Il ne vient pas.

De fait, personne ne se dérangeait.

--Entrons! fit M. le secrétaire perpétuel.

--J'ai peur des chiens! recommença M. Lalouette.

--Eh! je vous dis que je les connais depuis longtemps! répéta M. Patard.
Ils ne nous feront aucun mal.

--Alors, marchez devant, commanda bravement M. Lalouette.

Ainsi ils parvinrent jusqu'au perron. Le plus profond silence régnait
dans le jardin, dans la cour et dans la maison.

La porte de la maison était également entrouverte. Ils la poussèrent. Un
bec de gaz à demi ouvert éclairait le vestibule.

--Il y a quelqu'un? s'écria M. Patard, de sa voix de tête.

Mais aucune voix ne lui répondit.

Ils attendirent encore dans un extraordinaire silence.

Toutes les portes qui donnaient sur le vestibule étaient fermées.

Et, tout à coup, comme M. Patard et M. Lalouette restaient là, fort
embarrassés, le chapeau à la main, les murs de la maison résonnèrent
d'une clameur affreuse. La nuit retentit désespérément d'un grand cri
déchirant humain...



XV. La cage


La mèche de M. le secrétaire perpétuel s'était dressée toute droite sur
son crâne. M. Lalouette s'appuyait au mur, dans un grand état de
faiblesse.

--Voilà le cri! gémit-il, le grand cri déchirant humain...

M. Patard eut encore la force d'émettre une opinion:

--C'est le cri de quelqu'un à qui il est arrivé un accident...

Il faudrait voir...

Mais il ne bougeait pas.

--Non! Non! C'est le même cri... je le connais... c'est un cri, fit à
voix basse M. Lalouette, un cri qu'il y a comme ça... tout le temps...
dans la maison...

M. Hippolyte Patard haussa les épaules.

--Écoutez, dit-il.

--Ça recommence... grelotta M. Lalouette.

On entendait maintenant comme une sorte de grondement douloureux, de
gémissement lointain et ininterrompu.

--Je vous dis qu'il est arrivé un accident... cela vient d'en bas... du
laboratoire... C'est peut-être Loustalot qui se trouve mal...

Et M. Patard fit quelques pas dans le vestibule. Nous avons dit que dans
ce vestibule se trouvait l'escalier conduisant aux étages supérieurs,
mais, sous cet escalier-là, il y en avait un autre qui descendait au
laboratoire.

M. Patard se pencha au-dessus des degrés. Le gémissement arrivait là
presque distinctement, mêlé de paroles incompréhensibles mais qui
semblaient devoir exprimer une grande douleur.

--Je vous dis qu'il est arrivé un accident à Loustalot.

Et bravement M. Hippolyte Patard descendit l'escalier.

M. Lalouette suivit. Il dit tout haut:

--Après tout, nous sommes deux!

Plus ils descendaient, plus ils entendaient gémir et pleurer Enfin,
comme ils arrivaient dans le laboratoire, ils n'entendirent plus rien.

Le laboratoire était vide.

Ils regardèrent partout autour d'eux.

Un ordre parfait régnait dans cette pièce. Tout était à sa place. Les
cornues, les alambics, les fourneaux de terre dans la grande cheminée
qui servait aux expériences, les instruments de physique sur les tables,
tout cela était propre et net et méthodiquement rangé. Ce n'était point
là, de toute évidence, le laboratoire d'un homme qui est en plein
travail.

M. Patard en fut étonné.

Mais ce qui l'étonnait le plus était, comme je l'ai dit, de ne plus rien
entendre... et de ne rien voir qui l'eût mis sur la trace de cette
grande douleur qui leur avait «retourné les sangs» à tous les deux, M.
Lalouette et lui.

--C'est bizarre! fit M. Lalouette, il n'y a personne.

--Non, personne!...

Et tout à coup, le grand cri les secoua à nouveau, leur déchirant le
coeur et les entrailles.

Cela les avait comme soulevés de terre: cela venait même de sous la
terre.

--On crie dans la terre! murmura M. Lalouette.

Mais M. Patard lui montrait déjà du doigt une trappe ouverte dans le
plancher-Ça vient d'ici... fit-il.

Il y courut...

--C'est quelqu'un qui sera tombé par cette trappe et qui se sera brisé
les jambes...

M. Patard se pencha au-dessus de la trappe: les gémissements à nouveau
s'étaient tus.

--C'est incroyable! dit M. le secrétaire perpétuel... Il y a là une
pièce que je ne connaissais pas... comme un second laboratoire sous le
premier...

Et il descendit encore des marches, en examinant toutes choses
prudemment, autour de lui.

Le laboratoire du dessous, comme celui du dessus, était éclairé par des
papillons de gaz. M. Patard descendait avec précaution. M. Lalouette,
qui regrettait décidément sa visite au grand Loustalot, arrivait.

Dans ce laboratoire souterrain, il y avait la même disposition que dans
la pièce de dessus, pour toutes choses. Seulement toutes ces choses
étaient dans un grand désordre, et en plein service, en cours
d'expérience...

M. Patard cherchait. M. Lalouette ouvrait de grands yeux...

Ils n'apercevaient toujours personne...

Soudain, comme ils s'étaient retournés vers un coin de muraille, ils
reculèrent en poussant un cri d'horreur Ce coin de muraille était ouvert
et garni de barreaux. Et derrière ces barreaux, comme une bête fauve
enfermée dans sa cage, un homme... oui, un homme aux grands yeux ardents
les fixait en silence...

Comme ils ne disaient rien et qu'ils restaient là comme des statues,
l'homme, derrière ses barreaux dit:

--Etes-vous venus pour me délivrer?... En ce cas dépêchez-vous... car je
les entends qui reviennent... et ils vous tueraient comme des mouches...

Ni Patard ni Lalouette ne remuaient encore. Comprenaient-ils?

L'homme encore hurla:

--Etes-vous sourds?... Je vous dis qu'ils vous tueraient comme des
mouches!... s'ils savent jamais que vous m'avez vu!... comme des
mouches!... sauvez-vous!... sauvez-vous!... Les voilà!... je les
entends!... Le géant fait craquer la terre!... Ah! malheur!... ils vont
vous faire manger par les chiens!...

Et on entendit en effet des aboiements furieux, tout là-haut, sur la
terre. Les deux visiteurs avaient compris cette fois!...

Ils tournèrent autour d'eux-mêmes comme s'ils étaient ivres... cherchant
une issue. Et l'autre dans sa cage répétait en secouant les barreaux
comme s'il voulait les arracher:

--Par les chiens!... S'ils savent que vous avez surpris le secret!... le
secret du grand Loustalot... Ah! Ah! Ah!... comme des mouches... par les
chiens!...

Patard et Lalouette, incapables d'en entendre davantage, affolés
d'épouvante, s'étaient rués sur l'escalier qui conduisait à la trappe...

--Pas par là!... hurla l'homme, derrière les barreaux... vous ne les
entendez donc pas qui descendent!... Ah! les voilà!... les voilà!...
avec les chiens!...

Ajax et Achille avaient dû maintenant pénétrer dans la maison... car
celle-ci retentissait de leurs coups de gueule formidables comme un
enfer plein de l'aboiement des démons...

Patard et Lalouette étaient retombés au bas de l'escalier, hurlant leur
effroi, comme des insensés et criant: «Par où?... par où?... par où?...»
tandis que l'autre les couvrait d'injures, en leur ordonnant de se
taire...

--Vous allez encore vous faire pincer comme les autres!

Et il vous tuera comme des mouches!... Taisez-vous donc... écoutez!...
Ah! si les chiens s'en mêlent, le compte est bon!... Voulez-vous vous
taire!...

Patard et Lalouette, croyant déjà voir apparaître les crocs terribles
d'Ajax et d'Achille en haut de l'escalier de la trappe, s'étaient rués à
l'autre extrémité de cette cave, contre les barreaux mêmes de la cage où
l'homme était enfermé; et c'étaient eux maintenant qui suppliaient le
malheureux de les sauver Ils l'imploraient avec des mots sans suite,
avec des râles... Ah! ils enviaient l'homme dans sa cage...

Mais celui-ci leur avait pris à tous deux ce qui leur restait de
cheveux, à travers les barreaux, et leur secouait la tête affreusement
pour les faire taire:

--Taisez-vous!... Nous nous sauverons tous les trois!...

Écoutez donc!... Les chiens! La brute les emporte!... Ils les font
taire!... Le géant fait craquer la terre, mais il ne se doute de rien!
la brute!... Ah! quel idiot!... vous avez de la chance...

Et il les lâcha:

--Tenez! vite!... vite!... dans le tiroir de la table là-bas, une
clef...

Lalouette et Patard tiraient le tiroir en même temps et le fouillaient
fébrilement de leurs mains tremblantes.

--Une clef, continua l'autre... qui ouvre le passage... les chiens sont
enchaînés... Il faut en profiter...

--Mais la clef!... la clef?... réclamaient les deux malheureux qui
fouillaient en vain dans le tiroir...

--Eh bien, mais la clef de l'escalier qui monte dans la cour!... vite...
cherchez!... Il la met là tous les jours... après m'avoir donné à
manger...

--Mais il n'y a pas de clef!...

--Alors, c'est que le géant l'a gardée, la brute!... Silence!... Mais ne
remuez donc plus! Ah! les voilà! les voilà!... ils descendent...
Maintenant le géant fait craquer l'escalier!...

Lalouette et Patard tournaient... tournaient encore... prêts à se jeter
sous les meubles, à se cacher dans les armoires...

--Ah! ne perdez donc pas la tête comme ça! souffla le prisonnier... ou
nous sommes fichus!... Tenez, dans le recoin de la cheminée, là... oui,
là, bien sûr... de chaque côté!...

Bougez pas!... ou je ne réponds plus de rien!... Tout à l'heure il ira
dîner... Mais s'il vous voit... Il vous tuera comme des mouches... mes
pauvres chers messieurs... comme des mouches!



XVI. Par les oreilles


Agonisants, MM. Patard et Lalouette s'étaient dissimulés chacun dans un
coin de la grande cheminée du laboratoire souterrain. Là, ils étaient
dans une nuit profonde. Ils ne voyaient rien. Tout ce qui leur restait
de vie s'était réfugié dans les oreilles. En vérité, ils ne vivaient
plus que par les oreilles.

Ce fut d'abord le géant Tobie qui, en descendant l'escalier du
laboratoire souterrain, fit entendre quelques grognements funestes.

--Vous avez encore laissé la trappe ouverte, maître, dit-il, vous verrez
que cela vous portera malheur... à la fin!...

On entendit les pas monstrueux de Tobie qui se rapprochaient de la cage,
c'est-à-dire des barreaux derrière lesquels ils avaient découvert
l'homme enfermé.

--Dédé a dû en profiter pour crier comme un sourd... T'as crié, Dédé?

--Certainement qu'il a crié... répondit la voix de fausset de M.
Loustalot... je l'ai entendu, moi, quand j'étais au gros chêne et que je
mettais les mains sur Ajax!... Mais il n'y a personne, à cette heure,
dans les environs.

--On ne sait jamais... gronda le géant... vous pouvez recevoir des
visites comme l'autre fois... Il faut toujours fermer la trappe... avec
elle on est tranquilles... elle est rembourrée de crin... on n'entend
rien...

--Si tu n'avais pas laissé la grille du jardin ouverte, vieux fou, et
laissé échapper les chiens... Tu sais bien qu'ils ne rentrent qu'à ma
voix... Je n'ai pas pensé à la trappe derrière moi...

--Tu as crié, Dédé? interrogea le géant.

Mais il n'obtint pas de réponse... L'homme, derrière ses barreaux, ne
bougeait pas plus qu'un mort.

Le géant reprit:

--Les chiens étaient terribles, ce soir Ah! j'ai eu du mal à les
enchaîner! Quand ils sont revenus, j'ai cru qu'ils allaient manger la
maison... Ils étaient comme le soir où nous avons trouvé ici les trois
messieurs en visite devant la cage à Dédé...

C'était un soir comme celui-là, maître, où les chiens s'étaient échappés
et où il a fallu «leur courir après»...

--Ne me parle jamais de ce soir-là, Tobie, fit la voix chevrotante de
Loustalot.

--C'est ce soir-là, continua le géant, que j'ai bien cru que ça nous
porterait malheur!... car Dédé avait crié!... avait bavardé... N'est-ce
pas, Dédé, que tu avais bavardé?

Pas de réponse...

--Mais c'est à eux, reprit le géant de sa voix grasse et lente, c'est à
eux que ça a porté malheur... Ils sont morts...

--Oui, ils sont morts...

--Tous les trois...

--Tous les trois... répéta comme un écho sinistre la voix cassée du
grand Loustalot.

--Ça, ricana lugubrement le géant... ça a été comme un fait exprès.

Loustalot ne lui répondit pas, mais quelque chose comme un soupir un
soupir de terreur et d'angoisse passa sur la tête des deux hommes qui
devaient, au bruit qu'ils faisaient avec les instruments, être occupés à
quelque expérience.

--Tu as entendu? demanda Loustalot.

--C'est toi, Dédé? fit le géant.

--Oui, c'est moi, répondit la voix de l'homme aux barreaux.

--Tu es malade? demanda Loustalot... Regarde donc, Tobie, ce qu'il a.
Dédé est peut-être malade? Il a crié tout à l'heure à se casser la
poitrine... Il a peut-être faim? As-tu faim, Dédé?

--Tenez, fit la voix de l'homme dans la cage, voilà la «formule»! Elle
est complète. Vous pouvez me donner à manger maintenant... J'ai bien
gagné mon souper!

--Va lui chercher sa «formule», ordonna Loustalot, et donne-lui sa
soupe...

--Regardez d'abord si la formule est bonne, répliqua Dédé... vous m'avez
habitué à ne pas voler mon pain...

Il y eut les pas du géant et puis le bruit d'un morceau de papier
froissé que le prisonnier devait passer à Tobie à travers les
barreaux...

Et un silence pendant lequel certainement le grand Loustalot devait
examiner la «formule».

--Oh! ça!... ça c'est épatant! s'exclama-t-il dans un véritable
transport... c'est tout à fait épatant, Dédé!... Mais tu ne m'avais pas
dit que tu travaillais à ça!...

--Je ne travaille qu'à ça depuis huit jours... nuit et jour... vous
entendez?... nuit et jour... mais ce coup-ci, ça y est!...

--Oh! ça y est!...

Il y eut un grand soupir de Loustalot.

--Quel génie!... fit-il...

--Il a encore trouvé quelque chose? demanda Tobie.

--Oui, oui... Il a encore trouvé quelque chose... et ce qu'il a trouvé,
il l'a enfermé dans une bien belle formule!...

Loustalot et Tobie se parlèrent alors à voix basse.

Si l'on avait encore eu la force d'écouter dans la cheminée, on n'aurait
pu certainement rien entendre de ce qu'ils se disaient là...

Loustalot reprit tout haut:

--Mais c'est de la véritable alchimie, ça, mon garçon!... Ce que tu
viens de trouver là, c'est quelque chose comme la transmutation des
métaux!... Tu es sûr de l'expérience, Dédé?

--Je l'ai répétée trois fois avec du chlorure de potassium.

Ah! on ne dira plus que la matière est inaltérable!... c'est tout à fait
autre chose!... Un véritable potassium nouveau que j'ai obtenu!... un
potassium ionisé, sans parenté aucune avec le premier--Et de même pour
le chlore? interrogea Loustalot.

--De même pour le chlore...

--Bigre!...

Loustalot et le géant se reparlèrent à voix basse, puis Loustalot
encore:

--Qu'est-ce que tu veux pour ta peine, Dédé?

--Je voudrais bien des confitures et un bon verre de vin.

--Oui, ce soir, tu peux lui donner un bon verre de vin, obtempéra le
grand Loustalot, ça ne peut pas lui faire de mal.

Mais tout à coup, la paix relative de cette cave profonde fut
effroyablement troublée par Dédé. Il y eut comme une tempête
souterraine, un déchaînement de fureurs, des cris, des lamentations, des
malédictions!... M. Lalouette de son côté, M. Patard du sien, n'eurent
que le temps d'arrêter sur les bords de leurs lèvres sèches la clameur
suprême de leur épouvante... On sentait que l'homme s'était rué comme un
animal féroce derrière les barreaux de sa cage.

--Assassins! hurlait-il... Assassins!... misérables bandits, voleur de
Loustalot!... Geôlier immonde, garde-chiourme de mon génie!... monstre à
qui je donne la gloire et qui me paie d'un morceau de pain!... Tes
crimes seront punis, tu entends, misérable!... Dieu te châtiera!... Ton
forfait sera connu de l'univers!... Il faudra bien qu'ils viennent, les
hommes qui me délivreront!... Tu ne les tueras pas tous!...

Et je te traînerai comme une charogne infâme avec une pique de boucher,
bandit!... Par la peau du cou...

--Assez! fais-le taire, Tobie! râla Loustalot.

On entendit un bruit de grille de fer qui tourna sur ses gonds.

--Je ne me tairai pas!... Par la peau du cou! Par la peau du cou!...
Non! non! Pas cela!... Au secours! au secours!...

Qui, je me tais... je me tais!... Par la peau du cou, aux gémonies!...
je me tais!...

Et le bruit de la grille de fer recommença sur ses gonds...

Et il n'y eut plus bientôt, dans la cave profonde, qu'un gémissement qui
allait s'apaisant, de plus en plus, comme quelqu'un qui s'endort après
une grande colère ou qui meurt...



XVII. Quelques inventions de Dédé


Après ce gémissement il y eut encore quelque remue-ménage dans le
Laboratoire de la cave du fond et puis peu à peu tout bruit s'éteignit.

Dans leur coin de cheminée, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette ne
donnaient point signe de vie. Ils étaient collés au mur comme s'ils ne
devaient plus s'en détacher jamais.

Cependant la voix de l'homme, derrière les barreaux de la cage, résonna:

--Vous pouvez venir... ils sont partis.

Ce fut encore le silence. Et puis la voix de l'homme reprit:

--Etes-vous morts?

Enfin, dans la pénombre du laboratoire-tombeau, qui n'était plus éclairé
maintenant que par un lumignon qui brillait derrière les barreaux de la
cage, chez le prisonnier, dans cette pénombre, disons-nous, apparurent
timidement, au bord de la vaste cheminée, deux silhouettes...

Les têtes d'abord se montrèrent prudemment, puis les corps... et tout
redevint immobile.

--Oh! vous pouvez avancer, dit la voix de Dédé... ils ne reviendront
plus de la nuit... et la trappe est fermée.

Alors les deux silhouettes remuèrent à nouveau... mais avec des
précautions extrêmes. Elles s'arrêtaient à chaque pas. Elles glissaient
fort précautionneusement... Elles étaient debout sur la pointe des
pieds, les mains étendues... et, quand elles se heurtaient à un meuble
et que ce meuble répondait à ce choc par quelque sonorité, les
silhouettes restaient comme suspendues.

Enfin elles arrivèrent à la lumière barrée de la grille derrière
laquelle Dédé, debout, les attendait.

Et elles s'affalèrent exténuées, au pied des barreaux. Une voix qui
était celle de M. Hippolyte Patard dit:

--Ah! mon pauvre monsieur!

Et la voix de M. Lalouette se fit entendre à son tour:

--Nous avons cru qu'ils vous assassinaient.

--Vous êtes restés dans la cheminée tout de même? fit l'homme.

C'était vrai. Ils ne pouvaient le nier Ils expliquèrent, en des propos
confus, que leurs jambes leur avaient refusé tout service, qu'ils
n'avaient point l'habitude de pareilles émotions, qu'ils étaient
académiciens et nullement préparés à d'aussi horribles tragédies.

--Des académiciens! fit l'homme. Un jour il en est descendu trois ici...
trois candidats qui faisaient leur visite et que le bandit a surpris...
Je ne les ai jamais revus... Depuis, j'ai appris, en écoutant le bandit
et le géant, qu'ils étaient tous morts... Il a dû les tuer comme des
mouches!

Toute cette conversation était prononcée à voix très basse, étouffée,
les lèvres de tous trois collées aux barreaux.

--Monsieur! implora Gaspard Lalouette, est-ce qu'il y a un moyen de
sortir sans que le bandit nous surprenne?

--Bien sûr! fit l'homme... par l'escalier qui donne directement dans la
cour...

M. Hippolyte Patard dit:

--La clef qui ouvre cet escalier et dont vous nous avez parlé n'est
point dans le tiroir L'homme dit:

--Je l'ai dans ma poche! Je l'ai prise dans la poche du géant... Je me
suis fait taire pour qu'il vienne dans ma cage.

--Ah! mon «pauvre monsieur», reprit Patard.

--Oui! oui! Je suis à plaindre, allez! Ils ont des façons terribles de
me faire taire.

--Alors, vous croyez qu'on peut s'en aller, soupira M. Gaspard
Lalouette, qui s'étonnait que l'autre ne leur eût pas encore passé la
clef.

--Reviendrez-vous me chercher? demanda l'homme.

--Nous vous le jurons, dit solennellement M. Lalouette.

--Les autres aussi l'ont juré, et ils ne sont pas revenus.

M. Hippolyte Patard intervint pour l'honneur de l'Académie:

--Ils seraient revenus s'ils n'étaient pas morts.

--Ça, c'est vrai... Il les a tués comme des mouches!... Mais vous, il ne
vous tuera pas, parce qu'il ne sait pas que vous êtes venus... Mais il
ne faut pas qu'il vous voie...

--Non! non! gémit Lalouette. Il ne faut pas qu'il nous voie...

--Il faut être malin! recommanda l'homme en dressant devant les deux
visiteurs une petite clef noire.

Et il donna la clef à M. Hippolyte Patard en lui disant qu'elle ouvrait
une porte qui se trouvait derrière la dynamo que l'on apercevait dans un
coin. Cette porte ouvrait sur un escalier qui montait à une petite cour
derrière la maison. Là, ils trouveraient une autre porte qui donnait sur
la campagne et dont ils n'auraient qu'à tirer les verrous intérieurs. La
clef de cette autre porte restait toujours sur la serrure.

--J'ai remarqué tout cela, fit l'homme, quand le géant me promène.

--Vous sortez donc quelquefois de votre cage? demanda

M. Patard qui frissonnait en face d'un pareil malheur oubliant presque
le sien.

--Qui, mais toujours enchaîné; une heure par jour à l'air libre, quand
il ne pleut pas.

--Ah! mon pauvre monsieur!

Quant à M. Lalouette, il ne pensait qu'à s'en aller. Il était déjà à la
porte de l'escalier. Mais il lui sembla entendre tout là-haut des
grondements, et il recula.

--Les chiens! gémit-il.

--Mais oui, les chiens!... répéta l'homme, hostile... Est-il embêtant,
ce gros-là... vous ne sortirez d'ici que quand je vous le dirai, à la
fin! Il faut bien compter une heure avant que Tobie leur porte à
manger... Alors, vous pourrez passer... ils ne prendront pas le temps
d'aboyer... Quand ils mangent, ils ne connaissent plus rien, ni
personne... entendez-vous... quand ils mangent!

L'homme ajouta:

--Quelle vie!... Quelle existence!...

--Une heure encore, soupira Lalouette, qui décidément maudissait le jour
où il avait eu l'idée de se faire académicien.

--Moi, je suis bien ici depuis des années!... répliqua l'homme.

Cela sortit de la gorge sur un tel ton farouche que les deux
académiciens, l'ancien et le nouveau, eurent honte de leur lâcheté! M.
Lalouette lui-même assura:

--Nous vous sauverons!

Sur quoi le prisonnier se mit à pleurer comme un enfant.

Quel spectacle!

Patard et Lalouette le virent seulement alors dans toute sa misère. Ses
vêtements étaient déchirés, mais ils n'étaient point cependant
malpropres. Ces déchirures, ces lambeaux évoquaient plutôt l'idée d'une
lutte récente, et les deux visiteurs songèrent que le prisonnier tout à
l'heure, s'était fait taire par le géant.

Mais quel était donc le sort prodigieux de ce misérable dans sa cage?
Les propos entendus tout à l'heure conduisaient à l'imagination d'un si
abominable crime que M. Patard, qui croyait connaître depuis longtemps
le grand Loustalot, ne pouvait pas, ne voulait pas s'y arrêter! Et
cependant, comment expliquer, autrement que par le crime lui-même, la
présence de l'homme derrière les barreaux... de l'homme qui passait au
grand Loustalot des formules chimiques pour ne pas mourir de faim?

M. Lalouette, lui, avait compris tout net l'affreuse chose. Il
n'hésitait plus. Il était certain maintenant que le grand Loustalot
avait enfermé un génie dans une cage et que c'était ce génie-là qui
avait fourni à l'illustre savant toutes les inventions qui avaient
répandu sa gloire sur le monde. Avec son esprit précis il se
représentait la chose avec des contours définitifs. Il voyait, d'un côté
de la grille, le grand Loustalot avec un morceau de pain, et, de
l'autre, le génie prisonnier avec ses inventions. Et l'échange se
faisait à travers les barreaux.

Le grand Loustalot devait, comme on pense, bien tenir à conserver pour
lui tout seul un secret aussi formidable. Il devait y tenir certainement
plus qu'à la vie de trois académiciens... On l'avait bien vu, hélas!...
et il semblait assez logique qu'il dût y tenir encore assez pour lui
sacrifier deux victimes de plus. Quand on est entré dans la voie du
crime, on ne sait jamais quand on s'arrêtera.

Et c'est bien à cause de la grande netteté avec laquelle il se
représentait tout le drame, que M. Lalouette avait une si grande hâte de
quitter ces lieux dangereux et qu'il ne se consolait point de prolonger
de pareilles transes, une heure encore.

Cependant, M. Hippolyte Patard, dont le cerveau horrifié luttait pour
repousser des conclusions que M. Lalouette avait acceptées sans plus
tarder, M. Patard occupait le loisir forcé qui lui était fait à tâcher à
débrouiller la vraie situation du prisonnier.

Les paroles mystérieuses prononcées par Martin Latouche et répétées par
Babette lui revenaient à la mémoire épouvantée: «Ce n'est pas possible,
avait dit Latouche, ce serait le plus grand crime de la terre!» Oui,
oui, le plus grand crime de la terre! Hélas! M. Patard ne devait-il pas
lui aussi se rendre à la hideuse vérité!

Le prisonnier derrière ses barreaux, avait laissé tomber sa tête dans
ses deux mains, et il paraissait accablé sous le poids d'une douleur
surhumaine. Au-dessus de lui, le lumignon, accroché assez haut pour
qu'il n'y pût atteindre, éclairait les choses d'une façon fantastique et
donnait aux objets épars dans le cachot une forme telle, derrière les
barreaux, qu'on eût pu se croire en face du Laboratoire du diable, tout
à fait effrayant, avec les ombres agrandies des cornues et des alambics,
et les monstrueuses panses de ses fourneaux éteints.

L'homme gisait comme une loque au milieu de toute cette alchimie.

M. Patard l'appela à plusieurs reprises, sans qu'il eût l'air de
l'entendre. Tout là-haut les chiens grondaient toujours et M. Lalouette
n'avait garde d'ouvrir la porte par laquelle il rêvait cependant de
filer comme une flèche.

C'est alors que la loque--l'homme aux lambeaux--remua un peu et que son
ombre aux yeux hagards fit entendre des paroles terribles.

--La preuve que le secret de Toth existe, c'est qu'ils sont morts.
Voyez-vous! voyez-vous! voyez-vous! Il était descendu un jour si furieux
que la maison en tremblait. Et moi aussi, je tremblais. Car je me
disais: Ça y est! Oh! ça y est! Il va falloir que j'invente encore
quelque chose! Chaque fois qu'il me demande quelque chose de très
difficile, il m'épouvante...

Alors, il m'a, comme un petit enfant qui a peur qu'on ne lui donne pas
sa tartine... Quelle misère, n'est-ce pas?... Mais c'est un bandit!

Il y eut des râles sauvages dans la gorge de l'homme.

Et puis:

--Ah! Il m'a bien tenaillé, avec son secret de Toth! Moi je n'en avais
jamais entendu parler. Il m'a dit qu'un saltimbanque prétendait qu'on
pouvait tuer avec ce secret-là, par le nez, les yeux, la bouche et les
oreilles... Et il me disait qu'à côté de ce saltimbanque qu'il appelait
Eliphas, je n'étais qu'un âne... Il m'a humilié devant Tobie!... C'en
était indécent!... et j'ai bien souffert!... Ah! quelle quinzaine!...
quelle quinzaine nous avons passée!... je me la rappellerai longtemps...
et il ne m'a laissé tranquille que quand je lui eus livré les parfums
tragiques... les rayons assassins... et la chanson qui tue! Il a su s'en
servir à ce que je vois.

L'homme ricana affreusement.

Puis il s'étala de tout son long par terre, étendant les bras et les
jambes avec lassitude.

--Ah! que je suis fatigué! soupira-t-il... Mais il me faut des détails.
Je voudrais bien savoir si on a vu briller le soleil de sacristie?

M. Hippolyte Patard sursauta. Il se rappela cette définition étrange et
remarquable qu'un docteur avait faite des stigmates retrouvés sur le
visage de Maxime d'Aulnay. Et il dit dans un souffle:

--Oui, oui, c'est bien cela!... le soleil de sacristie!

--Il y était, n'est-ce pas?... Il avait éclaté sur le visage...

C'était forcé!... ça, mon cher monsieur! c'est la mort par la lumière!
Ça ne peut pas faire autrement! ça fait comme une explosion!... ou
plutôt comme si le visage avait explosé!...

Mais l'autre, qu'est-ce qu'il avait?... parce que, vous comprenez, mon
cher monsieur, il me faut des détails... Oh! je me doutais bien, allez,
que le bandit aurait encore fait des siennes, puisque je l'ai entendu
raconter à Tobie qu'ils étaient morts tous les trois. Mais les détails,
ça me manque, dans ma situation. Tantôt entre eux, devant moi, ils
parlent... et tantôt ils se taisent... Ah! c'est un impitoyable bandit!
Mais l'autre... qu'est-ce qu'il avait? Quels stigmates? Qu'est-ce qu'on
a trouvé?

--Mais je crois qu'on n'a rien trouvé, répondit Patard.

--Ah! on n'aura rien trouvé avec le parfum plus tragique...

--Ça ne laisse pas de traces... c'est enfantin!... ça se met dans une
lettre... on l'ouvre, on la lit et on le respire!... Bonsoir!... plus
personne!... mais on ne tue pas tout le monde comme ça!... on finirait
par se méfier, bien sûr... Oui, oui, on finirait par se méfier... Il a
dû tuer le troisième avec...

Ici, le grondement des chiens sembla tellement se rapprocher que la
conversation en fut suspendue. On n'entendait plus dans la cave que la
respiration haletante des trois hommes... puis la voix des molosses
s'éloigna ou plutôt diminua d'intensité.

--On ne leur donnera donc pas à manger, ce soir? murmura Dédé.

Patard, dont le coeur battait à se rompre, depuis l'atroce révélation,
put encore dire:

--Il y en a un, je crois, qui a eu une hémorragie... car on lui a trouvé
un peu de sang au bout du nez!

--Parbleu!... Parbleu! Parbleu! grinça Dédé...--et ses dents faisaient,
l'une contre l'autre, un bruit insupportable.

Parbleu! Celui-là est mort par le son!... Il y a eu fatalement...

Oh! c'est bien cela!... une hémorragie interne de l'oreille et il y a eu
un écoulement sanguin par la trompe d'Eustache, écoulement qui a gagné
l'arrière-gorge et puis le nez!... Nous y sommes! nous y sommes, ma
parole!

Et l'homme, tout à coup, se redressant avec une agilité de singe, fut
debout. On eût dit qu'il sautait aux barreaux et qu'il s'y accrochait,
tel un quadrumane. Patard recula brusquement, redoutant que l'autre ne
lui saisît encore ce qui lui restait de cheveux.

--Oh! n'ayez pas peur!... n'ayez pas peur!

L'homme se laissa retomber sur ses pattes et marcha dans son
cachot-laboratoire à grandes enjambées.

Il redressait la taille, il redressait la tête... Quand il passait sous
le lumignon, on apercevait son vaste front.

--Voyez-vous, mon cher monsieur!... Tout cela est bien terrible, mais
tout de même, on peut être fier de son invention!... Ça, c'est
réussi!... Ce n'est point de la mort pour rire que j'ai mise
là-dedans... non, non! C'est de la vraie mort que j'ai enfermée dans la
lumière et dans le son!... Ça m'a donné beaucoup de mal!... mais vous
savez, quand on a l'idée, le reste n'est plus rien à faire!... Il s'agit
d'avoir l'idée et ce ne sont point les idées qui me manquent!...
Demandez-le au grand, à l'illustre Loustalot... Ah! la réalisation d'une
idée comme celle-là, avec moi, ça ne traîne pas!... C'est vraiment
magnifique!

L'homme arrêta sa marche, leva l'index et dit:

--Vous savez qu'il existe dans le spectre des rayons ultraviolets? Ces
rayons, qui sont des rayons chimiques, agissent vigoureusement sur la
rétine... On a signalé des accidents très graves avec ces rayons!... oh!
très graves!... Maintenant, écoutez-moi bien... vous connaissez
peut-être ces sortes de lampes-longs-tubes, à lueur blafarde, verdâtre,
et dans lesquelles le mercure volatilisé... Ah çà! m'écoutez-vous? ou ne
m'écoutez-vous pas? s'écria l'homme si haut et si fort que Lalouette,
épouvanté, se laissa tomber à genoux, suppliant l'étrange professeur de
se taire, et que M. Patard gémit:

--Oh! plus bas!... au nom du ciel, plus bas!

Mais cette humiliation d'élève ne désarma point le maître qui, tout à sa
conférence et à l'orgueil de prôner les mérites de son invention devant
cet exceptionnel auditoire, continua d'une voix forte, nette,
dominatrice:

--...Ces lampes dans lesquelles le mercure volatilisé produit une
lumière vraiment diabolique... Tenez, je crois bien que j'en ai là...

L'homme chercha, remua des choses... et ne trouva pas.

En haut, les chiens ne se taisaient toujours point. Ils avaient senti
les visiteurs, et c'est ce qui les faisait si insupportables.

«Ils ne se tairont, bien sûr, qu'avec de la viande dans la gueule»,
pensait M. Lalouette, et cette pensée qui ne le quittait décidément pas,
malgré l'éloquence du professeur ne le ranimait nullement et le laissait
à genoux, comme si, avant le trépas, il n'avait plus que la force de
demander pardon au Seigneur de la stupide vanité qui l'avait poussé à
briguer un honneur qui est généralement réservé à des gens qui savent au
moins lire. L'homme continuait son dangereux cours, redressant plus haut
encore le front d'orgueil et scandant ses phrases de grands gestes
tranchants.

--Eh bien, mon idée, à moi, la voilà! la voilà! Au lieu de me servir
d'un verre pour enveloppe, j'ai pris un tube de quartz, ce qui m'a donné
une production folle de rayons ultraviolets! Et alors! et alors, je l'ai
enfermé, ce tube qui contenait du mercure, dans une petite lanterne
sourde, possédant une petite bobine mue par un petit accumulateur!...

Et alors, et alors! La force mortelle de ces rayons sur l'oeil est
incomparable... Un rayon, un seul, de ma lanterne sourde que je fais
agir comme je veux, grâce à un diaphragme qui me permet d'intercepter la
lumière à volonté--un rayon, un seul, suffit. La rétine reçoit un coup
terrible qui amène la mort instantanément par traumatisme! mais il
fallait le trouver... Il fallait songer à la possibilité de cette mort
par inhibition, c'est-à-dire par le brusque arrêt du coeur telle cette
mort également par inhibition--phénomène, messieurs, découvert par moi
d'abord, par Brown-Séquard ensuite--, telle cette mort, dis-je, par
inhibition qui survient, par exemple, à la suite d'un coup porté par le
revers de la main sur le larynx!...

--Voilà! voilà! Ah! j'étais fier, bien fier de ma petite lanterne
sourde!... Mais il me l'a prise et je ne l'ai plus jamais revue...

--Non, jamais! Ah! c'est une terrible petite lanterne qui tue les gens
comme des mouches!... Aussi vrai que je suis le professeur Dédé.

Les deux auditeurs du professeur Dédé recommandèrent in petto leur âme à
Dieu, car décidément, avec les chiens et la petite lanterne sourde,
c'était bien le diable si maintenant ils en réchappaient. Mais le
professeur Dédé n'avait encore rien dit de la deuxième invention qui,
paraît-il, lui avait donné plus de joie que toutes celles qui l'avaient
précédée. Il n'avait encore rien dit de ce qu'il appelait son cher petit
perce-oreille... Cette lacune fut comblée en quelques phrases et
l'épouvante fut accomplie... La hideuse horreur de la mort prochaine et
sûre sembla glacer pour toujours M. le secrétaire perpétuel et le nouvel
académicien.

--Tout cela! Tout cela! proclama donc le professeur Dédé, «c'est de la
crotte de bique» à côté de mon cher petit perce-oreille. C'est une
petite boîte qui n'est pas plus haute que ça!... Elle peut se fourrer
partout!... dans un accordéon, si on est malin et que l'on sache s'y
prendre... dans un orgue de Barbarie... dans tout ce qui chante... dans
tout ce qui fait une fausse note.

Le professeur Dédé leva l'index encore.

--Qu'y a-t-il, monsieur de plus désagréable pour une oreille tant soit
peu musicienne, qu'une fausse note? Je vous le demande, mais ne me
répondez pas! Il n'y a rien! rien! rien! Avec mon cher petit
perce-oreille, grâce au plus heureux dispositif électrique permettant
des ondes nouvelles, beaucoup plus rapides et plus pénétrantes--oui,
monsieur, ma parole!--que les ondes hertziennes--avec, dis-je, mon cher
petit perce-oreille, je vrille la fausse note dans les méninges, je fais
subir au cerveau qui s'attend normalement à une note normale un choc tel
que l'auditeur tombe mort, frappé comme d'un coup de couteau
ondulatoire, si j'ose dire, au moment même où l'onde armée de la fausse
note pénètre furtive et rapide dans le limaçon. Ah! vrai! qu'est-ce que
vous dites de ça?... Hein?... vous ne dites rien de ça!... Non! rien du
tout!... moi non plus! Il n'y a rien à dire... Tout cela tue les gens
comme des mouches!... Ah! c'est au fond bien ennuyeux... car je resterai
ici toute ma vie n'ayant vu passer que des gens qui seraient venus me
délivrer s'ils n'étaient pas morts... Mais, à leur place, je sais bien
ce que je ferais dans une aussi grave circonstance...

--Quoi?... Quoi?... râlèrent les deux malheureux.

--Je porterais des lunettes bleues et je me mettrais du coton dans les
oreilles.

--Oui! oui! oui! des lunettes bleues et du coton!... répétèrent les deux
hommes, et ils tendaient les mains comme des mendiants.

--Je n'en ai pas sur moi!... fit gravement le professeur Dédé...

Et tout à coup il s'écria:

--Attention! Attention! Écoutez! des pas!... C'est peut-être lui, la
petite terrible lanterne sourde d'une main, et le cher petit
perce-oreille de l'autre... Ah! Ah!... Pas un sou!... je ne donnerais
pas un sou de votre existence terrestre à tous les deux, ma parole!...
Non!... Non!... C'est encore un coup raté!... une délivrance ratée!...
vous ferez comme les autres!... Vous ne reviendrez jamais!... jamais!...

En effet, des pas descendaient... On marchait maintenant juste au-dessus
de leurs têtes. Les pas allaient vers la trappe...

Patard et Lalouette s'étaient relevés, avaient fui vers la porte du
petit escalier, redressés par une suprême énergie, une dernière volonté
de vivre. La voix de l'autre les poursuivait: «Jamais!... je ne les
reverrai plus... Ils ne reviendront plus jamais!» Et ils eurent la
perception nette qu'on soulevait la trappe au-dessus de leur tête... Ils
se détournèrent instinctivement, rentrant la tête dans les épaules,
fermant les yeux, se bouchant les oreilles.

Et c'était trop horrible... Ils préféraient décidément risquer la mort
par les chiens... Ils ouvrirent la porte et grimpèrent, escaladèrent
l'escalier, ne pensant qu'à ne pas être rejoints par le rayon qui
assassine ou la chanson qui tue... ne pensant même plus aux chiens.

Or, les chiens n'aboyaient plus.

Les chiens devaient manger, être occupés à dévorer Patard et Lalouette
virent la porte indiquée par Dédé, la clef sur la serrure...

Et ils ne firent qu'un bond jusque-là.

...Et puis, ce fut la fuite éperdue dans les champs... les champs à
travers lesquels ils coururent, comme des fous, au hasard, tout droit
devant eux, dans le noir... tombant, se relevant, bondissant plus loin
quand ils étaient atteints par un rayon de lune!... un rayon qui venait
peut-être, après tout, de la lanterne sourde!...

Enfin, ils arrivèrent à une route; la voiture d'un laitier passait...
Ils parlementèrent, se glissèrent dans la charrette, exténués,
mourants... et ils se firent conduire à la gare, cachant leur
personnalité, disant qu'ils étaient égarés et qu'ils avaient eu peur de
deux gros chiens qui les poursuivaient.

Juste à ce moment, on entendit aboyer affreusement les molosses, tout au
loin, au fond de la nuit... On devait les avoir lâchés... on devait
rechercher les visiteurs inconnus qui avaient laissé derrière eux la
porte ouverte... Le géant Tobie devait organiser une battue en règle...

Mais la voiture partit à grande allure... M. Hippolyte Patard et M.
Lalouette respirèrent enfin... Ils se crurent sauvés... Le grand
Loustalot ne saurait jamais, n'est-ce pas? jusqu'au moment du
châtiment... quels étaient ces hommes qui avaient surpris son secret.



XVIII. Le secret du grand Loustalot


La rue Laffitte était noire de monde. A toutes les fenêtres, des groupes
de curieux attendaient que M. Gaspard Lalouette quittât le domicile
conjugal pour se rendre à l'Académie française, où il devait prononcer
son discours. C'était une fête et une gloire pour le quartier. Un
marchand de tableaux, un bibelotier académicien, cela ne s'était encore
jamais vu, et les circonstances héroïques au milieu desquelles se
déroulait un pareil événement avaient, comme on le pense bien, fortement
contribué à mettre toutes les cervelles à l'envers. Les journalistes
avaient envahi les trottoirs et exhibaient à chaque instant leurs
coupe-files, pour n'être point gênés dans leur reportage par
l'exceptionnel service d'ordre que le préfet de police avait été dans la
nécessité d'organiser Beaucoup de ceux qui étaient là avaient formé le
projet non seulement d'acclamer M. Lalouette, mais encore de
l'accompagner jusqu'au bout du pont des Arts... dessein, du reste,
qu'ils n'eussent pu accomplir car, depuis des heures, on ne passait plus
sur le pont des Arts. Enfin, au fond de la pensée de tous gisait la
crainte de la nouvelle de la mort à laquelle il fallait bien s'attendre.

Comme M. Lalouette continuait de rester invisible, cette crainte ne
faisait que grandir, cette angoisse augmentait avec les minutes qui
s'écoulaient.

Or tous ces gens n'avaient point vu passer M. Lalouette, attendu que le
nouvel académicien était, depuis neuf heures du matin, à l'Académie,
enfermé avec M. Hippolyte Patard dans la salle du Dictionnaire.

Ah! les malheureux avaient passé une nuit terrible, et c'est dans un
triste état qu'ils étaient revenus chez ce petit-cousin de M. Lalouette
qui tenait un petit débit place de la Bastille.

Là, Mme Lalouette les avait fort mystérieusement rejoints.

On lui avait naturellement tout raconté, et il s'en était suivi une
consultation qui avait duré plusieurs heures.

M. Lalouette voulait qu'on allât tout de suite trouver la police, mais
M. Patard le toucha par son éloquence et ses larmes et il fut entendu
que l'on agirait fort prudemment et de telle sorte que l'esclandre,
autant que possible, fût évité et que l'Académie ne s'en trouvât point
déshonorée. M. Patard tentait ainsi de faire comprendre à M. Lalouette
que, depuis qu'il était académicien, il avait des devoirs qui
n'incombaient point au reste des hommes, et qu'il était responsable,
pour sa part, telle la vestale antique, de l'éclat de cette flamme
immortelle qui brûle sur l'autel de l'Institut.

A quoi M. et Mme Lalouette crurent devoir répondre que cette fonction
glorieuse leur paraissait maintenant accompagnée de trop de périls pour
qu'ils y tinssent beaucoup. A quoi M. le secrétaire perpétuel répliqua
qu'il était trop tard pour revenir en arrière et que lorsqu'on était
Immortel, c'était jusqu'à la mort.

--C'est bien ce qui me chagrine! avait répondu encore M. Lalouette.

En fin de compte, comme ils étaient sûrs que le grand Loustalot ignorait
qu'ils avaient surpris son secret, la situation pouvait leur paraître
plutôt rassurante, plus rassurante que lorsqu'ils ne connaissaient point
la cause de la mort des trois précédents récipiendaires. Mme Lalouette
fit bien encore quelques réflexions mais elle était toute chaude de
l'enthousiasme populaire qui assiégeait sa maison et il lui eût été
douloureux de renoncer si tôt à la gloire. Il fut résolu que, dès la
première heure, ces messieurs, pour n'être point dérangés, iraient
s'enfermer dans la salle du Dictionnaire dont la porte serait condamnée
à tous, et par conséquent au grand Loustalot. Enfin, on acheta du coton
et des lunettes bleues.

Dans la salle du Dictionnaire, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette,
ayant mis le coton dans leurs oreilles et les lunettes bleues sur le
nez, attendaient.

Quelques minutes seulement les séparaient du moment où la mémoire de M.
Lalouette allait trouver l'occasion à jamais illustre de s'exercer pour
le triomphe des lettres.

Au-dehors, une rumeur impatiente montait.

--C'est l'heure! fit soudain M. Patard; c'est l'heure, et résolument il
ouvrit la porte de la salle, prenant sous son bras le bras de son
nouveau collègue.

Mais la porte fut brutalement poussée, puis refermée...

Les deux hommes reculèrent en poussant un cri d'effroi.

Le grand Loustalot était devant eux.

--Tiens! Tiens! fit celui-ci, la voix légèrement tremblante, le sourcil
froncé... tiens! vous portez lunettes, maintenant, monsieur le
secrétaire perpétuel? Eh! mais!... et M. Gaspard Lalouette aussi!...
Bonjour monsieur Gaspard Lalouette... Il y a longtemps que je n'avais eu
l'honneur de vous voir... Enchanté!

Lalouette balbutia des paroles inintelligibles. M. Patard essayait
cependant de reconquérir un peu de sang-froid, car la minute était des
plus graves. Ce qui l'ennuyait, c'est que le grand Loustalot cachait
obstinément une main derrière son dos.

Et le plus affreux était qu'il ne «fallait avoir l'air de rien».

Car, à n'en pas douter, le grand Loustalot soupçonnait quelque chose.

M. Hippolyte Patard fit entendre une petite toux sèche et répondit, en
ne perdant pas un seul des mouvements du savant.

--Oui, M. Lalouette et moi, nous avons découvert que nous avions la vue
un peu fatiguée.

M. Loustalot fit un pas en avant.

Les deux autres en firent deux en arrière.

--Où avez-vous découvert cela? demanda lugubrement le savant. Ne
serait-ce justement point chez moi, hier soir?

M. Lalouette eut comme un étourdissement, mais M. Patard, de toutes ses
pauvres forces, protesta... affirmant que le grand Loustalot était le
plus distrait des hommes et qu'il ne savait au juste ce qu'il disait,
car, hier soin ni M. Lalouette ni lui n'avaient quitté Paris.

Le grand Loustalot ricana encore, sa main toujours cachée derrière son
dos.

Et, tout à coup, son bras se détendit en avant, pour la plus grande
terreur de ces messieurs qui, d'une main, assujettirent brusquement
leurs lunettes, et, de l'autre, le coton dans leurs oreilles, croyant
voir apparaître la petite terrible lanterne sourde ou le cher petit
perce-oreille.

Mais la main du grand Loustalot montrait un parapluie.

--Mon parapluie! s'écria M. le secrétaire perpétuel.

--Je ne vous l'ai pas fait dire! gronda sourdement le savant... votre
parapluie, monsieur le secrétaire perpétuel, que vous avez oublié dans
le train qui vous ramenait de La varenne!... Un employé fidèle qui vous
connaît et qui me connaît et qui nous a vus quelquefois voyager
ensemble... me l'a remis... Ah! ah! monsieur le secrétaire perpétuel!

Le grand Loustalot s'exaltait de plus en plus en agitant le parapluie
que M. Hippolyte Patard essayait en vain de saisir à la volée.

--Ah! ah!... vous trouvez que je suis distrait... mais le serai-je
jamais autant que vous qui oubliez le parapluie le plus aimé du
monde?... Le parapluie de M. le secrétaire perpétuel!... Ah! je l'ai
soigné en vérité... comme s'il avait été mon parapluie à moi!...

Et le savant lança le parapluie à toute volée à travers la pièce.
L'objet fit plusieurs tours sur lui-même et alla se briser contre la
figure impassible d'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.

Devant ce sacrilège, M. Patard avait commencé un cri.

Mais la figure de Loustalot était devenue si effrayante que ce cri
n'avait pu s'achever... Il resta à l'état de puissance--ou
d'impuissance--dans la gorge de M. le secrétaire perpétuel.

Ah! la fulgurante figure de démon! M. Loustalot barrait toujours le
passage de la porte et agitait les bras comme un vrai Méphisto de
théâtre qui veut faire croire qu'il a des ailes.

Pour un vrai savant, c'était inouï, et tout le monde l'eût cru toqué.

M. Patard et M. Lalouette pensèrent que c'était le diable.

Comme il avançait toujours, ils reculèrent encore.

--Allons! Allons!... Tas de voleurs! leur cria-t-il avec un éclat qui
les annihila de plus en plus... Tas de voleurs de mon secret! Il a fallu
que vous descendiez dans la cave, hein? pendant que je n'étais pas là...
comme des gens mal élevés ou comme des tas de voleurs! Et il aurait pu
vous en cuire, vous savez!... Et les chiens auraient pu vous manger
comme des alouettes ou vous tuer comme des mouches! Ainsi parle Dédé.
Vous l'avez vu, Dédé? Tas de voleurs!... Enlevez donc vos lunettes, tas
d'imbéciles!

Loustalot écumait. Il s'essuyait la bouche et aussi son front en sueur à
grands coups de ses mains comme s'il se donnait des claques!

--Mais retirez donc vos lunettes! (Les autres, bien entendu, ne les
retiraient pas.) vous avez dû aussi vous mettre du coton dans les
oreilles!... Tout le bataclan!...

Toute la folie de Dédé!... Et qu'il me fait mes inventions pour un
morceau de pain!... Et le secret de Toth, n'est-ce pas?...

Et la lumière qui tue? et le cher petit perce-oreille!... Toute la
folie, toute la folie de Dédé!... Qu'est-ce qu'il a bien pu ne pas vous
dire?... Le pauvre cher fou!... le pauvre cher fou!... le pauvre cher
fou!

Et Loustalot se laissant tomber sur une chaise sanglota d'une façon si
désespérée que «les deux autres» en eurent comme un choc au coeur. Et
cet immense misérable qui, il y a une seconde à peine, leur paraissait
le plus grand criminel de la terre, leur parut, tout à coup, infiniment
pitoyable. Oh! ils étaient bien étonnés de le voir pleurer ainsi, mais
ils ne s'approchèrent de lui qu'avec prudence et en gardant leurs
lunettes. Loustalot, râlant, gémissait:

--Le pauvre cher fou!... le pauvre enfant... mon enfant!... Messieurs...
mon fils!... Comprenez-vous maintenant?... mon fils qui est fou!... fou
dangereux, très dangereusement fou... Les autorités ne m'ont permis de
le conserver chez moi que comme un prisonnier...--Un jour, on a retiré
de ses mains une petite fille qu'il avait presque étranglée afin de
reprendre dans sa gorge ce qu'elle avait pour chanter aussi bien que
cela!... Ah! Il ne faut pas le dire... C'est mon fils unique!... On me
le prendrait!... On me l'enfermerait!... On me le volerait!... vous
n'avez qu'à parler pour qu'on me vole mon fils!... tas de voleurs
d'enfants!

Et il pleura!... Il pleura!...

M. Hippolyte Patard et M. Lalouette le regardaient, immobiles, foudroyés
par cette révélation. Ce qu'ils venaient d'entendre et la sincérité de
ce désespoir leur expliquaient le singulier et douloureux mystère de
l'homme à travers les barreaux.

Mais les trois morts?...

M. Patard posa une main timide sur l'épaule du grand Loustalot dont les
larmes ne tarissaient pas...

--Nous ne dirons rien! déclara M. le secrétaire perpétuel, mais avant
nous, il y a eu trois hommes qui, eux aussi, avaient promis de ne rien
dire... et qui sont morts.

Loustalot se leva, étendit les bras comme s'il voulait étreindre toute
la douleur du monde.

--Ils sont morts! les malheureux!... Croyez-vous donc que je n'en aie
pas été plus épouvanté que vous?... Le destin semblait se faire mon
complice!... Ils sont morts parce qu'ils ne se portaient pas bien!
Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?

Et il alla à Lalouette.

--Mais vous, monsieur... vous! dites-moi!... vous avez une bonne santé?

Avant que M. Lalouette n'ait pu répondre, la salle était envahie par ses
collègues impatients qui venaient chercher M. le secrétaire perpétuel et
son héros.

La cour les salles, les couloirs de l'Institut étaient pleins du plus
ardent tumulte.

Malgré le coton qu'il avait enfoncé dans ses oreilles,
M. Lalouette ne perdit rien de tous ces bruits de gloire. En somme,
après la confidence dernière de Loustalot, il pouvait passer à
l'Immortalité, en toute paix et sans remords. Il se laissa porter
jusqu'à l'entrée de la salle des séances publiques.

Là, il fut arrêté un instant par l'encombrement et se trouva nez à nez
avec Loustalot lui-même. Il estima, avant d'aller plus avant, devoir
prendre une suprême précaution, et, penché à l'oreille du savant, il lui
dit:

--Vous m'avez demandé si j'ai une bonne santé?... Merci, elle est
excellente... je crois fermement à tout ce que vous nous avez raconté,
mais en tout cas, je vous souhaite que je ne meure point, car j'ai pris
mes précautions... j'ai écrit moi même un récit de tout ce que nous
avons vu et entendu chez vous, récit qui sera divulgué aussitôt après ma
mort.

Loustalot considéra curieusement M. Gaspard Lalouette, puis il répondit
avec simplicité:

--Ça n'est pas vrai, puisque vous ne savez pas lire!...



XIX. Le triomphe de Gaspard Lalouette


M. Gaspard Lalouette ne pouvait plus décemment reculer.

Déjà on l'avait aperçu dans la salle. Des bravos assourdissants
saluèrent son entrée. La vue de Mme Lalouette, au premier rang, rendit
au récipiendaire un peu de son courage, mais, en vérité, M. Loustalot
venait de lui porter un coup terrible. Il en chancelait encore. Comment
cet homme savait-il que lui, Lalouette, ne savait pas lire? Le secret en
avait été cependant précieusement gardé. Ce n'était point Patard qui
pouvait avoir parlé! Et Eliphas avait montré trop de joie de voir à
l'Académie un monsieur qui ne savait pas lire pour compromettre sa
vengeance par une indiscrétion. Eulalie était le tombeau des secrets.
Alors? Comment? Comment? Il croyait «tenir» Loustalot et c'était
Loustalot qui, au dernier moment, lui prouvait son impuissance.

Mais Loustalot, après tout, n'avait peut-être point mis dans sa réplique
d'intention mauvaise. N'était-il point un malheureux désespéré père et
un lustre savant à plaindre? Évidemment. Alors, qu'est-ce que M.
Lalouette avait à craindre?

--Surtout avec des lunettes bleues et du coton dans les oreilles!

Lalouette se redressa devant les hommages qui l'accueillaient, qui
suivaient chacun de ses pas. Il voulut paraître fier comme un général
romain au triomphe et aussi comme Artaban. Et il y réussit. Cela,
surtout, grâce à ses lunettes bleues qui cachaient un reste d'inquiétude
dans le regard.

Il vit, à côté de lui, très tranquille et très triste, le grand
Loustalot qui semblait à mille lieues de la réunion. Il fut, du coup,
rassuré, ma foi, tout à fait. Et, la parole lui ayant été donnée, il
commença son discours, très posément, en tournant, le coude arrondi, les
pages, comme s'il lisait, bien entendu. Toute sa bonne mémoire était
là... si bonne... si bonne... qu'il débitait son «compliment» en
songeant à autre chose.

Il songeait: mais enfin, comment le grand Loustalot sait-il que je ne
sais pas lire?

Et tout à coup, se frappant brusquement le front, il s'écria, au milieu
de son discours:

--J'y suis!

A ce geste inattendu, à ce cri inexplicable, toute la salle répondit par
une clameur. D'un unique mouvement d'indicible angoisse, elle se
souleva, penchée sur l'homme... s'attendant à le voir pirouetter comme
les autres.

Mais après avoir toussé librement pour se dégager la gorge, M. Gaspard
Lalouette déclara:

--Ce n'est rien!... Messieurs, je continue!... Je disais donc... je
disais donc: ah! je disais donc que ce pauvre Martin Latouche, enlevé si
prématurément...

Ah! qu'il était beau et calme, le père Lalouette! et sûr de lui,
maintenant! Oh! tout à fait sûr!... Il parlait de la mort des autres
avec la tranquillité de l'homme qui ne doit jamais mourir... On
l'applaudit à faire éclater les vitres! C'était du délire. Les femmes
surtout étaient folles! Elles arrachaient leurs gants à force de taper
dans leurs petites mains, elles cassaient des éventails, elles avaient
de petits cris aigus d'enthousiasme, d'enchantement et de
satisfaction--c'était extraordinaire, pour une réception académique--,
Mme Lalouette était soutenue par deux amies dévouées et l'on pouvait
contempler sur son visage rafraîchi deux vrais ruisseaux de larmes
heureuses qui ne tarissaient point.

Donc M. Lalouette parlait bien.

Il avait trouvé le mot de l'énigme et rien ne l'arrêtait plus dans son
discours. Il faisait des effets de voix, de bras et de torse.

Voici pourquoi il avait crié: «J'y suis!» «J'y suis» parce que le fameux
jour où j'étais allé tout seul à La Varenne-Saint-Hilaire et où je
m'étais enfui de chez Loustalot comme si je m'étais échappé de
Charenton... ce jour-là, j'arrivai juste à la gare pour sauter dans le
train qui me ramenait à Paris. Dans le compartiment, il y avait une dame
qui poussa des cris de paon. C'était un compartiment fermé ne donnant
point sur un couloir; je vis qu'elle croyait que j'allais l'assassiner.
Plus je voulais la calmer et plus elle criait. A la station suivante
elle appela le chef de train qui me reprocha d'être monté dans le
compartiment des «dames seules». Et il me montra une pancarte en
m'annonçant qu'il allait dresser procès-verbal, et que j'aurais un beau
procès.

Heureusement j'avais dans ma poche mon livret militaire grâce auquel
j'ai pu prouver que je ne savais pas lire! Et voilà... cet employé doit
être le même que celui qui a trouvé le parapluie de M. Patard et qui l'a
remis à Loustalot. Aux questions de Loustalot sur mon signalement,
l'employé certainement a répondu que M. le secrétaire perpétuel
voyageait avec l'homme qui ne savait pas lire!

--Messieurs... Mgr d'Abbeville était comme moi un enfant du peuple.

A cet endroit du discours un nouveau garçon de salle de l'Institut--car
les anciens n'eussent point osé une pareille démarche qui rappelait des
précédents fâcheux--traversa l'enceinte sur la pointe des pieds, une
lettre à la main.

Quand le public vit cette lettre, une nouvelle intense émotion s'empara
de tous... On crut que cette lettre était encore destinée au
récipiendaire... et aussitôt il y eut des cris...

--Non!... Non!... Pas de lettres!... N'ouvrez pas!... Qu'il ne l'ouvre
pas!

Et un cri déchirant. C'était Mme Lalouette qui se trouvait mal.

M. Lalouette avait tourné la tête du côté du garçon de salle et il avait
vu la lettre... Il avait compris... Le parfum plus tragique le guettait
peut-être... Enfin, il avait entendu le désespoir de Mme Lalouette...

Alors, il se dressa sur la pointe des pieds et il se fit plus grand
qu'il n'avait jamais été et, dominant réellement, au moins de toute sa
force morale cette assemblée effarée, montrant d'un doigt qui ne
tremblait pas la lettre fatale:

--Ah! non! pas avec moi, fit-il... ça ne réussira pas!... Moi je ne sais
pas lire!...

Ce fut une explosion d'allégresse folle! Ah! au moins, celui-là était
spirituel. Brave et spirituel: Il ne savait pas lire!

Le mot était adorable. Et le triomphe de Lalouette fut complet. Des
collègues vinrent lui secouer les mains avec une énergie farouche, et la
séance s'acheva dans un transport d'enthousiasme merveilleux...

Le triomphe fut d'autant plus complet qu'en fin de compte M. Gaspard
Lalouette ne mourut pas et que l'homme qui ne sait pas lire put
définitivement s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville sans avoir
été empoisonné d'aucune sorte.

La lettre n'était point à l'adresse de M. Lalouette.

Mme Lalouette revint à elle pour retrouver un mari bien vivant qui lui
parut le plus beau des hommes.

Sur le tard, ils eurent un enfant du sexe masculin qu'ils appelèrent
Académus.

Quant au grand Loustalot, il éprouva, peu de temps après les événements
qui nous ont occupés, une grande douleur il perdit son fils. Dédé
mourut.

M. Hippolyte Patard et M. Lalouette furent invités à l'enterrement qui
eut lieu le soir, presque secrètement.

Au cimetière, M. Lalouette fut fort intrigué par la présence d'un
mystérieux personnage qui, derrière les tombes, se glissait non loin du
grand Loustalot. Quand l'illustre savant tomba à genoux, l'inconnu
s'approcha et se pencha sur lui comme s'il voulait écouter interroger
cette douleur La figure de l'homme était invisible tant elle était
enveloppée du chapeau et du manteau. Tout le temps de la cérémonie,
M. Lalouette se demanda: «Qui donc est celui-ci?» Car il lui semblait
bien que l'allure générale ne lui était pas étrangère.

Enfin l'homme se perdit dans la nuit.

M. le secrétaire perpétuel et M. Lalouette revinrent de compagnie. Dans
le train, où M. Lalouette faillit encore monter dans le compartiment des
«dames seules», croyant monter dans celui des «fumeurs», les deux
académiciens causèrent.

--Ce pauvre Loustalot semble avoir bien du chagrin, disait M. Hippolyte
Patard.

--Oui, oui, bien du chagrin, répondit, en hochant la tête, M. Lalouette.

Deux ans plus tard, M. Gaspard Lalouette, se rendant à l'Académie,
traversait le pont des Arts au bras de M. Hippolyte Patard. Soudain il
suspendit sa marche:

--Voyez, dit-il, devant vous... l'homme au manteau...

--Eh bien? demanda, tout étonné, M. le secrétaire perpétuel.

--Vous ne reconnaissez pas cette silhouette?...

--Ma foi non!...

--C'est qu'elle ne vous a pas frappé comme moi, monsieur le secrétaire
perpétuel... Cet homme n'a pas lâché le grand Loustalot d'un pas le soir
de la cérémonie, au cimetière... et je crus bien ne pas me tromper en
affirmant que j'avais déjà vu cette silhouette-là quelque part...

A ce moment, l'homme au manteau se retourna:

--M. Eliphas de La Nox! s'écria M. Lalouette.

C'était bien le mage. Il s'avança vers les deux Immortels et serra la
main de M. Lalouette.

--Vous ici! s'exclama celui-ci, et vous ne nous avez pas fait une petite
visite? Mme Lalouette aurait été si heureuse de vous serrer la main!
Faites-nous donc le plaisir de venir dîner, sans cérémonie, l'un de ces
soirs, à la maison.

Et se tournant vers M. Patard:

--Mon cher secrétaire perpétuel, je vous présente M. Eliphas de
Saint-Elme de Taillebourg de La Nox, dont la lettre nous a si fort
tracassés dans un temps. Et, à part ça! que devenez-vous, mon cher
monsieur de La Nox?...

--Mais je vends toujours mes peaux de lapin, mon cher académicien,
répondit avec un sourire celui qui avait été l'«Homme de lumière».

--Et vous ne regrettez point l'Académie? demanda bravement M. Lalouette.

--Non, puisque vous y êtes! répliqua doucement Eliphas.

M. Lalouette prit ces paroles pour un compliment et remercia.

M. le secrétaire perpétuel toussa.

M. Lalouette dit:

--A propos!... Figurez-vous qu'en vous apercevant, et sans vous avoir
encore reconnu, je disais à M. le secrétaire perpétuel: «C'est drôle,
mais il me semble bien avoir vu cette silhouette à l'enterrement du fils
du grand Loustalot...»--J'y étais, fit Eliphas.

--Vous connaissiez le grand Loustalot? demanda M. Patard, qui n'avait
encore rien dit.

--Point personnellement, répondit sur un ton tout à coup si grave M.
Eliphas de La Nox que ses deux interlocuteurs en furent comme gênés...
Non, je ne le connaissais pas personnellement, mais j'ai eu l'occasion
de m'occuper de lui à la suite d'une enquête que j'ai cru devoir faire
pour ma satisfaction personnelle, relativement à certains faits qui ont
occupé l'opinion publique dans un temps où l'on mourait beaucoup à
l'Académie, monsieur le secrétaire perpétuel...

En entendant cela, M. le secrétaire perpétuel souhaita que le pont des
Arts s'entrouvrît pour mettre fin à une conversation qui lui rappelait
les heures les plus néfastes de son honnête et triste vie. Il balbutia
hâtivement:

--Oui, je me rappelle également vous avoir vu au cimetière... Le grand
Loustalot avait bien du chagrin de la mort de son fils...

M. Lalouette ajouta aussitôt:

--Son chagrin n'a point diminué. Nous ne l'avons plus revu à l'Académie
depuis ce deuil cruel et il nous laisse, seuls, travailler au
Dictionnaire... Ah! le pauvre homme a été bien frappé!...

--Si frappé... si frappé, répliqua soudain l'«Homme de lumière», en
penchant sa noble et mystérieuse figure sur les deux académiciens
frémissants... si frappé que, depuis la mort de Dédé, il n'a plus rien
inventé du tout!

Sur quoi, ayant prononcé la terrible phrase, M. Eliphas de Saint-Elme de
Taillebourg de La Nox, tournant le dos à l'Institut, disparut au bout du
pont des Arts...

...Cependant que, appuyés maintenant l'un sur l'autre, comme pour se
soutenir mutuellement, M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette
dirigeaient héroïquement leurs pas chancelants vers le seuil de
l'Immortalité.

Tant qu'ils furent dehors, ils ne prononcèrent point un mot, mais
aussitôt qu'ils furent enfermés dans le cabinet de M. le secrétaire
perpétuel, M. Gaspard Lalouette retrouva soudain ses forces pour
déclarer que sa conscience, définitivement éclaircie par les paroles
tragiques de M. Eliphas de La Nox, ne lui permettait point de conserver
plus longtemps un silence coupable. C'est en vain que M. Patard, des
larmes dans la voix, essayait de le faire taire et plaidait encore le
doute dont il voulait faire bénéficier l'abominable Loustalot, pour
l'honneur de l'Académie; M. Lalouette ne voulait plus rien entendre.

--Non! Non! s'écria-t-il, c'est Martin Latouche qui avait raison! C'est
lui qui a entrevu la vérité: il n'y a pas eu de plus grand crime sur la
terre!

--Si! répliqua M. le secrétaire perpétuel, éclatant à son tour si! Il y
en a eu un plus grand!

--Et lequel, monsieur?

--Celui de faire entrer à l'Académie quelqu'un qui ne sait pas lire! Ce
crime, c'est moi qui l'ai commis!

Et il ajouta, tremblant d'une fureur sainte:

--Dénonce-moi donc si tu l'oses!

C'était la première fois que, depuis l'âge de neuf ans, où il avait eu
le malheur de perdre sa mère, M. Hippolyte Patard usait, dans le
discours, du «tutoiement».

Cette familiarité menaçante, au lieu de calmer la discussion, ne fit que
l'exaspérer davantage et les deux Immortels étaient dressés l'un contre
l'autre, comme deux coqs de bataille, quand un coup, frappé à la porte,
les rappela au sentiment des convenances. M. Lalouette se laissa tomber
dans un fauteuil, au coin du feu, et M. Patard alla ouvrir. C'était le
concierge qui apportait un pli assez volumineux qu'on lui avait fort
recommandé et qu'il devait remettre entre les mains mêmes de M. le
secrétaire perpétuel. Le concierge s'en alla et M. Patard prit
connaissance du message. D'abord il lut, sur l'enveloppe, ces mots: «A
M. le secrétaire perpétuel, pour être ouvert en séance privée de
l'Académie française.»

M. Patard reconnut l'écriture et tressaillit.

--Qu'y a-t-il? demanda Lalouette.

Mais, très agité, M. le secrétaire perpétuel ne répondit pas.

Le message dans les mains, il errait dans la pièce comme s'il ne savait
plus ce qu'il faisait. Tout à coup, il se décida, fit sauter les cachets
et déploya un assez volumineux cahier, en tête duquel il lut: «Ceci est
ma confession.»

M. Lalouette le regardait lire, ne comprenant rien au prodigieux émoi
qui s'emparait de M. Patard, au fur et à mesure que celui-ci tournait
les pages du mystérieux dossier. La figure de l'honorable académicien
perdait peu à peu cette belle couleur jaune par laquelle elle avait
accoutumé de traduire les émotions funestes de ce coeur dévoué à la plus
glorieuse des institutions. M. Patard était maintenant plus pâle que le
marbre qui devait, un jour, par-delà le trépas, commémorer ses traits
immortels, sur le seuil de la salle du Dictionnaire.

Et M. Lalouette vit soudain M. Patard qui jetait, d'un geste délibéré,
tout le dossier au feu.

Après quoi, le dit Patard, ayant assisté, immobile, à son petit
incendie, se dirigea vers son complice et lui tendit la main:

--Sans rancune, monsieur Lalouette, lui dit-il, nous ne nous disputerons
plus. C'est vous qui aviez raison. Le grand Loustalot était surtout un
grand misérable. Oublions-le. Il est mort. Il a payé sa dette, lui! mais
vous, mon cher Gaspard, quand paierez-vous la vôtre? Ça n'est pourtant
pas bien difficile à apprendre: b a: ba, b e: be, b i: bi, b o: bo, b u:
bu!





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