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Title: L'épouvante
Author: Level, Maurice, 1875-1926
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'épouvante" ***

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Maurice Level

L'ÉPOUVANTE

(1908)



Table des matières

CHAPITRE PREMIER  LA GRANDE IDEE D'ONESIME COCHE
CHAPITRE II  29, BOULEVARD LANNES
CHAPITRE III  LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER
CHAPITRE IV  LA PREMIERE NUIT D'ONESIME COCHE, ASSASSIN
CHAPITRE V  QUELQUES POINTS DE DETAIL
CHAPITRE VI  L'INCONNU DU 22
CHAPITRE VII  DE SIX HEURES DU SOIR A DIX HEURES DU MATIN
CHAPITRE VIII  L'INQUIETUDE
CHAPITRE IX  L'ANGOISSE
CHAPITRE X  L'EPOUVANTE



À MA SOEUR MADELEINE LEVEL

_Ma chérie,

Je te dédie ce livre en souvenir du temps où tu m'encourageais
avant tout et contre tous à écrire.

M'acquittant ainsi de cette vieille dette de reconnaissance, je
suis sûr d'être approuvé par papa, et d'obéir à la pensée de celle
qui, jusqu'à la fin, nous voulut, Marie et moi, unis par une
tendresse fraternelle impérissable._

MAURICE LEVEL



CHAPITRE PREMIER

LA GRANDE IDEE D'ONESIME COCHE


-- Alors, c'est bien entendu, fit M. Ledoux sur le pas de sa
porte. Dès que vous aurez une soirée libre, un mot, et vous venez
dîner à la maison?

-- Entendu, et encore merci pour l'excellente soirée...

-- Vous voulez rire. C'est moi, tout au contraire... Levez bien
votre col, il ne fait pas chaud. Vous connaissez le chemin? Le
boulevard Lannes tout droit jusqu'à l'avenue Henri-Martin. En
marchant vite, vous trouverez peut-être le dernier tramway... Ah!
un mot, vous avez un revolver? le quartier n'est pas très sûr...

-- N'ayez crainte, je suis toujours armé, j'ai l'habitude des
excursions nocturnes dans Paris, et je connais, par profession,
les tours des rôdeurs. Ne m'accompagnez pas plus loin. Le clair de
lune est admirable. J'y vois comme en plein jour, rentrez...

Onésime Coche traversa le trottoir, gagna le milieu de la
chaussée, et se mit en route d'un pas allègre. Comme il arrivait
au coin de la rue, il entendit la voix de son hôte qui lui criait:

-- À bientôt, je compte sur vous?...

Il se retourna et répondit:

-- C'est promis.

M. Ledoux, sur la première marche du perron lui faisait au revoir
de la main. Derrière lui, le corridor tendu d'andrinople, éclairé
par une lampe de plafond, découpait dans la nuit une tache rose.
Du petit jardin endormi, de la maisonnette aux volets clos, de
l'intérieur confortable et bourgeois trahi par ce rectangle de
lumière, se dégageait un calme de petite ville, un calme lointain,
familial. Et Onésime Coche, en qui dix années d'existence à Paris
n'avaient pu effacer complètement les impressions des jours passés
au fond d'une province, le souvenir des longues soirées d'hiver,
des rues silencieuses où l'on entend par les soirs de printemps,
lorsque le bois travaille, craquer les auvents des maisons et les
poutres des toits, demeura un instant immobile devant cette porte
qui se refermait. Sans savoir pourquoi, il évoqua «ses vieux»,
depuis longtemps assoupis à cette heure, la bonne maison
d'autrefois, la petite patrie absente, et la vie simple et facile
qu'aurait pu être la sienne, si quelque démon ne l'avait attiré
vers l'immense Paris, où, débarqué en conquérant il avait dû,
n'ayant jamais connu la chance, se contenter d'une place de
reporter dans un quotidien du matin.

Il alluma une cigarette, et, sans hâte, reprit son chemin.

Le dîner fin, le vin vieux, avaient fait se lever dans sa tête des
vapeurs légères, des espoirs endormis, et, dans cette minute où
rien ne troublait son rêve, ni le bruit des machines, ni le
frisson du papier, ni l'odeur d'encre, de chiffons et de graisse
qui flotte dans les salles de rédaction, il entrevit presque
prochaine, cette chose formidable et fragile, qu'il n'espérait
plus guère cependant: _la Gloire_!

Une ou deux fois, dans des restaurants de nuit, sous l'incendie
des lumières, parmi le relent des mets, le parfum des femmes, le
frôlement des chairs et la musique des tziganes, accoudé à sa
table, le cerveau vide, les oreilles et les yeux exaspérés par les
couleurs et par le bruit, il avait éprouvé cette même sensation
inattendue et nette d'être quelqu'un, de porter en lui de grandes
choses, et de se dire:

«En ce moment, si j'avais une plume, de l'encre et du papier,
j'écrirais des phrases immortelles...»

Hélas, à cette heure louche, où un autre soi-même semble sauter
sur les épaules du vrai, et l'étreindre, on n'a jamais la plume,
l'encre et le papier... De même, dans le calme de cette nuit
d'hiver sous la caresse irritante de la bise, idées et souvenirs
effleuraient son âme sans presque s'y poser.

Une horloge tinta: ce bruit suffit à mettre en fuite tous ses
rêves. Le passé se plaît à rôder dans le silence, mais rien
n'évoque plus insolemment le présent que le rappel inopiné de
l'heure.

-- Allons, bon, fit-il! Minuit et demi, j'ai raté le dernier
tramway. Du diable si je trouve une voiture dans ce quartier
perdu!

Il pressa le pas. Le boulevard s'allongeait interminable, bordé à
gauche par des petits hôtels, à droite par la masse arrondie des
fortifications. De loin en loin, des becs de gaz jalonnaient le
trottoir. C'était tout ce qui semblait vivre sur cette voie parmi
les maisons endormies, les monticules de gazon, et les arbres sans
feuilles où la nuit ne mettait même pas un frisson. Ce calme
absolu, ce silence total, avaient quelque chose d'énervant. En
passant près d'un bastion occupé par des gendarmes, Onésime Coche
ralentit son allure, et jeta un coup d'oeil dans la guérite du
factionnaire. Elle était vide. Il longea le mur. Derrière les
grilles, la cour s'étalait toute blanche, d'un blanc sur qui les
cailloux mettaient de place en place la tache noire de leur petite
ombre. Des écuries, venait un raclement de chaînes et le
piaffement maladroit d'un cheval embarré.

Ces vagues bruits dissipèrent complètement l'espèce d'angoisse qui
ne l'avait pas quitté depuis qu'il s'était mis en route: Onésime
Coche, rêveur, poète, s'était évanoui; il ne restait plus
qu'Onésime Coche, reporter infatigable, toujours prêt à boucler sa
valise, et à interviewer avec le même sans-gêne, le même sourire,
l'explorateur revenu du Pôle nord, ou la concierge qui «croyait
avoir vu passer l'assassin»...

Sa cigarette s'était éteinte. Il en tira une autre de sa poche, et
s'arrêta pour l'allumer. Il allait repartir, quand il vit trois
ombres qui se glissaient le long des grilles, et qui venaient vers
lui. En tout autre moment, il n'eût pas même tourné la tête. Mais
l'heure tardive, le quartier désert, et un instinct bizarre
retinrent son attention. Il recula dans l'ombre, et, caché
derrière un arbre, regarda.

Dans la suite, il se souvint qu'en cette seconde, qui devait être
décisive dans sa vie, ses sens avaient pris une acuité étrange:
Ses yeux fouillaient la nuit, y découvrant mille détails. Son
oreille distinguait les moindres froissements. Bien qu'il fût
brave, et même téméraire, il mit la main sur son revolver, et
éprouva, à en caresser la crosse, une sécurité joyeuse. Mille
pensées confuses traversèrent son cerveau. Il aperçut nettement
des choses qui, depuis des années, dormaient en lui. Pendant
quelques secondes, il comprit l'angoisse de l'homme en péril qui
revit, entre deux battements de son coeur toute sa vie, il connut
l'avertissement redoutable et précis du danger présent, immédiat,
et cet effort désespéré de la machine humaine dont les muscles,
les sens et la raison, atteignent pour la défense de l'être, le
maximum de leur perfection.

Les ombres avançaient toujours, s'arrêtant net, puis repartant,
glissant par bonds successifs et rapides. Quand elles ne furent
plus qu'à quelques pas de lui, elles ralentirent leur course, et
s'arrêtèrent. Alors, sous la lumière du bec de gaz, il put les
étudier tout à son aise, et suivre leurs moindres mouvements.

Il y avait une femme et deux hommes. Le plus petit tenait sous le
bras un paquet volumineux enveloppé de chiffons. La femme tournait
la tête de droite à gauche, l'oreille au guet. Comme s'ils avaient
craint que quelqu'invisible témoin pût les deviner, l'homme au
paquet bleu, et la femme reculèrent, afin de sortir du cercle de
lumière. L'autre ne bougea pas tout d'abord, puis fit un pas en
avant, et, les mains sur les yeux, s'appuya au bec de gaz. Il
avait vraiment, un aspect sinistre avec sa face blême, ses joues
creuses, ses larges mains crispées sur son visage, ses cheveux
noirs dont une mèche retombait, luisante, sur le front. Entre ses
doigts, du sang avait coulé, accrochant un mince caillot à la
moustache et à la lèvre, et descendant le long du menton et du cou
jusqu'au col de la veste.

-- Eh bien, fit la femme à mi-voix, qu'est-ce que tu attends?

Il grogna:

-- J'ai mal, bon Dieu!

Elle se dégagea de l'ombre, et vint à lui. Le petit homme la
suivit, posa son paquet à terre et murmura, avec un haussement
d'épaules:

-- C'est pas malheureux de se dorloter pour ça!

-- Je voudrais bien te voir! si tu étais arrangé comme moi! tiens
regarde.

Il écarta ses mains aux paumes rougies, et, parmi les cheveux
collés, une balafre apparut, effroyable, barrant son front de
gauche à droite, d'un grand sillon aux bords saignants et au fond
rosé, déchirant le sourcil et la paupière si noire et tuméfiée,
qu'elle laissait à peine deviner entre deux battements, un peu
d'une chose sanguinolente aussi, qui était l'oeil.

La femme, pitoyable, prit son mouchoir, et doucement, épongea la
blessure. Puis, comme le sang un instant coagulé se remettait à
couler, elle enleva quelques chiffons du paquet pour recouvrir la
plaie. Le blessé, grinçant des dents, tapant du pied, tendait sa
face de brute. L'autre grogna:

-- Tu vas pas défaire mon colis?

-- Non, mais des fois?... fit la femme en détournant la tête, les
mains toujours sur les yeux du blessé.

Le petit se mit à genoux et referma le ballot tant bien que mal,
tordant un objet doré qui dépassait, puis se releva, son fardeau
sous le bras, et attendit. Seulement, quand l'homme à la balafre
fut pansé, et que la femme voulut essuyer ses mains à son tablier,
il lui dit, la regardant droit dans les yeux:

-- À bas! ça se lave, ça s'essuie pas! compris?

Le trio rentra dans l'ombre, et reprit sa route, rasant les murs,
sans un mot, fuyant sur la pointe des pieds. Une branche d'arbre
tomba en travers du trottoir sur leurs talons. Ils se retournèrent
d'un saut, poings ramassés et tête basse. Coche revit une dernière
fois les cheveux roux de la femme, la bouche tordue du petit et
l'effroyable face à demi cachée par les linges maculés de sang,
après quoi ils se jetèrent de côté, gagnèrent le gazon des
fortifications et se perdirent dans la nuit.

Alors Coche qui durant un moment s'était dit: «S'ils
m'aperçoivent, je suis un homme mort», respira largement, lâcha
son revolver que ses doigts n'avaient cessé de tâter pendant toute
la scène, et, sûr d'être bien seul se prit à réfléchir.

Tout d'abord, il songea que son ami Ledoux avait raison, en lui
disant que le quartier n'était pas sûr, et il ajouta une formule
qu'il avait si souvent écrite à la fin de ses articles:

«La police est bien mal faite.»

Il décida donc de gagner le milieu de la chaussée et de se hâter
jusqu'à l'avenue Henri-Martin.

Pourquoi? pour le seul plaisir, sans profit et sans gloire, se
faire donner un mauvais coup? Mais, il n'avait pas fait quatre
pas, que son instinct de reporter, de policier amateur, reprit le
dessus, et qu'il s'arrêta net:

«L'estimable trio avec lequel j'ai fait connaissance venait, se
dit-il, de faire un mauvais coup. Quel genre de mauvais coup?
Attaque à main armée? simple cambriolage?... La blessure de l'un
me ferait pencher en faveur de la première hypothèse... mais le
paquet volumineux que portait l'autre m'oblige à m'arrêter à la
seconde. Des rôdeurs qui dévalisent un passant attardé ne trouvent
guère sur lui que de l'argent, voire des titres, des bijoux, dont
l'ensemble ne saurait constituer un chargement bien encombrant.
L'usage n'a pas encore pénétré dans nos moeurs, de se promener la
nuit, avec de l'argenterie, des bibelots. Or, si j'ai bien vu, le
paquet renfermait des objets de métal. Pour que je commette une
erreur sur ce point, il faudrait que mes oreilles fussent aussi
imparfaites que mes yeux, car j'ai distingué un cadran de pendule,
et j'ai entendu, lorsque l'homme a déposé son fardeau, un
tintement semblable à celui que produiraient des couverts
entrechoqués. Quant à la blessure... Dispute et rixe pour le
partage du butin?... Chute contre un corps dur et tranchant,
marbre de cheminée, porte garnie de glaces?... C'est possible...
En tous cas, le cambriolage paraît évident... Alors? Alors, il y a
deux écoles: ou bien retourner sur mes pas à toute vitesse, et
tâcher de retrouver la piste des gredins, ou m'efforcer de
découvrir la maison à qui ils ont rendu visite.

«Or, j'ai perdu dix bonnes minutes, et maintenant mes gaillards
sont loin. En admettant même que je les retrouve, seul contre
trois, je ne pourrais rien. Leur capture, au demeurant, n'est
point de mon ressort: Nous payons des agents pour cela. Tandis
que, découvrir la maison mise à sac, voilà qui est en vérité digne
de tenter ma fantaisie d'amateur. Nul avant moi n'a eu
connaissance du vol. Je sais exactement d'où venait le trio. Mon
regard porte bien à trois cents mètres malgré la nuit: c'est à
cette distance environ que les ombres me sont apparues: Depuis la
seconde où je les ai vus, les deux hommes et la femme ne se sont
pas arrêtés jusqu'au bec de gaz.

«Je peux donc franchir ces trois cents mètres sans m'occuper de
rien, après quoi j'aviserai.»

Il se mit en marche, sans hâte, se retournant de temps en temps
pour juger la distance parcourue. Son pas pouvait être d'environ
soixante-quinze centimètres; il compta quatre cents pas et
s'arrêta. À partir de ce moment, il était dans la zone d'action
possible. Si le vol avait eu lieu avant l'avenue Henri-Martin, il
avait la certitude de découvrir un indice. Il quitta la chaussée,
monta sur le trottoir, et suivit la grille de la première maison.
Il atteignit ainsi une petite porte fermée. La maison était au
fond du jardin; derrière les volets clos il y avait de la lumière.
Il ne s'attarda pas davantage, et poursuivit son chemin. Partout
le même calme, nulle trace d'effraction. Il commençait à
désespérer de rien découvrir, quand, ayant posé sa main contre une
porte, il la sentit céder sous sa pression et s'ouvrir.

Il leva les yeux. La maison était obscure, silencieuse, et ce
silence lui parut étrangement profond. Il haussa les épaules et
murmura:

«Qu'est-ce que je vais chercher? Quel mauvais tour me joue mon
imagination à l'heure où j'ai besoin de tout mon sang-froid?...
pourtant par quel hasard, cette porte n'est-elle pas fermée?»

La porte avait tourné complètement sur ses gonds. Il voyait le
petit jardin aux plates-bandes bien soignées, la terre ratissée
avec soin, et le sable blond de l'allée qui semblait d'or sous la
caresse de la lune. Une hésitation le gagnait maintenant, si forte
qu'il décida de continuer son chemin... Tout cela n'était sans
doute qu'un roman. Ces rôdeurs étaient peut-être de braves
ouvriers regagnant leur demeure... et que des malandrins avaient
attaqués... Qu'avaient-ils dit, en somme, qui pût donner corps à
ses soupçons? Leur allure était louche, leurs visages sinistres?
Mais lui-même, dans la nuit, apparaissant brusquement ainsi, ne
serait-il pas effrayant?...

Le drame se changeait peu à peu en vaudeville. Restait le
paquet... Et, s'il ne contenait qu'un vieux réveil et de la
ferraille?...

La nuit est une étrange conseillère. Elle met sur les objets et
sur les êtres des ombres fantasmagoriques que le soleil dissipe en
un instant. La peur, ouvrier diabolique, transforme tout, bâtit de
toutes pièces des histoires, bonnes pour les petits enfants. Nul
ne sait à quelle seconde précise elle s'insinue dans le cerveau.
Elle y travaille depuis des minutes, des heures qu'on se croit
encore maître de sa raison. On pense: «Je veux ceci. Je vois
cela...» Déjà elle a tout bousculé en nous, elle s'est installée,
souveraine. Ses yeux sont dans les nôtres, sa griffe frôle notre
nuque... Bientôt nous ne sommes plus qu'une loque orgueilleuse,
et, tout d'un coup, un grand frisson nous prend et nous secoue:
Dans un effort désespéré nous essayons d'échapper à son étreinte.
Peine inutile: les plus braves s'avouent vaincus les premiers.
C'est la minute trouble où l'on murmure la phrase redoutable:
«_J'ai peur!..._» Mais depuis des heures on claquait des dents
sans oser s'en rendre compte.

Onésime Coche recula d'un pas, et dit à haute voix:

-- Tu as peur, mon garçon.

Il attendit, cherchant à démêler l'impression exacte que ce mot
allait faire sur lui. Pas un muscle de son corps ne tressaillit.
Ses mains restèrent immobiles dans ses poches. Il n'eut même pas
cet étonnement fugitif qu'on ressent à entendre résonner sa propre
voix dans le silence. Il regardait toujours droit devant lui, et,
soudain, il tendit le cou: Dans le sable jaune de l'allée des
traces lui étaient apparues, qu'une ombre mince découpait,
empreintes de pas, nettes ici, déjà recouvertes par d'autres
empreintes. Il revint jusque sous la porte, se baissa et prit dans
sa main un peu de sable: C'était un sable sec, au grain très fin
et si léger que le moindre souffle devait le déplacer. Il
entr'ouvrit les doigts et le vit retomber en une poudre claire.
Alors, brusquement, tous ses doutes s'évanouirent avec toutes ses
théories sur la peur et les images fantastiques qu'elle suggère.
Jamais son esprit n'avait été plus lucide, jamais il ne s'était
senti plus calme. Son cerveau travaillait comme un bon tâcheron
qui abat sa besogne et qui, ayant frappé son dernier coup de
marteau, prend la pièce achevée et, le poing tendu, l'élève
satisfait à hauteur de son oeil.

Il se ressaisit, ramassa ses idées confuses. Tout ce qui pendant
un moment lui avait semblé chimérique lui apparut de nouveau plus
que vraisemblable, vrai. Une certitude faite d'indices précis
l'envahit. Il abandonna les hypothèses pour des faits contrôlables
que son imagination ne pouvait plus travestir. De déductions en
déductions -- logiques, cette fois -- il en arriva au point exact
d'où il était parti sur une simple impression:

Des pas avaient foulé le sable de l'allée et l'avaient foulé
récemment, car le vent, si léger qu'il fût, n'eût pas manqué
d'effacer les empreintes si elles avaient été anciennes. Les
hommes et la femme avaient passé là. Nul autre qu'eux n'avait
franchi le seuil de cette maison. Le mystère entrevu dormait
derrière ces murs silencieux, dans l'ombre de ces pièces aux
fenêtres closes. Une force invisible le poussa en avant.

Il entra.

D'abord, il avança avec précaution, évitant de poser ses pieds sur
les traces de pas. Bien qu'il sût que la moindre brise dût les
effacer, il y attachait trop d'importance pour les détruire lui-
même. Les cambrioleurs avaient laissé, sans s'en douter, leur
carte de visite: le plus maladroit policier de province n'eut pas
manqué de la respecter, et d'en faire état, dans la suite. Il se
souvint de mille causes sensationnelles où des indices bien plus
faibles avaient facilité les recherches. L'aventure de ce criminel
retrouvé à plusieurs années de distance grâce à une bottine
oubliée revint à sa mémoire, et il s'émerveilla de ce que son
esprit fût si lucide et si prompt après les doutes de la minute
précédente. La raison avait fait place à une sorte d'instinct
supérieur qui guidait, non seulement ses déductions les plus
audacieuses, mais ses moindres gestes. Il arriva ainsi, ayant à
peine fait dix pas, à la porte de la maison. Lui que, tout à
l'heure, l'apparition d'une ombre, d'une trace, troublait au point
de le faire hésiter; lui, qui n'avait osé, durant un long moment,
formuler ses doutes, il n'éprouva pas la moindre surprise de ce
que la porte s'ouvrît lorsqu'il en tourna le bouton. Logiquement,
pourtant, il était bien plus naturel qu'on eût omis de refermer la
grille que la porte d'entrée: la grille n'offrait qu'un mince
obstacle aux rôdeurs; le premier venu pouvait sans effort se
hisser sur le mur d'enceinte, franchir les courtes piques de fer
et retomber sans bruit dans le jardin, tandis que la porte même de
la maison était une barrière assez sérieuse pour qu'on n'omit pas
de la fermer avant de s'endormir. Ce raisonnement simple ne
l'effleura même pas, non plus que l'inquiétude d'être pris lui-
même pour un cambrioleur et reçu comme tel.

Cependant, lorsqu'il entendit son talon résonner sur les dalles du
corridor, il s'arrêta, imperceptiblement. Il chercha une allumette
dans sa poche: la boîte était vide. Il murmura: «Tant pis», retira
son revolver de sa gaine et tâtonna, la main grande ouverte, guidé
seulement par le contact du mur très froid, humide et qui collait
aux doigts. Brusquement il perdit ce contact, et sa main s'agita
dans le vide. Il avança un pied, puis l'autre, heurta un objet qui
rendit un son moins rude que celui des dalles. Il se baissa,
explora l'ombre les paumes en avant, sentit une marche et un petit
tapis dont le velouté lui fut agréable après l'humidité du mur. Il
se redressa et toucha la rampe; le bois craqua. Sans presque se
rendre compte comment, sans chercher à savoir pourquoi il montait
au premier étage plutôt que de visiter le rez-de-chaussée, il
s'engagea dans l'escalier. Il compta douze marches, trouva un
petit palier, explora le mur: Toujours la pierre lisse. Il monta
encore, compta onze marches, après quoi son pied ne fût arrêté par
rien: La route était libre. Il s'agissait maintenant de s'orienter
et, avant tout, sous peine de se faire tuer, d'annoncer sa
présence.

Le sommeil du ou des locataires de la maison devait être bien
profond pour qu'ils ne l'eussent pas entendu marcher. L'escalier
avait plus de vingt fois crié sous ses pas. La porte, malgré
toutes les précautions, avait grincé quand il l'avait fermée. Qui
sait si, derrière une cloison, un homme ne l'attendait pas, le
revolver au poing prêt à faire feu? À ce jeu il ne risquait rien
de moins qu'une balle dans le corps. Il dit donc à mi-voix, pour
n'effrayer personne:

-- Quelqu'un?...

Pas de réponse. Il répéta, un peu plus fort:

-- Il n'y a personne?...

Après un temps, assez court, du reste, il ajouta:

-- N'ayez pas peur; ouvrez...

Pas de réponse.

-- Diable, pensa-t-il, on dort là-dedans! Ce détail que je ne
prévoyais pas va compliquer ma tâche. Je ne veux pourtant pas me
faire estropier par amour de l'art.

Il réfléchit une seconde, puis dit, à voix tout à fait haute,
cette fois:

-- Ouvrez! c'est la police.

Ce mot le fit sourire. D'où lui était venue cette idée d'annoncer
qu'il était «La Police»?... Onésime Coche policier! Onésime Coche,
sans cesse occupé à collectionner les maladresses de la
Préfecture, à railler ses agents, amené à s'affubler de leur
titre, voilà qui était drôle! La police (et du coup il se mit à
rire franchement) ne pensait guère à lui, ni aux cambrioleurs! À
cette heure, de loin en loin, deux sergents de ville somnolents se
promenaient dans les carrefours paisibles, le capuchon levé, les
mains aux poches. Dans les postes, auprès du poêle qui ronflait,
parmi l'odeur des pipes, du plâtre chauffé, du drap mouillé et du
cuir, des agents, à cheval sur un banc de bois, jouaient à la
manille avec des cartes grasses et si rugueuses que le papier se
roulait sous le doigt, attendant pour le passer à tabac, le
pochard attardé ou le laitier surpris en train de baptiser sa
marchandise: La Police? C'était ça. Onésime Coche, lui, était ce
qu'elle devrait être: le gardien vigilant et fidèle, adroit et
résolu, capable de veiller sur la sécurité des habitants. Quel
parallèle! Quelle leçon et quels enseignements!... Il voyait déjà
l'article qu'il écrirait le lendemain, et se réjouissait en
songeant à la tête des agents de la Sûreté. Lui, simple
journaliste, allait leur apprendre leur métier! L'article aurait
un titre sensationnel, un chapeau savant, des sous-titres
imprévus... Quel papier!...

Mais ce mot magique «La Police» demeura sans écho comme les
autres. Pas un murmure ne troubla la majesté du silence. Coche
pensa que son truc ne valait rien, que le danger demeurait pareil.
Une chose cependant le rassura. Ses yeux habitués à l'obscurité
distinguaient peu à peu les objets. À quelques pas de lui, il
aperçut une vague lueur. En déplaçant la tête, il remarqua que
cette lueur éclairait un peu le plancher. Il avança et se trouva
devant une fenêtre. Un rayon de lune glissait entre les volets
clos. Par les fentes des persiennes il vit une petite bande du
jardin, et, une autre bande un peu plus sombre qui devait être le
boulevard. Il ne s'attarda point à goûter le charme du clair de
lune et du ciel piqué d'étoiles. Rien ne convenait moins à sa
nature violente, à son tempérament de combat, que le silence, les
gestes lents et les précautions sans fin. Tour à tour il avait été
patient, sournois, timide, presque poltron... Mais tout a une fin:
il était entré dans cette maison pour savoir: il saurait.

Il fit donc demi-tour, plaqua sa main sur la muraille, et ayant
rencontré sous ses doigts une porte, en saisit le bouton, le tira
à lui, afin qu'on ne pût l'ouvrir sans effort de l'intérieur et
cria, plutôt qu'il ne dit:

-- Pour Dieu! n'ayez pas peur et ne tirez pas!

Il compta jusqu'à trois et ne recevant pas de réponse, ouvrit
violemment. Il s'attendait à éprouver de la résistance: au
contraire, emporté par son élan il tomba la face en avant, et se
heurta le front. Dans le geste qu'il fit pour se retenir, il
accrocha une chaise qui bascula sur le plancher avec un grand
bruit.

-- Cette fois, se dit-il, avec un vacarme pareil, on va
m'entendre, enfin!...

Mais, quand le fracas du meuble renversé eut cessé de rebondir
dans la maison, pas une voix ne s'éleva, pas un murmure ne
traversa la nuit, pas un souffle ne le fit tressaillir.

-- Allons, pensa-t-il, les cambrioleurs étaient plus forts que
moi. La cage était vide, et ils le savaient, les bougres! Ils ont
travaillé tout à leur aise, et n'ont même pas éprouvé le besoin,
ouvriers méthodiques, de refermer les portes derrière eux. Voilà
pourquoi je suis entré si aisément.

Un commutateur électrique se trouvait sous ses doigts: il le
tourna. Une lumière flamba, éclairant une pièce assez vaste, et
quand ses yeux, une seconde surpris et clignotants, purent
regarder, ce fut pour voir un spectacle à la fois si imprévu et si
horrible qu'il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et qu'il
étouffa mal un hurlement d'épouvanté.

La chambre était dans un état de désordre insensé. Une armoire
ouverte montrait des piles de linge bousculées, des draps
pendants, comme arrachés et maculés de taches rouges. Des tiroirs
béants on avait retiré des papiers, des chiffons, de vieilles
boites qui jonchaient le plancher. Près d'un rideau, sur le mur
tendu d'étoffe claire, une main s'étalait, toute rouge, les doigts
ouverts. La glace de la cheminée fendue dans toute sa hauteur
était crevée en son milieu, et des débris de verre étincelaient
sur le plancher. Sur la toilette, parmi des enveloppes froissées,
des bouts de linges et de corde traînaient; la cuvette remplie
d'une eau rouge avait débordé, et des flaques de même couleur
éclaboussaient le marbre blanc. Une serviette tordue portait les
mêmes traces: tout était saccagé, tout était rouge. Les pieds, en
se posant sur le tapis, faisaient un bruit semblable à celui du
sable mouillé qu'on piétine sur les plages à la marée montante;
enfin, sur le lit, rejeté en travers, les bras en croix, serrant
un goulot de bouteille dont les éclats lui avaient entaillé la
main, un homme était étendu, la gorge ouverte de l'oreille gauche
au sternum, par une effroyable blessure d'où le sang avait
rejailli sur les oreillers, les draps, les murs et les meubles en
une giclée violente. Sous la lumière crue, dans l'horrible
silence, cette chambre où tout était rouge, où partout le sang
avait collé ses taches, n'avait plus l'air d'une chambre, mais
d'un abattoir.

Onésime Coche embrassa tout cela d'un seul regard, et son
épouvante fut telle qu'il dut d'abord s'appuyer au mur pour ne pas
tomber, puis faire appel à toute son énergie pour ne pas fuir. Une
bouffée de chaleur lui monta au visage, un grand frisson le secoua
et une sueur glacée se répandit sur ses épaules.

Par curiosité, par hasard ou par profession, il lui avait été
donné de contempler bien des spectacles effrayants: jamais il
n'avait éprouvé une angoisse pareille, car, toujours, jusqu'ici,
il savait ce qu'il allait voir ou du moins il savait «qu'il allait
voir quelque chose». Puis, pour soutenir son courage, pour vaincre
son dégoût, il avait eu le voisinage d'autres hommes, ce coude à
coude qui rend braves les plus peureux. Pour la première fois il
se trouvait à l'improviste et seul devant la mort... et quelle
mort!...

Il se redressa cependant. La glace fendue lui renvoya son image.
Il était blême, un grand cercle bistré entourait ses yeux, ses
lèvres sèches s'entr'ouvraient dans un rictus affreux et, sur son
front où perlaient des gouttes de sueur, près de sa tempe droite
que rayait un filet de sang, une tache rouge apparaissait.

Tout d'abord, ne se souvenant pas du choc qu'il avait ressenti en
poussant la porte, il crut que la tache était sur la glace et non
sur lui. Il inclina la tête de côté: la tache se déplaça avec lui.
Alors, il eut peur vraiment, horriblement. Non plus la peur de la
mort, du silence et du meurtre, mais la peur obscure,
insoupçonnée, d'une chose surnaturelle, d'une folie soudaine
éclose en lui. Il se rua vers la cheminée et, les deux mains
crispées au marbre, la face tendue, se regarda. Il respira plus
librement. Avec la vision précise de la blessure, sa mémoire était
revenue. Il sentit la douleur de sa chair meurtrie, et se réjouit
presque d'avoir mal. Il prit son mouchoir, épongea le sang qui
avait coulé jusque sur sa joue et son col. La déchirure était
insignifiante: une section nette de deux centimètres environ qui
avait beaucoup saigné comme saignent toutes les plaies de la face
et qu'entourait une zone contusionnée d'un rosé violacé à peine
plus large qu'une pièce de quarante sous. À cet instant -- une
minute à peine s'était écoulée depuis son entrée dans la chambre -
- il songea au corps immobile, étendu sur le lit, à la plaie
hideuse entrevue, à cette face d'épouvante enfoncée dans la
blancheur des draps, avec son menton projeté en avant, son cou
tendu et comme offert à un nouvel égorgement, dont l'image se
reflétait dans la glace, près de la sienne. Il se dirigea vers le
lit, écrasant sous ses pieds des débris de verre, et se pencha.

Il n'y avait presque pas de sang autour de la tête. Mais la nuque,
les épaules, baignaient dans une flaque rouge coagulée. Avec des
précautions infinies, il prit la tête entre ses mains, la souleva:
la plaie s'ouvrit, plus large, comme une effroyable bouche,
laissant sourdre, avec un léger clapotis, quelques gouttes de
sang. Un caillot épais adhérait aux cheveux, et s'étira suivant le
mouvement du crâne. Il reposa la tête, doucement. Elle avait
gardé, dans la mort, une indicible expression d'effroi. Les yeux
encore brillants avaient une fixité extraordinaire. La lumière de
la lampe électrique y mettait deux flammes autour desquelles
Onésime Coche regardait deux petites images à peine voilées qui
étaient son image. Pour la dernière fois, le miroir de ces yeux
sur qui avaient passé les visages des meurtriers réfléchissaient
une face humaine. La mort avait fait son oeuvre, le coeur avait
cessé de battre, les oreilles d'entendre, le dernier cri avait
roulé entre ces lèvres retroussées, le dernier râle avait buté
contre la barrière de ces dents couvertes d'écume... cette chair
encore tiède ne tressaillerait plus jamais, ni sous la caresse
d'un baiser, ni sous la morsure du mal.

Brusquement, entre ce mort et lui, une autre image se dressa:
celle du trio du boulevard Lannes. Il revit le petit homme au
paquet bleu, le blessé avec son oeil tuméfié, sa mâchoire de
brute, et la fille en cheveux. Il entendit la voix brève et
canaille qui disait: «Ça se lave, ça s'essuie pas». Et le drame
lui apparut terriblement clair, tandis que la femme faisait le
guet, les deux hommes, après avoir crocheté les serrures, étaient
montés au premier étage, où ils savaient trouver des valeurs. Le
vieux, surpris dans son sommeil, avait crié, et les hommes lui
avaient sauté dessus; lui, pour se défendre, s'était armé d'une
bouteille, et, tapant au hasard, avait atteint au front l'un de
ses agresseurs. La lutte avait continué encore quelques instants,
à en juger par tout le sang répandu, les meubles renversés. Enfin,
la victime s'était adossée contre son lit; l'un des hommes alors
l'avait saisie par le col de sa chemise où se voyaient des marques
rouges, et maintenu sur le dos tandis que l'autre, d'un seul coup,
lui tranchait la gorge. Après, c'avait été le pillage, la
recherche fiévreuse de l'argent, des titres, des bibelots de prix,
puis la fuite...

Onésime Coche se retourna, afin de résumer dans sa pensée toute la
scène. Sur la table, trois verres étaient posés dans lesquels il
restait un peu de vin. Leur forfait accompli, les meurtriers ne
s'étaient pas sauvés tout de suite: certains de n'être plus
dérangés, ils avaient bu. Ensuite ils s'étaient lavé les mains, et
avaient essuyé leurs doigts.

Une fureur soudaine envahit l'âme du reporter. Il serra les poings
et gronda:

-- Ah! les crapules! les crapules!

Qu'allait-il faire maintenant? Chercher du secours? Appeler? À
quoi bon? Tout était fini, tout était inutile. Il demeurait
immobile, hébété, le cerveau rempli par la vision du meurtre. Et
soudain, son esprit joignit les assassins. Il les devina assis
dans quelque bouge, partageant le butin, maniant de leurs doigts
rougis les objets dérobés. Pour la seconde fois, il murmura:

-- Crapules! Crapules!...

Un désir l'envahit de les retrouver, et de les voir, non plus
triomphants et féroces ainsi qu'ils avaient dû s'asseoir à cette
table, près de ce cadavre, mais effondrés, livides, grimaçants, au
banc de la cour d'assises, entre deux gendarmes. Il imagina ce que
pourraient être leurs horribles faces tandis qu'on leur lirait
l'arrêt de mort, et leur marche à la guillotine, au petit jour,
sous la lueur du matin blême. La loi, la force, le bourreau lui
apparurent formidables, terribles et justes. Tout d'un coup, par
un revirement soudain, cette loi, cette force, et ce bras séculier
lui semblèrent des fantoches ridicules dont se riaient les
criminels. La Police, incapable de veiller sur la sécurité des
gens, était trop maladroite pour mettre la main sur les assassins.
De temps en temps, elle en arrêtait bien un, au petit bonheur, et
parce que le hasard se mettait dans son jeu. Mais, pour un gredin
pris au collet, combien de crimes impunis! La Police se fait non
avec des brutes solides, mais avec des cerveaux intelligents, avec
des artistes véritables, des hommes qui considèrent leurs
fonctions moins comme un métier que comme un sport. Pour peu qu'un
criminel ne commette pas une lourde maladresse, il est sûr de
l'impunité. L'homme qui ne laisse rien derrière lui, peut voler,
tuer en toute sécurité. Le crime découvert, on cherche dans
l'entourage de la victime, on fouille sa vie au hasard, on remue
ses papiers. Si le meurtrier n'a jamais été mêlé à son existence,
au bout de quelques mois de recherches, après qu'un juge
d'instruction entêté ait gardé sous les verrous un pauvre diable
dont l'innocence finit par éclater, l'affaire est classée, et les
criminels, enhardis par le succès, recommencent, plus forts et
plus introuvables cette fois, parce que les maladresses des
policiers dont ils ont pu suivre le travail, leur ont enseigné
l'art de ne pas se faire prendre.

Et pourtant, quel métier plus passionnant, que celui de chasseur
d'homme? Sur un indice à peine perceptible pour d'autres yeux,
revivre tout un drame, dans ses moindres détails! D'une empreinte,
d'un bout de papier, d'un objet déplacé, remonter à la source même
des faits! Déduire de la position d'un corps, le geste du
meurtrier; de la blessure, sa profession, sa force; de l'heure où
le crime fut commis, les habitudes de l'assassin. Par le seul
examen des faits, reconstituer une heure comme un naturaliste
reconstitue l'image d'un animal préhistorique à l'aide d'une seule
pièce de son squelette... quelles sensations prodigieuses, quel
triomphe! L'inventeur en connaît-il de supérieures, lui qui,
pendant des jours et des nuits, s'enferme dans son laboratoire,
acharné à trouver la solution d'un problème!... et le but qu'il
poursuit lui est immobile. Il sait que la vérité est une et ne se
déplace pas, que les événements ne la modifient pas, que tous les
pas qu'il fait le rapprochent d'elle; il sait qu'il avance
lentement, mais sûrement; que, si la voie qu'il a choisie est
bonne, la solution ne peut, à la dernière seconde, lui échapper.
Pour le policier, au contraire, c'est l'angoisse de tous les
instants, la piste qui se fausse, le but, un instant entrevu, qui
disparaît, le problème renouvelé sans cesse, avec la solution qui
s'éloigne, se rapproche, et semble fuir; c'est le cri de triomphe
soudain arrêté dans la gorge, la vie multiple, surnaturelle, faite
de tous les espoirs, de toutes les craintes de toutes les
déceptions; c'est la lutte contre tout, contre tous, exigeant à la
fois la science du savant, la ruse du chasseur, le sang-froid du
chef d'armée, la patience, le courage et l'instinct supérieur qui
seuls font les grands hommes, et, seuls, conduisent aux grandes
choses. Ces minutes prodigieuses, songeait Coche, je voudrais les
connaître, les vivre; je voudrais être parmi la meute
inintelligente des policiers qui, demain, battront le terrain, le
limier galopant sur la bonne piste. Sans souci du danger et sans
le secours de personnel, je voudrais faire ce métier et montrer
cette chose extraordinaire: un homme seul, sans ressource, sans
autre appui que sa volonté, sans autres renseignements que ceux
qu'il aurait su trouver lui-même, arrivant à la vérité, puis, sans
cri, sans combat, déclarant le plus simplement du monde, un beau
jour:

-- «À telle heure, à tel endroit, vous trouverez les meurtriers.
Je dis qu'ils seront là, non parce que le hasard m'a mis sur leurs
traces, mais parce qu'ils ne peuvent se trouver ailleurs; et ils
ne peuvent se trouver ailleurs par la seule raison que les
événements provoqués par moi les ont obligés à venir donner dans
le piège chaque jour plus étroit et plus solide que j'ai tendu
sous leurs pas.»

J'emploierais à cela tout le temps nécessaire, mes nuits, mes
jours, pendant des semaines et des mois. Ainsi, je connaîtrais
cette volupté d'être celui qui cherche, et trouve. Auprès de cela
parlez-moi des émotions du jeu, de l'ivresse de la découverte!
J'aurais goûté toutes les voluptés en une seule... Toutes?... À la
vérité, il m'en manquerait une: la peur... La peur qui décuple les
forces, double, triple les heures... Mais, alors... il est donc
une volupté supérieure à celle de la poursuite?... Oui! celle
d'être poursuivi.

Ah! La bête traquée par les chiens, qui fuit vers l'horizon
mouvant, heurtant son front aux branches basses, arrachant ses
flancs aux halliers, quelle histoire de l'épouvante elle pourrait
dire, si la pensée habitait son cerveau! Le coupable qui se sent
découvert, qui croit, à chaque carrefour, voir se dresser devant
lui la justice; pour qui les jours ne savent pas finir, pour qui
les nuits se peuplent d'affreux rêves, et les réveils d'ivresse
folle et fugitive, il doit connaître tout cela! Pour peu que son
âme soit bien trempée, quelles joies rapides, mais puissantes, ne
doit-il pas éprouver lorsqu'il est parvenu à mettre en défaut
l'habileté de ceux qui le harcèlent, à les lancer sur une fausse
piste, et à reprendre haleine, tout en les voyant chercher,
s'énerver, s'arrêter et repartir encore, jusqu'à ce que leur
instinct ou leur clairvoyance les ait remis sur le bon chemin!...
Cela, vraiment, c'est la lutte, le combat d'homme à homme, la
guerre sans pitié, avec ses dangers et ses ruses. Tout l'instinct
de la bête est là: c'est l'image de ces combats effroyables, qui
jettent les êtres les uns contre les autres, depuis que le monde
est monde et qu'il faut conquérir la proie de chaque jour. N'est-
ce pas à ce jeu terrible que l'enfant demande ses premières joies?
Sans le savoir, jouant à cache-cache, il s'apprend à jouer à la
vraie guerre d'embuscade, cette guerre de partisan qui use les
armées plus sûrement que vingt batailles...

Le problème se résume ainsi: à la recherche de sensations
nouvelles, dois-je préférer le rôle de chasseur à celui du gibier?
le rôle du policier à celui du criminel? Cent autres avant moi se
sont faits policiers amateurs, mais nul ne s'est essayé dans le
rôle du coupable. Je le choisis. Sans doute, n'ayant rien à me
reprocher, j'en ignorerai les angoisses réelles, mais il me
restera tous les plaisirs de la ruse. Joueur au portefeuille vide,
je saurai du moins suivre sur le visage de mon partenaire les
émotions de la partie. Ne risquant rien, je n'aurai rien à perdre,
mais, au contraire, tout à gagner. Et si le bienheureux hasard
veut qu'on m'arrête, journaliste avant tout, je devrai à la police
le reportage le plus sensationnel qui ait jamais été fait et dont
le titre pourrait être:

«SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'ASSASSIN»

Toutes les portes dont jusqu'ici nul confrère n'a franchi le seuil
s'ouvriront devant moi. Je connaîtrai la souricière, le panier à
salade et les menottes. Je pourrai raconter, sans crainte de
démenti, ce que vaut le régime des prisons, comment y sont traités
les prévenus, par quels moyens un juge s'efforce d'arracher des
aveux. Bref, je prononcerai, s'il est besoin, le réquisitoire le
plus puissant et le plus juste contre ces deux forces redoutables
qui se nomment la _Police_ et la _Magistrature_! Une idée suffit à
la vie d'un homme. Si je ne deviens pas célèbre après celle-là,
j'y veux perdre mon nom! Coche, mon ami, à dater de cette seconde,
pour le monde entier, tu es l'assassin du boulevard Lannes! Le
prologue est fini. Le premier acte va commencer. Attention!



CHAPITRE II


29, BOULEVARD LANNES

Onésime Coche jeta un long regard autour de lui, s'assura que les
rideaux des fenêtres étaient bien fermés, prêta l'oreille afin
d'être certain que nul ne viendrait le déranger dans sa besogne,
puis, rassuré, il enleva son pardessus, le déposa sur une chaise
avec sa canne et son chapeau, et réfléchit.

Il s'agissait maintenant de créer de toutes pièces la mise en
scène du _Crime d'Onésime Coche_, et pour ce, tout d'abord, il
fallait faire disparaître tout ce qui pouvait mettre sur la trace
des _vrais coupables_.

Le cadavre découvert, ce qui, dans cette pièce, retenait d'abord
l'attention, c'étaient les trois verres oubliés sur la table. En
omettant de les faire disparaître, les assassins avaient commis
une faute grave. Leur négligence suffisait à donner à la justice
un renseignement précieux. Un homme seul passe inaperçu là où
trois hommes se font arrêter. Il lava donc les trois verres, les
essuya, et avisant un placard ouvert où d'autres verres étaient
rangés, les remit à leur place. Ensuite il prit la bouteille
entamée, éteignit l'électricité afin qu'aucun de ses gestes ne pût
être vu du dehors, tira les rideaux, ouvrit la fenêtre, les
volets, et la lança de toutes ses forces. Il la vit tournoyer en
l'air et retomber de l'autre côté de la chaussée. Le bruit du
verre brisé éveilla pendant une seconde le silence. Il se rejeta
en arrière, et se mordit les lèvres:

-- Si quelqu'un avait entendu?... Si l'on venait?... Si l'on me
trouvait là, dans cette chambre?...

La peur qu'il éprouva n'avait rien de comparable à toutes celles
qu'il avait connues jusqu'alors. Rapide, incisive, elle le clouait
sur place, arrêtant sa respiration. Il eut, en moins d'une
seconde, très chaud et très froid... Il fouilla la nuit, guetta le
silence... Rien. Alors, il referma les voleta, la fenêtre, tira
les rideaux, revint à tâtons jusqu'au commutateur, et donna de la
lumière.

Chose étrange! L'obscurité seule l'effrayait. La lumière faisait
s'enfuir toutes ses angoisses. Il connut à cela qu'il n'était pas
un vrai criminel, car l'aspect de la victime, loin de grandir son
effroi, l'apaisa. Dans le noir, il en arrivait presque à se sentir
coupable; bien éclairés, les objets, malgré l'horreur du lieu,
n'avaient plus rien de terrible pour ses regards. Il réfléchit
que, la peur, le remords, devaient être d'atroces choses, et qu'il
allait lui falloir une rare force d'âme pour en grimacer les
tourments.

«Je vais, pensa-t-il, être obligé de me combattre et de me vaincre
pour ne pas laisser deviner mon innocence, autant qu'un coupable,
pour cacher son crime.»

La table débarrassée, il se dirigea vers la toilette. Là, le
désordre était si flagrant qu'il était impossible d'admettre qu'il
fût l'oeuvre d'un seul.

Les objets portent en eux le secret des doigts qui les ont maniés.
Rien qu'à voir la position des serviettes, on sentait qu'elles
avaient été jetées là par des mains différentes: un criminel ne
déplace pas pour son seul usage tant d'objets. L'instinct, à
défaut de tout autre raisonnement, l'oblige à faire vite. Par
ailleurs -- et puisqu'à l'occasion tout indice devait être
interprété contre lui -- il était nécessaire que l'homme d'ordre
qu'il était reparût jusque dans le crime. Un être méticuleux comme
lui n'aurait pas bousculé ainsi les serviettes. Un obscur besoin
de rectitude, de netteté, demeure, même dans les folies
passagères, chez ceux qu'une longue habitude des soins de chaque
jour a faits soigneux et délicats: le crime d'un homme du monde ne
saurait être semblable à celui d'un rôdeur. L'être bien né se
retrouve en toutes choses à d'infimes détails. Il se souvint de
l'aventure de ce Ci-devant, attablé, sous la Terreur, dans une
auberge, au milieu de massacreurs, de tricoteuses, et trahissant
son identité, malgré un déguisement savant, par la façon dont il
tenait sa fourchette. On pense à tout... sauf à la petite chose
indispensable. Le faussaire déguise son écriture, masque sa
personnalité, mais un oeil exercé retrouve parmi les lettres
contournées, les lignes déviées, les barres volontairement
changées, la «lettre type», la façon de placer une virgule, qui
suffit à faire tomber le masque...

Méthodiquement, il mit de l'ordre dans le désordre, effaça la main
sanglante étalée sur l'étoffe tendue le long du mur, gratta sur un
tiroir la marque qu'avait gravée un coup de talon ferré, mais se
garda bien de toucher aux éclaboussures de sang. Plus il y en
aurait, plus la lutte semblerait avoir été longue. Rien ne
subsista bientôt des traces laissées par «les autres». Le crime,
dans ce décor arrangé, était le meurtre anonyme, où ne subsiste
pas le moindre indice, où rien ne peut servir la justice. Il
s'agissait maintenant d'en faire le crime d'un individu déterminé,
de lui donner une physionomie spéciale, en un mot d'_oublier_ dans
cette chambre un objet qui suffit à servir de base aux recherches.
Là encore, là surtout, il importait d'agir avec prudence, de ne
pas se livrer à un truquage grossier, facile à éventer: il fallait
que l'objet _ait pu être oublié_... Coche prit son mouchoir et le
jeta au pied du lit, puis, se ravisant, le ramassa, et en vérifia
la marque: Dans un coin, un M et un L entrelacés. Il réfléchit:
M.L.?... Ce n'est pas à moi, puis sourit, se souvenant que les
mouchoirs sont des objets d'échange, et que l'on peut presque
compter le nombre de ses relations, par celui des mouchoirs
dépareillés que l'on possède dans son armoire... Sa canne, un jonc
à pomme d'argent, cadeau d'un parent revenu du Tonkin, était trop
spéciale, trop personnelle...

Il regarda autour de lui, sur lui. Il ne portait pas de bague; les
boutons de sa chemise étaient de porcelaine imitant la toile, de
ces boutons que l'on trouve dans tous les bazars. Il y avait bien
ses boutons de manchette, mais il y tenait, non pour leur valeur
qui était minime, mais comme on tient à des bibelots portés depuis
longtemps et qui deviennent de vieux amis. Et puis, on n'oublie
pas des boutons de manchette... Il faut une secousse violente pour
les arracher...

Il se frappa le front:

-- Une secousse! Parfait! Qu'on ramasse l'un d'eux sur le tapis,
on se dira: «Au cours de la lutte, la victime, accrochée aux bras
de l'assassin, a déchiré les poignets de sa chemise, arraché la
chaînette du bouton, et, dans sa fuite, le meurtrier ne s'est
aperçu de rien. Il s'est sauvé, sans se douter qu'il laissait
derrière lui cette pièce accusatrice.»

Ainsi tout est respecté, tout est vraisemblable!

Le poignet rabattu, il prit le bord intérieur de la manchette
gauche entre ses doigts, saisit le bord extérieur de sa main
droite restée libre, et d'un coup sec, fit sauter la chaînette qui
tomba à terre avec une petite olive d'or portant en son centre une
turquoise. L'autre moitié était restée engagée dans la
boutonnière; il la mit dans la poche de son gilet. Mais, dans sa
hâte à accomplir ce geste, il ne remarqua point qu'il avait du
sang aux doigts, qu'il salissait sa chemise et son gilet blanc de
taches rouges. De la poche intérieure de son habit, il retira une
enveloppe à son nom, et la déchira en quatre morceaux inégaux.

L'un portait:

_Monsieur On
22, R_
L'autre:

_ési
ue de_

Le troisième:

_E. V._

La quatrième:

_Coche
Douai_

Ce dernier le désignant trop clairement, il le roula en une petite
boulette qu'il avala. Avec les dents, il rogna, les deux premières
lettres de son prénom inscrites sur le premier fragment: il
restait trois petites coupures presque incompréhensibles, et qui,
pourtant, reconstituées, complétées, pouvaient donner le nom du
meurtrier supposé. Ce travail, si difficile qu'il fût, n'était pas
impossible en somme. Sans livrer trop d'atouts à ses adversaires,
beau joueur jusqu'au bout, il leur laissait la partie belle. Il
jeta les trois petits papiers au hasard. L'un tomba sur la table,
presque exactement au milieu. Les deux autres se collèrent au
tapis. Pour être sûr qu'on ne les prendrait pas pour des débris de
lettres appartenant à la victime, il ramassa les autres papiers
épars, les plaça dans les tiroirs qu'il referma. Après quoi, ayant
jeté un dernier coup d'oeil circulaire autour de la pièce pour
s'assurer qu'il n'oubliait rien, il enfila son pardessus, lissa
son chapeau d'un revers de manche, étendit deux des serviettes de
toilette maculées sur la face du mort, dont les yeux, à présent
vitreux et un peu aplatis, n'avaient plus de regard, éteignit
l'électricité, sortit de la pièce, traversa le corridor à pas de
loup, descendit l'escalier, et gagna le jardin.

Il eut soin en traversant l'allée, d'effacer tout à fait les
traces de pas déjà brouillées par le vent, étala sur elles le
sable jaune, et, marchant avec précaution, un de ses pieds
seulement portant sur le sable, et l'autre sur la terre durcie
d'une plate-bande, parvint à la porte, l'ouvrit, la referma, et se
trouva enfin sur le trottoir. Des ombres immobiles s'étalaient
tout le long du chemin. La nuit immense, impénétrable et douce
était sans un murmure, sans parfum. Loin, très loin, un chien se
mit à hurler à la lune. Soudain le silence se remplit d'une
tristesse infinie. Coche se souvint d'une vieille servante qui
jadis lui disait, lorsque les chiens, dans la campagne, pleuraient
ainsi:

«C'est pour prévenir saint Pierre que l'âme d'un trépassé va
frapper à la porte du paradis.»

Magie des souvenirs! Éternelle enfance des hommes. Il frissonna en
évoquant le temps où tout petit, il cachait sa tête sous les draps
pour ne pas entendre les grandes plaintes inconnues qui, la nuit,
traversent les jardins, et retrouva pendant une seconde la douceur
du baiser maternel tant de fois posé sur son front.

Puis tout se tut. Il consulta sa montre, elle marquait une heure
du matin. Une dernière fois, il regarda la maison où il venait de
vivre des minutes extraordinaires, revint jusqu'à la grille,
écarta du bout de sa canne le lierre qui recouvrait le numéro et
lut: 29.

Il répéta deux fois 2; 9! 2; 9, additionna les chiffres pour avoir
un moyen mécanique de les retrouver, redit 9 et 2=11, chercha dans
sa mémoire si quelque chiffre bien connu ne coïncidait pas avec
celui-là et, se souvenant qu'il était né un 29, sûr de ne pas se
tromper et de ne pas oublier, partit. Il arriva à l'extrémité du
boulevard sans rencontrer personne. Il marchait du reste sans
regarder autour de lui, trop énervé pour penser librement,
essayant de classer ses souvenirs. Tout se brouillait, se
confondait, à ce point qu'il ne voyait plus d'une façon précise
quelle allait être sa ligne de conduite. Son existence devenait
double, ou tout au moins très différente de ce qu'elle était une
heure auparavant. Une hésitation, une fausse manoeuvre pouvait
détruire ses projets. Innocent, et, volontairement suspect, les
seules maladresses d'un coupable lui étaient permises.

Non loin du Trocadéro, il croisa un couple qui descendait l'avenue
à pas lents. Quand il l'eut dépassé, il tourna la tête, et le
regardant s'enfoncer dans la nuit, songea:

«Voilà des gens qui ne se doutent guère qu'un crime a été commis à
quelques pas d'ici. En dehors des coupables, je suis le seul à le
savoir.»

Il ressentit une espèce d'orgueil d'être seul détenteur d'un
pareil secret. Combien de temps le conserverait-il? Quand
s'apercevrait-on du meurtre? Si la victime, ainsi que tout le
laissait supposer, vivait seule et n'avait ni bonne, ni femme de
ménage, plusieurs jours pouvaient s'écouler avant que l'on
remarquât son absence. Un matin, un fournisseur sonnerait à sa
porte: ne recevant pas de réponse, il insisterait, entrerait. Une
odeur épouvantable le prendrait à la gorge. Il monterait
l'escalier de bois, pénétrerait dans la chambre et là!...

Ensuite, ce serait la fuite éperdue, les appels: «Au secours! À
l'assassin!», la police sur pied, toute la presse acharnée à
découvrir le coupable, le public passionné pour la cause célèbre
qui fait en un seul jour monter le tirage des journaux, car le
mystère entourant ce crime ne saurait manquer de lui donner une
importance inaccoutumée. Pendant tout ce temps-là, lui, Coche,
continuerait sa vie, vaquant à ses occupations, promenant son
secret de place en place, avec la joie de l'avare qui garde dans
sa poche, et tâte à chaque pas, la clé du coffre où sont enfermées
ses valeurs. Jamais l'homme ne possède à un degré aussi élevé la
conscience de sa force morale, de sa valeur, que dès l'instant où
il détient une parcelle du mystère qui l'entoure. Mais, quelle
lourde charge aussi, qu'un secret! De quel poids il pèse sur les
épaules, et quelle tentation ne doit-on pas éprouver à tout
instant de crier:

«Vous ignorez tous! Moi je sais.»

Plus d'une fois, en plein jour, il traverserait le boulevard
Lannes, et s'offrirait cette satisfaction, voyant des gens passer,
devant la maison du crime, de lever les yeux et de se dire:

«Derrière ces volets clos, il y a un homme assassiné.»

Et il songeait encore:

«Je n'aurais, pour affoler de curiosité tous ces êtres qui vont et
viennent autour de moi, qu'à dire un mot... Ce mot, je ne le dirai
pas. Je dois m'en remettre au hasard. Il m'a fait sortir de chez
mon ami à l'heure qu'il fallait pour que je pusse connaître ces
choses: il fixera la seconde précise où tout se découvrira.»

Tout en réfléchissant, il arriva devant un café. À travers la
glace embuée, il distingua des hommes en train de jouer aux
cartes, et, assise au comptoir la caissière assoupie. Un chat,
couché en rond auprès du poêle, sommeillait. Un garçon, debout
derrière les joueurs, suivait la partie, un autre dans un coin
regardait un journal illustré.

Le vent piquait très fort. De ce café de petits bourgeois se
dégageait une impression de calme tiède. Coche qui frissonnait un
peu, de fatigue, d'émotion et de froid, entra et s'assit. Une
sensation douce de chaleur le pénétra. Dans l'air où la fumée des
pipes avait mis un nuage, une odeur de cuisine, de café et
d'absinthe montait, accrue par la chaleur du poêle; cette odeur,
que d'habitude il détestait, lui parut infiniment douce. Il
demanda un café cognac, se frotta les mains, prit distraitement un
journal du soir qui traînait sur un coin de table, le reposa
brusquement, se leva et dit sans s'en rendre compte presque haut:

-- Sapristi!...

Un des joueurs tourna la tête; le garçon arrêté devant la caisse,
croyant qu'on l'appelait, s'empressa:

-- Voilà, Monsieur.

Coche fit signe de la main:

-- Non... Je ne vous appelais pas... Avez-vous le téléphone ici?

-- Parfaitement, Monsieur. La porte à droite, et au fond du
couloir.

-- Merci.

Il se glissa entre deux tables, traversa le couloir, referma la
porte sur lui et actionna l'appel. Il s'énerva parce qu'on tardait
à répondre. Enfin, une sonnerie retentit. Il décrocha le récepteur
et demanda:

-- Allô. Le 115-92, ou 96?...

Il écouta les appels de bureau à bureau, les sonneries qui
tapaient dans ses oreilles comme des petites baguettes sur un
tambourin trop tendu. Une voix dit enfin:

-- Allô. Qu'est-ce que vous désirez?

Il modifia sa voix:

-- Je suis bien au 115-- 92?

-- Oui, Monsieur. Vous désirez?...

-- Le journal _Le Monde_?

-- Oui, Monsieur...

-- Je désirerais parler au secrétaire de la rédaction.

Une autre voix passa dans l'appareil, celle de l'employé du
Central qui demandait un numéro.

-- Allô! Allô! fit Coche... laissez-nous, Monsieur, retirez-
vous... Je cause... Allô! _Le Monde_?... Oui? Je voudrais parler
au secrétaire de la rédaction.

-- Ce n'est pas possible, il est à la composition, et on ne peut
pas le déranger.

-- C'est tout à fait urgent.

-- Je vais voir, mais de la part de qui?...

-- Diable, pensa Coche, je n'avais pas songé à cela. Mais il
n'hésita pas:

-- De la part du Directeur, Monsieur Chénard.

-- C'est différent, Monsieur... Je vais prévenir. Ne quittez
pas...

Par le téléphone arrivaient assourdis et mêlés, les bruits confus
du journal: un vague ronflement, un froissement de papiers, tous
les murmures que Coche connaissait bien pour les entendre depuis
dix ans, toutes les nuits, à la même heure, lorsque, son service
fini, il s'apprêtait à rentrer se coucher.

-- Monsieur Chénard? fit le secrétaire de la rédaction un peu
essoufflé...

-- Non Monsieur, répondit Coche, changeant toujours sa voix,
pardonnez-moi, je ne suis pas le Directeur de votre journal. J'ai
pris son nom pour être sûr de vous joindre, car ce que j'ai à vous
annoncer est de la plus haute importance et ne souffre aucun
retard...

-- Qui êtes-vous alors?

-- Quand je vous aurai dit que je m'appelle Dupont ou Durand, cela
ne vous apprendra rien, et n'aura servi qu'à vous faire perdre un
temps précieux.

-- Ça suffit comme plaisanterie...

-- Pour Dieu, Monsieur, s'écria Coche en tapant du pied, ne
raccrochez pas l'appareil! Je vous apporte une nouvelle
sensationnelle, une nouvelle qu'aucun journal ne possédera demain,
ni après-demain, si je ne la lui donne pas. Un mot avant tout:
Est-ce que votre journal roule?

-- Pas encore, mais il va rouler dans dix minutes. Vous voyez donc
que je n'ai pas le temps...

-- Il faut que vous ayez celui de faire sauter quelques lignes en
_Dernière heure_ et de les remplacer par celles que je vais vous
dicter:

«Un crime effroyable vient d'être commis au numéro 29 du boulevard
Lannes, dans une maison habitée par un vieillard d'une soixantaine
d'années. La victime a été frappée d'un coup de couteau qui lui a
sectionné la gorge de l'oreille au sternum. Le vol semble avoir
été le mobile du crime.»

-- Un instant, répétez l'adresse...

-- 29, boulevard Lannes.

-- Je vous remercie, mais qui me dit?... qu'est-ce qui me
prouve?... Comment pouvez-vous savoir? Je ne peux pas publier une
information pareille sans preuve... Le temps matériel me manque
pour contrôler... Dites-moi quelque chose qui m'indique à quelle
source vous avez puisé ce renseignement... Allô! Allô! ne quittez
pas... répondez, Monsieur...

-- Eh bien, fit Coche, admettez si vous voulez, que je suis
l'assassin!... Mais laissez-moi vous dire ceci: j'achèterai le
premier numéro du _Monde_ qui sortira de vos presses, et, si je
n'y trouve pas l'information que je vous transmets, je la passe au
_Télégraphe_, votre concurrent. Après ça, vous vous arrangerez
avec M. Chénard. Faites sauter six lignes, croyez-moi, et
remplacez-les par les miennes...

-- Encore un mot, Monsieur, depuis quand savez-vous?...

Coche raccrocha tout doucement le récepteur, quitta la cabine,
rentra dans la salle, et se mit à boire son café à petites
gorgées, en homme satisfait d'avoir mené à bonne fin une affaire.
Après quoi, ayant payé avec un billet de banque, le seul qu'il
possédât et qui figurait dans son portefeuille du 1er janvier au
31 décembre, pour «avoir l'air», il releva le col de son
pardessus, et sortit. Seulement, sur le pas de la porte, il
s'arrêta et se dit à lui-même:

«Coche, mon ami, tu es un grand journaliste!»



CHAPITRE III


LA DERNIERE MATINEE D'ONESIME COCHE, REPORTER

Pendant plus de cinq minutes, le secrétaire de la rédaction du
Monde cria, trépigna, jura.

-- Allô! Allô! Bon Dieu! Répondez!... Les brutes! Ils nous ont
coupés! Allô! Allô!

Il raccrocha le récepteur et se mit à sonner avec rage.

-- Allô Monsieur! Vous nous avez coupés!

-- Pas du tout. On a dû replacer le récepteur.

-- Alors, il y a erreur. Rappelez, je vous en prie...

Au bout d'un instant, une voix qui n'était plus celle de tout à
l'heure, demanda:

-- Allô. Vous demandez?

-- C'est bien d'ici qu'on vient de téléphoner?

-- On a en effet téléphoné il y a quelques minutes, mais je ne
sais pas si c'est à vous...

-- Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire avec qui je cause?

-- Avec le café Paul, place du Trocadéro.

-- C'est bien cela. Dites à la personne qui parlait que j'ai un
mot à ajouter.

-- Impossible, Monsieur, cette personne vient de partir.

-- Envoyez un garçon... Courez... je vous en prie...

-- Pas moyen, Monsieur, nous fermons, et ce monsieur doit être
loin, maintenant.

-- Pourriez-vous me dire comment était ce monsieur?... Le
connaissez-vous?... Est-ce un habitué de votre café?...

-- Non, je le voyais pour la première fois... Pour ce qui est de
vous le dépeindre, c'est un monsieur d'une trentaine d'années,
brun, avec de petites moustaches... Je crois bien qu'il était en
habit de soirée... Mais je n'y ai pas fait très attention.

-- Merci, pardon de vous avoir dérangé...

-- Il n'y a pas de quoi. Bonsoir, Monsieur.

-- Bonsoir...

Le secrétaire de la rédaction demeura perplexe. Devait-il publier
la nouvelle qu'on lui avait donnée, ou valait-il mieux attendre au
lendemain? Si l'information était exacte, il serait désolant d'en
laisser profiter un autre journal. Mais si elle était fausse?...
Il fallait prendre sur la seconde une grande résolution.

Ayant bien réfléchi il esquissa un geste vague, supprima quelques
lignes qui donnaient le texte des dernières injures déversées par
les partis d'opposition à la Diète croate, et les remplaça par les
suivantes:

«HORRIBLE TRAGÉDIE»

«Nous apprenons qu'un crime vient d'être découvert au numéro 29,
du boulevard Lannes, dans une maison habitée par un vieillard. La
victime a été littéralement égorgée par les meurtriers. Un de nos
collaborateurs se rend sur les lieux.»

«Information de dernière heure sous toutes réserves.»

Quelques instants plus tard, les machines roulaient à toute
vitesse, et à trois heures du matin, trois cent mille exemplaires
partaient pour les diverses gares, emportant la nouvelle du
«_Crime du boulevard Lannes_». À cinq heures moins le quart, la
moitié de l'édition de Paris était faite. À ce moment le
secrétaire de la rédaction qui n'avait pas quitté le journal
regarda sa montre, fit appeler un garçon:

-- Allez chez M. Onésime Coche, rue de Douai, et dites-lui de
venir me parler immédiatement, pour une affaire tout à fait
urgente.

«De cette façon, pensa-t-il, cet incorrigible Coche ne pourra pas
colporter la nouvelle. Si elle est erronée, la mention _sous
toutes réserves_ me met à l'abri de tout reproche, et si elle est
vraie, aucun confrère n'en profitera. Ah! si Coche était sérieux,
je l'aurais fait prévenir sur l'heure. Mais fiez-vous donc à un
garçon qui de la meilleure foi du monde, et avec les plus louables
intentions aurait mis tout Paris au courant de l'affaire; à un
être charmant mais irrégulier, sautillant, et qui trouve moyen de
ne pas venir au journal, juste cette nuit! Il suffît qu'on ait
besoin de lui pour ne pas l'avoir sous la main. Enfin...»

Puis satisfait d'avoir habilement solutionné la question, il
alluma une pipe et se frotta les mains en murmurant:

«Mon ami, tu es un secrétaire de rédaction épatant.»

... Onésime Coche venait de s'endormir quand le garçon du _Monde_
sonna à sa porte. Il s'éveilla en sursaut, prêta l'oreille,
n'étant pas sur de n'avoir pas rêvé, mais au second coup de
sonnette, il se mit sur son séant, et demanda:

-- Qui est là?

-- Jules, le garçon du _Monde_.

-- Un moment, j'arrive.

Il alluma sa bougie, enfila son pantalon et ouvrit la porte,
d'assez mauvaise humeur:

-- Qu'est-ce qu'il y a de cassé, qu'est-ce qu'on me veut?

-- M. Avyot vous fait dire de venir tout de suite.

-- Ah! non! mais il rigole, M. Avyot! Il n'est pas cinq heures du
matin!

-- Pardon, Monsieur, il est 5 heures 20.

-- 5 heures 20! C'est pas une heure pour faire sortir les gens de
leur lit. Vous lui direz que vous ne m'avez pas trouvé... Bonsoir,
Jules.

Et il le poussa vers la porte.

-- Moi, je veux bien, fit le garçon. Seulement, je crois que c'est
urgent tout de même, rapport à ça...

-- Quoi ça?

Jules sortit de sa poche un journal encore humide, où l'encre trop
fraîche s'étalait sous le doigt. Il le déplia à la troisième page,
et désigna, tout en bas de la dernière heure, l'information ayant
trait au crime du boulevard Lannes. Tandis que Coche parcourait
les lignes, il ajouta:

-- C'est venu par téléphone au moment où nous allions rouler. Si
c'est pas une blague, le rigolo qui a fait ça a gagné vingt-cinq
francs dans sa nuit.

-- Vingt-cinq francs?...

-- Vous pensez bien qu'il n'a pas téléphoné ça qu'à nous. Il a
fait son boniment, à tous les journaux du matin, et tout à l'heure
il passera à la caisse et se fera reconnaître pour palper. Moi, je
l'ai fait pour l'incendie du Bazar de la Charité. Je me trouvais
devant... Seulement c'était pour les journaux du soir et il y en a
juste deux qui paient...

-- Parfaitement... Parfaitement, dit Coche en lui rendant son
journal. Vous êtes un malin, Jules!...

Mais il pensait:

-- Imbécile!

Puis il ajouta:

-- Oui, c'est probablement ça, dites à M. Avyot que je viens. Le
temps de m'habiller...

Resté seul, Coche se mit à rire. N'était-il pas drôle, en effet,
qu'on vint lui annoncer, à lui, cette nouvelle? Sur le premier
moment, il avait éprouvé une surprise réelle. Deux ou trois heures
de sommeil lourd lui avaient fait oublier les émotions de la nuit.
Il s'était demandé pendant un instant pourquoi on l'appelait, et
n'avait compris que lorsque Jules avait déplié le journal.
Décidément les choses allaient pour le mieux. Il avait craint
qu'un autre ne fût mis sur cette affaire, ce qui eût un peu
paralysé son action. Maintenant, il allait pouvoir jouer la partie
à sa façon.

Tout en réfléchissant, il s'habillait. Comme il faisait froid dans
la chambre sans feu, il prit une chemise de flanelle, des
vêtements épais, et un gros pardessus d'automobile. Le chapeau sur
la tête, il tâta ses poches, sentit ses clefs, son portefeuille,
son bloc-notes et son stylographe. Il n'oubliait rien. En passant
devant la loge du concierge, il demanda le cordon, et entendit une
voix ensommeillée qui grognait derrière la vitre:

-- Ça va bientôt finir cette nuit?...

Un cocher maraudait. Il le héla, donna l'adresse du _Monde_, et de
nouveau, se prit à réfléchir.

La seule attitude possible était, pour le journal, celle de
l'ignorance absolue. Un peu de mauvaise volonté même ne serait pas
inutile. Une incrédulité à peine dissimulée ne messiérait point.
De la sorte, il ôtait par avance tout soupçon, et laissait au
secrétaire de la rédaction l'orgueil d'avoir vu juste. Il
connaissait trop bien les hommes en général, et les journalistes
en particulier, pour négliger cette vérité que, pour arriver à ses
fins, il faut leur laisser une part de succès dans toute
entreprise: c'est un courtage comme un autre. Avyot
s'intéresserait d'autant plus à l'affaire qu'il pourrait dire à
tout le monde:

-- «J'ai eu du flair. Personne ne voulait me suivre. Coche
prétendait que je m'étais laissé mettre dedans. Mais j'ai tenu
bon. Je sentais que ce n'était pas un canard; on ne me la fait
pas, je suis un vieux routier.»

La voiture s'était arrêtée. Il paya le cocher et monta rapidement
à la rédaction. Le secrétaire l'attendait marchant de long en
large dans son bureau. Dès qu'il l'aperçut, il s'écria:

-- Vous voilà enfin! On vous cherche depuis une heure du matin. Je
ne sais où vous passez vos nuits -- cela vous regarde, d'ailleurs
-- mais franchement vous pourriez bien monter au journal. On ne
sait jamais où vous trouver...

-- Chez moi, fit Coche le plus naturellement du monde. J'ai dîné
en ville, et à une heure du matin j'étais dans mon lit. J'ai
quitté le journal à sept heures et demi du soir, tout était calme.
Que s'est-il donc passé depuis qui ait nécessité ma présence?

-- Ceci: à deux heures du matin environ, j'ai été avisé qu'un
crime venait d'être commis boulevard Lannes.

-- Fort bien, je saute en taxi-auto et je cours au commissariat de
police du quartier.

Le secrétaire lui mit la main sur l'épaule:

-- Un moment! On y serait fort en peine de vous donner le moindre
renseignement, pour l'excellente raison qu'on ignore ce dont il
s'agit.

-- Je ne saisis pas bien, fit Coche. On n'a pas connaissance du
crime au commissariat, et vous en êtes informé, vous? Comment?

-- Voyez, fit Avyot en lui tendant le journal.

Coche parcourut pour la seconde fois son information de dernière
heure, et parut la lire avec la plus grande attention.

-- Diable, murmura-t-il, quand il eut fini. Voilà qui me semble
louche. Êtes-vous bien sûr de n'avoir pas été mystifié?

-- Si j'en étais absolument sûr, répliqua le secrétaire, je
n'aurais pas mis la mention «_sous toutes réserves..._» Cependant
-- et son air devint mystérieux -- j'ai de bonnes, d'excellentes
raisons de croire.

-- Serait-il indiscret de vous demander ces raisons?...

-- Indiscret?... Non... Mais inutile, tout au moins... Au
demeurant la situation, assez simple, peut se résumer en quelques
mots: Vérifier tout d'abord l'information. Ensuite, étant les
premiers et les seuls à l'avoir, profiter de nos vingt-quatre
heures d'avance sur les autres journaux pour pousser notre enquête
parallèlement à celle de la police. Je pense que mon correspondant
ne s'en tiendra pas à sa communication de cette nuit, et que je le
verrai sous peu, ne serait-ce que pour toucher quelque argent...

-- Croyez-vous? fit Coche.

-- Je le crois, affirma le secrétaire.

-- Peuh! murmura Coche.

-- Mon cher, vous m'accorderez une certaine expérience dans un
métier que j'ai fait pendant vingt ans?...

-- Âme naïve, songea Coche. Si tu le connaissais, ce
correspondant, comme tu serais étonné! Orgueilleux maladroit, tu
n'avais pas le ton si tranchant cette nuit quand tu me
suppliais... Non, il ne viendra pas frapper à la caisse, ton
informateur. Le louis que tu lui donnerais ne suffit pas à son
ambition; ton expérience est bien petite près de sa ruse. Et, tout
haut, il ajouta:

-- Certes... Il n'en est pas moins vrai que tout cela est bien
bizarre, et que je me demande par quel bout il faut commencer.

-- C'est votre affaire. Assurez-vous d'abord de la véracité du
fait, ensuite débrouillez-vous de façon à me donner quatre cents
lignes avec photographies pour ce soir. Si vous vous en tirez
bien, je demanderai pour vous au patron une augmentation de
cinquante francs par mois.

-- Je vous suis tout à fait obligé, fit le reporter.

Et à part lui il pensa:

«Si je m'en tire bien, ce que moi j'appelle bien m'en tirer, ce
n'est pas de cinquante francs qu'il sera question, mon bonhomme!
Le journal qui voudra Onésime Coche y mettra le prix. Nous
traiterons en grand, à l'américaine!»

... Dehors le ciel se salissait de traînées pâles. Le jour prêt à
venir mêlait ses reflets blancs à la lueur de la lampe. Les
machines arrêtées, l'on n'entendait plus à la place de leur
ronflement cadencé, que les murmures vagues, les bruits multiples
et confus de la rue, coupés de temps en temps par l'appel sonore
d'une trompe d'automobile. Un omnibus passa avec un grand fracas
de roues et de vitres secouées. Onésime Coche se leva, prit un
numéro du _Monde_, et le mit dans sa poche.

-- Vous dites, boulevard Lannes, numéro?...

-- 29. Ne commencez pas à avoir la tête ailleurs, ce n'est pas le
moment.

-- Oh! protesta Coche, soyez tranquille. Il est sept heures, je me
mets en campagne.

-- Et moi, je vais me coucher. J'ai bien gagné quelques heures de
sommeil; je travaillais, moi, pendant que vous dormiez...

Coche détourna la tête pour ne pas laisser deviner le sourire qui
plissait sa bouche, et la petite flamme qui passait dans ses yeux,
puis sortit. Dans l'escalier, il croisa le garçon qui lui demanda:

-- C'était bien pour ce que je vous ai montré?

-- Exactement.

Il prit une voiture et dit au cocher:

-- Avenue Henri-Martin. Au coin du boulevard Lannes.

Une espèce de pudeur, un scrupule inexplicable, l'empêcha de
donner l'adresse exacte. Sans s'en rendre compte, il agissait
comme un coupable, n'osant pas faire arrêter sa voiture devant la
maison. Quoi de plus naturel pourtant? Il partait avec un mandat
déterminé, au su et au vu de tout le monde. Mais il s'imagina qu'à
l'énoncé de cette adresse «29, boulevard Lannes», le cocher le
regarderait de côté. Sur les trottoirs, le long des devantures
fermées, des gens passaient très vite. Il songea que cette nuit,
qui s'en allait ainsi, laissant flotter autour de toutes choses
une buée triste et très froide, était étrangement longue. Afin de
mieux réfléchir, il se cala dans un coin, ferma les yeux, et remua
mille pensées, mêlant à ses projets, la vision de la chambre du
crime, et celle du café où il avait pris sa résolution définitive.
Le petit jour dont il gardait derrière ses paupières closes le
reflet triste, évoquait dans son esprit l'aube lugubre des matins
d'exécution, et dans ce chaos de pensées se chevauchant et se
mêlant, passaient dans un va-et-vient monotone les faces des deux
rôdeurs et de la femme, le visage exsangue de l'assassiné, et
surtout la main sanglante aux doigts énormes dont il avait lavé la
trace sur le mur.

Il faisait grand jour quand la voiture s'arrêta. Onésime Coche
descendit le boulevard Lannes à pas lents. Une à une, les maisons
s'éveillaient. Entre les volets brusquement ouverts et qui
tapaient les murs, des formes apparaissaient, des visages encore
lourds de sommeil. Sur la chaussée, très peu de monde. Une voiture
d'épicier stationnait devant une porte. Un garçon boucher, son
panier sous le bras, marchait en sifflotant. Un facteur sonnait à
la grille d'un petit hôtel. Coche regarda le numéro de la maison
et lut 17. Le boulevard était si différent le jour de ce qu'il
était la nuit, qu'il était arrivé tout près de la maison du crime
sans s'en apercevoir.

La journée s'annonçait froide, mais très belle. Derrière de petits
nuages le soleil montait doucement à l'horizon, et mettait sur le
sol très blanc, le long des murs chargés de lierre, sur les
maisons aux toits pointus, une lumière jeune de printemps. Il ne
restait plus rien des ombres de la nuit, et, pendant une seconde,
tant le contraste était violent entre les deux aspects de cette
rue, Coche se demanda s'il n'avait pas rêvé, si tout cela n'était
pas un cauchemar. Il était plus de huit heures. Depuis longtemps,
bien des gens avaient acheté le _Monde_, et personne ne semblait
soupçonner le drame. Un gendarme qui remontait vers l'avenue
lisait précisément le journal à la page où figurait la nouvelle.
Coche pensa: «Ou bien j'ai rêvé toute cette histoire, ou bien il
va voir, et alors, il s'arrêtera.»

Mais le gendarme passa son chemin.

-- Voyons, voyons, murmura Coche, je ne suis pas fou; je ne
divague pas. Ce qui existe dans ma pensée a bien existé
réellement. J'ai bien longé ce trottoir cette nuit; je suis bien
entré dans un jardin, j'ai bien vu un homme égorgé sur son lit;
j'ai...

Il appuya sa main sur son front et ressentit près de la tempe une
douleur assez vive. Il regarda sa main: un peu de sang rougissait
le bout de ses doigts.

Alors, ce qui semblait obscur et confus se précisa. Il se souvint
de la chute qu'il avait faite en entrant, de la blessure qu'il
portait au front, et, comme il levait les yeux, il vit qu'il était
arrivé devant le 29.

Tout était clos et silencieux. Dans le sable jaune, la trace de
ses pas subsistait, plus nette encore sur le bord de la plate-
bande, où son pied, foulant le gazon, avait effacé la gelée
blanche, retombée depuis très légère sur la place où avait posé sa
semelle. Il n'avait pas songé à ce détail, s'en réjouit, comme
d'une aide que lui aurait apportée le hasard, et se mit à faire
les cent pas devant la maison. Des gens allaient et venaient sur
la route. Un ouvrier le regarda fixement, du moins il le crut
ainsi. Il était inutile de prolonger cette station qui risquait
d'attirer l'attention sur lui. Sait-on jamais comment un individu
vous remarque, et, dans la suite vous reconnaît?

N'était-il pas plus piquant d'aller, lui, simple journaliste,
trouver le Commissaire de police, et de lui mettre le journal sous
les yeux?

Dans le même moment, deux fiacres arrivèrent et s'arrêtèrent à
quelques pas de lui. Il en vit descendre plusieurs hommes, parmi
lesquels il reconnut le Commissaire de police; quatre agents
cyclistes suivaient. Ils rangèrent tours machines le long du petit
mur, exactement à la place où quelques heures plus tôt il avait
écarté le lierre pour lire le numéro.

Le Commissaire hésita une seconde devant la porte, tira la
sonnette, et attendit.

Alors Coche, qu'il regardait depuis une seconde, s'avança, et dit
avec son plus aimable sourire:

-- Je ne pense pas qu'on vous ouvre, Monsieur. La maison est vide,
ou tout au moins, vide de gens capables d'entendre votre appel...

-- Qui êtes-vous, Monsieur? je ne vous demande rien, veuillez me
laisser, je vous prie.

-- En effet, poursuivit Coche en s'inclinant, j'aurais dû me
présenter moi-même tout d'abord. Veuillez excuser cet oubli:
Onésime Coche, du _Monde_. Voici ma carte, mon coupe-file...

-- C'est différent, répliqua le Commissaire en lui rendant son
salut, et je suis enchanté de vous rencontrer. Votre journal
publie dans sa dernière heure une nouvelle qui m'a grandement
surpris. Mais je crains qu'il ait accepté cette information bien à
la légère...

-- Croyez-vous, Monsieur? Nous nous entourons toujours de toutes
les précautions nécessaires. Si le _Monde_ a publié l'information
dont il s'agit, cette information doit être vraie. Nous tirons à
huit cent mille, nous ne sommes pas un journal à canards ou à
scandales.

-- Je sais. Pourtant, je me demande quelle enquête vous avez pu
faire, étant donnée l'heure supposée de ce crime supposé, étant
donné surtout que je n'en étais pas averti moi-même.

-- La presse dispose de moyens d'investigations multiples...

-- Hem... Hem... murmura le Commissaire incrédule, et il sonna une
seconde fois.

-- Au demeurant, poursuivit Coche, ne trouvez-vous pas surprenant
que personne ne réponde?

-- Pas le moins du monde. Il peut n'y avoir là qu'une simple
coïncidence. Si cet hôtel n'est pas habité?...

-- Oui... mais il est habité.

-- Comment le savez-vous?

-- Vous me permettrez, Monsieur le Commissaire, de me retrancher
ici derrière le secret professionnel. Je serai enchanté de vous
aider dans vos recherches, mais ne m'en demandez pas plus que je
ne puis vous en dire.

-- Pour être à ce point précis dans vos propos, avez-vous donc des
certitudes?

-- Quelque chose comme cela. Notre informateur était certainement
très bien renseigné.

-- Son nom?

-- Voyous, Monsieur le Commissaire, vous me demandez de brûler un
de mes hommes... Vous ne le feriez pas pour l'un des vôtres!...

Le Commissaire regarda Coche, droit dans les yeux:

-- Si cependant je vous obligeais à parler?

-- À moins de me mettre à la question -- et encore -- je ne vois
pas par quel moyen vous pourriez me contraindre à dire ce que je
veux taire. Mais, je tiens trop à rester en termes excellents avec
vous pour envenimer cet entretien, et je préfère vous dire que
j'ignore tout de mon correspondant: Son nom, son âge, son sexe,
tout... tout... sauf l'accent de sincérité de sa voix, la
précision de son information, l'autorité de sa parole.

-- Je vous le répète, Monsieur, dès l'instant que le Commissaire
de police ignorait tout, seuls l'assassin ou sa victime pouvaient
parler. Or, la victime, d'après vous serait morte... Ce serait
donc l'assassin qui...

-- Vous ai-je dit que ce n'était pas là ma pensée?...

-- De mieux en mieux. Voilà, sur ma foi, l'assassin le plus
fantaisiste qu'on ait jamais connu. Au cours de ma carrière déjà
longue, j'ai rencontré des coupables extraordinaires, mais pareils
à celui-là, jamais. Ma foi, s'il est de vos amis, Monsieur Coche,
montrez-le moi.

-- C'est que, murmura Coche, avec son éternel sourire, il ne
partage sans doute pas votre désir. _Il_ ne signifie, du reste,
pas pour moi le coupable, mais mon informateur. Si je savais d'une
façon certaine que ce fût lui le meurtrier, mon respect des Lois
me commanderait de ne rien vous cacher. Mais, j'inclinerais plutôt
à croire que nous sommes en présence d'un policier amateur, d'une
rare perspicacité, du reste; un de ces détectives qui travaillent
pour le plaisir, pour la gloire...

À ce moment, un agent s'approcha du Commissaire:

-- Il n'y a pas d'entrée de l'autre côté. La maison est adossée à
un immeuble habité, et la seule porte est celle où nous sommes.

-- Alors, allons-y, fit le Commissaire. Le serrurier est là?...
D'ailleurs, ce n'est pas la peine, la porte s'ouvre toute seule.

-- Voyez-vous un inconvénient a ce que je vous accompagne demanda
Coche?

-- Inconvénient n'est peut-être pas le mot. Vous comprendrez que
je préfère, pour les premières constatations, s'il y a lieu d'en
faire, être seul. Si légitime que soit le désir du public d'être
renseigné, celui de la justice de ne pas être entravée dans son
action m'apparaît plus légitime encore.

Coche s'inclina.

-- Au reste, poursuivit le Commissaire, je ne pense pas, agissant
ainsi, faire tort à votre journal. Votre informateur si bien
renseigné en sait sans doute aussi long que j'en saurai moi-même
en quittant cette maison. Et si, d'aventure, j'estimais, dans
l'intérêt de l'instruction, devoir vous taire quelques détails, il
vous les fournirait aisément...

Coche se mordit les lèvres et songea:

«Tu as tort de jouer l'ironie avec moi. Nous causerons de tout
cela, plus tard.»

Une chose, entre toutes, lui était insupportable: N'être pas pris
au sérieux. Et, malgré qu'il fût certain -- et pour cause --
d'avoir la seconde manche, il s'irrita d'entendre qu'on lui
parlait sur un ton persifleur.

Il regarda le Commissaire, son secrétaire et un inspecteur entrer
dans la maison, haussa les épaules, et resta en faction devant la
porte, afin d'être bien sûr que si lui n'entrait pas, du moins
aucun confrère n'entrerait. Attirés par la présence des agents,
par les allées et venues insolites, des gens s'étaient arrêtés.
Des groupes se formaient où l'on se demandait ce qui pouvait bien
être arrivé. Un homme expliqua la chose à sa façon: c'était une
affaire politique, une perquisition; un autre, qui avait parcouru
le _Monde_, rétablit les faits: Un meurtre avait été commis. Il
donnait des détails, précisant l'heure, laissant entrevoir les
causes ténébreuses de ce drame. Déjà, l'on reprochait à la police
sa lenteur. Est-ce qu'au lieu d'immobiliser des agents devant la
maison du crime, on ne ferait pas mieux de les lancer dans toutes
les directions? de fouiller les bouges? Du reste, quoi d'étonnant
à ce qu'un crime fût perpétré avec une pareille audace? Jamais de
sergent de ville aux endroits dangereux! Les rues, passé minuit?
Des coupe-gorges; et pour ne pas être protégés on payait des
impôts plus lourds chaque année. Les agents, impassibles,
prêtaient une oreille distraite à ces discours. Coche, sur le
premier moment, s'en était amusé. Bientôt il n'écouta plus. Une
curiosité impatiente le tenaillait. Par la pensée, à travers les
murs, il suivait le Commissaire; il le devinait entrant dans le
corridor, gravissant l'escalier, hésitant sur le palier du premier
étage entre deux ou trois portes -- à moins pourtant que des
traces de sang qu'il n'aurait pas vues dans la nuit ne lui
indiquassent le chemin. Il eut même une seconde d'émotion
véritable: Si les assassins avaient marqué leur passage dans
l'escalier, toute sa mise en scène devenait inutile. Mais, cette
crainte l'abandonna vite. S'il en avait été ainsi, le Commissaire
serait déjà entré dans la chambre, on aurait entendu un bruit de
voix. Non. Là-haut, dans l'obscurité des pièces aux rideaux tirés,
on avançait à tâtons. La fenêtre du couloir donnant sur le
boulevard était protégée par un store épais; il l'avait tiré lui-
même afin de n'être pas dérangé cette nuit.

Par-dessus tout cela, il retrouvait en lui l'odeur fade de cette
chambre inondée de sang, le relent aigre des verres à demi remplis
de vin rouge, il revoyait le grand trou noir de la glace crevée,
et le corps effroyable aux yeux immenses, étendu en travers du
lit.

Jamais il n'avait connu de minutes aussi violentes, jamais il
n'avait pensé aussi vite.

Il regardait les quatre fenêtres, et se demandait:

-- Laquelle est celle de la chambre à coucher? Laquelle s'ouvrira
la première?

Tout à coup, un remous se fit dans la foule assez considérable
maintenant, suivi d'un grand silence au milieu duquel on entendit
des volets claquer sur le mur. Entre les deux montants de la
fenêtre ouverte, une tête apparut, puis disparut derrière les
vitres refermées.

Coche regarda sa montre. Il était neuf heures et trois minutes.

À cet instant précis, la justice savait une partie de ce que lui
savait depuis la nuit. Il avait exactement huit heures d'avance
sur elle. Il s'agissait de ne pas les perdre, mais, avant tout, il
importait de connaître l'impression première du Commissaire.

Cette première impression -- qui, généralement, est la mauvaise --
influe considérablement, sur la marche de l'instruction. Le
mauvais policier part en aveugle sur la première piste venue,
cherchant surtout à «faire vite»; le vrai limier, lui, sans se
départir jamais de son calme, avance lentement, certain que le
temps n'est jamais perdu quand il a été employé d'une façon
judicieuse, et que la déduction la plus logique a moins de valeur
que l'indice infiniment petit qu'on découvre toujours, lorsqu'on
sait regarder.

Les curieux étaient venus en si grand nombre qu'on avait dû
établir un service d'ordre. On avait dégagé les abords de la
maison, et, dans un demi-cercle vide, Coche et quelques
journalistes arrivés en hâte causaient avec animation.

Le représentant d'un journal du soir, un méridional ardent et
parlant fort, s'irritait de ne rien savoir de précis. Il lui
fallait absolument un papier pour midi, et il était près de dix
heures! Coche, dont le journal avait, le premier et le seul,
annoncé la nouvelle, était assailli de questions. Mais sa
loquacité habituelle avait fait place à une réserve obstinée.

Il n'était au courant de rien. Il attendait, comme les autres.
S'il avait eu la moindre indication, il se serait fait un plaisir
de la passer aux confrères. Ne fait-on pas ainsi journellement,
entre reporters, et n'est-ce pas le meilleur moyen de donner des
renseignements nombreux et sûrs? Chacun glane ce qu'il peut. Bien
qu' «Envoyé spécial» d'une feuille, on se partage la besogne, et
la dépêche qu'on expédie n'est que le résumé, plus ou moins adroit
de ce que chacun sait. Tout le monde y gagne, en somme, car on ne
peut exiger d'un homme qu'il se trouve en dix endroits à la fois.
Pour faire l'information tout seul, il faudrait disposer de sommes
parfois considérables, de moyens de transport coûteux où
impossibles à se procurer.

Tandis qu'à trois ou quatre qui s'entendent, on met les frais et
les renseignements en commun. Enfin, pour donner à son papier une
note personnelle, pour avoir l'air d'avoir dit quelque chose, on
invente, on brode. Une rectification se produit-elle? On l'insère
parce que la loi l'ordonne, mais en ayant bien soin de la faire
suivre d'une courte note où l'on affirme -- après avoir souligné
le respect qu'on a du droit des individus -- qu'on maintient
formellement les termes de l'information produite la veille.

Et Coche, se défendant de rien savoir, insistait sur ce point,
évoquant dix, vingt circonstances dans lesquelles, bon confrère,
il n'avait jamais gardé par devers lui les renseignements qu'il
tenait du hasard ou de son habileté.

Le journaliste du Midi approuvait ses paroles, tout en trépignant
d'impatience. Les autres avaient le temps d'être calmes, parbleu!
Il leur restait l'après-midi et la soirée pour aller aux
nouvelles: lui, était pris de court.

Il ne comprenait pas qu'en ce moment le Commissaire pût avoir une
préoccupation plus grave que celle-là.

... Le temps passait, et personne ne sortait toujours pas de la
maison. Un des reporters émit l'avis qu'il faisait soif, et qu'on
pourrait tout aussi bien attendre dans un café. Mais, dans ce sale
quartier, où en trouver un?

-- À cinq minutes d'ici, fit un curieux. Au bout du boulevard,
prenez l'avenue Henri-Martin; il y en a un place du Trocadéro.

-- Parfait, fit le méridional. Vous venez, Coche?

-- Oh! moi, je ne peux pas, je ne peux pas tout de suite, du
moins. Mais, allez-y, vous; si j'ai quelque chose, je vous
préviendrai.

-- Entendu, vous venez, les autres?

Coche regarda ses confrères partir, et se retrouva seul.

Il ne lui déplaisait pas de les voir s'éloigner. Depuis qu'ils
étaient là, il sentait tout le poids de son secret. Vingt fois il
avait été sur le point de laisser échapper un mot, une phrase. Il
avait dû faire un effort très grand sur lui-même pour ne rien dire
au confrère du Midi, sachant que le pauvre diable comptait peut-
être sur son papier du soir, à quatre centimes la ligne, pour
donner un à-compte à son restaurateur. Mais, quoi! Par une vaine
pitié, par une sensiblerie de grisette, allait-il tout gâter,
déflorer son information, risquer de perdre une partie si bien
engagée?... Plus tard, il le dédommagerait. Pour l'instant, cette
affaire était son affaire. La bonne camaraderie ne lui avait pas
si bien réussi, qu'il lui sacrifiât une pareille chance de succès.

Petit à petit, il sentait l'énervement de l'attente l'envahir. Il
était partagé entre la joie secrète de savoir la police en train
de patauger, et la curiosité de connaître les détails de cette
constatation. Entre temps, il écoutait les bavardages de la foule,
essayant d'attraper un mot qui le renseignât sur l'identité de la
victime, ses habitudes, sa façon de vivre. Car, il se trouvait
dans cette situation bizarre, de connaître mieux que personne une
partie de la vérité, la partie passionnante, terrible, mais
d'ignorer, de la façon la plus absolue, cette chose que n'importe
qui pouvait savoir: le nom de l'assassiné.

Des bribes de phrases qu'il entendait, il ressortait que personne
n'était plus avancé que lui.

Des voisins racontaient que le vieillard sortait rarement, juste
pour faire ses provisions; que, parfois, l'été, à la nuit close,
il se promenait un peu dans son jardin, mais qu'il ne recevait
jamais personne, faisant lui-même son ménage, menant une existence
calme et mystérieuse, dont on avait cherché souvent, mais en vain,
à en découvrir le secret.

Vers midi, le Commissaire, accompagné de son secrétaire et de
l'inspecteur, sortit. Les trois hommes s'arrêtèrent dans le
jardin, levèrent les yeux vers les fenêtres, s'approchèrent du
mur, tout en parlant avec animation, puis se dirigèrent vers la
grille. Au moment où ils allaient la franchir, Coche fit un pas:

-- Eh bien, Monsieur le Commissaire?...

-- Votre information était exacte...

-- Maintenant que vos premières constatations sont faites, serait-
il possible d'entrer, ne fût-ce qu'un moment?

-- Ce serait tout à fait dénué d'intérêt, je vous assure. Je ne
demande pas mieux que de faciliter votre tâche, et, si vous voulez
m'accompagner jusqu'à mon bureau, en route je vous raconterai ce
que j'ai vu, ce que je peux vous dire. J'ajoute que mon opinion
est faite, et que les choses iront, je pense, rondement...

-- Vous avez découvert des indices, relevé des traces?...

-- Monsieur Coche, ne m'en demandez pas trop... Et vous, pendant
tout ce temps, qu'avez-vous fait?

-- J'ai réfléchi... j'ai écouté... j'ai regardé...

-- Et c'est tout?

-- À peu près...

-- Vous voyez que si je ne disais rien, vous seriez fort en peine
pour faire votre article de demain? Mais rassurez-vous, je vous en
confierai plus qu'il n'en faut pour remplir deux colonnes.

-- Eh bien, Monsieur le Commissaire, je ne veux pas être en reste
avec vous. Au cours des trois heures que j'ai passées ici, j'ai,
comme je vous le disais tout à l'heure, réfléchi, écouté et
regardé. La réflexion, je l'avoue, ne m'a pas conduit à
grand'chose; en écoutant, je n'ai pas recueilli de renseignements
précieux. Mais en regardant... oh! en regardant!... Vous
n'imaginez pas quelle acuité prend le sens de la vue quand il
travaille seul. Ce qui nous gêne, la plupart du temps, ce qui
paralyse l'effort de nos sens, c'est la distraction de l'un par
l'autre. Il m'a toujours semblé, sinon impossible, du moins, très
difficile, de percevoir nettement, en tirant un coup de fusil, le
bruit de la détonation, le nuage de fumée, l'odeur de la poudre et
la secousse de l'épaule. Mais, si je parvenais à fixer un seul de
mes sens, celui de l'ouïe, par exemple, j'analyserais la
détonation d'une façon parfaite. Dans ce bruit, simple en
apparence, et violent, je démêlerais presque les mille
déflagrations des mille grains de poudre, le frisson que le plomb
filant à toute vitesse fait passer dans les feuilles, et
j'entendrais l'écho, à la seconde où il s'éveillerait dans les
bois... Or, tout à l'heure, certain que je n'entendrais rien, que
pas un murmure ne viendrait du dedans jusqu'à moi, que les
conversations des badauds n'avaient pas plus d'importance que des
bavardages de commères; fatigué de chercher à déchiffrer un
mystère dont la clé était sans doute entre vos mains, j'ai
regardé...

Le Commissaire qui, depuis un instant écoutait distraitement,
ouvrit la bouche et commença:

-- Mais...

Coche ne le laissa pas formuler sa phrase et, très naturellement,
poursuivit:

-- J'ai regardé, oh! regardé passionnément, furieusement, comme
doit regarder un être qui n'a plus que le sens de la vue pour le
guider; regardé comme regarde un sourd, comme écoute un aveugle.
Toute mon intelligence, toute ma volonté de comprendre a passé
dans mes yeux, et mes yeux travaillant seuls, sans le secours de
mes autres sens, mes yeux ont vu une chose à laquelle vous n'avez
pas, je crois, prêté la moindre attention, une chose qui peut être
sans intérêt, comme elle peut être d'une importance capitale, une
chose qu'il faut voir aujourd'hui, car elle aura sans doute
disparu demain... ce soir... dans une heure...

-- Et cette chose?

-- Si vous voulez bien vous retourner, vous la distinguerez, non
pas aussi bien que moi, car elle s'est effacée depuis une heure,
mais assez cependant pour que vous regrettiez, j'en suis certain,
de n'y avoir pas fait attention plus tôt. Cette chose c'est
l'empreinte d'un pied marqué sur la terre, c'est cette petite
tache qui se dessine dans le gazon, un peu plus sombre au milieu
de la gelée blanche. Le soleil l'a quelque peu abîmée; tout à
l'heure, elle était d'une netteté remarquable.

-- Rentrons, fit vivement le Commissaire.

Coche, cette fois, le suivit. Quand il posa son pied sur le sable
de l'allée, il éprouva une sensation indéfinissable d'orgueil et
de peur. Machinalement il regarda l'empreinte et ses pieds. La
trace allongée, étroite, ne ressemblait guère à celle que ses gros
souliers américains venaient de faire sur le sol (il avait adopté
pour le travail les chaussures à bout arrondi, à semelle
débordante, mais ne portait, le soir, que des souliers très fins,
étant fier de son pied cambré et délicat).

Penché sur le gazon, le Commissaire examinait cette empreinte. Le
soleil maintenant haut dans le ciel avait crevé les nuages gris.
De petits rayons de lumière doraient par place la couche mince de
givre. L'un deux tomba directement sur l'empreinte.

-- Un centimètre, un crayon, vite, fit le Commissaire, en tendant
la main sans se retourner.

-- Un crayon, voilà, fit le secrétaire. Mais je n'ai pas de
centimètre.

-- Qu'on coure m'en chercher un. Monsieur Coche, vous avez un
appareil photographique?... Seriez-vous assez aimable pour me
prendre un cliché de cette empreinte?

-- Volontiers. Mais la photographie ne vous donnera qu'une image,
une simple image, très petite, à laquelle manqueront les rapports
avec les points de repère que vous pourriez établir sur le sol.
Les clichés d'objets posés à terre sont très imparfaits; pour
relever la position d'un corps, il faut des appareils spéciaux,
très compliqués. Au reste, nous sommes arrivés bien tard... Le
soleil fait fondre tout cela... Mon empreinte...

Il eut une hésitation imperceptible en prononçant ces deux mots:
«Mon empreinte» et, rectifia très vite:

... L'empreinte que j'avais remarquée devient de plus en plus
vague... ses bords s'estompent, disparaissent... Dans une minute
il n'en restera rien... Voyez, on ne distingue presque plus le
talon... la semelle à son tour commence à fondre... diminue...
C'est fini!... Quel dommage que vous ne soyez pas sorti quelques
instants plus tôt!

Tout au fond de lui, il éprouva un soulagement réel et très grand.
Pendant quelques minutes, il lui avait semblé -- pure imagination
du reste -- que les trois hommes l'avaient dévisagé à la dérobée,
comme si sous ses gros souliers ils avaient deviné le pied fin et
petit, capable de laisser dans la gelée blanche du matin,
l'empreinte que le soleil avait fait disparaître en un instant.
Son but, pourtant, était bien de se faire soupçonner, arrêter
même. Mais, plus ce but devenait proche, plus il s'efforçait,
malgré lui, de l'éloigner.

La justice lui apparaissait comme une force redoutable, comme une
bête aux cent bras qui ne rend pas volontiers sa proie. Puis, il
sentait qu'il avait tout à gagner à rester maître de l'heure, à
pouvoir choisir l'instant précis où il lui plairait de se laisser
prendre. Pour bien connaître et bien juger tous les rouages de la
police, il voulait en pouvoir suivre le jeu, en commander presque
la marche, la ralentir ou l'accélérer à sa guise. Aussi, lorsque
le Commissaire, pour ne pas laisser deviner son dépit, murmura:

-- Après tout, peut-être, cette empreinte parvenait-elle de l'un
de nous? Mon secrétaire qui était à ma gauche peut fort bien avoir
posé le pied sur le gazon...

Coche se rangea à son avis, sans capituler tout à fait cependant.

Il n'était pas mauvais qu'un peu de trouble subsistât dans
l'esprit du magistrat. Il sentait qu'en disant cela, le
Commissaire masquait une partie de sa pensée, et que, sans tenir
compte d'une façon apparente de cette empreinte, il ne pourrait
s'empêcher, au cours de son enquête, d'en faire état. Il dit donc,
d'un ton assez détaché:

-- Autant que je puis l'affirmer, il me semble bien que personne
de vous n'a marché sur la plate-bande. Pendant que vous traversiez
le jardin, je vous suivais des yeux, et j'aurais remarqué, je
crois... La seule chose dont je sois certain, c'est que cette
empreinte était d'une netteté parfaite lorsque je l'ai vue pour la
première fois. Maintenant, je vous le répète, de là à certifier
qu'elle existât avant votre entrée dans l'allée... Le mieux en
tout cas est de n'en point parler.

Cette dernière phrase acheva de rassurer le Commissaire. Il lui
eût été désagréable qu'on pût lui reprocher d'avoir été moins
perspicace qu'un journaliste. Cette faute pouvait nuire a son
avancement, et, reconnaissant à Coche d'avoir deviné sa pensée,
devancé ses désirs, il lui dit d'un ton presque amical:

-- Montez en voiture avec moi. J'aurai le temps de vous donner
quelques tuyaux.

-- Je préférerais, fit Coche, le sentant un peu à sa discrétion,
pénétrer avec vous, ne fût-ce qu'une minute, dans la chambre du
crime. Les renseignements que vous me donnerez me seront précieux,
sans aucun doute, mais qu'un confrère vienne dans une heure à
votre commissariat, vous ne pourrez guère lui taire ce que vous
m'aurez révélé.

«Tandis que, vous voyez, je suis seul journaliste avec vous. Les
autres, perdant patience, sont partis, et, si vous accédez à mon
désir, il vous sera facile de répondre à ceux qui se plaindraient
d'avoir été moins favorisés que moi: «Il fallait être là...»

«Et puis, une chose vue prend une importance énorme aux yeux du
lecteur. Quand bien même je ne resterais en présence du corps
qu'une seconde, je pourrais en donner une impression bien plus
violente.

-- Si cela vous tient tant au coeur, suivez-moi donc. Nous ne
ferons qu'entrer et sortir, mais du moins, vous aurez vu...

-- Je n'en demande pas davantage.

Le petit groupe entra dans la maison. Le corridor que Coche avait
exploré la nuit, à tâtons, lui parut très large. Il se l'imaginait
étroit, avec des dalles grises, des murs nus et blancs.

Le carrelage était en briques rouges luisantes, le mur d'un vert
tendre, était orné de vieilles gravures, d'armes, de bibelots
anciens, et l'escalier, qu'il eût juré de bois vermoulu, était en
pitchpin ciré. Tout, dans cette demeure, était propre et gai.

L'escalier gravi, il se reconnut mieux sur le palier, et, de lui-
même, s'arrêta devant la porte. Il regretta cet arrêt
involontaire, et se demanda:

«À la place du Commissaire, l'aurais-je remarqué?...»

Mais il n'eut pas le temps de réfléchir longuement. La porte
s'était ouverte. Il fit un pas et s'arrêta, très ému.

Ce retour dans la chambre où il avait passé des minutes si
effrayantes, était doublement impressionnant. En l'espace d'une
seconde il déplora son projet de la veille, et la curiosité qui
l'avait poussé à revoir ce spectacle. D'un geste machinal, sans
oser regarder autour de lui, il se découvrit.

Chose étrange, lui qui n'avait pas craint de fouiller les papiers
épars, de remuer les linges maculés de sang, de toucher même ce
cadavre, à l'heure où tout était danger, où, ignorant des êtres et
des lieux, il risquait sa vie pour un geste, pour un murmure, il
tressaillit et retrouva en lui cette peur imprécise, inexplicable,
et souveraine qui, la veille, l'avait étreint sur le boulevard
solitaire, près du quartier de gendarmerie.

-- Faites bien attention, lui dit le Commissaire. Ne touchez à
rien... ne déplacez rien, même pas ce morceau de verre, là... sous
votre pied... Rien n'est négligeable, en pareil cas... là... là...
C'est un fragment de bouton de manchette... ça n'a probablement
aucune importance... mais on ne sait jamais...

Coche n'était pas de ceux qui demeurent longtemps sous une
impression pénible. À force de blaguer les autres, il en était
arrivé à se blaguer lui-même, et la réflexion candide du
Commissaire l'emplit d'une joie profonde. Ce bouton de manchette,
sans importance!... Il réfléchit:

-- Et si ce policier était de première force? S'il avait su
démêler, au milieu de ce désordre, ce qui est vrai de ce qui est
truqué? S'il lisait en moi, ironique à sa façon, s'amusant à me
voir me donner tant de peine pour mal mentir?...

Le Commissaire reprit:

-- Tout indique une lutte courte, mais désespérée... Cette table
déplacée, cette chaise brisée, la glace fendue, le corps renversé
sur le bord du lit... Regardez-le; vous ne trouverez jamais face
d'assassiné plus effrayante. Toute la scène du meurtre est là, sur
cette figure. Je la devine aux lèvres retroussées, aux yeux
révulsés; je la lis sur ces mains agrippées aux draps... N'est-ce
pas que c'est terrible? Vous n'avez jamais rien vu de pareil, j'en
suis sûr...

-- Si, murmura Coche, se répondant à lui-même. J'ai vu, un jour,
un homme assassiné, mais assassiné depuis une heure, une demi-
heure à peine. À peine refroidi, il gardait comme un souvenir de
la vie dans les yeux. Il était étendu ainsi, dans une mare de
sang; la blessure qu'il portait était presque identique... et
cependant, il avait je ne sais quoi de plus sinistre que celui-
ci... Celui-ci, je le regarde sans peur, comme je regarderais un
visage de cire... C'est un mort, simplement... Cette chambre est
pareille à vingt autres chambres... tandis qu'en contemplant
l'autre... celui que j'ai vu... autrefois... j'eus la sensation
qu'il lui restait de l'épouvante autour de la figure, entre les
lèvres, devant les yeux; la maison... une maison paisible et gaie
comme celle-ci, suait le meurtre, sentait le sang, le sang vivant,
chaud et fumant, pareil à celui qui coule entre les dalles des
abattoirs... Demain, dans huit jours, j'aurai oublié celui qui est
devant moi... L'autre... je garde son image et je sens que je la
garderai toujours...

Il avait parlé d'une voix sèche, appuyant les phrases, crispant
les doigts, à la fois tenaillé par une épouvante réelle, et enivré
par la volupté redoutable de se savoir au bord de l'abîme et de
penser:

«En ce moment, les mots que je dis n'ont de sens que pour moi. Nul
ne peut lire derrière la barrière infranchissable de mon crâne, où
dort toute la vérité! Je la tiens dans ma main, comme un oiseau
captif. J'entr'ouvre les doigts, et je la sens battre mes paumes,
prête à m'échapper; je resserre mon étreinte, je l'étouffe, je la
reprends... Je n'ai qu'un mot à dire... un geste à faire... Non...
Je ne dirai pas ce mot... Je ne ferai pas ce geste...

-- C'est curieux... j'aurais cru, fit le Commissaire. Moi qui,
pourtant, ai l'habitude de ces sortes de spectacles, j'avoue que
celui-ci m'a causé une émotion extraordinaire... Et... c'est à
Paris que vous avez vu ce mort?...

-- Oh non, en province, il y a longtemps, une dizaine d'années,
balbutia Coche.

Et entendant que sa voix sonnait le mensonge, il ajouta, pour
effacer l'impression bizarre causée par son récit:

-- Je débutais, dans une petite feuille locale, du côté de Lyon...
Le crime, assez banal, ne fit de bruit que dans la région... je me
souviens qu'on n'en parla pas du tout dans les journaux de Paris.

Cette fois, il eut la sensation très nette que les trois hommes
avaient les yeux fixés sur lui, et son angoisse fut si violente
qu'il dut reculer d'un pas, et s'appuyer au mur pour ne pas
fléchir sur ses jambes.

-- Je crois, fit le Commissaire, que vous en avez vu assez pour
faire votre article. Mais, que diable, vous qui avez de pareils
souvenirs, vous devriez être un peu plus solide... Vous êtes
effroyablement pâle...

-- Oui... je sens... je dois, en effet, être très pâle...
Brusquement, la tête m'a tourné... ce ne sera rien...

-- Allons-nous-en, répondit le Commissaire en lui montrant le
chemin, et, à mi-voix, il glissa à son secrétaire:

-- Tous les mêmes, ces sacrés journalistes! Ils ont toujours vu
«plus fort», et quand ils sont au pied du mur...

Coche n'entendit pas, mais voyant le Commissaire parler bas en le
regardant de côté, convaincu qu'il s'était trahi par sa sortie
maladroite et son insistance à donner des détails que personne ne
lui demandait, il pensa:

-- Déjà!... je ne suis qu'un maladroit!

En traversant la chambre, ses yeux se portèrent sur la glace. Son
visage s'y reflétait à la place où il l'avait vu la veille; il lui
sembla qu'il était bien plus pâle, qu'un cercle plus foncé se
creusait au-dessous de ses yeux, qu'un rictus plus sinistre
tordait sa bouche, et que sa face, enfin, était pareille à celle
des condamnés à mort que le bourreau traîne sous le couteau.

Il ferma les yeux pour ne plus se voir, et sortit de la chambre
les épaules serrées, les jambes raides, claquant des dents.

Il ne reprit son sang-froid que dans la rue. L'air frais qui lui
fouettait le visage dissipa l'affreuse vision. Il sourit de sa
terreur, et, assis dans le fiacre, s'écria:

-- Décidément, j'ai perdu l'entraînement. Pardonnez-moi... J'ai
été lamentable... au-dessous de tout...

-- Peuh... manque d'habitude...

La voiture roulait doucement, secouée par le trot inégal du cheval
poussif. La lumière, un instant plus vive sous la caresse du
soleil frileux, commençait à s'éteindre. Une ombre grise
descendait du ciel plus bas. La neige se mit à tomber, d'abord en
une poussière fine, puis à gros flocons serrés et lourds qui
descendaient verticalement dans le grand silence du boulevard
désert.

Les deux hommes se taisaient, plongés dans leurs réflexions. Coche
effaça du bout des doigts la buée du carreau et regarda le sol,
les maisons et les flocons de neige. Il aurait bien voulu savoir
ce que pensait le Commissaire, ce qu'il avait vu, ce qu'il
croyait, mais, par une prudence excessive, il hésitait à parler le
premier. Pourtant, se rendant compte que son mutisme pourrait
sembler surprenant, il demanda:

-- En somme, votre avis sur cette affaire, Monsieur le
Commissaire? Est-ce le crime banal ayant le vol pour mobile, ou
pensez-vous qu'on doive lui chercher des causes plus obscures,
plus lointaines?...

-- S'il faut vous donner ma pensée exacte, je vous dirai que, dès
à présent, j'écarte le vol. Je ne prétends pas, bien entendu, que
certains objets, des valeurs même, n'aient point disparu: je suis
certain, tout au contraire, qu'on a soustrait des bibelots, de
l'argent... Mais c'est pour _avoir_ l'air.

-- C'est-à-dire?...

-- C'est-à-dire qu'on a tenté d'établir une mise en scène capable
d'égarer la justice.

-- Diable, songea Coche, serais-je tombé sur un Monsieur Lecoq en
chair et en os? S'il en est ainsi, la veine ne veut pas de moi!

Et, tout haut, il ajouta:

-- Hé! Hé! voilà qui est tout à fait intéressant! J'avoue que rien
de ce que j'ai pu voir n'avait fait naître en moi un semblable
soupçon. Ainsi posé, le problème apparaît singulièrement
compliqué...

-- Pour un esprit superficiel, oui... Pour moi, qui depuis vingt-
trois ans ai pris l'habitude d'évoluer dans les milieux les plus
divers, parmi les intrigues les plus savamment ourdies, il n'en va
pas de même. Bref, s'il me fallait exprimer mon impression, je
dirais:

«Un homme, parfaitement au courant des habitudes du vieillard, est
entré dans la maison, s'est emparé de papiers capables ou de lui
être utiles, ou de le compromettre...

-- Ah bah, fit Coche, extraordinairement intéressé... Des
papiers?... de simples papiers?... vous croyez?...

-- J'en suis sûr. J'ai trouvé dans un tiroir plusieurs centaines
de lettres, pêle-mêle. Elles n'avaient pas été placées ainsi par
leur destinataire, j'en jurerais. L'assassin, après les avoir
parcourues, après avoir fouillé les enveloppes, a vivement rejeté
le tout en désordre. Trouva-t-il ce qu'il cherchait? L'enquête
nous renseignera sans doute sur ce point... Le certain, c'est que,
afin de faire croire au meurtre ayant le vol pour mobile, il s'est
emparé de quelques pièces d'argenterie -- le tiroir du buffet a
été bousculé -- et d'une somme d'argent qui devait se trouver dans
un porte-monnaie ramassé par mon secrétaire derrière le lit. Je ne
serais pas étonné que certains bijoux eussent été dérobés --
toujours pour la raison que je vous exposais au commencement. Je
puis vous le confier, puisqu'aussi bien, dans une heure, tous les
bijoutiers de Paris, et demain tous les bijoutiers de France le
sauront, j'ai trouvé par terre un fragment de bouton de manchette
dit à chaînette qui appartenait vraisemblablement à la victime...
Enfin, et ceci pour n'être qu'un argument psychologique n'en a pas
une moindre valeur à mes yeux, l'ordre -- si je puis m'exprimer
ainsi -- qui régnait dans le désordre; je ne sais quel souci de
propreté, mêlé à l'horreur du massacre, me permettent d'affirmer
que le crime est l'oeuvre d'un personnage appartenant à une classe
plutôt élégante de la Société; que ce personnage est un être
parfaitement équilibré, doué d'un rare sang-froid, et qu'il a agi
seul... Je vous dirai encore... Mais je vous en ai déjà trop
dit...

Coche avait écouté le Commissaire sans l'interrompre. Son
inquiétude du début avait fait place à une satisfaction profonde.
Son plan si vite établi, si rigoureusement exécuté, n'échouerait
pas, il en était sûr maintenant. Bien plus, sa mise en scène
suggérait à la police des idées auxquelles lui-même n'avait pas
songé. On eût dit que le Commissaire compliquait les choses à
plaisir, et qu'au lieu de déduire logiquement des faits un
commencement de preuve, il s'efforçait de jouer la difficulté. Il
n'était pas jusqu'aux choses les plus simples, qui ne prissent
pour lui l'aspect d'indices sérieux. Parti sur une fausse piste,
il ramenait à son idée première les faits les plus divers. Ayant
écarté, dès la première minute, l'hypothèse d'un crime de rôdeurs
-- la seule véritable, et la plus plausible en tous cas -- il
interprétait tout en fonction de sa théorie personnelle. Au
premier pas, sans hésitation, tête baissée, on était allé donner
dans le piège que lui, Coche, avait tendu. Lorsque le Commissaire
avait dit:

«On a imaginé une mise en scène capable d'égarer la Justice...»

Coche avait cru que le magistrat, doué d'une rare pénétration
d'esprit, avait entrevu la vérité, alors qu'en réalité il
l'entourait d'un nuage plus épais, la protégeait derrière une
barrière plus infranchissable. Ainsi, non seulement sa ruse
n'était pas soupçonnée, mais, par une extraordinaire transposition
des faits, pour l'homme chargé de guider les premières recherches,
tout ce qui avait semblé au journaliste devoir constituer un début
de charges contre lui, n'était tenu que pour quantité négligeable.
Cette interprétation lui parut si bouffonne qu'il voulut
l'entendre formuler nettement, en des termes ne laissant place à
aucune équivoque.

-- Si je vous comprends bien, l'assassin unique, l'homme du monde
meurtrier, a voulu faire croire à un crime de rôdeurs? Il a essayé
sans y parvenir de «faire» du désordre? Il n'a pas volé, ainsi que
l'aurait fait un professionnel du cambriolage. Il a opéré seul, et
a voulu faire croire qu'il avait des complices.

-- Exactement.

La voiture s'était arrêtée à la porte du commissariat. Coche
descendit le premier et tapa du pied pour se dégourdir les jambes.
Il était d'une humeur charmante, les choses marchaient mieux qu'il
n'aurait osé l'espérer. En quelques heures, il avait recueilli
plus de renseignements, il avait entendu formuler plus d'erreurs
qu'il ne lui en fallait pour rédiger ses deux premiers articles.
Il remercia le Commissaire, et lui dit, très naturellement:

-- Avec ce que vous m'avez confié, me voilà tranquille. Je suis
tout à votre disposition si je puis vous être utile en quoi que ce
soit...

-- Je ne dis pas... à l'occasion...

-- Un mot encore. Vous ne ferez pas état dans votre procès-verbal
de l'empreinte que je vous avais signalée dans le jardin?...

-- Mon Dieu non... puisqu'aussi bien je ne l'ai vue qu'à peine...

-- Juste, très juste... De mon côté, je n'en parlerai pas. Allons,
au revoir, Monsieur le Commissaire, et encore merci.

-- Tout à votre disposition, et à bientôt j'espère?

-- À bientôt.

-- Et maintenant, songea Coche, à nous deux!



CHAPITRE IV


LA PREMIERE NUIT D'ONESIME COCHE, ASSASSIN

Au moment où Coche entra dans le café de la place du Trocadéro, le
journaliste méridional demandait d'une voix de Stentor «La
Générale», et, dédaigneux des vains efforts, des gestes inutiles,
abattait d'un revers de main les cartes sur le tapis en disant:

-- Vous ne tenez pas à jouer, n'est-ce pas?...

Mais, comme il prenait les soucoupes et les passait à son voisin
de droite, il aperçut Coche, et s'écria:

-- Des nouvelles?

-- Sensationnelles, fit Coche en s'asseyant sur la banquette.
Demandez du papier, de l'encre et écrivez, il y en a pour un
instant. Vous arrangerez ça à votre façon. J'ai causé longuement
avec le Commissaire. Il m'a donné tous les renseignements que je
voulais, sauf un cependant, que j'ai omis de lui demander: le nom
de la victime.

-- Ça n'a pas d'importance. C'est un nommé Forget, un petit
rentier qui habitait là depuis trois ans. Pour de plus amples
détails, nous n'aurons qu'à passer tout à l'heure au Commissariat.

-- Parfait. Eh bien, voilà.

Et il dicta sa conversation avec le Commissaire, insistant sur les
moindres détails, soulignant les intonations, précisant les
hypothèses. Mais il se garda bien de mentionner sa visite dans la
chambre du crime, la trace de pas, et les invraisemblances qu'il
avait relevées dans les déductions du magistrat. Cela était à lui,
à lui seul. Au reste, nul n'aurait pu profiter de ces indications.
Elles étaient sans valeur pour qui ne pouvait connaître le fond
des choses.

Tout en dictant, il examinait la salle d'un oeil distrait. Au bout
d'un moment il s'aperçut qu'il était dans le café d'où il avait
téléphoné la veille; par un hasard curieux, il était assis à la
même place. Il songea d'abord à détourner la tête afin de n'être
pas reconnu, puis se dit qu'après tout, bien fin qui pourrait voir
quoi que ce soit d'extraordinaire à ce qu'un consommateur de la
nuit revînt le lendemain. Personne ne faisait attention à lui. La
caissière rangeait ses petits plateaux de sucre, les garçons
mettaient le couvert, et le patron, assis auprès du poêle, lisait
tranquillement les journaux.

Il acheva donc son récit, répondit de la meilleure grâce du monde
aux questions supplémentaires qu'on lui posa, avec la double
satisfaction de permettre à des confrères de rédiger leur papier
sans fatigue, et de garder pour lui le bénéfice de son reportage
sensationnel.

Ils sortirent enfin. Les uns montèrent en voiture, le journaliste
méridional se hâta vers le Métro. Quant à lui, prétextant des
courses à faire dans le quartier, il s'en alla à pied, tout
doucement, heureux d'être enfin seul, libre de penser, sans avoir
la préoccupation constante de l'attitude à conserver, et des mots
à ne pas dire.

Il déjeuna dans un restaurant de cochers, parcourut des journaux,
revint vers le boulevard Lannes, gagna les fortifications, pris
d'un besoin d'activité physique, énervé par la solitude, et par
une crainte vague dont il ne démêla pas très exactement d'abord la
raison. Il s'irrita, songeant que les vrais meurtriers, ceux dont
on ne s'occupait guère, étaient peut-être plus tranquilles que lui
en ce moment. Il marcha sur la route, prit les petits chemins
glissants de la zone militaire, dévisageant les hommes et les
femmes qui passaient, et soudain il sentit pour tous ces êtres aux
faces sinistres, aux vêtements déchirés, une espèce de
commisération attendrie, l'indulgence fraternelle que fait naître
dans le coeur des hommes le sentiment des joies ou des fautes
partagées.

Il ne se rendait pas très exactement compte de ce qu'il était lui-
même. Le déguisement moral qu'il avait pris le gênait à peine. Il
était à ce point résolu à détourner sur lui tous les soupçons,
qu'il se sentait presque coupable!

Et ne l'était-il pas en effet? Sans lui, qui sait... on serait
déjà sur les traces de l'assassin, et s'il avait parlé?...

Dans la chambre sinistre, il avait été sur le point de raconter sa
rencontre, sa visite mystérieuse, et puis, réfléchissant à tout ce
qu'il perdrait ainsi, il s'était tu. Maintenant il sentait quelque
chose de formidable peser sur lui. Ne s'était-il pas fait, en
quelque sorte, le complice des assassins? Un jour, demain peut-
être, il lui faudrait répondre devant les juges de tout cela! Mais
aussi, quel succès de journaliste! Quelle enquête! Quelles pages
cinglantes à écrire! Les seuls crimes qui fussent capables de
bouleverser sa conscience étaient les crimes contre les hommes: le
crime contre les institutions et les lois, lesquelles ne sont, en
somme, que la codification des préjugés, le laissait indifférent.
Condamné à une amende ou à quelques jours de prison pour s'être
moqué de la justice, il ne s'en estimerait pas moins, et il serait
toujours temps, alors, de dire ce qu'il avait vu, ce qu'il savait,
puisque aussi bien, il n'avait pas la moindre part de
responsabilité dans la mort du pauvre vieux, et qu'à l'heure où il
était entré dans la chambre tout était fini. Restait la vindicte
publique... Mais qui sait, si pour l'avoir cette fois retardée, il
n'allait pas lui donner une de ces leçons profitables qui font les
hommes réfléchis, les lois plus sages, et les administrations plus
intelligentes?...

À la nuit close, il se décida à rentrer chez lui. Le concierge en
l'apercevant lui dit qu'on était venu deux fois du _Monde_, et
qu'un monsieur qui n'avait pas voulu laisser son nom l'avait
demandé. Il demanda des détails, et ne se souvint pas à qui
pouvait correspondre le signalement du visiteur. En toute autre
occasion, il se fût contenté de penser:

«Bah! il reviendra!...»

Il se borna cette fois à le dire, et s'énerva à chercher. Comme
sept heures sonnaient, il ne prit pas le temps de monter jusqu'à
son logement, et descendit au journal.

On l'y attendait avec impatience. Dès qu'il l'aperçut, le
secrétaire de la rédaction se répandit en questions et en
reproches:

«Depuis vingt-quatre heures son attitude était vraiment
extraordinaire. On ne le voyait plus; il fallait courir après lui
aux quatre coins de Paris. La veille, à l'heure du coup de
téléphone, il avait été introuvable. Aujourd'hui, où l'on
attendait son papier avec fièvre, il disparaissait depuis huit
heures du matin. Il faisait perdre au _Monde_ le bénéfice de son
information sensationnelle. À cette heure, tous les journaux
étaient aussi bien, sinon mieux informés que lui. Déjà les
feuilles du soir publiaient sur le crime du boulevard Lannes des
articles documentés de deux colonnes.»

Il brandit devant ses yeux le papier du Méridional:

-- Voilà une interview du Commissaire de police! Ne venez donc pas
me dire qu'il n'y avait pas moyen de se renseigner: Ceci a été
écrit au plus tard à onze heures. À onze heures, vous, vous ne
saviez rien!... Qu'est-ce que vous voulez? Tant pis je vais
téléphoner à ce garçon-là de venir, et je le mettrai sur
l'affaire.

Coche laissa passer l'orage sans répondre, puis se décida à
parler:

-- Voulez-vous me permettre?... Vous venez de dire que cet article
a été écrit à onze heures?

-- Parfaitement, onze heures et demie au plus tard...
-- Cet article a été écrit au plus tôt à midi et demi, une heure
moins le quart...

-- À une demi-heure près, ça n'a pas d'importance.

-- Pardon! Cela en a une très grande...

-- Comment savez-vous si exactement à quelle heure votre confrère
a rédigé son papier?

-- Parce que je le lui ai dicté... comme je l'ai du reste dicté à
trois autres confrères de journaux du matin.

-- Ça, par exemple, c'est plus fort que tout! Alors, l'interview
du Commissaire, c'est vous qui l'avez eue, et pour faire le malin,
pour jouer au bon camarade, bénévolement, vous l'avez passée à
d'autres? Toute la presse aura demain ce qui ne devait être qu'à
nous! C'est trop fort!...

-- Hélas, toute la presse ne l'aura pas, et je le regrette... Il
n'y aura que quatre journaux, et ce ne sont pas les plus
importants...

-- Écoutez, Coche, il est tout à fait inutile d'éterniser une
discussion semblable. Vous ne me paraissez pas être dans votre
état normal. D'autre part, il ne m'est pas possible de compter sur
un collaborateur aussi fantaisiste dans un cas aussi sérieux,
alors que nous avons besoin d'une activité de tous les instants...
L'histoire de l'interview que vous auriez eue et livrée, est-elle
fausse, est-elle vraie? Je ne veux pas le savoir... J'ai
d'ailleurs pris depuis quatre heures toutes mes mesures. Vous
pouvez passer à la caisse où l'on vous réglera trois mois
d'appointements. Nous n'avons plus besoin de vos services...

-- Vous m'en voyez tout à fait ravi, Monsieur Avyot. Je me
proposais justement de vous prévenir que je désirais reprendre ma
liberté: vous me la rendez sans que je la demande; vous y ajoutez
une indemnité d'un trimestre. Je n'en pouvais espérer autant... Je
ne me sens pas très bien, en effet... Je suis fatigué, nerveux...
J'ai besoin de repos, de solitude... Plus tard, quand je serai
remis... je reviendrai vous voir... Pour le moment je vais
partir... Où? Je ne sais pas encore... Mais l'air de Paris ne me
vaut rien...

-- Voilà une décision bien soudaine, fit le secrétaire de la
rédaction. Hier vous vous portiez à merveille... Aujourd'hui vous
vous sentez trop souffrant pour continuer à travailler... Ce que
je vous ai dit tout à l'heure n'est pas irrévocable... il ne faut
pas prendre la mouche, et, pour plastronner, répondre que vous
aviez l'intention de nous quitter... Oublions ce que je vous ai
dit et ce que vous m'avez répondu, et montez vite à votre bureau
rédiger votre papier... Je vous connais assez pour être sûr que
vous avez quelque chose à raconter... que vous êtes renseigné
aussi bien, sinon mieux, que n'importe qui... Allons, mon petit,
voilà qui est entendu.

Mais Coche hocha la tête:

-- Non, non. Je pars... Il faut que je parte... Il le faut...

-- Est-ce que, par hasard, vous nous lâcheriez pour entrer dans un
autre journal, au moment où nous sommes embarqués dans une affaire
aussi sensationnelle? Si vous vouliez une augmentation, il fallait
le dire.

-- Monsieur Avyot, je ne veux pas d'augmentation; je n'entre pas
dans un autre journal... Je désire simplement reprendre,
momentanément ou pour toujours -- sur ce point les seuls
événements peuvent me fixer -- ma liberté...

Et d'une voix qui tremblait un peu il ajouta:

-- Je vous donne ma parole d'honneur que je ne tenterai rien qui
puisse porter atteinte aux intérêts du journal, et qu'il ne faut
voir dans ma résolution aucune des manoeuvres que vous paraissez
soupçonner. Quittons-nous bons amis, voulez-vous?... Un mot
encore. Comme j'ai besoin d'un grand repos, d'un isolement absolu;
comme je veux vivre à l'écart de tous les bruits de Paris, des
questions des indifférents ou de la sollicitude des amis, mais
comme il me déplairait, d'autre part, que mon départ ressemblât à
une fuite, gardez par devers vous les lettres qui pourraient
arriver ici à mon nom. Ne les laissez pas dans ma case: on
s'étonnerait que je n'aie point donné d'instructions pour qu'elles
me suivent... À mon retour, vous me remettrez tout cela...

-- Votre décision est irrévocable?

-- Irrévocable.

-- Je ne vous demande pas, bien entendu, où vous allez, mais vous
pouvez toujours me dire quand vous partez?

-- Ce soir même.

-- Et quand pensez-vous revenir?...

Coche esquissa un geste vague:

-- Je ne sais pas...

Puis, ayant serré la main au secrétaire de rédaction, il sortit.

Dans la rue, perdu parmi les passants, se faufilant entre les
fiacres, marchant vite, il poussa un soupir de soulagement.

Quelques minutes lui avaient suffi pour établir tout son plan de
bataille. En entrant au journal, il était agité, préoccupé. Depuis
la veille, les événements s'étaient succédé avec une rapidité
telle qu'il n'avait pas eu le temps de songer d'une façon
définitive à l'attitude qu'il lui convenait de prendre. Son but
était, sinon d'égarer la police, du moins de la faire hésiter, de
l'attirer vers lui, sans effort apparent, et de l'occuper à ce
point qu'elle finît par regarder de son côté, par voir en lui le
coupable possible, et, en fin de compte, par l'arrêter.

Or, pour arriver à ce résultat, il avait besoin d'être libre, de
n'être retenu par rien, de pouvoir au gré de son caprice, modifier
sa vie, ses habitudes, enfin de n'être attaché à personne.
Collaborateur au _Monde_, il ne pouvait pas publier ce qu'il
savait, sous sa signature. Et, l'eût-il publié, ses phrases
n'auraient eu d'autre valeur qu'une opinion de journaliste. Enfin,
était-il logique qu'un homme se fit l'historien d'un meurtre dont
il devait être accusé?

De plus, une pareille épreuve ne pouvait avoir une durée
indéfinie. Lancée sur une fausse piste, la police pouvait fort
bien s'entêter, ne rien trouver, et finalement classer l'affaire.
Alors, à moins d'en arriver à la dénonciation anonyme et précise,
lui, Coche, ne serait pas inquiété, et cela, il ne le voulait à
aucun prix.

Il hésita sur le point de savoir s'il rentrerait chez lui, et
décida de ne plus reparaître dans sa maison. Il avait en poche un
millier de francs, l'indemnité qu'il avait touchée au _Monde_.
C'était plus qu'il ne lui en fallait pour vivre pendant quelques
semaines. Son existence serait, du reste, peu coûteuse: Une
chambre dans un quartier éloigné, des repas dans de petits
restaurants; quant aux sorties, elles se réduiraient forcément au
minimum. De ce côté-là, il se trouvait parfaitement tranquille.
Son départ précipité prendrait, le jour où les soupçons se
dirigeraient sur lui, l'aspect d'une fuite, et les déductions que
l'on ne manquerait pas de tirer de cette coïncidence entre sa
fuite et la découverte du crime, donneraient une étrange force aux
présomptions qu'on aurait contre lui.

Vers dix heures, il songea que le moment était venu de faire choix
d'un gîte pour la nuit. Il pensa un instant à Montmartre. Quoi de
plus simple que de passer inaperçu dans ce quartier vivant,
grouillant, parmi les fêtards, les artistes et les individus
louches qui s'y promènent nuit et jour? Mais, de la place Blanche
à la place Clichy, de la place Saint-Georges à la rue
Caulaincourt, il risquait à chaque pas de rencontrer un camarade.

La Villette et Belleville lui offraient l'abri de leur population
remuante, mais la police y faisait des incursions trop fréquentes,
et, sans être poltron, il préférait un quartier où l'on jouât
moins du couteau. Il se souvint du temps, où, jeune journaliste,
il avait voulu vivre la vie du quartier latin, au milieu des
étudiants qu'il imaginait pareils aux héros de Murger. Il avait
eu, dans le haut de la rue Gay-Lussac, une pauvre chambre meublée
d'un lit de fer, d'une table qui servait à la fois de toilette et
de table à écrire, et de sa grosse malle de bois.

Il ne lui déplaisait pas de se retrouver pour quelques jours dans
ce coin de la capitale où, débutant, marchant à la conquête de
Paris, il avait vécu des jours d'illusion et d'enthousiasme.

Sans compter qu'au quartier, ou dans les environs, il serait à la
fois assez près du Centre pour connaître tous les bruits, et assez
loin, pour que l'idée ne vint à personne de l'y chercher.

Le boulevard Saint-Michel rempli de lumière et de gaieté l'amusa.
Il entra dans un café près du Luxembourg, et mangea un sandwich,
pour tromper sa faim. Ensuite, il parcourut les journaux du soir.

Le _Temps_, le grave _Temps_ lui-même, consacrait près de deux
cents lignes en sa dernière heure de quatrième page, au crime du
boulevard Lannes. À bien réfléchir, ce meurtre n'avait rien que de
banal. Chaque jour, à Paris, on en découvrait de semblables, et,
sauf l'été, où les journaux à court de nouvelles se rattrapent sur
ce qu'ils peuvent, on leur consacrait quelques lignes, en mauvaise
place, avec un titre très modeste et tout était dit.

Or, par un phénomène bizarre, ce crime du boulevard Lannes
prenait, dès le premier jour, l'allure d'une affaire
sensationnelle. On eût dit qu'un instinct extraordinaire avait
averti les gens qu'il cachait quelque chose de neuf, d'imprévu.
Et, par une coïncidence plus surprenante encore, les événements
s'étaient présentés d'une façon telle que Coche n'aurait pas osé
les souhaiter aussi favorables à ses projets, et qu'il allait
pouvoir, invisible et présent, les suivre, les critiquer, et
presque les modifier à sa guise...

Il lut avec la plus grande attention les articles reproduisant son
interview du Commissaire, et sourit, retrouvant ses propres
phrases, des réflexions qu'il avait faites et des questions qu'il
avait posées.

«Demain, se dit-il, j'entrerai en campagne.»

Sa consommation achevée, il sortit, remonta la rue Saint-Jacques,
et arrêta une chambre dans un hôtel. De sa fenêtre, il voyait la
rue et la grande cour du Val-de-Grâce avec son admirable chapelle
et son grand escalier.

Il demeura quelques instants le front appuyé à la vitre, repris
par mille souvenirs d'autrefois, regrettant presque son audace, et
la tranquillité monotone qu'il goûtait depuis des mois. Il se
souvint d'avoir fait des réflexions analogues un jour, au moment
de commencer une conférence qu'il n'avait pas préparée. En
s'asseyant devant la table au tapis vert, il s'était dit, comme
aujourd'hui:

«Quelle idée tu as eue de te lancer là-dedans! Quel besoin de te
créer ces petites angoisses! À cette heure, tu pourrais être
paisiblement chez toi, au lieu d'affronter le public, la
critique...»

Mais bientôt, il rejeta loin de lui cette pensée amollissante.

Il laissa tomber le rideau, quitta la fenêtre, et s'assit près du
feu dont la flamme faisait danser le long des murs des lumières et
des ombres.

Les jambes allongées, gagné par la tiédeur du foyer, et la douceur
de toutes choses, libre, inconnu dans ce quartier de Paris où il
avait jadis vécu, il pensa, non plus en rêveur, mais avec calme,
avec méthode. Il refit pour lui seul l'histoire des vingt-quatre
heures qui venaient de s'écouler, relut les notes qu'il avait
prises à la hâte, déchira les papiers qu'il avait dans ses poches,
et les jeta au feu. Après quoi, il se dévêtit, se mit au lit, et,
bien au chaud, déjà gagné par le sommeil, songea:

«Lequel dormira mieux cette nuit, du coupable qui n'a rien à
craindre provisoirement de la police, ou de l'innocent qui
souhaite tout en redouter?...»



CHAPITRE V


QUELQUES POINTS DE DETAIL

Lorsque Coche s'éveilla, il faisait grand jour, ce grand jour
d'hiver qui semble traîner avec lui encore un peu de crépuscule.
Il s'habilla rapidement, pressé de lire les journaux. Comme il
passait devant le bureau de l'hôtel, le gérant l'appela:

-- C'est pour la petite formalité du registre de police...

Le seul mot de «police» le fit tressaillir. Pourtant, il répondit
du ton le plus naturel:

-- Le registre de police... quoi donc?

-- Nous sommes obligés de tenir exactement un livre où nous notons
le nom, la profession, la date d'entrée des voyageurs. Bien
souvent la précaution est inutile, surtout dans une maison calme
comme la nôtre. Mais, est-ce qu'on sait jamais? Avec tous ces
attentats, tous ces crimes... Voyez le crime du boulevard Lannes.

Du coup Coche se sentit devenir pâle. Il regarda l'homme fixement,
les lèvres entr'ouvertes pour interroger -- l'imprudent! --
presque pour protester. Mais l'homme se pencha, fouilla dans un
casier, et relevant la tête, après avoir déposé le registre grand
ouvert sur son bureau, montra une figure souriante qui rassura
tout aussitôt le journaliste. Il indiqua du doigt une ligne où
était déjà inscrite une date.

-- C'est ici, Monsieur, vous n'avez qu'à remplir... Votre nom,
votre profession, l'endroit d'où vous venez.

Et pendant que Coche écrivait, il ajouta, poursuivant les détails
qu'il avait donnés tout d'abord:

-- Chez nous, rive gauche, ce n'est pas tant rapport aux
malfaiteurs que la préfecture se montre stricte, que rapport aux
crimes politiques, aux réfugiés russes, aux nihilistes... Nous en
sommes infestés, ce n'est pas agréable de loger des gens qui se
promènent avec des bombes et risquent de faire sauter toute la
maison...

-- Évidemment, fit Coche, en lui rendant son porte-plume.

Et il songea:

«Si avec ce bavard imbécile je ne suis pas pisté avant quarante-
huit heures, c'est que j'aurai le diable contre moi.»

Il sortit, le gérant l'arrêta encore:

-- Pour rentrer le soir, vous n'avez qu'à sonner trois fois. Votre
clé sera accrochée sous votre bougeoir.

-- Merci, répondit Coche.

Sans savoir pourquoi, il resta quelques secondes sur le pas de la
porte, regardant à droite et à gauche, dans la rue, avec cette
hésitation curieuse des gens qui n'attendent rien, et ne bougent
pas cependant, pour se donner une contenance.

L'homme s'étant remis à sa table, parcourut son registre et lut:

«Farcy, rentier, venant de Versailles.»

Il leva les yeux, examina la silhouette de son voyageur, et
murmura:

«Toi, tu es rentier comme moi, mon bon homme. Je m'y connais en
figures...»

Mais comme Coche rendu plus nerveux par tous les événements de la
veille, se détournait, gêné par ce regard qu'il sentait peser sur
lui, il lui adressa son plus engageant sourire, et poursuivant sa
réflexion, ajouta:

«Ça m'est, du reste, totalement indifférent, pourvu qu'il paye
régulièrement.»

Réflexion qui en fit naître une autre dans son esprit. Ce voyageur
était arrivé sans bagages. Rien ne garantissait donc son retour.
Coche avait fait un pas, il le rappela:

-- Monsieur Farcy!... Monsieur Farcy...

M. Farcy ne venant pas, il courut jusqu'à la porte et appela de
nouveau.

-- Monsieur Farcy! Monsieur!

Coche avait fort bien entendu le premier appel, mais n'y avait pas
prêté la moindre attention. Ce nom de Farcy qu'il avait inscrit au
hasard, quelques minutes avant, lui était à ce point étranger, que
ce fut seulement, en l'entendant crier avec insistance, qu'il se
souvint que c'était son nom. Une réelle gêne l'avait d'ailleurs
envahi depuis qu'il avait quitté sa chambre, depuis que -- sans
aucune intention, évidemment -- l'hôtelier avait parlé du crime du
boulevard Lannes. Il se retourna donc, d'assez méchante humeur.

-- Qu'est-ce que c'est encore?

-- Monsieur, il est d'usage, j'avais oublié de vous le dire, de
payer la location d'avance, pour la première semaine, tout au
moins.

-- C'est trop juste, répondit Coche, en revenant sur ses pas.

Il paya donc, décidé à ne pas coucher là le soir. On ne manquerait
pas, dans la suite, de voir là un indice sinon de sa culpabilité,
du moins de son désir de n'être pas reconnu.

En même temps, et par une contradiction bizarre, il éprouva, plus
intense encore que la veille, une sensation de malaise. À peine
s'il avait endossé depuis quelques heures la défroque de son
nouveau personnage, et déjà il en était oppressé. Il sentait
remuer autour de lui une foule de choses imprécises; il devinait
la mise en marche hésitante d'abord, puis plus brutale, de cette
machine énorme, maladroite parfois, redoutable toujours, qui a nom
«La Justice». Il était un peu comme un oiseau qui verrait tomber
sur lui, lentement, de très haut, un filet gigantesque, dont les
mailles se resserreraient à tout instant, et qui pourrait
comprendre que c'est le piège inévitable destiné à tomber
finalement sur lui.

Il réfléchit qu'en dehors de la scène terrible de la nuit, il
n'avait rien fait, et que le temps passait; qu'il était nécessaire
d'agir, et qu'il ne devait pas, s'étant engagé délibérément dans
cette voie, attendre tout du hasard. Il n'ignorait point les
erreurs des enquêtes de police, mais n'allait pas jusqu'à les
croire si certaines qu'il n'eût qu'à les attendre patiemment. Son
départ du _Monde_ pouvait servir de base à un vague soupçon: il
importait de préciser sa culpabilité apparente.

Il lut, tout en marchant, plusieurs journaux. Tous étaient remplis
de détails futiles ou faux sur le _crime_. Déjà, quelques-uns
annonçaient que la police tenait une piste sérieuse. Cela le fit
sourire. Au _Monde_, un nommé Béjut, la veille encore chargé de la
Chambre des Députés, avait pris sa succession. Sans doute,
s'autorisant de l'information sensationnelle parue dans le
journal, il avait revu le Commissaire de police, car il précisait
avec une autorité où l'on devinait le «renseignement puisé à la
bonne source».

Quand il eut fini sa lecture, Coche replia les journaux, et les
mit dans la poche de son pardessus.

«Ainsi, pensa-t-il, il a suffi de deux ou trois meubles déplacés,
de ma mise en scène maladroite, pour tout fausser! Ainsi la police
qui est payée pour avoir du flair, se laisse prendre au premier
appeau placé sur son passage! Ainsi, à côté de tout ce qui aurait
dû avoir un poids réel dans la balance, à côté de la disparition
de l'argenterie, à côté de la position même du cadavre qui
indiquait avec une effrayante netteté que le crime a été commis au
moins par deux hommes, on n'a vu que mon pauvre bouton de
manchette, et là-dessus, on a bâti tout un roman! Et il ne se
trouve pas dans la presse un seul homme capable de démêler ce
qu'il y a d'arbitraire, d'absurde, dans les déductions de la
police! J'ai vraiment la partie belle!...»

Ensuite, il se demanda:

«Que font les vrais coupables en ce moment? Ils ont probablement
trouvé un receleur pour écouler les objets volés, puis ils ont
quitté leur gîte habituel, roulent d'auberges en cabarets
louches.»

Cette première réflexion lui en suggéra une nouvelle:

«Le vin rend bavards les plus prudents. Les escarpes, les
assassins ont un orgueil du crime qui les pousse à parler sans
mesure de leurs méfaits. Pour peu que je tarde, qui sait si les
miens n'auront pas commis la bêtise inévitable, avant que j'aie
attiré l'attention de mon côté? Il n'y a pas une minute à perdre.»

Il déjeuna rapidement, et se retrouva dans la rue vers une heure.
Jusqu'à quatre heures, rien à faire. Tous les journaux, sauf ceux
du soir, somnolent dans l'après-midi. Avyot n'arrivait au _Monde_
que vers cinq heures. D'ici là il fallait tuer le temps.

Jamais les heures de la journée ne lui avaient paru aussi longues.
Il entra dans un café, commanda une consommation qu'il ne but pas,
sortit de nouveau, rôda à l'aventure, attendant la nuit. Enfin,
des lumières s'allumèrent à la devanture des magasins. Le
crépuscule arriva, puis la petite obscurité, la grande nuit...

Il était dans le quartier de l'École Militaire. Là, du moins, il
était sûr de ne rencontrer personne. Depuis qu'il s'y promenait,
il éprouvait la sensation d'être dans une autre ville. Il entendit
sonner cinq heures. À partir de maintenant, tous ses actes
devaient être réglés, coordonnés en vue du but à atteindre, c'est-
à-dire, de sa propre arrestation. Se dénoncer lui-même, il n'y
songea pas un instant. Il voulait montrer la routine de la police,
son manque de clairvoyance. Il importait donc que son arrestation
vînt d'elle. Ainsi, il indiquerait clairement avec quelle légèreté
on se lance sur une piste, avec quelle ténacité irréfléchie on la
suit, et surtout avec quel entêtement on y reste attaché, contre
toute évidence. Le triomphe serait de donner du crime la version
exacte, et de voir comment ses indications seraient négligées.

Il pénétra donc dans un bureau de poste et demanda une
communication téléphonique avec le _Monde_. Ainsi qu'il l'avait
fait dans le petit café de la place du Trocadéro il changea sa
voix et pria qu'on le mît en rapport avec le secrétaire de la
rédaction pour communication urgente. Il ne laissa pas à Avyot le
temps de l'interroger, et lui dit:

-- Monsieur, je suis votre correspondant de la nuit dernière.
C'est moi qui vous ai annoncé le crime du boulevard Lannes.
J'étais, vous en avez eu la preuve, bien informé, et je viens vous
apporter quelques nouveaux détails.

-- Je vous remercie, mais je désirerais savoir à qui...

-- À qui vous parlez? Voilà qui est parfaitement inutile. Mes
renseignements sont bons, je vous les donne pour rien, que pouvez-
vous souhaiter de plus? Vous ne saurez rien de moi, jusqu'à nouvel
ordre. Maintenant, si cela ne vous va pas, je peux m'adresser
ailleurs...

-- N'en faites rien, protesta Avyot. Je vous écoute.

-- Sachez alors, que la police fait fausse route, que rien n'est
vrai de tout ce qui a été publié depuis deux jours. Il ne faut pas
assigner au crime de motifs obscurs: c'est un meurtre banal, dont
le mobile, le seul mobile, fut le vol. Quant aux déductions du
Commissaire de police, pure oeuvre d'imagination. Menez votre
enquête vous-même, si vous voulez découvrir la vérité. Dites
surtout à votre rédacteur de ne pas se laisser aller à raconter
tout ce qu'on lui dit.

-- Encore une fois, Monsieur...

-- Ne m'interrompez pas: peut-être ai-je de graves raisons pour
vous dévoiler des choses que je suis seul à connaître...
Conseillez à la Justice d'abandonner la piste qu'elle suit.
Affirmez, et maintenez malgré toutes les apparences, toutes les
rectifications possibles, que les coupables...

-- Vous dites?

-- _Les coupables _; vous avez bien entendu. Demandez dans votre
article si l'on est sûr de n'avoir relevé dans le jardin aucune
trace de pas. Je vous en ai dit assez aujourd'hui. Pour le reste,
je demeurerai en relations avec vous. Suivant que les événements
prendront telle ou telle tournure, je vous donnerai de nouveaux
détails... Un mot encore: Ne parlez à personne de votre
correspondant mystérieux, et sur ce, Monsieur, j'ai bien
l'honneur...

Coche raccrocha le récepteur, et se dirigea vers la porte.

Lorsque le Commissaire de police lut, le lendemain, l'article du
_Monde_, il commença par sourire. Mais en arrivant aux dernières
lignes, il fronça les sourcils et jeta le journal avec colère.

Malgré se promesse, le reporter avait parlé des traces de pas. On
n'y faisait encore qu'une faible allusion, mais il sentait bien
que c'était là un ballon d'essai, et qu'on préciserait le
lendemain. Pour que Coche ne parlât point de ce détail, il l'avait
traité presque en ami; il lui avait permis de voir ce qu'aucun
autre journaliste n'avait vu, et voilà sa récompense! Ce n'était
point assez que le _Monde_ eût donné la nouvelle du crime avant
que lui, en eût été informé, il fallait encore qu'il fournit des
armes à ceux qui sont toujours prêts à dénigrer la police!

Certes, on n'attacherait que peu d'importance à cet article rempli
d'invraisemblances; certes il était sûr de tenir la bonne piste,
et le succès final lui donnerait raison. Mais, n'était-il pas
étrange en vérité, que le journal en faveur duquel il avait fait
quelque chose d'irrégulier, fût le premier à discuter son enquête,
à la discréditer?

-- Décidément, se dit-il, ces gens-là sont tous atteints de la
manie des grandeurs. Parce que le hasard leur a permis de donner
une information sensationnelle, ils se croient tout permis. Ils
mènent une instruction parallèle à la mienne. Au fond, n'était
cette histoire des traces qui peut m'obliger à des explications,
cet article ne peut que faciliter ma tâche. Que le coupable
s'imagine qu'on cherche d'un côté opposé à celui où il se trouve,
il commettra des imprudences, il se cachera moins, et se livrera
tout seul... C'est égal, la leçon me profitera.

Il entra dans le bureau du secrétaire, et le journal à la main,
lui dit:

-- Vous avez lu?

-- Oui, Monsieur le Commissaire.

-- Votre avis?

-- Il faudrait peut-être voir ce Coche, quitte à ne lui dire que
ce que vous voudrez perdre. Avec un ou deux petits renseignements
«à côté» que nous ne donnerons pas aux autres, il sera content...

-- Mais que pensez-vous de son hypothèse qui est diamétralement
opposée à la mienne?

-- Je pense qu'elle vaut ce que vaut une hypothèse de journaliste.
Les renseignements qui nous arrivent depuis quarante-huit heures
n'ont rien apporté, il est vrai, à l'appui de la nôtre... mais ils
ne donnent rien à l'appui de la sienne.

Le Commissaire demeura un moment silencieux, puis murmura:

-- Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. C'est moi qui ai raison!
Donnez un coup de téléphone au _Monde_, et priez qu'on m'envoie ce
monsieur Coche aussitôt qu'il viendra. Je vais retourner boulevard
Lannes, j'y fixerai quelques points de détail de façon à ce que le
juge d'instruction trouve l'affaire toute prête.

La maison était restée exactement dans l'état où le Commissaire
l'avait laissée l'avant-veille, à ceci près que le corps de la
victime, après qu'on eût repéré exactement sa position, avait été
transporté à la Morgue.

La chambre avait maintenant un aspect sinistre. Rien ne donne à
une pièce un air plus lugubre, plus désolé, qu'un lit défait, aux
draps froissés et refroidis. À l'odeur fade du sang, avait succédé
une odeur de suie et de fumée caractéristique des demeures
abandonnées. Dans la cheminée, les cendres tassées avaient pris
une teinte plus sombre; dans la cuvette, l'eau rosée avait changé
de couleur, laissant voir, par transparence, de minuscules
grumeaux rouges, et, sur les bords une raie grise, d'un gris
indécis, empâtée par du savon et du sang. Lorsque le magistrat
avait pénétré la première fois dans le petit hôtel, un peu de vie
semblait flotter encore entre les murs.

On dirait parfois que l'être humain laisse derrière lui un reflet
de sa personnalité, de son existence, comme si les murs, à force
d'être les témoins muets de notre vie, en conservaient la trace
quelque temps. L'histoire des hommes continue après eux dans la
demeure qu'ils ont habitée. La chambre où des êtres ont aimé,
souffert, est un témoin mystérieux, et pourtant indiscret, pour
ceux qui savent regarder, réfléchir. Certains appartements --
pauvres ou luxueux, tristes ou gais -- sont hostiles au visiteur
qui vient pour les louer. Et, qu'y aurait-il d'invraisemblable, en
vérité, à ce que les objets eussent une vie profonde,
insoupçonnée? N'est-ce pas le passage rapide des hôtes d'une nuit
ou d'un jour, qui donne aux chambres d'hôtel cet aspect banal,
impersonnel? Les meubles, cependant, y sont parfois semblables à
ceux qui ornent le foyer regretté. Le lit de palissandre,
l'armoire à glace, la toilette-commode, avec sa garniture à
fleurs, les rideaux à ramages, la descente de lit ornée d'un lion
couché dans la verdure, la cheminée avec sa pendule dorée et ses
candélabres de marbre, la petite étagère avec ses bibelots en
imitation de Saxe, et la couronne de fleurs d'oranger sous un
globe, tout cela ne forme-t-il pas le mobilier que l'on retrouve
dans les vieilles maisons de province? D'où vient alors que, dans
les vieilles maisons les choses sont accueillantes et gaies, sinon
de ce qu'elles ont pris, au contact des êtres une vie mystérieuse
qui, peu à peu, s'affaiblit, se fane, s'attriste et disparaît
quand disparaissent ceux qui la leur prêtèrent un moment?...
Alors, le parfum qui dormait en elles s'évanouit, leur charme
vieillot se flétrit et meurt... Les objets sont pareils aux gens:
ils oublient.

Ainsi, en quelques heures, la chambre du crime vide, sinistre,
morte, avait oublié son hôte!

-- Il fait froid ici, murmura le Commissaire...

Puis il se mit à marcher lentement, examinant les murs, les
meubles, et tous les coins où l'ombre semblait se complaire. Il
s'arrêta un instant près de la toilette, joua du bout du doigt
avec une règle posée sur la table, inspecta la pendule renversée,
arrêtée à douze heures trente-cinq.

Rien n'est effrayant, énigmatique, autant qu'une horloge. Cette
machine sortie des mains des hommes et qui marque le temps, règle
notre vie, et court toujours du même pas égal vers l'avenir
impénétrable, semble être auprès de nous un espion placé comme le
destin.

Quelle heure marquait celle-ci? Heure du jour ou de la nuit? Midi,
avec sa lumière immense et joyeuse? Minuit silencieux et noir?
S'était-elle arrêtée ainsi, simplement par hasard, ou bien à la
minute même qui avait précédé le crime? Impassible témoin, avait-
elle battu la dernière seconde de l'homme assassiné?...

-- Il faudra faire venir un horloger expert, dit le Commissaire.
Il nous renseignera peut-être sur la raison pour laquelle cette
pendule est arrêtée. Il sera intéressant de savoir si c'est la
chute qui a détraqué le mouvement.

-- Pardon, Monsieur, fit un Inspecteur en ramassant quelques
fragments du papier déchiré. Voilà qui me parait drôle!... Nous ne
l'avions pas vu la première fois...

Le Commissaire prit les trois petits carrés blancs et lut:

_Monsieur
22,
E. V.
ési
ue de_

Il haussa les épaules:

-- Ce n'est rien du tout... Ça n'a aucun intérêt... Qu'est-ce que
vous voulez tirer de quelques syllabes incomplètes?... Laissez
donc...

-- Possible que ce ne soit pas grand'chose, mais, qui sait?... si
on trouvait ce qui manque!... en y regardant bien, ça me fait
l'effet d'un bout d'enveloppe. En les rangeant dans l'ordre, on
trouverait quelque chose comme un semblant d'adresse:

«Monsieur -- 22 -- ue de -- E. V.»

«Il reste: «ési», qui fait peut-être partie du nom de la rue,
peut-être du nom du destinataire. Nous pouvons toujours être sûrs
que le particulier demeure au numéro 22 d'une rue de... ça
facilite déjà les recherches...

-- Belle avance, dit en riant le Commissaire.

L'inspecteur, entêté, tournait et retournait les papiers, flairant
leur odeur, les regardant par transparence. Tout à coup, il
s'écria:

-- Ah! mais... Ah! mais... Voici qui est mieux... Lisez donc!!!
Nous n'avons examiné jusqu'ici que le recto... Voyez la pliure...
le papier est double... il a un verso... le dos de l'enveloppe...
et... qu'est-ce que je trouve sur l'un:

Inconnu au 22

«sur l'autre:

Voir au 16

et, tout à côté, la moitié du timbre de la poste... Avec écrit:
Rue Bay... ce qui veut sûrement dire Rue Bayen, ça, ce n'est pas
difficile; dans le demi-rond du timbre, quelque chose de noir qui
devait être la date, et, au-dessous, très net: 08. Nous sommes en
janvier, donc cette adresse n'avait pas été écrite depuis
longtemps. Je ne sors pas de là: Vous ferez comme vous voudrez,
mais je crois qu'il serait utile de trouver le Monsieur inconnu de
la rue de... je ne sais pas quoi, qui demeurait sans doute au 16
d'une autre rue, de la même, peut-être...

-- Cherchez toujours... moi, je donnerais tout ce que vous
découvrirez là pour quelques renseignements sur la vie, les
fréquentations de la victime... Vous ne trouvez plus rien?... Nous
pouvons partir...

Et le Commissaire sortit avec ses inspecteurs.

Il y avait toujours des curieux sur le boulevard, des agents
faisant les cent pas devant la grille. Un photographe avait braqué
son appareil sur la maison et la photographiait sur toutes ses
faces. Au moment où le Commissaire allait monter en voiture, il
lui dit vivement:

-- Une seconde, Monsieur le Commissaire... Là, merci...

-- Ça vous fait bien plaisir d'avoir mon portrait; vous croyez que
ça amusera vos lecteurs?... C'est pour quel journal?...

-- Pour le _Monde_, qui le premier...

-- Eh bien, fit le Commissaire rageur, vous pourrez dire chez
vous... Au fait, ne dites donc rien du tout...



CHAPITRE VI


L'INCONNU DU 22

La journée s'écoula monotone pour la police comme pour Coche.
Cette affaire, à qui la curiosité publique donnait d'heure en
heure de plus grandes proportions, n'avançait pas. En dehors du
nom de la victime, on ne savait rien. Les commerçants du quartier
interrogés, se souvenaient vaguement d'un petit vieux, tranquille,
peu bavard, et à qui on ne connaissait ni amis, ni parente. Il
vivait là depuis plusieurs années, sortant peu, parlant moins
encore, et ne recevait de lettres qu'à de très rares intervalles.
Le facteur ne se rappelait pas avoir sonné chez lui depuis des
mois.

-- Même, ajouta-t-il, je n'ai pas osé lui porter de calendrier au
premier janvier. On ne peut vraiment pas demander d'étrennes à
quelqu'un qu'on ne sert jamais.

Quant à Onésime Coche, il s'énervait dans l'attente. Il aurait
voulu à la fois brusquer les événements, et retarder leur cours.
Il commençait à se rendre compte des complications formidables
qu'il avait apportées dans son existence, et voyait sous des
aspects moins brillants les résultats utiles qu'il tirerait de
l'aventure. Le certain, pour l'instant, c'est qu'il vivait en
errant, n'osant s'arrêter nulle part, incapable de se renseigner,
tenaillé du désir impérieux de revoir les lieux du crime... comme
un véritable criminel.

«Et, ajoutait-il, ce ne serait pas déjà si bête. On a sûrement
établi une souricière autour du boulevard Lannes, et, parmi la
foule qui défile devant la maison, il y a autant d'agents en
bourgeois que de badauds; on me connaît; le _Monde_, avec l'allure
mystérieuse de ses articles, gêne la police, et on ne manquerait
pas de me filer... Tout irait grand train après cela.»

Mais la seule pensée du contact définitif avec la Sûreté
l'effrayait.

La solitude totale dans laquelle il vivait depuis deux jours lui
avait enlevé cette énergie, cet «allant» qui en faisait -- quand
l'affaire l'intéressait -- un reporter incomparable. Il avait
besoin pour agir, de l'influence du milieu, de la griserie des
paroles, de la discussion, de la lutte, de l'activité trépidante
de tous les instants. Privé de cet excitant, il se sentait sans
force, hésitant. Noyé dans la foule, frôlant à chaque pas des
inconnus, s'asseyant solitaire, aux tables de cafés ou de
restaurants, n'entendant qu'à de rares intervalles, quand il
faisait son menu ou commandait une consommation, le son de sa
propre voix, il avait, libre encore dans Paris et coudoyant des
milliers d'êtres, l'impression poignante d'être au secret, dans la
plus sûre et la plus silencieuse des prisons.

Vers cinq heures, il téléphona au _Monde_. On lui répondit d'abord
que le _Monde_ n'était pas libre. Il attendit un moment, et appela
de nouveau. La ligne était très encombrée. Des bribes de phrases
lui arrivaient confuses, traversées par la voix nasillarde des
demoiselles, s'envoyant des numéros d'appel. Et, tout à coup,
parmi tout ce bruit, toute cette friture, il entendit quelqu'un
qui disait: «Le journal le _Monde_?».

Il se pencha vivement sur la plaque et protesta:

-- Pardon, Monsieur, pardon, j'ai demandé avant vous...

-- Désolé, mais c'est moi qu'on a servi. Allô, le _Monde_?...

-- C'est un peu violent! Allô, Mademoiselle!

On riait à l'autre bout du fil.

Il trépigna de rage.

-- Allô, Mademoiselle, nous sommes deux sur la ligne...

-- J'entends bien. Mais ce n'est pas de ma faute. Retirez-vous...

-- Non, non!... Voilà un quart d'heure que j'attends, j'en ai
assez. Passez-moi la surveil...

Il n'acheva pas sa phrase, et décrochant sans bruit l'autre
récepteur, se mit à écouter. La conversation lui arrivait
subitement distincte. Il entendait les questions et les réponses.
Jamais la ligne ne lui avait semblé aussi tranquille, et jamais,
surtout, conversation ne l'avait plus intéressé que celle-là. La
voix qui lui avait parlé un instant disait:

-- C'est fâcheux, à quelle heure vient-il d'habitude?

Et une autre voix, qu'il reconnut pour celle du secrétaire de la
rédaction, répondit:

-- Vers quatre heures et demie, cinq heures... Mais il ne faut pas
compter.

-- Comme c'est ennuyeux, reprit la voix. Savez-vous où on pourrait
le trouver?

-- Où diable ai-je entendu cette voix-là? disait Coche.

-- Non, pas du tout, répondit Avyot.

-- Enfin, il viendra bien dans la soirée? Soyez assez aimable pour
le prier de passer chez moi... une communication urgente...

-- Tout à fait impossible. Je suis désolé... Mais il est absent,
et je n'ai pas du tout...

«Hé, hé... songea Coche, en appuyant plus fortement les récepteurs
sur ses oreilles...»

-- Mais quand revient-il?... fit la voix.

-- Je ne sais pas... Son absence peut se prolonger; il peut
revenir bientôt...

-- Il n'a pas quitté Paris?

-- Je ne puis vous renseigner sur ce point... Je suis désolé, tout
à fait désolé...

«Ah çà! songea Coche de plus en plus attentif, mais c'est de moi
qu'on parle, et cette voix... cette voix...»

-- Ne coupez pas, Mademoiselle, nous causons, cria Avyot.

Et Coche, terriblement intéressé par ce dialogue, cria
machinalement aussi: «Nous causons».

Mais aussitôt il se mordit les lèvres. Un simple hasard, très
fréquent, mais qu'il bénissait en cet instant, l'avait mis en
tiers dans une conversation qui pouvait se rapporter à lui.
C'était folie de l'interrompre par une exclamation maladroite. La
téléphoniste, par bonheur, avait quitté la ligne, et n'entendit
pas son appel; le dialogue continua:

-- En tous cas, disait la voix, vous pouvez me donner son adresse?

-- Parfaitement...

-- Ai-je des chances de le trouver chez lui?

«Nom d'un chien, murmura Coche! je ne me trompais pas. C'est le
Commissaire!»

Un petit frisson le secoua. Ses doigts se crispèrent sur les
récepteurs, et il se sentit pâlir. Pourquoi le Commissaire
insistait-il tellement pour le voir, pour savoir son adresse,
sinon afin de... Il n'osa formuler, même mentalement, la fin de sa
phrase, mais le mot qu'il redoutait se dressa devant lui, avec une
force, une netteté prodigieuses: «M'arrêter! Je vais être arrêté».

Le recul n'était plus possible. Il en avait trop fait pour
hésiter, même un instant. Les trois journées écoulées avaient fui
avec une rapidité si vertigineuse, qu'il n'avait pas senti passer
le temps, il lui sembla qu'il allait être pris au piège dans une
seconde. Il eut l'espoir que le secrétaire de rédaction ne
répondrait pas; il aurait voulu crier:

-- Taisez-vous, ne dites pas mon adresse!

Mais, c'était là se compromettre gravement, car, en somme, s'il
voulait bien être arrêté, interrogé, accusé, il tenait à garder le
pouvoir de faire s'écrouler d'un seul mot toutes les charges
relevées contre lui. Or, comment pourrait-il expliquer ce cri
d'angoisse?...

La voix poursuivit:

-- Je ne sais pas si vous le trouverez chez lui, mais voici son
adresse...

Un dixième de seconde, la pensée qu'il ne s'agissait pas de lui,
traversa l'esprit de Coche. Déjà Avyot continuait:

-- 16, rue de Douai.

-- Merci bien, pardon de vous avoir dérangé.

-- Il n'y a pas de quoi, au revoir, Monsieur le Commissaire.

-- Au revoir, Monsieur.

Coche entendit claquer les crochets, résonner la sonnette
avertissant que la communication était finie... Un petit bruit de
friture... puis, plus rien.

Pourtant il restait là, l'oreille tendue, attendant, espérant,
redoutant, il ne savait quoi, cloué sur place par une émotion
intense. Il ne reprit la notion exacte des choses qu'au bout de
deux ou trois minutes. Alors, percevant ce bourdonnement confus,
pareil à celui qui résonne avec un bruit de flot, dans les larges
coquilles marines, il comprit que la conversation était finie, et
qu'il n'avait plus rien à faire là. La main sur le bouton de la
porte, il hésita.

«S'il y avait quelqu'un derrière, si une main venait s'abattre sur
lui?»

Le souvenir de son innocence n'effleurait même plus sa pensée. Une
seule chose y demeurait: son arrestation probable, certaine!...

À bien y réfléchir, il pouvait, au risque de passer pour un
fantoche, avouer la vérité. Tout au plus, risquait-il quelques
jours de prison avec sursis, ou simplement une admonestation un
peu sévère et humiliante... Mais, cela même, il ne le pouvait
plus. Il était hypnotisé, fasciné, par cette idée fixe: je vais
être arrêté.

Et cette pensée, qui l'effrayait cependant, l'attirait, l'amenait
à elle avec une puissance obscure et formidable, effrayante, comme
le gouffre sur qui se penche le voyageur, tentatrice comme l'appel
voluptueux des sirènes qui, la nuit, dans les détroits sonores,
entraînaient les marins vers l'abîme.

Il sortit enfin. Personne ne fit attention à lui. Seul, l'employé,
derrière son guichet, lui dit:

-- Il y a deux communications.

-- Ah! bien, fit Coche.

Et il donna un second ticket sans faire observer qu'il n'avait pas
causé un seul instant. Au moment de gagner la rue, il eut une
courte hésitation:

«Tout de même, si je téléphonais au _Monde_?»

Mais il pensa qu'à présent toute démarche était devenue inutile et
gagna la rue, cherchant les raisons qui avaient pu mettre aussi
vite la police sur ses traces, un peu vexé, au fond, de n'avoir
pas eu besoin de plus d'adresse et de ruse pour l'amener à
regarder de son côté.

En quittant l'appareil, le Commissaire traversa une petite salle
où se réunissaient les inspecteurs. L'un d'eux, assis devant une
table, paraissait plongé dans un travail très important.

-- Dites-moi donc, fit le Commissaire, est-ce très urgent ce que
vous faites là?

L'homme sourit:

-- Très urgent... non, mais plus tôt ce sera fini, mieux ça
vaudra... Je cherche dans l'Annuaire les rues _de_, rapport au
papier trouvé ce matin... ça ne coûte rien d'essayer...

-- Eh bien, laissez donc ça un instant, prenez une voiture, et
voyez si M. Onésime Coche est chez-lui, 16, rue de Douai.

-- Rue de?... fit vivement l'inspecteur.

-- Rue de Douai, 16... Vous savez où c'est?...

-- Oui, oui... Ce n'est pas ça qui m'étonne... c'est ce numéro 16,
et puis rue de...

Le Commissaire tressaillit à son tour: ce numéro auquel il n'avait
prêté aucune attention tout d'abord, sembla prendre une
signification. N'était-ce pas celui qu'il avait lu le matin même
sur le bout d'enveloppe ramassé boulevard Lannes?... Il regarda
l'inspecteur, l'inspecteur le regarda et tous deux demeurèrent
ainsi quelques secondes, n'osant formuler le doute qui,
brusquement, les avait traversés...

-- Allons, dit le Commissaire en haussant les épaules, qu'est-ce
que nous cherchons!... C'est par ce procédé-là qu'on se met
dedans. Une idée passe, on saute dessus, on ne la lâche plus, on
s'entête... et rien du tout. Si vous vous mettez à regarder de
côté tous les gens qui habitent à un numéro 16...

-- Je ne dis pas, mais ça me fait drôle... Je pars de suite...

Parce que, dès le matin, il n'avait attaché aucune importance à ce
chiffre, et que, maintenant, il n'avait pas relevé la coïncidence
assez bizarre en somme, le Commissaire ne voulut pas paraître
faire cas du soupçon de son agent. Mais, resté seul, il regretta
de n'avoir pas fait, lui, la découverte du papier, et de n'avoir
pas vu le rapprochement possible. Il n'y attachait encore aucune
valeur: quelle vraisemblance que Coche fût mêlé à cette affaire?
Fallait-il, pour une simple concordance de chiffres, échafauder
tout un roman? Il rentra dans son cabinet en se disant:

«Non... c'est absurde...»

Mais, si absurde qu'il jugeât la chose, il ne put la chasser de
son esprit. Elle restait en lui, et sa pensée y revenait sans
cesse. Il prit un dossier, le parcourut. En arrivant au bas de la
première page, bien qu'il fût certain d'en avoir lu toutes les
lignes, il s'aperçut que les mots n'avaient fait que traverser ses
yeux: de leur signification, nul souvenir... À leur place le
chiffre 16 dansait devant lui, insensiblement, les traits
d'Onésime Coche s'y joignaient, d'abord assez vagues puis tout à
fait précis.

Peu à peu, une foule de petits détails se glissaient dans sa
mémoire.

D'abord l'information étrange du _Monde_, information dont il
n'avait pu trouver la source; puis les phrases énigmatiques de
Coche, son attitude ironique jusqu'à l'insolence, ses réponses
mystérieuses, la découverte de la trace des pas, son émotion dans
la chambre du crime... Il y avait là jusqu'à un certain point des
indices... Mais, si le journaliste avait joué un rôle quelconque
dans le crime, comment admettre tant d'audace?... Et, pourtant!...

Arrivé à ce point de son raisonnement, il se sentait arrêté, un
obstacle barrait sa route, et il n'osait s'avouer à lui-même qu'il
s'irritait autant de n'avoir pas le premier pensé à tout cela, que
de l'impossibilité où il se trouvait d'assigner un mobile aux
actes de Coche. Au reste, dans quelques minutes, il allait être
fixé; sans lui laisser soupçonner le doute qui avait effleuré son
esprit, il lui ferait comprendre ce qu'il y avait de gênant dans
son attitude. Qu'il en sût long sur le crime, il en était sûr à
présent. Le difficile ne serait pas de lui faire dire ce qu'il
savait, mais bien comment il le savait. Coche ne lui avait-il pas
déclaré:

«La Presse possède des moyens d'investigation multiples...»

Quels avaient été ces moyens?... Voilà ce qu'il importait de
connaître, et, pour y arriver, il ne reculerait pas devant
l'intimidation. Il ne se souciait plus guère, à présent, de
l'allusion à l'empreinte de pas faite dans le _Monde_. La partie
était engagée à fond, et Coche seul pouvait apporter la victoire.
Aussi bien l'affaire allait passer aux mains d'un juge
d'instruction, et il aurait voulu la lui remettre toute simple,
dégagée du mystère qui l'entourait depuis la première heure.

La sonnerie du téléphone retentit:

-- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

-- Javel, l'inspecteur que vous avez envoyé rue de Douai.

-- Bon, et bien?

-- M. Coche n'a pas reparu chez lui depuis trois jours.

Une stupéfaction violente se peignit sur le visage du Commissaire.
Ainsi, depuis trois jours, pas plus au journal qu'à son domicile
on n'avait vu le reporter? Si invraisemblable que parût la chose,
il fallait se résoudre pourtant à accorder à cette disparition des
raisons graves.

Or, étant donnés les événements, leur succession rapide et
mystérieuse, une raison grave ne pouvait être qu'une raison se
rapportant au crime du boulevard Lannes. Dès lors deux hypothèses
se présentaient: ou bien Onésime Coche avait fait semblant de
disparaître afin de poursuivre seul et pour son compte une enquête
parallèle à celle de la police; ou bien il avait été mêlé d'une
façon quelconque au drame, et alors deux solutions se présentaient
de nouveau: la première, assez favorable: il avait mis quelques
centaines de kilomètres et la frontière entre lui et la police; la
deuxième solution (se rapprochant peut-être de la vérité): des
gens ayant intérêt au silence, et craignant qu'un mot imprudent de
sa part ne les perdit, l'avaient simplement supprimé...

Toujours, d'après la même méthode hâtive et fantaisiste, le
Commissaire s'arrêta à cette dernière version.

Il se pencha sur la plaque et dit à l'Inspecteur:

-- Pas d'autres renseignements?

L'inspecteur ne répondant pas tout de suite; il insista:

-- Allo! Vous m'entendez?

-- Oui, Monsieur le Commissaire. C'est tout.

-- Alors, c'est bien, je verrai moi-même demain matin.

Et il raccrocha les récepteurs.

«Demain matin, mon bonhomme, songea l'inspecteur, tu arriveras
probablement après la bataille, car demain, si Coche n'est pas
entre mes pattes, il ne s'en faudra pas de beaucoup.»

Il n'avait pas tout dit, en effet, au Commissaire, se réservant de
travailler son _idée à lui_. Trop jeune dans le métier pour qu'on
écoutât ses avis, il entendait suivre son inspiration personnelle.
Depuis la découverte du morceau d'enveloppe, il avait eu la
sensation que la partie devait se jouer autour de ce bout de
papier, et cette sensation, vague d'abord, s'était tout à coup
précisée lorsqu'il avait entendu le numéro de l'adresse de Coche.
Il regretta presque d'avoir laissé deviner son émotion devant le
Commissaire, mais se consola de ce manque de sang-froid, sachant
son chef trop orgueilleux, pour adopter la manière de voir d'un
simple inspecteur. Bien mieux, ce qu'il avait considéré un instant
comme une maladresse, lui apparut comme une suprême habileté. Le
seul fait qu'il avait établi un rapport entre les deux 16,
l'assurait que le Commissaire n'y attacherait pas la moindre
importance, tout au contraire. Dès lors, il pouvait travailler en
paix, sans contrôle, sans discussion.

Javel, on l'a vu, se trompait. Mais, le résultat ne différait pas
beaucoup cependant, grâce aux déductions précipitées du
Commissaire. Tandis que son chef interprétait les événements, lui
se bornait à les constater. Aussi bien, la découverte du matin, et
le renseignement recueilli au domicile de Coche, n'étaient-ils
rien auprès de celui qu'il conservait précieusement, l'ayant
obtenu avec une rare facilité.

En descendant la rue de Douai, ses yeux s'était portés
machinalement sur le numéro d'une maison, il lut 22. Le hasard,
décidément, voulait que ce chiffre revint devant lui et il
considérait le hasard comme un trop grand maître pour ne pas
suivre ses indications. Il réfléchit très vite que, s'il se
trompait, nul n'en saurait jamais rien, que la démarche n'était ni
longue ni compromettante, et entra.

La loge de la concierge se trouvait sous la voûte. Il entr'ouvrit
la porte:

-- M. Onésime Coche, s'il vous plaît?

-- Connais pas.

Il prit un air désappointé, et insista timidement:

-- C'est un journaliste. Vous ne pourriez pas me dire?...

Le concierge, qui se chauffait les mains, hocha la tête sans se
retourner. Mais sa femme sortit d'une pièce voisine et s'enquit de
ce qu'on voulait. Javel la devinant complaisante, ou tout au moins
curieuse, répéta:

-- C'est un journaliste, M. Onésime Coche. On m'a dit qu'il
habitait ici. On a dû se tromper d'adresse, et je voudrais savoir
si vous ne pourriez pas...

Le mari haussa les épaules, la femme s'avança:

-- Quoi! Tu ne te souviens pas?

Et s'adressant à l'inspecteur, elle ajouta:
-- Nous n'avons pas de locataire de ce nom, mais nous avons eu un
journaliste qui a quitté il y a six mois; depuis, deux ou trois
fois, le facteur s'est trompé et a déposé des lettres au nom que
vous dites...

Et se tournant vers son mari:

-- Tu te rappelles. Il n'y a pas un mois, il en a porté une...
Voyez donc si ce ne serait pas des fois au 16 ou au 18.

Javel s'excusa du dérangement, remercia et, dans la rue, donna
libre cours à sa joie en disant presque haut:

-- Veine! Veine! Je le tiens!

Un monsieur qu'il bouscula au passage se retourna et grommela:

-- Il est fou, celui-là!

L'inspecteur était si content qu'il ne l'entendit même pas. Il
entra rapidement au 16 et demanda:

-- M. Coche?

-- Il n'est pas chez lui.

-- Savez-vous quand il rentrera?

-- Non. Il a dû partir en voyage.

-- Diable, murmura Javel, voilà qui est bien ennuyeux... Alors
vous ne pourriez pas me dire quand il sera de retour?...

-- Non... Laissez un mot. On le lui remettra avec ses lettres qui
l'attendent depuis trois jours.

-- Trois jours! songea Javel, est-ce que je tiendrais le bon bout,
par hasard?

Et il ajouta, comme se parlant à lui-même:

-- Lui laisser une lettre?... Peuh!...

Puis, réfléchissant qu'il y avait peut-être des renseignements à
glaner et que, tout en écrivant, il pourrait faire parler la
concierge, moins défiante vis-à-vis d'un monsieur assis dans sa
loge qu'envers un visiteur debout sur le pas de sa porte, il
répondit:

-- Oui, si ça ne vous dérangeait pas, j'écrirais bien un mot.

-- Du tout. Asseyez-vous... vous avez de quoi écrire?...

-- Non, fit-il.

Quand on lui eut apporté plume, encre et papier, il s'assit devant
la table, et commença à écrire une vague lettre de sollicitation,
se disant journaliste, sans situation, acculé à la misère, et
priant son confrère de lui venir en aide.

Arrivé au bas de la page, il s'arrêta, prit sa feuille de papier
par le coin et l'agita en l'air, pour la sécher.

-- Un peu de buvard? demanda la concierge...

-- Oh! mais, Madame, je vous dérange...

-- Ça ne fait rien... Une enveloppe?

-- Oui, s'il vous plaît...

Tout en séchant avec soin son écriture, il demanda:

-- M. Coche ne vous avait pas prévenu de son départ?

-- Non. Sa femme de ménage est venue avant-hier, comme d'habitude;
elle ne savait rien et m'a demandé la même chose que vous. Elle
revient tous les matins pour donner un coup au ménage, mais elle
n'a pas de nouvelles... C'est surprenant, parce que, d'ordinaire,
toutes les fois qu'il s'absente, il ne manque pas de dire:

-- Madame Isabelle, je pars pour tant de jours. Je rentrerai
lundi, ou mardi..., enfin, tout ce qu'il faut pour répondre en cas
qu'on vienne le demander...

Javel, la plume en l'air, écoutait. Pour lui, ce départ prenait de
plus en plus l'aspect d'une fuite, et, en rapprochant
l'extraordinaire coïncidence du 22 et du 16, il ne pouvait
s'empêcher de relier cette disparition à l'affaire du boulevard
Lannes.

La concierge parla encore, disant l'existence régulière de Coche,
les heures auxquelles il sortait et rentrait. Mais tout cela --
pour l'instant, du moins -- était sans importance. À un moment,
pourtant, le policier dressa l'oreille:

-- La dernière fois qu'il a couché ici, disait-elle, il est rentré
vers les deux heures du matin, comme d'habitude. On ne reconnaît
pas bien les voix, la nuit, mais je sais sa façon de fermer la
porte: tout doucement, sans bruit. Il y en a d'autres qui la
tapent, à réveiller toute la maison. Sur le coup de cinq heures,
quelqu'un est venu le demander. Cette personne n'est pas restée
longtemps chez lui, car, cinq minutes après, elle a demandé le
cordon, et au bout d'un instant, M. Coche est sorti à son tour. Je
pense qu'il a été appelé dans sa famille, près d'un malade. Son
père et sa mère habitent la province.

-- C'est possible, songea l'inspecteur, mais ce n'est _que_
possible. Il y a vraiment trop de coïncidences dans tout ça...

Il se remit à écrire, signa d'un nom quelconque et cacheta
l'enveloppe. La concierge avait dit tout ce qu'elle savait, il n'y
avait plus rien d'utile à en attendre. Peut-être la femme de
ménage serait-elle renseignée.

Il se leva:

-- Vous seriez bien aimable de lui remettre ceci avec son
courrier. Comme c'est assez urgent, je repasserai demain matin,
vers neuf heures, si par hasard il était de retour...

-- C'est ça, Monsieur. Vous trouverez toujours sa femme de ménage.

Il remercia et sortit. Pour lui, il n'y avait plus aucun doute. Le
destinataire de la lettre déchirée trouvée boulevard Lannes et
Onésime Coche, ne faisaient qu'un. Maintenant fallait-il voir dans
le départ précipité du journaliste, la nuit même du crime, plus
qu'une simple coïncidence? C'était une autre affaire, et qui
demandait à être examinée sans nerfs et de très près. Dans cette
pensée, il téléphona au Commissaire le résultat de sa démarche, en
se bornant à répondre à la question précise qui lui avait été
posée: On l'avait envoyé 16, rue de Douai, pour s'informer si
Coche était chez lui: Coche n'y était pas. Il n'avait rien à
ajouter pour l'instant. Le reste lui appartenait en propre. À lui
de s'en servir.

Javel avait pour habitude, lorsqu'il recherchait un individu, de
se demander, non pas ce que lui, pourrait trouver de plus
intelligent, mais bien ce que son adversaire pourrait trouver de
plus bête, ou de plus maladroit. Or, la pire faute pour Coche
coupable, était de revenir à son domicile. De là à admettre la
probabilité de cette faute, il n'y avait qu'un pas. Lorsqu'un
homme a le choix entre deux solutions, il est rare, surtout s'il
redoute la police, qu'il choisisse la bonne. La prudence la plus
élémentaire conseillait au journaliste de ne pas reparaître rue de
Douai: c'était donc rue de Douai qu'il convenait de l'attendre.
Ayant ainsi raisonné, Javel se posta à quelques pas de la porte,
et attendit.



CHAPITRE VII

DE SIX HEURES DU SOIR A DIX HEURES DU MATIN


En sortant du bureau de poste, Onésime Coche reprit possession de
lui-même. Depuis trois jours, il n'avait rien, rien vu, rien
appris que l'angoisse d'un homme traqué. C'était là, non du
reportage, mais de la littérature. Alors qu'il aurait tout voulu
savoir, il ignorait tout, et comprenait que l'ignorance devait
être, pour un vrai coupable, un grave motif d'énervement. De plus,
détail qui avait sa valeur, il n'avait pas changé de linge; son
faux col douteux le gênait; ses manchettes étaient sales, il se
sentait mal à son aise. À sa gêne morale s'ajoutait une gêne
physique. Il résolut d'aller chez lui, après l'extinction du gaz
pour ne pas être vu par la concierge, et, vers minuit, s'arrêta
devant sa porte. Javel, qui s'était rapproché doucement, eut en le
reconnaissant un sourire de triomphe. La bête venait se prendre au
piège. Il reprit sa faction, ne perdant pas de vue l'entrée. Des
agents le voyant regarder la maison avec insistance lui dirent,
bourrus:

-- Qu'est-ce que vous attendez là?

Il répondit, presque sans détourner la tête:

-- «Sûreté», et leur montra sa carte.

Au bout d'une demi-heure, Coche n'était pas redescendu. Javel
pensa:

-- Aurait-il l'audace de coucher chez lui?... Après tout, s'il
n'est pas coupable, si son départ n'est lié en aucune façon à
l'affaire, cela n'a rien de surprenant. Il est entré avec le
patron dans la chambre du boulevard Lannes et peut fort bien avoir
laissé tomber les bouts de papier... Pourtant, pourtant...

Un tel désir, un tel besoin de savoir le tenaillait, qu'il ne
sentait plus le froid. Les passants devenaient de plus en plus
rares et le guet n'en était que plus facile. Il marchait de long
en large, sûr que le journaliste ne pourrait plus sortir sans
qu'il le vît. Vers deux heures, la porte s'ouvrit enfin. Coche
demeura un instant immobile, et referma sans bruit. Javel le vit
hésiter, puis faire un pas, regarder à droite et à gauche, et
enfin partir, droit devant lui. Il lui laissa prendre quelques
mètres d'avance, et se mit en marche à sa suite. Ils descendirent
ainsi jusqu'aux boulevards, gagnèrent les quais par la rue de
Richelieu et traversèrent la Seine.

-- Du diable si je sais où il m'emmène, murmura Javel en le voyant
remonter dans la direction de la place Saint-Michel; mais où qu'il
aille je ne le lâcherai pas avant de l'avoir couché.

Coche prit le boulevard Saint-Michel et s'arrêta près du
Luxembourg, semblant s'orienter.

-- Qu'est-ce que ça veut dire? pensa Javel. Il connaît sûrement le
quartier... et il a l'air de ne pas savoir ce qu'il veut...

Et il ajouta à mi-voix:

-- Allons, mon vieux, c'est l'heure de te coucher...

Juste au même moment, Coche se tourna vers lui. Leurs regards se
croisèrent. Javel ne bougea pas, mais Coche tressaillit et
repartit, d'un pas plus rapide, dans la direction de
l'Observatoire. Le boulevard était désert, et le policier
regardait sur le trottoir, sec et tout blanc, fuir l'ombre du
journaliste. Cette course vers un but inconnu l'énervait. Il
commençait à sentir la fatigue, le froid. Par instants il
éprouvait la tentation de sauter sur Coche et de lui mettre la
main au collet. Mais, s'il était innocent, quelle faute! c'était
la révocation, le scandale! Il continuait donc à marcher, les
poings serrés, mâchant sa rage. Coche finirait bien par entrer
dans une maison, et il lui faudrait encore attendre, jusqu'au
jour, par cette nuit glaciale, avec le ventre creux, les pieds
gelés et les doigts engourdis. Tout à coup, une voix, derrière
lui, fit doucement:

-- Bonjour Javel.

Il se retourna et reconnut un collègue de la Sûreté. Du coup, la
gaîté lui revint. Il mit un doigt sur ses lèvres, entraîna son
camarade par le bras, et lui dit très bas:

-- Chut! méfiance...

-- Tu as quelque chose?

-- Oui, là devant nous, à vingt mètres...

-- Sérieux?

-- Tu parles!... Je crois que je tiens... Mais je ne peux pas te
le dire pour l'instant. Écoute, si tu n'es pas trop fatigué, je te
propose une affaire. Prends mon homme en filature, il y a peut-
être quelque chose de tout premier ordre...

-- Et on ne peut pas savoir?...

-- Pas maintenant. Dans quelques heures, ce matin... Moi, je suis
éreinté, et puis, je crois que le client m'a vu et que je suis
brûlé. Il ne se méfiera pas de toi. Ça va?

-- Peuh! fit l'autre, si ça te rend service! Tu veux que je le
couche...

-- D'abord; ensuite que tu ne lâches pas sa porte. Demain matin, à
dix heures, fais-moi prévenir de l'endroit où il aura fini sa
nuit, et de celui où je peux venir te relever. Je serai devant le
16 de la rue de Douai. Mais pour l'amour de Dieu, ne le lâche pas
d'une semelle. Jamais nous n'aurons peut-être de plus belle partie
à jouer... et tu auras ton morceau de gâteau, je te le garantis,
si ça réussit...

-- Tout ça, c'est bien gentil, mais je voudrais savoir tout de
même...

-- Eh bien, fit Javel, sentant que son camarade hésitait, et qu'il
fallait jouer franc jeu pour ne pas risquer de tout perdre, eh
bien, je file probablement l'assassin du boulevard Lannes.

Il n'était pas certain le moins du monde que Coche fût coupable,
mais il se rendait compte que s'il hésitait, l'autre refuserait
peut-être de marcher. L'appât d'une telle capture suffit à décider
le policier qui dit encore, tant la chose lui paraissait
formidable:

-- Tu es sûr?

-- Sûr, répondit Javel avec autorité. Tu vois que cela vaut le
dérangement.

-- Tu peux compter sur moi. Je le tiens bien.

-- Et surtout, pas de gaffe. Le bougre a de l'oeil et des
jambes...

-- Moi aussi.

-- À dix heures, quelqu'un aux nouvelles, 16, rue de Douai?

-- Compris...

Javel fit demi-tour et redescendit vers l'intérieur de Paris. Il
était tranquille. Coche ne lui échapperait pas, et s'il s'était
trompé, nul, sauf le camarade intéressé à présent au même titre
que lui à ne pas ébruiter l'affaire en cas d'insuccès, ne
connaîtrait l'emploi de sa nuit.

Depuis le Luxembourg, Coche n'avait plus tourné la tête. Il allait
devant lui, au hasard, plus averti du danger par son instinct que
par le regard échangé avec le policier. Par instants, il
ralentissait sa marche pour mieux entendre le bruit de ce pas qui
se mesurait sur le sien. Une seconde, lorsque les deux policiers
s'étaient rencontrés, il s'était cru sauvé. À ce moment, s'il
avait trouvé une rue transversale, il aurait fui à toutes jambes,
mais bientôt le bruit de pas lui était parvenu, plus net, et il
avait compris que deux hommes au lieu d'un étaient à sa poursuite.
Il retrouvait dans sa course des angoisses pires que celles de la
nuit du crime, quand il remontait seul le boulevard désert. La
même peur de l'inconnu le tenait, le même silence que rien ne
traversait, emplissait ses oreilles; plus le terrain s'allongeait
au-devant de lui, plus il se hâtait et moins il croyait avancer.
Il sentait des regards peser sur sa nuque, devinant les voix
chuchotantes, comme si l'imperceptible frisson qu'elles mettaient
dans l'air était arrivé en ondes sonores jusqu'à lui. Son
excitation nerveuse était telle, qu'il serra la crosse de son
revolver, résolu à faire brusquement demi-tour et à tirer. Seule,
une pensée, vraiment extraordinaire, l'empêcha de commettre cet
acte insensé: la peur de ne trouver personne devant lui, et de se
rendre compte qu'il était halluciné.

La folie lui était toujours apparue comme un spectre effrayant, et
l'idée qu'il lui faudrait se rendre compte d'une défaillance de sa
raison, l'épouvantait. Or, il sentait qu'il n'était plus maître de
lui, et que l'horrible peur s'installait dans son cerveau,
paralysant sa volonté, faussant son jugement. Bientôt la fatigue
l'envahit, cette fatigue brusque, qui coupe bras et jambes, contre
laquelle on sent qu'on ne pourra lutter, qui vous met du plomb aux
semelles, et fait tout oublier, chagrins, périls, remords. Il
titubait, pris d'un besoin de sommeil impérieux, torturant comme
la faim, comme la soif. Les dents serrées, l'épouvante à la gorge,
il se répétait:

-- Avance... Avance...

Tout au bout de l'avenue d'Orléans, près de la barrière, il
aperçut la lanterne ronde d'un hôtel. Il sonna, attendit, appuyé
contre le mur, que la porte s'ouvrit, demanda une chambre, se jeta
tout habillé sur son lit, sans même prendre la précaution de
fermer le verrou ni de tourner la clef, et s'effondra dans le
sommeil comme on s'effondre dans la mort.

Deux minutes plus tard, le policier qui se souciait peu de finir
sa nuit à la belle étoile, sonnait à son tour, et, de l'air le
plus naturel du monde, disait au garçon:

-- Donnez-moi une chambre a côté de celle de mon ami qui vient
d'entrer. Quand il s'éveillera, vous me préviendrez, mais ne lui
dites pas que je suis là. Je lui fais une blague...

Il monta l'escalier à pas de loup, et le garçon sorti, colla son
oreille à la muraille. La respiration de Coche était pesante et
cadencée. Alors, il s'étendit sur son lit, et, sûr de ne pas le
manquer, s'endormit à son tour.

Cette nuit-là, Coche rêva qu'il était dans une prison, et qu'un
gardien surveillait son sommeil: la réalité se rapprochait
étrangement du rêve. Depuis quelques heures, il avait cessé d'être
libre pour n'être plus qu'une bête traquée qui, peu à peu, allait
sentir se rétrécir tout autour d'elle, le cercle infranchissable
des limiers...

À 8 heures du matin, Javel reprit sa faction devant le 16 de la
rue de Douai. Il aurait pu monter tout simplement chez Coche, et
parler à la femme de ménage; il préféra éviter la concierge, et
attendit sur le trottoir qu'elle sortît. Comme il est sans exemple
qu'à Paris une concierge demeure plus d'une heure dans sa loge,
surtout le matin, à l'heure où les cancans s'éveillent, il était
sûr de pouvoir bientôt passer sans être vu. Quelques minutes plus
tard, en effet, la concierge sortait. Il en profita pour entrer.
Il ignorait à quel étage demeurait le journaliste, mais ce léger
détail ne l'arrêta pas, et, sonnant à la première porte venue, il
demanda:

-- M. Coche, s'il vous plaît?

-- Ce n'est pas ici, c'est au quatrième.

-- Je vous demande pardon...

Au quatrième, une vieille femme vint lui ouvrir:

-- Monsieur est là? fit-il du ton d'un homme qui pose cette
question pour la forme, certain qu'à pareille heure «Monsieur est
là».

-- Non, Monsieur...

Il sourit:

-- Dites que c'est moi... il me recevra sûrement... Vous n'aurez
qu'à faire passer mon nom, Monsieur...

-- Mais, je vous assure que Monsieur n'est pas là.

-- J'aurais cru... C'est bien ennuyeux... Vous ne savez pas quand
il rentrera?...

La femme leva les bras:

-- Je ne sais plus maintenant. Voilà quatre jours qu'il est
parti... Il peut rentrer d'un moment à l'autre, comme il peut ne
pas rentrer.

-- C'est que, murmura Javel, j'aurais bien besoin de le voir...

-- Qu'est-ce que vous voulez? fit la femme, entrez... peut-être il
va revenir...

-- Oui... je vais attendre un instant.

Il pénétra dans le cabinet de travail et s'assit, se demandant
comment il pourrait engager la conversation. Mais il n'eut pas à
faire le moindre effort d'imagination. La femme de ménage se
chargea de tout, et sans qu'il lui posât la moindre question,
répéta:

-- Oui, voilà quatre jours qu'il n'est pas rentré. C'est drôle, vu
que d'habitude il ne s'absente jamais sans prévenir. Il y a là
pour lui des lettres, des dépêches; des personnes le demandent, et
on ne peut pas les renseigner...

-- Peut-être est-il allé dans sa famille?

-- Oh! sûrement non. Sa valise est là... et puis, il est parti
drôlement...

-- Vous l'avez vu partir?

-- Non. Quand je suis arrivée ici le matin, j'ai trouvé le lit
défait, ses habite de soirée sur une chaise... J'ai tout rangé,
nettoyé. Comme d'ordinaire il ne sort jamais avant onze heures, ça
m'a bien un peu étonnée; en rentrant chez moi, pour déjeuner, je
ne sais pas pourquoi, ça me trottait par la tête et vous ne savez
pas quelle idée m'est venue?... (il faut vous dire qu'une fois
déjà, il était parti comme ça de très bonne heure, pour aller se
battre en duel) je me suis dit que c'était peut-être bien ça,
encore...

-- Oh! croyez-vous?... Je l'aurais su...

-- À présent, je dis comme vous. Mais sur le moment, ce qui me
faisait croire, c'est qu'on aurait dit qu'il s'était disputé. Lui,
d'habitude si soigneux, vous savez bien, puisque vous êtes son
ami...

-- Oui, oui, s'empressa de répondre Javel, très soigné...

-- Eh! bien, son plastron était taché de sang et...

-- Et? fit le policier prodigieusement intéressé...

-- Le poignet de sa chemise était tout froissé, déchiré, et il
avait perdu un de ses boutons de manchettes, un de ses boutons...
qu'il y tenait tant...

-- Ses boutons en or avec des turquoises?

-- Je ne sais pas comment ça s'appelle...

-- Enfin?... dit Javel, bégayant presque de joie.

«Des petites pierres bleues...»

-- C'est ça. Eh! bien, la boutonnière était arrachée, et le bouton
manquait, alors vous vous seriez dit comme moi qu'il s'était
disputé, vu que c'était un bon garçon, mais...

Javel s'empressa d'interrompre la vieille femme. Tout ce qu'elle
pouvait dire maintenant était sans intérêt, auprès de ces deux
déclarations formidables: du sang sur la chemise, et surtout la
disparition d'un bouton, dont la description répondait à celle du
bouton trouvé dans la chambre du crime!

Mais encore la chose lui semblait si prodigieuse, le hasard avait
l'air de tout préparer pour lui avec une telle complaisance, qu'il
voulut voir et savoir tout de suite. Aussi, dit-il, feignant
l'étonnement:

-- Êtes-vous sûre?...

-- Comment si je suis sûre? Puisque vous connaissiez ses boutons,
vous allez juger. J'ai gardé la chemise tout exprès, dans le cas
qu'il ne s'en serait pas aperçu, et qu'il aurait cru, que moi, je
l'aurais perdu. Je vais vous montrer.

Elle passa dans la chambre à coucher, mais à peine y était-elle
entrée, qu'elle s'écria:

-- Ah! ça, par exemple, c'est trop fort! il est venu depuis hier
et il a changé de linge! L'armoire est toute sens dessus
dessous... Tenez, dans le panier, voilà sa chemise de flanelle;
elle n'y était pas hier...

-- Diable, songea Javel, est-ce que par hasard, en venant cette
nuit, il aurait fait disparaître la chemise maculée de sang et le
bouton de manchette? Je sais bien que la vieille serait toujours
là pour reconnaître celui que nous avons, mais ce serait moins
net, et moins brillant surtout...

Il la suivit dans la chambre à coucher, tout en murmurant:

-- Qu'est-ce que vous dites là?... qu'il a changé de linge ici,
hier?...

-- Et je suis bien sûre de ce que je dis... Voilà sa chemise de
flanelle qu'il ne met que pour le matin; hier, il n'y avait dans
le panier de linge que la chemise de soirée, avec sa tache de
sang... là... et son poignet déchiré ici... Quant à l'autre bouton
de manchette que j'ai retiré, il est... sur la cheminée... vous
voyez que je ne vous mens pas...

On aurait mis entre les mains du policier la plus admirable des
pierres précieuses, qu'il l'eût contemplée avec moins de joie,
d'amour, que ce bijou sans valeur. Il le tournait, le retournait,
et plus il le maniait, plus il le frôlait de ses doigts
tremblants, plus son oeil s'allumait de plaisir, plus la certitude
s'établissait en lui, qu'il était identiquement pareil au bijou
ramassé boulevard Lannes.

Ainsi, en moins de vingt-quatre heures, guidé par un chiffon de
papier portant des lettres sans suite, il était parvenu à
éclaircir ce mystère qui paraissait indéchiffrable! Tant qu'il
n'avait eu contre Coche, que le morceau d'enveloppe, il n'avait
pas osé formuler son soupçon. Mais, là, le doute n'était plus
possible. Tout apparaissait avec une netteté extraordinaire. La
tache du plastron? Du sang qui avait rejailli! la manche déchirée,
le bouton arraché?... Tout dans la chambre du meurtre n'indiquait-
il pas que le vieillard s'était défendu désespérément, qu'il y
avait eu lutte, corps à corps?...

Une seule chose, demeurait louche, inexplicable: l'attitude de
Coche depuis la découverte du crime, son sang-froid souriant, son
désir de revoir, avec le Commissaire, le corps de la victime -- sa
victime! Enfin, comment expliquer qu'un garçon tranquille,
heureux, honorable, soit devenu subitement un voleur, un
criminel!... À moins d'admettre la folie... Mais, cela n'était
plus de son ressort. Sur un indice que d'autres avaient jugé sans
valeur, il n'avait pas craint de partir en campagne, et la piste
sur laquelle il s'était engagé l'avait conduit au but avec une
rapidité surprenante: il n'en demandait pas davantage. Dans une
heure, l'affaire serait terminée, Coche serait arrêté, bouclé... à
moins que le camarade ne l'ait laissé filer... À cette seule
pensée, une rage lui traversa l'esprit, et, pour se rassurer lui-
même, il se répéta:

-- Ce n'est pas possible. Il n'a pas fait ça!

Maintenant qu'il savait tout ce qu'il pouvait savoir, il était
trop impatient d'avoir des nouvelles de celui qu'il considérait
déjà comme son prisonnier, pour continuer à bavarder une minute de
plus avec la vieille. Il regarda sa montre et dit:

-- Je ne peux plus l'attendre. Je m'en vais, mais je reviendrai...

Et, en prononçant ces mots: «Je reviendrai», il sourit malgré lui,
trouvant un charme étonnant à exprimer cette pensée si simple, et
cependant si lourde de menaces. Sous la voûte, il croisa la
concierge, mais ne s'arrêta pas. Quand il arriva dans la rue, il
était exactement neuf heures et demie. Un homme faisait les cent
pas. Aussitôt qu'il le vit l'homme vint à lui, et dit entre les
dents:

-- Javel?...

-- Parfaitement, fit le policier, et il ajouta:

«Où est-il?

-- À l'hôtel qui fait le coin de l'avenue d'Orléans et du
boulevard Brune... Avec le camarade.

-- Très bien. Saute dans un fiacre, va les rejoindre, et retenez-
le pendant une heure. Au besoin, n'hésitez pas à lui mettre la
main au collet. Je prends tout sur moi, ne craignez rien, tout va
bien.

L'homme partit. Javel monta en voiture, donna l'adresse du
Commissariat, et, rassuré, triomphant, se frotta les mains. Pour
l'instant, il n'entrait dans sa joie aucun espoir de gratification
ni d'avancement. Il était pris par le seul plaisir du succès, par
un plaisir neuf, désintéressé, et se sentait envahi d'un orgueil
tel qu'il n'eût pas cédé son secret pour une fortune.

En arrivant, il trouva dans l'escalier un camarade qui lui glissa:

-- Monte vite. Le patron t'attend. Je crois qu'il va te raconter
quelque chose.

Javel haussa les épaules et répondit, sans se presser:

-- Ça va... ça va...

Il s'attendait à une réprimande pour avoir quitté son service sans
prévenir, et sans chercher les ordres. Les événements avaient pris
une tournure telle qu'il n'avait eu ni le temps, ni l'idée, de
prêter la moindre attention à ces détails. Bien plus, il ne lui
déplaisait pas d'être mal reçu: il ménageait ainsi un effet plus
certain à la nouvelle qu'il apportait. Aussi, lorsqu'il fut devant
son chef, laissa-t-il passer l'orage sans l'arrêter par la moindre
protestation.

Le Commissaire était d'autant plus nerveux qu'un juge
d'instruction venait d'être commis pour suivre l'affaire, et qu'il
allait se trouver dans l'obligation de lui transmettre un
commencement d'enquête ridiculement pauvre. Il saisit donc
l'occasion de faire retomber sa colère sur quelqu'un.

Il était vraiment extraordinaire qu'un inspecteur en prît ainsi à
son aise! Qui avait donné à Javel l'autorisation de ne pas
revenir? Il l'avait chargé d'une mission, et Javel se permettait
de donner simplement un coup de téléphone! Si pourtant il avait eu
besoin de lui?... Et il en avait eu besoin... Les autres
inspecteurs étaient occupés; il comptait sur lui, l'avait attendu
jusqu'à huit heures. Si à ce moment il avait eu un homme sous la
main, il tiendrait peut-être la bonne piste maintenant. Qu'avait-
il à dire à cela? Quelle explication, quelle excuse pouvait-il
donner de son sans-gêne?

-- Monsieur le Commissaire, dit enfin Javel, en choisissant ses
mots, vous pensez bien qu'il a fallu un motif grave pour
m'empêcher de faire mon service, comme vous désirez qu'il soit
fait. Ce motif, le voici: Suivez-moi; dans moins d'une heure, je
vous aurai montré l'assassin du boulevard Lannes, et vous n'aurez
plus qu'à l'arrêter. Vous voyez que je ne me suis pas amusé cette
nuit, et, quant à votre piste -- à moins qu'elle n'ait été la même
que la mienne -- je puis vous garantir qu'elle ne valait rien.

Le Commissaire l'écoutait bouche bée. La nouvelle lui paraissait
tellement invraisemblable, qu'il se demandait si l'inspecteur ne
se moquait pas de lui, et qu'il lui dit, plutôt pour être sûr
d'avoir bien entendu, que par manque de confiance dans sa
perspicacité:

-- Répétez-moi ce que vous venez de me dire?

-- Je vous répète que je tiens l'assassin du boulevard Lannes, et
que dans une heure vous le tiendrez, vous aussi.

-- Enfin, comment en êtes-vous arrivé?...

-- Écoutez, Monsieur le Commissaire, si sûr que je sois de mon
fait, il n'y a pas de temps à perdre: mieux vaut tenir que courir:
partons. En route je vous donnerai tous les détails que vous
voudrez. Pour l'instant, je vais vous en fournir un qui n'est ni
le moins surprenant, ni le moins décisif: l'homme qui a tué le
vieux du boulevard Lannes, l'homme que j'ai filé toute la nuit,
l'homme qu'un camarade a couché avenue d'Orléans et qu'il garde à
cette heure, l'homme enfin que vous allez arrêter de ce pas se
nomme Onésime Coche.

-- Êtes-vous fou? s'écria le Commissaire.

-- Je ne pense pas... et, quand je vous aurai dit que le bouton de
manchette trouvé près du cadavre a son frère jumeau sur la
cheminée d'une maison portant le numéro 16 de la rue de Douai,
vous reconnaîtrez comme moi, qu'il ne sera pas sans intérêt de
demander à M. Coche Onésime, ce qu'il faisait dans la nuit du 13.



CHAPITRE VIII

L'INQUIETUDE


Onésime Coche s'éveilla vers dix heures et demie, la tête lourde
et les membres reposés. Durant la nuit, tant de rêves fantastiques
avaient traversé son sommeil, que ses idées avaient peine à se
réunir. Il s'étonna d'abord de se trouver dans cette chambre qu'il
n'avait jamais vue, et d'être tout habillé sur son lit. Il faisait
froid. Autour de lui tout était triste, inconfortable et sale. Des
chiffons froissés dépassaient la trappe rouillée à la cheminée.
Aux murs, le papier clair à fleurs rosés et bleues, se moirait de
taches d'humidité ou de graisse. Le lit était douteux. Le couvre-
pieds rapiécé laissait passer par endroits des flocons d'étoupe
jaunâtre, et, à un porte-manteau planté de côté, pendait une
vieille jupe de femme. Ce fut seulement après avoir regardé
pendant un moment tout cela que le souvenir de son retour chez
lui, de sa course à travers Paris, au hasard des boulevards et des
rues et de sa certitude d'avoir été suivi, au moins depuis le
Luxembourg, lui revint. Il essaya de raisonner froidement:

«Il avait été suivi?... Était-ce bien vraisemblable?... Pourquoi
choisir l'hypothèse la plus compliquée alors qu'il était si simple
et si naturel de croire que l'homme qu'il avait croisé en haut du
boulevard Saint-Michel, était un paisible passant?... Cet homme
avait exactement suivi sa route... Et après? Il n'était pas dans
un quartier perdu, en rase campagne!... L'homme pouvait fort bien
rentrer chez lui, et pourtant il n'avait pu se défendre de
frissonner quand leurs regards s'étaient croisés. Son angoisse un
instant apaisée le reprit. Il sentit le froid et la tristesse
morne de cette chambre de rencontre, décor de drame pauvre, taudis
où avaient défilé sans doute toutes les laideurs et toutes les
misères des hommes. Il avait dormi son sommeil d'homme libre,
innocent, sur ce lit défoncé ou peut-être des escarpes, des
criminels avaient passé la nuit, accroupis, l'oeil grand ouvert
dans l'obscurité, l'oreille au guet, les doigts crispés sur le
couteau... Ces terreurs jadis obscures, vagues dans son esprit,
lui devenaient familières. Il en comprenait la torture, en
excusait l'exaspération, et sentait comment le criminel transformé
soudain en bête aux abois, se ramasse dans son coin pour faire
tête à ceux qui le poursuivent, et se jette en avant, non pour
vendre chèrement sa vie, mais pour la seule joie féroce d'apaiser,
dans le meurtre, l'épouvante des nuits sans fin. Le drame terrible
de la capture se jouait dans son imagination. Il se voyait, lui,
terrassé, empoigné par des mains brutales; il sentait des souffles
chauds passer sur son visage, et tout cela faisait éclore en lui
une sorte d'héroïsme de barrière...»

Il se leva, s'approcha de la fenêtre, et, sans oser soulever le
rideau, regarda la rue. Sur le trottoir, un homme allait et venait
à pas lents. Croyant que cet homme levait les yeux vers lui, il
recula, sans cesser d'observer; pour la seconde fois l'homme leva
les yeux. Alors, une sueur glacée descendit entre ses épaules. Le
doute n'était plus possible. Cet homme attendait, guettait
quelqu'un, et ce quelqu'un, c'était lui!... Il voulut chasser
cette pensée absurde, mais il ne pouvait plus en détacher son
esprit, et de nouveau les visions de lutte, qui l'avaient assailli
tout à l'heure, s'étalèrent devant lui.

À l'heure des pires dangers, l'homme sentant sa faiblesse,
redevient enfant. L'état du premier âge laisse en nous une trace
si profonde, qu'elle reparaît aussitôt que notre raison, notre
intelligence acquises, fléchissent. La raison de Coche, épuisée
par les transes de la nuit se troublait insensiblement. Sa crainte
se muait en une sorte d'hébétement si complet qu'il en arrivait à
croire que tout n'était qu'illusion, fantaisie. Et dans cette
minute poignante, il se mit à jouer involontairement au coupable,
comme lorsqu'il était petit, il jouait tout seul à la guerre, à la
chasse, à la fois général et soldat, chasseur et gibier, éprouvant
tour à tour toutes les émotions, s'effrayant du bruit de sa voix
et de la fureur de son geste, mimant pour un spectateur imaginaire
qui était lui, les drames gigantesques et insoupçonnés éclos dans
son âme d'enfant.

Dans ce jeu sinistre, il était naturellement le coupable. Il se
savait surveillé du dehors. Devant sa maison, des hommes montaient
la garde. D'autres se glissaient dans l'escalier. Il entendait les
marches craquer lentement sous leurs pas. Le bruit cessait, puis
reprenait. Un murmure étouffé de voix venait jusqu'à lui. Il
distinguait bientôt des mots, des bribes de phrase:

-- Il y est... Faites attention... Pas de bruit...

Et puis, plus rien... Que faire? Il était cerné de toutes parts...
Sous ses fenêtres, des espions étaient postés. De ce côté, la
fuite était impossible. Près de la cheminée une porte communiquant
avec une chambre voisine était fermée par deux crampons de fer:
jamais il n'aurait le temps de les faire sauter... Alors, quoi?
Attendre, que la porte de ce palier s'ouvrît et foncer la tête
basse sur les assaillants?... Oui, c'était bien cela...

Il prit son revolver, retira la baguette de sûreté, et accroupi
dans l'angle de la fenêtre attendit... Les voix (rêve, jeu,
réalité?) étaient plus distinctes. L'une disait:

-- Au moindre geste... C'est convenu?

Le silence se fit. Pas une voiture ne passait dans la rue. La vie
semblait s'être arrêtée soudainement. D'une pièce voisine,
arrivait net et cassant, le tic-tac d'un réveil-matin... Tout à
coup on frappa à la porte... La chose parut toute naturelle à
Coche, non que l'idée lui vînt un seul instant que c'était le
garçon entrant pour le service. N'était-il pas dans son jeu
inconscient, traqué par la police? Elle était là, derrière cette
porte... La logique voulait qu'il ne répondît pas: il se tint coi
et assura son revolver. On frappa une seconde fois: même silence;
soudain, la porte s'ouvrit. Il s'attendait si bien à la voir
s'effondrer sous une poussée violente qu'il demeura stupéfait,
oubliant que la veille, il avait omis de la fermer. À peine eut-il
le temps de braquer son revolver, déjà des mains s'abattaient sur
lui, maintenant ses épaules, tordant ses poignets. La surprise, la
douleur furent si fortes, qu'il lâcha son arme, et se laissa
passer les poucettes sans résistance. Alors seulement il comprit
ce qui venait de se passer, que le jeu était devenu une réalité,
et qu'il était pris. Il restait debout, arraché avec une telle
violence à son espèce de rêve, que les événements les plus
extraordinaires ne parvenaient plus à l'étonner. Peu à peu, avec
la notion exacte des choses, le sang-froid lui revint; il entendit
la voix narquoise du Commissaire qui disait:

-- Mes compliments, Monsieur Coche!

Et cette voix suffit pour lui rendre le sentiment de la réalité.

Or, par un revirement étrange il éprouva un soulagement réel. Ce
qu'il redoutait tant depuis quatre jours s'était produit: il était
pris!

Il allait donc pouvoir se reposer et dormir, innocent, le sommeil
paisible de ceux qui n'ayant rien à se reprocher, abaissent leurs
paupières sur des yeux où nulle vision de crime n'a passé. Enfin
et, pour la première fois peut-être, depuis la nuit du 13, il eut
la notion exacte qu'il atteignait son but, et que son reportage
triomphal commençait. Ses traits se détendirent insensiblement, il
prit une respiration large, tranquille, et sourit avec un peu
d'ironie méprisante.

Quand on l'eut fouillé des pieds à la tête, et qu'on eût retourné
le lit, les matelas, les draps, les oreillers, le Commissaire dit:

-- En route...

-- Pardon, fit Coche, -- et il se réjouit de réentendre le son de
sa voix -- serait-il indiscret de vous demander, Monsieur le
Commissaire, ce que signifie tout cela?...

-- Vous ne vous en doutez pas un peu?

-- J'entends bien que vos hommes se sont jetés sur moi, qu'ils
m'ont terrassé, ligoté... j'ajoute même qu'ils ont serré les
poucettes plus que de raison... mais je ne saisis pas très
exactement pourquoi ces violences... J'imagine qu'on voudra bien
me renseigner sur ce point... J'ai beau chercher dans ma mémoire,
je n'y trouve pas le moindre souvenir d'un délit de presse; et en
aurais-je commis un, vous ne m'appréhenderiez pas ainsi, escorté
de dix agents de la sûreté dont Monsieur, ajouta-t-il en désignant
Javel, qui a eu l'attention charmante de me tenir compagnie depuis
hier soir...

Il avait repris une telle assurance qu'un instant Javel, le
Commissaire et tous les autres se dirent:

-- Ce n'est pas possible! Nous nous sommes trompés...

Mais une réflexion identique leur vint:

-- Pourquoi, s'il n'a rien sur la conscience, nous a-t-il reçus le
revolver au poing?

Réflexion qui se doubla pour le Commissaire et pour Javel, d'une
question autrement plus précise et plus grave:

-- Comment expliquer qu'un de ses boutons de manchettes ait été
trouvé près du cadavre?...

Cela suffit à leur ôter jusqu'à l'ombre d'un doute. Coche, le
cabriolet au poignet, descendit l'escalier entre deux inspecteurs.

L'hôtelier, debout sur le pas de sa porte, grogna:

-- Et avec ça, j'y suis de ma nuit de chambre!...

-- Mon pauvre homme, fit Coche, vous m'en voyez tout à fait
désolé, mais ces Messieurs ont cru devoir s'emparer de mon porte-
monnaie. En attendant qu'ils me le rendent, adressez-vous à eux...
On le poussa dans une voiture à galerie. En traversant la foule
amassée sur son passage, il eut un mouvement de honte. Quand la
voiture se mit en marche, une voix stridente s'éleva:

-- À mort l'assassin! À mort!

Dans une foule il se trouve toujours quelqu'un pour être au
courant de tout. Cette fois encore le secret avait transpiré.
Aussitôt, de nouvelles huées partirent en fusée, féroces,
haletantes, et un grondement monta menaçant:

-- À mort! À mort!...

En un clin d'oeil, la voiture fut entourée des hommes, des femmes,
des enfants, accrochés aux ressorts, cramponnés à la tête des
chevaux, hurlaient:

-- Lâchez-le! qu'on le tue! À mort!...

Un inspecteur se pencha vivement à la portière et cria au cocher:

-- Qu'est-ce que vous attendez? Au trot, nom de...

Des agents accourus dégagèrent enfin le fiacre qui s'ébranla parmi
les vociférations. Les plus acharnés se mirent à courir derrière,
s'essoufflant à clamer:

-- À mort! À la guillotine!...

Les gens qui, sur le pas de leur porte voyaient passer cette
voiture escortée d'agents cyclistes, se joignaient pendant
quelques mètres au cortège, criant aussi:

-- À mort! À mort!...

Enfin, à la hauteur de la rue d'Alésia, un encombrement de la
chaussée où deux tramways Montrouge-Gare de l'Est arrivaient en
sens inverse, permit au cocher de prendre un peu d'avance et de
semer les braillards.

Enfoncé dans son coin, Coche n'avait pas ouvert la bouche depuis
le départ. Tout au plus avait-il dit un timide merci quand un des
inspecteurs avait baissé les stores pour le soustraire à la
curiosité du public. Les cris, les menaces de tous ces gens
l'avaient d'abord effrayé puis écoeuré. Ainsi c'était là ce peuple
de Paris, le plus intelligent du monde? Dans ce pays, berceau de
toutes les libertés, dans cette ville d'où s'étaient levées toutes
les paroles de justice et de raison, voilà de quelle haine aveugle
on entourait un homme dont on ne savait rien que ceci: qu'il était
traîné en prison; voilà de quelles imprécations effroyables on
l'accablait, parce qu'une voix, une seule voix, avait crié: «À
mort!» La terrible partie qu'il avait engagée ne lui eût-elle fait
sentir et comprendre que cela, il n'eût rien regretté des
angoisses traversées, des vexations à subir. Les choses maintenant
allaient prendre une marche normale; l'aventure prodigieuse et
paradoxale commençait de la souris jouant avec le chat.

Son ironie facile, un instant retrouvée après son arrestation,
était tombée. La justice lui apparaissait comme une machine
infiniment plus complexe qu'il n'avait cru, d'abord. À côté des
policiers, des magistrats, des juges, restait cette chose obscure
et formidable: Le Public.

Certes, en principe, la voix populaire s'éteignait aux portes du
prétoire; certes les juges n'avaient pour les guider que leur
connaissance des faits appuyée sur leur science des lois. Mais
quel homme oserait se dire assez fort, assez juste, assez grand,
pour se soustraire totalement à la volonté impérieuse des
foules?... Un vrai coupable a presque autant à redouter le verdict
du peuple que celui de ses juges. Les peines, quoi qu'on dise,
varient avec les mouvements d'opinions. Tel crime, aujourd'hui
puni de quelques mois de prison ne conduisait-il pas autrefois son
auteur aux galères? Damiens, roué vif pour avoir porté à Louis XV
un coup de canif insignifiant, aurait-il été condamné au vingtième
siècle à plus de deux ans de prison pour insulte envers le chef de
l'État?...

Le premier interrogatoire sommaire terminé, Coche fut enfermé dans
une petite cellule du poste.

Derrière sa porte, il entendait causer les agents, et de temps en
temps, l'un d'eux venait jeter un coup d'oeil sur lui, par un
judas.

Vers midi, on lui demanda s'il avait faim. Il répondit: «Oui».
Mais il avait la gorge serrée, et la seule pensée de la nourriture
lui soulevait le coeur. Pourtant, pour ne pas avoir l'air trop
ému, quand on lui tendit la carte d'un restaurant voisin, il fit
son menu -- au hasard d'ailleurs. On lui apporta sa viande toute
découpée, et ses légumes, dans de petites assiettes épaisses et
lourdes. À force d'avoir été heurtées et lavées, leur émail avait
éclaté par endroit, et l'eau grasse s'infiltrant entre les fentes,
y avait étendu des taches grises craquelées. Il essaya de manger,
ne put avaler une bouchée, mais il but avidement sa bouteille de
vin et sa carafe d'eau, après quoi, il se mit à aller et venir
dans sa cellule, pris d'un désir de mouvement, d'air, de liberté.
Sauf les menottes qui lui avaient un peu serré les pouces, il
n'avait pas été maltraité. Il avait cru les agents plus brutaux,
plus revêches, et s'était déjà préparé à parler haut, au nom de
son droit d'homme innocent et devant être traité comme tel, tant
que les tribunaux ne l'ont pas frappé. Il s'était imaginé,
surtout, que lui-même serait bien différent de ce qu'il avait été.

Au cours des derniers jours écoulés, quand il réfléchissait à ce
que serait son attitude après son arrestation, il croyait
conserver sa vigueur et sa gaîté, quelques heures de prison
avaient suffi à modifier ses pensées. Peu à peu, l'exceptionnelle
gravité de son acte commençait à lui apparaître, et, avant même
que d'avoir pris contact avec la justice, il s'effrayait de tout
ce qui l'entourait. Cependant, toutes ses pensées avaient une
conclusion rassurante.

«Quand j'en aurai assez, je ferai cesser la comédie, et voilà.»

Avec le jour tombant, ses idées prirent un tour plus triste.

Rien n'évoque mieux les douceurs de l'intimité, la chambre tiède,
où brûle la bûche silencieuse, la lampe et le grand rond étalé sur
la nappe, et la tiédeur de la bonne maison, que le petit froid
traître qui, le soir, se répand dans les pièces sombres où
viennent mourir assourdis, tous les bruits de la rue. Les agents
groupés autour d'une table avaient allumé une mauvaise lampe, et
l'odeur du pétrole se mêlait au relent de cuir et de drap mouillé
qui le gênait depuis le matin. Pourtant, dressé sur la pointe des
pieds, l'oeil au judas, il regardait avidement ces gens paisibles
accoudés dans des poses lasses, et surtout cette lampe au verre
ébréché, piqué de taches rousses, mais d'où venait un peu de la
clarté qui lui manquait dans sa cellule. Vers six heures, on
ouvrit sa porte. Il crut qu'on allait l'interroger, mais un agent
lui passa le cabriolet et le poussa dans le poste. Il se trouva là
avec deux pauvres diables déguenillés, un pâle voyou qui ricanait,
la cigarette au coin des lèvres, et deux filles qui lui
rappelèrent celle qu'il avait vue la nuit sur le boulevard Lannes.
Un garde municipal fit défiler devant lui les prisonniers, les
compta, puis un par un, les fit monter dans la voiture cellulaire
qui stationnait devant la porte. Coche passa le dernier et
entendit un des agents dire au garde en le désignant:

-- Tâche un peu d'ouvrir l'oeil pour celui-là!

Il n'eut qu'un pas à faire pour traverser le trottoir, et,
machinalement détourna la tête pour ne pas rencontrer les regards
des badauds.

Comme il avait les mains liées, on dut l'aider à monter. On le fit
entrer dans le dernier boxe. Il s'assit, les genoux heurtant les
planches. La porte se ferma sur lui et la voiture, au trot de ses
deux vieux chevaux, se mit en route, dansant sur le pavé.

Cette fois, la grande épreuve commençait. Elle s'annonçait dure,
mais quelle joie ce serait pour lui de se jouer des magistrats, de
la police; de les surprendre en flagrant délit d'erreur ou de
partialité, et de leur arracher enfin, sans qu'en aucun moment,
ils pussent se défier, ces interviews uniques qui le classeraient
en tête des plus ingénieux parmi les journalistes...

Il se disait cela, plutôt pour se donner du courage que par
conviction, conservant, il est vrai, l'espoir de retrouver sa
bonne humeur et la lucidité de son esprit après une nuit de repos.

Le lendemain, et le jour qui suivit, il ne vit que ses gardiens.
Bien que la solitude lui pesât, il se sentit d'abord moins
angoissé qu'il ne l'avait été, lorsqu'il se promenait libre dans
Paris.

Tout le jour, il restait étendu sur son lit; la nuit il dormait
assez bien, gêné seulement par la lumière de la lampe électrique
placée exactement au-dessus de sa tête. Puis, peu à peu, la
surveillance constante dont il était l'objet, l'irrita. Après
avoir redouté la solitude, il la souhaita complète. La pensée que
tous ses gestes étaient épiés, tous ses mouvements suivis, lui
devint odieuse, et un doute, repoussé d'abord, puis, d'heure en
heure plus poignant, grandit en lui:

«Pourquoi? Sur quel indice l'avait-on arrêté?»

Certes, il s'en doutait, mais, jusqu'ici, personne ne le lui avait
déclaré d'une façon formelle, si bien qu'il se trouvait
emprisonné, au secret, sans connaître officiellement la raison de
son arrestation. Si pourtant il était accusé d'un autre crime?
Vingt histoires de forçats reconnus innocents dans la suite
venaient à son esprit. Il se sentait armé suffisamment pour se
défendre contre une accusation dont il avait lui-même établi
toutes les bases, mais non contre les charges que le seul hasard
pouvait avoir amassées sur lui.

Quand son esprit parvenait à s'affranchir de cette angoisse, une
autre question se posait:

«Comment avait-il pu être pris aussi vite? Quelle imprudence avait
mis la sûreté sur sa trace? Qu'avait-on trouvé qui permît de le
désigner formellement? Tout ce qu'il avait placé à dessein dans la
chambre du crime, le bouton de manchette aussi bien que les bouts
d'enveloppe, était destiné à fortifier, à appuyer des
présomptions, mais il ne trouvait rien dans son attitude qui fût
capable d'expliquer comment on avait été amené à chercher de son
côté.»

Il se demandait si, dès la première heure, des forces inconnues ne
l'avaient pas environné. S'il n'avait pas été suivi la nuit même
du crime.

Il essayait de se remémorer tous les visages entrevus, dans la
rue, au restaurant, à l'hôtel: Aucun ne répondait à l'idée qu'il
se faisait de l'être mystérieux qui, durant quatre jours aurait
évolué dans son ombre. Et là encore l'inconnu l'épouvantait.

D'invraisemblable qu'elle était d'abord, cette pensée lui sembla
possible, de possible elle lui sembla probable, certaine...

«Ainsi, pensait-il, j'ai vécu quatre jours, accompagné d'un être
qui ne m'a pas quitté, dont les regards pesant sur moi, m'ont
peut-être dicté tous mes gestes!... Qui sait?... peut-être aussi,
cet être fut-il mon maître avant mon entrée dans la maison du
crime?... Si, pourtant, il m'avait suggéré l'idée de la comédie
que j'ai jouée et que je joue encore?... Je serais en son pouvoir,
je serais sa chose; il me dicterait mes actes, mes paroles... À
travers les murs de ma prison, il substituerait sa volonté à la
mienne, et moi, vivant, agissant et pensant, je ne serais plus
qu'une loque avec la forme humaine, et l'apparence de la vie,
l'apparence de la volonté?... Alors, s'il lui plaisait, demain,
dans une heure, de me faire m'accuser d'un crime que je n'ai pas
commis, d'effacer de ma mémoire les détails précis de cette
nuit... j'obéirais encore?»

Son exaltation croissait de minute en minute. Il se mettait à
écrire nerveusement, consignant les moindres faits de sa vie, les
relisant pour s'assurer qu'ils s'enchaînaient logiquement, qu'il
retrouvait dans ses notes la trace de sa pensée propre.

De tous temps, il avait redouté le merveilleux. Sans jamais
parvenir à n'y pas croire, il n'osait nier l'influence des
esprits, leur présence immatérielle dans le monde des vivants,
leur intervention dans les événements de l'existence. Bien qu'il
ne fût pas spirite, il ne s'était jamais senti le courage de rire
devant une table tournante, et chaque fois qu'il avait entendu les
coups mystérieux frappés par les pieds, il avait reçu la même
commotion violente, et frémi du même doute menaçant.

Tout cela, loin de le pousser à l'aveu spontané de la supercherie,
le réduisait à un état de faiblesse et de docilité prodigieux. Il
se disait: «Si nul autre que moi n'a voulu ce qui arrive, je
saurai délier ce que j'ai lié, dévider l'écheveau emmêlé par mes
doigts; mais si des volontés supérieures m'ont fait agir, si je ne
fus qu'un instrument entre les mains d'un autre... tout ce que je
voudrais ne servirait à rien, puisque aussi bien je ne pourrais
rien tenter, qui ne me soit dicté par celui auquel il est
impossible que je n'obéisse pas...»

Bientôt il vécut dans un rêve, insensible à tout, attendant avec
une patience et un fatalisme d'Oriental, que les événements, se
succédant, voulussent donner corps à ses doutes. Ainsi coula en
lui une sorte de bonheur vague, fait surtout d'indifférence, et le
troisième jour, quand il monta en voiture pour se rendre au
cabinet du juge d'instruction, il eut devant ses gardiens une
attitude telle qu'ils crurent un instant que le secret avait
abattu sa volonté, et qu'il avouerait avant un quart d'heure.



CHAPITRE IX

L'ANGOISSE


La légende se plaît à peindre les juges d'instruction avec une
face maigre, des lèvres minces, et une lueur menaçante dans les
yeux. Au dire de certains, leur regard aurait on ne sait quel
pouvoir fascinateur pareil à celui des grands oiseaux de proie;
par définition, le magistrat instructeur est le premier et le plus
redoutable ennemi de l'accusé. Il est (malgré que la loi ait voulu
garantir les prisonniers contre son caprice, son parti pris, son
arbitraire), le maître de leur honneur, de leur liberté, de leur
vie. Cynique et retors, il frôle le code, sans jamais le heurter;
il n'a plus le droit de mettre le prévenu au secret, de
l'interroger hors de la présence de son avocat, mais il tourne la
difficulté en retardant sa comparution devant lui, en ne posant
que des questions d'apparence assez simple pour ne pas éveiller
ses craintes; et si, par aventure, le prévenu devinant le piège
refuse de parler s'il n'est assisté de son défenseur, il souscrit
à sa demande, se réservant de l'interroger dans la suite de telle
sorte que l'avocat ne puisse lui être d'aucun secours.

Onésime Coche savait tout cela, et c'est pour en rendre compte
avec toute l'exactitude possible, qu'il s'était engagé dans cette
affaire.

Or, le juge était un petit homme tout rond, avec une figure
replète, et de bons petits yeux qui semblaient rire sous les
lunettes. Il fit asseoir le journaliste devant lui et fouilla dans
ses dossiers tout en le regardant à la dérobée. Cet examen
sournois acheva d'énerver Coche qui se mit à tapoter du bout du
doigt sur le bord de son chapeau.

Un homme peut dissimuler sa pensée, mentir avec les yeux,
conserver malgré tout un regard et une impassibilité tels que pas
un de ses muscles ne bouge, réagir même contre la rougeur qui
monte à son front ou la pâleur qui l'envahit, mais ses mains ne
peuvent pas, ne savent pas mentir.

Nos mains ne nous appartiennent pas; notre volonté demeure sans
prise sur elles; nos mains intelligentes, sottes, câlines ou
brutales, sont les traîtresses que nous portons avec nous, et le
juge ne quittait pas des yeux les mains de Coche. Quand il les vit
frémir, il se dit que le moment de frapper le premier coup
approchait; quand il les vit se crisper, il releva la tête et
commença l'interrogatoire par quelques formalités indispensables:
nom, âge, profession, etc., puis il reprit l'examen de ses
dossiers tandis que Coche, de plus en plus énervé, crispait les
poings sur ses genoux. Alors, jugeant la minute propice, sans
autre préambule, le juge lui dit:

-- Voulez-vous m'expliquer pourquoi vous avez brusquement disparu
de votre domicile, et comment il se fait qu'on vous ait retrouvé
il y a trois jours dans un hôtel borgne de l'avenue d'Orléans?...

Coche s'attendait à toute autre entrée en matière aussi ne fût-ce
pas d'une voix aussi assurée qu'il l'eût souhaitée, qu'il
répondit:

-- Je désirerais avant de vous renseigner sur ce point, savoir
pour quel motif je suis ici.

-- Vous êtes ici parce que vous avez assassiné M. Forget,
boulevard Lannes.

Coche respira. Jusqu'à cette minute, bien que la chose fût
invraisemblable, il n'avait pu oublier sa première crainte: «Si
j'étais accusé d'un autre crime?» Il répliqua donc avec un
étonnement qu'il avait trop longuement préparé pour bien le jouer:

-- Ça, par exemple, c'est plus fort que tout!...

Et après un temps, il ajouta:

-- D'autant que si je saisis la nuance, vous ne dites pas que je
suis accusé de ce crime, mais bien que j'en suis convaincu?

-- Il y a vraiment plaisir à causer avec vous, fit le juge. Vous
comprenez à demi-mot.

-- Vous me flattez, en vérité, Monsieur, mais, même pour répondre
à votre politesse par une autre, il ne me paraît pas possible de
me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai pas commis...

-- Je vais reprendre ma première question; vous y répondrez, et si
vous me prouvez que vous êtes innocent, je vous remets en liberté,
instantanément.

-- Ah! songea Coche, tu me la donnes trop belle; voilà qui ne fera
pas mal comme début de mes articles!...

Et, pesant tous ses mots, il répliqua:

-- Pardon, Monsieur le juge, il ne faudrait pas intervertir les
rôles: ce n'est pas à moi de prouver que je suis innocent, mais à
vous de prouver que je suis coupable. Ceci posé et admis, je
m'empresserai de répondre à toutes les questions qu'il vous plaira
de me poser, pourvu qu'elles ne portent atteinte ni au repos, ni à
l'honorabilité de tierces personnes...

-- Voici qui n'est pas compliqué comme moyen de défense. Vous
laissez entendre que vous ne pourrez pas dire certaines choses,
les choses capitales sans doute?

-- Je ne laisse rien entendre du tout. J'ai indiqué dans ma phrase
que je faisais deux réserves de principe: vous venez d'interpréter
à votre façon la seconde, je vous rappelle la première, c'est que
je ne parlerai que sous certaines conditions, comme par exemple,
la présence de mon avocat.

-- C'est trop naturel, et j'allais précisément vous le dire.
Choisissez-vous donc un défenseur et nous remettrons la suite de
l'interrogatoire à un autre jour...

-- Mais je tiens, au contraire, à ce que mon interrogatoire ne
soit pas retardé. Si le garde ou votre greffier veut bien
descendre dans la galerie des pas perdus et me ramener le premier
avocat venu, fût-il stagiaire de la veille, je m'en contenterai.
Coupable j'essaierais de décider une sommité du Barreau à prendre
ma cause en mains; innocent je demande un avocat parce que la loi
exige cette formalité et que je suis respectueux de la loi, tout
simplement.

Le garde revint au bout d'un instant accompagné d'un jeune avocat.

-- Je vous remercie, Maître, de vouloir bien m'assister. En reste,
les choses iront très vite. Maintenant, Monsieur le juge, je suis
tout à fait à vos ordres.

-- Alors, je reprends ma première question: Pourquoi avez-vous
brusquement disparu de votre domicile, et comment se fait-il qu'on
vous ait retrouvé il y a trois jours dans un hôtel borgne de
l'avenue d'Orléans?

-- J'ai quitté mon domicile parce qu'il ne me déplaisait pas de
vivre quelque temps en dehors de chez moi, et j'ai couché Avenue
d'Orléans parce que le hasard m'a conduit devant un hôtel, à une
heure où il était trop tard pour redescendre dans Paris.

-- D'où veniez-vous?...

-- Ma foi, je ne sais plus...
-- Je vais vous le dire, moi. Vous veniez de chez vous, 16, rue de
Douai...

-- Comment? balbutia Coche stupéfait...

-- Mais oui, de chez vous, où avez changé de linge, et cherché, à
la manchette d'une certaine chemise de soirée, un bouton qui
pouvait être compromettant à un moment donné. Ce bouton vous ne
l'avez pas trouvé. Il n'était pas bien loin pourtant puisque le
voici... Vous le reconnaissez?

-- Oui, murmura Coche, véritablement effrayé de la rapidité et de
la précision avec laquelle on l'avait pris en filature.

-- Voudriez-vous me dire, maintenant, où vous avez perdu l'autre?

-- Je ne sais pas.

-- Je ne sais pas, je ne sais pas, vous ne sortez pas de là! Tout
à l'heure, vous disiez: «C'est à vous de me prouver ma culpabilité
et non à moi d'établir mon innocence.» Il y a des limites à tout.
Cependant cette fois encore, c'est moi qui répondrai pour vous:
Vous avez perdu l'autre bouton dans la chambre où Forget a été
assassiné... on l'y a trouvé...

-- Cela n'a rien de surprenant. J'y suis entré avec le Commissaire
de police. Ce bouton a pu se détacher et tomber...

-- Oui. Mais comme vous portiez une chemise de flanelle dont les
boutons devaient être cousus, votre explication n'en est plus une.
D'ailleurs il est d'usage, quand on met un bouton de manchette à
un poignet, de mettre l'autre à l'autre poignet. Or, je vous le
répète, l'un des deux était resté après votre chemise de soirée
d'où votre femme de ménage l'a détaché...

-- Je ne m'explique pas...

-- Moi non plus, ou plutôt, je ne m'explique que trop...

-- Alors, Monsieur le juge, sur un simple indice, vous me croyez
coupable? Voyons, ce n'est pas possible...

-- Un simple indice, peste comme vous y allez! Moi j'appelle cela
une charge, et une charge terriblement grave encore. Mais j'en ai
d'autres. Que diriez-vous d'une lettre oubliée par vous sur les
lieux du crime? Simple indice encore?...

-- Je ne peux pas avoir oublié de lettre sur les lieux du crime,
pour l'excellente raison que je m'y suis rendu, je vous le répète,
avec le Commissaire de police, que je n'y suis pas resté plus de
trois minutes, et que...

-- Approchez-vous. Approchez-vous, Maître. Regardez ces bouts de
papier. Placés au hasard, ils ne veulent rien dire, mais dans cet
ordre, que voyez-vous? «Monsieur...ési... 22...ue de... E.V.», ce
que je lis, en remplaçant les lettres disparues: «Monsieur
Onésime... 22, rue de... E. V.». Votre prénom, admettez-le, n'est
pas si répandu, que je ne puisse, par une simple supposition, le
faire suivre de votre nom de famille qui n'y est pas, je le
reconnais. Cela me donne: «Monsieur Onésime Coche, 22 rue de...».

-- Ah! non! non! non! je proteste de toutes mes forces contre
votre procédé de déduction! Avec quelques lettres éparses vous
bâtissez un prénom, et vous y ajoutez délibérément mon nom. En
admettant même votre manière de voir, la suite de votre traduction
détruit tout ce que le commencement voulait établir. Voilà «22,
rue de...» Rue de quoi, d'abord? Et puis, je n'ai jamais demeuré
au numéro 22. Puisqu'on vous a si bien renseigné sur ma visite à
mon appartement vous devez le savoir. Je désire que ma
protestation figure au procès-verbal.

Et en lui-même il pensa:

«Voilà un petit moyen que tu me paieras cher à ma sortie de
prison! Décidément, je me documente.»

-- Votre protestation figurera au procès-verbal, soyez sans
crainte. Mais nous la ferons suivre de la légère observation que
voici: Retournons ces bouts de papier, et ces lettres éparses. --
Hé, hé, vous regardez? -- Lisez (en toutes lettres cette fois):
«Inconnu au 22, voir au 16», -- Vous demeurez 16, rue de Douai.
Cette lettre, adressée par erreur au 22, vous a été retournée à
votre domicile, et ce n'est pas la première fois qu'il y a eu
confusion de numéros sur votre correspondance. Vous voyez qu'en
affirmant qu'elle vous appartient, je ne me livre pas à des
déductions fantaisistes. Maintenant, si vous avez quelque chose à
répondre, je vous écoute...

Coche baissa la tête. En déchirant l'enveloppe, il n'avait pas
songé à la rectification portée au verso, et il vit nettement que
la conviction du juge était faite. Il se borna donc à répondre:

-- Je ne sais pas, je ne m'explique pas. Ce que je puis vous
affirmer, vous jurer, c'est que je suis innocent, que je ne
connaissais pas la victime, que je ne l'ai jamais connue, et
qu'enfin toute mon existence passée dément une pareille
accusation.

-- Je ne dis pas, fit le juge; mais en voilà assez pour
aujourd'hui. On va vous relire votre interrogatoire, et vous le
signerez, si vous voulez.

Coche écouta distraitement la lecture et signa. D'un geste
machinal, il tendit les poings au garde qui lui passa les
menottes, et sortit.

Dans le couloir, son avocat lui dit:

-- Je viendrai vous voir demain matin, nous avons à causer
longuement...

-- Je vous remercie, fit Coche.

Et il se laissa emmener par les petits corridors jusqu'à la sortie
du Palais. Seul de nouveau dans sa cellule, il se prit à réfléchir
longuement, fortement. Il était loin le reporter aventureux,
prompt à la riposte, ingénieux et risque-tout quand il fallait! Il
commençait à se repentir d'avoir engagé une telle partie. Non
qu'il eût la moindre crainte sur son issue; il savait que d'un
seul mot il réduirait toutes les charges à néant. Mais, malgré
tout, il sentait le cercle menaçant se resserrer autour de lui, et
le doigt pris dans l'engrenage redoutable de la machine
judiciaire, il comprenait qu'il lui faudrait faire un gigantesque
effort pour ne pas y laisser le bras tout entier. Il s'était
imaginé jeter à la faveur de la ruse, le trouble dans la police,
l'acculer aux maladresses, aux imprudences: il s'apercevait qu'il
avait accumulé des charges telles contre lui, que l'homme le moins
prévenu n'aurait pas hésité à dire en le voyant!

«Voilà le coupable!»

La conviction du juge était naturelle, en somme. Qu'avait-il pu
répliquer...? Rien! Il avait crié son innocence: Et puis? l'accent
de la vérité? Cela se reconnaît à peu près comme «la voix du
sang». C'est quand il dit la vérité qu'un menteur a l'air de
mentir. L'angoisse de l'inconnu s'ajoutait à ses craintes. Quelles
charges nouvelles le juge allait-il relever contre lui? Il n'avait
su que répondre à des questions dont deux tout au moins étaient
prévues: quelle serait son attitude en face d'une accusation qu'il
ne soupçonnait pas? -- Nier, nier, contre toute évidence, contre
toute vraisemblance: tel devait être son système. Quant à faire
naître l'ombre d'un doute dans l'esprit du magistrat, il n'y
fallait pas songer. Cependant -- et il comptait là-dessus pour
faire hésiter l'instruction -- quand on en viendrait aux mobiles,
il serait invulnérable. L'enquête révélerait qu'il ignorait même
l'existence de ce Forget, que personne dans son entourage n'avait
entendu parler de lui; or, on ne pouvait retenir prisonnier un
homme au passé irréprochable, alors qu'on était hors d'état
d'affirmer: «Voilà pourquoi cet homme a tué.» Le lendemain, son
avocat vint le voir. Il lui parla d'abord en termes vagues, lui
demandant des renseignements sur sa vie, ses fréquentations, ses
habitudes. Il lui fit préciser certains détails insignifiants,
sans oser aborder nettement la question du crime. Au bout d'un
quart d'heure de conversation, Coche de plus en plus nerveux lui
dit:

-- Voyons, Maître, la vérité: vous me croyez coupable...

L'avocat l'arrêta d'un geste:

-- Ne m'en dites pas plus, je vous en prie. Je tiens pour
sincères, pour vraies, entendez-vous, pour vraies, vos
protestations d'innocence. Quel que lourdes que soient les charges
relevées contre vous, je n'y veux voir que l'effet d'un terrible
caprice du hasard. Votre système de défense est d'être innocent,
vous êtes innocent: je le proclame!

-- Mais je vous jure, Maître, je vous jure sur ce que j'ai de plus
cher au monde que je suis innocent.

En cette minute, Coche eut la tentation folle de tout raconter.
Mais quel avocat aurait osé le défendre après un pareil aveu? Il
s'était condamné lui-même au seul système possible: tout nier,
sans se préoccuper de la vraisemblance.

Encore voulait-il que son avocat crût à sa sincérité. Il reprit
avec passion:

-- Je suis innocent! Je suis innocent! Plus tard, bientôt peut-
être, vous verrez, je vous dirai...

-- Mais je vous crois, je vous l'affirme...
Et Coche comprit, à l'attitude, au regard de son avocat qu'il
déguisait sa pensée, qu'il était convaincu, lui aussi, de sa
culpabilité. Ils causèrent encore, doucement, ne parlant presque
plus du crime. Coche oubliait un peu tout ce que sa situation
présentait de grotesque et de dramatique à la fois, et l'avocat
essayait de déchiffrer ce qu'il y avait au fond de cette espèce
d'insouciance blagueuse, succédant à l'indignation remarquablement
simulée du début.

Dans l'après-midi du lendemain, on vint chercher l'accusé dans sa
prison, et on le fit monter dans la voiture cellulaire. Il crut
qu'on le conduisait à l'instruction, mais le trajet lui sembla
plus long que l'autre fois. Dressé, autant qu'il le pouvait, il
essaya de voir par les prises d'air, mais les lattes étant placées
dans le sens inverse de celui des volets ordinaires, c'est-à-dire
obliques de bas en haut, il ne put distinguer qu'un peu de ciel
gris, triste et froid. La voiture s'arrêta enfin; il en descendit,
et on le poussa rapidement -- pas assez vite cependant pour qu'il
n'eût le temps d'apercevoir la Seine qui roulait une eau lourde et
boueuse, et de se rendre compte qu'il était à la Morgue.

-- C'est complet, se dit-il, la confrontation maintenant!

La pensée de ce spectacle dont la seule annonce emplit d'effroi
les vrais criminels, ne l'ennuya pas. Quelle menace auraient pour
lui les yeux éteints de ce pauvre mort? Il verrait sans peur ce
corps qu'il avait contemplé par deux fois: la nuit presque
palpitant encore de vie, le matin déjà raidi et froid. Cependant,
lorsqu'il se trouva dans la salle aux murs blancs, aux fenêtres
hautes, où la lumière mettait des taches pâles sur les tables de
marbre, il eut une sensation désagréable. Une odeur vague d'acide
phénique et d'essence de thym, une odeur qui tenait de la
pharmacie et du cimetière, flottait dans l'air humide. Et il
s'imaginait sentir l'odeur terrible et fade qui se dégage des
êtres morts depuis peu. Pourtant il regardait avidement,
s'efforçant de noter les moindres détails dans sa mémoire afin de
pouvoir au prochain jour les consigner exactement.

On le fit pénétrer enfin dans une pièce où une forme recouverte
d'un drap était étendue sur une table. On leva le drap, et, bien
qu'il fût prêt à ce spectacle, il eut un mouvement de recul
involontaire. Il ne reconnaissait pas ce cadavre, ou du moins, au
premier coup d'oeil il ne le reconnut pas. La mort, pour achever
son oeuvre, avait tassé, ratatiné les chairs. La face qu'il avait
vue pleine et ronde, était émaciée, des ombres grises, vertes, s'y
écrasaient descendant des tempes au menton, comme si quelque pouce
énorme s'était plu à modeler la cire jaune de ce visage.

Quand il l'eut contemplé quelques secondes, le juge lui dit:

-- Voilà votre victime.

-- Encore une fois, je proteste contre une pareille accusation. Je
ne connais pas cet homme, je ne l'ai jamais connu.

Et il songeait: Dire que la vérité a passé devant ces yeux, et
qu'à présent, tout est fini, qu'il ne reste rien de ce que cet
être a vu, souffert, et qu'on pourrait me trancher la tête ici
même, sans qu'un frisson secouât cette chair inerte...

La confrontation dura peu. Pour les magistrats, Coche s'entêterait
à nier encore, à nier toujours, et il était de taille à ne pas
faiblir.

On crut l'user par l'énervement: peine inutile. À toutes les
questions, l'accusé répondait invariablement:

-- Je ne sais rien.

Puis, après avoir accumulé charge sur charge, quand on lui
demandait:

-- Qu'avez-vous à objecter à ceci? Comment expliquez-vous cela?

Il levait les bras, et se bornait à murmurer:

-- Je ne comprends pas. Je ne m'explique pas...

L'instruction, longue, difficile, n'amena aucune découverte
intéressante. Il était impossible de briser la muraille
mystérieuse qui, de son vivant, avait entouré Forget. Personne ne
le connaissait, personne n'était au courant de ses habitudes. On
ne put relever aucune charge morale contre Coche, mais il fut
facile, par là même, de les lui faire supporter toutes. De ce que
nul ne savait les fréquentations de la victime, on concluait
simplement que Coche avait fort bien pu être en rapport avec elle,
sans que qui que ce soit pût en témoigner. Quant au mobile qui
l'avait poussé à commettre ce forfait, il n'apparaissait pas
clairement. Une enquête minutieuse sur sa vie, ses ressources,
n'apprit rien, sinon qu'il ne faisait pas la fête, qu'il payait
exactement son terme et qu'on ne lui savait pas de liaison
sérieuse. On ne put davantage établir la liste des objets dérobés
boulevard Lannes, et le hasard, sur lequel on comptait pour
apporter quelques éclaircissements sur ce point, ne se mit pas de
la partie. Si bien qu'au bout de trois mois, malgré tout le zèle
de la Sûreté, l'acharnement du juge, et les recherches
personnelles de tous les journaux de Paris, l'instruction en était
exactement au même point que le premier jour: c'est-à-dire que
deux charges précises et d'une gravité extrême pesaient sur
Onésime Coche: le bout d'enveloppe et le bouton de manchette
ramassés dans la chambre de la victime. À ces charges, dont
l'accusé n'avait pu se dégager en aucun moment, s'ajoutait la
présomption grave résultant de son brusque départ du _Monde_, et
sa fuite à travers Paris, où l'on avait relevé en trois jours son
passage dans trois hôtels différents, sous de faux noms. Si l'on
ajoutait à cela son attitude étrange à l'heure de l'arrestation,
son essai de défense à main armée contre les agents, son retour
clandestin à son domicile, on se trouvait en face d'une situation
assez nette pour autoriser tous les soupçons et presque des
certitudes. Le dossier, il est vrai, manquait de preuves morales;
les preuves matérielles les remplaçaient. L'instruction fut donc
close, transmise à la Chambre des mises en accusation, et
l'affaire du boulevard Lannes fut inscrite au rôle des assises
pour la session d'avril.



CHAPITRE X

L'EPOUVANTE


Le séjour de la prison avait fortement déprimé Coche. L'énervement
des premiers jours avait fait place à de l'abattement. Au début,
il aurait pu, à la rigueur, tout avouer, maintenant, il lui
semblait impossible d'agir ainsi après tant de petits mensonges.
Il attendait l'occasion. Un fait quelconque, un incident imprévu,
pouvait et devait la fournir. Mais les jours succédaient aux
jours, et l'incident ne se produisait pas. Bien plus, et c'était
là un de ses sujets d'irritation les plus aigus, Coche, dans sa
prison, pas plus qu'à l'instruction, ne voyait rien de
sensationnel. Il ne lui eût pas été désagréable d'avoir à
consigner des injustices, des brutalités, des illégalités. Tout se
passait le plus naturellement du monde. Sans être avec lui d'une
tendresse exagérée, ses gardiens se montraient humains, plutôt
doux, si bien qu'il en arrivait à se demander:

-- Qu'est-ce que je pourrai bien écrire en sortant de là?...

Parfois, il revenait à son objection du début: l'être mystérieux
le poussant à s'embarquer dans cette affaire. Alors, la peur le
reprenait, la peur de l'inexplicable, de l'inconnu, et il restait
tout le jour effondré sur son lit, secoué de frissons si violents
que plusieurs fois on lui avait demandé s'il était malade.

Un matin, le médecin était venu, et Coche avait refusé de répondre
à ses questions, se bornant à dire:

-- Le mal dont je souffre ne saurait être guéri ni soulagé par
vous. Je ne suis pas fou, je ne fais pas le fou, je désire
seulement qu'on me laisse en repos.

Il ne causait plus à personne, écoutant à peine son avocat, envahi
par une tristesse immense, un doute de tous les instants qui se
traduisait par une excitabilité extraordinaire. La pensée qu'il
était le jouet de forces surnaturelles, avait tant passé et
repassé dans son esprit, qu'elle était devenue une certitude.

Il essayait encore de se débattre. Un jour, n'y tenant plus,
sentant sa raison se perdre, fuir son cerveau, il se dressa
brusquement, décidé à faire cesser cette terrible comédie, à tout
avouer, à tout subir, peines, humiliations, pourvu qu'il pût
revoir le jour, le grand ciel et la vie, pourvu surtout qu'il se
convainquît une fois pour toutes qu'il était demeuré l'arbitre de
ses décisions, le maître de sa volonté. Il se rua vers la porte et
appela le gardien. Mais dès qu'il fut devant lui, il bégaya des
paroles sans suite:

-- Je vous ai demandé... je voulais vous dire... non... ce n'est
plus la peine... une idée qui m'avait passé par la tête...

La conviction était brusquement entrée en lui qu'il ne pourrait
pas parler, qu'on l'avait condamné au silence. Il suffisait d'un
mot pour le sauver: ce mot, lui seul pouvait le prononcer, mais il
ne le prononcerait pas, parce qu'on ne voulait pas!

Par un phénomène d'auto-suggestion, il se persuadait qu'il était
la victime, l'instrument d'un autre, lequel, en vérité, n'était
que lui-même. Depuis le début, il n'avait eu qu'un ennemi: sa
propre imagination. Il n'était captif que de sa faiblesse
maladive, et ce dernier effort, cette tentative suprême pour
s'arracher à ce qu'il croyait être une possession diabolique,
n'avait abouti qu'à lui prouver, d'une façon indiscutable cette
fois, que seule la puissance occulte, la volonté mystérieuse qui
agissaient sur lui, étaient capables de lui faire prendre une
décision!

Les fous qui retrouvent après une crise, assez de lucidité
d'esprit pour se rendre compte de leur démence et redouter l'accès
qui peut les reprendre d'un instant à l'autre, sont les plus
malheureux des êtres. Est-il une torture plus effroyable que de se
dire:

-- Tout à l'heure, ma raison va sombrer; peut-être, alors,
d'effrayants instincts feront-ils de moi un monstre... et, sauf à
la seconde précise où mon poing frappera, je ne cesserai de savoir
vers quel horrible but me pousse la fatalité!

Pareil à ces fous, Coche était certain qu'il ne pouvait plus se
soustraire à la force mystérieuse. Sa pensée, dès qu'il voulait
avouer, s'arrêtait dans sa tête, comme la voix s'étrangle dans la
gorge sous le coup d'une trop vive émotion. Il voyait devant ses
yeux, il lisait dans sa tête les mots qu'il faudrait dire, la
phrase libératrice qui mettrait fin au cauchemar, mais ces mots,
il ne pouvait plus les prononcer, cette phrase, il ne pouvait plus
la dire. Et cependant, tout seul, roulé sur son lit, la tête
cachée dans ses mains, il la répétait:

«À l'heure où le crime a été commis, j'étais chez mon ami, M.
Ledoux, et c'est en sortant de chez lui que l'idée m'est venue de
cette comédie sinistre...»

Tout en la répétant en lui-même, il entendait exactement les
moindres inflexions de sa voix. Mais aussitôt qu'il se trouvait en
présence de quelqu'un, ses lèvres se refusaient à prononcer les
mots qui dansaient dans sa tête, et il assistait, impuissant, à la
lente agonie de sa volonté.

C'est dans cet état d'esprit qu'il arriva à la Cour d'assises.

Depuis trois mois, l'affaire, avec son allure mystérieuse,
passionnait tout Paris, et Coche avait des partisans déterminés et
des adversaires résolus.

Rien n'ayant pu, au cours de l'instruction, fixer le mobile du
crime, parmi ses adversaires, les uns le tenaient pour un fou, les
autres pour un assassin vulgaire. Successivement, tous les
aliénistes de Paris avaient été consultés; aucun n'avait osé se
prononcer. À ceux qui affirmaient sa culpabilité, ceux qui
proclamaient son innocence répondaient:

-- Souvenez-vous de Lesurque, le courrier de Lyon!...

Aussi, la salle présentait-elle, le jour de l'ouverture des
débats, une animation extraordinaire. On était venu là, comme au
spectacle, autant pour être vu que pour voir. Les femmes -- en
majorité -- avaient, pour la circonstance, arboré des toilettes
neuves. On s'étouffait dans la partie réservée au public, au banc
des avocats, et, pour répondre à d'innombrables demandes, le
Président avait fait placer trois rangs de chaises, sur son
estrade. Dans la salle surchauffée, flottait une odeur irritante
de parfums et de chairs moites. La lumière trop crue, venue des
vitres hautes, mettait sur les visages des taches violentes. Et le
murmure, timide tout d'abord, qui montait de cette foule, se
changea bientôt en un bourdonnement, coupé de petits rires mal
étouffés, d'exclamations, d'appels.

Un huissier cria:

-- La Cour!

Il y eut un grand bruit de chaises repoussées, de pieds remués, on
entendit encore des bribes de phrases commencées presque haut
achevées très vite à voix basse, quelques toux nerveuses, un ou
deux «chut» et le silence se fit profond et solennel. Le Président
ordonna d'introduire l'accusé, la poussée fut telle, que des cris
partirent du public, et qu'une jeune femme, hissée sur une
barrière, perdit l'équilibre et tomba.

Onésime Coche parut... Il était excessivement pâle, mais son
maintien ne décelait ni forfanterie, ni crainte. Lorsque la porte
s'était ouverte devant lui, il s'était dit, une dernière fois:

«Je parlerai, je veux parler.»

Puis son regard avait erré sur cette foule où il ne trouva pas un
seul visage ami, sur tous ces yeux où il ne lut qu'une curiosité
féroce, une curiosité malsaine des gens venus pour regarder, pour
entendre souffrir, comme ils entrent dans une ménagerie avec
l'espoir de voir les fauves déchirer le dompteur. Mais il n'eut
pas une révolte, pas une pensée de haine.

Un moment vient où la torture morale, la fatigue physique sont
telles, qu'on n'a pour ainsi dire plus la force de souffrir. Tout
être a une capacité de douleur déterminée: lorsqu'il est parvenu à
la limite extrême de cette douleur, il est insensible. Coche crut
avoir atteint cette limite, et s'en réjouit presque. Si le soir où
il avait téléphoné la grande nouvelle au _Monde_, quelqu'un avait
pu lui dire: «Voilà quel mouvement de curiosité vous allez
provoquer», il eût tressailli de joie. Maintenant, il n'éprouvait
plus, avec une immense lassitude, qu'une sorte d'hébétement dont
rien ne pouvait le tirer. La fatalité avait traversé sa vie,
pesait sur lui, l'heure des vaines révoltes était passée; il
n'avait plus qu'à se soumettre et à attendre.

Quand il eut donné d'une voix nette son nom, son âge et tous les
renseignements concernant son état civil, il s'assit pour entendre
l'acte d'accusation. Cet acte, avec les preuves qu'il dressait
contre lui en faisceau, lui fit l'effet du plus terrible des
réquisitoires. À mesure que les charges se précisaient, il
comprenait comment la conviction du juge avait pu se faire,
inébranlable. Malgré tout, il se disait:

-- _Si je veux parler_, je réduirai cela à néant. Mais pourrai-je
parler?...

L'interrogatoire fut assez terne; on espérait des révélations
sensationnelles, certains journaux ayant affirmé -- de source
certaine -- que l'accusé se réservait pour les Assises. Mais à
toutes les questions Coche répondait invariablement:

-- Je ne sais pas, je ne m'explique pas, je suis innocent.

Le Président lui ayant fait observer tout ce que ce système de
défense offrait de dangereux il leva les épaules et murmura:

-- Que voulez-vous, Monsieur le Président, je ne peux pas vous
dire autre chose...

Et il reprit son attitude impassible, indifférente presque.
Lorsque le défilé des témoins commença, son attention parut
s'éveiller, son regard jusqu'alors lointain devint plus direct,
les coudes aux genoux, le menton dans les paumes, il écouta. Ce
fut d'abord Avyot, le Secrétaire de la rédaction du _Monde_, qui
dit de quelle façon Coche avait quitté le journal après avoir pris
durant quelques heures l'Affaire en mains. À une question du
Président qui lui demandait si à aucun moment il n'avait cru
reconnaître la voix de celui qui, dans la nuit du 13, l'avait
appelé au téléphone, il répondit: «Non» avec assurance, et précisa
encore quelques points de détail: la somme que le reporter avait
touchée à la Caisse, l'heure à laquelle il l'avait vu pour la
dernière fois, l'attitude qu'il avait eue au cours de cet
entretien. Mais tout cela n'avait plus qu'une importance
secondaire. Ensuite, ce fut la femme de ménage qui raconta ce
qu'elle savait de son ancien maître, de ses habitudes, de ses
relations. Sans omettre les moindres détails, elle dit comment
elle avait trouvé la chemise tachée de sang, le poignet arraché,
et le bouton d'or et turquoises. Tout cela lui avait semblé louche
dès le premier instant, et, n'était la discrétion «les domestiques
n'ont pas à se mêler des affaires de leurs patrons» elle eût fait
part de ses soupçons à la Justice, bien avant que le «Monsieur de
la Sûreté» l'interrogeât. Après elle, des garçons du Journal, le
bijoutier qui avait vendu les boutons, le facteur qui, trois ou
quatre fois, avait déposé au 22 des lettres adressées à Coche,
défilèrent sans apporter le moindre renseignement intéressant. Le
médecin légiste fit à la barre une conférence émaillée de termes
scientifiques, de chiffres et de calculs, d'où il résultait que la
mort avait été provoquée par un coup de couteau qui, partant du
sterno-cleido-mastoïdien, avait déchiré la parotide, sectionné
obliquement, de haut en bas et d'arrière en avant, la carotide
externe, puis, rebondissant sur l'angle maxillaire, et sectionnant
encore le sterno-cleido-mastoïdien, ne s'était arrêté que sur la
fourchette sternale.

Il restait encore un témoin, l'horloger, commis par la Justice
pour examiner la pendule que l'on avait trouvée renversée sur la
cheminée, dans la chambre du crime. Il déposa au milieu de
l'indifférence générale. Seul, Coche ne perdit pas une de ses
paroles; sa déposition fut, du reste, courte, et très précise:

-- La pendule qu'on m'a donnée à examiner, dit-il, est une pendule
d'un modèle ancien, mais au mouvement excellent et en très bon
état, je dirai même qu'on n'en trouve plus guère dans le commerce
d'aussi solides, d'aussi finies. Les aiguilles étaient arrêtées
sur minuit 20, or les pendules de ce genre ne se remontent que
tous les huit jours, et celle-ci pouvait encore marcher pendant
quarante-huit heures; elle ne s'est donc pas arrêtée du fait que
le ressort était à bout, mais simplement parce qu'elle a été
renversée, et que le balancier, couché sur le côté, n'a plus pu
fonctionner. Dès qu'elle a été replacée d'aplomb, un léger
mouvement d'oscillation a suffi pour la remettre en marche. J'en
tire donc cette conclusion que l'heure marquée par les aiguilles
est précisément l'heure à laquelle la pendule fut renversée.

-- Le crime aurait donc été commis à cette heure-là? fit
distraitement le Président.

L'audition des témoins était terminée. Il y eut une suspension
d'audience de quelques minutes, puis la parole fut donnée au
Ministère public.

Coche, un peu rassuré par la déclaration si nette de l'horloger,
écouta le réquisitoire sans émotion apparente, et pourtant, il
était terrible pour lui dans sa simplicité un peu sèche, presque
mathématique.

La salle, déjà favorablement impressionnée par l'interrogatoire et
les différents témoignages, fit entendre à deux ou trois reprises
des murmures d'approbation, et il y eut d'assez nombreux
applaudissements, vite réprimés, lorsque le Procureur termina en
demandant pour le journaliste, qui n'avait ni l'excuse de la
misère, ni celle de la colère, la peine capitale.

Coche frissonna, enfonça un peu ses ongles dans ses mains, mais
sembla impassible. Il pensait surtout, il pensait seulement:

«Il faut que je parle, je veux parler! Je parlerai».

Et à voix basse il répétait:

«Je veux, je veux, je veux!...»

Pendant tout le temps que dura la plaidoirie de son avocat, les
yeux fixes, les poings serrés, l'oreille et la pensée absentes, il
répétait: «Je veux parler, je le veux, je le veux!» L'avocat se
rassit au milieu d'un effrayant silence. Par pure courtoisie,
Coche se pencha vers lui et le remercia. Mais il n'avait rien
entendu de sa défense, défense pitoyable à la vérité mais
impossible.

Les débats allaient être clos. Le Président se tourna vers
l'accusé et lui dit:

-- Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense?

Coche se leva, raidi dans un terrible effort, si pâle que l'on
crut qu'il allait tomber et que les gardes tendirent les bras vers
lui. Mais il les écarta d'un geste, et d'une voix forte, qui fit
passer un frisson sur le jury et sur l'assistance, il répondit:

-- J'ai à dire, Monsieur le Président, que je suis innocent, et je
le prouve.

Il prit une large respiration et se tut. L'espace d'une seconde
ses yeux devinrent d'une effrayante fixité: il ouvrit la bouche:
ceux qui étaient les plus rapprochés de lui, crurent l'entendre
murmurer: «Je veux!... Je suis mon maître» et d'un trait, la main
levée, les doigts ouverts comme pour écarter une vision menaçante,
il cria plutôt qu'il ne dit:

-- À minuit vingt, à l'heure où le crime se commettait, moi,
innocent, je me trouvais chez mon ami M. Ledoux, 14, rue du
Général-Appert.

Et épuisé par l'effort qu'il venait de faire, épouvanté par la
victoire remportée sur l'inconnu mystérieux dont la volonté
jusqu'à cet instant avait étranglé la sienne, il s'écroula sur son
banc en sanglotant de fatigue, d'énervement et de joie.

Tous les assistants s'étaient dressés. Une telle clameur s'éleva
que le Président dut menacer de faire évacuer la salle. Enfin,
quand un silence relatif se fut établi, il dit:

-- Coche, n'essayez pas de nous tromper une dernière fois. Songez
aux conséquences de votre déclaration, si elle est reconnue
fausse. Réfléchissez avant de la jeter dans le débat.

-- J'ai réfléchi! j'ai réfléchi: j'ai dit la vérité! Je le jure!
Qu'on interroge mon ami Ledoux...

-- Monsieur le Président, dit l'avocat, je demande que ce témoin
soit entendu immédiatement.

-- Telle est bien mon intention, Maître. En vertu de mon pouvoir
discrétionnaire, j'ordonne que le témoin invoqué par l'accusé soit
amené sur l'heure aux pieds de la Cour. Garde, vous allez vous
rendre chez M. Ledoux, 14, rue du Général-Appert, et vous le
conduirez ici. L'audience est suspendue.

La déclaration de Coche avait produit une véritable stupeur. Les
rares partisans qu'il comptait dans l'auditoire triomphaient; les
autres, sans pouvoir nier l'importance décisive d'un pareil alibi,
doutaient encore de sa véracité. Dans le jury surtout,
l'étonnement avait été extraordinaire. Après le réquisitoire, le
siège des jurés était fait, et c'est à peine s'ils avaient écouté
la plaidoirie de l'avocat. Si l'alibi de Coche était reconnu
valable, l'accusation s'écroulait, ou du moins recevait un coup
terrible. Quant à l'avocat, il disait à son client: «Mais pourquoi
n'avoir pas parlé plus tôt», et Coche répondait cette chose
invraisemblable, et pourtant vraie:

-- Parce que je ne pouvais pas!

Pendant une heure, la salle et les couloirs environnants
présentèrent une animation extraordinaire. Cette affaire qui
depuis le matin avait, par sa banalité, déconcerté tant de gens,
avait soudain rebondi, plus passionnante que jamais. Quand la
sonnette retentit, on se rua dans la salle. Des gens qui n'avaient
pu entrer le matin se mêlèrent au flot des invités porteurs de
cartes. Il n'y avait plus de service d'ordre possible. Les gardes
débordés, durent laisser passer tout le monde. Enfin, la Cour
entra, les conversations cessèrent, et le Président ordonna de
faire entrer le témoin.

Alors, au milieu d'un effrayant silence, un garde s'avança seul à
la barre, joignit les talons, salua et dit:

-- Au numéro 14 de la rue du Général-Appert, on m'a appris que M.
Ledoux, rentier, était mort depuis le 15 du mois de mars.

Coche se dressa livide, prit sa tête dans ses mains, poussa un
cri, et retomba comme assommé.

Déjà le Procureur s'était levé:

-- Messieurs les jurés, je n'ai pas besoin d'insister sur la
gravité d'une pareille nouvelle. Le sieur Ledoux, eût-il témoigné
ici même, l'accusation n'en aurait pas moins conservé toute sa
force, mais vous ne vous laisserez pas émouvoir par cet alibi
audacieux, grâce auquel on a essayé de jeter un doute dans vos
consciences. Je n'ajoute rien à mon réquisitoire, je n'en retire
rien: vous jugerez et vous condamnerez sans pitié.

L'avocat s'écria:

-- Monsieur le Président...

Mais Coche balbutia en lui mettant les mains sur l'épaule:

-- Par pitié... Maître... plus un mot... C'est fini... je vous en
supplie... C'est fini... fini... fini...

Le jury déjà mal disposé avant la suspension d'audience ne
délibéra pas longtemps. Au bout de dix minutes, il revint. Sa
réponse était «Oui» à l'unanimité à toutes les questions et «Non»
à l'unanimité pour les circonstances atténuantes.

Coche n'était plus qu'une chose inerte, un pauvre corps
défaillant. L'épouvante était descendue sur lui. Sa volonté avait
triomphé trop tard de sa terreur superstitieuse, et il se rendait
compte maintenant de l'espèce de folie contre laquelle il s'était
débattu pendant trois mois, il se rendait compte surtout que rien
ne pouvait plus le sauver qu'un miracle, et la fatalité venait
d'abattre trop brutalement ses mains sur sa nuque pour qu'il
escomptât ce miracle. Il connaissait enfin l'horreur des
épouvantes humaines, la peur monstrueuse, et l'appel effroyable à
la vie qui s'en va. Ses yeux, ses pauvres yeux de bête torturée se
posaient sur ces gens qui tout à l'heure allaient revoir la rue,
la gaîté de l'air libre et retrouver la joie de la bonne maison,
du foyer familial où l'homme sage vient abriter ses rêves, comme
le matelot vient abriter sa barque dans la petite baie où dansent
les étoiles. Et tandis que ces visions traversaient son âme
éperdue, une voix s'éleva qui fut d'abord à ses oreilles un
murmure confus, puis un tonnerre quand elle prononça:

-- Onésime Coche est condamné à la peine de mort.

Après il entendit encore vaguement...

-- Trois jours francs pour vous pourvoir en cassation...

Il sentit qu'on l'emmenait, qu'une main serrait sa main... il se
trouva sur son lit, dans sa cellule, sans savoir comment ni
pourquoi, et il s'endormit d'un sommeil de brute.

Or, pendant la nuit, il eut un effrayant cauchemar:

Il venait d'assassiner le vieux du boulevard Lannes. Il gagnait la
porte en rampant, descendait l'escalier et se trouvait dans la
rue.

Dehors, sous la bise coupante, il s'arrêtait, la tête vide, les
jambes molles, comme un homme ivre: pas un murmure, pas un bruit.
Grelottant, il relevait le col de son pardessus, faisait un pas,
s'arrêtait pour s'orienter dans la nuit noire, et se mettait en
route.

Il marchait lentement, roulant dans sa pensée confuse, l'horreur
de son crime et l'effroi du mort étendu, la gorge béante, les
paupières ouvertes sur ses prunelles chavirées. Un carrefour
désert et sombre s'ouvrait au-devant de ses pas. Harassé, les
genoux tremblants, il s'adossait à un mur. Soudain, dans le
silence, il croyait entendre un bruit de pas. Il s'arrêtait les
muscles ramassés, prêtant l'oreille. Le même bruit résonnait plus
fort et plus précis. Il partait, rasant les maisons, droit devant
lui. Le bruit se mettait en marche, le suivant. Il courait et le
bruit courait avec lui... La rue, plus large bornée de lueurs
hésitantes, se déroulait déserte, et silencieuse. Il galopait la
terreur accrochée aux flancs comme des chiens de meute... Tout un
brasier flambait dans sa poitrine. Il courait toujours, perdant la
notion du temps, de l'heure qui mourait lentement. Tout ce qui lui
restait de force et d'énergie ne vivait plus que dans l'espoir du
matin blême qui bientôt monterait à l'horizon, ramenant avec lui
l'éveil des choses et des gens, faisant surgir d'autres visages
d'êtres humains, repeuplant ce désert sombre qui l'épouvantait. Et
il courait toujours. Il avait fait tant de détours, croisé tant de
chemins, qu'il s'en allait vers l'inconnu, perdu dans Paris
sommeillant. Il courait, râlant de fatigue et de peur, et voici
qu'au bout de l'horizon, le jour monta, triste, pluvieux... Le
jour! le jour!... Un murmure confus s'éleva: on eût dit le
chuchotement d'une foule. Là-bas, toute une masse sombre ondulait
avec des souplesses de vague. Était-ce encore l'obsession de la
nuit? Non pas... des hommes étaient là devant lui!... Enfin! il
n'allait plus être plus seul avec son épouvante... il allait
coudoyer des êtres vivants... les frôler... Il tendit l'oreille...
Une voix brève domina le bruit... un cliquetis, rapide comme celui
que fait un coup de vent parmi les feuilles sèches... une
blancheur descendit dans le ciel plus léger, finie l'angoisse de
la nuit, l'horrible solitude... sa poitrine s'appuyait contre
d'autres poitrines... À ce moment la vague s'ouvrit, comme pour
lui livrer passage... il s'avança, et tout d'un coup tomba sur les
genoux: dans sa terreur il n'avait pas vu où sa fuite l'amenait,
et devant lui venait de surgir, goule effroyable, avec ses deux
grands bras dressés dans le ciel pâle... la Guillotine!...

Coche s'éveilla en poussant un cri... Pendant une seconde, il
retrouva la joie du réveil qui brise les cauchemars, mais aussitôt
la réalité, plus effroyable que le rêve, reprit:

La Guillotine! le couteau blanc, et le panier où bondissent les
têtes... il verrait cela! Il mordit ses draps pour ne pas
hurler... Adieu les nuits paisibles, les jours calmes! Entre tout
ce qu'il avait aimé, souhaité, espéré, et lui, l'horrible chose
(il n'osait plus penser le mot guillotine) se dressait
maintenant...

Le lendemain, son avocat vint le voir pour lui faire signer son
pourvoi en cassation et son recours en grâce. Il bégaya: «À quoi
bon?», et signa tout de même. Quand il eut posé la plume, il dit
en regardant son défenseur avec des yeux grandis par l'épouvante
et par la fièvre:

-- Écoutez... il faut que vous sachiez, il faut que je vous
dise...

D'une voix haletante, coupant ses phrases de gestes saccadés, de
mots sans suite, il raconta toute sa nuit du 13: son dîner chez
Ledoux, son départ, la rencontre des rôdeurs, sa visite à la
maison du crime, et l'idée soudaine d'égarer la police, de simuler
une fuite pour attirer sur lui, l'attention...

Il se tut. L'avocat prit sa main et lui dit doucement:

-- Non, vraiment, ce n'est pas la peine... Le Président vous fera
grâce... Là-bas, vous pourrez... plus tard... refaire votre
existence.

-- Alors, s'écria le malheureux, vous croyez que je mens?... Mais
je ne mens pas, vous m'entendez... je ne mens pas... Allez-vous-
en!... Allez-vous-en...

Et au comble de l'exaspération, il se jeta sur lui, hurlant:

-- Mais allez-vous-en donc! Vous ne voyez pas que vous me rendez
fou!...

Resté seul, il fut pris d'un effrayant accès de désespoir. Ainsi,
même celui qui avait pris la parole pour le défendre ne pouvait le
croire innocent! En même temps, la peur de la mort de la douleur,
grandissait en lui, et il se raccrochait à la vie désespérément,
s'arrachant les cheveux, se griffant le visage, sanglotant:

-- Je ne veux pas mourir! je n'ai rien fait!

Il était doux, craintif, suppliant envers tous, comme si le
moindre de ses gardiens avait pu faire agir en sa faveur des
influences considérables, et l'arracher à l'échafaud. Lorsqu'on le
transporta à la Roquette, ce fut pis encore! Jusque-là, il avait
pu parfois pendant quelques secondes oublier l'échafaud, mais là,
entre ces murs qui n'avaient vu que des condamnés à mort, comme
lui, l'obsédante pensée se faisait plus précise, les images plus
nettes: toutes les gloires du crime avaient défilé là, dormi sur
ce lit, et le coude appuyé à cette table, frissonné d'horreur à la
seule pensée du châtiment plus proche chaque jour. Déjà, il
n'était plus pareil aux autres hommes; il faisait partie d'une
classe à part, hors la loi, et presque hors la vie. On avait coupé
ses cheveux à la tondeuse, rasé ses moustaches, et en passant ses
mains sur son visage, il ne se reconnaissait plus. Il avait
désappris presque tous les mots, pour ne se souvenir que de ceux
qui avaient trait à sa mort prochaine, et durant des heures
entières, accroupi dans un coin de sa cellule, les coudes aux
genoux, les poings aux dents, il regardait défiler en lui toutes
les images d'épouvante, toutes les scènes d'exécution pareilles à
ce que serait la sienne.

Il voyait la dernière Nuit, le Réveil et l'effrayante place, grise
sous le ciel gris, les toits humides, le pavé luisant, mais il
voyait surtout la _Veuve_ avec ses immenses bras rouges et le rire
édenté de sa lunette surmontée du couperet.

L'aumônier le visitait chaque jour. Peu à peu, une terreur
superstitieuse, un besoin de se réfugier en quelqu'un, d'être
écouté et d'être plaint, le poussait vers une sorte de piété
craintive, remplie de visions superstitieuses. Il ne parlait plus,
mais écoutait avidement, prenant d'un geste machinal et répété
sans cesse son cou amaigri dans ses mains, puis le lâchant
brusquement, comme s'il avait senti la place où le couteau
tracerait son chemin. Même avec le prêtre il évitait de
s'entretenir de sa fin prochaine; il écoutait parler de repentir,
d'expiation... ces mots n'avaient pas de sens pour lui: de quel
crime aurait-il a répondre?... quel forfait devait-il expier? Si
Dieu, en vérité, tenait compte des gestes des hommes, il saurait
bien, le voyant arriver devant son Tribunal, qu'il était
innocent... Un jour, pourtant, le quarantième jour de sa captivité
approchait, il savait que son pourvoi en cassation avait été
rejeté, et ne comptait plus que sur la clémence présidentielle, il
dit brusquement à l'aumônier:

-- Monsieur l'abbé, en votre âme et conscience, si vous étiez à la
place du Président, signeriez-vous ma grâce? Répondez-moi dans
toute la sincérité de votre coeur d'homme loyal. Il faut que je
sache. J'ai besoin de savoir.

Et l'aumônier l'ayant regardé bien en face répondit:

-- Non, mon enfant, je ne signerais pas, il faut payer...

Chose étrange, cette réponse le calma presque. La pire torture de
son existence était le doute. Il n'osait se préparer à mourir,
craignant d'attirer la mauvaise chance sur lui. Maintenant,
c'était fini, il se considérait comme mort et s'imaginait qu'ainsi
prévenu il saurait mieux résister à l'épouvante du réveil.
Pourtant à mesure que la date fatale approchait, ses nuits se
peuplaient de cauchemars. Il se dressait sur son lit au moindre
bruit, collait l'oreille au mur, essayant de deviner ce qui se
passait dans la rue, sur la place. Et quand le jour était venu,
quand il était sûr que ce n'était pas pour ce matin, il
s'endormait d'un sommeil coupé de soupirs et de sanglots...

Vers la fin de la quarante-troisième nuit, il crut percevoir une
vague rumeur, des bruits de maillet frappant le bois, des pas
assourdis. Il se mit à claquer des dents, n'osant plus écouter,
redoutant d'entendre, les yeux rivés à la porte de sa cellule,
attendant la seconde effroyable où elle s'ouvrirait, livrant
passage au bourreau! Et la porte s'ouvrit.

Il regarda d'un oeil hébété les hommes qui l'entouraient et se
leva sans dire un mot, sans faire un geste. On lui demanda:

-- Voulez-vous entendre la Messe?

Il fit oui d'un signe machinal. Pendant l'office, il regarda
obstinément le sillon qui séparait deux dalles, songeant que le
couteau ne ferait pas sur son cou une marque plus large... Il
s'étonnait seulement, avec le reste de pensée qui flottait dans
son esprit, de vivre encore. Ensuite ce fut la toilette, mais déjà
il avait perdu la notion des choses; à peine frémit-il quand les
ciseaux frôlèrent sa nuque et qu'on lui passa des cordes aux mains
et des entraves aux pieds. On lui offrit une cigarette, du
cognac... il refusa... Et soudain, l'horizon qui, depuis près de
cinq mois s'était arrêté pour lui aux murs de sa cellule,
s'élargit; une fraîcheur coula sur ses épaules, un effroyable
silence envahit ses oreilles, un silence si profond, si
formidable, que son coeur y battait comme une cloche. Son rêve
d'une nuit s'était réalisé... Au-dessus des épaules du prêtre, il
vit la guillotine... Le jour venait très doucement.

Derrière les maisons, une traînée laiteuse et rosé moirait le
ciel. Ses yeux ouverts, pour la dernière fois regardaient,
regardaient... Il fit un pas, buta dans ses liens, soutenu par les
aides. Le prêtre bégaya:

-- Le Bon Dieu vous pardonnera...

Le Procureur lui dit, d'une voix qui tremblait:

-- Vous n'avez plus un aveu, plus une révélation à faire?

Rassemblant tout ce qui lui restait de force, il ouvrit la bouche
pour crier:

-- Je suis innocent...

Déjà ses genoux frôlaient la bascule, il jeta un coup d'oeil de
côté, et tout à coup, malgré les aides, malgré ses entraves, il
fit un bond en arrière et poussa un cri surhumain:

-- Là! Là! Là!...

Et tandis qu'on essayait de le pousser, raidi, fort à briser un
chêne, les talons accrochés aux pavés, le menton jeté en avant, il
hurlait toujours:

-- Là! Là!

Son appel avait quelque chose de si furieux et de si déchirant à
la fois que les aides eux-mêmes hésitèrent une seconde. Le prêtre
avait suivi son geste, et de la cohue des cris d'épouvante
partirent.

Un soldat, l'arme aux pieds, tomba à la renverse; deux hommes, une
femme essayaient de fendre la foule qui déjà, dans une poussée
formidable, avait rompu les barrages, envahi l'espace vide où le
condamné se débattait en hurlant:

-- Arrêtez-les!... Les assassins!... Là... Là...

L'aumônier se jeta en avant et cria:

-- Les deux hommes!... La fille!... Arrêtez! Arrêtez...

Vingt mains s'abattirent sur eux. L'un des hommes tira son
couteau. La fille se mit à pousser des cris effrayants. L'aumônier
se précipita sur Coche, l'entoura de ses bras et supplia le
Procureur:

-- Au nom du Ciel! Ne touchez pas à cet homme...

Le condamné demeurait immobile à présent. De grandes larmes
coulaient sur sa face exsangue. Il y eut un colloque de quelques
secondes entre le Procureur et le Commissaire de police qui
disait:

-- Je décline toute responsabilité, l'exécution est impossible
pour le moment, Monsieur le Procureur. Je n'ai pas assez de monde
pour tenir cette foule, il va y avoir un massacre. Songez-y, je
vous en conjure...

Alors le Procureur balbutia:

--... Faites rentrer le condamné.

Étrange mentalité des masses! cette foule accourue là pour voir
mourir un homme, hurla de joie le voyant arracher au bourreau!

Or, voici simplement ce qui s'était passé: Au premier rang des
spectateurs, à l'instant où on allait le jeter sur la bascule,
Coche avait reconnu les deux hommes et la femme entrevus la nuit
du crime. Cette seconde-là, plus immense pour lui qu'un siècle,
lui avait suffi: leurs traits étaient trop présents à sa mémoire
pour qu'il hésitât devant eux: d'un coup d'oeil il avait détaillé
les cheveux rouges de la femme, la bouche tordue du petit et la
face de l'autre déchirée par la cicatrice qui lui balafrait le
visage de la tempe à l'aile du nez.

Quelle sinistre pensée les avait poussés tous trois à venir voir
guillotiner celui qui expiait leur crime? Aux jours d'exécution,
tous ceux que guette l'échafaud viennent regarder avidement comme
s'ils voulaient apprendre à mourir. Au besoin de voir se mêlait
chez ceux-ci l'effroyable plaisir de l'impunité, du triomphe qui
les sauvait à tout jamais...

Arrêtés, ils essayèrent d'abord de nier, mais Coche avait repris
tout son sang-froid et toute sa raison. Ses déclarations précises,
les détails qu'il fournit sur leur marche, tout, jusqu'à la
description qu'il donna de la blessure du plus grand les fit
bégayer, se contredire... La femme, la première, balbutia un aveu,
les hommes suivirent, et ce fut l'éternelle scène immonde et
dramatique des complices se chargeant réciproquement. On retrouva
dans leur taudis presque tous les objets volés et le couteau qui
avait servi à égorger la victime. Alors l'aventure invraisemblable
de Coche apparut claire -- et au bout de quinze jours, il fut
remis en liberté -- non pas innocent pour la loi, mais gracié, en
attendant que la Cour de Cassation eût révisé son procès.

Lorsque, pour la première fois, il se trouva seul, libre, dans la
rue, il eut comme un éblouissement et se mit à pleurer.

Un printemps précoce mettait de la joie dans le ciel. Jamais la
vie ne lui était apparue plus légère. Il frémit en songeant à
l'horreur du drame qu'il venait de vivre, à la beauté, à la
douceur, à la bonté de toutes ces choses qu'il avait failli
perdre, à l'abîme où sa raison avait roulé, et, contemplant près
d'un jardin les arbres bruns où les bourgeons piquaient des taches
vertes, les pelouses au gazon luisant, et le grand ciel où
voltigeaient des nuages, il comprit qu'il n'aurait plus assez de
tout de ce qui lui restait à vivre pour regarder cela, et sourit
avec une immense pitié en songeant que, ni la fortune ni la gloire
ne valent qu'on risque, pour les conquérir, la simple joie de
regarder la vie.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'épouvante" ***

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