Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Le château de La Belle-au-bois-dormant
Author: Loti, Pierre, 1850-1923
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le château de La Belle-au-bois-dormant" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
PIERRE LOTI
L'ACADÉMIE FRANÇAISE



LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT

C-L
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY



AVANT-PROPOS


Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas dû le
publier; il ne semblera tolérable qu'à mes amis, connus ou inconnus.

Que les lecteurs indifférents me le pardonnent, d'autant plus que ce
sera le dernier peut-être....

P. LOTI.



LA MAISON DES AÏEULES

Avril 1899.


Combien est singulier et difficilement explicable le charme gardé par
des lieux qu'on a connus à peine, au début lointain de la vie, étant
tout petit enfant,--mais où les ancêtres, depuis des époques imprécises,
avaient vécu et s'étaient succédé!

La maison dont je vais parler,--la maison «de l'île», comme on l'appelait
dans ma famille autrefois,--la maison de mes ancêtres huguenots avait
été vendue à des étrangers après la mort de mon arrière-grand'mère,
Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde,
elle appartenait à un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait
aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le
sommeil de nos morts, couchés au temps des persécutions religieuses dans
la terre du jardin. Pendant les premières années de ma vie ma mère, mes
tantes et grand'tantes, qui avaient passé dans cette maison une partie
de leur jeunesse, y venaient souvent en pèlerinage; on m'y conduisait
aussi et il semblait que, malgré les actes notariés, elle n'eût pas
cessé de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour
les hommes de loi.

Ensuite, nous nous étions peu à peu déshabitués d'aller dans l'île,--où,
d'ailleurs, les dernières de nos vieilles tantes étaient mortes,--et je
n'avais plus revu l'antique demeure.

Mais je ne l'avais point oubliée, et il restait décidé au fond de
moi-même que je la rachèterais un jour, quand le pasteur, qui
l'habitait depuis si longtemps, y aurait achevé son existence d'apôtre.

       *       *       *       *       *

Tout arrive à la longue: depuis une semaine, j'ai signé l'acte qui me
rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir
après plus de trente années, je pars de Rochefort avec mon fils, un
matin pluvieux d'avril.

Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'île; depuis quelques jours à
peine il a commencé d'en entendre parler,--et, cependant, sous je ne
sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans
s'est étrangement tendue vers ce pays et cette demeure où je vais le
conduire.

La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin
de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones
confinent à l'Océan. Arrivés ensuite au port où l'on s'embarque, sous
une ondée plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir,
dans la cabine d'un bateau. Et, la courte traversée accomplie, nous
remettons pied à terre, devant des remparts gris: c'est le Château, la
première ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer
toute pensée, toute émotion de retour; les choses de l'île me semblent
étrangères et quelconques.

On attelle pour nous une carriole, où nous montons à la hâte, sous le
décevant arrosage,--et, en une heure maintenant, nous arriverons à
Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est là-bas loin des plages, sur
les terres du centre, et où gît mélancoliquement la vieille maison
familiale....

«Dans l'île».... Quand j'étais tout petit enfant, j'entendais prononcer
ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'mère, qui
était une exilée de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de même, par
ma bonne qui était une exilée de son village d'ici.... Et «l'île» avait
en ce temps-là pour moi un mystérieux prestige: que rien, sans doute,
dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....

Mon fils a désiré emmener son domestique et il a aussi recruté en route
un de ses grands amis, qu'il a connu naguère matelot, planton à mon
service, et qui est maintenant pêcheur sur cette côte. Nous sommes donc
quatre à présent, pour ce pèlerinage.

Il pleut toujours, il pleut à verse, et, dans cette voiture fermée, on
voit à peine la campagne qui fuit, tout embrouillée d'eau; aussi bien
pourrait-on se croire n'importe où.

Mais voici pourtant que le sentiment d'être «dans l'île» me saisit d'une
façon brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des
mélancolies de mon enfance.... Être «dans l'île», être déjà un peu
séparé du reste du monde, être entré dans une région plus tranquille et
moins changée depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aperçu à
travers les vitres rayées de pluie, qui m'a jeté au passage ce
sentiment-là, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur
orientale, avec des portes et des fenêtres vertes: ses trois
maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin à vent qui tourne,
les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait
jusque par terre. Et, se détachant sur cette laiteuse blancheur, de
naïves bordures de giroflées rouges.... Le caractère du pays d'Oleron
est presque tout entier dans cette chaux immaculée dont les plus humbles
logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, écloses à profusion le long des
petits murs.

Maintenant mon fils, à chaque maison du chemin, me demande si celle-ci
«était du temps de mon enfance», si elle est nouvelle ou si je la
reconnais. Cette enfance, qui me paraît, à moi, si proche encore et pour
ainsi dire présente, lui fait, à lui, évidemment, l'effet d'être déjà
très reculée dans le passé, comme me semblait, à son âge, l'enfance de
mon père ou de ma mère.

Dans la monotonie de la route, de la voiture fermée et de la pluie, mon
esprit, par instants, se rendort; j'oublie où nous allons et où nous
sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous
passons, par le matelot qui nous accompagne, chante à mon oreille un
refrain d'autrefois....

«A présent, grand'mère, raconte-moi des histoires de l'île
d'Oleron!»--C'était généralement à la tombée d'une nuit d'hiver que je
disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de
l'aïeule. Je me faisais décrire l'ameublement de la vieille demeure, le
costume et la figure d'ancêtres morts il y aura bientôt cent ans. Mais
je demandais surtout les aventures de route, le récit des grands orages
qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait
visiter des vignes éloignées ou bien quand on se rendait de la maison de
Rochefort à la maison de l'île,--et à tout cela, bien entendu, les noms
de ces villages et de ces fermes revenaient se mêler constamment....

Il pleut toujours. Déjà loin, derrière nous, le clocher de Dolus (un
village à mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un
bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au
temps de l'enfance de ma mère, ou même au temps plus reculé de l'enfance
de mes aïeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre
Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, à la manière ancienne,
sur des chevaux ou sur des ânes, tous ces voyages,--qui plus tard me
furent contés entre chien et loup, aux crépuscules d'hiver,--jadis, ce
clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil
au-dessus de ce même bois.

D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus très loin, et cette approche,
semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effaçaient, fait
sortir de l'ombre et reparaître aux yeux de ma mémoire les respectables
et chers visages, aujourd'hui retournés à la poussière....

Notre voiture, plus bruyamment tout à coup, roule sur des pavés, dans
des petites rues paisibles, désertes et blanches;--et c'est
Saint-Pierre, où nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalité de
l'hôtel campagnard où l'on nous arrête, les détails ordinaires de
l'arrivée, tout cela est pour couper mon rêve, dès l'abord. Et je ne
retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serré, à cause de ce temps
sombre, je suis déçu et je m'ennuie.

Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lavées,
rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en «quichenotte»,[1]
nous allons nous acheminer à présent vers cette maison qui est le but de
notre voyage.

[Note 1: Une sorte de béguin en toile cartonnée, pour garantir le visage de
la pluie et du soleil.]

Je crains de ne plus m'y reconnaître, après tant d'années, et je
questionne une jeune fille qui nous regardait passer.

--Ah! la maison du défunt pasteur! me répond-elle. Tout droit, monsieur,
et, après le tournant là-bas, vous la trouverez à votre gauche.

Un calme un peu angoissant émane aujourd'hui pour moi de cette petite
ville, assombrie de nuages marins. Derrière des vitres, ça et là,
d'honnêtes figures nous observent, avec une curiosité discrète. Et cela
m'oppresse de sentir partout alentour des existences bornées et
encloses--auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu
d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes ancêtres
d'ici.

Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps déjouer
avec eux et ne dit plus rien, les yeux très ouverts, l'imagination très
inquiétée de ce qu'il va voir. La pluie a cessé, mais le vent d'ouest
souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exagérant la
blancheur des pavés, la blancheur de la chaux sur les vieilles
murailles.

Quelques pas encore, après le tournant indiqué.... Et tout à coup, avec
une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins près
d'arriver, je la reconnais, là devant moi, l'antique maison
familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa vétusté bien plus que
je ne l'espérais; la plus vaste et visiblement l'aînée de celles du
voisinage; toute fermée, il va sans dire, avec un air de paix et de
mystère, d'immobilité presque définitive, comme si elle sommeillait
depuis déjà des années sans nombre et ne devait plus être réveillée. Son
grand portail cintré,--que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au
théâtre, dans _Judith Renaudin_,--sa petite porte latérale et ses vieux
auvents, tout cela est d'un vert délicieusement décoloré, dans la
blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble être
l'âme de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de
sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des
îles....

Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille
Véronique, laquelle fut servante du défunt pasteur, et s'est placée à
présent dans une maison vis-à-vis de la mienne.

Je frappe donc au logis d'en face,--et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais
c'est là précisément que s'étaient retirées mes vieilles tantes!... Moi,
qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est là que j'étais venu
pour la dernière fois, en vacances de Pâques, séjourner chez elles,
quand j'avais l'âge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit
jardin, comme si hier à peine je les avais quittés. Et ces vieilles
tantes, cousines de ma mère, je les revois si bien toutes les trois,
dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure décente était
perceptible à mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux
disaient que d'étranges malheurs s'étaient appesantis sur elles; on les
sentait très pauvres,--malgré d'anciennes jolies choses, des bagues, des
éventails, des porcelaines de Chine, conservées encore dans leurs
armoires. Et j'avais passé chez elles huit jours de mélancoliques et
solitaires vacances, en un mois de mars déjà fort lointain, sous des
nuées basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un
continuel grand vent d'équinoxe....

Véronique, coiffée à la mode de Saint-Pierre,--le toquet blanc laissant
paraître deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de
cheveux bien net sur la nuque,--est une bonne vieille, très brune,
suivant le type de l'île, avec un calme visage et un profil de médaille.
Elle devine aussitôt qui je dois être, et s'en va chercher son trousseau
de clefs.

Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la
maison muette, où il va pénétrer comme dans un château de la
Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus
complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends
aussi que s'ouvre le portail vénérable.

La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La
maison, obstinément fermée, prend sous le ciel noir la blancheur des
vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde
au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite
ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le
déploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de
quasi-désert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier
mort, me glaçait l'âme pendant mes séjours d'enfant chez les tantes de
l'île....

Elle tourne enfin, la clef, et Véronique pousse devant nous la lourde
porte.

Oh! comment dire l'émotion de voir réapparaître, sous ces nuages de
deuil, cette cour silencieuse des ancêtres!... Devant la façade
intérieure aux auvents fermés, ce vieux perron, ces vieilles dalles
verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne
prévoyais pas ces aspects de cimetière. Et voici que j'ai le sentiment
de pénétrer chez les morts, chez les aïeules mortes. Nulle part autant
qu'ici et à cette heure le passé ne m'avait enveloppé de son linceul.

Des fantômes,--mais des fantômes débonnaires et discrets, qui ne
feraient aucune peur,--doivent revenir se promener dans cette cour,
lorsque le soir tombe: les aïeules en robe noire....

D'ailleurs, rien de changé, sans doute, depuis l'époque où elles
vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du
puits, sur les dalles, une même usure séculaire atteste la longue durée
antérieure de ces choses. Non, rien de changé nulle part. Il manque
seulement un amandier là-bas, qui avait plus de cent ans et qui a dû
mourir de vieillesse; à la place où je me rappelais l'avoir connu, son
tronc large se voit encore, scié près des racines. D'autres arbres, à
bout de sève, ont pris une certaine parure fraîche, par la grâce de
l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est entièrement rouge de
ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonné
d'une façon étrange, depuis deux années à peine que personne n'habite
plus ici; entre les pavés, des fleurs sauvages ont pris place, et de
hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent,
tourmentées par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne à la cour
des aspects d'enclos funéraire.

Véronique va nous introduire à présent dans le principal corps de logis,
par où commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect
les marches de ce perron--où, vers la fin du XVIIIe siècle,
à ce que l'on m'a souvent conté, de joyeuses petites filles (qui furent
mes grand'tantes, mon aïeule, et moururent octogénaires) avaient pour
jeu favori de monter et descendre en courant, sur des échasses.

Il fait noir, dans la maison close. Véronique, à mesure que nous
avançons, ouvre les contrevents un à un, et de la lumière pénètre par
degrés dans cette ombre: une lumière grise que diminuent les branches
des arbres et les nuées du ciel.

D'abord, la salle à manger, qui a gardé ses boiseries Louis XV; c'est là
que, les soirs de jadis, maîtres et domestiques réunis écoutaient avant
de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice
enluminé de rouge, que je possède aujourd'hui par héritage.

On n'a pas enlevé encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur
défunt. Mais c'est un mobilier qui n'est guère moderne et qui ne détonne
pas dans ce lieu, car il est d'une simplicité austère--et la sombre
figure de Calvin, encadrée à la muraille, témoigne que les habitants,
ici, n'ont point cessé d'être des huguenots.

La silencieuse demeure n'a pas été plus modifiée au dedans qu'au dehors.
Les détails mêmes sont restés intacts. Et, en montant à l'étage
supérieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier,
qui, dans les histoires d'enfance de mes aïeules, jouait souvent un
rôle: sur ses étagères, se tenaient des pots remplis de «sucre des
îles», objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux
échasses, et des confitures faites avec les raisins mûris au soleil d'il
y a cent ans....

De l'autre côté de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des
domestiques, plus délabré, plus fruste, et une chambre où, les jours de
pluie, venaient s'amuser les enfants du temps passé.

Dans cette chambre-là, je savais que ma mère, étant toute, petite fille
et commençant à écrire, s'était amusée une fois à graver son nom sur une
vitre de la fenêtre, avec le diamant d'une bague. Je n'espérais point
retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement résisté à soixante
années de possession étrangère, et la précieuse inscription y est
encore! A côté de quelques griffonnages, de quelques essais moins
réussis qui doivent dater du même jour, le cher nom m'apparaît très
lisible, tracé d'une grosse écriture d'enfant qui s'applique:
_Nadine_!... A l'angle du carreau poussiéreux et verdâtre, le nom se
détache, en rayures légères qui brillent, sur l'image trouble de la rue
où la pluie tombe.... _Nadine_!... Alors, je ferme à demi les yeux et me
recueille plus profondément pour me représenter, dans sa petite toilette
surannée, l'enfant qui écrivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans
doute, en regardant tristement cette même vieille rue de village
toujours pareille, un soir où la pluie devait tomber comme aujourd'hui.

Le long de la cour, des bâtiments, plus déjetés sous des couches de
chaux, étaient des greniers pour les récoltes, des chais pour le vin,
des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des
ancêtres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs
marais.

Ensuite, après un portail vert, le jardin. Là, c'est un enchantement
pour mon fils, qui n'avait pas prévu tant de fleurs, une telle mêlée
d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, menaçant d'averses
prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur,
bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapissés de
vignes. Les plantes y sont presque retournées à l'état de sauvagerie;
mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus,
donnent encore à l'ensemble son caractère jardin, jardin d'autrefois, à
l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui
se perpétuent sans être cultivées, tulipes, anémones, narcisses,
jacinthes et lis, sont épanouies à profusion, foisonnant jusque dans les
sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers,
les pêchers, d'énormes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec
la maison, ce jardin--et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu
lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous
l'arrosage des nuées d'avril.

Tout au fond, entre des ifs taillés et la muraille, est une place où
l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir
et de parler bas: là, dans la terre, dorment des ancêtres huguenots,
exclus des cimetières catholiques au temps des persécutions du roi Louis
XIV.

Et enfin, par un autre portail, où une date: 1721, est inscrite, nous
arrivons à un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la
campagne,--dans cette campagne de l'île, dénudée et plate, battue par
les grands vents d'ouest, et cernée, à l'horizon extrême, par la ligne
enveloppante de la mer....

Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance,
j'ai deux ou trois visites à faire, puisque me voici redevenu quelqu'un
du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot,
dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission à tous trois
de fourrager parmi les branches et les fleurs mouillées pour composer
une gerbe que nous porterons demain au cimetière de Rochefort, à la
tombe des aïeules--afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli
par nous sur leur terre aujourd'hui rachetée.

Et, mes courses finies, quand je reviens à cette maison, seul, par les
petites rues vides où l'on ne me regarde même plus passer, quand j'ouvre
la porte _moi-même_, avec la grosse clef que Véronique m'a remise,
alors, pour la première fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre
chez moi, ici, l'impression que ce logis vénéré m'appartient, avec tout
ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est étrange de se
trouver tout à coup maître de ces choses, qui ne semblaient presque plus
réelles, tant l'éloignement et les années en avaient, si l'on peut dire,
dématérialisé l'image!...

Donc, j'ouvre moi-même la porte des aïeules, et, dans la cour,--qui me
fait à nouveau son accueil désolé, avec ses tapis de mousse, son herbe
funèbre, son air de vétusté et de mort,--j'aperçois mon fils, assis
entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a
fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante
de pluie tiède. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que
je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses
vacances prochaines et que même nous reviendrons nous y fixer.

Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de
l'avenir éloigné. Mais, en réalité, qu'en ferons-nous bien, de cette
maison? Résider ici, fût-ce même en passant, résider au milieu de cette
île, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin
à mon réveil ce jardin-cimetière, non je ne pourrais plus!... A moins
que ce ne soit plus tard dans la suite des années, si, quelque part en
Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui
sait, rentrer ici pour le déclin de ma vie, puis dormir dans ce vieux
sol où gisent des ossements d'ancêtres.... Et qu'on inscrive alors sur
ma pierre ce verset de l'Ecriture: «Celui-là est venu de la grande
tribulation»!...

       *       *       *       *       *

A côté de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer,
dans ce silence, au milieu décès herbes. Jamais avec autant d'effroi je
n'avais entrevu l'abîme, le définitif abîme ouvert entre ceux qui
vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux étaient les sages et les
calmes, et ma destinée, au contraire, fut de courir à tous les mirages,
de sacrifier à tous les dieux, de traverser tous les pandémoniums et de
connaître toutes les fournaises....

En ce moment, des phrases me reviennent à la mémoire, prononcées par mon
cher Alphonse Daudet, un jour où nous causions de mes origines et de mes
ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: «Toi, vois-tu,--me disait-il, en
riant avec compassion et mélancolie,--tu as surgi là comme un diable
qui sort d'une boîte. Plusieurs générations, qui étouffaient de
tranquillité régulière, ont tout à coup respiré éperdument par ta
poitrine.... Tu paies tout ça, Loti, et ce n'est pas ta faute....»
Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps
qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je
vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris
possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous
n'aurions pas dû les troubler par notre présence étrangère. Et, ce que
je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme
un reproche sur ma tête.--Non, ils ne me reconnaîtraient point pour un
des leurs, les ancêtres de l'île, et leur maison ne saurait plus être la
mienne. Ils avaient la paix et la foi, la résignation et l'éternel
espoir. L'antique poésie de la Bible hantait leurs esprits reposés;
devant la persécution, leur courage s'exaltait aux images violentes et
magnifiques du livre des _Prophètes_, et le rêve ineffablement doux qui
nous est venu de Judée illuminait pour eux les approches de la mort.
Avec quelle incompréhension et quel étonnement douloureux ils
regarderaient aujourd'hui dans mon âme, issue de la leur!... Hélas, leur
temps est fini, et le lien entre eux et moi est brisé à jamais....
Alors, revenir ici, pourquoi faire?

D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute même pas les
impressions profondes de cette journée; il n'y aurait plus, pour mes
suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre
ces murs abandonnés, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce
qui agit à cette heure sur le misérable jouet que je suis de mes nerfs
et de mes yeux.

Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces
choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait
une entrée de sépulcre,--et de ne plus l'ouvrir, jamais....



LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT

«Il y a deux choses que Dieu même
ne peut pas faire: un vieil arbre et un
gentilhomme.»

(_Vieux proverbe de Bretagne_.)


Souvent j'ai jeté un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils
m'aident à secourir des détresses humaines, et toujours ils ont entendu
ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux
chênes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout à
détruire, et je viens implorer: «Qui veut sauver de la mort une forêt,
avec son château féodal campé au milieu, une forêt dont personne ne sait
plus l'âge?»

Cette forêt-là, j'y ai vécu douze années de mon enfance et de ma prime
jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses chênes
centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors à un
vieillard qui n'y venait jamais, vivait cloîtré ailleurs, et qu'en ce
temps-là je me représentais comme une sorte d'invisible personnage de
légende. Le château restait livré à un régisseur, campagnard solitaire
et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte à personne; on ne visitait
pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes
façades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes
promenades d'enfant en forêt s'arrêtaient au pied des terrasses
moussues, enveloppées de la nuit verte des arbres et de leur silence.

Ensuite, je m'en suis allé courir par toute la Terre, mais le château
fermé et ses chênaies profondes hantaient mon imagination toujours;
entre mes longs voyages, je revenais comme un pèlerin ramené pieusement
par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays
n'était plus reposant ni plus beau que ce coin si ignoré de notre
Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux mêmes tournants
des bois, entre les mêmes rochers, je retrouvais les mêmes graminées
fines, les mêmes fleurettes exquises et rares; dans les clairières, sur
les tapis des lichens jamais foulés, je voyais, ça et là, comme
autrefois, pareilles à des turquoises, les petites plumes bleues tombées
de l'aile des geais; dans les fourrés, les renards en maraude poussaient
leurs mêmes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les
mousses épaississaient leurs velours sur les marches des perrons, les
capillaires délicats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les
marais d'en bas, les fougères d'eau se faisaient plus géantes.

Or cette situation de délaissement, invraisemblable à notre époque
utilitaire, s'était prolongée plus d'un demi-siècle, et on se disait que
ce sommeil du château peut-être durerait longtemps encore, comme il
arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le
vieillard invisible vient de mourir, rassasié de jours; ses héritiers
vont vendre le domaine enchanté, et des coupeurs de forêts sont là prêts
à acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs
de bois réalisables tout de suite, et la terre resterait!

Avec quelle mélancolie, l'autre jour, un après-midi de fin d'été, je
suis revenu là faire un pèlerinage qui pourrait bien être le dernier!
L'un des nouveaux héritiers--jusqu'alors un inconnu pour moi,--averti de
ma visite, avait eu la bonne grâce de me précéder pour me recevoir.
Mais je voulais d'abord à être seul, et, laissant ma voiture à une
demi-lieue du château, en familier de ces bois, je me suis glissé par
d'étroits sentiers dans le ravin où j'avais eu, au temps de mon enfance,
mes visions les plus passionnées de nature et d'exotisme.

C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivière
sans nom, qui traverse toute la forêt dans une vallée très en
contre-bas, s'attarde là, plus enclose de rochers, plus enfouie sous
l'amas des verdures folles; elle s'épand au milieu des tourbes et des
herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu
les vraies flores exotiques, ce ravin déjà les révélait à mon
imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont
singulièrement hauts, sveltes, groupés en gerbes qui se penchent à la
manière des bambous. A l'abri de ces voûtes de feuillage et de cette
sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute
une réserve de nature vierge demeure blottie dans une humidité et une
tiédeur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si
vieilles et si hautes qu'on les dirait montés sur un tronc, comme les
dracénas; de même pour la plus grande de nos fougères, l'osmonde, qui y
semble presque arborescente. C'est aussi la région des mousses
prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes
frisées, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilité
et d'une défiance extrêmes, qui ne se risquent à paraître que sur les
terrains tranquilles depuis toujours.--Il faudrait préserver jalousement
de tels édens, sans doute millénaires, que ni volonté, ni fortune ne
seront capables de recréer.--Dans la pénombre de sous-bois, je prends le
sentier, plutôt l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la
falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un grisâtre un
peu rose, tellement frottées par les siècles qu'elles n'ont plus que des
surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une étrange et
adorable niche, toute festonnée de stalactites et frangée de
capillaires, d'où s'échappe une source. Un peu plus loin, les roches
lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on relève,
découvrent peu à peu de profondes entrées obscures,--et ce sont les
grottes préhistoriques ouvertes le long de cet ombreux marécage; rien
n'a dû beaucoup changer aux entours, depuis les temps où des hôtes
primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de
ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou
bien dentelés et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive à la plus grande,
dont la salle d'entrée a comme un dôme d'église; le demi-jour verdâtre
des feuillées n'y pénètre pas très loin, et on aperçoit au fond, entre
les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui
s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une
lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma
quinzième année, j'avais failli me perdre dans le dédale de ces
galeries, que tapissaient comme d'épaisses coulées de neige ou de lait,
et qui étaient toutes de la même blancheur de suaire.

Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus
facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus où
la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutré de mousses
différentes.

Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me
conduire au château. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui
font au printemps des tapis tout bleus, et les «chênes-verts» la
recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en
contenterait ailleurs, de ces chênes-là, mais ce ne sont que des arbres
d'une soixantaine d'années, autant dire des arbrisseaux, comparés à ceux
qui m'attendent plus loin.

Au bout de l'avenue, la nuit verte tout à coup s'épaissit davantage;
ici, les grands chênes ont des siècles, les mousses et les fougères se
sont installées sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence
d'apparaître cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la même
pénombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forgé et le
perron moussu d'une immense et royale terrasse à balustres, et puis, au
delà, encore loin, dans une échappée entre les branches, une façade et
des tours dorées au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, fermés
depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse déserte, qui
domine de trente ou quarante pieds la rivière enclose, le monde
frémissant des peupliers et des yeuses, la mêlée des herbages, des
joncs, des fougères d'eau et des nénufars, toute l'inextricable jungle
d'en bas....

Celui des nouveaux maîtres de céans qui m'attendait vient à ma
rencontre. Il va donc me donner accès dans le château, près duquel j'ai
vécu si longtemps sans y pouvoir entrer.

Premier portail en pierre rougeâtre, où des bas-reliefs de quatre
siècles représentent des lions endormis. Puis, donjon avancé du guet,
ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du château même sont à
présent au-dessus de nos têtes, avec leurs créneaux du moyen âge féodal
et leurs toits d'ardoise ajoutés lors de la Renaissance.

La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles
extérieures n'eussent point de lézarde, je prévoyais un délabrement de
logis abandonné. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont
badigeonnées de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gardé
leurs énormes solives, peinturlurées à la Renaissance, et il suffirait
d'un lavage pour en ressusciter complètement les dessins et le coloris.
Ça et là, des meubles fanés à point, des soies qui s'éteignent, du Louis
XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acquéreur, assez
affiné pour comprendre cette sorte de simplicité seigneuriale qui fut
celle de nos châteaux de province à la fin du dix-huitième siècle,
n'aurait ici que la peine de prendre place.

Une salle pourtant détonne par son luxe plus surchargé. Des artistes de
la Renaissance italienne, mandés par les seigneurs d'alors, y avaient
prodigué les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond,
des encadrements sculptés en plein bois, avec une précieuse finesse,
entourent de curieux tableaux, d'une époque indécise et transitoire, où
certains visages ont la naïveté des primitifs, tandis que des
clairs-obscurs et des détails de muscles sentent l'influence de
Michel-Ange.

Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans égal nulle part, c'est la vue
que l'on a des fenêtres d'en haut et des chambres des tours: au delà des
grandes terrasses superposées et des vieux jardins à la française,
partout, n'importe où l'on regarde, un lointain qui fait oublier le
siècle présent, un lointain qui n'indique aucune époque de l'histoire;
si l'on veut, c'est le moyen âge, ou même c'est le temps des Gaules;
rien que le tranquille déploiement des branches, la paix infinie des
choses que l'homme n'a pas encore dérangées. On respire l'éternelle
senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les
bois par lesquels je suis arrivé et qui tombent dans le ravin des
grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivière et d'une ligne
rocheuse, ces autres bois très embroussaillés--où je connais des
sépultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue,
confinent à un étrange petit désert de pierrailles. Vers le nord, enfin,
c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert
intense où jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la forêt de
«chênes-verts» que nous visiterons tout à l'heure.

Et, devinant déjà aux allures de mon hôte, à son esprit distingué, qu'il
saura comprendre, je lui représente quel crime il commettrait en livrant
à des barbares ce domaine. En effet, il était pleinement de mon avis.
Mais, pour des questions de partage (nombreux héritiers tous dispersés
et établis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs
d'arbres renouvelaient des offres pressantes.

--Vous, me dit-il, achetez-le!

Réponse à prévoir, évidemment. Mais ce serait une peu raisonnable
fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai déjà, moi aussi, fixé ma
vie ailleurs....

       *       *       *       *       *

Le soleil déclinant, nous sommes allés terminer ce pèlerinage dans la
forêt de couleur sombre qui, du côté nord, commence tout de suite, dès
que finissent les terrasses et les vieux balustres.

J'ai dit que le ravin des grottes était un lieu unique; de même pour
cette forêt-là, en courant le monde je n'en ai pas rencontré qui lui
ressemble, si ce n'est peut-être en un coin perdu de la Grèce. Le
«chêne-vert», qui en France n'existe à l'état d'arbre forestier que
dans nos régions sud-ouest tempérées parle vent marin, porte des
feuilles d'une nuance foncée, un peu grisâtres en dessous comme celles
de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se dénude ailleurs, il reste en
pleine gloire. C'est un arbre d'une vie très lente, auquel il faut des
périodes infinies pour atteindre son complet épanouissement. Lorsqu'il a
pu se développer dans une tranquillité inviolable, comme ici, son tronc
multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son
branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu'à terre, avec sa belle
forme ronde, il arrive presque à la majesté du banian des Indes.--Or ce
coin de forêt n'a jamais été touché au cours des temps, il s'est fait
comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serrés les
uns aux autres, mais déployés avec calme, laissant entre eux des
intervalles comme en une sorte de mystérieux jardin. Le sol y est d'une
qualité rare: un plateau calcaire sur lequel les siècles n'ont déposé
qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu'à de patientes
essences d'arbres, ainsi qu'à de très exquises petites graminées, des
mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent;
les pelouses alors prennent des teintes d'un grisâtre très doux, le même
grisâtre que l'on voit ici sur toutes les ramures et à l'envers de
toutes les feuillées, et c'est un peu comme si la cendre des âges avait
poudré la forêt. Jadis on avait tracé au travers des chênaies deux ou
trois larges avenues,--jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent
sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne connaît ni
la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en
décembre surtout, ces avenues, puisque les grands «chênes-verts», et les
phyllireas, qui forment parfois des charmilles à leurs pieds, jamais ne
s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre
chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin
au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies,
pour descendre à la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante,
l'horizon que l'on découvre est encore un horizon sans âge.

Et le charme si singulièrement souverain de cette forêt, c'est l'espace,
les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des
feuillages vert-bronze atténués de grisailles, on circule aisément sur
de très fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc
élyséen. Séjour pour le calme à peine nostalgique ou même pour le
définitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux
temps....

       *       *       *       *       *

Comme nous rebroussions chemin, sur les velours délicatement nuancés des
mousses vertes ou grises, et que les tours du château, rougies par le
soleil couchant, commençaient de réapparaître entre les énormes chênes
tranquilles, mon hôte me dit tout à coup:

--Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous
allons essayer de surseoir à la vente, si vous voulez nous aider à
trouver l'acheteur qui ne détruirait pas....

Voilà donc pourquoi j'adresse cet appel à tous, et vraiment j'ai
conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, même
envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imbéciles pour dire que je
fais une réclame intéressée, mais cela me sera égal parce qu'ils
resteront seuls à le croire.

A notre époque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage
éhontée de déboiser partout arrive à son paroxysme, et, lorsque nos
descendants comprendront enfin l'étendue de notre stupidité sauvage, il
sera trop tard, car il faut des siècles et des siècles pour recréer de
vraies forêts. Aux Pyrénées, restait celle d'Iraty, qui était immense et
où la cognée n'avait jamais été mise; or la voici bientôt rasée jusqu'au
sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-pâte. Toutes celles de
l'Est, vendues à des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamnée à
mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait être gardien de
toute beauté, donne lui-même l'exemple du meurtre. Près d'Hendaye où
j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement
avaient en 1902 légué à l'Académie des sciences leur château et leurs
bois qui s'étendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti
par la rumeur publique très accusatrice, j'y suis allé hier pour me
rendre compte: hélas! je n'ai plus trouvé trace des allées où je me
promenais naguère avec ces vénérables amis; les chênes étaient coupés et
par endroits les souches arrachées. Ainsi une compagnie d'hommes
distingués ou illustres, qui séparément désapprouveraient tous, a pu
fermer les yeux sur ce vandalisme.

Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les
grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries
mécaniques ou des usines à papier. A mon appel surgira peut-être quelque
acheteur d'élite, digne d'être l'habitant du château enchanté et capable
de respecter alentour la vie des grands chênes séculaires. Mais qu'il se
hâte, car la menace est pressante! Par discrétion envers celui-là, oh!
je m'engagerais de bon coeur à renoncer au pèlerinage que tous les ans
je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude
que la chère forêt, où sont restés mes rêves d'enfant, poursuivrait le
cours indéfini de sa durée, même après que j'aurai cessé de vivre.

P.-S.--Il faut pourtant bien que je me résigne à faire une sorte
d'annonce plus précise, car je m'aperçois que l'on ne saurait même pas
de quoi je veux parler. Il s'agit du château et de la forêt de La
Roche-Courbon, sis en Sainteonge, à vingt-deux kilomètres de Rochefort,
environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine.



NOYADE DE CHAT


Les chats ont un cri spécial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure
où ils voient la mort apparaître. Tous ceux qui les fréquentèrent et
surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-mêmes, ce cri,
tellement peu semblable à leurs habituels miaulements de demande, de
vague ennui, décolère ou d'amour. C'est leur appel à on ne sait quelle
pitié supérieure, obscurément conçue par eux,--pitié des êtres ou
peut-être pitié latente des choses; on pourrait dire que c'est leur
prière, leur prière d'agonie....

Hier après midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du
silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque,
par ma fenêtre, j'entendis ce cri-là venir d'en bas, monter du bord de
l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient
voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout à coup dresser la tête,
puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une
terrasse qui domine la grève, pour voir quel drame se passait.

Quand je vins les rejoindre, leur attitude était caractéristique, et
révélait un monde de pensées différentes dans ces deux petites cervelles
fantasques, pour moi impénétrables à jamais. L'un, tout jeune, un matou
de dix-huit mois, né dans la maison, heureux depuis l'enfance et par
suite très confiant dans l'humanité, regardait, les oreilles droites, le
cou tendu, les yeux dilatés, comme n'arrivant pas à bien comprendre et
se refusant à croire. L'autre, sa mère, une vieille chatte violente et
rancunière, qui a connu des jours sans pâtée et amassé maintes preuves
de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge,
l'autre était furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur
elle-même à la façon des bêtes féroces dans leur cage, et évidemment
devinait tout, ayant assisté souvent à des noyades pareilles; même à mon
arrivée elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant
responsable aussi et m'englobant dans son dégoût de l'espèce humaine.

Ce que j'aperçus quand je regardai sur cette grève au-dessous de moi,
dans la première minute, comme le jeune matou naïf, je ne compris pas
bien. Une fille en cheveux--quelque servante du voisinage--était là
debout, et près d'elle, se réfugiant tout contre sa robe, un pauvre
chaton d'environ deux mois, mouillé, trempé, avec sur le museau un peu
de sang qui coulait d'une blessure. C'était lui qui poussait le cri de
la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose
bordée de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins
d'eau et pleins de larmes.

Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait à pleine voix sa
suprême prière, tout enfantine: «Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je
ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me
tue comme ça? Mais je demande grâce, vous voyez bien; je crie au
secours! On n'aura donc pas de pitié!...»

Oh! le dernier cri des bêtes condamnées, leur pauvre cri qui est si
inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un
boeuf à l'abattoir, même celui d'une humble poule qu'un marmiton égorge
pour la faire cuire!...

Ce qui s'était passé avant mon arrivée sur la terrasse, je le
reconstituai, bien entendu, presque aussitôt. La fille voulant noyer le
chaton, sans avoir même la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour
que ce fût fini plus vite, avait dû le lancer d'abord du haut de son
logis, par quelque fenêtre: d'où la blessure et le petit museau
saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour
essayer encore de survivre, elle était descendue afin de l'achever. Mais
voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris,
ayant commencé de rire avec un batelier qui passait justement dans sa
barque le long du bord et l'intéressait davantage.

Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blessée qui
l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps
d'intervenir, elle l'avait jetée à nouveau, d'une grosse main brutale,
très loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux
oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et
puis, plus rien: la petite chose qui avait tant supplié et tant souffert
était rentrée dans la paix.

Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux
lèvres, à l'adresse du batelier, son sourire de brute.

       *       *       *       *       *

Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'était rendormie sur
l'herbe avec son fils, se réveilla inquiète; puis, jetant de vilains
cris de haine, retourna vers la terrasse d'où elle avait vu tuer. Mais
en route, distraite tout à coup, elle fit halte pour se lécher une
griffe; évidemment les images se brouillaient dans sa tête, elle ne se
souvenait plus bien, et, calmée, indifférente, elle revint se coucher.

Les bêtes ont leurs idées surtout par éclairs, d'une façon aussi vive
que nous peut-être, bien que toujours incomplète et sans suite. La
grande Pensée, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines
continue la lutte pour se dégager, s'est fourvoyée, comme en autant
d'impasses, dans ces pauvres têtes-là, obscurcies de matière, et du
reste à peu près imperfectibles,--fourvoyée bien plus maladroitement
encore que dans les nôtres, qui restent cependant si inaptes à concevoir
le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux
supérieurs, pendant les minutes où ils sont lucides (chiens qui hurlent
à la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver),
sentent aussi désespérément que nous la tristesse d'être l'un des
milliers d'échelons, si vite brisés, sur lesquels cette Pensée essaye sa
marche ascendante,--l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de
finir.

Et nos Évangiles, pourtant si admirables dans les leçons de charité
qu'ils nous donnent, ont une déroutante lacune: la pitié pour les bêtes
n'y est même pas indiquée, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et
l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.



L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA

Hendaye, février 1908.


Au pays basque, notre hiver, qui est plutôt nuageux, plutôt tourmenté,
nous réserve pourtant d'adorables surprises de tiédeur, dès que se met à
souffler le vent du sud, grand magicien de la région.

Ce matin, quand se sont ouvertes mes fenêtres qui regardent l'Espagne,
une fête de lumière commençait, sous un ciel idéalement pur. Pendant la
nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifié l'atmosphère;
il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les
limpidités du Midi espagnol, et c'était une trêve de quelques jours à
ces longues bourrasques d'ouest, à ces plaies persistantes, qui font de
ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte
et aussi mouillée.

Donc, aujourd'hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi,
Fontarabie--qui, dans un avenir prochain, va être, hélas!
irrémédiablement défigurée,--l'antique Fontarabie, aux couleurs de
cuivre et de basane, trônait encore telle qu'autrefois, sur son rocher,
au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer--qui va bientôt,
hélas! m'être cachée derrière une ligne de modernes villas--traçait à
l'horizon sa tranquille ligne bleue.

A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et
l'après-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route étroite,
que j'ai connue jadis paisible et charmante; à présent, rétrécie encore
par un tramway, et défoncée par les autos, si impraticable qu'il faut
prendre à côté dans les champs.

Elle était tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans
une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un
peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis
déjà sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans à peine que des
spéculateurs s'y sont abattus, les ont achetés pour les _mettre en
rapport_! Jadis, c'était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes
délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des
mousses d'un velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers
de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage.
De ce sol précieux, il ne reste plus que ça et là des lambeaux; tout est
bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues empierrées que vont
border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront
bientôt plus ici qu'une légende du vieux temps.

En cette belle journée d'hiver, les intrus cependant n'étaient en vue
nulle part, chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques
et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin,
sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des lames qui déferlaient,
des essaims de petits êtres, d'une taille de pygmée, cheminant avec
lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les
convalescents de la tuberculose; les hôtes de l'immense sanatorium que
j'ai vu tout récemment fonder sur cette plage jusqu'alors déserte, et
qui, de saison en saison, développe toujours plus ses maisonnettes à
toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres
petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence, si peu
décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le
sanatorium envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les
croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.

Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur
le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont
surgi depuis une année, avec une stupéfiante vitesse,--et je me sentais
forcé de convenir qu'elles n'étaient pas laides; que, si l'on s'en
tenait là, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune,
nous avons été assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne fût
qu'un demi-barbare; quelqu'un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même
l'époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui
n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouchées des aménageurs
de villes d'eaux, à savoir qu'ils ont intérêt, même pour attirer leurs
clients, à laisser à chaque pays-un peu de son caractère. Et ces aillas
dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprétées avec
une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est glissé, il va
sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem
style»!

Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs
inconscients qui entreprennent d'aménager notre plage? Avant sans doute
obscurément senti--puisqu'ils sont venus--le charme de l'Euzkalerria,
ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le détruisent! Ce charme, ont-ils
vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou à peu
près, l'architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils
incapables de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville
basque: l'empreinte du passé, le mystère et l'indéfinissable calme, la
protection latente des vieilles églises et le chant de leurs cloches,
tout l'indicible de ce pays, et son âme enfin,--son âme ombrageuse qui
bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?...

«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et
les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette
annonce, maudissant le prophète de malheur que je deviens, accueillent
en naïfs ce semblant de luxe qui leur arrive. Déjà tout change dans la
région contaminée et la tradition s'oublie, le béret se démode, la
couleur s'éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes,
s'affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de
l'église, disparaît devant le quadrille de barrière. Les besoins et les
convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante
un foulard noué sur les cheveux, désorientée aujourd'hui sous son grand
chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer à la
dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles,
quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons
tout plus cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes
pauvres amis; ce n'est encore que le début; il ne sera pas pour vous,
pêcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-être
ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours à
leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à l'usage
des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous
d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui
s'ouvre au tourisme abdique sa dignité, en même temps que son lot de
paix heureuse....

       *       *       *       *       *

Le déclin magnifique du soleil m'annonçant l'heure où j'avais donné
rendez-vous à mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce
fronton du jeu de pelote, qui naguère attirait sur la plage une
affluence purement basque. Et là encore tout était dérangé,
meurtri,--car la destruction de cette place du jeu national est, hélas!
décrétée par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer.

A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce
désarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient
de près nous enserrer: toujours les hôtes du sanatorium, les petits
tuberculeux déjà cicatrisés, en train de refaire ici leurs bonnes joues
roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empressés toujours
à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s'égaraient. Certes,
j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet
été--si je' n'ai pas déjà dit adieu à ce pays,--viendront m'observer
avec malveillance. Mais l'époque, si récente, où il n'y avait personne!
Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux
Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et à quelques discrets
artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors
ininterrompue, s'en allait mourir là-bas au pied de l'abrupte et déserte
falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces
soirs de Biscaye qui sont tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de
gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, où la
silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une apparition
des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes
fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.

Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de
pelote, où tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au
cabaret, passaient des heures bienfaisantes![2] Ayant un peu contribué à
faire connaître au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais
qu'on aurait, sur ma prière, épargné ce vieux pan de mur, où je joue
moi-même depuis douze ans, et j'avais de confiance adressé ma
protestation aux autorités locales, mais, hélas! pour n'en rien
obtenir.[3]

[Note 2: Hélas! les fils de l'Euzkalerria délaissent de plus, en plus
ce jeu du haute élégance pour le grossier football!]

[Note 3: J'écrivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a été, sur ma
prière, maintenu et amélioré par l'«aménageur» de la plage, par celui-là
même que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot d'ailleurs
était injuste: homme de goût, artiste, aurais-je dû dire plutôt. Sur nos
sables tapissés d'oeillets et d'immortelles, il avait rêvé de fonder une
ville de bains qui n'enlevât pas au pays la couleur ancienne, et ses
études de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de dessiner des
maisonnettes d'un archaïsme exquis.. Mieux valait pour tout le monde ne
rien bâtir du tout, bien entendu, et respecter cette solitude; sa
conception toutefois était acceptable,--mais allez donc la faire entrer
dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a été débordé.
Un petit quartier purement basque, construit depuis deux années d'après
ses plans, semble un joyau rare en comparaison des horreurs qui viennent
de pousser alentour: donjons moyenâgeux en ciment armé; fermes
pseudo-normandes; tristes maisons noirâtres à toits d'ardoise que l'on
dirait échappées de la banlieue de quelque ville ouvrière du
Nord;--jusqu'à une espèce de gâteau de Savoie tout rond, tout
peinturluré, tellement saugrenu que les gens s'arrêtent devant pour
sourire. Et, si une croisade de défense ne s'organise au plus vite,
cette presque dernière de nos plages françaises non violées, finira,
comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)]

Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh!
peut-être, si j'y avais bâti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai
voulu y posséder qu'une maison de pêcheur et j'essaye, pour me reposer,
d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et
c'est à tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour
spéculer sur les terrains à la plage, éprouvant le besoin de
m'invectiver par écrit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laissé
tomber dans sa lettre, après quelques impertinences dénuées
d'originalité, cette perle dont il est sûrement incapable d'apprécier
toute la mélancolique bouffonnerie: «Si ça ne vous plaît pas,
allez-vous-en, monsieur Loti; vous _n'êtes plus_ la curiosité
d'Hendaye.» Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rôle que
ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une «curiosité»
qui a fini son service de réclame pour la région et qui cesse d'attirer
le regard des badauds, mais voilà justement ce qui réaliserait mon rêve!
Quant à m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui
fréquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter
ma fuite: à quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de
Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu à ce
coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-être la faiblesse
défaire traîner mon départ quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas
jeté bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachés mille
souvenirs,--et surtout tant que Fontarabie, là-bas sur la rive d'en
face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.

Mais Fontarabie est menacée du même coup, et là est le plus grave, là
est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,--oh! bien
vainement hélas! je le sais d'avance.

En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demandé à la commission
des Pyrénées le droit de combler une partie de la rivière, côté
français, pour y asseoir leur future ville et leurs grands hôtels, les
Espagnols, en échange, demandent qu'on les autorise à combler aussi et à
établir, en avant du rocher où trône leur vieille cité héroïque, un
terre-plein pour y poser des rangées de villas qui masqueront tout, les
adorables maisons du moyen âge, le château de Jeanne la Folle et
l'église. Si l'autorisation est accordée de part et d'autre, ce sera
fini de cette ville du passé, qui était une relique miraculeusement
conservée, qui devenait un lieu de pèlerinage pour tous les peintres du
monde, qui détenait à elle seule toute l'étrangeté charmante de
l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va être, ces chalets qui, en
guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se
bâtit de nos jours à Irun et autour de Saint-Sébastien (de l'art nouveau
allemand, du prétentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frémir! Je
voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins
l'exemple que leur donnent, de ce côté-ci de la frontière, les
«aménageurs» français, et de construire comme eux en style basque, par
un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser
trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, à
l'âge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une
tendance à réagir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un
semblant de goût s'infiltre peu à peu du haut en bas des couches
sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va bâtir, au
lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque
jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares déjà
capables d'une telle idée seront peut-être les vrais artistes de demain.
Il faut songer à la génération qui suivra la nôtre, craindre son
jugement et ne pas commettre de trop irrémédiables sacrilèges.

       *       *       *       *       *

Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite
Arabie, défendu qu'il était par sa fidélité aux traditions ancestrales
et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va
tout d'un coup! Depuis très peu de saisons, le tourisme, qui semblait
l'ignorer, l'a enfin découvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus
des quatre vents de l'Europe, s'y déversent en troupeau chaque année;
alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à
façade tapageuse, les casinos, les voies ferrées et les fils
électriques. D'invraisemblables _articles de modes_ arrivent à pleins
wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.

Bientôt, plus un village qui ne soit défiguré comme à plaisir; pas une
chaumière qui ne soit honteusement maculée par les écriteaux de
l'«Oxygénée verte» ou de l'«Amer Picon».

Rien à faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet
néfaste, en ce moment à l'étude, que je dénonce à la société
«Protectrice des paysages français». Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye,
subsiste encore par miracle une étendue de côte magnifiquement déserte,
des falaises restées fières et sauvages.

Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire
passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y
en a déjà tant et tant, de lignes ferrées, à l'usage de ces gens-là, et
tant de plages travesties suivant leur goût! Ne pourrait-on songer un
peu aussi aux vrais artistes, et leur réserver un lieu de paix le long
de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui
devraient devenir intangible propriété nationale, comme nos monuments ou
les objets d'art de nos musées.

Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affinés, ils seront de
grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, détruisent si
aveuglément, dans nos horizons de France, les dernières réserves de
calme et de beauté.



LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL


Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard
pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai pèlerinage du jour.
Les autres pèlerins, j'en suis sûr, sont déjà en marche et j'arriverai
le dernier.

Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour
Saint-Martial, espérant rattraper encore la procession qui m'a
certainement beaucoup devancé. Au sommet d'un coteau pointu, en avant
de la grande chaîne Pyrénéenne, la vieille chapelle de Saint-Martial
est perchée, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aperçoit en
l'air, toute blanche et toute seule, se détachant sur le haut écran
sombre des montagnes du fond. C'est là que, depuis quatre siècles à peu
près, il est d'usage de se rendre tous les ans à même date, pour une
messe en musique et en costumes, à la mémoire d'une ancienne bataille
qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchés dans la
fougère.

Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouillées sont vertes à
l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure à peu près
jusqu'à l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout
cette montagne de Saint-Martial est verte particulièrement, à cause des
fougères qui la recouvrent d'un tapis, et il y croît aussi des chênes,
aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsemés avec grâce comme,
sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette
fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la
chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,--d'étroits sentiers,
des raccourcis à peine tracés dans l'herbe et les fleurettes
sauvages,--conduisent plus directement là-haut. Et tout cela qui, en
dehors de ce jour consacré, reste d'un bout de l'année à l'autre
solitaire, tout cela est plein de monde à cette heure, plein de pèlerins
et de pèlerines en retard comme moi, qui se dépêchent, qui grimpent
gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les
gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien
attifées et si bien peignées, qui aujourd'hui promènent des nuances de
fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne!

Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de
sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tête leurs
marchandises, en édifices extravagants. Et des bébés, des bébés
innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs
petites jambes, les plus jeunes d'entre eux à la remorque des plus
grands, tous en béret basque, bien entendu, et empressés, affairés,
comiques. On en voit qui montent à quatre pattes, avec des tournures de
grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls
pèlerins un peu graves, ces petits-là, les seuls qui ne s'amusent pas:
leurs yeux écarquillés expriment l'inquiétude de ne pas arriver à temps,
la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dépêchent, ils
se dépêchent tant qu'ils peuvent, comme si leur présence à cette fête
était de nécessité capitale.

La route carrossable, en grands lacets, où mes chevaux trottent malgré
la montée roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis
des piétons, et à chaque tour je rencontre les mêmes gens, qui, à pied,
arriveront aussi vite que moi avec ma bête de voiture. Il y a surtout
une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne
rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement
déjà, nous étant vus à des fêtes, à des processions, à des courses de
taureaux, à toutes ces réunions de plein air qui sont la vie du pays
basque, et ce matin, après le deuxième tournant qui nous met l'un en
face des autres, nous commençons de nous sourire. Au quatrième, nous
nous disons bonjour. Et, amusées de cela, elles se hâtent davantage,
pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme
j'ai été naïf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer
que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles
arrivent toujours les premières, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu
essoufflées aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous
l'étoffe légère et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang
alerte, des contrebandier» et des montagnards en mouvement dans toutes
leurs veines....

A mesure que nous nous élevons, le pays, qui alentour paraît grandir, se
révèle admirablement vert au loin comme au près. A notre altitude, tout
est boisé et feuillu, c'est un monde d'arbres et de fougères. Et, plus
verte encore que la montagne, la vallée de la Bidassoa, déjà très bas
sous nos pieds, étale, jusqu'aux sables des plages, la nuance éclatante
de ses maïs nouveaux. Au delà ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe
de Biscaye se déploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes
de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte,
jusqu'aux confins de la Gascogne.

Mais, tandis que toute cette région des plaines et de l'Océan s'abîme en
profondeur, au contraire les Pyrénées, du côté opposé, derrière le
coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous,
toujours plus hautes et plus écrasantes au-dessus de nos têtes; au pied
de leurs masses obscures, encore enveloppées des nuages et des dernières
averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite
montagne où nous sommes et cette petite chapelle où nous nous dépêchons
d'aller.

Décidément, je suis en retard, car j'aperçois, en levant les yeux, la
procession bien plus près d'arriver que je ne croyais; elle est déjà
dans le dernier lacet de la route, presque à toucher le but; la
multitude de ses bérets carlistes chemine en traînée rouge, dans le vert
magnifique des fougères. Et voici la cloche de la chapelle qui, à son
approche, entonne le carillon des fêtes. Et bientôt voici les coups de
fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqué son
entrée.

A part quelques pauvres bébés, restés en détresse parmi les herbes, nous
sommes les derniers ou à peu près, ces petites filles et moi, ces
petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance
dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui
sont là au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules
dételées, et je commence de fendre à pied la joyeuse foule, groupée sur
l'esplanade que la chapelle domine. Tant de bérets rouges, sur ces
grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la
vieille chapelle, derrière eux, est toute blanche de la couche de chaux
qu'on lui a mise au printemps.

La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, étant
commémorative d'une victoire remportée jadis ici même par les milices
basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire,
avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession
aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'être; en
montant par les chemins en zigzag, elle traînait avec elle un canon de
campagne; précédée d'une vénérable bannière du moyen âge, elle avait à
peu près l'aspect et l'ordonnance d'une petite armée. Soldats et
officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes
quelconques, déguisés pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de
chasse. Cantinières surtout, cantinières à profusion, chaque compagnie
d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantinière, pimpante et rieuse:
quelque tille de contrebandier ou de pêcheur, aujourd'hui en courte jupe
de velours et en corsage doré, coiffée du béret carliste et marchant
allègrement au pas, tout en jouant de l'éventail.

Cette petite armée est là maintenant, à la débandade et bavardant
jusqu'à ce que la messe commence. Malgré le vent frais des hauteurs, les
éventails des cantinières s'agitent toujours, comme s'il faisait très
chaud.

Au bord même de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles
s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantinières, après avoir
soigneusement relevé leurs belles jupes de velours. Et elles s'éventent,
elles s'éventent, avec leur aisance espagnole à varier ce geste-là.

Elles se penchent aussi, pour s'amuser à voir le pays qui se déroule
en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur
rousse, ça et là groupées autour d'un vieux clocher, au milieu de
l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et
ses îlots, contournée en arabesques bleues dans le royaume des maïs
verts....

Ces jeunes filles,--à peine jolies pourtant,--la grâce de leurs poses,
le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive à s'harmoniser d'une
façon délicieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre
là-bas vers l'Océan. Et, par contraste, l'autre côté de l'immense
tableau, le côté des montagnes, demeure à ce matin dans l'ombre
farouche; sur nous, les Pyrénées brunes, gardant leurs nuées d'orage,
s'obstinent à composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui
détonnent avec les gaietés ambiantes.

C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de
cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une
draperie rouge et d'une mousseline, a été dressé contre le vieux mur
blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire où dorment les restes des
combattants de jadis, et on y apporte un à un, avec respect, les objets
sacrés qui étaient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le
grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin,
l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la
pénombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel été.

Maintenant, à un appel de trompette, l'enfantine armée, les petits
soldats et leurs petites cantinières, essayant de se recueillir pour un
instant, s'alignent autour des prêtres, et la messe commence. Sans doute
parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son
frêle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De même, la
fanfare d'Irun, qui est de la cérémonie, s'entend comme en sourdine, le
vent, l'altitude peut-être atténuant les notes de ses cuivres.

Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'élévation!... Une
minute de vrai religieux silence. La musique entonne très doucement la
marche nationale; les bérets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque
par terre, et des vieilles femmes prosternées, le visage caché sous des
mantilles de deuil, égrènent des chapelets. C'est adorablement joli, au
soleil, ces prêtres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes
agenouillés, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose
peut-être monte à ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prière
dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu
de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrénées sombres elle
déploiement bleu de la mer....

Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse
excitée. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et
pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bientôt à des rythmes plus
gais--et oui à coup se lance délibérément dans un air de fandango.

_Ite, missa est_! Tout le monde se relève. La petite armé aux bérets
rouges fait au pas accéléré le tour de la chapelle, puis décharge ses
fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser!

D'abord, on s'étend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du
rancio. Puis, musique en tête, on va redescendre en se dandinant. Avec
force parades, contremarches et saluts, on ira remiser à la mairie
d'Irun la bannière sacrée. Et, tout de suite après, on dansera sur la
place; on dansera éperdument jusqu'au milieu de la nuit.

P.-S.--Samedi 1er juillet. Deux jeunes pèlerins se sont poignardés
hier au soir à mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jugé que sa
fiancée s'était assise trop près de l'autre, là-haut, dans la fougère.



PREMIER ASPECT DE LONDRES

Juillet 1909.


Que de surprises me réservait l'Angleterre,--outre la plus grande, qui
fut celle de m'y voir!

D'abord Londres: une ville où j'avais juré de ne jamais venir, mais
qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir découverte. Sous son ciel de
pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes
maisons comme en Amérique, et je la trouve au contraire étalée
paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux
grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surannée, qui
servait à nos pères pour désigner Paris, lui conviendrait à merveille:
le grand village.[4] A chaque instant, au détour de quelque rue
élégante, c'est à se croire en pleine campagne; entre des berges de
haute verdure, une rivière coule, propre et tranquille; ou bien, sous
des ormeaux séculaires, s'en vont à perte de vue des pelouses mouillées
où paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or,
ils sont là--tant ce pays est respectueux de son passé--en vertu de
certains droits de pacage consentis jadis à des communautés, il y a des
siècles, quand la ville s'étendait à peine et que ces squares restaient
de simples champs.--Se représente-t-on, à Paris, une communauté
réclamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Opéra et la
Madeleine?

[Note 4: Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West où
j'habitais.]

Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur
que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins ténue, elle veille
toujours là, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de forêt,
et c'est elle aussi qui, dès les seconds plans, agrandit à l'excès tous
les arbres.

Pas une heure sans pluie, et, dès le soir, une humidité glacée qui vous
pénètre. Il paraît que je tombe sur une saison exceptionnelle et on
m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, même ici, est
lumineux.--(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un
mauvais temps d'exception.)--Donc, le ciel terne est comme rapproché de
la terre. Sans trêve, il pleut, mais cela n'empêche pas les petites
rivières, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'être
sillonnées de yoles par centaines où des jeunes misses font du canotage,
vêtues de blanc comme pour un vrai été. Le long de ces eaux, sur les
bords irréprochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes,
le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a groupé tout
cela; les érables rouges du Japon à côté des fusains dorés, les pavots
jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris
follement, semblent d'énormes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent
en serre, de grands arbustes des Indes sont plantés ça et là comme au
hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le
pâle été. Et,--détail très anglais,--des boîtes tout à fait commodes
attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y
déposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne
voit point traîner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de
chez nous.

Toute cette exubérance imprévue de la verdure me fait retrouver au fond
de ma mémoire une phrase oubliée depuis l'époque des versions latines:
«_Tempora sunt mitiora quam in Galliâ_», écrivait Jules César, en
parlant de ces îles où déjà les Romains avaient constaté les tiédeurs du
Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne mûrissent pas ici, en
revanche ce ciel, toujours voilé et à peine plus froid que celui de
notre Midi français, peut couver d'admirables fleurs et développer
lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chênes, les cèdres
de Londres, respectés d'ailleurs depuis des siècles, trônent avec des
airs de géants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,--trop
destructeur, hélas! hors de chez lui,--trouve des soins touchants même
pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas déplantes
grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de
faire.

Mais, au sortir des jardins délicieux, dans ces rues de grande ville où
l'on retombe sans transition, combien Londres apparaît banal et
quelconque! Des maisons de plâtre ou de brique, qui ont tourné
tristement au noir, à force de baigner dans les fumées de houille. Tout
le mauvais goût qui sévissait au commencement du siècle dernier:
colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus
pitoyables sous la lumière du Nord. Nulle part ces belles grisailles de
la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues
qui récemment encore (avant les Elysée-Palace et les hôtel Meurice)
caractérisaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable à cette avenue
souveraine qui commence à l'Arc de Triomphe pour aboutir si
magnifiquement au Louvre.

Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville
éparse, un lieu d'une beauté étrange, sombrement dominateur, que je
connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la
Tamise, à côté de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense
futaie de flèches gothiques, dressée tout au bord de l'eau comme une
falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes
silhouettes légères. C'est là que je vais, pour ma première sortie dans
Londres; mais il y a loin, et en chemin mille détails amusent mes yeux
qui n'avaient jamais vu l'Angleterre.

Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fenêtre ressemble
à une corbeille de jardinier; voici même des plantes sous globe, par
précaution contre la fumée et la pluie.

Il passe des Écossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il
passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffés
d'une petite toque surannée et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en
robe blanche, éclaircissant la tonalité générale qui serait plutôt
triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis à côté de leur
«payse» sur les bancs des squares, ils éclatent comme des coquelicots
dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons;
c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui
paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noirâtre,
passée à la fumée de houille, comme sont toutes les choses de Londres, à
l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les
moineaux qui picorent à terre, ont les ailes comme charbonnées.

Combien tout est correct, méthodique, dans ces rues, dans la manière de
circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'élève
la voix, pas même les cochers en collision. A tous les carrefours,
d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise à
la grâce, de minute en minute arrêtent les voitures, les automobiles,
font traverser les piétons, qui ne disent rien non plus. Et combien la
mise des femmes est discrète, très _province_ même, dirait-on chez nous;
les élégances d'ici--et il en est d'extrêmes--se réservent pour le soir
et d'ailleurs ne descendent guère jusqu'à la classe moyenne. Nulle part
de ces stupéfiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Opéra, font
songer au promenoir d'un asile d'aliénées. Le diable sans doute n'y perd
rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les
sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent
étalage.

Malgré de fréquentes ondées, les parcs ombreux, les petits batelets des
pièces d'eau ne désemplissent pas; ces gens veulent quand même jouir de
la courte saison qui devrait être belle, et s'asseoir sous leurs grands
arbres vénérables.

C'est étrange, je me figurais qu'à Londres tout me serait antipathique,
et au contraire j'y sens fléchir par degrés mes haines de race contre ce
peuple, éternel ennemi du nôtre. Ceci est du reste proverbial: on ne
connaît les Anglais qu'en les rencontrant chez eux.

L'envie me prend même de descendre de voiture, pour me mêler aux gens de
la rue, ou pour flâner dans les squares, regarder canoter les misses en
robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but,
promenant à pied, sous une vague pluie qui tombe d'une façon presque
aimable et ne mouille pas.

Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,--et, sans nul
doute, _individuellement_, de la bonté. Un malheur pour l'Angleterre est
d'avoir confié les affaires du Transvaal et de la vallée du Nil à des
hommes de proie, en qui s'exagéraient les plus implacables duretés
_collectives_ de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps
honnir. Mais déjà au Transvaal la bonté personnelle du Roi a prévalu, et
l'heure peut-être viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer
l'inique étreinte....

A nouveau des perspectives d'arbres se déplient devant moi, ramenant
l'illusion qu'une forêt doit être proche. Sur les pelouses, un feu
d'artifice en géraniums tout rouges, et, à ma droite, un palais plutôt
maussade, aux murailles enfumées, presque noires: Buckingham Palace, la
résidence royale; n'était alentour cet espace libre qui lui donne grand
air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels
souverains.

La foule est là, qui stationne, rangée le long des trottoirs, attendant
quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, très saluée,
qu'à peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrêtés aussi
pour regarder, m'apprennent que c'étaient le prince et la princesse de
Galles;--(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous
n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon
enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine,
qui vont sortir bientôt.--Certainement je resterai, car c'est aussi une
manière de faire connaissance avec les Majestés, que de les observer
d'abord d'en bas, mêlé aux plus humbles sur leur parcours.

Énormément de monde. Et le spectacle cependant doit être usé ici, car
les souverains, paraît-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment
bien les revoir et s'amassent toujours, comme naguère, dans nos
campagnes françaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement.
Le Roi, pour les Anglais, représente encore l'âme de l'Angleterre,--et
on comprend tout ce qu'une telle idée doit donner à un peuple de
cohésion et de solidité.

Je regarde les pelouses, empourprées de géraniums, et le palais morose,
qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats
rouges, plus roides que les nôtres, coiffés d'un haut bonnet à poils qui
chez nous figurerait un objet préhistorique; ils sont placides,
décoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la résidence paraît gardée par
le respect de tous.

Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, précédée d'une
escorte de cavaliers rouges qui ont très noble allure. J'aperçois le
visage du Roi, au moment où il rend le salut à un groupe de presque
miséreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se
sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, à côté de
lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme
dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les camées,
accuse à peine trente ans.



BERLIN VU DE LA MER DES INDES

Novembre 1899.


De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez
distraitement vus en passant, vous réapparaissent quelquefois en
souvenir, sous leurs définitifs aspects, et l'on en demeure obsédé.
Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes--où je
m'en vais doucement, bercé sous le soleil--l'image d'une ville du Nord,
que je visitai il y a vingt jours à peine, revient me poursuivre. Oh!
l'oppressante et triste ville!...

Je ne sais quelle curiosité me prit de la connaître, cette capitale
allemande, que je me refusais à croire ennemie, et c'est à la veille
même de mon départ pour l'Inde profonde que brusquement je décidai de
l'aller voir.

Le trajet, par l'express de Liège, fut déjà pour me serrer le coeur.
Octobre finissait, sur notre Europe effeuillée,--et il y a toujours une
mélancolie à s'en aller, les soirs d'automne, très vite vers le Nord: on
sent baisser d'heure en heure la lumière, non pas seulement parce que le
jour décline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquité du soleil
augmente et que ses rayons se décolorent dans de plus hâtifs
crépuscules.

Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes
belges, de plus en plus dénudées, passaient les villes et les villages,
en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,--tout cela
d'une couleur si sombre, après les maisons blanches de mon sud-ouest
français! La lumière baissait, baissait; on percevait aussi
raccourcissement de la journée, dû à ces latitudes plus hautes; le
soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes
déjà hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, à la façon moderne,
ne m'était point la notion de toute la distance parcourue vers les
régions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me
venait presque une anxiété nerveuse--oh! tout à fait enfantine, je le
reconnais--à l'idée que, si cette vitesse extrême faisait défaut, allait
se détraquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour
rebrousser chemin vers mon pays plus clair....

La Belgique et la moitié de l'Allemagne, franchies à toute vapeur, en
pleine nuit, à grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de
cauchemar, eussent dit nos pères, mais cette façon de voyager devient
universelle, à notre époque affolée. Parfois, aux instants d'arrêt, des
milliers de feux, reflétés dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur
et le pullulement des villes fluviales, au milieu de régions sans doute
humides et grasses. Je me rappelle surtout--quand des voix germaniques
crièrent un nom de ville dont nous avons fait en français «Cologne»,--je
me rappelle les alignements infinis de lampes qui se répétèrent en
traînées dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allumés sur le monotone
parcours: même au milieu des campagnes, des lampes électriques
éclairaient blême et froid dans le brouillard obscur, des séries de
hauts fourneaux lançaient vers les ténèbres du ciel leurs flammes
rouges,--tout cela révélant une vie nocturne anormale, surmenée,
fébrile, épuisante. En vérité, ce coin de notre pauvre petite Europe,
déjà si usée partout et défraîchie, semblait plus particulièrement
travaillé par le microbe humain....

Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits où les
hommes sommeillent, rêvent et font leur prière!...

Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les
vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses bâtisses en
briques, rougeâtres ou charbonnées sous le gris des nuages,--et
d'ailleurs toutes neuves, car la fièvre de l'industrie est dans ce
pays-là un mal récent. J'avais envie de leur crier, à ces pauvres
ouvriers conduits en troupeau: «Vous vous trompez, ou l'on vous trompe.
Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prospérité
durable, dans l'excès de produire. Bientôt, inévitablement, vous
connaîtrez de terribles lendemains. Retournez donc plutôt dans les
champs, où vos pères travaillaient.»

Je dis cela... mais c'est peut-être moi, l'égaré. J'avoue ne point
connaître grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je
suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,--autant
dire quelqu'un _qui n'y est plus_....

       *       *       *       *       *

Berlin, où j'arrivai au petit jour, me surprit dès l'abord par son luxe
étourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire
ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville.

Sur l'avenue des Tilleuls--qui était le centre élégant d'autrefois,
avant le grand empire, et qui a conservé, au milieu du clinquant des
rues nouvelles, un certain air de discrétion comme il faut,--le hasard
me fit loger dans un hôtel genre vingtième siècle, où sévit d'une façon
intolérable la tyrannie de l'électricité, du soi-disant confort, des
trop ingénieuses petites inventions. Et je passai là trois ou quatre
jours de morne ennui, m'évertuant à m'intéresser à quelque chose, et n'y
arrivant jamais. On me disait: «Visitez les musées, les palais.» Mais
qu'est-ce que ça pouvait me faire, ces musées garnis de tableaux venus
d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local
nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues où l'on
respirait du froid. Bien inélégantes, ces foules, mais polies et bonnes
personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia,
mais portant des chapeaux mal emplumés et des bottines à élastiques,
avec des chaussettes cachou.--Mon Dieu, combien je trouve puéril que ce
détail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici,
dans la sérénité hautaine de la mer!--Malgré la brume pénétrante et
mauvaise, les passants--qui avaient l'air de fort braves gens, je le
reconnais--s'exclamaient entre eux sur la clémence du ciel: «Ah! le
beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple,
si le vent de Russie vient à souffler....» Et l'envie me prenait de m'en
aller plus vite, pour éviter ce vent-là.

Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans
ce grand bois de chênes, qui est une surprise et un repos en plein
centre de la ville, on pouvait presque se promener sans hâte, sous la
pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant,
malgré la pauvreté de sa flore et malgré l'invasion un peu barbare des
statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les
dessous de forêt, à deux pas des tramways, des brasseries,--et, le soir,
comme on n'éclaire point, des amoureux partout, dans le brouillard
glacé.

Il y avait aussi pour moi, à l'entrée de ce bois, un petit coin de
patrie, où je revenais d'instinct, comme un exilé: l'ambassade de
France, avec son square où des rosiers du Bengale fleurissaient encore,
grâce à la douceur inusitée de la saison. Et je me rappelle, sur ces
fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon,
engourdi et lent, qui semblait s'étonner de si longtemps vivre.... Un
papillon sur des roses, à Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de
cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'était si mélancolique.

Et, quand je m'étais longtemps ennuyé dans les rues, je remontais, au
déclin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient
clandestinement chauffée sans y amener de gaieté. Accoudé à ma fenêtre,
derrière les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des
Tilleuls, les piétons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre
lumière, à cette tombée de jour!... Au-dessus des maisons, là-bas, la
coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dorée, toute
neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dorée,
une Victoire géante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel
pâle. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fumées sombres,
montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables
réseaux d'électricité couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces
toits, ces monuments, cette ville, de leurs écheveaux sans fin, comme si
des tisserands fantastiques ou des araignées avaient travaillé dans
l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil
du Nord mourait avec lenteur sur les cheminées de l'usine colossale, sur
le dôme du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau
déployées dans le ciel incolore. Il était si tristement rose, ce soleil
oblique, et il semblait venir de si loin!...

Et, quand je m'étais longuement ennuyé dans ma chambre, je redescendais,
à la nuit, m'ennuyer par les rues, où les myriades de lampes faisaient
un semblant de jour blême sur les visages, sur les boutiques, les
cabarets à bière et les restaurants à choucroute. Le grouillement de
cette ville de près de deux millions d'âmes, poussée en hâte comme un
champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnées de rails de
fer, et, grâce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons à cinq ou
six étages--en fouie, il est vrai, et en carton-pâte, mais bariolées,
dorées, surchargées de clochetons et de moulures--simulaient une vraie
magnificence, écrasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui
gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque
dans les faubourgs extrêmes, habités par les ouvriers socialistes,
toujours la même prétention des façades; pas de vieux quartiers, pas de
maisonnettes, rien que des bâtisses énormes, ultra-modernes et saturées
d'électricité.--J'avais dès le premier jour appris qu'ici, où tout est
réglé d'une façon pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour
les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans
l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages
humains.

La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours,
la lourde gaieté de la bière s'épandait sur la ville. Que de brasseries
partout, que de brasseries à musiquettes et à tambourinages de foire! Et
tant de sortes de bière: la pâle, la blonde, la brune ou la noirâtre,
servies chacune dans des chopes de forme spéciale, même dans des pots en
sapin pour donner un goût de résine! Tous les sous-sols du
«métropolitain» berlinois, aménagés en interminables séries de lieux à
boire, s'éclairaient pour la fête nocturne: sous le va-et-vient des
locomotives, cabarets bas, à plafond de tôle et de fonte, à décoration
simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien,
orchestres s'efforçant de paraître tziganes. Et, de minute en minute,
ébranlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les
cuivres, des trains en marche au-dessus de la tête des buveurs....
Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser là, quand
il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanchés,
dépensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur
paye, et _n'épargnant point_, entraînés par la nouveauté du faux confort
qui leur est venu et du faux luxe.... De là bière et de la bière!... De
grosses filles rougeaudes, naïvement costumées en bergères des Alpes,
vendant des tranches de raifort qui excitent à boire. Et, dans les
recoins discrets, de petits «_vomitorium_» adossés au mur, avec une
inscription de peur des méprises sur l'usage à en faire.... Pauvres
buveurs! Leur licence un peu étalée n'avait point notre désinvolture, et
l'attitude des amants à côté des amantes se montrait plutôt
sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous
l'amour--sous l'égide des lois allemandes, plus favorables que les
nôtres à l'éclosion des petits soldats pour l'armée, des petits ouvriers
pour l'usine....

Pauvres buveurs entassés! D'ici surtout, d'ici où l'on vit dans l'air et
la lumière, leur cas paraît lamentable. Mais ils n'étaient point
antipathiques; ils avaient plutôt la bonhomie au visage et témoignaient
même d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient
découverts, après avoir, en arrivant, distribué à la ronde des petits
saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-là!
Mais pourquoi donc? Que de malentendus intéressés au fond des haines
nationales, et quelle absurdité que les frontières, pour qui les
regarde de loin et de haut!...

       *       *       *       *       *

Et cependant... je me souviens de mon émotion soudaine et de ma
révolte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon
français exhibé comme un trophée. Je m'étais arrêté court, devant cette
silhouette aussitôt reconnue. Un canon de marine, hélas! amené du
Mont-Valérien pour parader là, entre des obusiers de chez nous, sur
cette place prussienne!... Un canon pareil à ceux de certaine corvette,
dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un
bombardement.... Ce mécanisme de combat, jadis si familier, vieilli
aujourd'hui, semi-barbare à côté des perfectionnements nouveaux et
devenu objet de curiosité chez des Allemands, attestait pour moi le
recul de mes jeunes années,--ce qui était déjà nostalgique, par ce matin
brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins
personnel m'avait pris au coeur--et mes yeux s'étaient voilés tout à
coup....

Oui, je crois bien que tout à l'heure je me trompais; il y a des
frontières encore, et, malgré mon détachement de voyageur qui s'en va
vers les dédaigneuses sérénités bouddhiques, comme je reviendrais vite,
à l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-là, n'est-ce pas, de
toutes nos fraternelles théories! De longtemps encore, on aura beau
faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaçable, et un drapeau de
certaines couleurs gardera le mystérieux pouvoir, rien qu'en
apparaissant, d'entraîner nos âmes et de les grandir. C'est suranné, si
l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irrésistible et
peut-être sublime.

       *       *       *       *       *

Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois à une certaine beauté
inquiétante, dont j'ai gardé l'image: celui des palais, des arsenaux et
des musées. Une rivière l'entoure, la Sprée froide et noire, que
traversent en ce lieu des ponts à balustres de marbre ou de porphyre,
bordés de statues ou de grandes urnes à trépieds de bronze. Les voies y
sont moins peuplées, il y règne un certain silence et, parmi de massives
constructions en pierres uniformément sombres, on se repose du
clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local,
pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Grèce, les
colonnes doriques et les statues,--d'où ce titre d'«Athènes de la Sprée»
donné par les Prussiens à leur ville. Tout cela, lourdement pompeux,
accusant des prétentions, sans doute illusoires, à la souveraineté et à
la durée. Trop de statues, vraiment, alignées à terre le long des
rampes, ou bien perchées en haut sur les frises. C'est inimaginable, la
quantité de bonshommes ou de bêtes qui se détachent sur le ciel
incolore: grandes silhouettes figées, grands gestes tragiques sur les
nuages, chevaux cabrés aux angles des toits, battant l'air de leurs
pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dorées, de Génies, de
Victoires, d'aigles surtout; d'aigles prêts à fondre et à lacérer.

Il n'est pas jusqu'à la religion protestante qui, déviée de son vrai
sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrétienne, dans cet
immense temple de luxe, trop surchargé de colonnes, de coupoles, et
n'ayant pas, comme les admirables cathédrales gothiques, l'excuse du
temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et
simples, où j'ai adoré dans mon enfance «_en esprit et en vérité_»!...

Le palais impérial d'autrefois, inhabité depuis le nouveau règne, se
dresse sinistre, sous le revêtement noir que lui ont fait les pluies et
les fumées. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masquée à présent
par le monument tout neuf élevé à l'empereur Guillaume (le grand,
l'ancêtre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une débauche de
statues, un amas de porphyre et de bronze; d'énormes aigles, prêts à
déchirer, du bec et de la serre; d'énormes lions, la griffe ouverte et
les dents montrées....

Toujours l'oiseau de proie, toujours la bête de proie, en des attitudes
de provocation, de rapt et de conquête. Est-ce bien le génie de cette
race de poètes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces
marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore
là-dessous, et incompréhension du peuple par les chefs qui le mènent?...

       *       *       *       *       *

Mon Dieu, que de soldats à Berlin, surtout dans ce quartier des palais!
Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors étalés
en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures
d'anodines poupées sous le casque, ayant un geste irréprochablement
machinal pour porter ou présenter les armes, du matin au soir, aux
officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire,
encombrée d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces
bons petits soldats aux yeux naïfs. Et là encore, n'y aurait-il pas
malentendu peut-être?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, père
d'une bande de ces enfants-là, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec
quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies où s'en iraient
prospérer ses fils, que de les envoyer à la frontière, dans le troupeau
innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer là,
pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles bêtes féroces en métal
autour du palais des rois de Prusse?...

Je dis cela.... Après tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me
sens détaché de ce problème; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde,
chercher la paix religieuse auprès des vieux sages, dans des régions
hautes, où n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze
qui déploient leurs ailes là-bas au bord de la Sprée dans le ciel
septentrional....

Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en
rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de réentendre tout à coup
des voix françaises. J'aurais embrassé les douaniers de chez nous, par
qui je fus réveillé à la frontière,--et pourtant je ne suis pas suspect
de partialité envers ce corps-là.--Jamais, au retour des plus longues
campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel
soulagement à me retrouver en France.

C'est que sans doute, malgré mon parti pris de fraternité, malgré la
nature si visiblement débonnaire du peuple berlinois, malgré la
courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sûr instinct m'avait
avisé: je revenais de chez _l'ennemi_.



VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER


Au quai de Thérapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il
s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là,
toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux
coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.

Seule, la plus proche, celle à qui c'était le tour, avait l'air d'une
pauvresse à côté des autres; point de velours sur les coussins, mais des
housses d'indienne en petits morceaux de différentes couleurs; bien
propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des
rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si
miséreux!--Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la
suivante, qui était fraîche et dorée.

Mais quand elle s'écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins
ingénieux ces morceaux d'indienne étaient assemblés et raccommodés:
oeuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour
essayer de donner encore un peu d'apparence à la barque défraîchie, et
ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux
batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de
détresse....

Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie.
Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de
le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même
de le reprendre chaque fois que je passerais.

Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver.
Et,--c'est peut-être bien puéril,--de toutes les mauvaises actions de ma
vie, aucune ne m'a laissé plus de remords que l'affront fait à ce pauvre
vieux, à ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges
et si laborieusement arrangées....



PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE


Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les
fêtes de Pâques--mais je ne saurais dire pourquoi,--c'est, au pays
basque, à Irun, cet instant qui suit la rentrée de la procession du
vendredi saint dans l'église sombre et amène le retour soudain du
silence sur la vieille petite ville, après l'agitation de l'archaïque
défilé.

Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore
incertain, avec des tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des
feuilles dépliées à peine aux arbres de la place que l'église domine de
ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la procession depuis
quinze ans que je le connais: la même musique; les mêmes saints et les
mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards; les mêmes douze
pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des
moines, figurant les douze apôtres en toge romaine;--seulement, d'une
année à l'autre, je les vois vieillir.

Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs
vêtements noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ;--seulement,
d'une année à l'autre, je les vois vieillir....

Et toujours, ces centaines de vieux paysans, à l'expression si triste et
fermée, qui suivent, le cierge à la main.

Quand tout cela, après la promenade lente par la ville, s'est engouffré
sous le grand portail de l'église, déjà obscure, alors commence pour
moi cet instant d'indicible mélancolie, sur cette place du moyen âge
redevenue silencieuse, et où l'on sent tout à coup le froid du soir,
tandis que l'air reste imprégné d'une odeur d'encens, et le sol criblé
de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de
pauvres....



UN VIEUX COLLIER


Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rangées, bien classées, bien
ensevelies, sur les étagères de ce placard profond, que dissimulent des
soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus caché de ma
demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et
décourageante pénombre, tirer un divan, décrocher des poignards: aussi
reste-t-il clos et oublié durant des saisons ou même des années, et les
pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entassés de mes premières
campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurité et de
silence.

Il n'y a rien là qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dépôt des
reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la
période passée aux îles du Grand-Océan, au Chili, et ensuite sur les
sables du Sénégal, depuis 1872 jusqu'à mon arrivée en Orient et mon
initiation à l'Islam.

Dans des boîtes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en
bois exotique fabriquées jadis à mon usage par des matelots,--dans de
bien humbles boîtes qui me sont devenues précieuses pour avoir jadis
couru les mers avec moi, au temps délicieux de ma pauvreté et de ma
jeunesse,--dorment des fleurs de Polynésie, vieillissent et s'émiettent
des couronnes qui Bornèrent des chevelures de Tahitiennes, là-bas, pour
des fêtes nocturnes, à la lueur des étoiles australes.

On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brodés, avec
des devises; des mèches brunes ou blondes attachées par des faveurs
roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,--que je
revois souples et pâles, cachant derrière des cils très longs le jeu de
leurs prunelles noires,--et qui pourraient bien être des jeunes
grand'mères aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgré le
sournois travail du temps, mais assurément très métamorphosées, ne
fût-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire
quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, après tant
d'années, si je m'intéresserais encore à la jolie énigme de leurs yeux?

Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifiées dans
de la poussière, ont gardé le pouvoir toujours d'éveiller en moi des
images de vie et de jeunesse,--de me rappeler surtout les grèves
blanches, les nuées et les brises du Grand-Océan.

Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, liées par des fils de roseau!
Tout ce qu'il évoque, celui-là, lorsqu'il me réapparaît! A des années
d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fané, car j'aurais
crainte, si j'en usais trop, de laisser évaporer son charme et la vague
senteur de là-bas qu'il conserve encore.

Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme
de son mystère:--son grand mystère de solitude et d'ombre, que j'ai
vainement cherché à traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent
et des nuages; un vent puissant, régulier, éternel comme s'il était
l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un océan
immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des
grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts
sombrement silencieuses, où s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que
l'Alise promène au-dessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela
et tant d'autres choses encore,... l'allure balancée des filles aux
pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs
yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurité des hauts palmiers
si frêles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant
d'autres choses encore je retrouve, de très indicibles choses, quand je
regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout desséché
aujourd'hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa boîte une
mince couche de cendre.

Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontrée une fois, au
crépuscule, sur une plage solitaire, et aimée ardemment l'espace d'une
heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise
humide et chaude qui était comme saturée de vie. Je me rappelle combien
cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurité envahis santé;
des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de
neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait
autour de nous en lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait
l'unité puissante d'un site des époques primitives, et le Grand-Océan
l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait
encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un
rideau de nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l'horizon marin
se dessinait en clartés pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt
commençait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers--qui sont
les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynésie. Leur
verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne
voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et
trop minces, à ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces
palmes; rien que les gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui
se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous
faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous leur agitation de
choses immenses.

La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et
rapprochée de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils
froncés, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits
tombaient sur ses flancs comme de lourdes coulées de lave noire. Elle
avait inconsciemment la grâce exquise des attitudes, avec la perfection
absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les
peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en
fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose
de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer là,
au rythme d'une vie fraîche et superbe....

L'heure crépusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou
désolés des choses furent complices pour plus étroitement nous
unir,--enfants que nous étions, enfants seuls et perdus au milieu
d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du
lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute âme d'une autre âme,
et,--dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,--ce désir que
tout corps éprouve d'un autre corps, d'un corps doux à caresser et à
étreindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystère
des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour
indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur, d'un même
élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les
très jeunes, mêle à la brutalité de l'amour je ne sais quoi d'infiniment
bon et de supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos
fronts s'appuyer l'un à l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi,
un peu de l'universelle pitié qui rapproche les hommes ou les bêtes aux
heures d'imprécise angoisse,--et, sans doute, y avait-il aussi pour moi
l'ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l'humanité
primitive, l'enfant trop raffiné héréditairement que j'avais déjà
conscience d'être....

Quand ce fut l'instant de nous séparer, la nuit était à peu près
venue,--la nuit qui, pour l'imagination des Polynésiens, amène sous ces
grandes palmes l'effarante promenade des fantômes tatoués à visage bleu.
Toujours il y avait là-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle
de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux moins obscures que
les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d'années, l'éclairage
sinistre qui persistait à l'horizon ce soir-là.

Elle, avant de s'enfuir, ôta son collier en fleurs d'hibiscus pour le
passer à mon cou; puis, s'avança brusquement tout près, tout près pour
me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, à toucher mes
yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et mouvants. Dans l'étrangeté
de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la tendresse
échangée, un abîme d'incompréhension, comme entre deux êtres d'espèce
différente, incapables de se pénétrer jamais.

Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une
grande bourrasque s'était déchaînée, il tombait une pluie de déluge,
elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frégate
quitta cette île pour n'y plus revenir.

J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec
un désir attendri de la revoir,--comme il arrive quelquefois pour des
jeunes femmes entrevues et aimées en rêve, qu'on ne peut espérer
retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-là semblait
bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rêve,
car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que
j'étais, de ramener un navire vers l'Océanie. Entre nous deux sans doute
quelque chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs,
sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me
souviendrais plus.

Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop
près du mien, c'est cela qui a gravé dans ma mémoire l'heure et le lieu,
tout le grand décor crépusculaire et le cercle pâle de l'horizon.

Et maintenant, l'évocation finie, je vais renfermer, pour des années
peut-être, l'humble collier dans son humble boîte. C'est d'ailleurs une
évocation déjà confuse, et il faut à présent l'effort de ma volonté
pour l'obtenir, car il s'éloigne de plus en plus vite, l'instant, si
furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l'instant où
ces quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs
vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue....
La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et
comment sont les grands yeux interrogateurs?

Et qui sait entre quelles mains il sera froissé, puis jeté aux
immondices, et dans quelle poussière il finira, ce collier qui devrait
être depuis longtemps retourné à l'humus des îles océaniennes, mais que
ma fantaisie s'obstine à maintenir dans une quasi-existence, desséchée
et fragile comme l'existence des momies.



PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ


Mon cher ami,

Combien m'ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre:
vieille marine!

C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à
un quart de siècle, et qu'elle est déjà vieille, démodée, finie....

Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays _qui étaient loin_,
des ports où l'on se sentait vraiment _ailleurs_; il y avait encore
quelques dernières frégates, vierges d'escarbilles et de fumée de
houille, qui s'en allaient légères, silencieuses et propres, manoeuvrées
par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l'océan sous la
seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait
encore l'«exercice de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus
celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une
incomparable école d'agilité et de force. Et nos navires de guerre
n'étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries
électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant
d'infectes nuages noirs. Oh! le Sénégal de notre époque, comme tu en as
bien rendu la désolation languide et fiévreuse!... Oh! le Dakar
d'autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois
bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par
les fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en
ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar où l'on
vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires
et des verroteries pour nègres; là trônait une sévère grosse dame de
Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé
mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C'était tout;
des villages yoloffes venaient ensuite, où l'on entendait le soir des
bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses; puis
commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous
le soleil torride.... On dit que c'est une ville à présent.... Non, mais
te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d'établissements publics et
doté d'un chemin de fer?...

Et l'îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir!
Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouvé
l'oppression, l'étouffement et le silence: Gorée, vieille petite ville
du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd'hui abandonnée et qui
mélancoliquement s'émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin.
En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un
fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.

Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a
dispersé nos camarades d'alors, et la fièvre jaune en a fauché plus
d'un. Quant à notre navire, il n'existe plus.... J'y élevais, non loin
de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t'en souviens-tu encore,
qui s'évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note
inquiète.

Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l'école d'Escrime
et Gymnastique, et je m'attendais à voir reparaître dans tes notes
cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au
soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds,
tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c'est dommage que tu
n'en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie
immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulière.

Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu
violents comme toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te
retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine
et l'esprit de nos «carrés» de bord.

Et cependant, j'ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu
as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs,
et, quand tu cingles la piètre ligure de certain amiral, aujourd'hui
remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi
n'as-tu parlé que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de
charmants, de braves et d'héroïques; tu en es convaincu plus que
personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si
sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux
que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et que tu admires? Tu aurais
su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites histoires, je
t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te
connaissent pas, un air d'avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de
rancune--ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et
de ton coeur....

Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton
très ancien camarade d'Afrique et autres lieux.



QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES


I


C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'âge ingrat dure toute
la vie.


II


On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain
mauvais vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez
les personnes.


III


Je n'arrive plus à m'irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les
seuls êtres qui me causent encore des indignations exaspérées sont les
boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me
trouve seul à leur merci.


IV


La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux
pour prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais,
dans sa sollicitude pour l'humanité, invente aussi des poudres
détonantes, capables de détruire par milliers à la minute les jeunes
sujets mâles de l'espèce.


V


_Aspect sous lequel réapparaît à moi-même
         ce que de bonnes âmes appellent
               ma notoriété_.


Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m'auraient
accrochée derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à
sonner, pour faire hurler les imbéciles et les chiens.


VI


          _Économie politique et sociale_.

Tout est vrai. Mais le contraire l'est également.


VII


          _Religion_.

Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et
notoirement plus absurde.


VIII


          _Progrès_.

Propagation de l'alcool, de la désespérance et des explosifs.


IX


          _Bienfaits de la civilisation_.

A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon
aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus
civilisée de la Terre.


X


          _Chasse_.

L'homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer.
Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim;
encore le font-ils d'une façon moins piteuse et moins lâche, avec leurs
propres griffes pour déchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans
fusils perfectionnés ni rabatteurs.


XI

          _Automobilisme_.

Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les
gavés qui y font aujourd'hui du 120 ou même du 60 à l'heure; ils étaient
du reste bien plus excusables devant l'humanité et sentaient, je pense,
moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs
débonnaires des champs, qui sont sûrs d'être écrasés un jour, eux ou
leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne
courent pas sus à ces bouffis-la.

P.-S.--J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas! font du 73 en
auto. Mais je les aime quand même; c'est donc à eux que je dédie, avec
permission, ce gracieux bouquet de pensées.



EN PASSANT A MASCATE


...Nous avions quitté depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux
solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la
mort; la ligne de ses affreux déserts nous avait longtemps poursuivis,
monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se dérouler aux
confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la
mer,--mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle
perpétuellement traînait un vague brouillard d'une malsaine tiédeur.

Comme c'était en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les
immenses brumes fécondantes, tout le trésor des nuées que les vents
allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps.
Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondées qui naissaient ici, à
la surface des eaux languides; pas une ne rafraîchirait les rivages
desséchés d'alentour,--qui sont une région spéciale, rebelle à la vie
des plantes, rappelant les désolations lunaires. Nous nous acheminions
vers le golfe Persique, le golfe le plus étouffant de notre monde
terrestre, nappe surchauffée depuis le commencement des temps, entre des
rives qui sont mortes de chaleur et où tombe à peine quelque rare pluie
d'orage, où ne verdissent point de prairies, où, dans l'éternelle
sécheresse, resplendit presque seul le règne minéral. Et cependant on se
sentait oppressé d'humidité lourde; tout ce qu'on touchait semblait
humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une
vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait
nuit et jour à une température de chaudière, se levait où se couchait
sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embué d'eau comme dans les
brumes du Nord.

Mais, le matin du quatrième jour, ce même soleil, à son lever, apparut
dans une pure splendeur. L'Arabie était là près de nous, surgie comme en
surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant déjà
très haut, dans l'air tout à coup clarifié, infiniment limpide et
profond; l'Arabie, terre de la sécheresse, soufflait sur nous son
haleine brûlante, qui était dénuée de toute vapeur d'eau et qui balayait
vers le large les brouillards marins. Alors, les choses étaient
redevenues lumineuses et magnifiques, les choses étalaient leur
resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il
doit arriver quand le soleil se lève sur les planètes qui n'ont pas
d'atmosphère.

Ensuite, dès que fut passé l'enchantement rose de l'extrême matin, ces
montagnes d'Arabie prirent pour la journée des teintes violentes et
sombres d'ocré et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs
brûlures noires, elles affectèrent des aspects de monstrueux madrépores
calcinés, de monstrueuses éponges passées au feu; elles apparurent comme
les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.

Cependant nous arrivions à Mascate, et des forteresses sarrasines, des
petites tours de veille fantastiquement perchées, commençaient de
montrer ça et là leurs blancheurs de chaux, au faîte éblouissant des
montagnes. Et, une baie s'étant ouverte dans ce chaos des pierres
noircies, nous aperçûmes la ville des Imàns, toute blanche et
silencieuse, baignée de soleil et comme baignée de mystère, au pied de
ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales éponges
carbonisées.

Point de navires à vapeur, point de paquebots au mouillage devant la
muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands
voiliers, comme au temps passé, des voiliers qui arrivaient, charmants
et tranquilles, toute leur toile tendue à la brise chaude; et quantité
de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des _boutres_ et qui
servent aux pêcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au
port, et avec ces tours crénelées, partout là-haut sur les cimes, on eût
dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage
sarrasin du temps des croisades.

Ainsi qu'à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures
cités de Mahomet, dès l'entrée à Mascate, nous sentîmes s'abattre sur
nos épaules le manteau de plomb de l'Islam.


La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues
couvertes, où régnait une demi-nuit, sous des toitures basses.
Là-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous étreindre;
on subissait à l'excès ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient,
émane du silence, des visages voilés et des maisons closes.

Il y avait pourtant des ruelles vivantes,--mais de cette vie uniquement
et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait,
comme dans tous les autres ports du Levant, des séries de petites
échoppes où mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours
dans l'ombre: étoffes à grands ramages barbares, harnais brodés, pesants
colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en filigrane
d'argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu'autre part,
et cette ombre d'ici, plus épaisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout,
une chaleur de forge, l'impression constante d'être trop près d'un
brasier, et parfois, sur la tête, une sensation de brûlure soudaine;
quand un rayon de soleil tombait à travers les planches des plafonds. On
rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à l'attitude
sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par
dédain pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies
par des cercles d'argent, étaient, il va sans dire, d'indéchiffrables
fantômes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on
passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des
petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d'or et de
perles, avec des trous carrés pour les yeux,--chacune d'elles semblant
personnifier un peu de ce mystère d'Islam qui pesait sur toutes choses.

Et cette ville sacrée de l'Iman,--au pied des abruptes montagnes qui
avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer
bleue,--communiquait cependant par des défilés, par des couloirs de
sable entre les roches brûlantes, avec la grande Arabie impénétrable,
avec les oasis inconnues et les immensités désertes; elle commandait les
régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes.

Au consulat de France, où je passai la matinée, les fenêtres
étaient grandes ouvertes à la bonne brise des sables, qui entrait
partout, ardente et desséchante. Il y vint des émissaires de
l'Iman-Sultan,--personnages aux allures de noblesse et d'élégance,
drapés de fine laine,--chargés de régler l'heure de ma visite à Sa
Hautesse et la façon dont je serais reçu.

C'était une ancienne maison de vizir, ce consulat français; aux murs des
salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient
légèrement, comme en bas-relief effacé, des arcades aux festons
géométriques, d'une simplicité exquise,--éternels dessins des portes de
mosquées ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transportés
avec eux, en suivant la ligne des grands déserts, jusqu'en Algérie,
jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient à elles seules, ces
arcades blanches, dans quel pays on était, elles suffisaient à désigner
pour moi l'Arabie,--la vieille Arabie que j'adore, et où je suis chaque
fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel
charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....

La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues,
presque baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'était le
palais du Sultan.

Quelqu'un vêtu d'une robe blanche et drapé d'un burnous brun à glands
d'or; de grands yeux très beaux, un visage de trente ans couleur de
bronze clair, aux traits réguliers et délicats, illuminés par un franc
sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure où il avait
bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui règne sur l'un des
derniers états d'indépendance arabe, sur l'un des derniers pays où les
cinq prières du jour ne sont jamais troublées par l'ironie des
infidèles. Les ancêtres de cet homme étaient déjà des souverains nombre
de siècles avant que fussent sorties de l'obscurité nos plus anciennes
familles régnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement
aristocratique et son aisance charmante.

La grande salle d'en haut, où il me fit asseoir, était déconcertante de
simplicité dédaigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses sièges de
paille; mais elle donnait par toutes ses fenêtres sur le bleu admirable
de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille
immobile des pêcheurs de perles.

--Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent à Mascate des
navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus?

Hélas! Que répondre? Comment lui donner les raisons complexes pour
lesquelles, depuis quelques années, notre pavillon a presque absolument
disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu à peu
remplacés par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?...

Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer
de m'arrêter ici quelques jours, et c'était une manière de témoigner sa
sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur français qui passait.
J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers
l'intérieur, voir des villes mornes sous l'étincelante lumière, des
villes où les Européens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis,
qui seraient sorties à ma rencontre en faisant des fantasias et en
jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit très fort, là,
dans cette salle blanche où agissait sur moi la grâce aimable du
souverain des déserts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins
d'Ispahan, où, depuis des années, je rêvais de ne pas manquer la saison
des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps à perdre, puisque
l'avril était commencé.

Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut
me donner un beau cheval noir, à lui, qui gambadait par là sur la plage.
Mais comment l'emmener par mer, et comment résisterait-il, ce coureur
des plaines de sable, dans les terribles défilés qui montent à Chiraz?
Après réflexion, je dus refuser encore.

Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait
m'emporter au fond du golfe Persique. C'était l'instant où la ville
couleur de neige commençait à bleuir au déclin du soleil, sous son
linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait
comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait à nous de ces maisons fermées,
devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profondément dans
leur mystère à l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer
s'agitaient, tourbillonnaient en nuée au-dessus de nos têtes, avec des
cris, goélands et aigles pêcheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car
les barques mêmes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil,
posées sur l'eau tiède comme des choses mortes.

Avec un peu de mélancolie, je regardais Mascate, où j'avais refusé de
rester.... Les villes ignorées des oasis, les fantasias des tribus
nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela....
Peut-être accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que
j'aurais eu plaisir à ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.

On levait l'ancre. Alors une barque, qui se hâtait venant du rivage, à
la dernière minute m'apporta de la part du Sultan deux précieux cadeaux:
un poignard à fourreau d'argent, qui avait été le sien, et un sabre
courbe, à poignée d'or.

Au crépuscule, disparut l'Arabie.

A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa
légèreté impondérable et sa transparence; il s'épaississait de vapeur
d'eau, et bientôt la lune se leva funèbre, énorme et confuse, parmi des
cernes jaunes. Nous retrouvâmes la mauvaise et lourde humidité chaude.
Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent
plus étrangement éclatantes par contraste ces images de la journée qui
restaient encore si vives dans notre mémoire.

L'Arabie et le désert saharien sont vraiment les régions de la grande
splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des
fantasmagories de rayons comme là, sur le silence du sable et des
pierres....

Cette ville, à peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme
une traînée de couleur et de lumière, tandis que je m'éloignais
maintenant sous l'épaisseur du ciel sans étoiles.--Je repensais aussi à
l'accueil du Sultan, qui était pour attester combien, par tradition, par
souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate où nos
navires, hélas! ne vont plus.--Et cet accueil, j'ai voulu le faire
connaître, voilà tout....



APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.


Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart
sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fréquenté, ce pauvre
détroit de Messine! Le jour, tous ses «alignements» m'étaient familiers,
et la nuit tous ses «feux». Il représentait pour moi la vraie porte de
l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite,
quand de l'autre côté s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait _loin_, et
bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le
terme du voyage; dès qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on
épiait au ciel les premiers indices de notre mistral français.

Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'était
un regret, parce qu'on aurait aimé le revoir; il est vrai, pour rappeler
l'Italie quand même, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis
quelque chanson, presque toujours, quelque gaie sérénade vous arrivait
des barques ou de la rive.

Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique,
malgré tout, entre les cimes tourmentées de la Calabre et l'immense Etna
soufflant sa fumée éternelle. Mais ces témoins des grandes convulsions
mondiales se tenaient immobilisés, très haut en l'air, comme perdus dans
le ciel, et, à leurs pieds, la vie s'étalait si confiante et heureuse,
sous une lumière de fête! Au-dessous de la région des neiges, des
torrents et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant
partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer
que Ton eût dit inoffensive à jamais, des villes aux jolis noms de
mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,--et Messine,
la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l'eau bleue ses façades
régulières que le soleil avait longuement dorées.

Plus qu'aux autres il nous appartenait, à nous marins de n'importe
quelle nation, ce détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au
milieu des traversées mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son
abri momentané, une heure de trêve si calme, avec les parfums de ses
vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que nous
n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met
tous en profond deuil.



PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI


Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle
année lointaine.... A cette époque, c'étaient les débuts de la
photographie; les «amateurs» ne se risquaient point à en faire, et l'une
de mes tantes,--la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles
grises,--qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une
novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les
«positifs» directs sur verre,--ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux
à mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie
image apparaître. Les modèles (qui étaient en général ma mère, ma soeur,
ma grand'mère, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de
mai-là, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleillée, tout
près de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y
avait un adorable vieux mur, tapissé de lierre, de chèvrefeuille et de
glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, où
refleurissait à chaque renouveau le même dielytra rose. Et je me
rappelle ma joie, mon émerveillement lorsque, enfermé avec ma
tante-photographe dans l'obscurité du petit souterrain où elle combinait
ses drogues magiques, j'épiais sur chaque plaque nouvelle l'apparition
de ces marbrures d'abord indécises qui, peu à peu, s'accentuaient pour
dessiner des visages aimés. L'épreuve une fois fixée, c'était moi qui,
triomphalement, la rapportais à la lumière du soleil, toujours dans le
recoin aux glycines et au dielytra rose, où la famille assemblée
l'attendait.

Oui, mais tout cela n'était jamais que grisailles et, à la fin, je ne
m'en contentais plus:--Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne
connaîtrais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs?

--Oh! ça, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en
mêle.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui
signifiait combien ce rêve était irréalisable. Cependant je ne perdis
pas tout espoir: elle trouverait peut-être, un de ces jours. C'était
déjà si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de
porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?

Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'mère, assise à
l'ombre des chèvrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de
loin:

--Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait!
Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie.

--Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'mère!..._Les
couleurs_?...

Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait «posé» et admirablement
venu de M. Souris, surnommé La Suprématie (un vieux chat très laid, qui
m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade
Lucette avait, par jalousie, donné ce surnom-là, parce qu'il
représentait, disait-elle, mes suprêmes affections. Sous des dehors sans
grâce, c'était une âme supérieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse
exclusive; au piano, dès que je commençais d'étudier mes sonates de
Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des
toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier.
Certes, j'étais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su
prendre une expression souriante et naturelle, et l'épreuve d'ailleurs
était si nette que l'on eût compté les brins de sa moustache. Mais c'est
égal, la phrase de ma grand'mère m'avait fait espérer les _couleurs_,
ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, à mesure que je les
sentais vraiment impossibles. Je restais donc plutôt déçu; ces images
grisâtres, à la fin, me lassaient....

Et le mois suivant, tante Corinne s'étant aperçue, non sans mélancolie,
que le jeu était usé, remisa pour toujours son appareil au fond d'un
placard,--où il est encore, pauvre chose démodée que je garde à présent
par respect, tandis qu'elle-même, la chère tante-photographe, s'en est
allée dormir au cimetière.

Des années ont passé, beaucoup d'années, hélas! Nous sommes en 1909, au
début d'un mois de mai qui est sensiblement pareil à ceux de mon
enfance, avec autant de lumière, autant de fleurs. Et la scène se passe
dans le même petit décor resté immuable, près des mêmes vieux murs
tapissés de lierre, où les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi,
accrochent leurs mêmes branches, devenues semblables à d'énormes
serpents.

Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est
Gervais-Courtellemont, et il réalise sur ses plaques le miracle auquel
j'avais tant rêvé jadis, le miracle des couleurs!

L'hiver dernier, à Paris, j'étais allé, non sans défiance, regarder ces
vues colorées qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies
sur des écrans. Je ne prévoyais pas quelles seraient ma surprise et mon
émotion, devant tout ce qui m'attendait là: des horizons du désert
arabique, me réapparaissant avec leurs sables brûlés et leurs ciels
fauves; d'impénétrables mosquées dont je reconnaissais tout de suite les
colonnades de porphyre, les panneaux de faïence bleue, et les tapis où
des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de
pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits
roses de Damas; Stamboul, les cimetières d'Eyoub avec la peuplade de
leurs stèles dorées et de leurs cyprès noirs, me donnant le frisson de
ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut
un crépuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un
ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore roses.--Oh! ce nuage
d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement
changeante et sans durée, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours,
avec son dernier coloris d'un instant, envoyé par le soleil en
fuite!...

Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'éphémère,
l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui
surtout l'a décidé à y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplanté, car
il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantité
de vues dans ma mosquée, dans mon logis oriental.--Il a même portraituré
par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps défunt, mais la
dame Gribiche, baronne des Gouttières, une vieille chatte que mon fils
adore, à peu près autant que j'adorais La Suprématie.

Lui non plus ne fait autre chose que des «positifs» directs sur verre,
et il s'en va les développer justement dans ce même caveau obscur où je
m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui,
curieux de regarder par-dessus son épaule le mystère qui s'accomplit
dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones
grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois naître,
s'aviver peu à peu, sur la glace d'abord blanchâtre et baignée d'un
liquide aux transparences incolores, des mosaïques d'éclatantes
couleurs. Les murs de ma mosquée sont venus se fixer là, comme en des
miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles
faïences où les bleus adorables d'autrefois se mêlent à des rouges de
corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur
lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en
velours d'un vert éteint brodé d'argent pâle, et les coussins en brocart
zébré d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amusé un instant mes
yeux et que je ferai peut-être changer demain, les voici fixés sur ces
plaques, et fixés sans doute de manière à durer plus que moi-même: il y
a pour sûr un peu de sorcellerie là-dedans.

Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous
rapportons les épreuves à la lumière du soleil pour les juger mieux,
c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, où je me souviens
d'être venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si
imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a changé là, dans
l'arrangement des lierres, des chèvrefeuilles et des glycines; les mêmes
variétés de mousses étendent leurs velours sur les pierres des
banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici
même mon pas remontant de la chambre noire, sont cachés et décomposés à
présent sous la terre,--et c'est cela, le seul et le grand changement
appréciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais sauté
d'une joie folle, et peut-être aussi tremblé d'un peu d'épouvanté, si
j'avais vu tant de belles couleurs éclater sur les glaces à images, je
reste plutôt impassible aujourd'hui devant cette merveille....

C'est que, voilà, dans l'intervalle, il s'est passé une chose effarante,
plus implacablement définitive que le soudage d'un couvercle de
cercueil: la vie qui, à l'époque des premières photographies en
grisailles, était en avant de ma route, a glissé vite, vite,
sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme
sur une pente où tout s'accélère en vertige,--et à présent elle est
presque toute derrière moi, demain elle sera partie; demain je ne
percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et déjà sans doute je
commence par m'en désintéresser.

Donc, en présence de la réalisation si complète de ce que j'avais rêvé
autrefois comme l'impossible, je me contente de dire à Courtellemont:
«Merci, mon cher ami; c'est vraiment très bien!»



CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU[5]


Messieurs,

Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque
religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie
d'accomplir la tâche que vous m'avez confiée.

C'est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et
cette façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre,
puisqu'elle constitue, paraît-il, un de mes défauts coutumiers.

[Note 5: Discours prononcé à l'Académie française à l'occasion des prix de
vertu.]

Mais beaucoup d'âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne,
et, pour l'adresser à plusieurs qui m'écoutent ici, je pourrais
emprunter à Victor Hugo son étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que
tu n'es pas moi!» Donc, un enseignement peut-être jaillira pour
quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincérité comment mon âme,
d'abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l'on m'imposait, est
peu à peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères
par la souffrance, mes frères par l'orgueil, mes frères par le doute et
par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je
me suis fait à moi-même et l'apaisement que j'ai trouvé, en vivant par
la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces
admirables que l'Académie française glorifie en ce jour!

Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque
bien, ça et là; du bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous
a privés de peu de chose. Et nous nous sommes magnifiés alors, disant en
nous-mêmes: La bonté habite notre coeur. Comme nous étions loin
cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces apôtres
obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde,
quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les
favorisés sur cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs
inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourmentés d'irréalisables
rêves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,--parfois
infinies, je le sais bien, mais qui s'atténueraient par la patience et
l'oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien
la fumée d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie,
nos lendemains assurés, du bien-être en perspective jusqu'à l'heure de
la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien;
pour la plupart, ils n'ont plus la santé ni la jeunesse, pas seulement
le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'être bons, de l'être
inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années;
ils trouvent le moyen d'être secourables et doux, de donner comme par
miracle ce qu'ils n'ont pas,--et, dans leur dénuement sublime, ils sont
heureux par la charité....

La charité, que vous m'avez confié la mission, pour moi un peu
écrasante, de célébrer aujourd'hui, je la trouve glorifiée d'une façon
définitive et magnifique dans un livre qui résistera à l'écroulement des
religions et de la foi, dans le livre éternel qui survivra à toutes
choses et qui se nomme l'Évangile:

«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes
et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme
l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit.

»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes
choses, et quand même j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes,
si je n'ai point la charité, je ne suis rien.

»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des
pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point
la charité, cela ne me sert à rien.»

Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d'hier, auxquels nous
allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'éclat, de bien
insuffisantes récompenses: travailleurs à la journée accablés par les
ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et pauvresses,
infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop
mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec
un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne
garderont point pour eux-mêmes.

Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu'elle est définie par saint
Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien,
il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une façon patiente et
tendre, d'une façon aimable et avec un bon sourire....

«La charité, écrit l'apôtre à ses amis de l'église de Corinthe, la
charité est patiente; elle est pleine de bonté; la charité n'est point
envieuse; la charité n'est point insolente; elle ne s'enfle point
d'orgueil.

»Elle n'est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle
ne s'aigrit point; elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout,
elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.»

C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n'a point varié, et,
telle la comprenait l'apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces
êtres d'exception et d'élite que l'Académie, tous les ans, va rechercher
et découvrir, étonnés et confus, dans les faubourgs populaires, au fond
des provinces, dans les campagnes ignorées.

J'ai dit: étonnés et confus,--car ils ont aussi la modestie, et ils sont
tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicité
nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront
aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingués. Ils
nous ont été désignés d'abord par la rumeur publique,--qui s'égare si
souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit
au contraire de remercier et de bénir. Toute la population d'un village,
ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par
quelque lettre couverte de naïves signatures: «Il y en a un parmi nous
qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien à tout le
monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui donnez
des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l'enquête a été commencée,
avec discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,--et
l'enquête presque toujours nous a révélé une existence admirable.

Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a
fallu choisir, opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très
difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les élus
et même ceux qui auraient mérité de l'être! Mais ce serait interminable
et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si
plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous
viendrait à cette nomenclature.

Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus,
comme le choix s'est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le
plus de leur force et de leur vie, sur les plus éprouvés par les longues
patiences et les longs sacrifices, sur les très usés et les très vieux,
plusieurs que l'on venait d'élire sont morts depuis nos séances du
printemps; dans la liste que j'ai là, je vois beaucoup de noms barrés à
l'encre, avec, en regard, l'annotation: décédé.... Mon Dieu, je n'en
suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont allés, peut-être, dans
quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus
belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins,
jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n'être plus
nulle part....

Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,--un prêtre
des environs de Belfort, la ville héroïque,--le Père Joseph, de l'ordre
des Barnabites, auquel vous avez accordé la plus haute des récompenses
prises sur le legs de M. de Montyon.

C'est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère,
connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos
renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se fût
agi de dépister un malfaiteur.

En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s'était déjà
signalé par sa charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du
service comme aumônier dans nos armées et se fit envoyer aux
avant-postes d'Alsace. Enfermé bientôt dans Strasbourg, il passa ses
jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le
feu de l'ennemi, la croix de la Légion d'honneur. Quand Strasbourg eut
capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l'arrêtèrent;
leur général cependant lui offrit la liberté, qu'il refusa pour s'en
aller en captivité au milieu des prisonniers les plus humbles.
Soupçonné d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dévouement
pareil, il fut d'abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et malmené,
jusqu'au moment où l'archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un
pur apôtre, le couvrit de sa protection.

«Voulez-vous aller à la mort?--lui écrivit un jour ce même
archevêque.--La fièvre typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos
compatriotes en sont atteints, et pas un prêtre français n'est avec
eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf mois, nuit
et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil.
Entre-temps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de
l'argent, des vêtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux
qu'épargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misère.
A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua,
durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors
s'imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l'oeuvre, et ils lui
offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de même qu'il avait naguère
refusé la liberté, il déclina l'honneur, demandant, comme seule grâce,
que l'Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une audience, et, une
fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait été
refusé jusqu'à ce jour aux autres sollicitations françaises: le
rapatriement immédiat de tous les prisonniers épargnés par le typhus.
Plus de vingt trains chargés de jeunes soldats prirent la route de nos
frontières dévastées, et des centaines d'enfants de France furent ainsi
sauvés par ce prêtre.

La guerre finie, le Père Joseph revint s'enfermer obscurément dans sa
petite église de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins
ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son
presbytère. Cela dura jusqu'au jour où l'intolérance religieuse le fit
expulser du territoire suisse, en même temps que son évêque. Se séparer
ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel désespoir qu'il
suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son
modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le
sol français, tout près de la frontière, une ferme où il réunit ses
chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'était
rendu, si confiant, à son appel, il n'avait plus rien; alors, sans
perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des
prédications, des quêtes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a
fondé, avec cette irréflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants,
et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n'ont manqué du nécessaire.
C'est par centaines qu'il a ramassé, dans la boue des grandes villes,
des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles
laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi,
ou même de braves officiers de notre armée.

Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux,
et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler
ici, le Père Joseph est celui qui a rempli la tâche la plus féconde;
l'Académie a donc bien jugé en lui décernant sa plus haute
récompense--dont il va faire, d'ailleurs, l'usage désintéressé que l'on
peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de
son idée et de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole
d'apôtre; c'est au grand jour qu'il a vécu et qu'il a lutté. Donc, comme
il est un prêtre et presque un saint, son humilité chrétienne me
pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres
êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l'heure,
et qui ont peiné dans l'ombre, à de plus rebutantes besognes.

Cette héroïque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne
possède rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le
plus surprenant, c'est qu'elle réussit toujours! L'Académie, qui en
trouve constamment des exemples, a découvert cette année, à Mary, tout
près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle,
appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses
modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une école gratuite,
un autre asile encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même
tout ce petit monde avec une bonté et une douceur maternelles.

Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit,
depuis vingt-cinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son
orphelinat de Tarbes, fondé, semble-t-il, envers et contre tous les
avertissements du sens commun. Cela a commencé par un petit abandonné
qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis
trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins
qui ont été élevés et placés par ses soins.

Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de
voir leur visage et leur sourire, d'épier les promesses de l'avenir chez
ces petits êtres qu'elles façonnent à leur guise, de les suivre plus
tard dans le développement heureux de leur vie....

Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui
recueillent les vieillards, car, de ceux-là, il n'y a jamais rien à
attendre, que la lente décomposition et la mort.

Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui
d'abord rêvait de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la
suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un
pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice
plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.

De la même école, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette
Favre, qui, après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit
sa liberté vers la quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à
des vieillards sans foyer ses petites économies et le reste de ses
forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille mendiante aveugle,
avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne
tarda point à venir s'installer en troisième dans le singulier ménage;
puis, naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d'autres,
toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante débris humains
sont groupés autour de Mariette Favre, logée dans des bâtiments qu'elle
a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris, chauffés comme
par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on
doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience,
d'ingéniosité et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si
discordante république; car ces pensionnaires ont été ramassés Dieu sait
où; en arrivant là, les «bons petits vieux»--c'est ainsi qu'elle les
nomme--sont pour la plupart insupportables, et, quant aux «bonnes
petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la
communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la
chère vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc
d'ancienne servante, évolue en souriant, aimable, enjouée; elle calme
les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant
des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle
ramène la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous
ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-être
d'autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui
est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite
vieille» dont l'oeil est resté vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant
au travail, il est réparti, d'une façon merveilleusement entendue, entre
chacun suivant les facultés qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin
aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces aux
souliers qui s'usent; et des grand'mères paralytiques, dont les doigts
sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des
chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquiétude
dans le phalanstère, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par
les temps de gelée, quand s'épuise la réserve de charbon. Mais la
sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus
blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches--et chaque fois
l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que
de bonnes âmes, à l'occasion de certaines fêtes, envoient quelques
friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s'assemble pour
des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d'enfants, et, au
dessert, les «bons petits vieux» se mettent en frais d'innocentes
galanteries, pour les «bonnes petites vieilles», qui leur chantent des
chansons.

Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de
bien-être ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de
sourire à ces décrépitudes, à ces lentes agonies, qui semblaient vouées
à l'horreur du délaissement et du froid, sur des grabats solitaires.
D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de
linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies
et doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà
ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.

Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.

Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien
particulière, un rude Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier;
ancien marin, il va sans dire, ancien second maître de manoeuvre, dont
la large poitrine est couverte des décorations les plus glorieuses: avec
la Légion d'honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de médailles
de sauvetage en argent et en or,--auprès desquelles paraissent
négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des
gens de cour.

La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble
composé par quelqu'un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant
des années, promené par le monde sa vigueur de Celte, nageant,
plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glacées des mers
du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les requins habitent, et
toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient périr,
marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux
postes les plus périlleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon
camarade et ami de Brazza--un autre héros, ce dernier, que la France
ingrate a «jeté par-dessus bord», comme nous disons en marine.

En 4873, tout jeune gabier de l'équipage du _Beaumanoir_, dans les mers
d'Islande, il avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et
un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue série de ses
sauvetages--il nous pardonnera bien lui-même d'en soutire un peu, tant
c'est imprévu--en repêchant d'un seul coup douze nègres du Congo.

A côté de ce roi des sauveteurs, l'Académie en a primé nombre d'autres
qui se sont jetés à l'eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux
emportés ou des taureaux furieux....

A Dieu ne plaise que j'aie l'air de dédaigner ces braves. Mais je fais à
leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout à l'heure au sujet
du Père Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrés comme en
tout. A la faveur d'un élan superbe, secondé presque toujours par u/ne
impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un
autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous
capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de durée. Oh!
combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi--je puis bien dire
plus loin de nous--ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui
durent des mois, des années, des dizaines d'années, sans une minute de
faiblesse, sans un retour d'égoïsme, sans un murmure.... Aussi je me
sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit, devant le
troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des
vieux ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui
sont comme les abonnés annuels des prix Montyon.

Les vieilles servantes! L'Académie, cette année, en a couronné dix-huit,
qui semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et
leur bonté confondent nos égoïsmes mondains.

Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général,
elles sont entrées presque enfants dans quelque famille que le malheur
ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au
service de leurs maîtres d'autrefois; peu à peu, elles leur ont tout
donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de
paysannes, ou même leur beauté,--car plusieurs étaient jolies, aimées,
désirées, et elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves
amoureux qui les voulaient pour épouses. Il en est qui se sont mises à
travailler fiévreusement à n'importe quel rude ou ingénieux métier de
leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un
peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu'il faut
encore soigner et panser avant de s'endormir.

Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s'est faite
dévideuse de soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour
nourrir sa pauvre vieille maîtresse d'autan, aujourd'hui veuve,
misérable et impotente.

Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvisée
revendeuse de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour
subvenir aux besoins d'une vieille douairière et de sa fille, toutes
deux malades et sans pain. Elle était née dans une demi-aisance, cette
Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possédait quelque
bien, et personne n'eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de
misère. Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme
gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son
trafic épuisant, ces dernières habitaient le château familial dont elles
portent le nom, et d'où elles ont été chassées depuis tantôt vingt ans,
à la suite de revers inouïs. Les voilà donc aujourd'hui, ces trois
femmes, unies dans une commune détresse matérielle.

Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de
l'étrange trio, qui pourvoit à toutes choses. Sous les brûlants soleils
d'été, sous les pluies d'hiver, elle va courir à pied les villages, pour
acheter les légumes qu'elle revient vendre au marché de la ville,
réussissant à payer ainsi la nourriture de ses chères maîtresses et
leurs vêtements modestes.

Il y a encore--parmi tant d'autres--cette ravaudeuse de vieux parapluies
et de vieux tamis, qui s'appelle Joséphine Bénéteau. Une fille du bas
peuple, celle-là, qui est entrée comme servante à quatorze ans, il y a
un demi-siècle à peu près, dans une famille de forgerons vendéens. Les
enfants étaient nombreux au logis; mais, malgré les soins de leur
bonne, les uns après les autres ils sont morts de la poitrine; le père à
son tour les a suivis au cimetière, et bientôt il n'est plus resté que
la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garçon tout frêle, qui
s'est mis à travailler seul dans la forge délaissée, pour gagner le pain
de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et
d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre métier moins dur; mais
la brave Joséphine, le trouvant bien maigre et bien pâle, ne le perdait
plus de vue et, pour lui éviter les fatigues excessives, surtout les
sueurs dangereuses, c'était elle, le plus souvent, qui à grand effort
frappait sur l'enclume. Il s'en est allé quand même, ce dernier enfant,
vaincu, lui aussi, par le mal inévitable. C'est alors que pour faire
vivre la maman de tous ces morts, épuisée du reste parla maladie et le
chagrin, la servante a imaginé de réparer les parapluies, les tamis ou
les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages,
trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son
pauvre cri chanté, qui s'éteint de plus en plus avec les ans; le soir
ensuite, quand elle rentre exténuée, elle trouve le moyen encore
d'égayer un peu sa vieille maîtresse, par de bons sourires, d'amusants
propos, tout en lui préparant le repas qu'elle lui a si péniblement
gagné dans sa journée.

Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des
servantes, mais aussi quantité d'ouvriers, de petits employés obscurs,
entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer;
quantité de braves ménages, déjà chargés d'enfants, qui ont recueilli
avec tendresse des orphelins, des grands-pères, des grand'mères, de
vieilles tantes aveugles ou en enfance sénile, et qui ont travaillé avec
plus d'acharnement pour faire la vie douce à tout ce monde.

Des ménages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits
artisans de Lodève. Ils ont passé leur vie, ces Raunier, autant la femme
que le mari, à faire du bien, à veiller des malades, à secourir des
malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu
l'idée d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres
bébés, qui languissaient parce que la poitrine de leur mère avait été
tarie par la souffrance ou la faim....

Parmi ces êtres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il
s'en trouve qui, par surcroît, sont des impotents, des malades, des
infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose
de surhumain, quelque chose d'angélique. Il nous est bien arrivé à tous,
au cours de nos existences surmenées, de nos voyages, de nos plaisirs,
d'être frôlés plus ou moins légèrement par l'aile brûlante de quelque
fièvre qui passait, et chacun de nous se rend compte à peu près de
l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des
créatures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a
été sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps végété dans des
logis sombres, qui ont atteint péniblement la vieillesse sans rencontrer
une heure de joie ni de santé, mais dont le courage et le dévouement
n'ont, malgré cela, jamais connu de défaillance.

Ainsi, cette sainte fille appelée Eugénie Lucas, infirme, traîneuse de
béquilles, à demi percluse à force de douleurs, endurant un continuel
martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour à des ouvrages
de couture à peine payés, pour faire vivre son vieux père, sa vieille
mère aveugle qu'elle adore.

Ainsi cette Eugénie Philippart, infirme et contrefaite, élevée par
charité jusqu'à quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la
recueillit à sa sortie de l'hospice et lui apprit son métier de
repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vécurent d'abord sans trop de
misère. Mais bientôt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps
encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes,
des rideaux, que sa nièce étendait sur une table,--et puis il a fallu y
renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle
est aveugle, tendrement soignée par sa nièce, qui a refusé de la laisser
partir pour l'hôpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut,
la pauvre nièce infirme et bossue, et pourtant sa détresse augmente de
jour en jour, car décidément ses yeux l'abandonnent; alors il y a
souvent, comme elle dit, des malfaçons dans son ouvrage, et ses
pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, même de
nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle,
elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjoué, d'innocentes et pieuses
petites histoires, pour lui donner à entendre que l'ouvrage va bien, que
les demandes affluent et que l'aisance est au logis.

Les dernières dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui
végètent au hameau perdu de la Vermanche, dans le département du Cher,
et auxquelles vous avez accordé un prix de 500 francs. Celles-là sont
aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur
leur sol de terre battue, elles ont commencé dès l'enfance à travailler
comme deux bienfaisantes petites fées. Pendant que leurs parents
labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste
vivre, elles arrivaient, à force de volonté, à tenir propre le ménage
et même à préparer les repas; en ce temps-là, qui fut pour elles le
temps prospère de la vie, tout reluisait dans la chaumière; sur les
pauvres meubles bien cirés, les moindres objets s'alignaient dans un
ordre minutieux. Quand les voisins alors s'ébahissaient de voir les
choses si bien rangées, les petites filles naïvement répondaient: «Eh!
si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mêmes places,
comment les retrouverions-nous après, puisque nous n'y voyons pas?» La
famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine
d'années, le père mourut, laissant le verger à l'abandon, laissant la
mère épuisée de travail et à demi infirme. A ce moment on pensa bien
faire, à la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la
veuve dans un hôpital; mais l'idée de se séparer de leur vieille mère
jeta les deux soeurs aveugles dans un désespoir affreux: «Plus tard,
supplièrent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous
d'abord essayer de vivre ensemble; _nous ferons tout ce que nous
pourrons_! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez
entendre un conte embelli à plaisir.

Elles ont appris à filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures
d'études jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de
lumière, elles sont aussi parvenues à apprendre à coudre, assez bien
pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confié par les bonnes âmes
d'alentour. Elles ont appris à laver leur linge, s'asseyant au lavoir à
côté d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou
bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles
possédaient une chèvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du
pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la
force de la mener paître le long des routes, tout en ramassant du bois
mort pour le feu des veillées. Puis, la pauvre veuve est devenue en
enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins,
à la grande inquiétude de ses filles qui n'osaient plus perdre le
contact de sa robe: «Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'égarait, si
elle allait choir dans quelque fossé! Comment ferions-nous pour courir à
sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?» Aujourd'hui, cette
crainte n'est plus, car la mère est alitée, et elle est devenue aveugle
à son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que
jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de
travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son déclin.
Elles s'ingénient à la distraire, elles s'évertuent à la tenir bien
propre, et, détail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer
de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre
grossière chemise, à la flamme de quelques branches mortes ramassées à
tâtons dans les bois. Jamais elles n'ont demandé l'aumône, jamais on n'a
entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.

Au milieu de leur éternelle nuit, tâtonnant sans cesse et cherchant avec
leurs mains, toutes les deux pour aider cette mère, qui tâtonne et
cherche aussi dans une obscurité pareille, elles ont une douceur
toujours égale et une sorte d'inaltérable contentement....

La source de telles résignations nous demeure bien inaccessible, et,
tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystère, car nous
restons confondus devant la destinée de ces âmes hautes et sereines,
qu'emprisonnent ainsi, comme par châtiment, des enveloppes de ténèbres.

Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver à le bien comprendre,
c'est qu'un bon sourire calme et clair est à demeure sur le visage de
tous ces déshérités, de tous ces sacrifiés, dont je n'ai pu vous donner
la liste trop longue.

Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce siècle, notre
lot, à presque tous, est l'agitation vaine, le désir et la détresse....
Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de
nos élégances, le néant de nos petits rêves puérils, devant la fuite des
jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si
solennelles du grand soir, où nous réfugier, où nous jeter?... Il y a
bien les cloîtres, restes d'un autre temps, débris qui subsistent et où
l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui
ont gardé la croyance en des dogmes précis, et je ne sais pas d'ailleurs
s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces révoltés et ces solitaires
qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considérons de plus près
le cas étrange de nos prix Montyon, qui ne se séparent point des autres
hommes leurs frères, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.

Avant de finir, je veux citer l'apôtre une fois encore: «Maintenant,
donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'espérance et la
charité; mais la plus grande est la charité.» De nos jours, nous ne
pouvons plus, hélas! parler ainsi. Malgré ce demi-réveil de mysticisme,
auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une
chose de mode, la foi, sapée par tant d'ouvriers de mort, s'en est allée
avec l'espérance. Où sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec
une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'espérance?
Mais la charité reste.... A la charité, nous pourrions encore accrocher
nos mains découragées et lassées.... Et, après nous être inclinés très
humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux
serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes usées et
infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses,
peut-être pourrions-nous essayer--oh! à très petites doses, suivant nos
faibles moyens, et seulement aux instants où nous nous sentons
meilleurs,--peut-être, après leur avoir fait ici notre révérence
profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.



LES PAGODES D'OR


En mer, l'extrême matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les
bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des goélands et des
mouettes.

Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons être à toucher la
terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si
bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue
blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui
tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'éclaire pour
nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais
qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, saturées
de germes.

Innombrables, s'agitent les goélands et les mouettes. Des cris, des
battements de plumes. Blanches ou teintées de gris, des milliers, des
milliers d'ailes encombrent l'étendue imprécise; des ailes nerveuses,
rapides, cinglantes, qui fouettent l'air épais avec des bruits
d'éventail; la vie intense des oiseaux pêcheurs nous enveloppe, dans
cette buée, pour nous à peine respirable, que le grand fleuve exhale
toujours sur la fin des nuits.

Midi. Comme au théâtre un rideau se lève, la brume en une minute se
détache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel,
c'est fini. Un soleil torride, soudainement dévoilé, fait luire autour
de nous des eaux jaunâtres. De tous côtés apparaissent des côtes basses,
à demi noyées, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures.
Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes
où rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrête et déroute
les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmontée d'un manche
d'or.... C'est bien de l'or, à n'en point douter: cela brille d'un éclat
si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque;
cela excède toutes les proportions connues; avec cette forme étrange,
qu'est-ce que cela peut être?

C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long pèlerinage, la plus
sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq
Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle
est millénaire; depuis les vieux temps, les fidèles y accourent de tous
les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or
surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour épaissir cette couche
magnifique dont sa grande tour est revêtue et qui miroite là-bas sous ce
soleil. Et il y a des siècles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours
pareille à elle-même; malgré tant de modernes bouleversements qui,
paraît-il, ont eu lieu à ses pieds, dans la ville de Rangoun, son
premier aspect au loin est demeuré inchangeable; pendant tout notre
moyen âge, les pèlerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de
l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon
et au soleil de ces temps-là, telle que je la vois en ce moment: cloche
d'or, comme posée au milieu de cette étendue d'éternelle verdure.

       *       *       *       *       *

Donc, la ville où nous allons aborder, c'est Rangoun, et très vite elle
s'approche,--tandis que cette cloche d'or là-bas s'obstine à rester
invraisemblable et lointaine.

Oh! la stupéfiante laideur de ce qui nous apparaît! Aux rives jadis
édéniques de l'Iraouaddy, les nouveaux conquérants ont vomi des
ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car
c'est ici, hélas! à Rangoun, que la grande pieuvre appelée
«_Civilisation d'Occident_» est venue appliquer sa principale ventouse
pour tirer à soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq
ou six kilomètres de toits en zinc, de hangars en briques, de
cargo-boats amarrés à la file contre les berges. Et les pauvres belles
pagodes d'autrefois--pas l'inaccessible, là-bas, mais quantité d'autres
qui s'étaient élevées confiantes au bord du fleuve,--mêlent à présent
leurs pointes dorées aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres
Birmans, associés par force à toute cette récente agitation ouvrière, se
démènent, se fatiguent dans le charbon, dans la fumée. Et les pauvres
éléphants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway,
les madriers, contribuent pour leur part à ce mouvement général, qui
s'appelle «_Le Progrès_».

Après les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun
immense et toute neuve, dotée de squares aux gazons tondus correctement.
Le long des rues sans fin, bien tirées au cordeau, s'aligne tout ce qui
a pu germer dans des cervelles européennes en délire colonial: temples
grecs (stuc et plâtre) où l'on vend de la charcuterie; manoirs féodaux
(zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cathédrales
gothiques (brique et fonte) habitées par des brocanteurs chinois!--Car
les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces
pauvres Birmans....

On sait que les Européens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent
que le soir. Je dois donc attendre le déclin du soleil pour me rendre à
cette pagode, aperçue de si loin dès mon arrivée, dans les
éblouissements de midi.

Ma voiture fermée n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville,
toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je
me laisse conduire, écoeuré, sans plus regarder rien, quand mon cocher
hindou m'arrête, s'avance à la portière et me déclare que nous sommes
arrivés.

Je prévoyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante.
Non, je ne J'aperçois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux
bords abrupts, comme fortifiée, défendue par un fossé d'enceinte. Or,
cette colline est un bois de haute futaie, où les longues palmes et les
éventails immenses de la flore équatoriale entremêlent en fouillis
leurs puissantes nervures. Et, ça et là, parmi les cimes des arbres,
entre leurs grands panaches verts, s'élancent des espèces de clochetons
en dentelle d'or, donnant à entendre que ces masses de feuillages
abritent des palais féeriques, cachent de très fastueux édifices, d'un
art inconnu et exquis.

Par-dessus le large fossé, un seul pont donne accès à ce bocage de la
colline sacrée, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier.
Il aboutit à une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme
une bouche de tunnel, mais qui est toute dorée, ciselée, guillochée,
autant qu'un joyau. Et, de chaque côté de cette délicate entrée des
enchantements, deux monstres en pierre blanchâtre, de quarante pieds de
haut, étonnants d'énormité et de massive barbarie, font la garde,
accroupis sur leur derrière dans la pose des chiens; au-dessus de tous
les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs têtes se
profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs dégainés dans un rictus qui
sent déjà le voisinage de la Chine et de son Dragon Céleste. Sans doute
ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la
magnificence et de la grâce dans cet éden, mais qu'il y planera aussi du
mystère et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits,
c'est l'autel que les hommes de cette contrée ont, suivant leur rêve
particulier, élevé à l'Inconnaissable.

Je franchis la belle porte, au couronnement tout hérissé de clochetons
d'or, et je m'engouffre dans la montée obscure. On y est surpris par la
pénombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va
s'éteindre. On glisse un peu sur les marches, usées, polies par le
continuel passage des pèlerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant,
une capiteuse odeur de fleurs imprègne l'air qui est chaud et lourd, qui
sent la fièvre et le gardénia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement
mortel. Des gens montent et descendent, me frôlent sans bruit. Ce sont
des Birmans, des vrais, en costume; à part les pauvres ouvriers des
docks, je n'en avais pas encore rencontré en traversant l'affreuse ville
d'en bas, qui ne m'avait semblé peuplée que de Chinois et d'Anglais. Et
surtout ce sont des Birmanes, les premières que je vois; dans les
lointains du couloir, leurs groupes se détachent en couleurs vives et
claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres
ciselées des interminables plafonds. Maintenant, de chaque côté de
l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes,
de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent
là-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des
jasmins, des tubéreuses; on est troublé par l'excès et le mélange décès
parfums dans la chaleur molle du soir.

Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si parées,
sous leurs soies de nuances tendres! Aux épaules, elles ont des écharpes
d'impalpable gaze, tantôt rose, tantôt vert d'eau, aurore ou bleu de
ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,--et souvent le
cigare aux lèvres, avec le rire. Figures qui sentent déjà
l'Extrême-Asie, je suis forcé de le reconnaître; rien cependant du
regard bridé, ni du profil plat des Japonaises; mais quand même un peu
de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux
et donner une câline expression de chatte. Celles qui montent les
marches apportent de gros bouquets là-haut en offrande; celles qui
descendent n'ont plus de fleurs qu'à la coiffure: gardénias toujours et
roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes
choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes.

Je franchis encore des portes dorées que gardent des monstres, et les
marches se succèdent dans une croissante pénombre où scintillent les ors
des voûtes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour
l'adoration du soir, achètent en habillant des gâteaux, des bouquets,
aux petits étalages qui bordent les escaliers; ils ont la piété rieuse
et légère, au dehors du moins; au fond de leurs âmes, qui peut savoir?
Ce sont des Aryens, mais très croisés de Chinois, autant dire des êtres
pour nous incompréhensibles.

Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui
redescendaient s'arrêtent pour me faire signe que je dois en offrir,
comme les autres, aux Bouddhas habitant là-haut.--Cela ne se refuse pas:
oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux
Bouddhas,--même à l'image, au reflet un peu déformé, que leurs grandes
âmes de pitié ont pu laisser dans ces cervelles d'Extrême-Asie....

Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu
décadente, sont jupées comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la
soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesurée trop
juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe
nue, très jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru à un cas
exceptionnel chez une qui se serait habillée trop vite; non, chez toutes
c'est ainsi; à chaque pas qu'elles font, à chaque mouvement, on prévoit
que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arrête à point, et
les convenances restent sauves. Pour obéir aux jeunes filles, j'ai
acheté une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces
escaliers trop encombrés, où il fait si chaud, où la foule sent déjà si
fort le musc de Chine, le jasmin et la chair.

Enfin, tout à coup, au débouché de la dernière porte, l'air libre, la
grande lumière retrouvée,--l'éblouissement des pagodes d'or! Et, tant
c'était chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arrêt,
avec un imperceptible: «Ah!» que l'on n'a pu retenir.

Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'étais enfant, une féerie qui
développait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes,
persécutée par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans
la capitale du roi Drelindindin, son père, une ville d'or et de
pierreries, où les palais, ajourés comme des dentelles, dardaient de
tous côtés vers le ciel bleu d'étourdissants clochetons pointus. Et tout
cela, qui était de la toile peinte et du clinquant, avait la prétention
de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle
part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,--et qui est de l'or vrai,
du bronze d'or, des mosaïques de cristal,--dépasse mille fois, en
richesse et en extravagance, la conception de ces décorateurs.

L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a joué le rôle des
vestibules noirs qui, chez nous, préparent et augmentent l'effet des
panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville,
oh! si étincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir où
s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise
orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses
rideaux de larges éventails et d'immenses plumes. Au milieu, trône cette
pyramide d'or, en forme de cloche à long manche, qui ce matin m'était
apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes
plaines par où les pèlerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de
monter si haut,[6] brille comme du feu au soleil couchant, et sa base,
qui s'élargit pour former un cône immense, ressemble à une colline tout
en or. De l'or partout; auprès et au loin, de l'or se détachant sur de
l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une
multitude de choses aussi follement dorées et aussi pointues, qui toutes
s'amincissent en flèches dans l'air; on dirait presque, au pied de la
colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;--mais ce sont des pagodes
d'un luxe inouï, entièrement brillantes depuis le faîte des clochetons
jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des
gerbes de fleurs d'or, des gerbes allongées comme des arbres....

[Note 6: Un peu plus de deux fois la colonne Vendôme.]

Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gardénias
plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par
une voie circulaire qui, du côté extérieur, est bordée d'autres pagodes
aussi tout en or, et qui est close au-delà, un peu sombrement, par
l'épais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands
éventails du bois.

Après le saisissement de l'arrivée, l'esprit se heurte à l'inconnu des
symboles,--ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, à l'art
singulier des détails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs
d'or, il y a des monstres, à demi cachés derrière les frondaisons
rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dorés, de taille tout à fait
colossale, assis dans la même pose que ceux de l'Egypte et portant très
haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou
bien ce sont des éléphants blancs, agenouillés, montrant ça et là leur
énorme dos de pierre ou de marbre, tout caparaçonné d'or.... On entend
une vague musique très douce, qui paraît venir de partout à la fois et
dont l'air est comme imprégné;--et elle émane de tous ces bouquets en
or, dont les tiges s'élancent des grands vases: chacune de leurs fleurs
est une sonnette légère, que le moindre souffle agite....

Même là-haut, là-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine
est couronné d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'où les
cloches et les clochettes éoliennes retombent en grappes, en grappes
d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'indéfinissable concert.

Ce qui surtout donne à ces édifices et à leurs flèches un aspect
d'orfèvrerie précieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant
de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une
profusion de mosaïques, en cristal de différentes couleurs taillé à
facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de
saphirs, de rubis et d'émeraudes.

Avec la foule soyeuse, je suis conduit à cheminer doucement, par cette
rue pavée d'antiques dalles blanches, qui tourne à travers la ville en
or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si éperdument
pointues, sont ouvertes et laissent paraître leurs dieux. Sous les
voûtes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciselées avec des
patiences chinoises, dans ces intérieurs qui ne sont qu'or et
pierreries, on les aperçoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis
en cénacle, à l'abri de parasols brodés et rebordés d'or; devant eux,
des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les
gardénias et les tubéreuses qu'on leur apporte chaque soir, et des
candélabres d'or qui, avant le crépuscule, viennent déjà de s'allumer.
Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli
qu'ils reflètent les mille petite flammes des cires; les autres en
albâtre, blêmes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baissés
dans la même attitude rituelle, ont le même sourire et le même visage de
mystère.

L'air peut-être semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que
dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et
puis si chargé de la fumée des cassolettes, du parfum des bouquets, de
la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait
quoi de troublant et de morbide!...

J'en suis à mon deuxième, à mon troisième tour,--je ne sais plus,--dans
cette rue circulaire bordée de façades en or. Le grand rideau d'arbres,
qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte
d'incendie, qui doit être au ras des plaines, nous envoie des reflets
rouges à travers les branchages, il crible le bois sacré de longues
rayures en feu,--et c'est le soleil qui, décidément, va s'éteindre.
Auprès de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jupées en
Merveilleuses et drapées d'écharpes de gaze; sans cesser de sourire,
elles chantent à demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains
pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi
des petits garçons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les
grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons
légers, mais sans bruit, sans cris, d'une manière facile et discrète, en
conservant une grâce un peu féminine. Beaucoup d'autres fidèles sont
accroupis en prières, devant toutes ces pagodes ouvertes où Ton
aperçoit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux
baissés; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage
derrière des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de
bâtonnets, et qu'ils iront ensuite déposer dans les vases d'or, aux
pieds des dieux d'or. Et des cortèges de bonzes, de temps à autre,
traversent la foule; ils passent empressés avec des bouquets; tous
pareils et tous, suivant l'immuable rite, vêtus de jaune à deux tons:
robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs têtes rasées sont
jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet
éclairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville
d'or.

Ces pagodes du tour, aux mille flèches si dorées, diffèrent à l'infini
de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller
leurs innombrables petits cristaux à facettes, et toutes s'allongent,
s'étirent éperdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles
effilées; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts,
leurs petits portiques à festons étranges, sont comme écrasés sous la
hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,--toitures à
cinq ou six étages qui ne sont que des prétextes pour multiplier en
l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu
jusqu'à l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception
de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des siècles à
hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces
pays-là, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent être
surmontés de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,--sans doute pour
attirer les effluves célestes comme les paratonnerres attirent les
orages.

Outre les pagodes, il y a quantité d'édicules en or, kiosques
bizarrement frêles, ou simples clochetons qui s'élancent du sol,
s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur flèche un
chapeau-chinois garni de clochettes éoliennes; il y a des obélisques
d'or, entièrement: gemmés comme de rubis et d'émeraudes, avec des sphinx
d'or assis au sommet, cm bien des petits éléphants d'or. Et, un peu
partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et
de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de
longs _boas_ en soie, presque impondérables, que le moindre souffle
remue, soulève, enchevêtre aux palmes ou aux branches du bocage voisin.

Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur
elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanachés de
plumes géantes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des
colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes déployés en
voûtes d'ombre. Si les uns ou les autres ont poussé trop près des
pagodes, au lieu de les arracher on les a revêtus de splendeur: il y a
des ramures toutes cerclées de bijouterie, des palmiers dont la tige
est entièrement gainée d'or et de cristal.

Tant de délicates merveilles amoncelées sur cette colline représentent
des siècles de patient travail, car tout cela fut commencé au temps
nébuleux de la première expansion bouddhiste. Malgré les couches d'or,
entretenues si brillantes, ça et là se dénote un archaïsme très
lointain. Et même la caducité, parfois, s'indique au fléchissement des
lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des
dalles, le dénivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent
ce _sentiment du passé_ sans lequel les lieux d'adoration nous font
l'effet de n'avoir pas d'âme; on sent qu'elles sont très vieilles, ces
pagodes, et que beaucoup de générations mortes les ont saturées de leurs
prières étranges....

Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gardénias ou des
roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour
des petites fées du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient
aussi, elles,--à leur énigmatique et un peu chinoise manière. Comme moi,
elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se détachent en teintes
fraîches sur ce décor de fantasmagorie, me croisent à chaque tour dans
la rue enchantée, et il en est que je commence à reconnaître.
L'une,--qui, cependant, me restera à jamais aussi indéchiffrable que les
autres,--est devenue à mes yeux l'incarnation de la beauté birmane; dès
que je vois apparaître son pagne couleur de jonquille, involontairement
je deviens attentif; malgré moi j'ai presque concentré sur elle ma
rêverie de solitaire, et d'égaré ici, par ce soir troublant où il y a
trop de parfums, dans l'air trop chaud....

Ah! là-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie
humaine, échouée entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de
fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on
tourne vers moi des figures mangées, on me parle avec des bouches sans
lèvres; les lépreux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour
guetter les aumônes. Dans ce lieu où tout était luxe de songe, charme et
grâce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces
réalités que l'on eût risqué d'oublier: la pourriture et la mort....

       *       *       *       *       *

Les derniers rayons du couchant rouge viennent à peine de s'éteindre, et
le ciel en une minute se fait crépusculaire, et la foule s'apprête à
quitter ce lieu magique; dans les pays très proches de l'équateur, il
est si court, l'instant de la véritable vie diurne; il commence tard,
quand le terrible soleil n'est plus qu'à son déclin, et finit presque
subitement dès qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les
nôtres en lumière adoucie; soudain c'est l'ombre,--accentuant
l'impression de dépaysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous,
Européens, ne contribue à la mélancolie de ces régions comme la brusque
tombée de leurs nuits.

Déjà le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir,
au-dessus duquel, ça et là, quelque palmier, qui a jailli avec plus de
fougue, découpe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et
vert. Et les petites bandes de nuages, qui étaient roses, passent au
violet assombri, liseré encore d'un peu de flamme orangée.

Pour toutes les orfèvreries des pagodes, c'est l'heure d'étinceler plus
singulièrement dans la pénombre; ce qui reste de lumière joue sur les
façades précieuses et frêles, s'accroche aux saillies des dorures, aux
mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si
fragiles qui, imprudemment, s'étalent au plein air du soir,--et qui, par
sortilège, sans doute, ont résisté depuis des siècles aux lourdes pluies
tropicales.

Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de
passer, des bouffées soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les
banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes
magnifiques se tordent là-haut, convulsivement, et tous les palmiers,
avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs
éventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font
entendre leurs sonnailles légères; toutes les cloches, les clochettes,
les chapeaux-chinois, à la pointe des flèches d'or, enflent en crescendo
dans le ciel leurs musiques éoliennes, au-dessus de la foule qui chante
à mi-voix en battant des mains. Chaque rafale passée, l'air redevient
accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent
n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque
averse qui rafraîchirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir,
car les petits nuages étirés en queue de chat continuent de rester
seuls, perdus dans la belle voûte limpide qui, peu à peu, tourne au bleu
des nuits.

On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille
surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes
ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans
cette féerie qui s'éteint; ils accaparent, sur leurs graves assemblées,
toute la lumière des cires. Eclairés par en dessous, ceux qui sont en or
ont aux lèvres, aux arcades sourcilières, des reflets qui changent en un
rictus leur sourire. Ceux qui sont en albâtre inquiètent davantage, si
pâles et blêmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les
épaules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos,
que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baissés.

Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu à peu se
retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, où ils
vont rester bientôt, les rend pour moi plus présents. Je m'en irai quand
sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise à
chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espèce d'hypnose où m'ont
jeté ces parfums, ce défilé toujours recommençant, et ces vagues
symphonies aériennes des sonnettes d'or, son image à elle commence à
trop m'occuper, je cède à la fascination de ses jolis yeux de chatte....
Le mélancolique effroi qui me vient, à me sentir ici tellement étranger,
je le reconnais pour l'avoir éprouvé déjà en tant d'autres lieux du
monde; effroi d'être si inapte à comprendre les conceptions de ces
gens-là sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brève existence
d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien déchiffrer de cette
race, trop foncièrement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi
sourdre un triste et ardent désir d'en pénétrer l'âme, et,--ceci pour me
confondre comme un rappel d'en bas,--c'est surtout à cause de cette
petite créature qui passe et repasse entre les pagodes dorées: son
regard et tout son être m'attirent plus que de raison.

De temps à autre, l'un des bonzes drapés de jaune vient frapper sur une
énorme cloche suspendue tout près du sol, une cloche qui a la forme
d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effilée. Il frappe à longs
intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si
enveloppé, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit
être quelque signal pour la fin des prières; d'ailleurs, les groupes se
font de plus en plus clairsemés, les adorateurs s'en vont.

Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc,
c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son départ me
laisse intolérablement seul, et je préfère m'en aller aussi.

Mais justement, vers l'entrée du couloir de descente, se dirige une
foule spéciale, où l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes
dépenaillées; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient
plus ni larynx ni palais; rires mouillés, qui gargouillent dans de la
pourriture. C'est le clan des lépreux, qui se retire content parce que
les aumônes sans doute ont été larges ce soir.... Redescendre en si
lamentable compagnie, non; plutôt je recommencerai le tour des pagodes
une dernière fois.

La nuit vient, la vraie nuit d'étoiles; son recueillement peu à peu
descend sur toutes les belles flèches dorées. Je reste l'unique
promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les
masques brillants des Bouddhas, achèveront de se consumer dans la
solitude. Les rafales ont cédé la place à une brise tiède et régulière
qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur;
une musique sans nom, qui semble jouée par des élytres d'insectes, plane
au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrêmes, très
haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des
bonzes chantent des litanies à bouche close. Je crois bien que me voici
hypnotisé tout à fait. Je rêve en marchant: je suis dans la ville du roi
Drelindindin; des fées, des bonnes et des méchantes fées, habitent la
forêt voisine; quant à la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est
pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Génies
persécutaient....

A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrête sur le
seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont
au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues;
mais j'y aurai fait un pèlerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce
soir même à bord du paquebot qui doit partir à la pointe du jour pour me
ramener au Bengale.

Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en
laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on
ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide géante qui est au
milieu se détache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la
colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se
pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes
gerbes de feuillages en bronze doré, toutes choses dont l'obscurité ne
permet à présent de voir que les silhouettes étrangement pointues et
l'éclat de métal précieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de
longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargés de fleurs qui sonnent, et
leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air
une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorités de
tympanons et des voix grêles de cigales....

Le lendemain, de bonne heure, quand je m'éveille à bord du paquebot qui
me ramène aux Indes, l'hélice tourne déjà depuis longtemps, et nous
sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrés des
matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nuée des mouettes et des goélands
gardiens du seuil. Même décor imprécis d'eau gris perle et de brume
gris perle, mêmes cris d'oiseaux et mêmes tourbillonnements d'ailes
blanches.

Et là, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:

Il y a une vingtaine d'années, quand les Anglais,--pour venger un de ces
griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs
de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,--vinrent
surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en
captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes
à boeufs où l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se
rangea silencieux sur le parcours. Sans s'être concertés, tous, hommes
et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs
souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre,
déployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et
les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée
vivante....

Pauvre gracieuse Birmanie!

FIN



TABLE

AVANT-PROPOS
LA MAISON DES AÏEULES
LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT
NOYADE DE CHAT
L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA
LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL
PREMIER ASPECT DE LONDRES
BERLIN VU DE LA MER DES INDES
VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER
PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE
UN VIEUX COLLIER
PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ
QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES
EN PASSANT A MASCATE
APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909
PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU
LES PAGODES D'OR

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19215-4-10.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le château de La Belle-au-bois-dormant" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home