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Title: Madame Chrysanthème
Author: Loti, Pierre, 1850-1923
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Pierre Loti

MADAME CHRYSANTHÈME

(1887)

Table des matières

A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU.
AVANT-PROPOS.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII.
XXXIII.
XXXIV.
XXXV.
XXXVI.
XXXVII.
XXXVIII.
XXXIX.
XL.
XLI.
XLII.
XLIII.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVII.
XLVIII.
XLIX.
L.
LI.
LII.
LIII.
LIV.
LV.
LVI.
OEuvres de Pierre Loti



A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU


_Madame la duchesse,_

_Veuillez agréer ce livre comme un hommage de très respectueuse amitié._

_J'hésitais à vous l'offrir, parce que la donnée n'en est pas bien
correcte; mais j'ai veillé à ce que l'expression ne fût jamais de
mauvais aloi, et j'espère y être parvenu._

_C'est le journal d'un été de ma vie, auquel je n'ai rien changé pas
même les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les
dérange toujours beaucoup. Bien que le rôle le plus long soit en
apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois
principaux personnages sont_ Moi, _le_ Japon _et l'_ Effet _que ce pays
m'a produit._

_Vous rappelez-vous une photographie--assez comique, j'en
conviens--représentant le grand Yves, une Japonaise et moi, alignés sur
une même carte d'après les indications d'un artiste de Nagasaki?--Vous
avez souri quand je vous ai affirmé que cette petite personne, entre
nous deux, si soigneusement peignée, avait été_ une de mes voisines.
_Veuillez recevoir mon livre avec ce même sourire indulgent, sans y
chercher aucune portée morale dangereuse ou bonne,--comme vous recevriez
une potiche drôle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque,
rapporté pour vous de cette étonnante patrie de toutes les
saugrenuités..._

_Avec un grand respect, madame la duchesse,
         votre affectionné,_ Pierre Loti.



AVANT-PROPOS


En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous
un ciel plein d'étoiles.

Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions du
pays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette fois
les hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devions
atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.

--Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie....

--Ah! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus.

--Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux de
chat.--Je la choisirai jolie.

--Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.--Tu auras ta chambre chez
nous.--Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, au
milieu des jardins verts.--Je veux que tout soit fleuri alentour; nous
habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis
de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu....

Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Il
m'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avais
manifesté l'intention de prononcer des voeux temporaires chez des moines
de ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermer
avec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade.

Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existence
que je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étais
venu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.--Et puis surtout,
vivre un peu _à terre_, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les
fleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence que
nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes et
sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la
Chine et de la mort).

Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire
était sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre
ciel avaient rapidement changé: la Croix du Sud disparue avec les autres
étoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et se
tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjà
l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nous
vivifiait délicieusement,--nous rappelait nos nuits de quart
d'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes....

Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières,
à quelle distance effroyable!...



I


Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue,
il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui,
pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.

Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel
avancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long de
l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile
pesant sur les eaux: c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans
cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout
à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.

Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours,
comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous
éloigner de lui.

--La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.



II


Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaient
rapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs masses
rocheuses ou de leurs fouillis de verdure.

Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre
deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une
bizarrerie symétrique--comme les «portants» d'un décor tout en
profondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel.--On eût dit que ce
Japon s'ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nous
laisser pénétrer dans son coeur même.

Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki
qu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande
brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air,
devenu très chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette
vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales; elles se
répondaient d'une rive à l'autre; toutes ces montagnes résonnaient de
leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une
incessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peuplades
de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par des
brises imperceptibles; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendait
pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues
horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des
stores; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles
des nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de
montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.

Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!...

Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans
l'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir;
au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plus
touffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule.
Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des
feuillages, étaient manoeuvrées sans bruit, merveilleusement, par de
petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeaux
de femme.--A mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteurs
devenaient plus pénétrantes et le tintement monotone des cigales
s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpure
lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfauts
qui faisaient: «Han! Han! Han!» avec un son profond de voix humaine;
leurs cris détonnaient là tristement, prolongés par l'écho.

Toute cette nature exubérante et fraîche portait en elle-même une
étrangeté japonaise; cela résidait dans je ne sais quoi de bizarre
qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans
l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres
s'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur les
plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des
poses exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts de
pelouses tendres: des éléments disparates de paysage se trouvaient
rapprochés, comme dans les sites artificiels.

...Et, en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtie
en porte-à-faux au-dessus d'un abîme, quelque vieille petite pagode
mystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus cela
surtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note
lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits,
les Dieux des bois, les symboles antiques chargés de veiller sur les
campagnes, étaient inconnus et incompréhensibles....

Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux: au pied des
vertes montagnes surplombantes, c'était une ville tout à fait
quelconque. En avant, un pêle-mêle de navires portant tous les pavillons
du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sur les
quais, des usines; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n'y
manquait.

Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on
l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus
essayer de voyager pour se distraire un peu....

Nous fîmes, vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d'un
tas de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous fûmes envahis.

Envahis par un Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait à
pleine barque, à pleine jonque, comme une marée montante: des bonshommes
et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris,
sans contestations, sans bruit, chacun avec une révérence si souriante
qu'on n'osait pas se fâcher et qu'à la fin, par effet réflexe, on
souriait soi-même, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous
des petits paniers, des petites caisses, des récipients de toutes les
formes, inventés de la manière la plus ingénieuse pour s'emboîter, pour
se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'à
l'encombrement, jusqu'à l'infini; il en sortait des choses inattendues,
inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des
boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites
cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoisées sachant
faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscènes;
des soupes et des ragoûts, dans des écuelles, tout chauds, tout prêts à
être servis par portions à l'équipage;--et des porcelaines, des légions
de potiches, de théières, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un
tour de main, tout cela, déballé, étalé par terre avec une prestesse
prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi à
la singe, les mains touchant les pieds, derrière son bibelot--et
toujours souriant, toujours cassé en deux par les plus gracieuses
révérences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores,
ressemblant tout à coup à un immense bazar. Et les matelots, très
amusés, très en gaieté, piétinant dans les tas, prenant le menton des
marchandes, achetant de tout, semant à plaisir leurs piastres
blanches....

Mais, mon Dieu, que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque! Étant
donnés mes projets de mariage, j'en devenais très rêveur, très
désenchanté....

Nous étions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, après
les premières agitations qui, à bord, suivent toujours les
mouillages--(embarcations à mettre à la mer; échelles, tangons à
_pousser dehors_)--nous n'avions plus rien à faire qu'à regarder. Et
nous nous disions: Où sommes-nous vraiment?--Aux États-Unis?--Dans une
colonie anglaise d'Australie,--ou à la Nouvelle-Zélande??...

Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock où trône une
frégate russe; toute une _concession_ européenne avec des villas sur les
hauteurs, et, sur les quais, des bars américains à l'usage des matelots.
Là-bas, il est vrai, là-bas, derrière et plus loin que ces choses
communes, tout au fond de l'immense vallée verte, des milliers et des
milliers de maisonnettes noirâtres, un fouillis d'un aspect un peu
étrange d'où émergent çà et là de plus hautes toitures peintes en rouge
sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste
encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrière quelque
paravent de papier, la petite femme à yeux de chat... que peut-être...
avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps à perdre) j'aurai
épousée!!... C'est égal, je ne la vois plus bien, cette petite personne;
les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gâté son image;
j'ai peur à présent qu'elle ne leur ressemble....

A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par
enchantement; ayant en un tour de main refermé leurs boîtes, replié
leurs paravents à coulisses, leurs éventails à ressorts; ayant fait à
chacun de nous la révérence très humble, les petits bonshommes et les
petites bonnes femmes s'en allèrent.

Et à mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de
l'obscurité bleuâtre, ce Japon où nous étions redevenait peu à peu, peu
à peu, un pays d'enchantements et de féerie. Les grandes montagnes,
toutes noires à présent, se dédoublaient par la base dans l'eau immobile
qui nous portait, se reflétaient avec leurs découpures renversées,
donnant l'illusion de précipices effroyables au-dessus desquels nous
aurions été suspendus;--et les étoiles, renversées aussi, faisaient dans
le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de
phosphore.

Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternes
à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village; la plus
infime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres et que, dans le
jour, on n'avait même pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant.
Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout; de tous les
côtés de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux
brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense,
étagée autour de nous en un vertigineux amphithéâtre. Et en dessous,
tant l'eau était tranquille, une autre ville, aussi illuminée,
descendait au fond de l'abîme. La nuit était tiède, pure, délicieuse;
l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient.
Des sons de guitares, venant des «maisons de thé» ou des mauvais lieux
nocturnes, semblaient, dans l'éloignement, être des musiques suaves. Et
ce chant des cigales,--qui est au Japon un des bruits éternels de la
vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard
tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres,--on
l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une
cascade de cristal....



III


Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans
trêve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue à ne pas se
voir d'un bout du navire à l'autre. On eût dit que les nuages du monde
entier s'étaient réunis dans la baie de Nagasaki, avaient pris
rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler à leur
aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela
tombait épais. A travers un voile d'eau émiettée, on apercevait encore
la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles étaient perdues dans
les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux
de nuages, qui avaient l'air de se détacher de la voûte obscure, qui
traînaient là-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,--et
qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent
aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.--Et
toute la surface de la baie, piquée de pluie, tourmentée par des
tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gémissait, se démenait
dans une agitation extrême.

Un vilain temps pour mettre pied à terre une première fois.... Comment
aller chercher épouse, sous ce déluge, dans un pays inconnu!...

Tant pis! Je fais toilette et je dis à Yves,--qui sourit à mon idée de
promenade quand même:

--Fais-moi accoster un «sampan», frère, je te prie.

Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une
espèce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait près de nous
sur la mer, mené à la godille par deux enfants jaunes tout nus sous
l'averse.--La chose s'approche; je m'élance dessus; puis, par une petite
trappe en forme de ratière que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse
et m'étends tout de mon long sur une natte--dans ce que l'on appelle la
«cabine» d'un sampan.

J'ai juste la place de mon corps couché, dans ce cercueil flottant--qui
est d'ailleurs d'une propreté minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf.
Je suis bien abrité de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me
voilà en route pour la ville, naviguant à plat ventre dans cette boîte;
bercé par une lame, secoué méchamment par une autre, à moitié retourné
quelquefois--et, dans l'entrebâillement de ma ratière, apercevant de
bas en haut les deux petits personnages à qui j'ai confié mon sort:
enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti,
mais déjà musclés comme de vrais hommes en miniature, déjà adroits comme
de vieux habitués de la mer.

...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!--En
effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles
grises du quai, là tout près. Alors j'émerge de mon sarcophage, me
disposant à mettre le pied, pour la première fois de ma vie, sur le sol
japonais.

Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux,
irritante, insupportable.

A peine suis-je à terre, qu'une dizaine d'êtres étranges, difficiles à
définir dès l'abord à travers l'ondée aveuglante--espèces de hérissons
humains traînant chacun quelque chose de grand et de noir--bondissent
sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert
sur ma tête un immense parapluie, à nervures très rapprochées, sur
lequel des cigognes sont peintes en transparent,--et les voici qui me
sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre.

On m'avait prévenu: ce sont simplement des _djins_ qui se disputent
l'honneur de ma préférence; cependant je suis saisi de cette attaque
brusque, de cet accueil du Japon pour une première visite. (Des _djins_
ou des _djin-richisans_, cela veut dire des hommes-coureurs traînant de
petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant à
l'heure ou à la course, comme chez nous les fiacres.)

Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,--aujourd'hui très mouillées,--et
leur tête se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent
un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors,
hérissés à la porc-épic; on les dirait habillés avec le toit d'une
chaumière.--ils continuent de sourire, attendant mon choix.

N'ayant l'honneur d'en connaître aucun, j'opte à la légère pour le djin
au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi
la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il étend un tablier ciré,
me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais
quelque chose qui doit signifier ceci: «Où faut-il vous conduire,
mon bourgeois?» A quoi je réponds dans la même langue: «Au
_Jardin-des-Fleurs_, mon ami!»

J'ai répondu cela en trois mots appris par coeur, un peu à la manière
perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d'être compris,--et
nous partons, lui courant ventre à terre; moi traîné par lui,
tressautant sur la route dans son char léger, enveloppé de toiles
cirées, enfermé comme dans une boîte;--toujours arrosés tous deux,
faisant jaillir l'eau et la boue du sol détrempé.

«Au _Jardin-des-Fleurs_», ai-je dit comme un habitué, surpris moi-même
de m'entendre. C'est que je suis moins naïf en japonerie qu'on ne
pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la
leçon, et je sais beaucoup de choses: ce _Jardin-des-Fleurs_ est une
_maison de thé_, un lieu de rendez-vous élégant. Une fois là, je
demanderai un certain Kangourou-San, qui est à la fois interprète,
blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir
peut-être, si mes affaires marchent à souhait, je serai présenté à la
jeune fille que le sort mystérieux me destine.... Cette pensée me tient
l'esprit en éveil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin
et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable....

Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-là, par l'entrebâillement de ces
toiles cirées, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture!
Un Japon maussade, crotté, à demi noyé. Tout cela, maisons, bêtes ou
gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais
vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des écrans et des
potiches, m'apparaissant dans la réalité sous un ciel noir, en
parapluie, en sabots, piteux et troussé.

Par instants l'ondée tombe si fort que je ferme tout bien juste; je
m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout à fait dans
quel pays je suis.--Cette capote de voiture a des trous qui me font
couler des petits ruisseaux dans le dos.--Ensuite, me rappelant que je
voyage en plein Nagasaki et pour la première fois de ma vie, je jette un
regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons
dans quelque petite rue triste et noirâtre (il y en a comme ça un
dédale, des milliers); des cascades dégringolent des toits sur les pavés
luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent
les choses.--Parfois nous croisons une dame, empêtrée dans sa robe, mal
assurée sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se
trousse sous un parapluie de papier peinturluré. Ou bien nous passons
devant une entrée de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit,
assis le derrière dans l'eau, me fait la grimace, féroce.

Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voilà près d'une heure que nous
courons à toutes jambes et cela ne paraît pas finir. Et c'est en plaine;
on ne soupçonnait pas cela, de la rade, qu'il y eût une plaine si
étendue dans ce fond de vallée.

Par exemple, il me serait impossible de dire où je suis, dans quelle
direction nous avons couru; je m'abandonne à mon djin et au hasard.

Et quel homme-vapeur, mon djin! J'étais habitué aux coureurs chinois,
mais ce n'était rien de pareil. Quand j'écarte mes toiles cirées pour
regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que
j'aperçois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, musclées,
détalant l'une devant l'autre, éclaboussant tout, et son dos de
hérisson, courbé sous la pluie.--Les gens qui voient passer ce petit
char, si arrosé, se doutent-ils qu'il renferme un prétendant en quête
d'une épouse?...

Enfin mon équipage s'arrête, et mon djin, souriant, avec des précautions
pour ne pas me faire couler de nouvelles rivières dans le cou, abaisse
la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le déluge, il ne pleut
plus.--Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par
exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'années, à l'air vif et
vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'eût dit que, peu de jours plus
tard, ce même djin.... Mais non, je ne veux pas ébruiter cela encore; ce
serait risquer de jeter sur Chrysanthème une déconsidération anticipée
et injuste....

Donc, nous venons de nous arrêter. C'est à la base même d'une grande
montagne surplombante; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et
nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à
terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à
pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures
de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La
verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses,
lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle
oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où
nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de
perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit
bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les
yeux.--La terre de ce pays est bien rouge.--Les herbes, les fleurettes
qui bordent le chemin me sont étrangères;--pourtant, dans la palissade,
il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins
des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a
une odeur compliquée; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute
autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un
mélange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants,
des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien
me croire n'importe où.

Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons
ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent.

--Nous allons bien au _Jardin-des-Fleurs?_ dis-je, inquiet de savoir si
j'ai été compris.

--Oui, oui, fait le djin, c'est là-haut et c'est tout près.

Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D'un côté, la paroi de la
montagne, toute tapissée de fougères mouillées; de l'autre, une grande
maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est là
que mon djin s'arrête.

Comment, cette maison sinistre, le _Jardin-des-Fleurs?_--Il prétend que
oui, l'air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui
aussitôt glisse dans ses rainures et s'ouvre.--Alors deux petites bonnes
femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes; mais ayant conservé
des prétentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche très
correctes, mains et pieds d'enfant.

A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent à quatre pattes, le nez contre
le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?--Rien du tout,
c'est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi; je n'en
avais point l'habitude encore. Les voilà relevées, s'empressant à me
déchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison
nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne
sont pas trempées.

Ce qui frappe dès l'abord, dans ces intérieurs japonais, c'est la
propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.

Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une
souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où
il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de
châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin
disparaître,--et tout un côté de l'appartement s'ouvre en véranda sur la
campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m'apporte un carreau
de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce
vide où il fait presque froid,--les deux petites bonnes femmes (qui sont
les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes
ordres dans des postures de soumission profonde.

C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces
phrases que j'ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à
coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.--Il
paraît bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.

Je veux d'abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est _interprète,
blanchisseur et agent discret pour grands mariages_.--C'est parfait; on
le connaît, on va sur l'heure me l'aller quérir, et l'aînée des
servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de
papier.

Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, composée de
choses japonaises raffinées.--De mieux en mieux; on se précipite aux
cuisines pour commander cela.

Enfin je veux qu'on serve du thé et du riz à mon djin qui m'attend en
bas;--je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous
les dirai à mesure, posément, quand j'aurai eu le temps de rassembler
mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquiète de ce que va
être ma fiancée de demain.--Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous
l'êtes,--à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature;
mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot
d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....

...Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un
moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et
je gêne.

Dès l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de
l'accueil--car je me rappelle à présent, pendant qu'on me déchaussait en
bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit
de panneaux que l'on faisait courir très vite dans leurs glissières;
évidemment c'était pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on
improvisait pour moi l'appartement où je suis,--comme, dans les
ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la
représentation.

Maintenant on m'a laissé seul, tandis que mes ordres s'exécutent, et je
tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours
noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.

Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent
nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de
femme s'élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison
nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie.

Par la véranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je
le reconnais; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes
admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y
cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un
temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté
qui suivent les grandes averses; mais une voûte épaisse, encore chargée
d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois
suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent
immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses
presque fantastiques, est un jardin en miniature--où deux beaux chats
blancs se promènent, s'amusent à se poursuivre dans les allées d'un
labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est
plein d'eau. Le jardin est maniéré au possible: aucune fleur, mais des
petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût
bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si
vert, avec des mousses si fraîches!...

Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine;
un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la
voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une
extrême douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves,
un peu lugubres....

Tiens!... cela s'accélère à présent,--et on dirait même que l'on danse!

Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers,--par une
fente que j'aperçois là-bas.

Oh! le spectacle singulier: évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en
train de faire la grande fête clandestine! Dans un appartement aussi nu
que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre; longues
robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats
surmontés d'un chapeau européen de forme _melon_; figures niaises,
jaunes, épuisées, exsangues. A terre, une quantité de petits réchauds,
de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de
petites tasses;--tous les accessoires et tous les restes d'une orgie
japonaise ressemblant à une dînette d'enfants. Et, au milieu du cercle
de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions
étranges: robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d'or;
grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d'épingles et de
fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la
guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;--elles sont
exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues
furtivement par derrière, et je tremble qu'un mouvement ne me montre
leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et
danse devant cet aréopage d'imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces
cheveux plats.... Oh! quelle épouvante quand elle se retourne! Elle porte
sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d'un spectre ou d'un
vampire.... Le masque se détache et tombe.... Elle est un amour de petite
fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà
femme,--vêtue d'une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une
broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris
noires, des chauves-souris d'or....

Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés,
froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon
lunch que l'on m'apporte.--Vite je retombe immobile, fixe, sur mon
coussin de velours noir.

Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file,
avec des sourires et des révérences. L'une me présente le réchaud et la
théière; l'autre, des fruits confits dans de délicieuses petites
assiettes; l'autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de
petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, déposant
à mes pieds toute cette dînette.

A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens
entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je
connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C'est
si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes,
avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et
comme vernis;--et ce petit service par terre;--et ce paysage entrevu par
la véranda, cette pagode perchée dans les nuages;--et cette préciosité
qui est partout, même dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette
voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière
la cloison de papier; c'est ainsi évidemment qu'elles devaient chanter,
ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur
papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de
fleurs trop grandes. Je l'avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps
avant d'y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il
diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi,--sans doute à cause
de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie....

En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s'habille),
faisons la dînette.

Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un
potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs
au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au
vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu,
inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup,
de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais,--manger à leur
manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je
m'habitue à leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffiné,--d'un
raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien
comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me
plaire.

...Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé par le plein
jour, comme une phalène rare et surprenante, la danseuse d'à côté,
l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute.
Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoisée tout de
suite, vient s'appuyer contre moi, avec une câlinerie de bébé qui sonne
adorablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante; elle sent bon.
Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien
régulier au milieu de chaque joue; la bouche carminée et un peu de
dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n'a pas pu blanchir la
nuque, à cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de
la correctitude, arrêté là le plâtrage blanc en une ligne droite que
l'on dirait coupée au couteau; il en résulte, derrière son cou, un carré
de peau naturelle, qui est très jaune....

Un son impérieux de guitare derrière la cloison, un appel évidemment!
Crac, elle se sauve, la petite fée, s'en va retrouver les imbéciles d'à
côté.

Si j'épousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais
comme un enfant à moi confié; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour
un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit ménage cela me ferait!
Vraiment, tant qu'à épouser un bibelot, j'aurais peine à trouver
mieux....

Entrée de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la _Belle-Jardinière_
ou du _Pont-Neuf_, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure à la
fois rusée et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Révérence
à la japonaise: plongeon brusque, les mains posées à plat sur les
genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le
bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en
aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la
politesse obséquieuse dans cet empire).

--Vous parlez français, monsieur Kangourou?

--Vi! Missieu!

Nouvelle révérence.

Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il était un pantin à
manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne à un
plongeon de la tête,--accompagné toujours du même bruit sifflant de
salive.

--Une tasse de thé, monsieur Kangourou?

Nouveau salut et geste très précieux des mains, comme pour dire:
«J'oserais à peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin,
pour vous obéir...»

Il a deviné, aux premiers mots, ce que j'attends de lui:

--Sans doute, répond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une
huitaine de jours précisément une famille de Simonosaki, où il y a deux
filles charmantes, doit arriver....

--Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur
Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.

Encore une révérence sifflante, et Kangourou-San, gagné par mon
agitation, se met à passer en revue fiévreusement toutes les jeunes
personnes disponibles à Nagasaki:

--Voyons,--il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que
je n'aie pas parlé deux jours plus tôt! Si jolie, si habile à jouer de
la guitare.... C'est un irréparable malheur: elle a été prise avant-hier
par un officier russe....

»Ah! mademoiselle Abricot!--Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle
Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de
Décima; une personne d'un grand mérite, mais elle coûterait fort cher:
ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la céderaient pas à moins
de cent yen* par mois. Elle est très instruite, sait couramment
l'écriture commerciale et possède, au bout des doigts, plus de deux
mille caractères d'écriture savante. Dans un concours de poésie, elle
est arrivée première avec un morceau composé _à la louange des petites
fleurs blanches des haies vues à la rosée du matin_. Seulement elle
n'est pas très jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que
l'autre--et un trou lui est resté dans une joue, d'un mal qu'elle avait
eu étant enfant....

*_Un yen vaut 5 francs._

--Oh! non, alors, de grâce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes
personnes moins distinguées, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles
qui sont là, à côté, en belles robes brodées d'or? Par exemple, la
danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui
chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie???

Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a
compris, secouant la tête, presque moqueur, il dit:

--Non, Missieu, non! Ce sont des _Guéchas_*, Missieu,--des _Guéchas!_

*_Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au
Conservatoire de Yeddo._

--Eh bien, mais, pourquoi donc pas des _Guéchas?_ qu'est-ce que cela
peut me faire, à moi, qu'elles soient des _Guéchas?_--Plus tard, quand
je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être
apprécierai-je moi-même l'énormité de ma demande: on dirait vraiment que
j'ai parlé d'épouser le diable....

Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine
mademoiselle Jasmin.--Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas songé tout
de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va dès demain, dès
ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui
demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de
Diou-djen-dji. C'est une demoiselle très jolie, d'une quinzaine
d'années. On l'aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par
mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la
loger dans une maison agréable et bien située,--ce qu'un galant homme
comme moi ne peut manquer de faire.

Va pour mademoiselle Jasmin,--et séparons-nous, l'heure presse. M.
Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses
premières démarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De
rétribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui
donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes
camarades de la _Triomphante_.

C'est entendu.

Saluts profonds,--on me rechausse à la porte.

Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la
main, se recommande à moi pour l'avenir: sa station est justement sur le
quai; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de
sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de
gauche à l'une de mes pièces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif
est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitués.--A
merveille, il aura ma pratique, c'est promis.--Allons-nous-en. Les
servantes, qui m'ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut
final et restent prosternées sur le seuil--tant que je suis en vue dans
le sentier sombre où les fougères achèvent de s'égoutter sur ma tête....



IV


Trois jours ont passé. C'est à la tombée de la nuit, dans un appartement
qui depuis la veille est le mien.--Nous nous promenons, Yves et moi, au
premier étage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pièce
vide dont le plancher sec et léger craque sous nos pas--un peu agacés
l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus
d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi,
tout à coup, je me sens froid au coeur, à l'idée que j'ai choisi et que
je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si
étrangère, perchée haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.

Quelle idée m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent
l'isolement et la tristesse?... L'attente m'énerve et je m'amuse à
examiner les petits détails du logis. Les boiseries du plafond sont
compliquées et ingénieuses. Sur les châssis de papier blanc qui forment
les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues
bleues, à plumes....

--Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.

Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure déjà, et la nuit
arrive, et le canot qui devait nous ramener à bord pour dîner va partir.
Il faudra souper ce soir à la japonaise, qui sait où. Les gens de ce
pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.

Et je continue d'inspecter les menus détails drôles de ma
maison.--Tiens! au lieu de poignées, comme nous en aurions mis, nous,
pour tirer ces châssis mobiles, ils ont placé des petits trous ovales
ayant la forme d'un bout de doigt, destinés évidemment à introduire le
pouce.--Et ces petits trous ont une garniture de bronze,--et, regardé de
près, ce bronze est curieusement ouvragé: ici, c'est une dame qui
s'évente; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de
cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le goût de ce peuple!
S'appliquer à une oeuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou à
mettre le pouce qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand
châssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires
imperceptibles,--et tout cela pour arriver à produire un effet
d'ensemble nul, un effet de nudité complète....

Yves regarde encore, comme soeur Anne. Du côté où il se penche, ma
véranda donne sur une rue, plutôt sur un chemin bordé de maisons qui
monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la
montagne, dans les champs de thé, les broussailles, les cimetières. Moi,
ça m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du côté
opposé; mon autre façade, en véranda aussi, s'ouvre sur un jardin
d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec
tout le vieux Nagasaki japonais tassé en fourmilière noirâtre à deux
cents mètres sous mes pieds. Ce soir, par un crépuscule terne, un
crépuscule de juillet pourtant,--ces choses sont tristes. Il y a de gros
nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je
ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gîte étrange; j'y éprouve des
impressions de dépaysement extrême et de solitude; rien que la
perspective d'y passer la nuit me serre le coeur....

--Ah! pour le coup, frère, dit Yves, je crois,--je crois fort... que la
voilà!!!

Je regarde par-dessus son épaule et j'aperçois--vue de dos--une petite
poupée en toilette, que l'on achève d'attifer dans la rue solitaire: un
dernier coup d'oeil maternel aux coques énormes de la ceinture, aux plis
de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son _obi_ en satin mauve;
un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier
rayon mélancolique du couchant l'éclaire; cinq ou six personnes
l'accompagnent.... Oui, évidemment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma
fiancée qu'on m'amène!!...

Je me précipite au rez-de-chaussée, qu'habitent la vieille madame Prune,
ma propriétaire, et son vieux mari;--ils sont en prières devant l'autel
de leurs ancêtres.

--Les voilà, madame Prune, dis-je en japonais, les voilà! Vite le thé,
le réchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits
pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous
les accessoires de ma réception!

J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se
déposent à terre; l'escalier crie sous des pieds déchaussés.... Nous nous
regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....

Entre une vieille dame,--deux vieilles dames,--trois vieilles dames,
émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous
rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le
genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire,--puis des jeunes tout
à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le
quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en
politesses réciproques: et je te salue--et tu me salues,--et je te
ressalue, et tu me le rends--et je te ressalue encore, et je ne te le
rendrai jamais selon ton mérite,--et moi je me cogne le front par terre,
et toi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre
pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne
s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la
figure contre le parquet.

Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la
fois, nous deux restant debout les yeux fixés sur l'escalier. Et enfin
émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon
d'ébène, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle
Jasmin ma fiancée!!...

Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjà! Bien avant de venir au Japon,
je l'avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à
thé--avec son air bébête, son minois bouffi,--ses petits yeux percés à
la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la
plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues.

Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement
même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire
me quitte tout à fait et je me sens au coeur un froid plus profond.
Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais!...

Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou
paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La
voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes
voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi
une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,--tandis que pour me
donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites
tasses, les petits pots, les braises....

Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou
m'interroge anxieux:

--Comment me plaît-elle?

Et je réponds à voix basse mais résolument:

--Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais!

Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La
consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les
pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou:
«Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les
voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard,
discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à
présent, pour ces personnes si polies!»

Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent
l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses
navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour
des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que
je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'_honnêteté_ (c'est un mot
de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience,
de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis
dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne
l'aurais cru, à un vrai mariage.

--Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M.
Kangourou, consterné lui-même.

J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse:

--Elle est bien jeune, dis-je,--et puis trop blanche; elle est comme nos
femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.--Mais
c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous
assure qu'elle est jaune....

Yves se penche à mon oreille:

--Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau,
avez-vous remarqué celle qui est assise?

Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à
contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui
s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux
à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous
les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une
teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche
légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins
jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme.
Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant
d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant.

--Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé,
là-bas?

--Là-bas, monsieur?--C'est une personne appelée mademoiselle
Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour
voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution
pour son affaire manquée.

Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa
japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en
face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux,
qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse,
avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de
reculer, moitié maussade, moitié souriante.

--Ça ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien
s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mariée, monsieur!!...

Elle n'est pas mariée!--Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas
proposée tout de suite, cet imbécile, au lieu de l'autre... qui me fait
une pitié extrême à la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son
piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme
pour un gros chagrin.

--Cela pourra s'arranger, monsieur! répète encore Kangourou, qui a un
air tout à fait entremetteur de bas étage, tout à fait mauvais drôle à
présent.

Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les
négociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthème garde les yeux
baissés qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures
desquelles se sont peints tous les degrés de l'étonnement, toutes les
phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches,
il nous renvoie, nous deux, sous la véranda--et nous regardons, dans les
profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki
bleuâtre où l'obscurité vient....

De grands discours en japonais, des répliques sans fin. M. Kangourou,
qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en français, a retrouvé pour
parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je
m'impatiente; je demande à ce bonhomme, que je prends de moins en moins
au sérieux.

--Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se démêle, est-ce
que cela va finir?

--Tout à l'heure, Missieu, tout à l'heure.

Et il reprend son air d'économiste traitant des questions sociales.

Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que
l'obscurité tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir
de songer, assez mélancoliquement, à ce marché qui se conclut derrière
moi.

La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.

Il est dix heures quand tout est réglé, fini, quand M. Kangourou vient
me dire:

--C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt
piastres par mois,--au même prix que mademoiselle Jasmin....

Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'être décidé si vite, de
m'être lié, même passagèrement, à cette petite créature, et d'habiter
avec elle cette case isolée....

Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un
piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression,
elle a presque un air de penser, celle-ci....

Yves s'étonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de
jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel
mariage; moi non plus, je l'avoue.

--Oh! mais, c'est qu'elle est très gentille, dit-il, très gentille,
frère, vous pouvez me croire!

Ces gens, ces moeurs, cette scène, le confondent; il n'en revient pas,
de tout cela: «Oh! par exemple!...»--et l'idée d'en écrire une longue
lettre à sa femme, à Toulven, le divertit beaucoup.

Nous nous donnons la main, Chrysanthème et moi. Yves aussi s'avance pour
toucher sa petite patte fine;--du reste, si je l'épouse, il en est bien
cause;--je ne l'aurais pas remarquée sans lui qui m'a affirmé qu'elle
était jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce ménage? Est-ce une
femme ou une poupée?... Dans quelques jours, je le découvrirai
peut-être....

Les familles, ayant allumé au bout de bâtons légers leurs lanternes
multicolores, se disposent à se retirer, avec force compliments,
politesses, courbettes, révérences. Quand il s'agit de prendre
l'escalier, elles font à qui ne passera pas, et, à un moment donné, tout
le monde se retrouve à quatre pattes, immobilisé, murmurant à demi-voix
des choses polies....

--Faut _pousser dessus?_ dit Yves en riant (une locution et un procédé
qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).

Enfin cela s'écoule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de
civilités, de phrases aimables qui s'achèvent d'une marche à l'autre, à
voix décroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'étrange
logis vide, où traînent encore sur les nattes les petites tasses à thé,
les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.

--Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.

A la porte du jardin, mêmes saluts, mêmes révérences, puis les deux
bandes de femmes se séparent; leurs lanternes de papier peinturluré, qui
s'éloignent, tremblotent et se balancent à l'extrémité des bâtons
flexibles--qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une
canne à pêche pour prendre à l'hameçon dans l'obscurité des oiseaux
nocturnes. Le cortège infortuné de mademoiselle Jasmin remonte vers la
montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthème descend par une
vieille petite rue, moitié escalier, moitié sentier de chèvre, qui mène
à la ville.

Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fraîche, silencieuse,
exquise; l'éternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore
les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont là-bas dans le
lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre béant
au fond duquel est Nagasaki.

Nous descendons nous-mêmes, mais sur un versant opposé, par des sentiers
rapides qui conduisent à la mer.

Et, quand je suis rentré à bord, quand cette scène de là-haut me
réapparaît en esprit, il me semble m'être fiancé pour rire, chez des
marionnettes....



V


                    10 juillet 1885.

C'est un fait accompli depuis trois jours.

En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite,
dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état
civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur
un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui
étaient jadis des _Samouraï_ en robe de soie,--et qui sont des
_policemen_ aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe.

Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et
sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air
d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes
tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux,
représentaient la loi.

Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom,
prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très
extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités
civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au
faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème;
permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la
durée de mon séjour au Japon.

Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très
gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala,
un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité.

Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les
habitudes se créent tout doucement.

Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille
avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et
joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons
tristes....



VI


Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits
paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des
bouquets,--et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel,
un grand Bouddha doré trônant dans un lotus.

La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de
Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un
faubourg paisible, au milieu des jardins verts;--elle est toute en
panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet
d'enfant.--Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux
toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très
vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples;
à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de
féerie.



VII


Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela
partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur
soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par coeur cette jolie
coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser
quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en
un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un
peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de
lézard.

Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose
d'assez à part.

D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur
leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve
guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint
en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type
distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare,
surtout à Nagasaki.

Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie,
qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop
petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus
brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits,
quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie.

Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!--D'une
joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux
quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre.

Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut
bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage
m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à
parier qu'il ne s'y passe rien du tout.--Et quand même, cela me serait
si égal!...

Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces
insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.



VIII


Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme
religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée.

Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie
et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller
de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque,
de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais
être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais
dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré
que recouvre une peau de serpent.

Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une
couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des
nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont
un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et
les phalènes viennent danser autour.

       *       *       *       *       *

Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque
bien.--En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est
assez pitoyable.

Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à
Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne
disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre
mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des
choses.

Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop
vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer
pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand
j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en
dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui
je dois mon bonheur.



IX


                    12 juillet.

Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,--à cinq heures le
soir, après le travail du bord.

Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de
politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous
vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic,
nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets,
pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les
bazars.

Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer
qu'elle est charmante.

Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et
quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne
pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce
merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,--je me sens triste à
pleurer....



X


                    13 juillet.

Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de
Diou-djen-dji,--sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent
années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un
tamtam--au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence
de deux heures du matin, passa en galopant:

--_Nidzoumi!_ (les souris!), dit Chrysanthème.

Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien
différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis
ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune
femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur
nocturne.--«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul,
sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous,
un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et
elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée:
«Setchan!» (les souris!)....

Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce
fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;--je
regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me
demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris
d'écoeurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....

J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les
profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un
sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes
au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant
la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient
nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence
semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et
d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore
dormi sous le regard de ce dieu-là....

Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai
à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.--Hélas! non,
elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop
étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue
avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la
nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en
grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient
jusqu'à l'épaule de ses manches larges.

«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait
Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie
de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant
pourquoi je ne venais pas dormir,--et je retournai me coucher auprès
d'elle.



XI


                    14 juillet.

Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois
en notre honneur et salves d'artillerie.

Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an
dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison
familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté
hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une
treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de
mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de
faire mes devoirs.--Oh! ce temps où je _faisais mes devoirs_... avais-je
assez la tête ailleurs,--aux voyages, aux pays lointains, aux forêts
tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc
de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes
d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre,
prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en
promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou
la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement,
ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très
mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,--tandis que je
retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année
dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des
versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes
araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes
trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des
lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie,
souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur,
l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et
passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à
reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes
variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles
précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque
été, aux mêmes endroits, les mêmes choses....

Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement
au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue
est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout,
dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste,
par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers,
n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un
losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera
n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de
l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus
japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.

D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me
mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an
dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis
mon entrée au monde,--et celui-ci, plus agité, au milieu de choses
étranges.

Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides
nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file
indienne, chacun dans un petit char sautillant,--nous entraînent jusqu'à
l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de
géants qui monte tout droit dans la montagne.

C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est
large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant
et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste
absolument avec les mièvreries d'alentour.

Nous grimpons, nous grimpons,--Chrysanthème nonchalante, faisant la
fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints
sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes
portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive.
En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules
choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on
ne les dirait pas japonaises.

Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces
immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il
n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent
une couleur un peu gaie, un peu éclatante.

Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux
tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand
cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à
main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à
mi-montagne et au fond duquel se trouve la _Donko-Tchaya_,--en français:
la _maison de thé des Crapauds_.

C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une
table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches
(aspect funéraire),--et deux _mousmés_ très rieuses s'empressent à nous
servir.

_Mousmé_ est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est
un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce
mot, de la _moue_ (de la petite moue gentille et drôle comme elles en
font) et surtout de la _frimousse_ (de la frimousse chiffonnée comme est
la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français
qui le vaille.

Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette _Donko-Tchaya_, qui est
d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre,
sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à
côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle
a emprunté son nom attrayant.--Crapauds heureux qui se promènent et
chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels
les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un
d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une
voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds
français.

Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de
la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs
enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous,
partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois
d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu
uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds,
la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable
déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au
fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent,
bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et
les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert
foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants
ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de
nations,--tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France
lointaine.

Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à
boule rouge: il représente cet _Empire du Soleil Levant_ où nous sommes.

A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc,
il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne
alentour est silencieuse.

Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se
refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur
parmi les jeunes femmes.--Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du
tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de
rouge,--et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé
au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères
effrayantes dans des nuages.

Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme
elle l'avait souhaité.

Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son
tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille
mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle,
ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et
sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne
m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont
tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave
frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.

Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces
montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à
coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations
de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus
effroyable: _Boum!_ apporté par une bouffée de la brise qui se lève.

--_Nippon Kané!_ nous explique Chrysanthème.

Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. _Nippon
Kané_ (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!--C'est la
cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de
nous.--Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini
de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un
frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable
dans l'air.

Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses
flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les
manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras
gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la
couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile
d'oiseau;--ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....

La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons,
Yves et moi, la _concession_ européenne, pour rentrer à bord et
reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant
une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en
l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute
la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la _Triomphante_ qui
jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre
«Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du
gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans
tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour
attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....

Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En
rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par
une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves,
luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou
quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le
tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de
leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et
de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si
effrontées.



XII


                    18 juillet.

Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme
moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même
une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans
difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.

Et naturellement nous recevons toutes ces dames.

D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée
au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que
Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande,
celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le
couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être
quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur
Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame
Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et
déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me
menait quelquefois au théâtre des _Animaux savants_; il y avait là une
certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une
guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.

Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande
promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à
moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant,
je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse
de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous
ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs
révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant
Chrysanthème, la reine de céans.

On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras
dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de
bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;--et c'est
gentil, paraît-il....

Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en
dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,--avec
la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit;
remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes
les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher
et de dormir.--On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des
feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes
jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop,
quand la lune est absente ou voilée.

Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche
en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde,
où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et
tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et
le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux.

Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se
prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la
promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi
vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons
si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles
traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures
de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans,
ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend
leurs éclats de rire.

Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les
Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont
drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons:
«Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela
dans leur manière.

Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de
quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où
passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées
des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes
boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples,
aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y
brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches
merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des
guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs
bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture,
montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le
torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés
à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à
l'air bonhomme.

Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes
dans ces bazars!

Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à
pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des
hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux
de la rade;--quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement)
s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la
robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de
leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des
marchandages, des bibelots,--des rires....

Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme
aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les
ceintures, les fleurs.--Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent
des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule,
par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement
imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un
mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme.
Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les
peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs
de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des
nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la
figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une
longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire
une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours
du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à
surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de
cervelles tournées à l'envers des nôtres....

Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les
petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de
connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la
grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens
souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges--dans des
jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où
il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine.
On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût
ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la
glace, ayant goût de parfums ou de fleurs.

Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus
maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé
exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait
au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,--un peu forcé, mais
cependant frais et gracieux....

Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut....

Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel
étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort,
pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de
nattes....



XIII


Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le
Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos
femmes; il en est le _Komodachi taksan takaï, l'ami très haut_ (comme
elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu
d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident
intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit
beaucoup à nos dépens.

Cet _ami très haut_ de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner
ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec
mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma
propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes.



XIV


M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux
impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au
rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de
quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème.

*_En japonais: Sato-San et Oumé-San._

Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur
autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues
oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour
d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.--A leurs
moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée,
des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très
bon.

M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa
robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un
pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz
légèrement teintées de grisâtre.

Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils
rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi
qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à
quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque
service.

Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives
(quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de
jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire.
Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune
fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à
pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu,
mais qui sont bien fraîches, bien rouges....



XV


Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le
Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins
d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres
insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,--tout ce monde
est chez nous.

Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque
scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de
voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,--en
me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête
baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un
éventail exprès, qui sert à les pousser dehors.



XVI


Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle
doit traîner beaucoup....

A défaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir
y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de
la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A
défaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillité reposante de
ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de
Chrysanthème, auquel je commence à trouver quelque charme, faute de
mieux, dans le silence de ces belles soirées d'été....

Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a été
lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles
lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues,
dans les fouillis épais de ces arbres.... Et, du haut de notre véranda,
comme cette ville était jolie à regarder dormir!...

Mon Dieu, cette petite Chrysanthème, je ne la déteste pas, en
somme.--D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dégoût
physique ni haine, l'habitude finit par créer une espèce de lien malgré
tout....



XVII


Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, éternel, qui sort nuit
et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, à
n'importe quelle heure brûlante de la journée, à n'importe quelle heure
fraîche de la nuit. Au milieu de la rade, dès notre arrivée, nous
l'avions entendu qui nous venait à la fois des deux rives, des deux
murailles de vertes montagnes. Il est obsédant, infatigable; il est
comme la manifestation, le bruit même de la vie spéciale à cette région
de la terre. Il est la voix de l'été dans ces îles; il est un chant de
fête inconscient, toujours égal à lui-même, et ayant constamment l'air
de s'enfler, de s'élever, dans une plus grande exaltation du bonheur de
vivre.

Il est, pour moi, le bruit caractéristique de ce pays,--avec le cri de
cette espèce de gerfaut qui, lui aussi, avait salué notre entrée au
Japon. Au-dessus des vallées et des baies profondes, ces oiseaux
planent, en poussant de temps à autre leurs trois: «Han! han! han!» d'un
timbre triste, comme au comble de l'étonnement pénible, de la
douleur.--Et les montagnes répètent leur cri.



XVIII


Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthème et la
petite Oyouki; je crois même que, dans mon ménage, leur intimité est ce
qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'où résultent des
situations imprévues et des choses impayables. Lui, apportant sa
désinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frêle
maisonnette de papier, à côté de ces mousmés aux manières précieuses;
grand garçon large, à voix brève et grave, entre deux toutes petites à
voix d'oiseau qui le mènent à leur gré, le font manger avec des
baguettes; lui apprennent le «pigeon vole» japonais,--et le
trichent,--et se disputent,--et se pâment de rire.

Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthème et lui. Mais
j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite épousée
de hasard puisse jamais amener un trouble un peu sérieux entre ce
«frère» et moi.



XIX


Ma famille japonaise, très nombreuse et se produisant beaucoup;--un
grand élément de distraction pour les officiers du bord qui me visitent
là-haut, surtout pour le _komadachi taksan takaï (l'ami d'une extrême
hauteur)_.

Une belle-mère charmante, tout à fait femme du monde; des petites
belles-soeurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.

J'ai même, au second degré, un cousin pauvre qui est djin.--On hésitait
à m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la
présentation, nous avons échangé un sourire de connaissance: c'était
415!

Sur ce pauvre 415, mes amis, à bord, font des gorges chaudes,--un
surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit
Charles N***, dont la belle-mère a été quelque chose comme concierge, ou
peu s'en faut, à la porte d'une pagode.

Moi, qui fais grand cas de l'agilité et de la force, j'apprécie au
contraire ce parent-là.

Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois
que j'ai quelque course pressée à faire, je prie madame Prune d'envoyer
en bas, à la station des djins, retenir mon cousin.



XX


J'arrivais à Diou-djen-dji à l'improviste, aujourd'hui, par un midi
brûlant. Au pied de notre escalier traînaient les socques de bois de
Chrysanthème et ses sandales de cuir verni.

Chez nous, en haut, tout était ouvert, avec des stores en bambou
abaissés du côté du soleil; à travers leur tissu clair entraient l'air
chaud et la lumière d'or. Cette fois, c'étaient des lotus que
Chrysanthème avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombèrent,
dès l'entrée, sur ces grands calices roses.

Elle dormait, elle, étendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil
de sieste.

...Quelle forme à part ils ont toujours, ces bouquets arrangés par
Chrysanthème: quelque chose de difficile à définir, une sveltesse
japonaise, une grâce apprêtée que nous ne saurions pas leur donner.

...Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses
épingles d'écaille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps
couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne
délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme
des ailes--et sa longue guitare gisait à son côté.

Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à
quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu'on y
aurait clouée.

Madame Prune, qui était montée derrière moi, toujours empressée,
officieuse, manifesta par gestes des sentiments indignés, en voyant
cette réception insouciante de Chrysanthème à son seigneur et
maître,--et s'avança pour la réveiller.

--Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me
plaît mieux ainsi!

J'avais laissé mes chaussures en bas, suivant l'usage, à côté des petits
socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout
doucement, pour aller m'asseoir sous la véranda.

Quel dommage que cette petite Chrysanthème ne puisse pas toujours
dormir: elle est très décorative, présentée de cette manière,--et puis,
au moins, elle ne m'ennuie pas.--Peut-être, qui sait? si j'avais le
moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tête et dans son
coeur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de
pousser plus loin l'étude de cette langue japonaise, je l'ai négligée,
tant j'ai senti l'impossibilité de m'y intéresser jamais....

Assis sous ma véranda, je regardai à mes pieds les temples et les
cimetières, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baigné
de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui
tremblait comme une fièvre de l'air. Tout cela était calme, lumineux et
chaud....

Eh bien, pourtant, pas assez, à mon gré! Qu'y a-t-il donc de changé sur
terre? Les midis brûlants d'été, ceux que je retrouve dans mes souvenirs
lointains, avaient-encore plus d'éclat, encore plus de soleil; le Baal
autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que
tout ceci n'est qu'une copie pâle de ce que j'ai connu dans mes
premières années, une copie à laquelle quelque chose manque. Et
tristement je me demande à moi-même: la splendeur des étés, est-ce que
vraiment ce n'est que cela,--_n'était-ce_ que cela? ou bien y a-t-il une
erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses pâlir
encore?...

...Derrière moi, une petite musique triste, triste à faire
frissonner,--et grêle, grêle autant que le chant des cigales,--commença
de se faire en sourdine, puis s'éleva, gémissante, comme la plainte
mièvre de quelque âme japonaise en peine et en angoisse dans l'air
silencieux de midi: Chrysanthème et sa guitare, qui s'éveillaient
ensemble....

Et il me plut que cette idée lui fût venue, de me faire de la musique,
me voyant là, au lieu de s'empresser à me dire bonjour. (A aucun moment
je ne me suis imposé la contrainte d'avoir l'air un peu épris d'elle;
mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous
sommes seuls.)--Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire
et, de la main, je lui fis signe: «Allons, joue encore. Cela m'amuse
d'écouter ta petite improvisation étrange.»--C'est singulier que la
musique de ce peuple rieur puisse être si plaintive. Mais, décidément,
celle que fait Chrysanthème mérite d'être entendue.... Où donc a-t-elle
pris cela? Quels indicibles rêves, à jamais mystérieux pour moi, passent
dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manière?...

...Tout à coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec,
sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte,
apparaît un imbécile en complet de drap gris qui nous fait la révérence.

--Entrez, entrez, monsieur Kangourou!--Oh! comme vous arrivez à point,
au moment où j'allais presque me monter l'imagination pour des choses
japonaises!...

C'était une petite note de blanchissage, que M. Kangourou désirait nous
présenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose
correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre.



XXI


En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous,
on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de
jardins,--puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers
qui s'en vont vers les cimes à travers les plantations de thé, les
buissons de camélias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes
tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetières; depuis des siècles
et des siècles, on monte là des morts.

Mais ces sépultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il
semble que, chez ce peuple enfantin et léger, la mort même ne se prenne
pas sérieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des
lotus, ou des bornes funéraires avec des inscriptions d'or; elles se
tiennent groupées dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des
terrasses naturelles agréablement situées; on y arrive généralement par
de longs escaliers de pierre tapissés de mousse, en passant de temps en
temps sous quelqu'un de ces portiques sacrés dont la forme, toujours la
même, est rude et simple, et qui sont une réduction de ceux des temples.

Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques
qu'elles n'effraient pas, même la nuit. C'est une région de cimetières
abandonnés. Les morts qu'on avait cachés là-dessous se sont fondus dans
la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux
petits bouddhas rongés par le lichen, semblent ne plus être que
l'attestation de séries d'existences antérieures aux nôtres et tout à
fait perdues dans le recul mystérieux des temps.



XXII


Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.

Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des
haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre.
Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le
même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux
voyageurs dans les hôtelleries.

Cela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très
drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent,
on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques
tasses à couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue
en sauce, un bonbon salé, un piment sucré.... A tout cela, Chrysanthème
goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes, en relevant
le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait
une grimace,--en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après,
avec horreur.

Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais
ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire
ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger: après tant de
petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre,
une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz
cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol
(quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse
avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette
bleue;--brasse ces choses ensemble;--porte le bol à ses lèvres et
enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au
fond de son gosier.

Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les
dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit
ternir jamais l'irréprochable netteté. La dînette est terminée.



XXIII


                    2 août.

En bas, dans la ville, à un carrefour, une chanteuse des rues s'était
installée; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous étions arrêtés
comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthème et moi.

Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et
chantait, en roulant les yeux d'une manière féroce comme un virtuose
exécutant des difficultés. Elle baissait la tête, se rentrait le menton
dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps;
elle arrivait à se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux
crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'où (ce qui est la
grande manière théâtrale, le dernier mot de l'art pour interprétation
des morceaux tragiques).

Yves lui jeta un regard indigné:

--Oh! par exemple! dit-il,--mais c'est la voix d'une... (dans son
étonnement, les mots lui manquaient)--c'est la voix d'un... d'un
monstre!...

Et il me regarda, presque épouvanté par cette petite, anxieux de savoir
ce que j'en pensais.

D'ailleurs il était de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves,
parce que je l'avais obligé à sortir coiffé de certain chapeau de
paille, à bords très relevés, qui ne lui plaît pas.

--Il te va très bien, Yves, je t'assure.

--Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble à un _nid de pie_, moi je
trouve!

Comme diversion à cette chanteuse et à ce chapeau, voici maintenant un
cortège, qui nous arrive du bout de la rue là-bas, quelque chose comme
un enterrement. Des bonzes marchent en tête, vêtus de robes en gaze
noire,--un air de prêtres catholiques; le principal personnage du
défilé, le mort, vient par-derrière, assis dans une sorte de petit
palanquin fermé, tout à fait gentil. Suivent une bande de mousmés,
cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans
des vases de forme sacrée, les lotus artificiels à pétales d'argent qui
sont de rigueur pour les funérailles; puis de belles dames marchent
après, minaudières, étouffant des envies de rire, sous des parasols où
sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes....

Les voici tout près de nous, il faut nous ranger pour leur faire
place.--Et Chrysanthème tout à coup prend un air de circonstance; Yves
se découvre, ôte son _nid de pie_....

C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais...
cela en avait si peu l'air....

Le cortège va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans
la verte montagne toute peuplée de tombes. Là, on déposera dans la terre
cet infortuné bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et
ses fleurs en papier argenté. Enfin!... au moins il sera dans un lieu
agréable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante....

On s'en reviendra, moitié riant, moitié pleurnichant.

Demain, on n'y pensera plus.



XXIV


                    4 août.

La _Triomphante_, qui était sur rade, presque au pied des collines où ma
maison est perchée, entre aujourd'hui au bassin, pour réparer ses flancs
éraillés pendant le long blocus de Formose.

Et me voici fort loin de chez moi, à présent; obligé de traverser en
canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthème, car ce bassin est
situé sur la rive opposée à Diou-djen-dji. Il est creusé dans une petite
vallée, étroite et profonde; toute sorte de verdures se penchent
au-dessus, des bambous, des camélias, des arbres quelconques; notre
mâture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'être accrochées dans les
branches.

Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne à l'équipage la
facilité de sortir clandestinement à n'importe quelle heure de la nuit,
et nos matelots ont lié des relations avec toutes les petites filles des
villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous.

Ce séjour, cette liberté trop grande m'inquiètent pour mon pauvre
Yves,--auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tête.

D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthème.

C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-là ne me soit pas venu
plutôt à moi, puisque j'ai tant fait que de l'épouser....



XXV


Je continue, malgré la distance plus grande, d'aller chaque jour à
Diou-djen-dji. La nuit tombée, quand les quatre ménages amis du mien
sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'_ami d'une surprenante
hauteur_, nous redescendons en bande vers la ville, dégringolant aux
lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg.

Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements
semblables, mêmes stations devant les étalages baroques, mêmes boissons
sucrées servies dans les mêmes jardinets. Mais notre bande est souvent
très augmentée; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous
confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et
enfin des amies, des petites invitées de dix ou douze ans quelquefois,
fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousmés ont désiré se
montrer polies.

Oh! l'étonnante petite compagnie que nous traînons à notre suite, dans
les maisons de thé, le soir! Les impayables minois, les piquets de
fleurs drôlement plantés sur des têtes enfantines et comiques!--On
dirait d'un vrai pensionnat de mousmés en récréation de nuit sous notre
surveillance.

Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez
nous,--Chrysanthème poussant de gros soupirs d'enfant fatigué,
s'arrêtant à chaque marche, s'appuyant à nos bras.

Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de
Chrysanthème, puis redescend encore une fois, par le versant qui mène
aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner
la _Triomphante_.

Nous, à l'aide d'une sorte d'anneau à secret, nous ouvrons la porte de
notre jardin, où les pots de fleurs de madame Prune, alignés dans
l'obscurité, répandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons
ce jardin, au clair de lune ou des étoiles, et nous montons chez nous.

S'il est très tard,--ce qui arrive quelquefois,--nous trouvons en
rentrant tous nos panneaux de bois tirés et fermés par les soins de M.
Sucre (précaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une
vraie chambre européenne.

Il y a, dans cette maison ainsi calfeutrée, une étrange odeur mêlée à
celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune,
qui est montée du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;--presque
une fétidité de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, disposé pour notre
coucher, descend du plafond avec un air de vélum mystérieux. Le Bouddha
doré sourit toujours devant ses veilleuses qui brûlent; quelque phalène
habituée du logis, qui dormait dans le jour collée à notre plafond,
tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes
grêles. Et sur le mur, plaquée, les pattes en étoile, sommeille quelque
grosse araignée des jardins,--qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le
soir.--«Hou!» fait Chrysanthème, indignée, en me la désignant du bout de
son doigt.--Vite, l'éventail consacré aux bêtes, pour la chasser
dehors....

Autour de nous règne un silence qui serre presque le coeur, après tous
ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousmés qui viennent
de finir;--un silence de campagne, un silence de village endormi.



XXVI


Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on
ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons
japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la
mémoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits
nous arrivent les uns après les autres, par séries, plus ou moins
étouffés, plus ou moins lointains.

Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent très mal,
grincent, font tapage dans leurs rainures usées.

Les nôtres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il
faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissières, pour
clore complètement l'espèce de halle ouverte que nous habitons. En
général, c'est Chrysanthème qui se charge de ce soin de ménagère,
peinant beaucoup, se pinçant les doigts souvent, et très malhabile avec
ses mains trop petites qui n'ont jamais travaillé de leur vie.

Après, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse
tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue,
qui a les mêmes manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et
qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur
assortie.

La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les épingles,
qui sont dépiquées et couchent près de nous dans une boîte en laque.

Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de
s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent
être subies.

Chrysanthème, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine boîte carrée,
en bois rouge, qui contient un petit pot à tabac, un petit fourneau de
porcelaine avec des charbons toujours allumés,--et enfin un petit vase
en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la boîte
à fumer de madame Prune, et ailleurs, les boîtes à fumer de tous les
Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les
mêmes choses disposées de la même façon,--et partout, au milieu des
appartements pauvres ou riches, traînent par terre.)

Le mot «pipe» est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce
mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient
microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu
que des fils de soie.

Deux bouffées, trois au plus; cela dure à peine quelques secondes, et la
pipe est finie.--Ensuite, _pan, pan, pan, pan_, on frappe le tuyau très
fort contre le rebord de la boîte à fumer, pour faire tomber cette
cendre qui ne veut jamais sortir;--et ce tapotage, qui s'entend partout,
dans chaque maison, à n'importe quelle heure de la nuit ou du jour,
drôle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits
caractéristiques de la vie humaine....

--_Anata, nomimasé!_ (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthème.

Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaçante, elle présente à mes
lèvres, avec une révérence, le tube d'argent,--et je n'ose pas refuser,
par courtoisie; mais c'est âcre, détestable....

Maintenant, avant de m'étendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais
rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du côté du sentier désert,
l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse
passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attardés ou
d'autres phalènes étourdies.

Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand
violon sec; les bruissements les plus légers y grandissent, s'y
défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites
harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de
lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors,
jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande
musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend,
comme un galop de sorcière, passer la bataille à mort des chats, des
rats et des hiboux....

...Plus tard, aux dernières heures de la nuit, Chrysanthème ira fermer
sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,--quand soufflera certain
vent plus frais qui monte jusqu'à nous, de la mer et de la rade
profonde, avec l'extrême matin.

Auparavant elle se sera bien levée trois fois au moins, pour fumer:
ayant bâillé à la manière des chattes, s'étant étirée, ayant contourné
dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains
gracieuses, elle se redresse résolument, pousse des plaintes de réveil
très enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze,
remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffées de la chose âcre
et déplaisante.

Ensuite: _pan, pan, pan, pan_, contre la boîte, pour secouer la cendre.
Dans la sonorité nocturne, cela fait un bruit terrible--qui réveille
madame Prune, c'était fatal. Et voilà madame Prune prise d'une envie de
fumer, elle aussi, absolument suggestionnée;--alors, à ce bruit d'en
haut, répond d'en bas un autre: _pan, pan, pan, pan_, tout à fait
pareil, exaspérant et inévitable comme un écho.



XXVII


Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les
panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de
quelque petit marchand de fruits, parcourant dès l'aube notre haut
faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, à cette fête
de la lumière revenue.

Surtout, il y a la longue prière de madame Prune qui, d'en bas, nous
arrive à travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule,
régulière et berçante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts
d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela
se psalmodie abondamment; de temps à autre, quand les esprits lassés
n'écoutent plus, cela s'accompagne de battements de mains très secs--ou
bien des sons grêles de certain claquebois qui se compose de deux
disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prière;
c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le bêlement d'une
vieille bique en délire....

«_Après s'être lavé les mains et les pieds, disent les saints livres, on
invoquera le grand Dieu Ama-Térace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance
de l'empire Japonais; on invoquera les mânes de tous les défunts
empereurs qui dérivent de lui; les mânes ensuite de tous ses ancêtres
personnels, jusqu'aux générations les plus reculées; les Esprits de
l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les
Esprits sépulcraux du pays des racines, etc., etc._»

«Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, ô
Ama-Térace-Omi-Kami, roi de puissance. Protégez sans cesse votre peuple
qui est prêt à se sacrifier à la patrie. Accordez-moi de devenir très
sainte comme vous êtes et faites-moi la grâce de chasser de mon esprit
les idées obscures. Je suis lâche et pécheresse: expulsez mes lâchetés
et mes péchés comme le vent du nord emporte la poussière dans la mer.
Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des saletés dans
la rivière de Kamo.--Faites-moi la grâce de devenir la plus riche femme
du monde.--Je crois en votre lumière qui se répandra sur la terre et
l'éclaircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grâce de
conserver la santé de ma famille,--et surtout la mienne, à moi, qui, ô
Ama-Térace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-même, etc., etc.»

Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste
interminable des ancêtres.

De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout
cela, vite à perdre haleine, sans en rien omettre.

Et c'est bien étrange à entendre; à la fin, on ne dirait plus un chant
humain; c'est comme une série de formules magiques qui s'échapperaient,
se dévideraient d'un rouleau inépuisable, pour prendre leur vol dans
l'air. Par son étrangeté même et par sa persistance d'incantation, cela
arrive à produire, dans ma tête encore endormie, une sorte d'impression
religieuse.

Et chaque jour je m'éveille au bruit de cette litanie shintoïste qui
vibre au-dessous de moi dans la sonorité exquise des matins
d'été,--tandis que nos veilleuses s'éteignent devant le Bouddha
souriant, tandis que l'éternel soleil, à peine levé, envoie déjà, par
les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent
notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues
flèches d'or.

C'est à ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre à quatre jusqu'à
la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rosée,--et regagner mon
navire.

Hélas! Autrefois c'était le chant du muezzin qui me réveillait, les
matins sombres d'hiver, là-bas dans le grand Stamboul enseveli....

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XXVIII


Chrysanthème a apporté peu de bagage avec elle, sachant bien que notre
mariage ne durera pas.

Elle a placé ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches
fermées qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement
(la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas démontable).
Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les
étagères, les compartiments intérieurs, en bois finement menuisé, sont
disposés d'une manière trop cherchée, trop ingénieuse, qui éveille des
craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dépose là
les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires
pourraient bien, d'elles-mêmes, vous les escamoter.

Parmi les affaires de Chrysanthème, ce qui m'amuse à regarder, c'est la
boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de
fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image coloriée d'une
usine des environs de Londres.--Naturellement c'est comme chose d'art
exotique, comme _bibelot_, que Chrysanthème la préfère à d'autres
mignonnes boîtes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possède.

--On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousmé: de
l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, très mince,
taillé en longues bandes étroites; de bizarres enveloppes, où l'on
introduit ce papier (après l'avoir replié sur lui-même une trentaine de
fois), et qui sont ornées de paysages, de poissons, de crabes ou
d'oiseaux.

Sur des lettres anciennes, qui sont là, à elle adressées, je sais
reconnaître les deux caractères qui signifient son nom: «Kikou-San»
(Chrysanthème madame). Et quand je l'interroge, elle me répond en
japonais, avec un air de femme sérieuse:

--Mon cher, ce sont des lettres de mes amies.

Oh! ces amies de Chrysanthème, quels minois elles ont! Il y a leurs
portraits, dans cette même boîte; leurs photographies, collées sur des
_cartes de visite_ qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de
Nagasaki: des petites personnes qui étaient faites pour figurer
gentiment dans des paysages d'éventail et qui se sont efforcées d'avoir
un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-tête en leur
disant: «Ne bougeons plus.»

Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,--et surtout les
réponses que leur fait ma mousmé....



XXIX


                    10 août.

Ce soir, grande pluie; nuit épaisse et noire. Vers dix heures, revenant
d'une de ces maisons de thé à la mode que nous fréquentons beaucoup,
nous arrivons, Yves, Chrysanthème et moi, à certain angle familier de la
grand'rue, à certain tournant où il faut quitter les lumières et le
bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers
à pic qui montent chez nous, à Diou-djen-dji.

Là, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une
lanterne, chez une vieille marchande nommée madame Très-Propre*, dont
nous sommes les pratiques assidues.--C'est inouï la consommation que
nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures
représentent invariablement des papillons de nuit ou des
chauves-souris.--Au plafond de la boutique, il y en a des quantités
énormes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte
sur une table pour les attraper.--Le gris ou le rouge sont nos couleurs
habituelles; madame Très-Propre sait cela et néglige les lanternes
vertes ou bleues. Mais il est toujours très difficile d'en décrocher
une,--à cause des bâtonnets par où on les tient, des ficelles par où on
les attache, qui s'enchevêtrent ensemble. Par des gestes outrés, madame
Très Propre exprime combien elle est désolée d'abuser ainsi de nos
honorables moments: oh! si cela ne dépendait que d'elle-même!... mais
voilà, ces choses emmêlées n'ont aucune considération pour la dignité
des personnes. Avec mille singeries, elle croit même devoir leur faire
des menaces et leur montrer le poing, à ces ficelles indébrouillables
qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.--C'est bien, nous
connaissons ce manège par coeur. Si cela l'impatiente, cette vieille
dame, nous aussi. Chrysanthème, qui s'endort, est prise d'une série de
petits bâillements de chat, qu'elle ne se donne même pas la peine de
dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue
très longue à l'idée de cette côte si raide qu'il va falloir cette nuit
remonter sous une pluie battante.

*_En japonais O Séï-San._

Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu,
grimper chaque soir jusqu'à ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce
logis de là-haut?...

L'ondée redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins
rapides, criant gare, éclaboussant les piétons, projetant, en traînées
dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des
mousmés et des vieilles dames, troussées, crottées, rieuses tout de même
sous leurs parapluies de papier, échangeant des révérences et faisant
claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un
tapotement de sabots et d'un grésillement de pluie.

Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrête voyant
notre détresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller
déposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra à notre
secours, avec tout ce qui est nécessaire à notre triste situation.

Enfin voici notre lanterne décrochée, allumée, payée. En face, il y a
une autre boutique à laquelle nous nous arrêtons aussi chaque soir;
c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons
toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.--Très
sémillante cette pâtissière, et en frais de coquetterie avec nous; elle
forme vignette de paravent derrière ses piles de gâteaux agrémentées de
petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,--et, à cause
des gouttières qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre
son étalage de bonbons blancs ou roses, arrangés très artistement sur
des branches de cyprès fines et fraîches.

*_En japonais: Tôki-San._

Pauvre 415, quelle providence pour nous!--Il reparaît déjà, cet
excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau
ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux
parapluies, empruntés à un marchand de porcelaine qui est aussi notre
parent éloigné. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se
servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont
drôles: en papier naturellement, à plissures cirées et gommées, avec
l'inévitable vol de cigognes semé en guirlande tout autour.

Chrysanthème, bâillant de plus en plus à sa manière chatte et devenue
câline pour se faire traîner, essaie de prendre mon bras:

--Mousmé, pour ce soir, si tu demandais plutôt ce service à Yves-San; je
suis sûr que cela nous arrangerait tous les trois.

La voilà donc, elle toute petite, pendue à ce très grand, et ils
grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous éclaire, et
dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.

De chaque côté du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de
tout cet orage dégringolant de la montagne. La route nous paraît longue
cette nuit, difficile, glissante; les séries de marches, interminables.
Des jardins, des maisons, échafaudés les uns par-dessus les autres; des
terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurité, se secouent sur nos
têtes.

On dirait que Nagasaki monte en même temps que nous,--mais là-bas, très
loin, dans une sorte de buée qui semble lumineuse sous le noir du ciel;
il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs,
de rires.

Cette pluie d'été n'a pas rafraîchi l'air encore. A cause de la chaleur
orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restées
ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes
toujours allumées devant les Bouddhas familiers et les autels
d'ancêtres;--mais tous les bons Nippons déjà couchés. Sous les
traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperçoit, étendus par
rangées, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou
s'éventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bébés nippons aussi, à
côté de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en
indienne bleu foncé et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.

Il y a de rares maisons où l'on s'amuse encore: de loin en loin,
par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque
danse incompréhensiblement rythmée dont la gaîté est triste.

Voici certain puits entouré de bambous, auprès duquel nous avons
l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthème.
Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le
bien reconnaître: c'est qu'il marque pour nous la moitié de la route.

Et enfin, enfin, voici notre logis!--Porte close; obscurité et silence
profonds. Tous nos panneaux ont été fermés par les soins de M. Sucre et
de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.

Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre
encore, pour aller rôder le long de la mer, en quête d'un sampan de
louage. Non, il ne retournera pas à bord ce soir; nous allons le faire
coucher chez nous. Sa petite chambre a été prévue, du reste, dans les
conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de
suite,--bien qu'il refuse, par discrétion. Entrons, déchaussons-nous,
secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombée,
et montons dans notre appartement.

Devant le Bouddha, les petites lampes brûlent; au milieu de la chambre,
la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la première impression est
bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystère, à cause
de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil,
il fait toujours bon rentrer chez soi....

Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthème, très en train à
l'idée que son grand ami va coucher près d'elle, y met toutes ses
forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissières
trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une
chambre à part, un compartiment dans la grande boîte où nous
logeons.--Je les avais crus complètement blancs, ces panneaux: eh bien,
non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,--peintes en
grisaille dans ces poses inévitables que l'art japonais a consacrées:
l'une qui porte la tête altière et lève une jambe avec noblesse, l'autre
qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au
bout d'un mois de Japon!...

Voilà donc Yves couché et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est
venu ce soir plus vite qu'à moi-même: c'est que j'ai cru remarquer des
regards très longs, de Chrysanthème à lui, de lui à Chrysanthème.

Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une
crainte me vient à présent d'avoir jeté un certain trouble dans sa tête.
De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait
mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave à ma confiance en
lui....

On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent;
des senteurs de terre mouillée nous arrivent des jardins et de la
montagne. Je m'ennuie désespérément dans ce gîte ce soir; le bruit de la
petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthème
s'accroupit devant sa boîte à fumer, je lui trouve un air _peuple_ dans
le plus mauvais sens du mot.

Je la prendrais en haine, ma mousmé, si elle entraînait mon pauvre Yves
à une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-être plus....



XXX


                    12 août.

Les époux Y*** et Sikou-San ont divorcé hier.--Le ménage Charles N*** et
Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficultés avec ces petits
bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants,
insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser
de leur maison, en intimidant leur propriétaire (sous l'amabilité
obséquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui
venons d'Europe); les voilà donc obligés d'accepter l'hospitalité de
leur belle-mère, situation bien pénible.--Et puis Charles N*** se croit
trompé. Il n'y a pas d'illusion à se faire du reste: ces partis, que
nous a procurés M. Kangourou, sont des _demi-jeunes filles_, si l'on
peut dire, des petites personnes ayant déjà eu dans leur vie un léger
roman, ou même deux. Alors, il est bien naturel de se méfier un peu....

Le ménage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes.

Le mien conserve plus de dignité, non moins d'ennui. L'idée de divorcer
m'est bien venue; mais je ne vois guère de raison valable pour faire cet
affront à Chrysanthème, et puis une chose surtout m'a arrêté: j'ai eu
des difficultés, moi aussi, avec les autorités civiles.

Avant-hier, M. Sucre très ému, madame Prune en pâmoison, mademoiselle
Oyouki tout en larmes sont montés chez moi comme un ouragan. Les agents
de la police nipponne étaient venus leur faire de grosses menaces, pour
loger ainsi, en dehors de la concession européenne, un Français
morganatiquement marié à une Japonaise,--et la terreur les prenait
d'être poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me
priaient de partir.

Le lendemain donc, accompagné de l'_ami d'une invraisemblable hauteur_
qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'état civil,
dans le but d'y faire une scène affreuse.

Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent complètement;
quand on est très en colère, il faut se contenter d'employer le
_tutoiement d'infériorité_ et la _conjugaison familière_ qui est à
l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de
tous les petits fonctionnaires ahuris, je débute en ces termes.

--Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel
pourboire faut-il t'offrir, réunion de petits êtres plus vils que les
portefaix des rues?

Grand scandale muet, consternation silencieuse, révérences estomaquées.

--Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable
personne; on ne demande pas mieux, même Seulement, pour me soumettre aux
lois du pays, j'aurais dû venir ici déclarer mon nom et celui de la
jeune personne que... avec laquelle....

--Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprès, troupe
méprisable, il n'y a pas trois semaines!

Alors je prends moi-même le registre de l'état civil: en feuilletant, je
retrouve la page, ma signature et, à côté, le petit grimoire qu'a
dessiné Chrysanthème:

--Tiens, assemblée d'imbéciles, regarde!

Survient un très haut chef--petit vieux grotesque en redingote
noire--qui de son bureau écoutait la scène:

--Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux
officiers français?

Je conte plus poliment mon cas à ce personnage qui se confond en
promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent à quatre
pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans
rendre les saluts.

M. Sucre et madame Prune peuvent être tranquilles, on ne les inquiétera
plus.



XXXI


                    23 août.

Le séjour de la _Triomphante_ dans le bassin, l'éloignement où nous
sommes de la ville, me servent de prétexte depuis deux ou trois jours
pour ne plus aller à Diou-djen-dji voir Chrysanthème.

On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Dès l'aube, une légion de
petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dîner dans des
paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux français;
mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et
d'empressé qui fait songer à des rats. Ils se faufilent d'abord sans
bruit, s'insinuent, et bientôt on en trouve partout, sous la quille, à
fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, réparent.

Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplombé par des rochers et
des fouillis de verdure.

Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus étrange et plus
jolie qui nous arrive: celle des scarabées et des papillons.

Des papillons extravagants, comme sur les éventails. Il y en a de tout
noirs, qui se jettent contre nous par étourderie, si légers qu'on dirait
de grandes ailes tremblotantes, attachées ensemble, sans corps.

Yves les regarde, étonné:

--Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout à
l'heure, un si grand... qu'il m'a épouvanté; j'ai cru que c'était... une
chauve-souris qui avait affaire à moi.

Un timonier, qui en a attrapé un très singulier, l'emporte,
précieusement, pour le mettre à sécher dans son livre de signaux, comme
on fait pour les fleurs.

Un autre matelot qui passe, portant son maigre rôti au four dans une
gamelle, le regarde d'un oeil drôle:

--Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire!



XXXII


                    24 août.

Cinq jours bientôt que j'ai abandonné ma maison nette et Chrysanthème.

Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer
ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour
_caler les mâts de hune, amener les basses vergues_, prendre toutes les
dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout
s'agite et se tord au-dessus de nos têtes; sur les parois des montagnes
surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un
air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits
sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de
bambou, de la terre.

Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempête détonne; il
semble que son effort soit exagéré et sa musique trop grande.

Vers le soir, les grosses nuées sombres roulent si vite que les averses
sont courtes, tout de suite égouttées, tout de suite finies.--Alors je
tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les
verdures mouillées:--il y a des petits sentiers qui y mènent, entre des
buissons de camélias et de bambous.

...Pour laisser passer une ondée, je me réfugie dans la cour d'un très
vieux temple, qui est à mi-côte, abandonné au milieu d'un bois d'arbres
séculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de
granit, en passant sous de très étranges portiques, aussi rongés que les
Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la
lumière y est voilée, verdâtre; il y tombe une pluie torrentielle, mêlée
de feuilles et de mousses arrachées. Des vieux monstres en granit, de
tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces
d'une férocité souriante; leurs figures expriment des mystères sans nom,
qui font frissonner, au milieu de cette musique gémissante du vent, sous
cette obscurité des nuages et des branches.

Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes
qui ont conçu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit
partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins
solitaires.

Une heure plus tard, au crépuscule de cette journée de typhon, toujours
dans cette même montagne, le hasard me conduit sous des arbres
ressemblant à des chênes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les
touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couchées, rebroussées en
tous sens.... Là, je retrouve très nettement tout d'un coup ma première
impression de grand vent dans les bois--dans les bois de la Limoise, en
Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, à l'un des mois de mars de ma
petite enfance.

Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes
yeux ont vu dans la campagne,--et les années rapides ont passé sur ce
souvenir--et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consumé....

J'y reviens beaucoup trop souvent à mon enfance; j'en rabâche en vérité.
Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en
ce temps-là; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais
avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie;
c'étaient comme des images réveillées, des rappels d'existences
antérieures; ou bien c'étaient comme des pressentiments d'existences à
venir, d'incarnations futures dans des pays de rêve; et puis des
attentes de merveilles de toute sorte--que le monde et la vie me
réservaient sans doute pour plus tard--pour quand je grandirais. Eh
bien, j'ai grandi et n'ai rien trouvé sur ma route, de toutes ces choses
vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rétréci et obscurci peu à
peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacés, les horizons d'en
avant se sont lentement refermés et remplis de ténèbres grises. Il sera
bientôt l'heure de m'en retourner dans l'éternelle poussière, et je m'en
irai sans avoir compris le pourquoi mystérieux de tous ces mirages de
mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles
patries jamais retrouvées, de je ne sais quels êtres désirés ardemment
et jamais embrassés....



XXXIII


M. Sucre, avec mille grâces, du bout de son fin pinceau trempé dans
l'encre de Chine, a tracé sur une jolie feuille de papier de riz deux
cigognes charmantes et me les a offertes de la manière la plus aimable,
comme un souvenir de lui. Elles sont là, dans ma chambre de bord, et,
dès que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traçant à main
levée avec une si élégante aisance.

Le godet dans lequel M. Sucre délaie son encre est en lui-même un vrai
bijou. Taillé dans un bloc de jade, il représente un petit lac avec un
rebord fouillé en manière de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une
petite maman crapaud, également en jade, qui s'avance comme pour se
baigner dans le petit lac où M. Sucre entretient quelques gouttelettes
d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants
crapauds également en jade, l'un perché sur sa tête, les trois autres
folâtrant sous son ventre.

M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il
excelle vraiment à représenter des groupes, des duos, si l'on peut
s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don
d'interpréter ce sujet d'une manière aussi rapide et aussi galante:
d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les
plumes, crac, crac, crac,--une douzaine de coups de son habile pinceau,
tenu d'une main très joliment posée,--et ça y est, et d'un réussi
toujours!

M. Kangourou raconte, sans y trouver à redire d'ailleurs, qu'autrefois
ce talent a rendu de grands services à M. Sucre. C'est que madame Prune,
paraît il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait à
présent, en voyant une vieille dame si dévote, si bien posée, ayant des
sourcils rasés si correctement...--enfin madame Prune, paraît-il,
recevait autrefois beaucoup de messieurs,--des messieurs qui venaient
toujours isolément,--et cela donnait à penser.... Or, quand madame Prune
était occupée avec une visite, si un nouvel arrivant se présentait, son
ingénieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre,
le retenir, s'offrait aussitôt à lui peindre quelques cigognes, dans des
attitudes variées....

Voilà comment, à Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain âge
possèdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de
genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.



XXXIV


                    Dimanche 25 août.

Vers six heures du soir, pendant mon quart, la _Triomphante_ quitte sa
prison creusée entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de
manoeuvre, puis nous mouillons sur rade, à notre ancienne place, au pied
des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un
nuage; il a cette limpidité particulière aux ciels que les typhons ont
balayés, transparence excessive, permettant de distinguer dans les
lointains d'infimes détails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le
grand souffle terrible avait emporté jusqu'aux plus légères brumes
errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, après ces
pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une
splendeur printanière, se sont rafraîchies--comme s'avivent d'un éclat
mouillé les tons d'une peinture fraîchement lavée. Les sampans et les
jonques, qui depuis trois jours s'étaient tenus blottis, s'en vont vers
le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la
migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.

A huit heures, à la nuit, la manoeuvre étant terminée, je m'embarque
avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entraîne cette fois et veut me
ramener dans mon logis.

A terre, une bonne odeur de foin mouillé. Un clair de lune admirable,
dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit à
Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthème, que j'ai presque un remords, sans
qu'il y paraisse, d'avoir abandonnée si longtemps.

En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, là-haut
perchée. Elle est tout ouverte, très éclairée, et on y joue de la
guitare. Voici même que j'aperçois la tête d'or de mon Bouddha, entre
les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis
Chrysanthème apparaît aussi, sous la véranda, en silhouette très
nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches
retombantes, accoudée comme pour nous attendre.

Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manière un peu hésitante,
mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace à pleins
bras.

Et je le revois sans déplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque
oublié l'existence, que je m'étonne de retrouver encore mien.
Chrysanthème a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour
une fête, elle a élargi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allumé nos
lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la _Triomphante_, elle espérait
bien que nous allions enfin revenir et, ses préparatifs terminés, pour
occuper ses heures d'attente, elle étudiait un duo de guitare avec
Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!

--Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux,
entreprendre une traversée si longue, en sampan sur la rade....

Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il
faudrait être difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce
soir.

Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande
promenade dans Nagasaki; nous emmènerons Oyouki-San, deux cousines de
Chrysanthème qui se trouvent là, et d'autres petites voisines encore si
cela leur fait plaisir; nous achèterons les jouets les plus drôles; nous
mangerons toute espèce de gâteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme
nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons
à point! Justement il y a pèlerinage de nuit au grand temple de la
_Tortue Sauteuse!_ Toute la ville y sera; tous les camarades mariés
viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et
Jonquille, avec l'_ami d'une invraisemblable hauteur_. Et elles deux,
pauvre Chrysanthème, pauvre Oyouki-San, le coeur très gros, restaient au
logis, parce que nous n'étions pas là et parce que madame Prune, après
son dîner, avait été prise de pâmoisons et de vapeurs....

Vite, la toilette des mousmés. Chrysanthème est déjà prête. Oyouki
change de robe à la hâte, s'habille de gris souris, me prie d'arranger
le noeud bouffant de sa belle ceinture--, qui est en satin noir doublé
de jaune orange--, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon
d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de bâtonnets; M. Sucre
remercie pour sa fille, remercie à n'en plus finir, nous reconduit,
tombe à quatre pattes sur sa porte--, et nous nous éloignons assez
gaiement, dans la nuit transparente et douce.

En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande fête. Les
rues sont pleines de monde; la foule passe,--comme un flot rieur,
capricieux, lent, inégal,--mais s'écoule tout entière dans la même
direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais
cependant léger, où dominent le rire et les formules polies que l'on
échange à voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je
n'en avais tant vu, ni de si bariolées, ni de si compliquées, de si
extraordinaires.

Nous suivons, comme en dérive dans ce flot humain, comme entraînés par
lui. Il y a des bandes de femmes de tous les âges, en toilette parée;
surtout des mousmés innombrables ayant dans les cheveux des piquets de
fleurs ou, à la manière d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois
chiffonnés, petits yeux bridés de chat naissant, joues rondelettes et
pâlottes ballant un peu aux abords des lèvres entrouvertes. Gentilles
quand même, ces petites Nipponnes, à force d'enfantillage et de sourire.
Du côté des hommes, beaucoup de chapeaux _melon_, ajoutés pour plus de
pompe à la longue robe nationale et complétant bien ces laideurs gaies
de singes savants. Ils tiennent à la main des branches, des arbustes
entiers quelquefois, d'où pendent, mêlées au feuillage, les plus
bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou
d'oiseaux.

A mesure que nous avançons dans la direction de ce temple, les rues
deviennent plus encombrées, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le
long des maisons, des étalages sans fin sur des tréteaux: des bonbons de
toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des
masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines
charrettes; le plus répandu est celui qui représente le museau blême et
rusé, contracté en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les
dents pointues du renard blanc consacré au dieu du riz. Il y a d'autres
figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides,
grimaçantes, convulsionnées, ayant de vrais cheveux et de vrais poils.
Des gens quelconques, des enfants même, achètent ces épouvantails et se
les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de
musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si
étrange, mais d'énormes, ce soir: deux mètres de long pour le moins; le
bruit qu'elles font ne ressemble plus à rien de connu; on croirait
entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour
faire peur.

Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible,
à nous, de pénétrer les _dessous_ pleins de mystère que les choses
peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire où finit la plaisanterie et où
la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures,
tout ce que la tradition et l'atavisme ont entassé dans les cervelles
japonaises, provient d'origines profondément ténébreuses pour nous; même
les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une manière
superficielle et impuissante,--_parce que nous ne sommes pas les pareils
de ces gens-là_. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur
gaîté et de leur rire, qui sont au rebours des nôtres....

Chrysanthème avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines,
marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre
la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre.

Tout le long des rues qui mènent à ce temple, les gens riches ont exposé
dans leur maison des séries de vases et de bouquets. La forme _hangar_,
qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur espèce de devanture
foraine et d'estrade, sont très favorables à ces exhibitions de choses
délicates: on a laissé tout ouvert et l'on a tendu, à l'intérieur, des
voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies
généralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a
correctement aligné les objets exposés, que mettent en pleine lumière
des lampes suspendues.--Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des
feuillages seulement, les uns frêles et rares, introuvables,--les autres
choisis comme à dessein parmi les plus communs, mais arrangés avec un
art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingué: de vulgaires
feuilles de salade, de grands choux montés, prenant des poses
artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases
sont en bronze, mais le dessin en est varié à l'infini, avec la
fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqués et de tourmentés;
d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,--mais d'une
simplicité si cherchée que, pour nos yeux, c'est comme une révélation
d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la
forme....

A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos
camarades mariés de la _Triomphante_, et les Jonquille, et les
Touki-San, et les Campanule!--Saluts, révérences entre mousmés;
manifestations réciproques de la joie de se revoir; puis, formant une
bande compacte et entraînés par la foule qui augmente encore, nous
continuons de nous acheminer vers le temple.

Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur
des hauteurs) et, à mesure que nous montons, à la féerie des lanternes
et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleuâtre,
vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux
tranquilles pleines de rayons de lune, s'élevant en même temps que nous
dans l'air. Lentement, pas à pas si l'on peut dire, cela surgit
alentour, enveloppant d'un grand décor diaphane tous ces premiers plans
où papillotent des lumières rouges et des banderoles de toutes couleurs.

Nous approchons sans doute, car voici les énormes granits religieux, les
escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant
des séries de marches, portés presque par le flot des fidèles qui monte
avec nous.

La cour du temple,--nous sommes arrivés.

C'est le dernier et le plus étonnant tableau de la féerie de ce
soir,--tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques
éclairés par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les
cryptomérias sacrés, étendent comme un dôme leurs branches noires.

Nous voilà assis tous, avec nos mousmés, sous le tendelet enguirlandé de
fleurs d'une des nombreuses petites maisons de thé que l'on a
improvisées dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des
grands escaliers par où la foule continue d'affluer; nous sommes aux
pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pièce dans le ciel de la
nuit avec une massive rigidité de colosse; aux pieds aussi d'un monstre
qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace
méchante et son rire.

Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses écrasantes du
premier plan, dans le décor invraisemblable de cette fête; ils se
découpent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague
et cendré là-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrière eux,
Nagasaki se déroule, à vol d'oiseau, très faiblement dessiné dans de
l'obscurité transparente avec des myriades de petits feux de couleurs;
puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'étoiles leurs
dentelures exagérées:--bleuâtre sur bleuâtre, diaphane sur diaphane. Et
un coin de la rade apparaît aussi, très haut, très indécis, très pâle,
ayant l'air d'un lac monté dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'à
un reflet de lumière lunaire qui les fait resplendir comme une nappe
argentée.

Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal.
Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de
gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousmés à petits
yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si fraîche et dont les
beaux chignons luisent, piqués de fleurs en argent. Et des hommes très
laids promènent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en
forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes.

Derrière nous, le temple, tout illuminé, tout ouvert; les bonzes assis
en théories immobiles, dans le sanctuaire étincelant d'or qu'habitent
les divinités, les chimères et les symboles. La foule, avec son
bourdonnement monotone de rires et de prières, se presse autour, lançant
à pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le métal monnayé
roule à terre, dans l'enceinte réservée aux prêtres où les nattes
blanches disparaissent complètement sous les pièces de toutes les
grandeurs, amoncelées comme après un déluge d'argent et de bronze.

Nous sommes là, nous, très dépaysés dans cette fête, regardant, riant
puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une
langue insuffisamment apprise, que ce soir, troublés par je ne sais
quoi, nous n'entendons même plus. Il fait très chaud sous notre
tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des
tasses, de petits sorbets drôles ressemblant à du givre parfumé, ou bien
ayant un goût de fleurs dans de la neige. Nos mousmés se sont fait
servir, à pleins bols, des haricots au sucre mêlés à de la grêle,--à de
vrais grêlons comme on en ramasserait après une giboulée de mars.

Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal,
avec une sonorité qui semble puissante, mais cependant pénible et comme
étouffée dans de l'eau. Partout tintent des crécelles, bruissent
durement des claquebois. Nous avons l'impression d'être enlevés nous
aussi dans l'immense élan de cette gaîté incompréhensible, à laquelle se
mêle, dans une proportion que nous ne savons même pas apprécier, quelque
chose de mystique, je ne sais quoi de puéril et de macabre en même
temps. Une sorte d'horreur religieuse est répandue par ces idoles, que
nous devinons derrière nous dans le temple, par ces prières confusément
entendues;--surtout par ces têtes de renard blanc, en bois laqué,
cachant, de temps à autre, les visages humains qui passent,--par tous
ces affreux masques blêmes....

Dans les jardins et les dépendances de ce temple se sont installés
d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, bariolées de
lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme
des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos
mousmés ont achevé leurs dévotions et jeté leurs offrandes.

Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scène, étendu à
plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de
grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles
parlent, gesticulent--, puis s'effondrent comme des loques vides;
remontent de nouveau d'une poussée brusque, comme mues par un ressort,
changent de costume, changent de figure, se démènent dans une frénésie
continuelle. A un moment donné, il en paraît jusqu'à trois, quatre à la
fois: ce sont les quatre membres de l'homme couché, ses deux jambes en
l'air et ses deux bras, habillés chacun d'une robe, coiffés d'une
perruque et surmontés d'un masque. Des scènes, des batailles à grands
coups de sabre se passent entre ces fantômes.

Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque
fois qu'elle reparaît avec sa tête plate au rire de cadavre, les lampes
se baissent; la musique à l'orchestre devient une sorte de gémissement
de flûtes très sinistre, avec un trémolo de claquebois qui fait songer à
des os entrechoqués.--Évidemment elle joue dans la pièce un très vilain
rôle, cette personne; elle doit être une vieille goule malfaisante et
affamée. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours
projetée avec une netteté voulue sur un écran blanc; par un procédé qui
ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une
ombre véritable, est celle d'un loup.--A un moment donné, la vieille se
retourne, présente de côté son nez camus pour accepter un bol de riz
qu'on lui offre; alors, sur l'écran, on voit le profil du loup
s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses
dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gémit,
tremblote--puis éclate en cris funèbres comme un concert de hiboux;
c'est qu'à présent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi,
remue ses mâchoires, grignote une autre ombre... très reconnaissable: un
bras de petit enfant.

Nous allons voir ensuite la _grande salamandre_ du Japon,--une bête rare
en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente
et endormie, qui semble un _essai_ antédiluvien, resté par oubli dans
les eaux intérieures de ces archipels.

Après, l'éléphant savant, dont nos mousmés ont peur; puis les
équilibristes, la ménagerie....

Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, à
Diou-djen-dji.

D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a
déjà habitée une nuit. Puis nous nous couchons nous-mêmes, après les
préparatifs de rigueur, la petite pipe fumée, et le _pan! pan! pan!
pan!_ sur le rebord de la boîte.

Mais voici qu'en dormant Yves se démène, se trémousse, envoie des coups
de pied dans la cloison, fait un tapage affreux.

Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rêve de la
vieille femme à ombre de loup.--L'étonnement se peint sur la figure de
Chrysanthème, qui s'est dressée sur son coude pour écouter....

Tout à coup, un trait de lumière; elle a compris ce qui le tourmente:

--_Ka!_ (Les moustiques!) dit-elle.

Et, pour mieux me faire saisir de quelle bête elle veut parler, elle me
pince au bras, très fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en
imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se
sentirait piqué....

--Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile,
Chrysanthème!--Je connaissais le mot _Ka_, j'avais parfaitement compris,
je t'assure....

C'est fait si drôlement et si vite, avec une moue si réussie, que je
n'ai, dans le fond, nulle idée de me fâcher,--cependant j'en porterai
demain une marque bleue, c'est bien certain.

Voyons, il faut nous lever pour prêter secours à Yves, qui ne peut pas
continuer à tambouriner de cette manière. Allons regarder, avec une
lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive.

Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui,
tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assemblés et
bourdonnants. Chrysanthème indignée en brûle plusieurs à la flamme de sa
lanterne, m'en montre d'autres: «Hou!» partout posés, sur le papier
blanc du mur.

Lui dort toujours, après la fatigue de la journée, mais d'un sommeil
agité, cela se comprend. Et Chrysanthème le secoue, pour l'emmener
auprès de nous, sous notre moustiquaire bleue.

Il se laisse faire, après quelques cérémonies, se lève, comme un grand
enfant mal éveillé, pour nous suivre,--et moi je ne trouve rien à
redire, en somme, à ce couchage à trois: c'est si peu un lit, ce que
nous partagerons là, et nous y dormirons tout habillés, comme toujours,
suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les
dames les plus recommandables ne s'étendent pas ainsi, sans penser à
mal, auprès de messieurs quelconques?

Seulement j'ai placé le petit chevalet à nuque de Chrysanthème au centre
de la tente de gaze, entre nos deux oreillers à nous, pour observer,
pour voir.

Elle alors, très digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur
d'étiquette que j'aurais commise par mégarde, l'enlève et met à la place
mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les séparant.
C'est plus correct, en effet. Oh! c'est décidément très bien--, et
Chrysanthème est une personne de beaucoup de tenue....

...En rentrant à bord le lendemain matin, au clair soleil de sept
heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de rosée, avec une bande
de petites mousmés de six ou huit ans, absolument comiques, qui se
rendent à l'école.

Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit
sonore. La montagne sent bon. Fraîcheur de l'air, fraîcheur de la
lumière, fraîcheur enfantine de ces petites filles en longues robes et
en beaux chignons apprêtés. Fraîcheur de ces fleurs et de ces herbes sur
lesquelles nous marchons et qui sont semées de gouttelettes d'eau....
Comme c'est éternellement joli, même au Japon, les matins de la campagne
et les matins de la vie humaine....

D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a
d'adorables.--Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite
pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air
singe?...



XXXV


Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mère, est un des sites les
plus mélancoliques, sans contredit, qu'il m'ait été donné de rencontrer
dans mes courses par le monde.

Oh! les heures lentes, les heures énervantes et grises, passées à dire
des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des
confitures poivrées, sous la véranda qui reçoit de ce jardinet une
lumière affaiblie! En pleine ville, encaissé entre des murs, ce parc de
quatre mètres carrés, avec des petits lacs, des petites montagnes, des
petits rochers; et une teinte de vétusté verdâtre, une moisissure barbue
recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil.

Cependant un incontestable sentiment de la nature a présidé à cette
réduction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien posés.
Les cèdres nains, pas plus hauts que des choux, étendent sur les vallées
leurs branches noueuses avec des attitudes de géants fatigués par les
siècles,--et leur air _grand arbre_ déroute la vue, fausse la
perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aperçoit, dans un
certain recul, ce paysage relativement éclairé, on en vient presque à se
demander s'il est factice ou si, plutôt, on n'est pas soi-même le jouet
de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne
aperçue avec des yeux dérangés, plus au point,--ou bien regardée par le
mauvais bout d'une lorgnette.

Pour qui a quelques notions de japonerie, l'intérieur de ma belle-mère
révèle à lui seul une personne raffinée: nudité complète; à peine deux
ou trois petits paravents posés çà et là,--une théière, un vase où
trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni
vernis, mais ajourées avec une capricieuse mignardise, très finement
menuisées, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de
fréquents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la
charpente sont variés avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont
des formes géométriques d'une précision parfaite; les autres se tordent
artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacés de lianes. Il y
a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits
placards, dissimulés de la manière la plus ingénieuse et la plus
inattendue sous l'uniformité immaculée des panneaux de papier blanc.

Je souris en moi-même au souvenir de certains salons dits _japonais_
encombrés de bibelots et tendus de grossières broderies d'or sur satin
d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur
conseille, à ces personnes, de venir regarder comment sont ici les
maisons des gens de goût,--de venir visiter les solitudes blanches des
palais de Yeddo.--En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici,
pour les enfermer, bien étiquetés, dans une sorte d'appartement
mystérieux, souterrain, grillé en fer, qu'on appelle _godoun_. En de
rares occasions seulement, pour faire honneur à quelque visiteur de
distinction, on ouvre ce lieu impénétrable.--Une propreté minutieuse,
excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicité apparente
extrême dans l'ensemble, et une incroyable préciosité dans les détails
infiniment petits: telle est la manière japonaise de comprendre le luxe
intérieur.

Ma belle-mère me paraît vraiment une femme fort bien. N'étaient les
sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la
visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de
Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes
de charmes; d'assez belles allures.--Son passé m'intrigue et cependant,
vu ma qualité de gendre, la bienséance m'empêche de pousser trop loin
mes questions.

D'aucuns prétendent que c'est une ancienne guécha jadis renommée à
Yeddo, puis déchue de la faveur du public élégant, pour avoir eu
l'étourderie de devenir mère. Cela expliquerait bien le talent de sa
fille sur la guitare elle lui aurait inculqué elle-même le doigté et la
manière du Conservatoire.

Depuis Chrysanthème (l'aînée et la première cause de cette déchéance),
ma belle-mère, nature expansive bien que distinguée, est retombée sept
fois encore dans la même erreur: deux petites belles-soeurs cadettes,
mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits
beaux-frères puînés, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou.

*_En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune)._

**_En japonais: Tsouki-San._

Quatre ans, ce petit Bambou; un bébé jaune, tout rond avec de beaux yeux
brillants; câlin et joyeux, endormi tout de suite dès qu'il a fini de
rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le
plus....



XXXVI


                    Mardi 27 août.

Nous avons passé la journée à errer dans des quartiers poussiéreux et
sombres, cherchant des choses antiques chez des bric-à-brac, Yves,
Chrysanthème, Oyouki et moi, traînés par quatre djins accélérés.

Vers le coucher du soleil, Chrysanthème, qui m'en nuie davantage depuis
ce matin et qui s'en est sans doute aperçue, fait une moue très longue,
se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher
chez madame Renoncule, sa mère.

J'accorde cela de tout mon coeur; qu'elle s'en aille, cette mousmé!
Oyouki préviendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous
passerons la soirée à courir à notre fantaisie, Yves et moi, sans
traîner aucune mousmé à nos trousses, et, après, nous rentrerons nous
coucher chez nous, sur la _Triomphante_, sans avoir la peine de grimper
là-haut.

Nous essayons d'abord d'aller dîner tous deux dans quelque maison de thé
élégante.--Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les
appartements de papier, tous les compartiments à trucs et à glissières,
tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises
mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en
partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses.

C'est qu'aujourd'hui est le troisième et dernier jour de ce grand
pèlerinage au temple de la _Tortue Sauteuse_ dont nous avons vu le début
avant-hier,--et alors tout Nagasaki s'amuse.

A la maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, qui est aussi
bondée, mais où nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter
un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin à
poissons rouges, et c'est là qu'on nous sert, dans la fraîcheur agréable
du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds.

Après dîner, nous suivons les fidèles et nous remontons au temple.

Là-haut, même féerie, mêmes masques, même musique. Comme avant-hier,
nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits
sorbets drôles, parfumés aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et
l'absence de cette bande de mousmés, aux minois familiers, qui étaient
comme un trait d'union entre ce peuple en fête et nous-mêmes, nous
sépare, nous isole davantage de toute cette débauche d'étrangetés au
milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours
là-bas l'immense décor bleuâtre: Nagasaki éclairé par la lune, avec la
nappe argentée des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans
le vide. Et derrière nous, le grand temple ouvert où les bonzes
officient au bruit des grelots sacrés et des claquebois,--pareils à de
petites marionnettes, vus d'où nous sommes,--les uns accroupis en rang
comme de tranquilles momies, les autres exécutant des marches rythmées
devant ce fond tout en or où se tiennent les dieux. Nous ne rions pas,
ce soir, et nous parlons peu, plus frappés que la première nuit; nous
regardons seulement, cherchant à comprendre....

Tout à coup, Yves se retournant, dit:

--Frère!... votre mousmé!!...

En effet, elle est là derrière lui, Chrysanthème, presque par terre,
cachée entre les pattes d'une grosse bête en granit moitié tigre, moitié
chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile.

--Comme un petit chat, elle m'a tiré avec ses ongles, par mon bas de
pantalon, dit Yves très saisi,--oh! mais tout à fait comme un petit
chat!

Elle se tient courbée, prosternée en révérence très humble; elle sourit
timidement dans la crainte d'être mal reçue, et la tête de mon petit
beau-frère Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne.
Elle l'a apporté avec elle, à califourchon sur ses reins, ce petit
_mousko_*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et
les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous
deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur équipée.

*_Mousko signifie petit garçon. C'est le masculin de mousmé. On dit même
en général mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse._

Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au
contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve même très gentil de la
part de Chrysanthème cette façon d'être revenue et cette idée d'avoir
apporté Bambou-San à la fête, bien que ce soit assez _peuple_, à vrai
dire, de se l'être attaché sur le dos, comme font les pauvresses
nipponnes pour leurs petits....

Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces
haricots à la grêle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le
beau petit _mousko_ et qu'il mange, à sa discrétion, des bonbons et du
sucre.

La soirée finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller,
Chrysanthème replace son petit Bambou à cheval sur son dos et se met en
marche, toute fléchie en avant sous ce poids, toute courbée, traînant
péniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les
dalles.... Oui, bien _peuple_, en effet, cette allure, mais dans
l'acception la meilleure de ce mot _peuple_; rien là-dedans qui me
déplaise; je trouve même que Chrysanthème, dans son affection pour
Bambou-San, est simple et attachante.

On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits
enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des
joujoux comiques, les rendre joyeux au début de la vie; une vraie
spécialité aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne
l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime
dans ce pays: les bébés et la manière dont on sait les comprendre....

En route, nous rencontrons les amis mariés de la _Triomphante_ qui
plaisantent à mes dépens, très surpris de me voir avec ce _mousko_,
demandant:

--C'est déjà votre fils?

Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu à Chrysanthème, au
tournant de la rue qui conduit chez sa mère. Elle sourit, indécise, se
dit guérie et demande à retourner là-haut dans notre maison.--Cela
n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais
mauvaise grâce à refuser. Soit! Allons reporter le _mousko_ à sa maman,
puis nous commencerons, à la lueur de quelque nouvelle lanterne achetée
chez madame Très-Propre, l'ascension pénible.

Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui
prétend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela
n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout à fait inadmissible!...

Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fête, ce
mousko.... Voyons, nous allons envoyer prévenir madame Renoncule, pour
qu'elle ne s'inquiète pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne
tout à l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de
nous, à tour de rôle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant
que durera la grimpade noire....

Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en traînant une
mousmé par la main, voici que, pour surcroît, je porte un mousko sur mon
dos.... Quelle ironique destinée!

Chez nous, comme je l'avais prévu, tout est clos, verrouillé; on ne nous
attend pas, et il faut faire tapage à la porte. Chrysanthème se met de
toute sa force à héler.

--_Ho! Oumé-San..an..an..an!_ (En français: Ohé! madame
Pru..u..u..u..ne!)

Je ne connaissais pas ces intonations-là à sa petite voix; son appel
traînant, dans la sonorité obscure de minuit, a un accent si étranger,
si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et
extrême exil....

Enfin madame Prune apparaît pour nous ouvrir, mal éveillée, très émue,
coiffée de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel
folâtrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec
une grâce épeurée, la longue tige de sa lanterne à fleurs, elle nous
dévisage l'un après l'autre pour vérifier nos identités--et elle n'en
revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....



XXXVII


D'abord c'était la guitare de Chrysanthème que j'écoutais volontiers; à
présent, c'est son chant que je commence à aimer aussi.

Rien de la manière théâtrale ni de la grosse voix contrefaite des
virtuoses; au contraire, ses notes, toujours très hautes, sont douces,
frêles et plaintives.

Souvent elle enseigne à Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a
composée ou qui lui revient en tête. Alors elles m'étonnent toutes deux,
cherchant sur leurs guitares accordées des accompagnements en parties et
se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste à leur
oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes,
étranges, toujours tristes.

Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'écris, sous la
véranda, devant le panorama superbe. J'écris par terre, assis sur une
natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orné de sauterelles en
relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil à celui de mon
propriétaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins
sculptés sur le rebord. Et j'écris mes mémoires, en somme,--tout à fait
comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble,
et cela m'est bien désagréable....

Mes mémoires... qui ne se composent que de détails saugrenus; de
minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits.

Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre à mon horizon
monotone; toute une intrigue paraît vouloir se nouer au milieu de ce
petit monde de mousmés et de cigales: Chrysanthème amoureuse d'Yves;
Yves de Chrysanthème; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait
même là matière à un gros drame fratricide, si nous étions dans un autre
pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce
milieu qui atténue, rapetisse, drolatise, il n'en résultera rien du
tout.



XXXVIII


Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journée qui est comique entre
tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-là, les gens
sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun
assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe où, sans
le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques,
voire même sur les portes, pour plus de facilité à causer entre voisins
d'un côté de la rue à l'autre. On reçoit dans cette situation; sans
hésiter on sort de sa cuve, tenant à la main sa petite serviette
invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se présente et
lui donner la réplique enjouée.

Cependant elles ne gagnent pas, les mousmés (ni les vieilles dames), à
se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dépourvue de sa longue robe
et de sa large ceinture aux coques apprêtées, n'est plus qu'un être
minuscule et jaune, aux jambes torses, à la gorge grêle et piriforme;
n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est allé
complètement avec le costume.

Il y a une heure à la fois joyeuse et mélancolique: c'est un peu plus
tard au crépuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans
lequel montent les découpures des montagnes et des hautes pagodes.
C'est l'heure où, en bas, dans le dédale des petites rues grisâtres,
les lampes sacrées commencent à briller, au fond des maisons
toujours ouvertes, devant les autels d'ancêtres et les Bouddhas
familiers,--tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille
dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel
d'or clair. A ce moment-là passe sur ce Japon rieur une impression de
sombre, d'étrange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi
d'indicible, qui est triste. Et la gaîté, alors, la seule gaîté qui
reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites
mousmés, qui se répand comme un flot dans les rues pleines d'ombre,
sortant des ateliers et des écoles. Sur la nuance foncée de toutes ces
constructions de bois, paraissent plus éclatantes les petites robes
bleues ou rouges, drôlement bigarrées, drôlement troussées, et les beaux
noeuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqués
dans ces chignons de bébés.

Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches
pagodes, les toutes petites mousmés de dix ans, de cinq ans, ou même de
moins encore, ayant déjà de hautes coiffures et d'imposantes coques de
cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupées impayables qui, à
cette heure crépusculaire, gambadent, en robes très longues, soufflant
dans des trompettes de cristal ou courant à toutes jambes pour lancer
des cerfs-volants inouïs.... Tout ce petit monde nippon, baroque par
naissance et appelé à le devenir encore plus en prenant des années,
débute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres;
ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre
pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de
vampires....

Et chaque soir, dans les petites rues sombres, déborde cette gaîté
fraîche, enfantine, mais fantasque à l'excès.--On n'imagine pas tout ce
qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au
vent....



XXXIX


Toujours des vêtements de couleur sombre, cette petite Chrysanthème, ce
qui est ici un signe de distinction réelle. Tandis que ses amies,
Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des étoffes
bariolées, se plantent dans le chignon des pompons éclatants, elle
s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache à la taille de
larges ceintures noires brochées de nuances discrètes, et ne met jamais
rien dans ses cheveux que des épingles d'écaille blonde. Si elle était
de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc
brodé sur sa robe, apposé comme une estampille, avec, au milieu, un
dessin quelconque,--une feuille d'arbre en général: et ce seraient là
ses _armes_. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour
avoir la tenue d'une femme très comme il faut.

(Au Japon, les belles robes claires, nuancées en nuages, brodées de
chimères d'argent ou d'or, sont réservées pour les grandes dames dans
leur intérieur, en certaines occasions d'apparat;--ou alors pour le
théâtre, pour les danseuses, pour les filles.)

Comme toutes les Japonaises, Chrysanthème serre une quantité de choses
dans l'intérieur de ses longues manches, où des poches sont dissimulées.

Elle y met des lettres, des notes quelconques écrites sur des feuilles
fines en pâte de riz, des prières-amulettes rédigées par des bonzes, et
surtout une grande quantité de carrés en papier soyeux qu'elle emploie
aux usages les plus imprévus: essuyer une tasse à thé, tenir la tige
mouillée d'une fleur, ou moucher son petit nez drôle quand l'occasion
s'en présente. (Après l'opération, elle froisse tout de suite le morceau
qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fenêtre avec
horreur...)

Les personnes les plus huppées se mouchent de cette manière au Japon.



XL


                    2 septembre.

Le hasard nous a procure une amitié singulière et rare, celle des chefs
bonzes de ce temple de la _Tortue Sauteuse_ où l'on célébrait, le mois
dernier, un si étonnant pèlerinage.

Les abords de ce lieu sont aussi solitaires à présent qu'ils étaient
peuplés les soirs de cette fête; et, en plein jour, on est surpris de la
vétusté morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient
semblé vivre. Personne dans ces escaliers de granit usés par le temps;
personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussière a terni
les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours
désertes étagées sur le flanc de la montagne, plusieurs portes
solennelles, et des marches et des marches, en s'élevant toujours
au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une région sacrée
remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les
murailles, du lichen et des pariétaires; la teinte grise des choses très
vieilles, répandue partout comme une couche de cendre.

Dans un premier temple latéral, trône un Bouddha géant assis dans son
lotus,--idole dorée de quinze à vingt mètres de haut, montée sur un
énorme socle de bronze.

Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses
traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un à
droite, l'autre à gauche, enfermés comme des bêtes fauves, chacun dans
une cage grillée de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing levé pour
frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont criblés de
boulettes en papier mâché, qu'on leur a lancées à travers les barreaux
et qui se sont collées sur leurs membres monstrueux comme une lèpre
blanche, une manière qu'ont les fidèles de leur faire parvenir, pour les
apaiser, des prières écrites sur feuillets délicats par des bonzes
pieux. On passe entre ces épouvantails et on pénètre dans la dernière
cour. L'habitation de nos amis est à main droite, la grande salle de la
pagode est en face.

Dans cette cour dallée, des lampadaires de bronze, hauts comme des
tourelles. Des cycas séculaires, aux fraîches touffes de plumes vertes,
dont les tiges multiples sont disposées avec une symétrie lourde, comme
des branches de massifs candélabres. Le temple, entièrement ouvert sur
tout sa façade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors atténués
qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus reculée se
tiennent les idoles assises, dont on aperçoit vaguement, du dehors, les
poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels,
chargés de merveilleux vases de métal, d'où s'élancent des gerbes
sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent dès l'entrée l'odeur suave
des baguettes de parfum que les prêtres brûlent constamment devant les
dieux.

Chez nos amis les bonzes,--à main droite en arrivant,--il est toujours
compliqué de se faire introduire.

Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des
cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chaînes de fer; au
moindre souffle de brise, il se balance en grinçant. On passe dessous;
on entre dans une première salle haute, immense, à peine éclairée, où
brillent, dans les coins, des idoles dorées, des cloches, des choses
religieuses incompréhensibles.

Des espèces de petits clercs, d'enfants de choeur, s'avancent peu
accueillants, pour demander ce que l'on veut.

--_Matsou-San!! Donata-San!!_ répètent-ils, très étonnés, quand on leur
a expliqué auprès de qui l'on veut être introduit. Oh! non, il n'y a pas
moyen de les voir: ils reposent,--ou bien, ils sont en contemplation.
_Orimas! Orimas!_ disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des
génuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prières! en
profondes prières!)

On insiste, on parle plus fort; on se déchausse comme des gens bien
résolus à entrer quand même.

A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de là-bas, des
profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vêtus de gaze noire, et
leur tête est rasée. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils
vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond
de leur mystérieuse résidence, à travers des séries d'appartements vides
tapissés de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se
succèdent ne sont séparées les unes des autres que par des stores en
bambou d'une finesse exquise, relevés au moyen de glands et de torsades
en soie rouge.

Toute la construction intérieure est du même bois couleur beurre frais,
menuisé avec une extrême précision, sans le moindre ornement, sans la
moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi
aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudité
voulue, un petit escabeau précieux, incrusté merveilleusement, supporte
un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques
esquisses de maître jetées vaguement à l'encre de Chine, sur des bandes
de papier gris très correctement coupées, mais qu'aucune baguette
n'encadre; rien de plus; pas de sièges, pas de coussins, pas de meubles.
C'est le comble de la simplicité cherchée, de l'élégance faite avec du
néant, de la propreté immaculée et invraisemblable.

Et tandis qu'on est là, cheminant à la suite de ces bonzes, dans ces
enfilades de salles désertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de
bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion,
l'encombrement.

L'endroit où s'arrête cette promenade silencieuse de gens déchaussés,
l'endroit où l'on s'assied, bien au frais dans la pénombre, est une
véranda intérieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond
d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplombé
de partout par l'écrasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une
demi-clarté de rêve. Et cela joue quand même le grand ravin sauvage; on
y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des
îles. Les arbres, rendus nains par ce procédé japonais que nous ne
connaissons pas, ont de toutes petites feuilles à leurs branches
noueuses et caduques. Une teinte générale de vieillesse verdâtre
harmonise cet ensemble, qui est assurément centenaire.

Des familles de poissons rouges circulent là dans l'eau fraîche, et des
petites tortues (_sauteuses_ probablement) dorment sur les lots de
granit qui sont d'une nuance pareille à leur carapace grise.

Il y a même des libellules bleues qui se risquent à descendre, on ne
sait d'où, et se posent avec de légers tremblements d'ailes sur les
nénuphars en miniature.

Nos amis bonzes, malgré une certaine onction ecclésiastique, rient
volontiers, d'un rire très bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne
s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs françaises.

Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite
cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais érudit, j'essaie
des temps de verbe à effet: des _désidératifs_, des _concessifs_, des
_hypothétiques en ba_. Tout en devisant, ils expédient les affaires de
l'église, des ordres d'offices, cachetés de sceaux compliqués, pour des
pagodes inférieures situées alentour; ou bien des petites prières
curatives, tracées au pinceau, pour être mangées en boulettes par des
malades éloignés. De leurs mains blanches et potelées, ils jouent de
l'éventail comme des femmes, et, quand nous avons goûté à différents
breuvages indigènes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir
un flacon de _Bénédictine_ ou de _Chartreuse_; ils apprécient ces
liqueurs, composées par des collègues d'Occident.

A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne dédaignent
pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez
plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrés, _la
Vie Parisienne_ par exemple. Avec une certaine complaisance même, ils
laissent traîner leurs doigts sur les images quand elles représentent
des dames.

Ils ont, dans leur grand temple, des cérémonies religieuses très belles,
et nous y sommes maintenant conviés. Au bruit du gong, ils font devant
les idoles des entrées rituelles, à vingt ou trente officiants en
costume de gala, avec des génuflexions, des battements de mains, des
allées et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille
mystique....

Eh bien! le sanctuaire a beau être sombre, immense; les idoles,
superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu'à un semblant
de grandeur. Une mesquinerie irrémédiable, une envie de rire est au fond
de tout.

Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et où nous
retrouvons des connaissances ma belle-mère quelquefois, ou une
cousine,--ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase.
Petites mousmés très mignonnes, vieilles dames très singesques, entrant
avec leur boîte à fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs
petits cris, leurs révérences; caquetant, se complimentant, sautillant,
ayant toutes les peines du monde à tenir leur sérieux.



XLI


                    3 septembre.

Chrysanthème est venue aujourd'hui pour la première fois me voir à bord,
chaperonnée par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-soeur,
mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air très posé, très comme il
faut.

Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son trône, et devant lui un
plateau de laque où mon matelot fidèle rassemble les menues pièces
d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a
l'esprit tourné au mysticisme, s'est crue là devant un autel véritable;
le plus gravement du monde, elle a adressé au dieu une courte prière;
puis, tirant son porte-monnaie (qui était, suivant l'usage, derrière son
dos, attaché à sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe),
elle a déposé dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la
révérence.

Maintien très digne durant toute la visite. Mais au moment du départ,
Chrysanthème, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a
demandé avec une persistance déguisée très particulière. Et Yves, que
j'ai fait venir, s'est montré bien doux pour elle,--tellement que j'en
ai conçu cette fois un peu de sérieux ennui; je me suis demandé si ce
dénouement assez pitoyable, vaguement redouté jusqu'ici, n'allait pas
bientôt se produire....



XLII


                    4 septembre.

J'ai rencontré aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousmé tout
à fait exquise, délicieusement costumée, fraîche sur le fond sombre des
ruines.

C'était tout au bout de Nagasaki, dans la partie très ancienne de la
ville. Il y a dans cette région des arbres centenaires, des vieux
temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, à hautes
toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines
de silence où l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier désert est
traversé par un torrent étroit au lit profond, sur lequel sont jetés des
petits ponts courbes aux balustres de granit rongés par le lichen.
Toutes les choses qui sont là s'arrangent et grimacent bizarrement comme
dans les plus antiques peintures nipponnes.

Je passais à l'heure brûlante de midi, et je ne voyais personne,--si ce
n'est dans les bonzeries, par des fenêtres ouvertes, quelques rares
prêtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous
leurs tendelets en gaze bleu-nuit.

Tout à coup, cette petite mousmé m'apparut, un peu au-dessus de moi, au
sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapissés de mousses grises;
en pleine lumière, en plein soleil, se détachant à la manière des fées
éblouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle
retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes,
pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite tête étrange, son
ombrelle ronde à mille plissures, éclairée par transparence, faisait une
grande auréole bleue et rouge bordée de noir; et un laurier rose chargé
de fleurs, poussé entre les pierres de ce pont, s'étalait à côté d'elle,
baigné lui aussi de soleil. Derrière cette jeune fille et ce laurier
fleuri, tout était repoussoir obscur.

Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches
formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousmés et qu'on
m'a appris à connaître: _Nuages, arrêtez-vous, pour la regarder passer_.
Et il en valait la peine, en effet, de s'arrêter pour cette précieuse
petite personne, d'une japonerie si idéale.

Cependant, il n'eût pas fallu s'arrêter trop longtemps et se laisser
prendre; c'eût été encore un leurre. Poupée comme les autres évidemment,
poupée d'étagère et rien de plus. En la regardant, je me disais même que
Chrysanthème, apparaissant à cette même place, avec cette robe, cet
éclairage et ce nimbe de soleil, eût produit un effet aussi charmant.

Car elle est gentille, Chrysanthème, ce n'est plus contestable.... Hier
au soir, je me rappelle, je l'ai admirée. C'était la nuit; nous
revenions, avec l'escorte des petits ménages pareils au nôtre, de la
tournée habituelle dans les maisons de thé et les bazars. Tandis que les
autres mousmés marchaient en se donnant la main, parées de pompons
d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant
avec des jouets, elle, soi-disant fatiguée, suivait à demi étendue dans
une voiture de djin. Nous avions mis à ses côtés de gros bouquets en
gerbes, destinés à remplir aujourd'hui nos vases,--des iris tardifs et
des lotus à longue tige, les derniers de la saison, qui déjà sentaient
l'automne.--Et c'était joli, cette Japonaise dans son petit char,
nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, éclairée en couleurs
changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de
mon arrivée au Japon, si on me l'eût montrée en me disant: «Ta mousmé
sera celle qui passe», j'en aurais été charmé sans aucun doute.--Dans la
réalité, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanthème,
toujours elle, rien qu'elle, la petite créature pour rire, mièvre de
formes et de pensées, que l'agence Kangourou m'a fournie....



XLIII


Dans notre logis, l'eau pour boire, pour préparer le thé et faire les
petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine
blanche--ornées de peintures représentant des poissons bleus qu'un
courant rapide entraîne au milieu d'algues affolées. Et ces cuves
résident, pour plus de fraîcheur, en plein vent, sur le toit de madame
Prune, à un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras,
du haut de notre balcon saillant.--Une vraie aubaine pour les chats
altérés du voisinage; pendant les belles nuits d'été, ce coin de toit,
où sont nos cuves peinturlurées, devient pour eux un lieu de rendez-vous
charmant, au clair de lune, après les entreprises galantes ou les
longues rêveries solitaires au faîte des murs.

J'avais cru devoir en avertir Yves la première fois qu'il voulut boire
de cette eau-là.

--Oh! répondit-il, étonné, des chats vous dites! est-ce que c'est sale,
ça?

Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanthème et moi; nous
trouvons que les chats ne sont pas des bêtes à babines malpropres, et il
nous est indifférent de boire après eux.

Pour Yves, Chrysanthème non plus, «ça n'est pas sale», et il boit
volontiers dans sa petite tasse après elle, la classant, sous le rapport
des babines, dans la catégorie des chats.

Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de
notre ménage: jamais d'eau là-dedans, le soir, quand nous rentrons de la
promenade, après cette montée qui nous a donné soif et après ces gaufres
de madame L'Heure que nous avons mangées en manière de passe-temps tout
le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou
mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle Dédé*, aient la
prévoyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.--Et, quand nous
rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voilà obligés de
vaquer à ce soin nous-mêmes.

*_Dédé-San signifie en français: «mademoiselle Jeune fille»; c'est un
nom très répandu._

Donc, il faut rouvrir toutes les portes fermées, se rechausser et
descendre dans le jardin puiser de l'eau.

Et, comme Chrysanthème mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au
milieu de l'obscurité et des musiques d'insectes, je me vois forcé
d'aller au puits avec elle.

Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumière; cherchons donc dans
la collection de ces lanternes achetées chez madame Très-Propre, qui
s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en
papier: pas une dont la bougie ne soit consumée,--je m'y attendais!
Allons, il s'agit de prendre résolument la première venue et de planter
une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au
fond:--Chrysanthème y met toute sa force;--la bougie se fend, éclate; la
mousmé se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Scène
inévitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre
coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du
toit nous font là-haut leur plus moqueuse musique....

Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,--avec une autre que
j'aimerais,--avec elle, m'impatiente bien....



XLIV


                    11 septembre.

Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai
rien écrit. Je crois que peu à peu je me fais à mon intérieur japonais,
aux étrangetés de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois
semaines, les lettres d'Europe, égarées je ne sais où, n'arrivent
plus, et cela contribue, comme toujours, à jeter un léger voile d'oubli
sur les choses passées.

Donc, chaque soir, je monte au logis fidèlement, tantôt par les belles
nuits pleines d'étoiles, tantôt sous les ondées d'orage. Et chaque
matin, quand la prière chantée de madame Prune prend son vol dans l'air
sonore, je m'éveille et je redescends vers la mer, par ces sentiers où
l'herbe est pleine de rosée fraîche.

La recherche des _bibelots_ est, je crois, la plus grande distraction de
ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on
s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de thé avec les
marchands; puis on fouille soi-même dans des armoires, dans des coffres,
où sont entassées des vieilleries bien extravagantes. Les marchés, très
discutés, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme
de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux
autres....

J'abuse vraiment de l'adjectif _petit_, je m'en aperçois bien; mais
comment faire?--En décrivant les choses de ce pays-ci, on est tenté de
l'employer dix fois par ligne. Petit, mièvre, mignard,--le Japon
physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-là....

Et ce que j'achète s'amoncelle là-haut, dans ma maisonnette de bois et
de papier;--elle était bien plus japonaise pourtant, dans sa nudité
première, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient conçue. Il y a
maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du
plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des
déesses autant que dans une pagode.

Il y a même un petit autel shintoïste, devant lequel madame Prune n'a pu
se tenir de tomber en prières et de chanter, avec son tremblement de
vieille chèvre:

«Lavez-moi très blanchement de mes péchés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, comme
on lave des choses impures dans la rivière de Kamo...»

Pauvre Ama-Térace-Omi-Kami, laver les impuretés de madame Prune! Quelle
besogne longue et ingrate!!

Chrysanthème, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se
coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des
mains devant la plus grande de nos idoles dorées. Mais son sourire, qui
revient après, semble une moquerie d'enfant à l'adresse du Bouddha, dès
que la prière est finie. Je sais aussi qu'elle vénère ses _Ottokés_ (les
Esprits de ses ancêtres), dont l'autel assez somptueux est chez madame
Renoncule sa mère. Elle leur demande des bénédictions, la fortune, la
sagesse....

Qui pourrait démêler quelles sont ses idées sur les dieux et sur la
mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un
ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par
respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le
bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen
âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y
perdent,--et alors, que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et
de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?...

Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attaché à elle (il est bien
difficile que le lien ne se resserre pas, à la longue).--Ceci d'abord:

Madame Prune, un jour, était allée nous chercher une relique de sa
galante jeunesse, un peigne en écaille blonde d'une transparence rare;
un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de
cheveux, à peine enfoncé, les dents toutes dehors, comme en équilibre.
L'ayant retiré d'une jolie boîte en laque, elle l'élevait, du bout des
doigts, à la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel
au travers--le beau ciel d'été--comme on fait pour vérifier l'eau des
pierres précieuses.

--Voilà, me disait-elle, la pièce de prix que tu devrais offrir à ta
femme.

Et ma mousmé, très captivée, admirait combien la substance de ce peigne
était limpide, combien la forme en était gracieuse.

Ce qui me plaisait le plus, à moi, c'était la boîte en laque. Sur le
couvercle, une étonnante peinture, or sur or, représentait une vue,
prise de très près, à la surface d'un champ de riz, par un jour de grand
vent: un fouillis d'épis et d'herbages couchés et tordus par quelque
rafale terrible; çà et là, entre les tiges tourmentées, on apercevait la
terre boueuse de la rizière; il y avait même des petites flaques
d'eau--qui étaient des parties de laque transparente dans lesquelles
d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des fétus dans un
liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il eût fallu un microscope
pour bien voir, se cramponnaient à des roseaux, avec des airs
d'épouvante,--et le tableau tout entier n'était pas grand comme une main
de femme.

Quant au peigne de madame Prune, en lui-même il ne me disait rien, je
l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant
et bien cher. Alors Chrysanthème, tristement, répondit:

--Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, chère Madame....

Et en même temps elle poussa un gros soupir, assez réussi, qui
signifiait:

--Il ne m'aime déjà pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter.

Tout de suite, j'ai fait l'emplette désirée.

Plus tard, quand Chrysanthème sera devenue une vieille guenon comme
madame Prune, avec des dents noires et de la dévotion, son tour arrivera
de brocanter la chose--à quelque belle d'une génération à venir....

...Une autre fois, j'avais pris mal de tête, au soleil, et j'étais
étendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les
yeux troublés, je voyais tourner, comme en une ronde, la véranda
ouverte, le grand ciel lumineux du soir où planaient des cerfs-volants
étranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement à ce bruit
cadencé des cigales qui remplissait l'air.

Elle, accroupie près de moi, essayait de me guérir par un procédé
japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les
tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un
mouvement de vrille. Elle était devenue toute rouge à ce travail
fatigant qui me causait un réel bien-être, quelque chose comme une
griserie douce d'opium.

Ensuite, inquiète, pensant que j'allais peut-être avoir la fièvre, elle
voulut me faire manger, roulée en boulette entre ses doigts, une
efficace prière, écrite sur papier de riz, qu'elle conservait
précieusement dans la doublure d'une de ses manches....

Eh bien, j'ai avalé cette prière sans rire, pour ne pas la blesser, pour
ne pas ébranler sa petite croyance drôle....



XLV


Nous sommes allés aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma
mousmé et moi, afin de poser en groupe.

Nous enverrons cela en France.--Yves sourit déjà en songeant à
l'étonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanthème
entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en
matière d'explication:

--Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voilà tout!

Au Japon, il y a des photographes dans le genre des nôtres; seulement ce
sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura
l'honneur aujourd'hui, opère au fond de la banlieue, dans ce quartier
antique de grands arbres et de pagodes sombres où j'avais rencontré
l'autre jour une mousmé si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs
langues, plaquée sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de
la verte montagne traversé par des ponts courbes en granit séculaire et
bordé de bambous légers ou de lauriers-roses en fleurs.

Cela étonne et cela déroute, un photographe niché là, dans tout ce Japon
d'autrefois.

Précisément on fait queue à sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y
a toute une file de chars à djin qui stationnent, attendant des clients
qu'ils ont amenés et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et
tatoués, peignés correctement en bandeaux et en chignon, font la
causette, fument des petites pipes, ou rafraîchissent dans l'eau du
torrent leurs jambes musculeuses.

La cour d'entrée est une irréprochable japonerie, avec des lanternes et
des arbres nains. Mais l'atelier où l'on pose pourrait être aussi bien à
Paris ou à Pontoise: mêmes chaises en «vieux chêne», mêmes poufs
défraîchis, colonnes en plâtre et rochers en carton.

Les personnes que l'on _opère_ en ce moment sont deux dames de qualité
(la mère et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en
carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premières grandes dames
de ce pays que j'aie vues de si près, un groupe bien étrange: longues
figures de la classe noble, atones, anémiques, bleuâtres à force de
poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de coeur, au carmin pur.
Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose même à nous,
malgré la différence profonde des races et des notions acquises.

Elles toisent Chrysanthème avec un assez visible dédain, bien que sa
toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me
rassasier de regarder ces deux créatures; elles me captivent comme des
choses jamais vues et incompréhensibles. Leurs corps frêles, posés avec
une grâce exotique, sont noyés dans des étoffes rigides et des ceintures
bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatiguées. Elles me
font penser, je ne sais pourquoi, à de grands insectes rares; sur leurs
vêtements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure
sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le mystère de leurs tout
petits yeux, tirés, bridés, retroussés, pouvant à peine s'ouvrir; le
mystère de leur expression qui semble indiquer des pensées intérieures
d'une saugrenuité vague et froide, un monde d'idées absolument fermé
pour nous.--Et je songe, en les dévisageant: comme nous sommes loin de
ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!...

Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arrivés avant
nous, bien pomponnés dans leurs vêtements de toile blanche, bien frais,
bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des
airs niais sur des fûts de colonnes.

Notre tour vient enfin; Chrysanthème s'arrange avec lenteur, d'une
manière très cherchée, tournant le plus possible les pointes de ses
pieds en dedans, à la façon élégante.

Et, sur le cliché qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite
famille bien ridicule, alignée devant un photographe de foire.



XLVI


                    13 septembre.

Yves est libre ce soir trois heures plus tôt que moi,--ce qui arrive de
temps en temps, d'après la façon dont notre service de _quarts_ est
organisé. Ces jours-là, il descend à terre le premier et s'en va
m'attendre à Diou-djen-dji.

Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers
verts de la montagne: il marche d'un pas très alerte, courant presque;
comme il paraît pressé d'aller retrouver cette petite Chrysanthème!

Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu
de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'intérieur
suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanthème,
Oyouki, mademoiselle Dédé la servante, s'empressant à lui essuyer le
dos--avec des petites serviettes bleues peinturlurées de cigognes et de
sujets drolatiques....

--Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud,
pour s'être mis dans un état pareil?

Il me raconte que, près de chez nous,--un peu plus haut dans la
montagne,--il a découvert un tir au sabre et qu'il y a livré assaut
jusqu'à nuit close--contre des Japonais qui tiraient à deux mains, en
bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son
escrime française, il les a battus à plate couture. Alors on lui a fait
de grands saluts, de grands honneurs,--et apporté une quantité de bonnes
petites choses très froides à boire. Tout cela réuni l'a fait transpirer
beaucoup....

--Ah! très bien. Mais je ne m'expliquais pas....

Il est ravi de sa soirée; il ira tous les jours s'amuser à les battre;
il pense même faire des élèves.

Une fois l'assèchement de son dos terminé, les voilà tous ensemble, les
trois mousmés et lui jouant au «pigeon vole» nippon.--En vérité, je ne
pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les
rapports.

Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinément
vers dix heures. (Ils s'égaraient dans nos parages, sous les bosquets
noirs, et sont montés, voyant de la lumière chez nous.)

Leur intention est d'aller finir leur soirée à la maison de thé des
Crapauds, et ils veulent nous entraîner avec eux pour prendre des
sorbets là-bas.--C'est au moins à une heure d'ici, cette maison de thé,
de l'autre côté de la ville, à mi-montagne, dans les jardins de la
grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent à leur idée quand même,
prétendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir,
de la terrasse du temple, une vue très jolie.

--Très jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous....
Enfin, soit, partons, suivons-les.

Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant
chez madame Très-Propre, qui nous choisit, pour cette expédition
tardive, des lanternes énormes et toutes rondes, de gros ballons rouges
ornés de méduses, d'algues et de requins verts.

Il est près de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les
quartiers du centre, les bons Nippons ferment déjà leurs petites
échoppes, éteignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois,
poussent leurs châssis de papier.

Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos
depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit très noire. Nous crions
à nos djins: _Ayakou! ayakou!_ (Vite! vite!) et ils courent à toutes
jambes, en poussant de petits hurlements, comme des bêtes joyeuses,
emballées par gaîté. Dans l'obscurité, nous allons un train de tempête,
à la file indienne tous les cinq, cahotés furieusement sur les vieilles
dalles disjointes, que nos ballons rouges éclairent mal en s'agitant
toujours à l'extrémité de leurs tiges en bambou. De temps à autre,
quelques Nippons, coiffés de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fenêtre
pour regarder quels sont ces écervelés qui se promènent si vite et si
tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en
passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses bêtes en pierre
assises aux portes des pagodes....

Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins
avec nos petits chars, nous commençons à monter les escaliers de géants,
complètement déserts cette nuit.

Chrysanthème, qui fait toujours un peu la petite fille fatiguée,
l'enfant gâtée et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi,
s'appuyant sur nos bras.

Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte
pour s'amuser les marches interminables:

--_Hitôts'! F'tâts'! Mits'! Yôts'!_ (un! deux! trois! quatre!) dit-elle
en s'élevant par une série de petits bonds légers.

--_Itsôûts'! Moûts! Nanâts'! Yâts'! Kokonôts'!_ (cinq! six! sept! huit!
neuf!...)

Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre
ces nombres encore plus drôles.

Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette
est fine, gracieuse et d'une extrême étrangeté; dans la nuit où nous
sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux.

Vraiment, on dirait des petites fées, Chrysanthème Jonquille, ce soir;
les moindres Japonaises, à certains moments, prennent de ces airs-là, à
force de bizarrerie élégante et d'ingénieux arrangement.

L'escalier de granit, vide, immense, uniformément gris sous le ciel
nocturne, paraît fuir en hauteur devant nous,--et en profondeur
par-derrière, quand on se retourne,--en profondeur, en dégringolade
vertigineuse. Sur les degrés de cette pente s'allongent, s'allongent
démesurées, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il
nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de
chaque marche, ont sur toute leur étendue des plissures régulières
d'éventail. Les portiques se dressent isolément, s'étagent les uns
au-dessus des autres;--leurs formes étonnantes sont à la fois d'une
simplicité extrême et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une
netteté dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les
objets très grands à la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se
relèvent, aux extrémités, en deux cornes inquiétantes, tendues vers la
voûte lointaine et bleuâtre où scintillent les étoiles; ils ont l'air de
vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base
profonde entend dans la terre d'alentour remplie de sépulcres et de
morts.

Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de
cette montée colossale; nous cheminons, éclairés moitié par la lune pâle
qui est en haut, moitié par les lanternes rouges qui sont dans nos mains
et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges.

Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; même les bruits
d'insectes se taisent à mesure que nous nous élevons. Une sorte de
recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu à peu, en même
temps qu'une plus grande fraîcheur se répand dans l'air et nous saisit.

En haut, dans la cour sacrée, où résident le cheval de jade et les
tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimidés en entrant. Il y
fait plus sombre, à cause des murs. Et notre arrivée semble déranger je
ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et
les symboles visibles qui sont là, chimères et monstres, éclairés aux
reflets bleus de la lune.

Nous tournons à gauche, et nous pénétrons dans les jardins en terrasse,
pour nous rendre à cette maison de thé des Crapauds qui est notre but
cette nuit: nous la trouvons fermée,--je m'y attendais,--fermée et
noire, à une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous
ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus
câlines, toutes les mousmés de service que nous connaissons bien,
mesdemoiselles Transparente, Étoile, Rosée-matinale et
Marguerite-reine.--Personne.--Adieu les sorbets aux parfums et les
haricots à la grêle!...

Devant la maisonnette du tir à l'arc, nos mousmés font un saut de côté,
très effrayées, annonçant qu'il y a un cadavre par terre.--En effet,
quelqu'un est là étendu. Nous examinons timidement la situation à la
lueur de nos ballons rouges--tenus à toute longueur de tige par peur de
ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du
14 juillet, choisissait de si belles flèches pour Chrysanthème, et il
dort, ce bonhomme, le chignon un peu défait, mais d'un bon sommeil qu'il
serait cruel de troubler.

Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et
puis nous rentrerons chez nous.

La rade, cette nuit, est une grande déchirure, sombre et sinistre, où
les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse béante, qui semble
ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle
brillent, tout petits, comme une réunion de vers luisants dans une
fosse, les feux des navires.



XLVII


...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brûlant
toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles....
Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde: elle est
dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur;
muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un
s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre
est-ce donc?--Cela me fait peur, à moi aussi. J'ai l'impression rapide
de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays
dont je n'ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il
faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure là clouée, à demi
morte de frayeur, elle _qui sait_....

C'est dehors, paraît-il; cela arrive par les jardins; de sa main
tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit
de madame Prune...--En effet, on entend de légers bruits... qui
s'approchent.

J'essaie de lui dire:

--_Neko-San?_ (Ce sont messieurs les chats?)

--Non! fait-elle, toujours terrifiée et inquiétante.

--_Bakémono-Sama?_ (Messeigneurs les Revenants?)--J'ai déjà pris
l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse.

--Non!!... _Dorobo!!_ (Les voleurs!!)

--Les voleurs! Ah! tant mieux; je préfère de beaucoup cela, par exemple,
à une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout à
l'heure au sursaut de mon réveil; des voleurs, c'est-à-dire des
bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des
figures assez drolatiques. Je n'ai même plus peur du tout, à présent que
je suis fixé, et nous allons tout de suite vérifier la chose,--car il
est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,--on s'y
promène....

J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une
grande étendue calme, sereine, exquise, éclairée en plein par la lune
brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien
charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave à
respirer.

Chrysanthème, à moitié cachée derrière mon épaule, écoute, tremblante,
avance la tête pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux
dilatés de chatte effrayée.... Non, rien, rien qui bouge.... Çà et là
quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup
d'oeil, mais qui sont projetées par des pans de murs, des branches
d'arbres, et gardent une immobilité absolue très rassurante. Tout semble
d'une tranquillité figée et demeure silencieux, dans ce vague que la
lune met sur les choses.

Rien;--rien nulle part. C'étaient messieurs les chats, tout simplement,
ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manière si
extraordinaire, la nuit chez nous....

Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons
une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de caché dans des
coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthème,
faisons une ronde générale du logis.

Nous voilà donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les
retraites intimes de cette maison, qui, à en juger par ses bases, doit
être bien antique, malgré ses cloisons légères en papier frais; des
renfoncements tout noirs, des petits caveaux voûtés de poutres
vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vétusté et la
moisissure; des dessous très mystérieux où s'est amoncelée la poussière
des siècles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout
cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.

A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos
propriétaires.--C'est Chrysanthème qui m'entraîne par la main, et je me
laisse conduire.--Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleuâtre,
éclairés par les veilleuses qui brûlent devant l'autel de leurs
ancêtres.

--Tiens! Ils sont alignés dans un ordre qui pourrait prêter à jaser, par
exemple!--Mademoiselle Oyouki d'abord, très gentille dans sa pose de
sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son
râtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au
grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!--Et
puis, M. Sucre, momifié pour l'instant.--Et enfin à son côté, dernière
de la rangée, leur bonne, mademoiselle Dédé!!!...

La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait
des personnes noyées dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet
autel armé d'étranges symboles shintoïstes donnent un faux air religieux
à ce tableau de famille.

Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutôt couchée
à côté de ses maîtresses, cette jeune servante? Chez nous là-haut, quand
nous offrons l'hospitalité à Yves, nous avons soin de nous placer, sous
notre moustiquaire, d'une façon bien plus correcte....

Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine
appréhension. C'est une soupente basse et mystérieuse, contre la porte
de laquelle est collée, comme chose perdue, une très vieille image de
piété: _Kwanon-aux-mille-bras_ et _Kwanon-à-tête-de-cheval_, assis dans
des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de
spectres.

Nous ouvrons, et Chrysanthème se rejette en arrière, poussant un cri
affreux.--J'aurais cru que les voleurs étaient là, si je n'avais vu
passer sur elle, et disparaître, une petite chose grisâtre, rapide,
furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une étagère, et,
qui, dans son effarement, lui avait sauté à la figure....



XLVIII


                    14 septembre.

Yves a perdu à la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet
pour la manoeuvre, et nous courons la ville toute la journée, suivis de
Chrysanthème, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses soeurs, pour en
chercher un autre.

C'est très difficile à trouver dans Nagasaki, très difficile surtout à
expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacrée, courbe
avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons
enflés des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie
de boutique en boutique;--faisant mine d'avoir très bien saisi, on nous
trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins où nous
devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons
plein d'espoir, courant à une mystification nouvelle; nos djins
essoufflés en perdent la tête.

On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit,
de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes,
les plus inattendus, les plus extraordinaires: des _pratiques_ pour voix
de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est
toujours de plus en plus inouï ce qu'on nous propose tellement qu'à la
fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon,
qui avait pris un air très fin, un air de parfaite compétence, s'en va
fouiller dans son arrière-boutique--et nous rapporte une sirène à
vapeur, provenant d'un paquebot naufragé.

Après dîner, l'événement considérable de la soirée est une averse de
déluge qui nous surprend au sortir des maisons de thé, au retour de
notre promenade élégante. Justement nous étions en troupe nombreuse,
ayant avec nous plusieurs mousmés invitées, et, dès que cela commence à
tomber du ciel sans préambule, comme d'un arrosoir renversé, il en
résulte une immédiate débandade. Elles se sauvent, les mousmés, avec des
petits cris d'oiseau, se réfugient dans des portes, chez des marchandes,
sous des capotes de djins.

Puis bientôt, quand les boutiques se sont fermées en hâte, quand la rue
est vide, inondée, presque noire; les lanternes de papier, détrempées,
piteuses, éteintes,--je me retrouve, je ne sais comment, plaqué contre
un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de
mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure à cause de sa belle robe
mouillée. Et cette ville me paraît tout à coup d'une tristesse lugubre,
au bruit de la pluie qui tombe toujours, éclaboussant tout, au bruit des
gouttières qui font, dans l'obscurité, des petits murmures plaintifs de
ruisseaux.

Très vite finie, l'ondée. Alors les mousmés sortent de leurs trous,
comme des souris, se cherchent, se hèlent, et leurs petites voix ont ces
intonations traînantes, mélancoliques, singulières, qu'elles prennent
chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.

--Ohé, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!

--Ohé, madame Jonqui-i-i-i-ile!!

Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les
prolongent indéfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la
sonorité qu'a prise l'air humide après cette grande pluie d'été.

Enfin les voilà toutes retrouvées, réunies, ces petites personnes à yeux
bridés, dépourvues de cervelle,--et nous remontons à Diou-djen-dji, très
mouillés tous.

Pour la troisième fois Yves couche à nos côtés, sous notre tente bleue.

Un grand tapage se fait au-dessous de nous, passé minuit; ce sont nos
propriétaires qui reviennent d'un pèlerinage à un temple lointain de la
déesse de la Grâce. (Bien que shintoïste, madame Prune vénère cette
divinité qui, dit-on, fut bienveillante à sa jeunesse.) Tout aussitôt,
nous voyons monter, comme une fusée, mademoiselle Oyouki, apportant sur
un délicieux petit plateau des bonbons bénis, achetés là-bas aux portes
de ce temple à notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant
que la vertu en soit éventée.--Sans sortir d'un demi-sommeil, nous
absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant
beaucoup.

Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le
plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre à l'une des
mains de notre idole dorée, pour être plus sûr de voir toute la nuit
l'heure qu'il est à la lumière de la sainte veilleuse. Il se lève de
grand matin, demandant: J'ai été sage?--et s'habille en hâte, préoccupé
par l'appel et par le service.

Dehors, il doit déjà faire jour; par ces petits trous, que le temps a
percés dans nos panneaux de bois, des jets de clarté matinale entrent
chez nous; dans l'air de notre chambre, où nous conservons de la nuit
enfermée, ils tracent de vagues rayures blanches.--Tout à l'heure, quand
le soleil se lèvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle
couleur d'or.--On entend les cigales et les coqs, et bientôt madame
Prune commencera son chant mystique.

Cependant Chrysanthème, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne
et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier
sombre.--Il me semble même entendre qu'en se quittant, ils
s'embrassent.... Au Japon c'est sans conséquence je le sais bien; cela se
fait beaucoup, c'est très reçu; n'importe où, dans des maisons où l'on
entre pour la première fois, on embrasse très bien des mousmés
quelconques sans que personne y trouve à redire.--Mais c'est égal, Yves
est vis-à-vis de Chrysanthème dans une situation particulière, et il
devrait mieux le comprendre. Je m'inquiète des heures qu'ils ont souvent
passées au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui même je vais,
non pas les épier, mais parler à Yves bien franchement, pour en avoir le
coeur net....

En bas, tout à coup, _clac! clac!_ le battement de deux mains sèches:
c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitôt
sa prière éclate, s'élance, en fausset nasillard, suraigu comme part la
sonnerie irritante et inexorable d'un réveille-matin quand l'heure est
venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lâche et qui
se déroule....

..._La plus riche femme du monde.... Très blanchement de mes impuretés,
ô Ama-Térace-Omi-Kami, dans la rivière de Kamo..._

Et ce chevrotement étrange, plus du tout humain, égare et change mes
idées, qui étaient presque claires à cet instant de réveil....



XLIX


                    15 septembre.

Le vent est au départ. Depuis hier il est vaguement question de nous
envoyer en Chine, dans le golfe de Pékin: une de ces rumeurs qui
circulent on ne sait comment de l'avant à l'arrière des navires, deux ou
trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais.
Comment va être le dernier acte de ma petite comédie japonaise, le
dénouement, la séparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma
mousmé ou chez moi, un peu de serrement de coeur à l'instant de cette
fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux
d'Yves à Chrysanthème, comment seront-ils? Ce point surtout me
préoccupe....

Rien de bien précis encore, mais il est certain que, d'une façon ou
d'une autre, notre séjour au Japon est près de finir.--C'est peut-être
ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'oeil plus ami sur toutes les
choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive à
Diou-djen-dji, après une journée de service. Le soleil très bas, prêt à
s'éteindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands
rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposées en
gerbes bizarres dans les vases anciens.--Elles sont là cinq ou six
petites poupées, mes voisines, s'amusant à danser au son de la guitare
de Chrysanthème.... Et je trouve un vrai charme ce soir à penser que ce
logis, cette femme qui mène la danse, tout cela est mien. J'ai été
injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent
en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un
changement brusque et étrange; je perçois et je comprends mieux tout à
coup cette infinité de gentilles petites choses au milieu desquelles je
vis, la grâce frêle et très cherchée des formes, la bizarrerie des
dessins, le choix raffiné des couleurs.

Je m'étends sur mes nattes si blanches; Chrysanthème, empressée,
m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousmés souriantes,
ayant encore en tête leur rythme interrompu de tout à l'heure, circulent
autour de moi, à pas cadencés.

Leurs irréprochables chaussettes, à orteil séparé, ne font pas de bruit;
on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'étoffes. Je les
trouve toutes agréables à regarder; cet air poupée qu'elles ont me plaît
à présent, et je crois découvrir ce qui le leur donne: non pas seulement
ces figures rondes, inexpressives, à sourcils très éloignés des yeux;
mais surtout cet excès d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si
grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'épaules; leurs
personnes délicates sont perdues dans ces vêtements larges, qui flottent
comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient
d'eux-mêmes jusqu'à terre, à ce qu'il semble, s'ils n'étaient retenus, à
mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.--Une
manière de comprendre le costume bien différente de la nôtre, qui vise à
mouler le plus possible des formes vraies ou fausses....

Et puis, comme j'admire ces fleurs arrangées dans nos vases par
Chrysanthème, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs
sacrées, d'un rose tendre et veiné, d'un rose laiteux de porcelaine, qui
ressemblent à de très larges nénuphars lorsqu'elles sont épanouies et,
lorsqu'elles sont en bouton seulement, à de longues tulipes pâles. Leur
parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute à cette autre indéfinissable
odeur de mousmés, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout
dans l'air. Fleurs attardées en septembre, qui, en cette saison, se font
très rares, coûtent très cher et s'élancent sur des tiges plus hautes;
Chrysanthème leur a laissé leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert
triste d'algue marine, et les a mêlées à des roseaux frêles.--Je les
regarde et je songe avec quelque ironie à ces gros paquets ronds en
forme de chou-fleur, que font nos bouquetières en France, avec entourage
de dentelle ou de papier blanc....

...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface,
change, s'oublie.... Voici que je me fais très bien à ce Japon mignard
maintenant; je me rapetisse et je me manière; je sens mes pensées se
rétrécir et mes goûts incliner vers les choses mignonnes, qui font
sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingénieux, aux
pupitres de poupée pour écrire, aux bols en miniature pour faire la
dînette; à la monotonie immaculée de ces nattes, à la simplicité si
finement travaillée de ces boiseries blanches. Je perds même mes
préjugés d'Occident; toutes mes idées ce soir flottent et s'en vont; en
traversant le jardin, j'ai salué courtoisement M. Sucre, qui arrosait
ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble
une vieille dame bien recommandable, ayant eu un passé très
admissible....

Nous ne nous promènerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout
simplement étendu où je suis et d'écouter le _chamécen_ de ma mousmé.

Jusqu'à présent j'avais toujours écrit sa guitare pour éviter ces termes
exotiques dont on m'a reproché l'abus. Mais ni le mot _guitare_ ni le
mot _mandoline_ ne désignent bien cet instrument mince avec un si long
manche, dont les notes hautes sont plus mièvres que la voix des
sauterelles;--à partir de maintenant, j'écrirai _chamécen_.

Et j'appellerai ma mousmé _Kihou_, _Kihou-San_; ce nom lui va bien mieux
que celui de _Chrysanthème_,--qui en traduit exactement le sens, mais
n'en conserve pas la bizarre euphonie.

Donc, je dis à Kihou, ma femme:

--Joue, joue pour moi; je resterai là toute la soirée, et je
t'écouterai.

Étonnée de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque à
la lèvre un plissement amer de triomphe et de dédain, elle s'assied dans
la pose des images, relève ses longues manches de couleur sombre,--et
commence. Les premières notes hésitantes bruissent en sourdine, mêlées
aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans
le crépuscule chaud et doré. D'abord elle joue avec lenteur des choses
confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait
attendre, ne vient pas;--et les autres petites ricanent, inattentives,
regrettant leur danse arrêtée. Elle est distraite, elle-même, maussade,
comme qui s'exécute par devoir.

Puis peu à peu, peu à peu, cela s'anime, et les mousmés écoutent. Cela
devient rapide, avec un tremblement de fièvre, et son regard n'a plus du
tout l'insignifiance des poupées. Cela se change en bruit de vent, en
rires affreux de masques, en plaintes déchirantes, en pleurs,--et ses
prunelles dilatées fixent en dedans d'elle-même des japoneries
indicibles.

Je l'écoute, étendu, les yeux à demi fermés, regardant entre mes cils,
qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de très haut
un énorme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez
mélancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passée et de
tous les autres lieux de la terre. A cette tombée de nuit, je me sens
presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce
faubourg;--et cela ne m'était jamais arrivé encore....



L


                    16 septembre.

...Sept heures du soir.--Nous ne redescendrons plus en ville
aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre
haut faubourg.

En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir
au sabre,--qui est à deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant
presque à notre jardin frais.

Fermé, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis à la porte nous
explique, avec des révérences extrêmes, qu'il est trop tard, les
amateurs sont partis, il faudra revenir demain.

La soirée est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans
but le sentier qui continue de s'élever et de se perdre dans les régions
solitaires de la montagne, vers les cimes.

Une heure durant nous marchons,--promenade imprévue,--et nous voilà très
haut, dominant des perspectives infinies aux dernières lueurs du jour;
nous voilà dans un site isolé et triste, au milieu de ces petits
cimetières bouddhiques dont la campagne est partout semée.

Nous croisons quelques travailleurs attardés, qui reviennent des champs
portant des gerbes de thé sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces
paysans; demi-nus, ou bien habillés de robes longues en coton bleu; ils
nous font en passant de grandes révérences.

Pas d'arbres, dans cette région haute. Des champs de thé alternant avec
des tombes: vieilles statuettes en granit qui représentent Bouddha dans
son lotus, ou vieilles bornes funéraires sur lesquelles brillent des
restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des
rochers autour de nous et des broussailles.

Plus personne ne passe et la lumière baisse. Faisons halte un moment et
ensuite il sera temps de redescendre.

Mais, près de l'endroit où nous sommes, une caisse en bois blanc munie
de poignées, une sorte de chaise à porteurs est posée sur la terre
remuée de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites
baguettes de parfum qui brûlent encore; évidemment quelqu'un a dû être,
ce soir même, enterré là-dessous.

Je ne me le représente pas, ce personnage; les Japonais sont si
grotesques pendant la vie, qu'on a peine à se les figurer dans le calme
et la majesté d'après.... C'est égal, éloignons-nous de ce mort, nous
pourrions le réveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons
nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il
n'y a plus rien, en dedans, que poussière. Et là, encore éclairés tous
deux à ces hauteurs, tandis que les vallées, les bases de la terre sont
déjà perdues dans l'ombre, causons.

Je voudrais parler à Yves de Chrysanthème; c'est un peu dans ce but que
je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le
blesser et pour n'être pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici
et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassérènent déjà
beaucoup, me font prendre en dédaigneuse pitié mes soupçons et leur
cause....

Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de départ, pour la Chine ou
pour la France, qui peut nous arriver d'un moment à l'autre. Il va
falloir quitter bientôt cette vie facile et presque amusante, ce
faubourg nippon où le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au
milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-même, je le
comprends bien: car, pour lui, c'est la première fois que pareil
intermède vient couper sa carrière rude. Jadis, dans les grades
inférieurs, il n'allait presque jamais à terre, en pays exotique, pas
plus que les goélands du large; tandis que de tout temps j'ai été gâté,
moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute
sorte de contrées dont le souvenir me trouble encore.

Et je me risque à lui dire, pour voir:

--Tu auras peut-être plus de chagrin que moi, de la quitter, cette
petite Chrysanthème?...

Un silence entre nous deux.

Après quoi je vais plus loin, brûlant mes vaisseaux:

--Tu sais, après tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai
pas épousée, elle n'est pas ma femme, en somme....

Très surpris, il me regarde:

--Pas votre femme, vous dites?--Si! par exemple.... Voilà justement,
c'est qu'elle est votre femme....

Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis
absolument fixé maintenant, par son intonation, par son bon sourire de
franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase:
«Voilà justement, c'est qu'elle est votre femme....» Si elle ne l'était
pas, oh! il n'oserait répondre de ce qui pourrait arriver,--malgré le
remords qu'il en aurait au fond de lui-même, n'étant plus garçon, ni
libre de sa personne comme autrefois.--Mais il la considère comme ma
femme, et alors c'est sacré. Je crois en sa parole de la manière la plus
complète, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie, à retrouver mon
brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez
l'influence rapetissante des milieux pour le soupçonner et m'en faire un
pareil souci mesquin?...

N'en parlons seulement plus, de cette poupée....

Nous restons là très tard, à causer d'autre chose, tout en regardant,
sous nos pieds, des vallées, des montagnes, des profondeurs immenses qui
s'assombrissent et s'éteignent. Très haut postés, dans le grand air pur,
il nous semble déjà être partis de ce Japon mignard, déjà dégagés des
petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par
lesquels il commençait à nous tenir.

Vus de telles hauteurs, tous les pays de la terre arrivent à se
ressembler; ils perdent le cachet imprimé sur eux par les hommes, les
peuples; par les atomes qui grouillent en bas.

Comme jadis dans les landes bretonnes, dans les bois de Toulven, ou
comme en mer durant les quarts de nuit, nous parlons des choses
auxquelles on est enclin à penser dans l'obscurité: de revenants,
d'âmes, d'avenir, d'au delà, de néant....

Cette petite Chrysanthème, nous l'avions tout à fait oubliée!

Quand nous arrivons à Diou-djen-dji, par une nuit d'étoiles, c'est la
musique de son _chamécen_, entendue de loin, qui nous rappelle son
existence: elle étudie quelque nocturne à deux voix avec mademoiselle
Oyouki, son élève.

Je me sens de très bonne humeur ce soir, délivré de mes soupçons
absurdes sur mon pauvre Yves, très disposé à jouir sans arrière-pensée
de mes derniers jours de Japon et à m'en amuser le plus possible.

Étendons-nous sur les nattes fraîches et écoutons le duo étrange de ces
mousmés: une sorte de mélopée lente et lugubre, qui commence sur deux ou
trois notes hautes, et puis qui descend, qui descend à chaque couplet,
d'une manière presque insensible, jusqu'à devenir très grave. Le chant
conserve tout le temps sa traînante lenteur; mais l'accompagnement qui
s'enfle peu à peu est comme un bruit de bourrasque lointaine. A la fin,
quand ces voix de petites filles, ordinairement douces, donnent des
notes basses et rauques, les mains de Chrysanthème, crispées sur les
cordes vibrantes, s'agitent frénétiquement. Elles baissent la tête
toutes deux, avancent la lèvre inférieure, pour faire sortir avec effort
ces étonnantes notes profondes. Et c'est dans ces moments-là que leurs
petits yeux bridés s'ouvrent, semblent révéler quelque chose comme une
âme, sous ces enveloppes de marionnette.

Mais une âme qui, plus que jamais, me paraît être d'une espèce
différente de la mienne; je sens mes pensées aussi loin des leurs que
des conceptions changeantes d'un oiseau ou des rêveries d'un singe; je
sens, entre elles et moi, le gouffre mystérieux, effroyable....

Une autre musique, venue des lointains du dehors, interrompt pour un
instant celle que ces mousmés nous faisaient.

C'est en bas, dans Nagasaki, dans les profondeurs au-dessous de nous, un
bruit soudain de gongs et de guitares;--nous courons nous pencher au
balcon de la véranda pour mieux l'entendre.

Un _matsouri_, une fête, un cortège qui passe--«dans le quartier des
dames galantes», affirment nos mousmés, avec un plissement dédaigneux
des lèvres.--Mais il a l'air très chaste, le quartier de ces dames,
ainsi vu à vol d'oiseau, des hauteurs que nous habitons et à la lueur
vague des étoiles; le concert qui s'y donne se purifie en montant
jusqu'à nous du fond de cet abîme; il nous arrive un peu étouffé,
confus, magique, charmant....

...Cela s'éloigne et cela se tait....

Alors les deux petites amies retournent s'asseoir sur leurs nattes et
reprennent leur duo triste.--Un orchestre discret mais innombrable de
grillons et de cigales les accompagne en trémolo,--toujours ce trémolo
immense qui se fait doucement et éternellement sur toute la terre
japonaise.



LI


                    17 septembre.

Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain
pour la Chine, pour Tchéfou (un lieu affreux situé dans le golfe de
Pékin). C'est Yves qui vient me réveiller dans ma chambre de bord, pour
me l'apprendre.

--Il faut absolument que je me _débrouille_ pour aller à terre ce soir,
dit-il, pendant que j'achève de secouer mon sommeil--, d'abord, quand ce
ne serait que pour vous aider à faire votre déménagement là-haut....

Et il regarde par mon sabord, levant la tête vers les cimes vertes, dans
la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore,
qu'un repli de montagne nous cache.

C'est très gentil de sa part, ce désir de m'aider dans mon déménagement
là-haut; mais je crois aussi qu'il tient à faire ses adieux à ses
petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir.

Il se débrouille en effet et obtient, sans que je m'en mêle, la
permission pour ce soir cinq heures, après l'exercice et la manoeuvre.

Quant à moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage.

Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte à
Diou-djen-dji.

Les sentiers sont solitaires; les plantes, accablées de chaleur.

Cependant voici madame Jonquille, qui se promène, à cette heure
lumineuse des sauterelles, abritant sa délicate personne et son fin
minois sous un immense parasol en papier, tout rond, à nervures très
rapprochées et à grands bariolages fantasques.

Elle me reconnaît de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant
de moi.

Je lui annonce notre départ--, et une grosse moue contracte sa figure
enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce
qu'elle va pleurer?...--Non! non; cela tourne en un accès de rire, un
peu nerveux sans doute, mais inattendu, déconcertant,--sec et
cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une
dégringolade de petites perles fausses.

Ah! bien, par exemple, voilà un mariage qui sera rompu sans
douleur!--Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui
tourne le dos pour continuer ma route.

Là-haut, Chrysanthème dort, étendue sur le plancher; la maison est
complètement ouverte et une tiède brise de montagne passe au travers.

Précisément nous devions donner un thé ce soir, et, d'après mes
indications, il y a déjà des fleurs partout. Encore des lotus dans nos
vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je
pense.--On a dû les commander chez ces fleuristes spéciaux qui demeurent
là-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me coûter très
cher.

A petits coups légers d'éventail, je réveille cette mousmé surprise, et
je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais
produire.--Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites
mains, ses paupières alourdies, puis me regarde et baisse la tête:
quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux.

C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de coeur.

La nouvelle court la maison.

Mademoiselle Oyouki monte quatre à quatre, ayant une demi-larme de bébé
dans chaque oeil; elle m'embrasse avec ses grosses lèvres rouges, qui
font toujours un rond mouillé sur ma joue;--puis, vite, tire de sa
grande manche un carré de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs,
mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,--et la lance dans la
rue sur le parasol d'un passant.

Madame Prune apparaît ensuite, agitée, défaite, prenant successivement
toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle
a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi,
jusqu'à gêner mes mouvements quand je me retourne??...

C'est inouï ce qu'il me reste à faire, ce dernier jour, de courses en
djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs.

Pourtant, avant qu'on dérange mon appartement, je veux prendre le temps
de le dessiner... comme jadis, à Stamboul.... Il semble vraiment que tout
ce que je fais ici soit l'amère dérision de ce que j'avais fait
là-bas....

Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, à ce logis; c'est
seulement parce qu'il est gentil et étrange; le dessin en sera curieux à
conserver.

Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis
par terre, appuyé sur mon pupitre à sauterelles en relief,--tandis que,
derrière moi, les trois femmes, bien près, bien près, suivent les
mouvements de mon crayon avec une attention étonnée. Jamais elles
n'avaient vu dessiner d'après nature, l'art japonais étant tout de
convention, et ma manière les ravit. Peut-être n'ai-je pas la sûreté ni
la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes
cigognes, mais je possède quelques notions de perspective qui lui
manquent; et puis on m'a enseigné à rendre les choses comme je les vois,
sans leur donner des attitudes ingénieusement outrées et grimaçantes;
alors ces trois Japonaises sont émerveillées de l'air _réel_ de mon
croquis.

En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les
objets, à mesure que leur forme et leur ombre s'ébauchent en noir sur
mon papier. Chrysanthème me regarde avec une nuance nouvelle d'intérêt:

--_Anata itchiban!_ dit-elle. (Littéralement: «Toi premier!» ce qui
signifie: «Tu es tout à fait un personnage de premier brin!»)

Mademoiselle Oyouki surenchérit encore sur cette appréciation et s'écrie
dans un élan d'enthousiasme:

--_Anata bakari!_ («Toi seul!» c'est-à-dire: «Il n'y a que toi au monde;
tous les autres, auprès de toi, ne sont que négligeable fretin.»)

Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas
moins; ses poses alanguies, sa main qui à tout instant frôle la mienne,
me confirment même dans cette idée, que son air consterné de tout à
l'heure m'avait fait concevoir: évidemment l'ensemble de ma personne
parle à son imagination, restée romanesque après l'âge!--je m'en irai
avec le regret de l'avoir compris trop tard!!...

Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis
guère. J'ai mis tout à sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je
ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de _français_, qui ne va pas.
Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux
réussi en faussant la perspective, à la japonaise, et en exagérant
jusqu'à l'impossible les lignes déjà bizarres des choses. Et puis il
manque à ce logis dessiné son air frêle et sa sonorité de violon sec.

Dans les traits de crayon qui représentent les boiseries, il n'y a pas
la précision minutieuse avec laquelle elles sont ouvragées, ni leur
antiquité extrême, ni leur propreté parfaite, ni les vibrations de
cigales qu'elles semblent avoir emmagasinées pendant des centaines
d'étés dans leurs fibres desséchées. Il n'y a pas non plus l'impression
qu'on éprouve ici, d'être dans un faubourg bien lointain, perché à une
grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drôle de toutes
les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure
intraduisible et insaisissable.

...Nos invitations étant faites, nous donnerons ce soir notre thé quand
même. Un thé d'adieu, alors, pour lequel nous déploierons le plus de
pompe possible. Cela rentre dans ma manière, du reste, de clore mes
existences exotiques par une fête; dans des pays divers, j'ai déjà fait
ainsi.

Nous aurons nos habituées, plus ma belle-mère, mes parentes, et enfin
toutes les mousmés du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie,
nous n'admettrons cette fois aucun ami européen,--pas même celui _d'une
inconcevable hauteur_.--Yves seulement, et encore on le dissimulera dans
un coin, derrière des fleurs et des objets d'art.

Au dernier crépuscule, aux premières étoiles, ces dames arrivent, avec
des révérences adorables. Et bientôt notre maisonnette est pleine de
petites femmes accroupies, dont les yeux bridés sourient vaguement; on
voit luire comme de l'ébène poli tous les beaux chignons aux coques
soignées; les corps frêles se perdent dans les plis des vêtements trop
larges, qui bâillent tous, comme prêts à tomber, sur les petits dos
fuyants, et découvrent des nuques exquises.

Chrysanthème un peu mélancolique, ma belle-mère Renoncule avec mille
grâces, s'empressent au milieu de ces groupes, où les pipes en miniature
s'allument. On entend bientôt un murmure de rires discrets, qui
n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique très gentil, et puis
commence un _pan! pan! pan!_ d'ensemble, sec et rapide, contre les
rebords finement laqués des boîtes à fumer. A la ronde, sur des plateaux
dont les formes sont spirituellement variées, circulent des fruits
confits aux épices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine
transparente, grandes comme des moitiés d'oeuf, et l'on offre aux dames
quelques gouttes d'un thé sans sucre, contenu dans des bouillottes de
poupée;--ou bien un doigt de _saki_ (alcool de riz qu'il est d'usage de
servir chaud, dans d'élégantes burettes à long col de héron).

Différentes mousmés exécutent, à tour de rôle, des improvisations sur le
_chamécen_. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un
sautillement continuel, comme des cigales en délire.

Madame Prune, ne pouvant plus faire mystère des sentiments trop
longtemps refoulés qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie
d'accepter quantité de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une
petite déesse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irrésistible
magot d'ivoire;--je la suis en frémissant dans des recoins obscurs, où
elle m'attire pour me faire en tête à tête ces cadeaux....

Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois guéchas en
vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Pureté, Orange et Printemps, que j'ai
louées quatre piastres par tête,--un prix excessif en ce pays.

Ces trois guéchas sont bien les mêmes petites créatures que j'avais
entendues chanter, le jour pluvieux de mon arrivée, à travers les
cloisons frêles du _Jardin des Fleurs_. Mais comme je me suis beaucoup
japonisé depuis cette époque, elles me semblent aujourd'hui très
diminuées, bien moins étranges, plus du tout mystérieuses. Je les traite
un peu en baladines à mes ordres, et l'idée qui m'était venue d'épouser
l'une d'elles me fait hausser les épaules à présent,--comme jadis à M.
Kangourou.

La chaleur excessive causée par les mousmés qui respirent et par les
lampes qui brûlent, développe le parfum des lotus; il remplit l'air
devenu très lourd, et on sent aussi l'huile de camélias que les dames
mettent à profusion pour faire luire leur chevelure.

Mademoiselle Orange, la guécha enfant, la toute petite et la toute
mignonne, dont le rebord des lèvres est doré au pinceau, exécute des pas
délicieux, avec des perruques et de faux visages très extraordinaires en
bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des
objets de prix, signés par des artistes connus. Elle a de longues robes
somptueuses, taillées à la mode ancienne; les traînes en sont garnies
par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du
costume ce je ne sais quoi d'apprêté et de pas naturel qui convient.

Maintenant des souffles de brise tiède passent d'une véranda à l'autre,
à travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les
lotus, épuisés de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous
les vases, et sèment sur les invitées leur pollen, leurs larges pétales
roses pareils à des cassons de globes d'opale....

La pièce à effet réservée pour la fin est un trio de _chamécen_, long et
monotone, que les guéchas exécutent en _pizzicato_ rapide, sur les
cordes les plus hautes, pincées très court. On dirait la quintessence
même,--puis la paraphrase, l'exaspération, si l'on peut dire,--de cet
éternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux
toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base même des bruits
japonais....

Dix heures et demie. Le programme est rempli et la réception terminée.
Un dernier _pan! pan! pan!_ général et les petites pipes rentrent dans
leurs étuis guillochés, se rattachent aux ceintures; les mousmés
s'agitent pour partir.

On allume, au bout de bâtonnets, une quantité de lanternes rouges,
grises ou bleues, et, après des révérences sans fin, les invitées se
dispersent dans l'obscurité des sentiers et des arbres.

Nous descendons nous-mêmes en ville, Yves, Chrysanthème, Oyouki et moi,
pour reconduire ma belle-mère, mes belles-soeurs et ma jeune tante,
madame Nénuphar.

C'est que nous désirons aussi faire une dernière promenade ensemble dans
les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets à la
maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, acheter encore une
lanterne chez madame Très-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu
chez madame L'Heure.

Je cherche à m'impressionner, à m'émotionner sur ce départ, et j'y
réussis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes
qui l'habitent, il manque décidément je ne sais quoi d'essentiel: on
s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas.

Au retour, quand je suis là, avec Yves et ces deux mousmés, remontant
une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute
jamais, un peu de mélancolie se glisse peut-être dans cette dernière
promenade.

Mais c'est la mélancolie inséparable des choses qui vont finir sans
retour possible.

D'ailleurs, il y a cet été calme et splendide qui finit lui aussi pour
nous,--puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord
chinois. Et je commence à les compter, hélas, les étés de jeunesse que
je puis espérer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que
l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans
l'abîme noir et sans fond où s'entassent les choses passées....

A minuit, nous sommes rentrés au logis, et mon déménagement commence,
tandis que, à bord, l'_ami d'une légendaire hauteur_ a la bonté de faire
le quart à ma place.

Un déménagement nocturne, rapide, furtif,--«à la manière des _dorobo_»
(des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousmés,
quelques teinture de langue nipponne.

Messieurs les emballeurs, sur ma prière, ont envoyé dans la soirée
plusieurs petites caisses ravissantes, à compartiments, à doubles fonds,
et plusieurs sacs en papier (en indéchirable papier japonais) qui se
ferment d'eux-mêmes et s'attachent au moyen de liens, également en
papier, disposés à l'avance d'une manière ingénieuse; tout ce qu'il y a
de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites
choses pratiques ce peuple est sans rival.

C'est plaisir que d'emballer là-dedans; et tout le monde s'y met, Yves,
Chrysanthème, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes
de la réception qui brûlent encore, chacun travaille à empaqueter,
rouler, ficeler,--très vite, car il est déjà tard.

Oyouki, bien qu'elle ait le coeur gros, ne peut s'empêcher de mêler à sa
besogne quelques éclats de son rire enfantin.

Madame Prune, éplorée, renonce à se contenir: pauvre dame, je regrette
vraiment beaucoup....

Chrysanthème est distraite et silencieuse....

Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de
chimères, de vases,--sans compter les derniers lotus que j'emporte
aussi, liés en gerbe rose.

Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, louées depuis le coucher
du soleil, qui attendent à la porte, les coureurs endormis sur l'herbe.

Nuit étoilée, exquise.--Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis
des trois dames contristées qui nous reconduisent; par des pentes
extrêmes, dangereuses dans cette obscurité, nous descendons vers la
mer....

Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs
jambes musculeuses: ces petites voitures chargées descendraient bien
toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se
lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus précieux.
Chrysanthème marche à côté de moi et m'exprime, d'une manière douce et
gentille, son regret que l'_ami si fabuleusement haut_ n'ait pas offert
de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis
de passer cette dernière nuit sous notre toit:

--Écoute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage,
me dire adieu; je ne retournerai chez ma mère que le soir; tu me
trouveras encore là-haut.

Et je le lui promets.

Elles s'arrêtent à certain tournant d'où l'on découvre à vol d'oiseau
toute la rade: les eaux noires, endormies, reflétant d'innombrables feux
lointains; et les navires--petites choses immobiles qui ont forme de
poisson, vues d'où nous sommes, et qui semblent dormir aussi,--petites
choses qui servent à _aller ailleurs_, à aller très loin et à oublier.

Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est déjà
avancée, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas
sûrs, à cette heure indue.

Le moment est donc venu pour Yves--qui, lui, ne remettra plus les pieds
à terre,--de faire ses grands adieux aux mousmés ses amies.

Or, je suis très curieux de cette séparation d'Yves et de Chrysanthème;
j'écoute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:--cela se
passe de la manière la plus simple et la plus tranquille; rien de ce
déchirement qui sera inévitable entre madame Prune et moi; chez ma
mousmé, je remarque même un détachement, une désinvolture qui me
confondent; vraiment, je ne comprends plus.

Et je songe en moi-même, tout en continuant de descendre vers la mer:
«Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'était donc pas pour Yves....
Pour qui, alors?...» Puis cette petite phrase me repasse en tête:

«Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai
chez ma mère que le soir; tu me trouveras encore là-haut...»

Ce Japon est bien délicieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et
cette Chrysanthème était très mignonne tout à l'heure, me reconduisant
en silence dans ce chemin....

Il est deux heures environ quand nous arrivons à la _Triomphante_, dans
un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses, à couler bas. L'_ami
très haut_ me remet le service que je dois garder jusqu'à quatre heures,
et les matelots de quart, mal éveillés, font la chaîne, dans
l'obscurité, pour monter à bord tout ce fragile bagage....



LII


                    18 septembre.

J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon
sommeil perdu de la nuit.

Mais voici que, dès huit heures, trois personnages de mine singulière,
conduits par M. Kangourou, se présentent à la porte de ma cabine avec
force révérences. Ils portent de longues robes chamarrées de dessins
sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages
anémiques des personnes adonnées trop exclusivement aux beaux-arts, et,
sur leurs chignons, des chapeaux _canotiers_ d'un galbe anglais sont
posés de côté, d'une manière fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent
des cartons chargés d'esquisses; dans leurs mains, des boîtes
d'aquarelle, des crayons, et, liés en faisceau, de fins stylets dont on
voit briller les pointes aiguës.

Du premier coup d'oeil, même dans l'effarement de mon réveil, j'embrasse
l'ensemble de leurs personnes et je devine à quels hôtes j'ai affaire:

--Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!

Ce sont les spécialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais
mandés depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont
venus, je les recevrai.

A la suite de mes fréquentations avec des êtres primitifs, en Océanie et
ailleurs, j'ai pris le goût déplorable des tatouages; aussi ai-je désiré
emporter comme curiosité, comme bibelot, un spécimen du travail des
tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans égale.

Dans leurs albums, étalés sur ma table, je fais mon choix. Il y a là des
dessins bien étranges appropriés aux différentes parties de l'individu
humain: des emblèmes pour bras et pour jambes, des branches de roses
pour épaule, et de grosses figures grimaçantes pour milieu de dos. Il y
a même,--afin de satisfaire au goût de quelques clients, matelots des
marines étrangères,--des trophées d'armes, des pavillons d'Amérique et
de France entrelacés, un _God Save_ au milieu d'étoiles,--et des femmes
de Grévin calquées dans le _Journal amusant_!

Mes préférences sont pour une chimère bleue et rose fort singulière,
longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine,
du côté opposé au coeur.

Une heure et demie d'agacement et de souffrance. É tendu sur ma
couchette, livré aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir
leurs milliers d'imperceptibles piqûres. Quand par hasard un peu de sang
coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se
précipite pour l'étancher avec ses lèvres,--et je ne proteste pas,
sachant que c'est la manière japonaise, la manière usitée par les
médecins pour les plaies des hommes ou des bêtes.

Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre
s'exécute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une
manière posée et automatique.

Enfin l'oeuvre est terminée,--et les tatoueurs, qui se reculent d'un air
de satisfaction pour mieux voir, déclarent que ce sera charmant.

Bien vite je m'habille pour aller à terre,--profiter de mes dernières
heures de Japon.

Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre
qui tombent avec une certaine mélancolie sur les feuilles commençant à
jaunir, qui sont clairs et brûlants après des matinées déjà fraîches.
Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon
haut faubourg, par des sentiers vides, où il n'y a que de la lumière et
du silence.

J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche à pas de loup,
avec des précautions extrêmes, par peur de madame Prune.

Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches, à côté des petits socques
et des petites sandales qui traînent toujours dans ce vestibule, il y a
tout un bagage prêt à partir, que je reconnais du premier coup d'oeil:
de gentilles robes sombres, qui me sont familières, pliées avec soin et
enveloppées dans des serviettes bleues nouées aux quatre bouts.--Je
crois même que j'éprouve une impression furtive de tristesse en voyant
sortir de l'un de ces paquets un coin de la boîte consacrée aux lettres
et aux souvenirs--dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite
maintenant en compagnie de divers minois de mousmés.--Une sorte de
mandoline à long manche, prête à partir aussi, est posée sur le tout
dans une gaine de soie bigarrée.--Cela ressemble au déménagement de
quelque gitane--ou plutôt cela me rappelle certaine gravure d'un livre
de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout à fait le même
attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chanté tout l'été,
portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine.

Pauvre petit bagage!...

Je monte sur la pointe du pied,--et je m'arrête, entendant chanter
là-haut chez moi.

C'est bien la voix de Chrysanthème, et la chanson est gaie! J'en suis
dérouté, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de
venir.

Il s'y mêle un bruit que je ne m'explique pas: _dzinn! dzinn!_ des
tintements argentins très purs, comme si on lançait fortement des pièces
de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante
exagère toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que
pendant les silences nocturnes; mais c'est égal, je suis intrigué de
savoir ce que ma mousmé peut faire.--_Dzinn! dzinn!_ est-ce qu'elle
s'amuse au palet, ou au _jeu du crapaud_,--ou à pile ou face?...

Rien de tout cela! Je crois que j'ai deviné,--et je monte encore plus
doucement à quatre pattes, avec des précautions de Peau-Rouge, pour me
donner le dernier plaisir de la surprendre.

Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre complètement
vidée, balayée, blanche, où entrent le clair soleil, et le vent tiède,
et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le
dos à la porte; elle est habillée pour la rue, prête à se rendre chez sa
mère, ayant à côté d'elle son parasol rose.

Par terre, étalées, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos
conventions, je lui ai données hier au soir. Avec la compétence et la
dextérité d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette
sur le plancher et, armée d'un petit marteau _ad hoc_, les fait tinter
vigoureusement à son oreille,--tout en chantant je ne sais quelle petite
romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute à mesure....

Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le
dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai
été naïf de me laisser presque prendre à quelques mots assez réussis
qu'elle avait prononcés hier au soir en cheminant à mon côté,--à une
petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux
heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus
pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est
jamais passé dans cette petite cervelle, dans ce petit coeur.

Quand je l'ai assez regardée, je l'appelle:

--Hé! Chrysanthème!

Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir été vue
pendant ce travail.

Elle a bien tort, pourtant, d'être si troublée,--car je suis ravi au
contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu
de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en
plaisanterie comme il avait commencé.

--Une bonne idée que tu as eue là, dis-je, une précaution qu'il faudrait
toujours prendre, dans ton pays où tant de gens malintentionnés sont
habiles à imiter les monnaies. Dépêche-toi de finir avant que je m'en
aille, et s'il s'en est glissé de fausses dans le nombre, je te les
remplacerai bien volontiers.

Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du
reste; elle a pour cela trop de politesse héréditaire et acquise, trop
de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied dédaigneux,--ganté
toujours de chaussettes immaculées avec étui spécial pour le premier
orteil,--elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces
piastres blanches.

--Nous avons loué un grand sampan fermé, dit-elle pour changer la
conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille,
Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire....
Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment.

--Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses à faire en
ville, vois-tu, et l'ordre nous a été donné de rentrer tous à bord à
trois heures, pour l'appel général du départ. Et puis j'aime mieux me
sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine
sieste; je craindrais d'être attiré encore dans des petits coins, de
provoquer quelque scène déchirante au moment de la séparation....

Chrysanthème baisse la tête, ne dit plus rien, et, voyant que décidément
je m'en vais, se lève pour me reconduire.

Sans parler, sans faire de bruit, elle derrière moi, nous descendons
l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil où les arbustes
nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison,
plongés dans une somnolence chaude.

A la porte de sortie, je m'arrête pour les derniers adieux: la petite
moue de tristesse a reparu, plus accentuée que jamais, sur la figure de
Chrysanthème; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me
sentirais offensé s'il en était autrement.

Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis; embrassons-nous même, si
tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-être pas très
bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes
révérences et ta petite musique; somme toute, tu as été assez mignonne,
dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-être penserai-je à toi
quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel été, ces
jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales....

Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et
reste dans cette position de salut suprême tant que je suis visible,
dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours.

En m'éloignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la
regarder,--mais c'est par politesse seulement, et afin de répondre comme
il convient à sa belle révérence finale....



LIII


Dès mon entrée en ville, au tournant de la grand' rues je fais la
rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Précisément j'avais besoin
d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un
adoucissement pour moi, à l'heure du départ, de faire ainsi mes
dernières courses en compagnie d'un membre de ma famille.

N'ayant pas l'habitude de circuler à ces heures de sieste, je n'avais
pas encore vu les rues de cette ville aussi accablées de soleil, aussi
désertes, dans ce silence et cet éclat mornes qui rappellent les pays
chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, ornés
par places de légers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi
de mystérieux: dragons, emblèmes, figures symboliques. Le ciel éclaire
trop; la lumière est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait
paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgré ses dessus en papier neuf
et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propreté
si blanche, sont noirâtres au-dehors, rongées, disjointes,
_grimaçantes_.--A bien regarder même, elle est partout, la grimace, dans
les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires
innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace
cruelle, louche, forcenée;--elle est même dans les constructions, dans
les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes,
dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des débris
encore dangereux de vieilles bêtes malfaisantes.

Et cette inquiétante intensité de physionomie qu'ont les choses
contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains,
avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aperçoit
au passage, exerçant avec patience des métiers minutieux dans la
pénombre de leurs maisonnettes ouvertes.--Ouvriers accroupis, sculptant
avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement
obscènes, ces étonnantes merveilles d'étagère qui font tant apprécier,
par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.--Peintres
inconscients, jetant à main levée, sur fond de laque, sur fond de
porcelaine, des dessins appris par coeur ou transmis dans leur cervelle
par une hérédité millénaire; peintres automates, traçant des cigognes
pareilles à celles de M. Sucre, ou d'inévitables petits rochers, ou
d'éternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs, à la très
insignifiante figure sans yeux, possède au bout des doigts le dernier
mot de ce genre décoratif, léger et spirituellement saugrenu, qui tend à
nous envahir en France, à notre époque de décadente imitation, et
devient déjà chez nous la grande ressource des fabricants d'_objets
d'art_ à bon marché.

Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus
d'attache, plus de gîte et que mon esprit est déjà un peu ailleurs,--je
ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement
qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit,
vieillot, à bout de sang et à bout de sève; j'ai conscience de son
antiquité antédiluvienne; de sa momification de tant de siècles--qui va
bientôt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact
des nouveautés d'occident.

L'heure passe; peu à peu les siestes s'achèvent partout; les ruelles
étranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariolés.
Le défilé des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le défilé
des longues robes de magot surmontées de chapeaux melons ou canotiers.
Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, âpre
ici comme dans nos cités d'ouvriers,--et plus mesquine.

A l'instant du départ, je ne puis trouver en moi-même qu'un sourire de
moquerie légère pour le grouillement de ce petit peuple à révérences,
laborieux, industrieux, avide au gain, entaché de mièvrerie
constitutionnelle, de pacotille héréditaire et d'incurable singerie....

Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le
meilleur et le plus désintéressé de ma famille japonaise. Quand nos
courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, très
sensible à mon départ, il veut me reconduire jusqu'à la _Triomphante_
pour veiller sur mes dernières emplettes, dans le sampan qui m'emporte,
et monter tout cela lui-même dans ma chambre de bord.

C'est à lui, la seule poignée de main que je donne vraiment de bon
coeur, sans un arrière-sourire, en quittant ce Japon.

Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de
dévouement et moins de laideur chez les êtres simples, adonnés à des
métiers physiques.

Appareillage à cinq heures du soir.

Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousmés sont là,
enfermées dans les étroites cabines, et leurs figures nous regardent par
les toutes petites fenêtres, se cachant un peu derrière des éventails, à
cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse,
nous voir encore une fois.

Il y a d'autres sampans aussi, où des Japonaises inconnues assistent à
notre départ. Elles se tiennent debout, celles-ci,--sous des parasols
ornés de grandes lettres noires et bariolés de nuages aux couleurs
éclatantes.



LIV


Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes
s'effacent. Le pays des ombrelles rondes à mille plissures se referme
peu à peu derrière nous.

Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses
trop ingénieuses et trop petites.

Les montagnes boisées, les caps charmants s'éloignent.--Et tout ce Japon
finit en rochers pittoresques, en îlots bizarres sur lesquels des arbres
s'arrangent en bouquets,--d'une manière un peu précieuse peut-être, mais
tout à fait jolie....



LV


Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune,
je regarde par hasard les lotus rapportés de Diou-djen-dji; ils avaient
résisté pendant deux ou trois jours; à présent ils sont finis,
pitoyables, semant sur mon tapis leurs pétales roses.

Moi qui ai conservé tant de fleurs fanées, tombées en poussière, que
j'avais prises, çà et là, au moment des départs, dans différents lieux
du monde; moi qui en ai tant conservé que cela tourne à l'herbier, à la
collection incohérente et ridicule,--j'ai beau faire, non, je ne tiens
point à ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de
mon été à Nagasaki.

Je les prends à la main, avec quelques égards toutefois, et j'ouvre mon
sabord.

Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une espèce de
crépuscule terne et morne descend, jaunâtre sur cette mer Jaune.--On
sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche....

Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'étendue indéfinie,--en leur
faisant mes excuses de leur donner une sépulture si triste et si grande,
à eux qui étaient Japonais....



LVI


O Ama-Térace-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage,
dans les eaux de la rivière de Kamo....



OEuvres de Pierre Loti


1879 Aziyadé

1880 Rarahu

1881 Le roman d'un spahi

1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch

1883 Mon frère Yves

1884 Les trois dames de la Kasbah

1886 Pêcheur d'Islande

1887 Madame Chrysanthème

1887 Propos d'exil

1889 Japoneries d'automne

1890 Au Maroc

1890 Le roman d'un enfant

1891 Le livre de la pitié et de la mort

1892 Fantôme d'Orient

1893 L'exilée

1893 Le matelot

1894 Le désert. Jérusalem

1894 La Galilée

1897 Ramuntcho

1898 Judith Renaudin

1899 Reflets de la sombre route

1902 Les derniers jours de Pékin

1903 L'Inde sans les Anglais

1904 Vers Ispahan

1905 La troisième jeunesse de Mme Prune

1906 Les désenchantées

1909 La mort de Philae

1910 Le château de la Belle au Bois dormant

1912 Un pèlerin d'Angkor

1913 La Turquie agonisante

1916 La hyène enragée

1917 Quelques aspects du vertige mondial

1918 L'horreur allemande

1919 Prime jeunesse

1920 La mort de notre chère France en Orient

1921 Suprêmes visions d'Orient

1923 Un jeune officier pauvre, posthume.

1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.

1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol





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